The Project Gutenberg EBook of Mon frre Yves, by Pierre Loti

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Title: Mon frre Yves

Author: Pierre Loti

Release Date: May 20, 2006 [EBook #18427]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Pierre Loti

MON FRRE YVES

(1889)




Table des matires

I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLVIII.
XLIX.
L.
LI.
LII.
LIII.
LIV.
LV.
LVI.
LVII.
LVIII.
LIX.
LX.
LXI.
LXII.
LXIII.
LXIV.
LXV.
LXVI.
LXVII.
LXVIII.
LXIX.
LXX.
LXXI.
LXXII.
LXXIII.
LXXIV LETTRE D'YVES.
LXXV.
LXXVI LETTRE D'YVES.
LXXVII.
LXXVIII.
LXXIX.
LXXX.
LXXXI.
LXXXII.
LXXXIII.
LXXXIV.
LXXXV.
LXXXVI.
LXXXVII.
LXXXVIII.
LXXXIX.
XC.
XCI.
XCII.
XCIII.
XCIV.
XCV.
XCVI LETTRE D'YVES.
XCVII.
XCVIII.
XCIX.
C.
CI.
CII.
Ses oeuvres.




I


Le _livret de marin_ de mon frre Yves ressemble  tous les autres
livrets de tous les autres marins.

Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a
beaucoup voyag sur la mer, dans diffrents caissons de navire, il
manque absolument de fracheur.

En grosses lettres, il y a sur la couverture:

               Kermadec, 2091. P.

Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son numro dans l'arme de
mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription.

En ouvrant, on trouve,  la premire page, les indications suivantes:

Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. N le
28 aot 1851,  Saint-Pol-de-Lon (Finistre). Taille, 1 m 80. Cheveux
chtains, sourcils chtains, yeux chtains, nez moyen, menton ordinaire,
front ordinaire, visage ovale.

Marques particulires: tatou au sein gauche d'une ancre et, au poignet
droit, d'un bracelet avec un poisson.

Ces tatouages taient encore de mode, il y a une dizaine d'annes, pour
les vrais marins. Excuts  bord de la _Flore_ par la main d'un ami
dsoeuvr, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui
s'est plus d'une fois martyris dans l'espoir de les faire
disparatre.--L'ide qu'il est _marqu_ d'une manire indlbile et
qu'on le reconnatra toujours et partout  ces petits dessins bleus lui
est absolument insupportable.

En tournant la page, on trouve une srie de feuillets imprims relatant,
dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots
sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,--depuis les
dsordres lgers qui se payent par quelques nuits  la barre de fer
jusqu'aux grandes rbellions qu'on punit par la mort.

Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi  inspirer
les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en gnral, ni 
mon pauvre Yves en particulier.

Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire,
avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens
de got, ont orn cette partie d'lgants parafes. C'est l que sont
marques ses campagnes et dtaills les salaires qu'il a reus.

Premires annes, o il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait
dix pour sa mre; annes passes la poitrine au vent,  vivre demi-nu en
haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mts de navire, 
errer sans souci de rien au monde sur le dsert changeant de la mer;
annes plus troubles, o l'amour naissait, prenait forme dans l'me
vierge et inculte,--puis se traduisait en ivresses brutales ou en rves
navement purs au hasard des lieux o le vent le poussait, au hasard des
femmes jetes entre ses bras; veils terribles du coeur et des sens,
grandes rvoltes, et puis retour  la vie asctique du large,  la
squestration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu
derrire ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, anne par
anne, sur un pauvre livret de marin. Tout un trange grand pome
d'aventures et de misres tient l entre les feuillets jaunis.




II


Le 28 aot 1851, il faisait, parat-il, un beau temps d't 
Saint-Pol-de-Lon, dans le Finistre.

Le soleil ple de la Bretagne souriait et faisait fte  ce petit
nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la
Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bb tout
rond et tout bronz. Les bonnes femmes prsentes  son arrive lui
donnrent le surnom de _Bugel-Du_, qui, en franais, signifie: _petit
enfant noir_. C'tait, du reste, de famille, cette couleur de bronze,
les Kermadec, de pre en fils, ayant t marins au long cours et gens
fortement passs au hle de mer.

Un beau jour d't  Saint-Pol-de-Lon, c'est--dire une chose rare dans
cette rgion de brumes: une espce de rayonnement mlancolique rpandu
sur tout; la vieille ville du moyen ge comme rveille de son morne
sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au
soleil; le clocher de Creizker, le gant des clochers bretons, baignant
dans le ciel bleu, en pleine lumire, ses fines dcoupures grises
marbres de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux
bruyres roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de
gents fleuris.

Au baptme, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le
parrain, et, derrire, les deux petits frres, Goulven et Gildas,
donnant la main aux deux petites soeurs, Yvonne et Marie, avec des
bouquets.

Lorsque le cortge fit son entre dans l'antique glise des vques de
Lon, le bedeau, pendu  la corde d'une cloche, se tenait prt 
commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le
cur, survenant, lui dit d'une voix rude:

Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont
des gens qui jamais ne donnent rien  l'offrande, et le pre dpense au
cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plat, pour ce
monde-l.

Et voil comment mon frre Yves fit sur cette terre une entre de
pauvre.

Jeanne Danveoch, de son lit, prtait l'oreille avec inquitude, guettait
avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient 
commencer. Elle couta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront
public et pleura.

Ses yeux taient tout baigns de larmes quand le cortge rentra, penaud,
au logis.

Toute la vie, cette humiliation resta sur le coeur d'Yves; il ne sut
jamais pardonner ce mauvais accueil fait  son entre dans ce monde, ni
ces larmes cruelles verses par sa mre; il en garda au clerg romain
une rancune inoubliable et ferma  notre mre l'glise son coeur breton.




III


C'tait vingt-quatre ans plus tard, un soir de dcembre,  Brest.

La pluie tombait, fine, froide, pntrante, continue; elle ruisselait
sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes
maisons de granit; elle arrosait comme  plaisir cette foule bruyante du
dimanche qui grouillait tout de mme, mouille et crotte, dans les rues
troites, sous un triste crpuscule gris.

Cette foule du dimanche, c'taient des matelots ivres qui chantaient,
des soldats qui trbuchaient en faisant avec leur sabre un bruit
d'acier, des gens du peuple allant de travers,--ouvriers de grande ville
 la mine tire et misrable, des femmes en petit chle de mrinos et en
coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allum, les
pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;--des vieux et des
vieilles  l'ivresse sale, qui taient tombs et qu'on avait ramasss,
et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue.

La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux  boucle
d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos
galonns et les coiffes blanches et les parapluies.

L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement teint, qu'on
ne pouvait se figurer qu'il y et quelque part un soleil; on en avait
perdu la notion. On se sentait emprisonn sous des couches et des
paisseurs de grosses nues humides qui vous inondaient; il ne semblait
pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrire il y et un ciel.
On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant
plus si c'tait l'obscurit de toute cette pluie ou si c'tait la vraie
nuit d'hiver qui descendait.

Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note tonnante de
gaiet et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons,
avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le
bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret 
l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens
et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrtaient sous les gouttires,
aux talages de toutes les boutiques o l'on vendait des choses  leur
usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels taient imprims de beaux
navires qui s'appelaient la _Bretagne_, la _Triomphante_, ou la
_Dvastation_; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions
d'or; de petits ouvrages en corde trs compliqus destins  fermer
srement ces sacs de toile qu'ils ont  bord pour serrer leur trousseau;
d'lgants _amarrages_ en ficelle tresse pour suspendre au cou des
gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les
quartiers-matres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et
des petits miroirs.

De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler
les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait
plus dure, plus torrentielle et fouettait comme grle.

La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par
bandes  l'entre de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la
ville basse par les grands escaliers de granit et se rpandaient en
chantant dans les rues.

Ceux qui venaient de la rade taient plus mouills que les autres, plus
ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voils, en
s'inclinant sous les _rises_ froides, en sautant au milieu des lames
pleines d'cume, les avaient amens grand train dans le port. Et ils
grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient  la ville, en se
secouant comme des chats qu'on vient d'arroser.

Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit
s'annonait mauvaise.

En rade,-- bord d'un navire arriv le matin mme de l'Amrique du
Sud,-- quatre heures sonnantes, un quartier-matre avait donn un coup
de sifflet prolong, suivi de trilles savants, qui signifiaient en
langage de marine: Armez la chaloupe! alors on avait entendu un
murmure de joie dans ce navire, o les matelots taient parqus,  cause
de la pluie, dans l'obscurit du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un
moment que la mer ne ft trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et
on attendait avec anxit ce coup de sifflet qui dcidait la question.
Aprs trois ans de campagne, c'tait la premire fois qu'on allait
remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience tait grande.

Quand les hommes dsigns, vtus de petits costumes en toile cire jaune
paille, furent tous embarqus dans la chaloupe et rangs  leur banc
d'une manire correcte et symtrique, le mme quartier matre siffla de
nouveau et dit: Les permissionnaires  l'appel!

Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade
taient noys dans un brouillard blanchtre fait d'embruns et de pluie.

Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des
panneaux et venaient s'aligner,  mesure qu'on appelait leur numro et
leur nom, la figure illumine par cette grande joie de revoir Brest. Ils
avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'onde
torrentielle, des derniers dtails de toilette, s'ajustant les uns les
autres avec des airs de coquetterie.

Quand on appela: 218: Kermadec! on vit paratre Yves, un grand garon
de vingt-quatre ans,  l'air grave, portant bien son tricot ray et son
large col bleu.

Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le
col et la carrure d'un athlte, l'ensemble du personnage donnant le
sentiment de la force tranquille et lgrement ddaigneuse. Le visage
incolore, sous une couche uniforme de hle brun, je ne sais quoi de
breton qui ne se peut dfinir, avec un teint d'Arabe. La parole brve et
l'accent du Finistre; la voix basse, vibrant d'une manire
particulire, comme ces instruments aux sons trs puissants, mais qu'on
touche  peine de peur de faire trop de bruit.

Les yeux gris-roux, un peu rapprochs et trs renfoncs sous l'arcade
sourcilire, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez
trs fin et rgulier; la lvre infrieure s'avanant un peu, comme par
mpris.

Figure immobile, marmorenne, except dans les moments rares o parat
le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est trs jeune.
Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et
illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par
hasard, passent sur les falaises bretonnes.

Quand Yves parut, les autres marins qui taient l le regardrent tous
avec de bons sourires et une nuance inusite de respect.

C'est qu'il portait pour la premire fois, sur sa manche, le double
galon rouge des quartiers-matres qu'on venait de lui donner. Et, 
bord, c'est quelqu'un, un quartier-matre de manoeuvre; ces pauvres
galons de laine, qui, dans l'arme, arrivent si vite au premier venu,
dans la marine reprsentent des annes de misres; ils reprsentent la
force et la vie des jeunes hommes, dpenses  toute heure du jour et de
la nuit, l-haut, dans la mture, ce domaine des gabiers que secouent
tous les vents du ciel.

Le matre d'quipage, s'tant approch, tendit la main  Yves. Jadis il
avait t, lui aussi, un gabier dur  la peine; il s'y connaissait en
hommes courageux et forts.

Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les _arroser_, ces galons?

--Mais oui, matre..., rpondit Yves  voix basse, en gardant un air
grave et trs rveur.

Ce n'tait pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux matre; car,
sous ce rapport-l, l'arrosage tait assur. Non, en marine, arroser des
galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour o on
les porte.

Yves restait pensif devant la ncessit de cette crmonie, parce qu'il
venait de me faire,  moi, un grand serment d'tre sage et qu'il avait
envie de le tenir.

Et puis il en avait assez,  la fin, de ces scnes de cabaret dj
rptes dans tous les pays du monde. Traner ses nuits dans tous les
bouges,  la tte des plus indompts et des plus ivres, et se faire
ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse  la longue de ces
plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont
pnibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus.

Il tait bien noir, ce temps de dcembre pour un jour de retour. On
avait beau tre insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de
revenir une sorte de nuit sinistre. Yves prouvait cette impression, qui
lui causait malgr lui un tonnement triste; car tout cela, en somme,
c'tait sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien
qu' cette obscurit de rve.

La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait
toute penche sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec
un son creux de tambour, et,  chaque saut qu'elle faisait, une masse
d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lance par des mains
furieuses. Ils filaient trs vite dans une espce de nuage d'eau dont
les grosses gouttes sales leur fouettaient la figure. Ils se tenaient
tte baisse sous ce dluge, serrs les uns contre les autres, comme
font les moutons sous l'orage.

Ils ne disaient plus rien, tout concentrs qu'ils taient dans une
attente de plaisir. Il y avait l des jeunes hommes qui, depuis un an,
n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches  tous taient
garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur
sang.

Yves, lui aussi, songeait un peu  ces femmes qui les attendaient dans
Brest, et parmi lesquelles tout  l'heure on pourrait choisir. Mais
c'est gal, lui seul tait triste. Jamais tant de penses  la fois
n'avaient troubl sa tte de pauvre abandonn.

Il avait bien eu de ces mlancolies quelquefois, pendant le silence des
nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de l-bas sous
des couleurs toutes dores. Et c'tait aujourd'hui, ce retour, et au
contraire son coeur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne
comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de
subir ses impressions sans en dmler le sens.

La tte tourne contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur
son col bleu, il tait rest debout, soutenu par le groupe des marins
qui se pressait contre lui.

Toutes ces ctes de Brest qui se dessinaient en contours vagues 
travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses
annes de mousse, passes l sur cette grande rade brumeuse,  regretter
sa mre.... Ce pass tait rude, et, pour la premire fois de sa vie, il
songeait  ce que pourrait bien tre l'avenir.

Sa mre!... C'tait pourtant vrai que, depuis tantt deux ans, il ne lui
avait pas crit. Mais les matelots font ainsi, et, malgr tout, ils les
aiment bien, leurs mres! C'est la coutume: on disparat pendant des
annes, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans
prvenir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent
gagn  la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis
abandonn.

Ils filaient toujours sous la pluie glace, sautant sur les lames
grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits
d'eau.

Yves songeait  beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient
plus. L'image de sa mre avait pris tout  coup une douceur infinie; il
sentait qu'elle tait l tout prs, dans un petit village du pays
breton, sous ce mme crpuscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore
deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et
l'embrasser.

Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incohrentes
ses penses qui changeaient. Maintenant il s'inquitait de retrouver son
pays sous un jour si sombre. L-bas, il s'tait habitu  cette chaleur
et  cette limpidit bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y
et un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde.

Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce
ft bien mal aprs tout, et, d'ailleurs, c'tait la coutume pour les
marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, 
vingt-quatre ans, on est un grand garon revenu de beaucoup de plaisirs,
et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage.

Alors il pensait aux airs tonns qu'auraient les autres  bord,
surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin,
debout et marchant droit.  cette ide drle, on voyait tout  coup
passer sur sa figure mle et grave un sourire d'enfant.

Ils taient arrivs presque sous le chteau de Brest, et,  l'abri des
normes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne
dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles
taient amenes, et les hommes habills de toile cire jaune la menaient
 coups cadencs de leurs grands avirons.

Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de
guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses
maritimes  l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et
interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant
l'eau noire et s'tageant les unes par-dessus les autres avec des
ranges symtriques de petites portes et de petites fentres. Au-dessus
encore, les premires maisons de Brest et de recouvrance montraient
leurs toits mouills, d'o sortaient de petites fumes blanches; elles
criaient leur misre humide et froide, et le vent s'engouffrait partout
avec un grand bruit triste.

La nuit tombait tout  fait et les petites flammes du gaz commenaient 
piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les
matelots entendaient dj les roulements des voitures et les bruits de
la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal dsert,
avec les chants des ivrognes.

Yves, par prudence, avait confi  bord,  son ami Barrada, tout son
argent, qu'il destinait  sa mre, gardant seulement dans sa poche
cinquante francs pour sa nuit.




IV


Et mon mari aussi, Madame Qumeneur, quand il est sol, tout le temps
il dort.

--Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella?

--Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arriv aujourd'hui sur
le _Catinat_.

--Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il tait revenu de la Chine,
il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'tais sole,
madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi
donc, elle tait tombe dans les escaliers!

Avec l'accent chantant et cadenc de Brest, tout cela se croise sous les
vieux parapluies retourns par le vent, entre des femmes en waterproof
et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent l-haut,  l'entre
des grands escaliers de granit.

Leurs maris sont revenus sur ce mme btiment qui a ramen Yves, et
elles sont l postes, soutenues dj par quelque peu d'eau-de-vie,
elles font le guet, l'oeil moiti grillard, moiti attendri.

Ces vieux marins qu'elles attendent taient jadis peut-tre de braves
gabiers durs  la peine; et puis, gangrens par les sjours dans Brest
et l'ivrognerie, ils ont pous ces cratures et sont tombs dans les
bas-fonds sordides de la ville.

Derrire ces dames, il y a d'autres groupes encore, o la vue se repose:
des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins
celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fianc ou leur mari,
et regardant avec anxit dans ce grand trou bant du port, par o les
dsirs vont venir. Il y a des mres, arrives des villages, ayant mis
leur beau costume breton des ftes, la grande coiffe et la robe de drap
noir  broderies de soie; la pluie les gte pourtant, ces belles
_hardes_ qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut
bien faire honneur  ce fils qu'on va embrasser tout  l'heure devant
les autres.

Voil ceux du _Magicien_ qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff!

--Et voil ceux du _Catinat_ aussi donc! Ils se suivent tous les deux,
Madame Qumeneur!

En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux
qui sont attendus montent les premiers.

D'abord les maris de ces _dames_, place aux anciens, qui passent devant!
Le goudron, le vent, le hle, l'eau-de-vie, leur ont compos des minois
chiffonns de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du
ct de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons
de granit; tout  l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent
l'gout et le moisi de pauvre, o sur les meubles il y a des coquillages
dans de la poussire et des bouteilles ple-mle avec des chinoiseries.
Et, grce  l'alcool achet au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de
cette sparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans.

Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiances,
les femmes ou les vieilles mres, et enfin, quatre  quatre, escaladant
les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages
qu'Yves conduit  la fte de ses galons.

Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints,
dj sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux  la chien
peigns sur les sourcils,-- la voix avine et au geste horrible.

Tout  l'heure, ce sera pour elles, leur sve, leurs ardeurs
contenues,--et leur argent.--C'est qu'ils payent bien, les matelots, le
jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce
qu'on leur prend aprs, quand par bonheur ils sont ivres  point....

Ils regardaient devant eux indcis, comme effars, griss dj rien que
de se trouver  terre.

O aller? Par o commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie
froide d'hiver et cette tombe sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont
un logis, un foyer, tout cela ajoute  la joie qu'on a de rentrer. 
eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre  l'abri,
d'aller se rchauffer quelque part; mais ils taient sans gte, ces
pauvres exils qui revenaient....

D'abord ils errrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant 
propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de
btes captives qu'on vient de lcher.

Puis ils entrrent _ la descente des navires_, chez Madame Creachcadec.

_ la descente des navires_, c'tait un bouge de la rue de Siam.

L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une
corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'tait la
premire fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il
savourait ce bien-tre tout  fait inusit, de se scher devant un
brasier rouge!-- bord, jamais;--mme dans les grands froids du cap Horn
ou de l'Islande; mme dans les humidits pntrantes, continues des
hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sche.
Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouill, et on tche de
se donner du mouvement, en attendant le soleil.

C'tait une vraie mre pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous
ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur
comptait toujours, au plus juste prix, leurs dners et leurs ftes.

D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant dj de l'alcool dans sa
tte grosse et rouge, elle essayait de rpter leurs noms, qu'elle les
entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du
temps qu'ils taient canotiers  bord de la _Bretagne_;--et mme elle
croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais
comme ils taient devenus grands et beaux garons depuis cette
poque!--Vraiment il fallait son oeil  elle, pour les reconnatre,
ainsi changs....

Et, au fond du cabaret, le dner cuisait, sur des fourneaux qui
rpandaient une assez bonne odeur de soupe.

Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots
arrivait, chantant, scandant  pleine voix, sur un air trs gai, ces
paroles d'glise: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._

Ils entrrent, chavirant les chaises, en mme temps qu'une rafale du
vent d'ouest couchait la flamme des lampes.

_Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre
de chanson, venu sans doute des barrires de quelque grande ville.
Pourtant cette discordance tait drle entre les mots et la musique, et
cela les fit rire.

Du reste, c'tait une bande dbarque de la _Gauloise_, et ils se
reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient t mousses
ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'tait Kerboul, son voisin de
hamac  bord de l'_Inflexible_. Lui aussi tait devenu grand et fort; il
tait baleinier de l'amiral, et, comme il tait assez sage, il portait
depuis longtemps sur sa manche les galons rouges.

L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame
Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dner
command,--et les ttes commencrent  tourner....

Il y eut du bruit, cette nuit-l, dans Brest; les patrouilles eurent
fort  faire.

Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit
jusqu'au matin des chants et des cris; c'tait comme si on y et lch
des barbares, des bandes chappes de l'ancienne Gaule; il y avait des
scnes de joie qui rappelaient les rudesses primitives.

Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pices
d'or,--agites, cheveles dans ce grand coup de feu des retours de
navire,--mlaient leurs voix aigres  ces voix profondes.

Les derniers arrivs de la mer, on les reconnaissait  leur teint plus
bronz,  leurs allures plus dsinvoltes; et puis ils tranaient avec
eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des
perruches, mouilles, dans des cages; d'autres avec des singes.

Ils chantaient, les matelots,  tue-tte, avec une sorte d'accent naf,
des choses  faire frmir,--ou bien des airs du midi, des chansons
basques,--surtout, de tristes mlopes bretonnes qui semblaient de vieux
airs de _biniou_ lgus par l'antiquit celtique.

Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient
groups par village, et rptaient dans leur langue les longues
complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix
sonores et jeunes. D'autres bgayaient comme de petits enfants et
s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou
assommaient des passants.

La nuit s'avanait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans
les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubrance des gaiets
sauvages....




V


...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme
humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espce de rue dserte
surplombe par des remparts.--Encore l'obscurit; encore la pluie, fine
et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veill_,
comme on dit en marine, et pass la nuit  gmir.

C'tait en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands
murs,  cet endroit o tranent d'habitude les marins sans gte, ivres
morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et
sont tombs en route.

Dj une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un
jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme
humaine qui tait  terre, et, tout  ct, tombait en cascade dans le
trou d'un gout.

Il commenait  faire un peu plus clair; une sorte de lumire se
dcidait  descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La
chose noire dans le ruisseau tait bien un grand corps d'homme, un
matelot, qui tait couch les bras tendus en croix.

Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavs durs,
comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la
mme direction, dans une rue plus basse qui aboutissait  la grille du
port de guerre.

Bientt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'tait un
bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de
cauchemar.

Des centaines et des centaines de sabots, pitinant avant jour, arrivant
de partout, dfilant dans cette rue basse; une espce de procession
matineuse de mauvais aloi:--c'taient les ouvriers qui rentraient dans
l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la
dmarche mal assure, et le regard abruti.

Il y avait aussi des femmes laides, hves, mouilles, qui allaient de
droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles
regardaient sous le nez les hommes  grand chapeau breton,--guettant l,
pour voir si le mari, ou le fils, tait enfin sorti des tavernes, s'il
irait faire sa journe de travail.

L'homme couch dans le ruisseau fut aussi examin par elles; deux ou
trois se baissrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des
traits jeunes, mais durcis, et comme figs dans une fixit cadavrique,
des lvres contractes, des dents serres. Non, elles ne le
connaissaient pas. Et puis ce n'tait pas un ouvrier, celui-l; il
portait le grand col bleu des matelots.

Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bont d'me, de le
retirer de l'eau. Il tait trop lourd.

Quel grand cadavre! dit-elle en lui laissant retomber les bras.

Ce corps sur lequel taient tombes toutes les pluies de la nuit,
c'tait Yves.

Un peu plus tard, quand le jour fut tout  fait lev, ses camarades qui
passaient le reconnurent et l'emportrent.

On le coucha, tout tremp de l'eau du ruisseau, au fond de la grande
chaloupe, mouille des embruns de la mer, et bientt on se mit en route
 la voile.

La mer tait mauvaise; le vent debout. Ils louvoyrent longtemps et ils
eurent du mal pour atteindre leur navire.




VI


...Yves s'veilla lentement vers le soir; C'taient d'abord des
sensations de douleur, qui revenaient une  une, comme au sortir d'une
espce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au coeur de ses membres.

Surtout il tait engourdi et meurtri,--tendu depuis des heures sur une
couche dure: alors il essaya un premier effort,  peine conscient, pour
se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout  coup grand mal,
tait pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il
n'y avait pas de lutte possible.--Ah! oui, il reconnaissait cette
sensation, il comprenait maintenant: les fers!...

Il connaissait bien dj ce lendemain invitable des grandes nuits de
plaisirs: tre riv  la _barre_ par une boucle, pour des jours entiers!
Et ce lieu o il devait tre, il le devinait sans prendre la peine
d'ouvrir les yeux, ce recoin troit comme une armoire, et sombre, et
humide, avec une odeur de renferm et un peu de jour ple tombant d'en
haut par un trou: la cale du _Magicien_!

Seulement il confondait ce lendemain de fte avec d'autres qui s'taient
passs ailleurs,--l-bas, bien loin, en Amrique ou dans les ports de la
Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou
bien tait-ce la mle sanglante de Rosario qui l'avait men l? ou
encore l'affaire avec les matelots russes  Hong-Kong?... Il ne savait
plus bien,  quelques milliers de lieues prs, n'ayant pas la notion du
pays o il se trouvait.

Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le
_Magicien_ par tous les pays du monde; elles l'avaient secou, roul,
meurtri au dehors, mais sans parvenir  dfaire l'arrangement de toutes
ces choses qui taient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes
sur des tagres,--sans dplacer cet habit de plongeur qui devait tre
l pendu derrire lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni
changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron.

Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'tait comme une douleur
jusque dans ses os; alors il comprit que ses vtements taient mouills
et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel
sombre, lui revinrent vaguement  la mmoire.... On n'tait donc plus
l-bas dans les pays bleus de l'quateur!... Non, il se rappelait
maintenant: c'tait la France, la Bretagne, c'tait le retour tant rv.

Mais qu'avait-il fait pour tre dj aux fers,  peine arriv dans son
pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout
 coup, comme d'un rve: pendant qu'on le hissait  bord, il s'tait un
peu rveill, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement
devant lui, par fatalit, certain vieux matre qu'il avait en aversion.
Il lui avait dit aussitt de trs vilaines injures; aprs, il y avait eu
bousculade, et puis il ne savait plus le reste, tant  ce moment-l
retomb inerte et sans connaissance.

Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son
village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses
attendues, dsires pendant trois ans de misre, taient perdues! Il
songea  sa mre et sentit un grand coup dans le coeur; ses yeux
s'ouvrirent effars, regardant en dedans, dilats dans une fixit
trange par un tumulte de choses intrieures. Et, avec l'espoir que ce
n'tait qu'un mauvais rve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer
son pied meurtri.

Alors un clat de rire sonore, profond, partit comme une fuse dans la
cale noire: un homme, vtu d'un tricot ray collant sur le torse, tait
debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en
arrire une tte admirable et montrait ses dents blanches avec une
expression fline.

Alors, tu te rveilles? interrogea l'homme de sa voix mordante, qui
vibrait avec l'accent bordelais.

Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux
vers lui, il lui demanda _si je le savais_.

T! dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, s'il le sait! Il est
descendu trois fois et mme il a men le docteur ici pour te voir; tu
tais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour
le prvenir si tu bouges.

--Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni
personne.

--N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le dfends!...

Ainsi c'tait fait; il tait retomb encore, et toujours, dans son mme
vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait
ainsi, et il n'y pouvait rien! C'tait donc vrai, ce qu'on lui avait
dit, que cette habitude tait terrible et mortelle, et qu'on tait bien
perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-mme, il
tordit ses bras musculeux qui craqurent; il se souleva  demi, serrant
ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tte sur les
planches dures. Oh! Sa pauvre mre, elle tait l tout prs et il ne la
verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'tait a, son
retour en France! Quelle misre et quelle angoisse!

Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouill comme
tu es, a n'est pas sain, et tu attraperas du mal.

--Tant mieux alors, Barrada!...  prsent, laisse-moi.

Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et mchant; et Barrada, qui le
connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser.

Yves dtourna la tte et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras
relevs; puis, craignant que Barrada ne s'imagint qu'il pleurait, par
fiert il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur
atonie fatigue, gardaient une fixit farouche, et sa lvre, plus
avance que de coutume, exprimait ce dfi de sauvage qu'en lui-mme il
jetait  tout. Dans sa tte il formait de mauvais projets; des ides
conues dj autrefois,  des heures de rbellion et de tnbres lui
taient revenues.

Oui, il s'en irait, comme son frre Goulven, comme ses frres; cette
fois, c'tait bien dcid et bien fini. La vie de ces forbans qu'il
avait rencontrs sur les baleiniers d'Ocanie, ou dans les lieux de
plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi
et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'tait dans son sang
d'ailleurs, c'tait de famille.

Dserter pour aller naviguer au commerce  l'tranger, ou faire la
grande pche, c'est toujours le rve qui obsde les matelots, et les
meilleurs surtout, dans leurs moments de rvolte.

Il y a de beaux jours en Amrique pour les dserteurs! Lui ne russirait
pas, il se le disait bien; il tait trop vou  la peine et au malheur;
mais, si c'est la misre, au moins, l-bas, on est affranchi de tout!

Sa mre!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la
nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frre Goulven, qui avait fait
cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit,
avec l'air de se cacher; on avait tenu tout ferm pendant la journe
d'adieu qu'il avait passe  la maison. Leur pauvre mre avait beaucoup
pleur, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frre
Goulven, comme il avait l'air dcid et fier!

 part sa mre, Yves avait  ce moment tout le reste en haine. Il
songeait  ces annes de sa vie dj dpenses au service, dans la
squestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il
se demandait au profit de qui et pourquoi. Son coeur dbordait de
dsespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'tre libre.... Et,
comme j'tais cause, moi, qu'il s'tait rengag pour cinq ans  l'tat,
alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment
contre tous les autres.

Barrada l'avait quitt, et la nuit de dcembre tait venue. Par le
panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour;
ce n'tait plus qu'une bue d'humidit qui tombait par l et qui tait
glace.

Un homme de ronde tait venu allumer un fanal, dans une cage grille, et
tous les objets de la cale s'taient clairs confusment. Yves entendit
au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui
s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les
demi-heures de la nuit.

Au dehors, il ventait toujours, et,  mesure que le silence des hommes
se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des
choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mture; on
entendait aussi la mer au milieu de laquelle on tait et qui, de temps
en temps, secouait tout, comme par impatience.  chaque secousse, elle
faisait rouler la tte d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses
mains dessous pour que cela lui ft moins de mal.

La mer, elle aussi, tait cette nuit-l sombre et mchante; tout le long
des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit.

Sans doute,  cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale.
Yves tait seul par terre riv  sa boucle, l'anneau de fer au pied, et
maintenant ses dents claquaient.




VII


Pourtant, une heure aprs, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air
d'tre venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons.

Et, cette fois, Yves l'appela tout bas:

Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire.

Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue  sa
ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de
l'eau, qui tait couleur de rouille, ayant t rapporte de la Plata
dans une caisse de fer, et un peu de vin vol  la cambuse et un peu de
sucre vol  l'office du commandant.

Et puis il souleva la tte d'Yves, tout doucement avec bont, et le fit
boire.

Et  prsent, dit-il, veux-tu te changer?

--Oui, rpondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque
enfantine, et qui tait drle par contraste avec sa manire de tout 
l'heure.

 deux, ils le dshabillrent, lui se laissant cliner comme un enfant.
On essuya bien sa poitrine, ses paules et ses bras, on lui mit des
vtements secs et on le recoucha en plaant sous sa tte un sac pour
qu'il pt mieux dormir.

Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute
sa figure. C'tait la fin; son coeur tait amolli et redevenu lui-mme.
Aujourd'hui, cela n'avait pas t bien long.

Il sentait un attendrissement infini en songeant  sa mre, et une envie
de pleurer; quelque chose comme une larme vint mme dans ses yeux, qui
taient durs pourtant  cette faiblesse-l.... Peut-tre serait-on
encore un peu indulgent pour lui  cause de sa bonne conduite  bord, de
son courage  la peine et de son rude travail dans les mauvais
temps.--Si c'tait possible,--si on ne lui donnait pas une punition trop
grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout
pardonner.

C'tait une grande rsolution, cette fois. Quand il avait bu seulement
un verre d'eau-de-vie, aprs les longues abstinences de la mer, tout de
suite sa tte partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre
encore. Mais, en ne commenant pas du tout et en ne buvant jamais rien,
il aurait encore un moyen sr de rester sage.

Son repentir avait la sincrit d'un repentir d'enfant, et il croyait
beaucoup que, s'il pouvait chapper pour cette fois  ce _conseil_
terrible qui mne les matelots en prison, ce serait sa dernire grande
faute.

Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il
pria Barrada de monter me chercher.




VIII


Il y avait sept ans qu'Yves tait mon ami quand il fit cette quipe de
retour.

Nous tions entrs dans la marine par des portes diffrentes: lui, deux
annes avant moi, bien qu'il ft de quelques mois le plus jeune.

Le jour o j'tais arriv  Brest, en 1867, pour y prendre ce premier
uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait
fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur  lui, un vieux
commandant qui avait connu son pre. Yves tait alors un enfant de seize
ans. On me dit qu'il allait _passer novice_ aprs deux annes de mousse.
Pour le moment, il revenait de son pays,  l'expiration d'une permission
de huit jours qu'on lui avait donne; il semblait avoir le coeur trs
gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps  sa mre. Cela, et
notre ge, qui tait  peu prs le mme, c'tait entre nous deux points
communs.

Un peu plus tard, tant devenu midship, je retrouvai sur mon premier
navire ce Kermadec, qui s'tait fait homme et qui tait gabier.

Alors je le choisis pour tre mon _gabier de hamac_.

Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot charg de lui
accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui dcrocher
tous les matins.

Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement rveiller le dormeur
qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en gnral, en
lui disant:

Il est branle-bas, capitaine.

On rpte plusieurs fois cette phrase jusqu' ce qu'elle ait produit son
effet. Aprs, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on
l'emporte.

Yves s'acquittait trs bien de ce service. De plus, nous nous
rencontrions journellement pour la manoeuvre, l-haut, dans la grande
hune.

Il y avait une solidarit dans ce temps-l, entre les midships et les
gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous
faisions; cela devenait entre nous trs cordial.  terre, dans les
milieux tranges o, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers,
il nous arrivait de les appeler  la rescousse quand il y avait pril ou
mauvaise aventure; et alors, ainsi runis, on pouvait faire la loi.

Dans ces cas-l, Yves tait notre alli le plus prcieux.

Comme notes au service, les siennes n'taient pas excellentes:
Exemplaire  bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa
conduite  terre n'est plus possible. ou bien: A montr un courage et
un dvouement admirables, et puis: Indisciplin, indomptable.
ailleurs: Zle, honneur et fidlit, avec: Incorrigible en regard,
etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus.

Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques
irrgularits de dtails.

 bord, il tait le gabier infatigable, toujours  l'ouvrage, toujours
vigilant, toujours leste, toujours propre.

 terre, le marin en borde, tapageur, ivre, c'tait toujours lui; le
matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau,  moiti nu,
dpouill de ses vtements comme un mort, par les ngres quelquefois,
ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'tait encore lui. Lui
aussi, le matelot chapp, qui battait les gendarmes ou jouait du
couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui taient
familiers.

D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait
 terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: Quelle
nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel tat vont-ils
revenir? Et moi je songeais: Mon hamac ne sera pas fait d'au moins
deux jours.

Cela m'tait gal pour mon hamac; seulement ce Kermadec tait si dvou,
il paraissait avoir un si brave coeur, que j'avais fini par m'attacher 
cette espce de forban gnralement gris. Je ne riais plus tant de ses
mfaits dangereux, et j'aurais prfr les empcher.

Cette premire campagne termine, et nous spars, il se trouva que le
hasard nous runit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint
presque de l'affection.

Et puis il y eut,  ce second grand voyage, deux circonstances qui nous
rapprochrent beaucoup.

La premire fois, c'tait  Montevideo, un matin, avant le jour. Yves
tait  terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand
canot arm de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce.

Je me rappelle cette demi-lueur frache du matin, ce ciel dj lumineux
et encore toil, ce quai dsert que nous longions, en ramant doucement,
cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe,
avec je ne sais quoi d'encore sauvage.

En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir
l'une aprs l'autre sur ce ciel qui blanchissait.  cette heure indcise
o la nuit allait finir, plus une lumire, plus un bruit; de loin en
loin, quelque rdeur sans gte,  l'allure hsitante; le long de la mer,
des tavernes dangereuses, grandes btisses en planches, sentant les
pices et l'alcool, mais fermes et noires comme des tombeaux.

Nous nous arrtmes devant une qui s'appelait la taverne de _la
Indpendancia_.

Une chanson espagnole venant de l'intrieur, comme touffe; une porte
entre-bille sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de
couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le
quai, des monceaux de peaux de boeufs des pampas frachement corchs,
infectant l'air pur et dlicieux d'une odeur de venaison....

Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant
un autre, qui devait tre trs ivre, sans connaissance. Ils se htaient
vers les navires, comme ayant peur de nous.

Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de
cette cte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement
insens, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus
debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient 
lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on
l'emmne, comme un esclave, pcher la baleine, loin de toute terre
habite. Une fois l, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'chappe, car
il est _dserteur_  son pays, perdu....

Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient
comme des voleurs, et je dis aux matelots: Courons-leur dessus!

Eux, alors, de lcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et
puis de s'enfuir  toutes jambes.

Le fardeau, c'tait Kermadec. Du temps que nous tions occups  le
ramasser,  le reconnatre, nous avions laiss chapper les autres, qui
s'taient enferms dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les
portes, la prendre d'assaut, mais il en serait rsult des complications
diplomatiques avec l'Uruguay.

D'ailleurs Yves tait sauv, et c'tait l'essentiel. Je le rapportai 
bord, couch dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre
provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup  lui de lui avoir rendu
service.

La seconde fois, c'tait  Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans
une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner
cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non
plus, cela devenait difficile.

Yves avait pris cette situation trs au tragique, et vite il tait venu
m'offrir son argent  lui, qui tait dpos sous ma garde dans un tiroir
de mon secrtaire.

a me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre!
D'abord je n'ai plus besoin d'aller  terre, moi, et mme a me rendrait
service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner.

--Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours,
ton argent, puisque tu veux me le prter; mais c'est que, vois-tu, il me
manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, a ne vaut pas la
peine.

--Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac.

Et il s'en alla, me laissant trs tonn. Dans son sac, encore cent
francs, cela n'tait pas vraisemblable.

Il fut trs longtemps  revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prvu cela.

Enfin il reparut:

Voil, dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec
une bonne figure heureuse.

Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir:

Yves, prte-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laiss la mienne en
gage.

Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle tait casse. J'avais devin
juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la
chane, moiti de son prix,  un quartier-matre du bord.

Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler  moi en toute
circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je
descendis le trouver dans la cale, aux fers.

Mais il s'tait mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce
vieux matre, et j'eus beau intercder pour lui, la punition fut dure.
Quatre mois aprs, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mre.

Au moment de m'embarquer avec lui sur la _Sibylle_ pour un tour du monde
en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche  Saint-Pol-de-Lon, afin
de le consoler.

C'tait tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel tait bien
loin de Brest, dans les Ctes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on
n'avait encore construit par l aucun chemin de fer capable, en une
journe, de nous y conduire.




IX


                         5 mai 1875.

Il y avait des annes qu'Yves rvait de revoir ce Saint-Pol-de-Lon, le
pays de sa naissance.

Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en
passant au large, balancs par la houle grise, nous avions vu le clocher
lgendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de
cette bande triste et monotone qui reprsentait l-bas la terre de
Bretagne, le _pays de Lon._

     Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne:
     Je suis natif du Finistre,
      Saint-Pol j'ai reu le jour.
     Mon clocher est l'plus beau d'la terre,
     Mon pays, l'plus beau d'alentour.

     ............

     Rendez-moi ma bruyre,
     Et mon clocher  jour.

Mais c'tait comme une fatalit, comme un sort jet sur nous: jamais
nous n'avions pu russir  y aller,  ce Saint-Pol. Au dernier moment,
quand nous nous mettions en route, toujours des empchements nouveaux;
notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et
nous avions fini par attacher je ne sais quelle pense superstitieuse 
ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en
silhouette, au bout de l'horizon sombre.

Cette fois pourtant, cela semble assur, nous y allons pour tout de bon.

Dans le coup d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis
tous deux  ct d'un cur breton. Les chevaux nous emportent assez bon
train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air trs rel.

C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe
fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route
tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds
humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs
sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands
chnes ou des htres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouilles,
sont d'un vert trs tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de
marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silnes roses et les
premires digitales.

Au dtour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du mme coup,
tout change d'aspect.

Nous dcouvrons  perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue
comme un dsert: le vieux pays de Lon, au fond duquel, tout l-bas, le
Creizker dresse sa flche de granit.

Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant
son clocher qui s'approche.

Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par
places, il y a des zones roses, qui sont des bruyres. Un voile de
vapeurs gris-perle, d'une teinte trs douce, d'une teinte
septentrionale, couvre le ciel tout d'une pice, et, dans la monotonie
de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que
ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers
noirs.

Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de
moutons dans les bruyres; de jeunes gars les effarouchent en caracolant
sur des chevaux nus; des carrioles passent, charges de femmes en coiffe
blanche qui s'en vont entendre la messe  la ville. Les cloches sonnent
la route s'anime joyeusement, nous arrivons.




X


Quand nous emes djeun tous deux dans l'auberge la plus comme il faut,
nous trouvmes que la matine d'hiver avait fait place  une belle
journe de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas,
des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semes
gayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le
printemps.

Et Yves regardait partout, s'tonnant qu'aucun souvenir ne lui revnt de
sa petite enfance, cherchant, cherchant trs loin dans sa mmoire, ne
reconnaissant rien, et alors, peu  peu, se trouvant dsenchant.

Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche tait assemble,
et c'tait comme un tableau du Moyen ge. La cathdrale des anciens
vques de Lon dominait cette place, l'crasait de sa masse aux
dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passs. Autour,
il y avait des maisons antiques  pignons et  tourelles; tous les
buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, taient
attabls devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui tait l
vivante et alerte, tait encore pareille  celle des anciens jours; dans
l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_
septentrional de la langue celtique.

Yves passa assez distrait dans l'glise, sur les dalles funraires et
sur les vieux vques endormis.

Mais il s'arrta tout pensif  la porte, devant les fonts baptismaux.

Regardez, dit-il, on m'a tenu l-dessus. Et nous devions demeurer tout
prs d'ici; ma pauvre mre m'a souvent dit que, le jour de mon baptme,
quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous
savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prtres.

Malheureusement Yves a nglig de prendre  Plouherzel, auprs de sa
mre, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette
maison o ils demeuraient.

Il avait compt sur sa marraine, nomme Yvonne Kergaoc, qui devait
habiter prcisment sur cette place de l'glise. Et, en arrivant, nous
avions demand cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.

Mais d'o revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte
depuis douze ans!

Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-l. Et il
n'y avait gure  s'en tonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient
quitt le pays.

Nous montmes au clocher de Creizker; naturellement, c'tait haut, cela
n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous drangions beaucoup
les vieilles corneilles niches dans le granit.

Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait
toujours, et qui tait lgre  donner le vertige. Nous nous levions l
dedans par une spirale troite et rapide, dcouvrant par toutes les
dcoupures du _clocher  jour_ des chappes infinies.

En haut, isols tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous
regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y
avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un
concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de
Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses
petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_;  perte de vue, du
ct du sud, s'tendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et
puis, au nord, c'tait le port de Roscoff avec des milliers de petits
rochers bizarres criblant de leurs ttes pointues le miroir de la
mer,--le miroir de la grande mer bleu ple, qui s'en allait se fondre
l-bas trs loin dans la pleur semblable du ciel.

Cela nous amusait d'avoir enfin russi  monter dans ce Creizker, qui
nous avait tant de fois regards passer au milieu de cette eau infinie;
lui, plant tranquille, toujours l, inaccessible et immuable, quand
nous, pauvres gens de la mer, nous tions malmens par tous les mauvais
vents du large.

Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air tait polie, ronge
par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle tait d'un gris
fonc  reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune,
cette mousse du granit qui met des sicles  pousser et qui jette ses
tons dors sur toutes les vieilles glises bretonnes. Les gargouilles 
laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent l-haut
dans l'air, grimaaient  ct de nous au soleil, comme gns d'tre
regards de si prs, comme s'tonnant en eux-mmes d'tre si vieux,
d'avoir essuy tant de temptes et de se retrouver en pleine lumire.
C'tait ce monde-l qui avait prsid de haut  la naissance d'Yves;
c'tait ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance
passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indcise
flche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.

Yves tait toujours trs dsenchant pourtant de n'avoir retrouv aucune
trace de son ancienne demeure ni de son pre; aucun souvenir, pas plus
dans la mmoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours
 ses pieds les maisons grises, celles surtout qui taient le plus prs
de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu o il tait
n.

Nous n'avions plus qu'une demi-heure  passer  Saint-Pol avant de
prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions tre de
retour  Brest, o notre navire nous attendait pour nous emmener encore
une fois trs loin de la Bretagne.

Nous nous tions attabls  boire du cidre dans une auberge sur la place
de l'glise, et, l encore, nous interrogions l'htesse, qui tait une
trs vieille femme. Mais celle-ci s'mut tout  coup en entendant le nom
d'Yves.

Vous tes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos
parents, je crois bien! Nous tions voisins dans ce temps-l, monsieur,
et mme, quand vous tes arriv au monde, on est venu me chercher. Mais
c'est que vous lui ressemblez,  votre pre! Aussi je vous regardais
quand vous tes entr. Vous n'tes pas encore si beau que lui, dame!
quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.

Yves,  ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire;
et puis la vieille femme, trs bavarde, se met  lui raconter un tas de
choses sur lesquelles un peu plus de vingt annes ont pass et que lui
coute, recueilli et tout mu.

Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui taient aussi des
voisines, et tout ce monde raconte.

_Jsus ma dou!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous
ait pas rpondu plus tt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents,
mon bon monsieur; mais les gens sont btes dans notre pays; et puis,
quand on voit des trangers comme a, pas tonnant qu'on ne soit pas
trs causeur.

Le pre d'Yves a laiss dans le pays le souvenir un peu lgendaire d'une
sorte de gant qui tait d'une rare beaut, mais qui ne savait faire
rien comme les autres.

Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme a ft si souvent drang!
Car il s'est ruin au cabaret, votre pauvre pre; pourtant il aimait
beaucoup sa femme et ses enfants, il tait trs doux avec eux, et dans
le pays tout le monde l'aimait, except monsieur le cur.

--Except monsieur le cur! me rpta tout bas Yves devenu sombre.
Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai cont, au sujet de mon
baptme.

--Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la
rvolution, votre pre avait tenu tte tout seul aux gens du march et
sauv la vie  monsieur le maire.

--Il avait un grand cheval, dit l'htesse, qui tait si mchant, que
personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait
mont sur cette bte.

--Ah! dit Yves, frapp tout  coup comme d'une image qui lui serait
revenue de trs loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que
mon pre me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il tait
amarr  l'curie. C'est la premire fois que je me souviens de mon
pre, et que je revois un peu sa figure. Il devait tre noir, ce cheval,
et il avait les pieds blancs.

--C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds
blancs. C'tait une bte terrible, et, _Jsus ma dou!_ quelle ide pour
un marin d'avoir un cheval!

L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de
verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de
nous.

L'htesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies 
ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge:
c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles
ont l'expression tranquille et rflchie de ces femmes d'autrefois, que
les portraits anciens nous ont conserves. Elles aussi se tiennent prs
de nous, regardent et coutent.

 notre tour, on nous interroge. Yves rpond:

Ma mre habite toujours  Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux
frres, Gildas et Goulven, naviguent  la grande pche sur des
baleiniers amricains. Moi seul, je navigue depuis dix ans  l'Etat.

Il n'y a pas beaucoup de temps  perdre pour nous qui voulons aller voir
avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est l tout prs, 
toucher l'glise; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de
demander  entrer dans la chambre  gauche, au premier; c'est celle o
Yves est n.

 ct de la maison, il y a le grand parc abandonn de l'vch de Lon,
o, parat-il, Yves, quand il tait tout petit enfant, allait chaque
jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est trs haute
aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silnes.
Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard,
comme dans un bois.

Nous frappons  la porte de la maison que ces femmes nous ont indique,
et ceux qui demeurent l s'tonnent un peu de ce que nous venons
demander. Mais nous n'inspirons pas de mfiance, et on nous recommande
seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du
premier,  cause d'une vieille grand-mre qui dort l et qui est sur le
point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrtion.

Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est
pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette
visiteuse sombre qui est attendue: on se demande mme si elle n'est pas
dj arrive, et les yeux se portent avec inquitude vers un lit dont
les rideaux sont ferms. Yves regarde partout, essayant de tendre son
intelligence vers le pass, s'efforant de se souvenir. Mais non, c'est
fini; et, l mme, il ne retrouve plus rien.

Nous redescendions pour nous en aller, quand tout  coup quelque chose
lui revint comme une lueur lointaine.

Ah! dit-il,  prsent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez,
en bas, il doit y avoir une porte de ce ct-l pour entrer dans la
cour, et un puits  gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'curie o
se tenait le cheval aux pieds blancs.

C'tait comme si une claircie se ft faite tout  coup dans des nuages.
Yves s'tait arrt sur ces marches et, les yeux graves, il regardait
par cette troue qui venait de s'ouvrir subitement sur le pass; il
tait trs saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystrieuse
qui est le _souvenir_.

En bas, dans la cour, nous trouvmes bien tout comme il l'avait annonc,
le puits  gauche, le grand arbre et l'curie. Et Yves me dit avec une
sorte d'motion de frayeur, en se dcouvrant comme sur un tombeau:

Maintenant, je revois trs bien la figure de mon pre!

Il tait grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le
temps que nous mmes  traverser la lande couleur d'or, pendant le long
crpuscule de mai, nos yeux se fixrent sur le _clocher  jour_ qui
s'loignait, qui se perdait l-bas au fond de l'obscurit limpide. Nous
lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des
mers trs lointaines, o il ne pourrait plus nous voir passer.

Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer
de bonne heure dans votre chambre,  bord, pour crire sur votre bureau.
Je voudrais raconter tout cela  ma mre avant de partir de France. Et,
tenez je suis sr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on
lui lira ma lettre.




XI

                         Juin 1875.


...C'tait par le vingtime parallle de latitude, dans la rgion des
alizs, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui tait l
tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se
tenait, le torse nu, au soleil levant.

C'tait la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupr.

Ayant tous attach sur leurs paules leur mouchoir, qu'ils venaient de
laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire scher.
Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grce jeune d'enfant;
leur dandinement, la faon souple et moelleuse dont ils posaient leurs
pieds nus, avaient quelque chose du chat.

Et, tous les matins,  cette mme heure,  ce mme soleil, dans ce mme
costume, ce groupe se tenait sur ces mmes planches qui les promenaient,
insouciants, au milieu des infinis de la mer.

Ce matin-l, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui
leur tait rest de la nuit comme une obsdante image blme grave dans
leur mmoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue l-haut,
suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide
bleutre; mme ils avaient t obligs de se cacher le front (pendant
leur sommeil, le ventre en l'air  la belle toile)  cause des maladies
et malfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci
s'endorment sous son regard.

Ils taient l quelques-uns qui conservaient toujours et quand mme un
grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et
la tournure, et le contraste tait singulier entre leur aspect et les
choses naves qu'ils faisaient.

Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lanait de
temps  autre dans la discussion l'clat mordant de son rire, montrant
ses dents blanches toujours et renversant sa belle tte en arrire. Il y
avait Clet Kerzulec, un Breton de l'le d'Ouessant, qui se proccupait
surtout de ces traits humains estomps sur ce disque ple. Et puis le
grand Barazre, qui jouait le srieux et l'rudit, leur assurant que
c'tait un monde beaucoup plus grand que le ntre et dans lequel
vivaient des peuples tranges.

Eux secouaient la tte, incrdules, et Yves disait, trs songeur:

Tout a, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazre, dans
lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.

Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que
d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que
c'tait que la lune. Aprs, il reviendrait le leur apprendre  tous.

Nul doute, en effet, que je ne fusse trs au courant des choses de la
lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occup  la
regarder marcher  travers un instrument de cuivre en compagnie d'un
timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les
minutes et les secondes tranquilles de la nuit.

Cependant les petits mouchoirs schaient sur les dos nus des jeunes
hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de
ces petits mouchoirs, qui taient tout uniment blancs; d'autres qui
avaient des dessins de plusieurs couleurs, et mme qui portaient de
beaux navires imprims au milieu dans des cadres rouges.

Moi, qui tais de quart, je commandai:  larguer le ris de chasse! et
le matre d'quipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant
dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'oeil, comme
une bande de chats sur lesquels on a lanc un dogue, ils se dispersrent
tous en courant dans la mture.

Yves habitait l-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on tait sr
de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le
rencontrait rarement en bas.

C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon
service ne m'y obliget plus depuis que j'avais franchi le grade de
midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, o on tait vent par
un air encore plus pur.

Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans
une bote, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes voles, des
salades prises la nuit dans les rserves du commandant, tout ce qu'il
pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les
matelots sont friands de ces choses rares qui gurissent les gencives
fatigues par le sel). Et puis il avait _sa perruche_ attache par une
patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.

_Sa perruche_ tait un hibou  grosse tte des pampas, tomb un jour 
bord  la suite d'un grand vent.

Il y a de bizarres destines sur la terre, ainsi celle de ce hibou
faisant le tour du monde en haut d'un mt. Quel sort inattendu!

Il connaissait son matre et le saluait par de petits battements d'ailes
joyeux. Yves lui faisait rgulirement manger sa propre ration de
viande, ce qui pourtant ne l'empchait pas d'largir.

Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout prs, de tout prs,
dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignit
offense, en dodelinant de la tte avec un tic d'ours. Alors il tait
pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:

Oh! Mais comme tu as l'air bte, ma pauvre perruche!

De l-haut, on dominait comme de trs loin le pont de la _Sibylle_, une
_Sibylle_ aplatie, fuyante, trs drle  regarder de ce domaine d'Yves,
ayant l'air d'une espce de long poisson de bois, dont la couleur de
sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.

Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrire,
une petite chose grise, ayant la mme forme que le navire et le suivant
toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit,
rarement deux; seulement, quand on l'a pch, il en vient un autre. Il
suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger
tout ce qui tombe: dbris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.

De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient
aussi nous faire cortge pour s'amuser, par caprice, picorant les
miettes de biscuit que nous semions derrire nous dans ce dsert d'eau
et puis disparaissant au loin en dcrivant des courbes joyeuses. Petites
btes d'une espce rare, de couleur rousse  queue blanche, qui vivent
on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus
large des mers.

Yves, qui en voulait une, leur tendait des piges; mais elles, trs
fines, ne venaient pas s'y prendre.

Nous approchions de l'quateur, et le souffle rgulier de l'aliz
commenait  mourir. C'taient maintenant des brises folles qui
changeaient, et puis des instants de calme o tout s'immobilisait dans
une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les
vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des
commencements d'images renverses qui ondulaient.

La _Sibylle_ ne marchait plus, elle tait lente et paresseuse, elle
avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur
humide, que les nuits mmes ne diminuaient plus, les choses, comme les
hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu  peu il se faisait dans
l'air des tranquillits tranges. Et maintenant des nues lourdes,
obscures, se tranaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs.
L'quateur tait tout prs.

Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et
d'allures bizarres, surgissaient tout  coup de la mer, prenaient un vol
effar avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis
retombaient, et on ne les voyait plus; c'taient des bancs de poissons
volants qui s'taient heurts  nous et que nous avions rveills.

Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous
flottions sans vie comme une pave.

En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents
qui n'taient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et satur
de rayons, la hune continuait de se balancer avec une rgularit
tranquille qui portait  dormir. C'taient de longues oscillations
molles qu'accompagnaient toujours les mmes frlements des voiles
pendantes, les mmes crissements des bois secs.

Il faisait chaud, chaud, et la lumire avait une splendeur surprenante,
et la mer morne tait d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise
fondue.

Mais, quand les grosses nues tranges, qui voyageaient tout bas 
toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et
nous inondaient d'une pluie de dluge.

Maintenant nous tions tout  fait sous l'quateur, et il semblait qu'il
n'y et plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.

Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurits et ces
pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils
appelaient _tenue de sauvage_, et puis s'asseyaient insouciants sous
l'onde chaude, et laissaient pleuvoir.

Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir
s'loigner lentement, continuer sa marche tranante sur la mer couleur
de turquoise, et la lumire splendide reparaissait plus tonnante aprs
ces tnbres, et le grand soleil quatorial buvait trs vite toute cette
eau tombe sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes
retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la _Sybille_ reprenait
sa couleur claire de chose sche au milieu de la grande monotonie bleue
qui s'tendait alentour.

De la hune o Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde
bleu tait sans limite; c'taient des profondeurs limpides qui ne
finissaient plus; on sentait combien c'tait loin, cet horizon, cette
dernire ligne des eaux, bien que ce ft toujours la mme chose que de
prs, toujours la mme nettet, toujours la mme couleur, toujours le
mme poli de miroir. Et on avait conscience alors de la _courbure_ de la
terre, qui seule empchait de voir au del.

Aux heures o se couchait le soleil, il y avait en l'air des espces de
votes formes par des successions de tout petits nuages d'or; leurs
perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se
perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige;
c'taient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin.
Et tout tait si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrter la
vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient
_tangenter_ la ligne des eaux et semblaient, dans l'loignement, aussi
minces que des hachures.

Ou bien quelquefois c'taient simplement de longues bandes qui
traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme
incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait
l-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de mtal
chaud. Ensuite tout cela s'teignait trs vite dans des limpidits
profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner
de nom.

Et les nuits qui venaient aprs, les nuits mmes taient lumineuses.
Quand tout s'tait endormi dans des immobilits lourdes, dans des
silences morts, les toiles apparaissaient en haut plus clatantes que
dans aucune autre rgion du monde.

Et la mer aussi clairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense
lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus lgers, le navire
dans sa marche lente, le requin en se retournant derrire, dgageaient
dans les remous tides des clarts couleur de ver-luisant. Et puis, sur
le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de
flammes folles; c'taient comme des petites lampes qui s'allumaient
d'elles-mmes partout, mystrieuses, brlaient quelques secondes et
puis mouraient. Ces nuits taient pmes de chaleur, pleines de
phosphore, et toute cette immensit teinte couvait de la lumire, et
toutes ces eaux enfermaient de la vie latente  l'tat rudimentaire
comme jadis les eaux mornes du monde primitif.




XII


Il y avait quelques jours que nous avions quitt ces tranquillits de
l'quateur, et nous filions doucement vers le sud, pousss par l'aliz
austral. Un matin Yves entra trs affair dans ma chambre pour prparer
ses lignes  prendre les oiseaux. On avait vu, disait-il, les premiers
_damiers_ derrire.

Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des golands, et
les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige,
les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessin sur
les ailes.

Les premiers damiers! C'est dj un grand loignement qu'indique leur
seule prsence, signe qu'on a laiss bien loin derrire soi notre
hmisphre boral et qu'on arrive aux rgions froides qui sont sur
l'autre versant du monde, l-bas vers le sud.

Ils taient en avance pourtant, ces damiers-l; car nous naviguions
encore dans la zone bleue des alizs. Et c'tait tous les jours, tous
les jours, toutes les nuits, le mme souffle rgulier, tide, exquis 
respirer; et la mme mer transparente, et les mmes petits nuages
blancs, moutonns, passant tranquillement sur le ciel profond; et les
mmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs
longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier
bleui.

Il y en avait des quantits, de ces poissons volants, et quand il s'en
trouvait d'assez tourdis pour s'abattre  bord, vite les gabiers leur
coupaient les ailes et les mangeaient.

L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre
visite  ma chambre, c'tait le soir, au moment surtout o les appels et
le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire
avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait  mme un peu
d'eau douce dans une gargoulette  rafrachir qui tait pendue  mon
sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient
ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand
qui le passionnait: _le marquis de Villemer_.  premire lecture, je
l'avais surpris prs de pleurer, vers la fin.

Yves savait coudre trs habilement, comme tous les bons matelots, et
c'tait drle de le voir se livrer  ce travail, tant donns son aspect
et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en
revue mes vtements de bord et d'y faire des rparations qu'il jugeait
mon domestique incapable d'excuter comme il convenait.




XIII


Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.

Maintenant, c'taient des nues de damiers et d'autres oiseaux de mer
qui voyageaient derrire nous. Ils nous suivaient tonns et confiants,
depuis le matin jusqu' la nuit, criant, se dmenant, volant par courbes
folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue  nous, autre grand
oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et
infini, l'ocan Austral.

Et leur troupe grossissait toujours  mesure que nous descendions. Avec
les damiers, il y avait les ptrels gris-perle, le bec et les pattes
lgrement teints de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et
les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bte de
mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant
aprs nous. Mme on en voyait un que les matelots se montraient: un
_amiral_, oiseau d'une espce rare et norme, ayant sur ses longues
pennes les _trois toiles_ dessines en noir.

Le temps, chang, tait devenu calme, brumeux, morne. L'aliz austral
tait mort  son tour, et la limpidit des tropiques tait perdue. Une
grande fracheur humide surprenait nos sens. On tait en aot, et
c'tait le froid de l'autre hmisphre qui commenait. Quand on
regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le
ct du soleil et des pays vivants, ft encore bleu et clair; tandis que
le sud, le ct du ple et des dserts d'eau, tait tnbreux....

Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un
compartiment rserv dans une des cages  poules du commandant, et il
allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour
qu'elle ne ft pas incommode par l'air de la nuit.

Tous les jours, les matelots pchaient avec leurs lignes des damiers et
des ptrels. On en voyait des ranges, corchs comme des lapins, qui
pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour
pour tre mangs. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient
rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.

C'tait le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine.  ct des
damiers et des ptrels, on y voyait mme des rats quelquefois,
dshabills aussi de leur peau et pendus par la queue.

Une nuit, on entendit tout  coup se lever une grande voix terrible, et
tout le monde s'agiter et courir.

En mme temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frmissante,
comme sous l'treinte d'une tnbreuse puissance.

Alors ceux mmes qui n'taient pas de quart, ceux qui dormaient dans les
faux ponts, comprirent: c'tait le commencement des grands vents et des
grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud,
au milieu desquels il allait falloir se dbattre et marcher quand mme.

Et plus nous avancions dans cet ocan sombre, plus ce grand vent
devenait froid, plus cette houle tait norme.

Les tombes des nuits devenaient sinistres. C'taient les parages du cap
Horn: dsolation sur les seules terres un peu voisines, dsolation sur
la mer, dsert partout.  cette heure des crpuscules d'hiver, o on
sent plus particulirement le besoin d'avoir un gte, de rentrer prs
d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous
veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces
choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurit.

On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les
petites cabines rudement secoues, o vacillaient les lampes suspendues.
Mais non, rien de stable: on tait dans une petite chose fragile,
gare, loin de toute terre, au milieu du dsert immense des eaux
australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de
houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur.

Et Yves, lui, n'avait gure que son pauvre hamac balanc, o, une nuit
sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.




XIV


Ce fut un matin,  l'entre de la mer des Clbes, que mourut cette
chouette qui tait la _perruche_ d'Yves, un matin de grand vent o on
prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa craser, par
insouciance, entre le mt et la vergue.

Yves, qui entendit son cri rauque, vola  son secours, mais trop tard.
Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche
morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mlange de sang et de
plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispe.

Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se
contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lvre
ddaigneuse. Puis il la lana  la mer, et le requin qui nous suivait la
croqua comme une ablette.




XV


En Bretagne, l'hiver de 1876. La _Sibylle_ tait rentre  Brest depuis
deux jours,--aprs avoir fini son tour complet par en-dessous,--et
j'tais avec Yves, un soir de fvrier, dans une diligence de campagne
qui nous emportait vers Plouherzel.

C'tait un recoin bien perdu que ce pays de sa mre. Cette voiture
devait nous mener en quatre heures de Guingamp  Paimpol, o nous
comptions passer la nuit; et, de l, il nous faudrait encore marcher
longtemps  pied pour arriver au village.

Nous nous en allions, cahots sur une mauvaise petite route, nous
enfonant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit
d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie trs fine embrouillait
les choses dans les bues grises. Les arbres passaient, passaient,
montrant l'un aprs l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les
villages passaient aussi;--villages bretons, chaumires noires au toit
de paille moussue, vieilles glises  mince flche de granit;--gtes
isols, mlancoliques, qui se perdaient vite derrire nous dans la nuit.

Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a
onze ans;--moi, j'en avais quatorze,--et je pleurais bien. C'tait la
fois o j'ai quitt ma mre pour m'en aller tout seul m'engager mousse 
Brest...

J'accompagnais Yves un peu par dsoeuvrement, dans ce voyage 
Plouherzel. La permission qu'on m'avait donne tait courte, et le temps
me manquait, cette fois, pour aller voir ma mre; alors j'allais voir
la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.

Et,  prsent, je regrettais de m'tre mis en route Yves, tout absorb
dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par dfrence; mais
son esprit n'tait plus avec moi. Je me sentais un tranger dans ce coin
de monde o nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je
n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....

Paimpol.--Nous roulons sur des pavs, entre des vieilles maisons noires,
et la diligence s'arrte. Des gens sont l, qui attendent avec des
lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots franais.

Y a-t-il des voyageurs pour l'htel Le Pendreff? demande une voix de
petit garon.

L'htel Le Pendreff,--j'en ai maintenant souvenance.... C'tait, il y a
neuf ans, pendant ma premire anne de marine; je m'y tais repos une
heure, un jour de juin, mon navire tant venu par hasard mouiller dans
une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison
seigneuriale,  tourelle et  pignon, et deux dames Le Pendreff toutes
pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous
descendrons  l'htel Le Pendreff.

Rien de chang dans la maison.--Seulement une des dames Le Pendreff est
morte.--Celle qui reste tait dj si vieille il y a neuf ans, qu'elle
n'a pu gure vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honntet placide
de sa personne, tout cela est du vieux temps.

Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaiet nous est
revenue.

Aprs, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous prcde
dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, o
deux lits d'une forme trs antique sont dresss sous des rideaux blancs.

Yves, cependant, se dshabille avec lenteur, sans conviction aucune.

Ah! dit-il tout  coup, remettant son col bleu, tenez, je m'en
vais!--D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis!
J'arriverai bien tard, je les rveillerai l-bas pass minuit, a leur
fera un peu peur,--comme l'anne o je suis revenu de la guerre. Mais
j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...

Moi aussi, j'aurais fait comme lui.

Paimpol dort quand nous sortons par un ple clair de lune. Je
l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soire. Nous voici
dans les champs.

Yves marche trs vite, trs agit, et repasse dans sa tte les souvenirs
de ses autres retours.

Oui, dit-il, aprs la guerre, je suis venu comme a, vers deux heures
du matin, les rveiller. J'avais fait la route  pied depuis
Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigu, du sige de Paris. Vous
pensez, j'tais tout jeune alors, je venais de passer matelot.

Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-l: contre la croix de
Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais
trouv un vieux petit homme trs laid qui me regardait en tenant les
bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sr que c'tait un
mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me
faire signe de venir.

Justement nous arrivions  cette croix de Kergrist. Nous la voyions
surgir devant nous comme quelqu'un qui se lve dans l'obscurit.--Mais
il n'y avait personne de blotti contre son pied.

Ce fut l que je dis adieu  Yves et que je rebroussai chemin, moi qui
n'allais pas jusqu' Plouherzel. Quand nous emes chacun perdu le bruit
de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme
mort nous revint en tte, et nous nous mmes  regarder malgr nous dans
les taillis noirs.




XVI


Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le
Pendreff. Le soleil breton filtrait discrtement par les fentres. Il
devait faire trs beau.

Aprs ces quelques minutes qui sont toujours employes par moi  me
demander dans quel coin du monde je m'veille, je retrouvai l'image
d'Yves et j'entendis dehors le pitinement d'une foule en sabots. Il y
avait grande foire  Paimpol ce jour-l, et je fis une toilette de
_frre de la cte_ pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux
auxquels j'allais tre prsent comme un marin du midi. C'tait entendu
avec Yves, cette mise en scne et cette histoire.

Je descendis sur le perron de l'htel, o le soleil donnait. La place
tait pleine de monde: des marins, des paysans, des pcheurs. Yves tait
l, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses
parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire  sa mre.

Une trs vieille femme, se tenant droite et un peu fire dans son
costume de paysanne, c'tait la mre d'Yves. Elle avait un peu ses yeux,
mais son regard tait dur. Je m'tonnai aussi de la trouver si ge:
elle semblait plus que septuagnaire. Il est vrai,  la campagne, on
vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mle, avec des
chagrins.

Elle n'entendait pas un seul mot de _galleuc_ (de franais) et me
regardait  peine.

Mais il y avait un trs grand nombre de cousins et d'amis qui tous
avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils taient venus de
loin, de leurs petites chaumires moussues, parpilles dans la campagne
sauvage, pour assister  cette grande fte de la ville. Et avec ceux-l
il fallait boire: du cidre, du vin; c'tait  n'en plus finir.

Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes  la voix
rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses 
faire peur.

Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami
d'enfance, Jean; un voisin de chaumire, qu'il avait ensuite retrouv au
service, matelot comme lui. C'tait un garon de notre ge, avec une
jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et
nous prsenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, tait sa femme.

Yves comblait sa vieille mre d'attentions et de caresses; ils se
racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux  la
fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les
voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle
le regardait....

Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires  n'en plus
finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de
Paimpol pour un trs long partage.

D'ailleurs, j'avais dcid de ne m'tablir chez eux que demain, pour ne
pas les gner pendant cette premire journe, et je m'en allai seul, me
promener trs loin.




XVII


Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le mme chemin
qu'hier avec Yves,--et j'tais repass devant cette croix de Kergrist.

Maintenant Paimpol et la mer, et les les, et les caps boiss de sapins
sombres, tout cela venait de disparatre derrire un repli du terrain;
une campagne plus triste s'tendait devant moi.

Cette journe de fvrier tait calme, trs morne; l'air tait presque
doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voil seulement, comme
toujours est le ciel breton.

Je m'en allais par des sentiers humides, bords, suivant le vieil usage,
de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase,
les mousses mouilles, les branches nues sentaient l'hiver.  tous les
coins de ces chemins, de vieux calvaires tendaient leurs bras gris; ils
portaient des sculptures naves, retouches bizarrement par les sicles:
les instruments de la passion, ou bien des images grimaantes du christ.

De loin en loin, on voyait les chaumires  toit de paille, toutes
verdies de mousse,  demi enfouies dans la terre et les branchages
morts. Les arbres taient rabougris, dpouills par l'hiver, tourments
par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela tait
silencieux.

Une chapelle de granit gris, avec un enclos de htres et des tombes....
Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de
Plouherzel! Yves m'en avait souvent parl  bord pendant les nuits de
quart, pendant les nuits limpides de l-bas o on rvait du
pays:--Quand on est rendu  la chapelle, disait-il, c'est tout prs; on
n'a plus qu' tourner dans le sentier  gauche, deux cents pas, et on
est chez nous.

Je tournai  gauche, et, au bord du sentier, j'aperus la chaumire.

Elle tait isole et toute basse sous de vieux htres.

Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient
dans les gris noirs. C'taient des plaines, des plaines monotones avec
des fantmes d'arbres; un lac d'eau marine  l'heure de la basse mer, un
lac vide creus dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et
de varechs, avec une le au milieu.

L'le, trange, en granit tout d'une pice, polie comme un dos, ayant
forme d'une grande bte assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie
qui devait revenir pourtant  ces rservoirs abandonns, et on ne la
dcouvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait  l'horizon,
et le soleil d'hiver commenait  s'teindre.

Pauvre Yves! Une chaumire isole au bord du chemin, c'est la sienne;
une pauvre petite chaumire bretonne, au dtour d'un sentier perdu, bien
basse, sous un ciel obscur,  moiti dans la terre, avec de vieux petits
murs de granit o poussent les paritaires et la mousse.

L sont tous ses souvenirs d'enfance,  lui; l tait son berceau de
petit sauvage, l tait son nid; foyer chri habit par sa mre, foyer
auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amrique ou
d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour,
 ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et
pendant les nuits troubles, brutalement joyeuses, de sa vie
d'aventures. Une pauvre chaumire isole, au dtour d'un chemin, et
c'est tout.

Dans ses rves de marin, c'tait l ce qu'il revoyait: sous le ciel
pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Golo, ces vieux
petits murs humides, tout verdis de paritaires; et les chaumires
voisines o des bonnes vieilles en coiffe le gtaient au temps de son
enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangs
par les sicles....

Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le coeur!

Je frappai  cette porte, et une jeune fille qui ressemblait  Yves
parut sur le seuil.

Je lui demandai si c'tait bien la maison des Kermadec.

Oui, dit-elle, un peu tonne et craintive.

Et puis, tout  coup:

C'est vous, monsieur, qui tes l'ami de mon frre et qui tes arriv de
Brest hier au soir avec lui?...

Seulement elle s'inquitait de me voir venir seul.

J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes
ranges au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnte; mais
la chaumire tait bien petite et modeste.

Tous nos parents sont riches, m'avait souvent dit Yves; il n'y a que
nous autres qui sommes pauvres.

On me montra un de ces lits en forme d'armoire,  deux places, qui avait
t prpar pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'tagre
suprieure, qui tait garnie de gros draps de toile rousse bien propres
et bien raides.

Restez donc, monsieur; ils vont bientt revenir de la ville.

Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.

 mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperus de loin un grand col
bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la
petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mre. Je n'eus que le
temps de me jeter derrire les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il
n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.

Il faisait tout  fait nuit quand j'arrivai  Paimpol, et les petites
lanternes des rues taient allumes. J'essayai de me mler  cette foule
qui s'agitait sur la place: c'tait de ces marins qu'on appelle l des
_Islandais_, qui s'exilent tous les ts, six mois durant, pour aller
faire la grande pche dangereuse dans les mers froides.

Aucun de ces hommes n'tait seul. Ils circulaient en chantant par les
rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancs, des
matresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de
mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux
tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dvisageait. Qui
est celui-l? Un marin d'ailleurs,  la recherche d'un navire? Nous ne
l'avons jamais vu parmi nous.

Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de
Plouherzel. Aprs tout, je ne les gnerais peut-tre pas beaucoup, mes
amis simples de l-bas, en allant un peu me rchauffer prs d'eux.

J'avais oubli de dner et je marchais d'un pas rapide, craignant
d'arriver bien tard, de trouver l-bas la chaumire ferme et mes amis
couchs.




XVIII


Au bout d'une heure, j'tais au milieu de la campagne absolument gar.
Autour de moi rien que l'obscurit, le silence des nuits d'hiver.
J'errais dans des sentiers dtremps; personne  qui demander ma route,
aucun hameau, aucune lumire. Toujours des silhouettes noires d'arbres.
Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de trs grands
que je n'avais jamais rencontrs dans ma promenade du jour.

Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les
directions. Une pluie glaciale commenait  tomber, chasse par le vent
qui se levait. Cela m'tait gal d'tre gar; seulement j'avais besoin
de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver
Yves.

Il devait tre fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de
Plouherzel et le lac d'eau marine, o tombait une lueur de lune, et la
masse noire de l'le de granit sur l'eau ple, le dos de la grande bte
couche.

Prs de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont
l'un athltique, se tenaient par la main et se parlaient fort
tendrement,  la manire des gens un peu gris: Yves et Jean,--et je
courus  eux.

Un grand tonnement et une joie de me voir.--Et puis Jean, nous prenant
chacun par un bras, nous entrana tous deux chez lui.

La chaumire de Jean, isole aussi, tait dans le voisinage de celle
d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue.

On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts
et les lits avaient des fermoirs d'acier dcoup qui reluisaient comme
des armures. Tout au fond tait dresse une chemine monumentale, o
flambait le tronc d'un chne.

Deux femmes taient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune pouse, et
puis la vieille mre en haute coiffure, filant  son rouet.

C'tait une jolie vieille  peindre, la mre de Jean. Elle avait aussi
un peu lev Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et
qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.

Les femmes, depuis une heure, taient inquites et veillaient pour les
attendre. Elles les reurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris
(c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondrent
un peu, puis se mirent en devoir de nous faire  tous trois des crpes
et de la soupe.

Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gmissait dehors, dans
le noir de la campagne dserte. De temps en temps, il descendait par la
chemine, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de
cendre trs lgers se mettaient  danser en rond devant l'tre, bien
bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises mes de nains qui virent
toute la nuit autour des Grandes-Pierres.

Nous tions bien devant cette flamme qui schait nos vtements tremps
de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on
allait nous servir.




XIX


Ces crpes qu'on nous faisait ressemblaient  la lune, tant elles
taient larges; on nous les passait  mesure toutes brlantes, au bout
d'une longue palette de frne taille en forme d'aviron de chaloupe.

Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par
terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un
air revche et offens. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi;
mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'tait un signe de
malheur.

Encore la grosse noire! dit la vieille mre, lchant son rouet et
regardant Yves d'un air constern. Jeannie, ma fille, rappelez-vous de
l'envoyer demain matin vendre au march; c'est toujours la mme qui rde
 l'heure o toutes les autres poules sont couches; elle finirait par
nous attirer du mal.

Nous coupions nos crpes en petits morceaux pour les mettre dans nos
cuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempes, avec nos
cuillres de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une
mme grande moque qui tait pleine d'un cidre trs bon.

Aprs, quand nous emes bien mang et bien bu, Jean commena d'une jolie
voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots
bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mre
marquait la mesure avec sa tte et la pdale de son rouet. On
n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul
dehors.

La chanson disait:

                   Nous tions trois marins de Groix,
                   Nous tions trois marins de Groix,
                   Embarqus sur le Saint-franois.
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   Pauvre homme, 'l a tomb  la mer,
                   Pauvre homme, 'l a tomb  la mer,
                   Les autres taient bien dans la peine.
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   Les autres taient bien dans la peine,
                   Les autres taient bien dans la peine.
                   Ils ont hiss l' pavillon _guen_ (pavillon blanc)
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   Ils ont hiss l' pavillon guen,
                   Ils ont hiss l' pavillon guen,
                   Ils n'ont trouv que son chapeau.
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   Ils n'ont trouv que son chapeau,
                   Ils n'ont trouv que son chapeau,
                   Son garde-pipe et son couteau.
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   La maman qui s'en est alle,
                   La maman qui s'en est alle,
                   Prier la grande Sainte-Anne d'Auray.
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils,
                   Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.
                   La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit....
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit,
                   La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit:

                   Tu le retrouv'ras en paradis!
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

                   Dans son village s'en est retourne,
                   Dans son village s'en est retourne.
                   L'endemain, pauv' femme, elle est trpasse.
                   Il vente!...
                   C'est le vent de la mer qui nous tourmente.




XX


Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves tait beaucoup plus gris
qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonait jusqu'au genou dans
les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je
passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche  lui
par-dessus mes paules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien
que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la
poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.

On tait inquiet dans sa chaumire, et on veillait pour l'attendre. Sa
mre le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on
fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud
s'asseoir dans un coin.

Tout de mme on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la
coutume. Une omelette, encore des crpes, et des tartines de pain bis
avec du beurre. Ensuite, on procda au coucher de la famille (les
hommes d'abord, puis on teint la lumire, et les femmes se couchent
aprs). Il y avait sous nos matelas de hautes litires faites d'un amas
de branches de chne et de htre; cela s'affaissait avec un bruit de
feuilles sches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui
vous tenait chaud.

_Hou! Hououou! Hou hououou!_ faisait le vent dehors, d'une voix de
hulotte, avec des aires de se fcher, de s'indigner, et puis de se
plaindre et de mourir.

Quand la chandelle fut teinte et que la chaumire fut noire, on
entendit une voix douce de petite fille commencer une prire en breton
(c'tait une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un
enfant que Gildas avait fait  une fille de Plouherzel, lors de son
dernier passage au pays). Une trs longue prire, coupe de rpons
graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin
et Allain, saints Thnnan et Thgounec, saints Tuginal et Tugdual,
saints Clet et Gildas furent invoqus, et puis le silence se fit. Tout
prs de moi, la respiration  peine perceptible d'Yves, dj endormi
d'un sommeil profond.--Au pied de notre lit, les poules couches, rvant
tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps  autre, dans
l'tre encore chaud, une mystrieuse petite note de cristal. Et puis
dehors, autour de la chaumire isole, toujours ce vent: un gmissement
immense courant sur tout le pays breton; une pousse incessante venue de
la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement
noir,  l'heure des apparitions et des promenades de morts.




XXI


Bonjour, Yves!

--Bonjour, Pierre!

Et nous ouvrons  la lumire grise du matin les auvents de notre
armoire.

Ce _bonjour, Pierre!_ prcd d'un petit sourire d'intelligence, m'est
dit avec hsitation, d'une voix intimide; c'est _bonjour, capitaine_,
qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'veiller si
prs de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire
accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon
costume d'emprunt, nous avions concert cette intimit.

C'tait fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce
matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays tait
envelopp d'une mme immense nue grise. Le jour tait comme un
crpuscule, et il semblait que cette lueur si blme n'et pas la force
d'entrer par les lucarnes des chaumires. On ne voyait plus rien des
lointains, et une petite pluie lente tait rpandue dans l'air comme une
fine poussire d'eau.

Nous avions  faire toute la tourne promise chez les oncles, les
cousins, les amis d'enfance; et ces chaumires taient fort dissmines
dans la campagne, Plouherzel n'tant pas un village, mais seulement une
rgion autour d'une chapelle.

Les courses taient longues, dans les sentiers humides, entre les talus
couverts de mousse, sous la vote des vieux htres morts et sous le
voile du ciel gris.

Et toutes ces chaumires taient pareilles, basses, enterres, sombres;
leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les
cochlarias, les lichens, les fraches mousses de l'hiver. Au dedans,
noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gards par des images
de saints ou des bonnes vierges en faence.

Nous tions reus  coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger
et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en
mon honneur, on mlait, tant bien que mal, un peu de franais. C'tait
surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait  causer. Des bons vieux et
des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois,
et ils avaient t nombreux,  ce que je vis.

Oh! Le mauvais gars, monsieur, que a faisait!

Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait
toujours.

Le forban couvait dj, parat-il, sous le petit sauvage breton; le
petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, tait
le germe inconscient du marin de plus tard, indompt et coureur de
bordes.

Vers le soir,  mare basse, nous descendmes, Yves et moi, dans le lit
du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions
chacun une tartine de pain noir bien beurr et un grand couteau pour
prendre des _berniques_. Un rgal de son enfance qu'il voulait
renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du
beurre.

La mer avait dcouvert de plusieurs kilomtres, mettant  nu les vastes
champs de varech, la prairie profonde o l'herbe tait brune et sale,
avec d'tranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit
fermaient cette fosse immense, et l'le en forme de bte couche,
dgarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il
y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'taient tenus
cachs sous les eaux  mer haute, et qui maintenant se faisaient voir,
surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme
des chevelures mouilles. Sur la plaine sombre, on en apercevait de
poss partout, dans d'tranges attitudes de rveil.

L'air froid tait rempli de la senteur cre du gomon. La nuit venait
lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de
pierre commenaient  faire songer  des troupeaux de monstres. Nous
prenions les _berniques_ au bout de nos couteaux, et nous les mangions
toutes vivantes, en mordant  mme dans nos tartines, ayant faim tous
deux, nous dpchant de finir, de peur de ne plus y voir.

Ce n'est plus si bon qu'autrefois, dit Yves quand il eut tout mang,
et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'tais petit,
je me rappelle que a m'arrivait de temps en temps, la mme chose, mais
pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?

Alors, moi, je lui rpondis tonn de l'entendre:

Des manires de moi que tu prends l, mon pauvre Yves!

--Des manires de vous, vous dites?

Et il me regarda avec un long sourire mlancolique, qui m'exprimait de
sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-l qu'il
avait beaucoup plus que je ne l'aurais pens des _manires de moi_, des
ides, des sensations pareilles aux miennes.

Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le mme cours de penses,
savez-vous une chose qui m'inquite souvent quand nous sommes si loin,
en mer ou dans ces pays de l-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est
l'ide que je pourrais peut-tre mourir et qu'on ne me mettrait pas dans
notre cimetire d'ici.

Et il montrait de la main la flche de l'glise de Plouherzel, qu'on
apercevait au-dessus des falaises de granit, trs loin, comme une pointe
grise.

Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous
savez, je n'aime pas beaucoup les curs. Non, une ide que j'ai comme
a, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de
penser  cette chose, a m'empche d'tre brave.




XXII


Ce fut le soir, aprs souper, que la mre d'Yves me recommanda
solennellement son fils, et cela resta toute la vie.

Elle avait bien compris, avec son instinct de mre, que je n'tais pas
ce que je paraissais tre et que je pourrais avoir sur la destine de
son dernier fils une influence souveraine.

Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur,
et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'tes
pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous
naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.

Alors la vieille femme me commena l'histoire du pre d'Yves, histoire,
que par Yves lui-mme, je connaissais dj depuis longtemps. Je
l'coutai volontiers cependant, conte par cette jeune fille, devant la
grande chemine bretonne o la flamme dansait sur une souche de htre.

.... Elle dit que notre pre tait un beau marin, si beau, qu'on
n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est
mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup
de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est
parti en mer le soir dans sa barque, malgr un grand vent qui soufflait
du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait
trs bon coeur; mais sa tte tait bien mauvaise.

Et la pauvre mre regardait son fils Yves....

Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient
Saint-Pol-de-Lon, dans le Finistre, qu'Yves avait un an, et que, moi,
je n'tais pas encore venue quand notre pre est mort; alors elle a
quitt cette ville pour retourner  Plouherzel en Golo, son pays natal.
Mon pre laissait nos affaires en grand dsordre; presque tout l'argent
que nous avions eu autrefois tait pass au cabaret, et ma mre n'avait
plus de pain  nous donner. C'est alors que nos deux frres ans,
Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long
cours.

On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur dpart, et pourtant on
ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps
privs de leur paye de matelot pour permettre  notre mre de nous
lever, nous les plus petits, Yves, ma soeur qui est ici, et puis moi.

Mais Goulven a dsert, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un
mauvais coup de tte....

--Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur
coeur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tte de leur pre, et
dj ils se sont mis  boire....

--Mon frre Gildas, reprit la jeune fille, a navigu sept ans  bord
d'un amricain pour faire, dans le Grand-Ocan, la pche  la baleine.
Cette campagne l'avait rendu trs riche; mais il parat que c'est un dur
mtier, n'est-ce pas, monsieur?

--Oui, un dur mtier, en effet.... Je les ai vus  l'oeuvre, dans le
Grand-Ocan, ces marins-l, moiti baleiniers, moiti forbans, qui
passent des annes dans les grandes houles des mers Australes sans
aborder aucune terre habite.

--Il tait si riche, mon frre Gildas, quand il est revenu de cette
pche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pices d'or.

--Il les avait verses l sur mes genoux, dit la vieille femme en
relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon
tablier en tait plein. De grosses pices d'or des autres pays, marques
de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes
neuves, qui reprsentaient le portrait d'une dame avec une couronne de
plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais
nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs  chacune de ses
soeurs, mille francs  moi sa mre, et m'acheta cette petite maison o
nous demeurons. Il dpensa le reste  s'amuser  Paimpol et  faire des
choses, qui certainement, n'taient pas bien. Mais ils sont tous comme
a, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne
parlait que de lui dans la ville....

Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave
marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son pre
parce que, lui aussi, s'est mis  boire.

Et la vielle femme courba douloureusement la tte en parlant de ce flau
sans remde qui dvore les familles des marins bretons.

Il y eut un silence, et elle parla de nouveau  sa fille d'une voix
grave en me regardant.

Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse....
Au sujet de mon frre...

Ce regard anxieux, profond, fix sur moi, me causait une impression
trange. C'est pourtant vrai que toutes les mres, quelles que soient
les distances qui les sparent, ont,  certaines heures, des expressions
pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mre d'Yves avait
quelque chose de la mienne.

Dites-lui que je jure de veiller sur lui _toute ma vie, comme s'il
tait mon frre_.

Et la jeune fille rpta, traduisant lentement en breton:

Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il tait son frre.

Elle s'tait leve, la vieille mre, toujours droite, et rude, et
brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'tait avance
vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, l, avec une
navet, une indiscrtion sauvages.

C'est l-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.

--Non, ma mre, non, dit Yves tout confus, qui essayait de
s'interposer, de l'arrter.

Moi, j'tendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un
peu mu peut-tre, et je rptai:

Je jure de faire ce que je viens de dire.

Seulement mon bras tremblait lgrement, parce que je pressentais que
l'engagement serait grave dans l'avenir.

Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tte, rveur:

Et toi, tu m'obiras, tu me suivras... _Mon frre_?

Lui rpondit tout bas, hsitant, dtournant les yeux, avec le sourire
d'un enfant:

Mais oui.... Bien sr...




XXIII


Nous n'emes pas longtemps  dormir, cette nuit-l, _mon frre_ et moi,
dans notre lit en armoire.

Ds que le vieux coucou de la chaumire eut dit quatre heures de sa voix
fle, vite il fallut nous lever; nous devions tre  Paimpol avant le
jour, pour y prendre  six heures le diligence de Guingamp.

 quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite
porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier
baiser  Yves, de sa mre qui pleure, sur une dernire pression de main
 moi. Nous nous loignons tous deux dans la pluie froide et la nuit
noire, et en voil pour cinq ans.

Dans les familles de marins, c'est ainsi.

 mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'_Anglus_ derrire nous 
Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons  courir,
 courir. Nous avons le front baign de sueur en arrivant  Paimpol.

Nous nous tions tromps; on avait avanc l'heure de l'_Angelus_.

Nous trouvons asile dans un cabaret dj ouvert, o nous djeunons en
compagnie d'_Islandais_ et d'autres _frres de la cte_.

Et, le soir du mme jour,  onze heures, nous arrivons  Brest pour
reprendre la mer.




XXIV


J'avais conscience d'avoir accept une lourde charge en adoptant ce
frre insoumis, d'autant plus que je prenais trs au srieux mon
serment.

Mais le sort nous spara le surlendemain et mit bientt entre nous deux
la moiti de la terre.

Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant,
pour Stamboul.

Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous
retrouvmes  bord d'une certaine _Mde_, qui naviguait du ct de la
Chine et des Indes.




XXV

                          bord de la _Mde_, avril 1877.


a me va comme des gutres  un lapin, disait Yves d'un air d'enfant,
en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.

C'tait  Y, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il tait assis
au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme
chinoise.

Il tait trs ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vtu comme
un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et teints, sa lvre
contracte et ddaigneuse.  ces moments-l, il tait capable de tout,
comme dans ses anciens jours.

 ct de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui
venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie trs coteuse
de Singapoore, et les avait successivement vids, puis briss  coups de
poing, avec le terrible srieux de l'ivresse bretonne. Et les dbris de
ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser
ses deux pieds.

Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille,
avec son sourire flin. Les gabiers l'avaient, par exception, invit 
leur fte. Et puis Le Hello, Barazre, six autres du grand mt et quatre
du beaupr,--tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes
asiatiques.

Il y avait mme Le Hir l'idiot, un de l'le de Sein, qu'ils avaient
amen pour rire et qui buvait des ordures dlayes dans son bol de rhum.
Enfin deux forbans, deux _black-boules_, dserteurs de tous les
pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-l,
ramasss tendrement sur la plage.

...C'tait pour fter sainte pissoire, patronne des gabiers, qu'ils
s'taient rassembls, et l'usage me commandait d'y paratre avec eux,
comme officier de manoeuvre.

Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied  terre. Et le commandant,
qui tait content de son quipage, leur avait permis,  eux, les
meilleurs, de clbrer comme en France l'anniversaire de cette grande
sainte; il avait choisi cette ville de Y, parce qu'elle lui semblait
pour nous la moins dangereuse, le peuple y tant plus inoffensif
qu'ailleurs et plus _maniable_.

Dans cette salle, qui tait vaste et basse, avec des murailles en
papier, il y avait en mme temps que nous une bande de matelots de
commerce amricains, qui buvaient avec des filles rousses  longues
dents, chappes des lupanars de l'Inde anglaise.

Et ces intrus gnaient les gabiers, qui voulaient tre seuls et le leur
donnaient  entendre.

_Onze heures_.--Les bougies venaient d'tre renouveles dans les
girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait
dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing
dans l'air, que les bras avaient besoin de se dtendre et de frapper.

Qu'est-ce que c'est? dit un des Amricains qui avait l'accent de
Marseille, qu'est-ce que c'est que ces Franais qui viennent ici faire
la loi? Et celui-l qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a
l'air de poser et de les commander?

--Celui-l, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la
tte, celui-l faudrait _qu'il aurait des moustaches_, celui qui y
toucherait!

--Celui-l, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous
l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se dranger, et vous aller voir,
enfants, _si a va reluire_!

...Yves leur avait dj lanc son escabeau de forme chinoise, qui venait
de crever le mur  toucher leurs ttes, et Barrada, d'un premier coup de
poing, en avait chavir deux. Les autres renverss sur les premiers,
tous par terre, Kerboul assommait dans le tas,  grands coups de table,
parpillant sur les ennemis les dbris de ses quinze verres.

Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frlements
de soie, de petits rires aigres de femmes.

Et les danseuses entrrent. (Les gabiers s'taient command des
danseuses.)....

Ils s'arrtrent en les voyant paratre, car elles taient tranges.
Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres
brillantes, des yeux  demi ferms, pareils  de petites fentes
blanches, elles s'avanaient au milieu de nous avec des sourires de
femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et cartant leurs doigts
grles, dont les grands ongles taient enferms dans des tuis d'or.

En mme temps, des odeurs de baume et d'encens; on brlait des baguettes
dans un rchaud, et une fume alanguissante se rpandait comme un nuage
bleu.

Les gongs sonnaient plus fort et ces fantmes dansaient, gardant leurs
pieds immobiles, excutant une espce de mouvement rythm du ventre avec
des torsions de poignets. Toujours le sourire fig, le regard blanc des
cadavres; il semblait que cela seul et vie en elles: ces gros reins
cambrs de goule qu'agitaient des trmoussements lascifs, et puis, au
bout des bras raidis, ces mains cartes, inquitantes, qui se
tordaient.

...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les
gongs sonner si fort, se rveilla et eut peur.

T, pardi, les danseuses! lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de
lui.

Ah! Oui, les danseuses!

Il s'tait lev et de sa large patte, qui cherchait en l'air,
incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes
dores, balbutiant, la langue paisse:

Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme a,
c'est vilain.... Je croyais que c'tait... que c'tait... le diable!

Et il retomba par terre, endormi.

Barrada, lui, qui avait dpass ce soir sa dose habituelle, leur
reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui tait
blanche. Blanche! Blanche! il en rabchait, de cette blancheur, qu'il
s'exagrait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir.
D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: Tiens, regarde, si c'est
vrai!

Elles, les poupes jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres
trmoussements de bte, gardant le mystre de leur rictus et de leurs
yeux blancs tirs vers les tempes. Et,  prsent, lui, Barrada,
compltement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui
aurait pris vie tout  coup pour quelque bacchanale antique.

...Mais les Birmanes, montes comme des automates, dansrent longtemps,
longtemps, plus longtemps que lui. Et, aprs,  la fin de la nuit, quand
les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur 
l'ide que ces femmes, payes pour leur plaisir, les attendaient. Les
uns aprs les autres, ils s'en allrent du ct de la plage n'osant pas
les approcher.




XXVI


C'tait le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'tait _dbrouill_, pour
repartir une troisime fois sur le mme navire que nous.

Enfant naturel, pouss  la belle toile sur les quais de Bordeaux. Trs
vicieux, avec un bon coeur; plein de contrastes, certaines notions
premires de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, 
lui, c'tait d'tre plus beau que les autres, plus leste et plus fort,
plus _dbrouillard_ aussi. (_dbrouillard_ et _dbrouillage_ sont deux
mots qui rsument presque  eux seuls toute la marine; ils n'ont pas
d'quivalents acadmiques.)

Moyennant salaire, ce Barrada professait  bord tous les genres
d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la
gymnastique par-dessus le march, et le chant, et la danse. Souple comme
un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des
sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques.

Au premier rang dans les ftes de matelots, mais toujours en invit;
buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop,
et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi
souriant, aussi frais.

Il avait  tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas
trouves; l'accent gascon les rendait plus drles; et puis il terminait
ses phrases par une espce de son  lui: un demi-rire qui rsonnait dans
sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui billent.

D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidle  ses
amis; n'ayant jamais qu'une parole et rpondant toujours avec la
franchise renversante des enfants terribles.

Faisant argent de tout, par exemple, mme de sa beaut  l'occasion. Et
cela, navement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres,
qui le savaient, lui pardonnaient comme  un plus enfant qu'eux. Yves se
bornait  dire:

Oh! a n'est pas joli, Barrada, je t'assure... et ne lui en voulait
pas non plus.

Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pices d'or
cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'tait pour en
arriver, aprs son rengagement de cinq ans,  pouser une petite
Espagnole, qui faisait des modes,  Bordeaux, dans un beau magasin du
passage Sainte-catherine; petite ouvrire trs raffine, dont il portait
toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coups sur
le front et une lgante toque en fourrure, orne d'une aile d'oiseau.

Que voulez-vous! C'est une _amiti_ d'enfance! disait-il, comme s'il
et t ncessaire de s'en excuser.

Et, en attendant cette petite fiance, il s'abandonnait  beaucoup
d'autres par intrt souvent, quelquefois aussi par vraie bont d'me, 
la manire d'Yves, pour ne pas faire de la peine.




XXVII

                         En mer, mai 1877.


Depuis deux jours, la grande voix sinistre gmissait autour de nous. Le
ciel tait trs noir; il tait comme dans ce tableau o le poussin a
voulu peindre le dluge; seulement toutes les nues remuaient,
tourmentes par un vent qui faisait peur.

Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde,
incessante; c'tait comme une fureur qui s'exasprait. Nous nous
heurtions dans notre marche  d'normes masses d'eau, qui s'enroulaient
en volutes  crtes blanches et qui passaient avec des airs de se
poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors
c'taient des secousses terribles et de grands bruits sourds.

Quelquefois la _Mde_ se cabrait, leur montait dessus, comme prise,
elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la
tte en avant, dans des creux tratres qui taient derrire; elle
touchait le fond de ces espces de valles qu'on voyait s'ouvrir,
rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hte de remonter
encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdtres, prs
de se refermer.

Une pluie glace rayait l'air en longues flches blanches, fouettait,
cuisait comme des coups de lanires. Nous nous tions rapprochs du
nord, en nous levant le long de la cte chinoise, et ce froid inattendu
nous saisissait.

En haut, dans la mture, on essayait de serrer les huniers, dj au bas
ris; la _cape_ tait dj dure  tenir, et maintenant il fallait, cote
que cote, marcher droit contre le vent,  cause de terres douteuses qui
pouvaient tre l, derrire nous.

Il y avait deux heures que les gabiers taient  ce travail, aveugls,
cingls, brls par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'cume
lances de la mer, pluie et grle lances du ciel; essayant, avec leurs
mains crispes de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile
raide et mouille qui ballonnait sous le vent furieux.

Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.

On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'tre pas emport, rien
que de se cramponner  toutes ces choses remuantes, mouilles,
glissantes d'eau;--et il fallait encore travailler en l'air, sur ces
vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques,
dsordonns, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau
bless qui rle.

Des cris d'angoisse venaient de l-haut, de cette espce de grappe
humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux
des femmes, parce qu'on est moins habitu  les entendre; cris
d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochs,
qui se dpouillaient de leur chair ou s'arrachaient;--ou bien un
malheureux, moins fort que les autres, crisp de froid, qui sentait
qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lcher et
tomber.

Et les autres, par piti, l'attachaient, pour essayer de l'_affaler_
jusqu'en bas.

...Il y avait deux heures que cela durait; ils taient puiss; ils ne
pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer  leur place
ceux de bbord qui taient plus reposs et qui avaient moins froid.

...Ils descendirent, blmes, mouills, l'eau glace leur ruisselant dans
la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles dcolls,
les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on
avait  peine mang,  peine dormi, et la force des hommes diminuait.

C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide,
qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants,
avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont
rests des jours et des nuits, tremps, salis, couverts d'une couche
boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.

...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments o a
sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspration
mchante: et puis d'autres o cela devenait grave, caverneux, puissant
comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame
 l'autre, et,  part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de
bave et d'cume, tout devenait plus noir. Un crpuscule glacial tombait
sur nous; derrire ces rideaux sombres, derrire toutes ces masses d'eau
qui taient dans le ciel, le soleil venait de disparatre, parce que
c'tait l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se
dbrouiller dans cette nuit....

...Yves tait mont avec les bbordais dans ce dsarroi de la mture, et
alors je regardais en haut, aveugl moi aussi, ne percevant plus que par
instants la grappe humaine en l'air.

Et tout  coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette
grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en
dtachrent, et tombrent les bras carts dans les volutes mugissantes
de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme
serait tomb un homme dj mort.

Encore le _marchepied_ cass! dit le matre de quart, en frappant du
pied avec rage. Du filin pourri, qu'ils nous ont donn dans ce sale
port de Brest! Le grand Kerboul,  la mer. Le second, qui est-ce?

D'autres, raccrochs par les mains  des cordages, un instant balancs
dans le vide, remontaient maintenant,  la force des poignets, en se
dpchant,--trs vite, comme des singes.

Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,--et alors, je repris ma
respiration, que l'angoisse avait coupe.

Ceux qui taient  la mer, on jeta bien des boues pour eux,--mais 
quoi bon?--on aimait encore mieux ne plus les voir reparatre, car
alors,  cause de ce danger de _tomber en travers  la lame_, on
n'aurait pas pu s'arrter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir
ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux
qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'tait
un petit novice trs sage, que sa mre, une veuve dj ge, tait venue
recommander au matre avant le dpart de France.

L'autre, celui qui s'tait cras sur le pont, on le descendit tant bien
que mal,  quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta
dans l'infirmerie, qui tait devenue un cloaque immonde, o
bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles
brises, des odeurs de tous les remdes rpandus. Pas mme un endroit o
le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de piti pour ce
mourant, elle continuait de le faire danser, de le _sauter_ de plus
belle. Il avait retrouv une espce de son de la gorge, un rlement qui
sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait
peut-tre pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme.
Mais il mourut l assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus
stupides de peur, qui voulaient le faire manger.

_Huit heures du soir_.-- ce moment, la charge du quart tait lourde, et
c'tait  mon tour de la prendre.

On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On tait au
milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus
aucun son; les sifflets d'argent, forcs  pleine poitrine, peraient
mieux, comme des chants flts de tout petits oiseaux.

On entendait des coups terribles frapps contre les murailles du navire
comme par des bliers normes. Toujours les grands trous d'eau qui se
creusaient, tout bants, partout; on s'y sentait jet, tte baisse,
dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une pousse
brutale, vous relanait trs haut en l'air, et toute la _Mde_ vibrait,
en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se
cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus
fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct,
sans voir, que c'tait le moment o une paisse masse d'eau allait
balayer l'air, et peut-tre vous balayer aussi.

Toujours cela recommenait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec
l'affreux bruit de tambour.

Et, aprs chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de
l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille
cassons qui roulaient dans l'obscurit, tout cela prolongeant en queue
sinistre l'effroi du premier grand bruit.

...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils l-haut? Les
mts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en
silhouettes, quand on pouvait encore regarder  travers cette douleur
cuisante que causait la grle; on apercevait ces formes de grandes
croix,  deux tages comme les croix russes, agites dans l'ombre avec
des mouvements de dtresse, des gestes fous.

Faites-les descendre, me dit le commandant, qui prfrait le danger de
ce hunier non serr  la peur de perdre encore des hommes.

Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-l. Mais Yves, d'en haut, me
rpondit  l'aide de son sifflet, que c'tait presque fini; plus que la
_jarretire du point_, qui tait casse,  remplacer par un _bout_
quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serr leur voile,
achev leur ouvrage.

...Aprs, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux.
Plus d'hommes en l'air, plus rien  faire l-haut, plus qu' attendre.
Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on tait presque
bien sur cette passerelle,  prsent qu'on m'avait enlev le poids si
lourd de cette inquitude.




XXVIII


..._Minuit_,--la fin du quart,--l'heure d'aller se chercher un abri.

En bas, dans la batterie calfeutre, c'tait la tempte avec ses dessous
de misre, avec ses ralits pitoyables.

D'un bout  l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, 
demi claire par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuys
sur leurs _jambes de force_, se tenaient tant bien que mal, cords par
des cbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements
d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans
trve, sans merci, perptuellement, avec une rage aveugle; il craquait
de partout, il avait des tressaillements de chose anime qui souffre,
tiraill, extnu, comme prs de s'ventrer et de mourir.

Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient  et l
en filets, en gerbes sinistres.

On se sentait soulev si vite, que les jambes pliaient,--et puis les
choses se drobaient, les choses s'enfonaient sous les pas,--et on
descendait avec tout, en se raidissant malgr soi comme pour une espce
de rsistance.

Il y avait des sons aigres, faux, tonnants, qui sortaient de partout;
toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui tait la _Mde_ se
disjoignait peu  peu, en gmissant sous l'effort terrible. Et, dehors,
derrire le mur de bois, toujours le mme grand bruit sourd, la mme
grande voix d'pouvante.

Mais tout tenait bon quand mme: la longue batterie demeurait intacte,
on la voyait toujours, d'un bout  l'autre, par moment toute penche, 
demi retourne, ou bien se redressant toute droite avec une secousse,
ayant l'air plus longue encore dans cette obscurit o les fanaux
taient perdus, paraissant se dformer et grandir, dans tout ce bruit,
comme un lieu vague de rve....

Au plafond trs bas taient pendues d'interminables ranges de poches en
toile gonfles toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que
les araignes accrochent aux murailles,--des poches grises enfermant
chacune un tre humain, des hamacs de matelots.

 et l, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient
bien, puiss par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout
haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balanaient, se
frlaient dans un mouvement perptuel; ou bien se heurtaient durement,
et les ttes se blessaient.

Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'tait un lac d'eau
noire qui roulait de droite et de gauche, entranant des vtements
souills, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavires,
toute sorte de dtritus et de djections immondes. Et, de temps en
temps, on voyait des hommes hves, dfaits, demi-nus, grelottants avec
leur chemise mouille, qui erraient sous ces ranges de hamacs gris,
cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue,
leur seul gte un peu chaud, un peu sec, o ils allaient trouver une
espce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas
tomber, et heurtant de la tte ceux qui dormaient: chacun pour soi en
pareil cas, on ne prend plus garde  personne. Leurs pieds glissaient
dans les flaques d'eau et d'immondices; ils taient insouciants de leur
malpropret comme les animaux en dtresse.

Une bue lourde  respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures
qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de btes
malades, et on sentait cette puanteur cre qui est particulire aux
bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.

 minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres
gabiers de bbord; ils avaient fait un supplment de quart d'une heure,
 cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulrent
par le panneau entre-bill qui se referma sur eux et vinrent se mler 
cette misre flottante.

Ils avaient pass cinq heures  leur rude travail, balancs dans le
vide, vents par les grands souffles furieux de l-haut, et tout
tremps par cette pluie fouettante qui leur avait brl le visage. Ils
firent une grimace de dgot en pntrant dans ce lieu ferm o l'air
sentait la mort.

Yves disait, avec son grand air ddaigneux:

Pour sr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apport la peste
ici.

Ils n'taient pas malades, eux qui taient de vrais matelots; ils
avaient encore la poitrine dilate par tout ce vent de la hune, et la
fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon
sommeil.

Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des
affts, avec prcaution, pour viter l'eau boueuse et les
ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant
avec des frayeurs de chatte. Prs de leurs hamacs, ils se
dshabillrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands
couteaux  chane de cuir, leurs vtements tremps, suspendant tout, et
se suspendant eux-mmes; et, quand ils furent nus, ils poussetrent de
la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.

Aprs quoi, ils s'enlevrent au plafond avec une lgret de clown, et
s'tendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur troite
couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux aprs chaque grande
secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'taient les
lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la range
de leurs hamacs prit quand mme le balancement lourd des ranges
voisines en grinant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent
profondment au milieu du grand bruit terrible.

...Bientt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser.
Au milieu du nuage d'encens, rendu plus tnbreux par le rve, elles
arrivrent l'une aprs l'autre avec leur sourire mort, en d'tranges
costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.

Elles balanaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs
mains en l'air et leurs doigts carts comme les fantmes. Elles avaient
des contournements pileptiques des poignets, qui faisaient
s'enchevtrer leurs longues griffes enfermes dans des tuis d'or.

Le gong, c'tait la tempte qui en jouait, dehors, contre les
murailles....




XXIX


Moi aussi,  minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je
rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Aprs tout, cela ne nous
regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni
notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher
maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les
heures de service sont finies.

Dans ma chambre  moi, qui tait sur le pont, l'air ne manquait pas,--au
contraire. Par les vitres brises, toutes les rafales et la pluie
furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et
montaient au plafond avec des bruits d'ailes.

Comme Yves, je suspendis mes vtements mouills. L'eau ruisselait sur ma
poitrine.

On n'tait gure bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant,
par excs de fatigue. Roul, secou,  demi chavir, je me sentais m'en
aller de droite et de gauche, et ma tte se heurtait sur le bois,
douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais
je dormais. Je dormais et je rvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans
le jour, cela m'avait laiss une espce d'inquitude et comme la notion
vague d'avoir t frl de prs par une chose sinistre.

Je rvais que j'tais couch dans un hamac, comme autrefois au temps de
mes premires annes de mer. Le hamac d'Yves tait prs du mien. Nous
tions balancs terriblement, et le sien se dcrochait. Au-dessous de
nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui
devait tre l'eau profonde,--et lui, allait tomber l-dedans. Alors je
cherchais  le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui
taient molles comme dans les rves. J'essayais de le prendre 
bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant
que sa mre me l'avait confi; et je comprenais avec angoisse que je ne
le pouvais pas, que je n'en tais plus capable; il allait m'chapper et
disparatre dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de
nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se rveillait
pas et qu'il tait glac, d'un froid qui me pntrait, moi aussi,
jusqu' la moelle des os; mme, la toile de son hamac tait devenue
rigide comme la gaine d'une momie....

Et je sentais dans ma tte les vraies secousses, la vraie douleur de
tous ces chocs, je mlais ce rel avec l'imaginaire de mon rve, comme
il arrive dans les tats d'extrme fatigue, et alors la vision sinistre
en prenait d'autant plus d'intensit et de vie....

Ensuite, je perdis conscience de tout, mme du mouvement et du bruit, et
ce fut alors seulement que le repos commena....

...Quand je me rveillai, c'tait le matin. La premire lumire tait de
cette couleur jaune qui est particulire aux levers du soleil les jours
de tempte et on entendait toujours le mme grand bruit.

Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il tait arc-bout
dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et
en arrire, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son
quilibre. Il avait repris ses pauvres vtements mouills, et il tait
tout couvert du sel de la mer, qui s'tait dpos dans ses cheveux, dans
sa barbe comme une poussire blanche.

Il souriait, l'air tranquille et trs doux.

J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rv sur
vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie
avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec
leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas russir  les renvoyer.
Aprs cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonn le
branle-bas; j'en tais tout en sueur de la peur que a me faisait....

--Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car,
de mon ct, _j'ai beaucoup rv sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours
aussi mauvais qu'hier?

--Peut-tre un peu plus _maniable_. Et puis voil le jour. Tant qu'il
fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la
mture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme
cette nuit, a ne va pas du tout.

Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre,
installe par lui en prvision du gros temps. Rien n'avait boug, grce
 son arrangement. Par terre, c'tait bien un lac d'eau sale sur lequel
diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu
taient rests suspendus ou fixs, comme les meubles, aux panneaux des
murs par des clous et des cornires de fer. Tout tait cord, ficel,
attach avec un soin extrme au moyen de cordes goudronnes de toutes
les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes nous avec des vtements
dans un ple-mle bizarre. Des masques japonais  longue chevelure
humaine nous regardaient  travers des treillis de ficelle au goudron;
ils avaient le mme rire lointain, le mme tirement d'yeux que ces
femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rve
d'Yves....

...Une sonnerie de clairon tout  coup, alerte et joyeuse: _le rappel au
lavage!_

Ce clairon avait des vibrations grles, un peu argentines, dans ce
beuglement formidable du vent.

Laver le pont quand les lames dferlent dessus, cela semblerait une
opration trs insense  des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas
cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage,
toujours et quand mme; c'est une des rgles primordiales de la vie
maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se ft agi de la chose
du monde la plus naturelle:

Ah!... Je m'en vais  _mon poste de propret_, alors...

Cependant ce clairon avait pch par excs de zle et sonn sans ordre,
 son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-l.

...On sentait bien que c'tait plus _maniable_, comme disait Yves: les
mouvements taient plus allongs, plus rguliers, plus semblables  des
balancements de houle. La mer tait moins dure, et on n'entendait plus
tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.

Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une trange
lividit jaune, mais enfin c'tait le jour, moins sinistre que la nuit.

...Notre heure n'tait pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous
retrouvmes le calme dans un port, en Chine,  Hong-Kong.




XXX

                         Septembre 1877.


La _Mde_ a rebrouss chemin depuis longtemps.

Tous les vents, tous les courants l'ont favorise. Elle a march, march
si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des
lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le dtroit de Malacca,
franchi  la course; la mer Rouge, remonte  la vapeur dans un
blouissement grand lion couch de Gibraltar. Maintenant on veille
l'horizon, et la premire terre qui paratra tout  l'heure sera une
terre bretonne.

Je suis arriv moi, sur cette _Mde_, juste pour finir la campagne, et,
cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas dur cinq mois.

Au milieu de l'tendue grise, il y a maintenant des tranes blanches;
puis une tour avec de petits lots sombres, parpills; tout cela encore
trs lointain et  peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous
enveloppe.

Nous nous figurions sans peine tre encore l-bas, dans cette extrme
Asie, que nous avons quitte hier; car les choses  bord n'ont pas
chang de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrs
de chinoiseries; nous continuons  manger des fruits cueillis l-bas et
encore verts; nous tranons avec nous des odeurs chinoises.

Mais pas du tout; notre maison s'est dplace singulirement vite; cette
tour et ces lots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est l tout prs,
et, avant la nuit, nous y serons entrs.

...Toujours une motion de souvenir quand reparat cette grande rade de
Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine 
voiles qu'on est dshabitu de voir ailleurs. Toutes mes premires
impressions de marine, toutes mes premires impressions de Bretagne,--et
puis enfin c'est la France....

Le _Borda_, l-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mmoire le
bureau sur lequel j'ai pass, accoud, de longues heures d'tude; et le
tableau noir sur lequel j'crivais fivreusement, avant l'examen, les
formules compliques de la mcanique et de l'astronomie.

Yves,  cette poque, tait un petit garon qu'on et dit srieux et
sage, un petit novice breton,  la figure trs douce, qui habitait le
vaisseau d' ct, la _Bretagne_, le voisin et le compagnon du _Borda_.
Nous tions des enfants, alors,--aujourd'hui des hommes
faits,--demain... la vieillesse,--aprs-demain, mourir.




XXXI


Dimanche, jour de grande _solerie_ dans Brest.

_Dix heures du soir_.--Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille;
 bord de la _Mde_, les matelots ont fini de chanter leurs longues
chansons, et le silence vient de se faire.

Depuis la tombe de la nuit, mes yeux sont tourns vers les lumires de
la ville. J'attends avec inquitude cette chaloupe dont Yves est le
patron: elle est alle  terre et ne revient pas.

Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!

La mer est sonore la nuit; dj on entend des cris qui se mlent au
bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'tranges
choses.

...Elle est  peine accoste; trois matres ivres, furieux, se
prcipitent  bord et me demandent la tte d'Yves:

Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le
fusille aprs car il a frapp ses suprieurs en service.

Yves est l debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces
trois matres l'ont battu, ou du moins ont essay de le battre.

Ils croyaient me faire du mal! dit-il avec mpris; et il jure qu'il
n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les et
chavirs ensemble du revers de sa main. Non: il les a laisss
s'accrocher  lui et le dchirer; ils lui ont gratign le visage et mis
ses vtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser
conduire la chaloupe,  eux qui taient ivres.

Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a
laisss boire.

...Et les trois matres se tiennent toujours l, tout prs de lui,
continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes,
grotesques dans leur bgaiement de fureur, et qui seraient trs risibles
si la discipline, implacable, n'tait pas derrire eux pour rendre cette
scne affreusement grave.

Yves, debout, les poings serrs, les cheveux tombs sur le front, la
chemise dchire, la poitrine toute nue,  bout de courage pour endurer
ces injures, prt  frapper, en appelle  moi du regard, dans sa
dtresse.

 la discipline militaire!  certaines heures, elle est bien lourde. Je
suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les rgles que je
m'en mle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous
 la justice du capitaine d'armes.

Contre toutes les rgles, aussi, je saute  bas de la passerelle et je
me jette sur Yves:--il tait temps!--je passe mes bras autour de ses
bras  lui, que j'arrte ainsi dans les miens au moment terrible o ils
allaient frapper.

Et je les regarde, les autres, qui alors, en prsence de ce renversement
de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur
matre.

Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de tmoins. Les chaloupiers,
seuls,--et ils sont ivres.--Puis, d'ailleurs, je suis sr d'eux: ce sont
de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous
chargeront pas.

...Alors je prends Yves par les paules, et, passant devant ses trois
ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmne dans ma
chambre et l'y renferme  double tour. L, pour le moment, il est en
sret.

On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a rveill. Hlas! Il
faut le lui expliquer.

Et j'explique, en attnuant le plus possible la faute de mon pauvre
Yves. J'explique; aprs, pendant quelques mortelles minutes, je supplie:
je crois que je n'avais suppli de ma vie, il me semble que ce n'est
plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser
contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains
cette existence d'Yves, qu'on m'a confie.

J'ai bien russi l-haut  carter le plus grave, la question de coups
donns  des suprieurs; mais restent les outrages et le refus
d'obissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-tre
inique et rvoltant; dans la lettre, c'est vrai.

Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y
envoyer conduire par la garde,  cause de ce bruit et de ce scandale.

Pauvre Yves! C'tait la fatalit acharne contre lui, car, cette fois,
il n'tait pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il
tait plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus
boire et se bien conduire!




XXXII


Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux
fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings ferms, les dents
serres de rage. Sa mauvaise tte de Breton avait pris le dessus.

En frappant du pied, il dclara qu'il n'irait pas,--c'tait trop
injuste!-- moins qu'on ne l'y portt de force, et encore il dmolirait
les premiers qui viendraient pour le prendre.

Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commena 
m'treindre le coeur. Que faire? Les hommes de garde taient l,
derrire ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir;
les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait
plus de nom.

Une ide me vint, tout  coup: je le priai trs doucement, au nom de sa
mre, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie,
l'appelant mon frre.

Yves pleura. C'tait fini; il tait vaincu et docile.

Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et
j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas dur trois minutes.

Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un
enfant. Il se retourna pour me sourire, alla rpondre avec calme 
l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement  la cale
pour se faire mettre aux fers.

...Vers minuit, quand ce quart pnible fut termin, j'allai me coucher,
envoyant  Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait dj trs
froid cette nuit-l.) C'tait, dans mon impuissance, tout ce que je
pouvais encore pour lui.




XXXIII


Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler ds le matin, et
j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le coeur, avec des
paroles pres toutes prtes, que je lui aurais lances ds l'abord pour
me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le
sort d'Yves.

Je m'tais tromp cependant: il avait t touch la veille et m'avait
compris.

Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de mme,
mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et
se rglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et
ce sera tout. J'inflige aux trois matres, sur votre demande, une
punition quivalente, huit jours d'arrts forcs. Je fais cela pour
vous, qui le traitez en frre, et pour lui aussi, qui est, aprs tout,
le meilleur homme du bord.

Et je m'en allai autrement que je n'tais venu, emportant pour lui de la
reconnaissance et de l'affection.




XXXIV


Un coin de la cale de la _Mde_, en plein dsarmement, dans le plus
grand dsarroi. Un fanal claire un vaste fouillis d'objets htrognes
plus ou moins grignots par les rats.

Une douzaine de matelots,--Barrada, Guiaberry, Barazre, Le Hello, toute
la bande des amis,--entourent un homme couch par terre. C'est Yves qui
est aux fers, tendu sur les planches humides, la tte appuye sur son
coude, le pied pris dans l'anneau  cadenas de la _barre de justice_.

Son ennemi le plus acharn des trois, matre Lagatut, est devant lui,
qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une
revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle,  son gr, j'ai
trop mis la main.

Il a quitt ses arrts pour venir l'injurier;--et, moi qui suis de quart
et qui fais une ronde, j'arrive par derrire et je le trouve l,--comme
il est de bonne prise!--les matelots, qui me voient venir, rient tout
doucement, dans leur barbe, en songeant  ce qui va se passer. Yves,
lui, ne rpond rien, se contentant de se coucher sur l'autre ct et de
lui tourner le dos avec une suprme insolence; lui aussi m'a vu venir.

Nous avons commenc une partie d'cart ensemble, dit matre
Lagatut:--vous, Kermadec, quartier-matre de manoeuvre; moi, Lagatut,
premier matre canonnier, dcor de la lgion d'honneur.--Grce  des
officiers qui vous protgent, vous avez fait les deux premires leves;
reste  savoir qui va faire les trois autres.

--Matre Lagatut, dis-je par derrire, nous jouerons cela  trois, si
vous voulez bien: un _rams_, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves,
marque encore une leve.

Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trbuche sur un gendarme,
une souris qui, par mgarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la
mine plus longue que matre Lagatut.

...Ce n'tait peut-tre pas trs correct, cette plaisanterie que je
venais de faire. Mais la galerie, qui nous tait trs sympathique,
jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves.




XXXV


Huit jours aprs, c'tait fini de notre frgate: dsarme au fond de
l'arsenal, son quipage dispers, autant dire un navire mort.

Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare
tait encombre de matelots: tous ceux de la _Mde_, qui partaient
aussi; d'autres encore, en borde, venus pour les reconduire.

Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances  nous, des protgs, des
amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur
bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'taient les scnes
habituelles de tous les dsarmements: un bateau qui finit, c'est
quelque chose  part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et
de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les
sympathies.

... l'entre des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui
disais:

M'criras-tu au moins?

Et lui rpondait:

Je vais vous expliquer (et il hsitait toujours, avec un sourire doux
et intimid). Eh bien, voil, je vais vous expliquer: c'est que je ne
sais pas comment vous mettre au commencement.

En effet, les appellations de _capitaine_, _cher capitaine_, et autres
du mme genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je rpondis:

Eh bien, mais c'est trs simple... (Et je cherche longtemps cette
chose simple, ne trouvant pas du tout.) C'est trs simple, tu
mettras.... Tu mettras: mon frre; ce sera vrai d'abord et, en style
pistolaire, ce sera trs convenable.




XXXVI


Il y avait environ six semaines que la Mde avait t dsarme  Brest
et que j'tais spar d'Yves, quand un jour,  Athnes, je crois, je
reus cette surprenante lettre:

                         Brest, 15 septembre 1877.

Mon bon frre,

Je vous cris ces quelques mots, bien  courir, pour vous faire savoir
que je me suis mari hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander
conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de
temps  perdre, tant dsign pour faire la campagne de la _Cornlie_ et
n'ayant que huit jours devant moi  passer avec ma femme.

Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frre, que cela vaut
bien mieux que d'tre toujours  courir, comme vous savez, d'un bord et
de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me
plat beaucoup, et je crois que nous irions trs bien ensemble si
seulement je pouvais rester.

Je vous crirai un peu plus long avant de partir, mon bon frre, et je
vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans
vous.

Je termine en vous embrassant de tout mon coeur.

Votre frre qui vous aime.

 vous,

                         Yves Kermadec.

P.-S.--Je viens d'apprendre que ma destination est change; j'embarque
sur l'_Ariane_, qui ne part qu' la mi-novembre. Cela me donne prs de
deux mois  passer avec ma femme; nous aurons tout  fait le temps de
faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content.

...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances
avec leur argent; c'est de rgle. Les villes maritimes connaissent leurs
excentricits un peu sauvages.

Quelquefois mme ils pousent, en manire de passer temps, des femmes
quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire.

Et Yves, lui, qui avait dj puis autrefois tous les genres de
sottises, pour changer, avait fini par un mariage.

Yves mari!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-tre quelque effronte de
la ville, ramasse au hasard dans un moment o il tait gris!

J'avais sujet d'tre trs inquiet, me rappelant certaine crature en
chapeau  plumes qu'il avait failli pouser par distraction,-- vingt
ans,--dans cette mme ville de Brest.




XXXVII


Deux mois plus tard, quand cette _Ariane_ fut prte  partir, le sort
voulut que je fusse dsign, moi aussi,  la dernire heure, pour faire
partie de son tat-major.




XXXVIII


Au moment du dpart, je vis cette Marie Keremenen, que j'apprhendais de
connatre: c'tait une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le
costume du village de Toulven, en basse Bretagne.

Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans tre absolument
jolie, elle tait presque charmante avec son corsage de drap brod, sa
coiffe blanche  grandes ailes, et sa large collerette rappelant les
fraises  la Mdicis.

Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honnte qu'on aimait 
regarder. Il me parut que je l'aurais prcisment dsire ainsi si
j'avais t charg de la choisir moi-mme pour mon frre Yves.




XXXIX


Le hasard les avait rapprochs tous deux un jour qu'elle tait venue
voir sa marraine  Brest.

Le galant avait t vite en besogne, et elle, sduite par le grand air
d'Yves, par son bon sourire doux, s'tait laisse aller--avec une
certaine inquitude cependant-- ce mariage prcipit, qui allait, pour
commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois.

Elle avait un peu de bien, comme on dit  la campagne, et devait s'en
retourner, aussitt aprs notre dpart, chez ses parents, dans son
village de Toulven.

Yves me confia qu'on prvoyait l'arrive d'un petit enfant.

Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre
retour!

Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous partmes. Encore une fois,
nous nous en allions ensemble nous promener l-bas dans le domaine bleu
des poissons volants et des dorades.




XL

                         15 novembre 1877.


La veille de ce dpart, Yves avait obtenu par faveur d'aller  terre
dans le jour pour voir  l'hpital maritime son grand frre Gildas, le
pcheur de baleines, qui venait d'arriver  moiti perdu et qu'il
n'avait pas vu depuis dix ans.

Gildas Kermadec tait un homme de quarante ans, de haute taille, la
figure plus rgulire que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands
yeux comme une flamme teinte; il avait d tre trs beau.

Il tait paralys et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excs de
tout genre; il avait us sa vie  plaisir, sem sa sve et ses forces
sur tous les grands chemins du monde.

Il s'avana lentement, appuy sur un bton, encore droit et cambr, mais
tranant la jambe, et le regard gar.

 Yves!... dit-il par trois fois,  Yves!  Yves!

C'tait  peine articul; la parole tait aussi paralyse chez lui. Il
ouvrit les bras  Yves pour l'embrasser, et des larmes coulrent sur ses
joues brunes.

Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission
qu'on lui avait donne n'tait que d'une heure.

Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves prs de lui
sur un banc d'hpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses
yeux de fou prs de mourir. D'abord il avait bien essay de lui dire
plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tte; mais il ne
sortait de ses lvres que des sons inarticuls, rauques, profonds, qui
faisaient mal  entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se
contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse
infinie.

       *       *       *       *       *


Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernire avec
son frre Gildas. Ils ne s'taient revus que deux fois depuis que Gildas
tait parti pour la mer. Mais ils taient frres, frres de la mme
chaumire et du mme sang, et c'est l quelque chose de mystrieux, un
lien qui rsiste  tout.

...Un mois plus tard,  notre premire relche, nous apprmes que Gildas
tait mort. Alors Yves mit un crpe  sa manche de laine.




XLI

                          bord de l'_Ariane_, mai 1878.


...L'le de Tnriffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand
difice pyramidal pos sur une immense glace rflchissante qui tait la
mer. Les ctes tourmentes, les artes gigantesques des montagnes
taient rapproches, rapetisses par la limpidit extrme,
invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu
ross, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une
grande dcoupure lgre, sans poids. Une bande trs nette de nuages d'un
gris nacr coupait Tnriffe horizontalement par le milieu, et,
au-dessus, le pic dressait son grand cne baign de soleil.

Les golands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils
taient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes
blanches, dans un de ces accs de frnsie qui les prend quelquefois on
ne sait  quel propos.

_Midi_.--Le dner de l'quipage venait de finir; on avait siffl: _les
tribordais  ramasser les plats!_ Et Yves, qui tait tribordais  bord
de l'_Ariane_, remontait sur le pont et venait  moi, essayant tout
doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien.

Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les golands? Piauler,
piauler.... Tout le temps du dner, avez-vous entendu?

Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les
golands. Cependant, comme il fallait, par politesse, rpondre quelque
chose  Yves, je lui racontai  peu prs ceci:

Ils ont demand  parler  l'officier de quart, qui tait prcisment
moi. C'tait pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors
je leur ai rpondu: Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul,
n'est pas encore n; c'est trop tt, repassez dans quelques jours, quand
nous serons  Brest. Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous
qui s'en vont l-bas.

Vous leur avez rpondu tout  fait comme il faut, dit Yves, qui riait
assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup rv
l-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est
que ce soit une petite fille.

En effet, quelle contrarit si ce filleul attendu allait tre une
petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre.

...Cette parent du petit enfant d'Yves avec les golands n'tait pas de
mon invention: _goland_ tait le nom qu'on donnait aux gabiers  bord
de cette _Ariane_, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait
donc pas  s'tonner que mon petit filleul  venir dt avoir dans les
veines un peu de ce sang d'oiseau.

Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions
toujours:

Quand le _petit goland_ sera arriv.

Jamais nous ne l'appelions d'une autre manire.




XLII

                         Brest, 15 juin 1878.


Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam,  Brest,
o l'_Ariane_ est revenue mouiller ce matin.

En rponse  l'avis de son arrive, Yves a reu de Toulven, du vieux
Keremenen, la dpche suivante:

Petit garon n cette nuit. Se porte trs bien, Marie aussi.

                         Corentin Keremenen.

La nuit venue et nous couchs, impossible de dormir. J'entendis Yves
dans son lit qui se tourne, se _vire_, comme il dit avec son accent
breton.  l'ide qu'il ira demain  Toulven voir ce petit nouveau-n,
son bon et brave coeur dborde de toute sorte de sentiments dans
lesquels il ne se reconnat plus.

...Deux jours aprs lui, je dois, moi aussi, me rendre  Toulven pour le
baptme.

Et il fait mille projets pour cette crmonie:

Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez,  Toulven, manger chez
nous? Dame, vous savez, chez mon beau-pre, a n'est pas comme  la
ville, bien sr.




XLIII

                         Brest, 15 juin 1878.


Ds le matin, je pars pour Toulven, o Yves m'attend depuis hier.

Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long
du chemin, de grands bois, des rochers.

Yves est l  l'arrive de la diligence que j'ai prise  Bannalec. Prs
de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit,
bien jolie sous sa grande coiffe.

Voici Anne, me dit Yves, ma belle-soeur, la marraine.

Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumire qu'ils
habitent  Trmeul en Toulven.

Des gars du village chargent mes malles sur leurs paules, et me voil
en route pour faire ma visite au goland qui vient de natre; pour faire
connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon
pauvre Yves est entr par coup de tte, sans trop savoir pourquoi.

Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon frre Yves,--et ce pays
qui va devenir le sien?




XLIV


Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, trs profonds,
qui fuient devant nous sous le couvert des htres et qui sont tout
pleins de fougres.

C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une
espce de nuit qui sent le chvrefeuille.

 et l sont ranges, au bord, des chaumires grises, trs antiques,
tapisses de mousse.

...Il y en a une d'o part une chanson  dormir, chante en cadence
lente par une voix trs vieille aussi:

               Boudoul, boudoul, galachen!
               Boudoul, boudoul, galach du!...

C'est _lui_ qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous.

Elle est  moiti enfouie et toute moussue, cette chaumire des vieux
Keremenen. Les chnes et les htres tendent au-dessus leur vote verte;
elle semble aussi ancienne que la terre des chemins.

Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire aligns
avec les bahuts le long du granit brut des murs.

Une grand-mre en large collerette blanche est l qui chante auprs du
nouveau-n, qui chante un air du temps de son enfance.

Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait
berc ses anctres, est couch le petit goland: un gros bb de trois
jours, tout rond, tout noir, dj basan comme un marin, et qui dort,
les poings ferms sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui
sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je
l'embrasse, et de tout mon coeur, parce que c'est le bb d'Yves.

Pauvre petit goland! dis-je en touchant le plus doucement possible
ses petits cheveux de souris, il n'a pas encore beaucoup de plumes.

--C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez, ajoute-t-il en
tendant avec des prcautions infinies la petite patte ferme dans sa
main rude, je ne l'ai pas trs bien russi: il n'a pas du tout la _peau
d'entre-doigts_.

On nous dit que Marie Kermadec est couche dans un de ces lits dont on a
referm sur elle la petite porte de bois  jour, parce qu'elle vient de
s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'veiller, et nous
sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs
dmarches que ncessite la solennit de demain.




XLV


Nous trouvons drle de nous voir tous deux faisant acte de citoyens
comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le cur, nous nous
sentons trs emprunts, ayant mme par instants des envies de rire.

Petit goland est dfinitivement inscrit au registre de Toulven sous les
prnoms de Yves-Pierre,--celui de son pre, et le mien, comme c'est
l'usage dans le pays. Quant  m. Le cur, il est convenu avec lui qu'il
nous attendra demain matin,  neuf heures,  l'glise, et qu'il y aura
un _te deum_.

Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le _pre_ doit tre dj de
retour, et nous les retarderions pour souper.




XLVI


La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de
silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commenait  ne
plus y voir.

Le vieux Corentin Keremenen tait de retour, en effet, de son travail
aux champs et nous attendait sur sa porte. Mme il avait eu le temps de
faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau  boucle d'argent et
sa veste des ftes en drap bleu, orne de paillettes de mtal et d'une
broderie dans le dos, reprsentant le saint sacrement.

...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumire, un air des grands
jours. Les chandeliers de cuivre sont allums sur la table, qui est
recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles
boiseries de chne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a pass
par l.

Ces chandeliers n'clairent pas loin et il y a dans cette chaumire des
recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui
sont les coiffes  larges ailes et les collerettes plisses des femmes;
autrement les fonds sont trs obscurs; la lumire vient mourir en
tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irrgulires et
noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume
et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note
de l'poque primitive.

...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons
alentour, Yves  ma gauche, Anne  ma droite.

C'est un grand repas, plusieurs poulets  diverses sauces, des crpes de
sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre dor
qui mousse dans nos verres.

Yves me dit  part, tout bas:

C'est un trs bon homme, mon beau-pre;--et ma belle-mre Marianne,
vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime
beaucoup mon beau-pre et ma belle-mre.

Dans la soire, une jeune fille apporte du village des choses empeses
de frais, trs encombrantes. Anne se dpche de serrer tout cela dans un
bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'oeil d'intelligence, disant:

Vous voyez, tous ces prparatifs en votre honneur!

J'avais bien devin ce que c'tait: la coiffe de crmonie et l'immense
collerette brode de mille plis; qui doivent la parer pour la fte de
demain matin.

De mon ct, j'ai diffrents petits paquets que je dsire faire sortir
inaperus de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des drages, une
croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de
son oeil, et se met  rire. Tant pis! Et on ne peut pas russir  se
faire des mystres dans un logis o il n'y a qu'une seule porte et qu'un
seul appartement pour tout le monde.

Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un bb de bronze, continue
de dormir dans la mme pose, les poings ferms sous le menton; jamais
bb naissant ne fut si beau ni si sage.

...Quand je prends cong d'eux tous, Yves se lve aussi pour venir me
conduire jusqu'au village, o je dois coucher  l'auberge.

...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument
noir; on y est envelopp d'une obscurit double, celle des grands arbres
et celle de la nuit.

C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitus, celui des
bois. Et puis la mer n'est pas l; ce pays de Toulven en est trs
loign. Nous coutons; il nous semble toujours que nous devons entendre
dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence.
Rien que des frlements  peine perceptibles dans l'paisseur verte,
faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trmoussements lgers d'oiseaux
qui ont de petits rves dans leur sommeil.

On sent toujours les chvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une
fracheur pntrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidit
bretonne.

Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines boises qui nous
entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillits nous
oppressent. Nous nous sentons un peu des trangers au milieu de tout
cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace
ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutums 
courir.

Yves subit ces impressions et me les exprime d'une manire nave, d'une
manire  lui, qui n'est gure intelligible que pour moi. Au milieu de
son bonheur, une inquitude le trouble ce soir, presque un regret d'tre
venu tourdiment fixer sa destine dans cette chaumire perdue.

Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurit ses deux
bras gris, et nous songeons  toutes ces vieilles chapelles de granit,
qui sont poses  et l autour de nous, isoles au milieu des bois de
htres et dans lesquelles veillent des esprits de morts.




XLVII


Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le
cortge de baptme s'organise dans la chaumire des vieux Keremenen.

Anne, le dos tourn dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un
miroir, un peu embarrasse d'tre oblige de faire cela devant moi; mais
les chaumires de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas
d'autres sparations au dedans que les petites armoires o l'on dort.

Anne est vtue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est
brod de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte
un devantier de moire bleue, et, dbordant sur ses paules, une
collerette blanche  mille plis qui se tient rigide comme une fraise du
XVIe sicle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fraches,
et nous produirons certainement un bon effet tout  l'heure, nous
donnant le bras, dans le sentier vert.

Auprs du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une
vieille trs laide et trs extraordinaire, qui fait son entendue et 
qui on obit:--c'est la sage-femme,  ce qu'il parat.

Elle a l'air un peu sorcire, dit Anne, qui devine mon impression;
mais c'est une trs bonne femme.

--Oh! oui, une trs bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air
qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et
mme elle a obtenu de grandes bndictions, l'an pass, au plerinage de
Sainte-Anne.

Casse en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des
petits yeux gris bords de rouge, qui clignotent trs vite comme ceux
des poules, elle va de droite et de gauche, affaire, avec sa grande
collerette de crmonie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend
comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des spulcres.

Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille auprs du
nouveau-n; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle
prside aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir
jamais port malheur  aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle
observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au
petit avant le baptme un certain vin dans lequel on a tremp l'anneau
du mariage de sa mre, et plusieurs autres qui ne devraient jamais tre
ngligs.

On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumire, trs enterre
et trs  l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a
aussi une lucarne mnage dans l'paisseur du granit, mais les fougres
l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines dcoupures
d'un rideau vert.

...Enfin petit Pierre a termin sa toilette, et sans pousser un cri. Je
l'aurais mieux aim en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le
fils d'Yves, avec une longue robe brode et des noeuds de ruban, comme
un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus
brun dans ce costume de poupe; les pauvres petits bbs des villes, qui
vont au baptme dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en gnral, un
sang si vivace et si fort.

Par exemple, je suis forc de reconnatre qu'il n'est pas encore bien
joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment,
il a un minois bouffi de petit chat naissant.

...Dehors, dans le sentier plein de fougres, sous la vote verte,
s'agitent dj quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des
corsages de drap  broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des
chaumires voisines et attendent pour nous voir passer.

Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit
Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau,
qui trotte vite et menu, avec un dhanchement bizarre comme les vieilles
fes. Et le grand Yves marche derrire nous, dans ses habits de mariage,
trs grave, un peu tonn d'tre  pareille fte, un peu intimid aussi
de dfiler tout seul, mais c'est la coutume.

Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton;
au-dessus de nos ttes, le couvert des chnes et des htres tamise des
petits ronds de lumire qui tombent par milliers  travers la verdure
comme une pluie blanche. Les clmatites pendent, mles au
chvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit
goland, qui fait sa premire apparition au soleil.

...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes
gens sont sur leur porte, et nous dfilons tout le long de la grand'rue
pour aller  l'glise.

Elle est trs ancienne, cette glise de Toulven; elle s'lve toute
grise dans le ciel bleu, avec sa haute flche de granit  jours, que par
place les lichens ont dore. Elle domine un grand tang immobile avec
des nnuphars, et une srie de collines uniformment boises qui font
par derrire un horizon sans ge.

Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetire. Des croix bordent la
sainte alle; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'oeillets, de
girofles, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonns
o le temps a nivel les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour
les morts: les silnes et les digitales des champs de Bretagne; la terre
en est toute rose. Les tombes se pressent l, aux portes de l'glise
sculaire, comme un seuil mystrieux de l'ternit; cette grande chose
grise qui s'lve, cette flche qui essaye de monter, il semble, en
effet, que tout cela protge un peu contre le nant; en se dressant vers
le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une ternelle
prire immobilise dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous
l'herbe attendent l, plus confiantes,  ce seuil d'glise, le son de la
dernire trompette et des grandes voix de l'Apocalypse.

L aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cass par la
vieillesse, l on couchera mon frre Yves; il rendra  la terre bretonne
sa tte incrdule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y
viendra dormir le petit Pierre,--si la grande mer ne nous l'a pas
gard,--et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne,
les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme
aujourd'hui, au beau soleil des ts.

...Sous le porche de l'glise, il y avait tous les enfants du village
qui semblaient trs recueillis. M. Le cur tait l aussi qui nous
attendait dans ses habits de crmonie.

C'tait un porche d'une architecture trs primitive, et dont bien des
gnrations bretonnes avaient us les pierres; il y avait des saints
difformes, taills dans le granit, qui taient aligns comme des
gnomes.

La crmonie fut longue  cette porte. La vieille  tte de chouette
avait pos le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions  deux
avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du ct des pieds et moi
du ct de la tte. Yves, adoss aux piliers de granit, nous regardait
faire d'un air trs rveur, et Anne tait bien jolie, sous ce porche
gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumire, dans
un rayon de soleil.

Petit Pierre marqua une lgre grimace et passa sur sa lvre le bout de
sa toute petite langue, d'un air mcontent, quand on lui fit goter le
sel, emblme des amertumes de la vie.

M. Le cur rcita de longs _oremus_ en latin, aprs quoi, il dit dans la
mme langue au petit goland: _Ingredere, Petre, in domum Domini_. Et
alors nous entrmes dans l'glise.

Des saintes qui taient l, dans des niches, en costume du XVIe
sicle, regardaient petit Pierre faire son entre, de ce mme air
placide et mystique avec lequel elles ont vu natre et mourir dix
gnrations d'hommes.

Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut
faire station, Anne et moi, devant la grille du choeur, agenouills
comme deux nouveaux poux.

Enfin, je dus prendre  moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais
de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec
ce prcieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur
laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais trs gauche en uniforme,
j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas
que ce ft une chose si difficile de tenir un nouveau-n; encore il
tait endormi: s'il et t en mouvement, jamais je n'aurais pu russir.

...Tous les enfants du village nous guettaient au dpart, de petits gars
bretons avec des mines effarouches, des joues bien rondes et de longs
cheveux.

Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flche grise et
le _Te Deum_ venait d'clater derrire nous, entonn  pleine voix par
des petits enfants de choeur en robe rouge et surplis blanc.

On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'alle
fleurie que bordaient les tombes;--mais aprs, quand nous fmes
dehors!...

Petit Pierre, cause de tout ce tapage, tait parti devant, emport de
plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de
son sommeil innocent. Anne et moi, nous tions assaillis; petits garons
et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y
en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient dj
de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles  celles de leurs
mres; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupes trs
comiques.

C'tait singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs
cheveux de soie jaune;  peine clos  la vie, et dj dans des
costumes et des modes du vieux temps;--exubrants d'une joie
inconsciente,--comme autrefois leurs anctres, et ils sont morts! Joie
de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris,
et, aprs dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons
ont de ces joies et font des sauts d'enfant,--et cela passe et on les
tue!

Nous leur jetions des poignes de drages, et toute notre route tait
seme de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptme
du petit goland.

...Aprs, nous retrouvmes le calme du sentier breton, la longue alle
verte, et, au bout, le hameau sauvage.

Il tait maintenant prs de midi; les papillons et les mouches volaient
par bandes le long du chemin. Il faisait trs chaud pour un temps de
Bretagne.

En plein jour, c'tait un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux
Keremenen; une quantit de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y
taient installes en compagnie d'une grande varit de fougres, et le
soleil s'parpillait dessus, toujours tamis par les chnes.

Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous
la vote basse et noire des vieilles solives.

Le dner tait prt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'tait leve
pour la premire fois, nous attendait, assise  sa place, dans ses beaux
habits de fte. En quelques jours, sa jeunesse s'tait envole, elle
tait ple et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise due
qu'elle put voir; puis, comprenant que c'tait mal, il alla l'embrasser
avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes
choses de cette entrevue de dsenchantement.

Toutefois ce dner du baptme fut gai. Il se composait d'un grand nombre
de plats bretons et dura fort longtemps.

Au dessert, on entendit dehors marmotter trs vite,  deux voix, en
langue de basse Bretagne, des espces de litanies. C'taient deux
vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyes sur des
btons, comme font les fes quand elles prennent forme caduque pour
n'tre pas reconnues.

Elles demandrent  entrer, tant venues pour dire la bonne aventure au
petit Pierre. Sur son berceau de chne o on le balanait doucement,
elles firent des prdictions trs heureuses, et puis se retirrent en
bnissant tout le monde.

Alors on leur remit de grosses aumnes, et Anne leur fit des tartines
beurres.




XLVIII


Dans l'aprs-midi, il y eut une belle scne: mon pauvre Yves tait gris
et voulait aller  Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner
 bord.

Nous tions fort loin  nous promener dans un bois, Anne, lui et moi,
quand tout  coup cela le prit  propos d'un rien. Il nous avait
quitts, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous
l'avions suivi par inquitude de ce qu'il allait faire.

Quand nous arrivmes aprs lui  la chaumire des vieux Keremenen, nous
le vmes qui avait jet  terre sa belle chemise blanche et ses beaux
habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots  bord
pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on
lui avait cach.

Seigneur Jsus, mon Dieu! ayez piti de nous, disait Marie, se femme,
en joignant ses pauvres mains ples de convalescente. Comment cela
s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu!  monsieur,
empchez-le, suppliait-elle en s'adressant  moi. Et qu'est-ce qu'on
va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me
quitter!

En effet, Yves avait trs peu bu; le contentement, sans doute, lui avait
tourn la tte  ce dner, et, de plus, nous lui avions fait faire une
course au grand soleil; il n'y avait pas tout  fait de sa faute.

Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on
pouvait l'arrter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas
capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'tait trop,  la fin!
Mme ici, dans cette paix et ce bon jour de fte, apporter encore ces
scnes-l!

Je dis simplement:

Yves ne sortira pas!

Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte,
arc-bout aux vieux montants de chne, qui taient massifs et solides.

Lui n'osait rien me rpondre  moi-mme, ni lever sur moi ses yeux
sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits
de bord, tournant comme une bte fauve que l'on tient captive. Il avait
dit  voix basse que rien ne l'empcherait de sortir ds qu'il aurait
trouv son bonnet pour se coiffer. Mais c'est gal, l'ide qu'il
faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.

Moi aussi, j'tais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de
cette affection qui avait dur tant d'annes, pardonn tant de choses.
Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, rvolt, et c'tait tout.

Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage cach qui
veille,--chez nous surtout qui avons roul la mer.--C'taient nos deux
sauvages qui taient en prsence et qui se regardaient, ils venaient de
se heurter l'un  l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passs.

Et dehors, autour de nous, c'tait toujours le calme de la campagne,
l'ombre des chnes, la tranquille _nuit verte_.

Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de
devenir tout  fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui
pleurait; c'taient ses premires larmes de femme, des larmes presses,
amres, prsage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui
taient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.

Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:

Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.

Et puis il vint  moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois
crit, mais qu'il n'avait jamais os prononcer:

Il faut encore me pardonner, _frre_!...

Et il m'embrassa aussi.

Aprs, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnrent de
bons baisers de pre et de mre; et pardon  son fils, le petit
goland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermes qui
dbordaient du berceau.

Il tait tout  fait dgris et c'tait fini; le vrai Yves, mon frre,
tait revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose
de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans
arrire-pense et qu'on oubliait tout.

Maintenant il ramassait ses effets par terre, les poussetait et se
rhabillait sans rien dire, triste, puis, essuyant son front, o une
mauvaise sueur froide tait venue perler.

...Une heure aprs, je regardais Yves, qui tait pos, avec sa tournure
d'athlte, auprs du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en
le berant lui-mme, et, peu  peu, progressivement, avec beaucoup de
prcautions, il arrtait les balancements de la petite corbeille de
chne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil tait bien venu.
Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout prs,
l'examinant avec beaucoup de curiosit, comme ne l'ayant encore jamais
vu, touchant les petits poings ferms, les petits cheveux de souris qui
sortaient toujours du petit bonnet blanc.

 mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une
tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-tre un
jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....




XLIX


Le soir, aprs souper, nous fmes une promenade beaucoup plus calme que
celle du jour, Anne, Yves et moi.

Et,  neuf heures, nous tions assis au bord d'un grand chemin qui
traversait les bois.

Ce n'tait pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soires
du beau mois de juin; mais nous commencions tout de mme  causer des
fantmes et des morts.

Anne disait:

L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous;
mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent  crier comme
eux.

Ce soir-l, on entendait seulement passer les hannetons et les
cerfs-volants qui traversaient l'air tide en dcrivant des courbes,
avec de petits bourdonnements d't. Et puis, dans le lointain du bois:
_hou!... Hou!..._ Un appel triste, chant tout doucement d'une voix de
hibou.

Et Yves disait:

coutez, frre, les perruches de France qui chantent (c'tait un
souvenir de sa _perruche_ de la _Sibylle_).

Les gramines lgres, avec leurs fleurs de poussire grise, tendaient
sur la terre une couche trs haute,  peine palpable, o on enfonait;
et les dernires phalnes, qui avaient fini de courir, plongeaient les
unes aprs les autres dans ces paisseurs d'herbes, pour prendre leur
poste de sommeil le long des tiges.

Et l'obscurit venait, lente et calme, avec un air de mystre.

...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'paule, et
s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau.
(Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je
raconte au hasard des choses qui sont restes dans ma mmoire). Il
s'arrta pour nous faire un discours. Aprs quoi, en manire de
proraison, et montrant son bissac:

Tenez, dit-il, j'ai deux chats l-dedans. (Cela n'avait aucun rapport
avec ce qu'il venait de nous dire).

Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce
bissac se mit  _jurer_, avec de grosses voix de matous en colre, et 
circuler par soubresauts sur le chemin.

Quand nous fmes bien convaincus que c'taient des chats, il remit le
tout sur son paule, salua, et continua sa route.




L

                         17 juin 1878.


De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des
_luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus
pais fourrs, sur des plantes qui ressemblent au gui de chne).

Anne ne portait plus son beau costume de fte: elle avait mis une grande
collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu
tait orne de broderies jaunes: sur chaque ct de son corsage,
c'taient des dessins imitant de ces ranges d'yeux comme en ont les
papillons sur leurs ailes.

Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des
femmes qui allaient  Toulven entendre la premire messe du matin. Du
fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs
collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans
retombaient symtriques sur leurs oreilles, comme des bonnets
d'Egyptiens. Leur taille tait trs serre dans des doubles corsages de
drap bleu qui ressemblaient  des corselets d'insectes et sur lesquels
taient brodes toujours les mmes bigarrures, les mmes ranges d'yeux
de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne,
et leur figure tranquille avait des expressions primitives.

Et puis, sur les portes des chaumires antiques en granit gris qui
taient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises
et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs
dpeigns, aux haillons de drap bleu coups  la mode d'autrefois, avec
des restes de broderies bretonnes et de ranges d'yeux: la misre et la
sauvagerie du vieux temps.

Des fougres, des fougres, tout le long de ces chemins,--les espces
les plus dcoupes, les plus fines, les plus rares, agrandies l dans
l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales
pourpres s'lanant comme des fuses roses, et, plus roses encore que
les digitales, les silnes de Bretagne, semant sur toute cette verdure
frache leurs petites toiles d'une couleur de carmin.

... nous peut-tre la verdure semble plus verte, les bois plus
silencieux, les senteurs plus pntrants,  nous qui habitons les
maisons de planches au milieu du bruit de la mer.

Moi, je trouve qu'on est trs bien ici, disait Yves. Un peu plus tard,
quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmne
par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses
dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achterai un fusil, ds
que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble  moi que
je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...

Je savais bien, hlas! Qu'il s'y ennuierait  la longue; mais c'tait
inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux
enfants.

D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours aprs moi, il devait
rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'tait qu'un tout
petit repos dans notre vie, ce sjour en Toulven, qu'un petit entr'acte
de Bretagne aprs lequel notre mtier de mer nous attendait.

...Nous fmes bientt au milieu des bois; plus de sentiers ni de
chaumires; rien que des collines se succdant au loin, couvertes de
htres, de broussailles, de chnes et de bruyres. Et des fleurs, une
profusion de fleurs; tout ce pays tait fleuri comme un den: des
chvrefeuilles, de grands asphodles en quenouilles blanches et des
digitales en quenouilles roses.

Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de
nous, des bruits d'abeilles.

Les _luzes_ croissaient  et l, sur le sol pierreux, mles aux
bruyres fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en
donnait  pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un
sourire trs grave, ayant conscience de jouer, pour la premire fois,
une espce de rle de mentor et s'en trouvant trs surpris.

Le lieu tait sauvage. Ces collines boises, ces tapis de lichen, cela
ressemblait  des paysages des temps passs, tout en ne portant la
marque d'aucune poque prcise. Mais le costume d'Anne tait du plein
moyen ge et alors on avait l'impression de cette priode-l.

Non pas le moyen ge sombre et crpusculaire compris par Gustave Dor,
mais le moyen ge au soleil et plein de fleurs, de ces mmes ternelles
fleurs des champs de la Gaule qui s'panouissaient aussi pour nos
anctres.

...Onze heures quand nous revnmes  la chaumire des vieux Keremenen
pour dner; il faisait trs chaud cet t-l, en Bretagne; toutes ces
fougres, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce
soleil inusit, qui les fatiguait mme  travers les branchages verts.

..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord
petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chne antique,
comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de
toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.

Je fis mes adieux  tous. Yves, pensif, debout contre la porte,
m'attendait pour m'accompagner jusqu' Toulven, o la diligence devait
me prendre et me mener  la station de Bannalec. Anne et le vieux
Corentin voulurent aussi me reconduire.

...Et, quand je vis s'loigner Toulven, le clocher gris et l'tang
triste, mon coeur se serra. Dans combien d'annes reviendrais-je en
Bretagne? Encore une fois nous tions spars, mon _frre_ et moi, et
tous deux nous en allions  l'inconnu. Je m'inquitais de son avenir,
sur lequel je voyais peser des nuages trs sombres.... Et puis je
songeais aussi  ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touch; je me
demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses dfauts terribles et son
caractre indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur
toit de chaume couvert de petites fleurs roses.




LI

                         Novembre 1880.


...Un peu plus de deux ans aprs.

Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites
mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il tait dans une rue
de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se
serrait contre sa mre, qui, elle aussi, pleurait.

Elle tait l,  ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rdant dans
l'obscurit comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... O
tait-il?... O avait-il pass sa nuit? Dans quel bouge?...
Retournerait-il au moins  son bord,  l'heure du coup de canon,  temps
pour l'appel?

D'autres femmes attendaient aussi.

Une passa avec son mari, un quartier-matre comme Yves; il sortait ivre
d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques
pas, puis tomba lourdement  terre, avec un bruit lugubre de sa tte
contre le granit dur.

Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jsus, sainte Vierge Marie, ayez
piti de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme a encore!...

Marie Kermadec l'aida  le remettre debout. Il avait une jolie figure
douce et srieuse.

Merci, madame!

Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses
forces.

Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant dj qu'une
honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant
sa petite tte, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites
mains qui avaient froid. Il tait assez bien couvert pourtant, mais il y
avait longtemps qu'il tait l, tranquille,  ce coin de rue humide.
Les lanternes  gaz venaient de s'teindre, et il faisait trs noir.
Pauvre petite plante saine et frache, ne dans les bois de Toulven,
comment tait-il venu s'chouer dans cette misre de la ville? Il ne
s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre
encore pourquoi sa mre avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et
habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues
basses avoisinant le port.

Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se
laisser ramener, et c'tait horrible. Marie poussa un cri, en entendant
le bruit creux d'un coup de poing frapp dans une poitrine; et puis elle
se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en tait jamais arriv
l, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un
de ces jours, descendre jusqu' cette dernire misre?...




LII


Yves,  la fin, parut, marchant droit, cambr, la tte haute, mais
l'oeil atone, gar. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air,
lui jetant un mauvais regard trouble.

_Ce n'tait plus lui_,--comme il le disait lui-mme aprs, dans les bons
moments de repentir qu'il avait encore.

Ce n'tait plus lui, en effet: c'tait la bte sauvage que l'ivresse
rveillait, quand sa vraie me tait obscurcie et disparue.

Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais
mme de supplier. Il ne fallait rien dire  Yves dans ces moments o sa
tte tait perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle
tait plie  ce silence.

Elle suivit, tte basse, sous la pluie, tranant par la main petit
Pierre, qui tchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait
vu son pre et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du
ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et mme le
faire sortir, comme cela, avant jour?  quoi pensait-elle donc? O
avait-elle la tte?... Et elle le prit  son cou, le rchauffant contre
elle, l'embrassant avec amour.

Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,--factie de
brute,--puis regarda derrire lui sa femme avec un sourire stupide qui
faisait mal, comme pour dire: C'tait une plaisanterie que je te
faisais, mais, tu vois, je vais rentrer.

Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier
noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'tait pas jour
encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levs pour tre
tmoins de cette honte.

Elle entra aprs lui dans leur chambre et ferma la porte.

Pas de feu, un air de misre qui prenait au coeur.

La chandelle allume, Marie vit qu'Yves avait encore tout dchir ses
vtements neufs, qu'elle avait une premire fois raccommods avec tant
de soin; et puis son grand col bleu tait froiss et macul, et son
tricot  raies, les mailles rompues, billait sur sa poitrine.

Il allait et venait, tournant comme une bte enferme, drangeant,
chavirant brusquement les choses qu'elle avait ranges, les morceaux de
pain qu'elle avait conomiss.

Elle, ayant recouch leur enfant dans son berceau et l'ayant bien
couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur mnage. Il
fallait avoir un air naturel dans ces cas-l; autrement, si on semblait
trop s'occuper de lui, il s'exasprait tout  coup, comme un fauve qui a
senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit:
Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades! il s'en
allait avec un enttement de brute; il n'y avait plus ni force, ni
prires, ni larmes capables de le retenir.




LIII


Quelquefois Yves tombait tout  coup comme un mort et dormait plusieurs
heures, puis c'tait fini. Cela dpendait de l'espce d'alcool qu'il
avait pris.

D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait
sur son navire, dans le port,  la Rserve, faire son service.

Ce matin-l, quand il fut sept heures, Yves, un peu dgris, ayant eu
l'ide de lui-mme de tremper sa tte dans de l'eau glace, sortit et
prit le chemin de l'arsenal.




LIV


Alors Marie s'assit, brise, anantie, auprs du petit berceau o leur
fils venait de se rendormir.

Par les fentres sans rideaux une lueur blanche commenait  entrer, une
lueur ple, ple, qui donnait froid.

Encore un jour!--dans la rue, on entendait ce bruit caractristique des
bas quartiers de Brest aux heures d'_embauche_: des milliers de sabots
de bois martelant les pavs de granit dur. Les ouvriers rentraient dans
le port de guerre, s'arrtant en chemin pour boire encore de
l'eau-de-vie, dans des cabarets  peine ouverts qui mlaient au jour
naissant les lueurs sales de leurs petites lampes.

Marie restait l, immobile, percevant avec une espce d'acuit
douloureuse tous ces bruits dj familiers des matins d'hiver qui
montaient de la rue, voix noyes d'alcool et grouillements de sabots.
C'tait dans une de ces vieilles maisons hautes d'tages, profondes,
immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, pais comme
des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vtrans,
marins;--au moins trente mnages d'ivrognes. Il y avait quatre
mois--depuis qu'Yves tait revenu des Antilles--qu'elle avait quitt
Toulven pour venir habiter l.

Une clart plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs
dlabrs et sordides, pntrait peu  peu toute cette grande chambre, o
leur modeste petit mnage, aujourd'hui tout en dsordre, semblait
perdu.--Dcidment c'tait le jour; elle alla, par conomie, souffler sa
chandelle, et puis revint s'asseoir.

Qu'allait-elle faire de sa journe? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non,
elle n'en avait pas le courage, et puis  quoi bon? Encore un jour qu'il
faudrait passer sans feu, avec la mort dans le coeur,  regarder tomber
la pluie et  attendre!... Attendre, attendre avec une anxit qui
crotrait d'heure en heure, attendre la tombe de la nuit, le moment o
le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la
_dbauche_. Car Yves et les autres marins dont les navires taient dans
le port sortaient en mme temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors,
elle, chaque soir, appuye  sa fentre, regardait passer ce flot
d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous
ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie.

Elle le reconnaissait de loin,  sa haute taille droite,  sa carrure;
son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait dcouvert, marchant
vite, se htant vers le logis, il lui semblait que son pauvre coeur se
desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin
au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle tait presque
heureuse. Il arrivait;--et quand il tait l et qu'il les avait
embrasss tous deux, elle et le petit Pierre, le danger tait fini, il
ne ressortait plus.

Mais, s'il tardait  paratre, peu  peu elle sentait l'angoisse
l'treindre.... Et, quand l'heure tait passe, la nuit venue, la foule
des hommes disperse, et que lui n'tait pas rentr, oh! alors
commenaient ces soires sinistres qu'elle connaissait si bien, ces
soires mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise
dans une chaise, les mains jointes,  dire des prires, l'oreille tendue
 tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant  tous
les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.

Et puis, trs tard, quand les autres, les voisines, taient couches et
ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la
pluie, elle s'en allait comme une insense attendre aux coins des rues,
couter aux portes des bouges o l'on buvait encore, coller sa joue
plie aux vitres des cabarets....




LV


Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son
pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-l, sa mre aussi
s'tait assoupie prs de lui dans sa chaise, accable qu'elle tait de
fatigue et de veille.

Le grand jour ple tait tout  fait lev quand elle se rveilla, les
membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses ides, vite elle
retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitt Toulven? Pourquoi
s'tait-elle marie? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans
ce Brest, o on regardait son costume de paysanne? Pourquoi tait-elle
venue traner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche,
souvent trempe de pluie, que, par dsesprance, par dgot de tout,
elle laissait maintenant pendre toute fripe et sans apprt sur ses
paules?

Elle avait puis tous les moyens pour ramener Yves. Il tait encore si
doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments
raisonnables, que souvent elle s'tait reprise  esprer! Il avait des
repentirs trs sincres, qui duraient plusieurs jours; et c'taient des
jours de bonheur.

Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'tait plus
moi_!

Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il
faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits
neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.

...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'tait 
recommencer, il fallait retomber dans ce dsespoir.

Cela allait de mal en pis; le sjour  Brest exerait sur lui cette mme
influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'tait
presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_.  quoi bon
esprer?

Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter
 ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et
qu'elle ddaignait de connatre; elle en aurait trop honte! Pourtant
elle tait  bout de moyens pour cacher sa dtresse  ses parents, qui
ne savaient rien, eux, et qui s'taient mis  aimer Yves comme leur vrai
fils.

Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en tait pas digne. Une rvolte se
faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'tait trop  la fin,
et il n'avait pas de coeur....




LVI


Et pourtant, si!--quelque chose lui disait qu'il en avait, du coeur,
mais qu'il tait un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec
un attendrissement trs doux, elle retrouvait sa figure noble et
tranquille, sa voix, son sourire des bons moments o il tait sage....

L'abandonner?...  cette ide qu'il s'en irait seul, tout  fait perdu
alors, et jetant tout au diable, livr  ses vices et  ceux des autres,
recommencer sa vie de dbauches avec d'autres femmes, naviguer au loin,
puis vieillir seul, dlaiss, puis par l'alcool!... Oh!  cette ide
de le quitter, elle tait prise d'une angoisse plus horrible que tout:
elle sentait qu'elle tait rive  lui maintenant par un lien plus fort
que toute raison, que toute volont humaine. Elle l'aimait perdument,
sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutt, si
elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui
dans la dernire fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu' l'heure
de mourir.




LVII


Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'tait
vilain et que c'tait noir.

Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et dj ses joues rondes
avaient un peu pli sous leur teinte brune. Avant, elles taient
pareilles  ces brugnons trs mrs des pays du Midi, qui sont d'une
couleur chaude et dore, d'un rouge tach de soleil.

Ses yeux taient noirs et brillaient d'un clat de jais, comme ceux de
sa mre, entre de trs longs cils charmants. Dans ses petits sourcils,
il y avait dj quelque chose de grave, qui tait d'Yves.

Il tait beau  peindre, avec son expression rflchie, et ce petit air
mle et dcid qu'il prenait dj comme un grand garon.

De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaiet trs
bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en
faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent
qu' Toulven.

Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les
petits camarades du sentier de htres, et les cajoleries de ses
grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mre. L-bas, tout
le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il tait presque toujours tout
seul.

Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans
cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.




LVIII


Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'tait plus moi.

Quand une fois Yves avait dit cela, tout tait bien fini; mais c'tait
souvent trs long  venir. Lorsque l'ivresse tait passe, pendant deux
ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au
moment o son sourire s'panouissait de nouveau tout  coup  propos
d'un rien, avec une expression de confusion trs enfantine.--Alors le
ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi,
d'une faon particulire, sans jamais dire un mot de reproche; et
c'tait la fin de l'preuve.

Une fois, elle osa lui demander trs doucement:

Au moins, ne reste pas trois jours  bouder aprs, quand c'est pass.

Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire trs naf, la regardant de
ct, tout confus:

Ne pas rester trois jours  bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois
que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme
ceux-l? Oh! Mais a n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sr.

Alors elle s'approcha plus prs, s'appuyant contre son paule, et lui,
voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.

Oh! _la boisson! La boisson!_... dit-il lentement, ses yeux se
dtournant  demi ferms avec une expression farouche. Mon pre! mes
frres!...  prsent, c'est mon tour!

Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en
parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquitt pas.

...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le
voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils;
puis quittant tout  fait ses faons de seigneur, ayant pour sa femme
mille petites prvenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?

Comment croire que cet Yves-l pourrait bientt et fatalement redevenir
l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne
et brutal, la bte gare d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors
Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute
sa force de volont, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le
suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue o
passaient les camarades  grand col bleu, et o s'ouvraient les portes
des bouges.

... terre, Yves tait perdu; il le sentait bien lui-mme, et se disait
tristement qu'il fallait essayer de repartir.

Il avait grandi sur mer, au hasard,  la faon des plantes sauvages. On
ne s'tait gure occup jamais de lui donner des notions de devoir ni de
conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-tre, moi, que sa destine
et une prire de sa mre avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui
parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop
vaguement. La discipline du bord, c'tait l le grand frein qui avait
conduit seul sa vie matrielle, la maintenant dans cette austrit rude
et saine qui fait les matelots forts.

La _terre_ avait t longtemps pour lui un lieu de passage o on
devenait libre et o il y avait des femmes; on y descendait comme en
pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et,
dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices
et sa force.

Mais vivre d'une vie rgulire avec un petit mnage, compter ses
dpenses chaque jour, se conduire soi-mme et songer au lendemain, ses
allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprvues.
D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abtardi et pourri, l'alcool
semblait suinter des murs avec l'humidit malsaine. Alors il tombait
tout  fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient t bons et
braves; il s'avilissait, se ravalait peu  peu au niveau de ce peuple
d'ivrognes; et sa dbauche devenait repoussante et vulgaire comme une
dbauche d'ouvrier.




LIX


...Un jour, je reus une lettre qui m'appelait au secours.

Elle tait trs simple, et ressemblait beaucoup  celle d'un enfant:

Mon bon frre,

Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis  boire.
Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car
j'avais peur de cette chose.

J'ai dj t puni trois fois de fers  la Rserve, et maintenant je ne
sais plus comment me dbarrasser du btiment, car je vois bien qu'en
restant  bord il m'arrivera quelque malheur.

Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore prs de vous, ce
serait tout  fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frre, puisque vous
tes bientt pour repartir, si vous pouviez venir  Brest pour me
prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sr, cela me sauverait.

Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais
pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais
tout.

Oui, mon bon frre, j'ai pleur et je pleure encore dans le moment que
je vous cris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les
yeux.

Je n'espre que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon coeur, en
vous priant de ne pas oublier votre frre, malgr tous les chagrins
qu'il vous donne.

Bien  vous,

                         Yves Kermadec.




LX


Un dimanche de dcembre, je revins  Brest sans tre annonc et je
descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison
d'Yves. En lisant les numros des portes, je longeais toutes ces hautes
constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombes
aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des
fentres  rideaux de pauvre, avec de dernires fleurs maladives, sur
les appuis; des chrysanthmes morts, dans des pots.

C'tait le matin. Des bandes de matelots circulaient dj, dans leur
belle tenue propre, chantant, commenant la fte du dimanche.

On respirait une brume blanche, une fracheur humide,--sensation
nouvelle de l'hiver.--Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore
ensoleille, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.

Au numro 154,--au-dessus de l'enseigne: _ la Pense du beau
canonnier_.--Je montai trois tages d'un vieil escalier immense, et
trouvai la chambre des Kermadec.

On entendait de la porte le bruit rgulier d'un berceau. Petit Pierre,
bien gt tout de mme, avait gard cette habitude de se faire
endormir, et Yves, seul avec son fils, tait assis prs de lui, le
berant d'une main, trs lentement.

Il leva son regard triste, mu de me voir, mais osant  peine venir 
moi, son expression disant: Ah! oui, frre, je sais, vous venez pour me
prendre; c'tait bien ce que j'avais demand; mais.... Mais je ne vous
attendais peut-tre pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire
souffrir...

Physiquement, Yves avait chang beaucoup. Il tait devenu plus ple, 
l'abri du hle de mer; son expression tait diffrente, moins assure,
et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur
sa figure, toujours marmorenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer
aucune trace.

Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un
serrement de coeur; en effet, je n'avais pas prvu ce que pourrait tre,
 terre et dans une ville, le logis de mon frre Yves. Il tait bien
diffrent de ces logis de mer o je l'avais longtemps connu: les hunes,
pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces ralits
pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dpays et mal  l'aise.

Marie tait dehors,  la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses
longs cils de petit enfant reposs sur ses joues. Nous tions seuls l'un
devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de
moi, vite il parla d'embarquement, de dpart.

Une permutation sur la _liste_ me mettait  Brest le premier  partir;
on allait armer deux ou trois bateaux,--pour la station de Chine, pour
les mers du sud, pour le Levant;--et il fallait s'attendre, d'une heure
 l'autre,  une de ces destinations-l.

La semaine qui suivit fut une de ces priodes agites comme on en
traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant 
l'htel, dans le dsordre des malles  moiti dfaites, ignorant la
route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantit de choses, service
au port et prparatifs de campagne;--et puis des alles et venues, des
dmarches pour Yves, afin de le retirer de cette Rserve et de le garder
sous ma main, prt  partir avec moi.

Les journes de dcembre, trs courtes, trs sombres, s'enfuyaient vite.
Je montais souvent, quatre  quatre, le vieil escalier sordide des
Kermadec;--et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais
dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et
rsigne, attendant ma dcision.




LXI

                         En rade de Brest, 23 dcembre 1880.


Une nuit de dcembre, claire et froide;--un grand calme sur la mer, un
grand silence  bord.

Dans une trs petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a
des murs de ter, Yves est assis prs de moi sur des malles, des caisses
ouvertes. C'est encore le dsarroi de l'arrive; il faudra s'installer
et se faire un chez-soi dans ce rduit qui va bientt nous promener au
milieu des lames ou des houles de l'hiver.

Tous ces embarquements prvus, ces longues campagnes projetes, n'ont
pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette _Svre_ qui ne
quittera pas les ctes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de
l'quipage, et nous voil ensemble encore,  vue humaine, pour un an.
tant donn notre mtier, c'est l un bonheur qui nous arrive; nous
pouvions d'un moment  l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a
donn joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti  lui
cder sa place.

Va pour cette _Svre_, puisque le sort nous y a jets. Cela nous
rappellera le temps dj lointain o nous naviguions tous deux sur la
_mer brumeuse_ protge par le _clocher  jour_.

Mais j'aurais mieux aim tre envoy ailleurs, quelque part au soleil;
pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus
loin des mauvais amis et des tavernes de la cte.




LXII

                         En mer, 25 dcembre, Nol.


C'tait le surlendemain, de trs bonne heure, au petit jour. Je montais
sur le pont, ayant  peine dormi un moment, aprs un _quart de minuit 
quatre heures_ trs dur: nous avions t malmens toute la nuit par
grand vent et grosse mer. Yves tait l, tout mouill, mais trs  son
aise dans son lment, et, ds qu'il me vit paratre, il me montra de la
main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.

Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long
rempart.--Une espce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que
le vent continut de nous envoyer sa pousse furieuse. Au ciel, des
nues sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, trs vite:
toute une vote de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures,
qui se dformaient, qui semblaient trs presses de passer, de courir
ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et
formidable. Autour de nous, des milliers d'cueils, des ttes noires qui
se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argent que les
lames faisaient; on et dit d'immenses troupeaux de btes marines. 
perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses ttes noires,
la mer en tait couverte. Et puis, l-bas, sur la falaise lointaine, les
silhouettes de trois clochers trs vieux, ayant l'air plants l tout
seuls au milieu d'un dsert de granit, l'un dominant de beaucoup les
deux autres et dressant sa haute taille comme un gant qui observe et
qui prside....

Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-l, et, comme Yves, je le
saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparatre si
prs de nous, et au milieu de cette fte de tnbres, un matin o je ne
l'attendais pas.... Qu'tions-nous venus faire l, dans son voisinage?
Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.

C'tait une dcision brusque du commandant, prise pendant mon heure de
sommeil: venir  l'entre de la rade du taureau, tout prs de
Saint-Pol-de-Lon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au
large s'tant faite trop grosse pour nous.

...Et voil comment,  son retour dans la _mer brumeuse_, la premire
visite d'Yves fut pour son clocher.




LXIII

                         Cherbourg, 27 dcembre 1880.


 sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre
mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la _Vnus_, qui l'ont
tran toute la nuit dans les bouges,--pour fter leur retour des
Antilles.

Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques
matelots qui font leur _fourbissage_,--mais des dvous, ceux-l, connus
de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlvent, le
descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.

Mauvais dbut  bord de cette _Svre_, o je l'avais pris sous ma garde,
comme en punition, et o il avait promis d'tre exemplaire. Cette ide
sombre me venait pour la premire fois, qu'il tait perdu, bien perdu,
malgr tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-mme. Et
aussi cette autre rflexion, plus dsolante encore, que peut-tre il
lui manquait quelque chose dans le coeur....

...Tout le jour, Yves ressemble  un mort.

Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est
fait un trou dans la tte.

Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un
enfant qui se rveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne
sourirait pas) et demande  manger.

Alors je dis  Jean-marie, mon domestique fidle, un pcheur d'Audierne:

Va-t-en  l'office du _carr_, lui chercher de la soupe.

Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est l qui tourne, retourne sa
cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout a peut bien se
prendre.

Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!

--Elle est trop sale!... dit Yves tout  coup, se reculant, faisant la
grimace, l'accent trs breton, les yeux encore  moiti ferms.

Trop sale!... trop sale!...

Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous clatons de rire.

J'tais fort triste pourtant, mais cette ide et cet aplomb d'enfant
gt taient bien drles....

...Le soir,  dix heures, Yves, revenu  lui-mme, se leva furtivement,
et disparut. Pendant deux jours, il se tint cach sur l'avant du navire,
dans le poste de l'quipage, ne montant que pour son quart et pour la
manoeuvre, baissant la tte, n'osant plus me voir.

Oh! ces rsolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su
tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus
le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours,
attendant le courage et l'estime de soi-mme, qui ne reviennent pas....

Peu  peu cependant nous avions retrouv notre manire d'tre
habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprs de moi
cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre
les mmes planches. Nous causions  peu prs comme autrefois, sous le
vent triste, sous la pluie fine. C'tait bien toujours sa mme faon, 
la fois trs nave et trs profonde, de penser et de dire; c'tait la
mme chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous
deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui
ne venait pas.

L'hiver s'avanait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,--les
ides, les tres et les choses,--dans le mme crpuscule gris. Les
grands froids sombres taient arrivs, et nous faisions notre promenade
de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.

Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort:
Allons, frre, je t'ai pardonn, va; n'y pensons plus. Cela
s'arrtait sur mes lvres: aprs tout, c'tait  lui de me demander
pardon; et alors, je gardais une espce de froideur hautaine qui
l'loignait de moi.

Non, cette _Svre_ dcidment ne nous russissait pas....




LXIV


Petit Pierre est  Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa
grand-mre;--tout dpays en regardant l-bas cette nappe d'eau immobile
avec cette grande forme de bte qui semble dormir au milieu, derrire
un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus
pre qu' Toulven, la campagne plus dsole; et les enfants sentent tout
cela d'instinct; en prsence des tristesses des choses, ils ont des
mlancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux.

Voil bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumire voisine
pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de
Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mmes jeux; les quelques
petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du mme breton. Alors,
n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont l tous trois qui
s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.

...C'est hier que petit Pierre est arriv  Plouherzel avec Marie
Kermadec. Yves a crit  sa femme de faire bien vite ce voyage; une
ide lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les
rconcilierait peut-tre avec sa mre. C'est que la vieille femme,
toujours dure et volontaire, aprs avoir d'abord refus net son
consentement  leur mariage, ne l'a donn ensuite que de mauvaise grce,
et, depuis, ne veut plus seulement faire rponse  leurs lettres.

Pauvre vieille dlaisse!... De treize enfants que Dieu lui avait
donns, trois sont morts tout petits. Sur huit garons qui ont grandi,
tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des
naufrages, ou bien qui ont pass  l'tranger, comme Gildas et Goulven.

Ses filles, maries, disperses. Des deux plus jeunes, qui demeuraient
au logis, l'une a pous un _Islandais_, qui l'a emmene  Trguier;
l'autre, la tte tourne de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au
couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.

Restait la toute petite, l'enfant abandonne de Goulven. Ah! elle
s'tait mise  la chrir, celle-l!--une fille naturelle,
cependant,--mais la dernire pave de ce long naufrage qui lui avait
emport, l'un aprs l'autre, tous les autres. La petite aimait aller
regarder la mare monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait
dfendu pourtant. Mais, un jour, elle y tait alle toute seule, et on
ne l'a plus vue revenir. La mare suivante a rapport un petit cadavre
raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couche prs de la
chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.

Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chri,
parce qu'il tait rest le plus longtemps au foyer.... Peut-tre, au
moins, celui-l reviendrait-il quelque jour habiter prs d'elle!

Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en mme
temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlev
l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider  vivre.

Et, depuis deux ans, elle tait seule, toute seule, jusqu' son dernier
jour.

Pour obir  Yves, Marie est venue hier, aprs deux journes de voyage,
frapper  cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits
durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est
venue lui ouvrir.

Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mre!

--La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit
Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?

Tout de mme son oeil s'tait adouci en regardant ce petit-fils. Elle
les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait
prpar son meilleur lit. Mais, c'est gal, c'tait toujours un froid,
une glace que rien ne pouvait fondre.

Dans les coins, en se cachant, la grand-mre embrassait son petit-fils
avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revche.

Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis
leur mariage, il se corrigeait beaucoup.

Tra la la la!... se corriger!... rptait la vieille mre, en prenant
son air mauvais. Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la
tte de son pre, c'est la mme chose, c'est tout pareil, et vous n'avez
pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.

Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que rpondre, ni
que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-mme, attendait avec
impatience le temps fix par Yves pour repartir. Et, bien sr, elle ne
reviendrait plus.




LXV


Au sortir de Paimpol, Marie est remonte avec son fils dans la
diligence, qui s'branle et les emmne. Par la portire, elle regarde sa
belle-mre, qui est tout de mme venue de Plouherzel les conduire
jusqu' la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour
bref  faire mal au coeur.

Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voil qui court
maintenant, qui court aprs la voiture,--et puis sa figure qui change,
qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie
regarde presque effraye. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle
pleure! Ses pauvres traits se contractent tout  fait, et voici les
larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.

Pour l'amour de Dieu! Faites arrter la voiture, monsieur, dit Marie
 un _Islandais_ qui est assis prs d'elle, et qui a compris, lui aussi;
car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le
conducteur par sa manche.

La voiture s'arrte. La grand-mre qui a toujours couru, est l
derrire,  toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa
figure est toute baigne de larmes.

Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras,
l'embrassant, embrassant petit Pierre:

 ma chre fille, que le bon Dieu t'accompagne! Et elle pleure 
sanglots.

Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut tre trs douce, le prendre
par le coeur; vous verrez que vous pourrez tre heureuse avec lui. Moi,
j'ai peut-tre trop montr les gros yeux  son pauvre pre. Dieu vous
bnisse, ma chre fille!...

Et les voil, unies dans le mme amour pour Yves, et pleurant ensemble.

Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de
frotter vos museaux?

Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin,
regarde en s'loignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille
femme, qui s'est affaisse en sanglotant, sur une borne, tandis que
petit Pierre, avec sa petite main potele, lui fait adieu par la
portire.




LXVI

                         1er janvier 1881.


Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de
l'anne 1881,--un lieu triste, ce fond de port; la _Svre_ y tait
amarre depuis une semaine.

En haut, le ciel avait commenc  blanchir entre les grandes murailles
de granit qui nous enfermaient. Les rverbres, trs rares, donnaient
dans la brume leur dernire petite lumire jaune. Et on voyait dj des
silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, veillant des
ides de rigidit mchante; des machines haut perches, des ancres
normes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indcises et
laides, et puis des navires dsarms, avec leurs gigantesques tournures
de poisson, immobiles sur leurs chanes, comme de gros monstres morts.

Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....

Il n'y a pas de solitude comparable  celle des arsenaux de la marine de
guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fte. Aux
approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme
d'un lieu pestifr; des milliers d'hommes sortent de partout,
grouillant comme des fourmis, se htant vers les portes. Les derniers
courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les
grilles fermes. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus
rien.

De loin en loin, une ronde passe, hle par les sentinelles et disant
tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats
dbouche de tous les trous, prend possession des navires dserts, des
chantiers vides.

De garde  bord depuis la veille, je m'tais endormi trs tard, dans ma
chambre glaciale aux murailles de fer. J'tais inquiet d'Yves, et, cette
nuit-l, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de trs
loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.

Marie et le petit Pierre taient  faire leur voyage  Plouherzel en
Golo, et lui, Yves, avait voulu quand mme passer cette soire  terre
dans Brest, pour fter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu
l'arrter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette
glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laiss partir. Et
cette nuit du 31 dcembre, c'est prcisment la nuit dangereuse, o il
semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....

En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de
l'anne nouvelle, et je commenai la promenade machinale, les cent pas
du quart, en songeant  mille choses passes.

Surtout je songeais beaucoup  Yves, qui tait ma proccupation
prsente. Depuis quinze jours, sur cette _Svre_, il me semblait voir
lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frre simple
qui avait t longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui
en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me
semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....

Un oiseau noir passa au-dessus de ma tte, jetant un croassement
lamentable dans l'air.

Allons bon! dit un matelot, qui faisait dans l'obscurit sa toilette
matinale  grande eau froide, en voil un qui nous souhaite la bonne
anne!... Sale bte de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons
de belles!

...Yves rentra  sept heures, marchant trs droit, et rpondit 
l'appel. Aprs, il vint  moi, comme de coutume, me dire bonjour.

 ses yeux un peu ternis,  sa voix un peu change, je vis bien vite
qu'il n'avait pas t compltement sage. Alors je lui dis, d'un ton de
commandement brusque:

Yves, il ne faudra pas retourner  terre aujourd'hui.

Et puis j'affectai de parler  d'autres, ayant conscience d'avoir t
trop dur, et mcontent de moi-mme.

_Midi_.--L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient dserts comme
les jours de grande fte. De partout, on voyait sortir les matelots,
bien propres dans leur tenue des dimanches, s'poussetant d'une main
empresse, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite,
d'un pas alerte, gagnant les portes, s'lanant dans Brest.

Quand vint le tour de ceux de la _Svre_, Yves parut avec les autres,
bien bross, bien lav, bien dcollet, dans ses plus beaux habits.

Yves, o vas-tu?

Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et
qui me dfiait, et o je lisais encore la fivre et l'garement de
l'alcool.

Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels
j'ai promis, et qui m'attendent.

Alors j'essayai de le raisonner, le prenant  part; oblig de dire tout
cela trs vite, car le temps pressait oblig de parler bas et de garder
un air trs calme, car il fallait dissimuler cette scne aux autres, qui
taient l, tout prs de nous. Et je sentais que je faisais fausse
route, que je n'tais plus moi-mme, que la patience m'abandonnait. Je
parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.

Oh! si, je vous jure, j'irai! dit-il  la fin en tremblant, les dents
serres;  moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en
empcherez pas.

Et il se dgageait, me bravant en face pour la premire fois de sa vie,
s'en allant pour rejoindre les autres.

Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!

Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y
conduire.

Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, oblig de suivre le
sergent d'armes qui l'emmenait l, devant tout le monde, de descendre
dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il tait dgris,
assurment; car il regardait profond et ses yeux taient clairs. Ce fut
moi qui baissai la tte sous cette expression de reproche, d'tonnement
douloureux et suprme, de dsillusion subite et de ddain.

Et puis je rentrai chez moi....

tait-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais
bien perdu.

Avec son caractre breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son
coeur, une fois ferm, ne se rouvrirait plus.

Je venais d'abuser de mon autorit contre lui et il tait de ceux qui,
devant la force, se cabrent et ne cdent plus.

...J'avais pri l'officier de garde de me laisser pour ce jour-l
continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,--et je
me promenais toujours sur ces ternelles planches.

L'arsenal tait dsert entre ses grands murs.--Personne sur le
pont.--Des chants trs lointains, arrivant des basses rues de
Brest.--Et, en bas, dans le poste de l'quipage, la voix des matelots de
garde criant  intervalles rguliers les nombres du _loto_ avec toujours
ces mmes plaisanteries de bord, qui sont trs vieilles et qui les font
rire:

22, les deux fourriers  la promenade!

--33, les jambes du matre coq!

Et mon pauvre Yves tait au-dessous d'eux,  fond de cale, dans
l'obscurit, tendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle
au pied.

Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en libert et de me l'envoyer?
Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait tre, cette entrevue: lui
debout, impassible, farouche, m'tant trs respectueusement son bonnet,
et me bravant par son silence, en dtournant les yeux.

Et puis, s'il refusait de venir,--et il en tait trs capable en ce
moment,--alors... ce refus d'obissance... comment le sauver de l
ensuite? Comment le tirer de ce gchis que j'aurais t commettre entre
nos affaires  nous et les choses aveugles de la discipline?...

Maintenant, la nuit tombait, et il y avait prs de cinq heures qu'Yves
tait aux fers. Je songeais au petit Pierre et  Marie, aux bonnes gens
de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis  un serment que
j'avais fait  une vieille mre de Plouherzel.

Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un
frre.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis  lui crire; ce devait
tre le seul moyen entre nous deux; avec nos caractres, les
explications ne nous russissaient jamais.--Je me dpchais, j'crivais
en trs grosses lettres, pour qu'il pt lire encore: la nuit venait
vite, et, dans l'arsenal, la lumire est chose dfendue.

Et puis je dis au sergent d'armes:

Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler  _l'officier de quart_,
ici, dans ma chambre.

J'avais crit:

Cher frre,

Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que
nous sommes frres maintenant et que, malgr tout, c'est  la vie  la
mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit
sur la _Svre_ soit oubli, et veux-tu essayer encore une fois une
grande rsolution d'tre sage? Je te le demande au nom de ta mre. cris
seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en
reparlerons plus.

                         Pierre.

Quand Yves se prsenta, sans le regarder, ni attendre de rponse, je lui
dis simplement:

Lis ceci que je viens d'crire pour toi, et je m'en allai, le laissant
seul.

Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, ds que
je l'entendis s'loigner, je rentrai pour voir.

Au bas de mon papier,--en lettres encore plus grosses que les miennes,
car la nuit arrivait toujours,--il avait crit:

Oui, frre!

et sign:

                         Yves.




LXVII


Jean-marie, dpche-toi d'aller dire  Yves que je l'attends l, en
bas,  terre, sur le quai!

C'tait dix minutes aprs. Il fallait bien se voir, aprs s'tre crit,
pour que la rconciliation ft complte.

Quand Yves arriva, il avait sa figure change, et son bon sourire, que
je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre
main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer trs fort pour
qu'elle sentt la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.

Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'tait pas bien, allez!

Et ce fut tout ce qu'il trouva  me dire, en manire de reproche.

Nous n'tions pas astreints  la garde de nuit sur cette _Svre_.

Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soire de premier de l'an
ensemble  terre, dans Brest, et tu dneras en face de moi, _ la
bourse_. Cela ne nous est jamais arriv, et cela nous amusera. Vite, va
faire pousseter ton dos (il s'tait tout sali dans la cale aux fers),
et allons-nous-en.

--Oh! Mais dpchons-nous, alors. Plutt, je m'poussetterai chez vous,
dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le
temps de sortir.

Nous tions justement tout au fond du port, trs loin des portes et nous
voil partis courant presque.

Allons, bien! Le coup de canon,  moiti route et nous sommes pris!

Obligs de rentrer  bord de cette _Svre_, o il fait froid et o il
fait noir.

Au _carr_, il y a un mchant fanal, allum dans une cage grille par le
pompier de ronde, et pas de feu.--C'est l que nous passons notre soire
de premier de l'an, privs de dner par notre faute, mais contents tout
de mme de nous tre retrouvs et d'avoir fait la paix.

Pourtant quelque chose encore proccupait Yves.

Je n'ai pas pens  vous dire cela plus tt: vous auriez peut-tre
mieux fait de me remettre aux fers jusqu' demain matin,  cause des
autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...

Mais, sur sa conduite  venir, il n'avait plus d'inquitude et se
sentait ce soir trs fort de lui-mme:

D'abord, disait-il, j'ai trouv une manire sre: je ne descendrai plus
jamais  terre qu'avec vous, quand vous m'emmnerez.--Ainsi, comme a,
vous comprenez bien...




LXVIII

                         Dimanche, 31 mars 1881.


Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevres. Un premier
souffle un peu tide passe et surprend dlicieusement, passe sur les
branchages des chnes et des htres, sur les grands bois effeuills, et
nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des
ressouvenirs de pays plus lumineux. Un t ple va venir, avec de
longues, longues soires douces.

Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumire, les deux vieux
Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit
Pierre. Des chants d'glise, que nous avions d'abord entendus dans le
lointain, se rapprochent trs lentement. C'est la procession qui arrive
d'un pas rythm, la premire procession du printemps.--La voil dans le
chemin vert,--elle va passer devant nous.

Monte-moi, parrain, monte!... dit petit Pierre, qui me tend les bras
pour se faire prendre  mon cou, pour mieux voir.

Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant trs haut, le pose tout
debout sur sa tte; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et
plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.

La bannire de la vierge passe, porte par deux jeunes hommes recueillis
et graves. Tous les hommes de Trmeul et de Toulven la suivent, tte
nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou
blanchis par l'ge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornes de
broderies vieilles.

Toutes les femmes viennent derrire: des corselets noirs tous brods
d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots
celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les
ttes. La vieille sage-femme dfile la dernire, courbe et trottant
menu, toujours avec son allure de fe; elle nous adresse un signe de
connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son
bton.

Cela s'loigne et le bruit aussi....

Maintenant nous voyons, par derrire et de loin, toute cette file qui
monte entre les troites parois de mousse, tout ce plein sentier de
coiffes  grandes ailes et de collerettes blanches.

Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-loi de Toulven.
C'est trs bizarre, cette queue de procession.

Oh!... toutes ces coiffes! dit Anne, qui a fini son chapelet la
premire, et qui se met  rire, saisie de l'effet de toutes ces ttes
blanches largies par les tuyaux de mousseline.

C'est fini,--perdu dans les lointains de la vote de htres;--on ne voit
plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevres semes
partout: vgtations htives qui n'ont pas pris le temps de voir le
soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts,
d'un jaune ple de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons
les appellent _fleurs de lait_.

Je prends petit Pierre par la main, et l'emmne avec moi dans les bois,
pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires trs
graves, parat-il,  discuter ensemble; toujours ces questions d'intrt
et de partage qui,  la campagne, tiennent une si grande place dans la
vie.

Cette fois, il s'agit d'un rve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa
femme: runir tout leur avoir et btir une petite maison, _couverte en
ardoise_, dans Toulven. J'aurai ma chambre  moi, dans cette petite
maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des
fleurs et des fougres. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes
villes, ni dans Brest surtout;--_c'est trop mauvais pour Yves_.

Comme a, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez
moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout  fait heureux.
Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma
retraite; je serai trs bien dans ma maison, avec mon petit jardin.

La retraite!... Toujours ce rve que les matelots commencent  faire en
pleine jeunesse, comme si leur vie prsente n'tait qu'un temps
d'preuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; aprs avoir fait les
cent coups par le monde, possder un petit coin de terre  soi, y vivre
trs sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de pos dans son
hameau, dans sa paroisse,--marguillier aprs avoir t rouleur de mer;
vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre
eux sont fauchs avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de
l'ge mr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.

Cette _manire sre_ qu'Yves avait trouve pour tre sage lui avait
russi trs bien;  bord, il tait le marin exemplaire qu'il avait
toujours t, et,  terre, nous ne nous quittions plus.

 dater de cette mauvaise journe qui avait commenc l'an 81, notre
faon d'tre ensemble avait compltement chang, et je le traitais 
prsent tout  fait en frre.

Sur cette _Svre_, un trs petit bateau o nous vivions, entre
officiers, dans une intimit bien cordiale, Yves tait maintenant de
notre bande.--Au thtre, dans notre loge; de part dans nos excursions,
dans nos entreprises gnralement quelconques. Lui, intimid d'abord,
refusant, se drobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se
sentait aim de tous. Et moi, j'esprais dans ce moyen nouveau et
peut-tre trange: le rapprocher de moi le plus possible et l'lever
au-dessus de sa vie passe, de ses amis d'autrefois.

Cette chose qu'on est convenu d'appeler ducation, cette espce de
vernis, appliqu d'ailleurs assez grossirement sur tant d'autres,
manquait tout  fait  mon frre Yves; mais il avait par nature un
certain tact, une dlicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent
pas. Quand il tait avec nous, il se tenait si bien  sa place toujours,
que lui-mme commenait  s'y trouver  l'aise. Il parlait trs peu, et
jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et mme,
lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris
fort bien ajust avec des gants de Sude d'une nuance assortie, alors,
tout en gardant sa dsinvolture de forban, sa tte en arrire et sa
peau bronze, il prenait tout  coup fort grand air.

Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le prsenter  de braves
gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient
ddaigneux. Et c'tait drle, le lendemain, de le voir redevenu matelot,
aussi bon gabier que devant.

...Donc, nous tions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, 
chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.

Nous en trouvions beaucoup, des primevres jaune ple, des pervenches
violettes, des bourraches bleues, et mme des silnes roses, les
premires du printemps.

Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, trs agit, ne sachant
jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accabl
d'une besogne trs importante; il me les apportait bien vite par petits
paquets, toutes mal cueillies,  moiti chiffonnes dans ses petits
doigts, et la queue trop courte.

De la hauteur o nous tions, on voyait des bois  perte de vue; les
_pines-noires_ taient dj fleuries; toutes les branches, toutes les
brindilles rougetres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps.
Et, l-bas, l'glise de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres
sa flche grise.

Nous tions rests si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en
vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions
de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule,
avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien
fort:

Les voil qui arrivent, Pierre _brass_ et Pierre _vienn_! (Pierre grand
et Pierre petit) en se donnant main tous deux.

Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de
Bretagne trs vif, en dansant en mesure:

               Les voil qui arrivent!
               Et ils se donnent la main tous deux,
               Pierre brass et Pierre vienn!

Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite
poupe devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste,
sous la vote effeuille des vieux arbres. Un froid courait tout  coup
comme un frisson de mort sur les bois, aprs le soleil tide du jour:

               Et ils se donnent la main tous deux,
               Pierre brass et Pierre vienn!
               Et Pierre vienn bugel-du!

_Bugel-du_ (le petit bonhomme noir), ce mme surnom qu'Yves avait port,
elle le donnait  son petit cousin Pierre, toujours  cause de cette
couleur bronze des Kermadec. Alors je l'appelai: _Moisel vienn
pen-melen_ (petite demoiselle  tte jaune), et ce nom lui resta; il lui
allait bien,  cause de ses cheveux toujours chapps de sa coiffe,
comme des cheveaux de soie couleur d'or.

Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumire, et Yves me prit 
part pour me dire qu'on s'tait trs bien entendu. Le vieux Corentin
leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prtait mille
autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain  terme et
commencer tout de suite  btir.

Aprs dner, vite il fallut aller prendre la voiture  Toulven, et le
train  Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions  Lorient, o
notre _Svre_ nous attendait dans le port.

Vers onze heures, quand nous fmes rentrs dans le logis de hasard que
nous avions lou en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des
vases nos fleurs des bois de Toulven.

Pour la premire fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il tait
tonn de lui-mme et de trouver jolies ces pauvres fleurettes
auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.

Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison  Toulven, j'en mettrai
chez nous, car je trouve que a fait trs bien. C'est pourtant vous,
tenez, qui m'avez donn l'ide de ces choses...




LXIX


En mer, le lendemain, 1er avril.--Route sur Saint-Nazaire.--Voilure du
grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus
les feux.--Entr dans le bassin au petit jour; cass le bossoir; craqu
le petit mt de hune.

Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale
et se fendent la tte.

Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour
Trmeul en Toulven. Cette _Svre_ est un bon bateau, qui ne nous
loigne jamais bien longtemps.

 dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper  la porte
des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.

On lve petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos
genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout
bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses
yeux se ferment malgr lui et sa petite tte s'en va de tous les cts.

Et Yves, trs inquiet, le voyant baisser la tte et regarder en dessous,
les cheveux dans les yeux:

Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!

Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant dj une
proccupation grave pour l'avenir.

Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi
drles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se rveille pour tout de
bon et clate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs
longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du
tout sournoise.

Quand sa mre le met tout nu, il ressemble aux bbs classiques, aux
statues grecques de l'amour.




LXX

                         Toulven, 30 avril.


Ceci se passe dans la chaumire des vieux Keremenen,  la tombe de la
nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la
promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine _Penmelen_ et le petit
Pierre _Bugel-du_.

Il y a _quatre_ chandelles allumes dans la chaumire, (_trois_, cela
ferait _la noce du chat_, et cela porterait malheur).

Sur la vieille table de chne massif, polie par les annes, on a prpar
du papier, des plumes, et du sable. On a rang des bancs tout autour.
Des choses trs solennelles vont se passer.

Nous dposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la
chaumire noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.

Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent
bonsoir avec une rvrence qui fait dresser tout debout leur grande
collerette empese et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le
fianc d'Anne.--Enfin tout le monde est plac, nous sommes au complet.

C'est la grande soire des arrangements de famille, o les vieux
Keremenen vont excuter la promesse qu'ils ont faite  leurs enfants.
Ils se lvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les
sculptures reprsentent des _Sacr-Coeurs_ alternant avec des coqs; ils
remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit
sac qui parat lourd. Ensuite ils vont  leur lit, retournent la
paillasse et cherchent dessous: un second sac!

Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paratre
toutes ces belles pices d'or et d'argent, marques d'effigies
anciennes, qui, depuis un demi-sicle, s'taient amasses une  une et
dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs
promis.

Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lve et vient vider
un troisime petit sac: encore mille francs d'or.

La vieille voisine s'avance la dernire; elle en apporte cinq cents dans
un pied de bas. Tout cela, c'est pour prter  Yves, tout cela s'entasse
devant lui. Il signe deux petits reus sur du papier blanc et les remet
aux vieilles prteuses qui font leur rvrence pour partir, et que l'on
retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec
nous.

C'est fini. Tout cela s'est pass sans notaire, sans acte, sans
discussion, avec une confiance et une honntet qui sont choses de
Toulven.

...Pan! pan! pan!  la porte. C'est l'entrepreneur maon, et il arrive
juste  point.

Avec celui-l, par exemple, on emploiera le papier timbr; c'est un
vieux rou de Quimper, qui n'entend qu' moiti le franais, mais qui
parat pas mal sournois, tout de mme, avec ses manires de la ville.

J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons
combin dans nos soires de bord, et o figure _ma chambre_. Je discute
la confection des moindres parties, et le prix de tous les matriaux,
prenant un air de m'y connatre qui impose  ce vieux, mais qui nous
fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.

Sur une feuille timbre du prix de douze sous j'cris deux pages de
clauses et de dtails:

Une maison btie en granit, cimente avec du _sable de rivire_,
blanchie  la chaux, charpente en chtaignier, avec jardin devant,
grenier  lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout termin
avant le 1er mai de l'anne prochaine et au prix fix d'avance de 2, 950
francs.

J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit;
je suis trs tonn de moi-mme et je les vois tous merveills de ma
prvoyance et de mon conomie! C'est inou les choses que ces bonnes
gens me font faire.

Enfin c'est sign, paraf. On boit du cidre, en se serrant la main  la
ronde. Et voil Yves propritaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux,
Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sr.

Les deux bonnes vieilles font leur rvrence dfinitive, et tous les
autres, mme petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par
la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'
l'auberge.


                         Toulven, 1er mai 1881.

Nous sommes trs affairs ds le matin, Yves et moi, aids du vieux
Corentin Keremenen,  mesurer avec une corde le terrain  acqurir.

D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la
matine d'hier. Pour Yves, c'tait l une question trs srieuse,
arrter l'emplacement de cette petite maison, o il entrevoit, au fond
d'un lointain mlancolique et trange, sa retraite, sa vieillesse et sa
mort.

Aprs beaucoup d'alles et de venues, nous nous sommes dcids pour cet
endroit-ci. C'est  l'entre de Toulven, sur la route qui mne 
Rosporden, un point lev, devant une petite place de village qui est
gaye ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants
roses. D'un ct, on verra Toulven et l'glise, de l'autre les grands
bois.

Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine trs vert. Nous
l'avons bien mesur dans toutes les dimensions; au prix o est le mtre
carr, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les
honoraires du notaire.

Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des conomies pour payer
tout cela! Il devient trs srieux quand il y songe.




LXXI

                          bord de la _Svre_, mai 1881.


Yves, qui aura trente ans bientt, me prie de lui rapporter de terre un
cahier reli pour commencer  y crire ses impressions,  ma manire; il
regrette mme de ne plus se rappeler assez les dates et les choses
passes pour reconstituer un journal rtrospectif de sa vie.

Son intelligence s'ouvre  une foule de conceptions nouvelles; il se
faonne sur moi, c'est incontestable, et _se complique_ peut-tre un peu
plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimit amne un autre rsultat
trs inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup  son contact; moi
aussi, je change, et presque autant que lui....


                         Brest, juin 1881.

 six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impriale d'un omnibus de
campagne, je revenais avec Yves du _pardon_ de Plougastel.

Notre _Svre_ avait t, en mai, jusqu' Alger, et nous sentions mieux,
par contraste, le charme particulier du pays breton.

Les chevaux s'en allaient ventre  terre, tout enrubanns, ayant sur la
tte des bannires et des rameaux verts. Dans l'intrieur, on chantait,
et dessus, prs de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur
l'oreille, des fleurs aux boutonnires, des rubans, des trompettes, et,
par ironie pour les gens  vue faible, portant des lorgnons
bleus,--trois jeunes hommes  la tournure dlure,  la tte
intelligente, qui couraient leur _borde_ de dpart au moment de s'en
aller en Chine.

Des bourgeois se fussent cass le cou. Eux, qui avaient tant bu,
tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait
grand train, de droite et de gauche, dans les ornires, mene par un
cocher ivre.

 Plougastel, nous avions trouv le bruit d'une fte de village, des
chevaux de bois, une naine, une gante, _la famille Mouton_ qui se
dsosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isole,
entoure de chaumires grises, les binious bretons sonnaient un air
rapide et monotone du temps pass, des gens en vieux costume dansaient 
cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main,
couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file
frntique. Cela, c'tait la vieille Bretagne, donnant encore sa note
sauvage, mme aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.

D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de
les faire s'asseoir.

Et puis nous trouvons drle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.

Aprs tout, dis-je  Yves, nous en avons bien fait d'autres.

--Ah! Oui, bien sr, rpond-il avec conviction.

Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer
pour les empcher de tomber.

...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent
de ce pardon, et tous ces gens s'bahissent de voir passer cet quipage
de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.

La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa
vie; la brise est douce et tide sous le ciel gris; les hauts foins,
tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'meraude, remplis
de hannetons.

Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et,  chaque
couplet, les autres, dans l'intrieur, reprennent le refrain:

               Il est parti vent arrire,
               Il reviendra en louvoyant.

Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le mme,
rpt deux lieues durant, est un trs vieil air de France, si ancien
et si jeune, d'une gaiet si frache et de si bon aloi, qu'au bout d'un
moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.

Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de
juin!

Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps
sur notre route, nous en jouissons plus que les autres,  cause de notre
vie squestre dans les couvents de planches. Il y avait huit ans
qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions t longtemps
fatigus tous deux par l'hiver ou par cet ternel t qui resplendit
ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces
foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les
mots ne peuvent dire.

Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse
et d'oubli. Au diable toutes les rveries mlancoliques, tous les songes
maladifs des tristes potes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en
compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La sant et la
jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaiet
simple et brutale, et les chants des matelots!

Et nous allions toujours trs vite et de travers, zigzaguant sur la
route au milieu de tout ce monde, entre les aubpines trs hautes
formant deux haies vertes, et sous la vote touffue des arbres.

Bientt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de
granit, ses grandes murailles grises, o poussaient aussi des herbes et
des digitales roses. Elle tait comme enivre, cette ville triste,
d'avoir par hasard un vrai jour d't, une soire pure et tide; elle
tait pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et
de marins qui chantaient.




LXXII

                         5 juillet 1881.


_En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Svre_ marche tout doucement
dans une brume paisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet
qui rsonne comme un appel de dtresse sous ce suaire humide qui nous
enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous
en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous tranions avec
nous de longs voiles de tnbres; on voudrait les percer, on est comme
oppress de se sentir depuis tant d'heures enferm l-dessous, et on
songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues
et des lieues sans vue, dans le mme gris blafard, dans la mme
atmosphre d'eau. Et la houle passe, lente, molle, rgulire, patiente,
exasprante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent,
donnent leur coup d'paule, vous soulvent et vous laissent retomber.

Brusquement, le soir, il se fait une claircie, et une chose noire se
dresse tout prs de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantme
surgissant de la mer:

_Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)! dit notre vieux pilote breton.

Et, en mme temps, partout le voile se dchire. Ouessant apparat;
toutes ses roches sombres, tous ses cueils se dessinent en grisailles
obscures, battus par de hautes gerbes d'cume blanche, sous un ciel qui
parat lourd comme un globe de plomb.

Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'claircie,
la _Svre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se htant, avec un
grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe.
On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.

Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se
fatiguent  veiller.

C'est ma dernire traverse sur cette _Svre_, que je dois quitter
aussitt notre retour  Brest. Yves, avec ses ides de Breton, voit
quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein t
comme pour retarder mon dpart.

Cela lui semble un avertissement et un mauvais prsage.




LXXIII

                         Brest, 9 juillet 1881.


Nous venons d'arriver tout de mme, et c'est mon dernier jour de garde 
bord; je dbarque demain.

Nous sommes dans ce fond du port de Brest, o notre _Svre_ revient de
temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes
constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de
roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un
lourd chafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidit.--Je
connais par coeur toutes ces choses.

Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silnes qui
s'accrochent  et l aux pierres grises. Ces plantes roses des murs,
c'est la note de l't dans ce Brest sans soleil.

J'ai pourtant une espce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause
toujours, malgr tout, une oppression mlancolique; je le sens
maintenant, et, quand je songe au nouveau,  l'inconnu qui m'attend, il
me semble que je vais me rveiller au sortir d'une espce de nuit.... O
m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre o il
faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil o je
deviendrai un autre _moi_ avec des sens diffrents, et o j'oublierai,
hlas! Les choses aimes ailleurs.

Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous
deux.

Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gt et
capricieux, c'est lui  prsent,  l'heure de mon dpart, qui m'entoure
de mille petites prvenances, presque enfantines, ne sachant plus
comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette
manire d'tre a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans
sa nature habituelle.

Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimit
fraternelle de chaque jour, n'a pas t exempt d'orages entre nous. Il
mrite toujours un peu, malheureusement, ses notes passes
d'indisciplin et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si
j'avais pu le garder prs de moi, je l'aurais sauv.

Aprs dner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du
soir.

Je dis une dernire fois:

Yves, fais-moi une cigarette.

Et nous commenons nos cent pas rguliers sur ces planches de la
_Svre_. L, nous connaissons par coeur tous les petits trous o l'eau
s'amasse, tous les taquets o l'on se prend les pieds, toutes les
boucles o l'on trbuche.

Le ciel est voil sur notre dernire promenade, la lune embrume et
l'air humide. Dans le lointain, du ct de Recouvrance, toujours ces
ternels chants de matelots.

Nous causons de beaucoup de choses. Je fais  Yves beaucoup de
recommandations; lui, trs soumis, rpond par beaucoup de promesses, et
il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.

 midi, le lendemain, mes malles  peine fermes, mes visites pas
faites, je suis  la gare avec Yves et les amis du _carr_, qui me
reconduisent. Je serre la main  tous, je crois mme que je les
embrasse, et me voil parti.

Un peu avant la nuit, j'arrive  Toulven, o j'ai voulu m'arrter deux
heures pour leur faire mes adieux.

Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette rgion frache et
ombreuse, la plus exquise de Bretagne!

L, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pense
qu'on pt me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On
me dit qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille. La
semaine passe, on avait mand le barbier de Toulven, et petit Pierre
avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entam d'abord
ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de mme,
pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire trs grande.

Puis, quand ce fut fini, l'ide me vint de garder une de ces petites
mches brunes que j'avais coupes, et je l'emportai, tonn de tant y
tenir.




LXXIV

LETTRE D'YVES

                      bord de la _Svre_, Lisbonne, 1er aot 1881.


Cher frre, je vous rponds une petite lettre le jour mme que je
reois la vtre. Je vous cris bien  courir, et encore je profite de
l'heure du djeuner, et je suis sur le rtelier du grand mt.

Nous sommes entrs en relche  Lisbonne hier au soir. Cher frre, nous
avons eu tout  fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos
focs, l'artimon de cape et la baleinire. Je vous fais savoir aussi que,
dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont alls se
promener et tous mes effets aussi; j'ai  peu prs pour cent francs de
perte dans toutes ces affaires-l.

Vous m'avez demand qu'est-ce que j'avais fait de ma journe, dimanche,
il y a quinze jours. Mais, mon bon frre, je suis rest tranquillement 
bord,  finir de lire _Le Capitaine Fracasse_. Ainsi, depuis votre
dpart, je n'ai t  terre que dimanche dernier; et j'tais trs
tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoy l'argent de mon mois 
la maison; j'avais touch soixante-neuf francs et j'en avais envoy
soixante-cinq  ma femme.

J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre
est trs dgourdi et il sait trs bien courir  prsent. Seulement, il
est un peu mauvais quand il fait _sa petite tte de goland_, comme moi,
vous savez; d'aprs ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire
tout chez nous. La maonnerie de notre maison est dj monte  plus de
deux mtres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout  fait
finie, et surtout de vous voir install dans votre petite chambre.

Cher frre, vous me dites de penser  vous souvent; mais je vous jure
qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et mme
plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai
plus personne avec qui causer le soir,--et ma blague n'est plus souvent
pleine.

Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de
m'crire  Oran. On dit que nous serons pays  Oran, pour pouvoir aller
 terre et acheter du tabac.

Je termine, cher frre, en vous embrassant de tout mon coeur.

Votre frre tout dvou qui vous aime,

  vous pour la vie,

                         Yves Kermadec.

P.-S.--Si j'ai beaucoup d'argent  Oran, je ferai une trs grande
provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au
tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.

Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernire qui vous avait
servi  table. Je l'ai lave, a fait que je l'ai un peu dchire.

Quant au cahier que vous m'aviez donn pour crire mes histoires, il a
t aussi tout  fait cras par le coup de mer; alors maintenant j'ai
tout laiss de ct.

Cher frre, je vous embrasse encore de tout mon coeur.

                         Yves Kermadec.

  bord, c'est toujours la mme chose, et le commandant n'a pas chang
ses habitudes de crier pour la propret du pont. Il y a eu une grande
dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du _cacatois_,
vous savez? Mais ils se sont trs bien arrangs aprs.

J'ai aussi  vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore
avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien
plaisir, car c'est un peu trop vite.

Votre frre,
                         Yves.




LXXV


C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres
d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicit, les senteurs dj
lointaines du pays breton.

Ils s'loignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Dj je les revois
passer comme  travers des voiles de rve; les cueils connus de l-bas,
les feux de la cte, la pointe du Finistre avec ses grandes roches
sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et
le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne,  la tombe des nuits
de dcembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.

La pauvre petite chaumire de Toulven! Elle tait bien humble, bien
perdue au bord du sentier breton. Mais c'tait la rgion des grands bois
de htres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles
chapelles de granit et des hauts foins sems de fleurs roses. Ici, du
sable et des minarets blancs sous une vote trs bleue, et puis le
soleil, l'enchanteur ternel.




LXXVI

LETTRE D'YVES

                         Brest, le 10 septembre 1881.


Mon bon frre,

Je vous fais savoir le dsarmement de notre _Svre_; nous l'avons
remise hier  la _Direction_, et, ma foi, je n'en suis pas trop
mcontent.

Je compte rester quelque temps  terre, au quartier; aussi (comme
notre petite maison n'est pas trs avance, vous pensez bien), ma femme
est venue s'installer auprs de moi  Brest jusqu' ce qu'elle soit
finie. Je pense que vous trouverez, cher frre, que nous avons bien
fait. Cette fois, nous avons lou presque dans la campagne, 
Recouvrance, du ct de Pontaniou.

Cher frre, je vous dirai que le petit Pierre a t bien malade par les
coliques, pour avoir mang trop de _luzes_ dans les bois, ce dimanche
dernier que nous avons t  Toulven; mais cela lui a pass. Il devient
tout  fait mignon, et je reste des heures  jouer avec lui. Le soir,
nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais
qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.

Cher frre, si vous pouviez revenir  Brest, il me manquerait plus
rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout  fait
content; car je n'tais jamais rest aussi tranquille.

Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frre, et tomber sur
quelque bateau qui irait l-bas du ct du Levant vous retrouver; et
pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais
bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop
heureux.

Je termine en vous embrassant de tout mon coeur, et le petit Pierre
vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents  Toulven vous
font bien des compliments. Ils ont trs hte de vous voir, et je vous
promets que moi aussi.

Votre frre,

                         Yves Kermadec.




LXXVII

                         Toulven, octobre 1881.


...Encore la ple Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux
sentiers bretons, les htres et les bruyres. Je croyais avoir dit adieu
 ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulire
mlancolie. Mon retour a t brusque, inattendu, comme le sont souvent
nos retours ou nos dparts de marins.

Une belle journe d'octobre, un tide soleil, une vapeur blanche et
lgre rpandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette
grande tranquillit qui est particulire aux derniers beaux jours; dj
des senteurs d'humidit et de feuilles tombes, dj un sentiment
d'automne rpandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de
Trmeul, sur la hauteur d'o on domine tout le pays de Toulven.  mes
pieds, l'tang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des
horizons tout boiss, comme ils devaient l'tre au temps anciens de la
Gaule.

Et ceux qui sont l prs de moi, assis parmi les mille petites fleurs de
la bruyre, ce sont mes amis de Bretagne, mon frre Yves et le petit
Pierre, son fils.

C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un trs petit
nombre d'annes, il m'tait tranger, et Yves, auquel pourtant je
donnais dj le nom de frre, comptait  peine pour moi. Les aspects de
la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.

Il y en a tant de ces bruyres, que, dans les lointains, on dirait des
tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut
de leurs tiges longues; et les premires grandes ondes qui ont pass
ont dj sem la terre de feuilles mortes.

C'tait vrai, ce qu'Yves m'avait crit: il tait devenu trs sage. On
venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui
semblait lui assurer un sjour de deux ans dans son pays. Marie, sa
femme, s'tait installe prs de lui dans le faubourg de Recouvrance, en
attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre
lentement, avec de gros murs bien pais et bien solides,  la mode
d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprvu comme une
bndiction du ciel; car ma prsence  Brest, auprs d'eux, allait la
rassurer beaucoup.

Yves devenu trs sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on st
quelle circonstance dcisive l'avait ainsi chang, on avait peine  y
croire! Et Marie me confirmait ce bonheur trs timidement; elle en
parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire
s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.




LXXVIII


Un jour, le dmon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra
avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.

C'tait un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, o on l'avait mis
aux fers, disait-il; et il s'tait chapp parce que c'tait injuste.
Il semblait trs exaspr; son tricot bleu tait dchir et sa chemise
ouverte.

Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'tait
prcisment une belle journe de dimanche; il faisait un de ces temps
rares d'arrire-automne qui ont une mlancolie paisible et exquise, qui
sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'tait
habille dans sa belle robe et sa collerette brode, elle avait fait la
grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois
se promener ensemble  ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de
gens du peuple passaient, endimanchs, s'en allant sur les routes et
dans les bois comme au printemps.

...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononc l'affreuse phrase de
brute qu'elle connaissait si bien: Je m'en vais retrouver mes amis.
C'tait fini!

Alors, sentant sa pauvre tte s'en aller de douleur, elle avait voulu
tenter un moyen extrme: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait
ferm la porte  double tour et cach la clef dans son corsage. Mais
lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit  dire, la
tte baisse, les yeux sombres:

Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!

Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le
retenait encore de la briser,--ce qu'il et pu faire sans peine. Et
puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait ferme, vnt elle-mme
la lui ouvrir.

Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve,
rptant:

Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!

Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes  grande
coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau
soleil d'automne les clairait de sa lumire tranquille.

Il frappait du pied et rptait cela  voix trs basse:

Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!

C'tait la premire fois qu'elle essayait de le retenir par force, et
elle voyait que cela russissait mal, et elle avait trangement peur.
Sans le regarder, elle s'tait jete  genoux dans un coin et disait des
prires, tout haut et trs vite, comme une insense. Il lui semblait
qu'elle touchait  un moment terrible, que ce qui allait arriver serait
plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout,
ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne
comprenant pas.

Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas
voir!

Une secousse branla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd,
horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poigne par
laquelle il avait voulu prendre cette porte lui tait reste dans la
main, arrache, et alors, lui, avait t jet  la renverse sur son
fils, dont la petite tte avait port, dans la chemine, contre l'angle
d'un chenet de fer....

Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'tait
leve, les yeux dilats et farouches, pour ter son petit Pierre des
mains d'Yves, qui voulait le relever. Il tait tomb sans crier, ce
petit enfant, tout saisi d'tre bless par son pre; le sang coulait de
son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serr contre sa
poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la
porte toute grande.. Yves la regardait, effray  son tour;--elle
s'tait recule et lui criait:

Va-t'en! va-t'en! va-t'en!

Pauvre Yves,--voil qu'il hsitait  passer! Il cherchait  mieux
comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait
plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait tre quelque chose
de funeste  franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son
fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait  mieux
comprendre,  s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes,
sentant qu'il tait ivre, faisant un grand effort pour dmler ce qui
tait arriv.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait
plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'tait tout.

Elle, lui rptait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:

Va-t'en!... mais va-t'en!

Alors, tournant sur lui-mme, il prit l'escalier et s'en alla....




LXXIX


Tiens! C'est vous, Kermadec?

--Oui, monsieur Kerjean.

--Et, en borde, je parie?

--Oui, Monsieur Kerjean.

En effet, cela se voyait  sa tenue.

Eh bien, je croyais que vous tiez mari, Yves? C'est quelqu'un de
Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait cont que vous tiez
pre de famille.

Yves secoua ses paules d'un mouvement d'insouciance mchante, et dit:

S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... a m'irait,  moi,
de partir  votre bord.

Ce n'tait pas la premire fois que ce capitaine Kerjean enrlait des
dserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite
comment on les mne. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un
pavillon d'Amrique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui
convenait; c'tait une acquisition excellente pour un quipage comme le
sien.

Ils s'isolrent tous deux pour baucher,  voix basse, leur trait
d'alliance.

Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, aprs sa
fuite de chez lui.

La veille, il avait t  Recouvrance, en rasant les murs, pour tcher
d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperu,
qui regardait passer le monde  la fentre, avec un petit bandeau sur
son front. Alors il tait revenu sur ses pas, suffisamment rassur,
dans son garement d'ivresse qui durait encore; il tait revenu sur ses
pas pour aller retrouver ses amis.

Ce matin-l, il s'tait rveill au jour, sous un hangar du quai o ses
_amis_ l'avaient couch. L'ivresse tait cette fois passe, bien
compltement passe. Il faisait toujours ce mme beau temps d'octobre,
frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de
rien n'tait, et d'abord il songea avec attendrissement  son fils et 
Marie, prt  se lever pour aller les retrouver l-bas et leur demander
pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que
c'tait fini, qu'il tait perdu....

Retourner prs d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte!

D'ailleurs, s'tre chapp du bord tant puni de fers, et avoir ensuite
couru borde trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre
encore ces mmes rsolutions, reprises vingt fois, faire encore ces
mmes promesses, dire encore ces mmes mots de repentir... oh! non!
assez! Il en avait un mauvais sourire de piti et de dgot.

Et puis sa femme lui avait dit: Va-t'en! il s'en souvenait bien, de
son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir
mille fois mrit, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitu 
tre le seigneur et le matre. Elle l'avait chass; c'tait bien, il
tait parti, il suivrait sa destine, elle ne le reverrait plus....

Cette rechute aussi lui tait plus rpugnante, aprs cette bonne priode
de paix honnte, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie
plus haute; ce retour de misre lui paraissait quelque chose de dcisif
et de fatal.  ce moment, il s'aperut qu'il tait couvert de
poussire, de boue, de souillures immondes, et il commena de
s'pousseter, en redressant sa tte, qui s'animait peu  peu,  ce
rveil, d'une expression dure et ddaigneuse.

tre tomb comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit
front!... Il se faisait tout  coup  lui-mme l'effet d'un misrable
bien repoussant.

Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui tranait l
prs de lui, et,  demi-voix, aprs un coup d'oeil instinctif pour
s'assurer qu'il tait seul, il se disait, avec une espce de rire
moqueur, d'odieuses injures de matelot.

Maintenant il tait debout avec un air fier et mchant.

Dserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela
devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce
jour-l. Oh! oui!  n'importe quel prix, dserter, pour ne plus
reparatre!

Sa dcision venait d'tre prise avec une volont implacable. Il marchait
vers les navires, cambr, la tte haute, l'enttement breton dans ses
yeux  demi ferms, dans ses sourcils froncs.

Il se disait: Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient
d me laisser tous. J'ai essay ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi
et ce n'est pas ma faute.

Et il avait raison peut-tre: _ce n'tait pas sa faute_.  cet instant,
il tait irresponsable; il cdait  des influences lointaines et
mystrieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi
d'hrdit de toute une famille, de toute une race.




LXXX


 deux heures, le mme jour, aprs march conclu, Yves ayant achet des
hardes de marin du commerce et chang de costume clandestinement dans un
cabaret du quai, monta  bord de la _Belle-Rose_.

Il se mit  faire le tour de ce bateau, qui tait mal tenu, qui avait
des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort,
taill pour la course et les hasards de mer.

Auprs des navires de l'tat, celui-ci semblait petit, court, et surtout
vide: un air abandonn, presque personne  bord; mme au mouillage,
cette espce de solitude serrait le coeur. Trois ou quatre forbans
taient l, qui rdaient sur le pont; ils composaient tout l'quipage et
ils allaient devenir, pour des annes peut-tre, les seuls compagnons
d'Yves.

Ils commencrent par se dvisager, les uns les autres, avant de se
parler.

Tout le jour, dura ce mme beau temps tide et tranquille, cette sorte
d't mlancolique d'arrire-saison qui portait au recueillement.
Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrvocable de sa
dcision.

On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien  y
mettre. Il se lava  grande eau frache, s'ajusta mieux, avec une
certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'tait plus cette
livre de l'tat qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre,
affranchi de tous ses liens passs, presque autant que par la mort. Il
essayait de jouir de son indpendance.

Le lendemain matin,  la mare, la _Belle-Rose_ devait partir. Yves
flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer,  la faon
nouvelle longtemps dsire. Il y avait des annes que cette ide de
dserter l'obsdait d'une manire, et,  prsent, c'tait une chose
accomplie. Cela le relevait  ses propres yeux, d'avoir pris ce parti,
cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de
se reprsenter devant sa femme,  prsent qu'il tait dserteur, et il
se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au
moins pour lui porter l'argent qu'il avait reu.

 certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant
ses yeux, son coeur se dchirait affreusement; ce navire, silencieux et
vide, lui faisait l'effet d'une bire o il serait venu tout vivant
s'ensevelir lui-mme, sa gorge s'tranglait; un flot de larmes voulait
monter, mais il le comprimait  temps, avec sa volont dure, en pensant
 autre chose; vite il se mettait  parler  ses amis nouveaux. Ils
causaient de la faon de manoeuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de
ces grosses poulies qu'on avait multiplies partout pour remplacer les
bras des hommes et qui,  son avis, alourdissaient beaucoup le grement
de la _Belle-Rose_.

Le soir, quand la nuit fut tombe, il alla  Recouvrance et monta sans
bruit jusqu' sa porte.

Il couta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra
timidement.

Une lampe tait allume sur la table. Son fils tait tout seul, endormi.
Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit
oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir
encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit prs de
lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa
femme rentrerait.




LXXXI


Derrire lui, Marie tait monte en tremblant; elle l'avait vu venir.

Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les
aspects de malheur.

Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font
les pauvres femmes des coureurs de borde, pour apprendre d'eux si Yves
tait rentr  son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait,
se tenant prte  tout.

Peut-tre qu'il ne reviendrait pas; elle s'y tait prpare comme au
reste, et s'tonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas,
ses projets taient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de
peur de revoir leur petite maison commence, de peur aussi d'entendre
chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la
recueilleraient. Non, l-bas, dans le pays de Golo, il y avait une
vieille femme qui ressemblait  Yves et dont les traits prenaient tout 
coup pour elle une douceur trs grande. C'est  sa porte qu'elle irait
frapper. Celle-l serait indulgente pour lui, puisqu'elle tait sa mre.
Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient l, les
deux abandonnes, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre,
runissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins
il ne ft pas marin.

Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des annes
peut-tre, Yves, dserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait
l, dans ce petit coin de terre,  Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle
avait fait, la nuit d'avant, l'trange rve d'un retour d'Yves: cela se
passait trs loin, dans les annes  venir, et elle-mme tait dj
vieille. Yves arrivait dans sa chaumire de Plouherzel, le soir, vieux
lui aussi, chang, misrable; il lui demandait pardon. Derrire lui
taient entrs Goulven et Gildas, ses frres, et _un autre Yves_, plus
grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui tranait 
ses jambes de longues franges de gomon. La vieille mre les accueillait
de son visage dur. Elle demandait avec une voix trs sombre:

Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a d
mourir en mer, il y a dj plus de soixante ans.... Goulven est en
Amrique,.... Gildas dans son trou de cimetire.... Comment se fait-il
qu'ils soient tous ici?

Alors Marie s'tait rveille de frayeur, comprenant qu'elle tait
entoure de morts.

Mais, ce soir, Yves tait revenu vivant et jeune; elle avait reconnu
dans l'obscurit de la rue sa taille droite et son pas souple.  l'ide
qu'elle allait le revoir et tre fix sur son sort, tout son courage et
tout ses projets l'avaient abandonne. Elle tremblait de plus en plus en
montant cet escalier.... Peut-tre bien qu'il avait simplement pass ces
deux journes  bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout
s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrtait sur ces marches pour
demander  Dieu que ce ft vrai, dans une prire rapide.

Quand elle ouvrit la porte, il tait bien l, dans leur chambre, assis
auprs du berceau et regardant son fils endormi.

Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant
encore son bandeau sur le front, l o le chenet de fer l'avait bless.

Ds qu'elle fut entre, ple, son coeur battant  grandes secousses qui
lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu
d'alcool: il avait lev les yeux sur elle et son regard tait clair, et
puis il les avait baisss vite et restait pench sur son fils.

A-t-il eu beaucoup de mal? demanda-t-il  demi-voix, lentement, avec
une tranquillit qui tonnait et qui faisait peur.

Non, j'ai t chercher le mdecin pour le panser. Il a dit que a ne
laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleur.

Ils se tenaient l, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis prs
de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en
voulaient plus; ils s'aimaient peut-tre; mais maintenant l'irrparable
tait accompli, et c'tait trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle
ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap.
Pourquoi ces habits? Et ce paquet, prs de lui, par terre, d'o sortait
un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot,
quitts  tout jamais, comme si le vrai Yves tait mort.

Elle osa demander:

L'autre jour, tu es rentr  bord?

--Non!

Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.

Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentr?

--Non!

Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose
terrible; voulant retenir les minutes, mme ces minutes qui taient
faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il tait encore l, lui,
devant elle, peut-tre pour la dernire fois.

 la fin, la question poignante sortit de ses lvres:

Que comptes-tu faire, alors?

Et lui,  voix basse, simplement, avec cette tranquillit des
rsolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:

Dserter!

Dserter!... Oui, c'tait bien ce qu'elle avait devin depuis quelques
secondes, en voyant ce costume chang, ce petit paquet d'effets de
matelot soigneusement plis dans un mouchoir.

Elle s'tait recule, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrire elle
au mur avec ses mains, la gorge trangle. Dserteur! Yves! perdu! Dans
sa tte repassait l'image de Goulven, son frre, et des mers lointaines
d'o les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son
impuissance contre cette volont qui l'crasait, elle restait l,
anantie.

Yves s'tait mis  lui parler, trs doucement, avec son calme sombre lui
montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apport:

Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu
renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me
reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'tat!
Et puis voil d'abord les avances qu'on m'a donnes.... Vous retournerez
 Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de l-bas, tout ce que je
gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup  moi. Nous ne
nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que
je vivrai.

Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces,
lutter, s'accrocher  lui quand il s'en irait, se faire plutt traner
jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque
chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait
inutile, et puis une dignit, l, devant leur fils endormi.... Et elle
restait contre ce mur, sans un mouvement.

Il avait pos deux cents francs en grosses pices d'argent sur leur
table, prs de lui. C'taient ses avances, tout ce qui lui restait, ses
pauvres effets pays. Il la regardait maintenant d'un regard profond,
trs doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui
venaient de couler sur ses joues.

Mais c'tait tout ce qu'il avait  lui dire. Et,  prsent, c'tait la
minute suprme, c'tait fini.

Il se pencha encore une dernire fois sur son fils, puis il redressa sa
haute taille et se leva pour partir.




LXXXII


...La mer de Corail!--C'est aux antipodes de notre vieux monde.--Rien
que le bleu immense.--Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu
dploie son cercle parfait. L'tendue brille et miroite sous le soleil
ternel.

Yves est l, seul, port trs haut dans l'air, par quelque chose qui
oscille lgrement;--il passe, dans sa hune.

Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigu
d'espace et de lumire. Ses yeux atones s'arrtent au hasard, car,
partout, tout est pareil.

Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et
aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux.  la surface
des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la
chaleur et la lumire sont rpandues sans mesure; toutes les sources de
la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les
font trangement resplendir.

...L'tendue brille et miroite sous le soleil ternel. Le grand
flamboiement de midi tombe dans le dsert bleu comme une magnificence
inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer l-bas une trane
moins bleue, et il y concentre son attention, gare tout  l'heure dans
la monotonie tincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui
s'miette l sur des blancheurs de corail, qui brise sur des les
inconnues,  fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiques.

...Comme c'est loin, la Bretagne!--et les chemins verts de Toulven!--et
son fils!...

Yves est sorti de sa rverie et il regarde, la main tendue au-dessus de
ses yeux, cette lointaine trane qui blanchit toujours.

...Il n'a pas l'air d'un dserteur, car il porte encore le grand col
bleu des matelots. Maintenant, il a trs bien vu ces brisants et ce
corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui
sont en bas: Des rcifs par bbord!

...Non, Yves n'a pas dsert, car le navire qui le porte est le
_Primauguet_, de la marine de guerre.

Il n'a pas dsert, car il est toujours auprs de moi, et, quand il a
annonc de l-haut l'approche de ces rcifs, c'est moi qui monte le
trouver dans sa hune, pour les reconnatre avec lui.

 Brest, ce mauvais jour o il avait voulu nous quitter, je l'avais vu
passer, en dserteur, portant ses effets de matelot si bien plis dans
un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu' Recouvrance. J'avais
laiss monter Marie, puis j'tais mont, moi aussi, aprs eux, et, en
sortant, il m'avait trouv l, en travers de sa porte, lui barrant le
passage avec mes bras tendus,--comme jadis  Toulven. Seulement, cette
fois, il ne s'agissait plus d'arrter un caprice d'enfant, mais
d'engager une lutte suprme avec lui.

Elle avait t longue et cruelle, cette lutte, et je m'tais senti bien
prs de perdre courage, de l'abandonner  la destine sombre qui
l'emportait. Et puis elle s'tait termine brusquement par de bonnes
larmes qu'il avait verses, des larmes qui avaient besoin de couler
depuis deux jours,--et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux taient durs
 ce genre de faiblesse.--Alors on lui avait mis sur ses genoux son
petit Pierre, qui venait de se rveiller; il ne lui en voulait pas du
tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite pass les bras
autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:

Eh bien, oui, frre, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais,
n'importe comment, vous voyez bien qu' prsent, je suis perdu...

C'tait trs grave, en effet, et je ne savais plus moi-mme quel parti
prendre:--une espce de rbellion, s'tre esquiv du bord tant dj
puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais t sur le point de
leur dire, aprs les avoir fait s'embrasser: Dsertez tous les deux,
tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard  prsent pour
mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa _Belle-Rose_, et vous vous
rejoindrez en Amrique.

Mais non, c'tait trop affreux cela, abandonner  jamais la terre
bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!

Alors, en tremblant un peu de ma responsabilit, j'avais pris la
dcision contraire: rendre le soir mme les avances touches, dgager
Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, ds le lendemain matin,
aussitt le port ouvert, le remettre  la justice maritime. Des jours
pnibles avaient suivi, jours de dmarches et d'attente, et enfin, avec
beaucoup de bienveillance, la chose avait t ainsi rgle: un mois de
fers et six mois de suspension de son grade de quartier-matre, avec
retour  la paye de simple matelot.

Voil comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce _Primauguet_, se
retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude
mtier d'autrefois.

Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps pench en dehors
dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre,
nous tenant  des cordages, nous regardions ensemble, au fond des
resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient
toujours; leur bruissement continu tait comme un son lointain d'orgues
d'glise au milieu du silence de la mer.

C'tait bien une grande le de corail qu'aucun navigateur n'avait encore
releve, elle tait monte lentement des profondeurs d'en dessous;
pendant des sicles et des sicles, elle avait pouss avec patience ses
rameaux de pierre; elle n'tait encore qu'une immense couronne d'cume
blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de
chose vivante, une sorte de mugissement mystrieux et ternel.

Partout ailleurs, l'tendue bleue tait uniforme, saine, profonde,
infinie; on pouvait continuer la route.

Tu as gagn _la double_, frre, dis-je  Yves.

Je voulais dire: la double ration de vin au dner de l'quipage.  bord,
cette _double_ est toujours la rcompense des matelots qui ont annonc
les premiers une terre ou un danger,--de ceux encore qui ont pris un rat
sans l'aide des piges,--ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement
que les autres  l'inspection du dimanche.

Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout  coup un souvenir
triste:

Vus savez bien qu' prsent, le vin et moi.... Oh! mais a ne fait
rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront
toujours...

En effet, depuis qu'une fois il avait renvers son petit Pierre sur les
chenets de la chemine, l-bas,  Brest, il buvait de l'eau. Il avait
jur cela sur cette chre petite tte blesse, et c'tait le premier
serment solennel de sa vie.

Nous causions l tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des
voiles lgrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup
de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet trs particulier, qui
voulait dire, en langage de bord: On demande le chef de la hune de
misaine; qu'il descende bien vite!

C'tait Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre 
quatre pour voir ce qu'on lui voulait.--Le commandant en second le
demandait chez lui;--et, moi, je savais bien pourquoi.

Dans ces mers si lointaines et si tranquilles o nous naviguions, les
matelots se trouvaient tous un peu brouills avec les saisons, avec les
mois, avec les jours; la notion des dures se perdait pour eux dans la
monotonie du temps.

En effet, l't, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait
plus, car les climats sont changs. Mme les choses de la nature ne
viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les
planches, et, au printemps, rien ne verdit.

Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de
gabier, sa vie de la hune,  peine vtu, au vent et au soleil, avec son
couteau et son _amarrage_. Il n'avait plus compt ses jours parce qu'ils
taient tous pareils, confondus par la rgularit des quarts, par
l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures.
Il avait accept ce temps d'exil sans le mesurer.

Mais c'tait aujourd'hui mme que ses six mois de punition expiraient,
et le commandant avait  lui dire de reprendre ses galons, son sifflet
d'argent et son autorit de quartier-matre. Il le lui dit mme
amicalement, avec une poigne de main; car Yves, tant qu'avait dur sa
peine, s'tait montr exemplaire de conduite et de courage, et jamais
hune n'avait t tenue comme la sienne.

Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:

Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'tait aujourd'hui?

On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait mme
bientt oublie.--Dcidment ce serment qu'il avait fait sur la tte
meurtrie de son petit Pierre,  la fin de la soire terrible, lui
russissait au del de son espoir....




LXXXIII


L'aprs-midi du mme jour, Yves est dans ma chambre, qui se dpche, qui
se dpche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches,
toujours drle, avec son grand air de forban, quand il est occup 
coudre.

Ils ne sont plus trs beaux, ses pauvres vtements, ils ont beaucoup
servi. C'est qu'il n'tait pas riche en quittant Brest, avec cette
rduction de paye; et, pour ne pas entamer son _dcompte_, il n'a pas
voulu prendre trop d'effets au _magasin_. Mais ils sont si propres, les
petites pices sont si bien mises les unes sur les autres,  chaque
coude,  chaque bas de manche, que cela peut trs bien passer. Ces
galons neufs leur donnent mme un certain lustre de jeunesse.
D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme
on est trs peu vtu  bord, en ne les mettant que rarement, ils
pourront certainement finir la campagne. Quant  de l'argent, Yves n'en
a pas; il en oublie mme l'usage et la valeur, comme il arrive souvent
aux marins,--car il _dlgue_  sa femme,  Brest, _sa solde et ses
chevrons_, tout ce qu'il gagne.

La nuit venue, son ouvrage est achev; il le plie avec soin, et balaye
ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre.
Puis il s'informe trs exactement du mois et de la date, allume une
bougie et se met  crire.

En mer,  bord du _Primauguet_, 23 avril 1882.

Chre pouse, je t'cris ces quelques mots  l'avance aujourd'hui,
dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai  la poste le mois
prochain, quand nous toucherons aux les Hawa (un pays.... Je suis sr,
que tu ne sais pas trop o il se trouve).

C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu
peux tre tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai _cousus
solides_  prsent.

Chre pouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois
passs depuis notre dpart, et alors nous ne sommes pas encore prs de
nous revoir.--Pour moi, j'aurais pourtant dj trs hte d'aller faire
un tour  Toulven, pour te donner la main  installer notre maison; et
encore, ce n'est pas tout  fait pour cela, tu penses, mais c'est
surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre
courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission
quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-tre mme
que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu'
trente.

Chre Marie, je te dirai pourtant que je suis trs heureux  bord,
surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'tait ce
que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et
puis tout  fait conomique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser
beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-tre que je serai propos pour
_second_ avant de dbarquer, vu que je suis trs bien avec tous les
officiers.

J'ai aussi  t'apprendre que les poissons volants...

Crac!... Sur le pont, on siffle: _En haut tout le monde!_ pour le ris de
chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette
histoire de poissons.

Il a conserv avec sa femme sa manire enfantine d'tre et d'crire.
Avec moi, c'est chang, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqu
et plus raffin que celui d'autrefois.




LXXXIV


La nuit qui suit est claire et dlicieuse. Nous allons tout doucement,
dans la Mer De Corail, par une petite brise tide, avanant avec
prcaution, de peur de rencontrer les les blanches, coutant le
silence, de peur d'entendre bruire les rcifs.

De minuit  quatre heures du matin, le temps du quart se passe  veiller
au milieu de ces grandes paix tranges des eaux australes.

Tout est d'un bleu vert, d'un _bleu nuit_, d'une couleur de profondeur;
la lune, qui se tient d'abord trs haut, jette sur la mer des petits
reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides,
des mains mystrieuses agitaient sans bruit des milliers de petits
miroirs.

Les demi-heures s'en vont l'une aprs l'autre, tranquilles, la brise
gale, les voiles trs lgrement tendues. Les matelots de quart, en
vtements de toile, dorment  plat pont, par ranges, couchs sur le
mme ct tous, embots les uns dans les autres, comme des sries de
momies blanches.

 chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et
alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une aprs
l'autre, sur une sorte de rythme lent: Ouvre l'oeil au bossoir....
Tribord! dit l'une. Ouvre l'oeil au bossoir.... Bbord! rpond
l'autre. On est surpris par ce bruit, qui parat une clameur effrayante
dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche
tombent, et on n'entend plus rien.

Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumire bleue se ternit;
maintenant elle est plus prs des eaux et y dessine une grande lueur
allonge qui trane.

Elle devient plus jaune, clairant  peine, comme une lampe qui meurt.

Lentement elle se met  grandir,  grandir, dmesure, et puis elle
devient rouge, se dforme, s'enfonce, trange, effrayante. On ne sait
plus ce qu'on voit:  l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant.
C'est trop grand pour tre la lune, et puis maintenant des choses
lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours
colossales, des montagnes boules, des palais, des Babels!

On sent comme un voile de tnbres s'appesantir sur les sens; la notion
du rel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cits
apocalyptiques, de nues lourdes de sang, de maldictions suspendues.
C'est la conception des pouvantes gigantesques, des anantissements
chaotiques, des fins de monde....

Une minute de sommeil intrieur qui vient de passer, malgr toute
volont; un rve de dormeur debout qui s'est envol trs vite.

Mirage!...  prsent, c'est fini, et la lune est couche. Il n'y avait
rien l-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonant
l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrire, on ne
les distingue mme pas. Tout vient de s'vanouir, et on retrouve la
nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.

Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes
dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici
que le cercle immense, le miroir illimit des eaux....

Un timonier est all regarder l'heure  la montre. Par dfrence pour
la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est
le _journal du bord_, l'instant trs prcis auquel elle s'est couche.

Puis il revient pour me dire:

Capitaine, il est l'heure de _rveiller au quart_.

Dj! Dj finies mes quatre heures de nuit,--et l'officier de relve
qui va bientt paratre.

Je commande:

Chefs et chargeurs  rveiller au quart!

Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient  plat pont comme des momies
blanches se lvent en veillent quelques autres; ils partent toute une
bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une
vingtaine de voix chanter l'une aprs l'autre,--en cascade comme on fait
pour _frre Jacques_,--une sorte d'air trs ancien, qui est joyeux et
moqueur.

Ils chantent:

As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout,
debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout,
debout, debout!...

Ils vont et viennent, courbs sous les hamacs suspendus, et, en passant,
secouent les dormeurs  grands coups d'paule.

Aprs, je commande, inexorable:

En haut, les tribordais,  l'appel!

Et ils montent, demi-nus; il y en a qui billent, d'autres qui
s'tirent, qui trbuchent. Ils se rangent par groupes  leur poste,
pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les
compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se
coucher  leur place.

Yves est mont, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de rveiller.
Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu
depuis une anne. Et puis je reconnais sa voix, qui rsonne et commande
pour la premire fois sur le pont du _Primauguet_.

Alors je l'appelle trs officiellement par son titre, qu'on vient de lui
rendre: Matre de quart!

C'tait seulement pour lui donner une poigne de main, lui souhaiter
bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.




LXXXV


Hale le bout  bord, Goulven!

C'tait dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du
_Primauguet_, aborder un btiment baleinier d'allures suspectes, qui ne
portait aucun pavillon.

Dans l'ocan austral, toujours; auprs de l'le Tonga-Tabou, du ct du
vent.--Le _Primauguet_, lui, tait mouill dans une baie de l'le, en
dedans de la ligne des rcifs,  l'abri du corail. L'autre, le
baleinier, s'tait tenu au large, presque en pleine mer, comme pour
rester prt  fuir, et la houle tait forte autour de lui.

On m'envoyait en corve pour le reconnatre, pour l'_arraisonner_, comme
on dit dans notre mtier.

Hale  bord, Goulven! hale!

Je levai la tte vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'tait lui qui,
du haut du navire quivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer.
Et je fus saisi de cette figure, de ce regard dj connu; c'tait un
autre Yves, moins jeune, encore plus basan et plus athltique
peut-tre,--les traits plus durs, ayant plus souffert;--mais il avait
tellement ses yeux, son regard, que c'tait comme un ddoublement de
lui-mme qui m'impressionnait.

Quelquefois j'avais pens, en effet, que nous pourrions le rencontrer,
ce frre Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de
loin en loin, dans les mouillages du Grand-Ocan, et que nous
_arraisonnions_ quand ils avaient mauvais air.

J'allai  lui d'abord, sans m'inquiter du capitaine, qui tait un
norme Amricain,  tte de pirate, avec une longue barbe paisse comme
le gomon. J'entrais l comme en pays conquis, et les convenances
m'importaient peu.

C'est vous, Goulven Kermadec?

Et dj je m'avanais en lui tendant la main, tant j'en tais sr. Mais
lui blanchit sous son hle brun, et recula. Il avait peur.

Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings,
raidissait ses muscles, comme pour rsister quand mme, dans une lutte
dsespre.

Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,--et puis mon
uniforme,--et les seize matelots arms qui m'accompagnaient! Il avait
cru que je venais, au nom de la loi franaise, pour le reprendre, et il
tait comme Yves, s'exasprant devant la force.

Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son
_petit frre_ tait devenu le mien, et qu'il tait l, sur le navire de
guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce mme bon sourire que je
connaissais dj chez Yves.

L'quipage avait singulire mine. Le navire lui-mme avait les allures
et la tenue d'un bandit. Tout lch, raill par la mer, depuis trois
ans qu'il errait dans les houles du Grand-Ocan sans avoir touch aucune
terre civilise,--mais solide encore, et taill pour la route. Dans ses
haubans, depuis le bas jusqu'en haut,  chaque enflchure, pendaient
des fanons de baleine pareils  de longues franges noires; on et dit
qu'il avait pass sous l'eau et s'tait couvert d'une chevelure
d'algues.

En dedans, il tait charg des graisses et des huiles des corps de
toutes ces grosses btes qu'il avait chasses. Il y en avait pour une
fortune, et le capitaine comptait bientt retourner en Amrique, en
Californie, o tait son port.

Un quipage ml: deux Franais, deux Amricains, trois Espagnols, un
Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une
_chola_ du Prou,-- demi nue comme les hommes,--qui tait la femme du
capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conu et n sur la
mer.

Le logement de cette famille,  l'arrire, avait des murailles de chne
paisses comme des remparts, et des portes bardes de fer. Au dedans,
c'tait un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tte.
Les prcautions taient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir l
un sige contre tout l'quipage.

D'ailleurs, des papiers en rgle. On n'avait pas hiss de pavillon parce
qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mang le dernier, dont on me
fit voir les lambeaux en s'excusant; il tait bien aux couleurs
d'Amrique, ray blanc et rouge, avec le _yak_ toil. Rien  dire;
c'tait, en somme, correct.

...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui
contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mre.

Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais?

Il souffrait encore, et trs cruellement,  ce souvenir; je le voyais
bien.

C'est trop tard  prsent. Il y aurait ma punition  faire  l'tat, et
je suis mari en Californie, j'ai deux enfants  Sacramento.

--Voulez-vous venir avec moi voir Yves?

--Venir avec vous? rpta-t-il bas, d'une voix sombre, comme trs
tonn de ce que je lui proposais. Venir avec vous?... mais vous savez
bien... que je suis dserteur, moi?

 ce moment, il tait tellement Yves, il avait dit cela tellement comme
lui, qu'il me fit mal.

Aprs tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa
libert; je respectais ses terreurs de la terre franaise,--car c'est
une terre franaise que le pont d'un navire de guerre;-- bord du
_Primauguet_, on tait en droit de le reprendre, c'tait la loi.

Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir?

--Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves!

--Allons, c'est bien, je vous l'amnerai. Quand il viendra, je vous
demande seulement de lui conseiller d'tre sage. Vous me comprenez....
Goulven?

Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes.




LXXXVI


J'avais accept de dner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous
nous tions convenus  merveille. Il n'avait rien de la manire des
hommes polics, mais il n'tait nullement banal. Et puis, surtout,
c'tait le seul moyen pour moi d'amener Yves  son bord.

Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour,  trouver le
baleinier disparu, envol pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais
non, on le voyait l-bas  son poste, au large, avec toutes ses franges
noires dans ses haubans, se dtachant sur le grand miroir circulaire des
eaux, qui taient ce jour-l immobiles, et lourdes, et polies, comme des
coules d'argent.

C'tait srieux, cette invitation, et on m'attendait. Par prcaution, le
commandant avait voulu que les canotiers qui me mneraient fussent arms
et restassent l, tout le temps avec moi. Justement cela tombait 
merveille pour Yves, et je le pris comme patron.




LXXXVII


Le capitaine me reoit  la coupe, en tenue assez correcte de Yankee;
la _chola_, transforme, porte une robe en soie rose, avec un collier
magnifique en perles des les Pomotou; j'admire combien elle est belle
et combien sa taille est parfaite.

Nous voici dans le logis aux tonnantes murailles bardes de fer. Il y
fait sombre et lourd; mais, par les petites fentres paisses, on voit
resplendir des choses qui semblent enchantes: une mer d'un bleu laiteux
et d'un poli de turquoise, une le lointaine, d'un violet rose d'iris,
et de tout petits nuages orangs flottant dans un profond ciel d'or
vert.

Aprs, quand on a dtourn ses yeux de ces petites fentres ouvertes,
de ces contemplations de lumire, on retrouve plus trange le logis bas,
irrgulier sous ses normes solives, avec son arsenal de revolvers, de
coups-de-poing, de lanires et de fouets.

On mange  ce dner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de
l'le Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des
mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ pruvien et des
liqueurs anglaises.

Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'vque, et porte
des souliers  hautes semelles de papier. La _chola_ chante une
_zamacuca_ du Chili, en pinant sur sa _diguhela_ une sorte
d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot.
Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grce  la prsence
de mes seize hommes arms, rgnent une scurit, une intimit paisible,
qui sont vraiment fort touchantes.

 l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les
baleiniers. C'est fte partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui
ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le
plus grand, a pass son bras sur les paules de son frre, qui le tient,
lui, autour de la taille; isols tous deux au milieu des autres, ils se
promnent en se parlant  voix basse.

Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui
d'abord ressemblait  la statue impassible d'un dieu marin ou d'un
fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son
corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un ctac, et le voil qui dit en
anglais des choses tranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences
 le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de
pirate....

La _chola_ rentre dans sa cabine, on fait venir un matelot tatou,
qu'on dshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui
reprsente une chasse au renard.

Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en
spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda
le capitaine avec son plus joyeux rire.

Cela va tre si drle, parat-il, la dcouverte de ce renard, qu'il en
est pm d'avance. Et il fait tourner l'homme, dj ivre, plusieurs fois
sur lui-mme pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs
des reins, cela se corse, et on prvoit que cela va finir.

Eh! le voil, le renard! crie le capitaine  tte de fleuve, au comble
de sa gaiet de sauvage, en se renversant, pm d'aise et de rire.

La bte poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la
moiti. Et c'tait la grande surprise finale. On invita ce matelot 
toaster avec nous, pour sa peine de s'tre fait voir.

Il tait temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais
et dlicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait
au loin, refltait de dernires lueurs du ct de l'ouest. Maintenant
les hommes dansaient, au son d'une flte qui jouait un air de gigue.

En dansant, les baleiniers nous jetaient de ct des regards de chats,
moiti timidit curieuse, moiti ddain farouche. Ils avaient de ces
jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gards de l'homme
primitif; des gestes drles  propos de tout, une mimique excessive,
comme les animaux  l'tat libre. Tantt ils se renversaient en arrire,
tout cambrs; tantt,  force de souplesse naturelle et par habitude de
ruse, ils s'crasaient, en enflant le dos, comme font les grands flins
quand ils marchent  la lumire du jour. Et ils tournaient tous, au son
de la petite musique flte, du petit turlututu sautillant et enfantin;
trs srieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de
bras et des ronds de jambes.

Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacs. Ils se htaient
pour tout ce qu'ils avaient encore  se dire, ils pressaient leur
entretien dernier et suprme, comprenant que j'allais partir. Ils
s'taient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves tait petit
encore, pendant cette journe que Goulven tait venu passer 
Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se
retrouveraient jamais plus.

On vit tout  coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se
jeter  terre, toujours serrs l'un  l'autre, et puis se dbattre,
rler, pris d'une rage subite; ils cherchaient  s'enfoncer leur couteau
dans la poitrine, et le sang faisait dj sur les planches ses marques
rouges.

Le capitaine  tte de fleuve les spara en les cinglant tous deux avec
une lanire en cuir d'hippopotame.

_No matter,_ dit-il; _they are drunk!_ (ce n'est rien, ils sont
ivres!)

Il tait temps de partir. Goulven et Yves s'embrassrent, et je vis que
Goulven pleurait.

Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premires toiles
australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frre:

Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il
a une petite maison en Californie, o il espre revenir. Mais voil,
c'est le mal du pays qui le tue.

...Ce capitaine m'avait jur de venir le lendemain avec sa _chola_ dner
 mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large,
s'vanouit dans l'immensit vide; nous ne le vmes plus.




LXXXVIII


Vous tes venue toucher votre _dlgue_ aussi, Madame Qumeneur?

--Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?

--O est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Qumeneur?

--En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_.

--Et le mien aussi donc, Madame Qumeneur; il navigue l-bas, dessus la
_Vnus_.

C'est dans la rue des Votes,  Brest, sous la pluie fine, que cela se
chante  deux voix fausses, dans des tonalits surprenantes.

Cette rue des Votes est toute pleine de femmes qui attendent l depuis
le matin,  la porte d'une laide btisse en granit: la _Caisse des gens
de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent
aigrement les pieds dans l'eau, presses contre les murs de la ruelle
triste, sous le brouillard gris.

C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour tre payes,
et il tait temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la
grande ville.

Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur
_dlgue_ (lisez: dlgation), la solde que ces marins leur abandonnent.

Aprs, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu
s'tablir l tout exprs. C'est: _ la mre de famille_, chez Madame
Ptavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la dlgue_. Madame
Qumeneur, le visage plat comme un carlin, les mchoires massives, le
ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des
coques bleues.

Madame Kerdoncuff, malsaine, verdtre, un aspect de mouche  viande,
montre une figure chafouine sous un chapeau orn de deux roses avec leur
feuillage.

 mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La
caisse est assige, il y a des contestations aux portes. Le guichet va
s'ouvrir.

Et Marie, la femme d'Yves, est l aussi, dans cette promiscuit immonde,
tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste,
ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les
plus presses, et se tient contre le mur, du ct o la pluie ne donne
pas.

Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce
joli petit garon.

C'est Madame Ptavin qui vient d'apparatre sur sa porte, trs
souriante:

Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?

--Oh! Merci, madame, je ne bois pas, rpond Marie, qui, voyant le
cabaret encore vide, est entre tout de mme, de peur de faire enrhumer
son petit Pierre. Mais si je vous gne, madame...

Assurment non, elle ne gnait pas du tout Madame Ptavin, qui avait
l'me bonne et qui la fit asseoir.

Voici Madame Qumeneur et Madame Kerdoncuff, les premires payes, qui
entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.

Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc!

Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie trs raide qu'il
s'agit.

Ces dames causent:

Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame
Qumeneur?

--Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.

--Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Qumeneur! Eh! Les
femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors,  la vtre,
Victoire-Yvonne!

Ces dames s'appellent dj par leur petit nom. Les verres se vident.

Marie tourne vers elles son regard clair, les dvisageant tout  coup
avec une grande curiosit, comme on fait pour les btes de mnagerie. Et
puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort,
et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.

 la vtre, Victoire-Yvonne!

-- la vtre, Franoise!

Allons, le litre y passera.

Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de mme
pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord,
pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui
donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas
s'gayer un peu?

Moi encore, dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie
plein de sous-entendus, je ne suis pas trop malheureuse, parce que,
voyez-vous, j'ai un _vtran_ que je loge en garni, qui est
quartier-matre dans le port.

C'est compris. Mme sourire sur le visage de Madame Qumeneur.

C'est comme moi, j'ai un fourrier...  la tienne, Franoise! (Ces dames
se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...

Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.

Marie Kermadec se lve. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui
sont inconnus, assurment, mais le sens en est transparent et le geste
vient  l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire
des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci,
rouge, sentant tout le sang qui lui est mont aux joues.

As-tu vu celle-l, la mouche qui l'a pique?

--Dame, vous savez, c'est de la campagne; a porte encore la coiffe de
Bannalec, a n'a pas d'usage.

-- la tienne, Victoire-Yvonne!

Le cabaret se remplit.  la porte, les parapluies se ferment, les vieux
waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.

Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en
dtresse; des enfants hves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, 
la tienne, Franoise, c'est jour de paye!

...Quand Marie fut dehors, elle aperut un groupe de femmes en grande
coiffe qui taient restes  l'cart pour laisser passer la presse des
effrontes; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se
retrouver en honnte compagnie. Il y avait l de bonnes vieilles mres
des villages qui taient venues pour toucher la dlgation de leurs
enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces
figures dignes, pinces, que se font les paysannes  la ville.

En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de
Kermzeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de
l'_Astre_. Il parat que, dans sa premire jeunesse, il avait fait des
tours comme Yves, et puis il tait devenu tout  fait rang en prenant
de l'ge; il ne fallait jamais dsesprer des marins....

C'est gal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie
venait de prendre un grand parti: s'en retourner  Toulven, cote que
cote, et ds demain si c'tait possible.

Aussitt rentre au logis, elle se mit  crire une longue lettre  Yves
pour lui motiver sa dcision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance
courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne
serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela  force
de travail et d'conomie; elle se mettrait  repasser _pour le monde_, 
tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle
savait parfaitement russir au moyen d'un jeu de roseaux trs fins.

Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que
petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes trs nafs, sa
grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mche de cheveux,
coups sur une certaine petite tte brune trs remuante; et puis enferma
la tout dans une enveloppe de papier mince et crivit dessus:

                       Monsieur Kermadec, Yves,
        chef d'hune  bord du _Primauguet_ dans les mers du sud,
                 aux soins du consul de France  Panama,
                   pour envoyer  la suite du navire.

Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-tre. a n'est pas
impossible, a s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et
couverte de cachets amricains; elle arrivera peut-tre fidlement, pour
porter  Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son
fils.




LXXXIX

                         Mai 1882...


Ce soir-l, dans les solitudes australes, le vent s'tait mis  gmir.
Dans tout cet immense mouvant o habitait le _Primauguet_, on voyait
courir l'une aprs l'autre les longues lames bleu sombre. La brise tait
humide, et donnait froid.

En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dpchait, avant la
nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui taient
des dbris de voiles.

Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils taient
obligs de se tenir tout prs de lui, dans une trs petite chambre
mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un
canonnier gardait l'entre, le sabre d'abordage au poing.

C'tait Barazre qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de
mourir d'un mal pris jadis  Alger,--une nuit de plaisir.... Plusieurs
fois on l'avait cru guri; mais le poison incurable restait dans son
sang, reparaissait toujours et  la fin l'avait vaincu. Les derniers
jours, il tait couvert de plaies hideuses, et ses amis ne
l'approchaient plus.

C'tait Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refus, par peur de
son mal. Lui avait accept  cause de deux _quarts_ de vin qu'on lui
avait promis.

Le roulis le remuait, le gnait dans sa besogne, lui drangeait son
cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait
boire. D'abord les pieds; on lui avait recommand de les bien serrer, 
cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il
cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait dj plus le
corps, envelopp dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tte
ple, repose dans la mort, et reste trs belle avec un sourire
tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena
dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voil  jamais.

Il avait de vieux parents, ce Barazre, qui l'attendaient dans un
village de France.

Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire,
poussant Le Hir devant eux par les paules, afin de le conduire  la
poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire.

Ils avaient chang sans doute leurs ides sur la mort, car Barrada en
sortant disait avec son accent bordelais:

Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le btes: on en fait
d'autres, mais ceux qui sont crevs...

Et il finit par cette espce de rire  lui, qui sonnait creux et profond
comme un rugissement.

Dans sa bouche, ce n'tait pas une phrase impie; seulement il ne savait
pas mieux dire.

Ils avaient mme le coeur trs serr tous les deux, ils regrettaient
Barazre.  prsent, ce mal qui leur avait fait peur tait enferm,
oubli; dans leur souvenir, celui qui tait mort se dgageait de cette
impuret finale, s'ennoblissait tout  coup; et ils le revoyaient comme
au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant  lui.




XC

                         Il y a rien d'faraud
                         Comme un matelot
                         Qu'a lav sa peau
                         Dans cinq ou six eaux...


Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise tait reste frache et
vive. Le _Primauguet_ filait trs vite et se secouait dans sa course,
avec ce dhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur
l'avant du navire, les hommes de la borde de quart faisaient en
chantant leur premire toilette. Nus, semblables  des antiques avec
leurs bras forts, ils se lavaient  grande eau froide; ils plongeaient
de la tte et des paules dans les bailles, couvraient leur poitrine
d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux  deux,
navement, pour se mieux frotter le dos.

Tout  coup ils se rappelrent le mort, et leur chanson gaie s'arrta.
D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre borde qui
montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en
ordre sur l'arrire, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi
et ils s'approchrent tous.

Une grande planche toute neuve tait pose en travers sur les
bastingages, dbordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on
venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait trs lourde,
une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine....

Quand Barazre fut couch sur la grande planche neuve, en porte--faux
au-dessus des lames pleines d'cume, tous les bonnets des marins
s'abaissrent pour un salut suprme; un timonier rcita une prire, des
mains firent des signes de croix,--et puis,  mon commandement, la
planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les
eaux.

Le _Primauguet_ continuait de courir, et le corps de Barazre tait
tomb dans ce gouffre, immense en profondeur et en tendue, qui est le
Grand-Ocan.

Alors, tout bas, comme un reproche, je rptai  Yves qui tait prs de
moi, la phrase de la veille:

Les hommes, c'est comme les btes: on en fait d'autres, mais....

--Oh! rpondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui.
(_Lui_--c'est--dire Barrada,--l'entendit et tourna la tte vers nous.
Il pleurait  chaudes larmes.)

Cependant on regardait derrire avec inquitude, dans le sillage: c'est
qu'il arrive, quand le requin est l, qu'une tache de sang remonte  la
surface de la mer.

Mais non, rien ne reparut; il tait descendu en paix dans les
profondeurs d'en dessous.

Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente,
alanguie peu  peu dans les couches de plus en plus denses. Mystrieux
voyage de plusieurs lieues dans des abmes inconnus; o le soleil qui
s'obscurcit parat semblable  une lune blme, puis verdit, tremble,
s'efface. Et alors l'obscurit ternelle commence; les eaux montent,
montent, s'entassent au-dessus de la tte du voyageur mort comme une
mare de dluge qui s'lverait jusqu'aux astres.

Mais, en bas, le cadavre tomb a perdu son horreur; la matire n'est
jamais immonde d'une faon absolue. Dans l'obscurit, les btes
invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrpores
mystrieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger trs lentement
avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes.

Cette spulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine.
Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort;
jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mlera plus  cette
vieille poussire d'hommes qui,  la surface, se cherche et se recombine
toujours dans un ternel effort pour revivre. Il appartient  la vie
d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de
couleur, dans les btes lentes qui sont sans forme et sans yeux....




XCI


Le soir de l'immersion de Barazre, Yves avait amen son ami Jean
Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers
de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps
au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres,
partis pour naviguer au commerce, ou rentrs dans leurs villages; tous
disperss.

C'taient de trs anciens amis, Yves et ce Barrada.  terre, quand ils
taient runis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs
fantaisies.

Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moiti sur la mme
chaise  cause de l'exigut du logis, se tenant d'une main par habitude
de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que
j'essayais de leur dmontrer ce soir-l que _les hommes ce n'tait pas
comme les btes_, de leur parler du mystrieux aprs.... Et eux, ayant
cette mort toute frache dans la mmoire, m'coutaient surpris,
captivs, au milieu de cette tranquillit trs particulire des soirs o
la mer se calme, tranquillit qui prdispose  comprendre
l'incomprhensible.

Vieux raisonnements ressasss d'cole que je leur dveloppais et qui
pouvaient impressionner encore leurs ttes jeunes.... C'tait peut-tre
trs bte, ce cours d'immortalit; mais cela ne leur faisait aucun mal,
au contraire.




XCII


Ces mers o se tenait le _Primauguet_ taient presque toujours du mme
bleu de lapis; c'tait la rgion des alizs et du beau temps qui ne
finit pas.

Quelquefois, pour aller d'un groupe d'les  un autre, il nous fallait
franchir l'quateur, passer par les grandes immobilits, les splendeurs
mornes.

Et, aprs, quand l'aliz vivifiant reprenait dans un hmisphre ou dans
l'autre, quand le _Primauguet_ rveill se remettait  courir, alors on
sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'tre
sur cette grande chose incline, frmissante, qui semblait vivre et qui
vous obissait, alerte et souple, en filant toujours.

Quand nous courions vers l'est, c'tait au plus prs du vent, dans ces
rgions d'alizs; alors le _Primauguet_ se lanait contre les lames
rgulires et moutonnes des tropiques pendant des jours entiers, sans
se lasser, avec les mmes petits trmoussements joyeux de poisson qui
s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrire, tout
couverts de voiles, dployant toute notre large envergure blanche, notre
marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que
nous ne nous sentions plus filer; nous tions comme soulevs par une
espce de vol, et notre allure tait comme un planement d'oiseau.

Pour les matelots, les jours continuaient  se ressembler beaucoup.

Chaque matin, c'tait d'abord un dlire de propret qui les prenait ds
le branle-bas.  peine rveills, on les voyait sauter, courir pour
commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet 
pompon, ou bien habills d'un _tricot de combat_ (qui est une petite
pice tricote pour le cou,  peu prs comme une bavette de nouveau-n),
ils se dpchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau
lancs  tour de bras. Ils se dpchaient, s'en jetant dans les jambes,
dans le dos, tout clabousss, tout ruisselants, chavirant tout pour
tout laver; ensuite, usant le pont, dj trs blanc, avec du sable, des
frottes, des grattes, pour le blanchir encore.

On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque
manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure;
alors ils se vtaient  la hte, par convenance, avant de monter, et
excutaient vite cette manoeuvre commande, presss de revenir en bas
s'amuser dans l'eau.

 ce mtier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombes; il
arrivait mme que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un
peu prenants, comme ceux des singes.

Vers huit heures, ce lavage devait finir,  un certain roulement de
tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil schait trs vite toutes ces
choses qu'ils avaient mouilles, eux commenaient  fourbir; les
cuivres, les ferrures, mme les simples boucles, devaient briller clair
comme des miroirs. Chacun se mettait  la petite poulie, au petit objet,
dont la toilette lui tait particulirement confie, et le polissait
avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour
voir si a reluisait, si a faisait bien. Et, autour de ces grands
enfants, le monde, c'tait toujours et toujours le cercle bleu,
l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne
finissait pas, o rien ne changeait et o rien ne passait.

Rien ne passait que les bandes tourdies des poissons-volants aux
allures de flche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants
d'ailes, et c'tait tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les
gros, qui taient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de
plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on
tait surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder,
c'tait trop tard; un petit coin de l'eau crpitait encore et tincelait
de soleil comme sous une grle de balles; c'tait l qu'ils avaient fait
leur plongeon, mais ils n'y taient plus.

Quelquefois une frgate--grand oiseau mystrieux qui est toujours
seul--traversait  une excessive hauteur les espaces de l'air, filant
droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se htant comme si
elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur trange,
le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage tait
consign sur le journal du bord.

Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes;
on ne s'y rencontre pas.

Une fois, on avait trouv une petite le ocanienne entoure d'une
blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient l s'taient
approches dans des pirogues, et le commandant les avait laisses monter
 bord, devinant pourquoi elles taient venues. Elles avaient toutes des
tailles admirables, des yeux trs sauvages  peine ouverts entre des
cils trop lourds; des dents trs blanches, que leur rire montrait
jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages
trs compliqus ressemblaient  des rseaux de dentelles bleues.

Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots
gardaient. Et puis l'le,  peine entrevue, s'tait enfuie avec sa plage
blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand dsert des
eaux, et on n'y avait plus pens.

On ne s'ennuyait pas du tout  bord. Les journes taient trs
suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.

 certaines heures,  certains jours fixs d'avance, par le _tableau du
service  la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile
o leurs trousseaux taient renferms (cela s'appelait: _aller aux
sacs_). Alors ils talaient toutes leurs petites affaires, qui taient
plies l dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_
ressemblait tout  coup  un bazar. Ils ouvraient leurs botes  coudre,
disposaient des petites pices trs artistement tailles pour rparer
leurs vtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient
vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder
gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par
des procds extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus);
d'autres, qui prenaient dans leur bote  crire de pauvres petits
papiers jaunis, fans, portant les timbres de diffrents recoins perdus
du pays breton ou du pays basque, et se mettaient  lire: c'taient des
lettres des mres, des soeurs, des fiances, qui habitaient dans les
villages de l-bas.

Et ensuite,  un coup de sifflet roul, trs spcial, qui signifiait:
Ramassez les sacs! tout cela disparaissait comme par enchantement,
repli, resserr, redescendu  fond de cale, dans les casiers numrots
que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chanettes
de fer.

En les regardant, on aurait pu se tromper  leurs airs patients et
sages, si on ne les et pas mieux connus; en les voyant si absorbs dans
ces occupations de petites filles, dans ces dballages de poupes,
impossible de s'imaginer de quoi ces mmes jeunes hommes pouvaient
redevenir capables une fois lchs sur terre.

Il n'y avait qu'une heure de mlancolie invitable, c'tait quand la
prire du soir venait d'tre dite, quand les signes de croix des Bretons
venaient de finir et que le soleil tait couch;  cette heure-l,
assurment, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.

Mme dans ces rgions d'admirable lumire, il y a toujours cette heure
indcise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait  cet
instant-l des ttes de matelots se tourner involontairement vers cette
dernire bande de lumire qui persistait du ct du couchant, trs bas,
 toucher la ligne des eaux.

Une bande nuance toujours: sur l'horizon, c'tait d'abord du rouge
sombre, un peu d'orang au-dessus, un peu de vert ple, une trane de
phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris teints,
avec les nuances d'ombre et d'obscurit. De derniers reflets d'un jaune
triste restaient sur la mer, qui luisait encore  et l avant de
prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour,
jet sur les profondeurs dsertes, avait quelque chose d'un peu
sinistre, et on s'inquitait malgr soi de l'immensit des eaux. C'tait
l'heure des rvoltes intimes et des serrements de coeur. C'tait
l'heure o les matelots avaient la notion vague que leur vie tait
trange et contre nature, o ils songeaient  leur jeunesse squestre
et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux,
entoure d'un charme alanguissant, d'une douceur dlicieuse. Ou bien ils
faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rve de quelque fte
insense de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'tourdir, la
prochaine fois qu'on les dchanerait  terre....

Mais, aprs, venait la vraie nuit, tide, pleine d'toiles, et
l'impression passagre tait oublie; les matelots venaient tous
s'asseoir ou s'tendre  l'avant du navire et commenaient  chanter.

Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons trs jolies,
dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix taient belles et
vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.

Il y avait aussi un vieux matre qui contait toujours  un petit cercle
attentif d'interminables histoires; c'taient des aventures trs
certainement arrives autrefois  de beaux gabiers, que des princesses
amoureuses avaient emmens dans des chteaux.

Il courait toujours, le _Primauguet_, traant derrire lui, dans
l'obscurit, une vague trane blanche qui s'effaait  mesure, comme
une queue de mtore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni
dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de
goland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout  coup
dcouper, en ombres chinoises, des pointes et des chancrures de
chauve-souris.

Mais il avait beau courir, il tait toujours au milieu du mme grand
cercle qui semblait ternellement se reformer, s'tendre et le suivre.

Quelquefois ce cercle tait noir et dessinait nettement partout sa ligne
inexorable qui s'arrtait aux premires toiles du ciel, ou bien
l'immense contour tait adouci par des vapeurs qui fondaient tout
ensemble; alors on se figurait courir dans une espce de globe d'un bleu
gris, trs toil, dont on s'tonnait de ne jamais rencontrer les parois
fuyantes.

L'tendue tait remplie des bruits lgers de l'eau, l'tendue tait
toujours bruissante  l'infini, mais d'une manire contenue et presque
silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait
un orchestre de milliers de cordes que les archets frleraient  peine
et avec grand mystre.

Par instants, les toiles australes se mettaient  briller d'clats trs
surprenants; les grandes nbuleuses tincelaient comme une poussire de
nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'clairer, par
transparence, de lumires tranges, on se serait cru  ces moments des
feries o tout s'illumine pour quelque immense apothose; et on se
disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manire,
qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y
avait rien, jamais; c'tait simplement la rgion des tropiques qui tait
ainsi. Il n'y avait rien que les mers dsertes, et toujours l'tendue
circulaire, absolument vide....

Ces nuits taient bien d'exquises nuits d't, douces, douces, plus que
nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces
hommes dont les ans n'avaient pas trente ans....

Ces obscurits tides apportaient des ides d'amour dont on n'aurait pas
voulu. On se voyait prs de s'amollir encore dans des rves troublants;
on sentait le besoin d'ouvrir ses bras  quelque forme humaine trs
dsire, de l'treindre avec une tendresse frache et rude, infinie.
Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se
retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser  autre
chose, se remettre  chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou
tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.

Pourtant, on tait bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veilles du
large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit,
les brises vierges qui n'avaient jamais pass sur terre, qui
n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand
on tait tendu l, on perdait peu  peu la notion de tout, except de
la vitesse, qui est toujours une chose amusante, mme quand on n'a pas
de but et qu'on ne sait pas o l'on va.

Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas o ils
allaient.  quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part
de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette
course rapide et l'infinie profondeur des solitudes o ils taient; mais
cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurit bleutre,
trs vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir,
ils regardaient ce beaupr, toujours lanc en avant, avec ses deux
petites cornes et sa tournure d'arbalte tendue, qui sautillait sur la
mer, qui effleurait l'eau bruissante  la faon trs lgre d'un
poisson-volant.




XCIII


Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves tait sans reproche, comme il nous
l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des gards un peu
particuliers  cause de sa tenue, de sa manire d'tre, qui n'taient
dj plus celles de tous les autres. Et il restait, malgr tout, au
premier rang de cette rude bande dont le matre d'quipage disait avec
orgueil:

a, c'est moiti requin; a n'a pas peur.

Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir,  petits pas
de chat, dans ma chambre, aux heures o je la lui abandonnais. Il
s'installait  lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait
permission de tout regarder; il apprenait  comprendre les cartes
marines, s'amusait  y marquer des points et  y mesurer des distances.
Trs souvent, il crivait  sa femme, et il arrivait que ses petites
lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient  courir parmi les
miennes. J'en trouvai une un jour qui tait destine sans doute  partir
sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drle:

                      Madame Marie Kermadec,

     Chez ses parents,  Trmeul en Toulven, pays de Bretagne,
        commune des loups, paroisse des cureuils,  droite,
                     sous le plus gros chne.

On avait peine  se reprsenter ce grand Yves crivant de ces choses de
petit enfant.

C'tait sa premire longue absence depuis son mariage. De loin, il se
mettait  songer beaucoup  cette jeune femme qui avait dj tant
souffert par lui, et qui l'avait tant aim; maintenant elle lui
apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.




XCIV


En juillet,--le mauvais mois de l'hiver austral,--nous sortmes de la
rgion des alizs pour redescendre jusqu' Valparaiso.

L, je dus quitter le _Primauguet_ et m'embarquer sur un grand vaisseau
 voiles qui rentrait  Brest aprs son tour du monde.

Il s'appelait le _Navarin_; on y embarqua aussi tous les hommes de notre
bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui
s'en allait  Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, pouser sa petite
fiance espagnole.

Trs brusquement, comme toujours, je dis adieu  Yves, le recommandant
encore une fois  tous, et je partis pour la France par la grande route
du cap Horn.




XCV

                         20 octobre 1882.


Je me souviens de ce jour pass en Bretagne. Nous trois, courant sous le
ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.

Ma tte encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne
revue tout  coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans
les rves que nous en faisions  la mer.... Il me semblait comprendre
son charme pour la premire fois.

Et Yves rest l-bas, lui, dans le Grand-Ocan.

Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!

Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts,
sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit
allait bientt venir, et c'tait pour faire pendant cette dernire heure
de jour la moisson de fougres et de bruyres bretonnes que je devais,
le lendemain matin, emporter avec moi  Paris. Oh! ces dparts, toujours
rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va
quitter, et nous lanant aprs dans l'inconnu!

Cette fois encore, c'tait la grande mlancolie de l'arrire automne:
l'air rest tide, la verdure admirable, presque l'intensit de vert des
tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et dj des
senteurs de feuilles mortes et d'hiver....

Nous avions laiss petit Pierre  la maison pour courir plus vite. En
route, nous cueillions les dernires digitales, les derniers silnes
roses, les dernires scabieuses.

Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les
vieillards  longue chevelure, les femmes au corselet de drap brod de
ranges d'yeux.

Il y avait des carrefours mystrieux au milieu de ces bois. Au loin, on
voyait les collines boises s'tager en lignes monotones, toujours cet
horizon sans ge du pays de Toulven, ce mme horizon que les Celtes
devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les
obscurits grises, dans les tons bleutres qui passaient au noir.

Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrass fort en arrivant
sur cette route de Toulven! De trs loin, j'avais vu venir ce petit
bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait  ma rencontre en
sautant comme un cabri. On lui avait dit: C'est ton parrain qui arrive
l-bas, et alors il avait pris sa course. Il tait grandi et embelli,
avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.

Ce fut  ce voyage que je vis pour la premire et la dernire fois la
petite Yvonne, une fille d'Yves qui tait ne aprs notre dpart, et qui
ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle
tait toute pareille  lui; mmes yeux, mme regard. trange
ressemblance que celle d'une si petite crature avec un homme.

Un jour, elle s'en retourna dans les rgions mystrieuses d'o elle
tait venue, rappele tout  coup par une maladie d'enfant,  laquelle
ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient
rien compris. Et on l'emporta l-bas au pied de l'glise, ses yeux
semblables  ceux d'Yves ferms pour jamais.

Dans ces bois, nous avions pass nos deux heures de jour. Aprs souper
seulement, nous tions alls, Marie et moi, voir au clair de lune o en
tait leur nouveau logis.

 la place du champ d'avoine que nous avions mesur en juin de l'anne
prcdente s'levaient maintenant les quatre murailles de la maison
d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au
clair de lune, elle ressemblait  une ruine.

Nous nous assmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous
deux pour la premire fois.

C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle
m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je
connaissais plus profondment qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une
espce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car
j'esprais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur;
alors, en le prenant par l, nous devions  la fin russir.

Anne apparut tout  coup, venue sans bruit pour couter, et nous fit
peur:

Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrire
toi comme c'est vilain, ton ombre!

En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tte seule claire par la
lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait
derrire elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris trs
grande et trs laide. C'est assez pour nous porter malheur.

Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer  l'auberge, o elles
venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fte
inattendue, claire par la lune. C'tait une noce de riches et on
dansait en plein air, sur la place. Je m'arrtai, avec Anne et Marie,
pour regarder la longue chane de la gavotte tournoyer et courir, mene
par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches
les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envoles dans le
vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller
rapidement les gorgerins brods, les paillettes d'argent.

 l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas
naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes
qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'tait une bande de
plerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entre en chantant
des cantiques.

Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le
tlgraphe.

Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fianc d'Anne, qui me donnait
ce renseignement.

Les plerins passrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrire,
il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas t guries,
elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.

Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en
habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char  bancs de
Pierre Kerbras, jusqu' la station de Bannalec.

Dans le compartiment o je montai, deux vieilles dames anglaises taient
dj installes.

On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pche dore, 
embrasser par la portire, et lui clata de rire en apercevant un petit
chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armori.
Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit
chien dans ce sac, il le trouvait si drle, qu'il n'en pouvait plus
revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit
Pierre tait _a very beautiful baby_.

Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais pass
vingt heures, et, le lendemain matin, elle tait dj bien loin de
moi....




XCVI

LETTRE D'YVES

                         Melbourne, septembre 1882.


Cher frre,

Je vous fais savoir notre arrive en Australie; nous avons eu une
traverse tout  fait belle et nous devons repartir demain pour le
Japon; car vous savez que nous avons reu l'ordre de faire un petit tour
dans ce pays-l.

J'ai trouv ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais
j'ai bien hte de lire celle que vous m'crirez quand vous aurez pass
par Toulven.

Cher frre, votre remplaant  bord est tout  fait comme vous; il est
trs bon avec les marins. Tant qu'au remplaant de M. Plumkett, il est
assez dur, mais pas  mon gard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit
qu'il m'aurait recommand  lui en partant, et c'est une chose que je
croirais assez. Les autres et le major sont toujours de mme; ils me
parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.

Le commandant m'a donn  faire le service de second-matre depuis que
nous avons jet  l'eau le pauvre Marsano, le Niois, qu'on a trouv tu
un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce
service-l.

Cher frre, on a envoy deux fois les marins se promener  terre, 
San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu
donner mon nom pour descendre avec eux. Mme je vous dirai que les
gabiers ont fait une grande _baroufe_, la seconde nuit, contre des
Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux.

J'ai aussi  vous dire, cher frre, qu'on n'a pas encore t votre
carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera
tout  fait  prsent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont
arrire pour passer devant.

L'anne prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une
bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma
petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne
serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre ct,
quand je serai d'ge  laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera
prs de partir pour le service, lui,  son tour, ou bien il y aura
peut-tre une place pour moi l-bas, du ct de l'tang, vers l'glise:
vous savez quelle place je veux dire.

Cher frre, vous croyez que je prends des manires comme vous? Mais
non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pens.

Pour les _ttes de coco_, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous
ne passerons pas en Caldonie; mais enfin plus tard, je pourrai
peut-tre y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan,
vous me feriez bien plaisir d'aller  Vallauris prendre pour moi deux de
ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des ttes de
_perruches de France_. a m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-l
chez moi. J'ai bien hte, frre, d'installer ma petite maison.

Parmi toute espce de choses qui me rendent triste quand je me
rveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mre ne veut
plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais
avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sr, elle
viendrait. Mais, d'un autre ct, alors, je n'aurais plus personne 
Plouherzel, c'est tout  fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais
croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre aprs qu'on
est mort, il est sr que je me trouverais encore assez heureux. Mais,
tenez, je vois bien que, vous-mme, vous n'y croyez pas beaucoup.
Pourtant je trouve trs drle que j'aie peur des revenants, et je
croirais assez, frre, que vous en avez peur aussi.

Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais
ce n'est pas tout  fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus
votre bureau  prsent pour faire mes lettres dessus comme un officier.
Je vous crivais assez tranquille  la fin de mon quart de nuit sur les
caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chavir ma bougie.
Je n'ai pas le temps de faire ma petite criture  ma faon comme je
fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'cris 
courir, et je vous demande bien pardon.

Nous partons demain matin, ds le jour, pour ces pays du Japon; mais je
vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre
dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon coeur.

Votre frre,

                         Yves Kermadec.

Cher frre, je ne puis dire combien je vous aime.

                         Yves.




XCVII

                         Dcembre 1882.


...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint
 moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transform,
ayant coup sa barbe noire, et quitt ses trente et un ans, sans doute
en mme temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rases, la
moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.

Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure
meilleure et plus douce, comme claircie par une joie profonde.

Il venait d'pouser enfin sa petite fiance d'Espagne; l'or de sa
ceinture avait mont leur mnage, et il s'tait fait _arrimeur_ de
navires, un mtier trs lucratif, parat-il, o il utilisait  merveille
sa grande force et son instinct du _dbrouillage_. Il fallut lui
promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par
Bordeaux avec Yves pour venir le voir.

Il tait heureux, celui-l!

Et la fin de ce rouleur de mer me donnait  rflchir. Je me demandais
si mon pauvre Yves, qui, avec un coeur aussi bon, avait assurment
beaucoup moins forfait aux lois honntes, ne pouvait pas, lui aussi,
finir un jour par un peu de bonheur....




XCVIII


_Tlgramme_.--Toulon, 3 avril 1883.-- Yves Kermadec,  bord du
_Primauguet_.--Brest.

Tu es nomm second-matre.

Je t'embrasse,

                         Pierre.

C'tait sa joyeuse bienvenue, sa fte d'arrive; car, depuis
vingt-quatre heures seulement, le _Primauguet_, revenu de sa promenade
lointaine dans le Grand-Ocan, avait mouill dans les eaux de France.

Et ces galons d'or que j'envoyais  Yves par le tlgraphe, il ne les
_arrosa_ pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.--Non,
les temps taient changs; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin
o se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considrait comme son
chez lui; vite, il descendit l, pour tre tout seul  envisager cette
joie qui lui arrivait,  relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui
ouvrait toute une re nouvelle.

C'tait si beau, si inattendu, aprs sa mauvaise conduite passe!

J'avais t  Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon
frre d'adoption, en me portant garant de sa conduite  venir. Une femme
de coeur avait bien voulu employer  ma cause son influence trs
puissante, et alors la promotion d'Yves avait t enleve d'assaut, bien
qu'elle ft difficile.

Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses
faces.... D'abord, au lieu d'avoir  demander une permission courte,
qu'on lui et peut-tre beaucoup marchande,--avec ses galons d'or il
allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en
_disponibilit_ pendant trois mois au moins, quatre peut-tre; il aurait
tout l't  passer l, avec sa femme et son fils, dans la petite maison
qui tait finie et o on l'attendait justement pour tout installer....
Et puis ils allaient se trouver trs riches, ce qui ne gterait rien....

Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours  la peine,--jamais
il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son
frre Pierre venait de lui envoyer par le tlgraphe....




XCIX


Quand les vents me ramnent en Bretagne, c'est aux derniers jours de
mai, au plus beau du printemps breton.

Il y a dj six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven,
arrangeant ma chambre, prparant tout pour mon arrive.

Le navire sur lequel je suis embarqu a quitt la Mditerrane pour
remonter dans l'Ocan, vers les ports du Nord et dsarmer  Brest.

_18 mai, en mer_.--Dj on sent la Bretagne approcher. Il fait beau
encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et
mlancoliques. La mer unie est d'un bleu ple, l'air salin est frais et
sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes
bleutres, trs transparentes et trs tnues.

 huit heures du matin, doubl la pointe de Penmarch. Les granits
celtiques, les grandes falaises tristes peu  peu se dessinent et
s'approchent.

Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,--mais trs lgers, brumes
d't,--qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon.

 une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons  Brest.

_19 mai_.--Permission de huit jours.  midi, je suis en chemin de fer,
en route pour Toulven.

Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prs,
dans les valles ombreuses, tout est plein d'eau.

De Bannalec  Toulven, une heure de voiture  travers les bois. Le
regard fix en avant, je cherche la flche en granit de l'glise au fond
de l'horizon vert.

La voil qui parat, reflte profondment, en dessous, dans l'tang
morne. Le beau temps est revenu avec un ple ciel bleu.

Toulven!... La voiture s'arrte. Yves est l  m'attendre, tenant petit
Pierre par la main.

Nous nous regardons tous deux,--et voil que d'abord une mme envie de
rire nous prend en mme temps,  cause de nos moustaches. Cela change
nos figures et nous nous trouvons drles. Nous ne nous tions pas vus
depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que
cela nous donne un air beaucoup plus dgourdi.

Aprs, nous nous embrassons.

Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus
fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, o les bonnes gens
me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous
dfilons dans l'troite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de
granit massif. Je reconnais la vieille  profil de chouette qui a
prsid  la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tte
par une fentre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les
paillettes des corsages, se dtachent dans les embrasures profondes, sur
les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des
vieux temps morts qui sont particulires  la Bretagne.

Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un
homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le
voil qui cause; il lve vers moi sa figure ronde et me regarde dj
comme quelqu'un d'ami  qui on fait part de ses rflexions. Petite voix
douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de
Bretagne!

Parrain, tu m'as apport mon mouton?

Heureusement je m'tais rappel cette promesse de l'an dernier; il tait
dans ma malle, ce mouton  roulettes, pour mon petit Pierre. Et
j'apportais aussi des flambeaux, _ayant des figures de perruches de
France_, que j'avais promis  mon autre grand enfant,--Yves.

Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de
fentres en granit breton, ses auvents verts, son grenier  lucarne, et,
derrire, l'horizon des bois.

Nous entrons. En bas, dans la cuisine  grande chemine, Marie et la
petite Corentine nous attendent.

Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hte de me faire
voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de
mousseline et ses meubles de cerisier verni.

Et puis il ouvre une autre porte:

 prsent, frre, voil chez vous!

Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, aprs tant de mal qu'ils
se sont donn, sa femme et lui, pour que je trouve tout  mon got.

J'entre, touch, mu. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un
parfum dlicieux, il y a partout des fleurs qu'on est all chercher trs
loin pour moi; dans les vases de la chemine, des touffes de rsda et
de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de
bruyres.

Ils n'ont pas pu se dcider, par exemple,  y mettre des vieux meubles,
des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouv 
leur ide d'assez joli ni d'assez propre. On est all  Quimper
m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair,
d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont
pareilles. Les plus petits dtails sont arrangs avec tendresse; sur les
murs, il y a, dans des cadres dors, des dessins que j'ai faits jadis et
une grande photographie du clocher  jour de Saint-Pol-de-Lon, que
j'avais donne  Yves du temps o nous naviguions ensemble sur la _mer
brumeuse_.

Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf:

Vous voyez, frre, c'est tout blanc comme  bord, dit Yves, qui a
lui-mme blanchi partout avec tant de soin, et qui se dchausse chaque
fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.

Il faut tout voir, tout visiter, mme le grenier  lucarne, o sont
ranges les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; mme le
vestibule de l'escalier, o est suspendu, comme un _ex-voto_ de marin
dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a
construit pendant ses loisirs dans sa hune du _Primauguet_; et puis le
jardin o des fraisiers et de petites salades commencent  pousser le
long des alles toutes fraches.

Maintenant nous sommes  table, Yves, Marie, la petite Corentine, le
petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le
dner est pos. Yves, mon frre Yves, se trouve drle et s'intimide tout
 coup dans son rle de matre de maison. Alors c'est moi qui suis
oblig de dcouper, et, comme c'est la premire fois de ma vie, je
m'embrouille aussi.

 ce dner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet
que je sens l prs de moi et dont je suis un peu cause, cette
reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne trs
trangement. tre au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme
une nouveaut dlicieuse.

Vous savez, me dit Yves, bas comme en confidence, maintenant je vais
 la messe le dimanche avec elle.

Et il fait du ct de sa femme une petite grimace de soumission
enfantine, trs comique avec son air srieux. D'ailleurs sa manire
d'tre avec Marie a tout  fait chang, et j'ai bien vu en entrant que
l'amour tait enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison
neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien  attendre de meilleur sur
terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir _arrter la
pendule du temps_ pour que cette grande joie de leurs rves accomplis ne
s'en aille plus.

Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de
l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.

D'ailleurs nous avons  causer des morts, de cette petite Yvonne qui
s'en est alle l'automne dernier sans attendre le retour du
_Primauguet_, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin,
son grand-pre, qui a fini pendant les froids de dcembre.

C'est Marie qui raconte:

Il tait devenu trs difficile sur sa fin, monsieur, lui qui tait un
homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne
faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves tait ici, il
m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner
dans mon lit." La dernire nuit, tout le temps, il l'appelait.

Et Yves reprend:

Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense  notre pre, c'est
que justement nous nous tions un peu fchs le jour que je suis parti,
vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frre, comme cela me
revient souvent en tte, cette dispute avec lui.

Le dner est fini; c'est le soir, le long soir tide de mai. Nous nous
acheminons, Yves et moi, vers l'glise, pour faire visite  une croix
blanche qui est l sur un tertre avec des fleurs:

               _Yvonne Kermadec, treize mois._

Il parat qu'elle me ressemblait tout  fait, dit Yves.

Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend trs pensif.

En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux
 ce mystre: petite fille qui tait de son sang, issue de lui, qui
avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une me pareille, et qui
est dj rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-mme
s'en tait dj retourn  la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait
dj donnes  la poussire ternelle....

Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera
plus; on enlvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Mme ses petits os
s'en iront aussi se mler aux autres, aux antiques, sous l'glise, dans
l'ossuaire.

Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de
petite fille....

Elle est tout au bord de l'tang; dans l'eau dormante et profonde, elle
se reflte  ct de la haute flche grise. Sur le tertre, des oeillets
fleuris font des touffes blanches, dj indcises dans la nuit qui
arrive. L'tang ressemble  un miroir, d'un jaune ple, couleur de
lumire mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on
voit la ligne dj noire des grands bois.

Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.--Un calme
tide nous environne et semble s'paissir....

On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue
plus les oeillets blancs d'Yvonne.... La nuit d't est venue....

Alors un grand bruit nous fait frissonner tout  coup, au milieu de ce
silence o nous songions aux morts. C'est l'_Angelus_ qui sonne, l,
trs prs, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de
lourdes vibrations d'airain.

Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'glise, qui est ferme
et obscure.

Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais
le faire, toujours.... Non, sr que je n'entrerais pas dans l'glise 
l'heure qu'il est, et pas mme pour tout l'or du monde, encore!...

Nous nous en allons de ce cimetire; il s'y fait trop de bruit
dcidment; l'_Angelus_ y est trange; il y veille des sonorits
inattendues, dans les eaux de l'tang, dans la terre des morts, dans la
nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux
oeillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont
autour de nous, ces tertres d'inconnus....

_Dix heures_.--Je vais dormir ma premire nuit sous le toit de mon frre
Yves.

_Dix heures sonnes_.--Nous nous sommes dj dit bonsoir, et le voil
qui rouvre ma porte.

C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-tre vous faire du mal;
nous venons de penser cela...

Et il emporte tout, les rsdas, les pois de senteur, mme les gerbes de
bruyre.




C


La _pendule du temps_ a continu de marcher, mme de marcher trs vite.
La semaine qu'on m'avait accorde va bientt finir.

Tous les jours dans les bois.--Un temps splendide.--Les bruyres, les
digitales, les silnes roses, tout est fleuri.

Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renomms de cette
rgion de la Bretagne; c'tait autour de la chapelle de _Notre-Dame de
Bonne Nouvelle_,--qui est seule au milieu des bois, comme si elle
s'tait endormie l, et oublie depuis le Moyen ge.

La veille, le samedi, nous tions justement venus nous asseoir, 
l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprs de cette glise,  l'heure du
grand calme de midi. Un lieu trs silencieux, au-dessus duquel des
chnes et des htres sculaires nouaient comme des bras leurs grosses
branches moussues.

Deux femmes taient arrives, l'une jeune, l'autre fort vieille et
caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir
fait longue route. Elles tenaient  la main de grandes clefs.

C'tait pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste ferm tout le long de
l'anne, et prparer l'autel pour la fte du lendemain.

Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions
qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les
poussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussire
et de salptre.

Sur le pied de la Notre-dame, on avait pos par piti une tte de mort,
trouve dans la terre du bois. Le crne crev, toute verdie, elle nous
regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs:

Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouve,
cette figure, dis?...

C'est petit Pierre qui s'inquite vaguement de cette chose qu'il n'a
jamais vue, comme si elle tait pour lui la premire rvlation d'un
ordre d'objets sinistres habitant sous la terre....

Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.

Dix heures durant, les binious ont sonn devant la chapelle, sous les
grands chnes,--et les gavottes ont tourn sur la mousse.

Ce je ne sais quoi des ts bretons qui est mlancolique, on ne sait
comment le dire, c'est un compos o entrent mille choses: le charme de
ces longs jours tides, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les
hautes herbes fraches, avec l'extrme profusion des fleurs roses; et
puis un _sentiment d'autrefois_, qui dort, rpandu partout.

Vieux pays de Toulven, grands bois o il y a dj des sapins noirs,
arbres du Nord, mls aux chnes et aux htres; campagnes bretonnes,
qu'on dirait toujours recueillies dans le pass....

Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des
vieillards; plaines o le granit affleure le sol antique, plaines de
bruyres roses....

Ce sont des impressions de tranquillit, d'apaisement, que m'apporte ce
pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la
mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves,
tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense,
comme chez moi quand j'tais enfant.

 nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux
jours d't, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu
tre, quelle vie nous avons mene, ni quelles scnes terribles entre
nous autrefois, aux premiers moments o nos deux natures, trs
diffrentes et trs semblables, se sont heurtes l'une  l'autre....

Chaque soir, aux veilles, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre 
un jeu de Toulven, trs amusant, qui consiste  se tenir  deux par le
menton et  rciter, sans rire toute une longue histoire: Par la barbe
 Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.  ce
jeu, petit Pierre est toujours pris.

Aprs, c'est le _gymnase_. Yves le fait faire  son fils, le tournant,
le _virant_, la tte en bas, les jambes en l'air,  bout de bras,
l'levant bien haut: Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras
comme les miens? Rponds donc:--Jamais! oh! non, jamais des bras comme
toi, mon pre; je ne verrai pas assez de misre pour a, bien sr.

Et quand Yves, tout dpeign, las d'avoir tant fait le diable, dit, en
se rajustant, de son plus grand air srieux: Allons, petit Pierre a
fini son gymnase  prsent, petit Pierre alors vient  moi, avec ce
sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: C'est  ton
tour, parrain, dis? Et ce gymnase recommence.




CI


La grande pendule, inexorable, a encore march; dans quelques heures, je
vais partir, et bientt mon frre Yves s'en ira aussi, tous deux au
loin;  l'inconnu.

C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous
allons  la chaumire des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu  la
grand-mre Marianne.

Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les
grands chnes tendus en vote. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont
maris au printemps, font btir dans le village une vraie maison, en
granit, pareille  celle d'Yves. Tous les enfants sont partis.

Pauvre chaumire o s'agitaient si joyeusement, le jour du baptme, les
belles coiffes et les collerettes blanches! Dj pass, tout cela; 
prsent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux
bancs de chne, nous accoudant sur la table o nous avions fait le grand
repas joyeux. La grand-mre est sur un escabeau, filant  sa quenouille,
la tte basse; son air dj devenu caduc et gar.

Bien que le soleil ne soit pas encore trs bas, ici il fait noir.

Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives.
Des chapelets trs grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au
granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperoit les cosses
de chne amasses pour l'hiver, et de vieux ustensiles de mnage,
noircis et poudreux, aux formes anciennes et naves.

Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est pass et loin
de nous.

C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientt morte.

Par la chemine filtre la lumire du ciel, des tons verts tombent d'en
haut sur les pierres de l'tre, et par la porte ouverte on aperoit le
sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chvrefeuilles
et les fougres.

Nous devenons rveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes
venus faire au logis des grands-parents.

D'ailleurs, la grand-mre Marianne ne parle que le breton. De temps en
temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du pass; elle
rpond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation
tombe vite et le silence revient....

Tristesse vague du soir, rverie des temps lointains dans ce vieux logis
qui bientt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme
ses vieux htes et qu'on ne relvera plus....

Petit Pierre est l avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette
chaumire, et cette vieille grand-mre, qui le gte avec adoration. Il
aime surtout la petite corbeille de chne, oeuvre d'un autre sicle,
dans laquelle on l'avait mis quand il est n. Il est plus long que son
berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balanoire,
promenant autour de lui ses yeux noirs veills. Et voil maintenant la
grand-mre, toute courbe, prs de lui, l'chine arrondie sous sa
collerette  fraise, qui le berce elle-mme pour l'amuser. Elle le berce
en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes
grles l'clat de son rire d'enfant.

               Boudoul galachen! boudoul galach du!

Chante, pauvre vieille, de ta voix casse qui tremble, chante la
berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des gnrations
mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.

               Boudoul, boudoul! galachen, galach du!

On s'attend  voir par la grande chemine, avec la lueur qui descend
d'en haut, des nains et des fes descendre.

Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chnes, les
chvrefeuilles et les fougres.

Au dedans, dans la chaumire isole, tout est mystrieux et noir.

               Boudoul, boudoul! galachen, galach du!

Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientt ce
sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.

Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prire du soir.

Mot pour mot, d'une voix trs douce qui a beaucoup l'accent de Toulven,
il rpte en nous regardant tout ce que sa grand-mre sait de franais:

Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie
pour mon pre, pour ma mre, pour mon parrain, pour mes grands-parents,
pour ma petite soeur Yvonne....

--Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer, ajoute Yves
d'une voix grave.

Et, encore plus recueilli:

Pour ma grand-mre de Plouherzel.

--Pour ma grand-mre de Plouherzel, rpte le petit Pierre.

Et puis il attend autre chose pour rpter encore, gardant toujours ses
mains jointes.

Mais Yves a presque des larmes  ce souvenir poignant, qui lui revient
tout  coup de sa mre, de sa chaumire,  lui, de son village de
Plouherzel, que son fils connatra  peine et que lui ne reverra
peut-tre plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la cte, pour les
marins: ils s'en vont, les lois de leur mtier de mer les sparent de
parents chris qui savent  peine leur crire et qu'ensuite ils ne
revoient plus.

Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je
pressens trs bien ce  quoi il va penser.

Aujourd'hui il est heureux au del de son rve, beaucoup de choses
sombres sont loignes et vaincues, et pourtant, et aprs? Le voil tout
 coup plong dans je ne sais quel songe de pass et d'avenir,
mlancolie trange, et aprs?

               Boudoul galachen! boudoul galach du!

chante la vieille femme, le dos courb sous sa fraise blanche.

Et aprs?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de ct
et d'autre sa tte vive, bronze et vigoureuse; la gaiet, la flamme de
la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs.

Et aprs?... Tout est sombre dans la chaumire abandonne; on dirait que
les objets causent entre eux avec mystre du pass; la nuit va
descendre autour de nous sur les grands bois.

Et aprs?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frre
nous passerons, et tout ce que nous avons aim avec nous,--nos vieilles
mres d'abord,--puis tout et nous-mmes, les vieilles mres des
chaumires bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne
aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde!

               Boudoul galachen! boudoul galach du!

La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au
coeur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux.




CII

                _Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,_
                _sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'lots._

                 Gustave Flaubert, _Salammb_.


Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre  sa grand-mre. Nous
nous en allons par le sentier vert, sous la vote des chnes et des
htres, entendant de loin, dans la sonorit du soir, le bruit du berceau
antique qui se balance, et la vieille chanson  dormir et l'clat de
rire de l'enfant.

Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, trs bas, dore la campagne
tranquille.

Allons encore jusqu' la chapelle de Saint-loi, dit Yves.

Elle est en haut de la colline, bien antique, toute ronge de mousse,
toute barbue de lichens, seule toujours, ferme et mystrieuse au milieu
des bois.

Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le _pardon des chevaux_, qui
viennent tous alentour,  l'heure d'une messe basse qu'on dit l pour
eux. C'tait tout dernirement ce pardon, et l'herbe est encore foule
par les sabots des btes qui sont venues.

Ce soir, c'est une tranquillit trange autour de cette chapelle. Les
horizons boiss s'tendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il
semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus
qu' nous reposer du repos ternel en regardant la nuit descendre sur
les campagnes bretonnes,  nous teindre doucement dans cette nature
qui s'endort.

.... C'est gal, dit Yves trs songeur, je crois bien que ce sera
quelque part _par l-bas_ (_par l-bas_ signifie Plouherzel) que je m'en
retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette prs de la
chapelle de Kergrist, vous savez, l o je vous ai montr? Oui, sr que
je m'en irai par l-bas mourir.

La chapelle de Kergrist, dans le pays de Golo, sous le ciel le plus
sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les lots de granit, la
grande bte accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce
lieu, qui m'est apparu, il y a dj plusieurs annes, un jour d'hiver.
Oui, je me rappelle que c'est l la terre d'Yves, le sol qui l'attend;
quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette
spulture qu'il rve.

Yves, mon frre, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent
trs gais quand il ne faudrait pas, nous voil tristes et divaguant tout
 fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est
arriv; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.

  nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de
rver tout veills, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait
calme dans ce bois?

Pense donc, nous avons  peu prs trente-deux ans chacun; devant nous,
la vie peut tre bien longue encore, et il y aura des voyages, des
dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des
enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-tre encore entre nous
deux des scnes, et des rbellions, et des luttes!

En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au
milieu de son rve. Alors lui me rpondit avec un air de reproche
triste:

Au moins, vous savez bien, frre, que je suis chang maintenant et
qu'il y a _quelque chose_ qui est bien fini; ce n'est pas de cela que
vous voulez parler?

Et, moi, je serrai la main de mon frre Yves, en essayant de sourire
comme quelqu'un qui aurait tout  fait confiance.

Les histoires de la vie devraient pouvoir tre arrtes  volont comme
celles des livres....




Ses oeuvres

1879 Aziyad

1880 Rarahu

1881 Le roman d'un spahi

1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch

1883 Mon frre Yves

1884 Les trois dames de la Kasbah

1886 Pcheur d'Islande

1887 Madame Chrysanthme

1887 Propos d'exil

1889 Japoneries d'automne

1890 Au Maroc

1890 Le roman d'un enfant

1891 Le livre de la piti et de la mort

1892 Fantme d'Orient

1893 L'exile

1893 Le matelot

1894 Le dsert. Jrusalem

1894 La Galile

1897 Ramuntcho

1898 Judith Renaudin

1899 Reflets de la sombre route

1902 Les derniers jours de Pkin

1903 L'Inde sans les Anglais

1904 Vers Ispahan

1905 La troisime jeunesse de Mme Prune

1906 Les dsenchantes

1909 La mort de Philae

1910 Le chteau de la Belle au Bois dormant

1912 Un plerin d'Angkor

1913 La Turquie agonisante

1916 La hyne enrage

1917 Quelques aspects du vertige mondial

1918 L'horreur allemande

1919 Prime jeunesse

1920 La mort de notre chre France en Orient

1921 Suprmes visions d'Orient

1923 Un jeune officier pauvre, posthume.

1924 Lettres  Juliette Adam, posthume.

1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol

1929 Correspondance indite (1865-1904)






End of the Project Gutenberg EBook of Mon frre Yves, by Pierre Loti

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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