The Project Gutenberg EBook of Les mystres de Paris, Tome I, by Eugne Sue

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Title: Les mystres de Paris, Tome I

Author: Eugne Sue

Release Date: July 27, 2006 [EBook #18921]
[Last updated on January 8, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Eugne Sue

LES MYSTRES DE PARIS

Tome I

(1842--1843)

Table des matires


PREMIRE PARTIE.

    I Le tapis-franc.
   II L'ogresse.
  III Histoire de la Goualeuse.
   IV Histoire du Chourineur.
    V L'arrestation.
   VI Thomas Seyton et la comtesse Sarah.
  VII La bourse ou la vie.
 VIII Promenade.
   IX La surprise.
    X La ferme.
   XI Les souhaits.
  XII La ferme.
 XIII Murph et Rodolphe.
  XIV Les adieux.
   XV Le rendez-vous.
  XVI Prparatifs.
 XVII Le Coeur-Saignant
XVIII Le caveau.
  XIX Le garde-malade.
   XX Rcit du Chourineur.
  XXI La punition.


DEUXIME PARTIE.

    I L'le-Adam.
   II Rcompense.
  III Le dpart
   IV Recherches.
    V Renseignements sur Franois Germain.
   VI Le marquis d'Harville.
  VII Histoire de David et de Cecily.
 VIII Une maison de la rue du Temple.
   IX Les trois tages.
    X Monsieur Pipelet
   XI Les quatre tages.
  XII Tom et Sarah.
 XIII Sir Walter Murph et l'abb Polidori.
  XIV Un premier amour.
   XV Le bal.
  XVI Le jardin d'hiver.
 XVII Le rendez-vous.
XVIII Tu viens bien tard, mon ange!
  XIX Les rendez-vous.
   XX Un ange.
  XXI Idylle.
 XXII Inquitudes.
      Notes.




PREMIRE PARTIE




I

Le tapis-franc


Un _tapis-franc_, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet
ou un cabaret du plus bas tage.

Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s'appelle un
_ogre_, ou une femme de mme dgradation, qui s'appelle une _ogresse_,
tiennent ordinairement ces tavernes, hantes par le rebut de la
population parisienne; forats librs, escrocs, voleurs, assassins y
abondent.

Un crime a-t-il t commis, la police jette, si cela se peut dire, son
filet dans cette fange; presque toujours elle y prend les coupables.

Ce dbut annonce au lecteur qu'il doit assister  de sinistres scnes;
s'il y consent, il pntrera dans des rgions horribles, inconnues; des
types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme
les reptiles dans les marais.

Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper, le
Walter Scott amricain, a trac les moeurs froces des sauvages, leur
langue pittoresque, potique, les mille ruses  l'aide desquelles ils
fuient ou poursuivent leurs ennemis.

On a frmi pour les colons et pour les habitants des villes, en songeant
que si prs d'eux vivaient et rdaient ces tribus barbares, que leurs
habitudes sanguinaires rejetaient si loin de la civilisation.

Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques pisodes
de la vie d'autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les
sauvages peuplades si bien peintes par Cooper.

Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous; nous
pouvons les coudoyer en nous aventurant dans les repaires o ils vivent,
o ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se
partager enfin les dpouilles de leurs victimes.

Ces hommes ont des moeurs  eux, des femmes  eux, un langage  eux,
langage mystrieux, rempli d'images funestes, de mtaphores dgouttantes
de sang.

Comme les sauvages, enfin, ces gens s'appellent gnralement entre eux
par des surnoms emprunts  leur nergie,  leur cruaut,  certains
avantages ou  certaines difformits physiques.

Nous abordons avec une double dfiance quelques-unes des scnes de ce
rcit.

Nous craignons d'abord qu'on ne nous accuse de rechercher des pisodes
repoussants, et, une fois mme cette licence admise, qu'on ne nous
trouve au-dessous de la tche qu'impose la reproduction fidle,
vigoureuse, hardie, de ces moeurs excentriques.

En crivant ces passages dont nous sommes presque effray, nous n'avons
pu chapper  une sorte de serrement de coeur... nous n'oserions dire de
douloureuse anxit... de peur de prtention ridicule.

En songeant que peut-tre nos lecteurs prouveraient le mme
ressentiment, nous nous sommes demand s'il fallait nous arrter ou
persvrer dans la voie o nous nous engagions, si de pareils tableaux
devaient tre mis sous les yeux du lecteur.

Nous sommes presque rest dans le doute; sans l'imprieuse exigence de
la narration, nous regretterions d'avoir plac en si horrible lieu
l'explosion du rcit qu'on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur
l'espce de curiosit craintive qu'excitent quelquefois les spectacles
terribles.

Et puis encore nous croyons  la puissance des contrastes.

Sous ce point de vue de l'art, il est peut-tre bon de reproduire
certains caractres, certaines existences, certaines figures, dont les
couleurs sombre, nergiques, peut-tre mme crues, serviront de
repoussoir, d'opposition  des scnes d'un tout autre genre.

Le lecteur, prvenu de l'excursion que nous lui proposons d'entreprendre
parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les
bagnes, et dont le sang rougit les chafauds... le lecteur voudra
peut-tre bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle
pour lui; htons-nous de l'avertir d'abord que, s'il pose d'abord le
pied sur le dernier chelon de l'chelle sociale,  mesure que le rcit
marchera, l'atmosphre s'purera de plus en plus.

Le 13 dcembre 1838, par une soire pluvieuse et froide, un homme d'une
taille athltique, vtu d'une mauvaise blouse, traversa le pont au
Change et s'enfona dans la Cit, ddale de rues obscures, troites,
tortueuses, qui s'tend depuis le Palais de Justice jusqu' Notre-Dame.

Le quartier du Palais de Justice, trs-circonscrit, trs-surveill, sert
pourtant d'asile ou de rendez-vous aux malfaiteurs de Paris. N'est-il
pas trange, ou plutt fatal, qu'une irrsistible attraction fasse
toujours graviter ces criminels autour du formidable tribunal qui les
condamne  la prison, au bagne,  l'chafaud!

Cette nuit-l, donc, le vent s'engouffrait violemment dans les espces
de ruelles de ce lugubre quartier; la lueur blafarde, vacillante, des
rverbres agits par la bise, se refltait dans le ruisseau d'eau
noirtre qui coulait au milieu des pavs fangeux.

Les maisons, couleur de boue, taient perces de quelques rares fentres
aux chssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d'infectes
alles conduisaient  des escaliers plus noirs, plus infects encore, et
si perpendiculaires, que l'on pouvait  peine les gravir  l'aide d'une
corde  puits fixe aux murailles humides par des crampons de fer.

Le rez-de-chausse de quelques-unes de ces maisons tait occup par des
talages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises
viandes.

Malgr le peu de valeur de ces denres, la devanture de presque toutes
ces misrables boutiques tait grillage de fer, tant les marchands
redoutaient les audacieux voleurs de ce quartier.

L'homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux Fves, situe au
centre de la Cit, ralentit beaucoup sa marche: il se sentait sur son
terrain.

La nuit tait profonde, l'eau tombait  torrents, de fortes rafales de
vent et de pluie fouettaient les murailles.

Dix heures sonnaient dans le lointain  l'horloge du Palais de Justice.

Des femmes embusques sous des porches vots, obscurs, profonds comme
des cavernes, chantaient  demi-voix quelques refrains populaires.

Une de ces cratures tait sans doute connue de l'homme dont nous
parlons; car, s'arrtant brusquement devant elle, il la saisit par le
bras.

--Bonsoir, Chourineur[1].

Cet homme, repris de justice, avait t ainsi surnomm au bagne.

--C'est toi, la Goualeuse[2], dit l'homme en blouse; tu vas me payer
l'_eau d'aff_[3], ou je te fais danser sans violons!

--Je n'ai pas d'argent, rpondit la femme en tremblant; car cet homme
inspirait une grande terreur dans le quartier.

--Si ta _filoche_ est  _jeun_[4], _l'ogresse_ du tapis-franc te fera
crdit sur ta bonne mine.

--Mon Dieu! je lui dois le loyer des vtements que je porte...

--Ah! tu raisonnes? s'cria le Chourineur. Et il donna dans l'ombre et
au hasard un si violent coup de poing  cette malheureuse, qu'elle
poussa un cri de douleur aigu.

--a n'est rien que a, ma fille; c'est pour t'avertir...

 peine le brigand avait-il dit ces mots, qu'il s'cria avec un
effroyable jurement:

--Je suis piqu  l'aileron; tu m'as gratign avec tes ciseaux. Et
furieux, il se prcipita  la poursuite de la Goualeuse dans l'alle
noire.

--N'approche pas, ou je te crve les _ardents_ avec mes _fauchants_ [5],
dit-elle d'un ton dcid. Je ne t'avais rien fait, pourquoi m'as-tu
battue?

--Je vais te dire a, s'cria le bandit en s'avanant toujours dans
l'obscurit. Ah! je te tiens! et tu vas la danser! ajouta-t-il en
saisissant dans ses larges et fortes mains un poignet mince et frle.

--C'est toi qui vas danser! dit une voix mle.

--Un homme! Est-ce toi, Bras-Rouge? rponds donc et ne serre pas si
fort... j'entre dans l'alle de ta maison... a peut bien tre toi...

--a n'est pas Bras-Rouge, dit la voix.

--Bon, puisque a n'est pas un ami, il va y avoir du _raisin_[6] _par
terre_, s'cria le Chourineur. Mais  qui donc la petite patte que je
tiens l?

--C'est la pareille de celle-ci.

Sous la peau dlicate et douce de cette main qui vint le saisir
brusquement  la gorge, le Chourineur sentit se tendre des nerfs et des
muscles d'acier.

La Goualeuse, rfugie au fond de l'alle, avait lestement grimp
plusieurs marches; elle s'arrta un moment, et s'cria en s'adressant 
son dfenseur inconnu:

--Oh! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Chourineur m'a battue
parce que je ne voulais pas lui payer d'eau-de-vie. Je me suis revenge,
mais je n'ai pu lui faire grand mal avec mes petits ciseaux. Maintenant
je suis en sret, laissez-le; prenez bien garde  vous, c'est le
Chourineur.

L'effroi qu'inspirait cet homme tait bien grand.

--Mais vous ne m'entendez donc pas? Je vous dis que c'est le Chourineur!
rpta la Goualeuse.

--Et moi je suis un _ferlampier_ qui n'est pas _frileux_[7], dit
l'inconnu.

Puis tout se tut.

On entendit pendant quelques secondes le bruit d'une lutte acharne.

--Mais tu veux donc que je t'_escarpe_[8]? s'cria le bandit en faisant
un violent effort pour se dbarrasser de son adversaire, qu'il trouvait
d'une vigueur extraordinaire. Bon, bon, tu vas payer pour la Goualeuse
et pour toi, ajouta-t-il en grinant les dents.

--Payer en monnaie de coups de poing, oui, rpondit l'inconnu.

--Si tu ne lches pas ma cravate, je te mange le nez, murmura le
Chourineur d'une voix touffe.

--J'ai le nez trop petit, mon homme, et tu n'y vois pas clair!

--Alors, viens sous le _pendu glac_[9].

--Viens, reprit l'inconnu, nous nous y regarderons le blanc des yeux.

Et, se prcipitant sur le Chourineur, qu'il tenait toujours au collet,
il le fit reculer jusqu' la porte de l'alle et le poussa violemment
dans la rue,  peine claire par la lueur du rverbre.

Le bandit trbucha; mais, se raffermissant aussitt, il s'lana avec
furie contre l'inconnu, dont la taille trs-svelte et trs-mince ne
semblait pas annoncer la force incroyable qu'il dployait.

Le Chourineur, quoique d'une constitution athltique et de premire
habilet dans une sorte de pugilat appel vulgairement la _savate_,
trouva, comme on dit, son _matre_.

L'inconnu lui _passa la jambe_ (sorte de croc-en-jambe) avec une
dextrit merveilleuse, et le renversa deux fois.

Ne voulant pas encore reconnatre la supriorit de son adversaire, le
Chourineur revint  la charge en rugissant de colre.

Alors le dfenseur de la Goualeuse, changeant brusquement de mthode,
fit pleuvoir sur la tte du bandit une grle de coups de poing aussi
rudement assens qu'avec un gantelet de fer.

Ces coups de poing, dignes de l'envie et de l'admiration de Jack Turner,
l'un des plus fameux boxeurs de Londres, taient d'ailleurs si en dehors
des rgles de la savate, que le Chourineur en fut doublement tourdi;
pour la troisime fois le brigand tomba comme un boeuf sur le pav en
murmurant:

--_Mon linge est lav_[10].

--S'il renonce, ne l'achevez pas, ayez piti de lui! dit la Goualeuse,
qui pendant cette rixe s'tait hasarde sur le seuil de l'alle de la
maison de Bras-Rouge. Puis elle ajouta avec tonnement: Mais qui
tes-vous donc? Except le Matre d'cole, il n'y a personne, depuis la
rue Saint-loi jusqu' Notre-Dame, capable de battre le Chourineur. Je
vous remercie bien, monsieur; hlas! sans vous il m'assommait.

L'inconnu, au lieu de rpondre  cette femme, coutait attentivement sa
voix.

Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s'tait fait
entendre  son oreille; il tcha de distinguer les traits de la
Goualeuse: il ne put y parvenir, la nuit tait trop sombre, la clart du
rverbre tait trop ple.

Aprs tre rest quelques minutes sans mouvement, le Chourineur remua la
jambe, les bras, et enfin se leva sur son sant.

--Prenez garde! s'cria la Goualeuse en se rfugiant de nouveau dans
l'alle et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va
peut-tre vouloir se revenger!

--Sois tranquille, ma fille, s'il en veut encore, j'ai de quoi le
servir.

Le brigand entendit ces mots.

--J'ai la coloquinte en bringues, dit-il  l'inconnu. Pour aujourd'hui
j'en ai assez, je n'en mangerai plus; une autre fois je ne dis pas, si
je te retrouve.

--Est-ce que tu n'es pas content? est-ce que tu te plains? s'cria
l'inconnu d'un ton menaant. Est-ce que j'ai _macarone_[11]?

--Non, non, je ne me plains pas: tu es un cadet qui a de l'_atout_, dit
le brigand d'un ton bourru, mais avec cette sorte de considration
respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette
espce. Tu m'as rinc; et, except le Matre d'cole, qui mangerait
trois Alcides  son djeuner, personne jusqu' cette heure ne peut se
vanter de me mettre le pied sur la tte.

--Eh bien! aprs?

--Aprs?... j'ai trouv mon matre, voil tout. Tu auras le tien un jour
ou l'autre, tt ou tard... tout le monde trouve le sien...  dfaut
d'hommes, il y a toujours bien le _meg_ des _megs_[12], comme disent les
_sangliers_[13]. Ce qui est sr, c'est que, maintenant que tu as mis
le Chourineur sous tes pieds, tu peux faire les quatre cents coups dans
la Cit. Toutes les filles d'amour seront tes esclaves: _ogres_ et
_ogresses_ n'oseront pas refuser de te faire crdit. Ah ! mais qui
es-tu donc?... tu _dvides le jars_[14] comme pre et mre! Si tu es
_grinche_[15], je ne suis pas ton homme. J'ai _chourin_[16], c'est
vrai; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge, et il
faut que je frappe... mais j'ai pay mes chourinades en allant quinze
ans au pr[17]. Mon temps est fini, je ne dois rien aux _curieux_[18],
et je n'ai jamais _grinch_[19]: demande  la Goualeuse.

--C'est vrai, ce n'est pas un voleur, dit celle-ci.

--Alors, viens boire un verre _d'eau d'aff_, et tu me connatras, dit
l'inconnu; allons, sans rancune.

--C'est honnte de ta part... Tu es mon matre, je le reconnais, tu sais
rudement jouer des poignets... il y a eu surtout la grle de coups de
poing de la fin... Tonnerre! comme a me pleuvait sur la boule! je n'ai
jamais rien vu de pareil... comme c'tait festonn! a allait comme un
marteau de forge. C'est un nouveau jeu... faudra me l'apprendre.

--Je recommencerai quand tu voudras.

--Pas sur moi, toujours, dis donc; eh! pas sur moi. J'en ai encore des
blouissements. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que tu tais dans
l'alle de sa maison?

--Bras-Rouge! dit l'inconnu surpris de cette question; je ne sais pas ce
que tu veux dire; il n'y a pas que Bras-Rouge qui habite cette maison,
sans doute?

--Si fait, mon homme... Bras-Rouge a ses raisons pour ne pas aimer les
voisins, dit le Chourineur en souriant d'un air singulier.

--Eh bien! tant mieux pour lui, reprit l'inconnu, qui semblait ne pas
vouloir continuer la conversation  ce sujet. Je ne connais pas plus
Bras-Rouge que Bras-Noir; il pleuvait, j'tais entr un moment dans
cette alle pour me mettre  l'abri: tu as voulu battre cette pauvre
fille, je t'ai battu, voil tout.

--C'est juste: d'ailleurs tes affaires ne me regardent pas; tous ceux
qui ont besoin de Bras-Rouge ne vont pas le dire  Rome. N'en parlons
plus.

Puis, s'adressant  la Goualeuse:

--Foi d'homme, tu es une bonne fille; je t'ai donn une calotte, tu m'as
rendu un coup de ciseaux, c'tait de jeu; mais, ce qui est gentil de ta
part, c'est que tu n'as pas aguich cet enrag-l contre moi, quand je
n'en voulais plus. Tu viendras boire avec nous! c'est monsieur qui paye.
 propos de a, mon brave, dit-il  l'inconnu, si, au lieu d'aller
_pitancher_[20] de l'_eau d'aff_, nous allions nous _refaire de sorgue_
[21] chez l'ogresse du Lapin-Blanc: c'est un tapis-franc.

--Tope, je paye  souper. Veux-tu venir, la Goualeuse? dit l'inconnu.

--Oh! j'avais bien faim, rpondit-elle: mais de voir des batteries a
m'coeure, je n'ai plus d'apptit.

--Bah! bah! a te viendra en mangeant, dit le Chourineur; et la cuisine
est fameuse au Lapin-Blanc.

Les trois personnages, alors en parfaite intelligence, se dirigrent
vers la taverne.

Pendant la lutte du Chourineur et de l'inconnu, un charbonnier d'une
taille colossale, embusqu dans une autre alle, avait observ avec
anxit les chances du combat, sans toutefois, ainsi qu'on l'a vu,
prter le moindre secours  l'un des deux adversaires.

Lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirigrent vers la
taverne, le charbonnier les suivit.

Le bandit et la Goualeuse entrrent les premiers dans le tapis-franc;
l'inconnu les suivait, lorsque le charbonnier s'approcha et lui dit tout
bas en anglais et d'un ton de respectueuse remontrance:

--Monseigneur, prenez bien garde!

L'inconnu haussa les paules et rejoignit ses compagnons. Le charbonnier
ne s'loigna pas de la porte du cabaret; prtant l'oreille avec
attention, il regardait de temps  autre au travers d'un petit jour
pratiqu dans l'paisse couche de blanc d'Espagne dont les vitres de ces
repaires sont toujours enduites intrieurement.




II

L'ogresse


Le cabaret du Lapin-Blanc est situ vers le milieu de la rue aux Fves.
Cette taverne occupe le rez-de-chausse d'une haute maison dont la
faade se compose de deux fentres dites  _guillotine_.

Au-dessus de la porte d'une sombre alle vote se balance une lanterne
oblongue dont la vitre fle porte ces mots crits en lettres rouges:
Ici on loge  la nuit.

Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entrrent dans la taverne.

C'est une vaste salle basse, au plafond enfum, ray de solives noires,
claire par la lumire rougetre d'un mauvais quinquet. Les murs,
recrpis  la chaux, sont couverts  et l de dessins grossiers ou de
sentences en termes d'argot.

Le sol battu, salptr, est imprgn de boue: une brasse de paille est
dpose, en guise de tapis, au pied du comptoir de l'ogresse, situ 
droite de la porte et au-dessous du quinquet.

De chaque ct de cette salle, il y a six tables; d'un bout elles sont
scelles au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une
porte donne dans une cuisine;  droite, prs du comptoir, existe une
sortie sur l'alle qui conduit aux taudis o l'on couche  trois sous la
nuit.

Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses htes.

L'ogresse s'appelle la mre Ponisse; sa triple profession consiste 
loger,  tenir un cabaret, et  louer des vtements aux misrables
cratures qui pullulent dans ces rues immondes.

L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente,
haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros
bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur
son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un chle de poil de lapin se
croise sur sa poitrine et se noue derrire son dos; sa robe de laine
verte laisse voir des sabots noirs souvent incendis par sa
chaufferette; enfin le teint de l'ogresse est cuivr, enflamm par
l'abus des liqueurs fortes.

Le comptoir, plaqu de plomb, est garni de brocs cercls de fer et de
diffrentes mesures d'tain; sur une tablette attache au mur, on voit
plusieurs flacons de verre faonns de manire  reprsenter la figure
en pied de l'empereur.

Ces bouteilles renferment des breuvages frelats de couleur rose et
verte, connus sous le nom de _parfait-amour_ et de _consolation_.

Enfin, un gros chat noir  prunelles jaunes, accroupi prs de l'ogresse,
semble le dmon familier de ce lieu.

Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'me
humaine est un abme impntrable... une sainte branche de buis de
Pques, achete  l'glise par l'ogresse, tait place derrire la bote
d'une ancienne pendule  coucou.

Deux hommes  figure sinistre,  barbe hrisse, vtus presque de
haillons, touchaient  peine au broc de vin qu'on leur avait servi, ils
parlaient  voix basse d'un air inquiet.

L'un d'eux surtout, trs-ple, presque livide, rabattait souvent jusque
sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il tait coiff; il tenait
sa main gauche presque toujours cache, ayant soin de la dissimuler,
autant que possible, lorsqu'il tait oblig de s'en servir.

Plus loin s'attablait un jeune homme de seize ans  peine,  la figure
imberbe, hve, creuse, plombe, au regard teint; ses longs cheveux
noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice
prcoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuy au mur, les deux
mains dans les poches de sa blouse, les jambes tendues sur le banc, il
ne quittait sa pipe que pour boire  mme d'une canette d'eau-de-vie
place devant lui.

Les autres habitus du tapis-franc, hommes ou femmes, n'offraient rien
de remarquable, leurs physionomies taient froces ou abruties, leur
gaiet grossire ou licencieuse, leur silence sombre ou stupide.

Tels taient les htes du tapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur
et la Goualeuse y entrrent.

Ces trois derniers personnages jouent un rle trop important dans ce
rcit, leurs figures sont trop caractrises, pour que nous ne les
mettions pas en relief.

Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athltique, a
des cheveux d'un blond ple tirant sur le blanc, des sourcils pais et
d'normes favoris d'un roux ardent.

Le hle, la misre, les rudes labeurs du bagne ont bronz son teint de
cette couleur sombre, olivtre, pour ainsi dire, particulire aux
forats.

Malgr son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plutt une
sorte d'audace brutale que la frocit; quoique la partie postrieure de
son crne, singulirement dveloppe, annonce la prdominance des
apptits meurtriers et charnels.

Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros
velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur
sous l'paisse couche de boue qui le couvre.

Par une anomalie trange, les traits de la Goualeuse offrent un de ces
types angliques et candides qui conservent leur idalit mme au milieu
de la dpravation, comme si la crature tait impuissante  effacer par
ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques tres
privilgis.

La Goualeuse avait seize ans et demi.

Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale
parfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu,
voilait  demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la premire jeunesse
veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine,
son nez fin et droit, son menton  fossette, taient d'une adorable
suavit de lignes. De chaque ct de ses tempes satines, une natte de
cheveux d'un blond cendr magnifique descendait en s'arrondissant
jusqu'au milieu de la joue, remontait derrire l'oreille dont on
apercevait le lobe d'ivoire ros, puis disparaissait sous les plis
serrs d'un grand mouchoir de cotonnade  carreaux bleus, et nou, comme
on dit vulgairement, en _marmotte_.

Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beaut et d'une
blancheur blouissantes. Sa robe d'alpine brune, beaucoup trop large,
laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme un jonc. Un
mauvais petit chle orange,  franges vertes, se croisait sur son sein.

Le charme de la voix de la Goualeuse avait frapp son dfenseur inconnu.
En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si
irrsistible, que la tourbe de sclrats et de femmes perdues au milieu
desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter,
l'coutaient avec ravissement et l'avaient surnomme la _Goualeuse_ (la
chanteuse).

La Goualeuse avait reu un autre surnom, d sans doute  la candeur
virginale de ses traits...

On l'appelait encore _Fleur-de-Marie_, mots qui en argot signifient la
_Vierge_.

Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulire impression,
lorsqu'au milieu de ce vocabulaire infme, o les mots qui signifient le
vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que
les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons,
disons-nous, surpris cette mtaphore d'une posie si douce, si
tendrement pieuse: _Fleur-de-Marie_?

Ne dirait-on pas un beau lis levant la neige odorante de son calice
immacul au milieu d'un champ de carnage?

Bizarre contraste, trange hasard! Les inventeurs de cette pouvantable
langue se sont ainsi levs jusqu' une sainte posie! Ils ont prt un
charme de plus  la chaste pense qu'ils voulaient exprimer!

Ces rflexions n'amnent-elles pas  croire, en songeant ainsi 
d'autres contrastes qui rompent souvent l'horrible monotonie des
existences les plus criminelles, que certains principes de moralit, de
pit, pour ainsi dire inns, jettent encore quelquefois  et l de
vives lueurs dans les mes les plus tnbreuses? Les sclrats _tout
d'une pice_ sont des phnomnes assez rares.

Le dfenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe)
paraissait g de trente  trente-six ans; sa taille moyenne, svelte,
parfaitement proportionne, ne semblait pas annoncer la vigueur
surprenante que cet homme venait de dployer dans sa lutte avec
l'athltique Chourineur.

Il et t trs-difficile d'assigner un caractre certain  la
physionomie de Rodolphe; elle runissait les contrastes les plus
bizarres.

Ses traits taient rgulirement beaux, trop beaux peut-tre pour un
homme.

Son teint d'une pleur dlicate, ses grands yeux d'un brun orang,
presque toujours  demi ferms et entours d'une lgre aurole d'azur,
sa dmarche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique,
semblaient annoncer un homme blas, dont la constitution tait sinon
dlabre, du moins affaiblie par les aristocratiques excs d'une vie
opulente.

Et pourtant, de sa main lgante et blanche, Rodolphe venait de
terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redouts de ce
quartier de bandits.

Nous disons _aristocratiques excs_, parce que l'ivresse d'un vin
gnreux diffre compltement de l'ivresse d'un affreux breuvage
frelat; parce qu'en un mot, aux yeux de l'observateur, les excs
diffrent de symptmes comme ils diffrent de nature et d'espce.

Certains plis du front de Rodolphe rvlaient le penseur profond,
l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermet des
contours de sa bouche, son port de tte quelquefois imprieux et hardi,
dcelaient alors l'homme d'action dont la force physique, dont l'audace,
exercent toujours sur la foule un irrsistible ascendant.

Souvent son regard se chargeait d'une triste mlancolie, et tout ce que
la commisration a de plus secourable, tout ce que la piti a de plus
touchant, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le
regard de Rodolphe devenait dur, mchant; ses traits exprimaient tant de
ddain et de cruaut qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir
aucune motion douce.

La suite de ce rcit montrera quel ordre de faits ou d'ides excitait
chez lui des passions si contraires.

Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait tmoign ni colre ni
haine contre cet adversaire indigne de lui. Confiant dans sa force, dans
son adresse, dans son agilit, il n'avait eu qu'un mpris railleur pour
l'espce de bte brute qu'il venait de terrasser.

Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses cheveux
taient chtain clair, de la mme nuance que ses sourcils noblement
arqus et que sa petite moustache fine et soyeuse; son menton un peu
saillant tait soigneusement ras.

Du reste, les manires et le langage qu'il affectait avec une incroyable
aisance donnaient  Rodolphe une complte ressemblance avec les htes de
l'ogresse. Son cou svelte, aussi lgamment model que celui du Bacchus
indien, tait entour d'une cravate noire noue ngligemment, et dont
les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance
blanchtre annonant la vtust. Une double range de clous armait ses
gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le
distinguait matriellement des htes du tapis-franc; tandis que son air
de rsolution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse srnit, mettait entre
eux et lui une distance norme.

En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges
mains velues sur l'paule de Rodolphe, s'cria:

--Salut au matre du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-l vient de
me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'ide de se faire casser
les reins ou crever la _sorbonne_[22], en comptant le Matre d'cole
qui, cette fois-ci, trouvera son matre... J'en rponds et je le parie!

 ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitus du
tapis-franc, tous regardrent le vainqueur du Chourineur avec un respect
craintif.

Les uns reculrent leurs verres et leurs brocs au bout de la table
qu'ils occupaient, s'empressant de faire une place  Rodolphe, dans le
cas o il aurait voulu se placer  ct d'eux; d'autres s'approchrent
du Chourineur pour lui demander  voix basse quelques dtails sur cet
inconnu qui dbutait si victorieusement dans le _monde_.

L'ogresse, enfin, avait adress  Rodolphe l'un de ses plus gracieux
sourires. Chose inoue, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du
Lapin-Blanc, elle s'tait leve de son comptoir pour venir prendre les
ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir  sa _socit_,
attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Matre
d'cole, terrible sclrat qui faisait trembler le Chourineur lui-mme.

Un des deux hommes  figure sinistre que nous avons signals (celui qui,
trs-ple, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec
sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la
table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enroue:

--Le Matre d'cole n'est pas venu aujourd'hui?

--Non, dit la mre Ponisse.

--Et hier?

--Il est venu.

--Avec sa nouvelle _largue_[23]?

--Ah a! est-ce que tu me prends pour un _raille_[24], avec des
drogueries? Est-ce que tu crois que je vais _manger_ mes pratiques sur
_l'orgue_[25]? dit l'ogresse d'une voix brutale.

--J'ai rendez-vous ce soir avec le Matre d'cole, rpta le brigand,
nous avons des affaires ensemble.

--a doit tre du propre, vos affaires, tas _d'escarpes_[26] que vous
tes!

--Escarpes! rpta le bandit d'un air irrit, c'est les escarpes qui te
font vivre!

--Ah ! vas-tu me donner la paix! s'cria l'ogresse d'un air menaant,
en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait  la main.

L'homme se remit  sa place en grommelant.

Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l'ogresse sur les pas du
Chourineur, avait chang un signe de tte amical avec l'adolescent 
figure fltrie.

Le Chourineur dit  ce dernier:

--Eh! Barbillon, tu _pitanches_ donc toujours de l'_eau d'aff_[27]?

--Toujours! j'aime mieux faire la _tortue_ et avoir des _philosophes_
aux _arpions_ que d'tre sans _eau d'aff_ dans l'_avaloir_ et sans
_trfoin_ dans ma _chiffarde_[28], dit le jeune homme d'une voix casse,
sans changer de position et en lanant d'normes bouffes de tabac.

--Bonsoir, mre Ponisse, dit la Goualeuse.

--Bonsoir, Fleur-de-Marie, rpondit l'ogresse en s'approchant de la
jeune fille pour inspecter les vtements qui couvraient la malheureuse
et qu'elle lui avait lous.

Aprs cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue:

--C'est un plaisir de te louer des effets,  toi... tu es propre comme
une petite chatte... aussi je n'aurais pas confi ce joli chle orange 
des canailles comme la Tourneuse ou la Tte-de-Mort. Mais aussi c'est
moi qui t'ai _duque_ depuis ta sortie de prison... et il faut tre
juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cit.

La Goualeuse baissa la tte et ne parut nullement fire des louanges de
l'ogresse.

--Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis bnit sur votre coucou, la
mre?

Et il montra du doigt le saint rameau plac derrire la vielle horloge.

--Eh bien, faut-il pas vivre comme des paens! rpondit navement
l'horrible femme.

Puis, s'adressant  Fleur-de-Marie, elle ajouta:

--Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous _goualer_ une de
tes _goualantes_[29]?

--Aprs souper, mre Ponisse, dit le Chourineur.

--Qu'est-ce que je vais vous servir, mon brave? dit l'ogresse 
Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et peut-tre au besoin
acheter le soutien.

--Demandez au Chourineur, la mre; il rgale; moi, je paye.

--Eh bien! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu
veux  souper, mauvais chien?

--Deux doubles _cholettes_ de _tortu_  douze, un _arlequin_ et trois
crotons de _lartif_ bien tendre (deux litres de vin  douze sous, trois
crotons de pain trs-tendre) et un _arlequin_[30], dit le Chourineur,
aprs avoir un moment mdit sur la composition de ce _menu_.

--Je vois que tu es toujours un fameux _licheur_ et que tu as toujours
une passion pour les _arlequins_.

--Eh bien! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?

--Non, Chourineur.

--Veux-tu autre chose qu'un _arlequin_, ma fille? dit Rodolphe.

--Oh! non... ma faim a pass...

--Mais regarde donc _mon matre_... ma fille! dit le Chourineur en riant
d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas
le reluquer?

La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans rpondre.

Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elle-mme placer sur la
table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l'_arlequin_, dont nous
n'essayerons pas de donner une ide au lecteur, mais que le Chourineur
sembla trouver parfaitement de son got, car il s'cria:

--Quel plat! Dieu de Dieu!... quel plat! C'est comme un omnibus! Il y en
a pour tous les gots, pour ceux qui font gras et pour ceux qui font
maigre, pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre...
Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de ctelette, des
crotes de pt, de la friture, du fromage, des lgumes, des ttes de
bcasse, du biscuit et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse...
c'est du soign... Est-ce que tu as noc aujourd'hui?

--Noc! ah bien oui! J'ai mang ce matin comme toujours, mon sou de lait
et mon sou de pain.

L'entre d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les
conversations et fit lever toutes les ttes.

C'tait un homme entre les deux ges, alerte et robuste, portant veste
et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc; il employa
le langage familier  ses htes pour demander  souper.

Quoique cet tranger ne ft pas un des habitus du tapis-franc, on ne
fit bientt plus attention  lui: il tait _jug_.

Pour reconnatre leurs pareils, les bandits, comme les honntes gens,
ont un coup d'oeil sr.

Ce nouvel arrivant s'tait plac de faon  pouvoir observer les deux
individus  figure sinistre dont l'un avait demand le Matre d'cole.
Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne
pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils taient l'objet.

Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgr
son audace, le Chourineur tmoignait une sorte de dfrence  Rodolphe;
il n'osait pas le tutoyer.

Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait la force.

--Foi d'homme! dit-il  Rodolphe, quoique j'aie eu ma danse, je suis
tout de mme flatt de vous avoir rencontr.

--Parce que tu trouves l'_arlequin_ de ton got?

--D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec
le Matre d'cole, lui qui m'a toujours rinc... le voir rinc  son
tour... a me flattera...

--Ah , est-ce que tu crois que pour t'amuser je vais sauter comme un
bouledogue sur le Matre d'cole?

--Non, mais il sautera sur vous ds qu'il entendra dire que vous tes
plus fort que lui, rpondit le Chourineur en se frottant les mains.

--J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye! dit
nonchalamment Rodolphe; puis il reprit: Ah , il fait un temps de
chien... si nous demandions un pot _d'eau d'aff_ avec du sucre, a
mettrait peut-tre la Goualeuse en train de chanter...

--a me va, dit le Chourineur.

--Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta
Rodolphe.

--L'Albinos, dit Chourineur, _fagot affranchi_ (forat libr),
dbardeur de bois flott au quai Saint-Paul, gel pendant l'hiver, rti
pendant l't, voil mon caractre, dit le convive de Rodolphe en
faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah , ajouta-t-il, et
vous, mon matre, c'est la premire fois qu'on vous voit dans la Cit...
C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y tes entr crnement sur
mon crne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel
roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en reviens
toujours l, comme _c'tait fignol_!... Mais vous avez un autre mtier
que de rincer le Chourineur?

--Je suis peintre en ventails! et je m'appelle Rodolphe.

--Peintre en ventails! C'est donc a que vous avez les mains si
blanches, dit le Chourineur. C'est gal, si tous vos camarades sont
comme vous, il parat qu'il faut tre pas mal fort pour faire cet
tat-l... Mais puisque vous tes ouvrier, et sans doute un honnte
ouvrier... pourquoi venez-vous dans un tapis-franc, o il n'y a que des
_grinches_, des _escarpes_ ou des _fagots affranchis_ comme moi, et qui
ne peuvent aller ailleurs?

--Je viens ici, parce que j'aime la bonne socit.

--Hum!... hum!... dit le Chourineur en secouant la tte d'un air de
doute. Je vous ai trouv dans l'alle de Bras-Rouge; enfin... suffit...
Vous dites que vous ne le connaissez pas?

--Est-ce que tu vas m'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que
l'enfer confonde... si a plat  Lucifer!...

--Tenez, mon matre, vous vous dfiez peut-tre de moi, et vous n'avez
pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... 
condition que vous m'apprendrez  donner les coups de poing qui ont t
le bouquet de ma racle... j'y tiens.

--J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse
dira aussi la sienne.

--a va, reprit le Chourineur... Il fait un temps  ne pas mettre un
sergent de ville dehors... a nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?

--Je veux bien; mais a ne sera pas long, dit Fleur-de-Marie...

--Et vous nous direz la vtre, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.

--Oui, je commencerai...

--Peintre d'ventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli mtier.

--Et combien gagnez-vous,  vous reinter  a? dit le Chourineur.

--Je suis  ma tche, rpondit Rodolphe; mes bonnes journes vont 
quatre francs, quelquefois  cinq, mais dans l't, parce que les jours
sont longs.

--Et vous flnez souvent, gueusard?

--Oui, tant que j'ai de l'argent: d'abord six sous pour ma nuit dans mon
garni.

--Excusez, monseigneur... vous couchez  six sous, vous! dit le
Chourineur en portant la main  son bonnet...

Ce mot _monseigneur_, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire
imperceptiblement Rodolphe, qui reprit:

--Oh! je tiens  mes aises et  la propret.

--En voil un pair de France! un banquier! un riche! s'cria le
Chourineur, il couche  six.

--Avec a, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, a fait dix; quatre
sous  djeuner, quatorze; quinze sous  dner; un ou deux sous
d'eau-de-vie, a me fait dans les environs de trente _ronds_ (sous) par
jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du
temps je fais la noce.

--Et votre famille? dit la Goualeuse.

--Le cholra l'a mange, reprit Rodolphe.

--Qu'est-ce qu'ils taient, vos parents? demanda la Goualeuse.

--Fripiers sous les piliers des Halles, ngociants en vieux chiffons.

--Et combien que vous avez vendu leur fonds? dit le Chourineur.

--J'tais trop jeune, c'est mon tuteur, qui l'a vendu; quand j'ai t
_major_, je lui ai red trente francs... Voil mon hritage.

--Et votre matre fabricant,  cette heure? demanda le Chourineur.

--Mon _singe_[31]? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, bte...
mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un
oeil que faire la paye aux ouvriers. Voil son signalement; s'il
s'gare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas  sa fabrique. J'ai t
apprenti chez lui depuis l'ge de quinze ans, j'ai eu un bon numro  la
conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatrime sur le devant;
je m'appelle Rodolphe Durand... Voil mon histoire.

--Maintenant,  ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon
histoire pour la bonne bouche.




III

Histoire de la Goualeuse


--Commenons d'abord par le commencement, dit le Chourineur.

--Oui... tes parents? reprit Rodolphe.

--Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.

--Ah! bah! fit le Chourineur.

--Ni vus, ni connus; ne sous un chou, comme on dit aux enfants.

--Tiens, c'est drle, la Goualeuse!... nous sommes de la mme famille...

--Toi aussi, Chourineur?

--Orphelin du pav de Paris, tout comme toi, ma fille.

--Et qu'est-ce qui t'a leve, la Goualeuse? demanda Rodolphe.

--Je ne sais pas... Du plus loin qu'il m'en souvient, je crois, sept 
huit ans, j'tais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la
Chouette... parce qu'elle avait un nez crochu, un oeil vert tout rond,
et qu'elle ressemblait  une chouette qui aurait un oeil crev.

--Ah!... ah!... Ah!... Je la vois d'ici, la Chouette! s'cria le
Chourineur en riant.

--La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre, le soir, du
sucre d'orge sur le Pont-Neuf; manire de demander l'aumne... Quand je
n'apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au
lieu de me donner  souper.

--Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de pied en guise de
pain, avec des calottes pour mettre dessus.

--Oh! mon Dieu, oui...

--Et tu es sre que cette femme n'tait pas ta mre? demanda Rodolphe.

--J'en suis sre, la Chouette me l'a assez reproch, d'tre sans pre et
mre; elle me disait toujours qu'elle m'avait ramasse dans la rue.

--Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pour fricot, quand tu
ne faisais pas une recette de dix sous?

--Un verre d'eau par l-dessus, et j'allais grelotter toute la nuit dans
une paillasse tendue par terre et o la borgnesse avait fait un trou
pour me fourrer... Tenez, on croit comme a que la paille est chaude; eh
bien on se trompe.

--La _plume de Beauce_[32]! s'cria le Chourineur, tu as raison, ma
fille, c'est une vraie gele; le fumier vaudrait cent fois mieux! Mais
on fait sa tte, on dit: C'est canaille... 'a t port!

Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continua:

--Le lendemain matin la borgnesse me donnait la mme ration pour
djeuner que pour souper, et je m'en allais  Montfaucon chercher des
vers de terre pour amorcer le poisson; car dans le jour la Chouette
tenait sa boutique de lignes  pcher sous le pont Notre-Dame... Pour un
enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez...
de la rue de la Mortellerie  Montfaucon.

--L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc, ma fille; faut pas
te plaindre de a, dit le Chourineur battant le briquet pour allumer sa
pipe.

--Enfin, je revenais reinte avec un plein panier de vers. Alors, sur
le midi, la Chouette me donnait un bon morceau de pain, et je ne
laissais pas la mie, je t'en rponds.

--De ne pas manger, a t'a rendu la taille fine comme une gupe, ma
fille: faut pas te plaindre de a, dit le Chourineur en aspirant
bruyamment quelques bouffes de tabac. Mais qu'est-ce que vous avez
donc, camarade? Non, je veux dire matre Rodolphe? Vous avez l'air tout
chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la misre? Tiens... nous
en avons tous eu de la misre!

--Oh! je te dfie bien d'avoir t aussi malheureux que moi, Chourineur,
dit Fleur-de-Marie.

--Moi, la Goualeuse!... Mais figure-toi donc, ma fille, que t'tais
comme une reine auprs de moi! Au moins, quand tu tais petite, tu
couchais sur de la paille et tu mangeais du pain... Moi, je couchais les
bonnes nuits dans les fours  pltre de Clichy, en vrai _goupeur_
(vagabond), et je me restaurais avec des feuilles de chou que je
ramassais au coin des bornes; mais, le plus souvent, comme il y avait
trop loin pour aller aux fours  pltre de Clichy, vu que la fringale me
cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre...
et l'hiver j'avais des draps blancs... quand il tombait de la neige.

--Tiens, un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille,
dit Fleur-de-Marie; avec a, j'tais grosse comme une mauviette.

--Tu te rappelles a, toi?

--Je crois bien: quand la Chouette me battait, je tombais toujours du
premier coup; alors elle se mettait  trpigner sur moi en criant:
Cette petite gueuse-l! elle n'a pas pour deux liards de force: a ne
peut pas seulement supporter deux calottes. Et puis elle m'appelait la
Pgriotte; j'ai pas eu d'autre nom, 'a t mon baptme.

--C'est comme moi, j'ai eu le baptme des chiens perdus: on m'appelait
chose... machin... ou l'Albinos. C'est tonnant, comme nous nous
ressemblons, ma fille, dit le Chourineur.

--C'est vrai, dit Fleur-de-Marie, qui s'adressait presque toujours  cet
homme; ressentant malgr elle une sorte de honte en prsence de
Rodolphe, elle osait  peine lever les yeux, quoiqu'il part appartenir
 l'espce de gens avec lesquels elle vivait habituellement.

--Et quand tu avais t chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce
que tu faisais? demanda le Chourineur.

--La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu' la nuit; car le
soir elle allait faire de la friture sur le Pont-Neuf. Dame!  cette
heure-l, mon morceau de pain tait bien loin: mais si j'avais le
malheur de demander  manger  la Chouette, elle me battait en me
disant: Fais dix sous d'aumne, Pgriotte, et tu auras  souper!
Alors, moi, comme j'avais bien faim, et qu'elle me faisait mal, je
pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgnesse me passait mon
petit ventaire de sucre d'orge au cou, et elle me plantait sur le
Pont-Neuf. Comme je sanglotais! et que je grelottais de froid et de
faim!...

--Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en interrompant la
Goualeuse; on ne croirait pas a... mais la faim fait grelotter autant
que le froid.

--Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu' onze heures du soir, ma
boutique de sucre d'orge au cou et pleurant bien fort. De me voir
pleurer... souvent a touchait les passants, et quelquefois on me
donnait jusqu' dix, jusqu' quinze sous, que je rendais  la Chouette.

--Fameuse soire pour une mauviette!

--Mais voil-t-il pas que la borgnesse, qui voyait a...

--D'un oeil, dit le Chourineur en riant.

--D'un oeil, si tu veux, puisqu'elle n'en avait qu'un; ne voil-t-il pas
que la borgnesse prend le pli de me donner toujours des coups avant de
me mettre en faction sur le Pont-Neuf, afin de me faire pleurer devant
les passants et d'augmenter ainsi ma recette.

--Ce n'tait pas dj si bte!

--Oui, tu crois a, toi, Chourineur? J'ai fini par m'endurcir aux coups;
je voyais que la Chouette rageait quand je ne pleurais pas: alors, pour
me venger d'elle, plus elle me faisait de mal, plus je riais; et le
soir, au lieu de sangloter en vendant mes sucres d'orge, je chantais
comme une alouette, quoique je n'en eusse gure envie... de chanter.

--Dis donc... des sucres d'orge... c'est a qui devait te faire envie,
ma pauvre Goualeuse!

--Oh! je crois bien, Chourineur; mais je n'en avais jamais got;
c'tait mon ambition... et c'est cette ambition qui m'a perdue, tu vas
voir comment. Un jour, en revenant de mes vers, des gamins m'avaient
battue et vol mon panier. Je rentre, je savais ce qui m'attendait, je
reois ma paye et pas de pain. Le soir, avant d'aller au pont, la
borgnesse, furieuse de ce que je n'avais pas trenn la veille, au lieu
de me donner des coups comme d'habitude pour me mettre en train de
pleurer, me martyrise jusqu'au sang en m'arrachant des cheveux du ct
des tempes, o c'est le plus sensible.

--Tonnerre! a c'est trop fort! s'cria le bandit en frappant du poing
sur la table et en fronant les sourcils. Battre un enfant, bon... mais
le martyriser, c'est trop fort!

Rodolphe avait attentivement cout le rcit de Fleur-de-Marie; il
regarda le Chourineur avec tonnement. Cet clair de sensibilit le
surprenait.

--Qu'as-tu donc, Chourineur? lui dit-il.

--Ce que j'ai! Comment! a ne vous fait rien,  vous? Ce monstre de
Chouette qui martyrise cet enfant! Vous tes donc aussi dur que vos
poings!

--Continue, ma fille, dit Rodolphe  Fleur-de-Marie, sans rpondre 
l'interpellation du Chourineur.

--Je vous disais donc que la Chouette me martyrisait pour me faire
pleurer: moi, a me butte; pour la faire endver, je me mets  rire, et
je m'en vas au pont avec mes sucres d'orge. La borgnesse tait  sa
pole... De temps en temps, elle me montrait le poing. Alors, au lieu de
pleurer, je chantais plus fort: avec tout a, j'avais une faim, une
faim! Depuis six mois que je portais des sucres d'orge, je n'en avais
jamais got un... Ma foi! ce jour-l, je n'y tiens pas... Autant par
faim que pour faire enrager la Chouette, je prends un sucre d'orge et je
le mange.

--Bravo, ma fille!

--J'en mange deux.

--Bravo! Vive la charte!!!

--Dame! je trouvais a bon, mais ne voil-t-il pas une marchande
d'oranges qui se met  crier  la borgnesse: Dis donc, la Chouette...
Pgriotte mange ton fonds.

--Oh! tonnerre! a va chauffer... a va chauffer, dit le Chourineur
singulirement intress. Pauvre petit rat! quel tremblement quand la
Chouette s'est aperue de a, hein!

--Comment t'es-tu tire de l, ma pauvre Goualeuse? dit Rodolphe aussi
intress que le Chourineur.

--Ah! dame! 'a t dur; seulement, ce qu'il y avait de drle, ajouta
Fleur-de-Marie en riant, c'est que la borgnesse, tout en enrageant de me
voir manger ses sucres d'orge, ne pouvait pas quitter sa pole, car sa
friture tait bouillante.

--Ah!... ah!... ah!... c'est vrai. En voil une position difficile!
s'cria le Chourineur en riant aux clats.

Aprs avoir partag l'hilarit du bandit, Fleur-de-Marie reprit:

--Ma foi! moi, en pensant aux coups qui m'attendaient, je me dis: Tant
pis! je ne serai pas plus battue pour trois que pour un. Je prends un
troisime bton, et avant de le manger, comme la Chouette me menaait
encore de loin avec sa grande fourchette de fer... aussi vrai que voil
une assiette, je lui montre le sucre d'orge et je le croque  son nez.

--Bravo! ma fille!... a m'explique ton coup de ciseaux de tout 
l'heure... Allons... allons, je te l'ai dit, tu as de _l'atout_ (du
courage). Mais la Chouette a d t'corcher vive aprs ce coup-l?

--Sa friture finie, elle vient  moi... On m'avait donn trois sous
d'aumne et j'avais mang pour six... Quand la borgnesse m'a prise par
la main pour m'emmener, j'ai cru que j'allais tomber sur la place, tant
j'avais peur, je me rappelle a comme si j'y tais... car justement
c'tait dans le temps du jour de l'an. Tu sais, il y a toujours des
boutiques de joujoux sur le Pont-Neuf: toute la soire j'en avais eu des
blouissements... rien qu' regarder toutes ces belles poupes, tous ces
beaux petits mnages... tu penses, pour un enfant...

--Et tu n'avais jamais eu de joujoux, Goualeuse? dit le Chourineur.

--Moi! es-tu bte, va... Qui est-ce qui m'en aurait donn? Enfin, la
soire finit: quoiqu'en plein hiver, je n'avais qu'une mauvaise guenille
de robe de toile, ni bas, ni chemise, et des sabots aux pieds! il n'y
avait pas de quoi touffer, n'est-ce pas? Eh bien, quand ma borgnesse
m'a pris la main, je suis devenue tout en nage. Ce qui m'effrayait le
plus, c'est qu'au lieu de jurer, de tempter, sa Chouette ne faisait que
marronner tout le long du chemin entre ses dents... Seulement, elle ne
me lchait pas, et me faisait marcher si vite, si vite, qu'avec mes
petites jambes j'tais oblige de courir pour la suivre. En courant,
j'avais perdu un de mes sabots: je n'osais pas le lui dire; je l'ai
suivie tout de mme avec un pied nu... En arrivant, je l'avais tout en
sang.

--La mauvaise chienne de borgnesse! s'cria le Chourineur en frappant de
nouveau sur la table avec colre; a me fait un drle d'effet de penser
 cette enfant qui trotte aprs cette vieille voleuse, avec son pauvre
petit pied tout saignant.

--Nous perchions dans un grenier de la rue de la Mortellerie:  ct de
la porte de l'alle, il y avait un rogomiste: la Chouette y entra en me
tenant toujours par la main. L, elle but une demi-chopine d'eau-de-vie
sur le comptoir.

--Morbleu! je ne la boirais pas, moi, sans tre sol comme une grive.

--C'tait la ration de la borgnesse; aussi elle se couchait toujours
dans les bringues-zingues. C'est peut-tre pour cela qu'elle me battait
tant. Enfin, nous montons chez nous; je n'tais pas  la noce, je t'en
rponds. Nous arrivons: la Chouette ferme la porte  double tour; je me
jette  ses genoux en lui demandant bien pardon d'avoir mang ses sucres
d'orge. Elle ne rpond pas, et je l'entends marmotter en marchant dans
la chambre: Qu'est-ce donc que je vas lui faire ce soir,  cette
Pgriotte,  cette voleuse de sucre d'orge?... Voyons, qu'est-ce donc
que je vas lui faire? Et elle s'arrtait pour me regarder en roulant
son oeil vert. Moi, j'tais toujours  genoux. Tout d'un coup, la
borgnesse va  une planche et y prend une paire de tenailles.

--Des tenailles! s'cria le Chourineur.

--Oui, des tenailles.

--Et pour quoi faire?

--Pour te frapper? dit Rodolphe.

--Pour te pincer? dit le Chourineur.

--Ah bien, oui!

--Pour t'arracher les cheveux?

--Vous n'y tes pas: donnez-vous votre langue aux chiens?

--Je la donne.

--Nous la donnons.

--Eh bien, c'tait pour m'arracher une dent[33]!

Le Chourineur poussa un tel blasphme, et l'accompagna d'imprcations si
furieuses, que tous les htes du tapis-franc se retournrent avec
tonnement.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc? dit la Goualeuse.

--Ce que j'ai?... Mais je l'_escarperais_[34] si je la tenais, la
borgnesse!... O est-elle? dis-le moi. O est-elle? Si je la trouve, je
la _refroidis_[35]!

Et le regard du bandit s'injecta de sang.

Rodolphe avait partag l'horreur du Chourineur pour la cruaut de la
borgnesse; mais il se demandait par quel phnomne un assassin entrait
en fureur en entendant raconter qu'une mchante vieille femme avait
voulu, par mchancet, arracher une dent  un enfant.

Nous croyons ce sentiment de piti possible, mme probable, chez une
nature pourtant froce.

--Et elle te l'a arrache ta dent, ma pauvre petite, cette vieille
misrable? demanda Rodolphe.

--Je crois bien, qu'elle me l'a arrache!... et pas du premier coup
encore! Mon Dieu! y a-t-elle travaill! Elle me tenait la tte entre les
genoux comme dans un tau. Enfin, moiti avec les tenailles, moiti avec
ses doigts, elle m'a tir cette dent: et puis elle m'a dit, pour
m'effrayer, bien sr: Maintenant, je t'en arracherai une comme a tous
les jours, Pgriotte; et, quand tu n'auras plus de dents, je te ficherai
 l'eau: tu seras mange par les poissons; y se revengeront sur toi de
ce que tu as t chercher des vers pour les prendre. Je me souviens de
a, parce que a me paraissait injuste... Tiens, comme si c'tait pour
mon plaisir que j'allais aux vers!

--Ah! la gueuse! casser, arracher les dents  une pauvre petite enfant!
s'cria le Chourineur avec un redoublement de fureur.

--Eh bien, aprs? Est-ce qu'il y parat maintenant, voyons? dit
Fleur-de-Marie.

Et elle entr'ouvrit en souriant une de ses lvres roses, en montrant
deux ranges de petites dents blanches comme des perles.

tait-ce insouciance, oubli, gnrosit instinctive de la part de cette
malheureuse crature? Rodolphe remarqua qu'il n'y eut pas dans son rcit
un seul mot de haine contre la femme atroce qui l'avait martyrise.

--Eh bien, aprs, qu'as-tu fait? reprit le Chourineur.

--Ma foi, j'en ai eu assez comme a. Le lendemain, au lieu d'aller aux
vers, je me suis sauve du ct du Panthon. J'ai march toute la
journe de ce ct-l, tant j'avais peur de la Chouette. J'aurais t au
bout du monde plutt que de retomber dans ses griffes.

Comme je me trouvais dans des quartiers perdus, je n'avais rencontr
personne  qui demander l'aumne, et puis je n'aurais pas os. Pendant
la nuit, j'avais couch dans un chantier, sous des piles de bois.
J'tais grosse comme un rat; en me glissant sous une vieille porte, je
m'tais niche au milieu d'un tas d'corces. La faim me dvorait:
j'essayai de mcher un peu de pelure de bois pour tromper ma fringale,
mais je ne pouvais pas: je n'ai pu mordre un peu que sur l'corce de
bouleau: c'tait plus tendre. Par l-dessus je me suis endormie. Au
jour, entendant du bruit, je me suis encore plus enfonce sous la pile
de bois. Il y faisait presque chaud, comme dans une cave. Si j'avais eu
 manger, je n'aurais jamais mieux t de l'hiver.

--C'tait comme moi dans un four  pltre.

--Je n'osais pas sortir du chantier, je me figurais que la Chouette me
cherchait partout pour m'arracher les dents et me jeter aux poissons, et
qu'elle saurait bien me rattraper si je bougeais de l.

--Tiens, ne m'en parle plus de cette vieille gueuse-l, tu me fais
monter le sang aux yeux!

--Enfin, le deuxime jour, j'avais encore mch un peu d'corce de
bouleau et je commenais  m'endormir, lorsque j'entends aboyer un gros
chien. a me rveille en sursaut. J'coute... Le chien aboyait toujours
en se rapprochant de la pile de bois. Voil une autre frayeur qui me
galope: heureusement le chien, je ne sais pourquoi, n'osait pas
avancer... mais tu vas rire, Chourineur.

--Avec toi, il y a toujours  rire... tu es une brave fille, tout de
mme. Tiens, vois-tu, maintenant, foi d'homme, je suis fch de t'avoir
battue.

--Pourquoi ne m'aurais-tu pas battue? je n'ai personne pour me
dfendre...

--Et moi? dit Rodolphe.

--Vous tes bien bon, monsieur Rodolphe, mais le Chourineur ne savait
pas que vous seriez l... ni moi non plus...

--C'est gal, j'en suis pour ce que j'ai dit... je suis fch de t'avoir
battue, reprit le Chourineur.

--Continue ton histoire, mon enfant, reprit Rodolphe.

--J'tais blottie sous la pile de bois, lorsque j'entends un chien
aboyer. Pendant que le chien jappait, une grosse voix se met  dire:
Mon chien aboie! il y a quelqu'un de cach dans ce chantier. C'est
des voleurs, reprend une autre voix... Et kiss! kiss! les voil 
agacer leur chien en lui criant: Pille! pille!

Le chien accourt sur moi, j'ai peur d'tre mordue, et je me mets 
crier de toutes mes forces. Tiens! dit la voix, on dirait les cris d'un
enfant... On rappelle le chien, on va chercher une lanterne; je sors de
mon trou, je me trouve en face d'un gros homme et d'un garon en blouse.
Qu'est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voleuse? me dit ce
gros homme d'un air menaant. Mon bon monsieur, je n'ai pas mang
depuis deux jours; je me suis sauve de chez la Chouette, qui m'a
arrach une dent et voulait me jeter aux poissons; ne sachant o
coucher, j'ai pass par-dessous votre porte, j'ai dormi la nuit dans vos
corces, sous vos piles de bois, ne croyant faire de mal  personne.

Voil-t-il pas le marchand qui se met  dire  son garon: --Je ne
suis pas dupe de a, c'est une petite voleuse, elle vient me voler mes
bches.

--Ah! le vieux pann! le vieux pltras! s'cria le Chourineur. Voler ses
bches; et t'avais huit ans!

--C'tait une btise... car son garon lui rpondit: Voler vos bches,
bourgeois? Et comment donc qu'elle ferait? Elle n'est pas tant si grosse
que la plus petite de vos bches.

--T'as raison, dit le marchand de bois; mais si elle ne vient pas pour
son compte, c'est tout de mme. Les voleurs ont comme a des enfants
qu'ils envoient espionner et se cacher, pour ouvrir la porte aux autres.
Il faut la mener chez le commissaire.

--Ah! la fichue bte de marchand de bois...

--On me mne chez le commissaire. Je dfile mon chapelet; je m'accuse
d'tre vagabonde; on m'envoie en prison; je suis cite  la
correctionnelle; condamne, toujours comme vagabonde,  rester jusqu'
seize ans dans une maison de correction. Je remercie bien les juges de
leur bont... Dame!... tu penses, dans la prison... j'avais  manger; on
ne me battait pas, c'tait pour moi un paradis auprs du grenier de la
Chouette. De plus, en prison, j'ai appris  coudre. Mais voil le
malheur! j'tais paresseuse et flneuse; j'aimais mieux chanter que
travailler, surtout quand je voyais le soleil... Oh! quand il faisait
bien beau dans la cour de la gele, je ne pouvais pas me retenir de
chanter... et alors... comme c'est drle...  force de chanter, il me
semblait que je n'tais plus prisonnire.

--C'est--dire, ma fille, que tu es un vrai rossignol de naissance, dit
Rodolphe en souriant.

--Vous tes bien honnte, monsieur Rodolphe; c'est depuis ce temps-l
qu'on m'a appele la Goualeuse au lieu de la Pgriotte. Enfin j'attrape
mes seize ans, je sors de prison... Voil qu' la porte je trouve
l'ogresse d'ici et deux ou trois vieilles femmes qui taient quelquefois
venues voir mes camarades prisonnires, et qui m'avaient toujours dit
que, le jour de ma sortie, elles auraient de l'ouvrage  me donner.

--Ah! bon! bon! j'y suis, dit le Chourineur.

--Mon dauphin, mon bel ange, ma belle petite, me dirent l'ogresse et
les vieilles... voulez-vous venir loger chez nous? Nous vous donnerons
de belles robes, et vous n'aurez qu' vous amuser.

--Tu sens bien, Chourineur, qu'on n'a pas t huit ans en prison sans
savoir ce que parler veut dire. Je les envoie promener, ces vieilles
embaucheuses. Je me dis: Je sais bien coudre, j'ai trois cents francs
devant moi, de la jeunesse...

--Et de la jolie jeunesse... ma fille! dit le Chourineur.

--Voil huit ans que je suis en prison, je vas jouir un peu de la vie,
a ne fait de mal  personne; l'ouvrage viendra quand l'argent me
manquera... Et je me mets  faire danser mes trois cents francs. 'a t
mon grand tort, ajouta Fleur-de-Marie avec un soupir; j'aurais d, avant
tout, m'assurer de l'ouvrage... mais je n'avais personne pour me
conseiller... Enfin, ce qui est fait est fait... Je me mets donc 
dpenser mon argent. D'abord j'achte des fleurs pour mettre tout plein
ma chambre; j'aime tant les fleurs! et puis j'achte une robe, un beau
chle, et je vais me promener au bois de Boulogne  ne,  Saint-Germain
aussi  ne.

--Avec un amoureux, ma fille? dit le Chourineur.

--Ma foi, non: je voulais tre ma matresse. Je faisais mes parties avec
une de mes camarades de prison qui avait t aux Enfants-Trouvs, une
bien bonne fille; on l'appelait Rigolette, parce qu'elle riait
toujours.

--Rigolette! Rigolette! je ne connais pas a, dit le Chourineur, en
ayant l'air d'interroger ses souvenirs.

--Je crois bien que tu ne la connais pas! Elle est bien honnte,
Rigolette; c'est une trs-bonne ouvrire; maintenant elle gagne au moins
vingt-cinq sous par jour; elle a un petit mnage  elle... Aussi je n'ai
jamais os la revoir. Enfin,  force de faire danser mon argent, il ne
me restait plus que quarante-trois francs.

--Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec a, dit le Chourineur.

--Ma foi! j'ai mieux fait que a... J'avais pour blanchisseuse une femme
appele la Lorraine, la brebis du bon Dieu; elle tait alors grosse 
pleine ceinture, avec a toujours les pieds et les mains dans l'eau 
son bateau! Tu juges! Ne pouvant plus travailler, elle avait demand 
entrer  la Bourbe; il n'y avait plus de place, on l'avait refuse, elle
ne gagnait plus rien. La voil prs d'accoucher, n'ayant pas seulement
de quoi payer un lit dans un garni! Heureusement elle rencontra par
hasard, un soir, au coin du pont Notre-Dame, la femme  Goubin, qui se
cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on dmolissait
derrire l'Htel-Dieu.

--Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme  Goubin?

--Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'
la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme a qu'elle avait
rencontr la pauvre Lorraine, qui ne savait plus o donner de la tte,
car elle s'attendait  accoucher d'un moment  l'autre... Voyant a, la
femme Goubin l'avait emmene dans la cave o elle se cachait. C'tait
toujours un asile.

--Attends donc, attends donc, la femme  Goubin, c'est Helmina? dit le
Chourineur.

--Oui, une brave fille, rpondit la Goualeuse... une couturire qui
avait travaill pour moi et pour Rigolette... Dame, elle a fait ce
qu'elle a pu en donnant la moiti de sa cave, de sa paille et de son
pain  la Lorraine, qui est accouche d'un pauvre petit enfant; et pas
seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant a, la femme
 Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme
qui la cherchait partout, elle sort en plein jour de sa cave et elle
vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un petit peu d'argent,
et que je n'tais pas mchante; justement j'allais monter en _milord_
[36] avec Rigolette; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous
faire mener  la campagne, dans les champs... j'aime tant les champs,
les arbres... les prs... Mais, bah! quand Helmina me raconte le malheur
de la Lorraine, je renvoie le _milord_, je cours  ma chambre prendre ce
que j'avais de linge, mon matelas, ma couverture, je fais mettre a sur
le dos d'un commissionnaire, et je trotte  la cave avec la femme 
Goubin... Ah! fallait voir comme elle tait contente, la pauvre
Lorraine! Nous l'avions veille nous deux, Helmina; quand elle a pu se
lever, je l'ai aide du reste de mon argent jusqu' ce qu'elle ait pu se
remettre  son bateau. Maintenant elle gagne sa vie; mais je ne puis pas
venir  bout de lui faire donner ma note de blanchissage! Je vois bien
qu'elle veut s'acquitter comme a! D'abord... si a continue, je lui
terai ma pratique..., dit la Goualeuse d'un air important.

--Et la femme  Goubin? demanda le Chourineur.

--Comment! tu ne sais pas? dit la Goualeuse.

--Non, quoi donc?

--Ah! la malheureuse!... Goubin ne l'a pas manque! Trois coups de
couteau entre les deux paules! On lui avait dit qu'elle rdait du ct
de l'Htel-Dieu; et un soir, comme elle sortait de sa cave pour aller
chercher du lait pour la Lorraine, il l'a tue.

--C'est donc pour a qu'il a _une fivre crbrale_[37], et qu'il sera,
dit-on, _fauch_[38] dans huit jours? dit le Chourineur.

--Justement, dit la Goualeuse.

--Et quand tu as eu donn ton argent  la Lorraine, qu'as-tu fait, ma
fille? dit Rodolphe.

--Dame, alors j'ai cherch de l'ouvrage. Je savais trs-bien coudre;
j'avais bon courage, je n'tais pas embarrasse; j'entre dans une
boutique de lingre de la rue Saint-Martin. Pour ne tromper personne, je
dis que je sors de prison depuis deux mois, et que j'ai bonne envie de
travailler: on me montre la porte. Je demande de l'ouvrage  emporter;
on me dit que je me moque du monde en demandant qu'on me confie
seulement une chemise. Comme je m'en retournais bien triste... j'ai
rencontr l'ogresse et une des vieilles qui taient toujours aprs moi
depuis ma sortie de prison... Je ne savais plus comment vivre... Elles
m'ont emmene... elles m'ont fait boire de l'eau-de-vie... Et voil...

--Je comprends, dit le Chourineur: je te connais maintenant comme si
j'tais tes pre et mre et que tu n'aurais jamais quitt mon giron. Eh
bien! voil, j'espre, une confession.

--On dirait que a t'attriste, ma fille, d'avoir racont ta vie, dit
Rodolphe.

--Le fait est que a me chagrine de regarder ainsi derrire moi; depuis
mon enfance, c'est la premire fois qu'il m'arrive de me rappeler toutes
ces choses-l  la fois... et a n'est pas gai... n'est-ce pas,
Chourineur?

--C'est a, dit celui-ci avec ironie, tu regrettes peut-tre d'avoir pas
t fille de cuisine dans une gargote, ou domestique chez de vieilles
btes  soigner les leurs?

--C'est gal... a doit tre bon d'tre honnte..., dit Fleur-de-Marie
avec un soupir.

--Honnte! oh!... c'te bte!... s'cria le bandit avec un bruyant clat
de rire. Honnte!... Et pourquoi pas rosire tout de suite, pour honorer
tes pre et mre que tu ne connais pas?

La figure de la jeune fille avait perdu depuis quelques moments
l'expression d'insouciance qui la caractrisait. Elle dit au
Chourineur:

--Tiens, Chourineur, je ne suis pas pleurnicheuse... Mon pre ou ma mre
m'ont jete au coin de la borne comme un petit chien qu'on a de trop; je
ne leur en veux pas; ils n'avaient pas sans doute de quoi se nourrir
eux-mmes! a n'empche pas, vois-tu, Chourineur, qu'il y a des sorts
plus heureux que le mien.

--Toi? mais qu'est-ce donc qu'il te faut? T'es flambante comme une
Vnus; t'as pas dix-sept ans; tu chantes comme un rossignol; tu as l'air
d'une vierge, on t'appelle Fleur-de-Marie, et tu te plains! Mais
qu'est-ce que tu diras donc quand tu auras une chaufferette sous les
_arpions_[39], et une teignasse en chinchilla, comme voil l'ogresse!

--Oh! je ne viendrai jamais  cet ge-l.

--Peut-tre que tu auras un brevet d'invention pour ne pas _bivarder_
[40]!

--Non, mais je n'aurai pas la vie si dure! j'ai dj une mauvaise toux!

--Ah! bon! je te vois d'ici dans le _mannequin du trimbaleur des
refroidis_[41]. Es-tu bte... va!

--Est-ce que a te prend souvent, ces ides-l, Goualeuse? dit
Rodolphe.

--Quelquefois... Tenez, monsieur Rodolphe, vous comprenez peut-tre a,
vous: le matin, quand je vais acheter mon sou de lait  la laitire au
coin de la rue de la Vieille-Draperie, et que je la vois s'en retourner
dans sa petite charrette avec son ne, elle me fait bien souvent envie,
allez... Je me dis: Elle s'en va dans la campagne, au bon air, dans sa
maison, dans sa famille... et moi je remonte toute seule dans le chenil
de l'ogresse, o on ne voit pas clair en plein midi.

--Eh bien! sois honnte, ma fille, fais-en la farce... sois honnte dit
le Chourineur.

--Honnte! mon Dieu! et avec quoi donc veux-tu que je sois honnte! Les
habits que je porte appartiennent  l'ogresse; je lui dois pour mon
garni et pour ma nourriture... je ne puis bouger d'ici... elle me ferait
arrter comme voleuse... Je lui appartiens... il faut que je
m'acquitte...

En prononant ces dernires et horribles paroles, la malheureuse ne put
s'empcher de frissonner.

--Alors reste comme tu es, et ne te compare plus  une campagnarde, dit
le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle? Mais songe donc que toi tu
brilles dans la capitale, tandis que la laitire s'en va faire la
bouillie  ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses
lapins, et recevoir une racle de son mari quand il sort du cabaret. En
voil une de ces destines qui peut se vanter d'tre... flatteuse!

-- boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie aprs un assez
long silence; et elle tendit son verre. Non, pas de vin, de
l'eau-de-vie... c'est plus fort, dit-elle de sa voix douce, en cartant
le broc de vin que le Chourineur approchait de son verre.

--De l'eau-de-vie!  la bonne heure! Voil comme je t'aime, ma fille;
t'es crne! dit cet homme, sans comprendre le mouvement de la jeune
fille et sans remarquer une larme qui vint trembler au bout des cils de
la Goualeuse.

--C'est dommage que l'eau-de-vie soit si mauvaise  boire... car a
tourdit bien..., dit Fleur-de-Marie en remettant son verre sur la table
aprs avoir bu avec autant de rpugnance que de dgot.

Rodolphe avait cout ce rcit d'une triste navet avec un intrt
croissant. La misre, l'abandon, plus que ses mauvais penchants, avaient
perdu cette misrable jeune fille.




IV

Histoire du Chourineur


Le lecteur n'a pas oubli que deux des htes du tapis-franc taient
attentivement observs par un troisime personnage rcemment arriv dans
le cabaret.

L'un de ces deux hommes, on l'a dit, portait un bonnet grec, cachait
toujours sa main gauche, et avait instamment demand  l'ogresse si le
Matre d'cole n'tait pas encore venu.

Pendant le rcit de la Goualeuse, qu'ils ne pouvaient entendre, ces deux
hommes s'taient plusieurs fois parl  voix basse, en regardant du ct
de la porte avec anxit.

Celui qui portait un bonnet grec dit  son camarade:

--Le Matre d'cole _n'aboute_ pas[42]; pourvu que le zig[43] ne l'ait
pas _escarp  la capahut_[44].

--a serait flambant pour nous qui avons nourri le _poupard_[45]! reprit
l'autre.

Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, tait plac trop loin
d'eux pour que leurs dernires paroles arrivassent jusqu' lui; aprs
avoir plusieurs fois trs-adroitement consult un petit papier cach
dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se
leva de table et dit  l'ogresse, qui sommeillait dans son comptoir, les
pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir sur ses genoux:

--Dis donc, mre Ponisse, je vais rentrer tout de suite; veille  mon
broc et  mon assiette... car il faut se dfier des francs licheurs.

--Sois tranquille, mon homme, dit la mre Ponisse, si ton assiette est
vide et ton broc aussi, on n'y touchera pas.

L'homme se prit  rire de la plaisanterie de l'ogresse et disparut sans
que son dpart ft remarqu.

Au moment o cet homme sortit, Rodolphe aperut dans la rue le
charbonnier  figure noire et  taille colossale dont nous avons parl;
avant que la porte ft referme, Rodolphe eut le temps de manifester par
un geste d'impatience combien lui tait importune l'espce de
surveillance protectrice du charbonnier; mais ce dernier, sans tenir
compte de la contrarit de Rodolphe, ne quitta pas les abords du
tapis-franc.

Malgr le verre d'eau-de-vie qu'elle avait bu, la Goualeuse ne
retrouvait pas sa gaiet; sous l'influence de cet excitant, sa
physionomie devenait au contraire de plus en plus triste: le dos appuy
au mur, la tte baisse sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant
machinalement autour d'elle, la malheureuse crature semblait accable
des plus sombres penses.

Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard fixe de
Rodolphe, avait dtourn la vue; elle ne se rendait pas compte de
l'impression que lui causait cet inconnu. Gne, oppresse par sa
prsence, elle se reprochait de se montrer si peu reconnaissante envers
celui qui l'avait arrache des mains du Chourineur; elle regrettait
presque d'avoir si sincrement racont sa vie devant Rodolphe.

Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaiet;  lui seul il
avait dvor l'_arlequin_; le vin et l'eau-de-vie le rendaient
trs-communicatif; la honte d'avoir trouv _son matre_, comme il
disait, s'tait efface devant les gnreux procds de Rodolphe, et il
lui reconnaissait d'ailleurs une si grande supriorit que son
humiliation avait fait place  un sentiment qui tenait de l'admiration,
de la crainte et du respect.

Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laquelle il avouait
avoir tu et avoir t justement puni, l'orgueil froce avec lequel il
se dfendait d'avoir jamais vol, prouvaient au moins que, malgr ses
crimes, le Chourineur n'tait pas un tre compltement endurci.

Cette nuance n'avait pas chapp  la sagacit de Rodolphe; il attendait
curieusement le rcit du Chourineur.

L'ambition de l'homme est si insatiable, si bizarre dans ses prtentions
infinies, que Rodolphe dsirait l'arrive du Matre d'cole, de ce
brigand terrible qu'il venait presque de dtrner. Il engagea donc le
Chourineur  tromper son impatience par la narration de ses aventures.

--Allons... mon garon, lui dit-il, nous t'coutons.

Le Chourineur vida son verre et commena ainsi:

--Toi, ma pauvre Goualeuse, t'as au moins t recueillie par la
Chouette, que l'enfer confonde! tu as eu un gte jusqu'au moment o l'on
t'a emprisonne comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas avoir
couch dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans... bel ge o je
me suis fait troupier.

--Tu as servi, Chourineur? dit Rodolphe.

--Trois ans; mais a viendra tout  l'heure. Les pierres du Louvre, les
fours  pltre de Clichy et les carrires de Montrouge, voil les htels
de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison  Paris et  la campagne,
rien que a.

--Et quel mtier faisais-tu?

--Ma foi, mon matre... j'ai comme un brouillard d'avoir _goup_[46]
dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de
croc. Faut que a soit vrai, car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces
cupidons  carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus: preuve
qu'ils avaient d me battre dans mon enfance. Mon premier mtier a t
d'aider les quarisseurs  gorger les chevaux  Montfaucon... J'avais
dix ou douze ans. Quand j'ai commenc  chouriner ces pauvres vieilles
btes, a me faisait une espce d'effet: au bout d'un mois, je n'y
pensais plus; au contraire, je prenais got  mon tat. Il n'y avait
personne pour avoir des couteaux affils et aiguiss comme les miens...
a donnait envie de s'en servir, quoi! Quand j'avais gorg mes btes,
on me jetait pour ma peine un morceau de la culotte d'un cheval mort de
maladie, car ceux qu'on abattait se vendaient aux fricoteurs du quartier
de l'cole-de-Mdecine, qui en faisaient du boeuf, du mouton, du veau,
du gibier, au got des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais
attrap mon lopin de chair de cheval, le roi n'tait pas mon matre, au
moins! Je m'ensauvais avec a dans mon four  pltre, comme un loup dans
sa tanire; et l, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur
les charbons, une grillade soigne. Quand les chaufourniers ne
travaillaient pas, j'allais ramasser du bois sec  Romainville, je
battais le briquet, et je faisais mon rti au coin d'un des murs du
charnier. Dame! c'tait saignant et presque cru: mais de cette
manire-l, je ne mangeais pas toujours la mme chose.

--Et ton nom? Comment t'appelait-on? dit Rodolphe.

--J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le
sang me portait toujours aux yeux; eu gard  a, on m'appelait
l'Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes, et ils ont les
yeux rouges, ajouta gravement le Chourineur, en manire de parenthse
physiologique.

--Et tes parents, ta famille?

--Mes parents? Logs au mme numro que ceux de la Goualeuse... Lieu de
ma naissance? Le premier coin de n'importe quelle rue, la borne  gauche
ou  droite, en descendant ou en remontant vers le ruisseau.

--Tu as maudit ton pre et ta mre de t'avoir abandonn?

--a m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est gal, ils m'ont jou
une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas,
si encore ils m'avaient fait comme le _meg des megs_[47] devrait faire
les gueux, c'est--dire sans froid, ni faim, ni soif; a ne lui
coterait rien, et a coterait pas tant aux gueux d'tre honntes.

--Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas vol, Chourineur?

--Non! et pourtant j'ai eu bien de la misre, allez... J'ai _fait la
tortue_[48] quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'
mon tour... Eh bien! je n'ai pas vol.

--Par peur de la prison?

--Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les paules et riant aux
clats. J'aurais donc pas vol du pain _par peur d'avoir du pain_?...
Honnte, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!...
Non, je n'ai pas vol parce que... parce que... enfin parce que ce n'est
pas dans mon ide de voler.

Cette rponse vritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas
la porte, tonna profondment Rodolphe.

Il sentit que le pauvre qui restait honnte au milieu des plus cruelles
privations tait doublement respectable, puisque la punition du crime
pouvait devenir pour lui une ressource assure.

Rodolphe tendit la main  ce malheureux sauvage de la civilisation, que
la misre n'avait pas absolument perdu.

Le Chourineur regarda son amphitryon avec tonnement, presque avec
respect;  peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit
qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abme.

--Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du coeur et de l'honneur...

--Ma foi! je n'en sais rien, dit le Chourineur tout mu; mais ce que
vous me dites l... voyez-vous... jamais je n'avais rien senti de
pareil... Ce qu'il y a de sr, c'est que a... et les coups de poing de
la fin de ma racle... qui taient si bien festonns, et qui auraient pu
ne finir que demain, tandis qu'au contraire vous me payez  souper... et
vous me dites des choses... Enfin suffit, c'est  la vie et  la mort,
vous pouvez compter sur le Chourineur.

Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner
l'motion qu'il ressentait:

--Es-tu rest longtemps aide-quarisseur?

--Je crois bien... D'abord a avait commenc par m'coeurer d'gorger
ces pauvres vieilles btes... aprs, a m'avait amus; mais quand j'ai
eu dans les environs de seize ans et que ma voix a mu, est-ce que a
n'est pas devenu pour moi une rage, une passion que de chouriner! J'en
perdais le boire et le manger... je ne pensais qu' a!... Il fallait me
voir au milieu de l'_ouvrage_:  part un vieux pantalon de toile,
j'tais tout nu. Quand, mon grand couteau bien aiguis  la main,
j'avais autour de moi (je ne me vante pas) jusqu' quinze et vingt
chevaux qui faisaient queue pour attendre leur tour... tonnerre! quand
je me mettais  les gorger, je ne sais pas ce qui me prenait... c'tait
comme une furie; les oreilles me bourdonnaient! je voyais rouge, tout
rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chourinais jusqu'
ce que le couteau me ft tomb des mains! Tonnerre! c'tait une
jouissance! J'aurais t millionnaire que j'aurais pay pour faire ce
mtier-l...

--C'est ce qui t'aura donn l'habitude de chouriner, dit Rodolphe.

--a se peut bien; mais, quand j'ai eu seize ans, cette rage-l a fini
par devenir si forte qu'une fois en train de chouriner je devenais comme
fou, et je gtais l'ouvrage... Oui, j'abmais les peaux  force d'y
donner des coups de couteau  tort et  travers. Finalement, on m'a mis
 la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers: j'ai
toujours eu du got pour cet tat-l... Ah bien, oui! ils ont fait les
fiers! ils m'ont mpris comme des bottiers mpriseraient des savetiers.
Voyant a, et d'ailleurs ma rage de chouriner s'tant passe avec mes
seize ans, j'ai cherch mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouv
tout de suite; alors souvent j'ai _fait la tortue_. Enfin, j'ai
travaill dans les carrires de Montrouge. Mais au bout de deux ans a
m'a sci de faire toujours l'cureuil dans les grandes roues pour tirer
la pierre, moyennant vingt sous par jour. J'tais grand et fort, je me
suis engag dans un rgiment. On m'a demand mon nom, mon ge et mes
papiers. Mon nom? l'Albinos; mon ge? voyez ma barbe; mes papiers? voil
le certificat de mon matre carrier. Je pouvais faire un grenadier
soign, on m'a enrl.

--Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu
la guerre, dans ce temps-l, tu serais peut-tre devenu officier.

--Tonnerre!  qui le dites-vous. Chouriner des Anglais ou des Prussiens,
a m'aurait bien autrement flatt que de chouriner des rosses... Mais
voil le malheur, il n'y avait pas de guerre, et il y avait la
discipline. Un apprenti essaye de communiquer une racle  son
bourgeois, c'est bien: s'il est le plus faible, il la reoit; s'il est
le plus fort, il la donne: on le met  la porte, quelquefois au violon,
il n'en est que a. Dans le militaire, c'est autre chose. Un jour mon
sergent me bouscule pour me faire obir plus vite; il avait raison, car
je faisais le clampin: a m'embte, je regimbe; il me pousse, je le
pousse; il me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On tombe
sur moi; alors la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois
rouge... j'avais mon couteau  la main, j'tais de cuisine, et allez
donc! je me mets  chouriner...  chouriner... comme  l'abattoir.
_J'entaille_[49] le sergent, je blesse deux soldats!... une vraie
boucherie! onze coups de couteau  eux trois, oui, onze!... du sang, du
sang comme dans un charnier!

Le brigand baissa la tte d'un air sombre, hagard, et resta un moment
silencieux.

-- quoi penses-tu, Chourineur? dit Rodolphe l'observant avec intrt.

-- rien,  rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale
insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la _planche au pain_, et
_j'ai une fivre crbrale_.[50].

--Tu t'es donc sauv?

--Non, mais j'ai t quinze ans au pr au lieu d'tre _fauch_[51].
J'ai oubli de vous dire qu'au rgiment j'avais repch deux camarades
qui se noyaient dans la Seine; nous tions en garnison  Melun. Une
autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et 
l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, tant en
garnison  Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu
prend  un quartier; a brlait comme des allumettes; je suis de corve
pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille
femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commenait 
chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, a chauffait... car a me rappelait
mes fours  pltre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille.
Mon _rat de prison_[52] s'est tant tortill des quatre pattes et de la
langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller  l'_abbaye de
Monte--regret_[53], j'en ai eu pour quinze annes de pr. Quand j'ai vu
que je ne serais pas tu, mon premier mouvement a t de sauter sur mon
bavard pour l'trangler. Vous comprenez a, mon matre?

--Tu regrettais de voir ta peine commue?

--Oui...  ceux qui jouent du couteau, le couteau de _Charlot_[54],
c'est juste;  ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot.
Mais vous forcer  vivre quand on a assassin, tenez, les _curieux_[55]
ne savent pas la chose que a vous fait dans les premiers temps.

--Tu as donc eu des remords, Chourineur?

--Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais
autrement il ne se passait presque pas de nuit o je ne visse, en
manire de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourins,
c'est--dire ils n'taient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte
de terreur; ils taient des dizaines, des centaines, des milliers 
attendre leur tour dans une espce d'abattoir, comme les chevaux que
j'gorgeais  Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais
rouge, et je commenais  chouriner...  chouriner sur ces hommes, comme
autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il
en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux
que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en empcher.
Ce n'tait pas tout... je n'ai jamais eu de frre, et il se faisait que
tous ces gens que j'gorgeais taient mes frres... et des frres pour
qui je me serais mis au feu.  la fin, quand je n'en pouvais plus, je
m'veillais tout tremp d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.

--C'tait un vilain rve, Chourineur.

--Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'tais au pr,
toutes les nuits je l'avais... ce rve-l. Voyez-vous, c'tait  en
devenir fou ou enrag. Aussi deux fois j'ai essay de me tuer, une fois
en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'trangler avec une
chane; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donn
soif, voil tout. Quant au tour de chane que je m'tais pass au cou,
a m'a fait une cravate bleue naturelle. Aprs cela, l'habitude de vivre
a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait
comme les autres.

--Tu tais  bonne cole pour apprendre  voler.

--Oui, mais le got n'y tait pas. Les autres _fagots_[56] me blaguaient
l-dessus, mais je les assommais  coups de chane. C'est comme a que
j'ai connu le Matre d'cole... mais pour celui-l respect aux poignets!
il m'a donn ma paye comme vous me l'avez donne tout  l'heure.

--C'est donc un forat libr?

--C'est--dire, il tait _fagot  perte de vue_[57], mais il s'est
libr lui-mme.

--Il est vad? On ne le dnonce pas?

--Ce n'est pas moi qui le dnoncerai, toujours, j'aurais l'air de le
craindre.

--Comment la police ne le dcouvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son
signalement?

--Son signalement! Ah bien, oui! il y a longtemps qu'il a effac de sa
frimousse celui que le _meg des megs_[58] y avait mis. Maintenant, il
n'y a que le _boulanger qui met les mes au four_[59] qui pourrait le
reconnatre, le Matre d'cole.

--De quelle manire s'y est-il pris?

--Il a commenc par se rogner le nez, qu'il avait long d'une aune; par
l-dessus il s'est dbarbouill avec du vitriol.

--Tu plaisantes?

--S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de
perroquet, maintenant il est aussi camard... que la _carline_[60], sans
compter qu'il a des lvres grosses comme le poing, et un visage olive
aussi coutur que la veste d'un chiffonnier.

--Il est  ce point mconnaissable!

--Depuis six mois qu'il s'est chapp de Rochefort, les _railles_[61]
l'ont cent fois rencontr sans le reconnatre.

--Pourquoi tait-il au bagne?

--Pour avoir t faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Matre
d'cole parce qu'il a une criture superbe et qu'il est trs-savant.

--Et il est redout?

--Il ne le sera plus quand vous l'aurez rinc comme vous m'avez rinc.
Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir a!

--Que fait-il pour vivre?

--On dit qu'il s'est vant d'avoir tu et dvalis, il y a trois
semaines, un marchand de boeufs sur la route de Poissy.

--On l'arrtera tt ou tard.

--Il faudra qu'on soit plus de deux pour a, car il porte toujours sous
sa blouse, deux pistolets chargs et un poignard. Charlot l'attend, il
ne sera fauch qu'une fois. Il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour
s'chapper. Oh! il ne s'en cache pas; et, comme il est deux fois fort
comme vous et moi, on aura du mal  l'abattre.

--Et en sortant du bagne qu'as-tu fait, Chourineur?

--J'ai t me proposer au matre dbardeur du quai Saint-Paul, et j'y
gagne ma vie.

--Mais, puisque, aprs tout, tu n'es pas _grinche_[62], pourquoi vis-tu
dans la Cit?

--Et o voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait frquenter un
repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul, moi; j'aime la
socit, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On
me craint comme le feu dans la Cit, et le _quart d'oeil_[63] n'a rien 
me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre
heures de violon.

--Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?

--Trente-cinq sous. a durera tant que j'aurai des bras; quand je n'en
aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le
vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.

--Avec tout a tu n'es pas malheureux?

--Il y en a des pires que moi, bien sr; sans mes rves du sergent et
des soldats gorgs, rves que j'ai encore souvent, je pourrais
tranquillement crever comme un autre au coin d'une borne ou  l'hpital;
mais ce rve... Tenez... nom de nom! je n'aime pas  penser  a, dit le
Chourineur.

Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.

La Goualeuse avait cout le Chourineur avec distraction, elle semblait
absorbe dans une rverie douloureuse.

Rodolphe lui-mme restait pensif.

Les deux rcits qu'il venait d'entendre veillaient en lui des ides
nouvelles.

Un incident tragique vint rappeler  ces trois personnages dans quel
lieu ils se trouvaient.




V

L'arrestation


L'homme qui tait sorti un moment, aprs avoir recommand  l'ogresse
son broc et son assiette, revint bientt, accompagn d'un autre
personnage  larges paules,  figure nergique.

Il lui dit:

--Voil un hasard de se rencontrer comme a, Borel! Entre donc, nous
boirons un verre de vin.

Le Chourineur dit tout bas  Rodolphe et  la Goualeuse, en leur
montrant le nouveau venu:

--Il va y avoir de la grle... c'est un raille. Attention!

Les deux bandits, dont l'un, coiff d'un bonnet grec enfonc jusque sur
ses sourcils, avait demand plusieurs fois le Matre d'cole,
changrent un coup d'oeil rapide, se levrent simultanment de table et
se dirigrent vers la porte; mais les deux agents se jetrent sur eux en
poussant un cri particulier.

Une lutte terrible s'engagea.

La porte de la taverne s'ouvrit; d'autres agents se prcipitrent dans
la salle, et l'on vit briller au dehors les fusils des gendarmes.

Profitant du tumulte, le charbonnier dont nous avons parl s'avana
jusqu'au seuil du tapis-franc, et, rencontrant par hasard le regard de
Rodolphe, il porta  ses lvres l'index de la main droite.

Rodolphe, d'un geste aussi rapide qu'imprieux, lui ordonna de
s'loigner; puis il continua d'observer ce qui se passait dans la
taverne.

L'homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage;  demi tendu
sur la table, il faisait des soubresauts si dsesprs que trois hommes
le contenaient  peine.

Ananti, morne, la figure livide, les lvres blanches, la mchoire
infrieure tombante et convulsivement agite, son compagnon ne fit
aucune rsistance, il tendit de lui-mme ses mains aux menottes.

L'ogresse, assise dans son comptoir et habitue  de pareilles scnes,
restait impassible, les mains dans les poches de son tablier.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bon monsieur
Borel? demanda-t-elle  un des agents qu'elle connaissait.

--Ils ont assassin hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe,
pour dvaliser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu'elle
avait mordu l'un des meurtriers  la main. On avait l'oeil sur ces deux
sclrats; mon camarade est venu tout  l'heure s'assurer de leur
identit, et les voil pincs.

--Heureusement qu'ils m'ont pay d'avance leur chopine, dit l'ogresse.
Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel? un verre de parfait-amour,
de consolation?

--Merci, mre Ponisse; il faut que j'enfourne ces brigands-l. En voil
un qui regimbe encore!...

En effet, l'assassin au bonnet grec se dbattait avec rage. Lorsqu'il
s'agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se
dfendit tellement qu'il fallut le porter.

Son complice, saisi d'un tremblement nerveux, pouvait  peine se
soutenir: ses lvres violettes remuaient comme s'il et parl... On jeta
cette masse inerte dans la voiture.

--Ah ! mre Ponisse, dit l'agent, dfiez-vous de Bras-Rouge; il est
malin, il pourrait vous compromettre.

--Bras-Rouge! il y a des semaines qu'on ne l'a vu dans le quartier,
monsieur Borel.

--C'est toujours quand il est quelque part... qu'on ne l'y voit pas,
vous savez bien a... Mais n'acceptez de lui en garde ou en consignation
aucun paquet, aucun ballot: ce serait du recel.

--Soyez tranquille, monsieur Borel, j'ai aussi peur de Bras-Rouge que du
diable. On ne sait jamais o il va ni d'o il vient. La dernire fois
que je l'ai vu, il m'a dit qu'il arrivait d'Allemagne.

--Enfin, je vous prviens... faites-y attention.

Avant de quitter le tapis-franc, l'agent regarda attentivement les
autres buveurs, et il dit au Chourineur, d'un ton presque affectueux:

--Te voil, mauvais sujet? il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de
toi! Tu n'as pas eu de batteries? Tu deviens donc sage?

--Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse gure
la tte qu' ceux qui me le demandent.

--Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme
tu es!

--Voil pourtant mon matre, monsieur Borel, dit le Chourineur en
mettant la main sur l'paule de Rodolphe.

--Tiens! je ne le connais pas, celui-l, dit l'agent, en examinant
Rodolphe.

--Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, rpondit celui-ci.

--Je le dsire pour vous, mon garon, dit l'agent. Puis, s'adressant 
l'ogresse: Bonsoir, mre Ponisse: c'est une vraie souricire que votre
tapis-franc, voil le troisime assassin que j'y prends.

--Et j'espre bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c'est
bien  votre service..., dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec
dfrence.

Aprs le dpart de l'agent de police, le jeune homme  figure plombe,
qui fumait en buvant de l'eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d'une
voix enroue, au Chourineur:

--Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec? c'est l'homme  la
Boulotte, c'est Vlu. Quand j'ai vu entrer les agents, j'ai dit: Il y a
quelque chose; avec a que Vlu cachait toujours sa main sous la table.

--C'est tout de mme heureux pour le Matre d'cole qu'il ne se soit pas
trouv l, reprit l'ogresse. Le bonnet grec l'a demand plusieurs fois
pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne _mangerai_ jamais
mes pratiques. Qu'on les arrte, bon... chacun son mtier... mais je ne
les vends pas... Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue,
ajouta l'ogresse au moment o un homme et une femme entraient dans le
cabaret; voil justement le Matre d'cole et _sa largue_ (sa femme).

Une sorte de frmissement de terreur courut parmi les htes du
tapis-franc.

Rodolphe lui-mme, malgr son intrpidit naturelle, ne put vaincre une
lgre motion  la vue de ce redoutable brigand, qu'il contempla
pendant quelques instants avec une curiosit mle d'horreur.

Le Chourineur avait dit vrai, le Matre d'cole s'tait affreusement
mutil.

On ne pouvait voir quelque chose de plus pouvantable que le visage de
ce brigand. Sa figure tait sillonne en tous sens de cicatrices
profondes, livides; l'action corrosive du vitriol avait boursoufl ses
lvres; les cartilages du nez ayant t coups, deux trous difformes
remplaaient les narines. Ses yeux gris, trs-clairs, trs-petits,
trs-ronds, tincelaient de frocit; son front, aplati comme celui d'un
tigre, disparaissait  demi sous une casquette de fourrure  longs poils
fauves... on et dit la crinire du monstre.

Le Matre d'cole n'avait gure plus de cinq pieds deux ou trois pouces;
sa tte, dmesurment grosse, tait enfonce entre ses deux paules
larges, leves, puissantes, charnues, qui se dessinaient mme sous les
plis flottants de sa blouse de toile crue; il avait les bras longs,
musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu' l'extrmit des
doigts; ses jambes taient un peu arques, mais leurs mollets normes
annonaient une force athltique.

Cet homme offrait, en un mot, l'exagration de ce qu'il y a de court, de
trapu, de ramass dans le type de l'Hercule Farnse.

Quant  l'expression de frocit qui clatait sur ce masque affreux,
quant  ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d'une bte
sauvage, il faut renoncer  les peindre.

La femme qui accompagnait le Matre d'cole tait vieille, assez
proprement vtue d'une robe brune, d'un tartan  carreaux rouges et
noirs, et d'un bonnet blanc.

Rodolphe la voyait de profil; son oeil vert et rond, son nez crochu, ses
lvres minces, son menton saillant, sa physionomie  la fois mchante et
ruse, lui rappelrent la Chouette.

Il allait faire part de cette observation  la Goualeuse, lorsqu'en
levant les yeux sur la jeune fille il la vit plir; elle regardait avec
une terreur muette la hideuse compagne du Matre d'cole; enfin,
saisissant le bras de Rodolphe, d'une main tremblante, Fleur-de-Marie
lui dit  voix basse:

--La Chouette! mon Dieu!... la Chouette... la borgnesse!

 ce moment, le Matre d'cole, changeant quelques paroles  voix basse
avec un des habitus du tapis-franc, s'avana lentement vers la table o
s'attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.

Alors, s'adressant  Fleur-de-Marie, d'une voix rauque et creuse comme
le rugissement d'un tigre:

--Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux _mufles_ et
t'en venir avec moi...

La Goualeuse ne rpondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se
choquaient d'effroi.

--Et moi... je ne serai pas jalouse, dit l'horrible Chouette en riant
aux clats.

Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pgriotte, sa
victime.

--Ah , petite, est-ce que tu ne m'entends pas? dit le monstre en
s'avanant. Si tu ne viens pas, je t'borgne pour faire le pendant de la
Chouette. Et toi, l'homme  moustache... (il s'adressait  Rodolphe), si
tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table... je te crve...

--Mon Dieu, mon Dieu! dfendez-moi! s'cria la Goualeuse  Rodolphe, en
joignant les mains. Puis, rflchissant qu'elle allait l'exposer  un
grand danger, elle reprit  voix basse: Non, non, ne bougez pas,
monsieur Rodolphe; s'il approche, je crierai au secours, et, de peur
d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.

--Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant intrpidement le
Matre d'cole. Tu es  ct de moi, tu n'en bougeras pas; et comme ce
hideux animal te fait mal au coeur et  moi aussi, je vais le porter
dans la rue...

--Toi? dit le Matre d'cole.

--Moi!!!... reprit Rodolphe.

Et malgr les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.

Le Matre d'cole recula d'un pas au terrible aspect de la physionomie
de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur furent aussi frapps de
l'expression de mchancet, de rage diabolique qui, en ce moment,
contracta la noble figure de leur compagnon: il devint mconnaissable.
Dans sa lutte contre le Chourineur, il s'tait montr ddaigneux et
railleur; mais face  face avec le Matre d'cole, il semblait possd
d'une haine froce: ses pupilles, dilates par la fureur, luisaient d'un
clat trange.

Certains regards ont une puissance magntique irrsistible: quelques
duellistes clbres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes  cette
action fascinatrice de leur regard, qui dmoralise, qui atterre leurs
adversaires.

Rodolphe tait dou de cet effrayant coup d'oeil fixe, perant, qui
pouvante, et que ceux qu'il obsde ne peuvent viter... Ce regard les
trouble, les domine; ils le ressentent presque physiquement, et, malgr
eux, ils le recherchent... ils ne peuvent en dtacher leur vue.

Le Matre d'cole tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant
plus  sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse le manche de son
poignard.

Un meurtre et peut-tre ensanglant le tapis-franc si la Chouette,
saisissant le Matre d'cole par le bras, ne se ft crie:

--Minute... minute... _Fourline_[64], laisse-moi dire un mot... Tu
mangeras ces deux mufles tout  l'heure, ils ne t'chapperont pas...

Le Matre d'cole regarda la borgnesse avec tonnement.

Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Marie avec une
attention croissante, cherchant  rassembler ses souvenirs.

Enfin elle ne conserva plus le moindre doute: elle reconnut la
Goualeuse.

--Est-il possible! s'cria la borgnesse en joignant les mains avec
tonnement, c'est la Pgriotte, la voleuse de sucres d'orge. Mais d'o
donc que tu sors? c'est donc le _boulanger_[65] qui t'envoie!
ajouta-t-elle en montrant le poing  la jeune fille. Tu retomberas donc
toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de
dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah! vas-tu
_rager_! Tu ne sais donc pas? je connais tes parents... Le Matre
d'cole a vu au pr l'homme qui t'avait donne  moi quand tu tais
toute petite... Il lui a dit le nom de ta mre... C'est des _daims
hupps_[66], tes parents...

--Mes parents! vous les connaissez?... s'cria Fleur-de-Marie.

--Oui, mon homme sait le nom de ta mre... mais je lui arracherai plutt
la langue que de le laisser te le dire... Il a encore vu hier celui qui
t'a amene dans mon chenil, parce qu'on ne payait plus sa femme, qui
t'avait nourrie... car elle ne tenait gure  toi, ta mre, elle aurait
autant aim te savoir creve, bien sr... Mais c'est gal, si tu savais
son nom maintenant, tu pourrais joliment la ranonner, ma petite
btarde... L'homme que je te dis a des papiers... oui, Pgriotte, il a
des lettres de ta mre... et s'il ne s'en sert pas, c'est qu'il a des
raisons pour a... Hein! tu rages... tu pleures, Pgriotte... Eh bien,
non, tu ne la connatras pas, ta mre... Tu ne la connatras pas.

--J'aime autant qu'elle me croie morte..., dit Fleur-de-Marie en
essuyant ses yeux.

Rodolphe, oubliant le Matre d'cole, avait attentivement cout la
Chouette, dont le rcit l'intressait.

Pendant ce temps, le brigand n'tant plus sous l'influence du regard de
Rodolphe avait repris courage; il ne pouvait croire que ce jeune homme,
de taille moyenne et svelte, ft en tat de se mesurer avec lui; sr de
sa force herculenne, il s'approcha du dfenseur de la Goualeuse et dit
 la Chouette avec autorit:

--Assez bavard comme a... Je veux dvisager ce beau mufle-l et lui
dfoncer la frimousse... pour que la belle blonde me trouve plus gentil
que lui.

D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.

--Prenez garde  mes assiettes! rpta l'ogresse.

Et le Matre d'cole se mit en dfense, les deux mains en avant, le haut
du corps en arrire, bien camp sur ses robustes reins, et pour ainsi
dire arc-bout sur une de ses jambes normes... qui ressemblait  un
balustre de pierre.

Au moment o Rodolphe s'lanait sur lui, la porte du tapis-franc
s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parl, et qui avait
presque six pieds de haut, se prcipita dans la salle, carta rudement
le Matre d'cole, s'approcha de Rodolphe et lui dit en anglais 
l'oreille:

--Monsieur, Tom et Sarah... ils sont au bout de la rue.

 ces mots mystrieux, Rodolphe fit un mouvement de colre, jeta un
louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.

Le Matre d'cole tenta de s'opposer au passage de Rodolphe; mais
celui-ci, se retournant, lui dtacha au milieu du visage deux coups de
poing si rudement assens que le taureau chancela tout tourdi et tomba
pesamment  demi renvers sur une table.

--Vive la Charte! je reconnais l mes coups de poing de la fin, s'cria
le Chourineur. Encore quelques leons comme a, et je les saurai...

Revenu  lui au bout de quelques secondes, le Matre d'cole s'lana 
la poursuite de Rodolphe.

Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre ddale des
rues de la Cit; il tait impossible de le rejoindre.

Au moment o le Matre d'cole rentrait cumant de rage, deux hommes,
accourant du ct oppos  celui par lequel Rodolphe avait disparu, se
prcipitrent dans le tapis-franc, essouffls, comme s'ils eussent fait
rapidement une longue course.

Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de ct et d'autre dans la
taverne.

--Malheur sur moi! dit l'un, il nous chappe encore!...

--Patience!... les jours ont vingt-quatre heures, et la vie est longue,
rpondit l'autre personnage.

Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.




VI

Thomas Seyton et la comtesse Sarah


Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc
appartenaient  une classe beaucoup plus leve que celle des habitus
de cette taverne.

L'un, grand, lanc, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et
les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, svre.  son
chapeau rond on voyait un crpe; sa longue redingote noire se boutonnait
jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant,
des bottes autrefois appeles  la Suwarow.

Son compagnon, de trs-petite taille, aussi vtu de deuil, tait ple et
beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir fonc
faisaient ressortir la blancheur mate de son visage;  sa dmarche,  sa
taille,  la dlicatesse de ses traits, il tait facile de reconnatre
dans ce personnage une femme dguise en homme.

--Tom, demandez  boire, et interrogez ces gens-l sur _lui_, dit Sarah,
toujours en anglais.

--Oui, Sarah, rpondit l'homme  cheveux blancs et  sourcils noirs.

S'asseyant  une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit 
l'ogresse en trs-bon franais et presque sans aucun accent:

--Madame, faites-nous donner quelque chose  boire, s'il vous plat.

L'entre de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excit
l'attention; leurs costumes, leurs manires, annonaient qu'ils ne
frquentaient jamais ces ignobles tavernes.  leur physionomie inquite,
affaire, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce
quartier.

Le Chourineur, le Matre d'cole et la Chouette les considraient avec
une avide curiosit.

La Goualeuse, pouvante de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant
les menaces du Matre d'cole, qui voulait l'emmener avec lui, profita
de l'inattention de ces deux misrables, se glissa par la porte reste
entr'ouverte et sortit du cabaret.

Le Chourineur et le Matre d'cole, dans leur position respective,
n'avaient aucun intrt  lever de nouvelles rixes.

Surprise de l'apparition d'htes si nouveaux, l'ogresse partageait
l'attention gnrale. Tom lui dit une seconde fois avec impatience:

--Nous avons demand quelque chose  boire, madame; ayez la bont de
nous servir.

La mre Ponisse, flatte de cette courtoisie, se leva de son comptoir,
vint gracieusement s'appuyer  la table de Tom, et lui dit:

--Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachete?

--Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l'eau.

L'ogresse servit; Tom lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie
qu'elle voulait lui rendre:

--Gardez cela pour vous, notre htesse, et acceptez un verre de vin avec
nous.

--Vous tes bien honnte, monsieur, dit la mre Ponisse en regardant Tom
avec plus d'tonnement que de reconnaissance.

--Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donn rendez-vous  un de
nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-tre
tromps.

--C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.

--C'est bien cela, dit Tom en faisant un signe d'intelligence  Sarah.
Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre.

--Et il n'y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgueilleusement
l'ogresse. Mais comment tait-il, votre camarade?

--Grand et mince, cheveux et moustaches chtain clair, dit Tom.

--Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout  l'heure; un
charbonnier d'une trs-grande taille est venu le chercher, et ils sont
partis ensemble.

--Ce sont eux, dit Tom.

--Et ils taient seuls ici? demanda Sarah.

--C'est--dire, le charbonnier n'est venu qu'un moment, votre autre
camarade a soup ici avec la Goualeuse et le Chourineur; et du regard
l'ogresse dsigna celui des convives de Rodolphe qui tait rest dans le
cabaret.

Tom et Sarah se retournrent vers le Chourineur.

Aprs quelques minutes d'examen, Sarah dit en anglais  son compagnon:

--Connaissez-vous cet homme?

--Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe  l'entre de ces rues
obscures. Voyant Murph, dguis en charbonnier, rder autour de ce
cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres, il s'est
dout de quelque chose et il est venu nous avertir.

Pendant cette conversation, tenue  voix basse et en langue trangre,
le Matre d'cole disait tout bas  la Chouette en regardant Tom et
Sarah:

--Le grand maigre a dgain cent sous  l'ogresse. Il est bientt
minuit; il pleut, il vente: quand ils vont sortir, nous les suivrons;
j'tourdirai le grand et je lui prendrai son argent. Il est avec une
femme, il n'osera pas souffler.

--Si la petite crie  la garde, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui
casserai la bouteille sur la figure, dit la borgnesse; il faut toujours
donner  boire aux enfants pour les empcher de crier. Puis elle ajouta:
Dis donc, Fourline, la premire fois que nous trouverons la Pgriotte,
faudra l'emmener _d'autor_[67]. Une fois que nous la tiendrons chez
nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitriol, a fait qu'elle ne
fera plus la fire avec sa jolie frimousse...

--Tiens, la Chouette, je finirai par t'pouser, dit le Matre d'cole;
tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du
marchand de boeufs, je t'ai juge... j'ai dit: Voil ma femme: elle
travaillera mieux qu'un homme.

Aprs avoir rflchi un moment, Sarah dit  Tom en lui indiquant le
Chourineur:

--Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-tre saurions-nous
ce qui l'amne ici.

--Essayons, dit Tom. Puis, s'adressant au Chourineur:--Camarade, nous
devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soup avec
vous; puisque vous le connaissez, dites-nous si vous savez o il est
all.

--Je le connais parce qu'il m'a rinc il y a deux heures en dfendant la
Goualeuse.

--Et vous ne l'aviez jamais vu?

--Jamais... Nous nous sommes rencontrs dans l'alle de la maison de
Bras-Rouge.

--L'htesse! encore une bouteille cachete, et du meilleur, dit Tom.

Sarah et lui avaient  peine tremp leurs lvres dans leurs verres
encore pleins; la mre Ponisse, pour faire honneur sans doute  sa
propre cave, avait plusieurs fois vid le sien.

--Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le
permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec Sarah  ct du
Chourineur, aussi tonn que flatt de cette politesse.

Le Matre d'cole et la Chouette causaient toujours  voix basse de
leurs sinistres projets.

La bouteille servie, Tom et Sarah attabls avec le Chourineur et
l'ogresse, qui avait regard une seconde invitation comme superflue,
l'entretien continua.

--Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontr notre
camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge? dit Tom en trinquant
avec le Chourineur.

--Oui, mon brave, rpondit celui-ci en vidant lestement son verre.

--Voil un singulier nom... Bras-Rouge! Qu'est-ce que c'est que ce
Bras-Rouge?

--Il _pastique la maltouze_, dit ngligemment le Chourineur; puis il
ajouta: Voil de fameux vin, mre Ponisse!

--C'est pour a qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave,
reprit Tom en versant de nouveau  boire au Chourineur.

-- votre sant, dit celui-ci, et  celle de votre petit ami qui...
enfin suffit... Si ma tante tait un homme, a serait mon oncle, comme
dit le proverbe... Allons donc, farceur, je m'entends!

Sarah rougit imperceptiblement.

Tom continua:--Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce
Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute?

--Je vous ai dit que Bras-Rouge _pastiquait la maltouze_. Tom regarda le
Chourineur avec surprise.

--Qu'est-ce que a veut dire, _pastiquer la mal_... Comment dites-vous
cela?

--_Pastiquer la maltouze_, faire la contrebande, donc! Il parat que
vous ne _dvidez pas le jars_[68]?

--Mon brave, je ne vous comprends plus.

--Je vous dis: Vous ne parlez donc pas argot comme monsieur Rodolphe?

--Argot? dit Tom en regardant Sarah d'un air surpris.

--Allons, vous tes des _sinves_[69] ...mais le camarade Rodolphe est
un fameux _zig_[70], lui: tout peintre en ventails qu'il est, il m'en
remontrerait  moi-mme pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez
pas ce beau langage-l, je vous dis en bon franais que le Bras-Rouge
est contrebandier: je le dis sans tratrise... car il ne s'en cache pas,
il s'en vante au nez des gabelous: mais cherche, et attrape si tu peux,
car Bras-Rouge est malin.

--Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme? demanda Sarah.

--Ma foi, monsieur... ou madame,  votre choix, je n'en sais rien de
rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je voulais battre
la Goualeuse; j'avais tort: c'tait une bonne fille; elle s'enfonce dans
l'alle de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'tait noir comme
le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse, je tombe sur matre
Rodolphe, qui me donne ma paye, et d'une fire force... oh! oui... il y
avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre! c'tait-il bien
festonn! il m'a promis de me montrer ce coup-l.

--Et Bras-Rouge, quel homme est-ce? demanda Tom. Quelle espce de
marchandises vend-il?

--Bras-Rouge? dame! il vend tout ce qu'il est dfendu de vendre, il fait
tout ce qu'il est dfendu de faire. Voil sa partie et son ngoce.
N'est-ce pas, mre Ponisse?

--Oh! c'est un cadet qui a le fil, dit l'ogresse.

--Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chourineur. On a
descendu plus de vingt fois dans sa cassine, jamais on n'a rien trouv,
pourtant il en sort souvent avec ses ballots.

--C'est malin! dit l'ogresse; on dit qu'il a chez lui une cachette qui
descend  un puits qui mne aux catacombes.

--a n'empche pas qu'on ne l'a jamais trouve, sa cachette; il faudra
dmolir sa cassine pour en venir  bout, dit le Chourineur.

--Et quel est le numro de la maison de Bras-Rouge?

--N 13, rue des Fves: Bras-Rouge, marchand de tout ce qu'on veut...
C'est connu dans la Cit, dit le Chourineur.

--Je vais crire cette adresse sur mon carnet; si nous ne trouvons pas
Rodolphe, je tcherai d'avoir des informations sur lui chez M.
Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivit le nom de la rue et le numro du
contrebandier.

--Et vous pouvez vous vanter d'avoir, dans matre Rodolphe, un ami
solide..., dit le Chourineur, et un bon enfant... Sans le charbonnier il
allait se donner un coup de peigne avec le Matre d'cole qui est l-bas
dans son coin avec la Chouette... Tonnerre! faut que je me tienne 
quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorcire, quand je pense
 ce qu'elle a fait  la Goualeuse... Mais patience... un coup de poing
n'est jamais perdu, comme dit c't'autre.

--Rodolphe vous a battu? vous devez le har! dit Sarah.

--Moi, har un homme qui se dploie comme a! plus souvent! Au fait,
c'est drle... Tenez, v'l le Matre d'cole qui m'a battu, et a me
rjouirait de le voir trangler... M. Rodolphe, qui m'a battu et mme
plus fort... c'est tout le contraire: je ne lui veux que du bien. Enfin,
il me semble que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais que
de ce soir.

--Vous dites a parce que nous sommes ses amis, mon brave.

--Non, tonnerre! non, foi d'homme!... Voyez-vous, il a pour lui les
coups de poing de la fin... dont il n'est pas plus fier qu'un enfant: il
n'y a pas l  dire... c'est un matre, un matre fini... Et puis il
vous dit des mots... des choses qui vous remettent le coeur au ventre:
puis enfin, quand il vous regarde... il a dans les yeux quelques
chose... Tenez, j'ai t troupier... avec un chef _pareil_...
voyez-vous, on mangeait la lune et les toiles.

Tom et Sarah se regardrent en silence.

--Cette incroyable puissance de domination le suivrait-elle donc partout
et toujours? dit amrement Sarah.

--Oui... jusqu' ce que nous ayons conjur le charme..., reprit Tom.

--Oui, et quoi qu'il arrive, il le faut, il le faut, dit Sarah en
passant sa main sur son front comme pour chasser un souvenir pnible.

Minuit sonna  l'Htel de Ville.

Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lueur douteuse.

 l'exception du Chourineur et de ses deux convives, du Matre d'cole
et de la Chouette, tous les habitus du tapis-franc s'taient peu  peu
retirs.

Le Matre d'cole dit tout bas  la Chouette:

--Nous allons nous cacher dans l'alle en face, nous verrons sortir les
_messires_[71], et nous les suivrons. S'ils vont  gauche, nous les
attendrons dans le recoin de la rue Saint-loi: s'ils vont  droite,
nous les attendrons dans les dmolitions, du ct de la triperie, il y a
l un grand trou: j'ai mon ide.

Et le Matre d'cole et la Chouette se dirigrent vers la porte.

--Vous ne _pitanchez_ donc rien ce soir? leur dit l'ogresse.

--Non, mre Ponisse... Nous tions entrs pour nous mettre  l'abri, dit
le Matre d'cole. Et il sortit avec la Chouette.




VII

La bourse ou la vie


Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sortirent de leur
rverie; ils se levrent et remercirent le Chourineur des
renseignements qu'il leur avait donns: celui-ci leur inspirait moins de
confiance depuis qu'il avait vulgairement, mais sincrement exprim sa
grossire admiration pour Rodolphe.

Au moment o le Chourineur sortit, le vent redoublait de violence, la
pluie tombait  torrents.

Le Matre d'cole et la Chouette, embusqus dans une alle qui faisait
face au tapis-franc, virent le Chourineur s'loigner du ct de la rue
o se trouvait une maison en dmolition. Bientt ses pas, un peu
alourdis par ses frquentes libations de la soire, se perdirent au
milieu des sifflements du vent et du bruit de la pluie qui fouettait les
murailles.

Tom et Sarah sortirent de la taverne malgr la tourmente, et prirent une
direction oppose  celle du Chourineur.

--Ils sont _enflaqus_[72], dit tout bas le Matre d'cole  la
Chouette; dbouche ton vitriol: attention!

--Otons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher derrire eux,
dit la Chouette.

--Tu as raison, la Chouette, toujours raison, je n'aurais pas pens 
a: faisons patte de velours.

Le hideux couple ta ses chaussures et se glissa dans l'ombre en rasant
les maisons...

Grce  ce stratagme, le bruit des pas de la Chouette et du Matre
d'cole fut tellement amorti qu'ils suivirent Tom et Sarah presque  les
toucher sans que ceux-ci les entendissent.

--Heureusement notre fiacre est au coin de la rue, dit Tom; car la pluie
va nous tremper. N'avez-vous pas froid, Sarah?

--Peut-tre apprendrons-nous quelque chose par le contrebandier, par ce
Bras-Rouge, dit Sarah pensive sans rpondre  la question de Tom.

Tout  coup celui-ci s'arrta.

Ils n'taient qu' une petite distance de l'endroit dsign par le
Matre d'cole pour commettre son crime.

--Je me suis tromp de rue, dit Tom, il fallait prendre  gauche en
sortant du cabaret; nous devons passer devant une maison en dmolition
pour retrouver notre fiacre. Retournons sur nos pas.

Le Matre d'cole et la Chouette se jetrent dans l'embrasure d'une
porte pour n'tre pas aperus de Tom et de Sarah, qui les coudoyrent
presque.

--Au fait j'aime mieux qu'ils aillent du ct des dcombres, dit tout
bas le Matre d'cole; si le _messire_ regimbe... j'ai mon ide.

Tom et Sarah, aprs avoir de nouveau pass devant le tapis-franc,
arrivrent prs d'une maison en ruine.

Cette masure tant  moiti dmolie, ses caves dcouvertes formaient une
espce de gouffre le long duquel la rue se prolongeait en cet endroit.

Le Matre d'cole bondit avec la vigueur et la souplesse d'un tigre;
d'une de ses larges mains il saisit Tom  la gorge et lui dit:

--Ton argent ou je te jette dans ce trou.

Et le brigand, repoussant Tom en arrire, lui fit perdre l'quilibre,
d'une main le retint pour ainsi dire suspendu au-dessus de la profonde
excavation, tandis que de l'autre main il saisit le bras de Sarah comme
dans un tau.

Avant que Tom et fait un mouvement, la Chouette le dvalisa avec une
dextrit merveilleuse.

Sarah ne cria pas, ne chercha pas  se dbattre; elle dit d'une voix
calme:

--Donnez-leur votre bourse, Tom. Et s'adressant au brigand: Nous ne
crierons pas, ne nous faites pas de mal.

La Chouette, aprs avoir scrupuleusement fouill les poches des deux
victimes de ce guet-apens, dit  Sarah:

--Voyons tes mains, s'il y a des bagues. Non, dit la vieille femme en
grommelant. Tu n'as donc personne pour te donner des anneaux?... quelle
misre!

Le sang-froid de Tom ne se dmentit pas pendant cette scne aussi rapide
qu'imprvue.

--Voulez-vous faire un march? Mon portefeuille contient des papiers qui
vous seront inutiles; rapportez-le-moi, et demain je vous donne
vingt-cinq louis, dit Tom au Matre d'cole, dont la main l'treignait
moins rudement.

--Oui, pour nous tendre une souricire! rpondit le brigand. Allons,
file sans regarder derrire toi. Tu as du bonheur d'en tre quitte pour
si peu.

--Un moment, dit la Chouette; s'il est gentil, il aura son portefeuille;
il y a un moyen. Puis s'adressant  Tom: Vous connaissez la plaine
Saint-Denis?

--Oui.

--Savez-vous o est Saint-Ouen?

--Oui.

--En face de Saint-Ouen, au bout du chemin de la Rvolte, la plaine est
plate;  travers champs, on y voit de loin; venez-y demain matin tout
seul, aboulez l'argent, vous m'y trouverez avec le portefeuille,
donnant, donnant, je vous le rendrai.

--Mais il te fera pincer, la Chouette!

--Pas si bte! il n'y a pas mche... on voit de trop loin. Je n'ai qu'un
oeil... mais il est bon: si le _messire_ vient avec quelqu'un, il ne
trouvera plus personne, j'aurai dmnag.

Sarah parut frappe d'une ide subite; elle dit au brigand:

--Veux-tu gagner de l'argent?

--Oui.

--As-tu vu dans le cabaret d'o nous sortons, car maintenant je te
reconnais, as-tu vu l'homme que le charbonnier est venu chercher?

--Un mince  moustaches? Oui, j'allais manger un morceau de ce mufle-l;
mais il ne m'a pas donn le temps... il m'a tourdi de deux coups de
poing et m'a renvers sur une table... C'est la premire fois que cela
m'arrive... Oh! je m'en vengerai!

--Eh bien! il s'agit de lui, dit Sarah.

--De lui? s'cria le Matre d'cole. Donnez-moi mille francs, je vous le
tue...

--Sarah! s'cria Tom avec pouvante.

--Misrable! il ne s'agit pas de le tuer..., dit Sarah au Matre
d'cole.

--De quoi donc, alors?

--Venez demain  la plaine Saint-Denis, vous y trouverez mon compagnon,
reprit-elle; vous verrez bien qu'il est seul; il vous dira ce qu'il faut
faire. Ce n'est pas mille francs, mais deux mille francs que je vous
donnerai... si vous russissez.

--Fourline, dit tout bas la Chouette au Matre d'cole, il y a de
l'argent  gagner; c'est _des daims hupps_ qui veulent monter un coup 
un ennemi; cet ennemi, c'est ce gueux que tu voulais crever... Faut y
aller: j'irais, moi,  ta place... Deux mille balles! mon homme, a en
vaut la peine.

--Eh bien! ma femme ira, dit le Matre d'cole; vous lui direz ce qu'il
y a  faire, et je verrai.

--Soit, demain  une heure.

-- une heure.

--Dans la plaine Saint-Denis.

--Dans la plaine Saint-Denis.

--Entre Saint-Ouen et le chemin de la Rvolte, au bout de la route.

--C'est dit.

--Et je vous rapporterai votre portefeuille.

--Et vous aurez les cinq cents francs promis, et un -compte sur l'autre
affaire si vous tes raisonnable.

--Maintenant allez  droite, nous  gauche; ne nous suivez pas, sinon...

Et le Matre d'cole et la Chouette s'loignrent rapidement.

--Le dmon nous est venu en aide, dit Sarah; ce bandit peut nous servir.

--Sarah, maintenant j'ai peur..., dit Tom.

--Moi, je n'ai pas peur. J'espre, au contraire... Mais, venez, venez,
je me reconnais; le fiacre ne doit pas tre loin.

Et les deux personnages se dirigrent  grands pas vers le parvis
Notre-Dame.

Un tmoin invisible avait assist  cette scne. C'tait le Chourineur,
qui s'tait tapi dans les dcombres pour se mettre  l'abri de la pluie.

La proposition que fit Sarah au brigand, relativement  Rodolphe,
intressa vivement le Chourineur; effray des prils qui menaaient son
nouvel ami, il regretta de ne pouvoir l'en garantir. Sa haine contre le
Matre d'cole et contre la Chouette fut peut-tre pour quelque chose
dans ce bon sentiment.

Le Chourineur se rsolut d'avertir Rodolphe du danger qu'il courait;
mais comment y parvenir? Il avait oubli l'adresse du soi-disant peintre
en ventails. Peut-tre Rodolphe ne reviendrait-il pas au tapis-franc;
comment le trouver?

En faisant ces rflexions, le Chourineur avait machinalement suivi Tom
et Sarah; il les vit monter dans un fiacre qui les attendait devant le
parvis Notre-Dame.

Le fiacre partit.

Une ide lumineuse vint au Chourineur; il monta derrire cette voiture.

 une heure du matin, ce fiacre s'arrta sur le boulevard de
l'Observatoire, et Tom et Sarah disparurent dans une des ruelles qui
aboutissent  cet endroit.

La nuit tait noire, le Chourineur ne put signaler aucun indice qui lui
servt  reconnatre plus prcisment, le lendemain, les lieux o il se
trouvait. Alors, avec une sagacit de sauvage, il tira son couteau de sa
poche, fit une large et profonde entaille  un des arbres auprs
desquels s'tait arrte la voiture. Puis il regagna son gte, dont il
s'tait considrablement loign.

Pour la premire fois depuis longtemps le Chourineur gota dans son
taudis un sommeil profond, qui ne fut pas interrompu par l'horrible
vision de l'abattoir aux sergents, comme il disait dans son rude
langage.




VIII

Promenade


Le lendemain de la soire o s'taient passs les diffrents vnements
que nous venons de raconter, un radieux soleil d'automne brillait au
milieu d'un ciel pur; la tourmente de la nuit avait cess. Quoique
toujours obscurci par la hauteur des maisons, le hideux quartier o le
lecteur nous a suivi semblait moins horrible, vu  la clart d'un beau
jour.

Soit que Rodolphe ne craignt plus la rencontre des deux personnes qu'il
avait vites la veille, soit qu'il la bravt, vers les onze heures du
matin il entra dans la rue aux Fves, et se dirigea vers la taverne de
l'ogresse.

Rodolphe tait toujours habill en ouvrier, mais on remarquait dans ses
vtements une certaine recherche; sa blouse neuve, ouverte sur la
poitrine, laissait voir sa chemise de laine rouge, ferme par plusieurs
boutons d'argent; le col d'une autre chemise de toile blanche se
rabattait sur sa cravate de soie noire, ngligemment noue autour de son
cou; de sa casquette de velours bleu de ciel,  visire vernie,
s'chappaient quelques boucles de cheveux chtains; des bottes
parfaitement cires, remplaant les gros souliers ferrs de la veille,
mettaient en valeur un pied charmant, qui paraissait d'autant plus petit
qu'il sortait d'un large pantalon de velours olive.

Ce costume ne nuisait en rien  l'lgance de la tournure de Rodolphe,
rare mlange de grce, de souplesse et de force.

Nos habits sont tellement laids qu'on ne peut que gagner  les quitter,
mme pour les vtements les plus vulgaires.

L'ogresse se prlassait sur le seuil du tapis-franc lorsque Rodolphe s'y
prsenta.

--Votre servante, jeune homme! Vous venez sans doute chercher la monnaie
de vos vingt francs! dit-elle avec une sorte de dfrence, n'osant pas
oublier que la veille le vainqueur du Chourineur lui avait jet un louis
sur son comptoir; il vous revient dix-sept livres dix sous... a n'est
pas tout... On est venu vous demander hier: un grand monsieur, bien
couvert; il avait aux jambes des bottes  coeur, comme un tambour-major
en bourgeois, et au bras une petite femme dguise en homme. Ils ont bu
du _cachet_ avec le Chourineur.

--Ah! ils ont bu avec le Chourineur! Et que lui ont-ils dit?

--Quand je dis qu'ils ont bu, je me trompe, ils n'ont fait que tremper
leurs lvres dans leurs verres; et...

--Je te demande ce qu'ils ont dit au Chourineur?

--Ils lui ont parl de choses et d'autres, quoi! De Bras-Rouge, de la
pluie et du beau temps.

--Ils connaissent Bras-Rouge?

--Au contraire, le Chourineur leur a expliqu qui c'tait... et comment
vous l'aviez battu.

--C'est bon, il ne s'agit pas de a.

--Vous demandez votre monnaie?

--Oui... et j'emmnerai la Goualeuse passer la journe  la campagne.

--Oh! impossible, a, mon garon.

--Pourquoi?

--Elle n'a qu' ne pas revenir? Ses nippes sont  moi, sans compter
qu'elle me doit encore deux cent vingt francs pour finir de s'acquitter
de sa nourriture et de son logement, depuis que je l'ai prise chez moi;
si elle n'tait pas honnte comme elle l'est, je ne la laisserais pas
aller plus loin que le coin de la rue, au moins.

--La Goualeuse te doit deux cent vingt francs?

--Deux cent vingt francs dix sous... Mais qu'est-ce que a vous fait,
mon garon? Ne dirait-on pas que vous allez les payer? Faites donc le
milord!

--Tiens, dit Rodolphe en jetant onze louis sur l'tain du comptoir de
l'ogresse. Maintenant, combien vaut la dfroque que tu lui loues?

La vieille, bahie, examinait les louis l'un aprs l'autre d'un air de
doute et de dfiance.

--Ah , crois-tu que je te donne de la fausse monnaie? Envoie changer
cet or, et finissons... Combien vaut la dfroque que tu loues  cette
malheureuse?

L'ogresse, partage entre le dsir de faire une bonne affaire,
l'tonnement de voir un ouvrier possder autant d'argent, la crainte
d'tre dupe, et l'espoir de gagner davantage encore, l'ogresse garda un
moment le silence, puis elle reprit:

--Ses hardes valent au moins... cent francs.

--De pareilles guenilles! allons donc! Tu garderas la monnaie d'hier et
je te donnerai encore un louis, rien de plus. Se laisser ranonner par
toi, c'est voler les pauvres qui ont droit  des aumnes.

--Eh bien! mon garon, je garde mes hardes: la Goualeuse ne sortira pas
d'ici: je suis libre de vendre mes effets ce que je veux.

--Que Lucifer te brle un jour selon tes mrites! Voil ton argent, va
me chercher la Goualeuse.

L'ogresse empocha l'or, pensant que l'ouvrier avait commis un vol ou
fait un hritage, et lui dit, avec un ignoble sourire:

--Pourquoi, mon fils, ne monteriez-vous pas chercher vous-mme la
Goualeuse!... Cela lui ferait plaisir... car, foi de mre Ponisse, hier
elle vous reluquait joliment!

--Va la chercher et dis-lui que je l'emmnerai  la campagne... rien de
plus. Surtout qu'elle ne sache pas que je t'ai pay sa dette.

--Pourquoi donc?

--Que t'importe?

--Au fait, a m'est gal, j'aime mieux qu'elle se croie encore sous ma
coupe.

--Te tairas-tu! Monteras-tu!...

--Oh! quel air mchant! Je plains ceux  qui vous en voulez... Allons,
j'y vais... j'y vais...

Et l'ogresse monta.

Quelques minutes aprs, elle redescendit.

--La Goualeuse ne voulait pas me croire; elle est devenue cramoisie
quand elle a su que vous tiez l... Mais quand je lui ai dit que je lui
permettais de passer la journe  la campagne, j'ai cru qu'elle devenait
folle; pour la premire fois de sa vie, elle a eu envie de me sauter au
cou.

--C'tait la joie de te quitter.

Fleur-de-Marie entra dans ce moment, vtue comme la veille: robe
d'alpine brune, chle orang nou derrire le dos, marmotte  carreaux
rouges laissant voir seulement deux grosses nattes de cheveux blonds.

Elle rougit en reconnaissant Rodolphe, et baissa les yeux d'un air
confus.

--Voulez-vous venir passer la journe  la campagne avec moi, mon
enfant? dit Rodolphe.

--Bien volontiers, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, puisque madame
le permet.

--Je t'y autorise, ma petite chatte, par rapport  ta bonne conduite...
dont tu fais l'ornement... Allons, viens m'embrasser.

Et la mgre tendit  Fleur-de-Marie son visage couperos.

La malheureuse, surmontant sa rpugnance, approcha son front des lvres
de l'ogresse; mais d'un violent coup de coude Rodolphe repoussa la
vieille dans son comptoir, prit le bras de Fleur-de-Marie et sortit du
tapis-franc au bruit des maldictions de la mre Ponisse.

--Prenez garde, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, l'ogresse va vous
jeter quelque chose  la tte, elle est si mchante!

--Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu'avez-vous? Vous semblez
embarrasse... triste? tes-vous fche de venir avec moi?

--Au contraire... mais... mais vous me donnez le bras.

--Eh bien?

--Vous tes ouvrier... quelqu'un peut dire  votre bourgeois qu'on vous
a rencontr avec moi... a vous fera du tort. Les matres n'aiment pas
que leurs ouvriers se drangent.

Et la Goualeuse dgagea doucement son bras de celui de Rodolphe, en
ajoutant:

--Allez tout seul... je vous suivrai jusqu' la barrire. Une fois dans
les champs, je reviendrai auprs de vous.

--Ne craignez rien, dit Rodolphe, touch de cette dlicatesse, et,
reprenant le bras de Fleur-de-Marie: Mon bourgeois ne demeure pas dans
le quartier, et puis d'ailleurs nous allons trouver un fiacre sur le
quai aux Fleurs.

--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; je vous disais cela pour ne pas
vous faire arriver de la peine...

--Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement, vous est-il
gal d'aller  la campagne dans un endroit ou dans un autre?

--a m'est gal, monsieur Rodolphe, pourvu que ce soit  la campagne...
Il fait si beau... le grand air est si bon  respirer! Savez-vous que
voil cinq mois que je n'ai pas t plus loin que le march aux Fleurs?
Et encore, si l'ogresse me permettait de sortir de la Cit, c'est
qu'elle avait confiance en moi.

--Et quand vous veniez  ce march, c'tait pour acheter des fleurs?

--Oh! non; je n'avais pas d'argent; je venais seulement les voir,
respirer leur bonne odeur... Pendant la demi-heure que l'ogresse me
laissait passer sur le quai les jours de march, j'tais si contente que
j'oubliais tout.

--Et en rentrant chez l'ogresse... dans ces vilaines rues?

--Je revenais plus triste que je n'tais partie... et je renfonais mes
larmes pour ne pas tre battue! Tenez... au march... ce qui me faisait
envie, oh! bien envie, c'tait de voir des petites ouvrires bien
proprettes, qui s'en allaient toutes gaies, avec un beau pot de fleurs
dans leurs bras.

--Je suis sr que si vous aviez eu seulement quelques fleurs sur votre
fentre, cela vous aurait tenu compagnie?

--C'est bien vrai ce que vous dites l, monsieur Rodolphe! Figurez-vous
qu'un jour l'ogresse,  sa fte, sachant mon got, m'avait donn un
petit rosier. Si vous saviez comme j'tais heureuse! Je ne m'ennuyais
plus, allez! Je ne faisais que regarder mon rosier... Je m'amusais 
compter ses feuilles, ses fleurs... Mais l'air est si mauvais dans la
Cit qu'au bout de deux jours, il a commenc  jaunir Alors... Mais vous
allez vous moquer de moi, monsieur Rodolphe.

--Non, non, continuez.

--Eh bien! alors, j'ai demand  l'ogresse la permission de sortir et
d'aller promener mon rosier... oui... comme j'aurais promen un enfant.
Je l'emportais au quai, je me figurais que d'tre avec les autres
fleurs, dans ce bon air frais et embaum, a lui faisait du bien; je
trempais ses pauvres feuilles fltries dans la belle eau de la fontaine,
et puis, pour le ressuyer, je le mettais un bon quart d'heure au
soleil... Cher petit rosier, il n'en voyait jamais de soleil, dans la
Cit, car dans notre rue il ne descend pas plus bas que le toit... Enfin
je rentrais... Eh bien! je vous assure, monsieur Rodolphe, que, grce 
ces promenades, mon rosier a peut-tre vcu dix jours de plus qu'il
n'aurait vcu sans cela.

--Je vous crois; mais quand il est mort, 'a t une grande perte pour
vous?

--Je l'ai pleur, 'a t un vrai chagrin... Et tenez, monsieur
Rodolphe, puisque vous comprenez qu'on aime les fleurs, je peux bien
vous dire a. Eh bien! je lui avais aussi comme de la reconnaissance...
de... Ah! pour cette fois vous allez vous moquer de moi...

--Non, non! j'aime... j'adore les fleurs; ainsi je comprends toutes les
folies qu'elles font faire ou qu'elles inspirent.

--Eh bien! je lui tais reconnaissante,  ce pauvre rosier, de fleurir
si gentiment pour moi... quoique... enfin... malgr ce que j'tais.

Et la Goualeuse baissa la tte et devint pourpre de honte...

--Malheureuse enfant! Avec cette conscience de votre horrible position,
vous avez d souvent...

--Avoir envie d'en finir, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? dit la
Goualeuse en interrompant son compagnon; oh! oui, allez, plus d'une fois
j'ai regard la Seine par-dessus le parapet... mais aprs je regardais
les fleurs, le soleil... Alors je me disais: La rivire sera toujours
l; je n'ai pas dix-sept ans... qui sait?

--Quand vous disiez _Qui sait_?... vous espriez?

--Oui.

--Et qu'espriez-vous?

--Je ne sais pas... j'esprais... oui, j'esprais presque malgr moi...
Dans ces moments-l, il me semblait que mon sort n'tait pas mrit,
qu'il y avait en moi quelque chose de bon. Je me disais: On m'a bien
tourmente; mais au moins, je n'ai jamais fait de mal  personne... Si
j'avais eu quelqu'un pour me conseiller, je ne serais pas o j'en
suis!... Alors, a chassait un peu ma tristesse... Aprs, il faut dire
que ces penses-l m'taient surtout venues  la suite de la perte de
mon rosier, ajouta la Goualeuse d'un air solennel qui fit sourire
Rodolphe.

--Toujours ce grand chagrin...

--Oui... tenez, le voil.

Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois soigneusement
coup et attach avec une faveur rose.

--Vous l'avez conserv?

--Je le crois bien... c'est tout ce que je possde au monde.

--Comment! vous n'avez rien  vous?

--Rien.

--Mais ce collier de corail?

--C'est  l'ogresse.

--Comment! vous ne possdez pas un chiffon, un bonnet, un mouchoir?

--Non, rien... rien... que les branches sches de mon pauvre rosier.
C'est pour cela que j'y tiens tant...

 chaque mot, l'tonnement de Rodolphe redoublait; il ne pouvait
comprendre cet pouvantable esclavage, cette horrible vente du corps et
de l'me pour un abri sordide, quelques haillons et une nourriture
immonde[73].

Rodolphe et la Goualeuse arrivrent au quai aux Fleurs: un fiacre les
attendait. Rodolphe y fit monter la Goualeuse; il monta aprs elle et
dit au cocher:

-- Saint-Denis... Je dirai plus tard le chemin qu'il faudra prendre.

La voiture partit: le soleil tait radieux, le ciel sans nuages, le
froid un peu piquant; l'air circulait vif et frais  travers l'ouverture
des glaces baisses.

--Tiens! un manteau de femme! dit la Goualeuse en remarquant qu'elle
s'tait assise sur ce vtement qu'elle n'avait pas aperu.

--Oui, c'est pour vous, mon enfant: je l'ai pris dans la crainte que
vous n'ayez froid; enveloppez-vous bien.

Peu habitue  ces prvenances, la pauvre fille regarda Rodolphe avec
surprise. L'espce d'intimidation que ce dernier lui causait augmentait
encore, ainsi qu'une tristesse vague, dont elle ne se rendait plus
compte.

--Mon Dieu! Monsieur Rodolphe, comme vous tes bon! a me rend honteuse.

--Parce que je suis bon?

--Non; mais... il me semble que vous ne parlez plus maintenant comme
hier, que vous tes tout autre...

--Voyons, Fleur-de-Marie, qu'aimez-vous mieux, que je sois le Rodolphe
d'hier, ou le Rodolphe d'aujourd'hui?

--Je vous aime bien mieux comme maintenant... Pourtant, hier il me
semblait que j'tais plus votre gale...

Puis, se reprenant aussitt, craignant d'avoir humili Rodolphe, elle
reprit:

--Quand je dis votre gale... monsieur Rodolphe, je sais bien que cela
ne peut pas tre...

--Il y a une chose qui m'tonne en vous, Fleur-de-Marie.

--Quoi donc, monsieur Rodolphe?

--Vous semblez oublier ce que la Chouette vous a dit hier de vos
parents... qu'elle connaissait votre mre...

--Oh! je n'ai pas oubli cela... J'y ai pens cette nuit... et j'ai bien
pleur... mais je suis sre que cela n'est pas vrai... la borgnesse aura
invent cette histoire pour me faire de la peine...

--Il se peut que la Chouette soit mieux instruite que vous ne le croyez.
Si cela tait, ne seriez-vous pas heureuse de retrouver votre mre?

--Hlas! monsieur Rodolphe! Si ma mre ne m'a jamais aime...  quoi bon
la retrouver?... Elle ne voudra pas seulement me voir... Si elle m'a
aime... quelle honte je lui ferais!... Elle en mourrait peut-tre.

--Si votre mre vous a aime, Fleur-de-Marie, elle vous plaindra, elle
vous pardonnera, elle vous aimera encore... Si elle vous a dlaisse...
en voyant  quel sort affreux son abandon vous a rduite... sa honte
vous vengera.

-- quoi a sert-il de se venger? Et puis, si je me vengeais, il me
semble que je n'aurais plus le droit de me trouver malheureuse... Et
souvent cela me console...

--Vous avez peut-tre raison... N'en parlons plus...

 ce moment, la voiture arrivait prs de Saint-Ouen,  l'embranchement
de la route de Saint-Denis et du chemin de la Rvolte.

Malgr la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transporte de
voir des _champs_, comme elle disait, qu'oubliant les tristes penses
que le souvenir de la Chouette venait d'veiller en elle, son charmant
visage s'panouit. Elle se pencha  la portire en battant des mains et
s'cria:

--Monsieur Rodolphe, quel bonheur!... de l'herbe! des champs! Si vous
vouliez me permettre de descendre... il fait si beau!... J'aimerais tant
 courir dans ces prairies...

--Courons, mon enfant... Cocher, arrte!

--Comment! Vous aussi, monsieur Rodolphe?

--Moi aussi... Je m'en fais une fte.

--Quel bonheur!! monsieur Rodolphe!!

Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir 
perdre haleine dans une vaste pice de regain tardif, rcemment fauch.

Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de
Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si longtemps
prisonnire, elle aspirait le grand air avec ivresse. Elle allait,
venait, s'arrtait, repartait avec de nouveaux transports.

 la vue de plusieurs touffes de pquerettes et de quelques boutons d'or
pargns par les premires geles blanches, la Goualeuse ne put retenir
de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces
petites fleurs, et glana tout le pr.

Aprs avoir ainsi couru au milieu des champs, lasse vite, car elle
avait perdu l'habitude de l'exercice, la jeune fille, s'arrtant pour
reprendre haleine, s'assit sur un tronc d'arbre renvers au bord d'un
foss profond.

Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinairement un peu
ple, se nuanait des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus
brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux
ranges de perles humides, son sein battait sous son vieux petit chle
orange; elle appuyait une de ses mains sur son coeur pour en comprimer
les pulsations, tandis que, de l'autre main, elle tendait  Rodolphe le
bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli.

Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui
rayonnait sur cette physionomie candide.

Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit  Rodolphe, avec un accent
de flicit profonde, de reconnaissance presque religieuse:

--Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour!

Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre crature
abandonne, mprise, perdue, sans asile et sans pain, jeter un cri de
bonheur et de gratitude ineffable envers le Crateur, parce qu'elle
jouissait d'un rayon de soleil et de la vue d'une prairie.

Rodolphe fut tir de sa contemplation par un incident imprvu.




IX

La surprise


Nous l'avons dit, la Goualeuse s'tait assise sur un tronc d'arbre
renvers au bord d'un foss profond.

Tout  coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la
litire sous laquelle il s'tait tapi, et poussa un clat de rire
formidable.

La Goualeuse se retourna en jetant un cri d'effroi.

C'tait le Chourineur.

--N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de
la jeune fille, qui se rfugia auprs de son compagnon. Voil une
fameuse rencontre, hein! Matre Rodolphe, vous ne vous attendiez pas 
cela? Ni moi non plus... Puis il ajouta d'un ton srieux: Tenez,
matre... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque
chose en l'air... l-haut... au-dessus de nos ttes... Le _meg des megs_
est un malin, il me fait l'effet de dire  l'homme: Va comme je te
pousse... vu qu'il vous a pouss ici, ce qui est diablement tonnant!

--Que fais-tu l? dit Rodolphe trs-surpris.

--Je veille au grain pour vous, mon matre... Mais, tonnerre! quelle
bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de
campagne... Tenez, il y a quelque chose: dcidment, il y a quelque
chose.

--Mais, encore une fois, que fais-tu l?

--Tout  l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de
percher sur votre observatoire  un cheval.

Et le Chourineur courut vers le fiacre arrt  peu de distance, jeta 
et l sur la plaine immense un coup d'oeil perant, et revint prestement
rejoindre Rodolphe.

--M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie?

--Patience! patience, matre! Encore un mot. Quelle heure est-il?

--Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.

--Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une
demi-heure.

--La Chouette! s'crirent  la fois Rodolphe et la jeune fille.

--Oui, la Chouette. En deux mots, matre, voil l'histoire: hier, quand
vous avez eu quitt le tapis-franc, il est venu...

--Un homme d'une grande taille avec une femme habille en homme; ils
m'ont demand, je sais cela. Ensuite?

--Ensuite, ils m'ont pay  boire, et ont voulu me faire jaspiner sur
votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas
communiqu autre chose que la racle dont vous m'avez fait la
politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Aprs a,
j'aurais su quelque chose, a aurait t tout de mme. C'est entre nous
 la vie  la mort, matre Rodolphe. Que le diable me brle si je sais
pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un
bouledogue pour son matre; mais c'est gal, a est. C'est plus fort que
moi, je ne m'en mle plus... a vous regarde, arrangez-vous.

--Je te remercie, mon garon, mais continue.

--Le grand monsieur et la petite femme habille en homme, voyant qu'ils
ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi;
eux du ct du Palais de Justice, moi du ct de Notre-Dame. Arriv au
bout de la rue, je commence  m'apercevoir qu'il tombait par trop de
hallebardes... une pluie de dluge! Il y avait tout proche une maison en
dmolition. Je me dis: Si l'averse dure longtemps, je dormirai aussi
bien l que dans mon garni. Je me laisse couler dans une espce de cave
o j'tais  couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller
d'un pltras, et me voil couch comme un roi.

--Aprs, aprs?

--Nous avions bu ensemble, matre Rodolphe; j'avais encore bu avec le
grand et la petite habille en homme: c'est pour vous dire que j'avais
la tte un peu lourde... avec a il n'y a rien qui me berce comme le
bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc  roupiller. Il n'y avait
pas, je crois, longtemps que je _pionais_, quand un bruit m'veille en
sursaut: c'tait le Matre d'cole qui causait comme qui dirait
_amicalement_ avec un autre. J'coute... tonnerre! Qu'est-ce que je
reconnais? La voix du grand qui tait venu au tapis-franc avec la petite
habille en homme!

--Ils causaient avec le Matre d'cole et la Chouette? dit Rodolphe
stupfait.

--Avec le Matre d'cole et la Chouette. Ils causaient de se retrouver
le lendemain.

--C'est aujourd'hui! dit Rodolphe.

-- une heure.

--C'est dans un instant.

-- l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Rvolte.

--C'est ici!

--Comme vous dites, matre Rodolphe, c'est ici!

--Le Matre d'cole! Prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'cria
Fleur-de-Marie.

--Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la
Chouette.

--Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux
misrables? dit Rodolphe.

--Je n'en sais, ma foi, rien. Aprs a, matre, peut-tre que je ne me
serai veill qu' la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir
son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici... en change de
cinq cents francs. Faut croire que le Matre d'cole avait commenc par
les voler, et que c'est aprs qu'ils se seront mis  causer de bonne
amiti.

--Cela est trange!

--Mon Dieu! a m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit
Fleur-de-Marie.

--Matre Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, a
pourrait chauffer pour lui, et me voil.

--Continue, mon garon.

--Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Matre d'cole,
pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir
ici tout  l'heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il
retourne, pour aller le redire au Matre d'cole, qui se charge du
reste.

Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit ddaigneusement.

--Deux mille francs pour vous faire quelque chose, matre Rodolphe! a
me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq
cents francs de rcompense pour un chien perdu, je me dis modestement 
moi-mme: Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent
sous pour te ravoir. Deux mille francs pour vous faire quelque chose!
Qui tes-vous donc?

--Je te l'apprendrai tout  l'heure.

--Suffit, matre... Quand j'ai entendu cette proposition faite  la
Chouette, je me dis: Il faut que je sache o perchent ces richards qui
veulent lcher le Matre d'cole aux trousses de M. Rodolphe, a peut
servir. Quand ils s'loignent, je sors de mes dcombres, je les suis 
pas de loup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis
Notre-Dame; ils montent dedans, moi derrire, et nous arrivons boulevard
de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais
rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnatre le lendemain.

--Trs-bien, mon garon.

--Ce matin j'y suis retourn.  dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle
ferme par une barrire; dans la boue de la ruelle, des petits pas et
des grands pas: au bout de la ruelle, une maison... Le nid du grand et
de la petite doit tre l.

--Merci, mon brave... Tu me rends, sans t'en douter, un grand service.

--Pardon, excuse! matre Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que
je l'ai fait.

--Je le sais, mon garon, et je voudrais pouvoir rcompenser ton service
autrement que par un remerciement: malheureusement je ne suis qu'un
pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille
francs pour me faire quelque chose. Je vais t'expliquer cela.

--Bon, si a vous amuse, sinon a m'est gal. On vous monte un coup, je
m'y oppose... Le reste ne me regarde pas.

--Je devine ce qu'ils veulent. coute-moi bien: j'ai un secret pour
tailler l'ivoire des ventails  la mcanique; mais ce secret ne
m'appartient pas  moi seul; j'attends mon associ pour mettre ce
procd en pratique, et c'est srement du modle de la machine que j'ai
chez moi qu'on veut s'emparer  tout prix: car il y a beaucoup d'argent
 gagner avec cette dcouverte.

--Le grand et la petite sont donc...?

--Des fabricants chez qui j'ai travaill, et  qui je n'ai pas voulu
donner mon secret.

Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence
n'tait pas singulirement dveloppe, et il reprit:

--Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards! Et ils n'ont pas
seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mmes. Mais, pour
en finir, voil ce que je me suis dit ce matin: Je sais le rendez-vous
de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes
jambes: mon matre dbardeur m'attendra, tant pis... J'arrive ici: je
vois ce trou, je vais prendre une brasse de fumier l-bas, je me cache
jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouette. Mais voil-t-il pas que
vous dboulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient
justement s'asseoir au bord de mon parc; alors, ma foi, j'ai voulu vous
faire une farce, et j'ai cri comme un brl en sortant de ma litire.

--Maintenant, quel est ton dessein?

--Attendre la Chouette, qui, bien sr, arrivera la premire: tcher
d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il
n'y a que ce tronc d'arbre-l renvers dans ce champ; de cet endroit on
voit partout dans la plaine, c'est comme fait exprs pour s'y asseoir.
Le rendez-vous de la Chouette est  quatre pas,  l'embranchement de la
route; il y a  parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y
viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront spars,
je tombe sur la Chouette, a sera toujours a; je lui paye ce que je lui
dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu' ce
qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que
vous dites de mon ide, matre Rodolphe?

--Il y a du bon, mon garon; mais il faut corriger quelque chose  ton
plan.

--Oh! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour
moi. Si vous battez la Chouette, le Matre d'cole...

--Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre! C'est
justement parce qu'elle a le Matre d'cole pour la dfendre que je
doublerai la dose.

--coute, mon garon, j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des
mchancets de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant  prsent,
dit Rodolphe en s'loignant de quelques pas de la Goualeuse, et en
baissant la voix, quant  prsent, veux-tu me rendre un vrai service?...

--Parlez, matre Rodolphe.

--La Chouette ne te connat pas?

--Je l'ai vue hier pour la premire fois au tapis-franc.

--Voil ce qu'il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d'abord; mais
lorsque tu la verras prs d'ici, tu sortiras de ton trou...

--Pour lui tordre le cou?...

--Non... plus tard! Aujourd'hui il faut seulement l'empcher de parler
avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher.
S'il approche, ne la quitte pas d'une minute... Il ne pourra pas lui
faire ses propositions, devant toi.

--Si l'homme me trouve curieux, j'en fais mon affaire. a n'est ni un
Matre d'cole, ni un matre Rodolphe.

--Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas  toi.

--C'est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un
mot que je ne l'entende, et il finit par filer...

--S'ils conviennent d'un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne
les quittes pas. D'ailleurs ta prsence suffira pour loigner le
bourgeois.

--Bon, bon. Aprs, je donne une tourne  la Chouette?... Je tiens 
a.

--Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?

--Non;  moins que le Matre d'cole lui ait dit que c'tait pas dans
mon ide.

--S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir chang de principes.

--Moi?

--Toi!

--Tonnerre! monsieur Rodolphe. Mais dites donc... Hum! hum! a ne me va
gure, cette farce-l.

--Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une
infamie...

--Oh! pour a, je suis tranquille.

--Et tu as raison.

--Parlez, matre... j'obirai.

--Une fois l'homme loign, tu tcheras d'amadouer la Chouette.

--Moi? Cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me battre avec le Matre
d'cole. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter
tout de suite sur le casaquin.

--Alors tu perdrais tout.

--Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse?

--La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manque; tu
tcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup  faire; que
tu es l pour attendre ton complice, et que, si le Matre d'cole veut
en tre, il y a beaucoup d'or  gagner.

--Tiens... tiens...

--Au bout d'une heure d'attente, tu lui diras: Mon camarade, ne vient
pas, c'est remis... et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le
Matre d'cole... pour demain de bonne heure. Tu comprends?

--Je comprends.

--Et ce soir, tu te trouveras,  dix heures, au coin des Champs-lyses
et de l'alle des Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.

--Si c'est un pige, prenez garde! Le Matre d'cole est malin... Vous
l'avez battu: au moindre doute, il est capable de vous tuer.

--Sois tranquille.

--Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez.
C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon  boire
pour le Matre d'cole et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore,
monsieur Rodolphe.

--Parle.

--Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricire au
Matre d'cole pour le faire pincer par la police. C'est un gueux fini,
qui mrite cent fois la mort; mais le faire arrter... c'est pas ma
partie.

--Ni la mienne, mon garon. Mais j'ai un compte  rgler avec lui et
avec la Chouette, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent,
et,  nous deux, nous en viendrons  bout, si tu m'aides.

--Oh bien! alors, comme le mle ne vaut pas mieux que la femelle, j'en
suis.

--Et si nous russissons, ajouta Rodolphe d'un ton srieux, presque
solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu
as sauv du feu et de l'eau l'homme et la femme qui te doivent la vie!

--Comme vous dites a, matre Rodolphe! Je ne vous ai jamais vu ce
regard-l... Mais vite, vite, s'crie le Chourineur, j'aperois l-bas,
l-bas, un point blanc: a doit tre le bguin de la Chouette. Partez,
je me remets dans mon trou.

--Et ce soir,  dix heures...

--Au coin de l'alle des Veuves et des Champs-lyses, c'est dit.

Fleur-de-Marie n'avait pas entendu cette dernire partie de l'entretien
du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon
de voyage.




X

La ferme


Aprs son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments
proccup, pensif.

Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de son compagnon, le
regardait tristement.

Rodolphe, relevant la tte, lui dit en souriant avec bont:

-- quoi pensez-vous, mon enfant? La rencontre du Chourineur vous a t
dsagrable, n'est-ce pas? Nous tions si gais!

--C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le
Chourineur pourra vous tre utile.

--Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitus du tapis-franc, pour
avoir encore quelques bons sentiments?

--Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scne d'hier, je l'avais vu
souvent, je lui avais  peine parl... Je le croyais aussi mchant que
les autres...

--Ne pensons plus  tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du
malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire
passer une bonne journe.

--Oh! je suis bien heureuse! Il y a si longtemps que je ne suis sortie
de Paris!

--Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.

--Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'tait au printemps... mais,
quoique nous soyons presque en hiver, a me fait tout autant de plaisir.
Quel beau soleil il fait!... Voyez donc ces petits nuages roses
l-bas... l-bas... et cette colline!... avec ces jolies maisons
blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est
tonnant au mois de novembre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais 
Paris les feuilles tombent si vite... Et l-bas... cette vole de
pigeons... les voil qui s'abattent sur le toit d'un moulin...  la
campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.

--C'est plaisir de voir combien vous tes sensible  ces riens qui font
le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.

En effet,  mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et
riant qui se droulait autour d'elle, sa physionomie s'panouissait de
nouveau.

--Et l-bas, ce feu de chaume dans les terres laboures, la belle fume
blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons chevaux
gris... Si j'tais homme, comme j'aimerais l'tat de laboureur!... tre
au milieu d'une plaine bien silencieuse,  suivre sa charrue... en
voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par
exemple!... C'est pour le coup que a vous donnerait envie de chanter de
ces chansons un peu tristes, qui vous font venir les larmes aux yeux...
comme _Genevive de Brabant_. Est-ce que vous connaissez la chanson de
_Genevive de Brabant_, monsieur Rodolphe?

--Non, mon enfant; mais si vous tes gentille, vous me la chanterez une
fois arrivs  la ferme.

--Quel bonheur! Nous allons  une ferme, monsieur Rodolphe?

--Oui,  une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a
lev.

--Et nous pourrons avoir du lait? s'cria la Goualeuse en frappant dans
ses mains.

--Fi donc! du lait... de l'excellente crme, s'il vous plat, et du
beurre que la fermire fera devant nous, et des oeufs tout frais.

--Que nous irons dnicher nous-mmes?

--Certainement...

--Et nous irons voir les vaches dans l'table?

--Je crois bien.

--Et nous irons aussi dans la laiterie?

--Aussi dans la laiterie.

--Et au pigeonnier?

--Et au pigeonnier.

--Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est  n'y pas croire... Comme je vais
m'amuser! Quelle bonne journe!... quelle bonne journe! s'cria la
jeune fille toute joyeuse.

Puis, par un brusque revirement de pense, la malheureuse, songeant
qu'aprs ces heures de libert passes  la campagne, elle rentrerait
dans son bouge infect, cacha sa tte dans ses mains et fondit en
larmes.

Rodolphe, surpris, dit  la Goualeuse:

--Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?

--Rien... rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux en tchant
de sourire.) Pardon, si je m'attriste... n'y faites pas attention... je
n'ai rien, je vous jure... c'est une ide... je vais tre gaie...

--Mais vous tiez si joyeuse tout  l'heure!

--C'est pour a..., rpondit navement Fleur-de-Marie en levant sur
Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.

Ces mots clairrent Rodolphe; il devina tout.

Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en
souriant:

--Je parie que vous pensiez  votre rosier? Vous regrettez, j'en suis
sr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade  la ferme...
Pauvre rosier! Vous auriez t capable de lui faire manger aussi un peu
de crme!!

La Goualeuse prit le prtexte de cette plaisanterie pour sourire: peu 
peu ce lger nuage de tristesse s'effaa de son esprit; elle ne pensa
qu' jouir du prsent et  s'tourdir sur l'avenir.

La voiture arrivait prs de Saint-Denis, la haute flche de l'glise se
voyait au loin.

--Oh! le beau clocher! s'cria la Goualeuse.

--C'est le clocher de Saint-Denis, une glise superbe... Voulez-vous la
voir? nous ferons arrter le fiacre.

La Goualeuse baissa les yeux.

--Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entre dans une
glise; je n'ai pas os.  la prison, au contraire, j'aimais tant 
chanter  la messe! Et,  la Fte-Dieu, nous faisions de si beaux
bouquets d'autel!

--Mais Dieu est bon et clment: pourquoi craindre de le prier, d'entrer
dans une glise?

--Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impit...
C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.

Aprs un moment de silence, Rodolphe dit  la Goualeuse:

--Jusqu' prsent avez-vous aim quelqu'un?

--Jamais, monsieur Rodolphe.

--Pourquoi cela?

--Vous avez vu les gens qui frquentaient le tapis-franc... Et puis,
pour aimer, il faut tre honnte.

--Comment cela?

--Ne dpendre que de soi... Mais tenez, si a vous est gal, monsieur
Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de a...

--Soit, Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez-vous  me
regarder ainsi? Voil encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je
chagrine?

--Oh! au contraire; mais vous tes si bon pour moi que cela me donne
envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on
dirait que vous ne m'avez emmene que pour mon plaisir  moi, tant vous
avez l'air content de me voir heureuse. Non content de m'avoir dfendue
hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journe avec
vous...

--Vraiment, vous tes heureuse?

--D'ici  bien longtemps je n'oublierai ce bonheur-l.

--C'est si rare, le bonheur!

--Oui, bien rare...

--Ma foi, moi,  dfaut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquefois 
rver ce que je voudrais avoir,  me dire: Voil ce que je dsirerais
tre... voil la fortune que j'ambitionnerais... Et vous,
Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rves-l, de
beaux chteaux en Espagne?

--Autrefois, oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais
ma vie  a et  chanter; mais depuis, c'est plus rare... Et vous,
monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?

--Moi, je voudrais tre riche, trs-riche... avoir des domestiques, des
quipages, un htel, aller dans un beau monde, tous les jours au
spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie?

--Moi, je ne serais pas si difficile: de quoi payer l'ogresse, quelque
argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une
gentille chambre bien propre d'o je verrais des arbres en travaillant.

--Beaucoup de fleurs sur votre fentre...

--Oh! bien sr... Habiter la campagne, si a se pouvait, et voil
tout...

--Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le ncessaire; mais quand on
n'a qu' dsirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que
vous ne voudriez pas avoir des voitures, des diamants, de belles
toilettes?

--Je n'en voudrais pas tant... Ma libert, vivre  la campagne, et tre
sre de ne pas mourir  l'hpital... Oh! cela surtout... ne pas mourir
l!... Tenez, monsieur Rodolphe, souvent cette pense-l me vient...
elle est affreuse!

--Hlas! nous autres pauvres gens...

--Ce n'est pas pour la misre... que je dis cela... Mais aprs... quand
on est morte...

--Eh bien?

--Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous aprs, monsieur
Rodolphe?

--Non...

--Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte
 l'hpital... on a abandonn son corps aux chirurgiens..., murmura la
malheureuse en frissonnant.

--Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent
de ces sinistres penses?...

--Cela vous tonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la
honte... pour aprs ma mort... Hlas! mon Dieu... on ne m'a laiss que
celle-l...

Ces douloureuses et amres paroles frapprent Rodolphe.

Il cacha sa tte dans ses mains en frmissant: il songeait  la fatalit
qui s'tait appesantie sur Fleur-de-Marie... Il songeait  la mre de
cette crature pauvre... Sa mre... elle tait heureuse, riche, honore,
peut-tre...

Honore... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute
atrocement sacrifie  la honte, avait quitt le grenier de la Chouette
pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle
pouvait aller mourir sur le grabat d'un hpital... et aprs sa mort...

Cela tait pouvantable.

La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit
tristement:

--Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces
ides-l... Vous m'emmenez avec vous pour tre joyeuse, et je vous dis
toujours des choses si tristes... si tristes! Mon Dieu, je ne sais pas
comment cela se fait, c'est malgr moi... Je n'ai jamais t plus
heureuse qu'aujourd'hui; et pourtant  chaque instant les larmes me
viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe?
D'ailleurs... vous voyez? cette tristesse s'en va... comme elle est
venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe dj plus... Je
serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...

Et Fleur-de-Marie, aprs avoir deux ou trois fois ferm ses yeux pour en
chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et
regarda Rodolphe avec une navet charmante.

--Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez
gaie, si vous avez envie d'tre gaie... triste, s'il vous plat d'tre
triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des
ides sombres... Je serais trs-malheureux de feindre une joie que je ne
ressentirais pas...

--Vraiment, monsieur Rodolphe, vous tes triste aussi quelquefois?

--Sans doute; mon avenir n'est gure plus beau que le vtre... Je suis
sans pre ni mre... que demain je tombe malade, comment vivre? Je
dpense ce que je gagne au jour le jour.

--a, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit
la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui fit sourire Rodolphe,
vous devriez mettre  la caisse d'pargne... Moi, tout mon mauvais sort
est venu de ce que je n'ai pas conomis mon argent... Avec deux cents
francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne,
jamais embarrass... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille
mal.

--Cela est trs-sage, trs-sens, ma bonne petite mnagre. Mais deux
cents francs... comment amasser deux cents francs?

--Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple: faisons un peu votre
compte; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois
jusqu' cinq francs par jour?

--Oui, quand je travaille.

--Il faut travailler tous les jours. tes-vous donc si  plaindre? Un
joli tat comme le vtre... peintre en ventails... mais a devrait tre
pour vous un plaisir... Tenez, vous n'tes pas raisonnable, monsieur
Rodolphe!... ajouta la Goualeuse d'un ton svre. Un ouvrier peut vivre,
mais trs-bien vivre avec trois francs; il vous reste donc quarante
sous, au bout d'un mois soixante francs d'conomie... Soixante francs
par mois... mais c'est une somme!

--Oui; mais c'est si bon de flner, de ne rien faire!

--Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison
qu'un enfant...

--Eh bien! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de
bonnes ides... Je n'avais pas song  cela...

--Vraiment? dit la jeune fille en frappant dans ses mains, avec joie. Si
vous saviez combien vous me rendez contente!... Vous conomiserez
quarante sous par jour! Bien vrai?

--Allons... j'conomiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en
souriant malgr lui.

--Bien vrai? Bien vrai?

--Je vous le promets...

--Vous verrez comme vous serez fier aux premires conomies que vous
aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre
de ne pas vous fcher...

--Est-ce que j'ai l'air bien mchant?

--Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...

--Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie...

--Eh bien! enfin, vous qui... on voit a, tes au-dessus de votre
tat... comment est-ce que vous frquentez des cabarets comme celui de
l'ogresse?

--Si je n'tais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir
d'aller  la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.

--C'est bien vrai, mais c'est gal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis
aussi heureuse que possible de ma journe, eh bien! je renoncerais de
bon coeur  en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...

--Au contraire, puisque vous m'avez donn d'excellents conseils de
mnage.

--Et vous les suivrez?

--Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'conomiserai au moins
quarante sous par jour...




XI

Les souhaits


 ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait dpass le village de
Sarcelles:

--Prends le premier chemin  droite, tu traverseras Villiers-le-Bel, et
puis  gauche, toujours tout droit.

Puis, s'adressant  la Goualeuse:

--Maintenant que vous tes contente de moi, Fleur-de-Marie, nous pouvons
nous amuser, comme nous le disions tout  l'heure,  faire des chteaux
en Espagne. a ne cote pas cher, vous ne me reprocherez pas ces
dpenses-l.

--Non... Voyons, faisons votre chteau en Espagne.

--D'abord... le vtre, Fleur-de-Marie.

--Voyons si vous devinerez mon got, monsieur Rodolphe.

--Essayons... Je suppose que cette route-ci... je dis celle-ci parce que
nous y sommes...

--C'est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.

--Je suppose donc que cette route-ci nous mne  un charmant village,
trs-loign de la grande route.

--Oui, c'est bien plus tranquille.

--Il est bti  mi-cte et entreml de beaucoup d'arbres.

--Il y a tout auprs une petite rivire.

--Justement... une petite rivire.  l'extrmit du village on voit une
jolie ferme; d'un ct de la maison il y a un verger, de l'autre un beau
jardin rempli de fleurs.

--Je vois a d'ici, monsieur Rodolphe!

--Au rez-de-chausse une vaste cuisine pour les gens de la ferme, et une
salle  manger pour la fermire.

--La maison a des persiennes vertes... C'est si gai, n'est-ce pas,
monsieur Rodolphe?

--Des persiennes vertes... je suis de votre avis... il n'y a rien de
plus gai que des persiennes vertes... Naturellement la fermire serait
votre tante.

--Naturellement... et ce serait une bien bonne femme.

--Excellente: elle vous aimerait comme une mre.

--Bonne tante! a doit tre si bon d'tre aime par quelqu'un!

--Et vous l'aimeriez bien aussi?

--Oh! s'cria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux
avec une expression de bonheur indicible  rendre; oh! oui, je
l'aimerais; et puis je l'aiderais  travailler,  coudre,  ranger le
linge,  blanchir,  serrer les fruits pour l'hiver,  tout le mnage,
enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en rponds!...
Le matin...

--Attendez donc, Fleur-de-Marie... tes-vous impatiente!... que je
finisse de vous peindre la maison.

--Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vous avez
l'habitude de peindre de jolis paysages sur vos ventails, dit la
Goualeuse en riant.

--Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...

--C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant... Monsieur Rodolphe, je
vous coute, finissez la maison de la fermire.

--Votre chambre est au premier.

--Ma chambre! Quel bonheur! Voyons ma chambre, voyons.

Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien
ouverts, bien curieux.

--Votre chambre a deux fentres qui donnent sur le jardin de fleurs et
sur un pr au bas duquel coule la petite rivire. De l'autre ct de la
petite rivire s'lve un coteau tout plant de vieux chtaigniers, au
milieu desquels on aperoit le clocher de l'glise.

--Que c'est donc joli!... Que c'est donc joli, monsieur Rodolphe! a
donne envie d'y tre!

--Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est
spare du jardin par une haie d'aubpine.

--Et de ma fentre je vois les vaches?

--Parfaitement.

--Il y en a une qui sera ma favorite, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
Je lui ferai un beau collier avec une clochette, et je l'habituerai 
venir manger dans ma main.

--Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune; elle
s'appelle Musette.

--Ah! le joli nom! Cette pauvre Musette, comme je l'aime!

--Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie
toile perse, avec les rideaux pareils; un grand rosier et un norme
chvrefeuille couvrent les murs de la ferme de ce ct-l et entourent
vos croises, de faon que tous les matins vous n'avez qu' allonger la
main pour cueillir un beau bouquet de roses et de chvrefeuille.

--Ah! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous tes!

--Maintenant, voici comme vous passez votre journe.

--Voyons ma journe.

--Votre bonne tante vient d'abord vous veiller en vous baisant
tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait bien chaud, parce
que votre poitrine est faible, pauvre enfant! Vous vous levez; vous
allez faire un tour dans la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis
les pigeons, les fleurs du jardin.  neuf heures, arrive votre matre
d'criture.

--Mon matre?

--Vous sentez bien qu'il faut apprendre  lire,  crire et  compter,
pour pouvoir aider votre tante  tenir ses livres de fermage.

--C'est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense  rien... il faut bien que
j'apprenne  crire pour aider ma tante, dit srieusement la pauvre
fille, tellement absorbe par la riante peinture de cette vie paisible
qu'elle croyait  ses ralits.

--Aprs votre leon, vous travaillez au linge de la maison, ou vous vous
brodez un joli bonnet  la paysanne... Sur les deux heures vous
travaillez  votre criture, et puis vous allez avec votre tante faire
une bonne promenade, voir les moissonneurs dans l't, les laboureurs
dans l'automne: vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une belle
poigne d'herbes des champs, choisies par vous pour votre chre Musette.

--Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--Sans doute: il y a un pont de bois sur la rivire. Au retour, il est,
ma foi, bien six ou sept heures: dans ce temps-ci un bon feu bien gai
flambe dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y rchauffer
et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du
labour. Ensuite vous dnez avec votre tante. Quelquefois le cur ou un
des vieux amis de la maison se met  table avec vous. Aprs cela, vous
lisez ou vous travaillez pendant que votre tante fait sa partie de
cartes.  dix heures, elle vous baise au front, vous remontez chez vous:
et le lendemain matin c'est  recommencer...

--On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans penser 
s'ennuyer un moment...

--Mais cela n'est rien. Et les dimanches! Et les jours de ftes!

--Ces jours-l, monsieur Rodolphe?

--Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe  la paysanne, avec
a de charmants bonnets ronds qui vous vont  ravir; vous montez en
carriole d'osier avec votre tante et Jacques, le garon de ferme, pour
aller  la grand-messe du village; aprs, dans l't, vous ne manquez
pas d'assister, avec votre tante,  toutes les ftes des paroisses
voisines. Vous tes si gentille, si douce, si bonne mnagre, votre
tante vous aime tant, le cur rend de vous un si bon tmoignage, que
tous les jeunes fermiers des environs veulent vous faire danser, parce
que c'est comme cela que commencent toujours les mariages... Aussi, peu
 peu vous en remarquez un... et...

Rodolphe, tonn du silence de la Goualeuse, la regarda.

La malheureuse fille touffait  grand-peine ses sanglots.

Un moment abuse par les paroles de Rodolphe, elle avait oubli le
prsent, et le contraste de ce prsent avec le rve d'une existence
douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.

--Fleur-de-Marie, qu'avez-vous?

--Ah! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m'avez fait bien du
chagrin... j'ai cru un instant  ce paradis...

--Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... tenez, regardez... Cocher,
arrte!

La voiture s'arrta.

La Goualeuse releva machinalement la tte. Elle se trouvait au sommet
d'une petite colline. Quel fut son tonnement, sa stupeur! Le joli
village bti  mi-cte, la ferme, la prairie, les belles vaches, la
petite rivire, la chtaigneraie, l'glise dans le lointain, le tableau
tait sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu' Musette, belle gnisse
blanche, future favorite de la Goualeuse.

Ce charmant paysage tait clair par un beau soleil de novembre... Les
feuilles jaunes et pourpres des chtaigniers les couvraient encore et se
dcoupaient sur l'azur du ciel.

--Eh bien! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre? dit
Rodolphe en souriant.

La Goualeuse le regardait avec une surprise mle d'inquitude. Cela lui
semblait presque surnaturel.

--Comment se fait-il, monsieur Rodolphe?... Mais, mon Dieu, est-ce un
rve? a me fait presque peur... Comment! ce que vous m'avez dit...

--Rien de plus simple, mon enfant... La fermire est ma nourrice, j'ai
t lev ici... Je lui ai crit ce matin de trs-bonne heure que je
viendrais la voir: je peignais d'aprs nature.

--Ah! c'est vrai, monsieur Rodolphe! dit la Goualeuse avec un profond
soupir.




XII

La ferme


La ferme o Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie tait situe en dehors et
 l'extrmit du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire,
ignore, enfonce dans les terres, et loigne d'couen d'environ deux
lieues.

Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin
rapide et entra dans une longue avenue borde de cerisiers et de
pommiers.

La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont
la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.

Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgr ses efforts, sous
une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir
cause.

Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de
la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une paisse charmille
et s'arrta en face d'un petit porche de bois rustique  demi cach sous
un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourpres par l'automne.

--Nous voici arrivs, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, tes-vous contente?

--Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble  prsent que je vais
avoir honte devant la fermire; je n'oserai jamais la regarder...

--Pourquoi cela, mon enfant?

--Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connat pas. Et la
Goualeuse touffa un soupir.

On avait sans doute guett l'arrive du fiacre de Rodolphe.

Le cocher ouvrait la portire, lorsqu'une femme de cinquante ans
environ, vtue comme le sont les riches fermires des environs de Paris,
ayant une physionomie  la fois triste et douce, parut sous le porche et
s'avana au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.

La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture aprs un moment
d'hsitation...

--Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe  la fermire; vous
le voyez, je suis exact...

Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la
main:

--Tu peux t'en retourner  Paris.

Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfonc sur les yeux et
la figure presque entirement cache par le collet fourr de son
carrick: il empocha l'argent, ne rpondit rien, remonta sur son sige,
fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'alle verte.

--Aprs une si longue course, ce cocher muet est bien press de s'en
aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut
tre assez tt de retour  Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa
journe.

Et Rodolphe n'attacha aucune importance  sa premire observation.

Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troubl, presque
alarm, et lui dit tout bas, de manire  ne pas tre entendue de Mme
Georges:

--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture...
Mais l'ogresse, hlas!... Il faut que je retourne chez elle ce soir...
sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui
appartiennent... et je lui dois...

--Rassurez-vous, mon enfant, c'est  moi  vous demander pardon.

--Pardon! et de quoi?

--De ne pas vous avoir dit plus tt que vous ne deviez plus rien 
l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles vtements pour
d'autres que ma bonne Mme Georges va vous donner. Elle en a  peu prs
de votre taille, elle voudra bien vous prter de quoi vous habiller.
Vous le voyez, elle commence dj son rle de tante.

Fleur-de-Marie croyait rver; elle regardait tour  tour la fermire et
Rodolphe, ne pouvant croire  ce qu'elle entendait.

--Comment, dit-elle la voix palpitante d'motion, je ne retournerai plus
 Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait
possible, ce chteau en Espagne de tantt?

--C'tait cette ferme... le voil ralis.

--Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.

--On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.

--Ah! par piti, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait
bien mal.

--Ma chre enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours
affectueuse, mais avec un accent de dignit que Fleur-de-Marie ne lui
connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener
ds aujourd'hui, auprs de Mme Georges, cette vie paisible dont tout 
l'heure le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pas
votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connatra, le plus
tendre intrt; vous passerez mme pour sa nice aux yeux des gens de la
ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore
une fois, si cela vous plat, Fleur-de-Marie, vous pourrez raliser
votre rve de tantt. Ds que vous serez habille en petite fermire,
ajouta-t-il en souriant, nous vous mnerons voir votre future favorite,
Musette, jolie gnisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous
lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'oeil  vos amis les
pigeons, et puis  la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme:
je tiens  remplir ma promesse.

Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la
reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses
yeux se noyrent de larmes, elle s'cria:

--Monsieur Rodolphe, vous tes donc un ange du bon Dieu, que vous faites
tant de bien aux malheureux sans les connatre, et que vous les dlivrez
de la honte et de la misre!!!

--Ma pauvre enfant, rpondit Rodolphe avec un sourire de mlancolie
profonde et d'ineffable bont, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie dj
souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent.
Fleur-de-Marie, ou plutt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie,
gardez dsormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon dpart, nous
causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir
heureuse.

Fleur-de-Marie ne rpondit rien, s'approcha de Rodolphe, flchit  demi
les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement  ses lvres
avec un mouvement rempli de grce et de modestie.

Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un intrt
profond.




XIII

Murph et Rodolphe


Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva l'homme de
grande taille qui, la veille, dguis en charbonnier, tait venu
l'avertir de l'arrive de Tom et de Sarah.

Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ;
quelques mches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux
d'un blond vif qui frisaient de chaque ct de son crne presque
entirement chauve: son visage large, color, tait compltement ras,
sauf des favoris trs-courts, d'un blond ardent, qui ne dpassaient pas
le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en croissant sur ses joues
rebondies. Malgr son ge et son embonpoint, Murph tait alerte et
robuste. Sa physionomie, quoique flegmatique, tait  la fois
bienveillante et rsolue; il portait une cravate blanche, un grand gilet
et un long habit noir  larges basques sa culotte, d'un gris verdtre,
tait de mme toffe que ses gutres  boutons de nacre, ne rejoignant
pas tout  fait ses jarretires. Elles laissaient apercevoir ses bas de
voyage, en laine crue.

L'habillement et la mle tournure de Murph rappelaient le type parfait
de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. Htons-nous
d'ajouter que Murph tait Anglais gentilhomme (squire), mais non
fermier.

Au moment o Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche
d'une petite calche de voyage une paire de pistolets qu'il venait de
soigneusement essuyer.

-- qui diable en as-tu avec tes pistolets? lui dit Rodolphe.

--Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied.
Faites vos affaires, je fais les miennes.

--Pour quelle heure as-tu command les chevaux?

--Selon vos ordres,  la nuit tombante.

--Tu es arriv ce matin?

-- huit heures. Mme Georges a eu le loisir de tout prparer.

--Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?

--Je ne le suis que trop, monseigneur... que trop. Un jour ou l'autre...
enfin, le danger... c'est votre vie.

--Il te sied bien de parler! Si je te laissais faire, il n'y aurait de
pril que pour toi et...

--Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, o serait le
grand mal, monseigneur?

--O serait le grand plaisir, matre Murph?

--Vous, dit le squire en haussant les paules, vous dans de pareilles
tavernes!

--Oh! que vous voil bien, vous autres John Bull, avec vos scrupules
aristocratiques! croyant les grands seigneurs d'une essence suprieure 
la vtre, pauvres moutons, fiers de vos bouchers!!!

--Si vous tiez anglais, monseigneur, vous comprendriez cela... on
honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Amricain, que
je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier
soir, dans cette abominable rue de la Cit, en allant pour dterrer avec
vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde! il m'a fallu la crainte de
vous irriter, de vous dsobir, pour m'empcher d'aller vous secourir
dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouv dans l'alle de
ce bouge.

--C'est--dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma force et de mon
courage!

--Malheureusement vous m'avez cent fois mis  mme de ne douter ni de
l'un ni de l'autre. Grce  Dieu, Crabb de Ramsgate vous a appris 
boxer; Lacour de Paris[74] vous a enseign la canne, le chausson, et par
curiosit l'argot; le fameux Bertrand vous a appris l'escrime, et dans
vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantage. Vous
tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des
muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi
facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela
est vrai.

Rodolphe avait complaisamment cout cette numration de ses qualits
de gladiateur; il reprit en souriant:

--Eh bien! alors que crains-tu?

--Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous prtiez
le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela  cause de
l'inconvnient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma
connaissance  se noircir la figure avec du charbon et  avoir l'air
d'un diable: malgr mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravit, je
me dguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais
j'en suis pour ce que j'ai dit.

--Oh! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu'une ide est rive sous ton
crne de fer, lorsque le dvouement est implant dans ton ferme et
vaillant coeur, le dmon userait ses dents et ses ongles  les en
retirer.

--Vous me flattez, monseigneur, vous mditez quelque...

--Ne te gne pas.

--Quelque folie, monseigneur.

--Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.

--Pourquoi?

--Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil et de bonheur... je
suis ici...

--Dans un endroit o vous avez fait du bien?

--C'est un lieu de refuge contre tes homlies, c'est mon Temple-Bar...

--S'il en est ainsi, o diable voulez-vous que je vous prenne,
monseigneur?

--Matre Murph, vous me flattez, vous voulez m'empcher de faire quelque
folie.

--Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.

--Les folies d'argent?

--Oui, car, aprs tout, avec prs de deux millions de revenu...

--On est souvent bien gn, mon pauvre Murph.

-- qui le dites-vous, monseigneur!

--Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si profonds, qui
cotent si peu! Qu'y a-t-il de comparable  ce que j'ai prouv tout 
l'heure, lorsque cette malheureuse crature s'est vue en sret ici, et
que dans sa reconnaissance elle m'a bais la main? Ce n'est pas tout:
mon bonheur a un long avenir: demain, aprs-demain, pendant bien des
jours, enfin, je pourrai songer avec dlices  ce qu'prouvera cette
pauvre enfant en se rveillant dans cette tranquille retraite, auprs de
cette excellente Mme Georges, qui l'aimera tendrement; car le malheur
est sympathique au malheur.

--Oh! pour Mme Georges, jamais bienfaits n'ont t mieux placs. Noble,
courageuse femme!... un ange de vertu, un ange! Je m'meus rarement, et
je me suis mu aux malheurs de Mme Georges... Mais votre nouvelle
protge!... Tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.

--Pourquoi, Murph?

--Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.

--Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impatience.

--Ce qui est juste... selon vous.

--Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit
svrement Rodolphe.

--Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le rpte, ne
parlons plus de cela.

--Et moi, je vous ordonne de parler! s'cria imprieusement Rodolphe.

--Je ne me suis jamais expos  ce que monseigneur m'ordonnt de me
taire: j'espre qu'il ne m'ordonnera pas de parler, rpondit firement
Murph.

--Monsieur Murph!!! s'cria Rodolphe avec un accent d'irritation
croissante.

--Monseigneur!...

--Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les rticences.

--Il me convient d'avoir des rticences, dit brusquement Murph.

--Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu' la
familiarit, c'est  condition que vous vous lverez jusqu' la
franchise.

Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de
Rodolphe en prononant ces dernires paroles.

--Monseigneur, j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme; vous ne devez
pas me parler ainsi.

--Taisez-vous!

--Monseigneur!

--Taisez-vous!

--Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de coeur  se souvenir
des services qu'il a rendus.

--Tes services? Est-ce que je ne les paye pas de toutes faons?

Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attach  ces mots cruels un sens
humiliant qui plat Murph dans la position d'un mercenaire;
malheureusement celui-ci les interprta de la sorte. Il devint pourpre
de honte, porta ses deux poings crisps  son front chauve avec une
expression de douloureuse indignation; puis tout  coup, par un
revirement subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figure
tait alors contracte, enlaidie par la violence d'un ddain farouche,
Murph touffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre
commisration, et lui dit d'une voix mue:

--Monseigneur, revenez  vous, vous n'tes pas raisonnable.

Ces mots mirent le comble  l'irritation de Rodolphe; son regard brilla
d'un clat sauvage; ses lvres blanchirent, et, s'avanant vers Murph
avec un geste de menace, il s'cria:

--Oses-tu bien...!

Murph se recula, et dit vivement, comme malgr lui:

--Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER!

Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visage, crisp
par la colre, se dtendit.

Il regarda fixement Murph, baissa la tte; puis, aprs un moment de
silence, il murmura d'une voix altre:

--Ah! monsieur, vous tes cruel... Je croyais pourtant!... Et vous
encore!... Vous!...

Rodolphe ne put achever, sa voix s'teignit; il tomba sur un banc de
pierre et cacha sa tte dans ses deux mains.

--Monseigneur, s'cria Murph dsol, mon bon seigneur, pardonnez-moi,
pardonnez  votre vieux et fidle Murph! Ce n'est que pouss  bout, et
craignant, hlas! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre
emportement, que j'ai dit cela... Je l'ai dit sans colre, sans
reproche, je l'ai dit malgr moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai
eu tort d'tre susceptible... Mon Dieu! qui doit connatre votre
caractre, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitt depuis votre
enfance! De grce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappel ce
jour funeste... Hlas que d'expiations n'avez-vous pas...

Rodolphe releva la tte; il tait trs-ple. Il dit  son compagnon
d'une voix douce et triste:

--Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir teint d'un mot ce
fatal emportement; je ne te fais pas d'excuses, moi, des durets que
j'ai dites; tu sais bien qu'il y a loin du coeur aux lvres, comme
disent les bonnes gens de chez nous. J'tais fou, ne parlons plus de
cela.

--Hlas! maintenant vous voil triste pour longtemps... Suis-je assez
malheureux!... Je ne dsire rien tant que de vous voir sortir de votre
humeur sombre et je vous y replonge par ma sotte susceptibilit.
Mordieu!  quoi sert d'tre honnte homme et d'avoir des cheveux gris,
si ce n'est  endurer patiemment mes reproches qu'on ne mrite pas!

--Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle
contrastait avec son flegme habituel, mais non, il faut sans doute qu'on
me flatte  la journe, qu'on me dise: Monsieur Murph, vous tes le
modle des serviteurs; Monsieur Murph, il n'y a pas de fidlit pareille
 la vtre; monsieur Murph, vous tes un homme admirable; monsieur
Murph! diable, peste! oh! oh! qu'il est beau, monsieur Murph! brave
Murph! Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta tte grise!!!

Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe lui avait
dites au commencement de la conversation, il s'cria avec un
redoublement de violence grotesque:

--Mais c'est qu'il m'avait appel son bon, son vieux, son fidle
Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade
involontaire!  mon ge... Mordieu!... c'est  s'arracher les cheveux.

Et le digne gentilhomme porta ses deux mains  ses tempes.

Ces mots et ce geste taient chez lui le signe du dsespoir arriv  son
paroxysme. Malheureusement ou heureusement pour Murph, il tait presque
compltement chauve, ce qui rendait cette manifestation capillaire
trs-inoffensive, et cela  son grand et sincre regret; car lorsque
l'action succdait  la parole, c'est--dire lorsque ses doigts crisps
ne rencontraient que la surface de son crne, luisante et polie comme du
marbre, le digne squire tait confus et honteux de sa prsomption, il se
regardait comme un hbleur, comme un fanfaron. Htons-nous de dire, pour
disculper Murph de tout soupon de forfanterie, qu'il avait possd la
chevelure la plus paisse, la plus dore qui et jamais orn le crne
d'un gentilhomme du Yorkshire.

Ordinairement le dsappointement de Murph  l'endroit de sa chevelure
amusait beaucoup Rodolphe; mais ses penses taient alors graves,
douloureuses. Pourtant, ne voulant pas augmenter les regrets de son
compagnon, il lui dit en souriant avec douceur:

--coute-moi, bon Murph: tu paraissais louer sans rserve le bien que
j'ai fait  Mme Georges...

--Monsieur...

--Et t'tonner de mon intrt pour cette pauvre fille perdue?

--Monseigneur, de grce... j'ai eu tort... j'ai eu tort...

--Non... Je le conois, les apparences ont pu te tromper... Seulement,
comme tu connais ma vie... comme tu m'aides avec autant de fidlit que
de courage dans la tche que j'ai entreprise... il est de ton devoir ou,
si tu l'aimes mieux, de ma reconnaissance, de te convaincre que je
n'agis pas lgrement...

--Je le sais, monseigneur.

--Tu connais mes ides au sujet du bien que l'homme peut faire. Secourir
d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enqurir de ceux
qui luttent avec honneur, avec nergie, et leur venir en aide,
quelquefois  leur insu... prvenir  temps la misre ou la tentation,
qui mnent au crime... c'est mieux. Rhabiliter  leurs propres yeux,
rendre tout  fait honntes et bons ceux qui ont conserv purs quelques
gnreux sentiments au milieu du mpris qui les fltrit, de la misre
qui les ronge, de la corruption qui les entoure, et pour cela braver,
soi, le contact de cette misre, de cette corruption, de cette fange...
c'est mieux encore. Poursuivre d'une haine vigoureuse, d'une vengeance
implacable, le vice, l'infamie, le crime, qu'ils rampent dans la boue ou
qu'ils trnent sur la soie, c'est justice... Mais secourir aveuglment
une misre mrite, mais dgrader l'aumne et la piti, mais prostituer
ces chastes et pieuses consolatrices de mon me blesse... les
prostituer  des tres indignes, infmes, cela serait horrible, impie,
sacrilge. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui qui donne doit y
faire croire.

--Monseigneur, je n'ai pas voulu dire que vous aviez indignement plac
vos bienfaits.

--Encore un mot, mon vieil ami. Mme Georges et la pauvre fille que je
lui ai confie sont parties des deux points extrmes pour tomber dans un
abme commun... le malheur. L'une, heureuse, riche, aime, honore,
doue de toutes les vertus, a vu son existence fltrie, brise, anantie
par le sclrat hypocrite auquel d'aveugles parents l'avaient marie...
Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme expirait de misre et
de besoin; car la honte l'empchait de s'adresser  personne.

--Ah! monseigneur, lorsque nous sommes arrivs dans cette mansarde,
quelle effroyable pauvret! C'tait affreux... affreux!... Et lorsque
aprs sa longue maladie elle s'est pour ainsi dire rveille ici, dans
cette maison si calme, quelle surprise! quelle reconnaissance! Vous avez
raison, monseigneur, voir secourir de telles infortunes, cela fait
croire  Dieu.

--Et c'est honorer Dieu que de les secourir; je le reconnais, rien n'est
plus cleste que la vertu sereine et rflchie, rien n'est plus
respectable qu'une femme comme Mme Georges, qui, leve par une mre
pieuse et bonne dans une intelligente observance de tous les devoirs,
n'y a jamais failli... jamais! et a vaillamment travers les plus
effroyables preuves. Mais n'est-ce pas aussi honorer Dieu, dans ce
qu'il a de plus divin, que de retirer de la fange une de ces rares
natures qu'il s'est complu  douer?... Ne mrite-t-elle pas aussi piti,
intrt, respect... oui, respect, la malheureuse enfant qui, abandonne
 son seul instinct; qui, torture, emprisonne, avilie, souille, a
saintement conserv, au fond de son coeur, les nobles germes que Dieu y
avait sems? Si tu l'avais entendue, cette pauvre crature, au premier
mot d'intrt que je lui ai dit,  la premire parole honnte et amie
qu'elle ait entendue, comme les plus charmants instincts, les gots les
plus purs, les penses les plus dlicates, les plus potiques, se sont
veills en foule dans son me ingnue, de mme qu'au printemps les
mille fleurs sauvages des prairies closent au moindre rayon de
soleil... sans le savoir! Dans cet entretien d'une heure avec un pauvre
ouvrier, j'ai dcouvert dans Fleur-de-Marie des trsors de bont, de
grce, de sagesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m'est
venu aux lvres et une larme m'est venue aux yeux, lorsque dans son
gentil babil, rempli de raison, elle m'a prouv que je devais conomiser
quarante sous par jour, pour tre au-dessus des besoins et des mauvaises
tentations. Pauvre petite, elle disait cela d'un ton si srieux, si
pntr! elle prouvait une si douce satisfaction  me donner un sage
conseil, une si douce joie  m'entendre promettre que je le suivrais!...
J'tais mu... oh! mu jusqu'aux larmes, je te l'ai dit... Et l'on
m'accuse d'tre blas, dur, inflexible... Oh! non, non, grce  Dieu!
quelquefois je sens encore mon coeur battre ardent et gnreux... Mais
toi-mme tu es attendri, mon vieil ami... Allons, Fleur-de-Marie ne sera
pas jalouse de Mme Georges, tu t'intresses aussi  son sort.

--C'est vrai, monseigneur... Ce trait de vous faire conomiser quarante
sous par jour... vous croyant ouvrier... au lieu de vous engager  faire
de la dpense pour elle... oui, ce trait-l me touche plus qu'il ne
devrait peut-tre.

--Et quand je songe que cette enfant a une mre riche, honore, dit-on,
qui l'a indignement abandonne... Oh! si cela est... je le saurai, je
l'espre... et je te dirai comment. Oh! si cela est! malheur... malheur
 cette femme! elle aura une terrible expiation  subir... Murph,
Murph... jamais je ne me suis senti des lans de haine plus implacable
qu'en songeant  cette femme que je ne connais pas. Tu le sais, Murph...
tu le sais... certaines vengeances me sont bien chres... certaines
souffrances bien prcieuses... j'ai bien soif de certaines larmes!

--Hlas! monseigneur, dit Murph, afflig de l'expression d'infernale
mchancet qui se peignait sur les traits de Rodolphe en parlant ainsi,
je le sais, ceux qui mritent intrt et compassion ont souvent dit de
vous: C'est donc un bon ange! Ceux qui mritent mpris et haine se
sont cris, en vous maudissant, dans leur dsespoir: C'est donc le
dmon!...

--Tais-toi, voici Mme Georges et Marie... Fais tout prparer pour notre
dpart; il faut tre  Paris de bonne heure.




XIV

Les adieux


Marie (dsormais nous donnerons ce nom  la Goualeuse), grce aux soins
de Mme Georges, n'tait plus reconnaissable.

Un joli bonnet rond  la paysanne et deux pais bandeaux de cheveux
blonds encadraient la figure virginale de la jeune fille. Un ample fichu
de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait  demi
sous la haute bavette carre d'un petit tablier de taffetas changeant,
dont les reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une
robe carmlite qui semblait avoir t faite pour Marie.

Sa physionomie tait profondment recueillie; certaines flicits
jettent l'me dans une ineffable tristesse, dans une sainte mlancolie.

Rodolphe ne fut pas surpris de la gravit de Marie, il s'y attendait.
Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une ide moins leve.

Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compliment sur sa
beaut, qui brillait pourtant ainsi du plus pur clat.

Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste,
dans cette espce de rdemption d'une me arrache au vice.

On voyait sur les traits srieux et rsigns de Mme Georges la trace de
longues souffrances, de profonds chagrins; elle regardait Marie avec une
mansutude, une compassion presque maternelle, tant la grce et la
douceur de cette jeune fille taient sympathiques.

--Voil mon enfant... qui vient vous remercier de vos bonts, monsieur
Rodolphe, dit Mme Georges en prsentant Marie  Rodolphe.

 ces mots de mon enfant, la Goualeuse tourna lentement ses grands
yeux vers sa protectrice et la contempla pendant quelques moments avec
une expression de reconnaissance inexprimable.

--Merci pour Marie, ma chre madame Georges; elle est digne de ce tendre
intrt... et elle le mritera toujours.

--Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix tremblante, vous comprenez...
n'est-ce pas, que je ne trouve rien  vous dire?

--Votre motion me dit tout, Marie...

--Oh! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est providentiel, dit
Mme Georges attendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma
chambre, a t de se jeter  genoux devant mon crucifix.

--C'est que maintenant grce  vous, monsieur Rodolphe... j'ose
prier..., dit Marie en regardant son ami.

Murph se retourna brusquement: son flegme d'Anglais, sa dignit de
squire, ne lui permettaient pas de laisser voir  quel point le
touchaient les simples paroles de Marie.

Rodolphe dit  la jeune fille:

--Mon enfant, j'aurais  causer avec Mme Georges... Mon ami Murph vous
conduira dans la ferme... et vous fera faire connaissance avec vos
futurs protgs... Nous vous rejoindrons tout  l'heure... Eh bien!
Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...

Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de se moucher avec
un bruit, un retentissement formidables; il remit son mouchoir dans sa
poche, enfona son chapeau sur ses yeux et, se retournant  demi, il
offrit son bras  Marie.

Murph avait si habilement manoeuvr que ni Rodolphe ni Mme Georges ne
purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se
dirigea rapidement vers les btiments de la ferme, en marchant si vite
que, pour le suivre, la Goualeuse fut oblige de courir, comme elle
courait dans son enfance aprs la Chouette.

--Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.

--Monsieur Rodolphe, je vous l'ai dit:  peine entre dans ma chambre...
voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de
vous exprimer tout ce qu'il y a de spontan, de naturellement religieux
dans ce mouvement. J'ai compris  l'instant que son me n'tait pas
dgrade. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance
pour vous n'a rien d'exagr, d'emphatique; elle n'en est que plus
sincre. Encore un mot qui vous prouvera combien l'instinct religieux
est puissant en elle; je lui ai dit: Vous avez d tre bien tonne,
bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annonc que vous resteriez ici
dsormais?... Quelle profonde impression cela a d vous causer!...
--Oh! oui, m'a-t-elle rpondu; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je
ne sais ce qui s'est pass en moi tout  coup; mais j'ai prouv
l'espce de bonheur pieux, de saint respect que j'prouvais lorsque
j'entrais dans une glise... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajout,
car vous savez, madame... Je ne l'ai pas laisse achever en voyant sa
figure se couvrir de honte.--Je sais, mon enfant... et je vous
appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que
vous avez beaucoup souffert: mais Dieu bnit ceux qui l'aiment et ceux
qui le craignent... ceux qui ont t malheureux et ceux qui se
repentent...

--Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que
j'ai fait. Cette pauvre fille vous intressera... Vous n'aurez qu'
semer pour recueillir; vous avez devin juste, ses instincts sont
excellents.

--Ce qui m'a encore touche, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est
pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosit dt tre
bien excite. Frappe de cette rserve pleine de dlicatesse, je voulus
savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis:--Vous devez tre bien
curieuse de savoir quel est votre mystrieux bienfaiteur? --Je le
sais... me rpondit-elle avec une navet charmante, il s'appelle mon
bienfaiteur.

--Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera
douce... Elle occupera du moins votre coeur...

--Oui, je m'occuperai d'elle comme je me serais occupe de _lui_, dit
Mme Georges d'une voix dchirante.

Rodolphe lui prit la main.

--Allons, allons, ne vous dcouragez pas encore... Si nos recherches ont
t vaines jusqu'ici, peut-tre un jour...

Mme Georges secoua tristement la tte et dit amrement:

--Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant...

--Dites donc qu'il a cet ge.

--Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe!

--Il m'exaucera... je l'espre bien... Hier j'tais all (mais en vain)
chercher un certain drle surnomm Bras-Rouge, qui pouvait peut-tre,
m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez
Bras-Rouge,  la suite d'une rixe, j'ai rencontr cette malheureuse
enfant...

--Hlas! tant mieux!... au moins votre bonne rsolution pour moi vous a
mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.

--Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes
misrables... presque certain qu'il y avait l aussi quelques mes 
enlever au vieux Satan, que je m'amuse  contrecarrer souvent, ajouta
Rodolphe en souriant, et  qui je drobe quelquefois ses meilleurs
morceaux. Puis il reprit d'un ton plus srieux: Vous n'avez aucune
nouvelle de Rochefort?

--Aucune, dit Mme Georges  voix basse en tressaillant.

--Tant mieux! ce monstre aura trouv la mort dans les bancs de vase en
cherchant  s'vader. Son signalement est assez rpandu; c'est un
sclrat assez redoutable pour qu'on ait mis toute l'activit possible 
le dcouvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...

Rodolphe s'arrta au moment de prononcer ce terrible mot.

--Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'cria la malheureuse femme avec
horreur et d'une voix presque gare. Le pre de mon fils!... Ah! si ce
malheureux enfant vit encore... si, comme moi, il n'a pas chang de nom,
quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son pre a peut-tre tenu son
horrible promesse. Ah! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi; mais, malgr
vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse!

--Pauvre femme, calmez-vous.

--Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon
mari s'est chapp sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me
tuer comme il a peut-tre tu notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il
fait? qu'en a-t-il fait?

--Ce mystre est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif.
Dans quel intrt ce misrable a-t-il emport votre fils, lorsqu'il y a
quinze ans, m'avez-vous dit, il a tent de passer en pays tranger? Un
enfant de cet ge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.

--Hlas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna
en prononant ce mot), arrt sur la frontire, a t ramen  Paris et
jet dans la prison o l'on m'a permis de pntrer, ne m'a-t-il pas dit
ces horribles paroles: J'ai emport ton enfant parce que tu l'aimes, et
que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il
profitera ou ne profitera pas... a me regarde. Qu'il vive ou qu'il
meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu
boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du pre. Hlas! un mois
aprs, mon mari tait condamn pour la vie. Depuis, les instances, les
prires dont mes lettres taient remplies, tout a t vain; je n'ai rien
pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils,
o est-il  prsent? Ces pouvantables paroles me reviennent toujours 
la pense: Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du pre!

--Mais ce serait une atrocit inexplicable; pourquoi vicier, corrompre
ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?

--Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer  lui envoyer de
l'argent; quoiqu'il m'ait ruine, il me restait quelques dernires
ressources qui s'puisrent ainsi. Malgr sa sclratesse, je ne pouvais
croire qu'il n'employt au moins une partie de cette somme  faire
lever ce malheureux enfant.

--Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pt servir  le
faire reconnatre?

--Aucun autre que celui dont je vous ai parl, monsieur Rodolphe: un
petit saint-esprit sculpt en lapis-lazuli, attach  son cou par une
petite chanette d'argent. Cette relique, bnie par le saint-pre,
venait de ma mre; elle l'avait porte tant petite, et y attachait une
grande vnration. Je l'avais aussi porte: je l'avais mise au cou de
mon fils! Hlas! ce talisman a perdu sa vertu.

--Qui sait, bonne mre? Dieu est tout-puissant.

--La Providence ne m'a-t-elle pas place sur votre chemin, monsieur
Rodolphe?

--Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais pargn
peut-tre bien des annes de chagrin.

--Ah! monsieur Rodolphe, ne m'avez-vous pas comble?

--En quoi? J'ai achet cette ferme. Au temps de votre prosprit, vous
faisiez, par got, valoir vos biens; vous avez consenti  me servir de
rgisseur; grce  vos soins excellents,  votre intelligente activit,
cette mtairie me rapporte...

--Vous rapporte, monsieur? dit Mme Georges interrompant Rodolphe;
n'est-ce pas moi qui paye le fermage  notre bon abb Laporte? et cette
somme n'est-elle pas, selon vos ordres, distribue par lui en aumnes?

--Eh bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait
prvenir ce cher abb de mon arrive, n'est-ce pas? Je tiens  lui
recommander ma protge. Il a reu ma lettre?

--M. Murph la lui a porte ce matin en arrivant.

--Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots,  notre bon cur,
l'histoire de cette pauvre enfant. Je n'tais pas certain de pouvoir
venir aujourd'hui; dans ce cas, Murph vous aurait amen Marie.

Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le
jardin.

--Madame, M. le cur vous attend.

--Les chevaux de poste sont-ils arrivs, mon garon? dit Rodolphe.

--Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.

Et le valet quitta le jardin.

Mme Georges, le cur et les habitants de la ferme ne connaissaient le
protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom de M. Rodolphe.

La discrtion de Murph tait impntrable; autant il mettait de
ponctualit  _monseigneuriser_ Rodolphe dans le tte--tte, autant
devant les trangers il avait soin de ne jamais l'appeler autrement que
M. Rodolphe.

--J'oubliais de vous prvenir, ma chre madame Georges, dit Rodolphe en
regagnant la maison, que Marie a, je crois, la poitrine faible; les
privations, la misre, ont altr sa sant. Ce matin, au grand jour,
j'ai t frapp de sa pleur, quoique ses joues fussent colores d'un
rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un clat un peu fbrile.
Il lui faudra de grands soins.

--Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci! il n'y a rien de
grave.  cet ge,  la campagne... au bon air, avec du repos, du
bonheur, elle se remettra vite.

--Je le crois; mais il n'importe: je ne me fie pas  vos mdecins de
campagne... Je dirai  Murph d'amener ici un docteur habile, et il
indiquera le meilleur rgime  suivre. Vous me donnerez souvent des
nouvelles de Marie. Dans quelque temps, lorsqu'elle sera bien repose,
bien calme, nous songerons  son avenir. Peut-tre vaudrait-il mieux
pour elle de rester toujours auprs de vous... si son caractre et sa
conduite vous conviennent.

--Ce serait mon dsir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de
l'enfant que je regrette tous les jours.

--Enfin, esprons pour vous, esprons pour elle.

Au moment o Rodolphe et Mme Georges approchaient de la ferme, Murph et
Marie arrivaient de leur ct.

Marie tait anime par la promenade. Rodolphe fit remarquer  Mme
Georges la coloration des pommettes de la jeune fille, couleurs vives,
circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur dlicate de
son teint.

Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, et vint dire 
l'oreille de Rodolphe, d'un air presque confus:

--Cette petite fille m'a ensorcel; je ne sais pas maintenant qui
m'intresse le plus, d'elle ou de Mme Georges. J'tais une bte sauvage
et froce.

--Ne t'arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, dit Rodolphe en
souriant et en serrant la main du squire.

Mme Georges, s'appuyant sur le bras de Marie, entra avec elle dans le
petit salon du rez-de-chausse, o attendait l'abb Laporte.

Murph alla veiller aux prparatifs du dpart.

Mme Georges, Marie, Rodolphe et le cur restrent seuls.

Simple, mais trs-confortable, ce petit salon tait tendu et meubl de
toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement
dpeinte  la Goualeuse par Rodolphe.

Un pais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'tre, et
deux normes bouquets de reines-marguerites de toutes couleurs, placs
dans deux vases de cristal, rpandaient dans cette pice leur lgre
odeur balsamique.

 travers les persiennes vertes  demi fermes, on voyait la prairie, la
petite rivire, et au del le coteau plant de chtaigniers.

L'abb Laporte, assis auprs de la chemine, avait quatre-vingts ans
passs; depuis les derniers jours de la Rvolution il desservait cette
pauvre paroisse.

On ne pouvait rien voir de plus vnrable, de plus doucement imposant
que sa physionomie snile, amaigrie et un peu souffrante, encadre de
longs cheveux blancs qui tombaient sur le collet de sa soutane noire,
rapice en plus d'un endroit; l'abb aimant mieux, disait-il, habiller
deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le
muguet, c'est--dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.

Le bon abb tait si vieux, si vieux, que ses mains tremblaient
toujours; il y avait quelque chose de touchant dans ce mouvement: aussi,
lorsque quelquefois il les levait en parlant, on et dit qu'il
bnissait.

Rodolphe observait Marie avec intrt.

S'il l'et moins connue, ou plutt moins devine, il se ft peut-tre
tonn de la voir approcher de l'abb avec une sorte de pieuse
srnit.

L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte finit o le
repentir et l'expiation commencent.

--Monsieur l'abb, dit respectueusement Rodolphe, Mme Georges veut bien
se charger de cette jeune fille, pour laquelle je vous demande vos
bonts.

--Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui viennent  nous. La
clmence de Dieu est inpuisable, ma chre enfant... il vous l'a prouv
en ne vous abandonnant pas... dans de bien douloureuses preuves... Je
sais tout. (Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et
vnrables.) L'homme gnreux qui vous a sauve a ralis cette parole
de l'criture: Le Seigneur est prs de ceux qui l'invoquent; il
accomplira les dsirs de ceux qui le redoutent; il coutera leurs cris
et les sauvera. Maintenant, mritez ses bonts par votre conduite; vous
me trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans
la bonne voie o vous entrez. Vous aurez dans Mme Georges un exemple de
tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur terminera son
oeuvre.

--Et je le prierai pour ceux qui ont eu piti de moi, et qui m'ont
ramene  lui, mon pre, dit la Goualeuse.

Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta  genoux devant le
prtre. L'motion tait trop forte, les sanglots l'touffaient. Mme
Georges, Rodolphe, l'abb... taient profondment touchs.

--Relevez-vous, ma chre enfant, dit le cur, vous mriterez bientt...
l'absolution de grandes fautes dont vous avez t plutt victime que
coupable; car, pour parler encore avec le prophte: Le Seigneur
soutient tous ceux qui sont prs de tomber, et il relve tous ceux qu'on
accable.

--Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petite croix d'or,
dite  la Jeannette, attache  un ruban de velours noir. Il
ajouta:--Gardez cette petite croix en souvenir de moi; j'y ai fait
graver ce matin la date du jour de votre dlivrance... de votre
rdemption. Bientt je reviendrai vous voir.

Marie porta la croix  ses lvres.

Murph,  ce moment, ouvrit la porte du salon.

--Monsieur Rodolphe, les chevaux sont prts.

--Adieu, mon pre; adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande
votre enfant. Encore adieu, Marie.

Le vnrable prtre, appuy sur le bras de Mme Georges et de la
Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour
voir partir Rodolphe.

Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe intressant
et triste:

Un vieux prtre, symbole de charit, de pardon et d'esprance ternelle;

Une femme prouve par toutes les douleurs qui peuvent accabler une
pouse, une mre;

Une jeune fille sortant  peine de l'enfance, nagure jete dans l'abme
du vice par la misre et par l'infme obsession du crime.

Rodolphe monta en voiture; Murph prit place  ses cts.

Les chevaux partirent au galop.




XV

Le rendez-vous


Le lendemain du jour o il avait confi la Goualeuse aux soins de Mme
Georges, Rodolphe, toujours vtu en ouvrier, se trouvait  midi prcis 
la porte du cabaret le Panier-Fleuri, situ non loin de la barrire de
Bercy.

La veille,  dix heures du soir, le Chourineur s'tait exactement trouv
au rendez-vous que lui avait assign Rodolphe. La suite de ce rcit fera
connatre le rsultat de ce rendez-vous.

Il tait donc midi. Il pleuvait  torrents; la Seine, gonfle par des
pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur norme et
inondait une partie du quai.

Rodolphe regardait de temps  autre avec impatience du ct de la
barrire; enfin, avisant au loin un homme et une femme qui s'avanaient
abrits par un parapluie, il reconnut la Chouette et le Matre d'cole.

Ces deux personnages taient compltement mtamorphoss: le brigand
avait abandonn ses mchants habits et son air de brutalit froce; il
portait une longue redingote de castorine verte et un chapeau rond; sa
cravate et sa chemise taient d'une extrme blancheur. Sans
l'pouvantable hideur de ses traits et le fauve clat de son regard,
toujours ardent et mobile, on et pris cet homme,  sa dmarche
paisible, assure, pour un honnte bourgeois.

La borgnesse, aussi endimanche, portait un bonnet blanc, un grand chle
en bourre de soie, faon cachemire, et tenait  la main un vaste cabas.

La pluie avait un moment cess; Rodolphe surmonta un moment de dgot et
marcha droit au couple affreux.

 l'argot du tapis-franc le Matre d'cole avait substitu un langage
presque recherch, qui paraissait d'autant plus horrible qu'il annonait
un esprit cultiv et qu'il contrastait avec les forfanteries
sanguinaires de ce brigand.

Lorsque Rodolphe s'approcha de lui, le Matre d'cole le salua
profondment; la Chouette fit la rvrence.

--Monsieur... votre trs-humble serviteur..., dit le Matre d'cole. 
vous rendre mes devoirs, enchant de faire... ou plutt de refaire votre
connaissance... car avant-hier vous m'avez octroy deux coups de poing 
assommer un rhinocros. Mais ne parlons pas de cela maintenant: c'tait
une plaisanterie de votre part, j'en suis sr... une simple
plaisanterie. N'y pensons plus... de graves intrts nous rassemblent.
J'ai vu hier soir,  onze heures, le Chourineur au tapis-franc; je lui
ai donn rendez-vous ici ce matin, dans le cas o il voudrait tre notre
collaborateur; mais il parat qu'il refuse dcidment.

--Vous acceptez donc!

--Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?

--Rodolphe.

--Monsieur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni
madame nous n'avons djeun... Nous parlerions de nos petites affaires
en cassant une crote.

--Volontiers.

--Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Chourineur devez
sans reproche un ddommagement  ma femme et  moi... Vous nous avez
fait perdre plus de deux mille francs. La Chouette avait rendez-vous,
prs de Saint-Ouen, avec un grand monsieur en deuil qui tait venu vous
demander l'autre soir au tapis-franc; il proposait deux mille francs
pour vous faire quelque chose... Le Chourineur m'a  peu prs expliqu
cela... Mais j'y pense, Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet
au Panier-Fleuri et commander le djeuner: des ctelettes, un morceau de
veau, une salade et deux bouteilles de Beaune premire; nous te
rejoignons.

La Chouette n'avait pas un instant quitt Rodolphe du regard; elle
partit aprs avoir chang un coup d'oeil avec le Matre d'cole.
Celui-ci reprit:

--Je vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourineur m'avait
difi sur cette proposition de deux mille francs.

--Qu'est-ce que a signifie, _difier_?

--C'est juste... ce langage est un peu ambitieux pour vous; je voulais
dire que le Chourineur m'avait  peu prs appris ce que voulait de vous
ce grand monsieur en deuil, avec ses deux mille francs.

--Bien, bien...

--a n'est pas dj si bien, jeune homme; car le Chourineur ayant
rencontr hier matin la Chouette prs de Saint-Ouen, il ne l'a pas
quitte d'une semelle ds qu'il a vu arriver le grand monsieur en deuil;
de sorte que celui-ci n'a pas os approcher. C'est donc deux mille
francs qu'il faut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents
francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais que nous
n'aurions pas d'ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous
ont paru valoir mieux que a.

--Il contient donc de grandes valeurs?

--Il contient des papiers qui m'ont paru fort curieux, quoique la
plupart soient crits en anglais; et je les garde l, dit le brigand en
frappant sur la poche de ct de sa redingote.

En apprenant que le Matre d'cole avait encore les papiers saisis
l'avant-veille sur Tom, Rodolphe fut trs-satisfait; ils taient pour
lui d'une haute importance. Ses instructions au Chourineur n'avaient pas
eu d'autre but que d'empcher Tom de s'approcher de la Chouette;
celui-ci garderait alors le portefeuille, et Rodolphe esprait s'en
rendre possesseur.

--Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif, dit le
brigand; car j'ai trouv l'adresse du monsieur en deuil, et, d'une faon
ou d'une autre, je le reverrai.

--Nous pourrons faire affaire si vous voulez; si notre coup russit, je
vous achterai ces papiers, moi qui connais l'homme; a me va mieux qu'
vous.

--Nous verrons... Mais d'abord revenons  nos moutons.

--Eh bien! donc, j'avais propos une affaire superbe au Chourineur; il
avait d'abord accept, puis il s'est ddit.

--Il a toujours eu des ides singulires...

--Mais en se ddisant il m'a observ...

--Il vous a fait observer...

--Diable... vous tes  cheval sur la grammaire.

--Matre d'cole, c'est mon tat.

--Il m'a fait observer que s'il ne mangeait pas _de pain rouge_ il ne
fallait pas en dgoter les autres; et que vous pourriez me donner un
coup de main.

--Et pourrais-je savoir, sans indiscrtion, pourquoi vous aviez donn
rendez-vous au Chourineur hier matin  Saint-Ouen? Ce qui lui a procur
l'avantage de rencontrer la Chouette? Il a t embarrass pour me
rpondre  ce sujet.

Rodolphe se mordit imperceptiblement les lvres et rpondit en haussant
les paules:

--Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu' moiti... vous
comprenez... ne sachant pas s'il tait tout  fait dcid.

--C'tait plus prudent...

--D'autant plus prudent que j'avais deux cordes  mon arc.

--Ah, bah!

--Certainement.

--Vous tes un homme de prcaution... Vous aviez donc donn rendez-vous
au Chourineur  Saint-Ouen pour...

Rodolphe, aprs un moment d'hsitation, eut le bonheur de trouver une
fable vraisemblable pour couvrir la maladresse du Chourineur; il reprit:

--Voici l'affaire... Le coup que je propose est trs-bon, parce que le
matre de la maison en question est  la campagne... toute ma peur tait
qu'il revienne. Pour tre tranquille, je me dis: Je n'ai qu'une chose 
faire...

--C'tait de vous assurer de la prsence relle dudit matre  la
campagne.

--Comme vous dites... Je pars donc pour Pierrefitte, o est sa maison de
campagne... j'ai ma cousine, domestique l... vous comprenez!

--Parfaitement, mon gaillard. Eh bien?

--Ma cousine m'a dit que son matre ne revenait  Paris
qu'aprs-demain...

--Aprs-demain?

--Oui.

--Trs-bien. Mais j'en reviens  ma question... Pourquoi donner
rendez-vous au Chourineur  Saint-Ouen?

--Vous n'tes pas intelligent... Combien y a-t-il de Pierrefitte 
Saint-Ouen?

--Une lieue environ.

--Et de Saint-Ouen  Paris?

--Autant.

--Eh bien? Si je n'avais trouv personne  Pierrefitte, c'est--dire la
maison dserte... il y avait l aussi un bon coup  faire... moins bon
qu' Paris, mais passable... Je revenais  Saint-Ouen rechercher le
Chourineur qui m'attendait. Nous retournions  Pierrefitte par un chemin
de traverse que je connais, et...

--Je comprends. Si, au contraire, le coup tait pour Paris...?

--Nous gagnions la barrire de l'toile par le chemin de la Rvolte, et
de l  l'alle des Veuves...

--Il n'y a qu'un pas... c'est tout simple.  Saint-Ouen vous tiez 
cheval sur vos deux oprations... cela tait fort adroit. Maintenant je
m'explique la prsence du Chourineur  Saint-Ouen... Nous disons donc
que la maison de l'alle des Veuves sera inhabite jusqu' aprs-demain.

--Inhabite... sauf le portier.

--Bien entendu... Et c'est une opration avantageuse?

--Ma cousine m'a parl de soixante mille francs en or dans le cabinet de
son matre.

--Et vous connaissez les tres?

--Comme ma poche... ma cousine est l depuis un an... et c'est  force
de l'entendre parler des sommes que son matre retire de la banque pour
les placer autrement que l'ide m'est venue... Comme le portier est
vigoureux, j'en avais parl au Chourineur... Il avait, aprs bien des
faons, consenti... mais il a rechign... Du reste, il n'est pas capable
de vendre un ami.

--Non, il a du bon... Mais nous voici arrivs. Je ne sais pas si vous
tes comme moi, mais l'air du matin m'a donn de l'apptit...

La Chouette tait sur le seuil de la porte du cabaret.

--Par ici, dit-elle, par ici!... J'ai command notre djeuner.

Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui; il avait pour cela
ses raisons... mais le Matre d'cole mit tant d'instance  se dfendre
de cette politesse que Rodolphe passa d'abord.

Avant de se mettre  table, le Matre d'cole frappa lgrement sur
l'une et l'autre des cloisons, afin de s'assurer de leur paisseur et de
leur sonorit.

--Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est
pas mince. On nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas
drangs dans notre conversation.

Une servante de cabaret apporta le djeuner.

Avant que la porte ft ferme, Rodolphe vit le charbonnier Murph
gravement attabl dans un cabinet voisin.

La chambre o se passait la scne que nous dcrivons tait longue,
troite, et claire par une fentre qui donnait sur la rue et faisait
face  la porte.

La Chouette tournait le dos  cette croise, le Matre d'cole tait
d'un ct de la table, Rodolphe de l'autre.

La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert et alla
s'asseoir  ct de Rodolphe de faon  lui masquer la porte.

--Nous causerons mieux, dit-il, et nous n'aurons pas besoin de parler si
haut...

--Et puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi pour m'empcher
de sortir..., rpliqua froidement Rodolphe.

Le Matre d'cole fit un signe affirmatif; puis, tirant  demi de la
poche de ct de sa redingote un long stylet rond et gros comme une
forte plume d'oie, emmanch dans une poigne de bois qui disparaissait
sous ses doigts velus:

--Vous voyez a?...

--Oui.

--Avis aux amateurs.

Et, fronant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et
plat comme celui d'un tigre, il fit un geste significatif.

--Et fiez-vous  moi. J'ai affil le _surin_[75] de mon homme, ajouta la
Chouette.

Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous sa blouse, et
en tira un pistolet  deux coups, le fit voir au Matre d'cole et le
remit dans sa poche.

--Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand; mais vous ne
m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si on venait
m'arrter, que vous m'ayez ou non tendu la souricire... je vous
refroidirais!

Et il jeta un regard froce sur Rodolphe.

--Tandis que moi je saute sur lui, pour t'aider, Fourline! s'cria la
Chouette.

Rodolphe ne rpondit rien, haussa les paules, se versa un verre de vin
et le but.

Ce sang-froid imposa au Matre d'cole.

--Je vous prvenais seulement.

--Bien, bien! renfoncez votre lardoire dans votre poche, il n'y a pas
ici de poulet  larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots,
mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...

--Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de ma lardoire. a ne
fait pas de bruit, a ne drange personne...

--Et on fait de l'ouvrage bien propre, n'est-ce pas, Fourline? ajouta la
Chouette.

-- propos, dit Rodolphe  la Chouette, est-ce que c'est vrai que vous
connaissez les parents de la Goualeuse?

--Mon homme a mis dans le portefeuille du grand _messire_ en noir deux
lettres qui parlent de a... Mais elle ne les verra pas, la petite
_gironde_... Je lui arracherais plutt les yeux de ma propre main... Oh!
quand je la retrouverai au tapis-franc, son compte sera bon...

--Ah ! Finette, nous parlons, nous parlons, et les affaires ne
marchent pas.

--On peut _jaspiner_ devant elle? demanda Rodolphe.

--En toute confiance; elle est prouve et pourra nous tre d'un grand
secours pour faire le guet, prendre des informations, receler, vendre,
etc.; elle a toutes les qualits d'une excellente femme de mnage...
Bonne Finette! ajouta le brigand en tendant la main  l'horrible
vieille, vous n'avez pas d'ide des services qu'elle m'a rendus... Mais
si tu tais ton chle, Finette, tu pourrais avoir froid en sortant...
mets-le sur la chaise avec ton cabas...

La Chouette se dbarrassa de son chle.

Malgr sa prsence d'esprit et l'empire qu'il avait sur lui-mme,
Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise en voyant, suspendu par
un anneau d'argent  une grosse chane de similor que la vieille avait
au cou, un petit saint-esprit de lapis-lazuli, en tout conforme  la
description de celui que le fils de Mme Georges portait  son cou lors
de sa disparition.

 cette dcouverte, une ide subite vint  l'esprit de Rodolphe. Selon
le Chourineur, le Matre d'cole, vad du bagne depuis six mois, avait
mis en dfaut toutes les recherches de la police en se dfigurant... et
depuis six mois le mari de Mme Georges avait disparu du bagne, sans
qu'on st ce qu'il tait devenu.

 cet trange rapprochement, Rodolphe songea que le Matre d'cole
pouvait bien tre le mari de cette infortune.

Ce misrable avait appartenu  la classe aise de la socit... et le
Matre d'cole s'exprimait en termes choisis.

Un souvenir en veille un autre: Rodolphe se rappela encore que Mme
Georges lui ayant un jour racont, en frmissant, l'arrestation de son
mari, parla de la rsistance dsespre de ce monstre, qui fut sur le
point de s'chapper, grce  sa force herculenne...

Si ce brigand tait le mari de Mme Georges, il devait connatre le sort
de son fils. De plus, le Matre d'cole conservait quelques papiers
relatifs  la naissance de la Goualeuse dans le portefeuille vol par
lui sur l'tranger connu sous le nom de Tom.

Rodolphe avait donc de nouveaux et graves motifs de persvrer dans ses
projets.

Heureusement sa proccupation chappa au brigand, fort occup de servir
la Chouette.

Rodolphe dit  la borgnesse:

--Morbleu!... vous avez l une belle chane...

--Belle... et pas chre..., dit en riant la vieille. C'est du faux
_orient_, en attendant que mon homme m'en donne une de vrai...

--Cela dpendra de monsieur, Finette... si nous faisons une bonne
affaire, sois tranquille.

--C'est tonnant comme c'est bien imit, poursuivit Rodolphe. Et au
bout... qu'est-ce donc que cette petite chose bleue?

--C'est un cadeau de mon homme, en attendant qu'il me donne une
_toquante_... n'est-ce pas, Fourline?

Rodolphe voyait ses soupons  demi confirms. Il attendait avec anxit
la rponse du Matre d'cole. Celui-ci rpondit tout en mangeant:

--Et il faudra garder a malgr la toquante, Finette... c'est un
talisman... a porte bonheur.

--Un talisman? dit ngligemment Rodolphe. Vous croyez aux talismans,
vous? Et o diable avez-vous trouv celui-l?... Donnez-moi donc
l'adresse de la fabrique.

--On n'en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est ferme... Tel
que vous le voyez, ce bijou-l remonte  une haute antiquit...  trois
gnrations... J'y tiens beaucoup, c'est une tradition de famille,
ajouta-t-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l'ai donn 
Finette... pour lui porter bonheur dans les entreprises o elle me
seconde avec beaucoup d'habilet... Vous la verrez  l'ouvrage, vous la
verrez... si nous faisons ensemble quelque opration _commerciale_...
Mais, pour en revenir  nos moutons... vous dites donc que dans l'alle
des Veuves...

--Il y a, numro 17, une maison habite par un richard... il
s'appelle... monsieur...

--Je ne commettrai pas l'indiscrtion de demander son nom... Il y a,
dites-vous, soixante mille francs en or dans un cabinet?

--Soixante mille francs en or! s'cria la Chouette. Rodolphe fit un
signe de tte affirmatif.

--Et vous connaissez les tres de cette maison? dit le Matre d'cole.

--Trs-bien.

--Et l'entre est difficile?

--Un mur de sept pieds du ct de l'alle des Veuves, un jardin, les
fentres de plain-pied, la maison n'a qu'un rez-de-chausse.

--Et il n'y a qu'un portier pour garder ce trsor?

--Oui!

--Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme? demanda
ngligemment le Matre d'cole.

--C'est tout simple... Monter par-dessus le mur, crocheter la porte de
la maison ou forcer les volets en dehors.

--Et si le portier s'veille? dit le Matre d'cole en regardant
fixement le jeune homme.

--Ce sera de sa faute, dit celui-ci avec un... geste significatif. Eh
bien! a vous convient-il?

--Vous sentez bien que je ne puis pas vous rpondre avant d'avoir tout
examin par moi-mme, c'est--dire avec l'aide de ma femme; mais si tout
ce que vous me dites est exact, cela me semble bon  prendre tout
chaud... ce soir.

Et le brigand regarda fixement Rodolphe.

--Ce soir... impossible, rpondit froidement celui-ci.

--Pourquoi, puisque le bourgeois ne revient qu'aprs-demain?

--Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir...

--Vraiment? Eh bien! moi, je ne puis pas demain.

--Pour quelle raison?

--Pour celle qui vous empche d'agir ce soir..., dit le brigand en
ricanant.

Aprs un moment de rflexion, Rodolphe reprit:

--Eh bien!  la bonne heure... va pour ce soir. O nous
retrouverons-nous?

--Nous retrouver? Nous ne nous quitterons pas, dit le Matre d'cole.

--Comment?

-- quoi bon nous quitter? Si le temps s'claircit un peu, nous irons en
nous promenant donner un coup d'oeil jusqu' l'alle des Veuves; vous
verrez comment ma femme sait travailler. Ceci fait, nous reviendrons
faire un cent de piquet et manger un morceau dans une cave des
Champs-lyses... que je connais... tout prs de la rivire; et, comme
l'alle des Veuves est dserte de bonne heure, nous nous y acheminerons
vers les dix heures.

--Moi,  neuf heures, je vous rejoindrai.

--Voulez-vous ou non faire l'affaire ensemble?

--Je le veux.

--Eh bien! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...

--Sinon?

--Je croirais que vous voulez me _donner un pont  faucher_[76], et que
c'est pour a que vous voulez vous en aller...

--Si je veux vous tendre un pige... qui m'empche de vous le tendre ce
soir?

--Tout... Vous ne vous attendiez pas  ce que je vous proposerais
l'affaire si tt. Et, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez prvenir
personne...

--Vous vous dfiez de moi?...

--Infiniment... mais comme il peut y avoir du vrai dans ce que vous
m'offrez, et que la moiti de soixante mille francs vaut la peine d'une
dmarche... je veux bien la tenter; mais ce soir ou jamais... Si ce
n'est jamais, je saurai  quoi m'en tenir sur vous... et je vous
servirai  mon tour... un jour ou l'autre, un plat de mon mtier...

--Et je vous rendrai votre politesse... comptez-y.

--Tout a, c'est des btises! dit la Chouette. Je pense comme Fourline:
ce soir, ou rien.

Rodolphe se trouvait dans une anxit cruelle: s'il laissait chapper
cette occasion de s'emparer du Matre d'cole, il ne la retrouverait
sans doute jamais; ce brigand, dsormais sur ses gardes, ou peut-tre
reconnu, arrt et reconduit au bagne, emporterait avec lui les secrets
que Rodolphe avait tant d'intrt  savoir.

Se confiant au hasard,  son adresse et  son courage, il dit au Matre
d'cole:

--J'y consens, nous ne nous quitterons pas d'ici  ce soir.

--Alors, je suis votre homme... Mais voici bientt deux heures... D'ici
 l'alle des Veuves il y a loin; il pleut  verse; payons l'cot, et
prenons un fiacre.

--Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.

--Sans doute, dit le Matre d'cole, Finette ne craint pas l'odeur du
tabac.

--Eh bien! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se
levant.

--Ne vous donnez pas cette peine, dit le Matre d'cole, en l'arrtant,
Finette ira...

Rodolphe se rassit.

Le Matre d'cole avait pntr son dessein.

La Chouette sortit.

--Quelle bonne mnagre j'ai l, hein! dit le sclrat, et si
complaisante! Elle se jetterait dans le feu pour moi.

-- propos de feu, il ne fait mordieu pas chaud ici, dit, Rodolphe en
cachant ses deux mains sous sa blouse.

Alors, tout en continuant la conversation avec le Matre d'cole, il
prit un crayon et un morceau de papier dans la poche de son gilet, et,
sans qu'on pt l'apercevoir, il crivit quelques mots  la hte, ayant
soin d'carter les lettres pour ne pas les confondre, car il crivait
sous sa blouse et sans y voir.

Ce billet soustrait  la pntration du Matre d'cole, il s'agissait de
le faire parvenir  son adresse.

Rodolphe se leva, s'approcha machinalement de la fentre et se mit 
chantonner entre ses dents en s'accompagnant sur les vitres.

Le Matre d'cole vint regarder par cette croise et dit ngligemment 
Rodolphe:

--Quel air jouez-vous donc l?

--Je joue... _Tu n'auras pas ma rose_.

--C'est un trs-joli air... Je voulais seulement voir s'il ferait assez
d'effet sur les passants pour les engager  se retourner.

--Je n'ai pas cette prtention-l.

--Vous avez tort, jeune homme; car vous tambouriniez de premire force
sur les carreaux. Mais, j'y songe... le gardien de cette maison de
l'alle des Veuves est peut-tre un gaillard dtermin... S'il
regimbe... vous n'avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, tandis
qu'un outil comme cela (et il fit voir  Rodolphe le manche de son
poignard) a ne fait pas de tapage... a ne drange personne...

--Est-ce que vous prtendriez l'assassiner? s'cria Rodolphe. Si vous
tes dans ces ides-l... n'y pensons plus... il n'y a rien de fait...
ne comptez pas sur moi...

--Mais s'il s'veille?

--Nous nous sauverons...

-- la bonne heure, je vous avais mal compris; il vaut mieux convenir de
tout... avant... Ainsi il s'agira d'un simple vol avec escalade et
effraction...

--Rien de plus...

--Va comme il est dit...

Et comme je ne te quitterai pas d'une seconde, pensa Rodolphe, je
t'empcherai bien de rpandre le sang.




XVI

Prparatifs


La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.

--Il me semble qu'il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allumant son
cigare; si nous allions chercher le fiacre nous-mmes?... a nous
dgourdirait les jambes.

--Comment, il ne pleut plus? reprit le Matre d'cole, vous tes donc
aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finette 
s'enrhumer?... Risquer une vie si prcieuse... et abmer son beau chle
neuf?...

--T'as raison, mon homme, il fait un temps de chien!

--Eh bien! la servante va venir... en la payant nous lui dirons d'aller
nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.

--Voil ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune homme. Nous
pourrons aller flner du ct de l'alle des Veuves.

La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.

--Ah! Monsieur... vous abusez... je ne souffrirai pas..., s'cria le
Matre d'cole.

--Allons donc!... chacun son tour.

--Je me soumets donc... mais  la condition que je vous offrirai quelque
chose tantt dans un petit cabaret des Champs-lyses... que je
connais... un excellent endroit.

--Bien... bien... j'accepte.

La servante paye, on descendit. Rodolphe voulut passer le dernier, par
politesse pour la Chouette. Le Matre d'cole ne le souffrit pas et le
suivit de trs-prs, observant ses moindres mouvements.

Le traiteur tenait aussi un dbit de vin. Parmi plusieurs consommateurs
un charbonnier,  la figure noircie, son large chapeau enfonc sur les
yeux, soldait sa dpense au comptoir, lorsque nos trois personnages
parurent.

Malgr l'attentive surveillance du Matre d'cole et de la borgnesse,
Rodolphe, qui marchait devant le hideux couple, changea un rapide et
imperceptible regard avec Murph.

La portire du fiacre tait ouverte; Rodolphe, s'arrta, dcid cette
fois  monter le dernier; car le charbonnier s'tait insensiblement
rapproch de lui.

En effet, la Chouette passa la premire, mais aprs beaucoup de faons:
Rodolphe fut oblig de la suivre, car le Matre d'cole lui dit 
l'oreille:

--Vous voulez donc que je me dfie dcidment de vous?

Rodolphe mont, le charbonnier s'avana en sifflant sur le seuil de la
porte, et regarda Rodolphe d'un air surpris et inquiet.

--O faut-il aller, bourgeois? demanda le cocher.

Rodolphe rpondit  voix haute:

--Alle des...

--Des Acacias, au bois de Boulogne, s'cria le Matre d'cole en
l'interrompant; puis il ajouta: Et on vous payera bien, cocher.

La portire se referma.

--Comment diable dites-vous o nous allons devant ces badauds! reprit le
Matre d'cole. Que demain tout soit dcouvert, un pareil indice peut
nous perdre! Ah! jeune homme, jeune homme, vous tes bien imprudent!

La voiture commenait  marcher, Rodolphe rpondit:

--C'est vrai, je n'avais pas song  cela. Mais avec mon cigare je vais
vous enfumer comme des harengs; si nous ouvrions une des glaces?

Et Rodolphe, joignant l'action  la parole, laissa trs-adroitement
tomber en dehors de la voiture le petit papier ploy trs-mince, sur
lequel il avait eu le temps d'crire  la hte et sous sa blouse
quelques mots au crayon.

Le coup d'oeil du Matre d'cole tait si perant que, malgr
l'impassibilit de la physionomie de Rodolphe, le brigand y dmla sans
doute une rapide expression de triomphe, car, passant la tte par la
portire, il cria au cocher:

--Tapez... tapez! il y a quelqu'un derrire votre voiture.

Rodolphe frmit, mais il joignit ses cris  ceux de son compagnon.

La voiture s'arrta. Le cocher monta sur son sige, regarda et dit:

--Non, non, bourgeois, il n'y a personne.

--Parbleu! je veux m'en assurer, rpondit le Matre d'cole en sautant
dans la rue.

Il ne vit personne, il n'aperut rien. Depuis que Rodolphe avait jet
son billet par la portire, le fiacre avait fait quelques pas.

Le Matre d'cole crut s'tre tromp.

--Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourquoi je m'tais
imagin que quelqu'un nous suivait.

Le fiacre prit  ce moment une rue transversale.

La voiture disparue, Murph, qui ne l'avait pas quitte des yeux et qui
s'tait aperu de la manoeuvre de Rodolphe, accourut et ramassa le petit
billet cach dans un creux form par l'cartement de deux pavs.

Au bout d'un quart d'heure, le Matre d'cole dit au fiacre:

--Au fait, cocher, nous avons chang d'ide: place de la Madeleine!

Rodolphe le regarda avec tonnement.

--Sans doute, jeune homme; de cette place on peut aller  mille endroits
diffrents. Si l'on voulait nous inquiter, la dposition du fiacre ne
serait d'aucune utilit.

Au moment o le fiacre approchait de la barrire, un homme de haute
taille, vtu d'une longue redingote blanchtre, ayant son chapeau
enfonc sur ses yeux et paraissant fort brun de figure, passa rapidement
sur la route, courb sur l'encolure d'un grand et magnifique cheval de
chasse d'une vitesse de trot extraordinaire.

-- beau cheval bon cavalier! dit Rodolphe en se penchant  la portire
et suivant Murph des yeux. Quel train va ce gros homme... Avez-vous vu?

--Ma foi! il a pass si vite, dit le Matre d'cole, que je n'ai pas
remarqu.

Rodolphe dissimula parfaitement sa joie: Murph avait dchiffr les
signes presque hiroglyphiques de son billet. Le Matre d'cole, certain
que le fiacre n'tait pas suivi, se rassura, et voulant imiter la
Chouette, qui sommeillait ou plutt qui avait l'air de sommeiller, il
dit  Rodolphe:

--Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voiture me fait
toujours un singulier effet: cela m'endort comme un enfant...

Le brigand,  l'abri de ce faux sommeil, se proposait d'examiner si la
physionomie de son compagnon ne trahirait aucune motion.

Rodolphe venta cette ruse et rpondit:

--Je me suis lev de bonne heure; j'ai sommeil, je vais faire comme
vous...

Et il ferma les yeux.

Bientt la respiration sonore du Matre d'cole et de la Chouette, qui
ronflaient  l'unisson, tromprent si compltement Rodolphe, que,
croyant ses compagnons profondment endormis, il entr'ouvrit les
paupires.

Le Matre d'cole et la Chouette, malgr leurs ronflements sonores,
avaient les yeux ouverts, et changeaient quelques signes mystrieux au
moyen de leurs doigts bizarrement placs ou plis sur la paume de leurs
mains.

Tout  coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s'apercevant sans
doute  un signe presque imperceptible que Rodolphe ne dormait pas,
s'cria en riant:

--Ah! ah! camarade, vous prouvez donc les amis, vous?

--a ne doit pas vous tonner, vous ronflez les yeux ouverts.

--Moi, c'est diffrent, jeune homme, je suis somnambule.

Le fiacre s'arrta place de la Madeleine.

La pluie avait un moment cess; mais les nuages, chasss par la violence
du vent, taient si noirs, si bas, qu'il faisait dj presque nuit.

Rodolphe, la Chouette et le Matre d'cole se dirigrent vers le
Cours-la-Reine.

--Jeune homme, j'ai une ide qui n'est pas mauvaise, dit le brigand.

--Laquelle?

--De m'assurer si tout ce que vous nous avez dit de l'intrieur de la
maison de l'alle des Veuves est exact.

--Voudriez-vous y aller maintenant sous un prtexte quelconque? a
veillerait les soupons.

--Je ne suis pas assez innocent pour a, jeune homme; mais pourquoi
a-t-on une femme qui s'appelle Finette?

La Chouette redressa la tte.

--La voyez-vous, jeune homme? On dirait un cheval de trompette qui
entend sonner la charge.

--Vous voulez l'envoyer en claireuse?

--Comme vous dites.

--N 17, alle des Veuves, n'est-ce pas, mon homme? s'cria la Chouette
dans son impatience. Sois tranquille, je n'ai qu'un oeil, mais il est
bon.

--La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous? Elle brle dj d'y tre.

--Si elle s'y prend adroitement pour entrer, je ne trouve pas votre ide
mauvaise.

--Garde le parapluie, Fourline... Dans une demi-heure je suis ici, et tu
verras ce que je sais faire, s'cria la Chouette.

--Un instant, Finette, nous allons descendre au Coeur-Saignant, c'est 
deux pas d'ici. Si le petit _Tortillard_[77] est l, tu l'emmneras avec
toi; il restera en dehors de la porte  faire le guet pendant que tu
entreras.

--Tu as raison; il est fin comme renard, ce petit Tortillard; il n'a pas
dix ans, et c'est lui qui l'autre jour...

Un signe du Matre d'cole interrompit la Chouette.

--Qu'est-ce que le Coeur-Saignant? Voil une drle d'enseigne pour un
cabaret, demanda Rodolphe.

--Il faudra vous en plaindre au cabaretier.

--Comment s'appelle-t-il?

--Le cabaretier du Coeur-Saignant?

--Oui.

--Il ne demande pas le nom de ses pratiques.

--Mais encore...

--Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Christophe ou Barnab,
il rpondra toujours. Mais nous voici arrivs, et bien  temps, car
l'averse recommence, et la rivire, comme elle gronde! on dirait un
torrent... regardez donc! Encore deux jours de pluie, et l'eau dpassera
les arches du pont.

--Vous dites que nous voici arrivs... O diable est donc le cabaret? Je
ne vois pas de maison ici!

--Si vous regardez autour de vous, bien sr.

--Et o voulez-vous que je regarde?

-- vos pieds.

-- mes pieds?

--Oui.

--O cela?

--Tenez, l... voyez-vous le toit? Prenez garde de marcher dessus.

Rodolphe n'avait pas, en effet, remarqu un de ces cabarets souterrains
que l'on voyait, il y a quelques annes encore, dans certains endroits
des Champs-lyses, et notamment prs le Cours-la-Reine.

Un escalier creus dans la terre humide et grasse conduisait au fond de
cette espce de large foss;  l'un de ses pans, coups  pic,
s'adossait une masure basse, sordide, lzarde: son toit, recouvert de
tuiles moussues, s'levait  peine au niveau du sol o se trouvait
Rodolphe; deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de
cellier, de hangar, de cabane  lapins, faisaient suite  ce misrable
bouge.

Une alle trs-troite, traversant le foss dans sa longueur, conduisait
de l'escalier  la porte de la maison; le reste du terrain disparaissait
sous un berceau de treillage qui abritait deux ranges de tables
grossires plantes dans le sol.

Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une mchante plaque de
tle:  travers la rouille qui la couvrait on distinguait encore un
coeur rouge perc d'un trait. L'enseigne se balanait  un poteau dress
au-dessus de cet antre, vritable terrier humain.

Une brume paisse, humide, se joignait  la pluie; la nuit approchait.

--Que dites-vous de cet htel, jeune homme? reprit le Matre d'cole.

--Grce aux averses qui tombent depuis quinze jours... a ne doit pas
tre trop humide pour un tang, il doit y avoir une belle pche...
Allons, passez.

--Un instant; il faut que je sache si l'hte est l. Attention.

Et le brigand, frlant avec force sa langue contre son palais, fit
entendre un cri singulier, une espce de roulement guttural, sonore et
prolong, que l'on pourrait accentuer ainsi:

--Prrrrr!!

Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.

--Il y est, dit le Matre d'cole. Pardon, jeune homme... Respect aux
dames; laissez passer la Chouette, je vous suis. Prenez garde de tomber,
c'est glissant.




XVII

Le Coeur-Saignant


L'hte du Coeur-Saignant, aprs avoir rpondu au signal du Matre
d'cole, avana civilement jusqu'au seuil de sa porte.

Ce personnage, que Rodolphe avait t chercher dans la Cit, et qu'il ne
devait pas encore connatre sous son vrai nom ou plutt son surnom
habituel, tait Bras-Rouge.

Petit et grle, chtif et dbile, cet homme pouvait avoir cinquante ans
environ. Sa physionomie tenait  la fois de la fouine et du rat; son nez
pointu, son menton fuyant, ses pommettes osseuses, ses petits yeux
noirs, vifs, perants, donnaient  ses traits une inimitable expression
de ruse, de finesse et d'intelligence. Une vieille perruque blonde, ou
plutt jaune comme son teint bilieux, pose sur le sommet de son crne,
laissait voir sa nuque grisonnante. Il portait une veste ronde et un de
ces longs tabliers noirtres dont se servent les garons marchands de
vin.

Nos trois personnages avaient  peine descendu la dernire marche de
l'escalier qu'un enfant de dix ans au plus, trs-petit, l'air fin, mais
maladif, boiteux et un peu contrefait, vint rejoindre Bras-Rouge, auquel
il ressemblait d'une manire si frappante qu'on ne pouvait le
mconnatre pour son fils.

C'tait le mme regard pntrant et astucieux; le front de l'enfant
disparaissait  demi sous une fort de cheveux jauntres, durs et roides
comme des crins. Un pantalon marron et une blouse sangle d'une ceinture
de cuir, compltaient le costume de Tortillard, ainsi nomm  cause de
son infirmit; il se tenait  ct de son pre, debout sur sa bonne
jambe, comme un hron au bord d'un marais.

--Justement voil le _mme_, dit le Matre d'cole. Finette, le temps
presse, la nuit vient, il faut profiter de ce qui reste de jour.

--T'as raison, mon homme, je vas demander le moutard  son pre.

--Bonjour, vieux, dit Bras-Rouge en s'adressant au Matre d'cole d'une
petite voix de fausset, aigre et aigu; qu'est-ce qu'il y a pour ton
service?

--Il y a que tu vas prter ton gamin  ma femme pendant un quart
d'heure; elle a ici prs perdu quelque chose, il l'aidera  chercher.

Bras-Rouge cligna de l'oeil, fit un signe d'intelligence au Matre
d'cole et dit  son fils:

--Tortillard, suis madame.

Le hideux enfant, attir par la laideur et par l'air mchant de la
Chouette, comme d'autres sont charms par un extrieur bienveillant,
accourut en boitant prendre la main de la borgnesse.

--Amour de petit momaque, va! Voil un enfant, dit Finette, comme a
vient tout de suite  vous! C'est pas comme la petite Pgriotte, qui
avait toujours l'air d'avoir mal au coeur quand elle m'approchait, cette
petite mendiante!

--Allons, dpche-toi, Finette, ouvre l'oeil et veille au grain. Je
t'attends ici.

--Ce ne sera pas long. Passe devant, Tortillard!

Et la borgnesse et le petit boiteux gravirent le glissant escalier.

--Finette, prends donc le parapluie, cria le brigand.

--a me gnerait, mon homme, rpondit la vieille, qui disparut bientt
avec Tortillard au milieu des vapeurs amonceles par le crpuscule, et
des tristes murmures du vent qui agitait les branches noires et
dpouilles des grands ormes des Champs-lyses.

--Entrons, dit Rodolphe.

Il lui fallut se baisser pour passer sous la porte de ce cabaret, divis
en deux salles. Dans l'une, on voit un comptoir et un billard en mauvais
tat; dans l'autre, des tables et des chaises de jardin, autrefois
peintes en vert. Deux croises troites, aux carreaux fls, couverts de
toiles d'araigne, clairent  peine ces pices aux murailles verdtres,
salptres par l'humidit.

Rodolphe est rest seul une minute  peine; Bras-Rouge et le Matre
d'cole ont eu le temps d'changer rapidement quelques mots et quelques
signes mystrieux.

--Vous boirez un verre de bire ou un verre d'eau-de-vie en attendant
Finette? dit le Matre d'cole.

--Non, je n'ai pas soif.

--Chacun son got. Moi, je boirai un verre d'eau-de-vie, reprit le
brigand. Et il s'assit  une des petites tables vertes de la seconde
pice.

L'obscurit commenait  envahir tellement ce repaire qu'il tait
impossible de voir, dans un des angles de la seconde chambre, l'entre
bante d'une de ces caves auxquelles on descend par une trappe  deux
battants, dont l'un reste toujours ouvert pour la commodit du service.

La table o s'assit le Matre d'cole tait toute proche de ce trou noir
et profond, auquel il tournait le dos et qu'il cachait compltement aux
yeux de Rodolphe.

Ce dernier regardait  travers les fentres, pour se donner une
contenance et dissimuler sa proccupation. La vue de Murph se rendant en
toute hte  l'alle des Veuves ne le rassurait pas compltement; il
craignait que le digne squire n'et pas compris toute la signification
de son billet forcment si laconique qui ne contenait que ces mots:
Pour ce soir dix heures.

Bien rsolu de ne pas se rendre  l'alle des Veuves avant ce moment, et
de ne pas quitter le Matre d'cole jusque-l, il tremblait nanmoins de
perdre cette unique occasion de possder les secrets qu'il avait tant
d'intrt  connatre. Quoiqu'il ft trs-vigoureux et bien arm, il
devait lutter de ruse avec un meurtrier redoutable et capable de tout.

Faut-il le dire? telle tait la trempe nergique de ce caractre
bizarre, avide d'motions nerveuses et violentes, que Rodolphe trouvait
une sorte de charme terrible dans les inquitudes et dans les obstacles
qui venaient entraver le plan combin la veille avec son fidle Murph et
le Chourineur.

Ne voulant pas nanmoins se laisser pntrer, il vint s'asseoir  la
table du Matre d'cole et demanda un verre par contenance.

Bras-Rouge, depuis quelques mots changs  voix basse avec le brigand,
considrait Rodolphe d'un air curieux, sardonique et mfiant.

--M'est avis, jeune homme, dit le Matre d'cole, que si ma femme nous
apprend que les personnes que nous voulons voir sont chez elles, nous
pourrons aller leur faire notre visite sur les huit heures?

--Ce serait trop tt de deux heures, dit Rodolphe, a les gnerait.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Bah! entre amis on ne fait pas de faons.

--Je les connais; je vous rpte qu'il ne faut pas y aller avant dix
heures.

--tes-vous entt, jeune homme!

--C'est mon ide, et que le diable me brle si je bouge d'ici avant dix
heures!

--Ne vous gnez pas, je ne ferme jamais mon tablissement avant minuit,
dit Bras-Rouge de sa voix de fausset. C'est le moment o arrivent mes
meilleures pratiques, et mes voisins ne se plaignent pas du bruit que
l'on fait chez moi.

--Il faut consentir  tout ce que vous voulez, jeune homme, reprit le
Matre d'cole. Soit, nous ne partirons qu' dix heures pour notre
visite.

--Voil la Chouette! dit Bras-Rouge en entendant et en rpondant un cri
d'appel semblable  celui que le Matre d'cole avait pouss avant de
descendre dans la maison souterraine.

Une minute aprs, la Chouette entra seule dans le billard.

--a y est, mon homme, c'est empaum! s'cria la borgnesse en entrant.

Bras-Rouge se retira discrtement sans demander des nouvelles de
Tortillard, qu'il ne s'attendait probablement pas  revoir encore.

Les vtements de la vieille ruisselaient d'eau; elle s'assit en face de
Rodolphe et du brigand.

--Eh bien! dit le Matre d'cole.

--Ce garon a dit vrai jusqu'ici.

--Voyez-vous! s'cria Rodolphe.

--Laissez la Chouette s'expliquer, jeune homme. Voyons, va, Finette.

--Je suis arrive au n 17 en laissant Tortillard blotti dans un trou et
aux aguets. Il faisait encore jour. J'ai carillonn  une petite porte
btarde, gonds en dehors, deux pouces de jour sous le seuil, enfin rien
du tout. Je sonne, le gardien m'ouvre: c'est un grand, gros homme, dans
les cinquante ans, l'air endormi et bon enfant, favoris roux, en
croissant, tte chauve... Avant de sonner, j'avais mis mon bonnet dans
ma poche pour avoir l'air d'tre une voisine. Ds que j'aperois le
gardien, je me mets  pleurnicher de toutes mes forces, en criant que
j'ai perdu ma perruche, Cocotte, une petite bte que j'adore. Je dis que
je demeure avenue de Marboeuf, et que de jardin en jardin je poursuis
Cocotte. Enfin je supplie le monsieur de me laisser chercher ma bte.

--Hein! dit le Matre d'cole d'un air d'orgueilleuse satisfaction en
montrant Finette, quelle femme!

--C'est trs-adroit, dit Rodolphe; mais ensuite?

--Le gardien me permet de chercher ma bte, et me voil trottant dans le
jardin en appelant: Cocotte! Cocotte!, en regardant en l'air et de
tous les cts, pour bien tout voir... En dedans des murs, reprit la
vieille en continuant de dtailler le logis, en dedans des murs, partout
du treillage, vritable escalier; au coin du mur,  gauche, un pin fait
comme une chelle, une femme en couches y descendrait. La maison a six
fentres au rez-de-chausse, pas d'autre tage, quatre soupiraux de cave
sans barres. Les fentres du rez-de-chausse se ferment  volets, loquet
par le bas, gchette par le haut; peser sur la plinthe, tirer le fil de
fer...

--Un zest..., dit le Matre d'cole, et c'est ouvert.

La Chouette continua:

--La porte d'entre vitre, deux persiennes en dehors.

--Pour mmoire, dit le brigand.

--C'est a, c'est absolument comme si on y tait, dit Rodolphe.

-- gauche, reprit la Chouette, prs de la cour, un puits: la corde peut
servir, parce que l il n'y a pas de treillage au mur, dans le cas o la
retraite serait bouche du ct de la porte... En entrant dans la
maison...

--Tu es entre dans la maison? Elle y est entre! jeune homme, dit le
Matre d'cole avec orgueil.

--Certainement, j'y suis entre. Ne trouvant pas Cocotte, j'avais tant
gmi que j'ai fait comme si je m'tais poumone; j'ai demand au
gardien la permission de m'asseoir sur le pas de sa porte; le brave
homme m'a dit d'entrer, m'a offert un verre d'eau et de vin. Un simple
verre d'eau, ai-je dit, un simple verre d'eau, mon bon monsieur. Alors,
il m'a fait entrer dans l'antichambre... tapis partout: bonne
prcaution, on n'entend ni marcher, ni les clats des vitres, s'il
fallait _faire_ un carreau;  droite et  gauche, portes et serrures 
becs-de-cane. a ouvre en soufflant dessus... Au fond, une forte porte,
ferme  clef; une tournure de caisse... a sentait l'argent!... J'avais
ma cire dans mon cabas...

--Elle avait sa cire, jeune homme... elle ne marche jamais sans sa
cire!... dit le brigand.

La Chouette continua:

--Il fallait m'approcher de la porte qui sentait l'argent. Alors, j'ai
fait comme s'il me prenait une quinte si forte que j'tais oblige de
m'appuyer sur le mur. En m'entendant tousser, le gardien a dit: Je vas
vous mettre un morceau de sucre. Il a probablement cherch une cuiller,
car j'ai entendu rire de l'argenterie... argenterie dans la pice  main
droite... n'oublie pas a, Fourline. Enfin, tout en toussant, tout en
geignant, je m'tais approche de la porte du fond... j'avais ma cire
dans la paume de ma main... je me suis appuye sur la serrure, comme si
de rien n'tait. Voil l'empreinte. Si a ne sert pas aujourd'hui, a
servira un autre jour.

Et la Chouette donna au brigand un morceau de cire jaune o l'on voyait
parfaitement l'empreinte.

--a fait que vous allez nous dire si c'est bien la porte de la caisse,
dit la Chouette.

--Justement! c'est l o est l'argent, reprit Rodolphe.

Et il se dit tout bas: Murph a-t-il donc t dupe de cette vieille
misrable? Cela se peut; il ne s'attend  tre attaqu qu' dix
heures...  cette heure-l, toutes ses prcautions seront prises.

--Mais tout l'argent n'est pas l! reprit la Chouette, dont l'oeil vert
tincela. En m'approchant des fentres, toujours pour chercher Cocotte,
j'ai vu dans une des chambres,  gauche de la porte, des sacs d'cus sur
un bureau... Je les ai vus comme je te vois, mon homme... Il y en avait
au moins une douzaine.

--O est Tortillard? dit brusquement le Matre d'cole.

--Il est toujours dans son trou...  deux pas de la porte du jardin...
Il voit dans l'ombre comme les chats. Il n'y a que cette entre-l au n
17; lorsque nous irons, il nous avertira si quelqu'un est venu.

--C'est bon.

 peine avait-il prononc ces mots que le Matre d'cole se rua sur
Rodolphe  l'improviste, le saisit  la gorge et le prcipita dans la
cave qui tait bante derrire la table.

Cette attaque fut si prompte, si inattendue, si vigoureuse, que Rodolphe
n'avait pu ni la prvoir ni l'viter.

La Chouette, effraye, poussa un cri perant, car elle n'avait pas vu
d'abord le rsultat de cette lutte d'un instant.

Lorsque le bruit du corps de Rodolphe roulant sur les degrs eut cess,
le Matre d'cole, qui connaissait parfaitement les tres souterrains de
cette maison, descendit lentement dans la cave en prtant l'oreille avec
attention.

--Fourline... dfie-toi!... cria la borgnesse en se penchant 
l'ouverture de la trappe. Tire ton poignard.

Le brigand ne rpondit pas et disparut.

D'abord on n'entendit rien; mais, au bout de quelques instants, le bruit
lointain d'une porte rouille qui criait sur ses gonds rsonna
sourdement dans les profondeurs de la cave, et il se fit un nouveau
silence.

L'obscurit tait complte.

La Chouette fouilla dans son cabas, fit ptiller une allumette chimique
et alluma une petite bougie dont la lueur se rpandit dans cette lugubre
salle.

 ce moment-l, la figure monstrueuse du Matre d'cole apparut 
l'ouverture de la trappe.

La Chouette ne put retenir une exclamation d'effroi  la vue de cette
tte ple, couture, mutile, horrible, aux yeux presque
phosphorescents, qui semblait ramper sur le sol au milieu des
tnbres... que la clart de la bougie dissipait  peine.

Remise de son motion, la vieille s'cria avec une sorte d'pouvantable
flatterie:

--Faut-il que tu sois affreux, Fourline! tu m'as fait peur...  moi!

--Vite, vite,  l'alle des Veuves, dit le brigand en assujettissant les
deux battants de la trappe avec une barre de fer; dans une heure
peut-tre il sera trop tard! Si c'est une souricire, elle n'est pas
encore tendue... si a n'en est pas une, nous ferons le coup nous seuls.




XVIII

Le caveau


Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe tait rest vanoui, sans
mouvement, au bas de l'escalier de la cave.

Le Matre d'cole, le tranant jusqu' l'entre d'un second caveau
beaucoup plus profond, l'y avait descendu et enferm au moyen d'une
porte paisse garnie de ferrures; puis il avait rejoint la Chouette,
pour aller avec elle commettre un vol, peut-tre un assassinat, dans
l'alle des Veuves.

Au bout d'une heure environ, Rodolphe reprit peu  peu ses sens.

Il tait couch par terre, au milieu d'paisses tnbres; il tendit ses
bras autour de lui et toucha des degrs de pierre. Ressentant  ses
pieds une vive impression de fracheur, il y porta la main... C'tait
une flaque d'eau.

D'un effort violent il parvint  s'asseoir sur la dernire marche de
l'escalier; son tourdissement se dissipait peu  peu, il fit quelques
mouvements. Heureusement aucun de ses membres n'tait fractur. Il
couta... il n'entendit rien... rien qu'une espce de petit clapotement
sourd, faible, mais continu.

D'abord il n'en souponna pas la cause.

 mesure que sa pense s'veillait plus lucide, les circonstances de la
surprise dont il avait t la victime se retraaient  son esprit, mais
incompltement, mais avec lenteur... Il tait sur le point de rassembler
tous ses souvenirs, lorsqu'il ressentit aux pieds une nouvelle
impression de fracheur: il se baissa, tta; il avait de l'eau jusqu'
la cheville.

Et, au milieu du morne silence qui l'environnait, il entendit plus
distinctement encore le petit clapotement sourd, faible, continu.

Cette fois, il en comprit la cause: l'eau envahissait le caveau... La
crue de la Seine tait formidable, et ce lieu souterrain se trouvait au
niveau du fleuve...

Ce danger rappela tout  fait Rodolphe  lui-mme; prompt comme
l'clair, il gravit l'humide escalier. Arriv au fate, il se heurta
contre une porte; en vain il voulut l'branler, elle resta immobile sur
ses gonds de fer.

Dans cette position dsespre, son premier cri fut pour Murph.

--S'il n'est pas sur ses gardes, ce monstre va l'assassiner... et c'est
moi, s'cria-t-il, moi qui aurai caus sa mort!... Pauvre Murph!...

Cette cruelle pense exaspra les forces de Rodolphe; s'arc-boutant sur
ses pieds et courbant les paules, il s'puisa en efforts inous contre
la porte... il ne lui imprima pas le plus lger branlement.

Esprant trouver un levier dans le caveau, il redescendit; 
l'avant-dernire marche, deux ou trois corps ronds, lastiques,
roulrent et fuirent sous ses pieds: c'taient des rats que l'eau
chassait de leurs retraites.

Rodolphe parcourut la cave  ttons, en tous sens, ayant de l'eau
jusqu' mi-jambe; il ne trouva rien. Il remonta lentement l'escalier,
dans un sombre dsespoir.

Il compta les marches: il y en avait treize; trois taient dj
submerges.

Treize! nombre fatal!... Dans certaines positions, les esprits les plus
fermes ne sont pas  l'abri des ides superstitieuses; il vit dans ce
nombre un mauvais prsage. Le sort possible de Murph lui revint  la
pense. Il chercha en vain quelque ouverture entre le sol et la porte,
dont l'humidit avait sans doute gonfl le bois, car il joignait
hermtiquement la terre humide et grasse.

Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu'ils parviendraient
peut-tre jusqu'aux htes du cabaret, et puis il couta.

Il n'entendit rien, rien que le petit clapotement sourd, faible,
continu, de l'eau qui toujours montait, montait, montait.

Rodolphe s'assit avec accablement, le dos appuy contre la porte; il
pleura sur son ami, qui se dbattait peut-tre alors sous le couteau
d'un assassin.

Bien amrement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets,
quoique leur motif ft gnreux. Il se rappelait avec dchirement mille
preuves de dvouement de Murph, qui, riche, honor, avait quitt une
femme, un enfant bien-aim, ses intrts les plus chers, pour suivre et
aider Rodolphe dans la vaillante mais trange expiation que celui-ci
s'imposait.

L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches  sec. En
se levant debout prs de la porte, Rodolphe de son front touchait  la
vote. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort
tait lente, muette, affreuse.

Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler
en tirant contre la porte  brle-bourre, il pourrait peut-tre la
renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait
t perdue ou enleve par le Matre d'cole.

Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe et attendu la mort avec
srnit... Il avait beaucoup vcu... il avait ardemment aim... il
avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait!
Ne murmurant pas contre l'arrt qui le frappait, il vit dans cette
destine une juste punition d'une fatale action non encore expie; ses
penses s'levaient, grandissaient avec le pril.

Un nouveau supplice vint prouver la rsignation de Rodolphe.

Les rats, chasss par l'eau, s'taient rfugis de degr en degr, ne
trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur
perpendiculaire, ils grimprent le long des vtements de Rodolphe.
Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son dgot, son horreur furent
indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aigus et froides
ensanglantrent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste
s'taient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes
glaces et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes,
aprs les avoir arrachs de ses habits; mais ils revenaient  la nage.

Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu
d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de
son cou, bientt elle arriverait jusqu' sa bouche.

L'air, refoul, commenait  manquer dans cet espace troit. Les
premiers symptmes de l'asphyxie accablrent Rodolphe; les artres de
ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait
mourir. Il donna une dernire pense  Murph et leva son me  Dieu...
non pour qu'il l'arracht au danger, mais pour qu'il agrt ses
souffrances.

 ce moment suprme, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui
fait la vie heureuse, brillante, envie, mais encore un titre presque
royal, un pouvoir souverain... forc de renoncer  une entreprise qui,
en satisfaisant ses deux instincts passionns: l'amour du bien et la
haine des mchants, pouvait lui tre un jour compte pour la remise de
ses fautes; prt  prir d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un
de ces mouvements de rage, de frnsie impuissante pendant lesquels les
mes faibles accusent ou maudissent tour  tour les hommes, le destin et
Dieu.

Non: tant que sa pense demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec
soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses ides,
absolument livr  l'instinct vital, il se dbattit, si cela peut dire,
physiquement, mais non moralement, contre la mort.

Le vertige emportait la pense de Rodolphe dans son rapide et effrayant
tourbillon; l'eau bouillonnait  ses oreilles; il croyait se sentir
tournoyer sur lui-mme; la dernire lueur de sa raison allait
s'teindre, lorsque des pas prcipits et un bruit de voix retentirent
auprs de la porte de la cave.

L'esprance ranima ses forces expirantes; par une suprme tension
d'esprit, il put saisir ces mots, les derniers qu'il entendit et qu'il
comprit:

--Tu le vois bien, il n'y a personne.

--Tonnerre! c'est vrai..., rpondit tristement la voix du Chourineur. Et
les pas s'loignrent.

Rodolphe, ananti, n'eut pas la force de se soutenir davantage, il
glissa le long de l'escalier.

Tout  coup, la porte du caveau s'ouvrit brusquement en dehors; l'eau
contenue dans le souterrain s'chappa comme par l'ouverture d'une
cluse... et le Chourineur put saisir les deux bras de Rodolphe qui, 
demi noy, se cramponnait encore au seuil de la porte par un mouvement
convulsif.




XIX

Le garde-malade


Arrach  une mort certaine par le Chourineur, et transport dans la
maison de l'alle des Veuves explore par la Chouette avant la tentative
du Matre d'cole, Rodolphe est couch dans une chambre confortablement
meuble; un grand feu brille dans la chemine, une lampe place sur une
commode rpand une vive clart dans l'appartement; le lit de Rodolphe,
entour d'pais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurit.

Un ngre de moyenne taille,  cheveux et sourcils blancs, vtu avec
recherche et portant un ruban orange et vert  la boutonnire de son
habit bleu, tient  la main gauche une montre d'or  secondes, et qu'il
semble consulter en comptant de sa main droite les pulsations du pouls
de Rodolphe.

Ce Noir est triste, pensif; il regarde Rodolphe endormi avec
l'expression de la plus tendre sollicitude.

Le Chourineur, vtu de haillons, souill de boue, est immobile au pied
du lit; il a les bras pendants et les mains croises; sa barbe rousse
est longue; son paisse chevelure couleur de filasse est en dsordre et
imbibe d'eau; ses gros traits sont durs, bronzs; pourtant sous cette
laide et rude corce perce une ineffable expression d'intrt et de
piti... Osant  peine respirer, il ne soulve qu'avec contrainte sa
large poitrine; inquiet de l'attitude mditative du docteur ngre,
redoutant un fcheux pronostic, il se hasarde  faire  voix basse cette
rflexion philosophique en contemplant Rodolphe:

--Qui est-ce qui dirait pourtant,  le voir faible comme a, que c'est
lui qui m'a si crnement festonn les coups de poing de la fin!... Il ne
sera pas longtemps  reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le
mdecin? Foi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourint sa
convalescence sur le dos... a le secouerait... n'est-ce pas, monsieur
le mdecin?

Le Noir, sans rpondre, fit un lger signe de la main.

Le Chourineur resta muet.

--La potion? dit le Noir.

Aussitt le Chourineur, qui avait respectueusement laiss ses souliers
ferrs  la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des
orteils le plus lgrement possible; mais cela avec des contorsions
d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et
d'paules, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre
circonstance.

Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans
la partie de lui-mme qui ne touchait pas le sol; ce qui, malgr le
tapis, n'empchait pas le parquet de gmir sous la pesante stature du
Chourineur. Malheureusement, dans son ardeur de bien faire et de peur de
laisser chapper la fiole diaphane qu'il apportait prcieusement, il en
serra tellement le goulot dans sa large main que le flacon se brisa, et
la potion inonda le tapis.

 la vue de ce mfait, le Chourineur resta immobile une de ses grosses
jambes en l'air, les orteils nerveusement contracts et regardant
alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qui lui
restait  la main.

--Diable de maladroit! s'cria le ngre avec impatience.

--Tonnerre d'imbcile! s'cria le Chourineur en s'apostrophant lui-mme.

--Ah! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous
tes tromp, je voulais l'autre fiole...

--La petite rougetre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.

--Sans doute... il n'y a que celle-l.

Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille
habitude militaire, crasa les dbris du flacon: des pieds plus dlicats
eussent t cruellement dchirs; mais l'ex-dbardeur devait  la
spcialit de sa profession une paire de sandales naturelles, dures
comme le sabot d'un cheval.

--Prenez donc garde, vous allez vous blesser! s'cria le mdecin.

Le Chourineur ne fit pas l'ombre d'attention  cette recommandation.
Profondment proccup de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirer
 sa gloire afin de faire oublier sa premire maladresse, il fallut voir
avec quelle dlicatesse, avec quelle lgret, avec quel scrupule,
cartant ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un papillon
n'et pas laiss un atome de la poussire dore de ses ailes entre le
pouce et l'index du Chourineur.

Le docteur noir frmit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par
excs de prcaution. Heureusement la potion vita cet cueil.

Le Chourineur, en s'approchant du lit, broya de nouveau sous ses pieds
ce qui restait de l'autre flacon.

--Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur 
voix basse.

Le Chourineur le regarda tout surpris.

--Eh! de quoi m'estropier, monsieur le mdecin?

--Voil deux fois que vous marchez sur du verre.

--Si ce n'est que a, ne faites pas attention... J'ai le dessous des
_arpions_ doubl en _cuir de brouette_[78].

--Une petite cuiller! dit le docteur.

Le Chourineur recommena ses volutions _sylphidiques_ et apporta ce que
le docteur lui demandait.

Aprs quelques cuilleres de cette potion, Rodolphe fit un mouvement et
agita faiblement les mains.

--Bien! bien! il sort de sa torpeur, dit le mdecin. La saigne l'a
soulag, bientt il sera hors d'affaire.

--Sauv! bravo! vive la Charte! s'cria le Chourineur dans l'explosion
de sa joie.

--Mais tenez-vous donc tranquille!

--Oui, monsieur le mdecin.

--Le pouls se rgle...  merveille...  merveille!

--Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le mdecin. Tonnerre! quand
il va savoir! Heureusement que...

--Silence!

--Oui, monsieur le mdecin.

--Asseyez-vous.

--Mais, monsieur le...

--Asseyez-vous donc; vous m'inquitez en rdant toujours autour de moi,
cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!

--Monsieur le mdecin, je suis aussi malpropre qu'une bche de bois
flotte qu'on va dbarder de son train, je salirais les meubles.

--Alors, asseyez-vous par terre.

--Je salirais le tapis.

--Faites comme vous voudrez; mais, au nom du ciel, restez en repos, dit
le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya
son front sur ses mains.

Aprs un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin
de se reposer que pour obir au mdecin, prit une chaise avec les plus
grandes prcautions, et la renversa d'un air parfaitement satisfait, le
dossier sur le tapis, dans l'honnte intention de s'asseoir proprement
et modestement sur les btons antrieurs, afin de ne rien salir... ce
qu'il fit avec toute sorte de mnagements dlicats.

Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois du levier et de
la pondration des corps: la chaise bascula; le malheureux, par un
mouvement involontaire, tendit les bras en avant, renversa un guridon
charg d'un plateau, d'une tasse et d'une thire.

 ce bruit formidable, le docteur ngre releva la tte en bondissant sur
son fauteuil.

Rodolphe, rveill en sursaut, se dressa sur son sant, regarda autour
de lui avec anxit, rassembla ses ides et s'cria:

--Murph! o est Murph?

--Que Votre Altesse se rassure, dit respectueusement le Noir, il y a
beaucoup d'espoir.

--Il est bless? s'cria Rodolphe.

--Hlas! oui, monseigneur.

--O est-il?... je veux le voir.

Et Rodolphe essaya de se lever; mais il retomba vaincu par la douleur
des contusions dont il ressentait alors le contrecoup.

--Qu'on me porte  l'instant auprs de Murph, puisque je ne puis pas
marcher! s'cria-t-il.

--Monseigneur, il repose... Il serait dangereux  cette heure de lui
causer une vive motion.

--Ah! vous me trompez! il est mort... Il est mort assassin!... Et c'est
moi... c'est moi qui en suis cause! s'cria Rodolphe d'une voix
dchirante, en levant les mains au ciel.

--Monseigneur sait que je suis incapable de mentir... Je lui affirme sur
l'honneur que M. Murph est vivant... assez grivement bless, il est
vrai, mais il a des chances de gurison presque certaines.

--Vous me dites cela pour me prparer  quelque affreuse nouvelle. Il
est sans doute dans un tat dsespr!

--Monseigneur...

--J'en suis sr... vous me trompez... Je veux  l'instant qu'on me porte
auprs de lui... La vue d'un ami est toujours salutaire...

--Encore une fois, monseigneur, je vous affirme sur l'honneur qu' moins
d'accidents improbables M. Murph peut tre bientt convalescent.

--Vrai, bien vrai! mon cher David?

--Bien vrai, monseigneur.

--coutez, vous savez ma considration pour vous; depuis que vous
appartenez  ma maison, vous avez toujours eu ma confiance... jamais je
n'ai mis votre rare savoir en doute... mais pour l'amour du ciel, si une
consultation est ncessaire...

--'a t ma premire pense, monseigneur. Quant  prsent, une
consultation est absolument inutile, vous pouvez me croire... et puis,
d'ailleurs, je n'ai pas voulu introduire d'trangers ici avant de savoir
si vos ordres d'hier...

--Mais comment tout ceci est-il arriv? dit Rodolphe en interrompant le
Noir; qui m'a tir de ce caveau o je me noyais?... J'ai un souvenir
confus d'avoir entendu le Chourineur; me serais-je tromp?

--Non! non! ce brave homme peut tout vous apprendre, monseigneur, car il
a tout fait.

--Mais o est-il? o est-il?

Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvis, qui, confus de sa
chute, s'tait rfugi derrire le rideau du lit.

--Le voici, dit le mdecin, il a l'air tout honteux.

--Voyons, avance donc, mon brave! dit Rodolphe en tendant la main  son
sauveur.




XX

Rcit du Chourineur


La confusion du Chourineur tait d'autant plus profonde, qu'il venait
d'entendre le mdecin noir appeler Rodolphe _monseigneur_  plusieurs
reprises.

--Mais approche donc... donne-moi ta main! dit Rodolphe.

--Pardon, monsieur... non, je voulais dire monseigneur... mais...

--Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours... J'aime mieux cela.

--Et moi aussi je serai moins gn... Mais, pour ma main, excusez...
j'ai fait tant d'ouvrage depuis tantt...

Et il avana timidement sa main noire et calleuse.

Rodolphe la serra cordialement.

--Voyons, assieds-toi et raconte-moi tout... comment as-tu dcouvert la
cave?... Mais j'y songe, le Matre d'cole?

--Il est en sret, dit le mdecin noir.

--Ficels comme deux carottes de tabac... lui et la Chouette... Vu la
figure qu'ils doivent se faire s'ils se regardent, ils doivent joliment
se rpugner  l'heure qu'il est.

--Et mon pauvre Murph! Mon Dieu, j'y pense seulement maintenant! David,
o a-t-il t bless?

--Au ct droit, monseigneur... heureusement vers la dernire fausse
cte...

--Oh! il me faudra une vengeance terrible, terrible!... David! je compte
sur vous.

--Monseigneur le sait, je suis  lui me et corps, rpondit froidement
le Noir.

--Mais comment es-tu arriv  temps, mon brave? dit Rodolphe au
Chourineur.

--Si vous vouliez, monseign... non, monsieur Rodolphe... je commencerais
par le commencement.

--Tu as raison; je t'coute.

--Vous savez qu'hier soir vous m'avez dit, en revenant de la campagne,
o vous tiez all avec la pauvre Goualeuse: Tche de trouver le Matre
d'cole dans la Cit; tu lui diras que tu sais un bon coup  faire, que
tu ne veux pas en tre; mais que s'il veut ta place il n'a qu' se
trouver demain (c'tait ce matin)  la barrire de Bercy, au
Panier-Fleuri, et que l il verrait celui qui a _nourri le poupard_[79].

--Trs-bien!

--En vous quittant, je trotte  la Cit... Je vas chez l'ogresse: pas de
Matre d'cole; je fais la rue Saint-loi, la rue aux Fves, la rue de
la Vieille-Draperie... personne... Enfin je l'empaume avec cette limace
de Chouette au parvis Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur,
receleur et voleur; ils voulaient flamber avec l'argent vol du grand
monsieur en deuil qui voulait vous faire quelque chose; ils achetaient
des dfroques d'hasard. La Chouette marchandait un chle rouge... Vieux
monstre!... Je dvide _mon chapelet_ au Matre d'cole: il me dit que a
lui va, et qu'il sera au rendez-vous. Bon! Ce matin, selon vos ordres
d'hier, j'accours ici vous rendre la rponse... Vous me dites: Mon
garon, reviens demain matin avant le jour, tu passeras la journe dans
la maison, et le soir... tu verras quelque chose qui en vaut la
peine... Vous ne m'en jaspinez pas plus; mais j'en comprends
d'avantage. Je me dis: C'est un coup mont pour faire une farce au
Matre d'cole demain, en l'amorant pour une affaire. C'est un vrai
sclrat... Il a assassin le marchand de boeufs... J'en suis...

--Et mon tort a t de ne pas tout te dire, mon garon... Cet affreux
malheur ne serait peut-tre pas arriv.

--a vous regardait, monsieur Rodolphe; ce qui me regardait, moi,
c'tait de vous servir... parce qu'enfin... je ne sais comment a se
fait, je vous l'ai dj dit, je me sens comme votre bouledogue; enfin...
suffit... Je dis donc: C'est demain la noce, aujourd'hui j'ai cong, M.
Rodolphe m'a pay les deux journes que j'ai perdues, et deux autres
d'avance, car voil trois jours que je ne parais pas chez mon matre
dbardeur, et, n'tant pas millionnaire, le travail... c'est mon pain.
Je m'ajoute: Tiens, au fait, M. Rodolphe me paye mon temps, mon temps
lui appartient, je vas l'employer pour lui. a me donne l'ide que
voil: Le Matre d'cole est malin, il doit craindre une souricire. M.
Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c'est vrai; mais le gueux
est capable de venir dans la journe flner par ici pour reconnatre les
alentours et, s'il se dfie de M. Rodolphe, d'amener un autre _grinche_,
ou bien encore de dire:  demain, et de faire le coup pour son compte
aujourd'hui.

--Tu as devin juste... c'est ce qui est arriv... Et la Providence a
voulu que je te doive la vie!

--C'est tonnant, monsieur Rodolphe, comme depuis que je vous connais il
m'aboule des choses qui ont l'air de se manigancer l-haut! Et puis j'ai
des ides que je n'avais jamais eues, depuis que vous m'avez dit: Mon
garon, il y a en toi du coeur et de l'honneur. Du coeur! de l'honneur!
tonnerre! ces mots-l vous remuent quelque chose dans le ventre. Allez,
monsieur Rodolphe, quand on est habitu  s'entendre crier au loup, au
chien enrag! quand on veut seulement approcher des honntes gens...

--Ainsi, tu as depuis quelques jours des penses nouvelles pour toi?

--Bien sr, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore: Maintenant,
je connatrais quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup... la boisson,
la colre... enfin... n'importe quoi... je lui dirais: Mon homme, tu as
fait un mauvais coup, c'est bon... Mais c'est pas tout a; ce n'est pas
pour le roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noient,
qui rtissent ou qui crvent de faim; tu vas me faire l'amiti, si tu
gagnes quarante sous, d'en donner vingt  des pauvres vieux, ou  des
petits enfants; enfin  ceux qui, plus malheureux que toi, n'ont ni pain
ni force... et surtout n'oublie pas, mon homme, que s'il y a quelqu'un 
sauver en risquant sa peau  coup sr, c'est actuellement ton ngoce!
Moyennant a, et que tu ne recommences pas tes btises, tu me trouveras
toujours... Mais, pardon, monsieur Rodolphe, je bavarde... et vous tes
curieux...

--Non; j'aime  entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop tt
comment est arriv l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a t la
victime... Je me croyais certain de ne pas quitter le Matre d'cole
d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse entreprise... Alors il
m'et tu mille fois... avant que de toucher  Murph. Hlas! le sort en
a dcid autrement... Continue, mon garon.

--Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me
dis: Faut aller m'embosser quelque part d'o je puisse voir les murs,
la porte du jardin, il n'y a que cette entre-l... Si je trouve un bon
coin... il pleut, j'y resterai toute la journe, toute la nuit surtout,
et demain matin je serai tout port... Je m'tais dit a sur le coup de
deux heures,  Batignolles, o j'avais t manger un morceau en vous
quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-lyses... Je
cherche  me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon  dix pas
de votre porte... Je m'tablis au rez-de-chausse, prs de la fentre,
je demande un litre et un quarteron de noix, disant que j'attends des
amis... un bossu et une grande femme, a a l'air plus naturel. Je
m'installe, et me voil  dvisager votre porte... Il pleuvait, le
tremblement; personne ne passait, la nuit venait...

--Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi n'es-tu pas
all chez moi?

--Vous m'avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur Rodolphe... Je
n'ai pas os revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le clin, le
_brosseur_, comme disent les troupiers. Aprs tout, je sais ce que je
suis, un _fagot affranchi_[80], et quand quelqu'un comme vous est avec
moi comme vous tes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller  lui que
s'il vous dit: Viens! Aprs a, je verrais une araigne sur le collet
de votre habit que je vous l'terais et je l'craserais sans vous en
demander la permission... Vous comprenez?... J'tais donc  la fentre
du bouchon, cassant mes noix et buvant ma piquette, lorsqu' travers le
brouillard je vois dbouler la Chouette avec le _mme_  Bras-Rouge, le
petit Tortillard...

--Bras-Rouge! Il est donc le matre du cabaret souterrain des
Champs-lyses? s'cria Rodolphe.

--Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?

--Non, je croyais qu'il demeurait dans la Cit...

--Il y demeure aussi... il demeure partout, Bras-Rouge... C'est un fin
et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune et son nez pointu...
Finalement, quand je vois dbouler la Chouette et Tortillard, je me dis:
Bon, a va chauffer! En effet, Tortillard se blottit dans un des
fosss de l'alle, en face de votre porte, comme s'il se mettait 
l'abri de l'onde, et il fait la taupe... La Chouette, elle, te son
bonnet, le met dans sa poche et sonne  la porte. Ce pauvre M. Murph,
votre ami, vient ouvrir  la borgnesse; et la voil qui fait ses grands
bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-mme ma langue aux
chiens de ne pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette... Enfin
elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots  Tortillard, qui rentre
dans son trou; et elle dtale... Je me continue: Minute!... ne nous
embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette; le Matre
d'cole et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue
_battre l'antif_[81] dans la maison; ils vont donc faire le coup ce
soir. S'ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu'il se fera
demain, est donc enfonc. Si M. Rodolphe est enfonc, je dois aller chez
Bras-Rouge voir de quoi il retourne; oui, mais si pendant ce temps-l le
Matre d'cole arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais entrer
dans la maison et dire  M. Murph: Mfiez-vous. Oui, mais cette petite
vermine de Tortillard est prs de la porte, il m'entendra sonner, il me
verra, il donnera l'veil  la Chouette; si elle revient... a gtera
tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-tre arrang autrement
pour ce soir... Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la
cervelle... J'tais abruti, je n'y voyais plus que du feu... je ne
savais que faire; je me dis: Je vais sortir, le grand air me
conseillera peut-tre Je sors... il me conseille, j'te ma blouse et ma
cravate, je vas au foss de Tortillard, je prends le moutard par la peau
du dos; il a beau gigoter, m'gratigner et piailler... je l'entortille
dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les manches,
l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer; je prends le paquet sous
mon bras, je vois prs de l un jardin maracher entour d'un petit mur;
je jette Tortillard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd
comme un cochon de lait, mais  deux pas on ne l'entendait pas... Je
file, il tait temps! Je grimpe sur un des grands arbres de l'alle,
juste en face votre porte, au-dessus du foss de Tortillard. Dix minutes
aprs j'entends marcher; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si
noir, que le _boulanger_[82] aurait march sur sa queue... J'coute:
c'tait la Chouette: Tortillard... Tortillard... qu'elle dit tout bas.
Oui, cherche ton Tortillard! Il pleut, le _mme_ se sera lass
d'attendre, dit le Matre d'cole, en jurant. Si je l'attrape, je
l'corche!!!

--Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-tre qu'il sera venu
nous prvenir de quelque chose. Si c'tait une souricire!... L'autre ne
voulait faire le coup qu' dix heures.

--C'est pour a, rpond le Matre d'cole, il n'en est que sept. Tu as
vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le
ciseau froid.

--Ces instruments? demanda Rodolphe.

--Ils venaient de chez Bras-Rouge; oh! il a une maison bien monte. En
un rien la porte est force. Reste-l, dit le Matre d'cole  la
Chouette; attention, et _crible  la grive_[83] si tu entends quelque
chose.--Passe ton _surin_ dans une boutonnire de ton gilet, pour
pouvoir le tirer tout de suite, dit la borgnesse. Et le Matre d'cole
entre dans le jardin. Je me dis tout de suite: M. Rodolphe n'est pas
l; il est mort ou vivant dans ce moment-ci; je n'y peux rien, mais les
amis de nos amis sont nos... Oh! non; pardon, Monseigneur!

--Va, va. Eh bien?

--Je me dis: Le Matre d'cole peut assassiner M. Murph, l'ami 
Rodolphe, qui ne s'attend  rien. C'est l o a chauffe d'abord. Je
saute de mon arbre, je tombe sur la Chouette: je l'tourdis de deux
coups de poing... choisis... Elle tombe sans souffler... J'entre dans le
jardin... Tonnerre! monsieur Rodolphe!... c'tait trop tard...

--Pauvre Murph!!...

--Entendant du bruit  la porte, il tait sans doute sorti du vestibule;
il se roulait avec le Matre d'cole sur le petit perron; dj bless,
il tenait toujours ferme, sans crier au secours. Brave homme! il est
comme les bons chiens: Des coups de dent, pas de coups de gueule, que
je me dis... et je me jette  pile ou face sur tous les deux, en
empoignant le Matre d'cole par une gigue, c'tait le seul morceau de
disponible pour le moment.

Vive la Charte! c'est moi! le Chourineur! Part  deux, monsieur Murph!

--Ah! brigand! mais d'o sors-tu donc? me crie le Matre d'cole,
tourdi de a.

--Curieux, va! que je lui rponds en lui tenaillant une de ses jambes
entre mes genoux, et en lui empoignant un aileron: c'tait celui du
poignard, c'tait le bon.

Et... Rodolphe? me crie M. Murph, tout en m'aidant.

--Brave, excellent homme! murmura Rodolphe avec douleur.

--Je n'en sais rien, que je rponds. Ce gueux-l l'a peut-tre tu. Et
je redouble sur le Matre d'cole, qui tchait de me larder avec son
poignard; mais j'tais couch la poitrine sur son bras, il n'avait que
le poignet de libre. Vous tes donc tout seul? que je dis  M. Murph,
en continuant de nous dbattre avec le Matre d'cole.

--Il y a du monde prs d'ici, mais on ne m'entendrait pas crier.

--Est-ce loin?

--Il y en a pour dix minutes.

--Crions au secours, s'il y a des passants, ils viendront nous aider.

--Non; puisque nous le tenons, il faut le garder ici... Mais je me sens
faible... je suis bless, me dit M. Murph.

--Tonnerre! alors... courez chercher du secours, si vous en avez le
temps. Je tcherai de le retenir; tez-lui son couteau, aidez-moi
seulement  me battre sur lui; quoiqu'il soit deux fois fort comme moi,
je m'en charge, une fois que je l'aurai accroch. Le Matre d'cole ne
disait rien, on ne l'entendait que souffler comme un boeuf; mais,
tonnerre!!! quels efforts. M. Murph n'avait pas pu lui arracher son
poignard, la poigne de cet homme-l c'est un tau. Enfin, en pesant
toujours de tout mon corps sur son bras droit, je lui passe mes deux
mains derrire le cou et je les joins... comme si je voulais
l'embrasser. De le crocher comme a, c'tait mon ambition, alors je dis
 Murph: Dpchez-vous... je vous attends. Si vous avez quelqu'un de
trop, faite ramasser la Chouette derrire la porte du jardin, je l'ai
engourdie. Je reste seul avec le Matre d'cole. Il savait ce qui
l'attendait.

--Il ne le savait pas!... ni toi non plus, mon brave, dit Rodolphe d'un
air sombre, les traits contracts par cette expression dure, presque
froce, dont nous avons parl.

Le Chourineur, tonn, dit  Rodolphe:

--Je croyais que le Matre d'cole se doutait de ce qui l'attendait;
car, tonnerre! c'est pas pour me vanter... mais il y a eu un moment o
je n'tais pas  la noce. Nous tions moiti par terre, moiti sur la
dernire dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma
joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir...
il pleuvait toujours, et la lampe reste dans le vestibule, nous
clairait un peu. J'avais pass une de ses jambes dans les miennes.
Malgr a, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les
deux  un pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas.
Jamais je ne m'tais senti si vigoureux. Tonnerre! le coeur me battait,
mais dans un bon endroit. Je me disais: Je suis comme quelqu'un qui
s'accrocherait  un chien enrag pour l'empcher de se jeter sur le
monde.

Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le Matre d'cole.

--Ah! tu es lche! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force?
Tu n'aurais pas os assassiner le marchand de boeufs de Poissy pour le
voler s'il avait t seulement aussi fort que moi, hein!

--Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui.

--En disant a, il fit un haut-le-corps violent, en roidissant les
jambes en mme temps, qu'il me jeta de ct; mais j'avais toujours mes
mains croises sous sa tte, et son bras droit sous moi. Une fois qu'il
a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. a lui a
donn de l'lan. Il m'a retourn  demi. Si je n'avais pas tenu bon le
bras du poignard, j'tais fini. Dans ce moment-l, mon poignet gauche a
port  faux; j'ai t oblig de desserrer les doigts. a se gtait. Je
me dis: Je suis dessous, il est dessus; il va me tuer. C'est gal,
j'aime mieux ma place que la sienne... M. Rodolphe m'a dit que j'avais
du coeur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai. J'en tais l, quand
j'aperois la Chouette tout debout sur le perron... avec son oeil rond
et son chle rouge. Tonnerre! j'ai cru avoir le cauchemar. Finette! lui
crie le Matre d'cole, j'ai laiss tomber le couteau; ramasse-le...
l... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les paules.

--Attends, attends, Fourline, que je m'y reconnaisse... Et voil la
chouette qui tourne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de
malheur qu'elle tait. Enfin elle voit le poignard... veut sauter
dessus. J'tais  plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans
l'estomac, je la renverse; mais elle se lve et s'acharne. Je n'en
pouvais plus; je me cramponnais encore au Matre d'cole; mais il me
donnait en dessous des coups si forts dans la mchoire que j'allais tout
lcher. Je commenais  m'tourdir... lorsque je vois trois ou quatre
gaillards arms qui dgringolent le perron... et M. Murph, tout ple, se
soutenant  peine sur M. le mdecin. On empoigne le Matre d'cole et la
Chouette, et ils sont ficels. C'tait pas tout, a. Il me fallait M.
Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la
pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je le lui tords en lui
disant: O est M. Rodolphe? Elle tient bon. Au second tour, elle me
crie: Chez Bras-Rouge, dans la cave, au Coeur-Saignant. Bon. En
passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes; c'tait
mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. Il
l'avait ronge avec ses dents. J'arrive au Coeur-Saignant, je saute  la
gorge de Bras-Rouge. O est le jeune homme qui est venu ici ce soir
avec le Matre d'cole?

--Ne me serre pas si fort, je vais te le dire; on a voulu lui faire une
farce, on l'a enferm dans ma cave; nous allons lui ouvrir. Nous
descendons... personne: Il sera sorti pendant que j'avais le dos
tourn, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne. Je m'en
allais tout triste, lorsqu' la lueur de la lanterne je vois une autre
porte. J'y cours, je tire  moi, je reois comme qui dirait un fameux
seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous
repche et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne
pour aller chercher un fiacre. Voil, monsieur Rodolphe, et je puis
dire, sans me vanter, que je suis firement content...

--Mon garon, je te dois la vie... c'est une dette... je l'acquitterai,
sois-en sr, et de toutes les faons... tu as tant de coeur... que tu
partageras le sentiment qui m'anime  cette heure... je ressens une
affreuse inquitude pour l'ami que tu as, si vaillamment sauv, et un
besoin de vengeance froce contre celui qui a failli vous tuer tous
deux.

--Je comprends a, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en tratre, vous
jeter dans un cave et vous porter vanoui dans un caveau pour vous
noyer, a mrite ce qui revient au Matre d'cole... il m'a avou qu'il
avait assassin le marchand de boeufs. Je ne suis pas capon, mais,
tonnerre! j'irais cette fois de bon coeur chercher la garde pour le
faire empoigner, le brigand!

--David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph! dit Rodolphe
sans rpondre au Chourineur. Vous reviendrez ensuite.

Le Noir sortit.

--Sais-tu o est le Matre d'cole, mon garon?

--Dans une salle basse avec la Chouette. Vous allez envoyer chercher la
garde, monsieur Rodolphe?

--Non...

--Est-ce que vous voudriez le lcher? Ah! monsieur Rodolphe, pas de ces
gnrosits-l. J'en reviens  ce que j'ai dit, c'est un chien enrag.
Prenez garde aux passants!

--Il ne mordra plus personne... rassure-toi.

--Vous allez donc le renfermer quelque part?

--Non! dans une demi-heure il sortira d'ici.

--Le Matre d'cole?

--Oui.

--Sans gendarmes?

--Oui...

--Comment! il sortira d'ici libre?

--Libre...

--Et tout seul?

--Oui, tout seul...

--Mais il ira...?

--O il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur avec un
sourire qui l'pouvanta...

Le Noir rentra.

--Eh bien! David... et Murph...?

--Il sommeille, monseigneur, dit tristement le mdecin. La respiration
est toujours... oppresse...

--Toujours du danger?

--Sa position... est trs-grave, monseigneur... Pourtant, il faut
esprer...

--Oh! Murph! vengeance!... vengeance!... s'cria Rodolphe avec une
fureur froide et concentre. Puis il ajouta: David... un mot...

Et il parla tout bas  l'oreille du Noir.

Celui-ci tressaillit.

--Vous hsitez? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant souvent entretenu
de cette ide... Le moment de l'appliquer est venu...

--Je n'hsite pas, monseigneur... Cette ide, je l'approuve... elle
renferme toute une rforme pnale digne de l'examen des grands
criminalistes, car cette peine serait  la fois... simple... terrible...
et juste... Dans ce cas-ci, elle est applicable. Sans nombrer les crimes
qui ont jet ce brigand au bagne pour sa vie... il a commis trois
meurtres... le marchand de boeufs... Murph... et vous, c'est justice...

--Et il aura encore devant lui l'horizon sans bornes du repentir, ajouta
Rodolphe. Bien, David... vous me comprenez...

--Nous concourrons  la mme oeuvre... monseigneur...

Aprs un moment de silence, Rodolphe ajouta:

--Ensuite cinq mille francs lui suffiront-ils, David?

--Parfaitement, monseigneur.

--Mon garon, dit Rodolphe au Chourineur bahi, j'ai deux mots  dire 
monsieur. Pendant ce temps-l, va dans la chambre  ct... tu trouveras
un grand portefeuille rouge sur un bureau; tu y prendras cinq billets de
mille francs que tu m'apporteras...

--Et pour qui ces cinq mille francs? s'cria involontairement le
Chourineur.

--Pour le Matre d'cole... et tu diras en mme temps qu'on l'amne
ici...




XXI

La punition


La scne se passe dans un salon tendu de rouge, brillamment clair.

Rodolphe, revtu d'une longue robe de chambre de velours noir, qui
augmente encore la pleur de sa figure, est assis devant une grande
table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit deux portefeuilles,
celui qui a t vol  Tom par le Matre d'cole dans la Cit, et celui
qui appartient  ce brigand; la chane de similor de la Chouette, 
laquelle est suspendu le petit saint-esprit de lapis-lazuli, le stylet
encore ensanglant qui a frapp Murph, la pince de fer qui a servi 
l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets de mille francs que
le Chourineur a t chercher dans une pice voisine.

Le docteur ngre est assis d'un ct de la table, le Chourineur de
l'autre.

Le Matre d'cole, troitement garrott, hors d'tat de faire un
mouvement, est plac dans un grand fauteuil  roulettes, au milieu du
salon.

Les gens qui ont apport cet homme se sont retirs.

Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin restent seuls.

Rodolphe n'est plus irrit: il reste calme, triste, recueilli; il va
accomplir une mission solennelle et formidable.

Le docteur est pensif.

Le Chourineur ressent une crainte vague; il ne peut dtacher son regard
du regard de Rodolphe.

Le Matre d'cole est livide... il a peur...

Une arrestation lgale lui et paru moins redoutable peut-tre, son
audace ne l'et pas abandonn devant un tribunal ordinaire; mais tout ce
qui l'entoure le surprend, l'effraye; il est au pouvoir de Rodolphe,
qu'il considrait comme un artisan capable de le trahir ou de faiblir 
l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier  ce soupon et  l'espoir
de profiter seul du vol...

Et  cette heure Rodolphe lui apparat terrible et imposant comme la
justice.

Le plus profond silence rgne au-dehors. Seulement l'on entend le bruit
de la pluie qui tombe... tombe du toit sur le pav.

Rodolphe s'adresse au Matre d'cole:

--chapp du bagne de Rochefort o vous aviez t condamn 
perptuit... pour crime de faux, de vol et de meurtre... vous tes
Anselme Duresnel.

--C'est faux; qu'on me le prouve! dit le Matre d'cole d'une voix
altre, en jetant autour de lui son regard fauve et inquiet.

--Comment! s'cria le Chourineur, nous n'tions pas ensemble 
Rochefort?

Rodolphe fit un signe au Chourineur, qui se tut.

Rodolphe continua:

--Vous tes Anselme Duresnel... vous en conviendrez plus tard... vous
avez assassin et vol un marchand de bestiaux sur la route de Poissy.

--C'est faux!

--Vous en conviendrez plus tard.

Le brigand regarda Rodolphe avec surprise.

--Cette nuit, vous vous tes introduit ici pour voler; vous avez
poignard le matre de cette maison...

--C'est vous qui m'avez propos ce vol, dit le Matre d'cole en
reprenant un peu d'assurance; on m'a attaqu... je me suis dfendu.

--L'homme que vous avez frapp ne vous a pas attaqu... il tait sans
armes! Je vous ai propos ce vol... c'est vrai... je vous dirai tout 
l'heure dans quel but. La veille, aprs avoir dvalis un homme et une
femme dans la Cit, aprs leur avoir vol le portefeuille que voici,
vous leur avez offert de me tuer, pour mille francs!...

--Je l'ai entendu! s'cria le Chourineur.

Le Matre d'cole lui lana un regard de haine froce.

Rodolphe reprit:

--Vous le voyez, vous n'aviez pas besoin d'tre tent par moi pour faire
le mal!...

--Vous n'tes pas juge d'instruction, je ne vous rpondrai plus...

--Voici pourquoi je vous ai propos ce vol. Je vous savais vad du
bagne... Vous connaissiez les parents d'une infortune dont la Chouette,
votre complice, a presque caus tous les malheurs... Je voulais vous
attirer ici par l'appt d'un vol, seul appt capable de vous sduire.
Une fois en mon pouvoir, je vous laissais le choix ou d'tre mis entre
les mains de la justice, qui vous faisait payer de votre tte
l'assassinat du marchand de bestiaux...

--C'est faux! ce n'est pas moi.

--Ou d'tre conduit hors de France, par mes soins, et dans un lieu de
rclusion perptuelle, mais  la condition que vous me donneriez les
renseignements que je voulais avoir. Vous tiez condamn  perptuit,
vous aviez rompu votre ban. En m'emparant de vous, en vous mettant
dsormais dans l'impossibilit de nuire, je servais la socit, et par
vos aveux je trouvais moyen de rendre peut-tre une famille  une pauvre
crature plus malheureuse encore que coupable. Tel tait d'abord mon
projet; il n'tait pas lgal; mais, par votre vasion et par vos
nouveaux crimes, vous tes hors la loi... Hier, une rvlation
providentielle m'a appris votre vritable nom.

--C'est faux! je ne m'appelle pas Duresnel.

Rodolphe prit sur la table la chane de la Chouette, et, montrant au
Matre d'cole le petit saint-esprit de lapis-lazuli:

--Sacrilge! s'cria Rodolphe d'une voix menaante. Vous avez prostitu
 une crature infme cette relique sainte... trois fois sainte... car
votre enfant tenait ce don pieux de sa mre et de son aeule!

Le Matre d'cole, stupfait de cette dcouverte, baissa la tte sans
rpondre.

--Hier j'ai appris que vous aviez enlev votre fils  sa mre il y a
quinze ans, et que vous seul possdiez le secret de son existence; ce
nouveau mfait m'a t un motif de plus de m'assurer de vous; sans
parler de ce qui m'est personnel... ce n'est pas cela que je venge...
Cette nuit vous avez encore une fois vers le sang sans provocation.
L'homme que vous avez assassin est venu  vous avec confiance, ne
souponnant pas votre rage sanguinaire. Il vous a demand ce que vous
vouliez. Ton argent et ta vie!... et vous l'avez frapp d'un coup de
poignard.

--Tel a t le rcit de M. Murph lorsque je lui ai donn les premiers
secours, dit le docteur.

--C'est faux, il a menti.

--Murph ne ment jamais, dit froidement Rodolphe. Vos crimes demandent
une rparation clatante. Vous vous tes introduit  main arme dans ce
jardin, vous avez poignard un homme pour le voler. Vous avez commis un
autre meurtre... Vous allez mourir ici... Par piti pour votre femme et
pour votre fils, on vous sauvera la honte de l'chafaud... On dira que
vous avez t tu dans une attaque  main arme... Prparez-vous... les
armes sont charges.

La physionomie de Rodolphe tait implacable...

Le Matre d'cole avait remarqu dans une pice prcdente deux hommes
arms de carabines... Son nom tait connu: il pensa en effet qu'on
allait se dbarrasser de lui pour ensevelir dans l'ombre ses derniers
crimes et sauver ce nouvel opprobre  sa famille.

Comme ses pareils, cet homme tait aussi lche que froce. Croyant son
heure arrive, il trembla convulsivement; ses lvres blanchirent; d'une
voix strangule il cria:

--Grce!

--Il n'y a pas de grce pour vous, dit Rodolphe. Si l'on ne vous brle
pas la cervelle ici, l'chafaud vous attend...

--J'aime mieux l'chafaud... Je vivrai au moins deux ou trois mois
encore... Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je serai puni
ensuite!... Grce!... grce!...

--Mais votre femme... mais votre fils... ils portent votre nom...

--Mon nom est dj dshonor... Quand je ne devrais vivre que huit
jours, grce!...

--Pas mme ce mpris de la vie qu'on trouve quelquefois chez les grands
criminels! dit Rodolphe avec dgot.

--D'ailleurs la loi dfend de se faire justice soi-mme, reprit le
Matre d'cole avec assurance.

--La loi! s'cria Rodolphe, la loi!... Vous osez invoquer la loi, vous
qui depuis vingt ans vivez en rvolte ouverte et arme contre la
socit?

Le brigand baissa la tte sans rpondre, puis il dit d'un ton humble:

--Au moins laissez-moi vivre, par piti!

--Me direz-vous o est votre fils?

--Oui, oui... Je vous dirai tout ce que j'en sais.

--Me direz-vous quels sont les parents de cette jeune fille dont
l'enfance a t torture par la Chouette?

--Il y a l, dans mon portefeuille, des papiers qui vous mettront sur
leur trace. Il parat que sa mre est une grande dame.

--O est votre fils?

--Vous me laisserez vivre?

--Confessez tout d'abord...

--C'est que quand vous saurez..., dit le Matre d'cole avec
hsitation.

--Tu l'as tu!

--Non, non, je l'ai confi  un de mes complices qui, lorsque j'ai t
arrt, a pu s'vader.

--Qu'en a-t-il fait?

--Il l'a lev; il lui a donn les connaissances ncessaires pour entrer
dans le commerce, afin de nous servir et... Mais je ne dirai pas le
reste,  moins que vous ne me promettiez de ne pas me tuer.

--Des conditions, misrable!

--Eh bien! non, non; mais piti; faites-moi seulement arrter comme
coupable du crime d'aujourd'hui; ne parlez pas de l'autre. Laissez-moi
la chance de sauver ma tte.

--Tu veux donc vivre?

--Oh! oui, oui; qui sait? On ne peut pas prvoir ce qui arrive, dit
involontairement le brigand.

Il songeait dj  la possibilit d'une nouvelle vasion.

--Tu veux vivre  tout prix... vivre?

--Mais vivre... quand ce serait  la chane! pour un mois, pour huit
jours... Oh! que je ne meure pas  l'instant...

--Confesse tous tes crimes, tu vivras.

--Je vivrai! oh! bien vrai? je vivrai?

--coute, par piti, pour ta femme, pour ton fils, je veux te donner un
sage conseil: meurs aujourd'hui, meurs...

--Oh! non, non, ne revenez pas sur votre promesse, laissez-moi vivre,
l'existence la plus affreuse, la plus pouvantable, n'est rien auprs de
la mort.

--Tu le veux?

--Oh! oui, oui...

--Tu le veux?

--Oh! je ne m'en plaindrai jamais.

--Et ton fils, qu'en as-tu fait?

--Cet ami dont je vous parle lui avait fait apprendre la tenue des
livres pour le mettre dans une maison de banque, afin qu'il pt nous
renseigner...  certains gards. C'tait convenu entre nous. Quoiqu'
Rochefort, et en attendant mon vasion, je dirigeais le plan de cette
entreprise, nous correspondions par chiffres.

--Cet homme m'pouvante! s'cria Rodolphe en frmissant; il est des
crimes que je ne souponnais pas. Avoue... avoue... pourquoi voulais-tu
faire entrer ton fils chez un banquier?

--Pour... vous entendez bien... tant d'accord avec nous... sans le
paratre... inspirer de la confiance au banquier... nous seconder...
et...

--Oh! mon Dieu! son fils, son fils! s'cria Rodolphe avec une
douloureuse horreur, en cachant sa tte dans ses mains.

--Mais il ne s'agissait que de faux! s'cria le brigand; et encore,
quand on lui a rvl ce qu'on attendait de lui, mon fils s'est
indign... Aprs une scne violente avec la personne qui l'avait lev
pour nos projets, il a disparu... Il y a dix-huit mois de cela...
Depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu... Vous verrez l, dans mon
portefeuille, l'indication des dmarches que cette personne a tentes
pour le retrouver, dans la crainte qu'il ne dnont l'association; mais
on a perdu ses traces  Paris. La dernire maison qu'il a habite tait
rue du Temple, n 14, sous le nom de Franois Germain; l'adresse est
aussi dans mon portefeuille. Vous voyez, j'ai tout dit, tout... Tenez
votre promesse, faites-moi seulement arrter pour le vol de ce soir.

--Et le marchand de bestiaux de Poissy?

--Il est impossible que cela se dcouvre, il n'y a pas de preuves. Je
veux bien vous l'avouer  vous, pour montrer ma bonne volont; mais
devant le juge je nierais...

--Tu l'avoues donc?

--J'tais dans la misre, je ne savais comment vivre... C'est la
Chouette qui m'a conseill... Maintenant je me repens... vous le voyez,
puisque j'avoue... Ah! si vous tiez assez gnreux pour ne pas me
livrer  la justice, je vous donnerais ma parole d'honneur de ne pas
recommencer.

--Tu vivras... et je ne te livrerai pas a la justice.

--Vous me pardonnez? s'cria le Matre d'cole, ne croyant pas  ce
qu'il entendait; vous me pardonnez?

--Je te juge... et je te punis! s'cria Rodolphe d'une voix tonnante. Je
ne te livrerai pas  la justice, parce que tu irais au bagne ou 
l'chafaud, et il ne faut pas cela... non, il ne le faut pas... Au
bagne! pour dominer encore cette tourbe par ta force et par ta
sclratesse! pour satisfaire encore tes instincts d'oppression
brutale!... pour tre abhorr, redout de tous; car le crime a son
orgueil, et tu te rjouis dans ta monstruosit!... Au bagne! non, non:
ton corps de fer dfie les labeurs de la chiourme et le bton des
argousins. Et puis les chanes se brisent, les murs se percent, les
remparts s'escaladent; et quelque jour encore tu romprais ton ban pour
te jeter de nouveau sur la socit comme une bte froce enrage,
marquant ton passage par la rapine et par le meurtre... car rien n'est 
l'abri de ta force d'Hercule et de ton couteau; et il ne faut pas que
cela soit... non il ne le faut pas! Puisque au bagne tu briserais ta
chane... pour garantir la socit de ta rage, que faire? Te livrer au
bourreau?

--Mais c'est donc ma mort que vous voulez? s'cria le brigand, c'est
donc ma mort?

--La mort! ne l'espre pas... Tu es si lche, tu la crains tant... la
mort... que jamais tu ne la croirais imminente! Dans ton acharnement 
vivre, dans ton esprance obstine, tu chapperais aux angoisses de sa
formidable approche! Esprance stupide, insense!... il n'importe...
elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice; tu n'y croirais que
sous l'ongle du bourreau! Et alors, abruti par la terreur, ce ne serait
plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on offrirait en holocauste aux
mnes de tes victimes... Cela ne se peut pas... tu aurais cru te sauver
jusqu' la dernire minute... toi, monstre... esprer? Comment!
l'esprance viendrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs
de ton cabanon... jusqu' ce que la mort ait terni ta prunelle?...
Allons donc!... le vieux Satan rirait trop!... Si tu ne te repens pas...
je ne veux plus que tu espres dans cette vie, moi...

--Mais qu'est-ce que j'ai fait  cet homme?... Qui est-il? Que veut-il
de moi? O suis-je?... s'cria le Matre d'cole presque dans le dlire.

Rodolphe continua:

--Si au contraire tu bravais effrontment la mort, il ne faudrait pas
non plus te livrer au supplice... Pour toi l'chafaud serait un sanglant
trteau o, comme tant d'autres, tu ferais parade de ta frocit... o,
insouciant d'une vie misrable, tu damnerais ton me dans un dernier
blasphme!... Il ne faut pas cela non plus... Il n'est pas bon au peuple
de voir le condamn badiner avec le couperet, narguer le bourreau et
souffler en ricanant sur la divine tincelle que le Crateur a mise en
nous... C'est quelque chose de sacr que le salut d'une me. Tout crime
s'expie et se rachte, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sincrement
expiation et repentir. Du tribunal  l'chafaud le trajet est trop
court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.

Le Matre d'cole tait ananti... Pour la premire fois de sa vie, il y
eut quelque chose qu'il redouta plus que la mort... Cette crainte vague
tait horrible...

Le docteur ngre et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse,
ils coutaient en frmissant cet accent sonore, tranchant, impitoyable
comme le fer d'une hache; ils sentaient leur coeur se serrer
douloureusement.

Rodolphe continua:

--Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne... tu ne mourras donc
pas...

--Mais que voulez-vous de moi? C'est donc l'enfer qui vous envoie?

--coute..., dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant 
son geste une autorit menaante: Tu as criminellement abus de ta
force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient
devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as
plong des cratures de Dieu dans la nuit ternelle... les tnbres de
l'ternit commenceront pour toi dans cette vie... aujourd'hui... tout 
l'heure... Ta punition enfin galera tes crimes... Mais, ajouta Rodolphe
avec une sorte de piti douloureuse, cette punition pouvantable te
laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais
aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une
vengeance, si juste qu'elle ft... Loin d'tre strile comme la mort...
ta punition doit tre fconde; loin de te damner... elle te peut
racheter... Si pour te mettre hors d'tat de nuire... je te dpossde 
jamais des splendeurs de la cration... si je te plonge dans une nuit
impntrable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour
que tu contemples incessamment leur normit... Oui... pour toujours
isol du monde extrieur, tu seras forc de regarder toujours en toi...
et alors, je l'espre, ton front bronz par l'infamie rougira de
honte... ton me endurcie par la frocit... corrode par le crime...
s'amollira par la commisration... Chacune de tes paroles est un
blasphme... chacune de tes paroles sera une prire... Tu es audacieux
et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu
seras faible... Ton coeur est ferm au repentir... un jour tu pleureras
tes victimes... Tu as dgrad l'intelligence que Dieu avait mise en toi,
tu l'as rduite  des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu
t'es fait bte sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le
remords, se relvera par l'expiation... Tu n'as pas mme respect ce que
respectent les btes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Aprs
une longue vie consacre  la rdemption de tes crimes, ta dernire
prire sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespr de
mourir entre ta femme et ton fils.

En disant ces dernires paroles, la voix de Rodolphe s'tait tristement
mue.

Le Matre d'cole ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que
Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver  cette moralit.
Presque rassur par la douceur de l'accent de son juge, le brigand,
d'autant plus insolent qu'il tait moins effray, dit avec un rire
grossier:

--Ah , devinons-nous des charades, ou sommes-nous au catchisme,
ici?...

Le Noir regarda Rodolphe avec inquitude; il s'attendait  un accs de
fureur de sa part.

Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la tte avec une ineffable
expression de tristesse et dit au docteur:

--Faites, David... Que Dieu me punisse seul si je me trompe!...

Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains...

 ces mots: Faites, David!, le ngre sonna.

Deux hommes vtus de noir entrrent. D'un signe le docteur leur montra
la porte d'un cabinet latral.

Les deux hommes y roulrent le fauteuil o le Matre d'cole tait
garrott de faon  ne pouvoir faire aucun mouvement. La tte tait
fixe au dossier par une charpe qui entourait le cou et les paules.

--Assujettissez le front au fauteuil avec un mouchoir, et billonnez-le
avec un autre, dit David sans entrer dans le cabinet.

--Vous voulez donc m'gorger maintenant?... grce!... dit le Matre
d'cole, grce!... et...

Puis l'on n'entendit plus rien qu'un murmure confus. Les deux hommes
reparurent... Le docteur leur fit un signe, ils sortirent.

--Monseigneur?... dit une dernire fois le Noir  Rodolphe, d'un air
interrogatif.

--Faites, rpondit Rodolphe sans changer de position.

David entra lentement dans le cabinet.

--Monsieur Rodolphe, j'ai peur, dit le Chourineur tout ple et d'une
voix tremblante. Monsieur Rodolphe, parlez-moi donc... j'ai peur...
est-ce que je rve?... Mais qu'est-ce donc qu'il lui fait, au Matre
d'cole, le ngre? Monsieur Rodolphe, on n'entend rien... a me fait
plus peur encore.

David sortit du cabinet; il tait ple comme le sont les ngres.

Ses lvres taient blanches.

Il sonna.

Les deux hommes reparurent.

--Ramenez le fauteuil.

On ramena le Matre d'cole.

--Otez-lui son billon.

On le lui ta.

--Vous voulez donc me mettre  la torture?... s'cria le Matre d'cole
avec plus de colre que de douleur. Pourquoi vous tes-vous amus  me
piquer les yeux ainsi?... Vous m'avez fait mal... Est-ce pour me
martyriser encore dans l'ombre que vous avez teint les lumires ici
comme l-dedans?...

Il y eut un moment de silence effrayant.

--Vous tes aveugle, dit enfin David d'une voix mue.

--a n'est pas vrai! a n'est pas possible! Vous avez fait la nuit
exprs!... s'cria le brigand en faisant de violents efforts sur son
fauteuil.

--Otez-lui ses liens, qu'il se lve, qu'il marche, dit Rodolphe.

Les deux hommes firent tomber les liens du Matre d'cole.

Il se leva brusquement, fit un pas en tendant ses mains devant lui, puis
retomba dans le fauteuil en levant les bras au ciel.

--David, donnez-lui ce portefeuille, dit Rodolphe.

Le ngre mit dans les mains tremblantes du Matre d'cole un petit
portefeuille.

--Il y a dans ce portefeuille assez d'argent pour t'assurer un abri...
et du pain... jusqu' la fin de tes jours dans quelque solitude.
Maintenant tu es libre... va-t'en... et repens-toi... le Seigneur est
misricordieux!

--Aveugle! rpta le Matre d'cole en tenant machinalement le
portefeuille  sa main.

--Ouvrez les portes... qu'il parte! dit Rodolphe.

On ouvrit les portes avec fracas.

--Aveugle! aveugle! aveugle!!! rpta le brigand ananti. Mon Dieu!
c'est donc vrai!

--Tu es libre, tu as de l'argent, va-t'en!

--Mais je ne puis m'en aller... moi! Comment voulez-vous que je fasse?
Je n'y vois plus!! s'cria-t-il avec dsespoir. Mais c'est un crime
affreux que d'abuser ainsi de sa force pour...

--C'est un crime affreux d'abuser de sa force! rpta Rodolphe en
l'interrompant d'une voix solennelle. Et toi, qu'en as-tu fait, de ta
force?

--Oh! la mort... Oui, j'aurais prfr la mort! s'cria le Matre
d'cole. tre  la merci de tout le monde, avoir peur de tout! Un enfant
me battrait maintenant! Que faire? Mon Dieu! que faire?

--Tu as de l'argent.

--On me le volera! dit le brigand.

--On te le volera! Entends-tu ces mots... que tu dis avec crainte, toi
qui as vol? Va-t'en!

--Pour l'amour de Dieu, dit le Matre d'cole d'un air suppliant, que
quelqu'un me conduise! Comment vais-je faire dans les rues?... Ah!
tuez-moi! venez, tuez-moi! je vous le demande, par piti... tuez-moi!

--Non, un jour tu te repentiras.

--Jamais, jamais je ne me repentirai! s'cria le Matre d'cole avec
rage. Oh! je me vengerai! Allez... je me vengerai!...

Et, grinant les dents de rage, il se prcipita hors du fauteuil, les
poings ferms et menaants.

Au premier pas qu'il fit, il trbucha.

--Non, non, je ne pourrai pas!... et tre si fort pourtant! Ah! je suis
bien  plaindre... Personne n'a piti de moi, personne.

Et il pleura.

Il est impossible de peindre l'effroi, la stupeur du Chourineur pendant
cette scne terrible: sa sauvage et rude figure exprimait la compassion.
Il s'approcha de Rodolphe et lui dit  voix basse:

--Monsieur Rodolphe, il n'a peut-tre que ce qu'il mrite... c'est un
fameux sclrat! Il a aussi voulu me tuer tantt; mais maintenant il est
aveugle, il pleure. Tenez, tonnerre! il me fait de la peine... il ne
sait comment s'en aller. Il peut se faire craser dans les rues.
Voulez-vous que je le conduise quelque part o il pourra tre tranquille
au moins?

--Bien..., dit Rodolphe, mu de cette gnrosit et prenant la main du
Chourineur; bien, va...

Le Chourineur s'approcha du Matre d'cole et lui mit la main sur
l'paule.

Le brigand tressaillit.

--Qu'est-ce qui me touche? dit-il d'une voix sourde.

--Moi...

--Qui, toi?

--Le Chourineur.

--Tu viens aussi te venger, n'est-ce pas?

--Tu ne sais comment sortir!... Prends mon bras... Je vais te conduire.

--Toi! toi!

--Oui, tu me fais de la peine... maintenant; viens!

--Tu veux donc me tendre un pige?

--Tu sais bien que je ne suis pas lche... je n'abuserai pas de ton
malheur. Allons, partons, il fait jour.

--Il fait jour!!! ah! Je ne verrai plus jamais quand il fera jour, moi
s'cria le Matre d'cole.

Rodolphe ne put supporter davantage cette scne, il rentra brusquement,
suivi de David, en faisant signe aux deux domestiques de s'loigner.

Le Chourineur et le Matre d'cole restrent seuls.

--Est-ce vrai qu'il y a de l'argent dans le portefeuille qu'on m'a
donn? dit le brigand, aprs un long silence.

--Oui, j'y ai mis moi-mme cinq mille francs. Avec cela tu peux te
placer en pension quelque part, dans quelque coin,  la campagne, pour
le restant de tes jours... ou bien veux-tu que je te conduise chez
l'ogresse?

--Non, elle me volerait.

--Chez Bras-Rouge?

--Il m'empoisonnerait pour me voler!

--O veux-tu donc que je te conduise?

--Je ne sais pas. Tu n'es pas voleur, toi, Chourineur. Tiens, cache bien
mon portefeuille dans ma veste, que la Chouette ne le voie pas, elle me
dvaliserait.

--La Chouette? on l'a porte  l'hospice Beaujon. En me dbattant contre
vous deux, cette nuit, je lui ai _dform_ une jambe.

--Mais qu'est-ce que je vais devenir? mon Dieu! qu'est-ce que je vais
devenir? avec ce rideau noir, l, l toujours devant moi! Et sur ce
rideau noir si je voyais paratre les figures ples et mortes de ceux...

Il tressaillit et dit d'une voix sourde au Chourineur:

--Cet homme de cette nuit, est-ce qu'il est mort?

--Non.

--Tant mieux!

Et le brigand resta quelque temps silencieux; puis tout  coup il
s'cria en bondissant de rage:

--C'est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela! Brigand... sans toi
je refroidissais l'homme et j'emportais l'argent. Si je suis aveugle,
c'est ta faute! Oui, c'est ta faute!

--Ne pense plus  cela, c'est malsain pour toi. Voyons, viens-tu, oui ou
non?... Je suis fatigu, je veux dormir. C'est assez noc comme a.
Demain je retourne  mon train de bois. Je vas te conduire o tu
voudras, j'irai me coucher aprs.

--Mais je ne sais o aller, moi. Dans mon garni... je n'ose pas... il
faudrait dire...

--Eh bien! coute; veux-tu, pour un jour ou deux, venir dans mon chenil?
Je te trouverai peut-tre bien des braves gens qui, ne sachant pas qui
tu es, te prendront en pension chez eux comme un infirme. Tiens... il y
a justement un homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la mre
habite Saint-Mand; une digne femme, qui n'est pas heureuse. Peut-tre
bien qu'elle pourrait se charger de toi... Viens-tu, oui ou non?

--On peut se fier  toi, Chourineur. Je n'ai pas peur d'aller chez toi
avec mon argent. Tu n'as jamais vol, toi... tu n'es pas mchant, tu es
gnreux.

--Allons, c'est bon, assez d'pitaphes comme a.

--C'est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien faire pour moi,
Chourineur. Tu es sans haine et sans rancune, toi..., dit le brigand
avec humilit, tu vaux mieux que moi.

--Tonnerre! je le crois bien; M. Rodolphe m'a dit que j'avais du coeur.

--Mais quel est-il donc, cet homme? Ce n'est pas un homme, s'cria le
Matre d'cole avec un redoublement de fureur dsespre, c'est un
bourreau, un monstre!

Le Chourineur haussa les paules et dit:

--Partons-nous?

--Nous allons chez toi, n'est-ce pas, Chourineur?

--Oui.

--Tu n'as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n'est-ce pas?

--Oui.

--Et tu es sr qu'il n'est pas mort... _l'homme_?

--J'en suis sr.

--a sera toujours celui-l de moins, dit le brigand d'une voix sourde.

Et, s'appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la maison de l'alle
des Veuves.




_Fin de la premire partie_




DEUXIME PARTIE




I

L'le-Adam


Un mois s'tait pass depuis les vnements dont nous avons parl. Nous
conduirons le lecteur dans la petite ville de l'le-Adam, situe dans
une position ravissante, au bord de la rivire de l'Oise, au pied d'une
fort.

Les plus petits faits deviennent des vnements en province. Aussi, les
oisifs de l'le-Adam, qui se promenaient ce matin-l sur la place de
l'glise, se proccupaient-ils beaucoup de savoir quand arriverait
l'acqureur du plus beau fonds de boucherie de la ville tout rcemment
cd par la veuve Dumont,  laquelle il appartenait.

Sans doute l'acqureur tait riche: car il avait fait splendidement
peindre et dcorer la boutique. Depuis trois semaines, les ouvriers
avaient travaill jour et nuit. Une belle grille de bronze, rehausse
d'or, s'tendait sur toute l'ouverture de l'tal, et le fermait en
laissant circuler l'air. De chaque ct de la grille s'levaient de
larges pilastres, surmonts de deux grosses ttes de taureaux  cornes
dores; ils soutenaient le vaste entablement destin  recevoir
l'enseigne de la boutique. Le reste de la maison, compos d'un tage,
avait t peint d'une couleur de pierre; les persiennes, d'un gris
clair. Les travaux taient termins, sauf le placement de l'enseigne,
impatiemment attendu par les oisifs, trs-dsireux de connatre le nom
du successeur de la veuve.

Enfin les ouvriers apportrent un grand tableau, et les curieux purent
lire, en lettres dores sur un fond noir: _Francoeur, marchand boucher_.

La curiosit des oisifs de l'le-Adam ne fut qu'en partie satisfaite par
ce renseignement. Quel tait ce M. Francoeur? Un des plus impatients
alla s'en informer auprs du garon boucher, qui, l'air joyeux et
ouvert, s'occupait activement des derniers soins de l'talage.

Le garon, interrog sur son matre, M. Francoeur, rpondit qu'il ne le
connaissait pas encore, car il avait fait acheter ce fonds par
procuration; mais le garon ne doutait pas que son _bourgeois_ ne fit
tous ses efforts pour mriter la pratique de MM. les bourgeois de
l'le-Adam.

Ce petit compliment, fait d'un air avenant et cordial, joint 
l'excellente tenue de la boutique, disposa les curieux en faveur de M.
Francoeur; plusieurs mme promirent  l'instant leur pratique  son
garon.

La maison avait une porte charretire ouvrant sur la rue de l'glise.

Deux heures aprs l'ouverture de la boutique, une carriole d'osier toute
neuve, attele d'un bon et vigoureux cheval percheron, entra dans la
cour de la boucherie; deux hommes descendirent de cette voiture.

L'un tait Murph, compltement guri de sa blessure, quoiqu'il ft
encore ple; l'autre tait le Chourineur.

Au risque de rpter une vulgarit, nous dirons que le prestige de
l'habit est si puissant que l'hte des tavernes de la Cit tait presque
mconnaissable sous les vtements qu'il portait. Sa physionomie avait
subi la mme mtamorphose; il avait dpouill avec ses haillons son air
sauvage, brutal et turbulent;  le voir marcher ses deux mains dans les
poches de sa longue et chaude redingote de castorine couleur noisette,
son menton frachement ras enfoui dans une cravate blanche  coins
brods, on l'et pris pour le bourgeois le plus inoffensif du monde.

Murph attacha la longe du licou du cheval  un anneau de fer scell dans
le mur, fit signe au Chourineur de le suivre; ils entrrent dans une
jolie salle basse, meuble en noyer, qui formait l'arrire-boutique; les
deux fentres donnaient sur la cour, o le cheval piaffait d'impatience.
Murph paraissait tre chez lui, car il ouvrit une armoire, il prit une
bouteille d'eau-de-vie, un verre, et dit au Chourineur:

--Le froid tant vif ce matin, mon garon, vous boirez bien un verre
d'eau-de-vie?

--Si cela vous est gal, monsieur Murph... je ne boirai pas.

--Vous refusez?

--Oui, je suis trop content; et la joie, a rchauffe. Aprs a, quand
je dis content... peut-tre.

--Comment cela?

--Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas, o je dbardais
crnement pour me rchauffer. Je ne vous avais pas vu depuis la nuit...
o le Ngre  cheveux blancs avait aveugl le Matre d'cole. C'tait la
premire chose qu'il n'ait pas vol, c'est vrai... mais enfin...
tonnerre! a m'a remu. Et M. Rodolphe, quelle figure! Lui qui avait
l'air si bon enfant, il m'a fait peur dans ce moment-l.

--Bien, bien... Aprs?

--Vous m'avez donc dit: Bonjour, Chourineur.

--Bonjour, monsieur Murph. Vous voil donc debout?... Tant mieux,
tonnerre!... tant mieux. Et M. Rodolphe?

--Il a t oblig de partir quelques jours aprs l'affaire de l'alle
des Veuves, et il vous a oubli, mon garon.

--Eh bien, monsieur Murph, que je vous rponds, si M. Rodolphe m'a
oubli, vrai... a me fait de la peine.

--Je voulais dire, mon brave, qu'il avait oubli de rcompenser vos
services; mais il en gardera toujours le souvenir.

--Aussi, monsieur Murph, ces paroles-l m'ont ragaillardi tout de
suite... Tonnerre! moi, je ne l'oublierai pas, allez!... Il m'a dit que
j'avais du coeur et de l'honneur... enfin, suffit.

--Malheureusement, mon garon, monseigneur est parti sans laisser
d'ordre  votre sujet: moi, je ne possde rien que ce que me donne
monseigneur: je ne puis reconnatre comme je le voudrais... tout ce que
je vous dois pour ma part.

--Allons donc! monsieur Murph, vous plaisantez.

--Mais pourquoi diable, aussi, n'tes-vous pas revenu  l'alle des
Veuves aprs cette nuit fatale? Monseigneur ne serait pas parti sans
songer  vous.

--Dame... M. Rodolphe ne m'a pas fait demander. J'ai cru qu'il n'avait
plus besoin de moi.

--Mais vous deviez bien penser qu'il avait au moins besoin de vous
tmoigner sa reconnaissance.

--Puisque vous m'avez dit que M. Rodolphe ne m'avait pas oubli,
monsieur Murph!

--Allons, bien; allons, n'en parlons plus. Seulement j'ai eu beaucoup de
peine  vous trouver... Vous n'allez donc plus chez l'ogresse?

--Non.

--Pourquoi cela?

--C'est des ides  moi... des btises.

-- la bonne heure; mais revenons  ce que vous me disiez.

-- quoi, monsieur Murph?

--Vous me disiez: Je suis content de vous avoir rencontr; et encore,
content... peut-tre.

--M'y voil, monsieur Murph. Hier, en venant  mon train de bois, vous
m'avez dit: Mon garon, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire
avoir une place o vous aurez moins de mal que sur le port, et o vous
gagnerez quatre francs par jour. Quatre francs par jour... vive la
Charte! Je n'y pouvais croire: paye d'adjudant-sous-officier! Je vous
rponds: a me va, monsieur Murph.--Mais, que vous me dites, il ne
faudra pas que vous soyez fait comme un gueux, car a effrayerait les
bourgeois o je vous mne. Je vous rponds: Je n'ai pas de quoi me
faire autrement. Vous me dites: Venez au Temple. Je vous suis; je
choisis ce qu'il y a de plus flambant chez la mre Hubart, vous
m'avancez de quoi payer, et, en un quart d'heure, je suis ficel comme
un propritaire ou comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce
matin  la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec
votre carriole, et nous voici.

--Eh bien! qu'y a-t-il  regretter pour vous dans tout cela?

--Il y a... que, d'tre bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, a gte,
et que, quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, a me
fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n'en
gagnais que deux... et a tout d'un coup... a me fait l'effet d'tre
trop beau, et de ne pouvoir pas durer; et j'aimerais mieux coucher toute
ma vie sur la mchante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou
six nuits dans un bon lit. Voil mon caractre.

--Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher
dans un bon lit.

--C'est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son sol que de crever
de faim. Ah ! c'est donc une boucherie ici? dit le Chourineur en
prtant l'oreille aux coups de couperet du garon, et en entrevoyant des
quartiers de boeuf  travers les rideaux.

--Oui, mon brave; elle appartient  un de mes amis. Pendant que mon
cheval souffle, voulez-vous la visiter?

--Ma foi, oui; a me rappelle ma jeunesse... si ce n'est que j'avais
Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour btail. C'est drle
si j'avais eu de quoi, c'est un tat que j'aurais tout de mme bien
aim, que celui de boucher! S'en aller sur un bon bidet acheter des
bestiaux dans les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se
chauffer si l'on a froid, se scher si l'on est mouill, trouver la
mnagre, une bonne grosse maman frache et rjouie avec une tape
d'enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur
rapportez quelque chose. Et puis le matin, dans l'abattoir, empoigner un
boeuf par les cornes... quand il est mchant surtout, nom de nom... il
faut qu'il soit mchant... le mettre  l'anneau, l'abattre, le dpecer,
le parer... Tonnerre! a aurait t mon ambition, comme  la Goualeuse
de manger du sucre d'orge quand elle tait petite...  propos de cette
pauvre fille, monsieur Murph, en ne la voyant plus revenir chez
l'ogresse, je me suis bien dout que M. Rodolphe l'avait tire de l.
Tenez, a, c'est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! a ne
demandait pas  mal faire... C'tait si jeune! Et plus tard...
l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.

--Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter la boutique, en
attendant que notre cheval ait souffl?

Le Chourineur et Murph entrrent dans la boutique, puis ils allrent
voir l'table, o taient renferms trois boeufs magnifiques et une
vingtaine de moutons; puis l'curie, la remise, la tuerie, les greniers
et les dpendances de cette maison, tenue avec un soin, une propret,
qui annonaient l'ordre et l'aisance.

Lorsqu'ils eurent tout vu, sauf l'tage suprieur:

--Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heureux. Cette
maison et ce fonds sont  lui; sans compter un millier d'cus roulants
pour son commerce. Avec cela, trente-huit ans, fort comme un taureau,
d'une sant de fer, le got de son tat. Le brave et honnte garon que
vous avez vu en bas le remplace avec beaucoup d'intelligence, quand il
va en foire acheter des bestiaux. Encore une fois, n'est-il pas bien
heureux, mon ami?

--Ah! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous? il y a des
heureux et des malheureux; quand je pense que je vas gagner quatre
francs par jour, et qu'il y en a qui ne gagnent que moiti, ou moins...

--Voulez-vous monter voir le reste de la maison?

--Volontiers, monsieur Murph.

--Justement le bourgeois qui doit vous employer est l-haut.

--Le bourgeois qui doit m'employer?

--Oui.

--Tiens, pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit plus tt?

--Je vous expliquerai cela plus tard.

--Un moment, dit le Chourineur d'un air triste et embarrass, en
arrtant Murph par le bras; coutez, je dois vous dire une chose... que
M. Rodolphe ne vous a peut-tre pas dite... mais que je ne dois pas
cacher au bourgeois qui veut m'employer... parce que, si cela le
dgote, autant que ce soit tout de suite qu'aprs.

--Que voulez-vous?

--Je veux dire...

--Eh bien!

--Que je suis repris de justice... que j'ai t au bagne..., dit le
Chourineur d'une voix sourde.

--Ah! fit Murph.

--Mais je n'ai jamais fait de tort  personne! s'cria le Chourineur, et
je crverais plutt de faim que de voler... Mais j'ai fait pis que
voler, ajouta le Chourineur en baissant la tte, j'ai tu... par
colre... Enfin, ce n'est pas tout a, reprit-il aprs un moment de
silence, les bourgeois ne veulent jamais employer un forat; ils ont
raison, c'est pas l qu'on couronne des rosires. C'est ce qui m'a
toujours empch de trouver de l'ouvrage ailleurs que sur les ports, 
dbarder des trains de bois; car j'ai toujours dit, en me prsentant
pour travailler: Voici, voil... en voulez-vous? N'en voulez-vous pas?
J'aime mieux tre refus tout de suite que dcouvert plus tard... C'est
pour vous dire que je vais tout dgoiser au bourgeois. Vous le
connaissez: s'il doit me refuser, vitez-moi a en me le disant, et je
vais tourner les talons.

--Venez toujours, dit Murph.

Le Chourineur suivit Murph; ils montrent un escalier: une porte
s'ouvrit, tous deux se trouvrent en prsence de Rodolphe.

--Mon bon Murph... laisse-nous, dit Rodolphe.




II

Rcompense


--Vive la Charte! je suis crnement content de vous retrouver, monsieur
Rodolphe, ou plutt monseigneur, s'cria le Chourineur.

Il prouvait une vritable joie  revoir Rodolphe; car les coeurs
gnreux s'attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux
qu'ils reoivent.

--Bonjour, mon garon; je suis aussi ravi de vous voir.

--Farceur de M. Murph! qui disait que vous tiez parti. Mais tenez,
monseigneur...

--Appelez-moi monsieur Rodolphe, j'aime mieux a.

--Eh bien! monsieur Rodolphe... pardon de n'avoir pas t vous revoir
aprs la nuit du Matre d'cole... Je sens maintenant que j'ai fait une
impolitesse; mais enfin, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?

--Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.

Puis il ajouta:

--Murph vous a fait voir cette maison?

--Oui, monsieur Rodolphe; belle habitation, belle boutique; c'est cossu,
soign.  propos de cossu, c'est moi qui vas l'tre, monsieur Rodolphe:
quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!

--J'ai mieux que cela  vous proposer, mon garon.

--Oh! mieux... sans vous commander, c'est difficile. Quatre francs par
jour!

--J'ai mieux  vous proposer, vous dis-je: car cette maison, ce qu'elle
contient, cette boutique et mille cus que voici dans ce portefeuille,
tout cela vous appartient.

Le Chourineur sourit d'un air stupide, aplatit son castor  longs poils
entre ses deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas
ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent trs-claires.

Celui-ci reprit avec bont:

--Je conois votre surprise; mais je vous le rpte, cette maison et cet
argent sont  vous, sont votre proprit.

Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front
baign de sueur et balbutia d'une voix altre:

--Oh! c'est--dire... c'est--dire... ma proprit...

--Oui, votre proprit, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous!
je vous le donne,  vous...

Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la tte, toussa, baissa
les yeux et ne rpondit pas. Il sentait le fil de ses ides lui
chapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est
justement pour cela qu'il ne pouvait croire  ce qu'il entendait. Entre
la misre profonde, la dgradation o il avait toujours vcu, et la
position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abme que le service
qu'il avait rendu  Rodolphe ne comblait mme pas.

Ne htant pas le moment o son protg ouvrirait enfin les yeux  la
ralit, Rodolphe jouissait avec dlices de cette stupeur, de cet
tourdissement du bonheur.

Il voyait, avec un mlange de joie et d'amertume indicibles, que, chez
certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que
leur raison se refuse  admettre la possibilit d'un avenir qui serait,
pour un grand nombre, une existence trs-peu enviable.

Certes, pensait-il, si l'homme a jamais,  l'instar de Promthe, ravi
quelque rayon de la divinit, c'est dans ces moments o il fait (qu'on
pardonne ce blasphme!) ce que la Providence devrait faire de temps 
autre pour l'dification du monde: prouver aux bons et aux mchants
qu'il y a rcompense pour les uns, punition pour les autres.

Aprs avoir encore un peu joui du bienheureux hbtement du Chourineur,
Rodolphe continua:

--Ce que je vous donne vous semble donc bien au del de vos esprances?

--Monseigneur! dit le Chourineur en se levant brusquement, vous me
proposez cette maison et beaucoup d'argent... pour me tenter; mais je ne
peux pas.

--Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec tonnement.

Le visage du Chourineur s'anima, sa honte cessa; il dit d'une voix
ferme:

--Ce n'est pas pour m'engager  voler, que vous m'offrez tant d'argent,
je le sais bien. D'ailleurs, je n'ai jamais vol de ma vie... C'est
peut-tre pour tuer... mais j'ai bien assez du rve du sergent! ajouta
le Chourineur d'une voix sombre.

--Ah! les malheureux! s'cria Rodolphe avec amertume. La compassion
qu'on leur tmoigne est-elle donc rare  ce point qu'ils ne peuvent
s'expliquer la libralit que par le crime?

Puis, s'adressant au Chourineur, il lui dit d'un ton plein de douceur:

--Vous me jugez mal... vous vous trompez; je n'exigerai rien de vous que
d'honorable. Ce que je vous donne, je vous le donne parce que vous le
mritez.

--Moi! s'cria le Chourineur, dont les bahissements recommencrent, je
le mrite, et comment?

--Je vais vous le dire: sans notions du bien et du mal, abandonn  vos
instincts sauvages, renferm pendant quinze ans au bagne avec les plus
affreux sclrats, press par la misre et par la faim, forc, par votre
fltrissure et par la rprobation des honntes gens,  continuer 
frquenter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous tes rest probe,
mais le remords de votre crime a survcu  l'expiation que la justice
humaine vous avait impose.

Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d'tonnement pour le
Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect ml de crainte et de
reconnaissance. Mais il ne pouvait encore se rendre  l'vidence.

--Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, parce que,
vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez argot comme pre et
mre, je vous ai racont ma vie entre deux verres de vin, et qu'aprs a
je vous ai empch de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une
maison... de l'argent... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur
Rodolphe, encore une fois, c'est pas possible.

--Me croyant un des vtres, vous m'avez racont votre vie naturellement
et sans feinte, sans cacher ce qu'il y avait eu de coupable ou de
gnreux. Je vous ai jug... bien jug, et il me plat de vous
rcompenser.

--Mais, monsieur Rodolphe, a ne se peut pas. Non, enfin, il y a de
pauvres ouvriers qui toute leur vie ont t honntes, et qui...

--Je le sais, et j'ai peut-tre fait pour plusieurs de ceux-l plus que
je ne fais pour vous. Mais si l'homme qui vit honnte au milieu des gens
honntes, encourag par leur estime, mrite intrt et appui, celui qui,
malgr l'loignement des gens de bien, reste honnte au milieu des plus
abominables sclrats de la terre, celui-l aussi mrite intrt et
appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout: vous m'avez sauv la vie, vous
l'avez aussi sauve  Murph, mon ami le plus cher. Ce que je fais pour
vous m'est donc autant dict par la reconnaissance personnelle que par
le dsir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s'est
gare, mais non perdue... Et ce n'est pas tout.

--Qu'est-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?

Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit:

--Rempli de commisration pour le malheur d'un homme qui auparavant
avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez
mme donn asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre-Dame, n 9.

--Vous saviez o je demeurais, monsieur Rodolphe?

--Parce que vous oubliez les services que vous m'avez rendus, je ne les
oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitt ma maison, on vous a suivi; on
vous a vu rentrer chez vous avec le Matre d'cole.

--Mais M. Murph m'avait dit que vous ne saviez pas o je demeurais,
monsieur Rodolphe.

--Je voulais tenter sur vous une dernire preuve, je voulais savoir si
vous aviez le dsintressement de la gnrosit. En effet, aprs votre
gnreuse action, vous tes retourn  vos rudes labeurs de chaque jour,
ne demandant rien, n'esprant rien, n'ayant pas mme un mot d'amertume
pour blmer l'apparente ingratitude avec laquelle je mconnaissais vos
services; et quand hier Murph vous a propos une occupation un peu mieux
rtribue que votre travail habituel, vous avez accept avec joie, avec
reconnaissance!

--coutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de a, quatre francs
par jour sont toujours quatre francs par jour. Quant au service que je
vous ai rendu, c'est plutt moi qui vous en remercie.

--Comment cela?

--Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d'un air triste, il m'est
encore revenu des choses... car, depuis que je vous connais et que vous
m'avez dit ces deux mots: Tu as encore du COEUR et de l'HONNEUR, c'est
tonnant comme je rflchis. C'est tout de mme drle que deux mots,
deux seuls mots, produisent a. Mais au fait, semez deux petits grains
de bl de rien du tout dans la terre, et il va pousser de grands pis.

Cette comparaison juste, presque potique, frappa Rodolphe. En effet,
deux mots, mais deux mots puissants et magiques pour ceux qui les
comprennent, avaient presque subitement dvelopp dans cette nature
nergique les bons et gnreux instincts qui existaient en germe.

--Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j'ai sauv M. Rodolphe
et un peu M. Murph, c'est vrai, mais j'en sauverais des centaines, des
milliers, que a ne rendrait pas la vie  ceux...

Et le Chourineur baissa la tte d'un air sombre.

--Ce remords est salutaire, mais une bonne action est toujours compte.

--Et puis, dans ce que vous avez dit au Matre d'cole sur les
meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses qui pouvaient
m'aller, en bien comme en mal.

Voulant rompre le cours des penses du Chourineur, Rodolphe lui dit:

--C'est vous qui avez plac le Matre d'cole  Saint-Mand?

--Oui, monsieur Rodolphe... Il m'avait fait changer ses billets pour de
l'or et acheter une ceinture que je lui ai cousue sur lui... Nous avons
mis son quibus l-dedans, et bon voyage! Il est en pension pour trente
sous par jour, chez de bien bonnes gens  qui a fait une petite
douceur.

--Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon garon.

--Parlez, monsieur Rodolphe.

--Dans quelques jours vous irez le trouver... avec ce papier: c'est le
titre d'une place  perptuit aux Bons-Pauvres. Il donnera quatre mille
cinq cents francs, et il sera admis pour sa vie  la prsentation de ce
titre: c'est convenu, tout arrang. J'ai rflchi que cela vaudrait
mieux. Il s'assurera ainsi un abri et du pain pour le restant de ses
jours, et il n'aura qu' songer au repentir. Je regrette mme de ne lui
avoir pas de suite donn cette entre, au lieu d'une somme qui peut tre
dissipe ou vole; mais il m'inspirait une telle horreur que je voulais
avant tout tre dlivr de sa prsence. Vous lui ferez donc cette offre
et vous le conduirez  l'hospice. Si par hasard il refuse, nous verrons
 agir autrement. Il est donc convenu que vous irez le trouver?

--Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous rendrais ce
service, comme vous dites, mais je ne sais pas si je serai libre. M.
Murph m'a engag avec un bourgeois pour quatre francs par jour.

Rodolphe regarda le Chourineur avec tonnement.

--Comment! Et votre boutique? Et votre maison?

--Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moquez pas d'un pauvre diable. Vous
vous tes dj assez amus  m'prouver, comme vous dites. Votre maison
et votre boutique, c'est une chanson sur le mme air. Vous vous tes
dit: Voyons donc si cet animal de Chourineur sera assez coq d'Inde pour
se figurer que... Assez, assez, monsieur Rodolphe. Vous tes un
jovial... fini!

--Comment! Tout  l'heure ne vous ai-je pas expliqu...

--Pour donner de la couleur  la chose... connu... et, foi d'homme, j'y
avais un brin mordu. Fallait-il tre buse!

--Mais, mon garon, vous tes fou!

--Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Quoique a soit
dj crnement tonnant, quatre francs par jour,  la rigueur a se
conoit; mais une maison, une boutique, de l'argent en masse, quelle
farce! Tonnerre, quelle farce!

Et il se mit  rire d'un gros rire bruyant et sincre.

--Mais encore, une fois...

--coutez, monseigneur, franchement vous m'avez d'abord un petit peu mis
dedans; c'est quand je me suis dit: M. Rodolphe est un gaillard comme
il n'y en a pas beaucoup, il a peut-tre quelque chose  envoyer
chercher chez le _boulanger_, il me donne la commission, et il veut me
graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi. Mais aprs a
j'ai rflchi que j'avais tort de penser a de vous, et c'est l o j'ai
vu que vous me montiez une farce; car si j'tais assez Job pour croire
que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour le
coup, monseigneur, que vous diriez: Pauvre Chourineur, va! Tu me fais
de la peine... tu es donc malade?

Rodolphe commenait  tre assez embarrass de convaincre le Chourineur.
Il lui dit d'un ton grave et imposant, presque svre:

--Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l'intrt que
m'inspire une noble conduite... Je vous l'ai dit, cette maison et cet
argent sont  vous, c'est moi qui vous les donne. Et, puisque vous
hsitez  me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je
vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le
donne pour les raisons que je vous ai dites.

 cet accent ferme, digne;  l'expression srieuse des traits de
Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la vrit. Pendant quelques
moments il le regarda en silence, puis il lui dit sans emphase et d'une
voix profondment mue:

--Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. Un pauvre homme
comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous
remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c'est que je
ne refuserai jamais un secours aux malheureux, parce que la faim et la
misre, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauch
cette pauvre Goualeuse, et qu'une fois dans l'gout, tout le monde n'a
pas la poigne assez forte pour s'en retirer.

--Vous ne pouviez mieux me remercier, mon garon... vous me comprenez.
Vous trouverez dans ce secrtaire les titres de cette proprit, acquise
pour vous au nom de M. Francoeur.

--M. Francoeur?

--Vous n'avez pas de nom, je vous donne celui-l. Il est d'un bon
prsage. Vous l'honorerez, j'en suis sr.

--Monseigneur, je vous le promets.

--Courage, mon garon! Vous pouvez m'aider dans une bonne oeuvre.

--Moi, monseigneur?

--Vous; aux yeux du monde vous serez un vivant et salutaire exemple.
L'heureuse position que la Providence vous fait prouvera que les gens
tombs bien bas peuvent encore se relever et beaucoup esprer lorsqu'ils
se repentent et qu'ils conservent pures quelques saillantes qualits. En
vous voyant heureux, parce qu'aprs avoir commis une criminelle action,
expie par une punition terrible, vous tes rest probe, courageux,
dsintress, ceux qui auront failli tcheront de devenir meilleurs. Je
veux qu'on n'ignore rien de votre pass. Tt ou tard on le connatrait;
il vaut mieux aller au-devant d'une rvlation. Tout  l'heure donc,
j'irai trouver avec vous le maire de cette commune; je me suis inform
de lui; c'est un homme digne de concourir  mon oeuvre. Je me nommerai
et je serai votre caution; et, pour tablir ds  prsent des relations
honorables entre vous et les deux personnes qui reprsentent moralement
la socit de cette ville, j'assurerai pendant deux ans une somme
mensuelle de mille francs destine aux pauvres; chaque mois je vous
enverrai cette somme, dont l'emploi sera rgl par vous, par le maire et
par le cur. Si l'un d'eux conservait les moindres scrupules  se mettre
en rapport avec vous, ce scrupule s'effacerait devant les exigences de
la charit. Ces relations une fois assures, il dpendra de vous de
mriter l'estime de ces gens recommandables, et vous n'y manquerez pas.

--Monseigneur, je vous comprends. Ce n'est pas moi, le Chourineur,  qui
vous faites tout ce bien, c'est aux malheureux qui, comme moi, se sont
trouvs dans la peine, dans le crime, et qui en sont sortis, comme vous
dites, avec du coeur et de l'honneur. Sauf votre respect, c'est comme
dans l'arme: quand tout un bataillon a donn  mort, on ne peut pas
dcorer tout le monde, il n'y a que quatre croix pour cinq cents braves;
mais ceux qui n'ont pas l'toile se disent: Bon, je l'aurai une autre
fois, et l'autre fois ils chargent plus  mort encore.

Rodolphe coutait son protg avec bonheur. En rendant  cet homme
l'estime de soi, en le relevant  ses propres yeux, en lui donnant pour
ainsi dire la conscience de sa valeur, il avait presque instantanment
dvelopp dans son coeur et dans son esprit des rflexions remplies de
sens, d'honorabilit, on dirait presque de dlicatesse.

--Ce que vous me dites l, Francoeur, reprit Rodolphe, est une nouvelle
manire de me prouver votre reconnaissance, je vous en sais gr.

--Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrass de vous la
prouver autrement.

--Maintenant allons visiter votre maison; mon vieux Murph s'est donn ce
plaisir, et je veux l'avoir aussi.

Rodolphe et le Chourineur descendirent.

Au moment o ils entraient dans la cour, le garon, s'adressant au
Chourineur, lui dit respectueusement:

--Puisque c'est vous qui tes le bourgeois, monsieur Francoeur, je viens
vous dire que la pratique donne. Il n'y a plus de ctelettes ni de
gigots, et il faudrait saigner un ou deux moutons tout de suite.

--Parbleu! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle occasion
d'exercer votre talent... et je veux en avoir l'trenne... le grand air
m'a donn de l'apptit, et je goterai de vos ctelettes, bien qu'un peu
dures, je le crains.

--Vous tes bien bon, monsieur Rodolphe, dit le Chourineur d'un air
joyeux; vous me flattez; je vas faire de mon mieux.

--Faut-il mener deux moutons  la tuerie, bourgeois? dit le garon.

--Oui, et apporte un couteau bien aiguis, pas trop fin de tranchant, et
fort de dos.

--J'ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille... c'est  se raser
avec. Tenez.

--Tonnerre! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en tant sa redingote
avec empressement et en relevant les manches de sa chemise qui
laissaient voir ses bras d'athlte. a me rappelle ma jeunesse et
l'abattoir; vous allez voir comme je taille l-dedans... Nom de nom, je
voudrais dj y tre! Ton couteau, garon, ton couteau! C'est a... tu
t'y entends. Voil une lame! Qui est-ce qui en veut?... Tonnerre! avec
un chourin comme a je mangerais un taureau furieux.

Et le Chourineur brandit le couteau. Ses yeux commenaient  s'injecter
de sang; la bte reprenait le dessus; l'instinct, l'apptit sanguinaire
reparaissait dans toute son effrayante nergie.

La tuerie tait dans la cour.

C'tait une pice vote, sombre, dalle de pierres et claire de haut
par une troite ouverture. Le garon conduisit un des moutons jusqu' la
porte.

--Faut-il le passer  l'anneau, bourgeois?

--L'attacher, tonnerre!... Et ces genoux-l! Sois tranquille, je le
serrerai l-dedans comme dans un tau. Donne-moi la bte et retourne 
la boutique.

Le garon rentra.

Rodolphe resta seul avec le Chourineur; il l'examinait avec attention,
presque avec anxit.

--Voyons,  l'ouvrage! lui dit-il.

--Et a ne sera pas long, tonnerre! Vous allez voir si je manie le
couteau. Les mains me brlent, a me bourdonne aux oreilles... Les
tempes me battent comme quand j'allais y voir rouge... Avance ici,
toi... eh! Madelon, que je te chourine  mort!

Et les yeux brillants d'un clat sauvage, ne s'apercevant plus de la
prsence de Rodolphe, il souleva la brebis sans efforts, et d'un bond il
l'emporta dans la tuerie avec une joie froce.

On et dit d'un loup se sauvant dans sa tanire avec sa proie.

Rodolphe le suivit, s'appuya sur un des ais de la porte qu'il ferma.

La tuerie tait sombre; un vif rayon de lumire, tombant d'aplomb,
clairait  la Rembrandt la rude figure du Chourineur, ses cheveux blond
ple et ses favoris roux. Courb en deux, tenant aux dents un long
couteau qui brillait dans le clair-obscur, il attirait la brebis entre
ses genoux. Lorsqu'il l'y eut assujettie, il la prit par la tte, lui
fit tendre le cou et l'gorgea.

Au moment o la brebis senti la lame, elle poussa un petit blement
doux, plaintif, tourna son regard mourant vers le Chourineur, et deux
jets de sang frapprent le tueur au visage.

Ce cri, ce regard, ce sang dont il dgouttait causrent une pouvantable
impression  cet homme. Son couteau lui tomba des mains, sa figure
devint livide, contracte, effrayante sous le sang qui la couvrait; ses
yeux s'arrondirent, ses cheveux se hrissrent; puis, reculant tout 
coup avec horreur, il s'cria, d'une voix touffe:

--Oh! le sergent! le sergent!

Rodolphe courut  lui.

--Reviens  toi, mon garon.

--L... l... le sergent..., rpta le Chourineur, en se reculant pas 
pas, l'oeil fixe, hagard, et montrant du doigt quelque fantme
invisible. Puis, poussant un cri effroyable comme si le spectre l'et
touch, il se prcipita au fond de la tuerie, dans l'endroit le plus
noir, et l, se jetant la face, la poitrine, les bras contre le mur,
comme s'il et voulu le renverser pour chapper  une horrible vision,
il rptait encore d'une voix sourde et convulsive:

--Oh! le sergent!... le sergent!... le sergent!...




III

Le dpart


Grce au soin de Murph et de Rodolphe, qui calmrent  grand-peine son
agitation, le Chourineur revint compltement  lui aprs une longue
crise.

Il se trouvait seul avec Rodolphe dans une des pices du premier tage
de la boucherie.

--Monseigneur, dit-il avec abattement, vous avez t bien bon pour
moi... mais tenez, voyez-vous, j'aimerais mieux tre mille fois plus
malheureux encore que je ne l'ai t que d'accepter l'tat que vous me
proposez...

--Rflchissez... pourtant.

--Tenez, monseigneur... quand j'ai entendu le cri de cette pauvre bte
qui ne se dfendait pas... quand j'ai senti son sang me sauter  la
figure... un sang chaud... qui avait l'air d'tre en vie... Oh! vous ne
savez pas ce que c'est... alors, j'ai revu mon rve... le sergent... et
ces pauvres jeunes soldats que je chourinais... qui ne se dfendaient
pas, et qui en mourant me regardaient d'un air si doux... si doux...
qu'ils avaient l'air de me plaindre... Oh! monseigneur! C'est  devenir
fou!...

Et le malheureux cacha sa tte dans ses mains avec un mouvement
convulsif.

--Allons, calmez-vous.

--Excusez-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du sang... d'un
couteau... je ne pourrais la supporter...  chaque instant a
rveillerait mes rves que je commenais  oublier... Avoir tous les
jours les mains ou les pieds dans le sang... gorger de pauvres btes...
qui ne se dfendent pas... Oh! non, non, je ne pourrais pas...
J'aimerais mieux tre aveugle, comme le Matre d'cole, que d'tre
rduit  ce mtier.

Il est impossible de peindre l'nergie du geste, de l'accent, de la
physionomie du Chourineur en s'exprimant ainsi.

Rodolphe se sentait profondment mu. Il tait satisfait de l'horrible
impression que la vue du sang avait cause  son protg.

Un moment chez le Chourineur, la bte sauvage, l'instinct sanguinaire
avait vaincu l'homme; mais le remords avait vaincu l'instinct. Cela
tait beau, cela tait un grand enseignement.

Il faut le dire  la louange de Rodolphe, il n'avait pas dsespr de ce
mouvement. Sa volont, non le hasard, avait amen la scne de la
tuerie.

--Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineur, je
rcompense bien mal vos bonts pour moi... mais...

--Loin de l... vous comblez mes voeux... Pourtant, je l'avoue, je
n'tais pas certain de trouver chez vous cette sainte exaltation du
remords.

--Comment, monseigneur?

--coutez, dit Rodolphe, voici quelle avait t ma pense: j'avais
choisi pour vous l'tat de boucher, parce que vos gots, vos instincts
vous y portaient...

--Hlas! monseigneur, c'est vrai... Sans ce que vous savez, a aurait
t mon bonheur... je le disais encore tantt  M. Murph.

--Je le savais... aussi, mon pauvre Francoeur, le bien nomm, si vous
aviez accept l'offre que je vous faisais... et vous le pouviez sans
perdre de mon estime, tout ce qui est ici vous appartenait, je payais
une dette sacre... je vous retirais d'une position pnible, je
constituais en vous un bon et frappant et salutaire exemple... et je
continuais de m'intresser  votre avenir. Si, au contraire, la vue du
sang que vous vous apprtiez  verser machinalement vous rappelait votre
crime; si un soulvement involontaire me prouvait que le remords
veillait toujours au fond de votre me, mes vues pour vous changeaient;
car l'tat que je vous offrais devenait un supplice de chaque jour...

--Oh! c'est bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice horrible.

--Maintenant voici ce que je vous propose; vous accepterez, je le crois,
car j'ai agi d'aprs cette certitude. Une personne qui possde beaucoup
de proprits en Algrie m'a cd pour vous (il n'y a plus du moins qu'
signer l'acte) une vaste ferme destine  l'lve des bestiaux. Les
terres qui en dpendent sont trs-fertiles et en pleine exploitation;
mais, je ne vous le cache pas, connaissant votre courage et le besoin o
vous tes de l'exercer, j'ai conditionnellement acquis ces biens,
quoiqu'ils fussent situs sur les limites de l'Atlas, c'est--dire aux
avant-postes, et exposs  de frquentes attaques des Arabes... il faut
tre l au moins autant soldat que cultivateur; c'est  la fois une
redoute et une mtairie. L'homme qui fait valoir cette habitation en
l'absence du propritaire vous mettrait au fait de tout; il est, dit-on,
honnte et dvou; vous le garderiez auprs de vous tant qu'il vous
serait ncessaire. Une fois tabli l, non-seulement vous pourriez
augmenter votre aisance par le travail et par l'intelligence, mais
rendre de vrais services au pays par votre courage. Les colons se
forment en milice. L'tendue de votre proprit, le nombre des
tenanciers qui en dpendent vous rendraient le chef d'une troupe arme
assez considrable. Discipline, lectrise par votre bravoure, elle
pourrait tre d'une extrme utilit pour protger les proprits parses
dans la plaine. Je vous le rpte, j'ai choisi cela malgr le danger, ou
plutt  cause du danger, parce que je voulais utiliser votre
intrpidit naturelle; parce que, tout en ayant expi, presque rachet
un grand crime, votre rhabilitation sera plus noble, plus entire, plus
hroque, si elle s'achve au milieu des prils d'un pays indompt qu'au
milieu des paisibles habitudes d'une petite ville. Si je ne vous ai pas
d'abord offert cette position, c'est qu'il tait plus que probable que
l'autre vous satisferait; et celle-ci est si aventureuse que je ne
voulais pas vous exposer sans vous laisser ce choix... Il en est temps
encore, si cet tablissement ne vous convient pas, dites-le-moi
franchement, nous chercherons autre chose... sinon demain tout sera
sign; je vous remettrai les titres de votre proprit... et vous irez 
Alger avec une personne dsigne par l'ancien propritaire de la
mtairie pour vous mettre en possession des biens... Il vous sera d
deux annes de fermage; vous les toucherez en arrivant. La terre
rapporte trois mille francs; travaillez, amliorez, soyez actif,
vigilant, et vous accrotrez facilement votre bien-tre et celui des
colons que vous serez  mme de secourir; car, je n'en doute pas, vous
vous montrerez toujours charitable, gnreux; vous vous rappellerez
qu'tre riche, c'est donner beaucoup... Quoique loign de vous, je ne
vous perdrai pas de vue. Je n'oublierai jamais que moi et mon meilleur
ami nous vous devons la vie. L'unique preuve d'attachement et de
reconnaissance que je vous demande est d'apprendre assez vite  lire et
 crire pour pouvoir m'instruire rgulirement une fois par semaine de
ce que vous faites, et vous adresser directement  moi si vous avez
besoin de conseil ou d'appui...

Il est inutile de peindre les transports et la joie du Chourineur.

Son caractre et ses instincts sont assez connus du lecteur pour que
l'on comprenne qu'aucune proposition ne pouvait lui convenir davantage.

Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.




IV

Recherches


La maison que possdait Rodolphe dans l'alle des Veuves n'tait pas le
lieu de sa rsidence ordinaire. Il habitait un des plus grands htels du
faubourg Saint-Germain, situ  l'extrmit de la rue Plumet.

Pour viter les honneurs dus  son rang souverain, il avait gard
l'incognito depuis son arrive  Paris, son charg d'affaires prs de la
cour de France ayant annonc que son matre rendrait les visites
officielles indispensables sous les nom et titres de comte de Duren.

Grce  cet usage, frquent dans les cours du Nord, un prince voyage
avec autant de libert que d'agrment et chappe aux ennuis d'une
reprsentation gnante.

Malgr son transparent incognito, Rodolphe tenait, ainsi qu'il
convenait, un grand tat de maison. Nous introduirons le lecteur dans
l'htel de la rue Plumet, le lendemain du dpart du Chourineur pour
l'Algrie.

Dix heures du matin venaient de sonner.

Au milieu d'une grande pice situe au rez-de-chausse, et prcdant le
cabinet de travail de Rodolphe, Murph, assis devant un bureau, cachetait
plusieurs dpches.

Un huissier vtu de noir, portant au cou une chane d'argent, ouvrit les
deux battants de la porte du salon d'attente et annona:

--Son excellence le baron de Gran!

Murph, sans se dranger de son occupation, salua le baron d'un geste 
la fois cordial et familier.

--Monsieur le charg d'affaires..., dit-il en souriant, veuillez vous
chauffer, je suis  vous dans l'instant.

--Sir Walter Murph, secrtaire intime de Son Altesse Srnissime...
j'attendrai vos ordres, rpondit gaiement M. de Gran; et il fit en
plaisantant un profond et respectueux salut au digne squire.

Le baron avait cinquante ans environ, des cheveux gris, rares,
lgrement poudrs et crps. Son menton, un peu saillant, disparaissait
 demi dans une haute cravate de mousseline trs-empese et d'une
blancheur blouissante. Sa physionomie tait remplie de finesse, sa
tournure de distinction, et sous les verres de ses besicles d'or
brillait un regard aussi malin que pntrant. Quoiqu'il ft dix heures
du matin, M. de Gran portait un habit noir: l'tiquette le voulait
ainsi; un ruban ray de plusieurs couleurs tranchantes tait nou  sa
boutonnire. Il posa son chapeau sur un fauteuil et s'approcha de la
chemine pendant que Murph continuait son travail.

--Son Altesse a sans doute veill une partie de la nuit, mon cher Murph,
car votre correspondance me parat considrable.

--Monseigneur s'est couch ce matin  six heures. Il a crit entre
autres une lettre de huit pages au grand marchal, et il m'en a dict
une non moins longue pour le chef du conseil suprme.

--Attendrai-je le lever de Son Altesse pour lui faire part des
renseignements que j'apporte?

--Non, mon cher baron... Monseigneur a ordonn qu'on ne l'veillt pas
avant deux ou trois heures de l'aprs-midi; il dsire que vous fassiez
partir ce matin ces dpches par un courrier spcial, au lieu d'attendre
 lundi. Vous me confierez les renseignements que vous avez recueillis,
et j'en rendrai compte  monseigneur  son rveil: tels sont ses ordres.

-- merveille! Son Altesse sera, je crois, satisfaite de ce que j'ai 
lui apprendre. Mais, mon cher Murph, j'espre que l'envoi de ce courrier
n'est pas d'un mauvais augure. Les dernires dpches que j'ai eu
l'honneur de transmettre,  Son Altesse...

--Annonaient que tout allait au mieux _l-bas_; et c'est justement
parce que monseigneur tient  exprimer le plus tt possible son
contentement au chef du conseil suprme et au grand marchal, qu'il
dsire que vous expdiez ce courrier aujourd'hui mme.

--Je reconnais l Son Altesse... S'il s'agissait d'une rprimande, elle
ne se hterait pas ainsi; du reste, il n'y a qu'une voix sur la ferme et
habile administration de nos gouvernants par intrim. C'est tout simple,
ajouta le baron en souriant; la montre tait excellente et parfaitement
rgle par notre matre, il ne s'agissait que de la monter
ponctuellement pour que sa marche invariable et sre continut
d'indiquer chaque jour l'emploi de chaque heure et de chacun. L'ordre
dans le gouvernement produit toujours la confiance et la tranquillit
chez le peuple; c'est ce qui m'explique les bonnes nouvelles que vous me
donnez.

--Et ici, rien de nouveau, cher baron? Rien n'a t bruit?... Nos
mystrieuses aventures...

--Sont compltement ignores. Depuis l'arrive de monseigneur  Paris,
on s'est habitu  ne le voir que trs-rarement chez le peu de personnes
qu'il s'tait fait prsenter; on croit qu'il aime beaucoup la retraite,
qu'il fait de frquentes excursions dans les environs de Paris. Son
Altesse s'est sagement dbarrasse pour quelque temps du chambellan et
de l'aide de camp qu'elle avait amens d'Allemagne.

--Et qui nous eussent t des tmoins fort incommodes.

--Ainsi,  l'exception de la comtesse Sarah Mac-Gregor, de son frre Tom
Seyton de Halsbury, et de Karl, leur me damne, personne n'est instruit
des dguisements de Son Altesse; or, ni la comtesse, ni son frre, ni
Karl n'ont d'intrt  trahir ce secret.

--Ah! mon cher baron, dit Murph, en souriant, quel malheur que cette
maudite comtesse soit veuve maintenant!

--Ne s'tait-elle pas marie en 1827 ou en 1828?

--En 1827, peu de temps aprs la mort de cette malheureuse petite fille
qui aurait maintenant seize ou dix-sept ans, et que monseigneur pleure
encore chaque jour, sans en parler jamais.

--Regrets d'autant plus concevables que Son Altesse n'a pas eu d'enfant
de son mariage.

--Aussi, tenez, mon cher baron, j'ai bien devin qu' part la piti
qu'inspire la pauvre Goualeuse, l'intrt que monseigneur porte  cette
malheureuse crature vient surtout de ce que la fille qu'il regrette si
amrement (tout en dtestant la comtesse sa mre) aurait maintenant le
mme ge.

--Il est rellement fatal que cette Sarah, dont on devait se croire pour
toujours dlivr, se retrouve libre justement dix-huit mois aprs que
Son Altesse a perdu le modle des pouses aprs quelques annes de
mariage. La comtesse se croit, j'en suis certain, favorise du sort par
ce double veuvage.

--Et ses esprances insenses renaissent plus ardentes que jamais;
pourtant elle sait que monseigneur a pour elle l'aversion la plus
profonde, la plus mrite. N'a-t-elle pas t cause de... Ah! baron, dit
Murph sans achever sa phrase, cette femme est funeste... Dieu veuille
qu'elle ne nous amne pas d'autres malheurs!

--Que peut-on craindre d'elle, mon cher Murph? Autrefois elle a eu sur
monseigneur l'influence que prend toujours une femme adroite et
intrigante sur un jeune homme qui aime pour la premire fois et qui se
trouve surtout dans les circonstances que vous savez; mais cette
influence a t dtruite par la dcouverte des indignes manoeuvres de
cette crature, et surtout par le souvenir de l'vnement pouvantable
qu'elle a provoqu.

--Plus bas, mon cher de Gran, plus bas, dit Murph. Hlas! nous sommes
dans ce mois sinistre, et nous approchons de cette date non moins
sinistre, le 13 janvier; je crains toujours pour monseigneur ce terrible
anniversaire.

--Pourtant, si une grande faute peut se faire pardonner par l'expiation,
Son Altesse ne doit-elle pas tre absoute?

--De grce, mon cher de Gran, ne parlons pas de cela, j'en serais
attrist pour toute la journe.

--Je vous dirais donc qu' cette heure les vises de la comtesse Sarah
sont absurdes, la mort de la pauvre petite fille dont vous parliez tout
 l'heure a bris le dernier lien qui pouvait encore attacher
monseigneur  cette femme; elle est folle si elle persiste dans ses
esprances.

--Oui! mais c'est une dangereuse folle. Son frre, vous le savez,
partage ses ambitieuses et opinitres imaginations, quoique ce digne
couple ait  cette heure autant de raisons de dsesprer qu'il en avait
d'esprer il y a dix-huit ans.

--Ah! que de malheurs a aussi causs dans ce temps-l l'infernal abb
Polidori par sa criminelle complaisance!

-- propos de ce misrable, on m'a dit qu'il tait ici depuis un an ou
deux, plong sans doute dans une profonde misre, ou se livrant 
quelque tnbreuse industrie.

--Quelle chute pour un homme de tant de savoir, de tant d'esprit, de
tant d'intelligence!

--Mais aussi d'une si abominable perversit... Fasse le ciel qu'il ne
rencontre pas la comtesse! L'union de ces deux mauvais esprits serait
bien dangereuse.

--Encore une fois, mon cher Murph, l'intrt mme de la comtesse, si
draisonnable que soit son ambition, l'empchera toujours de profiter du
got aventureux de monseigneur pour tenter quelque mchante action.

--Je l'espre comme vous; cependant le hasard a djou je ne sais quelle
proposition, dtestable sans doute, que cette femme voulait faire au
Matre d'cole, cet affreux sclrat qui,  cette heure, hors d'tat de
nuire  personne, vit ignor, peut-tre repentant, chez d'honntes
paysans du village de Saint-Mand. Hlas! j'en suis convaincu, c'tait
surtout pour me venger de cet assassin que monseigneur, en lui
infligeant un chtiment terrible, risquait de se mettre dans une
position trs-grave.

--Grave! non, non, mon cher Murph; car enfin la question est celle-ci:
un forat vad, un meurtrier reconnu, s'introduit chez vous et vous
frappe d'un coup de poignard; vous pouvez le tuer par droit de lgitime
dfense ou l'envoyer  l'chafaud; dans les deux cas ce sclrat est
vou  la mort; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jeter au
bourreau, par un chtiment formidable mais mrit, vous mettez ce
monstre hors d'tat de nuire  la socit. Qui vous accuserait? La
justice se portera-t-elle partie civile contre vous en faveur d'un
pareil bandit? Serez-vous condamnable pour avoir t moins loin que la
loi ne vous permettait d'aller, pour avoir seulement priv de la vue
celui que vous pouviez lgalement tuer? Comment, pour dfendre ma vie ou
pour me venger d'un flagrant adultre, la socit me reconnat le droit
de vie et de mort sur mon semblable, droit formidable, droit sans
contrle, sans appel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne
pourrais pas modifier  mon gr la peine capitale que j'aurais pu
infliger impunment? Et surtout... surtout lorsqu'il s'agit du brigand
dont nous parlons? Car, la question est l. Je laisse de ct notre
position de prince souverain de la Confdration germanique. Je sais
qu'en droit cela ne signifie rien; mais en fait il est des immunits
forces; d'ailleurs, supposez un tel procs soulev contre monseigneur,
que d'actions gnreuses plaideraient pour lui! que d'aumnes, que de
bienfaits alors rvls! Encore une fois, dans les conditions o elle se
prsente, supposez cette cause trange appele devant un tribunal, que
pensez-vous qu'il arrive?

--Monseigneur me l'a toujours dit: il accepterait l'accusation et ne
profiterait en rien des immunits que sa position lui pourrait assurer.
Mais qui bruiterait ce malheureux vnement? Vous savez l'inbranlable
discrtion de David et des quatre serviteurs hongrois de la maison de
l'alle des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a combl, n'a pas dit
un mot de l'excution du Matre d'cole, de peur de se trouver
compromis. Avant son dpart pour Alger, il m'a jur de garder le silence
 ce sujet. Quant au brigand lui-mme, il sait qu'aller se plaindre
c'est porter sa tte au bourreau.

--Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n'est-ce pas? Mon
cher Murph, ce secret, pour tre su de plusieurs personnes, n'en sera
donc pas moins bien gard. Au pis-aller, quelques contrarits seules
seraient  craindre; et encore de si nobles, de si grandes choses
apparatraient au grand jour  propos de cette cause trange, qu'une
telle accusation, je le rpte, serait un triomphe pour Son Altesse.

--Vous me rassurez compltement. Mais vous m'apportez, dites-vous, les
renseignements obtenus  l'aide des lettres trouves sur le Matre
d'cole et des dclarations faites par la Chouette pendant son sjour 
l'hpital, dont elle est sortie depuis quelques jours, bien gurie de sa
fracture  la jambe.

--Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un papier de sa
poche. Ils sont relatifs aux recherches faites sur la naissance de la
jeune fille appele la Goualeuse, et sur le lieu de rsidence actuelle
de Franois Germain, fils du Matre d'cole.

--Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Gran? Je connais les
intentions de monseigneur, je verrai si ces informations suffisent. Vous
tes toujours satisfait de votre agent?

--C'est un homme prcieux, plein d'intelligence, d'adresse et de
discrtion. Je suis mme parfois oblig de modrer son zle, car, vous
le savez, Son Altesse se rserve certains claircissements.

--Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans tout ceci?

--Absolument. Ma position diplomatique sert d'excellent prtexte aux
investigations dont je me charge. M. Badinot (notre homme s'appelle
ainsi) a beaucoup d'entregent et des relations patentes ou occultes dans
presque toutes les classes de la socit; jadis avou, forc de vendre
sa charge pour de graves abus de confiance, il n'en a pas moins conserv
des notions trs-exactes sur la fortune et sur la position de ses
anciens clients; il sait maint secret dont il se glorifie effrontment
d'avoir trafiqu; deux ou trois fois enrichi et ruin dans les affaires,
trop connu pour tenter de nouvelles spculations, rduit au jour le jour
par une foule de moyens plus ou moins illicites, c'est une espce de
Figaro assez curieux  entendre. Tant que son intrt le lui commande,
il appartient corps et me  qui le paye, il n'a pas d'intrt  nous
tromper; je le fais d'ailleurs surveiller  son insu; nous n'avons donc
aucune raison de nous dfier de lui.

--Les renseignements qu'il nous a dj donns taient, du reste, fort
exacts.

--Il a de la probit  sa manire, et je vous assure, mon cher Murph,
que M. Badinot est le type trs-original d'une de ces existences
mystrieuses que l'on ne rencontre et qui ne sont possibles qu' Paris.
Il amuserait fort Son Altesse s'il n'tait pas ncessaire qu'il n'et
aucun rapport avec elle.

--On pourrait augmenter la paye de M. Badinot; jugez-vous cette
gratification ncessaire?

--Cinq cents francs par mois et les faux frais... montant  peu prs 
la mme somme, me paraissent suffisants; il semble content: nous verrons
plus tard.

--Et il n'a pas honte du mtier qu'il fait?

--Lui? Il s'en honore beaucoup au contraire; il ne manque jamais, en
m'apportant ses rapports, de prendre un certain air important... je
n'ose dire diplomatique; car le drle fait semblant de croire qu'il
s'agit d'affaires d'tat et de s'merveiller des rapports occultes qui
peuvent exister entre les intrts les plus divers et les destines des
empires. Oui, il a l'impudence de me dire quelquefois: Que de
complications inconnues au vulgaire dans le gouvernement d'un tat! Qui
dirait pourtant que les notes que je vous remets, monsieur le baron, ont
sans doute leur part d'action dans les affaires de l'Europe!

--Allons, les coquins cherchent  faire illusion sur leur bassesse;
c'est toujours flatteur pour les honntes gens. Mais ces notes, mon cher
baron?

--Les voici presque entirement rdiges d'aprs le rapport de M.
Badinot.

--Je vous coute.

M. de Gran lut ce qui suit:

                    NOTE RELATIVE  FLEUR-DE-MARIE

Vers le commencement de l'anne 1827, un homme appel Pierre
Tournemine, actuellement dtenu au bagne de Rochefort pour crime de
faux, a propos  la femme Gervais, dite la Chouette, de se charger pour
toujours d'une petite fille ge de cinq ou six ans et de recevoir pour
salaire la somme de mille francs une fois paye.

--Hlas! mon cher baron, dit Murph en interrompant M. de Gran...
1827... c'est justement cette anne-l que monseigneur a appris la mort
de la malheureuse enfant qu'il regrette si douloureusement... Pour cette
cause et pour bien d'autres, cette anne a t funeste  notre matre.

--Les heureuses annes sont rares, mon pauvre Murph. Mais je continue:

Le march conclu, l'enfant est rest avec cette femme pendant deux ans,
au bout desquels, voulant chapper aux mauvais traitements dont elle
l'accablait, la petite fille a disparu. La Chouette n'en avait pas
entendu parler depuis plusieurs annes, lorsqu'elle l'a revue pour la
premire fois dans un cabaret de la Cit, il y a environ six semaines.
L'enfant, devenue jeune fille, portait alors le surnom de la Goualeuse.

Peu de jours aprs cette rencontre, le nomm Tournemine, que le Matre
d'cole a connu au bagne de Rochefort, avait fait remettre  Bras-Rouge
(correspondant mystrieux et habituel des forats dtenus au bagne ou
librs) une lettre dtaille concernant l'enfant autrefois confi  la
femme Gervais, dite la Chouette.

De cette lettre et des dclarations de la Chouette, il rsulte qu'une
Mme Sraphin, gouvernante d'un notaire nomm Jacques Ferrand, avait, en
1827, charg Tournemine de lui trouver une femme qui, pour la somme de
mille francs, consentt  se charger d'un enfant de cinq ou six ans,
qu'on voulait abandonner, ainsi qu'il a t dit plus haut.

La Chouette accepta cette proposition.

Le but de Tournemine, en adressant ces renseignements  Bras-Rouge,
tait de mettre ce dernier  mme de faire ranonner Mme Sraphin par un
tiers, en la menaant d'bruiter cette aventure depuis longtemps
oublie. Tournemine affirmait que cette Mme Sraphin n'tait que la
mandataire de personnages inconnus.

Bras-Rouge avait confi cette lettre  la Chouette, cette associe
depuis quelque temps aux crimes du Matre d'cole; ce qui explique
comment ce renseignement se trouvait en possession du brigand, et
comment, lors de sa rencontre avec la Goualeuse au cabaret du
Lapin-Blanc, la Chouette, pour tourmenter Fleur-de-Marie, lui dit: On a
retrouv tes parents, mais tu ne les connatras pas.

La question tait de savoir si la lettre de Tournemine concernant
l'enfant autrefois remis par lui  la Chouette contenait la vrit.

On s'est inform de Mme Sraphin et du notaire Jacques Ferrand.

Tous deux existent.

Le notaire demeure rue du Sentier, n 41; il passe pour austre et
pieux, du moins il frquente beaucoup les glises; il a dans la pratique
des affaires une rgularit excessive que l'on taxe de duret; son tude
est excellente; il vit avec une parcimonie qui approche de l'avarice;
Mme Sraphin est toujours sa gouvernante.

M. Jacques Ferrand, qui tait fort pauvre, a achet sa charge trois
cent cinquante mille francs; ces fonds lui ont t fournis sous bonne
garantie par M. Charles Robert, officier suprieur de l'tat-major de la
garde nationale de Paris, trs-beau jeune homme, fort  la mode dans un
certain monde. Il partage avec le notaire le produit de son tude, qui
est estim cinquante mille francs environ, et ne se mle en rien des
affaires du notariat, bien entendu. Quelques mdisants affirment que,
par suite d'heureuses spculations ou de coups de Bourse tents de
concert avec M. Charles Robert, le notaire serait  cette heure en
mesure de rembourser le prix de sa charge; mais la rputation de M.
Jacques Ferrand est si bien tablie que l'on s'accorde  regarder ces
bruits comme d'horribles calomnies. Il parat donc certain que Mme
Sraphin, gouvernante de ce saint homme, pourra fournir de prcieux
claircissements sur la naissance de la Goualeuse.

-- merveille! cher baron, dit Murph; il y a quelque apparence de
ralit dans les dclarations de ce Tournemine. Peut-tre
trouverons-nous chez le notaire les moyens de dcouvrir les parents de
cette malheureuse enfant. Maintenant avez-vous d'aussi bons
renseignements sur le fils du Matre d'cole?

--Peut-tre moins prcis... ils sont pourtant assez satisfaisants.

--Vraiment votre M. Badinot est un trsor.

--Vous voyez que ce Bras-Rouge est la cheville ouvrire de tout ceci. M.
Badinot, qui doit avoir quelques accointances avec la police, nous
l'avait dj signal comme l'intermdiaire de plusieurs forats lors des
premires dmarches de monseigneur pour retrouver le fils de Mme Georges
Duresnel, femme infortune de ce monstre de Matre d'cole.

--Sans doute; et c'est en allant chercher Bras-Rouge dans son bouge de
la Cit, rue aux Fves, n 15, que monseigneur a rencontr le Chourineur
et la Goualeuse. Son Altesse avait absolument voulu profiter de cette
occasion pour visiter ces affreux repaires, pensant que peut-tre elle
trouverait l quelques malheureux  retirer de la fange. Ses
pressentiments ne l'ont point trompe; mais au prix de quels dangers,
mon Dieu!

--Dangers que vous avez bravement partags, mon cher Murph...

--Ne suis-je pas pour cela charbonnier ordinaire de Son Altesse?
rpondit le squire en souriant.

--Dites donc intrpide garde du corps, mon digne ami. Mais parler de
votre courage et de votre dvouement, c'est une redite. Je continue donc
mon rapport... Voici la note concernant Franois Germain, fils de Mme
Georges et du Matre d'cole, autrement dit Duresnel.




V

Renseignements sur Franois Germain


M. de Gran continua:

Il y a environ dix-huit mois, un jeune homme, nomm Franois Germain,
arriva  Paris venant de Nantes, o il tait employ dans la maison du
banquier Nol et compagnie.

Il rsulte des aveux du Matre d'cole et de plusieurs lettres trouves
sur lui que le sclrat auquel il avait confi son fils pour le
pervertir, afin de l'employer un jour  de criminelles actions, dvoila
cette horrible trame  ce jeune homme, en lui proposant de favoriser une
tentative de vol et de faux que l'on voulait commettre au prjudice de
la maison Nol et compagnie o travaillait Franois Germain.

Ce dernier repoussa cette offre avec indignation; mais, ne voulant pas
dnoncer l'homme qui l'avait lev, il crivit une lettre anonyme  son
patron, l'instruisit de l'espce de complot que l'on tramait et quitta
secrtement Nantes pour chapper  ceux qui avaient tent de le rendre
l'instrument et le complice de leurs crimes.

Ces misrables, apprenant le dpart de Germain, vinrent  Paris,
s'abouchrent avec Bras-Rouge et se mirent  la poursuite du fils du
Matre d'cole, sans doute dans de sinistres intentions, puisque ce
jeune homme connaissait leurs projets. Aprs de longues et nombreuses
recherches, ils parvinrent  dcouvrir son adresse; il tait trop tard:
Germain, ayant quelques jours auparavant rencontr celui qui avait
essay de le corrompre, changea brusquement de demeure, devinant le
motif qui amenait cet homme  Paris. Le fils du Matre d'cole chappa
ainsi encore une fois  ses perscuteurs.

Cependant, il y a six semaines environ, ceux-ci parvinrent  savoir
qu'il demeurait rue du Temple, n 17. Un soir, en rentrant chez lui, il
manqua d'tre victime d'un guet-apens (le Matre d'cole avait cach
cette circonstance  monseigneur).

Germain devina d'o partait le coup, quitta la rue du Temple, et on
ignora de nouveau le lieu de sa rsidence. Les recherches en taient 
ce point lorsque le Matre d'cole fut puni de ses crimes.

C'est  ce point aussi que les recherches ont t reprises par l'ordre
de monseigneur.

En voici le rsultat:

Franois Germain a habit environ trois mois la maison de la rue du
Temple, n 17, maison d'ailleurs extrmement curieuse par les moeurs et
les industries de la plupart des gens qui l'habitent. Germain y tait
fort aim pour son caractre gai, serviable et ouvert. Quoiqu'il part
vivre de revenus ou d'appointements trs-modestes, il avait prodigu les
soins les plus touchants  une famille d'indigents qui habitent les
mansardes de cette maison. On s'est en vain inform rue du Temple de la
nouvelle demeure de Franois Germain et de la profession qu'il exerait;
on suppose qu'il tait employ dans quelque bureau ou maison de
commerce, car il sortait le matin et rentrait le soir vers les dix
heures.

La seule personne qui sache certainement o habite actuellement ce
jeune homme est une locataire de la maison de la rue du Temple; cette
jeune fille, qui paraissait intimement lie avec Germain, est une fort
jolie grisette nomme Mlle Rigolette. Elle occupe une chambre voisine de
celle o logeait Germain. Cette chambre, vacante depuis le dpart de ce
dernier, est  louer maintenant. C'est sous le prtexte de sa location
que l'on s'est procur les renseignements ultrieurs.

--Rigolette? dit tout  coup Murph, qui depuis quelques moments semblait
rflchir, Rigolette? Je connais ce nom-l!

--Comment! sir Walter Murph, reprit le baron en riant, comment, digne et
respectable pre de famille, vous connaissez des grisettes?... Comment,
le nom d'une Mlle Rigolette n'est pas nouveau pour vous! Ah! fi! fi!

--Pardieu! monseigneur m'a mis  mme d'avoir de si bizarres
connaissances que vous n'aurez gure le droit de vous tonner de
celle-l, baron. Mais attendez donc... Oui, maintenant... je me le
rappelle parfaitement: monseigneur, en me racontant l'histoire de la
Goualeuse, n'a pu s'empcher de rire de ce nom grotesque de Rigolette.
Autant qu'il m'en souvient, c'tait celui d'une amie de prison de cette
pauvre Fleur-de-Marie.

--Eh bien,  cette heure, Mlle Rigolette peut nous devenir d'une
excessive utilit. Je termine mon rapport:

Peut-tre y aurait-il quelque avantage  louer la chambre vacante dans
la maison de la rue du Temple. On n'avait pas l'ordre de pousser plus
loin les investigations; mais, d'aprs quelques mots chapps  la
portire, on a tout lieu de croire non-seulement qu'il serait possible
de trouver dans cette maison des renseignements certains sur le fils du
Matre d'cole par l'intermdiaire de Mlle Rigolette, mais que
monseigneur pourrait observer l des moeurs, des industries et surtout
des misres dont il ne souponne pas l'existence.




VI

Le marquis d'Harville


--Ainsi vous le voyez, mon cher Murph, dit M. de Gran en finissant la
lecture de ce rapport, qu'il remit au squire, d'aprs nos
renseignements, c'est chez le notaire Jacques Ferrand qu'il faut
chercher la trace des parents de la Goualeuse, et c'est  Mlle Rigolette
qu'il faut demander o demeure maintenant Franois Germain. C'est dj
beaucoup, ce me semble, de savoir o chercher... ce qu'on cherche.

--Sans doute, baron; de plus, monseigneur trouvera, j'en suis sr, une
ample moisson d'observations dans la maison dont on parle. Ce n'est pas
tout encore: vous tes-vous inform de ce qui concerne le marquis
d'Harville?

--Oui, et du moins quant  la question d'argent les craintes de Son
Altesse ne sont pas fondes. M. Badinot affirme, et je le crois bien
instruit, que la fortune du marquis n'a jamais t plus solide, plus
sagement administre.

--Aprs avoir en vain cherch la cause du profond chagrin qui minait M.
d'Harville, monseigneur s'tait imagin que peut-tre le marquis
prouvait quelque embarras d'argent: il serait alors venu  son aide
avec la mystrieuse dlicatesse que vous lui connaissez... mais,
puisqu'il s'est tromp dans ses conjectures, il lui faudra renoncer 
trouver le mot de cette nigme avec d'autant plus de regret qu'il aime
beaucoup M. d'Harville.

--C'est tout simple, Son Altesse n'a jamais oubli tout ce que son pre
doit au pre du marquis. Savez-vous, mon cher Murph, qu'en 1815, lors du
remaniement des tats de la Confdration germanique, le pre de Son
Altesse courait de grands risques d'limination,  cause de son
attachement connu, prouv pour Napolon? Feu le vieux marquis
d'Harville rendit, dans cette occasion, d'immenses services au pre de
notre matre, grce  l'amiti dont l'honorait l'empereur Alexandre,
amiti qui datait de l'migration du marquis en Russie, et qui, invoque
par lui, eut une puissante influence dans les dlibrations du congrs
o se dbattaient les intrts des princes de la Confdration
germanique.

--Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s'enchanent: en
92, le pre du marquis est proscrit; il trouva en Allemagne, auprs du
pre de monseigneur, l'hospitalit la plus gnreuse; aprs un sjour de
trois ans dans notre cour, il part pour la Russie, y mrite les bonts
du tsar, et  l'aide de ces bonts il est  son tour trs-utile au
prince qui l'avait autrefois si noblement accueilli.

--N'est-ce pas en 1815, pendant le sjour du vieux marquis d'Harville
auprs du grand-duc alors rgnant, que l'amiti de monseigneur et du
jeune d'Harville a commenc?

--Oui, ils ont conserv les plus doux souvenirs de cet heureux temps de
leur jeunesse. Ce n'est pas tout: monseigneur a une si profonde
reconnaissance pour la mmoire de l'homme dont l'amiti a t si utile 
son pre, que tous ceux qui appartiennent  la famille d'Harville ont
droit  la bienveillance de Son Altesse. Ainsi c'est non moins  ses
malheurs et  ses vertus qu' cette parent que la pauvre Mme Georges a
d les incessantes bonts de Son Altesse.

--Mme Georges! La femme de Duresnel! Le forat surnomm le Matre
d'cole? s'cria le baron.

--Oui, la mre de ce Franois Germain que nous cherchons et que nous
trouverons, je l'espre...

--Elle est parente de M. d'Harville?

--Elle tait cousine de sa mre et son intime amie. Le vieux marquis
avait pour Mme Georges l'amiti la plus dvoue.

--Mais comment la famille d'Harville lui a-t-elle laiss pouser ce
monstre de Duresnel, mon cher Murph?

--Le pre de cette infortune, M. de Lagny, intendant du Languedoc avant
la Rvolution, possdait de grands biens; il chappa  la proscription.
Aux premiers jours de calme qui suivirent cette terrible poque, il
s'occupa de marier sa fille. Duresnel se prsenta; il appartenait  une
excellente famille parlementaire; il tait riche; il cachait ses
inclinations perverses sous des dehors hypocrites; il pousa Mlle de
Lagny. Quelque temps dissimuls, les vices de cet homme se dvelopprent
bientt: dissipateur, joueur effrn, adonn  la plus basse crapule, il
rendit sa femme trs-malheureuse. Elle ne se plaignit pas, cacha ses
chagrins et, aprs la mort de son pre, se retira dans une terre qu'elle
fit valoir pour se distraire. Bientt son mari eut englouti leur fortune
commune dans le jeu et dans la dbauche; la proprit fut vendue. Alors
elle emmena son fils et alla rejoindre sa parente la marquise
d'Harville, qu'elle aimait comme sa soeur. Duresnel, ayant dvor son
patrimoine et les biens de sa femme, se trouva rduit aux expdients; il
demanda au crime de nouvelles ressources, devint faussaire, voleur,
assassin, fut condamn au bagne  perptuit, enleva son fils  sa femme
pour le confier  un misrable de sa trempe. Vous savez le reste.

--Mais comment monseigneur a-t-il retrouv Mme Duresnel?

--Lorsque Duresnel fut jet au bagne, sa femme, rduite  la plus
profonde misre, prit le nom de Georges.

--Dans cette cruelle position, elle ne s'est donc pas adresse  la
marquise d'Harville, sa parente, sa meilleure amie?

--La marquise tait morte avant la condamnation de Duresnel, et depuis,
par une honte invincible, jamais Mme Georges n'a os se prsenter  sa
famille, qui aurait certainement eu pour elle des gards que mritaient
tant d'infortunes. Pourtant... une seule fois, pousse  bout par la
misre et par la maladie... elle se rsolut  implorer les secours de M.
d'Harville, le fils de sa meilleure amie... Ce fut ainsi que monseigneur
la rencontra.

--Comment donc?

--Un jour il allait voir M. d'Harville;  quelques pas devant lui
marchait une pauvre femme, vtue misrablement, ple, souffrante,
abattue. Arrive  la porte de l'htel d'Harville, au moment d'y
frapper, aprs une longue hsitation, elle fit un brusque mouvement et
revint sur ses pas, comme si le courage lui et manqu. Trs-tonn,
monseigneur suivit cette femme, vivement intress par son air de
douceur et de chagrin. Elle entra dans un logis de triste apparence.
Monseigneur prit quelques renseignements sur elle: ils furent des plus
honorables. Elle travaillait pour vivre, mais l'ouvrage et la sant lui
manquaient: elle tait rduite au plus affreux dnuement. Le lendemain
j'allai chez elle avec monseigneur. Nous arrivmes  temps pour
l'empcher de mourir de faim. Aprs une longue maladie, o tous les
soins lui furent prodigus, Mme Georges, dans sa reconnaissance, raconta
sa vie  monseigneur, dont elle ne connat encore ni le nom ni le rang,
lui raconta, dis-je, sa vie, la condamnation de Duresnel et l'enlvement
de son fils.

--Ce fut ainsi que Son Altesse apprit que Mme Georges appartenait  la
famille d'Harville?

--Oui, et, aprs cette explication, monseigneur, qui avait apprci de
plus en plus les qualits de Mme Georges, lui fit quitter Paris et
l'tablit  la ferme de Bouqueval, o elle est  cette heure avec la
Goualeuse. Elle trouva dans cette paisible retraite, sinon le bonheur,
du moins la tranquillit, et put se distraire de ses chagrins en grant
cette mtairie... Autant pour mnager la douloureuse susceptibilit de
Mme Georges que parce qu'il n'aime pas  bruiter ses bienfaits,
monseigneur a laiss ignorer  M. d'Harville qu'il avait retir sa
parente d'une affreuse dtresse.

--Je comprends maintenant le double intrt de monseigneur  dcouvrir
les traces du fils de cette pauvre femme.

--Vous jugez aussi par l, mon cher baron, de l'affection que porte Son
Altesse  toute cette famille, et combien vif est son chagrin de voir le
jeune marquis si triste avec tant de raisons d'tre heureux.

--En effet, que manque-t-il  M. d'Harville? Il runit tout, naissance,
fortune, esprit, jeunesse; sa femme est charmante, aussi sage que
belle...

--Cela est vrai, et monseigneur n'a song aux renseignements, dont nous
venons de parler qu'aprs avoir en vain tch de pntrer la cause de la
noire mlancolie de M. d'Harville; celui-ci s'est montr profondment
touch des bonts de Son Altesse, mais il est toujours rest dans une
complte rserve au sujet de sa tristesse. C'est peut-tre une peine de
coeur?

--On le dit pourtant fort amoureux de sa femme; elle ne lui donne aucun
motif de jalousie. Je la rencontre souvent dans le monde: elle est fort
entoure, comme l'est toujours une jeune et charmante femme, mais sa
rputation n'a jamais souffert la moindre atteinte.

--Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme... Il n'a eu
qu'une trs-petite discussion avec elle au sujet de la comtesse Sarah
Mac-Gregor!

--Elle la voit donc?

--Par le plus malheureux hasard, le pre du marquis d'Harville a connu,
il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sarah Seyton de Halsbury et son frre
Tom, lors de leur sjour  Paris, o ils taient patronns par Mme
l'ambassadrice d'Angleterre. Apprenant que le frre et la soeur se
rendaient en Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres
d'introduction pour le pre de monseigneur, avec lequel il entretenait
une correspondance suivie. Hlas! mon cher de Gran, peut-tre sans
cette recommandation bien des malheurs ne seraient pas arrivs, car
monseigneur n'aurait sans doute pas connu cette femme. Enfin, lorsque la
comtesse Sarah est revenue ici, sachant l'amiti de Son Altesse pour le
marquis, elle s'est fait prsenter  l'htel d'Harville, dans l'espoir
d'y rencontrer monseigneur; car elle met autant d'acharnement  le
poursuivre qu'il met de persistance  la fuir.

--Se dguiser en homme pour relancer Son Altesse jusque dans la Cit!...
Il n'y a qu'elle pour avoir des ides semblables.

--Elle esprait peut-tre par l toucher monseigneur, et le forcer  une
entrevue qu'il a toujours refuse et vite. Pour en revenir  Mme
d'Harville, son mari,  qui monseigneur avait parl de Sarah comme il
convenait, a conseill  sa femme de la voir le moins possible; mais la
jeune marquise, sduite par les flatteries hypocrites de la comtesse,
s'est un peu rvolte contre les avis de M. d'Harville. De l quelques
petits dissentiments, qui du reste ne peuvent certainement pas causer le
morne abattement du marquis.

--Ah! les femmes... les femmes! mon cher Murph; je regrette beaucoup que
Mme d'Harville se trouve en rapport avec cette Sarah... Cette jeune et
charmante petite marquise ne peut que perdre au commerce d'une si
diabolique crature.

-- propos de cratures diaboliques, dit Murph, voici une dpche
relative  Cecily, l'indigne pouse du digne David.

--Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse mtisse[84] aurait bien
mrit la terrible punition que son mari, le cher docteur ngre, a
inflige au Matre d'cole par ordre de monseigneur. Elle aussi a fait
couler le sang, et sa corruption est pouvantable.

--Et malgr cela si belle, si sduisante! Une me perverse sous de
gracieux dehors me cause toujours une double horreur.

--Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse; mais j'espre que
cette dpche annule les derniers ordres donns par monseigneur au sujet
de cette misrable.

--Au contraire... baron.

--Monseigneur veut toujours qu'on l'aide  s'vader de la forteresse o
elle avait t enferme pour sa vie?

--Oui.

--Et que son prtendu ravisseur l'emmne en France?  Paris?

--Oui, et bien plus... cette dpche ordonne de hter, autant que
possible, l'vasion de Cecily et de la faire voyager assez rapidement
pour qu'elle arrive ici au plus tard dans quinze jours.

--Je m'y perds... Monseigneur avait toujours manifest tant d'horreur
pour elle!...

--Et il en manifeste encore davantage, si cela est possible.

--Et pourtant il la fait venir auprs de lui! Du reste, il sera toujours
facile, comme l'a pens Son Altesse, d'obtenir l'extradition de Cecily,
si elle n'accomplit pas ce qu'il attend d'elle. On ordonne au fils du
gelier de la forteresse de Gerolstein d'enlever cette femme en feignant
d'tre pris d'elle; on lui donne toutes les facilits ncessaires pour
accomplir ce projet. Mille fois heureuse de cette occasion de fuir, la
mtisse suit son ravisseur suppos, arrive  Paris; soit, mais elle
reste toujours sous le coup de sa condamnation; c'est toujours une
prisonnire vade, et je suis parfaitement en mesure, ds qu'il plaira
 monseigneur, de rclamer son extradition, de l'obtenir.

--Qui vivra verra, mon cher de Gran: je vous prierai aussi, d'aprs
l'ordre de monseigneur, d'crire  notre chancellerie pour y demander,
courrier par courrier, une copie lgalise de l'acte de mariage de
David; car il s'est mari au palais ducal, en sa qualit d'officier de
la maison de monseigneur.

--En crivant par le courrier d'aujourd'hui, nous aurons cet acte dans
huit jours au plus tard.

--Lorsque David a su par monseigneur la prochaine arrive de Cecily, il
en est rest ptrifi; puis s'est cri: J'espre que Votre Altesse ne
m'obligera pas  voir ce monstre?--Soyez tranquille, a rpondu
monseigneur, vous ne la verrez pas... mais j'ai besoin d'elle pour
certains projets.

--David s'est trouv soulag d'un poids norme. Nanmoins, j'en suis
sr, de bien douloureux souvenirs s'veillaient en lui.

--Pauvre ngre!... il est capable de l'aimer toujours. On la dit encore
si jolie!

--Charmante... trop charmante... il faudrait l'oeil impitoyable d'un
crole pour dcouvrir le _sang ml_ dans l'imperceptible nuance bistre
qui colore lgrement la couronne des ongles roses de cette mtisse; nos
fraches beauts du Nord n'ont pas un teint plus transparent, une peau
plus blanche, des cheveux d'un chtain plus dor.

--J'tais en France lorsque monseigneur est revenu d'Amrique, ramenant
David et Cecily; je sais que cet excellent homme est depuis cette poque
attach  Son Altesse par la plus vive reconnaissance, mais j'ai
toujours ignor par suite de quelle aventure il s'tait vou au service
de notre matre, et comment il avait pous Cecily, que j'ai vue pour la
premire fois environ un an aprs son mariage; et Dieu sait le scandale
qu'elle soulevait dj!...

--Je puis parfaitement vous instruire de ce que vous dsirez savoir, mon
cher baron; j'accompagnais monseigneur dans ce voyage d'Amrique o il a
arrach David et la mtisse au sort le plus affreux.

--Vous tes mille fois bon, mon cher Murph, je vous coute, dit le
baron.




VII

Histoire de David et de Cecily


--M. Willis, riche planteur amricain de la Floride, dit Murph, avait
reconnu dans l'un de ses jeunes esclaves noirs, nomm David, attach 
l'infirmerie de son habitation, une intelligence trs-remarquable, une
commisration profonde et attentive pour les pauvres malades, auxquels
il donnait avec amour les soins prescrits par les mdecins et enfin une
vocation si singulire pour l'tude de la botanique applique  la
mdecine, que, sans aucune instruction, il avait compos et class une
sorte de flore des plantes de l'habitation et de ses environs.
L'exploitation de M. Willis, situe sur le bord de la mer, tait
loigne de quinze ou vingt lieues de la ville la plus prochaine; les
mdecins du pays, assez ignorants d'ailleurs, se drangeaient
difficilement,  cause des grandes distances et de l'incommodit des
voies de communication. Voulant remdier  cet inconvnient si grave
dans un pays sujet  de violentes pidmies, et avoir toujours un
praticien habile, le colon eut l'ide d'envoyer David en France
apprendre la chirurgie et la mdecine. Enchant de cette offre, le jeune
Noir partit pour Paris; le planteur paya les frais de ses tudes, et, au
bout de huit annes d'un travail prodigieux, David, reu docteur-mdecin
avec la plus grande distinction, revint en Amrique mettre son savoir 
la disposition de son matre.

--Mais David avait d se regarder comme libre et mancip de fait et de
droit en mettant le pied en France.

--Mais David est d'une loyaut rare, il avait promis  M. Willis de
revenir; il revint. Puis il ne regardait pas pour ainsi dire comme
sienne une instruction acquise avec l'argent de son matre. Et puis
enfin il esprait pouvoir adoucir moralement et physiquement les
souffrances des esclaves ses anciens compagnons. Il se promettait d'tre
non-seulement leur mdecin, mais leur soutien, mais leur dfenseur
auprs du colon.

--Il faut en effet tre dou d'une probit rare et d'un saint amour de
ses semblables pour retourner auprs d'un matre, aprs un sjour de
huit annes  Paris... au milieu de la jeunesse la plus dmocratique de
l'Europe.

--Par ce trait... jugez de l'homme. Le voil donc  la Floride, et, il
faut le dire, trait par M. Willis avec considration et bont, mangeant
 sa table, logeant sous son toit; du reste, ce colon stupide, mchant,
sensuel, despote, comme le sont quelques croles, se crut trs-gnreux
en donnant  David six cents francs de salaire. Au bout de quelques mois
un typhus horrible se dclare sur l'habitation; M. Willis en est
atteint, mais promptement guri par les excellents soins de David. Sur
trente ngres gravement malades, deux seulement prissent. M. Willis,
enchant des services de David, porte ses gages  mille deux cents
francs; le mdecin noir se trouvait le plus heureux du monde, ses frres
le regardaient comme leur providence; il avait, trs-difficilement il
est vrai, obtenu du matre quelque amlioration  leur sort, il esprait
mieux pour l'avenir, en attendant, il moralisait, il consolait ces
pauvres gens, il les exhortait  la rsignation; il leur parlait de
Dieu, qui veille sur le ngre comme sur le Blanc; d'un autre monde, non
plus peupl de matres et d'esclaves, mais de justes et de mchants;
d'une autre vie... ternelle celle-l, o les uns n'taient plus le
btail, la chose des autres, mais o les victimes d'ici-bas taient si
heureuses qu'elles priaient dans le ciel pour leurs bourreaux... Que
vous dirai-je?  ces malheureux qui, au contraire des autres hommes,
comptent avec une joie amre les pas que chaque jour ils font vers la
tombe...  ces malheureux qui n'espraient que le nant, David fit
esprer une libert immortelle; leurs chanes leur parurent alors moins
lourdes, leurs travaux moins pnibles. David tait leur idole. Une anne
environ se passa de la sorte. Parmi les plus jolies esclaves de cette
habitation, on remarquait une mtisse de quinze ans, nomme Cecily. M.
Willis eut une fantaisie de sultan pour cette jeune fille; pour la
premire fois de sa vie peut-tre il prouva un refus, une rsistance
opinitre. Cecily aimait... elle aimait David, qui, pendant la dernire
pidmie, l'avait soigne et sauve avec un dvouement admirable; plus
tard, l'amour, le plus chaste amour paya la dette de la reconnaissance.
David avait des gots trop dlicats pour bruiter son bonheur avant le
jour o il pourrait pouser Cecily; il attendait qu'elle et seize ans
rvolus. M. Willis, ignorant cette mutuelle affection, avait jet
superbement son mouchoir  la jolie mtisse; celle-ci, tout plore,
vint raconter  David les tentations brutales auxquelles elle avait 
grand-peine chapp. Le Noir la rassure, et va sur-le-champ la demander
en mariage  M. Willis.

--Diable! mon cher Murph, j'ai bien peur de deviner la rponse du sultan
amricain... Il refusa?

--Il refusa. Il avait, disait-il, du got pour cette jeune fille; de sa
vie il n'avait support les ddains d'une esclave: il voulait celle-l,
il l'aurait. David choisirait une autre femme ou une autre matresse 
son got. Il y avait sur l'habitation dix capresses ou mtisses aussi
jolies que Cecily. David parla de son amour, que Cecily partageait
depuis longtemps; le planteur haussa les paules. David insista; ce fut
en vain. Le crole eut l'imprudence de lui dire qu'il tait d'un mauvais
exemple de voir un matre cder  un esclave, et que, cet exemple, il ne
le donnerait pas pour satisfaire  un caprice de David. Celui-ci
supplia, le matre s'impatienta; David, rougissant de s'humilier
davantage, parla d'un ton ferme des services qu'il rendait et de son
dsintressement; car il se contentait du plus mince salaire. M. Willis,
irrit, lui rpondit avec mpris qu'il tait mille fois trop bien trait
pour un esclave.  ces mots, l'indignation de David clata... Pour la
premire fois il parla en homme clair sur ses droits par un sjour de
huit annes en France. M. Willis, furieux, le traita d'esclave rvolt,
le menaa de la chane. David profra quelques paroles amres et
violentes... Deux heures aprs, attach  un poteau, on le dchirait de
coups de fouet, pendant qu' sa vue on entranait Cecily dans le srail
du planteur.

--La conduite de ce planteur tait stupide et effroyable... C'est
l'absurdit dans la cruaut... Il avait besoin de cet homme, aprs
tout...

--Tellement besoin que, ce jour-l mme, l'accs de fureur o il s'tait
mis, joint  l'ivresse o cette brute se plongeait chaque soir, lui
donna une maladie inflammatoire des plus dangereuses, et dont les
symptmes se dclarrent avec la rapidit particulire  ces affections:
le planteur se met au lit avec une fivre horrible... Il envoie un
exprs chercher un mdecin; mais le mdecin ne peut arriver 
l'habitation avant trente-six heures...

--Vraiment cette priptie semble providentielle... La fatale position
de cet homme tait mrite...

--Le mal faisait d'effrayants progrs... David seul pouvait sauver le
colon; mais Willis, mfiant comme tous les sclrats, ne doutait pas que
le Noir, pour se venger, ne l'empoisonnt dans une potion... car, aprs
l'avoir battu de verges, on avait jet David au cachot... Enfin,
pouvant de la marche de la maladie, bris par la souffrance, pensant
que, mourir pour mourir, il avait au moins une chance dans la gnrosit
de son esclave, aprs de terribles hsitations Willis fit dchaner
David.

--Et David sauva le planteur!

--Pendant cinq jours et cinq nuits il le veilla comme il aurait veill
son pre, combattant la maladie pas  pas avec un savoir, une habilet
admirables; il finit par en triompher,  la profonde surprise du mdecin
qu'on avait fait appeler, et qui n'arriva que le second jour.

--Et une fois rendu  la sant... le colon?

--Ne voulant pas rougir devant son esclave qui l'craserait  chaque
instant de toute la hauteur de son admirable gnrosit, le colon, 
l'aide d'un sacrifice norme, parvint  attacher  son habitation le
mdecin qu'on avait t qurir, et David fut remis au cachot.

--Cela est horrible, mais cela ne m'tonne pas: David et t pour cet
homme un remords vivant.

--Cette conduite barbare n'tait pas d'ailleurs seulement dicte par la
vengeance et par la jalousie. Les Noirs de M. Willis aimaient David avec
toute l'ardeur de la reconnaissance: il tait pour eux le sauveur du
corps et de l'me. Ils savaient les soins qu'il avait prodigus au colon
lors de la maladie de ce dernier... Aussi, sortant par miracle de
l'abrutissante apathie o l'esclavage plonge ordinairement la crature,
ces malheureux tmoignrent vivement leur indignation, ou plutt de leur
douleur, lorsqu'ils virent David dchir  coups de fouet. M. Willis,
exaspr, crut dcouvrir dans cette manifestation le germe d'une
rvolte... Songeant  l'influence que David avait acquise sur les
esclaves, il le crut capable de se mettre plus tard  la tte d'un
soulvement et de se venger alors de l'excrable ingratitude de son
matre... Cette crainte absurde fut un nouveau motif pour le colon
d'accabler David de mauvais traitements et de le mettre hors d'tat
d'accomplir les sinistres desseins dont il le souponnait.

-- ce point de vue d'une terreur farouche... cette conduite semble
moins stupide, quoique tout aussi froce.

--Peu de temps aprs ces vnements, nous arrivons en Amrique.
Monseigneur avait affrt un brick danois  Saint-Thomas; nous visitions
incognito toutes les habitations du littoral amricain que nous
ctoyions. Nous fmes magnifiquement reus par M. Willis. Le lendemain
de notre arrive, le soir, aprs boire, autant par excitation du vin que
par forfanterie cynique, M. Willis nous raconta, avec d'horribles
plaisanteries, l'histoire de David et de Cecily; car j'oubliais de vous
dire qu'on avait fait aussi jeter cette malheureuse au cachot, pour la
punir de ses premiers ddains.  cet affreux rcit, Son Altesse crut que
Willis se vantait ou qu'il tait ivre... Cet homme tait ivre, mais il
ne se vantait pas. Pour dissiper son incrdulit, le colon se leva de
table en commandant  un esclave de prendre une lanterne et de nous
conduire au cachot de David.

--Eh bien?

--De ma vie je n'ai vu un spectacle aussi dchirant. Hves, dcharns, 
moiti nus, couverts de plaies, David et cette malheureuse fille,
enchans par le milieu du corps, l'un  un bout du cachot, l'autre du
ct oppos, ressemblaient  des spectres. La lanterne qui nous
clairait jetait sur ce tableau une teinte plus lugubre encore. David, 
notre aspect, ne pronona pas un mot; son regard avait une effrayante
fixit. Le colon lui dit avec une ironie cruelle:

--Eh bien! docteur, comment vas-tu!... Toi qui es si savant... Sauve-toi
donc!...

Le Noir rpondit par une parole et par un geste sublimes; il leva
lentement la main droite, son index tendu vers le plafond; et, sans
regarder le colon, d'un ton solennel il dit:

--DIEU!

Et il se tut.

--_Dieu_? reprit le planteur en clatant de rire; dis-lui donc,  Dieu,
de venir t'arracher de mes mains! Je l'en dfie!...

Puis ce Willis, gar par la fureur et par l'ivresse, montra le poing au
ciel et s'cria en blasphmant:

--Oui, je dfie Dieu de m'enlever mes esclaves avant leur mort!... S'il
ne le fait pas, je nie son existence!...

--C'tait un fou stupide!

--Cela nous souleva le coeur de dgot... monseigneur ne dit mot. Nous
sortons du cachot... Cet antre tait situ, ainsi que l'habitation, sur
le bord de la mer. Nous retournons  bord de notre brick, mouill  une
trs-petite distance.  une heure du matin, au moment o toute
l'habitation tait plonge dans le plus profond sommeil, monseigneur
descend  terre avec huit hommes bien arms, va droit au cachot, le
force, enlve David ainsi que Cecily. Les deux victimes sont
transportes  bord sans qu'on se soit aperu de notre expdition; puis
monseigneur et moi nous nous rendons  la maison du planteur.

Bizarrerie trange! Ces hommes torturent leurs esclaves et ne prennent
contre eux aucune prcaution: ils dorment fentres et portes ouvertes.
Nous arrivons trs-facilement  la chambre  coucher du planteur,
intrieurement claire par une verrine. Celui-ci se dresse sur son
sant, le cerveau encore alourdi par les fumes de l'ivresse.

Vous avez ce soir dfi Dieu de vous enlever vos deux victimes avant
leur mort? Il vous les enlve, dit monseigneur. Puis, prenant un sac
que je portais et qui renfermait vingt-cinq mille francs en or, il le
jeta sur le lit de cet homme et ajouta: Voici qui vous indemnisera de
la perte de vos deux esclaves.  votre violence qui tue j'oppose une
violence qui sauve, Dieu jugera!... Et nous disparaissons, laissant M.
Willis stupfait, immobile, se croyant sous l'impression d'un songe.
Quelques minutes aprs, nous avions rejoint le brick et mis  la voile.

--Il me semble, mon cher Murph, que Son Altesse indemnisait bien
largement ce misrable de la perte de ses esclaves; car  la rigueur,
David ne lui appartenait plus.

--Nous avions  peu prs calcul la dpense faite pour les tudes de ce
dernier pendant huit ans, puis au moins tripl sa valeur et celle de
Cecily comme simples esclaves. Notre conduite blessait le droit des
gens, je le sais; mais si vous aviez vu dans quel horrible tat se
trouvaient ces malheureux presque agonisants, si vous aviez entendu ce
dfi sacrilge jet  la face de Dieu par cet homme ivre de vin et de
frocit, vous comprendriez que monseigneur ait voulu, comme il le dit
dans cette occasion, jouer un peu le rle de la Providence.

--Cela est tout aussi attaquable et aussi justiciable que la punition du
Matre d'cole, mon digne squire. Et cette aventure n'eut d'ailleurs pas
de suite?

--Elle n'en pouvait avoir aucune. Le brick tait sous pavillon danois,
l'incognito de Son Altesse svrement gard; nous passions pour de
riches Anglais.  qui M. Willis, s'il et os se plaindre, et-il
adress ses rclamations? En fait, il nous avait dit lui-mme, et le
mdecin de monseigneur le constata dans un procs-verbal, que les deux
esclaves n'auraient pas vcu huit jours de plus dans cet affreux cachot.
Il fallut les plus grands soins pour arracher Cecily  une mort presque
certaine. Enfin ils revinrent  la vie. Depuis ce temps, David est rest
attach  monseigneur comme mdecin, et il a pour lui le dvouement le
plus profond.

--David pousa sans doute Cecily, en arrivant en Europe?

--Ce mariage, qui paraissait devoir tre si heureux, se fit dans le
temple du palais de monseigneur; mais, par un revirement extraordinaire,
une fois en jouissance d'une position inespre, oubliant tout ce que
David avait souffert pour elle et ce qu'elle-mme avait souffert pour
lui, rougissant, dans ce monde nouveau, d'tre marie  un ngre,
Cecily, sduite par un homme d'ailleurs horriblement dprav, commit une
premire faute. On et dit que la perversit naturelle de cette
malheureuse, jusqu'alors endormie, n'attendait que ce dangereux ferment
pour se dvelopper avec une effroyable nergie. Vous savez le reste, le
scandale de ses aventures. Aprs deux annes de mariage, David, qui
avait autant de confiance que d'amour, apprit toutes ces infamies: un
coup de foudre l'arracha de sa profonde et aveugle scurit.

--Il voulut, dit-on, tuer sa femme?

--Oui; mais, grce aux instances de monseigneur, il consentit  ce
qu'elle ft renferme pour sa vie dans une forteresse. Et c'est cette
prison que monseigneur vient d'ouvrir...  votre grand tonnement et au
mien, je ne vous le cache pas, mon cher baron.

--Franchement, la rsolution de monseigneur m'tonne d'autant plus que
le gouverneur de la forteresse a maintes fois prvenu Son Altesse que
cette femme tait indomptable; rien n'avait pu rompre ce caractre
audacieux et endurci dans le vice, et, malgr cela, monseigneur persiste
 la mander ici. Dans quel but? Pour quel motif?

--Voil, mon cher baron, ce que j'ignore comme vous. Mais il se fait
tard. Son Altesse dsire que votre courrier parte le plus tt possible
pour Gerolstein.

--Avant deux heures il sera en route. Ainsi, mon cher Murph...  ce
soir!

-- ce soir?

--Avez-vous donc oubli qu'il y a grand bal  l'ambassade de ***, et que
Son Altesse doit y aller?

--C'est juste; depuis l'absence du colonel Warner et du comte d'Harneim,
j'oublie toujours que je remplis les fonctions de chambellan et d'aide
de camp.

--Mais  propos du comte et du colonel, quand nous reviennent-ils? Leurs
missions sont-elles bientt acheves?

--Monseigneur, vous le savez, les tient loigns le plus longtemps
possible, pour avoir plus de solitude et de libert. Quant  la mission
que Son Altesse leur a donne pour s'en dbarrasser honntement, en les
envoyant, l'un  Avignon, l'autre  Strasbourg, je vous la confierai un
jour que nous serons tous deux d'humeur sombre; car je dfierais le plus
noir hypocondriaque de ne pas clater de rire, non-seulement  cette
confidence, mais  certains passages des dpches de ces dignes
gentilshommes, qui prennent leurs prtendues missions avec un incroyable
srieux.

--Franchement, je n'ai jamais bien compris pourquoi Son Altesse avait
plac le colonel et le comte dans son service particulier.

--Comment! le colonel Warner n'est-il pas le type admirable du
militaire? Y a-t-il, dans toute la Confdration germanique, une plus
belle taille, de plus belles moustaches, une tournure plus martiale? Et
lorsqu'il est sangl, caparaonn, brid, empanach, peut-on voir un
plus triomphant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel... animal?

--C'est vrai; mais cette beaut-l l'empche justement d'avoir l'air
excessivement spirituel.

--Eh bien! Monseigneur dit que, grce au colonel, il s'est habitu 
trouver tolrables les gens les plus pesants du monde. Avant certaines
audiences mortelles, il s'enferme une petite demi-heure avec le colonel,
et il sort de l tout crne, tout gaillard, et prt  dfier l'ennui en
personne.

--De mme que le soldat romain, avant une marche force, se chaussait de
sandales de plomb, afin de trouver toute fatigue lgre en les quittant.
J'apprcie maintenant l'utilit du colonel. Mais le comte d'Harneim?

--Est aussi d'une grande utilit pour monseigneur: en entendant sans
cesse bruire  ses cts ce vieux hochet creux, brillant et sonore, en
voyant cette bulle de savon si gonfle... de nant, si magnifiquement
diapre, qui reprsente le ct thtral et puril du pouvoir souverain,
monseigneur sent plus vivement encore la vanit de ces pompes striles,
et, par contraste, il a souvent d  la contemplation de l'inutile et
miroitant chambellan les ides les plus srieuses et les plus fcondes.

--Du reste, il faut tre juste, mon cher Murph, dans quelle cour
trouverait-on, je vous prie, un plus parfait modle du chambellan? Qui
connat mieux que cet excellent d'Harneim les innombrables rgles et
traditions de l'tiquette? Qui sait porter plus gravement une croix
d'mail au cou et plus majestueusement une clef d'or au dos?

-- propos, baron, monseigneur prtend que le dos d'un chambellan a une
physionomie toute particulire: c'est, dit-il, une expression  la fois
contrainte et rvolte, qui fait peine  voir; car,  douleur! c'est au
dos du chambellan que brille le signe symbolique de sa charge; et, selon
monseigneur, ce digne d'Harneim semble toujours tent de se prsenter 
reculons, pour que l'on juge tout de suite de son importance.

--Le fait est que le sujet incessant des mditations du comte est la
question de savoir par quelle fatale imagination on a plac la clef de
chambellan derrire le dos; car, ainsi qu'il le dit trs-sensment, avec
une sorte de douleur courrouce: Que diable! On n'ouvre pas une porte
avec le dos, pourtant!

--Baron! le courrier, le courrier! dit Murph en montrant la pendule au
baron.

--Maudit homme, qui me fait causer! C'est votre faute. Prsentez mes
respects  Son Altesse, dit M. de Gran, en courant prendre son chapeau;
et  ce soir, mon cher Murph.

-- ce soir, mon cher baron; un peu tard, car je suis sr que
monseigneur voudra visiter aujourd'hui mme la mystrieuse maison de la
rue du Temple.




VIII

Une maison de la rue du Temple


Afin d'utiliser les renseignements que le baron de Gran avait
recueillis sur la Goualeuse et sur Germain, fils du Matre d'cole,
Rodolphe devait se rendre rue du Temple, et chez le notaire Jacques
Ferrand:

Chez celui-ci, pour tcher d'obtenir de Mme Sraphin quelques indices
sur la famille de Fleur-de-Marie.

 la maison de la rue du Temple, rcemment habite par Germain, afin de
tenter de dcouvrir la retraite de ce jeune homme par l'intermdiaire de
Mlle Rigolette; tche assez difficile, cette grisette sachant peut-tre
que le fils du Matre d'cole avait le plus grand intrt  laisser
compltement ignorer sa nouvelle demeure.

En louant dans la maison de la rue du Temple la chambre nagure occupe
par Germain, Rodolphe facilitait ainsi ses recherches et se mettait 
mme d'observer de prs les diffrentes classes de gens qui occupaient
cette demeure.

Le jour mme de l'entretien du baron de Gran et de Murph, Rodolphe se
rendit, vers les trois heures,  la rue du Temple, par une triste
journe d'hiver.

Situe au centre d'un quartier marchand et populeux, cette maison
n'offrait rien de particulier dans son aspect; elle se composait d'un
rez-de-chausse occup par un rogomiste, et de quatre tages surmonts
de mansardes.

Une alle sombre, troite, conduisait  une petite cour ou plutt  une
espce de puits carr de cinq ou six pieds de large, compltement priv
d'air, de lumire, rceptacle infect de toutes les immondices de la
maison, qui y pleuvaient des tages suprieurs, car des lucarnes sans
vitres s'ouvraient au-dessus du plomb de chaque palier.

Au pied d'un escalier humide et noir, une lueur rougetre annonait la
loge du portier; loge enfume par la combustion d'une lampe, ncessaire
mme en plein midi pour clairer cet antre obscur o nous suivrons
Rodolphe,  peu prs vtu en commis marchand non endimanch.

Il portait un paletot de couleur douteuse, un chapeau quelque peu
dform, une cravate rouge, un parapluie et d'immenses socques
articuls. Pour complter l'illusion de son rle, Rodolphe tenait sous
le bras un grand rouleau d'toffes soigneusement envelopp.

Il rentra chez le portier pour lui demander  visiter la chambre alors
vacante.

Un quinquet, plac derrire un globe de verre rempli d'eau qui lui sert
de rflecteur, claire la loge. Au fond, on aperoit un lit recouvert
d'une courtepointe arlequin, forme d'une multitude de morceaux
d'toffes de toute espce et de toute couleur;  gauche, une commode de
noyer, dont le marbre supporte pour ornement:

Un petit saint Jean de cire, avec son mouton blanc et sa perruque
blonde, le tout plac sous une cage de verre toile, dont les flures
sont ingnieusement consolides par des bandes de papier bleu;

Deux flambeaux de vieux plaqu rougi par le temps, et portant, au lieu
de bougies, des oranges pailletes, sans doute rcemment offertes  la
portire comme cadeau du jour de l'an;

Deux botes, l'une en paille de couleurs varies, l'autre recouverte de
petits coquillages; ces deux objets d'art sentent leur maison de
dtention ou leur bagne d'une lieue[85]. (Esprons, pour la moralit du
portier de la rue du Temple, que ce prsent n'est pas un hommage de
l'auteur.)

Enfin, entre les deux botes, et sous un globe de pendule, on admire une
petite paire de bottes  coeur, en maroquin rouge, vritables bottes de
poupe, mais soigneusement et savamment travailles, ouvres et piques.

Ce chef-d'oeuvre, comme disaient les anciens artisans, joint  une
abominable odeur de cire rance et  de fantastiques arabesques dessines
le long des murs avec une innombrable quantit de vieilles chaussures,
annonce suffisamment que le portier de cette maison a travaill dans le
neuf avant de descendre jusqu' la restauration des vieilles
chaussures.

Lorsque Rodolphe s'aventura dans ce bouge, M. Pipelet, le portier,
momentanment absent, tait reprsent par Mme Pipelet. Celle-ci, place
prs d'un pole de fonte situ au milieu de la loge, semblait couter
gravement _chanter_ sa marmite (c'est l'expression consacre).

L'Hogarth franais, Henri Monnier, a si admirablement strotyp la
portire que nous nous contenterons de prier le lecteur, s'il veut se
figurer Mme Pipelet, d'voquer dans son souvenir la plus laide, la plus
ride, la plus bourgeonne, la plus sordide, la plus dpenaille, la
plus hargneuse, la plus venimeuse des portires immortalises par cet
minent artiste.

Le seul trait que nous nous permettrons d'ajouter  cet idal, qui ne
peut manquer d'tre une merveilleuse ralit, sera une bizarre coiffure
compose d'une perruque  la Titus; perruque originairement blonde, mais
nuance par le temps d'une foule de tons roux et jauntres, bruns et
fauves, qui maillaient pour ainsi dire une confusion inextricable de
mches dures, roides, hrisses, emmles. Mme Pipelet n'abandonnait
jamais cet unique et ternel ornement de son crne sexagnaire.

 la vue de Rodolphe, la portire pronona d'un ton rogue ces mots
sacramentels:

--O allez-vous?

--Madame, il y a, je crois, une chambre et un cabinet  louer dans cette
maison? demanda Rodolphe en appuyant sur le mot madame, ce qui ne flatta
pas mdiocrement Mme Pipelet. Elle rpondit moins aigrement:

--Il y a une chambre  louer au quatrime, mais on ne peut pas la
voir... Alfred est sorti...

--Votre fils, sans doute, madame? Rentrera-t-il bientt?

--Non, monsieur, ce n'est pas mon fils, c'est mon mari!... Pourquoi donc
Pipelet ne s'appellerait-il pas Alfred?

--Il en a parfaitement le droit, madame; mais, si vous le permettez,
j'attendrai un moment son retour. Je tiendrais  louer cette chambre, le
quartier et la rue me conviennent; la maison me plat, car elle me
semble admirablement bien tenue. Pourtant, avant de visiter le logement
que je dsire occuper, je voudrais savoir si vous pouvez, madame, vous
charger de mon mnage? J'ai l'habitude de ne jamais employer que les
concierges, toutefois quand ils y consentent.

Cette proposition, exprime en termes si flatteurs: concierge!... gagna
compltement Mme Pipelet; elle rpondit:

--Mais certainement, monsieur... Je ferai votre mnage... Je m'en
honore, et pour six francs par mois vous serez servi comme un prince.

--Va pour les six francs. Madame... votre nom?

--Pomone-Fortune-Anastasie Pipelet.

--Eh bien! Madame Pipelet, je consens aux six francs par mois pour vos
gages. Et si la chambre me convient... quel est son prix?

--Avec le cabinet, cent cinquante francs, monsieur; pas un liard 
rabattre... Le principal locataire est un chien... un chien qui tondrait
sur un oeuf.

--Et vous le nommez?

--M. Bras-Rouge.

Ce nom et les souvenirs qu'il veillait firent tressaillir Rodolphe.

--Vous dites, madame Pipelet, que le principal locataire se nomme?...

--Eh bien... M. Bras-Rouge.

--Et il demeure?

--Rue aux Fves; n 13; il tient aussi un estaminet dans les fosss des
Champs-lyses.

Il n'y avait plus  en douter, c'tait le mme homme... Cette rencontre
semblait trange  Rodolphe.

--Si M. Bras-Rouge est le principal locataire, dit-il, quel est le
propritaire de la maison?

--M. Bourdon; mais je n'ai jamais eu affaire qu' M. Bras-Rouge.

Voulant mettre la portire en confiance, Rodolphe reprit:

--Tenez, ma chre madame Pipelet, je suis un peu fatigu; le froid m'a
gel... rendez-moi le service d'aller chez le rogomiste qui demeure dans
la maison, vous me rapporterez un flacon de cassis et deux verres... ou
plutt trois verres, puisque votre mari va rentrer.

Et il donna cent sous  cette femme.

--Ah ! monsieur, vous voulez donc que du premier mot on vous adore?
s'cria la portire dont le nez bourgeonn sembla s'illuminer de tous
les feux d'une bachique convoitise.

--Oui, madame Pipelet, je veux tre ador.

--a me chausse, a me chausse; mais je n'apporterai que deux verres,
moi et Alfred nous buvons toujours dans le mme. Pauvre chri, il est si
friand pour ce qui est des femmes!!!

--Allez, madame Pipelet, nous attendrons Alfred.

--Ah , si quelqu'un vient... vous garderez la loge?

--Soyez tranquille. La vieille sortit.

Rest seul, Rodolphe rflchit  cette bizarre circonstance qui le
rapprochait de Bras-Rouge; il s'tonna seulement de ce que Franois
Germain et pu rester pendant trois mois dans cette maison avant d'tre
dcouvert par les complices du Matre d'cole qui taient en rapport
avec Bras-Rouge.

 ce moment, un facteur frappa aux carreaux de la loge, y passa le bras,
tendit deux lettres en disant:--Trois sous!

--Six sous, puisqu'il y a deux lettres, dit Rodolphe.

--Une d'affranchie, rpondit le facteur.

Aprs avoir pay, Rodolphe regarda d'abord machinalement les deux
lettres qu'on venait de lui remettre; mais bientt elles lui semblrent
dignes d'un curieux examen.

L'une, adresse  Mme Pipelet, exhalait  travers son enveloppe de
papier satin une forte odeur de sachet de peau d'Espagne. Sur son
cachet de cire rouge, on voyait ces deux lettres: C. R., surmontes d'un
casque et appuyes sur un support toil de la croix de la Lgion
d'honneur; l'adresse tait trace d'une main ferme. La prtention
hraldique de ce casque et de cette croix fit sourire Rodolphe et le
confirma dans l'ide que cette lettre n'tait pas crite par une femme.

Mais quel tait le correspondant musqu, blasonn... de Mme Pipelet?

L'autre lettre, d'un papier gris commun, ferme avec un pain  cacheter
picot de coups d'pingle, tait pour M. Csar Bradamanti, dentiste
oprateur.

videmment contrefaite, l'criture de cette suscription se composait de
lettres toutes majuscules.

Fut-ce pressentiment, fantaisie de son imagination ou ralit, cette
lettre parut  Rodolphe d'une triste apparence. Il remarqua quelques
lettres de l'adresse  demi effaces dans un endroit o le papier
fripait lgrement.

Une larme tait tombe l.

Mme Pipelet rentra, portant le flacon de cassis et deux verres.

--J'ai lambin, n'est-ce pas, monsieur? Mais une fois qu'on est dans la
boutique du pre Joseph, il n'y a pas moyen d'en sortir. Ah! le vieux
possd!... Croiriez-vous qu'avec une femme d'ge comme moi, il conte
encore la gaudriole?

--Diable!... si Alfred savait cela?

--Ne m'en parlez pas, le sang me tourne rien que d'y songer. Alfred est
jaloux comme un Bdouin; et pourtant, de la part du pre Joseph, c'est
l'histoire de rire, en tout bien, tout honneur.

--Voici deux lettres que le facteur a apportes, dit Rodolphe.

--Ah! mon Dieu... faites excuse, monsieur... Et vous avez pay?

--Oui.

--Vous tes bien bon. Alors je vas vous retenir a sur la monnaie que je
vous rapporte... Combien est-ce?

--Trois sous, rpondit Rodolphe en souriant du singulier mode de
remboursement adopt par Mme Pipelet.

--Comment! Trois sous?... C'est six sous, il y a deux lettres.

--Je pourrais abuser de votre confiance en vous faisant retenir sur ma
monnaie six sous au lieu de trois; mais j'en suis incapable, madame
Pipelet... Une des deux lettres, qui vous est adresse, est affranchie.
Et, sans tre indiscret, je vous ferai observer que vous avez l un
correspondant dont les billets doux sentent furieusement bon.

--Voyons donc, dit la portire en prenant la lettre satine. C'est, ma
foi, vrai... a a l'air d'un billet doux! Dites donc, monsieur, un
billet doux! Ah! bien! par exemple... Quel est donc le polisson qui
oserait?...

--Et si Alfred s'tait trouv l, madame Pipelet?

--Ne dites pas a, ou je m'vanouis dans vos bras!

--Je ne le dis plus, madame Pipelet!

--Mais que je suis bte!... M'y voil, dit la portire en haussant les
paules, je sais... je sais... c'est du commandant... Ah! quelle
souleur[86] j'ai eue! Mais a n'empche pas de compter: voyons, c'est
trois sous pour l'autre lettre, n'est-ce pas? Ainsi nous disions, quinze
sous de cassis et trois sous de port de lettre que je retiens, a fait
dix-huit; dix-huit et deux que voil font vingt, et quatre francs font
cent sous; les bons comptes font les bons amis.

--Et voil vingt sous pour vous, madame Pipelet; vous avez une si
miraculeuse manire de rembourser les avances qu'on a faites pour vous,
que je tiens  l'encourager.

--Vingt sous! Vous me donnez vingt sous!... Et pourquoi donc a? s'cria
Mme Pipelet d'un air  la fois alarm et tonn de cette gnrosit
fabuleuse.

--Ce sera un -compte sur le denier  Dieu, si je prends la chambre.

--Comme a, j'accepte; mais j'en prviendrai Alfred.

--Certainement; mais voici l'autre lettre: elle est adresse  M. Csar
Bradamanti.

--Ah! oui... Le dentiste du troisime... Je vas la mettre dans la
_botte_ aux lettres.

Rodolphe crut avoir mal entendu, mais il vit Mme Pipelet jeter gravement
la lettre dans une vieille botte  revers accroche au mur. Rodolphe la
regardait avec surprise.

--Comment? lui dit-il, vous mettez cette lettre...

--Eh bien! monsieur, je la mets dans la _botte_ aux lettres... Comme a,
rien ne s'gare; quand les locataires rentrent, Alfred ou moi nous
secouons la botte, on fait le triage, et chacun a son poulet.

--Votre maison est si parfaitement ordonne, que cela me donne de plus
en plus l'envie d'y demeurer; cette botte aux lettres surtout me ravit.

--Mon Dieu, c'est bien simple, reprit modestement Mme Pipelet: Alfred
avait cette vieille botte dpareille; autant l'utiliser au service des
locataires.

Ce disant, la portire avait dcachet la lettre qui lui tait adresse,
elle la tournait en tout sens; aprs quelques moments d'embarras, elle
dit  Rodolphe:

--C'est toujours Alfred qui est charg de lire, parce que je ne le sais
pas. Est-ce que vous voudriez bien, monsieur... tre pour moi comme est
Alfred?

--Pour lire cette lettre, volontiers, dit Rodolphe, trs-curieux de
connatre le correspondant de Mme Pipelet.

Il lut ce qui suit sur un papier satin, dans l'angle duquel on
retrouvait le casque, les lettres C. R., le support hraldique et la
croix d'honneur.

Demain vendredi,  onze heures, on fera grand feu dans les deux pices,
et on nettoiera bien les glaces et on tera les housses partout, en
prenant bien garde d'cailler la dorure des meubles en poussetant.

Si par hasard je n'tais pas arriv lorsqu'une dame viendra en fiacre,
sur les une heure, me demander sous le nom de M. Charles, on la fera
monter  l'appartement, dont on descendra la clef, qu'on me remettra
lorsque j'arriverai moi-mme.

Malgr la rdaction peu acadmique de ce billet, Rodolphe comprit
parfaitement ce dont il s'agissait et dit  la portire:

--Qui habite donc le premier tage?

La vieille approcha son doigt jaune et rid de sa lvre pendante et
rpondit avec un malicieux ricanement.

--_Motus_... c'est des intrigues de femme.

--Je vous demande cela, ma chre madame Pipelet... parce qu'avant de
loger dans une maison... on dsire savoir...

--C'est tout simple... dis-moi qui tu plantes... je te dirai qui tu
plais, n'est-ce pas?

--J'allais vous le dire.

--Du reste, je peux bien vous communiquer ce que je sais l-dessus, a
ne sera pas long... Il y a environ six semaines, un tapissier est venu
ici, a examin le premier, qui tait  louer, a demand le prix, et le
lendemain il est revenu avec un beau jeune homme blond, petites
moustaches, croix d'honneur, beau linge. Le tapissier l'appelait...
commandant.

--C'est donc un militaire?

--Militaire! reprit Mme Pipelet en haussant les paules, allons donc!
c'est comme si Alfred s'intitulait concierge.

--Comment?

--Il est tout bonnement de la garde nationale, dans l'tat-major; le
tapissier l'appelait commandant pour le flatter... de mme que a flatte
Alfred quand on l'appelle concierge. Enfin, quand le commandant (nous ne
le connaissons que sous ce nom-l) a eu tout vu, il a dit au tapissier:
C'est bon, a me convient, arrangez a, voyez le propritaire.--Oui,
commandant, qu'a dit l'autre...--Et le lendemain le tapissier a sign
le bail en son nom,  lui, tapissier, avec M. Bras-Rouge, lui a pay six
mois d'avance, parce qu'il parat que le jeune homme ne veut pas tre
connu. Tout de suite aprs, les ouvriers sont venus tout dmolir au
premier; ils ont apport des essophas, des rideaux en soie, des glaces
dores, des meubles superbes; aussi c'est beau comme dans un caf des
boulevards! Sans compter des tapis partout, et si pais et si doux qu'on
dirait qu'on marche sur des btes... Quand 'a t fini, le commandant
est revenu pour voir tout a; il a dit  Alfred: Pouvez-vous vous
charger d'entretenir cet appartement, o je ne viendrai pas souvent, d'y
faire du feu de temps en temps, et de tout prparer pour me recevoir
quand je vous l'crirai par la petite poste?--Oui, commandant, lui dit
ce flatteur d'Alfred.--Et combien me prendrez-vous pour a?--Vingt
francs par moi, commandant.--Vingt francs! Allons donc! vous plaisantez,
portier.--Et voil ce beau fils  marchander comme un ladre,  carotter
le pauvre monde. Voyez donc, pour une ou deux malheureuses pices de
cent sous, quand il a fait des dpenses abominables pour un appartement
qu'il n'habite pas! Enfin,  force de batailler, nous avons obtenu douze
francs. Douze francs! Dites donc, si a ne fait pas suer!... Commandant
de deux liards, va! Quelle diffrence avec vous, monsieur! ajouta la
portire en s'adressant  Rodolphe d'un air agrable, vous ne vous
faites pas appeler commandant, vous n'avez l'air de rien du tout, et
vous tes convenu avec moi de six francs du premier mot.

--Et depuis, ce jeune homme est-il revenu?

--Vous allez voir, c'est a qui est le plus drle; il parat qu'on le
fait joliment droguer, le commandant. Il a dj crit trois fois, comme
aujourd'hui, d'allumer le feu, d'arranger tout, qu'il viendrait une
dame. Ah! bien oui! Va-t'en voir s'ils viennent!

--Personne n'a paru?

--coutez donc. La premire des trois fois, le commandant est arriv
tout flambant, chantonnant entre ses dents et faisant le gros dos; il a
attendu deux bonnes heures... personne; quand il a repass devant la
loge, nous le guettions, nous deux Pipelet, pour voir sa mine et le
vexer en lui parlant. Commandant, il n'est pas venu du tout, du tout de
petite dame vous demander, que je lui dis.--C'est bon, c'est bon! qu'il
me rpond, l'air tout honteux et tout furieux, et il part dare-dare, en
se rongeant les ongles de colre. La seconde fois, avant qu'il n'arrive,
un commissionnaire apporte une petite lettre adresse  M. Charles; je
me doute bien que c'est encore flamb pour cette fois-l; nous en
faisions des gorges chaudes avec Pipelet, quand le commandant arrive:
Commandant, que je dis en mettant le revers de ma main gauche  ma
perruque, comme une vraie troupire, voil une lettre; il parat qu'il y
a encore une contremarche aujourd'hui! Il me regarde, fier comme
Artaban, ouvre la lettre, la lit, devient rouge comme une crevisse;
puis il nous dit, en faisant semblant de ne pas tre contrari: Je
savais bien qu'on ne viendrait pas; je suis venu pour vous recommander
de tout bien surveiller. C'tait pas vrai; c'tait pour nous cacher
qu'on le faisait aller qu'il nous disait cela; et l-dessus il s'en va
en tortillant et en chantant du bout des dents; mais il tait joliment
vex, allez... C'est bien fait, c'est bien fait, commandant de deux
liards! a t'apprendra  ne donner que douze francs par mois pour ton
mnage.

--Et la troisime fois?

--Ah! la troisime fois j'ai bien cru que c'tait pour de bon. Le
commandant arrive sur son trente-six; les yeux lui sortaient de la tte,
tant il paraissait content et sr de son affaire. Bien beau jeune homme
tout de mme... et bien mis, et flairant comme une civette... Il ne
posait pas  terre, tant il tait gonfl... Il prend la clef et nous
dit, en montant chez lui, d'un air goguenard et rengorg, comme pour se
revenger des autres fois: Vous prviendrez cette dame que la porte est
tout contre... Bon! nous deux Pipelet, nous tions si curieux de voir
la petite dame, quoique nous n'y comptions pas beaucoup, que nous
sortons de notre loge pour nous mettre  l'afft sur le pas de la porte
de l'alle. Cette fois-l, un petit fiacre bleu,  stores baisss,
s'arrte devant chez nous. Bon! c'est elle, que je dis  Alfred...
Retirons-nous un peu pour ne pas l'effaroucher. Le cocher ouvre la
portire. Alors nous voyons une petite dame avec un manchon sur les
genoux et un voile noir qui lui cachait la figure, sans compter son
mouchoir qu'elle tenait sur sa bouche, car elle avait l'air de pleurer;
mais voil-t-il pas qu'une fois le marchepied baiss, au lieu de
descendre, la dame dit quelques mots au cocher, qui, tout tonn,
referme la portire.

--Cette femme n'est pas descendue?

--Non, monsieur; elle s'est rejete dans le fond de la voiture en
mettant ses mains sur ses yeux. Moi je me prcipite, et, avant que le
cocher ait remont sur son sige, je lui dis: Eh bien mon brave, vous
vous en retournez donc?--Oui, qu'il me dit.--Et o a? que je lui
demande.--D'o je viens.--Et d'o venez-vous?--De la rue
Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.

 ces mots, Rodolphe tressaillit.

Le marquis d'Harville, un de ses meilleurs amis, qu'une vive mlancolie
accablait depuis quelques temps, ainsi que nous l'avons dit, demeurait
rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.

tait-ce la marquise d'Harville qui courait ainsi  sa perte? Son mari
avait-il des soupons sur son inconduite? son inconduite... seule cause
peut-tre du chagrin dont il semblait dvor.

Ces doutes se pressaient en foule  la pense de Rodolphe. Cependant il
connaissait la socit intime de la marquise, et il ne se rappelait pas
y avoir jamais vu quelqu'un qui ressemblt au commandant. La jeune femme
dont il s'agissait pouvait, aprs tout, avoir pris un fiacre en cet
endroit sans demeurer dans cette rue, rien ne prouvait  Rodolphe que ce
ft la marquise. Nanmoins il conserva de vagues et pnibles soupons.

Son air inquiet et absorb n'avait pas chapp  la portire.

--Eh bien! monsieur,  quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.

--Je cherche pour quelle raison cette femme qui tait venue jusqu'
cette porte... a chang tout  coup d'avis...

--Que voulez-vous, monsieur, une ide, une frayeur, une superstition.
Nous autres, pauvres femmes, nous sommes si faibles, si poltronnes, dit
l'horrible portire d'un air timide et effarouch. Il me semble que si
j'avais t comme a en catimini faire des traits  Alfred, j'aurais t
oblige de reprendre mon lan je ne sais pas combien de fois. Mais
jamais, au grand jamais! Pauvre chri! Il n'y a pas un habitant de la
terre qui puisse se vanter...

--Je vous crois, madame Pipelet... Mais cette jeune femme...

--Je ne sais pas si elle tait jeune; on ne voyait pas le bout de son
nez. Toujours est-il qu'elle repart comme elle tait venue, sans tambour
ni trompette. On nous aurait donn dix francs  nous deux Alfred, que
nous n'aurions pas t plus contents.

--Pourquoi cela?

--En songeant  la mine qu'allait faire le commandant, il devait y avoir
de quoi crever de rire, bien sr. D'abord, au lieu d'aller lui dire tout
de suite que la dame tait repartie, nous le laissons droguer et
marronner une bonne heure. Alors je monte: je n'avais que mes chaussons
de lisire  mes pauvres pieds; j'arrive  la porte qui tait tout
contre. Je la pousse, elle crie; l'escalier est noir comme un four,
l'entre de l'appartement aussi. Voil qu'au moment o j'entre, le
commandant me prend dans ses bras en me disant d'un ton clin: Mon
Dieu, mon ange, comme tu viens tard!...

Malgr la gravit des penses qui le dominaient, Rodolphe ne put
s'empcher de rire, surtout en voyant la grotesque perruque et
l'abominable figure ride, bourgeonne, de l'hrone de ce quiproquo
ridicule.

Mme Pipelet reprit, avec une hilarit grimaante qui la rendait plus
hideuse encore:

--Eh, eh, eh! en voil une bonne! Mais vous allez voir. Moi je ne
rponds rien, je retiens mon haleine, je m'abandonne au commandant; mais
tout  coup le voil qui s'crie, en me repoussant, le grossier, d'un
air aussi dgot que s'il avait touch une araigne: Mais qui diable
est donc l?--C'est moi, commandant, Mme Pipelet, la portire, c'est
pour cela que vous devriez bien taire vos mains, ne pas me prendre la
taille, ni m'appeler votre ange, ni me dire que je viens trop tard. Si
Alfred avait t l pourtant?--Que voulez-vous? me dit-il
furieux.--Commandant, la petite dame vient de venir en fiacre.--Eh bien!
faites-la donc monter; vous tes stupide; ne vous ai-je pas dit de la
faire monter?--Je le laisse aller, je le laisse aller. Oui,
commandant, c'est vrai, vous m'avez dit de la faire monter.--Eh
bien?--C'est que la petite dame...--Mais parlez donc!--C'est que la
petite dame est repartie.--Allons, vous aurez dit ou fait quelque
btise! s'cria-t-il encore plus furieux.--Non, commandant, la petite
dame n'a pas descendu du fiacre: quand le cocher a ouvert la portire,
elle lui a dit de la remmener d'o elle tait venue.--La voiture ne doit
pas tre loin! s'crie le commandant en se prcipitant vers la
porte.--Ah bien! oui! il y a plus d'une heure qu'elle est partie, que je
lui rponds.--Une heure! une heure! Et pourquoi avez-vous autant tard 
me prvenir? s'crie-t-il avec un redoublement de colre.--Dame... parce
que nous craignions que a vous contrarie trop de n'avoir pas encore
fait vos frais cette fois-ci.--Attrape! que je me dis, mirliflor, a
t'apprendra  avoir eu mal au coeur quand tu m'as touche. Sortez
d'ici, vous ne faites et ne dites que des sottises! s'crie-t-il avec
rage, en dfaisant sa robe de chambre  la tartare et en jetant par
terre son bonnet grec de velours brod d'or... Beau bonnet tout de
mme... Et la robe de chambre donc! a crevait les yeux; le commandant
avait l'air d'un ver luisant...

--Et depuis, ni lui ni cette dame ne sont revenus?

--Non; mais attendez donc la fin de l'histoire, dit Mme Pipelet.




IX

Les trois tages


--La fin de l'histoire, la voil, reprit Mme Pipelet. Je dgringole
retrouver Alfred. Justement il y avait dans notre loge la portire du n
19 et l'caillre qui perche  la porte du rogomiste; je leur raconte,
comme quoi le commandant m'avait appele son ange et m'avait pris la
taille. En voil des rires! et Alfred, quoiqu'il soit bien mlan... oui,
mlancolique, comme il appelle a, quoiqu'il soit bien mlancolique
depuis les traits de ce monstre de Cabrion.

Rodolphe regarda la portire avec tonnement.

--Oui, un jour, quand nous serons plus amis, vous saurez cela. Enfin
tant il y a qu'Alfred, malgr sa mlancolie, se met  m'appeler son
ange.  ce moment le commandant sort de chez lui et ferme sa porte pour
s'en aller; mais comme il nous entendait rire, il n'ose plus descendre,
de peur que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s'empcher
de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et voil l'caillre
qui, de sa grosse voix, se met  crier: Pipelet, tu viens bien tard,
mon ange! L-dessus le commandant rentre chez lui et ferme sa porte
avec un bruit affreux, en vrai rageur qu'il est, car cet homme-l doit
tre rageur comme un tigre... il a le bout du nez blanc... Finalement il
a ouvert plus de dix fois sa porte pour couter s'il y avait toujours du
monde  la loge. Il y en avait toujours, nous ne bougions pas.  la fin,
voyant qu'on ne s'en allait pas, il a pris son parti, est descendu
quatre  quatre, m'a jet sa clef sans rien dire, et s'est ensauv tout
furieux au milieu de nos clats de rire, et pendant que l'caillre
disait encore: Tu viens bien tard, mon ange!

--Mais vous vous exposiez  ce que le commandant ne vous employt plus.

--Ah bien! oui! Il n'oserait pas. Nous le tenons. Nous savons o demeure
sa _margot_; et s'il nous disait quelque chose nous le menacerions
d'venter la mche. Et puis, pour ses mauvais douze francs, qui est-ce
qui se chargerait de son mnage! Une femme du dehors? Nous lui rendrions
la vie trop dure,  celle-l. Mauvais ladre, va! Enfin, monsieur,
croiriez-vous qu'il a eu la petitesse de regarder  son bois, et
d'plucher le nombre de bches qu'on a d brler en l'attendant? C'est
quelque parvenu, bien sr, quelque rien du tout enrichi. a vous a une
tte de seigneur et un corps de gueux; a dpense par ci, a lsine par
l. Je ne lui veux pas d'autre mal; mais a m'amuse drlement que sa
particulire le fasse aller. Je parie que demain ce sera encore la mme
chose. Je vas prvenir l'caillre qui tait ici l'autre fois; a nous
amusera. Si la petite dame vient, nous verrons si c'est une brunette ou
une blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsieur, quand on
songe qu'il y a un bent de mari l-dessous! C'est joliment farce,
n'est-ce pas? Mais a le regarde, ce pauvre cher homme. Enfin demain
nous verrons la petite dame; et, malgr son voile, il faudra bien
qu'elle baisse joliment le nez pour que nous ne sachions pas de quelle
couleur sont ses yeux. En voil encore une _double de pas honteuse_!
comme on dit dans mon pays; a vient chez un homme, et a fait la frime
d'avoir peur. Mais pardon, excuse, que je retire ma marmite de dessus le
feu; elle a fini de chanter: C'est que le fricot demande  tre mang.
C'est du gras-double, a va gayer tant soit peu Alfred, car, comme il
le dit lui-mme: pour du gras-double il trahirait la France... sa belle
France!... ce vieux chri.

Pendant que Mme Pipelet s'occupait de ce dtail mnager, Rodolphe se
livrait  de tristes rflexions.

La femme dont il s'agissait (que ce ft ou non la marquise d'Harville)
avait sans doute hsit, longtemps combattu avant d'accorder un premier
et un second rendez-vous; puis, effraye des suites de son imprudence,
un remords salutaire l'avait probablement empche d'accomplir cette
dangereuse promesse.

Enfin, cdant  un irrsistible entranement, elle arrive plore,
agite de mille craintes, jusqu'au seuil de cette maison; mais, au
moment de se perdre  jamais, la voix du devoir se fait entendre: elle
chappe encore une fois au dshonneur.

Et pour qui brave-t-elle tant de honte, tant de danger!

Rodolphe connaissait le monde et le coeur humain; il prjugea presque
srement le caractre du commandant d'aprs quelques traits bauchs par
la portire avec une navet grossire.

N'tait-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux pour tirer vanit
de l'appellation d'un grade absolument insignifiant au point de vue
militaire; un homme assez dnu de tact pour ne pas s'envelopper du plus
profond incognito, afin d'entourer d'un mystre impntrable les
coupables dmarches d'une femme qui risquait tout pour lui; un homme
enfin si sot et si ladre qu'il ne comprenait pas que, pour mnager
quelques louis, il exposait sa matresse aux insolentes et ignobles
railleries des gens de cette maison!

Ainsi, le lendemain, pousse par une fatale influence, mais sentant
l'immensit de sa faute, n'ayant pour se soutenir au milieu de ses
terribles angoisses que sa foi aveugle dans la discrtion, dans
l'honneur de l'homme  qui elle donne plus que sa vie, cette malheureuse
jeune femme viendrait  ce rendez-vous, palpitante, perdue; et il lui
faudrait supporter les regards curieux et effronts de quelques
misrables, peut-tre entendre leurs plaisanteries immondes.

Quelle honte! Quelle leon! Quel rveil pour une femme gare, qui
jusqu'alors n'aurait vcu que des plus charmantes, des plus potiques
illusions de l'amour!

Et l'homme pour qui elle affronte tant d'opprobre, tant de prils,
sera-t-il au moins touch des dchirantes anxits qu'il cause?

Non...

Pauvre femme! La passion l'aveugle et la jette une dernire fois au bord
de l'abme. Un courageux effort de vertu la sauve encore. Que ressentira
cet homme  la pense de cette lutte douloureuse et sainte?

Il ressentira du dpit, de la colre, de la rage, en songeant qu'il
s'est drang trois fois pour rien, et que sa sotte fatuit est
gravement compromise... aux yeux de son portier...

Enfin, dernier trait d'insigne et grossire maladresse: cet homme parle
de telle sorte, s'habille de telle sorte pour cette premire entrevue,
qu'il doit faire mourir de confusion et de honte une femme dj crase
sous le poids de la confusion et de la honte!

Oh! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si cette femme (qui
m'est inconnue, je l'espre) avait pu entendre dans quels termes hideux
on parlait d'une dmarche coupable sans doute, mais qui lui cotait tant
d'amour, tant de larmes, tant de terreurs, tant de remords!

Et puis, en songeant que la marquise d'Harville pouvait tre la triste
hrone de cette aventure, Rodolphe se demandait par quelle aberration,
par quelle fatalit M. d'Harville, jeune, spirituel, dvou, gnreux et
surtout tendrement pris de sa femme, pouvait tre sacrifi  un autre
ncessairement niais, avare, goste et ridicule. La marquise
s'tait-elle donc seulement prise de la figure de cet homme, que l'on
disait trs-beau?

Rodolphe connaissait cependant Mme d'Harville pour une femme de coeur,
d'esprit et de got, d'un caractre plein d'lvation; jamais le moindre
propos n'avait effleur sa rputation. O avait-elle connu cet homme?
Rodolphe la voyait assez frquemment, et il ne se souvenait pas d'avoir
rencontr personne  l'htel d'Harville qui lui rappelt le commandant.
Aprs de mres rflexions, il finit presque par se persuader qu'il ne
s'agissait pas de la marquise.

Mme Pipelet, ayant accompli ses devoirs culinaires, reprit son entretien
avec Rodolphe.

--Qui habite le second? demanda-t-il  la portire.

--C'est la mre Burette, une fire femme pour les cartes. Elle lit dans
votre main comme dans un livre. Il y a des personnes trs-comme il faut
qui viennent chez elle pour se faire dire la bonne aventure... et elle
gagne plus d'argent qu'elle n'est grosse. Et pourtant ce n'est qu'un de
ses mtiers, d'tre devineresse.

--Que fait-elle donc encore?

--Elle tient comme qui dirait un petit _mont_[87] bourgeois.

--Comment!

--Je vous dis a parce que vous tes jeune homme, et que a ne peut que
vous fortifier dans l'ide de devenir notre locataire.

--Pourquoi donc?

--Une supposition: nous voil bientt dans les jours gras, la saison o
poussent les pierrettes et les dbardeurs, les turcs et les sauvages;
dans cette saison-l les plus cals sont quelquefois gns... Eh bien!
c'est toujours commode d'avoir une ressource dans sa maison, au lieu
d'tre oblig de courir chez _ma tante_, o c'est bien plus humiliant,
car on y va au vu et au su de tout le gouvernement.

--Chez votre tante? Elle prte donc sur gages?

--Comment, vous ne savez pas?... Allez donc, allez donc, farceur... Vous
faites l'innocent  votre ge!

--Je fais l'innocent! En quoi, madame Pipelet?

--En me demandant si c'est ma tante qui prte sur gages.

--Parce que...

--Parce que tous les jeunes gens en ge de raison savent qu'aller mettre
quelque chose au mont de pit a se dit _aller chez ma tante_.

--Ah! je comprends... la locataire du second prte aussi sur gages?

--Allons donc, monsieur le sournois, certainement qu'elle prte sur
gages, et moins cher qu'au grand mont... Et puis, c'est pas embrouill
du tout; on n'est pas embarrass d'un tas de paperasses, de
reconnaissances, de chiffres... du tout, du tout. Une supposition: on
apporte  la mre Burette une chemise qui vaut trois francs: elle vous
prte dix sous, au bout de huit jours vous lui en rapportez vingt, sinon
elle garde la chemise. Comme c'est simple, hein? Toujours des comptes
ronds! Un enfant comprendrait a.

--C'est fort clair, en effet; mais je croyais qu'il tait dfendu de
prter ainsi sur gages.

--Ah! ah! ah! s'cria Mme Pipelet en riant aux clats, vous sortez donc
de votre village, jeune homme?... Pardon, je vous parle comme si je
serais votre mre et que vous seriez mon enfant.

--Vous tes bien bonne.

--Sans doute que c'est dfendu de prter sur gages; mais, si on ne
faisait que ce qui est permis, dites donc, on resterait joliment souvent
les bras croiss. La mre Burette n'crit pas, ne donne pas de reu, il
n'y a pas de preuves contre elle, elle se moque de la police. C'est
joliment drle, allez, les _bazards_ qu'on voit porter chez elle. Vous
ne croiriez pas sur quoi elle prte quelquefois? Je l'ai vue prter sur
un perroquet gris qui jurait bien comme un possd, le gredin.

--Sur un perroquet? Mais quelle valeur?...

--Attendez donc... il tait connu: c'tait le perroquet de la veuve d'un
facteur qui demeure ici prs, rue Sainte-Avoye, Mme d'Herbelot; on
savait qu'elle tenait autant  son perroquet qu' sa peau; la mre
Burette lui a dit: Je vous prte dix francs sur votre bte; mais si
dans huit jours,  midi, je n'ai pas mes vingt francs...

--Ses dix francs.

--Avec les intrts a faisait juste vingt francs; toujours des comptes
ronds. Si je n'ai pas mes vingt francs et les frais de nourriture, je
donne  Jacquot une petite salade de persil, assaisonne de l'arsenic.
Elle connaissait bien sa pratique, allez. Avec cette peur-l, la mre
Burette a eu ses vingt francs au bout de sept jours, et Mme d'Herbelot a
remport sa vilaine bte, qui perforait toute la journe des F., des S.
et des B., que a en faisait rougir Alfred, qui est trs-bgueule. C'est
tout simple, son pre tait cur... dans la Rvolution, vous savez... il
y a des curs qui ont pous des religieuses.

--Et la mre Burette n'a pas d'autre mtier, je suppose?

--Elle n'en a pas d'autre, si vous voulez. Pourtant, je ne sais pas trop
ce que c'est qu'une espce de manigance qu'elle tripote quelquefois dans
une petite chambre o personne n'entre, except M. Bras-Rouge et une
vieille borgnesse qu'on appelle la Chouette.

Rodolphe regarda la portire avec tonnement.

Celle-ci, en interprtant la surprise de son futur locataire, lui dit:

--C'est un drle de nom, n'est-ce pas, la Chouette?

--Oui... et cette femme vient souvent ici?

--Elle n'avait pas paru depuis six semaines; mais avant-hier nous
l'avons vue; elle boitait un peu.

--Et que vient-elle faire chez cette diseuse de bonne aventure?

--Voil ce que je ne sais pas; du moins, quant  la manigance de la
petite chambre dont je vous parle, o la Chouette entre seule avec M.
Bras-Rouge et la mre Burette, j'ai seulement remarqu que ces jours-l
la borgnesse apporte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras-Rouge
un paquet sous son manteau, et qu'ils ne remportent jamais rien.

--Et ces paquets, que contiennent-ils?

--Je n'en sais rien de rien, sinon qu'ils font avec a une ratatouille
du diable; car on sent comme une odeur de soufre, de charbon et d'tain
fondu en passant sur l'escalier; et puis on les entend souffler,
souffler, souffler... comme des forgerons. Bien sr que la mre Burette
manigance par rapport  la bonne aventure ou  la magie... du moins
c'est ce que m'a dit M. Csar Bradamanti, le locataire du troisime.
Voil un particulier que ce M. Csar! Quand je dis un particulier, c'est
un Italien, quoiqu'il parle franais aussi bien que vous et moi, sauf
qu'il a beaucoup d'accent; mais c'est gal, voil un savant! Et qui
connat les simples, et qui vous arrache les dents, pas pour de
l'argent, mais pour l'honneur. Oui, monsieur, pour le pur honneur. Vous
auriez six mauvaises dents, et il le dit lui-mme  qui veut l'entendre,
il vous arracherait les cinq premires pour rien, il ne vous ferait
jamais payer que la sixime. a n'est pas sa faute si vous n'avez que la
sixime.

--C'est gnreux!

--Il vend par l-dessus une eau trs-bonne qui empche les cheveux de
tomber, gurit les maux d'yeux, les cors aux pieds, les faiblesses
d'estomac, et dtruit les rats sans arsenic.

--Cette mme eau gurit les faiblesses d'estomac?...

--Cette mme eau.

--Elle dtruit aussi les rats?

--Sans en manquer un, parce que ce qui est trs-sain  l'homme est
trs-malsain aux animaux.

--C'est juste, madame Pipelet, je n'avais pas song  cela.

--Et la preuve que c'est une trs-bonne eau, c'est qu'elle est faite
avec des simples que M. Csar a rcolts dans les montagnes du Liban, du
ct de chez les espces d'Amricains d'o il a aussi amen son cheval
qui a l'air d'un tigre; il est tout blanc, picot de taches baies.
Tenez, quand M. Csar Bradamanti est mont sur sa bte avec son habit
rouge  revers jaunes et son chapeau  plumet, on payerait pour le voir;
car, parlant par respect, il ressemble  Judas Iscariote avec sa grande
barbe rousse. Depuis un mois il a engag le fils  M. Bras-Rouge, le
petit Tortillard, qu'il a habill comme qui dirait en troubadour, avec
une toque noire, une collerette et une jaquette abricot; il bat du
tambour  l'entour de M. Csar pour attirer les pratiques, sans compter
que le petit soigne le cheval tigr du dentiste.

--Il me semble que le fils de votre principal locataire remplit l un
emploi bien modeste.

--Son pre dit qu'il veut lui faire manger de la vache enrage,  cet
enfant; que sans a il finirait sur un chafaud. Au fait, c'est bien le
plus malin singe... et mchant, il a fait plus d'un tour  ce pauvre M.
Csar Bradamanti, qui est la crme des honntes gens. Vu qu'il a guri
Alfred d'un rhumatisme, nous le portons dans notre coeur. Eh bien!
monsieur, il y a des gens assez dnaturs pour... mais non, a fait
dresser les cheveux sur la tte. Alfred dit que si c'tait vrai il y
aurait cas de galres.

--Mais encore?

--Ah! je n'ose pas, je n'oserai jamais.

--N'en parlons plus.

--C'est que... foi d'honnte femme, dire a  un jeune homme...

--N'en parlons plus, madame Pipelet.

--Au fait, comme vous serez notre locataire, il vaut mieux que vous
soyez prvenu que c'est des mensonges. Vous tes, n'est-ce pas, en
position de faire amiti et socit avec M. Bradamanti; si vous aviez
cru  ces bruits-l, a vous aurait peut-tre dgot de sa
connaissance.

--Parlez, je vous coute.

--On dit que quand... des fois une jeune fille a fait une sottise...
vous comprenez... n'est-ce pas? et qu'elle en craint les suites...

--Eh bien?

--Tenez, voil que je n'ose plus...

--Mais encore?

--Non; d'ailleurs, c'est des btises...

--Dites toujours.

--Des mensonges.

--Dites toujours.

--C'est des mauvaises langues.

--Mais encore?

--Des gens qui sont jaloux du cheval tigr de M. Csar.

-- la bonne heure; mais enfin que disent-ils?

--a me fait honte.

--Mais quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui a fait une faute
et le charlatan?

--Je ne dis pas que a soit vrai!

--Mais au nom du ciel, quoi donc? s'cria Rodolphe, impatient des
rticences bizarres de Mme Pipelet.

--coutez, jeune homme, reprit la portire d'un air solennel, vous me
jurez sur l'honneur de ne jamais rpter a  personne.

--Quand je saurai ce que c'est, je vous ferai, oui ou non, ce serment.

--Si je vous dis a, ce n'est pas  cause des six francs que vous m'avez
promis, ni  cause du cassis...

--Bien, bien.

--C'est  cause de la confiance que vous m'inspirez.

--Soit.

--Et pour servir ce pauvre M. Csar Bradamanti en le disculpant.

--Votre intention est excellente, je n'en doute pas; eh bien?

--On dit donc... mais que a ne sorte pas de la loge, au moins.

--Certainement; l'on dit donc...

--Allons, voil que je n'ose plus encore une fois. Mais, tenez, je vas
vous dire a  l'oreille, a me fera moins d'effet... Dites donc, comme
je suis enfant, hein?

Et la vieille murmura tout bas quelques mots  Rodolphe, qui tressaillit
d'pouvante.

--Oh! mais c'est affreux! s'cria-t-il en se levant par un mouvement
machinal, et regardant autour de lui presque avec terreur, comme si
cette maison et t maudite. Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il 
demi-voix dans une stupeur douloureuse, de si abominables crimes
sont-ils donc possibles! Et cette hideuse vieille qui est presque
indiffrente  l'horrible rvlation qu'elle vient de me faire!

La portire n'entendit pas Rodolphe et reprit en continuant de s'occuper
de son mnage:

--N'est-ce pas que c'est un tas de mauvaises langues? Comment! Un homme
qui a guri Alfred d'un rhumatisme, un homme qui a ramen un cheval
tigr du Liban, un homme qui vous propose de vous arracher cinq dents
gratis sur six, un homme qui a des certificats de toute l'Europe, et qui
paye son terme rubis sur l'ongle. Ah bien! oui... plutt la mort que de
croire a!

Pendant que Mme Pipelet manifestait son indignation contre les
calomniateurs, Rodolphe se rappelait la lettre adresse  ce charlatan,
lettre crite sur gros papier, d'une criture contrefaite et  moiti
efface par les traces d'une larme.

Dans cette larme, dans cette lettre mystrieuse adresse  cet homme,
Rodolphe vit un drame...

Un terrible drame.

Un pressentiment involontaire lui disait que les bruits atroces qui
couraient sur l'Italien taient fonds.

--Tenez, voil Alfred, s'cria la portire; il vous dira comme moi que
c'est des mchantes langues qui accusent d'horreurs ce pauvre M. Csar
Bradamanti, qui l'a guri d'un rhumatisme.




X

Monsieur Pipelet


Nous rappellerons au lecteur que ces faits se passaient en 1838.

M. Pipelet entra dans la loge d'un air grave, magistral; il avait
soixante ans environ, un nez norme, un embonpoint respectable, une
grosse figure taille et enlumine  la faon des bonshommes
casse-noisettes de Nuremberg. Ce masque trange tait coiff d'un
chapeau tromblon  larges bords, roussi de vtust.

Alfred, qui ne quittait pas plus ce chapeau que sa femme ne quittait sa
perruque fantastique, se prlassait dans un vieil habit vert  basques
immenses, aux revers pour ainsi dire plombs de souillures, tant ils
paraissaient  et l d'un gris luisant. Malgr son chapeau tromblon et
son habit vert, qui n'taient pas sans un certain crmonial, M. Pipelet
n'avait pas dpos le modeste emblme de son mtier: un tablier de cuir
dessinait son triangle fauve sur un long gilet diapr d'autant de
couleurs que la courtepointe arlequin de Mme Pipelet.

Le salut que le portier fit  Rodolphe ne manqua pas d'une certaine
affabilit; mais, hlas! le sourire de cet homme tait bien amer.

On y lisait l'expression d'une profonde mlancolie, ainsi que Mme
Pipelet l'avait dit  Rodolphe.

--Alfred, monsieur est un locataire pour la chambre et le cabinet du
quatrime, dit Mme Pipelet en prsentant Rodolphe  Alfred, et nous
t'avons attendu pour boire un verre de cassis qu'il a fait venir.

Cette attention dlicate mit  l'instant M. Pipelet en confiance avec
Rodolphe; le portier porta la main au rebord antrieur de son chapeau et
dit d'une voix de basse digne d'un chantre de cathdrale:

--Nous vous satisferons, monsieur, comme portiers, de mme que vous nous
satisferez comme locataire; qui se ressemble s'assemble.

Puis, s'interrompant, M. Pipelet dit  Rodolphe avec anxit:

-- moins pourtant, monsieur, que vous ne soyez peintre.

--Non, je suis commis marchand.

--Alors, monsieur,  vous rendre mes humbles devoirs. Je flicite la
nature de ne pas vous avoir fait natre l'gal de ces monstres
d'artistes!

--Les artistes... des monstres? demanda Rodolphe.

M. Pipelet, au lieu de rpondre, leva ses deux mains au plafond de sa
loge et fit entendre une sorte de gmissement courrouc.

--C'est les peintres qui ont empoisonn la vie d'Alfred. C'est eux qui
lui ont fait la mlancolie dont je vous parlais, dit tout bas Mme
Pipelet  Rodolphe. Puis elle reprit plus haut et d'un ton caressant:
Allons, Alfred, sois raisonnable, ne pense pas  ce polisson-l... tu
vas te faire du mal, tu ne pourras pas dner.

--Non, j'aurai du courage et de la raison, rpondit M. Pipelet avec une
dignit triste et rsigne. Il m'a fait bien du mal: il a t mon
perscuteur, mon bourreau, pendant bien longtemps; mais maintenant je le
mprise. Les peintres, ajouta-t-il en se tournant vers Rodolphe, ah!
monsieur, c'est la peste d'une maison, c'est son bacchanal, c'est sa
ruine.

--Vous avez log un peintre?

--Hlas! oui, monsieur, nous en avons log un! dit M. Pipelet avec
amertume, un peintre qui s'appelait Cabrion, encore!

 ce souvenir, malgr son apparente modration, le portier ferma
convulsivement les poings.

--tait-ce le dernier locataire qui a occup la chambre que je viens
louer? demanda Rodolphe.

--Non, non, le dernier locataire tait un brave, un digne jeune homme,
nomm M. Germain; mais avant lui c'tait Cabrion. Ah! monsieur, depuis
son dpart, ce Cabrion a manqu me rendre fou, hbt.

--L'auriez-vous regrett  ce point? demanda Rodolphe.

--Cabrion, regrett! reprit le portier avec stupeur; regretter Cabrion!
Mais figurez-vous donc, monsieur, que M. Bras-Rouge lui a pay deux
termes pour le faire dguerpir d'ici; car on avait t assez malheureux
pour lui faire un bail. Quel garnement! Vous n'avez pas une ide,
monsieur, des horribles tours qu'il nous a jous  nous et aux
locataires. Pour ne parler que d'un seul de ces tours, il n'y a pas un
instrument  vent dont il n'ait fait bassement son complice pour
dmoraliser les locataires! Oui, monsieur, depuis le cor de chasse
jusqu'au serpent, monsieur! Il a abus de tout, poussant la vilenie
jusqu' jouer faux, et exprs, la mme note pendant des heures entires.
C'tait  en devenir fou. On a fait plus de vingt ptitions au principal
locataire, M. Bras-Rouge, pour qu'il chasst ce gueux-l. Enfin,
monsieur, on y parvint en lui payant deux termes... C'est drle,
n'est-ce pas? un locataire  qui on paye deux termes; mais on lui en
aurait pay trois pour s'en dptrer. Il part... Vous croyez peut-tre
que c'est fini du Cabrion? Vous allez voir! Le lendemain,  onze heures
du soir, j'tais couch. Pan, pan, pan! Je tire le cordon. On vient  la
loge. Bonsoir portier, dit une voix, voulez-vous me donner une mche de
vos cheveux, s'il vous plat? Mon pouse me dit C'est quelqu'un qui se
trompe de porte! Et je rponds  l'inconnu: Ce n'est pas ici; voyez 
ct.--Pourtant c'est bien ici le n 17? Le portier s'appelle bien
Pipelet? reprend la voix.--Oui, que je dis, je m'appelle bien
Pipelet.--Eh bien: Pipelet mon ami, je viens vous demander une mche de
vos cheveux pour Cabrion; c'est son ide, il y tient, il en veut.

M. Pipelet regarda Rodolphe en secouant la tte et en se croisant les
bras dans une attitude sculpturale.

--Vous comprenez, monsieur? C'est  moi, son ennemi mortel,  moi qu'il
avait abreuv d'outrages, qu'il venait impudemment demander une mche de
mes cheveux, une faveur que les dames refusent mme quelquefois  leur
bien-aim!

--Encore si ce Cabrion avait t bon locataire comme M. Germain! reprit
Rodolphe avec un sang-froid imperturbable.

--Et-il t bon locataire, je ne lui aurais pas davantage accord cette
mche, dit majestueusement l'homme au chapeau tromblon; ce n'est ni dans
mes principes ni dans mes habitudes; mais je me serais fait un devoir,
une loi, de la lui refuser poliment.

--Ce n'est pas tout, reprit la portire; figurez-vous, monsieur, que
depuis ce jour-l, le matin, le soir, la nuit,  toute heure, cet
affreux Cabrion avait dchan une nue de rapins qui venaient ici l'un
aprs l'autre demander  Alfred une mche de ses cheveux, toujours pour
Cabrion!

--Et vous pensez si j'ai cd! dit M. Pipelet d'un air dtermin, on
m'aurait plutt tran  l'chafaud, monsieur! Aprs trois ou quatre
mois d'opinitret de leur part, de rsistance de la mienne, mon nergie
a triomph de l'acharnement de ces misrables. Ils ont vu qu'ils
s'attaquaient  une barre de fer, et ils ont t bien forcs de renoncer
 leurs insolentes prtentions. Mais c'est gal, monsieur, j'ai t
frapp l. (Alfred porta la main  son coeur.) J'aurais eu commis des
crimes affreux que je n'aurais pas eu un sommeil plus bourrel.  chaque
instant je me rveillais en sursaut, croyant entendre la voix de ce
damn Cabrion. Je me dfiais de tout le monde: dans chacun je supposais
un ennemi; je perdais mon amnit. Je ne pouvais voir une figure
trangre se prsenter au carreau de la loge sans frmir en pensant que
c'tait peut-tre quelqu'un de la bande  Cabrion. Et mme encore
maintenant, monsieur, je suis souponneux, renfrogn, sombre, pilogueur
comme un malfaiteur... je crains d'panouir mon me  la moindre
nouvelle connaissance, de peur d'y voir surgir quelques-uns de la bande
 Cabrion; je n'ai de got  rien.

Ici Mme Pipelet porta son index  son oeil gauche, comme pour essuyer
une larme, et fit un signe de tte affirmatif.

Alfred continua d'un ton de plus en plus lamentable:

--Enfin je me recroqueville sur moi-mme, et c'est ainsi que je vois
couler le fleuve de la vie. Avais-je tort, monsieur de vous dire que cet
infernal Cabrion avait empoisonn mon existence?

Et M. Pipelet, poussant un profond soupir, inclina son chapeau tromblon
sous le poids de cette immense infortune.

--Je conois maintenant que vous n'aimiez pas les peintres, dit
Rodolphe; mais du moins ce M. Germain dont vous parlez vous a ddommag
de M. Cabrion!

--Oh! oui, monsieur; voil un bon et digne jeune homme, franc comme
l'or, serviable et pas fier, et gai, mais d'une bonne gaiet qui ne
faisait de mal  personne, au lieu d'tre insolent et goguenard comme ce
Cabrion que Dieu confonde!

--Allons, calmez-vous, mon cher monsieur Pipelet, ne prononcez pas ce
nom-l. Et maintenant quel est le propritaire assez heureux pour
possder M. Germain, cette perle des locataires?

--Ni vu ni connu... personne ne sait ni ne saura o demeure  cette
heure M. Germain. Quand je dis personne... except Mlle Rigolette.

--Et qu'est-ce que Mlle Rigolette? demanda Rodolphe.

--Une petite ouvrire, l'autre locataire du quatrime, reprit Mme
Pipelet. Voil une autre perle, payant son terme d'avance, et si
proprette dans sa chambrette, et si gentille pour tout le monde, et si
gaie... Un vritable oiseau du bon Dieu, pour tre avenante et joyeuse!
Avec a travailleuse comme un petit castor, gagnant quelquefois jusqu'
ses deux francs par jour, mais dame avec bien du mal!

--Mais comment Mlle Rigolette est-elle la seule qui sache la demeure de
M. Germain?

--Quand il a quitt la maison, reprit Mme Pipelet, il nous a dit: Je
n'attends pas de lettres; mais, si par hasard il m'en arrivait, vous les
remettriez  Mlle Rigolette. Et en a elle tait digne de sa confiance,
quand mme la lettre serait charge; n'est-ce pas, Alfred?

--Le fait est qu'il n'y aurait rien  dire sur le compte de Mlle
Rigolette, dit svrement le portier, si elle n'avait pas eu la
faiblesse de se laisser cajoler par cet infme Cabrion.

--Pour ce qui est de a, Alfred, reprit la portire, tu sais bien que ce
n'est pas la faute de Mlle Rigolette, a tient au local; car 'a t
tout de mme avec le commis voyageur qui occupait la chambre avant
Cabrion, comme aprs ce mchant peintre 'a t M. Germain qui la
cajolait; encore une fois, a ne peut tre autrement, a tient au local.

--Ainsi, dit Rodolphe, les locataires de la chambre que je veux louer
font ncessairement la cour  Mlle Rigolette?

--Ncessairement, monsieur; vous allez comprendre a. On est voisin avec
Mlle Rigolette, les deux chambres se touchent; eh bien! entre
jeunesse... c'est une lumire  allumer, un peu de braise  emprunter,
ou bien de l'eau. Oh! quant  l'eau, on est sr d'en trouver chez Mlle
Rigolette, elle n'en manque jamais: c'est son luxe, c'est un vrai petit
canard. Ds qu'elle a un moment, elle est tout de suite  laver ses
carreaux, son foyer. Aussi c'est toujours si propre chez elle!... vous
verrez a.

--Ainsi M. Germain, eu gard  la localit, a donc t, comme vous
dites, bon voisin avec Mlle Rigolette?

--Oui, monsieur, et c'est le cas de dire qu'ils taient ns l'un pour
l'autre. Si gentils, si jeunes, ils faisaient plaisir  voir descendre
les escaliers le dimanche, le seul jour de cong  ces pauvres enfants!
elle bien attife d'un joli bonnet et d'une jolie robe  vingt-cinq sous
l'aune, qu'elle se fait elle-mme, mais qui lui allait comme  une
petite reine; lui, mis en vrai muscadin!

--Et M. Germain n'a plus revu Mlle Rigolette depuis qu'il a quitt cette
maison?

--Non, monsieur,  moins que a ne soit le dimanche, car les autres
jours Mlle Rigolette n'a pas le temps de penser aux amoureux, allez!
Elle se lve  cinq ou six heures, et travaille jusqu' dix ou
quelquefois onze heures du soir; elle ne quitte jamais sa chambre,
except le matin pour aller acheter la provision pour elle et ses deux
serins, et  eux trois ils ne mangent gure, allez! Qu'est-ce qu'il leur
faut? Deux sous de lait, un peu de pain, du mouron, de la salade, du
millet, et de la belle eau claire; ce qui ne les empche pas de babiller
et de gazouiller tous les trois, la petite et ses deux oiseaux, que
c'est une bndiction!... Avec a, bonne et charitable en ce qu'elle
peut, c'est--dire de son temps de sommeil et de ses soins, car, en
travaillant quelquefois plus de douze heures par jour, c'est tout juste
si elle gagne de quoi vivre... Tenez, ces malheureux des mansardes, que
M. Bras-Rouge va mettre sur le pav pas plus tard que dans trois ou
quatre jours, Mlle Rigolette et M. Germain ont veill leurs enfants
pendant plusieurs nuits!

--Il y a donc une famille malheureuse ici?

--Malheureuse, monsieur! Dieu de Dieu! Je le crois bien. Cinq enfants en
bas ge, la mre au lit, presque mourante, la grand'mre idiote; et pour
nourrir tout a un homme qui ne mange pas du pain tout son sol en
trimant comme un ngre; car c'est un fameux ouvrier! Trois heures de
sommeil sur vingt-quatre, voil tout ce qu'il prend, et encore quel
sommeil!... quand on est rveill par des enfants qui crient: Du pain!
par une femme malade qui gmit sur sa paillasse, ou par la vieille
idiote qui se met quelquefois  rugir comme une louve... de faim aussi,
car elle n'a pas plus de raison qu'une bte. Quand elle a trop envie de
manger, on l'entend des escaliers, elle hurle.

--Ah! c'est affreux! s'cria Rodolphe; et personne ne les secourt?

--Dame! monsieur, on fait ce qu'on peut entre pauvres gens. Depuis que
le commandant me donne ses douze francs par mois pour faire son mnage,
je mets le pot-au-feu une fois la semaine, et ces malheureux d'en haut
ont du bouillon. Mlle Rigolette prend sur ses nuits, et dame! a lui
cote toujours de l'clairage, pour faire, avec des rognures d'toffes,
des brassires et des bguins aux petits... Ce pauvre M. Germain,
qu'tait pas bien cal non plus, faisait semblant de recevoir de temps
en temps quelques bonnes bouteilles de vin de chez lui, et Morel (c'est
le nom de l'ouvrier) buvait un ou deux fameux coups qui le rchauffaient
et lui mettaient pour un moment du coeur au ventre.

--Et le charlatan ne faisait-il rien pour ces pauvres gens?

--M. Bradamanti? dit le portier; il m'a guri de mon rhumatisme, c'est
vrai, je le vnre; mais ds ce jour-l j'ai dit  mon pouse:
Anastasie, M. Bradamanti... Hum! hum! te l'ai-je dit, Anastasie?

--C'est vrai, tu me l'as dit, mais il aime  rire, cet homme! Du moins 
sa manire, car il ne desserre pas les dents pour cela.

--Qu'a-t-il donc fait?

--Voil, monsieur. Quand je lui ai parl de la misre des Morel, 
propos de ce qu'il se plaignait que la vieille idiote avait hurl de
faim toute la nuit, et que lui, a l'avait empch de dormir, il m'a
dit: Puisqu'ils sont si malheureux, s'ils ont des dents  arracher, je
ne leur ferai pas mme payer la sixime, et je leur donnerai une
bouteille de mon eau  moiti prix.

--Eh bien! s'cria M. Pipelet, quoiqu'il m'ait guri de mon rhumatisme,
je maintiens que c'est une plaisanterie indcente. Mais il n'en fait
jamais d'autres... et encore si elles n'taient qu'indcentes!

--Songe donc, Alfred, qu'il est italien, et que c'est peut-tre la
manire de plaisanter chez eux.

--Dcidment, madame Pipelet, dit Rodolphe, j'ai mauvaise opinion de cet
homme, et je ne ferai pas, comme vous dites, ni amiti ni socit avec
lui... Et la prteuse sur gages a-t-elle t plus charitable?

--Hum! dans le prix de M. Bradamanti, dit la portire: elle leur a prt
sur leurs pauvres hardes... Tout y a pass, jusqu' leur dernier
matelas... C'est pas l'embarras, ils n'en ont jamais eu que deux.

--Et maintenant elle ne les aide pas?

--La mre Burette? Ah bien! oui; elle est aussi chiche dans son espce
que son amoureux dans la sienne; car, dites donc, M. Bras-Rouge et la
mre Burette..., ajouta la portire avec un clignement d'yeux et un
hochement de tte extraordinairement malicieux.

--Vraiment! dit Rodolphe.

--Je crois bien...  mort!... Et allez donc! Les ts de la Saint-Martin
sont aussi chauds que les autres, n'est-ce pas, vieux chri?

M. Pipelet, pour toute rponse, agita mlancoliquement son chapeau
tromblon.

Depuis que Mme Pipelet avait fait montre d'un sentiment de charit 
l'gard des malheureux des mansardes, elle semblait moins repoussante 
Rodolphe.

--Et quel est l'tat de ce pauvre ouvrier?

--Lapidaire en faux; il travaille  la pice, et tant, tant qu'il s'est
contrefait  ce mtier-l; vous le verrez... Aprs tout, un homme est un
homme, et il ne peut que ce qu'il peut, n'est-ce pas? Et, quand il faut
donner la pte  une famille de sept personnes, sans se compter, il y a
du tirage! Et encore sa fille ane l'aide de ce qu'elle peut, et a
n'est gure.

--Et quel ge a cette fille?

--Dix-sept ans, et belle, belle... comme le jour; elle est servante chez
un vieux grigou, riche  acheter Paris, un notaire, M. Jacques Ferrand.

--M. Jacques Ferrand? dit Rodolphe tonn de cette nouvelle rencontre,
car c'tait chez ce notaire, ou du moins prs de sa gouvernante, qu'il
devait prendre les renseignements relatifs  la Goualeuse. M. Jacques
Ferrand qui demeure rue du Sentier? reprit-il.

--Juste!... Vous le connaissez?

--Il est notaire de la maison de commerce  laquelle j'appartiens.

--Eh bien! alors vous devez savoir que c'est un fameux fesse-mathieu,
mais, faut tre juste, honnte et dvot... tous les dimanches  la messe
et  vpres, faisant ses pques et allant  confesse; s'il fricote, ne
fricotant jamais qu'avec des prtres, buvant l'eau bnite, dvorant le
pain bnit... un saint homme, quoi! La caisse d'pargne des petites gens
qui placent leurs conomies chez lui! Mais dame! avare et dur  cuire
pour les autres comme pour lui-mme. Voil dix-huit mois que cette
pauvre Louise, la fille du lapidaire, est servante chez lui. C'est un
agneau pour la douceur, un cheval pour le travail. Elle fait tout l, et
dix-huit francs de gages, ni plus ni moins; elle garde six francs par
mois, pour s'entretenir, et donne le reste  sa famille: c'est toujours
a; mais quand il faut que sept personnes rongent l-dessus!...

--Mais le travail du pre, s'il est laborieux?

--S'il est laborieux! C'est un homme qui de sa vie n'a t _bu_; c'est
rang, c'est doux comme un Jsus; a ne demanderait au bon Dieu pour
toute rcompense que de faire durer les jours quarante-huit heures, pour
pouvoir gagner un peu plus de pain pour sa marmaille.

--Son travail lui rapporte donc bien peu!

--Il a t alit pendant trois mois, et c'est ce qui l'a arrir; sa
femme s'est abm la sant en le soignant, et  cette heure elle est
moribonde; c'est pendant ces trois mois qu'il a fallu vivre avec les
douze francs de Louise, et avec ce qu'ils ont emprunt sur gages  la
mre Burette, et aussi quelques cus que lui a prts la courtire en
pierres fausses pour qui il travaille. Mais huit personnes! J'en reviens
toujours l, et si vous voyiez leur bouge!... Mais, tenez, monsieur, ne
parlons pas de a, voil notre dner cuit, et, rien que de penser  leur
mansarde, a me tourne l'estomac. Heureusement M. Bras-Rouge va en
dbarrasser la maison. Quand je dis heureusement, a n'est pas par
mchancet, au moins. Mais, puisqu'il faut qu'ils soient malheureux, ces
pauvres Morel, et que nous n'y pouvons rien, autant qu'ils aillent tre
malheureux ailleurs. C'est un crve-coeur de moins.

--Mais, si on les chasse d'ici, o iront-ils?

--Dame! je ne sais pas, moi.

--Et combien peut-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier?

--S'il n'tait pas oblig de soigner sa mre, sa femme et les enfants,
il gagnerait bien quatre  cinq francs, parce qu'il s'acharne; mais,
comme il perd les trois quarts de son temps  faire le mnage, c'est au
plus s'il gagne quarante sous.

--En effet, c'est bien peu. Pauvres gens!

--Oui, pauvres gens, allez! c'est bien dit. Mais il y en a tant de
pauvres gens, que, puisqu'on n'y peut rien, il faut bien s'en consoler,
n'est-ce pas, Alfred? Mais,  propos de consoler, et le cassis, nous ne
lui disons rien?

--Franchement, madame Pipelet, ce que vous m'avez racont l m'a serr
le coeur; vous boirez  ma sant avec M. Pipelet.

--Vous tes bien honnte, monsieur, dit le portier; mais voulez-vous
toujours voir la chambre d'en haut?

--Volontiers; si elle me convient, je vous donnerai le denier  Dieu.

Le portier sortit de son antre. Rodolphe le suivit.




XI

Les quatre tages


L'escalier sombre, humide, paraissait encore plus obscur par cette
triste journe d'hiver.

L'entre de chacun des appartements de cette maison offrait pour ainsi
dire  l'oeil de l'observateur une physionomie particulire.

Ainsi la porte du logis qui servait de petite maison au commandant tait
frachement peinte d'une couleur brune veine imitant le palissandre; un
bouton de cuivre dor tincelait  la serrure, et un beau cordon de
sonnette  houppe de soie rouge contrastait avec la sordide vtust des
murailles.

La porte du second tage, habit par la devineresse, prteuse sur gages,
prsentait un aspect plus singulier: un hibou empaill, oiseau
suprmement symbolique et cabalistique, tait clou par les pattes et
par les ailes au-dessus du chambranle; un petit guichet, grillag de fil
de fer, permettait d'examiner les visiteurs avant d'ouvrir.

La demeure du charlatan italien, que l'on souponnait d'exercer un
pouvantable mtier, se distinguait aussi par son entre bizarre.

Son nom se lisait trac avec des dents de cheval incrustes dans une
espce de tableau de bois noir appliqu sur la porte.

Au lieu de se terminer classiquement par une patte de livre, ou par un
pied de chevreuil, le cordon de sonnette s'attachait  un avant-bras et
 une main de singe momifis.

Ce bras dessch, cette petite main  cinq doigts articuls par
phalanges et termins par des ongles, taient hideux  voir.

On et dit la main d'un enfant.

Au moment o Rodolphe passait devant cette porte, qui lui parut
sinistre, il lui sembla entendre quelques sanglots touffs; puis tout 
coup un cri douloureux, convulsif, horrible, un cri paraissant arrach
du fond des entrailles, retentit dans le silence de cette maison.

Rodolphe tressaillit.

Par un mouvement plus rapide que la pense, il courut  la porte et
sonna violemment.

--Qu'avez-vous, monsieur? dit le portier surpris.

--Ce cri, dit Rodolphe, vous ne l'avez donc pas entendu?

--Si, monsieur. C'est sans doute quelque pratique  qui M. Csar
Bradamanti arrache une dent, peut-tre deux.

Cette explication tait vraisemblable; pourtant elle ne satisfit pas
Rodolphe.

Le cri terrible qu'il venait d'entendre ne lui semblait pas seulement
une exclamation de douleur physique; mais aussi, si cela peut se dire,
un cri de douleur morale.

Son coup de sonnette avait t d'une extrme violence.

On n'y rpondit pas d'abord.

Plusieurs portes se fermrent coup sur coup; puis, derrire la vitre
d'un oeil-de-boeuf plac prs de la porte, et sur lequel Rodolphe
attachait machinalement son regard, il vit confusment apparatre une
figure dcharne, d'une pleur cadavreuse; une fort de cheveux roux et
grisonnants couronnait ce hideux visage, qui se terminait par une longue
barbe de la mme couleur que la chevelure.

Cette vision disparut au bout d'une seconde.

Rodolphe resta ptrifi.

Pendant le peu de temps que dura cette apparition, il avait cru
reconnatre certains traits bien caractristiques de cet homme.

Ces yeux verts et brillants comme l'aigue-marine sous leurs gros
sourcils fauves et hrisss, cette pleur livide, ce nez mince,
saillant, recourb en bec d'aigle, et dont les narines, bizarrement
dilates et chancres, laissaient voir une partie de la cloison nasale,
lui rappelaient d'une manire frappante un certain abb Polidori, dont
le nom avait t maudit par Murph durant son entretien avec le baron de
Gran.

Quoique Rodolphe n'et pas vu l'abb Polidori depuis seize ou dix-sept
ans, il avait mille raisons pour ne pas l'oublier; mais ce qui droutait
ses souvenirs, mais ce qui le faisait douter de l'identit de ces deux
personnages, c'est que le prtre qu'il croyait retrouver sous le nom de
ce charlatan  barbe et  cheveux roux tait trs-brun.

Si Rodolphe (en supposant que ses soupons fussent fonds) ne s'tonnait
pas d'ailleurs de voir un homme revtu d'un caractre sacr, un homme
dont il connaissait la haute intelligence, le vaste savoir, le rare
esprit, tomber  ce point de dgradation, peut-tre d'infamie, c'est
qu'il savait que ce rare esprit, que cette haute intelligence, que ce
vaste savoir, s'alliaient  une perversit si profonde,  une conduite
si drgle,  des penchants si crapuleux, et surtout  une telle
forfanterie de cynique et sanglant mpris des hommes et des choses, que
cet homme, rduit  une misre mrite, avait pu, nous dirons presque
avait d chercher les ressources les moins honorables, et trouver une
sorte de satisfaction ironique et sacrilge  se voir, lui,
vritablement distingu par les dons de l'esprit, lui, revtu d'un
caractre sacr, exercer ce vil mtier d'impudent bateleur.

Mais, nous le rptons, quoiqu'il et quitt l'abb Polidori dans la
force de l'ge, et que celui-ci dt avoir l'ge du charlatan, il y avait
entre ces deux personnages certaines diffrences si notables que
Rodolphe doutait extrmement de leur identit; nanmoins il dit  M.
Pipelet:

--Est-ce qu'il y a longtemps que M. Bradamanti habite cette maison?

--Mais environ un an, monsieur. Oui, c'est a, il est venu pour le terme
de janvier. C'est un locataire exact; il m'a guri d'un fameux
rhumatisme... Mais, comme je vous le disais tout  l'heure, il a un
dfaut: c'est d'tre trop gouailleur, il ne respecte rien dans ses
propos.

--Comment cela?

--Enfin, monsieur, dit gravement M. Pipelet, je ne suis pas une rosire,
mais il y a rire et rire.

--Il est donc fort gai?

--Ce n'est pas qu'il soit gai; au contraire, il a l'air d'un mort; mais
il ne rit jamais de la bouche... il rit toujours en paroles; il n'y a
pour lui ni pre ni mre, ni Dieu ni diable, il plaisante de tout, mme
de son eau, monsieur, mme de sa propre eau! Mais je ne vous le cache
pas, ces plaisanteries-l quelquefois me font peur, me donnent la chair
de poule. Quand il a rest un quart d'heure  jaboter indcemment, dans
la loge, sur les femmes  peine voiles des diffrents pays sauvages
qu'il a parcourus, et que je me retrouve seul  seul avec Anastasie, eh
bien! monsieur, moi qui, depuis trente-sept ans, ai pris l'habitude, me
suis fait une loi de la chrir... Anastasie... eh bien! il me semble que
je la chris moins. Vous allez rire... mais quelquefois encore, quand M.
Csar est parti, aprs m'avoir parl des festins des princes auxquels il
a assist pour les voir essayer les dents qu'il leur avait poses, eh
bien! il me semble que mon manger est amer, je n'ai plus faim. Enfin
j'aime mon tat, monsieur, et je m'en honore. J'aurais pu tre
cordonnier comme un tas d'ambitieux, mais je crois rendre autant de
service en ressemelant les vieilles chaussures. Eh bien! monsieur, il y
a des jours o ce diable de M. Csar, avec ses railleries, me ferait
regretter de n'tre pas bottier, ma parole d'honneur! Et puis enfin...
il a une manire de parler des dames sauvages qu'il a connues... Tenez,
monsieur, je vous le rpte, je ne suis pas rosire, mais quelquefois,
saperlotte! je deviens pourpre, ajouta M. Pipelet d'un air de chastet
rvolte.

--Et Mme Pipelet tolre cela?

--Anastasie est folle de l'esprit, et M. Csar, malgr son mauvais ton,
en a certainement beaucoup; aussi elle lui passe tout.

--Elle m'a aussi parl de certains bruits horribles...

--Elle vous a parl?...

--Soyez tranquille, je suis discret.

--Eh bien! monsieur, ce bruit-l, je n'y crois pas, je n'y croirai
jamais, et pourtant je ne peux m'empcher d'y penser, et a augmente le
drle d'effet que me produisent les plaisanteries de M. Bradamanti.
Enfin, monsieur, pour tout dire, bien certainement je hais M. Cabrion...
c'est une haine que j'emporterai dans la tombe. Eh bien! quelquefois il
me semble que j'aimerais encore mieux les ignobles farces qu'il avait
l'effronterie de faire dans la maison, que les plaisanteries que nous
dbite M. Csar de son air pince-sans-rire, en bridant ses lvres par un
mouvement disgracieux qui me rappelle toujours l'agonie de mon oncle
Rousselot, qui en rlant bridait ses lvres tout comme M. Bradamanti.

Quelques mots de M. Pipelet sur la perptuelle ironie avec laquelle le
charlatan parlait de tout et de tous, et fltrissait les joies les plus
modestes par ses railleries amres, confirmaient assez les premiers
soupons de Rodolphe; car l'abb, lorsqu'il dposait son masque
d'hypocrisie, avait toujours affect le scepticisme le plus audacieux et
le plus rvoltant.

Bien dcid  claircir ses doutes, la prsence de ce prtre dans cette
maison pouvant le gner, se sentant de plus en plus dispos 
interprter d'une manire lugubre le cri terrible dont il avait t si
frapp, Rodolphe suivit le portier  l'tage suprieur, o se trouvait
la chambre qu'il voulait louer.

Le logis de Mlle Rigolette, voisin de cette chambre, tait facile 
reconnatre, grce  une charmante galanterie du peintre, l'ennemi
mortel de M. Pipelet.

Une demi-douzaine de petits Amours joufflus, trs-facilement et
trs-spirituellement peints dans le got de Watteau, se groupaient
autour d'une espce de cartouche, et portaient allgoriquement, l'un un
d  coudre, l'autre une paire de ciseaux, celui-l un fer  repasser,
celui-ci un petit miroir de toilette; au milieu du cartouche, sur un
fond bleu clair, on lisait en lettres roses: _Mademoiselle Rigolette,
couturire._ Le tout tait encadr dans une guirlande de fleurs qui se
dtachait  merveille du fond vert cladon de la porte.

Ce petit panneau tait fort joli et formait encore un contraste frappant
avec la laideur de l'escalier.

Au risque d'irriter les plaies saignantes d'Alfred, Rodolphe lui dit, en
montrant la porte de Mlle Rigolette:

--Ceci est sans doute l'ouvrage de M. Cabrion?

--Oui, monsieur, il s'est permis d'abmer la peinture de cette porte
avec ces indcents barbouillages d'enfants tout nus, qu'il appelle des
Amours. Sans les supplications de Mlle Rigolette et la faiblesse de M.
Bras-Rouge, j'aurais gratt tout cela ainsi que cette palette dont le
mme monstre a obstru la porte de _votre_ chambre.

En effet, une palette charge de couleurs, paraissant suspendue  un
clou, tait peinte sur la porte en manire de trompe-l'oeil.

Rodolphe suivit le portier dans cette chambre, assez spacieuse, prcde
d'un petit cabinet, et claire par deux fentres qui ouvraient sur la
rue du Temple; quelques bauches fantastiques, peintes sur la seconde
porte par M. Cabrion, avaient t scrupuleusement respectes par M.
Germain.

Rodolphe avait trop de motifs d'habiter cette maison pour ne pas arrter
ce logement; il donna donc modestement quarante sous au portier et lui
dit:

--Cette chambre me convient parfaitement, voici le denier  Dieu; demain
j'enverrai des meubles. Il n'est pas ncessaire, n'est-ce pas, que je
voie le principal locataire, M. Bras-Rouge?

--Non, monsieur, il ne vient ici que de loin en loin, except pour les
manigances de la mre Burette... C'est toujours avec moi que l'on traite
directement; je vous demanderai seulement votre nom.

--Rodolphe.

--Rodolphe... qui?

--Rodolphe tout court, monsieur Pipelet.

--C'est diffrent, monsieur; ce n'est pas par curiosit que j'insistais:
les noms et les volonts sont libres.

--Dites-moi, monsieur Pipelet, est-ce que demain je ne devrais pas,
comme nouveau voisin, aller demander aux Morel si je ne peux pas leur
tre bon  quelque chose, puisque mon prdcesseur, M. Germain, les
aidait aussi selon ses moyens?

--Si, monsieur, cela se peut; il est vrai que a ne leur servira pas 
grand-chose, puisqu'on les chasse; mais a les flattera toujours.

Puis, comme frapp d'une ide subite, M. Pipelet s'cria, en regardant
son locataire d'un air fier et malicieux:

--Je comprends, je comprends; c'est un commencement pour finir par aller
aussi faire le bon voisin chez la petite voisine d' ct.

--Mais j'y compte bien.

--Il n'y a pas de mal  a, monsieur, c'est l'usage; et, tenez, je suis
sr que Mlle Rigolette a entendu qu'on visitait la chambre, et qu'elle
est aux aguets pour nous voir descendre. Je vais faire du bruit exprs
en tournant la clef; regardez bien en passant sur le carr.

En effet, Rodolphe s'aperut que la porte si gracieusement enjolive
d'Amours Watteau tait entrebille, et il distingua vaguement, par
l'troite ouverture, le bout relev d'un petit nez couleur de rose et un
grand oeil noir vif et curieux; mais, comme il ralentissait le pas, la
porte se ferma brusquement.

--Quand je vous disais qu'elle nous guettait! reprit le portier; puis il
ajouta: Pardon, excuse, monsieur!... je vas  mon petit observatoire.

--Qu'est-ce que cela?

--Au haut de cette chelle, il y a le palier o s'ouvre la porte de la
mansarde des Morel, et derrire un des lambris il se trouve un petit
trou noir o je mets des fouillis. Comme le mur est trs-lzard, quand
je suis dans mon trou, je vois chez eux et je les entends comme si j'y
tais. a n'est pas que je les espionne, juste ciel! Mais enfin je vais
quelquefois les regarder comme on va  un mlodrame bien noir. Et en
redescendant dans ma loge, je me trouve comme dans un palais. Mais,
dites donc, monsieur, si le coeur vous en dit, avant qu'ils ne
partent... C'est triste, mais c'est curieux; car, quand ils vous voient,
ils sont comme des sauvages, a les gne.

--Vous tes bien bon, monsieur Pipelet, un autre jour, demain peut-tre,
je profiterai de votre offre.

-- votre aise, monsieur; mais il faut que je monte  mon observatoire,
car j'ai besoin d'un morceau de basane. Si vous voulez toujours
descendre, monsieur, je vous rejoins.

Et M. Pipelet commena sur l'chelle qui conduisait aux mansardes une
ascension assez prilleuse pour son ge.

Rodolphe jetait un dernier coup d'oeil sur la porte de Mlle Rigolette,
en songeant que cette jeune fille, l'ancienne connaissance de la pauvre
Goualeuse, connaissait sans doute la retraite du fils du Matre d'cole,
lorsqu'il entendit,  l'tage infrieur, quelqu'un sortir de chez le
charlatan; il reconnut le pas lger d'une femme, et distingua le
bruissement d'une robe de soie. Rodolphe s'arrta un moment par
discrtion.

Lorsqu'il n'entendit plus rien il descendit.

Arriv au second tage, il vit et ramassa un mouchoir sur les dernires
marches; il appartenait sans doute  la personne qui sortait du logis du
charlatan.

Rodolphe s'approcha d'une des troites fentres qui clairaient le carr
et examina ce mouchoir, magnifiquement garni de dentelles; il portait
brods, dans un de ses angles, un L et un N surmonts d'une couronne
ducale.

Ce mouchoir tait littralement tremp de larmes.

La premire pense de Rodolphe fut de se hter afin de pouvoir rendre ce
mouchoir  la personne qui l'avait perdu; mais il rflchit que cette
dmarche ressemblerait peut-tre, dans cette circonstance,  un
mouvement d'inconvenante curiosit; il le garda, se trouvant ainsi, sans
le vouloir, sur la trace d'une mystrieuse et sans doute sinistre
aventure.

En arrivant chez la portire, il lui dit:

--Est-ce qu'il ne vient pas de descendre une femme?

--Non, monsieur. C'est une belle dame, grande et mince, avec un voile
noir. Elle sort de chez M. Csar. Le petit Tortillard avait t chercher
un fiacre, o elle vient de monter. Ce qui m'tonne, c'est que ce petit
gueux-l s'est assis derrire le fiacre, peut-tre pour voir o va cette
dame; car il est curieux comme une pie et vif comme un furet, malgr son
pied bot.

Ainsi, pensa Rodolphe, le nom et l'adresse de cette femme seront
peut-tre connus de ce charlatan, dans le cas o il aurait ordonn 
Tortillard de suivre l'inconnue.

--Eh bien! monsieur, la chambre vous convient-elle? demanda la
portire.

--Elle me convient beaucoup; je l'ai arrte, et demain j'enverrai mes
meubles.

--Que le bon Dieu vous bnisse d'avoir pass devant notre porte,
monsieur! Nous aurons un fameux locataire de plus. Vous avez l'air bon
enfant, Pipelet vous aimera tout de suite. Vous le ferez rire comme
faisait M. Germain, qui avait toujours une farce  lui dire; car il ne
demande qu' rire, ce pauvre cher homme: aussi je pense qu'avant un mois
vous ferez une paire d'amis.

--Allons, vous me flattez, madame Pipelet.

--Pas du tout; ce que je vous dis l c'est comme si je vous ouvrais mon
coeur. Et si vous tes gentil pour Alfred je serai reconnaissante: vous
verrez votre petit mnage; je suis un lion pour la propret; et, si vous
voulez dner chez vous le dimanche, je vous fricoterai des choses dont
vous vous lcherez les pouces.

--C'est convenu, madame Pipelet, vous ferez mon mnage; demain on vous
apportera des meubles, et je viendrai surveiller mon emmnagement.

Rodolphe sortit.

Les rsultats de sa visite  la maison de la rue du Temple taient assez
importants, et pour la solution du mystre qu'il voulait dcouvrir, et
pour la noble curiosit avec laquelle il cherchait l'occasion de faire
le bien et d'empcher le mal.

Tels taient les rsultats:

Mlle Rigolette savait ncessairement la nouvelle demeure de Franois
Germain, fils du Matre d'cole;

Une jeune femme, qui, selon quelques apparences, pouvait malheureusement
tre la marquise d'Harville, avait donn au commandant pour le lendemain
un nouveau rendez-vous qui la perdrait peut-tre  jamais;

Et, pour mille raisons, Rodolphe portait le plus vif intrt  M.
d'Harville, dont le repos, l'honneur, semblaient si cruellement
compromis;

Un artisan honnte et laborieux, cras par la plus affreuse misre,
allait tre, lui et sa famille, jet sur le pav par l'intermdiaire de
Bras-Rouge;

Enfin, Rodolphe avait involontairement dcouvert quelques traces d'une
aventure dont le charlatan Csar Bradamanti (peut-tre l'abb Polidori)
et une femme qui appartenait sans doute au plus grand monde taient les
principaux acteurs;

De plus, la Chouette, rcemment sortie de l'hpital o elle tait entre
aprs la scne de l'alle des Veuves, avait des intelligences suspectes
avec Mme Burette, devineresse et prteuse sur gages, qui occupait le
second tage de la maison.

Ayant recueilli ces divers renseignements, Rodolphe rentra chez lui, rue
Plumet, remettant au lendemain sa visite au notaire Jacques Ferrand.

Le soir mme, comme on le sait, Rodolphe devait se rendre  un grand bal
 l'ambassade de ***.

Avant de suivre notre hros dans cette nouvelle excursion, nous
jetterons un coup d'oeil rtrospectif sur Tom et sur Sarah, personnages
importants de cette histoire.




XII

Tom et Sarah


Sarah Seyton, alors veuve du comte Mac-Gregor, et ge de trente-sept 
trente-huit ans, tait d'une excellente famille cossaise, et fille d'un
baronnet, gentilhomme campagnard.

D'une beaut accomplie, orpheline  dix-sept ans, Sarah avait quitt
l'cosse avec son frre Tom Seyton de Halsbury.

Les absurdes prdictions d'une vieille Highlandaise, sa nourrice,
avaient exalt presque jusqu' la dmence les deux vices capitaux de
Sarah, l'orgueil et l'ambition, en lui promettant, avec une incroyable
persistance de conviction, les plus hautes destines... pourquoi ne pas
le dire? une destine souveraine!

La jeune cossaise s'tait rendue  l'vidence des prdictions de sa
nourrice et se redisait sans cesse, pour corroborer sa foi ambitieuse,
qu'une devineresse avait aussi promis une couronne  la belle et
excellente crole qui s'assit un jour sur le trne de France, et qui fut
reine par la grce et par la bont, comme d'autres le sont par la
grandeur et par la majest.

Chose trange! Tom Seyton, aussi superstitieux que sa soeur,
encourageait ses folles esprances, et avait rsolu de consacrer sa vie
 la ralisation du rve de Sarah, de ce rve aussi blouissant
qu'insens.

Nanmoins le frre et la soeur n'taient pas assez aveugles pour croire
rigoureusement  la prdiction de la Highlandaise, et pour viser
absolument  un trne de premier ordre, dans leur magnifique ddain des
royauts secondaires ou des principauts rgnantes; non, pourvu que la
belle cossaise ceignt un jour son front imprieux d'une couronne
souveraine, le couple orgueilleux fermerait les yeux sur l'importance
des possessions de cette Couronne.

 l'aide de _l'Almanach de Gotha_ pour l'an de grce 1819, Tom Seyton
dressa, au moment de quitter l'cosse, une sorte de tableau synoptique
par rang d'ge de tous les rois et altesses souveraines de l'Europe
alors  marier.

Bien que fort absurde, l'ambition du frre et de la soeur tait pure de
tout moyen honteux; Tom devait aider Sarah  ourdir la trame conjugale
o elle esprait enlacer un porte-couronne quelconque. Tom devait tre
de moiti dans toutes les ruses, dans toutes les intrigues qui
pourraient amener ce rsultat; mais il aurait tu sa soeur, plutt que
de voir en elle la matresse d'un prince, mme avec la certitude d'un
mariage rparateur.

L'espce d'inventaire matrimonial qui rsulta des recherches de Tom et
de Sarah dans _l'Almanach de Gotha_ fut satisfaisant.

La Confdration germanique fournissait surtout un nombreux contingent
de jeunes souverains prsomptifs. Sarah tait protestante; Tom
n'ignorait pas la facilit du mariage allemand dit de la main gauche,
mariage lgitime d'ailleurs, auquel il se serait  la dernire extrmit
rsign pour sa soeur. Il fut donc rsolu entre elle et lui d'aller
d'abord en Allemagne commencer cette _pipe_.

Si ce projet parat improbable, ces esprances insenses, nous
rpondrons d'abord qu'une ambition effrne, encore exagre par une
superstitieuse croyance, se pique rarement d'tre raisonnable dans ses
vises, et n'est gure tente que de l'impossible; pourtant, en se
rappelant certains faits contemporains, depuis d'augustes et
respectables mariages morganatiques entre souverains et sujettes jusqu'
l'amoureuse odysse de miss Pnlope et du prince de Capoue, on ne peut
refuser quelque probabilit d'heureux succs aux imaginations de Tom et
de Sarah.

Nous ajouterons que celle-ci joignait  une merveilleuse beaut de rares
dispositions pour les talents les plus varis, et une puissance de
sduction d'autant plus dangereuse qu'avec une me sche et dure, un
esprit adroit et mchant, une dissimulation profonde, un caractre
opinitre et absolu, elle runissait toutes les apparences d'une nature
gnreuse, ardente et passionne.

Au physique, son organisation mentait aussi perfidement qu'au moral.

Ses grands yeux noirs, tour  tour tincelants et langoureux sous leurs
sourcils d'bne, pouvaient feindre les embrasements de la volupt; et
pourtant les brlantes aspirations de l'amour ne devaient jamais faire
battre son sein glac; aucune surprise du coeur ou des sens ne devait
dranger les impitoyables calculs de cette femme ruse, goste et
ambitieuse.

En arrivant sur le continent, Sarah, d'aprs les conseils de son frre,
ne voulut pas commencer ses entreprises, avant d'avoir fait un sjour 
Paris, o elle dsirait polir son ducation et assouplir sa roideur
britannique dans le commerce d'une socit pleine d'lgance,
d'agrments et de libert de bon got.

Sarah fut introduite dans le meilleur et dans le plus grand monde, grce
 quelques lettres de recommandation et au bienveillant patronage de Mme
l'ambassadrice d'Angleterre et du vieux marquis d'Harville, qui avait
connu en Angleterre le pre de Tom et de Sarah.

Les personnes fausses, froides, rflchies, s'assimilent avec une
promptitude merveilleuse le langage et les manires les plus opposs 
leur caractre: chez elles tout est dehors, surface, apparence, vernis,
corce; ds qu'on les pntre, ds qu'on les devine, elles sont perdues;
aussi l'espce d'instinct de conservation dont elles sont doues les
rend minemment propres au dguisement moral. Elles se griment et se
costument avec la prestesse et l'habilet d'un comdien consomm.

C'est dire qu'aprs six mois de sjour  Paris, Sarah aurait pu lutter
avec la Parisienne la plus parisienne du monde, pour la grce piquante
de son esprit, le charme de sa gaiet, l'ingnuit de ses coquetteries
et la navet provocante de son regard  la fois chaste et passionn.

Trouvant sa soeur suffisamment _arme_, Tom partit avec elle pour
l'Allemagne, muni d'excellentes lettres d'introduction.

Le premier tat de la Confdration germanique qui se trouvait sur
l'itinraire de Sarah tait le grand-duch de Gerolstein, ainsi dsign
dans le diplomatique et infaillible _Almanach de Gotha_ pour l'anne
1819.

          GNALOGIE DES SOUVERAINS DE L'EUROPE ET DE LEUR FAMILLE

                               GEROLSTEIN

Grand-duc: MAXIMILIEN-RODOLPHE, n le 10 dcembre 1764. Succde  son
pre CHARLES-FRDRIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.--Veuf, janvier 1808,
de LOUISE, fille du prince JEAN-AUGUSTE DE BURGLEN.

Fils: GUSTAVE-RODOLPHE, n le 17 avril 1803.

Mre: Grande-duchesse JUDITH, douairire, veuve du Grand-duc pre
CHARLES-FRDRIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.

Tom, avec assez de sens, avait d'abord inscrit sur sa liste les plus
jeunes des princes qu'il convoitait pour beaux-frres, pensant que
l'extrme jeunesse est de bien plus facile sduction qu'un ge mr.
D'ailleurs, nous l'avons dit, Tom et Sarah avaient t particulirement
recommands au grand-duc rgnant de Gerolstein par le vieux marquis
d'Harville, engou, comme tout le monde, de Sarah, dont il ne pouvait
assez admirer la beaut, la grce et le charmant naturel.

Il est inutile de dire que l'hritier prsomptif du grand-duch de
Gerolstein tait Gustave-Rodolphe; il avait dix-huit ans  peine lorsque
Tom et Sarah furent prsents  son pre.

L'arrive de la jeune cossaise fut un vnement dans cette petite cour
allemande, calme, simple, srieuse, et pour ainsi dire patriarcale. Le
grand-duc, le meilleur des hommes, gouvernait ses tats avec une fermet
sage et une bont paternelle; rien de plus matriellement, de plus
moralement heureux que cette principaut; sa population laborieuse et
grave, sobre et pieuse, offrait le type idal du caractre allemand.

Ces braves gens jouissaient d'un bonheur si profond, ils taient si
compltement satisfaits de leur condition, que la sollicitude claire
du grand-duc avait eu peu  faire pour les prserver de la manie des
innovations constitutionnelles.

Quant aux modernes dcouvertes, quant aux ides pratiques qui pouvaient
avoir une influence salutaire sur le bien-tre et sur la moralisation du
peuple, le grand-duc s'en informait et les appliquait incessamment, ses
rsidents auprs des diffrentes puissances de l'Europe n'ayant pour
ainsi dire d'autre mission que celle de tenir leur matre au courant de
tous les progrs de la science au point de vue d'utilit publique et
pratique.

Nous l'avons dit, le grand-duc ressentait autant d'affection que de
reconnaissance pour le vieux marquis d'Harville, qui lui avait rendu, en
1815, d'immenses services; aussi, grce  la recommandation de ce
dernier, Tom et Sarah Seyton de Halsbury furent accueillis  la cour de
Gerolstein avec une distinction et une bont trs-particulires.

Quinze jours aprs son arrive, Sarah, doue d'un profond esprit
d'observation, avait facilement pntr le caractre ferme, loyal et
ouvert du grand-duc; avant de sduire le fils, chose immanquable, elle
avait sagement voulu s'assurer des dispositions du pre. Celui-ci
paraissait aimer si follement son fils Rodolphe qu'un moment Sarah le
crut capable de consentir  une msalliance plutt que de voir ce fils
chri ternellement malheureux. Mais bientt l'cossaise fut convaincue
que ce pre si tendre ne se dpartirait jamais de certains principes, de
certaines ides sur les devoirs des princes.

Ce n'tait pas de sa part orgueil: c'tait conscience, raison, dignit.

Or, un homme de cette trempe nergique, d'autant plus affectueux et bon
qu'il est plus ferme et plus fort, ne concde jamais rien de ce qui
touche  sa conscience,  sa raison,  sa dignit.

Sarah fut sur le point de renoncer  son entreprise, en prsence de ces
obstacles presque insurmontables; mais rflchissant que, par
compensation, Rodolphe tait trs-jeune, qu'on vantait gnralement sa
douceur, sa bont, son caractre  la fois timide et rveur, elle crut
le jeune prince faible, irrsolu; elle persista donc dans son projet et
dans ses esprances.

 cette occasion, sa conduite et celle de son frre furent un
chef-d'oeuvre d'habilet.

La jeune fille sut se concilier tout le monde, et surtout les personnes
qui auraient pu tre jalouses ou envieuses de ses avantages; elle fit
oublier sa beaut, ses grces, par la simplicit modeste dont elle les
voila. Bientt elle devint l'idole non-seulement du grand-duc, mais de
sa mre, la grande-duchesse Judith douairire, qui, malgr, ou  cause
de ses quatre-vingt-dix ans, aimait  la folie tout ce qui tait jeune
et charmant.

Plusieurs fois Tom et Sarah parlrent de leur dpart. Jamais le
souverain de Gerolstein ne voulut y consentir; et, pour s'attacher tout
 fait le frre et la soeur, il pria le baronnet Tom Seyton de Halsbury
d'accepter l'emploi vacant de premier cuyer, et il supplia Sarah de ne
pas quitter la grande-duchesse Judith, qui ne pouvait plus se passer
d'elle.

Aprs de nombreuses hsitations, combattues par les plus pressantes
influences, Tom et Sarah acceptrent ces brillantes propositions et
s'tablirent  la cour de Gerolstein, o ils taient arrivs depuis deux
mois.

Sarah, excellente musicienne, sachant le got de la grande-duchesse pour
les vieux matres, et entre autres pour Gluck, fit venir l'oeuvre de cet
homme illustre, et fascina la vieille princesse par son inpuisable
complaisance et par le talent remarquable avec lequel elle lui chantait
ces anciens airs, d'une beaut si simple, si expressive.

Tom, de son ct, sut se rendre trs-utile dans l'emploi que le
grand-duc lui avait confi. L'cossais connaissait parfaitement les
chevaux; il avait beaucoup d'ordre et de fermet: en peu de temps il
transforma presque compltement le service des curies du grand-duc,
service que la ngligence et la routine avaient presque dsorganis.

Le frre et la soeur furent bientt galement aims, fts, choys dans
cette cour. La prfrence du matre commande les prfrences
secondaires. Sarah avait d'ailleurs besoin, pour ses futurs projets, de
trop de points d'appui pour ne pas employer son habile sduction  se
faire des partisans. Son hypocrisie, revtue des formes les plus
attrayantes, trompa facilement la plupart de ces loyales Allemandes, et
l'affection gnrale consacra bientt l'excessive bienveillance du
grand-duc.

Voici donc notre couple tabli  la cour de Gerolstein, parfaitement et
honorablement pos, sans qu'il ait t un moment question de Rodolphe.
Par un hasard heureux, quelques jours aprs l'arrive de Sarah, ce
dernier tait parti pour une inspection de troupes avec un aide de camp
et le fidle Murph.

Cette absence, doublement favorable aux vues de Sarah, lui permit de
disposer  son aise les principaux fils de la trame qu'elle ourdissait,
sans tre gne par la prsence du jeune prince, dont l'admiration trop
marque aurait peut-tre veill les craintes du grand-duc.

Au contraire, en l'absence de son fils, il ne songea malheureusement pas
qu'il venait d'admettre dans son intimit une jeune fille d'une rare
beaut, d'un esprit charmant, qui devait se trouver avec Rodolphe 
chaque instant du jour.

Sarah resta intrieurement insensible  cet accueil si touchant, si
gnreux,  cette noble confiance avec laquelle on l'introduisait au
coeur de cette famille souveraine.

Ni cette jeune fille ni son frre ne reculrent un moment devant leurs
mauvais desseins; ils venaient sciemment apporter le trouble et le
chagrin dans cette cour paisible et heureuse. Ils calculaient froidement
les rsultats probables des cruelles divisions qu'ils allaient semer
entre un pre et un fils jusqu'alors tendrement unis.




XIII

Sir Walter Murph et l'abb Polidori


Rodolphe, pendant son enfance, avait t d'une complexion trs-frle.
Son pre fit ce raisonnement, bizarre en apparence, au fond trs-sens:

Les gentilshommes campagnards anglais sont gnralement remarquables
par une sant robuste. Ces avantages tiennent beaucoup  leur ducation
physique: simple, rude, agreste, elle dveloppe leur vigueur. Rodolphe
va sortir des mains des femmes; son temprament est dlicat; peut-tre,
en habituant cet enfant  vivre comme le fils d'un fermier anglais (sauf
quelques mnagements), fortifierai-je sa constitution.

Le grand-duc fit chercher en Angleterre un homme digne et capable de
diriger cette sorte d'ducation physique: sir Walter Murph, athltique
spcimen du gentilhomme campagnard du Yorkshire, fut charg de ce soin
important. La direction qu'il donna au jeune prince rpondit
parfaitement aux vues du grand-duc.

Murph et son lve habitrent pendant plusieurs annes une charmante
ferme situe au milieu des champs et des bois,  quelques lieues de la
ville de Gerolstein, dans la position la plus pittoresque et la plus
salubre.

Rodolphe, libre de toute tiquette, s'occupant avec Murph de travaux
agricoles proportionns  son ge, vcut donc de la vie sobre, mle et
rgulire des champs, ayant pour plaisirs et pour distractions des
exercices violents, la lutte, le pugilat, l'quitation, la chasse.

Au milieu de l'air pur des prs, des bois et des montagnes, le jeune
prince sembla se transformer, poussa vigoureux comme un jeune chne; sa
pleur un peu maladive fit place aux brillantes couleurs de la sant:
quoique toujours svelte et nerveux, il sortit victorieux des plus rudes
fatigues; l'adresse, l'nergie, le courage supplant  ce qui lui
manquait de puissance musculaire, il put bientt lutter avec avantage
contre des jeunes gens beaucoup plus gs que lui; il avait alors
environ quinze ou seize ans.

Son ducation scientifique s'tait ncessairement ressentie de la
prfrence donne  l'ducation physique: Rodolphe savait fort peu de
chose; mais le grand-duc pensait sagement que, pour demander beaucoup 
l'esprit, il faut que l'esprit soit soutenu par une forte organisation
physique; alors, quoique tardivement fcondes par l'instruction, les
facults intellectuelles offrent de prompts rsultats.

Le bon Walter Murph n'tait pas savant; il ne put donner  Rodolphe que
quelques connaissances premires; mais personne mieux que lui ne pouvait
inspirer  son lve la conscience de ce qui tait juste, loyal,
gnreux; l'horreur de ce qui tait bas, lche, misrable.

Ces haines, ces admirations nergiques et salutaires s'enracinrent pour
toujours dans l'me de Rodolphe; plus tard ces principes furent
violemment branls par les orages des passions, mais jamais ils ne
furent arrachs de son coeur. La foudre frappe, sillonne et brise un
arbre solidement et profondment plant, mais la sve bout toujours dans
ses racines, mille verts rameaux rejaillissent bientt de ce tronc qui
paraissait dessch.

Murph donna donc  Rodolphe, si cela peut se dire, la sant du corps et
celle de l'me; il le rendit robuste, agile et hardi, sympathique  ce
qui tait bon et bien, antipathique  ce qui tait mchant et mauvais.

Sa tche ainsi admirablement remplie, le squire, appel en Angleterre
par de graves intrts, quitta l'Allemagne pour quelque temps, au grand
chagrin de Rodolphe, qui l'aimait tendrement.

Murph devait revenir se fixer dfinitivement  Gerolstein avec sa
famille, lorsque quelques affaires fort importantes pour lui seraient
termines. Il esprait que son absence durerait au plus une anne.

Rassur sur la sant de son fils, le grand-duc songea srieusement 
l'instruction de cet enfant chri.

Un certain abb Csar Polidori, philosophe renomm, mdecin distingu,
historien rudit, savant vers dans l'tude des sciences exactes et
physiques, fut charg de cultiver, de fconder le sol riche mais vierge,
si parfaitement prpar par Murph.

Cette fois le choix du grand-duc fut bien malheureux, ou plutt sa
religion fut cruellement trompe par la personne qui lui prsenta l'abb
et le lui fit accepter, lui prtre catholique, comme prcepteur d'un
prince protestant. Cette innovation parut  beaucoup de gens une
normit, et gnralement d'un funeste prsage pour l'ducation de
Rodolphe.

Le hasard ou plutt l'abominable caractre de l'abb ralisa une partie
de ces tristes prdictions.

Impie, fourbe, hypocrite, contempteur sacrilge de ce qu'il y a de plus
sacr parmi les hommes, plein de ruse et d'adresse, dissimulant la plus
dangereuse immoralit, le plus effrayant scepticisme, sous une corce
austre et pieuse, exagrant une fausse humilit chrtienne pour voiler
sa souplesse insinuante, de mme qu'il affectait une bienveillance
expansive, un optimisme ingnu, pour cacher la perfidie de ses
flatteries intresses; connaissant profondment les hommes, ou plutt
n'ayant expriment que les mauvais cts, que les honteuses passions de
l'humanit, l'abb Polidori tait le plus dtestable mentor que l'on pt
donner  un jeune homme.

Rodolphe, abandonnant avec un extrme regret la vie indpendante,
anime, qu'il avait mene jusqu'alors auprs de Murph, pour aller plir
sur des livres et se soumettre aux crmonieux usages de la cour de son
pre, prit d'abord l'abb en aversion.

Cela devait tre.

En quittant son lve, le pauvre squire l'avait compar, non sans
raison,  un jeune poulain sauvage, plein de grce et de feu, que l'on
enlevait aux belles prairies o il s'battait libre et joyeux, pour
aller le soumettre au frein,  l'peron, et lui apprendre  modrer, 
utiliser des forces qu'il n'avait jusqu'alors employes que pour courir,
que pour bondir  son caprice.

Rodolphe commena par dclarer  l'abb qu'il ne se sentait aucune
vocation pour l'tude, qu'il avait avant tout besoin d'exercer ses bras
et ses jambes, de respirer l'air des champs, de courir les bois et les
montagnes, un bon fusil et un bon cheval lui semblant d'ailleurs
prfrables aux plus beaux livres de la terre.

Le prtre rpondit  son lve qu'il n'y avait en effet rien de plus
fastidieux que l'tude, mais que rien n'tait plus grossier que les
plaisirs qu'il prfrait  l'tude, plaisirs parfaitement dignes d'un
stupide fermier allemand. Et l'abb de faire un tableau si bouffon, si
railleur de cette existence simple et agreste, que pour la premire fois
Rodolphe fut honteux de s'tre trouv si heureux; alors il demanda
navement au prtre  quoi l'on pouvait passer son temps si l'on
n'aimait ni l'tude, ni la chasse, ni la vie libre des champs.

L'abb lui rpondit mystrieusement que plus tard il l'en instruirait.

Sous un autre point de vue, les esprances de ce prtre taient aussi
ambitieuses que celles de Sarah.

Quoique le grand-duch de Gerolstein ne ft qu'un tat secondaire,
l'abb s'tait imagin d'en tre un jour le Richelieu, et de dresser
Rodolphe au rle de prince fainant.

Il commena donc par tcher de se rendre agrable  son lve et de lui
faire oublier Murph  force de condescendance et d'obsquiosit.
Rodolphe continuant d'tre rcalcitrant  l'endroit de la science,
l'abb dissimula au grand-duc la rpugnance du jeune prince pour
l'tude, vanta au contraire son assiduit, ses tonnants progrs; et
quelques interrogatoires concerts d'avance entre lui et Rodolphe, mais
qui semblaient trs-improviss, entretinrent le grand-duc (il faut le
dire, fort peu lettr) dans son aveuglement et dans sa confiance.

Peu  peu l'loignement que le prtre avait d'abord inspir  Rodolphe
se changea de la part du jeune prince en une familiarit cavalire
trs-diffrente du srieux attachement qu'il portait  Murph.

Peu  peu Rodolphe se trouva li  l'abb (quoique pour des causes fort
innocentes) par l'espce de solidarit qui unit deux complices. Il
devait tt ou tard mpriser un homme du caractre et de l'ge de ce
prtre, qui mentait indignement pour excuser la paresse de son lve.

L'abb savait cela.

Mais il savait aussi que, si l'on ne s'loigne pas tout d'abord avec
dgot des tres corrompus, on s'habitue malgr soi et peu  peu  leur
esprit, souvent attrayant, et qu'insensiblement on en vient  entendre
sans honte et sans indignation railler et fltrir ce qu'on vnrait
jadis.

L'abb tait du reste trop fin pour heurter de front certaines nobles
convictions de Rodolphe, fruit de l'ducation de Murph. Aprs avoir
redoubl de railleries sur la grossiret des passe-temps des premires
annes de son lve, le prtre, dposant  demi son masque d'austrit,
avait vivement veill sa curiosit par des demi-confidences sur
l'existence enchanteresse de certains princes des temps passs; enfin,
cdant aux instances de Rodolphe, aprs des mnagements infinis et
d'assez vives plaisanteries sur la gravit crmonieuse de la cour du
grand-duc, l'abb avait enflamm l'imagination du jeune prince aux
rcits exagrs et ardemment colors des plaisirs et des galanteries qui
avaient illustr les rgnes de Louis XIV, du Rgent, et surtout de Louis
XV, le hros de Csar Polidori.

Il affirmait  ce malheureux enfant, qui l'coutait avec une avidit
funeste, que les volupts, mme excessives, loin de dmoraliser un
prince heureusement dou, le rendaient souvent au contraire clment et
gnreux, par cette raison que les belles mes ne sont jamais mieux
prdisposes  la bienveillance et  l'affectuosit que par le bonheur.

Louis XV le Bien-Aim tait une preuve irrcusable de cette assertion.

Et puis, disait l'abb, que de grands hommes des temps anciens et
modernes avaient largement sacrifi  l'picurisme le plus raffin...
depuis Alcibiade jusqu' Maurice de Saxe, depuis Antoine jusqu'au grand
Cond, depuis Csar jusqu' Vendme!

De tels entretiens devaient exercer d'effroyables ravages dans une me
jeune, ardente et vierge; de plus, l'abb traduisait loquemment  son
lve des odes d'Horace o ce rare gnie exaltait avec le charme le plus
entranant les molles dlices d'une vie tout entire voue  l'amour et
 des sensualits exquises. Pourtant,  et l, pour masquer le danger
de ces thories et satisfaire  ce qu'il y avait de foncirement
gnreux dans le caractre de Rodolphe, l'abb le berait des utopies
les plus charmantes.  l'entendre, un prince intelligemment voluptueux
pouvait amliorer les hommes par le plaisir, les moraliser par le
bonheur, et amener les plus incrdules au sentiment religieux, en
exaltant leur gratitude envers le Crateur, qui, dans l'ordre matriel,
comblait l'homme de jouissances avec une inpuisable prodigalit.

Jouir de tout et toujours, c'tait, selon l'abb, glorifier Dieu dans sa
magnificence et dans l'ternit de ses dons.

Ces thories portrent leurs fruits.

Au milieu de cette cour rgulire et vertueuse, habitue, par l'exemple
du matre, aux honntes plaisirs, aux innocentes distractions, Rodolphe,
instruit par l'abb, rvait dj les folles nuits de Versailles, les
orgies de Choisy, les violentes volupts du Parc-aux-Cerfs, et aussi 
et l, par contraste, quelques amours romanesques.

L'abb n'avait pas manqu non plus de dmontrer  Rodolphe qu'un prince
de la Confdration germanique ne pouvait avoir d'autre prtention
militaire que celle d'envoyer son contingent  la Dite.

D'ailleurs, l'esprit du temps n'tait plus  la guerre.

Couler dlicieusement et paresseusement ses jours au milieu des femmes
et des raffinements du luxe, se reposer tour  tour de l'enivrement des
plaisirs sensuels par les dlicieuses rcrations des arts, chercher
parfois dans la chasse, non pas en sauvage Nemrod, mais en intelligent
picurien, ces fatigues passagres qui doublent le charme de l'indolence
et de la paresse, telle tait, selon l'abb, la seule vie possible pour
un prince qui (comble de bonheur!) trouvait un Premier ministre capable
de se vouer courageusement au fastidieux et lourd fardeau des affaires
de l'tat.

Rodolphe, en se laissant aller  des suppositions qui n'avaient rien de
criminel parce qu'elles ne sortaient pas du cercle des probabilits
fatales, se proposait, lorsque Dieu rappellerait  lui le grand-duc son
pre, de se vouer  cette vie que l'abb Polidori lui peignait sous de
si chaudes et de si riantes couleurs, et de prendre ce prtre pour
Premier ministre.

Nous le rptons, Rodolphe aimait tendrement son pre, et il l'et
profondment regrett, quoique sa mort lui et permis de faire le
Sardanapale au petit pied. Il est inutile de dire que le jeune prince
gardait le plus profond secret sur les malheureuses esprances qui
fermentaient en lui.

Sachant que les hros de prdilection du grand-duc taient
Gustave-Adolphe, Charles XII et le grand Frdric (Maximilien-Rodolphe
avait l'honneur d'appartenir de trs-prs  la maison royale de
Brandebourg), Rodolphe pensait avec raison que son pre, qui professait
une admiration profonde pour ces rois-capitaines toujours botts et
peronns, chevauchant et guerroyant, regarderait son fils comme perdu
s'il le croyait capable de vouloir remplacer dans sa cour la gravit
tudesque par les moeurs faciles et licencieuses de la Rgence. Un an,
dix-huit mois se passrent ainsi; Murph n'tait pas encore de retour,
quoiqu'il annont prochainement son arrive.

Sa premire rpugnance vaincue par l'obsquiosit de l'abb, Rodolphe
profita des enseignements scientifiques de son prcepteur et acquit
sinon une instruction trs-tendue, au moins des connaissances
superficielles, qui, jointes  un esprit naturel, vif et sage, lui
permettaient de passer pour beaucoup plus instruit qu'il ne l'tait
rellement et de faire le plus grand honneur aux soins de l'abb.

Murph revint d'Angleterre avec sa famille et pleura de joie en
embrassant son ancien lve.

Au bout de quelques jours, sans pouvoir pntrer la raison d'un
changement qui l'affligeait profondment, le digne squire trouva
Rodolphe froid, contraint envers lui, et presque ironique lorsqu'il lui
rappela leur vie rude et agreste.

Certain de la bont naturelle du coeur du jeune prince, averti par un
secret pressentiment, Murph le crut momentanment perverti par la
pernicieuse influence de l'abb Polidori qu'il dtestait d'instinct, et
qu'il se promettait d'observer attentivement.

De son ct, le prtre, vivement contrari du retour de Murph, dont il
redoutait la franchise, le bon sens et la pntration, n'eut qu'une
seule pense, celle de perdre le gentilhomme dans l'esprit de Rodolphe.

C'est  cette poque que Tom et Sarah furent prsents et accueillis 
la cour de Gerolstein avec la plus extrme distinction.

Quelque temps avant leur arrive, Rodolphe tait parti avec un aide de
camp et Murph pour inspecter les troupes de quelques garnisons. Cette
excursion tant toute militaire, le grand-duc avait jug convenable que
l'abb ne ft pas de ce voyage. Le prtre,  son grand regret, vif Murph
reprendre pour quelques jours ses anciennes fonctions auprs du jeune
prince.

Le squire comptait beaucoup sur cette occasion de s'clairer tout  fait
sur la cause du refroidissement de Rodolphe. Malheureusement celui-ci,
dj savant dans l'art de dissimuler, et croyant dangereux de laisser
pntrer ses projets d'avenir par son ancien mentor, fut pour lui d'une
cordialit charmante, feignit de regretter beaucoup le temps de sa
premire jeunesse et ses rustiques plaisirs, et le rassura presque
compltement.

Nous disons presque, car certains dvouements sont dous d'un admirable
instinct. Malgr les tmoignages d'affection que lui donnait le jeune
prince, Murph pressentait vaguement qu'il y avait un secret entre eux
deux; en vain il voulut claircir ses soupons, ses tentatives
chourent devant la prcoce duplicit de Rodolphe.

Pendant ce voyage, l'abb n'tait pas rest oisif.

Les intrigants se devinent ou se reconnaissent  certains signes
mystrieux qui leur permettent de s'observer jusqu' ce que leur intrt
les dcide  une alliance ou  une hostilit dclare.

Quelques jours aprs l'tablissement de Sarah et de son frre  la cour
du grand-duc, Tom tait particulirement li avec l'abb Polidori.

Ce prtre s'avouait  lui-mme, avec un odieux cynisme, qu'il avait une
affinit naturelle, presque involontaire, pour les fourbes et pour les
mchants; ainsi, disait-il, sans deviner positivement le but o
tendaient Tom et Sarah, il s'tait trouv attir vers eux par une
sympathie trop vive pour ne pas leur supposer quelque dessein
diabolique.

Quelques questions de Tom Seyton sur le caractre et les antcdents de
Rodolphe, questions sans porte pour un homme moins en veil que l'abb,
l'clairrent tout  coup sur les tendances du frre et de la soeur;
seulement il ne crut pas  la jeune cossaise des vues  la fois si
honntes et si ambitieuses.

La venue de cette charmante fille parut  l'abb un coup du sort.
Rodolphe avait l'imagination enflamme d'amoureuses chimres; Sarah
devait tre la ralit ravissante qui remplacerait tant de songes
charmants; car, pensait l'abb, avant d'arriver au choix dans le plaisir
et  la varit dans la volupt, on commence presque toujours par un
attachement unique et romanesque. Louis XIV et Louis XV n'ont t
peut-tre fidles qu' Marie Mancini et  Rosette d'Arey.

Selon l'abb, il en serait ainsi de Rodolphe et de la belle cossaise.
Celle-ci prendrait sans doute une immense influence sur un coeur soumis
au charme enchanteur d'un premier amour. Diriger, exploiter cette
influence et s'en servir pour perdre Murph  jamais, tel fut le plan de
l'abb.

En homme habile, il fit parfaitement entendre aux deux ambitieux qu'il
faudrait compter avec lui, tant seul responsable auprs du grand-duc de
la vie prive du jeune prince.

Ce n'tait pas tout, il fallait se dfier d'un ancien prcepteur de ce
dernier qui l'accompagnait alors dans une inspection militaire; cet
homme rude, grossier, hriss de prjugs absurdes, avait eu autrefois
une grande autorit sur l'esprit de Rodolphe et pouvait devenir un
surveillant dangereux; et, loin d'excuser ou de tolrer les folles et
charmantes erreurs de la jeunesse, il se regarderait comme oblig de les
dnoncer  la svre morale du grand-duc.

Tom et Sarah comprirent  demi-mot, quoiqu'ils n'eussent en rien
instruit l'abb de leurs secrets desseins. Au retour de Rodolphe et du
squire, tous trois, rassembls par leur intrt commun, s'taient
tacitement ligus contre Murph, leur ennemi le plus redoutable.




XIV

Un premier amour


 son retour, Rodolphe, voyant chaque jour Sarah, en devint follement
pris. Bientt elle lui avoua qu'elle partageait son amour, quoiqu'il
dt, prvoyait-elle, leur causer de violents chagrins. Ils ne pouvaient
jamais tre heureux; une trop grande distance les sparait. Aussi
recommanda-t-elle  Rodolphe la plus profonde discrtion, de peur
d'veiller les soupons du grand-duc, qui serait inexorable et les
priverait de leur seul bonheur, celui de se voir chaque jour.

Rodolphe promit de s'observer et de cacher son amour. L'cossaise tait
trop ambitieuse, trop sre d'elle-mme, pour se compromettre et se
trahir aux yeux de la cour. Le jeune prince sentait aussi le besoin de
la dissimulation; il imita la prudence de Sarah. L'amoureux secret fut
parfaitement gard pendant quelque temps.

Lorsque le frre et la soeur virent la passion effrne de Rodolphe
arrive  son paroxysme, et son exaltation croissante, plus difficile 
contenir de jour en jour, sur le point d'clater et de tout perdre, ils
portrent le grand coup.

Le caractre de l'abb autorisant cette confidence, d'ailleurs toute de
moralit, Tom lui fit les premires ouvertures sur la ncessit d'un
mariage entre Rodolphe et Sarah: sinon, ajoutait-il trs-sincrement,
lui et sa soeur quitteraient immdiatement Gerolstein. Sarah partageait
l'amour du prince, mais elle prfrait la mort au dshonneur et ne
pouvait tre que la femme de Son Altesse.

Ces prtentions stupfirent le prtre; il n'avait jamais cru Sarah si
audacieusement ambitieuse. Un tel mariage, entour de difficults sans
nombre, de dangers de toute sorte, parut impossible  l'abb; il dit
franchement  Tom les raisons pour lesquelles le grand-duc ne
consentirait jamais  une telle union.

Tom accepta ces raisons, en reconnut l'importance; mais il proposa,
comme un _mezzo termine_ qui pouvait tout concilier, un mariage secret
bien en rgle et seulement dclar aprs la mort du grand-duc rgnant.

Sarah tait de noble et ancienne maison; une telle union ne manquait pas
de prcdents. Tom donnait  l'abb, et consquemment au prince, huit
jours pour se dcider: sa soeur ne supporterait pas plus longtemps les
cruelles angoisses de l'incertitude; s'il lui fallait renoncer  l'amour
de Rodolphe, elle prendrait cette douloureuse rsolution le plus
promptement possible.

Afin de motiver le brusque dpart qui s'ensuivrait alors, Tom avait, en
tout cas, adress, disait-il,  un de ses amis d'Angleterre une lettre
qui devait tre mise  la poste  Londres et renvoye en Allemagne;
cette lettre contiendrait des motifs de retour assez puissants pour que
Tom et Sarah se dissent absolument obligs de quitter pour quelque temps
la cour du grand-duc.

Cette fois du moins l'abb, servi par sa mauvaise opinion de l'humanit,
devina la vrit.

Cherchant toujours une arrire-pense aux sentiments les plus honntes,
lorsqu'il sut que Sarah voulait lgitimer son amour par un mariage, il
vit l une preuve non de vertu, mais d'ambition:  peine aurait-il cru
au dsintressement de la jeune fille si elle et sacrifi son honneur 
Rodolphe ainsi qu'il l'en avait crue capable, lui supposant seulement
l'intention d'tre la matresse de son lve. Selon les principes de
l'abb, se marchander, faire la part du devoir, c'tait ne pas aimer.
Faible et froid amour, disait-il, que celui qui s'inquite du ciel et
de la terre!

Certain de ne pas se tromper sur les vues de Sarah, l'abb demeura fort
perplexe. Aprs tout, le voeu qu'exprimait Tom au nom de sa soeur tait
des plus honorables. Que demandait-il? ou une sparation, ou une union
lgitime.

Malgr son cynisme, le prtre n'et pas os s'tonner aux yeux de Tom
des honorables motifs qui semblaient dicter la conduite de ce dernier,
et lui dire crment que lui et sa soeur avaient habilement manoeuvr
pour amener le prince  un mariage disproportionn.

L'abb avait trois partis  prendre:

Avertir le grand-duc de ce complot matrimonial,

Ouvrir les yeux de Rodolphe sur les manoeuvres de Tom et Sarah,

Prter les mains  ce mariage.

Mais:

Prvenir le grand-duc, c'tait s'aliner  tout jamais l'hritier
prsomptif de la couronne.

clairer Rodolphe sur les vues intresses de Sarah, c'tait s'exposer 
tre reu comme on l'est toujours par un amoureux lorsqu'on vient lui
dprcier l'objet aim; et puis quel terrible coup pour la vanit ou
pour le coeur du prince!... lui rvler que c'tait surtout sa position
souveraine qu'on voulait pouser; et puis enfin, chose trange! lui
prtre, viendrait blmer la conduite d'une jeune fille qui voulait
rester pure et n'accorder qu' son poux les droits d'un amant?

En se prtant au contraire  ce mariage, l'abb s'attachait le prince et
sa femme par un lien de reconnaissance profonde, ou du moins par la
solidarit d'un acte dangereux.

Sans doute tout pouvait se dcouvrir, et il s'exposait alors  la colre
du grand-duc; mais le mariage serait conclu, l'union valable, l'orage
passerait, et le futur souverain de Gerolstein se trouverait d'autant
plus li envers l'abb que celui-ci aurait couru plus de danger  son
service.

Aprs de mres rflexions, l'abb se dcida donc  servir Sarah;
nanmoins avec une certaine restriction dont nous parlerons plus tard.

La passion de Rodolphe tait arrive  sa dernire priode; violemment
exaspr par la contrainte et par les habilissimes sductions de Sarah,
qui semblait souffrir encore plus que lui des obstacles insurmontables
que l'honneur et le devoir mettaient  leur flicit, quelques jours de
plus, le jeune prince se trahissait.

Qu'on y songe, c'tait un premier amour, un amour aussi ardent que naf,
aussi confiant que passionn; pour l'exciter, Sarah avait dploy les
ressources infernales de la coquetterie la plus raffine. Non, jamais
les motions vierges d'un jeune homme plein de coeur, d'imagination et
de flamme, ne furent plus longuement, plus savamment excites; jamais
femme ne fut plus dangereusement attrayante que Sarah. Tour  tour
foltre et triste, chaste et passionne, pudique et provocante: ses
grands yeux noirs, langoureux et brlants, allumrent dans l'me
effervescente de Rodolphe un feu inextinguible.

Lorsque l'abb lui proposa de ne plus jamais voir cette fille enivrante,
ou de la possder par un mariage secret, Rodolphe sauta au cou du
prtre, l'appela son sauveur, son ami, son pre. Le temple et le
ministre eussent t l que le jeune prince et pous  l'instant.

L'abb voulut, pour cause, se charger de tout.

Il trouva un ministre, des tmoins; et l'union (dont toutes les
formalits furent soigneusement surveilles et vrifies par Tom) fut
secrtement clbre pendant une courte absence du grand-duc, appel 
une confrence de la Dite germanique.

Les prdictions de la montagnarde cossaise taient ralises: Sarah
pousait l'hritier d'une couronne.

Sans amortir les feux de son amour, la possession rendit Rodolphe plus
circonspect et calma cette violence qui aurait pu compromettre le secret
de sa passion pour Sarah. Le jeune couple, protg par Tom et par
l'abb, s'entendit si bien, mit tant de rserve dans ses relations,
qu'elles chapprent  tous les yeux.

Pendant les trois premiers mois de son mariage, Rodolphe fut le plus
heureux des hommes; lorsque, la rflexion succdant  l'entranement, il
contempla sa position de sang-froid, il ne regretta pas de s'tre
enchan  Sarah par un lien indissoluble; il renona sans regrets pour
l'avenir  cette vie galante, voluptueuse, effmine, qu'il avait
d'abord si ardemment rve, et il fit avec Sarah les plus beaux projets
du monde sur leur rgne futur.

Dans ces lointaines hypothses, le rle de Premier ministre, que l'abb
s'tait destin _in petto_, diminuait beaucoup d'importance: Sarah se
rservait ces fonctions gouvernementales; trop imprieuse pour ne pas
ambitionner le pouvoir et la domination, elle esprait rgner  la place
de Rodolphe.

Un vnement impatiemment attendu par Sarah changea bientt ce calme en
tempte.

Elle devint mre.

Alors se manifestrent chez cette femme des exigences toutes nouvelles
et effrayantes pour Rodolphe; elle lui dclara, en fondant en larmes
hypocrites, qu'elle ne pouvait plus supporter la contrainte o elle
vivait, contrainte que sa grossesse rendait plus pnible encore.

Dans cette extrmit, elle proposait rsolument  Rodolphe de tout
avouer au grand-duc: il s'tait, ainsi que la grande-duchesse
douairire, de plus en plus affectionn  Sarah. Sans doute, ajoutait
celle-ci, il s'indignerait d'abord, s'emporterait; mais il aimait si
tendrement, si aveuglment son fils; il avait pour elle, Sarah, tant
d'affection, que le courroux paternel s'apaiserait peu  peu, et elle
prendrait enfin  la cour de Gerolstein le rang qui lui appartenait, si
cela se peut dire, doublement, puisqu'elle allait donner un enfant 
l'hritier prsomptif du grand-duc.

Cette prtention pouvanta Rodolphe: il connaissait le profond
attachement de son pre pour lui, mais il connaissait aussi
l'inflexibilit des principes du grand-duc  l'endroit des devoirs de
prince.

 toutes ses objections, Sarah rpondait impitoyablement:

--Je suis votre femme devant Dieu et devant les hommes. Dans quelque
temps je ne pourrai plus cacher ma grossesse; je ne veux plus rougir
d'une position dont je suis au contraire si fire, et dont je puis me
glorifier tout haut.

La paternit avait redoubl la tendresse de Rodolphe pour Sarah. Plac
entre le dsir d'accder  ses voeux et la crainte du courroux de son
pre, il prouvait d'affreux dchirements. Tom prenait le parti de sa
soeur.

--Le mariage est indissoluble, disait-il  son srnissime beau-frre.
Le grand-duc peut vous exiler de sa cour, vous et votre femme; rien de
plus. Or il vous aime trop pour se rsoudre  une pareille mesure; il
prfrera tolrer ce qu'il n'aura pu empcher.

Ces raisonnements, fort justes d'ailleurs, ne calmaient pas les anxits
de Rodolphe. Sur ces entrefaites, Tom fut charg par le grand-duc
d'aller visiter plusieurs haras d'Autriche. Cette mission, qu'il ne
pouvait refuser, ne devait le retenir que quinze jours au plus; il
partit,  son grand regret, dans un moment trs-dcisif pour sa soeur.

Celle-ci fut  la fois chagrine et satisfaite de l'loignement de son
frre; elle perdait l'appui de ses conseils, mais aussi, dans le cas o
tout se dcouvrirait, il serait  l'abri de la colre du grand-duc.

Sarah devait tenir Tom au courant, jour par jour, des diffrentes phases
d'une affaire si importante pour tous deux. Afin de correspondre plus
srement et plus secrtement, ils convinrent d'un chiffre.

Cette prcaution seule prouve que Sarah avait  entretenir son frre
d'autre chose que de son amour pour Rodolphe. En effet, cette femme
goste, froide, ambitieuse, n'avait pas senti se fondre les glaces de
son coeur  l'embrasement de l'amour passionn qu'elle avait allum.

La maternit ne fut pour elle qu'un moyen d'action de plus sur Rodolphe
et n'attendrit pas mme cette me d'airain. La jeunesse, le fol amour,
l'inexprience de ce prince presque enfant, si perfidement attir dans
une position inextricable, lui inspiraient  peine de l'intrt; dans
ses intimes confidences  Tom, elle se plaignait avec ddain et amertume
de la faiblesse de cet adolescent qui tremblait devant le plus paterne
des princes allemands, _qui vivait bien longtemps_!

En un mot, cette correspondance entre le frre et la soeur dvoilait
clairement leur gosme intress, leurs ambitieux calculs, leur
impatience presque homicide, et mettait  nu les ressorts de cette trame
tnbreuse couronne par le mariage de Rodolphe.

Peu de jours aprs le dpart de Tom, Sarah se trouvait au cercle de la
grande-duchesse douairire.

Plusieurs femmes la regardaient d'un air tonn et chuchotaient avec
leurs voisines.

La grande-duchesse Judith, malgr ses quatre-vingt-dix ans, avait
l'oreille fine et la vue bonne: ce petit mange ne lui chappa pas. Elle
fit signe  une des dames de son service de venir auprs d'elle et
apprit ainsi que l'on trouvait Mlle Sarah Seyton de Halsbury moins
svelte, moins lance que d'habitude.

La vieille princesse adorait sa jeune protge; elle et rpondu  Dieu
de la vertu de Sarah. Indigne de la mchancet de ces observations,
elle haussa les paules et dit tout haut, du bout du salon o elle se
tenait:

--Ma chre Sarah, coutez!

Sarah se leva.

Il lui fallut traverser le cercle pour arriver auprs de la princesse,
qui voulait, dans une intention toute bienveillante et par le seul fait
de cette traverse, confondre les calomniateurs, et leur prouver
victorieusement que la taille de sa protge n'avait rien perdu de sa
finesse et de sa grce.

Hlas! l'ennemie la plus perfide n'et pas mieux imagin que n'imagina
l'excellente princesse, dans son dsir de dfendre sa protge.

Celle-ci vint  elle. Il fallut le respect qu'on portait  la
grande-duchesse pour comprimer un murmure de surprise et d'indignation
lorsque la jeune fille traversa le cercle.

Les gens les moins clairvoyants s'aperurent de ce que Sarah ne voulait
pas cacher plus longtemps, car sa grossesse aurait pu se dissimuler
encore; mais l'ambitieuse femme avait mnag cet clat, afin de forcer
Rodolphe  dclarer son mariage.

La grande-duchesse, ne se rendant pourtant pas encore  l'vidence, dit
tout bas  Sarah:

--Ma chre enfant, vous tes aujourd'hui affreusement habille. Vous qui
avez une taille  tenir dans les dix doigts, vous n'tes plus
reconnaissable.

Nous raconterons plus tard les suites de cette dcouverte, qui amena de
grands et terribles vnements. Mais nous dirons ds  prsent ce que le
lecteur a sans doute dj devin, que la Goualeuse, que Fleur-de-Marie,
tait le fruit de ce malheureux mariage, tait enfin la fille de Sarah
et de Rodolphe, et que tous deux la croyaient morte.

On n'a pas oubli que Rodolphe, aprs avoir visit la maison de la rue
du Temple, tait rentr chez lui et qu'il devait le soir mme se rendre
 un bal donn par Mme l'ambassadrice de ***.

C'est  cette fte que nous suivrons Son Altesse le grand-duc rgnant de
Gerolstein, Gustave-Rodolphe, voyageant en France sous le nom de comte
de Duren.




XV

Le bal


 onze heures du soir, un suisse en grande livre ouvrit la porte d'un
htel de la rue Plumet, pour laisser sortir une magnifique berline bleue
attele de deux superbes chevaux gris  tous crins, et de la plus grande
taille; sur le sige  large housse frange de crpines de soie se
carrait un norme cocher, rendu plus norme encore par une pelisse bleue
fourre,  collet-plerine de martre, couture d'argent sur toutes les
tailles, et cuirasse de brandebourgs; derrire le carrosse un valet de
pied gigantesque et poudr, vtu d'une livre bleue, jonquille et
argent, accostait un chasseur aux moustaches formidables, galonn comme
un tambour-major, et dont le chapeau, largement bord, tait  demi
cach par une touffe de plumes jaunes et bleues.

Les lanternes jetaient une vive clart dans l'intrieur de cette voiture
double de satin; l'on pouvait y voir Rodolphe, assis  droite, ayant 
sa gauche le baron de Gran, et devant lui le fidle Murph.

Par dfrence pour le souverain que reprsentait l'ambassadeur chez
lequel il se rendait au bal, Rodolphe portait seulement sur son habit la
plaque diamante de l'ordre de ***.

Le ruban orange et la croix d'mail de grand-commandeur de l'Aigle d'or
de Gerolstein pendaient au cou de sir Walter Murph; le baron de Gran
tait dcor des mmes insignes. On ne parle que pour mmoire d'une
innombrable quantit de croix de tous pays qui se balanaient  une
chane d'or place entre les deux premires boutonnires de son habit.

--Je suis tout heureux, dit Rodolphe, des bonnes nouvelles que Mme
Georges me donne sur ma pauvre petite protge de la ferme de Bouqueval;
les soins de David ont fait merveille. Sans la tristesse qui accable
cette malheureuse enfant, elle va mieux. Et  propos de la Goualeuse,
avouez, sir Walter Murph, ajouta Rodolphe en souriant, que si l'une de
vos mauvaises connaissances de la Cit vous voyait ainsi dguis,
vaillant charbonnier, elle serait furieusement tonne.

--Mais je crois, monseigneur, que Votre Altesse causerait la mme
surprise si elle voulait aller ce soir rue du Temple faire une visite
d'amiti  Mme Pipelet, dans l'intention d'gayer un peu la mlancolie
de ce pauvre Alfred, qui ne demande qu' vous aimer, ainsi qu'a dit
cette estimable portire  Votre Altesse.

--Monseigneur nous a si parfaitement dpeint Alfred avec son majestueux
habit vert, son air doctoral et son inamovible chapeau tromblon, dit le
baron, que je crois le voir trner dans sa loge obscure et enfume. Du
reste, Votre Altesse est, j'ose l'esprer, satisfaite des indications de
mon agent secret. Cette maison de la rue du Temple a compltement
rpondu  l'attente de monseigneur?

--Oui, dit Rodolphe; j'ai mme trouv l plus que je n'attendais. Puis,
aprs un moment de triste silence, et pour chasser l'ide pnible que
lui causaient ses craintes au sujet de la marquise Harville, il reprit
d'un ton plus gai: Je n'ose avouer cette purilit, mais je trouve assez
de piquant dans ces contrastes: un jour peintre en ventails,
m'attablant dans un bouge de la rue aux Fves; ce matin, commis marchand
offrant un verre de cassis  Mme Pipelet; et ce soir un des privilgis,
par la grce de Dieu, qui rgnent sur ce bas monde. L'homme aux quarante
cus disait _mes rentes_ tout comme un millionnaire, ajouta Rodolphe en
manire de parenthse et d'allusion au peu d'tendue de ses tats.

--Mais bien des millionnaires, monseigneur, n'auraient pas le rare,
l'admirable bon sens de l'homme aux quarante cus, dit le baron.

--Ah! mon cher de Gran, vous tes trop bon, mille fois trop bon; vous
me comblez, reprit Rodolphe en feignant un air  la fois ravi et
embarrass, pendant que le baron regardait Murph en homme qui s'aperoit
trop tard qu'il a dit une sottise. En vrit, reprit Rodolphe avec un
srieux imperturbable, je ne sais, mon cher de Gran, comment
reconnatre la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi, et
surtout comment vous rendre la pareille.

--Monseigneur, je vous en supplie, ne prenez pas cette peine, dit le
baron, qui avait un moment oubli que Rodolphe se vengeait toujours des
flatteries, dont il avait horreur, par des railleries impitoyables.

--Comment donc, baron! Mais je ne veux pas tre en reste avec vous;
voici malheureusement tout ce que je puis vous offrir pour le moment:
d'honneur, c'est tout au plus si vous avez vingt ans, l'Antinos n'a pas
des traits plus enchanteurs que les vtres.

--Ah! monseigneur, grce!

--Regardez donc, Murph: l'Apollon du Belvdre a-t-il des formes  la
fois plus sveltes, plus lgantes et plus juvniles?

--Monseigneur, il y avait si longtemps que cela ne m'tait arriv.

--Et ce manteau de pourpre, comme il lui sied bien!

--Monseigneur, je me corrigerai!

--Et ce cercle d'or qui retient, sans les cacher, les boucles de sa
belle chevelure noire qui flotte sur son cou divin.

--Ah! monseigneur, grce, grce, je me repens, dit le malheureux
diplomate avec une expression de dsespoir comique. (On n'a pas oubli
qu'il avait cinquante ans, les cheveux gris, crps et poudrs, une
haute cravate blanche, le visage maigre, et des besicles d'or.)

--Vrai Dieu! Murph, il ne lui manque qu'un carquois d'argent sur les
paules et un arc  la main pour avoir l'air du vainqueur du serpent
Python!

--Pardon pour lui, monseigneur; ne l'accablez pas sous le poids de cette
mythologie, dit le squire en riant; je suis caution auprs de Votre
Altesse que de longtemps il ne s'avisera plus de dire une flatterie,
puisque dans le nouveau vocabulaire de Gerolstein le mot vrit se
traduit ainsi.

--Comment! toi aussi, vieux Murph?  ce moment tu oses...

--Monseigneur, ce pauvre de Gran m'afflige; je dsire partager sa
punition.

--Monsieur mon charbonnier ordinaire, voil un dvouement  l'amiti qui
vous honore. Mais, srieusement, mon cher de Gran, comment oubliez-vous
que je ne permets la flatterie qu' Harneim et  ses pareils? Car, il
faut tre quitable, ils ne sauraient dire autre chose: c'est le ramage
de leur plumage; mais un homme de votre got et de votre esprit, fi,
baron!

--Eh bien! monseigneur, dit rsolument le baron, il y a beaucoup
d'orgueil, que Votre Altesse me pardonne! dans votre aversion pour la
louange!

-- la bonne heure, baron, j'aime mieux cela! expliquez-vous.

--Eh bien! monseigneur, c'est absolument comme si une trs-jolie femme
disait  un de ses admirateurs: Mon Dieu! je sais que je suis
charmante; votre approbation est parfaitement vaine et fastidieuse. 
quoi bon affirmer l'vidence? S'en va-t-on crier par les rues: Le soleil
claire!

--Ceci est plus adroit, baron, et plus dangereux; aussi, pour varier
votre supplice, je vous avouerai que cet infernal abb Polidori n'et
pas trouv mieux pour dissimuler le poison de la flatterie.

--Monseigneur, je me tais.

--Ainsi Votre Altesse, dit srieusement Murph cette fois, ne doute plus
maintenant que ce ne soit l'abb qu'elle ait retrouv sous les traits du
charlatan?

--Je n'en doute plus, puisque vous avez t prvenu qu'il tait  Paris
depuis quelque temps.

--J'avais oubli, ou plutt omis de vous parler de lui, monseigneur, dit
tristement Murph, parce que je sais combien le souvenir de ce prtre est
odieux  Votre Altesse.

Les traits de Rodolphe s'assombrirent de nouveau; et, plong dans de
tristes rflexions, il garda le silence jusqu'au moment o la voiture
entra dans la cour de l'ambassade.

Toutes les fentres de cet immense htel brillaient claires dans la
nuit noire; une haie de laquais en grande livre s'tendait depuis le
pristyle et les antichambres jusqu'aux salons d'attente, o se
trouvaient les valets de chambre: c'tait un luxe imposant et royal.

M. le comte *** et Mme la comtesse *** avaient eu le soin de se tenir
dans leur premier salon de rception jusqu' l'arrive de Rodolphe. Il
entra bientt, suivi de Murph et de M. de Gran.

Rodolphe tait alors g de trente-six ans: mais, quoiqu'il approcht du
dclin de la vie, la parfaite rgularit de ses traits, nous l'avons
dit, peut-tre trop beaux pour un homme, l'air de dignit affable
rpandu dans toute sa personne, l'auraient toujours rendu extrmement
remarquable, lors mme que ces avantages n'eussent pas t rehausss de
l'auguste clat de son rang.

Lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, il semblait
transform; ce n'tait plus la physionomie tapageuse, la dmarche alerte
et hardie du peintre d'ventails vainqueur du Chourineur; ce n'tait
plus le commis goguenard qui sympathisait si gaiement aux infortunes de
Mme Pipelet...

C'tait un prince dans l'idalit potique du mot.

Rodolphe porte la tte haute et fire; ses cheveux chtains,
naturellement boucls, encadrent son front large, noble et ouvert; son
regard est empli de douceur et de dignit; s'il parle  quelqu'un avec
la spirituelle bienveillance qui lui est naturelle, son sourire, plein
de charme et de finesse, laisse voir des dents d'mail que la teinte
fonce de sa lgre moustache rend plus blouissantes encore; ses
favoris bruns, encadrant l'ovale parfait de son visage ple, descendent
jusqu'au bas de son menton  fossette et un peu saillant.

Rodolphe est vtu trs-simplement. Sa cravate et son gilet sont blancs;
un habit bleu boutonn trs-haut, et au ct gauche duquel brille une
plaque de diamants, dessine sa taille, aussi fine qu'lgante et souple;
enfin quelque chose de mle, de rsolu dans son attitude, corrige ce
qu'il y a peut-tre de trop agrable dans ce gracieux ensemble.

Rodolphe allait si peu dans le monde, il avait l'air si prince, que son
arrive produisit une certaine sensation; tous les regards s'arrtrent
sur lui lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, accompagn
de Murph et du baron de Gran, qui se tenaient  quelques pas derrire
lui!

Un attach, charg de surveiller sa venue, alla aussitt en avertir la
comtesse ***; celle-ci, ainsi que son mari, s'avana au-devant de
Rodolphe en lui disant:

--Je ne sais comment exprimer  Votre Altesse toute ma reconnaissance
pour la faveur dont elle daigne nous honorer aujourd'hui.

--Vous savez, madame l'ambassadrice, que je suis toujours trs-empress
de vous faire ma cour, et trs-heureux de pouvoir dire  M.
l'ambassadeur combien je lui suis affectionn; car nous sommes
d'anciennes connaissances, monsieur le comte.

--Votre Altesse est trop bonne de vouloir bien se le rappeler, et de me
donner un nouveau motif de ne jamais oublier ses bonts.

--Je vous assure, monsieur le comte, que ce n'est pas ma faute si
certains souvenirs me sont toujours prsents; j'ai le bonheur de ne
garder la mmoire que de ce qui m'a t trs-agrable.

--Mais Votre Altesse est merveilleusement doue, dit en souriant la
comtesse de ***.

--N'est-ce pas, madame? Ainsi, dans bien des annes, j'aurai, je
l'espre, le plaisir de vous rappeler ce jour, et le got, l'lgance
extrmes qui prsident  ce bal... Car, franchement, je puis vous dire
cela tout bas, il n'y a que vous qui sachiez donner des ftes.

--Monseigneur...!

--Et ce n'est pas tout; dites-moi donc, monsieur l'ambassadeur, pourquoi
les femmes me paraissent toujours plus jolies ici qu'ailleurs.

--C'est que Votre Altesse tend jusqu' elles la bienveillance dont elle
nous comble.

--Permettez-moi de ne pas tre de votre avis, monsieur le comte; je
crois que cela dpend absolument de madame l'ambassadrice.

--Votre Altesse voudrait-elle avoir la bont de m'expliquer ce prodige?
dit la comtesse en souriant.

--Mais c'est tout simple, madame: vous savez accueillir toutes ces
belles dames avec une urbanit si parfaite, avec une grce si exquise,
vous leur dites  chacune un mot si charmant et si flatteur, que celles
qui ne mritent pas tout  fait... tout  fait cette louange si aimable,
dit Rodolphe en souriant avec malice, sont d'autant plus radieuses
d'tre distingues par vous, tandis que celles qui la mritent sont non
moins radieuses d'tre apprcies par vous. Ces innocentes satisfactions
panouissent toutes les physionomies; le bonheur rend attrayantes les
moins agrables, et voil pourquoi, madame la comtesse, les femmes
semblent toujours plus jolies chez vous qu'ailleurs. Je suis sr que M.
l'ambassadeur dira comme moi.

--Votre Altesse me donne de trop bonnes raisons de penser comme elle
pour que je ne m'y rende pas.

--Et moi, monseigneur, dit la comtesse de ***, au risque de devenir
aussi jolie que les belles dames qui ne mritent pas tout  fait... tout
 fait les louanges qu'on leur donne, j'accepte la flatteuse explication
de Votre Altesse avec autant de reconnaissance et de plaisir que si
c'tait une vrit.

--Pour vous convaincre, madame, que rien n'est plus rel, faisons
quelques observations  propos des effets de la louange sur la
physionomie.

--Ah! monseigneur, ce serait un pige horrible, dit en riant la comtesse
de ***.

--Allons, madame l'ambassadrice, je renonce  mon projet, mais  une
condition, c'est que vous me permettrez de vous offrir un moment mon
bras. On m'a parl d'un jardin de fleurs vraiment ferique au mois de
janvier... Est-ce que vous seriez assez bonne pour me conduire  cette
merveille des _Mille et Une Nuits_?

--Avec le plus grand plaisir, monseigneur; mais on a fait un rcit
trs-exagr  Votre Altesse. Elle va d'ailleurs en juger,  moins que
son indulgence habituelle ne l'abuse.

Rodolphe offrit son bras  l'ambassadrice, et entra avec elle dans les
autres salons, pendant que le comte de *** s'entretenait avec le baron
de Gran et Murph, qu'il connaissait depuis longtemps.




XVI

Le jardin d'hiver


Rien en effet de plus ferique, de plus digne des _Mille et Une Nuits_,
que le jardin dont Rodolphe avait parl  Mme la comtesse de ***.

Qu'on se figure, aboutissant  une longue et splendide galerie, un
emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur; une
cage vitre, d'une extrme lgret et faonne en vote, recouvre  une
hauteur de cinquante pieds environ ce paralllogramme; ses murailles,
recouvertes d'une infinit de glaces sur lesquelles se croisent les
petits losanges verts d'un treillage de joncs  mailles trs-serres,
ressemblent  un berceau  jour, grce  la rflexion de la lumire sur
les miroirs; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des
Tuileries, et de camlias de mme force, les premiers chargs de fruits
brillants comme autant de pommes d'or sur un feuillage d'un vert lustr,
les seconds maills de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse
toute l'tendue de ces murs.

Ceci est la clture de ce jardin.

Cinq ou six normes massifs d'arbres et d'arbustes de l'Inde ou des
tropiques, plants dans de profonds encaissements de terre de bruyre,
sont environns d'alles marbres d'une charmante mosaque de
coquillage, et assez larges pour que deux ou trois personnes puissent
s'y promener de front.

Il est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et
pour ainsi dire au milieu d'un bal, cette riche et brillante vgtation
exotique.

Ici des bananiers normes atteignent presque les vitres de la vote, et
mlent leurs larges palmes d'un vert lustr aux feuilles lancoles des
grands magnoliers, dont quelques-uns sont dj couverts de grosses
fleurs aussi odorantes que magnifiques: de leur calice en forme de
cloche, pourpre au-dehors, argent en dedans, s'lancent des tamines
d'or; plus loin, des palmiers, des dattiers du Levant, des lataniers
rouges, des figuiers de l'Inde, tous robustes, vivaces, feuillus,
compltent ces immenses massifs de verdure: verdure crue, lustre,
brillante comme celle de tous les vgtaux des tropiques qui semblent
emprunter l'clat de l'meraude, tant les feuilles de ces arbres,
paisses, charnues, vernisses, sont revtues de teintes tincelantes et
mtalliques.

Le long des treillages, entre les orangers, parmi les massifs, enlaces
d'un arbre  l'autre, ici en guirlandes de feuilles et de fleurs, l
contournes en spirales, plus loin mles en rseaux inextricables,
courent, serpentent, grimpent jusqu'au fate de la vote vitre, une
innombrable quantit de plantes sarmenteuses; les grenadilles ailes,
les passiflores aux larges fleurs de pourpre stries d'azur et
couronnes d'une aigrette d'un violet noir, retombent du fate de la
vote comme de colossales guirlandes, et semblent vouloir y remonter en
jetant leurs vrilles dlicates aux flches des gigantesques alos.

Ailleurs un bignonia[88] de l'Inde, aux longs calices d'un jaune soufre,
au feuillage lger, est entour d'un stphanotis aux fleurs charnues et
blanches qui rpandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi enlaces
festonnent de leur frange verte  clochettes d'or et d'argent les
feuilles immenses et veloutes d'un figuier de l'Inde.

Plus loin enfin jaillissent et retombent en cascade vgtale et diapre
une innombrable quantit de tiges d'asclpiades dont les feuilles et les
ombrelles de quinze ou vingt fleurs toiles sont si paisses, si
polies, qu'on dirait des bouquets d'mail rose entours de petites
feuilles de porcelaine verte.

Les bordures des massifs se composent de bruyres du Cap, de tulipes du
Thol, de narcisses de Constantinople, d'hyacinthes de Perse, de
cyclamens, d'iris, qui forment une sorte de tapis naturel o toutes les
couleurs, toutes les nuances se confondent de la manire la plus
splendide.

Des lanternes chinoises d'une soie transparente, les unes d'un bleu, les
autres d'un rose trs-ple,  et l  demi caches par le feuillage,
clairent ce jardin.

Il est impossible de rendre la lueur mystrieuse et douce qui rsultait
du mlange de ces deux nuances; lueur charmante, fantastique, qui tenait
de la limpidit bleutre d'une belle nuit d't lgrement rose par les
reflets vermeils d'une aurore borale.

On arrivait  cette immense serre chaude, surbaisse de deux ou trois
pieds, par une longue galerie blouissante d'or, de glaces, de cristaux,
de lumires. Cette flamboyante clart encadrait, pour ainsi dire, la
pnombre o se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin
d'hiver, que l'on apercevait  travers une large baie  demi ferme par
deux hautes portires de velours cramoisi.

On et dit une gigantesque fentre ouverte sur quelque beau paysage
d'Asie pendant la srnit d'une nuit crpusculaire.

Vue du fond du jardin, o taient disposs d'immenses divans sous un
dme de feuillage et de fleurs, la galerie offrait un contraste inverse
avec la douce obscurit de la serre.

C'tait au loin une espce de brume lumineuse, dore, sur laquelle
tincelaient, miroitaient, comme une broderie vivante, les couleurs
clatantes et varies des robes de femmes, et les scintillations
prismatiques des pierreries et des diamants.

Les sons de l'orchestre, affaiblis par la distance et par le sourd et
joyeux bourdonnement de la galerie, venaient mlodieusement mourir dans
le feuillage immobile des grands arbres exotiques.

Involontairement, on parlait  voix basse dans ce jardin, on y entendait
 peine le bruit lger des pas et le frlement des robes de satin; cet
air  la fois lger, tide et embaum des mille suaves senteurs des
plantes aromatiques, cette musique vague, lointaine, jetaient tous les
sens dans une douce et molle quitude.

Certes, deux amants nouvellement pris et heureux, assis sur la soie
dans quelque coin ombreux de cet den, enivrs d'amour, d'harmonie et de
parfum, ne pouvaient trouver un cadre plus enchanteur pour leur passion
ardente et encore  son aurore; car, hlas! un ou deux mois de bonheur
paisible et assur changent si maussadement deux amants en froids poux!

En arrivant dans ce ravissant jardin d'hiver, Rodolphe ne put retenir
une exclamation de surprise et dit  l'ambassadrice:

--En vrit, madame, je n'aurais pas cru une telle merveille possible.
Ce n'est plus seulement un grand luxe joint  un got exquis, c'est de
la posie en action; au lieu d'crire comme un pote, de peindre comme
un grand peintre, vous crez ce qu'ils oseraient  peine rver.

--Votre Altesse est mille fois trop bonne.

--Franchement, avouez que celui qui saurait rendre fidlement ce tableau
enchanteur avec son charme de couleurs et de contrastes, l-bas ce
tumulte blouissant, ici cette dlicieuse retraite, avouez, madame, que
celui-l, peintre ou pote, ferait une oeuvre admirable, et cela
seulement en reproduisant la vtre.

--Les louanges que l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont
d'autant plus dangereuses qu'on ne peut s'empcher d'tre charm de leur
esprit, et qu'on les coute malgr soi avec un plaisir extrme. Mais
regardez donc, monseigneur, quelle charmante jeune femme! Votre Altesse
m'accordera du moins que la marquise d'Harville doit tre jolie partout.
N'est-elle pas ravissante de grce? Ne gagne-t-elle pas encore au
contraste de la svre beaut qui l'accompagne?

La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise d'Harville descendaient en
ce moment les quelques marches qui de la galerie conduisaient au jardin
d'hiver.




XVII

Le rendez-vous


Les louanges adresses  Mme d'Harville par l'ambassadrice n'taient pas
exagres.

Rien ne saurait donner une ide de cette figure enchanteresse, o
s'panouissait alors toute la fleur d'une dlicate beaut; beaut
d'autant plus rare qu'elle rsidait moins encore dans la rgularit des
traits que dans le charme inexprimable de la physionomie de la marquise,
dont le charmant visage se voilait, pour ainsi dire, modestement sous
une touchante expression de bont.

Nous insistons sur ce dernier mot, parce que d'ordinaire ce n'est pas
prcisment la bont qui prdomine dans la physionomie d'une jeune femme
de vingt ans, belle, spirituelle, recherche, adule, comme l'tait Mme
d'Harville. Aussi se sentait-on singulirement intress par le
contraste de cette douceur ineffable avec les succs dont jouissait Mme
d'Harville, sans compter les avantages de naissance, de nom et de
fortune qu'elle runissait.

Nous essayerons de faire comprendre toute notre pense.

Trop digne, trop minemment doue pour aller coquettement au-devant des
hommages, Mme d'Harville se montrait cependant aussi affectueusement
reconnaissante de ceux qu'on lui rendait que si elle les et  peine
mrits; elle n'en tait pas fire, mais heureuse; indiffrente aux
louanges, mais trs-sensible  la bienveillance, elle distinguait
parfaitement la flatterie de la sympathie.

Son esprit juste, fin, parfois malin sans mchancet, poursuivait
surtout d'une raillerie inoffensive ces gens ravis d'eux-mmes, toujours
occups d'attirer l'attention, de mettre constamment en vidence leur
figure radieuse d'une foule de sots bonheurs et bouffie d'une foule de
sots orgueils... Gens, disait plaisamment Mme d'Harville, qui toute
leur vie ont l'air de danser le cavalier seul en face d'un miroir
invisible, auquel ils sourient complaisamment.

Un caractre  la fois timide et presque fier dans sa rserve inspirait
au contraire  Mme d'Harville un intrt certain.

Ces quelques mots aideront pour ainsi dire  l'intelligence de la beaut
de la marquise.

Son teint d'une blouissante puret se nuanait du plus frais incarnat;
de longues boucles de cheveux chtain clair effleuraient ses paules
arrondies, fermes et lustres comme un beau marbre blanc. On peindrait
difficilement l'anglique beaut de ses grands yeux gris, frangs de
longs cils noirs. Sa bouche vermeille, d'une mansutude adorable, tait
 ses yeux charmants ce que sa parole ineffable et touchante tait  son
regard mlancolique et doux. Nous ne parlerons ni de sa taille
accomplie, ni de l'exquise distinction de toute sa personne. Elle
portait une robe de crpe blanc, garnie de camlias roses naturels et de
feuilles du mme arbuste, parmi lesquelles les diamants,  demi cachs
 et l, brillaient comme autant de gouttes d'tincelante rose; une
guirlande semblable tait place avec grce sur son front pur et blanc.

Le genre de beaut de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisait encore valoir
la marquise d'Harville.

ge de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait  peine en avoir
trente. Rien ne semble plus sain au corps que le froid gosme; on se
conserve longtemps frais dans cette glace.

Certaines mes sches, dures, inaltrables aux motions qui usent le
coeur, fltrissent les traits, ne ressentent jamais que les dconvenues
de l'orgueil ou les mcomptes de l'ambition due; ces chagrins n'ont
qu'une faible raction sur le physique.

La conservation de Sarah prouvait ce que nous avanons.

Sauf un lger embonpoint qui donnait  sa taille, plus grande mais moins
svelte que celle de Mme d'Harville, une grce voluptueuse, Sarah
brillait d'un clat tout juvnile; peu de regards pouvaient soutenir le
feu trompeur de ses yeux ardents et noirs; ses lvres humides et rouges
(menteuses  demi) exprimaient la rsolution de la sensualit. Le rseau
bleutre des veines de ses tempes et de son cou apparaissait sous la
blancheur lacte de sa peau transparente et fine.

La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille sous une tunique
de crpe de la mme couleur; une simple couronne de feuilles naturelles
de pyrrhus d'un vert meraude ceignait sa tte et s'harmonisait 
merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et
spars sur son front qui surmontait un nez aquilin  narines ouvertes.
Cette coiffure svre donnait un cachet antique au profil imprieux et
passionn de cette femme.

Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irrsistible vocation
dans le caractre de leur physionomie. L'un se trouve l'air
excessivement guerrier, il guerroie; l'autre rimeur, il rime;
conspirateur, il conspire; politique, il politique; prdicateur, il
prche. Sarah se trouvait, non sans raison, un air parfaitement royal;
elle dut accepter les prdictions  demi ralises de la Highlandaise et
persister dans sa croyance  une destine souveraine.

La marquise et Sarah avaient aperu Rodolphe dans le jardin d'hiver, au
moment o elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir,
car il se trouvait au dtour d'une alle lorsque les deux femmes
arrivrent.

--Le prince est si occup de l'ambassadrice, dit Mme d'Harville  Sarah,
qu'il n'a pas fait attention  nous...

--Ne croyez pas cela, ma chre Clmence, rpondit la comtesse, qui tait
tout  fait dans l'intimit de Mme d'Harville; le prince nous a au
contraire parfaitement vues; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie
dure toujours.

--Moins que jamais je comprends son opinitret  vous viter: souvent
je lui ai reproch l'tranget de sa conduite envers vous... une
ancienne amie. La comtesse Sarah et moi nous sommes ennemis mortels,
m'a-t-il rpondu en plaisantant; j'ai fait voeu de ne jamais lui parler;
et il faut, a-t-il ajout, que ce voeu soit bien sacr pour que je me
prive de l'entretien d'une personne si aimable. Aussi, ma chre Sarah,
toute singulire que m'ait paru cette rponse, j'ai bien t oblige de
m'en contenter[89].

--Je vous assure que la cause de cette brouillerie mortelle,
demi-plaisante, demi-srieuse, est pourtant des plus innocentes; si un
tiers n'y tait pas intress, depuis longtemps je vous aurais confi ce
grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma chre enfant? Vous paraissez
proccupe.

--Ce n'est rien... tout  l'heure il faisait si chaud dans la galerie,
que j'ai ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici...
cela se passera... je l'espre.

--Vous avez raison; tenez, voil justement un coin bien obscur, vous
serez l parfaitement  l'abri de ceux que votre absence va dsoler...,
ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.

Toutes deux s'assirent sur un divan.

--J'ai dit _ceux_ que votre absence va dsoler, ma chre Clmence... Ne
me savez-vous pas gr de ma discrtion?

La jeune femme rougit lgrement, baissa la tte et ne rpondit rien.

--Combien vous tes peu raisonnable! lui dit Sarah d'un ton de reproche
amical. N'avez-vous pas confiance en moi, enfant? Sans doute, enfant: je
suis d'un ge  vous appeler ma fille.

--Moi, manquer de confiance envers vous! dit la marquise  Sarah avec
tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais
d m'avouer  moi-mme?

-- merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui: vous avez donc jur de
le dsesprer jusqu' la mort?

--Ah! s'cria Mme d'Harville avec effroi, que dites-vous?

--Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chre enfant... C'est un
homme d'une nergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a
toujours t si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore
plaisir  le torturer!

--Pensez-vous cela, mon Dieu!

--C'est sans le vouloir, peut-tre; mais cela est... Oh! si vous saviez
combien ceux qu'une longue infortune a accabls sont douloureusement
susceptibles et impressionnables! Tenez, tout  l'heure, j'ai vu deux
grosses larmes rouler dans ses yeux.

--Il serait vrai?

--Sans doute... Et cela au milieu d'un bal; et cela au risque d'tre
perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous
qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas
songer  cacher au monde que l'on souffre ainsi!...

--De grce, ne me parlez pas de cela, reprit Mme d'Harville d'une voix
mue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette
expression de souffrance  la fois si douce et si rsigne... Hlas!
c'est la piti qu'il m'inspirait qui m'a perdue..., dit involontairement
Mme d'Harville.

Sarah parut ne pas avoir compris la porte de ce dernier mot et reprit:

--Quelle exagration!... perdue pour tre en coquetterie avec un homme
qui pousse mme la discrtion et la rserve jusqu' ne pas se faire
prsenter  votre mari, de peur de vous compromettre! M. Charles Robert
n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de dlicatesse et de coeur? Si
je le dfends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout
vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...

--Je n'ai jamais dout de ses nobles qualits, vous m'avez toujours dit
tant de bien de lui!... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses
malheurs qui l'ont rendu intressant  mes yeux.

--Et combien il mrite et justifie cet intrt! Avouez-le. Et puis
d'ailleurs comment un si admirable visage ne serait-il pas l'image de
l'me? Avec sa haute et belle taille, il me rappelle les preux des temps
chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme: il tait impossible
d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mrite
et  la figure, au lieu d'tre simplement M. Charles Robert, il serait
duc et pair. Ne reprsenterait-il pas merveilleusement bien un des plus
grands noms de France?

--Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous
qui me reprochez parfois d'tre une rpublicaine, dit Mme d'Harville en
souriant.

--Certes, j'ai toujours pens, comme vous, que M. Charles Robert n'avait
pas besoin de titres pour tre aimable; et puis quel talent! quelle voix
charmante! De quelle ressource il nous a t dans nos concerts intimes
du matin! Vous souvenez-vous? La premire fois que vous avez chant
ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous! quelle
motion!...

--Tenez, je vous en prie, dit Mme d'Harville aprs un long silence,
changeons de conversation.

--Pourquoi?

--Cela m'attriste profondment, ce que vous m'avez dit tout  l'heure de
son air dsespr.

--Je vous assure que, dans l'excs du chagrin, un caractre aussi
passionn peut chercher dans la mort un terme ...

--Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit Mme d'Harville, en
interrompant Sarah, cette pense m'est dj venue...

Puis, aprs un assez long silence, la marquise dit:

--Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel,
ajouta-t-elle avec une gaiet affecte; parlons du prince, que je
n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant,
quoique presque roi? Toute rpublicaine que je suis, je trouve qu'il y a
peu d'hommes aussi agrables que lui.

Sarah jeta  la drobe un regard scruteur et souponneux sur Mme
d'Harville et reprit gaiement:

--Avouez, chre Clmence, que vous tes trs-capricieuse. Je vous ai
connu des alternatives d'admiration et d'aversion singulire pour le
prince; il y a quelques mois, lors de son arrive ici, vous en tiez
tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le
repos de votre coeur.

--Grce  vous du moins, dit Mme d'Harville en souriant, mon admiration
n'a pas t de longue dure; vous avez si bien jou le rle d'ennemie
mortelle; vous m'avez fait de telles rvlations sur le prince... que,
je l'avoue, l'loignement a remplac le fanatisme qui vous faisait
craindre pour le repos de mon coeur: repos que votre ennemi ne songeait
d'ailleurs gure  troubler; car, peu de temps avant vos rvlations, le
prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque
cess de m'honorer de ses visites.

-- propos! Et votre mari, est-il ici ce soir? dit Sarah.

--Non, il n'a pas dsir sortir, rpondit Mme d'Harville avec embarras.

--Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?

--Oui... quelquefois il prfre rester chez lui.

La marquise tait visiblement embarrasse; Sarah s'en aperut et
continua:

--La dernire fois que je l'ai vu, il m'a sembl plus ple qu'
l'ordinaire.

--Oui... il a t un peu souffrant...

--Tenez, ma chre Clmence, voulez-vous que je sois franche?

--Je vous en prie.

--Quand il s'agit de votre mari, vous tes souvent dans un tat
d'anxit singulire.

--Moi... Quelle folie!

--Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgr vous, votre
physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... (et
Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire
jusqu'au fond du coeur de Clmence:) Oui, votre physionomie exprime une
sorte... de rpugnance craintive...

Les traits impassibles de Mme d'Harville dfirent d'abord le regard
inquisiteur de Sarah; pourtant celle-ci s'aperut d'un lger tremblement
nerveux, mais presque insensible, qui agita un instant la lvre
infrieure de la jeune femme.

Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout veiller
la dfiance de son amie, la comtesse se hta d'ajouter, pour donner le
change  la marquise:

--Oui, une rpugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un
jaloux bourru...

 cette interprtation, le lger mouvement convulsif de la lvre de Mme
d'Harville cessa; elle parut soulage d'un poids norme et rpondit:

--Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant
sans doute le prtexte de rompre une conversation qui lui pesait, elle
s'cria tout  coup: Ah! mon Dieu, voici cet insupportable duc de
Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aperoive pas!
D'o sort-il donc? Je le croyais  mille lieues d'ici!

--En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient;
il y a cinq mois  peine qu'il a quitt Paris. Voil une brusque arrive
qui a d singulirement contrarier la duchesse de Lucenay, quoique le
duc ne soit gure gnant, dit Sarah avec un sourire mchant. Elle ne
sera d'ailleurs pas seule  maudire ce fcheux retour... M. de
Saint-Remy partagera son chagrin.

--Ne soyez donc pas mdisante, ma chre Sarah; dites que ce retour sera
fcheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez dsagrable
pour que vous gnralisiez votre reproche.

--Mdisante! non, certes; je ne suis en cela qu'un cho. On dit encore
que M. de Saint-Remy, modle des lgants, qui a bloui tout Paris de
son faste, est  peu prs ruin, quoique son train diminue  peine; il
est vrai que Mme de Lucenay est puissamment riche...

--Ah! quelle horreur!...

--Encore une fois, je ne suis qu'un cho... Ah! mon Dieu! le duc nous a
vues. Il vient, il faut se rsigner. C'est dsolant: je ne sais rien au
monde de plus insupportable que cet homme; il est souvent de si mauvaise
compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu'il en
est tourdissant; si vous tenez  votre flacon ou  votre ventail,
dfendez-les courageusement contre lui, car il a encore l'inconvnient
de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le
plus satisfait du monde.

Appartenant  une des plus grandes maisons de France, jeune encore,
d'une figure qui n'et pas t dsagrable sans la longueur grotesque et
dmesure de son nez, M. le duc de Lucenay joignait  une turbulence et
 une agitation perptuelles des clats de voix et de rire si
retentissants, des propos souvent d'un got si dtestable, des attitudes
d'une dsinvolture si cavalire et si inattendue, qu'il fallait  chaque
instant se rappeler son nom pour ne pas s'tonner de le voir au milieu
de la socit la plus distingue de Paris, et pour comprendre que l'on
tolrait ses excentricits de gestes et de langage, auxquelles
l'habitude avait d'ailleurs assur une sorte de prescription ou
d'impunit. On le fuyait comme la peste, quoiqu'il ne manqut pas
d'ailleurs d'un certain esprit qui pointait  et l  travers la plus
incroyable exubrance de paroles. C'tait un de ces tres vengeurs, aux
mains desquels on souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules
ou hassables.

Mme de Lucenay, une des femmes les plus agrables et encore des plus 
la mode de Paris, malgr ses trente ans sonns, avait fait souvent
parler d'elle: mais on excusait presque la lgret de sa conduite en
songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.

Un dernier trait de ce caractre fcheux, c'tait une intemprance et un
cynisme d'expressions inous  propos d'indispositions saugrenues ou
d'infirmits impossibles ou absurdes qu'il s'amusait  vous supposer et
dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitement
brave d'ailleurs, et allant au-devant des consquences de ses mauvaises
plaisanteries, il avait donn ou reu de nombreux coups d'pe sans se
corriger davantage.

Ceci pos, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et
perante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il aperut Mme
d'Harville et Sarah, se mit  crier:

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que a? Qu'est-ce que je vois
l? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient  l'cart, est-ce
que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire
cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous drober 
l'admiration gnrale, marquise, je crie comme un brl, je crie  la
disparition du plus charmant ornement de cette fte!

Et, pour proraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire  la renverse
 ct de la marquise, sur le divan; aprs quoi il croisa sa jambe
gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.

--Comment, monsieur, vous voil dj de retour de Constantinople! dit
Mme d'Harville en se reculant avec impatience.

--Dj! Vous dites l ce que ma femme a pens, j'en suis sr; car elle
n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentre dans le monde.
Revenez donc surprendre vos amis pour tre reu comme a!

--C'est tout simple; il vous tait si facile de rester aimable...
l-bas..., dit Mme d'Harville avec un demi-sourire.

--C'est--dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c'est
une infamie, ce que vous dites l! s'cria M. de Lucenay en dcroisant
ses jambes et en frappant sur son chapeau comme sur un tambour de
basque.

--Pour l'amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si haut et
tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit
Mme d'Harville avec humeur.

--Quitter la place! a serait donc pour me donner votre bras et aller
faire un tour dans la galerie?

--Avec vous? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas  ce
bouquet; de grce, laissez aussi cet ventail, vous allez le briser,
selon votre habitude...

--Si ce n'est que a, j'en ai cass plus d'un, allez! Surtout un
magnifique chinois que Mme de Vaudmont avait donn  ma femme.

En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un
rseau de plantes grimpantes qu'il tirait  lui par petites secousses.
Il finit par les dtacher de l'arbre qui les soutenait; elles tombrent,
et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronn.

Alors ce furent des clats de rire si glapissants, si fous, si
tourdissants, que Mme d'Harville et fui cet incommode et fcheux
personnage, si elle n'et pas aperu M. Charles Robert (le commandant,
comme disait Mme Pipelet) qui s'avanait  l'autre extrmit de l'alle.
La jeune femme craignait de paratre ainsi aller  sa rencontre, et
resta auprs de M. de Lucenay.

--Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un
dieu Pan, d'une naade, d'un Sylvain, d'un sauvage sous ce feuillage?
dit M. de Lucenay en s'adressant  Sarah, auprs de laquelle il alla
brusquement s'taler.  propos de sauvage, il faut que je vous raconte
une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu' Otati...

--Monsieur le duc! lui dit Sarah d'un ton glacial.

--Eh bien! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour Mme
de Fonbonne que voil.

C'tait une grosse petite femme de cinquante ans, trs-prtentieuse et
trs-ridicule, dont le menton touchait la gorge, et qui montrait
toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son me, des langueurs
de son me, des besoins de son me, des aspirations de son me. Elle
portait ce soir-l un affreux turban d'toffe de couleur de cuivre, avec
un semis de dessins verts.

--Je le garde pour Mme de Fonbonne, s'cria le duc.

--De quoi s'agit-il donc, monsieur le duc? dit Mme de Fonbonne, en
minaudant, en roucoulant et en commenant  faire les yeux blancs, comme
dit le peuple.

--Il s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, indcente
et incongrue.

--Ah! mon Dieu! Et qui est-ce qui oserait? Qui est-ce qui se
permettrait?

--Moi, madame; a ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais
votre got... coutez-moi a...

--Monsieur...!

--Eh bien! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au fait! Parce
qu'aprs tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de got,
avec tant d'lgance, vous avez ce soir un turban qui, permettez-moi de
vous le dire, ressemble, ma parole d'honneur,  une vieille tourtire
ronge de vert-de-gris.

Et le duc de rire aux clats.

--Si vous tes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes
plaisanteries, qu'on vous passe parce que vous tes  moiti fou, dit la
grosse femme irrite, on regrettera fort votre retour, monsieur.

Et elle s'loigna majestueusement.

--Il faut que je me tienne  quatre pour ne pas aller la dcoiffer,
cette vilaine prcieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle
est orpheline... Ah! ah! ah!... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles
Robert! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontr aux eaux des Pyrnes...
C'est un blouissant garon, il chante comme un cygne. Vous allez voir,
marquise, comme je vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le
prsente?

--Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.

Pendant que M. Charles Robert s'avanait lentement, ayant l'air
d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait manoeuvr assez
habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en
silence et avec un soin extrme de dmantibuler le bouchon de ce bijou.

M. Charles Robert s'avanait toujours; sa grande taille tait
parfaitement proportionne, ses traits d'une irrprochable puret, sa
mise d'une suprme lgance; cependant son visage, sa tournure
manquaient de charme, de grce, de distinction; sa dmarche tait roide
et gne, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aperut
Mme d'Harville, la rgulire nullit de ses traits s'effaa tout  coup
sous une expression de mlancolie profonde beaucoup trop subite pour
n'tre pas feinte; nanmoins ce semblant tait parfait. M. Robert avait
l'air si affreusement malheureux, si naturellement dsol lorsqu'il
s'approcha de Mme d'Harville, que celle-ci ne put s'empcher de songer
aux sinistres paroles de Sarah sur les excs auxquels le dsespoir
aurait pu le porter.

--Eh! bonjour donc, mon cher monsieur! lui dit M. de Lucenay en
l'arrtant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis
notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme
vous avez l'air souffrant!

Ici M. Charles Robert jeta un long et mlancolique regard sur Mme
d'Harville, et rpondit au duc, d'une voix plaintivement accentue:

--En effet, monsieur, je suis souffrant...

--Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous dbarrasser de votre
pituite? lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus srieux intrt.

Cette question tait si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles
Robert resta stupfait, abasourdi; puis, le rouge de la colre lui
montant au front, il dit d'un voix ferme et brve  M. de Lucenay:

--Puisque vous prenez tant d'intrt  ma sant, monsieur, j'espre que
vous viendrez savoir demain de mes nouvelles?

--Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai...,
dit le duc avec hauteur.

M. Charles Robert fit un demi-salut et s'loigna.

--Ce qu'il y a de fameux, c'est qu'il n'a pas plus de pituite que le
Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant de nouveau prs de Sarah,
 moins que je n'aie devin sans le savoir. Dites donc, madame
Mac-Gregor, est-ce qu'il vous fait l'effet d'avoir la pituite, ce
monsieur?

Sarah tourna brusquement le dos  M. de Lucenay sans lui rpondre
davantage.

Tout ceci s'tait pass trs-rapidement.

Sarah avait difficilement contenu un clat de rire.

Mme d'Harville avait affreusement souffert en songeant  l'atroce
position d'un homme qui se voit interpell si ridiculement devant une
femme qu'il aime; elle tait pouvante en songeant qu'un duel pouvait
avoir lieu; alors, entrane par un sentiment de piti irrsistible,
elle se leva brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles
Robert qui ne se possdait pas de rage, et lui dit tout bas en passant
prs de lui:

--Demain,  une heure... j'irai...

Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta le bal.




XVIII

Tu viens bien tard, mon ange!


Rodolphe, en se rendant  cette fte pour remplir un devoir de
convenance, voulait aussi tcher de dcouvrir si ses craintes au sujet
de Mme d'Harville taient fondes et si elle tait rellement l'hrone
du rcit de Mme Pipelet.

Aprs avoir quitt le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe
avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer Mme
d'Harville seule. Il revenait  la serre chaude lorsque, un moment
arrt sur la premire marche de l'escalier, il fut tmoin de la scne
rapide qui se passa entre Mme d'Harville et M. Charles Robert aprs la
dtestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un change
de regards trs-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce
grand et beau jeune homme tait le commandant. Voulant s'en assurer il
rentra dans la galerie.

Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M.
Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait
doublement satisfait, et de sa rponse  M. de Lucenay (M. Charles
Robert tait fort brave, malgr ses ridicules), et du rendez-vous que
lui avait donn Mme d'Harville pour le lendemain, bien certain cette
fois qu'elle n'y manquerait pas.

Rodolphe alla trouver Murph.

--Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe l-bas?

--Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-mme? Oui,
monseigneur.

--Tche d'approcher assez prs de lui pour pouvoir dire tout bas, sans
qu'il te voie et de faon  ce que lui seul t'entende, ces mots: Tu
viens bien tard, mon ange!

Le squire regarda Rodolphe d'un air stupfait.

--Srieusement, monseigneur?

--Srieusement. S'il se retourne  ces mots, garde ce magnifique
sang-froid que j'ai si souvent admir, afin que ce monsieur ne puisse
dcouvrir qui a prononc ces paroles.

--Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'obis.

Le digne Murph, avant la fin de la valse, tait parvenu  se placer
immdiatement derrire M. Charles Robert.

Rodolphe, parfaitement post pour ne rien perdre de l'effet de cette
exprience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde,
M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupfait.

Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve,
d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant
souponna d'avoir prononc ces mots, qui lui rappelaient le dsagrable
quiproquo dont Mme Pipelet avait t la cause et l'hrone.

La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.

--Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourn comme si je
l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?

--Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont dcouvert ce que je
voulais savoir.

Rodolphe n'avait plus qu' plaindre Mme d'Harville d'une erreur d'autant
plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en tait complice
ou confidente.  cette dcouverte, il ressenti un coup douloureux; il ne
douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait
tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, doue de
qualits charmantes, se sacrifiait  un homme qui ne le mritait pas.
Matre d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant
rien tenter pour clairer Mme d'Harville, qui d'ailleurs cdait 
l'entranement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamn 
rester le tmoin impassible de la perte de cette jeune femme.

Il fut tir de ces rflexions par M. de Gran.

--Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit
salon du fond, o il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre
compte des renseignements qu'elle m'a ordonn de prendre.

Rodolphe suivit M. de Gran.

--La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les
initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, ne de Noirmont, dit le
baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de
Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer
plus d'une anne; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.

On se souvient que, dans sa visite  la maison de la rue du Temple,
Rodolphe avait trouv, sur le pallier mme de l'appartement du
charlatan, Csar Bradamanti, un mouchoir tremp de larmes, richement
garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqu les lettres
N et L surmontes d'une couronne ducale. D'aprs son ordre, mais
ignorant ces circonstances, M. de Gran s'tait inform du nom des
duchesses actuellement  Paris, et il avait obtenu les renseignements
dont nous venons de parler.

Rodolphe comprit tout.

Il n'avait aucune raison de s'intresser  Mme de Lucenay, mais il ne
put s'empcher de frmir en songeant que si elle avait rellement rendu
visite au charlatan, ce misrable, qui n'tait autre que l'abb
Polidori, possdait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par
Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui
mettait la duchesse dans sa dpendance.

--Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de
Gran.

--Comment cela?

--Au moment o M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements
sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le
retour imprvu de M. de Lucenay avait d contrarier beaucoup la duchesse
et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux lgant de Paris, le
vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demand si je croyais que
Votre Altesse lui permettrait de lui prsenter le vicomte, qui se trouve
ici; il vient d'tre attach  la lgation de Gerolstein et il serait
trop heureux de cette occasion de faire sa cour  Votre Altesse.

Rodolphe ne put rprimer un mouvement d'impatience et dit:

--Voil qui m'est infiniment dsagrable... mais je ne puis refuser...
Allons, dites au comte de *** de me prsenter M. de Saint-Remy.

Malgr sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son mtier de prince
pour manquer d'affabilit dans cette occasion. D'ailleurs, l'on donnait
M. de Saint-Remy pour amant  la duchesse de Lucenay, et cette
circonstance piquait assez la curiosit de Rodolphe.

Le vicomte de Saint-Remy s'approcha, conduit par le comte de M. de
Saint-Remy tait un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince,
svelte, de la tournure la plus distingue, de la physionomie la plus
avenante; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velout,
transparent et couleur d'ambre, remarquable dans les portraits de
Murillo; ses cheveux noirs  reflet bleutre, spars par une raie
au-dessus de la tempe gauche, trs-lisses sur le front, se bouclaient
autour de son visage et laissaient  peine voir le lobe incolore des
oreilles; le noir fonc de ses prunelles se dcoupait brillamment sur le
globe de l'oeil, qui, au lieu d'tre blanc, se nacrait de cette nuance
lgrement azure qui donne au regard des Indiens une expression si
charmante. Par un caprice de la nature, l'paisseur soyeuse de sa
moustache contrastait avec l'imberbe juvnilit de son menton et de ses
joues, aussi unies que celles d'une jeune fille; il portait par
coquetterie une cravate de satin noir trs-basse, qui laissait voir
l'attache lgante de son cou, digne du jeune flteur antique.

Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'un prix
inestimable par sa grosseur, la puret de sa forme et l'clat de son
orient, si vif qu'une opale n'et pas t plus splendidement irise.
D'un got parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait  merveille
avec ce bijou d'une magnifique simplicit.

On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de
Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des lgants.

Son luxe de voiture et de chevaux tait extrme; grand et beau joueur,
le total de son livre de paris de course s'levait toujours annuellement
 deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Chaillot
comme un modle d'lgante somptuosit; on faisait chez lui une chre
exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enfer, o il perdait souvent des
sommes considrables avec l'insouciance la plus hospitalire; et
pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte tait
dissip depuis longtemps.

Pour expliquer ses prodigalits incomprhensibles, les envieux ou les
mchants parlaient, ainsi que l'avait fait Sarah, des grands biens de la
duchesse de Lucenay; mais ils oubliaient qu' part la vilet de cette
supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contrle sur la
fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy dpensait au moins
cinquante mille cus ou deux cent mille francs par an. D'autres
parlaient d'usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n'attendait plus
d'hritage. D'autres, enfin le disaient TROP heureux sur le _turf_[90],
et parlaient tout bas _d'entraneurs_ et de _jockeys_ corrompus par lui
pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait pari beaucoup
d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inquitaient
peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir 
son faste.

Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde; il
tait gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile  vivre; il donnait
d'excellents dners de garons et tenait ensuite tous les enjeux qu'on
lui proposait. Que fallait-il de plus?

Les femmes l'adoraient; on nombrait  peine ses triomphes de toutes
sortes; il tait jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les
occasions o un homme peut l'tre avec des femmes du monde; enfin,
l'engouement tait tel que l'obscurit dont il entourait la source du
pactole o il puisait  pleines mains jetait mme sur sa vie un certain
charme mystrieux; on disait, en souriant insoucieusement: Il faut que
ce diable de Saint-Remy ait trouv la pierre philosophale!

En apprenant qu'il s'tait fait attacher  la lgation de France prs le
grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pens que M. de
Saint-Remy voulait faire une retraite honorable.

Le comte de *** dit  Rodolphe, en lui prsentant M. de Saint-Remy:

--J'ai l'honneur de prsenter  Votre Altesse M. le vicomte de
Saint-Remy, attach  la lgation de Gerolstein.

Le vicomte salua profondment et dit  Rodolphe:

--Votre Altesse daignera-t-elle excuser l'impatience que j'prouve de
lui faire ma cour? J'ai peut-tre eu trop hte de jouir d'un bonheur
auquel j'attachais tant de prix.

--Je serai, monsieur, trs-satisfait de vous revoir  Gerolstein...
Comptez-vous y aller bientt?

--Le sjour de Votre Altesse  Paris me rend moins empress de partir.

--Le paisible contraste de nos cours allemandes vous tonnera beaucoup,
monsieur, habitu que vous tes  la vie de Paris.

--J'ose assurer  Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me
tmoigner, et qu'elle voudra peut-tre bien me continuer, m'empcherait
seule de jamais regretter Paris.

--Il ne dpendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ainsi
pendant le temps que vous passerez  Gerolstein.

Et Rodolphe fit une lgre inclination de tte qui annonait  M. de
Saint-Remy que la prsentation tait termine.

Le vicomte salua profondment et se retira.

Rodolphe tait trs-physionomiste, et sujet  des sympathies ou  des
aversions presque toujours justifies. Aprs le peu de mots changs
avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il prouva
pour lui une sorte d'loignement involontaire. Il lui trouvait quelque
chose de perfidement rus dans le regard, et une physionomie dangereuse.

Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui
contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il
occupait lors de sa prsentation  Rodolphe; l'on jugera de la ralit
des pressentiments de ce dernier.

Cette prsentation termine, Rodolphe rflchissant aux bizarres
rencontres que le hasard avait amenes, descendit au jardin d'hiver.
L'heure du souper tait arrive, les salons devenaient presque dserts;
le lieu le plus recul de la serre chaude se trouvait au bout d'un
massif,  l'angle de deux murailles qu'un norme bananier, entour de
plantes grimpantes, cachait presque entirement; une petite porte de
service, masque par le treillage, et conduisant  la salle du buffet
par un long corridor, tait reste entr'ouverte, non loin de cet arbre
feuillu.

Abrit par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il
tait depuis quelques moments plongs dans une rverie profonde, lorsque
son nom, prononc par une voix bien connue, le fit tressaillir.

Sarah, assise de l'autre ct du massif qui cachait entirement
Rodolphe, causait en anglais avec son frre Tom.

Tom tait vtu de noir. Quoiqu'il n'et que quelques annes de plus que
Sarah, ses cheveux taient presque blancs; son visage annonait une
volont froide, mais opinitre; son accent tait bref et tranchant, son
regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait tre rong par un grand
chagrin ou par une grande haine.

Rodolphe couta attentivement l'entretien suivant:

--La marquise est alle un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est
heureusement retire sans pouvoir parler  Rodolphe, qui la cherchait;
car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que
j'ai eu tant de peine  combattre et  dtruire en partie. Enfin cette
rivale, que j'ai toujours redoute par pressentiment, et qui plus tard
pouvait tant gner mes projets... cette rivale sera perdue demain...
coutez-moi, ceci est grave, Tom...

--Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a song  la marquise.

--Il est temps maintenant de vous donner quelques explications  ce
sujet... Beaucoup de choses se sont passes pendant votre dernier
voyage... et, comme il faut agir plus tt que je ne pensais... ce soir
mme, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement,
nous sommes seuls.

--Je vous coute.

--Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sre, n'avait jamais
aim... Je ne sais pour quelle raison elle prouve un invincible
loignement pour son mari, qui l'adore. Il y a l un mystre que j'ai
voulu en vain pntrer. La prsence de Rodolphe avait excit dans le
coeur de Clmence mille motions nouvelles. J'touffai cet amour
naissant par des rvlations accablantes sur le prince. Mais le besoin
d'aimer tait veill chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles
Robert, elle a t frappe de sa beaut, frappe comme on l'est  la vue
d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais
il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de
son me, l'lvation de son caractre. Je savais la bont naturelle de
Mme d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus intressants;
je lui recommandai d'tre toujours mortellement triste, de ne procder
que par soupirs et par hlas! et avant toutes choses de parler peu. Il a
suivi mes conseils. Grce  son talent de chanteur,  sa figure, et
surtout  son apparence de tristesse incurable, il s'est fait  peu prs
aimer de Mme d'Harville, qui a ainsi donn le change  ce besoin d'aimer
que la vue de Rodolphe avait seule veill en elle. Comprenez-vous,
maintenant?

--Parfaitement; continuez.

--Robert et Mme d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux
fois la semaine nous faisions de la musique  nous trois, le matin. Le
beau tnbreux soupirait, disait quelques tendres mots  voix basse; il
glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses
paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premires
dclarations qu'elle reoit; celles de mon protg ne lui nuisirent pas;
l'important pour lui tait d'obtenir un rendez-vous. Cette petite
marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutt elle n'avait pas
assez d'amour pour oublier ses principes...  son insu, il existait
toujours au fond de son coeur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour
ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles
Robert... penchant beaucoup plus factice que rel, mais entretenu par
son vif intrt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et
par l'exagration incessante de mes louanges  l'gard de cet Apollon
sans cervelle. Enfin, Clmence, vaincue par l'air profondment dsespr
de son malheureux adorateur, se dcida un jour  lui accorder ce
rendez-vous si dsir.

--Vous avait-elle donc faite sa confidente?

--Elle m'avait avou son attachement pour Charles Robert, voil tout. Je
ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'et gne... Mais lui, ravi
de bonheur ou plutt d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire
pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.

--Comment l'avez vous connu?

--Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de
trs-bonne heure s'embusquer  la porte de M. Robert et le suivit. Le
second jour, vers midi, notre amoureux prit en fiacre le chemin d'un
quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de
mauvaise apparence; il y resta une heure et demie environ, puis s'en
alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait aprs
Charles Robert. Personne ne sortit: la marquise avait manqu  sa
promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courrouc que
dsappoint. Je lui conseillai de redoubler de dsespoir. La piti de
Clmence s'mut encore; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le
premier. Une dernire fois cependant elle vint jusqu' la porte: c'tait
un progrs. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi? Parce
que, j'en suis sre, et c'est ce qui cause ma haine elle a toujours au
fond du coeur, et  son insu, une pense pour Rodolphe, qui semble aussi
la protger. Enfin, ce soir la marquise a donn  ce Robert un
rendez-vous pour demain; cette fois, je n'en doute pas, elle s'y rendra.
Le duc de Lucenay a si grossirement ridiculis ce jeune homme que la
marquise, bouleverse de l'humiliation de son amant, lui a accord par
piti ce qu'elle ne lui et peut-tre pas accord sans cela. Cette fois,
je vous le rpte, elle tiendra sa promesse.

--Quels sont vos projets?

--Cette femme obit  une sorte d'intrt charitable exalt, mais non
pas  l'amour; Charles Robert est si peu fait pour comprendre la
dlicatesse du sentiment qui, ce soir, a dict la rsolution de la
marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il se
perdra compltement dans l'esprit de Clmence, qui se rsigne  cette
compromettante dmarche sans entranement, sans passion et seulement par
piti. En un mot, je n'en doute pas, elle se rend l pour faire acte de
courageux intrt, mais parfaitement calme et bien sre de ne pas
oublier un moment ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela,
la marquise le prendra en aversion; et, son illusion dtruite, elle
retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis
sre, couvent toujours au fond de son coeur.

--Eh bien?

--Eh bien! je veux qu'elle soit  jamais perdue pour Rodolphe. Il
aurait, je n'en doute pas, moi, trahi tt ou tard l'amiti de M.
d'Harville en rpondant  l'amour de Clmence; mais il prendra celle-ci
en horreur s'il la sait coupable d'une faute dont il n'aura pas t
l'objet; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prtextant
de l'affection qui le lie  M. d'Harville, il ne reverra jamais cette
femme, qui aura si indignement tromp cet ami qu'il aime tant.

--C'est donc le mari que vous voulez prvenir?...

--Oui, et ce soir mme, sauf votre avis, du moins. D'aprs ce que m'a
dit Clmence, il a de vagues soupons, sans savoir sur qui les fixer. Il
est minuit, nous allons quitter le bal; vous descendrez au premier caf
venu, vous crirez  M. d'Harville que sa femme se rend demain,  une
heure, rue du Temple, n 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux:
il surprendra Clmence; vous devinez le reste!

--C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.

--Vous tes scrupuleux, Tom?

--Tout  l'heure je ferai ce que vous dsirez; mais je vous rpte que
c'est une abominable action.

--Vous consentez nanmoins?

--Oui... ce soir M. d'Harville sera instruit de tout. Et... mais... il
me semble qu'il y a quelqu'un l, derrire ce massif! dit tout  coup
Tom en s'interrompant et en parlant  voix basse. J'ai cru entendre
remuer.

--Voyez donc, dit Sarah avec inquitude.

Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.

Rodolphe venait de disparatre par la petite porte dont nous avons
parl.

--Je me suis tromp, dit Tom en revenant, il n'y a personne.

--C'est ce qu'il me semblait...

--coutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous
le pensez pour l'avenir de votre projet; Rodolphe a certains principes
qu'il n'enfreindra jamais. La jeune fille qu'il a conduite  cette
ferme, il y a six semaines, lui dguis en ouvrier; cette crature qu'il
entoure de soins,  laquelle on donne une ducation choisie, et qu'il a
t visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fondes. Nous
ignorons qui elle est, quoiqu'elle semble appartenir  une classe
obscure de la socit. Mais la rare beaut dont elle est doue, dit-on,
le dguisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village,
l'intrt croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection
n'est pas sans importance. Aussi j'ai t au-devant de vos dsirs. Pour
carter cet autre obstacle, plus rel, je crois, il a fallu agir avec
une extrme prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et
les habitudes de cette jeune fille... Ces renseignements, je les ai; le
moment d'agir est venu; le hasard m'a renvoy cette horrible vieille qui
avait gard mon adresse. Ses relations avec des gens de l'espce du
brigand qui nous a attaqus lors de notre excursion dans la Cit nous
serviront puissamment. Tout est prvu... il n'y aura aucune preuve
contre nous... Et d'ailleurs, si cette crature, comme il y parat,
appartient  la classe ouvrire, elle n'hsitera pas entre nos offres et
le sort mme brillant qu'elle peut rver, car le prince a gard le plus
profond incognito. Enfin demain cette question sera rsolue, sinon...
nous verrons...

--Ces deux obstacles carts... Tom... alors notre grand projet...

--Il offre des difficults, mais il peut russir.

--Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si nous l'excutons au
moment o Rodolphe sera doublement accabl par le scandale de la
conduite de Mme d'Harville et par la disparition de cette crature 
laquelle il s'intresse tant.

--Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous chappe encore... alors
je serai libre..., dit Tom en regardant Sarah d'un air sombre.

--Vous serez libre!...

--Vous ne renouvellerez plus les prires qui, deux fois, ont malgr moi
suspendu ma vengeance! Puis, montrant d'un regard le crpe qui entourait
son chapeau et les gants noirs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en
souriant d'un air sinistre:

--J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil
depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...

Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se hta
d'interrompre son frre et lui dit avec anxit:

--Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance
profonde qui jusqu'ici m'a soutenue dans des circonstances si diverses,
parce qu'elle a t justifie au del de la prvision humaine... m'aura
tout  fait abandonne. Mais jusque-l il n'est pas de danger si mince
en apparence que je ne veuille carter  tout prix... Le succs dpend
souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peut-tre se
trouvent sur mon chemin au moment o j'approche du but; je veux avoir le
champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit!... Ai-je t
mnage, moi? s'cria Sarah en levant involontairement la voix.

--Silence! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de
prvenir le marquis d'Harville du rendez-vous de demain, partons... il
est tard.

--L'heure avance de la nuit  laquelle lui sera donn cet avis en
prouvera l'importance.

Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***.




XIX

Les rendez-vous


Voulant  tout prix avertir Mme d'Harville du danger qu'elle courait,
Rodolphe, parti de l'ambassade sans attendre la fin de l'entretien de
Tom et de Sarah, ignorait le complot tram par eux contre Fleur-de-Marie
et le pril imminent qui menaait cette jeune fille.

Malgr son zle, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise,
comme il l'esprait.

Celle-ci, en sortant de l'ambassade, devait par convenance paratre un
moment chez Mme de Nerval; mais, vaincue par les motions qui
l'agitaient, Mme d'Harville n'eut pas le courage d'aller  cette seconde
fte et rentra chez elle.

Ce contretemps perdit tout.

M. de Gran, ainsi que presque toutes les personnes de la socit de la
comtesse ***, tait invit chez Mme de Nerval. Rodolphe l'y conduisit
rapidement, avec ordre de chercher Mme d'Harville dans le bal, et de la
prvenir que le prince, dsirant lui dire le soir mme quelques mots du
plus grand intrt, se trouverait  pied devant l'htel d'Harville, et
qu'il s'approcherait de la voiture de la marquise pour lui parler  sa
portire pendant que ses gens attendraient l'ouverture de la porte
cochre.

Aprs beaucoup de temps perdu  chercher Mme d'Harville dans ce bal, le
baron revint... Elle n'y avait pas paru.

Rodolphe fut au dsespoir; il avait sagement pens qu'il fallait avant
tout avertir la marquise de la trahison dont on voulait la rendre
victime; car alors la dlation de Sarah, qu'il ne pouvait empcher,
passerait pour une indigne calomnie. Il tait trop tard... Cette lettre
infme tait parvenue au marquis  une heure aprs minuit.

Le lendemain matin, M. d'Harville se promenait lentement dans sa chambre
 coucher, meuble avec une lgante simplicit et seulement orne d'une
panoplie d'armes modernes et d'une tagre garnie de livres.

Le lit n'avait pas t dfait, pourtant la courtepointe de soie pendait
en lambeaux; une chaise et une petite table d'bne  pieds tors taient
renverses prs de la chemine; ailleurs on voyait sur le tapis les
dbris d'un verre de cristal, des bougies  demi crases et un flambeau
 deux branches qui avait roul au loin.

Ce dsordre semblait caus par une lutte violente.

M. d'Harville avait trente ans environ, une figure mle et caractrise,
d'une expression ordinairement agrable et douce, mais alors contracte,
ple, violace; il portait ses habits de la veille; son cou tait nu,
son gilet ouvert; sa chemise dchire paraissait tache  et l de
quelques gouttes de sang; ses cheveux bruns, ordinairement boucls,
retombaient roides et emmls sur son front livide.

Aprs avoir encore longtemps march, les bras croiss, la tte basse, le
regard fixe et rouge, M. d'Harville s'arrta brusquement devant son
foyer teint, malgr la forte gele survenue pendant la nuit. Il prit
sur le marbre de la chemine cette lettre, qu'il relut, avec une
dvorante attention,  la clart blafarde de ce jour d'hiver:

Demain  une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, n 17,
pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... Heureux
poux!

 mesure qu'il lisait ces mots, dj tant de fois lus pourtant... ses
lvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement peler lettre
par lettre ce funeste billet.

 ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.

Ce serviteur, dj vieux, avait les cheveux gris, une figure honnte et
bonne.

Le marquis retourna brusquement la tte sans changer de position, tenant
toujours la lettre entre ses deux mains.

--Que veux-tu? dit-il durement au domestique.

Celui-ci, au lieu de rpondre, contemplait d'un air de stupeur
douloureuse le dsordre de la chambre; puis, regardant attentivement son
matre, il s'cria:

--Du sang  votre chemise... Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, vous vous
serez bless! Vous tiez seul, pourquoi ne m'avez-vous pas sonn comme 
l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?

--Va-t'en!

--Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas, votre feu est teint,
il fait ici un froid mortel, et surtout aprs votre...

--Te tairas-tu? Laisse-moi!

--Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant,
vous avez donn ordre  M. Doublet d'tre ici ce matin  dix heures et
demie; il est dix heures et demie, et il est l avec le notaire.

--C'est juste, dit amrement le marquis en reprenant son sang-froid.
Quand on est riche, il faut songer aux affaires. C'est si beau, la
fortune.

Puis il ajouta:

--Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.

--Il y est, monsieur le marquis.

--Donne-moi de quoi m'habiller. Tout  l'heure je sortirai.

--Mais, monsieur le marquis...

--Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d'Harville d'un ton plus doux.

Puis il ajouta:

--Est-on dj entr chez ma femme?

--Je ne crois pas que Mme la marquise ait encore sonn.

--On me prviendra ds qu'elle sonnera.

--Oui, monsieur le marquis.

--Dis  Philippe de venir t'aider: tu n'en finiras pas!

--Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rang ici, rpondit
tristement Joseph. On s'apercevrait de ce dsordre, et l'on ne
comprendrait pas ce qui a pu arriver cette nuit  monsieur le marquis.

--Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n'est-ce pas? reprit
M. d'Harville d'un ton de raillerie douloureuse.

--Ah! monsieur, s'cria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...

--Personne?... Non, personne! rpondit le marquis d'un air sombre.

Pendant que Joseph s'occupait de rparer le dsordre de la chambre de
son matre, celui-ci alla droit  la panoplie dont nous avons parl,
examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui la
composaient, fit un geste de satisfaction sinistre et dit  Joseph:

--Je suis sr que tu as oubli de faire nettoyer mes fusils qui sont
l-haut dans mon ncessaire de chasse?

--Monsieur le marquis ne m'en a pas parl..., dit Joseph d'un air
tonn.

--Si, mais tu l'as oubli.

--Je proteste  monsieur le marquis...

--Ils doivent tre dans un bel tat!

--Il y a un mois  peine qu'on les a rapports de chez l'armurier.

--Il n'importe; ds que je serai habill, va me chercher ce ncessaire,
j'irai peut-tre  la chasse demain ou aprs, je veux examiner ces
fusils.

--Je les descendrai tout  l'heure.

La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider
Joseph.

La toilette termine, le marquis entra dans le cabinet o l'attendaient
M. Doublet, son intendant, et un clerc de notaire.

--C'est l'acte que l'on vient lire  M. le marquis, dit l'intendant; il
ne reste plus qu' le signer.

--Vous l'avez lu, monsieur Doublet?

--Oui, monsieur le marquis.

--En ce cas, cela suffit... je signe.

Il signa, le clerc sortit.

--Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d'un
air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne
va pas  moins de cent vingt-six mille francs en sacs. Savez-vous que
cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille
francs en terres?

--Je suis un homme bien heureux, n'est-ce pas, monsieur Doublet? Cent
vingt-six mille francs de rente en terres! Il n'y a pas de flicit
pareille!

--Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans
compter...

--Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore!

--Dieu soit lou! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien:
jeunesse, richesse, bont, sant... tous les bonheurs runis, enfin; et
parmi eux, dit M. Doublet en souriant agrablement, ou plutt  leur
tte, je mets celui d'tre l'poux de Mme la marquise et d'avoir une
charmante petite fille qui ressemble  un chrubin.

M. d'Harville jeta un regard sinistre sur l'intendant.

Nous renonons  peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il
dit  M. Doublet, en lui frappant familirement sur l'paule:

--Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et une femme comme
la mienne... et un enfant qui ressemble  un chrubin... il ne reste
plus rien  dsirer, n'est-ce pas?

--Eh! eh! monsieur le marquis, rpondit navement l'intendant, il reste
 dsirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle
votre fille et tre grand-pre. Arriver  tre grand-pre, c'est ce que
je souhaite  monsieur le marquis, comme  Mme la marquise d'tre
grand'mre et arrire-grand'mre.

--Ce bon M. Doublet qui songe  Philmon et Baucis. Il est toujours
plein d'-propos.

--Monsieur le marquis est trop bon. Il n'a rien  m'ordonner?

--Rien. Ah! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?

--Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le courant,
monsieur le marquis, sans compter l'argent dpos  la banque.

--Vous m'apporterez ce matin dix mille francs en or et vous les
remettrez  Joseph si je suis sorti.

--Ce matin?

--Ce matin.

--Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien
 me dire?

--Non, monsieur Doublet.

--Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs! rpta
l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je
craignais tant que cette ferme si  notre convenance ne nous
chappt!... Votre serviteur, monsieur le marquis.

--Au revoir, monsieur Doublet.

 peine l'intendant fut-il sorti que M. d'Harville tomba sur un fauteuil
avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa
figure dans ses mains.

Pour la premire fois depuis qu'il avait reu la lettre fatale de Sarah,
il put pleurer.

--Oh! disait-il, cruelle drision de la destine qui m'a fait riche!...
Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte! L'infamie de
Clmence!... infamie qu'un clat va faire rejaillir peut-tre jusque sur
le front de ma fille! Cet clat... dois-je m'y rsoudre, ou dois-je
avoir piti de...

Puis, se levant, l'oeil tincelant, les dents convulsivement serres, il
s'cria d'une voix sourde:

--Non, non! du sang, du sang! Le terrible sauve du ridicule! Je
comprends maintenant son aversion... la misrable!

Puis, s'arrtant tout  coup, comme atterr par une rflexion soudaine,
il reprit d'une voix sourde:

--Son aversion... oh! je sais bien ce qui la cause: je lui fais horreur,
je l'pouvante!

Et aprs un long silence:

--Mais est-ce ma faute,  moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au
lieu de haine, n'est-ce pas la piti que je mrite? reprit-il en
s'animant par degrs. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car
elle lui a sans doute _tout dit_  L'AUTRE.

Cette pense redoubla la fureur du marquis.

Il leva ses deux poings crisps vers le ciel; puis, passant sa main
brlante sur ses yeux, et sentant la ncessit de rester calme devant
ses gens, il rentra dans sa chambre  coucher avec une apparente
tranquillit: il y trouva Joseph.

--Eh bien! les fusils?

--Les voil, monsieur le marquis; ils sont en parfait tat.

--Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonn?

--Je ne sais pas, monsieur le marquis.

--Va t'en informer.

Le valet de chambre sortit.

M. d'Harville se hta de prendre dans la bote  fusils une petite poire
 poudre, quelques balles, des capsules; puis il referma le ncessaire
et garda la clef. Il alla ensuite  la panoplie, y prit une paire de
pistolets de Manton de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement
entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.

 ce moment Joseph rentra.

--Monsieur, on peut entrer chez Mme la marquise.

--Est-ce que Mme d'Harville a demand sa voiture?

--Non, monsieur le marquis; Mlle Juliette a dit devant moi au cocher de
Mme la marquise qui venait demander les ordres pour la matine que comme
il faisait froid et sec, madame sortait  pied... si elle sortait.

--Trs-bien. Ah! j'oubliais: si je vais  la chasse, ce sera demain ou
aprs. Dis  Williams de visiter le petit briska vert ce matin mme; tu
m'entends?

--Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?

--Non. N'y a-t-il pas une place de fiacres ici prs?

--Tout prs, au coin de la rue de Lille.

Aprs un moment d'hsitation et de silence, le marquis reprit:

--Va demander  Mlle Juliette si Mme d'Harville est visible.

Joseph sortit.

--Allons... c'est un spectacle comme un autre. Oui, je veux aller chez
elle et observer le masque doucereux et perfide sous lequel cette infme
rve sans doute l'adultre de tout  l'heure; j'couterai sa bouche
mentir pendant que je lirai le crime dans son coeur dj vici. Oui,
cela est curieux... voir comment vous regarde, vous parle et vous rpond
une femme qui, l'instant d'aprs, va souiller votre nom d'une de ces
taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu'avec des flots de sang.
Fou que je suis! Elle me regardera, comme toujours, le sourire aux
lvres, la candeur au front! Elle me regardera comme elle regarde sa
fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard...
le miroir de l'me (et il haussa les paules avec mpris)! plus il est
doux et pudique, plus il est faux et corrompu! Elle le prouve... et j'y
ai t pris comme un sot.  rage! Avec quel froid et insolent mpris
elle devait me contempler  travers ce miroir imposteur, lorsqu'au
moment peut-tre o elle allait trouver _l'autre_... je la comblais de
preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme  une jeune
mre chaste et srieuse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie.
Non! non! s'cria M. d'Harville en sentant sa fureur s'augmenter, non!
je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus...
je me trahirais, je compromettrais ma vengeance.

En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez Mme d'Harville, il dit
seulement  la femme de chambre de la marquise:

--Vous direz  Mme d'Harville que je dsirais lui parler ce matin, mais
que je suis oblig de sortir pour un moment; si par hasard il lui
convenait de djeuner avec moi, je serai rentr vers midi; sinon qu'elle
ne s'occupe pas de moi.

Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus libre, se
dit M. d'Harville. Et il se rendit  la place de fiacres voisine de sa
maison.

--Cocher,  l'heure!

--Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. O allons-nous?

--Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur
d'un jardin qui se trouve l... tu attendras.

--Oui, bourgeois.

M. d'Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arriva bientt
presque en face de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne
pouvait sortir de chez lui sans qu'il le vt.

Le rendez-vous accord par sa femme tait pour une heure; l'oeil
ardemment fix sur la porte de sa demeure, il attendit.

Sa pense tait entrane par un torrent de colres si effrayantes et si
vertigineuses que le temps lui semblait passer avec une incroyable
rapidit.

Midi sonnait  Saint-Thomas-d'Aquin, lorsque la porte de l'htel
d'Harville s'ouvrit lentement, et la marquise sortit.

--Dj!... Ah! quelle attention! Elle craint de faire attendre
l'autre!... se dit le marquis avec une ironie farouche.

Le froid tait vif, le pav sec.

Clmence portait un chapeau noir recouvert d'un voile de blonde de la
mme couleur, et une douillette de soie raisin de Corinthe; son immense
chle de cachemire bleu fonc retombait jusqu'au volant de sa robe,
qu'elle releva lgrement et gracieusement pour traverser la rue.

Grce  ce mouvement, on vit jusqu' la cheville son petit pied troit
et cambr, merveilleusement chauss d'une bottine de satin turc.

Chose trange, malgr les terribles ides qui le bouleversaient, M.
d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait
jamais paru plus coquet et plus joli. Cette vue exaspra sa fureur; il
sentit jusqu'au vif les morsures aigus de la jalousie sensuelle... il
vit l'autre  genoux, portant avec ivresse ce pied charmant  ses
lvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l'amour, de
l'amour passionn, se peignirent  sa pense en traits de flamme.

Et alors, pour la premire fois de sa vie, il ressentit au coeur une
affreuse douleur physique, un lancement profond, incisif, pntrant,
qui lui arracha un cri sourd. Jusqu'alors son me seule avait souffert,
parce que jusqu'alors il n'avait song qu' la saintet des devoirs
outrags.

Son impression fut si cruelle qu'il put  peine dissimuler l'altration
de sa voix pour parler au cocher, en soulevant  demi le store.

--Tu vois bien cette dame en chle bleu et en chapeau noir, qui marche
le long du mur?

--Oui, bourgeois.

--Marche au pas, et suis-la... Si elle va  la place des fiacres o je
t'ai pris, arrte-toi, et suis la voiture o elle montera.

--Oui, bourgeois... Tiens, tiens, c'est amusant!

Mme d'Harville se rendit en effet  la place des fiacres et monta dans
une de ces voitures.

Le cocher de M. d'Harville la suivit.

Les deux fiacres partirent.

Au bout de quelque temps, au grand tonnement du marquis, son cocher
prit le chemin de l'glise de Saint-Thomas-d'Aquin, et bientt il
s'arrta.

--Eh bien! que fais-tu?

--Bourgeois, la dame vient de descendre  l'glise... Sapristi!... jolie
petite jambe tout de mme... C'est trs-amusant.

Mille penses diverses agitrent M. d'Harville; il crut d'abord que sa
femme, remarquant qu'on la suivait, voulait drouter les poursuites.
Puis il songea que peut-tre la lettre qu'il avait reue tait une
calomnie indigne... Si Clmence tait coupable,  quoi bon cette fausse
apparence de pit? N'tait-ce pas une drision sacrilge?

Un moment M. d'Harville eut une lueur d'espoir, tant il y avait de
contraste entre cette apparente pit et la dmarche dont il accusait sa
femme.

Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.

Son cocher se pencha et lui dit:

--Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.

--Suis-la...

--Oui, bourgeois! Trs-amusant! trs-amusant!...

Le fiacre gagna les quais, l'Htel-de-Ville, la rue Sainte-Avoye, et
enfin la rue du Temple.

--Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'Harville, le
camarade vient d'arrter au n 17, nous sommes au 13, faut-il arrter
aussi?

--Oui!...

--Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'alle du n 17.

--Ouvre-moi.

--Oui, bourgeois...

Quelques secondes aprs, M. d'Harville entrait dans l'alle sur les pas
de sa femme.




XX

Un ange


Attirs par la curiosit, Mme Pipelet, Alfred et l'caillre taient
groups sur le seuil de la porte de la loge.

L'escalier tait si sombre qu'en arrivant du dehors on ne pouvait
l'apercevoir; la marquise, oblige de s'adresser  Mme Pipelet, lui dit
d'une voix altre, presque dfaillante:

--M. Charles... madame?...

--Monsieur... qui? rpta la vieille, feignant de n'avoir pas entendu,
afin de donner le temps  son mari et  l'caillre d'examiner les
traits de la malheureuse femme  travers son voile.

--Je demande... M. Charles... madame, rpta Clmence d'une voix
tremblante, et en baissant la tte pour tcher de drober ses traits aux
regards qui l'examinaient avec une insolente curiosit.

--Ah! M. Charles!  la bonne heure... vous parlez si bas que je n'avais
pas entendu... Eh bien! ma petite dame, puisque vous allez chez M.
Charles, beau jeune homme tout de mme... montez tout droit, c'est la
porte en face.

La marquise, accable de confusion, mit le pied sur la premire marche.

--Eh! eh! eh! ajouta la vieille en ricanant, il parat que c'est pour
tout de bon aujourd'hui. Vive la noce! et allez donc!

--a n'empche pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'caillre,
elle n'est pas pique des vers, sa Margot...

S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge o se
tenaient ces cratures, Mme d'Harville, mourant de honte et de frayeur,
serait redescendue  l'instant mme. Elle fit un dernier effort et
arriva sur le palier.

Quelle fut sa stupeur!... Elle se trouva face  face avec Rodolphe, qui,
lui mettant une bourse dans la main, lui dit prcipitamment:

--Votre mari sait tout, il vous suit...

 ce moment on entendit la voix aigre de Mme Pipelet s'crier:

--O allez-vous, monsieur?

--C'est lui! dit Rodolphe; et il ajouta rapidement, en poussant pour
ainsi dire Mme d'Harville vers l'escalier du second tage: Montez au
cinquime; vous veniez secourir une famille malheureuse; ils s'appellent
Morel...

--Monsieur, vous me passerez sur le corps plutt que de monter sans dire
o vous allez! s'cria Mme Pipelet en barrant le passage  M.
d'Harville.

Voyant, du bout de l'alle, sa femme parler  la portire, il s'tait
aussi arrt un moment.

--Je suis avec cette dame... qui vient d'entrer, dit le marquis.

--C'est diffrent, alors passez.

Ayant entendu un bruit inusit, M. Charles Robert entrebilla sa porte.
Rodolphe entra brusquement chez le commandant et s'y renferma avec lui
au moment o M. d'Harville arrivait sur le palier. Rodolphe craignant,
malgr l'obscurit, d'tre reconnu par le marquis, avait profit de
cette occasion de lui chapper srement.

M. Charles Robert, magnifiquement vtu de sa robe de chambre  ramages
et de son bonnet de velours brod, resta stupfait  la vue de Rodolphe,
qu'il n'avait pas aperu la veille  l'ambassade, et qui tait en ce
moment vtu plus que modestement.

--Monsieur, que signifie?

--Silence, dit Rodolphe  voix basse, et avec une telle expression
d'angoisse que M. Charles Robert se tut.

Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur
plusieurs degrs, retentit dans le silence de l'escalier.

--Le malheureux l'a tue! s'cria Rodolphe.

--Tue!... qui? Mais que se passe-t-il donc ici? dit M. Charles Robert 
voix basse et en plissant.

Sans lui rpondre, Rodolphe entr'ouvrit la porte.

Il vit descendre en se htant et en boitant le petit Tortillard; il
tenait  la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner 
Mme d'Harville.

Tortillard disparut.

On entendit le pas lger de Mme d'Harville et les pas plus pesants de
son mari, qui continuait de la suivre aux tages suprieurs.

Ne comprenant pas comment Tortillard avait cette bourse en sa
possession, mais un peu rassur, Rodolphe dit  M. Robert:

--Ne sortez pas d'ici, vous avez failli tout perdre...

--Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d'un ton impatient et
courrouc, me direz-vous ce que cela signifie? Qui vous tes et de quel
droit?...

--Cela signifie, monsieur, que M. d'Harville sait tout, qu'il a suivi sa
femme jusqu' votre porte, et qu'il la suit l-haut!

--Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'cria Charles Robert en joignant les mains
avec pouvante. Mais qu'est-ce qu'elle va faire l-haut?

--Peu vous importe; restez chez vous et ne sortez pas avant que la
portire vous avertisse.

Laissant M. Robert aussi effray que stupfait, Rodolphe descendit  la
loge.

--Eh bien! dites donc, s'cria Mme Pipelet d'un air rayonnant, a
chauffe, a chauffe! Il y a un monsieur qui suit la petite dame. C'est
sans doute le mari, le _jaunet_; j'ai devin a tout de suite, je l'ai
fait monter. Il va se massacrer avec le commandant, a fera du bruit
dans le quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme on a t
voir le n 36, o il s'est commis un _assassin_.

--Ma chre madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? (Et
Rodolphe mit cinq louis dans la main de la portire.) Lorsque cette
petite dame va descendre... demandez-lui comment vont les pauvres Morel;
dites-lui qu'elle fait une bonne oeuvre en les secourant, ainsi qu'elle
l'avait promis en venant prendre des informations sur eux.

Mme Pipelet regardait l'argent et Rodolphe avec stupeur.

--Comment... monsieur, cet or... c'est pour moi?... et cette petite
dame... elle n'est donc pas chez le commandant?

--Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie  temps, la pauvre femme
a pu monter chez les Morel,  qui elle a l'air d'apporter des secours;
comprenez-vous?

--Si je comprends!... Il faut que je vous aide  enfoncer le mari... a
me va... comme un gant!... Eh! eh! eh! on dirait que je n'ai fait que a
toute ma vie... dites donc!...

Ici on vit le chapeau tromblon de M. Pipelet se redresser brusquement
dans la pnombre de la loge.

--Anastasie, dit gravement Alfred, voil que tu ne respectes rien du
tout sur la terre, comme M. Csar Bradamanti; il est des choses qu'on ne
doit jamais mcaniser, mme dans le charme de l'intimit...

--Voyons, voyons, vieux chri, ne fais pas la bgueule et les yeux en
boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que tu ne sais
pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Enfin
suffit... Si j'oblige cette jeunesse, c'est pour obliger notre nouveau
locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe: Vous allez
me voir travailler!... voulez-vous rester l dans le coin derrire le
rideau?... Tenez, justement je les entends.

Rodolphe se hta de se cacher.

M. et Mme d'Harville descendaient. Le marquis donnait le bras  sa
femme.

Lorsqu'ils arrivrent en face de la loge, les traits de M. d'Harville
exprimaient un bonheur profond, ml d'tonnement et de confusion.

Clmence tait calme et ple.

--Eh bien! ma bonne petite dame..., s'cria Mme Pipelet en sortant de sa
loge, vous les avez vus, ces pauvres Morel? J'espre que a fend le
coeur? Ah! mon Dieu! c'est une bien bonne oeuvre que vous faites l...
Je vous l'avais dit qu'ils taient fameusement  plaindre, la dernire
fois que vous tes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, vous
n'en ferez jamais assez pour de si braves gens... n'est-ce pas, Alfred?

Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se rvoltaient 
l'ide d'entrer dans ce complot anticonjugal, rpondit vaguement par une
sorte de grognement ngatif.

Mme Pipelet reprit:

--Alfred a sa crampe au pylore, c'est ce qui fait qu'on ne l'entend pas;
sans cela il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gens vont bien
prier le bon Dieu pour vous, ma digne dame!

M. d'Harville regardait sa femme avec admiration et rptait:

--Un ange! un ange! Oh! la calomnie!

--Un ange? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu
encore!

--Mon ami, partons, dit Mme d'Harville, qui souffrait horriblement de la
contrainte qu'elle s'imposait depuis son entre dans cette maison; elle
sentait ses forces  bout.

--Partons, dit le marquis.

Il ajouta, au moment de sortir de l'alle:

--Clmence, j'ai bien besoin de pardon et de piti!...

--Qui n'en a pas besoin? dit la jeune femme avec un soupir.

Rodolphe sortit de sa retraite, profondment mu de cette scne de
terreur mlange de ridicule et de grossiret, dnoment bizarre d'un
drame mystrieux qui avait soulev tant de passions diverses.

--Eh bien! dit Mme Pipelet, j'espre que je l'ai joliment fait aller, le
jaunet? Il mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher
homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apports.

--Je vais m'en occuper... Vous pouvez maintenant avertir le commandant
qu'il peut descendre...

--C'est vrai... Dites donc, en voil une farce!... Il parat qu'il a
lou son appartement pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec
ses mauvais douze francs par mois...

Rodolphe sortit.

--Dis donc, Alfred, dit Mme Pipelet, au tour du commandant,
maintenant... Je vais joliment rire!

Et elle monta chez M. Charles Robert: elle sonna; il ouvrit.

--Commandant (et Anastasie porta militairement le dos de sa main  sa
perruque), je viens vous dprisonner... Ils sont partis bras dessus bras
dessous, le mari et la femme,  votre nez et  votre barbe. C'est gal,
vous en rchappez d'une belle... grce  M. Rodolphe; vous lui devez une
fire chandelle!...

--C'est ce monsieur mince,  moustaches, qui est M. Rodolphe?

--Lui-mme.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l?

--Cet homme-l..., s'cria Mme Pipelet d'un air courrouc, il en vaut
bien un autre! deux autres! C'est un commis voyageur, locataire de la
maison, qui n'a qu'une pice et qui ne lsine pas, lui... il m'a donn
six francs pour son mnage; six francs et du premier coup... encore! six
francs sans marchander!

--C'est bon... c'est bon... tenez, voil la clef.

--Faudra-t-il faire du feu demain, commandant?

--Non!

--Et aprs-demain?

--Non! non!

--Eh bien! commandant, vous souvenez-vous? Je vous l'avais bien dit que
vous ne feriez pas vos frais.

M. Charles Robert jeta un regard mprisant sur la portire et sortit, ne
pouvant comprendre comment un commis voyageur, M. Rodolphe, s'tait
trouv instruit de son rendez-vous avec la marquise d'Harville.

Au moment o il sortit de l'alle, il se rencontra avec le petit
Tortillard qui arrivait clopinant.

--Te voil, mauvais sujet, dit Mme Pipelet.

--La borgnesse n'est pas venue me chercher? demanda l'enfant  la
portire, sans lui rpondre.

--La Chouette? Non, vilain monstre. Pourquoi donc qu'elle viendrait te
chercher?

--Tiens, pour me mener  la campagne, donc! dit Tortillard en se
balanant  la porte de la loge.

--Et ton matre?

--Mon pre a demand  M. Bradamanti de me donner cong aujourd'hui...
pour aller  la campagne...  la campagne...  la campagne..., psalmodia
le fils de Bras-Rouge en chantonnant et en tambourinant sur les carreaux
de la loge.

--Veux-tu finir, sclrat... tu vas casser mes vitres! Mais voil un
fiacre.

--Ah! ben! c'est la Chouette, dit l'enfant; quel bonheur d'aller en
voiture!

En effet,  travers la glace, et sur le store rouge oppos, on vit se
dessiner le profil glabre et terreux de la borgnesse.

Elle fit signe  Tortillard, il accourut.

Le cocher lui ouvrit la portire, il monta dans le fiacre.

La Chouette n'tait pas seule.

Dans l'autre coin de la voiture, envelopp dans un vieux manteau 
collet fourr, les traits  demi cachs par un bonnet de soie noire qui
tombait sur ses sourcils... on apercevait le _Matre d'cole_.

Ses paupires rouges laissaient voir, pour ainsi dire, _deux yeux
blancs_, immobiles, sans prunelles, et qui rendaient plus effrayant
encore son visage coutur, que le froid marbrait de cicatrices violtres
et livides...

--Allons, _mme_, couche-toi sur les _arpions_ de mon homme, tu lui
tiendras chaud, dit la borgnesse  Tortillard, qui s'accroupit comme un
chien entre les jambes du Matre d'cole et de la Chouette.

--Maintenant, dit le cocher du fiacre,  la _gernaffle_[91] de
Bouqueval! n'est-ce pas, la Chouette? Tu verras que je sais _trimbaler
une voite_[92].

--Et surtout _riffaude ton gaye_[93], dit le Matre d'cole.

--Sois tranquille, _sans-mirettes_[94], il _dfouraillera_[95] jusqu'
la traviole[96].

--Veux-tu que je te donne une _mdecine_[97]? dit le Matre d'cole.

--Laquelle? rpond le cocher.

--_Prends de l'air_ en passant devant les _sondeurs_[98]; ils pourraient
te reconnatre, tu as t longtemps rdeur des barrires.

--J'ouvrirai l'oeil, dit l'autre en montant sur son sige.

Si nous rapportons ce hideux langage, c'est qu'il prouve que le cocher
improvis tait un brigand, digne compagnon du Matre d'cole.

La voiture quitta la rue du Temple.

Deux heures aprs,  la tombe du jour, ce fiacre, renfermant le Matre
d'cole, la Chouette et Tortillard, s'arrta devant une croix de bois
marquant l'embranchement d'un chemin creux et dsert qui conduisait  la
ferme de Bouqueval, o se trouvait la Goualeuse, sous la protection de
Mme Georges.




XXI

Idylle


Cinq heures sonnaient  l'glise du petit village de Bouqueval; le froid
tait vif, le ciel clair; le soleil s'abaissant lentement derrire les
grands bois effeuills qui couronnent les hauteurs d'couen, empourprait
l'horizon et jetait ses rayons ples et obliques sur les vastes plaines
durcies par la gele.

Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspects charmants.

Tantt la neige blouissante change la campagne en d'immenses paysages
d'albtre qui dploient leurs splendeurs immacules sur un ciel d'un
gris rose.

Alors, quelquefois  la brune, gravissant la colline ou descendant la
valle, le fermier attard rentre au logis: cheval, manteau, chapeau,
tout est couvert de neige; pre est la froidure, glaciale est la bise,
sombre est la nuit qui s'avance; mais l-bas, au milieu des arbres
dpouills, les petites fentres de la ferme sont gaiement claires; sa
haute chemine de briques jette au ciel une paisse colonne de fume qui
dit au mtayer qu'on attend: foyer ptillant, souper rustique; puis
aprs, veille babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le vent
siffle au-dehors et que les chiens des mtairies parses dans la plaine
aboient et se rpondent au loin.

Tantt, ds le matin, le givre suspend aux arbres ses girandoles de
cristal que le soleil d'hiver fait scintiller de l'clat diamant du
prisme; la terre de labour humide et grasse est creuse de longs sillons
o gte le livre fauve, o courent allgrement les perdrix grises.

 et l on entend le tintement mlancolique de la clochette du
_matre-blier_ d'un grand troupeau de moutons rpandu sur les pentes
vertes et gazonnes des chemins creux; pendant que, bien envelopp de sa
mante grise  raies noires, le berger, assis au pied d'un arbre, chante
en tressant un panier de joncs.

Quelquefois la scne s'anime: l'cho renvoie les sons affaiblis du cor
et les cris de la meute; un daim effar franchit tout  coup la lisire
de la fort, dbouche dans la plaine en fuyant d'effroi et va se perdre
 l'horizon au milieu d'autres taillis.

Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens blancs et orangs
sortent  leur tour de la futaie; ils courent sur la terre brune, ils
courent sur les gurets en friche; le nez coll  la voie, ils suivent,
en criant, les traces du daim.  leur suite viennent les chasseurs vtus
de rouge, courbs sur l'encolure de leurs chevaux rapides, ils animent
la meute  cor et  cri! Ce tourbillon clatant passe comme la foudre;
le bruit s'amoindrit, peu  peu tout se tait: chiens, chevaux, chasseurs
disparaissent au loin dans le bois o s'est rfugi le daim.

Alors le calme renat, alors le profond silence des grandes plaines, la
tranquillit des grands horizons ne sont plus interrompus que par le
chant monotone du berger.

Ces tableaux, ces sites, champtres abondaient aux environs du village
de Bouqueval, situ, malgr sa proximit de Paris, dans une sorte de
dsert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de traverse.

Cache pendant l't au milieu des arbres, comme un nid dans le
feuillage, la ferme o tait retire la Goualeuse apparaissait alors
tout entire et sans voile de verdure.

Le cours de la petite rivire, glace par le froid, ressemblait  un
long ruban d'argent mal droul au milieu des prs toujours verts, 
travers lesquels de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur
table. Ramenes par les approches du soir, les voles de pigeons
s'abattaient successivement sur le fate aigu du colombier; les noyers
immenses qui, pendant l't, ombrageaient la cour et les btiments de la
ferme, alors dpouills de leurs feuilles, laissaient voir les toits de
tuiles et de chaume velouts de mousse couleur d'meraude.

Une lourde charrette trane par trois chevaux vigoureux, trapus, 
crinire paisse,  robe lustre, aux colliers bleus garnis de grelots
et de houppes de laine rouge, rapportait des gerbes de bl provenant
d'une des meules de la plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la
cour par la porte charretire, tandis qu'un nombreux troupeau de moutons
se pressait  l'une des entres latrales.

Btes et gens semblaient impatients d'chapper  la froidure de la nuit
et de goter les douceurs du repos; les chevaux hennirent joyeusement 
la vue de l'curie, les moutons blrent en assigeant la porte des
chaudes bergeries, les laboureurs jetrent un coup d'oeil affam 
travers les fentres de la cuisine du rez-de-chausse, o l'on prparait
un souper pantagrulique.

Il rgnait dans cette ferme un ordre rare, extrme, une propret
minutieuse, inaccoutume.

Au lieu d'tre couverts de boue sche,  et l pars et exposs aux
intempries des saisons, les herses, charrues, rouleaux et autres
instruments aratoires, dont quelques-uns taient d'invention toute
nouvelle, s'alignaient, propres et peints, sous un vaste hangar o les
charretiers venaient aussi ranger avec symtrie les harnais de leurs
chevaux; vaste, nette, bien plante, la cour sable n'offrait pas  la
vue ces monceaux de fumier, ces flaques d'eau croupissante qui dparent
les plus belles exploitations de la Beauce ou de la Brie; la basse-cour,
entoure d'un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent
emplume qui rentrait le soir par une petite porte s'ouvrant sur les
champs.

Sans nous appesantir sur de plus grands dtails, nous dirons qu'en
toutes choses cette ferme passait  bon droit dans le pays pour une
ferme _modle_, autant par l'ordre qu'on y avait tabli et l'excellence
de son agriculture et de ses rcoltes que par le bonheur et la moralit
du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.

Nous dirons tout  l'heure la cause de cette supriorit si prospre; en
attendant, nous conduirons le lecteur  la porte treillage de la
basse-cour, qui ne le cdait en rien  la ferme par l'lgance champtre
de ses juchoirs, de ses poulaillers et de son petit canal encaiss de
pierres de roche o coulait incessamment une eau vive et limpide alors
soigneusement dbarrasse des glaons qui pouvaient l'obstruer.

Une espce de rvolution se fit tout  coup parmi les habitants ails de
cette basse-cour: les poules quittrent leurs perchoirs en caquetant,
les dindons gloussrent, les pintades glapirent, les pigeons
abandonnrent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en
roucoulant.

L'arrive de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gaiets.

Greuze ou Watteau n'auraient jamais rv un aussi charmant modle, si
les joues de la pauvre Goualeuse eussent t plus rondes et plus
vermeilles; pourtant, malgr sa pleur, malgr l'ovale amaigri de sa
figure, l'expression de ses traits, l'ensemble de sa personne, la grce
de son attitude eussent encore t dignes d'exercer les pinceaux des
grands peintres que nous avons nomms.

Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie dcouvrait son front et son
bandeau de cheveux blonds; comme presque toutes les paysannes des
environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond
et les barbes, elle portait pos  plat, et attach derrire sa tte
avec deux pingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts
flottants retombaient carrment sur ses paules; coiffure pittoresque et
gracieuse, que la Suisse et l'Italie devaient nous envier.

Un fichu de batiste blanche, crois sur son sein, tait  demi cach par
le haut et large bavolet de son tablier de toile bise; un corsage en
gros drap bleu  manches justes dessinait sa taille fine et tranchait
sur son paisse jupe de futaine grise raye de brun; des bas bien blancs
et des souliers  cothurnes cachs dans des petits sabots noirs, garnis
sur le cou-de-pied d'un carr de peau d'agneau, compltaient ce costume
d'une simplicit rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie
donnait une grce extrme.

Tenant d'une main son tablier, relev par les deux coins, elle y puisait
des poignes de grain qu'elle distribuait  la foule aile dont elle
tait entoure.

Un joli pigeon d'une blancheur argente, au bec et aux pieds de pourpre,
plus audacieux et plus familier que ses compagnons, aprs avoir voltig
quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abattit enfin sur son paule.

La jeune fille, sans doute accoutume  ces faons cavalires, ne
discontinua pas de jeter son grain  pleines mains; mais, tournant 
demi son doux visage d'un profil enchanteur, elle leva un peu la tte et
tendit en souriant ses lvres roses au petit bec rose de son ami. Les
derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or ple sur ce
tableau naf.




XXII

Inquitudes


Pendant que la Goualeuse s'occupait de ces soins champtres, Mme Georges
et l'abb Laporte, cur de Bouqueval, assis au coin du feu dans le petit
salon de la ferme, parlaient de Fleur-de-Marie, sujet d'entretien
toujours intressant pour eux.

Le vieux cur, pensif, recueilli, la tte basse et les coudes appuys
sur ses genoux, tendait machinalement devant le foyer ses deux mains
tremblantes.

Mme Georges, occupe d'un travail de couture, regardait l'abb de temps
 autre et paraissait attendre qu'il lui rpondt.

Aprs un moment de silence:

--Vous avez raison, madame Georges, il faudra prvenir M. Rodolphe; s'il
interroge Marie, elle lui est si reconnaissante qu'elle avouera
peut-tre  son bienfaiteur ce qu'elle nous cache...

--N'est-il pas vrai, monsieur le cur? Alors, ce soir mme j'crirai 
l'adresse qu'il m'a donne, alle des Veuves...

--Pauvre enfant! reprit l'abb; elle devrait se trouver si heureuse...
Quel chagrin peut donc la miner  cette heure?

--Rien ne la peut distraire de cette tristesse, monsieur le cur... pas
mme l'application qu'elle met  l'tude...

--Elle a vritablement fait des progrs extraordinaires depuis le peu de
temps que nous nous occupons de son ducation.

--N'est-ce pas, monsieur l'abb? Apprendre  lire et  crire presque
couramment, et savoir assez compter pour m'aider  tenir les livres de
la ferme! Et puis cette chre petite me seconde si activement en toutes
choses que j'en suis  la fois touche et merveille. Ne s'est-elle
pas, presque malgr moi, fatigue de manire  m'inquiter sur sa sant?

--Heureusement ce mdecin ngre nous a rassurs sur les suites de cette
toux lgre qui nous effrayait.

--Il est si bon, ce M. David! Il s'intressait tant  elle! Mon Dieu,
comme tous ceux qui la connaissent. Ici, chacun la chrit et la
respecte. Cela n'est pas tonnant, puisque, grce aux vues gnreuses et
leves de M. Rodolphe, les gens de cette mtairie sont l'lite des
meilleurs sujets du pays. Mais les tres les plus grossiers, les plus
indiffrents, ressentiraient l'attrait de cette douceur  la fois
anglique et craintive qui a toujours l'air de demander grce.
Malheureuse enfant! Comme si elle tait seule coupable!

L'abb reprit aprs quelques minutes de rflexions:

--Ne m'avez-vous pas dit que la tristesse de Marie datait pour ainsi
dire du sjour que Mme Dubreuil, la fermire de M. le duc de Lucenay 
Arnouville, avait fait ici, lors des ftes de la Toussaint?

--Oui, monsieur le cur, j'ai cru le remarquer, et pourtant Mme
Dubreuil, et surtout sa fille Clara, modle de candeur et de bont, ont
subi comme tout le monde le charme de Marie; toutes deux l'accablent
journellement de marques d'amiti; vous le savez, le dimanche nos amis
d'Arnouville viennent ici, ou bien nous allons chez eux. Eh bien! l'on
dirait que chaque visite augmente la mlancolie de notre chre enfant,
quoique Clara l'aime dj comme une soeur.

--En vrit, madame Georges, c'est un mystre trange. Quelle peut tre
la cause de ce chagrin cach? Elle devrait se trouver si heureuse! Entre
sa vie prsente et sa vie passe, il y a la diffrence de l'enfer au
paradis. On ne saurait l'accuser d'ingratitude.

--Elle! grand Dieu!... elle... si tendrement reconnaissante de nos
soins! Elle chez qui nous avons toujours trouv des instincts d'une si
rare dlicatesse! Cette pauvre petite ne fait-elle pas tout ce qu'elle
peut afin de gagner pour ainsi dire sa vie? Ne tche-t-elle pas de
compenser par les services qu'elle rend l'hospitalit qu'on lui donne?
Ce n'est pas tout; except le dimanche, o j'exige qu'elle s'habille
avec un peu de recherche pour m'accompagner  l'glise, elle a voulu
porter des vtements aussi grossiers que ceux des filles de campagne, et
malgr cela il existe en elle une distinction, une grce si naturelles,
qu'elle est encore charmante sous ces habits, n'est-ce pas, monsieur le
cur?

--Ah! que je reconnais bien l l'orgueil maternel! dit le vieux prtre
en souriant.

 ces mots, les yeux de Mme Georges se remplirent de larmes: elle
pensait  son fils.

L'abb devina la cause de son motion et lui dit:

--Courage! Dieu vous a envoy cette pauvre enfant pour vous aider 
attendre le moment o vous retrouverez votre fils. Et puis un lien sacr
vous attachera bientt  Marie: une marraine, lorsqu'elle comprend bien
sa mission, c'est presque une mre. Quant  M. Rodolphe, il lui a donn,
pour ainsi dire, la vie de l'me en la retirant de l'abme... d'avance
il a rempli ses devoirs de parrain.

--La trouvez-vous suffisamment instruite pour lui accorder ce sacrement,
que l'infortune n'a sans doute pas encore reu?

--Tout  l'heure en m'en retournant avec elle au presbytre, je la
prviendrai que cette crmonie se fera probablement dans quinze jours.

--Peut-tre, monsieur le cur, prsiderez-vous un jour une autre
crmonie aussi bien douce et bien grave...

--Que voulez-vous dire?

--Si Marie tait aime autant qu'elle le mrite, si elle distinguait un
brave et honnte homme, pourquoi ne se marierait-elle pas?

L'abb secoua tristement la tte et rpondit:

--La marier! Songez-y donc, madame Georges, la vrit ordonnera de tout
dire  celui qui voudrait pouser Marie... Et quel homme, malgr ma
caution et la vtre, affronterait le pass qui a souill la jeunesse de
cette malheureuse enfant! Personne ne voudra d'elle.

--Mais M. Rodolphe est si gnreux! Il fera pour sa protge plus qu'il
n'a fait encore... Une dot...

--Hlas dit le cur en interrompant Mme Georges, malheur  Marie, si la
cupidit doit seule apaiser les scrupules de celui qui l'pousera! Elle
serait voue au sort le plus pnible; de cruelles rcriminations
suivraient bientt une telle union.

--Vous avez raison, monsieur l'abb, cela serait horrible. Ah! quel
malheureux avenir lui est donc rserv!

--Elle a de grandes fautes  expier, dit gravement le cur.

--Mon Dieu! monsieur l'abb, abandonne si jeune, sans ressources, sans
appui, presque sans notions du bien et du mal, entrane malgr elle
dans la voie du vice comment n'aurait-elle pas failli?

--Le bon sens moral aurait d la soutenir, l'clairer; et d'ailleurs
a-t-elle tch d'chapper  cet horrible sort? Les mes charitables
sont-elles donc si rares  Paris?

--Non, sans doute; mais o aller les chercher? Avant que d'en dcouvrir
une, que de refus, que d'indiffrence! Et puis, pour Marie il ne
s'agissait pas d'une aumne passagre, mais d'un intrt continu qui
l'et mise  mme de gagner honorablement sa vie... Bien des mres sans
doute auraient eu piti d'elle, mais il fallait avoir le bonheur de les
rencontrer. Ah! croyez-moi, j'ai connu la misre...  moins d'un hasard
providentiel semblable  celui qui, hlas! trop tard, a fait connatre
Marie  M. Rodolphe;  moins, dis-je, d'un de ces hasards, les
malheureux, presque toujours brutalement repousss  leurs premires
demandes, croient la piti introuvable, et presss par la faim... la
faim si imprieuse, ils cherchent souvent dans le vice des ressources
qu'ils dsesprent d'obtenir dans la commisration.

 ce moment, la Goualeuse entra dans le salon.

--D'o venez-vous, mon enfant? lui demanda Mme Georges avec intrt.

--De visiter le fruitier, madame, aprs avoir ferm les portes de la
basse-cour. Les fruits sont trs-bien conservs, sauf quelques-uns que
j'ai ts.

--Pourquoi n'avez-vous pas dit  Claudine de faire cette besogne, Marie?
Vous vous serez encore fatigue.

--Non, non, madame, je me plais tant dans mon fruitier, cette bonne
odeur de fruits mrs est si douce!

--Il faudra, monsieur le cur, que vous visitiez un jour le fruitier de
Marie, dit Mme Georges. Vous ne vous figurez pas avec quel got elle l'a
arrang: des guirlandes de raisin sparent chaque espce de fruits, et
ceux-ci sont encore diviss en compartiments par des bordures de mousse.

--Oh! monsieur le cur, je suis sre que vous serez content, dit
ingnument la Goualeuse. Vous verrez comme la mousse fait un joli effet
autour des pommes bien rouges ou des belles poires couleur d'or. Il y a
surtout des pommes d'api qui sont si gentilles, qui ont de si charmantes
couleurs roses et blanches qu'elles ont l'air de petites ttes de
chrubins dans un nid de mousse verte, ajouta la jeune fille avec
l'exaltation de l'artiste pour son oeuvre. Le cur regarda Mme Georges
en souriant et dit  Fleur-de-Marie:

--J'ai admir la laiterie que vous dirigez, mon enfant; elle ferait
l'envie de la mnagre la plus difficile; un de ces jours j'irai aussi
admirer votre fruitier, et ces belles pommes rouges, et ces belles
poires couleur d'or, et surtout ces jolies pommes-chrubins dans leur
lit de mousse. Mais voici le soleil tout  l'heure couch; vous n'aurez
que le temps de me conduire au presbytre et de revenir ici avant la
nuit... Prenez votre mante et partons, mon enfant... Mais au fait, j'y
songe, le froid est bien vif; restez, quelqu'un de la ferme
m'accompagnera.

--Ah! monsieur le cur, vous la rendriez malheureuse, dit Mme Georges,
elle est si contente de vous reconduire ainsi chaque soir!

--Monsieur le cur, ajouta la Goualeuse en levant sur le prtre ses
grands yeux bleus et timides, je croirais que vous n'tes pas content de
moi, si vous ne me permettiez pas de vous accompagner comme d'habitude.

--Moi? Pauvre enfant... prenez donc vite, vite, votre mante alors, et
enveloppez-vous bien.

Fleur-de-Marie se hta de jeter sur ses paules une sorte de pelisse 
capuchon en grosse toffe de laine blanchtre borde d'un ruban de
velours noir et offrit son bras au cur.

--Heureusement, dit celui-ci, qu'il n'y a pas loin et que la route est
sre...

--Comme il est un peu plus tard aujourd'hui que les autres jours, reprit
Mme Georges, voulez-vous que quelqu'un de la ferme aille avec vous,
Marie?

--On me prendrait pour une peureuse..., dit Marie en souriant. Merci,
madame, ne drangez personne pour moi; il n'y a pas un quart d'heure de
chemin d'ici au presbytre, je serai de retour avant la nuit.

--Je n'insiste pas, car jamais, Dieu merci! on n'a entendu parler de
vagabonds dans ce pays.

--Sans cela, je n'accepterais pas le bras de cette chre enfant, dit le
cur, quoiqu'il me soit d'un grand secours.

Bientt l'abb quitta la ferme appuy sur le bras de Fleur-de-Marie, qui
rglait son pas lger sur la marche lente et pnible du vieillard.

Quelques minutes aprs, le prtre et la Goualeuse arrivrent auprs du
chemin creux o taient embusqus le Matre d'cole, la Chouette et
Tortillard.

_Fin de la deuxime partie_

       *       *       *       *       *




NOTES:


[Note 1: Chourineur: donneur de coups de couteau. (Nous n'abuserons pas
longtemps de cet affreux langage d'argot, nous en donnerons seulement
quelques spcimens caractristiques.)]

[Note 2: La Chanteuse.]

[Note 3: L'eau-de-vie.]

[Note 4: Si ta bourse est vide.]

[Note 5: Je te crve les yeux avec mes ciseaux.]

[Note 6: Du sang rpandu.]

[Note 7: Je suis un bandit qui n'est pas un poltron.]

[Note 8: Que je te tue.]

[Note 9: Sous le rverbre.]

[Note 10: Je m'avoue vaincu, j'en ai assez.]

[Note 11: Agi en tratre.]

[Note 12: Dieu.]

[Note 13: Les prtres.]

[Note 14: Tu parles argot.]

[Note 15: Voleur.]

[Note 16: Donn des coups de couteau  un homme.]

[Note 17: Aux galres.]

[Note 18: Aux juges.]

[Note 19: Vol.]

[Note 20: Boire.]

[Note 21: Souper.]

[Note 22: La tte.]

[Note 23: Sa nouvelle femme.]

[Note 24: Mouchard.]

[Note 25: Dnoncer mes pratiques.]

[Note 26: Assassins.]

[Note 27: Tu bois donc toujours de l'eau-de-vie?]

[Note 28: J'aime mieux jener et avoir des savates (des philosophes) aux
pieds que d'tre sans eau-de-vie dans le gosier et sans tabac dans ma
pipe.]

[Note 29: Est-ce que tu ne vas pas nous chanter une de tes chansons?]

[Note 30: Un arlequin est un ramassis de viande, de poisson et de toutes
sortes de restes provenant de la desserte de la table des domestiques
des grandes maisons. Nous sommes honteux de ces dtails, mais ils
concourent  l'ensemble de ces moeurs tranges.]

[Note 31: Mon bourgeois, mon matre.]

[Note 32: La paille.]

[Note 33: Nous prions les lecteurs qui trouveraient cette cruaut
exagre de se rappeler les condamnations presque quotidiennes rendues
contre des tres froces qui battent et blessent des enfants; des pres,
des mres n'ont pas t trangers  ces abominables traitements.]

[Note 34: Je l'assassinerais.]

[Note 35: Je la tue.]

[Note 36: Cabriolet de place  quatre roues.]

[Note 37: Qu'il est condamn  mort.]

[Note 38: Et qu'il sera excut.]

[Note 39: Pieds.]

[Note 40: Vieillir.]

[Note 41: Dans le corbillard du cocher des morts.]

[Note 42: Ne vient pas.]

[Note 43: Le camarade.]

[Note 44: Ne l'ait pas assassin pour lui voler sa part du butin.]

[Note 45: Qui avons prpar, mnag le vol.]

[Note 46: Vagabond.]

[Note 47: Dieu. N'est-il pas trange et significatif que le nom de Dieu
se trouve jusque dans cette langue corrompue?]

[Note 48: J'ai jen.]

[Note 49: Je tue.]

[Note 50: On me met en jugement, et je suis condamn  mort.]

[Note 51: Aux galres au lieu d'avoir t excut.]

[Note 52: Avocat.]

[Note 53:  l'chafaud.]

[Note 54: Le bourreau.]

[Note 55: Les juges.]

[Note 56: Forats.]

[Note 57: Forat  perptuit.]

[Note 58: Dieu.]

[Note 59: Le diable.]

[Note 60: La mort.]

[Note 61: Mouchards.]

[Note 62: Voleur.]

[Note 63: Le commissaire.]

[Note 64: Diminutif de _fourloureur_: assassin.]

[Note 65: Le diable.]

[Note 66: Des gens riches.]

[Note 67: D'autorit.]

[Note 68: Que vous ne parlez pas argot.]

[Note 69: Hommes simples.]

[Note 70: Camarade.]

[Note 71: Les victimes.]

[Note 72: Perdus.]

[Note 73: S'il nous tait permis d'entrer dans des dtails devant
lesquels nous reculons, nous prouverions que ce servage existe, que les
lois de la police sont ainsi faites, qu'une malheureuse crature,
souvent vendue par ses proches et jete dans un abme d'infamie, est
pour ainsi dire  jamais condamne  y vivre; que son repentir, que ses
remords sont vains, et qu'il lui est presque matriellement impossible
de sortir de cette fange. (Voir le prcieux ouvrage du Dr
Parent-Duchtelet, oeuvre d'un philosophe et d'un grand homme de bien.)]

[Note 74: Clbre professeur de savate.]

[Note 75: Poignard.]

[Note 76: Me tendre un pige.]

[Note 77: Boiteux.]

[Note 78: Le dessous des pieds doubl en bois.]

[Note 79: Qui a prpar le vol.]

[Note 80: Forat libr.]

[Note 81: Espionner.]

[Note 82: Le diable.]

[Note 83: Crie: prends garde.]

[Note 84: Crole issue d'un Blanc et d'une quarteronne esclave. Les
mtisses ne diffrent des Blanches que par quelques signes
imperceptibles.]

[Note 85: Les forats et les dtenus s'occupent presque exclusivement de
la fabrication de ces botes.]

[Note 86: Frayeur. (_Note du correcteur--ELG._)]

[Note 87: Mont de pit.]

[Note 88: Arbrisseau grimpant. (_Note du correcteur--ELG._)]

[Note 89: L'amour de Rodolphe pour Sarah, et les vnements qui
succdrent  cet amour, remontant  dix-sept ou dix-huit ans, taient
compltement ignors dans le monde, Sarah et Rodolphe ayant autant
d'intrt l'un que l'autre  les cacher.]

[Note 90: Turf, terrain de course o s'engagent les paris.]

[Note 91:  la ferme.]

[Note 92: Conduire une voiture.]

[Note 93: Chauffe ton cheval.]

[Note 94: Sans yeux. (OEil, _mirette_: encore un mot presque gracieux
dans cet pouvantable vocabulaire!)]

[Note 95: Il courra.]

[Note 96: Jusqu' la traverse.]

[Note 97: Un conseil. Donneur de conseil: mdecin.]

[Note 98: Va vite en passant devant les commis de la barrire.]






End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome I, by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DE PARIS, TOME I ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

