The Project Gutenberg eBook, Nounou, by Roger Dombre


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Title: Nounou
       Histoire de la Moucheronne


Author: Roger Dombre



Release Date: June 26, 2006  [eBook #18693]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUNOU***


Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andre SISSON ne LIGEROT, 1859-
1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890




Produit par Daniel FROMONT




NOUNOU


FORMAT GRAND IN-8 Carr.


PROPRIETE DES EDITEURS




NOUNOU

HISTOIRE

DE LA MOUCHERONNE

PAR

ROGER DOMBRE




NOUNOU


HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE




PAR


ROGER DOMBRE




CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE


LIMOGES

MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

Rue Puy-Vieille-Monnaie


1890




DEDICACE


Ddi  Mme Seymard de la Viste.


Chre Madame,


Permettez-moi de vous ddier cette bluette crite sous les
ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures
charmantes passes au bord de cette Mditerrane si belle et
si aime o nous nous retrouvons chaque anne.


Roger Dombre.






CHAPITRE Ier


SINISTRE NUIT.


Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le rgne de
Louis-Philippe, dans une fort de la Bourgogne, alors moins
peuple de cantons et de chteaux, qu'elle ne l'est de nos
jours.

La nuit tait sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune,
sans toiles, avec une bise aigre qui faisait gmir les
branches  demi dpouilles et qui cinglaient dsagrablement
le visage.

Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat 
Champ-Buf, un homme cheminait en boitillant; il venait de
loin et jurait  chaque caillou que rencontrait son pied
fourbu.

Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd.
De temps en temps il se retournait, et une expression de
terreur plissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une
ombre  ses cts.

Il tait de taille colossale et robuste; mais en ce moment il
tait craintif comme un enfant.

"Pourvu quils aient bien cach le corps! grommelait-il entre
ses dents."

Ils, qui donc tait-ce?

Sans doute les misrables que le nocturne voyageur avait
laisss, une heure auparavant,  minuit, au carrefour de la
Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.

Luvre  laquelle se livraient ces bandits consistait 
effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.

Car un drame affreux avait eu lieu cette mme nuit en cet
endroit: Trois brigands pimontais, experts en ces sortes
daffaires, aids du braconnier Favier que nous venons de voir
arpenter la route obscure, avaient dtrouss (pour employer
leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en
simple voiture de louage, au chteau de Cergnes situ 
quelque distance de l.

Et vraiment, il tait bien press dy arriver, le pauvre
tranger, car, malgr les reprsentations de laubergiste chez
lequel il avait soup, il avait voulu se remettre en chemin le
soir mme. Cette obstination se comprenait cependant: Cet
homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une
profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit
enfant, mignonne crature que venait de quitter sa nourrice;
et le pauvre pre,  lissue dun long voyage qui allait enfin
avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la
faim du bb avec un biberon, sacquittant dailleurs de ces
soins avec une dlicatesse infinie, en dpit de la maladresse
qui les accompagne toujours quand ils sont donns par un
homme.

Et voil que, au milieu de la route o trottait le maigre
cheval de louage, quatre bandits staient jets soudain sur
la voiture. Lun avait saut  la tte de lanimal qui
ntait, dailleurs, nullement tent de senfuir; un autre
tranglait le malheureux cocher qui appelait  laide hlas!
en vain, et les deux autres soccupaient du voyageur.

Linfortun essayait vaillamment de se dfendre: il luttait
dans lobscurit contre deux adversaires et fut bientt vaincu:
"Ayez au moins piti delle! gmit le pauvre pre en
recevant le coup mortel." Ce fut sa dernire parole, et il
expira, le cur mordu par une angoisse terrible  la pense de
lenfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses
misrables agresseurs.

Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur uvre
en silence.

"Eh! mes agneaux, il ne sagit pas de nous amuser, dit
soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine
autorit sur les autres; il est sr que, loin de la ville
comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la
police ni mme du garde, mais les traces dune expdition
comme celle-ci doivent disparatre au plus tt; la prudence
est la mre de la sret, dit-on.

" Le vieux est judicieux, fit observer lun des Italiens; 
luvre donc! fouillons dabord la voiture et les vtements du
brave homme qui vient dtre touch."

Le corps du cocher, dpouill des pices de monnaie quil
portait, fut dpos  quelques pas sous les arbres de la fort
qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune tranger fut
dvtu et lon retira de ses poches lor quelles contenaient.

Les bandits furent dus: ils comptaient sur une forte somme
et ils avaient  peine cinq cent francs  se partager.

" Ctait bien la peine de courir le risque de la guillotine
pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."

On fouilla la voiture: elle ne contenait quune valise pleine
deffets et un paquet assez volumineux que lon prit pour une
couverture de voyage.

Mais lorsquun des sclrats sen empara, ce paquet rendit un
vagissement touff.

" Tiens! la couverture qui crie,  prsent! sexclama lun
des cyniques larrons.

" Un enfant! il y a un enfant! scrirent-ils. En voil une
bonne!... Celui-l ne sera au moins pas rcalcitrant, ni
difficile  excuter, on na qu serrer un peu le cou et..."

Un des Pimontais allait saisir la pauvre petite crature et
nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque
Favier intervint.

" Attends, dit-il. Andrino vient de trouver une lettre dans
le portefeuille du dfunt; sachons au moins ce que celui-ci
tait et sil ne possdait pas plus dargent quil ne semble.
Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en levant sa
lanterne sourde dont le rayon blafard claira une feuille
blanche que dpliait Andrino.

" Pas moi.

" Ni moi.

" Moi non plus.

" Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment,
Andrino, tu ne peux pas nous tirer dembarras? Je te croyais
plus rudit?

" Moi foi, mon vieux, je sais un peu dfricher limprim, et
encore litalien, mais ce grimoire-l, je sens que cest pour
moi lettre morte.

" Bah! fit un autre, a ne nous servirait peut-tre  rien,
tout a cest des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce
quil y a de clair, cest que ce satan bourgeois ntait pas
cossu. Nous avons cru dpister un richissime seigneur et cest
nous qui sommes vols. Allons! reste encore  tordre le cou 
la pigeonne. Qui sen charge?

" Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A prsent
que nous avons partag largent, partageons-nous la tche:
moi je pars avec la mioche que jarrangerai proprement l-bas
dans quelque trou; Andrino va prendre par la fort avec le
cheval et la voiture dont vous vous dferez bien  la ville;
je vous les abandonne; vous vendrez lun  la foire, et en
repeignant lautre nul ny verra goutte; vous autres, ajouta-
t-il en dsignant les deux Italiens qui semblaient lcouter
avec dfrence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la
terre.

" Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostrent-ils,
mcontents.

" Alors je rclame ma part entire du butin, et croyez-vous
quAndrino ait la besogne la plus commode? Il risque dtre
rencontr; si on lui demande do il vient avec sa rosse et sa
voiture!...

" Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent
aussitt  creuser la fosse o devaient tre ensevelis cte 
cte le voyageur et le cocher.

Sous un arbre, taient cachs les instruments ncessaires 
leur travail, car les larrons avaient tout prvu, et ce ne
devait tre la premire fois que pareil ouvrage leur passait
entre les mains.

Pendant ce temps, Andrino disparut sous bois avec le butin,
et Favier sloignait, prenant par la grande toute pour
regagner sa misrable demeure; il allait ainsi, trbuchant
dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui stait
rendormie paisiblement.

Il rflchissait.

"Si je la jette  la rivire, se disait-il, cela peut me
compromettre, la rivire coule  deux pas de chez moi; on
retrouverait le petit corps et lon pourrait reconnatre
lenfant du voyageur parti hier soir de lauberge du Coq Bleu;
on ferait des recherches pour savoir ce quest devenu le pre,
et alors... bonsoir la scurit. Tonnerre!... Jaurais d
laisser la moucheronne avec les autres! Dun ct, cependant,
jai empoch la lettre et ce nest pas une mauvaise ide; je
prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend
lcriture, et cest la seule personne  laquelle je puisse me
fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc
japprendrai quelle est lenfant, si elle na pas quelques
parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de
chantage, on pourrait gagner de largent avec ce moineau. Je
combinerai un petit roman dans lequel je mattribuerai un beau
rle, et... enfin je verrai!"

Lhomme eut un mauvais rire, bera maladroitement dans ses
bras noueux la petite fille qui stait rveille et qui
pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa
toute dans cette nuit sinistre. Le ciel tait uniformment
gris et bas; une grande tristesse semblait se dgager de
toutes choses, et le vent de minuit sleva tout  coup.


CHAPITRE II


LE LOUVETEAU MORT.


Il connaissait le chemin, par cur, sans doute, mme dans la
fort o il pntra aprs une heure et demie de marche et au
centre de laquelle se trouvait son habitation.

Il latteignit enfin: Ctait une cabane de planches, mal
construite et  peine abrite du vent; il en poussa la porte
dun coup de pied; aussitt on entendit une sorte de hurlement
dans lombre et le bruit dun souffle haletant.

" Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; cest
ton matre, ne le sens-tu donc plus, maintenant?"

Alors le hurlement se changea en un gmissement plaintif.

"Quest-ce quil y a donc, tonnerre!... scria lhomme en
frottant une allumette contre le bois graisseux dune table.

Il fit de la lumire avec une chandelle de suif dont la lueur
jauntre claira dun reflet terne le misrable logis.

En effet, bien misrable! le mobilier se composait dune
matelas de feuilles sches servant de lit, et garni dune
couverture sordide; dune table macule de taches et taillade
de coups de couteau; dune chaise boiteuse et dpaille et
dun mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle
brche; au mur pendaient, accroches  un clou des hardes
fripes.

Lhomme se dbarrassa de son fardeau quil dposa sur le lit
de feuilles sches; aussitt, dans lobscurit, de dessous la
table, rampa un long corps velu qui sapprocha de la petite
fille, et une tte noire se dressa  ct de la tte dore du
pauvre baby. Le mme renclement, entendu  larrive de
Favier, se fit entendre de nouveau.

Le braconnier se retourna:

"Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flair du
gibier, ma belle? Ma foi! si le cur ten dit, louve du
diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut-
tre un dbarras pour moi."

Lanimal qui se dressa alors sur ses quatre pattes tait une
louve gigantesque au poil noir et rude,  lil sanglant, aux
dents aigus et blanches.

Mais, au lieu de profiter de linvitation de son matre, elle
poussa de nouveau un gmissement et se mit  lcher doucement
de sa langue rugueuse le petit visage rose couch sur le
matelas.

Lenfant pleura, sans doute elle avait faim.

"Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant
du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard."

La pauvre bte gmit plus fort; lhomme se baissa et retira de
dessous la table le corps raidi dun petit loup de quelques
semaines; lanimal tait mort; ses yeux taient vitrs, ses
membres froids.

"Tiens, fit le colosse tonn, je comprends pourquoi tu nous
fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la
nuit, satane bte, a membterait."

Il prit le cadavre du louveteau quil alla jeter  une
centaine de pas de la cabane dans un trou o samoncelaient
des dtritus de toutes sortes.

En rentrant il aperut la mre allonge prs du matelas, sa
tte noire sur ses pattes velues; il la considra un instant,
puis, comme frapp dune ide subite:

"Tiens, dit-il, essayons; ce serait drle!"

Et il plaa la petite fille tout contre la bte quelle se mit
 tter avec vigueur.

La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant  la
fin rassasie et rendormie, se tient immobile, la rchauffant
de son souffle puissant.

Favier se rapprocha alors de la table o vacillait la flamme
triste de la chandelle de suif, et il commena  manger.

Tout  coup, il saperut que ses mains taient rouges de
sang.

"Tiens! fit-il sans sourciller, du sang."

Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il sinstalla
commodment cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite
sa pipe et compta lor quil avait gagn dans sa soire.

"Cachons cela, dit-il aprs lavoir serr dans une bourse de
cuir, et joignons-y la lettre trouve sur la pre de la mioche
: je la porterai demain  la Manon qui la lira et je saurai 
quoi men tenir sur la moucheronne."

Titubant, le visage congestionn, le colosse alla vers le coin
le plus recul de la cabane et y fourragea quelques minutes
dans lombre.

Puis il stendit sur le matelas, laissant linnocente
crature quil avait faite orpheline, paisiblement endormie
entre les pattes de la louve; la chandelle  bout de mche
steignit et la nuit paisse enveloppa le pauvre logis o
lon nentendit plus que le bruit de trois respirations
diffrentes: le souffle  peine perceptible de lenfant,
celui puissant et bruyant de la bte et enfin lhaleine
entrecoupe de hoquets de livrogne vautr sur la paille.


CHAPITRE III


LE COUP DE BOTTE.


"Nounou! ici Nounou! cria une voix rude."

Lanimal releva sa tte velue, coucha les oreilles en grondant
et ne bougea pas.

"Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!"

Alors une petite masse confuse sortit de derrire la louve:
ctait une fillette brune et maigre, au teint hl, aux
cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient
jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son
petit visage mince et bronz exprimait une profonde terreur.

Mais aussitt la bte que lhomme appelait Nounou vint se
placer  ct delle et montra une range de dents aigus et
blanches, comme pour dfendre lenfant.

"Toi, va-ten, fit le braconnier en lui allongeant un coup de
pied."

Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans
sloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et
fluette sur le poil rude de son amie.

"Quas-tu fait hier? demanda lhomme."

Lenfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.

" Ce que vous mavez ordonn, rpondit-elle brivement.

" Et que tavais-je ordonn? parleras-tu, tonnerre du
diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu
es! rugit la colosse en levant son norme poing sur la frle
fillette."

Un nouveau grondement larrta. Alors il ouvrit la porte de la
cabane, et, montrant le chemin  la louve:

"En chasse, toi, il ny a rien  souper."

La louve obit aprs avoir pass sa grande langue rose sur le
petit bras nu de lenfant.

Alors celle-ci frmit en se voyant face  face avec lhomme
qui la meurtrissait de coups chaque jour, et prive de
lunique dfenseur que le ciel lui et accord.

Comme pour adoucir le misrable qui la regardait avec colre
et mpris elle sempressa de dire:

" Jai lav le linge, nettoy la vaisselle, balay la
maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aid Rose...

" Et tu tes amuse ensuite, naturellement, fainante,
propre  rien.

" Je nen ai pas eu le temps, murmura la petite fille.

" Je ne te crois pas, tu nouvres la bouche que pour dire
des mensonges."

Lenfant redressa sa taille exigu, et indigne:

" Je ne mens jamais."

Lhomme se retourna:

" Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que
a se permet de raisonner. Et que fais-tu l  me regarder
avec tes grands yeux idiots.

" Jattends que vous me disiez ce que je dois faire.

" Ce que tu dois faire? je te le dirai tout  lheure; pour
le moment te-moi mes bottes; je suis fatigu et elles sont
toutes mouilles. Allons, tire."

Le colosse se laissa tomber sur lunique chaise du logis, qui
craqua sous son poids, et lair goguenard, la pipe aux dents
et les bras croiss, tendit ses deux jambes  "la
Moucheronne."

La Moucheronne sagenouilla sur le sol nu et se mit en devoir
de tirer les bottes; mais, quelques efforts quelle ft, elle
ne put; ses petits doigts navaient pas la vigueur ncessaire
pour ce rude travail, ses ongles sraflaient sur le cuir
macul de boue et ses bras menus spuisaient.

Elle y mettait pourtant toute la bonne volont possible; la
sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux
tempes, et ses dents blanches senfonaient dans sa lvre
rouge tandis que sa petite poitrine haletait.

" Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement aprs quelques
minutes dessais infructueux.

" Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement
lhomme sans enlever sa pipe de ses lvres lippues."

La Moucheronne recommena, redoublant defforts, mais sans
plus de succs.

" Je ne pourrai jamais! rpta-t-elle."

Pour toute rponse Favier, le colosse fort comme un taureau,
lui lana un tel coup de pied dans lestomac que la petite
fille alla rouler  lautre extrmit de la cabane; le sang
lui sortait de la bouche et sa tte porta si rudement contre
le mur qu son front souvrit une large fente. Elle demeura
vanouie.

Lhomme poussa un juron nergique, se leva, loigna le petit
corps du bout de sa botte, parce quil gnait son passage, et
sortit sans refermer la porte.

Au dehors, il faisait clair et gai; on tait au printemps; le
soleil piquait de rayons dor capricieux les ombrages touffus
de la fort; le ruisseau babillait plus loin; la mousse
frache recouvrait le sol; lair tait tide et parfum; les
oiseaux chantaient, les livres et les lapins sbattaient
joyeusement dans la clairire.

Pendant une heure une paix dlicieuse, toute faite dharmonies
et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par
enchantement; les jolies btes effarouches disparurent en un
clin dil, les oiseaux se cachrent; sur le velours fonc des
gazons un norme animal marchait sans bruit; une ombre
gigantesque interceptait par places les rayons du soleil;
ctait la louve qui rentrait, tranant aprs elle le fruit de
sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine dj morte et
un mouton  demi gorg.


Mais avant darriver  la cabane de Favier, elle huma lair,
poussa un sourd grondement, et, lchant sa proie qui retomba
sur le sol, elle se prcipita dans le logis ouvert.

Lenfant y tait toujours prive de sentiment. Lanimal gmit
douloureusement, sapprocha delle et lcha la plaie de son
front.

Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins
dangoisse et de terreur, mais, apercevant la bte qui lui
prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement
:

"Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son
visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve
et pleura amrement.

"Nounou, pauvre Nounou, rptait-elle, nous sommes bien
malheureuses, du moins, pas toi, car il nose pas te battre,
tu saurais te dfendre; mais moi, ds que tu nes plus l, je
suis roue de coups, et maintenant jai bien mal l... et l;
fit-elle en portant la main  sa poitrine et  son front."

La louve continuait  lcher tendrement lenfant quelle
aimait et quelle avait nourrie de son lait, paraissant
couter ces paroles naves, et comme si elle les et comprises
et quelle et pris une rsolution soudaine, elle se leva et,
sarc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque
chose.

Sans doute que la Moucheronne devina sa pense, car elle se
leva  son tour, mais avec peine, sa faiblesse tant extrme,
et elle sinstalla commodment sur le dos de lintelligent
animal.

Nounou qui tait robuste et qui avait sans doute port souvent
lenfant de cette manire, se mit en marche aussitt pour
traverser la fort, allant doucement, car la petite blesse ne
se soutenait quavec peine; la brave bte sarrta un instant
prs du ruisseau et la pauvrette put y tancher sa soif
ardente.

Aprs trois quarts dheure de marche, environ, on put
apercevoir le toit rustique dune cabane semblable  celle de
Favier; lorsquelle y fut arrive, la louve gratta  la porte
qui souvrit aussitt.

Il tait temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir,
mme couche sur le dos de la bte, et sa tte vacillait de
gauche  droite et de droite  gauche comme si elle et t
prs de dfaillir de nouveau.

Celle qui parut alors sur le seuil du logis tait une femme
trs vieille appuye sur un bton; son front tait couvert
dun bonnet de laine noire sans ornements, sa robe tait
pauvre et use mais propre; ses pieds chausss de sabots; son
nez touchait presque son menton; mais quoique son visage,
travers de mille rides entrecroises, lui fit donner au moins
quatre-vingts ans, ses yeux taient vifs et perants.

" Quoi? Cest Nounou! fit-elle sans paratre stonner de
voir  sa porte cette bte de taille gigantesque; et voil une
gentille enfant, ajouta-t-elle en avanant ses mains
tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est
malade, elle est blesse mme."

Et avec une vigueur quon naurait pas d attendre de ce vieux
corps recroquevill, elle porta presque la petite fille qui
navait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle
entra avec elle dans la cabane.

L elle sassit sur un escabeau et examina le front de la
blesse.

"Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? Cest la
Moucheronne, la petite  Favier; dj si grande?... Est-il
possible quil y ait huit ans que le braconnier ma apport la
lettre... cette fameuse lettre que je nai pas pu lire parce
que je ne lis que le franais et quelle tait crite dans une
langue inconnue; langlais peut-tre. Quel dommage! je saurais
au moins ce quest lenfant et sil ny aurait pas moyen de la
retirer  cet homme. Car, il ny a pas  dire, ce Favier
nlve pas la petite sur des roses, je le connais... Qui sait
si cette plaie bante nest pas due  la brutalit du
braconnier. Voyons si elle ne serait pas blesse ailleurs."

La vieille femme dgrafa le corsage ou plutt le haillon qui
servait de robe  la fillette, et dcouvrit un petit buste
ravissant, taill merveilleusement comme dans un morceau
divoire, mais sur la peau aux reflets bronzs se voyait  et
l la trace dune meurtrissure, marques bleues provenant de
coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine
lempreinte rouge dun talon de botte demeurait toute frache
imprime.

"Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme
indigne."

Et des larmes montrent  ses vieux yeux qui avaient pourtant
beaucoup pleur dj, car cest toujours chose infiniment
triste quun tre faible et sans dfense soit maltrait et
rudoy par un autre tre robuste et dominateur.

Manon dposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement
plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher
dans un buffet un flacon rempli dune liqueur jauntre dont
elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serres de
la mignonne.

Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupe en
bandes et un petit pot donguent dont elle enduisait le front
trou quelle entoura ensuite dun linge blanc.

Lenfant sembla ressentir aussitt un inexprimable
soulagement; ses grands yeux noirs souvrirent languissamment
et rencontrrent le visage laid mais bon de la vieille
solitaire.

"Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien."

Mais au lieu dobir, la fillette murmura faiblement:

" Qui tes-vous?

" Une amie.

" Quest-ce que cest, une amie? fit la Moucheronne tonne.

" Quelquun qui taime et qui te veut du bien.

" Quelquun qui maime? reprit lenfant avec un sourire amer
sur ses petites lvres dcolores; il ny a que Nounou."

Et,  ce souvenir, prise dun vague effroi, elle souleva sa
tte endolorie.

"Nounou! Nounou! O est-elle?"

A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et
pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex-
nourrissonne avec ses bons yeux danimal fidle.

" Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite,
ajouta Manon en sadressant  la malade, tu vois bien quelle
nest pas loin, ta Nounou.

"Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant  elle-mme,
quand on pense que tous les petits ont un pre, une mre ou un
parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre
oiseau du bon Dieu na quune louve pour la protger! Car je
ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier
prend  la journe pour donner les soins essentiels  lenfant
et faire le gros du mnage. Ca fait peine, oui a fait peine,
et si ce ntait que tout ce qui vient de l-haut est bien
fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans
la vie."

Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la
regardait curieusement; en fait dtres humains elle navait
jamais vu que Favier et Rose lidiote, car nulle autre
crature queux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait
le seuil du pauvre logis cach dans la fort, et la
Moucheronne ne sen loignait jamais; Favier avec ses rapines
et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde-
manger; Rose apportait le pain du village et prparait
grossirement les repas. Depuis quelle se sentait vivre, la
fillette ne connaissait dautres figures que la face bestiale
du colosse, celle aussi mchante et plus bestiale encore de
Rose, et le museau intelligent de la louve.

Quant  la sienne propre, elle lavait  peine entrevue,
fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau,
lorsquune absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils
divresse permettait  la pauvrette de jouer un instant sous
bois.

Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme trs
vieille, casse, au menton branlant,  laquelle elle trouva
une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne
parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis
que la femme parlait le mme langage que ce mchant Favier et
que Rose lidiote.

" Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains rides les
petites mains brunes de lenfant, cest Favier qui ta fait du
mal, nest-ce pas?

" Favier?

" Oui, lhomme chez qui tu vis.

" Cest lui, rpondit la fillette avec une sorte de
rsignation farouche; il men fait toujours, du mal.

" Toujours?

" Oui, chaque jour il me frappe, except une fois, parce
quil ntait pas rentr.

" Et tu supportes cela?"

Lenfant la regarda, si tonne, que Manon vit quelle ne
comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre tre
chtif et misrable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il
rsister  une brute sauvage comme Favier?

" Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme.

" Il le faut bien puisque je lui appartiens, rpondit la
Moucheronne, toujours avec cette passivit fatale de
limpuissance.

" Il ne ta pas dit quil tait ton pre, au moins? scria
Manon.

" Un pre, quest-ce que cest?

" Un pre est, comme la mre, un dfenseur que donne la
nature ou plutt Dieu qui vous cre; cest celui qui, aprs ce
Crateur, vous donne la vie, le bien-tre, vous protge, vous
nourrit, vous aime.

" Le pre, la mre? fit lenfant songeuse, cest tout cela?
Alors cest Nounou."

Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tte
de la louve.

" Cest plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que
Nounou nest quune bte et que le pre est un homme, la mre
une femme, un tre comme toi, non seulement fait de chair et
dos mais possdant encore un me, une intelligence et la
parole."

La petite fille roula sa tte brune avec fatigue sur
loreiller.

" Je ne vous comprends pas, dit-elle lasse, je ne connais
au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais,
reprit-elle aussitt, qui donc ma amene ici? Jai eu si mal
que je ne me souviens plus.

" Cest ton amie la louve.

" Et o suis-je?

" Toujours dans la fort mais loin de chez toi.

" Loin de chez le matre, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il
faire lorsquil rentrera et que le feu ne sera pas allum et
la soupe pas prte? Rose me laisse tout faire.

" Il fera ce quil voudra; il ta  moiti assomme, moi je
veux te soigner et je te garde, voil tout.

" Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-tre, il
me tuera aprs sil le veut, mais je suis si bien ici!"

Elle considra de nouveau Manon et dit tout  coup:

" Vous tes bonne, trs bonne, presque aussi bonne que
Nounou; vous lui ressemblez."

Pour elle, la louve reprsentait lidal de la bont et du
dvouement; Manon ne parut point froisse de la comparaison et
un sourire desserra ses lvres parchemines.

" A prsent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il
faut dormir, petite, et ne tinquiter de rien; nous veillons
sur roi, Nounou et moi."

Elle mit un baiser sur le front de lenfant qui, avant de
sendormir, se demanda toute pensive, do venait que ce
simple geste lui faisait si grand bien au cur.

Nounou aussi lembrassait, mais,  sa manire, dun coup de sa
grande langue rugueuse, et ce ntait plus comme cela.

Est-ce quelle aurait vraiment deux amies  prsent? Oh! comme
ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient
dsormais les coups et les injures du braconnier si elle se
sentait aime et soutenue dautre part?


CHAPITRE IV


POURQUOI LA-T-IL LAISSEE VIVRE?


La Moucheronne ne se rveilla que le lendemain matin de bonne
heure; la rose humide pendait encore aux feuilles des arbres
et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur
prire; les cureuils faisaient leur toilette; le ciel tait
bleu teint de rose et le soleil jetait son premier rayon de
chaleur sur la nature rafrachie et repose.

La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de
mal, rien que de lengourdissement dans la tte et  la
poitrine avec un peu de moiteur  la peau.

Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait t pour elle
le moelleux dun nid de plumes au lieu du varech sch de
Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux
rves;  son rveil, elle navait pas entendu la voix rude du
colosse lui crier: "A louvrage, donc, fainante! Est-ce que
tu vas te reposer toute la matine, maintenant?"

Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, ctait une
pauvre masure, mais elle lui fit leffet dun palais; lair ne
sy glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une
bonne odeur dherbes mdicinales remplaait lodeur fade et
curante de leau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son
taudis; le long du mur salignait la vaisselle, pauvre mais
bien reluisante, formant tout lavoir de Manon.

Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tte
renverse au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts
rids.

La Moucheronne se demanda ce qutait cette espce de collier
de perles noires qugrenait la vieille femme en
sassoupissant.

Enfin, accroupie  ses pieds et ne dormant que dun il,
Nounou reposait sa grosse tte noire sur ses longues pattes
velues.

Ce tableau plein de paix et de tranquillit, quoique dpourvu
de luxe et mme de bien-tre, apparut  la fillette comme
limage de la flicit parfaite, et elle se mit  songer en
attendant le rveil de ses deux gardiennes; ce rveil ne tarda
pas. Nounou stira et vint souhaiter le bonjour  son
ancienne nourrissonne.

Manon ouvrit les yeux  son tour et sapprocha du lit o elle
donna  la petite malade le baiser du matin, puis, elle
disparut dans un rduit attenant  la maisonnette; on entendit
bler une chvre, ce qui fit dresser loreille  Nounou; mais,
en louve bien leve, elle comprit que la chvre de la mre
Manon ntait pas une proie pour elle et demeura paisible,
auprs de sa petite amie.

Bientt la vieille femme reparut tenant  la main un bol de
lait crmeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement.
Depuis longtemps elle navait rien got daussi bon.

"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bte, dit Manon  la louve
dont elle caressa le poil rude."

Mais lexcellent animal savait se plier aux exigences de la
situation, et dailleurs ses pareils peuvent supporter un long
jene sans trop en souffrir.

Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put
se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses
deux amies. Manon la fit causer et stonna de son ignorance
profonde quexpliquait cependant le genre de vie que menait
lenfant depuis six annes.

De Dieu, de la famille, de lexistence, la Moucheronne navait
aucune ide; par exemple, elle connaissait  fond et par
exprience le froid, la faim, les privations et les mauvais
traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un ge
aussi tendre.

Ce quelle connaissait bien aussi, et ctaient l ses seules
consolations avec la tendresse fidle de Nounou, ctait la
nature avec ses grces rayonnantes, la fort avec ses
enchantements; les nuits dt avec leurs beauts sereines, la
neige de lhiver avec ses tristesses mornes mais splendides
aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes
dors, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les
rossignols aux suaves mlodies, les scarabes, les papillons
aux ailes bleues, les phalnes du soir, les vers-luisants;
elle distinguait dj chaque arbre de la fort, les troncs
moussus, les rameaux desschs ou les branches jeunes et
pleines de sve; enfin le ruisseau babillard o la lune allait
boire et se baigner, et o elle, la Moucheronne, emplissait
une cruche trop lourde pour ses bras dbiles, Rose devenant de
plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non
le travail intelligent qui lve lme de lenfant en lui
dcouvrant peu  peu les choses de cette vie et de lautre,
qui meuble sa mmoire souple et lui enseigne  discerner le
bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur
labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os
des paules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et
mouille le front de sueur.

Elle ne connaissait que celui-ci, et encore laccomplissait-
elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des
cirques auxquels on enseigne des tours adroits  force de
coups.

Quelques efforts quelle ft, quelque patience quelle
montrt, quelque zle quelle manifestt, jamais on ne
lencourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des
coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela
ne variait pas. Depuis quelle se souvenait avoir mis sa main
de bb au travail.

Mais aujourdhui, pour la premire fois, elle trouvait du
plaisir  se laisser vivre; lair tait si tide et embaum,
le soleil si gai, les deux tres qui lentouraient si bons!

Elle navait pas t battue et se demandait avec anxit si
elle ne faisait pas un rve trop beau, comme les rves de ses
courtes nuits, car Dieu qui est bon pre, lui donnait dans le
sommeil ce que la ralit lui refusait; elle se demandait si
Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd,
nallait pas interrompre brusquement ce doux songe.

Mais non, et la journe scoula trop vite au gr de la
fillette qui, avec sa grce touchante et nave, avait conquis
le cur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et
venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous
lombre frache des grands arbres:

"Cette petite nest assurment pas une enfant du peuple, mais
quest-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa
mre ne la pleure pas amrement?"

La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un
enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille
bienfaitrice  reprendre son lit et se fit toute petite pour
noccuper quune place troite de la mince couchette.

Le lendemain, vers midi, comme lenfant jouait avec Nounou,
couches ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait
ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se
leva soudain en grondant, tandis que la petite fille
senfuyait en poussant un cri de dtresse.

Ce pas tait le pas de Favier, et le colosse apparaissait
maintenant; son visage froce et couvert de poils dun roux
sale, frmissait dune colre terrible.

"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se rfugiait
toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas
 prsent que je vienne relancer jusquici cette fainante?
Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te
fasse sentir...

" Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? scria Manon
en arrtant le bras menaant lev sur la fillette.

" Arrire! sorcire du diable! fit livrogne exaspr par
cette rsistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre
de la battre, jespre?"

Lenfant recula vers le mur, ple et frissonnante.

" Favier! reprit Manon dune voix plus haute, car
lindignation doublait ses forces! Favier, coutez-moi: Cette
petite mest arrive avant-hier dans un tat que je lai crue
prte  mourir; cest vous, malheureux, qui laviez arrange
ainsi. La louve me la amene et je lai panse et soigne de
mon mieux, la pauvre me, amis ce ntait point chose facile,
car vous ny allez pas de main morte, Favier.

" Et sil me plat de frapper cette vermine, rpta le
braconnier avec son rire hideux, elle est bien  moi, je
suppose.

" Non, elle nest pas  vous, rpondit la vieille femme avec
force, et vous navez pas le droit den faire une martyre
comme vous le faites, aprs avoir assass...

" Manon! sorcire de lenfer!... hurla Favier en saisissant
les poignets dbiles de la pauvre octognaire avec une telle
brutalit, que la marque de ses doigts demeura imprime en
rouge sur la parchemine; si tu dis encore un seul mot, si tu
toccupes de cette satane Moucheronne, je dnonce ton fils."

A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon
prit une teinte livide et sa tte retomba sur sa poitrine;
elle tait vaincue.

Favier desserra son treinte.

" Aprs tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la
Moucheronne est bel et bien  moi puisque cest moi qui lui ai
sauv la vie.

" Vous lui avez sauv la vie?............"

Manon pronona ces mots dune voix amre et la fillette releva
les yeux avec tonnement sur le braconnier.

" Tiens! reprit lhomme avec son mauvais rire, je pouvais
lui tordre le cou et lenvoyer rejoindre son... enfin... en
faire ce que voulaient les camarades.

" Ah! oui, vous lavez laisse vivre quand vous pouviez la
tuer, mais ctait par calcul et non par piti; vous vous
attribuez les droits dun matre; lenfant vous est utile pour
tenir votre mnage, pour vous servir et recevoir vos coups
quand vous avez besoin de dcharger votre colre sur
quelquun; vous en faites votre esclave, votre souffre-
douleur, votre chien et...

" Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."

La vieille femme se tut.

Alors la Moucheronne, se glissant derrire elle, murmura
doucement  son oreille:

" Gardez-moi.

" Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, rpliqua la bonne
crature en se retournant."

Et deux larmes coururent dans les sillons creuss par les
rides, peut-tre par les pleurs.

La petite fille courba la tte  son tour, mais elle eut la
force de ne pas pleurer.

" Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses
frles paules son norme bton noueux."

Mais il se sentit aussitt saisir fortement par sa blouse; il
se retourna, une maldiction aux lvres, croyant, que ctait
encore la mre Manon qui se plaait entre lui et sa victime;
il rencontra lchine maigre, les crocs aigus et les yeux
ardents de la louve, et il ne frappa point.

Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la
mre Manon seule et triste chez elle.

Lhomme marchait  grandes enjambes en sifflotant une chanson
obscne entre ses dents; la louve suivait, loreille basse,
comme fche de rentrer au logis, et lenfant trottinait aussi
vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en
retournant cette pense dans son cerveau fatigu:

"Pourquoi donc ma-t-il laisse vivre puisquil ne maime
pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."


CHAPITRE V


LES REVES DE LA MOUCHERONNE.


De ce jour-l, le petit esprit neuf et inculte de la fillette
se mit  travailler: ses mains et son corps seuls se
livrrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait
machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.

Quelles rflexions sagitaient dans cette petite tte? Dieu
seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les
confidences de lenfant.

Lorsque vint lt, avec ses journes brlantes et ses nuits
splendides, Favier sabsenta davantage et son souffre-douleur
eut quelque rpit. Rose demeurait  prsent au village.

En dehors de la fort, ctait une fournaise de soleil que
fuyaient les hommes et les btes; au dedans, ctait lombre
et la fracheur dlicieuse.

La Moucheronne rvait souvent aux paroles de Manon; sans le
savoir, la vieille femme avait veill, dans les recoins
obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y
sommeillaient.

Cette petite fille de sept ans  peine qui avait pass sa vie
entre un homme silencieux et farouche, une servante imbcile
et une louve, tait dune ignorance absolue; seulement Dieu
lavait cre intelligente et rflchie; dj elle commenait
 se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parl
du pre et la mre, de leurs soins, de leur sollicitude pour
leurs enfants, et la Moucheronne tudia la famille sur les
animaux; elle observa les oiseaux et vit,  la saison des
nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour,
comment le pre les nourrissait avec vigilance.

Elle vit les jeunes lapins foltrer dans lherbe tendre autour
de leurs parents; elle chercha  comprendre la nature entire,
jusqu la pousse des plantes les plus infimes; et elle
apprit beaucoup de belles choses qui chappent  de plus
savants.

"Favier na jamais eu denfants, se dit-elle un jour, aprs
une de ses longues rveries; Rose non plus; Manon et Nounou en
ont eu, je suis sre. Et moi, ai-je un pre et une mre? Qui
sait? peut-tre! Alors comment suis-je en la possession de ce
mchant homme? On nachte pas les petits enfants comme on
achte les objets ncessaires  la vie. Sans doute que mes
parents ont pri comme la famille de chardonnerets dont le
dernier orage a dtruit le nid, et jaurai chapp  la mort
comme le petit oiseau presque sans plumes encore que jai
nourri quelques jours."

Il y avait des noms danimaux quelle ignorait absolument,
dautres quelle connaissait pour les avoir entendu prononcer
par Favier; sa mmoire frache retenait tout sans peine.

Elle se demandait aussi qui allumait l-haut, dans lazur
fonc de la nuit, ces toiles dor dont la lueur ruisselait
entre le feuillage.

Souvent, voulant faire partager son admiration  Nounou, elle
lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goter les
beauts du firmament, mais lanimal tait blas sans doute sur
cet blouissant spectacle, car il se contentait de lcher la
main de la fillette et se remettait  ronger un os ou 
somnoler sur le seuil de la cabane.

Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez
la mre Manon.

"Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la
vieille femme."

Mais Favier sen tait aperu, et aprs une dure correction,
il cria  la fillette:

" Et  prsent souviens-toi que si tu remets les pieds chez
cette sorcire, a ne sera pas seulement toi que je punirai,
mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui
fera plus de mal quune vole de coups de poing."

Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun prjudice  sa
vieille amie, sabstint dsormais daller chez Manon.

La louve seule sy rendait quelquefois; en la voyant venir,
Manon comprenait que lenfant tait toujours l-bas et quelle
lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus  la
voir de peur dattirer sur linnocente crature la colre de
son matre.

La fort tait grande et profonde; elle appartenait  un riche
marquis des environs qui apparaissait dans le pays  peine une
fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de
bois, car il voulait laisser  ses domaines toute leur beaut
et navait pas besoin dargent, mais pour y chasser  grand
fracas avec les amis dont  ce moment il peuplait son chteau.

Comme il tait bon prince et fort insouciant, il fermait les
oreilles lorsque son garde lui rapportait les mfaits de
certain braconnier des plus mal fams.

"Bah! rpondit-il en riant, jai du gibier de reste et pour
quelques livres quon occira sur mes terres, je ne mourrai
pas de faim."

Et le garde nosait dresser procs-verbal  ce colosse sauvage
nomm Favier qui menaait de son arme ceux qui le regardaient
de travers; on avait peur de lui.

De plus, il feignait dignorer lexistence de la mre Manon:
La vieille femme lavait un jour guri dune blessure avec son
merveilleux onguent, et ce nest pas elle quil et fait
dloger du bois o elle avait lu domicile.

Enfin disons que ce serviteur, du dbonnaire marquis, tait
fort paresseux, et, sachant quil avait affaire  un matre
peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie 
fumer et  pcher  la ligne, innocentes occupations qui
laissaient toute libert aux habitants de la fort.

Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le
voisinage des villes, car il tait ha et redout  plusieurs
lieues  la ronde; dailleurs cette vie solitaire convenait
parfaitement au vagabond qui naimait que les rapines et les
expditions semblables  celle que nous avons dpeinte au
commencement de cette histoire.

Lorsquil sabsentait, ctait pour un travail de ce genre;
voil pourquoi  son retour,  quil et russi ou non,  il
battait la Moucheronne, se grisait deau-de-vie, et
enfouissait de lor au fond de son taudis.

Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mmes
motifs pour vivre ainsi spare du reste des hommes.

Certes, elle navait jamais fait de mal  une mouche; ctait
autrefois une belle et honnte fille qui avait pous un peu 
ltourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, aprs
lui avoir mang tout son petit avoir, tait mort, lui laissant
un fils dont elle espra tirer toute sa consolation; mais le
jeune garon avait trop du sang paternel: il devint bien vite
joueur et dbauch. Un jour, et cela fit grand bruit dans le
pays, les gendarmes vinrent larrter; il fut condamn  vingt
ans de travaux forcs; il avait alors quarante ans; mais il ne
fit que la moiti de sa peine, car il parvint  schapper; et
il vivait maintenant on ne savait trop o ni comment.

Deux personnes cependant le savaient: sa mre et Favier;
voil pourquoi ce dernier menaait souvent la pauvre vieille
femme de dcouvrir  la police la retraite du forat en
rupture de ban.

Manon tait venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la
fort.

Quant  la louve, il y avait longtemps quelle et Favier
avaient li connaissance. Un matin, le braconnier allait faire
feu sur elle lorsquil saperut quelle tait dj fort
malade: alors il sabstint de la tuer, non par piti, mais
par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bte
chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsquelle gurit
toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les
animaux. Il lui plaisait  lui, lhomme des bois et du
meurtre, de se voir suivi par cette bte norme  lil
sanglant, au poil hriss; cela lui donna du relief  ses
propres yeux et  ceux de ses compagnons de rapines.

Ainsi, la Moucheronne navait jamais vu dautres tres humains
que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une
tourne dans les domaines du marquis, il ne saventurait pas
dans les parages de Favier; si quelque touriste attir par la
beaut de ces lieux passait  travers les alles touffues, il
ne venait jamais jusquau cur mme de la fort.

Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique
lointaine et trange faite de sons de cors et mle
daboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais
tout ce bruit stait dissip trs promptement.

Ce jour-l, le chtelain donnait en effet une fte, mais on
navait pas sonn lhallali, et les habits rouges des piqueurs
ne staient pas montrs entre les troncs moussus; un accident
avait interrompu la chasse ds le dbut; et depuis, le marquis
navait plus reparu au pays.


CHAPITRE VI


UN COMPAGNON.


Ainsi vivait la Moucheronne. A lge o le plus pauvre des
enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses
et les baisers de ses parents, elle navait ni une joie, ni
une consolation, ni un ami.

Comme ils devraient apprcier leur flicit ceux qui sont
pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie
douce, des frres et surs aimants, une instruction facilement
acquise, des jeux de toutes sortes!

Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de lexistence
que nous napprcions gure ses dons que lorsque nous les
perdons.

Combien de jeunes garons et de fillettes, combls de
prsents, dj blass, sen dtournent aprs y avoir jet un
coup dil languissant et indiffrent, en disant:

"Jen ai dj tant!"

Oserons-nous ajouter quil y a des enfants dont les armoires
regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants,
qui refuseront den donner les plus vieux et les plus abms
pour de pauvres petits qui nont peut-tre jamais possd une
poupe ou une toupie?

Hlas! cela se voit, plus souvent sans doute quon ne le
croie.

Mais revenons  la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant
une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours
plus roses vols  la somme si lourde de ses jours noirs.

Ce plaisir, qui paratrait infime  beaucoup, consistait en un
petit chat, un tout petit chat que Nounou, aprs une nuit de
maraude, rapporta dans sa gueule. Elle lavait peut-tre
trouv aux abords du village o elle saventurait parfois.
Comment ne lavait-elle pas croqu, elle qui nen et fait
quune bouche? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien
parce quelle tait suffisamment rassasie. Peut-tre aussi
avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repch
dans le ruisseau sans lui faire de mal.

Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois,
comme la louve revenait avec son trange chasse en guise de
gibier.

Grand fut ltonnement de la Moucheronne: Elle aimait
dinstinct les animaux; dabord Nounou sa nourrice et sa
compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la
fort quelle dlivrait toujours, au risque dtre battue,
lorsquils staient pris ou englus aux piges sems par
Favier. Si celui-ci sen apercevait, il chtiait
rigoureusement la coupable que rien ne pouvait gurir de sa
charitable manie.

La Moucheronne net fait de mal pas mme au hideux crapaud
qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas
plus quau lzard frileux qui venait boire le soleil ou 
laraigne velue tissant sa toile sous le toit de la masure.

Donc, ce jour-l, par bonheur, la fillette demeure seule  la
maison, venait sinstaller dehors pour raccommoder ses pauvres
vtements qui tombaient en loques, lorsquelle sarrta
soudain en apercevant la louve et son fardeau.

"Quest-ce que cela? se demanda lenfant qui navait encore
jamais vu danimal de cette espce."

Mais, dans son tonnement, elle nprouvait aucune crainte;
elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des btes.

Elle tendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet
qui, terrifi, tremblait de tous ses membres mignons.

"Comme cest joli! scria la Moucheronne en passant les
doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un
petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites,
surtout  ct de celles de Nounou. Serait-ce une espce
particulire de lapin? non cependant, a nest pas conform de
mme; ce nest ni le poil, ni la queue ni la tte. Ca nest
pas mchant, cette petite bte, mais comme elle a peur, mon
Dieu! comme elle a peur!"

En effet, le petit chat, tout pouvant par la prsence de la
louve, se blottissait, frmissant, dans les bras de la
fillette.

Nounou, cependant, ne paraissait pas se proccuper beaucoup de
sa trouvaille; elle stait tendue sur la mousse, comme une
bte absolument reinte, qui a eu beaucoup  faire.

Peu  peu, sous les caresses de lenfant, le minet se rassura
et sendormit, pelotonn sur ses genoux.

Dans la crainte de lveiller ou de leffrayer, la Moucheronne
nosait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se
demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec
elle, ou se sauver dans les bois ds quil se verrait libre;
elle se demandait aussi de quelle manire elle le droberait
aux regards de Favier, car Favier tait aussi brutal avec les
animaux quavec elle.

Lorsque la nuit tomba, enveloppant la fort tout entire dun
voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna  la
maraude; la Moucheronne, loreille toujours au guet dans la
crainte que Favier nappart soudain, rentra dans la cabane,
alluma la chandelle, prpara sur la table du pain, du vin et
de la viande froide pour lheure o le matre rentrerait, et,
comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa  elle-
mme un morceau de pain et de viande.

"Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait
en dilatant ses narines pour humer lair.

Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu dherbe frache
et parfume quelle offrit  son nouvel ami; mais celui-ci,
aprs lavoir flaire, fit le gros dos et sloignant, trouva
sur son chemin le repas de la Moucheronne: il nattendit
aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.

"Ah! cest cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux,
nous partagerons notre nourriture."

Ainsi eut lieu leur premier dner en tte  tte. La
Moucheronne fut dabord trs intrigue du bruit singulier qui
se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle
finit par comprendre que ctait un signe de satisfaction et
elle en conclut que la jolie bte ne se trouvait pas trop
malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dvor
par eux deux, jusqu' la dernire miette, le chat tmoigna sa
joie par mille cabrioles et clineries qui amusrent la
fillette.

Cette enfant qui ignorait le rire et mme le sourire, eut un
instant de gaiet vritable, et les pauvres murs de la masure
durent stonner prodigieusement des clats jeunes et frais
quils recueillirent ce soir-l pour la premire fois.

Inquite, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa
propre couche, et par la porte entrouverte, elle guettait le
retour de Favier; la lune rpandait sa lueur argente sur le
gazon; on y voyait clair au-dehors.

Ce fut Nounou qui revint la premire, la gueule sanglante, les
pattes humides; elle avait copieusement soup dans le bois,
plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.

"Je tattendais, lui dit celle-ci en caressant son chine
souple, jai quelque chose  te demander, Nounou.

"Tu vois cette petite bte qui dort l et que je te dois, ce
pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je laime beaucoup;
nen sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je taime
par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne,
toi tu es forte et grande, cest  toi quil appartient de la
protger et de la dfendre. Ny touche jamais dans lintention
de lui nuire, nest-ce pas? je ten supplie, ajouta la
Moucheronne en penchant sa tte brune avec prire jusqu' la
grosse tte noire de la louve."

Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est-
il quelle respecta le petit chat tout le temps quil vcut;
seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son
air goguenard qui, sans doute voulait dire:

"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un
autre qui se gnera moins sil le dcouvre et qui y touchera
avant moi.

" Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la
Moucheronne qui, ce soir-l navait pas sommeil et tait trs
excite; et ce ne sera pas trs difficile, car nous sommes
dans la belle saison, et le matre sabsente plus souvent.
Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau
compagnon... Mon Dieu! cest que je nen connais pas! Tiens,
appelons-le  peu prs comme moi: Moucheron; il est petit et
lon ma nomme Moucheronne parce que je suis fluette et
menue."

Peu aprs Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas
au repas prpar par les soins de la Moucheronne, et se coucha
ou plutt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi dun
sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu
miauler ensemble toute la nuit sans quil sen apert.

Ds que loreille fine de la Moucheronne entendit le
ronflement sonore de livrogne, un soupir de soulagement
souleva sa poitrine, et elle stendit  son tour sur son lit
de paille auprs du minet.

Si elle avait su prier, elle aurait remerci le ciel de la
consolation qui lui tait chue en cette journe; mais elle
ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cur,
elle tait reconnaissante, ctait envers Nounou qui en tait
lauteur.


CHAPITRE VII


PAUVRE MOUCHERON!


Favier dormit longtemps, ce qui permit  la Moucheronne
daller de bonne heure dposer son ami dans une sorte de
cavit pratique naturellement dans un monceau de roches,
assez loign de la maison pour que les miaulements du
prisonnier ne pussent tre entendus du braconnier.

Cette caverne en miniature tait cependant assez vaste pour
permettre au petit chat dy gambader  laise.

Favier retourna  ses affaires aprs avoir englouti le repas
quil navait pas touch la veille, affil son couteau, dress
des piges pour les lapins et les oiseaux et battu la
Moucheronne qui, daprs lui, ne travaillait pas assez vite.

Libre enfin, celle-ci courut dlivrer son captif qui la bouda
quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en djeunant
et en jouant dans lherbe encore humide de rose, dans
laquelle il avanait en secouant ses pattes de velours dun
air offusqu.

Au bout de quelques jours, il savait accourir  lappel de sa
matresse, et se familiarisa tellement avec Nounou quil lui
arrivait souvent de dormir entre les pattes normes de la
louve, de prfrence  la rude paillasse de la Moucheronne.

Favier ne lavait pas aperu encore, tant la fillette prenait
soin denfermer le lutin  lheure o le braconnier rentrait
ordinairement, ou sortait le matin.

Dans la journe, si elle tait dlivre de la prsence de son
bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de lair et
des rayons du soleil, sarrtant souvent pour suivre des yeux,
charme, les jeux espigles du petit chat qui poursuivait un
insecte, faisait voler une feuille dessche ou grimpait
lestement aux arbres.

Elle trouvait adorable tout ce quil faisait. Rellement,
lanimal tait joli, gracieux et clin, lorsquil avait bien
jou, reint, feignant de nen plus pouvoir pour se faire
caresser, il venait stendre sans faon sur les genoux de la
Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux  demi-
clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitt quun
souffle dair jetait sur le sol une branchette morte, ou que
le fil de sa petite matresse senroulait  sa moustache
mignonne.

Dautres fois, lenfant et ses deux amis se promenaient
ensemble dans les profondeurs des alles sombres, et la
Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait
t si clmente, et que lhiver ne lui paratrait plus aussi
rude tant quelle aurait auprs delle ce gai compagnon.

Et cependant, elle connaissait la grande dsolation de la
fort pendant la froide saison; mais elle ne songeait quaux
longues soires passes entre Nounou et le petit chat, jouant
tous les trois quand Favier dormirait aprs avoir bu.

Elle causait avec la foltre petite bte comme avec Nounou,
croyant navement quelles la comprenaient lune et lautre et
leur racontant ses penses.

Elle les conduisait souvent auprs dun grand chne, au tronc
moussu et absolument tordu, sur les normes racines duquel on
sasseyait, et o lon coutait murmurer la brise dans les
cimes vertes et chanter les cigales.

Le pauvre petit cur gel de la Moucheronne se dilatait entre
ces deux affections danimaux, les seules, dailleurs, quelle
pt possder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et
pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur
Moucheron.


Lautomne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait
plus frquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en
vigueur et en lutineries, devenait difficile  garder et
surtout  drober aux yeux du braconnier.

Puis vint lhiver; et, ce sommeil de mort qui pse sur la
nature et qui dure des mois dans nos contres, enveloppa la
fort devenue silencieuse et lugubre.


Ce soir-l, on entendait le vent dhiver gmir autour de la
cabane de planches, et lon frissonnait.

La Moucheronne servait  Favier son souper; elle allait et
venait, lgre sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevasss
par le froid, et elle tendait loreille de temps en temps,
angoisse, pour couter si un miaulement du petit chat
nallait pas slever tout  coup du rduit o elle lavait
laiss endormi dans la mousse sche, nosant plus lexposer 
lair glac de sa prison habituelle.

Mais nul bruit ne venait de ce ct; il sommeillait
profondment sans doute; Nounou chassait au loin; la
Moucheronne ne sen inquitait pas car la brave bte rentrait
au logis quand bon lui semblait, et lon sait que les loups
peuvent impunment supporter la temprature la moins leve.

Soudain, Favier saperut quil avait gar son couteau: cela
le mit de mauvaise humeur.

"Il nest pas loin dici, dit-il, car je lai encore touch
pour couper des branches sches au vieux saule. Va jusque-l,
petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte  la
Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et dailleurs,
jai assez march, moi!"

Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise
dpaille qui craqua sous son poids, il se mit  siffloter,
sans songer que par cette soire glaciale, lenfant navait
sur le corps que de misrables loques.

La Moucheronne navait qu obir: elle alluma une chandelle
 celle qui brlait, fiche dans un trou de la table; et,
protgeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle
sortit, suivant les traces laisses sur le sol par les gros
souliers ferrs de son matre.

Elle fit ainsi une centaine de mtres, et vit briller  terre
le couteau affil quelle ramassa avec empressement; puis,
elle se mit  courir, autant pour ne pas faire attendre Favier
que pour se rchauffer, car ses dents claquaient de froid et
ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.

Pendant ce temps, hlas! Moucheron avait fait des siennes:
rveill tout doucement de son long somme et ayant depuis bien
des heures digr la soupe de la Moucheronne que, dans son
gosme de minet, il avait dvore presque tout entire, il
avait pouss un miaulement lamentable dans lespoir que sa
petite matresse lentendrait et viendrait le dlivrer.

Favier, ntant pas encore ivre, possdait ses pleines
facults, par malheur.

"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers
le rduit de la fillette.

Quel ne fut pas son tonnement en trouvant devant lui un joli
chat qui,  son aspect, se mit  souffler bruyamment en
hrissant son poil.

Favier le saisit par la peau du cou:

"Quelle est cette bte? demanda-t-il  la Moucheronne qui
rentrait."

En ouvrant la porte, la pauvre petite aperut Favier qui
tenait suspendu entre le pouce et lindex le chat terrifi, se
laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la
peau du cou; elle poussa un cri dchirant.

Sans se retourner, Favier rugit:

" Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; a nest
pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute
que tu es!"

Machinalement, la Moucheronne obit, mais son regard devint
noir et sa voix strangla dans sa gorge lorsquelle dit:

" Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!

" Quest-ce que cela? demanda de nouveau le mchant homme.

" Ca, cest... cest... Moucheron.

" Qui ta donn ce chat?

" Un chat? cest un chat? rpta la fillette qui, pour la
premire fois apprenait  quelle espce danimaux appartenait
son ami.

" Eh! oui, brute, imbcile, idiote! rponds donc, quand je
tinterroge! do a vient-il?

" Do ca vient?... Je ne sais pas, rpliqua lenfant qui
tremblait comme la feuille.

"Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi:
malgr ma dfense absolue, pendant que je ny suis pas, tu vas
au village, et...

" Le village? Quest-ce que le village?... Ah! cest le pays
de Rose. Je ny suis jamais alle, vous ne lignorez pas,
Favier.

" Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat
a pu venir tout seul ici?

" Cest Nounou qui la apport un jour dans sa gueule,
scria la Moucheronne dont le petit cur battait  se rompre.

" Nounou?... Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour
une buse comme toi pour penser que jajouterai foi  tes
contes.

" Ce nest pas un conte, Favier, reprit la fillette accable
encore plus quindigne de linjustice. Cest bien Nounou qui
a apport ce petit chat."

Le misrable eut aux lvres son rire froid et cruel.

" Cest Nounou, rpta la fillette avec fermet."

Favier ignorait une chose: cest que quelquefois les animaux
les plus froces sont, de temps  autre, susceptibles de
piti, tandis que lui, un tre humain, il ne connaissait pas
ce sentiment.

" Te tairas-tu, vermine? grina-t-il avec rage. Tu oses me
tenir tte,  moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais
faire de ton chat."

Terrifie, la pauvre petite coutait sans comprendre.

" Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le
tuer?... murmuraient ses lvres dcolores par la terreur."

Favier leva le bras auquel la pauvre bte demeurait toujours
suspendue.

La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se
haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et dune voix
tellement altre quelle en devenait rauque:

" Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas
cela."

Le misrable se retourna alors et regarda lenfant dont un
trange rictus crispait la lvre; un instant il se troubla,
mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se
laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien
quil pouvait craser entre deux doigts!

Dun mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui
poussa un gmissement horrible et vint saplatir contre le
mur, la tte  moiti broye, les pattes agites dans une
convulsion suprme.

Il y eut un silence crasant...

Au dehors on entendait un grondement qui tait celui du vent
dans le bois sec.

Lenfant demeurait immobile dans lombre de la cabane, droite
comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des
yeux de panthre.

Son cur saignait, mais une colre folle, sauvage,
lemplissait en mme temps.

Elle considrait tantt cette petite chose inerte et sanglante
 terre, qui tait son chat, son Moucheron, et tantt son
bourreau.

Son bourreau, ah! si dun regard elle et pu le poignarder!

Cest que nul ne lui avait appris son catchisme,  la pauvre
enfant, et elle ignorait le pardon.

Qui donc le lui aurait enseign? Assurment ce ne pouvait tre
ni Rose limbcile, ni Nounou, ni Favier.

Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de
diable:

" Voil bien du bruit pour un misrable chat, dit-il enfin.
Ramasse-moi a et promptement, ajouta-t-il en repoussant du
pied le petit corps; et te-toi de devant mes yeux car tu
mennuies."

Lenfant obit, renfermant sa douleur farouche; trop faible
pour se rvolter, trop fire pour se plaindre, elle se tut,
mais son petit cur chancela dans sa poitrine lorsque, dans
les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre
Moucheron.

Puis elle courut senfermer dans ltroite ruelle qui lui
servait de chambre.


CHAPITRE VIII


DESESPOIR DENFANT.


Il ntait pas tout  fait mort, et, doucement elle le serra
contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse
flottrent sur ses lvres dans un sanglot: "Il faut bien
quil mentende parler, se disait-elle; sil respire encore,
au moins il saura que je suis l."

Puis, quand il fut tout  fait mort et froid, elle le baisa.

Elle passa la nuit ainsi. Nounou navait pas reparu; sans
doute elle avait trouv du gibier sous bois et attendait
laube pour venir gratter  la porte.

La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il
faisait nuit noire, noire, sans une toile au firmament.

Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couche en
travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:

"Vois, dit-elle simplement, vois ce quil a fait de notre
ami."

La louve eut un grondement de colre  ladresse de Favier, en
montrant ses crocs formidables.

La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y dposa
Moucheron.

Nounou laccompagnait et lui lchait les mains comme pour lui
demander pardon du crime de lautre.

Ce matin-l, le vent sauta brusquement au midi et la
temprature sadoucit sensiblement.

Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu' une
ou deux heures de laprs-midi.

Le sommeil de lhomme juste nest pas toujours paisible comme
on le dit; en revanche celui du mchant est souvent calme et
reposant.

Tout tait paix et silence dans le bois dpouill.

"On doit tre trs heureux quand on est mort" se dit la
Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin
de la fort quelle affectionnait particulirement; un coin
qui devenait ombreux et mystrieux aux beaux jours, plein de
chaleur parfume, o la fillette venait travailler pendant les
heures brlantes de lt.

Elle sy assit, oubliant sa tche quotidienne, et songeant,
Nounou  ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les
yeux: son petit chat gisant  terre, la tte fracasse.
Lorsquelle eut ainsi rv, elle se leva, secoua ses cheveux
en broussailles, tira ses petits bras maigres, engourdis par
le froid, et se dirigea vers le trou.

Le trou tait une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit,
aux eaux noires et stagnantes.

Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait dun
air inquiet.

"Cest froid et cest laid, murmura-t-elle avec un frisson,
mais tant pis!"

Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres,
et en tint les extrmits afin de ne point laisser glisser les
cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir 
la surface.

Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la
tte velue de la louve qui rpondit par un gmissement  cette
caresse suprme.

"Adieu, Nounou, dit lenfant avec un accent de douceur
infinie; il ny a que toi qui maies aime, toi et le petit
chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer
de moi car tu sais te dfendre, toi! Tu sais bien que je ne
puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop
dure."

Elle releva ses grands yeux qui errrent au loin, au del de
lombre impntrable.

"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie
farouche; il naura plus personne  faire souffrir!"

Puis elle descendit doucement dans londe noire et paisse.

En un certain endroit, leau tait assez profonde pour noyer
un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne lentendit
tomber... il ny eut que la louve qui hurlait sinistrement sur
le bord.

A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en
rupture de service ce matin-l; il passa prs du trou, tendit
loreille, et, sapprochant, vit Nounou qui allait et venait
dsesprment, les pattes dans leau. Un soupon effleura son
esprit; il plongea avec son bton dans la surface agite de
frmissements qui se propageaient de cercle en cercle, et
rencontra un obstacle.

Une maldiction aux lvres, il se courba, entra un peu dans la
mare et en retira la Moucheronne.

Il ne tenait  elle que pour les offices quelle lui rendait
sans lui rien coter; pas pour autre chose. Qui donc let
servi ainsi sans exiger aucun salaire?

Il lemporta  la cabane, alluma un feu de bois sec devant
lequel il tendit la petite fille.

La louve les avait suivis.

Peu aprs lenfant remua; le braconnier fit passer entre ses
dents serres quelques gouttes deau-de-vie qui la ranimrent
tout  fait en ramenant la chaleur dans ses veines glaces.
Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en
attendant son retour  la vie, ne put se dfendre dune
certaine honte, quoique son me ft cuirasse contre tout
sentiment de ce genre, lorsquil rencontra le regard de la
Moucheronne, regard dune limpidit irritante, plein dun muet
reproche; il baissa la tte devant la profondeur de ses yeux
qui parlaient pour ses lvres.

Mais secouant cette impression qui lhumiliait, le misrable
la fora brutalement  se remettre debout.

"Ainsi, lui dit-il dun ton goguenard, tu as voulu te tuer?"

Elle fit signe que oui.

Sans savoir, cependant, quelle avait commis une faute grave,
elle avait conscience de stre montre lche.

" Et pourquoi ?

" Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle
recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son
regard dvorant plein de haine sauvage. Vous avez tu mon ami,
fit-elle, tandis que les larmes se schaient dans ses
prunelles  mesure quelles y montaient."

Le colosse rit.

" La belle affaire! un chat.

" Mais je navais que cela! scria la pauvre enfant avec
dsespoir."

Et elle pensait:

" Je devrais couper la main qui a commis ce crime."

Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossire,
ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.

Il reprit:

" Tu nas pas le droit de tter la vie."

Les grands yeux de la fillette linterrogrent.

" Parce que, poursuivit le bandit, tu mappartiens, tu es ma
servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.

" Oh! fit la Moucheronne en reculant.

" Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?

" Non!"

Elle baissa la tte et se remit au travail; ses vtements
taient presque secs.

Elle frissonnait, mais ce ntait pas le froid qui la faisait
trembler.

Ainsi elle navait pas mme le droit de ster cette vie si
lourde dont elle ne connaissait que le ct noir.

Elle ne rcriminait pas, linnocent ne le fait pas. Pauvre
petite! elle avait le cur et les mains pures et elle
souffrait le martyre.

Ah! que cette faible crature devait peser dans la balance qui
mesurait devant Dieu les fautes de Favier!

Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au
souper de Favier et se retira dans son rduit; son petit cur
tait gros  clater et Favier naimait pas les larmes.

Elle fit signe  Nounou de la suivre, mais Nounou qui
somnolait allonge  terre ne la vit pas.

"La louve est fche, pensa la fillette, ce que jai fait
tait donc vraiment trs mal."

Elle stendit sur la paille et sanglota: elle navait pas
une poitrine humaine pour laisser tomber sa tte lasse, et
elle navait, en ce moment, pas mme sa vieille amie Nounou.

Lorsque Favier, ayant fum sa dernire pipe, se coucha  son
tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la
Moucheronne.

Celle-ci dormait de ce sommeil de lenfance qui rsiste  tous
les supplices, ses cheveux rvolts en dsordre sur son front
brun. Le profond branlement de ces deux jours avait pli
davantage sa petite figure maigre.

Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de
larmes de la fillette qui, sentant cette caresse  travers son
rve, chercha  ttons la tte velue de sa nourrice.

Le lendemain, elle reprit sa vie accoutume de travail et de
misre, mais son me tait rentre dans lombre. Seulement,
elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort
ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans ltat
divresse, saisit son fusil et la coucha en joue: lenfant
attendit, droite, immobile, mais son visage nexprima aucune
crainte.

Puis lt reparut; le souvenir de Moucheron saffaiblissait
dans la mmoire de la petite fille; elle travaillait, tantt
au milieu de lair brlant et des rayons du soleil dont elle
ne semblait pas sentir les morsures sur ses paules fatigues
et bleues de coups, tantt au milieu de louragan et de
lorage, quand le vent sifflait furieusement et dracinait les
jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits dsols de la
nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne
lui paraissait pas si pnible.

Lexaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit
chat tait tombe en elle; elle subissait passivement son
sort, ne se demandant pas si les autres taient moins 
plaindre quelle; ne sachant pas que tandis quelle tait
traite comme un pauvre petit chien, dautres enfants de son
ge avaient  loisir des caresses et mille douceurs; elle
ignorait que pas bien loin delle, au village, on chantait et
lon riait  la tombe du jour, en grenant du mas, et que,
au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un
bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers
partout.

Au bout de la journe, son seul plaisir quand son matre
ntait pas l, tait de respirer lair embaum du soir, de
contempler la premire toile sallumant aprs lblouissement
dun coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa
chevelure et son visage.

Elle ne demandait rien, et qui et-elle questionn? Les
enfants laissent les jours scouler sans chercher  apprendre
o ils vont. Ce petit tre ignorant et fragile aimait
dinstinct le beau, car cest chose qui ne senseigne pas, et,
regardant la nuit la fort pleine de majest et de silence,
elle palpitait de joie; si elle et connu Dieu, assurment
elle se serait dit que Dieu tait l et la voyait. Le matin,
elle se levait avec laurore pour courir, pieds nus, dans la
rose, couter chanter les oiseaux et bruire les insectes.

Plusieurs fois, elle avait essay de parer le pauvre logis
avec de fraches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une
bte immonde, dtestait tout ce qui tait pur et joli,
crasait impitoyablement les plantes parfumes sous sa botte.

Cependant en songeant  lhiver et aux longues soires
solitaires quand la louve allait chasser, lenfant frissonnait
parce quelle tait assez grande pour se rappeler quaprs
lt vient la mauvaise saison, aprs se soleil la pluie,
aprs la verdure, le neige.


CHAPITRE IX


CAUSERIE DE BANDITS.


La Moucheronne a douze ans.

Moralement, elle est  peu prs reste ce quelle tait  six
: un peu plus dfiante et farouche encore, car elle a eu le
temps de souffrir davantage.

Physiquement, cest une belle enfant; les mauvais traitements
et les travaux au-dessus de son ge et de ses forces nont pas
arrt sa croissance ni ankylos ses membres; elle est droite
comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses
lvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et
trs blanches; ses cheveux fourrs et boucls, ses traits bien
models, ses yeux splendides, noirs comme le velours et
largement fendus avec de longs cils bruns.

Mais elle ignore compltement sa grce et sa beaut: ce nest
ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.

Elle tait forte malgr sa stature mince, car elle passait sa
vie au grand air, au soleil, ce qui la dveloppait rapidement.

Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas 
la faon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que
savent ceux de son ge, mais elle avait acquis le don de
rflchir et de rflchir avec sagesse.

Dinstinct elle hassait le mal et le mensonge. Jamais une
parole contraire  la vrit navait pass par ses lvres,
lors mme que cela et pu lui viter une correction de son
redoutable matre.

Elle commenait  pressentir que celui-ci ne gagnait pas
honntement sa vie, et le pain noir quelle mangeait chez lui
ltouffait lorsquelle songeait quil provenait dun vol.

Depuis quelle tait ainsi devenue grandelette, depuis quelle
avait pris des manires poses, elle stait organis,
attenant  la cabane, un petit rduit o elle avait juste la
place de se coucher sur un lit de feuilles sches, et o
Nounou pouvait encore stendre  terre.

Et le matin, leve avec le jour, elle reprenait sa tche
ingrate pour ne la plus quitter jusqu la nuit.

Il y avait tant de choses  faire pour contenter ce tyran
jamais satisfait, qui laissait tout en dsordre derrire lui
et exigeait un service attentif et zl.

Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il tait
tard; la Moucheronne, dj couche, entendait tout  travers
la mince cloison, et la fume des pipes arrivait jusqu' elle
et la prenait  la gorge.

Nounou grondait en se retournant sur ses pieds quelle
rchauffait de son corps et de son haleine.

Les trois hommes buvaient en causant.

La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage
maill de jurons grossiers et dexpressions triviales, mais
ce quelle comprit cependant, cest que ces hommes
complotaient un meurtre.

Elle regarda par une fente de la cloison lgre, et les vit
attabls; les nouveaux venus moins grands et moins forts que
Favier, taient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient
une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de
fourrure avanc sur les yeux.

Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et
les couteaux affils poss tout ouverts sur la table; il
sagissait, ni plus ni moins, darrter un jeune militaire
dont la bourse tait bien garnie et qui devait traverser 
cheval la fort pour rentrer chez lui  Saint-Prestat.

Favier stait renseign au cabaret o le soldat avait soup,
et, sadjoignant deux camarades, il organisait le coup.

Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que ctait,
mais elle jugea que ce pouvait bien tre un innocent quon
allait faire prir et que pleureraient ses parents.

"Si je connaissais mieux la fort, pensait-elle, je
lavertirais, mais je ne lai jamais parcourue tout entire."

Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux
entendre.

" Mais, Favier, disait lun des bandits, est-ce que tu nas
point par l une gamine qui pourrait nous trahir?

" La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant 
poings ferms comme une fainante quelle est.

" Es-tu bien sr quelle forme? reprit un autre.

" Puisque je vous dis quil ny a rien  craindre; elle ne
comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de
sa nourrice la louve.

" Ah! oui, Nounou?"

Et ils se mirent  rire, puis, continurent lexpos de leurs
plans.

" Cest que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, a ne
se laisse pas dsaronner facilement.

" Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois
contre un, nous en aurons vite raison. Cest, dailleurs, un
tout jeune homme, un fanfaron qui veut abrger sa route en
passant par la fort  quatre heures du matin; or  quatre
heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et
personne ne frquente le bois.

" Tu dis quil a le gousset bien garni?

" Il est riche et il a de lor  poignes.

" Tant mieux."

Leurs yeux brillrent davidit.

" Donc, mes agneaux, soyons avant laube au carrefour du
vieux chne, vous deux dun ct; moi de lautre avec nos
couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront 
leurs dpens quil ne fait pas bon voyager si matin sur mes
domaines."

La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de
feuilles, caressa du bout de son pied la tte venue et de la
louve et songea.


CHAPITRE X


PAS SANS NOUNOU.


Il avait neig toute la nuit; les flocons formaient une ouate
cotonneuse sur la mousse de la fort, et les grands arbres
dnuds en taient aussi couverts.

Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais
latmosphre tait douce comme lorsque la neige sapprte 
tomber.

Il tait nuit encore; une petite ombre suivie dune autre plus
grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du
braconnier; elles marchaient si lgrement, ces ombres, que
leurs pas ne produisaient aucun bruit.

De temps  autre, dans les alles toutes givres, un rameau se
dtachait, secouant la poudre blanche qui sparpillait dans
lair.

La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour
frayer ou indiquer la route. Elles cheminrent ainsi jusqu'
lune des extrmits du bois; l elles sarrtrent et
attendirent.

Au bout de quelques instants, une voix mle frappa lair
sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut
un beau garon de vingt-cinq ans tout au plus, portant
crnement luniforme dofficier de cavalerie, et mont sur un
cheval un peu maigre, mais dallure dcide; il avait en
bandoulire une sacoche bien gonfle.

Soudain, il interrompit son couplet; une singulire apparition
lui barrait le chemin et sa monture fit un cart; il la
maintint dune main habile et regarda devant lui.

Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchtre de la
neige,  dfaut de celle du ciel, lui montra  quelques pas de
lui un groupe form par un animal gigantesque et par un
enfant.

"Qui va l?" cria le jeune homme en cherchant
instinctivement le pistolet pendu  laron de sa selle.

Une petite voix frache lui rpondit:

" Nayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je
viens empcher quon vous en fasse."

Lofficier nentendait pas grandchose  ce discours; il
comprit cependant quil navait rien  craindre de la louve,
et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa
frayeur.

" Qui es-tu petite ou petit, car je ny vois pas assez pour
distinguer si tu es fille ou garon.

" Je suis la Moucheronne.

" La Moucheronne? drle de nom, fit-il en riant, en tout cas
un nom fminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu?
dpche-toi de me le dire car je suis press. Est-ce une
aumne que tu rclames?"

Et il portait dj la main  son gousset o tintait gaiement
lor.

" Une aumne? quest-ce que cest que a?

" Bien! elle lignore. Cependant, ce nest pas une enfant de
riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois 
pareille heure en compagnie dun loup, se dit lofficier.

" Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps
pressait, je suis venue pour vous dire quil ne faut point
passer par la fort; il y a des hommes qui veulent vous tuer.

" Moi? ah! ah! ah!... sommes-nous encore au temps des
brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les
attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?

" Mon matre, rpondit la fillette trs grave, mon matre et
deux de ses camarades.

" Ah! cest donc un brigand ton matre? et ils tont confi
leur dessein, ces messieurs?

" Jai entendu ce quils disaient hier soir en causant dans
la cabane et je me suis leve dans la nuit pour venir vous
avertir avant laube."

Elle parlait simplement et avec sincrit; le jeune homme
rflchit une seconde; puis, relevant sa tte fire et avec
dfi:

" Bah! je suis arm; je ne me laisserai pas dvaliser si
facilement.

" Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la
Moucheronne; ils sont arms, eux aussi, et mon matre est dou
dune force prodigieuse.

" Elle a peut-tre raison, murmura lofficier. Puis soudain,
appelant la petite fille du geste:

"Approche-toi, lui dit-il."

Elle obit sans hsiter; la louve poussa un grognement de
mfiance et savana, comme elle, de quelques pas.

" Paix, Nounou, dit la Moucheronne en tendant la main vers
lanimal."

Lofficier tira de sa poche un objet de petite apparence et
battit le briquet.

"Approche-toi encore et naie pas peur, rpta-t-il."

La petite fille savana de nouveau; le jeune homme se pencha
sur sa selle, et  la lumire du flambeau improvis, il
lexamina.

Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les
prunelles bleues de linconnu. Il enveloppa dun regard cette
charmante crature fine et robuste  la fois, dune beaut
sauvage mais parfaite.

" Tu es jolie, dit-il.

" Je ne sais pas, rpondit-elle, indiffrente.

" Tu nes pas franaise, sans doute?

" Franaise, quest-ce que cest?

" Dcidment tu ne sais rien de rien.

" Peut-tre bien, mais ce quil faut, cest que vous fuyiez
vite par l-bas."

Et elle dsignait la route blanche de neige qui stendait au-
del du bois.

Lofficier fit un signe dassentiment et rassembla les rnes
de sa monture.

" Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton
matre apprend ce que tu as fait?

" Il me tuera, rpondit-elle simplement, sans manifester de
frayeur.

" Tu nas donc personne pour te dfendre?

" Jai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant
son nom, releva la tte.

" Nounou? pourquoi lappelles-tu ainsi?

" Parce quelle a t ma nourrice.

" De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si
lon avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais
pourquoi labandonnerais-je  son sort puisque selon toute
apparence, elle me sauve la vie.

" Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec
moi."

Elle leva sur lui son regard interrogateur.

"L, sur mon cheval, je temmnerai chez moi o ma mre te
soignera et taimera."

La Moucheronne courba la tte; une vision de linconnu passa
devant ses yeux; elle se vit dlivre de la misre et de la
tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par
exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer
rien de mieux) entoure dun homme bon comme le paraissait
celui quelle voyait l, et dune femme excellente comme
Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excdant ses
forces et ne la battraient pas en la privant de pain.

Mais, soudain, relevant son front rembruni par linquitude:

" Et Nounou?"

Lofficier se mit  rire .

" Nounou? oh! je ne puis men charger. Une enfant cest
bien, mais un animal froce que je ne connais pas et qui, un
jour, pourrait nous jouer un mauvais tour...

"Alors, reprit la fillette avec mlancolie, merci, je ne
partirai pas avec vous. A prsent, loignez-vous bien vite et
regagnez la route."

Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans
prononcer une parole: lenfant et la louve avaient disparu
dans le bois, sans laisser dautres traces de leur passage que
lempreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus
lgre de deux petits pieds nus.

"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rnes de
son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage.
Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me
retarde, mais je nai pas envie de me faire charper par trois
lches instruits de mon passage ici."

Bientt tout bruit cessa dans la fort, sauf de temps  autre
un coup de vent qui glissait entre les branches dpouilles.

La Moucheronne tait retourne  la cabane et les trois
bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux
chne.

" Il aura chang davis, dit lun deux.

" Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit
un autre plus perspicace."

Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et dus,
quittrent leur poste.

Favier offrit  ses camarades un verre deau-de-vie  la
cabane, et ils neurent garde de refuser.

Ils trouvrent la Moucheronne en train dallumer le pole et
de balayer la masure.

La louve allonge sur le sol, la regardait faire.

" Hors dici, animal! cria Favier en montrant la porte  la
louve qui obit  regret; la Moucheronne la suivit des yeux en
rprimant un soupir; ctait son unique dfenseur quon
loignait, elle pressentait ce qui allait arriver.

" A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte,
et sadressant  la fillette:

" O tais-tu cette nuit?

" L, rpondit-elle en dsignant le rduit o elle dormait
habituellement.

" Et ce matin, tout  lheure, o tais-tu?"

Lenfant changea de couleur, mais ses lvres qui exprimaient
la rsolution et le ddain, demeurrent closes.

" Ah! tu ne peux pas rpondre! reprit le braconnier; cest
donc que tu es coupable."

Et avec un geste de menace:

" Dshabille-toi."

Il alla dcrocher du mur une lanire de cuir qui servait 
fouetter la Moucheronne lorsquil voulait assouvir sa colre
sur quelque chose.

" Tue-la donc! cria derrire lui une voix pleine de colre;
elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"

Favier se retourna:

" Je sais ce que jai  faire, dit-il rudement; elle mest
utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de
faon  ce quelle sen souvienne. Allons, dshabille-toi!
hurla-t-il de nouveau en menaant la Moucheronne."

Son visage avait une expression sinistre. Lenfant frmit,
mais au fond elle tait vaillante.

" Devant eux? dit-elle en dsignant dun geste les deux
hommes qui demeuraient l, cruels spectateurs de lexcution.

" Oui, devant eux, ricana le colosse."

Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrire, elle
regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui
dmesurment ouverts, clairaient sa pleur.

Elle ne bougeait pas.

Alors, il leva son fouet sur elle.

" Vous navez pas le droit de me frapper, dit-elle
tranquillement, je ne suis pas votre fille.

" Mais tu es ma servante, grina le misrable en laissant
retomber sa lanire de cuir qui cingla cruellement les paules
de la fillette."

Le supplice dura dix minutes; Favier tait fort et ne se
fatiguait pas vite. Le mince vtement qui recouvrait le buste
de lenfant se dchirait davantage  chaque coup, et chaque
coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacre.

Mais elle ne profra pas une plainte.

A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue
et, se tournant vers ses compagnons:

" Buvons, dit-il."

La Moucheronne assembla autour de ses paules les dbris de
son corsage, et, trbuchant, malade, la vue trouble, elle
gagna son rduit o elle se laissa tomber sur son lit de
feuilles.

Pendant trois jours, elle demeura en proie  la fivre et
incapable de se lever.

Dvore par une soif ardente, elle ne pouvait mme pas se
traner jusquau ruisseau pour y mouiller ses lvres.

La louve gmissait  ct delle et la regardait souffrir, ses
bons yeux danimal aimant pleins de piti et de tendresse.

Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et ny revient pas
de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre
expdition plus fructueuse que la prcdente.

"Si ctait la mort qui vient! se disait la malade, mais sans
angoisse, sans terreur."

Elle lavait vue pourtant, la mort, et savait ce que ctait.

Elle avait assist  mainte agonie doiseaux broys par
lorage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.

Elle savait que cest un instant de souffrance, suivi du repos
et de limmobilit absolue.

Elle ne savait rien de plus et navait aucune ide de la vie
qui doit succder  celle dici-bas.

Mais elle gurit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie
 la rude cole de la misre et des intempries, a des
ressorts dune puissance incomprhensible.

La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un
peu plus ple seulement, ses travaux de chaque jour.


CHAPITRE XI


NOUNOU TRAQUEE.


Nounou est inquite ce matin-l, trs inquite; elle dresse
loreille  tous moments et gronde sans raison apparente,
allant  la porte close comme pour y flairer un ennemi
invisible.

"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont
le garde-manger tait vide, et qui trouvait plus commode de le
faire remplir par Nounou que daller lui-mme sapprovisionner
au village voisin.

La bte obit et sortit aprs avoir jet un regard plein de
tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages
du matin; elle prpara le linge quelle devait laver, puis, se
dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant
livresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.

Cependant le soleil montait au znith que Nounou navait point
reparu et la fillette sen tourmentait dautant plus que des
bruits inusits couraient  travers la fort.

On touchait  la fin de lhiver, mais cette saison est longue
en ce pays au dur climat o les arbres ne bourgeonnent que
fort tard.

Or, il arrivait justement ce jour-l que le propritaire de la
fort y faisait une tourne en compagnie de quelques joyeux
amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des
vins capiteux et manger un pt aux truffes sur la mousse
tendre des alles.

"Cette satane bte nest donc pas de retour?... cria Favier
en apparaissant sur le seuil de la porte.

" Non, rpondit la Moucheronne qui travaillait tout auprs.

" Avec quoi veut-elle donc que je dne?

" Je ne sais ce qui est survenu, reprit lenfant dont le
cur tait mordu par langoisse, mais dhabitude Nounou ne
reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la fort
aujourdhui; jai entendu des coups de fusils et des appels de
voix...

" Tu dis?... fit le colosse en plissant et en sapprochant
de la Moucheronne qui rpta sa phrase."

Alors Favier, toujours sur le qui vive malgr ses airs de
bravade, prit son bonnet de fourrure et son bton et sloigna
du ct du bois o rgnait encore le calme.

La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa
son ouvrage, essuya ses doigts mouills, et, secouant ses
cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle
en appelant Nounou.

Mais rien, toujours rien ne lui rpondit, et des larmes lui
montrent aux yeux en songeant quil tait peut-tre arriv
malheur  son amie.

Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout  coup, ainsi
quun petit animal trange et effarouch, au milieu des
dneurs.

Jamais elle navait vu pareille chose: Couchs sur la mousse
odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient,
riant  mourir; le vin, de couleur rubis, tincelait dans les
coupes de cristal; largenterie reluisait au soleil, et des
serviteurs en livre clatante sempressaient autour des
convives.

Un peu plus loin, les fusils taient jets ngligemment sur le
gazon; et  ct, les chevaux dbrids se livraient  une
vraie dbauche dherbe tendre.

Tout cela tait certainement un spectacle nouveau pour la
Moucheronne, mais, ce qui tait plus nouveau encore pour le
marquis et ses compagnons, ctait la vue de ce petit tre
effar qui les considrait de ses yeux sombres et pensifs.

Le chtelain lappela du geste;  ses doigts brillaient des
bagues ornes de pierres aux feux merveilleux.

" Approche, petite, et naie pas peur. Que cherches-tu?"

La Moucheronne se rassura; cet homme tait le second qui lui
parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas  Favier?

" Je cherche Nounou, rpondit-elle encore essouffle de sa
course.

" Ta Nounou. Ah! diable! est-ce quelle sest perdue?

" Perdue, non, elle ne peut sgarer, elle connat trop bien
la fort.

" Vraiment? est-ce quelle y habite?

" Elle y est ne et ne la jamais quitte, comme moi.

" Comme toi? vous tes donc des prodiges; jignorais que
dans notre sicle il y et encore des gots de solitude comme
au temps des Pres du dsert. Et, dis-moi, petite, nous la
rencontrerons peut-tre en chassant, ta Nounou.

" Oh! ne lui faites pas de mal! supplia lenfant en joignant
les mains.

" Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu
pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son
signalement.

" Son signalement, rpta la fillette sans comprendre.

" Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?

" Grande.

" Forte?

" Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.

" Tu ne dois pas tre bien lourde, va ma mignonne. Est-elle
brune de teint?

" Oh! oui, presque noire.

" Cest sans doute une ngresse, suggra lun des convives
en attaquant une aile de perdreau.

" De quelle couleur sont ses yeux?

" Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumires.

" Mais cest un phnomne que ta Nounou. Parions quelle a
des dents blouissantes.

" Toutes blanches, en effet. Vous lavez vue?

"Je nai pas eu cet honneur, mais les ngresses en
gnral..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la
rencontre: elle a fait de toi une fire gaillarde. Comment te
nommes-tu?

" On mappelle la Moucheronne.

" Cest un surnom cela. Et autrement?

" Je nai pas dautre nom.

" Mais enfin, ton pre, ta mre, comment se nomment-ils?

" Je nai ni pre, ni mre, je nen ai mme jamais eu. Je
nai que Nounou au monde avec Favier mon matre.

" Qui est Favier?

" Je ne sais pas, cest mon matre, voil tout.

" O habite-t-il?

" L-bas, fit lenfant en montrant le cur de la fort.

" Chez moi? dit le marquis en fronant le sourcil.

" Non, chez lui, rpondit innocemment la Moucheronne."

Tous se mirent  rire.

" Allons, petite, dit le chtelain en emplissant une coupe
dun vin ptillant et dor, bois cela  la sant de ta
nourrice."

Lenfant hsita, puis mouilla ses lvres rouges dans le verre,
mais elle les en retira aussitt et dit avec une petite moue
gentille:

" Jaime mieux leau du ruisseau."

Les rires redoublrent.

" Et ceci, laimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant
de son doigt un anneau tincelant."

La Moucheronne y jeta un regard ddaigneux.

" Il y a plus beau que cela, fit-elle.

" Vraiment?

" Oui, les toiles de la nuit lorsque le ciel est dun bleu
sombre et quelles y forment comme des tincelles dor.

" Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau
coteux, tu peux orner ta main mignonne.

" Oh! rpliqua lenfant avec un mouvement dpaules, cest
la premire fois que je vois chose pareille, mais je sens bien
que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce nest ni
Favier, ni Nounou, ni moi qui y prterions attention.

" Allons, tu es bien ddaigneuse, dit le Marquis en
remettant la bague  son doigt; mais le ferais-tu autant si je
toffrais un louis?

" Un louis?

" Oui, une pice dor.

" Quen ferais-je? Cest si petit, je laurais vite perdu.

" Eh! ma fille, riposta lun des convives tonn, tu ten
achterais des habits un peu plus frais que ceux que tu
portes."

La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vtements
frips.

" Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par
exemple, tirait  merveille.

" Quest-ce que cest, tre jolie?

" Agrable  regarder.

" Comme la fort pendant lt, alors.

"Ah! oui, mais autrement."

Ils riaient  se tordre.

" On ne tavait jamais dit cela?

" Si, une fois, rpondit la Moucheronne en songeant au
soldat quelle avait sauv des griffes de Favier.

" Cest Nounou, sans doute?

" Nounou?..."

Lenfant sourit.

" Mais elle ne sait pas parler.

" La ngresse a la tte dure probablement, observa lun des
convives; elle na pu encore apprendre le franais.

" A quoi cela sert-il dtre jolie? reprit la petite fille
soudain rveuse, cela nempche pas Favier de me battre.

" De te battre? tu lui fais donc des sottises?"

Elle secoua la tte:

" Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux
pour contenter mon matre, et je nai jamais bless une
mouche.

" Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton matre?

" Il est souvent en colre et il na que moi  frapper. Rose
sa servante est partie.

" Et Nounou?

" Oh! il ne touche jamais  elle; il noserait.

" Pourquoi? elle se fcherait?

" Elle mordrait.

" Bigre! comme elle y va ta nourrice!"

La Moucheronne dcouvrit lentement son cou svelte et ses bras
dlicats et montra les traces bleues et noires qui les
marbraient.

" Cest tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais
cependant beaucoup douvrage!"

Elle soupira et rattacha son fichu en loques.

Puis, sans voir la piti srieuse soudain empreinte sur le
visage de ses auditeurs:

" Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus
Nounou. Si le matre le savait, il me battrait ferme!

" Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis
en lui tendant sa bourse."

Mais elle fuyait dj au loin, lgre comme une biche. Tous
demeurrent graves car ils venaient de voir la plus triste des
infortunes, linfortune de lenfance.

" Il faudrait pouvoir la dlivrer de ce matre odieux,
suggra lun deux en tordant sa moustache dun air perplexe.

" Jy songerai, dit la marquis; aprs tout, jai le droit de
savoir qui vagabonde sur mes terres."

Ils achevrent leur repas en silence, rechargrent leurs armes
et senfoncrent de nouveau sous le bois dj touffu.

Ils navaient pas chemin dix minutes et leur gaiet leur
revenait peu  peu sous linfluence du clair soleil et des
vins gnreux quils avaient bus, lorsquils perurent un
bruit de sanglots touffs et de lamentations dsespres.

" Bon! quest-ce encore? Allons-nous rencontrer des
malheureux  chaque pas?

" Nous naurons pas grandpeine  soulager celui-ci, sil
est aussi rcalcitrant que la petite Bohmienne de tout 
lheure."

Et voil que justement celle qui pleurait et gmissait ainsi
tait la Moucheronne agenouille dans lherbe humide auprs
dun grand corps noir tendu sur le sol et qui soufflait
pniblement.

" On me la tue! on me la tue!... criait la pauvre petite
dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque
sur le poil rude de son amie.

" Eh! bien, sexclama lun des chasseurs, il ne manquait
plus que de la retrouver en tte  tte avec la louve que nous
avons manque ce matin!

" Pas tant manque que cela, reprit un autre en indiquant
une large plaie rouge, bante dans le flanc de la bte.

" Quas-tu donc, petite? dit le marquis  la fillette. Est-
ce que tu vas tattendrir, maintenant, sur les souffrances
dun animal que nous avons bless en chassant."

Elle releva la tte, indigne, et la colre fit flamboyer ses
grands yeux dbordants de pleurs.

"Vous!... cest vous qui avez tu Nounou?

" Nounou?... cest... ctait elle?...

" Je vous ai dit tout  lheure que je la cherchais. A
prsent je la retrouve mourante: si cest votre faute, comme
vous dites, vous tes des mchants et je vous dteste.

" Mais, fillette, firent-ils consterns devant ce chagrin
rel, nous ne pouvions pas deviner que cette bte te toucht
de si prs.

" Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre
Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"

Ils ne savaient trop que rpondre et essayrent de lui donner
quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les
coutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre
louve.

Tout  coup, les yeux vitrs de celle-ci reprirent vie et elle
souleva languissamment sa tte alourdie pour regarder sa
petite amie dont elle entendait la voix dsole.

" Elle nest peut-tre pas grivement blesse, hasarda lun
des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la
soulager...

" Jen sais un, moi, rpliqua vivement la Moucheronne; je
connais la mre Manon qui possde un secret pour gurir les
blessures; elle me gurirait bien Nounou, mais Nounou ne peut
marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je
puisse la porter.

" Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses
compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons t  la
joie, il est juste que nous soyons  la peine. Vite, formons
une civire pour transporter cette pauvre bte au lieu que
nous dsignera sa nourrissonne."

Ce fut prestement fait, et bientt le fier marquis et ses
joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant
pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel
reposait Nounou.

Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve
lavait protge, nourrie, aime, et ils ne raillrent plus;
ils comprirent laffection troite qui liait la bte et
lenfant.

Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur et
prdit que laprs-midi du lendemain les verrait formant un
cortge pour transporter, avec toutes sortes de prcautions,
une louve malade chez une vieille femme  moiti sauvage
aussi.

Lorsquils furent arrivs  destination et quils eurent
dpos dans la modeste cabane lanimal qui gmissait doucement
en essayant encore de lcher la main de la Moucheronne, celle-
ci leur dit avec un sourire:

"Je vous en ai voulu beaucoup, mais jespre quelle
gurira, et vous avez rpar votre faute, aussi je vous
pardonne; allez!"

Et, dun geste royal elle leur montra le chemin de la fort.

Ils seraient volontiers demeurs un instant de plus,
intresss malgr eux  la cure de leur victime, mais on les
congdiait, il ne leur restait qu sloigner.

Ils se promettaient de revenir et de soccuper de la farouche
fillette qui excitait leur curiosit; mais bah! les promesses
des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le
vent.

Le soir, en devisant  la table du chteau, ils avaient dj
oubli lhistoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop
doccupations pour venir explorer la fort dans le but de
retrouver la petite fille  la louve.


CHAPITRE XII


SANS LE VOULOIR.


Six mois se sont couls; la Moucheronne et Nounou continuent
 vivre, lune sous la frule du mchant Favier qui ne sest
pas amend, lautre plus libre, mais passant une partie de ses
journes  la chasse ou  la maraude pour subvenir  sa propre
subsistance et  celle du braconnier.

La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus;
seulement,  mesure quelle comprend mieux les choses, elle
souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient
un homme qui nest pas son pre.

Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et goste
sil est possible;  prsent, tout en exigeant plus de travail
de la pauvre crature dont il fait son esclave, il lui mesure
parcimonieusement le pain quelle gagne pourtant si durement.

Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du
ruisseau, ses pieds nus pendant sur leau et ses yeux brlant
dun feu intense regardant dans la profondeur des bois, sil
ne vaudrait pas mieux quitter cette fort quelle aime et en
mme temps cet homme sinistre qui est son bourreau.

Oui, mais o irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle 
quitter ces lieux sauvages?

Il y a bien Manon  laquelle lenfant garde une reconnaissance
plus grande depuis quelle a rappel la louve  lexistence.
Mais Favier est lennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne
peut aller vivre avec la pauvre octognaire qui a dj si
juste de quoi se nourrir elle-mme.

Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne
vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce
serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute
son me, car personne ne lui a appris quil ne faut jamais
dsirer la mort dautrui.

Comment le saurait-elle?

Et, dans la simplicit de son cur elle se dit: "Si Favier
pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent
voir la mre Manon!"

Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps quelle ne
lavait vue,) la Moucheronne quitta la cabane o Favier
dormait de son lourd sommeil divrogne, et sengagea dans la
fort.

Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachev, elle en avait
assez de cette vie-l, elle tait rvolte  la fin; le matin
mme, il lavait frappe si rudement que le sang avait jailli
de ses lvres et quelle avait cru mourir.

Et elle allait devant elle,  laventure, escorte de sa
fidle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait
machinalement le chemin de la cabane de Manon.

On tait en automne et tout tait triste alentour; il ny
avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence tait
absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables
tons rougetres dont octobre les revt; la mousse avait sch;
et la Moucheronne tait mlancolique parce quelle envisageait
avec pouvante lhiver qui venait; lhiver avec ses neiges si
longues  fondre; avec la ruisseau gel dont il fallait casser
la glace pour obtenir un peu deau. Et puis, le hurlement du
vent dans les branches sches, avait quelque chose de si
lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier
devenait plus brutal  mesure que la mauvaise saison lui
apportait moins daubaines.

Et voil que, tout en songeant, lanimal et la fillette sont
arrivs chez Manon; le visage de la Moucheronne sclaire et
elle fait  sa compagne un signe de mystre; elle veut
surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la
masure jusqu' une petite fentre sans vitres pratique sur le
mur de derrire; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la
terre humide, et la louve sest couche sur la mousse, tout
essouffle de sa course.

Mais la Moucheronne sarrte interdite: des clats de voix
parviennent  son oreille; certes, elle reconnat laccent
chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un
timbre jeune et mle; qui donc peut converser avec elle? Ce
nest pas Favier, puisque la fillette la laiss endormi au
logis. Alors qui est-ce?

Elle ne songe pas  couter, oh! non; seulement la surprise
la cloue sur place, et son nom ayant frapp son oreille,
malgr elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert
de fentre  Manon.

Cest la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amrement
de sa solitude.

" Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, quil ne serait
pas prudent pour toi de venir habiter ici; la fort mme nest
pas assez sre, mais mes bras deviennent plus dbiles de jour
en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me
trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera mme pas,
car personne ne vient jusqu' moi. Le boulanger qui me fournit
deux pains par semaine en change dune petite provision
dherbes que je lui fais, les dpose tous les lundis chez le
garde o je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne
pourront plus me porter...

" Mais, mre, ny a-t-il pas au pays une pauvre orpheline
qui consentirait  faire votre mnage? Tenez, ce sacripant de
Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-mme, se
dcharge de ce soin sur une enfant quil ne mnage pas, je
crois.

" Tu as raison, il la fait travailler dur et nest pas avare
de coups envers elle. Une fois dj, jai d soigner la pauvre
Moucheronne.

" Il lappelle la Moucheronne?

" Oui, depuis bientt douze ans quil la chez lui.

" Et lenfant a quel ge?

" Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle ntait pas
mme sevre lorsque Favier la recueillie.

" Treize ans, oui cest cela, ce doit bien tre cela.

" De quoi veux-tu parler?

" Vous ne connaissez pas lhistoire de la petite; parbleu!
Favier nest pas si bte que de vous la raconter.

" Alors, dis-la-moi, toi.

" Oh! Cest trs simple. Le braconnier et deux ou trois de
ses camarades ont arrt un soir une voiture qui longeait la
fort; ils ont tu le cocher et le voyageur que cette voiture
transportait je ne sais o, et ils ont trouv un petit enfant
dont Favier sest charg; ses amis pensaient quil lavait
noy, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilis le
poupon.

" Alors, fit la vieille femme qui ntait pas trop tonne,
la Moucheronne est sans doute lenfant de parents riches et...

" Riches, je ne crois pas; Andrino qui a pris part 
laffaire et qui me la conte ensuite, ma dit quon avait
trouv peu dargent sur le voyageur; seulement le pauvre
diable avait lair dun seigneur et en mme temps dun
tranger.

" Et, scria Manon en levant au ciel ses mains rides,
cest pour voler un peu dor, que lon tue un chrtien pleine
de jeunesse et despoir peut-tre? que lon prive un pauvre
petit tre comme la Moucheronne de la protection de ses
parents, de la fortune, des bienfaits de lducation!... Et la
mre, dans tout cela quest-elle devenue? Y avait-il seulement
une mre?"

Lhomme fit un geste dinsouciance.

" Est-ce quon sait? On ne sen est pas inquit.
Naturellement Favier na pas fait rechercher la famille de la
mioche.

" Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore
son mari et son enfant! murmura Manon avec mlancolie. Ah! mon
garon, que ce soit une leon pour toi. Ce Favier, a ne lui
porte pas bonheur ce quil a fait l.

" Non, a ne lui portera pas bonheur! rpta  voix basse la
Moucheronne toujours cache derrire la cabane."

Sans le vouloir elle avait tout entendu.

Et elle restait l dbout, ple comme une morte, les yeux
tincelants, les dents serres...

Les voix continuaient leur conversation dans lintrieur de la
maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus  ses
oreilles bourdonnantes.

Que lui importait maintenant ce que lon pouvait dire, elle en
savait assez.

Et elle nentra pas chez la mre Manon.

Sans bruit, comme elle tait venue, elle sen alla et la louve
la suivit tonne de cette singulire promenade.

Ce jour-l, la fort navait plus son attrait habituel pour la
fillette; elle nentendait ni les derniers chants des oiseaux,
ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas
ce dernier sourire de lt, luire dans les parfums humides,
dans les fleurettes blotties, dj frileuses, dans la mousse,
ni les rayons dor du soleil.

Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la
dmarche automatique, sans donner une caresse  Nounou
surprise de cette froideur inusite.

De temps  autre,  travers ses lvres contractes, passait
une exclamation rigide:

"Mon pre tu vas tre veng." Quallait-elle faire?


CHAPITRE XIII


OU NOUNOU RIT DANS SA BARBE ET OU FAVIER NE RIT PAS.


Lenfant et la bte arrivrent ainsi jusqu' la cabane du
braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne
sentait que son courroux.

Au lieu douvrir la porte, craintivement comme  lordinaire
de peur dtre accueillie par une injure ou par des coups,
elle entra dun pas ferme, en matresse pour ainsi dire.

Son ennemi dormait toujours, couch sur le lit de fougres
sches, et la Moucheronne le contempla, la lvre releve par
un sourire de mpris, un sourire qui et fait frissonner
Favier sil let vu.

Elle considra ce colosse, hideux dans son repos comme dans
ses fureurs; cette tte rousse et bestiale dont la bouche
largement fendue souvrait, montrant toutes ses dents de
carnassier.

"A mon tour, murmura-t-elle trs bas."

Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant lhomme,
ignorant du chtiment qui lattendait:

"Sil bouge, souffla-t-elle, trangle-le."

Nounou dut comprendre car ses yeux brillrent, et elle se tint
en sentinelle auprs du lit.

La Moucheronne dcrocha du mur la lanire de cuir qui avait
servi tant de fois  la chtier de fautes quelle navait
point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetes dans
un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de
Favier.

Cette opration ne pouvait moins faire que dveiller le
dormeur. Il commena  sagiter et  jurer, la langue encore
paisse et les yeux encore voils.

Lenfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et,
avec une vigueur que lon net pas attendue de ses doigts
menus, elle lia galement les deux pieds du misrable que la
louve tenait en respect.

"Par les cornes du diable, satane Moucheronne, quest-ce que
tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir
de me..."

Il sarrta soudain: jamais il navait vu une telle
expression sur le visage de la petite fille, mme aux jours o
il lavait le plus battue et injurie.

" La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, quest-ce que tu
as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes
qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais dlivre-
moi vite et fais sortir cette vilaine bte qui me regarde avec
des yeux si drles.

La Moucheronne ne remua pas et continua  fixer, elle aussi,
ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant  sa
merci.

" Non je ne te dlivrerai pas lche assassin, dit alors
lenfant dun ton pos, et trs net. Je ne te dlivrerai pas
et je vais te punir comme tu le mrites!...

"Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t-
elle en se croisant les bras dans sa colre magnifique, tu
crois que je vais continuer  courber la tte sous ton joug
injuste et odieux parce que je ne suis quune pauvre fille
sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en
effet, et cela parce que tu as tu mon pre, tu entends,
misrable, lche, dmon! tu as tu mon pre, mon pauvre pre
qui ne tavait jamais fait de mal; du mme coup tu mas peut-
tre enlev ma mre; tu as fait de moi moins encore quune
servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote
avec tes mauvais traitements, cest quun jour devait arriver
o tu recevrais le chtiment de tes crimes. Ce jour est venu:
regarde-moi, ai-je lair de plaisanter. Ah! oui, plaisanter,
tu vas voir. Nounou, tiens bon!"

Et tandis que lhomme, se tordant sur le lit, essayait de
rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanire de
cuir. Il hurlait, il cumait de rage, il blasphmait, mais
cette justicire de treize ans, implacable comme la justice,
continuait  svir dun bras qui ne se fatiguait pas.

Alors, voyant son impuissance, le lche essaya de capituler:

" Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colre et cela se
comprend, je nai pas toujours t envers toi trs... trs
doux, enfin; mais tu mas assez frapp, voyons; cesse ce jeu
et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras mme
trs heureuse, trs gte, je te donnerai des bonbons et de
belles robes, tu verras a!"

Au fond de lui-mme il disait:

" Attends, cest toi qui va en danser une ds que jaurai
les pieds et les mains libres: je tcraserai sous mon talon,
vipre, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumire du
soleil!"

Il pensait cela, lhypocrite, seulement il continuait 
supplier:

" Allons, fillette, laisse-l ton fouet; je te jure de ne
plus jamais te frapper."

Mais la Moucheronne haussait les paules:

" Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si
je vous dlivrais vous me tueriez. Et puis, quand mme vous
seriez bon, cela me rendrait-il mon pre? Vous lavez
assassin, je veux quil soit veng, vous mourrez donc."

Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphme et linjure,
lhomme essaya dexciter la louve contre lenfant: peine
perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui
et menaait denfoncer ses crocs dans sa gorge.

Le sang commena  couler, aveuglant Favier et rougissant sa
blouse bleue..... Cette fois il se tut et, de sa poitrine
rlante, sleva un gmissement continu.

Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit  amasser,
tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles
sches; puis elle y mit le feu.

Depuis longtemps le soleil tait couch; nul nassistait 
cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait suc
la frocit avec le lait de la louve.

Dans cette nuit sinistre, un cri pouvantable sleva avec la
flamme rouge: Favier comprenait toute lhorreur de la mort
quil allait subir.

On entendit un crpitement, des plaintes touffes;... puis,
plus rien: cette masure flambait comme un paquet
dallumettes.

Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne,
debout sous les arbres clairs dun reflet sanglant,
demeurait immobile et muette, frappe dpouvante.

Le remords entrait dans son me; lincendie est chose terrible
et mourir dans les flammes est une fin tragique.

A prsent quelle avait sous les yeux ce spectacle,  la fois
grandiose et terrifiant, elle comprenait quelle avait fait un
action horrible.

Mais comment rparer le mal? Comment teindre le feu; avec
quoi jeter leau du ruisseau sur ce brasier incandescent?

La Moucheronne et donn beaucoup pour savoir Favier sain et
sauf bien loin de la fort. Mais encore une fois, il tait
trop tard.

Tout  coup,  terreur, une espce de gant tout noir, rlant,
sortit en rampant de la cabane embrase, et vint rouler et
saffaisser aux pieds de lenfant muette dhorreur.

Ctait Favier qui, dans un effort dsespr, avait russi 
rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcines
exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa rpugnance,
lenfant se baissa.

" Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle."

Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout  coup sa
victime, avait lev sur elle un dernier regard de pardon ou de
haine.

Le braconnier ne vivait plus.

Toute la nuit, la pauvre petite demeura, ple et glace,
assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe
maigre de la louve, regardant de ses yeux pouvants, le
cadavre de lhomme et les ruines fumantes de la cabane.

De temps  autre une chouette attire l par la lueur de
lincendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de
lenfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage
contre Nounou.

Enfin, cette nuit terrible eut un terme; laube parut; alors,
dtournant les yeux de ce spectacle de mort et de dsolation,
la Moucheronne senfuit, et senfona dans le bois encore
sombre suivie de la louve.


CHAPITRE XIV


LOR MAUDIT.


Manon dormait profondment; elle avait veill tard la veille
en causant avec son gars qui tai reparti avant le lever du
soleil.

Elle ne sveilla mme pas quand la porte souvrit doucement
et quune forme svelte et mignonne entra dans la cabane.

La Moucheronne fit signe  la louve de se coucher sur le sol,
et elle-mme, accable de fatigue, essaya de se reposer; mais
elle ne le put.

Elle avait toujours devant les yeux le fantme de Favier
mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure
seffondrant dans un amas de dcombres rouges.

Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise,
songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes
enfivres.

" Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."

Lenfant ne rpondit pas par son sourire habituel; elle tourna
lentement la tte du ct de la vieille femme et resta muette.

" Favier nest donc pas chez lui? reprit celle-ci tonne de
ce silence. Ta-t-il tourmente de nouveau?

" Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors lenfant
dun ton farouche, Favier est mort.

" Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.

" Cest moi qui lai tu.

" Toi? Toi? Non, ce nest pas possible! regarde-moi ma
fille. As-tu bien toute ta raison?

" Je lai toute entire.

" Et tu las tu?

" Oui.

" Comment cela?

" Il dormait; je lui ai li les pieds et les mains et je
lai frapp ainsi quil mavait frappe tant de fois.
Ensuite...

" Eh! bien, ensuite?"

Lenfant dtourna les yeux, honteuse.

" Jai mis le feu  la cabane et... cest ainsi quil est
mort.

" Tu as fait cela, toi?

" Oui.

" Pourquoi? Il tavait battue de nouveau?"

Elle fit signe que non.

" Injurie alors? et, dans un mouvement de colre, rvolte
 la fin, tu as..."

La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille
femme et rpondit tranquillement:

" Il avait tu mon pre, jai veng mon pre.

" Ah! scria Manon, qui ta appris cette histoire?

" Hier soir, votre fils vous la racontait ici; jtais l,
tout prs, jai tout entendu.

" Seigneur Dieu! si javais su! dit Manon qui demeura
songeuse."

Au bout dun instant elle reprit:

" Que vas-tu faire?"

La fillette rpondit doucement:

" Mre Manon, voulez-vous de moi pour servante?

" Toi?

" Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier ma habitue 
travailler dur.

" Je nen doute pas. Mais ici, tu auras peu dagrment,
pauvre petite.

" En avais-je donc beaucoup chez Favier?

" Cest vrai. Seulement  prsent que te voil grandelette
tu pourrais aspirer  gagner honorablement un peu dargent 
la ville; tu y aurais des compagnes, des amies..."

La Moucheronne haussa lgrement les paules.

" Quai-je  faire  la ville? La fort me suffit; les
hommes sont mchants; je naime que vous et Nounou.

" Cependant...

" Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la
fillette.

" Si, je le veux!

" Je ne dsire que vivre entre vous deux: Nounou et vous
tes ma famille.

" Soit, dit la vieille femme."

Lenfant tendit ses mains fluettes:

" Que faut-il faire? Je suis prte  me mettre au travail.

" Oui, mignonne, mais avant de toccuper du mnage, nous
avons un grave devoir  remplir."

Les yeux de la Moucheronne demandrent:

" Lequel?

" Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les
morts sans spulture, quels quils soient. Si je ntais
vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne,
mais je ne puis. Suis-moi."

Elles prirent le chemin de la cabane incendie, Manon
sappuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bton, et
la louve suivant, la tte basse, la queue serre.

Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, tait
toujours tendu sur le sol noirci, devant les derniers
vestiges de la masure.

A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante,
dtourna les yeux.

Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle laida  y
placer les restes informes du braconnier. Ctait une rude
besogne et elles mirent longtemps  laccomplir.

Lorsque tout fut achev, Manon sagenouilla et rcita une
prire pour le misrable dsormais hors dtat de nuire  qui
que ce ft, et la louve hurla lugubrement.
Ce fut toute loraison funbre du bandit.

La Moucheronne tait ple et pniblement impressionne.

Sa vieille amie voulait larracher bien vite  ce lieu
funbre, mais elle avait une dernire tche  remplir:
fouillant les dcombres du bout de son bton, elle russit 
soulever un petite amas de pltre et de bois  demi consum.

"Tiens, dit-elle en dsignant  lenfant langle de la
cabane, soulve ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne
trouves pas quelque chose que le feu aura respect."

La fillette obit et retira en effet un grossier coffret de
fer quelle remit  Manon.

La vieille femme louvrit sans trop de peine.

"De lor, dit-elle, je men doutais."

La Moucheronne le regarda avec indiffrence.

" Tout cela est  toi, reprit Manon aprs avoir compt la
somme. Tu es riche, mignonne

" A moi? fit lenfant dont les sourcils se joignirent. Cest
largent de Favier, je nen veux point. Cest de lor maudit.

" Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.

" Quest ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du
doigt un papier pli en quatre, jauni et couvert de caractres
tracs  lencre, qui se trouvait au fond de la bote sous les
louis aligns.

" Ceci, bon Dieu! cest la lettre; la lettre que je nai pu
dchiffrer parce quelle tait crite dans une langue
inconnue."

Elle ajouta avec motion, en prsentant le papier  la
fillette:

" Cest ton pre qui a trac ces mots."

Les yeux de la Moucheronne tincelrent; elle sempara
vivement de la lettre, pour elle, aussi, incomprhensible, et
la porta  ses lvres.

Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y taient
inscrits; puis, impuissante, elle soupira:

" Je ne saurai donc jamais ce quil y a l?

" Donne, dit alors Manon en remettant le prcieux papier
dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement;
cela fait partie de ton hritage.

" Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant
la tte, mais pas lor; cest pour le voler quon a tu mon
pre; cest le bien de Favier, cest chose maudite; encore une
fois je nen veux point.

" Quil soit donc fait selon ton dsir, rpliqua Manon en
serrant la bote sous son bras."

Et, silencieuses, elles retournrent au logis que lenfant et
la louve ne devaient plus quitter dsormais.


CHAPITRE XV


CE QUE NOUNOU TROUVA DANS LA FORET.


La Moucheronne demeura donc avec Manon; la pauvre vieille
saffaiblissait de jour en jour et les services de sa protge
lui devenaient absolument ncessaires.

Jamais lancienne souffre-douleur de Favier ne stait trouve
aussi heureuse; la vie lui semblait presque chose douce et
elle travaillait, le cur content, sre maintenant de faire
plaisir  sa vieille amie et davoir en retour une caresse ou
une bonne parole.

Ctait elle qui, le matin, faisait le petit mnage, mettait
en ordre la maisonnette, trayait la chvre, et prparait
lhumble repas. Puis, elle aidait Manon  shabiller,
cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme,
lavait et raccommodait le pauvre linge.

Elle avait quelques instants de rcration, car Manon ne
souffrait pas que la fillette spuist au travail comme du
temps de Favier; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs
pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule
ainsi quelle aimait  le faire. Une pense inquitante la
poursuivait, cependant, au milieu de la quitude de ses jours
et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle
existence: elle tait une meurtrire puisquelle avait tu.

Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de
disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, mme
celle qui dfend un tre cher, est chose condamnable.

La Moucheronne y rvait souvent.

Certes, elle ne regrettait pas la flagellation quelle avait
inflige  son bourreau, mais ensuite... devait-elle lui
donner la mort?...

Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir  elle comme
un fantme, rlant, brl, et implorant misricorde.

Elle navait pas eu piti, elle avait tu.

Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait
sauv une autre quelque temps auparavant; dans la fort, elle
avait dtourn un jeune cavalier du guet-apens qui
lattendait. Hlas! elle nen tait pas moins une meurtrire,
mme pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible,
quelle croyait imprime  jamais sur son front, lui tait un
supplice. Aussi, ds quune occupation absorbante ou pnible
ne la captivait plus, la Moucheronne songeait  tout cela.

Lhiver succda  lautomne, puis le printemps reparut et
lenfant se sentit le cur plus lger, car il est doux de
recevoir les premires caresses du soleil et de la brise
attidie.

Un soir, au dclin du jour, Nounou qui avait t en chasse
toute laprs-midi, revint auprs de sa jeune matresse
quelle se mit  tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle
revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose
dtrange dans la fort, car ses yeux semblaient vouloir
parler.

"Quy a-t-il, Nounou? dit la fillette en la flattant de la
main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe
de chasseurs qui tauront poursuivie?"

Et fronant le sourcil, elle inspecta de lil le poil de sa
fidle compagne.

Mais Nounou navait pas t touche et elle fit entendre un
petit grognement dimpatience en tirant de plus belle sur le
pauvre jupon frip.

"Faut-il donc que jaille avec toi? fit lenfant qui
entendait ce langage muet."

La louve alors la lcha et bondit en avant, se retournant
seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La
Moucheronne se mit en marche avec elle.

Arrive  un certain carrefour o les arbres
sclaircissaient, lanimal sarrta et poussa un nouveau
grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la
satisfaction.

Alors la Moucheronne aperut, tendue  terre et sans
mouvement, une jeune fille de son ge ou  peu prs, mais plus
petite et plus frle quelle.

La pauvre crature tait sans doute malade ou blesse et
probablement gare dans ce bois peu frquent. Sa tte fine
et ple tait renverse dans un flot de cheveux dor soyeux et
boucls; son costume tait riche et lgant; sa petite main
gante tenait encore le manche dun fouet mignon; enfin, 
quelques pas, un ne dAfrique attel  une voiture lgre
comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de
laventure; son brancard tait bris, et une des roues de la
petite voiture en fort mauvais tat. Evidemment, il tait
arriv un accident dont la jeune fille blonde tait la
victime.

A la vue de la louve, lne manifesta une vive frayeur, mais
il ne put se dbarrasser de ses entraves, et finit par se
rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait
pas faire attention  lui.

" Est-ce quelle serait morte? murmura la Moucheronne en se
penchant sur lenfant toujours inanime. Cest une petite
fille comme moi, de mon ge peut-tre."

Et elle ajouta dans un lan de nave admiration:

" Je nai jamais rien vu daussi joli!"

Elle osait  peine leffleurer de ses petites mains brunes; et
cependant, il fallait bien agir.

La Moucheronne tait forte, ctait le cas duser de sa
vigueur; elle souleva dans ses bras la fillette toujours
vanouie qui, par bonheur, se trouvait lgre et facile 
porter; nanmoins la Moucheronne pliait sous le poids; elle
parvint enfin  la coucher dans la petite voiture, et elle
rattacha comme elle put les brancards et la roue; puis elle
prit lne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.

Il fallut aller trs lentement  cause des avaries
occasionnes au mignon vhicule, et puis, le pauvre ne
tremblait de tous ses membres en se sentant escort par la
louve qui, pourtant, ne daignait pas soccuper de lui.
La petite troupe arriva avec beaucoup de peine  la
maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa
petite amie revenir en cet quipage. Quoiquelle ne ft pas
ingambe, elle aida la Moucheronne  transporter la malade sur
son lit, et elle la fit revenir  elle grce  quelques
gouttes dlixir quelle glissa entre ses dents serres.

La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur
et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait,
et son regard allait, tonn, de la vieille femme  la
Moucheronne et de la Moucheronne  la louve.

Elle navait pas peur; elle devinait quon ne lui voulait que
du bien.

" O souffrez-vous, mon enfant? lui demanda Manon qui ne
voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras
de la fillette.

" Je crois que cest au pied gauche; je ne puis le remuer et
jy ressens une douleur aigu.

" Voyons cela."

Manon enleva la bottine et le bas, et dcouvrit  la cheville
dlicate et satine une lgre enflure.

" Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.

" Bien par ma faute, rpondit franchement lenfant; je ne
connaissais pas encore le bois et maman mavait enfin permis
de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais
voyant que miss Claddy tait lasse et que Casse-Cou, mon ne,
avait envie de trotter, jai propos  Miss de sasseoir sur
lherbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de
galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou nest
pas tous les jours docile; il ma emmene trs loin bon gr
mal gr et a t butter contre un arbre dans la clairire; je
suis tombe et je ne sais plus ce qui sest pass. Si je suis
demeure longtemps vanouie la pauvre Miss sera retourne au
chteau croyant que je ly aurai devance, quoique je naie
pas lhabitude de lui jouer de ces tours-l. Ne me trouvant
pas  la maison, on va tre horriblement inquiet. Si je
pouvais marcher...

" Cest impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir
 la place o vous avez laiss votre gouvernante.

" Ce serait inutile, je suis sre que Miss ne me cherche pas
dans le bois; elle doit tre dj rentre et Dieu sait dans
quelle angoisse ils sont tous!

" O demeurez-vous?

" Au chteau de Cergnes,  quelques kilomtres de la fort;
donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur
Casse-Cou!...

" Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas
tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne rpondrais
plus de votre pied; vous avez assez dune entorse.

" Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de
Cergnes en retombant, dcourage, sur loreiller de crin; Miss
doit pleurer  lheure quil est, et ma pauvre maman en sera
malade.

" Vous navez pas votre pre?

" Si, mais il est parti dernirement pour un long voyage.

" Eh bien! reprit Manon en continuant  frictionner
doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la
Moucheronne rassurer madame votre mre.

" La Moucheronne? quest-ce que cela?

" La fillette brune que vous voyez l et qui vous a amene
ici.

" Oh! oui, et merci! fit la malade en se tournant vers la
Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et
charms. Vous avez t bien bonne de me secourir, vous serez
meilleure encore daller rassurer ma mre.

" Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au chteau de
Cergnes et...

" Moi?... scria lenfant avec terreur.

" Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi; donc il ny
a que toi pour remplir cette mission: tu diras, l-bas, que
la petite demoiselle sest gare dans la fort, quelle y a
fait une chute, sans gravit heureusement, mais qui lui a
foul le pied, et quelle est en sret chez moi o lon
viendra la chercher.

" Mais... mre Manon, vous voulez que jaille l-bas?...
Vous savez bien que je nai jamais dpass la limite du bois.

" Tu la dpasseras aujourdhui; il faut bien que tu
thabitues enfin  voir des tres humains; tu es par trop
sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal
et tu rendras service  mademoiselle de Cergnes."

La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front pliss,
les lvres serres.

Aller au chteau, elle?... Quitter la fort, ft-ce pour une
heure seulement?

Impossible; elle aimait mieux quon la battt. Mais la malade
tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche
crature finit par consentir  ce quon demandait delle.

Mlle de Cergnes lui expliqua la plus court chemin  prendre de
la fort au chteau, puis lattirant  elle, elle passa ses
bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et
lembrassa de toutes ses forces.

La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux
brillants elle sortit, suivie de sa fidle Nounou, et se
rptant, tout en marchant  pas presss:

" Celle-l est bonne autant que belle et je laime. Elle ma
embrasse, moi, moi la Moucheronne, comme si jeusse t une
demoiselle comme elle. Je ferai tout ce quelle voudra, mme
sil men cote beaucoup."

Et elle htait la pas afin darriver plus vite. Pauvre
Moucheronne et pauvre Nounou! elles ne savaient pas ce qui les
attendait l-bas.


CHAPITRE XVI

NOUS AVONS VU LE DIABLE ET SA FILLE.


Depuis une heure environ le ciel stait couvert et lon
entendait au loin gronder le tonnerre; un souffle chaud et
lourd agitait les feuilles; lorage arrivait, et lon sait que
les premiers orages du printemps sont souvent les plus
violents.

Peu  peu de gros nuages cuivrs samoncelrent amassant
llectricit; lobscurit se fit dautant plus intense quon
arrivait  lheure du crpuscule.

Mais la Moucheronne navait pas peur, et elle continuait
bravement sa marche sans souci du vent brlant qui lui jetait
la poussire au visage, ni des clairs fulgurants qui ne lui
faisaient point fermer les yeux.

La tempte clatait dans toute sa force, lorsque lenfant et
la louve arrivrent au chteau de Cergnes. La Moucheronne ne
savait pas ce que ctait que de sonner  une porte; elle
trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue
avenue plante de marronniers; elle traversa le parc et enfin
sarrta devant un perron de pierre orn de chaque ct de
caisses dorangers.

Elle sapprta  en gravir les marches avec Nounou.

Elle avait pu ainsi parvenir jusque-l parce que, en ce moment
justement, la maison tait sens dessus dessous; les portes
demeuraient grandes ouvertes; les domestiques rests au
chteau allaient et venaient, effars, tandis que les autres
couraient  la recherche de leur jeune matresse disparue
depuis quelques heures.

Miss Claddy, surmontant sa fatigue, plore et gmissante,
accompagnait Mme de Cergnes  travers le parc o lon esprait
retrouver la jeune fille.

Aussi ne fut-ce pas la chtelaine que la Moucheronne vit en
arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la
taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter,
entre deux clairs, dinterroger lhorizon.

" Etes-vous madame de Cergnes? dit tout  coup une voix
frache et sonore au bas de lescalier de pierre.

" Si je suis madame de Cergnes? rpta la digne matrone
videmment flatte de la mprise, en mettant sa main au-dessus
de ses yeux pour apercevoir dans lobscurit, celle qui avait
prononc cette question.

" Oui, jai besoin de lui parler immdiatement, continua la
fillette en posant le pied sur la premire marche du perron."

La jeune fille blonde lui avait dit:

" Tu demanderas ma mre," et elle obissait strictement.

Mais au mme instant, un clair dchira le ciel dans un zig-
zag de feu, et montra, sur un fond de lumire fantastique,
deux formes tranges: celle dune petite fille accoutre
dune manire bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle
dun animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.

Epouvante, la femme de charge poussa, tout en se signant, un
cri terrible qui fit surgir  ses cts la valetaille reste
au chteau.

" Cest le diable! cest le diable! hurlait Mlle Sophie en
proie  une furieuse crise de nerfs."

En vain la Moucheronne, levant la voix, essayait de se faire
entendre; un deuxime clair la dessina aux yeux qui tchaient
de percer lombre, et les domestiques firent chorus avec la
femme de charge.

" Arrire, diablesse! crirent-ils  lenfant stupfie de
cet accueil."

Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent
chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un
pique-feu, et revinrent, ainsi arms, au seuil du vestibule o
Mlle Sophie,  moiti pme, prononait quelques paroles
destines  repousser matre Satan.

Le cuisinier avait apport une lanterne dont la lueur vague
montra, moins nettement que le faisaient les clairs, les
silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.

Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignes et de
cris de terreur; devant ces bras furieux, brandissant de
singulires armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le
dos  lennemi; Nounou, le poil hriss, lil furibond,
grina des dents et gronda.

Alors, ils lui jetrent des pierres; lune delle atteignit la
Moucheronne au bras.

"Ils vont me tuer Nounou, pensa-t-elle."

Elle ne craignait pas pour elle-mme, mais voyant un valet
moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au-
dessus de la pauvre bte, elle prit sa course emmenant la
louve et poursuivie par les hues et les projectiles des
assaillants.

Elle tait bien lasse, et sombre comme le ciel qui versait 
prsent des torrents deau, lorsquelle regagna la cabane de
Manon.

La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie
malgr le fracas de lorage, et elle accueillit la Moucheronne
en lui faisant signe de parler bas.

" Et puis? dit-elle en se penchant vers lenfant dont elle
tta les vtements ruisselants; tu es alle au chteau? Vient-
on chercher la petite demoiselle?

" Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent
pas o elle est.

" Tu nas donc pas rempli ta mission?

" Ils lont pas voulu me le permettre.

" Comment, ils? Tu nas donc pas demand madame de Cergnes?

" Je lai demande, ainsi que vous me laviez recommand,
mais ds que jai ouvert la bouche, ils se sont tourns contre
moi et mont menace ainsi que Nounou; ils nous ont mme jet
des pierres.

" Ils? ctaient les domestiques, nest-ce pas?

" Je lignore, ctaient des hommes et des femmes qui se
sont assembls au haut dun escalier trs clair dans le
fond.

" Cest cela, ils tauront prise pour une vagabonde, une
mendiante, avec ses pauvres vtements et sa louve. Mon Dieu,
mon Dieu! que faire? murmura Manon dcourage. Ainsi, tu es
revenue sans avoir pu rien dire? Tu as eu peur de ces gens?

" Je nen avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal 
Nounou, et...

" Pourquoi las-tu emmene, aussi?

" Vous savez bien quelle me suit partout, rpondit
gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont mchants,
javais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore
une fois, mre Manon.

" Et la comtesse se dsole, poursuivit la vieille femme sans
couter la fillette; mon Dieu, que faire? Ah! petite, si tu
voulais!...

" Retourner l-bas, dit Manon en hsitant.

" L-bas, au chteau?

" Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne
la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un
billet avec lequel on te laisserait entrer; a doit savoir
crire, ces enfants de riches.

" Je ne retournerai jamais vers ces gens, rpondit la
Moucheronne en se levant."

Et Manon vit quelle tait inbranlable. Ctait la premire
fois que la fillette lui refusait un service, et elle tait si
sauvage et avait une si profonde horreur des tres humains 
quelques exceptions prs, quil fallait bien lui pardonner
cela.

Manon soupira et se mit  songer aux moyens de faire savoir au
chteau que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.

Elle ne voulait pas veiller la petite malade pour lui
apprendre sa dconvenue, et elle tait fort perplexe.

Nounou stala prs du pole pour scher sa fourrure mouille,
et la Moucheronne se mit  vaquer sans bruit aux soins du
mnage.


Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attires par le
bruit que faisaient les domestiques  la vue de la
Moucheronne, rentrrent au chteau et la comtesse interrogea
ses gens.

" Ah! madame la comtesse, rpondit Mlle Sophie  peine
revenue de sa terreur, nous avons eu grandpeur, nous avons vu
le diable et sa fille."

Mme de Cergnes haussa lgrement les paules, et, se tournant
vers le valet le plus rapproch delle:

" Que signifient ces paroles, Joseph? Quest-il arriv?
rpondez donc."

Joseph, un peu piteux, raconta alors la scne que nous avons
dpeinte, ajoutant que ctait bien rellement Satan en
personne qui leur tait apparu au milieu de lorage avec une
espce de sorcire, sa fille probablement.

" Et il a demand  me parler? ajouta ironiquement la
chtelaine. Ah! malheureux! vous ne comprenez donc pas que
lenfant qui est arrive inopinment et vous a effrays sans
le vouloir, mapportait peut-tre des nouvelles de ma fille et
venait peut-tre me dire o elle se trouve, malade,
blesse?..."

La pauvre femme, aprs une pause, reprit avec nergie:

" Nous passerons la nuit  la chercher; quun dentre vous
seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument
incapable de remplir tout autre office. Les autres me
suivront, nous explorerons la fort, je veux retrouver ma
fille."

Tous obirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore
branls, murmurait entre ses dents jaunes:

"Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire; il ne
faut pas jouer avec les choses surnaturelles; nous avons
certainement vu Beelzbuth et quelquun de sa famille, et je
men souviendrai toute ma vie."

Sur ce, elle se retira  la cuisine pour boire quelque
rconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le
malin esprit.


CHAPITRE XVII

CASSE-COU.


Il arriva que,  laurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait
pas  laise dans ltable de la mre Manon, spar de la
formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied
dans la petite porte qui cda, et se trouva dehors, enchant
de respirer lair pur et de pouvoir gambader  son aise.

Lorage tait dissip depuis longtemps; le ciel avait recouvr
sa srnit et la pluie avait rafrachi le sol et les plantes.

Mme de Cergnes et ses gens navaient pas encore battu la fort
tout entire; il avait fallu faire halte par deux fois, car la
pauvre mre stait vanouie de lassitude et dangoisse; mais,
cette faiblesse passe, elle recouvrait son nergie et
montrait le chemin aux autres.

Tout  coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle
venait dapercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en lair,
se roulait dans lherbe odorante, aussi lger de corps et
desprit que sil net pas eu sur la conscience la chute de
sa petite matresse.

Ctait un indice, certainement, mais rien ne prouvait que
lenfant se trouvt dans ces parages parce que lne y tait
venu foltrer.

Nanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois,
emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur
apprendre.

Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un:
"Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite
Bohmienne entrevue la veille  la lueur des clairs; elle
tait assise, toute songeuse, sur le tronc moussu dun htre
renvers par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou
brun et ses grands yeux perdus dans une pense ardente.

Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tte, et,
apercevant ses ennemis dhier, elle senfuit comme une biche
effarouche.

" Vous lavez effraye, dit la comtesse en fronant le
sourcil, laissez-moi lapprocher seule, jen tirerai peut-tre
quelque renseignement."

Mme de Cergnes, laissant ses gens derrire elle, savana
doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prire,
elle appela  elle la petite sauvage.

La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle napprochait pas non
plus.

Elle regardait, tonne, cette femme ple vtue lgamment
quoique sa robe de soie ft dchire et souille par les
ronces et par la boue de la fort. Cette femme tait jeune
encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait
une douleur intense au fond de ses yeux bleus cerns
profondment. La comtesse tendit sa main blanche et effile
vers lenfant que dun geste caressant elle attira vers elle.

Doucement sduite, la Moucheronne se laissa gagner, et,
considrant toujours fixement ltrangre:

" Vous tes la maman de la petite demoiselle, nest-ce pas?

" La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? scria la
comtesse avec une joie passionne. Oh! tu parles sans doute de
ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite o elle est;
je ten supplie, je te donnerai... non plutt je taimerai
comme une seconde enfant."

Et elle embrassait le petit visage hl de la Moucheronne,
elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure
inculte et rebelle.

" Dis-moi o elle est, dis-le-moi! rptait-elle  demi
folle."

Sans rpondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:

" Cest comme cela que les mres aiment leurs enfants; oui,
cest comme cela.

"O elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rverie; pas bien
loin dici, suivez-moi, je vais vous y conduire."

La Moucheronne navait plus peur; elle parlait dune voix
douce et ne hassait point cette trangre qui ne lui voulait
pas de mal et qui tait si belle et si triste.

Au dtour dun sentier, la comtesse qui, trs faible,
sappuyait au bras de la Moucheronne, poussa un lger cri
deffroi; elle venait dapercevoir la louve qui courait  leur
rencontre.

" Nayez pas peur, cest Nounou, dit la Moucheronne en
appelant lanimal du geste."

Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et,
reconnaissant une allie sans doute, elle dressa les oreilles
en signe de satisfaction et prcda le petit groupe  la
cabane.

" Mon enfant, demanda la comtesse  la fillette en
cheminant, cest vous qui tes venue hier soir au chteau?

" Cest moi, rpondit lenfant.

" Vous veniez mapprendre, nest-ce pas, o tait ma fille?

" Oui.

" Et mes gens vous ont mal accueillie?

" Ils nous ont jet des pierres et menaces de leurs btons.

" Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur
pardonner. Ah! si je mtais trouve l, quelle nuit
dangoisse maurait t pargne! Ainsi, vous maffirmez que
Valrie nest que lgrement blesse?

" Trs lgrement; mre Manon appelle cette blessure une
entorse.

" Dieu soit lou! murmura la comtesse avec ferveur."

" Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne,
ainsi il doit tre bon puisquil ny a que Favier et ses amis
que jaie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi
aimer Dieu."

" Maman! cest maman! scria Valrie de Cergnes en se
soulevant sur son lit et voyant entrer sa mre."

Le mouvement quelle fit lui arracha un cri de douleur, car
elle avait remu son pied meurtri.

" Ma fille chrie! ma Valrie, enfin je te retrouve donc!
disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."

Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la
pauvre mre,  bout de forces, ne pouvait plus dominer son
motion.

Debout,  quelques pas de l, la Moucheronne assistait  cette
scne, son grand il humide fix sur elles, et cette pense
lui venait  lesprit:

" Si javais eu ma mre, moi, elle aurait aussi pleur de
joie comme cela en me retrouvant."

On se raconta de part et dautre les pripties de la veille
et de la nuit, et Mme de Cergnes songea  envoyer chercher la
pauvre miss Claddy qui, aprs de mortelles inquitudes, avait
bien droit aussi  sa part de joie.

Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite
blesse sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses
gens au chteau avec ordre den ramener la voiture la plus
douce.

Pendant quils obissaient, Mme de Cergnes apprit de la mre
Manon lhistoire de la Moucheronne. Seulement la mmoire de la
vieille femme tait dj affaiblie et vacillante car elle omit
de mentionner lexistence de la fameuse lettre gisant au fond
du coffret de Favier.


CHAPITRE XVIII

A CERGNES.


" Vous voudriez cela, vous, mre Manon?

" Oui, ma fille, je le voudrais."

La Moucheronne soupira faiblement et murmura:

" Je croyais que vous maimiez: je me suis trompe.

" Mais je taime, la Moucheronne, je taime tendrement,
comme une mre.

" Comme une mre, non, fit nettement la fillette. Voyez si
madame de Cergnes consentirait  se sparer de sa fille, elle
: Jamais, au grand jamais.

"Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais
l est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder
toujours prs de moi, de tavoir pour me soigner et pour me
fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens men
aller tout doucement; mais il est de mon devoir, tu entends,
de mon devoir, de te prparer  une autre vie, plus convenable
pour une jeune fille comme toi. On toffre de partager
lexistence, lducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes,
dtre traite comme lenfant du chteau; si je refusais cela
pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.

" Oh! pas une fois, mre Manon, vous ignorez donc que je ne
me plais point dans la socit des hommes?

" Jusqu' prsent, parce que tu es jeune et ignorante, ma
fille; mais, je te le rpte, un jour viendra o tu seras bien
aise de ntre plus une petite sauvage. Et puis, cest en vain
que tu te dfends contre toi-mme; tu as de laffection pour
Mme de Cergnes et pour Mlle Valrie, et mme pour cette bonne
dame quon appelle Miss; elles tont tmoign bien de lamiti
toutes les trois."

La Moucheronne baissait la tte et ne rpondait pas.

En effet, au fond delle-mme, un instant, elle avait aspir 
vivre auprs de Valrie et de sa mre, mais non pour jouir du
bien-tre quon lui avait offert, cela lui tait indiffrent.

"Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refus
pour vous la loge de concierge o Mme de Cergnes vous pressait
de vous installer? Vous nauriez eu presque rien  faire, vous
auriez habit une jolie maisonnette et vous auriez t bien
nourrie.

" Moi, cest diffrent, fillette, rpondit la vieille femme
courbant son front humili."

Elle ajouta plus bas:

" Moi, jexpie les pchs dun autre.

" De votre fils, oui, je le sais, celui-l vous laimiez
bien comme votre enfant; mais il nest pas l pour vous
soigner. Qui vous servira si je vais au chteau?

" Madame de Cergnes doit menvoyer une orpheline peu
intelligente mais douce, qui a besoin de lair de la fort et
qui me servira avec dvouement. De plus, elle pourvoira  ma
nourriture; jaurai du pain blanc et un peu de vin pour
rchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir
souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."

La Moucheronne fit un signe de tte ngatif.

" Alors, il faudra tordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu
mentends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui
diras que je te donne  elle et que je la remercie de ce
quelle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras
possession de la petite chambre quelle ta arrange prs de
celle de sa fille; vois, je taccorde encore ce temps pour
rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter;
nest-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus
de te montrer au chteau, tu ny es plus une inconnue;
seulement, nemmne pas Nounou."

La Moucheronne nobjecta pas un mot, et, aprs avoir install
confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui
avait envoy la comtesse, elle prit sa course, seule cette
fois.

Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus
ensemble la pauvre infirme. Aujourdhui, la louve restait au
logis, rchauffant de la tideur de son corps les pieds
refroidis de la vieille femme.

Lorsquon entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se
prit  soupirer:

" Ah! Dieu clment! que ce me sera dure chose de ne plus
avoir auprs de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une
trangre ne sera pas pour moi ce quest la Moucheronne, et il
me faut bien du courage pour loigner celle-ci de mon toit 
lheure o mes forces dclinent tout  fait. Cependant, je
dois me sparer delle; son avenir en dpend, son propre
intrt lexige. Dieu pourrait me chtier, si je ne profitais
de loccasion qui se prsente de la faire instruire et duquer
comme une demoiselle; la petite a, par elle-mme, quelque
chose de... de comme il faut; elle sera  sa place l-bas. Je
vous demande ce quelle aurait fait plus tard toute seule dans
la fort, spare de la socit et vivant comme une
sauvageonne des bois? Non, ce que jai fait est bien et le bon
Dieu men saura gr. Aussi bien, ce ntait pas moi qui
pouvais lui enseigner son catchisme  cette petite, et elle
doit connatre la religion; elle me pose parfois des questions
qui membarrassent et auxquelles je ne sais que rpondre; je
crois, les yeux ferms, moi, et je napprofondis pas comme
elle."

Pendant ce temps, la Moucheronne tait assise dans le boudoir
de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncs dans
la laine paisse du tapis; une douce chaleur lenveloppait, et
elle buvait  petites gorges un liquide exquis que lui avait
prpar Valrie, car il pleuvait bien fort et lenfant avait
t transie en route.

Elle souriait  ces soins:

" Je suis accoutume  tout supporter, disait-elle, le
froid, le soleil, les averses, et rien ne ma fait mal encore."

Nanmoins, elle prouvait une vague sensation de bien-tre, et
conversait avec sa bienfaitrice.

" Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait
celle-ci. Valrie et moi nous taimons, tu le sais, et je te
dois beaucoup, car si tu navais pas dcouvert mon enfant
vanouie dans la fort, elle aurait pu tre frappe par la
foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit
o tu las amene chez Manon. Tu possdes de grandes qualits,
ma mignonne, et des dfauts aussi, tu le sais; on tchera de
dvelopper les unes et de faire disparatre les autres; on te
fera connatre le bon Dieu sur lequel tu me sembles navoir
que des notions trs vagues; on fera de toi une jeune fille
bien leve et instruite, et lon te mettra  mme de gagner
honorablement ta vie plus tard."

La Moucheronne avait un vif dsir dapprendre ce quelle
ignorait et elle sattachait de plus en plus  la comtesse et
 sa fille.

Quant  lexistence luxueuse et agrable qui allait lui tre
faite, elle ne sen souciait pas. Peu lui importait de dormir
sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.

Elle avait travers les principaux appartements du chteau, vu
tinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais
tout cela lavait laisse froide.

Pour cette enfant habitue aux grandes beauts et aux grands
spectacles de la nature, ces choses-l navaient quune valeur
relative.

Une seule chose lavait mue, et cette motion lavait fait
plir: cest lorsque Madame de Cergnes ouvrant le clavecin en
fit jaillir une fuse de notes, puis chanta une chanson lente
et suave.

" Est-ce quon mapprendra cela aussi? demanda avidement la
Moucheronne en dsignant de son petit doigt brun les touches
divoire du clavier.

" Si cela te fait plaisir, oui. Valrie commence dj 
interprter de jolis airs comme celui que tu viens dentendre."

Cette dclaration avait eu beaucoup de poids pour dcider la
petite sauvage  changer, sans rvoltes, la vie des bois
contre celle du chteau.

Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne
serait installe  Cergnes et la comtesse envoya tout de suite
 Manon lorpheline qui serait dresse au service pendant ce
temps.

Lancien souffre-douleur de Favier se sentait le cur bien
gros  lide de quitter sa vieille amie, Nounou et la fort;
les hommes ne lui paraissaient pas si mchants, mais elle
gardait un fonds de dfiance instinctive envers la socit.

Cette dfiance navait pas effray Mme de Cergnes:
lexcellente femme, pleine de gratitude dabord pour celle qui
lui avait rendu son enfant, et de piti pour cet tre  demi
sauvage, avait bien vite dml dans cette nature inculte une
grande dignit jointe  une franchise et  une honntet
absolues, qualits qui rendaient la jeune fille propre  vivre
auprs de Valrie.

Dune sant dlicate et dune indolence extrme, due peut-tre
 cette faiblesse physique, cette dernire travaillait sans
got et dailleurs sans mulation; elle sennuyait souvent
aussi ds quelle se trouvait  la campagne, prive de ses
amies parisiennes.

Or, on devait attendre  Cergnes le retour du comte qui tait
parti pour un voyage lointain, et Valrie tait charme
davoir tout  la fois une compagne pour ses plaisirs, une
mule pour ses tudes et une distraction  sa vie un peu
monotone.


CHAPITRE XIX

LE BABY.


La Moucheronne ne sappelle plus la Moucheronne, mais Marie,
ce qui est un nom assurment plus chrtien.

Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux,
non loin de sa chre Valrie quelle aime de tout son cur.

Marie porte de jolies robes de laine qui moulent lgamment
ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu
rebelles, sont runis en une grosse natte et attachs par un
ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.

Le plus dur pour elle a t de saccoutumer aux chaussures;
son petit pied brun, habitu  fouler indistinctement le sol
durci ou le gazon pais, sest trouv fort mal  laise dans
cette prison quon nomme une bottine.

Hlas! il lui a bien fallu se faire  mille autres choses peu
agrables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de
suite pour peler lalphabet, tracer des lettres sur le
papier, former un feston sur la toile  laide dune aiguille,
et manger de toutes sortes de mets qui lui taient inconnus
jadis.

Marie ntait pas gourmande, et il lui tait pnible de
demeurer immobile  table pendant toute la dure dun repas,
servie par des laquais attentifs  sa moindre gaucherie.

Cependant, la fillette stait promptement forme aux bonnes
manires dont linstinct semblait, dailleurs, inn en elle;
de jour en jour sa nature farouche sassouplissait; elle
aimait ltude et sy adonnait avec une ardeur qui tonnait
lindolente Valrie. Elle comprenait surtout trs vite la
musique: si ses doigts taient raides et malhabiles, du moins
son oreille, trs juste, retenait-elle les airs quelle
entendait ou quelle dchiffrait et quelle rendait avec une
surprenante expression.

Il tait rest dans lme de cette petite sauvage de
mlodieuses sonorits recueillies les nuits dt dans les
bois, ou auprs des nids doiseaux dans les matines de
printemps; aussi comprenait-elle suprieurement lart musical.

Moins profonde et plus frivole, Valrie jouait de prfrence
les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant-
got des plaisirs de lhiver.

Valrie, de son ct, sattachait de jour en jour davantage 
sa compagne; elle samusait de ses navets, de ses rflexions
toujours pleines de bon sens, et elle linitiait peu  peu 
sa vie de jeune fille du monde.

Madame de Cergnes apprciait vivement Marie dont elle voyait
progresser la nature fine et srieuse, et Miss Claddy tait
bien aise de dployer son rudition aux yeux dune lve moins
nonchalante que mademoiselle de Cergnes.

Ainsi la Moucheronne tait heureuse?... une vie dore au sein
dun chteau somptueux, des repas succulents, des jeux et des
tudes agrables, des toilettes qui rehaussaient lclat de
son joli visage, navait-elle pas tout  souhait?

Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les
regards tourns du ct de la fort o Manon et Nounou
trouvaient sans elle le temps bien long?

Elle souffrait dtre spare de ces deux vieilles amitis
fidles. Dlicate en ses sentiments jusqu manifester le
moins possible ses dsirs, elle nosait avouer  Mme de
Cergnes que demeurer huit jours sans aller  la fort lui
semblait une ternit.

Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes 
travers les sentiers perdus, dans louragan, le vent et la
gele souvent; les siestes sur la mousse et les rveries au
bord du ruisseau.

Cette enfant des bois, passe trop promptement dune vie libre
au grand air  une vie de serre-chaude, touffait parfois dans
sa cage dore.

Mais, encore une fois, dans sa dlicatesse extrme,
reconnaissante de ce quon faisait pour elle, elle laissait
croire  tous quelle tait parfaitement heureuse.

Elle avait des ennemis sous ce toit o lappelait  vivre la
volont de la chtelaine. Ces ennemis, on le devine, taient
les domestiques et  leur tte Mlle Sophie, la femme de
charge.

Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait
pardonner  lenfant son apparition fantastique, au milieu de
lorage, le premier soir o la Moucheronne tait venue au
chteau.

Les valets, gronds  cause delle  cette mme poque, ne
pouvaient souffrir cette petite crature brune et silencieuse
qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de
toute familiarit. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient
pas  la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses
manires, mais une fois runis  loffice, ils se plaignaient
amrement entre eux dtre obligs de servir une va-nu-pieds,
une Bohmienne ramasse on ne savait o et dont le caprice de
madame avait fait tout  coup la compagne de Mlle Valrie.

Ils blmaient hautement leur matresse, taxant sa conduite
dimprudente.

"Car, disaient-ils, Dieu sait ce quil y a au fond de cette
nature inculte qui a vcu aux cts dune louve et dune
folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un
beau jour la petite sorcire nest pas chasse de la maison o
elle a su si habilement se faire une place dore, tout en
feignant de se faire prier pour rentrer."

La Moucheronne ne sapercevait seulement pas de laversion
dont elle tait lobjet de la part des domestiques; elle ne
voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires mchants,
soigneusement dissimuls sous une air obsquieux car ils
voulaient mnager la favorite de mademoiselle.

Marie, nous lavons dit, avait dautres sujets de tristesse,
et, quil ft sombre ou que le soleil rayonnt dans le ciel
bleu, son visage ne sclairait compltement que les jours o
la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la fort.

Cependant, outre les trois affections qui lentouraient 
Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: lune
venait des enseignements religieux reus de la bouche mme de
M. le cur de St-Prestat qui, venant dner deux fois par
semaine au chteau, en profitait pour catchiser celle quil
appelait, en riant, sa brebis gare.

Certes, la petite brebis ntait pas difficile  ramener au
bercail; outre que sa mmoire toute neuve retenait
immdiatement le texte du catchisme, elle coutait avec
avidit les instructions qui lui taient donnes. Lorsque,
pour la premire fois, on lui raconta lhistoire du Christ, et
quelle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait
endures pour nos pchs, elle clata en sanglots, elle quon
navait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine  lui
affirmer quelle ne serait pas damne pour avoir fait mourir
son bourreau Favier, puisque,  ce moment elle tait encore
inconsciente, et puisquelle se repentait si amrement de cet
acte de vengeance.

Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les
uvres des saints, entrrent dans cette petite me sombre et
achevrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa
premire communion dix-huit mois plus tard afin de sinstruire
compltement; et puis, ne sachant si lenfant avait reu le
baptme, on devait lui administrer ce sacrement sous
condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valrie
qui avait t confirme lhiver prcdent  Paris, et elle
enviait son sort.

La ferveur de Valrie ngalait cependant pas celle de la
petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui
aurait pu la consoler, si elle lavait connu, alors quelle
souffrait sous le joug brutal de Favier.

Manon, qui saffaiblissait mentalement de jour en jour, ne se
souvenait plus de la lettre trouve dans les dcombres fumants
de la maison du braconnier; la Moucheronne nen parlait pas,
non plus, ne devinant pas que lobscurit relative  sa
naissance pouvait sclairer soudain  cette lecture, et
gardant pour elle son trsor, unique souvenir et relique chre
de ce pre quelle navait pas connu et qui avait eu une si
triste fin.

La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes
tait le Baby.

Le Baby, cest--dire un adorable poupon de deux ans environ
qui faisait les dlices de toute la maison.

La premire fois que la Moucheronne vit ce petit tre aux
membre menus et potels, quelle entendit ce baragouin
enfantin si doux  loreille des mamans et de ceux qui aiment
les bbs, elle demeura ptrifie.

Elle savait bien quelle avait t plus petite quelle ne
ltait alors; on lui avait dit que tout homme avant de
devenir grand passe par lenfance, mais elle navait jamais vu
de baby et celui-ci la ravit jusquau fond de la lme.

Elle sattacha au petit Jean qui prenait plaisir  jouer avec
cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs
refltaient sa mignonne personne.

Valrie chrissait son frre, mais, plus goste, elle se
fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.

Valrie avait un autre frre, mais celui-ci ntait que le
fils du comte de Cergnes dun premier mariage contract 
ltranger, et quoiquelle laimt beaucoup, elle le trouvait
trop srieux pour elle.

Le jeune homme g dj de vingt-sept ans, tait officier de
cavalerie, et ses trop rares congs le voyaient plutt  Paris
qu Cergnes.

Il affectionnait cependant beaucoup le vieux chteau o il
avait pass une partie de son enfance, mais jusqu' prsent sa
belle-mre y avait peu rsid, et il retrouvait sa famille
lorsque le service militaire lui accordait un peu de rpit, de
prfrence au faubourg St-Germain o le comte avait un htel.

M. de Cergnes, parti pour Mexico o il devait recueillir une
succession importante, ne devait gure tre de retour avant
deux ou trois mois; par lettre, il avait appris ladmission de
la Moucheronne sous son toit et il avait approuv sa femme
quil savait, dailleurs, incapable de prendre une dcision 
la lgre.


CHAPITRE XX


DEUIL.


La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hte appeler
la Moucheronne, car la vieille femme agonise; et la
Moucheronne, le cur dvor par langoisse, a couru auprs de
sa premire protectrice.

Elle navait encore vu la mort quune fois: celle de Favier,
et cette agonie lui avait laiss un souvenir terrible.

Maintenant, ce ntait plus cela: Manon steignait sans
souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses
lvres fltries, avec une grande expression de paix et de
repos.

Le prter qui est venu lui apporter les derniers sacrements
avant la nuit, est reparti exercer son ministre vers un autre
lit de mort, et la petite servante qua pouvante lide du
trpas, sest enfuie au village, laissant la Moucheronne
seule, avec la louve, auprs de cette agonie. Mais la
Moucheronne na pas peur. Oh! cela est si diffrent de la fin
tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en
considrant la mourante, si heureuse de goter le repos que
lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait
maintenant bien des choses ignores jadis, se dit que le
trpas est doux  qui na pas got les joies dici-bas.

Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant
t invites au mariage dune amie dans un chteau des
environs, ne se doutent pas du malheur survenu  leur chre
Marie. Quant  miss Claddy, si elle na pu accompagner celle-
ci  la fort, cest quune affreuse migraine la retient au
lit, et aucun des domestiques ne sest offert pour escorter
"la Bohmienne."

La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on tait 
lentre de lautomne et le vent du nord gmissait dans les
branches des arbres; cette musique infiniment mlancolique
rappelait  la Moucheronne ses sombres veilles dhiver dans
la cabane de Favier, et en son cur, elle remerciait Dieu de
lavoir retire de cette existence de misre.

Le matin la trouva ple et accable auprs du corps raidi de
sa vieille amie.

Elle se sentait soutenue par dautres affections, mais il lui
semblait que ces affections rcentes navaient pas la solidit
de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue
parfois, la premire quelle et rencontre ici-bas aprs
celle de Nounou.


Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures
aprs; elles amenaient une religieuse du village qui rendit
les derniers devoirs  la morte.

Lorsquon eut mis les restes de la pauvre Manon dans le
cercueil que la comtesse avait pay, car la vieille solitaire
ne possdait que quelques hardes et un misrable mobilier,
elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetire.

La louve les accompagnait la tte basse, la queue serre,
lil terne.

Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la
pauvre cabane o elle avait pass ses premiers jours de paix
et que Mme de Cergnes laissa intacte  la prire de la jeune
fille qui dsirait y retrouver le souvenir de la morte; puis,
la fillette encore ple et affaisse sous le poids de sa
douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve
qui levait sur elle son il intelligent.

La comtesse comprit ce geste suppliant.

" Elle est seule  prsent, tu laimes, cest Nounou enfin,
va, emmne-la."

Pour toute rponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.

Mais en disant cela, la comtesse touffait un soupir car elle
tait peu satisfaite de loger au chteau cet hte bizarre.

Ainsi que cela devait invitablement arriver, les domestiques
eurent un grief de plus  ajouter  leur sujet de
mcontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement
davoir  soigner maintenant non seulement une enfant trouve
qui ressemblait au diable (ils navaient jamais vu le diable
cependant) mais encore une horrible bte malfaisante qui leur
causait dinsurmontables frayeurs.

"Lhorrible bte malfaisante", cependant, tait devenue la
grande amie du petit Jean. Lenfant lui rappelait sans doute
sa nourrissonne dautrefois, alors que la victime de Favier
navait quelle pour la dfendre et la nourrir. Miss Claddy
elle-mme surmonta sa rpugnance pour caresser quelquefois
Nounou.

Mais quoique Nounou ft grassement nourrie et chaudement
loge, on la trouvait souvent allonge sur le sol, la tte
tourne du ct du bois; elle aussi, peut-tre, rvait  sa
fort profonde et solitaire, et se disait quil y avait
meilleur vivre que dans ce chteau opulent.

Marie demeura triste longtemps et noublia point Manon.
Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petit
Jean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui lui
arracha son premier sourire.

De mme quelle allait autrefois chaque semaine  la cabane,
elle se rendit tous les huit jours au cimetire, et la pauvre
Manon, si pauvre quen toute sa vie elle navait peut-tre
jamais aspir le parfum dune fleur rare, eut sa tombe
couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs
magnifiques.


CHAPITRE XXI


LE FILS DU COMTE.


Un peu avant lheure du dner, Marie, vtue de gris et un peu
lasse par une journe de travail, car elle prparait son
examen de catchisme, tait appuye  la balustrade de pierre
du perron; Nounou tait couche  ses pieds, songeuse comme
elle.

La petite figure srieuse de la Moucheronne a gard les tons
chauds que le soleil y avait mis au temps o elle ne
connaissait pas cet objet quon nomme un chapeau et quelle
trouvait si incommode.

Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grce
un peu sauvage de son enfance.

Le sable de la terrasse cria sous le pied dun visiteur, et la
Moucheronne, levant les yeux, se trouva face  face avec un
jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un
sourire tonn sous sa moustache brune.

Il portait le costume dofficier de cavalerie.

"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui
ma dtourn un jour du bois o mattendaient trois bandits;
et voici la louve Nounou! Je me souviens, cest bien elle."

Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de
la gazelle, au fond desquels se lisaient des penses au-dessus
de son ge; mais ces paupires bistres et ce front candide
ntaient plus abrits sous une masse de cheveux en
broussaille et lenfant navait plus lair dune petite
mendiante, jolie dans ses loques.

Bien vtue, bien coiffe, elle tait l comme chez elle, comme
la fille de la maison.

" A qui ai-je lhonneur de parler, mademoiselle? dit-il
enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il et
salu une princesse de sang."

Marie neut pas le temps de rpondre. Derrire elle un accent
rieur scriait:

" Ah! mon Dieu! mon frre Grald!"

Et dun bond Valrie franchissant le perron, venait se
suspendre au cou de lofficier qui effleura de ses lvres les
cheveux dors de sa sur.

A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira
discrtement.

Lorsquil eut expliqu comment, ayant obtenu un court cong
qui ntait que la prlude dun autre plus long, il avait
rsolu de surprendre les chtelaines de Cergnes, Grald
sempressa dinterroger sa belle-mre: quelle tait cette
jolie enfant brune quil avait aperue en arrivant, sur le
perron du chteau?

" Mais, cest Marie! scria Valrie. Je tai bien crit
dans ma dernire lettre que je te rservais une surprise, moi
aussi. Cette surprise, cest Marie, ma petite Marie, ma petite
amie que je prsenterai en rgle au dner.

" Marie, lenfant  la louve, murmura lofficier pensif.

" Ah! tu as vu Nounou  ce quil parat; car cette louve
sappelle Nounou; cest un nom bizarre nest-ce pas?

" Je le savais avant toi, ma petite sur, dit en riant le
jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valrie."

La fillette demeura la bouche ouverte, cloue par la surprise.

" Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh!
mon ami, tu fais erreur; elles navaient jamais quitt les
bois avant de venir  Cergnes.

" Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mre (il
appelait ainsi Mme de Cergnes qui stait toujours montre
pour lui bonne et dvoue) je vais vous dire que celle que
vous nommez  prsent Marie, tait autrefois: La Moucheronne,
et vivait sous la frule dun mchant homme.

" Je ny comprends plus rien, murmura Valrie qui ne
revenait pas encore de sa surprise. Voil maintenant ce grand
mchant frre qui joue aux mystres avec nous?

"Ne men veuillez pas pour avoir nglig de vous raconter
cette petite histoire et coutez-moi:

"Il y a quelques annes, je ne sais au juste lpoque, tant
comme aujourdhui en cong, je me disposais  regagner Cergnes
 cheval et, par une fantaisie bizarre,  my rendre par le
chemin que nous ne prenons jamais. Au moment o jallais
entrer dans la fort, je fus accost par une trange petite
fille suivie dune norme louve; je ne voyais de lenfant que
deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrange, car
le sol tait couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait
la tte dcouverte et chevele et je frottai une allumette
afin de la considrer pour savoir  qui javais affaire. Je
fus frapp de la singulire beaut de son visage et de la
limpidit de son regard; je me souviens encore de la grce de
son attitude et de la simplicit de son langage.

"Il parat que trois hommes, avertis de mon passage dans le
bois, mattendaient  un certain endroit pour me dpouiller et
sans doute mgorger. La fillette connaissait leurs intentions
et tait venue men prvenir.

" Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Grald?
scria la comtesse.

" Mon Dieu, ma mre, vous tiez sur le point de retourner 
Paris; je nai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que
des maraudeurs rdaient  si peu de distance du chteau que je
savais dailleurs toujours bien gard. Plus tard, javais tout
 fait oubli cette histoire; il a fallu la prsence
inattendue de cette fillette pour me la remettre en mmoire.

" Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, cest
que tu naies rien fait pour rcompenser lenfant qui tavait
sauv du pril; Grald, cela te ressemble bien peu.

" Pardon mre, rpliqua le jeune homme en souriant, je lui
ai fait des offres magnifiques; il ne sagissait rien moins
que de larracher  sa misrable vie et vous lamener pour que
vous la fassiez lever dune manire digne delle, car la
petite me semblait doue de qualits relles; mais elle na
pas voulu se sparer de sa Nounou; lenfant et la louve
taient, parat-il, lies damiti troite et prfraient sans
doute leur existence vagabonde  celle que joffrais.

" Tu vois pourtant quelles taient destines  nous revenir
un jour ou lautre puisque le hasard, ou plutt la Providence,
les a amenes ici; au moins, sa premire action a t
rcompense en mme temps que la seconde, car il faut que tu
saches, Grald, que Marie a presque sauv ta sur Valrie. Je
te raconterai cela en dtail aprs dner. Je nai jamais
regrett davoir appel cette enfant sous mon toit: elle est
intelligente, franche et rserve; nous laimons tous
tendrement et notre Baby ladore.

" A propos de mon petite frre, dit lofficier, sil est
rveill, je serais bien aise de lembrasser.

" Tu nas pas longtemps  attendre, mon ami; regarde Marie
qui le promne l dans le parc; cours  leur rencontre et
tche que le cher mignon naie pas peur de tes moustaches."

Marie et lofficier renourent connaissance, et la vie de la
Moucheronne fut raconte par le menu depuis le jour de leur
premire rencontre.

Grald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il
devait revenir  Cergnes un mois aprs pour un plus long
cong.

Pendant ce court sjour, il causa beaucoup avec Marie et
prenait plaisir  ces entretiens o il admirait secrtement
lintelligence srieuse de la fillette et la candeur de ses
rparties.

On ne pouvait dailleurs sempcher de sintresser et de
sattacher  cette enfant dont la premire jeunesse avait t
livre  tant de souffrances; et lofficier se disait en lui-
mme quil manquait  la jolie et frivole Valrie nombre de
qualits par lesquelles lenfant trouve lui tait suprieure.

Mais en son me dlicate et modeste, Marie ne se disait pas
cela, elle, et elle et t fort surprise si elle avait pu
lire dans lesprit de Grald.

Marie avait fait  Grald lloge de Nounou, et Dieu sait avec
quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet
enthousiasme, coutait avec intrt le rcit des belles
actions de la louve et des services quelle avait rendus.

" Tout cela ne mtonne pas, dit-il lorsque le pangyrique
fut termin; jadmets parfaitement que les animaux, mme les
plus froces, sont susceptibles dattachement absolu.

" Ce nest pas la rgle commune, fit observer la comtesse.
Rappelle-toi, Grald, lhistoire du lion de notre ami le
gnral Trvire?

" Quelle histoire, maman? demanda Valrie; je me souviens du
gnral, mais jignorais quil possdt un lion.

" Voil ce que cest, reprit Mme de Cergnes: le gnral qui
passa plusieurs annes dans lInde, avait apprivois un gentil
lionceau quon appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous
le savez, signifie doux.

"Sweet tait le favori de tous et de son matre surtout;
ctait  qui le gterait, lui apporterait des friandises et
du sucre. Il mangeait dans la main du gnral, couchait au
pied de son lit sur un tapis magnifique et obissait au
moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas mchant,
chose assez rare chez les animaux froces, mme les plus
apprivoiss, car le naturel finit toujours par reprendre le
dessus.

" Il nen est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite
voix.

" Oh! Nounou est une exception, cest admis. Je poursuis. Un
matin, en sveillant, le gnral dont la main pendait hors du
lit, saperut que le lion lchait cette main dune singulire
faon.

"Ctait cependant sa manire habituelle de saluer son
matre, mais le brave soldat frissonna; on sait que les
fauves, avant de dvorer leur proie, et vous avez pu le
remarquer dans les mnageries  lheure de la distribution de
la viande, la lchent longtemps en tous sens...

"Le gnral eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans
quoi Sweet nen et fait quune bouche, mais de celle qui
restait libre il agita le cordon de sonnette pendu  ct de
son lit.

"Lordonnance parut; sans faire un mouvement, lofficier lui
dit seulement:

" Regarde."

"Lordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une
ombre, il saisit un pistolet pos sur un meuble, tout proche,
et en dchargea deux coups sur le lion qui roula  terre, la
tte fracasse.

"Inutile de vous dire que les deux militaires taient blancs
comme un linge et que le gnral nprouva plus la fantaisie
de sattacher de jeunes lions.

" Cest vrai, mre, mais,  ct de cela souvenez-vous de la
panthre de Benito Rafalli.

" Quest-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.

" Cest un petit garon de Constantinople que nous avons
connu  Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une
jeune panthre noire et gracieuse du nom de Slika. Slika
adorait son petit matre, mais lorsquon mit ce dernier au
collge on ne put y envoyer avec lui la panthre, et Slika
fut donne au directeur dune mnagerie clbre. Quelques
annes aprs, Bnito tant en vacances, en France, fut emmen
 une fte populaire o lon admirait les magnifiques animaux
du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle
passait le jeune garon, bondit une panthre superbe qui se
jeta contre les barreaux avec mille dmonstrations de joie.
Ctait Slika qui reconnaissait lenfant de Constantinople et
lui faisait mille ftes. Bnito supplia quon le laisst
entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et
le dompteur sy opposrent. Huit jours aprs, il revint  la
mnagerie et trouva la pauvre Slika mourante, les flancs
amaigris, haletante sur le sol... Il sapprocha de la grille,
lappela doucement et passa sa main au travers des barreaux.
Slika se trana jusque-l, lcha cette main, remua sa belle
queue noire et expira. Elle tait tue dabord par lmotion
que lui avait cause la vue de son petit matre et par le
chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, sarrachait les
cheveux, mais Bnito pleura encore plus sincrement la pauvre
bte.

" Cette fidlit ne mtonne pas, moi, dit Marie que
lanecdote avait intresse au plus haut point; les animaux
sont capables de cela.

" Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que mcrit rcemment
une de mes amies en ce moment en villgiature dans le midi,
sur les bords du golfe de Gascogne?... Un brave caniche, noir
et blanc, affreusement laid, vient dtre dcor dune
mdaille de sauvetage et achet une somme formidable par un
lord anglais.

" Quavait-il fait?

" Voil lhistoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce
caniche appartenait au baigneur dun tablissement de bains
situ sur la plage. Un soir une tempte horrible fondit sur
lOcan; un beau navire espagnol, en grand danger et  quelque
distance de la cte, jetait en vain des signaux dalarme et
des cbles; nulle barque, nul pilote nosait se hasarder  lui
porter secours, et le btiment allait prir corps et biens
lorsque le baigneur eut lide de lancer son chien  la mer en
lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique
avec de grandes difficults, jusquau navire; on attacha la
corde au cble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'
ce que le bateau pt tre en sret dans une anse abrite des
grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mrit sa
rcompense.

" Oh! oui, scria Marie, et lon a bien raison daimer les
animaux et de les bien traiter.

" Il est de fait, dit Valrie, que toutes les btes du
chteau, outre Nounou, chrissent Marie et la caressent,
depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre,
jusquaux oiseaux auxquels elle donne du grain.

" Il est  croire, dit alors Grald en flattant doucement
lchine de la louve, que si Marie net pas t bonne et
tendre avec cette bte-l, Nounou ne se serait pas montre ce
quelle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.

" Mais, protesta Marie, Nounou est bonne delle-mme et elle
le sera toujours. Nest-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant
lnorme bte qui lui lcha la main en signe dassentiment."


CHAPITRE XXII


LA BAGUE DOPALE.


La Moucheronne, devenue linsparable compagne de Valrie de
Cergnes, commenait  se faire  sa nouvelle vie si peu
semblable  cette quelle menait auparavant; elle sy faisait
surtout  cause de linstruction quelle acqurait et  cause
des trois femmes affectueuses qui lentouraient.

Elle avait gagn encore en grce et en beaut: ses membres,
toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs
mouvements; sa peau nacre, une partie de son hle dor; son
regard stait adouci, son sourire tait plus affable.

A la fin de son premier cong, le jeune de Cergnes tait
reparti, et le chteau paraissait encore plus grand et plus
mlancolique depuis quil lavait quitt.

Ce nest pas, cependant, que le jeune homme ft dhumeur
joyeuse; il navait plus cette gaiet insouciante de la
premire jeunesse, au temps o il avait rencontr la fillette
et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front
une gravit prcoce qui le faisait surnommer, au rgiment, le
beau tnbreux.

Peut-tre, quoique la vie lui ft clmente sous le rapport de
la fortune et de la sant, peut-tre le jeune homme gardait-il
au fond de son cur quelque secrte tristesse comme ceux que
lexistence a touchs profondment, tout en leur prodiguant
mille douceurs ainsi qu ses enfants gts.

Cette gravit se retrouvait au fond de ses yeux bleus, dans
son sourire; nul nen savait la cause. Sa belle-mre elle-mme
lavait  peine remarqu.

Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop
rarement pour se demander do pouvait lui venir cette
tristesse douce mais immuable.

Quant  Valrie, trs fire lorsquelle donnait le bras  cet
officier de belle prestance, elle adorait son frre surtout
quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la
conduisait  lHippodrome,  Paris; et elle le croyait trs
heureux.

Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin
stait montr dur; elle avait vu ce qui chappait  la
perspicacit des autres et elle avait pri Dieu tout bas de
lui adoucir sa peine.

Le lendemain de son retour au rgiment, le jeune de Cergnes
tlgraphia au chteau demandant quon lui renvoyt une bague
dopale quil avait oublie dans une coupe donyx sur la
chemine de sa chambre: Ctait celle de sa mre et il ne
sen sparait jamais.

La bague ne fut pas retrouve et Mme de Cergnes sen mut, car
jusqu' prsent, aucun vol navait t commis parmi les
domestiques.

" Bah! dit Valrie, je lui donnerai une autre bague pour sa
fte. Tant pis pour lui; il navait qu tre plus soigneux.

" Ctait celle de sa mre, insinua doucement Marie. Aussi,
comment a-t-on pu la lui drober? les voleurs ne peuvent trop
sintroduire ici; le chteau est bien ferm.

" Ah! ah! ricana une voix aigre; comment la bague a pu tre
drobe? Cest elle qui le demande."

Valrie sloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette
rflexion viprine lance par Mlle Sophie qui passait dans le
corridor.

Marie se retourna.

" Que dites-vous? demanda-t-elle.

" Je dis, je dis que cest la poule qui chante qui a fait
luf; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.

" Moi? pourquoi cela?"

Et elle leva son honnte regard sur le visage mchant de la
vieille fille qui, honteuse, dtourna la tte.

Mais, dans son cur goste et rancunier, elle en voulait
mortellement  celle quelle appelait encore, la Bohmienne.

" Elle ose demander pourquoi! poursuivit la mauvaise femme
de charge en levant au ciel ses bras osseux; comme si tout le
monde ne sait pas que cest toi la voleuse.

" Moi...moi la voleuse?"

Les yeux noirs de la fillette se dilatrent effroyablement; sa
peau bistre plit, ses dents blanches mordirent ses lvres
subitement dcolores.

En ce moment elle redevenait la Moucheronne, lenfant sauvage
au sang de louve qui avait fustig son bourreau et incendi
son logis.

" Va-ten, tu me fais peur! cria Mlle Sophie pouvante.

" Rpte ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la
tutoyant  son tour avec ddain et dune voix  peine audible."

Sophie craignit de se laisser prendre en dfaut et elle
senhardit:

" Tu feins ltonnement, petite drlesse, mais tu ne peux
ignorer ce quest devenue la bague du jeune vicomte qui a t
assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu
as fait disparatre, dis-moi o elle est? Chacun sait que
lorsquon a vcu avec des voleurs, il en reste toujours
quelque chose."

A peine ces mots taient-ils prononcs que le bruit dun
matre soufflet retentit dans le corridor.

La vieille fille se mit  crier,  lassassin, et ameuta
autour delle une partie de la domesticit.

" Ah! cest la petite voleuse qui vous a arrange comme
cela, dirent-ils  Mlle Sophie dont la joue tait encore
violette. A la porte!  la porte, la voleuse qui finirait par
nous envoyer tous en prison  sa place!"

La Moucheronne recouvra son sang-froid; aprs tout, elle ne
devait pas smouvoir des insultes de ces gens-l qui la
hassaient elle ne savait pourquoi.

" Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant
sa taille dj grandelette, venez avec moi.

" Madame est loin! elle sera absente trois jours, et
dailleurs... elle sait ce que nous savons! ajouta un groom
dun air profond."

La Moucheronne sentit comme un pine aigu lui entrer dans le
cur: est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire?...
Non ctait impossible.

A qui se confier alors? Miss Claddy tait en vacances depuis
une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reu un message
press le matin mme, avait d quitter le chteau pendant que
les enfants dormaient encore, pour se rendre auprs dune
vieille parente qui se mourait.

"Il ny a donc plus que Valrie pour me dfendre?" se dit la
pauvre Marie.

Et elle sentait bien en elle-mme que ce serait l, pitre
dfense.

Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un
intrt trs vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel
quelle avait reu le matin mme.

En entendant entrer sa compagne, elle dit dun geste de la
main:

" Chut! ne minterromps pas, cest palpitant."

Mais Marie sapprocha, et, lui fermant sa brochure:

" Savez-vous ce quils disent? prononcrent ses pauvres
lvres tremblantes."

Au son altr de sa voix, Valrie releva la tte, et, voyant
ce visage boulevers:

" Quas-tu? scria-t-elle.

" Ils disent, reprit lenfant, ils disent que cest moi qui
ai vol la bague."

Valrie de Cergnes haussa les paules et reprit sa lecture.

" Tu es bien bonne de tinquiter de ce que pensent les
domestiques, dit-elle pour toute consolation.

" Mais, ils disent que votre mre elle-mme doute de mon
innocence.

" Maman? allons donc! elle men aurait bien parl!"

Et cest l tout ce que Valrie avait  rpondre pour la
justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait
ordinairement si bien se faire obir et, au besoin, se montrer
imprieuse?

La Moucheronne sloigna, plus triste encore; elle rencontra
le baby qui lui tendit ses petits bras; mais la bonne qui le
portait, recula prcipitamment avec son fardeau.

" Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, scria-
t-elle comme si le petit Jean pt la comprendre, cest une
voleuse, une mchante.

" Non, pas mchante, pas mchante, Marie..." rpondit le
bb en essayant de slancer vers sa favorite. Mais il ne
put.

Cette fois, la Moucheronne ne rcrimina pas; une pense
odieuse lui venait  lesprit: qui sait si Valrie elle-mme
ne la croyait pas coupable? elle nen avait pas dit plus long
peut-tre par piti. Et la comtesse alors. Ctait sans doute
pour cela quelle tait partie si matin sans dire adieu  sa
protge.

Marie ignorait la cause de ce dpart prcipit, car on ntait
pas mme encore  lheure de midi et Valrie dj toute  sa
lecture lui avait dit simplement:

" Maman a t oblige de nous quitter pour deux ou trois
jours."

La maudite pense revenait sans cesse torturer le cerveau de
la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint
une ide fixe, et lesprit tendu de la Moucheronne ne douta
plus que la maison tout entire ft contre elle.

"Ah! se dit-elle amrement, javais bien raison de refuser 
Manon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle de
Nounou me suffisaient; elles ne mauraient jamais caus une
telle peine, elles!"

Marie monta  sa chambre et enleva ses vtements lgants. Au
fond dune armoire gisait la pauvre robe use et fane que
portait la Moucheronne lors de son entre  Cergnes; elle
enleva de mme le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses
bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.

" Nounou!" appela-t-elle doucement.

Aussitt une masse noire sortit dun taillis de jeunes
arbustes o la louve dormait souvent, et elle vint sauter
joyeusement autour de lenfant. Elle reconnaissait le vieux
vtement terni quelle avait si souvent mordill en jouant, et
peut-tre prfrait-elle sa petite amie ainsi quen ses plus
riches toilettes.

" On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura la
Moucheronne dune voix pleine de larmes; on nous chasse; on
dit que cest nous qui avons vol la bague de monsieur Grald.
Tu sais bien que ce nest pas vrai, toi, tu le sais bien."

Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mlait
injustement les matres et les serviteurs dans laccusation
dont on laccablait. Si elle et mieux rflchi, elle et
attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondment honnte
rpugnait  limprobit comme lhermine  la boue, et elle
tait rvolte jusquau fond de son tre.

" Ce nest pourtant pas moi qui suis venue  eux, disait-
elle encore; ce sont bien eux qui sont venus me chercher; je
ne leur demandais rien."

Nounou, comme si elle et compris ces paroles, poussa un
grognement significatif.

Elles sen allaient ainsi toutes deux dans la campagne
dserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps 
gagner la fort. Le temps tait triste et glacial. Depuis des
mois la Moucheronne avait vcu dune existence facile; elle
ntait plus accoutume comme jadis  courir  travers la
pluie et louragan; le temps tait pass o elle bravait la
neige la plus paisse et riait de la bise pre qui lui mordait
le visage.

Aussi, elle souffrait dans son corps en mme temps que dans
son me, et la nuit tait venue tout  fait quand elle
atteignit son refuge habituel: la cabane de Manon.

Epuise, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit,
accable, inerte, jusquau matin, pendant que Nounou
sommeillait, allonge sur le sol.

Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans
nourriture, sans vtements? Qui voudrait donner du travail 
une voleuse? Quimporte! la socit lavait repousse, la
Moucheronne repoussait  jamais la socit, dt-elle prir de
froid et de misre au fond de sa solitude absolue!

Cependant,  lheure du djeuner, Valrie ne voyant pas venir
son amie manifesta quelque tonnement.

"Me bouderait-elle? se demanda la jeune fille; ce serait la
premire fois, et puis elle naurait pas de raisons pour cela;
je ne lui ai pas rpondu avec empressement tout  lheure,
cest vrai; mais ordinairement elle est moins susceptible.
Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs
plaisanteries absurdes que Marie a prises au srieux. Je les
ferai gronder; ils ne peuvent la laisser en repos parce que,
de la hutte dun braconnier, elle a pass tout  coup dans un
beau chteau."

Mlle de Cergnes pria la femme de chambre daller sassurer si
Marie ntait pas chez elle; mais on ne trouva dans la jolie
pice quhabitait lenfant, que ses vtements pars sur le
tapis.

Qutait-elle devenue? On lappela dans toute la maison et
dans le parc, et lon constata que, en mme temps que la
fillette, la louve avait disparu.

Parties toutes les deux?...Valrie ne voulait pas le croire.

"Elle boude, dit-elle encore."

Et elle se fit servir  djeuner, mais elle ne mangea point,
se sentant toute triste vis--vis de la chaise vide de son
amie.

Laprs-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle
de Cergnes fut pouvante en ne voyant pas reparatre Marie.

"Elle sera retourne  la fort, pensa la jeune fille avec
angoisse. Mon Dieu! mon Dieu! et il y fait si froid! Que
diront Maman et miss Claddy, et mme mon frre Grald quand il
sera de retour?

"Je nose aller la chercher moi-mme, maman ne serait pas
contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois."

Elle sonna et donna ordre quon allt immdiatement jusqu'
lancienne cabane de Manon et quon en rament Marie et la
louve qui devaient sy tre rfugies.

Ils staient donn le mot, les russ compres, et, suivant le
conseil de Mlle Sophie, ils feignirent dobir et passrent
tranquillement leur soire  loffice  fumer et  causer.

Puis ils reparurent, lair triste et fatigu, devant leur
jeune matresse, affirmant quils avaient vainement battu la
fort et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.

Pendant ce temps, la Moucheronne tendue sur la couche o
Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou  ses
pieds, et se disait:

"Ils mont appele voleuse, ils me croiront tous coupable, et
moi je mourrai plutt que de retourner parmi eux."


CHAPITRE XXIII


LE CINQUIEME JOUR.


Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chre
fort. Sa chre fort avait revtu laspect lugubre de lhiver
: plus de feuilles aux arbres, plus doiseaux dans les nids;
le ruisseau gel faisait son murmure, et lpre vent dautomne
glissait sous les fentes de la pauvre cabane.

Dans la masure, aucun bruit; elle tait aussi morne et
silencieuse que le soir o la dpouille de la vieille femme
lavait abandonne pour jamais.

O tait donc la Moucheronne? et o donc tait Nounou?

Sur le sol humide et glac, deux formes sombres taient
presses lune contre lautre: celle dune louve accroupie,
lchine maigre, le poil hriss, lil atone; la bte avait
faim; il y avait cinq jours quelle navait mang.

Tout contre elle, une fillette ple et presque aussi maigre
tait affaisse; la fillette aussi navait mang depuis cinq
jours quune poigne de farine aigre trouve dans le buffet
vide.

Ses bras bus taient glacs, malgr le peu de chaleur qui
gardaient les membres de lanimal serr contre elle.

Le premier soir o la Moucheronne stait retrouve sous le
toit de sa vieille amie dfunte, elle avait eu comme un soupir
dallgement au milieu de sa dsolation; mais elle tait lasse
et brise et passa la journe du lendemain, lil fix aux
cendres mortes du foyer.

Lenfant ne sapercevait pas que le temps scoulait; par
moments ses lvres violettes murmuraient une prire qui
sachevait dans un sanglot.

Le troisime jour, la neige commena  tomber, mais elle ne la
vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson
mortel.

Un gmissement de Nounou lui rappela quelle aussi avait faim.
Alors, elle fouilla le pauvre rduit et dcouvrit un peu de
farine quelle dlaya dans leau. Nounou dvora un os dj
dpouill de sa chair; ce fut tout.

Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et
sa pense dansait dans un chaos incomprhensible; elle avait
les membres glacs et une vive chaleur  la poitrine.

"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."

Et son regard tombant sur la louve:

"Pauvre Nounou! tu seras seule."

La faim qui lavait quitte  lheure de la fivre, lui
dchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux
passrent dtranges visions; elle, qui ntait certes pas
gourmande, revoyait en imagination la table tincelante du
chteau de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie
rutilants sous la lumire, avec ses mets exquis fumants sur
les rchauds dargent.

La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela quelle avait
perdu  jamais.

Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de mme
 sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis
molleux et sa lampe dalbtre ros suspendue au plafond, car
Valrie avait exig le mme luxe pour son amie que pour elle.

Et maintenant, elle tait au cinquime jour, la Moucheronne;
puise par la fivre et par la faim, elle demeurait moiti
vanouie, aussi immobile quune petite statue de bronze, les
bras passs autour du cou de la louve.

Cet tat ntait pas encore la mort, mais ctait  peine la
vie.

La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais
elle ne remuait pas, de peur dveiller sa nourrissonne; et
elle nallait pas  la chasse. Elle seule en aurait profit
dailleurs, il ny avait pas de feu dans la cabane.

Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et
vif. Peu aprs, la porte de la masure souvrir, laissant
entrer un amas de neige.

Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vtu
dun ample manteau de fourrure.

La louve releva la tte; sans doute, elle reconnut le
visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillrent
dans lombre.

Larrivant aperut auprs de la bte le corps dune fillette;
il se baissa, et ses yeux bleus semplirent dune piti
profonde.

"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il trs doucement."

Mais les paupires de la Moucheronne demeuraient fermes et
leurs longs cils ombraient sa joue livide.

"Mon Dieu! si elle tait morte?... scria malgr lui le
jeune homme."

Il saisit, dans ses mains, les mains froides de lenfant:
elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gmissement
lugubre.

Grald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la
moucheronne tenaient fortement serr un papier jauni, pli en
quatre, aux angles uss.

"Quest cela? se dit-il."

Et il essaya, mais vainement, denlever le papier  la main
qui lenfermait.

Il eut lide de dtacher la gourde quil portait en
bandoulire et qui contenait une liqueur gnreuse; il en
introduisait le goulot entre les lvres blanches de Marie, et
lui fit avaler quelques gouttes.

Peu aprs elle entrouvrit les yeux et, apercevant pench au-
dessus delle, un visage quelle ne reconnaissait pas, elle se
souleva un peu sur son sant et regarda.

Mais aprs avoir regard, lenfant se recoucha sur la louve,
comme puise par cet effort.

" Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit
le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mle:
Voil donc ce quils ont fait de ce pauvre ange qui sest
toujours montr doux et honnte envers tout le monde? Quelle
injustice!"

Sa main rencontra lchine maigre de Nounou:

" Et toi aussi, pauvre bte, murmura-t-il, toi aussi tu
souffres; mais au moins tu lui es reste fidle."

Il plongea dans sa gibecire et en retira un morceau de pain
quil prsenta  la louve: elle allait se jeter dessus avec
voracit lorsque soudain elle sarrta, dirigeant son regard
oblique sur lenfant quelle aimait et quelle avait nourrie
de son lait.

" Mange, Nounou, mange, va, dit alors Grald, touch de ce
mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour
manger ton pain."

La louve ne fit quune bouche du morceau; elle en et dvor
dix fois autant, mais Grald navait pas prvu le cas.

Il avisa dabord au plus press, et enveloppa la Moucheronne
dun grand plaid cossais qui tait jet sur son paule; puis
il emporta la fillette, devenue bien lgre, jusquau petit
traneau qui attendait  la porte, attel dun poney 
lhumeur paisible.

Grald, instruit ds son prompt retour de la fuite de Marie,
avait interrog les domestiques dont les rponses lui avaient
paru louches et embarrasses; il avait pris le parti, sous
prtexte de chasse, de venir lui-mme  la fort.

Certes, la comtesse et Valrie, dsoles et croyant bien
perdue leur protge, ne sattendaient pas  le voir ramener
la fugitive; navait-on pas battu le bois en tous sens? Du
moins, elles le croyaient navement.

Et Grald avait enfin trouv celle quil cherchait.

Lorsquil leut couche au fond du traneau, il secoua les
guides, et fit signe  la louve de suivre.

Le petit cheval prit sa course et Nounou limita.

Ils mirent longtemps  arriver au chteau, car les chemins
taient mauvais et la distance longue; enfin Grald tait
obsd par la crainte que Marie ft plus malade encore quil
ne lavait trouve dans la cabane.

Son angoisse sapaisa lorsquil toucha la grille du parc. Une
fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au
bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de
prcautions, il prit lui-mme dans ses bras la fillette
toujours immobile.

"Jour de Dieu! grommela le groom dsagrablement surpris, je
crois quil a retrouv la Bohmienne. Et voil encore cette
mauvaise bte endiable! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui
gravissait le perron  la suite de Grald.

Mais il nosa lui allonger un coup de pied, il craignait son
matre.

Lorsque le jeune de Cergnes, portant son prcieux fardeau,
entra dans le boudoir o travaillait la comtesse et o Valrie
faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy,
un triple cri de joie accueillit son arrive.

" Marie! cest Marie!"

On avait vu Nounou dabord, et lon devinait que si Nounou
tait l, la Moucheronne ne devait pas tre loin.

"Oui, Marie, rpondit Grald dun ton grave; mais Marie
malade, mourante peut-tre, et par notre faute, ou plutt
grce  la mchancet de nos domestiques. A prsent, il sagit
de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un
rconfortant, si elle est encore capable davaler."

Valrie fondit en larmes, et son frre, touch de ce
dsespoir, sassit prs delle pour essayer de la consoler
pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient
lenfant dans la chambrette quelle habitait six jours
auparavant, et la couchaient, aprs lui avoir fait boire un
peu de bouillon.

" Est-ce quelle va mourir? Mon Dieu, est-ce quelle va
mourir? demandait Valrie  travers ses larmes.

" Jespre que non, ma petite sur, mais son tat est sans
doute grave. Joseph est all chercher le mdecin; nous verrons
ce que celui-ci dira."

" Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter  la porte qui
stait referme sur sa chre nourrissonne, cette pauvre bte
a grand besoin de renouveler ses forces; il y a longtemps
quelle jene, elle aussi. Viens, nous allons veiller  ce
quelle mange, car je ne me fie plus  ceux qui sont chargs
de ce soin."

Lanimal fit promptement disparatre les aliments quon lui
servit, puis elle courut  la chambre de Marie et stendit en
travers de la porte comme pour en dfendre lentre.


CHAPITRE XXIV


LA LETTRE DU MORT.


Lorsque la comtesse vint retrouver son beau-fils et sa fille,
elle avait le front soucieux.

" Marie a recouvr un peu de force, dit-elle, rpondant 
leurs questions anxieuses, mais je crains quelle ne soit bien
malade; elle parat souffrir de la tte, et divague en
racontant toutes sortes de choses navrantes.

"Non, poursuivit-elle en retenant Valrie qui se dirigeait
vers lappartement de son amie, je ne te permets pas de la
soigner avant de savoir ce quest cette fivre; elle pourrait
tre contagieuse, nous verrons la dcision du docteur que
jattends."

Puis, tendant  Grald un morceau de papier froiss:

" Voil ce que jai trouv serr dans la main de la pauvre
enfant; lis si tu peux, moi jai lesprit trop troubl."

La lettre tait crite en espagnol et signe Grald,
uniquement.

" Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune homme mu
malgr lui, il tait parent de ma mre et le meilleur ami de
mon pre. Il y a prs de quinze ans que nous navons entendu
parler de lui, cest--dire depuis son mariage environ."

Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues, entrautres
lespagnol.

Il lut une fois ltrange lettre, eut une exclamation de
surprise, puis la relut avec plus dattention encore.

Alors il prit la comtesse  lcart:

" Ma mre, lui dit-il, il y a l-dedans des choses trs
graves concernant votre petite protge. Veuillez loigner
Valrie pour que je vous communique cette missive."

Lorsquil se vit seul avec sa belle-mre, le jeune homme
commena dune voix mue sa lecture.

Le papier tait dat du mois doctobre, quatorze ans
auparavant.


"Mon excellent ami,

"Tu maccusais dernirement doubli, dindiffrence, que
sais-je? et cependant je nai pens qu toi au milieu de ma
dtresse,  toi comme au seul ami qui pt me tendre une main
secourable.

"Souviens-toi, Gaston que nous nous sommes promis un mutuel
appui dans la vie; tout ta souri, tu nas pas eu besoin du
mien, aujourdhui je viens rclamer le tien.

"Tu sais que jai pous il y a deux ans une charmante
Espagnole que je tai prsente un jour  Paris? Hlas! mon
pauvre ami! elle na pu me rendre heureux que jusqu' la
naissance de mon enfant, qui lui a cot la vie, et, lorsque
je me suis trouv veuf et plong dans la dsolation, retenu
toi-mme au lit de mort de ton pre, tu nas pu que madresser
une lettre pleine de cur.

"Ce que je tai laiss ignorer jusqu' prsent cest le
mauvais tat de mes affaires, et ma fortune dtruite par un
banquier infidle qui sest enfui en me ruinant.

"Si jtais seul au monde, quoique gentilhomme je chercherais
un modeste emploi en France ou en Espagne (ctait aussi le
pays de ma mre), et je vivrais simplement; mais jai une
fille, ma petite Carmen, qui a reu au baptme le mme nom que
sa mre et qui a dj ses yeux magnifiques. Je veux
reconstruire ma fortune pour elle.

"Jai  Mexico un oncle extrmement riche et clibataire qui
moffre de venir laider  administrer ses biens immenses, me
promettant de me les lguer  sa mort qui, jespre, est
encore loigne.

"Je pars, car l est lavenir de mon enfant, mais je ne puis
exposer ce pauvre petit tre aux hasards et aux fatigues dun
long voyage. Jai pens  toi, mon ami, pour me remplacer
auprs de ma petite Carmen. Ta femme, que je respecte et que
jadmire comme un ange de bont, lui donnera, je nen doute
pas, une part des soins quelle prodigue  ton beau Grald,
mon filleul, et  sa mignonne Valrie.

"Je sais davance que tu ne me refuseras pas ce service; ds
que mon enfant sera assez forte ou assez grande pour supporter
la traverse, je viendrai la chercher; et avec quelle joie!

"Je tenvoie donc mon trsor sous la garde de sa nourrice,
une brave femme en qui jai toute confiance; celle-ci tait un
peu souffrante, ce matin; jespre que ce ne sera rien et que
demain je pourrai la mettre en route, car, hlas! je ne puis
moi-mme me rendre  St-Prestat; des affaires urgentes me
retiennent ici, et je dois prendre dans trois jours le
paquebot du Havre; ni le bateau ni la diligence ne
mattendraient.

"Je ne sais pas de parole, Gaston, pour te tmoigner ma
reconnaissance, mais je prie Dieu quil taccorde  toi et aux
tiens tout le bonheur dsirable.

"Mes respectueux hommages  madame de Cergnes et une caresse
 mon beau filleul et  sa jolie sur.


"Ton malheureux ami,

Grald."


Comment cette lettre se trouvait-elle en la possession de la
Moucheronne, et comment tait-elle demeure enfouie si
longtemps sous terre?

Manon avait appris ce quelle savait de lhistoire de Marie 
Mme de Cergnes, mais sa mmoire affaiblie ne lui rappela point
le prcieux papier; lenfant, docile  sa vieille amie, crut
quil fallait le garder cach.

Le malheureux pre, aprs avoir crit la lettre prcdente, 
son ami, nen usa pas, car il dut amener lui-mme  St-Prestat
la pauvre petite fille dont la nourrice se mourait 
lauberge, entoure de soins, grce  la gnrosit de
lenfant.

Nous savons ce quil advint du voyageur et du bb, et
pourquoi nul ne smut de leur disparition. On saperut de
celle du cocher, mais  cette poque la police ne possdait
pas comme  prsent de fins limiers, et les recherches
namenrent aucun rsultat. Les bandits, qui avaient donn
deux fois la mort dans les bois de St-Prestat, staient
empars de la missive en mme temps que du bb et ne sen
taient plus soucis.

Ainsi Marie, la Moucheronne, lancien souffre-douleur de
Favier, se nommait Carmen de Nuovi, et elle tait la fille du
meilleur ami comte de Cergnes avec lequel il avait mme un
lien de parent loigne; son pre tait le parrain de ce
Grald de Cergnes quelle avait pour ainsi dire cart de la
mort quelque temps auparavant.

" Et dire, ma mre, dire que la pauvre enfant a tant
souffert! quelle aurait pu mourir sous les coups de Favier
sans quon pt savoir qui elle tait! murmura le jeune homme
dont les yeux taient humides de larmes.

" Ah! mon ami, rpondit la comtesse non moins mue, que nous
devons ddommager la chre mignonne de tout ce que nous lui
avons fait souffrir nous-mmes sans le savoir. Mais laisse-
moi, il faut que jaille la soigner moi-mme. Toi, tche
davoir le plus dclaircissements possibles de cette affaire
et va consulter les papiers de la famille. Ne dis rien encore
 Valrie, je me charge de lui apprendre quelle peut nommer
Marie sa cousine."

Et, laissant le jeune homme pensif, elle rentra dans la
chambre de la malade.


CHAPITRE XXV


EPILOGUE.


Marie, que nous appellerons dsormais de son vritable nom,
Carmen, demeura plusieurs jours entre la vie et la mort, moins
peut-tre  cause de la privation de nourriture subie trop
longtemps, que par la secousse morale qui avait branl ses
nerfs et son cerveau.

La bague avait t retrouve le lendemain de sa fuite
dsespre, derrire un meuble o elle avait roul, et les
domestiques, honteux de leur conduite infme, ne savaient plus
quelle contenance garder les uns vis--vis des autres, car ils
se sentaient coupables, et ils en voulaient  Mlle Sophie qui
les avait pousss  har lenfant trouve.

Ce fut bien pis lorsquils apprirent que cette enfant trouve
tait Mlle de Nuovi la fille dun noble gentilhomme et la
parente de leurs matres.

Comme ils taient meilleurs au fond qu la surface un
revirement complet se fit en eux, et le jour o lon descendit
la petite convalescente au jardin o se montrait un ple rayon
de soleil, ils vinrent tous en groupe lui demander pardon.

Carmen tait sans rancune et elle leur tendit  tous sa petite
main amaigrie en signe de rconciliation.

Il y avait quelquun, cependant, qui ne pardonnait pas si
facilement: ctait Nounou; et, chaque fois que Mlle Sophie
passait  sa porte, elle lui allongeait un coup de dents; si
bien que la vieille fille qui vivait dans des transes
continuelles, vint un jour trouver la Comtesse et lui fit
entendre quelle ne resterait pas au chteau si la louve
continuait  y demeurer.

" A votre aise, rpondit schement Mme de Cergnes, nous
allons rgler votre compte. Aussi bien, vous devez comprendre
que, aprs ce qui sest pass rcemment, vous ntes pas
regarde ici dun bon il."

Et Mlle Sophie fut congdie ainsi; elle sen alla, regrette
de personne, et grommelant entre ses longues dents:

" Cest-y Dieu possible, quon me prfre une horrible bte
sauvage,  moi qui ai prs de quinze ans de service dans cette
maison!"

Peu aprs ces aventures successives, le comte de Cergnes
revint de son voyage; il tait soucieux: les affaires
navaient pas t tout droit comme il laurait voulu, et il
ntait pas sr encore que la succession quil tait all
chercher si loin lui revnt.

Lorsquil apprit lhistoire de Carmen, et quil lut la lettre
de son ami mort dune faon si tragique, il scria:

" Mais, cest  cette enfant que revient lhritage du
cousin Minotto! Le testament est arrang de faon  ce que
cette fortune ne puisse me revenir, que si Grald de Nuovi et
sa fille sont dcds tous les deux; or on navait aucune
preuve du dcs, et lenfant vit. Voil donc notre petite
Carmen trs riche."

Cette nouvelle, nous devons le dire  sa louange, nmut
aucunement la fillette: elle eut mme une larme de regret en
songeant que la mre Manon tait morte trop tt: elle aurait
pu lui faire une vieillesse si choye, si heureuse!

" A quoi emploieras-tu tout cet argent? lui demanda Valrie,
riant  la pense de voir millionnaire sa couine si dtache
des biens matriels.

" Je donnerai  ceux qui nont pas, rpondit lenfant, et je
ferai btir une grande maison de campagne pour les enfants qui
nauront ni pre ni mre et que leurs matres battront."

Valrie lembrassa:

" Tu es meilleure que moi, va, tu es un ange."

Et Carmen rencontra le regard attendri de son cousin Grald
qui les coutait toutes les deux.

Quelque temps aprs la fillette fit sa premire communion avec
une ferveur qui difia tout le monde, et ce jour-l, elle
supplia M. de Cergnes, devenu son tuteur, dhabiller de sa
part une vingtaine denfants pauvres et de leur donner 
dner.

A lautomne suivant, on se rendit  Paris,  la grande joie de
Valrie; Carmen ne se plus pas autant dans le bel htel du
boulevard St-Germain que dans le chteau un peu mlancolique
de St-Prestat.

Nounou quon avait emmene se faisait vieille, et, quoiquelle
dormt la plupart du temps sur un coussin molleux dans le
grand hall quil lui tait permis dhabiter, elle soupirait
souvent aprs lair de la fort qui lui manquait  prsent.

Cependant Carmen devait voir son dsir se raliser; elle
rsida aussi longtemps et aussi souvent quelle le souhaitait
 Cergnes: Le pays o elle avait vu ses premires douleurs et
ses premires joies lui tait cher.

Tandis que Valrie pousait un jeune chtelain des environs de
St-Prestat qui aimait aussi beaucoup la vie de Paris, Carmen
de Nuovi mettait sa jolie main dans la main loyale de son
cousin Grald.

Ils avaient tous les deux le got de la contre un peu triste
et solitaire o ils pouvaient faire beaucoup de bien. Le
chteau de Cergnes et ses dpendances furent donns au jeune
homme qui remit sa dmission au rgiment.

Sa mlancolie avait disparu, tout en lui laissant sa belle
gravit, cette gravit peinte aussi sur le charmant visage de
Carmen.

Grald de Cergnes avait d pouser quelques annes auparavant
une jeune fille qui tait morte presque subitement au sortir
dun bal, et il en avait gard longtemps une impression
profonde. Mais  prsent, il tait heureux et il rendait
heureuse celle quil appelait quelquefois "la Moucheronne"
quand il ravivait en souriant le souvenir du pass.

Le propritaire de la fort, toujours joyeux viveur, a fini
par corner passablement sa fortune; or il a t satisfait de
trouver un acqureur pour ses bois, lequel acqureur les a
pays largement: cest Mlle de Nuovi, devenue la vicomtesse
de Cergnes; et  prsent sa chre fort est  elle, bien 
elle, et elle a fait riger un chapelle au lieu o se dressait
autrefois la cabane de son bourreau; puis une autre plus belle
encore au pied dun chne o lon a trouv des ossements
humains.

Nounou termine ses jours dans la paix au milieu de ses amis,
et dj une niche de babies roses et rieurs jouent entre ses
pattes, lui tirant les oreilles ou les poils sans que la brave
bte sen montre irrite. Au contraire, elle remue sa vieille
queue un peu pele, chaque fois quune petite voix argentine
bgaie: "Nounou! Nounou!"


TABLE DES MATIERES



 Sinistre nuit


 Le louveteau mort


 Le coup de botte


 Pourquoi ma-t-il laisse vivre?


 Les rves de la Moucheronne


 Un compagnon


 Pauvre Moucheron


 Dsespoir denfant


 Pas sans Nounou


 Causerie de bandits


 Nounou traque


 Sans le vouloir


 O Nounou rit dans sa barbe


 Lor maudit


 Ce que Nounou trouva dans la fort


 Nous avons vu le diable et sa fille


 Casse-Cou


 A Cergnes


 Le Baby


 Deuil


 Le fils du comte


 La bague dopale


 Le cinquime jour


 La lettre du mort


 Epilogue


FIN DE LA TABLE



Limoges.  Imp. Marc Barbou et Cie.











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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://www.gutenberg.org/about/contact

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     Chief Executive and Director
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