The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome III

Author: Alexandre Dumas

Release Date: May 16, 2006 [EBook #18402]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           ALEXANDRE DUMAS

                                 LA
                             SAN-FELICE

                              TOME III

                           DEUXIME DITION


                                PARIS
               MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
         RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                       A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                XXXVII

                              GIOVANNINA


Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous les conduisons 
travers un pays et des personnages qui leur sont inconnus, afin de
garder  la fois  notre rcit toute la fermet de l'ensemble et
toute la varit des dtails. Cette proccupation nous a naturellement
entran dans quelques longueurs qui ne se reprsenteront plus,
maintenant qu' peu d'individualits prs que nous rencontrerons sur
notre route, tous nos personnages sont entrs en scne, et, autant qu'il
a t en notre pouvoir, ont, par l'action mme, expos leur caractre.
Notre avis, au reste, est que la longueur ou la brivet d'une
matire n'est point soumise  une mesure matrielle: ou l'oeuvre est
intressante, et, et-elle vingt volumes, elle semblera courte au
public; ou elle est ennuyeuse, et, et-elle dix pages seulement, le
lecteur fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d'en avoir
achev la lecture; quant  nous, c'est en gnral nos livres les plus
longs, c'est--dire ceux dans lesquels il nous a t permis d'introduire
un plus grand dveloppement de caractres et une plus longue suite
d'vnements, qui ont eu le plus de succs et ont t le plus avidement
lus.

C'est donc entre des personnages dj connus du lecteur, ou auxquels
il ne nous reste plus que quelques coups de pinceau  donner, que nous
allons renouer notre rcit, qui semble, au premier coup d'oeil, s'tre
cart de sa route pour suivre  Rome notre ambassadeur et le comte
de Ruvo, cart ncessaire, on le reconnatra plus tard, en revenant
 Naples huit jours aprs le dpart d'Ettore Caraffa pour Milan et du
citoyen Garat pour la France.

Nous nous retrouvons donc, vers dix heures du matin, sur le quai de
Mergellina, fort encombr de pcheurs et de lazzaroni, de gens du peuple
de toute espce qui courent, mls aux cuisiniers des grandes maisons,
vers le march que vient d'ouvrir en face de son casino, le roi
Ferdinand, qui, vtu en pcheur, debout derrire une table couverte de
poissons, vend lui-mme sa pche; malgr la proccupation o l'ont
jet les affaires politiques, malgr l'attente o il est, d'un moment
 l'autre, d'une rponse de son neveu l'empereur, malgr la difficult
qu'il prouve  escompter rapidement la traite de vingt cinq millions
souscrite par sir William Hamilton, et endosse par Nelson au nom de
M. Pitt, le roi n'a pas pu renoncer  ses deux grandes distractions, la
pche et la chasse: hier, il a chass  Persano; ce matin, il a pch 
Pausilippe.

Parmi la foule qui, attire par ce spectacle frquent mais toujours
nouveau pour le peuple de Naples, remonte le quai de Mergellina,
nous serions tent de compter notre vieil ami Michele le Fou, qui,
htons-nous de le dire, n'a rien de commun avec le Michele Pezza que
nous avons vu s'lancer dans la montagne aprs le meurtre de Peppino,
mais notre Michele  nous, qui, au lieu de continuer  remonter le quai
comme les autres, s'arrte  la petite porte de ce jardin dj bien
connu de nos lecteurs. Il est vrai qu' la porte de ce jardin se tient
debout et appuye  la muraille, les yeux perdus dans l'azur du ciel,
ou plutt dans le vague de sa pense, une jeune fille  laquelle sa
position secondaire ne nous a permis jusqu' ce moment de donner qu'une
attention secondaire comme sa position.

C'est Giovanna ou Giovannina, la femme de chambre de Luisa San-Felice,
appele plus souvent par abrviation Nina.

Elle reprsente un type particulier chez les paysans des environs de
Naples, une espce d'hybride humaine que l'on est tout tonn de trouver
sous le brlant soleil du Midi.

C'est une jeune fille de dix-neuf  vingt ans, de taille moyenne, et
cependant plutt grande que petite, parfaitement prise dans sa taille,
et  qui le voisinage d'une femme distingue a donn des gots de
propret rares dans cette classe du peuple  laquelle elle appartient;
ses cheveux abondants et trs-soigns, retenus en chignon par un ruban
bleu de ciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme voltigeant
sur le front des mauvais anges; son teint est d'un blanc laiteux parsem
de taches de rousseur qu'elle essaye d'effacer avec les cosmtiques et
les essences qu'elle emprunte au cabinet de toilette de sa matresse;
ses yeux sont verdtres et s'irisent d'or comme ceux des chats, dont
elle a la prunelle contractile; ses lvres sont minces et ples, mais,
 la moindre motion, deviennent d'un rouge de sang; elles couvrent des
dents irrprochables, dont elle prend autant de soin et dont elle parat
aussi fire que si elle tait une marquise; ses mains sans veines sont
blanches et froides comme le marbre. Jusqu' l'poque o nous l'avons
fait connatre  nos lecteurs, elle a paru fort attache  sa matresse
et ne lui a donn que ces sujets de mcontentement qui tiennent  la
lgret de la jeunesse et aux bizarreries d'un caractre encore mal
form. Si la sorcire Nanno tait l et qu'elle examint sa main comme
elle a examin celle de sa matresse, elle dirait que, tout au contraire
de Luisa, qui est ne sous l'heureuse influence de Vnus et de la Lune,
Giovannina est ne sous la mauvaise union de la Lune et de Mercure, et
que c'est  cette conjonction fatale qu'elle doit les mouvements d'envie
qui, parfois, lui serrent le coeur, et les lans d'ambition qui agitent
son esprit.

En somme, Giovannina n'est point ce que l'on peut appeler une belle
femme, ni une jolie fille; mais c'est une crature trange qui attire et
fixe le regard de beaucoup de jeunes gens. Ses infrieurs ou ses gaux
ont fait attention  elle, mais jamais elle n'a rpondu  aucun; son
ambition aspire  s'lever et vingt fois elle a dit qu'elle aimerait
mieux rester fille toute sa vie que d'pouser un homme au-dessous
d'elle, ou mme de sa condition.

Michele et Giovannina sont de vieilles connaissances; depuis six ans
que Giovannina est chez Luisa San-Felice, ils ont eu occasion de se voir
bien souvent; Michele mme, comme les autres jeunes gens, sduit par la
bizarrerie physique et morale de la jeune fille, a essay de lui faire
la cour; mais elle a expliqu sans dtour au jeune lazzarone qu'elle
n'aimerait jamais qu'un _signore_, au risque mme que le _signore_
qu'elle aimerait ne rpondt point  son amour.

Sur quoi, Michele, qui n'est pas le moins du monde platonicien, lui a
souhait toute sorte de prosprits, et s'est tourn du ct d'Assunta,
qui, n'ayant point les mmes prtentions aristocratiques que Nina, s'est
parfaitement contente de Michele, et, comme le frre de lait de Luisa,
 part ses opinions politiques un peu exaltes, est un excellent garon,
au lieu d'en vouloir  Giovannina de son refus, il lui a demand son
amiti et offert la sienne; moins difficile en amiti qu'en amour,
Giovannina lui a tendu la main, et la promesse d'une bonne et sincre
amiti a t change entre le lazzarone et la jeune fille.

Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu'au march royal, Michele,
qui, d'ailleurs, venait probablement faire une visite  sa soeur de
lait, voyant Giovannina pensive  la porte du jardin, s'arrta.

--Que fais-tu l  regarder le ciel? lui demanda-t-il.

La jeune fille haussa les paules.

--Tu le vois bien, dit-elle, je rve.

--Je croyais qu'il n'y avait que les grandes dames qui rvassent, et que
nous nous contentions de penser, nous autres; mais j'oubliais que, si
tu n'es pas une grande dame, tu comptes le devenir un jour. Quel malheur
que Nanno n'ait pas vu ta main! elle t'et probablement prdit que tu
serais duchesse, comme elle m'a prdit,  moi, que je serais colonel.

--Je ne suis pas une grande dame pour que Nanno perde son temps  me
dire la bonne aventure.

--Est-ce que je suis un grand seigneur, moi? Elle me l'a bien dite; il
est vrai que c'tait probablement pour se moquer de moi.

Giovannina secoua ngativement la tte.

--Nanno ne ment pas, dit-elle.

--Alors, je serai pendu?

--C'est probable.

--Merci! Et qui te fait croire que Nanno ne ment pas?

--Parce qu'elle a dit la vrit  madame.

--Comment, la vrit?

--Ne lui a-t-elle pas fait le portrait du jeune homme qui descendait du
Pausilippe? grand, beau, jeune, vingt-cinq ans; ne lui a-t-elle pas dit
qu'il tait pi par quatre, puis par six hommes? ne lui a-t-elle
pas dit que cet inconnu, dont nous avons fait depuis la connaissance,
courait un grand danger? ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce serait
un bonheur pour elle que ce jeune homme ft tu, parce que, s'il n'tait
pas tu, elle l'aimerait, et que cet amour aurait une influence fatale
sur sa destine?

--Eh bien?

--Eh bien, tout cela est arriv, ce me semble: l'inconnu venait du
Pausilippe; il tait jeune, beau; il avait vingt-cinq ans; il tait
suivi par six hommes; il courait un grand danger, puisqu'il a t bless
presque mortellement  cette porte. Enfin, continua Giovannina avec
une imperceptible altration dans la voix, comme la prdiction devait
s'accomplir et s'accomplira probablement en tout point, enfin, madame
l'aime.

--Que dis-tu l? fit Michele. Tais-toi donc!

Giovannina regarda autour d'elle.

--Est-ce que quelqu'un nous coute? demanda-t-elle.--Non.--Eh bien,
continua Giovannina, qu'importe, alors? N'es-tu pas dvou  ta soeur de
lait comme je le suis  ma matresse?

--Si fait, et  la vie  la mort! elle peut s'en vanter.

--En ce cas, elle aura probablement besoin un jour de toi, comme elle a
dj besoin de moi. Que crois-tu que je fais  cette porte?

--Tu me l'as dit, tu regardes en l'air.

--N'as-tu pas rencontr le chevalier San-Felice sur ta route?

--A la hauteur de Pie-di-Grotta? Oui.

--J'tais l pour voir s'il ne revenait point sur ses pas, comme il l'a
fait hier.

--Comment! il est revenu sur ses pas? Se douterait-il de quelque chose?

--Lui? Pauvre cher seigneur! il croirait plutt ce qu'il ne voulait pas
croire l'autre jour, que la terre est un morceau dtach du soleil, un
jour qu'une comte s'est heurte contre, que de croire que sa femme le
trompe; d'ailleurs, elle ne le trompe pas!... ou du moins pas encore:
elle aime le seigneur Salvato, voil tout; mais il n'est pas moins vrai
que, s'il et demand madame, j'eusse t fort embarrasse, car elle est
dj prs de son cher bless, qu'elle ne quitte ni jour ni nuit.

--Alors, elle t'a dit de venir t'assurer que le chevalier San-Felice
continuait bien aujourd'hui son chemin vers le palais royal?

--Oh! non, Dieu merci! madame n'en est pas encore l; mais cela viendra,
sois tranquille. Non, je la voyais inquite, allant, venant, regardant
du ct du corridor, puis du ct du jardin, mourant d'envie de se
mettre  la fentre, mais n'osant. Je lui ai dit alors: Est-ce que
madame ne va pas voir si M. Salvato n'a pas besoin d'elle, depuis deux
heures du matin qu'elle l'a quitt?--Je n'ose, ma chre Nina, a-t-elle
rpondu; j'ai peur que mon mari, comme hier, n'ait oubli quelque chose,
et tu sais que le docteur Cirillo a dit qu'il tait de la plus haute
importance que mon mari ignort la prsence de ce jeune homme chez la
princesse Fusco.--Oh! qu' cela ne tienne, madame, lui ai-je rpondu,
je puis surveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard, revenait
comme hier, du plus loin que je l'apercevrais, j'accourrais le dire 
madame.--Ah! ma bonne petite Nina, a-t-elle rpliqu, tu serais assez
gentille pour cela?--Certainement, lui ai-je rpondu, madame; cela me
fera mme du bien, j'ai besoin d'air. Et je suis venue me planter en
sentinelle  cette porte, o j'ai le plaisir de faire la conversation
avec toi, tandis que madame a celui de faire la conversation avec son
bless.

Michele regarda Giovannina avec un certain tonnement; il y avait
quelque chose d'amer dans les paroles et de strident dans la voix de la
jeune fille.

--Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, le bless?

--J'entends bien.

--Est-il amoureux d'elle?

--Lui? Je crois bien! Il la dvore des yeux. Aussitt qu'elle quitte la
chambre, ses paupires se ferment comme s'il n'avait plus besoin de rien
voir, pas mme le jour. Le mdecin, M. Cirillo, celui qui dfend que les
maris sachent que leurs femmes soignent de beaux jeunes gens blesss, M.
Cirillo  beau lui dfendre de parler, M. Cirillo a beau lui dire que,
s'il parle, il risque de se rompre quelque chose dans le poumon,
ah! pour cela, on ne lui obit pas comme pour l'autre chose. A peine
sont-ils seuls, qu'ils se mettent  parler sans s'arrter une minute.

--Et de quoi parlent-ils?

--Je n'en sais rien.

--Comment! tu n'en sais rien? Ils t'loignent donc?

--Non, tout au contraire, madame presque toujours me fait signe de
rester.

--Ils parlent tout bas, alors?

--Non, ils parlent tout haut, mais anglais ou franais. Le chevalier
est un homme de prcaution, ajouta Nina avec un petit rire saccad; il
a appris deux langues trangres  sa femme, afin qu'elle pt librement
parler de ses affaires avec les trangers et que les gens de la maison
n'y comprissent rien; aussi, madame en use.

--J'tais venu pour voir Luisa, dit Michele; mais d'aprs ce que tu me
dis, je la drangerais probablement; je me contenterai donc de souhaiter
que toutes choses tournent mieux pour elle et pour moi que ne l'a prdit
Nanno.

--Non pas, tu resteras, Michele; la dernire fois que tu es venu, elle
m'a grond de t'avoir laiss partir sans la voir; il parat que le
bless, lui aussi, veut te remercier.

--Ma foi! je ne serais pas fch de lui dire deux mots de compliments
de mon ct; c'est un rude gaillard, et le beccao sait ce que pse son
bras.

--Alors, entrons, et, comme il n'y a plus de danger que le chevalier
revienne, je vais prvenir madame que tu es l.

--Tu m'assures que ma visite ne la contrariera point?

--Je te dis qu'elle lui fera plaisir.

--Alors, entrons.

Et les deux jeunes gens disparurent dans le jardin pour reparatre
bientt au haut du perron et disparatre de nouveau dans la maison.

Comme l'avait dit Nina, depuis une demi-heure dj,  peu prs, sa
matresse tait entre dans la chambre du bless.

De sept heures du matin, heure  laquelle elle se levait, jusqu' dix
heures, heure  laquelle son mari quittait la maison, quoique Luisa
ne cesst point un instant d'avoir le malade prsent  sa pense, elle
n'osait lui faire aucune visite, ce temps tant compltement consacr 
ces soins du mnage que nous l'avons vue ngliger le jour de la visite
de Cirillo, et qu'elle avait jug imprudent de ne pas reprendre depuis;
en change, elle ne quittait plus Salvato une minute de dix heures du
matin  deux heures de l'aprs-midi, moment o, on se le rappelle, son
mari avait l'habitude de rentrer; aprs dner, vers quatre heures, le
chevalier San-Felice passait dans son cabinet et y demeurait une heure
ou deux.

Pendant une heure au moins, Luisa tranquille, et sous prtexte de
changer quelque chose  sa toilette, tait cense demeurer, elle aussi,
dans sa chambre; mais, lgre comme un oiseau, elle tait toujours
dans le corridor et trouvait moyen de faire trois ou quatre visites
au bless, lui recommandant,  chacune de ces visites, le repos et la
tranquillit; puis, de sept  dix heures, moment des visites ou de la
promenade, elle abandonnait de nouveau Salvato, qui restait sous la
garde de Nina et qu'elle venait retrouver vers onze heures, c'est--dire
aussitt que son mari tait rentr dans sa chambre; elle restait jusqu'
deux heures du matin  son chevet;  deux heures du matin, elle passait
chez elle, d'o elle ne sortait plus qu' sept heures, comme nous
l'avons dit.

Tout s'tait pass ainsi et sans la moindre variation depuis le jour de
la premire visite de Cirillo, c'est--dire depuis neuf jours.

Quoique Salvato attendt avec une impatience toujours nouvelle le moment
o apparaissait Luisa, il semblait, ce jour-l, les yeux fixs sur la
pendule, attendre la jeune femme avec une impatience plus grande que
jamais.

Si lger que ft le pas de la belle visiteuse, l'oreille du bless tait
si accoutume  reconnatre ce pas et surtout la manire dont Luisa
ouvrait la porte de communication, qu'au premier craquement de cette
porte et au premier froissement d'une certaine pantoufle de satin sur
le carreau, le sourire, absent de ses lvres depuis le dpart de Luisa,
revenait entr'ouvrir ses lvres, et ses yeux se tournaient vers cette
porte et s'y arrtaient avec la mme fixit que la boussole sur l'toile
du nord.

Luisa parut enfin.

--Oh! lui dit-il, vous voil donc! Je tremblais que, craignant quelque
retour inattendu comme celui d'hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu
merci! aujourd'hui comme toujours, et  la mme heure que toujours, vous
voil!

--Oui, me voil, grce  notre bonne Nina, qui, d'elle-mme, m'a offert
de descendre et de veiller  la porte. Comment avez-vous pass la nuit?

--Trs-bien! Seulement, dites-moi...

Salvato prit les deux mains de la jeune femme debout prs de son lit,
et, se soulevant pour se rapprocher d'elle, il la regarda fixement.

Luisa, tonne et ne sachant ce qu'il allait lui demander, le regarda
de son ct. Il n'y avait rien dans le regard du jeune homme qui pt lui
faire baisser les yeux; ce regard tait tendre, mais plus interrogateur
que passionn.

--Que voulez-vous que je vous dise? demanda-t-elle.

--Vous tes sortie de ma chambre hier  deux heures du matin, n'est-ce
pas?

--Oui.

--Y tes-vous rentre aprs en tre sortie?

--Non.

--Non? Vous dites bien non?

--Je dis bien non.

--Alors, dit le jeune homme se parlant  lui-mme, c'est elle!

--Qui, elle? demanda Luisa plus tonne que jamais.

--Ma mre, rpliqua le jeune homme, dont les yeux prirent une expression
de vague rverie et dont la tte s'abaissa sur sa poitrine avec un
soupir qui n'avait rien de douloureux ni mme de triste.

A ces mots: Ma mre, Luisa tressaillit.

--Mais, lui demanda Luisa, votre mre est morte?

--N'avez-vous pas entendu dire, chre Luisa, rpondit le jeune homme
sans que ses yeux perdissent rien de leur rverie, qu'il tait, parmi
les hommes, sans qu'on pt les reconnatre  des signes extrieurs, sans
qu'eux-mmes se rendissent compte de leur pouvoir, des tres privilgis
qui avaient la facult de se mettre en rapport avec les esprits?

--J'ai entendu quelquefois le chevalier San-Felice raisonner de cela
avec des savants et des philosophes allemands, qui donnaient ces
communications entre les habitants de ce monde et ceux d'un monde
suprieur comme des preuves en faveur de l'immortalit de l'me; ils
nommaient ces individus des voyants, ces intermdiaires des mdiums.

--Ce qu'il y a d'admirable en vous, dit Salvato, c'est que, sans que
vous vous en doutiez, Luisa, sous la grce de la femme, vous avez
l'ducation d'un rudit et la science d'un philosophe; il en rsulte
qu'avec vous, on peut parler de toutes choses, mme des choses
surnaturelles.

--Alors, fit Luisa trs-mue, vous croyez que cette nuit...?

--Je crois que, cette nuit, si ce n'est point vous qui tes entre dans
ma chambre et qui vous tes penche sur mon lit, je crois que j'ai t
visit par ma mre.

--Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante, comment vous expliquez-vous
l'apparition d'une me spare de son corps?

--Il y a des choses qui ne s'expliquent pas, Luisa, vous le savez bien.
Hamlet ne dit-il point, au moment o vient de lui apparatre l'ombre
de son pre: _There are more things in heaven and earth, Horatio, than
there are dreamt of in your philosophy?..._ Eh bien, Luisa, c'est d'un
de ces mystres que je vous parle.

--Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfois vous m'effrayez?

Le jeune homme lui serra la main et la regarda de son plus doux regard.

--Et comment puis-je vous effrayer, lui demanda-t-il, moi qui donnerais
pour vous la vie que vous m'avez sauve? Dites-moi cela.

--C'est que, continua la jeune femme, vous me faites parfois l'effet de
n'tre point un tre de ce monde.

--Le fait est, rpliqua Salvato en riant, que j'ai bien manqu d'en
sortir avant d'y tre entr.

--Serait-il donc vrai, comme le disait la sorcire Nanno, demanda en
plissant la jeune femme, que vous fussiez n d'une morte?

--La sorcire vous a dit cela? demanda le jeune homme en se soulevant
tonn sur son lit.

--Oui; mais ce n'est pas possible, n'est-ce pas?

--La sorcire vous a dit la vrit, Luisa; c'est une histoire que je
vous raconterai un jour, mon amie.

--Oh! oui, et que j'couterai avec toutes les fibres de mon coeur.

--Mais plus tard.

--Quand vous voudrez.

--- Aujourd'hui, continua le jeune homme en retombant sur son lit,
ce rcit dpasserait mes forces; mais, comme je vous le dis, tir
violemment du sein de ma mre, les premires palpitations de ma vie se
sont mles aux derniers tressaillements de sa mort, et un trange lien
a continu, en dpit du tombeau, de nous attacher l'un  l'autre. Or,
soit hallucination d'un esprit surexcit, soit apparition relle, soit
qu'enfin, dans certaines conditions anormales, les lois qui existent
pour les autres hommes n'existent pas pour ceux qui sont ns en dehors
de ces lois, de temps en temps,--j'ose  peine dire cela, tant la chose
est improbable!--de temps en temps, ma mre, sans doute parce qu'elle
fut en mme temps sainte et martyre, de temps en temps, ma mre obtient
de Dieu la permission de me visiter.

--Que dites-vous l! murmura Luisa toute frissonnante.

--Je vous dis ce qui est, mais _ce qui est_ pour moi _n'est peut-tre
pas_ pour vous, et cependant je n'ai pas vu seul cette chre apparition.

--Une autre que vous l'a vue? s'cria Luisa.

--Oui, une femme bien simple, une paysanne, incapable d'inventer une
semblable histoire: ma nourrice.

--Votre nourrice a vu l'ombre de votre mre?

--Oui; voulez-vous que je vous raconte cela? demanda le jeune homme en
souriant.

Pour toute rponse, Luisa saisit les deux mains du bless et le regarda
avidement.

--Nous demeurions en France,--car, si ce n'est point en France que
mes yeux se sont ouverts, c'est l qu'ils ont commenc  voir;--nous
habitions au milieu d'une grande fort; mon pre m'avait donn une
nourrice d'un village distant d'une lieue et demie ou deux lieues de la
maison que nous habitions. Une aprs-midi, elle alla demander  mon pre
la permission de faire une course pour voir son enfant, qu'on lui avait
dit tre malade; c'tait celui-l mme qu'elle avait sevr pour me
donner sa place; non-seulement mon pre le lui permit, mais encore il
voulut l'accompagner pour visiter son enfant avec elle; on me donna
 boire, on me coucha dans mon berceau, et, comme je ne me rveillais
jamais qu' dix heures du soir, et que mon pre, avec son cabriolet,
ne mettait qu'une heure et demie pour aller au village et revenir  la
maison, mon pre ferma la porte, mit la clef dans sa poche, fit monter
la nourrice prs de lui et partit tranquille.

L'enfant n'avait qu'une lgre indisposition; mon pre rassura la
bonne femme, laissa une ordonnance au mari et un louis pour tre sr
que l'ordonnance serait suivie, et s'en allait revenir  la maison en y
ramenant la nourrice, lorsqu'un jeune homme plor vint tout  coup lui
dire que son pre, un garde de la fort, avait t grivement bless
la nuit prcdente par un braconnier. Mon pre ne savait point ce que
c'tait que de repousser un semblable appel; il remit la clef de
la maison  la nourrice et lui recommanda de revenir sans perdre un
instant, d'autant plus que le temps devenait orageux.

La nourrice partit. Il tait sept heures du soir; elle promit d'tre
avant huit heures  la maison, et mon pre s'en alla de son ct,
aprs lui avoir vu prendre le chemin qui devait la ramener prs de moi.
Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais alors le temps s'obscurcit
tout  coup, le tonnerre gronda et un orage terrible clata, ml
d'clairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin fray,
la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite  la maison, un sentier
qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendait plus difficile;
un loup qui, effray lui-mme par l'orage, croisa son chemin, lui fit
peur; elle se jeta de ct, s'enfuit, s'engagea dans un taillis, s'y
gara, et, de plus en plus pouvante par l'orage, erra au hasard,
appelant, pleurant, criant, mais n'ayant pour rponse  ses cris que
ceux des chouettes et des hiboux.

Folle, perdue, elle erra ainsi pendant trois heures, se heurtant aux
arbres, buttant contre les souches  fleur de terre, roulant dans les
ravins perdus dans l'obscurit, et entendant successivement, au milieu
des grondements du tonnerre, sonner neuf heures, dix heures, onze
heures; enfin, comme le premier coup de minuit tintait, un clair
lui fit voir  cent pas d'elle notre maison tant cherche, et, quand
l'clair fut teint, quand la fort fut retombe dans les tnbres, elle
continua d'tre guide par une lumire qui venait de la chambre o tait
mon berceau: elle crut que mon pre tait revenu avant elle et doubla le
pas; mais comment tait-il rentr, puisqu'il lui avait donn la clef?
En avait-il une seconde? Ce fut sa pense; et, trempe par la pluie,
meurtrie par les chutes, aveugle par les clairs, elle ouvrit la
porte, la repoussa derrire elle, croyant la fermer, monta rapidement
l'escalier, traversa la chambre de mon pre et ouvrit la porte de la
mienne.

Mais, sur le seuil, elle s'arrta en poussant un cri...

--Mon ami! mon ami! s'cria Luisa en serrant les mains du jeune homme.

--Une femme vtue de blanc tait debout prs de mon lit, continua le
jeune homme d'une voix altre, murmurant tout bas un de ces chants
maternels avec lesquels on endort les enfants, et me berant de la main
en mme temps que de la voix. Cette femme, jeune, belle, seulement le
visage couvert d'une mortelle pleur, avait une tache rouge au milieu du
front.

La nourrice s'adossa au chambranle de la porte pour ne pas tomber; les
jambes lui manquaient.

Elle avait bien compris qu'elle tait en face d'un tre surnaturel et
bienheureux, car la lumire qui clairait la chambre manait de lui;
d'ailleurs, peu  peu les contours de l'apparition, parfaitement accuss
d'abord s'effacrent; les traits du visage devinrent moins distincts,
les chairs et les vtements, aussi ples les uns que les autres, se
confondirent en perdant leurs reliefs; le corps devint nuage, le nuage
se transforma en vapeur, enfin la vapeur s'vanouit  son tour, laissant
aprs elle l'obscurit la plus profonde, et, dans cette obscurit, un
parfum inconnu.

En ce moment, mon pre rentrait lui-mme; la nourrice l'entendit, et,
plus morte que vive, l'appela. Il monta  sa voix, alluma une bougie,
trouva la bonne femme au mme endroit, tremblante, le front ruisselant
de sueur, pouvant  peine respirer.

Rassure par la prsence de mon pre et par la lumire de la bougie,
elle s'lana vers mon berceau et me prit entre ses bras: je dormais
paisiblement. Pensant que je n'avais rien pris depuis quatre heures de
l'aprs-midi et que je devais avoir faim, elle me donna son sein, mais
je refusai de le prendre.

Alors, elle raconta tout  mon pre, qui ne comprenait rien  cette
obscurit,  son agitation,  ses terreurs, et surtout  ce parfum
mystrieux qui flottait dans l'appartement.

Mon pre l'couta avec attention, en homme qui, ayant essay de les
sonder tous, ne s'tonne d'aucun des mystres de la nature, et, quand
elle en vint  faire le portrait de la femme qui chantait en balanant
mon berceau et qu'elle lui dit que cette femme avait une tache rouge au
milieu du front, il se contenta de rpondre:

--C'tait sa mre.

Plus d'une fois, continua le bless d'une voix plus altre, il me
raconta la chose depuis, et cet esprit fort et puissant ne doutait point
qu' mes cris l'ombre bienheureuse n'et obtenu de Dieu la permission de
redescendre du ciel pour apaiser la faim et les cris de son enfant.

--Et depuis, demanda Luisa ple et frissonnante elle-mme, vous dites
que vous l'avez vue?

--Trois fois, rpondit le jeune homme. La premire, c'tait pendant la
nuit qui prcda le jour o je la vengeai: je la vis s'avancer vers mon
lit avec cette tache rouge au milieu du front; elle s'inclina sur moi
pour m'embrasser, je sentis le contact de ses lvres froides, et quelque
chose qui ressemblait  une larme tomba sur mon front au moment o elle
se relevait; je voulus alors la saisir entre mes bras et la retenir,
mais elle disparut. Je m'lanai hors du lit, je courus dans la chambre
de mon pre; une bougie brlait, je m'approchai d'une glace; ce que
j'avais pris pour une larme, c'tait une goutte de sang qui tait
tombe de sa blessure; mon pre, rveill par moi, couta mon rcit
tranquillement et me dit en souriant:

--Demain, la blessure sera ferme.

Le lendemain, j'avais tu le meurtrier de ma mre.

Luisa, pouvante, cacha sa tte dans l'oreiller du bless.

--Deux fois depuis cette nuit, je l'ai revue, continua Salvato d'une
voix presque teinte; mais, comme elle tait venge, la tache de sang
avait disparu de son front.

Soit fatigue, soit motion, en achevant ce rcit, bien long pour ses
forces, Salvato retomba ple et puis sur son chevet.

Luisa poussa un cri.

Le bless, la bouche haletante et les yeux ferms, tait retomb sur son
lit.

Luisa s'lana vers la porte, et, en l'ouvrant, faillit renverser Nina,
qui coutait, l'oreille colle  cette porte.

Mais elle ne fit qu'une lgre attention  cet incident.

--L'ther! demanda-t-elle, l'ther! Il se trouve mal.

--L'ther est dans la chambre de madame, rpondit Nina.

Luisa ne fit qu'un bond jusqu' sa chambre, mais chercha vainement;
lorsqu'elle revint prs du bless, Giovannina soutenait la tte de
Salvato sur son bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait
respirer le flacon.

--Ne m'en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le flacon tait sur la
chemine derrire la pendule; en vous voyant si trouble, j'ai moi-mme
perdu la tte; mais tout est pour le mieux; voici M. Salvato qui revient
 lui.

En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses yeux, en se rouvrant,
cherchaient Luisa.

Giovannina, qui vit la direction de son regard, reposa doucement la tte
du bless sur l'oreiller et gagna l'embrasure d'une fentre, o elle
essuya une larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place au
chevet du malade, et que Michele, passant sa tte par la porte reste
entr'ouverte, demandait:

--As-tu besoin de moi, petite soeur?




                               XXXVIII

                            ANDR BACKER


L'me tout entire de Luisa tait passe dans ses yeux, et ses yeux
taient fixs sur ceux de Salvato, qui, reconnaissant la jeune femme
dans celle qui lui donnait des soins, revenait  lui avec un sourire.

Il rouvrit compltement les yeux et murmura:

--Oh! mourir ainsi!

--Oh! non, non! pas mourir! s'cria Luisa.

--Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi, continua Salvato;
mais...

Il poussa un soupir dont le souffle fit frmir les cheveux de la jeune
femme et passa sur son visage comme l'haleine brlante du sirocco.

Elle secoua la tte, sans doute pour carter le fluide magntique dont
l'avait enveloppe ce soupir de flamme, reposa la tte du bless sur
l'oreiller, s'assit sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit;
puis, se tournant vers Michele et rpondant un peu tardivement peut-tre
 sa question:

--Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement; mais entre
toujours, et vois comme notre malade va bien.

Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme s'il et eu peur
d'veiller un homme endormi.

--Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque nous l'avons quitt, la
vieille Nanno et moi.

--Mon ami, dit la San-Felice au bless, c'est le jeune homme qui, dans
la nuit o vous avez failli tre assassin, nous a aids  vous porter
secours.

--Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant; c'est lui qui pilait les
herbes que cette femme que je n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.

--Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme nous tous, il prend un
grand intrt  vous; seulement, on ne l'a point laiss entrer.

--Oh! mais je ne me suis point fch de cela, dit Michele; je ne suis
pas susceptible, moi.

Salvato sourit et lui tendit la main.

Michele prit la main que Salvato lui tendait et la regarda en la
retenant dans les siennes.

--Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une main de femme; et quand
on pense que c'est avec cette petite main-l qu'il a donn le fameux
coup de sabre au beccao; car vous lui avez donn un fameux coup de
sabre, allez!

Salvato sourit.

Michele regarda autour de lui.

--Que cherches-tu? demanda Luisa.

--Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la main; ce doit tre une
fire arme.

--Il t'en faudrait un comme celui-l quand tu seras colonel, n'est-ce
pas, Michele? dit en riant Luisa.

--M. Michele sera colonel? demanda Salvato.

--Oh! a ne peut plus me manquer maintenant, rpondit le lazzarone.

--Et comment cela ne peut-il plus te manquer? demanda Luisa.

--Non, puisque la chose m'a t prdite par la vieille Nanno, et que
tout ce qu'elle t'a prdit,  toi, se ralise.

--Michele! fit la jeune femme.

--Voyons: ne t'a-t-elle pas prdit qu'un beau jeune homme qui descendait
du Pausilippe courait un grand danger, qu'il tait menac par six
hommes, et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il tait tu par
ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer et que cet amour serait
cause de ta mort?

--Michele! Michele! s'cria la jeune femme en cartant son fauteuil
du lit, tandis que Giovannina avanait sa tte ple derrire le rideau
rouge de la fentre.

Le bless regarda attentivement Michele et Luisa.

--Comment! demanda-t-il  Luisa, on vous a prdit que je serais cause de
votre mort?

--Ni plus ni moins! dit Michele.

--Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par consquent prendre aucun
intrt  moi, vous n'avez pas laiss les sbires faire leur mtier?

--Ah bien, oui! dit Michele rpondant pour Luisa, quand elle a entendu
les coups de pistolet, quand elle a entendu le cliquetis des sabres,
quand elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a pas peur, je
n'osais pas aller  votre secours parce que vous aviez affaire aux
sbires de la reine, elle a dit: Alors, c'est  moi de le sauver! Et
elle s'est lance dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence! elle
ne courait pas, elle volait.

--Oh! Michele! Michele!

--Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas dit cela?

--Mais  quoi bon le redire? s'cria Luisa en se cachant la tte entre
ses deux mains.

Salvato tendit le bras et carta les mains dans lesquelles la jeune
femme cachait son visage rouge de honte et ses yeux humides de larmes.

--Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret maintenant de m'avoir
sauv la vie?

--Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce garon; on l'appelle
Michele le Fou, et,  coup sr, il est bien nomm.

Puis,  la camriste:

--J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point l'avoir laiss entrer;
tu avais bien fait de lui refuser la porte.

--Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien, ce que tu fais l,
dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne parles pas avec ton coeur.

--Votre main, Luisa, votre main! dit le bless d'une voix suppliante.

La jeune femme  bout de forces, brise par tant de sensations
diffrentes, appuya sa tte au dossier du fauteuil, ferma les yeux et
laissa tomber sa main frissonnante dans la main du jeune homme.

Salvato la saisit avec avidit; Luisa poussa un soupir: ce soupir
confirmait tout ce qu'avait dit le lazzarone.

Michele regardait cette scne  laquelle il ne comprenait rien, et qu'au
contraire comprenait trop Giovannina debout, les mains crispes, l'oeil
fixe, et pareille  la statue de la Jalousie.

--Eh bien, sois tranquille, mon garon, dit Salvato d'une voix joyeuse,
c'est moi qui te donnerai ton sabre de colonel; pas celui avec lequel
j'ai houspill les drles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris, mais un
autre et qui vaudra celui-l.

--Eh bien, voil qui va pour le mieux, dit Michele; il ne me manque plus
que le brevet, les paulettes, l'uniforme et le cheval.

Puis, se retournant vers la camriste:

--N'entends-tu pas, Nina? on sonne  arracher la sonnette!

Nina sembla s'veiller.

--On sonne? dit-elle; et o cela?

--A la porte, il faut croire.

--Oui,  celle de la maison, dit Luisa.

Puis, rapidement et tout bas  Salvato:

--Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre toujours par celle du
jardin. Va, dit-elle  Nina, cours! je n'y suis pas, tu entends?

--Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? rpta Michele.

Nina sortit sans rpondre.

Luisa se rapprocha du bless; elle se sentait, sans savoir pourquoi,
plus  l'aise sous la parole du bavard Michele que sous le regard de la
muette Nina; mais cela, nous le rptons, instinctivement, sans qu'elle
et rien scrut des bons sentiments de son frre de lait, ou des mauvais
instincts de sa camriste.

Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant mystrieusement
de sa matresse:

--Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. Andr Backer, qui demande 
vous parler.

--Ne lui avez-vous pas dit que je n'y tais point? rpliqua Luisa assez
haut pour que Salvato, s'il n'avait point entendu la demande, pt au
moins entendre la rponse.

--J'ai hsit, madame, rpondit Nina toujours  voix basse, d'abord
parce que je sais que c'est votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit
que c'tait pour une affaire importante.

--Les affaires importantes se rglent avec mon mari, et non point avec
moi.

--Justement, madame, continua Giovannina sur le mme diapason; mais j'ai
eu peur qu'il ne revnt quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit  M
le chevalier qu'il n'avait point trouv madame, et, comme madame ne sait
pas mentir, j'ai pens qu'il valait mieux que madame le ret.

--Ah! vous avez pens?... dit Luisa regardant la jeune fille.

Nina baissa les yeux.

--Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps; mais cela lui fera bien
de la peine, pauvre garon!

--Non, dit Luisa aprs un instant de rflexion, mieux vaut en effet que
je le reoive, et tu as bien fait, mon enfant.

Puis, se tournant vers Salvato, qui s'tait cart voyant que Giovannina
parlait bas  sa matresse:

--Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez tranquille, l'audience
ne sera pas longue.

Les jeunes gens changrent un serrement de main et un sourire, puis
Luisa se leva et sortit.

A peine la porte fut-elle referme derrire Luisa, que Salvato ferma les
yeux, comme il avait l'habitude de le faire quand la jeune femme n'tait
plus l.

Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha de Nina.

--Qui tait-ce donc? demanda-t-il  demi-voix, avec cette curiosit
nave de l'homme  demi sauvage dont l'instinct n'est point soumis aux
convenances de la socit.

Nina, qui avait parl trs-bas  sa matresse, haussa la voix d'un
demi-ton et de manire que Salvato, qui n'avait point entendu ce qu'elle
disait  sa matresse, entendit ce qu'elle disait  Michele.

--C'est ce jeune banquier si riche et si lgant, dit-elle; tu le
connais bien!

--Bon! rpliqua Michele, voil que je connais les banquiers, moi!

--Comment! tu ne connais pas M. Andr Backer?

--Qu'est-ce que c'est que cela, M. Andr Backer?

--Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garon blond, un Allemand ou
un Anglais, je ne sais pas bien, mais qui a fait sa cour  madame avant
qu'elle poust le chevalier.

--Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a toute sa fortune?

--Justement, tu y es.

--C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque j'aurai des paulettes et
le sabre que M. Salvato m'a promis, il ne me manquera qu'un cheval
comme celui sur lequel se promne M. Andr Backer pour tre quip
compltement.

Nina ne rpondit point; elle avait, tandis qu'elle parlait, tenu son
regard arrt sur le bless, et, au frmissement presque imperceptible
des muscles de son visage, elle avait compris que le prtendu dormeur
n'avait point perdu une parole de ce qu'elle avait dit  Michele.

Pendant ce temps, Luisa tait passe au salon, o l'attendait la visite
annonce; au premier moment, elle eut peine  reconnatre Andr Backer;
il tait vtu en costume de cour, avait coup ses longs favoris blonds
 l'anglaise, ornement que, soit dit en passant, dtestait le roi
Ferdinand; il portait au cou la croix de commandeur de Saint-Georges
Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la culotte courte et
l'pe au ct.

Un lger sourire passa sur les lvres de Luisa. A quelle intention le
jeune banquier lui faisait-il, dans un pareil costume, c'est--dire dans
un costume de cour, une pareille visite  onze heures et demie du matin?
Sans doute, elle allait le savoir.

Au reste, htons-nous de dire que Andr Backer, de race anglo-saxonne,
tait un charmant garon de vingt-six  vingt-huit ans, blond, frais,
rose, avec la tte carre des faiseurs de chiffres, le menton accentu
du spculateur entt aux affaires, et la main spatule des compteurs
d'argent.

Trs-lgant et habituellement plein de dsinvolture, il tait un peu
emprunt sous ce costume dont il n'avait pas l'habitude et qu'il portait
avec tant de complaisance, que, sans affectation et comme par hasard, il
s'tait plac devant une glace pour voir l'effet que faisait la croix de
Saint-Georges  son cou et la plaque du mme ordre sur sa poitrine.

--Oh! mon Dieu, cher monsieur Andr, lui dit Luisa aprs l'avoir regard
un instant et lui avoir laiss faire un respectueux salut, comme vous
voil splendide! Je ne m'tonne point que vous ayez insist, non pour me
voir sans doute, mais pour que j'aie le plaisir de vous voir dans toute
votre gloire. O allez-vous donc comme cela? car je prsume que ce
n'est point pour me faire une visite d'affaires que vous avez revtu ce
costume de cour.

--Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu avoir plus de plaisir 
me voir avec ce costume que sous mes habits ordinaires, je n'eusse point
attendu jusqu'aujourd'hui pour le revtir; non, madame, je sais,
au contraire, que vous tes une de ces femmes intelligentes qui, en
choisissant toujours le vtement qui leur convient le mieux, font peu
d'attention  la faon dont les autres sont vtus; ma visite est un
effet de ma volont; mais ce costume, sous lequel je me prsente  vous,
est le rsultat des circonstances. Le roi a daign, il y a trois jours,
me faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges Constantinien, et
m'inviter  dner  Caserte pour aujourd'hui.

--Vous tes invit par le roi  dner  Caserte aujourd'hui? fit Luisa
avec une expression de surprise qui indiquait un degr d'tonnement peu
flatteur pour les droits que pouvait se croire le jeune banquier  tre
admis  la table du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le
plus aristocrate des rois dans son chteau. Ah! mais je vous en fais mon
compliment bien sincre, monsieur Andr.

--Vous avez raison de vous tonner, madame, de voir un pareil honneur
fait au fils d'un banquier, rpliqua le jeune homme, un peu piqu de la
faon dont Luisa le flicitait; mais n'avez-vous pas entendu raconter
qu'un jour Louis XIV, si aristocrate qu'il ft, invita  dner avec lui,
 Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter
vingt-cinq millions? Eh bien, il parat que le roi Ferdinand a un besoin
d'argent non moins grand que son anctre le roi Louis XIV, et, comme
mon pre est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite son fils Andr
Backer  dner avec lui  Caserte, qui est le Versailles de Sa Majest
Ferdinand, et, pour tre sr que les vingt-cinq millions ne lui
chapperont point, il a mis, au cou du croquant qu'il admet  sa table,
ce licol par lequel il espre le conduire jusqu' sa caisse.

--Vous tes homme d'esprit, monsieur Andr; ce n'est point d'aujourd'hui
que je m'en aperois, croyez-le, et vous pourriez tre invit  la table
de tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait  ouvrir les portes
des chteaux royaux. Vous avez compar votre pre  Samuel Bernard,
monsieur Andr; moi qui connais son inattaquable probit et sa largeur
en affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison. Samuel Bernard
tait un noble coeur, qui non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous
Louis XV, a rendu de grands services  la France. Eh bien, qu'avez-vous
 me regarder ainsi?

--Je ne vous regarde pas, madame, je vous admire.

--Et pourquoi?

--Parce que je pense que vous tes probablement la seule femme  Naples
qui sache ce que c'est que Samuel Bernard et qui ait le talent de faire
un compliment  un homme qui reconnat le premier qu'ayant une simple
visite  vous faire, il se prsente  vous dans un accoutrement
ridicule.

--Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur Andr? Je suis prte.

--Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-mme, en passant par votre
bouche, deviendrait une charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux
voudrait prolonger, ft-ce aux dpens de son amour-propre.

--En vrit, monsieur Andr, rpliqua Luisa, vous commencez 
m'embarrasser, et je me hte, pour sortir d'embarras, de vous demander
s'il existe une nouvelle route qui passe par Mergellina pour aller 
Caserte.

--Non; mais, ne devant tre  Caserte qu' deux heures, j'ai cru,
madame, que j'aurais le temps de vous parler d'une affaire qui se
rattache justement  ce voyage de Caserte.

--Ah! mon Dieu, cher monsieur Andr, vous ne voudriez pas, je le
prsume, profiter de votre faveur pour me faire nommer dame d'honneur de
la reine? Je vous prviens d'avance que je refuserais.

--Dieu m'en garde! Quoique serviteur dvou de la famille royale et prt
 donner ma vie, et je vais vous parler en banquier, plus que ma vie,
mon argent pour elle, je sais qu'il est des mes pures qui doivent se
tenir loignes de rgions o l'on respire une certaine atmosphre...,
de mme que les sants qui veulent rester intactes doivent s'loigner
des miasmes des marais Pontins et des vapeurs du lac d'Agnano; mais
l'or, qui est un mtal inaltrable, peut se montrer l o hsiterait
 se risquer le cristal, plus facile  ternir. Notre maison engage une
grande affaire avec le roi, madame; le roi nous fait l'honneur de nous
emprunter vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre; c'est une
affaire sre, dans laquelle l'argent plac peut rapporter sept et huit,
au lieu de quatre ou cinq pour cent; vous avez un demi-million plac
chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander des coupons de
cet emprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huit
millions; je viens donc vous demander, avant que nous rendions l'affaire
publique, si vous dsirez que nous vous y fassions participer.

--Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut plus oblige de la
dmarche, rpliqua Luisa; mais vous savez que les affaires, et surtout
les affaires d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent
seulement le chevalier; or,  cette heure, le chevalier, vous connaissez
ses habitudes, cause trs-probablement du haut de son chelle avec Son
Altesse royale le prince de Calabre; c'tait donc  la bibliothque du
palais qu'il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et non ici;
d'ailleurs, la prsence de l'hritier de la couronne et, infiniment
mieux que la mienne, utilis votre habit de crmonie.

--Vous tes cruel, madame, pour un homme qui, ayant si rarement
l'occasion de vous prsenter ses hommages, saisit avec avidit cette
occasion quand elle se prsente.

--Je croyais, rpliqua Luisa du ton le plus naf, que le chevalier vous
avait dit, monsieur Backer, que nous tions toujours et particulirement
les jeudis  la maison, de six  dix heures du soir. S'il l'avait
oubli, je m'empresse de vous le dire en son lieu et place; si vous
l'avez oubli seulement, je vous le rappelle.

--Oh! madame! madame! balbutia Andr, si vous l'eussiez voulu, vous
eussiez rendu bien heureux un homme qui vous aimait et qui est forc de
vous adorer seulement.

Luisa le regarda de son grand oeil noir, calme et limpide comme un
diamant de Nigritie; puis, allant  lui et lui tendant la main:

--Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m'avez fait l'honneur de demander
 Luisa Molina la main que la chevalire San-Felice vous tend; si je
permettais que vous la serrassiez  un autre titre que celui d'ami, vous
vous seriez tromp sur moi et vous seriez adress  une femme qui n'et
point t digne de vous; ce n'est point un caprice d'un instant qui m'a
fait vous prfrer le chevalier, qui a prs de trois fois mon ge et de
deux fois le vtre; c'est le profond sentiment de reconnaissance filiale
que je lui avais vou; ce qu'il tait pour moi il y a deux ans, il l'est
encore aujourd'hui; restez de votre ct ce que le chevalier, qui vous
estime, vous a offert d'tre, c'est--dire mon ami, et prouvez-moi
que vous tes digne de cette amiti en ne me rappelant jamais une
circonstance o j'ai t force de blesser, par un refus qui n'avait
rien de fcheux cependant, un noble coeur qui ne doit garder ni rancune
ni espoir.

Puis, avec une rvrence pleine de dignit:

--Le chevalier aura l'honneur de passer chez monsieur votre pre, lui
dit-elle, et de lui donner une rponse.

--Si vous ne permettez ni que l'on vous aime ni que l'on vous adore,
rpondit le jeune homme, vous ne pouvez empcher du moins que l'on ne
vous admire.

Et, saluant  son tour avec les marques du plus profond respect, il se
retira en touffant un soupir.

Quant  Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvnile qu'elle dmentait
peut-tre, par l'action, la morale qu'elle venait de prcher,  peine
entendit-elle la porte de la rue se refermer sur Andr Backer et sa
voiture s'loigner, qu'elle s'lana par le corridor et regagna la
chambre du bless, avec la promptitude et presque la lgret de
l'oiseau qui revient  son nid.

Son premier regard, en entrant dans la chambre, fut naturellement pour
Salvato.

Il tait trs-ple, il avait les yeux ferms, et son visage, rigide
comme le marbre, avait pris l'expression d'une vive douleur.

Inquite, Luisa courut  lui, et, comme  son approche il n'ouvrait pas
les yeux, quoique ce ft son habitude:

--Dormez-vous, mon ami? lui demanda-t-elle en franais, ou,
continua-t-elle avec une voix  l'anxit de laquelle il n'y avait point
 se mprendre, ou seriez-vous vanoui?

--Je ne dors pas, je ne suis pas vanoui; tranquillisez-vous, madame,
dit Salvato en entr'ouvrant les yeux, mais sans regarder Luisa.

--Madame! rpta Luisa tonne, madame!

--Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.

--De quoi?

--De ma blessure.

--Vous me trompez, mon ami... Oh! j'ai tudi l'expression de votre
physionomie pendant trois jours d'agonie, allez! Non, vous ne souffrez
pas de votre blessure; vous souffrez d'une douleur morale.

Salvato secoua la tte.

--Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur? s'cria Luisa. Je le
veux.

--Vous le voulez? demanda Salvato. C'est vous qui le voulez,
comprenez-vous bien?

--Oui, c'est mon droit; le docteur n'a-t-il pas dit que je devais vous
pargner toute motion?

--Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato regardant fixement la
jeune femme, je suis jaloux.

--Jaloux! de qui, mon Dieu? dit Luisa.

--De vous.

--De moi! s'cria-t-elle sans mme songer  se fcher cette fois.
Pourquoi? comment?  quel propos? Pour tre jaloux, il faut un motif.

--D'o vient que vous tes reste une demi-heure hors de cette chambre,
quand vous ne deviez rester que quelques instants? Et que vous est donc
ce M. Backer qui a le privilge de me voler une demi-heure de votre
prsence?

Le visage de la jeune femme prit une cleste expression de bonheur;
Salvato venait, lui aussi, de lui dire qu'il l'aimait sans prononcer le
mot d'amour; elle abaissa sa tte vers lui de manire que ses cheveux
touchassent presque le visage du bless, qu'elle enveloppa de son
souffle et couvrit de son regard.

--Enfant! dit-elle avec cette mlodie de la voix qui a sa source dans
les fibres les plus profondes du coeur. Ce qu'il est? ce qu'il vient
faire? pourquoi il est rest si longtemps? Je vais vous le dire.

--Non, non, non, murmura le bless, non, je n'ai plus besoin de rien
savoir; merci, merci!

--Merci de quoi? Pourquoi merci?

--Parce que vos yeux m'ont tout dit, ma bien-aime Luisa. Ah! votre
main! votre main!

Luisa donna sa main au bless, qui y appuya convulsivement ses lvres,
tandis qu'une larme tombait de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur
cette main.

Cet homme de bronze avait pleur.

Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Luisa porta sa main  ses
lvres et but cette larme.

Ce fut le philtre de cet irrsistible et implacable amour que lui avait
prdit la sorcire Nanno.




                                XXXIX

                           LES KANGOUROUS


Le roi Ferdinand avait invit Andr Backer  dner  Caserte, d'abord
parce qu'il trouvait sans doute que la rception d'un banquier  sa
table avait moins d'importance  la campagne qu' la ville, ensuite
parce qu'il avait reu d'Angleterre et de Rome des envois prcieux dont
nous parlerons plus tard; il avait donc press plus que d'habitude la
vente de son poisson  Mergellina, vente qui, malgr cette hte, s'tait
faite, empressons-nous de le dire,  la plus grande gloire de son
orgueil et  la plus grande satisfaction de sa bourse.

Caserte, le Versailles de Naples, comme nous l'avons appel, est, en
effet, une btisse dans le got froid et lourd du milieu du XVIIIe
sicle. Les Napolitains qui n'ont point voyag en France soutiennent que
Caserte est plus beau que Versailles; ceux qui ont voyag en France se
contentent de dire que Caserte est aussi beau que Versailles; enfin, les
voyageurs impartiaux qui ne partagent point l'engouement fabuleux des
Napolitains pour leur pays, sans mettre Versailles trs-haut, mettent
Caserte fort au-dessous de Versailles; c'est notre avis aussi,  nous,
et nous ne craignons pas d'tre contredit par les hommes de got et
d'art.

Avant ce chteau moderne de Caserte et avant la Caserte de la plaine,
existaient le vieux chteau et la vieille Caserte de la montagne, dont
il ne reste plus, au milieu de murailles ruines, que trois ou quatre
tours debout; c'tait l que s'levait le manoir des anciens seigneurs
de Caserte, dont un des derniers, en trahissant Manfred, son beau-frre,
fut en partie cause de la perte de la bataille de Bnvent.

On a beaucoup reproch  Louis XIV le malheureux choix du site de
Versailles, que l'on a appel un favori sans mrite; nous ferons le mme
reproche au roi Charles III; mais Louis XIV avait au moins cette excuse
de la pit filiale, qu'il voulait conserver, en l'encadrant dans une
btisse nouvelle, le charmant petit chteau de briques et de marbre,
rendez-vous de chasse de son pre. Cette pit filiale cota un milliard
 la France.

Charles III, lui, n'a pas d'excuse. Rien ne le forait, dans un pays o
les sites dlicieux abondent, de choisir une plaine aride, au pied d'une
montagne pele, sans verdure et sans eau; l'architecte Vanvitelli, qui
btit Caserte, dut planter tout un jardin autour de l'ancien parc
des seigneurs et faire descendre de l'eau du mont Taburno, comme, au
contraire, Rennequin-Sualem dut faire monter la sienne de la rivire sur
la montagne,  l'aide de sa machine de Marly.

Charles III commena le chteau de Caserte vers 1752; Ferdinand, qui
monta sur le trne en 1759, le continua, et ne l'avait pas encore
termin vers le commencement d'octobre 1798, poque  laquelle nous
sommes arrivs.

Ses appartements seulement, ceux de la reine et des princes et
princesses, c'est--dire le tiers du chteau  peine, taient meubls.

Mais, depuis huit jours, Caserte contenait des trsors qui mritaient de
faire venir des quatre parties du monde les amateurs de la statuaire, de
la peinture et mme de l'histoire naturelle.

Ferdinand venait d'y faire transporter de Rome et d'y faire dposer, en
attendant que les salles du chteau de Capodimonte fussent prtes
pour le recevoir, l'hritage artistique de son aeul le pape Paul III,
celui-l mme qui excommunia Henri VIII, qui signa avec Charles V
et Venise une ligue contre les Turcs, et qui fit, en la confiant 
Michel-Ange, reprendre la construction de Saint-Pierre.

Mais, en mme temps que les chefs-d'oeuvre du ciseau grec et du pinceau
du moyen ge arrivaient de Rome, une autre expdition tait venue
d'Angleterre qui proccupait bien autrement la curiosit de Sa Majest
le roi des Deux-Siciles.

C'tait d'abord un muse ethnologique recueilli aux les Sandwich par
l'expdition qui avait succd  celle o le capitaine Cook avait pri,
et dix-huit kangourous vivants, mles et femelles, rapports de la
Nouvelle-Zlande, et dans l'attente desquels Ferdinand avait fait
prparer, au milieu du parc de Caserte, un magnifique enclos avec
cabines pour ces intressants quadrupdes,--si toutefois on peut nommer
quadrupdes, ces difformes marsupiaux avec leurs immenses pattes de
derrire qui leur permettent de faire des bonds de vingt pieds et les
moignons qui leur servent de pattes de devant.--Or, on venait justement
de les faire sortir de leurs cages et de les lancer dans leur
enceinte, et le roi Ferdinand s'bahissait aux bonds immenses qu'ils
accomplissaient, effrays qu'ils taient par les aboiements de Jupiter,
lorsqu'on vint lui annoncer l'arrive de M. Andr Backer.

--C'est bien, c'est bien, dit le roi, amenez-le ici, je vais lui montrer
une chose qu'il n'a jamais vue, et qu'avec tous ses millions il ne
saurait acheter.

Le roi ne se mettait d'habitude  table qu' quatre heures; mais, pour
avoir tout le temps de causer avec le jeune banquier, il lui avait donn
rendez-vous  deux heures.

Un valet de pied conduisit Andr Backer vers la partie du parc o tait
le domicile des kangourous.

Le roi, apercevant de loin le jeune homme, fit quelques pas au-devant de
lui; il ne connaissait le pre et le fils que comme tant les premiers
banquiers de Naples, et le titre de banquiers du roi qu'ils avaient
obtenu les avait mis en contact avec les intendants et le ministre des
finances de Sa Majest, jamais avec Sa Majest elle-mme.

C'tait Corradino qui, jusque-l, avait trait de l'emprunt, fait les
ouvertures, et propos au roi, pour rendre les banquiers plus coulants,
de caresser leur orgueil en donnant  l'un ou  l'autre la croix de
Saint-Georges Constantinien.

Cette croix avait naturellement t offerte au chef de la maison,
c'est--dire  Simon Backer; mais celui-ci, homme simple, avait renvoy
l'offre  son fils, proposant de fonder en son nom une commanderie
de cinquante mille livres, fondation qui ne s'obtenait que par faveur
spciale du roi; la proposition avait t accepte, de sorte que c'tait
son fils,-- l'avenir duquel cette marque distinctive pouvait
tre utile, surtout pour rapprocher,  l'occasion d'un mariage,
l'aristocratie d'argent de l'aristocratie de naissance,--de sorte que
c'tait son fils qui avait t nomm commandeur  sa place.

Nous avons vu que le jeune Andr Backer avait bonne tournure, qu'il
tait cit parmi les jeunes gens lgants de Naples, et nous avons pu
voir, aux quelques mots changs entre lui et Luisa San-Felice, qu'il
tait  la fois homme d'ducation et homme d'esprit; aussi, beaucoup de
dames de Naples n'avaient-elles pas pour lui la mme indiffrence que
notre hrone, et beaucoup de mres de famille eussent-elles dsir
que le jeune banquier, beau, riche, lgant, leur ft,  regard de leur
fille, la mme proposition qu'Andr Backer avait faite au chevalier 
l'endroit de sa pupille.

Il aborda donc le roi avec beaucoup de mesure et de respect, mais avec
beaucoup moins d'embarras qu'une heure auparavant, il n'avait abord la
San-Felice.

Les salutations faites, il attendit que le roi lui adresst le premier
la parole.

Le roi l'examina des pieds  la tte et commena par faire une lgre
grimace.

Il est vrai qu'Andr Backer n'avait ni favoris ni moustaches; mais
il n'avait non plus ni poudre ni queue, ornement et appendice sans
lesquels, dans l'esprit du roi, il ne pouvait y avoir d'homme pensant
parfaitement bien.

Mais, comme le roi tenait fort  toucher ses vingt-cinq millions, et que
peu lui importait, au bout du compte, que celui qui les lui baillerait,
et de la poudre  la tte et une queue  la nuque, pourvu qu'il les
lui baillt, tout en tenant ses mains derrire son dos, il rendit
gracieusement son salut au jeune banquier.

--Eh bien, monsieur Backer, fit-il, o en est notre ngociation?

--Sa Majest me permettra-t-elle de lui demander de quelle ngociation
elle veut parler? rpliqua le jeune homme.

--Celle des vingt-cinq millions.

--Je croyais, sire, que mon pre avait eu l'honneur de rpondre au
ministre des finances de Votre Majest que c'tait chose arrange.

--Ou qui s'arrangerait.

--Non point, sire, arrange. Les dsirs du roi sont des ordres.

--Alors, vous venez m'annoncer...?

--Que Sa Majest peut regarder la chose comme faite; demain commenceront
les versements,  notre caisse, des diffrentes maisons que mon pre
fait participer  l'emprunt.

--Et pour combien la maison Backer entre-t-elle personnellement dans cet
emprunt?

--Pour huit millions, sire, qui sont ds  prsent  la disposition de
Votre Majest.

--A ma disposition?

--Oui sire.

--Et quand cela?

--Mais demain, mais ce soir. Sa Majest peut les faire prendre sur un
simple reu de son ministre des finances.

--Le mien ne vaudrait pas autant? demanda le roi.

--Mieux sire; mais je n'esprais pas que le roi ft  notre maison
l'honneur de lui donner un reu de sa main.

--Si fait, si fait, monsieur, je le donnerai et avec grand plaisir!...
Ainsi vous dites que ce soir...?

--Ce soir, si Votre Majest le dsire; mais, en ce cas, comme la caisse
ferme  six heures, il faudrait que Votre Majest permt que j'envoyasse
un exprs  mon pre.

--Comme je ne serais point fch, mon cher monsieur Backer, que l'on ne
st pas que j'ai touch cet argent, dit le roi en se grattant l'oreille,
attendu que cet argent est destin  faire une surprise, il me serait
agrable qu'il ft transport cette nuit au palais.

--Cela sera fait, sire; seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire 
Votre Majest, mon pre doit tre prvenu.

--Voulez-vous revenir au palais pour crire? demanda le roi.

--Ce que je voudrais surtout, sire, c'est de ne pas dranger le roi dans
sa promenade; il suffit donc de deux mots crits au crayon; ces deux
mots remis  mon valet de pied, il prendra un cheval de poste et les
portera  mon pre.

--Il y a un moyen bien plus simple, c'est de renvoyer votre voiture.

--Encore... Le cocher changera de chevaux et reviendra me prendre.

--Inutile, je retourne  Naples vers les sept heures du soir, je vous
reconduirai.

--Sire! ce sera bien de l'honneur pour un pauvre banquier, dit le jeune
homme en s'inclinant.

--La peste! vous appelez un pauvre banquier l'homme qui m'escompte en
une semaine une lettre de change de vingt-cinq millions, et qui, du jour
au lendemain, en met huit  ma disposition! Je suis roi, monsieur, roi
des Deux-Siciles,  ce que l'on dit du moins, eh bien, je dclare
que, si j'avais huit millions  vous payer d'ici  demain, je vous
demanderais du temps.

Andr Backer tira un petit agenda de sa poche, dchira une feuille de
papier, crivit dessus quelques lignes au crayon, et, se tournant vers
le roi:

--Sa Majest me permet-elle de donner un ordre  cet homme?
demanda-t-il.

Et il dsignait le valet de pied qui l'avait conduit vers le roi, et
qui, s'tant retir  l'cart, attendait la permission de retourner au
chteau.

--Donnez, donnez, pardieu! dit le roi.

--Mon ami, fit Andr Backer, vous donnerez ce papier  mon cocher, qui
partira  l'instant mme pour Naples et le remettra  mon pre. Il est
inutile qu'il revienne, Sa Majest me fait l'honneur de me ramener.

Et, en prononant ces paroles, il s'inclina respectueusement du ct du
roi.

--Si ce garon-l avait de la poudre et une queue, dit Ferdinand, il n'y
aurait  Naples ni duc ni marquis pour lui damer le pion... Enfin, on ne
peut pas tout avoir.

Puis, tout haut:

--Venez, venez monsieur Backer, et je vais vous montrer  coup sr des
animaux que vous ne connaissez pas.

Backer obit  l'ordre du roi, marcha prs de lui en ayant soin de se
tenir un peu en arrire.

Le roi le conduisit droit  l'enceinte o taient enferms les animaux
qui, selon lui, devaient tre inconnus au jeune banquier.

--Tiens, dit celui-ci, ce sont des kangourous!

--Vous les connaissez? s'cria le roi.

--Oh! sire, dit Andr, j'en ai tu des centaines.

--Vous avez tu des centaines de kangourous?

--Oui, sire.

--O cela?

--Mais en Australie.

--Vous avez t en Australie?

--J'en suis revenu il y a trois ans.

--Et que diable alliez-vous faire en Australie?

--Mon pre, dont je suis le fils unique, est trs-bon pour moi; aprs
m'avoir mis, depuis l'ge de douze ans jusqu' celui de quinze, 
l'universit d'Ina, il m'a envoy de quinze  dix-huit ans terminer mon
ducation en Angleterre; enfin, comme je dsirais faire un voyage autour
du monde, mon pre y consentit. Le capitaine Flinders allait partir pour
son premier voyage de circumnavigation, j'obtins du gouvernement anglais
la permission de partir avec lui. Notre voyage dura trois ans;
c'est alors qu'ayant dcouvert, sur la cte mridionale de la
Nouvelle-Hollande, quelques les inconnues, il leur donna le nom d'les
des Kangourous,  cause de l'norme quantit de ces animaux qu'il y
rencontra. N'ayant rien  faire que de chasser, je m'en donnai  coeur
joie, et, chaque jour, j'en envoyais assez  bord pour faire une ration
de viande frache  chaque homme de l'quipage. Depuis, Flinders a fait
un second voyage avec Bass, et il parat qu'ils viennent de dcouvrir un
dtroit qui spare la terre de Van-Diemen du continent.

--La terre de Van-Diemen du continent! un dtroit! Ah! ah! fit le roi,
qui ne savait pas du tout ce que c'tait que la terre de Van-Diemen et
qui savait  peine ce que c'tait qu'un continent, alors vous connaissez
ces animaux-l, et moi qui croyais vous montrer quelque chose de
nouveau!

--C'est quelque chose de nouveau, sire, et de trs-nouveau mme,
non-seulement pour Naples, mais encore pour l'Europe, et, au point de
vue de la curiosit, je crois que Naples est, avec Londres, la seule
ville qui en possde un pareil spcimen.

--Hamilton ne m'a donc point tromp en me disant que le kangourou est un
animal fort rare?

--Fort rare, il a dit la vrit, sire.

--Alors, je ne regrette pas mes papyrus.

--Votre Majest les a changs contre des papyrus? s'cria Andr Backer.

--Ma foi, oui; on avait retrouv  Herculanum vingt-cinq ou trente
rouleaux de charbon, que l'on s'tait empress de m'apporter comme les
choses les plus prcieuses de la terre. Hamilton les a vus chez moi; il
est amateur de toutes ces antiquailles; il m'avait parl des kangourous;
je lui avais exprim le dsir d'en avoir pour essayer de les acclimater
dans mes forts; il m'a demand si je voulais donner au muse de Londres
autant de rouleaux de papyrus que le jardin zoologique de Londres me
donnerait de kangourous. Je lui ai dit: Faites venir vos kangourous et
bien vite! Avant-hier, il m'a annonc mes dix-huit kangourous, et je
lui ai donn ses dix-huit papyrus.

--Sir William n'a point fait un mauvais march, dit en souriant Backer;
seulement, sauront-ils l-bas les drouler et les dchiffrer comme on
sait le faire ici?

--Drouler quoi?

--Les papyrus.

--Cela se droule donc?

--Sans doute, sire, et c'est ainsi que l'on a retrouv plusieurs
manuscrits prcieux que l'on croyait perdus; peut-tre retrouvera-t-on
un jour le Pangyrique de Virginius par Tacite, son discours contre le
proconsul Marcus-Priscus et ses Posies qui nous manquent; peut-tre
mme sont-ils parmi ces papyrus dont vous ignoriez la valeur, sire, et
que vous avez donns  sir William.

--Diable! diable! diable! fit le roi; et vous dites que ce serait une
perte, monsieur Backer?

--Irrparable, sire!

--Irrparable! Pourvu, maintenant que j'ai fait un pareil sacrifice
pour eux, pourvu que mes kangourous se reproduisent! Qu'en pensez-vous,
monsieur Backer?

--J'en doute fort, sire.

--Diable! Il est vrai que, pour son muse polynsien, qui est fort
curieux, comme vous allez voir, je ne lui ai donn que de vieux vases
de terre casss. Venez voir le muse polynsien de sir William Hamilton;
venez.

Le roi se dirigea vers le chteau, Backer le suivit.

Le muse de sir William Hamilton n'tonna pas plus Andr Backer que
ne l'avaient tonn ses kangourous; lui-mme, dans son voyage avec
Flinders, avait relch aux les Sandwich, et, grce au vocabulaire
polynsien recueilli par lui, pendant son sjour dans l'archipel
d'Hawaii, il put non-seulement dsigner au roi l'usage de chaque arme,
le but de chaque instrument, mais encore lui dire les noms par lesquels
ces armes et ces instruments taient dsigns dans le pays.

Backer s'informa quels taient les vieux pots de terre casss que le roi
avait donns en change de ces curiosits de marchand de bric--bric, et
le roi lui montra cinq ou six magnifiques vases grecs trouvs dans
les fouilles de Sant'Agata-dei-Goti, nobles et prcieux dbris d'une
civilisation disparue et qui eussent enrichi les plus riches muses.
Quelques-uns taient briss, en effet; mais on sait avec quelle facilit
et quel art ces chefs-d'oeuvre de forme et de peinture se raccommodent,
et combien les traces mmes qu'a laisses sur eux la main pesante du
temps les rendent plus prcieux, puisqu'elles prouvent leur antiquit et
leur passage aventureux  travers les sicles.

Backer poussa un soupir d'artiste; il et donn cent mille francs de ces
vieux pots briss, comme les appelait Ferdinand, et n'et pas donn
dix ducats des casse-ttes, des arcs et des flches recueillis dans le
royaume de Sa Majest Kamehameha Ier, qui, tout sauvage qu'il tait,
n'et point fait pis en pareille circonstance que son confrre europen
Ferdinand IV.

Le roi, passablement dsappoint de voir le peu d'admiration que
son hte avait manifest pour les kangourous australiens et le muse
sandwichois, esprait prendre sa revanche devant ses statues et ses
tableaux. L, le jeune banquier laissa clater son admiration, mais non
son tonnement. Pendant ses frquents voyages  Rome, il avait, grand
amateur qu'il tait de beaux-arts, visit le muse Farnse, de sorte que
ce fut lui qui fit les honneurs au roi de son splendide hritage; il lui
dit les noms probables des deux auteurs du taureau Farnse, Appollonius
et Taureseus, et, sans pouvoir affirmer ces noms, il affirma au moins
que le groupe, dont il fit remarquer au roi les parties modernes, tait
de l'cole d'Agesandre de Rhodes, auteur de Laocoon. Il lui raconta
l'histoire de Dirc, personnage principal de ce groupe, histoire dont le
roi n'avait pas la premire ide; il l'aida  dchiffrer les trois mots
grecs qui se trouvent gravs au pied de l'Hercule colossal, connu, lui
aussi, sous le nom d'Hercule Farnse: [grec] GAIKON ATAINAIOS EPIESE,
et lui expliqua que cela voulait dire en italien _Glicone Ateniense
faceva_, c'est--dire: _Glicon, d'Athnes, a fait cette statue_; il lui
apprit qu'un des chefs-d'oeuvre de ce muse tait une Esprance qu'un
sculpteur moderne a restaure en Flore, et qui, de l, est connue  tous
sous le nom de Flore Farnse. Parmi les tableaux, il lui signala comme
des chefs-d'oeuvre du Titien la Dana recevant la pluie d'or, et le
magnifique portrait de Philippe II, ce roi qui n'avait jamais ri, et
qui, frapp de la main de Dieu, sans doute en punition des victimes
humaines qu'il lui avait sacrifies, mourut de cette terrible et
immonde maladie pdiculaire dont tait mort Sylla et dont devait mourir
Ferdinand II, qui,  cette poque, n'tait pas encore n. Il feuilleta
avec lui l'office de la Vierge de Julio Clovio, chef-d'oeuvre d'imagerie
du XVIe sicle, qui fut transport il y a sept ou huit ans, du muse
bourbonien au palais royal, et qui a disparu comme disparaissent 
Naples tant de choses prcieuses, qui n'ont pas mme pour excuse de
leur disparition cet amour frntique et indomptable de l'art qui fit
de Cardillac un assassin, et du marquis Campana un dpositaire infidle;
enfin il merveilla le roi, qui, croyant trouver en lui une espce de
Turcaret ignorant et vaniteux, venait d'y dcouvrir, au contraire, un
amateur d'art rudit et courtois.

Et il en rsulta, comme Ferdinand tait au fond un prince d'un grand bon
sens et de beaucoup d'esprit, qu'au lieu d'en vouloir au jeune banquier
d'tre un homme instruit, quand lui, roi, n'tait, comme il le disait
lui-mme, qu'un ne, il le prsenta  la reine,  Acton,  sir William,
 Emma Lyonna, non plus avec les gards douteux rendus  l'homme
d'argent, mais avec cette courtoise protection que les princes
intelligents accordent toujours aux hommes d'esprit et d'ducation.

Cette prsentation fut pour Andr Backer une nouvelle occasion de faire
valoir de nouvelles tudes; il parla allemand avec la reine, anglais
avec sir William et lady Hamilton, franais avec Acton, mais, au milieu
de tout cela, resta tellement modeste et convenable, qu'en montant en
voiture pour le ramener  Naples, le roi lui dit:

--Monsieur Backer, vous eussiez conserv votre voiture que je ne vous
en eusse pas moins ramen dans la mienne, ne ft-ce que pour me procurer
plus longtemps le plaisir de votre conversation.

Nous verrons plus tard que le roi s'tait fort attach en effet, pendant
cette journe,  Andr Backer, et notre rcit montrera, dans la suite,
par quelle implacable vengeance il prouva  ce malheureux jeune homme,
victime de son dvouement  la cause royale, la sincrit de son amiti
pour lui.




                                 XL

                          L'HOMME PROPOSE


A peine le roi fut-il parti, emmenant avec lui Andr Backer, que la
reine Caroline, qui, jusque-l, n'avait pu parler au capitaine gnral
Acton, arriv seulement au moment o l'on allait se mettre  table, se
leva, lui fit, en se levant, signe de la suivre, recommanda  Emma et
 sir William de faire les honneurs du salon si quelques-unes des
personnes invites arrivaient avant son retour, et passa dans son
cabinet.

Acton y entra derrire elle.

Elle s'assit et fit signe  Acton de s'asseoir.

--Eh bien? lui demanda-t-elle.

--Votre Majest, rpliqua Acton, m'interroge probablement  propos de la
lettre?

--Sans doute! N'avez-vous pas reu deux billets de moi qui vous priaient
de faire l'exprience? Je me sens entoure de poignards et de complots,
et j'ai hte de voir clair dans toute cette affaire.

--Comme je l'avais promis  Votre Majest, je suis arriv  enlever le
sang.

--La question n'tait point l; il s'agissait de savoir si, en enlevant
le sang, l'criture persisterait... L'criture a-t-elle persist?

--D'une faon encore assez distincte pour que je puisse lire avec une
loupe.

--Et vous l'avez lue?

--Oui, madame.

--C'tait donc une opration bien difficile, que vous y avez mis un si
long temps?

--Oserai-je faire observer  Votre Majest que je n'avais point
prcisment que cela  faire; puis j'avoue qu' cause mme de
l'importance que vous mettiez au succs de l'opration, j'ai beaucoup
ttonn; j'ai fait cinq ou six essais diffrents, non point sur la
lettre elle-mme, mais sur d'autres lettres que j'ai tent de mettre
dans des conditions pareilles. J'ai essay de l'oxalate de potasse, de
l'acide tartrique, de l'acide muriatique, et chacune de ces substances
a enlev l'encre avec le sang. Hier seulement, en songeant que le sang
humain contenait, dans les conditions ordinaires, de 65  70 parties
d'eau et qu'il ne se caillait que par la volatilisation de cette eau,
j'ai eu l'ide d'exposer la lettre  la vapeur, afin de rendre au sang
caill une quantit d'eau suffisante  sa liqufaction, et alors, en
tamponnant le sang avec un mouchoir de batiste et en versant de l'eau
sur la lettre dispose en pente, je suis arriv  un rsultat que
j'eusse mis immdiatement sous les yeux de Votre Majest, si je n'eusse
su qu'au contraire des autres femmes, les moyens, pour elle qui n'est
trangre  aucune science, la proccupent autant que le rsultat.

La reine sourit: un pareil loge tait celui qui pouvait le plus flatter
son amour-propre.

--Voyons le rsultat, dit la reine.

Acton tendit  Caroline la lettre qu'il avait reue d'elle pendant la
nuit du 22 au 23 septembre, et qu'elle lui avait donne pour en faire
disparatre le sang.

Le sang avait, en effet, disparu, mais partout o il y avait eu du sang,
l'encre avait laiss une si faible trace, qu'au premier aspect, la reine
s'cria:

--Impossible de lire, monsieur.

--Si fait, madame, rpondit Acton; avec une loupe et un peu
d'imagination, Votre Majest va voir que nous allons arriver 
recomposer la lettre tout entire.

--Avez-vous une loupe?

--La voici.

--Donnez.

Au premier abord, la reine avait raison; car,  part les trois ou quatre
premires lignes, qui avaient toujours t  peu prs intactes, voici
tout ce qu' l'oeil nu, et  l'aide de deux bougies, on pouvait lire de
la lettre:

  Cher Nicolino,

  Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
  dez-vous o elle se promettait tant de bonhe
  oint de ma faute, je te le jure; ce n'est
  pr     j'ai t avertie par la rein   e
  devais      prte avec les autres           la
  cour     au-devant de l'amiral            fera
  de     agnifiques, et la reine            lui
        oute sa gloire; elle               de me
       que j'tais un           avec        elle
  comptait blouir            du Nil         une
  opration moins                lui    tout au-
  tre, puisqu'il n'a                  nt jaloux:
  j'aimerai toujo                   phme.

  Aprs-de         un mot        t'indiquera le
   our o je     libre.

                        Ta            et fidle
                                       E.
  21 septembre 1798.

La reine, quoiqu'elle et la loupe entre les mains, essaya d'abord de
relier les mots les uns aux autres mais, avec son caractre impatient,
elle fut vite fatigue de ce travail infructueux, et, portant la loupe 
son oeil, elle parvint bientt  lire difficilement, mais enfin elle
lut les lignes suivantes, qui lui prsentrent la lettre dans tout son
ensemble:

  Cher Nicolino,

  Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
  rendez-vous o elle se promettait tant de bonheur;
  il n'y a point de ma faute, je te le jure; ce n'est qu'aprs
  t'avoir vu que j'ai t avertie par la reine que je
  devais me tenir prte avec les autres dames de la
  cour  aller au-devant de l'amiral Nelson. On lui fera
  des ftes magnifiques, et la reine veut se montrer  lui
  dans toute sa gloire; elle m'a fait l'honneur de me
  dire que j'tais un des rayons avec lesquels elle
  comptait blouir le vainqueur du Nil. Ce sera une
  opration moins mritante sur lui que sur tout autre,
  puisqu'il n'a qu'un oeil; ne sois point jaloux:
  j'aimerai toujours mieux Acis que Polyphme.

  Aprs demain, un mot de moi t'indiquera le
  jour o je serai libre.

  Ta tendre et fidle

  E.

  21 septembre 1798.

--Hum! fit la reine aprs avoir lu, savez-vous, gnral, que tout cela
ne nous apprend pas grand'chose et que l'on croirait que la personne qui
a crit cette lettre avait devin qu'elle serait lue par un autre que
celui auquel elle tait adresse? Oh! oh! la dame est une femme de
prcaution!

--Votre Majest sait que, si l'on a un reproche  faire aux dames de la
cour, ce n'est point celui d'une trop grande innocence; mais l'auteur
de cette lettre n'a pas encore pris assez de prcautions; car, ce soir
mme, nous saurons  quoi nous en tenir sur son compte.

--Comment cela?

--Votre Majest a-t-elle eu la bont de faire inviter, pour ce soir 
Caserte, toutes les dames de la cour dont les noms de baptme commencent
par un E, et qui ont eu l'honneur de lui faire cortge, lorsqu'elle a
t au-devant de l'amiral Nelson?

--Oui, elles sont sept.

--Lesquelles, s'il vous plat, madame?

--La princesse de Cariati, qui s'appelle _Emilia_; la comtesse de
San-Marco, qui s'appelle _Eleonora_; la marquise San-Clemente, qui
s'appelle _Elena_; la duchesse de Termoli, qui s'appelle _Elisabetta_;
la duchesse de Tursi, qui s'appelle _Elisa_; la marquise d'Altavilla,
qui s'appelle _Eufrasia_, et la comtesse de Policastro, qui s'appelle
_Eugenia_. Je ne compte point lady Hamilton, qui s'appelle Emma; elle ne
saurait tre pour rien dans une pareille affaire. Donc, vous le voyez,
nous avons sept personnes compromises.

--Oui; mais, sur ces sept personnes, rpliqua Acton en riant, il y en
a deux qui ne sont plus d'ge  signer des lettres par de simples
initiales.

--C'est juste! Restent cinq. Aprs?

--Aprs, c'est bien simple, madame, et je ne sais pas mme comment Votre
Majest se donne la peine d'couter le reste de mon plan.

--Que voulez-vous, mon cher Acton! il y a des jours o je suis vraiment
stupide, et il parat que je suis dans un de ces jours-l.

--Votre Majest a bonne envie de me dire  moi la grosse injure qu'elle
vient de se dire  elle-mme.

--Oui; car vous m'impatientez avec toutes vos circonlocutions.

--Hlas! madame, on n'est point diplomate pour rien.

--Achevons.

--Ce sera fait en deux mots.

--Dites-les alors, ces deux mots! fit la reine impatiente.

--Que Votre Majest invente un moyen de mettre une plume aux mains de
chacune de ces dames, et, en comparant les critures...

--Vous avez raison, dit la reine en posant sa main sur celle d'Acton; la
matresse connue, l'amant le sera bientt. Rentrons.

Et elle se leva.

--Avec la permission de Votre Majest, je lui demanderai encore dix
minutes d'audience.

--Pour choses importantes?

--Pour affaires de la plus haute gravit.

--Dites, fit la reine en se rasseyant.

--La nuit o Votre Majest me remit cette lettre, elle se rappelle avoir
vu,  trois heures du matin, la chambre du roi claire?

--Oui, puisque je lui crivis...

--Votre Majest sait avec qui le roi s'entretenait si tard?

--Avec le cardinal Ruffo, mon huissier me l'a dit.

--Eh bien,  la suite de sa conversation avec le cardinal Ruffo, le roi
a fait partir un courrier.

--J'ai, en effet, entendu le galop d'un cheval qui passait sous les
votes. Quel tait ce courrier?

--Son homme de confiance, Ferrari.

--D'o savez-vous cela?

--Mon palefrenier anglais Tom couche dans les curies; il a vu,  trois
heures du matin, Ferrari, en costume de voyage, entrer dans l'curie,
seller un cheval lui-mme et partir. Le lendemain, en me tenant
l'trier, il m'a dit cela.

--Eh bien?

--Eh bien, madame, je me suis demand  qui, aprs une conversation avec
le cardinal, Sa Majest pouvait envoyer un courrier, et j'ai pens que
ce n'tait qu' son neveu l'empereur d'Autriche.

--Le roi aurait fait cela sans m'en prvenir?

--Pas le roi! le cardinal, rpondit Acton.

--Oh! oh! fit la reine Caroline en fronant le sourcil, je ne suis pas
Anne d'Autriche et M. Ruffo n'est point Richelieu; qu'il prenne garde!

--J'ai pens que la chose tait srieuse.

--tes-vous sr que Ferrari allait  Vienne?

--J'avais quelques doutes  ce sujet; mais ils ont t bientt dissips.
J'ai envoy Tom sur la route pour savoir si Ferrari avait pris la poste.

--Eh bien?

--Il l'a prise  Capoue, o il a laiss son cheval, en disant au matre
de poste qu'il en et bien soin, que c'tait un cheval des curies du
roi, et qu'il le reprendrait  son retour, c'est--dire dans la nuit du
3 octobre, ou dans la matine du 4.

--Onze ou douze jours.

--Juste le temps qu'il lui faut pour aller  Vienne et en revenir.

--Et,  la suite de toutes ces dcouvertes, qu'avez-vous rsolu?

--D'en prvenir Votre Majest d'abord, et c'est ce que je viens de
faire; ensuite il me semble, pour nos plans de guerre, car Votre Majest
est toujours rsolue  la guerre?...

--Toujours. Une coalition se prpare qui va chasser les Franais de
l'Italie; les Franais chasss, mon neveu l'empereur d'Autriche va
mettre la main non-seulement sur les provinces qu'il possdait avant le
trait de Campo-Formio, mais encore sur les Romagnes. Dans ces sortes
de guerres, chacun garde ce qu'il a pris, ou n'en rend que des portions;
emparons-nous donc seuls, et avant personne, des tats romains, et, en
rendant au pape Rome, que nous ne pouvons point garder, eh bien, nous
ferons nos conditions pour le reste.

--Alors, la reine tant toujours rsolue  la guerre, il est important
qu'elle sache ce que le roi, moins rsolu  la guerre que Votre Majest,
a pu, par le conseil du cardinal Ruffo, crire  l'empereur d'Autriche
et ce que l'empereur d'Autriche lui a rpondu.

--Vous savez une chose, gnral?

--Laquelle?

--C'est qu'il ne faut attendre aucune complaisance de Ferrari; c'est un
homme entirement au roi et que l'on assure incorruptible.

--Bon! Philippe, pre d'Alexandre, disait qu'il n'y avait point de
forteresse imprenable, tant qu'y pouvait entrer un mulet charg
d'or; nous verrons  combien le courrier Ferrari estimera son
incorruptibilit.

--Et, si Ferrari refuse, quelle que soit la somme offerte; s'il dit au
roi que la reine et son ministre ont tent de le sduire, que pensera le
roi, qui devient de plus en plus dfiant?

--Votre Majest sait qu' mon avis le roi l'a toujours t, dfiant;
mais je crois qu'il y a un moyen qui met hors de cause Votre Majest et
moi.

--Lequel?

--Celui de lui faire faire les propositions par sir William. Si Ferrari
est homme  se laisser acheter, il se laissera aussi bien acheter par
sir William que par nous, d'autant plus que sir William ambassadeur
d'Angleterre, a prs de lui le prtexte de vouloir instruire sa cour des
vritables dispositions de l'empereur d'Autriche. S'il accepte,--et
il ne court aucun risque  accepter, car on ne lui demande rien que
de prendre lecture de la lettre, la remettre dans son enveloppe et la
recacheter;--s'il accepte, tout va bien; s'il est assez l'ennemi de ses
intrts pour refuser, au contraire, sir Hamilton lui donne une centaine
de louis pour qu'il garde le secret sur la tentative faite; enfin, au
pis aller de tout, s'il refuse les cent louis et ne garde pas le secret,
sir William rejette tout ce que la tentative a de...--comment dirai-je
cela?--de hasard, sur la grande amiti qu'il porte  son frre de lait
le roi George; si cette excuse ne lui suffit pas, il demandera au roi,
sur sa parole d'honneur, si, en pareille circonstance, il n'en ferait
pas autant que lui, sir William. Le roi se mettra  rire et ne donnera
point sa parole d'honneur. En somme, le roi a trop grand besoin de sir
William Hamilton, dans la position o il se trouve, pour lui garder une
longue rancune.

--Vous croyez que sir William consentira?...

--Je lui en parlerai, et, si cela ne suffit pas, Votre Majest lui en
fera parler par sa femme.

--Maintenant, ne craignez-vous pas que Ferrari ne passe sans que nous
soyons avertis?

--Rien de plus simple que d'aller au-devant de cette crainte, et je n'ai
attendu pour cela que l'agrment de Votre Majest, ne voulant rien faire
sans son ordre.

--Parlez?

--Ferrari repassera cette nuit ou demain matin  la poste de Capoue, o
il a laiss son cheval; j'envoie mon secrtaire  la poste de Capoue,
afin que l'on prvienne Ferrari que le roi est  Caserte et y attend
des dpches; nous restons ici cette nuit et demain toute la journe; au
lieu de passer devant le chteau, Ferrari y entre, demande Sa Majest et
trouve sir William.

--Tout cela peut russir, en effet, rpondit la reine soucieuse, comme
tout cela peut chouer.

--C'est dj beaucoup, madame, lorsque l'on combat  chances gales, et
qu'tant femme et reine, on a pour soi le hasard.

--Vous avez raison, Acton; d'ailleurs, en toute chose il faut faire la
part du feu; si le feu ne prend pas tout, tant mieux; s'il prend tout,
eh bien, on tchera de l'teindre. Envoyez votre secrtaire  Capoue et
prvenez sir William Hamilton.

Et la reine, secouant sa tte encore belle, mais charge de soucis,
comme pour en faire tomber les mille proccupations qui pesaient sur
elle, rentra dans le salon d'un pas lger et le sourire sur les lvres.




                                 XLI

                            L'ACROSTICHE


Un certain nombre de personnes taient dj arrives et, parmi ces
personnes, les sept dames dont le nom de baptme commenait par un E.
Ces sept dames taient, comme nous l'avons dit, la princesse de Cariati,
la comtesse de San-Marco, la marquise de San-Clemente, la duchesse de
Termoli, la duchesse de Tursi, la marquise d'Altavilla et la comtesse de
Policastro.

Les hommes taient l'amiral Nelson et deux de ses officiers, ou plutt
deux de ses amis: le capitaine Troubridge, et le capitaine Ball; le
premier, esprit charmant, plein de fantaisie et d'humour; le second,
grave et roide comme un vritable Breton de la Grande-Bretagne.

Les autres invits taient l'lgant duc de Rocca-Romana, frre de
Nicolino Caracciolo, qui tait loin de se douter--c'est de Nicolino que
nous parlons,--qui tait loin de se douter qu'un ministre et une reine
prissent en ce moment tant de peines pour dcouvrir sa joyeuse et
insouciante personnalit; le duc d'Avalos, plus habituellement appel le
marquis del Vasto, dont l'antique famille se divisa en deux branches et
dont un anctre, capitaine de Charles-Quint,--celui-l mme qui avait
t fait prisonnier  Ravenne, qui avait pous la fameuse Vittoria
Colonna, et qui composa pour elle, en prison, son _Dialogue de
l'amour_,--reut  Pavie des mains de Franois Ier, vaincu, son pe,
dont il ne restait plus que la garde, tandis que l'autre, sous le nom
de marquis del Guasto, dont notre chroniqueur l'toile fait du Guast,
devenait l'amant de Marguerite de France et mourait assassin; le duc de
la Salandra, grand veneur du roi, que nous verrons plus tard essayer de
prendre le commandement chapp aux mains de Mack; le prince Pignatelli,
 qui le roi devait laisser en fuyant la lourde charge de vicaire
gnral, et quelques autres encore, descendants fort descendus des plus
nobles familles napolitaines et espagnoles.

Tous attendaient l'arrive de la reine et s'inclinrent respectueusement
 sa vue.

Deux choses proccupaient Caroline dans cette soire: faire valoir Emma
Lyonna pour rendre Nelson plus amoureux que jamais, et reconnatre 
son criture la dame qui avait crit le billet, attendu que lorsqu'on
connatrait celle qui l'avait crit, il ne serait pas difficile, comme
l'avait fort judicieusement dit Caroline, de reconnatre celui auquel il
tait adress.

Ceux-l seuls qui ont assist  ces intimes et enivrantes soires de
la reine de Naples, soires dont Emma Lyonna tait  la fois le grand
charme et le principal ornement, ont pu raconter  leurs contemporains 
quel point d'enthousiasme et de dlire la moderne Armide conduisait ses
auditeurs et ses spectateurs. Si ses poses magiques, si sa voluptueuse
pantomime avaient eu l'influence que nous avons dite sur les froids
tempraments du Nord, combien plus elles devaient lectriser ces
violentes imaginations du Midi, qui se passionnaient au chant,  la
musique,  la posie, qui savaient par coeur Cimarosa et Metastase! Nous
avons, pour notre part, connu et interrog, dans nos premiers voyages
 Naples et en Sicile, des vieillards qui avaient assist  ces soires
magntiques, et nous les avons vus, aprs cinquante ans couls,
frissonner comme des jeunes gens  ces ardents souvenirs.

Emma Lyonna tait belle, mme sans le vouloir. Que l'on comprenne ce
qu'elle fut ce soir-l, o elle voulait tre belle et pour la reine et
pour Nelson, au milieu de tous ces lgants costumes de la fin du XVIIIe
sicle, que la cour d'Autriche et celle des Deux-Siciles s'obstinaient 
porter comme une protestation contre la rvolution franaise; au lieu
de la poudre qui couvrait encore ces hautes coiffures ridiculement
chafaudes sur le sommet de la tte, au lieu de ces robes triques qui
eussent trangl la grce de Terpsichore elle-mme, au lieu de ce rouge
violent qui transformait les femmes en bacchantes, Emma Lyonna, fidle 
ses traditions de libert et d'art, portait--mode qui commenait dj 
se rpandre et qu'avaient adopte en France les femmes les plus clbres
par leur beaut,--une longue tunique de cachemire bleu clair tombant
autour d'elle en plis  faire envie  une statue antique; ses cheveux
flottant sur ses paules en longues boucles laissaient transparatre,
au milieu de leurs flots mouvants, deux rubis qui brillaient comme les
fabuleuses escarboucles de l'antiquit; sa ceinture, don de la reine,
tait une chane de diamants prcieux, qui, noue comme une cordelire,
retombait jusqu'aux genoux; ses bras taient nus depuis la naissance de
l'paule jusqu' l'extrmit de ses doigts, et l'un de ses bras tait
serr  l'paule et au poignet par deux serpents de diamants aux yeux de
rubis; l'une de ses mains, celle dont le bras tait sans ornement tait
charge de bagues, tandis que l'autre, au contraire, ne brillait que par
l'clatante finesse de sa peau et ses ongles effils, dont l'incarnat
transparent semblait fait de feuilles de rose, tandis que ses pieds,
chausss de bas couleur de chair, semblaient nus comme ses mains dans
leurs cothurnes d'azur  lacets d'or.

Cette blouissante beaut, augmente encore par ce costume trange,
avait quelque chose de surnaturel et, par consquent, de terrible et
d'effrayant; les femmes s'cartaient de cette rsurrection du paganisme
grec avec jalousie, les hommes avec effroi. A qui avait le malheur
de devenir amoureux de cette Vnus Astart, il ne restait plus que sa
possession ou le suicide.

Il en rsultait qu'Emma, toute belle qu'elle tait, et justement  cause
de sa fascinante beaut, restait isole  l'angle d'un canap, au milieu
d'un cercle qui s'tait fait autour d'elle. Nelson, qui seul et eu
le droit de s'asseoir  son ct, la dvorait du regard et chancelait
bloui au bras de Troubridge, se demandant par quel mystre d'amour ou
quel calcul de politique s'tait donne  lui, le rude marin, le vtran
mutil de vingt batailles, cette crature privilgie qui runissait
toutes les perfections.

Quant  elle, elle tait moins gne et moins rougissante sur ce lit
d'Apollon, o autrefois Graham l'avait expose nue aux regards curieux
de toute une ville, que dans ce salon royal o tant de regards envieux
et lascifs l'enveloppaient.

--Oh! Votre Majest, s'cria-t-elle en voyant paratre la reine et en
s'lanant vers elle comme pour implorer son secours, venez vite me
cacher  votre ombre, et dites bien  ces messieurs et  ces dames, que
l'on ne court pas, en s'approchant de moi, les risques que l'ont court 
s'endormir sous le mancenillier ou  s'asseoir sous le bohon-upas.

--Plaignez-vous de cela, ingrate crature que vous tes! dit en riant la
reine; pourquoi tes-vous belle  faire clater tous les coeurs d'amour
et de jalousie, si bien qu'il n'y a que moi ici qui sois assez humble
et assez peu coquette pour oser approcher mon visage du vtre en vous
embrassant sur les deux joues?

Et la reine l'embrassa, et, en l'embrassant, lui dit tout bas ces mots:

--Sois charmante ce soir, il le faut!

Et, jetant son bras autour du cou de sa favorite, elle l'entrana sur le
canap, autour duquel chacun ds lors se pressa, les hommes pour faire
leur cour  Emma en faisant leur cour  la reine, et les femmes pour
faire leur cour  la reine en faisant leur cour  Emma.

En ce moment, Acton rentra: un regard que la reine changea avec lui,
lui indiqua que tout marchait au gr de son dsir.

Elle emmena Emma dans un coin, et, aprs lui avoir parl quelque temps
tout bas:

--Mesdames, dit-elle, je viens d'obtenir de ma bonne lady Hamilton
qu'elle nous donnerait ce soir un chantillon de tous ses talents,
c'est--dire qu'elle nous chanterait quelque ballade de son pays
ou quelque chant de l'antiquit, qu'elle nous jouerait une scne de
Shakspeare, et qu'elle nous danserait son pas du chle, qu'elle n'a
encore dans que pour moi et devant moi.

Il n'y eut dans le salon qu'un cri de curiosit et de joie.

--Mais, dit Emma, Votre Majest sait que c'est  une condition...

--Laquelle? demandrent les dames, encore plus empresses dans leurs
dsirs que les hommes.

--Laquelle? rptrent les hommes aprs elles.

--La reine, dit Emma, vient de me faire observer que, par un singulier
hasard, except celui de la reine, le nom de baptme des huit dames qui
sont runies dans ce salon commence par un E.

--Tiens, c'est vrai! dirent les dames en se regardant.

--Eh bien, si je fais ce que l'on demande, je veux que l'on fasse aussi
ce que je demanderai.

--Mesdames, dit la reine, vous conviendrez que c'est trop juste.

--Eh bien, que voulez-vous? Voyons, dites, milady! s'crirent plusieurs
voix.

--Je dsire, dit Emma, garder un prcieux souvenir de cette soire; Sa
Majest va crire son nom Carolina sur un morceau de papier, et chaque
lettre de ce nom auguste et chri deviendra l'initiale d'un vers crit
par chacune de nous, moi la premire,  la plus grande gloire de Sa
Majest; chacune de nous signera son vers, bon ou mauvais, et j'espre
bien que, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais que de bons;
puis, en souvenir de cette soire pendant laquelle j'aurai eu l'honneur
de me trouver avec la plus belle reine du monde et les plus nobles
dames de Naples et de la Sicile, je prendrai ce prcieux et potique
autographe pour mon album.

--Accord, dit la reine, et de grand coeur.

Et la reine, s'approchant d'une table, crivit en travers d'une feuille
de papier le nom Carolina.

--Mais Votre Majest, s'crirent les dames mises en demeure de faire
des vers  la minute, mais nous ne sommes pas potes, nous.

--Vous invoquerez Apollon, dit la reine, et vous le deviendrez.

Il n'y avait pas moyen de reculer: d'ailleurs, Emma s'approchant de
la table comme elle avait dit qu'elle le ferait, crivit en face de
la premire lettre du nom de la reine, c'est--dire en face du C, le
premier vers de l'acrostiche et signa: Emma Hamilton.

Les autres dames se rsignrent, et les unes aprs les autres
s'approchrent de la table, prirent la plume, crivirent un vers et
signrent leur nom.

Lorsque la dernire, la marquise de San-Clemente, eut sign le sien, la
reine prit vivement le papier. Le concours des huit muses avait donn le
rsultat suivant.

La reine lut tout haut:

  C'est par trop abuser de la grandeur suprme,
                                  _Emma Hamilton_.

  Ayant le sceptre en main, au front le diadme,
                                 _Emilia Cariati_.

  Runissant dj de si riches tributs,
                             _Eleonora San-Marco_.

  O reine! de vouloir qu'en un instant Phbus,
                             _Elisabetta Termoli_.

  Lorsque le mont Vsuve est si loin du Parnasse,
                                    _Elisa Tursi_.

  Initie au bel art de Ptrarque et du Tasse
                           _Eufrasia d'Altavilla_.

  Nos coeurs, qui n'ont jamais pour vous jusqu' ce jour
                          _Eugenia de Policastro_.

  Aspir qu' lutter de respect et d'amour.
                             _Elena San-Clemente_.

--Voyez donc, dit la reine, tandis que les hommes s'merveillaient sur
les mrites de l'acrostiche et que les dames s'tonnaient elles-mmes
d'avoir si bien fait, voyez donc, gnral Acton, comme la marquise de
San-Clemente a une charmante criture.

Le gnral Acton s'approcha d'une bougie, s'cartant en mme temps du
groupe comme s'il et voulu relire l'acrostiche, compara l'criture de
la lettre avec celle du huitime vers, et, rendant avec un sourire le
prcieux et terrible autographe  Caroline:

--Charmante, en effet, dit-il.




                                XLII

                        LES VERS SAPHIQUES


La double louange de la reine et du capitaine gnral Acton  l'gard de
l'criture de la marquise de San-Clemente, passa sans que personne, pas
mme celle qui tait l'objet de cette louange, et l'ide d'y attacher
l'importance qu'elle avait en ralit.

La reine s'empara de l'acrostiche, promettant  Emma de le lui rendre
le lendemain, et, comme cette premire glace qui fait la froideur du
commencement de toute soire tait brise, chacun se mla dans cette
charmante confusion que la reine savait crer dans son intimit, par
l'art qu'elle avait de faire oublier toute gne en bannissant toute
tiquette.

La conversation devint flottante; les lvres ne laissrent plus tomber,
mais lancrent les paroles; le rire montra ses dents blanches; hommes et
femmes se croisrent; chacun alla, selon sa sympathie, chercher l'esprit
ou la beaut, et, au milieu de ce doux bruissement qui semble un ramage
d'oiseaux, on sentit s'attidir et s'imprgner des manations parfumes
de la jeunesse cette atmosphre, dont tant de fraches haleines et
tant de doux parfums faisaient une espce de philtre invisible,
insaisissable, enivrant, compos d'amour, de dsirs et de volupt.

Dans ces sortes de runions, non-seulement Caroline oubliait qu'elle
tait reine, mais encore parfois ne se souvenait point assez qu'elle
tait femme; une espce de flamme lectrique s'allumait dans ses yeux,
sa narine se dilatait, son sein gonfl imitait, en se levant et en
s'abaissant, le mouvement onduleux de la vague, sa voix devenait rauque
et saccade, et un rugissement de panthre ou de bacchante sortant de
cette belle bouche n'et tonn personne.

Elle vint  Emma, et, mettant sur son paule nue, sa main nue, qui
sembla une main de corail rose sur une paule d'albtre:

--Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vous oubli, ma belle lady, que vous
ne vous appartenez point ce soir? Vous nous avez promis des miracles, et
nous avons hte de vous applaudir.

Emma, tout au contraire de la reine, semblait noye dans une molle
langueur; son cou n'avait plus la force de supporter sa tte, qui
s'inclinait tantt sur une paule, tantt sur l'autre, et quelquefois,
comme dans un spasme de volupt, se renversait en arrire; ses yeux,
 moiti ferms, cachaient ses prunelles sous les longs cils de ses
paupires; sa bouche,  moiti ouverte, laissait sous les lvres
pourpres voir ses dents d'mail; les boucles noires de ses cheveux
tranchaient avec la mate blancheur de sa poitrine.

Elle ne vit point, mais sentit la main de la reine se poser sur son
paule; un frisson passa par tout son corps.

--Que dsirez-vous de moi, chre reine? fit-elle languissamment et avec
un mouvement de tte d'une grce suprme. Je suis prte  vous obir.
Voulez-vous la scne du balcon de Romo? Mais, vous le savez, pour jouer
cette scne, il faut tre deux, et je n'ai pas de Romo.

--Non, non, dit la reine en riant, pas de scne d'amour; tu les rendrais
tous fous, et qui sait si tu ne me rendrais pas folle aussi, moi? Non,
quelque chose qui les effraye, au contraire. Juliette au balcon! non
pas! Le monologue de Juliette, voil tout ce que je te permets ce soir.

--Soit; donnez-moi un grand chle blanc, ma reine, et faites-moi faire
de la place.

La reine prit, sur un canap, un grand chle de crpe de Chine blanc
qu'elle avait sans doute jet l avec intention, le donna  Emma, et,
d'un geste dans lequel elle redevenait reine, ordonna  tout le monde de
s'carter.

En une seconde, Emma se trouva isole au milieu du salon.

--Madame, il faut que vous soyez assez bonne pour expliquer la
situation. D'ailleurs, cela dtournera un instant l'attention de moi, et
j'ai besoin de cette petite supercherie pour faire mon effet.

--Vous connaissez tous la chronique vronaise des Montaigus et des
Capulets, n'est-ce pas? dit la reine. On veut faire pouser  Juliette
le comte Pris, qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni
Romo qu'elle aime. Frre Laurence, qui l'a marie  son amant, lui a
donn un narcotique qui la fera passer pour morte; on la dposera dans
le tombeau des Capulets, et, l, Laurence viendra la chercher et la
conduira  Mantoue, o l'attend Romo. Sa mre et sa nourrice viennent
de sortir de sa chambre, la laissant seule aprs lui avoir signifi que,
le lendemain, au point du jour, elle pouserait le comte Pris.

A peine la reine avait-elle achev cet expos qui avait attir tous les
yeux sur elle, qu'un douloureux soupir les ramena sur Emma Lyonna; il
ne lui avait fallu que quelques secondes pour se draper dans l'immense
chle, de manire  ne rien laisser voir de son premier costume; sa tte
tait cache dans ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut
en bas, releva en mme temps et laissa voir peu  peu son visage ple,
empreint de la plus profonde douleur et dans lequel il tait impossible
de retrouver aucun reste de cette langueur suave que nous avons essay
de peindre; c'tait, au contraire, l'angoisse arrive  son paroxysme,
la terreur montant  son apoge.

Elle tourna lentement sur elle-mme, comme pour suivre des yeux sa
mre et sa nourrice, mme au del de la vue, et, d'une voix dont chaque
vibration pntrait au fond du coeur, le bras tendu comme pour donner
au monde un cong ternel: Adieu! dit-elle.

  Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons.
  La terreur, sous mon front, agite son vertige,
  Et mon sang suspendu dans mes veines se fige!
  Si je les rappelais pour calmer mon effroi?
  Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!
  Qu'ont  faire en ces lieux, ta mre ou ta nourrice?
  Il faut que sans tmoins la chose s'accomplisse;
  A moi, breuvage sombre!--et, si tu faillissais,
  Demain je serais donc au comte?... Non, je sais
  Un moyen d'chapper au terrible anathme:
  Poignard, dernier recours, esprance suprme,
  Repose  mes cts. Si c'tait un poison...
  Que le moine en mes mains et mis par trahison,
  Tremblant qu'on dcouvrt mon premier mariage!
  Mais non, chacun le tient pour un saint personnage,
  Et, d'ailleurs, c'est l'ami de mon cher Romo!
  Qu'ai-je  craindre? Mais, si, dpose au tombeau,
  J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,
  Seule au milieu des morts, m'veiller avant l'heure
  O doit, mon Romo, venir me dlivrer!
  Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,
  Assigeant  la fois ma bouche et ma narine,
  De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,
  Me suffoquant avant que, vainqueur du trpas,
  Mon bien-aim ne pt m'emporter dans ses bras,
  Ou mme, si je vis, pour mon oeil quel spectacle!
  Ce caveau n'est-il pas l'antique rceptacle
  O dorment les dbris des aeux trpasss
  Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entasss?
  O Tybald le dernier, tendu sur sa couche,
  M'attend livide et froid, la menace  la bouche?
  Puis, quand sonne minuit, grand Dieu! ne dit-on pas
  Qu'veills par l'airain, les htes du trpas
  Pour s'enlacer, hideux, dans leurs rondes funbres,
  Se lvent en heurtant leurs os dans les tnbres,
  Et poussent dans la nuit de ces cris mouvants
  Qui font fuir la raison du cerveau des vivants?
  Oh! si je m'veillais sous les arcades sombres,
  Justement  cette heure o revivent les ombres;
  Si, se tranant vers moi dans le spulcre obscur,
  Ces spectres me souillaient de leur contact impur,
  Et, m'entranant aux jeux que la lumire abhorre,
  Me laissaient insense au lever de l'aurore!
  Je sens en y songeant ma raison s'chapper.
  Oh! fuis! fuis! Romo, je vois, pour te frapper,
  Tybald qui lentement dans l'ombre se soulve.
  A sa main dcharne tincelle son glaive;
  Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglant,
  Sur sa tombe te faire asseoir  son ct.
  Arrte, meurtrier! au nom du ciel! arrte!
     _(Portant le flacon  ses lvres.)_
  Romo, c'est  toi que boit ta Juliette!

Et, faisant le geste d'avaler le narcotique, elle s'affaissa sur
elle-mme, et tomba tendue sur le tapis du salon, o elle resta inerte
et sans mouvement.

L'illusion fut si grande, qu'oubliant que ce qu'il voyait s'accomplir
n'tait qu'un jeu, Nelson, le rude marin, plus familier avec les
temptes de l'Ocan qu'avec les feintes de l'art, poussa un cri,
s'lana vers Emma, et, de son bras unique, la souleva de terre, comme
il et fait d'un enfant.

Il en fut rcompens: en rouvrant les yeux, le premier sourire d'Emma
fut pour lui. Alors seulement, il comprit son erreur, et se retira
confus dans un angle du salon.

La reine lui succda et chacun entoura la fausse Juliette.

Jamais la magie de l'art, pousse  ce point peut-tre, n'tait
parvenue au del. Quoique exprims dans une langue trangre, aucun
des sentiments qui avaient agit le coeur de l'amante de Romo, n'avait
chapp  ses spectateurs; la douleur, quand, sa mre et sa nourrice
parties, elle se trouve seule avec la menace de devenir la femme du
comte Pris; le doute, quand, examinant le breuvage, elle craint que
ce ne soit un poison; la rsolution, quand, prenant un poignard, elle
dcide d'en appeler au fer, c'est--dire  la mort, dans l'extrmit
o elle se trouve; l'angoisse, quand elle craint d'tre oublie vivante
dans le tombeau de sa famille et d'tre force par les spectres de se
mler  leur danse impie; enfin sa terreur quand elle croit voir Tybald,
enseveli de la veille, se soulever tout sanglant pour frapper Romo,
toutes ces impressions diverses, elle les avait rendues avec une telle
magie et une telle vrit, qu'elle les avait fait passer dans l'me des
assistants, pour lesquels, grce  la magie de son art, la fiction tait
devenue une ralit.

Les motions souleves par ce spectacle, dont la noble compagnie,
compltement trangre aux mystres de la posie du Nord, n'avait
pas mme l'ide, furent quelque temps  se calmer. Au silence de la
stupfaction succdrent les applaudissements de l'enthousiasme;
puis vinrent les loges et les flatteries charmantes qui caressent si
doucement l'amour-propre des artistes. Emma, ne pour briller sur la
scne littraire, mais pousse par son irrsistible fortune sur la
scne politique, redevenait  chaque occasion la comdienne ardente et
passionne, prte  faire passer dans la vie relle ces crations de la
vie factice que l'on appelle Juliette, lady Macbeth ou Cloptre.
Alors, elle jetait  son rve vanoui tous les soupirs de son coeur
et demandait si les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de
mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les apothoses royales
de lady Hamilton. Alors, il se faisait en elle, au milieu des louanges
des assistants, des applaudissement des spectateurs, des caresses mme
de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y laissait aller,
elle tombait dans une de ces mlancolies qui, chez elle, taient
encore une sduction; mais la reine, qui pensait avec raison que ces
mlancolies n'taient point exemptes de regrets et mme de remords, la
poussait vite vers quelque nouveau triomphe, dans l'enivrement duquel
elle dtournait les yeux du pass pour ne plus regarder que dans
l'avenir.

Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement, comme on fait
pour tirer une somnambule du sommeil magntique:

--Allons, lui dit-elle, pas de ces rveries! tu sais bien que je ne les
aime pas. Chante ou danse! Je te l'ai dj dit, tu n'es point  toi ce
soir, tu es  nous; chante ou danse!

--Avec la permission de Votre Majest, dit Emma, je vais chanter. Je
ne joue jamais cette scne sans conserver pendant quelque temps un
tremblement nerveux qui m'te toute force physique; au contraire, ce
tremblement sert ma voix. Quel morceau Votre Majest dsire-t-elle que
je chante? Je suis  ses ordres.

--Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de Sappho que l'on vient de
retrouver  Herculanum. Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique
de plusieurs de ces posies?

--D'une seule, madame; mais...

--Mais quoi? demanda la reine.

--Cette musique, faite pour nous dans l'intimit, sur un hymne
trange..., dit Emma  voix basse.

--_A la femme aime_, n'est-ce pas?

Emma sourit et regarda la reine avec une singulire expression de
lascivit.

--Justement! dit la reine, chante celle-l, je le veux.

Puis, laissant Emma tout tourdie de l'accent avec lequel elle avait
dit: _Je le veux_, elle appela le duc de Rocca-Romana, qu'on assurait
avoir t l'objet d'un de ces caprices tendres et passagers auxquels la
Smiramis du Midi tait aussi sujette que la Smiramis du Nord, et, le
faisant asseoir prs d'elle sur le mme canap, elle commena avec lui
une conversation qui, pour se passer  voix basse, n'en paraissait pas
moins anime.

Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement du salon, et, un
instant aprs, rentra coiffe d'une branche de laurier, les paules
couvertes d'un manteau rouge et portant dans son bras arrondi cette lyre
lesbienne que nulle femme n'a os toucher depuis que la muse de Mitylne
l'a laisse chapper de ses mains en s'lanant du haut du rocher de
Leucade.

Un cri d'tonnement s'chappa de toutes les poitrines;  peine la
reconnut-on. Ce n'tait plus la douce et potique Juliette; une flamme
plus dvorante que celle que Vnus vengeresse alluma dans les yeux de
Phdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avana d'un pas rapide et qui
avait quelque chose de viril, rpandant autour d'elle un parfum inconnu;
toutes les ardeurs impures de l'antiquit, celle de Myrrha pour son
pre, celle de Pasipha pour le taureau crtois, semblaient avoir tendu
leur fard impudique sur son visage; c'tait la vierge rvolte contre
l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable rbellion; elle s'arrta
devant la reine, et, avec une passion qui fit sonner les cordes de la
lyre, comme si elles taient d'airain, elle se laissa tomber sur un
fauteuil et chanta sur une stridente mlope les paroles suivantes:

  Assis  tes cts, celui-l qui soupire,
  coutant de ta voix les sons mlodieux,
  Celui-l qui te voit,  rage! lui sourire,
  Celui-l, je le dis, il est l'gal des dieux!

  Ds que je t'aperois, la voix manque  ma lvre,
  Ma langue se dessche et veut en vain parler.
  Dans mes tempes en feu j'entends battre la fivre,
  Et me sens tout ensemble et transir et brler.

  Plus ple que la fleur qui se soutient  peine,
  Quand le Lion brlant la scha tout un jour,
  Je tremble, je plis, je reste hors d'haleine,
  Et meurs, sans expirer, de dsir et d'amour.

Avec la dernire vibration de ses cordes la lyre glissa des genoux de la
potesse sur le tapis et sa tte se renversa sur son fauteuil.

La reine, qui, ds la seconde strophe, avait cart d'elle Rocca-Romana,
s'lana avant mme que le dernier vers ft fini et souleva dans ses
bras Emma, dont la tte retomba inerte sur son paule comme si elle
tait vanouie.

Cette fois, on fut un instant sans savoir si l'on devait applaudir; mais
la pudeur fut vite terrasse dans un combat o toute ide morale
devait succomber sous l'ardente exaltation des sens. Hommes et femmes
entourrent Emma; ce fut  qui obtiendrait un regard, un mot d'elle,
 qui toucherait sa main, ses cheveux, ses vtements. Nelson tait
l comme les autres, plus tremblant que les autres, car il tait plus
amoureux; la reine prit la couronne de laurier sur la tte d'Emma et la
posa sur celle de Nelson.

Lui, l'arracha comme si elle et brl ses tempes, et l'appuya sur son
coeur.

En ce moment, la reine sentit une main qui la prenait par le poignet;
elle se retourna: c'tait Acton.

--Venez, lui dit-il, sans perdre un instant; Dieu fait pour nous plus
que nous ne pouvions esprer.

--Mesdames, dit-elle, en mon absence,--car pour quelques instants je
suis force de m'absenter,--en mon absence, c'est Emma qui est reine; je
vous laisse, en place de la puissance, le gnie et la beaut.

Puis,  l'oreille de Nelson:

--Dites-lui de danser pour vous le pas du chle qu'elle devait danser
pour moi. Elle le dansera.

Et elle suivit Acton, laissant Emma enivre d'orgueil, et Nelson fou
d'amour.




                                XLIII

                            DIEU DISPOSE


La reine suivit Acton; car elle comprenait qu'en effet il devait se
passer quelque chose de grave pour qu'il se ft permis de l'appeler si
imprativement hors du salon.

Arrive au corridor, elle voulut l'interroger; mais il se contenta de
lui rpondre:

--Par grce, madame, venez vite! nous n'avons pas un instant  perdre;
dans quelques minutes, vous saurez tout.

Acton prit un petit escalier de service qui conduisait  la pharmacie
du chteau. C'tait dans cette pharmacie que les mdecins et les
chirurgiens du roi, Vairo, Troja, Cottugno, trouvaient un assortiment
assez complet de mdicaments pour porter les premiers soins aux malades
ou aux blesss dans les indispositions ou les accidents, quels qu'ils
fussent, pour lesquels ils taient appels.

La reine devina o la conduisait Acton.

--Il n'est rien arriv  aucun de mes enfants? demanda-t-elle.

--Non, madame, rassurez-vous, dit Acton; et, si nous avons une
exprience  faire, nous pourrons la faire, du moins, _in anima vili_.

Acton ouvrit la porte; la reine entra et jeta un coup d'oeil rapide dans
la chambre.

Un homme vanoui tait couch sur un lit.

Elle s'approcha avec plus de curiosit que de crainte.

--Ferrari! dit-elle.

Puis, se retournant vers Acton, l'oeil dilat:

--Est-il mort? demanda-t-elle du ton dont elle et dit: L'avez-vous
tu?

--Non, madame, rpondit Acton, il n'est qu'vanoui.

La reine le regarda; son regard demandait une explication.

--Mon Dieu, madame, dit Acton, c'est la chose la plus simple du monde.
J'ai envoy, comme nous en sommes convenus, mon secrtaire prvenir le
matre de poste de Capoue qu'il et  dire au courrier Ferrari,  son
passage, que le roi l'attendait  Caserte; il le lui a dit, Ferrari n'a
pris que le temps de changer de cheval; seulement, en arrivant sous la
grande porte du chteau, il a tourn trop court, gn par les voitures
de nos visiteurs; son cheval s'est abattu des quatre pieds, la tte du
cavalier a port contre une borne, on l'a ramass vanoui, et je l'ai
fait apporter ici en disant qu'il tait inutile d'aller chercher un
mdecin et que je le soignerais moi-mme.

--Mais, alors, dit la reine saisissant la pense d'Acton, il n'est plus
besoin d'essayer de le sduire, d'acheter son silence; nous n'avons
plus  craindre qu'il ne parle, et, pourvu qu'il reste vanoui assez
longtemps pour que nous puissions ouvrir la lettre, la lire et la
recacheter, c'est tout ce qu'il faut; seulement, vous comprenez, Acton,
il ne faut pas qu'il se rveille tandis que nous serons  l'oeuvre.

--J'y ai pourvu avant l'arrive de Votre Majest, ayant pens  tout ce
qu'elle pense.

--Et comment?

--J'ai fait prendre  ce malheureux vingt gouttes de laudanum de
Sydenham.

--Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assez pour un homme habitu au vin
et aux liqueurs fortes comme doit tre ce courrier?

--Peut-tre avez-vous raison, madame, et peut-on lui en donner dix
gouttes de plus.

Et, versant dix gouttes d'une liqueur jauntre dans une petite cuiller,
il les introduisit dans la gorge du malade.

--Et vous croyez, demanda la reine, que moyennant ce narcotique, il ne
reprendra point ses sens?

--Point assez pour se rendre compte de ce qui se passera autour de lui.

--Mais, dit la reine, je ne lui vois point de sacoche.

--Comme c'est l'homme de confiance du roi, dit Acton, le roi n'use point
avec lui des prcautions ordinaires; et, quand il s'agit d'une simple
dpche, il la porte et en rapporte la rponse dans une poche de cuir
pratique  l'intrieur de sa veste.

--Voyons, dit-la reine sans hsitation aucune.

Acton ouvrit la veste, fouilla dans la poche de cuir et en tira
une lettre cachete du cachet particulier de l'empereur d'Autriche,
c'est--dire, comme l'avait prvu Acton, d'une tte de Marc-Aurle.

--Tout va bien, dit Acton.

La reine voulut lui prendre la lettre des mains pour la dcacheter.

--Oh! non, non, dit Acton, pas ainsi.

Et, tirant la lettre  lui, il la plaa  une certaine hauteur au-dessus
de la bougie, le cachet s'amollit peu  peu, un des quatre angles se
souleva.

La reine passa la main sur son front.

--Qu'allons-nous lire? dit-elle.

Acton tira la lettre de son enveloppe, et, en s'inclinant, la prsenta 
la reine.

La reine l'ouvrit et lut tout haut:


Chteau de Schoenbrnn, 28 septembre 1798.

Trs-excellent frre, cousin et oncle, alli et confdr,

Je rponds  Votre Majest de ma main, comme elle m'a crit de la
sienne.

Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons runi
toutes nos chances de succs, et une des chances sur lesquelles il m'est
permis de compter, c'est la coopration des 40,000 hommes de troupes
russes conduites par le feld-marchal Souvorov,  qui je compte donner
le commandement en chef de nos armes; or, ces 40,000 hommes ne seront
ici qu' la fin de mars. Temporisez donc, mon trs-excellent frre,
cousin et oncle, retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
hostilits; je ne crois pas que la France soit plus que nous dsireuse
de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
quelque raison bonne ou mauvaise de ce qui s'est pass, et, au mois
d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.

Sur ce, et la prsente n'tant  autre fin, je prie, mon trs-cher
frre, cousin et oncle, alli et confdr, que Dieu vous ait dans sa
sainte et digne garde.

FRANOIS.

--Voil tout autre chose que ce que nous attendions, dit la reine.

--Pas moi, madame, rpliqua Acton; je n'ai jamais cru que Sa Majest
l'empereur entrt en campagne avant le printemps prochain.

--Que faire?

--J'attends les ordres de Votre Majest.

--Vous connaissez, gnral, mes raisons de vouloir une guerre immdiate.

--Votre Majest prend-elle la responsabilit?

--Quelle responsabilit voulez-vous que je prenne avec une pareille
lettre?

--La lettre de l'empereur sera ce que nous pouvons dsirer qu'elle soit.

--Que voulez-vous dire?

--Le papier est un agent passif et on lui fait dire ce que l'on veut;
toute la question est de calculer s'il vaut mieux faire la guerre tout
de suite ou plus tard, attaquer que d'attendre que l'on nous attaque.

--Il n'y a pas de discussion l-dessus, il me semble; nous connaissons
l'tat dans lequel est l'arme franaise, elle ne saurait nous rsister
aujourd'hui; si nous lui donnons le temps de s'organiser, c'est nous qui
ne lui rsisterons pas.

--Et, avec cette lettre-l, vous croyez impossible que le roi se mette
en campagne?

--Lui! il sera trop content de trouver un prtexte pour ne pas bouger de
Naples.

--Alors, madame, je ne connais qu'un moyen, dit Acton d'une voix
rsolue.

--Lequel?

--C'est de faire dire  la lettre le contraire de ce qu'elle dit.

La reine saisit le bras d'Acton.

--Est-ce possible? demanda-t-elle en le regardant fixement.

--Rien de plus facile.

--Expliquez-moi cela... Attendez!

--Quoi?

--N'avez-vous pas entendu cet homme se plaindre?

--Qu'importe!

--Il se soulve sur son lit.

--Mais pour retomber, voyez.

Et, en effet, le malheureux Ferrari retomba sur son lit en poussant un
gmissement.

--Vous disiez? reprit la reine.

--Je dis que le papier est pais, sans teinte, crit sur une seule page.

--Eh bien?

--Eh bien, on peut,  l'aide d'un acide, enlever l'criture en ne
laissant de la main de l'empereur que les trois dernires lignes et
sa signature, et substituer la recommandation d'ouvrir sans retard les
hostilits  celle de ne les commencer qu'au mois d'avril.

--C'est grave, ce que vous me proposez l, gnral.

--Aussi ai-je dit qu' la reine seule appartenait de prendre une
pareille responsabilit.

La reine rflchit un instant, son front se plissa, ses sourcils se
froncrent, son oeil s'endurcit, sa main se crispa.

--C'est bien, dit-elle, je la prends.

Acton la regarda.

--Je vous ai dit que je la prenais. A l'oeuvre!

Acton s'approcha du lit du bless, lui tta le pouls, et, retournant
vers la reine:

--Avant deux heures, il ne reviendra pas  lui, dit-il.

--Avez-vous besoin de quelque chose? demanda la reine en voyant Acton
regarder autour de lui.

--Je voudrais un rchaud, du feu et un fer  repasser.

--On sait que vous tes ici prs du bless?

--Oui.

--Sonnez alors, et demandez les objets dont vous avez besoin.

--Mais on ne sait point que Votre Majest y est?

--C'est vrai, dit la reine.

Et elle se cacha derrire le rideau de la fentre.

Acton sonna; ce ne fut point un domestique qui vint, ce fut son
secrtaire.

--Ah! c'est vous, Dick? fit Acton.

--Oui, monseigneur; j'ai pens que Votre Excellence avait besoin de
choses auxquelles un domestique peut-tre ne saurait point l'aider.

--Vous avez eu raison. Procurez-moi d'abord, et le plus tt possible, un
fourneau, du charbon allum et un fer  repasser.

--Est-ce tout, monseigneur?

--Oui, pour le moment; mais vous ne vous loignerez pas, j'aurai
probablement besoin de vous.

Le jeune homme sortit pour excuter les ordres qu'il venait de recevoir;
Acton referma la porte derrire lui.

--Vous tes sr de ce jeune homme? demanda la reine.

--Comme de moi-mme, madame.

--Vous le nommez?

--Richard Menden.

--Vous l'avez appel Dick.

--Votre Majest sait que c'est l'abrviation de Richard.

--C'est vrai!

Cinq minutes aprs, on entendit des pas dans l'escalier.

--Du moment que c'est Richard, dit Acton, il est inutile que Votre
Majest se cache; d'ailleurs, nous aurons besoin de lui tout  l'heure.

--Pour quoi faire?

--Quand il s'agira de rcrire la lettre; ce n'est ni Votre Majest
ni moi qui la rcrirons, attendu que le roi connat nos critures; il
faudra donc que ce soit lui.

--C'est juste.

La reine s'assit, tournant le dos  la porte.

Le jeune homme entra avec les trois objets demands, qu'il dposa prs
de la chemine; puis il sortit sans paratre mme avoir remarqu qu'une
personne tait dans la chambre, qu'il n'avait pas vue  sa premire
entre.

Acton referma une seconde fois la porte derrire lui, apporta le
fourneau prs de la chemine et mit le fer dessus; puis, ouvrant
l'armoire qui contenait la pharmacie, il en tira une petite bouteille
d'acide oxalique, coupa la barbe d'une plume de manire qu'elle pt lui
servir  promener la liqueur sur le papier, plia la lettre de faon 
prserver les trois dernires lignes et la signature impriale de tout
contact avec le liquide, versa l'acide sur la lettre et l'y tendit avec
la barbe de la plume.

La reine suivait l'opration avec une curiosit qui n'tait pas exempte
d'inquitude, craignant qu'elle ne russit point ou ne russit mal;
mais,  sa grande satisfaction, sous l'cre morsure du liquide, elle vit
d'abord l'encre jaunir, puis blanchir, puis disparatre.

Acton tira son mouchoir de sa poche, et, en faisant un tampon, il
pongea la lettre.

Cette opration termine, le papier tait redevenu parfaitement blanc;
il prit le fer, tendit la lettre sur un cahier de papier et la repassa
comme on repasse un linge.

--La! maintenant, dit-il, tandis que le papier va scher, rdigeons la
rponse de Sa Majest l'empereur d'Autriche.

Ce fut la reine qui la dicta. En voici le texte mot  mot:

Schoenbrnn, 28 septembre 1798.

Mon trs-excellent frre, cousin, oncle, alli et confdr,

Rien ne pouvait m'tre plus agrable que la lettre que vous m'crivez
et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point 
mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'arme
franaise est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
de l'arme de la haute Italie.

Chargez-vous donc de l'une, mon trs-excellent frre, cousin et oncle,
alli et confdr; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
que vous tes  Rome, que, de mon ct, j'entre en campagne avec 140,000
hommes; vous en avez de votre ct 60,000, j'attends 40,000 Russes;
c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain trait de paix, au lieu
de s'appeler le trait de Campo-Formio, s'appelle le trait de Paris.

--Est-ce cela? demanda la reine.

--Excellent! dit Acton.

--Alors, il ne s'agit plus que de recopier cette rdaction.

Acton s'assura que le papier tait parfaitement sec, fit disparatre, 
l'aide du fer, le pli prservateur, alla de nouveau  la porte et appela
Dick.

Comme il l'avait prvu, le jeune homme se tenait  la porte de la voix.

--Me voici, monseigneur, dit-il.

--Venez  cette table, fit Acton, et transcrivez ce brouillon sur cette
lettre en dguisant lgrement votre criture.

Le jeune homme se mit  la table sans faire une question, sans paratre
s'tonner, prit la plume comme s'il s'agissait de la chose la plus
simple, excuta l'ordre donn, et se leva, attendant de nouvelles
instructions.

Acton examina le papier  la lueur des bougies: rien n'indiquait
la trahison qui venait d'tre commise; il rintgra la lettre dans
l'enveloppe, replaa au-dessus de la flamme la cire, qui s'amollit de
nouveau, laissa sur cette premire couche, afin d'effacer toute trace
d'ouverture de la lettre, retomber une seconde couche de cire, et
appliqua dessus le cachet qu'il avait fait faire en fac-simil sur celui
de l'empereur.

Aprs quoi, il remit la dpche dans la poche de cuir, reboutonna la
veste du courrier, et, prenant une bougie, examina pour la premire fois
la blessure.

Il y avait contusion violente  la tte, le cuir chevelu tait fendu sur
une longueur de deux pouces; mais il n'y avait aucune lsion de l'os du
crne.

--Dick, dit-il, coutez bien mes recommandations; voici ce que vous
allez faire...

Le jeune homme s'inclina.

--Vous allez envoyer chercher un mdecin  Santa-Maria; pendant qu'on
ira chercher le mdecin, qui ne sera pas ici avant une heure, vous ferez
prendre  cet homme, cuillere par cuillere, une dcoction de caf vert
bouilli, la valeur d'un verre  peu prs.

--Oui, Votre Excellence.

--Le mdecin croira que ce sont les sels qu'il lui aura fait respirer,
ou l'ther dont il lui aura frott les tempes qui l'auront fait revenir
 lui, vous le lui laisserez croire; il pansera le bless, qui, selon
son tat de force ou de faiblesse, poursuivra sa route  pied ou en
voiture.

--Oui, Votre Excellence.

--Le bless, continua Acton en appuyant sur chaque mot, a t ramass
aprs sa chute par les gens de la maison, port par eux sur votre ordre
dans la pharmacie, soign par vous et le mdecin; il n'a vu ni moi la
reine, et la reine ni moi ne l'avons vu. Vous entendez?

--Oui, Votre Excellence.

--Et maintenant, dit Acton en se retournant vers la reine, vous pouvez
laisser aller les choses d'elles-mmes et rentrer sans inquitude au
salon, tout s'excutera comme il a t ordonn.

La reine jeta un dernier regard sur le secrtaire; elle lui trouva
cet air intelligent et rsolu des hommes appels un jour  faire leur
fortune.

Puis, la porte referme:

--Vous avez l un homme prcieux, gnral! dit-elle.

--Il n'est point  moi, il est  vous, madame, comme tout ce que je
possde, rpondit Acton.

Et il s'inclina en laissant passer la reine devant lui.

Lorsqu'elle rentra dans le salon, Emma Lyonna, enveloppe d'un cachemire
pourpre  franges d'or, se laissait, au milieu des louanges et des
applaudissements frntiques des spectateurs, tomber sur un canap dans
tout l'abandon d'une danseuse de thtre qui vient d'obtenir son plus
beau succs; et, en effet, jamais ballerine de San-Carlo n'avait jet
son public dans un pareil enivrement; le cercle au milieu duquel
elle avait commenc la danse s'tait peu  peu, et par une attraction
insensible, rapproch d'elle; de sorte qu'il tait arriv un moment o,
chacun tant avide de la voir, de la toucher, de respirer le parfum qui
manait d'elle, non-seulement l'espace, mais l'air lui avait manqu, et,
criant d'une voix touffe: Place! place! elle tait, dans un spasme
voluptueux, venue tomber sur le canap o la reine la retrouvait.

A la vue de la reine, la foule s'ouvrit pour la laisser pntrer jusqu'
sa favorite.

Les louanges et les applaudissements redoublrent; on savait que louer
la grce, le talent, la magie d'Emma, c'tait la faon la plus sre de
faire sa cour  Caroline.

--D'aprs ce que je vois, d'aprs ce que j'entends, dit Caroline, il me
semble qu'Emma vous a tenu sa parole. Il s'agit maintenant de la laisser
reposer; d'ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je vous
remercie de l'avoir oubli, est  plusieurs milles de Naples.

Chacun comprit que c'tait un cong bien en rgle, et qu'en effet
l'heure tait venue de se retirer; on rsuma tous les plaisirs de la
soire dans l'expression d'une dernire et suprme admiration; la reine
donna sa main  baiser  trois ou quatre des plus favoriss,--le prince
de Maliterno et le duc de Rocca-Romana furent de ceux-l,--retint Nelson
et ses deux amis,  qui elle avait quelques mots  dire en particulier,
et, appelant  elle la marquise de San-Clemente:

--Ma chre Elena, vous tes prs de moi de service aprs-demain.

--Demain, Votre Majest veut dire; car, ainsi qu'elle nous l'a fait
observer, il est une heure du matin; je tiens trop  cet honneur pour
permettre qu'il soit retard d'un jour.

--Je vais donc bien vous contrarier, ma chre Elena, dit la reine avec
un sourire dont il et t difficile de dfinir l'expression; mais
imaginez-vous que la comtesse San-Marco me demande la permission, avec
votre agrment bien entendu, de prendre votre place, vous priant de
prendre la sienne; elle a je ne sais quelle chose importante  faire la
semaine prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvnient  cet change?

--Aucun, madame, si ce n'est de retarder d'un jour le bonheur de vous
faire ma cour.

--Eh bien, voil qui est arrang; vous avez toute libert demain, ma
chre marquise.

--J'en profiterai probablement pour aller  la campagne avec le marquis
de San-Clemente.

--A la bonne heure, dit la reine, voil qui est exemplaire.

Et elle salua la marquise, qui, retenue par elle, fut la dernire  lui
faire sa rvrence et  sortir.

La reine se trouva seule alors avec Acton, Emma, les deux officiers
anglais et Nelson.

--Mon cher lord, dit-elle  Nelson, j'ai tout lieu de penser que, demain
ou aprs-demain, le roi recevra de Vienne des nouvelles dans votre sens
relativement  la guerre; car vous tes toujours d'avis, n'est-ce pas,
que plus tt on entrera en campagne, mieux cela vaudra?

--Non-seulement je suis de cet avis, madame, mais, si cet avis est
adopt, je suis prt  vous prter le concours de la flotte anglaise.

--Nous en profiterons, milord; mais ce n'est point cela que j'ai  vous
demander pour le moment.

--Que la reine ordonne, je suis prt  lui obir.

--Je sais, milord, combien le roi a confiance en vous; demain, si
favorable  la guerre que soit la rponse de Vienne, il hsitera
encore; une lettre de Votre Seigneurie, dans le mme sens que celle de
l'empereur, lverait toutes ses irrsolutions.

--Doit-elle tre adresse au roi, madame?

--Non, je connais mon auguste poux, il a une rpugnance invincible 
suivre les avis qui lui sont donns directement; j'aimerais donc mieux
qu'ils lui vinssent d'une lettre confidentielle crite  lady Hamilton.
crivez collectivement  elle et  sir William;  elle comme  la
meilleure amie que j'aie,  sir William comme au meilleur ami qu'ait le
roi; la chose lui revenant par double ricochet aura plus d'influence.

--Votre Majest sait, dit Nelson, que je ne suis ni un diplomate ni un
homme politique; ma lettre sera celle d'un marin qui dit franchement,
rudement mme, ce qu'il pense, et pas autre chose.

--C'est tout ce que je vous demande, milord. D'ailleurs, vous vous
en allez avec le capitaine gnral, vous causerez en route; comme on
dcidera demain sans doute quelque chose d'important dans la matine,
venez dner au palais; le baron Mack y dne, vous combinerez vos
mouvements.

Nelson s'inclina.

--Ce sera un dner en petit comit, continua la reine; Emma et sir
William seront des ntres. Il s'agit de pousser et de presser le roi;
moi-mme, je retournerais  Naples ce soir, si ma pauvre Emma n'tait
pas si fatigue. Vous savez, au reste, ajouta la reine en baissant la
voix, que c'est pour vous et pour vous seul, mon cher amiral, qu'elle a
dit et fait toutes les belles choses que vous avez vues et entendues.

Puis, plus bas encore:

--Elle refusait obstinment, mais je lui ai dit que j'tais sre qu'elle
vous ravirait; tout son enttement a tomb devant cette esprance.

--Oh! madame, par grce! fit Emma.

--Voyons, ne rougissez pas et tendez votre belle main  notre hros; je
lui donnerais bien la mienne, mais je suis sre qu'il aimera mieux la
vtre; la mienne sera donc pour ces messieurs.

Et, en effet, elle tendit ses deux mains aux officiers, qui en baisrent
chacun une; tandis que Nelson, saisissant celle d'Emma avec plus de
passion peut-tre que ne le permettait l'tiquette royale, la portait 
ses lvres.

--Est-ce vrai, ce qu'a dit la reine, lui demanda-t-il  voix basse, que
ce soit pour moi que vous avez consenti  dire des vers,  chanter et 
danser ce pas qui a failli me rendre fou de jalousie?

Emma le regarda comme elle savait regarder quand elle voulait ter  ses
amants le peu de raison qui leur restait; puis, avec une expression de
voix plus enivrante encore que ses yeux:

--L'ingrat, dit-elle, il le demande!

--La voiture de Son Excellence le capitaine gnral est prte, dit un
valet de pied.

--Messieurs, dit Acton, quand vous voudrez.

Nelson et les deux officiers firent leurs rvrences.

--Votre Majest n'a pas d'ordres particuliers  me donner? dit Acton 
la reine au moment o ils s'loignaient.

--Si fait, dit la reine;  neuf heures ce soir, les trois inquisiteurs
d'tat dans la chambre obscure.

Acton salua et sortit; les deux officiers taient dj dans
l'antichambre.

--Enfin! dit la reine en jetant son bras autour du cou d'Emma et en
l'embrassant avec l'emportement qu'elle mettait dans toutes ses actions.
J'ai cru que nous ne serions jamais seules!...




                                XLIV

                     LA CRCHE DU ROI FERDINAND


Le titre de ce chapitre doit paratre  peu prs inintelligible  nos
lecteurs; nous allons donc commencer par leur en donner l'explication.

Une des plus grandes solennits de Naples, une des plus ftes, est
la Nol,--_Natale_, comme on l'appelle. Trois mois d'avance, les plus
pauvres familles se privent de tout, pour faire quelques conomies,
dont une partie passe  la loterie, dans l'espoir de gagner, et, avec
ce gain, de passer gaiement la sainte nuit, et dont l'autre est mise en
rserve pour le cas o la madone de la loterie,--car,  Naples, il y a
des madones pour tout,--pour le cas o la madone de la loterie serait
inflexible.

Ceux qui ne russissent pas  faire des conomies portent au
Mont-de-Pit leurs pauvres bijoux, leurs misrables vtements et
jusqu'aux matelas de leur lit.

Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vtements  engager, volent.

On a remarqu qu'il y avait  Naples recrudescence de vols pendant le
mois de dcembre.

Chaque famille napolitaine, si misrable qu'elle soit, doit avoir  son
souper, pendant la nuit de Nol, au moins trois plats de poisson sur sa
table.

Le lendemain de la Nol, un tiers de la population de Naples est malade
d'indigestion, et trente mille personnes se font saigner.

A Naples, on se fait saigner  tout propos: on se fait saigner parce
qu'on a eu chaud, parce qu'on a eu froid, parce qu'il a fait _sirocco_,
parce qu'il a fait _tramontane_. J'ai un petit domestique de onze ans
qui, sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept  la loterie,
fait une rente d'un sou par jour  un moine qui lui donne depuis trois
ans des numros dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres
sous pour se faire saigner.

De temps en temps, il entre dans mon cabinet et me dit gravement:

--Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.

Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette dans la veine tait
la chose la plus rcrative du monde.

De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre  Naples et surtout 
l'poque que nous essayons de peindre, on rencontrait des boutiques de
barbiers, _salassatori_, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennent le
rasoir d'une main et la lancette de l'autre.

Pardon de la digression, mais la saigne est un trait des moeurs
napolitaines que nous ne pouvions passer sous silence.

Revenons  la Nol et surtout  ce que nous allions dire  propos de
Naples.

Nous allions dire qu'un des grands amusements de Naples,  l'approche de
Natale, amusement qui, chez les Napolitains de vieille roche, a persist
jusqu' nos jours, tait la composition des crches.

En 1798, il y avait peu de grandes maisons de Naples qui n'eussent leur
crche, soit une crche en miniature pour l'amusement des enfants, soit
une crche gigantesque pour l'dification des grandes personnes.

Le roi Ferdinand tait renomm entre tous pour sa manire de faire sa
crche, et dans la plus grande salle du rez-de-chausse du palais royal,
il avait fait pratiquer un thtre de la grandeur du Thtre-Franais
pour y installer sa crche.

C'tait un des amusements dont le prince de San-Nicandro avait occup
son active jeunesse et dont il avait conserv le got, disons mieux, le
fanatisme pendant son ge mr.

Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui,
servir les mmes objets dont se composent les crches  toutes les ftes
de Nol; la seule diffrence tait dans leur disposition; mais, chez le
roi, il n'en tait pas ainsi, aprs tre reste, un mois ou deux, livre
 l'admiration des spectateurs, la crche royale tait dmantibule,
et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons  ses
favoris, qui recevaient ces dons comme une prcieuse marque de la faveur
royale.

Les crches des particuliers selon les fortunes cotaient de cinq cents
 dix mille et mme quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le
concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes
et des mcaniciens qu'il employait, cotait jusqu' deux ou trois cent
mille francs.

Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait  sa crche tout le
temps qu'il ne donnait point  la chasse et  la pche.

La crche de l'anne 1798 devait tre particulirement belle, et le roi
y avait dpens dj de trs grosses sommes, bien qu'elle ne ft point
entirement termine; voil pourquoi, la veille, grce aux dpenses
faites pour les prparatifs de guerre, se trouvant  court d'argent, il
avait, avec un certain ct enfantin, remarquable dans son caractre,
press la rentre de la part que la maison Backer et fils prenait pour
son compte, dans la ngociation de la lettre de change de vingt-cinq
millions.

Les huit millions pess et compts dans la soire, avaient t, selon la
promesse d'Andr Backer, transports, pendant la nuit, des caves de sa
maison de banque dans celles du palais royal.

Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que dsormais l'argent
manqut, avait envoy chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour
lui montrer sa crche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour
attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel
comme il l'tait, et d arriver  Naples pendant la nuit, et, n'tant
point arriv pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard
que la matine.

Il causait, en attendant, des mrites de saint phrem avec fra Pacifico,
notre vieille connaissance,  qui sa popularit, toujours croissante,
surtout depuis que deux jacobins avaient t sacrifis  cette
popularit, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crche
du roi Ferdinand.

En consquence, dans un coin de cette partie de la salle destin, lors
de l'ouverture de la crche,  devenir le parterre, fra Pacifico et
son ne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre
glaise, en attendant qu'il les excutt en bois.

Nous dirons tout  l'heure la place qui leur tait assigne dans la
grande composition que nous allons drouler aux yeux de nos lecteurs.

Essayons donc, si laborieuse que soit cette tche, de donner une ide de
ce que c'tait que la crche du roi Ferdinand.

Nous avons dit qu'elle tait fabrique sur un thtre de la grandeur
et de la profondeur du Thtre-Franais, c'est--dire qu'elle avait de
trente-quatre  trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la
rampe au mur de fond.

L'espace entier, en largeur et en profondeur, tait occup par des
sujets divers, tablis sur des praticables qui allaient toujours
s'levant et qui reprsentaient les actes principaux de la vie de
Jsus, depuis sa naissance dans la crche au premier plan, jusqu' son
crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situ  l'extrme
lointain, touchait presque aux frises.

Un chemin allait en serpentant par tout le thtre et paraissait
conduire de Bethlem au Golgotha.

Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se prsentt
aux yeux, comme nous l'avons dit, tait la naissance du Christ dans la
grotte de Bethlem.

La grotte tait divise en deux compartiments: dans l'un, le plus grand,
tait la Vierge, avec l'Enfant Jsus, qu'elle tenait dans ses bras ou
plutt sur ses genoux; elle avait  sa droite l'ne, qui brayait, et 
sa gauche le boeuf, qui lchait la main que l'Enfant Jsus tendait vers
lui.

Dans le petit compartiment tait saint Joseph en prire.

Au-dessus du grand compartiment taient crits ces mots:

_Grotte prise au naturel  Bethlem et dans laquelle enfanta la Vierge._

Au-dessus du petit compartiment:

_Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement_.

La Vierge tait richement vtue de brocart d'or; elle avait sur la
tte un diadme en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets
d'meraudes, une ceinture de pierreries et des bagues  tous les doigts.

L'Enfant Jsus avait autour de la tte une feuille d'or reprsentant
l'aurole.

Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jsus se trouvait le
tronc d'un palmier qui traversait la vote et allait s'panouir au grand
jour: c'tait le palmier de la lgende, qui, mort et dessch depuis
longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment o, dans
une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait
pris et serr entre ses bras.

Agenouills  la porte de la crche taient les trois rois mages
apportant des bijoux, des vases prcieux, des toffes magnifiques 
l'enfant divin. Bijoux, vases et toffes taient rels et tirs du
trsor de la couronne ou du muse Borbonico; les rois mages avaient au
cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient
leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attels  un
magnifique carrosse drap.

Cette grotte, avec ses personnages de grandeur demi-nature, se trouvait
 la gauche du spectateur, c'est--dire du ct _jardin_, comme on dit
en termes de coulisses.

Au ct _cour_, c'est--dire  la droite du spectateur, taient les
trois bergers guids par l'toile et faisant pendant aux rois; deux
des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisime
portait entre ses bras un agneau que sa mre suivait en blant.

Au-dessus des bergers, au second plan, tait la fuite en gypte: la
Vierge, monte sur un ne, tenant le petit Enfant Jsus dans ses bras,
tait suivie de saint Joseph marchant derrire elle, tandis qu'au-dessus
d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs
du soleil en tendant au-dessus de sa tte un manteau de velours bleu 
franges d'or.

Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, reprsentait la monte
dei Capuccini  l'Infrascata, avec la faade du couvent de Saint-phrem.

Le groupe destin  faire le pendant de la fuite en gypte, devait se
composer de fra Pacifico et de son ne, reprsents _au naturel_, comme
la grotte de Bethlem; c'tait pour que cette ressemblance ft parfaite
et que l'homme et l'animal pussent tre reconnus  la premire vue, que
fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello,
avait reu l'invitation d'entrer au palais, o le roi dsirait lui
parler. Fra Pacifico avait obi, cherchant dans sa tte ce que pouvait
lui vouloir le roi, et avait t conduit dans la salle de la crche, o
il avait appris de la bouche mme de Sa Majest le grand honneur que le
roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-phrem en mettant
dans sa crche le frre quteur et son ne. Fra Pacifico avait, en
consquence, reu l'avis que, tout le temps que dureraient les sances,
il tait inutile qu'il prt la peine de quter, attendu que ce serait
le matre d'htel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours,
les choses se passaient ainsi,  la grande satisfaction de fra Pacifico
et de Jacobin, qui, dans leurs rves d'ambition les plus exagrs,
n'eussent jamais espr tre un jour admis  l'honneur de se trouver
face  face avec le roi.

Aussi, fra Pacifico se retenait  grand'peine de crier: Vive le roi!
et Jacobin, qui voyait braire son confrre de la crche, se tenait 
quatre pour n'en pas faire autant.

Les autres sujets, qui allaient toujours en s'loignant, taient:
Jsus enseignant les docteurs, l'pisode de la Samaritaine, la pche
miraculeuse, Jsus marchant sur les eaux et soutenant le peu crdule
saint Pierre, le groupe de Jsus et de la femme adultre, groupe dans
lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit
malice cynique du roi Ferdinand, la pcheresse  laquelle le Christ
pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lvre avance des
princesses autrichiennes.

Le quatrime plan tait occup par le dner chez Marthe,--dner pendant
lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et
les essuyer avec ses cheveux,--par l'entre triomphale de Notre-Seigneur
 Jrusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps  l'uniforme du
roi gardaient la porte de la ville et prsentaient les armes  Jsus.
Jrusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle tait fortifie
 la manire de Vauban et dfendue par des canons; ce qui, comme on le
sait, ne l'empcha point d'tre prise par Titus.

Par l'autre porte de Jrusalem, on voyait sortir Jsus, sa croix sur
l'paule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont
les stations taient marques par des croix.

Enfin, le Golgotha terminait la perspective  gauche du spectateur,
tandis que la gauche de la crche reprsentait, au mme plan, la valle
de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes
d'esprance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a
convoqus la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.

Dans les intervalles et sur le chemin qui,  travers les diffrents
praticables, conduisait en serpentant de la crche au Calvaire taient
sems des groupes auxquels l'archologie n'avait rien  voir, des
_pantalons_ qui dansaient, des _paglietti_ qui se disputaient, des
lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant
leur macaroni avec la batitude que les Napolitains, pour lesquels le
macaroni reprsente l'ambroisie antique, mettent  l'inglutition de cet
aliment tomb de l'Olympe sur la terre.

Aucun terrain n'tait perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiter du
mois o naquit Jsus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que,
sur les plans inclins, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des
pasteurs faisaient patre leurs troupeaux.

Et tous ces personnages, qui montaient  prs de trois cents, excuts
par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesure au plan
qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient  une perspective qui
paraissait immense.

Le roi tait en train,--tout en jetant un coup d'oeil  sa crche,
livre au mcanicien du thtre Saint-Charles pour la disposition de
ses personnages,--de se faire raconter par fra Pacifico la lgende du
beccao, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables.
En effet, le brave gorgeur de boucs, aprs avoir t attaqu par un
jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par
ne plus numrer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire 
cette heure, avait t attaqu, comme Falstaff, par toute une arme;
seulement, il n'affirma point qu'elle ft vtue de bougran vert.

Au milieu du rcit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mand,
comme nous l'avons dit, par le roi.

Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire
fte au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel
abominable crime il avait t la cause, sinon l'agent, s'loigna de lui
sous le prtexte d'admirer la crche du roi.

Les sances de fra Pacifico taient termines; outre les trois charges
de poisson, de lgumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait
tires des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin tait
rentr pliant au monastre, le roi ordonna qu'on lui comptt cent
ducats par sance,  titre d'aumne, le congdia en lui demandant sa
bndiction, et, tandis que le moine, bnisseur digne du bnit, le coeur
bondissant d'orgueil, s'loignait sur son ne, il alla rejoindre Ruffo.

--Eh bien, mon minentissime, lui dit-il, nous voici arrivs au 4
octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes,
est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoy chercher,
convaincu qu'il ne pouvait tarder  arriver, et songeant, comme un
goste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en
restant tout seul.

--Et vous avez d'autant mieux fait, sire, rpondit Ruffo, qu'en
traversant la cour, j'ai vu reconduire  l'curie un cheval tout
ruisselant d'eau, et aperu de loin un homme que l'on soutenait sous les
deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement;
 ses grandes bottes,  sa culotte de peau,  sa veste  brandebourgs,
j'ai cru reconnatre le pauvre diable que vous attendez; peut-tre lui
est-il arriv quelque malheur.

En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.

--Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arriv, et attend dans
votre cabinet qu'il plaise  Votre Majest de recevoir les dpches
qu'il lui apporte.

--Mon minentissime, dit le roi, voici notre rponse qui nous arrive.

Et, sans mme s'informer prs du valet de pied si Ferrari s'tait bless
ou avait t bless, Ferdinand monta rapidement par un escalier drob
et se trouva install dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier,
qui, retard par sa blessure, ne marchait que lentement, et tait oblig
de s'arrter de dix pas en dix pas.

Quelques secondes aprs, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio
Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aid 
monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, ple et la tte enveloppe
d'une bandelette ensanglante.




                                 XLV

                            PONCE PILATE


En apercevant le roi, Ferrari carta les deux hommes qui le soutenaient,
et, comme si la prsence de son matre et suffi  lui rendre ses
forces, il fit seul trois pas en avant, et, tandis que les deux hommes
se retiraient et refermaient la porte derrire eux, il tira de sa poche
la dpche de la main droite, la prsenta au roi, tandis qu'il portait,
pour saluer militairement, la gauche  son front.

--Bon! dit pour tout remercment le roi en prenant la dpche, voil mon
imbcile qui s'est laiss tomber.

--Sire, rpondit Ferrari, Votre Majest sait qu'il n'y a pas, dans
toutes les curies du royaume, un cheval capable de me dmonter; c'est
mon cheval, et non pas moi, qui s'est laiss tomber, et, quand le cheval
tombe, sire, il faut que le cavalier, ft-il roi, en fasse autant.

--Et o cela t'est-il arriv? demanda Ferdinand.

--Dans la cour du chteau de Caserte, sire.

--Et que diable allais-tu faire dans la cour du chteau de Caserte?

--Le matre de poste de Capoue m'avait dit que le roi tait au chteau.

--C'est vrai, j'y tais, grommela le roi; mais,  sept heures du soir,
je l'avais quitt, ton chteau de Caserte.

--Sire, dit le cardinal, qui voyait plir et chanceler Ferrari, si Votre
Majest veut continuer l'interrogatoire, elle doit permettre  cet homme
de s'asseoir, ou sinon il va se trouver mal.

--C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!

Le cardinal approcha vivement un fauteuil.

Il tait temps; quelques secondes de plus, Ferrari tombait tendu sur le
parquet; il tomba seulement assis.

Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait tout tonn de la
peine qu'il se donnait pour son courrier, le prit  part et lui dit:

--Vous avez entendu, cardinal,  Caserte?

--Oui, sire.

--Justement,  Caserte! insista le roi.

Puis,  Ferrari:

--Et comment la chose est-elle arrive? demanda-t-il.

--Il y avait soire chez la reine, sire, rpondit le courrier. La cour
tait encombre de voitures; j'ai tourn trop court et n'ai point assez
soutenu mon cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et je
me suis fendu la tte contre une borne.

--Hum! fit le roi.

Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, comme s'il hsitait 
l'ouvrir:

--Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?

--Oui, sire: j'avais un petit retard de deux heures, parce que
l'empereur tait  Schoenbrnn.

--Voyons toujours ce que m'crit mon neveu, venez, cardinal.

--Permettez, sire, que je donne un verre d'eau  cet homme et que je
lui mette  la main un flacon de sels,  moins que Votre Majest ne lui
permette de se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes qui
l'ont amen et je le ferais reconduire.

--Non pas! non pas! mon minentissime; vous comprenez que j'ai 
l'interroger.

En ce moment, on entendit gratter  la porte du cabinet donnant dans
la chambre  coucher, et, derrire la porte, pousser de petits
gmissements.

C'tait Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, plus soucieux de son
ami que Ferdinand ne l'tait de son serviteur, demandait  entrer.

Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et tendit machinalement le bras
vers la porte.

--Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en frappant du pied.

Ferrari laissa retomber son bras.

--Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que deux amis, aprs s'tre
dit adieu au dpart, se disent bonjour  l'arrive?

Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier de verre d'eau et
de sels, il profita de ce que le roi, ayant dcachet la dpche, tait
absorb dans sa lecture, pour aller ouvrir  Jupiter la porte de la
chambre  coucher.

Celui-ci, comme s'il et devin qu'il devait la faveur qui lui tait
faite  une distraction de son matre, se glissa en rampant et en
passant le plus loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour
de son fauteuil, il se dissimula derrire le sige et celui qui y tait
assis, allongeant clinement sa tte caressante entre la cuisse et la
main de son pre nourricier.

--Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!

--Me voil, sire, rpondit l'minence.

--Lisez donc.

Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la lettre et la lisait
 son tour:

--C'est l'empereur lui-mme qui a crit cette lettre? demanda-t-il.

--Je ne sais, sire, rpondit le courrier; mais c'est lui-mme qui me l'a
remise.

--Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette lettre?

--J'en puis jurer, sire.

--Elle ne t'a pas quitt?

--Elle tait dans ma poche au moment o je me suis vanoui, elle tait
dans ma poche au moment o je suis revenu  moi.

--Tu t'es donc vanoui?

--Ce n'est point ma faute, le coup a t trs-violent, sire.

--Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as t vanoui?

--On m'a port dans la pharmacie.

--Qui cela?

--M. Richard.

--Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.

--Le secrtaire de M. Acton.

--Qui t'a pans?

--Le mdecin de Santa-Maria.

--Et personne autre?

--Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.

Ruffo se rapprocha du roi.

--Votre Majest a lu? dit-il.

--Pardieu! fit le roi. Et vous?

--Moi aussi.

--Qu'en dites-vous?

--Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles que l'empereur
reoit de Rome sont,  ce qu'il parat, les mmes que les ntres; il dit
 Votre Majest de se charger de l'arme du gnral Championnet; qu'il
se chargera de celle du gnral Joubert.

--Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitt que je serai 
Rome, il passera la frontire avec cent quarante mille hommes.

--L'avis est positif.

--Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec dfiance, n'est pas de la
main de l'empereur.

--Non; mais la salutation et la signature sont autographes; peut-tre
Sa Majest Impriale tait-elle assez sre de son secrtaire pour lui
confier ce secret.

Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna et la retourna.

--Voulez-vous me montrer le cachet, sire?

--Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien  y reprendre: c'est
bien la tte de l'empereur Marc-Antoine, je l'ai reconnue.

--Marc-Aurle, veut dire Votre Majest.

--Marc-Antoine, Marc-Aurle, murmura le roi, n'est-ce point la mme
chose?

--Pas tout  fait, sire, rpliqua Ruffo en souriant; mais la question
n'est point l; l'adresse est de la main de l'empereur, la signature
est de la main de l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez pas
demander davantage. Votre Majest a-t-elle d'autres questions  faire 
son courrier?

--Non, qu'il aille se faire panser.

Et il lui tourna le dos.

--Et voil les hommes pour lesquels on se fait tuer! murmura Ruffo, en
allant  la sonnette.

Au son du timbre, le valet de pied de service entra.

--Rappelez les deux valets de pied qui ont amen Ferrari, dit le
cardinal.

--Oh! merci, Votre minence; j'ai repris des forces et je regagnerai
bien ma chambre tout seul.

En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina vers la porte,
suivi de Jupiter.

--Ici, Jupiter! fit le roi.

Jupiter s'arrta court, n'obissant qu' moiti, accompagna Ferrari
des yeux jusqu' ce que celui-ci ft dans l'antichambre, et, avec une
plainte, alla se coucher sous la table du roi.

--Eh bien, idiot! que fais-tu l? demanda Ferdinand au valet de pied qui
se tenait debout  la porte.

--Sire, rpondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence sir William
Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, fait demander si Votre Majest veut
bien lui faire l'honneur de le recevoir.

--Pardieu! tu sais bien que je le reois toujours.

Le valet sortit.

--Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.

--Non pas; restez au contraire, mon minentissime; la solennit avec
laquelle l'audience m'est demande indique une communication officielle,
et je ne serai probablement point fch de vous consulter sur cette
communication.

La porte se rouvrit.

--Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! dit le valet sans
reparatre.

--_Zitto_! dit le roi en montrant au cardinal la lettre de l'empereur et
en la mettant dans sa poche.

Le cardinal fit un geste qui correspondait  cette rponse: Sire, la
recommandation tait inutile.

Sir William Hamilton entra.

Il salua le roi, puis le cardinal.

--Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant mieux le bienvenu
que je vous croyais  Caserte.

--J'y tais en effet, sire; mais la reine nous a fait l'honneur de nous
ramener, lady Hamilton et moi, dans sa voiture.

--Ah! la reine est de retour?

--Oui, sire.

--Il y a longtemps que vous tes arriv?

--A l'instant mme, et, ayant une communication  faire  Votre
Majest...

Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.

--Secrte? demanda-t-il.

--C'est selon, sire, reprit sir William.

--Relative  la guerre, je prsume? dit le roi.

--Justement, sire, relative  la guerre.

--En ce cas, vous pouvez parler devant Son minence; nous nous
entretenions de ce sujet au moment o l'on vous a annonc.

Le cardinal et sir William se salurent, ce qu'ils ne faisaient jamais
quand ils pouvaient faire autrement.

--Eh bien, fit sir William renouant la conversation, Sa Seigneurie lord
Nelson est venue hier passer la soire  Caserte, et, en partant, nous a
laiss,  lady Hamilton et  moi, une lettre que je crois de mon devoir
de communiquer  Votre Majest.

--La lettre est crite en anglais?

--Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si Votre Majest le
dsire, j'aurai l'honneur de la lui traduire en italien.

--Lisez, sir William, dit le roi; nous coutons.

Et, en effet, pour justifier le pluriel employ par lui, le roi fit
signe  Ruffo d'couter pendant qu'il coutait lui-mme.

Voici le texte mme de la lettre, que sir William traduisait de
l'anglais en italien pour le roi, et que nous traduisons de l'anglais en
franais pour nos lecteurs [1]:

[Note 1: Nous ne changeons pas une syllabe  la lettre de Nelson,
que l'on doit accepter comme une pice historique de la plus haute
importance, puisque c'est elle qui dcida Ferdinand IV  faire la guerre
 la France.]

A Lady Hamilton.

Naples, 3 octobre 1798.

Ma chre madame,

L'intrt que vous et sir William Hamilton avez toujours pris  Leurs
Majests Siciliennes est, depuis six ans, grav dans mon coeur, et je
puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes,
et elles ont t nombreuses, je n'ai jamais cess de manifester ma
sincre sympathie pour le bonheur de ce royaume.

En vertu de cet attachement, chre madame, je ne puis rester
indiffrent  ce qui s'est pass et  ce qui se passe  cette heure dans
le royaume des Deux-Siciles, ni aux malheurs qui, d'aprs ce que je vois
clairement sans tre diplomate, sont prts  s'tendre sur tout ce pays
si loyal, et cela, par la pire de toutes les politiques, celle de la
temporisation.

Depuis mon arrive dans ces mers, c'est--dire depuis le mois de mai
pass, j'ai vu dans le peuple sicilien un peuple dvou  son souverain,
et dtestant terriblement les Franais et leurs principes.

Depuis mon sjour  Naples, il en a t de mme, et j'y ai trouv les
Napolitains, depuis le premier jusqu'au dernier, prts  faire la guerre
aux Franais, qui, comme on le sait, organisent une arme de voleurs
pour piller ce royaume et abattre la monarchie.

Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle pas toujours t
de bercer les gouvernements dans une fausse scurit pour les dtruire
ensuite? et, comme je l'ai dj assur, est-ce qu'on ne sait pas que
Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer au pillage? Sachant
cela, mais sachant que Sa Majest Sicilienne a une puissante arme,
prte, m'assure-t-on,  marcher sur un pays qui lui ouvre les bras, avec
l'avantage de porter la guerre ailleurs, au lieu de l'attendre de pied
ferme, je m'tonne que cette arme ne se soit pas mise en marche depuis
un mois.

J'ai pleine confiance que l'arrive si heureuse du gnral Mack
poussera le gouvernement  profiter du moment le plus favorable que
la Providence lui ait accord; car, s'il attaque ou s'il attend d'tre
attaqu chez lui au lieu de porter la guerre au dehors, il n'est pas
besoin d'tre prophte pour prdire que ces royaumes seront perdus et
que la monarchie sera dtruite! Or, si malheureusement le gouvernement
napolitain persiste dans ce misrable et ruineux systme de
temporisation, je vous recommanderai, mes bons amis, de tenir vos objets
les plus prcieux et vos personnes prts  tre embarqus  la moindre
nouvelle d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de pourvoir 
votre sret, et avec elle je regrette de songer que cela pourra tre
ncessaire  celle de l'aimable reine de Naples et de sa famille; mais
le mieux serait que les paroles du grand William Pitt, comte de Chatam,
entrassent dans la tte des ministres de ce pays.

Les mesures les plus hardies sont les plus sres.

C'est le sincre dsir de celui qui se dit,

Chre madame,

Votre trs-humble et trs-dvou admirateur et ami,

HORACE NELSON.

--Est-ce tout? demanda le roi.

--Sire, rpondit sir William, il y a un post-scriptum.

--Voyons le post-scriptum... A moins que...

Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait dire: A moins que
le post-scriptum ne soit pour lady Hamilton elle seule. Aussi, sir
William, reprenant la lettre, se hta-t-il de continuer:

Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre comme une preuve,
pour sir William Hamilton, auquel j'cris avec tout le respect qui lui
est d, de la ferme et inaltrable opinion d'un amiral anglais dsireux
de prouver sa fidlit envers son souverain, en faisant tout ce qui est
en son pouvoir pour le bonheur de Leurs Majests Siciliennes et de leur
royaume.

--Cette fois, c'est tout? demanda le roi.

--Oui, sire, rpondit sir William.

--Cette lettre mrite d'tre mdite, dit le roi.

--Elle renferme les conseils d'un vritable ami, sire, rpondit sir
William.

--Je crois que lord Nelson a promis d'tre plus qu'un ami pour nous, mon
cher sir William: il a promis d'tre un alli.

--Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson et sa flotte
tiendront la mer Tyrrhnienne et celle de Sicile, Votre Majest n'a
point  craindre que ses ctes ne soient insultes par un seul btiment
franais; mais, sire, il croit, d'ici  six semaines ou deux mois,
recevoir une autre destination; voil pourquoi il serait utile de ne
point perdre de temps.

--On dirait, en vrit, qu'ils se sont donn le mot, dit tout bas le roi
au cardinal.

--Et ils se le seraient donn, rpondit celui-ci en mettant sa voix au
diapason de celle du roi, que cela n'en vaudrait que mieux.

--Votre avis bien sincre, sur cette guerre, cardinal?

--Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche tient la promesse qu'il
vous fait, que, si Nelson garde scrupuleusement vos ctes, je crois,
en effet, qu'il vaudrait mieux attaquer et surprendre les Franais que
d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.

--Alors, vous voulez la guerre, cardinal?

--Je crois que, dans les conditions o se trouve Votre Majest, le pis
est d'attendre.

--Nelson veut la guerre? demanda le roi  sir William.

--Il la conseille du moins avec la chaleur d'un sincre et inaltrable
dvouement.

--Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant sir William
lui-mme.

--Je rpondrai, comme ambassadeur d'Angleterre, que je sais, en disant
oui, seconder les dsirs de mon gracieux souverain.

--Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette de nuit,
faites-moi le plaisir de verser de l'eau dans cette cuvette et de me la
donner.

Le cardinal obit sans faire la moindre observation, versa l'eau dans la
cuvette et prsenta la cuvette au roi.

Le roi retroussa ses manchettes et se lava les mains en les frottant
avec une espce de fureur.

--Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.

--Je le vois, sire, rpondit l'ambassadeur d'Angleterre, mais je ne me
l'explique point parfaitement.

--Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je fais comme Pilate,
je m'en lave les mains.




                                XLVI

                       LES INQUISITEURS D'TAT


Le capitaine gnral Acton n'avait point oubli l'ordre que lui avait
donn la reine le matin mme, et il avait convoqu les inquisiteurs
d'tat dans la chambre obscure.

Neuf heures taient l'heure indique; mais, pour faire preuve de zle
d'abord, et ensuite par inquitude personnelle, chacun avait voulu
arriver le premier; de sorte qu' huit heures et demie, tous trois
taient runis.

Ces trois hommes, dont les noms sont rests en excration  Naples, et
qui doivent tre inscrits par l'historien sur les tables d'airain de la
postrit,  ct de ceux des Laffmas et des Jeffreys, s'appelaient le
prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.

Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur, et, par consquent,
le premier en honte, tait ambassadeur  Londres, lorsque la reine,
ayant besoin de mettre sous la protection d'un des premiers noms de
Naples ses vengeances publiques et prives, le rappela de son ambassade;
il lui fallait un grand seigneur qui ft dispos  tout sacrifier  son
ambition et prt  boire toute honte pourvu qu'il trouvt au fond du
verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince de Castelcicala;
celui-ci accepta sans discussion; il avait compris qu'il y avait
quelquefois plus  gagner  descendre qu' monter, et, ayant calcul
ce que pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine l'homme qui
se mettait au service de ses haines, de prince, il se faisait sbire et,
d'ambassadeur, espion.

Guidobaldi n'tait ni mont ni descendu en acceptant la mission qui lui
tait offerte: juge inique, magistrat prvaricateur, il tait rest le
mme homme sans conscience qu'il avait toujours t; seulement, honor
de la faveur royale, membre d'une junte d'tat au lieu d'tre membre
d'un simple tribunal, il avait opr sur une plus large base.

Mais, si craints et si excrs que le fussent le prince de Castelcicala
et le juge Guidobaldi, ils taient cependant moins craints et moins
dtests que le procureur fiscal Vanni; celui-l, il n'y avait point
encore de comparaison pour lui dans l'espce humaine, et, si l'avenir
lui rservait dans le Sicilien Speciale un hideux pendant, ce pendant
tait encore inconnu.--Fouquier-Tinville, me direz-vous? Non, il faut
tre juste pour tous, mme pour les Fouquier-Tinville. Celui-ci tait
l'accusateur du comit de salut public; comme au sacrificateur, on lui
amenait la victime et on lui disait: _Tue_! mais il ne l'allait point
chercher; il n'tait pas tout  la fois comme Vanni, espion pour
la dcouvrir, sbire pour l'arrter, juge pour la condamner. Que me
reproche-t-on? criait Fouquier-Tinville  ses juges, qui l'accusaient
d'avoir fait tomber trois mille ttes; est-ce que je suis un homme, moi?
Je suis une hache. Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre
aussi le couteau de la guillotine.

Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille des btes de nuit
et de carnage, qu'il faut chercher l'quivalent de Vanni; il y avait
en lui du loup et de l'hyne non-seulement au moral, mais encore au
physique; il avait les bonds imprvus du premier lorsqu'il fallait
saisir sa proie, la marche tortueuse et muette de la seconde lorsqu'il
fallait s'en approcher. Il tait plutt grand que petit; son regard
tait sombre et concentr; son visage tait couleur de cendre, et, comme
ce terrible Charles d'Anjou, dont Villani nous a laiss un si magnifique
portrait, il ne riait jamais et dormait peu.

La premire fois qu'il vint prendre place  la premire junte, dont il
fit partie, il entra dans la salle des sances, le visage boulevers par
la terreur,--tait-elle vraie ou fausse?--les lunettes releves sur
le front, se heurtant  tous les meubles,  la table; il vint  ses
confrres, en s'criant:

--Messieurs, messieurs, voil deux mois que je ne dors point en voyant
les dangers auxquels est expos _mon roi!_

Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de dire _mon roi_, le
prsident de la junte, s'impatientant, lui rpondit  son tour:

--Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui cachent votre orgueil
sous l'apparence du zle? Pourquoi ne dites-vous pas comme nous
simplement: _notre roi_?

Nous rpondrons pour Vanni, qui ne rpondit point:

--Celui qui dans un gouvernement faible et despotique dit: _Mon roi_,
doit ncessairement l'emporter sur celui qui dit seulement: _Notre roi_.

Ce fut grce au zle de Vanni que, comme nous l'avons dit, les prisons
s'emplirent de suspects; de prtendus coupables furent entasss dans des
cachots infects, privs d'air, de lumire et de pain; une fois enferm
dans une de ces fosses, le prisonnier, qui souvent ignorait la cause de
son arrestation, ne savait plus, non-seulement quand il serait mis en
libert, mais mme en jugement. Vanni, suprme directeur de la douleur
publique, cessait de s'occuper de ceux qui taient en prison une fois
qu'ils y taient, mais s'occupait seulement de ceux qui restaient 
emprisonner. Si une mre, si une femme, si un fils, si une soeur, si une
amante, venaient prier Vanni pour un fils, pour un poux, pour un
frre, pour un amant, la prire du suppliant ajoutait encore au dlit du
prisonnier; si les solliciteurs recouraient au roi, la chose tait plus
qu'inutile, elle devenait dangereuse, parce qu'alors, du roi, Vanni en
appelait  la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la reine
ne pardonnait jamais.

Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,--et c'tait cela qui le rendait
plus terrible encore,--s'tait fait une rputation de juge intgre mais
inflexible; il runissait  une ambition sans bornes une cruaut sans
limites, et, pour le malheur de l'humanit, c'tait en mme temps
un enthousiaste; l'affaire qui l'occupait tait toujours une affaire
immense, attendu qu'il la regardait au microscope de son imagination. De
tels hommes sont non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont  juger,
mais encore funestes pour ceux qui les font juges, parce que, ne sachant
pas satisfaire leur ambition par des actions vraiment grandes, ils
donnent une grandeur imaginaire  leur petites actions, les seules
qu'ils puissent produire.

Il avait commenc  se faire cette rputation de juge intgre, mais
inflexible, dans la conduite qu'il avait tenue  l'gard du prince de
Tarsia. Le prince de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirig la
fabrique de soie de San-Leucio: c'tait une double erreur que le roi et
le prince de Tarsia commettaient chacun de son ct, le roi en nommant
le prince de Tarsia  un tel poste, le prince de Tarsia en l'acceptant.
Ignorant dans une question de comptabilit, mais incapable de frauder;
honnte homme lui-mme, mais ne sachant pas s'entourer d'honntes gens,
il se trouva, au bout de quelques annes, dans la gestion du prince, un
dficit de cent mille cus que Vanni fut charg de liquider.

Rien n'tait plus facile que cette liquidation. Le prince tait riche 
un million de ducats et offrait de payer; mais, si le prince payait,
il n'y avait plus de bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le
bnfice qu'esprait Vanni de cette affaire s'vanouissait; en deux
heures, la chose pouvait tre termine et le dficit combl sans que la
fortune du prince en souffrit une grave atteinte; l'affaire, grce au
liquidateur, dura dix ans; le dficit persista et le prince fut ruin
d'argent et de rputation.

Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant honneur de faire partie
de la junte d'tat de 1796.

Une fois nomm, Vanni se mit  crier tout haut,  tous et partout, qu'il
ne garantissait pas la sret de ses augustes souverains si on ne lui
laissait pas incarcrer vingt mille jacobins  Naples seulement.

Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait d'elle, soit par un
de ces bonds inattendus qu'il partageait avec le loup, soit par cette
marche oblique qu'il tenait de l'hyne, et lui disait:

--Madame, je tiens le fil d'une conspiration! Madame, je suis sur la
trace d'un nouveau complot!

Et Caroline, qui se croyait entoure de complots et de conspirations,
disait:

--Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre reine, et vous serez
rcompens.

Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au bout de trois ans,
l'indignation publique monta comme une mare d'quinoxe, et vint en
quelque sorte battre les murs des prisons, o tant de prvenus taient
enferms sans que jamais on et pu prouver qu'un seul tait coupable;
au bout de trois ans, les instructions, faites avec l'acharnement des
haines politiques, n'avaient pu constater aucun dlit; Vanni recourut
 une dernire esprance, se rfugia dans une dernire ressource, la
torture.

Mais ce n'tait point assez pour Vanni de la torture ordinaire: des
traditions qui remontaient au moyen ge, poque depuis laquelle la
torture n'avait point t applique, disaient que des esprits fermes,
des corps robustes l'avaient supporte; non, il rclamait la torture
extraordinaire, que les anciens lgislateurs autorisaient dans les cas
de lse-majest, et demandait que les chefs du complot, c'est--dire
le chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abb Monticelli et sept ou
huit autres, fussent soumis  cette torture qu'il spcifiait lui-mme
dans un de ces sourires fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il
tait dans l'esprance que cette faveur lui serait accorde: _tormenti
spietati come sopra cadaveri_, c'est--dire _des tourments pareils 
ceux que l'on exercerait sur des cadavres._

La conscience des juges se rvolta, et, quoique Guidobaldi et
Castelcicala fussent pour la torture _comme sur des cadavres_, le
tribunal la repoussa  l'unanimit moins leurs deux voix.

Cette unanimit tait le salut des prisonniers et la chute de Vanni.

Les prisonniers furent mis en libert, la junte fut dissoute par le
dgot public, et Vanni renvers de son fauteuil de procureur fiscal.

Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle lui fit donner
le titre de marquis, et que, de ces trois hommes qui avaient encouru
l'excration publique, elle forma son tribunal  elle, son inquisition
prive, jugeant dans la solitude, frappant dans les tnbres, non plus
avec le fer du bourreau, mais avec le poignard du sbire.

Nous avons vu  l'oeuvre Pasquale de Simone; nous allons y voir
Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.

Les trois inquisiteurs d'tat taient donc runis dans la chambre
obscure; ils taient assis, inquiets et sombres, autour de la table
verte, claire par la lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur
visages dans l'ombre, de sorte que, d'un ct  l'autre de la table, ils
ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent point su qui ils taient.

Le message de la reine les troublait: un espion plus habile qu'eux
avait-il dcouvert quelque complot?

Chacun d'eux roulait donc en silence son inquitude dans son esprit,
sans en faire part  ses compagnons, attendant avec anxit que la porte
des appartements royaux s'ouvrit et que la reine part.

Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard rapide et ombrageux sur
le coin le plus obscur de la chambre.

C'est que, dans ce coin, presque entirement perdu dans l'ombre,  peine
visible, se tenait le sbire Pasquale de Simone.

Peut-tre en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux encore, il tait
avant dans les secrets de la reine; mais, quoiqu'ils lui donnassent des
ordres, pas un des inquisiteurs d'tat n'et os l'interroger.

Seulement, sa prsence tmoignait de la gravit de l'affaire.

Pasquale de Simone, aux yeux mmes des inquisiteurs d'tat, tait un
personnage bien plus effrayant que matre Donato.

Matre Donato, c'tait le bourreau public et patent: Pasquale de
Simone, c'tait le bourreau secret et mystrieux; l'un tait l'excuteur
de la loi, l'autre celui du bon plaisir royal.

Que le bon plaisir royal cesst de tenir pour ses fidles Guidobaldi,
Castelcicala, Vanni, il ne pouvait les dfrer  la loi: ils savaient et
eussent rvl trop de choses.

Mais il pouvait les dsigner  Pasquale de Simone, faire un seul geste,
et, alors, tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils pouvaient dire ne les
protgeait plus, mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqu
entre la sixime et la septime cte gauche, tout tait dit, les secrets
mouraient avec l'homme, et son dernier soupir, pour celui qui passait 
dix pas de l'endroit o il tait frapp, n'tait plus qu'une haleine
du vent, plus triste, un souffle de la brise, plus mlancolique que les
autres.

Neuf heures sonnrent  cette horloge dont nous avons vu le timbre faire
tressaillir la reine, la premire fois qu' sa suite nous introduismes
le lecteur dans cette chambre, et, comme le dernier coup du marteau
vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline parut.

Les trois inquisiteurs d'tat se levrent d'un seul mouvement, salurent
la reine et s'avancrent vers elle. Elle tenait divers objets cachs
sous un grand chle de cachemire rouge, jet sur son paule gauche
plutt en manire de manteau que de chle.

Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette rigide du sbire resta
colle contre la muraille, comme une figure de tapisserie.

La reine prit la parole sans mme laisser aux inquisiteurs d'tat le
temps de lui adresser leurs hommages.

--Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est point vous qui tenez
le fil d'un complot, ce n'est point vous qui tes sur la trace d'une
conspiration, c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez trouv
les coupables sans trouver les preuves, j'ai trouv les preuves d'abord,
et, par les preuves, je vous apporte le moyens de trouver les coupables.

--Ce n'est cependant pas le zle qui nous manque, madame, dit Vanni.

--Non, rpondit la reine, puisque beaucoup mme vous accusent d'en avoir
trop.

--Jamais, quand il s'agit de Votre Majest, dit le prince de
Castelcicala.

--Jamais! rpta comme un cho Guidobaldi.

Pendant ce court dialogue, la reine s'tait approche de la table; elle
carta son chle et y dposa une paire de pistolets et une lettre encore
lgrement teinte de sang.

Les trois inquisiteurs la regardrent faire avec le plus grand
tonnement.

--Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis Vanni, prenez la plume
et crivez les instructions que je vais vous donner.

Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant debout, le poing ferm
et appuy sur la table, enveloppe de son chle de pourpre comme une
impratrice romaine, dicta les paroles suivantes:

--Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier, six hommes taient runis
dans les ruines du chteau de la reine Jeanne; ils en attendaient un
septime, envoy de Rome par le gnral Championnet. L'homme envoy par
le gnral Championnet avait quitt son cheval  Pouzzoles; il y avait
pris une barque, et, malgr la tempte qui menaait, et qui, quelque
temps aprs, clata en effet, il s'avana par mer vers le palais en
ruine o il tait attendu. Au moment o la barque allait aborder, elle
sombra; les deux pcheurs qui la conduisaient prirent; le messager
tomba  l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux, se sauva. Les six
conjurs et lui restrent en confrence jusqu' minuit et demi,  peu
prs. Le messager sortit le premier et s'achemina vers la rivire de
Chiaa; les six autres hommes quittrent les ruines; trois remontrent
le Pausilippe, trois autres suivirent en barque le bord de la mer en
descendant du ct du chteau de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver  la
fontaine du Lion, le messager fut assassin...

--Assassin! s'cria Vanni; et par qui?

--Cela ne nous regarde point, rpondit la reine d'un ton glac; nous
n'avons pas  poursuivre ses assassins.

Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.

--Avant de tomber, il tua deux hommes avec les pistolets que voici, et
en blessa deux avec le sabre que vous trouverez dans cette armoire.
(Et la reine indiqua l'armoire o, quinze jours auparavant, elle avait
enferm le sabre et le manteau.) Le sabre, vous pourrez le voir, est de
fabrique franaise; mais les pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont
des manufactures royales de Naples; ils sont marqus d'une N., premire
lettre du nom de baptme de leur propritaire.

Pas un souffle n'interrompit la reine; on et dit que ses trois
auditeurs taient de marbre.

--Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre tait de fabrique
franaise; mais, au lieu de l'uniforme que le messager portait en
arrivant et qui avait t mouill par la pluie et par l'eau de mer, il
portait une houppelande de velours vert  brandebourgs qui lui avait
t prte par un des six conjurs. Le conjur qui lui avait prt cette
redingote avait oubli dans la poche une lettre; c'est une lettre de
femme, une lettre d'amour, adresse  un jeune homme dont le nom
est Nicolino. Les N incrustes sur les pistolets prouvent qu'ils
appartiennent  la mme personne  laquelle est adresse la lettre, et
qui, en prtant la redingote, a prt aussi les pistolets.

--Cette lettre, dit Castelcicala aprs l'avoir examine avec soin, n'a
pour toute signature qu'une initiale, un E.

--Cette lettre, dit la reine, est de la marquise Elena de San-Clemente.

Les trois inquisiteurs se regardrent.

--Une des dames d'honneur de Votre Majest, je crois, fit Guidobaldi.

--Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur, rpondit la reine avec un
singulier sourire, qui semblait dnier  la marquise de San-Clemente la
qualification de _dame d'honneur_ que Guidobaldi lui donnait. Or, comme
les amants sont encore,  ce qu'il parat, dans leur lune de miel, j'ai
donn ce matin cong  la marquise de San-Clemente, qui tait de service
prs de moi demain, et qui sera remplace demain par la comtesse de
San-Marco. Or, coutez bien ceci, continua la reine.

Les trois inquisiteurs se rapprochrent de Caroline en s'allongeant sur
la table et entrrent dans le cercle de lumire vers par la lampe,
de manire que leurs trois ttes, restes jusque-l dans l'ombre, se
trouvrent tout  coup claires.

--Or, coutez bien ceci: il est probable que la marquise de
San-Clemente, _ma dame d'honneur_, comme vous l'appelez, monsieur
Guidobaldi, ne dira pas  son mari un mot du cong que je lui donne,
et consacrera toute la journe de demain  son cher Nicolino; vous
comprenez maintenant, n'est-ce pas?

Les trois hommes levrent leurs yeux interrogateurs sur la reine; ils
n'avaient point compris.

Caroline continua.

--C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale de Simone entoure
avec ses hommes le palais de la marquise de San-Clemente; ils la voient
sortir, ils la suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une
maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent aux amants
tout le loisir d'tre ensemble. La marquise sort probablement la
premire, et, quand Nicolino sort  son tour, ils arrtent Nicolino,
mais sans lui faire aucun mal... La tte de celui qui le toucherait
autrement que pour le faire prisonnier, dit la reine en levant la
voix et en fronant le sourcil, me rpondrait de sa vie! Les hommes de
Pasquale de Simone le prennent donc vivant, le conduisent au chteau
Saint-Elme et le recommandent tout particulirement au gouverneur, qui
choisit pour lui un de ses cachots les plus srs. S'il consent  nommer
ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors, Vanni, cela vous
regarde; vous n'aurez plus un tribunal stupide pour vous empcher de
donner la torture, et vous agirez _comme sur un cadavre_. Est-ce clair,
cela, messieurs? Et, quand je me mle de dcouvrir des conspirations,
suis-je un bon limier?

--Tout ce que fait la reine est marqu au coin du gnie, dit Vanni en
s'inclinant. Votre Majest a-t-elle d'autres ordres  nous donner?

--Aucun, rpliqua la reine. Ce que le marquis Vanni vient d'crire vous
servira de rgle  tous trois; aprs le premier interrogatoire, vous me
rendrez compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent dans cette
armoire, les pistolets et la lettre qui se trouvent sur cette table
comme preuves de conviction, et que Dieu vous garde!

La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la main; tous trois
salurent profondment et sortirent  reculons.

Lorsque la porte se fut referme derrire eux, Caroline fit un signe 
Pasquale de Simone; le sbire s'approcha au point de n'tre spar de la
reine que par la largeur de la table.

--Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la table une bourse
pleine d'or.

--Oui, Votre Majest, rpondit le sbire en prenant la bourse et en
remerciant par un salut.

--Demain, ici,  la mme heure, tu te trouveras pour me rendre compte de
ce qui se sera pass.

Le lendemain,  la mme heure, la reine apprenait de la bouche
de Pasquale que l'amant de la marquise de San-Clemente, surpris 
l'improviste, avait t arrt  trois heures de l'aprs-midi sans avoir
pu opposer aucune rsistance, conduit au chteau Saint-Elme et crou.

Elle apprit, en outre, que cet amant tait Nicolino Caracciolo, frre du
duc de Rocca Romana et neveu de l'amiral.

--Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur que l'amiral en ft!




                                XLVII

                              LE DPART


Quinze jours aprs les vnements que nous avons raconts dans le
prcdent chapitre, c'est--dire aprs l'arrestation de Nicolino
Caracciolo, par une de ces belles journes o l'automne napolitain
rivalise avec le printemps et l't des autres pays, la population,
non-seulement de Naples tout entire, mais encore des villes voisines et
des villages voisins, se pressait aux abords du palais royal, encombrant
d'un ct la descente du Gant, de l'autre Toledo, et, en face de la
grande entre du chteau, toutes les rues qui aboutissaient  cette
large place avant que l'glise Saint-Franois-de-Paul, rsultat d'un
voeu postrieur  l'poque  laquelle nous sommes arrivs, ft btie;
mais  toutes les extrmits des rues aboutissant  cette place, appele
aujourd'hui place du Plbiscite, un cordon de troupes empchait le
peuple d'aller plus loin.

C'est qu'au centre de la place, le gnral Mack paradait au milieu d'un
brillant tat-major compos d'officiers suprieurs parmi lesquels on
distinguait le gnral Micheroux et le gnral de Damas, deux migrs
franais qui avaient mis leur haine et leur pe au service de l'ennemi
le plus acharn de la France; le gnral Naselli, qui devait commander
le corps d'expdition dirig sur la Toscane; le gnral Parisi, le
gnral de Gambs et le gnral Fonseca, les colonels San-Filippo et
Giustini, et avec eux, tenant le rang d'officiers d'ordonnance, les
reprsentants des plus illustres familles Naples.

Ces officiers taient couverts de croix de tous les pays, de cordons de
toutes les couleurs; leurs uniformes tincelaient de broderies d'or;
sur leurs chapeaux  trois cornes ondoyaient ces panaches tant aims des
peuples mridionaux. Ils s'lanaient rapidement d'un bout  l'autre de
la place, sous prtexte de porter des ordres, mais en ralit pour faire
admirer leur bonne mine et la grce avec laquelle ils manoeuvraient
leurs chevaux. A toutes les fentres donnant sur la place,  toutes
celles d'o la vue pouvait y pntrer, des femmes en grande toilette,
ombrages par les drapeaux blancs des Bourbons et les drapeaux rouges
de l'Angleterre, les saluaient en agitant leurs mouchoirs. Les cris
de Vive le roi! vive l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Franais!
s'levaient comme des bouffes de menaces, comme des rafales de tempte,
au milieu de la houle humaine dont les vagues venaient battre les digues
qu'elles menaaient  tout moment de renverser. Ces cris, partis du fond
de la rue, montaient de fentre en fentre, comme ces serpents de flamme
qui vont allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers tages, et
allaient mourir sur les terrasses couvertes de spectateurs.

Tout cet tat-major galopant sur la place, tout ce peuple entass dans
les rues, toutes ces dames agitant leurs mouchoirs, tous ces spectateurs
encombrant les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand, allant
se mettre  la tte de son arme pour marcher de sa personne contre les
Franais.

Depuis huit jours dj, la guerre tait hautement dcide; les prtres
prchaient dans les glises, les moines tonnaient sur les places et
dans les carrefours, monts sur les bornes ou sur des trteaux; les
proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. Elles
dclaraient que le roi avait fait tout ce qu'il avait pu pour conserver
l'amiti des Franais, mais que l'honneur napolitain tait outrag
par l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il ne pouvait
tolrer l'envahissement des tats du pape, qu'il aimait comme son
antique alli, et qu'il respectait comme chef de l'glise, et qu'en
consquence il faisait marcher son arme pour restituer Rome  son
lgitime souverain.

Puis, s'adressant directement au peuple, il lui disait:

Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre sacrifice, je n'eusse
point hsit  le faire; mais quel espoir de succs y et-il eu aprs
tant de funestes exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de
confiance dans la bont du Dieu des armes, qui guidera mes pas et
dirigera mes oprations, je pars  la tte des courageux dfenseurs de
la patrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangers pour
l'amour de mes compatriotes, de mes frres et de mes enfants; car je
vous ai toujours considrs comme tels. Soyez fidles  Dieu, obissez
aux ordres de ma bien-aime compagne, que je charge du soin de gouverner
en mon absence. Je vous recommande de la respecter et de la chrir
comme une mre. Je vous laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui
ne doivent pas vous tre moins chers qu' moi. Quels que soient les
vnements, souvenez-vous que vous tes Napolitains, que, pour tre
brave, il suffit de le vouloir et qu'il vaut mieux mourir glorieusement
pour la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans une
fatale oppression. Que le ciel rpande sur vous ses bndictions! Tel
est le voeu de celui qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les
tendres sentiments d'un souverain et d'un pre.

C'tait la premire fois que le roi de Naples s'adressait directement 
son peuple, lui parlait de son amour pour lui, lui vantait sa paternit,
en appelait  son courage et lui confiait sa femme et ses enfants.
Depuis la bataille de Velletri, qui avait t gagne en 1744 par les
Espagnols sur les Allemands, et qui avait assur le trne  Charles
III, les Napolitains n'avaient entendu le canon que les jours de grandes
ftes; ce qui n'empchait point que, dans leur orgueil national, il ne
se crussent les premiers soldats du monde.

Quant  Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver ni
son courage ni ses talents militaires; donc, on ne pouvait l'accuser
d'avance ni d'incapacit ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de
lui-mme, et il s'en tait expliqu en prsence de Mack, comme on l'a
vu, avec son cynisme ordinaire.

Or, c'tait dj un grand progrs social qu'ayant  prendre une dcision
aussi grave que celle de la guerre, ayant  combattre un ennemi aussi
dangereux que l'taient les Franais, il s'adresst  son peuple pour
se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de cette ncessit dans
laquelle il s'tait mis de les faire tuer.

Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, de laquelle, aprs
la lettre qu'il avait reue, il ne faisait aucun doute, il comptait
sur une division du ct du Pimont. Une dpche particulire avait t
crite par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de
Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de cette dpche sous les yeux,
et si, par consquent, nous n'tions pas certain de son authenticit,
nous hsiterions  la reproduire, tant le droit des nations, tant la
morale divine et humaine nous y semblent outrageusement viols.

La voici:

Monsieur le chevalier,

Nous savons que, dans le conseil de Sa Majest le roi de Sardaigne,
plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frmissent
 l'ide de parjure et de meurtre, comme si le dernier trait d'alliance
entre la France et la Sardaigne tait un acte politique de nature  tre
respect! N'a-t-il pas t dict par la force oppressive du vainqueur?
n'a-t-il pas t accept sous l'empire de la ncessit? De pareils
traits ne sont que des injustices du plus fort  l'gard de l'opprim,
qui, en les violant, s'en dgage  la premire occasion que lui offre la
faveur de la fortune.

Quoi! en prsence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entour
de baonnettes ennemies, vous appelleriez parjure ne point tenir les
promesses arraches par la ncessit, dsapprouves par la conscience?
Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? La faiblesse
des opprims ne pourra donc jamais esprer aucun secours lgitime contre
la force qui les opprime?

Les bataillons franais, pleins de confiance et de scurit dans la
paix, sont dissmins dans le Pimont; excitez le patriotisme du peuple
jusqu' l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Pimontais aspire
 l'honneur d'abattre un ennemi de la patrie; ces meurtres partiels
profiteront plus au Pimont que des victoires remportes sur le champ de
bataille, et jamais la postrit quitable ne donnera le nom de trahison
 des actes nergiques de tout un peuple qui passe sur le cadavre de ses
oppresseurs pour reconqurir sa libert. Nos braves Napolitains, sous
la conduite du gnral Mack, donneront les premiers le signal de mort
contre l'ennemi des trnes et des peuples, et peut-tre seront-ils dj
en marche quand cette lettre vous parviendra.

Toutes ces excitations avaient soulev dans le peuple napolitain, si
facile  porter aux extrmes, un enthousiasme qui tenait du dlire. Ce
roi qui, second Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte,
ce champion de l'glise qui volait au secours des autels abattus, de la
religion profane, c'tait l'exemple de la chrtient, c'tait l'idole
de Naples, et quiconque se ft hasard dans cette foule, vtu d'un
pantalon ou coiff  la Titus, et couru le risque de la vie; aussi
tous ceux qui pouvaient tre souponns de jacobinisme, c'est--dire
de dsirer le progrs, de dsirer l'instruction, de regarder enfin la
France comme l'initiatrice des peuples  la civilisation; aussi ceux-l
taient-ils prudemment enferms chez eux et se gardaient-ils bien de se
mler  cette foule.

Et cependant, si bien dispose qu'elle ft, elle n'en commenait pas
moins  s'impatienter,--car c'tait la mme qui injurie saint Janvier
lorsqu'il tarde  faire son miracle,--et le roi, dont la prsence tait
annonce pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes
les horloges de toutes les glises de Naples eussent sonn dix heures et
demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire
attendre;  ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier;
au thtre, quoiqu'il st parfaitement que le rideau ne se lverait
point avant qu'il ft dans la salle, il arrivait toujours pour le
lever du rideau, que trois ou quatre fois  peine dans sa vie, il avait
retard; quant  manger son macaroni, divertissement qu'il savait tre
impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dpassait le
moment o le Temps, qui sert d'horloge  Saint-Charles, marquait dix
heures avec la pointe de sa faux. D'o venait donc ce peu d'empressement
de se rendre aux dsirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il
dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure
bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le
sanglier, d'affronter  Saint-Charles deux actes d'opra et trois actes
de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point jou encore et
auquel il avait la conscience de son peu d'habilet; il ne se htait
donc point de relever ses cartes.

Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposes
aux quatre angles de la place clatrent toutes les quatre en mme
temps, les fentres de la faade du palais donnant sur le balcon
s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la
reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les
princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par
Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres
balcons furent occups par les dames d'honneur, les chevaliers
d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de prs ou
de loin tenaient  la cour; et, en mme temps, au milieu de cris
frntiques, de hourras assourdissants, le roi lui-mme, dans
l'encadrement de la grande porte du palais, parut  cheval, escort par
les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de
confiance, le marquis Malaspina, que nous avons dj entrevu prs de lui
sur la galre capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,--dont
la connaissance pour nous date du mme jour,--ami sans lequel le roi
avait dclar ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'et aucun
grade dans l'arme, avait consenti avec joie  suivre son souverain.

Le roi,  cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait 
pied; d'ailleurs, il tait, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur
cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courb, il avait
beaucoup plus de grce  cet exercice qu' aucun autre.

Cependant, avant mme d'avoir dpass la grande porte, soit hasard, soit
prsage, son cheval, ordinairement sr et doux, fit un cart qui et
dsaronn tout autre cuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se
cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le
roi lui rendit la main, lui enfona les perons dans le ventre, et, d'un
seul bond, comme s'il et eu quelque obstacle invisible  franchir, le
cheval se trouva sur la place.

--Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme
d'esprit et frondeur enrag; un Romain rentrerait chez lui.

Mais le roi, qui avait assez des prjugs modernes, auxquels il faisait
une large part, sans songer  ceux de l'antiquit, que d'ailleurs il ne
connaissait point, le sourire sur les lvres, et tout fier de montrer
son habilet  une pareille galerie, s'lana au milieu du cercle que
les gnraux avaient form pour le recevoir; il tait vtu d'un brillant
uniforme de feld-marchal autrichien, couvert de broderies et de
cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et
le volume de celui de son aeul Henri IV  Ivry, et que l'arme devait
suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de
l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la dfaite et de la
honte.

A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les
acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi,
tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en
lui-mme; il fit pivoter son cheval pour faire face  la reine, et la
salua en levant son chapeau.

Alors, tous les balcons du palais s'animrent  leur tour; des cris s'en
chapprent, les mouchoirs volrent en l'air, les enfants tendirent
les bras au roi, la foule se joignit  cette dmonstration, qui devint
universelle et  laquelle se mlrent les vaisseaux de la rade en
se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de
l'artillerie.

En mme temps, par la pente de l'arsenal, montrent, avec un bruit
retentissant et guerrier, vingt-cinq pices de canon avec leurs fourgons
et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pices de canon taient destines au
corps d'arme du centre, c'est--dire  celui  la tte duquel devaient
marcher le roi et le gnral Mack; enfin venait le trsor de l'arme,
enferm dans des voitures de fer.

Onze heures sonnrent  l'glise Saint Ferdinand.

C'tait l'heure du dpart, ou plutt on tait en retard d'une heure:
l'heure du dpart tait dix heures.

Le roi voulut finir par un coup de thtre.

--Mes enfants! cria-t-il en tendant les bras vers le balcon o taient,
avec les jeunes princesses, les jeunes princes Lopold et Albert.

Ceux-ci taient les deux derniers fils du roi: l'un g de neuf ans,
Lopold, qui fut depuis le prince de Salerne, favori de la reine;
Albert, le favori du roi, g de six ans, et dont les jours taient dj
compts.

Les deux enfants, en s'entendant appeler par le roi, disparurent du
balcon, descendirent avec leurs professeurs, et, leur chappant dans
les escaliers, s'lancrent par la grande porte, s'aventurant, avec
l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des chevaux encombrant la
place, et coururent au roi.

Le roi les prit tour  tour, et, les soulevant de terre, les embrassa.

Puis il les montra au peuple en criant d'une voix forte et qui fut
entendue des premiers rangs et, par les premiers, communique aux
derniers:

--Je vous les recommande, mes amis; c'est, aprs la reine, ce que j'ai
de plus prcieux au monde.

Et, rendant les enfants  leurs prcepteurs, il ajouta en tirant son
pe avec ce mme geste qu'il avait trouv si ridicule lorsque Mack
avait tir la sienne:

--Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour vous!

A ces paroles, l'motion monta  son comble; les jeunes princesses
pleurrent, la reine porta son mouchoir  ses yeux, le duc de Calabre
leva les mains au ciel, comme pour appeler la bndiction de Dieu sur la
tte de son pre, les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs
bras, les emportrent malgr leurs cris, et la foule clata en hourras
et en sanglots.

L'effet dsir tait produit; demeurer plus longtemps, c'tait
l'amoindrir; les trompettes donnrent le signal du dpart et se
mirent en marche. Un petit corps de cavalerie, stationnant largo
San-Ferdinando, se rangea  leur suite et fit tte de colonne; le roi
s'avana immdiatement aprs, au milieu d'un grand espace vide, saluant
le peuple, qui rpondait par les cris de Vive Ferdinand IV! Vive Pie
VI! Mort aux Franais!

Mack et tout l'tat-major venaient aprs le roi; aprs l'tat-major,
tout ce formidable appareil que nous avons dit, suivi lui-mme d'un
petit corps de cavalerie comme celui qui marchait en tte.

Avant de quitter tout  fait la place du Chteau, le roi se retourna une
dernire fois pour saluer la reine et dire adieu  ses enfants.

Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolde, qui, par largo
Mercatello, Port'Alba et largo delle Pigne, devait le conduire sur la
route de Capoue, o la suite du roi allait faire sa premire station,
tandis que le roi ferait,  Caserte, ses adieux rels  sa femme et
 ses enfants et une dernire visite  ses kangourous. Ce que le
roi regrettait le plus  Naples, c'tait sa crche, qu'il laissait
inacheve.

Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y monta avec le duc
d'Ascoli, le gnral Mack, le marquis Malaspina, et tous quatre allrent
tranquillement attendre  Caserte, o devaient, deux heures aprs, les
rejoindre la reine, la famille royale et les intimes de la cour, le
dpart du lendemain, qui devait tre la vritable entre en campagne.




                               XLVIII

                     QUELQUES PAGES D'HISTOIRE


Quoique nous n'ayons nullement l'intention de nous faire l'historien de
cette campagne, force nous est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche
triomphale au moins jusqu' Rome, et de recueillir les vnements les
plus importants de cette marche.

L'arme du roi de Sicile avait dj, depuis plus d'un mois, pris ses
positions de cantonnement; elle tait divise en trois corps: 22,000
hommes campaient  San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la
plaine de Sessa, sans compter 6,000 hommes  Gaete, prts  se mettre en
marche, comme arrire-garde, au premier pas que les trois premiers corps
feraient en avant, et 8,000 prts  faire voile pour Livourne sous les
ordres du gnral Naselli. Le premier corps devait marcher sous les
ordres du roi en personne, le second sous ceux du gnral Micheroux, le
troisime sous ceux du gnral de Damas.

Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier corps.

C'taient donc cinquante-deux mille hommes, sans compter le corps de
Naselli, qui marchaient contre Championnet et ses neuf ou dix mille
hommes.

Aprs trois ou quatre jours passs au camp de San-Germano, pendant
lesquels la reine et Emma Lyonna, habilles toutes deux en amazones et
montant de fringants chevaux pour faire admirer leur adresse, passrent
la revue du premier corps d'arme, et, par tous les moyens possibles,
bonnes paroles et gracieux sourires aux officiers, double paye et
distribution de vin aux soldats, exaltrent de leur mieux l'enthousiasme
de l'arme, on se quitta en augurant la victoire; et, tandis que
la reine, Emma Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les
ambassadeurs et les barons invits  ces ftes guerrires regagnaient
Caserte, l'arme,  un signal donn, se mit en marche le mme jour,  la
mme heure, sur trois points diffrents.

Nous avons vu les ordres donns par le gnral Macdonald au nom du
gnral Championnet, le jour o nous avons introduit nos lecteurs
au palais Corsini et o nous les avons fait assister aux arrives
successives de l'ambassadeur franais et du comte de Ruvo; ces ordres,
on se le rappelle, taient d'abandonner toutes les places et toutes les
positions  l'approche des Napolitains; on ne sera donc point tonn de
voir, devant l'agression du roi Ferdinand, toute l'arme franaise se
mettre en retraite.

Le gnral Micheroux, formant l'aile droite avec dix mille soldats,
traversa le Tronto, poussa devant lui la faible garnison franaise
d'Ascoli, et, par la voie milienne, prit la direction de
Porto-de-Fermo; le gnral de Damas, formant l'aile gauche, suivit la
voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit de San-Germano
et, ainsi que l'avait arrt Mack dans son plan de campagne, marcha sur
Rome par la route de Ceperano et Frosinone.

Le corps d'arme du roi arriva  Ceperano vers neuf heures du matin,
et le roi fit halte dans la maison du syndic pour djeuner. Le djeuner
fini, le gnral Mack,  qui le roi, depuis le dpart de San-Germano,
faisait l'honneur de l'admettre  sa table, demanda la permission
d'appeler prs de lui son aide de camp, le major Riescach.

C'tait un jeune Autrichien de vingt-six  vingt-huit ans, ayant
reu une excellente ducation, parlant le franais comme sa langue
maternelle, et trs-distingu sous son lgant uniforme. Il se rendit
immdiatement aux ordres de son gnral.

Le jeune officier salua respectueusement le roi d'abord, puis son
gnral, et attendit les ordres qu'il tait venu recevoir.

--Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, et surtout
parmi les gens comme il faut, que l'on prvienne l'ennemi que l'on va
attaquer; je crois donc de mon devoir de prvenir le gnral rpublicain
que nous venons de traverser la frontire.

--Vous dites que c'est dans les usages de la guerre? fit le roi.

--Oui, sire.

--Alors, prvenez, gnral, prvenez.

--D'ailleurs, en apprenant que nous marchons contre lui avec des forces
imposantes, peut-tre cdera-t-il la place.

--Ah! dit le roi, voil qui serait tout  fait galant de sa part.

--Votre Majest permet donc?

--Je le crois bien, pardieu! que je permets.

Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant son coude sur la
table:

--Major Ulrich, dit-il, mettez-vous  ce bureau et crivez.

Le major prit une plume.

--crivez, continua Mack, de votre plus belle criture; car il est
possible que le gnral rpublicain auquel elle est adresse ne
sache pas lire trs-couramment; ces messieurs ne sont pas forts,
_gnralement_ parlant, continua Mack en riant du joli mot qu'il venait
de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine  rester, qu'il puisse dire
qu'il ne m'a pas compris.

--Si c'est au gnral Championnet, monsieur le baron, rpliqua le
jeune homme, que cette lettre est adresse, je ne crois pas que Votre
Excellence ait rien de pareil  craindre. J'ai entendu dire que c'tait
un des hommes les plus lettrs de l'arme franaise; je ne m'en tiens
pas moins prt  excuter les ordres de Votre Excellence.

--Et c'est ce que vous avez de mieux  faire, rpliqua Mack un peu
bless de l'observation du jeune homme, et en faisant un signe impratif
de la tte.

Le major s'apprta  crire.

--Votre Majest me laisse libre dans ma rdaction? demanda au roi le
gnral Mack.

--Parfaitement, parfaitement, rpondit le roi, attendu que, si
j'crivais moi-mme  votre citoyen gnral, si lettr qu'il soit, je
crois qu'il aurait de la peine  s'en tirer.

--crivez, monsieur, dit Mack.

Et il dicta la lettre ou plutt l'ultimatum suivant, qui n'est rapport
dans aucune histoire, que nous copions sur le double officiel envoy 
la reine, et qui est un modle d'impertinence et d'orgueil:

Monsieur le gnral,

Je vous dclare que l'arme sicilienne, que j'ai l'honneur de commander
sous les ordres du roi en personne, vient de traverser la frontire
pour se mettre en possession des tats romains, rvolutionns et usurps
depuis la paix de Campo-Formio, rvolution et usurpation qui n'ont
point t reconnues par Sa Majest Sicilienne, ni par son auguste alli
l'empereur et roi; je demande donc que, sans le moindre dlai, vous
fassiez vacuer dans la rpublique cisalpine les troupes franaises qui
se trouvent dans les tats romains, et que vous en fassiez autant
de toutes les places qu'elles occupent. Les gnraux commandant les
diverses colonnes des troupes de Sa Majest Sicilienne ont l'ordre le
plus positif de ne point commencer les hostilits l o les troupes
franaises se retireront sur ma signification, mais d'employer la force
au cas o elles rsisteraient.

Je vous dclare, en outre, citoyen gnral, que je regarderai comme
un acte d'hostilit que les troupes franaises mettent le pied sur le
territoire du grand-duc de Toscane. J'attends votre rponse sans le
moindre retard et vous prie de me renvoyer le major Reiscach, que je
vous expdie, quatre heures aprs avoir reu ma lettre. La rponse devra
tre positive et catgorique. Quant  la demande d'vacuer les tats
romains et de ne point mettre le pied dans le grand-duch de Toscane,
une rponse ngative sera considre comme une dclaration de guerre de
votre part, et Sa Majest Sicilienne saura soutenir, l'pe  la main,
les justes demandes que je vous adresse en son nom.

J'ai l'honneur, etc.

--C'est fait, mon gnral, dit le jeune officier.

--Le roi n'a point d'observations  faire? demanda Mack  Ferdinand.

--C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.

--Sans doute, sire.

--Eh bien, alors!...

Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un mouvement d'paules
qui voulait dire: Faites comme vous l'entendrez.

--D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, gens de nom et de
race, devons parler  ces sans-culottes de rpublicains.

Et, prenant la plume des mains du major, il signa; puis, la lui rendant:

--Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.

--Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, monsieur? demanda
le jeune officier.

--Comment! vous ne savez pas crire une adresse  prsent?

--Je ne sais si je dois dire _monsieur le gnral_ ou _citoyen gnral_.

--Mettez _citoyen_, dit Mack; pourquoi donner  ces gens-l un autre
titre que celui qu'ils prennent?

Le jeune homme crivit l'adresse, cacheta la lettre et se leva.

--Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez monter  cheval et porter
cette lettre le plus rapidement possible au gnral franais. Je lui
donne, comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre une dcision.
Vous pouvez attendre sa dcision pendant quatre heures, mais pas une
minute de plus. Quant  nous, nous continuerons de marcher; il est
probable qu' votre retour, vous nous trouverez entre Anagni et
Valmonte.

Le jeune homme s'inclina devant le gnral, salua profondment le roi,
et partit pour accomplir sa mission.

Aux avant-postes franais, qu'il rencontra  Frosinone, il fut arrt;
mais, lorsqu'il eut dclin ses titres au gnral Duchesne, qui
dirigeait la retraite sur ce point, et montr la dpche qu'il tait
charg de remettre  Championnet, le gnral ordonna de le laisser
passer. Cet obstacle franchi, le messager continua son chemin vers Rome,
o il arriva le lendemain vers neuf heures et demie du matin.

A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques nouvelles difficults;
mais, sa dpche exhibe, l'officier franais qui avait la garde de
cette porte, demanda au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur sa
rponse ngative, il lui donna un soldat pour le conduire au palais du
gnral.

Championnet venait de faire une promenade sur les remparts ou plutt
autour des remparts, avec son aide de camp Thibaut, celui de tous ses
officiers qu'il aimait le mieux aprs Salvato, et le gnral du gnie
bl, arriv seulement depuis deux jours, lorsqu' la porte du palais
Corsini, il trouva un paysan qui l'attendait; ce paysan, par son
costume, semblait appartenir  l'ancienne province du Samnium.

Le gnral descendit de cheval et s'approcha de lui, comprenant 
premire vue que c'tait  lui que cet homme avait affaire. Thibaut
voulut retenir Championnet, car les assassinats de Basseville et de
Duphot taient encore prsents  sa mmoire; mais le gnral carta son
aide de camp et s'avana vers le paysan.

--D'o viens-tu? demanda-t-il.

--Du Midi, rpondit le Samnite.

--As-tu un mot de reconnaissance?

--J'en ai deux: Napoli et Roma.

--Ton message est-il verbal ou crit?

--crit.

Et il lui prsenta une lettre.

--Toujours de la mme personne?

--Je ne sais pas.

--Y a-t-il une rponse?

--Non.

Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours de date; il lut:

Le mieux se soutient; le bless s'est lev hier pour la premire fois
et a fait plusieurs tours dans sa chambre, appuy au bras de sa _soeur
de charit_. A moins d'imprudence grave, on peut rpondre de sa vie.

--Ah! bravo! s'cria Championnet.

Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:

Un des ntres a t trahi; on croit qu'il est enferm au fort
Saint-Elme; mais, s'il y a  craindre pour lui, il n'y a point 
craindre pour nous: c'est un garon de coeur qui se ferait plutt hacher
en morceaux que de rien dire.

Le roi et l'arme sont, dit-on, partis hier de San-Germano; l'arme se
compose de 52,000 hommes, dont 30,000 marchent sous les ordres du roi;
12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000, sous les ordres de
Damas, sans compter 8,000 qui partent de Gaete, conduits par le gnral
Naselli, et escorts par Nelson et une partie de l'escadre anglaise,
pour dbarquer en Toscane.

L'arme trane avec elle un parc de cent canons et est abondamment
pourvue de tout.

Libert, galit, fraternit.

_P.-S_.--Le mot d'ordre du prochain messager sera _Saint-Ange et
Saint-Elme_.

Championnet chercha des yeux le paysan, il avait disparu; alors, passant
la lettre au gnral bl en lui faisant signe de la tte d'entrer au
palais:

--Tenez, bl, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme on dit chez nous, 
boire et  manger.

Puis,  son aide de camp Thibaut:

--Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato Palmieri va de mieux
en mieux: et celui qui m'crit, et que je souponne fort d'tre un
mdecin, me rpond maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent
bien organiss l-bas, c'est la troisime lettre que je reois par
des messagers diffrents, qui, chaque fois, changent de mot d'ordre et
n'attendent point la rponse.

Se tournant alors vers le gnral bl:

--Eh bien, bl, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.

--Je dis, rpondit celui-ci en entrant le premier dans la grande salle
que nous connaissons pour y avoir dj vu Championnet discutant avec
Macdonald sur la grandeur et la dcadence des Romains, je dis que
cinquante-deux mille hommes et cent pices de canon, c'est un joli
chiffre. Et vous, combien avez-vous de canons?

--Neuf.

--Et d'hommes?

--Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il justement ce
moment-ci pour m'en demander trois mille afin de renforcer la garnison
de Corfou.

--Mais, mon gnral, dit Thibaut, il me semble que, dans les
circonstances o nous nous trouvons et qu'ignore le Directoire, vous
pouvez vous refuser  obir  un pareil ordre.

--Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, bl, que, dans une bonne
position fortifie par vous, neuf ou dix mille Franais ne puissent pas
tenir tte  cinquante-deux mille Napolitains, surtout commands par le
gnral baron Mack?

--Oh! gnral, dit en riant bl, je sais que rien ne vous est
impossible; et, d'ailleurs, je les connais mieux que vous, les
Napolitains.

--Et o avez-vous fait leur connaissance? Il y a un demi-sicle, Toulon
except, et vous n'y tiez pas, que l'on n'a entendu leur canon.

--Lorsque je n'tais que lieutenant, rpliqua bl, il y a douze ans de
cela, j'ai t amen  Naples avec Augereau, qui n'tait que sergent,
et M. le colonel de Pommereuil, qui, lui, est rest colonel, par M. le
baron de Salis.

--Et que diable veniez-vous faire  Naples?

--Nous venions, par ordre de la reine et de Sa Seigneurie sir John
Acton, organiser l'arme  la franaise.

--C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez l, bl; si j'ai
affaire  une arme organise par vous et par Augereau, les choses
n'iront pas si facilement que je le croyais. Le prince Eugne disait, en
apprenant qu'on envoyait une arme contre lui, dans son incertitude du
gnral qui la commandait: Si c'est Villeroy, je le battrai; si c'est
Beaufort, nous nous battrons; si c'est Catinat, il me battra. Je
pourrais bien en dire autant.

--Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais quelle querelle
survint alors entre M. de Salis et la reine, mais le fait est qu'aprs
un mois de sjour, nous avons t mis tous  la porte et remplacs par
des instructeurs autrichiens.

--Mais vous tes rest  Naples, avez-vous dit, un mois?

--Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus bien.

--Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi le Directoire vous
envoie  moi; vous n'aurez point perdu votre temps pendant ce mois-l.

--Non, j'ai tudi la ville et ses abords.

--Je n'ose encore dire que cela nous servira, mais qui sait?

--En attendant, Thibaut, continua le gnral, comme l'ennemi peut tre
ici dans trois ou quatre jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan
de m'opposer  sa marche, donnez l'ordre que l'on tire le canon d'alarme
au fort Saint-Ange, que l'on batte la gnrale par toute la ville,
et que la garnison, sous les ordres du gnral Mathieu Maurice, se
rassemble place du Peuple.

--J'y vais, mon gnral.

L'aide de camp sortit sans donner aucun signe d'tonnement et avec cette
obissance passive qui caractrise les officiers destins  commander
plus tard; mais il rentra presque aussitt.

--Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.

--Mon gnral, rpondit le jeune homme, un aide de camp du gnral Mack
arrive de San-Germano et demande  tre introduit prs de vous; il est
porteur, dit-il, d'une dpche importante.

--Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne faut jamais faire
attendre nos amis et encore moins nos ennemis.

Le jeune homme entra; il avait entendu les dernires paroles du gnral,
et, le sourire sur les lvres, saluant avec beaucoup de grce et de
courtoisie, tandis que Thibaut transmettait  l'officier de service les
trois ordres que venait de lui donner Championnet:

--Vos amis se sont toujours trouvs bien et vos ennemis se sont souvent
trouvs mal de l'application de cette maxime, gnral, dit-il; ne me
traitez donc pas en ennemi.

Championnet s'avana au-devant de lui, et, lui tendant la main:

--Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi, il n'y a que des
htes, rpliqua le gnral; soyez donc le bienvenu, dussiez-vous
m'apporter la guerre dans un pan de votre manteau.

Le jeune homme salua de nouveau et remit au commandant en chef la
dpche de Mack.

--Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins quelque chose qui
y ressemble beaucoup.

Championnet dcacheta la lettre, la lut sans qu'un seul mouvement de
son visage dcelt l'impression qu'il en ressentait; quant au messager,
sachant ce que contenait cette dpche, puisque c'tait lui qui l'avait
crite, mais n'en approuvant ni la forme ni le fond, il suivait avec
anxit les yeux du gnral passant d'une ligne  l'autre. Arriv  la
dernire ligne, Championnet sourit et mit la dpche dans sa poche.

--Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager, l'honorable gnral
Mack me dit que vous avez quatre heures  passer avec moi, je l'en
remercie, et, je vous prviens que je ne vous fais pas grce d'une
minute.

Il tira sa montre.

--Il est dix heures un quart du matin;  deux heures un quart de
l'aprs-midi, vous serez libre. Thibaut, dit-il  son aide de camp,
qui venait de rentrer aprs avoir transmis les ordres du gnral, faites
mettre un couvert de plus, monsieur nous fait l'honneur de djeuner avec
nous.

--Gnral, balbutia le jeune officier tonn, plus qu'tonn, embarrass
de cette politesse  l'endroit d'un homme qui apportait une lettre si
peu polie, je ne sais vraiment...

--Si vous devez accepter le djeuner de pauvres diables manquant de
tout, quand vous quittez une table royale somptueusement servie? dit
Championnet en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, ft-on
Alcibiade en personne, pour avoir une fois par hasard mang le brouet
noir de Lycurgue.

--Gnral, rpliqua l'aide de camp, laissez-moi alors vous remercier
doublement de l'invitation et des conditions dans lesquelles elle est
faite; peut-tre vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un
Franais seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire asseoir.

--Gnral, dit Thibaut en rentrant, le djeuner est servi.




                                XLIX

                LA DIPLOMATIE DU GNRAL CHAMPIONNET


Championnet invita le major Ulrich  passer le premier dans la salle 
manger, et lui dsigna sa place entre le gnral bl et lui.

Le djeuner, sans tre celui d'un Sybarite, n'tait pas tout  fait
celui d'un Spartiate: il tenait le milieu entre les deux; grce  la
cave de Sa Saintet Pie VI, les vins taient ce qu'il y avait de mieux.

Au moment o l'on se mettait  table, un coup de canon retentit, puis un
second, puis un troisime.

Le jeune homme tressaillit au premier coup, couta le second, parut
indiffrent au troisime.

Il ne fit aucune question.

--Vous entendez, major? dit Championnet voyant que son hte gardait le
silence.

--Oui, j'entends, gnral; mais j'avoue que je ne comprends pas.

--C'est le canon d'alarme.

Presque en mme temps, la gnrale commena de battre.

--Et ce tambour? demanda en souriant l'officier autrichien.

--C'est la gnrale.

--Je m'en doutais!

--Dame, vous comprenez bien qu'aprs une lettre comme celle que le
gnral Mack m'a fait l'honneur de m'crire... Je prsume que vous la
connaissez, la lettre?

--C'est moi qui l'ai crite.

--Vous avez une fort belle criture, major.

--Mais c'est le gnral Mack qui l'a dicte.

--Le gnral Mack a un fort beau style.

--Mais comment se fait-il...? continua le jeune major entendant le canon
qui continuait de tirer et la gnrale qui continuait de battre. Je ne
vous ai entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos canons m'ont-ils
donc reconnu, ou sont-ils sorciers?

--Nos canons, surtout, auraient bon besoin de l'tre, car vous savez ou
vous ne savez pas que nous n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est
pas trop pour rpondre  votre parc d'artillerie de cent pices. Une
seconde ctelette, major?

--Volontiers, gnral.

--Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes tambours ne battent
pas d'eux-mmes; j'avais dj donn des ordres avant d'avoir eu
l'honneur de vous voir.

--Alors, vous tiez prvenu de notre marche?

--Oh! j'ai un dmon familier comme Socrate; je savais que le roi et
le gnral Mack taient partis, il y a six jours, c'est--dire lundi
dernier, de San-Germano avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila, avec
12,000, et de Damas, de Sessa, avec 10,000;--sans compter le gnral
Naselli et ses 8,000 hommes, qui, escorts par l'illustre amiral Nelson,
doivent dbarquer  cette heure  Livourne, afin de nous couper la
retraite en Toscane. Oh! c'est un grand stratgiste que le gnral Mack,
toute l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je n'ai en tout
que 12,000 hommes, dont le Directoire me prend 3,000 pour renforcer la
garnison de Corfou... Et  propos, fit Championnet, Thibaut, avez-vous
donn l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent  Ancne pour s'y
embarquer?

--Non, mon gnral, rpondit Thibaut; car, sachant que nous n'avions,
comme vous dites en effet, que 12,000 hommes en tout, j'ai hsit 
diminuer encore vos forces de ces 3,000 hommes.

--Bon! dit en souriant avec sa srnit ordinaire le gnral
Championnet, vous avez oubli, Thibaut, que les Spartiates n'taient
que trois cents: on est toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon
cher Thibaut, et qu'ils partent  l'instant mme.

Thibaut se leva et sortit.

--Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit Championnet; vous ne
mangez pas. Scipion, qui est  la fois mon intendant, mon valet de
chambre et mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine mauvaise,
et il en mourra de chagrin.

Le jeune homme, qui, en effet, s'tait interrompu pour couter le
gnral, se remit  manger, mais videmment troubl de cette grande
srnit de Championnet, qu'il commenait  prendre pour un pige.

--bl, continua le gnral, aussitt aprs le djeuner, et tandis que
nous passerons avec le major de Riescach la revue de la garnison de
Rome, vous prendrez les devants et vous vous tiendrez prt  faire
sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont de Borghetto sur le
Tibre, ds que les troupes franaises auront travers cette rivire et
ce fleuve.

--Oui, gnral, rpondit simplement bl.

Le jeune major regarda Championnet.

--Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet; c'est de la cave
de Sa Saintet, et les amateurs l'ont trouv bon.

--Alors, gnral, dit Riescach buvant son vin  petits coups, vous nous
abandonnez Rome?

--Vous tes un homme de guerre trop expriment, mon cher major,
rpondit Championnet, pour ne pas savoir que l'on ne dfend pas, en
1799, sous le citoyen Barras, une ville fortifie en 274 par l'empereur
Aurlien. Si le gnral Mack venait  moi, avec les flches des Parthes,
les frondes des Balares, ou mme avec ces fameux bliers d'Antoine
qui avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais; mais,
contre les cent pices de canon du gnral Mack, ce serait une folie.

Thibaut rentra.

--Vos ordres sont excuts, gnral, dit-il.

Championnet le remercia d'un signe de tte.

--Cependant, continua le gnral Championnet, je n'abandonne pas Rome
tout  fait; non, Thibaut s'enfermera dans le chteau Saint-Ange avec
cinq cents hommes; n'est-ce pas Thibaut?

--Si vous l'ordonnez, mon gnral, certainement.

--Et sous aucun prtexte, vous ne vous rendrez.

--Sous aucun prtexte, vous pouvez tre tranquille.

--Vous choisirez vous-mme vos hommes; vous en trouverez bien cinq cents
qui se feront tuer pour l'honneur de la France?

--Ce ne sera point difficile.

--D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous demande pardon, major,
de parler ainsi de toutes nos petites affaires devant vous; mais vous
tes du mtier, vous savez ce que c'est.--Nous partons aujourd'hui. Je
vous demande de tenir vingt jours seulement, Thibaut; au bout de vingt
jours, je serai de retour  Rome.

--Oh! ne vous gnez pas, mon gnral, prenez vingt jours, prenez-en
vingt-cinq, prenez-en trente.

--Je n'en ai besoin que de vingt, et mme je vous engage ma
parole d'honneur, Thibaut, qu'avant vingt jours, je viens vous
dlivrer.--bl, continua le gnral, vous viendrez me rejoindre 
Civita-Castellana: c'est l que je me concentrerai, la position
est belle; cependant, il sera utile de faire quelques ouvrages
avancs.--Vous m'excusez toujours, n'est-ce pas, mon cher major?

--Gnral, je vous rpterai ce que vous disait tout  l'heure mon
collgue Thibaut, ne vous gnez pas pour moi.

--Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent cartes sur table;
vous avez soixante mille hommes, cents pices de canon, des munitions
 n'en savoir que faire; j'ai moi,-- moins que Joubert ne m'envoie les
trois mille hommes que je lui ai demands,--neuf mille hommes, quinze
mille coups de canon  tirer et deux millions de cartouches en tout.
Avec une pareille infriorit, vous comprenez qu'il importe de prendre
ses prcautions.

Et, comme, en l'coutant, le jeune homme laissait refroidir son caf:

--Buvez votre caf chaud, major, lui dit-il; Scipion a un grand
amour-propre pour son caf, et il recommande toujours de le boire
bouillant.

--Il est en effet excellent, dit le major.

--Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car, si vous le voulez bien,
nous allons monter  cheval pour aller passer la revue de la garnison,
dans laquelle, du mme coup, Thibaut choisira ses cinq cents hommes.

Le major Riescach acheva son caf jusqu' la dernire goutte, se leva et
fit signe en s'inclinant qu'il tait prt.

Scipion s'avana.

--Il parat que nous partons, mon gnral? demanda-t-il.

--Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans notre diable de mtier, on
n'est jamais sr de rien.

--Alors, mon gnral, il faut faire les malles, emballer les livres,
serrer les cartes et les plans?

--Non pas; laisse chaque chose comme elle est, nous retrouverons tout
cela  notre retour.--Mon cher major, continua Championnet en bouclant
son sabre, je crois que le gnral Mack fera trs-bien de loger dans ce
palais; il y trouvera une bibliothque et des cartes excellentes; vous
lui recommanderez mes livres et mes plans, j'y tiens beaucoup; c'est,
comme mon palais, un prt que je lui fais et que je mets sous votre
sauvegarde. La chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de nous,
comme vous voyez, s'lve l'immense palais Farnse, o, selon toute
probabilit, logera le roi. De fentre  fentre, Sa Majest et son
gnral en chef pourront tlgraphier.

--Si le gnral habite ce palais, rpondit le major, je puis vous
rpondre que tout ce qui vous aura appartenu, lui sera sacr.

--Scipion, dit le gnral, un uniforme de rechange et six chemises dans
un portemanteau; vous pouvez le faire boucler tout de suite derrire ma
selle: la revue passe, nous nous mettons immdiatement en marche.

Cinq minutes aprs, les ordres de Championnet taient excuts, et
quatre ou cinq chevaux attendaient leurs cavaliers  la porte du palais
Corsini.

Le jeune major chercha des yeux le sien, mais inutilement; le
palefrenier du gnral lui prsenta un beau cheval frais, avec des
fontes garnies de leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard
Championnet.

--Votre cheval tait fatigu, monsieur, dit le gnral; donnez-lui le
temps de se reposer, on vous l'amnera plus frais  la place du Peuple.

Le major salua en signe de remercment, et se mit en selle; bl et
Thibaut en firent autant; une petite escorte parmi laquelle brillait
notre ancien ami le brigadier Martin, encore tout fier d'tre venu
en poste d'Itri  Rome, dans la voiture d'un ambassadeur, suivait 
quelques pas le gnral; Scipion, que les soins du mnage retenaient,
devait rejoindre plus tard.

Le palais Corsini--o, soit dit en passant, mourut Christine de
Sude--est situ sur la rive droite du Tibre: en tendant la main,
celui qui l'habite peut toucher, de l'autre ct de la via Lungara, la
gracieuse btisse de la Farnesina, immortalise par Raphal. C'tait
du colossal palais Farnse et du charmant bijou qui n'en est qu'une
dpendance que Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de
l'antiquit et du moyen ge dont nous lui avons vu faire au chteau de
Caserte les honneurs au jeune banquier Andr Backer.

La petite troupe prit, en remontant, la rive droite du Tibre, la via
Lungara; le major Ulrich marchait d'un ct de Championnet; le gnral
bl, marchait de l'autre; le colonel Thibaut, un peu en arrire,
servait de trait d'union entre le groupe principal et la petite escorte.

On fit quelques pas en silence; puis Championnet prit la parole.

--Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette terre romaine, c'est
que, quelque part que l'on mette le pied, on marche sur l'histoire
antique ou sur celle du moyen ge. Tenez, ajouta-t-il en tendant la
main dans la direction oppose au Tibre, l, au sommet de cette colline,
est Saint-Onuphre, o mourut le Tasse. Il y mourut emport par la
fivre, au moment o Clment VIII venait de l'appeler  Rome pour l'y
faire couronner solennellement. Dix ans aprs, le mme Clment VIII,
le seul homme que Sixte-Quint, disait-il, et trouv  Rome, faisait
enfermer l,  notre droite, dans la prison Savella, la fameuse Batrice
Cenci; c'est dans cette prison, et la veille de sa mort, que Guido Reni
fit le beau portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou cinq jours,
quand vous serez installs  Rome, aller voir au palais Colonna. Sur la
rive du Tibre oppose au fort Saint-Ange, je vous montrerai les restes
de la prison de Tordinone, o taient enferms ses frres. Elle fut, par
une misricorde particulire de Sa Saintet, condamne  avoir la tte
tranche seulement, tandis que son frre Jacques fut, avant d'tre
conduit  l'chafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec
sa soeur, promen par toute la ville dans la mme charrette que le
bourreau, qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de
la poitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort
d'un infme qui avait tu deux de ses fils, viol sa fille, et qui
n'chappait lui-mme  la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie
d'or? Un instant Clment VIII eut l'ide de faire grce de la vie au
moins  cette famille Cenci, dont le seul crime tait d'avoir fait
l'office du bourreau; mais, par malheur pour Batrice, vers le mme
temps, le prince de Santa-Croce tua sa mre, espce de Messaline qui
dshonorait par ses amours avec des laquais le nom paternel; le pape
s'effraya de voir plus de moralit dans les enfants que dans les pres,
plus de justice dans les assassins que dans les juges, et les ttes des
deux frres, de la soeur et de la belle-mre tombrent toutes quatre sur
le mme chafaud. Vous pouvez voir d'ici, par cette chappe, de l'autre
ct du Tibre, la place o il tait dress. La tradition veut que
Clment VIII ait assist  l'excution d'une fentre du chteau
Saint-Ange, o il tait venu par cette longue galerie couverte que vous
voyez  notre gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour donner
 son successeur, en cas de sige ou de rvolution, la facilit de
quitter le Vatican et de se rfugier au chteau Saint-Ange. Il l'utilisa
lui-mme plus d'une fois,  ce que l'on assure, pour visiter les
cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau d'Adrien et qu'il
tranglait, selon la tradition des Caligula et des Nron, aprs leur
avoir fait faire un testament en sa faveur.

--Vous tes un admirable cicrone, gnral, et je regrette bien, au lieu
de quatre heures, dont plus de deux sont malheureusement dj coules,
de n'avoir point quatre jours  passer avec vous.

--Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux pays; aprs quatre
jours, vous demanderiez quatre mois; aprs quatre mois, quatre ans.
La vie d'un homme tout entire ne suffirait pas  dresser la liste des
souvenirs que renferme la ville si justement nomme la ville ternelle.
Tenez, par exemple, voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise
le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux cts de la
rive: l tait le pont Triomphal, l ont successivement pass, venant
du temple de Mars, qui tait situ o est aujourd'hui Saint-Pierre,
Paul-mile, vainqueur de Perse; Pompe, vainqueur de Tigrane, roi
d'Armnie; d'Artocs, roi d'Ibrie; d'Oross, roi d'Albanie; de Darius,
roi de Mdie; d'Areta, roi de Nabate; d'Antiochus, roi de Comagne et
des pirates. Il avait pris mille chteaux forts, neuf cents villes, huit
cents vaisseaux, fond ou repeupl neuf villes; ce fut  la suite de
ce triomphe qu'il btit, avec une portion de sa part de butin, ce
beau temple  Minerve qui dcorait la place des Septa-Julia, prs de
l'aqueduc de la Virgo, et sur le frontispice duquel il avait fait mettre
en lettres de bronze cette inscription: Pompe le Grand, imperator,
aprs avoir termin une guerre de trente ans, dfait, mis en fuite,
tu ou forc  se rendre douze millions cent quatre-vingt mille
hommes, coul  fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reu 
composition mille cinq cent trente-huit villes ou chteaux, soumis tout
le pays depuis le lac Moeris, jusqu' la mer Rouge, acquitte le voeu
qu'il a fait  Minerve. Et, sur ce mme pont, aprs lui, passrent
Jules Csar, Auguste, Tibre. Par bonheur, il est tomb, poursuivit avec
un sourire mlancolique le gnral rpublicain, car nous aurions sans
doute l'orgueil d'y passer, nous aussi,  notre tour: et que sommes-nous
pour fouler les traces de pareils hommes?

Les rflexions qui assigeaient la tte de Championnet, teignirent
la voix sur ses lvres et il garda un silence que n'osa interrompre le
jeune officier, depuis le pont Triomphal, qu'il laissait  sa droite,
jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit  traverser pour passer sur la
rive gauche du Tibre.

Au milieu du pont, cependant, au risque d'tre indiscret:

--N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous laissons derrire nous?
lui demanda le major.

Championnet regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rve.

--Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes fut sans doute bti
pour y conduire; Bernin l'a restaur et y a rpandu ses coquetteries
ordinaires. C'est dans ce monument que s'enfermera Thibaut, et ce ne
sera pas le premier sige qu'il aura soutenu.

Tenez, voici la place que vous avez entrevue de loin, o furent
dcapites Batrice et sa famille. En appuyant  gauche, nous pouvons
marcher sur l'emplacement mme du Tordinone; sur cette petite place o
nous arrivons est l'auberge de _l'Ours_, avec son enseigne telle qu'elle
tait au temps o y logea Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour
devise ces trois mots: _Que sais-je?_ C'tait le dernier mot du
gnie humain aprs six mille ans; dans six mille ans viendra un autre
sceptique qui dira: _Peut-tre!_

--Et vous, gnral, demanda le major, que dites-vous?

--Je dis que c'est le dernier des gouvernements que celui,--regardez 
votre gauche--que celui qui laisse se faire de pareils dserts, presque
au coeur d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit mois de
l'anne la mal'aria, ils sont au roi que vous servez; c'est l'hritage
des Farnse. Paul III ne se doutait pas, en lguant ces immenses
terrains  son fils le duc de Parme, qu'il lui lguait la fivre. Dites
donc  votre roi Ferdinand qu'il serait non pas seulement d'un hritier
pieux, mais d'un chrtien; de faire assainir et de cultiver ces champs,
qui l'en rcompenseraient par d'abondantes moissons. Un pont bti ici,
tenez, suffirait  un quartier nouveau; la ville enjamberait le
fleuve, des maisons s'lveraient dans tout cet espace vide du chteau
Saint-Ange  la place du Peuple, et la vie en chasserait la mort; mais,
pour cela, il faudrait un gouvernement qui s'occupt du bien-tre de
ses sujets; il faudrait ce grand bienfait que vous venez combattre, vous
homme instruit et intelligent cependant; il faudrait la libert. Elle
viendra un jour, non pas temporaire et accidentelle comme celle que
nous apportons, mais fille immortelle du progrs et du temps. Tenez,
en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette glise, l'glise
Saint-Jrme, qu'une nuit, vers deux heures du matin, sortirent quatre
hommes  pied et un homme  cheval, l'homme  cheval portait, en travers
de la croupe de sa monture, un cadavre dont les pieds pendaient d'un
ct et la tte de l'autre.

--Ne voyez-vous rien? demanda l'homme  cheval.

Deux regardrent du ct du chteau Saint-Ange, deux du ct de la
place du Peuple.

--Rien, dirent-ils.

Alors, le cavalier s'avana jusqu'au bord de la rivire et, l, fit
pivoter son cheval de manire que la croupe ft tourne du ct de
l'eau. Deux hommes prirent le cadavre, un par la tte, l'autre par les
pieds, le balancrent trois fois, et,  la troisime, le lancrent au
fleuve.

Au bruit que produisit le cadavre en tombant  l'eau:

--C'est fait? demanda le cavalier.

--Oui, monseigneur, rpondirent les hommes.

Le cavalier se retourna.

--Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.

--Monseigneur, rpondit un des hommes, c'est son manteau.

Un autre ramassa des pierres, courut le long de la rive en suivant le
courant du fleuve et en jetant des pierres dans ce manteau, jusqu' ce
qu'il et disparu.

--Tout va bien, dit alors le cavalier.

Et il donna une bourse aux hommes, mit son cheval au galop et disparut.

Le mort tait le duc de Candie; le cavalier, c'tait Csar Borgia.
Jaloux de sa soeur Lucrce, Csar Borgia venait de tuer son frre, le
duc de Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous voil arrivs.
Le hasard, mon cher, vengeur des rois et de la papaut, vous gardait
cette histoire pour la dernire; ce n'tait pas la moins curieuse, vous
le voyez.

Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre, depuis le palais
Corsini jusqu' l'extrmit de Ripetta, dbouchait sur la place du
Peuple, o tait range en bataille la garnison de Rome.

Cette garnison se composait de trois mille hommes,  peu prs: deux
tiers franais, une tiers polonais.

En apercevant le gnral, trois mille voix, par un lan spontan,
crirent:

--Vive la Rpublique!

Le gnral s'avana jusqu'au centre de la premire ligne et fit signe
qu'il voulait parler. Les cris cessrent.

--Mes amis, dit le gnral, je suis forc de quitter Rome; mais je ne
l'abandonne pas. J'y laisse le colonel Thibaut; il occupera le fort
Saint-Ange avec cinq cents hommes; j'ai engag ma parole de venir le
dlivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous avec moi?

--Oui, oui, oui, crirent trois mille voix.

--Sur l'honneur? dit Championnet.

--Sur l'honneur! rptrent les trois mille voix.

--Maintenant, continua Championnet, choisissez parmi vous cinq cents
hommes prts  s'ensevelir sous les ruines du chteau Saint-Ange, plutt
que de se rendre.

--Tous, tous! nous sommes prts tous! crirent ceux  qui l'on faisait
cet appel.

--Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et choisissez quinze
hommes par compagnie.

Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts hommes se trouvrent
tirs  part et runis.

--Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez les drapeaux
des deux rgiments, et c'est nous qui viendrons les reprendre. Que les
porte-drapeaux passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.

Les porte-drapeaux obirent, aux cris frntiques de Vive Championnet!
vive la Rpublique!

--Colonel Thibaut, continua Championnet, jurez et faites jurer  vos
hommes que vous vous ferez tuer jusqu'au dernier, plutt que de vous
rendre.

Tous les bras s'tendirent, toutes les voix crirent:

--Nous le jurons!

Championnet s'avana vers son aide de camp.

--Embrassez-moi, Thibaut, lui dit-il; si j'avais un fils, c'est  lui
que je donnerais la glorieuse mission que je vous confie.

Le gnral et son aide de camp s'embrassrent au milieu des hourras, des
cris et des vivats de la garnison.

Deux heures sonnrent  l'glise Sainte-Marie-du-Peuple.

--Major Riescach, dit Championnet au jeune messager, les quatre heures
sont coules et,  mon grand regret, je n'ai plus le droit de vous
retenir.

Le major regarda du ct de Ripetta.

--Attendez vous quelque chose, monsieur? lui demanda Championnet.

--Je suis mont sur un de vos chevaux, gnral.

--J'espre que vous me ferez l'honneur de l'accepter, monsieur, en
souvenir des moments trop courts que nous venons de passer ensemble.

--Ne pas accepter le cadeau que vous me faites, gnral, ou mme hsiter
 l'accepter, ce serait me montrer moins courtois que vous. Merci du
plus profond de mon coeur.

Il s'inclina, la main sur la poitrine.

--Et, maintenant, que dois-je reporter au gnral Mack?

--Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et vous ajouterez ceci, que,
le jour o j'ai quitt Paris et pris cong des membres du Directoire,
le citoyen Barras m'a mis la main sur l'paule et m'a dit: Si la
guerre clate, en rcompense de vos services, vous serez le premier des
gnraux rpublicains charg par la Rpublique de dtrner un roi.

--Et vous avez rpondu?

--J'ai rpondu: Les intentions de la Rpublique seront remplies,
j'y engage ma parole; et, comme je n'ai jamais manqu  ma parole
d'honneur, dites au roi Ferdinand de se bien tenir.

--Je le lui dirai, monsieur, rpondit le jeune homme; car, avec un
chef comme vous et des hommes comme ceux-l, tout est possible. Et
maintenant, gnral, veuillez m'indiquer mon chemin.

--Brigadier Martin, dit Championnet, prenez quatre hommes et conduisez
M. le major Ulrich de Riescach jusqu' la porte San-Giovanni; vous nous
rejoindrez sur la route de la Storta.

Les deux hommes se salurent une dernire fois; le major, guid par le
brigadier Martin et escort par ses quatre dragons, s'enfona au grand
trot dans la via del Babuino. Le colonel Thibaut et ses cinq cents
hommes regagnrent par Ripetta le chteau Saint-Ange, o ils se
renfermrent, et le reste de la garnison, Championnet et son tat-major
en tte, sortit de Rome, tambours battants, par la porte del Popolo.




                                  L

                           FERDINAND A ROME


Comme l'avait prvu le gnral Mack, son envoy le rejoignit un peu
au-dessus de Valmontone.

Le gnral n'entendit rien de tout ce que lui raconta le major de
Riescach, sinon que les Franais avaient vacu Rome; il courut chez
le roi et lui annona que sur sa sommation, les Franais s'taient
mis immdiatement en retraite; que, par consquent, le lendemain, il
entrerait  Rome et, dans huit jours, serait en pleine possession des
tats romains.

Le roi ordonna de doubler l'tape, et, le mme soir on vint coucher 
Valmontone.

Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte  Albano vers midi. De
la colline, on planait sur Rome, et, au del de Rome, la vue s'tendait
jusqu' Ostia. Mais il tait impossible que l'arme entrt  Rome
le mme jour. Il fut convenu qu'elle partirait vers trois heurs de
l'aprs-midi, qu'elle camperait  moiti chemin, et que, le lendemain, 
neuf heures du matin, le roi Ferdinand ferait son entre solennelle
par la porte San-Giovanni, et irait directement  San-Carlo entendre la
messe d'actions de grces.

En effet,  trois heures, on partit d'Albano, Mack  cheval et en tte
de l'arme, le roi et le duc d'Ascoli dans une voiture escorte de tout
l'tat-major particulier de Sa Majest; on laissa  gauche, au-dessous
de la colline d'Albano, c'est--dire  l'endroit o eut lieu, mil huit
cent cinquante ans auparavant, la querelle de Clodius et de Milon,
la via Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui tait
abandonne aux antiquaires, et l'on s'arrta vers sept heures  deux
lieues  peu prs de Rome.

Le roi soupait sous une tente magnifique, divise en trois
compartiments, avec le gnral Mack et le duc d'Ascoli, le marquis
Malaspina et les plus favoriss parmi la petite cour qui l'avait suivi,
lorsqu'on vint lui annoncer les dputs.

Ces dputs se composaient de deux des cardinaux qui n'avaient point
adhr au gouvernement rpublicain, des autorits qui avaient t
renverses par ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs comme
les ractions en voient toujours accourir au-devant d'elles.

Ils venaient prendre les ordres du roi pour la crmonie du lendemain.

Le roi tait radieux; lui aussi, comme les Paul-mile, comme les Pompe,
comme les Csars, dont Championnet, trois jours auparavant, parlait au
major Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.

Il n'tait donc point si difficile d'tre un triomphateur que la chose
lui avait paru d'abord.

Quel effet allait faire  Caserte, et surtout au Mle, au March-Vieux
et  Marinella, le rcit de ce triomphe, et comme ces bons lazzaroni
allaient tre fiers quand ils sauraient que leur roi avait triomph!

Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de canon, cette
terrible rpublique franaise, jusque-l rpute invincible! Dcidment,
le gnral Mack, qui lui avait prdit tout cela, tait un grand homme!

Il rsolut, en consquence, d'crire le mme soir  la reine et de lui
expdier un courrier pour lui annoncer cette bonne nouvelle, et, toute
chose arrte pour le lendemain, les dputs congdis aprs avoir eu
l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majest prit la plume et crivit:

Ma chre matresse,

Tout se succde au gr de nos dsirs; en moins de cinq jours, je suis
arriv aux portes de Rome, o je fais demain mon entre solennelle. Tout
a fui devant nos armes victorieuses, et, demain soir, du palais Farnse,
j'crirai au souverain pontife qu'il peut, si tel est son bon plaisir,
venir clbrer avec nous  Rome la fte de la Nativit.

Ah! si je pouvais transporter ici ma crche et la lui faire voir!

Le messager que je vous envoie pour vous porter ces bonnes nouvelles
est mon courrier ordinaire Ferrari. Permettez-lui, pour sa rcompense,
de dner avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer de moi.
Rpondez-moi par la mme voie; rassurez-moi sur votre chre sant et sur
celle de mes enfants bien-aims,  qui, grce  vous et  notre illustre
gnral Mack, j'espre lguer un trne non-seulement prospre, mais
glorieux.

Les fatigues de la campagne n'ont pas t si grandes que je le
craignais. Il est vrai que, jusqu' prsent, j'ai pu faire presque
toutes les tapes en voiture et ne monter  cheval que pour mon
agrment.

Un seul point noir reste encore  l'horizon: en quittant Rome, le
gnral rpublicain a laiss cinq cents hommes et un colonel au chteau
Saint-Ange; dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement compte,
mais je ne m'en inquite pas autrement: notre illustre ami le gnral
Mack m'assurant qu'ils se rendront  la premire sommation.

Au revoir bientt, ma chre matresse, soit que vous veniez, pour que
la fte soit complte, clbrer la Nativit avec nous  Rome, soit
que, tout tant pacifi et Sa Saintet tant rtablie sur son trne, je
rentre glorieusement dans mes tats.

Recevez, chre matresse et pouse, pour les partager avec mes enfants
bien-aims, les embrassements de votre tendre mari et pre.

FERDINAND.

P.-S.--J'espre qu'il n'est rien arriv de fcheux  mes kangourous et
que je les retrouverai tout aussi bien portants que je les ai laisss.
A propos, transmettez mes plus affectueux souvenirs  sir William et 
lady Hamilton; quant au hros du Nil, il doit encore tre  Livourne; o
qu'il soit, faites-lui part de nos triomphes.

Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait crit une si longue lettre;
mais il tait dans un moment d'enthousiasme, ce qui explique sa
prolixit; il la relut, fut satisfait de sa rdaction, regretta de
n'avoir pens  sir William et  lady Hamilton qu'aprs avoir pens
 ses kangourous, mais ne jugea point que, pour cette petite faute de
mmoire, ce ft la peine de recommencer une lettre si bien venue; en
consquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui, compltement
remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, tout bott, et promit que
la lettre serait remise entre les mains de la reine, avant le lendemain
cinq heures du soir.

Aprs quoi, la table de jeu tant dresse, le roi se mit  faire son
whist avec le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et le duc de Circello,
gagna mille ducats, se coucha radieux et rva qu'il faisait son entre,
non pas  Rome, mais  Paris, non pas dans la capitale des tats
romains, mais dans la capitale de la France, et que, son manteau royal
port par les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, dsertes
depuis le 10 aot, ayant une couronne de lauriers sur la tte, comme
Csar, et tenant, comme Charlemagne, le globe d'une main et l'pe de
l'autre!

Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais ce qui en restait
suffisait pour satisfaire l'amour-propre d'un homme  qui l'ide d'tre
conqurant tait venue  l'ge de cinquante ans.

Il n'entrait point encore  Paris, mais il entrait dj  Rome.

L'entre fut splendide; le roi Ferdinand,  cheval, vtu de son uniforme
de feld-marchal autrichien, couvert de broderies, portant  son cou
et sur sa poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres de
famille, tait attendu  la porte San-Giovanni, d'abord par l'ancien
snateur, qui, accompagn des magistrats du municipe, lui prsenta 
genoux les clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des snateurs et
des magistrats du municipe taient tous les cardinaux rests fidles 
Pie VI; de l, en suivant un itinraire marqu d'avance par des
jonches de fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre  l'glise
San-Carlo, o se chantait le _Te Deum_, et, de l'glise San-Carlo, au
palais Farnse, situ, comme nous l'avons dit, de l'autre ct du Tibre,
en face du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.

Au moment o le roi prit les clefs de Rome, les chants clatrent. Cent
jeunes filles habilles de blanc marchrent en tte du cortge, portant
des corbeilles de joncs dors, pleines de feuilles de roses, qu'elles
jetaient en l'air comme au jour de la Fte-Dieu. Les corbeilles vides
taient aussitt remplaces par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y
et point d'interruption dans la pluie odorifrante; et, comme derrire
les jeunes filles marchaient  reculons de jeunes enfants de choeur,
balanant des encensoirs, on avanait entre une double haie forme par
la population de Rome et des environs, vtue de ses habits de fte, au
milieu d'une pluie de fleurs et d'une atmosphre embaume.

Une admirable musique militaire--et celle de Naples est renomme entre
toutes--jouait les airs les plus gais de Cimarosa, de Pergolse et de
Paesiello; puis venait, au milieu d'un grand espace vide, le roi seul,
dans l'isolement emblmatique de la majest souveraine; derrire le roi
marchait Mack et tout son tat-major; puis, derrire Mack, une masse de
trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie, dix mille de
cavalerie, habills  neuf, magnifiques d'aspect, s'avanant avec un
ensemble remarquable, grce aux nombreuses manoeuvres faites dans les
camps, et suivis de cinquante pices d'artillerie nouvellement fondues,
de leur caissons et de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela
resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques journes de novembre
que l'automne mridional fait luire entre un jour de brouillard et un
jour de pluie, comme un dernier adieu  l't, comme un premier salut 
l'hiver.

Nous avons dit que l'itinraire tait trac d'avance: on commena
donc par traverser ce que l'on pourrait appeler le dsert de
Saint-Jean-de-Latran, les pelouses et les alles solitaires conduisant
 Santa-Croce in-Gerusalemme et  Sainte-Marie-Majeure, et l'on s'avana
directement vers la vieille basilique dont Henri IV fut le bienfaiteur
et dont, en sa qualit de petit-fils de Henri IV, Ferdinand tait
chanoine. Sur les degrs de l'glise, au bas desquels le roi fut reu
 cheval et encens au milieu des chants de joie et des cantiques
d'actions de grces, tait group tout le clerg latranien. Les chants
termins, le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques tapis, gagna
 pied la _Scala santa_, cet escalier sacr, transport de Jrusalem 
Rome, qui faisait partie de la maison de Pilate, que Jsus se rendant
au prtoire toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les fidles ne
montent plus qu' genoux.

Le roi en baisa la premire marche, et, au moment o ses lvres
touchaient le marbre saint, la musique clata en fanfares joyeuses, et
cent mille voix firent entendre une immense acclamation.

Le roi demeura  genoux le temps de dire sa prire, se releva, se signa,
monta  cheval, traversa la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux
le magnifique oblisque lev  Thbes par Thoutmasis II, respect par
Cambyse, qui renversa et mutila tous les autres, enlev par
Constantin et dterr dans le grand Cirque; suivit la longue rue de
Saint-Jean-de-Latran, toute borde de monastres et qui descend en pente
douce jusqu'au Colise; prit ce fameux quartier des Carnes o Pompe
avait sa maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane, dont la
colonne tait enterre jusqu'au-dessus de sa base; de l, par un angle
droit, arriva au Corso, et, sur la place de Venise, qui,  l'autre
extrmit de la mme rue, fait pendant  la place du Peuple, descendit
 la place Colonna, et enfin suivit le Corso jusqu' la vaste glise
San-Carlo, y fut reu par tout le clerg sous son gigantesque portail,
descendit de cheval pour la seconde fois, entra dans l'glise, et, sous
le dais qui lui tait prpar, entendit le _Te Deum_.

Puis, le _Te Deum_ chant, il sortit de l'glise, remonta  cheval,
et, toujours prcd, suivi, accompagn du mme cortge, il continua de
descendre le Corso jusqu' la place du Peuple, longea le cours du Tibre,
et, dans le sens inverse o l'avait long Championnet pour sortir de
Rome, prit la via della Scroffa, o est Saint-Louis-des-Franais, la
grande place Navone, le forum Agonal des Romains, et, de l, en quelques
instants, par la faade du palais Braschi, oppose  celle o se trouve
Pasquino, il gagna le Campo-dei-Fiori et le palais Farnse, but de sa
longue course, terme de son triomphe.

Tout l'tat-major put entrer dans cette magnifique cour, chef-d'oeuvre
des trois plus grands architectes qui aient exist, San-Gallo, Vignole
et Michel-Ange; tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la faade
du palais et qui coulent dans les plus larges coupes de granit que l'on
connaisse, on mettait, autant pour l'honneur que pour la dfense, quatre
pices de canon en batterie.

Un dner de deux cents couverts tait servi dans la grande galerie
peinte par Annibal et Augustin Carrache, et leurs lves. Les deux
frres y travaillrent huit ans et reurent pour salaire cinq cents cus
d'or, c'est--dire trois mille francs de notre monnaie.

Rome entire semblait s'tre donn rendez-vous sur la place du palais
Farnse. Malgr les sentinelles, le peuple envahit la cour, l'escalier,
les antichambres et pntra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de
Vive le roi! pousss sans interruption, forcrent trois fois Ferdinand
 quitter la table et  se montrer  la fentre.

Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces hros dont, un instant,
sur la voie sacre, il avait foul la trace, ne voulut-il point attendre
au lendemain pour donner au pape Pie VI avis de son entre  Rome, et,
oubliant que, prisonnier des Franais, il n'tait pas tout  fait libre
de ses actions, la tte chauffe par le vin et le coeur bondissant
d'orgueil, il passa, aussitt le caf pris, dans un cabinet de travail,
et lui crivit la lettre suivante:

_A Sa Saintet le pape Pie VI, premier vicaire de Notre-Seigneur
Jsus-Christ_.

Prince des aptres, roi des rois,

Votre Saintet apprendra sans doute avec la plus grande satisfaction,
qu'aid de Notre-Seigneur Jsus-Christ et sous l'auguste protection du
bienheureux saint Janvier, aujourd'hui mme, avec mon arme, je suis
entr sans rsistance et en triomphateur dans la capitale du monde
chrtien. Les Franais ont fui, pouvants  la vue de la croix et au
simple clat de mes armes. Votre Saintet peut donc reprendre sa
suprme et paternelle puissance, que je couvrirai de mon arme. Qu'elle
abandonne donc sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que, sur les
ailes des chrubins, comme notre sainte vierge de Lorette, elle vienne
et descende au Vatican pour le purifier par sa prsence sacre. Votre
Saintet pourra clbrer  Saint-Pierre le divin office le jour de la
naissance de Notre Sauveur.

Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des cris de Vive le roi
Ferdinand! vive Sa Saintet Pie VI! les principales rues de Rome et les
places Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrta un instant au thtre
Argentina, o l'on devait chanter une cantate en son honneur; puis, de
l, pour voir Rome tout enflamme, il monta sur les plus hautes rampes
du mont Pincio.

La ville tait illumine _a giorno_, depuis la porte San-Giovanni
jusqu'au Vatican, et depuis la place du Peuple jusqu' la pyramide de
Cestus. Un seul monument, surmont du drapeau tricolore et pareil  une
protestation solennelle et menaante de la France contre l'occupation de
Rome, restait obscur au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu
de toutes ces clameurs.

C'tait le chteau Saint-Ange.

Sa masse sombre et silencieuse avait quelque chose de formidable et
d'effrayant; car le seul cri qui, de quart d'heure en quart d'heure,
sortait de son silence tait celui de Sentinelles, prenez garde 
vous! Et la seule lumire que l'on vit luire dans les tnbres tait la
mche allume des artilleurs, debout prs de leurs canons.




                                  LI

                       LE FORT SAINT-ANGE PARLE


En passant place du Peuple, pour monter au Pincio, le roi avait pu
voir cette intressante partie de la population, compose de femmes
et d'enfants, danser autour d'un bcher qui s'levait au milieu de
la place;  la vue du prince, les danseurs s'arrtrent pour crier 
tue-tte: Vive le roi Ferdinand! vive Pie VI!

Le roi s'arrta de son ct, demanda ce que faisaient l ces braves gens
et quel tait ce feu auquel ils se chauffaient.

On lui rpondit que ce feu tait celui d'un bcher fait avec l'arbre
de la Libert plant, dix-huit mois auparavant, par les consuls de la
rpublique romaine.

Ce dvouement aux bons principes toucha Ferdinand, qui, tirant de sa
poche une poigne de monnaie de toute espce, la jeta au milieu de la
foule en criant:

--Bravo! mes amis! amusez-vous!

Les femmes et les enfants se rurent sur les carlins, les ducats et
les piastres du roi Ferdinand; il en rsulta une effroyable mle dans
laquelle les femmes battaient les enfants, les enfants gratignaient
les femmes; il y eut, en somme, force cris, beaucoup de pleurs et peu de
mal.

Place Navone, il vit un second bcher.

Il fit la mme question et reut la mme rponse.

Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans celle du duc d'Ascoli,
y prit une seconde poigne de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait
mlange d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs et aux danseuses.

Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que des femmes et des
enfants, il y avait des hommes; le sexe fort se crut sur l'argent des
droits plus positifs que le sexe faible; les amants et les maris des
femmes battues tirrent leurs couteaux; un des danseurs fut bless et
port  l'hpital.

Place Colonna, mme vnement eut lieu; seulement, cette fois, il se
termina  la gloire de la morale publique; au moment o les couteaux
allaient entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les
yeux et envelopp d'un grand manteau; un chien aboya contre lui, un
enfant cria au jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du
chien attirrent l'attention des combattants, qui, sans couter les
observations du citoyen au manteau dissimulateur et au chapeau rabattu,
le poussrent dans le bcher, o il prit misrablement au milieu des
hurlements de joie de la populace.

Tout  coup, un des brleurs fut clair d'une ide lumineuse: ces
arbres de la Libert que l'on abattait et dont on faisait du charbon
et de la cendre, n'avaient pas pouss l tout seuls; on les y avait
plants; ceux qui les y avait plants taient plus coupables que les
pauvres arbres qui s'taient laiss planter  contre-coeur peut-tre; il
s'agissait donc de faire une fois par hasard une justice quitable et de
s'en prendre aux planteurs et non aux arbres.

Or, qui les avait plants?

C'taient, comme nous l'avons dit  propos de la place du Peuple, les
deux consuls de la rpublique romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et
Zaccalone, de Piperno.

Ces deux noms, depuis un an, taient bnis et rvrs de la population,
 laquelle ces deux magistrats, vritables libraux, avaient consacr
leur temps, leur intelligence et leur fortune; mais le peuple, au jour
de la raction, pardonne plus facilement  celui qui l'a perscut
qu' celui qui s'est dvou pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers
dfenseurs deviennent ses premiers martyrs. Les rvolutions sont comme
Saturne, a dit Vergniaud, elles dvorent leurs enfants.

Un homme que Zaccalone avait forc d'envoyer  l'cole son fils, jeune
Romain jaloux de la libert individuelle, mit donc la proposition de
rserver un des arbres de la Libert pour y pendre les deux consuls. La
proposition fut naturellement adopte  l'unanimit; il ne s'agissait,
pour la mettre  excution, que de rserver un arbre  titre de potence
et de mettre la main sur les deux consuls.

On pensa au peuplier de la place de la Rotonde, qui n'tait pas encore
abattu, et, comme justement les deux magistrats demeuraient, l'un via
della Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce voisinage comme
un hasard providentiel.

On courut droit  leurs maisons; mais, heureusement, les deux magistrats
avaient sans doute des ides exactes sur la somme de reconnaissance que
l'on doit attendre des peuples  la dlivrance desquels on a contribu:
tous deux avaient quitt Rome.

Mais un ferblantier, dont la boutique attenait  la maison de Mattei,
et  qui Mattei avait prt deux cents cus pour l'empcher de faire
faillite, et un marchand d'herbes  qui Zaccalone avait envoy
son propre mdecin pour soigner sa femme d'une fivre pernicieuse,
dclarrent qu'ils avaient des notions  peu prs certaines sur
l'endroit o s'taient rfugis les deux coupables, et offrirent de les
livrer.

L'offre fut reue avec enthousiasme, et, pour n'avoir point fait une
course inutile, la foule commena de piller les maisons des deux absents
et d'en jeter les meubles par les fentres.

Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux une magnifique pendule
de bronze dor, l'une reprsentant le sacrifice d'Abrahan, et l'autre
Agar et Ismal perdus dans le dsert, portant chacune cette inscription
qui prouvait qu'elle venait de la mme source:

_Aux Consuls de la rpublique romaine, les isralites reconnaissants!_

Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre un dcret par lequel
les juifs redevenaient des hommes comme les autres et participaient aux
droits de citoyen.

Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on ne pensait point, et
auxquels on n'et probablement pas pens s'ils n'eussent point eu le
tort d'tre reconnaissants.

Le cri Au Ghetto! au Ghetto! retentit, et l'on se prcipita vers ce
quartier des juifs.

Lors de la proclamation du dcret par lequel la rpublique romaine les
faisait remonter au rang de citoyens, les malheureux juifs s'taient
empresss d'enlever les barrires qui les sparaient du reste de la
socit et s'taient rpandus dans la ville, o quelques-uns s'taient
empresss de louer des appartements et d'ouvrir des magasins; mais,
aussitt le dpart de Championnet, se sentant abandonns et sans
protecteurs, ils s'taient de nouveau rfugis dans leurs quartiers,
dont  la hte ils avaient rtabli les portes et les barrires, non plus
pour se sparer du monde, mais pour opposer un obstacle  leurs ennemis.

Il y eut donc, non point rsistance volontaire  la foule, mais
opposition matrielle  son envahissement.

Alors, cette mme foule, toujours fconde en moyens expditifs et
ingnieux, eut l'ide, non point d'enfoncer les portes et les barrires
du Ghetto, mais de jeter par-dessus son enceinte des brandons allums au
bcher voisin.

Les brandons se succdrent avec rapidit; puis les perfectionneurs--il
y en a partout--les enduisirent de poix et de trbenthine. Bientt
le Ghetto prsenta l'aspect d'une ville bombarde, et, au bout d'une
demi-heure, les assigeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs
endroits des flammes qui dnonaient cinq ou six incendies.

Au bout d'une heure de sige, le Ghetto tait tout en feu.

Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mmes, et, avec des cris de
terreur, toute cette malheureuse population, surprise au milieu de son
sommeil, hommes, femmes, enfants  demi nus, se prcipitrent par les
portes comme un torrent qui brise ses digues, et se rpandirent, ou
plutt essayrent de se rpandre par la ville.

C'tait l que la populace l'attendait, chacun mit la main sur son juif
et s'en fit un cruel amusement; le rpertoire tout entier des tortures
fut puis sur ces malheureux: les uns furent forcs de marcher pieds
nus sur des charbons ardents en portant un porc entre leurs bras; les
autres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chiens pendus
eux-mmes par les pattes de derrire et qui, enrags de douleur et de
colre, les criblaient de morsures; un autre enfin, dpouill de ses
vtements jusqu' la ceinture avec un chat attach sur le dos, fut
promen par la ville, battu de verges comme le Christ; seulement, les
verges frappaient  la fois l'homme et l'animal, et, de ses dents et de
ses griffes, l'animal dchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux,
furent jets au Tibre et noys purement et simplement.

Ces amusements durrent non-seulement pendant toute la nuit, mais encore
pendant les journes du lendemain et du surlendemain, et se prsentrent
sous tant d'aspects diffrents, que le roi finit par demander quels
taient les hommes que l'on martyrisait ainsi.

Il lui fut rpondu que c'taient des juifs qui avaient eu l'imprudence
de se considrer, aprs le dcret de la Rpublique, comme des hommes
ordinaires, et qui, en consquence, avaient log des chrtiens chez
eux, avaient achet des proprits, taient sortis du Ghetto, s'taient
installs dans la ville, avaient vendu des livres, s'taient fait
soigner par des mdecins catholiques et avaient enterr leurs morts aux
flambeaux.

Le roi Ferdinand eut peine  croire  tant d'abominations; mais enfin,
on lui mit sous les yeux le dcret de la Rpublique qui rendait aux
juifs leurs droits de citoyens: il fut bien oblig d'y croire.

Il demanda quels taient les hommes assez abandonns de Dieu pour avoir
fait rendre un pareil dcret, et on lui nomma les consuls Mattei et
Zaccalone.

--Mais voil les hommes qu'il faudrait punir, plutt que ceux qu'ils ont
mancips, s'cria le roi conservant son gros bons sens jusque dans ses
prjugs.

On lui rpondit que l'on y avait dj song, que l'on tait  la
recherche des coupables et que deux citoyens s'taient chargs de les
livrer.

--C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura cinq cents ducats
pour chacun d'eux, et les deux consuls seront pendus.

Le bruit de la libralit du roi se rpandit et doubla l'enthousiasme;
la foule se demanda ce qu'elle pouvait offrir  un roi si bon et qui
secondait si bien ses dsirs; on dlibra sur ce point important, et
l'on rsolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls
par un vrai bourreau et par de vraies potences, d'abattre le dernier
arbre de la Libert qu'on avait conserv  cette intention, et d'en
faire des bches, pour que le roi et la satisfaction de se chauffer
avec du bois rvolutionnaire.

En consquence, on lui en apporta toute une charrete qu'il paya
gnreusement mille ducats.

L'ide lui parut si heureuse, qu'il mit les deux plus grosses bches 
part et qu'il les envoya  la reine avec la lettre suivante:

Ma chre pouse,

Vous savez mon heureuse entre  Rome, sans que j'aie rencontr le
moindre obstacle sur ma route; les Franais se sont vanouis comme une
fume. Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; mais
ceux-l se tiennent si tranquilles, que je crois qu'ils ne demandent
qu'une chose, c'est de se faire oublier.

Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes pour combattre les
Franais; il ralliera en route le corps d'arme de Micheroux, ce qui lui
fera trente-huit ou quarante mille soldats, et ne prsentera le combat
aux Franais qu'avec la chance sre de les craser.

Nous sommes ici en ftes continuelles. Croirez-vous que ces misrables
jacobins avaient mancip les juifs! Depuis trois jours, le peuple
romain leur donne la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que
je la donne  mes daims dans la fort de Persano et  mes sangliers dans
les bois d'Asproni; mais on me promet mieux encore que cela: il parat
que l'on est sur la trace des deux consuls de la soi-disant rpublique
romaine. J'ai mis la tte de chacun d'eux  prix  cinq cents ducats.
Je crois qu'il est d'un bon exemple qu'ils soient pendus, et, si on
les pend, je mnage  la garnison du chteau Saint-Ange la surprise
d'assister  leur excution.

Je vous envoie, pour brler  votre nuit de Nol, deux grosses bches
tires de l'arbre de la Libert de la place de la Rotonde; chauffez-vous
bien, vous et tous les enfants, et pensez en vous chauffant  votre
poux et  votre pre, qui vous aime.

Je rends demain un dit pour remettre un peu de bon ordre parmi tous
ces juifs, les faire rentrer dans leur Ghetto et les soumettre  une
sage discipline. Je vous enverrai copie de cet dit aussitt qu'il sera
rendu.

Annoncez  Naples les faveurs dont me comble la bont divine; faites
chanter un Te Deum par notre archevque Capece Zurlo, que je suppose
fort d'tre entach de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez
des ftes publiques et invitez Vanni  presser l'affaire de ce damn
Nicolino Caracciolo.

Je vous tiendrai au courant des succs de notre illustre gnral Mack
au fur et  mesure que je les apprendrai moi-mme.

Conservez-vous en bonne sant et croyez en l'affection sincre et
ternelle de votre colier et poux.

FERDINAND B.

P.-S.--Prsentez bien mes respects  Mesdames. Pour tre un peu
ridicules, ces bonnes princesses n'en sont pas moins les augustes filles
du roi Louis XV. Vous pourriez autoriser Airola  faire une petite paye
 ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du corps et qui leur sont
recommands par le comte de Narbonne, lequel a t, je crois, un des
derniers ministres de votre chre soeur Marie-Antoinette; cela leur
ferait plaisir et ne nous engagerait  rien.

Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'crivait  Caroline,
rendait ce dcret qui n'tait que la remise en vigueur de l'dit aboli
par la soi-disant rpublique romaine.

Notre conscience d'historien ne nous permet point de changer une
syllabe  ce dcret; c'est, au reste, la loi encore en vigueur  Rome
aujourd'hui:

ARTICLE PREMIER. Aucun isralite rsidant soit  Rome, soit dans les
tats romains, ne pourra plus loger ni nourrir de chrtiens, ni recevoir
de chrtiens  son service, sous peine d'tre puni d'aprs les dcrets
pontificaux.

ART. 2. Tous les isralites de Rome et des tats pontificaux devront
vendre, dans le dlai de trois mois, leurs biens meubles et immeubles;
autrement, il seront vendus  l'encan.

ART. 3. Aucun isralite ne pourra demeurer  Rome, ni dans quelque
ville que ce soit des tats pontificaux, sans l'autorisation du
gouvernement; en cas de contravention, les coupables seront ramens dans
leurs ghetti respectifs.

ART. 4. Aucun isralite ne pourra passer la nuit loin de son ghetto.

ART. 5. Aucun isralite ne pourra entretenir de relations d'amiti avec
un chrtien.

ART. 6. Les isralites ne pourront faire le commerce des ornements
sacrs, ni de quelque livre que ce soit, sous peine de cent cus
d'amende et de sept ans de prison.

ART. 7. Tout mdecin catholique, appel par un juif, devra d'abord le
convertir; si le malade s'y refuse, il l'abandonnera sans secours; en
agissant contre cet arrt, le mdecin s'exposera  toute la rigueur du
saint-office.

ART. 8 et dernier. Les isralites, en donnant la spulture  leurs
morts, ne pourront faire aucune crmonie et ne pourront se servir de
flambeaux, sous peine de confiscation.

La prsente mesure sera communique aux ghetti et publie dans les
synagogues.

Le lendemain du jour o ce dcret fut rendu et affich, le gnral Mack
prit cong du roi, laissant cinq mille hommes  la garde de Rome,
et sortit par la porte du Peuple, dans le but, comme l'avait crit
Ferdinand  son auguste pouse, de poursuivre Championnet et de le
combattre partout o il le rencontrerait.

Au moment mme o son arrire-garde se mettait en marche, un cortge,
qui ne manquait pas de caractre, entrait  Rome par l'extrmit
oppose, c'est--dire par la porte San-Giovanni.

Quatre gendarmes napolitains  cheval, portant  leurs schakos la
cocarde rouge et blanche, prcdaient deux hommes lis l'un  l'autre
par le bras; ces deux hommes taient coiffs de bonnets de coton blanc
et taient vtus de ces houppelandes de couleur incertaine comme en
portent les malades dans les hpitaux; ils taient monts  poil nu sur
deux nes, et chaque ne tait conduit par un homme du peuple qui, arm
d'un gros bton, menaait et insultait les prisonniers.

Ces prisonniers taient les deux consuls de la rpublique romaine,
Mattei et Zaccalone, et les deux hommes du peuple qui conduisaient
les nes sur lesquels ils taient monts, taient le ferblantier et le
fruitier qui avaient promis de les livrer.

Ils tenaient parole, comme on le voit.

Les deux malheureux fugitifs, croyant tre en sret dans un hpital que
Mattei avait fond  Valmontone, sa ville natale, s'y taient rfugis,
et, pour mieux s'y cacher, avaient revtu l'uniforme des malades.
Dnoncs par un infirmier qui devait sa place  Mattei, ils y avaient
t pris, et on les amenait  Rome pour qu'ils subissent leur jugement.

A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni et eurent-ils t
reconnus, que la foule, avec cet instinct fatal qui la porte  dtruire
ce qu'elle a lev et  honnir ce qu'elle a glorifi, commena par
insulter les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis des pierres,
puis cria: A mort! puis essaya de mettre ses menaces  excution;
il fallut que les quatre gendarmes napolitains expliquassent bien
catgoriquement  toute cette multitude qu'on ne ramenait les consuls
 Rome que pour les pendre, et que cette opration s'excuterait le
lendemain sous les yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau, place
Saint-Ange, lieu ordinaire des excutions, et cela,  la plus grande
honte de la garnison franaise. Cette promesse calma la foule, qui,
ne voulant pas tre dsagrable au roi Ferdinand, consentit  attendre
jusqu'au lendemain, mais se ddommagea de ce retard en huant les deux
consuls et en continuant de leur jeter de la boue et des pierres.

Eux, comme des hommes rsigns, attendaient, muets, tristes, mais
calmes, n'essayant ni de hter ni d'loigner la mort, comprenant que
tout tait fini pour eux et que, s'ils chappaient aux griffes du lion
populaire, c'tait pour tomber dans celles du tigre royal.

Ils courbaient donc la tte et attendaient.

Un pote de circonstance--ces potes-l ne manquent jamais, ni aux
triomphes ni aux chutes,--avait improvis les quatres vers suivants,
qu'il avait immdiatement distribus et que la populace chantait sur un
air improvis comme la posie:

  _Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,
  Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.
  Di questo democratico e augusto onore e degno
  Chi rese un di da console d'impi tiranni il regno_[2].

[Note 2: L'auteur a sous les yeux, au moment o il crit ces lignes, une
gravure du temps qui reprsente l'entre de ces malheureux; inutile de
dire que, dans les quatre ou cinq derniers chapitres, on ne s'est pas un
seul instant loign de l'histoire.]

Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi dans notre humble prose:

Place,  peuple romain!  l'entre asinaire que ne firent ni Csar ni
Scipion lui-mme. De cet auguste et dmocratique honneur tait digne
celui qui gouverna un jour, comme consul, le royaume des tyrans impies.

Les prisonniers traversrent ainsi les trois quarts de Rome et furent
conduits aux Carcere-Nuove, o immdiatement ils furent mis en chapelle.

Une multitude immense s'attroupa  la porte de la prison, et, pour
qu'elle ne l'enfont point, il fallut lui promettre que, le lendemain,
 midi, l'excution aurait lieu sur la place du chteau Saint-Ange, et
que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait, ds le lendemain, au
point du jour, voir le bourreau et ses aides dresser l'chafaud.

Deux heures aprs, des placards, affichs par toute la ville,
annonaient l'excution pour le lendemain  midi.

Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.

Selon l'engagement pris, ds sept heures du matin, l'chafaud se
dressait sur la place du chteau Saint-Ange, juste en face de la via
Papale, entre l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.

C'tait, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire des excutions, et,
pour plus de commodit dans ces ftes funbres, la maison du bourreau
s'levait  quelques pas de l en retour sur le quai, en face de
l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.

Elle y demeura jusqu'en 1848, poque  laquelle elle fut dmolie,
lorsque Rome proclama la rpublique qui devait durer moins longtemps
encore que celle de 1798.

En mme temps que les charpentiers de la mort btissaient l'chafaud
et dressaient les potences, au milieu des lazzi du peuple, qui trouve
toujours de l'esprit  dpenser pour ces sortes d'occasions, on ornait
un balcon de riches draperies, et ce travail avait le privilge de
partager, avec celui de l'chafaud, l'attention de la multitude;
en effet, le balcon, c'tait la loge d'o le roi devait assister au
spectacle.

Un immense concours de peuple arrivait des deux extrmits opposes de
Rome par la rive gauche du Tibre, venant de la place du Peuple et du
Transtevre, tandis que, par la grande rue Papale et par toutes
les petites rues adjacentes, les autres rgions dgorgeaient leurs
populations sur la place Saint-Ange, qui se trouva bientt encombre de
telle faon, qu'il fallut mettre une garde autour de l'chafaud pour que
les charpentiers pussent continuer leur travail.

Seule, la rive droite, o est bti le tombeau d'Adrien, tait dserte;
le terrible chteau, qui est  Rome ce que la Bastille tait  Paris
et ce que le fort Saint-Elme est  Naples, quoique muet et paraissant
inhabit, inspirait une assez grande terreur pour que personne ne
s'aventurt sur le pont qui y conduit et ne risqut de passer au pied de
ses murailles. En effet, le drapeau tricolore qui le dominait semblait
dire  toute cette populace, ivre de sanglantes orgies: Prends garde 
ce que tu fais, la France est l!

Mais, comme pas un soldat franais ne paraissait sur les murailles,
comme les ouvertures de la forteresse taient fermes avec soin, on
s'habitua peu  peu  cette menace silencieuse, comme des enfants
s'habituent  la prsence d'un lion endormi.

A onze heures, on fit sortir les deux condamns de leur prison, on les
fit remonter sur leurs nes; on leur mit une corde au cou, et les deux
aides du bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis que le
bourreau lui-mme marchait devant; ils taient accompagns par cette
confrrie de pnitents qui assistaient les patients sur l'chafaud, et
suivis d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi, toujours
vtus de leur costume d'hpital, conduits  l'glise San-Giovanni,
devant la faade de laquelle on les fit descendre de leurs nes, et, sur
ses degrs, pieds nus et  genoux, ils firent amende honorable.

Le roi, se rendant du palais Farnse  la place de l'excution, passa
par la via Julia au moment o les aides du bourreau foraient les
deux condamns, en les tirant par leurs cordes, de se mettre  genoux.
Autrefois, en pareille circonstance, la prsence royale tait le salut
du condamn; tout tait chang: aujourd'hui, au contraire, la prsence
royale assurait leur excution.

La foule s'ouvrit pour laisser passer le roi; il jeta de ct un regard
inquiet au chteau Saint-Ange, laissa chapper un geste d'impatience
 la vue du drapeau franais, descendit de voiture au milieu des
acclamations du peuple, parut au balcon et salua la multitude.

Un moment aprs, de grands cris annoncrent l'approche des prisonniers.

Ils taient prcds et suivis d'un dtachement de gendarmes napolitains
 cheval, lesquels, se joignant  ceux qui attendaient dj sur la
place, refoulrent le peuple et firent une place libre o pussent oprer
tranquillement le bourreau et ses aides.

Le mutisme et la solitude du chteau Saint-Ange avaient rassur tout le
monde, et l'on ne pensait mme plus  lui. Quelques Romains, plus braves
que les autres, s'approchrent jusqu'au pont dsert et insultrent mme
la forteresse,  la manire dont les Napolitains insultent le Vsuve;
ce qui fit beaucoup rire le roi Ferdinand en lui rappelant ses bons
lazzaroni du Mle, et en lui prouvant que les Romains avaient presque
autant d'esprit qu'eux.

A midi moins cinq minutes, le cortge funbre dboucha sur la petite
place; les condamns paraissaient briss de fatigue, mais tranquilles et
rsigns.

Au pied de l'chafaud, on les fit descendre de leurs nes; aprs quoi,
on leur dtacha la corde du cou et l'on alla attacher cette mme corde 
la potence. Les pnitents serrrent de plus prs les deux patients, les
exhortant  la mort et leur faisant baiser le crucifix.

Mattei, en le baisant, dit:

--O Christ! tu sais que je meurs innocent, et, comme toi, pour le salut
et la libert des hommes.

Zaccalone dit:

--O Christ! tu m'es tmoin que je pardonne  ce peuple comme tu as
pardonn  tes bourreaux.

Les spectateurs les plus rapprochs des patients entendirent ces
paroles, et quelques hues les accueillirent.

Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:

--Priez pour les mes de ceux qui vont mourir.

C'tait la voix du chef des pnitents.

Chacun se mit  genoux pour dire un _Ave Maria_, mme le roi sur son
balcon, mme le bourreau et ses aides sur l'chafaud.

Il y eut un moment de silence solennel et profond.

En ce moment, un coup de canon retentit; l'chafaud, bris, s'croula
sous le bourreau et ses aides; la porte du chteau Saint-Ange
s'ouvrit, et cent grenadiers, prcds d'un tambour battant la charge,
traversrent le pont au pas de course, et, au milieu du cri de terreur
de la multitude, du sauve-qui-peut des gendarmes, de l'tonnement et de
l'effroi de tous, s'emparrent des deux condamns, qu'ils entranrent
au chteau Saint-Ange, dont la porte se referma sur eux avant que
peuple, bourreaux, pnitents, gendarmes et le roi lui-mme fussent
revenus de leur stupeur.

Le chteau Saint-Ange n'avait dit qu'un mot; mais, comme on le voit, il
avait t bien dit et avait produit son effet.

Force fut aux Romains de se passer de pendaison ce jour-l et de se
rejeter sur les juifs.

Le roi Ferdinand rentra au palais Farnse de trs-mauvaise humeur;
c'tait le premier chec qu'il prouvait depuis son entre en campagne,
et, malheureusement pour lui, ce ne devait point tre le dernier.




                                 LII

                          O NANNO REPARAIT


La lettre adresse par le roi Ferdinand  la reine Caroline avait
produit l'effet qu'il en attendait. La nouvelle du triomphe des armes
royales s'tait rpandue, avec la rapidit de l'clair, de Mergellina au
pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin au Mle; puis, de
Naples, elle avait t envoye, par les moyens les plus expditifs, dans
tout le reste du royaume: des courriers taient partis pour la Calabre,
et des btiments lgers pour les les Lipariotes et la Sicile, et, en
attendant que messagers et scorridori arrivassent  leur destination,
les recommandations du vainqueur avaient t suivies: les cloches des
trois cents glises de Naples, lances  toute vole, annonaient les
_Te Deum_, et les salves de canon, parties de tous les forts, hurlaient
de leur ct, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu des armes.

Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient donc dans
toutes les maisons de Naples, et, selon les opinions de ceux qui les
habitaient, y veillaient ou la joie ou le dpit; en effet, tous ceux
qui appartenaient au parti libral voyaient avec peine le triomphe de
Ferdinand sur les Franais, attendu que ce n'tait point le triomphe
d'un peuple sur un autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre
principe. Or, l'ide franaise reprsentait, aux yeux des libraux de
Naples, l'humanit, l'amour du bien public, le progrs, la lumire, la
libert, tandis que l'ide napolitaine, aux yeux de ces mmes libraux,
reprsentait la barbarie, l'gosme, l'immobilit, l'obscurantisme et la
tyrannie.

Ceux-l, se sentant vaincus moralement, s'taient renferms dans leurs
maisons, comprenant qu'il n'y avait aucune scurit pour eux  se
montrer en public, se rappelant la mort terrible du duc della Torre
et de son frre, et dplorant non-seulement pour Rome, o il allait
rtablir le pouvoir pontifical, mais encore pour Naples, o il allait
consolider le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est--dire
celui des ides rtrogrades sur les ides rvolutionnaires.

Quant aux absolutistes,--et le nombre en tait grand  Naples, car ce
nombre se composait de tout ce qui appartenait  la cour ou qui vivait
ou dpendait d'elle, et du peuple tout entier: pcheurs, portefaix,
lazzaroni,--ces hommes taient dans la plus effervescente jubilation.
Ils couraient par les rues en criant: Vive Ferdinand IV! vive Pie VI!
Mort aux Franais! mort aux jacobins! Et, au milieu de ceux-l, criant
plus fort que tous les autres, tait frre Pacifique, ramenant au
couvent son ne Jacobin, prs de succomber sous la charge de ses deux
paniers dbordant de provisions de toute espce et brayant de toutes
ses forces  l'instar de son matre, lequel, dans ses plaisanteries peu
attiques, prtendait que son compagnon de qute dplorait la dfaite de
ses congnres les jacobins.

Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni, qui ne sont pas
difficiles sur le choix de leurs sarcasmes.

Si loigne du centre de la ville que ft la maison du Palmier, ou
plutt celle de la duchesse Fusco qui y attenait, le bruit des cloches
et le retentissement du canon y avaient pntr et avaient fait
tressaillir Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au son de la
trompette.

Ainsi que l'avait appris le gnral Championnet par le dernier billet
anonyme qu'il avait reu et qui, comme on s'en doute bien, tait du
digne docteur Cirillo, le bless, sans tre compltement guri, allait
beaucoup mieux. Aprs s'tre lev de son lit, sur la permission du
docteur, aid de Luisa et de sa femme de chambre, pour s'tendre sur
un fauteuil, il s'tait lev de son fauteuil, et, appuy sur le bras de
Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre. Enfin, un jour qu'en
l'absence de sa matresse, Giovannina lui avait offert de l'aider
 accomplir une de ces promenades, il l'avait remercie, mais avait
refus, et, seul, il avait rpt cette promenade circonscrite qu'il
faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, sans rien dire, s'tait
alors retire dans sa chambre et avait longuement pleur. Il tait
vident que Salvato rpugnait  recevoir, de la femme de chambre,
les soins qui le rendaient si heureux venant de sa matresse, et,
quoiqu'elle comprt trs-bien qu'entre sa matresse et elle, il n'y
avait point, pour un homme distingu, d'hsitation possible, elle n'en
avait pas moins prouv une de ces douleurs profondes sur lesquelles
le raisonnement ne peut rien, ou plutt que le raisonnement rend plus
amres encore.

Quand elle vit,  travers la porte vitre, passer sa matresse, se
rendant, aprs le dpart du chevalier, lgre comme un oiseau,  la
chambre du malade, ses dents se serrrent, elle poussa un gmissement
qui ressemblait  une menace, et, de mme qu'avec cet entranement
sensuel des femmes du Midi vers la perfection physique, elle avait aim
le beau jeune homme sans le vouloir, elle se trouvait har sa matresse
instinctivement et en quelque sorte malgr elle.

--Oh! murmura-t-elle, il gurira un jour ou l'autre; le jour o il sera
guri, il s'en ira, et c'est elle qui souffrira  son tour.

Et,  cette mauvaise pense, le rire revint sur ses lvres et les larmes
se schrent dans ses yeux.

Chaque fois que le docteur Cirillo venait,--et ses visites taient de
plus en plus rares,--Giovannina suivait sur son visage l'expression de
joie que lui donnait l'amlioration toujours croissante de la sant du
bless, et,  chaque visite, elle dsirait et craignait  la fois que le
docteur n'annont la fin de sa convalescence.

La veille du jour o retentirent  la fois le bruit des cloches et celui
du canon, le docteur Cirillo vint, et, avec un sourire rayonnant, aprs
avoir cout la respiration de Salvato, aprs avoir frapp plusieurs
fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu  peu de sa
matit, il avait dit ces paroles, qui avaient  la fois retenti dans
deux coeurs, et mme dans trois:

--Allons, allons, dans dix ou douze jours, notre malade pourra monter 
cheval et aller porter lui-mme de ses nouvelles au gnral Championnet.

Giovannina avait remarqu qu' ces paroles, deux grosses larmes avaient
mont aux paupires de Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort
et que le jeune homme tait devenu fort ple. Quant  elle, elle avait
ressenti plus vif que jamais ce double sentiment de joie et de douleur,
qu'elle avait dj plus d'une fois prouv.

Sous prtexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait suivi lorsqu'il
s'tait retir; Giovannina, de son ct, les avait suivis des yeux
jusqu' ce qu'ils eussent disparu; puis elle tait alle  la fentre,
son observatoire habituel. Cinq minutes aprs, elle avait vu le docteur
sortir du jardin, et, comme la jeune femme ne rentrait pas immdiatement
dans la chambre du bless:

--Ah! dit-elle, elle pleure!

Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina remarqua ses yeux
rougis, malgr l'eau dont elle venait de les imbiber, et elle murmura:

--Elle a pleur!

Salvato n'avait pas pleur, lui; les larmes semblaient inconnues  cette
figure de bronze; seulement, lorsque la San-Felice tait sortie, sa
tte tait tombe sur sa main, et il tait devenu aussi immobile et
probablement aussi indiffrent  tout ce qui l'entourait que s'il et
t chang en statue; c'tait, au reste, l'tat qui lui tait habituel
quand Luisa n'tait point prs de lui.

A sa rentre, et mme avant qu'elle ft rentre, c'est--dire au bruit
de ses pas, il leva la tte et sourit; de sorte que, cette fois comme
toujours, la premire chose que vit la jeune femme en rentrant dans la
chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle aimait.

Le sourire est le soleil de l'me, et son moindre rayon suffit  scher
cette rose du coeur qu'on appelle les larmes.

Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les deux mains, et,
rpondant  son tour par un sourire:

--Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous soyez tout  fait
hors de danger!

Le lendemain, Luisa tait prs de Salvato, lorsque, vers une heure
de l'aprs-midi, commencrent les voles des cloches, et les salves
d'artillerie; la reine n'avait reu la dpche de son auguste poux
qu' onze heures du matin, et il avait fallu deux heures pour donner les
ordres ncessaires  cette joyeuse manifestation.

Salvato,  ce double bruit, tressaillit, comme nous l'avons dit, sur
son fauteuil; il se dressa sur ses pieds, les sourcils froncs et
les narines ouvertes, comme s'il sentait dj la poudre, non pas des
rjouissances publiques, mais des champs de bataille, et il demanda, en
regardant tour  tour Luisa et la jeune femme de chambre:

--Qu'est-ce que cela?

Les deux femmes firent en mme temps un geste analogue qui signifiait
qu'elles ne pouvaient rpondre  la question de Salvato.

--Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice; c'est probablement
quelque fte que nous avons oublie.

Giovannina sortit.

--Quelque fte? demanda Salvato interrogeant Luisa du regard.

--Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda la jeune femme.

--Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps que je ne compte plus
les jours.

Et il ajouta avec un soupir:

--Je vais commencer d'aujourd'hui.

Luisa tendit la main vers un calendrier.

--En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes au dimanche de l'Avent.

--Est-ce l'habitude  Naples, dit Salvato, de tirer le canon pour
clbrer la venue de Notre-Seigneur? Si c'tait Natale, ce serait encore
possible.

Giovannina rentra.

--Eh bien? lui demanda la San-Felice.

--Madame, rpondit Giovannina, Michele est l.

--Que dit-il?

--Oh! de singulires choses, madame! il dit... Mais, continua-t-elle,
mieux vaut que ce soit  madame qu'il dise cela; madame fera, des
nouvelles de Michele, ce qu'elle voudra.

--Je reviens, mon ami, dit la San-Felice  Salvato; je vais voir
moi-mme ce que dit notre fou.

Salvato rpondit par un signe de tte et un sourire, Luisa sortit  son
tour.

Giovannina s'attendait aux questions du jeune homme; mais lui, la
San-Felice sortie, ferma les yeux et retomba dans son immobilit et son
mutisme habituels. N'tant point interroge, si grande que ft peut-tre
l'envie qu'elle en et, Giovannina n'osa parler.

Luisa trouva son frre de lait l'attendant dans la salle  manger; il
avait le visage triomphant, tait vtu de ses habits de fte, et de son
chapeau tombait un flot de rubans.

--Victoire! s'cria-t-il en apercevant Luisa, victoire, la petite
soeur! notre grand roi Ferdinand est entr  Rome, le gnral Mack est
victorieux sur tous les points, les Franais sont extermins, on brle
les juifs et l'on pend les jacobins. _Evviva la Madonna!_... Eh bien,
qu'as-tu donc?

Cette question tait provoque par la pleur de Luisa,  qui les forces
manquaient  cette nouvelle et qui se laissait aller sur une chaise.

En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les Franais vainqueurs,
Salvato pouvait rester prs d'elle et mme les attendre  Naples, mais
que, les Franais vaincus, Salvato devait tout quitter, mme elle, pour
aller partager les revers de ses frres d'armes.

--Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.

--Rien, mon ami; mais cette nouvelle si tonnante et si inattendue... En
es-tu sr, Michele?

--Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais tu n'entends donc pas le
canon?

--Si fait, je les entends.

Et elle murmura  demi-voix:

--Et lui aussi, par malheur!

--Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le chevalier San-Felice
qui va te le confirmer; il est de la cour, lui, il doit savoir les
nouvelles.

--Mon mari! s'cria Luisa; mais ce n'est point son heure!

Et elle tourna vivement la tte du ct du jardin.

En effet, c'tait le chevalier qui rentrait une heure plus tt que de
coutume. Il tait vident que, pour qu'un tel drangement se produist
chez lui, il fallait qu'un grand vnement ft arriv.

--Vite! vite! Michele, s'cria Luisa, va dans la chambre du bless; mais
pas un mot de ce que tu viens de me dire, et veille  ce que, de son
ct, Giovannina se taise; tu comprends?

--Oui, je comprends que cela lui ferait de la peine, pauvre garon!
mais, s'il m'interroge sur les cloches et le canon...?

--Tu diras que c'est  propos de la fte de l'Avent. Va.

Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma la porte derrire
lui. Il tait temps, la tte du chevalier paraissait au moment mme
au-dessus du perron.

Luisa s'lana au-devant de lui, le sourire sur les lvres, mais le
coeur palpitant.

--Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voil une nouvelle  laquelle
je ne m'attendais gure: le roi Ferdinand, un hros! Jugez donc sur les
apparences. Les Franais en retraite! Rome abandonne par le gnral
Championnet! et, par malheur, des meurtres, des excutions, comme si
la Victoire ne savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la
comprenaient les Grecs; ils l'appelaient _Nic_, la faisaient fille de
la Force et de la Valeur, et la mettaient avec Thmis,  la suite de
Jupiter. Il est vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance
pour attribut,  moins que ce ne ft pour peser l'or des vaincus. _V
victis!_ disaient-ils; et, moi, je dirai: _V victoribus!_ toutes les
fois que les vainqueurs joindront les chafauds et les potences  leurs
trophes d'armes. J'aurais t un mauvais conqurant, ma pauvre Luisa,
et j'aime mieux entrer dans ma maison qui me sourit que dans une ville
qui pleure.

--Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon ami? demanda Luisa
hsitant encore  croire.

--Officiel, ma chre Luisa; je tiens la nouvelle de la bouche mme de
Son Altesse le duc de Calabre, et il m'a renvoy bien vite m'habiller,
parce qu' cette occasion il donne un dner.

--O vous allez? s'cria la San-Felice avec plus d'empressement qu'elle
n'et voulu.

--Oh! mon Dieu, o je suis oblig d'aller, rpondit le chevalier: un
dner de savants; il s'agit de faire des inscriptions latines et de
trouver des allgories pour le retour du roi. On va lui faire des ftes
magnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien difficile, soit dit
en passant, de te dispenser d'aller, tu comprends. Lorsque le prince est
venu m'annoncer cette nouvelle  la bibliothque, j'tais si loin de m'y
attendre, que j'ai failli tomber de mon chelle; ce qui n'et point
t poli, car c'tait la preuve que je doutais furieusement du gnie
militaire de son pre. Enfin me voil, ma pauvre chre, si troubl, que
je ne sais pas mme si j'ai referm la porte du jardin derrire moi. Tu
vas m'aider  m'habiller, n'est-ce pas? Donne-moi, toi, tout ce qu'il me
faut pour faire une petite toilette de cour... Dner acadmique! Comme
je vais m'ennuyer avec tous ces cosseurs de grec et tous ces bluteurs
de latin! Je reviendrai le plus tt que je pourrai; mais le plus tt
que je pourrai, ce ne sera pas avant dix ou onze heures du soir, Dieu!
vont-ils me trouver bte, et vais-je les trouver pdants! Allons viens,
ma petite Luisa, viens! il est deux heures, et le dner est pour trois.
Mais que regardes-tu donc?

Et le chevalier fit un mouvement pour voir ce qui attirait les regards
de sa femme du ct du jardin.

--Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussant son mari du ct de sa
chambre  coucher; tu as raison, il faut te hter, ou tu ne seras pas
prt.

Ce qui attirait les yeux de Luisa et ce qu'elle craignait que ne vt son
mari, c'tait la porte du jardin qu'en effet le chevalier avait oubli
de fermer, qui s'ouvrait lentement et qui donnait passage  la sorcire
Nanno, que personne n'avait revue depuis qu'elle avait quitt la maison
aprs avoir donn les premiers soins au bless et avoir pass la nuit
prs de lui. Elle s'avana de son pas sibyllin. Elle monta les marches
du perron, apparut  la porte de la salle  manger, et, comme si elle
et su n'y trouver que Luisa, y entra sans hsitation, la traversa
lentement et sans que l'on entendt le bruit de ses pas; puis, sans
s'arrter  parler  Luisa, qui la regardait ple et tremblante, comme
si elle et suivi des yeux un fantme, disparut dans le corridor qui
conduisait chez Salvato, en mettant un doigt sur sa bouche en signe de
silence.

Luisa essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait sur son front, et,
pour chapper plus srement  cette apparition qu'elle regardait comme
fantastique, elle se jeta dans la chambre de son mari et en tira la
porte derrire elle.




                                LIII

                       ACHILLE CHEZ DIDAMIE


Il n'avait point t difficile  Michele de suivre les instructions que
lui avait donnes Luisa; car, except un signe amical que lui avait fait
le jeune officier, il ne lui avait point adress la parole.

Michele et Giovannina s'taient alors retirs dans l'embrasure d'une
fentre et s'y taient livrs  une conversation anime, mais  voix
basse; le lazzarone achevait d'clairer Giovannina sur les vnements
dont il avait eu  peine le temps de lui dire quelques mots et qui, elle
le sentait instinctivement, allaient avoir une grande influence sur les
destines de Salvato et de Luisa, et, par consquent, sur la sienne.

Quant  Salvato, quoiqu'il ne pt connatre ces vnements dans leurs
dtails, il se doutait bien, d'aprs les signes d'allgresse auxquels se
livrait Naples, qu'il venait d'arriver quelque chose d'heureux pour les
Napolitains, et de malheureux pour les Franais; mais il lui semblait,
si Luisa voulait lui cacher cet vnement, qu'il y avait quelque chose
d'indlicat  questionner des trangers et surtout des domestiques
et des infrieurs sur ce sujet; s'il y avait secret, il tcherait de
l'apprendre de la bouche de celle qu'il aimait.

Au milieu de la conversation de Nina et de Michele, au milieu de la
rverie du jeune officier, la porte cria; mais, comme Salvato n'avait
pas reconnu le pas de la San-Felice, il ne rouvrit pas mme ses yeux
qu'il tenait ferms.

Le lazzarone et la camriste, qui n'avaient pas la mme raison que
Salvato de s'absorber dans leurs propres penses, tournrent leurs yeux
vers la porte et poussrent un cri d'tonnement.

C'tait Nanno qui venait d'entrer.

Au cri pouss par Nina et Michele, Salvato se retourna  son tour et,
quoiqu'il ne l'et vue qu' travers les nuages d'un demi-vanouissement,
il reconnut aussitt la sorcire et lui tendit la main.

--Bonjour, mre! lui dit-il; je te remercie d'tre venue voir ton
malade; j'avais peur d'tre forc de quitter Naples sans avoir pu te
remercier.

Nanno secoua la tte.

--Ce n'est point mon malade que je viens voir, dit-elle, car mon malade
n'a plus besoin de ma science; ce ne sont point des remercments que
je viens chercher, car, n'ayant fait que le devoir d'une femme de la
montagne qui connat la vertu des plantes, je n'ai point de remercments
 recevoir; non, je viens dire au bless dont la cicatrice est ferme:
coute un rcit de nos anciens jours que, depuis trois mille ans,
les mres redisent  leurs fils, quand elles craignent de les voir
s'endormir dans un lche repos au moment o la patrie est en danger.

L'oeil du jeune homme tincela, car quelque chose lui disait que cette
femme tait en communication avec sa pense.

La sorcire appuya sa main gauche au dossier du fauteuil de Salvato,
couvrit de sa main droite la moiti de son front et ses yeux, et parut
un instant chercher au fond de sa mmoire quelque lgende longtemps
oublie.

Michele et Giovannina, ignorant ce qu'ils allaient entendre, regardaient
Nanno avec tonnement, presque avec effroi. Salvato la dvorait des
yeux; car, nous l'avons dit, il devinait que la parole qui allait sortir
de sa bouche, illuminerait comme un clair d'orage ce qu'il y avait
d'obscur encore dans les pressentiments qu'avaient veills en lui les
premires voles des cloches et les premires salves d'artillerie.

Nanno releva la mante sur son front et du mme mouvement rabattit entre
ses paules le capuchon qui encadrait sa tte et avec une lente et
tranante accentuation qui n'tait ni la parole, ni le chant, elle
commena la lgende suivante:

Voici ce que les aigles de la Troade ont racont aux vautours de
l'Albanie:

Du temps que la vie des dieux se mlait  celle des hommes, il y
eut une union entre une desse de la mer nomme Thtys et un roi de
Thessalie nomm Ple.

Neptune et Jupiter avaient voulu l'pouser; mais, ayant appris qu'il
natrait d'elle un fils qui serait plus grand que son pre, ils la
cdrent au fils d'Eaque.

Thtys eut de son poux plusieurs enfants, qu'elle jeta les uns aprs
les autres au feu, pour prouver s'ils taient mortels; tous prirent
les uns aprs les autres.

Enfin elle en eut un que l'on appela Achille; sa mre allait le jeter
au feu comme les autres, lorsque Ple le lui arracha des mains et
obtint d'elle qu'au lieu de le tuer, elle le trempt dans le Styx; ce
qui le rendrait non point immortel, mais invulnrable. Thtys obtint
de Pluton de descendre une fois, mais une seule fois, aux Enfers, pour
tremper son fils dans le Styx; elle s'agenouilla au bord du fleuve, prit
l'enfant par le talon et l'y trempa en effet.

De sorte que l'enfant fut invulnrable sur toutes les parties de son
corps, except au talon par lequel sa mre l'avait pris; ce qui fit
qu'elle consulta l'oracle.

L'oracle lui rpondit que son fils acquerrait une gloire immortelle
au sige d'une grande ville, mais qu'au milieu de son triomphe il
trouverait la mort.

Alors, sous le nom de Pyrrha, sa mre le conduisit  la cour du roi
de Scyros, et, sous des habits de femme, le mla aux filles du roi.
L'enfant atteignit l'ge de quinze ans, ignorant qu'il ft un homme...

Mais, lorsque l'Albanaise fut arrive l de son rcit:

--Je connais ton histoire, Nanno, lui dit le jeune officier en
l'interrompant; tu me fais l'honneur de me comparer  Achille, et tu
compares Luisa  Didamie; mais, sois tranquille, tu n'auras pas mme
besoin, comme Ulysse, de me montrer une pe pour me rappeler que je
suis un homme. On se bat, n'est-ce pas? continua le jeune officier
l'oeil tincelant; et ces dcharges d'artillerie annoncent quelque
victoire des Napolitains sur les Franais. O se bat-on?

--Ces cloches et ces dcharges d'artillerie annoncent, rpondit Nanno,
que le roi Ferdinand est entr  Rome et que les massacres ont commenc.

--Merci, dit Salvato en lui saisissant la main; mais quel intrt
as-tu  venir me donner cet avis, toi, Calabraise, toi, sujette du roi
Ferdinand?

Nanno se redressa de toute la hauteur de sa grande taille.

--Je ne suis point Calabraise, dit-elle; je suis une fille de l'Albanie,
et les Albanais ont fui leur patrie pour n'tre les sujets de personne;
ils n'obissent et n'obiront jamais qu'aux descendants du grand
Scanderberg. Tout peuple qui se lve au nom de la libert est son frre,
et Nanno prie la Panagie pour les Franais, qui viennent au nom de la
libert.

--C'est bien, dit Salvato, dont la rsolution tait prise.

Puis, s'adressant  Michele et  Nina, qui, silencieux, regardaient
cette scne:

--Luisa connaissait-elle ces nouvelles, lorsque je lui ai demand quel
tait le bruit que nous entendions?

--Non, rpondit Giovannina.

--C'est moi qui les lui ai apprises, ajouta Michele.

--Et que fait-elle? demanda le jeune homme. Pourquoi n'est-elle point
ici?

--Le chevalier,  cause de tous ces vnements, est rentr plus tt que
de coutume, dit Michele, et sans doute ma soeur ne peut le quitter.

--Tant mieux, dit Salvato; nous aurons le temps de tout prparer.

--Mon Dieu! monsieur Salvato, s'cria Giovannina, pensez-vous donc 
nous quitter?

--Je pars ce soir, Nina.

--Et votre blessure?

--Nanno ne t'a-t-elle pas dit qu'elle tait gurie?

--Mais le docteur a dit qu'il fallait encore dix jours.

--Le docteur a dit cela hier; mais il ne le dirait pas aujourd'hui.

Puis, se tournant vers le jeune lazzarone:

--Michele, mon ami, tu es dispos  me rendre service, n'est-ce pas?

--Ah! monsieur Salvato, vous savez que j'aime tout ce qu'aime Luisa!

Giovannina tressaillit.

--Tu crois donc qu'elle m'aime, mon brave garon? demanda vivement
Salvato sortant de sa rserve habituelle.

--Demandez  Giovannina! dit le lazzarone.

Salvato se tourna vers la jeune fille; mais celle-ci ne lui donna pas le
temps de l'interroger.

--Les secrets de ma matresse ne sont point les miens, dit-elle en
devenant trs-ple; et, d'ailleurs, voici madame qui m'appelle.

En effet, le nom de Nina retentissait dans le corridor.

Nina s'lana vers la porte et sortit.

Salvato la suivit des yeux avec un tonnement ml d'une certaine
inquitude; puis, comme si ce n'tait pas le moment de s'arrter aux
soupons qui lui passaient par l'esprit:

--Viens ici, Michele, dit-il; il y a une centaine de louis dans cette
bourse: il me faut pour ce soir,  neuf heures, un cheval, mais, tu
entends? un de ces chevaux du pays, un de ces chevaux de fatigue qui
font vingt lieues d'une traite.

--Vous aurez cela, monsieur Salvato.

--Un habit complet de paysan.

--Vous aurez cela.

--Et, ma foi, Michele, ajouta le jeune homme en riant, le plus beau
sabre que tu pourras trouver; choisis-le  ton got et  ta main,
attendu que ce sera ton sabre de colonel.

--Ah! monsieur Salvato, s'cria Michele radieux, comment! vous vous
rappelez votre promesse?

--Il est trois heures, dit le jeune homme, tu n'as pas de temps  perdre
pour faire tes emplettes;  neuf heures sonnantes, trouve-toi avec le
cheval dans la petite ruelle qui est derrire la maison, de plain-pied
avec la fentre.

--C'est convenu, fit le lazzarone.

Puis, allant  Nanno:

--Dites donc, Nanno, continua Michele, puisque vous voil seule avec
lui, ne pourriez-vous pas arranger les choses de manire que le danger
qui menaait ma pauvre petite soeur soit conjur?

--Je viens pour cela, rpondit Nanno.

--Eh bien, alors, vous tes une brave femme, parole d'honneur! Quant 
moi, continua le lazzarone avec une certaine mlancolie, tu comprends,
Nanno, s'il faut absolument, pour que ma soeur soit heureuse, faire la
part du diable, eh bien, laisse le bout de ma corde aux mains de matre
Donato, et ne t'occupe que d'elle; il y a, du Pausilippe au pont de la
Madeleine, des Michele  n'en savoir que faire et des fous  revendre,
sans compter ceux d'Aversa; mais il n'y a, dans tout l'univers, qu'une
seule Luisa San-Felice.

--Monsieur Salvato, votre commission sera faite, et bien faite, soyez
tranquille.

Et il sortit  son tour.

Le jeune homme resta seul avec Nanno; il avait entendu ce qu'avait dit
Michele.

--Nanno, dit-il, voil plusieurs fois que j'entends parler de
prdictions sombres faites par toi  Luisa; qu'y a-t-il de vrai dans
tout cela?

--Jeune homme, rpondit-elle, tu le sais: les arrts du ciel ne sont
jamais si clairement expliqus que l'on puisse s'y soustraire; mais la
prdiction des astres, confirme par les lignes de la main, menace celle
que tu aimes d'une mort sanglante, et il m'est positivement rvl que
c'est son amour pour toi qui causera sa mort.

--Son amour pour moi ou mon amour pour elle? demanda Salvato.

--Son amour pour toi; et voil pourquoi les lois de l'honneur, comme
Franais, les lois de l'humanit, comme amant, t'ordonnent de la quitter
pour ne jamais la revoir. Sparez-vous l'un de l'autre, sparez-vous
pour toujours, et peut-tre cette sparation conjurera le sort. J'ai
dit.

Et Nanno, ramenant son capuchon sur ses yeux, se retira sans vouloir
davantage rpondre aux questions ou couter les prires du jeune homme.

A la porte, elle rencontra Luisa.

--Tu pars, Nanno? lui demanda celle-ci.

--Ma mission est accomplie, rpondit la sorcire, pourquoi resterais-je?

--Et ne puis-je savoir ce que tu tais venue faire? demanda Luisa.

--Celui-l te le dira, rpliqua Nanno en montrant du doigt le jeune
homme.

Et elle s'loigna de ce mme pas silencieux et grave dont elle tait
entre.

Luisa, comme fascine par une vision fantastique, la suivit des yeux;
elle la vit traverser le long corridor, franchir la salle  manger,
descendre le perron, puis enfin ouvrir la porte du jardin et la tirer
derrire elle.

Mais, malgr sa disparition, Luisa demeura immobile; on et dit que,
comme la nymphe Daphn, ses pieds taient rests attachs  la terre.

--Luisa!... murmura Salvato de sa plus douce voix.

La jeune femme tressaillit; la fascination tait rompue. Elle se
retourna vers celui qui l'appelait, et, le voyant les yeux brillant
d'une flamme inaccoutume, qui n'tait ni celle de la fivre ni celle de
l'amour, mais celle de l'enthousiasme:

--Oh! s'cria-t-elle, malheur  moi, vous savez tout!

--Oui, chre Luisa, rpondit Salvato.

--C'est pour cela que Nanno tait venue alors?

--C'est pour cela.

--Et... (la jeune femme fit un effort), et quand partez-vous?
demanda-t-elle.

--J'tais rsolu  partir ce soir  neuf heures, Luisa; mais je ne vous
avais pas revue!...

--Et maintenant que vous m'avez revue...?

--Je partirai quand vous voudrez.

--Vous tes bon et doux comme un enfant, Salvato, vous, le guerrier
terrible! Vous partirez ce soir, mon ami,  l'heure que vous aviez
rsolu de partir.

Salvato la regarda avec tonnement.

--Avez-vous cru, continua la jeune femme, que je vous aimerais si mal
et aurais si peu de gloire de moi-mme, que de vous conseiller jamais de
faire quelque chose contre votre honneur? Votre dpart me cotera bien
des larmes, Salvato, et je serai bien malheureuse quand vous serez
parti, car cette me inconnue que vous avez apporte avec vous et mise
en moi, vous l'emporterez avec vous, et Dieu seul peut savoir ce qu'il y
aura de tristesse et de solitude dans le vide qui va se faire autour
de mon coeur... O pauvre chambre dserte! continua-t-elle en regardant
autour d'elle tandis que deux grosses larmes coulaient de ses yeux sans
altrer la profonde suavit de sa voix, combien de fois je viendrai, la
nuit, chercher le rve au lieu de la ralit! comme tous ces vulgaires
objets vont me devenir chers et se potiser par votre absence! Ce lit o
vous avez souffert, ce fauteuil o j'ai veill prs de vous, ce verre
o vous avez bu, cette table o vous vous tes appuy, ce rideau que
j'cartais pour laisser parvenir jusqu' vous un rayon de soleil, tout
me parlera de vous, mon ami, tandis qu' vous rien ne parlera de moi...

--Except mon coeur, Luisa, qui est plein de vous!

--Si cela est, Salvato, vous tes moins malheureux que moi; car vous
continuerez  me voir: vous savez les heures qui sont  moi ou plutt
qui taient  vous; votre absence n'y changera rien, mon ami; vous me
verrez entrer dans cette chambre ou en sortir aux mmes heures o j'y
entrais et en sortais quand vous tiez l. Pas un des jours, pas un des
instants que nous avons passs dans cette chambre ne sera oubli, tandis
que, moi, o vous chercherai-je? Sur les champs de bataille, au
milieu du feu et de la fume, parmi les blesss ou les morts!... Oh!
crivez-moi, crivez-moi, Salvato! ajouta la jeune femme en poussant un
cri de douleur.

--Mais le puis-je? demanda le jeune homme.

--Et qui vous en empcherait?

--Si une de mes lettres s'garait, si elle tait trouve!...

--Ce serait un grand malheur en effet, dit la jeune femme, non pour moi,
mais pour lui.

--Pour lui!... Qui?... Je ne vous comprends pas, Luisa.

--Non, vous ne me comprenez pas; non, vous ne pouvez pas comprendre, car
vous ignorez quel ange de bont j'ai pour mari. Il serait malheureux de
ne pas me savoir heureuse. Oh! soyez tranquille, je veillerai sur son
bonheur.

--Mais si j'crivais  une autre adresse?  la duchesse Fusco,  Nina?

--Inutile, mon ami; et puis ce serait une tromperie, et pourquoi tromper
quand il n'y a pas et mme quand il y a ncessit absolue? Non, vous
m'crirez: A Luisa San-Felice,  Mergellina, maison du Palmier.

--Mais si une de mes lettres tombe entre les mains de votre mari?

--Si elle est cachete, il me la donnera sans la dcacheter; si elle est
dcachete, il me la donnera sans la lire.

--Mais enfin s'il la lisait? dit Salvato tonn de cette opinitre
confiance.

--Me diriez-vous autre chose, dans ces lettres que ce qu'un tendre frre
dirait  une soeur bien-aime?

--Je vous dirai que je vous aime.

--Si vous ne me dites que cela, Salvato, il vous plaindra et me plaindra
moi-mme.

--Alors, si cet homme est tel que vous dites, c'est plus qu'un homme.

--Mais pensez donc, mon ami, que c'est un pre bien plus qu'un poux.
Depuis l'ge de cinq ans, j'ai grandi sous ses yeux. Rchauffe  son
coeur, vous me trouvez compatissante, instruite, intelligente; c'est lui
qui est compatissant, qui est instruit; c'est lui qui est intelligent,
car intelligence, instruction, bienveillance, je tiens tout de lui. Vous
tes bien bon, n'est-ce pas, Salvato? vous tes bien grand, vous tes
bien gnreux; je vous vois et je vous juge avec les yeux de la femme
qui aime. Eh bien, il est meilleur, il est plus grand, il est plus
gnreux que vous, et Dieu veuille qu'il n'ait pas l'occasion de vous le
prouver un jour!

--Mais vous allez me rendre jaloux de cet homme, Luisa!

--Oh! soyez-en jaloux, mon ami, si toutefois un amant peut tre jaloux
de l'affection d'une fille pour son pre. Je vous aime bien, Salvato,
bien profondment, puisqu' l'heure de vous quitter, je vous le dis de
moi-mme et sans que vous me le demandiez; eh bien, si je vous voyais
tous deux courant un danger gal, rel, suprme, et que mon secours pt
sauver un seul de vous deux, c'est lui que je sauverais, Salvato, quitte
 revenir mourir avec vous.

--Ah! Luisa, que le chevalier est heureux d'tre aim ainsi!

--Et cependant, vous ne voudriez point de cet amour, Salvato, car c'est
celui que l'on a pour les tres immatriels et suprieurs, car cet amour
n'a pas su empcher celui que je vous ai donn: je l'aime mieux que vous
et je vous aime plus que lui, voil tout.

Et, en disant ces mots, comme si Luisa et puis toutes ses forces dans
la lutte de ces deux affections qui tenaient l'une son me, l'autre
son coeur, elle se laissa tomber sur une chaise, renversa sa tte
en arrire, joignit les mains, et, les yeux au ciel, le sourire des
bienheureux sur les lvres, elle murmura des mots inintelligibles.

--Que faites-vous? demanda Salvato.

--Je prie, rpondit Luisa.

--Qui?

--Mon ange gardien... Agenouillez-vous, Salvato, et priez avec moi.

--trange! trange! murmura le jeune homme vaincu par une force
suprieure.

Et il s'agenouilla.

Au bout de quelques instants, Luisa abaissa la tte, Salvato releva la
sienne, tous deux se regardrent avec une profonde tristesse, mais une
suprme srnit de coeur.

Les heures passrent.

Les heures tristes s'coulent avec la mme rapidit, quelquefois
plus rapidement que les heures heureuses. Les deux jeunes gens ne se
promirent rien pour l'avenir, ils ne parlrent que du pass. Nina entra,
Nina sortit; ils ne firent point attention  elle, ils vivaient dans une
espce de monde inconnu, suspendus entre le ciel et la terre; seulement,
 chaque heure que sonnait la pendule, ils tressaillaient et poussaient
un soupir.

A huit heures, Nina entra.

--Voici ce que Michele envoie, dit-elle.

Et elle dposa aux pieds des deux jeunes gens un paquet nou dans une
serviette.

Ils ouvrirent le paquet: c'tait le costume de paysan achet par
Michele.

Les deux femmes sortirent.

En quelques minutes, Salvato eut revtu les habits sous lesquels il
devait fuir; il alla rouvrir la porte.

Luisa jeta un cri d'tonnement: il tait plus beau et plus lgant
encore, s'il tait possible, sous l'habit de montagnard que sous celui
de citadin.

La dernire heure s'coula comme si les minutes en eussent t changes
en secondes.

Neuf heures sonnrent.

Luisa et Salvato comptrent, les uns aprs les autres, les neuf coups
frissonnants du timbre, et cependant ils savaient bien que c'tait neuf
heures qui sonnaient.

Salvato regarda Luisa, elle se leva la premire.

Nina entra.

La jeune fille tait ple comme un linge, ses sourcils taient
contracts, ses lvres entr'ouvertes laissaient voir ses dents blanches
et aigus, sa voix semblait avoir peine  passer entre ses dents
serres.

--Michele attend! dit-elle.

--Allons! dit la jeune femme en tendant la main  Salvato.

--Vous tes noble et grande, Luisa, dit celui-ci.

Et il se leva; mais, tout homme qu'il tait, il chancela.

--Appuyez-vous sur moi une fois encore, mon ami dit-elle; hlas! ce sera
la dernire.

En entrant dans la chambre qui donnait sur la ruelle, ils entendirent
hennir un cheval.

Michele tait  son poste.

--Ouvre la fentre, Giovannina, dit la jeune femme.

Giovannina obit.

Un peu au-dessous de l'appui de la fentre, on distinguait dans
l'obscurit un groupe form par un homme et un cheval; la fentre
s'ouvrait de plain-pied avec le parquet sur un petit balcon.

Les deux jeunes gens s'approchrent; Nina, qui avait ouvert la fentre,
s'effaa et se tint derrire eux comme une ombre.

Tous deux pleuraient dans l'obscurit, mais silencieusement, sans
sanglots, pour ne point s'affaiblir l'un l'autre.

Nina ne pleurait pas, ses paupires taient sches et brlantes, sa
respiration sifflait dans sa poitrine.

--Luisa, disait Salvato d'une voix entre-coupe, j'ai roul dans un
papier une chane d'or pour Nina, vous la lui donnerez de ma part.

Luisa rpondit oui par un mouvement de tte et un serrement de main,
mais sans parler.

Puis, au jeune lazzarone:

--Merci, Michele, dit Salvato. Tant que vivra dans mon coeur le
souvenir de cet ange,--et il passa son bras autour du cou de la
San-Felice,--c'est--dire tant que mon coeur battra, chacun de ses
battements me rappellera le souvenir des bons amis entre les mains
desquels je la laisse et  qui je la confie.

Par un mouvement convulsif, indpendant de sa volont peut-tre,
Giovannina saisit la main du jeune homme, la baisa, la mordit presque.

Salvato, tonn, tourna la tte de son ct; elle se jeta en arrire.

--Monsieur Salvato, dit Michele, j'ai des comptes  vous rendre.

--Tu les rendras  ta vieille mre, Michele, et tu lui diras de prier
Dieu et la Madone pour Luisa et pour moi.

--Ah bon! dit Michele, voil que je pleure,  prsent...

--Au revoir, mon ami! dit Luisa. Que le Seigneur et tous les anges du
ciel vous gardent!

--Au revoir? murmura Salvato. Eh! ne savez-vous donc pas qu'il y a
danger de mort pour nous si nous nous revoyons?

Luisa le laissa  peine achever.

--Silence! silence! dit-elle; remettons aux mains de Dieu les choses
inconnues de l'avenir; mais, quelque chose qui doive arriver, je ne vous
quitterai pas sur le mot adieu.

--Eh bien, soit! dit Salvato enjambant le balcon et se mettant en selle
sans desserrer ses deux bras, nous autour du cou de Luisa, qui se
laissa courber vers lui avec la souplesse d'un roseau; eh bien, soit!
chre adore de mon coeur. Au revoir!

Et la dernire syllabe du mot symbole de l'esprance se perdit entre
leurs lvres dans un premier baiser.

Salvato poussa un cri tout  la fois de joie et de douleur, et piqua des
deux son cheval, qui, partant au galop, l'arracha des bras de Luisa et
se perdit dans l'obscurit.

--Oh! oui, murmura la jeune femme, te revoir... et mourir!




                                 LIV

                             LA BATAILLE


Nous avons vu Championnet se retirer de Rome en faisant solennellement,
 Thibaut et  ses cinq cents hommes, le serment de les venir dlivrer
avant vingt jours.

En quarante-huit heures et en deux tapes, il se trouva 
Civita-Castellana.

Son premier soin fut de visiter la ville et ses environs.

Civita-Castellana, que l'on crut longtemps,  tort, l'ancienne Vies,
proccupa d'abord Championnet comme archologue; mais, en calculant la
distance qui spare Civita-Castellana de Rome, distance qui est de plus
de trente milles, il comprit qu'il y avait erreur de la part de ces
grands faiseurs d'erreurs que l'on appelle les savants, et que les
ruines que l'on trouvait  quelque distance de la ville devaient tre
celles de Falries.

Des tudes toutes modernes ont prouv que c'tait Championnet qui avait
raison.

Son premier soin fut de mettre en tat la citadelle btie par Alexandre
VI, et qui ne servait plus que de prison, ainsi que de faire prendre
position aux diffrents corps de sa petite arme.

Il plaa Macdonald--auquel il rserva tous les honneurs de la bataille
qui devait avoir lieu--avec sept mille hommes,  Borghetto, en lui
ordonnant de tirer, comme dfense, le meilleur parti possible de la
maison de poste et des quelques masures qui l'entouraient, en s'appuyant
 Civita-Castellana, qui formait l'extrme droite de l'arme franaise
ou plutt au pied de laquelle tait groupe l'arme franaise; il envoya
le gnral Lemoine avec cinq cents hommes dans les dfils de Terni,
placs  sa gauche, en lui disant, comme Lonidas aux Spartiates:
Faites-vous tuer! Casabianca et Rusca reurent le mme ordre pour les
dfils d'Ascoli, formant l'extrme gauche. Tant que Lemoine, Casabianca
et Rusca tiendraient, Championnet ne craignait pas d'tre tourn, et,
tant qu'il serait attaqu de face seulement, il esprait pouvoir se
dfendre. Enfin il envoya des courriers au gnral Pignatelli, qui tait
en train de reformer sa lgion romaine entre Civita-Ducale et Marano,
afin de lui porter l'ordre de se mettre en marche ds que ses hommes
seraient prts et de rallier le gnral polonais Kniasewitch, qui avait
sous son commandement les 2e et 3e bataillons de la 30e demi-brigade de
ligne, deux escadrons du 16e rgiment de dragons, une compagnie du 19e
de chasseurs  cheval et trois pices d'artillerie, et de marcher droit
au canon, dans quelque direction qu'il l'entendt.

En outre, le chef de brigade Lahure fut charg, avec la 15e
demi-brigade, de prendre position  Regnano, en avant de
Civita-Castellana, et le gnral Maurice Mathieu de se porter sur
Vignanello, pour couper aux Napolitains la position d'Orte et les
empcher de passer le Tibre.

En mme temps, il envoya des courriers sur la route de Spolette et de
Foligno, pour presser l'arrive des trois mille hommes de renfort promis
par Joubert.

Ces dispositions prises, il attendit de pied ferme l'ennemi, dont
il pouvait suivre tous les mouvements du haut de sa position de
Civita-Castellana, o il se tenait avec une rserve d'un millier
d'hommes, pour se porter o besoin serait.

Par bonheur, au lieu de poursuivre sans relche Championnet avec sa
nombreuse et magnifique cavalerie napolitaine, Mack perdit trois jours
 Rome et trois ou quatre autres jours  runir toutes ses forces,
c'est--dire quarante mille hommes, pour marcher sur Civita-Castellana.

Enfin le gnrai Mack divisa son arme en cinq colonnes et se mit en
marche.

Au dire des stratgistes, voici ce que Mack et d faire:

Il et d appeler par Prouse le corps du gnral Naselli, conduit et
escort  Livourne par Nelson; il et d conduire les principales forces
de son arme, sur la gauche du Tibre et camper  Terni; il et d enfin
attaquer avec des forces sextuples la petite troupe de Macdonald, qui,
pris entre les sept mille hommes de Naselli et trente ou trente-cinq
mille hommes que Mack et gards dans sa main, n'et pu rsister 
cette double attaque; mais, au contraire, il dissmina ses forces en
s'avanant sur cinq colonnes, et laissa libre la route de Prouse.

Il est vrai que les populations environnantes, c'est--dire celles de
Riti, d'Otricoli et de Viterbe, excites par les proclamations du roi
Ferdinand, s'taient rvoltes et que de toutes parts on les sentait
prtes  seconder les mouvements du gnral Mack.

Celui-ci s'avana, prcd d'une proclamation ridicule  force de
barbarie. Championnet, en abandonnant Rome, avait laiss dans les
hpitaux trois cents malades qu'il avait recommands  l'honneur et
 l'humanit du gnral ennemi; mais, averti par une dpche du
roi Ferdinand, de la sortie qu'avait faite la garnison du chteau
Saint-Ange, et de la faon dont les deux consuls, prts  tre pendus,
avaient t enlevs au pied mme de l'chafaud, Mack rdigea un
manifeste dans lequel il dclarait  Championnet que, s'il n'abandonnait
pas sa position de Civita-Castellana, et s'il osait s'y dfendre, les
trois cents malades, abandonns dans les hpitaux romains, rpondraient
tte pour tte des soldats qu'il perdrait dans le combat et seraient
livrs  la _juste indignation_ du peuple romain; ce qui voulait dire
qu'ils seraient mis en morceaux par la populace du Transtevre.

La veille du jour o l'on aperut les ttes de colonne des Napolitains,
ces manifestes furent apports aux avant-postes franais par des
paysans; ils tombrent entre les mains de Macdonald.

Cette nature loyale en fut exaspre.

Macdonald prit la plume et crivit au gnral Mack:

Monsieur le gnral,

J'ai reu le manifeste; prenez garde! les rpublicains ne sont point
des assassins; mais je vous dclare, de mon ct, que la mort violente
d'un seul malade des hpitaux romains sera la condamnation  mort de
toute l'arme napolitaine, et que je donnerai l'ordre  mes soldats de
ne point faire de prisonniers.

Votre lettre, dans une heure, sera connue de toute l'arme, o vos
menaces exciteront une indignation et une horreur qui ne pourront tre
surpasses que par le mpris qu'inspirera celui qui les a faites.

MACDONALD.

Et, en effet,  l'instant mme, Macdonald distribua une douzaine de ces
manifestes et les fit lire par les chefs de corps  leurs hommes, tandis
que lui, montant  cheval, se rendait au galop  Civita-Castellana pour
communiquer cette proclamation au gnral Championnet et lui demander
ses ordres.

Il trouva le gnral sur le magnifique pont  double arcade jet sur le
Rio-Maggiore, et bti en 1712 par le cardinal Imperiali; il tenait sa
lunette de campagne  la main, examinait les approches de la ville, et
faisait prendre par son secrtaire des notes sur une carte militaire.

En voyant venir  lui, au grand galop de son cheval, Macdonald ple et
agit:

--Gnral, lui dit-il  distance, j'ai cru que vous m'apportiez des
nouvelles de l'ennemi; mais, maintenant, je vois que je me trompe; car,
en ce cas, vous seriez calme et non agit.

--J'en apporte, cependant, gnral, dit Macdonald en sautant  bas de
son cheval; les voici!

Et il lui prsenta le manifeste.

Championnet le lut sans le moindre signe de colre, mais seulement en
haussant les paules.

--Ne connaissez-vous pas l'homme auquel nous avons affaire? dit-il. Et
qu'avez-vous rpondu  cela?

--J'ai d'abord donn l'ordre de lire le manifeste dans l'arme.

--Vous avez bien fait; il est bon que le soldat connaisse son ennemi, et
il est encore mieux qu'il le mprise; mais ce n'est point le tout; vous
avez rpliqu au gnral Mack,  ce que je prsume?

--Oui, que chaque prisonnier napolitain rpondrait  son tour tte pour
tte pour les Franais malades  Rome.

--Cette fois, vous avez eu tort.

--Tort?

Championnet regarda Macdonald avec une douceur infinie, et, lui posant
la main sur l'paule:

--Ami, lui dit-il, ce n'est point avec des reprsailles sanglantes que
les rpublicains doivent rpondre  leurs ennemis; les rois ne sont que
trop disposs  nous calomnier, ne leur donnons pas mme l'occasion de
mdire. Redescendez vers vos hommes, Macdonald, et lisez-leur l'ordre du
jour que je vais vous donner.

Et, se tournant vers son secrtaire, il lui dicta l'ordre du jour
suivant, que celui-ci crivit au crayon:

Ordre du jour du gnral Championnet avant la bataille de
Civita-Castellana.

--C'est ainsi, interrompit Championnet, que s'appellera la bataille que
vous gagnerez demain, Macdonald.

Et il continua:

Tout soldat napolitain prisonnier sera trait avec l'humanit et la
douceur ordinaires des rpublicains envers les vaincus.

Tout soldat qui se permettrait un mauvais traitement quelconque envers
un prisonnier dsarm, sera svrement puni.

Les gnraux seront responsables de l'excution de ces deux ordres...

Championnet prenait le crayon pour signer, lorsqu'un chasseur  cheval,
couvert de boue, bless au front, apparut  l'extrmit du pont, et,
venant droit  Championnet.

--Mon gnral, dit-il, les Napolitains ont surpris un avant-poste de
cinquante hommes  Baccano, et les ont tous gorgs dans le corps de
garde; et, de crainte que quelque bless ne survct et ne se sauvt,
ils ont mis le feu au btiment, qui s'est croul sur les ntres, au
milieu des insultes des royaux et des cris de joie de la population.

--Eh bien, gnral, dit Macdonald triomphant, que pensez-vous de la
conduite de nos ennemis?

--Qu'elle fera d'autant mieux ressortir la ntre, Macdonald.

Et il signa.

Puis, comme Macdonald paraissait dsapprouver cette modration:

--Croyez-moi, lui dit Championnet, c'est ainsi que la civilisation doit
rpondre  la barbarie. Allez, Macdonald; je vous prie, comme votre
ami, de faire publier cet ordre du jour  l'instant mme, et, au besoin,
comme votre gnral, je vous l'ordonne.

Macdonald resta un moment muet et comme hsitant; puis, tout  coup,
jetant ses bras autour du cou de Championnet et l'embrassant:

--Dieu sera avec vous demain, mon cher gnral, lui dit-il; car vous
tes en mme temps la justice, le courage et la bont.

Et, se remettant en selle, il redescendit vers ses hommes, les fit
mettre en ligne, et, passant sur le front de cette ligne, il leur
lut l'ordre du jour du gnral Championnet, qui excita des transports
d'enthousiasme.

C'taient les derniers beaux jours de la Rpublique; nos soldats avaient
encore quelques-uns de ces grands sentiments humanitaires, brises
suprmes, haleines affaiblies du souffle rvolutionnaire de 1789, qui
devaient plus tard se fondre dans l'admiration et le dvouement pour un
seul homme; ils restrent aussi grands, ils furent moins bons.

Championnet envoya aussitt des courriers  Lemoine et  Casabianca
pour leur annoncer qu'ils seraient, selon toute probabilit, attaqus le
lendemain, et leur ordonner, s'ils taient forcs, de lui expdier des
courriers  l'instant mme, afin qu'il pt prendre ses mesures. Lahure,
de son ct, reut avis de ce qui s'tait pass  Baccano, par ce mme
chasseur qui avait chapp au massacre, et qui, tout sanglant encore
du combat de la veille, demandait  tre un des premiers au combat du
lendemain, pour venger ses camarades et se venger lui-mme.

Vers trois heures de l'aprs-midi, Championnet descendit de
Civita-Castellana, commena par visiter les avant-postes du chef de
brigade Lahure, puis le corps d'arme de Macdonald; il se mla aux
soldats en leur rappelant qu'ils taient les hommes d'Arcole et de
Rivoli, et qu'ils avaient l'habitude de combattre un contre trois; que
combattre un contre quatre tait, par consquent, une nouveaut qui ne
devait pas les effrayer.

Puis il commenta son ordre du jour et celui du gnral Mack; il leur dit
que le soldat rpublicain, propagateur de l'ide rvolutionnaire, tait
un aptre arm, tandis que les soldats du despotisme n'taient que des
mercenaires sans convictions; il leur demanda s'ils aimaient la patrie
et s'ils regardaient la libert comme le but des efforts de toute nation
intelligente, et si, avec cette double conviction qui avait failli faire
triompher les trois cents Spartiates de l'immense arme de Xerxs, ils
pensaient que dix mille Franais pussent tre vaincus par quarante mille
Napolitains.

Et,  cette harangue paternelle, qui fut comprise de tous, parce que
Championnet n'employa ni grandes paroles, ni mtaphores, tous sourirent
et se contentrent de demander si l'on ne manquerait pas de munitions.

Et, sur l'assurance de Championnet qu'il n'y avait rien de pareil 
craindre:

--Tout ira bien, rpondirent-ils.

Le soir, Championnet fit distribuer un baril de vin de Montefiascone par
compagnie, c'est--dire une demi-bouteille de vin  peu prs par homme;
d'excellent pain frais cuit sous ses yeux  Civita-Castellana, et une
ration de viande d'une demi-livre. C'tait un repas de sybarites, pour
ces hommes qui, depuis trois mois, manquaient de tout, et dont la solde
tait arrire depuis six.

Puis il fit recommander, non-seulement aux chefs, mais encore aux
soldats, la plus grande vigilance.

Le soir, de grands feux s'allumrent dans les bivacs franais, et
les musiques des rgiments jourent _la Marseillaise_ et le _Chant du
dpart_.

Les populations, naturellement ennemies, regardaient avec tonnement,
de leurs villages cachs dans les plis des montagnes, comme autant
d'embuscades, ces hommes qui allaient combattre et probablement mourir
le lendemain, et qui se prparaient au combat et  la mort par des
chants et par des ftes. Pour ceux-l mmes qui ne comprenaient pas, le
spectacle tait grand.

La nuit s'coula sans alarmes; mais le soleil, en se levant, claira
toute l'arme du gnral Mack, s'avanant sur trois colonnes; une
quatrime, qui marchait sur Terni sans tre vue, pouvait tre souponne
au nuage de poussire qu'elle soulevait  l'horizon; enfin, une
cinquime, qui tait partie ds la veille au soir de Baccano pour
Ascoli, tait invisible.

Les trois colonnes restes sous la main de Mack montaient  trente
mille hommes,  peu prs; six mille devaient attaquer nos avant-postes
 l'extrme gauche; quatre mille devaient occuper le village de
Vignanello, qui dominait tout le champ de bataille; enfin, la masse la
plus forte, celle qui tait compose de vingt mille hommes, et qui tait
commande par Mack en personne, devait attaquer Macdonald et ses sept
mille hommes.

Championnet avait chelonn sa rserve sur les rampes de la montagne, au
sommet de laquelle il se tenait lui-mme, sa lunette  la main.

Ses officiers d'ordonnance l'entouraient, prts  porter ses ordres
partout o besoin serait.

Ce fut le chef de brigade Lahure qui essuya le premier feu.

Il avait fait placer ses hommes en avant du village de Regnano, dont il
avait fait crneler les premires maisons.

Les soldats qui attaquaient Lahure taient ceux-l mmes qui, la veille,
 Baccano, avaient massacr les prisonniers. Mack leur avait fait boire
du sang, comme on fait aux tigres, pour les rendre non plus courageux,
mais plus froces.

Ils abordrent vigoureusement la position; mais il y avait dans l'arme
franaise des traditions sur le courage des troupes napolitaines qui
n'en faisaient pas un fantme bien effrayant pour nos soldats; Lahure,
avec sa 15e brigade, c'est--dire avec un millier d'hommes repoussa
cette premire attaque au grand tonnement des Napolitains, qui
revinrent  la charge avec acharnement et furent repousss une seconde
fois.

Voyant cela, le chevalier Micheroux, qui commandait la colonne ennemie,
fit approcher de l'artillerie et foudroya les premires maisons, o
taient embusqus nos tirailleurs; ces maisons s'croulrent bientt,
laissant leurs dfenseurs sans abri. Il y eut un moment de trouble dont
le gnral napolitain profita pour faire avancer une colonne d'attaque
de trois mille hommes qui se rua sur le village et l'emporta.

Mais, de l'autre ct, Lahure avait reform sa petite troupe derrire un
pli de terrain, de sorte qu'au moment o les Napolitains dbouchaient du
village, ils furent assaillis par un feu si violent, que ce fut  leur
tour de rtrograder.

Alors, Micheroux fit attaquer les Franais par trois colonnes, une
de trois mille hommes qui continua d'avancer par la principale rue du
village, deux de quinze cents qui le contournrent.

Lahure attendit bravement l'ennemi derrire le retranchement naturel
o il tait embusqu et ne permit  ses soldats de faire feu qu' bout
portant; ses soldats obirent  la lettre; mais les masses napolitaines
taient si profondes, qu'elles continurent d'avancer, les dernires
files poussant les premires. Lahure vit qu'il allait tre forc; il
ordonna  ses hommes de se former en carr et de se retirer pas  pas
sur Civita-Castellana.

La manoeuvre s'excuta comme  la parade; trois bataillons carrs se
formrent  l'instant mme sous le feu des Napolitains et soutinrent,
sans se rompre, plusieurs charges trs brillantes de cavalerie.

Championnet, du haut de son rocher, suivait cette magnifique dfense; il
vit Lahure battre en retraite jusqu'au pont de Civita-Castellana; mais,
en mme temps, il s'aperut que cette poursuite avait mis le dsordre
dans les rangs des Napolitains; il envoya aussitt un officier
d'ordonnance au brave chef de la 15e demi-brigade pour lui dire
de reprendre l'offensive, et qu'il lui envoyait, pour seconder ce
mouvement, cinq cents hommes de renfort. Lahure fit aussitt courir la
nouvelle dans les rangs des soldats, qui la reurent aux cris de Vive
la Rpublique! et qui, voyant arriver le renfort promis au pas de
course et la baonnette en avant, entendant les tambours battre la
charge, s'lancrent avec une telle imptuosit sur les Napolitains, que
ceux-ci, qui ne s'attendaient point  cette attaque, croyant dj tre
vainqueurs, s'tonnrent d'abord, puis, aprs un moment d'hsitation,
rompirent leurs rangs et s'enfuirent.

Lahure les poursuivit, leur fit cinq cents prisonniers, leur tua sept ou
huit cents hommes, leur prit deux drapeaux, les quatre pices de canon
avec lesquelles ils avaient abattu les maisons crneles, et rentra en
vainqueur dans Regnano, o il reprit la position qu'il avait avant la
bataille.

Pendant ce temps, le chef de la 3e colonne, qui formait la droite de
l'attaque principale, et qui s'tait empar de Vignanello, voyant venir
le gnral Maurice Mathieu avec une colonne de deux tiers moins forte
que la sienne, ordonna  ses hommes de se porter en avant du village,
d'y tablir une batterie de quatres pices de canon et d'attaquer les
Franais; l'ordre fut excut. Mais le gnral Maurice Mathieu donna
un tel lan  ses troupes, que, quoique fatigues par une marche force
qu'elles avaient faite la veille, il commena par repousser l'ennemi,
puis le chargea si vigoureusement  son tour, qu'il fut oblig de se
rfugier dans Vignanello, et cela avec tant de rapidit et de confusion,
que les canonniers n'eurent pas le temps de ratteler leurs pices, qui
ne tirrent qu'une vole, et les laissrent avec leurs fourgons entre
les mains d'une cinquantaine de dragons qui formaient toute la cavalerie
du gnral Maurice Mathieu; celui-ci ordonna de tourner les quatre
pices sur le village, dont les habitants avaient pris parti pour les
Napolitains et venaient de faire feu sur les Franais, annonant
qu'il allait ruiner le village et passer au fil de l'pe paysans et
Napolitains, si ces derniers ne l'vacuaient pas  l'instant mme.

Effrays de la menace, les Napolitains vacurent Vignanello, et,
poursuivis la baonnette dans les reins, ne s'arrtrent qu' Borghetto.

Ils perdirent cinq cents hommes tus, cinq cents prisonniers, un drapeau
et les quatre pices de canon, qui restrent entre nos mains.

L'attaque du centre tait plus grave, Mack y commandait en personne et y
conduisait trente mille hommes.

L'avant-garde de Macdonald, place entre Otricoli et Cantalupo, tait
commande par le gnral Duhesme, pass rcemment de l'arme du Rhin 
celle de Rome. On sait la rivalit qui existait entre l'arme du Rhin
et celle d'Italie, fire d'avoir combattu sous les yeux de Bonaparte
et d'avoir remport des victoires plus retentissantes que sa rivale.
Duhesme voulut montrer du premier coup aux soldats du Tessin et
du Mincio qu'il tait digne de les commander: il ordonna, au lieu
d'attendre l'attaque,  deux bataillons du 15e lger et du 11e de ligne,
de charger tte baisse la colonne qui s'avanait contre eux; il
fit manoeuvrer sur le flanc droit de l'ennemi deux petites pices
d'artillerie lgre, se mit lui-mme  la tte de trois escadrons du 19e
de chasseurs  cheval, et attaqua l'ennemi au moment o celui-ci croyait
l'attaquer. Prise ainsi  l'improviste, l'avant-garde napolitaine fut
vigoureusement refoule sur le corps d'arme. En voyant cette petite
troupe perdue et presque engloutie dans les flots des Napolitains,
Macdonald ordonna  deux mille hommes de soutenir l'avant-garde; ces
deux mille hommes s'lancrent au pas de charge et achevrent de mettre
en dsordre la premire colonne, qui se replia sur la seconde, forte de
dix  douze mille hommes.

Dans son mouvement rtrograde, la colonne napolitaine avait abandonn
deux pices de canon que l'on venait de mettre en batterie et qui ne
tirrent mme pas, six caissons de munitions, deux drapeaux et six cents
prisonniers. Cinq ou six cents Napolitains morts ou blesss restrent
dans l'espace vide qui s'allongea du point dont l'avant-garde franaise
tait partie jusqu' celui o elle tait parvenue; mais cet espace ne
resta pas longtemps vide; car Duhesme et ses hommes, forcs de se mettre
en retraite devant la deuxime colonne, inquits sur leurs flancs par
les dbris de l'avant-garde, qui s'taient rallis, et par des nues
de paysans combattant en tirailleurs, reculaient pas  pas, mais enfin
reculaient.

Macdonald envoya un aide de camp  Duhesme, pour lui dire de revenir 
sa premire position, de faire halte, de se former en bataillons carrs
et de recevoir l'ennemi sur ses baonnettes; en mme temps, il ordonna 
une batterie de quatre pices de canon, place sur un petit mamelon qui
prenait les Napolitains en charpe, de commencer son feu, et lui-mme,
avec le reste de sa troupe, c'est--dire avec cinq mille hommes  peu
prs, diviss en deux colonnes d'attaque, passant  la droite et  la
gauche du bataillon carr de Duhesme, chargea comme un simple colonel.

Championnet, dominant l'immense chiquier, oubliait sa propre
responsabilit pour suivre Macdonald, qu'il aimait comme un frre; il
le voyait, avec un serrement de coeur dont il n'tait pas le maitre,
gnral et soldat tout  la fois, commander et combattre avec ce calme
qui tait le caractre distinctif du courage de Macdonald, courage qui,
dix ans plus tard, se produisant  Wagram, tonna l'empereur, lequel
pourtant se connaissait en courage. Il et voulu tre derrire lui afin
de lui crier de s'arrter, d'tre plus mnager de la vie de ses hommes
et de la sienne, et, malgr lui, il tait oblig d'admirer, et de battre
des mains  cette intrpidit. Championnet cependant se demandait s'il
ne devait pas lui envoyer un officier d'ordonnance pour l'inviter 
battre en retraite, ramener sur les flancs des Napolitains, Lahure
d'un ct et Maurice Mathieu de l'autre, lorsqu'il vit que Macdonald
commenait de lui-mme  oprer cette retraite; en mme temps, pour
la faciliter, Duhesme se reformait en colonne et poussait une pointe
vigoureuse au centre de cette masse, la heurtant d'un choc si vigoureux,
qu'il la forait  reculer. Macdonald, dgag, se formait  son tour en
bataillons carrs, et semblait se faire un jeu d'attendre  cinquante
pas les charges de la cavalerie napolitaine et d'accumuler sur les deux
faces par lesquelles il tait attaqu les cadavres des hommes et des
chevaux. Duhesme, qui ne voulait rien autre chose que dgager son chef,
s'tait reform de colonne en carr, et le champ de bataille offrait
l'aspect de trente mille hommes assigeant six redoutes vivantes,
composes de douze cents hommes chacune et vomissant des torrents de
feu.

Mack, voyant qu'il avait affaire  un ennemi impossible  forcer,
rsolut d'utiliser sa nombreuse artillerie; il fit, sur deux points
dominant le champ de bataille, tablir deux batteries de vingt pices
chacune, dont les feux croiss battaient diagonalement les carrs,
tandis que dix autres pices attaquaient particulirement de face
celui de Duhesme, qui formait le centre, dans le but, s'il parvenait 
l'ventrer, d'y lancer une formidable colonne qu'il tenait prte pour
couper en deux le centre de l'arme rpublicaine.

Championnet voyait avec inquitude l'affaire tourner  une bataille
contre laquelle le courage ni le gnie ne pourraient rien; il sondait du
regard les masses profondes de Mack, qui ondoyaient  l'horizon, quand
tout  coup, en portant les yeux  sa gauche, il vit, vers Riti,
tinceler des armes au milieu d'un tourbillon de poussire qui
s'avanait rapidement; il crut que c'tait un nouveau renfort qui
arrivait  Mack, les troupes envoyes par lui la veille  Ascoli
peut-tre, qui se ralliaient au canon, lorsqu'en se retournant pour
demander l'avis d'un de ses officiers d'ordonnance nomm Villeneuve,
et renomm pour son excellente vue, il aperut du ct diamtralement
oppos, c'est--dire sur la route de Viterbe, un second corps, qui lui
parut plus considrable encore que le premier et qui s'acheminait vers
le champ de bataille avec une gale diligence. On et dit que ces deux
corps, quels qu'ils fussent, s'taient donn le mot pour arriver chacun
de son ct,  la mme heure, presque  la mme minute, pour prendre
part  la mme affaire.

Serait-ce le corps du gnral Naselli qui arriverait de Florence, et
Mack serait-il un gnral plus habile qu'on ne l'aurait cru?

Tout  coup, l'aide de camp Villeneuve poussa un cri de joie, et,
tendant les mains vers les flots de poussire que soulevait sur la route
de Viterbe, entre Ronciglione et Monterosso, cette nombreuse troupe de
soldats:

--Gnral, dit-il, le drapeau tricolore!

--Ah! s'cria Championnet, ce sont les ntres; Joubert m'a tenu parole.

Puis, reportant les yeux sur l'autre troupe qui arrivait de Riti:

--Oh! morbleu! dit-il, ce serait trop de chance!

Les yeux de tous ceux qui entouraient le gnral se portrent sur le
point qu'il dsignait du doigt, et un seul cri retentit, s'chappant de
toutes les bouches:

--Le drapeau tricolore! le drapeau tricolore!

--C'est Pignatelli et la lgion romaine, c'est Kniasewitch et ses
Polonais, ses dragons et ses chasseurs  cheval! c'est la victoire
enfin!

Alors, tendant, avec un geste d'une merveilleuse grandeur, sa main vers
Rome:

--Roi Ferdinand, s'cria le gnral rpublicain, tu peux maintenant,
comme Richard III, offrir ta couronne pour un cheval.





                                  LV

                             LA VICTOIRE


Championnet, se tournant vers l'aide de camp Villeneuve:

--Vous voyez d'ici Macdonald? lui dit-il.

--Non-seulement je le vois, gnral, rpondit l'aide de camp, mais je
l'admire!

--Et vous faites bien. C'est une belle tude pour vous, jeunes gens.
Voil comme il faut tre au feu.

--Vous vous y connaissez, gnral, dit Villeneuve.

--Eh bien, allez  lui, dites-lui de tenir ferme une demi-heure encore,
et que la journe est  nous.

--Pas d'autre explication?

--Non, si ce n'est que, aussitt qu'il verra se manifester parmi les
Napolitains un certain trouble dont il ne pourra comprendre la cause, je
l'invite  se reformer en colonne d'attaque,  faire battre la charge
et  marcher en avant. Deux de ces messieurs vous suivront, continua
Championnet en indiquant deux jeunes officiers qui attendaient
impatiemment ses ordres, et, dans le cas o il vous arriverait malheur,
vous suppleront; dans le cas contraire, ce que j'espre, mon cher
Villeneuve, l'un d'eux ira  Duhesme, l'autre aux carrs de gauche; la
mme chose  dire  chacun, ajouter seulement: Le gnral rpond de
tout.

Les trois officiers, fiers d'tre choisis par Championnet, partirent au
galop pour s'acquitter de leur mission.

Championnet les suivit des yeux; il vit les braves jeunes gens s'engager
dans la fournaise ardente et se rendre chacun au poste qui lui tait
assign.

--Brave jeunesse!... murmura-t-il; avec des hommes comme ceux-l, bien
maladroit serait celui qui se laisserait battre.

Cependant les deux corps rpublicains avanaient rapidement, cavalerie
en tte, l'infanterie marchant au pas de course, sans que rien annont
leur approche aux Napolitains, sur lesquels il tait vident qu'ils
allaient tomber  l'improviste.

Tout  coup, sur les deux flancs de l'arme royale, les trompettes
rpublicaines sonnrent la charge, et, pareils  deux avalanches
renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, les deux corps
de cavalerie se rurent sur cette masse compacte, dans laquelle ils
entrrent en frayant un chemin  l'infanterie, tandis qu'autour d'elle,
trois pices d'artillerie lgre manoeuvraient comme des tonnerres
volants.

Ce qu'avait prvu Championnet arriva: les Napolitains, ne sachant
d'o venaient ces nouveaux adversaires qui semblaient tomber du
ciel, commencrent  se dbander; Macdonald et Duhesme reconnurent, 
l'oscillation de l'ennemi et  l'amollissement de ses coups, qu'il se
passait dans l'arme du gnral Mack quelque chose d'extraordinaire et
d'imprvu; que ce quelque chose tait probablement ce qu'avait indiqu
Championnet, et que le moment tait venu d'excuter ses instructions;
en consquence, Macdonald rompit ses carrs, Duhesme en fit autant, les
autres chefs les imitrent, les carrs s'allongrent en colonnes et
se soudrent les uns aux autres comme les tronons de trois immenses
serpents, le terrible pas de charge retentit, les baonnettes menaantes
s'abaissrent, les cris de Vive la Rpublique! se firent entendre,
et, devant l'lan irrsistible de la _furia francese_, les Napolitains
s'cartrent.

--Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou six cents hommes gards
par lui comme rserve, qu'il ne soit pas dit que nos frres aient vaincu
sous nos yeux et que nous n'avons pas pris part  la victoire. En avant!

Et, entranant ses hommes dans l'horrible mle, lui aussi vint faire sa
brche dans la muraille vivante.

Au milieu de cet immense dsordre, o Dieu, qui semblait avoir conduit
les diffrents corps franais par la main, et pu seul se reconnatre,
un grand malheur faillit arriver. Aprs avoir culbut chacun de son ct
les Napolitains, aprs les avoir carts comme le coin carte le chne,
le corps de Kellermann et celui qui venait de Riti, c'est--dire les
dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch, se rencontrrent
et se prirent pour deux corps ennemis: les dragons pointrent leurs
sabres, les Polonais abaissrent leurs lances, quand tout  coup deux
jeunes gens se prcipitrent dans l'espace libre en criant de chaque
ct: Vive la Rpublique! et en se prcipitant dans les bras l'un de
l'autre. Ces deux jeunes gens, c'tait, du ct de Kellermann, Hector
Caraffa, qui, on se le rappelle, tait all demander ce renfort 
Joubert; c'tait, du ct de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato
Palmieri, qui, en venant de Naples pour rejoindre son gnral, tait
tomb au milieu des Polonais et de la lgion romaine; tous deux, las
d'un long repos, guids par leur courage et par leur haine, avaient pris
la tte de colonne, et, les premiers  la charge, frappant d'une gale
ardeur, pareils  des faucheurs qui, partis chacun de l'extrmit
oppose d'un champ de bl, se rencontrent au milieu de ce champ, ils
s'taient rencontrs au centre de l'arme napolitaine et s'taient
reconnus assez  temps pour que Franais et Polonais ne tirassent point
les uns sur les autres.

Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons faite, une ide
exacte du caractre des deux jeunes gens, on doit comprendre quelle joie
pure et profonde ils prouvrent, aprs deux mois de sparation, 
se presser dans les bras l'un de l'autre, au milieu de ce cri magique
pouss par dix mille voix: Victoire! victoire!

Et, en effet, la victoire tait complte, les trois colonnes de Duhesme
et de Macdonald avaient, comme celles de Kellermann et de Kniasewitch,
pntr jusqu'au coeur de l'arme napolitaine en marchant sur le corps
de tout ce qui avait voulu lui rsister.

Championnet arriva pour achever la droute; elle fut terrible, insense,
inoue. Trente mille Napolitains, vaincus, disperss, fuyant dans
toutes les directions, se dbattaient au milieu de douze mille
Franais vainqueurs, combinant tous leurs mouvements avec un implacable
sang-froid pour anantir d'un seul coup un ennemi trois fois plus
nombreux qu'eux.

Au milieu de cette effroyable dbcle, au milieu des morts, des
mourants, des blesss, des canons abandonns, des fourgons entr'ouverts,
des armes jonchant le sol, des prisonniers se rendant par mille, les
chefs se rejoignirent; Championnet pressa dans ses bras Salvato Palmieri
et Hector Caraffa, et les fit tous deux chefs de brigade sur le champ
de bataille, leur laissant, ainsi qu' Macdonald et  Duhesme, tous
les honneurs d'une victoire qu'il avait dirige, serra les mains de
Kellermann, de Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux Rome
tait sauve, mais que ce n'tait point assez de sauver Rome, qu'il
fallait conqurir Naples; qu'en consquence, on ne devrait donner aucun
relche aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre  outrance et
couper, s'il tait possible, les dfils des Abruzzes au roi de Naples
et  son arme.

En consquence du plan qu'il venait d'exposer  ses lieutenants,
Championnet ordonna aux corps les moins fatigus de se remettre en
marche et de poursuivre ou mme de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri
et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de guides aux corps qui, par
Civita-Ducale, Tagliacozzo et Sora, devaient faire invasion dans le
royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta. Maurice Mathieu et
Duhesme furent chargs de commander les deux avant-gardes, qui devaient
s'avancer, l'une par Albano et Terracine, l'autre par Tagliacozzo et
Sora; ils auraient sous leurs ordres Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire,
Rusca et Casabianca, que l'on avertirait de quitter leurs positions,
tandis que Championnet et Kellermann rallieraient les diffrents corps
pars, prendraient en passant Lahure  Regnano, rentreraient  Rome,
y rtabliraient le gouvernement rpublicain; aprs quoi, l'arme
franaise, marchant le plus rapidement possible sur les pas de son
avant-garde, se dirigerait immdiatement sur Naples.

Ce conseil tenu  cheval, en plein air, les pieds dans le sang, on
s'occupa de recueillir les trophes de la victoire.

Trois mille morts taient couchs sur le champ de bataille; autant
de blesss, cinq mille prisonniers taient dsarms et conduits 
Civita-Castellana; huit mille fusils taient jets sur le sol; trente
canons et soixante caissons, abandonns de leurs artilleurs et de
leurs chevaux, justifiaient la prdiction de Championnet, qui avait dit
qu'avec deux millions de cartouches, dix mille Franais ne manquaient
jamais de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, de tous les
effets de campement tombs au pouvoir de l'arme rpublicaine, on
amenait au gnrai Championnet deux fourgons pleins d'or.

C'tait le trsor de l'arme royale, montant  sept millions.

Une partie de la traite tire par sir William sur la banque
d'Angleterre, endosse par Nelson, escompte par les Backer, allait
servir  remettre au courant la solde de l'arme franaise.

Chaque soldat reut cent francs. Un million deux cent mille francs y
passrent. La part des morts fut faite et distribue aux survivants.
Chaque caporal eut cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante;
chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant, six cents;
chaque capitaine, mille; chaque colonel, quinze cents; chaque chef de
brigade, deux mille cinq cents; chaque gnral, quatre mille.

La distribution fut faite le mme soir, aux flambeaux, par le payeur
de l'arme, qui, depuis l'entre en campagne de 1792, ne s'tait jamais
trouv si riche. Elle eut lieu sur le champ de bataille mme.

On rsolut de rserver quinze cent mille francs pour acheter aux soldats
des habits et des souliers, et l'on envoya le reste, c'est--dire prs
de quatre millions, en France.

Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle il lui annonait sa
victoire et le nom de tous ceux qui s'taient distingus, Championnet
rendait compte des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il
avait distribus ou dont il avait dcid l'emploi; puis il demandait que
MM. les directeurs voulussent bien l'autoriser  prendre pour lui cette
mme somme de quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux
autres gnraux, mais dont il n'avait pas pris la libert de faire
l'application  lui-mme.

La nuit fut une nuit de fte; les blesss touffaient leurs gmissements
pour ne pas attrister leurs compagnons d'armes; les morts furent
oublis. N'tait-ce point assez pour eux d'tre morts en un jour de
victoire!

Cependant, le roi, rest  Rome, y avait bientt repris ses habitudes de
Naples; le jour mme de la bataille, il tait all, avec une escorte
de trois cents hommes, chasser le sanglier  Corneto, et, comme il
lui avait t impossible de runir une meute de bons chiens  Rome, il
avait, dans des fourgons, fait venir en poste ses chiens de Naples.

La veille au soir, il avait reu de Mack une dpche de Baccano en date
de deux heures de l'aprs-midi; elle tait conue en ces termes:

Sire, j'ai l'honneur d'annoncer  Votre Majest qu'aujourd'hui j'ai
attaqu l'avant-garde franaise, qui, aprs une vigoureuse dfense,
a t dtruite. L'ennemi a perdu cinquante hommes, tandis que la
bienheureuse Providence a permis que nous n'ayons qu'un mort et deux
blesss.

On m'assure que Championnet a l'audace de m'attendre 
Civita-Castellana; demain, je marche sur lui au point du jour, et, s'il
ne se met pas en retraite, je l'crase. A huit heures du matin, Votre
Majest entendra mon canon ou plutt son canon, et elle pourra dire: La
danse a commenc!

Ce soir, part un corps de quatre mille hommes pour forcer les dfils
d'Ascoli, et, au point du jour, un second corps de mme nombre pour
forcer celui de Terni et prendre l'ennemi  revers, tandis que je
l'attaquerai de face.

Demain, s'il plat  Dieu, Votre Majest aura de bonnes nouvelles
de Civita-Castellana, et, si elle va au spectacle, pourra, entre deux
actes, apprendre que les Franais ont vacu les tats romains.

J'ai l'honneur d'tre avec respect,

De Votre Majest, etc.,

Baron MACK.

Cette lettre avait t trs-agrable au roi; il l'avait reue au
dessert, l'avait lue tout haut, avait fait son whist, avait gagn cent
ducats au marquis Malaspina, ce qui avait beaucoup rjoui Sa Majest,
attendu que le marquis Malaspina tait pauvre, s'tait couch par
l-dessus, n'avait fait qu'un somme jusqu' six heures, o on l'avait
veill, tait parti  six heures et demie pour Corneto, y tait arriv
 dix, avait cout, avait entendu le canon, et avait dit:

--Voil Mack qui crase Championnet. La danse a commenc.

Et il s'tait mis en chasse, avait tu de sa main royale trois
sangliers, tait revenu fort content, avait jet un regard de travers
sur le chteau Saint-Ange, dont le drapeau tricolore lui tirait
dsagrablement l'oeil, avait rcompens et rgal son escorte, avait
fait dire qu'il honorerait de sa prsence le thtre Argentina, o
l'on jouait le _Matrimonio segreto_, de Cimarosa, et un ballet de
circonstance intitul _l'Entre d'Alexandre  Babylone._

Il va sans dire que c'tait le roi Ferdinand qui tait Alexandre.

Le roi dna confortablement avec ses familiers, le duc d'Ascoli, le
marquis Malaspina, le duc de la Salhandra, son grand veneur, qu'il avait
fait venir de Naples avec ses chiens, son premier cuyer, le prince
de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice, le duc de Sora et le
prince Borghse, et enfin son confesseur, monseigneur Rossi, archevque
de Nicosia, qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, tous
les huit jours, lui donnait l'absolution.

A huit heures, Sa Majest monta en voiture et se rendit au thtre
Argentina, clair  giorno; une loge magnifique lui avait t prpare,
avec une table toute servie dans le salon qui la prcdait, afin que,
dans l'entr'acte de l'opra au ballet, elle pt manger son macaroni
comme elle le faisait  Naples; or, le bruit avait couru que ce
spectacle tait ajout  celui qui tait promis par l'affiche, et la
salle regorgeait de monde.

L'entre de Sa Majest fut accueillie par les plus vifs
applaudissements.

Sa Majest avait eu le soin de prvenir au palais Farnse qu'on lui
envoyt, au thtre Argentina, les courriers qui pourraient lui arriver
de la part du gnral Mack, et le rgisseur du thtre, prvenu de son
ct, se tenait prt, en grand costume,  faire lever la toile et 
annoncer que les Franais avaient vacu les tats romains.

Le roi couta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une distraction dont il
n'tait pas le matre. Peu accessible en tout temps aux charmes de la
musique, il y tait encore plus indiffrent ce soir-l que les autres
soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du matin, et il
prtait bien plus l'oreille aux bruits qui venaient du corridor qu'
ceux de l'orchestre et du thtre.

La toile tomba sur le dnoment du _Matrimonio segreto_, au milieu des
hourras de la salle tout entire; on rappela le castrat Veluti, qui,
quoique g de plus de quarante ans et fort rid hors de la scne,
jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succs, et qui vint
modestement, l'ventail  la main, les yeux baisss et faisant semblant
de rougir, tirer ses trois rvrences au public, et deux laquais en
grande livre apportrent dans la loge royale la table du souper,
charge de deux candlabres supportant chacun vingt bougies, et entre
lesquels s'levait un plat de macaroni gigantesque, surmont d'une
apptissante couche de tomates.

C'tait au tour du roi  donner sa reprsentation.

Sa Majest s'avana sur le devant de la loge, et, avec sa pantomime
accoutume, annona au public romain qu'il allait avoir l'honneur de lui
voir manger son macaroni  la manire de Polichinelle.

Le public romain, moins dmonstratif que le public napolitain,
accueillit cette annonce mimique avec assez de froideur; mais le roi fit
au parterre un signe qui voulait dire: Vous ne savez pas ce que vous
allez voir; quand vous l'aurez vu, vous m'en donnerez des nouvelles.

Puis, se retournant vers le duc d'Ascoli:

--Il me semble, dit-il, qu'il y a cabale ce soir.

--Ce n'est qu'un ennemi de plus dont Votre Majest aura  triompher, lui
rpondit le courtisan, et cela ne l'inquite point.

Le roi remercia son ami par un sourire, prit le plat de macaroni d'une
main, s'avana sur le devant de la loge, opra, avec l'autre main, le
mlange de la pomme d'or avec la pte, et, ce mlange achev, ouvrit une
bouche dmesure dans laquelle, avec cette mme main ddaigneuse de
la fourchette, il fit tomber une cascade de macaroni qui ne pouvait se
comparer qu' cette fameuse cascade de Terni dont le gnral Lemoine
avait t charg par Championnet de dfendre l'approche aux Napolitains.

A cette vue, les Romains, si graves et ayant conserv de la dignit
suprme une si haute ide, clatrent de rire. Ce n'tait plus un roi
qu'ils avaient devant les yeux, c'tait Pasquin, c'tait Marforio,
c'tait encore moins que cela, c'tait le bouffon Osque Pulcinella.

Le roi, encourag par ces rires, qu'il prit pour des applaudissements,
avait dj vid la moiti de son saladier, et, s'apprtant  engloutir
le reste, en tait  sa troisime cascade, lorsque, tout  coup, la
porte de sa loge s'ouvrit avec un fracas tellement en dehors de toutes
les rgles de l'tiquette, qu'il pivota sur lui-mme la bouche ouverte
et la main en l'air, pour voir quel tait le malotru qui se permettait
de le troubler au beau milieu de cette importante occupation.

Ce malotru, c'tait le gnral Mack en personne, mais si ple, si
effar, si couvert de poussire, qu' son seul aspect et sans lui
demander quelles nouvelles il apportait, le roi laissa tomber son
saladier et essuya ses doigts avec son mouchoir de batiste.

--Est-ce que...? demanda-t-il.

--Hlas, sire!... rpondit Mack.

Tous deux s'taient compris.

Le roi s'lana dans le salon de la loge en refermant la porte derrire
lui.

--Sire, lui dit le gnral, j'ai abandonn le champ de bataille, j'ai
laiss l'arme pour venir dire moi-mme  Votre Majest qu'elle n'a pas
un instant  perdre.

--Pour quoi faire? demanda le roi.

--Pour quitter Rome.

--Quitter Rome?

--Ou bien elle risquera que les Franais soient avant elle aux dfils
des Abruzzes.

--Les Franais avant moi aux dfils des Abruzzes! _Mannaggio san
Gennaro_! Ascoli, Ascoli!

Le duc entra dans le salon.

--Dis aux autres de rester jusqu' la fin du spectacle, tu entends? Il
est important qu'on les voie dans la loge, pour que l'on ne se doute de
rien, et viens avec moi.

Le duc d'Ascoli transmit l'ordre du roi aux courtisans, fort proccups
de ce qui se passait, mais qui cependant taient loin de souponner
l'entire vrit, et rejoignit le roi, qui avait dj gagn le corridor
en criant:

--Ascoli! Ascoli! mais viens donc, imbcile! N'as-tu pas entendu que
l'illustre gnral Mack a dit qu'il n'y avait pas un instant  perdre,
ou que ces fils de... Franais seraient avant nous  Sora?


FIN DU TOME TROISIME




                    TABLE

   XXXVII.--Giovannina.
  XXXVIII.--Andr Backer.
    XXXIX.--Les kangourous.
       XL.--L'homme propose.
      XLI.--L'acrostiche.
     XLII.--Les vers saphiques.
    XLIII.--Dieu dispose.
     XLIV.--La crche du roi Ferdinand.
      XLV.--Ponce Pilate.
     XLVI.--Les inquisiteurs d'tat.
    XLVII.--Le dpart.
   XLVIII.--Quelques pages d'histoire.
     XLIX.--La diplomatie du gnral Championnet.
        L.--Ferdinand  Rome.
       LI.--Le fort Saint-Ange parle.
      LII.--O Nanno reparat.
     LIII.--Achille chez Didamie.
      LIV.--La bataille.
       LV.--La victoire.



FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME


____________________________________
POISSY.--TYP. ET STR. DE A. BOURET.






End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

