The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, crite par lui-mme - Tome
I, by Benjamin Franklin

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Vie de Franklin, crite par lui-mme - Tome I
       Suivie de ses oeuvres morales, politiques et littraires

Author: Benjamin Franklin

Translator: Jean Henri Castra

Release Date: May 26, 2006 [EBook #18455]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, CRITE PAR ***




Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









                                  VIE
                            DE B. FRANKLIN,
                                 SUIVIE
                       DE SES OEUVRES POSTHUMES.

                                 T. I.




       _Dcret concernant les Contrefacteurs, rendu le 19 Juillet
                    1793, l'An 2 de la Rpublique._


La Convention nationale, aprs avoir entendu le rapport de son Comit
d'instruction publique, dcrte ce qui suit:

ART. 1. Les Auteurs d'crits en tout genre, les Compositeurs de Musique,
les Peintres et Dessinateurs qui feront graver des Tableaux ou Dessins,
jouiront durant leur vie entire du droit exclusif de vendre, faire
vendre, distribuer leurs Ouvrages dans le territoire de la Rpublique,
et d'en cder la proprit en tout ou en partie.

ART. 2. Leurs hritiers ou Cessionnaires jouiront du mme droit durant
l'espace de dix ans aprs la mort des auteurs.

ART. 3. Les officiers de paix, Juges de Paix ou Commissaires de Police
seront tenus de faire confisquer,  la rquisition et au profit des
Auteurs, Compositeurs, Peintres ou Dessinateurs et autres, leurs
Hritiers ou Cessionnaires, tous les Exemplaires des ditions imprimes
ou graves sans la permission formelle et par crit des Auteurs.

ART. 4. Tout Contrefacteur sera tenu de payer au vritable Propritaire
une somme quivalente au prix de trois mille exemplaires de l'dition
originale.

ART. 5. Tout Dbitant d'dition contrefaite, s'il n'est pas reconnu
Contrefacteur, sera tenu de payer au vritable Propritaire une somme
quivalente au prix de cinq cents exemplaires de l'dition originale.

ART. 6. Tout Citoyen qui mettra au jour un Ouvrage, soit de Littrature
ou de Gravure dans quelque genre que ce soit, sera oblig d'en dposer
deux exemplaires  la Bibliothque nationale ou au Cabinet des Estampes
de la Rpublique, dont il recevra un reu sign par le Bibliothcaire;
faute de quoi il ne pourra tre admis en justice pour la poursuite des
Contrefacteurs.

ART. 7. Les hritiers de l'Auteur d'un Ouvrage de Littrature ou de
Gravure, ou de toute autre production de l'esprit ou du gnie qui
appartiennent aux beaux-arts, en auront la proprit exclusive pendant
dix annes.

                   *       *       *       *       *

_Je place la prsente dition sous la sauve-garde des Loix et de la
probit des citoyens. Je dclare que je poursuivrai devant les Tribunaux
tout_ Contrefacteur, Distributeur _ou_ Dbitant _d'dition
contrefaite. J'assure mme au Citoyen qui me fera connotre le_
Contrefacteur, Distributeur _ou_ Dbitant, _la moiti du
ddommagement que la Loi accorde._ Paris, ce 5 Prairial, l'an 6e de la
Rpublique Franaise.

  BUISSON.




                   [Illustration: Benjamin Franklin.]




                                  VIE
                                   DE
                           BENJAMIN FRANKLIN,

                          CRITE PAR LUI-MME,

                                 SUIVIE
                             DE SES OEUVRES
                          MORALES, POLITIQUES
                            ET LITTRAIRES,

       Dont la plus grande partie n'avoit pas encore t publie.

                 TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,

                            PAR J. CASTRA.

                              Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.


                             TOME PREMIER.

                   *       *       *       *       *

                                 PARIS,
          Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, N. 20.

                        AN VI DE LA RPUBLIQUE.




PRFACE DU TRADUCTEUR.


Pendant les dernires annes que Benjamin Franklin passa en France, on
parloit beaucoup, dans les Socits o il vivoit, des Confessions de
Jean-Jacques Rousseau, dont la premire partie venoit de parotre. Cet
Ouvrage, dont on peut dire et tant de bien et tant de mal, et qui est
quelquefois si attrayant par les charmes et la sublimit du style,
quelquefois si rebutant par l'inconvenance des faits, engagea quelques
amis de Franklin  lui conseiller d'crire aussi les Mmoires de sa Vie:
il y consentit.

Ces amis pensoient, avec raison, qu'il seroit curieux de comparer 
l'Histoire d'un crivain, qui semble ne s'tre servi de sa brillante
imagination que pour se rendre malheureux, celle d'un Philosophe qui a
sans cesse employ toutes les ressources de son esprit  assurer son
bonheur, en contribuant  celui de l'humanit entire. Eh! en effet,
combien il est intressant de considrer les chemins diffrens qu'ont
suivis ces deux hommes galement ns dans le simple tat d'Artisan,
livrs  eux-mmes au sortir de l'enfance et n'ayant presque point eu de
matres. Chacun d'eux fit sa propre ducation et parvint  la plus
grande clbrit. Mais l'un passa indolemment plusieurs annes dans la
servitude obscure, o le retenoit une femme sensuelle[1]; et l'autre ne
comptant que sur lui, travailla constamment de ses mains, vcut avec la
plus grande temprance, la plus svre conomie, et en mme-temps,
fournit gnreusement aux besoins, mme aux fantaisies de ses amis.

  [1] Madame de Warens.

Cette comparaison, tout entire  l'avantage de Franklin, ne doit pas
faire supposer que je cherche  dprcier Jean-Jacques. Personne
n'admire et n'aime plus que moi le rare talent de cet loquent crivain:
mais j'ai cru devoir indiquer combien sa conduite, rapproche de celle
de Franklin, peut tre une utile et grande leon pour la Jeunesse.

Il y a des prceptes d'une saine morale, non-seulement dans la Vie de
Franklin, mais dans la plupart des morceaux qui composent le Recueil de
ses OEuvres. Le reste est historique ou ingnieux.

Une partie de la Vie de Franklin avoit t dj traduite en franais, et
mme d'une manire soigne. Malgr cela, j'ai os entreprendre de la
traduire de nouveau.

L'diteur anglais a joint  ce qu'il a pu se procurer du manuscrit de
Franklin, la suite de sa Vie, compose  Philadelphie. J'ai t assez
heureux pour pouvoir ajouter  ce que m'a fourni cet diteur, divers
morceaux qu'il n'a point connus, et un second Fragment des Mmoires
originaux[2]: mais j'ai encore  regretter de n'avoir pas eu tous ces
Mmoires, qui vont, dit-on, jusqu'en 1757.--On ne sait pourquoi M.
Benjamin Franklin Bache[3], qui les a en sa possession et vit maintenant
 Londres, en prive si long-temps le Public. Les Ouvrages d'un grand
Homme appartiennent moins  ses Hritiers qu'au Genre-humain.

  [2] On trouvera ce Fragment  la fin du second Volume, page 388.

  [3] Franklin eut un fils et une fille. Dans la Rvolution d'Amrique,
    le fils suivit le parti des Anglais, et fut quelque temps gouverneur
    de la province de New-Jersey. Pris par les Amricains, il auroit,
    dit-on, t fusill sans la considration qu'on avoit pour son pre.
    On le fit vader et il passa  Londres. La fille pousa M. Bache, de
    Philadelphie, et c'est d'elle qu'est n M. Benjamin Franklin Bache,
    possesseur des Manuscrits de son grand-pre.

Peut-tre ne sera-t-on pas fch de lire une lettre que le clbre
Docteur Price a adresse  un de ses amis, au sujet des Mmoires de
Franklin. La voici:


   Hackney, le 19 juin 1790.

Il m'est difficile, Monsieur, de vous exprimer combien je suis touch
du soin que vous voulez bien prendre de m'crire.--Je suis, sur-tout,
infiniment reconnoissant de la dernire lettre, dans laquelle vous me
donnez des dtails sur la mort de notre excellent ami, le Docteur
Franklin.

Ce qu'il a crit de sa Vie, montrera, d'une manire frappante, comment
un homme peut, par ses talens, son travail, sa probit, s'lever du sein
de l'obscurit jusqu'au plus haut degr de la fortune et de la
considration. Mais il n'a port ses Mmoires que jusqu' l'anne 1757;
et je sais que depuis qu'il a envoy en Angleterre le manuscrit que j'ai
lu, il lui a t impossible d'y rien ajouter.

Ce n'est pas sans un vif regret que je songe  la mort de cet ami. Mais
l'ordre irrvocable de la nature nous condamne tous  mourir; et quand
on y rflchit, il est consolant, sans doute, de pouvoir penser qu'on
n'a pas vcu en vain, et que tous les hommes utiles et vertueux se
retrouveront encore au-del du tombeau.

Dans la dernire lettre que m'a crite le Docteur Franklin, il me parle
de son ge et de ses infirmits; il observe que le Crateur a t assez
indulgent pour vouloir qu' mesure que nous approchons du terme de la
vie, nous ayons plus de raisons de nous en dtacher; et parmi ces
raisons, il regarde comme une des plus grandes, la perte de nos amis.

J'ai lu, avec beaucoup de satisfaction, le dtail que vous me donnez
des honneurs qui ont t rendus  la mmoire de Franklin, par les
Habitans de Philadelphie et par le Congrs amricain.--J'eus aussi hier
le plaisir d'apprendre que l'Assemble nationale de France avoit rsolu
de porter le deuil de ce Sage.--Quel spectacle glorieux la libert
prpare dans ce pays!--Les Annales du monde n'en offrent point de
pareil; et l'un des plus grands honneurs de Franklin est d'y avoir
beaucoup contribu.

  Agrez mon respect,

    RICHARD PRICE.


Je dois observer que, quoique la _Science du Bonhomme Richard_ ait dj
t publie, je l'ai traduite de nouveau et mise  la fin du second
Volume, car sans ce petit Ouvrage, les OEuvres Morales de Franklin
auroient paru trop incompltes.




                                  VIE
                                   DE
                           BENJAMIN FRANKLIN.


  MON CHER FILS,

Je me suis amus  recueillir quelques petites anecdotes concernant ma
famille. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous tiez avec moi en
Angleterre, je fis des recherches parmi ceux de mes parens qui vivoient
encore, et j'entrepris mme un voyage  ce sujet. J'aime  penser que
vous aurez, ainsi que moi, du plaisir  connotre les circonstances de
mon origine et de ma vie, circonstances qui, en grande partie, sont
encore ignores de vous. Je vais donc les crire: ce sera l'agrable
emploi d'une semaine de loisir non-interrompu, dont je me propose de
jouir pendant ma retraite actuelle  la campagne.

Il est aussi d'autres motifs qui m'engagent  crire mes mmoires. Du
sein de la pauvret et de l'obscurit, dans lesquelles je naquis et je
passai mes premires annes, je me suis lev  un tat d'opulence et ai
acquis quelque clbrit dans le monde. Un bonheur constant a t mon
partage jusqu' l'ge avanc o je suis parvenu; mes descendans seront
peut-tre curieux de connotre les moyens qui, grace au secours de la
providence, m'ont toujours si bien russi; et si par hasard ils se
trouvent dans les mmes circonstances que moi, ils pourront retirer
quelqu'avantage de mes rcits.

Je rflchis souvent au bonheur dont j'ai joui, et je me dis quelquefois
que, si l'offre m'en toit faite, je m'engagerois volontiers  parcourir
la mme carrire, depuis le commencement jusqu' la fin. Je demanderois,
de plus, le privilge qu'ont les auteurs, de corriger, dans une seconde
dition, les erreurs de la premire. Je voudrois aussi pouvoir changer
quelques incidens futiles, quelques petits vnemens pour d'autres plus
favorables: mais quand bien mme cela me seroit refus, je ne
consentirois pas moins  recommencer ma vie.

Toutefois, comme une rptition de la vie ne peut avoir lieu, ce qui,
suivant moi, y ressemble le plus, c'est de s'en rappeler toutes les
circonstances; et pour en rendre le souvenir plus durable, il faut les
crire. En m'occupant ainsi, je satisferai cette inclination qu'ont
toujours les vieillards,  parler d'eux-mmes et  conter ce qu'ils ont
fait; et je suivrai librement mon penchant sans fatiguer ceux qui, par
respect pour mon ge, se croiroient obligs de m'couter. Ils pourront,
au moins, ne pas me lire, si cela ne les amuse pas. Enfin, il faut bien
que je l'avoue, puisque personne ne voudroit me croire si je le niois,
peut-tre satisferai-je ma vanit.

Toutes les fois que j'ai entendu prononcer ou que j'ai lu cette phrase
prparatoire:--_Je puis dire sans vanit_, j'ai vu qu'elle toit
aussitt suivie de quelque trait d'une vanit transcendante. En gnral,
quelque vanit qu'aient les hommes, ils la hassent dans les autres.
Pour moi, je la respecte par-tout o je la rencontre, parce que je suis
persuad qu'elle est utile et  l'individu qu'elle domine et  ceux qui
sont soumis  son influence. Il ne seroit donc pas tout--fait absurde
que dans beaucoup de circonstances, un homme comptt sa vanit parmi les
autres douceurs de la vie, et en rendt grace  la providence.

Mais laissez-moi reconnotre ici, en toute humilit, que c'est  cette
divine providence que je dois toute ma flicit. C'est sa main puissante
qui m'a fourni les moyens que j'ai employs et les a couronns du
succs. Ma foi,  cet gard, me donne, non la certitude, mais
l'esprance que la bont divine se signalera encore envers moi, soit en
tendant la dure de mon bonheur jusqu' la fin de ma carrire, soit en
me donnant la force de supporter les funestes revers que je puis
prouver comme tant d'autres. Ma fortune  venir n'est connue que de
celui qui tient dans ses mains notre destine, et qui peut faire servir
nos afflictions mmes  notre avantage.

Un de mes oncles, qui avoit dsir comme moi, de rassembler des
anecdotes de notre famille, me donna quelques notes dont j'ai tir
plusieurs particularits, touchant nos anctres. C'est par-l que j'ai
su que pendant trois cens ans au moins, ils ont vcu dans le village
d'Eaton, en Northampton-Shire, sur un domaine d'environ trente acres.
Mon oncle n'avoit pu dcouvrir combien de temps ils y avoient t
tablis avant ce terme. Probablement ils y toient depuis l'poque o
chaque famille prit un surnom, et o la ntre choisit celui de Franklin,
qui avoit t auparavant la dnomination d'un certain ordre de
personnes[4].

  [4] On trouve dans l'ouvrage de Fortescue, crit vers l'an 1412, et
    intitul: _De laudibus legum Angli_, une preuve que le mot
    _Franklin_ dsignoit un ordre ou un rang en Angleterre. Voici la
    traduction du passage qui dit qu'on pouvoit aisment former de bons
    jurys dans toutes les parties de ce royaume.

    --En outre, le pays est tellement rempli de propritaires, qu'il
    n'y a pas un village, quelque petit qu'il soit, o l'on ne trouve un
    chevalier, un cuyer, ou un de ces chefs de famille, appels
    _Franklins_, qui tous ont de riches possessions. Il y a aussi
    d'autres francs-tenanciers, et beaucoup de mtayers, qui ont assez
    de bien pour jouir du droit de composer un jury, dans la forme
    ci-dessus mentionne.

    Le pote Chaucer appelle aussi son campagnard un _Franklin_; et
    ayant dcrit la manire honorable dont il tenoit sa maison, il dit
    -peu-prs:

        Ce bon _Franklin_, l'honneur de son pays,
        Simple en ses moeurs, simple dans sa parure,
        Modestement portoit  sa ceinture,
        Bourse de soie aussi blanche qu'un lys.
        Preux chevalier, juge trs-quitable,
        Franc, gnreux, compatissant, humain,
        Tendant au pauvre une main secourable,
        Par ses conseils clairant l'incertain,
        Il eut le don de plaire: il fut enfin,
        Toujours aim, comme toujours aimable.

Le petit domaine qui appartenoit  nos anctres, n'et pas suffi pour
leur subsistance, sans le mtier de forgeron qui se perptua parmi eux
et fut constamment exerc par l'an de la famille, jusques au temps de
mon oncle; coutume que lui et mon pre suivirent aussi  l'gard de
leurs fils.

Dans les recherches que je fis  Eaton, je ne trouvai aucun dtail sur
la naissance, les mariages et la mort de nos parens, que depuis l'anne
1555, parce que le registre de la paroisse ne remontoit pas plus haut.
J'appris, par ce registre, que j'tois le plus jeune fils du plus jeune
des Franklin, en remontant  cinq gnrations. Mon grand-pre Thomas, n
en 1598, vcut  Eaton jusqu' ce qu'il ft trop g pour continuer son
mtier. Alors il se retira  Banbury, dans l'Oxford-Shire, o rsidoit
son fils John, qui exeroit le mtier de teinturier, et chez qui mon
pre toit en apprentissage. Mon grand-pre mourut l et y fut enterr.
Nous visitmes sa tombe en 1758. Son fils an, Thomas, demeuroit 
Eaton, dans la maison paternelle, qu'il lgua avec la terre qui en
dpendoit,  sa fille unique. Cette fille, de concert avec son mari, M.
Fisher de Wellingborough vendit depuis son hritage  M. Ested, qui en
est encore propritaire.

Mon grand-pre eut quatre fils qui lui survcurent; savoir: Thomas,
John, Benjamin et Josias. Je ne vous en dirai que ce que me fournira ma
mmoire; car je n'ai point ici mes papiers, dans lesquels vous trouverez
un plus long dtail, s'ils ne se sont pas gars en mon absence.

Thomas avoit appris, sous son pre, le mtier de forgeron. Mais
possdant beaucoup d'esprit naturel, il le perfectionna par l'tude, 
la sollicitation de M. Palmer, qui toit alors le principal habitant de
la paroisse d'Eaton, et encouragea de mme tous mes oncles 
s'instruire. Thomas se mit donc en tat de remplir l'office de
procureur. Il devint bientt un personnage essentiel pour les affaires
du village, et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises
publiques, tant pour ce qui avoit rapport au comt qu' la ville de
Northampton. On nous en raconta plusieurs traits remarquables, lorsque
nous allmes  Eaton. Il jouit de l'estime et de la protection
particulire de lord Halifax, et mourut le 6 janvier 1702, prcisment
quatre ans avant ma naissance. Je me rappelle que le rcit que nous
firent de sa vie et de son caractre, quelques personnes ges, dans le
village, vous frappa extraordinairement par l'analogie que vous
trouvtes entre ces dtails et ce que vous connoissiez de moi.

--S'il toit mort quatre ans plus tard, dites-vous, on pourroit croire
 la transmigration des ames.

John fut,  ce que je crois, lev dans la profession de teinturier en
laine.

Benjamin fut mis en apprentissage  Londres, chez un teinturier en soie.
Il toit industrieux. Je me souviens trs-bien de lui; car lorsque
j'tois encore enfant, il vint joindre mon pre  Boston et vcut
quelques annes dans notre maison. Il fut toujours li d'une tendre
amiti avec mon pre, qui me le donna pour parrain. Il parvint  un ge
trs-avanc. Il laissa deux volumes _in-quarto_ de posies manuscrites,
consistant en petites pices fugitives, adresses  ses amis. Il avoit
invent une tachygraphie, qu'il m'enseigna; mais n'en ayant jamais fait
usage je l'ai oublie. C'toit un homme rempli de pit, et
trs-soigneux d'aller entendre les meilleurs prdicateurs, dont il se
fesoit un plaisir de transcrire les sermons d'aprs sa mthode abrge.
Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il aimoit aussi beaucoup
les matires politiques, peut-tre mme trop pour sa situation.

Je trouvai dernirement  Londres une collection qu'il avoit faite, de
tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis
l'anne 1641 jusqu'en 1717. Il en manque plusieurs volumes, comme on le
voit par la srie des numros: mais il en reste encore huit _in-folio_
et vingt-quatre _in-quarto_ et _in-octavo_. Ce recueil toit tomb entre
les mains d'un bouquiniste qui, me connoissant pour m'avoir vendu
quelques livres, me l'apporta. Il parot que mon oncle le laissa en
Angleterre, quand il partit pour l'Amrique, il y a environ cinquante
ans. J'y trouvai un grand nombre de notes marginales, crites de sa
main. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant  Boston.

Notre humble famille avoit embrass de bonne heure la rformation: elle
y resta fidlement attache durant le rgne de Marie, et fut mme en
danger d'tre perscute  cause de son zle contre le papisme. Elle
avoit une Bible anglaise; et pour la cacher d'une manire plus sre,
elle s'avisa de l'attacher toute ouverte, avec des cordons qui
traversoient les feuillets, en dedans du couvercle d'une chaise perce.
Quand mon grand-pre vouloit la lire  ses enfans, il renversoit sur ses
genoux le couvercle de la chaise perce, et fesoit passer les feuillets
d'un cordon sous l'autre. Un des enfans fesoit sentinelle  la porte,
afin d'avertir s'il voyoit l'appariteur, c'est--dire, l'huissier de la
cour ecclsiastique. Dans ce cas, on remettoit le couvercle  sa place,
et la Bible demeuroit cache comme auparavant. C'est mon oncle Benjamin
qui m'a racont cette anecdote.

Toute la famille demeura attache  l'glise anglicane jusque vers la
fin du rgne de Charles second. Alors quelques ministres qui avoient t
destitus comme non-conformistes, tinrent des conventicules en
Northampton-Shire. Benjamin et Josias se joignirent  eux et ne se
sparrent plus de leur croyance. Le reste de la famille resta dans
l'glise piscopale.

Josias, mon pre, s'toit mari jeune. Vers l'an 1682, il conduisit  la
Nouvelle-Angleterre, sa femme et trois enfans. Il y avoit t engag par
quelques personnes considrables, de sa connoissance, qui, voyant les
conventicules dfendus par la loi et souvent inquits, s'toient
dtermines  passer en Amrique, dans l'espoir de jouir du libre
exercice de leur religion.

Mon pre eut encore de sa premire femme, quatre enfans ns en Amrique.
Il eut ensuite, d'une seconde femme, dix autres enfans, ce qui fait en
tout, dix-sept. Je me souviens d'en avoir vu, assis  sa table, treize,
qui tous grandirent et se marirent. J'tois le dernier des fils, et le
plus jeune de la famille, except deux filles. Je naquis  Boston, dans
la Nouvelle-Angleterre. Ma mre, cette seconde femme dont je viens de
parler, toit Abiah Folger, fille d'un des premiers colons, nomm
_Pierre Folger_, que Cotton Mather, dans son histoire ecclsiastique de
la province, cite honorablement comme un pieux et savant anglais, autant
que je puis me rappeler ses expressions.

J'ai ou dire que le pre de ma mre avoit compos diverses petites
pices: mais l'on n'en a imprim qu'une, que j'ai vue il y a plusieurs
annes. Elle porte la date de 1675, et est en vers familiers, suivant le
got du temps et du pays o elle fut crite. L'auteur s'adressant  ceux
qui gouvernoient alors, parle pour la libert de conscience, et en
faveur des anabaptistes, des quakers et des autres sectaires qui avoient
t exposs  la perscution. C'est  cette perscution qu'il attribue
les guerres avec les sauvages, et les autres calamits qui affligeoient
le pays, les regardant comme un effet des jugemens de Dieu, en punition
d'une offense aussi odieuse; et il exhorte le gouvernement  abolir des
lois aussi contraires  la charit. Cette pice est crite avec une
libert mle et une agrable simplicit. Je m'en rappelle les six
derniers vers, quoique j'aie oubli l'arrangement des mots des deux
premiers, dont le sens est que les censures de l'auteur sont dictes par
la bienveillance, et que consquemment il dsire d'tre connu. Je hais
de tout mon coeur, ajoute-t-il, la dissimulation:

    Comme cette pice est crite
    Dans une bonne intention,
    Je dis qu' Shelburne[5] j'habite,
    Et je signe ici mon vrai nom[6].

      PIERRE FOLGER.

  [5] Ville de l'le de Nantuket.

  [6] Voici les vers anglais:

        From Shelburne, where I dwell,
          I therefore put my name,
        Your friend, who means you well.

          PETER FOLGER.

Mes frres furent tous placs pour apprendre diffrens mtiers. Pour
moi, on m'envoya dans un collge  l'ge de huit ans; mon pre me
destinoit  l'glise et me regardoit dj comme le chapelain de la
famille. Il avoit conu ce dessein,  cause de la promptitude avec
laquelle j'avois appris  lire dans mon enfance, car je ne me souviens
pas d'avoir jamais t sans savoir lire, et il y toit, en outre, excit
par les encouragemens de ses amis, qui l'assuroient que je deviendrois
certainement un homme de lettres. Mon oncle Benjamin l'approuvoit aussi,
et promettoit de me donner tous ses volumes de sermons, si je voulois me
donner la peine d'apprendre la mthode abrge, selon laquelle il les
avoit crits.

Cependant, je demeurai  peine un an au collge, quoique dans ce court
intervalle, je fusse du milieu de ma classe mont  la tte, et ensuite
dans la classe immdiatement au-dessus, d'o je devois passer,  la fin
de l'anne, dans une classe suprieure. Mais mon pre, charg d'une
nombreuse famille, se trouva hors d'tat de fournir, sans se gner
beaucoup,  la dpense d'une ducation de collge. Considrant, en
outre, comme il le disoit quelquefois devant moi  ses amis, le peu de
ressources que cette carrire promettoit aux enfans, il renona  ses
premires intentions, me retira du collge, et m'envoya dans une cole
d'criture et d'arithmtique, tenue par M. Georges Brownel, matre
habile, qui russissoit trs-bien dans sa profession, en n'employant que
des moyens doux et propres  encourager ses lves. J'acquis bientt
sous lui une belle criture: mais je ne fus pas aussi heureux en
arithmtique, car je n'y fis aucun progrs.

Je n'avois encore que dix ans, lorsque mon pre me rappela auprs de lui
pour l'aider dans sa nouvelle profession. C'toit celle de fabricant de
chandelles et de savon. Quoiqu'il n'en et point fait l'apprentissage,
il s'y toit livr  son arrive  la Nouvelle-Angleterre, parce qu'il
avoit jug que son mtier de teinturier ne lui donneroit pas le moyen
d'entretenir sa famille. Je fus donc employ  couper des mches, 
remplir des moules de chandelle,  prendre soin de la boutique et 
faire des messages.

Cette occupation me dplaisoit, et je me sentois une forte inclination
pour celle de marin: mais mon pre ne voulut pas me la laisser
embrasser. Cependant, le voisinage de la mer me donnoit frquemment
occasion de m'y hasarder et dedans et dessus. J'appris bientt  nager
et  conduire un canot. Quand je m'embarquois avec d'autres enfans, le
gouvernail m'toit ordinairement confi, sur-tout dans les occasions
difficiles. Dans nos projets, j'tois presque toujours celui qui
conduisoit la troupe, et je l'engageois quelquefois dans des embarras.
Je vais vous citer un fait qui, quoiqu'il ne soit pas fond sur la
justice, prouve que j'ai eu de bonne heure des dispositions pour les
entreprises publiques.

Le rservoir d'un moulin toit termin d'un ct, par un marais sur les
bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir,  la
haute mare, pour pcher de petits poissons.  force d'y pitiner, nous
en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une
chausse sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai
en mme-temps  mes compagnons un grand tas de pierres, destines 
btir une maison prs du marais, et trs-propres  remplir notre objet.
En consquence, le soir, ds que les ouvriers furent retirs, je
rassemblai un certain nombre d'enfans de mon ge, et en travaillant avec
la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre
pour porter une seule pierre, nous les charimes toutes, et
construismes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent
trs-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientt
qu'elles avoient t conduites  notre chausse. On fit les recherches
sur les auteurs de ce mfait. Nous fmes dcouverts. On porta des
plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyrent des corrections de la part
de leurs parens; et quoique je dfendisse courageusement l'utilit de
l'ouvrage, mon pre me convainquit enfin que ce qui n'toit pas
strictement honnte, ne pouvoit tre regard comme utile.

Peut-tre sera-t-il intressant pour vous d'apprendre quelle sorte
d'homme toit mon pre. Il avoit une excellente constitution. Il toit
d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup
d'activit dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propret,
et savoit un peu de musique. Sa voix toit sonore et agrable, quand il
chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce
qu'il fesoit souvent le soir aprs son travail; il y avoit vraiment un
grand plaisir  l'entendre. Il toit aussi vers dans la mcanique, et
savoit se servir des outils de divers mtiers. Mais son plus grand
mrite toit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une
grande prudence, soit dans sa vie prive, soit dans ce qui avoit rapport
aux affaires publiques.  la vrit il ne s'engagea point dans les
dernires, parce que sa nombreuse famille et la mdiocrit de sa fortune
fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais
je me souviens trs-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires,
venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intressoit la
ville, ou l'glise  laquelle il toit attach, et qu'ils avoient
beaucoup de dfrence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des
affaires particulires; et il toit souvent pris pour arbitre entre les
personnes qui avoient quelque diffrend.

Il aimoit  runir  sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit, quelques
amis ou quelques voisins, en tat de raisonner avec lui, et il avoit
toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet utile,
ingnieux et propre  former l'esprit de ses enfans. Par ce moyen, il
tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui toit juste,
prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais des mets
qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils toient bien
ou mal cuits, de bon ou de mauvais got, trop ou trop peu assaisonns,
prfrables ou infrieurs  tel autre plat du mme genre. Ainsi,
accoutum ds mon enfance  ne pas faire la moindre attention  ces
objets, j'ai toujours t parfaitement indiffrent  l'espce d'alimens
qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces choses-l, que
quelques heures aprs mon dner il me seroit difficile de me ressouvenir
de quoi il a t compos. C'est, sur-tout, en voyageant que j'ai senti
l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arriv de me trouver
avec des personnes, qui ayant un got plus dlicat que le mien, parce
qu'il toit plus exerc, souffroient dans bien des occasions o je
n'avois rien  dsirer.

Ma mre avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit elle-mme
tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni  elle, ni  mon pre,
d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon pre mourut  l'ge
de quatre-vingt-sept ans, et ma mre  celui de quatre-vingt-cinq. Ils
sont enterrs  Boston, dans le mme tombeau; et il y a quelques annes
que j'y plaai un marbre avec cette inscription.

  Ci-gissent

  JOSIAS FRANKLIN et ABIAH,

  sa femme.

  Ils vcurent ensemble avec une affection rciproque pendant
  cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un
  travail assidu et une honnte industrie, ils entretinrent dcemment
  une famille nombreuse, et levrent avec succs treize enfans et sept
  petits-enfans.--Que cet exemple, lecteur, t'encourage  remplir
  diligemment les devoirs de ta vocation, et  compter sur les secours
  de la providence!

  Il fut pieux et prudent;

  Elle, discrte et vertueuse.

  Leur plus jeune fils, par un sentiment de pit filiale, consacre
  cette pierre  leur mmoire.

Mes digressions multiplies me font appercevoir que je deviens vieux.
Mais nous ne devons pas nous parer pour une socit particulire, comme
pour un bal de crmonie. Ma manire ne mrite peut-tre que le nom de
ngligence.

Revenons. Je continuai  tre employ au mtier de mon pre pendant deux
annes, c'est--dire, jusqu' ce que j'eus atteint l'ge de douze ans.
Alors, mon frre John, qui avoit fait son apprentissage  Londres,
quitta mon pre, se maria et s'tablit  Rhode-Island. Je fus, suivant
toute apparence, destin  remplir sa place, et  rester toute ma vie
fabricant de chandelles. Mais mon dgot pour cet tat ne diminuoit pas;
et mon pre apprhenda que s'il ne m'en offroit un plus agrable, je ne
fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, 
son grand mcontentement, mon frre Josias. En consquence, il me menoit
quelquefois voir travailler des maons, des tonneliers, des
chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de dcouvrir
mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me
retnt  terre. Ces visites ont t cause que depuis j'ai toujours
beaucoup de plaisir  voir de bons ouvriers manier leurs outils; et
elles m'ont t trs-utiles, puisqu'elles m'ont mis en tat de faire de
petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier  ma porte, et
de construire de petites machines pour mes expriences,  l'instant o
l'ide que j'avois conue toit encore frache et fortement imprime
dans mon imagination.

Enfin, mon pre rsolut de me faire apprendre le mtier de coutelier; et
il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de mon
oncle Benjamin. Samuel avoit appris son tat  Londres et s'toit tabli
 Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage ayant dplu
 mon pre, je fus rappel  la maison.

J'tois, ds mes plus jeunes ans, passionn pour la lecture, et je
dpensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer.
J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma premire acquisition
fut le _Recueil de Bunyan_, en petits volumes spars. Je vendis ensuite
ce recueil pour acheter la _Collection historique de R. Burton_,
laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes peu coteux.

La petite bibliothque de mon pre toit presqu'entirement compose de
livres de thologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus grande
partie. Depuis, j'ai souvent regrett, que dans un temps o j'avois une
si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tomb entre mes mains des
livres plus convenables, puisqu'il toit alors dcid que je ne serois
point lev dans l'tat ecclsiastique. Il y avoit aussi parmi les
livres de mon pre, les _Vies de Plutarque_, que je parcourois
continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employ le
temps que je consacrai  cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon
pre, un ouvrage de Defoe, intitul: _Essai sur les Projets_; et
peut-tre est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont
influ sur quelques-uns des principaux vnemens de ma vie.

Mon got pour les livres, dtermina enfin mon pre  faire de moi un
imprimeur, bien qu'il et dj un fils dans cette profession. Mon frre
toit retourn d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractres,
afin d'tablir une imprimerie  Boston. Cet tat me plaisoit beaucoup
plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une
prdilection pour la mer. Pour prvenir les effets qui pouvoient
rsulter de ce penchant, mon pre toit impatient de me voir engag avec
mon frre. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai
persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'tant encore g
que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu'
l'ge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que
pendant la dernire anne.

En peu de temps, je fis de grands progrs dans ce mtier, et je devins
trs-utile  mon frre. J'eus alors occasion de me procurer de meilleurs
livres. La connoissance que je fis ncessairement des apprentis des
libraires, me mit  mme d'emprunter de temps en temps quelques volumes,
que je rendois trs-exactement, sans les avoir gts. Combien de fois
m'est-il arriv de passer la plus grande partie de la nuit  lire  ct
de mon lit, quand un livre m'avoit t prt le soir, et qu'il falloit
le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne s'appert qu'il manquoit
ou qu'on n'en et besoin!

Par la suite, M. Mathieu Adams, ngociant trs-clair, qui avoit une
belle collection de livres, et qui frquentoit notre imprimerie, fit
attention  moi. Il m'invita  aller voir sa bibliothque, et il eut la
complaisance de me prter tous les livres que j'eus envie de lire. Je
pris alors un got singulier pour la posie, et je composai diverses
petites pices de vers.

Mon frre s'imaginant que mon talent pourroit lui tre avantageux,
m'encouragea et m'engagea  faire deux ballades. L'une, intitule _la
Tragdie de Phare_, contenoit le rcit du naufrage du capitaine
Worthilake et de ses deux filles; l'autre toit une chanson de matelot
sur la prise d'un fameux pirate, nomm _Teach_, ou _Barbe-Noire_. Ces
ballades n'toient que des chansons d'aveugle, des vers misrables.
Quand elles furent imprimes, mon frre me chargea d'aller les vendre
par la ville. La premire eut un dbit prodigieux, parce que l'vnement
toit rcent, et avoit fait grand bruit.

Ma vanit fut flatte de ce succs: mais mon pre diminua beaucoup ma
joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les
faiseurs de vers toient toujours pauvres. Ainsi j'chappai au malheur
d'tre probablement un trs-mauvais pote. Mais comme la facult
d'crire en prose m'a t d'une grande utilit dans le cours de ma vie,
et a principalement contribu  mon avancement, je vais rapporter
comment, dans la situation o j'tois, j'acquis le peu de talent que je
possde en ce genre.

Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'toit un
jeune garon, nomm _Collins_, avec lequel j'tois intimement li. Nous
disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement  argumenter que
rien n'toit si agrable pour nous qu'une guerre de mots. Ce got
contentieux est, pour l'observer en passant, trs-propre  devenir une
mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la socit d'un homme,
parce qu'il le porte  contredire  tous propos; et indpendamment du
trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait natre
souvent le ddain et mme la haine entre des personnes qui auroient
besoin de s'aimer. J'avois pris ce got, chez mon pre, en lisant les
livres de controverse. J'ai depuis remarqu qu'un tel dfaut est
rarement le partage des gens senss, except les avocats, les membres
des universits, et les hommes de tout autre tat, levs  Edimbourg.

Un jour, il s'leva entre Collins et moi une dispute sur l'ducation des
femmes. Il s'agissoit de dcider s'il convenoit de les instruire dans
les sciences, et si elles toient propres  l'tude. Collins soutenoit
la ngative, et affirmoit qu'une telle ducation n'toit pas  leur
porte. Je dfendis le contraire, peut-tre un peu pour le plaisir de
disputer. Il toit naturellement plus loquent que moi. Les paroles
couloient en abondance de ses lvres. Je me croyois souvent vaincu,
plutt par sa volubilit que par la force de ses raisons. Nous nous
sparmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne
devions pas nous revoir de quelque temps, j'crivis mes raisons, je les
mis bien au net, et je les lui envoyai. Il rpondit; je rpliquai. Trois
ou quatre lettres avoient dj t crites de part et d'autre, lorsque
mon pre examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer
en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me
parler de ma manire d'crire. Il observa que bien que je connusse mieux
que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui tois
trs-infrieur pour l'lgance des expressions, l'ordre et la clart; et
il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses
remarques: je devins plus attentif  la puret du langage; et je rsolus
de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style.

Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dpareill du
_Spectateur_. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai le
volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchant; le style m'en parut
excellent, et je dsirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein, j'en
choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de chaque
priode, et je les mis de ct pendant quelques jours. Au bout de ce
temps-l, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours leur
premire forme, et d'exprimer chaque pense comme elle toit dans
l'ouvrage mme, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient
 mon esprit. Je comparai ensuite mon _Spectateur_ avec l'original.
J'aperus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me
manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette
facilit  me les rappeler et  les employer, qu'il me sembloit que
j'aurois dj acquise, si j'avois continu  faire des vers. Le besoin
continuel d'expressions, qui eussent la mme signification, mais dont la
longueur et le son fussent diffrens  cause de la mesure et de la rime,
m'auroit forc  chercher les divers synonymes et me les et rendus
familiers. Plein de cette ide, je mis en vers quelques-uns des contes,
qu'on trouve dans le _Spectateur_; et aprs les avoir suffisamment
oublis, je les remis en prose.

Quelquefois je mlois tous mes sommaires; et au bout de quelques
semaines, je tchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de
commencer  former les priodes et  complter les discours. Je fesois
cela pour acqurir de la mthode dans l'arrangement de mes penses. En
comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je dcouvrois beaucoup de
fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de
m'imaginer que dans certains passages de peu de consquence, j'avois t
assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les ides et employer des
expressions plus lgantes; et cela me faisoit esprer que, par la
suite, je parviendrois  bien crire la langue anglaise, ce qui toit un
des grands objets de mon ambition.

Le temps que je consacrois  ces exercices et  la lecture, toit le
soir aprs le travail de la journe, le matin avant qu'il comment, et
le dimanche quand je pouvois m'empcher d'assister au service divin.
Tant que mon pre m'avoit eu dans sa maison, il avoit exig que
j'allasse rgulirement  l'glise. Je le regardois mme encore comme un
devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de
pratiquer.

J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de
Tryon, dans lequel il recommande le rgime vgtal. Je rsolus de
l'observer. Mon frre tant clibataire n'avoit point d'ordinaire chez
lui. Il s'toit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de
son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint
gnant pour ces personnes, et j'tois souvent grond pour ma
singularit. Je me mis au fait de la manire dont Tryon prparoit
quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre
et du riz, et de faire des poudings  la hte. Aprs quoi je dis  mon
frre que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moiti de ce qu'il
payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-mme. Il y
consentit  l'instant; et je trouvai bientt le moyen d'conomiser la
moiti de ce qu'il m'allouoit.

Ces pargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon plan
me procura encore d'autres avantages. Quand mon frre et ses ouvriers
quittoient l'imprimerie pour aller dner, j'y demeurois; et aprs avoir
fait mon frugal repas, qui n'toit souvent compos que d'un biscuit, ou
d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin, d'un gteau
pris chez le ptissier et d'un verre d'eau, j'employois  tudier le
temps qui me restoit jusqu' leur retour. Mes progrs toient
proportionns  cette clart d'ides,  cette promptitude de conception,
qui sont le fruit de la temprance dans le boire et le manger.

Ce fut  cette poque qu'ayant eu un jour  rougir de mon ignorance dans
l'art du calcul, que j'avois deux fois manqu d'apprendre  l'cole, je
pris le _Trait d'Arithmtique de Cocker_, et je l'appris seul avec la
plus grande facilit. Je lus aussi un livre sur la navigation, par
Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de gomtrie qu'il
contient: mais je n'ai jamais t loin dans cette science. -peu-prs
dans le mme temps, je lus l'_Essai sur l'Entendement humain de Locke_,
et l'_Art de Penser, de MM. de Port-Royal_.

Tandis que je travaillois  former et  perfectionner mon style, je
rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de
Greenwood,  la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la
rhtorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modle de
dispute selon la mthode de Socrate. Peu de temps aprs je me procurai
l'ouvrage de Xenophon, intitul: _les Choses Mmorables de Socrate_,
ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs exemples de la mme
mthode. Charm jusqu' l'enthousiasme de cette manire de disputer, je
l'adoptai; et renonant  la dure contradiction,  l'argumentation
directe et positive, je pris le rle d'humble questionneur.

La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et
comme je l'tois dj sur beaucoup de points des doctrines chrtiennes,
je trouvai que la mthode de Socrate toit  la fois la plus sre pour
moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois.
Elle me procura bientt un singulier plaisir. Je m'en servois sans
cesse, et je devins trs-adroit  obtenir, mme des personnes d'un
esprit suprieur, des concessions, dont elles ne prvoyoient pas les
consquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficults y dont
elles ne pouvoient pas se dgager, et je remportois des victoires, que
ne mritoient ni ma cause, ni mes raisons.

Je continuai pendant quelques annes  me servir de cette mthode. Mais
ensuite je l'abandonnai peu--peu, conservant seulement l'habitude de
m'exprimer avec une modeste dfiance, et de n'employer jamais, pour une
proposition qui pouvoit tre conteste, les mots _certainement_,
_indubitablement_, ou tout autre qui pt me donner l'air d'tre
obstinment attach  mon opinion. Je disois plutt: j'imagine, je
suppose, il me semble que telle chose est comme cela par telle et telle
raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe.

Cette habitude m'a t, je crois, trs-avantageuse, quand j'ai eu besoin
d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur persuader
de suivre les mesures que j'avois proposes. Puisque les principaux
objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire les autres,
de plaire ou de persuader, je dsirerois que les hommes intelligens et
bien intentionns ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils ont d'tre
utiles, en affectant de s'exprimer d'une manire positive et
prsomptueuse, qui ne manque gure de dplaire  ceux qui coutent, et
n'est propre qu' exciter des oppositions, et  prvenir les effets pour
lesquels le don de la parole a t accord  l'homme.

Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avanant
votre opinion, est toujours cause qu'on cherche  vous contredire, et
qu'on ne vous coute pas avec attention. D'un autre ct, si en dsirant
d'tre instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous
exprimez comme tant fortement attach  votre faon de penser, les
hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous
laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une
mthode orgueilleuse, vous pouvez rarement esprer de plaire  vos
auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux
que vous cherchez  faire entrer dans vos vues. Pope dit
judicieusement[7]:

  [7] Essai sur la critique.

    En donnant des leons n'affectez point d'instruire.
    Plutt au got d'autrui soigneux de vous plier,
    Feignez de rappeler ce qu'on put oublier.

Ensuite il ajoute:

    Quoique certain, parlez d'un air de dfiance.

 ces vers, il auroit pu en joindre un autre, qu'il a plac ailleurs
moins convenablement  mon avis. Le voici:

    Car c'est manquer de sens que manquer de dcence.

Si vous demandez pourquoi je dis _moins convenablement_, je vous citerai
les deux vers ensemble:

    Un immodeste mot n'admet point de dfense;
    Car c'est manquer de sens que manquer de dcence.

Le dfaut de sens, quand un homme a le malheur d'tre dans ce cas,
n'est-il pas une sorte d'excuse pour le dfaut de modestie? Et ces vers
ne seroient-ils pas plus exacts, s'ils toient construits ainsi?

    Un immodeste mot n'admet qu'une dfense;
    C'est qu'on manque de sens en manquant de dcence.

Mais je m'en rapporte pour cela  de meilleurs juges que moi.

En 1720, ou 1721, mon frre commena  imprimer une nouvelle gazette.
C'toit la seconde qui paroissoit en Amrique. Elle avoit pour titre:
_le Courier de la Nouvelle-Angleterre_[8]. La seule qu'il y et
auparavant  Boston, toit intitule: _Lettres-Nouvelles de Boston_[9].

  [8] New-England courant.

  [9] Boston News-Letter.

Je me rappelle que quelques-uns des amis de mon frre voulurent le
dtourner de cette entreprise, comme d'une chose qui ne pouvoit pas
russir, parce que selon eux un seul papier-nouvelle suffisoit pour
toute l'Amrique. Cependant,  prsent, en 1771, il n'y en pas moins de
vingt-cinq. Mon frre excuta son projet. Et moi aprs avoir aid 
composer et  imprimer sa gazette, j'tois employ  en distribuer les
exemplaires  ses abonns.

Parmi ses amis toient plusieurs hommes lettrs, qui se faisoient un
plaisir d'crire de petites pices pour sa feuille; ce qui lui donna de
la rputation et en augmenta le dbit. Ces auteurs venoient nous voir
frquemment. J'entendois leur conversation, et ce qu'ils disoient de la
manire favorable, dont le public accueilloit leurs crits. Je fus tent
de m'essayer parmi eux. Mais comme j'tois encore un enfant, je craignis
que mon frre ne voult pas insrer, dans sa feuille, un morceau dont il
me connotroit pour l'auteur. En consquence, je songeai  dguiser mon
criture, et ayant compos une pice anonyme, je la plaai le soir sous
la porte de l'imprimerie. Elle y fut trouve le lendemain matin. Mon
frre profitant du moment o ses amis vinrent le voir suivant leur
coutume, leur communiqua cet crit. Je le leur entendis lire et
commenter. J'eus l'extrme plaisir de voir qu'il obtenoit leur
approbation, et que dans leurs diverses conjectures sur l'auteur, ils
n'en nommoient pas un, qui ne jout, dans le pays, d'une grande
rputation d'esprit et de talent.

Je suppose  prsent que je fus heureux en juges, et je commence 
croire qu'ils n'toient pas aussi excellens crivains que je l'imaginois
alors. Quoi qu'il en soit, encourag par cette petite aventure,
j'crivis et j'envoyai, de la mme manire,  l'imprimerie, plusieurs
autres pices, qui furent galement approuves. Je gardai le secret
jusqu' ce que mon petit fonds de connoissances pour de pareils crits
ft presqu'entirement puis. Alors je me nommai.

Aprs cette dcouverte, mon frre commena  avoir un peu plus de
considration pour moi. Mais il se regardoit toujours comme mon matre,
et me traitoit en apprenti. Il croyoit devoir tirer de moi les mmes
services que de tout autre. Moi, au contraire, je pensois qu'il toit
trop exigeant dans bien des cas, et que j'avois droit  plus
d'indulgence de la part d'un frre. Nos disputes toient souvent portes
devant mon pre; et soit qu'en gnral mon frre et tort, soit que je
plaidasse mieux que lui, le jugement toit presque toujours en ma
faveur. Mais mon frre toit violent, et souvent il s'emportoit jusqu'
me donner des coups; ce que je prenois en trs-mauvaise part. Ce
traitement svre et tyrannique contribua, sans doute,  imprimer dans
mon ame l'aversion, que j'ai conserve toute ma vie pour le pouvoir
arbitraire. Mon apprentissage me devint si insupportable que je
soupirois sans cesse aprs l'occasion de l'abrger. Elle s'offrit enfin
 moi d'une manire inattendue.

Un article insr dans notre feuille, sur quelqu'objet politique, dont
je ne me souviens point, offensa l'assemble gnrale de la province.
Mon frre fut arrt, censur et emprisonn pendant un mois, parce qu'il
ne voulut pas, je crois, dcouvrir l'auteur de l'article. Je fus aussi
arrt et examin devant le conseil: mais quoique je ne donnasse aux
juges aucune satisfaction, ils se contentrent de me faire une
rprimande, et ils me renvoyrent, me regardant, peut-tre, comme
oblig, en qualit d'apprenti, de garder les secrets de mon matre.

Malgr mes querelles particulires avec mon frre, sa dtention me causa
beaucoup de ressentiment. Tandis qu'il toit en prison, j'tois charg
de la rdaction de sa feuille, et j'eus assez de courage pour y insrer
quelques sarcasmes contre nos gouvernans. Cela fit grand plaisir  mon
frre: mais d'autres personnes commencrent  me regarder sous un point
de vue dfavorable, et comme un jeune bel esprit enclin  l'pigramme et
 la satyre.

L'largissement de mon frre fut suivi d'un ordre arbitraire de
l'assemble, portant: Que James Franklin n'imprimeroit plus la feuille
intitule: _Le Courier de la Nouvelle-Angleterre_.--Dans cette
conjoncture nous convoqumes nos amis dans notre imprimerie, afin de les
consulter sur ce qu'il convenoit de faire. Quelques-uns proposrent
d'luder l'ordre, en changeant le titre de la gazette. Mais mon frre
craignant qu'il n'en rsultt quelques inconvniens, pensa qu'il valoit
mieux dsormais imprimer cette feuille avec le nom de Benjamin Franklin;
et pour viter la censure de l'assemble qui pouvoit l'accuser d'en tre
encore lui-mme l'imprimeur sous le nom de son apprenti, il fut rsolu
que mon ancien contrat d'apprentissage me seroit rendu avec une pleine
et entire dcharge, crite au verso, afin de le produire dans
l'occasion. Mais pour assurer mon service  mon frre, on dcida, en
mme-temps, que je signerois un nouveau contrat, qui seroit tenu secret
durant le reste du terme. C'toit un trs-pauvre arrangement. Cependant
il fut aussitt mis  excution; et la feuille continua, pendant
quelques mois,  parotre sous mon nom. Enfin, un nouveau diffrend
s'tant lev entre mon frre et moi, je me hasardai  profiter de ma
libert, prsumant qu'il n'oseroit pas montrer le second contrat.

Certes, il toit honteux pour moi de me servir de cet avantage, et je
compte cette action comme une des premires erreurs de ma vie. Mais
j'tois peu capable de la juger pour ce qu'elle toit. Le souvenir
d'avoir t battu par mon frre m'avoit excessivement aigri. Quoiqu'il
se mt souvent en colre contre moi, mon frre n'avoit point un mauvais
caractre; et peut-tre que ma manire de me conduire avec lui, toit
trop impertinente pour ne pas lui donner de justes raisons de s'irriter.

Quand il sut que j'avois rsolu de quitter sa maison, il voulut
m'empcher de trouver de l'emploi ailleurs. Il alla dans les diverses
imprimeries de la ville, et prvint les matres contre moi. En
consquence, ils refusrent tous de me faire travailler. L'ide me vint
alors de me rendre  New-York, la ville la plus voisine, o il y et une
imprimerie. D'autres rflexions me confirmrent dans le dessein de
quitter Boston, o je m'tois dj rendu suspect au parti gouvernant.
D'aprs les procds arbitraires de l'assemble dans l'affaire de mon
frre, il toit probable que si j'tois rest, je me serois bientt
trouv expos  des difficults. J'avois mme d'autant plus lieu de le
craindre, que mes imprudentes disputes sur la religion commenoient  me
faire regarder, par les gens pieux, avec l'horreur qu'inspire un apostat
ou un athe.

Je pris donc dcidment mon parti. Mais comme mon pre toit alors
d'accord avec mon frre, je pensai que si j'essayois de m'en aller
ouvertement, on prendroit des mesures pour m'arrter. Mon ami Collins se
chargea de favoriser ma fuite. Il fit march pour mon passage avec le
capitaine d'une corvette de New-York. En mme-temps, il me reprsenta 
ce marin comme un jeune homme de sa connoissance, lequel avoit eu
affaire avec une fille dbauche, dont les parens vouloient le forcer 
l'pouser, et il dit qu'en consquence je ne pouvois ni me montrer ni
partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer
une petite somme d'argent, et je me rendis secrtement  bord de la
corvette. Favoris par un bon vent je me trouvai, en trois jours, 
New-York,  prs de trois cents milles de chez moi. Je n'tois g que
dix-sept ans, je ne connoissois personne dans le pays o je venois
d'arriver, et je n'avois que fort peu d'argent dans ma poche.

L'inclination que je m'tois sentie pour le mtier de marin, toit
entirement passe, sans quoi j'aurois t alors bien  mme de la
satisfaire. Mais ayant un autre tat, et me croyant moi-mme assez bon
ouvrier, je ne balanai pas  offrir mes services au vieux William
Bradford qui, aprs avoir t le premier imprimeur en Pensylvanie, avoit
quitt cette province, parce qu'il avoit eu une querelle avec le
gouverneur, William Keith.

William Bradford ayant peu d'ouvrage et autant d'ouvriers qu'il lui en
falloit, ne put pas m'employer. Mais il me dit que son fils, imprimeur 
Philadelphie, avoit depuis peu vu mourir Aquila Rose, son principal
compositeur, et que si je voulois aller le joindre, il s'arrangeroit
probablement avec moi. Philadelphie n'toit qu' cent milles plus loin.
Je n'hsitai pas  m'embarquer dans un bateau, pour me rendre  Amboy,
par le plus court trajet de mer; et je laissai ma malle et mes autres
effets, afin qu'ils me parvinssent par la voie ordinaire. En traversant
la baie, nous essuymes un coup de vent qui mit en pices nos voiles
dj pourries, nous empcha d'entrer dans le Kill et nous jeta sur les
ctes de Long-Island[10].

  [10] L'le Longue.

Pendant le mauvais temps, un Hollandais, ivre, qui, comme moi, toit
passager  bord du bateau, tomba dans la mer.  l'instant o il
s'enfonoit, je le saisis par le toupet, le tirai  bord et le sauvai.
Cette immersion le dsenivra un peu, et il s'endormit tranquillement
aprs avoir tir de sa poche un volume qu'il me pria de faire scher. Je
vis bientt que ce volume toit la traduction hollandaise des Voyages de
Bunyan, mon ancien livre favori. Il toit parfaitement bien imprim, sur
de trs-beau papier et orn de gravures en taille-douce; parure sous
laquelle je ne l'avois jamais vu dans sa langue originale. J'ai su
depuis qu'il a t traduit dans la plupart des langues de l'Europe; et
je suis persuad qu'aprs la Bible, c'est un des livres qui ont t le
plus rpandus.

L'honnte John est,  ma connoissance, le premier qui a ml la
narration et le dialogue, manire d'crire attrayante pour le lecteur,
qui dans les endroits les plus intressans, se trouve admis dans la
socit des personnages dont parle l'auteur, et prsent  leur
conversation. Defoe a suivi avec succs cette mthode, dans son
_Robinson Cruso_, dans sa _Molly Flanders_, et dans d'autres ouvrages;
et Richardson en a fait de mme dans sa _Pamela_ et ailleurs.

En approchant de l'le, nous nous appermes que nous tions dans un
endroit, o nous ne pouvions point aborder,  cause des forts brisans
qu'occasionnoient les rochers qui hrissoient la cte. Nous jetmes
l'ancre et filmes le cable vers le rivage. Quelques hommes, qui toient
sur le bord de l'eau, nous hlrent, tandis que nous les hlions aussi;
mais le vent toit si fort et la vague si bruyante, que nous ne pouvions
distinguer ce que nous disions ni les uns ni les autres. Il y avoit des
canots sur la plage. Nous leur crimes et leur fmes des signes pour les
engager  venir nous chercher: mais soit qu'ils ne nous comprissent pas,
soit qu'ils jugeassent que ce que nous demandions toit impraticable,
ils se retirrent. La nuit approchoit, et le seul parti qui nous resta,
toit d'attendre patiemment que le vent s'appaist. Pendant ce temps-l,
nous rsolmes, le pilote et moi, d'essayer de nous endormir. Nous nous
mmes en consquence, sous l'coutille, o toit le Hollandais, encore
tout mouill. Mais nous fmes bientt presqu'aussi tremps que lui; car
la lame qui passoit par-dessus le pont, nous atteignit dans notre
retraite.

Durant toute la nuit, nous n'emes que trs-peu de repos. Le lendemain,
le calme nous permit de gagner Amboy avant la fin du jour. Nous avions
pass trente heures, sans avoir de quoi manger et sans autre boisson
qu'une bouteille de mauvais rhum, l'eau sur laquelle nous fmes route,
tant sale. Le soir, je me couchai avec une fivre violente. J'avois lu
quelque part, que dans ces cas, l'eau frache, bue en abondance, toit
un bon remde. Je suivis ce prcepte; je suai beaucoup la plus grande
partie de la nuit, et la fivre me quitta.

Le jour suivant, je passai le bac et continuai mon voyage  pied.
J'avois cinquante milles  faire pour arriver  Burlington, o l'on
m'avoit dit que je trouverois des bateaux de passage qui me porteroient
 Philadelphie. La pluie tomba avec force toute la journe; de sorte que
je fus mouill jusqu' la peau. Vers midi, me trouvant fatigu, je
m'arrtai dans un mauvais cabaret, o je passai le reste du jour et
toute la nuit. Je commenai  me repentir d'avoir abandonn la maison de
mon frre. D'ailleurs, je fesois une si triste figure, qu'on me
souponna d'tre un domestique fugitif. Je m'en apperus aux questions
qu'on me fesoit, et je sentis que je courois risque d'tre  tout moment
arrt comme tel. Cependant, le matin, je me remis en route, et le soir
j'arrivai  huit ou dix milles de Burlington, dans une auberge dont le
matre se nommoit le docteur Brown.

Tandis que je prenois quelques rafrachissemens, cet homme entra en
conversation avec moi, et s'appercevant que j'avois un peu de lecture,
il me tmoigna beaucoup d'intrt et d'amiti. Nos liaisons ont dur
tout le reste de sa vie. Je crois qu'il avoit t ce qu'on appelle un
docteur ambulant; car il n'y avoit point de ville en Angleterre, mme
dans toute l'Europe, qu'il ne connt d'une manire particulire. Il ne
manquoit ni d'esprit, ni de littrature; mais c'toit un vrai mcrant.
Quelques annes aprs que je l'eus connu, il entreprit malignement de
travestir la Bible en vers burlesques, comme Cotton a travesti Virgile.
Par ce moyen, il prsentoit plusieurs faits sous un point de vue
trs-ridicule; ce qui auroit pu donner de l'ombrage aux esprits foibles,
si l'ouvrage et t publi; mais il ne le fut point.

Je passai la nuit dans la maison de ce docteur. Le lendemain je me
rendis  Burlington. En arrivant au port, j'eus le dsagrment
d'apprendre que les bateaux de passage venoient de mettre  la voile.
C'toit un samedi, et il ne devoit partir aucun autre bateau avant le
mardi suivant. Je retournai en ville, chez une vieille femme qui m'avoit
vendu du pain d'pice pour manger dans la traverse. Je lui demandai
conseil. Elle m'invita  demeurer chez elle, jusqu' ce que je trouvasse
une occasion de m'embarquer. Fatigu comme je l'tois d'avoir fait tant
de chemin  pied, j'acceptai sa proposition. Quand elle sut que j'tois
imprimeur, elle voulut me persuader de rester  Burlington pour y
exercer mon tat. Mais elle ne se doutoit pas des capitaux qu'il
m'auroit fallu pour tenter une pareille entreprise. Je fus trait par
cette bonne femme avec une vritable hospitalit. Elle me donna un dner
compos de grillades de boeuf[11], et ne voulut accepter en retour
qu'une pinte d'aile[12].

  [11] Beef-steak.

  [12] Espce de bire.

Je m'imaginois que je demeurois l jusqu'au mardi suivant. Mais le soir,
me promenant sur le bord de la rivire, je vis approcher un bateau, dans
lequel il y avoit un grand nombre de personnes. Il alloit 
Philadelphie; et l'on consentit  m'y donner passage. Comme il ne fesoit
point de vent, nous nous servmes de nos avirons. Vers minuit, ne voyant
point la ville, quelques personnes de la compagnie crurent que nous
l'avions dpasse, et ne voulurent pas ramer davantage. Les autres ne
savoient pas o nous tions. Enfin, l'on dcida qu'il falloit s'arrter.
Nous nous approchmes du rivage, entrmes dans une crique, et
dbarqumes prs de quelques vieilles palissades, qui nous servirent 
faire du feu, car nous tions dans une des froides nuits d'octobre.

Nous restmes l jusqu'au point du jour. Alors une des personnes de la
compagnie reconnut la crique o nous tions pour celle de Cooper, situe
un peu au-dessus de Philadelphie; et ds que nous emes regagn le
large, nous appermes la ville. Nous y arrivmes le dimanche vers les
huit ou neuf heures du matin, et descendmes sur le quai de
Market-Street[13].

  [13] La rue du march.

Je vous ai racont tous les dtails de mon voyage; et je dcrirai de la
mme manire ma premire entre  Philadelphie, afin que vous puissiez
comparer des commencemens si peu favorables, avec la figure que j'y ai
faite depuis.

 mon arrive  Philadelphie, j'tois dans mon costume d'ouvrier, mes
meilleurs habits devant venir par mer. J'tois tout crott. Mes poches
toient remplies de chemises et de bas. Je ne connoissois personne dans
la ville, et ne savois pas mme o je devois aller loger. Fatigu
d'avoir march, ram et pass la nuit sans dormir, j'avois grand'faim,
et ne possdois pour tout argent qu'une risdale hollandaise[14] et la
valeur d'un schelling en monnoie de cuivre. Je donnai cette monnoie aux
bateliers pour mon passage. Comme je les avois aids  ramer, ils
refusrent d'abord de la prendre: mais j'insistai et la leur fis
accepter. Un homme est quelquefois plus gnreux quand il a peu d'argent
que lorsqu'il en a beaucoup; et probablement c'est parce que, dans le
premier cas, il cherche  cacher son indigence.

  [14] Environ cinq livres tournois.

Je m'avanai vers le haut de la rue, en regardant attentivement de tous
cts, et quand je fus dans Market-Street, je rencontrai un enfant qui
portoit un pain. J'avois souvent fait mon dner avec du pain sec. Je
priai l'enfant de me dire o il avoit achet le sien, et je fus droit au
boulanger qu'il m'indiqua. Je voulois avoir des biscuits, parce que je
croyois qu'il y en avoit de pareils  ceux de Boston; mais on n'en
fesoit point  Philadelphie. Je demandai alors un pain de trois sols. On
n'en tenoit point  ce prix. Voyant que j'ignorois la diffrence des
prix et les sortes de pain du pays, je priai le boulanger de me donner
pour trois sols de pain de quelqu'espce qu'il ft. Il me donna alors
trois grosses miches. Je fus surpris d'en avoir tant. Cependant je les
pris; et je me mis  marcher avec un pain sous chaque bras, et mangeant
le troisime.

Je suivis de cette manire Market-Street, jusqu' Fourth-Street[15], et
je passai devant la maison de M. Read, pre de la personne qui, depuis,
devint ma femme. Elle toit sur sa porte, m'observa et trouva, avec
raison, que je fesois une trs-singulire et trs-grotesque figure.

  [15] La quatrime rue.

Je tournai au coin de la rue, et tout en mangeant mon pain, je parcourus
Chesnut-Street[16]. Aprs avoir fait ce tour, je me retrouvai sur le
quai de Market-Street, prs du bateau qui m'avoit port. J'y entrai pour
boire de l'eau de la rivire; et comme j'tois rassasi d'avoir mang un
pain, je donnai les deux autres  une femme et  son enfant, qui avoient
descendu la rivire dans le mme bateau que nous, et attendoient
l'instant de continuer leur route.

  [16] La rue du Chtaignier.

Ainsi rafrachi, je regagnai la rue. Elle toit alors remplie de gens
proprement vtus, qui alloient tous du mme ct. Je me joignis  eux,
et je fus conduit dans la grande maison d'assemble des quakers, prs de
la place du march. Je m'assis avec les autres; et aprs avoir regard
quelque temps autour de moi, n'entendant rien dire, et ayant besoin de
dormir  cause du travail de la nuit prcdente, je tombai dans un
profond sommeil. Je restai ainsi jusqu' ce que l'assemble se dispersa.
Alors un des quakers eut la complaisance de me rveiller. Leur maison
fut donc la premire dans laquelle je dormis  Philadelphie.

Je me remis  marcher dans la rue, pour gagner le ct de la rivire. Je
regardois attentivement tous ceux que je rencontrois.  la fin,
j'apperus un jeune quaker, dont la physionomie me plut. Je l'acostai,
et le priai de me dire o un tranger pouvoit trouver un logement. Nous
tions prs de l'enseigne des _Trois matelots_.--On reoit-l les
trangers, dit-il; mais ce n'est pas une maison honnte. Si tu veux
venir avec moi, je t'en montrerai une meilleure. Il me conduisit  la
_Bche crochue_, dans Water-Street.

L je me fis donner  dner. Pendant que je mangeois on me fit plusieurs
questions. Ma jeunesse et ma mine fesoient souponner que j'tois un
fugitif. Aprs dner je me sentis encore assoupi; et m'tant jet sur un
lit sans me dshabiller, je dormis jusqu' six heures du soir, qu'on
m'appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de trs-bonne heure, et
ne me rveillai que le lendemain matin.

Aussitt que je fus lev, je m'arrangeai le plus dcemment qu'il me ft
possible, et je me rendis chez l'imprimeur Andr Bradford. Je trouvai,
dans sa boutique, son pre, que j'avois vu  New-York, et qui ayant
voyag  cheval, toit arriv  Philadelphie avant moi. Il me prsenta 
son fils, qui me reut avec beaucoup de civilit et me donna  djener:
mais il me dit qu'il n'avoit pas besoin d'ouvrier, parce qu'il s'en
toit dj procur un. Il ajouta qu'il y avoit dans la ville un autre
imprimeur nomm _Keimer_, qui pourroit peut-tre m'employer; et qu'en
cas de refus, il m'invitoit  venir loger dans sa maison, o il me
donneroit de temps en temps un peu d'ouvrage, jusqu' ce qu'il se
prsentt quelque chose de mieux.

Le vieillard offrit de me conduire chez Keimer. Quand nous y
fmes:--Voisin, lui dit-il, je vous amne un jeune imprimeur: peut-tre
avez-vous besoin de ses services.

Keimer me fit quelques questions, me mit un composteur dans la main,
pour voir comment je travaillois; et me dit ensuite qu'il n'avoit point
d'ouvrage  me donner pour le moment, mais qu'il m'emploieroit bientt.
Prenant en mme-temps le vieux Bradford pour un habitant de la ville,
bien dispos en sa faveur, il lui fit part de ses projets et de ses
esprances. Bradford eut soin de ne pas se faire connotre pour le pre
de l'autre imprimeur. Sur ce que Keimer disoit qu'il comptoit bientt
avoir l'imprimerie la plus occupe de Philadelphie, il sut, en lui
fesant des questions adroites et en lui prsentant des difficults,
l'amener  lui dcouvrir toutes ses vues, tous ses moyens, et de quelle
manire il vouloit s'y prendre pour les faire russir. J'tois prsent
et j'entendois tout. Je vis  l'instant que l'un toit un vieux renard
trs-rus, et l'autre un parfait novice. Bradford me laissa chez Keimer,
qui fut trangement surpris quand je lui dis le nom du vieillard.

Je trouvai que l'imprimerie de Keimer consistoit en une vieille presse
endommage et une petite fonte de caractres anglais uss, dont il se
servoit alors lui-mme, pour une lgie sur la mort d'Aquila Rose, dont
j'ai parl plus haut. Aquila Rose toit un jeune homme plein d'esprit et
d'un excellent caractre, trs-estim dans la ville, secrtaire de
l'assemble et pote assez agrable. Keimer se mloit aussi de faire des
vers, mais ils toient mauvais. On ne pouvoit pas mme dire qu'il
crivt en vers; car sa mthode toit de les composer avec ses
caractres d'imprimerie,  mesure qu'ils couloient de sa verve. Or,
comme il travailloit sans copie, qu'il n'avoit qu'une casse, et que
l'lgie devoit probablement employer tous ses caractres, il toit
impossible de l'aider. J'essayai de mettre en ordre sa presse, dont il
ne s'toit point servi, et  laquelle il n'entendoit rien; et aprs lui
avoir promis de venir tirer son lgie aussitt qu'elle seroit prte, je
retournai chez Bradford. Celui-ci m'occupa, pour le moment,  faire
quelque bagatelle, et me donna la table et le logement.

Peu de jours aprs, Keimer m'envoya chercher pour tirer son lgie. Il
s'toit alors procur d'autres caractres, et il avoit  rimprimer un
pamphlet sur lequel il me mit  l'ouvrage.

Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dnus de toutes les
qualits ncessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris
son tat, et toit absolument illtr. Keimer, quoique moins ignorant,
n'toit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la
presse. Il avoit t un des convulsionnaires franais, et savoit fort
bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre
connoissance, il ne suivoit aucune religion particulire, mais il
professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne
connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon,
ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'prouver.

Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je fusse
log chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'toit pas
meuble, et consquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir.

Il me procura un logement chez le propritaire de sa maison, ce M. Read,
dont j'ai dj parl. Ma malle et mes effets tant alors arrivs, je
songeai  parotre aux yeux de miss Read, avec un air de plus de
consquence, que lorsque le hasard m'avoit offert  sa vue mangeant mon
pain et errant dans la ville.

Ds ce moment je commenai  faire la connoissance des jeunes gens qui
aimoient la lecture, et je passois agrablement mes soires avec eux,
tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois
trs-content, grace  ma frugalit. Ainsi, j'oubliois Boston autant
qu'il m'toit possible, dsirant que le lieu de ma rsidence n'y ft
connu de personne, except de mon ami Collins,  qui j'crivois, et qui
gardoit mon secret.

Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup
plutt que je n'y comptois. J'avois un beau-frre, nomm _Robert
Holmes_, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre Boston
et la Delaware. Se trouvant  Newcastle,  quarante milles au-dessous de
Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitt il m'crivit pour
m'informer du chagrin que mon prompt dpart de Boston avoit occasionn 
mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient encore pour moi. Il
m'assura que si je voulois m'en retourner, tout s'arrangeroit  ma
satisfaction; et il m'y exhorta d'une manire trs-pressante. Je lui
rpondis, le remerciai de son avis, et lui expliquai avec tant de force
et de clart les raisons qui m'avoient dtermin  m'loigner de Boston,
qu'il resta convaincu que j'tois bien moins rprhensible qu'il ne
l'avoit imagin.

Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, toit alors  Newcastle.
Au moment o le capitaine Holmes reut ma lettre il se trouvoit par
hasard auprs de lui; et il profita de l'occasion pour la lui montrer et
lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut tonn quand on
lui apprit l'ge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit comme un jeune
homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu' ce titre je
mritois d'tre encourag; que les imprimeurs de Philadelphie n'toient
que des ignorans; que si je m'y tablissois il ne doutoit pas de mes
succs; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit
rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui
dpendroient de lui.

Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frre me le raconta
dans la suite  Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer
et moi, auprs d'une fentre, nous appermes le gouverneur avec le
colonel Finch de Newcastle, tous deux trs-bien pars, traversant la rue
et venant droit  notre maison. Nous les entendmes  la porte. Keimer
croyant que c'toit une visite pour lui, descendit  l'instant. Mais le
gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilit,
auxquelles je n'tois nullement accoutum, il me fit beaucoup de
complimens, et me tmoigna le dsir de faire connoissance avec moi. Il
me reprocha obligeamment de ne m'tre pas prsent chez lui  mon
arrive dans la ville; et m'invita  l'accompagner  la taverne, o il
alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madre.

Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi.
J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne,
au coin de Third-Street; et l, tout en buvant le Madre, sir William
Keith me proposa d'tablir une imprimerie. Il me prsenta les
probabilits du succs; et lui et le colonel Finch m'assurrent que je
pouvois compter sur leur protection et leur crdit, pour me procurer
l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme
je paroissois craindre que mon pre ne voult pas m'aider  m'tablir,
sir William me dit qu'il lui criroit pour moi une lettre dans laquelle
il lui reprsenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour
qui, sans doute, l'y dtermineroit. Il fut donc dcid que je
m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et
que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon
pre. En attendant, mon projet devoit tre tenu secret, et je continuai
 travailler chez Keimer, comme auparavant.

Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps,  dner avec lui. Je
regardois cela comme un trs-grand honneur; et j'y tois d'autant plus
sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manire la plus affable, la
plus familire et la plus amicale qu'il soit possible d'imaginer.

Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire tant prt  faire
voile pour Boston, je pris cong de Keimer, sous prtexte d'aller voir
mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il
disoit  mon pre beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui
recommandoit fortement le projet de mon tablissement  Philadelphie,
comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune.

En descendant la Delaware, nous touchmes sur un cueil et nous emes
une voie d'eau. Le temps toit trs-orageux. Il fallut pomper
continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, aprs une
navigation de quinze jours, nous arrivmes sains et saufs  Boston.

J'avois t absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens
n'avoient reu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon
beau-frre, n'toit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi
dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent
charms de me revoir, et tous,  l'exception de mon frre,
m'accueillirent trs-bien. J'allai voir ce frre dans son imprimerie.
J'tois mieux vtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un
habit complet, neuf et trs-propre, une montre dans mon gousset, et ma
bourse garnie de prs de cinq livres sterlings en argent. Mon frre ne
me fit aucune politesse, et m'ayant considr de la tte aux pieds, il
se remit  son ouvrage.

Ses ouvriers me demandrent avec empressement, o j'avois t, comment
toit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand loge de
Philadelphie, et de la vie agrable qu'on y menoit; et je dis que mon
intention toit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte
de monnoie on y avoit: je tirai aussitt de ma poche une poigne de
pices d'argent, que j'talai devant eux. C'toit une chose curieuse et
rare pour eux; car le papier toit la monnoie courante de Boston. Je ne
manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon
frre toit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux
ouvriers un schelling pour boire, et me retirai.

Cette visite piqua singulirement mon frre; car peu temps aprs, ma
mre lui ayant parl du dsir qu'elle avoit de nous voir rconcilier et
bien vivre ensemble, il lui rpondit que je l'avois tellement insult
devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le
pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela.

La lettre du gouverneur parut causer quelqu'tonnement  mon pre: mais
il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours aprs, voyant le capitaine
Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il connoissoit
Keith, et quelle espce d'homme c'toit, ajoutant que selon lui, il
falloit qu'il et bien peu de discernement pour songer  mettre  la
tte d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans  courir pour
tre rang dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put en
faveur du projet: mais mon pre soutint constamment qu'il toit absurde,
et refusa d'y concourir. Cependant, il crivit une lettre polie  sir
William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si obligeamment
offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider  tablir
une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour tre charg d'une
entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si considrables.

Mon ancien camarade, Collins, toit alors commis  la poste. Charm de
la description que je lui fis du pays que j'habitois, il dsira d'y
aller; et tandis que j'attendois la rsolution de mon pre, il prit, par
terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une
asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathmatiques, pour
tre envoys avec les miens  New-York, o il se proposoit de
m'attendre.

Quoique mon pre n'approuvt pas les proposition de sir William, il
toit trs-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi
avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et
mon conomie m'eussent mis  mme, en trs-peu de temps, de m'quiper
aussi bien que je l'tois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de
pouvoir me racommoder avec mon frre, il consentit  mon retour 
Philadelphie. En mme-temps il me conseilla d'tre poli envers tout le
monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime gnrale, et d'viter la satire
et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de
la persvrance et une prudente conomie, je pouvois amasser de quoi
m'tablir lorsque je serois majeur[17], et que si alors il me manquoit
une petite somme, il se chargeroit de me la fournir.

  [17]  l'ge de vingt-un ans.

Ce fut l tout ce que j'en obtins, except quelques petits prsens qu'il
me donna en signe d'amiti de sa part et de celle de ma mre. Muni alors
de leur approbation et de leur bndiction, je m'embarquai encore une
fois pour New-York. La corvette, o j'tois, ayant relch  Newport, en
Rhode-Island, j'allai voir mon frre John qui, depuis quelques annes,
s'y toit tabli et mari. Il avoit toujours eu de l'attachement pour
moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un de ses amis, nomm
_Vernon_, auquel il toit d, en Pensylvanie, environ trente-six livres
sterlings, me pria de les recevoir et de les garder jusqu' ce que
j'eusse de ses nouvelles. En consquence, il me donna un ordre. Cette
affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup d'inquitude.

Nous prmes,  Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi
lesquels toient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et
sense, accompagne de ses domestiques. J'avois montr assez
d'empressement  rendre quelques lgers services  cette dame; ce qui
l'engagea probablement  prendre quelqu'intrt  moi. Ayant remarqu
qu'il s'toit form entre les deux jeunes femmes et moi, une
familiarit, chaque jour croissante, elle me tira  part et me
dit:--Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de parent
qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connotre le monde, et les
piges auxquels la jeunesse est expose. Compte sur ce que je te dis. Ce
sont-l deux femmes de mauvaise vie. Je le vois  toutes leurs actions.
Si tu ne prends pas garde  toi, elles t'entraneront dans quelque
danger. Elles te sont trangres. Je te conseille, par l'intrt amical
que je prends  ta conservation, de ne former aucune liaison avec
elles.

Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur compte,
elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et entendues, et
auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me convainquirent
qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son gnreux avis,
et lui promis de le suivre.

Quand nous arrivmes  New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent o
elles logeoient, et m'invitrent  aller les voir. Cependant je n'y
allai point; et je fis trs-bien; car le lendemain de notre arrive, le
capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et
quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et
sachant que ces femmes toient des prostitues, obtint un ordre pour
faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit
vol, et les fit punir. Ainsi aprs avoir t sauv d'un rocher cach
sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traverse,
j'chappai  un autre cueil d'un genre bien plus dangereux.

Je trouvai mon ami Collins  New-York, o il toit arriv quelque temps
avant moi. Nous tions intimement lis depuis notre enfance. Nous avions
lu ensemble les mmes livres: mais il pouvoit donner plus de temps que
moi  la lecture et  l'tude, et il avoit une aptitude tonnante aux
mathmatiques, dans lesquelles il me laissa bien loin derrire lui.

Quand j'tois  Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque tous
mes momens de loisir. C'toit alors un garon trs-rang et
trs-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime
gnrale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans
le monde. Mais pendant mon absence, il s'toit malheureusement adonn 
l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-mme, et par d'autres
personnes, que depuis son arrive  New-York, il avoit t tous les
jours ivre, et s'toit conduit d'une manire extravagante. Il avoit
aussi jou et perdu tout son argent. Ainsi je fus oblig de payer sa
dpense  l'auberge, et de le dfrayer durant le reste du voyage; ce qui
devint une charge trs-incommode pour moi.

Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de notre
navire, qu'un jeune passager, qui toit  son bord, avoit beaucoup de
livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y conduisis
pas Collins, parce qu'il toit ivre. Le gouverneur me traita avec
beaucoup de civilit; me montra sa bibliothque, qui toit
trs-considrable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres
et sur les auteurs. C'toit le second gouverneur qui m'et honor de son
attention; et pour un pauvre garon, comme je l'tois alors, ces petites
aventures ne laissoient pas que d'tre assez agrables.

Nous arrivmes  Philadelphie. J'avois recouvr en route l'argent de
Vernon, sans quoi nous aurions t hors d'tat d'achever notre voyage.

Collins dsiroit d'tre plac dans le comptoir de quelque ngociant.
Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise
habitude; car bien qu'il et des lettres de recommandation, il ne put
pas trouver de l'emploi, et il continua  loger et  manger avec moi, et
 mes dpens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit
sans cesse  lui en prter, me promettant de me le rendre aussitt qu'il
auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet
argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il
manquoit de le remplacer. Son got pour les liqueurs fortes, ne
diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que
quand il avoit trop bu, il toit extrmement contrariant.

Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques
autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron  son tour.--Vous
ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu' ce que nous soyons 
terre.--Non, lui rpondis-je, nous ne ramerons point pour
vous.--Vous le ferez, rpliqua-t-il, ou vous resterez toute la nuit
sur l'eau.--Comme il vous plaira, dis-je.--Ramons, s'crirent les
autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non?--Mais j'tois dj irrit de
sa conduite  d'autres gards; et j'insistai pour qu'on ne ramt point.

Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du canot;
et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitt qu'il fut  ma
porte, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le jetai la
tte la premire dans la rivire. Je savois qu'il nageoit trs-bien, et
par consquent je ne craignois point pour sa vie. Avant qu'il pt se
retourner, nous emes le temps de donner quelques coups d'aviron, et de
nous loigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se rapprochoit du
canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit ramer, et nous
lui donnions, en mme-temps, quelques coups d'aviron sur les mains, afin
de lui faire lcher prise. Prt  suffoquer de colre, il refusoit
obstinment de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous tant apperus
qu'il commenoit  perdre ses forces, nous le mmes dans le canot, et le
soir nous le conduismes encore tout tremp jusqu' la maison.

Aprs cette aventure, nous vcmes, lui et moi, dans la plus grande
froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'toit
charg de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la
Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place.
Collins l'accepta, et prit cong de moi, en me promettant de me faire
payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher:
mais je n'ai plus entendu parler de lui.

La violation du dpt, que m'avoit confi Vernon, fut une des premires
grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon pre ne s'toit point
tromp, quand il m'avoit cru trop jeune pour tre charg de conduire des
affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa lettre, jugea
qu'il toit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la diffrence entre
les individus; que la maturit de l'ge n'toit pas toujours accompagne
de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas non plus toujours
dpourvue.--Puisque votre pre, ajouta-t-il, refuse de vous tablir, je
veux le faire moi-mme. Faites la liste des articles qu'il faut tirer
d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me les paierez quand vous
pourrez. J'ai rsolu d'avoir ici un bon imprimeur, et je suis sr que
vous le serez.

Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialit, que je ne
doutai pas un instant de la sincrit de son offre. J'avois jusque-l
gard le secret,  Philadelphie, sur l'tablissement dont sir William
m'avoit inspir le projet; et je continuai  n'en rien dire. Si l'on et
su que je comptois sur le gouverneur, peut-tre quelqu'ami, connoissant
mieux que moi son caractre, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car
j'appris depuis qu'il passoit gnralement pour un homme libral en
promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant
jamais rien demand, pouvois-je souponner que ses offres toient
trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de
tous les hommes.

Je lui remis l'tat de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie, dont
le prix se montoit, suivant mon calcul,  environ cent livres sterlings.
Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas avantageux que
j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-mme les caractres, et
m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure espce.--Vous
pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques connoissances, et vous
procurer des correspondans parmi les libraires et les marchands de
papier.

J'avouai que cela toit  dsirer.--Eh bien, reprit-il, tenez-vous prt
 partir dans l'_Annis_.--C'toit le seul navire, qui ft alors
annuellement le voyage de Londres  Philadelphie, et de Philadelphie 
Londres: mais il ne devoit mettre  la voile qu'au bout de quelques
mois. Je continuai donc  travailler chez Keimer, o j'tois dvor
d'inquitude  cause des sommes que Collins avoit tires de moi, et
frmissois  la seule ide de Vernon, qui, heureusement, ne me redemanda
son argent que quelques annes aprs.

Dans le rcit de mon premier voyage de Boston  Philadelphie, j'ai omis,
je crois, une petite circonstance, qui, peut-tre, ne sera point
dplace ici. Pendant un calme, qui nous arrta au-del de Block-Island,
l'quipage de notre corvette, se mit  pcher de la morue, et en prit
une assez grande quantit. J'avois t jusqu'alors constant dans ma
rsolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformment aux
maximes de mon matre Tryon, je regardai, dans cette occasion, la
capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis,
puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui mritt qu'on
leur donnt la mort. Cette manire de raisonner toit, selon moi, sans
rplique.

Cependant j'avois autrefois beaucoup aim le poisson; et quand je vis
une morue frite, sortir de la pole, l'odeur m'en parut dlicieuse.
J'hsitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me
rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tir de
son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitt en moi-mme:--Si
vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne
vous mangerions point. En consquence, je dnai de morue avec grand
plaisir, et je continuai depuis,  manger comme les autres, retournant
seulement par occasion au rgime vgtal.  qu'il est commode d'tre un
_animal raisonnable_, qui connot ou invente un prtexte plausible pour
tout ce qu'il a envie de faire!

Je continuai  bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon
projet d'tablissement. Il conservoit en partie son premier
enthousiasme. Il aimoit  argumenter, et nous disputions frquemment
ensemble. J'tois si accoutum  me servir, avec lui, de ma mthode
socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui
paroissoient d'abord trs-trangres aux points que nous discutions,
mais qui nanmoins l'y ramenoient par degrs, et le fesoient tomber dans
des difficults et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer,
qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus rpondre
aux interrogations les plus simples, les plus familires, sans me dire
auparavant:--Que prtendez-vous infrer de l?--Toutefois, il prit une
si haute ide de mes talens, qu'il me proposa srieusement de devenir
son collgue dans l'tablissement d'une nouvelle secte. Il devoit
propager sa doctrine en prchant, et moi je devois rfuter tous les
opposans.

Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup
d'absurdits, que je refusai d'admettre,  moins qu'il ne voult  son
tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue
barbe, parce que Mose a dit quelque part:--Tu ne gteras pas les coins
de ta barbe.--Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces deux points
lui paroissoient trs-essentiels.

Ils me dplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis  y adhrer, si
Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espce d'animal.--Je
crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y rsister.--Je
l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit beaucoup mieux. Il toit
naturellement gourmand, et je voulois m'amuser  l'affamer. Il se dcida
 faire l'essai de ce rgime, pourvu que je voulusse m'y astreindre avec
lui; et, en effet, nous l'observmes pendant trois mois. Une femme du
voisinage prparoit nos alimens et nous les apportoit. Je lui donnai une
liste de quarante plats, dans la composition desquels il n'entroit ni
viande ni poisson. Cette fantaisie me devenoit d'autant plus agrable,
qu'elle toit  fort bon compte; car notre nourriture ne nous cotoit
pas  chacun, plus de dix-huit pences[18] par semaine.

  [18] C'est--dire trente-six sols tournois.

Depuis cette poque, j'ai observ trs-rigoureusement plusieurs carmes,
et je suis revenu tout d'un coup  mon rgime ordinaire, sans en
prouver la moindre incommodit; ce qui me fait regarder comme inutile,
l'avis qu'on donne communment, de s'accoutumer par degrs  ces
changemens de nourriture.

Je continuois gaiement  vivre de vgtaux: mais le pauvre Keimer
souffroit terriblement. Ennuy de notre rgime, il soupiroit aprs les
pots de viande d'gypte. Enfin, il commanda qu'on lui ft rtir un
cochon de lait, et m'invita  dner avec deux femmes de notre
connoissance. Mais voyant que le cochon de lait toit prt un peu avant
notre arrive, il ne put rsister  la tentation, et il le mangea tout
entier.

Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins  miss Read.
J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me donnoit
lieu de croire qu'elle rpondoit  ces sentimens. Nous tions jeunes
l'un et l'autre, n'ayant gure plus de dix-huit ans; et comme j'tois
sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mre jugea qu'il toit
prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle pensoit
que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce ft  mon
retour, lorsque je serois tabli, comme j'y comptois: peut-tre
croyoit-elle aussi que mes esprances  cet gard n'toient pas aussi
bien fondes que je l'imaginois.

Mes amis les plus intimes toient alors Charles Osborne, Joseph Watson
et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux premiers
toient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs de
Philadelphie; l'autre toit commis chez un ngociant. Watson toit un
jeune homme honnte, sens et trs-pieux. Les autres toient plus libres
dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-mme
contribu  branler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre
m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et toit sincre et
ardent en amiti; mais il aimoit trop la critique en matire de
littrature. Ralph toit ingnieux, subtil, plein d'adresse, et
extrmement loquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agrable
parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'toient
dj essays tous deux, par quelques petites posies.

Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agrables promenades avec ces
amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et
ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph toit dispos
 se livrer tout entier  la posie. Il se flattoit de devenir suprieur
dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prtendoit que les
plus grands potes, en commenant  crire, avoient fait non moins de
fautes que lui. Osborne cherchoit  le dissuader, il l'assuroit qu'il
n'avoit point un gnie potique, et lui conseilloit de s'attacher  la
profession dans laquelle il avoit t lev.

Dans la carrire du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique
vous n'ayiez point de capitaux,  vous procurer de l'emploi comme
facteur, et vous pourrez, avec le temps, acqurir les moyens de vous
tablir pour votre compte.--J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais je
prtendois aussi qu'il nous toit permis de nous amuser quelquefois 
faire des vers, afin de perfectionner notre style. En consquence, il
fut dcid qu' notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une
petite pice de posie de sa composition. Notre objet, dans ce concours,
toit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos
critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style
et l'expression, nous interdmes toute invention, en convenant que nous
prendrions pour tche une version du dix-huitime pseaume, dans lequel
est dcrite la descente de la divinit.

Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir, et
me dit que sa pice toit prte. Je lui avouai que j'avois t
paresseux, et que me sentant fort peu de got pour ce travail, je
n'avois rien fait. Il me montra sa pice et me demanda ce que j'en
pensois. J'en fis un trs-grand loge, parce qu'elle me parut rellement
le mriter. Alors il me dit:--Osborne n'avouera qu'aucun de mes
ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques.
Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers,
et de les prsenter comme si vous les aviez faits. Je dclarerai que je
n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de
cette pice.--Je consentis  ce que dsiroit Ralph, et je me mis
aussitt  copier ses vers, afin d'viter tout soupon.

Nous nous rassemblmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il
renfermoit quelques beauts et de nombreux dfauts. Nous lmes ensuite
la pice d'Osborne, et nous la trouvmes bien suprieure. Ralph lui
rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits
qui toient excellens. Il n'avoit lui-mme rien  montrer. C'toit mon
tour. Je fis d'abord quelques difficults, je feignis de dsirer qu'on
m'excust; je prtendis que je n'avois pas eu le temps de faire des
corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la
pice. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cdrent aussitt la
palme, et se runirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques
critiques et proposa quelques changemens: mais je dfendis la pice.
Osborne se joignit  moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus 
critiquer des vers qu' en faire.

Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manire encore plus
nergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura qu'il
s'toit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses loges
pour de la flatterie.--Mais, qui auroit pu croire, ajouta-t-il, que
Franklin et t capable de composer de pareils vers? Quel pinceau!
quelle nergie! quel feu! Il a surpass l'original. Dans la conversation
ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il hsite, il est
embarrass; et, cependant, bon dieu! comme il crit!

 l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph dcouvrit le tour que nous
avions jou  Osborne; et ce dernier fut raill sans piti.

Cette aventure confirma Ralph dans la rsolution o il toit de devenir
pote. Je n'pargnai rien pour l'en dtourner: mais il y persvra,
jusqu' ce qu'enfin la lecture de Pope[19] le gurit. Il crivoit,
cependant, assez bien en prose. Par la suite, je m'entretiendrai encore
de lui: mais comme il est vraisemblable que je n'aurai plus occasion de
parler des deux autres, je dois observer ici que, peu d'annes aprs,
Watson mourut dans mes bras. Il fut extrmement regrett; car c'toit le
meilleur d'entre nous. Osborne passa aux Antilles, o il se fit une
grande rputation comme avocat, et gagna beaucoup d'argent: mais il
mourut jeune. Nous nous tions srieusement promis, Osborne et moi, que
celui qui mourroit le premier de nous deux, reviendroit, s'il toit
possible, faire une visite amicale  l'autre, pour lui dire ce qui se
passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais tenu sa promesse.

  [19] Probablement la _Dunciade_, o Pope a immortalis Ralph de cette
    manire:

        Quand Ralph hurle  Cynthie, et rend la nuit affreuse,
        Vous, Loups, faites silence; Hiboux, rpondez lui!

Il sembloit que ma socit plt beaucoup au gouverneur: aussi
m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de
m'tablir, comme d'une chose dcide. Il devoit me donner non-seulement
des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais
encore une lettre de crdit pour me procurer l'argent ncessaire 
l'achat d'une presse, des caractres et du papier. Il me donna plusieurs
rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois,
devoient certainement tre prtes: mais quand j'arrivois, il me
remettoit sans cesse  un autre jour.

Ces dlais successifs se prolongrent jusqu' ce que le navire, dont le
dpart avoit t plusieurs fois diffr, ft enfin prt  mettre  la
voile. Alors je me prsentai de nouveau chez sir William, pour recevoir
les lettres promises et prendre cong de lui. Je ne pus voir que le
docteur Bard, son secrtaire, qui me dit que le gouverneur toit
extrmement occup  crire; mais qu'il se rendroit  Newcastle avant le
navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres.

Quoique Ralph ft mari et et un enfant, il se dcida  m'accompagner
dans mon voyage. Son but suppos toit de se procurer des correspondans
en Angleterre, afin d'avoir des marchandises  vendre par commission.
Mais j'appris ensuite que mcontent des parens de sa femme, il se
proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en Amrique.

Aprs que j'eus pris cong de mes amis, et que miss Read et moi nous
fmes mutuellement promis de rester fidles, je quittai Philadelphie. Le
navire mouilla  Newcastle. Le gouverneur y toit dj arriv. Je me
rendis  son logement. Son secrtaire m'accueillit avec beaucoup de
politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment,
parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il
m'enverroit ses lettres  bord, et qu'il me souhaitoit de tout son
coeur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce discours,
mais n'ayant cependant encore aucun soupon, j'allai rejoindre
l'_Annis_.

M. Hamilton, clbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire avec
son fils; et conjointement avec un quaker nomm _M. Denham_, et MM.
Oniam et Russel, propritaires d'une forge dans le Maryland, il avoit
arrt la chambre; en sorte que nous fmes obligs, Ralph et moi, de
nous loger avec l'quipage. Inconnus l'un et l'autre  toutes les
personnes du vaisseau, nous tions regards comme des gens du commun.
Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James
Hamilton, nous quittrent  Newcastle; le pre tant rappel, 
trs-grands frais,  Philadelphie, pour plaider une cause concernant un
vaisseau qui avoit t saisi.

Prcisment au moment, o nous allions lever l'ancre, le colonel Finch
vint  bord et me fit beaucoup d'honntets. Ds-lors, les passagers
eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitrent  occuper dans
la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton venoient de
laisser vacante; ce que nous acceptmes avec joie.

Ayant appris que les dpches du gouverneur avoient t portes  bord
par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je devois
tre charg. Il rpondit qu'elles avoient t toutes mises dans le sac,
et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant d'aborder les
ctes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les retirer. Je fus
content de cette rponse, et nous poursuivmes notre voyage.

Les personnes loges dans la chambre toient toutes trs-sociables; et
nous fmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous
profitmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqu une
grande quantit. Durant la traverse, M. Denham se lia avec moi d'une
amiti qui n'a fini qu'avec sa vie.  tout autre gard, le voyage ne fut
pas fort agrable, car nous emes beaucoup de mauvais temps.

Quand nous entrmes dans la Tamise, le capitaine fut exact  me tenir sa
parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du gouverneur.
Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom ft crit, comme
devant tre confie  mes soins: mais j'en choisis six ou sept, que je
jugeai, par les adresses, tre celles qui m'toient destines. Il y en
avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du roi, et une autre
pour un marchand de papier, qui fut la premire personne chez qui
j'allai.

Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.--Je ne le
connois pas, me dit-il.--Puis, ouvrant la lettre, il s'cria:--Oh!
elle est de Riddlesden! J'ai dcouvert depuis peu que c'est un coquin
fieff; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec lui, ni de recevoir de
ses missives.--En mme-temps, il mit la lettre dans mes mains, tourna
les talons, et se mit  servir quelques chalands.

Je fus trs-surpris de voir que ces lettres n'toient point du
gouverneur; Rflchissant alors sur ses dlais, et m'en rappelant toutes
les circonstances, je commenai  douter de sa sincrit. J'allai
trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout
de suite au fait du caractre de Keith, me dit qu'il n'toit nullement
probable qu'il et crit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux
qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker
ne put s'empcher de rire de ce que j'avois t assez crdule pour
croire que le gouverneur me procureroit du crdit, lorsqu'il n'avoit
aucun crdit pour lui-mme. Comme je lui montrai quelqu'inquitude sur
le parti que j'avois  prendre, il me conseilla de chercher  travailler
chez un imprimeur.--L, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner dans
votre profession, et vous vous mettrez  mme de vous tablir plus
avantageusement quand vous retournerez en Amrique.

Nous savions dj, aussi bien que le marchand de papier, que le
procureur Riddlesden toit un coquin. Il avoit presque ruin le pre de
miss Read, en l'engageant  tre sa caution. Nous apprmes par sa
lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrtement une
intrigue pour nuire  M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compt.
Denham, qui toit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de
cette perfidie. Aussi, ds qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda
pas, je me rendis chez lui, et autant par intrt pour lui que par
ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de
Riddlesden. L'information qu'elle contenoit toit trs-importante pour
lui; il m'en remercia beaucoup; et ds ce moment, il m'accorda son
amiti qui, depuis, m'a t souvent trs-utile.

Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misrables
tours, et trompe si grossirement un pauvre jeune homme sans exprience?
C'toit sa coutume. Voulant plaire  tout le monde, et ayant peu 
donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux,
crivant assez bien, il toit bon gouverneur pour la colonie, mais non
pour ses commettans, dont il ddaignoit frquemment les instructions.
Plusieurs de nos meilleures loix ont t tablies sous son
administration, et sont son ouvrage.

Nous tions, Ralph et moi, toujours insparables. Nous prmes ensemble
un logement qui nous cotoit trois schellings et demi par semaine; car
nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva quelques parens 
Londres: mais ils toient pauvres et hors d'tat de l'assister. Il me
dit alors, pour la premire fois, que son intention toit de rester en
Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pens  retourner  Philadelphie. Il
toit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu s'en procurer, ayant
 peine suffi  payer son passage. Quant  moi, j'avois encore quinze
pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours  ma bourse, pendant
qu'il cherchoit de l'emploi.

Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'tat de comdien, il songea
 monter sur le thtre: mais Wilkes,  qui il s'adressa, lui conseilla
franchement de renoncer  cette ide, parce qu'il lui toit impossible
de russir. Il proposa ensuite  Roberts, libraire dans
Pater-Noster-Row, d'crire pour lui une feuille hebdomadaire dans le
genre du _Spectateur_: mais les conditions qu'il y mit, ne convinrent
point  Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail comme
copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des
environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante.

Pour moi, je fus tout de suite employ chez Palmer, qui toit alors un
fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthlmy, et chez lequel je
restai prs d'un an. Je m'appliquois assidument  mon ouvrage: mais je
dpensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les
spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous frquentions
ensemble, eurent mis fin  mes pistoles, nous fmes rduits  vivre
uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entirement
perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrs, mes
engagemens avec miss Read,  laquelle je n'crivis jamais qu'une lettre;
encore toit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne
retournerois pas de sitt  Philadelphie. Ce fut l une autre grande
erreur de ma vie; et je dsirerois de pouvoir la corriger, si j'tois 
recommencer.

Je travaillois chez Palmer,  l'impression de la seconde dition de la
_Religion naturelle, de Woolaston_. Quelques-uns des raisonnemens de cet
ouvrage ne me parurent pas bien fonds; j'crivis un petit trait de
mtaphysique pour les combattre. Mon pamphlet toit intitul:
_Dissertation sur la Libert et la Ncessit, le Plaisir et la Peine_.
Je le ddiai  mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un petit nombre
d'exemplaires. Ds-lors, Palmer me traita avec plus de considration, et
me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me fit des reproches
srieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il regardoit comme
abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une autre erreur de
ma vie.

Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec le
libraire Wilcox, dont la boutique touchoit  ma porte. Les magasins de
lecture n'toient point encore en usage. Wilcox avoit une immense
collection de livres de toute espce. Nous convnmes que, moyennant un
prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez
lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois aprs les
avoir lus. Je regardai ce march comme trs-avantageux pour moi, et j'en
profitai autant qu'il me fut possible.

Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nomm _Lyons_,
auteur d'un livre intitul: l'_Infaillibilit du Jugement humain_; et ce
fut l'occasion d'une liaison intime entre nous. Lyons me tmoignoit
beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir, pour s'entretenir avec moi
sur des sujets de mtaphysique. Il me fit connotre le docteur
Mandeville, auteur de _la Fable des Abeilles_, lequel avoit form dans
la taverne de Cheapside, un club dont il toit l'ame. Ce docteur toit
un homme factieux et trs-amusant. Lyons me prsenta aussi, dans le
caf Batson, au docteur Pemberton, qui me promit de me procurer
l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le dsirois beaucoup: mais le
docteur Pemberton ne me tint point parole.

J'avois apport d'Amrique quelques curiosits, dont la principale toit
une bourse, faite d'asbeste[20], qui n'prouve aucune altration dans le
feu. Sir Hans-Sloane en ayant entendu parler, vint me voir, et m'invita
 aller chez lui, dans Bloomsbury-Square. Aprs m'avoir montr tout ce
que son cabinet renfermoit de curieux, il m'engagea  y joindre ma
bourse d'asbeste, qu'il me paya honorablement.

  [20] L'asbeste est une pierre de la nature de l'amiante, et ses filets
    ne sont pas moins flexibles.

Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit
une boutique du ct de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reu une
ducation au-dessus de son tat, elle avoit une conversation
trs-agrable. Le soir, Ralph lui lisoit des comdies. Ils devinrent
intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vcurent quelque
temps ensemble. Mais Ralph toit sans emploi. Elle avoit un enfant; et
les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous
les trois. Ralph rsolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir
une cole de campagne. Il se croyoit trs-propre  y russir; car il
avoit une belle criture, et connoissoit trs-bien l'arithmtique et la
partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui,
et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde,
et qu'il auroit  rougir si l'on savoit qu'il et exerc une profession
si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le
mien. Bientt aprs, il m'crivit pour m'apprendre qu'il s'toit tabli
dans un petit village du Berkshire. Il recommanda  mes soins mistriss
T... la marchande de modes, et il me pria de lui rpondre  l'adresse de
M. Franklin, matre d'cole  N....

Il continua de m'crire frquemment, m'envoyant de longs fragmens d'un
pome pique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit  critiquer et 
corriger. Je fesois ce qu'il dsiroit; mais non sans chercher  lui
persuader de renoncer  ce travail. Young venoit prcisment de publier
une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai  Ralph,
parce que c'toit un endroit, o l'auteur dmontroit la folie de
cultiver les muses, dans l'espoir de s'lever dans le monde par leur
moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du pome continurent 
m'arriver par chaque courrier.

Pendant ce temps-l, mistriss T... ayant perdu,  cause de Ralph, et ses
amis et son commerce, toit souvent dans le besoin. Elle avoit alors
recours  moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prtois tout l'argent
qui ne m'toit pas ncessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de
penchant pour elle. N'tant retenu, dans ce temps-l, par aucun frein
religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation,
j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre
avec elle des liberts, qu'elle repoussa avec une juste indignation.
Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une
rupture entre lui et moi.

Quand il revint  Londres, il me donna  entendre qu'il regardoit toutes
les obligations qu'il m'avoit, comme ananties par ce procd; d'o je
conclus que je ne devois jamais esprer le remboursement de l'argent que
j'avois avanc pour lui, ou prt  lui-mme. J'en fus d'autant moins
afflig qu'il toit entirement hors d'tat de me payer, et qu'en
perdant son amiti, je me trouvois en mme-temps dlivr d'un
trs-pesant fardeau.

Je songeai alors  mettre quelqu'argent en rserve. L'imprimerie de
Watts, prs de Lincoln's-Inn-Fields, tant plus considrable que celle
o je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer.
Je m'y prsentai; on m'y reut; et ce fut-l que je demeurai pendant
tout le reste de mon sjour  Londres.

 mon entre dans cette imprimerie, je commenai  travailler  la
presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel
j'avois t accoutum en Amrique, o les ouvriers travaillent
alternativement comme compositeurs et comme pressiers.

Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ
cinquante, toient grands buveurs de bire. Je portois souvent, en
montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractres
dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains
pour porter une seule forme. Aussi toient-ils tonns de voir, et par
cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'_Amricain aquatique_, comme
ils m'appeloient, toit plus fort que ceux qui buvoient du porter[21].
Le garon du marchand de bire avoit assez d'occupation toute la journe
 servir cette seule maison. Mon camarade de presse buvoit tous les
matins, avant le djener, une pinte de bire, une pinte en djenant
avec du pain et du fromage, une entre le djener et le dner, une 
dner, une vers les six heures du soir, et encore une lorsqu'il avoit
fini son ouvrage. Cette habitude me sembloit trs-mauvaise: mais mon
camarade disoit que sans cette quantit de bire, il n'auroit pas assez
de force pour travailler.

  [21] De la bire forte.

J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la
bire, ne pouvoit tre qu'en proportion de la quantit solide de l'orge,
dissoute dans l'eau, dont la bire toit compose. Je lui dis qu'il y
avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que consquemment s'il
mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de
force que d'une pinte de bire. Cependant, ce raisonnement ne l'empcha
pas de boire sa quantit de bire accoutume, et de payer chaque samedi
au soir, quatre ou cinq schellings d'cot pour cette maudite boisson;
dpense, dont j'tois entirement exempt. C'est ainsi que ces pauvres
diables restent volontairement toute leur vie dans la pnurie et dans le
malheur.

Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer  la
composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandrent la
bienvenue. Mais je considrai cela comme une injustice, attendu que je
l'avois dj paye en bas. Le matre fut de mon avis, et m'engagea  ne
rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser
avec personne. On me regardoit comme un excommuni; et quand je
m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jout. Je trouvois 
mon retour, mes caractres mls, mes pages transposes, mes matires
rompues, etc.; et tout cela toit attribu au lutin qui frquentoit la
chapelle[22], et tourmentoit, me disoit-on, ceux qui n'toient pas
rgulirement admis. Enfin, malgr la protection du matre, je fus
oblig de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la folie  ne pas
tre en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels j'tois destin
 vivre.

  [22] La chapelle est le nom que les ouvriers donnent  l'imprimerie.
    Les imprimeurs anglais appellent le lutin _Ralph_, nom que portoit
    cet ami dont Franklin a parl plus haut.

Aprs cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de travail,
et j'acquis bientt, parmi eux, une grande influence. Je leur proposai
quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les acceptrent
sans difficult. Mon exemple dtermina plusieurs de mes camarades 
quitter la dtestable habitude de djener avec du pain, du fromage et
de la bire. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison voisine, un
bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit morceau de
beurre, avec du pain grill et de la muscade. C'toit un bien meilleur
djener, qui cotoit tout au plus la valeur d'une pinte de bire,
c'est--dire, trois demi-sols; et qui, en mme-temps, fesoit qu'on avoit
des ides bien plus claires.

Ceux qui continuoient  se gorger de bire, perdoient souvent leur
crdit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient
alors  moi, pour que je leur servisse de caution; leur _lumire_,
disoient-ils, _toit teinte_. Je me tenois chaque samedi au soir,
auprs de la table, o l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je
prenois les petites sommes dont j'avois rpondu. Elles s'levoient
quelquefois  prs de trente schellings.

Cet avantage, joint  la rputation d'tre assez goguenard, me donnoit
de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis l'estime du
matre, en m'appliquant beaucoup  l'ouvrage, et n'observant jamais le
Saint-Lundi. La clrit extraordinaire avec laquelle je composois,
fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus presss, qui sont
ordinairement les mieux pays. Ainsi Je passois mon temps d'une manire
trs-agrable.

Le logement que j'occupois dans Little-Britain, tant trop loign de
l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street,
vis--vis de l'glise catholique. Il toit sur le derrire d'un magasin
italien. La maison toit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une
servante et un garon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point
dans la maison.

Aprs avoir fait prendre des informations sur mon compte dans
Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au mme prix que mes
premiers htes, c'est--dire,  trois schellings et demi par semaine.
Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des
femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sret lorsqu'un
homme y logeroit.

Cette femme, dj avance en ge, toit ne d'un ministre protestant,
qui l'avoit leve dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit
singulirement la mmoire, l'avoit convertie  la foi catholique. Elle
avoit vcu dans la socit intime de diverses personnes de distinction,
et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au rgne
de Charles second. tant sujette  des attaques de goutte, qui
l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit  recevoir
quelquefois compagnie. La sienne toit si amusante pour moi, que j'tois
charm de passer ma soire auprs d'elle toutes les fois qu'elle le
dsiroit. Notre souper n'toit compos que d'une moiti d'anchois pour
chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile
pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit
dlicieusement ce repas.

Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque aucun
embarras dans la maison, la veuve avoit de la rpugnance  notre
sparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouv
plus prs de l'imprimerie et  deux schellings par semaine, ce qui
s'accordoit avec l'intention o j'tois de faire des pargnes, elle
m'engagea  y renoncer, et me fit en mme-temps une diminution de deux
schellings. Ainsi je continuai  loger chez elle  un schelling et demi
par semaine, pendant le reste du temps que je fus  Londres.

Dans un grenier de la maison vivoit de la manire la plus retire une
demoiselle ge de soixante-dix ans. Voici ce que mon htesse m'en
apprit. Elle toit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit t
envoye dans le continent, et toit entre dans un couvent pour se faire
religieuse. Mais le climat ne convenant point  sa sant, elle fut
oblige de repasser en Angleterre, o, quoiqu'il n'y et pas de couvens,
elle fit voeu de mener une vie monastique, de la manire la plus rigide
que les circonstances le lui permettroient. En consquence, elle disposa
de tous ses biens pour tre employs en oeuvres de charit, ne se
rservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle
donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau
bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire
cette nourriture. Il y avoit dj plusieurs annes qu'elle vivoit dans
ce grenier, o les principaux locataires catholiques, qui avoient
successivement tenu la maison, l'avoient toujours loge gratuitement,
regardant son sjour chez eux comme une faveur cleste. Un prtre venoit
la confesser tous les jours.--Je lui ai demand, me dit mon htesse,
comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant d'occupation
pour un confesseur; et elle m'a rpondu qu'il est impossible d'viter
les mauvaises penses.

J'obtins une fois la permission de lui rendre visite. Je la trouvai
polie, gaie et d'une conversation agrable. Son appartement toit
propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur
laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me
donna pour m'asseoir. Sur la chemine toit un tableau de sainte
Vronique, dployant son mouchoir, o l'on voyoit l'empreinte
miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup
de gravit. Son visage toit ple; mais elle n'avoit jamais t malade;
et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour
maintenir la vie et la sant.

 l'imprimerie, je me liai d'amiti avec un jeune homme d'esprit, nomm
_Wygate_, qui, tant n de parens riches, avoit reu une meilleure
ducation que la plupart des autres imprimeurs. Il toit assez bon
latiniste, parloit facilement franais, et aimoit beaucoup la lecture.
Je lui appris  nager, ainsi qu' un de ses amis, en me baignant
seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin de
leons. Un jour nous fmes la partie d'aller par eau  Chelsea, pour
voir le collge et les curiosits de don Saltero. Au retour, cdant aux
sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excit la
curiosit, je me dshabillai et m'lanai dans la Tamise. Je nageai
depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards[23], et je fis dans ce
trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilit, soit  la surface de
l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'tonnement et de plaisir
 ceux qui le voyoient pour la premire fois. Ds mes plus jeunes ans
j'avois beaucoup aim cet exercice. Je connoissois et pouvois excuter
toutes les volutions et les positions de Thevenot; et j'en avois
invent quelques autres, dans lesquelles je m'efforois de runir la
grace et l'utilit. Je ne ngligeai pas de les montrer toutes dans cette
occasion, et je fus extrmement flatt de l'admiration qu'elles
excitrent.

  [23] Des moines noirs.

Indpendamment du dsir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans l'art
de la natation, il m'toit trs-attach, parce qu'il y avoit une grande
conformit dans nos gots et dans nos tudes. Il me proposa de faire
avec lui le tour de l'Europe, en nous dfrayant, en mme-temps, par le
travail dans notre profession. J'tois sur le point d'y consentir; et
j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me fesois un
plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M. Denham
m'engagea  renoncer  ce projet, et me conseilla de songer  retourner
 Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientt lui-mme. Il faut
que je rapporte ici un trait du caractre de ce digne homme.

Il avoit fait autrefois le commerce  Bristol. Oblig de manquer, il
composa avec ses cranciers et partit pour l'Amrique, o  force de
travail et d'application, il acquit bientt une fortune considrable. Il
repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau o j'tois embarqu, ainsi
que je l'ai rapport plus haut. L, il invita tous ses cranciers  une
fte. Quand ils furent rassembls, il les remercia de la facilit avec
laquelle ils avoient consenti  un accommodement favorable pour lui; et
tandis qu'ils ne s'attendoient  rien de plus qu' un simple repas,
chacun trouva sous son assiette, au moment o il la retourna, un mandat
sur un banquier, pour le reste de sa crance et des intrts.

M. Denham me dit que son dessein toit d'emporter  Philadelphie une
grande quantit de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il
m'offrit de me prendre avec lui, en qualit de commis, pour avoir soin
de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se
chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitt que je serois au fait
du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled
et de farine, aux les de l'Amrique, et en me procurant d'autres
commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de
l'conomie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires
avantageuses pour mon compte.

Ces propositions me plurent. Londres commenoit  m'ennuyer. Les momens
agrables que j'avois passs  Philadelphie, se retracrent  ma
mmoire, et je dsirai de les voir renatre. En consquence je
m'engageai avec M. Denham  raison de cinquante livres sterlings par an.
C'toit  la vrit, moins que je ne gagnois comme compositeur
d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai
donc l'tat d'imprimeur, et je crus que c'toit pour toujours. Je me
livrai entirement  mes nouvelles occupations. Je passois mon temps,
soit  accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des
marchandises, soit  les faire emballer et  presser les ouvriers.
Cependant, lorsque tout fut  bord, j'eus quelques jours de loisir.

Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que je
ne connoissois que de nom. C'toit sir William Wyndham. Je me rendis
chez lui. Il avoit entendu parler de la manire dont j'avois nag entre
Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseign, en
quelques heures, l'art de la natation,  Wygate et  un autre jeune
homme. Ses deux fils toient sur le point de voyager en Europe. Il
dsiroit qu'ils sussent nager avant leur dpart; et il m'offrit une
rcompense assez considrable, si je voulois le leur apprendre.

Ils n'toient pas encore  Londres, et le sjour que j'y devois faire
moi-mme toit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa
proposition. Mais je supposai, d'aprs cet incident, que si j'eusse
voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une cole de
natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette ide me frappa
mme tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'et t faite
plutt, j'aurois renonc, pour quelque temps, au dessein de retourner en
Amrique.

Quelques annes aprs, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus
importantes  traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu
comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les vnemens.

J'avois pass dix-huit mois  Londres, travaillant presque sans relche
de mon mtier, et ne fesant d'autre dpense extraordinaire pour moi, que
d'aller quelquefois  la comdie, et d'acheter quelques livres. Mais mon
ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvret. Il me devoit environ vingt-sept
livres sterlings, qui toient autant de perdu, et qui, prises sur mes
petites pargnes, me paroissoient une somme considrable. Malgr cela,
j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possdoit beaucoup de
qualits aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune,
j'avois augment la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre
d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans
et des gens de lettres, avec lesquels je m'tois li.

Nous fmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai rien
ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon journal, o
toutes les circonstances en sont particulirement dtailles. Nous
arrivmes  Philadelphie le 11 octobre suivant.

Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et toit
employ par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, o il se
promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et
passa sans me rien dire.

J'aurois t moi-mme aussi honteux en voyant miss Read, si sa famille,
dsesprant avec raison de mon retour, d'aprs la lecture de ma lettre,
ne lui et conseill de renoncer  moi et d'pouser un potier nomm
_Rogers_,  quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit point
heureuse, et bientt elle se spara de lui, renonant mme  porter son
nom, parce qu'on prtendoit qu'il avoit une autre femme. Son habilet
dans sa profession avoit sduit les parens de miss Read: mais il toit
aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup de
dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, o il mourut.

Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considrable, o
il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres articles.
Il s'toit procur quelques caractres neufs et un certain nombre
d'ouvriers, qui, tous, toient pourtant trs-mdiocres. Il paroissoit ne
pas manquer d'ouvrage.

M. Denham loua un magasin dans Water-Street[24], o nous talmes nos
marchandises. Je m'appliquai au travail; j'tudiai la partie des
comptes, et en peu de temps, je devins habile commerant. Je logeois et
mangeois chez M. Denham. Il m'toit sincrement attach, et me traitoit
comme s'il et t mon pre. De mon ct, je le respectois et l'aimois.
Ma situation toit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de longue dure.

  [24] C'est la rue la plus prs du port, et la plus commerante de
    Philadelphie. (_Note du Traducteur._)

Au commencement du mois de fvrier 1727, poque o j'entrois dans ma
vingt-deuxime anne, nous tombmes malades, M. Denham et moi. Je fus
attaqu d'une pleursie, qui faillit  m'emporter. Je souffrois
beaucoup; je crus que c'en toit fait de moi, et lorsqu'ensuite je
commenai  me rtablir, j'prouvai une autre sorte de peine; j'tois
fch d'avoir encore  prouver, tt ou tard, une scne aussi
dsagrable.

J'avois oubli la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et enfin
il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs, comme un
tmoignage de son amiti; et je me trouvai encore une fois abandonn 
moi-mme dans ce vaste monde, car l'excuteur testamentaire s'tant mis
 la tte du magasin, je fus congdi.

Mon beau-frre Holmes, qui se trouvoit alors  Philadelphie, me
conseilla de reprendre mon premier tat. Keimer m'offrit des
appointemens considrables, si je voulois me charger de conduire son
imprimerie, parce qu'il vouloit lui-mme ne s'occuper que de son
magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit  Londres, m'avoient donn
une mauvaise ide de son caractre, et je rpugnois  me lier d'affaires
avec lui. Je cherchai  me placer chez quelque marchand, en qualit de
commis; mais ne pouvant y russir tout de suite, j'accdai aux
propositions de Keimer.

Voici quels toient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie:

Hugh Meredith, pensylvanien, g d'environ trente-cinq ans. Il avoit
pass sa jeunesse  cultiver la terre. Il toit honnte, sens, avoit
quelqu'exprience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop
 la boisson.

Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'cole, tant aussi
accoutum aux travaux de l'agriculture, mais dou de qualits qui
n'toient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gat. Il
toit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrt ces deux ouvriers 
trs-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois
mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le mritassent par leurs
progrs dans l'art typographique. Cette augmentation de gages toit
l'appt dont il s'toit servi pour les sduire.

John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espce de mtier, et
dont Keimer s'toit procur le service pour quatre ans, en l'achetant
d'un capitaine de navire. Il devoit tre pressier.

Un tudiant d'Oxford, nomm _George Webb_, que Keimer avoit aussi achet
pour quatre ans, et qu'il destinoit  tre compositeur. Je ne tarderai
pas  parler encore de lui.

Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entr chez Keimer comme
apprenti.

Je m'apperus bientt que Keimer ne m'avoit engag  un prix fort
au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je
formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui cotant presque rien, et
tant tous lis avec lui par des contrats, pourroient, aussitt qu'ils
seroient suffisamment instruits, le mettre en tat de se passer de moi.
Malgr cela, je fus fidle  notre accord. L'imprimerie toit dans la
plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement
les ouvriers  tre attentifs  leur travail et  l'excuter d'une assez
bonne manire.

Il toit assez singulier de voir un tudiant d'Oxford, vendu pour le
paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici
les particularits qu'il me raconta. N  Glocester, il avoit t lev
dans une pension, et s'toit distingu parmi ses camarades, par la
manire suprieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit reprsenter des
pices de thtre. Il toit membre d'un club littraire, et plusieurs
pices de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition,
avoient t insrs dans les journaux de Glocester. De l, il fut envoy
 Oxford, o il demeura environ un an. Mais il n'y toit pas content. Ce
qu'il dsiroit le plus, c'toit de voir Londres, et de devenir comdien.
Enfin, ayant reu quinze guines pour payer le quartier de sa pension,
il quitta le collge, cacha sa robe d'colier dans une haie et se rendit
dans la capitale. L, n'ayant point d'ami qui pt le diriger, il fit de
mauvaises connoissances, dpensa bientt ses quinze guines, ne trouva
aucun moyen de se faire prsenter aux comdiens, devint mprisable, mit
ses hardes en gage et manqua de pain.

Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que faire,
on lui mit dans la main un billet d'enrleur, par lequel on offroit un
repas soudain et une prime  ceux qui voudroient aller servir en
Amrique. Aussitt il se rendit au lieu indiqu dans le billet,
s'engagea, fut mis  bord d'un vaisseau, et conduit  Philadelphie, sans
avoir jamais crit une ligne  ses parens, pour les informer de ce qu'il
toit devenu. La vivacit de son esprit et son bon naturel, en fesoient
un excellent compagnon: mais il toit indolent, tourdi et excessivement
imprudent.

L'irlandais John dserta bientt. Je commenai  vivre trs-agrablement
avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus qu'ils voyoient que
Keimer toit incapable de les instruire, et qu'avec moi ils apprenoient
tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions jamais le samedi,
parce que c'toit le sabbat de Keimer: ainsi nous avions chaque semaine
deux jours  consacrer  la lecture.

Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes qui
avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de politesse
et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de l'inquitude,
sinon la crance de Vernon, que j'tois encore hors d'tat de payer, mes
pargnes ayant t jusqu'alors trs-peu de chose.

Notre imprimerie manquoit souvent de caractres, et il n'y avoit point
en Amrique d'ouvrier qui st en fondre. J'avois vu pratiquer cet art
dans la maison de James  Londres, sans y faire beaucoup d'attention.
Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les lettres que
nous avions me servirent de poinons; je jetai mes nouveaux caractres
en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi assez
passablement  nos besoins les plus pressans.

Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de
l'encre; je donnois un coup-d'oeil au magasin; en un mot, j'tois le
_factotum_ de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, je
m'appercevois chaque jour qu' mesure que les autres ouvriers se
perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque
Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna  entendre
qu'il les trouvoit trop considrables, et qu'il croyoit que je devois
lui faire une diminution. Il devint, par degrs, moins poli et affecta
davantage le ton de matre. Il trouvoit souvent  reprendre; il toit
difficile  contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir 
une querelle pour se brouiller avec moi.

Malgr cela, je continuai  le supporter patiemment. J'imaginois que sa
mauvaise humeur toit en partie cause par le drangement et l'embarras
de ses affaires. Enfin, un lger incident occasionna notre rupture.
Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tte  la fentre pour
voir ce que c'toit. Keimer toit dans la rue; il me vit, et d'un ton
haut et courrouc, il me cria de faire attention  mon ouvrage. Il
ajouta quelques mots de reproche, qui me piqurent d'autant plus qu'ils
toient prononcs dans la rue, et que les voisins, que le mme bruit
avoit attirs  leurs fentres, toient tmoins de la manire dont on me
traitoit.

Keimer monta sur-le-champ  l'imprimerie, et continua  dclamer contre
moi. La querelle s'chauffa bientt des deux cts; et Keimer me
signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous
l'avions stipul, regrettant d'tre oblig de me garder encore si
long-temps. Je lui dis que ses regrets toient superflus, parce que je
consentois  le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et
je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques
objets que je laissois, et de les apporter chez moi.

Meredith vint le soir. Nous parlmes quelque temps du mauvais procd
que je venois d'essuyer. Il avoit conu une grande estime pour moi, et
il toit afflig de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il
m'engagea  renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma
patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possdoit; que ses
cranciers commenoient  tre inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une
manire pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour
avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crdit sans tenir
aucun livre de comptes; que consquemment il feroit bientt faillite; et
que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.

J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son pre avoit
une trs-haute opinion de moi, et que d'aprs une conversation, qui
avoit eu lieu entr'eux, il toit sr qu'il nous avanceroit tout ce qui
seroit ncessaire pour nous tablir, si je consentois  entrer en
socit avec lui.--Le temps, que je dois rester chez Keimer,
ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons
faire venir de Londres une presse et des caractres. Je sais que je ne
suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habilet
dans le mtier sera balance par les fonds que je fournirai, et nous
partagerons galement les profits.

Ce qu'il dsiroit toit raisonnable, et nous fmes bientt d'accord. Son
pre, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il
n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois
russi  lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de
l'eau-de-vie, et il esproit que quand je serois plus troitement li
avec lui, je parviendrois  le faire renoncer entirement  cette
malheureuse habitude.

Je fournis une liste des objets qu'il toit ncessaire de faire venir de
Londres. Il la remit  un ngociant, et l'ordre fut aussitt donn. Nous
convnmes que nous garderions le secret jusqu' l'arrive de nos
caractres et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de
travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place
vacante, et je restai oisif.

Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression de
quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression qui
exigeoit des caractres et des gravures que je pouvois seul fournir.
Craignant alors que Bradford ne m'engaget et ne lui enlevt cette
entreprise, il m'envoya un message trs-poli, par lequel il disoit que
d'anciens amis ne devoient point rester brouills pour quelques paroles,
qui n'toient que l'effet d'un moment de colre, et qu'il m'engageoit 
retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre  cette
invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et
se perfectionner dans son tat. Je me laissai persuader; et nous vcmes
avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre sparation.

Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'excuter, je construisis une
presse en taille-douce, la premire de ce genre qu'on et vue dans le
pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendmes ensuite
 Burlington, o j'imprimai les billets  la satisfaction gnrale.
Keimer reut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit en tat
de tenir long-temps la tte au-dessus de l'eau.

 Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de la
province. Plusieurs d'entr'eux toient chargs, par l'assemble, de
veiller sur la presse, et d'empcher qu'on n'imprimt plus de billets
que la loi ne l'ordonnoit. En consquence, ils devoient se tenir
tour--tour auprs de nous; et celui qui toit en fonction, amenoit un
ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie.

J'avois l'esprit plus cultiv par la lecture que Keimer. Aussi nos
inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la
sienne. Ils m'invitoient  aller chez eux, me prsentoient  leurs amis,
et me traitoient avec la plus grande honntet, tandis qu'ils
ngligeoient un peu mon matre Keimer. C'toit, dans le fait, un assez
trange animal, ignorant les usages du monde, prompt  combattre
grossirement les opinions reues, enthousiaste sur certains points de
religion, d'une mal-propret rebutante, et de plus, un peu fripon.

Nous restmes prs de trois mois dans le New-Jersey; et  compter de
cette poque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen,
Samuel Bustil, secrtaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper,
plusieurs des Smith, tous membres de l'assemble, et Isaac Deacon,
inspecteur-gnral. Ce dernier toit un vieillard spirituel et rus. Il
me raconta que dans son enfance il avoit commenc par charier de
l'argile pour les briquetiers; qu'il toit dj assez g lorsqu'il
avoit appris  lire et  crire; qu'ensuite il fut employ  porter la
chane pour un arpenteur, qui lui apprit son tat, et qu' force
d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnte.

Je prvois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne
tarderez pas  vous mettre  la place de cet homme, et que vous ferez
fortune  Philadelphie.--Il ignoroit, cependant alors, si mon intention
toit de m'tablir l ou ailleurs.--Les amis, que je viens de nommer, me
furent trs-utiles par la suite; et je rendis moi-mme des services 
quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cess d'avoir de l'estime pour moi.

Avant de raconter les circonstances de mon tablissement, peut-tre
est-il ncessaire de vous dire quels toient alors mes principes de
morale, afin que vous puissiez voir le degr d'influence qu'ils ont eu
depuis sur les vnemens de ma vie.

Mes parens m'avoient donn de bonne heure des impressions religieuses;
et je reus, ds mon enfance, une ducation pieuse, dans les principes
du calvinisme. Mais  peine fus-je parvenu  l'ge de quinze ans,
qu'aprs avoir eu des doutes tantt sur un point du dogme, tantt sur
l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les livres que je
lisois, je commenai  douter de la rvlation mme.

Quelques livres contre le dsme me tombrent entre les mains. Ils
contenoient, disoit-on, la substance des sermons prchs dans le cabinet
o Boyle fesoit ses expriences de physique. Il arriva qu'ils
produisirent sur moi un effet prcisment contraire  celui qu'on
s'toit propos en les crivant; car les argumens du dsme, qu'on y
citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur
rfutation. En un mot, je devins un vrai dste.

Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulirement Collins et
Ralph. Mais quand je vins, dans la suite,  me rappeler qu'ils avoient,
l'un et l'autre, trs-mal agi envers moi, sans en avoir le moindre
remords; quand je considrai le procd de Keith, autre esprit fort, et
ma propre conduite  l'gard de Vernon et de miss Read, qui me donnoit
de temps en temps, beaucoup d'inquitude, j'entrevis que quelque vraie
qu'elle pt tre, cette doctrine n'toit pas trs-utile. Je commenai 
avoir une ide moins favorable du pamphlet que j'avois compos 
Londres, et auquel j'avois mis pour pigraphe ce passage du pote
Dryden:

    Oui, tout est bien, malgr nos prjugs divers.
    L'homme voit qu'une chane embrasse l'univers:
    Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son oeil s'lance;
    Il ne peut remonter jusques  la balance,
    O tout, avec sagesse, est pes dans les cieux[25].

  [25] Voici les vers anglais:

        Whatever is, is right; though purblind man
        Sees but a part o' the chain, the nearest link,
        His eyes not carrying to the equal beam
        That poises all above.

L'objet de ce pamphlet toit de prouver que, d'aprs les attributs de
Dieu, sa bont, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit tre mal dans
le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas rellement, et
n'toient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet crit
comme aussi irrprochable que je l'avois d'abord cru; et je souponnai
qu'il s'toit gliss, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'tendoit 
toutes les consquences que j'en avois tires, comme cela arrive souvent
dans les raisonnemens mtaphysiques. En un mot, je finis par tre
convaincu que la vrit, la probit, la sincrit, dans les relations
sociales, toient de la plus grande importance pour le bonheur de la
vie. Je rsolus, ds ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je
vivrois, et je consignai cette rsolution dans mon journal.

La religion rvle n'avoit,  la vrit, comme telle, aucune influence
sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions pussent
n'tre pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les dfendoit, ou
bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il toit pourtant probable que
tout bien considr, ces actions toient dfendues, parce qu'elles
toient dangereuses pour nous, ou commandes parce qu'elles toient
avantageuses par leur nature. Grace  cette persuasion au secours de la
divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-tre  un
concours de circonstances favorables, je fus prserv de toute
immoralit et de toute grande et _volontaire_ injustice, dont mon manque
de religion m'exposoit  me rendre coupable, dans ce temps dangereux de
la jeunesse, et dans les situations hasardeuses o je me trouvai
quelquefois, parmi les trangers et loin des regards et des leons de
mon pre.

Peu de temps aprs mon retour de Burlington, ce que nous avions demand
pour tablir notre imprimerie, arriva de Londres. Je rglai mes comptes
avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il et
connoissance de mon projet. Nous trouvmes, Meredith et moi, une maison
 louer prs du march. Nous la prmes. Cette maison, qui depuis a t
loue soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en cotoit que
vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous
cdmes une partie de la maison  Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y
demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mmes en pension.

Nous avions  peine dball nos caractres et mis notre presse en ordre,
que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de la
campagne, qu'il avoit rencontr dans la rue, cherchant un imprimeur.
Nous avions dj dpens presque tout notre argent, parce que nous
avions t obligs de nous procurer une grande quantit de choses. Le
campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre
entreprise, venant si  propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des
sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que
George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus dispos, que
je ne l'aurois peut-tre t, sans cela,  favoriser les jeunes
commenans.

Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment 
prophtiser le malheur. Un tre de cette trempe vivoit alors 
Philadelphie. C'toit un homme riche, dj avanc en ge, ayant un air
de sagesse et une manire de parler sentencieuse. Il se nommoit _Samuel
Mickle_. Je ne le connoissois point: mais il s'arrta un jour  ma
porte, et me demanda si j'tois le jeune homme qui avoit, depuis peu,
ouvert une imprimerie. Sur ma rponse affirmative, il me dit qu'il en
toit fch pour moi; que c'toit une entreprise dispendieuse, et que
l'argent que j'y avois employ seroit perdu, parce que Philadelphie
tomboit en dcadence, et que tous ses habitans, ou du moins presque
tous, avoient dj t obligs de demander des termes  leurs
cranciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manire certaine, que les
choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les
nouvelles btisses, le haussement des loyers, n'toient que des
apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient  hter la ruine
gnrale. Il me fit enfin, un si long dtail des infortunes qui
existoient dj, et de celles qui devoient bientt avoir lieu, qu'il me
jeta dans une sorte de dcouragement.

Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je
n'aurois sans doute jamais os m'y hasarder. Cependant il continua 
vivre dans cette ville en dcadence, et  dclamer de la mme manire,
refusant pendant plusieurs annes, d'acheter une maison, parce que,
selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et  la fin, j'eus la
satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui
et cot, s'il l'avoit achete quand il commena ses lamentations.

J'aurois d rapporter que, pendant l'automne de l'anne prcdente,
j'avois runi la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour
former un club, auquel nous donnmes le nom de _Junto_, et dont l'objet
toit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les vendredis
au soir. Les rglemens que je traai, obligeoient chaque membre de
proposer,  son tour, une ou plusieurs questions de morale, de politique
ou de philosophie, pour tre discutes par la socit; et de lire, en
outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition sur un
sujet  son choix.

Nos dbats devoient avoir lieu sous la direction d'un prsident, et tre
dicts par l'amour de la vrit, sans que le plaisir de disputer, et la
vanit de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prvenir toute
chaleur dplace, nous tablmes que, toutes les fois qu'on se
permettroit des expressions qui annonceroient trop d'enttement pour une
opinion, ou qu'on se livreroit  des contradictions directes, on
payeroit une lgre amende.

Les premiers membres de notre club furent:--Joseph Breintnal, notaire.
C'toit un homme dans la maturit de l'ge, dou d'un naturel heureux,
trs-attach  ses amis, chrissant la posie, lisant tout ce qui
tomboit sous sa main, crivant passablement, ingnieux dans beaucoup de
petites choses, et d'une conversation agrable.

Thomas Godfrey, habile mathmaticien, qui s'toit form sans matre, et
qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle _le Quart de Cercle
d'Hadley_. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit  la connoissance des
mathmatiques. Il toit insupportable en socit, parce qu'il exigeoit,
ainsi que la plupart des gomtres que j'ai rencontrs, une prcision
inusite dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans cesse ou
fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le but de
toutes les conversations. Il nous quitta bientt.

Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-gnral de
la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers.

William Parsons,  qui on avoit fait apprendre le mtier de cordonnier,
mais qui, ayant du got pour la lecture, acquit de profondes
connoissances dans les mathmatiques. Il les tudia d'abord dans
l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il toit ensuite le premier 
rire. Il devint aussi arpenteur-gnral.

William Mawgridge, menuisier, trs-excellent mcanicien, et  tous
gards, homme d'un esprit trs-solide.

Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai dj parl.

Robert Grace, jeune homme riche, gnreux, vif et plein d'esprit. Il
aimoit beaucoup l'pigramme, mais encore plus ses amis.

Enfin, William Coleman, commis chez un ngociant, et -peu-prs du mme
ge que moi. Il avoit la tte la plus froide, l'esprit le plus clair, le
meilleur coeur, et la morale la plus pure que j'aie presque jamais
rencontrs dans aucun homme. Il devint par la suite ngociant
trs-considr, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amiti dura,
sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit qu'avec la
vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister presqu'aussi
long-temps.

C'toit la meilleure cole de politique et de philosophie, qu'il y et
alors dans toute la province; car, comme nos questions toient lues dans
la semaine qui prcdoit celle de leur discussion, nous avions soin de
parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport, afin
de nous mettre en tat de parler plus pertinemment. Nous acqumes aussi
l'habitude d'une conversation plus agrable, chaque objet tant discut
conformment  nos rglemens, et de manire  prvenir tout ennui. C'est
 cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre club, dont
j'aurai dsormais de frquentes occasions de parler.

J'en ai fait mention ici, parce que c'toit un des moyens sur lesquels
je pouvois compter pour le succs de mon commerce; chacun des membres
fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal
entr'autres, engagea les quakers  nous donner l'impression de quarante
feuilles de leur histoire, dont le reste devoit tre fait par Keimer.
Nous n'excutmes pas cet ouvrage d'une manire suprieure, attendu
qu'il toit  trs-bas prix. C'toit un _in-folio_, sur du papier
_pro-patria_, en caractre de cicro, avec de longues notes du plus
petit caractre. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la
mettoit sous presse.

Il toit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant que
j'eusse achev ma distribution pour le travail du lendemain; car les
petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne
laissoient pas que de nous dtourner. J'avois cependant si bien rsolu
de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un
soir, lorsque ma forme toit impose et que je croyois avoir achev mon
travail de la journe, un accident ayant rompu cette forme et drang
deux pages entires, je les distribuai immdiatement, et les composai de
nouveau, avant de me mettre au lit.

Cette infatigable assiduit, dont s'appercevoient nos voisins, commena
 nous donner de la rputation et du crdit. J'appris, entr'autres
choses, que notre imprimerie tant devenue le sujet de la conversation,
dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les soirs, et
l'opinion gnrale ayant t qu'elle tomberoit, parce qu'il y avoit dj
en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion avoit t
combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi, occasion
de voir plusieurs annes aprs, dans son pays natal,  St.-Andr en
cosse.--L'activit de ce Franklin, dit-il, est suprieure  tout ce
que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du club, je le vois
encore  l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant que ses voisins
soient levs.

Ce discours frappa le reste de l'assemble; et bientt aprs un de ses
membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des articles
de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de tenir une
boutique.

Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement dans
les dtails sur mon assiduit au travail; c'est pour que ceux de mes
descendans, qui liront ces mmoires, connoissent le prix de cette vertu,
en voyant dans le rcit des vnemens de ma vie, de quel avantage elle
m'a t.

George Webb ayant trouv un ami, qui lui prta l'argent ncessaire pour
racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir  nous pour
ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis
imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de
publier avant peu une nouvelle feuille priodique, et qu'alors nous lui
donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes esprances de succs.
Elles toient fondes sur ce que le seul papier que nous avions en ce
temps-l  Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, toit
pitoyable, mal dirig, nullement amusant, et cependant donnoit du profit
 son propritaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne
pourroit manquer de russir. Webb dvoila mon secret  Keimer, qui, pour
me prvenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se
proposoit d'imprimer, et  laquelle il devoit employer Webb.

Je fus indign de ce procd, et comme je voulois contrecarrer Keimer et
Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille priodique,
j'crivis dans celle de Bradford, quelques pices amusantes sous le
titre du _Tracassier_, (Busy-Body)[26] que Breintnal continua pendant
quelques mois. Par ce moyen, j'attirai l'attention du public sur la
feuille de Bradford; et le prospectus de Keimer, que nous tournmes en
ridicule, fut regard avec mpris. Malgr cela, sa feuille fut
commence: mais l'ayant continue neuf mois de suite, sans avoir plus de
quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa de me la cder pour une
bagatelle. J'tois prt, depuis quelque temps,  entreprendre une
pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de Keimer; et en
peu d'annes la feuille imprime pour mon compte, me donna beaucoup de
profit.

  [26] Une note manuscrite qui se trouve dans la collection du _Mercure
    Amricain_, conserve dans la bibliothque de Philadelphie, dit que
    Franklin crivit les cinq premiers numros de ce journal et une
    partie du huitime.

Je m'apperois que je suis port  parler au singulier, quoique ma
socit avec Meredith continut. C'est, peut-tre, parce que, dans le
fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'toit point
compositeur, mais pressier mdiocre, et rarement il s'abstenoit de trop
boire. Mes amis toient affligs de me voir li avec lui: mais je fesois
en sorte d'en tirer le meilleur parti possible.

Notre premier numro ne produisit pas plus d'effet que les autres
feuilles priodiques de la province, soit pour les caractres, soit pour
l'impression: mais certaines remarques, crites  ma manire, sur la
querelle qui s'toit leve entre le gouverneur Burnet et l'assemble de
Massachusett, paroissant saillantes  quelques personnes, les firent
parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de
semaines, les engagrent  devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres
suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonns continua 
s'accrotre.

Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour
apprendre  former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est
qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent
dans l'auteur de ce papier un homme si bien en tat de se servir de sa
plume, et jugrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager.

Les loix, les opinions des membres de l'assemble et les autres pices
publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la chambre
au gouverneur de la province, sortit de ses presses, grossirement
excute et avec beaucoup d'incorrection. Nous la rimprimmes d'une
manire exacte et lgante, et nous en envoymes une copie  chaque
membre. Ils apperurent aussitt la diffrence; et cela augmenta
tellement l'influence de nos amis dans l'assemble, que nous fmes
nomms ses imprimeurs pour l'anne suivante.

Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton, dont
j'ai dj parl dans ces mmoires, et qui toit revenu d'Angleterre. Il
s'intressa vivement pour moi dans cette occasion, ainsi que dans
beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa bienveillance
jusqu' sa mort.

-peu-prs dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me
rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je
lui crivis une lettre remplie de tmoignages de reconnoissance, en le
priant de m'accorder encore un petit dlai,  quoi il consentit.
Aussitt que je le pus, je lui payai le capital et les intrts, et lui
renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette premire erreur de
ma vie fut presque corrige.

Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas
devoir m'attendre. Le pre de Meredith qui, suivant nos conventions,
s'toit charg de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit
pay que cent livres sterlings. Il en toit encore d autant; et le
marchand impatient d'attendre, nous fit assigner. Nous fournmes
caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'toit pas
prt au temps fix, l'affaire seroit juge; le jugement mis  excution,
nos belles esprances s'vanouiroient, et nous resterions entirement
ruins, parce que notre presse et nos caractres seroient vendus,
peut-tre  moiti prix, pour payer la dette.

Dans cette dtresse, deux vrais amis, dont le procd gnreux sera
prsent  ma mmoire, aussi long-temps que j'aurai la facult de me
souvenir de quelque chose, vinrent me trouver sparment,  l'insu l'un
de l'autre, et sans que j'eusse eu recours  eux. Chacun d'eux m'offrit
de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de
l'imprimerie, si cela toit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas
avec plaisir que je restasse en socit avec Meredith, qu'on
rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans
les cabarets  bire, ce qui nuisoit beaucoup  notre crdit.

Ces amis toient William Coleman et Robert Grace. Je leur rpondis que
tant qu'il resteroit la moindre probabilit que les Meredith
rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas  leur proposer de
me sparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes
obligations, pour ce qu'ils avoient fait dj, et pour ce qu'ils toient
encore disposs  faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne
pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre socit ft
dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de
mes amis.

Les choses restrent quelque temps en cet tat. Un jour je dis  mon
associ:--Votre pre est peut-tre mcontent de ce que vous n'avez
qu'une part dans l'imprimerie, et il rpugne  faire pour deux ce qu'il
feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous
cderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon ct,  faire comme
je pourrai.--Non, rpondit-il, mon pre a rellement t tromp dans
ses esprances. Il est hors d'tat de payer, et je ne veux pas le mettre
davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement propre au
mtier d'imprimeur. J'ai t lev au travail des champs; et ce fut une
folie  moi de venir  la ville, et de me mettre,  l'ge de trente ans,
en apprentissage d'un nouveau mtier. Plusieurs de mes compatriotes vont
s'tablir dans la Caroline septentrionale, o le sol est excellent: je
suis tent d'aller avec eux, et de reprendre mon premier tat. Vous
trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si vous voulez vous
charger des dettes de la socit, rendre  mon pre les cent livres
sterlings qu'il a avances, payer mes petites dettes particulires, et
me donner trente livres sterlings et une selle neuve, je renoncerai 
notre socit et laisserai tout ce qui en dpend, entre vos mains.

Je n'hsitai point  accepter cette proposition. Elle fut crite, signe
et scelle sans dlai. Je donnai  Meredith ce qu'il demandoit, et
bientt aprs il partit pour la Caroline, d'o il m'crivit l'anne
suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs dtails qui
eussent t donns sur cette province, relativement au climat, au sol et
 l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances  cet gard. Je
publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent trs-bien
accueillies du public.

Aussitt que Meredith fut parti, j'eus recours  mes deux amis; et ne
voulant donner  aucun d'eux une prfrence dsobligeante pour l'autre,
j'acceptai de chacun la moiti de ce qu'il m'avoit offert, et qui
m'toit en effet ncessaire. Je payai les dettes de la socit, et
continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en mme-temps
d'avertir le public que la socit toit dissoute. Ce fut, je crois, en
l'anne 1729, ou -peu-prs.

Vers cette poque, le peuple demanda une nouvelle mission de
papier-monnoie. Tout celui qui avoit t cr jusqu'alors en
Pensylvanie, ne s'levoit qu' quinze mille livres sterlings, et il
devoit tre bientt teint. Les habitant riches, prvenus contre tout
papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dprciation, comme on
en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au
prjudice de tous les cranciers, s'opposoient fortement  ce qu'on en
crt davantage.

Nous avions discut cette affaire dans notre club, o je m'tois
prononc en faveur de la nouvelle mission. J'tois convaincu que la
premire petite somme, fabrique en 1723, avoit fait beaucoup de bien
dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la
population; car depuis, toutes les maisons toient habites, et
plusieurs autres s'levoient; tandis que je me souvenois que la premire
fois que j'avois rod dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon
pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street,
Fourth-Street et mme plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs,
portoient des criteaux qui annonoient qu'elles toient  louer; ce qui
m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un
aprs l'autre.

Nos dbats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'crivis et
publiai un pamphlet anonyme intitul: _Recherches sur la nature et la
ncessit d'un papier-monnoie_.--Il fut accueilli par les gens de la
classe infrieure: mais il dplut aux riches, parce qu'il augmenta les
clameurs en faveur de la nouvelle mission. Cependant, comme il n'y
avoit dans leur parti aucun crivain capable de rpondre  mon pamphlet,
leur opposition devint moins forte; et la majorit de l'assemble tant
pour le projet, il passa.

Les amis que j'avois acquis dans cette assemble, persuads qu'en cette
occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent devoir me
rcompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets. L'ouvrage
toit lucratif, et il vint trs  propos pour moi. Ce fut un autre
avantage que je dus  mon talent pour crire.

Le temps et l'exprience dmontrrent si pleinement l'utilit du
papier-monnoie, que par la suite, il n'prouva jamais une grande
contradiction; de sorte qu'il monta bientt jusqu' cinquante-cinq mille
livres sterlings, et en l'anne 1739,  quatre-vingt mille livres
sterlings. Il s'est lev, durant la dernire guerre,  trois cents
cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-l, le commerce,
le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus.
Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-del
desquelles le papier-monnoie peut tre prjudiciable.

Bientt j'obtins,  la recommandation de mon ami Hamilton, l'impression
du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux, d'aprs la
manire dont je voyois alors; car de petites choses paroissent
importantes aux personnes d'une mdiocre fortune; et en effet, elles
furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de grands motifs
d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression des loix et
des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai ce travail
tant que j'exerai la profession d'imprimeur.

Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de papier.
J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute espce, les
plus corrects qui eussent encore paru en Amrique. Mon ami Breintnal
m'avoit aid  les dresser. Je vendois aussi du papier, du parchemin, du
carton, des livres, et divers autres articles. Un excellent compositeur
d'imprimerie nomm _Whitemash_, que j'avois connu  Londres, vint
m'offrir ses services. Je l'engageai, et il travailla diligemment et
constamment avec moi. Je pris aussi un apprenti, qui toit le fils
d'Aquila Rose.

Je commenai  payer peu--peu la dette que j'avois contracte; et afin
d'tablir mon crdit et ma rputation, comme commerant, j'eus soin,
non-seulement d'tre laborieux et frugal, mais d'viter toute apparence
du contraire. J'tois vtu simplement, et l'on ne me voyoit jamais dans
aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni  la pche ni  la chasse.
Un livre, il est vrai, me dtournoit par fois, de mon ouvrage; mais
c'toit rarement,  la drobe et sans scandale. Pour montrer que je ne
me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je tranois
quelquefois moi-mme la brouette, o toit le papier que j'avois achet
dans les magasins.

Ainsi, je parvins  me faire connotre pour un jeune homme laborieux et
trs-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les
articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient
de me fournir des livres; et mon petit commerce prosproit.

Pendant ce temps-l, le crdit et les affaires de Keimer diminuoient
chaque jour. Il fut enfin forc de vendre tout ce qu'il avoit pour
satisfaire ses cranciers; et il passa  la Barbade, o il vcut quelque
temps dans la misre.

David Harry, qui avoit t apprenti chez Keimer, pendant que j'y
travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et
succda  son matre. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant
concurrent, car il tenoit  une famille opulente et respecte. En
consquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi
il rejeta avec ddain. Il toit extrmement vain, se croyoit un homme
trs-lgant, fesoit de la dpense, aimoit les plaisirs et se tenoit
rarement chez lui. Bientt, ne trouvant plus rien  faire dans le pays,
il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, o il emporta ses
matriaux d'imprimerie; et l, l'apprenti employa, comme ouvrier, son
ancien matre. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de
nouveau, et fut oblig de vendre sa presse et ses caractres, et de
retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier tat d'agriculteur.
Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce
dernier mourut peu d'annes aprs.

Il ne me restoit,  Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford, qui,
tant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en temps
et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement
d'tendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il
tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'aprs cela, qu'il
toit mieux  mme de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour
tre plus propre que la mienne,  avertir les acheteurs, et en
consquence, on y insroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand
profit pour lui, toit vritablement  mon dtriment. En vain je me
procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la
poste; le public toit persuad de mon insuffisance  cet gard; et je
ne pouvois, en effet, y remdier qu'en gagnant les courriers, qui
toient obligs de me servir  la drobe, parce que Bradford avoit la
malhonntet de le leur dfendre. Cette conduite excita mon
ressentiment; j'en eus mme tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je
succdai  Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me
gardai bien d'imiter son exemple.

J'avois jusqu'alors continu  manger avec Godfrey, qui occupoit, avec
sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en outre, la
moiti de la boutique, pour son mtier de vitrier: mais il travailloit
peu, parce qu'il toit continuellement absorb dans les mathmatiques.

Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de ses
parens. Elle mnagea diverses occasions de nous faire trouver ensemble;
et elle vit bientt que j'tois pris, ce qui ne fut point difficile, la
jeune personne tant doue de beaucoup de mrite.

Les parens favorisrent mon inclination, en m'invitant continuellement 
souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu' ce qu'il ft,
enfin, temps d'en venir  une explication.

Mistriss Godfrey se chargea de ngocier notre petit trait. Je lui fis
entendre que je m'attendois  recevoir, avec la jeune personne, une dot,
qui me mt au moins en tat d'acquitter le restant de la dette
contracte pour mon imprimerie. Ce restant ne s'levoit plus, je crois,
qu' cent livres sterlings. Elle m'apporta pour rponse, que les parens
n'avoient pas une pareille somme  leur disposition. J'observai qu'ils
pouvoient aisment se la procurer en donnant une hypothque sur leur
maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils
n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consult Bradford, ils avoient
appris que le mtier d'imprimeur n'toit pas lucratif; que mes
caractres seroient bientt uss, et qu'il faudroit en acheter de neufs;
que Keimer et Harry avoient manqu, et que vraisemblablement je ferois
comme eux. En consquence, on m'interdit la maison, et on dfendit  la
jeune personne de sortir.

J'ignore s'ils avoient rellement chang d'intention, ou bien s'ils
usoient d'artifice, dans l'ide que leur fille et moi, nous tant
engags trop avant pour nous dsister, nous trouverions le moyen de nous
marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la libert de ne nous
donner que ce qu'il leur plairoit. Mais souponnant ce motif, je ne
remis plus le pied chez eux.

Quelque temps aprs, mistriss Godfrey me dit qu'ils toient
trs-favorablement disposs  mon gard, et qu'ils dsiroient de renouer
avec moi. Mais je dclarai que j'tois fermement rsolu  ne plus avoir
aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqus, et comme
nous ne pouvions plus tre d'accord, ils quittrent la maison et
allrent demeurer ailleurs. Je rsolus, ds-lors, de ne plus prendre de
locataires.

Cette affaire ayant tourn mes penses vers le mariage, je regardai
autour de moi, et cherchai en quelques endroits  former une alliance.
Mais je m'apperus bientt que la profession d'imprimeur tant
gnralement regarde comme un pauvre mtier, je ne devois pas
m'attendre  trouver de l'argent avec une femme,  moins que je ne
dsirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de
jeunesse, si difficile  gouverner, m'avoit souvent entran dans des
intrigues avec des femmes mprisables, qui m'occasionnoient de la
dpense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse  gagner une
maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez
heureux pour chapper  ce danger.

En qualit de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu une
liaison d'amiti avec les parens de miss Read. Ils avoient conserv de
l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois log dans leur maison.
J'tois souvent invit  aller les voir. Ils me consultoient sur leurs
affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois touch de
la triste situation de leur fille, qui toit presque toujours
mlancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon
inconstance et mon oubli, pendant mon sjour  Londres, comme la
principale cause de son malheur, quoique sa mre et la bonne foi de
s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'aprs avoir empch notre
mariage avant mon dpart, elle l'avoit engage  en pouser un autre en
mon absence.

Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands obstacles
 notre union. Quoique le mariage de miss Read passt pour n'tre point
valide, son mari ayant, disoit-on, une premire femme vivante en
Angleterre, il toit difficile d'en obtenir la preuve  une si grande
distance; et quoiqu'on et dj rapport que cet homme toit mort, nous
n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que cela ft
vrai, il avoit laiss beaucoup de dettes, pour le paiement desquelles il
toit  craindre que son successeur ne ft inquit. Cependant, nous
passmes par-dessus toutes ces difficults; et j'pousai miss Read, le
premier septembre 1730.

Nous n'prouvmes aucun des inconvniens que nous avions craint. Elle
fut pour moi une bonne et fidle compagne, et contribua essentiellement
au succs de mon magasin. Nous prosprmes ensemble; et notre tude
continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je
corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss
Read, lequel toit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma
jeunesse.

Notre club n'toit point alors tabli dans une taverne. Nous tenions nos
assembles chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre
exprs. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres toient
frquemment cits dans le cours de nos discussions, il seroit convenable
de les avoir tous dans le lieu de nos assembles, afin de les consulter
au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos diffrentes
bibliothques, une bibliothque commune, chacun de nous auroit
l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit
presque la mme chose que si chacun possdoit tout. Cette ide fut
approuve; et en consquence, chacun de nous prit chez soi tous les
livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plames dans le fond de
la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous
nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter
souvent, nous nous appermes, au bout d'environ un an, que le dfaut de
soin leur avoit un peu nui. Nous convnmes alors de sparer la
collection, et chacun remporta ses livres chez soi.

Ce fut  cette poque que j'eus la premire ide d'tablir, par
souscription, une bibliothque publique. J'en fis le _Prospectus_. Les
conditions furent rdiges suivant les formes d'usage, par le procureur
Brockden; et mon projet russit, comme on le verra par la suite...

                   *       *       *       *       *

Ici s'arrte ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a crit de sa
vie. On prtend que le manuscrit qu'il a laiss s'tend un peu plus
loin; et nous esprons qu'il sera tt ou tard publi. Il y a lieu de
croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicit, de la
raison, de la philosophie, qui caractrisent ce qui prcde; c'est
pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le
docteur Stuber[27] de Philadelphie, l'un des intimes amis de Franklin.

  [27] Le docteur Stuber naquit  Philadelphie, d'une famille allemande
    qui s'y toit tablie. Il fut envoy jeune au collge, o son
    esprit, son got pour l'tude, et la douceur de son caractre lui
    acquirent l'affection de ses instituteurs. Aprs avoir pass par les
    diffrentes classes du collge, en beaucoup moins de temps qu'on a
    coutume de le faire, il en sortit, n'tant encore g que de seize
    ans.--Peu de temps aprs, il commena  tudier la mdecine;
    l'ardeur avec laquelle il s'y livra, les progrs qu'il y fit,
    donnoient  ses amis, raison d'esprer qu'il se rendroit un jour
    utile et clbre dans cette carrire. Cependant, comme sa fortune
    toit trs-borne, il cessa bientt de croire que l'tat de mdecin
    pt lui convenir; et aprs avoir pris un grade et s'tre rendu
    capable de cultiver avec succs l'art de gurir, il y renona pour
    se livrer  l'tude de la jurisprudence. Mais la mort vint
    interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il et le temps de
    cueillir le fruit des talens dont il toit dou, et des soins qu'il
    avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et  la
    littrature.

                   *       *       *       *       *

La culture des lettres avoit t long-temps nglige en Pensylvanie. Les
habitans toient, pour la plupart, trop attachs  des affaires
d'intrt, pour songer  s'occuper des sciences; et le petit nombre de
ceux que leur inclination portoit  l'tude, ne pouvoit s'y livrer que
difficilement, parce que les collections de livres toient trop bornes.

Dans ces circonstances, l'tablissement d'une bibliothque publique fut
un important vnement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers
l'anne 1731. Cinquante personnes s'empressrent de souscrire pour
quarante schellings chacune, et s'obligrent en outre, de payer
annuellement dix schellings. Peu--peu, le nombre des souscripteurs
augmenta; et en 1742, ils formrent une socit, qui prit le titre de
_Compagnie de la Bibliothque de Philadelphie_.

 l'exemple de cette socit, il s'en forma plusieurs autres dans la
mme ville: mais toutes finirent par se runir  la premire qui, par ce
moyen, acquit un surcrot considrable de livres et de revenu. 
prsent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un
assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une
petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des
arts, indpendamment d'une riche proprit territoriale. La socit a
fait rcemment btir dans Fifth-Street, une maison lgante sur le
frontispice de laquelle doit tre place la statue, en marbre, de son
fondateur, Benjamin Franklin.

Cette socit fut extrmement encourage par les amis des lettres et de
la littrature en Amrique et dans la Grande-Bretagne. La famille du
clbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas
oublier de citer aussi parmi les premiers zlateurs de cette
institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de
Franklin. Non-seulement il fit lui-mme  la socit des prsens
considrables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il
se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir  Londres, lui indiquant
les bons livres, les achetant et les lui expdiant. Ses connoissances
tendues, et son zle pour les progrs des sciences, le rendoient
capable de justifier de la manire la plus avantageuse la confiance que
la socit avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente annes
conscutives, et il refusa constamment toute espce de rcompense.
Durant ce temps-l, les directeurs toient exactement instruits par lui,
de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les
arts, en agriculture et en philosophie.

Les avantages de cette institution furent bientt videns. Ils n'toient
point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en cotoit pour devenir
membre de la socit, la rendit aisment accessible. Les citoyens des
classes mitoyennes et mme des dernires classes, y furent admis comme
les autres. De l s'tendit parmi tous les habitans de Philadelphie, un
certain degr d'instruction, qu'on trouve rarement dans les autres
villes.

L'exemple fut bientt suivi. Il s'tablit des bibliothques en diffrens
endroits; et elles sont maintenant trs-multiplies dans les tats-Unis,
particulirement en Pensylvanie. On doit mme esprer que le nombre en
augmentera encore, et que les lumires s'tendront de toutes parts. Ce
sera le meilleur garant de notre libert. Une nation d'hommes clairs,
qui ont appris de bonne heure  connotre et  estimer les droits, que
Dieu leur a donns, ne peut tre rduite  l'esclavage. La tyrannie est
toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant le flambeau
de l'instruction. Que les Amricains encouragent donc les institutions
propres  rpandre les connoissances parmi le peuple; et qu'ils
n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothques publiques
ne sont pas les moins importantes.

En 1732, Franklin commena  publier l'_Almanach du Bon-homme Richard_,
ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples et
prcieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes  faire sentir les
avantages de l'industrie et de la frugalit. Cet almanach parut
plusieurs annes de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes
furent rassembles dans un discours intitul: _Le Chemin de la Fortune_,
ou _la Science du Bon-homme Richard_. Ce morceau a t traduit dans
plusieurs langues, et insr dans divers ouvrages[28]. Il a t aussi
imprim sur une grande feuille de papier, et on le voit encadr dans
plusieurs maisons de Philadelphie. Il contient peut-tre le meilleur
systme d'conomie-pratique, qui ait jamais paru. Il est crit d'une
manire intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de
convaincre ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilit des
observations et des avis qu'il renferme.

  [28] Il est si intressant, que nous avons cru devoir le joindre  ce
    recueil.

L'almanach de Franklin eut un tel succs, qu'on en vendit dix mille dans
l'anne, nombre qui doit parotre trs-considrable, si l'on rflchit
qu' cette poque l'Amrique n'toit pas encore trs-peuple. On ne peut
pas douter que les salutaires leons, contenues dans cet almanach,
n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses lecteurs.

Peu de temps aprs, Franklin entra dans sa carrire politique. En 1736,
il fut nomm secrtaire de l'assemble gnrale de Pensylvanie; et rlu
tous les ans pour la mme place, jusqu' ce qu'on l'leva  celle de
reprsentant de la ville de Philadelphie.

Bradford, tant charg de la direction de la poste, avoit, comme l'a
observ Franklin lui-mme, l'avantage de rpandre sa gazette plus
facilement que les autres, et par consquent de la rendre plus propre 
faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint,  son tour,
cet avantage. Il fut nomm en 1737, directeur des postes de
Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occup cette place, il en avoit
agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, 
la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la
facilit de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit
point d'imiter son lche concurrent.

La police de Philadelphie avoit tabli ds long-temps des gardes de
nuit[29], qui sont, -la-fois, chargs de prvenir les vols et de donner
l'alarme en cas de feu. Cet emploi est peut-tre l'un des plus importans
qu'on puisse confier  une classe d'hommes quelconque. Mais les
rglemens  cet gard n'toient pas stricts. Franklin entrevit le danger
qui pouvoit en rsulter; et il proposa des arrangemens, pour obliger les
gardes  veiller avec plus de soin, sur la vie et la proprit des
citoyens. L'avantage de ces changemens fut aisment reconnu, et on ne
balana pas  les adopter.

  [29] Ils ont, comme en Angleterre, le nom de _Watchmen_, et crient
    exactement l'heure qui sonne.

Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui
s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent
lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci dtruit en un
moment les travaux des sicles. On devroit donc multiplier, dans toutes
les cits, les moyens d'empcher le feu de s'tendre. Franklin en sentit
bientt la ncessit; et vers l'anne 1738, il forma,  Philadelphie, la
premire compagnie pour teindre les incendies. Son exemple ne tarda pas
 tre suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs
compagnies du mme genre. C'est  ces institutions qu'on doit, en grande
partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont
teints  Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a prouv
de ces sortes d'accidens.

Peu de temps aprs, Franklin suggra le plan d'une association pour
assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle
subsiste encore; et l'exprience a montr combien elle est utile.

Il parot que, ds l'instant o les Europens se sont tablis en
Pensylvanie, un esprit de dispute a rgn parmi les habitans de cette
province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie
fut change trois fois. Depuis cette poque, l'histoire de ce pays
n'offre gure qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les
propritaires, ou les gouverneurs et l'assemble. Les propritaires
prtendoient que leurs terres devoient tre exemptes d'impts.
L'assemble soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se
renouveloit  chaque instant, et s'opposoit  l'tablissement des loix
les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de
trs-grands embarras.

Lorsqu'en l'anne 1744, l'Angleterre toit en guerre avec la France,
quelques Franais et quelques Indiens firent des incursions sur les
frontires de la province. Les habitans de ces frontires n'toient pas
en tat de leur rsister. Il devint ncessaire que les citoyens
s'armassent pour leur dfense. Le gouverneur Thomas demanda alors 
l'assemble une loi pour une leve de milice. L'assemble ne voulut
consentir  l'accorder qu' condition qu'il donneroit lui-mme sa
sanction  certaines loix favorables aux intrts du peuple. Mais le
gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propritaires, refusa de
les approuver; et l'assemble se spara sans avoir rien statu
relativement aux milices.

La province toit alors dans une situation trs-alarmante. Expose  des
invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans aucun
moyen de dfense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif. Il
proposa, dans une assemble des citoyens de Philadelphie, une
association volontaire pour la dfense du pays. Son plan fut si bien
approuv que douze cents personnes le signrent sur-le-champ. On en fit
circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le
nombre des signataires s'leva jusqu' dix mille. Franklin fut choisi
pour colonel du rgiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas  propos
d'accepter cet honneur.

Des objets d'un genre bien diffrent attiroient la plus grande partie de
son attention, et l'occuprent mme pendant quelques annes. Il suivoit
avec un cours d'expriences lectriques tout le dsir, que les
philosophes de ce temps-l avoient de s'illustrer par des dcouvertes.

De toutes les branches de la physique exprimentale, l'lectricit avoit
t jusqu'alors la moins connue. Thophraste et Pline ont fait mention
du pouvoir attractif de l'ambre, et aprs eux, tous les autres
naturalistes en ont parl. En l'anne 1600, Gilbert, physicien anglais,
augmenta considrablement le catalogue des substances qui ont la
proprit d'attirer les corps lgers. Boyle, Otto Guericke,
bourguemestre de Magdebourg, clbre par l'invention de la machine
pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajout
quelques faits  ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir
rpulsif de l'lectricit, et la lumire et le bruit qu'elle produit. En
1709, Hawkesbec publia des expriences et des observations importantes
sur le mme sujet.

L'lectricit fut ensuite assez long-temps nglige. Mais en 1728, M.
Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler
firent un grand nombre d'expriences, dans lesquelles ils dmontrrent
que l'lectricit pouvoit tre communique d'un corps  l'autre, mme
sans qu'il y et un contact immdiat, et que de cette manire, on
pouvoit la conduire  une grande distance. M. Grey dcouvrit encore
qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de
cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agit, on pouvoit retirer
des tincelles des extrmits de cette baguette, et y appercevoir de la
lumire dans l'obscurit.

M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes,  Paris, fit aussi plusieurs
expriences, trs-utiles aux progrs de l'lectricit. Il en dcouvrit
deux sortes, qu'il distingua sous les noms de _vitreuse_ et de
_rsineuse_; la premire, produite par le frottement du verre, et la
seconde excite par le soufre, la cire  cacheter et quelques autres
substances: mais il l'abandonna ensuite comme errone.

Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de
l'lectricit. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit
pourtant le premier, des termes de _conducteurs_ et _d'lectrique_, _par
soi-mme_.

En 1742, plusieurs savans allemands firent des expriences
d'lectricit. Les principaux d'entr'eux toient le professeur Boze de
Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bndictin
cossais et professeur de philosophie  Erfurt, et le docteur Ludolf de
Berlin. Le rsultat de leurs recherches tonna l'Europe. Ils se
servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir
une quantit considrable d'lectricit, et produire des phnomnes qui
n'avoient point t jusqu'alors observs. Ils turent de petits oiseaux,
et mirent le feu  de l'esprit-de-vin.

Leurs expriences excitrent la curiosit des autres philosophes. Vers
l'anne 1745, Collinson envoya  la compagnie de la bibliothque de
Philadelphie, un dtail de ces expriences, avec une machine lectrique
et des instructions sur la manire de s'en servir. Franklin et
quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitt un cours d'expriences,
dont le rsultat est bien connu.

Franklin devint bientt en tat de faire plusieurs dcouvertes
importantes, et de donner l'explication thorique de divers phnomnes.
Ses ides  cet gard ont t universellement adoptes, et
immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations  son
ami Collinson,  qui il crivit, en consquence, une srie de lettres,
dont la premire est date du 28 mars 1747. C'est l qu'il fit connotre
la proprit qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'carter la
matire lectrique, proprit qui avoit jusqu'alors chapp  la
sagacit des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins,
ou un tat positif et ngatif d'lectricit. Nous n'hsitons point  lui
faire honneur de cette dcouverte, quoique les Anglais l'aient attribue
 leur compatriote Watson. L'crit, o Watson en fait mention, est dat
du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747,
c'est--dire, de plus de six mois antrieur  l'autre.

Enfin, d'aprs sa thorie, Franklin expliqua d'une manire
satisfaisante, les phnomnes de la bouteille de Leyde, phnomnes qui,
d'abord observs par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck de
Leyde, ont long-temps embarrass les physiciens. Il dmontra clairement
que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas plus
d'lectricit qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un ct,
plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'tablir entre les
deux cts une communication, pour oprer le retour de l'quilibre, de
manire qu'il ne restoit plus aucun signe d'lectricit.

Il prouva ensuite, par exprience, que l'lectricit ne rsidoit pas
dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre mme.
Aprs qu'une bouteille fut lectrise, il en changea la garniture, et
trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc
lectrique.

En 1749, il songea  expliquer les phnomnes de la foudre et des
aurores borales, d'aprs les principes de l'lectricit. Il avana
qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de
l'lectricit et ceux de la foudre; et il prsenta  l'appui de cette
assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirs de ces
faits. La mme anne, il conut l'audacieuse et admirable ide de
dmontrer la vrit de son systme, en attirant la foudre, par le moyen
d'une barre de fer termine en pointe, et leve dans la rgion des
nuages. Mme dans cette exprience incertaine, le dsir d'tre utile au
genre-humain se montre d'une manire frappante.

Admettant l'identit de la foudre et de la matire lectrique, et
connoissant la double proprit qu'ont les pointes d'carter les corps
chargs d'lectricit, et d'attirer ce fluide doucement et
imperceptiblement, il suggra l'ide de prserver les maisons et les
vaisseaux du danger de la foudre, en y plaant des barres de fer
pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus
leve, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre,
soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'carter
le nuage  une distance o l'clat de la foudre ne pourroit pas se faire
sentir; d'en dtacher la matire lectrique, ou du moins, de la conduire
jusque dans la terre, sans qu'elle pt tre dangereuse pour le btiment.

Ce ne fut que dans l't de 1752, qu'il put dmontrer efficacement sa
grande dcouverte. La mthode qu'il avoit d'abord propose, toit de
placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre difice lev une gurite,
au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isole, c'est--dire,
plante dans un gteau de rsine. Il pensoit que les nuages lectriques,
qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une
partie de leur lectricit, ce qui deviendroit sensible par les
tincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une
clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur.

Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille
exprience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y levt
une pyramide, il lui vint dans l'ide qu'il pourroit avoir un accs bien
plus prompt dans la rgion des nuages, par le moyen d'un cerf-volant
ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en tendant sur deux
btons croiss un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux rsister  la
pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bton qui toit
verticalement pos. La corde toit de chanvre comme  l'ordinaire; et
Franklin en noua le bout  un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main.
Il y avoit une petite clef attache  l'endroit o la corde de chanvre
se terminoit.

Aux premires approches d'un orage, Franklin se rendit dans les prairies
qui sont aux environs de Philadelphie. Il toit avec son fils,  qui
seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le
ridicule, qui trop communment, pour l'intrt des sciences, accompagne
les expriences qui ne russissent pas. Il se mit sous un hangard pour
tre  l'abri de la pluie. Son cerf-volant toit en l'air. Un nuage
orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'lectricit ne se
manifestoit encore. Franklin commenoit  dsesprer du succs de sa
tentative, quand tout--coup il observa que quelques brins de la corde
de chanvre s'cartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il prsenta
aussitt son doigt ferm  la clef, et il en tira une forte tincelle.
Quel dut tre alors le plaisir qu'il ressentit! De cette exprience
dpendoit le sort de sa thorie. Il savoit que s'il russissoit, son nom
seroit plac parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des
sciences; mais que s'il chouoit, il seroit invitablement expos au
ridicule, ou, ce qui est encore pire,  la piti, qu'on a pour un homme
qui, quoique bien intentionn, n'est qu'un faible et inepte fabricateur
de projets.

On peut donc aisment concevoir avec quelle anxit il attendoit le
rsultat de sa tentative. Le doute, le dsespoir avoient commenc 
s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien dmontr, que les plus
incrdules n'auroient pu rsister  l'vidence. Plusieurs tincelles
suivirent la premire. La bouteille de Leyde fut charge, le choc reu;
et toutes les expriences qu'on a coutume de faire avec l'lectricit
furent renouveles.

Environ un mois avant l'poque, o Franklin fit son exprience du
cerf-volant, quelques savans franais avoient complett sa dcouverte,
d'aprs la manire qu'il avoit d'abord indique lui-mme. On refusa,
dit-on, d'insrer, parmi les Mmoires de la Socit royale de Londres,
les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les
runit en un volume, et les publia sous le titre de _Nouvelles
Expriences et Observations sur l'lectricit_, faites  Philadelphie,
en Amrique.

Ces lettres furent lues avec avidit, et on les traduisit bientt en
diffrentes langues. La premire traduction franaise en toit
trs-incorrecte; cependant, le clbre Buffon fut extrmement satisfait
des ides qu'elle contenoit, et il rpta, avec succs, les expriences
de Franklin. Il engagea en mme-temps son ami Dalibard  donner  ses
compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de
Philadelphie; ce qui contribua beaucoup  rpandre en France la
connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de
l'lectricit, tmoigna le dsir d'en voir des expriences; et pour le
satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc
d'Ayen,  Saint-Germain.

Les applaudissement qu'on prodigua alors aux dcouvertes de Franklin,
excitrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif dsir de constater la
vrit de son systme, sur les moyens d'carter la foudre. Buffon plaa
une barre de fer pointue et isole, sur la tour de Montbar; Dalibard en
mit une  Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade,
l'un des quartiers les plus levs de Paris. La premire de ces
machines, qui parut lectrise, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752,
un nuage lectrique passa au-dessus d'elle. Dalibard toit absent: mais
Coiffier, menuisier, auquel il avoit laiss des instructions, et Raulet,
prieur de Marly-la-Ville, tirrent beaucoup d'tincelles de la barre
lectrise[30]. On rendit compte de cette exprience  l'Acadmie des
Sciences, dans un mmoire compos par Dalibard, et dat du 13 mai 1752.

  [30] Elle avoit quarante pieds de longueur.

Le 18 du mme mois, la barre que Delor avoit leve sur sa maison,
produisit les mmes effets que celle de Dalibard. Ce succs excita
bientt les autres physiciens de l'Europe,  rpter l'exprience. Mais
nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le pre
Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup.

Jusque dans les froides contres de la Russie, on sentit l'ardeur de
participer  ces brillantes dcouvertes. Le professeur Richman donnoit
droit d'esprer qu'il ajouteroit aux connoissances dj acquises,
lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit  ses expriences, mit un
terme  sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette
victime de l'lectricit.

D'aprs toutes ces expriences, la thorie de Franklin fut tablie de la
manire la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la
vrit de cette thorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mrite. Il
toit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un
Amricain, un habitant d'une ville encore peu clbre, un homme dont le
nom toit  peine connu, ft en tat de faire des dcouvertes, et de
prsenter des thories qui avoient chapp aux recherches des
philosophes les plus clairs de l'Europe. On prtendit que cet homme
devoit  quelqu'autre l'ide de son systme, et qu'il toit impossible
qu'il et fait lui-mme les dcouvertes qu'il s'attribuoit. On dit que
ds l'anne 1748, l'abb Nollet avoit indiqu dans ses _Leons de
Physique_, l'analogie entre l'lectricit et la matire de la foudre.

Il est certain que l'abb Nollet en fait mention: mais il n'en parle que
comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manire d'en
dmontrer la vrit. Il reconnot ensuite lui-mme que Franklin a, le
premier, eu la courageuse ide de faire descendre la foudre, par le
moyen des barres mtalliques, pointues et isoles. L'analogie entre les
effets de la foudre et l'tincelle lectrique est si frappante, qu'il
n'est point surprenant qu'on l'ait remarque, aussitt que les
phnomnes de l'lectricit ont t gnralement observs. Le docteur
Wall et M. Grey en ont eu l'ide, lorsque la science toit encore dans
son enfance. Mais l'honneur d'une thorie rgulire des causes de la
foudre, la mthode de dmontrer la vrit de cette thorie, et le
courage de la mettre en pratique et de l'tablir sur les solides bases
de l'exprience, sont incontestablement dus  Franklin. Dalibard qui, le
premier, fit des expriences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre
les procds que Franklin avoit indiqus.

On a avanc dernirement que la gloire de completter l'exprience du
cerf-volant lectrique, n'appartenoit point  Franklin. Quelques
paragraphes des papiers anglais l'attribuent  un franais, qu'ils ne
nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du
prsidial de Nerac, auquel l'abb Bertholon prtend qu'elle est due.

Il est ais de se convaincre de l'injustice de cette assertion.
L'exprience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre,
dans laquelle il en rend compte, est date du 19 octobre de la mme
anne.--Deromas fit la premire tentative le 14 mai 1753: mais il ne
russit que le 7 juin suivant; c'est--dire, un an aprs que Franklin
eut fait son exprience, et lorsqu'elle toit dj connue de tous les
physiciens de l'Europe.

Indpendamment des grandes dcouvertes, dont nous venons de rendre
compte, on trouve dans les lettres que Franklin a crites sur
l'lectricit, beaucoup de faits et d'apperus, qui ont singulirement
contribu  faire de cette partie des connoissances humaines une science
particulire. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit
dcouvert diffrentes espces d'lectricit, produites par le frottement
du verre et du soufre. Nous avons dj observ que la mme dcouverte
avoit t faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit nglige
pendant plusieurs annes. Les physiciens pensoient que ce phnomne ne
provenoit que d'une diffrence dans la quantit d'lectricit
recueillie, et Dufay lui-mme parut,  la fin, avoir adopt cette
opinion.

Franklin eut d'abord la mme ide: mais dans le cours de ses
expriences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que
l'lectricit vitreuse et l'lectricit rsineuse de Dufay n'toient
autre chose que l'tat positif et l'tat ngatif, qu'il avoit d'abord
observs; c'est--dire, que le globe de verre chargeoit positivement le
principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantit
d'lectricit, tandis que le pain de rsine diminuoit sa quantit
naturelle, ou le chargeoit ngativement.

Ces expriences et ces observations ouvrirent aux recherches un nouveau
champ, dans lequel les physiciens entrrent avec ardeur; et leurs
travaux ajoutrent beaucoup  la somme de nos connoissances.

Au mois de septembre 1752, Franklin commena un cours d'expriences,
pour dterminer l'tat de l'lectricit dans les nuages; et aprs un
grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux toient
trs-communment dans un tat ngatif d'lectricit, mais quelquefois
aussi dans un tat positif. De l il infra ncessairement que le plus
souvent les coups de tonnerre toient l'effet de l'lectricit de la
terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit
la terre.

La lettre, qui contient ces observations, est date du mois de septembre
1753. Cependant la dcouverte de l'ascension du tonnerre passe pour tre
assez rcente, et est attribue  l'abb Bertholon, qui publia un
mmoire sur ce sujet en 1776.

Les lettres de Franklin ont t traduites non-seulement dans la plupart
des langues de l'Europe, mais en latin.  mesure qu'elles se sont
rpandues, les principes qu'elles contiennent ont t suivis. Cependant
la thorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires. L'abb
Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers physiciens
de l'Europe en devinrent les dfenseurs; et parmi ces derniers on doit
distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les ennemis disparurent;
et maintenant par-tout o l'on cultive la science de l'lectricit, on a
adopt le systme de Franklin.

Nous avons dj fait mention de l'important usage que Franklin fit de
ses dcouvertes, pour prserver les maisons des redoutables effets de la
foudre. Les conducteurs sont devenus trs-communs en Amrique: mais
malgr les preuves certaines de leur utilit, le prjug les empche
encore d'tre gnralement adopts en Europe. Les hommes se dterminent
difficilement  renoncer  leurs coutumes pour en prendre de nouvelles;
et, peut-tre, devons-nous plutt nous tonner de voir qu'un usage
utile, qui n'a t propos que depuis environ quarante ans, soit dj
tabli en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore
universellement suivi. Ce n'est que par degrs que les choses les plus
salutaires peuvent tre mises en pratique. Il y a prs de quatre-vingts
ans que l'inoculation a t introduite en Europe et en Amrique.
Cependant, elle n'est pas d'un usage gnral; et il faut, peut-tre,
encore un ou deux sicles avant qu'elle le devienne.

En 1745, Franklin publia un mmoire sur les chemines, qu'il avoit
nouvellement inventes en Pensylvanie. Il fit connotre, d'une manire
trs-dtaille, les avantages et les dsavantages des diffrentes
chemines, et il s'effora de dmontrer que les siennes mritoient
d'tre prfres  toutes les autres. Les poles ouverts devinrent
ds-lors d'un usage gnral: mais ils ne sont pas tout--fait construits
conformment  ses principes, puisqu'ils n'ont point par derrire une
bote, par le moyen de laquelle l'air chaud soit rejet dans
l'appartement. Ces poles ont,  la vrit, l'avantage de faire
continuellement circuler la chaleur; de sorte qu'on a besoin de moins de
chauffage pour entretenir la temprature dans un tat convenable,
sur-tout lorsque la chambre est assez close pour empcher l'air
extrieur d'entrer: mais ils peuvent aussi occasionner des rhumes, des
maux de dents, et d'autres incommodits de ce genre.

Quoique pendant plusieurs annes la physique ft le principal objet des
tudes de Franklin, il ne s'y borna pas entirement. En 1747, il fut
lu, par la ville de Philadelphie, membre de l'assemble gnrale de la
province. Il y avoit alors beaucoup de dispute entre l'assemble et les
propritaires[31]. Chaque parti dfendoit ce qu'il croyoit tre ses
droits. Franklin, ds son enfance, ardent ami des droits de l'homme, se
montra bientt l'un des plus fermes opposans aux injustes projets des
propritaires. Il fut mme regard comme le chef de l'opposition; et ce
fut  lui qu'on attribua la plupart des courageuses rponses que
l'assemble fit aux messages des gouverneurs.

  [31] Les hritiers de William Penn.

Il acquit beaucoup d'influence dans l'assemble: mais il ne dut point
cette influence  une loquence extraordinaire. Il ne parloit que
rarement; et il ne fit jamais ce qu'on appelle un discours soign. Il
nonoit communment une seule maxime, ou bien il racontoit un fait, un
trait historique, dont la consquence ne manquoit pas d'tre saisie. Son
extrieur toit doux et prvenant. Sa mthode, en parlant comme en
crivant, toit simple, sans art et singulirement concise. Mais avec
cette manire naturelle, sa sagacit et son jugement solide, il savoit
confondre les plus loquens et les plus subtils de ses adversaires,
soutenir les opinions de ses amis, et entraner les hommes impartiaux
qui avoient t d'abord d'un avis diffrent du sien. Souvent une simple
observation lui suffisoit pour dtruire tout l'effet d'un long et
lgant discours, et dterminer le sort d'une question importante.

Mais il ne se contentoit point de dfendre ainsi les droits du peuple.
Il vouloit les lui assurer d'une manire permanente. Pour cela, il
savoit qu'il falloit en faire sentir tout le prix, et que le seul moyen
d'y russir toit d'tendre l'instruction dans toutes les classes de la
socit.

L'on a dj vu qu'il fut le fondateur d'une bibliothque publique, qui
contribua beaucoup  augmenter les connoissances des habitans de
Philadelphie. Mais cette bibliothque ne suffisoit pas. Les coles
toient alors en gnral de trs-peu d'utilit. Ceux qui les tenoient,
n'avoient pas les qualits ncessaires pour remplir l'important devoir
dont ils s'toient chargs; et tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux
toit de donner les principes d'une commune ducation anglaise. Franklin
traa pour la ville de Philadelphie le plan d'un collge, tel qu'il
devoit tre dans un pays nouveau. Mais dans ce plan, comme dans tous
ceux qu'il a faits, ses vues ne se bornoient pas  l'intrt du moment.
Il regardoit dans l'avenir l'poque o il faudroit tendre les bases de
ses institutions. Il considroit le collge de Philadelphie, comme une
tablissement qui deviendroit, avec le temps, un sminaire de savoir,
plus tendu et plus analogue aux circonstances.

D'aprs son plan, les statuts du collge furent dresss et signs le 13
novembre 1749; et on y nomma, en qualit de curateurs, vingt-quatre des
plus respectables citoyens de Philadelphie. Les principales personnes
que Franklin consulta, et sur son plan, et sur le choix des curateurs,
furent Thomas Hopkinson, Richard Peters, alors secrtaire de l'assemble
provinciale, Tench Francis, procureur-gnral, et le docteur Phineas
Bond.

Nous allons citer un article des statuts, pour montrer que l'esprit de
bienfaisance, qui l'a dict, est digne d'imitation; et, pour l'honneur
de Philadelphie, nous esprons qu'il continuera  tre long-temps en
vigueur.

En cas que le recteur, ou quelque professeur devienne incapable de
remplir sa place, soit par maladie, ou par quelqu'autre infirmit
naturelle, qui peut le rduire  un tat d'indigence, les curateurs
auront le pouvoir de lui donner des secours proportionns  ses besoins,
 son mrite, ainsi qu'aux fonds qu'ils auront entre les mains.

La dernire clause est exprime d'une manire si tendre, si paternelle,
qu'elle doit faire un honneur ternel  l'esprit et au coeur des
fondateurs.

On doit esprer que les curateurs se feront un plaisir, et mme un
devoir de visiter souvent le collge, soit pour encourager et soutenir
la jeunesse, soit pour exciter et aider les matres, et par tous les
moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse
son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu' un certain
point, les lves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec
familiarit et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits,
qu'ils auront achev leurs tudes, et qu'ils entreront dans le monde,
les curateurs feront  l'envi tout ce qui dpendra d'eux pour les
avancer et les tablir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit
par des mariages ou de toute autre manire qui pourra leur tre
avantageuse; et cela prfrablement  toute autre personne, mme d'un
mrite gal.

Ces statuts tant signs et rendus publics, avec les noms des personnes
qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en fut si
bien approuv par les gnreux citoyens de Philadelphie, qu'au bout de
peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres
sterlings par an, pour l'espace de cinq annes. Au commencement du mois
de janvier suivant[32], on ouvrit les coles de latin, de grec,
d'anglais et de mathmatiques.

  [32] En 1750.

D'aprs un article du premier plan, on tablit encore une cole pour
lever gratis soixante garons et trente filles. Cette cole a t,
depuis, appele l'_cole de Charit_; et malgr l'obstacle que les
curateurs ont eu quelquefois  vaincre pour se procurer assez de fonds,
cette cole subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des
enfans, qui y ont t admis, y a demeur trois ans, ainsi qu'il est
d'usage, on trouvera qu'on y a donn la principale partie de leur
ducation  plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient rests,
pour la plupart, privs de toute espce d'instruction. En outre,
plusieurs de ceux qui ont t levs dans cette cole, sont maintenant
compts parmi les citoyens les plus utiles et les plus estims de
l'tat.

L'institution, si heureusement commence, continua  prosprer  la
grande satisfaction de Franklin. Malgr ses tudes, et les occupations
multiplies, qu'il avoit alors, il fut extrmement assidu aux visites et
aux examens qui se fesoient chaque mois dans les coles. Il eut
galement soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans
plusieurs pays, pour tendre la rputation du collge de Philadelphie,
et y attirer des lves des diffrentes parties du continent de
l'Amrique et des Antilles.

Par l'entremise du docteur Collinson, ce gnreux et savant ami de
Franklin, les curateurs du collge virent se runir  eux[33], les deux
hritiers du fondateur de la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn,
qui, en mme-temps, firent au collge un prsent de cinq cents livres
sterlings. Franklin commena ds-lors  se flatter de voir bientt
accomplir son principal dessein. Il espra que Philadelphie alloit avoir
une institution semblable aux collges et aux universits d'Europe;
institution  laquelle, suivant lui, son premier collge devoit
seulement servir de base.

  [33] L'acte d'incorporation est du 13 juillet 1753.

L'claircissement de ce fait est trs-important pour la mmoire de
Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il
dit expressment, dans le prambule des statuts du collge: Que ce
collge toit fond pour qu'on y enseignt le latin et le grec, avec
toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il toit
en outre tel qu'il convenoit  un pays encore peu avanc, et qu'il
devoit servir de base  la postrit, pour tablir un sminaire de
savoir, plus tendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans
le temps.--Malgr cela, on s'est tay nagure de l'autorit du docteur
Franklin, pour prtendre que le latin, le grec et les autres langues
mortes, toient un embarras dans le plan d'une ducation utile; et que
le soin qu'on avoit pris de fonder un collge plus tendu que le sien,
avoit t contraire  son intention et lui avoit occasionn du
mcontentement.

Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver la
fausset de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire,
achveront de la dmontrer. Un homme, qui venoit de publier des ides
sur un collge propre  un pays encore peu avanc, c'est--dire, 
New-York, envoya son pamphlet  Franklin, et lui demanda quelle toit
son opinion  ce sujet. Franklin lui rpondit. Leur correspondance, qui
dura environ un an, fut suivie de l'tablissement du grand collge, sur
les principes du premier. L'auteur du projet fut, en mme-temps, mis 
la tte de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige
d'une manire trs-distingue.

On verra aussi par ces lettres, quel toit alors l'tat du collge.


   M. W. SMITH,  Long-Island.

                                         Philadelphie, le 19 avril 1753.

J'ai reu, Monsieur, votre lettre du 11 courant, ainsi que votre nouvel
crit[34] sur l'ducation. Je vais le lire attentivement, et par le
prochain courrier, je vous en dirai ma faon de penser, ainsi que vous
le dsirez.

  [34] Intitul: _Ide gnrale du collge de Mirania_.

Je pense que vos jeunes lves pourroient faire ici, d'une manire
satisfaisante, un cours de mathmatiques et de physique. M. Alison[35],
qui a t lev  Glascow, a long-temps profess la dernire de ces
sciences, et M. Grew[36] la premire; et leurs coliers font des progrs
trs-rapides. M. Alison est  la tte de l'cole de latin et du grec:
mais comme il a maintenant trois bons aides[37], il peut fort bien
consacrer, chaque jour, quelques heures  l'instruction de ceux qui
tudient les hautes sciences.

  [35] Le savant docteur Francis Alison, qui est devenu vice-recteur du
    collge de Philadelphie.

  [36] M. Thophile Grew, professeur de mathmatiques dans le mme
    collge.

  [37] Ces aides toient alors M. Charles Thompson, dernier secrtaire
    du congrs; M. Paul Jackson et M. Jacob Duche.

Notre cole de mathmatiques est assez bien pourvue d'instrumens. Notre
bibliothque de livres anglais est trs-bien compose, et nous y avons
un assortiment de machines pour les expriences de physique, assortiment
qui n'est pas considrable, mais que nous esprons incessamment
completter. La bibliothque loganienne, l'une des plus belles
collections qu'il y ait en Amrique, sera bientt ouverte; de sorte que
les livres, ni les instrumens ne nous manqueront pas. En outre comme
nous sommes toujours dtermins  allouer de bons honoraires aux
professeurs, nous avons lieu de croire que nous pourrons en choisir
d'habiles; et certes, c'est de ce choix que dpend le succs de
l'institution.

Si avant de retourner en Europe, il vous est possible de venir 
Philadelphie, je serai bien charm de pouvoir converser avec vous.
J'aurai aussi un vrai plaisir  vous crire et  recevoir de vos
lettres, aprs que vous serez fix en Angleterre; car la correspondance
des hommes qui ont du savoir, de la vertu et l'amour du bien public, est
une de mes plus grandes jouissances.

J'ignore si vous avez vu le premier plan que j'ai fait pour
l'tablissement de notre collge. Je vous l'envoie ci-joint.
Quoiqu'imparfait, il a eu le succs que je dsirois, puisqu'il a t
suivi d'une souscription de quatre mille livres sterlings, qui nous ont
servi  le mettre  excution. Comme nous aimons beaucoup  recevoir des
conseils, et que chaque jour nous donne plus d'exprience, j'espre
qu'en peu d'annes, notre institution sera parfaite.

Je suis, etc.

  B. FRANKLIN.


  AU MME.

                                            Philadelphie, le 3 mai 1753.

M. Peters, Monsieur, toit, il n'y a qu'un instant, avec moi; et nous
avons compar nos notes sur votre nouvel crit. Ce plan d'ducation est
vraiment excellent: nous n'y avons apperu rien qui ne soit
trs-praticable. La principale difficult est de trouver l'_aratus_[38],
et les autres personnes propres  le mettre  excution; mais on peut
pourtant y russir, en offrant  ces personnes les encouragemens
ncessaires.

  [38] C'est le nom qui toit donn au chef du collge, dans le plan
    dont il est ici mention, et qui depuis plusieurs annes, a t
    excut en trs-grande partie, dans le collge de Philadelphie, et
    dans divers autres collges des tats-Unis.

Nous avons eu, M. Peters et moi, un grand plaisir  examiner votre
plan. Quant  moi, je ne me souviens pas que la lecture d'aucun autre
crit m'ait jamais fait plus d'impression; tant il y a de noblesse et de
justesse dans les ides, et de chaleur et d'lgance dans le style!
Toutefois, comme les critiques de vos amis peuvent vous tre plus utiles
et plus agrables que leurs loges, je dois vous observer que je
dsirerois que vous eussiez omis, non-seulement la citation du
Review[39], mais les expressions[40], que le ressentiment vous a dictes
contre vos adversaires. En pareil cas, la plus noble victoire est celle
qu'on obtient en brillant davantage, et en ddaignant l'envie.

  [39] Cette citation du _Monthly Review_ de Londres, anne 1749,
    attaquoit d'une manire trop svre, l'administration et la
    discipline des universits d'Oxford et de Cambridge, et fut te des
    nouvelles ditions de l'crit de M. W. Smith.

  [40] Pages 65 et 79 du pamphlet.

M. Allen est depuis dix jours absent de Philadelphie. Avant son dpart,
il me chargea de lui procurer six exemplaires de votre plan. M. Peters
en a pris dix. Il se proposoit d'abord de vous crire, mais il ne le
fait point, parce qu'il espre vous voir bientt ici. Il me prie de vous
prsenter ses complimens, et de vous assurer qu'il vous accueillera avec
grand plaisir. J'ajouterai que vous pouvez compter que, de mon ct, je
ferai tout ce qui dpendra de moi pour vous rendre agrable le sjour de
Philadelphie.

Je suis, etc.

  B. FRANKLIN.


  AU MME.

                                      Philadelphie, le 27 novembre 1753.

Comme je vous ai crit, mon cher Monsieur, une trs-longue lettre, par
la voie de Bristol, je n'ai maintenant que peu de choses  vous dire. Ce
qui concerne notre collge, est toujours dans le mme tat.

Les curateurs seroient charms d'y placer un recteur: mais ils
craignent de prendre de nouveaux engagemens jusqu' ce qu'ils se soient
librs des dettes qu'ils ont contractes; et je n'ai pas encore pu leur
persuader entirement qu'un bon professeur dans les hautes sciences,
attireroit assez d'coliers pour payer en grande partie, sinon
tout--fait, ses honoraires. Ainsi,  moins que les propritaires[41] de
la province ne veuillent soutenir notre institution, je crains que nous
ne soyons obligs d'attendre encore quelques annes avant de la voir
dans l'tat de perfection, dont je la crois dj susceptible; et
l'esprance que j'avois de vous voir tabli parmi nous, s'vanouira.

  [41] La famille des Penn.

Le bon M. Collinson m'crit qu'il n'pargnera pas ses soins  cet
gard. Il espre qu'avec l'aide de l'archevque, il dcidera nos
propritaires[42]; et je prie Dieu qu'il le fasse russir.

  [42]  la sollicitation de Franklin, de M. Allen et de M. Peters,
    l'archevque Herring et M. Collinson, engagrent MM. Thomas Penn et
    Richard Penn  souscrire pour une somme annuelle, et  donner
    ensuite 5000 livres sterlings au collge de Philadelphie.

Mon fils vous prsente sa respectueuse affection.

  Je suis, etc.

  B. FRANKLIN.

_P. S._ Je n'ai pas reu un seul mot de vous, depuis votre arrive en
Angleterre.


  AU MME.

                                         Philadelphie, le 18 avril 1754.

Depuis que vous tes de retour en Angleterre, Monsieur, je n'ai reu
qu'une petite lettre de vous, par la voie de Boston, et en date du 18
octobre dernier. Vous me mandez que vous m'avez crit trs au long par
le capitaine Davis.--Davis a fait naufrage, et consquemment votre
lettre est perdue; ce qui me fait beaucoup de peine.

Mesnard et Gibbon sont arrivs ici, et ne m'ont rien apport de votre
part. Ma consolation est que vous ne m'crivez point, parce que vous
venez, et que vous vous proposez de me dire de vive voix ce qui
m'intresse. tant donc incertain que cette lettre vous trouve en
Angleterre, et esprant de vous voir arriver, ou au moins de recevoir de
vos nouvelles, par le navire _la Myrtilla_, capitaine Budden, que nous
attendons  tout instant, je me borne  vous renouveler les assurances
de mon estime et de mon affection.

  B. FRANKLIN.


Environ un mois aprs que cette lettre ft crite, M. Smith arriva 
Philadelphie, et fut aussitt plac  la tte du collge. Par ce moyen,
Franklin et les autres curateurs, purent excuter le dessein de
perfectionner leur collge, et de lui donner le degr d'tendue et
d'utilit, dans lequel il s'est soutenu jusqu' prsent. Ils obtinrent
pour cela une charte additionelle, date du 27 mai 1755.

Nous avons cru ncessaire de montrer de quelle importance les soins de
Franklin furent pour cette institution. Peu de temps aprs, il
s'embarqua pour l'Angleterre, o l'appeloit le service de son pays; et
comme depuis le mme service l'a presque toujours occup au dehors,
ainsi qu'on le verra dans la suite de ces mmoires, il n'eut plus que
peu d'occasions de prendre une part directe aux affaires du collge.

Lorsqu'en l'anne 1785, il retourna  Philadelphie, il trouva les
chartes du collge violes, et ses anciens collgues, qui en toient,
comme lui, les premiers fondateurs, privs de leurs droits
d'administration, par un acte de la lgislature. Quoique son nom et t
insr dans la liste des nouveaux curateurs, il refusa de prendre place
parmi eux, et de se mler de l'administration jusqu' ce qu'une loi et
rtabli les choses dans leur premier tat.

Cette loi fut rendue. Alors Franklin convoqua ses anciens collgues dans
sa maison. Ils le choisirent pour leur prsident; et,  sa
sollicitation, ils continurent long-temps  s'assembler chez lui.
Cependant, quelques mois avant sa mort, craignant que l'attention qu'il
donnoit aux affaires du collge, ne le fatigut trop, ils lui
proposrent de tenir leurs assembles dans le collge mme, et il y
consentit, quoiqu'avec quelque rpugnance.

Non-seulement Franklin fut l'auteur de plusieurs institutions utiles,
mais il favorisa celles dont d'autres hommes avoient conu l'ide. Vers
l'anne 1752, le docteur Bond, clbre mdecin de Philadelphie, touch
de l'tat dplorable des pauvres, qu'il visitoit dans leurs maladies,
forma le projet d'tablir un hpital. Quels que fussent ses efforts, il
ne put dterminer que peu de personnes  concourir  l'excution d'un
plan aussi utile. Mais ne voulant pas y renoncer, il eut recours 
Franklin, qui travailla avec ardeur  le faire russir, soit en
employant son crdit auprs de ses amis, soit en dmontrant, dans sa
gazette, les avantages du projet.

Ses soins ne furent point inutiles. Les souscriptions s'levrent
bientt  une somme considrable. Cependant cette somme toit encore
au-dessous de ce qu'il falloit pour les premiers frais de
l'tablissement. Franklin fit une nouvelle tentative. Il s'adressa 
l'assemble; et aprs quelqu'opposition, il obtint la permission de
prsenter un bill, qui disoit qu'aussitt que les souscriptions pour
l'tablissement de l'hpital, s'lveroient  deux mille livres
sterling, le trsor public fourniroit une pareille somme. Comme cette
somme toit promise  des conditions, qu'on esproit ne voir jamais
remplir, les opposans gardrent le silence et le bill passa. Mais les
soutiens du projet redoublrent d'efforts, pour obtenir les
souscriptions ncessaires, et ils ne tardrent pas  y russir. Ce
fut-l l'origine de l'hpital de Philadelphie; institution qui, avec le
Mont-de-Pit et la maison o l'on distribue des remdes, est une preuve
de l'humanit des habitans de cette ville.

Franklin avoit rempli avec tant d'intelligence l'emploi de directeur des
postes de Philadelphie, et il connoissoit si bien ce dpartement, qu'on
jugea ncessaire de l'lever  une place plus distingue. En 1753, il
fut nomm sous-directeur-gnral des postes des colonies britanniques.
Les profits de la poste aux lettres n'toient pas une petite partie des
revenus que le gouvernement anglais retiroit de ses colonies. On prtend
que tandis que Franklin en fut charg, les postes de l'Amrique
septentrionale produisirent annuellement trois fois autant que celles
d'Irlande.

Les frontires des colonies d'Amrique toient trs-exposes aux
incursions des Indiens, sur-tout lorsque la guerre avoit lieu entre la
France et l'Angleterre. Ces colonies toient individuellement trop
foibles, pour que chacune pt prendre des mesures efficaces pour sa
propre dfense, ou elles avoient trop peu de bonne volont pour se
charger, en particulier, de construire des forts, d'entretenir des
garnisons, tandis que celle qui auroit fait ces entreprises, auroit vu
ses voisins partager le fruit de ses peines, sans avoir contribu  les
faire natre. Quelquefois aussi les querelles, qui subsistoient entre
les gouverneurs et les assembles, empchoient qu'on adoptt des moyens
de dfense, comme nous avons dj rapport que cela avoit eu lieu en
Pensylvanie, en 1745.

Cependant il toit  dsirer que les colonies formassent un plan
d'union, et pour leur dfense commune, et pour leurs autres intrts.
Elles en sentirent la ncessit; et en consquence, des commissaires des
provinces de New-Hampshire, de Massachusett, de Rhode-Island, de
New-Jersey, de Pensylvanie et de Maryland, se runirent, en 1754, 
Albany. Franklin s'y rendit, en qualit de commissaire de la
Pensylvanie, et il y prsenta un plan, qui, d'aprs le lieu o se tenoit
l'assemble, a t communment appel le _Plan d'Union d'Albany_.

Il proposoit dans ce plan, de demander au parlement d'Angleterre, un
acte d'aprs lequel on tabliroit un gouvernement-gnral, compos d'un
prsident, nomm par le roi, d'un grand-conseil, dont les membres
seroient lus par les reprsentans des diffrentes colonies. Il vouloit,
en mme-temps, que le nombre de ces reprsentans ft proportionn aux
sommes que chaque colonie verseroit dans le trsor public, avec cette
restriction, qu'aucune ne pourroit en avoir ni plus de sept, ni moins de
deux.

Toute l'autorit excutive devoit tre dlgue au prsident-gnral, et
l'autorit lgislative devoit rsider dans le grand-conseil et le
prsident runis; le consentement de ce dernier tant ncessaire pour
qu'un bill ft converti en loi. Le prsident et le conseil devoient
avoir le pouvoir de faire la guerre et la paix, de conclure des traits
avec les nations indiennes, de rgler le commerce avec elles, et d'en
acheter des terres, soit au nom de la couronne d'Angleterre, soit au nom
de l'union coloniale; d'tablir de nouvelles colonies, de faire des
loix, pour les gouverner, jusqu' ce qu'elles fussent riges en
gouvernemens spars; de lever des troupes, de construire des
forteresses, d'quiper des vaisseaux, et d'employer tous les autres
moyens propres  la dfense gnrale. En consquence, ils auroient pu
aussi tablir les impts, ou mettre les taxes qu'il auroient cru
ncessaires, et les moins onreuses au peuple.

Toutes ces loix devoient tre envoyes en Angleterre, pour obtenir la
sanction du roi; et  moins qu'elles ne fussent improuves avant trois
ans, elles devoient demeurer en vigueur. La nomination de tous les
officiers de terre et de mer devoit tre faite par le prsident-gnral,
et approuve par le conseil. Les officiers civils, au contraire,
devoient tre nomms par le conseil, et approuvs par le prsident.

Telle est l'esquisse du plan que Franklin proposa au congrs d'Albany.
Aprs une discussion, qui dura quelques jours, ce plan fut agr par
tous les commissaires; et l'on en envoya une copie  l'assemble de
chaque province, ainsi qu'au conseil du roi. Sa destine fut singulire.
Les ministres anglais le dsapprouvrent, parce qu'il accordoit trop
d'autorit aux reprsentans du peuple; et les assembles coloniales n'en
voulurent point, parce qu'il donnoit au prsident-gnral, qui
reprsentoit le roi, une plus grande influence qu'elles ne le jugeoient
convenable dans un plan de gouvernement destin  des hommes libres.

Peut-tre ce double motif de rejet est ce qui prouve le mieux combien le
plan de Franklin toit convenable dans la situation relative o se
trouvoient alors l'Amrique et la Grande-Bretagne. En homme intelligent
et sage, il avoit exactement mnag leurs intrts divers.

L'adoption de ce plan auroit fort bien pu empcher que les colonies
anglaises ne se sparassent de leur mtropole: mais c'est une question,
qu'il n'est nullement ais de dcider. On peut dire qu'en mettant les
colonies en tat de se dfendre elles-mmes, on auroit cart le
prtexte, qui a servi  faire passer au parlement d'Angleterre l'acte du
timbre, l'acte du th et quelques autres, qui ont excit en Amrique un
esprit de mcontentement, et occasionn par la suite la sparation des
deux peuples. Mais d'un autre ct, on doit considrer que quand ces
actes ne seroient point mans du parlement, les Amricains n'auroient
pas tard  briser les entraves que l'Angleterre mettoit  leur
commerce, en les forant de ne vendre leurs productions qu'aux Anglais,
et de leur acheter les marchandises que le peu d'encouragement qu'il y
avoit dans leurs manufactures leur rendoit ncessaires, et que ces
Anglais leur fesoient payer beaucoup plus cher que ne l'auroient fait
les autres nations.

En outre, le prsident-gnral devant tre nomm par le roi
d'Angleterre, il n'et pas manqu de lui tre exclusivement dvou, et
consquemment il auroit refus son consentement aux loix les plus
salutaires, lorsque ces loix auroient eu la moindre apparence de blesser
les intrts de son matre. De plus, le consentement mme du prsident
n'et pas suffi. Il auroit fallu que les loix eussent encore
l'approbation du roi, qui, dans toutes les circonstances, auroit, sans
doute, prfr l'avantage de ses tats d'Europe  celui de ses colonies.
Cette prfrence et fait natre des discordes perptuelles entre le
conseil et le prsident-gnral, et par consquent entre le peuple
d'Amrique et le gouvernement d'Angleterre.--Tandis que les colonies
seroient restes faibles, elles auroient t obliges de se soumettre:
mais aussitt qu'elles auraient acquis de la force, elles seroient
devenues plus pressantes dans leurs demandes; et secouant enfin le joug,
elles se seroient dclares indpendantes.

Lorsque les Franais toient en possession du Canada, ils fesoient un
grand commerce avec les Sauvages; ils alloient mme traiter jusqu'auprs
des frontires des colonies britanniques; et quelquefois ils formoient
de petits tablissemens sur le territoire que les Anglais prtendoient
leur appartenir. Indpendamment du tort considrable que cela fesoit aux
Anglais relativement au commerce des pelleteries, leurs colonies toient
sans cesse exposes  se voir dvastes par les Indiens qu'on excitoit
contr'elles.

En 1753, il y eut quelques ravages commis sur les frontires de la
Virginie. Les remontrances, qui furent faites  cet gard, restrent
sans effet. En 1754, on envoya sur les lieux un corps de troupes dont le
commandement fut donn  Washington; car, quoique trs-jeune encore, cet
officier s'toit conduit, l'anne prcdente, de manire  prouver qu'il
mritoit cette confiance.

Tandis qu'il marchoit pour aller prendre possession du poste situ dans
l'endroit o se runissent l'Allegany et le Monongahela, il apprit que
les Franais y avoient dj construit un fort. Un dtachement de leurs
troupes s'avana aussitt contre lui. Il se fortifia autant que les
circonstances le lui permirent; mais la supriorit du nombre l'obligea
bientt  rendre le fort de _la Ncessit_. Il obtint une capitulation
honorable, et il retourna en Virginie.

Le gouvernement britannique crut ne pas devoir rester spectateur
tranquille de cette querelle. En 1755, il donna ordre au gnral
Braddock de marcher avec un corps de troupes rgulires et quelques
milices amricaines, pour chasser les Franais du poste dont ils
s'toient empars. Lorsque les troupes furent rassembles, il s'leva
une difficult, qui fut sur le point d'empcher l'expdition. C'toit le
manque de chariots. Franklin s'empressa d'en faire fournir; et, avec
l'aide de son fils, il en procura, en peu de temps, cent cinquante.

Braddock donna dans une embuscade, et y prit avec une grande partie de
son arme. Washington, qui toit au nombre des aides-de-camp de ce
gnral, et l'avoit en vain averti de son danger, dploya alors de
grands talens militaires, en rassemblant les dbris de l'arme, et
effectuant une jonction avec l'arrire-garde, que conduisoit le colonel
Dunbar, devenu commandant en chef par la mort de Braddock. Ce ne fut pas
sans peine qu'on parvint  conduire dans un endroit sr les foibles
restes de ces troupes. On crut devoir, en mme-temps, dtruire les
chariots et le bagage pour empcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de
l'ennemi.

Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots qui
avoient t fournis  l'arme. Les propritaires de ces chariots
dclarrent que leur intention toit de le forcer  leur en tenir
compte. S'ils avoient excut cette menace, il est certain que Franklin
auroit t ruin. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit
rpondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les
faire payer, et retira Franklin d'une situation trs-dsagrable.

La nouvelle de la dfaite et de la mort du gnral Braddock, rpandit
l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occuprent de prparatifs
de guerre. Mais en Pensylvanie, le crdit des quakers empcha qu'on
adoptt aucun systme de dfense, qui pourroit forcer les citoyens 
prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, prsenta
 l'assemble, un bill, d'aprs lequel tout homme avoit la libert de
prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi matres de ne pas
s'armer, laissrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur
permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas  empcher leurs
voisins de combattre pour eux.

D'aprs ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe
respectable. L'ide d'un danger imminent enflamma d'une ardeur
belliqueuse tous ceux  qui leurs principes religieux ne l'interdisoient
pas. Franklin fut nomm colonel du rgiment de Philadelphie, compos de
douze cents hommes.

L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontire nord-ouest de la
province, on fut oblig de s'occuper  y porter des secours. Le
gouverneur chargea Franklin de prendre,  cet gard, toutes les mesures
ncessaires. Il reut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer
leurs officiers. Aussitt il forma un rgiment, avec lequel il se rendit
dans l'endroit qui exigeoit sa prsence. Il y btit un fort, et y mit
une garnison en tat de s'opposer aux incursions qui avoient,
jusqu'alors, inquit les habitans. Il y sjourna mme quelque temps,
afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient t confis.
Ensuite, l'intrt du peuple demandant qu'il repart dans l'assemble,
il retourna  Philadelphie.

La dfense des colonies de l'Amrique septentrionale toit
trs-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette
dpense, toit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de
leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit
point que les Amricains apprissent  connotre leurs propres forces.
Elle craignoit que ds qu'ils en seroient venus l, ils ne voulussent
plus se soumettre au monopole qu'elle exeroit sur leur commerce, et qui
ne leur toit pas moins onreux qu'avantageux  elle-mme. L'entretien
des flottes et des armes qu'elle avoit en Amrique, n'toit rien, en
comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit.

Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies dans
une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection ncessaire.
Elle voulut carter tout ce qui tendoit  montrer un esprit militaire;
et quoiqu'on ft alors dans le fort de la guerre entre l'Angleterre et
la France, le ministre anglais improuva l'acte par lequel l'assemble
de Pensylvanie avoit permis l'organisation des milices. Les rgimens qui
avoient t forms, furent licencis; et on fit marcher des troupes
rgulires pour dfendre la province.

La guerre qui dsoloit les frontires, n'empchoit pas que les
propritaires[43] et le peuple de la Pensylvanie, ne fussent toujours en
msintelligence. L'apprhension mme d'un danger commun ne suffisoit pas
pour les rconcilier un moment. L'assemble prtendoit jouir du juste
droit de mettre des impts sur les terres des propritaires: mais les
gouverneurs refusoient opinitrement de donner  cette mesure, un
consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit tre converti en loi.

  [43] Les hritiers Penn.

Indigne d'une rsistance qu'elle regardoit comme une iniquit,
l'assemble rsolut enfin, de demander  la mre-patrie qu'elle y mt un
terme. Elle adressa au roi et  son conseil, une ptition, dans laquelle
elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement
exclusif des propritaires  leur intrt particulier, et leur
indiffrence pour le bien gnral de la colonie; et elle en demandoit
justice.

Franklin fut charg d'aller prsenter cette adresse, et nomm, en
consquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amrique
au mois de juin 1757. Conformment aux instructions qu'il avoit reues
de l'assemble, il eut une confrence avec les hritiers Penn, qui
rsidoient alors  Londres, et il essaya de les dterminer  abandonner
des prtentions ds long-temps contestes. Mais voyant qu'ils refusoient
toute espce d'accommodement, il prsenta au conseil-d'tat, la ptition
de l'assemble.

Pendant ce temps-l, le gouverneur Denny donna son assentiment  une loi
qui tablissoit un impt, sans faire aucune distinction en faveur des
biens de la famille Penn. Alarme de cette nouvelle et des dmarches de
Franklin, cette famille employa tout son crdit pour empcher que la
sanction royale ne ft donne  la nouvelle loi. Ils la reprsentrent
comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientt supporter
tous les frais du gouvernement, et auroit les consquences les plus
funestes pour eux et pour leur postrit.

Cette cause fut amplement discute devant le conseil priv. Les
hritiers Penn y trouvrent plusieurs zls dfenseurs; mais il y eut
aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du
peuple. Aprs d'assez longs dbats, on proposa que Franklin promt
solemnellement que la rpartition de l'impt seroit telle que les biens
des Penn ne paieroient pas au-del de ce qu'ils devroient
proportionnment aux autres. Franklin n'hsita point  le promettre. La
famille Penn cessa de s'opposer  la sanction de la loi; et la
tranquillit fut rendue  la Pensylvanie.

La manire dont se termina ce diffrend, montre clairement la haute
opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intgrit de Franklin, ceux
mmes qui le considroient comme oppos  leurs vues. Certes, cette
opinion n'toit point mal fonde. La rpartition de l'impt fut faite
d'aprs les principes de la plus austre quit; et les terres des Penn
ne contriburent aux dpenses du gouvernement que proportionnment 
leur valeur.

Aprs la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura  la
cour de Londres, en qualit d'agent de la province de Pensylvanie. La
profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son
zle constant pour leurs intrts, le firent nommer aussi agent des
provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans
cette place, le rendit encore plus cher  ses compatriotes.

Il eut alors occasion de cultiver la socit des amis, que son mrite
lui avoit procur pendant qu'il toit encore loign d'eux. L'estime,
qu'ils avoient conue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent
personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses
dcouvertes en physique, se turent insensiblement, et les rcompenses
littraires lui furent prodigues.

La Socit royale de Londres, qui s'toit d'abord refuse  insrer dans
ses transactions, les crits de l'lectricien de Philadelphie, pensa
bientt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de ses
membres. D'autres compagnies savantes dsirrent galement d'inscrire
son nom parmi ceux qui les illustroient. L'universit de Saint-Andr, en
cosse, lui confra le titre de docteur s loix; et cet exemple fut
suivi par les universits d'Edimbourg et d'Oxford. Les premiers
philosophes de l'Europe ambitionnrent d'entrer en correspondance avec
lui. Les lettres qu'il leur crivit, contiennent des ides savantes et
profondes, exprimes de la manire la plus simple et la plus naturelle.

Les Franais possdoient alors le Canada, o ils avoient, les premiers,
fait des tablissemens. Le commerce que cette colonie les mettoit  mme
de faire avec les Sauvages, toit extrmement lucratif. Ils avoient
trouv l, un dbouch considrable pour les produits de leurs
manufactures, et ils recevoient en change une grande quantit de belles
fourrures, qu'ils vendoient chrement en Europe. Mais si la possession
du Canada toit trs-avantageuse  la France, les habitans des colonies
anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit. Les Sauvages
toient en gnral jaloux de cultiver l'amiti des Franais, qui leur
fournissoient abondamment des armes et des munitions. Quand la guerre
avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages s'empressoient
de ravager les frontires des colonies anglaises. Bien plus: ils
commettoient de pareils excs, lors mme que la France et l'Angleterre
toient en paix.

D'aprs ces considrations, il n'toit pas douteux que l'Angleterre ne
ft intresse  acqurir le Canada. Mais l'importance de cette
acquisition n'toit pas trs-bien sentie  Londres. Franklin publia
alors un pamphlet, dans lequel il dmontra, avec la plus grande force,
les avantages qui rsulteroient de la conqute du Canada.

On traa aussitt le plan d'une expdition,  la tte de laquelle fut
mis le gnral Wolfe. Le succs en est connu. Par le trait de paix
sign en 1762, la France abandonna le Canada  la Grande-Bretagne; et
par la cession, qu'elle fit peu aprs, de la Louisiane, elle perdit
toutes ses possessions dans le continent d'Amrique.

Quoique Franklin ft alors trs-occup de politique, il trouvoit le
moyen de cultiver les sciences. Il tendit ses recherches sur
l'lectricit, et fit un trs-grand nombre de nouvelles expriences,
particulirement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que trs-peu de
temps qu'on avoit dcouvert la singulire proprit qu'a cette pierre de
s'lectriser positivement, d'un ct, et ngativement de l'autre, sans
friction, et par la seule action de la chaleur.

Le professeur Simpson de Glascow, communiqua  Franklin quelques
expriences que le docteur Cullen avoit faites sur le froid, produit par
l'vaporation. Franklin les rpta, et il trouva que lorsqu'on pompoit
l'air dans le rcipient de la machine pneumatique, le froid y augmentoit
 un tel degr, mme en t, que l'eau y toit convertie en glace. Il se
servit de cette dcouverte pour expliquer un nombre de phnomnes, et
particulirement un fait, dont les physiciens avoient jusqu'alors
cherch vainement la cause; c'est que la chaleur du corps humain, dans
un tat de sant, n'excde jamais le quatre-vingt seizime degr du
thermomtre de Fareinheit, quoique l'atmosphre qui l'environne puisse
s'lever  un bien plus haut degr. Franklin attribua cela 
l'augmentation de transpiration, et par consquent  l'vaporation
produite par la chaleur.

Dans une lettre crite  M. Small,  Londres, et date du mois de mai
1760, Franklin lui fit part d'un grand nombre d'observations, qui
servent  prouver que dans l'Amrique septentrionale, les temptes du
nord-est commencent dans le sud-ouest. Il parot, d'aprs une
observation nouvelle, qu'une tempte du nord-est, qui s'tendit  une
distance considrable, commena  Philadelphie quatre heures avant de se
faire sentir  Boston.

Franklin essaya d'expliquer le fait, dont il rendoit compte, en
supposant que la chaleur occasionnoit une rarfaction de l'air dans les
environs du golfe du Mexique; qu'alors l'air plus froid qui toit
immdiatement au nord, se portoit vers ce ct, et toit remplac par un
air plus froid, que suivoit un plus froid encore: ce qui formoit un
courant d'air continuel.

Le son produit par le frottement du bord d'un verre  boire avec un
doigt mouill, toit gnralement connu. Un irlandois, nomm
_Puckeridge_, essaya de former un instrument harmonieux, en plaant sur
une table un certain nombre de verres de diverse grandeur et  moiti
remplis d'eau. Une mort prmature l'empcha de perfectionner cette
invention. Mais d'autres profitrent de sa dcouverte. La douceur des
sons, que rendoient ces verres, engagea Franklin  s'en occuper, et il
produisit, enfin, cet lgant instrument, auquel on a donn le nom
d'_harmonica_.

Dans l't de 1762, Franklin retourna en Amrique. Dans la traverse, il
remarqua le singulier effet, produit par le mouvement d'un vase qui
contenoit de l'huile flottant sur l'eau. La surface de l'huile restoit
unie et calme, tandis que l'eau toit trs-violemment agite. Nous ne
croyons pas que ce phnomne ait t encore expliqu d'une manire
satisfaisante.

Franklin reut les remerciemens de l'assemble de Pensylvanie, et pour
la fidlit avec laquelle il avoit rempli son devoir envers cette
province, et pour les nombreux et importans services qu'il avoit rendus
pendant son sjour  Londres,  toutes les colonies de l'Amrique
septentrionale. L'assemble dcrta, en mme-temps, qu'il lui seroit
allou une indemnit de cinq mille livres sterlings[44], pour les six
ans qu'il avoit passs  Londres.

  [44] Il y a dans l'original, _argent courant de Pensylvanie_, qui vaut
    -peu-prs un tiers de moins; mais on a traduit _sterling_, parce
    qu'autrement, peu de lecteurs franais auroient compris ce que cela
    auroit signifi. (_Note du Traducteur._)

Pendant son absence, il avoit t lu tous les ans membre de l'assemble
de Pensylvanie.  son retour, il reprit sa place dans ce corps, et il
continua  tre le courageux dfenseur des droits du peuple.

Il survint, dans le mois de dcembre 1762, un vnement qui rpandit
l'alarme dans la province. Une peuplade, compose d'une vingtaine
d'Indiens, toit ds long-temps tablie dans le comt de Lancaster, et
n'avoit pas cess de se conduire paisiblement et amicalement envers les
colons anglais. Cependant les dvastations que d'autres Sauvages
commettoient sur les frontires, irritrent tellement les colons, qu'ils
rsolurent de s'en venger sur tous les Indiens. Environ cent vingt
habitans, qui, pour la plupart, toient de Donnegal et de Peckstang ou
de Paxton, dans le comt d'York, montrent  cheval, se rassemblrent,
et prirent la route du petit tablissement des paisibles et innocens
Indiens de Lancastre. Ces bons Sauvages furent avertis qu'on venoit les
attaquer: mais considrant les hommes blancs comme leurs amis, ils
crurent n'avoir rien  craindre.

Lorsque les colons arrivrent dans le village de ces Indiens, ils n'y
trouvrent que des femmes, des enfans, et quelques vieillards, parce que
le reste de la peuplade toit all vaquer  ses occupations accoutumes.
Ils gorgrent tous ceux qu'ils rencontrrent, entr'autres le chef,
nomm _Schahas_, distingu par son attachement aux colons. Cette action
barbare excita l'indignation de tous ceux des habitans, qui avoient
quelque sentiment d'humanit.

Les malheureux Indiens, qui, s'tant trouvs absens de leur village,
avoient chapp  la mort, furent amens  Lancastre et logs dans la
geole, afin qu'ils pussent tre  l'abri des nouveaux attentats de leurs
assassins. Le gouverneur tmoigna, par une proclamation, combien il
dsapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une rcompense  ceux qui
feroient connotre les auteurs de cette barbarie, et dfendit qu'on
portt la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au
mpris de cette proclamation, les sclrats contre lesquels elle toit
rendue, marchrent droit  Lancastre, brisrent les portes de la geole
et massacrrent les infortuns Indiens qui y toient renferms.

Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la
premire. Un dtachement de colons s'avana vers Philadelphie, dans le
dessein d'gorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les
drober  la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes
pour dfendre ces malheureux. Les quakers mme,  qui leurs principes
religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre dfense,
furent les plus ardens  protger les Indiens[45].

  [45] Ce trait, ce que Franklin rapporte du bon _Denham_, dans la
    premire partie de ces mmoires, et tout ce que j'ai observ
    moi-mme pendant mon sjour  Philadelphie, m'ont inspir, je
    l'avoue, une grande vnration pour les quakers. (_Note du
    Traducteur._)

Les assassins entrrent dans Germaintown[46]. Le gouverneur se sauva
dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci marcha, avec quelques
autres personnes,  la rencontre des enfans de Paxton, car c'est le nom
qu'avoient pris les assassins. Franklin les harangua, et parvint  leur
persuader d'abandonner leur entreprise et de retourner chez eux.

  [46] Petite ville  quatre milles de Philadelphie. Elle a t btie
    par une colonie allemande, ainsi que l'indique son nom. (_Note du
    Traducteur._)

Les disputes entre les propritaires[47] et l'assemble avoient t
long-temps appaises. Elles se renouvelrent. Les propritaires
mcontens d'avoir cd aux habitans, s'efforoient de recouvrer leurs
privilges; et quoiqu'ils eussent dj consenti qu'on mt des impts sur
leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore exempts.

  [47] Les hritiers Penn.

En 1763, l'assemble adopta un bill concernant les milices. Le
gouverneur refusa d'y donner son assentiment,  moins que l'assemble
n'y ft quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient
en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de
la peine de mort  l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que
les officiers fussent nomms par lui seul, et non lus par le peuple,
comme le portoit le bill. Mais l'assemble considra ces changemens
comme contraires  la libert. Elle ne voulut point y souscrire. Le
gouverneur s'opinitra; le bill resta sans effet.

Cette circonstance et beaucoup d'autres du mme genre, furent cause que
la msintelligence qui subsistoit entre les propritaires et
l'assemble, s'accrut  un tel point, qu'en 1764, l'assemble rsolut de
prsenter au roi une ptition, pour le prier de changer le gouvernement
_propritaire_ en un gouvernement _royal_.

Il y eut beaucoup d'opposition  cette mesure, non-seulement dans
l'assemble, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M.
Dickenson[48], sur ce sujet, avec une prface du docteur Smith, qui
s'effora de montrer combien la dmarche propose toit dplace et
impolitique.

  [48] Auteur des fameuses _Lettres d'un Fermier de Pensylvanie_.

M. Galloway fit imprimer un discours en rponse  celui de M. Dickenson;
et Franklin y mit une prface, dans laquelle il combattit
victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au
roi n'eut aucun effet; le gouvernement propritaire continua.

Lorsque vers la fin de l'anne 1764, on fit les lections pour le
renouvellement de l'assemble, les partisans de la famille des Penn,
firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur toient opposs, et
ils obtinrent une petite majorit dans la ville de Philadelphie.
Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupe quatorze ans de suite
dans l'assemble. Mais ses amis y conservoient encore une prpondrance
dcide. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-gnral de la
province; et le parti oppos en fut si mcontent, qu'il protesta contre
sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le
registre, parce qu'elle toit trop tardive. On la fit insrer dans les
papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y
rpondit d'une manire ingnieuse et piquante.

On connot les troubles que produisit, en Amrique, l'acte du timbre,
prsent par le ministre Grenville[49], et les oppositions qu'il y
rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint au ministre, on
crut devoir chercher  calmer les colons, et on pensa qu'un des
meilleurs moyens d'y russir, toit la rvocation de l'acte odieux. Pour
savoir comment le peuple amricain toit dispos  se soumettre  cette
loi, la chambre des communes fit venir Franklin  sa barre. Les rponses
qu'il y fit, ont t publies; et elles sont une preuve frappante de
l'tendue, de la justesse de ses connoissances, et de la facilit avec
laquelle il s'exprimoit.

  [49] Dans un discours que pronona, le 15 mai 1777, dans la chambre
    des communes, Charles Jenkinson, devenu comte de Liverpool, il
    dclara que l'acte du timbre n'toit point de l'invention de M.
    Grenville. On a su depuis que l'ide en toit due  quelques
    Amricains rfugis en Angleterre, et mcontens de leur patrie.
    (_Note du Traducteur._)

Il prsenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'toient
pas aveugls par leurs prventions, virent aisment combien l'acte du
timbre toit dangereux. Malgr quelqu'opposition, cet acte fut donc
rvoqu une anne aprs qu'il eut pass, et avant d'avoir t mis 
excution.

En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reut les
plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans.
Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande,
que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, toit de ralentir
ncessairement la marche des yachts.  son retour en Angleterre, il fit
un grand nombre d'expriences, qui toutes lui confirmrent cette
observation. Il adressa ensuite  sir John Pringle, son ami, une lettre
qui contenoit le dtail de ces expriences et l'explication du
phnomne. Cette lettre se trouve dans le volume de ses oeuvres
philosophiques.

L'anne suivante[50], il se rendit en France, o il ne fut pas accueilli
d'une manire moins distingue, qu'il ne l'avoit t en Allemagne. Il
fut prsent  plusieurs hommes de lettres clbres, ainsi qu'au
monarque qui rgnoit alors[51].

  [50] En 1767.

  [51] Louis XV.

Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adresses par
Hutchinson, Oliver[52] et quelques autres,  des personnes qui
occupoient des places minentes en Angleterre. Ces lettres contenoient
les plus violentes invectives contre les principaux habitans de la
province de Massachusett, et invitoient les ministres  employer des
moyens vigoureux pour forcer le peuple  leur obir. Franklin transmit
ces lettres  l'assemble gnrale de Massachusett, qui les publia. On
en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifies, avec une
adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui toient devenus
odieux au peuple, en se montrant si indignement opposs  ses intrts.

  [52] Thomas Hutchinson toit gouverneur de la province de
    Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur. (_Note du
    Traducteur._)

La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et M.
Whately[53], qui, tous deux, toient souponns de les avoir procures
aux Amricains. Franklin voulant prvenir de nouvelles querelles  ce
sujet, dclara, dans une des gazettes de Londres, qu'il avoit lui-mme
envoy les lettres en Amrique, mais qu'il ne diroit jamais de quelle
manire il les avoit eues. En effet, on ne l'a jamais dcouvert.

  [53] Les lettres toient adresses  Thomas Whately, secrtaire de la
    trsorerie, sous le ministre de G. Grenville, et le duel eut lieu
    entre William Whately, frre du premier, et John Temple, amricain.
    Ils commencrent par se battre au pistolet, aprs quoi ils mirent
    l'pe  la main. William Whately reut cinq blessures. (_Note du
    Traducteur._)

Bientt aprs, l'adresse de l'assemble de Massachusett fut examine
devant le conseil-priv. Franklin s'y rendit en qualit d'agent de
l'assemble; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le
solliciteur-gnral, qui servoit de dfenseur  Oliver et  Hutchinson.
L'adresse fut dclare inique et scandaleuse, et la demande qu'elle
contenoit, fut rejete.

Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, rvoqu l'acte du
timbre; mais c'toit sous prtexte que la rvocation en toit
ncessaire. Il n'en prtendoit pas moins avoir le droit de taxer les
colonies; et dans le mme-temps o il rvoqua l'acte du timbre, il en
promulgua un autre, par lequel il dclaroit que, dans tous les cas, il
avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les
contraindre  y obir. Ce langage toit celui des membres du parlement
les plus opposs  l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt.

Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme ils
se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'toient pas trs-ardens 
le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la prtention de le faire
valoir, les Amricains auroient volontiers continu  fournir leur part
des subsides, de la manire dont ils avoient coutume de le faire;
c'est--dire, d'aprs des dcrets de leurs propres assembles, rendus
sur la demande du secrtaire-d'tat.

Si cet usage et t maintenu, les colonies de l'Amrique septentrionale
toient si bien disposes pour la mtropole, que malgr les dsavantages
que leur fesoit prouver les entraves mises  leur commerce, et toute la
faveur accorde  celui des Anglais, une sparation entre les deux pays
et, sans doute, t encore trs-loigne. Les Amricains toient, ds
leur enfance, instruits  rvrer un peuple dont ils descendoient, et
dont les loix, les moeurs, le langage, toient les leurs. Ils le
regardoient comme un modle de perfection; et leurs prjugs  cet gard
toient si grands, que les peuples les plus clairs de l'Europe leur
paroissoient des barbares auprs des Anglais. Le seul nom d'Anglais
portoit dans l'ame des Amricains, l'ide d'un tre grand et bon. Tels
toient les sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit
donc rien moins que des traitemens injustes, long-temps rpts, pour
les faire songer  rompre les liens qui les attachoient  l'Angleterre.

Mais les impts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur les
matires propres  faire des couleurs, sur le th et sur plusieurs
autres articles; les franchises enleves  quelques colonies;
l'opposition des gouverneurs aux mesures lgislatives de quelques
autres; l'accueil ddaigneux qu'prouvoient auprs du trne les humbles
remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs
griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitrent enfin un
ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer  l'appaiser, par une
conduite plus modre et plus juste, les ministres anglais parurent
fermement dcids  exiger des colonies l'obissance la plus servile.
Leur imprudence ne servit qu' faire empirer le mal. Ce fut en vain
qu'on s'effora de les faire renoncer  leurs desseins, en leur
reprsentant que l'excution en toit impossible, et que les
consquences en deviendroient funestes  l'Angleterre. Ils persistrent
 les suivre avec une opinitret dont l'histoire fournit peu
d'exemples[54].

  [54] Cet exemple se renouvelle de nos jours; et c'est un ministre
    anglais qui le donne. William Pitt s'opinitre  faire la guerre 
    la France, contre la volont de presque tout le peuple anglais.
    (_Note du Traducteur._)

La conservation des colonies de l'Amrique septentrionale toit si
avantageuse  l'Angleterre, qu'il falloit avoir un enttement
extravagant pour continuer  employer des moyens propres  donner 
leurs habitans l'ide de se sparer d'elle. Quand nous considrons les
grands progrs qu'on a faits dans la science du gouvernement,
l'extension des principes de libert parmi les peuples de l'Europe, les
effets qu'ils ont dj produits en France, ceux qu'ils auront
probablement ailleurs[55], et que nous voyons que tout cela est d  la
rvolution d'Amrique, nous ne pouvons nous empcher de trouver trange
que des vnemens, qui peuvent avoir une si grande influence sur le
bonheur du genre-humain, aient t occasionns par la perversit ou
l'ignorance du cabinet de Londres.

  [55] Cette prophtie, faite il y a cinq ans, est en partie accomplie.
    (_Note du Traducteur._)

Franklin ne ngligea rien pour engager les ministres anglais  prendre
d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut avec
plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur crivit,
il leur dmontra combien leur conduite,  l'gard des Amricains, toit
injuste et dangereuse. Il leur dclara que malgr l'attachement des
colons pour la mtropole, les mauvais traitemens, qu'on leur fesoit
prouver, finiroient par les aliner. On n'couta point cet avis. Les
ministres suivirent aveuglment leur plan, et mirent les colons dans
l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou l'insurrection.

En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rtablir l'harmonie
entre les colonies et la Grande-Bretagne, toient inutiles, retourna en
Amrique. Il trouva que les hostilits avoient dj commenc. Le
lendemain de son arrive, il fut lu, par l'assemble de Pensylvanie,
membre du congrs des tats-Unis. Peu de temps aprs on le chargea,
ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de Cambridge,
et de se concilier avec le commandant en chef, pour tcher de persuader
aux troupes, qu'il toit ncessaire qu'elles renouvelassent leur
enrlement, dont le terme devoit bientt expirer; et qu'elles
persvrassent  dfendre leur pays.

Vers la fin de la mme anne, il se rendit en Canada, pour proposer aux
habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la libert.
Mais il ne put les engager  s'opposer aux mesures du gouvernement
britannique. M. le Roy dit, dans une lettre crite  ce sujet, que le
mauvais succs de la ngociation de Franklin fut, en grande partie,
occasionn par la diffrence des opinions religieuses, et le
ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins
avoient plusieurs fois brl leurs glises.

Lorsqu'en 1776, lord Howe[56] passa en Amrique, avec le pouvoir de
traiter avec les colons. Il crivit  Franklin, pour l'engager 
effectuer une rconciliation[57]. Franklin fut nomm, avec John Adams et
douard Rutledge, pour se rendre auprs des commissaires et savoir
jusqu'o s'tendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs se
bornoient  pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne
convenoient point aux Amricains: les commissaires ne purent remplir
leur mission.

  [56] Lord Howe commandoit la flotte, et le chevalier Howe, son frre,
    l'arme anglaise. Ils avoient, en mme temps, le titre de
    commissaires pacificateurs. (_Note du Traducteur._)

  [57] Sa lettre et la rponse de Franklin seront imprimes dans le
    deuxime volume de ce recueil.

L'importante question de l'indpendance des Amricains fut bientt
agite; et c'toit en prsence des armes et des flottes formidables,
destines  les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai,
mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans
argent, sans escadres, sans allis, n'ayant presque pour appui que le
seul amour de la libert, les Amricains se dterminrent  se sparer
d'une mre-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de
vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin
fut un des premiers  l'adopter, et son opinion entrana beaucoup
d'autres membres du congrs.

L'esprit du peuple avoit t dj prpar  cet vnement par le clbre
pamphlet de Thomas Paine, intitul: _Le Sens Commun_. Il y a lieu de
croire que Franklin eut beaucoup de part  cet ouvrage, ou du moins,
qu'il fournit des matriaux  l'auteur.

Franklin fut lu prsident de la convention, qui s'assembla en 1776, 
Philadelphie, pour tablir une nouvelle forme de gouvernement. La
constitution actuelle de l'tat de Pensylvanie, fut le rsultat des
travaux de cette assemble, et peut tre considre comme le fruit des
principes politiques de Franklin. L'unit lgislative et la pluralit
excutive semblent avoir t ses maximes favorites.

Vers la fin de la mme anne 1776, Franklin fut choisi pour aller suivre
les ngociations, entames par Silas Deane  la cour de France. La
certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un trait de
commerce avec l'Amrique, et le dsir d'affoiblir l'empire britannique,
en le dmembrant, toient de puissans motifs pour engager le
gouvernement franais  prter l'oreille aux propositions d'alliance
avec les Amricains. Mais il montroit pourtant une rpugnance, que
firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succs des armes
amricaines contre le gnral Burgoyne[58]. En 1778, on conclut un
trait d'alliance offensive et dfensive, et, en consquence, la France
dclara la guerre  l'Angleterre.

  [58]  Saratoga, o les gnraux amricains Arnold et Gates, le
    forcrent de se rendre prisonnier de guerre avec son arme. La
    trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire qu'il acquit par cette
    action. (_Note du Traducteur._)

Personne, peut-tre, n'toit aussi en tat que Franklin, de servir
essentiellement les Amricains, auprs de la cour de France. Ses
dcouvertes, ses talens y toient connus, et on y avoit la plus profonde
estime pour son caractre. Il fut accueilli avec les plus grandes
marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en
gnral, par tous les Franais. Cela lui donna bientt une grande
influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua  tablir
le crdit et l'importance des tats-Unis. C'est  ses soins qu'on doit
attribuer, en grande partie, le succs des emprunts, ngocis en
Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement dcid le sort
de la guerre.

Le triste succs des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord
Cornwalis et de son arme, convainquirent enfin les Anglais de
l'impossibilit de subjuguer les Amricains. Les ngocians demandoient
la paix  grands cris. Le ministre sentit qu'il ne pouvoit plus
long-temps s'opposer  leurs voeux. Les prliminaires furent signs 
Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour
l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des
tats-Unis d'Amrique. Ces prliminaires formoient la base du trait
dfinitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et sign par M. David
Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre.

Le 3 avril 1783, un trait d'amiti et de commerce entre les tats-Unis
et la Sude, fut conclu  Paris, par Franklin et le comte de Krutz.

Un pareil trait fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps avant
que Franklin abandonnt l'Europe.

Les affaires politiques n'toient pas l'unique objet des occupations de
Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publis 
Paris. Leur but toit, en gnral, de faire sentir les avantages de
l'industrie et de l'conomie.

Lorsqu'en 1784, le magntisme animal occupoit beaucoup les esprits en
Europe et sur-tout  Paris, on le crut d'une telle importance, que le
roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science
prtendue. Franklin fut un de ces commissaires. Aprs avoir observ un
grand nombre des expriences de Mesmer, et dont quelques-unes toient
faites sur eux-mmes, ils dcidrent que ce n'toit qu'un charlatanisme,
invent pour en imposer  des gens ignorans et crdules: Mesmer fut
ainsi arrt au milieu de la carrire par laquelle il croyoit arriver 
la fortune et  la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se
soit servi pour se jouer des hommes, fut ananti.

Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en cooprant 
l'tablissement de l'indpendance amricaine, et commenant  sentir les
infirmits de l'ge, dsira de revoir son pays natal. Il demanda son
rappel au congrs, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le
remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la mme anne, Franklin
retourna  Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nomm membre
du conseil suprme excutif de cette ville, et bientt aprs, il en fut
lu prsident.

En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles de
la confdration, et donner plus d'nergie au gouvernement des
tats-Unis. Elle se rassembla  Philadelphie. Franklin fut nomm l'un
des dlgus des Pensylvaniens. Il signa la constitution, propose pour
cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins
quivoques.

Il s'tablit alors,  Philadelphie, une socit destine  s'occuper des
recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son prsident, et tint
ses sances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette socit, ont
t publis: mais elle n'a pas exist long-temps.

En 1787, il se forma,  Philadelphie, deux autres socits, fondes sur
les principes de l'humanit la plus noble et la plus gnreuse. L'une
toit la _Socit Philadelphienne, pour le soulagement des prisonniers_;
et l'autre, la _Socit Pensylvanienne_, dont l'objet est de travailler
 l'abolition de l'esclavage, de secourir les ngres naturellement
libres et retenus dans la servitude, et d'amliorer la condition des
Africains.--Franklin toit prsident de ces deux socits. Leurs travaux
ont dj eu beaucoup de succs, et elles continuent de marcher avec une
ardeur infatigable vers le but de leur institution.

Les infirmits de Franklin augmentant, il lui devint impossible
d'assister rgulirement au conseil; et en 1788, il renona totalement
aux affaires publiques.

Son temprament toit trs-robuste. Il n'toit sujet  presqu'aucune
maladie, except quelques accs de goutte, qui le tourmentoient de temps
en temps, et qui cessrent en 1781, poque o il fut attaqu de la
pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles
de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agrables, en se
livrant  une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses
organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort.

En qualit de prsident de la socit pour l'abolition de l'esclavage,
il signa le mmoire, prsent le 12 mai 1789 au congrs des tats-Unis
de l'Amrique, pour le prier d'employer tout son pouvoir constitutionnel
 diminuer le trafic de l'espce humaine. Ce fut le dernier acte public
de Franklin.

Dans les dbats qu'occasionna ce mmoire, on tenta de justifier la
traite des ngres. Franklin fit insrer dans la gazette fdrative, du
25 mars, un morceau sign _Historicus_, et il y rapporta un discours,
qu'il dit avoir t prononc dans le divan d'Alger, en 1787, 
l'occasion d'une ptition prsente par la secte des _Erika_, pour
demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prtendu
discours algrien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un
reprsentant de la Georgie, nomm _Jackson_. Tous les argumens en faveur
de l'esclavage des ngres, y sont ingnieusement appliqus  la
justification des pirates qui enlvent les vaisseaux des Europens et
les rduisent eux-mmes  l'esclavage. Il dmontre, en mme-temps, la
futilit des raisonnemens dont on se sert pour dfendre la traite des
ngres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit
et de talent  l'ge avanc o il toit. Enfin, il n'offre pas une
preuve moins convaincante de la facilit avec laquelle Franklin imitoit
le style des anciens temps et des nations trangres, que sa fameuse
parabole contre la perscution; et de mme que cette parabole a engag
plusieurs personnes  la chercher dans la bible, le discours algrien a
t cause que des curieux ont cherch dans diverses bibliothques,
l'ouvrage d'o l'on disoit qu'il toit tir[59].

  [59] Ce discours sera imprim dans le deuxime volume de ce recueil.

Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqu d'une fivre et
d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme  sa vie. Nous allons
transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur
Jones, son mdecin et son ami.

La pierre dont il toit attaqu depuis long-temps, l'obligea, pendant
la dernire anne de sa vie,  garder presque toujours le lit; et dans
les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit qu'il prt
de fortes doses de _laudanum_ pour calmer ses souffrances. Cependant,
dans les intervalles de repos, non-seulement il s'amusoit  lire et 
converser gaiement avec sa famille, et avec quelques amis qui lui
rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires publiques et
particulires, avec diverses personnes qui venoient le consulter. Il
montroit encore ce dsir de faire le bien, cet empressement  obliger,
qui le distinguoient ds long-temps. Il conservoit minemment ses
facults intellectuelles et il aimoit encore  dire des plaisanteries,
et  raconter des anecdotes qui fesoient un plaisir extrme  tous ceux
qui les entendoient.

Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fivre, mais
sans aucun symptme caractristique. Ce ne fut que le troisime ou
quatrime jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le ct gauche de la
poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrmement vive, et fut suivie
d'une toux et d'une respiration pnible. Quand il fut dans cet tat, et
que l'excs de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il
disoit:--Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le
devoit; qu'il savoit combien l'tre-Suprme avoit vers de bienfaits sur
lui, en l'levant de l'obscurit, dans laquelle il toit n, au rang et
 la considration dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne
doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent
destines  le dgoter d'un monde, o il n'toit plus capable de
remplir le poste qui lui avoit t assign.

Il resta dans cet tat jusqu'au cinquime jour qui prcda sa mort.
Alors sa douleur et sa difficult de respirer l'abandonnrent
entirement. Sa famille se flatta qu'il guriroit: mais un abcs qui
s'toit form dans le poumon, creva tout--coup, et rendit une grande
quantit de matire que le malade continua  cracher tant qu'il eut
quelque force. Aussitt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matire,
les organes de la respiration s'affoiblirent par degrs. Il prouva un
calme lthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790,  onze
heures du soir. Il avoit vcu quatre-vingt-quatre ans et trois mois.

Peut-tre n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'anne 1735, Franklin
eut une dangereuse pleursie, qui se termina par un abcs au ct gauche
de ses poumons, et il fut alors presque suffoqu par la quantit de
matire qu'il rendit. Quelques annes aprs, il essuya encore une
maladie pareille: mais il en gurit promptement et sa respiration ne
s'en ressentit point.


                   *       *       *       *       *


Plusieurs annes avant sa mort, il composa lui-mme son pitaphe. La
voici:


                                LE CORPS

                                   de

                     BENJAMIN FRANKLIN, imprimeur,
                 comme la couverture d'un vieux livre,
                   dont les feuillets sont arrachs,
                   et la dorure et le titre effacs,
                  gt ici, et est la pture des vers.
             Cependant, l'ouvrage mme ne sera point perdu,
          car il doit, comme il le croyoit, reparotre encore
                               une fois,
                           dans une nouvelle
                         et plus belle dition,
                           revue et corrige
                                  par
                               l'auteur.

                   *       *       *       *       *


_EXTRAIT du Testament de BENJAMIN FRANKLIN._


... Quant  mes livres, ceux que j'avois en France, et ceux que j'avois
laisss  Philadelphie tant maintenant tous rassembls ici, et le
catalogue en tant fait, mon intention est d'en disposer de la manire
suivante.

Je lgue  la socit philosophique de Philadelphie, dont j'ai l'honneur
d'tre prsident, l'_Histoire de l'acadmie des sciences_, en soixante
ou soixante-dix volumes _in-4_.--Je donne  la socit philosophique
amricaine qui est tablie  la Nouvelle-Angleterre, et dont je suis
membre, la collection _in-folio_ des _Arts et Mtiers_. L'dition
_in-4_. du mme ouvrage sera remise de ma part  la compagnie de la
bibliothque de Philadelphie.--Je donne  mon petit-fils Benjamin
Franklin Bache, tous ceux de mes livres,  ct desquels j'ai mis son
nom dans le catalogue ci-dessus mentionn; et  mon petit-fils William
Bache, tous ceux auxquels son nom sera galement ajout. Ceux qui seront
dsigns avec le nom de mon cousin Jonatham Williams, seront donns  ce
parent.--Je lgue  mon petit-fils, William Temple Franklin, le reste de
mes livres, mes manuscrits et mes papiers.--Je donne  mon petit-fils,
Benjamin Franklin Bache, mes droits dans la compagnie de la bibliothque
de Philadelphie, ne doutant pas qu'il ne permette  ses frres et  ses
soeurs d'en jouir comme lui.

Je suis n  Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, et je dois mes
premires connoissances en littrature aux libres coles de grammaire
qui y sont tablies. C'est pourquoi je laisse  mes excuteurs
testamentaires, cent livres sterlings, pour qu'elles soient remises, par
eux, ou par ceux qui les remplaceront, aux directeurs des libres coles
de ma ville natale. J'entends que les directeurs, ou les personnes qui
auront la surintendance des libres coles, placent cette somme  intrt
perptuel, afin de l'employer tous les ans  faire frapper des mdailles
d'argent, qui seront distribues aux lves pour leur servir de
rcompense et d'encouragement; et cela de la manire que les notables de
la ville de Boston jugeront convenable.

Je charge mes excuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, de
prlever sur les honoraires qui me sont redus, comme prsident de l'tat
de Pensylvanie, deux mille livres sterlings, et de les compter aux
personnes, qu'un acte de la lgislature nommera pour les recevoir en
dpt, afin qu'elles soient employes  rendre le Skuylkil navigable.

Tandis que j'ai t marchand de papier, imprimeur et directeur de la
poste, j'ai fait crdit  beaucoup de personnes, pour des livres, des
insertions d'avis, des ports de lettres et d'autres objets pareils.
L'assemble de Pensylvanie m'ayant fait partir en 1757 pour aller tre
son agent en Angleterre, o j'ai rempli ce poste jusqu'en 1775, et  mon
retour, tant immdiatement occup des affaires du congrs, et envoy en
France en 1776, o j'ai sjourn neuf ans, je n'ai pu rclamer les
sommes ci-dessus que depuis mon retour en 1785, et ce sont, en quelque
sorte, des crances surannes, quoique justes. Cependant elles se
trouvent dtailles dans mon grand livre, cot E; et je les lgue aux
administrateurs de l'hpital de Pensylvanie, esprant que les dbiteurs,
ou leurs successeurs, qui font  prsent quelque difficult d'acquitter
ces dettes, parce qu'ils les croient trop anciennes, voudront pourtant
bien en compter le montant, comme une charit, en faveur de l'excellente
institution de l'hpital.--

Je suis persuad que plusieurs de ces dettes seront invitablement
perdues: mais je me flatte qu'on en recouvrera beaucoup. Il est possible
aussi que quelques-uns des dbiteurs, aient  rclamer de moi le montant
d'anciens comptes. En ce cas, les administrateurs de l'hpital voudront
bien en faire la dduction, et en payer la solde, si c'est moi qui la
dois.

Je prie mes amis Henry Hyll, John Jay, Francis Hopkinson et M. Edward
Duffield, de Bonfield dans le comt de Pensylvanie, d'tre les
excuteurs de mes dernires volonts; c'est pourquoi je les nomme dans
le prsent testament.

Je dsire d'tre enterr, avec le moins de dpense et de crmonie qu'il
sera possible.

 Philadelphie, le 17 juillet 1788.

  B. FRANKLIN.

                   *       *       *       *       *

CODICILE.

Moi, Benjamin Franklin, aprs avoir considr le testament prcdent, ou
ci-joint, je crois  propos d'y ajouter le prsent codicile.

L'un de mes anciens et invariables principes politiques, est que, dans
un tat dmocratique, il ne doit point y avoir d'emploi lucratif, par
les raisons dtailles dans un article que j'ai rdig dans notre
constitution; et lorsque j'ai accept la place de prsident, mon
intention a t d'en consacrer les honoraires  l'utilit publique. En
consquence, j'ai dj lgu, par mon testament du mois de juillet
dernier, des sommes considrables aux collges, et pour construire des
glises. J'ai, de plus, donn deux mille livres sterlings  l'tat de
Pensylvanie, pour tre employes  rendre le Skuylkil navigable. Mais
apprenant depuis, que cette somme est trs-insuffisante pour un pareil
ouvrage, et que vraisemblablement l'entreprise n'aura pas lieu de
long-temps, j'ai conu une autre ide, que je crois d'une utilit plus
tendue. Je rvoque donc et annulle le legs qui devoit servir aux
travaux du Skuylkil; et je dsire qu'une partie des certificats, que
j'ai pour ce qui m'est red de mes honoraires de prsident, soit vendue
pour produire deux mille livres sterlings, dont on disposera, comme je
vais l'expliquer.

L'on pense que celui qui reoit un bien de ses anctres, est, en quelque
sorte, oblig de le transmettre  ses descendans. Certes, je ne suis
point dans cette obligation, moi,  qui mes anctres ni aucun de mes
parens n'ont jamais laiss un schelling d'hritage. J'observe ceci, pour
que ma famille ne trouve pas mauvais que je fasse quelques legs, qui ne
sont pas uniquement  son profit.

N  Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, je dois mes premires
connoissances en littrature aux libres coles de grammaire de cette
ville: aussi ne les ai-je point oublies dans mon testament.

Mais j'ai galement des obligations  l'tat de Massachusett, qui, sans
que je l'aie demand, m'a nomm son agent, pendant plusieurs annes, et
m'a accord en consquence des honoraires assez considrables. Quoiqu'en
servant cet tat, et en lui transmettant les lettres du gouverneur
Hutchinson, j'aie perdu plus qu'il ne m'a jamais donn, je ne pense pas
lui devoir moins de reconnoissance.

J'ai observ que parmi les artisans, les bons apprentis devenoient
ordinairement de bons citoyens. J'ai moi-mme, dans ma ville natale,
commenc par apprendre le mtier d'imprimeur; et ensuite j'ai eu la
facilit de m'tablir  Philadelphie, parce que deux amis m'ont prt de
l'argent, qui a t la base de ma fortune, et la cause de tout ce que
j'ai pu faire d'utile dans le cours de ma vie.--Je dsire de pouvoir
tre encore de quelqu'utilit aprs ma mort, en formant et soutenant des
jeunes gens, qui rendent service  leur pays, dans les deux villes que
je viens de nommer.

Je donne donc en dpt mille livres sterlings aux habitans de Boston,
dans l'tat de Massachusett, et mille livres sterlings  ceux de
Philadelphie, afin que ces sommes soient employes de la manire
suivante.

Si les habitans de Boston acceptent les mille livres sterlings, elles
seront confies aux lus de cette ville et aux ministres de l'ancienne
congrgation piscopale et presbytrienne; et ces administrateurs en
feront des prts  cinq pour cent d'intrt par an,  de jeunes artisans
maris, lesquels seront gs de vingt-cinq ans, et auront appris leur
mtier dans la ville, et rempli fidlement les obligations spcifies
dans leur contrat d'apprentissage, de manire  mriter qu'au moins deux
citoyens respectables rpondent de l'honntet de leur caractre, et
leur servent de caution, pour le paiement de la somme qu'on leur
prtera, ainsi que des intrts, avec les conditions ci-aprs
spcifies.

Le montant de tous les billets sera payable en piastres espagnoles
cordonnes, ou en monnoie d'or courante; et les administrateurs
tiendront un livre, ou des livres, o seront inscrits les noms de ceux
qui profiteront de l'avantage de cette institution, ainsi que les noms
de ceux qui leur serviront de caution, avec les sommes qui leur seront
prtes, les dates et tout ce qui y aura rapport. Comme ces prts sont
destins  faciliter l'tablissement des jeunes ouvriers qui se
marieront, il faut que les administrateurs ne prtent  une mme
personne ni plus de soixante livres sterlings, ni moins de quinze.

Et si le nombre de ceux qui feront des demandes toit si considrable,
que le legs ne sufft pas pour donner  tous ce qui leur seroit
ncessaire, on fera une diminution gnrale, pour que chacun reoive
quelque secours.

Ces secours seront d'abord de peu de consquence; mais  mesure que le
capital grossira par l'accumulation des intrts, ils deviendront plus
considrables. Afin qu'on les multiplie, autant qu'il sera possible, et
qu'on en rende le remboursement plus ais, il faut que chaque emprunteur
soit oblig de payer avec l'intrt annuel, un dixime du principal; et
le montant de cet intrt et de ce principal sera prt  de nouveaux
emprunteurs.

Il est  croire qu'il y aura toujours  Boston des citoyens vertueux et
bienfaisans, qui s'empresseront de consacrer une partie de leur temps 
l'utilit publique, en administrant gratuitement cette institution. On
doit aussi esprer qu'aucune partie de la somme ne restera jamais
oisive, ni ne sera employe  d'autre objet que celui de sa destination
premire; mais bien qu'elle augmentera continuellement. Ainsi, il
viendra un temps o elle sera plus considrable qu'il ne le faudra pour
Boston; et alors, on pourra en prter aux autres villes de l'tat de
Massachusett, pourvu qu'elles s'engagent  payer ponctuellement les
intrts, et  rembourser, chaque anne, un dixime du principal aux
habitans de Boston.

Si ce plan est excut et russit, la somme s'lvera, au bout de cent
ans,  cent trente-un mille livres sterlings. Je dsire qu'alors les
administrateurs de la donation emploient cent mille livres sterlings 
faire construire les ouvrages publics qu'on croira les plus gnralement
utiles, comme des fortifications, des ponts, des aqueducs, des bains
publics;  paver les rues, et  tout ce qui peut rendre le sjour de la
ville plus agrable aux habitans et aux trangers qui viendront pour y
rtablir leur sant, ou y passer quelque temps.

Je dsire que les autres trente-un mille livres sterlings, soient
prtes  intrt, de la manire ci-dessus prescrite, pendant cent ans
encore; et j'espre qu'alors cette institution aura heureusement influ
sur la conduite de la jeunesse, et aid plusieurs estimables et utiles
citoyens.

 la fin de ce second terme, s'il n'est arriv aucun accident, la somme
s'lvera  quatre millions soixante-un mille livres sterlings, dont je
laisse un million soixante-un mille livres sterlings  la disposition
des habitans de Boston, et trois millions sterlings  la disposition du
gouvernement de l'tat de Massachusett, car je n'ose pas porter mes vues
plus loin.

Je dsire qu'on observe, pour le don que je fais aux habitans de
Philadelphie, ce que je viens de recommander pour celui qui concerne les
habitans de Boston. Il ne doit y avoir qu'une seule diffrence: c'est
que comme Philadelphie a un corps administratif, je le prie de se
charger de ma donation, pour en faire l'usage expliqu plus haut; et je
lui donne tous les pouvoirs ncessaires  cet gard.--J'ai observ que
le sol de la ville tant pav ou couvert de maisons, la pluie toit
charie loin, et ne pouvoit point pntrer dans la terre, et renouveler
et purifier les sources, ce qui est cause que l'eau des puits devient
chaque jour plus mauvaise, et finira par ne pouvoir plus tre bonne 
boire, ainsi que je l'ai vu dans toutes les anciennes villes. Je
recommande donc qu'au bout de cent ans, le corps administratif emploie
une partie des cent mille livres sterlings,  faire conduire 
Philadelphie, par le moyen de tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek[60], 
moins que cela ne soit dj fait. L'entreprise est, je crois, aise,
puisque la crique est beaucoup plus leve que la ville, et qu'on peut y
faire monter l'eau encore plus haut, en construisant une digue.

  [60] La crique de Wissahickon.

Je recommande aussi de rendre le Skuylkil entirement navigable. Je
dsire que dans deux cents ans,  compter du jour o l'institution
commencera, la disposition des quatre millions soixante-un mille livres
sterlings soit partage entre les habitans de Philadelphie et le
gouvernement de Pensylvanie, de la mme manire que je l'ai indiqu pour
les habitans de Boston et le gouvernement de Massachusett.

Je dsire que ces institutions commencent un an aprs ma mort. On aura
soin d'en donner publiquement avis avant la fin de l'anne, pour que
ceux au bnfice de qui elles sont, aient le temps de faire leurs
demandes en forme.--Je dsire donc que dans six mois,  compter du jour
de mon dcs, mes excuteurs testamentaires, ou leurs successeurs,
paient deux mille livres sterlings aux personnes que nommeront les lus
de Boston et le corps administratif de Philadelphie, pour recevoir les
mille livres sterlings qui reviendront  chacune de ces villes.

Quand je considre les accidens auxquels sont sujets tous les projets et
toutes les affaires des hommes, je crains de m'tre trop flatt en
imaginant que ces dispositions, si tant est qu'elles soient suivies,
continuent sans interruption, et remplissent leur objet. Cependant,
j'espre que si les habitans de Boston et de Philadelphie, ne jugent pas
 propos de se charger de l'excution de mon projet, ils daigneront, au
moins, accepter les donations, comme une marque de mon attachement, de
ma gratitude, et du dsir que j'ai de leur tre utile, mme aprs ma
mort.

Certes, je dsire que l'une et l'autre entreprennent de former
l'tablissement que j'ai conu, parce que je pense que, quoiqu'il puisse
s'lever des difficults imprvues, on peut trouver le moyen de les
vaincre, et de rendre le plan praticable.

Si l'une des deux villes accepte le don avec les conditions prescrites,
et que l'autre refuse de remplir les conditions, je veux alors que les
deux sommes soient donnes  celle qui aura accept les conditions, pour
que le tout soit appliqu au mme objet et de la mme manire que je
l'ai dit, pour chaque partie. Si les deux villes refusent la somme que
je leur offre, elle restera dans la masse de mes biens, et l'on en
disposera conformment  mon testament du 17 juillet 1788.

Je lgue au gnral George Washington, mon ami, et l'ami de l'humanit,
le bton de pommier sauvage dont je me sers pour me promener, et sur
lequel il y a une pomme d'or, artistement travaille, reprsentant le
bonnet de la Libert. Si ce bton toit un sceptre, il conviendroit 
Washington, car il l'a mrit.

  B. FRANKLIN.

                   *       *       *       *       *




                                OEUVRES
                          MORALES, POLITIQUES
                             ET LITTRAIRES
                                   DE
                           BENJAMIN FRANKLIN,

                      DANS LE GENRE DU SPECTATEUR.




                           SUR LES PERSONNES
                         QUI SE MARIENT JEUNES.


   JOHN ALLEYNE.

Vous voulez, mon cher John, que je vous dise ma faon de penser sur les
personnes qui se marient jeunes, et que je rponde aux critiques sans
nombre, que diverses personnes se sont permises sur votre mariage. Vous
pouvez vous rappeler que, quand vous me consulttes  ce sujet, je vous
dis que ni d'un ct ni de l'autre, la jeunesse ne devoit tre un
obstacle. Certes, tous les mnages que j'ai observs, me font penser que
les personnes qui se marient jeunes sont plus communment heureuses que
les autres.

Les jeunes poux ont toujours un caractre plus flexible et tiennent
moins  leurs habitudes, que lorsqu'ils sont plus avancs en ge. Ils
s'accoutument plus aisment l'un  l'autre, et par-l, ils prviennent
beaucoup de contradictions et de dgots. Si la jeunesse manque un peu
de cette prudence qui est ncessaire pour conduire un mnage, elle
trouve assez de parens et d'amis d'un ge mr, pour remdier  ce
dfaut, et elle est plutt habitue  une vie tranquille et rgulire.
En se mariant jeune, un homme prvient peut-tre trs-heureusement, ces
accidens, ces liaisons qui auroient pu nuire  sa sant, ou  sa
rputation, et quelquefois mme  toutes les deux.

Quelques personnes peuvent se trouver dans des circonstances o la
prudence exige qu'elles diffrent de se marier: mais en gnral, quand
la nature nous a rendus physiquement propres au mariage, on doit penser
qu'elle ne se trompe point en nous le fesant dsirer.

Les mariages tardifs sont souvent suivis d'un inconvnient de plus que
les autres; c'est que les parens ne vivent pas assez long-temps pour
veiller  l'ducation de leurs enfans.--Les enfans qui viennent tard,
sont de bonne heure orphelins, dit le proverbe espagnol. Triste sujet
de rflexion pour ceux qui peuvent avoir  redouter ce malheur!

Nous autres Amricains, nous nous marions ordinairement ds le matin de
la vie. Nos enfans sont levs et tablis dans le monde,  midi; et nos
affaires,  cet gard, tant acheves, nous avons un aprs-midi et une
soire de loisir agrable, tel que celui dont jouit  prsent notre ami.

En nous mariant de bonne heure, nous avons le bonheur d'avoir un plus
grand nombre d'enfans; et chaque mre, suivant parmi nous, l'usage de
nourrir elle-mme ses enfans, usage si conforme au voeu de la nature!
nous en conservons davantage. Aussi, dans nos contres, les progrs de
la population sont bien plus rapides qu'en Europe.

Enfin, je suis trs-content de vous voir mari, et je vous en flicite
cordialement. Vous tes dans le sentier o l'on devient un citoyen
utile; et vous avez chapp  un tat contre nature,  un ternel
clibat! C'est pourtant l le sort d'un grand nombre d'hommes qui ne s'y
toient pas condamns; mais qui, ayant trop long-temps diffr de
changer de condition, trouvent enfin qu'il est trop tard pour y songer,
et passent leur vie entire dans une situation o un homme semble
toujours valoir beaucoup moins. Un volume dpareill n'a pas la mme
valeur que lorsqu'il fait partie d'une collection complte. Quel cas
fait-on de la moiti isole d'une paire de ciseaux? Elle ne coupe jamais
bien, et ne peut servir que de mauvais racloir.

Je vous prie de prsenter  votre jeune pouse, et mes complimens et mes
voeux pour son bonheur. Je suis vieux et pesant: sans cela, je serois
all les lui prsenter moi-mme.

Je ne ferai que peu d'usage du privilge qu'ont les vieillards, de
donner des avis  leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec
respect. Cela vous attirera du respect  vous-mme, non-seulement de sa
part, mais de la part de tous ceux qui seront tmoins de votre conduite.
Ne vous servez jamais avec elle, d'expression ddaigneuse, mme en
plaisantant; car les plaisanteries de ce genre finissent souvent par des
disputes srieuses.

tudiez soigneusement ce qui a rapport  votre profession, et vous
deviendrez savant. Soyez laborieux et conome, et vous deviendrez riche.
Soyez frugal et temprant, et vous conserverez votre sant. Pratiquez
toujours la vertu, et vous serez heureux. Une telle conduite, du moins,
promet plus que toute autre de pareilles consquences.

Je prie Dieu qu'il vous bnisse, vous et votre jeune pouse; et je suis
pour toujours votre sincre ami.

  B. FRANKLIN.




                       SUR LA MORT DE SON FRRE,
                             JOHN FRANKLIN.


   MISS HUBBARD.

Je le sens comme vous; nous avons perdu un parent cher et estimable.
Mais telle est la volont de Dieu et de la nature; il faut que l'ame
abandonne sa dpouille mortelle, pour entrer dans une vritable vie.
Elle n'est ici-bas que dans un tat imparfait, et pour se prparer 
vivre. L'homme n'est compltement n qu'au moment o il meurt. Pourquoi
nous affligerions-nous donc de voir un nouveau n parmi les immortels,
un nouveau membre ajout  leur heureuse socit?

C'est un acte de la bienfaisance divine que de nous laisser un corps
mortel, tandis qu'il peut nous procurer des jouissances douces, et nous
servir  acqurir des connoissances et  faire du bien aux tres comme
nous; mais quand ce corps, cessant d'tre propre  remplir ces objets,
ne peut que nous faire sentir la douleur, et non le plaisir, nous
embarrasse, au lieu de nous tre de quelque secours, et ne rpond plus 
aucune des intentions pour lesquelles il nous toit donn, c'est
galement un effet de la bont cleste, que de nous en dlivrer.

Le moyen dont elle s'est servi est la mort. Quelquefois nous nous
donnons prudemment nous-mme une mort partielle. Nous nous fesons couper
un membre douloureusement bless et hors d'tat de gurir. Celui  qui
on arrache une dent, s'en spare volontiers, parce que la douleur s'en
va avec elle. Celui qui se spare de tout son corps, quitte en
mme-temps toutes les douleurs et les maladies auxquelles il toit
expos et qui pouvoient le faire souffrir.

Nous avons t invits, notre ami et nous,  une partie de plaisir, qui
doit durer  jamais. Sa voiture a t prte avant la ntre, et il est
parti le premier. Nous ne pouvions pas convenablement nous en aller tous
-la-fois. Et pourquoi, vous et moi, nous affligerions-nous de son
dpart, puisque nous devons bientt le suivre, et que nous savons o
nous le trouverons?

  Adieu.

    B. FRANKLIN




                                 LETTRE
                           AU DOCTEUR MATHER,
                               DE BOSTON.



                                                 Passy, le 12 mai 1784.

  RVREND DOCTEUR,

J'ai reu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans des
tats-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espre qu'il aura le
succs qu'il mrite. Quoique de pareils crits soient regards avec
indiffrence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte
impression sur la centime partie des lecteurs, pour que l'effet en soit
trs-considrable.

Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me
concerne, ne sera peut-tre pas sans intrt pour vous. Lorsque j'tois
encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitul: _Essais sur
la Manire de faire le bien_, ouvrage qui, je crois, toit de votre
pre. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en
avoit plusieurs feuillets dchirs. Mais le reste me frappa tellement,
que durant toute ma vie, il a influ sur ma conduite. C'est pour cela
que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme
bienfaisant, que de toute autre espce de rputation; et si, comme vous
paroissez le croire, j'ai t un citoyen utile, le public en doit
l'avantage au livre dont je viens de parler.

Vous dites que vous tes dans votre soixante-dix-huitime anne. Je suis
dans ma soixante-dix-neuvime. Nous sommes l'un et l'autre devenus
vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitt Boston: mais je me
souviens trs-bien de votre pre et de votre grand-pre. Je les ai
entendu prcher, et je les ai vus chez eux.

La dernire fois que j'ai vu votre pre, c'toit en 1724, lorsque je lui
rendis visite aprs mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reut dans
sa bibliothque; et quand je pris cong de lui, il m'indiqua un chemin
plus court que celui par o j'tois entr. C'toit un passage troit,
travers par une poutre peu leve. Il conversoit avec moi en
m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui.
Tout--coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le
compris pas bien, et ma tte heurta contre la poutre.

Votre pre toit un homme qui ne laissoit jamais chapper l'occasion de
donner de bons conseils. Aussi, quand ma tte eut heurt contre la
porte, il me dit:--Vous tes jeune, et vous allez parcourir le monde.
Sachez vous baisser  propos, et vous viterez beaucoup de mal.--Cet
avis resta au fond de mon coeur, et m'a t souvent utile. Je me le suis
rappel, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil humili, et le malheur
des gens qui avoient voulu porter la tte trop haute.

Je dsire beaucoup de revoir la ville o je suis n. J'ai quelquefois
espr d'y finir mes jours.--Je la quittai, pour la premire fois, en
1723. J'y suis retourn en 1733, 1743, 1753 et 1763.--En 1773, j'tois
en Angleterre. En 1775, je passai  la vue de mon pays, mais je ne pus
pas y aborder, parce qu'il toit au pouvoir de l'ennemi. Je voulois y
aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma dmission, et
de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains mme de n'avoir jamais
ce bonheur. Mes voeux les plus ardens sont cependant pour ma ville
natale: _esto perpetua!_ Elle possde maintenant une excellente
constitution. Puisse-t-elle la conserver  jamais!

Le puissant empire, au milieu duquel je rside, continue d'tre l'ami
des tats-Unis. Son amiti est pour eux de la plus grande importance, et
doit tre cultive avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore
console d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exeroit sur nous; et elle se
flatte encore par fois de l'esprance de le recouvrer. Des vnemens
peuvent accrotre cette esprance, et occasionner des tentatives
dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit
infailliblement les Anglais  nous attaquer; et cependant nous avons
parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent
d'affoiblir les liens qui nous attachent  la France.

Conservons notre rputation, en tant fidles  nos engagemens; notre
crdit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilit
et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientt
besoin de tout cela.

Agrez, rvrend docteur, ma sincre estime.

  B. FRANKLIN.




                              LE SIFFLET,
                          HISTOIRE VRITABLE,

                 _Adresse, par Franklin,  son Neveu._


Lorsque j'tois encore  l'ge de sept ans, mes amis, un jour de fte,
remplirent mon gousset de monnoie de cuivre. Je m'en allai droit  une
choppe o l'on vendoit des joujoux pour les enfans; et comme j'tois
charm du son d'un sifflet, que je venois de voir entre les mains d'un
autre enfant, j'offris et je donnai tout mon argent pour en avoir un
pareil.

Je m'en retournai alors  la maison, enchant de mon sifflet, et
sifflant continuellement; mais troublant toute ma famille. Mes frres,
mes soeurs, mes cousins apprenant ce que me cotoit mon sifflet, me
dirent que je l'avois pay quatre fois plus qu'il ne valoit. Cela me fit
songer aux bonnes choses dont j'aurois pu faire emplette avec l'argent
que j'avois donn de trop. On se moqua tant de ma sottise, que je me mis
 pleurer de toute ma force; et la rflexion me causa bien plus de
chagrin, que le sifflet ne m'avoit fait de plaisir.

Cependant cela ne laissa pas que de m'tre avantageux dans la suite. Je
conservai le souvenir de mon sot march; et toutes les fois que j'tois
tent d'acheter des choses inutiles, je me disois  moi-mme:--Ne paye
pas trop cher le sifflet.--Et j'pargnois mon argent.

Je devins grand, j'entrai dans le monde, j'observai les actions des
hommes, et je crus en rencontrer plusieurs, oui, plusieurs, qui
_payoient trop cher le sifflet_.

Quand j'ai vu quelqu'un qui, trop ardent  rechercher les graces de la
cour, employoit son temps  assister au lever du roi, sacrifioit son
repos, sa libert, sa vertu, et peut-tre ses amis  s'avancer dans
cette carrire, je me suis dit:--_Cet homme paye trop cher son
sifflet._

Quand j'ai vu un autre ambitieux, jaloux d'acqurir la faveur populaire,
s'occuper sans cesse d'intrigues politiques, ngliger ses propres
affaires, et se ruiner en se livrant  cette folie.--_Certes, ai-je
dit, celui-ci paye trop cher son sifflet._

Si je rencontrois un avare, qui renont  tous les agrmens de la vie,
au plaisir de faire du bien aux autres,  l'estime de ses concitoyens, 
la joie d'une bienveillante amiti, pour satisfaire son dsir
d'accumuler de l'argent:--_Pauvre homme!_ disois-je, _en vrit, vous
payez trop cher votre sifflet._

Lorsque je trouvois quelqu'homme de plaisir, sacrifiant la culture de
son esprit et l'amlioration de sa fortune  des jouissances purement
sensuelles:--Homme tromp, disois-je, vous vous procurez des peines,
non de vrais plaisirs: _Vous payez trop cher votre sifflet._

Si j'en voyois un autre aimer la parure, les meubles lgans, les beaux
quipages, plus que sa fortune ne le permettoit; s'endetter pour en
avoir, et terminer sa carrire dans une prison:--_Hlas!_ disois-je, _il
a pay cher, et trs-cher son sifflet._

Quand j'ai vu une douce, aimable et jolie fille marie  un homme d'un
caractre dur et brutal: _C'est grand'piti,_ ai-je dit, _qu'elle ait
pay si cher pour un sifflet._

En un mot, je m'imagine que la plus grande partie des malheurs des
hommes, viennent de ce qu'ils ne savent pas estimer les choses ce
qu'elles valent rellement, et de ce qu'ils _payent trop cher leurs
sifflets_.




                                PTITION
                           DE LA MAIN GAUCHE,

                     CEUX QUI SONT CHARGS D'LEVER
                              DES ENFANS.


Je m'adresse  tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de jeter
un regard de compassion sur ma malheureuse destine, afin qu'ils
daignent carter les prjugs dont je suis victime.

Nous sommes deux soeurs jumelles; et les deux yeux d'un homme ne se
ressemblent pas plus, ni ne sont pas plus faits pour s'accorder l'un
avec l'autre, que ma soeur et moi: cependant la partialit de nos parens
met entre nous la distinction la plus injurieuse.

Ds mon enfance on m'a appris  considrer ma soeur comme un tre d'un
rang au-dessus du mien. On m'a laiss grandir sans me donner la moindre
instruction, tandis que rien n'a t pargn pour la bien lever. Elle
avoit des matres qui lui apprenoient  crire,  dessiner,  jouer des
instrumens: mais si par hazard je touchois un crayon, une plume, une
aiguille, j'tois aussitt cruellement gronde; j'ai mme t battue
plus d'une fois, parce que je manquois d'adresse et de grace. Il est
vrai que quelquefois ma soeur m'associe  ses entreprises: mais elle a
toujours grand soin de prendre le devant, et de ne se servir de moi que
par ncessit, ou pour figurer auprs d'elle.

Ne croyez pas, messieurs, que mes plaintes ne soient excites que par la
vanit. Non. Mon chagrin a un motif bien plus srieux. D'aprs un usage
tabli dans ma famille, nous sommes obliges, ma soeur et moi, de
pourvoir  la subsistance de nos parens. Je vous dirai, en confidence,
que ma soeur est sujette  la goutte, aux rhumatismes,  la crampe, sans
compter beaucoup d'autres accidens. Or, si elle prouve
quelqu'indisposition, quel sera le sort de notre pauvre famille? Nos
parens ne se repentiront-ils pas alors amrement d'avoir mis une si
grande diffrence entre deux soeurs si parfaitement gales? Hlas! nous
prirons de misre. Il me sera mme impossible de griffonner une
ptition, pour demander des secours; car j'ai t oblige d'emprunter
une main trangre pour transcrire la requte que j'ai l'honneur de vous
prsenter.

Daignez, messieurs, faire sentir  nos parens l'injustice d'une
tendresse exclusive, et la ncessit de partager galement leurs soins
et leur affection entre tous leurs enfans.

  Je suis, avec un profond respect,

  Messieurs,

  Votre obissante servante,

    LA MAIN GAUCHE




                             LA BELLE JAMBE
                                   ET
                           LA JAMBE DIFFORME.


Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possdant galement la
sant, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres
malheureux. Cela provient, en trs-grande partie, des diffrens points
de vue, sous lesquels ils considrent les choses, les personnes et les
vnement, et de l'effet que cette diffrence produit sur leur ame.

Dans quelque situation que soient placs les hommes, ils peuvent y avoir
des agrmens et des inconvniens; dans quelque socit qu'ils aillent,
ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou moins
aimables;  quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y rencontrer
des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais got, des
plats un peu mieux ou un peu plus mal apprts; dans quelque pays qu'ils
demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que soit le
gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de bonnes et de
mauvaises loix, et ces loix peuvent tre bien ou mal excutes; quelque
pome, quelqu'ouvrage de gnie qu'ils lisent, ils peuvent y voir des
beauts et des dfauts; enfin, sur presque tous les visages, dans
presque toutes les personnes, ils peuvent dcouvrir des traits fins, et
des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises qualits.

Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de
parler s'affectent diffremment. Ceux qui sont disposs  tre heureux
ne considrent que ce qu'il y a d'agrable dans les choses, et d'amusant
dans la conversation, les plats bien apprts, la dlicatesse des vins,
le beau temps, et ils en jouissent avec volupt. Ceux qui sont destins
 tre malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas
d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mcontens, et par leurs
tristes remarques, troublent les plaisirs de la socit, offensent
beaucoup de personnes et deviennent  charge par-tout o ils vont.

Si cette tournure d'esprit toit donne par la nature, les malheureux
qui l'ont seroient trs-dignes de piti. Mais comme la disposition 
critiquer,  trouver tout mauvais n'est, peut-tre, d'abord qu'un effet
de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain
que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en dfaire,
lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit  leur repos. J'espre que ce
petit avis ne leur sera point inutile et les engagera  renoncer  un
penchant qui, quoique dict par l'imagination, a des consquences
trs-srieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des
malheurs rels.

Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insults par
eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide,
quelquefois mme on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage
et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils
dsirent de s'lever  des emplois, et d'augmenter leur fortune,
personne ne s'intresse  leur succs, et ne fait un pas, ni ne dit un
mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils
prouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les dfendre, ni les
justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et
s'efforce de les rendre compltement odieux. S'ils ne changent donc
point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agrable ce qui
l'est, sans se chagriner eux-mmes pour chagriner les autres, tout le
monde doit les viter; car il est toujours fcheux d'avoir des rapports
avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver
ml dans leurs querelles.

Un vieux philosophe de mes amis toit devenu, par exprience,
trs-dfiant  cet gard, et vitoit soigneusement d'avoir aucune
liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un
thermomtre, pour connotre le degr de chaleur de l'atmosphre, et un
baromtre, pour savoir  l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais.
Mais comme on n'a point encore invent d'instrument pour dcouvrir, au
premier coup-d'oeil, si un homme a le caractre chagrin, mon philosophe
se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe trs-bien
faite; mais l'autre ayant prouv un accident, toit crochue et
difforme.

Lorsqu'il se trouvoit, pour la premire fois, avec un homme qui
regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commenoit  s'en
dfier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit
rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour dterminer le
philosophe  n'avoir plus aucun rapport avec lui.

Tout le monde n'a pas le baromtre  deux jambes. Mais, avec un peu
d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fcheuse
disposition  chercher des dfauts, et on peut prendre la rsolution de
fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis
donc ces gens pointilleux, chagrins, mcontens, que s'ils veulent tre
respects, aims et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la
_jambe crochue_.




                              CONVERSATION
                        D'UN ESSAIM D'PHMRES,
                                   ET
                       SOLILOQUE D'UN VIEILLARD.


   MADAME BRILLANT.

                                              De Passy, le 15 aot 1778.

Vous pouvez vous rappeler, ma chre amie, que lorsque nous passmes
dernirement cette heureuse journe dans le dlicieux jardin et
l'agrable socit du Moulin-Joli, je m'arrtai dans une alle, et
m'cartai quelque temps de la compagnie.

On nous avoit montr un nombre infini de cadavres d'une petite espce de
mouche, appele _phmre_, dont les gnrations successives toient,
nous dit-on, nes et mortes dans le mme jour. J'en apperus, sur une
autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la conversation.

Vous savez que j'entends le langage de toutes les espces infrieures 
la ntre. Ma trop grande application  cette tude, est la meilleure
excuse que je puisse donner du peu de progrs que j'ai fait dans votre
charmante langue. La curiosit m'engagea  couter ce que disoient ces
petites cratures: mais comme la vivacit qui leur est propre, les
fesoit parler trois ou quatre  la fois, je ne pus pas entendre bien
clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques
expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles
disputoient avec chaleur sur le mrite de deux musiciens trangers, dont
l'un toit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur
temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer  la brivet
de leur existence, que si elles avoient t sres de vivre encore un
mois.--Heureux peuple! dis-je en moi-mme, vous vivez certainement sous
un gouvernement sage, quitable et doux, puisque vous n'avez  vous
plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la
perfection ou l'imperfection d'une musique trangre.

Je les laissai l, pour tourner la tte du ct d'un vieillard  cheveux
blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit  lui-mme. Son
soliloque m'amusa; et je l'ai crit dans l'espoir qu'il pourra aussi
amuser la femme  qui je dois le plus dlicieux de tous les plaisirs,
celui de sa socit et de l'harmonie cleste qu'elle me fait entendre.

L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espce, qui ont
fleuri long-temps avant ce temps-ci, toit que ce vaste monde, qu'on
nomme _le Moulin-Joli_, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit
heures; et je pense que cette opinion n'toit pas sans fondement,
puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie 
toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manire sensible,
considrablement dclin vers l'ocan[61], qui borne cette terre, il
faut qu' cette poque, il termine son cours, s'teigne dans les eaux
qui nous environnent, et laisse le monde dans le froid et dans les
tnbres, qui produiront ncessairement une mort et une destruction
universelle.

  [61] La Seine.

J'ai dj vcu sept de ces heures, long ge, qui n'est pas moins de
quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi
long-temps! J'ai vu des gnrations natre, fleurir et disparotre. Mes
amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis,
qui, hlas! ne sont plus, et que je suivrai bientt; car, quoique je me
porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, 
vivre encore plus de sept ou huit minutes.  quoi me servent  prsent
tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une
provision de rose, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent
toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engag pour
l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent
les tudes philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre
race en gnral? car, en politique, que peuvent les loix sans les
moeurs[62]? La gnration prsente de nos phmres va, dans le cours de
quelques minutes, devenir aussi corrompue et par consquent aussi
malheureuse que celles des buissons plus anciens. Et en philosophie,
combien nos progrs sont borns! Hlas! l'art est long et la vie est
courte[63]. Mes amis voudroient me consoler, par l'ide d'un nom, qu'ils
prtendent que je laisserai aprs moi. Ils disent que j'ai assez vcu
pour la nature et pour la gloire. Mais qu'est la renomme pour un
phmre qui n'existe plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu' la
dix-huitime heure, le monde lui-mme, le Moulin-Joli tout entier
arrivera  sa fin et sera enseveli dans les ruines universelles?

  [62] Quid leges sine moribus? HOR. _Od. 24. Lib. III._

  [63] Ars longa, vita brevis, tempus preceps. HIPPOCR. _Aphor. I._

Pour moi, aprs toutes les entreprises auxquelles je me sais livr avec
ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'ide d'avoir pass ma
longue vie dans l'intention d'tre utile, l'agrable conversation d'un
petit nombre de bonnes dames phmres, et quelquefois le tendre sourire
et le doux chant de la toujours aimable _Brillant_.




                                 MORALE
                              DES CHECS.


Le jeu des checs est le plus ancien et le plus gnralement connu de
tous les jeux. Son origine remonte au-del de toutes les notions
historiques; et pendant une longue suite de sicles il a t l'amusement
des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de
l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connot en Europe. Les
Espagnols l'ont port dans toutes leurs possessions d'Amrique, et
depuis quelque temps il est introduit dans les tats-Unis.

Ce jeu est si intressant par lui-mme, qu'il n'a pas besoin d'offrir
l'appt du gain pour qu'on aime  le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais
de l'argent[64]. Ceux qui ont le temps de se livrer  de pareils
amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau
suivant, crit dans l'intention de corriger chez un petit nombre de
jeunes gens, quelques dfauts qui se sont glisss dans la pratique de ce
jeu, prouve en mme-temps que, dans les effets qu'il produit sur
l'esprit, il peut tre non-seulement innocent, mais utile au vaincu
ainsi qu'au vainqueur.

  [64] Except en France et en Angleterre, o l'on joue quelquefois
    beaucoup d'argent aux checs. (_Note du Traducteur._)

Le jeu des checs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant,
acqurir ou fortifier plusieurs qualits utiles dans le cours de la vie,
et se les rendre assez familires pour s'en servir avec promptitude dans
toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'checs, dans
laquelle nous avons souvent des pices  prendre, des adversaires 
combattre, et nous prouvons une grande varit de bons et de mauvais
vnemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de
l'tourderie. En jouant aux checs, nous pouvons donc acqurir.

1. La _prvoyance_, qui regarde dans l'avenir et examine les
consquences que peut avoir une action; car un joueur se dit
continuellement:--si je remue cette pice, quel sera l'avantage de ma
nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre moi?
De quelle autre pice pourrai-je me servir pour soutenir la premire, et
me garantir des attaques qu'on me fera?

2. La _circonspection_, qui surveille tout l'chiquier, le rapport des
diffrentes pices entr'elles, leur position, le danger auquel elles
sont exposes, la possibilit qu'elles ont de se secourir mutuellement,
la probabilit de tel ou tel mouvement de l'adversaire, pour attaquer
telle ou telle autre pice, les diffrens moyens qu'on a d'viter ses
attaques, ou de les faire tourner  son dsavantage.

3. La _prudence_, qui jamais n'agit trop prcipitamment. La meilleure
manire d'acqurir cette qualit, est d'observer strictement les rgles
du jeu. Elles portent que lorsqu'une pice est touche, elle doit tre
joue, et que toutes les fois qu'elle est pose dans un endroit, il faut
qu'elle y reste. Il est d'autant plus utile que ces rgles soient
suivies, qu'alors le jeu en devient encore plus l'image de la vie
humaine, et particulirement de la guerre. Si, lorsque vous faites la
guerre, vous vous tes imprudemment mis dans une position dangereuse,
vous ne pouvez esprer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes
pour les placer plus avantageusement, et vous devez prouver toutes les
consquences auxquelles vous a expos trop de prcipitation.

4. Enfin, nous acqurons par le jeu des checs, l'habitude de ne pas
nous dcourager, en considrant le mauvais tat o nos affaires semblent
tre quelquefois, l'habitude d'esprer un changement favorable, et celle
de persvrer  chercher des ressources. Une partie d'checs offre tant
d'vnemens, tant de diffrentes combinaisons, tant de vicissitudes; et
il arrive si souvent qu'aprs avoir long-temps rflchi, nous dcouvrons
le moyen d'chapper  un danger qui paroissoit invitable, que nous
sommes enhardis  continuer de combattre jusqu' la fin, dans l'espoir
de vaincre par notre adresse, ou au moins, de profiter de la ngligence
de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque rflchit aux exemples
que lui fournissent les checs,  la prsomption que produit
ordinairement un succs,  l'inattention qui en est la suite, et qui
fait changer la partie, apprend, sans doute,  ne pas trop craindre les
avantages de son adversaire, et  ne pas dsesprer de la victoire,
quoiqu'en la poursuivant il reoive quelque petit chec.

Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce jeu,
plutt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mmes avantages.
Tout ce qui contribue  augmenter le plaisir qu'on y trouve, doit tre
observ; et toutes les actions, tous les mots peu honntes, indiscrets,
ou qui peuvent le troubler de quelque manire, doivent tre vits,
puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agrablement leur
temps.

1. Si l'on convient de jouer suivant les rgles, il faut que les rgles
soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas que tandis que
l'un s'y soumet, l'autre cherche  s'en affranchir; car cela n'est pas
juste.

2. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les rgles, et qu'un
joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente  accorder la
mme indulgence  son adversaire.

3. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche, pour vous
tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun
plaisir  jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir recours  ces ressources
dloyales.

4. Si votre adversaire est lent  jouer, vous ne devez ni le presser,
ni parotre fch de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus, que vous
chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez  votre montre, que vous
preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le
plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui
puisse le distraire; car tout cela dplat et prouve non pas qu'on joue
bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.

5. Vous ne devez pas chercher  tromper votre adversaire en prtendant
avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez bien que vous
perdrez la partie, afin de lui inspirer de la scurit, de la ngligence
et d'empcher qu'il aperoive les piges que vous lui tendez; car ce ne
seroit point de la science, mais de la fraude.

6. Quand vous avez gagn une partie, il ne faut pas que vous vous
serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que vous montriez
trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous cherchiez 
consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui ne blessent
point la vrit. Vous pouvez lui dire, par exemple:--Vous savez le jeu
mieux que moi; mais vous manquez un peu d'attention.--Ou:--Vous jouez
trop vte.--Ou bien:--Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque
chose vous a distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner.

7. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand soin de ne
pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux joueurs
-la-fois. D'abord, celui contre qui il est donn, parce qu'il peut lui
faire perdre la partie; ensuite celui  qui on le donne, parce qu'encore
qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant de plaisir
que si on le laissoit penser jusqu' ce qu'il l'et apperu lui-mme. Il
faut aussi, quand une pice est joue, ne pas la remettre  sa place,
pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer diffremment; car cela
peut dplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes sur la
vritable position des pices. Toute espce de propos adress aux
joueurs, diminue leur attention, et consquemment est dsagrable. On
doit mme s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement
qui ait rapport  leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est
indigne d'tre spectateur d'une partie d'checs. S'il veut montrer son
habilet  ce jeu, il doit jouer lui-mme, quand il en trouve
l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou mme de conseiller les
autres.

Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement joue,
suivant les rgles dont je viens de faire mention, vous devez moins
dsirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous contenter
d'en remporter une sur vous-mme. Ne saisissez pas avidement tous les
avantages que vous offre son incapacit, ou son inattention: mais
avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pice, ou en
la laissant sans dfense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une autre,
il peut s'exposer  tre mal. Par une honntet si oppose  tout ce
qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-tre perdre votre
partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de
votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la
bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.




                                 L'ART
                     D'AVOIR DES SONGES AGRABLES;
                           ADRESS  MISS ...
                      ET CRIT  SA SOLLICITATION.


Comme nous employons une grande partie de notre vie  dormir, et que
pendant ce temps-l nous avons quelquefois des songes agrables et
quelquefois des songes fcheux, il est assez important de se procurer
les premiers et d'carter les autres; car, rel ou imaginaire, le
chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir.

Si nous pouvons dormir sans rver, c'est un bien puisque les songes
fcheux sont carts. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des
songes agrables, c'est, suivant l'expression des Franais, _autant de
gagn_, c'est--dire, autant d'ajout aux plaisirs de la vie.

Pour cela, il faut commencer par tre trs-soigneux de conserver sa
sant, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de
temprance; car dans les maladies, l'imagination est trouble, et des
ides dsagrables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que
l'exercice prcde les repas, et non pas qu'il les suive immdiatement.
Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il
l'empche,  moins qu'il ne soit trs-modr. Si aprs que nous avons
fait de l'exercice, nous mangeons avec sobrit, la digestion est aise
et bonne, le corps lger, le caractre gai, et toutes les fonctions
animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais
l'indolence, les excs de la table, occasionnent le cochemar et des
terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des prcipices, ou
tre attaqu par des btes froces, par des assassins, par des dmons;
et on prouve toutes sortes de peines.

Observez, cependant, que la quantit d'alimens et la quantit d'exercice
sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et doivent manger
davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger que peu. En
gnral, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionn, les hommes
mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers ne sont
point dangereux pour les gens qui n'ont point dn: mais les insomnies
sont ordinairement le partage de ceux qui dnent et qui soupent
beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la diffrence entre les
tempramens, quelques personnes reposent fort bien  la suite de ce
double repas. Il ne leur en cote seulement qu'un triste songe et une
apoplexie, aprs quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il
n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens
qui, aprs avoir bien soup, ont t le lendemain matin, trouvs morts
dans leur lit.

Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa sant, c'est de
renouveler constamment l'air dans la chambre o l'on couche. On a grand
tort de coucher dans des chambres trs-closes et dans des lits avec des
rideaux. Il est trs-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une chambre
l'air extrieur, et de rester long-temps dans un endroit clos o l'air a
t plusieurs fois respir. L'eau bouillante ne devient pas plus chaude
par une longue bullition, si les parties qui reoivent une plus grande
chaleur peuvent s'vaporer; de mme les corps vivans ne se putrfient
point, si les parties putrides en sont exhales  mesure qu'elles le
deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et par les
poumons; et, en plein air, elles sont emportes au loin: mais dans une
chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se
corrompent de plus en plus.

Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre,
l'air s'y gte en peu de minutes, et il y devient mme mortel comme dans
la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt
qu'un galon[65] d'air par minute, et consquemment il faut plus de temps
pour que tout celui que contient une chambre soit corrompu: mais il le
devient proportionnment; et c'est  cela que beaucoup de maladies
putrides doivent leur origine.

  [65] Mesure de quatre pintes.

Mathusalem qui, ayant vcu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit
avoir mieux conserv sa sant, dormoit, dit-on, toujours en plein air;
car quand il eut dj vcu cinq cents ans, un ange lui dit:--Lve-toi,
Mathusalem, et btis-toi une maison; car tu vivras encore cinq cents
ans.--Mais Mathusalem rpondit:--Si je ne dois vivre que cinq cents
ans de plus, ce n'est pas la peine que je me btisse une maison. Je veux
dormir  l'air, comme j'ai toujours eu coutume de le faire.

Aprs avoir long-temps prtendu qu'on ne devoit point permettre aux
malades de respirer un air frais, les mdecins ont enfin dcouvert qu'il
pouvoit leur tre salutaire. C'est pourquoi on doit esprer qu'ils
dcouvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux
pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons tre guris de
l'arophobie, qui tourmente  prsent les esprits faibles, et les engage
 s'touffer,  s'empoisonner, plutt que d'ouvrir la fentre d'une
chambre  coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse.

Lorsque l'air d'une chambre close est satur avec la matire
transpirable[66], il n'en peut pas recevoir davantage, et cette matire
doit rester dans notre corps et nous causer des maladies. Mais on a
auparavant des indices du danger dont elle peut tre. On a un certain
mal-aise, d'abord lger,  la vrit, et tel que quant aux poumons, la
sensation en est assez foible, mais, quant aux pores de la peau, c'est
une inquitude difficile  dcrire, et dont un trs-petit nombre des
personnes qui l'prouvent, connot la cause. Alors si l'on veille la
nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la peine  se
rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le repos d'aucun
ct. Ce fretillement, pour me servir d'une expression vulgaire, faute
d'en avoir une meilleure, est absolument occasionn par une inquitude
de la peau, dont la matire transpirable ne s'chappe point, attendu que
les draps en ayant reu une quantit suffisante, et tant saturs, ils
ne peuvent en prendre davantage.

  [66] La matire transpirable est cette vapeur qui se dtache de notre
    corps, par les pores et par les poumons. On dit qu'elle est compose
    des cinq huitimes de ce que nous mangeons.

Pour connotre cette vrit, par exprience, il faut qu'une personne
reste au lit, dans la mme position, et que relevant ses draps, elle
laisse une partie de son corps expose  un air nouveau: alors elle
sentira cette partie tout--coup rafrachie, parce que l'air soulagera
sa peau, en recevant et emportant au loin la matire transpirable qui
l'incommodoit.

Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reoit, avec une
partie de cette vapeur, un degr de chaleur qui la rarfie et la rend
plus lgre; et alors elle est, avec la matire qu'elle a prise, pousse
au loin par une quantit d'air plus frais, et consquemment plus pesant,
qui s'chauffe  son tour et fait bientt place  une nouvelle portion.

Tel est l'ordre qu'a tabli la nature pour empcher les animaux d'tre
infects par leur propre transpiration. D'aprs le moyen que je viens
d'indiquer, on sentira quelle diffrence il y aura entre la partie du
corps expose  l'air, et celle qui, restant couverte, n'en prouvera
pas l'impression. L'inquitude de cette dernire partie augmentera par
la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps
en toit affect.

Voil donc une des grandes et principales causes des songes douloureux.
Quand le corps est mal  l'aise, l'ame en est trouble, et toutes sortes
d'ides dsagrables en deviennent, dans le sommeil, la consquence
naturelle. Je vais indiquer la manire certaine d'y remdier.

1. En mangeant modrment, non-seulement on conserve sa sant, ainsi
que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un temps donn.
Alors les draps du lit sont plus lentement saturs avec la matire
transpirable; et on peut, par consquent, dormir plus long-temps, avant
de sentir l'inquitude qu'on prouve lorsqu'ils ne peuvent en recevoir
davantage.

2. En ayant des draps lgers et une couverture claire, la matire
transpirable s'chappe plus aisment; l'on en est moins incommod et on
la supporte plus long-temps.

3. Quand on est rveill par l'inquitude dj dcrite, et qu'on ne
peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre l'oreiller,
secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les rideaux et
laisser rafrachir le lit. Pendant ce temps-l, on doit rester sans
s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu' ce que les pores se
soient dlivrs du poids qui les accable, ce qui s'opre plutt lorsque
l'air est plus sec et plus froid.

Quand on commence  sentir l'air froid incommode, on peut rentrer dans
le lit. On s'endormira bientt, et le sommeil sera doux et tranquille.
Tous les tableaux qui se prsenteront  l'imagination, seront agrables.
J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins amusans pour moi que
les scnes d'un opra.

S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous pouvez
soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une assez
grande quantit d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour
forcer cet air  en sortir. En rptant cela vingt fois de suite, vous
dlivrerez votre lit de la matire transpirable dont il sera imprgn;
et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette mthode
est loin de valoir la premire.

Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se
rveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir  le quitter pour
passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi
trs-utile aux personnes attaques de la fivre, parce qu'il les
rafrachit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour
qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place frache, a, en
quelque sorte, le mme avantage que deux lits diffrens.

Un ou deux avis de plus termineront ce petit trait. Quand on se couche,
on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformment  l'habitude
qu'on a de placer sa tte, afin d'tre parfaitement  son aise. On doit
aussi tendre ses membres, de manire qu'ils ne se gnent pas l'un
l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied porte
sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord
trs-sensible, et qu'on y fasse  peine attention, elle devient bientt
moins supportable, et l'incommodit peut s'en faire sentir dans le
sommeil, et troubler l'imagination.

Telles sont les rgles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en gnral
conduire au but qu'on se propose, il est un cas o leur observation la
plus ponctuelle peut tre totalement infructueuse. Vous n'avez pas
besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chre amie: mais si je n'en
fesois pas mention, ce que j'cris sur l'art qui vous intresse seroit
imparfait. Ce cas est donc celui o la personne qui veut se procurer des
songes agrables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus
ncessaire, UNE BONNE CONSCIENCE.




                                CONSEILS
                           UN JEUNE ARTISAN.

                        CRITS EN L'ANNE 1748.


   MON AMI A. B.

Vous dsirez que je trace ici les maximes qui m'ont t utiles, et qui,
si vous les suivez, peuvent l'tre aussi pour vous. Les voici:

N'oubliez pas que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, dans un jour,
peut gagner dix schellings par son travail, et qui va se promener, ou
qui reste oisif la moiti de la journe, quoiqu'il ne dpense que six
sous durant le temps de sa promenade, ou de son oisivet, ne doit pas
compter cette seule dpense: il a rellement dpens, ou plutt
prodigu, cinq schellings de plus.

N'oubliez pas que le _crdit_ est de l'argent. Si un homme ne retire pas
de mes mains l'argent que je lui dois, il m'en donne l'intrt, au
plutt il me fait prsent de tout ce que je puis gagner avec cet argent,
pendant qu'il me le laisse; et cela se monte  une somme considrable,
si un homme a un grand crdit et sait en faire usage.

Souvenez-vous que l'argent est de nature  se multiplier sans cesse.
L'argent produit de l'argent; celui qu'il produit en donne d'autre; et
ainsi de suite. Cinq schellings en font bientt six; ensuite, ils font
sept schellings, trois sous, et finissent par monter  cent livres
sterlings. Plus il y en a, plus il produit chaque fois qu'on le fait
valoir; de sorte que les profits ont une rapidit toujours croissante.
Celui qui tue une truie pleine, dtruit des milliers de cochons. Celui
qui assassine une piastre, perd tout ce qu'elle pourroit lui produire,
c'est--dire, plusieurs vingtaines de livres sterlings.

Souvenez-vous que six livres sterlings ne font pas quatre sous par jour.
Cependant, cette petite somme peut tre journellement prodigue, soit en
dpense, soit en perte de temps. Un homme d'honneur doit toujours, sur
son crdit, avoir  sa disposition, cent livres sterlings; et quand il
est actif et laborieux, il retire un grand avantage d'un pareil fonds.

Souvenez-vous du proverbe, qui dit qu'un bon payeur est le matre de la
bourse des autres.--Celui qui est connu pour payer ponctuellement, au
terme de ses engagemens, a, dans tous les temps et dans toutes les
occasions, l'argent dont ses amis peuvent disposer. Cela est quelquefois
d'un grand avantage. Aprs l'assiduit au travail et la frugalit, rien
n'est plus utile  un jeune homme qui veut prosprer, que l'exactitude
et l'intgrit dans toutes ses affaires. Ainsi, ne gardez jamais
l'argent que vous avez emprunt, une heure au-del de l'poque o vous
avez promis de le rendre, de peur qu'un manque de parole vous ferme pour
jamais la bourse de votre ami.

On doit faire attention aux moindres choses qui peuvent altrer le
crdit d'un homme. Le bruit de votre marteau  cinq heures du matin et 
neuf heures du soir, peut engager le crancier qui l'entend,  rester
six mois de plus sans vous rien demander: mais s'il voit que vous tes
dans un billard, ou s'il entend votre voix dans un cabaret, tandis que
vous devriez tre  l'ouvrage, il envoie chercher son argent le
lendemain, et le demande, avant de pouvoir le recevoir tout--la-fois.

En outre, votre assiduit au travail montre que vous vous ressouvenez de
ce que vous devez. Elle vous fait parotre aussi soigneux qu'honnte
homme, et augmente encore votre crdit.

Gardez-vous de croire que tout ce que vous possdez est  vous, et de
vivre en consquence. C'est une erreur dans laquelle tombent beaucoup de
gens, qui ont du crdit. Pour l'viter, tenez pendant quelque temps un
compte exact de vos dpenses et de votre revenu. Si vous commencez par
prendre la peine de tenir ce compte bien en dtail, vous en retirerez un
assez grand avantage. Vous verrez  quelles sommes considrables
s'lvent de trs-petites dpenses; et vous apprendrez ce que vous
auriez pargn, et ce que vous pourrez pargner  l'avenir, sans un
grand inconvnient.

Enfin, si vous voulez connotre le chemin de la fortune, sachez qu'il
est tout aussi uni que celui du march. Pour le suivre, il ne faut que
deux choses, l'assiduit et la sobrit; c'est--dire, ne prodiguer
jamais ni le temps, ni l'argent, et faire le meilleur usage de l'un et
de l'autre. Sans assiduit et sans sobrit, on ne fait rien; et avec
elles on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner
honntement, et qui pargne ce qu'il gagne,  l'exception des dpenses
ncessaires, doit certainement devenir riche, si toutefois la providence
de cet tre qui gouverne le monde, et que nous devons tous prier de
bnir nos entreprises, n'en a pas autrement ordonn.

  UN VIEUX ARTISAN.




                                  AVIS
                     NCESSAIRE  CEUX QUI VEULENT
                            DEVENIR RICHES.

                             CRIT EN 1736.


L'argent n'a de l'avantage que par l'usage qu'on en fait.

Avec six livres sterlings, vous pouvez, dans un an, faire usage de cent
livres sterlings, pourvu que vous soyez un homme d'une prudence et d'une
honntet reconnues.

Celui qui dpense inutilement plus de quatre sous par jour, dpense
inutilement plus de six livres sterlings dans un an; ce qui est
l'intrt ou le prix de l'usage de cent livres sterlings.

Celui qui chaque jour perd dans l'oisivet pour quatre sous de son
temps, perd l'avantage de se servir de cent livres sterlings tous les
jours.

Celui qui prodigue sottement pour cinq schellings de son temps, perd
cinq schellings, avec autant d'imprudence que s'il les jetoit dans la
mer.

Celui qui perd cinq schellings, non-seulement perd ces cinq schellings,
mais tout le profit qu'il pourroit en retirer en les fesant travailler;
ce qui, dans l'espace de temps, qui s'coule entre la jeunesse et l'ge
avanc, doit s'lever  une somme considrable.

De plus: celui qui vend  crdit, met toujours,  l'objet qu'il vend, un
prix quivalent au principal et  l'intrt de son argent, pour le temps
dont il doit en tre priv. Celui qui achte  crdit, paie l'intrt de
ce qu'il achte: et celui qui paie argent comptant, pourroit mettre cet
argent  intrt. Ainsi celui qui possde une chose, qu'il a achete,
paie un intrt pour l'usage qu'il en fait.

Cependant, il vaut toujours mieux payer comptant les objets qu'on
achte, parce que celui qui vend  crdit, s'attendant  perdre cinq
pour cent, par de mauvaises dettes, augmente d'autant le prix de ses
marchandises.--Celui qui achte  crdit, paie sa part de cette
augmentation.--Celui qui paie argent comptant, y chappe ou peut au
moins y chapper.

    Quatre liards pargns sont un sou que l'on gagne.
    Une pingle par jour cote cinq sous par an[67].

  [67]  A penny sav'd is two-pence clear;
        A pin a day's a groat a year.




                                 MOYENS
                      POUR QUE CHACUN AIT BEAUCOUP
                        D'ARGENT DANS SA POCHE.


 prsent que tout le monde se plaint de la raret de l'argent, c'est un
acte de bienfaisance que d'apprendre  ceux qui n'ont pas le sou,
comment ils peuvent faire cesser leur pnurie. Je veux leur dire quel
est le vrai secret de gagner de l'argent, le moyen certain de remplir
leur bourse et de la conserver toujours pleine. Pour cela, il suffit
d'observer deux rgles trs-simples.

Premirement, sois constamment probe et laborieux.

Secondement, dpense toujours un sou de moins que tu ne gagnes.

Alors, ton gousset se remplira et ne criera jamais qu'il a le ventre
vide; les cranciers ne te tracasseront point; l'indigence ne
t'accablera pas; la faim ne pourra point te dvorer, ni le dfaut de
vtemens te faire transir de froid. L'univers entier te parotra plus
brillant; et le plaisir dilatera tous les replis de ton coeur.

Suis donc les rgles que je viens de te prescrire, et sois heureux.
Bannis loin de toi la tristesse qui glace ton ame, et vis indpendant.
Tu seras alors vraiment un homme. Tu ne dtourneras point la vue 
l'approche du riche, ni tu ne seras humili d'avoir peu, quand les
enfans de la fortune marcheront  ta droite; car l'indpendance, soit
qu'elle ait peu ou beaucoup, est toujours un bonheur, et te placera de
niveau avec ceux qui s'enorgueillissent de possder la toison d'or.

Oh! sois donc sage; et que l'assiduit au travail marche avec toi, ds
le matin, et t'accompagne jusqu' ce que tu ayes atteint le soir l'heure
du repos. Que la probit soit comme le souffle de ton ame. N'oublie
jamais d'avoir chaque jour un sou de plus que le montant de tes
dpenses. Alors tu parviendras au plus haut degr du bonheur, et
l'indpendance sera ton bouclier, ton casque et ta couronne; alors ton
ame sera leve, et ne s'abaissera pas devant le faquin vtu de soie, ni
ne souffrira point un outrage, parce que la main qui ose le faire, porte
une bague de diamant.




                           PROJET CONOMIQUE,
                                ADRESS
                     AUX AUTEURS D'UN JOURNAL[68].

  [68] En 1784, il parut une traduction de cette pice dans un des
    journaux de Paris. Celle que nous donnons ici, est faite d'aprs
    l'original, auquel Franklin a fait, depuis, des corrections et des
    additions.


  MESSIEURS,

Vous nous faites souvent part de nouvelles dcouvertes. Permettez que je
me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public une
que j'ai faite moi-mme, et qui, je crois, peut tre d'une grande
utilit.

Je me trouvai, il y a peu de jours, dans une maison o il y avoit
nombreuse compagnie, et o la nouvelle lampe de MM. Quinquet et Lange
fut prsente et beaucoup admire  cause de son clat. La socit
demanda, en mme-temps, si la quantit d'huile que cette lampe
consumoit, n'toit pas proportionne  sa lumire, auquel cas il n'y
auroit aucune conomie  s'en servir. Aucun de ceux qui toient prsens
ne put nous satisfaire sur ce point; mais tous convinrent qu'il mritoit
d'tre connu, et qu'il toit  dsirer qu'on pt rendre moins cher le
moyen d'clairer les appartemens, puisque tous les autres objets de
dpense d'une maison toient considrablement augments.

Je fus extrmement flatt de voir ce dsir gnral d'conomie; car
l'conomie me plat singulirement.

Je me retirai et me mis au lit  trois ou quatre heures aprs minuit, la
tte encore remplie du sujet, dont on venoit de s'entretenir. Un bruit
accidentel me rveilla vers les six heures du matin. Je fus surpris de
voir ma chambre trs-claire. Je crus d'abord qu'on y avoit transport
un grand nombre de lampes de Quinquet. Mais aprs m'tre frott les
yeux, je m'apperus que la lumire venoit  travers les fentres. Je me
levai, je regardai dehors pour dcouvrir quelle pouvoit en tre la
cause; et je vis que le soleil s'levoit prcisment au-dessus de
l'horizon, d'o ses rayons pntroient dans ma chambre, parce que mes
domestiques avoient eu la ngligence de ne pas fermer les volets.

Je regardai ma montre, qui va trs-bien, et je vis qu'il n'toit que six
heures. Pensant encore qu'il toit un peu extraordinaire que le soleil
part de si bonne heure, je pris mon almanach, o je trouvai que c'toit
l'heure marque, ce jour l, pour le lever du soleil. Je tournai
quelques feuillets, et je vis qu'il devoit se lever chaque jour encore
plus matin jusqu' la fin de juin; et que dans aucun temps de l'anne il
ne se levoit pas plus tard que huit heures.

Vos lecteurs qui, comme moi, lisent rarement la partie astronomique de
l'almanach, et n'ont jamais apperu avant midi, aucun signe du lever du
soleil, seront aussi tonns que je l'ai t moi-mme, quand ils
apprendront qu'il se lve de si bonne heure, et sur-tout quand je les
assurerai qu'il claire aussitt qu'il se lve. J'en suis convaincu,
j'en suis certain. Personne ne peut tre plus sr d'aucun autre fait. Je
l'ai vu de mes propres yeux; et aprs avoir renouvel l'observation
trois jours de suite, j'ai chaque fois trouv prcisment le mme
rsultat.

Cependant il arrive que quand je parle de cette dcouverte 
quelques-uns de mes amis, je m'apperois aisment  leur air, que
quoiqu'ils ne me le disent pas expressment, ils ont de la peine  y
ajouter foi. L'un d'entr'eux, qui, certes, est un trs-savant physicien,
m'a assur que je dois srement m'tre tromp quant  la lumire qui a
pntr dans ma chambre; parce qu'il est, dit-il, bien connu que comme
il ne pouvoit pas y avoir de lumire dehors  cette heure-l, il ne
pouvoit pas en entrer dans l'appartement; et que puisque mes fentres
toient accidentellement ouvertes, elles devoient, au lieu de laisser
entrer la lumire, faire sortir l'obscurit. Il a employ plusieurs
argumens ingnieux, pour me prouver combien je pouvois  cet gard
m'tre fait illusion. J'avoue qu'il m'a un peu embarrass: mais il ne
m'a point satisfait; et les observations que j'ai faites, et dont je
vous ai rendu compte plus haut, m'ont confirm dans ma premire opinion.

Cet vnement m'a fait faire plusieurs rflexions srieuses et
importantes. J'ai considr que si je ne m'tois pas veill de si bon
matin, j'aurois dormi six heures de plus,  la clart du soleil, et
qu'en revanche j'aurois la nuit suivante, pass six heures de plus  la
clart des bougies; et comme la dernire est beaucoup plus coteuse que
l'autre, mon got pour l'conomie m'a induit  faire usage de tout le
peu d'arithmtique que je sais, pour faire les calculs dont je vais vous
faire part. Je vous observerai, pourtant, auparavant, que l'utilit est,
suivant moi, le principal mrite des inventions, et qu'une dcouverte,
dont on ne peut pas faire usage ou n'est pas bonne  quelque chose, ne
vaut rien.

J'tablis pour base de mon calcul la supposition qu'il y a  Paris cent
mille familles, et que ces familles consument chaque soir une demi-livre
de bougie ou de chandelle par heure. Je pense que c'est une estimation
raisonnable; car quoique je croie que quelques familles en consument
moins, je sais que beaucoup d'autres en consument bien plus. Alors, si
nous prenons six heures par jour pour terme modr du temps qui s'coule
entre le lever du soleil et le ntre, puisqu'il se lve durant six mois,
depuis six heures jusqu' huit heures avant midi, et qu'alors nous
brlions de la chandelle chaque jour pendant sept heures de suite, voici
le compte qui en rsultera.

Dans les six mois, qui s'coulent depuis le 20 mars jusqu'au 20
septembre, il y a:

  Nuits                                                              183

  Heures de chaque nuit pendant lesquelles nous
    brlons de la chandelle                                            7

  La multiplication donne pour nombre total d'heures               1,281

  Ces 1,281 heures multiplies par le nombre de
    100,000 qui est celui des familles, donnent              128,100,000

  Ces cent vingt-huit millions et cent mille
    heures, passes  Paris,  la clart de la
    bougie ou de la chandelle, font, 
    demi-livre par heure                            64,050,000 liv. pes.

  Soixante-quatre millions cinquante mille
    livres pesant, estimes l'une dans l'autre
     trente sols la livre, font la somme de
    quatre-vingt-seize millions soixante-quinze
    mille livres tournois                          96,075,000 liv. tour.

Somme immense, que la ville de Paris pourroit pargner tous les ans, en
se servant de la lumire du soleil, au lieu de bougie et de chandelle.

Si l'on prtend que le peuple, tant opinitrement attach  ses
vieilles coutumes, il seroit difficile de l'engager  se lever avant
midi, et que consquemment ma dcouverte ne peut tre que fort peu
utile, je rpondrai: _nil desperandum_. Je crois que tous ceux qui ont
le sens commun, et qui apprendront par cet crit, qu'il fait jour ds
que le soleil se lve, essaieront de se lever avec lui. Pour y obliger
les autres, voici les rglemens que je proposerai.

1. Qu'on mette un impt de vingt-quatre livres tournois par chaque
fentre, o il y a des volets, qui font que les rayons du soleil
n'clairent pas les appartemens.

2. Que pour empcher de brler de la bougie et de la chandelle, la
police emploie le salutaire moyen, qui, l'hiver dernier, nous a rendus
plus conomes, dans la consommation du bois; c'est--dire, qu'on mette
des sentinelles,  la porte des piciers, et qu'il ne soit permis 
personne d'acheter plus d'une livre de bougie ou de chandelle par
semaine.

3. Qu'on ordonne aux gardes de la ville d'arrter toutes les voitures
qui passeront dans les rues aprs soleil couch, except celles des
mdecins, des chirurgiens et des sage-femmes.

4. Que chaque jour, au lever du soleil, on fasse sonner toutes les
cloches des glises; et si cela ne suffit pas, qu'on tire le canon dans
toutes les rues, afin d'veiller efficacement les paresseux, et de les
forcer  ouvrir les yeux, pour voir leur vritable intrt.

La difficult du succs de ces rglemens ne se fera sentir que dans les
deux ou trois premiers jours. Aprs quoi la rforme sera aussi
naturelle, aussi aise, que l'est l'irrgularit actuelle; car il n'y a
que le premier pas qui cote. Obligez un homme  se lever  quatre
heures du matin, et il est plus que probable qu'il se couchera
volontiers  huit heures du soir. Or, quand il aura dormi huit heures,
il se lvera volontiers  quatre heures du matin.

Mais la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille
livres tournois, n'est pas tout ce qu'on peut pargner par mon projet
conomique. Vous devez observer que je n'ai fait mon calcul que pour la
moiti de l'anne; et l'on peut pargner beaucoup durant l'autre moiti,
encore que les jours soient beaucoup plus courts. En outre, l'immense
quantit de bougie et de suif qu'on ne consumera pas pendant l't,
rendra la bougie et la chandelle moins chres l'hiver suivant; et le
prix en diminuera progressivement aussi long-temps qu'on maintiendra la
rforme que je propose.

Quelque grand que soit l'avantage de la dcouverte que je communique si
loyalement au public, je ne demande ni place, ni pension, ni privilge
exclusif, ni aucune autre espce de rcompense. Je ne veux que la seule
gloire de l'avoir faite. Malgr cela, je sais bien qu'il se trouvera de
petits esprits envieux, qui voudront, comme de coutume, me la disputer,
et qui diront que mon invention toit connue des anciens. Peut-tre mme
citeront-ils, pour le prouver, des passages de quelques vieux livres.

Je ne soutiendrai point, contre ces critiques, que les anciens ne
savoient pas que le soleil devoit se lever  certaines heures.
Probablement des almanachs, comme ceux que nous avons aujourd'hui, le
leur prdisoient. Mais il ne s'ensuit pas que les anciens sussent qu'il
fesoit jour aussitt que le soleil se levoit.

C'est l ce que j'appelle ma dcouverte. Si les anciens connoissoient
cette vrit, elle doit avoir t oublie depuis long-temps; car elle
est ignore des modernes, ou du moins des Parisiens; et pour le prouver,
je n'ai besoin de faire usage que d'un argument bien simple.

Les Parisiens sont un peuple aussi bien instruit, aussi judicieux, aussi
prudent qu'aucun autre qui existe sur la terre. Tous les Parisiens
professent, comme moi, l'amour de l'conomie; et d'aprs les nombreux et
pesants impts qu'exigent les besoins de l'tat, ils ont certainement
bien raison d'tre conomes. Je dis donc qu'il est impossible que dans
de pareilles circonstances, un peuple aussi sens se ft servi si
long-temps de l'enfumante, mal-saine et horriblement coteuse lumire de
la chandelle, s'il avoit rellement su qu'il pouvoit avoir pour rien
autant de la pure lumire du soleil.

  UN ABONN.


_Fin du premier Volume._




                           TABLE DES ARTICLES
                        Contenus dans ce Volume.


Vie de Benjamin Franklin.

Extrait du Testament de Benjamin Franklin.

Codicile.

Sur les Personnes qui se marient jeunes.  John Alleyne.

Sur la mort de son frre, John Franklin.  miss Hubbard.

Lettre au Docteur Mather de Boston.

Le Sifflet, histoire vritable, adresse, par Franklin,  son Neveu.

Ptition de la Main Gauche,  ceux qui sont chargs d'lever des Enfans.

La belle Jambe et la Jambe difforme.

Conversation d'un essaim d'phmres, et soliloque d'un Vieillard.
 Madame Brillant.

Morale des checs.

L'art d'avoir des Songes agrables; adress  Miss ... et crit  sa
sollicitation.

Conseils  un jeune Artisan. crits en l'anne 1748.  mon ami A. B.

Avis ncessaire  ceux qui veulent devenir riches. crit en 1736.

Moyens pour que chacun ait beaucoup d'argent dans sa poche.

Projet conomique adress aux Auteurs d'un Journal.


                   Fin de la Table du premier Volume.




---------------------
NOTE DU TRANSCRIPTEUR

L'original comporte en page 190, se rapportant au texte qui ont eu
lieu entre les propritaires, une note de bas de page illisible qui
n'a pas pu tre restitue.






End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, crite par lui-mme -
Tome I, by Benjamin Franklin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, CRITE PAR ***

***** This file should be named 18455-8.txt or 18455-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/4/5/18455/

Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

