The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 7), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 7)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 1, 2006 [EBook #18295]

Language: French

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                              MMOIRES

                           POUR SERVIR A

                      L'HISTOIRE DE MON TEMPS



                                PAR

                             M. GUIZOT

                           TOME SEPTIME


PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
 LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1865




                          CHAPITRE XXXIX

           LECTIONS DE 1842.--MORT DE M. LE DUC D'ORLANS.
                      LOI DE RGENCE (1842).


M. Royer-Collard et le gnral Foy.--Par quels motifs je me suis
appliqu  garder toute l'indpendance de ma pense et de ma conduite en
prsence des sentiments et des dsirs populaires.--Mes entretiens avec
le comte Simon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur
notre politique.--Caractre et rsultats des lections de la Chambre
des dputs en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orlans.--Ma
correspondance diplomatique aprs sa mort.--Attitude des gouvernements
europens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte
de Flahault.--Obsques de M. le duc d'Orlans  Paris et 
Dreux.--Prparation et prsentation du projet de loi sur la
rgence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc
de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et
moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le
duc d'Orlans et son caractre.--Consquences de sa mort.


M. Royer-Collard voyait un jour le gnral Foy pensif et un peu triste
aprs un discours excellent qui n'avait pas obtenu un succs aussi
populaire ni aussi prompt qu'il l'et souhait: Mon cher gnral, lui
dit-il, vous en demandez trop; vous voulez satisfaire galement les
connaisseurs et la foule; cela ne se peut pas, il faut choisir.

M. Royer-Collard parlait en connaisseur plutt qu'en acteur politique;
il tait homme de mditation plus que d'action, et il tenait plus 
manifester firement sa pense qu' faire prvaloir sa volont. Le
gnral Foy avait une ambition plus pratique et plus complique; il
voulait russir dans les vnements comme dans les esprits, dans la
foule comme parmi les connaisseurs. C'est, de nos jours, la difficult
et l'honneur du gouvernement libre que les hommes publics aient besoin
de ce double succs. Pendant bien des sicles, ils n'ont eu gure 
se proccuper des spectateurs ni des penseurs: soit qu'ils ne
recherchassent que leur propre fortune, soit qu'ils eussent  coeur de
servir les intrts du prince et du pays, ils poursuivaient leur but
selon leurs propres ides, sans avoir incessamment affaire  de hardis
publicistes,  d'exigeants critiques et  tout un peuple prsent 
toutes leurs paroles et  tous leurs actes. Il fallait sans doute qu'en
dfinitive ils triomphassent de leurs adversaires et qu'ils russissent
dans ce qu'ils avaient entrepris; mais ils n'taient pas tenus d'tre, 
chaque pas, compris et accepts  tous les degrs de l'chelle sociale.
Ils sont maintenant soumis  cette rude condition; ils font les affaires
et ils vivent sous les yeux d'une socit tout entire attentive, pleine
 la fois de doctes et d'ignorants, tous raisonneurs et curieux, tous
en mesure de manifester et de soutenir leurs intrts, lgitimes ou
illgitimes, leurs ides justes ou fausses. Entre toutes ces influences
et toutes ces exigences, tantt de la foule, tantt des connaisseurs,
M. Royer-Collard, qui ne leur demandait rien, pouvait librement choisir;
mais le gnral Foy, qui aspirait au pouvoir pour son parti et pour
lui-mme, ne pouvait se dispenser de compter avec toutes et de leur
faire  toutes leur part. Il y et t encore bien plus oblig si
une mort prmature ne l'et arrt dans sa carrire, et si, aprs la
rvolution de 1830, il et t appel en effet  gouverner.

On m'a souvent reproch de ne pas tenir assez de compte des sentiments
et des dsirs populaires. On ne sait pas combien, mme avant de le
subir, je me suis proccup de ce reproche. Je suis plus enclin qu'on ne
pense au dsir de plaire,  l'esprit de conciliation, et je connais tout
le prix comme tout le charme de cette sympathie gnrale qu'on appelle
la popularit: M. Guizot, disait un jour sir Robert Peel  lord
Aberdeen, fait beaucoup de concessions  ses amis; moi, je n'en fais
qu' mes adversaires. Il est vrai que j'ai souvent cd  mes amis,
autant par laisser-aller que par ncessit, et quelquefois avec regret.
Plus d'une fois aussi, j'aurais volontiers cd  mes adversaires;
je n'ai jamais, quoi qu'on en ait dit, poursuivi dans le gouvernement
l'application et le triomphe d'une thorie; jamais non plus aucun
sentiment violent envers les personnes ne m'a fait repousser les
transactions et les concessions qui sont partout inhrentes au succs
et au progrs. C'est par une tout autre cause et dans une tout autre
disposition que j'ai souvent et obstinment rsist aux instincts
populaires. Avant d'entrer dans la vie publique, j'ai assist  la
Rvolution et  l'Empire; j'ai vu, aussi clair que le jour, leurs
fautes et leurs dsastres driver de leurs entranements, tantt des
entranements de l'esprit, tantt des entranements de la force; la
Rvolution s'est livre au torrent des innovations, l'Empire au torrent
des conqutes. Ni  l'un ni  l'autre de ces rgimes les avertissements
n'ont manqu; ni pour l'un, ni pour l'autre, la bonne politique n'a t
un secret tardivement dcouvert; elle leur a t bien des fois indique
et conseille, tantt par les vnements, tantt par les sages du temps;
ils n'ont voulu l'accepter ni l'un ni l'autre; la Rvolution a vcu sous
le joug des passions populaires, l'empereur Napolon sous le joug de
ses propres passions. Il en a cot  la Rvolution les liberts qu'elle
avait proclames,  l'Empire les conqutes qu'il avait faites, et  la
France des douleurs et des sacrifices immenses. J'ai port dans la
vie publique le constant souvenir de ces deux grands exemples, et la
rsolution, instinctive encore plus que prmdite, de rechercher en
toute occasion la bonne politique, la politique conforme aux intrts
comme aux droits du pays, et de m'y tenir en repoussant tout autre joug.
Quiconque ne conserve pas, dans son jugement et dans sa conduite, assez
d'indpendance pour voir ce que sont les choses en elles-mmes, et
ce qu'elles conseillent ou commandent, en dehors des prjugs et des
passions des hommes, n'est pas digne ni capable de gouverner. Le rgime
reprsentatif rend, il est vrai, cette indpendance d'esprit et d'action
infiniment plus difficile pour les gouvernants, car il a prcisment
pour objet d'assurer aux gouverns,  leurs ides et  leurs sentiments
comme  leurs intrts, une large part d'influence dans le gouvernement;
mais la difficult ne supprime pas la ncessit, et les institutions qui
procurent l'intervention du pays dans ses affaires lui en garantiraient
bien peu la bonne gestion si elles rduisaient les hommes qui en sont
chargs au rle d'agents dociles des ides et des volonts populaires.
La tche du gouvernement est si grande qu'elle exige quelque grandeur
dans ceux qui en portent le poids, et plus les peuples sont libres, plus
leurs chefs ont besoin d'avoir aussi l'esprit libre et le coeur fier.
Qu'ils aient  justifier incessamment l'usage qu'ils font de leur
libert dans leur pouvoir et qu'ils en rpondent, rien de plus juste,
ni de plus ncessaire; mais la responsabilit suppose prcisment
la libert, et quand Thmistocle disait  Eurybiade irrit de sa
rsistance: Frappe, mais coute, il tenait la conduite et le langage
que doit tenir, dans un pays libre, tout homme digne de le servir.

C'est l le sentiment qui m'a constamment anim dans le cours de ma vie
publique. Et non pas moi seul, mais aussi le prince que j'ai servi
et les amis politiques qui m'ont soutenu. Le roi Louis-Philippe avait
acquis, dans sa vie complique et aventureuse, un esprit remarquablement
libre en gardant un coeur sincrement patriote. Imbu, ds sa jeunesse,
des ides gnrales de son temps, il les avait vues  l'preuve des
faits, et les avait mesures sans les abandonner. Il restait fidle
 leur cause en les jugeant; et quoiqu'il mnaget, et mme qu'il
partaget trop complaisamment quelquefois les impressions populaires, il
dmlait avec un ferme bon sens l'intrt vrai du pays, et il en faisait
la rgle de sa politique, doutant souvent du succs et regrettant la
popularit, mais bien rsolu  la sacrifier plutt que d'obir  ses
entranements. Avec moins de finesse et autant de constance, le parti
qui, depuis le ministre de M. Casimir Prier, s'tait form autour du
gouvernement et lui prtait dans les Chambres son appui, avait les mmes
instincts de sagesse et d'indpendance dans la conduite des affaires
publiques, et luttait honntement contre certains penchants du pays,
quoique enclin souvent  les partager. C'est un lieu commun sans cesse
rpt de ne voir, dans la conduite des hommes, grands ou petits, que
l'empire de leurs intrts, ou de leurs passions gostes, ou de leurs
faiblesses, et j'ai trop vcu pour ne pas savoir que la part de ces
mobiles est grande dans les vies humaines; mais il n'est pas vrai qu'ils
soient les seuls, ni mme toujours les plus puissants; et il y a aussi
peu d'intelligence que d'quit  ne pas reconnatre qu'en rsistant aux
penchants populaires, en mme temps qu'ils respectaient scrupuleusement
les liberts publiques, le roi Louis-Philippe, ses conseillers et leurs
amis faisaient acte de probit politique comme de prvoyance, bien loin
d'obir  de subalternes dispositions ou  de vulgaires intrts.

J'tais, pour mon compte, profondment convaincu de la valeur gnrale
comme de l'utilit immdiate de cette politique; et quoiqu'elle n'et
pas toujours, dans ses divers organes, toute la dignit d'attitude ni
toute l'harmonie que je lui aurais souhaites, je la pratiquais avec une
entire sympathie. Mais j'tais loin de me dissimuler ses difficults et
ses prils: pendant les sessions de 1841 et 1842, j'avais eu  lutter,
dans la question d'gypte contre les souvenirs et les gots belliqueux
du pays, dans celle du droit de visite contre les susceptibilits et
les jalousies nationales; je voyais poindre d'autres questions qui ne
seraient pas moins dlicates, ni moins propres  susciter des motions
populaires auxquelles il faudrait rsister. Nous touchions  la
dissolution oblige et  l'lection gnrale de la Chambre des dputs.
Je me proccupais vivement de cette preuve, et tout en persistant sans
hsitation dans notre politique, je sentais le besoin de m'assurer
que nous n'abondions pas trop dans notre propre sens. J'avais,  cette
poque, deux amis sincres sans tre intimes, l'un, jurisconsulte
et administrateur minent par la rectitude et le calme de la raison,
l'autre, philosophe et moraliste d'un esprit aussi lev que fin, et
d'un caractre indpendant jusqu' la fiert ombrageuse; ils sigeaient,
l'un dans la Chambre des pairs, l'autre dans la Chambre des dputs; et
tous deux prs de succomber, le comte Simon sous le poids de l'ge et
M. Jouffroy sous les atteintes de la maladie, ils taient en dehors
de l'arne et assistaient  ces luttes avec l'impartialit et la
clairvoyance de l'entier dsintressement. J'allai plusieurs fois les
voir et m'entretenir avec eux de notre situation: tous deux, avec des
impressions trs-diffrentes, nous approuvaient pleinement: Vous aurez
de la peine  russir, me dit le comte Simon; la raison ne russit pas
toujours, bien s'en faut; mais la draison finit toujours par chouer;
la politique du juste-milieu est difficile; celle de vos adversaires
deviendrait promptement impossible; durez et continuez, votre cause est
bonne; j'espre que votre chance le sera aussi. Je trouvai M. Jouffroy
dans une disposition morale dont je fus mu: Je ressens, crivait-il
lui-mme le 20 dcembre 1841, tous les bons effets de la solitude; en
se retirant de son coeur dans son me et de son esprit dans son
intelligence, on se rapproche de la source de toute paix et de toute
vrit qui est au centre, et bientt les agitations de la surface ne
semblent plus qu'un vain bruit et une folle cume... La maladie est
certainement une grce que Dieu nous fait, une sorte de retraite
spirituelle qu'il nous mnage pour nous reconnatre, nous retrouver, et
rendre  nos yeux la vritable vue des choses. Son opinion avait, aprs
nos derniers dbats, beaucoup de valeur; il avait t, en 1839,  la
Chambre des dputs, rapporteur de la question d'gypte et favorable
 la politique gyptienne: Nous nous sommes tromps, me dit-il; nous
n'avons pas bien connu les faits ni bien apprci les forces; nous avons
fait trop de bruit; c'est triste; mais, la lumire venue, il n'y avait
pas  hsiter. Vous avez fait acte de courage et de bon sens en arrtant
le pays dans une mauvaise voie. Que le gouvernement libre dure en France
et la paix en Europe, c'est l, d'ici  bien des annes, tout ce qu'il
nous faut. Votre politique a tous mes voeux; je regrette de ne pouvoir
vous donner que le suffrage d'un mourant.

Ils taient morts l'un et l'autre quand la session de 1842 arriva  son
terme; mais leur adhsion me confirma dans une confiance  laquelle,
mme dans mes sollicitudes d'avenir, j'tais d'ailleurs dispos.

Les lections eurent lieu du 9 au 11 juillet 1842, dans la plus entire
libert de la presse, des runions lectorales, des comits, de tous
les moyens publics d'influence. Les attaques contre le gouvernement s'y
dployrent avec leurs emportements accoutums; le cabinet, disait-on,
n'avait pris le pouvoir que pour servir les intrts de l'tranger;--il
cherchait des complices qui voulussent l'aider  consommer la ruine
et l'avilissement de la France;--il n'exerait qu'un despotisme sans
gloire, appuy d'une aristocratie d'argent, la plus mesquine et la
plus ignoble. Quelques dsordres matriels se joignirent aux injures;
insignifiants en eux-mmes, mais o s'entr'ouvrirent des perspectives
qui dpassaient infiniment les rformes parlementaire et lectorale.
Au cimetire du Montparnasse, sur la tombe d'un mdecin rpublicain,
un orateur dclama si violemment contre _l'infme proprit_, que le
_National_ se crut oblig de dclarer qu'il n'avait ni mission ni envie
de dfendre un tel discours; mais, tout en prenant cette prcaution, il
gourmandait le commissaire de police qui avait interrompu l'orateur. Le
pril de 1840 ne pesait plus sur les esprits; les impatiences librales,
les passions rvolutionnaires, le got de l'opposition reprenaient leur
cours; l'opposition, ce plaisir des peuples qui n'ont ni tout  fait
perdu, ni rellement possd la libert. Le mouvement lectoral fut
favorable  ces penchants du jour; cependant en dfinitive, aprs une
lutte libre jusqu' la licence, sur 459 lections, 266 appartinrent au
gouvernement, 193  l'opposition, et sur 92 dputs nouveaux, 54 taient
des amis du cabinet et 38 des opposants.

Quand la Chambre se runit et procda  la vrification des pouvoirs
de ses membres, l'administration fut, comme  l'ordinaire, accuse de
corruption lectorale; mais, aprs de longs et minutieux dbats qui
mirent en pleine vidence la loyaut et la lgalit gnrale des actes
du cabinet, trois lections seulement parurent offrir des symptmes
de manoeuvres locales illgitimes, soit menaces, soit promesses;
une commission d'enqute, propose par M. Odilon Barrot, fut charge
d'examiner les faits, et aprs de scrupuleuses recherches, la Chambre,
sur le rapport de sa commission, annula deux de ces trois lections, et
l'une des deux appartenait  un dput de l'opposition.

Nous ne connaissions encore qu'incompltement le rsultat des lections,
quand, le 13 juillet, vers midi, un garde  cheval m'apporta la nouvelle
de la chute que venait de faire M. le duc d'Orlans en se rendant de
Paris  Neuilly pour aller dire adieu au roi et  la reine, avant de
partir pour Saint-Omer o il allait inspecter plusieurs rgiments. La
chute tait trs-grave, disait-on, sans savoir encore  quel point. Le
prince vanoui avait t dpos dans une boutique voisine de la porte
Maillot; le roi et la reine taient auprs de lui, les ministres taient
appels. J'accourus. Je ne reproduirai pas ici aujourd'hui, aprs
vingt-deux ans qui sont un sicle, les dtails de ce tragique vnement;
ils ont t recueillis et raconts, avec autant d'exactitude que
d'motion vraie et saisissante, dans un petit volume intitul: _Neuilly,
Notre-Dame et Dreux_, crit jour par jour et presque heure par heure,
par M. Cuvillier-Fleury, prcepteur de M. le duc d'Aumale et rest
secrtaire de ses commandements. Le malheur accompli, j'crivis le
lendemain 14 juillet, au comte de Flahault, ambassadeur  Vienne et 
tous les reprsentants du roi auprs des grandes cours trangres: Je
n'ai rien  vous apprendre. Les dtails de notre malheur sont partout.
Tout ce que vous lirez dans le _Journal des Dbats_, je l'ai vu. J'ai
t pendant trois heures dans cette misrable chambre, en face de ce
prince mourant sur un matelas, son pre, sa mre, ses frres, ses soeurs
 genoux autour de lui, se taisant pour l'entendre respirer, cartant
tout le monde pour qu'un peu d'air frais arrivt jusqu' lui. Je l'ai vu
mourir. J'ai vu le roi et la reine embrasser leur fils mort. Nous sommes
sortis, le corps du prince sur un brancard, le roi et la reine  pied
derrire lui; un long cri de _Vive le Roi!_ est parti de la foule, pur
peuple, qui s'tait assemble autour de la maison. La plupart croyaient
que le prince n'tait pas mort, et qu'on le ramenait  Neuilly pour le
mieux soigner. La marche a dur plus d'une demi-heure. Je quitte le roi.
Hier, durant cette agonie, il a t admirable de courage, de prsence
d'esprit, d'empire sur lui-mme et sur les autres. Il est fatigu ce
matin, plus livr qu'hier  sa tristesse, mais d'une force physique et
morale qui surmonte tout. Nous avons rapproch de huit jours la runion
des Chambres; elles viendront le 26 de ce mois. Les obsques n'auront
lieu que quelques jours aprs. La reine est au dsespoir, mais soumise;
il n'y a point de rvolte dans sa douleur. L'impression publique est
profonde; la proccupation se mle  l'motion. Tout est et restera fort
tranquille. La bonne conduite est indispensable, et tout le monde le
sent. Aussi j'espre qu'elle ne manquera pas et qu'elle produira son
effet.

J'avais  coeur que, dans une si grave preuve, nos agents au
dehors fussent bien instruits et pntrs des sentiments intimes du
gouvernement et du pays qu'ils reprsentaient. Je leur rcrivis le 25
juillet, la veille de la runion des Chambres: Le roi et la famille
royale commencent  tre sensibles  la sympathie. Dans les premiers
moments, ils ne voyaient rien, n'entendaient rien; c'tait ce mlange
d'agitation et de saisissement, de trouble et de stupeur que cause un
coup de foudre. Le roi se retrouvait tout entier chaque fois que
la ncessit l'exigeait absolument; mais, la ncessit passe, il
retournait au milieu des siens et retombait dans leur dsolation. La
prsence de ce malheureux cercueil dans la petite chapelle de Neuilly,
tout prs de l'appartement de la reine, le chant continu des prtres,
le silence de la cour du chteau o aucune voiture ne pntrait plus,
l'arrive successive des princes, tout maintenait ou replongeait, 
chaque instant, la famille royale dans son dplorable tat. Ils allaient
vingt fois le jour dans la chapelle. Ils avaient tous les jours quelque
nouvelle et cruelle entrevue. Ceci est fini. Ils sont tous ensemble,
tous tablis en commun dans leur malheur. Samedi prochain, le cercueil
quittera Neuilly pour Notre-Dame. Les chants cesseront, les sentinelles
s'en iront, les voitures rouleront. Ce sera le retour aux habitudes, le
premier soulagement qui se fasse sentir dans une telle preuve. La reine
a retrouv un peu de sommeil. Madame a recommenc  tre exclusivement
proccupe du roi, de sa sant, de sa disposition, de son travail.
Madame la duchesse d'Orlans a la douleur pntre et pntrante,
mais point abattue, d'une me haute, forte et jeune. Les princes sont
touchants par l'uniformit de leur tristesse et l'assiduit de leurs
soins auprs de leur pre, de leur mre, de leur tante, de leurs soeurs.
Le roi a recouvr toute son activit, toute sa libert d'esprit. Il
tait trs-plor et abattu jeudi dernier,  cette lugubre crmonie
o tout le monde est venu le regarder et s'incliner devant lui sans lui
parler. Mais c'tait de l'branlement et de la fatigue momentane; au
fond, l'me et le corps sont dj revenus  leur tat naturel de vigueur
et d'lasticit infatigables. Dans quelques jours, quand nous aurons
accompli nos tristes crmonies funbres, tout reprendra son cours
rgulier, son aspect accoutum; et il ne restera que ce qui doit rester
bien longtemps, dans la famille royale une immense douleur, devant nous
tous un vide immense et le fardeau qu'il nous impose.

Tout le monde le sent. Jamais impression n'a t plus gnrale et plus
vive. Tout le monde a l'air et est rellement afflig et inquiet
pour son propre compte. Deux choses clatent  la fois, beaucoup de
sollicitude pour l'avenir et une forte adhsion  ce qui est,  la
famille royale,  la monarchie. On prvoit des orages, mais certainement
les ancres se sont enfonces et affermies.

La session s'ouvre demain. Je ne fermerai ma lettre qu'aprs la sance
royale. Le discours du trne, que ce mme courrier vous portera, n'lve
absolument aucune question et se renferme dans l'vnement. Nous agirons
comme le discours parle. Les chefs de l'opposition souhaiteraient, je
crois, qu'on en ft autant de leur ct, et qu'il n'y et en ce moment
qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de rgence. Mais
les passions de leur parti les entraneront probablement  quelque dbat
que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons point. Non
pas certes pour l'intrt du cabinet, mais pour la dignit du pays,
du gouvernement, de tout le monde, toute lutte devrait tre ajourne 
l'hiver prochain. J'en doute fort.

Le projet de loi sur la rgence est  peu prs

Mort de M. le Duc d'Orlans (13 Juillet 1843). 15 adopt dans le
conseil. Il est fort simple: c'est l'application  la rgence des
principes essentiels de notre royaut constitutionnelle, l'hrdit, la
loi salique, l'unit du pouvoir royal, l'inviolabilit. La garde et la
tutelle du roi mineur sont confies  sa mre ou  sa grand'mre.
Le projet n'a point la prtention de prvoir et de rgler toutes les
hypothses imaginables, toutes les chances possibles; il rsout
les questions et pourvoit aux ncessits que les circonstances nous
imposent.

Je ne crois pas que cette petite session dure moins de cinq ou six
semaines. La vrification des pouvoirs et la constitution de la Chambre
nous prendront au moins huit jours. Puis l'adresse. Puis la loi sur la
rgence; une commission, un rapport, un dbat. Et ensuite autant dans la
Chambre des pairs. Nos formes sont lentes. Je doute que la prorogation
ait lieu avant le commencement de septembre.

Mardi, 26 juillet, 3 heures.

Je reviens de la sance royale et des Tuileries. Assemble
trs-nombreuse; environ cent soixante pairs et quatre cents dputs.
La salle plus que pleine de public. Tout le monde en deuil. Une motion
trs-vraie; des acclamations trs-vives et plusieurs fois rptes 
l'entre du roi. Le roi, troubl d'abord, plein de larmes, parlant 
peine. Il s'est remis  la troisime phrase. L'aspect gnral avait
beaucoup de simplicit et de gravit.

En Europe aussi l'impression fut vive. Vraiment sympathique et gnrale
en Angleterre, o sir Robert Peel s'en fit l'loquent organe: Il
n'arrive pas en France, dit-il  la Chambre des communes, un malheur
qui ne soit profondment et sincrement dplor dans ce pays. Quand
une rcente calamit a frapp la famille royale et le peuple de France,
n'avons-nous pas vu un sentiment unanime de chagrin se manifester chez
nous, comme si ce malheur et t le ntre? En Allemagne, dans son
voyage  Berlin et  Vienne, M. le duc d'Orlans, par l'agrment de sa
personne et les qualits de son esprit, avait surmont des prventions
peu bienveillantes et laiss un souvenir populaire; mais les grandes
cours du continent, et la plupart des petites,  leur exemple, n'avaient
pas cess d'avoir peu de got pour le roi Louis-Philippe et pour tout
l'tablissement de 1830, rgime libral issu d'une rvolution; on
se plaisait  lui tmoigner des froideurs frivoles,  numrer ses
embarras,  douter de son succs; seulement, quand l'inquitude sur sa
solidit devenait un peu srieuse, elle ramenait la justice et le bon
sens, et l'on s'empressait alors  lui donner des marques d'un prudent
intrt. Ds qu'ils apprirent la mort de M. le duc d'Orlans,
l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, tous les souverains de l'Europe
adressrent au roi son pre leurs lettres autographes de condolance,
quelques-unes sincrement mues. L'empereur Nicolas seul, malgr les
tentatives de ses principaux conseillers et le dsir marqu de la
socit de Saint-Ptersbourg, persista dans son silence personnel,
tout en s'empressant, avec quelque talage, de prendre immdiatement
le deuil, de contremander un bal de cour, et de faire crire  M.
de Kisseleff, par le comte de Nesselrode, une dpche qui me fut
communique, et dans laquelle la sympathie du pre, chaudement exprime,
essayait de couvrir l'hostilit obstine du souverain. A Vienne,
le prince de Metternich, plus libre que le comte de Nesselrode 
Saint-Ptersbourg, ne se borna pas  des tmoignages officiels; il se
complaisait dans la manifestation de ses ides et mlait habilement
l'abandon  la prmditation: Depuis la nouvelle du funeste vnement
qui a plong la France dans un si profond deuil, m'crivait le comte
de Flahault[1], j'ai eu, avec le prince de Metternich, de longues et
frquentes conversations. En m'entretenant de la douleur dont cette
perte cruelle avait d pntrer le coeur du roi, il s'est fort tendu
sur les regrets que Sa Majest doit prouver comme chef de famille et
fondateur de sa dynastie:--C'tait une grande tche pour votre roi,
m'a-t-il dit, que de former son successeur et de le rendre apte 
continuer son oeuvre. Le roi y avait mis tous ses soins, et je sais que,
depuis un an surtout, il tait parfaitement content du rsultat qu'il
avait obtenu; il prouvait une grande tranquillit et une extrme
satisfaction en voyant que son fils tait entr dans ses ides, et qu'il
pourrait s'endormir sans trouble, certain que le systme d'ordre et de
paix qu'il a tabli ne serait point abandonn aprs lui. Voil la
perte irrparable. Dans ma petite sphre et sans vouloir tablir une
comparaison entre un humble particulier et le roi des Franais, j'ai
prouv le mme malheur.--Le prince m'a fait alors un rcit fort tendu
de la mort de son fils et des motions qu'elle lui avait causes,
et comme pre, et, lui aussi, comme fondateur de la fortune et de
l'illustration de sa famille.--Mais c'est assez vous parler de moi,
a-t-il ajout; tout le travail du roi est  refaire, d'abord sur le
duc de Nemours si, comme cela est probable, la rgence lui est dvolue,
puis, sur le comte de Paris, si le ciel, dans sa bont, prolonge les
jours du roi jusqu' ce que ce royal enfant puisse profiter de ses
leons.

[Note 1: Le 31 juillet 1842.]

Je rouvre des tombeaux; je rveille ceux qui y reposent; je les fais
penser et parler comme s'ils taient encore vivants et prsents, avec
leurs travaux, leurs desseins, leurs craintes et leurs esprances.
Rien de tout cela n'est plus; ils sont tous morts. Morts, comme le duc
d'Orlans, d'une chute violente et soudaine, le prince de Metternich
dans l'Autriche si longtemps immobile, aussi bien que le roi
Louis-Philippe dans la France rvolutionnaire. Pendant qu'aprs la
catastrophe de 1848, nous tions ensemble  Londres, je dis un jour au
prince de Metternich: Permettez-moi une question; je sais pourquoi et
comment la rvolution de Fvrier s'est faite  Paris; mais pourquoi et
comment elle s'est faite  Vienne, c'est ce que j'ignore et ce que je
voudrais apprendre de vous. Il me rpondit avec un sourire tristement
superbe: C'est que j'ai gouvern l'Europe quelquefois, l'Autriche
jamais. A mon tour, je souris, dans mon me, de son orgueilleuse et
bien vaine explication.

Le 30 juillet, quatre jours aprs la runion des Chambres, le cercueil
du duc d'Orlans fut transport de la chapelle de Neuilly dans l'glise
de Notre-Dame o ses obsques furent clbres avec toutes les pompes
que le monde peut fournir  la mort, pompe religieuse, pompe civile,
pompe militaire, pompe populaire. Le concours tait immense et l'motion
aussi profonde que peut l'admettre un spectacle. J'ai pris part aux deux
plus grandes solennits funbres de mon temps et de bien des temps, les
obsques de l'empereur Napolon et celles du duc d'Orlans, accomplies
l'une sous l'empire des souvenirs, l'autre dans le mcompte des
esprances. Dans ces deux journes et devant ces deux cercueils,
les sentiments taient,  coup sr, trs-divers et trs-diversement
manifests: en dcembre 1840, autour du cercueil de Napolon, il y
avait plus de curiosit que de tristesse, et les passions politiques
essayaient, par moments, de faire du bruit; en juillet 1842, un regret
inquiet et un silence universel rgnaient autour du cercueil du duc
d'Orlans. Pourtant, dans les deux circonstances, et au-dessus de ces
impressions si diffrentes, un mme sentiment s'levait et dominait au
sein de ces vastes foules, le respect instinctif de la grandeur et de la
mort. Le coeur humain est naturellement gnreux et sympathique. C'est
dommage que ses beaux lans soient si courts.

Cinq jours aprs les pompes de Notre-Dame, le 4 aot, une crmonie
moins clatante s'accomplit au sein d'une douleur plus intime et plus
longue: les obsques de famille succdrent aux obsques d'tat. La
profanation des tombes royales de Saint-Denis avait laiss dans l'me du
roi Louis-Philippe une horreur profonde; il ne supportait pas la pense
que les restes mortels de sa femme, de ses enfants, de sa soeur, de tous
les siens, courussent la chance de telles indignits. Il ne voulut pas
que sa race allt rejoindre, dans les caveaux o ils les avaient subies,
ses royaux anctres, et au lieu de l'glise de Saint-Denis, il adopta,
pour la spulture de la maison d'Orlans, la chapelle que, sous l'empire
du mme sentiment, la duchesse d'Orlans, sa mre, avait fait construire
 Dreux, sur les ruines du vieux chteau des comtes de Dreux, dans les
anciens domaines du bon et populaire duc de Penthivre. Ce fut l que,
dans le caveau o le cercueil du duc d'Orlans prit sa dernire demeure,
le roi vint dire au prince, son fils, un dernier adieu, et que la reine,
recueillie dans sa pieuse ferveur maternelle, adressa  Dieu, pour l'me
de son premier-n, des prires qui durent encore.

Au retour de Dreux, et dans l'intrieur de la famille royale, un
changement fut remarqu dans la physionomie et l'attitude de la
reine; la douleur y restait empreinte, mais toute agitation, toute
proccupation exclusive avaient cess; une rsignation pieuse avait
remplac l'amertume des regrets; cette grande me semblait se reporter
tout entire sur les affections et les devoirs qui lui restaient: A
Neuilly, la reine allait prier prs du corps de son fils; la prsence
de ce corps tait encore un lien; la spulture  Dreux l'avait rompu; le
sacrifice tait accompli. La reine voulut l'offrir  Dieu, et le rendre
plus complet encore en le manifestant moins.

Pendant que toutes ces crmonies funbres s'accomplissaient, couvrant
de leurs pompes les douleurs et les inquitudes paternelles et
publiques, au milieu de cette situation si grave, nous tions en
prsence d'une question aussi grave que la situation: quelle serait la
rgence pendant la minorit de l'hritier du trne? Ni en 1814, ni en
1830, la Charte n'avait rsolu cette question qui s'levait tout  coup,
en 1842, entire et pressante. C'tait pour le pays un intrt suprme,
et pour les conseillers de la couronne, un devoir imprieux de la vider
sans rserve, sans dlai: Le roi ne meurt point en France, dit le
duc de Broglie dans le rapport qu'il fit  ce sujet, le 27 aot,  la
Chambre des pairs; c'est l'excellence du gouvernement monarchique que
l'autorit suprme n'y souffre aucune interruption, que le rang suprme
n'y soit jamais disput, que la pense mme n'y puisse surprendre, entre
deux rgnes, le moindre intervalle d'attente ou d'hsitation. C'est
par l surtout que ce gouvernement domine les esprits et contient les
ambitions. La monarchie est l'empire du droit, de l'ordre et de la
rgl. Tout doit tre rgl dans la monarchie; tout ce qui peut tre
prvu raisonnablement doit l'tre; rien n'y doit tre livr, par choix
ou par oubli,  l'incertitude des vnements. Sous un tel gouvernement,
en effet, la royaut est le support de l'tat; quand ce support vient
 manquer, tout s'croule; tout s'branle, ds qu'il parat chanceler.
Nous l'avons prouv nagure. A l'instant o la main de Dieu s'est
appesantie, sur nous, quand cette sagesse infinie, dont les voies ne
sont pas nos voies, a frapp la nation dans le premier-n de la maison
royale, et moissonn dans sa fleur notre plus chre esprance, les
coeurs se sont sentis glacs d'un secret effroi; l'anxit publique
s'est fait jour  travers les accents de la douleur; l'inquitude tait
sur tous les fronts en mme temps que les larmes coulaient de tous
les yeux. Chacun comptait, dans sa pense, quel nombre d'annes spare
dsormais l'hritier du trne de l'ge o il pourra saisir d'une main
ferme le sceptre de son aeul et l'pe de son pre; chacun se demandait
ce qu'il adviendrait d'ici l si les jours du roi n'taient mesurs aux
voeux de ses peuples et aux besoins de l'tat; chacun interrogeait la
Charte et regrettait son silence.

Pour faire ce que n'avait pas fait la Charte, nous avions  nous
prononcer entre divers systmes, tous empresss  se manifester et 
rclamer le droit de devenir loi. Selon les uns, ce n'tait pas aux
Chambres, c'tait  la nation elle-mme  faire cette loi; au pouvoir
constituant seul, et  une assemble formellement investie de ce
pouvoir, il appartenait de rsoudre une telle question et d'lire cette
royaut temporaire. D'autres, en repoussant le pouvoir constituant,
voulaient que la rgence ft, dans chaque occasion, lective et
institue par les pouvoirs parlementaires, en vertu d'une loi spciale.
D'autres, en admettant le principe de la rgence lective, demandaient
que la rgence des femmes ft aussi admise en principe, et qu'en
particulier madame la duchesse d'Orlans en ft investie, pendant la
minorit du prince son fils. Et chacun de ces systmes invoquait 
l'appui de sa prtention, non-seulement des principes gnraux, mais des
faits puiss soit dans notre propre histoire, soit dans l'histoire des
nations civilises, et des considrations de circonstance suscites par
les intrts actuels du pays et du gouvernement qu'il avait  coeur de
fonder.

La question que nous avions  rsoudre tait en effet une question de
circonstance bien plus que de principe; elle ne nous donnait  appliquer
ou  mnager aucune de ces grandes vrits morales, aucun de ces droits
prexistants qui rglent, mais aussi qui compliquent la marche d'un
pouvoir honnte et sens. Entre les divers systmes en prsence, la
raison politique, c'est--dire l'intrt bien entendu du pays et la
juste prvoyance de l'avenir, devait seule nous dcider. Pour agir avec
cette forte indpendance nous tions dans une situation favorable:
nous n'avions pas, comme le parlement d'Angleterre en 1788 et 1810, une
rgence immdiate  instituer pour remplacer un roi fou et hors d'tat
d'exercer ses fonctions; point de trouble, point de lacune chez nous au
sommet de l'tat; les trois grands pouvoirs constitutionnels, la royaut
et les deux Chambres taient parfaitement sains et actifs, assurs d'un
loyal concours mutuel, et c'tait  l'avenir seul, et probablement 
un avenir assez loign, qu'ils avaient  pourvoir. Les deux principaux
systmes entre lesquels nous avions  dlibrer avaient l'un et l'autre
de dignes et rassurants reprsentants. M. le duc de Nemours,  qui
devait appartenir la rgence masculine si ce principe prvalait, tait
un prince exempt de toute mauvaise ambition, profondment dvou 
son frre an et  ses neveux: Nemours, disait souvent de lui le duc
d'Orlans, est le devoir personnifi; et les Chambres, comme le pays
tout entier, pouvaient avoir dans ce prince la mme confiance que la
famille royale, car il tait aussi attach au rgime constitutionnel
qu' ses devoirs envers sa race, aussi plein de respect pour les lois de
sa patrie que pour les droits de ses neveux. D'autre part, si la rgence
fminine tait admise, madame la duchesse d'Orlans donnait  la France,
 ses liberts comme  son honneur national, toutes les garanties qu'on
peut attendre d'une intelligence leve et d'une me droite et grande.
Il ne nous venait donc, des personnes mmes, aucun embarras, aucune
inquitude; nous pouvions choisir entre les systmes avec pleine
scurit dans les mrites et les vertus de leurs reprsentants.

Ce fut dans cet affranchissement de toute fcheuse pression, dans cette
entire libert de rsolution comme de pense et en vue du seul bien
futur de l'tat que fut prpar le projet de loi prsent le 9 aot 1842
 la Chambre des dputs. Il tait simple et en parfaite harmonie avec
les principes fondamentaux de nos institutions. Notre gouvernement tait
monarchique; la rgence fut monarchique aussi, tablie d'aprs une rgle
fixe et gnrale qui statuait d'avance. La loi salique tait la loi
permanente, moderne aussi bien qu'ancienne, de la monarchie franaise;
elle fut aussi la loi de la rgence; le prince le plus proche du trne
dans l'ordre de succession en fut investi de droit; mais la garde et
la tutelle du roi mineur furent rserves  sa mre; au rgent
l'administration de l'tat, sous la responsabilit de ses ministres; 
la mre, sous sa propre responsabilit morale, l'ducation du roi,
le soin de sa personne, la direction de sa maison et de ses affaires
domestiques. La rgence lective et la rgence fminine ainsi cartes,
la rgence devenait selon la loi ce qu'elle tait en fait, une
royaut temporaire, forme  l'image de la royaut vritable dont elle
remplissait momentanment les fonctions, investie de tous les pouvoirs
royaux, et en mme temps soumise  toutes les conditions de libert
publique, de contrle et de concours parlementaire institues par le
rgime constitutionnel.

La discussion fut l'image vraie et vive, avec convenance et non sans
grandeur, de l'tat des esprits, soit sur la question spciale du projet
de loi, soit sur la situation gnrale du gouvernement. Tous les partis
y prirent part; tous les systmes s'y produisirent. Pour les deux partis
hostiles  la monarchie de Juillet, le rpublicain et le lgitimiste, la
difficult tait grande; l'inquitude publique suscite par la mort de
M. le duc d'Orlans exaltait le sentiment dynastique, et  aucun moment
depuis 1830 l'attaque contre la royaut nouvelle ne pouvait choquer
davantage le pays et tre plus rudement repousse. Expose par M.
Ledru-Rollin avec une hardiesse qui ne manquait pas d'habilet, la
thorie radicale du pouvoir constituant et de la ncessit d'un appel
au peuple pour confrer la rgence souleva de violents murmures et n'eut
pas besoin d'une longue rfutation. Je la rejetai en quelques paroles:
Si l'on prtend, dis-je, qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de
la socit deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un
constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables,
permettez-moi cette expression, l'autre pour les jours fris, on
dit une parole insense, pleine de dangers et fatale. Le gouvernement
constitutionnel, c'est la souverainet sociale organise. Hors de l
il n'y a que la socit flottant au hasard, aux prises avec les chances
d'une rvolution. On n'organise pas les rvolutions; on ne leur assigne
pas une place et des procds lgaux dans le cours des affaires des
peuples. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels vnements; ils
appartiennent  un plus grand matre. Dieu seul en dispose; et quand
ils clatent, Dieu emploie, pour reconstituer la socit branle, les
instruments les plus divers. J'ai vu dans le cours de ma vie, trois
pouvoirs constituants: en l'an VIII, Napolon; en 1814, Louis XVIII; en
1830, la Chambre des dputs. Voil la vrit, la ralit; tout ce dont
on vous parle, ces votes, ces bulletins, ces registres ouverts, ces
appels au peuple, tout cela c'est de la fiction, du simulacre, de
l'hypocrisie. Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs
constitutionnels, nous sommes les seuls organes lgitimes et rguliers
de la souverainet nationale. Hors de nous, il n'y a qu'usurpation ou
rvolution. M. Thiers, qui se spara nettement de l'opposition pour
appuyer le projet de loi, fut plus svre encore pour le pouvoir
constituant: J'en ai parl, dit-il, dans mon bureau avec peu de
respect, et je m'en excuse; mais savez-vous pourquoi j'ai montr pour
le pouvoir constituant si peu de respect? C'est qu'en effet je ne le
respecte pas du tout. J'admets la diffrence qu'il y a entre l'article
de la Charte et un article de loi; mais cela ne fait pas que je croie au
pouvoir constituant. Le pouvoir constituant a exist, je le sais; il
a exist  plusieurs poques de notre histoire; mais, permettez-moi de
vous le dire, s'il tait le vrai souverain, s'il tait au-dessus des
pouvoirs constitus, il aurait cependant jou par lui-mme un triste
rle. En effet il a t, dans les assembles primaires,  la suite des
factions; sous le Consulat et sous l'Empire, il a t au service d'un
grand homme; il n'avait pas alors la forme d'assemble primaire; il
avait la forme d'un snat conservateur qui,  un signal donn par cet
homme qui faisait tout plier sous l'ascendant de son gnie, faisait
toutes les constitutions qu'il lui demandait. Sous la Restauration, il
a pris une autre forme; il s'est cach sous l'article XIV de la Charte;
c'tait le pouvoir d'octroyer la Charte et de la modifier. Voil les
divers rles qu'a jous le pouvoir constituant depuis cinquante ans. Ne
dites pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires
de Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
misrables comdies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
pouvoir constituant.

M. Berryer seul pouvait, dans cette circonstance comme dans tant
d'autres, suffire  la situation de son parti et  la sienne propre. Ce
n'est pas seulement par l'lvation et la souplesse de son esprit,
par l'entranement et le charme de son loquence qu'il a si longtemps
surmont les insurmontables difficults d'un rle couvert et extra-lgal
dans un rgime de lgalit, de publicit et de libert. Il puise 
d'autres sources encore sa populaire puissance. Quoiqu'il ait vcu en
homme de parti, M. Berryer sent en patriote; il n'est tranger  aucun
des instincts,  aucune des motions et des aspirations de son pays;
non-seulement il comprend, mais il partage les joies et les tristesses
nationales; il a soutenu les droits et les traditions des temps anciens,
et il est, autant que personne, homme du temps actuel et attach aux
droits que les gnrations modernes ont conquis; il a combattu le
gouvernement le plus libre qu'ait jamais possd la France, et il
aime, il veut sincrement la libert. Nature large, prompte, facile et
sympathique, il peut concilier dans son me des sentiments trs-divers,
et conserver,  travers toutes les vicissitudes politiques, l'unit de
sa vie et la fidlit  sa cause, sans jamais inspirer, aux adversaires
qu'il combat le plus vivement, des colres et des haines qu'il ne
ressent pas lui-mme envers eux. Il fit valoir, contre le projet de
loi sur la rgence, tantt les exemples des rgences fminines, sinon
heureuses, du moins glorieuses, de notre histoire, tantt les actes des
anciens parlements exerant, sur de telles questions, un contrle plus
bruyant qu'efficace, soit qu'ils vinssent soutenir ou invalider les
testaments des rois. M. Berryer fut, dans ce dbat, plus ingnieux
qu'incisif et plus brillant qu'ardent, ne se prononant catgoriquement
ni pour la rgence fminine, ni pour la rgence lective, et uniquement
appliqu  aggraver, en les mettant en lumire, les embarras et
les inconsquences apparentes du rgime qu'il attaquait tout en s'y
soumettant. M. Villemain le rfuta aussi solidement que spirituellement,
tantt en rtablissant dans leur exacte et complte vrit les faits
historiques dont M. Berryer n'avait rappel que les cts favorables 
sa thse, tantt en faisant ressortir  son tour les inconsquences et
les embarras du parti lgitimiste et de son loquent interprte. Dans la
Chambre des pairs, le marquis de Brz reproduisit, avec plus d'amertume
et moins d'clat, les arguments de M. Berryer contre le projet de loi,
et ce fut encore M. Villemain qui lui rpliqua avec la mme sagacit 
la fois courtoise et poignante.

A travers ces attaques pour ainsi dire extrieures, empreintes
d'hostilit prconue et d'arrire-penses, la lutte des partis
intrieurs et lgaux de la monarchie de 1830 dura plusieurs jours,
anime sans tre orageuse; la gravit de la situation et du sentiment
public imposait  tous la mesure sans altrer la sincrit. La question
se posa nettement entre la rgence de droit et la rgence lective,
entre la rgence maternelle et la loi salique applique  la rgence. M.
de Lamartine se fit le champion de la rgence maternelle. J'ai dj dit
dans ces _Mmoires_[2], avec franchise et tristesse, l'impression que
j'ai reue et l'ide que je me suis forme du caractre et de la vie de
cet homme minent; je n'y reviendrai pas; je n'aime pas  toucher d'une
main froide  de douloureuses blessures; mais je trouve que mme les
amis de M. de Lamartine ne lui rendent pas pleine justice comme orateur
et crivain politique; c'est comme pote qu'il est entr dans le monde
et qu'il a pris,  bon droit, possession de l'admiration publique;
beaucoup de gens, sincrement ou malicieusement, s'en prvalent pour ne
voir en lui qu'un pote, et pour l'admirer  ce titre plutt qu' tout
autre. On dit qu'il s'en est lui-mme quelquefois impatient, et qu'il
met ses oeuvres politiques bien au-dessus de ses vers. Sans prendre
parti dans cette comparaison, je suis frapp des qualits suprieures
que M. de Lamartine a dployes comme orateur et comme prosateur; il
n'a pas seulement un brillant et sduisant langage; il a l'esprit
singulirement riche, tendu, sagace sans subtilit et fin avec
grandeur; il abonde en ides habituellement leves, ingnieuses,
profondes mme; il peint largement, quelquefois avec autant de vrit
que d'clat, les situations, les vnements, et les hommes; et il
excelle, par instinct autant que par habilet,  apporter de nobles
raisons  l'appui des mauvaises causes. Il soutint brillamment celle
de la rgence maternelle qu'il devait un jour faire si tragiquement
chouer. Malgr le prestige de son discours, j'eus peu d'efforts 
faire pour lui rpondre; une sympathie gnrale s'attachait  madame la
duchesse d'Orlans; mais le sentiment srieux, dans les Chambres et
dans le public, tait prononc en faveur d'une rgence virile. Le
gouvernement d'une femme peut prendre place au sein d'une monarchie
ancienne et bien tablie; l'histoire n'offre pas d'exemple d'une
dynastie nouvelle et encore conteste fonde par une femme, au nom d'un
enfant.

[Note 2: Tome IV, p. 288.]

La rgence lective confre, dans chaque occasion, par les Chambres,
au lieu de la rgence de droit institue d'avance par la loi, tait plus
difficile  combattre. Tout le monde reconnaissait que la rgence tait
une royaut temporaire, appele, pendant la minorit de l'hritier du
trne,  tenir lieu de la royaut vritable, et qui devait, sous les
conditions constitutionnelles, en exercer tous les pouvoirs. Quelle
tentation, pour une assemble politique, que d'avoir, au sein de la
monarchie hrditaire, un roi temporaire  lire! M. Odilon Barrot,
qui soutint avec une loquence aussi consciencieuse que spcieuse, le
systme de la rgence lective, sentait le pril d'une telle situation
et essayait d'y chapper en disant: Est-ce que nous vous demandons
de faire dsigner le rgent par la Chambre des dputs, en vertu d'un
pouvoir dictatorial et rvolutionnaire? Non, nous vous demandons le
concours rgulier, normal, des trois pouvoirs de l'tat. Croyez-vous
que, dans la dsignation du rgent, l'initiative du chef de la famille
royale, du chef de l'tat, n'ait pas toujours une influence ncessaire,
irrsistible, je dirai presque lgitime? M. Odilon Barrot oubliait que,
dans la plupart des cas de minorit, le concours des trois pouvoirs
de l'tat serait impossible, car ce serait aprs la mort du roi
qu'claterait la ncessit de choisir un rgent. Tout roi rgnant
serait-il lgalement tenu de voter d'avance, par un testament, dans
cette question? S'il l'avait fait, quelle serait, lui mort, l'autorit
de son acte? Et s'il ne l'avait pas fait, s'il n'avait pris  cet gard
aucune initiative, les Chambres n'auraient-elles pas seules  dcider,
et o serait alors le concours rgulier des trois pouvoirs de l'tat?
M. Dupin, rapporteur du projet de loi au nom d'une commission unanime,
avait rpondu d'avance  M. Odilon Barrot en indiquant, avec une
brivet simple et forte, la raison fondamentale de la rgence de
droit. M. Hippolyte Passy, qui appuya sans rserve le projet, fit
spirituellement ressortir, par les exemples de l'histoire comme par
les prsomptions de la raison, combien les inconvnients de la rgence
lective seraient graves, soit pour le rgent lu, soit pour les
Chambres elles-mmes, foyer et arne des partis politiques; et le duc de
Broglie, en faisant  la Chambre des pairs le rapport du projet de loi,
traa, des consquences naturelles de ce systme, un tableau frappant:
Pourquoi prfrons-nous, dit-il, la monarchie  la rpublique, le
gouvernement hrditaire au gouvernement lectif? Parce que nous
pensons, l'histoire  la main, que le plus grand des dangers, pour un
grand pays, c'est de vivre  l'aventure, de laisser l'autorit suprme
flotter  tout vent d'opinion, de l'abandonner priodiquement en proie
 la lutte des partis,  l'ambition des prtendants. Si cette raison
est dcisive en faveur de la monarchie hrditaire, elle est dcisive en
faveur de la rgence lgale, c'est--dire de la rgence rgle dans un
ordre dtermin. Dclarez la rgence lective: aux approches de chaque
minorit, vous verrez les partis se former, se grossir, se menacer l'un
l'autre du geste et de la voix; vous verrez les prtendants lever la
tte et jeter le masque. Le ministre ne sera plus, pour les citoyens,
le dernier terme de l'ambition; les orateurs puissants, les gnraux
aims du soldat porteront plus haut leurs regards et leurs esprances.
La famille royale courra risque de se diviser; admettant qu'elle reste
unie, on ne le croira point; on affirmera le contraire; chaque parti
s'arrogera le droit d'y chercher un chef et de lui forcer la main s'il
rsiste. Le jour de l'lection venu, au sein des Chambres, quel
vaste foyer d'intrigues et de cabales, quelle carrire ouverte aux
insinuations perfides, aux personnalits outrageantes! La presse, la
tribune, les runions publiques deviendront autant d'arnes o priront
les rputations les mieux acquises. Les princes du sang royal, ces
princes ventuellement appels au trne, comparatront sur la sellette:
leurs qualits, leurs dfauts, leurs moindres actes y seront passs
au crible d'une polmique ardente, vindicative, impitoyable. S'ils
succombent devant un simple sujet, que deviendront-ils? Celui d'entre
eux qui l'emportera, s'il l'emporte seulement de quelques voix, que
sera-t-il? Que deviendra, dans sa main dbile, la prrogative royale? Si
ce n'est pas l'hritier prsomptif qui l'emporte, o se cachera-t-il en
attendant qu'il devienne roi aprs avoir t dpos comme rgent? Si
les Chambres ne peuvent s'accorder sur le choix d'un rgent, point de
rgence, point de gouvernement, et l'tat en pleine dissolution.

Ces arguments, ces justes pressentiments ramenaient  la rgence de
droit les esprits d'abord incertains; c'tait le voeu gnral de la
Chambre de donner  la monarchie, dans cette douloureuse preuve,
une clatante adhsion et un ferme appui. Je n'avais pas de doute sur
l'adoption dfinitive du projet de loi. Cependant la Chambre restait
agite; deux amendements taient proposs; l'un en faveur de la rgence
fminine; l'autre demandait qu'on n'attribut la rgence  l'an des
oncles du prince mineur que d'une faon spciale et pour le cas actuel,
ce qui tait, en fait, la rgence lective. Le roi, qui avait cette
question fortement  coeur, la regardant comme capitale pour l'avenir
de sa maison et de sa politique, s'inquitait de ces dispositions
chancelantes et du terme prochain de cette petite session inattendue. Il
m'crivit le vendredi soir, 19 aot: Il me parat bien dsirable que
le vote ait lieu demain, car beaucoup de dputs ont arrt leurs places
pour dimanche, et il serait  craindre que lundi il n'en manqut un bon
nombre  l'appel nominal. Je n'ai pas vu Dupin. Il tait fatigu, mais
prononc contre toute concession, ce qui est le principal, car, ce
qu'il nous faut, c'est la loi telle que la commission l'a adopte 
l'unanimit. Un plus grand nombre de boules noires serait sans doute
regrettable; mais une majorit rduite ne compromettra pas l'avenir,
tandis qu'un accroissement de boules blanches, au prix d'un amendement,
serait un abme. Dupin parat ferme dans ce systme. Ce dont il se
plaint, c'est qu'on n'ait pas laiss parler Thiers, et c'est en effet
regrettable. Dieu veuille que Thiers parle demain, et parle bien! Tchez
que demain on laisse briller Dupin; il est naturel qu'il craigne d'tre
clips. Ce qui me parat essentiel, c'est que vous tchiez de tout
enlever rapidement demain, car ce serait le succs, et c'est le succs
qui fait la gloire et la scurit. La sance commenant  midi, si vous
tes en nombre ds le dbut, vous devez pouvoir prendre le pas acclr.
La Chambre doit tre presse; elle est franaise et s'animera si on lui
sonne la charge; mais les troupes sont molles quand les gnraux sont
timides. Grces  Dieu, vous ne l'tes pas, et j'attendrai demain la
victoire avec bonne confiance. Nous avons lu ce matin, en famille, votre
admirable discours d'hier; les larmes ont coul  l'exorde, et tous
m'ont bien demand de vous dire combien nous tions touchs.

C'tait par accident, non par suite d'aucune petite manoeuvre cache que
M. Thiers n'avait pas parl dans la sance du 19 aot; il prit la parole
le lendemain, avec le plus grand et le plus juste succs, pour le projet
de loi comme pour lui-mme. Il commena par expliquer, avec une
ferme franchise, pourquoi, dans cette circonstance, il se sparait de
l'opposition sans en sortir: Je suis l'adversaire du cabinet, dit-il;
des souvenirs pnibles m'en sparent, et je crois qu'il y a mme mieux
que des souvenirs pour m'en sparer; il y a des intrts du pays,
peut-tre mal compris par moi, mais des intrts vivement sentis. Je
suis donc l'adversaire du cabinet... Malgr cela, malgr cet intrt
trs-grave de ma position, je viens appuyer aujourd'hui le gouvernement;
je viens combattre l'opposition... Je suis profondment monarchique.
Rappelez-vous ce que certains hommes m'ont reproch, ce que je ne
me reprocherai jamais, d'avoir vot pour l'hrdit de la pairie. Je
parlais dans un temps o il tait difficile, je ne dirai pas prilleux,
car l'ordre tait maintenu dans les rues par un ministre puissant, dans
un temps o il tait difficile de parler comme je le faisais, j'ai parl
pour l'hrdit de la pairie; cela doit vous dire  quel point je
suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet intrt de
la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoiqu'il arrive;
fuss-je seul, entendez-vous? ....Quoi! parce qu'un instant, sous la
parole d'un homme que j'ai appel, que j'appelle encore mon ami, parole
loquente, sincre, certaines convictions ont flott hier, certaines
conduites ont chang, j'irais dserter ce qui m'a paru une conduite
sage, politique, honorable, bien calcule dans l'intrt de l'opposition
elle-mme!... Non, fuss-je seul, je persisterais  soutenir la loi
telle quelle, sans modification, sans amendement.

Il la soutint, en effet, avec cette abondance de vues  la fois
ingnieuses et pratiques, cette verve naturelle et imprvue, facile,
lucide, rapide, mme quand elle se rpand en longs dveloppements, qui
est le propre et original caractre de son talent. Il agit puissamment
sur les esprits, persuada les incertains, raffermit les chancelants, et
donna  ceux qui taient dj dcids le plaisir d'avoir confiance dans
leur opinion et dans son succs. M. Dupin termina le dbat par un rsum
prcis et ferme. Les deux amendements, pour la rgence fminine et pour
la rgence lective, furent rejets sans qu'on et mme besoin d'aller
au scrutin, et le projet de loi fut adopt dans cette mme sance, par
310 suffrages sur 404 votants. Prsent le surlendemain  la Chambre des
pairs, il y fut galement adopt, sur le rapport du duc de Broglie, par
163 suffrages sur 177 votants.

Le but tait atteint; la question de la rgence avait reu la solution
la plus monarchique et la mieux approprie  l'intrt du pays comme de
la royaut. Mais le coup qu'avait reu cette royaut par la mort de
M. le duc d'Orlans n'tait pas guri; les lois ne remplacent pas les
hommes. M. le duc d'Orlans tait parfaitement adapt  la mission que
l'avenir semblait lui rserver; il n'avait ni l'exprience consomme,
ni l'inpuisable richesse d'esprit, ni la profondeur instinctive de
jugement du roi son pre; mais ses qualits propres, qui n'auraient
peut-tre pas suffi, en 1830,  bien apprcier la situation de la
monarchie naissante,  surmonter ses difficults et  conjurer ses
prils, convenaient admirablement  cette monarchie jeune encore, mais
dj hors de page. Il tait jeune lui-mme, beau, lgant, d'un esprit
prompt, net et aussi agrable que sa personne, de manires dignes et
princires au sein mme d'une familiarit  laquelle il se prtait
volontiers, sans pourtant s'y abandonner; brave avec grce, lan et
contagion; fait pour plaire galement dans les camps et dans les salons,
aux soldats et aux femmes, au peuple et au monde des cours. Il avait,
en politique, une vive sympathie pour les instincts nationaux, un chaud
dvouement  la grandeur de la France, une coquetterie complaisante
pour la faveur populaire, quelquefois mme pour les entranements
rvolutionnaires; et ces sentiments auraient pu, au premier moment,
prendre trop de place dans ses rsolutions et dans sa conduite; mais il
tait capable de s'arrter sur cette pente, d'apprcier la juste
mesure des choses, la vraie valeur des hommes, et d'apporter dans le
gouvernement plus de sagacit froide et de prudence que son attitude et
son langage ne l'auraient fait conjecturer. Depuis 1840, il avait fait,
dans ce sens, de notables progrs, et quoiqu'il mnaget avec soin
l'opposition, son appui srieux en mme temps que rserv ne manqua
point au cabinet. Ce n'tait pas un prince  l'abri des fautes; mais il
y aurait touch plus qu'il n'y serait tomb, et, s'il y tait tomb,
il les aurait, je crois, reconnues  temps. Il avait ces qualits
brillantes, confiantes et hardies qui, dans les jours de crise, plaisent
aux peuples agits et les rallient autour de leur chef. Sa mort laissa,
dans la maison royale et dans la France, un vide immense dont le
public et les hommes mme  qui les dispositions prsumes de ce prince
inspiraient quelque sollicitude, eurent, au moment o l'vnement
clata, un triste et juste pressentiment.




                            CHAPITRE XL

              LES ILES MARQUISES ET TATI (1841-1846).


Un inconvnient du gouvernement reprsentatif.--Premires navigations
dans l'ocan Pacifique.--Dcouverte de l'le de Tati.--Divers voyageurs
qui l'ont visite du XVIIe au XIXe sicle.--La Nouvelle-Zlande et
la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les
les Marquises.--Motifs de notre prise de possession des les
Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars  Tati.--tablissement et
conditions du protectorat franais  Tati.--Les missionnaires anglais
 Tati.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans
l'ocan Pacifique.--Dbats dans la Chambre des dputs  ce sujet.--Le
capitaine Bruat nomm gouverneur des tablissements franais dans
l'ocan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars 
Tati.--Il substitue la complte souverainet de la France
au protectorat.--Rclamation de la reine Pomar et des
Tatiens.--Fermentation  Tati.--Menes de M. Pritchard, ancien
missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en
cesse les fonctions.--Le gouvernement franais ordonne le rtablissement
du protectorat.--Dbats dans les Chambres  ce sujet.--Arrestation,
emprisonnement et expulsion de M. Pritchard  Tati.--Effet de
cet incident  Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon
langage.--Ngociation  ce sujet.--Conduite et correspondance du
capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une
indemnit lui est accorde.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux
Hamelin et Seymour, commandants des stations franaise et anglaise dans
l'ocan Pacifique, sont chargs de s'entendre pour la fixation du
taux de l'indemnit.--Lettre que m'crit le roi Louis-Philippe pour se
charger du payement de l'indemnit.--Le cabinet s'y refuse.--Dbat
dans la Chambre des dputs.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une
faible majorit.--Il annonce sa rsolution de se retirer.--Dmarche du
parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Apprciation de cet
incident.


C'est l'un des inconvnients du gouvernement parlementaire que les
vnements et les questions, au moment o ils apparaissent et tombent
dans le domaine de la discussion, grandissent dmesurment et prennent,
aux yeux du public, une importance hors de toute proportion avec la
vrit des choses et les intrts du pays. Je me hte de dire que je
prfre beaucoup ce mal  la lgret insouciante et imprvoyante
des gouvernements absolus qui soulvent des questions et font des
entreprises normes sans se douter de leur gravit, qu'ils s'efforcent
ensuite de dissimuler au public charg d'en porter le poids. Les
difficults qui psent sur le pouvoir sont moins fcheuses que les
fardeaux qui tombent sur le pays. Cependant il importe beaucoup aux pays
libres de savoir qu'ils doivent se mfier de leurs premires impressions
et de l'ardent travail de l'opposition  grossir infiniment, dans le
cours des affaires et des discussions publiques, les incidents qui
peuvent embarrasser et compromettre le pouvoir. Au premier moment, c'est
le pouvoir seul qui souffre de cette aveugle exagration des faits et
des dbats; mais elle ne tarde pas  avoir des consquences dont le
pays lui-mme subit le mal. L'affaire qui porte les noms de Tati et de
Pritchard est l'un des plus frappants, et l'on peut dire, l'un des plus
ridicules exemples de ces mensonges du microscope parlementaire, et des
prils comme des erreurs o ils peuvent jeter les nations.

Le 25 septembre 1513, aprs avoir err, en aventurier avide de
dcouvertes et d'or, au milieu des peuplades de l'Amrique centrale,
l'audacieux Espagnol Vasco Nuez de Balboa, de qui ses compagnons
disaient qu'il tait la meilleure tte et la meilleure lance qui
eussent jamais protg un camp en terre de sauvages idoltres, aperut
pour la premire fois, du haut de l'une des montagnes qui traversent
l'isthme de Panama, l'ocan Pacifique et quelques-unes des innombrables
les semes sur son immensit. A cette vue, Balboa et ses compagnons
s'embrassrent et levrent, au-dessus d'un amas de roches, une
grossire croix de bois; puis, ils descendirent sur le rivage, et
Balboa, tenant d'une main la bannire de Castille, de l'autre son pe,
fit quelques pas dans les flots, et, aux acclamations de sa petite
bande, il prit possession, au nom du roi d'Espagne son matre, de cette
mer inconnue et des terres qu'elle baignait. Quel espace et quel avenir
ouverts  l'imagination,  la cupidit,  l'aventure et  la conqute!

L'Europe maritime ne s'empressa gure  exploiter ce nouveau domaine;
pendant deux sicles, ce fut vers les grands continents d'Amrique
et d'Asie, plutt que vers les archipels de l'ocan Pacifique, que se
portrent les entreprises des navigateurs et des gouvernements, de
la science, du commerce et de l'ambition. Un Portugais au service de
l'Espagne, Pedro Fernandez de Queiros, le dernier des hros espagnols
dans le Nouveau-Monde, dit un chroniqueur, fit presque seul,  cette
poque, dans les mers du Sud de hardis voyages et des dcouvertes qui
restrent longtemps sans rsultats. C'est seulement vers le milieu du
sicle dernier et dans le ntre qu'au nom, soit de l'intrt politique
ou commercial, soit des tudes scientifiques, l'ocan Pacifique, mer
et terres, a t frquemment et efficacement visit, parcouru, dcrit,
conquis. De 1740  1840, les noms et les rcits des voyageurs abondent:
en Angleterre, Anson, Wallis, Carteret, Byron, Cook, le plus clbre
de tous; en France, Bougainville, La Prouse, d'Entrecasteaux, Baudin,
Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville, Dupetit-Thouars, Laplace,
courageux et savants marins dont l'Europe entire a suivi avec un vif
intrt les aventures et mis  profit les travaux. Les tablissements
coloniaux, commerciaux, pnitentiaires, ont surgi  la suite des
voyages, et l'Ocanie est maintenant l'un des grands thtres o
se dploie la civilisation humaine, et vers lesquels se portent les
affaires comme la curiosit du public europen.

Un point dans ces vastes mers, la petite le de Tati, a t, ds les
premiers pas des voyageurs, l'objet d'une attention, on pourrait dire
d'une faveur particulire. Queiros la dcouvrit le premier en 1605,
la dcrivit avec complaisance, et lui donna le nom de _Sagittaria_,
probablement parce que les flches taient les seules armes de ses
sauvages habitants. Cent soixante ans s'coulrent sans qu'aucun
voyageur connu visitt cette le ou prt la peine d'en parler. En 1767,
Wallis y toucha et s'y arrta; d'abord attaqu, puis bien accueilli par
les insulaires, aprs plus d'un mois de sjour, l'le lui parut une si
bonne station navale et un si agrable lieu de ravitaillement que,
sans autorisation ni consquence officielle, il en prit possession pour
l'Angleterre et lui donna, en partant, le nom d'_le du roi George III_.
Bougainville y aborda l'anne suivante, et les Franais, aussi bien
accueillis que l'avaient t les Anglais, s'y plurent encore
davantage, rpondirent joyeusement aux avances qu'ils y reurent, et
en tmoignrent leur reconnaissance en appelant Tati _la nouvelle
Cythre_. Cook, dans le cours de ses voyages, aborda trois fois  Tati,
se loua encore plus que ses prdcesseurs de l'utilit de la station,
des procds des insulaires, et contribua, plus que personne,  rpandre
en Europe le renom de ce petit coin du monde. Depuis le commencement
de ce sicle, tous nos marins savants, dans leurs voyages de
circumnavigation, les capitaines Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville,
Dupetit-Thouars, Laplace, ont galement visit Tati et tenu, sur les
agrments du climat, du pays et des habitants, le mme langage. Aprs
tous ces voyages et tous ces rcits, cette le avait en Europe une sorte
de clbrit gracieuse, et les marins l'appelaient la _Reine des mers du
Sud_.

La convenance d'assurer  notre marine, dans ces parages, un lieu de
ravitaillement et d'appui, se faisait de plus en plus sentir; l'instinct
public prit l'initiative; vers la fin de 1839, une compagnie se forma
 Nantes et  Bordeaux pour tenter, dans la Nouvelle-Zlande, une
colonisation franaise; elle demanda et obtint, du cabinet de cette
poque, une certaine mesure d'adhsion et de concours; mais, quand on
en vint  l'excution, on reconnut que les Anglais nous avaient devancs
dans ces grandes les; que, depuis 1815, ils y avaient form des
tablissements particuliers qui avaient pris peu  peu un caractre
national; qu'en aot 1839, un officier anglais, le capitaine Hobson,
tait parti pour la Nouvelle-Zlande avec des instructions de son
gouvernement, et que, dans les premiers mois de 1840, avant l'arrive
des btiments franais, la souverainet de la reine d'Angleterre y
avait t proclame. L'entreprise, en supposant que, de notre part,
la contestation ft fonde, devenait ainsi singulirement grave et
difficile; les demandes qu'adressa alors au gouvernement du roi la
Compagnie nanto-bordelaise, en vertu des promesses qu'il lui avait
faites, furent pour nous l'objet d'un srieux examen qui nous
laissa convaincus que, si cette compagnie avait, pour ses intrts
particuliers, des titres  notre appui, nous ne pouvions lever, contre
la prise de possession antrieure du gouvernement anglais, point de
rclamations lgitimes, ni qui eussent chance d'tre efficaces. Les
rapports du capitaine Lavaud, marin aussi sens que brave, qui fut
envoy,  cette poque, dans ces parages, commandant la corvette
_l'Aube,_ nous confirmrent dans cette conviction. Il fallait chercher
ailleurs qu' la Nouvelle-Zlande l'tablissement que nous dsirions
dans l'ocan Pacifique. Revenu en 1840 de son voyage autour du monde sur
la frgate _la Vnus_, le capitaine Dupetit-Thouars tait le dernier de
nos marins qui et visit ces rgions et qui pt donner,  leur sujet,
des informations rcentes et sres. Il prsenta au ministre de la marine
un rapport sur les les Marquises qu'il avait nagure observes dans ce
dessein. Nous avions un double but  atteindre: en mme temps que nous
voulions procurer,  notre marine et au commerce franais dans ces
mers, une bonne station navale, nous tions en prsence d'une question
importante, depuis longtemps pose par le Code pnal, l'tablissement
d'un lieu de dportation hors du territoire continental du royaume.
Examines plusieurs fois dans cette vue, nos diverses possessions
coloniales avaient rencontr de graves objections de salubrit, de
scurit, d'intrt politique ou commercial et de convenance morale.
tudie avec soin par les ministres de la marine, de la justice et des
affaires trangres, la proposition du capitaine Dupetit-Thouars parut
rpondre aux diverses exigences dont nous devions tenir compte. Les les
Marquises taient un lieu parfaitement sain, situ sous un beau climat,
d'une tendue trs-limite et facile  surveiller ou  dfendre; un
bon port s'y offrait  notre navigation; les tribus qui les habitaient
taient peu nombreuses et pouvaient tre aisment gagnes ou soumises.
Depuis qu'au dbut du XVIIe sicle Queiros les avait dcouvertes et leur
avait donn le nom _d'les Marquises_ en l'honneur de la marquise
de Mendoa, femme du vice-roi du Prou, son patron, aucune puissance
europenne n'y avait acquis aucun droit, point de colons trangers n'y
taient tablis. Si l'loignement du lieu tait une cause de lenteur et
de dpense, il vivait, au point de vue pnal, l'avantage d'agir sur les
imaginations sans choquer l'humanit. Notre tablissement sur ce point
runissait donc au dedans toutes les conditions politiques et morales du
double but que nous nous proposions, et ne pouvait susciter, au dehors,
aucun embarras. La proposition du capitaine Dupetit-Thouars fut agre,
et il partit en aot 1841 sur la frgate _la Reine-Blanche,_ investi,
avec le grade de contre-amiral, du commandement de notre station navale
dans les mers du Sud, et muni d'instructions formelles pour prendre
possession des les Marquises, au nom du gouvernement du roi[3].

[Note 3: _Pices historiques_, n 1.]

Parmi les preuves que je pourrais apporter de la convenance de notre
rsolution dans cette circonstance, je n'en veux indiquer aujourd'hui
que deux. En 1850, sous le rgime de la rpublique, aprs tout ce qui
s'tait pass en France et dans l'Ocanie, et malgr tous les dbats
levs  ce sujet, une loi nouvelle a mis en pratique l'ide que nous
avions entrevue pour l'accomplissement de la prescription du Code pnal,
et _les Marquises_ sont maintenant le lieu assign, pour la justice
franaise,  la peine de la dportation[4]. Quant  l'importance d'une
station navale et d'un tablissement fixe dans les mers du Sud, le
gouvernement imprial l'a hautement proclame, car il n'a pas cru que
_les Marquises_ et _Tati_ pussent suffire  ce dessein, et il y a
ajout la _Nouvelle-Caldonie_.

[Note 4: Loi des 5-22 avril, 8-16 juin 1850; art. 4 et 5.]

Arriv le 26 avril 1842 dans l'archipel des Marquises, l'amiral
Dupetit-Thouars, sans user de la force et en traitant avec les chefs des
tribus, prit successivement possession officielle des divers groupes de
ces les. Des missionnaires catholiques, de la congrgation de Picpus,
y taient dj tablis depuis quelques annes, courageusement adonns
 leur prilleux travail sur les indignes anthropophages. L'un de ces
religieux, le pre Franois-de-Paule, vint trouver l'amiral  bord
de _la Reine-Blanche_, et lui fut utile pour mener  bien ses petites
ngociations, en leur conservant un caractre pacifique. Au mois d'aot,
aprs avoir reu de tous les chefs de cet archipel la reconnaissance
formelle de la souverainet franaise, l'amiral Dupetit-Thouars
s'loigna des Marquises, laissant  terre une petite garnison, des
travaux d'tablissement militaire commencs, et en rade la corvette _la
Boussole_ charge de les protger. Les instructions du gouvernement
du roi taient excutes, et la mission de l'amiral Dupetit-Thouars
accomplie.

L'amiral en pensa autrement:  ses yeux, notre tablissement aux
Marquises n'tait ni suffisant, ni sr, si notre autorit ne s'tendait
sur les _les de la Socit,_ spcialement sur Tati, le centre et la
perle de cet archipel voisin. Puisque nous avions t devancs dans la
Nouvelle-Zlande, au moins fallait-il que nous ne le fussions pas
aussi dans cette petite _Reine des mers du Sud_. A cette considration
gnrale se joignaient des motifs de circonstance: quoique Tati ft
une terre indpendante et que le gouvernement anglais en et refus deux
fois la possession officielle, des missionnaires anglais et protestants
y dominaient, jaloux et inquiets ds que la France et le catholicisme
apparaissaient sur ces rivages. Plusieurs btiments de commerce ou
baleiniers franais, en touchant  Tati, y avaient rencontr un mauvais
vouloir vexatoire. En 1836, deux missionnaires catholiques, les Pres
Caret et Laval, dtachs de la mission des les Gambier, taient venus
 Tati et en avaient t violemment expulss par l'influence du
missionnaire anglais M. Pritchard. En 1838, le capitaine Dupetit-Thouars
lui-mme, touchant  Tati sur _la Vnus_, avait rclam et obtenu de
la reine Pomar, pour les deux missionnaires franais, une indemnit de
2,000 piastres; mais cette rparation n'avait pas empch qu'aprs
son dpart les mmes prohibitions et les mmes vexations ne se
renouvelassent, plus gnrales encore et plus absolues. Les griefs
particuliers s'ajoutaient ainsi aux convenances maritimes, et l'amiral
trouvait l'occasion bonne pour les faire valoir.

Dans les derniers jours d'aot 1842, la frgate _la Reine-Blanche_ parut
devant Tati; l'amiral renouvela svrement les plaintes qu'avaient eu
si souvent  former les Franais, marins ou missionnaires, contre les
procds du gouvernement de l'le, et le somma de prendre des mesures
efficaces pour en prvenir le retour. Pour la reine Pomar et ses
conseillers, anglais ou indignes, l'embarras tait grand, car on leur
demandait autre chose que des promesses toujours vaines. M. Pritchard,
qui, peu d'annes auparavant, avait reu de lord Palmerston la
commission de consul d'Angleterre  Tati, ne s'y trouvait pas en
ce moment; il tait all faire un voyage. Aprs quelques jours
d'incertitude, et probablement sur la suggestion d'intermdiaires
favorables aux demandes franaises, la reine Pomar, hors d'tat de
rsister en fait  la force et dans son me  la peur, offrit de se
placer, elle et ses les, sous la protection de la France; et le 9
septembre 1842, l'amiral Dupetit-Thouars, sous la seule rserve de la
ratification du roi, accepta la proposition par un trait qui maintenait
 la reine Pomar la souverainet intrieure et l'administration de
ses les, mais dans lequel elle abandonnait entre les mains du roi des
Franais et aux soins de son gouvernement, ou  la personne nomme par
Sa Majest et agre par la reine Pomar, la direction de toutes les
affaires avec les gouvernements trangers, de mme que tout ce qui
concerne les rsidents trangers, les rglements de port, etc., et
le droit de prendre telle autre mesure qu'il jugera utile pour la
conservation de la bonne harmonie et de la paix.

Le mme trait portait: Chacun sera libre dans l'exercice de son
culte et de sa religion. Les glises tablies en ce moment continueront
d'exister, et les missionnaires anglais continueront leurs fonctions
sans tre molests. Il en sera de mme pour tout autre culte; personne
ne pourra tre molest ou contraint dans sa croyance.

Tel tait, en ce moment,  Tati, l'tat des esprits, que non-seulement
la reine Pomar et les principaux chefs de l'le, mais les rsidents
trangers, entre autres le consul des tats-Unis d'Amrique et le
vice-consul d'Angleterre lui-mme, M. Wilson, en l'absence de
M. Pritchard, adhrrent formellement  ce trait que l'amiral
Dupetit-Thouars s'empressa de leur communiquer: J'ai l'honneur, lui
crivit le 12 septembre M. Wilson, de vous accuser rception de votre
communication du 11 de ce mois, et de vous assurer en rponse que je
me flicite que les difficults qui existaient entre les gouvernements
franais et tatien aient t rgles sans que vous ayez eu recours 
des mesures hostiles, et selon des termes si modrs et favorables. J'ai
aussi l'honneur de vous dire que j'aurai grand plaisir  vous voir et 
vous prter, quand il vous plaira de me la demander, mon assistance pour
la formation d'une administration propre  maintenir le bon ordre et
l'harmonie entre les rsidents, trangers  Tati, ainsi que pour le
bien gnral des habitants. Plus rservs dans leur adhsion, les
missionnaires protestants tmoignrent pourtant la rsignation la
plus pacifique; ils crivirent, le 21 septembre 1842,  l'amiral
Dupetit-Thouars: Nous soussigns, ministres de la mission protestante
dans les les de Tati et de Moorea, runis en comit et informs
des changements qui viennent de s'accomplir  l'gard du gouvernement
tatien, nous assurons votre Excellence que nous, ministres de
l'vangile de paix, nous considrerons comme notre imprieux devoir
d'exhorter le peuple de ces les  une soumission gnrale et paisible
envers les pouvoirs existants. Nous pensons que c'est l le meilleur
moyen de servir les intrts de ce peuple, et surtout que cette
soumission est requise par les lois de Dieu que nous avons jusqu'ici
pris soin de lui inculquer.

Malgr ces dmonstrations locales, ds que la nouvelle de cet vnement
nous arriva, je pressentis les embarras qu'il devait nous causer. Il y
avait quarante-cinq ans que les missionnaires anglais taient tablis 
Tati; ils y taient les dlgus de la grande _Socit des missions
de Londres_, fonde en 1795 prcisment pour porter la foi chrtienne 
_Tati_ et dans ces les de _la Socit_ dont les voyageurs anglais et
franais ne cessaient, depuis un demi-sicle, d'entretenir le public
europen. Le dpart des premiers missionnaires, au nombre de vingt-neuf,
dont neuf emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, avait t 
Londres l'occasion de runions religieuses, solennelles et ferventes;
un journal spcial, _le Magasin vanglique_, avait t fond pour les
soutenir. En arrivant  Tati, ils avaient trouv la population plonge
dans l'tat moral le plus dplorable; le meurtre, le vol, la dbauche,
la polygamie, l'infanticide, le mensonge, le parjure y taient,
non-seulement habituellement pratiqus, mais publiquement admis et comme
de droit commun; l'infanticide en particulier tait l'objet avou
d'une association abominable, dite les _Arreoys_, qui se chargeait de
l'accomplir. Quoiqu'ils ne fussent pas anthropophages, les Tatiens
taient livrs  une idoltrie aussi cruelle qu'insense; ils immolaient
souvent des victimes humaines, et posaient sur les corps gorgs
les grossiers fondements des temples consacrs  leurs idoles. Les
missionnaires anglais avaient t aux prises avec ces traditions
invtres de superstitions et de vices; plusieurs d'entre eux avaient
t massacrs; quelques-uns, effrays ou dgots de leur tche,
l'avaient abandonne et taient retourns en Angleterre; ceux qui
taient rests avaient eu  surmonter toute sorte d'obstacles et 
souffrir toute sorte d'preuves. Pourtant ils avaient persist; ils
avaient reu de leurs patrons d'Angleterre le plus constant appui; des
recrues successives de chrtiens, aussi dvous que ceux du premier
dpart, taient venues perptuer et renouveler la mission. Elle avait
fait bien plus que persister, elle avait russi; par leur inpuisable
dvouement et leur action prolonge, les missionnaires avaient chang,
non-seulement  la surface et en apparence, mais rellement, la foi,
les moeurs et l'tat social des Tatiens. Ce n'est pas sur leur propre
tmoignage, c'est sur celui de voyageurs trangers  leur nation et 
leur oeuvre que cette assertion se fonde; en 1824, aprs avoir pass
quinze jours  Tati, le savant capitaine Duperrey, commandant la
corvette _la Coquille_, crivait: L'tat de l'le de Tati est
maintenant bien diffrent de ce qu'il tait du temps de Cook. Les
missionnaires de _la Socit de Londres_ ont entirement chang les
moeurs et les coutumes des habitants. L'idoltrie n'existe plus; ils
professent gnralement la religion chrtienne; les femmes ne viennent
plus  bord des navires, et elles sont trs-rserves en toute occasion.
Leurs mariages sont clbrs comme en Europe, et le roi se borne  une
seule femme. Les femmes sont admises  table avec leurs maris.
L'infme socit des Arreoys n'existe plus. Les guerres sanglantes
dans lesquelles ce peuple s'engageait et les sacrifices humains ont
entirement cess depuis 1816. Tous les naturels savent lire et crire,
et ils ont des livres religieux traduits dans leur langue et imprims 
Tati, ou  Raiatea, ou  Eimeo. Ils ont construit de belles glises
o ils se rendent deux fois par semaine, et ils prtent la plus grande
attention aux discours du prdicateur. Il n'est pas rare de voir des
individus prenant des notes sur les plus intressants passages des
sermons qu'ils entendent.

C'tait aprs de tels rsultats de leurs travaux, et aprs quarante
ans de domination morale que les missionnaires anglais protestants se
voyaient menacs de perdre, dans Tati, leur prpondrance; c'tait
une foi et une oeuvre  ce point laborieuses et victorieuses qu'ils
pouvaient, qu'ils devaient croire compromises par l'empire naissant
d'une autre nation et d'une autre foi. Depuis prs de vingt ans,
Tati tait, entre les missionnaires protestants et les missionnaires
catholiques, comme une proie exquise dont ils se disputaient la
conqute; le 25 juin 1835, le Frre Colomban crivait  l'vque de
Nicopolis: Je suis dbarqu  Tati aprs un voyage de cinq jours. A
l'arrive d'un enfant du Sacr-Coeur sur cette terre depuis si longtemps
consacre au dmon, il n'est pas tonnant que cet ennemi de tout bien
ait redoubl de fureur, et que les missaires protestants aient cru que
je venais renverser leur empire. A cette jalousie fanatique, plus d'un
missionnaire protestant rpondait par le mme sentiment; M. Pritchard,
entre autres, assurait aux chefs tatiens que le Frre Colomban tait
le pape, et que, si on le laissait entrer dans le pays, il emporterait,
en s'en allant, tout ce qu'ils possdaient[5]. Il faudrait ignorer
bien compltement la nature humaine et l'histoire pour ne pas comprendre
l'motion profonde que, dans un tel tat des esprits, le protectorat
franais  Tati devait susciter, non-seulement dans les socits
de missions, mais dans le public d'Angleterre, et le dplaisir plein
d'embarras que le cabinet anglais devait en ressentir.

[Note 5: _Annales de la propagation de la foi_, t. X, page 205.]

L'amiral Dupetit-Thouars avait agi sans autorisation du gouvernement;
les instructions qu'il avait reues  son dpart ne parlaient que
des les Marquises; nous ne nous dissimulions pas les difficults
que pouvait amener, pour nous, ce qu'il venait de faire  Tati. Nous
rsolmes cependant de le ratifier. L'acte ne blessait aucun droit
international; le gouvernement anglais n'en avait et n'en rclamait
aucun sur les _Iles de la Socit_; quels que fussent les motifs qui
l'avaient dtermine, la reine Pomar, dans son indpendance, avait
propos et sign le trait qui tablissait le protectorat franais;
le fait tait accompli; le drapeau de la France, plant aux Marquises,
faisait dans les mers du Sud sa premire apparition permanente; il n'y
devait pas paratre incertain et timide. Le 20 mars 1843, le _Moniteur_
contint cette dclaration: Le gouvernement a reu des dpches du
contre-amiral Dupetit-Thouars qui lui annoncent que la reine et les
chefs des les Tati ont demand  placer ces les sous la protection
du roi des Franais. Le contre-amiral a accept cette offre et pris les
mesures ncessaires, en attendant la ratification du roi qui va lui tre
expdie.

Ds le lendemain 21 mars, le comte Pelet de la Lozre tmoigna, dans la
Chambre des pairs, quelque inquitude pour les missions tablies  Tati
et pour les progrs du christianisme dans cet archipel. Je lui rpondis
immdiatement: La Chambre comprend qu'il m'est impossible d'entrer
dans aucun dtail sur un fait si rcent; nanmoins je suis bien aise
de calmer tout de suite les inquitudes de l'honorable orateur. Non,
certainement, ce ne sera pas le gouvernement du roi, quelque part que
son pouvoir pntre, qui fera jamais rtrograder le christianisme et la
civilisation, et qui n'accordera pas aux populations chrtiennes, et 
la transformation des populations idoltres en populations chrtiennes,
la protection la plus efficace. Il protgera non-seulement le
christianisme, mais le christianisme tolrant et libre. Et ici je vais
au-devant d'une difficult qui est dans l'esprit de l'orateur, mais
qu'il n'a pas compltement exprime. Il est vrai que, dans les archipels
des mers du Sud, des missionnaires protestants ont pntr en mme temps
que les missionnaires catholiques, et que les uns et les autres ont
travaill, travaill efficacement,  la conversion des idoltres. Les
uns et les autres ressentiront les effets de la protection de la
France, et le christianisme ne reculera dans aucun pays o pntrera son
pouvoir.

La situation et les intentions du gouvernement du roi ainsi bien
dtermines, nous prmes les mesures ncessaires pour que l'excution
ft srieuse et efficace. Ds le 8 janvier 1843, le capitaine Bruat,
officier d'une intelligence et d'une bravoure prouves, avait t nomm
gouverneur des les Marquises; le 17 avril, quand nous emes ratifi
le protectorat franais  Tati, il reut le titre de gouverneur des
tablissements franais dans l'Ocanie et commissaire du roi auprs de
la reine Pomar. Des instructions prcises, en rglant sa conduite
et ses relations  Tati comme aux Marquises, et avec le commandant
suprieur de notre station navale dans les mers du Sud comme avec les
indignes, lui assurrent tout le pouvoir dont il avait besoin, sans
dpasser les limites du trait conclu par l'amiral Dupetit-Thouars le 9
septembre prcdent[6]; et les questions d'outre-mer ainsi rsolues,
un projet de loi, prsent le 24 avril  la Chambre des dputs par
l'amiral Roussin, alors ministre de la marine, demanda, soit pour les
premiers frais en 1843, soit pour les dpenses permanentes des nouveaux
tablissements franais dans l'Ocanie, un crdit extraordinaire de
5,987,000 francs.

[Note 6: _Pices historiques_, n II.]

La discussion fut srieuse sans tre vive. L'opposition, dont M.
Billault fut le principal organe, y prit une attitude diffrente de son
attitude ordinaire; au lieu de nous accuser d'une excessive prudence,
elle nous trouvait trop entreprenants et trop confiants; elle contestait
l'opportunit de nos tablissements dans l'Ocanie; elle les voulait du
moins plus restreints et moins chers. Je rappelai les faits; je montrai
comment nous avions t conduits, par l'incident de Tati,  tendre
notre entreprise; pour la justifier, je mis en lumire, par les faits et
les chiffres, l'tat croissant de notre navigation et de notre commerce
dans les mers du Sud; j'insistai sur la ncessit, pour la France, de
ne pas rester trangre au grand mouvement d'extension politique et
commerciale que d'autres nations poursuivaient si activement entre
l'Amrique et l'Asie. La Chambre m'coutait avec plus de bienveillance
que de scurit, plutt intresse que convaincue par la discussion, et
admettant la convenance de notre rsolution sans compter beaucoup sur
les rsultats. Quand les questions d'intrt matriel furent puises,
M. Agnor de Gasparin leva la question morale, et tmoigna son regret
de la protection que le gouvernement annonait l'intention d'accorder,
dans les les de Tati, aux missions catholiques, malgr la lgislation
tatienne qui leur en interdisait l'entre; il contesta au protectorat
franais le droit d'imposer la libert religieuse  un peuple qui n'en
voulait pas. Je saisis avec empressement cette occasion d'expliquer
nettement,  ce sujet, nos vues et le principe rgulateur de notre
conduite: Ce serait, dis-je, pour un gouvernement, une entreprise
insense que de se charger de la propagande religieuse, et d'imposer
la foi par force, mme aux paens. Nous n'en avons pas, nous n'en avons
jamais eu la pense. Nous avons,  cet gard, auprs de nous, un grand
exemple; ce que je viens de dire, l'Angleterre le fait: le gouvernement
anglais ne fait point de propagande religieuse; il n'impose point la
foi protestante aux nations paennes; il y a en Angleterre des
missionnaires... Une voix s'cria: Commerants! Je repris 
l'instant: Il y a en Angleterre des missionnaires commerants et
des missionnaires non commerants; il y a des missionnaires anglais
uniquement proccups des intrts religieux et du dsir de rpandre le
christianisme; des hommes qui spontanment, librement,  leurs prils
et risques, sans aucune intervention de leur gouvernement, vont promener
leur activit et leur dvouement sur la face du monde pour y porter
leur foi. Cela, ils ont bien le droit de le faire; ils ne sont pas le
gouvernement de leur pays. Mais, avec leur foi, ils portent, partout o
ils pntrent, le nom, la langue, l'influence de leur gouvernement; et
leur gouvernement qui le sait, qui recueille le fruit de cette activit,
leur gouvernement les suit de ses regards, les soutient, les protge
partout o ils pntrent. En cela, il fait son devoir:  chacun sa
tche; aux missionnaires libres, la propagation de la foi religieuse; au
gouvernement, la protection de ses sujets, mme missionnaires, partout
o ils vont. Messieurs, la France a ses missionnaires aussi bien que
l'Angleterre; avant que vous vous en occupassiez, avant que vous le
sussiez, avant que votre pense s'y ft un moment arrte, des hommes
sincres, courageux, dvous, des prtres franais faisaient dans le
monde, avec la langue franaise et en portant le nom franais, ce que
les missionnaires anglais font au nom de leur pays. Ils le faisaient
prcisment dans les parages qui nous occupent, dans les archipels de
l'ocan Pacifique; ils travaillaient  conqurir  leur foi les
les Gambier, les Nouvelles-Hbrides, les les des Navigateurs, la
Nouvelle-Zlande et tant d'autres. Pourquoi le gouvernement franais ne
ferait-il pas, pour les missionnaires franais catholiques, ce que le
gouvernement anglais fait pour les missionnaires anglais protestants?
Pourquoi ne les suivrait-il pas de ses regards, ne les protgerait-il
pas, comme l'Angleterre le fait pour les siens? On dit: Vous voulez
donc vous faire les patrons de la foi catholique; vous allez donc vous
exposer  toutes les complications,  tous les conflits que la lutte du
catholicisme et du protestantisme dans ces parages peut entraner.
Je ne vois pas pourquoi la France, dans les limites et en gardant les
mesures que je viens d'indiquer, ne se ferait pas la protectrice de la
religion catholique dans le monde; c'est son histoire, sa tradition;
elle y est naturellement appele; ce qu'elle a toujours fait dans
l'intrt de sa dignit comme de sa puissance, je ne vois pas pourquoi
elle cesserait de le faire aujourd'hui. Parce que heureusement la
libert religieuse s'est tablie en France, parce que catholiques et
protestants vivent ici en paix sous la mme loi, serait-ce une raison
pour que la France dlaisst ses traditions, son histoire, et cesst de
protger dans le monde la religion de ses pres? Non, messieurs, non;
si la France a introduit chez elle la libert religieuse, la France la
portera partout; pourquoi la France ne ferait-elle pas, dans l'Ocanie,
ce qu'elle fait chez elle, sur son territoire? Ce sera difficile,
dit-on; il y aura des complications, des embarras. Messieurs, c'est le
mtier des gouvernements de faire des choses difficiles et de suffire
aux complications qui se prsentent. Voulez-vous que je vous dise quelle
sera la consquence de la situation que je dcris? Elle s'est dj
prsente; vous avez dj vu, au milieu de vous, des prtres catholiques
qui avaient vcu au sein de la libert religieuse, au milieu des
protestants et de toutes les sectes; qu'taient-ils devenus? Ils taient
devenus doux, tolrants, libraux; vous les avez vus archevques chez
vous; M. de Cheverus, archevque de Bordeaux, s'tait form  cette
cole. Sous l'empire de nos lois, sous l'empire des faits au milieu
desquels se passera leur vie, ce mme esprit pntrera chez les prtres
qui iront dans l'Ocanie accomplir leur grande oeuvre. Et la France aura
t fidle  son pass; la France aura protg dans le monde la religion
catholique sans que la libert religieuse en ait souffert nulle part;
elle y aura gagn au contraire de nouveaux exemples et de nouveaux
serviteurs.

La Chambre ne comptait pas beaucoup sur la tolrance des missionnaires,
catholiques ou protestants; sa disposition, quant  la question
religieuse, tait un peu inquite, comme pour la question matrielle;
mais il y a, dans les grandes vrits morales, une puissance dont les
honntes gens ne peuvent se dfendre, mme quand ils doutent de leur
succs, et c'est  travers les hsitations et les troubles des hommes
qu'elles font leur chemin dans le monde. Domines par l'honneur du
drapeau franais et par le dsir de se montrer protectrices  la fois
de la religion et de la libert, les deux Chambres votrent,  de fortes
majorits, pour nos nouveaux tablissements dans l'Ocanie, le crdit
que nous leur demandions.

Nous nous flattions que nous avions travers les principales difficults
de l'affaire; au dedans, la question parlementaire tait vide; au
dehors, la question diplomatique n'avait rien de grave; sans dissimuler
son dplaisir, et en laissant percer ses doutes sur la spontanit de la
demande forme par la reine Pomar pour l'tablissement du protectorat
franais, le cabinet anglais avait formellement dclar qu'il n'avait
aucun droit ni aucun dessein d'y mettre aucun obstacle, et de donner
 la reine Pomar son secours contre le trait qu'elle avait elle-mme
conclu. L'ambassadeur d'Angleterre  Paris, lord Cowley, ne m'avait
tmoign que la sollicitude de son gouvernement pour les missionnaires
anglais  Tati; je lui avais donn,  cet gard, les plus fermes comme
les plus franches assurances; et le 11 juillet 1843, au moment mme
o les Chambres venaient de discuter et de voter la loi relative  nos
tablissements dans l'Ocanie, le sous-secrtaire d'tat des affaires
trangres  Londres, M. Addington, avait crit, par ordre de lord
Aberdeen,  sir John Barrow, secrtaire de l'Amiraut[7]: Quel que
puisse tre le regret du gouvernement de Sa Majest de voir la reine
Pomar rduite  se soumettre  une puissance trangre, dans les
communications qui ont eu lieu entre les gouvernements de France et
d'Angleterre au sujet des _les de la Socit_, depuis la premire
nouvelle de l'absorption partielle de la souverainet par les Franais,
le gouvernement de Sa Majest n'a lev aucune question sur le droit en
vertu duquel la France avait pris cette souverainet. Tout ce qu'on
a fait s'est born  demander que les sujets anglais dans ces les ne
soient pas inquits, et  obtenir du gouvernement franais l'assurance
positive qu'une protection gale serait accorde aux missionnaires
protestants et catholiques romains tablis dans ces les. Le
gouvernement de Sa Majest dsire qu'aucune difficult ne soit faite,
par les commandants des forces navales de Sa Majest qui pourront
visiter les _les de la Socit_, quant  saluer le pavillon qui a t
introduit par l'amiral franais, et qu'aucune dispute ne s'lve quant
au droit des Franais d'exercer l'autorit dans ces les, conjointement
avec la souveraine. Le 25 aot suivant, lord Aberdeen, dans une dpche
 lord Cowley qui me fut communique, avait tenu le mme langage. La
situation tait donc claire et rgle entre le gouvernement anglais et
nous comme entre nous et la reine Pomar, et notre tablissement  Tati
n'avait qu' durer et  se dvelopper dans les limites et aux termes du
trait du 9 septembre 1842.

[Note 7: _Parliamentary Papers_, n 3, 1844.]

Il n'tait pas destin  un cours si naturel et si paisible. Aprs avoir
pass prs de quatorze mois loin de Tati o il avait laiss,  titre de
gouvernement provisoire, deux officiers de marine chargs des intrts
franais dans l'le et du premier tablissement du protectorat, l'amiral
Dupetit-Thouars y revint le 1er novembre 1843, et aprs cinq jours de
pourparlers entre lui et le gouvernement tatien sur ce qui s'tait
pass depuis le mois de septembre 1842, notamment sur une question de
pavillon plant et maintenu  tort, selon l'amiral, par la reine Pomar,
il mit de ct le trait du protectorat, dclara la reine Pomar dchue
de sa souverainet,  l'intrieur aussi bien qu' l'extrieur, et prit
le 6 novembre, au nom du roi et de la France, possession complte et
dfinitive des _les de la Socit_. D'aprs ses rapports, qui nous
arrivrent vers le milieu de fvrier 1844, l'hostilit manifeste contre
l'tablissement franais par quelques-uns des officiers de la marine
anglaise venus  Tati, les menes ardentes du consul anglais, M.
Pritchard, revenu dans l'le, pour exciter contre nous la reine Pomar
et les Tatiens, les difficults que ces menes avaient suscites aux
deux officiers qui reprsentaient la France, les prtentions d'entire
et malveillante indpendance que tmoignaient certains actes de la
reine et de ses conseillers, tels taient les motifs qui avaient fait
considrer  l'amiral le trait du 9 septembre 1842 comme viol par
le gouvernement tatien, par consquent comme annul, et qui l'avaient
dtermin  substituer, au rgime du protectorat, la complte
souverainet de la France.

Nous fmes, de cet acte de l'amiral Dupetit-Thouars et de ses motifs, le
plus srieux examen. L'acte en lui-mme tait violent et contraire aux
plus simples maximes du droit public; on n'abolit pas tout  coup et 
soi seul un trait nagure conclu, et l'extrme faiblesse de l'une
des parties contractantes n'est qu'une raison de plus de modration et
d'quit. Une ncessit certaine et pressante et pu seule expliquer la
rsolution de l'amiral; or, ses motifs taient plus spcieux que rels:
malgr les dmonstrations malveillantes de quelques officiers de la
marine anglaise, malgr les menes hostiles du consul Pritchard et
les embarras qu'elles avaient causs aux deux officiers provisoirement
chargs des intrts franais, ces deux officiers laisss seuls 
Tati, sans troupes, sans navires, avec six marins pour tout appui,
comme le disait, dans son rapport, l'amiral lui-mme, n'en avaient pas
moins accompli leur mission; en dfinitive, leur autorit avait t
respecte; le drapeau du protectorat franais n'avait pas cess un
moment de flotter sur l'le. L'amiral Dupetit-Thouars n'avait pas jug
la situation bien prilleuse ni bien pressante puisqu'il avait pass
quatorze mois sur la cte occidentale d'Amrique, sans paratre dans
l'archipel des _Iles de la Socit._ L'officier anglais le plus ennemi
du protectorat franais, le commodore Toup Nicholas, commandant la
frgate _la Vindictive_, sur laquelle M. Pritchard tait rentr  Tati,
venait d'tre rappel de cette station par l'amiral Thomas, commandant
en chef des forces navales anglaises dans les mers du Sud, et celui
qui l'avait remplac devant Tati, le capitaine Tucker, commandant la
frgate _le Dublin_, tenait une conduite beaucoup plus mesure, dont les
officiers franais s'empressaient de se fliciter. M. Pritchard lui-mme
venait de recevoir de son gouvernement des instructions positives et
fort contraires  ses penchants; ds sa rentre  Tati, le 13 mars
1843, il avait crit  lord Aberdeen en lui rappelant les termes de deux
dpches, l'une de M. Canning en 1827, l'autre de lord Palmerston en
1841, qui semblaient promettre au gouvernement tatien la protection
efficace de l'Angleterre quand il en aurait besoin; mais lord Aberdeen
lui avait rpondu le 25 septembre 1843: Vous paraissez vous tre
compltement mpris sur les passages des lettres de M. Canning et de
lord Palmerston que vous citez dans votre dpche,  l'appui du principe
de l'intervention active de la Grande-Bretagne contre la France en
faveur de la reine Pomar. Il rsulte de la teneur intgrale de ces
lettres que le gouvernement de Sa Majest Britannique n'tait point
dispos  intervenir ouvertement en faveur de la souveraine des _Iles de
la Socit_, bien qu'il lui offrt toute la protection et tous les bons
offices qu'il pouvait lui donner, en dehors de l'intervention active.
Mais il ne faut pas supposer qu'au moment o il refusait de prendre les
_Iles de la Socit_ sous la protection de la couronne d'Angleterre,
le gouvernement de Sa Majest songet  interposer ses bons offices en
faveur de la souveraine, de manire  s'exposer  la presque certitude
d'une collision avec une puissance trangre. Le gouvernement
britannique dplore sincrement la peine et l'humiliation infliges 
la reine Pomar; il veut faire tout ce qu'il pourra pour allger sa
dtresse; mais malheureusement la lettre dans laquelle on demandait
la protection franaise a t librement signe par la reine, et la
convention qui a suivi a t galement contracte et accomplie par sa
volont..... Le gouvernement de Sa Majest Britannique se trouve ainsi
priv, par l'acte volontaire et spontan de la reine, de tout prtexte
juste et plausible pour s'opposer  la prise de possession et 
l'exercice du protectorat des Franais. Il n'entend donc soulever aucune
question relative  l'exercice de ce pouvoir, ni  la lgitimit du
nouveau pavillon que les Franais ont jug  propos de substituer 
l'ancien pavillon tatien[8].

[Note 8: _Parliamentary Papers_, 1844, n 9.]

Ainsi, ni  Tati mme, ni de la part d'aucune puissance europenne,
le protectorat franais ne courait aucun risque srieux; il subsistait
depuis quinze mois, avec des embarras, mais sans obstacle vritable; la
reine Pomar venait d'adresser au roi une lettre transmise par l'amiral
Dupetit-Thouars lui-mme, dans laquelle, en invoquant, au nom du trait,
sa justice, elle y renouvelait sa plus positive adhsion. Nous pensmes
donc, en vertu des faits comme du droit, que l'amiral Dupetit-Thouars
n'avait pas eu de raisons suffisantes de substituer par un acte violent,
au rgime du protectorat, une situation qui ne pouvait manquer d'amener
des difficults beaucoup plus graves, et le 26 fvrier 1844, le
_Moniteur_ contint cette dclaration: Le gouvernement a reu des
nouvelles de l'le de Tati, en date du 1er au 9 novembre 1843. M. le
contre-amiral Dupetit-Thouars, arriv dans la baie de Papiti le 1er
novembre pour excuter le trait du 9 septembre 1842 que le roi avait
ratifi, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce trait et
prendre possession de la souverainet entire de l'le. La reine Pomar
a crit au roi pour rclamer les dispositions du trait qui lui assurent
la souverainet intrieure de son pays, et le supplier de la rtablir
dans ses droits. Le roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant pas, dans
les faits rapports, de motifs suffisants pour droger au trait du 9
septembre 1842, a ordonn l'excution pure et simple de ce trait et
l'tablissement du protectorat franais dans l'le de Tati.

Le jour mme o cette rsolution fut annonce, elle devint, dans la
Chambre des dputs, de la part de toutes les nuances de l'opposition,
l'objet d'une grande attaque; on soutint que, loin de dsavouer l'acte
de l'amiral Dupetit-Thouars, nous aurions d l'approuver, et accepter
avec empressement la possession complte de Tati au lieu du rgime
incertain du protectorat. Mais ce ne fut point l la vraie et chaude
guerre; on nous accusa surtout d'avoir agi, dans cette occasion, par
faiblesse et complaisance pusillanime envers le gouvernement anglais;
on prtendit que l'humeur et les plaintes venues de Londres nous avaient
seules dcids; on exploita contre nous les sentiments populaires dont
l'Angleterre tait l'objet. Jamais, en considrant l'ensemble des faits,
une telle accusation n'avait t plus mal fonde; quand nous avions
accept le protectorat qui enlevait  l'Angleterre, et  l'Angleterre
protestante, la prpondrance exclusive dont elle jouissait  Tati,
nous ne l'avions pas,  coup sr, mnage; nous avions inquit et
bless, au del de la Manche, un profond sentiment national; nous
aurions agi sans convenance comme sans justice si nous avions renouvel
et aggrav cette blessure en sanctionnant un second acte aussi inutile
en fait que contraire au droit. Je repoussai, avec plus d'indignation
dans l'me que je ne me permis d'en exprimer, un grossier et absurde
reproche; on s'tonnait que nous eussions attendu huit jours aprs
l'arrive des dpches de l'amiral pour nous prononcer; on demandait
pourquoi nous n'avions pas pris sur-le-champ notre rsolution avant qu'
Londres et dans la Chambre des communes on et parl de l'affaire: J'ai
du malheur, dis-je, car ce qui parat fier  mes honorables adversaires
me parat,  moi, timide et bas. Comment! Parce que nous craindrons
que quelques paroles soient dites, dans un parlement voisin, sur une
question  laquelle il porte intrt, il faudra que nous dcidions
cette question  la course! Il faudra que nous approuvions ou que nous
dsapprouvions, dans les vingt-quatre heures, la conduite d'un officier
franais, pour viter qu'on en dise un avis, qu'on en exprime une
opinion de l'autre ct de la Manche! Messieurs, j'ai assez vcu pour
voir passer devant moi bien des gouvernements, bien des pouvoirs; j'ai
vu l'Empire avec l'ascendant de sa gloire; j'ai vu la Restauration
avec l'autorit de ses souvenirs; j'ai vu le pouvoir populaire avec
l'entranement de ses ides et de ses passions. Aucun de ces pouvoirs,
j'ose le dire, ne m'a jamais trouv complaisant ni dispos  plier
devant lui. Dans le cours d'une vie dj longue, j'ai plus souvent
rsist que cd  la force qui dominait dans notre socit. Et
ce serait devant des pouvoirs trangers que j'irais faire acte de
concession et de faiblesse! Messieurs, cela est absurde  supposer.
Sans doute, en prenant notre rsolution, nous avons tenu compte de
nos relations avec l'Angleterre; il et t, permettez-moi de le dire,
absurde de faire autrement. C'est la premire rgle du bon sens, c'est
le premier devoir d'une politique un peu intelligente d'apprcier chaque
question et chaque affaire  sa juste valeur, et de savoir quelles
consquences elle aura dans l'ensemble de nos affaires et de nos
relations avec d'autres tats. Je suis le premier  dire que, lorsque
nous avons examin cette question, nous avons pens  nos relations
avec l'Angleterre. Mais cela n'empche pas que nous n'ayons rsolu
la question dans la plus complte indpendance de toute influence
trangre, anglaise ou autre, et uniquement par des considrations
puises dans l'intrt de la France elle-mme. Je le dis trs-haut, je
le dis sans crainte de blesser les hommes honorables qui sigent dans
le Parlement britannique, pas plus que je ne crains de blesser mes amis;
nous nous dcidons par des raisons franaises et non  cause des paroles
anglaises. Nous n'avons pas craint que ces paroles fussent prononces,
et nous nous sommes conduits aprs comme nous nous serions conduits
avant. Je vous conjure, messieurs, d'y bien penser. Il est vrai:
l'avnement et l'tablissement de la France dans les mers du Sud ont t
regards par l'Angleterre avec un oeil de sollicitude, et peut-tre de
quelque jalousie. Ne vous y trompez pas; la force la plus vive, la plus
active qui existe aujourd'hui dans l'Ocanie, c'est la force religieuse.
Quand je dis la force religieuse, je ne dis pas seulement la force
religieuse protestante, je dis aussi la force religieuse catholique; ces
archipels sont couverts de missionnaires catholiques en mme temps que
de missionnaires protestants. On a parl plusieurs fois, dans cette
Chambre, des missionnaires anglais qui rsident  Tati; nous leur avons
promis libert, protection, scurit, et je n'hsite pas  dire que le
gouvernement anglais a pleine confiance dans notre parole. Mais cette
parole que nous avons donne, nous avons  la demander aussi pour
nous. A la Nouvelle-Zlande, par exemple, ce sont des missionnaires
catholiques qui ont pntr les premiers et se sont tablis; un vque
franais, Mgr Pompallier, est  la tte de ces missions, avec beaucoup
de zle et de succs. On dit que dj plus de vingt mille naturels ont
t dans la Nouvelle-Zlande convertis au catholicisme. Ils sont sous
l'autorit anglaise; nous avons besoin qu'ils soient protgs, soutenus,
qu'ils jouissent de la mme libert, de la mme scurit que nous
garantissons aux missionnaires anglais  Tati. Partout dans cette
Ocanie, la religion catholique et la religion protestante sont  ct
l'une de l'autre; toutes deux se propagent en mme temps; l'une et
l'autre sincres, convaincues, ardentes; l'une et l'autre faisant des
proslytes qui, dans leur naturel inculte et sauvage, deviennent bien
vite ardents et fanatiques. C'est un beau spectacle que donnent en ce
moment ces missions travaillant librement, l'une  ct de l'autre, 
la propagation de la foi chrtienne; mais c'est un spectacle difficile,
dlicat, prilleux, qui ne peut durer qu' la condition qu'il sera
protg par la bonne intelligence et l'harmonie des deux grands
gouvernements sous l'empire desquels ces missions s'exercent. Le jour
o, entre ces deux gouvernements, la bonne intelligence aura cess, le
jour o la rivalit politique viendra se placer  ct de la dissidence
religieuse, ce jour-l, ne vous y trompez pas, messieurs, du milieu
de cet Ocan il sortira des temptes; il y aura l des lments de
discorde, des causes de guerre que toute la sagesse de l'Europe aura
grand'peine  contenir. Si vous voulez que cette oeuvre solennelle
et que, pour mon compte, je trouve aussi salutaire que belle, si vous
voulez, dis-je, qu'elle continue et qu'elle russisse, appliquez-vous
 maintenir, entre les deux grands gouvernements dont il s'agit,
la confiance et l'harmonie. Et lorsque ces deux gouvernements sont
eux-mmes d'accord sur ce point, lorsqu'ils se promettent, lorsqu'ils se
donnent effectivement l'un  l'autre, dans les contres dont je parle,
toutes les liberts, toutes les garanties dont l'oeuvre que je rappelle
a besoin, ne souffrez pas qu'il dpende de la volont d'un homme, d'un
marin, quelque honorable, quelque courageux, quelque dvou  son
pays qu'il soit, (et ce n'est pas moi qui refuserai  l'amiral
Dupetit-Thouars aucun de ces mrites), ne souffrez pas, dis-je, qu'il
dpende de la volont d'un seul homme de venir troubler un pareil
spectacle et dtruire une pareille oeuvre en rompant, entre les deux
grands pays qui y concourent, la bonne intelligence et l'harmonie dont
dpendent son succs et sa dure.

La Chambre fut touche et convaincue: un ordre du jour, propos par
l'opposition en ces termes: La Chambre, sans approuver la conduite du
cabinet, passe  l'ordre du jour, fut rejet par 233 voix contre 187;
et le mme dbat, renouvel quatre fois en deux mois dans la Chambre des
pairs comme dans celle des dputs, eut constamment le mme rsultat.

Mais pendant que nous le discutions  Paris, l'acte de l'amiral
Dupetit-Thouars amenait  Tati les consquences qu'on en devait
attendre, et allumait, dans ce petit coin du monde, le feu de la guerre.
La reine Pomar compltement dpouille de sa souverainet, la conqute
remplaant le protectorat, le plus fort abolissant le rgime et les
droits qu'il avait nagure institus, ces violences inattendues mirent
la douce et indolente population de l'le dans une vive fermentation.
Le consul Pritchard s'empressa de la fomenter: il avait engag la reine
Pomar  venir habiter dans une case voisine de la sienne, pour qu'elle
ft constamment sous son influence; au moment mme o elle rclamait le
maintien du trait du 9 septembre 1842, il lui fit adresser  l'amiral
Dupetit-Thouars[9] une lettre o elle affirmait qu'elle n'avait sign
ce trait que par peur; et il crivit lui-mme  l'amiral[10]
pour contester les faits sur lesquels reposait le trait, accuser
d'ivrognerie son propre supplant, le vice-consul anglais Wilson, qui en
avait tmoign sa satisfaction, et dclarer que, pour lui, il ne pouvait
reconnatre mme le simple protectorat franais, n'en ayant pas
encore reu de son gouvernement l'autorisation. Ds que l'amiral
Dupetit-Thouars eut mis de ct le protectorat et pris entire
possession de l'le, M. Pritchard amena son pavillon de consul et
annona qu'il cessait ses fonctions, disant en mme temps aux indignes
que l'Angleterre ne reconnatrait pas le nouveau rgime et que ses
vaisseaux viendraient bientt au secours de la reine Pomar. Il le
persuada si bien  la reine elle-mme, que le 10 janvier 1844, au
moment o la frgate anglaise _le Dublin,_ rappele par l'amiral Thomas,
quittait la rade de Tati, elle crivit aux chefs et au peuple de six
districts de l'le: Je vous informe que _notre_ vaisseau de guerre
est prs de partir, ayant t rappel par l'amiral; il y a ici un petit
btiment de guerre qui prend soin de nous, et il en vient un autre.
Ne croyez donc pas  la personne qui vous dit que nous ne serons pas
secourus. La Grande-Bretagne ne nous abandonnera jamais. Tenez-vous
tranquilles en attendant l'arrive de sa parole. Voici ma parole,  moi,
pour vous; ne faites aucun mal en aucune occasion; ne maltraitez
jamais ceux de France; attendez patiemment; c'est  moi que vous devez
regarder; c'est moi que vous devez suivre. Et prions Dieu qu'il nous
dlivre de nos peines, comme Ezchias fut dlivr. Quelques jours aprs
enfin, le 31 janvier 1844, au moment o la sdition clatait sur divers
points de l'le, M. Pritchard dtermina la reine Pomar  se retirer 
bord du petit btiment anglais _le Basilic_, en station dans la rade de
Papiti, comme dans le seul lieu o elle pt tre en sret. Et pendant
que Papiti tait en proie  cette agitation, une lettre y arrivait du
commodore Toup Nicholas, l'adversaire dclar du protectorat franais,
et qui, en station sur la cte du Prou avec sa frgate _la Vindictive_,
crivait [11]  l'un de ses amis  Tati: Puisse la nouvelle anne vous
apporter plus de contentement que la prcdente, et puiss-je voir
la chre et bonne reine rendue  sa pleine souverainet et  son
indpendance! Le btiment qui portait  Tati cette lettre y portait
en mme temps plusieurs numros du _Dublin-University Magazine_ et du
_Times_ pleins d'articles violents contre les Franais, articles dont
les copies faites  la main furent aussitt rpandues avec profusion.

[Note 9: Le 3 novembre 1842.]

[Note 10: Le 6 novembre 1843.]

[Note 11: Le 13 janvier 1844.]

Dans cette situation complique et dlicate, le capitaine Bruat, qui
venait de prendre, depuis quelques semaines seulement, le gouvernement
des tablissements franais dans l'Ocanie, se conduisit avec autant
d'intelligence que d'nergie. Il se porta de sa personne, avec des
forces suffisantes, sur les points de l'le o l'insurrection tait
flagrante ou prochaine, et prit partout les mesures ncessaires pour
la rprimer ou la prvenir, opposant aux faux bruits sa prsence et ses
actes, prompt  intimider les indignes par sa fermet confiante, les
frappant au besoin sans hsitation mais avec mesure, s'abstenant de
paroles bruyantes, proccup des difficults du cabinet  Paris comme
des siennes propres dans les les, et dployant avec vigueur l'autorit
dont il tait revtu, sans rien dire ni rien faire qui pt aggraver
les embarras ou compromettre les rsolutions du gouvernement de qui il
tenait sa mission.

Mais M. Bruat ne pouvait tre en mme temps partout, au foyer o couvait
l'insurrection comme sur les points o elle clatait. Il avait
laiss, en partant,  Papiti, avec le commandement de la place auquel
l'appelait son grade, le capitaine de corvette d'Aubigny, officier
aussi brave, mais moins prvoyant et moins patient que lui. Les menes
hostiles de M. Pritchard taient, dans ce moment de crise, l'objet
des proccupations et sans doute aussi le sujet des conversations
habituelles des Franais, militaires ou civils, en rsidence  Tati.
Sur le compte de ce sournois ennemi, tous les bruits devaient tre
accueillis, toutes les suppositions admises avec une crdulit
passionne, et le commandant d'Aubigny partageait probablement les
mfiances comme les colres de ses compagnons. Dans la nuit du 2 au 3
mars 1844, un matelot franais en faction fut attaqu,  coups de poing,
par un indigne qui se saisit de son fusil et qui, forc de lcher
prise, s'enfuit, en emportant la baonnette. Dans l'tat des affaires,
un tel incident n'avait rien d'trange, ni de bien grave: il n'en jeta
pas moins le commandant d'Aubigny dans la plus violente irritation.
A l'instant, par un arrt qui contenait les prohibitions et les
prescriptions les plus rigoureuses[12], il mit la ville de Papiti en
tat de sige, et le mme jour, sans aucun claircissement pralable, il
fit arrter M. Pritchard au moment o celui-ci mettait le pied dans un
canot pour faire une visite sur l'un des btiments anglais en rade, le
fit enfermer dans un troit rduit situ au-dessous d'un blockhaus, en
lui interdisant toute communication au dehors, mme avec sa femme, et
publia une proclamation ainsi conue: Une sentinelle franaise a t
attaque dans la nuit du 2 au 3 mars 1844. En reprsailles, j'ai fait
saisir le nomm Pritchard, seul moteur et instigateur journalier de
l'effervescence des naturels. Ses proprits rpondent de tout dommage
occasionn  nos valeurs par les insurgs, et si le sang franais venait
 couler, chaque goutte en rejaillirait sur sa tte[13].

[Note 12: Je ne citerai ici que quelques articles de cet arrt:

ARTICLE 2. Tout rsidant, Europen ou Indien, doit tre rentr dans son
habitation au coup de canon de retraite, et n'y recevoir personne aprs
cette heure.

ART. 3. Depuis le coup de canon de retraite jusqu' celui de diane,
les patrouilles commandes par un officier et les rondes de police
commandes par le commissaire de police pourront se faire ouvrir de
force et visiter en dtail toute maison qui leur paratra suspecte, ou
dans laquelle on souponnera une runion de personnes autres que celles
qui habitent la maison.

ART. 4. Si les patrouilles ou rondes de gendarmerie trouvent, dans les
maisons qu'elles visiteront, des personnes qui ne les habitent pas, en
outre de l'arrestation de ces personnes et de celle du propritaire, de
la confiscation ou de la destruction immdiate de tous vins, alcools ou
autres esprits, les maisons pourront tre dtruites et leurs matriaux
transports  la convenance du commandant particulier, pour construire
des corps-de-garde, magasins ou abris utiles  la garnison.

ART. 5. Les embarcations des btiments trangers,  quelque nation
qu'ils appartiennent, devront avoir quitt le rivage au coup de canon de
retraite, emmenant avec elles les personnes de leur quipage et tous
les passagers descendus  terre dans la journe. Il est interdit  tout
officier, matelot ou passager, d'avoir  terre un logement de nuit.

ART. 6. D'un coup de canon  l'autre, les btiments trangers sont
prvenus qu'en outre des coups de feu auxquels ils exposeraient
leurs hommes en envoyant un canot  terre, l'quipage sera arrt, et
l'embarcation immdiatement saborde ou dtruite.]

[Note 13: M. Pritchard, de retour  Londres, rendit compte  lord
Aberdeen (le 31 juillet 1844) de son arrestation et de sa dtention en
ces termes:

Le jour mme o la loi martiale (la mise en tat de sige de Papiti)
fut proclame, je fus jet en prison sans qu'on me donnt la moindre
indication de la cause de ce traitement. Le 3 mars, vers quatre heures,
comme j'tais sur le quai, prs de mettre le pied sur le bateau qui
devait me conduire  bord du navire de Sa Majest _le Cormoran_, le
principal agent de la police courut sur moi et me saisit par le bras.
Il fut immdiatement rejoint par quelques soldats. On me conduisit, 
travers la ville, jusqu'au haut d'une colline sur laquelle avait t
construit un blockhaus. Nous montmes par une petite chelle  l'tage
suprieur du blockhaus qui formait le corps-de-garde. Au milieu de la
pice tait une trappe. Je fus descendu, par cette trappe, dans le
cachot situ au-dessous, et j'y fus tenu, sans une goutte d'eau pour
tancher ma soif et apaiser ma fivre, jusqu'au lendemain matin,
vers huit ou neuf heures. On ouvrit alors la trappe, et je reus la
proclamation de M. d'Aubigny, du 3 mars. Quant  la sentinelle attaque
par un natif de l'le, je n'en savais pas plus que n'en et pu savoir
l'un des officiers de Sa Majest rsidant  Londres. On me dit alors
qu'on m'apporterait des aliments de chez moi, deux fois par jour.
L'humidit du cachot tait telle que, le troisime jour, je fus pris
d'un violent accs de dysenterie. Je demandai qu'un mdecin pt venir me
voir. Cette faveur me fut accorde  certaines conditions; on mit dans
le cachot une chelle sur laquelle je montai assez haut pour que le
docteur pt me tter le pouls, m'examiner et me faire des questions sur
ma sant. Il crivit au gouverneur que, si je n'tais pas tir de cet
humide cachot, je serais bientt mort. D'aprs cette lettre, je fus
emmen de nuit sur un vaisseau de guerre franais  l'ancre dans le
port. Je fus encore tenu l dans la solitude, mais tout tait sec et
clair, et j'y tais beaucoup mieux que dans le cachot. Le vaisseau de Sa
Majest, _le Cormoran_, ayant reu du gouverneur, M. Bruat, l'ordre de
quitter le port, il fut convenu que je serais mis  bord de ce vaisseau
quand il serait hors du port,  condition que je ne serais dbarqu dans
aucune des _Iles de la Socit_, et que je serais emmen dans quelqu'une
des les de ma juridiction. _Le Cormoran_ se rendant  Valparaiso, j'ai
cru de mon devoir de venir ici et de mettre mon affaire sous les yeux
de Votre Seigneurie, pour que le gouvernement de Sa Majest la prenne en
considration.]

Quatre jours aprs ces mesures de son lieutenant, le 9 mars 1844, le
gouverneur Bruat rentra  Papiti: J'ai trouv, crivait-il au ministre
de la marine[14], que Papiti avait l'air d'une ville assige. J'ai
immdiatement fait remettre  terre les effets franais que l'on avait
fait porter  bord des btiments. Le missionnaire anglais, M. Orsmond,
de qui j'avais eu dj beaucoup  me louer, m'a encore parfaitement
second; il avait dj engag le peuple de Papiti  rpondre par un
refus aux missaires des insurgs.... Le nombre de ces insurgs diminue
tous les jours; de tous cts la confiance renat, et les grands chefs
du pays qui, tous, sont rests fidles  notre cause, m'annoncent
qu'avec de la patience chacun rentrera chez soi... Les copies de la
correspondance que m'a adresse le commandant d'Aubigny, pendant mon
sjour  Tarava, vous feront connatre la ncessit o il s'est trouv
de mettre Papiti en tat de sige et d'arrter M. Pritchard, ex-consul
d'Angleterre. Dans l'agitation o se trouvait le pays, cette mesure
tait ncessaire; mais je n'ai d approuver ni la forme, ni le motif de
cette arrestation. Cependant la gravit des vnements tait telle que
je ne pouvais revenir sur ce qui avait t fait sans dcourager notre
parti et raffermir les rvolts. A mon arrive, j'ai de suite fait
transfrer M. Pritchard du blockhaus  bord de notre frgate _la
Meurthe_, en donnant au commandant Guillevin l'ordre de le recevoir  sa
table. Considrant que M. Pritchard n'tait plus qu'un simple rsident
anglais dont l'influence sur l'ex-reine Pomar et le parti rvolt
tait devenue dangereuse pour la tranquillit de l'le, j'ai crit au
capitaine du btiment anglais, _le Cormoran_, M. Gordon, pour l'engager
 quitter Papiti o il n'avait aucune mission, et  emmener M.
Pritchard, que je promis de mettre  sa disposition ds que le btiment
quitterait le port. Aprs avoir reu l'adhsion du commandant Gordon,
j'ai donn l'ordre  M. Guillevin, commandant de _la Meurthe_, de
prvenir M. Pritchard que _le Cormoran_ le prendrait  son bord et qu'il
tait libre de recevoir sa famille.... Le dpart du _Cormoran_[15]
a produit le meilleur effet; tous les rapports m'annoncent, et votre
Excellence peut tre assure que l'espoir du secours promis depuis si
longtemps par les agents et les capitaines anglais est la seule cause de
la rsistance qui s'est manifeste et qui cessera quand on saura que les
promesses sont fausses. Dsirant n'employer la force qu' la dernire
extrmit et lorsque toutes les chances seront favorables, je ne
profiterai du surcrot de moyens que me procure momentanment notre
frgate _la Charte_[16], que si j'en vois la ncessit absolue et si les
propositions faites par les missionnaires chouent.

[Note 14: Les 13 et 21 mars 1844.]

[Note 15: Ce btiment quitta le 13 mars la rade de Papiti, emmenant M.
Pritchard.]

[Note 16: Cette frgate tait venue, le 13 mars, des les Marquises,
amenant  Tati plusieurs passagers et la 26e compagnie d'infanterie que
M. Bruat avait fait demander.]

Plusieurs des missionnaires anglais avaient, en effet, crit, le 19
mars, au gouverneur: Nous soussigns, missionnaires protestants, runis
en comit  Paofa de Tati, profondment convaincus que c'est notre
devoir, comme ministres de l'vangile de paix, de tenter collectivement
ce que des efforts individuels n'ont pas russi  accomplir,
c'est--dire de dcider les natifs maintenant rassembls dans la partie
orientale de l'le,  rentrer paisiblement dans leurs demeures, et
connaissant la grande influence que les chefs maintenant insurgs ont
sur le peuple, nous croyons que mme notre effort collectif demeurerait
vain  moins que nous ne fussions autoriss par S. E. le gouverneur 
leur offrir, en retour de leur soumission, des termes d'amiti.
Nous serons heureux de recevoir de S. E. une prompte rponse. Dix
missionnaires avaient sign cette lettre. M. Bruat leur rpondit le jour
mme: Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, et j'ai vu avec un vritable plaisir que vous tiez anims
des sentiments qui doivent prsider  toute runion religieuse. Je suis
persuad que ceux que vous exprimez aujourd'hui ont toujours servi de
base  votre conduite vis--vis d'un peuple que vous avez entrepris de
diriger spirituellement. Puisque vous dsirez sincrement la paix,
mon opinion est que la dmarche qui amnerait le plus promptement ce
rsultat serait que vous vinssiez me voir et que vous reconnussiez
franchement mon autorit. Alors votre concours aurait toute sa puissance
pour le maintien de la tranquillit si ncessaire  l'oeuvre pour
laquelle vous travaillez depuis longtemps, et que mes instructions et ma
conviction particulire me font un devoir de soutenir. Il me semble que,
tant que vous n'aurez pas fait cette dmarche, les Indiens, quelque peu
verss qu'ils soient dans les usages europens, trouveront toujours,
lorsque vous les engagerez  la soumission, quelque chose qui, dans
votre propre conduite, n'est pas en rapport avec les instructions que
vous leur donnez. Quelle que soit d'ailleurs votre dtermination, la
dmarche que vous me proposez a mon assentiment puisque vous l'avez
soumise  mon approbation; mais je ne puis vous autoriser  parler
en mon nom puisque vous n'avez pas mes instructions. Nanmoins, pour
arriver aux rsultats si dsirables que vous esprez obtenir, vous
pouvez promettre, aux chefs qui viendront immdiatement  Papiti faire
leur soumission pleine et entire au gouvernement franais, qu'ils ne
seront ni arrts ni exils.

Les missionnaires anglais n'hsitrent point; ils demandrent au
gouverneur une audience qu'il s'empressa de leur accorder; et aprs
cette dmarche qui prouva la sincrit de leurs intentions pacifiques,
ils se mirent en effet  l'oeuvre pour calmer l'insurrection. Ils n'y
parvinrent pas aussi promptement qu'ils l'avaient espr; une fois en
mouvement, les Tatiens se montrrent plus passionns et plus hardis
qu'on ne s'y attendait; M. Bruat fut oblig de dployer, dans cette
petite guerre contre une petite peuplade perdue au milieu de l'ocan,
tout ce qu'il avait d'habilet militaire et de courage personnel, comme
de savoir-faire et de patience politique. Il ne russit pleinement
qu'aprs une lutte qui se prolongea pendant deux ans; car ce ne fut
qu'en 1846 que la reine Pomar, qui s'tait retire dans d'autres les
de cet archipel, consentit enfin  rentrer dans Tati en reprenant
possession de la souverainet intrieure de son le, et que le
protectorat franais fut paisiblement rtabli, aux termes du trait du 9
septembre 1842.

Pendant que la question se dbattait ainsi, par la guerre, dans l'ocan
Pacifique, elle se posa plus directe et plus grave entre les deux
rives de la Manche. Nous remes dans les derniers jours de juillet les
nouvelles de l'incident survenu  Tati  l'gard de M. Pritchard, et au
mme moment M. Pritchard lui-mme arrivait  Londres et entretenait
son gouvernement de son aventure. J'crivis le 30 juillet au comte de
Jarnac, notre charg d'affaires  Londres pendant l'absence de M. de
Sainte-Aulaire en cong: Voici de bien dsagrables nouvelles de Tati.
Les faits sont raconts et expliqus dans les pices que je vous envoie.
Communiquez-les  lord Aberdeen. Comment se peut-il qu'au mois de mars
dernier, les menes de M. Pritchard et de quelques officiers de la
marine anglaise contre nous aient recommenc avec tant d'ardeur? Comment
M. Pritchard, qui savait dj sa nomination en qualit de consul aux
_Iles des Amis_, a-t-il pu s'obstiner  rester, sans caractre,  Tati?
Comment, loin de se conformer aux instructions de lord Aberdeen du 25
septembre 1843, les a-t-il soigneusement tenues secrtes? Tout cela
me contrarie vivement. Tout cela rendra,  Tati mme, le retour au
protectorat plus difficile, et  Paris comme  Londres les discussions
plus aigres et plus embarrassantes. J'ai fait, dans cette affaire, tout
ce qui tait en mon pouvoir; j'ai accept, sans hsiter, ma bien
grosse part du fardeau, il serait juste et ncessaire que rien ne
vnt l'aggraver, et que les intentions du gouvernement anglais fussent
respectes et accomplies par ses agents. Je n'ai pas le temps, ce matin,
de vous en dire davantage et de discuter les dtails de ce fcheux
incident. Je vous transmets sur-le-champ ce que j'en sais.

Avant que ma lettre ft arrive au comte de Jarnac et qu'il et pu rien
dire ni rien communiquer  lord Aberdeen, le 31 juillet au soir, dans la
Chambre des communes, interpell par sir Charles Napier sur les bruits
qui couraient au sujet de Tati et de M. Pritchard, sir Robert Peel
rpondit: J'ai l'honneur de dclarer que le gouvernement de Sa Majest
a reu de Tati des rapports; et, prsumant qu'ils sont exacts, je
n'hsite pas  dire qu'un outrage grossier, accompagn d'une injure
grossire, a t commis contre l'Angleterre dans la personne de son
agent. Ces rapports ne nous sont parvenus que lundi dernier; mais le
gouvernement de Sa Majest a pris immdiatement des mesures pour venger
l'honneur du pays, et il a t reconnu depuis que cet outrage avait t
commis par des personnes revtues,  Tati, d'une autorit temporaire.
Me fondant, quant  l'affirmation de ce fait, sur l'autorit du
gouvernement franais, je dois prsumer qu'il prendra des mesures
immdiates pour faire  ce pays l'ample rparation qu'il a droit de
demander.

Ces paroles me surprirent; elles taient violentes et, sous quelques
rapports, inexactes; quand M. Pritchard avait t arrt, il n'tait
plus,  Tati, agent de l'Angleterre, et nous n'avions encore eu, avec
le gouvernement anglais, aucune communication sur cet incident. Mais
en mme temps la vivacit de sir Robert Peel me donna la mesure de
l'motion publique autour de lui; il avait videmment parl avec
prcipitation et sous une forte pression extrieure. Interpell  mon
tour, les 3 et 5 aot, dans la Chambre des pairs par M. de Boissy et
dans la Chambre des dputs par MM. Berryer et Billault, mon attitude
fut rserve et en contraste marqu avec celle de sir Robert Peel: Les
questions de politique extrieure, dis-je, ont des phases diverses, et
elles ne peuvent pas,  toutes ces phases indiffremment, entrer dans
cette Chambre. Elles ne sont pas telles que la porte leur en doive tre
ouverte toutes les fois qu'elles viennent y frapper. Il y a un moment
o la discussion porte la lumire dans ces questions; il y a d'autres
moments o elle y met le feu. Convaincu que, pour celle dont il s'agit,
il y aurait un inconvnient rel  la dbattre aujourd'hui, je m'y
refuse compltement. Il y a l, entre les deux gouvernements, des faits
et des droits  claircir et  mettre d'accord. C'est ce que j'ai
 faire dans ce moment. Je le ferai en respectant les rgles et les
convenances qui prsident aux bons rapports internationaux, et en
maintenant les droits, l'honneur, la dignit des agents de la France et
de ses officiers de marine en particulier. Quand le dbat viendra  son
heure, j'aurai  justifier devant la Chambre ce que le gouvernement
aura fait et les motifs pour lesquels il l'aura fait. Aujourd'hui, je
manquerais  tous mes devoirs envers le roi et envers le pays si j'en
disais davantage.

Malgr l'insistance de l'opposition, je persistai dans mon silence;
nous touchions au terme de la session; elle fut close le 5 aot 1844,
et j'eus du temps devant moi pour discuter avec le cabinet anglais les
questions que soulevait cet incident et pour en dissiper les embarras.

J'avais, ds le premier moment[17], crit  M. de Jarnac: Ne laissez
pas tablir que M. Pritchard ft encore consul d'Angleterre  Tati, et
que c'est le consul d'Angleterre qui a t arrt et renvoy de l'le.
Cela n'est point; M. Pritchard n'tait plus consul  Tati, car il
avait abdiqu lui-mme ce caractre en amenant son pavillon en novembre
dernier, au moment o l'amiral Dupetit-Thouars avait pris possession de
la souverainet de l'le. Et M. Pritchard avait amen son pavillon, non
point  cause d'un tort quelconque de l'autorit franaise envers lui,
non point  cause d'une injure  lui faite, mais pour ne pas reconnatre
cette autorit, et en dclarant formellement qu'il ne la reconnaissait
pas et que c'tait par ce motif qu'il cessait ses fonctions de consul.
Il serait trop commode de conserver la situation et les droits de consul
auprs d'un gouvernement auquel on ne reconnatrait ni la situation, ni
les droits de gouvernement, et qu'on travaillerait  renverser.

[Note 17: Le 1er aot 1844.]

_Post-scriptum._--Je retrouve  l'instant et je joins ici copie de la
lettre du 7 novembre 1843, par laquelle M. Pritchard a annonc lui-mme
 l'amiral Dupetit-Thouars qu'il amenait son pavillon et cessait ses
fonctions de consul britannique. Je demande si, aprs cette lettre, on a
pu,  Tati, le considrer encore comme consul.

M. de Jarnac s'acquitta sur-le-champ de sa mission; et en mme temps,
avec une fermet douce, il exprima  lord Aberdeen son regret des
paroles qu'au premier moment sir Robert Peel avait prononces; la
diffrence entre mon langage et le sien avait t sentie  Londres; lord
Aberdeen rpondit  M. de Jarnac que sir Robert Peel ne reconnaissait
la complte exactitude d'aucune des versions que les journaux avaient
donne de son discours, et M. de Jarnac fut autoris  me le dclarer.
Je suis fort aise de cette dclaration, lui crivis-je[18]; vous n'avez
pas d'ide de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir Robert Peel,
et de ce qu'elles ont ajout de difficults  une situation dj bien
difficile. Le fond de l'affaire a presque disparu devant ce langage de
sir Robert Peel, tenu si soudainement, avant d'avoir reu d'ici aucun
claircissement, aucune information; devant cette dclaration, pour moi
si inattendue, qu'on s'tait dj adress au gouvernement franais et
qu'on pouvait compter sur une ample rparation, quand j'tais en droit
de dire que je n'avais reu aucune reprsentation officielle et que les
deux gouvernements examineraient les faits avant de se prononcer. Quand
j'ai t interpell samedi et lundi derniers dans nos Chambres, j'aurais
pu me servir de votre petite dpche et affirmer l'inexactitude des
journaux anglais; j'ai mieux aim n'en rien faire et ne pas crer  sir
Robert Peel cette difficult de plus; je comprends les siennes et n'y
veux rien ajouter. Mais, de tout ceci, il reste une impression trs-vive
et qui aggrave beaucoup les embarras de l'affaire.

[Note 18: Le 8 aot 1844.]

Le premier de ces embarras ne tarda pas  tre cart; le gouvernement
anglais reconnut que M. Pritchard, ayant lui-mme amen son pavillon et
cess ses fonctions de consul  Tati, n'y avait plus aucun caractre
public; mais il n'en restait pas moins, dirent lord Aberdeen et sir
Robert Peel  M. de Jarnac[19], qu'un citoyen anglais, encore officier
de la reine, puisque M. Pritchard avait un brevet de consul dans
d'autres archipels de la mer du Sud, avait t arrt, emprisonn,
expuls sans qu'aucun grief positif contre lui et t constat
sous aucune forme de juridiction. Il y avait toujours lieu, pour le
gouvernement anglais,  demander, pour ce procd, une rparation; mais
il retarderait, sur ce point, toute demande officielle, dans l'espoir
que, pleinement informs, nous lui offririons spontanment celle qui
nous paratrait convenable.

[Note 19: Le 7 aot 1844.]

La rparation que dsirait le cabinet anglais, tout en hsitant 
la demander officiellement, c'tait que nous permissions le retour
momentan de M. Pritchard  Tati, ne ft-ce que pour y aller reprendre
sa famille qui y tait encore, et que nous loignassions, momentanment
aussi, de l'le M. d'Aubigny qui l'avait si brutalement emprisonn,
et M. Moerenhout, consul de Belgique et de France, que M. Pritchard
regardait comme son plus ardent ennemi et le principal auteur des
accusations portes contre lui. Lord Aberdeen, m'crivit le 10 aot M.
de Jarnac, m'avait pri hier d'aller le voir pour parler de l'affaire
de Tati qui devait se traiter de nouveau en conseil dans la matine. Il
m'a exprim avec beaucoup d'insistance le regret qu'il prouvait de
ne rien recevoir de vous  ce sujet. Il m'a dit qu'il tait rellement
inquiet de cette affaire que le temps aggrave en Angleterre, tandis
qu'il la simplifie peut-tre en France. Il tient  bien tablir qu'il
n'y a eu aucune accusation prcise formule contre Pritchard. Il dplore
surtout l'absence de toute rponse de vous sur l'ouverture qu'il a faite
quant au retour, au moins momentan, dudit Pritchard  Tati; et il m'a
mme exprim quelque regret de n'avoir pas encore saisi officiellement
lord Cowley de l'affaire. J'ai lieu de croire qu'une portion du cabinet
penche pour le renvoi immdiat de M. Pritchard  Tati, sur le
vaisseau _le Collingwood_, avec ordre d'y rester jusqu'au dpart de
M. Moerenhout. Lord Aberdeen et sir Robert Peel m'ont laiss, l'un et
l'autre, entrevoir cette alternative. J'ai rpondu que vous ne pourriez
gure y voir qu'une de ces provocations qui rendent les hostilits  peu
prs invitables.

Je m'empressai de ne laisser au gouvernement anglais aucun doute sur
mon sentiment et ma rsolution  cet gard. J'crivis le 15 aot  M.
de Jarnac: Je rponds  l'ide qui me parat surtout proccuper
lord Aberdeen, la possibilit d'un retour, au moins momentan, de M.
Pritchard  Tati. Je mets de ct ce qui se passe depuis quinze jours
 Paris et  Londres, l'effet que produirait chez nous une telle
mesure, la situation o elle placerait le cabinet, et ds  prsent et
 l'ouverture de la prochaine session. Je n'examine la mesure qu'en
elle-mme, dans son effet  Tati mme, dans son rapport avec ce qui se
passe maintenant l et ce qui s'y passera bientt. Une insurrection
a clat  Tati. L'tablissement franais est attaqu, sur quelques
points  main arme, sur d'autres par des menes trs-actives. On dit,
on affirme que des moyens d'organisation et de rsistance sont fournis,
du dehors, aux naturels, que des armes et des munitions de guerre
ont t dbarques. Ce qu'il y de certain, c'est que la guerre est
flagrante. Peut-on penser, dans un tel tat de choses,  laisser
retourner, reparatre seulement dans l'le l'homme qui,  tort ou
raison, y est considr, par les Franais et par les naturels,
comme l'instigateur, comme le drapeau du moins de la rsistance, de
l'insurrection et de la guerre? videmment ce serait envoyer  la guerre
un nouvel aliment,  l'insurrection de nouvelles esprances. Ce serait
affaiblir momentanment les Franais dans la lutte qu'ils ont  soutenir
et compromettre leur sret. Je manquerais, en autorisant un pareil
fait,  tous mes devoirs comme  toutes les rgles du bon sens.

Il y a plus. Quand l'insurrection sera rprime  Tati et la guerre
termine, quand l'autorit franaise sera bien rtablie et inconteste,
tout ne sera pas fini, tant s'en faut; il restera  faire quelque chose
de trs-difficile; il restera  excuter l'ordre du roi du 26 fvrier
dernier,  faire cesser le rgime de la complte souverainet franaise
pour revenir  la stricte excution du trait du 9 septembre 1842,
c'est--dire au protectorat pur et simple. J'en appelle  l'impartialit
de lord Aberdeen; croit-il que ce retour soit une chose simple et
facile? Il n'a pas t facile, Dieu le sait, de l'ordonner et de le
soutenir ici. C'et t en tous cas, et quand mme il ne serait rien
arriv dans l'intervalle, une opration dlicate que de l'excuter
 Tati. Mais depuis les derniers vnements, au sortir d'une
insurrection, aprs toutes les dmarches qui ont de plus en plus irrit
et compromis, sur ce petit thtre, les partis et les hommes,  coup sr
le rtablissement du protectorat, au lieu de la complte souverainet,
sera une grave affaire. Dans la sance de clture de la Chambre des
dputs, et  raison des dernires circonstances, on nous a de
nouveau et fortement attaqus pour cette mesure; bien plus, on nous
a formellement demand d'y renoncer. Que ne dirait-on pas si nous en
aggravions encore les difficults et les inconvnients, si le retour de
M. Pritchard prcdait ou suivait de prs la rintgration de la reine
Pomar? Qui peut prvoir les consquences d'un tel rapprochement? Je
n'hsite pas  l'affirmer: jusqu' ce que la situation de Tati soit
claircie et rassise, jusqu' ce que la guerre ait cess et que le
protectorat franais soit dfinitivement tabli, la prudence, qui est
ici un devoir imprieux, me commande de ne rien faire, de ne rien dire
qui aggrave les prils d'une situation dj si pineuse, et qui envoie
aveuglment, d'Europe  Tati, de nouvelles et inapprciables chances
de perturbation qui nous reviendraient en Europe avec un retentissement
dplorable.

Je suis d'autant plus oblig  cette prudence, mon cher Jarnac, que
personnellement je suis convaincu que M. Pritchard est bien rellement
le principal instigateur de la rsistance et de l'insurrection contre
l'tablissement franais. Plus j'ai examin sa conduite, soit en
remontant aux premires origines de tout ceci, soit en pntrant dans
tous les dtails, plus ma conviction de son hostilit active, opinitre,
et de ses menes contre nous, s'est affermie. C'est, il me semble, un
homme fin, retors, prcautionneux, habile  sauver les apparences,
mais qui ne perd jamais de vue son but et y marche par toutes sortes de
voies. Je regarde sa prsence  Tati comme inconciliable avec la paix
de l'le et l'exercice tranquille et rgulier du protectorat franais.
Tenez donc bon. Nous sommes dans notre droit. Nous agissons selon les
plus vidents conseils de la plus ncessaire prudence. Si Pritchard
retourne  Tati, les autorits franaises qui l'ont loign sont
dmolies; il faut les rappeler; tout ascendant moral franais est perdu;
il faut envoyer des troupes de plus, des vaisseaux de plus, lever
partout dans l'le de nouvelles fortifications. Cela n'est pas possible,
cela n'est pas proposable, et quel que soit l'empire des proccupations
personnelles, je ne puis croire que lord Aberdeen ne le reconnaisse pas
lui-mme.

Quant  ce que je pense de l'emprisonnement et de la mise au secret de
Pritchard, ainsi que de la proclamation du commandant d'Aubigny, je
vous l'ai dit. Si, de Londres, on me parle officiellement, je pourrai
exprimer,  cet gard, du regret et une certaine mesure de blme.
En aucun cas, le langage de la proclamation ne vaut rien. Quelques
circonstances qui ont,  ce qu'il parat, accompagn l'emprisonnement,
sont galement regrettables. D'aprs les faits tels qu'ils me sont
connus jusqu' prsent, il ne me semble pas que l'emprisonnement mme
ft ncessaire; M. d'Aubigny pouvait faire, ds le premier moment, ce
qu'a fait M. Bruat  son retour, c'est--dire renvoyer M. Pritchard
de l'le,  bord d'un btiment anglais. Voil ce qu'on pourrait
reconnatre, avec grande rserve dans le langage, car M. d'Aubigny a
cru agir sous l'empire d'une ncessit pressante, et l'on ne saurait
abandonner tout  fait le droit d'emprisonnement prventif et
temporaire. Il y a tel cas o ce serait le seul moyen d'arrter des
menes coupables, et o les moyens matriels d'loigner du sol un
tranger dangereux manqueraient absolument. Contenez vos paroles dans
ces limites, en admettant que, prt  reconnatre ce qui est vrai et
juste, je pourrais dire, dans une forme un peu officielle, quelque chose
d'analogue  ce que je vous dis confidentiellement.

On ne saurait non plus admettre que, pour l'expulsion d'un tranger
regard comme dangereux, une procdure pralable et l'intervention des
formes ou du pouvoir judiciaires soient ncessaires. C'est un droit de
police qui appartient  l'autorit publique, et dont elle use selon sa
conviction. Plus d'un Franais a t ainsi renvoy de l'le Maurice, par
un simple acte du gouverneur anglais et sans aucune forme de procs.

Quatre jours aprs, je transmis  M. de Jarnac des informations prcises
sur six cas particuliers dans lesquels des Franais avaient t expulss
de l'le Maurice aussi rudement et avec bien moins de motifs qu'on n'en
avait eus  Tati pour renvoyer M. Pritchard. Il fut ainsi bien tabli
que, non-seulement l'expulsion des trangers, mais leur arrestation et
leur emprisonnement pralables taient le droit commun et la pratique
habituelle dans les colonies anglaises, et que cette pratique
avait souvent donn lieu  des actes de rigueur commis sans formes
judiciaires; actes qui cependant n'avaient point t considrs, par
le gouvernement anglais, comme des outrages envers le pays auquel
appartenait l'tranger expuls, et n'avaient donn lieu, de sa part, 
aucune rparation.

En traitant avec des hommes tels que lord Aberdeen et sir Robert
Peel, c'tait beaucoup, pour vider la question, que d'affirmer ainsi
franchement notre droit et notre dessein; ce n'tait pas assez pour les
mettre eux-mmes en tat de rsister  la pression qu'exeraient sur
eux l'opposition dans le parlement, les diverses socits de missions et
tout le protestantisme ardent de l'Angleterre. Sir Robert Peel surtout,
par sympathie ou par laisser-aller, tait tent de leur donner une
satisfaction clatante; chaque fois que M. de Jarnac voyait lord
Aberdeen, il le trouvait perplexe: J'ai t oblig, lui dit-il un jour,
pour contenter mes collgues, de prparer moi-mme une note officielle
que lord Cowley serait charg de remettre  M. Guizot, et qui lui
annoncerait que M. Pritchard serait ramen  Tati par _le Collingwood_;
elle est l, sur mon bureau; mettez-moi en mesure de l'y laisser. Un
conseil fut tenu le 13 aot, et tous les membres du cabinet, sauf le
ministre des affaires trangres, se prononcrent pour une forte et
immdiate augmentation des armements maritimes de l'Angleterre. Une
telle mesure et fort aggrav la situation, et lord Aberdeen eut besoin
de toute son influence personnelle, comme de toute l'autorit de sa
position, pour la faire carter: Je ferai tout ce qui sera en mon
pouvoir, dit-il  M. de Jarnac, pour aplanir les voies au Roi et  M.
Guizot; mais je suis prpar au pire.

J'tais, de mon ct, bien rsolu  ne pas aller, en fait de rparation,
au del de ce que j'avais indiqu; je rptais sans cesse  M. de
Jarnac: Tournez et retournez en tous sens cette ide qu'il est
impossible que la paix du monde soit trouble par Pritchard, Pomar et
d'Aubigny, sans aucun vrai ni srieux motif. Ce serait une honte pour
les deux cabinets. C'est l le cri du bon sens. Donnons  la foule, des
deux cts de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par l.
Pour moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos
agents et notre dignit. S'il y a de l'humeur  Londres, j'attendrai
qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi qui
le subirai.

Je m'en expliquai avec le Roi: Je ne sais, lui dis-je, comment finira
cette sotte affaire Pritchard; je prsume qu'en aucun cas le Roi ne
voudra faire la guerre  l'Angleterre pour Tati; mais si, pour viter
la guerre, il fallait sortir de Tati, je ne pourrais me charger de cet
abandon, et je demanderais au Roi la permission de me retirer. Le
Roi se rcriait sans me contredire: Je dsire, m'crivit-il[20] en
me renvoyant deux lettres de M. de Jarnac, que lord Aberdeen soit bien
assur qu'il peut compter sur mes efforts comme sur les vtres
pour ensevelir cette dplorable tracasserie par tous les moyens
_praticables_, c'est--dire par tous ceux qui n'exposeraient pas la
France et le monde aux dangers d'une crise ministrielle chez nous. Mais
qu'on ne nous renvoie pas Pritchard  ce malheureux Tati.

[Note 20: Le 20 aot 1844.]

Presque ds le dbut de la querelle  Londres[21], M. de Jarnac
m'avait crit: J'ai cru remarquer, dans ma dernire entrevue avec lord
Aberdeen, que M. Pritchard lui avait peut-tre donn  entendre qu'une
indemnit en argent le satisferait plus qu'une infinit de mesures
politiques que le cabinet discute pour dgager l'amour-propre public de
cette difficile affaire. Je n'ai naturellement pas pouss lord Aberdeen
qui, il va sans dire, n'appuierait ou n'indiquerait rien de semblable;
mais j'ai pens qu'il tait bon de porter  votre connaissance
cette induction que j'ai tire de quelques paroles essentiellement
inofficielles de mon interlocuteur. Vous jugerez s'il y a quelque parti
 en tirer. Cette faon de vider la question n'avait rien qui pt nous
surprendre ni nous blesser; c'tait celle que M. Pritchard lui-mme
avait employe lorsque, en 1836, aprs avoir fait expulser de Tati les
deux missionnaires catholiques, les Pres Caret et Laval, il leur avait
fait accorder par la reine Pomar, sur la demande formelle de l'amiral
Dupetit-Thouars, une indemnit de deux mille piastres; il y avait l
un prcdent introduit par le reprsentant de la France et accept par
celui de l'Angleterre. Je rpondis  M. de Jarnac[22]: Si vous pouvez
donner quelque suite aux insinuations dont vous me parlez sur une
indemnit en argent, je suis dispos  m'y prter. Suivez ce
filon. Puisqu'on vous l'a fait entrevoir, il doit y avoir moyen de
l'exploiter.

[Note 21: Le 6 aot 1844.]

[Note 22: Le 8 aot 1844.]

Dans la premire chaleur de la ngociation, cette ide resta lointaine
et obscure; mais quand le cabinet anglais fut convaincu que nous ne
lui ferions aucune des concessions qu'il nous demandait, que nous ne
consentirions ni au retour de M. Pritchard  Tati, ni au rappel d'aucun
de nos officiers, et que le renvoi de l'ancien consul  Tati sur _le
Collingwood_ aurait des consquences plus graves que ne le voulaient
ceux-l mmes qui le rclamaient, l'ide de l'indemnit rentra dans la
ngociation et en changea le caractre; toute apparence de menace d'une
part et de faiblesse de l'autre s'vanouit; nous avions reconnu qu'il
y avait eu, dans l'expulsion, d'ailleurs lgitime et ncessaire, de M.
Pritchard, des rigueurs inconvenantes et inutiles qui avaient pu lui
causer des souffrances et des dommages dont nous pouvions trouver
quitable de l'indemniser. J'crivis  M. de Jarnac que nous tions
prts  dclarer officiellement ce que nous croyions juste de faire;
et aprs l'change de quelques observations amicales sur les termes
de notre dclaration, j'adressai  M. de Jarnac, avec ordre de les
communiquer  lord Aberdeen, ces deux dpches:

1--Paris, 29 aot 1844.

Monsieur le Comte, j'ai rendu compte au Roi dans son conseil des
entretiens que j'ai eus avec M. l'ambassadeur de Sa Majest Britannique,
relativement au renvoi de M. Pritchard de l'le de Tati et aux
circonstances qui l'ont accompagn. Le gouvernement du Roi n'a voulu
exprimer aucune opinion, ni prendre aucune rsolution sur cet incident
avant d'avoir recueilli toutes les informations qu'il pouvait esprer,
et mrement examin tous les faits, car il a  coeur de prvenir tout ce
qui pourrait porter quelque altration dans les rapports des deux tats.

Aprs cet examen, le gouvernement du Roi est demeur convaincu:

1 Que le droit d'loigner de l'le de Tati tout rsident tranger qui
troublerait ou travaillerait  troubler et  renverser l'ordre tabli,
appartient au gouvernement du Roi et  ses reprsentants; non-seulement
en vertu du droit commun de toutes les nations, mais aux termes mmes
du trait du 9 septembre 1842 qui a institu le protectorat franais, et
qui porte:--La direction de toutes les affaires avec les gouvernements
trangers, de mme que tout ce qui concerne les rsidents trangers,
est plac  Tati entre les mains du gouvernement franais, ou de la
personne nomme par lui;

2 Que M. Pritchard, du mois de fvrier 1843 au mois de mars 1844,
a constamment travaill, par toutes sortes d'actes et de menes,
 entraver, troubler et dtruire l'tablissement franais  Tati,
l'administration de la justice, l'exercice de l'autorit des agents
franais et leurs rapports avec les indignes.

Lors donc qu'au mois de mars dernier une insurrection a clat dans une
partie de l'le et se prparait  Papiti mme, les autorits franaises
ont eu de lgitimes motifs et se sont trouves dans la ncessit d'user
de leur droit de renvoyer M. Pritchard du territoire de l'le, o sa
prsence et sa conduite fomentaient, parmi les indignes, un esprit
permanent de rsistance et de sdition.

Quant  certaines circonstances qui ont prcd le renvoi de M.
Pritchard, notamment le mode et le lieu de son emprisonnement momentan,
et la proclamation publie,  son sujet,  Papiti, le 3 mars dernier,
le gouvernement du Roi les regrette sincrement, et la ncessit ne lui
en parat point justifie par les faits. M. le gouverneur Bruat, ds
qu'il a t de retour  Papiti, s'est empress de mettre un terme 
ces fcheux procds en ordonnant l'embarquement et le dpart de
M. Pritchard. Le gouvernement du Roi n'hsite point  tmoigner, au
gouvernement de Sa Majest Britannique, comme il l'a fait connatre 
Tati mme, son regret et son improbation des circonstances que je viens
de rappeler.

Le gouvernement du Roi a donn, dans _les Iles de la Socit_, des
preuves irrcusables de l'esprit de modration et de ferme quit qui
rgle sa conduite. Il a constamment pris soin d'assurer, aux trangers
comme aux nationaux, la libert de culte la plus entire et la
protection la plus efficace. Cette galit de protection pour toutes les
croyances religieuses est le droit commun et l'honneur de la France.
Le gouvernement du Roi a consacr et appliqu ce principe partout
o s'exerce son autorit. Les missionnaires anglais l'ont eux-mmes
reconnu, car la plupart d'entre eux sont demeurs trangers aux menes
de M. Pritchard, et plusieurs ont prt aux autorits franaises un
concours utile. Le gouvernement du Roi maintiendra scrupuleusement cette
libert des consciences et le respect de tous les droits; et en mme
temps il maintiendra aussi et fera respecter ses propres droits,
indispensables pour garantir  Tati le bon ordre ainsi que la sret
des Franais qui y rsident et des autorits charges d'exercer le
protectorat.

Nous avons la confiance que l'intention du cabinet britannique
s'accorde avec la ntre, et que pleins l'un pour l'autre d'une juste
estime, les deux gouvernements ont le mme dsir d'inspirer  leurs
agents les sentiments qui les animent eux-mmes, de leur interdire tous
les actes qui pourraient compromettre les rapports des deux tats,
et d'affermir, par un gal respect de leur dignit et de leurs droits
mutuels, la bonne intelligence qui rgne heureusement entre eux.

2--Paris, le 2 septembre 1844.

Monsieur le Comte, en exprimant au gouvernement de Sa Majest
Britannique son regret et son improbation de certaines circonstances qui
ont prcd le renvoi de M. Pritchard de l'le de Tati, le gouvernement
du Roi s'est montr dispos  accorder  M. Pritchard,  raison des
dommages et des souffrances que ces circonstances ont pu lui faire
prouver, une quitable indemnit. Nous n'avons point ici les moyens
d'apprcier quel doit tre le montant de cette indemnit, et nous
ne saurions nous en rapporter aux seules assertions de M. Pritchard
lui-mme. Il nous parat donc convenable de remettre cette apprciation
aux deux commandants des stations franaise et anglaise dans l'ocan
Pacifique, M. le contre-amiral Hamelin et M. l'amiral Seymour. Je vous
invite  faire, de notre part, cette proposition au gouvernement de Sa
Majest Britannique, et  me rendre compte immdiatement de sa rponse.

Le cabinet anglais accepta volontiers ce mode de rglement de
l'indemnit promise, et trois jours aprs, le 5 septembre 1844, le
discours prononc au nom de la reine d'Angleterre pour la prorogation
du Parlement contint ce paragraphe: Sa Majest s'est trouve rcemment
engage dans des discussions avec le gouvernement du roi des Franais,
sur des vnements de nature  interrompre la bonne entente et les
relations amicales entre ce pays et la France. Vous vous rjouirez
d'apprendre que, grce  l'esprit de justice et de modration qui a
anim les deux gouvernements, ce danger a t heureusement cart.

Entre les deux pays et les deux gouvernements l'affaire tait termine;
elle ne l'tait pas en France et pour le cabinet franais. Nous avions
 soutenir dans les Chambres la conduite que nous avions tenue dans la
ngociation et  en faire approuver l'issue. Le vif dplaisir qu'avaient
caus, ds le premier moment, les paroles pres de sir Robert Peel,
avait t ardemment propag et foment par les journaux de l'opposition;
ils rptaient tous les matins que nous serions certainement dans cette
occasion, comme nous l'tions toujours, disaient-ils, d'une complaisance
pusillanime envers l'Angleterre. Dans un tel tat des esprits,
l'incident Pritchard ne pouvait manquer d'tre, dans la session
prochaine, l'objet d'un grave dbat; le roi Louis-Philippe s'en
inquitait plus que personne, dans l'intrt et des bons rapports avec
l'Angleterre et de la stabilit du cabinet dont il avait le maintien
fort  coeur. Le soir mme du jour o le conseil avait dcid en
principe l'indemnit et o je l'avais annonc  Londres, je reus de lui
la lettre suivante[23]:

[Note 23: Du 2 septembre 1844.]

Mon cher ministre, j'ai beaucoup rflchi sur ce qui s'est pass
aujourd'hui au conseil, relativement  l'affaire Pritchard. Nous
avons reconnu qu'une indemnit lui tait due pour les dommages qu'il a
prouvs. Nous avons rsolu que vous en informeriez officiellement lord
Aberdeen, et que vous lui proposeriez d'en faire rgler le montant par
les deux amiraux Hamelin et Seymour qui commandent les forces navales
des deux puissances dans l'ocan Pacifique. Je trouve ce mode de
rglement  la fois quitable et convenable. Cependant il me prsente,
pour la mise en pratique, plus d'une difficult.

La premire de toutes, c'est que les deux amiraux devant ncessairement
se runir  Tati pour l'examen et l'apprciation des dommages que
M. Pritchard a prouvs, il est certain qu'on ne peut refuser  M.
Pritchard de faire valoir ses droits et de plaider sa cause devant les
deux amiraux, soit en personne, soit par un fond de pouvoirs. Or, je
crois que le conseil pense, comme moi, que nous ne pouvons consentir
 ce que, dans aucun cas, M. Pritchard retourne  Tati, et, par
consquent,  ce qu'il y paraisse pour plaider sa cause en personne
devant les amiraux. Les plaidoyers par un fond de pouvoirs, dans un
lieu o tout est public et d'o tout nous revient avec commentaires pour
tre imprim dans les journaux, me paraissent prsenter aussi de grands
inconvnients, et je crois trs-dsirable qu'ils soient vits.

Une seconde difficult se trouve dans le temps norme qui doit
s'couler: 1 pour porter aux deux amiraux l'ordre de procder 
l'valuation dont ils doivent tre chargs; 2 pour qu'ils combinent
leurs mouvements maritimes dans la vaste tendue du Pacifique, de
manire  se trouver runis,  jour fixe,  Tati; 3 pour faire leur
travail; 4 pour que le rsultat de ce travail nous parvienne en Europe.

N'oublions pas, en outre, que d'aussi longs dlais feront un mauvais
effet en Angleterre, et qu'ils donneront lieu invitablement  un
accroissement de dommages pour M. Pritchard. Et cependant ces dlais,
dj si longs, doivent encore tre ncessairement allongs de tout le
temps qui s'coulera avant que nos Chambres aient accord le crdit
ncessaire pour faire payer l'indemnit que nos amiraux auront alloue
 M. Pritchard. Vous savez pendant combien d'annes le vote ncessaire
pour solder la somme alloue aux tats-Unis d'Amrique a t remis d'une
session  l'autre, et que ces retards ont failli allumer la guerre entre
la France et les tats-Unis.

Le meilleur moyen, l'unique, selon moi, d'chapper  ces difficults,
c'est de prier lord Aberdeen de rgler, avec M. Pritchard, un forfait
dont celui-ci donnerait quittance _in full of all demands_[24], et dont
le payement serait immdiatement effectu sans demander ni attendre
aucune sanction lgislative. Ds lors, il est vident que les fonds
de ce payement ne peuvent tre pris que dans deux sources: l'une, pour
laquelle je suis aussi dcid  refuser mon concours que vous l'tes 
me le demander, puisque ce serait de puiser, pour cet objet, dans
les fonds secrets des affaires trangres ou de l'intrieur, dj
insuffisants pour les besoins de l'tat auxquels ils sont destins 
satisfaire; l'autre moyen consiste dans mes ressources personnelles, les
revenus de ma liste civile, de mon domaine priv et de la couronne; et
je serai charm, malgr les charges et les embarras dont ils sont grevs
aujourd'hui, qu'on prenne l, sans mystre, la somme ncessaire  solder
l'indemnit de M. Pritchard. D'ailleurs, d'aprs ce que lord Aberdeen
a indiqu, la somme ncessaire pour cet objet n'est pas de nature 
apporter aucune augmentation relle  la masse de mes dettes, puisqu'il
ne s'agirait que d'environ mille livres sterling, c'est--dire 25,000
francs. Je trouve trs-convenable que ce soit le roi seul qui supporte
une dpense que son gouvernement et lui regardent  la fois comme
quitable, par consquent comme honorable et comme propre  faciliter la
continuation de nos bons rapports avec l'Angleterre. J'ajouterai, pour
ne rien taire de ma pense et de mon sentiment, que je jouirai, comme
roi, d'assurer cet avantage  la France sans l'exposer aux inconvnients
des retards et des difficults que pourraient entraner la demande de la
sanction lgislative pour une pareille bagatelle, et mme l'attente du
moment o il serait possible de la soumettre aux Chambres.

[Note 24: Pour le montant de toutes ses demandes.]

Je dsire donc, mon cher ministre, que, sans rien changer ni modifier
 la proposition de mon gouvernement, qui est de charger les amiraux
Hamelin et Seymour de rgler  Tati le montant de l'indemnit qu'ils
reconnatront due  M. Pritchard, vous chargiez le comte de Jarnac de
prier lord Aberdeen de proposer  M. Pritchard le payement immdiat,
 titre de forfait, d'une somme de mille livres sterling ou vingt-cinq
mille francs, que je fournirais contre sa quittance _in full of all
demands_. Et alors, quelque ft le rsultat de l'investigation des
amiraux, il n'y aura plus rien  demander aux Chambres; leur dcision ne
sera plus qu'une pice justificative constatant qu'il tait rellement
d une indemnit  M. Pritchard; et nanmoins, comme il faudrait qu'il
ft connu que M. Pritchard est satisfait, si des interpellations vous
taient faites  cet gard dans nos Chambres, vous les dclineriez en
disant qu'il n'y a rien  leur demander; et si l'on ajoutait la question
de savoir si M. Pritchard a reu une indemnit, vous dclareriez qu'il
n'a rien reu sur les fonds publics, avec une dclaration sur l'honneur
qu'il n'a rien reu non plus sur les fonds secrets des ministres. Tout
le monde pourrait savoir que c'est moi qui n'ai pas voulu laisser peser
sur le revenu public la somme que j'ai jug  propos de payer.

Je ne pensai pas que la proposition du Roi ft acceptable; elle aurait
paru n'avoir d'autre objet que d'viter au cabinet la ncessit, qu'elle
ne lui aurait pas vite, d'obtenir, pour l'indemnit Pritchard, un
vote des Chambres. Ce n'tait videmment pas dans la somme de cette
indemnit, mais dans l'approbation ou le blme du parlement que rsidait
l'importance du vote; et, loin d'hsiter devant le dbat, il nous
convenait de l'accepter hautement, quelle qu'en dt tre l'issue.
Tous mes collgues partagrent mon avis, et le Roi s'y rendit sans
difficult.

A l'ouverture de la session de 1845, nous fmes plus qu'accepter le
dbat; nous nous empressmes d'aller au-devant. Le discours du Roi
rpondit, quant  l'incident Pritchard, aux sentiments qu'avait
manifests dans le sien, en prorogeant le parlement, la reine
d'Angleterre: Mon gouvernement, dit-il, tait engag, avec celui de la
reine de la Grande-Bretagne, dans des discussions qui pouvaient faire
craindre que les rapports des deux tats n'en fussent altrs; un
mutuel esprit de bon vouloir et d'quit a maintenu, entre la France et
l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.

Dans la commission nomme par la Chambre des dputs pour prparer
l'adresse en rponse au discours du trne, les amis du cabinet taient
en grande majorit; ils proposrent  la Chambre un paragraphe en
parfaite harmonie avec ce discours, et qui donnait,  la conduite du
cabinet, une entire approbation: Des incidents qui, au premier moment,
semblaient de nature  troubler les bons rapports de la France et
de l'Angleterre, avaient mu vivement les deux pays et appel toute
l'attention de votre gouvernement. Nous sommes satisfaits d'apprendre
qu'un sentiment rciproque de bon vouloir et d'quit a maintenu,
entre les deux tats, cet heureux accord qui importe  la fois  leur
prosprit et au repos du monde.

La question tait ainsi nettement pose. L'opposition y entra avec
ardeur. Pour la premire fois depuis 1840, grce  la vivacit de
l'motion populaire et  l'hsitation que laissaient entrevoir quelques
membres du parti conservateur, elle concevait l'espoir de renverser
le cabinet. La discussion se prolongea pendant six jours, tour  tour
passionne ou adroite, tantt disperse sur les divers points de la
politique extrieure, tantt fortement concentre sur Tati et M.
Pritchard. Je n'en reproduirai pas ici les diverses phases; le point
d'attaque tait toujours le mme; on accusait le cabinet d'avoir
manqu, dans ses rapports avec le gouvernement anglais, de fermet et de
dignit; ma dfense fut l'expos des faits et de la ngociation tel
que je viens de le retracer. Dans le cabinet, MM. Duchtel et Dumon
m'apportrent le plus ferme concours. Deux membres de la commission
d'adresse, MM. de Peyramont et Hbert, maintinrent, avec une
vigueur loquente, le paragraphe approbateur qu'elle proposait.
Deux amendements, qui  l'approbation substituaient le blme, furent
proposs, l'un par M. de Carn, l'autre par M. Lon de Malleville: le
premier, gnral et un peu contenu, fut rejet par 225 suffrages contre
197; le second tait plus spcial et plus explicite; il exprimait un
regret formel qu'en concdant une rparation qui n'tait pas due, le
cabinet n'et pas tenu un compte suffisant des rgles de justice et
de rciprocit que la France respecterait toujours. Aprs l'avoir
nergiquement repouss, je terminai en disant: Je remercie la
commission de son adhsion si franche; je remercie l'opposition de son
attaque si franche. Nous sommes convaincus que nous faisons, depuis
quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnte, utile au
pays, conforme  ses intrts et moralement grande. Mais cette politique
est difficile, trs-difficile; elle a bien des prventions, bien des
passions, bien des obstacles  surmonter, sur ces bancs, hors de ces
bancs, dans le public, partout, grands et petits obstacles. Elle a
besoin, pour russir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de
l'tat. Si ce concours, je ne dis pas nous manquait compltement, mais
s'il n'tait pas assez ferme pour que cette politique pt tre continue
avec succs, nous ne continuerions pas  nous en charger. Nous ne
souffrirons pas que la politique que nous croyons bonne soit dfigure,
nerve, abaisse entre nos mains, et qu'elle devienne mdiocre par
sa faiblesse. Tout ce que nous demandons, c'est que la dcision soit
parfaitement claire, parfaitement intelligible pour tout le monde.
Quelle qu'elle soit, le cabinet s'en rjouira. L'amendement de M. Lon
de Malleville fut rejet, sans qu'il y et mme lieu de recourir au
scrutin.

Quand le blme rclam par l'opposition contre le cabinet eut t
ainsi cart, restait  voter l'approbation contenue dans le paragraphe
propos par la commission. Ce fut dans ce dernier retranchement que
l'opposition concentra ses efforts; elle essaya d'intimider la majorit
sur la porte et l'effet d'une adhsion  ce point dcide et explicite:
Si la Chambre, dit M. Billault, s'associe  un tel acte par un loge
aussi complet, aussi prcis que celui qui lui est propos, le ministre
pourra dsormais lui tout demander, et n'aura, sur quoi que ce soit,
aucun refus  craindre. Je supplie la Chambre de prendre la seule
attitude qui me semble digne dans cette affaire, le silence, et puisque
malheureusement elle ne peut faire mieux, la rsignation.--Savez-vous,
s'cria vivement M. Dumon, ce que l'honorable propinant propose 
la Chambre? C'est de n'avoir point de politique, point d'avis sur les
grandes affaires du pays, d'abdiquer. Personne ne reconnat plus que
nous le grand rle qui appartient  la Chambre; mais  quelle condition
est-elle un pouvoir politique? A condition d'avoir un avis sur tout,
de le dire toujours, de prendre, sur toutes choses, sa part de
responsabilit. On vous dit: Vous avez refus de blmer, refusez au
moins d'adhrer. Quelle serait donc la situation de la Chambre devant
le pays? Une grande question se sera leve, une grande mesure aura t
prise, une politique aura t suivie; la France demandera  la Chambre
quel est son avis, et la Chambre n'aura point d'avis! Elle n'aura pas
blm; elle n'aura pas adhr! Elle se tiendra dans une abstention
muette et impuissante! J'adjure solennellement la Chambre de dire son
avis avec nettet, avec franchise, comme il convient  son indpendance
et sans s'inquiter des influences extrieures dont on l'a menace. Je
lui demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.

La loyaut de M. Odilon Barrot refusa de se prter aux tentatives
d'intimidation et aux conseils d'abdication que M. Billault adressait
 la Chambre; il accepta pleinement la question telle que la posait le
cabinet, et quand on en vint au vote sur le paragraphe approbateur, 213
voix l'adoptrent et 205 le repoussrent.

Ce n'tait pas l, pour l'opposition, un triomphe suffisant; c'tait
cependant un grave chec pour le ministre. Encore en minorit, et en
prsence d'une majorit irrite en mme temps qu'affaiblie, l'opposition
et t,  coup sr, hors d'tat de gouverner, et elle n'et pu se
dispenser de demander au Roi la dissolution de la Chambre; mais le
gouvernement devenait, pour nous, beaucoup plus difficile et prcaire.
Nous rsolmes de ne pas accepter cette situation, et d'en laisser
retomber le poids sur ceux qui l'avaient amene, l'opposition par ses
violences, quelques membres de la majorit par leur faiblesse. Ds
que le bruit de notre rsolution de nous retirer se rpandit, une vive
raction, mle de colre et d'inquitude, se manifesta; le surlendemain
du vote de l'adresse, les dputs conservateurs, au nombre de cent
soixante-dix, se runirent, et quarante-sept, qui n'avaient pu assister
 la runion, lui envoyrent leur complte adhsion. Ils rsolurent de
faire, auprs du cabinet, une dmarche solennelle pour lui demander de
rester aux affaires et de maintenir sa politique. Les hommes les plus
considrables de la majorit, MM. Hartmann, Delessert, Salvandy, Bignon,
Jacqueminot, les marchaux Sbastiani et Bugeaud avaient provoqu et
inspiraient cette runion. Une dputation se rendit, en son nom, d'abord
chez le marchal Soult, puis chez moi, et nous exprima vivement son
voeu. Le Roi, triste et inquiet, se tenait immobile: tout le monde
comprenait que c'tait au parti conservateur lui-mme  se relever de
son chec et  tmoigner sa constance dans notre politique commune. Pour
le rgime parlementaire l'preuve tait srieuse et elle fut efficace;
la rsolution du parti conservateur dtermina la ntre; la majorit et
le cabinet se raffermirent mutuellement en resserrant leur alliance;
la question Pritchard rentra dans l'ombre dont elle n'aurait jamais d
sortir, et la session reprit sans trouble son cours.

Quand je dis que la question Pritchard rentra dans l'ombre, cela tait
vrai dans les Chambres, non dans le public; l'impression qu'avaient
souleve,  propos de cette affaire, ses premires apparences et
les dclamations dont elle avait t l'objet, demeura et demeure
probablement encore dans bien des esprits. Je ne connais gure d'exemple
d'une impression plus superficielle et plus fausse. Par l'occupation
de Tati, nous avions profondment bless le sentiment religieux de
l'Angleterre, et port  sa prpondrance dans les mers du Sud une
dplaisante atteinte. Par l'arrestation et l'emprisonnement de M.
Pritchard, nous avions paru tenir peu de compte de la qualit de citoyen
anglais, et choqu ainsi l'amour-propre national. Ni l'un ni l'autre de
ces actes n'tait ncessaire en soi, ni command par nos instructions.
Nous les avions cependant maintenus l'un et l'autre, en nous refusant
 toutes les satisfactions de principe qu'avait rclames le cabinet
anglais, et en lui accordant seulement,  raison de certaines
inconvenances commises par l'un des agents franais, la plus modeste des
satisfactions, une indemnit en argent. En droit, il tait difficile de
refuser davantage et d'accorder moins. En fait, il et t insens
de compromettre, pour une cause et une rparation si minces, la bonne
intelligence et peut-tre la paix des deux tats. Les deux gouvernements
eurent le droit de dire que c'tait grce  leur mutuel esprit de
justice et de modration que ce danger avait t cart. Ils firent
plus, dans cette circonstance, qu'carter un grave danger: en prsence
des passions anglaises et des passions franaises vivement excites,
le cabinet anglais et le cabinet franais ne tinrent compte, dans leur
rsolution dfinitive, que de l'quit et de ces considrations morales
qui sont le gage et l'honneur de la civilisation. Politique difficile et
rare aprs le long rgne de la force, car les peuples en mconnaissent
alors les conditions et se vengent, sur les gouvernements senss
et justes, des revers et des tristesses que leur ont attirs les
gouvernements despotiques et violents[25].

[Note 25: Si des exemples taient ncessaires pour prouver combien notre
conduite dans cette affaire fut naturelle et lgitime, je pourrais en
citer un tout rcent et d'une autorit incontestable. En 1855, dans une
circonstance et par des motifs bien moins graves que ceux qui, en 1844,
nous dcidrent  accorder  M. Pritchard une indemnit pcuniaire, la
Rpublique des tats-Unis d'Amrique n'a pas hsit  donner  l'Empire
franais une rparation plus clatante. Le consul de France  San
Francisco de Californie, M. Dillon, avait t somm de comparatre en
personne, comme tmoin, devant la cour de district, dans une poursuite
intente contre le consul du Mexique. Il s'y refusa formellement en
vertu d'une convention consulaire conclue le 23 fvrier 1853, entre
la France et les tats-Unis, se dclarant prt d'ailleurs  donner son
tmoignage, de vive voix ou par crit, au magistrat dlgu pour
le recevoir  son domicile; les autorits judiciaires de Californie
reconnurent d'abord, puis repoussrent le droit que rclamait le consul
de France; un mandat d'arrt fut lanc contre lui, et le 25 avril 1854,
le marchal des tats-Unis se prsenta au consulat accompagn d'agents
arms, et procda  l'arrestation de M. Dillon qui, aprs avoir
protest contre cet acte de violence, le suivit devant le tribunal o il
renouvela sa protestation. Le juge, aprs quelques observations, lui dit
qu'il pouvait se retirer; mais M. Dillon maintint fortement son droit,
rclama une rparation comme ayant t illgalement arrt, et fit
amener son pavillon consulaire; aprs divers incidents et une longue
discussion, le cabinet de Washington reconnut officiellement le droit
qu'avait eu le consul de France de dcliner l'injonction de la cour de
district de San Francisco, et tmoigna son regret de l'excs de pouvoir
commis envers cet agent. Le rtablissement des relations officielles
entre le consulat de France et les autorits fdrales suivit
cette dclaration. Le 30 novembre 1855, la frgate amricaine
_l'Indpendance_, commande par le commodore Mervine, et qui, depuis la
veille, tait mouille en face de San Francisco, salua de vingt et
un coups de canon le pavillon franais flottant  bord de la corvette
impriale _l'Embuscade_, commande par M. Gizolme, capitaine de frgate.
La corvette ayant,  son tour, salu le pavillon amricain du mme
nombre de coups, le pavillon franais fut relev aussitt au-dessus
de la maison consulaire aux cris de: _Vive la France! vive le consul_!
rpts par la nombreuse population franaise qui assistait  la
crmonie. Puis le consul de France, revtu de son uniforme, s'avana
sur le pristyle de sa maison, adressa  ses compatriotes une allocution
reue avec les mmes applaudissements; et l'affaire fut ainsi termine 
la satisfaction des deux gouvernements, qui eurent parfaitement raison,
l'un de rclamer, l'autre d'accorder cette juste rparation d'un acte
violent et inutile.]




                            CHAPITRE XLI

                       L'ALGRIE ET LE MAROC
                            (1841-1847).


Le gnral Bugeaud gouverneur gnral de l'Algrie.--Son caractre et
ses deux ides principales sur sa mission.--Dsaccord entre ces ides
et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est rsolu  soutenir
fortement le gnral Bugeaud dans l'oeuvre de la complte domination
franaise sur toute l'Algrie.--Campagnes et succs du gnral
Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilit dans
ses rapports avec le ministre de la guerre, les Chambres et les
journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulire avec moi.--Il
est fait marchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions
du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion
des Marocains sur le territoire de l'Algrie.--Nos rclamations 
l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul gnral de France 
Tanger.--Le prince de Joinville est nomm commandant d'une escadre
qui se rend sur les ctes du Maroc.--Inquitude du gouvernement
anglais.--Mfiance de sir Robert Peel.--Sagacit et loyaut de lord
Aberdeen.--Ses dmarches pour dcider l'empereur du Maroc  se rendre
 nos demandes.--Elles ne russissent pas; la guerre est dclare.--Le
prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le marchal
Bugeaud bat et disperse l'arme marocaine sur les bords de
l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue 
Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Dbats dans les Chambres  ce
sujet.--Ngociation pour la dlimitation des frontires entre l'Algrie
et le Maroc.--Trait de Lalla-Maghrania.--Vellits de retraite
du marchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en
Algrie.--Incident des grottes du Dahra.--Le marchal Bugeaud met en
avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les
Chambres et dans le ministre de la guerre.--Le marchal Bugeaud veut
se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et gnrale insurrection
en Algrie--Le marchal Bugeaud y retourne et triomphe de
l'insurrection.--Il est dispos  poursuivre Abd-el-Kader dans le
Maroc.--Je lui cris  ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son
plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le
rclamer.--Prsentation  la Chambre des dputs d'un projet de loi
conforme  ses vues.--Mauvais accueil fait  ce projet.--Le marchal
Bugeaud en pressent l'insuccs.--Il est souffrant et ne se rend pas
 Paris.--La commission de la Chambre des dputs propose le rejet du
projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le marchal Bugeaud donne sa
dmission.--Le duc d'Aumale est nomm gouverneur gnral de l'Algrie.


Quand, le 29 dcembre 1840, le Roi, sur la demande du cabinet, nomma
le gnral Bugeaud gouverneur gnral de l'Algrie, je ne me dissimulai
point les consquences de ce choix et les obligations, j'ajoute les
difficults qu'il nous imposait. Le gnral Bugeaud n'tait pas un
officier  qui l'on pt donner telles ou telles instructions, avec la
certitude qu'il bornerait son ambition  les excuter de son mieux et
 faire son chemin dans sa carrire en contentant ses chefs. C'tait un
homme d'un esprit original et indpendant, d'une imagination fervente et
fconde, d'une volont ardente, qui pensait par lui-mme et faisait une
grande place  sa propre pense en servant le pouvoir de qui il tenait
sa mission. Ni l'ducation ni l'tude n'avaient, en la dveloppant,
rgl sa forte nature; jet de bonne heure dans les rudes preuves de
la vie militaire, et trop tard dans les scnes compliques de la vie
politique, il s'tait form par ses seules observations et sa propre
exprience, selon les instincts d'un bon sens hardi qui manquait
quelquefois de mesure et de tact, jamais de justesse ni de puissance.
Il avait sur toutes choses, en particulier sur la guerre et les affaires
d'Algrie, ses ides  lui, ses plans, ses rsolutions; et non-seulement
il les poursuivait en fait, mais il les proclamait d'avance, en
toute occasion,  tout venant, dans ses conversations, dans ses
correspondances, avec une force de conviction et une verve de parole
qui allaient croissant  mesure qu'il rencontrait la contradiction ou
le doute; il s'engageait ainsi passionnment, soit envers lui-mme, soit
contre ceux qui n'acceptaient pas toutes ses vues, tellement plein de
son ferme jugement et de sa patriotique intention, qu'il ne s'apercevait
pas des prventions qu'inspirait l'intemprance de son langage, et ne
pressentait pas les difficults que ces prventions smeraient sur ses
pas quand, aprs avoir tant parl, il aurait  agir.

En mme temps qu'il se crait ainsi lui-mme des difficults factices,
il ne se faisait aucune illusion sur les difficults naturelles de sa
mission et sur l'tendue des moyens ncessaires pour les surmonter. Cet
esprit qui, par son exubrance et sa confiance dans ses conceptions,
semblait quelquefois chimrique, tait remarquablement exact et
pratique, attentif  se rendre un compte svre des obstacles qu'il
devait rencontrer et des forces dont il avait besoin, n'en dissimulant
rien  personne pas plus qu' lui-mme, sans complaisance pour les ides
fausses et les vaines esprances du public, sans mnagement pour
les embarras ou les faiblesses de ses suprieurs. C'tait un agent
parfaitement vridique et puissamment efficace, mais peu commode, et
qui mlait avec rudesse l'exigence  l'indpendance. Il tait de plus
ombrageux, susceptible, prompt  croire qu'on ne faisait pas une
assez large part  ses services ou  sa gloire. Quand les difficults
naturelles de sa mission ou celles qu'il s'attirait quelquefois lui-mme
le rendaient mcontent ou inquiet, quand il croyait avoir  se plaindre
du Roi, du ministre de la guerre, des Chambres, des journaux, c'tait
 moi qu'il s'adressait pour pancher ses mcontentements, ses
inquitudes, et me demander d'y porter remde. Non qu'il y et, entre
lui et moi, une complte intimit; nos antcdents, nos gots, nos
habitudes d'esprit et de vie ne se ressemblaient pas assez pour nous
unir  ce point; mais il savait le cas que je faisais de lui, il
comptait sur mon bon vouloir et sur mon aptitude  le soutenir dans le
conseil, dans les Chambres, devant le public. Il tait d'ailleurs,
dans la politique gnrale, ardent conservateur, touch surtout des
conditions comme des besoins de l'ordre, et l'un de mes plus fermes
adhrents: Pendant que je poursuivrai l'mir dans ses retraites,
m'crivait-il[26], vous lutterez pour maintenir votre majorit contre
l'inconstance et l'inconsquence. Vous verrez, comme moi, qu'il est
aussi difficile de conserver que de conqurir; mais vous combattrez
avec talent et fermet; j'espre, autant que je le dsire, que vous
triompherez. Vous me dfendez, vous me soutenez dans l'occasion; et
vous ne le faites que par justice et bienveillance pour un vieil ami
politique en qui vous avez aussi confiance comme gnral. C'est  votre
insu que vous acquittez, envers moi, une vieille dette; combien de fois
vous ai-je dfendu contre les prjugs absurdes des esprits creux ou
passionns!

[Note 26: Le 18 octobre 1842.]

Plus tard, aprs quatre annes de fortes campagnes et de brillants
succs, devenu marchal de France et duc d'Isly, il eut, dans un accs
d'humeur, une tentation de prudence personnelle; il voulut se retirer;
je venais,  la mme poque, d'tre assez malade; il m'crivit[27]:
Avant d'aborder la chose que j'ai  traiter dans cette lettre, je veux
vous parler des inquitudes que m'a donnes votre sant, pour vous, pour
nous, pour le pays. Je ne vous ai pas crit pour vous mnager; mais j'ai
charg M. Blondel, directeur des services civils en Algrie, d'aller
vous voir de ma part et de me tenir au courant de la marche de votre
maladie. Je le chargeais aussi de vous fliciter de l'heureuse issue
de la ngociation sur le droit de visite. Mais qu'ai-je besoin de
protestations? Vous connaissez mes vieux sentiments pour vous; ils ne
pouvaient s'affaiblir en cette double occasion. Je suis bien heureux de
vous voir rtabli en mme temps que vous obtenez un trait qui enlve 
vos adversaires leur meilleur champ de bataille. Cela dit, je passe  un
sujet moins important, mais qui a votre intrt, j'en suis sr, car il
s'agit de moi; vous ayant toujours regard comme le principal auteur de
la position qui m'a permis de rendre quelques services au pays, je
vous dois compte de la dtermination que j'ai prise de la quitter. Il
m'exposait alors les motifs de sa dtermination, motifs puiss dans
les dplaisirs personnels de ses relations avec le marchal Soult et
le dpartement de la guerre plutt que dans un srieux sentiment des
difficults de sa situation aprs ses victoires. Aussi renona-t-il
bientt  ses vellits de retraite, et quelques mois aprs me l'avoir
annonce, il m'crivit[28]: Je suis arriv, dans mon gouvernement de
l'Algrie,  une priode qui ressemble beaucoup  deux poques de votre
vie parlementaire. Quand, aprs la rvolution de Juillet, le ministre
du 11 octobre 1833 eut consolid la nouvelle monarchie et refoul les
passions rvolutionnaires, une partie de ses amis se dbandrent et
voulurent s'emparer d'une situation qui tait devenue bonne. La mme
chose s'est vue aprs la formation et les premiers succs de votre
ministre du 29 octobre 1840. Et maintenant, pour moi, ayant rsolu
les grandes et premires questions,  savoir, le systme de guerre pour
vaincre et soumettre les Arabes, la question de domination du pays et
de scurit pour les Europens, ayant mis la colonisation en train, la
population europenne tant quadruple, les revenus du pays quintupls,
le commerce dcupl, de grands travaux colonisateurs ayant t excuts,
tels que routes, ponts, barrages, difices de toute nature, plusieurs
villes et bon nombre de villages ayant t fonds, il est clair que j'ai
fait mon temps et que je ne suis plus bon  rien. Malheureusement ces
attaques ont commenc dans un journal subventionn par le ministre de
la guerre, et dont les rdacteurs vivaient dans la plus grande intimit
avec les bureaux de la direction des affaires de l'Algrie. C'est une
des causes qui m'ont fait demander mon remplacement. Les bureaux se
vengeaient ainsi des contrarits que je leur faisais prouver en
combattant les fausses mesures qu'ils proposaient  M. le marchal
ministre de la guerre. Il est probable qu'une grosse intrigue d'envieux
et d'ambitieux est venue s'emparer de ces ficelles pour tcher de me
dmolir. C'est l leur expression.

[Note 27: Le 30 juin 1845.]

[Note 28: Le 18 aot 1845.]

Je vous prie de croire que les attaques de la presse ordinaire n'ont
fait et ne feront aucune impression sur moi. J'irai mon droit chemin
tant que je serai soutenu par le gouvernement du Roi. Je serai ddommag
des dclamations des mchants par l'assentiment gnral de l'arme et
de la population gnrale de l'Algrie. Le 6 ou le 7 septembre, je
serai prs de M. le marchal Soult  Saint-Amand. Je traiterai avec lui
quelques-unes des principales questions. Si nous pouvons nous entendre,
comme j'en ai l'espoir d'aprs les bonnes dispositions qu'il me montre
depuis quelque temps, je me remettrai de nouveau  la plus rude galre 
laquelle ait jamais t condamn un simple mortel.

En rentrant, comme gouverneur gnral, dans cette galre o, depuis
plusieurs annes dj, il avait vcu et ram, il y apportait, avec une
conviction passionne, deux ides dominantes, la ncessit de soumettre
les Arabes dans toute l'tendue de l'ancienne Rgence, la ncessit de
la colonisation militaire pour fonder et fconder notre tablissement.
C'tait la guerre partout en Algrie, avec une forte arme pour la
soutenir, et aprs le succs de la guerre, longtemps encore l'arme
comme principal acteur au sein de la paix.

Rien n'tait moins en harmonie que ces deux ides avec les dispositions
des Chambres et les prventions du public. Trs-dcidment on voulait
rester en Algrie; mais on souhaitait vivement d'y restreindre la guerre
et les dpenses de la guerre. On regardait la prpondrance prolonge
du rgime militaire comme mauvaise, et la colonisation militaire comme
impossible, soit en elle-mme, soit  cause des charges normes qu'elle
devait imposer au pays. On avait hte de voir l'Algrie entrer sous les
lois de l'administration civile et dans les voies de la colonisation
civile, la seule que l'tat pt protger sans la payer et sans en
rpondre.

Quant  la ncessit de soumettre compltement les Arabes et d'tablir
la domination franaise dans toute l'tendue de l'Algrie, j'tais de
l'avis du gnral Bugeaud; la question n'tait plus, comme de 1830
 1838, entre l'occupation restreinte et l'occupation tendue; la
situation de la France dans le nord de l'Afrique avait chang; les faits
s'taient dvelopps et avaient amen leurs consquences; la conqute
effective de toute l'Algrie tait devenue la condition de notre
tablissement  Alger et sur la cte. Les esprits hostiles  cet
tablissement et les esprits timides qui en redoutaient les charges
essayaient encore de rsister  ce qu'ils appelaient un dangereux
entranement; mais, pour les esprits plus fermes et  plus longue vue,
cet entranement tait un rsultat ncessaire de la situation et comme
un fait dj accompli. Ainsi se sont faites la plupart des grandes
choses qui ont fait les grandes nations par la main des grands hommes;
ce fut la gloire du gnral Bugeaud de comprendre fortement la ncessit
de celle-ci et de s'y attacher avec une passion persvrante; sous
le roi Charles X, la France avait conquis Alger; c'est sous le roi
Louis-Philippe et par le gnral Bugeaud qu'elle a conquis l'Algrie. Le
mrite du cabinet fut de mettre rsolument le gnral Bugeaud  la tte
de cette oeuvre, de l'y soutenir fermement et de lui fournir, malgr
bien des difficults et des rsistances, les moyens de l'accomplir[29].

[Note 29: Au 1er juillet 1840, avant la formation du cabinet du 29
octobre 1840 et la nomination du gnral Bugeaud comme gouverneur
gnral de l'Algrie, nos forces militaires en Algrie taient de 64,057
hommes.

Au 1er juillet 1841, elles s'levaient  78,989 hommes, tant troupes
franaises qu'auxiliaires et indignes.

Au 1er juillet 1842, elles s'levaient  83,281 hommes.
Au 1er juillet 1843...................  85,664 hommes.
Au 1er juillet 1844...................  90,562 hommes.
Au 1er juillet 1845...................  89,099 hommes.
Au 1er juillet 1846..................  107,688 hommes.
Au 1er juillet 1847..................  101,520 hommes.]

Appel aujourd'hui  retracer et  apprcier les principaux faits de la
guerre d'Algrie  cette poque, je n'ai pas voulu me contenter de mes
souvenirs personnels, ncessairement superficiels et incomplets; j'ai
cherch, parmi les hommes qui ont vcu et servi auprs du marchal
Bugeaud, un tmoin sr et un juge comptent. Le marchal Bugeaud me
l'avait lui-mme indiqu d'avance; il m'crivait le 2 juillet 1846:
Vous me comblez de satisfaction en m'apprenant que le capitaine Trochu
aura le premier grade vacant parmi les chefs d'escadron. Si vous le
connaissiez, vous en seriez aussi satisfait que moi; il a une tte et
des sentiments comme vous les aimez. Il est apte  parvenir  tout.
Je ne connais dans l'arme aucun homme plus distingu que lui; veillez
donc, je vous prie,  ce que la promesse soit tenue. Elle fut tenue, en
effet, et le gnral Trochu, plac aujourd'hui aussi haut dans l'estime
que dans les rangs de l'arme, a pleinement justifi l'opinion de son
illustre chef. C'est  lui que j'ai demand un rsum caractristique
des ides et des procds du marchal Bugeaud dans la guerre d'Algrie,
et il a rpondu  mes questions d'une faon si nette et si frappante
que je me garderai de rien changer  ses paroles; je les reproduirai ici
textuellement comme un fidle portrait de l'homme et de la guerre qui y
sont peints:

Le nouveau gouverneur de l'Algrie, m'crivait, le 8 novembre dernier,
le gnral Trochu, apportait avec lui une force qui fit autant pour
la conqute que les soldats et l'argent; force toute morale qui a t,
entre les mains du marchal Bugeaud, l'instrument de tous les succs de
sa carrire. Il ne doutait pas; et il sut prouver qu'il ne fallait
pas douter  une arme qu'une perptuelle alternative de succs et
de revers, dans une entreprise dont le but tait rest jusque-l mal
dfini, avait laisse dans l'incertitude.

Les lieutenants du marchal Bugeaud, dont je ne crois pas diminuer la
valeur et les services en faisant cette dclaration, taient des hommes
suprieurs qui s'taient forms eux-mmes dans cette guerre, et qui
taient dj forms, pour la plupart, quand il vint prendre la direction
de leurs efforts. Ainsi ce qu'ils ont fait leur appartient en propre, et
le marchal en a largement bnfici. Il n'est pas un vieil officier
de l'arme d'Afrique qui n'ait prsentes  la pense les oprations si
intelligentes et si hardies par lesquelles le gnral de Lamoricire,
dans la campagne d'hiver de 1841  1842, tournant dans la province
d'Oran le massif qui tait le sige principal de l'influence personnelle
et de la puissance gouvernementale d'Abd-el-Kader, fit tomber en
quelques mois les deux tiers de cette province entre nos mains; et les
entreprises audacieuses du gnral Changarnier dans la province d'Alger,
entreprises au milieu desquelles brille d'un si vif clat le combat de
l'_Oued-Fodda_, qui restera, dans l'histoire militaire du pays, comme
un de ces actes hasards que le succs seul peut justifier, mais o
gnral, officiers et troupes, avec de cruels sacrifices, se couvrent de
gloire et impriment  la marche des vnements une impulsion dcisive.

Mais le systme de guerre en Afrique avait pour point de dpart
antrieur une thorie qui appartient au gnral de brigade Bugeaud,
thorie dont l'application au combat de la Sikkak (6 juillet 1836),
alors que ses futurs lieutenants taient tous encore peu connus ou
inconnus, avait appel sur lui une haute et trs-lgitime notorit.

Une colonne franaise, considrable par la valeur des officiers et
de la troupe, aprs de pnibles oprations dans l'ouest de la province
d'Oran, se trouvait accule  la mer, dans le delta sablonneux que
forment les embouchures de la Tafna. Elle tait entoure par tous les
rassemblements arms du pays, attaque chaque jour dans sa position 
peine dfendable, assujettie  des efforts continuels,  des sacrifices
douloureux. Son tat moral, comme son tat matriel, touchait au
dsarroi. La situation tait grave. Le gouvernement et l'opinion s'en
montrrent mus. Un envoi immdiat de troupes partant directement des
ports de la Mditerrane fut rsolu. Le commandement en fut donn au
gnral Bugeaud. Il dbarqua  la Tafna avec une brigade, runit autour
de lui tous les officiers prsents, et leur dit, avec une nettet et
une fermet de vues auxquelles ils n'taient pas accoutums, comment
il envisageait la crise et comment il entendait en sortir:--Les Arabes
sont vaillants, mais ils ne le sont pas plus que vous. Vous opposez
votre discipline et votre organisation  leurs masses confuses qui
sont d'autant plus faciles  jeter dans le dsordre qu'elles sont plus
nombreuses. Ils sont mal arms; vous avez un excellent armement. Ils
ont peu de munitions; vous n'avez pas  mnager les vtres. Que vous
manque-t-il donc pour les battre? Je vais vous le dire et vous montrer
en mme temps que je vous apporte ce qui vous manque. Ayez le sentiment
de votre incontestable supriorit, et portez-le avec vous dans le
combat, de manire  le faire passer dans l'me de vos adversaires. Ils
vous croient compromis, livrs  l'abattement, rduits  une dfensive
sans remde et sans issue. Eh bien, nous allons les surprendre par une
offensive si rapide, nergique et imprvue, que, par un revirement moral
dont l'effet est immanquable, le trouble et l'incertitude remplissant
leurs esprits, nous frapperons un grand coup qui les abattra  leur
tour. Mais comment, tranant avec vous tant de canons et tant de
voitures dans un pays montagneux, trs-difficile, sans routes, comment
prendre l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu' prsent,
qui va partout, qui est dgag d'attirail, et mobile  ce point que vous
le dclarez insaisissable? Il faut vous faire aussi lgers que lui; il
faut vous dfaire de ces _impedimenta_ qui, bien loin d'tre une force,
sont pour vous une cause permanente de faiblesse et de pril. Vous tes
lis  leur existence; vous les suivez pniblement l o ils peuvent
passer, quand ils peuvent passer; vous ne marchez jamais  l'ennemi
quand il serait  propos; et tout votre temps s'use, tous vos efforts
s'puisent  dfendre vos canons et vos voitures, alors que l'ennemi,
habile  choisir le moment de vos embarras, fond sur vous. Je vous
dclare que j'ordonne l'embarquement de ce matriel de campagne et son
renvoi  Oran. Nos soldats porteront plus de vivres. Une petite
rserve sera charge sur des chevaux et des mulets avec lesquels nous
organiserons aussi le transport de nos blesss et de nos malades.
Avec ces moyens sommairement constitus, je vous promets de vous mener
immdiatement  l'ennemi et de le battre.--

Cet ordre de renvoi des canons de campagne produisit, sur l'auditoire
du gnral, un effet marqu d'tonnement et de mcontentement. Annonc
par un commandant en chef qui dbutait en Algrie,  des officiers
qui taient dj, en grand nombre, des vtrans algriens prtendant
 l'exprience et considrant une puissante artillerie comme la grande
force et la principale sauvegarde de l'arme  de certains moments, il
fut trs-mal accueilli. Le doyen des chefs de corps prsents, le colonel
Combe, officier de l'Empire, homme nergique,  qui une mort glorieuse
sous les murs de Constantine fit, l'anne suivante, une notorit
mrite, voulut tre l'organe du sentiment gnral. Dans une rponse
peut-tre hors de mesure et qui ne fut pas sans quelque amertume,
il combattit les vues du gnral Bugeaud, donnant  entendre que son
inexprience africaine avait seule pu lui conseiller des dispositions
qui taient notoirement compromettantes. Il railla  mots couverts la
confiance qu'en exposant les dtails de son systme de marche et de
combat, le gnral avait montre de pouvoir tourner les masses arabes et
leur faire des prisonniers, rsultat qui tait en effet,  cette poque,
considr comme trs-difficile ou mme impossible  attendre.

Le gnral Bugeaud dut mettre un terme  la discussion par l'argument
militaire _sic volo, sic jubeo_; et  quelques jours de l il rpondait
 ses contradicteurs par la victoire de la Sikkak, qui fut dcisive,
complte, enleve, qui mit, en effet, entre nos mains des prisonniers
en grand nombre, et qui eut, en Algrie et en France, un si lgitime
retentissement. Le systme de la guerre d'Afrique tait fond.

Ce fut l, en effet, le systme que, ds son arrive en Algrie
comme gouverneur gnral et dans sa premire campagne comme dans les
suivantes, le gnral Bugeaud appliqua sur une grande chelle et avec
autant de souplesse que de persvrance; il donna immdiatement 
la guerre un caractre d'initiative hardie, de mobilit dgage et
imprvue, de prompte et infatigable activit. Il s'appliqua  poursuivre
ou  prvenir,  atteindre et  vaincre ou  djouer, sur tous les
points du territoire arabe, Abd-el-Kader, c'est--dire la nation arabe
elle-mme personnifie dans son hros: On est dans une trange erreur,
m'crivait-il[30], quand on dit dans la presse, et mme dans les
Chambres, que nous ne sommes occups qu' combattre un chef de partisans
qui mne avec lui sept ou huit cents cavaliers. Si nous n'avions 
redouter que cette petite force, il faudrait que nous eussions bien
dgnr pour nous en tant proccuper. On oublie que c'est  la nation
arabe tout entire que nous avons affaire, et que, si nous manoeuvrons
avec tant d'activit pour empcher Abd-el-Kader de pntrer dans
l'intrieur du pays, ou du moins de s'y fixer, c'est pour qu'il ne
vienne pas mettre le feu aux poudres amonceles derrire nous, pour
qu'il n'ait le temps de rien organiser ou consolider. Nous connaissons
le prestige immense qu'il exerce sur les Arabes par son gnie, par son
caractre minemment religieux, par l'influence qu'il a gagne en dix
ans de rgne. Il n'y a rien de plus faux que de le comparer  un chef
ordinaire de partisans qu'on jette sur les flancs ou sur les derrires
d'une arme pour enlever des convois, des dtachements isols, des
dpches, pour brler des magasins et prendre ou dtruire tout ce
qu'une arme laisse derrire elle en avanant. Un tel chef doit avoir de
grandes qualits militaires, mais il n'a rien de politique; ses coups
de main seuls sont  craindre et non pas son influence; les actions
militaires d'Abd-el-Kader sont ce qu'il y a de moins redoutable; son
influence sur les peuples est excessivement puissante; aucune tribu ne
sait lui rsister; ds qu'il se prsente, tous les guerriers prennent
les armes et le suivent; sa prsence mme n'est pas toujours ncessaire;
n'a-t-il pas mis en rvolte toute la province d'Oran et l'ouest de
celle d'Alger par ses lettres, ses missaires et le bruit exagr de ses
succs de Ghazaouat et d'An-Temouchen? N'a-t-il pas dj, de plus loin
encore, jet des ferments de trouble sur plusieurs points de la
province de Constantine? Abd-el-Kader n'est point un partisan; c'est
un prtendant lgitime par tous les services qu'il a rendus  la
nationalit arabe et  la religion; c'est un prince qui a rgn dix ans
et qui veut reconqurir un trne, assur qu'il est de l'amour passionn
de tous ses anciens sujets.

[Note 30: Le 3 mars 1846.]

Ce fut  la lumire de cette ide juste et grande que, de 1841  1847 et
dans dix-sept campagnes habilement combines, sans compter les incidents
isols, le marchal Bugeaud poursuivit et accomplit la soumission
gnrale des Arabes et la conqute dfinitive de l'Algrie[31]. Deux
faits importants manquaient encore  cette conqute quand le marchal
Bugeaud en quitta le gouvernement: Abd-el-Kader errait et guerroyait
encore dans l'Algrie; et dans la province mme d'Alger, la
Grande-Kabylie conservait son indpendance; c'est sous le gouvernement
de M. le duc d'Aumale qu'Abd-el-Kader a renonc  la lutte, et c'est
M. le marchal Randon qui, dans sa longue et sage administration de
l'Algrie, a eu l'honneur d'entreprendre, d'accomplir et de consolider
la soumission de la Grande-Kabylie  la France. Mais ces deux habiles
successeurs du marchal Bugeaud seraient, j'en suis sr, les premiers
 reconnatre que c'est  lui que la France doit l'entire et forte
possession de l'Algrie. Il a, pendant sept ans, rempli ce vaste thtre
de sa prsence et de son nom, puissant en actes comme en paroles,
variant ses procds de guerre avec autant d'invention ingnieuse que de
bon sens pratique, payant de sa personne sans avoir l'air d'y penser et
avec un courage aussi simple que dominateur, inspirant  ses troupes la
confiance qu'il les aimait et qu'il prenait d'elles les soins les
plus attentifs au moment o il leur imposait les plus rudes efforts,
dployant enfin, avec toute l'autorit du gnral, toutes les qualits
du soldat.

[Note 31: On trouvera, dans les _Pices historiques_ places  la fin de
ce volume, un rsum puis  des sources authentiques et aussi lumineux
que prcis, des campagnes du marchal Bugeaud en Afrique de 1841  1847,
et de leurs principaux rsultats pour l'extension et la consolidation de
la domination franaise en Algrie.]

Je prends  et l, dans sa correspondance avec moi, quelques-uns
des traits o se manifestent sa faon d'agir et son caractre; il
m'crivait, le 18 octobre 1842: Je viens de terminer prmaturment, 
cause des pluies, une campagne dans l'est, contre Ben-Salem, cinquime
kalifat (lieutenant) d'Abd-el-Kader. Je crois avoir  peu prs dtruit
sa puissance. Je lui ai enlev tout ce qu'il y avait de beau et de bon
dans son gouvernement. Il ne lui reste que quelques tribus kabyles sur
lesquelles il a conserv peu de crdit. Cette expdition serait des
plus heureuses si je n'y avais perdu un de mes meilleurs officiers, le
colonel Leblond. Abd-el-Kader, en homme de coeur et de talent, lutte
contre sa mauvaise fortune avec une nergie bien remarquable. Il crit
de tous cts pour faire prendre les armes, ou du moins pour entretenir
le feu sacr. Partout o il voit l'esprance de ranimer un foyer de
rsistance, il s'y porte avec sa poigne de cavaliers fidles, et il
parvient quelquefois  runir douze ou quinze cents hommes. Il dispose
encore, dit-on, d'une somme de deux ou trois millions, et il parat
vouloir s'tablir, pour l'hiver, dans les montagnes de l'Oued-Serris,
entre le Chlif et la Mina. Je travaille  jeter un pont sur cette
dangereuse rivire, afin que la colonne de Mostaganem puisse la franchir
pour protger les tribus soumises sur la rive droite, et mme attaquer
l'mir dans sa retraite, aprs les grandes pluies. Dans tous les cas, au
printemps, je l'treindrai dans ce pt montagneux, avec trois colonnes,
et je pense qu'en quinze jours je lui enlverai ce refuge dans lequel il
s'appuie sur plus de 20,000 fantassins kabyles.

Un an plus tard, le 27 octobre 1843: Vous suivez sans doute les
diverses phases de nos affaires d'Afrique, et vous voyez que tout
le pays qui obissait  Abd-el-Kader est dompt,  l'exception d'une
trs-petite zone au sud et sud-ouest de Mascara, o ce chef se dbat
encore avec courage, talent et persvrance, avec les dbris de son
arme et les cavaliers de deux ou trois tribus. Je pars aprs-demain
pour Mascara, afin d'en finir avec ce Jugurtha renforc; mais je crains
bien que l'absence de nourriture pour les chevaux ne rende la conclusion
possible qu'au printemps. La guerre doit se modifier suivant les
circonstances; il faut aujourd'hui se mettre en mesure d'atteindre
au loin notre ennemi; aussi je m'occupe de me procurer les transports
ncessaires pour porter deux bataillons d'infanterie qui marcheront 
l'appui de ma cavalerie. En 1841, nous avons proportionn les moyens
d'Europe aux circonstances de l'Afrique d'alors; nous nous sommes rendus
lgers et offensifs; mais nos colonnes ont t composes de quatre ou
cinq mille hommes, parce que notre adversaire pouvait encore runir,
sur divers points, douze, quinze et vingt mille hommes. Il ne le pouvait
plus en 1842, et nous avons subdivis nos forces pour atteindre l'ennemi
et ses intrts sur de plus grandes surfaces. En 1843, la guerre n'a
plus t, dans le pays facile, qu'une question de vitesse, et nous
avons agi avec des colonnes d'infanterie monte. Nous sommes encore
dans l'enfance de ce systme; les moyens de transport nous manquent; je
travaille  en runir qui ne cotent rien  l'tat, et j'en ai dj une
partie. Je fais faire des essais sur le meilleur quipement  donner
aux mulets et aux chameaux pour porter le fantassin et des vivres pour
quinze ou vingt jours. Je ferai tout pour tre en mesure au printemps
prochain. Alors, si Abd-el-Kader n'est pas teint, je lui donnerai
une chasse extraordinaire. Il faudra que ses tentes et celles de ses
partisans soient bien loin pour que je ne les atteigne pas. Vous me
direz peut-tre que je vous parle presque uniquement de la guerre. Ah!
c'est que la bonne guerre fait tout marcher  sa suite. Vous seriez de
cet avis si vous pouviez voir la fourmilire d'Europens qui s'agite
en tous sens, d'Alger  Milianah et Mdah, de Tnez  Orlansville,
de Mostaganem  Mascara, d'Oran  Tlemcen. Le premier agent de la
colonisation et de tous les progrs, c'est la domination et la scurit
qu'elle produit. Que pouvait-on faire quand on ne pouvait aller 
une lieue de nos places de la cte sans une puissante escorte? On
ne voyageait, on ne transportait que deux ou trois fois par mois.
Aujourd'hui c'est  toute heure, de jour et de nuit, isolment et sans
armes. Aussi le mouvement correspond  la confiance; les hommes et
les capitaux ont cess d'tre timides; les constructions pullulent;
le commerce prospre; nos revenus grandissent sur la cte, et l'impt
arabe, malgr les destructions de la guerre, donnera cette anne plus
de deux millions. Voil ce que fait ce gouvernement si lche, si rampant
devant l'tranger; il soumet un peuple puissant par le nombre, et plus
encore par ses moeurs belliqueuses, par son sol hach et dpourvu de
routes, par son climat, sa constitution sociale et agricole, sa mobilit
qui lui vient de l'absence de toute richesse immobilire, enfin, par son
fanatisme religieux et la dissemblance de ses moeurs avec les ntres.
Non-seulement on soumet ce peuple, mais on introduit dans son sein un
peuple nouveau pour lequel on exproprie une partie du sol, en menaant
d'en prendre chaque jour davantage. Voil, ce me semble, des faits 
opposer aux insolentes dclamations de nos adversaires. La charrue ne
peut aller, comme le voudraient les journalistes, de front avec l'pe;
celle-ci doit marcher vite, et la colonisation est lente de sa nature;
elle va, je crois, aussi vite qu'elle peut aller avec les moyens dont
nous disposons jusqu' ce jour; elle pourra acclrer le pas  prsent
que l'arme va tre moins occupe de la guerre, et il n'y a que l'arme,
avec ses bras nombreux et  bon march, qui puisse lui donner une grande
impulsion!... En attendant, nous travaillerons  perfectionner les
anciens tablissements et  fonder les nouveaux, comme Orlansville,
Tnez, Tiaret, Boguar, Teniet-el-Had. Dj, sur ces divers points, les
progrs sont considrables; Orlansville et Tnez ont de loin l'aspect
d'une ville. La population civile y afflue au del de mes dsirs, car je
voudrais garder la place pour la colonisation militaire. Je n'aime pas 
semer la faiblesse l o il faut tre fort.

Au milieu de tant d'activit et de succs en Algrie, le gnral Bugeaud
se proccupait, avec une sollicitude passionne, de tout ce qui se
disait  Paris sur ses oprations, ses projets, son arme et lui-mme;
il se croyait engag  la fois sur deux champs de bataille, sur celui
de la discussion publique  la tribune ou dans la presse en France aussi
bien que sur celui de la guerre en Afrique, et il voulait, en toute
occasion, faire acte de prsence et de vaillance sur tous les deux. Au
printemps de 1842, il crut voir, dans les journaux, dans les dbats
des Chambres et mme dans la correspondance du ministre de la guerre,
l'intention de rduire l'effectif des troupes en Algrie; il ne se
contenta pas d'adresser au gouvernement du Roi ses observations  ce
sujet; il en appela au public par une brochure vive contre toute mesure
de ce genre. Le marchal Soult fut justement bless de cette opposition
publique et anticipe  un dessein prsum, et il en tmoigna au gnral
Bugeaud son mcontentement. Pour adoucir l'effet de ce blme sur le
gnral, tout en lui indiquant ma propre pense, je lui crivis de mon
ct[32]: Vous vous plaignez de moi, et vous en avez quelque droit.
Pourtant je ne manque pas d'excuses. J'ai un grand dgot des paroles
vaines. Je n'avais rien de ncessaire, rien de pratique  vous dire.
J'ose croire que vous comptez sur moi de loin comme de prs, soit que je
parle ou que je me taise. Je ne vous ai donc pas crit. J'ai joui de vos
succs auxquels j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous.
Je vous ai soutenu, dans le conseil et ailleurs, toutes les fois que
l'occasion s'en est prsente. J'ai travaill, avec quelque fruit, 
faire prvaloir la seule politique qui puisse vous soutenir et que vous
puissiez soutenir. Voil mes marques d'amiti, mon cher gnral; tenez
pour certain que la mienne vous est acquise, que je vous la garderai
fidlement et que je serai toujours charm de vous la prouver. Vous tes
charg d'une grande oeuvre et vous y russissez. C'est de la gloire.
Vous l'aimez et vous avez raison; il n'y a que deux choses en ce monde
qui vaillent la peine d'tre dsires, le bonheur domestique et
la gloire. Vous les avez l'une et l'autre. Le public commence  se
persuader qu'il faut s'en rapporter  vous sur l'Afrique, et vous donner
ce dont vous avez besoin pour accomplir ce que vous avez commenc.
Je viens de lire ce que vous venez d'crire; c'est concluant. A votre
place, je ne sais si j'aurais crit; l'action a plus d'autorit que
les paroles. Mais vos raisonnements s'appuient sur vos actes. Je m'en
servirai dans la session prochaine. D'ici l, achevez de bien assurer
et complter la domination militaire. Nous nous occuperons alors
de l'tablissement territorial. Je suis aussi frapp que vous de la
ncessit d'agir en Afrique pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
l'affaire de nos temps de loisir.

[Note 32: Le 20 septembre 1842.]

Il me rpondit sur-le-champ[33]: Oui, je compte sur vous, de loin comme
de prs, soit que vous m'criviez, soit que vous gardiez le silence, et
je m'honore de l'amiti dont vous me donnez l'assurance. A votre place,
me dites-vous, je ne sais si j'aurais crit; l'action a plus d'autorit
que les paroles. Je n'ai pas crit pour faire valoir mes actions dont
je n'ai pas dit un mot; j'ai crit surtout pour combattre une ide qui
se manifestait  la tribune, dans les journaux, dans les conversations
particulires, dans les lettres, et surtout dans la correspondance
du ministre de la guerre, la rduction de l'arme d'Afrique. M. le
marchal ministre de la guerre a blm cette publication. tait-il en
droit de le faire d'aprs les prcdents? Vous en jugerez par la rponse
que je lui ai faite et dont je vous donne ici copie. Mais  supposer que
je fusse rprhensible, fallait-il m'admonester dans les journaux? J'ai
t vivement pein d'un article insr  ce sujet dans le _Moniteur_
parisien. Je ne crois avoir manqu ni  la discipline, ni aux
convenances, et je me flatte qu'aucun gnral en chef, plac  deux
cents lieues de son pays, n'a t plus disciplin que moi.

[Note 33: Le 18 octobre 1842.]

Les susceptibilits du gnral n'taient pas mieux comprises ni plus
mnages  Paris qu'il ne comprenait et ne mnageait lui-mme celles de
ses suprieurs. Vers la fin d'avril 1843, je reus de lui cette lettre:
Sur un premier mouvement, j'avais crit au ministre de la guerre la
lettre ci-incluse. La rflexion m'a dcid  ne pas la lui adresser;
mais, pour soulager mon me oppresse et mon orgueil justement bless,
j'ai voulu vous la communiquer. Si quelque chose pouvait me consoler,
ce serait la pense qu'il faut qu'on ait une bien haute opinion de
mon dvouement et de mon abngation pour qu'on ait substitu,  une
rcompense _promise_, un cordon qu'on a donn aux plus minces services,
 des hommes qui n'ont fait que paratre en Afrique et qui n'y ont pas
brill. Quelques mois auparavant, on lui avait, en effet, fait esprer,
il pouvait dire promis, le bton de marchal de France, et on lui
donnait  la place le grand-cordon de la Lgion d'honneur en ajournant
la plus haute rcompense de ses succs  une nouvelle occasion. Quoi
qu'il n'et pas envoy au ministre de la guerre le projet de lettre
qu'il me communiquait, son humeur fut connue et on s'empressa de la
dissiper; trois mois aprs, le 31 juillet 1843, il fut fait marchal;
mais, par une trange maladresse de langage ou par une rudesse hautaine,
le ministre de la guerre, en lui annonant son lvation prochaine 
cette dignit, ajoutait: Sa Majest y met toutefois une condition,
dans l'intrt du bien du service et de votre gloire; c'est que vous
continuerez  exercer vos doubles fonctions de gouverneur gnral et de
commandant en chef de l'arme d'Afrique pendant un an, et que d'ici l
vous renoncerez  votre projet de revenir en France, mme par cong,
afin que la haute direction de la guerre et du gouvernement reste encore
dans vos mains assez de temps pour que vous puissiez achever ce que vous
avez si habilement commenc.

Le vrai motif de la rserve ainsi exprime tait l'intention,
trs-sense et trs-lgitime, de donner  M. le duc d'Aumale le temps de
se prparer pour le gouvernement gnral de l'Algrie et de s'en montrer
capable. Rien n'tait plus facile que de s'entendre dignement,  ce
sujet, avec le gnral Bugeaud et de lui faire accepter de bonne grce
cet avenir; il portait  la monarchie constitutionnelle et  la famille
royale, un dvouement srieux et sincre; mais le mot de _condition_ le
blessa profondment: C'est la premire fois, je crois, m'crivait-il,
que pareille chose a t faite. Vous jugerez vous-mme si ma
susceptibilit est exagre; je vous donne copie du passage de la lettre
de M. le marchal Soult, et de la rponse que j'y fais. Sa rponse
tait digne et amre. On ne se doute gure des difficults qu'ajoute
aux affaires le dfaut de tact et de dlicatesse dans la faon de les
traiter.

L'occasion se prsenta bientt, pour le marchal Bugeaud, de prouver
combien il mritait le titre suprieur qu'il venait de recevoir. Au
printemps de 1844, Abd-el-Kader avait t pourchass et vaincu dans
tout l'intrieur de l'Algrie; la plupart des tribus, dcimes ou
dcourages, l'avaient abandonn ou ne le soutenaient plus que sous main
et en hsitant; la surprise et la prise de sa smahla, le 16 mai 1843,
par M. le duc d'Aumale, avait port  son prestige, mme parmi les
Arabes, une rude atteinte; nos expditions multiplies dans les parties
les moins accessibles de la Rgence, depuis les dfils du Jurjura
jusqu'aux frontires du Grand Dsert, l'occupation permanente de Biskara
et de plusieurs autres points importants avaient port partout la
conviction de notre force suprieure et de notre ferme rsolution
d'tablir partout notre empire. On pouvait dire que la conqute tait
accomplie. Mais Abd-el-Kader tait de ceux qui ne renoncent jamais 
l'esprance ni  la lutte; il s'tait tabli  l'ouest de la province
d'Oran, sur la frontire incertaine du Maroc, et de l il poursuivait ou
recommenait incessamment la guerre; tantt il faisait, avec ses bandes
errantes, de brusques incursions dans la Rgence; tantt il enflammait
le fanatisme naturel des populations marocaines et les entranait contre
nous  sa suite, trouvant toujours chez elles un refuge assur; il
agissait puissamment sur l'empereur Abd-el-Rhaman lui-mme, tantt lui
faisant partager ses passions musulmanes, tantt l'effrayant et de
nous et de ses propres sujets; il souleva, entre ce prince et nous, une
question de possession pour des territoires situs entre le cours de
la Tafna et la frontire du Maroc. Nous repoussions victorieusement les
incursions; nous infligions aux tribus agressives de rudes chtiments;
nous rclamions fortement, auprs de l'empereur Abd-el-Rhaman, contre
ces continuelles violations de la paix entre les deux tats; nous
dmontrions avec vidence l'ancien droit de possession des Turcs, et
par consquent le ntre, sur les territoires contests; mais nos
dmonstrations, nos rclamations et nos victoires ne servaient de rien;
l'empereur Abd-el-Rhaman tait impuissant  se faire obir, mme quand
il avait assez peur de nous pour le vouloir; nous tions en prsence
d'une population fanatique et d'un gouvernement anarchique, l'un et
l'autre au service ou sous le joug d'un ennemi acharn. A aucun prix,
nous ne pouvions ni ne voulions accepter une telle situation.

Elle clata spontanment et de faon  dissiper, si nous en avions
eu, toute incertitude. Le 30 mai 1844, un corps nombreux de cavaliers
marocains, partis d'Ouschda, la premire ville marocaine  l'ouest de la
province d'Oran, entrrent sur notre territoire, et vinrent, avec
grand bruit, attaquer le gnral de Lamoricire dans son camp de
Lalla-Maghrania,  deux lieues en dedans de notre province. Le gnral
les repoussa vigoureusement, les poursuivit jusqu' la frontire, et en
rendant compte, le soir mme, au marchal Bugeaud, de cet incident, il
lui disait: Voici, d'aprs deux prisonniers chapps aux sabres des
chasseurs, la cause de ce mouvement subit: Un personnage alli  la
famille impriale, et nomm Sidi-el-Mamoun-ben-Chriff, est arriv ce
matin  Ouschda, avec un contingent de 500 Berbres envoys de Fez
par le fils de Muley Abd-el-Rhaman, pour faire partie de la troupe
d'observation runie devant nous. Sidi-el-Mamoun, emport par un ardent
fanatisme, a dclar qu'il voulait au moins voir de prs le camp
des chrtiens. On s'est mis en marche malgr la rsistance et les
observations du cad d'Ouschda, El Ghennaouin, qui, tout en attendant
les ordres de l'empereur, n'osait opposer un refus formel  un prince de
la famille impriale. L'indiscipline des Berbres et le fanatisme de la
troupe ngre se sont exalts de plus en plus en notre prsence, et le
combat s'est engag. Quoi qu'il en soit de ces rcits, la guerre existe
de fait; les journes qui vont suivre montreront jusqu' quel degr
on veut la pousser. Il n'est pas douteux qu'Abd-el-Kader n'essaye d'en
profiter.

Le marchal Bugeaud rendit immdiatement compte de ce fait au marchal
Soult, et il s'empressa d'en informer galement notre consul gnral
 Tanger, M. de Nion, charg d'affaires auprs de l'empereur du Maroc:
Depuis plusieurs jours, lui crivit-il, nous tions provoqus par
des menaces et par des excitations  nos tribus pour les pousser  la
rvolte; nous avons eu entre les mains une lettre du cad d'Ouschda 
l'un de nos cads, dans laquelle il l'invite  se tenir prt pour la
guerre qu'ils vont faire aux chrtiens:--Quand le moment de frapper sera
venu, lui dit-il, nous vous prviendrons et nous vous pourvoirons de
tout ce qui pourra vous manquer pour la guerre; en attendant, tchez
de vous procurer des armes et des cartouches.--Le marchal Bugeaud
ajoutait: Il est impossible de montrer plus de modration que ne l'a
fait le gnral de Lamoricire; je pars aprs-demain pour aller le
joindre; j'ai le projet de demander, ds mon arrive, des explications
srieuses aux chefs marocains. Si leurs intentions sont telles qu'on
puisse esprer de revenir  l'tat pacifique, je profiterai de
l'outrage qu'ils nous ont fait en nous attaquant sans aucune dclaration
pralable, pour obtenir une convention qui, en rglant notre frontire,
tablira d'une manire prcise les relations de bon voisinage; les
principales bases de cette convention seraient: 1 La dlimitation
exacte de la frontire; 2 que les deux pays s'obligent  ne pas
recevoir les populations qui voudraient migrer de l'un  l'autre; 3
que Sa Majest l'empereur du Maroc s'engage  ne prter aucun secours en
hommes, en argent, ni en munitions de guerre  l'mir Abd-el-Kader.
Si celui-ci est repouss dans les tats marocains, l'empereur devra
le faire interner, avec sa troupe, dans l'ouest de l'empire o il sera
soigneusement gard. A ces conditions, il y aura amiti entre les deux
pays. Si, au contraire, les Marocains veulent la guerre, mes questions
pressantes les forceront  la dclarer. Nous ne serons plus dans cette
situation quivoque qui peut soulever en Algrie de grands embarras.
J'aime mieux la guerre ouverte sur la frontire que la guerre des
conspirations et des insurrections derrire moi. S'il faut faire la
guerre, nous la ferons avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et,  la
premire affaire, les Marocains me verront sur leur territoire. Je vous
avoue que, si j'eusse t  la place de M. le gnral de Lamoricire, je
n'aurais pas t si modr, et j'aurais poursuivi l'ennemi, l'pe dans
les reins, jusque dans Ouschda. Peut-tre le gnral a-t-il mieux fait
de s'en abstenir. C'est ce que la suite prouvera.

Le gnral de Lamoricire avait bien fait de ne pas s'engager plus
avant, et de laisser au seul gouvernement du Roi la question de la paix
ou de la guerre et la conduite de la ngociation qui devait aboutir 
l'un ou  l'autre rsultat. Nous jugemes  notre tour que le moment
tait venu de prendre,  cet gard, une rsolution dfinitive. De l'avis
unanime de son conseil, le Roi dcida qu'il serait adress  l'empereur
du Maroc la demande formelle d'une rparation pour l'attaque rcente sur
notre territoire, et d'un engagement prcis qu'il prendrait des mesures
efficaces pour mettre l'Algrie  l'abri des menes d'Abd-el-Kader et de
ses partisans, Arabes ou Marocains. Il fut rsolu en mme temps que les
renforts ncessaires pour le cas de guerre seraient envoys au marchal
Bugeaud, et qu'une escadre commande par M. le prince de Joinville irait
croiser sur les ctes du Maroc, pour donner  la ngociation l'appui
moral de sa prsence, et, s'il y avait lieu, le concours de sa force.
J'adressai en consquence,  notre consul gnral  Tanger, les
instructions suivantes:

Paris, 12 juin 1844.

Monsieur, les dpches de M. le gnral Lamoricire, en date du 30 mai,
nous annoncent que, ce mme jour, il a t attaqu, en dedans de notre
frontire, par un corps de 1,200  1,400 cavaliers marocains, et de 5
 600 Arabes, mais que cette agression a t svrement chtie. Comme
elle a eu lieu sans provocation de notre part et en l'absence de toute
dclaration de guerre, nous aimons encore  n'y voir qu'un simple
accident et non l'indice d'une rupture dcide et ordonne par
l'empereur du Maroc. Mais nous sommes fonds  nous en plaindre comme
d'une insigne violation du droit des gens et des traits en vertu
desquels nous sommes en pais avec cet empire. Vous devez donc, au reu
de la prsente dpche, crire immdiatement  l'empereur, pour lui
adresser les plus vives reprsentations au sujet d'une attaque qui ne
pourrait tre justifie, pour demander les satisfactions qui nous
sont dues, notamment le rappel des troupes marocaines runies dans les
environs d'Ouschda, et pour le mettre lui-mme en demeure de s'expliquer
sur ses intentions. Est-ce la paix ou la guerre qu'il veut? Si, comme
le lui conseillent ses vritables intrts, il tient  vivre en bons
rapports avec nous, il doit cesser des armements qui sont une menace
pour l'Algrie, respecter la neutralit en retirant tout appui 
Abd-el-Kader, et donner promptement les ordres les plus svres pour
prvenir le retour de ce qui s'est pass. Si c'est la guerre qu'il veut,
nous sommes loin de la dsirer; nous en aurions mme un sincre regret;
mais nous ne la craignons pas, et si l'on nous obligeait  combattre,
on nous trouverait prts  le faire avec vigueur, avec la confiance
que donne le bon droit, et de manire  faire repentir les agresseurs.
Toutefois, nous ne demandons, je le rpte, qu' rester en bonnes
relations avec l'empereur du Maroc, et nous croyons fermement qu'il
n'est pas moins intress  en maintenir de semblables avec nous.

Je vous ai dj mand que des btiments de la marine royale allaient
tre expdis en croisire sur les ctes du Maroc, une division navale,
commande par M. le prince de Joinville et compose du vaisseau _le
Suffren,_ de la frgate  vapeur _l'Asmode_ et d'un autre btiment
 vapeur, va s'y rendre effectivement en allant d'abord  Oran o Son
Altesse Royale doit se mettre en communication avec M. le marchal
Bugeaud. Le prince aura galement occasion, monsieur, d'entrer en
rapports avec vous, et je ne doute pas de votre empressement  vous
mettre  sa disposition, aussi bien qu' lui prter tout le concoure qui
dpendra de vous. Du reste, les instructions de Son Altesse Royale sont
pacifiques et partent de ce point que la guerre entre la France et le
Maroc n'est pas dclare. Sa prsence sur les ctes de cet empire,  la
tte de forces navales, a plutt pour but d'imposer et de contenir que
de menacer. Nous aimons  penser qu'elle produira, sous ce rapport, un
effet salutaire.

Voici comment je rsume vos instructions. Vous demanderez  l'empereur
du Maroc:

1 Le dsaveu de l'inconcevable agression faite par les Marocains sur
notre territoire;

2 La dislocation du corps de troupes marocaines runies  Ouschda et
sur notre frontire;

3 Le rappel du cad d'Ouschda et des autres agents qui ont pouss 
l'agression;

4 Le renvoi d'Abd-el-Kader du territoire marocain.

Vous terminerez en rptant:

1 Que nous n'avons absolument aucune intention de prendre un pouce de
territoire marocain, et que nous ne dsirons que de vivre en paix et en
bons rapports avec l'empereur;

2 Mais que nous ne souffrirons pas que le Maroc devienne, pour
Abd-el-Kader, un repaire inviolable, d'o partent contre nous des
agressions pareilles  celle qui vient d'avoir lieu; et que si
l'empereur ne fait pas ce qu'il faut pour les empcher, nous en ferons
nous-mmes une justice clatante.

Des instructions en harmonie avec celles-ci furent adresses par le
ministre de la marine  M. le prince de Joinville, par le ministre de la
guerre  M. le marchal Bugeaud, et toutes les mesures ncessaires pour
que l'excution rpondt, s'il y avait lieu,  la dclaration, furent
pousses avec vigueur.

A ces nouvelles, l'motion fut vive  Londres, dans le gouvernement
encore plus peut-tre que dans le public. L'Angleterre avait, avec
le Maroc, de grandes relations commerciales; c'tait de Tanger que
Gibraltar tirait la plupart de ses approvisionnements, et la scurit
de la place marocaine tait considre comme importante pour la place
anglaise. Ce fut, au premier moment, l'impression commune en Angleterre
qu'il arriverait l ce qui tait arriv en Algrie, et que la guerre
entre la France et le Maroc serait, pour la France, le premier pas vers
la conqute. La perspective d'un tel vnement tait, au del de la
Manche, un sujet d'inquitudes que le chef du cabinet, sir Robert Peel,
ressentait aussi vivement que le plus souponneux des spectateurs. La
nomination de M. le prince de Joinville au commandement de l'escadre
aggravait l'motion; il avait publi peu auparavant une _Note sur
les forces navales de la France_ dont on s'tait fort proccup en
Angleterre, et cet acte de patriotisme franais avait t pris, au del
de la Manche, pour un acte d'hostilit. Les mfiances populaires sont le
plus obstin des aveuglements.

Celles-ci taient bien mal fondes. Autant nous tions dcids  ne
pas souffrir que le Maroc troublt indfiniment l'Algrie, autant nous
tions loigns d'avoir, sur le Maroc, aucune vue de conqute. Rien
n'et t plus contraire au bon sens et  l'intrt franais; la
possession et l'exploitation de l'Algrie taient dj, pour la France,
un assez lourd fardeau et une assez vaste perspective. Notre politique
dans cette circonstance comportait donc la plus entire franchise, et je
pris plaisir  la proclamer, sr d'tre compris de lord Aberdeen et
de trouver en lui la mme sincrit. J'crivis au comte de
Sainte-Aulaire[34]: Tenez pour certain que, si nous avons la guerre
avec le Maroc, c'est que nous y sommes forcs, bien et dment forcs.
Nulle part en Afrique nous ne cherchons des possessions ni des querelles
de plus. Avant 1830, le territoire qu'on nous conteste aujourd'hui
a constamment fait partie de la Rgence d'Alger; les indignes
reconnaissaient la souverainet du dey, et lui payaient tribut par
l'entremise du bey d'Oran qui envoyait,  certaines poques dtermines,
des Turcs pour le prlever. Nous occupons depuis longtemps ce territoire
sans objection, sans contestation, soit de la part des habitants
eux-mmes, soit de la part des Marocains. C'est Abd-el-Kader qui, dans
ces derniers temps, a cherch et trouv ce prtexte pour exciter et
compromettre, contre nous, l'empereur du Maroc. A vrai dire, ce n'est
pas  l'empereur, c'est  Abd-el-Kader que nous avons affaire l. Il
s'est d'abord rfugi en suppliant, puis tabli en matre dans cette
province d'Ouschda; il s'est empar sans grand'peine de l'esprit des
populations; il prche tous les jours; il chauffe le patriotisme arabe
et le fanatisme musulman; il domine les autorits locales, menace,
intimide, entrane l'empereur, et agit de l, comme d'un repaire
inviolable, pour recommencer sans cesse contre nous la guerre qu'il ne
peut plus soutenir sur son ancien territoire. Jugurtha n'tait, je vous
en rponds, ni plus habile, ni plus hardi, ni plus persvrant que
cet homme-l, et s'il y a de notre temps un Salluste, l'histoire
d'Abd-el-Kader mrite qu'il la raconte. Mais en rendant  l'homme cette
justice, nous ne pouvons accepter la situation qu'il a prise et
celle qu'il nous fait sur cette frontire. Il ne s'agit pas ici d'une
situation nouvelle, d'une fantaisie hostile venue pour la premire fois
 l'empereur du Maroc, et dont nous aurions tort de nous mouvoir si
promptement et si vivement; voil prs de deux ans que cette situation
dure, et que nous nous montrons pleins de modration et de patience.
Nous nous sommes rigoureusement abstenus de toutes reprsailles; nous
avons fait au Maroc toute sorte de reprsentations; nous avons employ
le ton amical et le ton menaant; nous avons envoy des btiments
de guerre se promener devant Tanger, Tetuan, etc., pour inquiter
et intimider. Nous avons obtenu des dsaveux, des promesses, des
ajournements, et quelquefois des apparences. Au fond, les choses sont
restes les mmes; pour mieux dire, elles ont toujours t s'aggravant;
depuis six semaines, la guerre sainte est prche dans tout le Maroc;
les populations se soulvent et s'arment partout; l'empereur passe des
revues  Fez; ses troupes se rassemblent sur notre frontire; elles
viennent de nous attaquer sur notre territoire. Cela n'est pas
tolrable. Il ne suffit pas que l'empereur du Maroc renonce, pour le
moment,  ses dmonstrations hostiles et nous donne de vaines paroles de
paix; il faut que les causes de cette guerre sourde, qui couve et clate
sans cesse sur notre frontire, soient supprimes; il faut qu'il n'y ait
l plus de rassemblements de troupes, qu'Abd-el-Kader n'y puisse plus
sjourner, qu'une dlimitation certaine des deux tats soit opre et
accepte des deux parts. Voil le but que nous avons absolument besoin
et droit d'atteindre. Pour que nous l'atteignions, il faut que le Maroc
ait peur, grand'peur. C'est le seul moyen d'agir sur l'empereur, si
l'empereur partage lui-mme le fanatisme du peuple, ou de donner force
 l'empereur contre le fanatisme du peuple si, comme je le crois, Muley
Abd-el-Rhaman ne demande pas mieux que de rester en paix avec nous
et redoute fort Abd-el-Kader. Plus la dmonstration qui est devenue
indispensable sera forte et clatante, plus elle produira srement
l'effet que nous cherchons. La prsence d'un fils du roi y servira bien
loin d'y nuire, car elle prouvera l'importance que nous y attachons
et notre parti pris d'y russir. Le prince de Joinville part demain ou
aprs-demain pour aller prendre le commandement de l'escadre. Quand il y
a une occupation srieuse  donner  des princes jeunes et capables,
il faut la leur donner; c'est quand ils ne font rien qu'ils ont des
fantaisies. J'ai caus  fond avec M. le prince de Joinville. Il
comprend bien sa mission, et fera tout ce qui dpendra de lui pour
qu'une simple dmonstration soit en mme temps efficace et suffisante.
Nous lui donnerons, ds le dbut, les forces ncessaires pour agir sur
les imaginations, si on peut se borner  cela, ou pour frapper un coup
prompt et dcisif, s'il y a ncessit de le frapper. Probablement trois
vaisseaux et autant de btiments  vapeur. Vous voil bien au courant,
mon cher ami; que lord Aberdeen le soit comme vous. Il a crit  lord
Cowley qu'il se porterait volontiers garant, auprs de l'empereur du
Maroc, de la sincrit de nos intentions et de nos dclarations; je l'en
remercie, et je compte, en toute occasion, sur sa pleine confiance;
mais il n'ignore pas qu'il y a partout des soupons absurdes, et que moi
aussi j'ai quelquefois besoin de me porter garant de sa sincrit. En
prsence de ces mfiances aveugles, ce que nous avons de mieux  faire,
je crois, c'est de nous tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai
jamais, et j'espre que lord Aberdeen en fera toujours autant.

[Note 34: Les 15 et 17 juin 1844.]

Je ne fus pas tromp dans mon attente; lord Aberdeen comprit et admit,
avec une clairvoyante quit, notre ncessit et notre dessein. Il y
avait d'autant plus de mrite que, par suite des dissentiments de
sir Robert Peel avec son propre parti sur les questions de libert
commerciale, le cabinet anglais tait alors dans une de ces crises
parlementaires qui, deux ans plus tard, amenrent sa chute; il pouvait
tre tent d'luder les dlicates questions de politique extrieure;
lord Aberdeen n'hsita point  rsoudre celle qui se prsentait: Je
l'ai vu hier, m'crivit M. de Sainte-Aulaire[35]; il m'a annonc qu'il
envoyait immdiatement  Tanger l'ordre au consul anglais (M. Drummond
Hay) d'aller trouver Abd-el-Rhaman en personne, et d'employer tous les
moyens en son pouvoir pour prvenir la guerre. M. Drummond Hay
devra dclarer  l'empereur que le gouvernement anglais engage sa
responsabilit morale dans la question; et par prires ou par menaces,
il s'efforcera de l'amener  une juste apprciation de la bonne conduite
 tenir envers nous: Si je devais mourir, a ajout lord Aberdeen, j'ai
voulu que ce ft en bon chrtien, et voici quel et t le dernier acte
de mon ministre. Il m'a lu alors les instructions parties dimanche
pour M. Drummond Hay et que lord Cowley a d vous communiquer. Ces
instructions taient positives et pressaient fortement l'empereur
Abd-el-Rhaman de nous donner les satisfactions que nous lui demandions.
Lord Aberdeen crivit en mme temps aux lords commissaires de l'amiraut
anglaise[36]: En me rfrant  ma lettre du 2 de ce mois relative aux
renforts destins  l'escadre de Sa Majest devant Gibraltar, je dois
faire connatre  vos seigneuries que la Reine a donn l'ordre que des
instructions fussent adresses  l'officier qui commande cette escadre
pour lui prescrire de prendre bien soin de faire savoir aux autorits
marocaines qu'en envoyant ces forces sur les ctes du Maroc, le
gouvernement de Sa Majest n'a pas eu l'intention de prter aucun appui
au gouvernement marocain dans sa rsistance aux demandes justes et
modres de la France, si malheureusement cette rsistance devait avoir
lieu. Afin d'viter tout malentendu  cet gard, il faudrait expliquer
clairement que la protection des intrts anglais doit tre le principal
but de l'escadre; mais le gouvernement de Sa Majest verrait aussi
avec plaisir que l'on ust d'une influence quelconque  l'appui
des propositions raisonnables qui ont t faites par les autorits
franaises pour terminer les diffrends qui se sont levs entre la
France et le Maroc.--Lord Aberdeen ne doute pas, ajoutait M. de
Sainte-Aulaire, que la mission de son consul n'ait un heureux rsultat,
si aucune circonstance de notre fait ne vient la contrarier; mais il
regarde l'arrive de M. le prince de Joinville sur la cte du Maroc
comme extrmement inopportune. J'ai combattu son opinion de mon mieux,
par les moyens que vous dveloppez avec tant de force et d'autorit
dans votre lettre d'avant-hier. Je viens d'envoyer ladite lettre  lord
Aberdeen pour qu'il la lise  son loisir.

[Note 35: Le 17 juin 1844.]

[Note 36: Le 10 juillet 1844.]

Les inquitudes de lord Aberdeen se seraient bientt dissipes si, avec
ma lettre, il avait pu lire aussi celle que M. le prince de Joinville
lui-mme, arriv avec son escadre en rade de Gibraltar, adressait le
10 juillet 1844 au ministre de la marine: Parti d'Oran le 7 au matin,
disait-il, en mme temps que l'escadre, j'ai port mon pavillon sur _le
Pluton_ en faisant route directement pour Gibraltar. J'y ai mouill le
8 au soir. Le 9, je me suis rendu  Tanger o j'ai reu  mon bord
la visite de notre consul gnral. Ayant crit pour se plaindre de
l'agression du 30 mai, M. de Nion a reu de Sidi-ben-Dris, principal
ministre de l'empereur du Maroc, une rponse arrogante et offensante, o
tous les torts sont rejets sur nos gnraux dont on demande qu'il
soit fait un exemple svre. La lettre se termine par des menaces: Les
clameurs pouvantables des populations rclament la guerre sainte. On
va expdier des renforts sur la frontire. Cette lettre, crite le 22
juin, a t reue le 7 juillet. Hier 9, est arrive une nouvelle dpche
de Bouselam-ben-Ali, pacha de Larache, crite le 7 juillet 1844. Cette
dpche, toute diffrente de celle de Sidi-ben-Dris, exprime le regret
de l'empereur clair par le cad El-Ghennaou sur les faits qui se
sont passs sur la frontire; l'empereur dsavoue ces actes, promet
de remplacer les chefs qui ont tromp sa confiance, et rejette sur les
contingents irrguliers les actes d'hostilit. La lettre est conue en
termes modrs.

Au milieu de ce conflit de nouvelles contradictoires et de
renseignements incertains, il est difficile de dmler la vrit. Que
l'on se prpare  la guerre dans tout le Maroc, le fait ne peut tre mis
en doute; que l'empereur ait bonne volont d'empcher la guerre, il est
permis de le supposer; mais qu'il puisse arrter l'immense mouvement de
populations fanatiques, c'est ce qui est au moins incertain. Son intrt
l'exige; mais de mme que nous sommes fort en peine de savoir au vrai ce
qui se passe dans son empire, il peut tre tromp sur nos intentions
et tre amen, par de perfides conseils,  croire que nous voulons
renverser son autorit.

D'une part, le rsultat de la mission  Maroc de M. Hay, consul gnral
d'Angleterre, de l'autre, les faits qui se passent sur notre frontire,
me paraissent les seules donnes exactes sur lesquelles nous puissions
asseoir une opinion. On peut douter de l'authenticit de toutes les
correspondances diplomatiques. Peut-tre ne sont-elles qu'un moyen de
gagner du temps pour mieux se prparer  la guerre.... Le Maroc n'est
pas un pays o l'action du gouvernement soit instantane; il faut
laisser au temps le soin de calmer les esprits. Tout ce qu'on fera de
dmonstrations et de menaces, soit par terre, soit par mer, ne pourra
que servir les projets de nos ennemis.... Pour moi,  moins que le
marchal Bugeaud, pouss  bout, ne dclare la guerre, ou  moins
d'ordres contraires du gouvernement, je suis bien dcid  ne pas
paratre sur les ctes du Maroc. Je ferai en sorte que l'on me sache
dans le voisinage, prt  agir si la dmence des habitants du Maroc nous
y forait; mais j'viterai de donner, par ma prsence, un nouvel aliment
 l'excitation des esprits.

Un seul cas pourtant me ferait passer par-dessus toutes ces
considrations; c'est celui o une escadre anglaise viendrait sur les
ctes du Maroc. Cette escadre est annonce plus forte que la mienne; si
elle se borne, comme nous,  jouer, de Gibraltar, un rle d'observation,
rien de mieux; mais si elle va sur les ctes du Maroc, je m'y rendrai
 l'instant. Dans l'intrt de notre dignit comme dans l'intrt de
l'influence que nous devons exercer sur les tats limitrophes de nos
possessions d'Afrique, il est essentiel que cette affaire du Maroc ne
soit pas traite sous le canon d'une escadre trangre.

Ni la modration, ni la loyaut franaise et anglaise ne suffirent
pour arrter le cours des vnements; la mesure du fanatisme chez
les Marocains et de la patience chez nous tait comble; le prince
de Joinville attendit en vain que le consul d'Angleterre dtermint
l'empereur du Maroc  nous donner les satisfactions que nous demandions;
le marchal Bugeaud s'arrta en vain deux fois, aprs avoir chti
les incursions des Marocains sur notre territoire. Quoiqu'il et le
sentiment du danger de la guerre, l'empereur Abd-el-Rhaman tait trop
ignorant pour en bien apprcier la gravit et trop faible pour rsister
 la passion de son peuple; M. Drummond-Hay n'obtenait de lui aucune
rponse nette, et les forces marocaines rassembles dans la province
d'Ouschda grossissaient tous les jours. Sur terre et sur mer, la guerre
tait invitable et le seul moyen de vider les questions qui l'avaient
suscite. Dtermin par ces faits et par nos instructions, le 6 aot
1844, le prince de Joinville, avec autant de hardiesse dans l'excution
qu'il avait montr de patience dans la rsolution, attaqua Tanger,
teignit le feu de la place et en dtruisit les fortifications. Le 14
aot, le marchal Bugeaud, avec 9,500 hommes de troupes, faisait 
Isly, m'crit le gnral Trochu, une nouvelle et vraiment magnifique
application de ses vues sur les effets moraux, et d'un systme nouveau
de marche et de combat trs-ingnieusement appropri aux exigences d'une
situation qui n'avait pas de prcdent dans la guerre d'Afrique. Le choc
d'Isly fut relativement petit; nos pertes furent presque insignifiantes,
par la raison que la droute de l'arme marocaine et des contingents
arabes fut complte et irrmdiable ds la premire heure. Mais de bonne
foi, et en recueillant le souvenir des impressions qui s'changeaient
dans le camp, lequel de nous, avant l'vnement et dans les proportions
o il se prsentait  nos yeux, et os affirmer cet tonnant rsultat?

Vingt-cinq mille cavaliers marocains, en effet, taient l runis, avec
plusieurs bataillons d'infanterie et onze pices de canon; le marchal
s'empara de leur camp, de leur artillerie, de leurs drapeaux, de tout
leur bagage, y compris la tente et les papiers du fils de l'empereur.

Sur terre, la bataille d'Isly mettait fin  la guerre. Sur mer, le
lendemain mme de cette victoire, le 15 aot, le prince de Joinville
bombardait,  l'extrmit mridionale du Maroc, Mogador, la ville
favorite d'Abd-el-Rhaman, le principal centre commercial de son empire
et le sige de sa fortune particulire. Le prince s'emparait, non sans
une vive rsistance marocaine, de la petite le qui ferme l'entre du
port, et y tablissait une garnison de cinq cents hommes. Sur mer aussi,
et en neuf jours, la guerre tait termine sous les yeux d'une escadre
anglaise qui suivait de loin les mouvements de la ntre.

Que le gouvernement anglais ft mu de ces vnements et en ressentt
un vif dplaisir, rien n'tait plus naturel et nous ne pouvions nous en
tonner; il tait le protecteur ordinaire du Maroc; il avait essay
de prvenir la guerre en accommodant notre diffrend avec l'empereur
Abd-el-Rhaman; il n'y avait pas russi; la guerre se terminait par
deux victoires de la France. Quelles seraient les consquences de ces
victoires? La question devait s'lever dans les esprits anglais et y
susciter quelque inquitude. Sir Robert Peel en conut d'excessives
qui dnotaient, de sa part, une fausse apprciation des faits comme des
personnes, et dont nous aurions eu droit de nous plaindre. Il tmoigna
une double crainte: l'une, que, malgr nos dclarations contraires, nous
ne prissions possession permanente de quelques parties du territoire
marocain; l'autre, que nous ne donnassions un grand dveloppement 
nos forces navales pour les diriger un jour contre l'Angleterre. Il
se reportait sans cesse  notre premire occupation d'Alger et aux
engagements d'vacuation que, selon lui, la France avait pris  cette
poque: Il est trop tard, sans doute, disait-il, pour rclamer de la
France l'excution de ces engagements; mais c'est  cause de ce tort
originel que maintenant le Maroc et Tunis sont en pril; si nous ne
tenons pas  la France un langage trs-dcisif, si nous ne sommes pas
prts  agir dans l'intrt de Tunis et du Maroc, ces deux tats auront
le sort de l'Algrie, et deviendront, si ce n'est peut-tre de nom, du
moins en fait, des portions de la France. Sir Robert accueillait tous
les renseignements, tous les bruits qui lui parvenaient sur les
immenses travaux que nous faisions, disait-on, dans tous les ports d'o
l'Angleterre pouvait tre menace,  Dunkerque,  Calais,  Boulogne,
 Cherbourg,  Brest,  Saint-Malo. Il se refusait  regarder nos
assurances pacifiques et amicales comme des garanties suffisantes, et
il insistait auprs de ses collgues pour que l'Angleterre se prpart
promptement et largement  une guerre qui lui paraissait probable et
prochaine. C'tait contre ces dispositions et ces apprhensions du
premier ministre que lord Aberdeen avait  dfendre la politique de la
paix et de l'entente cordiale avec la France; il le faisait avec une
habilet parfaitement loyale,  la fois persvrant et doux, quitable
sans complaisance, opposant aux vaines alarmes de sir Robert Peel une
apprciation plus juste et plus fine, soit des vnements, soit des
hommes, soit des chances de l'avenir. Quand on s'inquitait surtout
de notre attaque sur Mogador et de la garnison tablie dans l'lot
adjacent: Les Franais, disait-il, se sont dj placs dans une
situation trs-dsavantageuse en dclarant qu'ils ne voulaient d'aucune
occupation permanente, ni d'aucune conqute. Dire cela  un ennemi,
c'est l'encourager  continuer la guerre et agir avec grande imprudence.
Il se peut qu'une telle dclaration ait t ncessaire pour satisfaire
l'Angleterre; mais, sans cela, elle ne saurait tre justifie. On
reconnatra, j'espre, que l'occupation de l'lot de Mogador tait
indispensable pour l'attaque sur la place, et on ne le retiendra pas
plus longtemps que ne l'exige le blocus. Les Franais ont dj beaucoup
fait en mutilant leurs moyens d'hostilit effective; nous ne pouvons
gure attendre, quand ils font une attaque, qu'ils se privent de ce
qui est ncessaire pour qu'elle russisse. Je persiste  croire qu'ils
seraient charms d'amener l'empereur  accepter leurs conditions, en
renonant  tout projet d'occupation ou de conqute sur la cte du
Maroc, et je ne dsespre nullement que les choses ne finissent ainsi.

Lord Aberdeen tait de ceux qui ont l'esprit assez haut pour ne pas
se laisser ballotter par tous les vents qui soufflent en bas, et assez
ferme pour attendre que le cours des choses leur donne raison.

Je n'ignorais pas et je ne pouvais ignorer l'humeur et les mfiances
de sir Robert Peel, cho de celles dont les journaux anglais taient
pleins. Je ne voulus pas m'en taire, ni en laisser ignorer ma surprise:
Que s'est-il donc pass de nouveau et d'inattendu, crivis-je  M. de
Jarnac[37], qui ait pu exciter  Londres l'motion, les apprhensions,
je ne veux pas dire les mfiances qui se manifestent autour de vous? Le
gouvernement anglais connat depuis longtemps nos griefs contre le Maroc
et nos demandes de satisfaction. Nous les lui avons communiqus ds
le dbut de l'affaire. Il les a trouvs justes et modrs. Avant de
recourir  la force, nous avons puis les moyens de conciliation. Nous
avons tard, sur terre et sur mer, aussi longtemps qu'il tait possible
de tarder. Sur terre, le marchal Bugeaud est rest plusieurs fois dans
nos limites aprs avoir repouss et chti les agressions marocaines.
Sur mer, M. le prince de Joinville a attendu, de dlai en dlai,
la rponse  notre _ultimatum_ et le retour de M. Hay. Nous n'avons
commenc la guerre que lorsqu'il a t vident que les Marocains ne
cherchaient qu' gagner du temps pour s'y prparer de leur ct, et pour
atteindre l'poque de l'anne o il nous serait impossible,  nous, de
la leur faire efficacement, par mer comme par terre, avec nos vaisseaux
comme avec nos rgiments. Cette intention a t vidente, du ct de la
mer, par les rponses incompltes, dilatoires, faites  nos demandes et
rapportes par M. Hay; du ct de la terre, par le rassemblement, sur
notre frontire, de forces marocaines de plus en plus nombreuses et
animes. Est-ce pour faire la paix que le fils de l'empereur est
arriv aux environs d'Ouschda avec plus de vingt mille chevaux et tout
l'appareil militaire possible, faisant prcher, dans son camp mme, la
guerre sainte, et envoyant ses cavaliers attaquer les avant-postes de
notre camp de Lalla-Maghrania? Sidi-ben-Hamida, dans ses pourparlers
pacifiques avec le marchal Bugeaud, et Sidi-ben-Dris, dans ses
rponses confuses et vasives  M. de Nion et  M. Hay, n'ont videmment
voulu que gagner du temps et nous en faire perdre. Nous agissons
modrment et loyalement, mais srieusement. Le but que nous avons
annonc ds le premier moment, et que nous avons bien droit de
poursuivre, car il n'est autre que la scurit de notre propre
territoire, nous voulons l'atteindre effectivement, et nous ne pouvons
nous payer de paroles et d'apparences. Pas plus aujourd'hui qu'avant
l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun projet, aucune ide
d'occupation permanente sur aucune partie du territoire marocain,
sur aucune des villes de la cte. Nos succs ne changeront rien  nos
intentions, n'ajouteront rien  nos prtentions; mais nous ne pouvons
renoncer  aucun des moyens lgitimes de la guerre,  aucune des
conditions ncessaires de son efficacit. L'Angleterre, en 1840, a
dbarqu des _marines_ en Syrie; ils y ont occup des villes; ils y sont
rests longtemps. Nous ne nous en sommes ni tonns, ni plaints; nous
avons seulement demand que l'occupation ne ft que temporaire. On
n'aura pas mme besoin aujourd'hui de nous faire cette demande, car nous
n'occupons, et nous n'aurons, j'espre, besoin d'occuper aucune ville du
Maroc. Mais nous sommes en droit de rclamer la confiance que nous avons
tmoigne.

[Note 37: Les 25 et 27 aot 1844.]

La victoire est une situation commode, car elle permet la sagesse avec
dignit. Nous avions, ds le dbut, hautement dclar nos motifs de
guerre et nos conditions de paix; nous rsolmes de n'y rien changer.
Bien des gens nous conseillaient plus d'exigence, l'occupation prolonge
de quelques villes marocaines, une forte indemnit pour les frais de la
guerre; nous cartmes ces ides; non par une gnrosit inconsidre et
parce que la France tait, comme on le dit alors, assez riche pour payer
sa gloire, mais par des raisons plus srieuses. Quant aux conditions de
la paix, crivait le 3 septembre 1844 le marchal Bugeaud  M. le prince
de Joinville, je serais moins rigoureux que vous, pour ne pas ajouter
de nouvelles difficults  celles qui existent et qui sont dj assez
grandes. Si nous n'avions pas  ct de nous la jalouse Angleterre, je
crois que nous pourrions tout obtenir  cause des succs dj raliss,
et parce que l'empire du Maroc est fort peu en tat de faire la guerre,
tant il est dsorganis et indisciplin. Mais, dans notre situation
vis--vis de nos voisins ombrageux, nous devons nous montrer faciles. Je
ne demanderais donc pas que l'empereur payt les frais de la guerre,
ni qu'il nous livrt Abd-el-Kader; j'ai la conviction que l'empereur
s'exposerait plutt  continuer une mauvaise guerre que de donner
un seul million; je sais qu'il est sordidement intress. Quant 
Abd-el-Kader, il ne pourrait pas le livrer sans se faire honnir par
tout son peuple; contentons-nous d'exiger qu'il soit plac dans une des
villes de la cte de l'Ocan, et que l'on s'oblige  ne pas le laisser
reporter la guerre  la frontire.

Une considration, plus pressante encore peut-tre, s'ajoutait  ces
motifs: les hsitations et les revers d'Abd-el-Rhaman avaient gravement
compromis, parmi les populations marocaines, son pouvoir et mme son
trne; autour de lui, on conspirait contre lui; sur divers points de
ses tats, des sditions clataient, des tribus guerrires s'engageaient
dans une sauvage indpendance. Un autre pril encore se laissait
entrevoir; aprs la bataille de l'Isly, Abd-el-Kader avait manifest
son indignation d'une dfaite qu'il imputait  la mollesse impriale; et
l'ide qu'empereur lui-mme il et oppos et il opposerait aux chrtiens
une rsistance bien plus efficace, se rpandait dans l'empire. Nous
avions un intrt vident  ne pas branler davantage Abd-el-Rhaman
chancelant; car sa chute nous et mis en prsence d'un peuple livr
 une anarchie passionne, et peut-tre aux mains d'un chef bien plus
redoutable. Nous trouvions, dans un grand acte de modration conforme
 notre politique gnrale en Europe, plus de scurit pour notre
tablissement en Afrique. M. le prince de Joinville partagea pleinement
cet avis et j'adressai au duc de Glcksberg et  M. de Nion, chargs de
suivre, de concert avec lui, la ngociation de la paix, les instructions
suivantes:

Les succs clatants que viennent de remporter nos forces de terre et
de mer, dans la lutte engage entre nous et le Maroc, n'ont rien chang
aux intentions que le gouvernement du Roi avait manifestes avant le
commencement de cette lutte. Ce que nous demandions alors comme la
condition ncessaire du rtablissement des relations amicales entre les
deux tats, et comme la seule garantie propre  nous assurer contre le
retour des incidents qui ont troubl ces relations, nous le demandons
encore aujourd'hui sans y rien ajouter; car le but que nous nous
proposons est toujours le mme, et aucune vue d'agrandissement ne
se mle  notre rsolution bien arrte de ne pas permettre
qu'on mconnaisse les droits et la dignit de la France. Que les
rassemblements extraordinaires de troupes marocaines forms sur notre
frontire, dans les environs d'Ouschda, soient immdiatement dissous;
qu'un chtiment exemplaire soit inflig aux auteurs des agressions
commises, depuis le 30 mai, sur notre territoire; qu'Abd-el-Kader soit
expuls du territoire marocain et n'en reoive plus dsormais aucun
appui ni secours d'aucun genre; enfin, qu'une dlimitation complte
et rgulire de l'Algrie et du Maroc soit arrte et convenue,
conformment  l'tat de choses reconnu du Maroc lui-mme  l'poque
de la domination des Turcs  Alger, rien ne s'opposera plus au
rtablissement de la paix. La cour du Maroc, aprs tous les torts
qu'elle a eus envers nous, ne s'attend peut-tre pas  une pareille
modration de notre part. Pour lui en donner une preuve clatante et
pour lui fournir l'occasion d'y rpondre en acceptant immdiatement nos
propositions, le roi vous ordonne, Messieurs, de vous transporter devant
Tanger,  bord de l'un des vaisseaux de notre escadre, et de faire
remettre aux autorits de cette place une lettre adresse  l'empereur,
dans laquelle vous lui annoncerez que, s'il accepte purement et
simplement les conditions de notre _ultimatum_ que je viens de rappeler,
vous tes encore autoriss  traiter sur cette base.

Il est bien entendu que cette dmarche n'aurait point pour effet de
suspendre les hostilits, et que nos armes de terre et de mer seraient
libres de poursuivre leurs oprations jusqu' ce que l'empereur et
adhr  nos offres.

Avant que ces instructions fussent parvenues  leur adresse et trois
jours seulement aprs celui o elles avaient t adoptes  Paris,
Sidi-Bouselam, pacha des provinces septentrionales du Maroc et confident
intime de l'empereur, crivait de Tanger[38]  M. de Nion: Nous vous
faisons savoir que, comme les prliminaires des confrences s'taient
passs entre vous et la cour de Sa Majest, lorsque vous rsidiez dans
ce port de Tanger, nous nous adressons  vous, vu que Sa Majest vient
de nous charger d'accorder les quatre demandes que vous aviez formules
contre elle. Si c'est encore vous qui tes celui qui doit entretenir les
relations de la France avec notre heureuse cour, venez nous trouver pour
que nous terminions en nous abouchant, car notre glorieux matre n'a
point cess d'tre en paix avec votre gouvernement, sur le mme pied que
ses anctres. Si c'est, au contraire, un autre que vous qui est charg
de porter la parole, donnez-lui connaissance de cette lettre pour qu'il
puisse se rendre auprs de nous dans l'heureux port de Tanger, afin de
confrer ensemble sur un pied amical.

[Note 38: Le 3 septembre 1844.]

En me communiquant aussitt cette initiative pacifique des Marocains, le
duc de Glcksberg et M. de Nion ajoutaient: M. le prince de Joinville
a pens qu'avant d'aller plus avant, il tait prudent de s'assurer de
la nature de ces pleins pouvoirs dont Sidi-Bouselam se disait muni.
En consquence, M. Warnier, l'interprte de S. A. R. et M. Fleurat,
interprte du consulat, vont partir ce soir pour Tanger; ils porteront
notre rponse. Elle sera courte; il n'entre pas dans notre pense de
repousser une premire dmarche qui, si elle est srieuse, devient 
l'instant trs-importante. Nous prenons donc acte de cette lettre; mais
nous indiquons au pacha que quelques claircissements sont ncessaires
et que M. Warnier va les lui demander. Si le retour de celui-ci claircit
tous nos doutes, l'intention du prince est de nous accompagner, ou de
nous faire partir pour Tanger avec ses instructions.

Le surlendemain, MM. Warnier et Fleurat revinrent de Tanger  Cadix
apportant au prince de Joinville cette lettre de Sidi-Bouselam[39]:
Louanges  Dieu l'unique! L'agent de la cour trs-leve par Dieu,
Bouselam-ben-Ali,--que Dieu lui pardonne dans sa misricorde!--
l'amiral des vaisseaux de guerre franais, le fils de l'empereur, le
prince de Joinville;--nous nous informons avec empressement de l'tat
de votre sant, et nous faisons galement des voeux pour la conservation
des jours de notre matre le vnr. J'atteste par ces prsentes que
j'ai entre les mains l'ordre de l'empereur de faire la paix avec vous.

[Note 39: Du 7 septembre 1844.]

Partis immdiatement de Cadix avec M. le prince de Joinville, MM. de
Nion et de Glcksberg m'crivirent le lendemain 10 septembre 1844, en
rade de Tanger et  bord du _Suffren_:

Nous sommes arrivs ce matin en rade de Tanger. Le consul gnral de
Naples, M. de Martino, s'est transport immdiatement  notre bord, et
nous a fait savoir que l'impatience tait grande dans la ville, et que
Sidi-Bouselam attendait avec anxit notre arrive et les communications
que nous avions  lui faire. Suivant nos conventions, il nous annonait
la prochaine arrive du gouverneur de la ville, le cad Ben-Abbou, qui
vint, accompagn du capitaine du port,  bord du _Suffren_. Ben-Abbou
rpta  S. A. R. que l'empereur attendait de lui la paix, et que
son plnipotentiaire Bouselam tait prt  la signer. Il se retira,
videmment flatt de la rception qui lui avait t faite. Peu de
moments aprs, M. Warnier se rendit auprs du pacha, porteur de la
convention concerte et rdige entre nous, approuve par le prince et
dont Votre Excellence trouvera ci-joint une copie. M. Warnier avait pour
instructions de la prsenter au pacha et de lui demander, sans tolrer
ni accepter aucune discussion, s'il tait prt, en vertu des pouvoirs
qu'il tenait de l'empereur,  y apposer sa signature. La rponse du
pacha fut affirmative. Un signal nous le fit savoir. Nous nous rendmes
immdiatement  terre o le corps consulaire nous attendait dj. Nous
y fmes galement reus par le gouverneur de la ville et une garde
d'honneur qui nous conduisirent  la Casba o nous fmes introduits dans
l'appartement imprial, auprs de Sidi-Bouselam, qui tait accompagn du
premier administrateur de la douane, homme qui a jou un rle politique
de quelque importance dans les derniers vnements. Aprs avoir chang
quelques paroles de courtoisie, nous avons demand au pacha s'il tait
en effet dispos  signer le trait que nous lui avions fait soumettre.
Il dsira quelques explications sur la nature de l'engagement que
l'article 7 impose  son gouvernement, et se montra satisfait de nos
rponses. A notre tour, nous avons insist sur l'urgence des mesures
relatives  la convention pour la dlimitation des frontires des deux
tats, dont le principe est consacr dans l'article 5. Nous lui avons
rappel les dispositions que la bienveillance et la gnrosit de S. A.
R. lui dictaient quant  l'vacuation de l'le de Mogador, et nous lui
avons fait savoir qu'aussitt aprs la signature de la convention, le
consulat gnral serait rinstall, et que la gestion en serait confie
 M. Mauboussin jusqu' l'change des ratifications. Il resta convenu
alors qu'aussitt que le pavillon franais serait hiss de nouveau sur
la maison consulaire, il serait salu de vingt et un coups de canon
par la ville, et que le vaisseau amiral rendrait le salut. Nous avons
procd immdiatement  la signature de la convention; un texte franais
et un texte arabe, dment signs et scells, sont rests entre les mains
de Sidi-Bouselam; les deux autres instruments seront ports  Paris par
M. de Glcksberg.

Le trait tait exactement conforme  notre _ultimatum_, et les articles
ajouts n'avaient pour but que d'assurer la stricte excution de ses
dispositions.

Cet acte fut, dans la session suivante[40], l'objet des attaques
ordinaires de l'opposition. On nous reprocha de n'avoir pas exig
davantage, de n'avoir pas impos au Maroc une forte indemnit de guerre,
de n'avoir pas pris contre Abd-el-Kader des garanties plus efficaces.
On se flicitait de la victoire; on se flicitait de la paix; mais on
maudissait la ngociation. Le marchal Bugeaud, prsent  la Chambre des
dputs, avait ressenti quelque humeur de n'avoir pas jou, dans cette
ngociation, un plus grand rle; le cours rapide des vnements
l'avait naturellement porte  Tanger et entre les mains des agents
diplomatiques qui en taient et en devaient tre naturellement chargs.
Avant d'arriver  Paris, le marchal m'avait franchement tmoign ses
regrets, et ses conversations dans la Chambre en avaient port quelque
empreinte. L'opposition essaya d'exploiter, contre le cabinet, ce
sentiment de l'un des vainqueurs; le marchal, qui avait un peu oubli
la lettre qu'il avait crite le 3 septembre au prince de Joinville, s'en
expliqua avec une loyaut parfaite, dclarant que, les vnements et ses
propres rflexions l'avaient mis en doute sur sa premire impression, et
le portaient  penser que le cabinet avait agi sagement en ne
demandant au Maroc ni indemnit de guerre, ni d'autres garanties contre
Abd-el-Kader qui auraient impos  l'arme d'Afrique une trop lourde
tche sans tre probablement plus efficaces. On nous accusait surtout
d'avoir fait la paix, une paix trop prompte et trop facile, par
faiblesse envers l'Angleterre et pour apaiser sa mauvaise humeur. Je
me rcriai avec un sincre mouvement de surprise: Comment, dis-je, il
existe  nos portes un tat depuis longtemps spcialement protg par la
Grande-Bretagne, en face duquel,  quelques lieues de ses ctes, elle
a l'un de ses principaux, de ses plus importants tablissements.
Nous avons fait la guerre  cet tat; nous l'avons faite malgr les
apprhensions qu'elle inspirait  la Grande-Bretagne, apprhensions
fondes sur des intrts lgitimes et impossibles  mconnatre.
Non-seulement nous avons fait la guerre, mais nous avons attaqu, en
face de Gibraltar, la place mme qui alimente Gibraltar; nous avons
dtruit ses fortifications; quelques jours aprs, nous sommes alls
dtruire la principale ville commerciale du Maroc, avec laquelle surtout
se fait le commerce de la Grande-Bretagne. Nous avons fait tout cela en
face des vaisseaux anglais qui suivaient les ntres pour assister  nos
oprations et  nos combats. Et l'on nous dit que, dans cette affaire,
nous nous sommes laisss gouverner par la crainte de l'Angleterre, par
les intrts de l'Angleterre! En vrit, messieurs, jamais les faits,
jamais les actes n'avaient donn d'avance un plus clatant dmenti  une
telle inculpation. Ce que je m'attendais  entendre  cette tribune, et
ce que j'y porterai moi-mme, c'est la justice rendue  la loyaut,  la
sagesse avec lesquelles le gouvernement anglais a compris les motifs
de notre conduite et les ncessits de notre situation. Il a compris,
reconnu, proclam que les griefs de la France contre le Maroc taient
justes, que les demandes de la France au Maroc taient modres.
Non-seulement il l'a reconnu, mais il l'a dit au Maroc; il lui a
officiellement notifi que, s'il ne nous donnait pas satisfaction, il
ne devait compter, en aucune faon, sur l'appui direct ou indirect de
l'Angleterre. Le gouvernement anglais a ordonn  ses agents militaires
et diplomatiques d'employer leur influence que le Maroc reconnt les
griefs de la France, et acceptt les conditions que lui faisait la
France. Voil ce qui s'est pass entre les deux gouvernements; rien de
moins, rien de plus. La conduite du gouvernement franais dans cette
affaire a t ce qu'elle devait tre, ce dont il ne doit pas se faire un
mrite, ce dont personne ne peut lui faire un mrite; elle a t pleine
d'indpendance et de proccupation des intrts franais. La conduite du
gouvernement anglais a t pleine de loyaut, de sagesse, de sincrit.
Je saisis avec empressement cette occasion de lui rendre cette justice
qui lui est due, et dont l'une des pices, dposes sur le bureau de
la Chambre, est une clatante preuve: qu'on lise la dpche de lord
Aberdeen aux lords de l'Amiraut[41], transmise aux officiers de
l'escadre anglaise, et qu'on se demande si jamais paroles ont t plus
loyales et plus dignes d'un alli.

[Note 40: En janvier 1845.]

[Note 41: En date du 10 juillet 1844. Voyez dans ce volume  la page
158.]

Dans l'une et l'autre Chambre la conviction fut entire; tous les
amendements qui avaient pour but d'effacer ou d'affaiblir l'approbation
exprime dans les projets d'adresse furent rejets; pairs et dputs
dclarrent formellement que, dans cette affaire, prince et ministres,
gouvernement et arme, gnraux et soldats avaient fait leur devoir,
et que l'Algrie avait vu sa scurit affermie par notre puissance et
notre modration.

Une question importante restait  vider, la dlimitation des territoires
algrien et marocain promise par l'article 5 du trait. Je me concertai
avec le marchal Soult pour que cette mission ft confie  un homme
capable de comprendre  la fois la guerre et la politique, et dj
prouv dans les affaires de l'Algrie. Notre choix s'arrta sur le
gnral comte de la Rue, vaillant officier et homme du monde, ferme et
prudent, habile  dmler et  djouer les ruses ennemies, et sachant
faire, dans sa propre conduite, la juste part de l'adresse et de
la franchise. Nous lui donnmes pour agent intime, avec le titre
d'interprte gnral, M. Lon Roches, nagure prisonnier d'Abd-el-Kader;
hardi, sagace et infatigable, il avait acquis, dans les prilleuses
aventures de sa vie, une rare habilet  traiter avec les musulmans, et
m'tait vivement recommand par le marchal Bugeaud. Le gnral de la
Rue reut, les 10 et 14 janvier 1845, les instructions du ministre de la
guerre et les miennes, et partit aussitt pour sa mission. Il passa deux
mois  examiner la frontire occidentale de l'Algrie,  s'entretenir
avec les chefs des tribus parses sur le territoire, et  dbattre avec
les plnipotentiaires marocains la ligne de dmarcation indique par
les traditions locales et possible  dfinir entre les deux tats.
La ngociation aboutit  un trait qui dtermina les limites de notre
domination, non-seulement dans le Tell, mais jusque dans le dsert o, 
aucune poque, aucune dlimitation entre la rgence d'Alger et le Maroc
n'avait exist: Il y a quatre ans, m'crivait le gnral de la Rue[42],
le vieux gnral turc Mustapha-ben-Ismal, consult  cet effet, avait
fait dresser une carte de la frontire (cette carte, trs-curieuse,
existe au ministre de la guerre), et, arriv  Koudiat-el-Debbagh, il
s'tait arrt, disant:--Le pays au del ne peut se dlimiter; c'est
le pays des fusils. Le trait fut sign le 18 mars 1845, 
Lalla-Maghrania, prcisment sur le territoire qui nous tait nagure
contest. C'est un rsultat important, j'ose l'esprer, m'crivit le
gnral de la Rue[43], d'avoir fait accepter toutes nos conditions, et
surtout, pour l'effet produit sur toutes ces populations, d'avoir
amen les plnipotentiaires marocains jusque sous le canon du fort de
Lalla-Maghrania, pour y signer le partage du territoire, et mieux
encore celui de populations musulmanes, entre un empereur chrtien et
un empereur musulman. Je garantis  Votre Excellence qu'il n'est pas un
seul membre de l'opposition, dans nos tribus, qui ost dire aujourd'hui
que la France n'est pas une grande et forte nation, imposante au dehors
et matresse chez elle.

[Note 42: Le 18 mars 1845.]

[Note 43: Le 22 mars 1845.]

Les Marocains partageaient,  cet gard, le sentiment du gnral
franais, et le trait leur parut si avantageux pour nous, que
l'empereur Abd-el-Rhaman en refusa, pendant trois mois, la ratification;
ce fut seulement le 20 juin suivant, aprs nos dclarations
comminatoires portes deux fois par M. Lon Roches au pacha
Sidi-Bouselam, qu'il se dcida  la donner.

Ds le dbut de sa mission et avant son propre succs, le gnral de
la Rue avait t frapp du grand effet de la guerre rcente et de la
ngociation qui l'avait termine; il m'crivait le 22 fvrier 1845:
Notre situation vis--vis de nos tribus et des Marocains est bonne.
Ils reconnaissent notre supriorit et la puissance de nos forces
militaires. L'expulsion d'Abd-el-Kader de l'Algrie, l'invincible sultan
du Maroc battu, son arme disperse ont frapp l'imagination des Arabes;
ils disent que Dieu est dcidment pour nous, puisque nous sommes les
plus forts. Cette impression est dj rpandue, mme dans les tribus les
plus loignes;  ce point qu'un marabout vnr au dsert disait hier:
Je ne veux ni pouvoirs, ni honneurs, ni richesses; j'ai assez de tout
cela; ce que je voudrais, ce qui ajouterait  l'illustration de ma
famille, ce serait de recevoir une lettre du grand sultan de France
 qui Dieu donne la victoire.--Sur plusieurs points de la province
d'Oran, ajoutait le gnral de la Rue, les tribus offrent de souscrire
des sommes de 25, 30  40,000 francs pour qu'on tablisse des barrages
sur leurs rivires pour irriguer leurs champs, comme le gnral
Lamoricire vient d'en faire construire un sur le Sig, qui arrose et
fertilise dix-neuf mille hectares de terres labourables. Je viens de
voir aussi des tribus offrir au gnral Lamoricire de souscrire pour
fonder un journal arabe qui leur apporte les nouvelles et comment on
doit s'y prendre pour bien faire. Sans nul doute, monsieur le ministre,
ce serait une chose minemment utile pour clairer ces gens-l et
teindre peu  peu leur fanatisme en affaiblissant l'influence de
leurs marabouts; mais la rdaction d'une semblable feuille devrait
tre confie  un homme bien habile et dirig par des autorits
bien clairvoyantes. Un journal, _un seul_ journal arabe, serait un
trs-puissant moyen de complter notre domination et la soumission des
tribus; oeuvre si glorieusement accomplie par l'arme et qu'elle seule
devrait perfectionner,  l'exclusion des coliers ignorants et des vieux
administrateurs tars qu'on nous a trop souvent envoys en Afrique pour
tout entraver et tout dconsidrer.

Pendant que les ngociateurs de la paix se flicitaient de ces
rsultats, les deux hros de la guerre, Abd-el-Kader et le marchal
Bugeaud la recommenaient en Algrie, comme ne tenant plus nul compte,
l'un de ses dfaites, l'autre de ses victoires. Dans les grandes
entreprises, la persvrance dans l'esprance et dans le travail est la
premire des qualits humaines; Abd-el-Kader et le marchal Bugeaud la
possdaient l'un et l'autre  un degr rare. Abd-el-Kader et pu
rester en sret, avec sa _deira_, sur le territoire du Maroc, dans les
montagnes du Riff o il s'tait rfugi; le trait du 10 septembre
1844 lui avait enlev l'appui actif, non la tolrance sympathique des
Marocains, et, malgr ce trait, l'empereur Abd-el-Rhaman n'avait ni la
ferme volont, ni probablement le pouvoir de l'expulser par la force
de ses tats. De son ct, le marchal Bugeaud, cr duc d'Isly, avait,
quelques mois aprs sa victoire, envoy au marchal Soult sa dmission
et demand un successeur. Au premier aspect, le moment lui avait paru
opportun pour rentrer sous sa tente; il se croyait en outre, de la
part du ministre et du ministre de la guerre, l'objet d'une hostilit
sourdement acharne: J'ai la conviction, m'crivait-il[44], que M. le
marchal Soult a l'intention de me dgoter de ma situation pour me la
faire abandonner. Cette pense rsulte d'une foule de petits faits et
d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun gard pour mes ides, pour mes
propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de l'engagement,
pris devant le Conseil, de demander 500,000 francs pour un essai de
colonisation militaire; c'est la mme chose de tout, ou  peu prs; il
suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le contraire, et
le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence que moi sur
l'administration et la colonisation de l'Algrie. Dans tous les temps,
les succs des gnraux ont augment leur crdit; le mien a baiss dans
la proportion du progrs des affaires de l'Algrie. Je ne puis tre
l'artisan de la dmolition de ce que je puis sans vanit appeler mon
ouvrage. Je ne puis assister au triste spectacle de la marche dans
laquelle on s'engage au pas acclr. Extension intempestive, ridicule,
insense, de toutes les choses civiles; amputation successive de l'arme
et des travaux publics pour couvrir les folles dpenses d'un personnel
qui suffirait  une population dix fois plus forte; voil le systme. Je
suis fatigu de lutter sans succs contre tant d'ides fausses, contre
des bureaux inspirs par le journal _l'Algrie_. Je veux reprendre mon
indpendance pour exposer mes propres ides au gouvernement et au pays.
Le patriotisme me le commande puisque j'ai la conviction qu'on mne mal
la plus grosse affaire de la France.

[Note 44: Le 30 juin 1845.]

Ni le marchal Bugeaud, ni Abd-el-Kader ne cdrent, l'un  ses
dplaisirs, l'autre  ses revers; ils taient vous, l'un et l'autre, 
une ide et  une passion souveraines; l'un voulait chasser les Franais
de l'Algrie; l'autre voulait les y tablir; ils s'empressrent tous
deux, l'un de rentrer, l'autre de rester sur le thtre de leur oeuvre.
Abd-el-Kader reprit ses courses rapides et imprvues  travers les
provinces d'Oran et d'Alger, depuis les ctes de la mer jusqu'au fond du
dsert, remuant partout les tribus, tantt s'alliant avec ceux de leurs
chefs naturels qu'il trouvait fidles  leur cause commune, Bou-Maza,
Mohammed-Ben-Henni, Bel-Cassem, tantt travaillant  dcrier les chefs
qu'il ne dominait pas, et  les remplacer par ses amis. D'autre part, de
bonnes paroles du roi et une phrase amicale qui terminait une lettre du
marchal Soult, dcidrent le marchal Bugeaud  retirer sa dmission;
et dans l'automne de 1844  1845, le gouverneur gnral de l'Algrie
tait rentr en lutte avec des insurrections locales, partielles,
dcousues, mais vives et partout suscites ou soutenues par son
infatigable adversaire.

Dans l'une de ces insurrections, celle des tribus du Dahra, entre le
cours du Chliff et la mer, un incident qui a fait du bruit fournit au
marchal Bugeaud l'occasion de dployer une qualit aussi essentielle
dans la vie militaire que dans la vie politique, la ferme fidlit 
ses agents; et il y trouva en mme temps, contre le marchal Soult, un
nouveau motif d'humeur. Le colonel Plissier avait t charg par le
gouverneur gnral de dompter une tribu jusque-l insoumise, celle des
Ouled-Riah, dont le territoire offrait des grottes vastes et profondes
o les Arabes, en cas de pril, avaient coutume de se rfugier. Dans
le cours de la lutte contre la colonne franaise, les Arabes se
rfugirent, en effet, dans l'une de ces grottes: le colonel Plissier
les fit sommer d'en sortir, leur promettant la vie et la libert,  la
seule condition qu'ils remettraient leurs armes et leurs chevaux. Ils
s'y refusrent. Le colonel insista de nouveau et  plusieurs reprises,
leur faisant rpter l'assurance que nul d'entre eux ne serait conduit
prisonnier  Mostaganem, et qu'une fois la caverne vacue, ils seraient
libres de se retirer chez eux. Ils demandrent que d'abord les troupes
franaises s'loignassent. A son tour, le colonel Plissier repoussa
cette condition; l'entre de la grotte fut comble de bois et de
fascines; on dclara aux Arabes que, s'ils persistaient, on y mettrait
le feu; ils persistrent et tirrent eux-mmes sur quelques-uns d'entre
eux qui tentaient de s'chapper. Le feu fut mis en effet. Longtemps
avant le jour, le colonel fit suspendre le jet des fascines. Un
missaire fut de nouveau envoy. Il revint avec quelques hommes
haletants qui firent comprendre l'tendue du malheur. On put alors
extraire de la grotte une cinquantaine d'Arabes; mais l'tat de
l'atmosphre  l'intrieur fora de suspendre ce travail qui ne put tre
repris qu'au point du jour. On put recueillir 110 individus. Plus de 500
avaient trouv la mort dans la caverne.

Le rapport du colonel Plissier au marchal Bugeaud se terminait par ces
paroles: Ce sont l, monsieur le marchal, de ces oprations que l'on
entreprend quand on y est forc, mais que l'on prie Dieu de n'avoir
jamais  recommencer.

Ce lamentable rcit produisit partout la plus douloureuse impression.
Les journaux en retentirent. La session touchait  son terme; la Chambre
des dputs n'avait plus de sances; mais la Chambre des pairs se
runissait encore, et le prince de la Moskowa interpella le ministre
de la guerre sur le fait ainsi racont. Le marchal Soult manqua, dans
cette occasion, de sa prsence d'esprit et de son autorit accoutumes;
il exprima, en quelques paroles embarrasses, un blme froid et timide,
livrant le colonel Plissier sans satisfaire ceux qui l'attaquaient.
Le marchal Bugeaud ressentit vivement cet abandon et n'eut garde
de l'imiter: Je regrette, monsieur le marchal, crivit-il au
ministre[45], que vous ayez cru devoir blmer, sans correctif aucun, la
conduite de M. le colonel Plissier; je prends sur moi la responsabilit
de son acte; si le gouvernement jugeait qu'il y a justice  faire, c'est
sur moi qu'elle doit tre faite. J'avais ordonn au colonel Plissier,
avant de nous sparer  Orlansville, d'employer ce moyen  la dernire
extrmit; et, en effet, il ne s'en est servi qu'aprs avoir puis
toutes les ressources de la conciliation. C'est  bon droit que je
puis appeler _dplorables_, bien que le principe en soit louable, les
interpellations de la sance du 11. Elles produiront sur l'arme un bien
pnible effet qui ne peut que s'aggraver par les dclamations furibondes
de la presse.... Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il
faut que les populations aient accept notre loi. Mille exemples ont
prouv qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci mme est
impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intrts. Par une
rigoureuse philanthropie on terniserait la guerre d'Afrique, ou tout
au moins l'esprit de rvolte, et alors on n'atteindrait mme pas le but
philanthropique.

[Note 45: Les 14 et 18 juillet 1845.]

On pouvait contester les raisons du marchal Bugeaud; on pouvait
les trouver insuffisantes; en prsence de pareils faits, le cri de
l'humanit est lgitime et doit se faire entendre, mme  ceux qui, dans
une situation complique et urgente, n'ont pas cru devoir lui obir;
mais le marchal Bugeaud tint, dans cette circonstance, l'attitude et le
langage qui convenaient  un chef de gouvernement et d'arme. S'il avait
eu en ce moment sous les yeux _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ de
M. Thiers, il aurait pu rappeler un fait qu' coup sr le marchal
Soult n'avait pas oubli. Dans la glorieuse bataille d'Austerlitz, une
division russe fut arrte dans un mouvement de retraite par la division
franaise du gnral Vandamme; des tangs glacs lui offraient seuls un
passage. Alors tous les Russes ensemble se jettent vers ces tangs
et tchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre les tangs,
affaiblie par la chaleur d'une belle journe, ne peut rsister au poids
des hommes, des chevaux, des canons; elle flchit en quelques points
sous les Russes qui s'y engouffrent; elle rsiste sur quelques autres et
offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en foule. Napolon, arriv
sur les pentes du plateau de Pratzen, vers les tangs, aperoit le
dsastre qu'il avait si bien prpar. Il fait tirer  boulet, par une
batterie de la garde, sur les parties de la glace qui rsistent encore,
et achve la ruine des malheureux qui s'y taient rfugis. Prs de deux
mille trouvent la mort sous cette glace brise[46].

[Note 46: _Histoire du Consulat et de l'Empire,_ t. VI, p. 326.]

L'empereur Napolon tait plus heureux que le colonel Plissier: il
n'avait  ct de lui, en 1805, ni tribune ni presse pour trouver
barbares ses procds de guerre et personne au-dessus de lui pour le
dsavouer.

Quelque diverse qu'et t, dans ce triste incident, l'attitude des deux
marchaux qui prsidaient au gouvernement de l'Algrie il y avait entre
eux des dissentiments plus profonds et plus difficiles  concilier. J'ai
dit que le marchal Bugeaud avait, quant  l'Algrie, deux ides fixes,
la complte soumission des Arabes dans toute l'tendue de la Rgence
et la colonisation par l'arme. Il avait, ds 1838, manifest et mme
rdig en articles lgislatifs ses vues sur ce dernier point, dans une
brochure intitule: _De l'tablissement de lgions de colons militaires
dans les possessions franaises du nord de l'Afrique; suivi d'un
projet d'ordonnance adress au gouvernement et aux Chambres_. Appel en
dcembre 1840 au gouvernement de l'Algrie, il reut du ministre de la
guerre, sous la date du 13 aot 1841, une srie de questions sur les
divers modes de coloniser la Rgence: il y rpondit le 26 novembre
1841, par un long Mmoire dans lequel, prenant pour point de dpart la
ncessit de la colonisation pour que l'Algrie ft  la France autre
chose qu'un champ de bataille et un fardeau, il tablissait que la
colonisation militaire, organise et soutenue  son dbut par l'tat,
pouvait seule atteindre les divers buts de scurit permanente, de
proprit fconde et d'allgement progressif dans les dpenses qu'un
gouvernement prvoyant devait se proposer. C'tait par des officiers
et des soldats recruts dans l'arme active, ou invits, aprs leur
retraite,  s'tablir comme propritaires et chefs de famille en
Algrie, sous certaines conditions de service et de discipline, que
les colonies militaires devaient tre fondes et devenir la souche d'un
peuple de Franais-Africains capables de la guerre en se livrant aux
travaux de la paix.

A l'appui de son systme, le marchal Bugeaud apportait une foule de
considrations, toutes ingnieuses et spcieuses, quelques-unes vraiment
pratiques et fortes; mais il oubliait deux choses plus fortes que toutes
les considrations du monde, la nature de notre gouvernement et la
ncessit de l'action du temps; il ne tenait nul compte de l'opinion des
Chambres et voulait devancer l'oeuvre des annes. Toutes les colonies,
celles qui sont devenues de puissants tats comme celles qui n'ont pas
si grandement russi, ne se sont fondes que lentement,  travers de
pnibles efforts, de cruelles souffrances et des alternatives rptes
de lutte ou de repos, de progrs ou de langueur. C'tait le dessein et
l'espoir du marchal Bugeaud d'pargner  l'Algrie franaise, par la
colonisation militaire, ces longues et douloureuses preuves, et il
prdisait, il promettait avec une foi passionne le succs de son
plan. Je lis dans une lettre de lui[47]  M. Adolphe Blanqui, membre de
l'Institut, qui avait voyag en Algrie: Rduire successivement l'arme
de moiti, sans compromettre la conqute et sans retarder les progrs
de son utilisation, c'est l le problme. Je crois en avoir trouv la
solution infaillible. Il serait trop long de vous dtailler ici les
moyens d'excution; je me borne  vous dire que la principale base
de mon systme est la colonisation militaire, et que j'ai la presque
certitude qu'avec une bonne loi constitutive de cette colonisation, on
trouvera aisment douze mille colons militaires chaque anne, et que
j'ai la certitude complte que l'arme actuelle pourra,  partir de
l'anne prochaine, avec les moyens de tout genre dont elle dispose,
installer par an douze mille familles de colons militaires. En dix ans,
nous aurions donc cent vingt mille familles vivant sous le seul rgime
qui puisse donner l'unit et la force ncessaires pour commander le
pays. Voil la base du peuple dominateur. Quand elle sera fonde sur des
points bien choisis sous tous les rapports, l'arme pourra tre diminue
de moiti sans compromettre notre domination, et sans arrter les grands
travaux qui doivent utiliser et fconder le pays conquis. Mes colons
militaires donneront aux travaux gnraux tout le temps que les saisons
ne permettront pas de donner  l'agriculture, et ils le donneront au
mme prix que nos soldats, c'est--dire  cinq centimes par heure de
travail, quarante centimes pour huit heures.

[Note 47: En date du 23 octobre 1843.]

Les Chambres, comme l'administration centrale, taient loin de partager
une telle confiance, et quand le marchal Bugeaud l'exprimait dans
ses conversations comme dans ses brochures et dans ses lettres, son
abondante et fervente parole inspirait la surprise et le doute bien plus
qu'elle ne communiquait la conviction. C'tait le sentiment gnral
que les frais du systme seraient infiniment plus considrables et ses
rsultats infiniment plus incertains et plus lents que ne l'affirmait
son auteur. On consentait, non sans peine,  lui donner de faibles
moyens pour en faire de petits essais; mais on reculait absolument
devant l'ide de s'engager dans un si grand, si douteux et si onreux
dessein.

Par un entranement imprvoyant plutt qu'avec une prmditation
profonde, le marchal Bugeaud se persuada qu'en prenant lui-mme,  ce
sujet, une initiative hardie, il dciderait le cabinet et les Chambres 
accepter son plan et  le mettre en tat de l'excuter. Il adressa, le
9 aot 1845,  tous les gnraux sous ses ordres en Algrie, cette
circulaire: Gnral, j'ai lieu de regarder comme trs-prochain le
moment o nous serons autoriss  entreprendre un peu en grand les
essais de colonisation militaire. Ces conditions sont dtailles
ci-aprs. Invitez MM. les chefs de corps  les faire connatre  leurs
subordonns, et  vous adresser, aussitt qu'il se pourra, l'tat des
officiers, sous-officiers et soldats qui dsirent faire partie des
colonies militaires.

A la circulaire tait jointe, en effet, une srie d'articles numrant
les avantages accords et les obligations imposes aux futurs colons,
rglant l'administration des tablissements projets, organisant enfin,
d'une faon complte et prcise, les colonies militaires comme un fait
dj rsolu dans son ensemble comme dans son principe, et qu'il ne
s'agissait plus que de raliser.

La surprise et la dsapprobation furent grandes  Paris quand cette
circulaire y arriva. La presse opposante s'empressa de l'exploiter
contre le ministre, affectant d'y voir une premire tentative
du marchal Bugeaud pour se dclarer indpendant et prparer un
dmembrement de l'empire franais. Les membres des deux Chambres furent
blesss du silence gard dans la circulaire sur leurs droits, leur
pouvoir et leur intervention ncessaire dans une telle oeuvre. Pour le
cabinet, et pour le ministre de la guerre en particulier, il y avait l
une atteinte porte  la dignit comme aux attributions du gouvernement
central, et un grave dsordre, sinon un mauvais dessein. Le Roi et
plusieurs des ministres taient alors au chteau d'Eu; ils m'envoyrent
sur-le-champ la circulaire en m'en exprimant leur mcontentement et leur
embarras. J'eus quelque peine  faire comprendre les nafs entranements
du marchal Bugeaud, sa proccupation passionne dans cette question;
et, pour remettre toutes choses  leur place, le marchal lui-mme comme
le cabinet, je fis insrer dans le _Journal des Dbats_[48] un article
portant: Si le gouverneur gnral de l'Algrie nous paraissait
dispos  se passer du gouvernement et des Chambres, nous serions aussi
empresss que d'autres  lui rappeler le respect qu'il doit  l'autorit
de laquelle il relve. Mais nous ne saurions voir, dans l'intention
qui a dict sa circulaire, autre chose que le dsir d'ouvrir une sorte
d'enqute sur les moyens de raliser un projet qu'il croit bon, utile et
possible. Un plan de cette nature et de cette tendue n'est pas de
ceux qui peuvent s'excuter, ni mme se commencer par ordonnance, dans
l'intervalle d'une session  une autre. M. le marchal Bugeaud n'est pas
seulement un habile gnral; il est aussi, nous en sommes srs, un homme
beaucoup plus constitutionnel et beaucoup moins dictatorial qu'on ne
veut le faire; s'il voyait que le gouvernement de son pays ne partaget
pas ses vues, nous sommes persuads qu'il se contenterait de retirer
de sa circulaire de simples renseignements thoriques dont il pourrait
faire son profit. Que la France se rassure donc; il y a des juges 
Berlin; il y a  Paris un gouvernement et des Chambres; et il ne s'agit
de fonder en Afrique ni un nouveau royaume, ni une nouvelle dynastie.

[Note 48: Du 28 aot 1845.]

Avec cet avertissement public, et pour le confirmer tout en
l'adoucissant, j'crivis en particulier au marchal Bugeaud[49]: J'ai
t charm de vous voir abandonner vos intentions de retraite; mais
c'est avec un vif chagrin, autant de chagrin que de franchise, que
je viens me plaindre  vous de vous-mme, et vous dire que, par votre
circulaire du 9 aot aux gnraux de votre arme et par le projet
d'organisation des colonies militaires qui y est joint, vous venez de me
crer et de vous crer  vous-mme de nouvelles et grandes difficults
dans une question qui en offrait dj beaucoup. Vous n'ignorez pas,
mon cher marchal, qu'il existe, contre votre systme de colonies
militaires, de fortes prventions dans le cabinet, dans les Chambres,
dans les commissions de finances, dans tous les pouvoirs dont le
concours est indispensable. Il y a quelque chose de plus grave encore
que des prventions; il y a des opinions manifestes, des amours-propres
compromis. Comment surmonter ces obstacles? Je n'en sais qu'un moyen;
faire de votre systme un essai limit, opposer aux prventions un fait
accompli et contenu dans des bornes bien dtermines. On rpond ainsi
 la double objection qui proccupe tout le monde, l'immensit de
l'entreprise et de la dpense, l'incertitude du rsultat. Au lieu de
cela, que faites-vous par votre circulaire du 9? Vous prsentez votre
projet dans toute son tendue; ce n'est plus une exprience, c'est le
programme et la mise en train de tout votre systme. Vous faites appel,
pour l'excution,  tous les officiers,  tous les soldats qui voudront
y concourir. Vous vous montrez prt  accueillir tous ceux qui se
prsenteront, et vous imposez  l'tat, envers eux tous, toutes les
obligations, toutes les charges que le systme entrane. Vous allez
ainsi  l'encontre de toutes les objections, de toutes les prventions;
vous blessez tous les amours-propres qui se sont engags contre une si
vaste entreprise. Peut-tre avez-vous cru lier d'avance et compromettre
sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi tale tout
entire ds les premiers pas. C'est une erreur, mon cher marchal; vous
ne faites qu'embarrasser grandement vos plus favorables amis; car au
moment mme o ils ne parlent et ne peuvent parler que d'un essai, vous
montrez, vous donnez  soulever tout le fardeau. Je vous porte, mon cher
marchal, beaucoup d'estime et d'amiti; j'ai  coeur d'excuter, pour
ma part, ce que je vous ai fait dire. Je ne me suis point dissimul la
difficult (grande, soyez-en sr), de faire agrer et de mener  bien,
ici mme, cette exprience limite; mais enfin je m'y suis dcid et
engag srieusement. C'est donc pour moi une ncessit et un devoir de
vous dire ce que je pense de la dmarche que vous venez de faire, et
de tout ce qu'elle ajoute au fardeau que nous avons  porter en commun.
Trouvez donc, je vous prie, une manire de rduire ce fardeau  ce qu'il
peut et doit tre, et de ramener vos paroles et vos promesses dans les
limites de l'essai que j'ai regard comme possible. Tenez pour certain
qu'il faut se renfermer bien visiblement dans ces limites pour avoir des
chances de succs.

[Note 49: Le 23 aot 1845.]

Tout en maintenant son plan et son acte, le marchal comprit sa faute et
mon reproche. En retirant sa dmission, il avait demand  venir passer
quelques semaines en France pour s'entendre avec le ministre de la
guerre; il vint, en effet, et aprs un trs-court sjour  Paris, o je
n'tais pas en ce moment, il m'crivit de sa terre, de La Durantie[50]:
Votre lettre du 23 aot est venue me trouver ici au moment o j'y
arrivais pour visiter mes champs; je leur ai donn un coup d'oeil
trs-rapide, et pour ne leur rien drober, je me lve avant le jour pour
vous rpondre.... Au moment de mon dpart d'Alger, j'ai laiss, pour
tre insr dans le _Moniteur_ du 5 septembre, un article qui rpond
 votre dsir de me voir attnuer, par un acte quelconque, ce que vous
appelez le mauvais effet de ma circulaire.... elle ne devait avoir
aucune publicit.... je dois dire aussi que les termes en taient trop
positifs; j'aurais d mettre partout les verbes au conditionnel; au
lieu de dire: Les colons recevront, etc., j'aurais d dire: Si le
gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc., changez
le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose simple, une
investigation statistique qui est dans les droits et dans les usages du
commandement, et destine  clairer le gouvernement lui-mme.... Ce qui
prouve que je n'avais pas de temps  perdre pour connatre un rsultat
avant mon dpart, c'est que je n'ai pu encore obtenir que les tats de
la division d'Alger; ils me donnent 3,996 sous-officiers et soldats,
prsentant entre eux un avoir de 1,700,000 francs. On peut valuer que
les deux autres divisions donneront chacune environ 3,000 demandes.
Voil donc prs de 10,000 sous-officiers et soldats de vingt-quatre 
trente ans, c'est--dire tous jeunes, forts, vigoureux, disciplins,
aguerris, acclimats, qui offrent de se consacrer  l'Afrique, eux et
leur descendance.... Si la France tait assez mal avise pour ne pas
s'emparer de telles dispositions pour consolider promptement et  jamais
sa conqute, on ne pourrait trop dplorer son aveuglement.... Du reste,
pour rpondre  la sotte et mchante accusation de _la Presse_ qui
m'appelle un pacha rvolt, je viens me livrer seul au cordon, et je me
suis prsent tout d'abord chez le ministre de la guerre. Si j'avais eu
quelques craintes, son charmant accueil les aurait effaces; il m'a
bien fait voir, dans la conversation, que les dclamations de la presse
avaient produit quelque effet sur son esprit; mais aussitt que je lui
ai expliqu mes motifs, tous bass sur la profonde conviction o je suis
que c'est rendre  la France un grand service, et que l'acte en lui-mme
est au fond dans les droits et dans les usages du commandement, le nuage
s'est dissip, et, pendant les deux jours que nous avons dissert
sur les affaires de l'Afrique, je n'ai trouv en lui que d'excellents
sentiments pour moi et de trs-bonnes dispositions pour les affaires en
gnral. De mon ct, j'y ai mis un moelleux et une dfrence dont vous
ne me croyez peut-tre pas susceptible, et cela m'a trop bien russi
pour que je n'use pas  l'avenir du mme moyen.

[Note 50: Le 28 septembre 1845.]

En me parlant ainsi, le marchal Bugeaud se faisait illusion et sur
les dispositions de son ministre, et sur sa propre habilet en fait de
dfrence et de douceur. Le marchal Soult ne lui tait pas devenu plus
favorable; moins passionn seulement et fatigu de la lutte, il ne se
souciait pas de rompre ouvertement en visire  un rival plus jeune de
gloire comme d'ge, et de prendre seul la responsabilit des refus. Le
marchal Bugeaud ne tarda pas  s'en apercevoir et  retrouver lui-mme
sa rudesse avec son mcontentement. Mais les nouvelles d'Algrie vinrent
donner, pour un moment,  ses ides un autre cours. Depuis son dpart
d'Alger, la situation s'tait fort aggrave; ce n'tait plus 
des soulvements partiels et dcousus que nous avions affaire;
l'insurrection arabe devenait gnrale, concerte, organise; de
la province d'Oran, o il avait son foyer d'influence et son centre
d'opration, Abd-el-Kader, par ses dlgus ou par ses apparitions
rapides dans les provinces d'Alger et de Constantine, y chauffait le
fanatisme et y dirigeait le mouvement. Quelques postes isols avaient
t enlevs; quelques petits corps de nos troupes avaient prouv de
glorieux, mais douloureux checs. Inquites et irrites, l'arme et
la population coloniale rappelaient de tous leurs voeux le marchal
Bugeaud. Ses lieutenants, proccups de l'tendue du pril et de la
responsabilit d'un pouvoir provisoire, pressaient eux-mmes son retour.
L'un de ses officiers d'ordonnance, le chef d'escadron Rivet, lui
apporta, avec le dtail des vnements, l'expression de ce sentiment
public. Son patriotisme, le juste sentiment de sa force, et l'espoir
d'acqurir une gloire et une force nouvelles dterminrent sur-le-champ
le marchal. Sans retourner de La Durantie  Paris, sans demander des
instructions positives, il crivit le 6 octobre 1845, au marchal Soult:
Je pars dans la nuit du 7 au 8 pour Marseille, o j'espre trouver _le
Camlon_ ou tout autre bateau pour arriver tout de suite  mon poste.
J'ai pens qu'tant encore gouverneur nominal de l'Algrie, je ne
pouvais me dispenser de rpondre  l'appel que me font l'arme et la
population, que ce serait manquer  mes devoirs envers le gouvernement
et envers le pays. Il exposait ensuite ses vues sur les causes de
l'insurrection, sur les besoins de la campagne qu'il allait faire,
numrait avec prcision les renforts de tout genre qu'il demandait, et
terminait ainsi sa dpche: Nous allons, monsieur le marchal, jouer
une grande partie qui peut tre dcisive pour notre domination si nous
la jouons bien, ou nous prparer de grandes tribulations et de grands
sacrifices si nous la jouons mal. L'conomie serait ici  jamais
dplorable. Nous avons affaire  un peuple nergique, persvrant et
fanatique: pour le dompter, il faut nous montrer plus nergiques et plus
persvrants que lui; et aprs l'avoir vaincu plusieurs fois, comme de
tels efforts ne peuvent pas toujours se renouveler, il faut, cote que
cote, l'enlacer par une population nombreuse, nergique et fortement
constitue. Hors de cela, il n'y aura que des efforts impuissants et des
sacrifices qu'il faudra toujours recommencer, jusqu' ce qu'une grande
guerre europenne ou une grande catastrophe en Algrie nous force 
abandonner une conqute que nous n'aurons pas su consolider, domins
par les fausses ides de nos crivains. Ce n'est assurment pas le
dveloppement prmatur des institutions civiles qui constituera
la conqute; la catastrophe sera plus voisine si l'on tend
l'administration civile aux dpens de la force de l'arme.

Il m'crivit le mme jour, en m'envoyant copie de sa lettre au marchal
Soult: Je suis parfaitement convaincu qu'un grand complot de rvolte
tait ourdi depuis longtemps sur toute la surface de l'Algrie. Je l'ai
fait avorter au printemps dernier en crasant les premiers insurgs qui
se sont manifests. Il a t repris  la suite du fanatisme que ranime
le Ramadan. Plusieurs fautes graves, commises par des officiers braves,
dvous, mais ne connaissant pas assez la guerre, ont procur  l'mir
des succs qui ont certainement raviv l'ardeur et les esprances des
Arabes. Les circonstances sont donc trs-graves; elles demandent de
promptes dcisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes griefs
et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais pas rentrer
en Algrie. Je cours  l'incendie; si j'ai le bonheur de l'apaiser
encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter des mesures
de consolidation de l'avenir. Si je n'y russis pas, rien au monde ne
pourra m'attacher plus longtemps  ce rocher de Sisyphe. C'est bien
le cas de vous dire aujourd'hui ce que le marchal de Villars disait 
Louis XIV: _Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu
des miens._

Au moment mme o il prenait cette judicieuse et gnreuse rsolution,
le marchal Bugeaud se laissa aller de nouveau  l'un de ces actes
d'exubrance indiscrte et imprvoyante qui l'ont plus d'une fois
embarrass et affaibli, et ses amis avec lui, dans la poursuite de leurs
communs desseins. En partant pour Alger, il crivit  M. de Marcillac,
prfet de son dpartement[51]: M. le chef d'escadron Rivet m'apporte
d'Alger les nouvelles les plus fcheuses; l'arme et la population
rclament  grands cris mon retour. J'avais trop  me plaindre de
l'abandon du gouvernement, vis--vis de mes ennemis de la presse et
d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement dcid  ne rentrer en
Algrie qu'avec la commission que j'ai demande et aprs la promesse
de satisfaire  quelques-unes de mes ides fondamentales; mais les
vnements sont trop graves pour que je marchande mon retour au lieu
du danger. Je me dcide donc  partir aprs-demain; je vous prie de
m'envoyer quatre chevaux de poste qui me conduiront  Prigueux; et
aprs avoir donn  M. de Marcillac quelques dtails sur l'insurrection
des Arabes, il finissait en disant: Il est fort  craindre que ceci ne
soit une forte guerre  recommencer. Hlas, les vnements ne donnent
que trop raison  l'opposition que je faisais au systme qui tendait
sans ncessit l'administration civile et diminuait l'arme pour couvrir
les dpenses de cette extension. J'ai le coeur navr de douleur de tant
de malheurs et de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la
presse, qui nous gouverne bien plus qu'on n'ose l'avouer.

[Note 51: Le 6 octobre 1845.]

Le marchal attribuait  un fait secondaire,  l'extension, alors
trs-limite, de l'administration civile en Algrie, des vnements qui
provenaient de causes infiniment plus gnrales et plus puissantes; mais
qu'il et tort ou raison dans ses plaintes, la publication d'une telle
lettre tait, de la part d'un officier gnral en activit de service et
dans un tel moment, inconvenante et inopportune. Ce ne fut point le fait
du marchal lui-mme; M. de Marcillac avait montr et remis tourdiment
sa lettre au rdacteur du _Conservateur de la Dordogne_ qui, au lieu
d'en extraire simplement les nouvelles de fait, comme le prfet le lui
avait demand, la publia en entier dans son journal d'o elle passa dans
ceux de Paris et de plusieurs dpartements. Commente par les uns avec
joie, par les autres avec tristesse, elle produisit partout un fcheux
effet qu'au moment de l'arrive du marchal  Marseille, le prfet
des Bouches-du-Rhne, M. de Lacoste, ne lui laissa point ignorer. Le
marchal s'en montra dsol, et m'en tmoigna sur-le-champ son
profond regret: Ma lettre tait, m'crivit-il[52], la communication
confidentielle d'un ami  un ami; elle ne devait avoir aucune publicit.
C'est encore une tuile qui me tombe sur la tte. Je le dplore surtout
parce que la presse opposante ne manquera pas d'en tirer parti contre le
gouvernement. Je vous remercie de la mesure nergique que le conseil
a prise. Nous venions de lui envoyer immdiatement des renforts
considrables: Avec cela, j'ai la confiance que nous rtablirons les
affaires dans le prsent. Restera toujours  fonder l'avenir. Il fit
en mme temps insrer dans les journaux de Marseille son dsaveu de la
publication de sa lettre et les explications qui pouvaient en attnuer
le mauvais effet.

[Note 52: Le 11 octobre 1845.]

Je ne pensai pas que ces explications pussent suffire, ni qu'avec le
marchal lui-mme nous pussions passer sous silence un acte si contraire
 la dignit comme au bon ordre dans le gouvernement: en apprenant que
le marchal partait immdiatement pour l'Afrique, je lui crivis:

Quelques mots, mon cher marchal, pas beaucoup, mais quelques-uns
que je trouve indispensables, entre vous et moi, sur des choses
personnelles. Vous avez eu toute raison d'ajourner, quant  prsent, vos
demandes et vos plaintes; cela convient  votre patriotisme et  votre
caractre. Vous savez que, parmi les choses que vous avez  coeur, il
en est, et ce sont les plus importantes, que je vous ai promis d'appuyer
dans des limites dont vous avez reconnu vous-mme, quant  prsent,
la ncessit et la prudence. Je le ferai comme je vous l'ai promis. Ma
premire disposition est toujours de vous seconder, car je vous porte
une haute estime et j'ai pour vous une vraie amiti. Mais je ne
puis accepter votre reproche que vous n'avez pas t soutenu par le
gouvernement. Il appartient et il sied aux esprits comme le vtre, mon
cher marchal, de distinguer les grandes choses des petites et de ne
s'attacher qu'aux premires. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux
grandes choses; l'une, d'y avoir t envoy; l'autre, d'y avoir t
pourvu, dans l'ensemble et  tout prendre, de tous les moyens d'action
ncessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-l, et il les
a faites contre beaucoup de prventions et  travers beaucoup de
difficults. Vous l'avez vous-mme reconnu et proclam. Aprs cela, qu'
tel ou tel moment, sur telle ou telle question, le gouvernement n'ait
pas partag toutes vos ides ni approuv tous vos actes, rien de plus
simple; c'est son droit. Que vous ayez mme rencontr dans telle ou
telle commission, dans tel ou tel bureau, des erreurs, des injustices,
des ides fausses, de mauvais procds, des obstacles, cela se peut;
cela n'a rien que de naturel et presque d'invitable; ce sont l
des incidents secondaires qu'un homme comme vous doit s'appliquer 
surmonter sans s'en tonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et
s'embarrasse lui-mme en leur accordant, dans son me et dans sa vie,
plus de place qu'il ne leur en appartient rellement.

Les journaux vous attaquent beaucoup, cela est vrai. Le gouvernement
n'engage pas dans les journaux, pour vous dfendre, une polmique
continue; cela est vrai aussi. Mon cher marchal, permettez-moi de
penser et d'agir, en ceci, pour vous comme pour moi-mme. Je m'inquite
peu des attaques personnelles des journaux et je ne m'en dfends
jamais. J'ai l'orgueil de croire qu'aprs ce que nous avons fait l'un et
l'autre, nous pouvons laisser dire les journaux. Notre vie parle et ce
n'est qu' la tribune qu'il nous convient d'en parler. Je vous y ai,
plus d'une fois, rendu justice; je le ferai encore avec grand plaisir.
C'est l que vous devez tre dfendu, mais grandement et dans les
grandes occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes 
ce petit bruit qui nous assige, et en essayant  tout propos, et bien
vainement, de le faire taire.

Votre lettre  M. de Marcillac, publie dans le _Conservateur de la
Dordogne_, m'a afflig pour vous, mon cher marchal, et bless pour moi.
Que lorsque vous croyez avoir quelque chose  demander ou  reprocher 
votre gouvernement, vous criviez, dans l'intimit,  vos amis qui font
partie de ce gouvernement, tout ce que vous avez dans l'esprit et sur le
coeur, que vous le fassiez avec tout l'abandon, toute la vivacit de
vos impressions et de votre caractre, rien de plus simple; loin de
m'en plaindre jamais, je m'en fliciterai, au contraire, car je tiens
 connatre et  recevoir de vous toute votre pense, ft-elle mme
exagre et injuste. C'est mon affaire ensuite de faire en sorte qu'on
vous donne raison si je crois que vous avez raison, ou de vous dire
pourquoi je pense que vous avez tort, si en effet je le pense. Mais
mettre le public dans la confidence de vos rapports avec le gouvernement
que vous servez, prendre les journaux pour organes de vos plaintes, mon
cher marchal, cela ne se peut pas. C'est l du dsordre. Vous ne le
souffririez pas autour de vous. Et croyez-moi, cela ne vaut pas mieux
pour vous que pour le pouvoir auquel vous tes dvou.

Le marchal Bugeaud n'essaya pas de dfendre sa lettre; il tait capable
de reconnatre dignement ses erreurs et ses fautes, quoiqu'il ne s'en
souvnt pas toujours assez.

Arriv  Alger, le 15 octobre, aux acclamations de toute la population
franaise, militaire et civile, il entra immdiatement en action, et
de l'automne de 1845  l't de 1846, il fit la campagne, non la plus
fconde en prilleux et brillants combats, mais la plus tendue, la plus
active et la plus efficace de toutes celles qui ont rempli et honor
son gouvernement de l'Algrie. Dix-huit colonnes mobiles, m'crit
le gnral Trochu, furent mises en mouvement. Celle que commandait le
marchal en personne ne comptait pas plus de 2,500 baonnettes et 400
sabres. Des marches, des contre-marches, des fatigues crasantes, des
efforts inous furent imposs  toutes; mais pas une,  proprement
parler, ne combattit srieusement l'ennemi qui, ne s'tant organis
nulle part, demeurait insaisissable, on pourrait dire invisible. La
petite cavalerie du marchal rencontra  Temda celle d'Abd-el-Kader,
qui ne fit pas grande contenance et s'en alla de trs-bonne heure,
paraissant obir  un mot d'ordre de dispersion. Finalement, lorsque
les dix-huit colonnes puises taient au loin en opration, celle du
marchal entre Mdah et Boghar, on apprit soudainement qu'Abd-el-Kader,
les tournant toutes avec deux mille cavaliers du sud, avait pntr
par la valle de l'Isser jusque chez les Krachena dont il avait tu les
chefs nos agents et pill les tentes. Il tait donc  l'entre de la
Mtidja, la plaine de la grande colonisation, dfendue seulement par
trois ou quatre douzaines de gendarmes disperss,  douze lieues d'Alger
qui n'avait pas de garnison, et o un bataillon de condamns, outre la
milice, dut tre form  la hte et arm. L'alerte fut des plus vives;
Alger ne courait l aucun risque, ni l'Algrie non plus, car la pointe
audacieuse d'Abd-el-Kader ne pouvait tre qu'une incursion; mais les
oreilles des colons de la Mtidja l'chapprent belle!

La srnit du marchal dans cette redoutable crise, on pourrait dire
sa gaiet, nous remplit d'tonnement et d'admiration. Ce calme profond
d'un chef responsable sur qui la presse algrienne et mtropolitaine
s'apprtait  dchaner toutes ses colres, et aussi des veilles
continuelles, des fatigues excessives pour son ge furent, dans cette
campagne ultra-laborieuse de prs d'une anne, des faits qui mirent
dans un nouveau relief la vaillante organisation morale et physique du
gouverneur. Mais son rle, dans l'action, ne diffra pas et ne pouvait
pas diffrer de celui des autres gnraux lancs comme lui, avec de
petits groupes,  la poursuite d'un ennemi qui n'avait pas de corps et
se montrait partout inopinment, alors que les populations indignes,
d'ailleurs restes en intelligence avec lui, s'taient gnralement
soumises et avaient repris leurs campements accoutums.

La guerre se termina tout  coup, comme il arrive si souvent, par
un hasard qui fut un coup de fortune inattendu. Les cavaliers
d'Abd-el-Kader taient des gens du dsert, grands pillards, et qui,
une fois gorgs de butin, n'avaient plus, selon leur coutume, qu'une
proccupation, celle de le remporter  leurs tentes, entreprise qui
avait ses difficults et ses prils. En ce moment, dix compagnies de
jeunes soldats venant de France et un bataillon venant de Djigelly
furent envoys  tout hasard contre l'mir dans l'Isser. Ils surprirent
la nuit, un peu surpris eux-mmes, je crois, ses gens livrs aux ides
de retour que j'ai dites. Aux premiers coups de fusil, les Arabes se
dbandrent et coururent vers le sud. Abd-el-Kader abandonn faillit
tre pris, et ne put jamais se relever de cet chec qui ne nous cota
rien.

De cette campagne, qui ne fut marque par aucune action militaire
clatante, le marchal parlait souvent avec complaisance, et c'tait 
bon droit; elle fut l'une des plus grandes crises, la plus grande crise
peut-tre, de sa carrire algrienne. Quand il rentra dans Alger avec
une capote militaire use jusqu' la corde, entour d'un tat-major
dont les habits taient en lambeaux, marchant  la tte d'une colonne de
soldats bronzs, amaigris,  figures rsolues et portant firement
leurs guenilles, l'enthousiasme de la population fut au comble. Le
vieux marchal en jouit pleinement. C'est qu'il venait d'apercevoir de
trs-prs le cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes
renommes et les grandes carrires,  un ge (soixante-deux ans) o,
quand ce cheveu est rompu, il est difficile de le renouer.

Pendant que gnral, officiers et soldats dployaient en Afrique cette
laborieuse et inpuisable vigueur, en France, le gouvernement, les
Chambres et le public suivaient avec une attention perplexe les
vnements compliqus de cette guerre dissmine sur un si vaste espace
et sans cesse renaissante. Dans les journaux, dans les correspondances,
dans les conversations, les ides et les oprations du marchal Bugeaud
taient incessamment discutes et critiques, tantt avec l'ignorance
de spectateurs lointains et frivoles, tantt avec le mauvais vouloir
accoutum des adversaires politiques. Tout ce bruit arrivait en Afrique
au marchal Bugeaud au milieu des travaux et des vicissitudes de
sa campagne, et il s'en proccupait passionnment, mais sans que
la controverse, dans laquelle il tait toujours prt  se lancer,
l'branlt dans ses ides ou le troublt dans son action: Je connais
l'Afrique, ses habitants et ses conqurants depuis douze annes,
m'crivait M. Lon Roches[53] que j'avais envoy au marchal pour le
bien informer de ma propre pense; j'ai t plus que tout autre en garde
contre les fcheuses impressions produites en France par les vnements
de 1845  1846. Cependant je partageais un peu l'opinion gnrale;
je croyais que M. le marchal aurait pu centraliser l'action de son
commandement et viter beaucoup de courses inutiles; je craignais que
le dgot ne se ft gliss dans les rangs de son arme. J'tais dans
l'erreur. Le marchal a sans cesse communiqu avec toutes ses colonnes;
ses ordres ont t quelquefois luds, mais il a toujours pu les faire
arriver  temps. Il a d avoir la mobilit que nous lui reprochions pour
se trouver toujours, de sa personne, en face de son infatigable ennemi.
Les Arabes nous dtestent, tous sans exception; ceux que nous qualifions
de dvous ne sont que compromis; ils sont tous amis de l'indpendance
qui est, pour eux, le dsordre; ils sont tous guerriers; ils conservent
au fond du coeur un levain de fanatisme, et toutes les fois qu'il sera
rchauff par des hommes de la trempe d'Abd-el-Kader, ils se soulveront
et tenteront des efforts plus ou moins efficaces, selon nos moyens de
domination, pour nous chasser de leur pays. Mais notre position n'a rien
d'inquitant; seulement elle sera longtemps encore difficile, car la
domination d'un peuple dont on veut possder le territoire et qu'on veut
s'assimiler, ne saurait tre l'oeuvre de quinze annes.

[Note 53: Le 5 mars 1846.]

Je partageais la confiance de l'arme d'Afrique dans son chef, et
j'tais rsolu  le seconder nergiquement; mais cette oeuvre, difficile
en elle-mme, le devenait bien plus encore quand, dans les accs de sa
colre contre les journaux et les bureaux du dpartement de la guerre,
ou dans les lans de son imagination belliqueuse, le marchal Bugeaud se
montrait enclin tantt  accuser par ses plaintes le gouvernement qu'il
servait, tantt  le compromettre par ses dmarches. Il tait, comme on
devait s'y attendre, plus proccup de sa propre situation que de celle
du cabinet et de sa guerre que de notre politique: dlivrer l'Algrie
d'Abd-el-Kader, c'tait l son ide et sa passion dominantes, et
pour atteindre  ce but, il tait  chaque instant sur le point de
recommencer la guerre avec le Maroc, en poursuivant indfiniment, sur le
territoire de cet empire, le grand chef arabe qui, soit que l'empereur
Abd-el-Rhaman le voult ou non, y prenait toujours son refuge. Le
marchal Bugeaud ne se bornait pas  se laisser aller sur cette pente;
il rigeait son penchant en un plan prmdit, soutenant qu'il fallait 
tout prix enlever  Abd-el-Kader toute chance d'asile dans le Maroc;
et si nous ne voulions pas l'autoriser formellement  cette guerre
d'invasion dfensive, il nous demandait de le laisser faire, sauf  en
rejeter plus tard sur lui seul la responsabilit. Ni l'une ni l'autre de
ces propositions ne pouvait convenir  un gouvernement srieux et dcid
 respecter le droit des gens et sa propre dignit. Nous venions de
conclure avec le Maroc un trait de paix et un trait de dlimitation de
la frontire des deux tats; nous en rclamions de l'empereur marocain
la stricte observation; nous devions et nous voulions l'observer
nous-mmes, dt notre lutte contre l'insurrection en Algrie en tre
quelque temps prolonge. Je chargeai M. Lon Roches de bien inculquer au
marchal la ferme rsolution du cabinet et la mienne propre  cet
gard; mon envoy s'acquitta loyalement de sa mission, et aprs m'avoir
plusieurs fois rendu compte de ses entretiens avec le marchal, il
m'crivit le 23 avril 1846: C'est avec un bien vif sentiment de
satisfaction que je m'empresse d'annoncer  Votre Excellence que M. le
marchal duc d'Isly a compltement renonc  son projet d'invasion
dans le Maroc; le prochain courrier emportera sans doute l'assurance
officielle de M. le gouverneur gnral de cette sage rsolution.

Je ne sais si cette rsolution, mme sincrement prise, et t par le
marchal effectivement et longtemps pratique; mais le jour mme o
M. Roches me l'annonait d'Alger, nous faisions officiellement et je
faisais moi-mme amicalement, auprs du marchal, une dmarche dcisive
qui ne devait lui laisser aucun doute sur le ferme maintien de notre
politique, en Algrie comme  Paris. L'empereur Napolon Ier disait, en
parlant des difficults de son gouvernement: Croit-on que ce soit une
chose toute simple de gouverner des hommes comme un Soult ou un Ney?
Dans notre rgime constitutionnel, nous n'avions pas, pour gouverner
leurs pareils, les mmes moyens que l'empereur Napolon; mais nous
tions tout aussi dcids que lui  ne pas nous laisser dominer par eux,
et quoique nos procds fussent autres, notre politique n'tait pas plus
incertaine. Je connaissais le marchal Bugeaud; je le savais loyal et
capable, malgr sa passion, d'entendre raison et de s'arrter devant le
pouvoir et l'ordre lgal; j'usai envers lui des procds qui conviennent
 un gouvernement libre dans ses rapports avec des agents considrables
et qu'il honore; en lui dclarant premptoirement notre politique, je
pris soin de lui en dvelopper les motifs et de lui tmoigner mon dsir
de convaincre son esprit en mme temps que nous enchanions sa volont.
Je lui crivis le 24 avril 1846:

Vous avez toute raison de vous fliciter de votre longue et pnible
campagne. Je n'en puis juger les oprations en dtail, mais j'en
vois l'ensemble, et cet ensemble prouve le progrs dcisif de notre
domination en Algrie, et ce progrs est votre ouvrage. Il y a quelques
annes, nous pouvions errer en vainqueurs dans le pays, mais il
appartenait  nos ennemis; aujourd'hui c'est Abd-el-Kader qui vient
errer en agresseur dans un pays qui nous appartient. Il peut encore y
susciter des insurrections et y trouver des asiles; il ne peut plus s'y
tablir. La diffrence est norme. J'espre que le dbat qui va s'ouvrir
dans les Chambres la mettra en lumire et que justice vous sera rendue.

Je suis, comme vous, fort loin de croire que, dans ce pays qui est
maintenant  nous, la lutte soit pour nous termine. Nous aurons encore
souvent et longtemps la guerre, la guerre comme celle que vous venez de
faire. Vous le rptez beaucoup; vous ne sauriez, nous ne saurions le
trop rpter, car il faut que tout le monde ici, gouvernement, Chambres,
public, ne l'oublie pas en ce moment. Nous avons trop dit et trop laiss
dire,  chaque crise de succs, que le triomphe tait dfinitif,
la domination complte, la pacification assure. Extirpons bien ces
illusions; c'est le seul moyen d'obtenir les efforts ncessaires pour
qu'elles deviennent des ralits.

Je vois, par vos dernires dpches, que votre principale attention
se porte maintenant sur la frontire du Maroc, sur la position
qu'Abd-el-Kader va probablement y reprendre et sur la conduite que nous
y devons tenir. Vous avez bien raison. Abd-el-Kader errant et guerroyant
sur le territoire de l'Algrie, ou Abd-el-Kader camp et aux aguets sur
le territoire du Maroc, ce sont l les deux dangers avec lesquels tour
 tour, tant qu'Abd-el-Kader vivra, nous aurons nous-mmes  vivre et 
lutter.

Je ne compte pas plus que vous sur la sincrit de l'empereur du
Maroc, ni sur son action dcide en notre faveur. Il partage peut-tre
rellement, et  coup sr il est oblig, devant ses sujets, de paratre
partager leur antipathie pour nous et leur sympathie pour l'mir; mais
bien certainement il nous craint, et il craint Abd-el-Kader  cause de
nous; il serait charm de s'en dlivrer en nous en dlivrant. S'il ne
le fait pas, c'est qu'il ne le peut pas ou ne l'ose pas. Je crois  son
impuissance pour nous servir, non  sa volont de servir Abd-el-Kader.
Il laissera ses sujets faire pour l'mir ce qu'il ne pourra pas empcher
ou ce qui ne le compromettra pas trop avec nous. Il fera pour nous
ce qu'il croira indispensable pour ne pas se brouiller avec nous, et
possible sans se brouiller avec son peuple. Vous voyez que je ne me
fais,  cet gard, aucune illusion. Mais j'ajoute que ces dclarations,
ces apparences ont en Afrique, en France, en Europe, une valeur relle,
et qu'il faut les conserver.

En Afrique, les protestations d'amiti, les apparences de concours de
l'empereur du Maroc ont certainement pour effet de gner et de contenir
un peu, sur son territoire, le mauvais vouloir de ses sujets, de
dcourager et d'intimider un peu, sur le ntre, les Arabes. L'action
morale d'Abd-el-Kader dans le Maroc et dans l'Algrie en est affaiblie,
la ntre fortifie.

En France, tenez pour certain que, si les Chambres nous voyaient
brouills avec le Maroc et engags contre lui dans une guerre qui serait
ncessairement illimite quant  l'espace, au temps et  la dpense,
elles tomberaient dans une inquitude extrme, et ne nous soutiendraient
pas dans cette nouvelle lutte; ou, ce qui serait pire, elles ne nous
soutiendraient que trs-mollement, trs-insuffisamment, en blmant et en
rsistant toujours. C'est dj beaucoup que de les dcider  porter
le fardeau de l'Algrie; vous savez, vous prouvez, comme moi, tout ce
qu'il faut prendre de peine, et pas toujours avec succs, pour faire
comprendre les difficults de notre tablissement et obtenir les moyens
d'y satisfaire. Nous avons toujours devant nous un parti anti-africain,
qui compte des hommes considrables, influents, toujours disposs 
faire ressortir les charges, les fautes, les malheurs, les prils de
l'entreprise, et dont les dispositions rencontrent, au fond de bien des
coeurs, un cho qui ne fait pas de bruit, mais qui est toujours l, prt
 rpondre si quelque occasion se prsente de lui parler un peu haut.
Nous ne ferions pas accepter un nouveau fardeau, un nouvel avenir du
mme genre; et l'Algrie elle-mme aurait beaucoup  souffrir du crdit
qu'obtiendraient ses adversaires et du dcouragement o tomberaient
beaucoup de ses partisans.

En Europe, de graves complications ne tarderaient pas  natre. Vous
le savez comme moi: c'est l'explosion soudaine, c'est la grandeur de la
rvolution de Juillet, de l'branlement qu'elle a caus, des craintes
qu'elle a inspires, qui ont fait d'abord oublier, puis accepter, par
toutes les puissances, notre conqute de l'Algrie. Il est vident que
nous ne pourrions compter aujourd'hui sur un second fait semblable,
et que l'envahissement, la conqute totale ou partielle du Maroc,
troubleraient profondment la politique europenne. Il est galement
vident qu'au bout et par l'invitable entranement d'un tat de guerre
relle et prolonge entre nous et le Maroc, l'Europe verrait la conqute
et se conduirait en consquence.

Partout donc, en Afrique, en France, en Europe, et sous quelque
aspect, intrieur ou extrieur, parlementaire ou diplomatique, que nous
considrions la question, le bon sens nous conseille, nous prescrit de
maintenir, entre nous et l'empereur du Maroc, la situation actuelle de
paix gnrale, de bonne intelligence officielle, de semi-concert contre
Abd-el-Kader; nous devons donner soigneusement  toute notre conduite,
 toutes nos oprations vers l'ouest de l'Algrie, ce caractre qu'elles
sont uniquement diriges contre l'mir, et n'ont d'autre but que de
garantir la scurit que l'empereur du Maroc nous doit, qu'il nous
a formellement promise par le trait de Tanger, par le trait de
Lalla-Maghrania, par ses engagements rcents; scurit que, s'il ne nous
la donne pas, nous avons droit de prendre nous-mmes, fallt-il, pour
cela, entrer et guerroyer sur le territoire marocain.

J'ai proclam,  cet gard, notre droit. Tout le monde l'a reconnu,
y compris l'empereur Abd-el-Rhaman. De quelle faon et dans quelles
limites l'exercerons-nous pour atteindre notre but spcial de scurit
algrienne en maintenant, entre nous et le Maroc, la situation gnrale
que je viens de caractriser? Voil la vraie question, la question de
conduite que nous avons aujourd'hui  rsoudre.

Je comprends deux systmes de conduite, deux essais de solution.

Nous pouvons entreprendre de poursuivre Abd-el-Kader et sa dira sur
le territoire marocain, partout o il se retirera, ne faisant la
guerre qu' lui, mais dcids  pousser ou  renouveler notre ou nos
expditions jusqu' ce que nous l'ayons atteint et que nous ayons
extirp dfinitivement du Maroc ce flau de l'Algrie, que l'empereur
Abd-el-Rhaman doit et ne peut pas en extirper lui-mme.

Ce systme a pour consquences, les unes certaines, les autres si
probables qu'on peut bien les appeler certaines:

1 De nous condamner  poursuivre, dans le Maroc, un but que nous
avons, depuis bien des annes, vainement poursuivi en Algrie, la
destruction ou la saisie de la personne et de la dira d'Abd-el-Kader.
videmment les difficults et les charges seront beaucoup plus grandes,
les chances de succs beaucoup moindres. Nous nous mettrons, avec
beaucoup plus d'efforts, de dpenses et de prils,  la recherche
d'Abd-el-Kader qui se retirera et se dplacera bien plus aisment devant
nous. L, comme ailleurs, le hasard seul peut nous le faire atteindre,
et ce hasard est encore plus invraisemblable l qu'ailleurs.

2 De nous engager bientt dans la guerre avec le peuple et l'empereur
du Maroc, qui ne pourront souffrir nos expditions continuelles et
profondes sur leur territoire, et seront invitablement pousss  faire
cause commune avec l'mir.

3 De compromettre le repos intrieur, dj fort troubl, du Maroc, et
le trne dj chancelant de l'empereur, et par consquent de livrer tout
le pays  une anarchie qui le livrera soit  Abd-el-Kader, soit  une
multitude de chefs avec lesquels nous ne pourrons ni traiter, ni vivre;
ce qui nous contraindra fatalement  une guerre prolonge qui n'aura
pour terme que la conqute ou l'abandon forc de l'entreprise.

4 D'amener ainsi, en France et dans nos Chambres les embarras,
en Europe et dans nos relations politiques les complications que
j'indiquais tout  l'heure.

Mon cher marchal, cela n'est pas acceptable. L'enjeu, tout important
qu'il est, ne vaut pas la partie.

Voici le second plan de conduite.

Ne pas nous proposer de poursuivre indfiniment Abd-el-Kader et sa
dira dans le Maroc, et de l'en extirper dfinitivement; mais nous
montrer et tre en effet bien dcids  lui rendre,  lui et  sa dira,
le sjour sur le territoire marocain, dans un voisinage assez large de
notre frontire, tout  fait impossible: c'est--dire aller le chercher
dans ces limites, l'en chasser quand il s'y trouvera, et chtier
les tribus qui y rsident, de telle sorte qu'elles ne puissent ou ne
veuillent plus le recevoir, et qu'il soit, lui, contraint de se retirer
plus loin, assez loin dans l'intrieur du Maroc, pour qu'il ne puisse
plus aussi aisment, aussi promptement, se reporter sur notre territoire
et y fomenter l'insurrection.

Nous entretiendrions,  cet effet, dans la province d'Oran, assez de
troupes et des troupes toujours assez disponibles pour faire, au besoin,
sur le territoire marocain rapproch de notre frontire, parmi
les tribus qui l'habitent et dans les limites qui seraient juges
ncessaires, une police prompte, efficace, et y empcher tout
tablissement, toute rsidence d'Abd-el-Kader et de sa dira. Nous
rentrerions chez nous aprs l'avoir chass de ces limites et avoir
svrement chti les tribus qui l'y auraient reu; nous dtruirions
ainsi, sinon notre ennemi lui-mme, du moins tout asile, tout repaire
pour lui prs de nous, et nous crerions, entre lui et nous, un certain
espace o il ne pourrait habiter, et qui deviendrait, pour nous, contre
la facilit de ses entreprises futures, une certaine garantie.

Ce second plan de conduite n'offre aucun des inconvnients du premier.
Il ne nous condamne point  poursuivre indfiniment un but qui nous
chappe sans cesse et recule indfiniment devant nous. Il ne nous engage
point, avec l'empereur du Maroc et son peuple, dans une guerre gnrale.
Il ne compromet pas le repos intrieur de cet empire et la sret de
son gouvernement actuel que nous avons intrt  conserver. Enfin, il ne
peut donner naissance  aucune complication grave dans notre politique
europenne, car s'il prouve notre ferme rsolution de garantir la
scurit de nos possessions d'Afrique, il prouve en mme temps notre
sincre intention de ne pas les tendre par de nouvelles conqutes.

Ce plan a, je le reconnais, l'inconvnient de ne pas extirper
dfinitivement le mal, et d'en laisser subsister le principe, plus loin
de nous, mais encore  porte possible de nous et avec des chances
de retour. C'est l une situation que, lorsqu'on est en prsence
de populations semi-barbares et de gouvernements irrguliers et
impuissants, on est souvent contraint d'accepter. Il n'y a pas moyen
d'tablir, avec de tels gouvernements et de tels peuples, mme aprs
leur avoir donn les plus rudes leons, des relations sres, des
garanties efficaces. Il faut, ou pousser contre eux la guerre  fond,
jusqu' la conqute et l'incorporation complte, ou se rsigner aux
embarras, aux incidents, aux luttes que doit entraner un tel voisinage,
en se mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la
source qu'on ne peut tarir. C'est entre ces deux partis que nous sommes
obligs d'opter.

Aprs y avoir bien rflchi, aprs avoir bien pes le pour et le contre
de ces diverses conduites, le Roi et le conseil, mon cher marchal,
ont adopt la seconde comme la plus conforme, tout bien considr et
compens,  l'intrt de notre pays. Le ministre de la guerre vous a
envoy, ces jours derniers, des instructions qui en sont la consquence.
J'ai voulu vous en dire le vrai caractre et les motifs. Il y aura, je
n'en doute pas, dans ce systme, des inconvnients et des difficults
graves, de l'imprvu et de l'incomplet fcheux. Cela arrive dans tout
systme. Vous saurez, j'en suis sr, dans l'excution de celui-ci, en
corriger, autant qu'il se pourra, les dfauts, et le rendre efficace en
vous contenant dans ses limites.

Je ne fus point tromp dans mon attente; le marchal Bugeaud sentit le
poids de nos raisons et de notre volont. Plus rsign que convaincu,
mais sincrement rsign, il me rpondit le 30 avril: Ce que vous me
dites de la conduite que nous devons tenir envers le Maroc me parat
d'une grande justesse, me plaant  votre point de vue, et c'est l
qu'il faut se placer. Sous un gouvernement absolu, et en ne considrant
que la question militaire et le succs de notre entreprise en Afrique,
je raisonnerais autrement. Mais vous avez d voir, dans mes dpches
et dans les instructions que je viens de donner  MM. de Lamoricire et
Cavaignac, que j'entrais entirement dans votre politique. Ainsi, n'ayez
aucune inquitude  cet gard; il sera fait comme vous l'entendez, et je
vais encore me servir de vos propres expressions pour en bien pntrer
les gnraux qui sont  la frontire.

Contraint ainsi de renoncer, quant  la guerre,  son plan favori,
le marchal Bugeaud chercha, dans la seconde des ides qu'il avait
fortement  coeur, dans son plan de colonisation militaire, une
compensation  ses dplaisirs. Au printemps de 1846, aprs les succs de
sa campagne contre la grande insurrection de 1845, il reprit un moment
le projet de retraite qu'il avait aussi conu un moment en 1844, aprs
sa victoire sur le Maroc. Des articles de journaux l'avaient replong
dans un accs de colre et de tristesse: Je sais, m'crivait-il[54],
que vous voulez me dfendre  la tribune et que vous me dfendrez bien;
mais votre loquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous
les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester,  de telles conditions, au
poste pnible et inextricable o je suis? Mon temps est fini, cela
est vident; l'oeuvre tant devenue quelque chose, tout le monde
s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis
m'opposer  ce torrent, et je ne veux pas le suivre. Je m'loigne donc
de la rive. J'ai dj fait la lettre par laquelle je prie M. le ministre
de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande que je fais
d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma sant et mon ge qui ne
me permettent plus de supporter un tel fardeau, et sur mes affaires de
famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma grande raison, c'est
que je ne veux pas tre l'artisan des ides fausses qui rgnent
trs-gnralement sur les grandes questions d'Afrique; je ne redoute
ni les grands travaux de la guerre, ni ceux de l'administration; mes
soldats et les administrateurs de l'Algrie le savent trs-bien; mais
je redoute l'opinion publique gare. Je suis toujours plein de
reconnaissance de la grande mission qui m'a t confie; je n'ai pas
oubli que c'est  vous, en trs-grande partie, que je la dois, et je
ne l'oublierai jamais, quoi qu'il arrive. Je sais aussi que c'est  vous
que je dois d'avoir t bien aid dans cette rude tche. Vous pouvez
donc compter sur mon attachement reconnaissant, comme je compte sur
votre haute estime. Je vous demande aujourd'hui une faveur; c'est de me
faire accorder un cong dfinitif pour les premiers jours de juillet,
en me laissant la facult de remettre l'_intrim_  M. le gnral
de Lamoricire, comme aussi de prolonger mon sjour pendant quelques
semaines si je me trouvais en prsence de circonstances trs-graves.
Dans trois mois, je serai soustrait  cet enfer.

[Note 54: Les 11 et 30 avril 1846.]

Je me refusai  son prtendu dsir; je le dfendis nergiquement 
la tribune; un incident ministriel le remit en confiance; fatigu
et souffrant, le marchal Soult avait quitt l'administration active,
conservant encore pour quelque temps un sige dans le cabinet et le
titre de prsident du conseil; le gnral Moline Saint-Yon l'avait
remplac dans le dpartement de la guerre; le marchal Bugeaud, loin de
redouter sa malveillance, tait en bons rapports avec lui et se louait
de ses procds. Il vint passer en France quelques semaines, et, rentr
 Alger en octobre 1846, il porta sur son plan de colonisation militaire
tous ses efforts. En mme temps que, dans sa correspondance officielle
ou particulire, il insistait sans relche sur ce point, il crivait des
brochures pour dmontrer aux Chambres et au public, les mrites de son
systme, et rfuter les objections qui s'levaient de toutes parts. Nous
lui avions promis de demander aux Chambres les fonds ncessaires pour en
faire un srieux essai; il lui revint que la question, reproduite dans
le conseil, avait de nouveau t ajourne; il crivit au Roi[55]:

[Note 55: Le 30 dcembre 1846.]

Sire,

Lorsque, au mois de septembre dernier, j'eus l'honneur insigne
d'entretenir Votre Majest de l'importance de la colonisation militaire
pour la consolidation de notre conqute, vous partes partager mon
opinion, comme vous l'aviez dj fait l'anne prcdente, dans un
conseil o je fus appel. Votre Majest m'engagea  en parler  M.
Guizot, pour tcher d'obtenir de ce ministre, avant mon dpart,
un engagement formel de poser la question devant les Chambres, ds
l'ouverture de la prochaine session, par la demande d'un crdit d'essai.
Cet engagement a t pris par M. Guizot, en ce qui le concerne, car il
ne pouvait s'engager pour ses collgues. J'tais donc autoris  compter
sur le succs puisque j'avais l'assentiment du Roi et d'un ministre qui
exerce,  juste titre, une haute influence dans le conseil. Cependant on
m'apprend qu'aprs une haute dlibration, la question a t ajourne.
Est-ce une fin de non-recevoir ou bien seulement de la tactique
parlementaire? J'ai demand des explications sur ce point  M. le
ministre des affaires trangres. Si c'est une fin de non-recevoir,
Votre Majest voudra bien se rappeler les paroles que j'eus l'honneur
de lui adresser lorsqu'elle insistait pour mon retour en Afrique; ces
paroles, les voici:--Sire, j'obis; mais je supplie Votre Majest
de faire que j'aie quelque chose de grand, de dcisif  excuter en
colonisation. Aprs avoir fait les grandes choses qui ont rsolu les
deux premires questions, la conqute du pays et l'organisation du
gouvernement des Arabes, je ne voudrais pas m'user dans les misres
d'un peuplement impuissant qui, ne pouvant satisfaire en aucun point les
impatiences publiques, me ferait chaque jour assaillir par des critiques
et mme des outrages. Je viens d'adresser  M. Guizot un Mmoire sur
la colonisation en gnral. Je supplie Votre Majest de vouloir bien en
agrer une copie. Si ce travail ne me rallie pas la majorit du
conseil, il ne me restera plus qu' faire des voeux pour qu'on trouve de
meilleurs moyens d'assurer l'avenir de l'Algrie.

Je suis, etc., etc.

Marchal DUC D'ISLY.

Nous n'avions nul dessein d'ajourner la promesse que nous avions faite
au marchal, et au moment o il la rclama, nous nous disposions 
l'acquitter. Quand la session se rouvrit, le 11 janvier 1847, le Roi
dit aux Chambres dans son discours: Vous aurez aussi  vous occuper de
mesures propres  seconder, dans nos possessions d'Afrique, le progrs
de la colonisation et de la prosprit intrieure. La tranquillit, si
heureusement rtablie dans l'Algrie par la valeur et le dvouement de
notre arme, permet d'examiner mrement cette importante question, sur
laquelle un projet de loi spcial vous sera prsent. Le 19 fvrier
suivant, j'crivis au marchal Bugeaud: Les deux projets de loi sur
l'Algrie, l'un de crdits supplmentaires ordinaires, l'autre d'un
crdit extraordinaire de trois millions pour des essais de colonisation
militaire, seront prsents sous peu de jours. Votre prsence  la
Chambre pendant la discussion sera indispensable. Le ministre de la
guerre vous a envoy l'ordre de venir  ce moment. Je vous rpte, mon
cher marchal, que c'est indispensable et que j'y compte. La question
sera pose solennellement, par un projet de loi spcial annonc dans
le discours de la couronne. Il faut que la discussion soit complte,
et elle ne peut pas tre complte sans vous. Nous soutiendrons, je
soutiendrai trs-fermement le projet de loi; mais il y a une foule de
points que vous seul pouvez claircir, une foule de questions auxquelles
vous seul pouvez rpondre. Je l'ai dit avant-hier  ce jeune officier
que vous m'aviez prsent, M. Fabas, et qui me parat fort intelligent.
Il va crire une brochure dont je lui ai indiqu les bases. Je vous
attends donc vers le milieu de mars, au plus tard. Je suppose que le
dbat viendra du 15 au 30 mars.

Le projet de loi fut, en effet, prsent le 27 fvrier. L'expos des
motifs commenait par rappeler les divers essais et les divers modes
de colonisation tents en Algrie, surtout depuis le gouvernement
du marchal Bugeaud. Il numrait les rsultats dj obtenus, plus
importants qu'on ne le croyait en gnral, quoique bien insuffisants et
encore bien loin du but: En rsum, disait le ministre de la guerre,
vingt-sept centres nouveaux de colonisation ont t fonds dans la
province d'Alger depuis la conqute: six villes anciennes ont t
reconstruites, sans compter celle d'Alger, qui est devenue une ville
europenne de premier ordre, et une population d'environ 73,000 mes
s'est constitue dans cette province. Huit centres nouveaux ont
t crs dans la province d'Oran; trois villes y ont t releves,
indpendamment de celle d'Oran, et une population europenne de plus de
22,000 mes s'y est fixe. Dans la province de Constantine, huit centres
nouveaux ont t fonds; trois villes anciennes y ont t rebties, et
une population europenne de prs de 12,000 mes s'y est tablie.....
Mais jusqu' ce que la conscration du temps ait plus universellement
tabli notre domination en Algrie, jusqu' ce qu'une population
europenne compacte ait couvert toute la surface du sol disponible, il
est d'un haut intrt pour la scurit des personnes et des proprits,
cette premire condition de tout progrs colonial, de fonder au coeur du
pays, sur les limites des territoires occups, en prsence d'un peuple
fanatique, admirablement constitu pour la guerre et toujours accessible
aux ides de rbellion, de quelque part qu'elles viennent, il est,
dis-je, d'un haut intrt de fonder une colonisation plus forte,
plus dfensive que la colonisation libre et civile, en un mot, une
colonisation _arme_. Cette colonisation d'avant-garde, qui doit former
en quelque sorte le bouclier des tablissements fonds derrire elle,
qui doit se servir du fusil comme de la bche, qui doit tre toujours
prte  se dfendre elle-mme et  protger ses voisins, ce serait en
vain qu'on en chercherait les lments dans une population trangre au
mtier des armes; ceux-l seuls qui ont su oprer la conqute peuvent
entreprendre efficacement cette oeuvre militaire qui n'en est que
la continuation, parce que seuls ils sont  mme de fournir un choix
d'hommes jeunes, vigoureux, acclimats, aguerris, nergiques, capables
enfin de tenir constamment les Arabes en respect et de leur faire
comprendre que nous voulons dcidment rester les matres du pays.

Dans le but d'encourager, au moyen de cette protection puissante,
l'envahissement plus rapide du sol par les exploitations europennes
jusqu'ici timidement concentres sur quelques parties du littoral, comme
aussi pour donner un tmoignage de satisfaction  l'arme d'Afrique qui,
en toute circonstance, a si bien mrit de la France par la continuit,
l'clat et le dsintressement de ses services, le Roi, m par une
pense analogue  celle qui avait dirig Napolon lorsqu'en 1808, il
dcrta les camps de Juliers et d'Alexandrie, nous a chargs de
vous prsenter un projet de loi ayant pour objet d'obtenir un crdit
extraordinaire, spcialement destin  fonder en Algrie des camps
agricoles qui comprendraient mille soldats.

Le projet exposait ensuite avec dtail l'organisation de ces camps
agricoles et tout le rgime de cette colonisation militaire appele 
se transformer, par degrs, en colonisation civile et dfinitive.
La plupart de ces dispositions taient empruntes aux ides et aux
brochures du marchal Bugeaud.

Quand ce projet de loi arriva  Alger, il trouva le marchal atteint
d'un rhume violent et presque alit  la suite de courses rapides et
rptes par une saison rigoureuse: Je viens de me faire lire l'expos
des motifs, m'crivit-il[56]; si je ne comptais que sur cet expos le
projet me paratrait bien malade; je n'ai rien vu de plus ple, de plus
timide, de plus incolore que ce discours du ministre de la guerre; on y
a ml l'historique incomplet de la colonisation, le systme du gnral
Lamoricire, celui du gnral Bedeau; enfin, le mien arrive comme
accessoire. On ne l'appuie par aucune des grandes considrations; on lui
donne la plus petite porte possible; on l'excuse bien plus qu'on ne le
recommande et qu'on n'en dmontre l'utilit. Je compte infiniment peu
sur la parole du ministre de la guerre; mais je compte infiniment sur la
vtre. C'est maintenant l'oeuvre du ministre; vous ne voudrez pas lui
faire prouver un chec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un intrt
patriotique; mon intrt personnel s'accommoderait fort bien de
l'insuccs. Je suis dj un peu vieux pour la rude besogne d'Afrique,
et vous savez que, si je tiens  conserver le gouvernement aprs avoir
rsolu les questions de guerre et de domination des Arabes, c'est
uniquement pour faire entrer le pays, avant de me retirer, dans une
voie de colonisation qui puisse perptuer notre conqute et dlivrer la
France du grand fardeau qu'elle supporte. Il y a de l'amlioration dans
ma sant; j'espre que je pourrai partir le 14.

[Note 56: Le 9 mars 1847]

Quelques jours plus tard, le 15 mars, il me rcrivit: C'est encore de
mon lit de douleur que je vous cris. Ayant besoin de gurir vite, j'ai
suppli le docteur de m'appliquer les remdes les plus nergiques pour
dissiper ma violente maladie de poitrine; les pommades rvulsives, les
vsicatoires, les purgations, les compresses camphres, l'eau sdative,
rien n'a t nglig; on m'a martyris; ma poitrine n'est qu'une plaie,
et cependant il n'y a pas d'amlioration dans mon tat intrieur. Je
commence  craindre srieusement de n'tre pas en tat de me rendre 
Paris avant la fin du mois, et ds lors, qu'irais-je y faire? Les partis
seront pris; la commission aura fait son rapport; s'il est favorable, la
chose ira probablement bien; s'il ne l'tait pas, ce ne serait pas moi
qui ferais changer le rsultat.

Un _post-scriptum_ ajout  cette lettre portait: J'apprends, par une
lettre particulire, les noms des commissaires de sept bureaux de la
Chambre pour les crdits d'Afrique. Je crois la majorit d'entre eux
trs-peu favorable. Le gouvernement, qui est si fort dans tous les
bureaux, n'a donc pas cherch  faire prvaloir les candidats de son
choix. Tout ceci est d'un bien mauvais augure.

Les informations du marchal ne le trompaient pas; la commission lue
dans la Chambre des dputs pour examiner le projet de loi fut presque
unanimement contraire; elle choisit pour son prsident M. Dufaure
qui, dans la session prcdente, s'tait hautement prononc contre la
colonisation militaire. Indpendamment des objections spciales qu'on
adressait au plan du marchal Bugeaud, c'tait l'instinct gnral de la
Chambre qu'il y avait l une prtention dmesure  se passer du
temps pour l'une de ces oeuvres dans lesquelles le temps est l'alli
ncessaire des hommes. Il fut bientt vident que le projet de loi ne
serait pas adopt. Nous n'en avions pas fait une question de cabinet;
quelque importante que ft l'affaire, notre politique gnrale n'y
tait nullement engage; c'tait une de ces occasions dans lesquelles
un gouvernement sens doit laisser  son propre parti une assez grande
latitude, et si nous avions agi autrement, nos plus fidles amis se
seraient justement rcris. Le marchal Bugeaud lui-mme pressentait le
rsultat de cette situation, et prenait d'avance des prcautions pour ne
pas s'engager, de sa personne, dans la lutte parlementaire; il ne vint
point  Paris et m'crivit[57]: M. le ministre de la guerre a sans
doute dj fait connatre au conseil ma dtermination de me retirer
devant l'accueil que la Chambre a fait au projet de loi sur les colonies
militaires. Je suis sr qu'_in petto_ vous approuverez ma rsolution. De
mme que vous ne voudriez pas, en gouvernement, dfendre des ides
qui ne seraient pas les vtres, vous penserez que je ne dois pas
plus vouloir appliquer en Afrique des systmes de colonisation et
de gouvernement qui rpugnent  ma raison pratique, et partant  mon
patriotisme. L'tat de ma sant ne me permet pas de me rendre  Paris
comme j'en avais le projet; je fais des remdes qui exigent que je sois
chez moi tranquille; puis, je dois aller aux eaux. Toutefois, ma forte
constitution me laisse l'espoir de me rtablir dans le courant de
l'anne.

[Note 57: Les 21 mars et 28 mai 1847.]

En prsence de cette rsolution du marchal; le projet de loi cessait
d'tre, pour le cabinet, une question embarrassante; c'tait  lui que
nous avions accord cette tentative; sans lui, et dans la perspective de
sa retraite, le dbat n'tait pas srieux. M. de Tocqueville fit, le
2 juin, au nom de la commission, un rapport dans lequel, aprs avoir
discut les divers plans de colonisation, et en particulier celui des
camps agricoles, il conclut au rejet du crdit demand pour en faire
l'essai. Huit jours aprs la lecture de ce rapport, le gouvernement
retira le projet de loi.

La retraite du marchal Bugeaud avait prcd celle-l. En la regrettant
vivement, j'en trouvais le motif srieux et lgitime. Aprs avoir
accompli une grande oeuvre, la domination de la France en Algrie, le
marchal avait conu une grande ide, le prompt tablissement en Algrie
d'un peuple de soldats franais. C'tait vouloir trop et trop vite,
et vouloir ce que repoussait la conviction, galement sincre, des
chambres. Devant ce conflit, le marchal Bugeaud ne pouvait que se
retirer, et il se retirait dignement, car il emportait dans sa retraite
la gloire de sa vie et l'indpendance de sa pense. Mais pour le
gouvernement du Roi, une grande question s'levait alors, et qui ne
pouvait tre ajourne: quel successeur dans le gouvernement de l'Algrie
fallait-il donner au marchal Bugeaud? Autour de lui, les lieutenants
minents ne manquaient pas; le gnral Changarnier, le gnral
Lamoricire, le gnral Bedeau, le gnral Cavaignac avaient fait leurs
preuves d'habilet comme de bravoure. Pourtant aucun d'eux n'avait
encore t en mesure d'acqurir cette notorit universelle et cette
prpondrance inconteste qui confrent, en quelque sorte de droit
naturel et public, le commandement suprieur. L'tat des affaires en
Afrique ne demandait plus d'ailleurs que le pouvoir et un caractre
essentiellement militaire; le marchal Bugeaud avait rellement accompli
l'oeuvre de la conqute; Abd-el-Kader errait encore  et l, cherchant
partout les occasions et les moyens de continuer la lutte; mais la
domination franaise prvalait irrsistiblement; une puissante autorit
morale s'attachait, dans toute l'ancienne Rgence et tout  l'entour, au
nom et aux armes de la France, la Grande-Kabylie seule conservait encore
une indpendance qu'il tait rserv  M. le marchal Randon de
dompter. Le jour tait venu o le gouvernement de l'Algrie pouvait tre
politique et civil en mme temps que guerrier. M. le duc d'Aumale tait
plus propre que personne  lui donner ce double caractre: il avait
pris part avec distinction, quelquefois avec clat,  quelques-unes des
campagnes les plus actives; il tait aim autant qu'estim dans l'arme;
son nom et son rang avaient, sur les Arabes, un srieux prestige; ils se
rangeaient sous la main du fils du sultan de France, plus aisment que
sous l'pe d'un gnral vainqueur. Depuis quelque temps dj, il avait
t plus d'une fois question de lui pour le grand poste que la retraite
du marchal Bugeaud laissait vacant: le 17 juillet 1843, en annonant
au marchal Bugeaud que le Roi se disposait  lui donner le bton
de marchal, le marchal Soult lui crivait: M. le duc d'Aumale ne
pourrait consentir  exercer _l'interim_ du gouvernement de l'Algrie;
mais Son Altesse Royale ne renonce point, pour l'avenir,  en devenir
titulaire. Jusque-l, son dsir serait d'aller commander, au mois
d'octobre prochain, la province de Constantine, et d'y servir sous vos
ordres. Quelques mois plus tard[58], le marchal Bugeaud crivait  M.
Blanqui: Je dsire qu'un prince me remplace ici; non pas dans l'intrt
de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la question;
on lui accordera ce qu'on me refuserait. Le duc d'Aumale est et sera
davantage chaque jour un homme capable. Je lui laisserai, j'espre, une
besogne en bon train; mais il y aura longtemps beaucoup  faire encore;
c'est une oeuvre de gants et de sicles. L'anne suivante enfin, le
marchal Bugeaud m'crivit  moi-mme: Quant au gouvernement du duc
d'Aumale, je n'y vois d'inconvnient que pour la monarchie qui prendra
une responsabilit de plus. Le jeune prince est capable, et il va vite
en exprience. Je pense que, ds le dbut, il administrera bien et
deviendra un militaire trs-distingu; sur ce point, il ne lui faut
qu'un peu plus d'exprience et de mditation.

[Note 58: Le 23 octobre 1843.]

On a dit souvent que le roi Louis-Philippe avait impos son fils au
cabinet et  l'Algrie, uniquement par faveur et dans un intrt de
famille; rien n'est plus faux; le Roi dsirait sans doute que les
princes ses fils affermissent sa race en l'honorant; mais il n'a jamais
eu,  ce sujet, ni exigence, ni impatience, et il n'a mis ses fils en
avant que lorsqu'il les a jugs capables de bien servir le pays. Pour
M. le duc d'Aumale en particulier, le Roi a attendu que le temps et les
faits appelassent naturellement le prince au poste qu'il lui dsirait;
l'occasion ne pouvait tre plus favorable; c'tait uniquement  cause
du dsaccord entre ses ides et celles des Chambres et par un acte de
sa propre volont que le marchal Bugeaud se retirait; le choix du duc
d'Aumale pour lui succder fut dcid uniquement par des motifs puiss
dans l'intrt de la France comme de l'Algrie, et de l'administration
civile comme de l'arme; le cabinet en fut d'avis autant que le Roi;
et quand, le 11 septembre 1847, ce prince reut la charge de gouverneur
gnral de nos possessions d'Afrique, il y fut appel comme le
successeur le plus naturel du marchal Bugeaud, et comme celui
qu'accepteraient le plus volontiers les hommes minents qui auraient
pu prtendre au pouvoir dont il fut revtu, comme les soldats et les
peuples sur qui ce pouvoir devait s'exercer.




                           CHAPITRE XLII

             LES MUSULMANS A PARIS.--LA TURQUIE ET LA GRCE.
                            (1842-1847).


Chefs musulmans  Paris, de 1845  1847.--Ben-Achache, ambassadeur du
Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi
d'gypte Mhmet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de
Perse.--Rchid-Pacha, grand vizir.--Strilit des tentatives de rforme
de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires
de Syrie.--Progrs dans la condition des chrtiens de Syrie, de 1845 
1848.--Affaire du consulat de France  Jrusalem en 1843.--Question
des rengats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en
Europe.--Affaires de Grce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M.
Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions  M.
Piscatory.--Rvolution d'Athnes (15 septembre 1843).--Opinion de
M. Colettis.--Assemble nationale en Grce.--tablissement du rgime
constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Ptersbourg
et de Vienne.--Arrive de M. Colettis en Grce.--Ministre
Maurocordato.--Sa chute.--Ministre Colettis et Metaxa.--M. Metaxa
se retire.--Ministre Colettis.--Hostilit de sir Edmond Lyons.--Ma
correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers
M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir
Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires
en Angleterre.--Son attitude envers la Grce et le ministre de M.
Colettis.--Fermet de M. Colettis.--Troubles intrieurs en Grce.--M.
Colettis les rprime.--Querelle entre les cours d'Athnes et de
Constantinople.--Maladie et mort de M. Colettis.


De 1845  1847, j'ai vu arriver  Paris les reprsentants de toutes
les grandes puissances musulmanes d'Europe, d'Afrique et d'Asie:
Sidi-Mohammed-ben-Achache, ambassadeur de l'empereur du Maroc;
Ibrahim-Pacha, fils an et hritier du vice-roi d'gypte, Mhmet-Ali;
Ahmed-Pacha, bey de Tunis; Mirza Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur du schah
de Perse. A la mme poque, le rformateur de la Turquie, Rchid-Pacha,
tait ambassadeur de la Porte en France, et quittait son poste pour
aller reprendre,  Constantinople, d'abord celui de ministre
des affaires trangres, puis celui de grand vizir. J'ai trait,
non-seulement de loin et par correspondance, mais de prs et par
conversation avec ces chefs musulmans qui, par leur prsence presque
simultane, rendaient tous hommage  la politique comme  la puissance
franaise, et venaient rechercher, avec le gouvernement du roi
Louis-Philippe, des liens plus troits. J'ai trouv en eux des hommes
trs-divers, placs  des degrs ingaux de civilisation et de lumires,
et souvent anims de desseins contraires. Mes rapports avec eux tous ont
abouti  me donner, du monde musulman en contact avec le monde chrtien,
la mme ide et  me faire pressentir le mme avenir. Il n'y a rien de
srieux  esprer du monde musulman, ni pour sa propre rforme, ni pour
les chrtiens que le malheur des vnements a placs sous ses lois.

Le Marocain Sidi-Mohammed-ben-Achache tait un jeune Arabe d'une
figure charmante, grave, modeste et douce, de manires lgantes et
tranquilles, attentif  se montrer scrupuleusement attach  sa foi,
respectueux avec dignit et plus proccup de se faire respecter et bien
venir, lui et le souverain qu'il reprsentait, que d'atteindre un but
politique dtermin. Sa personne et son air rappelaient ces derniers
Maures Abencerrages de Grenade dont sa famille perptuait  Ttuan, o
elle s'tait tablie en quittant l'Espagne, la grande existence et les
souvenirs. Il tait envoy  Paris pour faire, entre la France et le
Maroc, acte de bons rapports et pour donner au trait du 10 septembre
1844 tout l'clat de la paix, plutt que pour conclure avec nous aucun
arrangement spcial et efficace.

Le bey de Tunis, Ahmed-Pacha, se conduisit, pendant tout son sjour
en France, en politique intelligent et adroit, sans vraie ni rare
distinction, mais avec un aplomb remarquable, soigneux de conserver une
attitude de prince souverain en faisant sa cour  un puissant voisin de
qui il attendait sa sret. Il ne cessait de se rpandre en admiration
et en flatterie sur la civilisation chrtienne et franaise, tout en
restant musulman de moeurs et de gots, quoique sans zle. Peu avant
de venir en France, il avait, pour plaire aux philanthropes chrtiens,
dcrt dans sa rgence l'abolition de l'esclavage des noirs. A Paris,
 Lyon,  Marseille, partout o il s'arrtait, il faisait aux
tablissements charitables d'abondantes largesses. Il s'empressait 
promettre des rformes qui ne lui inspiraient ni got, ni confiance, et
il croyait pouvoir toujours payer, avec des compliments et des prsents,
les services dont il avait besoin.

Ibrahim-Pacha tait un soldat vaillant avec prudence, plus rus que
fin, et sens avec des sentiments et des habitudes vulgaires. La haute
fortune, la socit intime et la forte discipline de son pre avaient
fait de lui ce qu'un homme suprieur peut faire d'un homme mdiocre;
il savait comprendre et servir un dessein, commander des troupes,
administrer des domaines; mais il tait tranger  toute vue leve,
 toute initiative originale et hardie, plus avide qu'ambitieux, avare
jusqu' la parcimonie, proccup surtout, comme il le disait lui-mme,
du dsir de devenir le prince le plus riche du monde, sans souci et sans
don de plaire, et capable de cruaut comme de servilit dans l'exercice
d'une autorit qu'il et t incapable de fonder. Il subissait avec
terreur l'ascendant de son pre: lorsque, en 1844, Mhmet-Ali, dans un
accs de colre qui touchait  la folie, quitta tout  coup Alexandrie
pour se rendre au Caire, en menaant d'un chtiment exemplaire tous ceux
qu'il laissait derrire lui, j'ai vu, m'crivait nagure le marquis de
Lavalette qui tait alors consul gnral de France en gypte, j'ai vu
Ibrahim-Pacha, qui ne se sentait plus la tte sur les paules, verser
des larmes d'effroi:--C'est  moi, me disait-il, que mon pre parat en
vouloir plus qu' d'autres; pourtant, que peut-il me reprocher? Ne lui
ai-je pas obi toute ma vie? Quand je commandais ses armes, quel que
ft l'tat de ma sant, je n'ai jamais pris un cong de vingt-quatre
heures sans l'avoir obtenu de lui; je me suis fait bourreau pour lui
plaire; et il me raconta que, plusieurs annes auparavant, son pre avait
pour intendant de ses finances un certain Copte dont lui, Ibrahim, lui
avait souvent signal la corruption sans que Mhmet-Ali, qui se mfiait
de tous les deux, voult en croire les dires de son fils. Un jour,
Ibrahim, qui commandait le camp de Kouka aux environs du Caire, vit
entrer dans sa tente le Copte porteur d'un billet cachet du grand
pacha. Ibrahim ouvrit le billet, le lut, le relut, prit un pistolet
plac prs de lui et brla la cervelle au malheureux financier. Le
billet portait: Tue-moi ce chien de ta propre main. Tant de docilit
ne donnait pas au vice-roi plus de confiance ou de complaisance pour
son fils. Ibrahim malade eut quelque peine  obtenir de son pre la
permission de se rendre en France, aux eaux thermales du Vernet, que
lui conseillait le docteur Lallemand, son mdecin. Il y vint enfin,
sans aucun but politique, et, aprs trois mois de sjour au Vernet,
il parcourut la France et passa six semaines  Paris, en observateur
froidement curieux, plus proccup de sa sant et de ses grossiers
plaisirs que de son avenir. Mon fils le sraskier est plus vieux que
moi, disait Mhmet-Ali, et le pre survcut en effet  son fils, en
mme temps qu' sa propre raison. L'tablissement hrditaire de sa
famille en gypte, et l'gypte ouverte, comme un beau et fertile champ,
aux travaux et aux rivalits de l'Europe, le gnie et la gloire de
Mhmet-Ali ont fait cela, mais rien de plus.

L'ambassadeur persan, Mirza Mohammed Ali-Khan, tait un courtisan
insignifiant, envoy en France par le schah son matre, plutt par
vanit que par dessein srieux, peut-tre pour satisfaire  quelque
intrigue ou  quelque rivalit de la cour de Thran. Sa prsence 
Paris et sa conversation ne firent que me confirmer dans l'ide que
j'avais dj de l'tat de dcadence et d'anarchie strile dans lequel la
Perse tait depuis longtemps tombe.

Il manquait  Rchid-Pacha l'une des qualits les plus ncessaires au
succs de l'oeuvre qu'il tentait dans son pays; il tait trop peu Turc
lui-mme pour tre, en Turquie, un puissant rformateur. Quand Pierre le
Grand entreprit de lancer la Russie dans la civilisation europenne, il
tait et resta profondment russe; novateur ambitieux et audacieux, il
voulait grandir rapidement sa nation, mais il lui tait semblable et
sympathique par les moeurs, les passions, les traditions, les rudes et
barbares pratiques de la vie. Le sultan Mahmoud II tait aussi Turc que
les janissaires qu'il dtruisait, et ses efforts avaient pour but de
rtablir partout son pouvoir bien plus que de rformer l'tat social et
le gouvernement de ses peuples. lev ds sa jeunesse et engag toute sa
vie dans les relations de la Turquie avec l'Europe, Rchid-Pacha devint
surtout un diplomate europen: observateur plus fin que profond et
politique adroit sans courage, il avait l'esprit frapp des prils que
faisaient courir  sa patrie les entreprises et les luttes des grandes
puissances europennes; il s'adonna au dsir et  l'espoir de faire
pntrer dans l'empire ottoman quelques-unes des conditions et des
rgles de la civilisation europenne: non que, dans le fond de son
coeur, il l'admirt et l'aimt mieux que les moeurs et les traditions
musulmanes: Il aimait sincrement son pays et son matre, m'crivait
nagure le comte de Bourqueney qui l'a bien observ et connu pendant son
ambassade  Constantinople; cet amour avait mme quelque chose de ce
que nous appelons le patriotisme; il ne concevait pas la vie sans le
Bosphore, le harem et le pillau; mais il voyait, dans une certaine
assimilation du gouvernement turc aux gouvernements europens, le
seul moyen de conserver,  son pays et  son matre, dans la politique
europenne, leur place et leur poids. Satisfaire l'Europe en Turquie
pour maintenir la Turquie en Europe, ce fut l son ide dominante et
constante. Pour russir dans cette difficile entreprise, il avait 
lutter d'une part contre les intrigues et les rivalits du srail,
de l'autre, contre les instincts, les traditions, les prjugs et les
passions fanatiques de son pays. Habile dans l'intrieur du srail,
aussi fin courtisan qu'intelligent diplomate, il russit souvent 
prendre, garder et reprendre le pouvoir auprs du sultan; mais quand il
fallait agir sur la vieille nation turque et l'entraner  sa suite,
il manquait de vigueur et d'autorit; ni guerrier, ni fanatique,
plus humain qu'il n'appartenait  sa race et craintif jusqu' la
pusillanimit, sa personne n'accrditait et ne soutenait pas ses
rformes; il jetait au vent des semences trangres sans possder ni
cultiver fortement lui-mme le sol o elles devaient prendre racine et
crotre.

C'est, dans la vie publique, une tentation trop souvent accepte que
de payer le public et de se payer soi-mmes d'apparences. Peu d'hommes
prennent assez au srieux ce qu'ils font et eux-mmes pour avoir  coeur
d'tre vraiment efficaces et d'avancer rellement vers le but qu'ils
poursuivent. Quand Rchid-Pacha avait publi en Turquie et dans toute
l'Europe les rformes crites dans le hatti-schriff de Gulhan[59], il
tait satisfait de lui-mme et pensait que l'Europe aussi devait tre
satisfaite. Quand les diplomates europens  Constantinople avaient
obtenu dans l'administration turque quelques progrs et en faveur des
chrtiens d'Orient quelques concessions, ils croyaient avoir beaucoup
fait pour l'affermissement de l'empire ottoman et pour la paix entre les
musulmans et les chrtiens runis sous ses lois. Mensonge ou illusion
des deux parts: ni le rformateur turc, ni les diplomates europens
ne se rendaient un compte assez svre des problmes qu'ils avaient
 rsoudre et n'taient assez exigeants avec eux-mmes; s'ils avaient
sond  fond les difficults de leurs entreprises et pes exactement ce
qu'ils appelaient leurs succs, ils auraient bientt reconnu l'immense
insuffisance de leurs oeuvres. Il ne faut pas leur reprocher avec trop
de rigueur leur vaine confiance; l'homme a grand'peine  croire qu'il
fait si peu quand il promet tant, et quand il a quelquefois tant de
peine  prendre pour le peu qu'il fait. Mais ceux-l seuls sont de vrais
acteurs politiques et mritent l'attention de l'histoire qui, soit
avant d'entreprendre, soit lorsqu'ils agissent, pntrent au del de la
surface des choses, ne prennent pas des apparences fugitives pour
des rsultats effectifs, et poursuivent fortement dans l'excution le
srieux accomplissement de leurs desseins.

[Note 59: Du 3 novembre 1839.]

Plus j'ai caus et trait avec ces politiques musulmans, les plus
considrables et les plus clairs de leurs pays divers, plus j'ai t
frapp du vide et de l'impuissance qu'ils rvlaient eux-mmes dans cet
islamisme dont ils taient les reprsentants. Tous taient, au fond,
tristes et inquiets de l'tat de leur gouvernement et de leur nation;
tous se montraient proccups d'un certain besoin de rformes; mais il
n'y avait, dans leurs ides et leurs efforts en ce sens, ni spontanit,
ni fcondit; ils ne pensaient point; ils n'agissaient point sous
l'impulsion de la pense propre et de l'activit intrieure de la
socit musulmane; leurs dsirs et leurs travaux rformateurs n'taient
que de pnibles emprunts  la civilisation europenne et chrtienne;
emprunts contracts uniquement pour soutenir une vie chancelante, en
s'assimilant un peu  des trangers au voisinage et  la puissance
desquels on ne pouvait chapper. L'imitation et la crainte sont deux
dispositions essentiellement striles; l'imitation ne pntre point les
masses et la contrainte demeure sans sincrit. Livrs  eux-mmes,
tous ces musulmans, Turcs, gyptiens, Arabes, n'auraient rien fait de ce
qu'on essayait sur eux; et pour quiconque n'tait pas enclin ou oblig 
se payer d'apparences, tout ce qu'on essayait tait superficiel et vain.

A mesure que j'ai eu  les observer, les faits particuliers m'ont
confirm dans l'impression gnrale que me donnaient, sur l'tat des
peuples et des gouvernements musulmans, mes rapports avec leurs plus
minents reprsentants. La question de Syrie fut une de celles qui,
de 1842  1847, tinrent le plus de place,  l'extrieur, dans nos
ngociations et,  l'intrieur, dans nos dbats. C'tait aussi la
question sur laquelle nous tions,  cette poque, le cabinet dans
la situation la plus complique, et le public dans l'illusion la plus
routinire. Toutes les fois qu'il s'agissait des chrtiens de Syrie,
l'opposition prenait pour point de dpart de ses exigences ou de ses
critiques les anciennes capitulations de la France avec la Porte et
notre droit de protection sur les chrtiens en Orient. On ne se donnait
gure la peine de consulter le texte mme de ces traits, conclus pour
la premire fois sous Franois 1er en 1525, renouvels et amplifis en
1604 sous Henri IV, en 1673 sous Louis XIV et en 1740 sous Louis XV.
Ils s'appliquaient essentiellement aux agents et aux chrtiens franais
tablis ou voyageant dans l'empire ottoman, et c'tait par voie
d'induction ou de tradition que notre droit de protection s'tait tendu
et exerc, dans le Liban surtout, en faveur des chrtiens catholiques
sujets de la Porte elle-mme. Nous tions parfaitement fonds et
rsolus  le maintenir dans cette porte; mais, depuis les XVIe et XVIIe
sicles, la situation de la France en Orient tait bien change: elle y
tait jadis  peu prs la seule puissance chrtienne en rapports intimes
avec la Porte et la seule en mesure d'exercer dans l'empire ottoman, au
profit des chrtiens, une influence efficace. La Russie ne comptait pas
encore en Europe ni  Constantinople. L'Angleterre n'allait pas encore
dans l'Inde par cette voie, et n'y avait encore ni grand intrt ni
grand crdit. Depuis la dernire moiti du XVIIe sicle au contraire,
nous rencontrions  chaque pas, dans l'empire ottoman, ces deux
puissances actives, jalouses, accrdites. Les chrtiens catholiques
n'taient plus seuls protgs; les chrtiens grecs avaient aussi un
puissant patron; les chrtiens protestants commenaient  pntrer et 
influer en Turquie, par leur puissance plutt que par leur foi. La
Porte exploitait, pour luder ou attnuer nos anciens droits, ces
complications et ces rivalits. Nous avions beaucoup contribu
nous-mmes  notre affaiblissement sur ce thtre; dans les XVIe
et XVIIe sicles, nous tions, pour la Porte, des allis qui ne lui
suscitaient aucun embarras, ne lui inspiraient aucune inquitude, ne lui
disputaient aucune de ses provinces. Nous tenions, depuis l'ouverture du
XIXe sicle, une bien autre attitude; nous avions conquis passagrement
l'gypte et dfinitivement l'Algrie; nous avions protg et affranchi
la Grce; nous soutenions, contre le sultan, ses vassaux d'Alexandrie et
de Tunis. Non-seulement nous n'tions plus seuls prsents et puissants
auprs de la Porte, mais nous lui inspirions des sentiments tout autres
que ceux de notre ancienne intimit; nous avions cess de lui tre aussi
ncessaires et nous lui tions devenus suspects.

Quand on nous demandait d'agir et de dominer dans le Liban comme et pu
le faire Louis XIV, on oubliait compltement ces faits; on voulait que
la France pratiqut en Orient la politique de l'ancien rgime, en face
de l'Europe telle que l'avaient faite le XVIIIe sicle et la Rvolution.

Je n'eus garde de cder  cette mprise. J'ai dj dit avec quel soin,
au lieu de prtendre  exercer en Syrie une action isole et exclusive,
je m'appliquai  m'entendre avec les autres puissances europennes
prsentes, comme nous, sur ce thtre, et  unir dans un but commun ces
influences spares[60]. Le prince de Metternich entra le premier dans
ce concert, en en acceptant hautement le principe, mais avec mollesse
dans l'excution. Lord Aberdeen hsita d'abord davantage, en homme moins
empress  dployer ses ides et plus exigeant pour lui-mme quand il
se dcidait  agir. Il reconnut bientt la ncessit comme la justice de
joindre son action  la ntre, et son ambassadeur  Constantinople, sir
Stratford Canning, plus pre et aussi srieux que lui, excutait avec
une loyale nergie des instructions conformes  ses propres sentiments.
Si j'eusse t oblig de sacrifier  cette entente quelque chose de
la politique naturelle et nationale de la France, j'aurais regrett
le sacrifice tout en en acceptant la ncessit; mais je n'eus rien
de semblable  faire: c'tait le voeu et le caractre essentiel de la
politique franaise en Syrie que la province du Liban ft place sous
l'autorit d'un chef unique et chrtien, sujet de la Porte et soumis,
envers elle,  certaines conditions, mais administrant directement les
diverses populations de ce qu'on appelait la Montagne, parmi lesquelles
les chrtiens maronites taient la plus nombreuse et l'objet particulier
de notre intrt. Ce mode de gouvernement tait consacr depuis
longtemps dans le Liban comme un privilge traditionnel, soutenu par la
France, exerc par la famille chrtienne des Chabs, et dont le chef
de cette famille, l'mir Beschir, avait t, dans ces derniers temps,
l'habile, dur, avide, et quelquefois peu fidle reprsentant. C'tait
toute l'ambition de la Porte d'abolir ce privilge et de ramener le
Liban sous la seule et directe autorit d'un pacha turc; et ce fut
l, quand, en 1840, elle rentra en possession de la Syrie, toute sa
politique dans cette province. Malgr les dsavantages de notre position
en Orient  cette poque, je repris immdiatement, non-seulement en
principe, mais dans mes dclarations  la tribune et dans mon travail
diplomatique, la politique de la France, le rtablissement, dans le
Liban, d'une administration unique et chrtienne. De 1840  1848, la
lutte de ces deux politiques a t toute l'histoire de la Syrie:
soit dans notre concert avec les puissances europennes, soit 
Constantinople et auprs de la Porte elle-mme, nous n'avons pas cess
un moment de rclamer la politique chrtienne et franaise; avec quelque
hsitation et quelque lenteur, l'Angleterre et l'Autriche l'ont accepte
comme la seule efficace contre l'absurde tyrannie turque; et, malgr des
difficults sans cesse renaissantes, elle n'a pas cess, durant cette
poque, de faire, d'anne en anne, quelque nouveau progrs.

[Note 60: Voir le tome VI de ces _Mmoires_, pages 244-258.]

Je ne me refuserai pas le plaisir de rsumer ici ces progrs dont
personne n'est moins dispos que moi  exagrer l'importance. J'en ai
dj indiqu le point de dpart[61] A la fin de 1842, aprs une longue
rsistance, la Porte avait enfin consenti  donner,  chacune des
diverses populations du Liban, un chef de sa religion et de sa race, aux
Maronites un chef maronite, aux Druses un chef druse; mais elle apporta,
dans l'application de ce rgime, un mauvais vouloir obstin et la
puissance de l'inertie: les pachas turcs envoys en Syrie conservrent
en fait toute l'autorit; les commissaires extraordinaires chargs
d'inspecter et de redresser les pachas persistaient dans la mme voie;
le frquent mlange des Maronites et des Druses dans les mmes lieux
et la complication des droits de la fodalit locale avec ceux de
l'autorit centrale suscitaient,  la sparation administrative des
deux races, des difficults inextricables. En 1845, aprs trois ans
de ttonnements turcs et de rcriminations europennes, la promesse
d'instituer dans le Liban des magistrats indignes n'tait pas encore
srieusement accomplie; une oppression anarchique s'y perptuait; la
guerre civile, c'est--dire le massacre et le pillage alternatifs, avait
clat entre les Druses et les Maronites, toujours au grand dtriment
des Maronites, car les officiers turcs, en haine des chrtiens,
soutenaient plus ou moins ouvertement les Druses. Le retour de
Rchid-Pacha  Constantinople, comme ministre des affaires trangres,
rendit  l'action diplomatique europenne un peu plus d'efficacit;
l'institution de deux camacans, ou chefs indignes, pour les deux
principales races du Liban devint relle; dans les villes et les
villages o les Maronites et les Druses taient mls, le mme principe
fut appliqu au rgime municipal; les deux nations eurent, dans ce
rgime, sous le nom de _vkils_, des reprsentants distincts; des
conseils mixtes et lus furent placs  ct des deux camacans. Un
systme d'impt contraire aux exigences oppressives de la fodalit
druse fut tabli. Le dsarmement des Druses, jusque-l beaucoup
plus incomplet que celui des Maronites, s'effectua rellement. Des
territoires contests entre les deux races furent replacs sous la
juridiction des chefs maronites. Le tmoignage des Maronites dans leurs
contestations avec les Druses fut admis en justice. Une dclaration
solennelle de la Porte confirma leurs privilges religieux. Des
indemnits furent accordes  ceux d'entre eux qui avaient le plus
souffert de la guerre civile. Les couvents chrtiens et les ngociants
europens, tablis  Beyrouth ou sur les divers points de la Syrie,
reurent galement d'assez larges indemnits pour leurs pertes.
Quelques-uns des officiers turcs qui avaient tolr ou favoris les
violences contre les chrtiens furent rvoqus et punis. Enfin, le
gouvernement de la Syrie et de ses divers pachaliks fut confi  des
partisans de la politique de Rchid, attentifs  faire excuter,
dans leurs provinces, les promesses que l'Europe recevait de lui 
Constantinople. De 1845  1848, l'tat des chrtiens de Syrie fut
sensiblement amlior et put leur faire esprer un autre avenir.

[Note 61: Tome VI de ces _Mmoires_, pages 256-258.]

En mme temps que les mmes vices et les mmes maux, les mmes essais
de rparation, de rforme et de progrs avaient lieu dans les diverses
parties de l'empire ottoman. En juillet 1843, notre consul  Jrusalem,
le comte de Lantivy, nagure arriv  son poste, leva un peu
prcipitamment le pavillon franais sur la maison consulaire. Aux termes
des capitulations, c'tait notre droit[62]; mais  Jrusalem, regarde
par les musulmans comme une de leurs villes saintes et remplie d'une
populace fanatique, ce droit n'avait t depuis longtemps exerc ni
par le consul de France, ni par aucun des consuls trangers qui y
rsidaient. Une meute violente clata; la maison consulaire fut
entoure et un moment envahie; dans toute la ville les chrtiens furent
insults; le consul lui-mme, en se rendant au divan local, courut
quelques risques. Le pacha de Jrusalem, tout en reconnaissant notre
droit et en faisant quelques dmonstrations contre l'meute, l'avait
encourage sous main et n'osait la punir. Avant mme d'avoir reu de moi
aucun ordre, notre ambassadeur  Constantinople porta plainte  la Porte
et demanda une rparation svre. Mes instructions lui prescrivirent de
la poursuivre chaudement. La Porte hsita, discuta, trana, offrit des
moyens termes; elle cda enfin, reconnut formellement notre droit et
admit toutes nos conditions: Je crois, m'crivit M. de Bourqueney[63],
qu'elles constituent la rparation la plus complte qui ait t obtenue
dans ce pays-ci: le pacha de Jrusalem est destitu. Son successeur
se rendra officiellement chez le consul du Roi pour lui exprimer les
regrets du gouvernement de Sa Hautesse. Les principaux meneurs de
l'meute seront envoys aux galres. Le pavillon franais sera hiss
solennellement  Beyrouth un jour convenu; et recevra un salut de vingt
et un coups de canon. Le droit de l'lever  Jsusalem demeure intact;
la Porte sait seulement que je me conformerai  l'usage constamment
suivi dans les villes saintes, et respect par toutes les puissances
europennes, en avertissant confidentiellement notre consul que des
motifs puiss uniquement dans la crainte de compromettre la tranquillit
de la ville me dterminent  suspendre jusqu' nouvel ordre l'exercice
du droit de pavillon  Jrusalem. J'ai choisi Beyrouth pour le lieu o
nos couleurs seront salues, d'abord parce que le gouverneur gnral
de la province y rside, ensuite parce que le retentissement de la
rparation s'tendra de l dans le Liban, et produira, sur les chrtiens
de la Montagne, une vive et salutaire impression.

[Note 62: _Article_ 49. Les pachas, cadis et autres commandants ne
pourront empcher les consuls, ni leurs substituts par commandement,
d'arborer leur pavillon suivant l'tiquette, dans les endroits o ils
ont coutume d'habiter depuis longtemps.]

[Note 63: Le 12 septembre 1843.]

A Alep,  Lataki,  Mossoul, des incidents analogues, insultes,
pillages, enlvements, meurtres, survinrent et amenrent des rsultats
semblables. A Beyrouth, en octobre 1845, un Arabe, employ depuis quinze
ans comme crivain au consulat de France, et qui s'tait rendu pour
affaires dans la petite ville de Zouk,  trois lieues de Beyrouth,
fut arrt et emprisonn, sans motifs ni prtextes plausibles, par
le commandant turc de l'endroit. Notre consul, M. Poujade, le rclama
vivement; on le lui refusa. Aprs des instances plusieurs fois
renouveles et toujours vaines, le consul prvint le fonctionnaire
turc que, s'il persistait dans ses refus, la frgate franaise _la
Belle-Poule_, qui se trouvait devant Beyrouth, irait jeter l'ancre dans
la rade de Djouni, et enlverait l'employ du consulat. Nouveau refus
des Turcs. _La Belle-Poule_ se prsenta en effet devant Djouni;
le capitaine d'Ornano, qui la commandait, envoya  terre un de ses
officiers, accompagn d'un drogman, pour rclamer encore le scribe
arabe; n'ayant rien obtenu, il fit mettre ses embarcations  la mer, et
elles s'avancrent armes jusqu'au rivage; l'officier franais descendit
de nouveau  terre, et,  son approche, le Turc rendit enfin le
prisonnier. L'affaire fit du bruit  Constantinople; la Porte se
plaignit  notre ambassadeur de cet acte de force militaire; j'crivis
 M. de Bourqueney: Je n'ai pu qu'approuver le parti que notre consul a
d prendre en dsespoir de cause. C'est une mesure grave, sans doute,
et dont il ne faudrait pas user souvent; mais elle ne doit tre impute
qu' ceux dont la conduite, aussi imprudente qu'odieuse, l'avait rendue
indispensable. Il est bon que la Porte soit avertie que cela peut
arriver; c'est le meilleur moyen de l'obliger  prvenir, dans son
propre intrt, tout ce qui pourrait en ramener la ncessit.

Une question plus dlicate encore s'leva  Constantinople. Un chrtien
armnien s'tait fait mahomtan. Au bout d'un an, saisi de repentir,
il abjura de nouveau, et revint chrtien  Constantinople, croyant son
islamisme oubli. Il fut reconnu, arrt et condamn a mort en vertu
de la loi turque contre les rengats,  moins qu'il ne retournt  la
religion musulmane. Sir Stratford Canning,  qui sa famille s'adressa
pour obtenir sa grce, fit auprs des ministres turcs des efforts
inutiles: l'Armnien fut excut dans les rues de Constantinople,
refusant jusqu'au dernier moment le mot qui l'et sauv. En m'informant
de ce fait, M. de Bourqueney m'crivit[64]: J'ai envoy notre premier
drogman, M. Cor, chez Rifaat-Pacha[65] pour lui dire de ma part ces
seuls mots: Il vaudrait mieux pour vous avoir perdu une province, que
d'avoir assassin l'Armnien qui a pri hier. Je rpondis immdiatement
 l'ambassadeur[66]: J'approuve compltement le langage que vous avez
tenu  Rifaat-Pacha; mais cette manifestation, la seule que vous
pussiez faire avant d'avoir reu des instructions spciales, n'est pas
suffisante en prsence d'un fait aussi monstrueux. Vous voudrez bien
adresser  ce ministre la note ci-jointe:

[Note 64: Le 27 aot 1843.]

[Note 65: Alors ministre des affaires trangres  Constantinople.]

[Note 66: Le 16 septembre 1843.]

Le soussign a reu de son gouvernement l'ordre de faire au ministre
des affaires trangres de la Sublime-Porte la communication suivante:

C'est avec un douloureux tonnement que le gouvernement du Roi a appris
la rcente excution d'un Armnien qui, aprs avoir embrass la religion
mahomtane, tait revenu  la foi de ses pres, et que, pour ce seul
fait, on a frapp de la peine capitale, parce qu'il refusait de racheter
sa vie par une nouvelle abjuration.

En vain, pour expliquer un acte aussi dplorable, voudrait-on se
prvaloir des dispositions imprieuses de la lgislation. On devait
croire que cette lgislation, faite pour d'autres temps, tait tombe en
dsutude; et, en tout cas, il tait trop facile de fermer les yeux sur
un fait accompli hors de Constantinople, hors de l'Empire ottoman mme,
pour qu'on puisse considrer ce qui vient d'avoir lieu comme une de ces
dplorables ncessits dans lesquelles la politique trouve quelquefois,
non pas une justification, mais une excuse.

Lors mme que l'humanit, dont le nom n'a jamais t invoqu vainement
en France, n'aurait pas t aussi cruellement blesse par le supplice de
cet Armnien; lors mme que le gouvernement du Roi, qui s'est toujours
considr et se considrera toujours comme le protecteur des chrtiens
dans l'Orient, pourrait oublier que c'est le christianisme qui a reu
ce sanglant outrage, l'intrt qu'il prend  l'Empire ottoman et  son
indpendance lui ferait encore voir avec une profonde douleur ce qui
vient de se passer.

Cette indpendance ne peut aujourd'hui trouver une garantie efficace
que dans l'appui de l'opinion europenne. Les efforts du gouvernement
du Roi ont constamment tendu  lui assurer cet appui. Cette tche lai
deviendra bien plus difficile en prsence d'un acte qui soulvera dans
l'Europe entire une indignation universelle.

Le gouvernement du Roi croit accomplir un devoir imprieux en
faisant connatre  la Porte l'impression qu'il a reue d'un fait
malheureusement irrparable, mais qui, s'il pouvait se renouveler,
serait de nature  appeler des dangers rels sur le gouvernement assez
faible pour faire de telles concessions  un odieux et dplorable
fanatisme.

Je donnai aux reprsentants du Roi  Londres,  Vienne,  Berlin et
 Saint-Ptersbourg, communication de la note que je chargeais M.
de Bourqueney de remettre  Constantinople; les cabinets anglais,
autrichien et prussien se joignirent, d'un pas un peu ingal,  notre
dmarche; le gouvernement russe se tint  l'cart. L'affaire se serait
peut-tre borne  des paroles, lorsque nous apprmes qu'un fait
semblable au supplice de l'Armnien venait de se produire  Biled-jeck,
dans l'Asie Mineure; un Grec, devenu musulman, y fut aussi puni de mort
pour tre revenu  son ancienne foi. Nos rclamations devinrent plus
prcises et plus pressantes; le cabinet anglais unit pleinement
son action  la ntre; dans une dpche adresse  sir Stratford
Canning[67], lord Aberdeen dclara l'intention _irrvocable_ de son
gouvernement d'obtenir de la Porte des garanties officielles contre
le retour d'actes semblables; et si sir Stratford chouait auprs des
ministres turcs, il avait ordre de porter la question jusqu'au sultan
lui-mme. L'internonce d'Autriche essaya pendant quelques jours de ne
pas s'associer formellement  des demandes si premptoires; le ministre
de Russie parut vouloir persister dans sa rserve; mais quand ils virent
 quels points les reprsentants de la France et de l'Angleterre taient
dcids et intimement unis, ils animrent aussi leur langage: La Porte
serait extravagante, dit le baron de Strmer  M. de Bourqueney, de
compter sur un appui quelconque des gouvernements qui se sont prononcs
d'une manire moins absolue que ceux de Paris et de Londres; dans une
pareille question, les divergences au dbut finissent par l'unanimit
au terme; la Porte doit accorder les garanties qu'on lui demande. Elle
essaya tantt d'ajourner sa rponse, tantt d'en affaiblir la valeur;
dans une confrence officieuse avec les ambassadeurs de France et
d'Angleterre, Rifaat-Pacha proposa une dclaration ainsi conue: La loi
ne permet nullement de changer les dispositions relatives  la punition
des apostats. La Sublime-Porte prendra les mesures efficaces
possibles pour que l'excution des chrtiens qui, devenus musulmans,
retourneraient au christianisme, n'ait pas lieu. Les deux ambassadeurs
refusrent premptoirement une rponse qui consacrait la loi turque
en promettant de faire ce qui se pourrait pour ne pas l'excuter. Sir
Stratford Canning demanda au sultan une audience; la Porte cda; le
prsident de la justice turque, Nafiz-Pacha, qui s'tait oppos  la
concession, fut rvoqu; une note officielle, adresse le 21 mars 1844
aux deux ambassadeurs, porta expressment: Sa Hautesse le sultan est
dans l'irrvocable rsolution de maintenir les relations amicales et
de resserrer les liens de parfaite sympathie qui l'unissent aux grandes
puissances. La Sublime-Porte s'engage  empcher, par des moyens
effectifs, qu' l'avenir aucun chrtien abjurant l'islamisme soit mis
 mort; et les deux ambassadeurs ne virent le sultan que pour le
remercier, en recevant de sa bouche le mme engagement.

[Note 67: Le 16 janvier 1844.]

Partout ainsi les habitudes turques de violence, de fanatisme,
d'arbitraire et d'anarchie provoquaient immdiatement les rclamations
europennes, et partout les rparations suivaient de prs les offenses
que les promesses et les tentatives de rformes n'avaient pu prvenir.
Mais promesses, rformes et rparations n'taient jamais que le rsultat
de la contrainte ou l'oeuvre d'une imitation incohrente et strile;
l'Europe civilise pesait sur le gouvernement turc, et le gouvernement
turc pliait sous la pression de l'Europe; mais il n'y avait l aucun
travail intrieur, spontan et libre de la nation turque, par consquent
aucun progrs vritable et durable. Seize ans se sont couls depuis
cette poque; de grands vnements se sont accomplis dans l'Europe
orientale: la Turquie a-t-elle fait autre chose que les subir?
S'est-elle plus rforme et dveloppe elle-mme? A-t-elle mieux russi
 se suffire elle-mme? La Syrie a-t-elle t plus exempte d'oppression,
de dvastation, de guerre civile, de pillage, de massacre? Les mmes
dsordres, les mmes excs, les mmes maux se sont renouvels dans le
monde musulman, avec la mme impuissance de ses matres pour en tarir
la source par leur propre force; la mme intervention europenne,
diplomatique ou arme, a t de plus en plus ncessaire pour en arrter
le cours, sans tre plus efficace pour en prvenir le retour. La sagesse
europenne veille, comme une sentinelle,  la porte de l'Empire ottoman,
pour empcher que les diverses ambitions europennes ne prcipitent
violemment sa ruine, et pour l'obliger  ne pas tre, tant qu'il vit, en
dsaccord trop choquant avec l'ordre europen. C'est l tout ce qu'elle
fait et tout ce qu'elle obtient.

Tant que cet empire ne se dtruit pas de lui-mme et par ses propres
vices, l'Europe, a raison de pratiquer envers lui cette politique de
conservation patiente; les principes du droit des gens et les intrts
de l'quilibre europen le lui conseillent galement; il y a l des
problmes que la force ambitieuse et prmature ne saurait rsoudre,
et une Pologne musulmane serait, pour le monde chrtien, la source
de dsordres immenses en mme temps qu'une brutale agression. Mais si
l'Europe ne doit pas, de propos dlibr et pour se dlivrer d'un voisin
moribond, mettre ou laisser mettre en pices la Turquie, elle ne doit
pas non plus tre dupe de fausses apparences et de fausses esprances;
elle ne rformera pas l'Empire ottoman; elle n'en fera pas un lment
rgulier et vivant de l'ordre europen; elle ne dlivrera pas de leur
lamentable condition six millions de chrtiens opprims par trois
millions de Turcs qui, non-seulement leur font subir un joug odieux,
mais qui leur ferment l'avenir auquel ils aspirent et pour lequel ils
sont faits. Et quand telle ou telle portion de ces chrtiens tente
courageusement de s'affranchir et de redevenir un peuple, c'est, pour
l'Europe civilise, la seule politique sense et efficace de leur venir
srieusement en aide, et d'accomplir, par des mouvements naturels et
partiels, la dlivrance de ces belles contres, l'une des deux sources
de la civilisation europenne.

L'Europe entra dans cette politique quand elle accepta la rsurrection
de la Grce. Franais, Anglais, Allemands, Russes, les peuples civiliss
et chrtiens ne purent supporter le spectacle d'une petite population
chrtienne luttant hroquement, aprs des sicles d'oppression, pour
recouvrer dans le monde civilis sa place et son nom. Par lan ou par
calcul, de bonne ou de mauvaise grce, l'Europe tendit la main  la
Grce. Mais  ce mouvement unanime se mlrent aussitt les intrts et
les desseins les plus divers; on ne pouvait se dfendre de la grande et
honnte politique; on la fit inconsquente et incohrente. A Londres,
on se rsignait  la Grce affranchie; mais on n'en soutenait que plus
fortement la Turquie brche. A Ptersbourg, on se flicitait d'obtenir
en Grce un client ennemi des Turcs; mais on n'y voulait,  aucun prix,
d'un voisin indpendant et capable de devenir un rival. On permettait
 la Grce de renatre, mais  condition qu'elle serait si petite et si
faible qu'elle ne pourrait grandir ni presque vivre. On aidait ce
peuple  sortir de son tombeau; mais on l'enfermait dans une prison trop
troite pour ses membres ranims: De la frontire de ma patrie libre,
me disait un jour M. Colettis, je vois, dans ma patrie encore esclave,
la place o j'ai laiss le tombeau de mon pre.

Je ne m'tonne point de ces incohrences et de ces contradictions; je
les reproche  peine aux cabinets de Londres et de Ptersbourg; je sais
l'empire qu'exercent sur la conduite des gouvernements la complication
des situations et des intrts, les traditions nationales et la
ncessit de n'accorder,  telle ou telle question particulire, qu'une
place mesure sur son importance dans la politique gnrale de l'tat.
Mais pour tre naturelle et excusable, l'erreur n'en est pas moins
relle et funeste; ce fut un fait malhabile et malheureux que de vouer
la Grce  la langueur en lui rendant la vie, et ce fait devint la
source de graves embarras et de fausses dmarches pour les puissances
qui nervaient ainsi l'oeuvre mme qu'elles accomplissaient. La France
eut le bonheur de ne trouver, dans ses intrts particuliers et sa
politique gnrale, rien qui gnt son bon vouloir envers la Grce; nous
applaudissions  sa rsurrection, non-seulement dans le prsent, mais
dans l'avenir et avec tout ce que l'avenir pouvait lui apporter de
grandeur. Tandis qu' Londres on acceptait l'indpendance de la Grce
comme une malencontreuse ncessit, nous n'acceptions  Paris que
comme une ncessit fcheuse les troites limites dans lesquelles on
resserrait cette indpendance. Nous ne partagions ni les rves, ni les
impatiences des Grecs; nous tions bien rsolus  observer loyalement
les traits qui venaient de fonder la Grce, et  maintenir, sur ce
point, l'accord entre les trois puissances dont la protection commune
tait indispensable  sa vie renaissante. Mais en repoussant toute
tentative d'extension contre la Turquie dans les provinces grecques
qu'elle possdait encore, nous n'entendions point interdire aux Grecs
les grandes esprances, et nous nous promettions de seconder, dans
le petit tat devenu le coeur de la nation grecque, tous les progrs
intrieurs de prosprit, d'activit, de bon gouvernement, de libert
rgulire, qui pouvaient prparer et lgitimer ses destines futures.
Nous avions confiance dans la vertu fconde du germe, et nous voulions
le cultiver d'une main amie, en attendant patiemment le fruit.

Je ne me dissimulais pas les difficults de cette politique, la rigueur
des conseils que nous aurions  donner aux Grecs, l'importance des
mnagements que nous aurions  garder avec les cabinets europens.
Quelque identique et fixe que soit, pour des allis, le point de dpart,
on n'y demeure pas immobile; les vnements surviennent, les situations
se dveloppent; il faut agir, il faut marcher; et quand on diffre sur
les perspectives, quelque lointaines qu'elles soient, il n'y a pas moyen
de rester toujours unis dans la route. Mais, en dpit de ces embarras,
la politique de la France en Grce avait cet immense avantage qu'elle
tait parfaitement exempte de rticence et d'inconsquence, sympathique
en mme temps que prudente, et favorable  l'avenir sans compromettre
le prsent. Elle me plaisait  ce double titre; j'aime les grands buts
poursuivis par les moyens senss.

J'avais auprs de moi les deux hommes les plus propres  bien comprendre
et  bien servir cette politique, M. Colettis et M. Piscatory, un
glorieux chef de Pallicares et un philhellne prouv; tous deux
passionnment dvous  la cause grecque, tous deux en possession de la
confiance du peuple grec, et tous deux d'un esprit et d'un coeur assez
fermes pour ne pas se livrer aveuglment  leurs propres dsirs, et
pour rsister en Grce aux tentatives chimriques comme aux habitudes
dsordonnes de l'insurrection et de la guerre. M. Colettis tait depuis
sept ans ministre de Grce  Paris; il y vivait modestement, soutenant
avec dignit, sans bruit ni agitation inutile, les intrts de son pays,
et observant avec une curiosit patriotique, sur le grand thtre de
la France, le travail de l'tablissement d'un gouvernement libre et les
complications de la politique europenne. Sa petite maison touchait 
la mienne; il venait me voir souvent, soit que je fusse ou non dans les
affaires, et nous causions dans une libre intimit. J'tais frapp du
progrs, je pourrais dire de la transformation qui s'oprait en lui sous
l'influence du spectacle auquel il assistait: l'audacieux conspirateur
de l'pire, le rus mdecin du sanguinaire Ali, pacha de Tbelen, le
chef aventureux d'insurgs hroques mais  demi barbares, devenait,
pour ainsi dire  vue d'oeil, un politique sagace et judicieux, habile
 comprendre les conditions du pouvoir rgulier comme de la libert
civilise, et de jour en jour plus capable de gouverner, en homme
d'tat, ce peuple encore pars et sans frein avec lequel il tait
nagure lui-mme plong dans les socits secrtes, les insurrections
incessantes et les rivalits anarchiques.

Revenu depuis dix-huit mois de la mission dont, en 1841, je l'avais
charg en Grce, M. Piscatory s'y tait conduit avec un rare et prudent
savoir-faire; il avait repris l, sans talage, sa position d'ancien
champion de l'indpendance grecque; il avait renou, sans s'y asservir,
ses relations avec quelques-uns des principaux chefs de la lutte; il
m'avait rapport des notions prcises et une exprience toute forme. Je
demandai au Roi de le nommer ministre en Grce: Me promettez-vous,
me dit le Roi, qu'il ne fera pas l sa cour  l'opposition et point
de coups de tte?--Oui, sire; j'y compte et j'y veillerai; malgr
nos dissentiments de 1840, il a pour moi une vraie amiti, et il est
vraiment capable, loyal, plein de ressources et de rsolution; personne
ne peut tre, en Grce, aussi efficace que lui. Le Roi consentit, et
le 10 juin 1843, M. Piscatory partit comme ministre de France  Athnes,
pendant que M. Colettis restait ministre de Grce  Paris.

Mes instructions  M. Piscatory taient courtes et claires: elles lui
prescrivaient de soutenir le gouvernement du roi Othon en le pressant
d'accomplir les rformes administratives hautement rclames par les
puissances protectrices elles-mmes comme par la Grce, et de ne
rien ngliger pour vivre et agir en harmonie avec ses collgues, les
reprsentants de l'Europe  Athnes, spcialement avec sir Edmond Lyons,
ministre d'Angleterre. La France, lui disais-je, n'a qu'une seule chose
 demander  la Grce, en retour de tout ce qu'elle a fait pour elle.
Que la Grce sache dvelopper les ressources infinies renfermes dans
son sein; que par une administration habile, prudente, active, elle
s'lve peu  peu, sans secousse, sans encourir de dangereux hasards, au
degr de prosprit et de force ncessaire pour occuper dans le monde la
place  laquelle la destine le mouvement naturel de la politique;
nous serons pleinement satisfaits; la combinaison que nous nous tions
propose en favorisant l'affranchissement des Hellnes sera ralise,
et, heureux d'avoir atteint notre but, nous ne penserons certes pas 
rclamer du roi Othon un autre tmoignage de reconnaissance.

J'ajoutais, dans une lettre intime: Persistez  maintenir le concert
avec vos collgues,  beaucoup faire, et mme sacrifier, pour le
maintenir. C'est le seul moyen d'action efficace. Je m'en fie 
vous pour soigner votre position particulire et votre popularit
personnelle. Vous aimez la popularit, par les bonnes raisons et pour
le bon emploi; mais enfin vous l'aimez; vous ne pcherez pas pour
l'oublier. J'appuie donc dans l'autre sens. Je ne sais pas jusqu'o
nous mnerons le concert, mais il faut le mener aussi loin que nous le
pourrons; par le concert et pendant sa dure, nous nous fortifierons
pour le moment o il nous manquera.

De Londres, et sans que nous nous fussions concerts, lord Aberdeen
adressait  sir Edmond Lyons des recommandations analogues. Il
l'informait qu'on le trouvait trop dur envers le roi Othon, trop
dominateur avec les diplomates ses collgues; que de Vienne et de
Berlin, on avait formellement demand son rappel, et qu' Paris et 
Ptersbourg on avait donn  entendre qu'on en serait fort aise. Il lui
promettait de le soutenir contre ces attaques; mais il lui prescrivait
de tmoigner au roi Othon plus d'gards, de ne point se faire en Grce
homme de parti, et de ne pas vivre avec ses collgues dans un tat de
rivalit et de lutte.

M. Piscatory excuta fidlement et habilement mes instructions; il ne
rechercha, pas plus auprs des Grecs que du roi Othon, aucune occasion,
aucune marque de faveur ou d'influence particulire; il mit tous ses
soins  calmer les craintes ou les jalousies de ses collgues, et
 entrer avec eux, surtout avec sir Edmond Lyons, dans des rapports
confiants et intimes: Ils vivent, m'crivait-il, M. Catacazy et lui,
dans une parfaite intelligence; je me suis efforc de prouver que je
n'avais pas la moindre envie de la troubler; ce ne serait bon  rien, et
tout de suite suspect. Je suis trs-bien  ct d'eux, et je crois voir
le moment o je serai au milieu d'eux. En attendant, je me fais petit;
j'ai mme un peu brusqu nos amis. Je fais ici un mtier bien contraire
 ma nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'normes sacrifices
 mes collgues qui n'en font aucun; ils vont leur chemin, celui de leur
humeur ou celui de leur gouvernement. Ne croyez pas que je sois las
du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer;
j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout. Ne
parlons donc pas de ma popularit puisque vous ne vous en inquitez pas;
je ne fais que ce qu'il faut pour la conserver, et peut-tre un jour
vous serez bien aise de la trouver[68].

[Note 68: Lettres des 30 juin, 31 juillet, 8 aot et 20 dcembre 1843.]

Sur un point, et sur un point trs-important, il tait particulirement
difficile  M. Piscatory d'tre en harmonie avec ses collgues en s'en
distinguant, et de rester en sympathie avec les Grecs en combattant leur
penchant. L'impopularit du roi Othon tait grande, aussi grande dans le
corps diplomatique d'Athnes que dans le peuple. Sir Edmond Lyons disait
tout haut, et avec colre, qu'il n'y avait pas moyen de marcher
avec lui; M. Catacazy en convenait avec une froide rserve et comme
indiffrent au rsultat. Devant cette attitude et ce langage des
diplomates, les Grecs donnaient un libre cours  leurs sentiments;
ce n'tait pas de mauvais desseins, ni de mpris de la justice, ni de
manque de foi, ni d'actes violents qu'ils accusaient le roi Othon; ils
se plaignaient de son inertie, de sa manie d'attirer et de retenir  lui
toutes les questions, toutes les affaires, sans jamais les vider, de son
got strile pour le pouvoir absolu, de son opposition sourde et muette
 tout mouvement indpendant,  toute rforme efficace: Le pays est
parfaitement calme, m'crivait M. Piscatory, mais il a la conviction
profonde que le roi ne peut tre toujours l pour l'empcher
d'avancer...... Les longs efforts qu'a faits et que fait tous les jours
ce prince pour tout conduire, tout dcider, pour lutter contre une
situation qu'il ne comprend pas, l'ont men  ce point qu'il ne
peut plus s'y retrouver lui-mme. Grecs ou trangers, tout le monde
dit:--C'est impossible.--Et le remde qu'on imagine, dont on discute la
chance, que les uns demandent  la confrence de Londres, les autres 
une assemble nationale, c'est une constitution.--Oui, dit sir Edmond
Lyons, le roi, c'est impossible; une constitution, et la plus librale
est la meilleure.--M. Catacazy dplore la folie du roi, et dclare
qu'une constitution est le remde. Moi, je dis: la question du roi ne
peut tre pose, il y est, il faut qu'il y reste. Oui, il est ncessaire
de rformer de faon  donner des garanties au pays; mais plus que cela,
c'est une rvolution, et ce n'est pas le mtier des gouvernements de les
protger.

M. Piscatory, en tenant ce langage, comprenait et pratiquait trs-bien
notre politique, et je m'empressai de l'y confirmer: Combattez en toute
occasion ce sentiment et ce propos, _c'est impossible_, que vous me
dites si gnral. C'est la pente de notre temps de dire vite: _c'est
impossible_, et de le dire de ce qui est ncessaire. Nous nous croyons
plus puissants que nous ne sommes pour faire ce qui nous plat, et nous
ne savons pas accepter assez de ce qui nous dplat. Il y a des maux
invitables, incurables, des maux avec lesquels il faut vivre, car on
mourrait du coup qui les extirperait. Je crois tout ce que vous me dites
du mal dont vous me parlez, et pourtant je persiste. Non certes, pour
qu'on ne lutte pas contre le mal; il faut lutter et sans relche; mais,
vous le savez comme moi, on lutte tout autrement selon qu'au fond on
accepte ou l'on rpudie. Maintenez fortement dans l'esprit des Grecs la
ncessit d'accepter ce qui est, et aidez-les dans la lutte.

Presque au mme moment o j'adressais  M. Piscatory ces instructions,
j'eus occasion d'en expliquer  notre tribune le caractre et les
motifs. Les Chambres discutaient un projet de loi relatif au payement du
semestre de l'emprunt grec et aux obligations financires de la France
envers la Grce: On ne se rend pas bien compte, dis-je  la Chambre
des pairs[69], de l'intrt vritable de la France en Grce: il est plus
simple et plus lev qu'on ne le fait. La France n'a qu'un intrt
en Grce: c'est que l'tat grec dure, s'affermisse et prospre. En
poursuivant cet intrt, nous faisons de la politique franaise. Ce
n'est pas ici une politique de dsintressement, de dtachement; c'est
une politique bonne et sage, un peu grande seulement, et cela fait
son honneur en mme temps que son utilit. Pour le succs de cette
politique, pour obtenir la dure et l'affermissement de la Grce,
qu'est-ce que l'exprience nous a appris? Que nous rencontrions
sur notre chemin trois obstacles: l'un, la rivalit des partis, des
factions, des coteries intrieures grecques; l'autre, la rivalit des
influences trangres en Grce; le troisime, l'imperfection, l'inertie
et le dsordre de l'administration grecque. Voil les trois obstacles
que nous avons toujours vus s'opposer  l'affermissement et au
dveloppement de l'tat grec. Comment les surmonter, sinon par une
action collective? Comment supprimer la lutte des influences trangres
 Athnes, sinon par le concert? Et, quant  l'inertie, au dsordre de
l'administration grecque, cette administration se dfend dans ses
vices en opposant une puissance  une puissance, une influence  une
influence. Pour surmonter ce mal, l'action collective, le concert
de tous est videmment le seul moyen efficace. Ce n'est donc pas
une fantaisie, un esprit de systme qui nous a conduits l; c'est
l'exprience des faits, la pure ncessit. Le concert, l'action
collective en Grce est, pour nous, le moyen de faire russir la bonne
politique, la politique franaise. Si, pour atteindre ce but, l'action
isole nous paraissait meilleure que l'action concerte, nous prendrions
l'action isole; nous n'avons pas plus la manie du concert que celle
de l'isolement; le concert, l'isolement, ce sont l des moyens qu'on
emploie tour  tour, selon que la situation le commande. L'exprience
nous a montr ici que l'action collective, la politique du concert
tait la seule qui pt surmonter les obstacles intrieurs et
extrieurs, diplomatiques et nationaux, qui s'opposaient  la dure, 
l'affermissement, au dveloppement pacifique et rgulier de l'tat grec,
ce qui est la politique franaise. Nous avons donc adopt nettement
l'action collective, la politique du concert, sans nous laisser effrayer
ni arrter par les mots, par les apparences. Ce que nous voulons, c'est
le succs; ce que nous regardons, c'est le fond des choses; il n'y a pas
d'autre moyen d'atteindre le but.

[Note 69: Le 21 juillet 1843.]

Pendant que je tenais  Paris ce langage, l'tat des esprits en Grce
et l'imminence d'une crise frappaient les hommes qu'on devait croire les
moins disposs  l'accueillir; le reprsentant  Athnes du cabinet qui
s'tait le plus inquit de la rsurrection de la Grce, le ministre
d'Autriche, M. de Prokesch, crivait  l'un de ses amis en France: Il
est impossible de vivre avec cette race si intelligente et si patiente
sans tre convaincu qu'elle a aussi bien un avenir qu'un pass. Vous ne
pouvez vous imaginer le succs ici du dernier discours de M. Guizot  la
Chambre des pairs; celui de la Chambre des dputs ne pouvait laisser de
doute sur le bon vouloir; le second a convaincu que ce bon vouloir tait
intelligent. On attend tout ici de la confrence de Londres. On attendra
tant qu'on conservera la moindre esprance. Ce pays tremble de mettre la
main  ses propres affaires. Cependant, le devoir du citoyen commence 
se tmoigner, et il vient d'y avoir au conseil d'tat deux discussions
trs-srieuses, trs-indpendantes. Le roi est toujours ce que vous
savez. Pour ma part, je ne crois pas au trs-grand danger du pays se
mlant de ses affaires; je le redoute moins que le pays ne le
redoute lui-mme, et je ne sais  la situation qu'une solution
constitutionnelle. Mais cela ne se fait pas de main d'homme; il faut
que le sentiment public, qui est l'expression de la Providence dans les
affaires des peuples, agisse. Jusque-l, il faut croire  la
possibilit de ce qui est, et travailler  sa dure en le rglant, en
le contraignant, en le dirigeant. C'est difficile; c'est peut-tre
impossible. Peu importe; c'est la seule conduite honorable, c'est la
seule qu'il faille tenir.

Le mme jour o, dans ma correspondance particulire, je donnais
confidentiellement  M. Piscatory connaissance de cette lettre, le 16
septembre 1843, il m'anonait la rvolution constitutionnelle accomplie
la veille, 15 septembre,  Athnes: A une heure du matin, la gnrale,
le tocsin, quelques coups de fusil, les cris de _Vive la Constitution_!
ont veill la population d'Athnes. Bientt les troupes ont t
sur pied, ayant en tte  peu prs tous leurs officiers. La batterie
d'artillerie a quitt son parc. Il tait vident que ce n'tait pas
sur les ordres du gouvernement que cette prise d'armes avait lieu. Le
mouvement tait unanime, et l'meute,  la fois militaire et civile, est
arrive devant le palais sans rencontrer aucune rsistance. Les troupes,
marchant en ordre sous le commandement de leurs chefs, se sont ranges
en bataille entre le palais et la population. Les cris de _Vive la
Constitution_! se sont fait entendre avec une nouvelle force. Le roi a
tent de haranguer les soldats, de rappeler les officiers  leur devoir,
de protester devant le peuple de son dvouement au pays. On a refus
de l'entendre. Sa voix tait couverte par les cris de _Vive la
Constitution_! Deux de ses aides de camp, qui ont essay de faire
respecter l'autorit militaire, ont t forcs de se rfugier dans le
palais.

La premire dmarche des reprsentants des trois cours a t de se
rendre chez M. Rizo[70]. Ils le trouvrent seul, parfaitement rsign,
et ses premires paroles ont t que le mouvement tant gnral et
invitable, ni lui, ni les autres ministres du roi ne pouvaient rien
y opposer, qu'il n'avait pas vu d'ailleurs ses collgues et qu'il les
croyait dans l'impossibilit de se runir en conseil.

[Note 70: Alors ministre des affaires trangres en Grce.]

Au point du jour, nous nous rendmes sur la place du palais qui tait
dj cern par le peuple et les troupes. Dans l'impossibilit d'arriver
jusqu'au roi, nous appelmes le commandant suprieur de la garnison
pour lui dclarer que nous le rendions personnellement responsable de
l'inviolabilit du palais et de la personne du roi:--J'en rponds sur ma
tte, rpondit le colonel Kalergis.

Les autres membres du corps diplomatique informs s'taient runis 
nous chez M. le ministre de Russie. Quoique avertis que nous ne serions
pas reus au palais, mais convaincus qu'il tait de notre devoir de
tmoigner qu'en de telles circonstances notre place tait auprs du
roi, nous nous sommes prsents  la porte qui nous a t refuse. La
consigne tait absolue. Le conseil d'tat tait assembl et soumettait
au roi des propositions que Sa Majest devait accepter dans le dlai
d'une heure.

Le corps diplomatique, aprs avoir protest contre le refus de
l'introduire, sr que la personne du roi serait respecte, et jugeant
que sa prsence ne pouvait qu'exciter la foule toujours croissante,
s'est retir. Runi dans le voisinage du palais, il envoyait sans cesse
demander si les portes lui en seraient bientt ouvertes. On lui faisait
rpondre qu'il serait admis aussitt que Sa Majest aurait accept
les propositions du conseil d'tat, que nous joignons ici avec les
signatures qui y sont apposes et qui sont celles de tous les membres
prsents  la runion.

Bientt le commandant des troupes a fait dire aux reprsentants des
puissances trangres que les portes du palais leur taient ouvertes.
Ils se sont empresss de se rendre auprs du roi,  qui ils ont fait
connatre les dmarches ritres qu'ils avaient faites pour arriver
jusqu' lui. Sa Majest leur a fait l'honneur de leur dire qu'elle avait
crit pour les convoquer, dsirant prendre leur avis dans une position
si difficile. Elle a bien voulu rendre compte de tous les vnements
de la nuit et de la matine, ajoutant qu'elle tait informe que les
constitutionnels s'taient empars de Nauplie, de Missolonghi et de
Chalcis. Le roi a ajout avec une vive motion:--J'ai fait l'abandon de
toutes mes prrogatives; je ne suis plus roi, et quand on m'a impos des
ministres, une assemble nationale, une constitution, quand l'arme a
cess de m'obir, j'ai d me demander si je devais conserver la couronne
ou abdiquer. Comme homme, ce dernier parti tait celui qui me convenait;
comme roi, j'ai song  l'anarchie qu'entranerait invitablement
mon abdication; je me suis soumis aux vnements. Mais les nouveaux
ministres que le conseil d'tat m'a donns prtendent qu'ils ne
peuvent rpondre de la tranquillit et faire retirer les troupes et la
population, dont vous entendez les cris, si je ne signe une proclamation
o je remercierai la nation de sa sagesse, l'arme de l'ordre qu'elle
a maintenu, et une ordonnance qui dcide qu'une mdaille sera donne 
tous ceux qui ont pris part au mouvement. C'est l un abaissement auquel
je ne peux me soumettre. Qu'en pensez-vous, messieurs?

Nous avons pri le roi de nous permettre, quoique nous comprissions les
sentiments qu'il venait d'exprimer, de ne lui donner notre avis qu'aprs
avoir vu les nouveaux ministres qui attendaient sa rponse, et aprs
avoir connu toutes les exigences de la situation.

Nous avons reprsent aux ministres le danger d'abaisser la royaut, le
devoir qu'ils avaient contract de tout tenter pour arrter un mal dj
si complet. Ils ont rpondu qu'il tait hors de leur pouvoir de ramener
le calme sans satisfaire  la double exigence du peuple et de l'arme.

Revenus prs du roi, comprenant les sentiments douloureux qu'il ne
cessait d'exprimer, nous lui avons demand ce dernier sacrifice, au nom
du sentiment qui lui avait conseill des rsolutions plus importantes.
Le roi a cd, et se prsentant entour des ministres sur le balcon o
nous avons cru devoir l'accompagner, il a t accueilli par les cris de
_Vive le Roi! Vive la Constitution!_

Les ministres ont prt serment entre les mains de Sa Majest pendant
que nous tions auprs de la reine, et, descendant sur la place du
palais, ils ont inform des dernires concessions du roi le peuple et
les troupes qui se sont retirs  l'instant.

Dans cette triste journe, deux gendarmes ont t tus, et un jeune
homme grivement maltrait par le peuple.

Le corps diplomatique est rest avec le roi jusqu' trois heures,
et n'a quitt le palais qu'aprs s'tre assur que, pour le moment du
moins, la tranquillit la plus complte tait rtablie.

Devant, sur l'invitation du roi, retourner au chteau le soir, nous
aurons l'honneur de rendre compte des faits nouveaux  Vos Excellences.
Elles voudront bien comprendre que nous devons nous borner  un rcit
de ces dplorables vnements. Il faut plus de libert d'esprit que nous
n'en avons et un srieux examen pour apprcier le point de dpart de
cette rvolution et en prvoir les consquences. Tout ce que nous devons
dire pour donner une ide juste et gnrale de l'vnement, c'est que
l'opinion publique, soit qu'elle ait t spontane ou excite, a
t unanime; et tout prouve que ce qui vient de se passer  Athnes
s'accomplit en ce moment dans les provinces. Sans croire  une
catastrophe si prompte, nous ne l'avions que trop prvue.

Ce rapport, adress  la confrence de Londres, tait sign par les
trois ministres des puissances protectrices de la Grce, par M. Catacazy
aussi bien que par MM. Piscatory et Lyons, qui attestaient ainsi
les faits et avaient donn en commun au roi Othon les conseils qu'il
contenait.

Ds que ce document me fut parvenu, ainsi que les lettres de M.
Piscatory qui confirmait les faits en les commentant selon ses propres
impressions, je fis appeler M. Colettis, et aprs lui avoir donn  lire
toutes les dpches: Qu'en dites-vous? lui demandai-je; est-ce l un
mouvement spontan, naturel, national, purement grec? Est-ce le rsultat
plus ou moins factice d'un travail tranger?

COLETTIS.--Ce n'est pas un mouvement purement spontan et national.
C'est une affaire russe. La Russie n'a jamais dsir qu'une chose,
rduire la Grce  l'tat de la Valachie et de la Moldavie, une
principaut et un prince grec, semi-russe. J'ai vu commencer ce travail
en 1827. Il n'a pas cess un moment depuis. La socit de philorthodoxie
en est l'instrument. La Russie ne veut pas que le royaume grec dure, ni
le roi Othon, ni aucun autre.

MOI.--Je rpugne  croire que la Russie ait voulu, prpar, foment
ce qui vient de se passer. L'empereur Nicolas n'est point hardi, point
entreprenant; il ne va pas au-devant des vnements, il ne les provoque
pas; quand ils viennent, il faut bien qu'il les prenne, et alors il
cherche  les exploiter selon la politique de son pays; mais au fond, il
les craint plutt qu'il ne les dsire; toute sa vie, toute sa conduite
en Orient l'a montr tel. Sans parler donc de toutes les apparences qui
indiquent, en ceci, un mouvement national, le caractre de l'empereur
Nicolas est ma principale objection  votre ide. Quelles preuves
avez-vous?

COLETTIS.--J'en ai. Je ne puis pas dire tout ce que je sais, mme 
vous; il y a des paroles d'honneur donnes. Mais je suis sr de mon
fait.

MOI.--C'est grave. Du reste, cela n'influe en rien, quant  prsent du
moins, sur notre conduite; nous ferons ce que nous faisions: nous nous
efforcerons de maintenir ce qui est, le roi Othon avec la constitution.
Travailler  avoir en Grce la meilleure assemble nationale, puis 
lui faire faire la meilleure constitution possible, voil ce que nous
conseillerons au roi Othon et  son pays, et  quoi nous emploierons,
auprs de l'un et de l'autre, tout ce que nous pourrons avoir
d'influence. Pour la Grce, c'est ce qu'il y a de mieux; pour nous,
c'est notre rle. Et vous, allez-vous partir?

COLETTIS.--Oui; dans quelques jours.

MOI.--Et qu'allez-vous faire?

COLETTIS.--Rien. Observer. Je regarde le roi Othon comme perdu.
L'assemble nationale sera nappiste[71]. Je n'ai pas  me mler de cela.
Ce qu'on pourra faire contre le roi Othon ne me regarde pas. Quand je
verrai commencer quelque chose contre le pays, quelque chose qui menace
sa sret et son indpendance, alors je tomberai sur eux avec mes
Pallicares, et je leur donnerai une bonne leon.

[Note 71: On donnait ce nom au parti russe, qui l'avait reu d'un nomm
Nappa, espce de fou qui, pendant la guerre de l'indpendance, prnait
la Russie dans les rues de Nauplie.]

MOI.--Pensez bien  une chose: l'union entre l'Angleterre et nous
est rtablie. Ceci peut la resserrer encore. J'espre que, dans vos
affaires, l'Angleterre marchera tout  fait avec nous. C'est capital.

COLETTIS.--Certainement. Il y a eu bien  dire sur l'Angleterre; soit
qu'elle nous voult du mal, soit qu'elle ft trompe, elle a souvent
bien mal agi pour nous; elle a pouss  ce qui devait nous perdre.
Maintenant, si elle marche avec vous, ce sera trs-bon. Je m'en rapporte
 vous. C'est  vous  faire cela.

J'informai aussitt M. Piscatory de cet entretien. Voil Colettis,
lui dis-je; voil l'ancien chef de parti, pntrant, prvoyant, hardi,
dvou, mais exclusif, passionnment mfiant, ne voyant que socits
secrtes et conspirations, se tenant aux aguets et conspirant lui-mme
jusqu'au jour o il guerroiera. Il se peut que ce jour arrive. Il se
peut que ce qu'il y a de vrai dans ce que pense Colettis devienne un
jour la situation et fasse les vnements. Mais, aujourd'hui et pour
nous, l ne sont pas la vrit et la rgle de notre conduite. Il nous
faut une politique plus large, plus publique, qui rponde mieux 
l'ensemble des choses en Europe, et qui suive pas  pas le grand chemin
de ces choses-l, au lieu de tendre, par un sentier troit et cach,
vers un but loign et incertain. Voici les deux ides qui surnagent
dans mon esprit et qui doivent vous diriger, car elles me dirigeront
tant que les faits et les informations ne les auront pas changes.

Je ne crois pas que ce qui vient d'arriver ait t voulu, cherch,
prpar par l'empereur Nicolas et ses agents. Je vous rpte ce que j'ai
dit  Colettis; l'empereur Nicolas n'aime pas les affaires; mais qu'il
ait ou non fait lui-mme celle-ci, il y verra et y cherchera des chances
pour la politique russe qui est bien, au fond, ce que dit Colettis; il
n'acceptera point, il ne soutiendra point la monarchie constitutionnelle
grecque. Au lieu donc de l'avoir pour alli malveillant, ce qu'il tait,
nous l'aurons pour adversaire cach.

Je ne suis cependant pas convaincu qu'il soit impossible de faire
russir et durer ce qui existe aujourd'hui, le roi Othon et la
constitution. Nous n'avons pas russi  persuader assez le roi Othon ou
 peser assez sur lui pour qu'il s'adaptt de lui-mme au pays. Le pays,
aujourd'hui vainqueur, sera-t-il assez intelligent, assez sens pour
s'adapter au roi, assez du moins pour ne pas le briser? La question est
l. Nous avons fait une triste preuve de la raison du roi Othon et
de notre influence sur lui. Nous allons faire celle de la raison de la
Grce et de notre influence sur elle. Je n'en dsespre pas; je ne veux
pas en dsesprer. Tenez pour certain que le succs est bien ncessaire,
car le pril sera immense si nous ne russissons pas mieux dans cette
preuve-ci que dans l'autre. Personne ne peut se promettre de mettre
l'Europe d'accord sur le choix d'un nouveau roi grec, ou de la mettre
d'accord d'une faon qui nous convienne  nous. Et si l'Europe ne se met
pas d'accord, la Grce pourra bien prir dans le dissentiment europen.
Il faut que la Grce sache bien cela, mon cher ami; rptez-le et
persuadez-le autour de vous; parlez au pays comme vous parliez nagure
au roi. Nous aurons l'Angleterre loyalement, intimement avec nous.
Je suis port  croire que l'Autriche nous aidera. J'espre faire
comprendre  Berlin le pril du roi Othon. J'admets parfaitement avec
vous que, la Grce ft-elle aussi intelligente, aussi sense, aussi
modre que nous le lui demanderons, ce roi serait toujours un norme
embarras  son propre salut. L'obstacle est-il insurmontable?
Peut-tre; mais nous devons agir comme s'il ne l'tait pas. Peut-tre
russirons-nous. Et si nous ne russissons pas, si le roi Othon doit
tomber, pour que nous ayons, aprs sa chute, l'autorit dont nous aurons
grand besoin, il faut que nous nous soyons puiss  la prvenir.

Quand je dis _puiss_, vous entendez bien que je ne vous demande pas
de consumer dans cette tentative votre capital de bonne position et de
crdit en Grce. Gardez-le bien, au contraire, et accroissez-le. Soyez
toujours trs-grec, en intime sympathie avec l'esprit national. On
m'assure qu'au fond et  prendre non pas telle ou telle personne mais
l'ensemble, cet esprit-l domine dans tous les partis grecs, et qu'on
peut, au nom de la nationalit grecque, de l'intrt grec, agir sur
les nappistes comme sur nos amis,  commencer par M. Metaxa. Je m'en
rapporte  vous de ce soin.

Mes instructions officielles, dlibres et acceptes au conseil du Roi,
furent l'expression de cette politique. J'insistai spcialement sur la
ncessit, pour le roi Othon, de marcher sans arrire-pense dans
les voies o il venait d'entrer: Depuis longtemps, disais-je  M.
Piscatory, nous avons prvu, en le dplorant d'avance, ce qui vient
d'arriver en Grce. Nous avons donn au roi Othon les seuls conseils
propres, selon nous,  le prvenir. Maintenant que les faits sont
accomplis et qu'ils ont t accepts par le roi lui-mme, qui n'a trouv
nulle part, ni dans son pays, ni dans sa cour, aucun point d'appui pour
y rsister, il ne reste plus qu' les contenir dans de justes limites et
 en bien diriger les consquences. Le roi Othon sera peut-tre tent,
et mme parmi les hommes qui ne l'ont point soutenu au moment du
pril, il s'en trouvera probablement qui lui conseilleront de tenir
une conduite diffrente, de travailler  retirer ce qu'il a promis, 
dtruire ce qu'il a accept,  faire chouer sous main le nouvel ordre
de choses dans lequel il s'est officiellement plac. Une telle conduite,
nous en sommes profondment convaincus, serait aussi peu prudente que
peu honorable. C'est quelquefois le devoir des rois de se refuser aux
concessions qui leur sont demandes; mais quand ils les ont accueillies,
c'est leur devoir aussi d'agir loyalement envers leurs peuples. La
fidlit aux engagements, le respect de la parole donne est un exemple
salutaire qui doit toujours descendre du haut du trne; et qui sert tt
ou tard les grands et vrais intrts de la royaut. Le roi Othon vous
a dit lui-mme qu'il avait dlibr sur la question de savoir s'il
consentirait  ce qu'on demandait de lui ou s'il abdiquerait, et que
la prvoyance de l'anarchie qui suivrait son refus et des prils o
tomberait la Grce l'avait seule dtermin  ne point abdiquer. Nous
pensons qu'il a sagement agi, et que, dans la situation nouvelle o il
s'est plac, il peut rendre  la Grce d'immenses services et porter
trs-dignement la couronne. Il aura,  coup sr, bien des moyens
d'exercer sur la constitution future de l'tat, qu'il doit rgler
de concert avec l'assemble nationale, une lgitime influence: qu'il
emploie ces moyens sans hsitation comme sans arrire-pense; qu'il
s'applique, soit par lui-mme, soit par ses conseillers,  faire
prvaloir dans ce grand travail les ides monarchiques et les conditions
ncessaires d'un gouvernement rgulier. Il rencontrera sans doute de
grandes difficults; il essuiera encore de tristes mcomptes; mais la
stabilit du trne et la force du gouvernement sont trop videmment
le premier intrt de la Grce pour que ce peuple si intelligent ne le
comprenne pas lui-mme, et ne se prte pas  entourer la royaut de
la dignit, de l'autorit et des moyens d'action que, sous le rgime
constitutionnel, de grands exemples le prouvent avec clat, elle peut
fort bien possder.

Je ne me trompais pas en comptant sur le ferme concours du cabinet
anglais  cette politique. Lord Aberdeen porta, sur ce qui venait de se
passer en Grce, le mme jugement que nous, et donna  sir Edmond Lyons
les mmes instructions. Sir Robert Peel trouva mme, dans la premire
rdaction que lui en communiqua lord Aberdeen, quelques mots trop
indulgents pour le mouvement rvolutionnaire grec dont le caractre
militaire le choquait particulirement. Lord Aberdeen modifia volontiers
sa phrase, mais en maintenant le fond de sa pense: Jamais, dit-il,
je n'ai t ami des rvolutions, et peut-tre faudrait-il toujours
souhaiter qu'elles n'arrivassent point; mais je ne sais point de
changement plus imprieusement provoqu, plus compltement justifi
ni plus sagement accompli que celui qui vient d'avoir lieu en Grce.
L'arme y a pris, il est vrai, la principale part; mais le peuple n'y
tait point oppos ou indiffrent, comme cela est souvent arriv;
toute la nation, au contraire, parat avoir t unanime. Cela te 
l'vnement le caractre d'une rvolte militaire, et certes rien n'est
arriv l qui ne ft depuis longtemps prvu.

A Vienne, comme le prouvaient l'attitude et le langage de M. de
Prokesch, la prvoyance avait t la mme qu' Paris et  Londres; mais
c'tait la politique du prince de Metternich de regarder toutes les
rvolutions comme des fautes et des maux, mme quand il les trouvait
naturelles et invitables; il ne reconnaissait jamais leur droit, et les
condamnait tout en les acceptant. Il redoutait vivement, d'ailleurs, la
contagion du mouvement rvolutionnaire grec dans l'Europe mridionale,
surtout en Italie, et il tmoigna au comte de Flahault son inquitude:
J'ai cru devoir dire, m'crivit M. de Flahault[72], qu'il me paraissait
trs-dsirable que tous les gouvernements missent leurs soins  prvenir
de tels vnements, que tout le monde s'attendait  la rvolution qui
venait d'clater  Athnes, qu'elle tait la consquence de la mauvaise
administration et du gouvernement malhabile du roi Othon. Quant 
l'Italie, il tait  craindre que les mmes causes n'y produisissent
les mmes effets; il serait bien  dsirer que, par de bonnes mesures
administratives et de sages rformes, on contentt les hommes de bien;
dans l'tat romain, par exemple, l'introduction de quelques sculiers
dans l'administration produirait le meilleur effet; mais le gouvernement
pontifical s'y tait toujours oppos.--A qui le dites-vous? s'est cri
le prince; n'ai-je pas, moi, envoy au pape, non pas une constitution, 
peine un projet de rforme, enfin c'tait, comme vous le pensez bien, la
chose la plus innocente du monde; mais, cela aurait pu produire quelques
bons effets. Le saint-pre l'a considr avec bont et n'y avait pas
d'loignement; mais, l'ayant soumis  ses cardinaux, ceux-ci lui ont
rpondu: Laissez cela, et rendez-le au jacobin qui vous l'a envoy.

[Note 72: Le 30 septembre 1843.]

M. de Metternich tait d'ailleurs bien dcid  ne pas entrer en lutte
avec la France et l'Angleterre quand il les trouvait franchement unies.
Sans donner  M. de Prokesch des instructions semblables aux ntres,
il lui prescrivit de ne pas combattre notre action et de la seconder
plutt, sans le dire tout haut et sans y engager sa responsabilit.

L'empereur Nicolas fit plus de fracas, sans beaucoup plus d'effet. Ds
qu'il apprit les vnements d'Athnes, il clata avec colre; il ordonna
la destitution immdiate de M. Catacazy: Il est, non pas _rappel_,
dit  Berlin le ministre de Russie, le baron de Meyendorff, au comte
Bresson; il est _destitu_.--Je chasse de mon service un pareil tratre,
disait  Ptersbourg l'empereur lui-mme; il mriterait d'tre fusill.
Comment se peut-il que mon ministre ait conseill au roi Othon de signer
son dshonneur? Que la Grce fasse maintenant ce qu'elle voudra, je
ne veux plus m'en mler. Que les puissances s'arrangent comme elles
l'entendront. Quant au roi Othon, il a cd  la contrainte, mais il a
jur; un souverain doit tenir sa parole. A sa place, j'aurais abdiqu
ou je me serais fait massacrer. Qu'ai-je  faire avec la constitution
de Grce? Je ne me connais point en constitutions. J'en laisse la joie 
d'autres.--

Le comte de Nesselrode attnuait, en les expliquant, l'acte et le
langage de l'empereur: Ce que nous voulons surtout, dit-il au baron
d'Andr, notre charg d'affaires  Saint-Ptersbourg, c'est dmontrer
que nous dsapprouvons la rvolution de la Grce, et qu'il ne peut
convenir  l'empereur de s'associer  l'tablissement d'une constitution
dans ce pays. Plus tard, si tout n'est pas renvers, si des garanties
suffisantes sont laisses au pouvoir monarchique, nous verrons ce que
nous aurons  faire. A Paris, M. de Kisseleff, en me communiquant les
dpches de M. de Nesselrode, les commentait avec autant de modration
que le vice-chancelier en apportait dans ses commentaires sur les
paroles de son matre. Rentr en Russie, M. Catacazy ne fut point
maltrait. Son secrtaire, M. Persiani, resta  Athnes comme charg
d'affaires. A Londres, la confrence des trois puissances protectrices
de la Grce continua de se runir, et le baron de Brnnow d'y siger,
dclarant, en toute occasion, qu'il restait compltement tranger aux
questions politiques souleves par les vnements de Grce, et qu'il
ne prenait part  la confrence qu' raison des questions financires
auxquelles donnait lieu la garantie accorde en 1833 par les trois
puissances  l'emprunt grec.

Toutes ces rserves, toutes ces rticences ne m'abusaient point sur la
vive proccupation du cabinet russe au sujet des affaires grecques, et
sur l'influence cache qu'il ne cessait d'y rechercher et d'y exercer.
Pas plus que lord Aberdeen, je ne croyais que, de Ptersbourg, on et
prmdit et prpar la rvolution constitutionnelle d'Athnes; pourtant
les clients avous de la Russie avaient t parmi les plus ardents
 fomenter le mcontentement grec, et les premiers engags dans son
explosion; le chef militaire de l'insurrection du 15 septembre, le
colonel Kalergis, passait pour bien voisin du parti russe, et le premier
ministre du nouveau cabinet qu'elle avait impos au roi Othon,
M. Metaxa, en tait le chef reconnu. A part mme ces questions de
personnes, voici une observation, crivis-je au comte de Jarnac[73],
que je recommande  l'attention de lord Aberdeen. Pourquoi le
soulvement a-t-il clat  Athnes? Parce que les instructions de la
confrence de Londres ont paru vagues, vaines, et n'ont plus laiss
esprer aux Grecs une action efficace de notre part pour obtenir du
roi Othon les rformes ncessaires. Pourquoi cette pleur et cette
impuissance de nos instructions? Parce que les mfiances et les
terreurs russes en fait de constitution nous avaient nervs et
annuls nous-mmes dans nos conseils de rformes bien moindres qu'une
constitution. Si nous avions agi, l'Angleterre et nous, selon toute
notre pense, nous aurions  coup sr, pes bien davantage sur le roi
Othon, et peut-tre aurions-nous prvenu le soulvement. Lord Aberdeen,
j'en suis sr, n'a pas plus de got que moi pour cette politique
incertaine et strile qui parle et ne parle pas de manire  agir, qui
a l'air de vouloir et ne veut pas de manire  russir. On ne russit
 rien avec cette politique-l, et on court le risque d'y perdre sa
considration et son influence. Prenons garde  ne pas nous la laisser
imposer de nouveau. En admettant, comme je le fais, que la Russie ne
soit pour rien dans ce qui vient de se passer en Grce, nous ne pouvons
nous dissimuler qu'au fond elle n'en juge pas comme nous, et qu'elle ne
portera pas dans sa conduite les mmes ides, les mmes sentiments que
nous, le mme dsir de voir le roi Othon et le rgime constitutionnel
marcher et s'affermir ensemble. N'oublions jamais ce fond des choses,
et ne souffrons pas que, pour s'accommoder un peu  des tendances
diffrentes, notre action perde sa force et son efficacit.

[Note 73: Le 9 octobre 1843.]

Lord Aberdeen ne s'expliquait pas aussi catgoriquement que moi sur le
pril de l'influence russe; il restait soigneusement en bons rapports
avec le baron de Brnnow, et l'aidait  luder, dans la confrence de
Londres, les embarras que lui faisait la colre affiche de l'empereur
son matre: Je ne suis pas dispos, disait-il  M. de Jarnac,  entrer
en ligne avec la France contre la Russie; mais son action dans
les affaires de Grce et son entente avec nous  leur sujet ne se
ressentaient point de ces mnagements; elle tait de jour en jour plus
entire et plus confiante; il communiquait souvent  M. de Jarnac,
non-seulement ses instructions officielles, mais ses lettres
particulires  sir Edmond Lyons: Je vois avec regret, crivait-il
 celui-ci[74], que vous avez une tendance  maintenir l'ancienne
distinction des partis. Je dois vous dire que M. Piscatory, quoique
parlant de vous dans les meilleurs termes et professant pour vous une
parfaite cordialit, se plaint un peu de cela. Je vous engage de vous
bien garder de mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le
reprsentant de la politique et des vues anglaises. Je suis sr que le
ministre de France recevra les mmes instructions quant  Colettis et 
ceux qui se prtendraient les soutiens des intrts franais. Nous
avons  lutter contre des intrigues de diverses sortes qui essayeront
d'entraver en Grce l'tablissement de la constitution. Ce serait une
grande piti, quand les gouvernements sont entirement d'accord, que
quelque jalousie locale ou les prtentions personnelles de nos amis
vinssent aggraver nos difficults.

[Note 74: Le 15 novembre 1843.]

Mme avant la rvolution du 15 septembre, j'avais fait plus qu'adresser
 M. Piscatory de semblables instructions; j'avais engag M. Colettis 
ne pas partir immdiatement pour Athnes, o il venait d'tre rappel;
je ne voulais pas que sa prsence apportt quelque embarras dans le bon
accord naissant entre M. Piscatory et sir Edmond Lyons; et malgr les
vives instances de ses amis, M. Colettis lui-mme tait si bien entr
dans ma pense, qu'il avait, en effet, ajourn son dpart. Aprs la
rvolution du 15 septembre, et quand les lections pour l'assemble
nationale grecque furent  peu prs termines, il se dcida avec raison
 partir. Il vint, vers le milieu d'octobre, prendre cong de moi
 Auteuil, o je passais encore les beaux jours d'automne; il tait
gravement et affectueusement mu, avec un peu de solennit  la
fois naturelle et volontaire; il retournait en Grce aprs huit ans
d'absence; il quittait la France o il avait t si bien accueilli, o
il avait tant vu et tant appris! La Grce, me dit-il, a bien des amis
en France; vous et le duc de Broglie, vous tes les meilleurs. Elle a
ailleurs bien des ennemis, bien des prtendants  la dominer, bien des
malveillants inquiets. Elle est petite, trs-petite, et elle se croit,
on lui croit un grand avenir. Elle est esclave depuis des sicles,
et elle veut tre libre. Elle a raison, mais c'est bien difficile. Je
compte, je ne dirai pas sur votre appui, cela va sans dire, mais sur
votre action, sur votre aide de tous les jours; j'en aurai besoin, et
pour avancer et pour arrter, auprs de mes amis comme auprs de mes
adversaires; ne les craignez pas, je suis plus fort qu'eux. Je lui
rptai, avec la plus amicale insistance, les mmes conseils, les mmes
recommandations qui, depuis trois ans, avaient rempli nos entretiens.
Nous nous embrassmes et il partit: Je lui ai fait donner un bateau 
vapeur, crivis-je  M. Piscatory en lui annonant son dpart; il faut
qu'il arrive convenablement et sous notre drapeau. M. Maurocordato
tait, quelques jours auparavant, revenu de Constantinople  Athnes sur
un vaisseau anglais.

Aprs avoir touch  Syra, o il a t reu avec le plus vif
empressement; m'crivit quinze jours aprs M. Piscatory[75], M. Colettis
est entr hier matin au Pire; les btiments anglais l'ont salu les
premiers; les ntres ont suivi l'exemple. La nouvelle tant arrive
 Athnes, tous les amis de M. Colettis sont alls  sa rencontre, et
quand il a dbarqu, il a t reu par plus de trois mille personnes qui
l'ont salu des plus vives acclamations. Il s'est mis en marche avec ce
cortge. Prs de la route se trouve le petit monument lev en 1835,
sur le point mme o il fut tu,  la mmoire de George Karaskakis, le
dernier des hros grecs morts en combattant les Turcs dans la guerre de
l'indpendance. A cet endroit, M. Colettis s'est arrt, et, quittant un
moment la route, il est all, suivi de ses amis, s'agenouiller et prier
sur le tombeau de son vaillant compagnon. Cet incident s'est pass sans
prparation et sans paroles. Arriv  Athnes, M. Colettis a trouv le
mme accueil. La maison o il est descendu tait pleine de monde;
M. Metaxa l'y attendait; une indisposition srieuse avait retenu M.
Maurocordato dans son lit. Le soir, tous les ministres sont venus,
et c'est  minuit seulement que j'ai pu causer avec M. Colettis.
J'ai cherch  lui dire le vrai sur les faits, les situations et les
personnes, et je l'ai trouv dans des dispositions qui me donnent grande
esprance pour la cause qu'il faut dfendre en commun. J'ai d lui
rpter ce que venait de me dire sir Edmond Lyons:--Il n'y a qu'une
bonne politique, celle que font ensemble la France et l'Angleterre:
c'est vrai partout; c'est vrai surtout en Grce, et ce n'a jamais
t plus vrai que depuis les vnements du 15 septembre. Vous et moi,
Maurocordato et Colettis voulant les mmes choses, tendant au mme but
par les mmes moyens, la partie de la monarchie constitutionnelle est
gagne.--J'ai bien dit  M. Colettis ce qu'il avait  mnager dans sir
Edmond Lyons. Il ira le voir aujourd'hui, aprs avoir vu le roi, et
j'espre beaucoup de cette premire conversation  laquelle seront
apportes, de part et d'autre, les meilleures dispositions.

[Note 75: Le 30 octobre 1843.]

M. Colettis ne trompa point cette attente; toujours souponneux au fond
de l'me et toujours digne, mme en s'effacant, il ne laissa percer
aucune mfiance, aucune exigence personnelle, et mit tous ses soins
 s'entendre avec MM. Maurocordato et Melaxa,  mnager les
susceptibilits jalouses de sir Edmond Lyons,  contenir ses rudes et
impatients amis: Vous apprendrez avec plaisir, m'crivit-il[76], que,
malgr mon absence, j'ai t lu par huit collges lectoraux; mes
concitoyens ne m'avaient pas tout  fait oubli. M. Maurocordato et moi,
nous avons accept la proposition qui nous a t faite par Sa Majest de
prendre part aux dlibrations du conseil des ministres pour tout ce
qui concerne l'assemble nationale ou le maintien de la tranquillit
publique. On nous avait propos de nous nommer ministres sans
portefeuille, mais nous avons cru devoir refuser, en nous bornant
 offrir au ministre le tribut de notre vieille exprience. Cette
conduite de notre part a produit le meilleur effet; elle a prouv
combien nous dsirions l'un et l'autre que l'union rgnt entre
les partis, pour arriver, avec le moins de secousses possible, 
l'accomplissement du grand oeuvre de la constitution.--La conduite
des hommes considrables me parat excellente, m'crivait quelques jours
aprs M. Piscatory[77]; pas une dissidence ne s'est leve entre MM.
Maurocordato, Colettis et Metaxa; et hier, MM. Kalergis, Grivas et
Griziottis assistant au conseil, l'entente a t complte et les
dterminations trs-sages; les chefs militaires ont dit aux chefs
politiques: Ce que nous vous demandons, c'est de vous entendre. Puis,
faites ce que vous jugerez bon pour le pays; nous vous suivrons.

[Note 76: Le 10 novembre 1843.]

[Note 77: Le 19 novembre 1843.]

Ouverte le 20 novembre 1843, l'assemble nationale employa prs de
quatre mois  dbattre et  voter la constitution. On nous avait
d'avance demand, sur ce sujet,  lord Aberdeen et  moi, nos plus
explicites conseils. M. Colettis, avant son dpart, m'avait mme
instamment pri, non-seulement de lui crire mes ides quant 
la constitution, mais de les rdiger en articles. Je m'y refusai
absolument: On n'arrive pas de loin, lui dis-je,  ce degr de
prcision pratique, et il est ridicule de le tenter. Mais je ne pouvais
me dispenser, et lord Aberdeen lui-mme me le demandait, de donner, sur
cette grande question, des instructions  Athnes pour l'exercice de
notre influence commune. J'crivis donc  M. Piscatory[78]:

Je vois, d'aprs ce que vous me dites, qu'il y a dj bien du progrs
dans les ides politiques en Grce. Deux chambres, l'une lective,
l'autre nomme par le roi, le droit de dissolution, l'administration
gnrale entre les mains de la royaut, sous la responsabilit de
ses ministres, ce sont l maintenant des principes lmentaires,
ncessaires, du rgime constitutionnel. Je suis charm de voir qu'en
Grce aussi le bon sens public les a adopts.

[Note 78: Le 28 octobre 1843.]

Je crains qu'on ne croie que c'est l tout, et que, pour avoir en Grce
une bonne constitution, il suffit qu'elle ressemble  celles qui sont
bonnes ailleurs.

L'esprit d'imitation est, de nos jours, le flau de la politique.
Non-seulement il ne tient aucun compte de ce qui mrite qu'on en tienne
grand compte, l'histoire, les moeurs, tout ce pass des peuples
qui demeure toujours si puissant dans le prsent; mais il mconnat
galement un principe fondamental, une ncessit politique du premier
ordre, le rapport qui doit exister entre la constitution et la taille
des socits.

Si l'on adaptait une machine  vapeur de six cents chevaux  un petit
btiment, elle le mettrait en pices au lieu de le faire marcher. Il en
est de mme des constitutions; c'est une erreur immense en thorie et
fatale en pratique, de croire que la machine qui convient  un grand
tat convienne galement  un petit.

Quel est le fond d'une constitution comme la ntre?

Trois grands pouvoirs indpendants l'un de l'autre, constamment en
prsence et indispensables l'un  l'autre, non-seulement pour telle ou
telle des affaires de l'tat, mais pour que l'tat ait un gouvernement.

Dans un tel rgime, le gouvernement, dans son application relle aux
affaires publiques, ne subsiste point en tout cas et par lui-mme; il
faut qu'il se forme par l'amalgame, la fusion, l'harmonie des trois
pouvoirs. C'est l ce qu'on dit quand on dit qu'il faut que des
majorits se forment dans les deux chambres, que ces majorits
s'entendent avec la royaut, et que de leur accord sorte un cabinet qui
gouverne avec la confiance du roi et des chambres.

Tant que ce rsultat n'est pas obtenu, il n'y a point de gouvernement
fort et rgulier.

Et quand ce rsultat est obtenu, il est aussitt mis en question.

Une fermentation et une lutte continuelles, entre les grands pouvoirs
publics et dans le sein des grands pouvoirs publics, pour former ou
soutenir sans cesse un gouvernement sans cesse attaqu, voil le rgime
reprsentatif tel qu'il est et qu'il doit tre dans les grands tats.

Cette fermentation et cette lutte incessantes, cette mobilit
continuelle, soit en fait, soit en perspective, seraient insupportables,
impraticables dans un petit tat.

Impraticables au dedans. Bien loin qu'un gouvernement sortt de l,
tout gouvernement y prirait. La force disproportionne du mouvement
tiendrait le corps social dans un branlement dsordonn et maladif. Les
pouvoirs et les partis politiques, mis ainsi aux prises, n'auraient pas
assez d'espace pour coexister et fonctionner rgulirement. Les passions
et les intrts individuels seraient trop prs les uns des autres, et
trop prs du recours  la force. Il n'y aurait dans l'administration des
affaires publiques, ni calme, ni suite. Les oscillations de la
machine,  la fois trs-vives et trs-resserres, drangeraient et
compromettraient,  chaque instant, la machine elle-mme.

Impraticables au dehors. Un tel tat de fermentation politique, dans un
petit pays entour de grands pays, causerait trop de sollicitude  ses
voisins, et offrirait en mme temps trop de prise  leur influence. On
dit que la corruption est le vice du rgime reprsentatif. Dans un grand
tat du moins elle est combattue et surmonte par l'empire des intrts
et des sentiments gnraux; en tous cas, elle est  peu prs impossible
 une influence trangre. Dans un petit tat, elle serait bien plus
facile et puissante, et pourrait fort bien venir du dehors.

Que la Grce ne tombe pas dans l'imitation servile et aveugle des
grandes constitutions trangres. L'indpendance et la dignit de sa
politique n'y sont pas moins intresses que son repos. Il lui faut une
machine plus simple, moins orageuse, qui ne fasse pas du pouvoir l'objet
d'une lutte et le rsultat d'une fermentation continuelle: une machine
dans laquelle le gouvernement subsiste un peu plus d'avance et par
lui-mme, quoique plac sous le contrle et l'influence du pays. Les
trois grands lments ncessaires du rgime constitutionnel se prtent
bien  cette pense. La royaut existe en Grce: qu'elle ne puisse agir
qu'avec le conseil et sous la garantie de ministres responsables; que
deux chambres associes au gouvernement de l'tat contrlent l'action du
ministre et lui impriment une direction conforme  l'esprit national:
mais qu'elles ne lui impriment pas en mme temps l'agitation et la
mobilit de leur propre nature; que la lutte des partis, la formation et
le maintien d'une majorit ne soient pas la premire, la plus pressante,
la plus constante affaire des ministres. Que les chambres, en un mot,
soient assez prs du gouvernement pour exercer sur lui, dans l'ensemble
des choses, une surveillance et une influence efficaces; mais qu'elles
ne soient pas si intimement en contact avec lui qu'il soit contraint de
venir vivre dans leur arne et de s'y laborer incessamment.

On atteindrait  ce but si la chambre lective n'tait mise en prsence
du gouvernement qu' des intervalles un peu loigns, tous les trois ans
par exemple, et si le snat, plus habituellement rapproch du pouvoir,
faisait auprs de lui, dans une certaine mesure et pour les affaires les
plus importantes, l'office de conseil d'tat.

Une chambre lective, qui ne se runirait que tous les trois ans,
n'introduirait pas dans le gouvernement cette fermentation, ces chances
de dislocation, ce continuel travail et combat intrieur qu'un grand
tat supporte et surmonte, mais qui jetteraient un petit tat dans un
trouble trop fort pour lui, et peut-tre dans des prils plus graves
encore que le trouble. Cependant une telle chambre, votant le budget
pour trois ans, examinant et discutant la conduite du ministre pendant
cet intervalle, dlibrant sur toutes les lois nouvelles dont la
ncessit se serait fait sentir, une telle chambre, dis-je, aurait,
 coup sr, toute la force ncessaire pour protger les liberts
publiques, assurer la bonne gestion des affaires publiques, et ramener
le pouvoir dans des voies conformes  l'intrt et  l'esprit national,
s'il s'en tait cart.

En mme temps un snat nomm  vie et qui, indpendamment de la
session triennale dans laquelle il concourrait aux travaux de la chambre
lective, se runirait plus souvent, soit  des poques fixes, soit sur
la convocation spciale du roi, tantt pour recevoir un compte-rendu
du budget de chaque anne, tantt pour s'occuper des affaires dans
lesquelles il aurait  agir comme conseil d'tat, un tel snat, dis-je,
serait, pour le pouvoir, un frein efficace et un utile appui, et pour le
pays une grande cole politique dans laquelle des hommes dj connus et
distingus acquerraient l'esprit de gouvernement et se prpareraient 
le pratiquer.

Quand un pays ne contient pas une classe aristocratique naturellement
voue  la gestion des affaires publiques, ou quand il ne veut pas
acheter les avantages d'une telle aristocratie en en supportant les
inconvnients, il faut que les institutions y supplent et se chargent
de former, pour le service de l'tat, les hommes que la socit ne lui
fournit point. C'est  quoi sert un snat assez spar du gouvernement
pour le considrer avec indpendance, et pourtant assez rapproch de lui
pour en bien comprendre les faits et les ncessits.

Je ne puis qu'indiquer les motifs et les rsultats d'une combinaison
constitutionnelle de ce genre; mais je suis profondment convaincu
qu'elle convient mieux  la Grce que le jeu incessant et redoutable
de la machine reprsentative telle qu'elle existe en France et en
Angleterre. Je reviens  mon point de dpart. En fait de constitution,
l'esprit d'imitation est commode pour la paresse, agrable pour la
vanit, mais il jette hors du vrai et tue la bonne politique. Que
cherchent, dans une constitution, les hommes honntes et srieux
vraiment amis de leur pays? Non pas,  coup sr, un thtre o d'habiles
acteurs viennent journellement amuser un public oisif, mais des
garanties pratiques de la sret extrieure de l'tat, du bon
ordre intrieur, de la bonne gestion des affaires publiques et
du dveloppement rgulier de la prosprit nationale. Les moyens
d'atteindre ce but ne sont pas les mmes partout. Parmi les causes qui
les font varier, il y en a qui tiennent  l'tat des moeurs, au degr
de la civilisation,  des circonstances morales qu'on ne connat que
lorsqu'on a vu de prs un pays et vcu dans son sein. Je n'ai rien dit
de ces causes-l quant  la Grce, car je ne saurais les apprcier par
moi-mme. Mais il y a une circonstance qui frappe les yeux et peut fort
bien tre apprcie de loin, c'est la dimension, la taille de l'tat
auquel la constitution doit s'appliquer. Je regarde cette circonstance
comme trs-importante, et c'est,  mon avis, pour n'avoir pas voulu en
tenir compte que, de nos jours, en Europe et en Amrique, plus d'une
tentative constitutionnelle a si dplorablement chou. J'espre que
les Grecs auront le bon sens de reconnatre cet cueil et de ne pas s'y
heurter. Indpendamment des avantages intrieurs qu'ils en retireront,
ils y trouveront celui-ci que l'Europe regardera une telle conduite de
leur part comme une grande preuve de sagesse; elle en conclura que les
ides radicales et les fantaisies rvolutionnaires ne dominent pas les
Grecs, et qu'anims d'un vrai esprit national, ils savent reconnatre
et satisfaire chez eux, pour leur propre usage, les vrais intrts
du gouvernement et de la libert. Le jour o la Grce aura donn, sur
elle-mme, cette conviction  l'Europe, elle aura fait immensment pour
sa stabilit et son avenir.

Pas plus que les individus, les peuples n'aiment  s'entendre dire
qu'ils sont petits et qu'ils feraient bien de s'en souvenir. Partout o
s'levait,  cette poque, le dsir d'une constitution, le grand rgime
constitutionnel de la France et de l'Angleterre s'offrait aux esprits,
 la fois avec l'attrait de la nouveaut et l'empire de la routine;
pourquoi ne pas l'adopter tel qu'il tait pratiqu et qu'il avait russi
ailleurs? En communiquant  M. Piscatory mes vues sur la constitution
grecque, je lui avais prescrit de ne leur donner aucune forme, aucune
apparence officielle, et de les prsenter aux Grecs uniquement comme les
conseils d'un ami convaincu de leur utilit. Lord Aberdeen, en informant
sir Edmond Lyons que j'crirais avec dtail, sur ce sujet,  M.
Piscatory, lui avait recommand d'appuyer mes conseils, mais sans
en prendre la responsabilit. Il avait lui-mme des doutes sur
quelques-unes de mes ides; et sir Robert Peel, d'un esprit moins libre
et plus domin par ses habitudes anglaises, se montrait plus favorable
 la convocation annuelle de la chambre des dputs et contraire 
toute participation du snat  un rle spcial de conseil d'tat. La
constitution grecque, dlibre par l'assemble nationale, accepte par
le roi Othon et promulgue le 16 mars 1844, fut monarchique et librale,
mais calque sur le modle du rgime constitutionnel de France et
d'Angleterre, et destine ainsi  en rencontrer, sur ce petit thtre,
les difficults et les prils.

Tant que sigea l'assemble nationale charge de l'enfantement
constitutionnel, la ncessit de l'accord et de l'action commune fut
sentie et accepte par tout le monde, par les chefs des partis grecs
comme par les diplomates trangers. Parmi les anciens amis de M.
Colettis beaucoup s'indignaient de son impartialit, lui reprochaient
ses complaisances pour ses anciens adversaires, et le pressaient de se
mettre hautement  leur tte contre les partisans de MM. Maurocordato
et Metaxa, qui ne lui rendaient pas toujours ce qu'il faisait pour eux:
Rien ne me fera changer de conduite, leur rpondit-il; la constitution
ne peut pas se faire sans l'entente; j'y serai fidle. Je sais que
plusieurs des amis de MM. Maurocordato et Metaxa ne me donneront pas
leur voix; peu m'importe; je voterai pour eux, et tous ceux qui me
croiront en feront autant.--Vous tes donc contre vos amis et pour vos
ennemis?--Ni l'un ni l'autre; je suis pour l'entente  tout prix.
M. Piscatory le soutenait fermement dans cette difficile preuve: Je
poursuis, m'crivait-il, la voie que vous m'avez trace, et on nous
tient ici pour de trs-honntes gens, un peu dupes. J'ai  essuyer de
rudes remontrances de la part de nos amis; mais je ne me laisse aller 
aucune faiblesse. Nous couperons notre mauvaise, bien mauvaise queue,
et nous la remplacerons par mieux qu'elle. Sir Edmond Lyons, malgr ses
prventions et ses prtentions, tait frapp de cet exemple, et rendait
justice  ceux qui le lui donnaient: M. Guizot, crivait-il  lord
Aberdeen, a ici, dans M. Piscatory, un admirable agent. Il faisait
effort lui-mme pour se conformer aux recommandations de lord Aberdeen,
mettre de ct l'esprit de parti et maintenir l'entente; mais ses
habitudes et son naturel reprenaient souvent leur empire; il rentrait
souvent dans ses mfiances jalouses, dans sa passion d'influence et de
domination exclusive. M. Piscatory m'en avertissait et s'en dfendait,
sur les lieux mmes, vivement mais sans humeur: Il y a ici,
m'crivait-il, des gens qui feraient couler le bateau  fond plutt
que de le voir sauver par nos mains. Le gouvernement grec avait demand
qu'on ret  Toulon quatre jeunes gens comme lves de notre marine.
Vous m'crivez par le dernier courrier que c'est accord. J'en informe
le ministre de la marine  Athnes. Son principal employ, tout dvou 
sir Edmond Lyons, s'en entend avec lui et donne ordre aux jeunes gens de
s'embarquer sur un btiment anglais. Les jeunes gens dsols viennent se
plaindre. J'envoie immdiatement dclarer au ministre de la marine que,
quand je devrais faire prendre par des matelots les quatre lves, ils
iront  Toulon. On s'est excus, et je ferai partir prochainement mes
quatre Grecs. J'informai lord Aberdeen de cet incident: Que dites-vous
de la France et de l'Angleterre ardentes  s'enlever quatre petits
marins? Je pourrais vous envoyer bien d'autres commrages de cette
sorte, mais c'est assez d'un. Qu'il ne revienne, je vous prie, de
celui-ci pas le moindre reflet  Athnes; M. Piscatory se loue beaucoup
de sir Edmond Lyons, a pleine confiance dans sa loyaut, et au fond ils
marchent trs-bien ensemble. N'y drangeons rien. Seulement il est bon
de regarder de temps en temps dans les coulisses trs-animes de ce
petit thtre, pour n'tre jamais dupes des intrigues qui s'y nouent et
s'y renouent sans cesse.

J'crivis en mme temps  M. Piscatory: Persistez  subordonner les
intrts de rivalit  l'intrt d'entente, la petite politique  la
grande, et faites que Colettis persiste. C'est indispensable. Ce n'est
pas notre plaisir que nous cherchons, c'est le succs. C'est la fortune
de la Grce que nous voulons faire, non pas celle de tel ou tel Grec.
Mais dites-moi toujours tout. Vous tes l pour tout voir et me faire
tout savoir, agrable ou dsagrable. Seulement il ne faut pas voir,
dans tout ce que fait ou dit sir Edmond Lyons, plus qu'il n'y a: il
n'y a point de trahison politique, point de dissidence relle et active
quant  l'intention et au but pour la Grce; il y a le vice anglais,
l'orgueil ambitieux, la proccupation constante et passionne de
soi-mme, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part et sa
place, la plus grande possible, n'importe aux dpens de quoi et de qui.
Cela est trs-incommode, trs-insupportable, et il faut le rprimer de
temps en temps, quand cela devient tout  fait nuisible aux affaires ou
inconvenant pour la dignit. C'est ce que vous avez fait trs  propos
dans l'incident des quatre petits marins. Mais il faut savoir que cela
s'allie avec de la loyaut, du bon sens, du courage, et une bien plus
grande sret de commerce et d'action commune qu'on n'en rencontre
ailleurs.

La constitution faite et promulgue, un problme bien plus difficile
encore s'levait: il fallait former un ministre capable de contenir, en
le satisfaisant, ce peuple ressuscit en armes, d'affermir cette royaut
chancelante, de supporter la libert publique en maintenant la loi. A
peine fut-on en prsence de cette tche, que les obstacles et les prils
clatrent: le ministre qui tait n de la rvolution et qui avait
prsid au travail de la constitution disparut; M. Metaxa donna sa
dmission; il s'tait brouill avec M. Maurocordato, et l'attitude de
l'empereur Nicolas rendait, pour le parti nappiste, le gouvernement
constitutionnel impossible. Enfin la constitution est jure,
l'assemble est dissoute, la rvolution est close, m'crivait M.
Piscatory[79]; ferons-nous un ministre raisonnable? Je n'en sais rien
encore. Le ministre fait, vaincra-t-il le roi? J'en doute. L'opinion
que c'est impossible s'en va en province avec les dputs les plus
sages, les plus modrs qui se dsolent, avec l'opposition et les
philorthodoxes qui ont bien raison de ne pas renoncer  leurs projets.
Lyons est toujours trs-bien; son parti est pris, je le crois; cependant
il faudra le voir  l'preuve des petites questions d'influence. Je
ferai tous les sacrifices qui ne nous amoindriront pas; partout, et ici
surtout, la rputation est importante; la ntre est bonne; je ne la fais
pas rsonner haut, mais je tiens  la maintenir.

[Note 79: Le 31 mars 1844.]

Les dispositions de M. Colettis m'inquitaient: il avait mis,  me les
faire connatre, sa mle franchise; avant mme que la constitution ft
promulgue, il avait crit au directeur des affaires politiques dans mon
ministre, M. Desages, qui avait son amiti et toute ma confiance[80]:
Quand je suis arriv ici, le gouvernement tait entre les mains des
hommes du 15 septembre. J'ai d entrer dans le conseil pour neutraliser
l'effet de l'lment rvolutionnaire. J'ai russi. L'assemble montrait
des tendances dangereuses; j'avais  lutter d'un ct contre l'esprit
dmocratique, de l'autre, contre les petites jalousies des hommes mme
qui auraient d me seconder avec le plus de franchise. J'ai dclar
hautement mes principes; je n'ai fait des concessions de principe 
personne; mais j'ai mis de ct tout amour-propre, je me suis effac.
Tout en ramenant Metaxa, je me suis troitement uni  Maurocordato. Nous
avons domin l'assemble; le roi, la monarchie, le pays ont t sauvs.
Mais il y a encore un grand danger pour tous; c'est la mise  excution
du nouveau systme. Maurocordato n'a pas su mnager assez Metaxa; il y a
eu entre eux dissidence; il y a eu rupture, dont la consquence a t la
dmission du prsident du conseil. Le nouveau ministre qui va se former
aura  lutter contre un ennemi puissant, d'autant plus puissant qu'il
peut habilement exploiter la haine, c'est le mot, du peuple contre les
Fanariotes, qu'on accuse,  tort ou  raison, comme les auteurs de tous
les maux qui ont pes sur la nation sous l'ancienne administration.
Le ministre devra donc tre fort pour accomplir avec succs la lourde
tche qui lui sera impose. Quant  moi, je suis bien loin de redouter
un pareil fardeau; mais je veux le porter noblement; je veux avoir
toutes les chances possibles de russir. Pour russir, je dois tre
second par des hommes qui me soient dvous; si l'administration
n'tait pas  une seule pense, pas de russite possible. Ici, la
question est trop grave pour que je puisse cder en rien. Il y va du
salut de mon pays; je me crois capable de le sauver; mais je dois avoir
les moyens de le faire. Je suis donc bien dcid  ne pas me dpartir de
la ligne de conduite que je me suis trace et  ne faire, ni  Lyons, ni
 Piscatory, ni  Maurocordato, une concession qui serait nuisible 
mon pays, au roi,  moi-mme. Il faut russir ou ne pas entreprendre
l'oeuvre de rgnration. Je ne refuse pas la coopration de
Maurocordato; je suis prt mme  lui cder la prsidence; mais il est
indispensable que j'aie les ministres actifs entre les mains; c'est le
seul moyen de servir rellement les intrts de la Grce, du roi, de
la politique franaise en Orient. Si je ne puis, par des raisons
politiques, russir  former un ministre homogne, je me retirerai,
parce que je ne puis jouer au hasard tant de graves intrts. Si je
russis au contraire  mettre dans les ministres actifs des hommes 
moi, je rponds de l'avenir, pourvu que la France ne m'abandonne pas.

[Note 80: Le 29 fvrier 1844.]

Nous tions bien dcids  n'abandonner ni la Grce ni M. Colettis;
mais je ne partageais pas toute sa confiance en lui-mme et en lui seul;
j'tais convaincu que ce n'tait pas trop, en Europe, de l'accord entre
la France et l'Angleterre, en Grce, du concours des grands partis et de
leurs chefs, pour consolider cet tat naissant, et que ce qui avait t
ncessaire  l'enfantement de la constitution ne l'tait pas moins
aux premiers pas du gouvernement constitutionnel. J'crivis  M.
Piscatory[81]: J'admets tout ce que vous me dites du roi Othon, le
dplorable effet de ses lenteurs et de son insistance sur je ne sais
combien de points secondaires, l'humeur de ses plus sincres amis.
Pourtant, je trouve cette impression un peu exagre; je viens de relire
tout ce qu'il a crit, dit, demand. Tout cela est d'un esprit obstin,
maladroit, solitaire; mais on n'y sent point de mauvais dessein. Que le
roi Othon ne soit pas un grand esprit, ce n'est en Grce une dcouverte
pour personne; il faut qu'on en prenne son parti;  tout prendre, depuis
la rvolution du 15 septembre, il s'est mieux conduit qu'on ne s'y
attendait; il s'est tenu assez tranquille et il a de la probit. Je
ne comprendrais pas, de la part d'hommes comme M. Colettis et M.
Maurocordato, le dcouragement dont vous me parlez. Laissez-moi vous
redire, et par vous  eux, ce que je vous ai dj dit: dans toutes les
situations, on a toujours devant soi des faits qu'on ne peut changer,
des obstacles qu'il faut accepter en travaillant  les surmonter. De
tous les fardeaux de ce genre, le roi Othon ne me parat pas le plus
lourd possible; tenez pour certain que, si celui-l tait cart, les
Grecs en verraient tomber bien d'autres sur leurs paules, et que le roi
Othon, malgr tout ce qui lui manque, leur pargne plus d'embarras qu'il
ne leur en suscite. Les moyens de lutter contre les dfauts du roi
ne manqueront point  ses ministres; ils auront les forces du rgime
constitutionnel; ils auront l'appui des lgations franaise et anglaise.
Ce n'est pas assez, j'en conviens, pour leur pargner les ennuis, les
fatigues, les mcomptes, quelquefois les checs d'une telle situation;
c'est assez pour leur rendre habituellement le succs possible et
probable. On n'a pas le droit d'esprer mieux en ce monde. Que MM.
Colettis et Maurocordato me pardonnent ce langage; je ne leur dis l que
ce que je me rpte sans cesse  moi-mme; j'ai aussi, d'autre faon,
mes embarras inamovibles et mes tentations de dcouragement. Que ces
messieurs demeurent unis pour former un cabinet et pour gouverner,
comme ils l'ont t pour faire la constitution; ils russiront de
mme, peut-tre plus laborieusement encore, mais en dfinitive, ils
russiront. Leur union est, j'en conviens, la condition _sine qua non_
du succs; c'est encore l une de ces ncessits qu'il faut accepter et
satisfaire, n'importe par quels sacrifices rciproques. A vous dire tout
ce que je pense, j'ai regrett et je regrette la rupture avec M. Metaxa;
le parti nappiste est trop important, trop fort pour qu'il soit sage de
le rejeter tout entier dans l'opposition. Ft-il moins fort, il ne faut
pas avoir dans l'opposition tout le parti religieux; ce peut tre une
situation de rvolution; ce n'est pas une situation de gouvernement.
Comment faut-il faire, au parti nappiste, une part dans le gouvernement?
Faut-il la lui faire dans la personne de son chef ou en dtachant du
chef ses lieutenants et ses soldats? Il n'y a pas moyen d'avoir, de
loin, un avis sur cette question; je m'en rapporte  nos amis et 
vous. Mais tenez pour certain que, par l'une ou l'autre voie, il
faut atteindre ce but et absorber dans le gouvernement une partie du
nappisme. M. Metaxa aurait-il envie de venir ici comme ministre de
Grce? Nous l'accepterions volontiers.

[Note 81: Le 7 avril 1844.]

M. Piscatory pensait comme moi et avait devanc mes instructions: J'ai
le profond regret, m'crivait-il ds le 10 avril 1844, par une dpche
officielle, d'annoncer  V. E. qu'il m'a t impossible de soutenir les
prtentions de M. Colettis; elles taient telles que je suis convaincu
qu'elles taient des prtextes pour ne pas accepter sa part du pouvoir,
et pour se rserver pour un avenir qu'il prvoit,  tort ou  raison.
Tout ce que les liens politiques et l'amiti personnelle conseillaient
d'efforts en une telle circonstance, je l'ai fait; il m'a sembl que
j'aurais manqu  mes devoirs et aux instructions du gouvernement du Roi
si je m'tais associ  une lutte personnelle qui, heureusement, n'est
pas tant entre MM. Colettis et Maurocordato qu'entre leurs amis.
J'ai cru devoir me proccuper d'un seul but, celui de concourir  la
formation du ministre le plus raisonnable, le plus capable possible,
et le plus acceptable par l'opinion publique. J'ai donc dclar  M.
Colettis, qui me reprochait de ne pas soutenir le parti franais, que
je ne pouvais me placer sur ce terrain, que ce n'tait pas l une
proposition soutenable dans un gouvernement, rgulier, et que tel ne
devait pas tre le rsultat des efforts communs pour donner  la Grce
un gouvernement constitutionnel. Il est rest inbranlable. Quelques
jours aprs[82], M. Piscatory ajoutait, dans une lettre intime: Je
vous ai crit en grande hte, par le dernier bateau, pour vous dire la
position o m'avaient mis les exigences personnelles de Colettis,
et plus encore sa rpugnance non avoue, mais vidente,  entrer au
ministre. S'il avait voulu en convenir franchement, tout tait simple;
il ne l'a pas voulu, mme avec sa propre conscience, et j'ai d prendre
un parti qui a ses inconvnients, je le sais, mais le seul qui tablt
la vraie situation, la situation qui convient  un gouvernement rgulier
et  son reprsentant. Je suis sr maintenant d'avoir bien fait ici.
Ai-je bien fait pour Paris? Vous me le direz. Ce que je voudrais, mme
en ayant raison, c'est ne pas vous avoir cr d'embarras. L est toute
mon inquitude. J'en avais une autre; mais je ne l'ai plus, ou plutt
je l'ai moins. Je craignais d'avoir bless Colettis, surtout de l'avoir
pouss dans une voie o il se perdrait infailliblement. Je ne sais
pas encore bien exactement ce qui lui reste, dans le coeur, d'amertume
contre moi; mais j'ai la certitude que sa loyaut, son bon jugement, son
patriotisme suffiront, malgr les flatteries des uns et les excitations
des autres,  le maintenir dans la conduite qu'il a tenue depuis son
retour en Grce. Un peu plus tard[83], M. Piscatory reprenait quelque
inquitude: Je n'ai rien rabattu, m'crivait-il, des bonnes ides que
j'avais sur l'esprit et le coeur de Colettis; mais,  l'user, j'ai vu
des dfauts que je ne connaissais pas: sa finesse est un peu grosse, et
il en use de la mme manire avec un Pallicare et avec un habit noir;
ses ides sont vagues, son imagination tient grande place; l'ordre le
touche peu, et il a un parfait ddain pour le plus ou moins de qualits
morales dans les hommes qu'il s'attache ou dont il se sert.

[Note 82: Le 15 avril 1844.]

[Note 83: Le 31 mai 1844.]

M. Colettis ne voulait ni courir le risque de s'user dans le premier
ministre charg de faire le premier essai de la constitution, ni
contracter une longue et intime alliance avec M. Maurocordato, le client
de l'Angleterre, de la puissance la plus favorable  la Turquie et la
plus contraire  l'agrandissement de la Grce. Dans son patriotique
orgueil, il se rservait pour un avenir infiniment plus loign qu'il ne
le pensait, et qu'il n'tait pas en tat d'avancer d'un jour.

M. Maurocordato hsitait beaucoup  se charger seul du pouvoir. Il
alla demander  M. Piscatory s'il pouvait compter sur le concours de la
lgation franaise. M. Piscatory lui en donna l'assurance. Le cabinet
fut form. Quelques jours aprs, M. Maurocordato m'crivit pour
m'expliquer son acceptation et rclamer de nouveau mon appui qu'une
fois dj je lui avais prt. Je le lui promis. M. Piscatory s'employa
efficacement  obtenir de M. Colettis la promesse de ne point attaquer
le nouveau cabinet: Aprs une premire lettre amre  Maurocordato,
m'crivait-il[84], il lui en a adress une trs-bonne et je suis certain
qu'il tiendra parole. Je le vois tous les jours, et toujours  l'oeuvre
pour contenir ses vieux amis exclusifs, rancuniers, voulant tout pour
eux et disant, avec un grand tonnement de n'tre pas crus:--Nous sommes
la France; les autres sont l'Angleterre.--C'est l une stupidit
avec laquelle il fallait en finir. Ce ne pouvait tre que par un coup
d'clat. J'en ai accept la responsabilit, et je ne m'en repens pas,
toujours  condition que ce ne sera pas, pour vous, une difficult.

[Note 84: Le 15 avril 1844.]

Ce n'tait pas  Londres que la difficult pouvait natre. La
satisfaction y fut grande; Les nouvelles de Grce ont fait ici
merveille, m'crivit M. de Sainte-Aulaire[85]; la conduite de M.
Piscatory est fort apprcie. Aprs avoir lu son rapport du 10 avril,
lord Aberdeen m'a pri de le lui laisser, et il l'a envoy  sir Robert
Peel avec ces mots:--Voil  quoi sert l'entente.--Sir Robert Peel le
lui a renvoy en disant qu'il en tait charm et que cette conduite
de notre ministre  Athnes ranimait _un peu_ ses esprances pour
l'Espagne.

[Note 85: Les 2 et 3 mai 1844.]

La satisfaction anglaise ne fut pas de longue dure; il fut bientt
vident que le ministre Maurocordato ne russirait pas. Son chef
tait un homme d'un esprit juste et fin, d'une assez grande activit
administrative et diplomatique, d'un patriotisme sincre, d'une
intgrit reconnue, mais sans puissance naturelle de caractre et de
volont, enclin  mettre partout l'adresse  la place de l'nergie,
et aussi peu capable de rsister  ses amis que de lutter contre ses
adversaires. Il n'tait d'ailleurs le reprsentant d'aucun des grands
partis politiques de la Grce, ni du parti guerrier ni du parti
religieux; il venait du Fanar, et les Fanariotes taient suspects et
odieux au peuple grec. M. Maurocordato n'avait de force que son mrite
personnel, des amis pars et l'appui de l'Angleterre. C'tait trop peu
pour la tche difficile qu'il avait  accomplir, surtout pour la mise en
pratique de la loi lectorale que l'assemble nationale avait vote avec
la constitution, et qui devait former la premire chambre des dputs.
Les lections tournrent contre lui avec clat; il n'tait videmment
qu'un pouvoir de surface et de passage, sans racines dans le pays; ce
fut de ses deux rivaux, MM. Colettis et Metaxa, surtout de M.
Colettis, que les lections dmontrrent l'influence et rclamrent le
gouvernement.

M. Piscatory avait prvu ce rsultat, me l'avait fait pressentir et
s'y tait lui-mme prpar. Aprs avoir vivement press M. Colettis de
s'allier avec M. Maurocordato, et avoir loyalement appuy le cabinet
naissant de ce dernier, il avait pris soin de ne pas s'engager, corps
et me, dans ses destines, et de rester en trs-bons rapports avec
M. Colettis, en tablissant hautement, envers celui-ci et ses amis,
l'indpendance de la politique franaise: Mon but a t, m'crivait-il,
de retirer de ses mains le drapeau de la France et de le reporter 
la lgation. Il y est aujourd'hui, et non ailleurs. Colettis l'a bien
compris, et il en a eu un peu d'assez vive mauvaise humeur, ses amis
plus que lui. Eux et lui se sont calms, et il est aujourd'hui comme je
le dsirais. Suis-je comme il le dsire? Pas tout  fait; mais il ne se
plaint pas; il me tmoigne grande confiance, cherche encore quelquefois
 m'enjler et  m'entraner; mais en gnral il se contente de
professer que la lgation franaise a sa conduite et lui la sienne, ce
qui n'empche pas l'entente et surtout l'amiti.

J'approuvai pleinement cette attitude de notre ministre  Athnes; mais
je ne m'en contentai pas; j'avais eu, avec M. Colettis, des relations
si intimes qu'elles me donnaient le droit de lui dire sans rserve ma
pense. Je lui crivis: Quand le jour est venu, dans votre pays, de
former un cabinet, j'ai vivement regrett que vous n'y entrassiez
pas; je pensais que l'alliance des chefs de parti, qui avait prsid 
l'oeuvre de la constitution, devait prsider aussi aux premiers pas
du gouvernement. Je voyais bien les obstacles; mais, dans les grandes
choses, il n'y a point d'obstacle qui tienne devant la ncessit, et il
me semblait qu'il y avait ncessit. Vous en avez jug autrement; vous
avez pens que, dans l'intrt de la Grce, il valait mieux que vous
laissassiez  d'autres les difficults et les hsitations d'un dbut
dans la pratique des institutions nouvelles. Il se peut que vous ayez
eu raison. Maintenant, si je ne me trompe, le moment approche o vous
ne pourrez vous dispenser de mettre la main aux affaires. Deux choses me
frappent tellement que je veux vous les dire. Sur l'une et l'autre, je
suis sr que j'ai raison.

Vous dbutez dans le gouvernement constitutionnel, gouvernement
difficile toujours et partout; plus difficile en Grce qu'ailleurs,
car vous tes un petit tat plac entre les trois grands tats les plus
trangers, les plus contraires au rgime constitutionnel, la Russie,
la Turquie et l'Autriche. En prsence de ce seul fait, la naissance de
votre constitution est un miracle. Sa dure sera un plus grand miracle.
Si vous voulez cette dure, appliquez-vous avant tout, par-dessus tout,
 rallier,  tenir unies et agissant ensemble, tout ce que vous avez, en
Grce, de forces gouvernementales. La division, la dispersion, la lutte
intestine des forces gouvernementales est le plus grand danger, le
mal le plus grave des pays libres. Parmi les pays qui ont tent d'tre
libres, presque tous ceux qui ont pri, les petits surtout, ont pri par
ce mal-l. Je sais combien il est difficile de rallier et de tenir unies
les diverses forces gouvernementales. Je sais quelle est la puissance de
l'esprit de parti et de coterie, des traditions et des passions de parti
et de coterie. Je sais tout ce qu'il faut sacrifier et souffrir pour
leur rsister. Je persiste  dire que, dans les pays libres, et encore
plus dans ceux qui ne sont ni grands ni anciens, il y a ncessit de
poursuivre cette alliance, car c'est une question de vie ou de mort.

J'ajoute qu'entre les divers partis, c'est surtout  celui qui a lutt
longtemps pour l'indpendance et la libert nationales, qu'est impose
la ncessit de mnager et de rallier les forces gouvernementales; car,
par le cours naturel des choses, ce parti-l ne les possde pas toutes.
Ce n'est pas au sein de l'insurrection, mme la plus juste, ce n'est pas
dans la lutte, mme la plus belle, pour la libert, que se placent et se
forment toutes les situations et les forces gouvernementales. Beaucoup
de celles qui existaient avant la lutte restent en dehors de ce
mouvement, ou bien s'y perdent. Parmi celles qui s'lvent et brillent
dans la lutte, beaucoup sont trangres, si ce n'est contraires, 
l'esprit de gouvernement. Quand donc le jour du gouvernement arrive,
quand l'ordre constitutionnel doit succder  la lutte nationale, il
faut, il faut absolument que le glorieux parti qui a lutt et vaincu
sache se dire que, seul, il ne suffit pas  gouverner, qu'il ne possde
pas en lui-mme, et  lui seul, toutes les forces ncessaires et propres
au gouvernement. Il faut qu'il cherche ces forces l o elles sont,
qu'il les accepte telles qu'elles sont, et qu'il leur donne, dans le
gouvernement, leur place et leur part. Sans quoi, le gouvernement ne se
fondera pas, et toutes les luttes soutenues par le pays seront perdues;
car, aprs tout, c'est par le gouvernement que les pays durent, et c'est
 un gouvernement durable que toutes les luttes doivent aboutir.

Voici ma seconde rflexion.

Vous tes trs-proccup de l'avenir de la race hellnique, de toute la
race hellnique, et vous avez raison. Je vois la place que tient, dans
votre pense et dans votre conduite, l'avenir de cette race. Je crois,
comme vous, et je tiens presque autant que vous  cet avenir. Mais ne
vous y trompez pas, il n'arrivera pas demain. Est-il trs-loin? Je n'en
sais rien. Ce que je sais, c'est qu'il n'est pas trs-prs. Tenez ceci
pour certain: l'Europe, et quand je dis l'Europe, je dis la bonne comme
la mauvaise politique europenne, vos amis comme vos ennemis, l'Europe
ne veut pas de la chute prochaine de l'Empire ottoman; l'Europe fera
tout ce qu'elle pourra pour retarder cette chute et ses consquences.
Acceptez cette situation dans le prsent, sans renoncer  l'avenir. Si
on croit que vous ne l'acceptez pas, si on croit que vous travaillez 
presser l'vnement que l'Europe veut ajourner, la politique europenne
se tournera contre vous, et vos meilleurs amis ne pourront rien pour
vous. Je ne voudrais pas que vous vous fissiez,  cet gard, aucune
illusion; l'Europe a, sur cette question, un parti bien pris, et la
Grce ne forcera pas la main  l'Europe. Je ne vous demande pas de
supprimer les sentiments qui vous animent; je vous demande de ne pas les
laisser agir hors de saison; car il n'y aurait, pour vous, ni honneur,
ni profit. Croyez-moi; occupez-vous de l'intrieur de la Grce; qu'elle
acquire la consistance d'un tat bien gouvern au dedans, incontest au
dehors: c'est aujourd'hui tout ce qui se peut faire et tout ce qu'il y a
de plus efficace  faire pour son avenir.

Trois semaines aprs l'arrive de ma lettre  Athnes, les
pressentiments qui me l'avaient fait crire se ralisaient; M.
Maurocordato, battu dans les lections tombait du pouvoir; le roi Othon
appelait  sa place M. Colettis, qui formait un cabinet dans lequel
entrait M. Metaxa; les deux grands partis nationaux de la Grce, le
parti guerrier et le parti religieux, aprs s'tre rapprochs dans
l'arne lectorale, s'alliaient ainsi dans le gouvernement, et M.
Colettis me rpondait en me disant: J'ai vu avec peine que vous
sembliez craindre qu'il se ft, sous mon ministre, un mouvement contre
les frontires ottomanes. C'est un devoir pour moi de dissiper ces
craintes. J'ai toujours cru, il est vrai, et je crois encore que
les limites de la Grce ne sont pas le mont Othrix, qu'un lien sacr
unissait et unit les provinces grecques soumises  la Turquie aux
provinces qui ont t assez heureuses pour tre dclares indpendantes.
Les destines de la Grce sont plus vastes que celle que les protocoles
lui ont faite. Telle est ma croyance; mais je n'ai jamais pens que
c'tait par l'invasion, par la propagande arme que ces destines
devaient s'accomplir. Un temps viendra o la force seule des choses
fera ce que nous ne pourrions faire aujourd'hui sans un bouleversement
gnral qui emporterait peut-tre le royaume de Grce. Je suis donc
partisan du _statu quo_. Aussi, ds mon entre au ministre, me suis-je
srieusement occup de mettre un frein  la fougue de certains esprits
peu rflchis et peu prvoyants qui voulaient pousser le gouvernement
dans une voie dangereuse et antinationale. Les mesures que j'ai prises
ont eu les plus heureux rsultats; les relations entre les autorits
grecques et les autorits ottomanes de la frontire sont parfaitement
amicales; elles se prtent un appui rciproque. Je vous dclare, mon
respectable ami, que, tant que je serai premier ministre, la Turquie
n'aura rien  craindre de ma part; je regarde tout mouvement hostile
contre les frontires voisines comme impolitique et dangereux. Je vous
l'ai dit souvent  Paris, je vous l'cris d'Athnes.

A l'intrieur, M. Colettis se dclarait bien rsolu  soutenir fermement
le roi Othon, et plein d'espoir que, malgr l'aveuglement des passions
populaires et les exigences des intrts personnels, il russirait,
avec l'appui de la France et l'attitude tranquille des puissances
continentales,  maintenir son pays dans les lois de la monarchie
constitutionnelle et les limites des traits. Mais, en mme temps, il
me manifesta sans rserve sa profonde mfiance de l'Angleterre et de son
reprsentant: Vous connaissez, me dit-il, mon opinion sur la politique
anglaise; je vous l'ai dveloppe bien des fois; elle tait base sur
une longue exprience. Aussi la sincrit qu'affectait d'afficher M.
Lyons m'a surpris  un point tel que je me suis souvent demand si je
m'tais tromp et si mon exprience avait t mise en dfaut. Je ne
pouvais comprendre cependant que l'Angleterre, qui avait tant fait pour
empcher la Grce d'exister, pt vouloir autre chose, la Grce existant
malgr elle, que d'organiser une Grce anglaise, gouverne par un
ministre anglais. Les faits vinrent bientt me prouver que je ne
m'tais pas tromp. Je fis connatre  notre ami Piscatory la tendance
de M. Lyons et de sa politique; je voulus le convaincre que, pour M.
Lyons, toute la Grce se rsumait dans la personne de M. Maurocordato
et de quelques hommes aveuglment dvous  sa politique. Il ne partagea
pas mon opinion. Je fus forc de lui dire:--Mon ami, nous ne pouvons
nous entendre sur cette question; restons amis, mais ne parlons plus des
affaires du pays.--J'ai cru alors que c'tait un devoir pour moi de ne
plus vous crire; je n'tais pas d'accord sur l'ensemble avec Piscatory;
vous crire la manire dont je voyais les choses, c'tait me mettre en
opposition avec lui; vous reprsenter les choses comme Piscatory les
voyait, c'tait violenter ma conscience. J'ai prfr garder le silence
jusqu'au moment o les faits viendraient prouver que j'tais dans le
vrai.

Sir Edmond Lyons fit tout ce qu'il fallait pour convaincre de plus en
plus M. Colettis qu'en effet il tait dans le vrai. Envoy en Grce par
lord Palmerston, et d'un esprit roide en mme temps que d'un caractre
ardent et fidle, il avait gard les passions et les traditions de la
politique exclusive et imprieuse de son ancien chef. La chute de M.
Maurocordato tait, pour cette politique, un grave chec, et pour sir
Edmond Lyons lui-mme la chute de sa propre domination en Grce. Son
hostilit contre le nouveau cabinet, c'est--dire contre M. Colettis,
fut publique et sans mesure; soit dans l'emportement de sa colre, soit
de dessein prmdit, il l'attaqua  tout propos avec un acharnement
infatigable, lui attribua les projets les plus contraires  la paix de
l'Europe, et se mit partout  l'oeuvre, au dedans comme au dehors, pour
lui susciter toutes sortes d'obstacles. Il fit plus; il se brouilla
ouvertement avec M. Piscatory, l'accusa d'avoir travaill  renverser M.
Maurocordato, et cessa d'avoir, avec lui, les rapports et les procds
que leur situation officielle et leur intimit rcente rendaient aussi
naturels que ncessaires.

L'embarras tait grand pour moi: c'tait prcisment  cette poque que
s'tablissait, entre lord Aberdeen et moi, la plus cordiale entente;
nagure, au chteau d'Eu et  Windsor, nous nous tions entretenus 
fond de toutes choses; j'avais reconnu et prouv, entre autres dans la
question du droit de visite, l'lvation et l'quit de son esprit et
son loyal dsir d'un srieux accord entre nos deux pays et nos deux
gouvernements. Je pris le parti de traiter avec lui,  coeur ouvert et
 visage dcouvert, des affaires de Grce comme des autres; je lui
crivis[86]: Je voudrais continuer  vous faire lire tout ce qui
m'arrive d'Athnes. L'impression que j'ai rapporte de nos entrevues
 Eu et  Windsor, c'est que, si nous nous montrons tout, si nous nous
disons tout l'un  l'autre, nous finirons toujours par nous entendre.
Ai-je tort? En tout cas, voici ce que je copie textuellement dans une
lettre de M. Piscatory du 10 octobre, que je ne vous envoie pas tout
entire parce qu'elle est pleine d'affaires trangres  la politique
grecque:

[Note 86: Le 28 octobre 1844.]

--Je n'ai pas got  vous parler de sir Edmond Lyons, je ne voulais
mme vous en parler que le jour o les rapports convenables seraient
rtablis, ce que j'espre; je ne qualifie pas, mme avec vous, ses
faons d'agir; je vous en laisse juge; tout ce que je puis vous dire,
c'est que, depuis plusieurs jours, les attachs de la lgation anglaise
se plaignent des procds de sir Edmond, et qu'ils sont venus me prier,
sous toutes les formes, de rtablir les anciennes relations. J'ai
toujours rpondu qu'on savait bien que ce n'tait pas moi qui les avais
changes, que je n'avais pas pris au srieux des faons de faire dont
j'avais eu droit de me plaindre, que sir Edmond Lyons poli me trouverait
poli, intime dans l'avenir comme dans le pass, qu'enfin je n'avais ni
mauvaise humeur, ni rancune. Tout cela a-t-il t rpt? Je n'en sais
rien, c'est probable; le fait est que sir Edmond et lady Lyons sont
venus hier  Patissia pendant que nous tions absents, que j'irai
aujourd'hui rendre la visite, et que tout sera fait pour maintenir la
bonne attitude du ct o elle est dj si videmment.

De tout cela, mon cher lord Aberdeen, je ne veux relever qu'une seule
chose, c'est l'esprit modr et conciliant qu'y apporte M. Piscatory. Je
suis sr qu'il est trs-sincrement proccup du dsir de faire tout ce
qu'il pourra, et qu'il fera en effet tout ce qu'il pourra honorablement
pour ramener sir Edmond Lyons, et vivre de nouveau avec lui, d'abord en
bons termes, puis en bonne intelligence. Aidez-le  cela. Vous seul y
pouvez quelque chose.

Un seul mot sur le fond des affaires grecques. Ne nourrissez,
contre Colettis, point de prvention irrvocable. Je ne sais s'il se
maintiendra au pouvoir; les pronostics de M. Piscatory  cet gard sont
fort diffrents de ceux de sir Edmond Lyons. Mais, en tout cas, tenez
pour certaines ces deux choses-ci: l'une, que M. Colettis est et sera
toujours en Grce un homme fort important; l'autre, que c'est un homme
d'un esprit rare, lev, capable de s'clairer par l'exprience et les
bons conseils, et dont il y a un grand parti  tirer pour le rsultat
que vous dsirez comme moi, l'affermissement tranquille de ce petit tat
grec. Il est plein de prjugs et de dfiance contre la politique de
l'Angleterre envers la Grce; mais on peut extirper de son esprit ces
vieilles rancunes. C'est, je vous le rpte, un homme trs-perfectible
et trs-_clairable_. Il a quelque estime pour mon jugement et une
pleine confiance dans mon bon vouloir pour son pays. Je veux qu'il ait
aussi confiance en vous, et qu'il croie votre politique envers la Grce
ce qu'elle est rellement, c'est--dire sincre comme la ntre. On peut,
j'en suis sr, l'amener  cela, et ce serait un grand pas vers le solide
rtablissement de notre entente cordiale  Athnes, rsultat auquel je
tiens infiniment, pour le prsent et pour l'avenir.

En essayant ainsi de changer l'opinion de lord Aberdeen sur M. Colettis
et celle de M. Colettis sur la politique de lord Aberdeen envers la
Grce, j'entreprenais une oeuvre trs-difficile, et je mettais lord
Aberdeen dans un embarras encore plus grand que le mien. Si je parvenais
 le convaincre que nous avions raison, je l'obligeais  rappeler de
Grce sir Edmond Lyons, marin minent et honor dans sa carrire, ardent
patriote anglais, fort accrdit et bien apparent dans son pays, fort
soutenu par lord Palmerston. J'imposais ainsi  lord Aberdeen une
grave difficult intrieure et parlementaire, en mme temps que je lui
demandais de penser et d'agir, sur les partis grecs et leurs chefs,
autrement que n'avait fait le gouvernement anglais et qu'il n'avait
fait lui-mme jusque-l. Il continua de protester, aussi sincrement que
hautement, contre toute prtention  une influence dominante en Grce:
On peut avoir trop comme trop peu d'influence, disait-il  M. de
Jarnac[87], et je suis sr qu'en Grce nous en aurons toujours assez,
quel qu'y soit le ministre. Mon indiffrence est complte  cet gard.
Je pense, il est vrai, qu'avec les ides de conqute et d'agrandissement
qu'il n'a pas hsit  avoir tout haut, M. Colettis peut tre un homme
dangereux; mais je ne suppose pas du tout que la France veuille le
soutenir dans l'excution de ces ides; et, en tout cas, je suis certain
que l'Angleterre et la Russie ne s'y prteront point. Je suis donc
parfaitement tranquille  cet gard. Ma grande raison de proccupation
et de regret dans toute cette affaire, c'est ma conviction croissante
de l'extrme difficult de toute coopration cordiale avec les agents
franais, et l'affaiblissement de ma confiance dans la solidit de
ce bon accord que j'ai tant dsir de maintenir et de fortifier. Les
instructions que lord Aberdeen donnait  sir Edmond Lyons furent en
harmonie avec ses paroles  M. de Jarnac; il lui enjoignit de se tenir
 l'cart, de rester tranger  toute discussion politique, de ne point
prendre le caractre d'un homme de parti, de ne point se montrer hostile
au gouvernement du roi Othon; il blma son attitude et ses procds
personnels envers M. Piscatory: La confiance entre sir Edmond et M.
Piscatory est tout  fait hors de question, m'crivait-il[88], et je ne
pourrais, en homme d'honneur, lui ordonner d'affecter ce qu'il ne
sent pas; mais les rapports ordinaires de socit ne doivent pas tre
altrs, et je vous promets que sir Edmond ne fera rien pour s'opposer
au gouvernement de M. Colettis. Je ne puis lui prescrire de l'approuver,
car je ne l'approuve pas moi-mme; mais il ne prendra part  aucune
mene contre lui, et surtout il ne fera aucune tentative pour faire
prvaloir l'influence anglaise. J'aurai soin que mes instructions soient
scrupuleusement observes. Il persistait en mme temps  penser et
 dire que M. Piscatory n'avait pas observ les miennes, qu'il avait
second M. Colettis dans son travail pour renverser M. Maurocordato,
seulement avec plus d'habilet et de mesure que sir Edmond Lyons n'en
avait mis  le soutenir; et il conservait contre M. Colettis toutes les
mfiances que, ds le premier moment, il m'avait tmoignes.

[Note 87: Le 20 septembre 1844.]

[Note 88: Le 11 novembre 1844.]

Dans cette difficile situation, je fis sur-le-champ deux choses, toutes
deux ncessaires pour nous donner  la fois, en Grce et en Europe,
force et raison.

Je n'ignorais pas que le prince de Metternich partageait les mfiances
de lord Aberdeen sur M. Colettis, et qu'il tait de plus fort peu
bienveillant pour le rgime constitutionnel issu  Athnes de la
rvolution du 15 septembre 1843 et pour ses partisans. Mais je le savais
aussi d'un esprit toujours libre, enclin  prendre, en toute occasion,
le rle d'arbitre impartial, et dcid d'ailleurs  ne pas se prononcer
vivement contre le ministre de M. Colettis, car le chef du parti russe
en Grce, M. Metaxa, y sigeait, et M. de Metternich se mnageait autant
avec Ptersbourg qu'avec Londres. Il me revenait que son ministre 
Athnes, M. de Prokesch, gardait une attitude neutre et expectante.
J'crivis au comte de Flahault[89]: M. de Metternich a trop de
connaissance des hommes pour ne pas savoir qu'ils ne sont point des
quantits constantes et invariables, surtout quand ils sont de nature
intelligente et active. Il a connu le Colettis d'autrefois, le Colettis
de la lutte pour l'indpendance grecque, le Colettis conspirateur, chef
de Pallicares, tranger  l'Europe. Il ne connat pas le Colettis qui a
pass sept ou huit ans en France, spar de ses habitudes et de ses amis
d'Orient, observateur immobile et attentif de la politique occidentale,
des socits civilises, surtout de la formation laborieuse d'un
gouvernement nouveau, au milieu des complications diplomatiques et des
luttes parlementaires. C'est l le Colettis qui est retourn en Grce et
qui la gouverne maintenant. Celui-ci diffre grandement de l'ancien. Je
suis loin de dire que, dans le Colettis d' prsent, il ne reste rien
du Colettis d'autrefois, que toute ide fausse, toute passion aveugle
soient extirpes de cet esprit, et qu'il ne se laisse pas encore
quelquefois bercer vaguement par certaines ambitions ou esprances
chimriques. Mais je crois que les ides saines et les intentions
modres prvalent aujourd'hui dans la pense de cet homme. Je le crois
sincrement dcid  faire tous ses efforts pour maintenir le trne du
roi Othon, pour tablir dans son pays, aux termes de ses lois actuelles,
un peu d'ordre et de gouvernement, et en mme temps rsign  ne
point se mettre, par des tentatives d'insurrection hellnique et
d'agrandissement territorial, en lutte avec la politique europenne, sur
la volont et la force de laquelle il ne se fait plus aucune illusion.

[Note 89: Le 18 novembre 1844.]

Si cela est, comme je le crois, le prince de Metternich conviendra
qu'il y a un assez grand parti  tirer de cet homme pour contenir, en le
dcomposant peu  peu, le parti rvolutionnaire qui, au dedans comme
au dehors, s'agite encore en Grce, et pour conduire les difficiles
affaires du roi Othon. Le prince de Metternich peut d'autant mieux agir
ainsi et diriger en ce sens l'action de ses agents, qu'il n'y a,
dans cette conduite, pas le moindre risque  courir; car, si elle
ne russissait pas, si les ministres grecs rentraient dans des
voies rvolutionnaires et turbulentes, les cinq puissances, qui sont
parfaitement d'accord  ne pas le vouloir, seraient toujours, sans
grand effort, en mesure de l'empcher, et s'uniraient sur-le-champ  cet
effet.

Ma provocation ne fut point vaine: les instructions du prince de
Metternich confirmrent M. de Prokesch dans sa disposition bienveillante
pour le ministre Colettis-Metaxa; celles de Saint-Ptersbourg
prescrivirent au charg d'affaires russe, M. Persiani, d'appuyer ce
cabinet et de rgler en tout cas son attitude sur celle du ministre
d'Autriche. Le ministre de Prusse, M. de Werther, tint la mme conduite.
Le ministre de Bavire, M. de Gasser, pensait et agissait comme M.
Piscatory. Toutes les cours continentales taient ainsi, plus ou moins
explicitement, en bons termes avec le nouveau cabinet d'Athnes, et sir
Edmond Lyons restait isol dans son hostilit.

Mais je ne m'abusais point sur ce qu'il y avait d'insuffisant et de
prcaire dans cette situation; je savais l'importance de l'action
anglaise en Orient, et la faiblesse des cabinets du continent pour
rsister  celui de Londres quand celui de Londres avait vraiment une
volont. J'avais  coeur d'attnuer le dsaccord qui existait entre lord
Aberdeen et moi sur les affaires de Grce et d'en tarir peu  peu les
sources; je voulais du moins maintenir lord Aberdeen dans ses intentions
d'immobilit politique  Athnes, et nous donner de plus en plus raison
 ses yeux contre les emportements de sir Edmond Lyons. Ce qui importait
le plus pour atteindre  ce but, c'tait l'attitude, le langage et la
conduite de M. Piscatory  Athnes, car c'tait essentiellement sur lui
que portaient l'humeur et la mfiance du cabinet anglais. Je connaissais
bien M. Piscatory, et malgr nos dissentiments de 1840, j'avais pour
lui une amiti et une confiance vritables: proccup de lui-mme et
trs-soigneux de son propre succs, il tait en mme temps ami chaud et
fidle, et serviteur loyal du pouvoir qu'il reprsentait; quelquefois
trop imptueusement domin par ses impressions du moment, ses premires
ides et l'intemprance de ses premires paroles, il tait trs-capable
de s'lever plus haut, de se gouverner selon un grand dessein, et
de prendre courageusement sa place dans une conduite d'ensemble et
d'avenir. Je rsolus d'agir avec lui comme avec lord Aberdeen, de lui
dire sur toutes choses toute ma pense, de le faire pntrer  fond
dans notre situation, et de m'assurer son concours en l'associant  ma
responsabilit. Je lui crivis: Vous tes, quant  prsent, ma plus
grande affaire. Rellement grande, car la chute de Maurocordato a t 
Londres, et pour lord Aberdeen personnellement, un amer dplaisir. Non
qu'il ait fortement  coeur que tel ou tel parti, tel ou tel homme soit
au pouvoir en Grce; il est,  cet gard, parfaitement sens; mais il
pressent la mauvaise position que ceci lui fera, les embarras que
ceci lui donnera dans le Parlement. Quand on l'attaquait sur l'entente
cordiale, quand on lui demandait ce qu'elle devenait, quelle part de
succs il y avait, la Grce tait sa rponse, sa rponse non-seulement
 ses adversaires, mais aussi  ceux de ses collgues qui hsitaient
quelquefois dans sa politique. Quand sir Edmond Lyons crivait que vous
lui aviez loyalement promis de soutenir M. Maurocordato, Voil  quoi
sert l'entente cordiale disait lord Aberdeen  sir Robert Peel qui en
avait dout. Il a perdu cette rponse; il est aujourd'hui en Grce dans
la mme situation qu'en Espagne;  Athnes comme  Madrid, il expie les
fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de ses agents. C'est un
lourd fardeau; il en a de l'inquitude et de l'humeur. Il s'en prend
 nous,  vous; il vous reproche la rupture de l'entente, la chute de
Maurocordato; il vous accuse de l'avoir voulue, prpare, tout au moins
de n'avoir pas fait ce qu'il fallait, ce que vous pouviez pour l'viter.
Vous auriez d, dit-il, peser davantage sur Colettis, dans l'origine
pour qu'il ft ministre avec Maurocordato, plus tard pour qu'il ne lui
ft pas d'opposition. Je nie, j'explique; je soutiens que Maurocordato
est tomb par sa faute, par la faute de sir Edmond Lyons qui l'a
conseill et auquel il n'a pas su rsister. Je prouve que vous l'avez
averti de trs-bonne heure, constamment, et que vous l'avez soutenu
aussi longtemps que vous l'avez pu sans vous perdre, vous et votre
gouvernement, dans l'esprit de la Grce. J'embarrasse lord Aberdeen;
je l'branle, car il a l'esprit juste et il est sincre; il veut
sincrement avec nous l'entente cordiale, en Grce le dveloppement
rgulier du gouvernement constitutionnel sous le roi Othon; il n'a point
le mauvais vouloir, les arrire-penses que Colettis lui suppose. Je lui
fais entrevoir la vrit, les torts de Lyons et leurs consquences; mais
je ne le persuade pas pleinement et dfinitivement; je ne dissipe pas
son humeur, car ses embarras dans le Parlement lui restent, et je ne
puis pas l'en dlivrer.

J'ajoute entre nous, mon cher ami, que de loin, pour un spectateur qui
a du sens et un peu d'humeur, la chute de Maurocordato, en admettant
qu'elle ait t naturelle et invitable, ne parat pas bien
honorablement motive pour ses adversaires, ni pour la Grce mme.
Ces griefs, ces colres, ces clameurs, ces cris de vengeance contre le
ministre Maurocordato,  propos de la distribution des places ou des
manoeuvres lectorales, tout cela parat fort exagr et dict par des
passions ou des intrts personnels. M. Maurocordato n'a commis aucun
acte grand et clair de coupable ou mauvaise politique; il n'a point
trahi le roi ni la constitution; aucun intrt vraiment national, aucun
danger clatant ne semble avoir command sa chute; elle a t amene
par des rivalits et des prtentions de parti, de coterie, de personnes.
Pourquoi Colettis n'avait-il pas voulu tre ministre avec lui? Pour lui
laisser essuyer les pltres constitutionnels et faire les lections.
Cela peut avoir t trs-bien calcul; cela ne donne pas grande ide
de l'habilet de Maurocordato; mais cela n'inspire pas non plus grande
estime pour les causes de sa chute et pour ses successeurs.

C'est l l'tat d'esprit de lord Aberdeen, le plus impartial des
membres de son cabinet, le meilleur quant  l'entente avec nous.
Voil contre quelles dispositions nous avons  lutter et avec quelles
dispositions nous avons  vivre  Londres, quant au gouvernement actuel
de la Grce.

Mes conversations, mes lettres n'ont pas t sans effet. J'ai obtenu
des instructions formelles de lord Aberdeen  sir Edmond Lyons: 1 pour
que, dans ses rapports sociaux, il laisst l sa colre, son humeur, et
vct, comme il le doit, convenablement avec vous; 2 pour qu'il se tnt
tranquille, dans les affaires intrieures de la Grce, n'attaqut point
le ministre Colettis et ne lui suscitt aucun obstacle.

Ces instructions sont donnes  Londres srieusement, sincrement.
Comment seront-elles excutes  Athnes? Nous verrons; mais je serai en
droit et en mesure d'en rclamer l'excution.

Trs-confidentiellement, de lui  moi, lord Aberdeen me tmoigne
des craintes sur l'esprit au fond peu constitutionnel et sur les vues
d'agrandissement de Colettis. Il me demande de lui promettre qu'au
dedans la constitution, royaut et liberts publiques, au dehors les
traits et le _statu quo_ territorial seront respects. Il se mfie
beaucoup de l'alliance avec M. Metaxa, et demande ce que nous aurions
dit dans le cas o M. Maurocordato l'aurait contracte, et si nous
sommes srs que nous n'en serons pas dupes.

Voil la face extrieure des affaires grecques entre Paris et Londres.
Je viens  la face intrieure et purement grecque, telle que je la vois.

J'admets tout ce que vous me mandez sur les causes de la chute de
Maurocordato, sur la satisfaction gnrale du pays, sur la bonne
direction actuelle des affaires, sur la grande position, le bon tat
d'esprit et l'ascendant mrit de Colettis. Il faut le soutenir et
l'aider. Il faut maintenir, en la surveillant, son union avec M. Metaxa.
Il faut pratiquer, en un mot, la politique vraiment grecque et bonne
pour la Grce, malgr les embarras qu'elle nous suscite. Je n'ai pas,
sur cela, la moindre hsitation.

Mais prenez bien garde aux deux points que voici.

Colettis est un esprit suprieur, et par l il peut sortir de
l'ornire de ses anciennes ides et prventions. Mais c'est un naturel
trs-passionn et trs-tenace dans sa passion, car il est plein de force
et de dvouement, et quoiqu'il ait beaucoup appris, il est plein encore
d'ignorance. Par l il peut aisment retomber dans l'ornire.

Parmi ses anciennes prventions, aucune n'est plus profonde que sa
mfiance de la politique de l'Angleterre envers la Grce. Il ne voit
pas les faits nouveaux qui ont modifi ou qui peuvent modifier cette
politique; et s'il les entrevoit un moment, il les oublie, au premier
prtexte, pour rentrer dans l'antipathie et la lutte.

Le parti anglais peut fort bien, par le jeu des institutions, tre
battu et cart, pour un temps, du pouvoir en Grce. Bon gr mal gr,
l'Angleterre s'y rsignera. Mais la Grce ne peut pas encourir le
mauvais vouloir permanent, l'hostilit dclare de l'Angleterre.
Elle n'est pas en tat de supporter, soit les coups directs, soit les
complications europennes qui en rsulteraient.

Ne perdez jamais cela de vue, et faites en sorte que Colettis y pense.

Rgle de conduite essentielle, fondamentale. Maintenez-vous en bons
rapports avec les hommes du parti anglais qui s'y prteront, surtout
avec M. Maurocordato. Je serais surpris s'il ne s'y prtait pas.
Ayez toujours en perspective un rapprochement entre Colettis et
lui. Mnagez-en, prparez-en la possibilit. Cela peut tre un jour
indispensable pour la Grce. Cela nous est bon  nous. Il faut que ce
soit l, pour nous, une politique relle et une attitude constante.

Je ne partage pas les inquitudes de lord Aberdeen sur l'esprit
peu constitutionnel de Colettis. Par got ou par ncessit, il sera
constitutionnel. Mais je ne suis pas aussi rassur sur ses vues
territoriales, sur le travail cach ou l'entranement non prmdit
auquel il pourrait se livrer. Ne lui laissez de ce ct aucune
incertitude, aucune chimre dans l'esprit. La lutte partielle qui a
affranchi et fond la Grce ne peut pas se recommencer. La question est
aujourd'hui plus grande et plus claire. C'est du maintien ou de la chute
de l'Empire ottoman qu'il s'agit; et cette question-l, ce n'est pas la
Grce qui dcidera de son moment.

Mon cher ami, je n'exige pas de vous que vous pensiez, avant tout,
 notre politique gnrale, et que vous ne fassiez strictement, aux
affaires de la Grce, que la part qui leur revient dans l'ensemble de
nos affaires. Cela vous serait peut-tre impossible. C'est moi que
cela regarde. Mais je vous demande de ne jamais oublier notre politique
gnrale, et de veiller constamment  ce qu'en faisant les affaires de
la Grce et de la France en Grce, vous ne suscitiez, dans nos affaires
gnrales, que la mesure d'embarras qui sera rellement invitable. Vous
tes aujourd'hui, je vous le rpte, mon principal embarras. Je ne m'en
plains point; je ne vous le reproche point; vous avez fait ce qu'il
y avait  faire  Athnes; je vous en ai approuv et je vous y
soutiendrai. Mais dites-vous souvent que, quelque intrt que nous ayons
 Athnes, ce n'est pas l que sont les plus grandes affaires de la
France.

_Post-scriptum._ Sir Stratford Canning, qui est, vous le savez, fort
honnte homme et qui aime la Grce, crit  lord Aberdeen sans colre
mais avec tristesse,  propos de l'tat actuel des choses et du
ministre Colettis-Metaxa: Tout ceci ne tournera au profit ni de
l'Angleterre ni de la France.

Sir Stratford Canning craignait que l'alliance de M. Colettis avec M.
Metaxa ne tournt au profit de la Russie. Il se trompait; il ne savait
pas  quel point ces deux hommes taient de taille ingale, et quelle
force politique suprieure M. Colettis puiserait bientt dans sa
supriorit personnelle d'esprit et de caractre. Les faits ne tardrent
pas  le prouver. Deux mois aprs la formation du cabinet, M. Piscatory
m'crivait[90]: Colettis va bien; il a fort largi son cercle; nous
avons dcidment gagn la partie contre ses vieilles ides. A-t-il
raison d'avoir une entire confiance? Je n'ose l'affirmer; mais il a
certainement une puissance relle. Viendra-t-il  bout, comme il le
croit, de fonder un gouvernement? La tche est rude; mais il ne lchera
pas prise facilement. Le roi et la reine, charms de leur voyage dans
les provinces, lui savent gr de l'accueil qu'ils ont reu partout; et
les gens d'ordre, ceux-l mme qui ont une prfrence pour le nom de
Maurocordato, sentent bien que Colettis peut seul les protger, et que
son entente ou sa rupture avec Metaxa sont le succs ou la perte de la
cause. Deux mois plus tard, au moment o la vrification des pouvoirs
se terminait dans la Chambre des dputs  Athnes, M. Piscatory me
tenait le mme langage[91]: Le succs de Colettis continue. Je ne lui
passe rien. Metaxa se conduit honntement jusqu'ici. Il voit bien que
son parti se dissout sous le soleil Colettis; mais il sent qu'en se
sparant, il se perdrait; je le soigne. Je m'occupe peu du roi; Colettis
est l tout-puissant, au moins autant qu'on peut l'tre. Il faut voir
la session. J'espre qu'elle ne sera pas mauvaise. J'ai sauv plusieurs
dputs maurocordatistes; je sauverai Maurocordato. Je le fais pour
vous; ici, ce n'est bon  rien; il n'y a pas de pays o la chevalerie
ait moins de valeur, mme auprs de ceux qui en profitent.

[Note 90: Le 20 octobre 1844.]

[Note 91: Le 30 dcembre 1844.]

Plus la session avanait, plus la majorit se prononait avec clat pour
le ministre, et pour M. Colettis dans le ministre. Quelques postes
considrables taient vacants; entre autres, dans le cabinet mme, celui
de ministre de l'instruction publique et des cultes; des amis de M.
Metaxa taient sur les rangs; M. Colettis dsirait appeler l'un d'entre
eux; mais ils taient tous si ardents en matire religieuse, qu'il
hsitait  leur remettre la direction des cultes: Je pense, m'crivait
M. Piscatory[92], que, s'il faut faire un sacrifice; il doit tre au
profit de l'entente. Je ne crains pas que cette entente se rompe: M.
Metaxa n'a nulle envie de refaire ce qu'il a fait pendant l'assemble
nationale; il sait bien qu'il a affaira  un collgue bien autrement
fort que M. Maurocordato. Il sait que M. Colettis ne craindrait pas
de se passer de lui; je le crois aussi; mais s'il n'y a pas de
danger srieux dans cette sparation, il y aurait au moins de grands
inconvnients. Le ministre, tel qu'il est, doit faire certainement
la session. Arriv jusque-l, il ira facilement jusqu' la session
prochaine. L'entente, contrarie uniquement par les mauvaises fractions
des deux partis, par les susceptibilits de M. Metaxa, par les succs
trop apparents de M. Colettis, est surveille avec soin par tous les
gens senss. M. Colettis lui fera, je n'en doute pas, des concessions;
mais il les mesure si juste que j'ai quelquefois peur que ce ne soit
trop juste. Je ne cesse de l'avertir, et surtout j'ai grand soin des
inquitudes assez vives de M. Metaxa. M. le ministre d'Autriche veille
de son ct; et il sera moins suspect que moi au roi et  la reine,
quand il leur conseillera des mnagements pour M. Metaxa dont on
oublie difficilement, au palais, la conduite en septembre et pendant
l'assemble nationale.

[Note 92: Le 10 janvier 1845.]

Le dire de M. le ministre d'Angleterre est maintenant celui-ci: --Le
ministre est mauvais, la chambre trs-mauvaise, son bureau dtestable;
cependant il est possible qu'on russisse, et dans ce cas, le succs
prouvera l'excellence des institutions.--C'est  M. de Prokesch que sir
Edmond Lyons a tenu ce langage. M. le ministre de Bavire, qui l'a vu
hier, l'a galement trouv plus modr et parlant beaucoup d'un cong de
dix-huit mois dont il aurait grand besoin, et auquel il avait bien droit
aprs un sjour de dix ans.

Malgr ma satisfaction de l'tat gnral des faits  Athnes, ce dernier
rapport de M. Piscatory m'inquita vivement: Prenez-y garde, lui
crivis-je[93]; votre situation me parat bien tendue. J'appelle toute
votre sollicitude sur deux points. Pas de rupture avec Metaxa. Colettis
ne tiendra pas longtemps seul contre Maurocordato et Metaxa runis. De
plus, grande surveillance des hommes de dsordre; car, aprs tout, ce
sont les amis de Colettis, et il les mnage, pas plus peut-tre qu'il
ne peut, mais  coup sr, plus qu'il ne faut. S'il se brouillait avec
Metaxa, il serait livr  ces hommes-l, et il s'engagerait dans la
violence, faute de force. Et la violence ne le mnerait pas loin. Encore
une fois, il n'aurait pas mme la ressource de troubler l'Europe; cela
ne dpend pas de lui. Mais il tomberait,  son grand mal, au grand mal
de la Grce, et aussi au ntre.

[Note 93: Le 27 juillet 1845.]

Mon inquitude ne me trompait pas. M. Metaxa supportait de plus en
plus impatiemment l'ascendant toujours croissant de M. Colettis. Une
opposition, forme des amis de M. Maurocordato et des plus ardents
nappistes, mcontents que le cabinet ne ft pas assez pour eux, se
manifesta dans la chambre des dputs; sir Edmond Lyons la soutint avec
sa passion accoutume; les intrts de l'orthodoxie grecque lui parurent
un bon terrain pour engager une lutte; la foi catholique du roi Othon et
la difficult d'assurer, selon le voeu formel de la constitution, la foi
grecque de son successeur, ramenaient sans cesse les dbats de ce genre:
L'alliance anglo-russe a t tente, m'crivit M. Piscatory[94] et M.
Metaxa s'y est laiss entraner; la question s'est pose entre lui et
M. Colettis, entre nous et l'alliance. La majorit, qui avait paru un
moment incertaine, a fini par se prononcer fortement,  65 voix
contre 32, pour M. Colettis. Je suis convaincu qu'il fallait mettre
sur-le-champ M. Metaxa  la porte; mais je devais conseiller
le contraire, et je l'ai fait. Mes collgues m'ont tenu pour
trs-convaincu, et c'est aujourd'hui M. de Prokesch qui accepte le plus
nettement l'ide de la sparation, si l'entente est un obstacle. Il
ajoutait quelques jours plus tard[95]: Tous les jours la sparation de
Colettis et Metaxa devient plus invitable. La nomination des snateurs,
qui sera connue aujourd'hui ou demain, sera le signal. J'ai beau dire
trs-haut qu'il faut conserver l'entente; je suis convaincu que c'est
impossible; M. Metaxa a pactis avec l'opposition; mes collgues le
voient et le disent tout haut. Ne vous inquitez pas de cet
vnement; la session finira bien; l'ordre ne sera pas troubl, et
trs-probablement nous n'aurons plus bientt  lutter que contre
ceux qui veulent s'en prendre au roi. Cette opposition-l n'est pas
nombreuse, et elle n'a pas, en ce moment, de racines dans le pays. Nous
avons la force matrielle; nous avons la majorit dans la chambre des
dputs; nous l'aurons dans le snat; nous avons la confiance entire
du roi; nous soutenons le pouvoir et l'ordre. N'est-ce pas l la bonne
position, ici et devant l'Europe?

[Note 94: Le 31 juillet 1845.]

[Note 95: Le 3 aot 1845.]

La rupture clata, en effet. Nomm ministre de Grce  Constantinople,
M. Metaxa refusa cette mission. Le gnral Kalergis, le chef militaire
de l'insurrection du 15 septembre 1843, et depuis lors aide de camp du
roi Othon, fut cart de son poste d'aide de camp et nomm inspecteur
d'armes en Arcadie, ce qu'il refusa galement. Toute entente cessa entre
les chefs des trois grands partis qui divisaient la Grce et l'Europe
en Grce; et M. Colettis, fermement soutenu par le roi Othon et par
les deux chambres, resta seul charg de pratiquer et de fonder un
gouvernement libre, sous les yeux et sous le feu de MM. Maurocordato et
Metaxa devenus ses adversaires dclars.

Je ne m'tais fait avant, et je ne me fis, aprs l'vnement, aucune
illusion sur sa gravit. J'crivis sur-le-champ  M. Piscatory[96]:
Ce qui est fait est fait. Je le regrette beaucoup. Metaxa donnait 
Colettis des embarras, des dplaisirs; mais au fond il ne le gnait et
ne l'empchait de rien qui importt rellement. Quand ils n'taient pas
du mme avis, Colettis l'emportait, et quand ils taient du mme avis,
ce qui arrivait habituellement, cela servait beaucoup. Et au dehors,
leur union tait une rponse premptoire  toutes les accusations, 
tous les soupons, une garantie, partout reconnue, de force et de dure.
Qu'arrivera-t-il maintenant  l'intrieur? Je n'en sais rien. J'accepte
vos pronostics. Il se peut que Colettis, seul matre, rallie  lui les
bons lments nappistes, gouverne bien et dure. Sa cause est bonne. J'ai
confiance en lui. J'ai confiance en vous. Je sais qu'on peut russir
et durer contre l'attente de ses adversaires, et mme de ses amis. Mais
tenez pour certain que, d'ici  quelque temps,  Ptersbourg,  Londres,
mme  Vienne, parmi les matres des affaires et aussi dans le public,
on ne croira pas  la dure de Colettis. Ceci lui crera bien des
difficults de plus. Je ne puis, au premier moment, mesurer jusqu'o
iront les intrigues de ses ennemis et les mfiances des hommes qui, sans
tre ses ennemis, ne pensent pas bien de lui et ne lui veulent pas
de bien; mais,  coup sr, les ennemis se remueront beaucoup et les
indiffrents laisseront beaucoup faire. Je reois aujourd'hui mme,
de M. de Rayneval[97], une dpche qui m'avertit que les meilleures
instructions que nous puissions esprer de Ptersbourg pour M. Persiani,
c'est l'ordre de se tenir  l'cart, de ne pas approuver et de ne pas
soutenir, en ne nuisant pas. Tenez pour certain que le cabinet russe
n'entrera nulle part dans aucune lutte, petite ou grande, contre celui
de Londres, et qu'il sera charm toutes les fois qu'il croira trouver
une occasion de plaire  Londres en s'loignant de nous. Et ne comptez
pas sur les cabinets allemands; ils pensent tous trs-mal de sir Edmond
Lyons; mais je doute qu'ils le disent aussi haut ds qu'ils n'auront
plus, pour se couvrir, l'alliance de Metaxa avec Colettis. Nous serons
les seuls amis srs et publics de Colettis rest seul.

[Note 96: Le 27 aot 1845.]

[Note 97: Alors charg d'affaires de France  Saint-Ptersbourg.]

Je n'ai pas besoin de vous dire que nous serons en effet ses amis, et
trs-nettement. Je compte sur son imperturbable fixit dans les deux
points fixes de notre politique en Grce. Au dehors, le maintien du
_statu quo_ territorial et de la paix avec la Porte; au dedans, le
maintien du roi Othon et du rgime constitutionnel. Tranquille sur ces
deux points, je soutiendrai fermement l'indpendance du roi Othon pour
la formation de son cabinet et l'indpendance du cabinet grec pour la
conduite des affaires grecques. Je soutiendrai Colettis comme le chef du
parti national, et comme le plus capable, le plus honnte et le plus sr
des hommes qui ont touch au gouvernement de la Grce. Je crois tout
 fait cela, et j'aime l'homme. Je vous crois aussi trs-capable de le
soutenir en le contenant, et je vous aime aussi. Mais ne vous faites et
que Colettis ne se fasse aucune illusion. La situation o nous entrons
est trs-difficile. Je ne vois pas clairement qu'elle ft invitable. Je
crains que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps et sous tant
de formes diverses, perdu les affaires grecques, la division et la lutte
des partis intrieurs et des influences extrieures. Donnez, Colettis et
vous, un dmenti  ce pass. Je vous y aiderai de tout mon pouvoir. Je
vous prviens que je crois le danger grave et que j'y penserai 
tout moment. Faites-en autant de votre ct. J'espre que nous le
surmonterons ensemble.

Je ne me contentai pas de faire arriver mes proccupations et mes
conseils  M. Colettis par M. Piscatory; je voulus les lui exprimer
directement  lui-mme, en lui donnant en mme temps un nouveau gage de
mon amiti comme de notre appui, et en appelant fortement son attention
sur la responsabilit nouvelle qui pesait sur lui depuis qu'il tait
seul en possession du pouvoir. Je lui crivis, deux mois aprs la
retraite de Metaxa[98]: J'ai un grand plaisir  vous annoncer que
le Roi vient de vous donner le grand-cordon de la Lgion d'honneur.
J'attendais avec impatience une occasion naturelle de le lui proposer.
Le voyage de M. le duc de Montpensier en Grce me l'a fournie. Le roi et
la reine ont t vivement touchs de l'accueil que leur fils a reu de
votre roi, de votre reine, de votre nation, de vous-mme. Ce que vous
faites  Athnes entretient et perptue les souvenirs que vous avez
laisss  Paris. Tenez pour certain que vous avez ici de vrais amis, et
ils esprent vous y revoir un jour, le jour o votre pays n'aura plus
autant besoin de vous.

[Note 98: Le 14 octobre 1845.]

Vous avancez, ce me semble, dans votre oeuvre, quoique vos difficults
soient toujours aussi grandes. C'est la condition du gouvernement dans
les pays libres; le succs, mme certain et clatant, n'allge point le
fardeau; il faut recommencer chaque matin le travail et la lutte comme
si rien n'tait encore fait. Vous touchez au terme de votre session;
mais alors commencera pour vous une autre tche, non moins rude
en elle-mme et peut-tre encore plus nouvelle chez vous, celle du
gouvernement intrieur, de l'administration rgulire, responsable,
incessamment applique  maintenir ou  tablir partout l'ordre, la
justice distributive, la prosprit publique. Vos ennemis du dedans et
du dehors vous attendent, mon cher ami,  cette seconde preuve.
Ils disent que vous tes entour d'un parti de tout temps tranger 
l'ordre,  l'tat social tranquille et rgl; que vous ne parviendrez
pas  lui faire accepter le joug des lois, de la responsabilit
administrative, de la bonne gestion financire; que les emplois publics,
les revenus publics seront livrs aux ambitions et aux dilapidations
particulires; que le dsordre et les embarras intrieurs rentreront par
l dans l'tat; que bientt les trois puissances crancires de la Grce
s'apercevront qu'elles n'ont, sous le rgime constitutionnel, pas plus
de garanties qu'elles n'en avaient, avant la constitution, pour le
rtablissement des finances grecques et le payement des intrts de
l'emprunt; alors, dit-on, commencera en Grce une nouvelle srie de
griefs et d'vnements non moins fcheux que ceux dont nous avons t
les tmoins. Ces prvisions et ces craintes vous arrivent certainement
comme  nous. J'ai la confiance que vous les djouerez, et qu'en
appliquant  la seconde partie de votre tche toute la rectitude de
votre jugement et toute l'nergie de votre volont, vous aurez la gloire
d'avoir ouvert dans votre pays l're du rgime constitutionnel, de
l'ordre administratif aussi bien que politique, et du rle rgulier
et pacifique de la Grce dans le systme gnral de la politique
europenne. Je pense, avec une motion d'ami, aux sentiments qui
rempliront votre me  la fin de votre vie, s'il vous est donn qu'elle
soit ainsi et jusqu'au bout remplie.

Je savais que je pouvais tmoigner avec cet abandon  M. Colettis ma
sympathique sollicitude, car il tait de ceux qui ont l'me assez riche
pour ne pas s'absorber tout entiers dans la vie politique, et qui, au
milieu de ses svres travaux, restent sensibles  d'autres joies comme
 d'autres tristesses: Votre lettre, me rpondit-il[99], est venue
ajouter un vif et sincre plaisir  l'honneur que m'a fait votre roi.
Votre sympathie pour mon pays, votre amiti pour moi, votre connaissance
des ncessits de tout gouvernement ont inspir vos paroles; aussi me
suis-je empress de les lire  mon souverain et  mes amis qui, eux
aussi, peuvent en profiter. Elles sont pour moi le gage d'une estime
que je n'aurai pas trop paye de tous mes efforts, s'il m'est donn
d'accomplir la tche que la Providence m'a confie. Oui, je crois
avancer dans mon oeuvre; chaque jour je fais un pas vers le but que
j'ai d me proposer: rtablir l'ordre dans un pays profondment troubl,
rendre au trne la haute position qui lui appartient, concilier sans
secousse les rgles constitutionnelles avec les moeurs nationales. Mais
ne jugez pas mon pays, ne me jugez pas moi-mme sans tenir compte des
caractres particuliers de notre socit: elle est intelligente, mais
sans exprience; elle a le got de l'ordre, mais elle en ignore les
conditions; l'intrt particulier ne sait pas ce que, pour son propre
succs, il doit  l'intrt gnral; les hommes ne suivent dj plus
les inspirations d'un chef et ils ne se rallient pas encore autour d'un
principe; les intrts individuels sont avides; l'esprit de localit est
susceptible. Braver tout ce mal pour arriver au bien absolu, ce serait
tout compromettre. Croyez que, si vous avez un juste milieu  maintenir
entre des principes opposs, nous avons, nous, un juste milieu  garder
entre ce qui est et ce qui doit tre. Croyez enfin que, si je fais des
concessions  ce qu'on voudrait que je tentasse de rformer violemment,
je ne les fais pas par faiblesse, mais parce que je suis convaincu que
les secousses sont ce qu'il y aurait de pire pour la justice, pour les
finances, pour la prosprit publique, pour tous les intrts que vous
me recommandez.

[Note 99: Le 30 novembre 1845.]

M. Prokesch, me disait-il dans une autre lettre[100], qui avait
dernirement fait un voyage dans la Grce orientale, est revenu hier
d'une tourne dans les provinces occidentales et sur cette partie de la
frontire. Il a trouv le pays fort tranquille et les populations
fort occupes de leurs travaux agricoles. Il m'a surtout exprim la
satisfaction que lui ont cause les dispositions qu'il a remarques, dans
le peuple et dans les employs,  se maintenir en bonnes relations avec
la Turquie. Tant que la Grce ne sera pas spare de la Turquie par une
muraille semblable  celle de la Chine, ou tant que le gouvernement grec
n'aura pas une vingtaine de mille hommes  placer en garde permanente
sur la frontire, je n'irai pas et personne n'ira prendre sur soi de
garantir qu'aucun bandit ne s'chappera de la Grce pour aller exercer
le brigandage chez les Turcs. Tout ce que le gouvernement grec peut
faire, et il le fait, c'est de donner ordre aux autorits civiles
et militaires de la frontire de s'entendre avec les pachas et les
dervenagas turcs quant  la poursuite des malfaiteurs, et je vous dirai
qu'en effet les autorits grecques et ottomanes s'entendent si bien que
jamais ces contres n'ont t aussi tranquilles qu'en ce moment.

[Note 100: Des 31 mai et 10 juin 1845.]

La tranquillit intrieure dont se flicitait M. Colettis fut bientt
trouble, et les difficults qu'il prvoyait, sans s'en effrayer, ne
tardrent pas  clater, plus graves qu'il ne les avait prvues. La
rupture entre les chefs des partis amena la lutte des partis, dans
le pays comme dans les chambres; et, pendant que, dans les chambres,
l'alliance de MM. Maurocordato et Metaxa formait une opposition
redoutable, cette opposition se transformait, dans le pays, en dsordres
matriels, en drglements administratifs, en conspirations et
en sditions contre le cabinet. Pendant la premire anne de son
gouvernement solitaire, M. Colettis lutta, avec succs, contre tous ces
adversaires et tous ces prils; il avait la majorit dans les chambres;
le roi et le peuple lui taient de plus en plus favorables; partout o
se produisaient l'intrigue ou la rbellion, la couronne et la population
lui prtaient leur concours pour les rprimer; les tentatives de
quelques bandes grecques, soit pour piller, soit pour provoquer
l'insurrection contre la Turquie dans les provinces frontires, furent
efficacement prvenues ou dsavoues. Tel tait enfin, en Grce, l'tat
des affaires, que je pus crire au comte de Flahault[101]: Nous avons
maintenant  la tte des affaires, sur les deux points de l'Orient
europen qui nous intressent le plus, les deux hommes les plus capables
de comprendre et de pratiquer un peu de bonne politique, Rchid-Pacha 
Constantinople et Colettis  Athnes. J'espre que M. de Metternich n'a
pas tout  fait oubli ce que je vous crivais, il y a un an[102], sur
Colettis, et qu'il trouve que sa conduite n'a pas mal rpondu  mon
attente. Colettis a conquis la confiance du roi Othon et mme de la
reine. Il s'applique  raffermir le trne,  relever le pouvoir. Il ne
se prte point aux fantaisies conqurantes ou conspiratrices qui peuvent
proccuper encore son ancien parti. Il se conduit, envers les chambres
grecques, avec adresse et autorit. Il vient d'achever une session;
il en commence sur-le-champ et hardiment une autre pour faire voter le
budget de 1846 comme celui de 1845, et avoir ainsi devant lui un certain
temps d'administration sans combat politique. Il tchera d'employer ce
temps  mettre un peu d'ordre dans les finances de la Grce,  faire
dans le pays quelques travaux publics,  imposer aux agents du pouvoir
et  la population quelques commencements d'habitudes tranquilles et
rgulires. Les difficults de la situation, dj trs-grandes, sont
fort aggraves par l'hostilit active, incessante, de sir Edmond Lyons;
je n'entre dans aucun dtail  ce sujet; M. de Metternich en sait, 
coup sr, autant que moi. J'en ai dit  lord Aberdeen, au chteau d'Eu,
tout ce que j'en pense. Je le crois bien prs d'tre convaincu que Lyons
juge mal les affaires de la Grce et conduit mal celles de l'Angleterre
en Grce. Mais, mais, mais..... je m'attends  la prolongation de cette
grosse difficult. Heureusement, les reprsentants des cours allemandes
 Athnes, surtout M. de Prokesch, jugent bien de leur situation et
emploient bien leur influence. Ceci me rassure un peu contre les chances
de perturbations nouvelles que sir Edmond Lyons fomente de son mieux.
Appelez, je vous prie, l'attention de M. le prince de Metternich sur
deux choses: 1 sur le ministre de Turquie  Athnes, M. Musurus,
Grec tout  la dvotion de Lyons, qui envenime sans cesse les moindres
affaires de la Porte en Grce, et fait  Constantinople d'insidieux
rapports; un bon avis, donn l sur son compte, serait trs-utile; 2
sur le charg d'affaires de Russie, M. Persiani, petit et timide, mais
sans mauvaise intention ni mauvais travail; il se plaint de n'tre pas
assez compt par le roi, la reine et par quelques-uns de ses collgues;
il y aurait avantage  ce qu'il ft bien trait, et prt quelque
confiance dans sa position et en lui-mme. M. de Metternich fera, de ces
observations confidentielles, l'usage qu'il jugera convenable.

[Note 101: Le 11 novembre 1845.]

[Note 102: Le 18 novembre 1844. Voir dans ce volume, page 333.]

Le prince de Metternich donna les conseils et prit les petits soins que
je lui demandais. Je dis les petits soins; non qu'ils ne fussent pas
importants, et que, s'ils avaient manqu, le gouvernement grec n'et
pas eu  en souffrir; mais ce n'tait pas les appuis extrieurs et
diplomatiques, quelque indispensables qu'ils fussent, qui pouvaient
mettre M. Colettis en tat de surmonter les difficults avec lesquelles
il tait aux prises; c'tait en lui-mme, dans sa clairvoyante
apprciation des intrts grecs et dans son nergique volont de les
faire triompher, qu'il devait puiser et qu'il puisait en effet sa
force. Dans un pays nagure et  peine sorti de la servitude par
l'insurrection, il avait  fonder en mme temps le pouvoir et la
libert. Il fallait qu'au centre il relevt la royaut et qu'il
organist dans les chambres une majorit de gouvernement. Dans les
provinces, il tait charg d'tablir l'ordre, la justice et une
administration rgulire, faits inconnus en Grce, aussi bien depuis
qu'avant son affranchissement. Au dehors, il avait  contenir les
passions des Grecs sans les teindre, et  ajourner indfiniment leur
grand avenir sans leur en fermer les perspectives. C'tait l l'oeuvre
difficile et charge de problmes contradictoires que l'Europe lui
imposait et qu'il s'imposait lui-mme, car il avait l'esprit assez grand
pour en mesurer l'tendue et le coeur assez ferme pour en accepter
la ncessit. On ne poursuit pas une telle oeuvre sans avoir bien des
sacrifices  faire et bien des tristesses  subir en silence. Pour
organiser dans les chambres une majorit de gouvernement et pour
enfermer dans les limites du petit tat grec les passions qui aspiraient
 l'affranchissement gnral de la race grecque, il fallait que M.
Colettis donnt  ses anciens compagnons d'armes, aux hommes de la
guerre de l'indpendance, des satisfactions suffisantes pour qu'ils
se rsignassent  la discipline de l'ordre civil et  l'inaction de la
paix. L'unique moyen d'obtenir d'eux ce double effort, c'tait de
leur laisser dans leur province, dans leur ville ou leur campagne, les
avantages et les plaisirs d'une influence bien voisine de la domination
personnelle et locale; domination inconciliable avec une bonne
administration publique, et qui devenait la source d'une multitude
d'abus financiers, judiciaires, lectoraux, dont la responsabilit
pesait sur le gouvernement central qui ne pouvait les rprimer sans
irriter leurs auteurs et sans compromettre ainsi toute sa politique. Ces
abus taient incessamment signals  M. Colettis, et par ses amis qui
s'en dsolaient, et par ses adversaires qui s'en faisaient une arme
contre lui. La correspondance et la conversation de sir Edmond Lyons
taient le bruyant cho de tous les dsordres locaux, de tous les
actes irrguliers ou violents, de tous les inconvnients intrieurs ou
extrieurs qu'enfantait cette situation, et il en tirait une incessante
accusation contre le cabinet qui ne savait pas ou ne voulait pas en
prserver le pays. Sir Edmond s'en plaignait un jour vivement  M.
Colettis lui-mme; le ministre de Prusse, M. de Werther, appuyait ses
plaintes; M. Piscatory, prsent  l'entretien, gardait le silence, ne
voulant pas contester un mal dont il reconnaissait la ralit: Vous me
demandez que le gouvernement soit partout prsent et actif, leur dit M.
Colettis, qu'il impose partout sa rgle; vous voulez que je mette toutes
voiles dehors. Je vous prviens que la mture entire cassera.

Malgr ses prvisions inquites, M. Colettis entreprit de porter remde
aux maux dont on se plaignait; il donna  toutes les autorits, 
tous les agents du pouvoir des ordres svres pour que les abus, les
illgalits, les vexations de parti, les excursions de frontires, tous
les dsordres locaux, fussent rprims; il en fit arrter et punir les
auteurs. Plusieurs condamns  mort, pour de vrais et odieux actes
de brigandage, taient en prison, car on n'avait pas encore os leur
infliger la peine lgale de leurs crimes; il les fit excuter. Le
mcontentement pntra dans son propre parti; irrits de mesures qui
restreignaient leur pouvoir, leur indpendance, leurs avantages de tout
genre, quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes joignirent leurs
sditions  celles de ses adversaires. Un vaillant et populaire chef
de Pallicares, Griziottis, qui avait soutenu jusque-l le rgime
constitutionnel et M. Colettis, prit les armes dans l'Eube pour leur
rsister. Toutes ces tentatives furent nergiquement combattues et
vaincues; la plupart des fonctionnaires et l'arme restrent fidles au
pouvoir lgal. Dans la rencontre qui mit fin  sa rvolte, Griziottis
eut le bras emport: M. Piscatory, en flicitant le premier ministre de
la victoire, vit des larmes rouler dans ses yeux: Quand nous n'aurons
plus de tels hommes, lui dit Colettis, que deviendra l'avenir du pays?
Le chef de gouvernement faisait son devoir, mais en conservant dans son
me les ambitions du Grec et les sympathies du vieux guerrier.

C'tait l une situation singulirement tendue et prilleuse. Sir Edmond
Lyons en exagrait beaucoup  son gouvernement les maux et les prils,
et il les attribuait entirement  M. Colettis dont il mconnaissait,
avec un aveuglement passionn, les fermes intentions, les qualits
suprieures et les succs dans la politique d'ordre et de paix. Abuss
par ces rapports, et me croyant abus de mon ct par les rapports
contraires de M. Piscatory, lord Aberdeen et sir Robert Peel
persistaient dans leur mfiance malveillante envers M. Colettis et la
lui tmoignaient en toute occasion. Dans l'automne de 1845, le prince de
Metternich, causant  Francfort avec lord Aberdeen, fit sur lui, selon
l'expression du comte de Flahault une charge  fond pour changer sa
disposition envers le chef du ministre grec, mais sans succs; les
traditions de la politique anglaise, le dplaisir et l'chec qu'elle
subissait  Athnes et les embarras de la situation parlementaire,
taient plus forts que mes renseignements et mes raisonnements, et
maintenaient, entre nous, la dissidence. Je n'en ressentais cependant pas
une inquitude grave; lord Aberdeen tait loin d'avoir, dans le jugement
de sir Edmond Lyons, une entire confiance; sir Robert Peel lui-mme
le blmait d'avoir pris  Athnes l'attitude d'un homme de parti, et
de s'tre plus proccup de ses mortifications personnelles que des
intrts de son pays ou de ceux de la Grce. Je ne craignais pas que
le cabinet anglais se portt, envers celui d'Athnes,  aucune mesure
violente, ni que notre dissentiment dans ce coin du monde altrt la
bonne entente qui subsistait d'ailleurs entre nous: Il faut vivre avec
ce mal l, crivais-je  M. Piscatory; nous ne sommes pas en train d'en
mourir. Je regrette le fait, mais je m'y rsigne. De la bonne politique
faite en commun valait mieux pour tout le monde; faisons-la seuls. Je
n'ai pas besoin de vous recommander, envers nos adversaires d'Athnes,
la mesure froide et le ddain des mauvais petits procds.

Mais,  la fin de juin 1846, je perdis la scurit que, malgr nos
dissentiments, m'inspiraient, pour les affaires de Grce, le caractre
et la politique gnrale du cabinet anglais. La rforme des lois sur les
crales entrana sa chute. Sir Robert Peel et lord Aberdeen sortirent
du pouvoir. Lord Palmerston reprit le gouvernement des affaires
trangres. Je connaissais les dispositions qu'il y apportait, sa faon
de les traiter, et sa confiance dans sir Edmond Lyons, l'un de ses
plus dvous et plus hardis agents. Je pressentis  quel point les
difficults de la situation s'aggraveraient bientt  Athnes pour M.
Colettis et pour nous. Mon pressentiment ne me trompait pas.

Je me donne la satisfaction d'insrer ici la lettre que je reus alors
de sir Robert Peel, en rponse  celle que je lui avais adresse pour
lui exprimer mon profond regret de sa retraite. Je n'avais pas avec
lui l'intimit qui s'tait forme entre lord Aberdeen et moi; nos
impressions,  mesure que les vnements survenaient, n'avaient pas
toujours t d'accord; il avait mme quelquefois laiss percer,  mon
occasion, un peu d'impatience et d'inquitude. Mais nous avions, au fond
et dans l'ensemble, la mme pense dominante, le mme but gnral; nous
avions, l'un et l'autre,  coeur d'imprimer,  la politique de nos deux
pays, le mme caractre. Il prit plaisir  me donner, en nous sparant,
un gage de notre harmonie, et je prends plaisir  le reproduire: Mon
cher monsieur Guizot, m'crivit-il, je regretterais profondment ma
retraite si je ne me sentais assur que nos efforts unis, pendant les
annes qui viennent de s'couler, ont donn,  l'entente cordiale entre
l'Angleterre et la France, des fondements assez solides pour supporter
le choc des chances ordinaires et des changements personnels dans
l'administration, du moins dans celle de ce pays-ci. Grce  une
confiance rciproque,  une gale foi dans l'accord de nos vues et la
puret de nos intentions, grce aussi (je puis le dire sans arrogance
depuis que j'ai reu votre affectueuse lettre)  une estime mutuelle et
 des gards personnels, nous avons russi  lever l'esprit et le ton
de nos deux nations; nous les avons accoutumes  porter leurs regards
au-dessus de misrables jalousies et de rivalits obstines; elles ont
appris  estimer dans toute sa valeur cette influence morale et sociale
que les bonnes et cordiales relations entre l'Angleterre et la France
exercent partout,  l'appui de tout bon et salutaire dessein. Sans cette
confiance et cette estime mutuelles, combien de pitoyables difficults
auraient grossi au point de devenir de redoutables querelles nationales!
Croyez bien  mon srieux dsir de contribuer toujours, soit comme
homme public, soit comme simple particulier,  la continuation et 
l'accomplissement de cette grande oeuvre, et soyez assur aussi de
mon inaltrable amiti comme de mon estime et de mon respect le plus
sincre.

Pendant quelques mois, on put croire que lord Palmerston trouverait
difficilement une occasion spcieuse pour manifester son mauvais vouloir
envers M. Colettis et pour rtablir  Athnes l'empire de sir Edmond
Lyons. Le gouvernement grec agissait utilement et s'affermissait;
l'ordre et le travail taient en progrs sensible dans le pays. M.
Piscatory, qui tait venu passer en France quelques semaines de
cong, m'crivit en rentrant  Athnes[103]: J'ai retrouv la
Grce parfaitement tranquille,  cela prs d'un peu de dsordre dans
l'Acarnanie o une querelle entre les Grivas donne un peu d'embarras qui
n'est rien. Le sol et le commerce donneront cette anne leurs produits
en grande abondance. Il y a trs-relle, trs-vidente prosprit, et
qui plus est, elle est trs-sentie. Vous savez que Colettis est parvenu
 faire excuter les brigands condamns  mort. L'effet a t grand,
mme sur l'esprit de Lyons. Peu d'hommes ont t  ce triste spectacle;
pas une femme. La Grce a encore le droit de dire _les Barbares_.

[Note 103: Le 20 octobre 1846.]

Un incident inattendu amena, pour M. Colettis, un grave embarras, et
fournit contre lui,  sir Edmond Lyons, une nouvelle occasion d'attaque.
Un officier grec, Tzami Karatasso, fils d'un ancien et vaillant chef
pallicare, avait t accus, en 1841, d'avoir suscit en Thessalie un
mouvement d'insurrection contre la Porte. Arrt alors par ordre du
gouvernement grec, il avait t d'abord enferm dans la forteresse de
Nauplie, puis fugitif aux les Ioniennes, puis confin  gine, et il
n'avait obtenu du gouvernement grec sa rintgration dans son grade
qu'aprs une longue preuve d'exil et de soumission. La rvolution du
15 septembre 1843 le remit en faveur, et il devint,  cette poque, l'un
des aides de camp du roi Othon. Aucune plainte ne vint,  ce sujet,
de Constantinople, et la lgation turque  Athnes tmoignait  Tzami
Karatasso les mmes gards qu'aux autres officiers de son rang. Dans les
premiers jours de 1847, il eut besoin, pour ses affaires particulires,
d'aller  Constantinople; il obtint du roi Othon un cong de quelques
semaines, et du ministre des affaires trangres un passe-port; mais
quand il alla demander  la lgation turque le visa de son passe-port,
ce visa lui fut refus. Le ministre de Turquie, M. Musurus, chargea l'un
de ses secrtaires d'aller donner  M. Colettis les motifs de ce refus:
J'en exprimai  M. Konmnos mon chagrin, m'crivit M. Colettis[104];
je lui fis remarquer que les antcdents de M. Tzami Karatasso, quels
qu'ils fussent, avaient t expis, et que, dans sa situation nouvelle,
il offrait des garanties incontestables d'une conduite rgulire.
J'engageai M. le ministre de Turquie  rflchir et  me faire savoir
ses dernires dcisions avant que je ne visse le roi. M. Konmnos me
quitta en me promettant de m'apporter, le lendemain matin, la rponse
dfinitive de son chef. Le lendemain, j'attendis vainement cette rponse
pendant toute la journe. Le soir,  huit heures et demie, il y avait
bal priv  la cour; je dus m'y rendre; j'y trouvai tout le corps
diplomatique, et un instant aprs, le bal n'ayant pas encore commenc,
le roi me fit appeler dans ses appartements. Sa Majest me demanda des
renseignements sur l'affaire du passe-port. Je ne pus rpondre au
roi que ce que j'avais appris par M. Konmnos et ce que je lui avais
rpondu; quant  la dernire rsolution de M. le ministre de Turquie, il
ne me l'avait point fait connatre. Sa Majest me parut trs-pniblement
impressionne et trs-offense du procd de M. Musurus. Au cercle des
diplomates, le roi s'approcha de M. Musurus et lui dit qu'il aurait
cru que le roi et sa garantie mritaient plus de respect. M. Musurus
ne rpondit pas un mot. Aprs le cercle, il passa dans les salons o
il s'entretint avec M. Lyons et M. Maurocordato; puis, il s'approcha de
moi, et me demanda si j'avais rapport au roi ce qu'il m'avait fait dire
par M. Konmnos; je rpondis que je l'avais fait, en ajoutant que M.
Konmnos ne m'avait pas apport la rponse qu'il m'avait fait
esprer. M. Musurus me dit alors que l'affaire tait dlicate et que la
responsabilit en pserait sur moi. Je me vis donc dans la ncessit de
lui rpondre que, lorsqu'il s'agissait de la dignit de mon souverain
et de mon pays, j'acceptais toute espce de responsabilit. Quelques
instants aprs, M. Musurus, prtextant une indisposition de sa femme, se
retira suivi des employs de sa lgation.

[Note 104: Le 30 janvier 1847.]

Ainsi vivement engage par les vives paroles du roi Othon en personne,
la question, si mince en elle-mme, s'envenima et s'aggrava de jour en
jour; la Porte demanda expressment, et comme son _ultimatum_, que des
excuses fussent faites officiellement  M. Musurus; sans quoi, il avait
ordre de quitter sous trois jours Athnes, par le mme bateau qui lui
apportait ses instructions. Fier pour son pays, pour son roi et pour
lui-mme, M. Colettis repoussa cette injonction imprieuse: Que faire?
demanda-t-il  M. Piscatory.--Ne rien faire de ce qui est impos; faire
trs-franchement, trs-compltement ce qu'on peut faire dignement,
et rendre les explications dignes en les levant jusqu'aux souverains
eux-mmes. Empress  couvrir de sa responsabilit personnelle ce qu'il
y avait eu d'un peu imprudent et inopportun dans les paroles du roi
Othon  M. Musurus, M. Colettis adopta et mit en pratique, avec sa
forte dignit, le conseil de notre ministre; il crivit  Ali-Effendi,
ministre des affaires trangres de la Porte, et le roi Othon crivit
au sultan lui-mme. Les deux lettres taient franches, graves, et
expliquaient avec convenance l'incident survenu au bal de la cour, en en
reportant la premire cause sur les procds malveillants de M. Musurus
dans tout le cours de sa mission. L'attitude et le langage du roi de
Grce et de son ministre furent approuve, non-seulement dans le corps
diplomatique d'Athnes, sauf par sir Edmond Lyons, mais  Vienne, 
Berlin et  Saint-Ptersbourg; le prince de Metternich en exprima mme
son sentiment dans une note adresse  son internonce  Constantinople,
M. de Strmer. Mais la Porte se sentant appuye ailleurs, persista
dans ses exigences. On eut, de part et d'autre, l'air de chercher des
expdients, des moyens termes d'accommodement: au fond on esprait un
peu  Athnes que cette querelle amnerait le rappel de M. Musurus; on
s'en promettait,  Constantinople, la chute de M. Colettis. Toutes les
propositions furent repousses, et le 1er avril 1847, les relations
diplomatiques furent rompues entre les deux tats.

Au milieu de cette complication, une autre question et un autre pril
s'levrent: non plus entre la Grce et la Turquie, mais entre la Grce
et les trois puissances protectrices. Je dis les trois puissances, je
devrais dire l'une des trois puissances, l'Angleterre. Il s'agissait du
payement des intrts de l'emprunt grec pour les annes 1847 et 1848.
La Grce tait hors d'tat d'y pourvoir compltement par ses propres
et seules ressources. Que la mauvaise administration grecque, son
inexprience, ses dsordres fussent la principale cause de cette
insuffisance financire dans un pays d'ailleurs en progrs, rien n'tait
plus certain; mais le mal ainsi expliqu n'en subsistait pas moins.
M. Colettis faisait, pour y porter remde, des efforts plus sincres
qu'habiles; il n'avait ni les habitudes, ni les instincts de la
rgularit administrative. De plus, il venait d'tre malade, assez
gravement malade pour m'inspirer, comme  ses amis d'Athnes, une
vive inquitude: La perte serait immense, crivis-je  M. Piscatory;
non-seulement il sert bien son pays, mais il lui fait honneur, le plus
grand service qu'on puisse rendre  un pays. La Grce a ressuscit,
grce  quelques noms propres, anciens et modernes. Elle a besoin que
M. Colettis n'aille pas rejoindre sitt le bataillon de Plutarque.
J'attendrai bien impatiemment le prochain paquebot. Il m'apporta de
bonnes nouvelles: M. Colettis tait rtabli et offrait aux puissances
protectrices, pour le payement des intrts de l'emprunt grec en 1848,
des garanties srieuses. Les cabinets franais et russe se montrrent
disposs  en tenir compte, et  donner encore  la Grce du temps et
de l'appui, tout en insistant fortement pour des rformes efficaces dans
son administration. Lord Palmerston saisit au contraire cette occasion
de porter  M. Colettis un rude coup; il se dclara dcid  exiger,
pour la part de l'Angleterre, le payement immdiat du semestre de 1847,
et trois vaisseaux anglais eurent ordre de partir de Malte pour aller,
dans les eaux de la Grce, mettre  excution cette exigence. J'informai
sur-le-champ M. Piscatory du pril[105], et je donnai en mme temps, 
Ptersbourg,  Vienne et  Berlin[106], avis de l'attitude que tiendrait
le gouvernement franais. Quelques jours s'coulrent: Pourquoi ces
vaisseaux ne sont-ils pas encore ici? m'crivit M. Piscatory[107]; la
cause en est probablement dans de furieux vents du nord. Arrivs, que
feront-ils? On crit de Londres qu'ils mettront la main sur gine. On
dit ici que ce sera sur la douane de Syra ou de Patras. C'est vous
qui dites vrai quand vous prvoyez qui c'est de l'intimidation qu'ils
apportent. De loin, ils n'agissent pas. De prs, nous verrons. Le Roi
est trs-ferme. Colettis est rajeuni. Quant au pays, il ressemble si peu
 tout ce que nous connaissons que je n'oserais me prononcer. Pour moi,
je veille sur toutes mes paroles; je ne fais pas de plan de campagne; 
chaque jour suffira sa peine. Ne pas nous commettre  la suite des Grecs
et ne pas les abandonner, ce sont-l, ce me semble, les deux bords du
canal o il s'agit de naviguer. Je ferai de mon mieux.

[Note 105: Le 11 mars 1847.]

[Note 106: Les 20, 30, 31 mars 1847.]

[Note 107: Le 29 mars 1847.]

L'motion fut vive  Athnes: en prsence des vaisseaux anglais au
Pire, des menaces de sir Edmond Lyons et des mesures hostiles de la
Porte, on se demandait: Que va-t-il arriver? Le roi Othon cdera-t-il?
M. Colettis se retirera-t-il? Un nouveau cabinet se formera-t-il, et
lequel? Les ministres d'Autriche et de Prusse, sans abandonner M.
Colettis, lui conseillaient la retraite: Vous avez sur les bras, lui
disaient-ils, la colre de lord Palmerston, les vengeances de la Porte,
les exigences pcuniaires, les dsordres provoqus. Cdez la place et
voyez ce que fera un ministre Maurocordato. Il est douteux qu'il se
forme. S'il y russit, le terrain sera bientt dblay de tout ce qu'on
y jette aujourd'hui pour embarrasser votre marche; plus tard, vous
reviendrez plus fort. M. Colettis coutait sans discuter; M. Piscatory,
sans l'exciter, se montrait rsolu  le soutenir fermement; hors
d'Athnes, le pays tait plus irrit qu'inquiet. Le roi Othon tait
moins dispos que personne  cder: convaincu que, s'il se sparait
de M. Colettis, la dsaffection du pays en serait la consquence
invitable, il disait tout haut: Je consens, si cela doit arriver, 
tre chass par une force extrieure; mais tre repouss par le
pays lui-mme, non; j'aime mieux courir tous les risques que cette
chance-l. La reine Amlie, courageuse et digne, le confirmait dans sa
rsolution. Fort de l'appui du roi et du peuple, et surtout de sa propre
force, M. Colettis la dploya avec une hardiesse inattendue; il avait
dans son cabinet quelques hommes insuffisants ou timides; il forma un
ministre nouveau, plus rsolu et plus capable. Il rencontrait dans la
chambre des dputs une opposition tracassire; la chambre fut dissoute,
et les lections nouvelles assurrent au nouveau cabinet une forte
majorit. Des sditions clatrent sur quelques points du territoire,
entre autres  Patras; elles furent immdiatement rprimes. L'un des
plus anciens, des plus persvrants et des plus efficaces philhellnes,
M. Eynard de Genve, qui savait mettre gnreusement sa fortune au
service de sa cause, fit  la Grce une avance de 500,000 francs
pour payer  l'Angleterre le semestre exig. Les vaisseaux anglais se
promenaient dans les mers grecques, changeant frquemment de mouillage,
mais sans agir autrement que par une tentative d'intimidation qui
demeurait vaine. L'habile nergie de M. Colettis, la ferme adhsion du
roi Othon  son ministre et le sentiment gnral du pays s'levaient de
jour en jour au-dessus des prils de la situation.

Dieu, pour nous avertir mme quand il nous glorifie, fait clater la
fragilit de l'homme  ct de sa grandeur. Le 10 septembre 1847,
au moment mme o M. Colettis dployait, en prsence des plus graves
prils, ses plus rares qualits, et semblait prs d'en recueillir le
fruit, M. Piscatory m'crivit: Aprs une longue lutte de quatorze
jours, la plus nergique que puissent soutenir, contre un mal sans
remde, une constitution bien forte et une me bien ferme, M. Colettis
expire. La fin de la journe sera probablement celle de ses souffrances
et de sa vie. Pour qui l'aura vu  ses derniers moments, la mort sera
une partie de la gloire de ce bon et grand citoyen. Il n'a rien perdu de
sa force ni de son calme. Ds les premiers jours, il discutait son mal
et le dclarait incurable. Convaincu de l'inefficacit des remdes,
il les acceptait de la main de ses amis. Chaque jour, le Roi venait le
voir. Soit qu'elle n'en et pas le courage, soit qu'elle ne crt pas
le danger si imminent, Sa Majest a trop tard  demander les derniers
conseils d'un homme dont elle sent profondment la perte. Hier, faisant
effort pour contenir ses larmes, le Roi est venu causer avec lui une
dernire fois. M. Colettis m'a fait appeler pour le soutenir sur son
sant; mais dj ses forces l'avaient abandonn; prenant la main du Roi:
Sire, lui a-t-il dit, j'aurais beaucoup  dire  Votre Majest: mais je
ne le puis plus; Dieu permettra peut-tre que demain j'en aie la force.

--Vous aussi, mon ami, m'a dit M. Colettis aprs le dpart du Roi,
j'aurais beaucoup  vous dire. C'est impossible. Remerciez votre roi et
votre reine des bonts dont ils m'ont toujours honor. Parlez de moi 
mes amis de France. Faites mes adieux  M. Guizot,  M. de Broglie,  M.
Eynard. Jusqu'au dernier moment, autant que je l'ai pu, j'ai suivi leurs
conseils, ils doivent tre contents de moi. Le Roi vient de me dire que
tout le monde, mes ennemis et mes amis, s'intressent  moi. Cela me
fait plaisir. Mais je laisse mon pays bien malade. Mon oeuvre n'est pas
acheve. Pourquoi le Roi n'a-t-il pas voulu me connatre il y a douze
ans? Aujourd'hui je mourrais tranquille. Je ne puis plus parler.
Recouchez moi; je voudrais dormir.

Depuis lors, les moments de calme et de suffocation se succdent
rapidement. Dans de courts instants de dlire, on l'entend redire les
chants de sa jeunesse.

M. Colettis mourut le 12 septembre 1847, sans que les plus cruelles
douleurs ni de patriotiques regrets eussent vaincu un seul instant,
m'crivit M. Piscatory, son inbranlable fermet et ce calme qui tait
une puissance. Expos pendant vingt-quatre heures, son corps a reu,
selon l'usage, le baiser d'adieu de toute une population qui l'a suivi
tout entire jusqu'au bord de la tombe. Un orage grondait et le bruit
du tonnerre se mlait aux dtonations de l'artillerie: Dieu pense
comme nous, a dit la reine; il sait ce que valait l'homme qui vient de
mourir.

Le roi Othon fit publier le lendemain cette ordonnance:

Ayant appris avec une profonde douleur la mort du prsident de notre
conseil, ministre de notre maison royale et des affaires trangres,
M. Jean Colettis, de ce grand citoyen qui, aprs avoir glorieusement
combattu pour la patrie, a rendu  notre trne les plus minents
services, nous ordonnons que tous les employs civils et militaires
portent un deuil de cinq jours.

Cet ordre du roi, contre-sign par les six ministres collgues de M.
Colettis, parmi lesquels se trouvaient deux des noms les plus glorieux
de la guerre pour l'indpendance de la Grce, Tzavellas et Colocotroni,
fut universellement et scrupuleusement excut.

Roi et peuple n'taient que justes et clairvoyants dans leurs regrets
et leurs hommages. La Grce perdait, dans M. Colettis, le plus glorieux
parmi les survivants des guerriers qui avaient conquis son indpendance,
le seul qui ft devenu un minent politique. Le roi Othon avait trouv
en lui un ministre fermement monarchique en mme temps qu'ardemment
patriote. Le patriotisme grec, la dlivrance, l'indpendance et la
grandeur de la race grecque taient l'unique passion de M. Colettis.
Aucun intrt, aucun dsir, aucun plaisir personnel ne se mlaient,
en lui,  cette passion; dans aucun pays ni dans aucun temps, aucun
patriote n'a t plus exempt de tout gosme, de l'gosme vaniteux
comme de l'gosme sensuel. M. Colettis n'avait besoin de rien, sinon
du succs de sa patrie. Sa vie tait aussi simple et dnue que son me
tait haute et dvoue. Ministre d'un roi chancelant, il porta dans le
gouvernement un profond sentiment de la dignit du pouvoir, et le ferme
dessein de la faire respecter, dans le prince qu'il servait comme dans
les assembles politiques de son pays. Le rgime constitutionnel tait
pour lui un moyen plutt qu'un but, car il avait bien plus  coeur le
grand avenir national de la Grce que le dveloppement rgulier de
ses liberts intrieures et individuelles. La perspective, le dsir,
l'esprance de la rgnration de toute la nation grecque taient la
constante proccupation de sa pense, mme quand il en reconnaissait
l'impossibilit actuelle, et quand son ferme bon sens rprimait les
lans un peu chimriques de son imagination. Qu'et-il fait, qu'et-il
tent du moins pour cette grande cause s'il et vcu plus longtemps
en possession du pouvoir dans le petit tat grec et en prsence des
complications et des luttes survenues entre les grands tats europens?
Nul ne le saurait dire. Il est de ceux qui sont morts avant d'avoir
montr, dans le cours d'une vie grande pourtant et glorieuse, tout
ce qu'ils avaient dans l'me et tout ce qu'ils taient capables
d'accomplir.

Trois mois aprs la mort de M. Colettis, le roi Louis-Philippe, sur ma
proposition, rappela M. Piscatory d'Athnes o la politique franaise
cessait d'tre activement en scne, et le nomma son ambassadeur  Madrid
o notre succs rcent dans la question des mariages espagnols nous
donnait une situation plus grande et plus difficile encore  maintenir.




                           CHAPITRE XLIII

                     LA LIBERT D'ENSEIGNEMENT,
            LES JSUITES ET LA COUR DE ROME. (1840-1846.)


En quoi consiste la libert d'enseignement.--Rsolution du cabinet du
29 octobre 1840 de tenir,  cet gard, la promesse de la charte
de 1830.--Divers projets de loi prsents par MM. Villemain et
Salvandy.--Caractre de l'Universit de France, corps essentiellement
laque et national.--Que la libert d'enseignement peut et doit
exister en mme temps que l'Universit.--Succs permanent de
l'Universit.--Difficult de sa situation quant  l'ducation
religieuse.--Lgitimit et ncessit de la libert
d'enseignement.--Lutte entre l'Universit et une partie du clerg.--Par
quelle fcheuse combinaison les jsuites devinrent les principaux
reprsentants de la libert d'enseignement.--Du caractre primitif et
historique de la congrgation des jsuites.--Mfiance et irritation
publique contre elle.--On demande que les lois de l'tat qui la frappent
soient excutes.--Je propose que la question des jsuites soit porte
d'abord  Rome, devant le pouvoir spirituel de l'glise catholique.--Le
Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nomm envoy
extraordinaire et ministre plnipotentiaire par intrim  Rome.--Motifs
de ce choix.--Ngociation avec la cour de Rome pour la dissolution en
France de la congrgation des jsuites, sans l'intervention du pouvoir
civil.--Embarras et hsitation de la cour de Rome.--Grgoire XVI et le
cardinal Lambruschini.--Succs de M. Rossi.--Le Saint-Sige dcide la
Socit de Jsus  se dissoudre d'elle-mme en France.--Effet de ce
rsultat de la ngociation.--Efforts pour en retarder ou en luder
l'excution.--Ces efforts chouent et les mesures convenues
continuent de s'excuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grgoire
XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nomm ambassadeur
ordinaire de France  Rome.--Mort de Grgoire XVI.--Pressentiments du
conclave.


La libert d'enseignement fut, en 1830, l'une des promesses formelles de
la Charte.

La libert d'enseignement est l'tablissement libre et la libre
concurrence des coles, des matres et des mthodes. Elle exclut
tout monopole et tout privilge, avou ou dguis. Si des garanties
pralables sont exiges des hommes qui se vouent  l'enseignement,
ainsi que cela se pratique pour ceux qui se vouent au barreau et  la
mdecine, elles doivent tre les mmes pour tous.

La libert d'enseignement n'enlve point  l'tat sa place et sa part
dans l'enseignement, ni son droit sur les tablissements et les matres
vous  l'enseignement. L'tat peut avoir ses propres tablissements et
ses propres matres. La puissance publique est libre d'agir, aussi bien
que l'industrie prive. C'est  la puissance publique qu'il appartient
de dterminer les garanties pralables qui doivent tre exiges de tous
les tablissements et de tous les matres. Le droit d'inspection sur
tous les tablissements d'instruction, dans l'intrt de l'ordre et de
la moralit publique, lui appartient galement.

L o le principe de la libert d'enseignement est admis, il doit tre
loyalement mis en pratique, sans effort ni subterfuge pour donner et
retenir  la fois. Dans un temps de publicit et de discussion, rien ne
dcrie plus les gouvernements que les promesses trompeuses et les mots
menteurs.

Le cabinet du 29 octobre 1840 voulait srieusement acquitter, quant 
la libert d'enseignement, la promesse de la Charte. Personne n'y tait
plus engag et plus dcid que moi. Par la loi du 28 juin 1833, que
j'avais prsente et fait adopter, la libert d'enseignement
tait fonde dans l'instruction primaire. J'ai dj dit dans ces
_Mmoires_[108], comment je tentai, en 1836, de la fonder aussi dans
l'instruction secondaire, et par quelles causes le projet de loi que
j'avais propos dans ce but demeura vain. En 1841 et 1844, M. Villemain
en proposa deux autres plus compliqus que le mien, et qui, sans
rsoudre pleinement la question, faisaient faire au principe de la
libert de notables progrs. Ils rencontrrent une vive opposition et
n'aboutirent  aucun rsultat. En 1847, M. de Salvandy, devenu ministre
de l'instruction publique aprs la retraite que la maladie avait impose
 M. Villemain, prsenta aux chambres de nouveaux projets qui ne furent
pas plus efficaces. Dans les divers dbats qui s'levrent  ce
sujet, entre autres le 31 janvier 1846,  la chambre des dputs, je
m'appliquai  mettre en lumire les deux ides qui dominaient cette
question, et devaient en fournir la solution: En matire d'instruction
publique, dis-je, tous les droits n'appartiennent pas  l'tat; il y en
a qui sont, je ne veux pas dire suprieurs, mais antrieurs aux siens,
et qui coexistent avec les siens. Ce sont d'abord les droits de la
famille. Les enfants appartiennent  la famille avant d'appartenir 
l'tat. L'tat a le droit de distribuer l'enseignement, de le diriger
dans ses propres tablissements et de le surveiller partout; il n'a pas
le droit de l'imposer arbitrairement et exclusivement aux familles
sans leur consentement et peut-tre contre leur voeu. Le rgime de
l'Universit impriale n'admettait pas ce droit primitif et inviolable
des familles.

[Note 108: Tome III, pages 105-109.]

Il n'admettait pas non plus, du moins  un degr suffisant, un autre
ordre de droits, les droits des croyances religieuses. Napolon a
trs-bien compris la grandeur et la puissance de la religion; il n'a pas
galement bien compris sa dignit et sa libert. Il a souvent mconnu
le droit qu'ont les hommes chargs du dpt des croyances religieuses
de les maintenir et de les transmettre, de gnration en gnration,
par l'ducation et l'enseignement. Ce n'est pas l un privilge de la
religion catholique; ce droit s'applique  toutes les croyances et 
toutes les socits religieuses; catholiques ou protestants, chrtiens
ou non chrtiens, c'est le droit des parents de faire lever leurs
enfants dans leur foi, par les ministres de leur foi. Napolon,
dans l'organisation de l'Universit, ne tint pas compte du droit des
familles, ni du droit des croyances religieuses. Le principe de la
libert d'enseignement, seule garantie efficace de ces droits, tait
tranger au rgime universitaire.

C'est  la Charte et au gouvernement de 1830 que revient l'honneur
d'avoir mis ce principe en lumire et d'en avoir poursuivi
l'application. Il y a non-seulement engagement et devoir, il y a
intrt, pour la monarchie constitutionnelle,  tenir efficacement cette
promesse. Quelque loignes qu'elles aient t,  leur origine, des
principes de la libert, les grandes crations de l'Empire, celles-l du
moins qui sont rellement conformes au gnie de notre socit, peuvent
admettre ces principes et y puiser une force nouvelle. La libert peut
entrer dans ces puissantes machines cres pour le rtablissement et
la dfense du pouvoir. Quoi de plus fortement conu dans l'intrt du
pouvoir que notre rgime administratif, les prfectures, les conseils de
prfecture, le conseil d'tat? Nous avons pourtant fait entrer dans
ce rgime les principes et les instruments de la libert: les conseils
gnraux lus, les conseils municipaux lus, les maires ncessairement
pris dans les conseils municipaux lus, ces institutions trs-relles et
trs-vivantes qui, de jour en jour, se dvelopperont et joueront un
plus grand rle dans notre socit, sont venues s'adapter au rgime
administratif que nous tenions de l'Empire. La mme chose peut se faire
pour la grande institution de l'Universit, et le pouvoir y trouvera
son profit aussi bien que la libert. Pour qu'aujourd'hui le pouvoir
s'affermisse et dure, il faut que la libert lui vienne en aide. Dans
un gouvernement public et responsable, en face des dputs du pays assis
sur ces bancs, au pied de cette tribune, sous le feu de nos dbats,
c'est un trop grand fardeau que le monopole, quelles que soient les
paules qui le portent. Il n'y a point de force, point de responsabilit
qui puisse y suffire; il faut que le gouvernement soit dcharg d'une
partie de ce fardeau, que la socit dploie sa libert au service de
ses affaires, et soit elle-mme responsable du bon ou mauvais usage
qu'elle en fait.

Je ne change rien aujourd'hui au langage que je tenais ainsi en 1846.
Mieux qu'aucune autre des crations impriales, l'Universit pouvait
accepter le rgime de la libert et la concurrence de tous les rivaux
que la libert devait lui susciter, car de toutes les institutions de ce
temps, celle-l tait peut-tre la mieux adapte et  son but spcial,
et  l'tat gnral de la socit moderne. Au milieu des prventions
contraires de beaucoup d'esprits, Napolon comprit que l'instruction
publique ne devait pas tre livre  la seule industrie prive, qu'elle
ne pouvait pas non plus tre dirige, comme les finances ou les domaines
de l'tat, par une administration ordinaire, et qu'il y avait l des
faits moraux qui appelaient une tout autre organisation. Pour donner aux
hommes chargs de l'enseignement public une situation au niveau de leur
mission, pour assurer  ces existences si simples, si faibles et si
disperses, la considration et la confiance en elles-mmes dont elles
ont besoin pour se sentir fires et satisfaites dans leur modeste
condition, il faut qu'elles soient lies  un grand corps qui leur
communique sa force et les couvre de sa grandeur. En crant ce corps
sous le nom d'Universit, Napolon comprit en mme temps qu'il devait
diffrer essentiellement des anciennes corporations religieuses
et enseignantes; par leur origine et leur mode d'existence, ces
corporations taient trangres  la socit civile et  son
gouvernement; point de participation active  la vie sociale; point
d'intrts semblables  ceux de la masse des citoyens. C'tait la
consquence du clibat, de l'absence de la proprit individuelle et
d'autres causes encore. Les corporations religieuses taient en mme
temps trangres au pouvoir civil qui ne les gouvernait point et
n'exerait sur elles qu'une influence indirecte et conteste. Le
caractre et l'esprit laques dominent essentiellement dans la socit
moderne; pour bien comprendre cette socit et en tre accept avec
confiance, le corps enseignant doit aussi tre laque, associ  tous
les intrts de la vie civile, aux intrts de famille, de proprit,
d'activit publique; tout en remplissant sa mission spciale, il faut
qu'il soit intimement uni avec le grand et commun public. Il faut
aussi que ce corps soit uni  l'tat, tienne de lui ses pouvoirs et
son impulsion gnrale. Ainsi fut conue l'Universit dans la pense
de Napolon; ainsi elle sortit de la main de ce puissant constructeur;
corps distinct sans tre isol, capable d'allier la dignit  la
discipline, et de vivre en naturelle harmonie avec la socit et son
gouvernement.

Les faits ont ralis et justifi ces ides. Depuis plus d'un
demi-sicle, l'Universit de France a travers de bien grands vnements
et subi des preuves bien diverses; elle a t expose tantt aux
coups, tantt aux sductions des rvolutions. Quelques faux mouvements,
quelques exemples d'entranement ou de faiblesse se sont manifests dans
ses rangs; mais,  tout prendre, elle a fidlement accompli sa mission
et conserv dignement son caractre; elle est reste en harmonie avec
l'esprit, les ides, les moeurs laques et honntement librales de
notre socit; elle s'est constamment applique  lever ou  relever
le niveau des tudes et des esprits; elle a fait servir au progrs et
 l'honneur des lettres et des sciences les forces qu'elle recevait de
l'tat. Et le succs a prouv et prouve tous les jours le mrite de
ses travaux; c'est de ses coles que sont sortis et que sortent tant
d'hommes distingus qui portent dans toutes les carrires l'activit de
la pense, le respect de la vrit, et tantt le got dsintress de
l'tudier, tantt l'art habile de l'appliquer. C'est l'Universit qui,
au milieu du dveloppement et de l'empire des intrts matriels, a
form et continue de former des lettrs, des philosophes, des savants,
des crivains, des rudits; elle est aujourd'hui, parmi nous, le plus
actif foyer de la vie intellectuelle, et le plus efficace pour en
rpandre dans la socit la lumire et la chaleur.

Sur un seul objet, mais sur l'un des plus graves objets de l'ducation,
sur l'ducation religieuse, la situation de l'Universit devait tre et
a t, ds son origine, dlicate et difficile. La libert de conscience
et l'incomptence de la puissance civile en matire religieuse sont au
nombre des plus prcieuses conqutes et des principes fondamentaux de
notre socit. L'Universit, ce corps dlgu et reprsentant de l'tat
laque, ne pouvait tre elle-mme charge de l'instruction religieuse,
et elle devait en respecter scrupuleusement la libert. Tout ce qu'elle
pouvait et devait faire, c'tait d'ouvrir, aux hommes investis de cette
mission dans les diverses croyances, les portes de ses tablissements,
et de les appeler  venir y donner renseignement qu'ils avaient seuls le
droit de donner. Mais cette simple admission de l'enseignement religieux
dans des tablissements auxquels l'autorit religieuse tait d'ailleurs
trangre, cette assimilation de l'tude de la religion  d'autres
tudes secondaires qui n'ont que leurs heures spciales et limites,
ne pouvaient satisfaire pleinement les familles dvoues aux croyances
religieuses, ni les hommes chargs d'en conserver et d'en transmettre
le dpt. La religion, srieusement accepte et pratique, tient trop
de place dans la vie de l'homme pour qu'il ne lui en soit pas fait aussi
une grande dans l'ducation de l'enfant. Je dis l'ducation et non pas
seulement l'instruction. L'Universit est surtout un grand tablissement
d'instruction. La part d'ducation que reoivent les enfants dans ses
coles est celle qui tient  la discipline et  la vie publique entre
gaux: ducation trs-ncessaire et salutaire, mais insuffisante pour
le dveloppement moral et la rgle intrieure de l'me. C'est surtout au
sein de la famille et dans l'atmosphre des influences religieuses que
se donne et se reoit l'ducation morale, avec toutes ses exigences
et tous ses scrupules. Il y a un peu d'excessive timidit dans les
inquitudes qu'inspire le rgime intrieur de nos tablissements
d'instruction publique et laque aux personnes qui se proccupent
surtout de la culture morale des mes; ces inquitudes ne sont cependant
pas dnues de motifs srieux, et on leur doit, en tout cas, beaucoup de
respect.

Une autre considration, plus pressante encore, pse, depuis prs d'un
demi-sicle, sur l'esprit des croyants, laques ou prtres. La religion
chrtienne est videmment en butte  une nouvelle crise de guerre,
guerre philosophique, guerre historique, guerre politique, toutes
poursuivies au milieu d'un public plein  la fois d'indiffrence et de
curiosit. L'attaque est libre autant qu'ardente. La dfense doit tre
libre aussi; qui s'tonnera qu'elle soit prvoyante? Qui blmera les
chrtiens, catholiques ou protestants, de leurs efforts pour mettre
les gnrations naissantes  l'abri des coups dirigs contre la foi
chrtienne? Elles rencontreront, elles ressentiront assez tt ces coups
dans le monde et dans la vie; qu'elles soient du moins un peu armes
d'avance pour leur rsister; qu'elles aient reu ces impressions
premires, ces traditions fidles, ces notions intimes que les troubles
mme de l'esprit n'effacent pas du fond de l'me, et qui prparent les
retours quand elles n'ont pas empch les entranements. Rien donc de
plus naturel ni de plus lgitime que l'ardeur de l'glise et de ses
fidles pour la libert de l'enseignement; c'tait leur devoir de
la rclamer aussi bien que leur droit de l'obtenir. La libert de
l'enseignement est la consquence ncessaire de l'incomptence de l'tat
en matire religieuse, car elle peut seule inspirer pleine scurit aux
croyants chrtiens en les mettant en mesure de fonder des tablissements
o la foi chrtienne soit le fond de l'ducation, tout en s'unissant 
une instruction capable d'entrer en concurrence avec celle des coles de
l'tat.

L'Universit n'avait, quant aux tudes, rien  redouter de cette
concurrence; elle tait pourvue de toute sorte d'armes pour la
soutenir avec avantage. Et quant  l'ducation morale, la libert des
tablissements religieux donnait  l'Universit un point d'appui pour
rsister elle-mme au vent de l'incrdulit fanatique ou frivole, et la
dgageait en mme temps,  cet gard, de toute responsabilit exclusive.
Elle pouvait dire  ceux qui ne la trouvaient pas assez renferme dans
son incomptence en matire religieuse: Comment ne me proccuperais-je
pas vivement de l'intrt religieux quand j'ai  ct de moi des
tablissements qui y puisent une grande force morale? Et  ceux qui ne
la trouvaient pas assez chrtienne et catholique: Rien ne vous oblige
 me confier vos enfants; des tablissements libres et vous  votre
foi vous sont ouverts. Dans ce double rsultat de la libert
d'enseignement, il y avait, pour l'Universit, un ample ddommagement
 la perte de la domination privilgie que lui avait attribue son
fondateur.

Mais quand l'obstacle au bien ne se trouve pas dans les choses mmes,
les passions des hommes ne tardent pas  l'y mettre. En s'tendant et en
s'chauffant, la lutte pour la libert d'enseignement changea bientt de
caractre; ce ne furent plus seulement des esprits levs et gnreux,
tels que M. de Montalembert et le pre Lacordaire, qui la rclamrent
avec loquence comme leur droit et leur devoir de citoyens et de
chrtiens; elle eut des champions aveugles et grossiers qui attaqurent
violemment l'Universit, tantt mconnaissant les services qu'elle avait
rendus  l'ducation morale et religieuse aussi bien qu' l'instruction,
tantt lui imputant des maximes et des intentions qu'elle n'avait point,
tantt la rendant responsable des carts de quelques-uns de ses
membres qui n'taient pas plus l'image du corps enseignant que quelques
ecclsiastiques tombs dans des fautes graves ne sont l'image du clerg
lui-mme. Des brochures pleines d'acrimonie, d'injure et de calomnie
furent publies  grand bruit, et obtinrent, de quelques vques, une
approbation aussi imprudente en soi qu'injuste envers l'Universit.
Beaucoup d'vques et de prtres judicieux blmaient ces emportements
de la controverse, et auraient volontiers tmoign  l'Universit une
quit claire; mais, dans l'glise comme dans l'tat, c'est le mal de
notre temps, et de bien des temps, que, lorsque les opinions extrmes
clatent, les opinions modres s'intimident et se taisent. Les plus
fougueux ennemis de l'Universit demeurrent les tenants de l'arne, et
la question de la libert d'enseignement devint, entre l'Universit et
l'glise, c'est--dire entre l'tat et l'glise, une guerre  outrance.

Elle n'en resta pas l; elle se posa bientt de la faon la plus
compromettante pour l'glise; elle passa sur la tte des jsuites. Les
jsuites furent, aux yeux du public, les reprsentants de la libert
d'enseignement.

Plus d'une fois, dans le cours de ma vie publique,  la Sorbonne et dans
les Chambres, j'ai exprim sans rserve ma pense sur les jsuites, sur
leur caractre originaire, leur influence historique et leur situation
actuelle dans notre socit. Je tiens  reproduire aujourd'hui ce que
j'en dis, entre autres,  la Chambre des pairs, le 9 mai 1844, dans l'un
de nos grands dbats sur la libert d'enseignement. Non-seulement
je n'ai rien  changer dans mes paroles; mais elles expliquent la
rsolution que j'ai prise et la conduite que j'ai tenue  cette poque,
au milieu des attaques et des prils dont la Socit de Jsus tait
l'objet.

Quand les jsuites ont t institus, disais-je alors, ils l'ont t
pour soutenir, contre le mouvement du XVIe sicle, le pouvoir absolu
dans l'ordre spirituel, et un peu aussi dans l'ordre temporel. Je ne
comprends pas comment on viendrait aujourd'hui lever un doute  cet
gard; ce serait insulter  la mmoire du fondateur des jsuites, et je
suis convaincu que si Ignace de Loyola, qui tait un grand esprit et
un grand caractre, entendait les explications et les apologies qu'on
essaye de donner aujourd'hui de son oeuvre, il se rcrierait avec
indignation. Oui, c'est pour dfendre la foi contre l'examen, l'autorit
contre le contrle, que les jsuites ont t institus. Il y avait, au
moment de leur origine, de fortes raisons pour entreprendre cette grande
tche, et je comprends qu'au XVIe sicle de grandes mes se la soient
propose. Un problme trs-douteux se posait alors; cet empire de la
libert dans le monde de la pense, cette aspiration de la socit
 exercer un contrle actif et efficace sur tous les pouvoirs qui
existaient dans son sein, c'tait l une immense entreprise; de grands
prils y taient attachs; il pouvait en rsulter, et il en est rsult
en effet de grandes preuves pour l'humanit. Il tait donc trs-naturel
que de grands esprits et de grandes mes tentassent de rsister  ce
mouvement si vaste, si violent, si obscur. Les jsuites se vourent
courageusement et habilement  cette difficile tche. Eh bien! ils se
sont tromps dans leur jugement et dans leur travail; ils ont cru
que, du mouvement qui commenait alors, il ne sortirait, dans l'ordre
intellectuel que la licence, dans l'ordre politique que l'anarchie.
Ils se sont tromps; il en est sorti des socits grandes, fortes,
glorieuses, rgulires, qui ont fait, pour le dveloppement, le bonheur
et la gloire de l'humanit, plus peut-tre qu'aucune des socits
qui les avaient prcdes. L'Angleterre, la Hollande, la Prusse,
l'Allemagne, les tats-Unis d'Amrique, la France catholique elle-mme,
voil les socits qui, par des routes diverses et  des degrs ingaux,
ont suivi l'impulsion du xvie sicle; voil les grandes nations et les
grands gouvernements que ce grand mouvement a enfants. videmment
ce fait a tromp les prvisions du fondateur des jsuites et de sa
congrgation; et parce qu'ils se sont tromps, ils ont t battus;
battus non-seulement dans les pays o le mouvement qu'ils combattaient a
bientt prvalu, mais dans les pays mme o le rgime qu'ils soutenaient
a longtemps continu d'exister. L'Espagne, le Portugal, l'Italie ont
dpri entre leurs mains, sous leur influence; et dans ces tats
mme les jsuites ont fini par perdre leur crdit et la domination de
l'avenir.

Aujourd'hui que ces faits sont, non pas des opinions, mais des
rsultats de l'exprience vidents pour tout le monde, aujourd'hui du
moins la Socit de Jsus reconnat-elle l'exprience? Admet-elle que le
libre examen puisse subsister  ct du pouvoir? que le contrle public
puisse s'exercer sur une autorit qui reste forte et rgulire? Si les
jsuites admettent ce fait, s'ils sont clairs par cette exprience,
qu'ils viennent prendre leur place parmi nous, libres et soumis  la
libre concurrence de tous les citoyens. Mais le public croit, et il a
de fortes raisons de croire que les jsuites n'ont pas assez profit de
l'exprience faite depuis trois sicles, qu'ils n'ont pas compltement
renonc  la pense premire de leur origine, que l'ide de la lutte
contre le libre examen et le libre contrle des pouvoirs publics
n'est pas encore sortie de leur esprit. Si cela est, si les jsuites
persistent  mconnatre les rsultats de l'exprience, ils apprendront
qu'ils se trompent aujourd'hui comme ils se sont tromps il y a trois
sicles, et ils seront battus de nos jours comme ils l'ont dj t.

J'en demeure convaincu aujourd'hui comme il y a vingt ans; c'tait l,
quant  l'histoire et  la destine des jsuites, une juste apprciation
du pass et un juste pressentiment de l'avenir; mais dans les
Chambres comme dans le public et parmi les amis du cabinet, comme dans
l'opposition, les esprits n'taient pas si calmes ni si quitables; ils
taient plus inquiets que moi de la puissance des jsuites, et moins
confiants dans celle de la socit et de la libert. On numrait les
maisons que les jsuites possdaient dj en France, les oratoires
qu'ils desservaient, les proprits qu'ils acquraient, les enfants et
les jeunes gens qu'ils levaient, les croyants qui se groupaient autour
d'eux. On rclamait contre eux l'excution des lois dont, sous l'ancien
rgime, sous l'Empire, et mme sous la Restauration, les congrgations
religieuses non autorises avaient t l'objet. Ces lois taient
incontestablement en vigueur, et on peut, sans tmrit, affirmer que,
si la question avait t porte devant eux, les tribunaux n'auraient pas
hsit  les appliquer.

Je ne croyais de telles poursuites ni ncessaires, ni opportunes, ni
efficaces. Les luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses
prennent aisment l'apparence et aboutissent souvent  la ralit de la
perscution. L'histoire de nos anciens Parlements en offre de frappants
exemples. Nous aurions surtout couru ce risque si nous avions engag une
lutte semblable prcisment  propos d'une question de libert, de
cette libert d'enseignement promise par la Charte et rclame, non
pas seulement pour une congrgation religieuse, mais pour l'glise
elle-mme. C'tait, pour l'tat comme pour l'glise, le malheur de la
situation que les jsuites fussent, dans cette occasion, l'avantgarde,
et, dans une certaine mesure, les reprsentants de l'glise catholique
tout entire; les poursuites et les condamnations qui les auraient
frapps auraient gravement envenim une querelle bien plus grande que
la leur propre, et une partie considrable du clerg franais en aurait
ressenti une vive irritation. Bien souvent d'ailleurs et dans bien des
tats, on a poursuivi et condamn les jsuites sans les dtruire; ils
se sont toujours relevs; leur existence a eu des racines plus profondes
que les coups qu'on leur a ports; et ce n'est pas aux lois et aux
arrts, c'est  l'tat gnral de la socit et des esprits qu'il
appartient de combattre et de rduire dans de justes limites leur
action. Je proposai au Roi et au conseil, non pas d'abandonner les lois
en vigueur contre les congrgations religieuses non autorises, mais
d'en ajourner l'emploi, et de porter la question de la dissolution en
France de la Socit de Jsus devant son chef suprme et incontest,
devant le pape lui-mme. Le pouvoir civil franais ne renonait point
ainsi aux armes lgales dont il tait pourvu; mais, dans l'intrt de
la paix religieuse comme de la libert et de l'influence religieuse en
France, il invitait le pouvoir spirituel de l'glise catholique 
le dispenser de s'en servir. Le Roi et le conseil adoptrent ma
proposition.

Par qui pouvais-je la faire prsenter et soutenir  Rome avec de
srieuses chances de succs? Elle y devait rencontrer une forte
rsistance, car nous demandions  la cour de Rome de reconnatre des
faits qui lui dplaisaient, et d'infliger un chec  quelques-uns de ses
plus dvous serviteurs. L'ambassadeur que nous avions alors auprs du
pape Grgoire XVI, le comte Septime de Latour-Maubourg, tait un homme
parfaitement honorable, mais malade, inactif, et qui avait  Rome plus
de considration que d'influence. Il nous fallait l un homme nouveau,
bien connu pourtant du public europen, et dont le nom seul ft un
clatant symptme du caractre et de l'importance de sa mission. Je
donnai  M. de Latour-Maubourg le cong qu'il demandait  raison de
sa sant, et le Roi, sur ma proposition, nomma M. Rossi son envoy
extraordinaire et ministre plnipotentiaire  Rome par intrim. Ce
qu'un tel choix avait d'un peu trange tait,  mes yeux, son premier
avantage: Italien hautement libral et rfugi hors d'Italie  cause
de ses opinions librales, l'envoi de M. Rossi ne pouvait manquer de
frapper, je dirai plus d'inquiter la cour de Rome; mais il y a des
inquitudes salutaires, et je savais M. Rossi trs-propre  calmer
celles qu'il devait inspirer, en mme temps qu' en profiter pour le
succs de sa mission. Ses convictions librales taient profondes, mais
larges et trangres  tout esprit de systme ou de parti; il avait la
pense trs-libre, quoique non flottante, et nul ne savait mieux que lui
voir les choses et les personnes telles qu'elles taient rellement,
et contenir son action de chaque jour dans les limites du possible sans
cesser de poursuivre constamment son dessein. Hardi avec mesure, aussi
patient que persvrant, et insinuant sans complaisance, il avait l'art
de mnager et de plaire tout en donnant,  ceux avec qui il traitait,
l'ide qu'il finirait par russir dans ses entreprises et par obtenir ce
qu'on lui contestait. Dans la vie politique et diplomatique, il tait
de ceux qui n'emportent pas d'assaut et par un coup de force les places
qu'ils assigent, mais qui les cernent et les pressent si bien qu'ils
les amnent  se rendre sans trop de colre et comme par une ncessit
accepte.

Il partit pour Rome vers la fin de 1844, visita, avant de s'y tablir
officiellement, plusieurs points de l'Italie o il avait  coeur de
s'entretenir avec d'anciens amis; et je lui adressai, le 2 mars 1845,
des instructions ainsi conues:

Monsieur, le fcheux tat de la sant de M. le comte de Latour-Maubourg
l'ayant oblig de demander un cong qui lui est accord, le Roi vous
a donn un tmoignage de haute confiance en vous dsignant pour grer
l'intrim de son ambassade  Rome, en qualit d'envoy extraordinaire et
ministre plnipotentiaire.

Vous connaissez, monsieur, le caractre de bonne harmonie et d'intimit
qui prside  nos rapports avec le saint sige. Vous savez que le
souverain pontife se montre anim des sentiments les plus affectueux
pour la France et le Roi, et qu'il rend pleine justice  la sollicitude
claire du Roi et de son gouvernement pour le bien de la religion,
comme  leur dsir sincre de seconder la juste influence et de
concourir  la prosprit et  l'clat de l'glise de France.

Le Roi aime  compter, de son ct, sur la bienveillante amiti
du saint-pre, et sur l'esprit de prudence et de conciliation qu'il
continue d'apporter dans l'apprciation des affaires souvent dlicates
que les deux cours ont  traiter ensemble. Il espre que le concours
du chef de l'glise ne lui manquerait pas dans les circonstances o
il s'agirait de concilier les droits et les devoirs de la puissance
temporelle avec ceux de la puissance spirituelle, et de mettre les
ncessits modres de la politique en harmonie avec les vrais intrts
de la religion.

Une occasion grave se prsente aujourd'hui de rclamer ce concours
bienveillant du souverain pontife; et c'est le premier comme le plus
important objet de la mission temporaire dont vous tes charg.

La socit des jsuites, contrairement aux dits qui l'ont spcialement
abolie en France et aux lois qui prohibent les congrgations religieuses
non reconnues par l'tat, a travaill depuis quelque temps  ressaisir
une existence patente et avre. Les jsuites se proclament hautement
eux-mmes; ils parlent et agissent comme jsuites; ils possdent,
dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de noviciat,
des chapelles, une organisation  part. Ils y forment une corporation
distincte du clerg sculier, observant des rgles particulires, un
mode de vivre spcial, et obissant  un chef tranger qui rside hors
de France.

Il y a l, d'une part, une violation vidente des lois de l'tat et
de celles qui constituent la discipline de l'glise gallicane; d'autre
part, un danger pressant et grave pour l'tat et pour la religion mme.

Les jsuites n'ont jamais t populaires en France. La Restauration,
aprs les avoir tolrs quelque temps, a t oblige de svir contre
eux par les ordonnances du 12 juin 1828. Un cri  peu prs universel
s'levait contre eux d'un bout  l'autre du royaume, et la mesure qui
fermait leurs collges et les excluait de l'enseignement public fut
accueillie avec joie et reconnaissance.

Aujourd'hui, les mmes plaintes clatent, encore plus nombreuses
et plus vives. Le public s'meut, s'inquite et s'irrite  l'ide de
l'hostilit invtre et active des jsuites pour nos institutions. On
les accuse de s'immiscer toujours dans la politique, et de s'associer
aux projets et aux menes des factions qui s'agitent encore autour de
nous. On leur attribue les plus violentes et les plus inconvenantes des
attaques auxquelles l'Universit a t en butte dans ces derniers temps.
On redoute de voir le clerg ordinaire entran ou intimid par leur
influence. Les grands corps de l'tat, les Chambres, la magistrature
partagent ces dispositions et ces craintes. Et cet tat des esprits
est devenu si gnral, si pressant, et pourrait devenir si grave que
le gouvernement du Roi regarde comme un devoir imprieux pour lui de
prendre les faits qui en sont la cause en trs-grande considration, et
d'y apporter un remde efficace.

Il lui suffirait, pour donner satisfaction  l'esprit public, de
faire strictement excuter les lois existantes contre les jsuites en
particulier, et gnralement contre les congrgations religieuses non
autorises dans le royaume. Ces lois sont toujours en vigueur; elles
assurent au gouvernement tous les moyens d'action ncessaires, et les
Chambres seraient bien plus disposes  les fortifier qu' en rien
retrancher. Mais le gouvernement du Roi, fidle  l'esprit de modration
qui rgle toute sa conduite, plein de respect pour l'glise, et soigneux
de lui viter toute situation critique et toute lutte extrme, prfre
et dsire sincrement atteindre, par une entente amicale avec le
saint-sige et au moyen d'un loyal concours de sa part, le but qu'il est
de son devoir de poursuivre.

C'est l, monsieur, ce que vous devez annoncer et demander au
saint-sige, en le pressant d'user sans retard de son influence et de
son pouvoir pour que les jsuites ferment leurs maisons de noviciat et
leurs autres tablissements en France, cessent d'y former un corps,
et s'ils veulent continuer d'y rsider, n'y vivent plus dsormais qu'
l'tat de simples prtres, soumis, comme tous les membres du clerg
infrieur,  la juridiction des vques et des curs. La cour de
Rome, en agissant ainsi, n'aura jamais fait, de la suprme autorit
pontificale, un usage plus opportun, plus prvoyant, et plus conforme 
l'esprit de cette haute et tutlaire mission qui appelle le successeur
de saint Pierre  dnouer, par l'intervention de sa sagesse, ou 
extirper, par l'ascendant de sa puissance spirituelle, les graves
difficults qui, dans les moments de crise ou d'urgence, pourraient
devenir, pour l'ordre ecclsiastique, de graves prils.

Vous connaissez trop bien, monsieur, la question dont il s'agit ici,
vous tes trop pntr des hautes considrations sur lesquelles il
importe d'appeler la plus srieuse attention du souverain pontife, pour
que j'aie besoin d'y insister davantage, et pour que le gouvernement
du Roi ne se confie pas pleinement dans l'habilet avec laquelle
vous saurez les faire valoir. Nous regretterions bien vivement que le
saint-sige, par un refus de concours ou par une inertie que j'ai peine
 supposer, nous mt dans l'obligation de prendre nous-mmes des mesures
que le sentiment public de la France et la ncessit d'tat finiraient
par rclamer absolument.

Aprs avoir, le 11 avril 1845, prsent ses lettres de crance 
Grgoire XVI qui l'accueillit avec une bont douce et qui, malgr sa
secrte sollicitude, prenait quelque plaisir  s'entretenir en italien
avec l'ambassadeur de France, M. Rossi se tint, pendant deux mois,
dans une attitude d'observation inactive, uniquement appliqu  bien
connatre les faits et les hommes, et  rpandre autour de lui, sur ce
qu'il venait faire, une curiosit qu'il n'avait garde de satisfaire. Il
me rendit compte, le 27 avril, de ses observations, des motifs de son
immobilit apparente, et des rsultats qu'il en attendait:

Deux hommes, m'crivit-il, s'taient empars exclusivement de la
confiance du saint-pre, le cardinal Lambruschini, secrtaire d'tat, et
le cardinal Tosti, trsorier. La rivalit qu'on prtendait exister entre
eux n'tait pas relle; ils avaient, au contraire, une cause commune et
des ennemis communs. Seulement, la situation des affaires donnait plus
de prise contre le cardinal Tosti; c'est contre lui que se sont runis
d'abord tous les efforts. Il a succomb. C'est contre Lambruschini
qu'on travaille en ce moment. Je ne crois pas qu'on vienne  bout de le
renverser. Il est infiniment plus habile que Tosti, et mieux ancr dans
l'esprit du pape. Mais tout naturellement au fait de ces menes, il
vite avec soin tout ce qui pourrait le compromettre et exciter les
clameurs du parti exagr. Pour prvenir une chute, il se fait petit.
J'ai pu me convaincre par moi-mme qu'il se croit menac, car tout le
monde sait que, dans ce cas, il parle toujours de sa mauvaise sant, du
besoin qu'il aurait du repos, etc. Je l'ai vu il y a quatre jours, et il
n'a pas manqu de m'en parler.

Ceci tient  une situation gnrale. Le cardinal Lambruschini est  la
tte du parti gnois. La raction contre ce parti, qui n'tait, il y a
quelques mois, qu'une vellit, s'est organise depuis; elle est forte
dans ce moment; elle se compose surtout des cardinaux du pays romain
(_Statisti_) contre ceux qu'on appelle les cardinaux trangers, bien
qu'italiens. Les forces paraissent se balancer. Ce sont des escarmouches
qui prludent  la bataille du conclave.

Voil quant aux personnes. Les choses sont toujours dans un tat
dplorable, et il n'y a, en ce moment, point d'amlioration  esprer.
Bien loin de songer  sculariser l'administration civile, le pape
ne veut employer, mme parmi les prlats, que ceux qui se sont faits
prtres. A cela s'ajoute l'absence de tout apprentissage et de toute
carrire rgulire. Un prlat est apte  tout. Le _prsident des armes_
tait un auditeur de rote. C'est comme si nous prenions un conseiller
de cassation pour lui confier l'administration de la guerre. Quant aux
finances, c'est une plaie dont personne ne se dissimule la gravit. On
marche aujourd'hui  l'aide d'un expdient. Le gouvernement a achet
l'apanage que le prince Eugne de Beauharnais avait dans les Marches. Il
l'a immdiatement revendu  une compagnie compose de princes romains
et d'hommes d'affaires. Les acheteurs verseront le prix dans le trsor
pontifical en plusieurs payements, longtemps avant l'poque o le
gouvernement pontifical devra payer la Bavire. C'est l l'expdient. En
dfinitive, c'est un emprunt fort cher.

Cette situation se complique des jsuites. Ils sont mls ici  tout;
ils ont des aboutissants dans tous les camps; ils sont, pour tous, un
sujet de craintes ou d'esprances. Les observateurs superficiels peuvent
facilement s'y tromper, parce que la _Socit de Jsus_ prsente trois
classes d'hommes bien distinctes. Elle a des hommes purement de lettres
et de sciences, qui devinent peut-tre les menes de leur compagnie,
mais qui y sont trangers et peuvent de bonne foi affirmer qu'ils n'en
savent rien. La seconde classe se compose d'hommes pieux et quelque peu
crdules, sincrement convaincus de la parfaite innocence et abngation
de leur ordre, et qui ne voient, dans les attaques contre les jsuites,
que d'affreuses calomnies. Les premiers attirent les gens d'esprit, les
seconds les mes pieuses. Sous ces deux couches se cache le jsuitisme
proprement dit, plus que jamais actif, ardent, voulant ce que les
jsuites ont toujours voulu, la contre-rvolution et la thocratie, et
convaincus que, dans peu d'annes, ils seront les matres. Un de leurs
partisans, et des plus habiles, me disait hier  moi-mme: Vous verrez,
monsieur, que, dans quatre ou cinq ans, il sera tabli, mme en France,
que l'instruction de la jeunesse ne peut appartenir qu'au clerg. Il
me disait cela sans provocation aucune de ma part, uniquement par
l'exubrance de leurs sentiments dans ce moment; ils croient que des
millions d'hommes seraient prts  faire pour eux, en Europe, ce qu'ont
fait les Lucernois en Suisse.

C'est l un rve: il est vrai, au contraire, que l'opinion gnrale
s'lve tous les jours plus redoutable contre eux, mme en Italie;
mais il est galement certain que leurs moyens sont considrables;
ils disposent de millions, et leurs fonds augmentent sans cesse; leurs
affilis sont nombreux dans les hautes classes; en Italie, ils les ont
trouvs particulirement  Rome,  Modne et  Milan. A Milan, on tient
des sommes normes  leur disposition, pour le moment o ils pourront
s'y tablir et s'en servir. Je sais dans quelles mains elles se
trouvent. Ici, ils sont matres absolus d'une partie de la haute
noblesse qui leur a livr ses enfants.

Ce qui est important pour nous, c'est qu'il est certain et en quelque
sorte notoire que leurs efforts se dirigent en ce moment, d'une manire
toute particulire, vers deux points, la France et le futur conclave.
Au fond, ces deux points se confondent, car c'est surtout en vue de la
France qu'ils voudraient un pape qui leur ft plus infod que le pape
actuel.

Je suis convaincu que le saint-pre ne se doute pas de toutes leurs
menes et de tous leurs projets. Je vais plus loin; je crois qu'il en
est de mme de leur propre gnral, le pre Roothaan; je ne le connais
pas; mais d'aprs tout ce qu'on m'en dit, il est comme le doge de Venise
dans les derniers sicles; le pouvoir et les grands secrets n'taient
pas  lui; ils n'appartenaient qu'au conseil des Dix.

Telle est ici la situation gnrale. Voici la ntre. Votre Excellence
me permettra de lui parler avec une entire franchise; il est important
de ne pas se faire d'illusion sur un tat de choses qui peut devenir
grave d'un instant  l'autre.

Le saint-pre et le gouvernement pontifical sont pntrs d'une
admiration sincre pour le Roi, pour sa haute pense, pour le systme
politique qu'il a fait prvaloir. Sans bien comprendre tous les dangers
qu'on avait  vaincre, toutes les difficults qu'on a d surmonter, ils
sentent confusment qu'ils taient au bord d'un abme, et qu'ils doivent
leur salut  la politique du gouvernement du Roi. Leur reconnaissance
est vraie, mais elle n'est ni satisfaite, ni claire. Parce qu'on a
arrt l'esprit de rvolution et de dsordre, ils sont convaincus qu'on
peut faire davantage et revenir vers le pass. Tout ce qu'on a fait pour
eux n'est pour eux qu'un -compte. Ignorant jusqu'aux choses les plus
notoires chez nous, ne voyant la France et l'Europe qu' travers trois
ou quatre mchants journaux, ne recevant d'informations dtailles que
d'un ct, car les hommes senss et modrs n'osent pas tout dire, de
peur d'tre suspects et annihils, les chefs du gouvernement pontifical
partagent au fond, dans une certaine mesure, les esprances des
fanatiques; seulement, ils n'ont pas la mme ardeur, la mme impatience;
ils comptent sur le temps, sur les vnements, sur leur propre inaction;
ils se flattent de gagner sans jouer. Ils ne feront rien contre le Roi,
sa dynastie, son gouvernement; mais ils aimeraient bien ne rien
faire aussi qui pt dplaire aux ennemis du Roi, de la France, de nos
institutions. Tout ce qu'ils ont de lumire, de raison, de prudence
politique est avec nous et pour nous; leurs antcdents, leurs prjugs,
leurs souvenirs, leurs habitudes sont contre nous. Quand on pense que
c'est  de vieux religieux que nous avons  faire, on comprend combien
il est difficile de leur faire sentir les ncessits des temps modernes
et des gouvernements constitutionnels; nous ne leur parlons que de
choses obscures pour eux et dsagrables; nos adversaires ne les
entretiennent que de penses qu'ils ont toujours nourries; nous
contrarions tous leurs souvenirs et leurs penchants; nos adversaires les
rveillent et les caressent.

Dans cet tat de choses, ce n'est pas par quelques entretiens
officiels, de loin en loin, avec le cardinal secrtaire d'tat et le
prfet de la Propagande, qu'on peut traiter ici avec succs les affaires
du Roi. Il n'y a ici ni une cour, ni un gouvernement tels qu'on en voit
et conoit ailleurs. Il y a un ensemble trs-compliqu et _sui generis_.
Le mode d'action ne peut pas tre ici le mme que partout ailleurs.

Sans doute,  la rigueur, grce  l'autorit morale du Roi et 
l'importance politique de la France, il ne serait pas impossible
d'enlever ici une question comme  la pointe de l'pe. Quand on ne leur
laisserait absolument d'autre choix que de cder ou de se brouiller
avec la France, ils cderaient. Mais ce moyen violent ne pourrait tre
employ que dans un cas extrme, et les exceptions ne sont pas des
rgles de conduite.

Comme rgle de conduite, il ne faut pas oublier que rien d'important
ne se fait et ne s'obtient ici que par des influences indirectes et
varies. Ici les opinions, les convictions, les dterminations ne
descendent pas du haut vers le bas, mais remontent du bas vers le haut.
Celui qui, par une raison ou par une autre, plat aux subalternes ne
tarde pas  plaire aux matres. Celui qui n'a plu qu'aux matres se
trouve bientt isol et impuissant.

Les influences subalternes et toutes-puissantes sont de trois espces:
le clerg, le barreau et les hommes d'affaires, ce qui comprend les
hommes de finance et certains comptables, race particulire  Rome et
qui exerce d'autant plus d'influence qu'elle seule connat et fait les
affaires de tout le monde. Qu'une vrit parvienne  s'tablir dans
les sacristies, dans les tudes et dans les _computisteries_, rien n'y
rsistera, et rciproquement.

Votre Excellence voit ds lors quel est le travail  entreprendre ici
si on veut rellement se mettre  mme de faire les affaires du Roi et
de la France sans violence, sans secousse, sans bruit. Je dois le
dire avec franchise; ce travail n'a pas mme t commenc. J'ai trouv
l'ambassade tout entire n'ayant absolument de rapports qu'avec les
salons de la noblesse qui sont, comme j'ai dj eu l'honneur de vous
l'crire, compltement trangers aux affaires et sans influence aucune.
Je les frquente aussi, et je vois clairement ce qui en est. Un salon
politique n'existe pas  Rome.

Cet tat de choses me semble fcheux et pourrait devenir un danger.
Les amis de la France se demandent avec inquitude quelle serait son
influence ici si, par malheur, un conclave venait  s'ouvrir. A la
vrit, la sant du saint-pre me parat bonne; il a bien voulu m'en
entretenir avec dtail, et la gaiet mme de l'entretien confirmait les
paroles de Sa Saintet. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a ici des
personnes alarmes ou qui feignent de l'tre; elles vont disant que
l'enflure des jambes augmente, que le courage moral soutient seul un
physique dlabr et qui peut tomber  chaque instant. Encore une fois,
ces alarmes me paraissent fausses ou prmatures; en parlant de ses
jambes, le pape m'a dit lui-mme que, trs-bonnes encore pour marcher,
elles taient un peu roides pour les gnuflexions, et que cela le
fatiguait un peu. A son ge, rien de plus naturel, sans que cela annonce
une fin prochaine. Quoi qu'il en soit, l'ouverture prochaine d'un
conclave n'est pas chose impossible et qu'on puisse perdre de vue. Dans
l'tat actuel, nous n'aurions pas mme les moyens de savoir ce qui s'y
passerait; notre influence serait nulle.

C'est ainsi qu'avant de songer aux instructions particulires que Votre
Excellence m'a donnes, je crois devoir m'appliquer avec le plus grand
soin  modifier notre situation ici. Autrement, il serait impossible
 qui que ce ft d'y servir utilement le Roi et la France. Mes
antcdents, mes tudes, la connaissance de la langue et des moeurs me
rendent cette tche particulire moins difficile qu' un autre; il n'est
pas jusqu'aux clameurs de quelques fanatiques contre ma mission qui ne
m'aient t utiles; car, il faut bien le savoir, l'esprit des Romains
est port  la raction; ils n'aiment pas qu'on leur impose des opinions
toutes faites sur les hommes; on n'a russi qu' exciter la curiosit
sur mon compte, et ce mouvement m'est favorable. Un des premiers curs
de Rome disait hier en pleine sacristie: _Di quei diavoli l vorrei
che ne avessimo molti_.--Je voudrais que nous eussions beaucoup de ces
diables-l.

L'attitude et le travail tranquille de M. Rossi ne tardrent pas 
porter leurs fruits; il m'crivit le 8 mai: L'tat d'isolement et de
passivit o vivait l'ambassade de France est dj sensiblement modifi.
J'ai trouv, sous ce rapport, encore plus de voies ouvertes et de
facilits que je ne l'esprais d'abord. La _curia_ (notre mot de
_barreau_ ne rend pas bien l'ide que je veux exprimer), la _curia_,
dis-je, se range ouvertement de notre ct. Le clerg italien est
surpris et flatt de voir cultiver avec lui des rapports qui avaient
t compltement ngligs. Bien loin de nous fuir, il nous tmoigne
empressement et reconnaissance. Des hommes considrables par leur
intimit en hauts lieux m'ont fait insinuer qu'ils avaient t induits
en erreur sur mon compte, et qu'ils savaient maintenant  quoi s'en
tenir sur les fables et les mdisances d'un certain salon o rgne en
matre l'assistant gnral franais des jsuites  Rome.

Voil quant aux personnes. Quant aux choses, voici mon plan. Je fais
tout juste le contraire de ce que tout le monde s'attendait  me voir
faire. Tout le monde croyait que j'arrivais arm de toutes pices pour
exiger je ne sais combien de concessions et mettre l'pe dans les reins
au gouvernement pontifical. Comme il est facile de le penser, on s'tait
cuirass pour rsister, et les ennemis de la France se rjouissaient,
dans leurs conciliabules, des checs que nous allions essuyer. Je n'ai
rien demand, je n'ai rien dit, je n'ai rien fait; je n'ai pas mme
cherch, dans mes entretiens avec les personnages officiels,  faire
natre l'occasion d'aborder certaines matires. Ce silence, cette
inaction apparente ont surpris d'abord et troubl ensuite. Il est arriv
ce qu'il tait facile de prvoir. De simples ecclsiastiques, puis
des prlats, puis des cardinaux sont venus vers moi, et ont cherch 
pntrer ma pense, sans pouvoir me cacher leurs inquitudes. Sous
ce rapport, les dbats de la Chambre des pairs et les interpellations
annonces par M. Thiers  la Chambre des dputs nous servent 
merveille. Je rponds  tous trs-froidement, et d'un ton d'autant plus
naturel que ma rponse n'est que l'exacte vrit: je dis que je ne vois,
dans ce qui se passe et se prpare, rien de surprenant ni d'inattendu;
il arrive prcisment ce que, au mois d'octobre dernier, dans mon
court passage  Rome, je m'tais permis d'annoncer au saint-pre et
au cardinal Lambruschini; il et t facile de prvenir l'attaque qui
parat imminente; mais ce n'tait pas ma faute si, au lieu de tenir
compte des paroles d'un serviteur du Roi, qui doit connatre la France
et qui n'avait aucun intrt  tromper le saint-sige, on a prfr les
conseils de quelques brouillons et de quelques fanatiques. Imposer les
jsuites  la France de 1789 et de 1830 tait une pense si absurde
qu'on tait embarrass pour la discuter srieusement; les jsuites
fussent-ils des anges, il n'y avait pas de puissance qui pt les
rhabiliter dans l'opinion publique de France; vrai ou faux, on
n'terait de la tte de personne qu'ils taient les ennemis de nos
institutions. Aprs tout, le jsuitisme n'est qu'une forme, une forme
dont l'glise s'est passe pendant quinze sicles; et pour moi, humble
laque, il ne m'est pas donn de comprendre comment, par engouement
pour une forme que l'opinion publique repousse, on ose compromettre
les intrts les plus substantiels de la religion et de l'glise. Je
laissais  la conscience si claire du saint-pre  juger s'il devait,
par amour pour les jsuites, provoquer une raction qui, comme toutes
les ractions, pouvait si aisment dpasser le but, et atteindre ce qui
nous est,  tous, si cher et si sacr!

Ces ides dveloppes, tournes et retournes de mille faons,
commencent  faire leur chemin et  monter du bas vers le haut. C'est la
route qu'il faut suivre ici. L'alarme est dans les esprits, et je sais
positivement qu'elle est arrive jusqu'au saint-pre. Mes paroles ont
t d'autant plus efficaces qu'elles n'ont t accompagnes d'aucune
dmarche. Le saint-pre dplore les prjugs de la France  l'gard des
jsuites; mais jusqu'ici il se borne  rpter ce que les chefs de
la compagnie de Jsus ont dcid tout rcemment, aprs une longue
dlibration sur leurs affaires en France. Ils ont dcid qu'en aucun
cas ils ne devaient donner  leurs amis le chagrin et l'humiliation
d'une retraite volontaire, et que mieux valait pour eux tre frapps que
reculer. Je sais qu'ils ont port cette rsolution  la connaissance du
pape, et j'ai des raisons de croire que le cardinal Lambruschini ne l'a
pas dsapprouve.

Mais, d'un autre ct, l'opinion qu'il est absurde de sacrifier aux
jsuites les intrts de Rome, dans un pays comme la France, prend tous
les jours plus de poids et plus de consistance dans les sacristies, dans
la prlature, dans le sacr collge. Je sais en particulier de trois
cardinaux, dont deux sont des hommes influents et ayant, plus que tous
autres, leur franc parler avec le saint-pre, je sais, dis-je, qu'ils ne
mnagent point leurs paroles  ce sujet, et qu'ils accusent sans dtour
le gouvernement pontifical d'impritie.

J'ai demand une audience au saint-pre. Ce n'est pas dans le but de
prendre l'initiative prs de lui; je veux seulement qu'il ne puisse pas
dire que, dans un moment qu'il regarde comme critique, il ne m'a pas
vu. S'il n'aborde pas lui-mme la question, je laisserai, au flot
de l'opinion que nous avons cre et dveloppe, le temps de monter
davantage encore et de devenir plus pressant. Les dbats de la Chambre
des dputs viendront peut-tre nous aider. Ce qu'il nous faut, ce me
semble, c'est que le gouvernement pontifical vienne  nous au lieu de
nous recevoir, nous, en suppliants. C'est l le but du plan que j'ai
cru devoir suivre. C'est aussi la pense qui commence  se rpandre ici.
Hier soir, dans une socit nombreuse et choisie d'ecclsiastiques, on
disait hautement: Nous ne savons rien de la France; nous ne comprenons
pas le jeu de cette machine; on ne peut faire ici que des fautes.
Pourquoi ne pas consulter le ministre du Roi? M. Rossi connat la France
et Rome; il est membre actif de l'une des Chambres. Nous pouvons nous
expliquer avec lui; Sa Saintet n'a pas besoin, avec lui, d'interprte.

Hlas! ils disaient plus vrai qu'ils ne le croyaient peut-tre, car
Votre Excellence ajouterait probablement peu de foi  mes paroles si je
lui disais  quel degr d'ignorance on est ici sur ce qui concerne la
France et le jeu de nos institutions. Votre Excellence ne croira pas que
des hommes considrables ont pris les interpellations annonces de M.
Thiers pour un projet de loi que la chambre des dputs a peut-tre vot
 l'heure qu'il est contre les jsuites; et ils me demandaient gravement
quel serait,  mon avis, le partage des votes au scrutin, et si la
chambre des pairs adopterait ce projet. Dissiper peu  peu toutes ces
erreurs et faire enfin comprendre la France n'est pas une des moins
importantes parmi les tches que doivent s'imposer les reprsentants du
Roi  Rome.

Je compris et j'approuvai la rserve patiente de M. Rossi: Je ne vous
presse point, lui crivis-je[109]; prenez le temps dont vous aurez
besoin et le chemin qui vous convient. Je veux seulement vous avertir
qu'ici la question s'chauffe. Qu'autour de vous on soit bien convaincu
qu'elle est srieuse. Quand on est gouvernement, on ne dort pas tant
qu'on veut, ni quand on veut.

[Note 109: Le 17 avril 1845.]

Les interpellations de M. Thiers m'auraient rveill le 2 mai, si
j'avais dormi. Non qu'elles fussent violentes et embarrassantes pour
le cabinet; l'opposition ne blma point notre tentative de rsoudre la
question des jsuites par un concert avec la cour de Rome; mais elle
insista fortement pour que, si ce rsultat n'tait pas bientt obtenu,
les lois de l'tat reussent leur pleine excution. Elle esprait que la
ngociation chouerait et entranerait pour le cabinet un grave chec.
La majorit, au contraire, dsirait vivement notre succs, et avait 
coeur de nous prter force en nous tmoignant  la fois sa confiance
et sa ferme rsolution d'en appeler au pouvoir temporel franais si le
pouvoir spirituel romain n'en prvenait pas la ncessit. Aprs deux
jours de discussion, la Chambre dclara par un vote presque unanime:
que, se reposant sur le gouvernement du soin de faire excuter les lois
de l'tat, elle passait  l'ordre du jour.

J'crivis  M. Rossi[110]: Le Roi ne dsapprouve point votre inaction
depuis votre arrive; il comprend la ncessit de votre travail
prparatoire, et s'en rapporte  vous quant au choix du moment opportun
pour notre initiative. Pourtant, il s'tonne et s'inquite un peu de
cette attitude inerte quand tout le monde sait que vous tes all  Rome
avec une mission spciale et laquelle. Il craint que nous n'y perdions
un peu de dignit et d'autorit. Il est frapp que le cardinal
Lambruschini se soit nagure absent de Rome, et il y trouve quelque
impertinence en mme temps que beaucoup de timidit. Il se demande si,
pour le succs mme, il ne convient pas de nous montrer un peu plus
presss, un peu plus hautains, et de faire un peu plus sentir  la cour
de Rome qu'elle nous doit, et que, pour elle-mme, elle a besoin de
prendre ce que nous dsirons en grande et prompte considration.

[Note 110: Le 19 mai 1845.]

Ne voyez, dans ce que je vous dis l, rien de plus que ce qui y est
textuellement. Ne faites rien de plus que ce qui, aprs y avoir bien
pens, vous paratra,  vous-mme, bon et efficace. Je vous transmets
l'impression du Roi telle qu'elle est, sans plus ni moins, avec ses
mlanges et ses doutes. Une circonstance l'a un peu confirme en lui. Le
nonce Fornari est arriv  Neuilly avant-hier soir, videmment crt
 dessein, faisant le grognon et le brave, se plaignant du dbat de la
Chambre, de l'attitude du gouvernement, s'tonnant qu'on et accept
ce qu'il appelait une dfaite, et donnant  entendre que le pape ne
consentirait pas  en prendre sa part. Le Roi l'a reu trs-vertement:
Vous appelez cela une dfaite! En effet, dans d'autres temps, c'en et
t une peut-tre; aujourd'hui, c'est un succs, grce aux fautes du
clerg et de votre cour. Nous sommes heureux de nous en tre tirs 
si bon march. Savez-vous ce qui arrivera si vous continuez de laisser
marcher et de marcher vous-mmes dans la voie o l'on est? Vous vous
rappelez Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevch saccag, l'glise
ferme pendant plusieurs annes. Vous reverrez cela pour plus d'un
archevch et plus d'une glise. Il y a, me dit-on, un archevque qui a
annonc qu'il recevrait les jsuites dans son palais si on fermait leur
maison. C'est par celui-l que recommencera l'meute. J'en serai
dsol. Ce sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour
mon gouvernement. Mais ne vous y trompez pas; je ne risquerai pas ma
couronne pour les jsuites; elle couvre de plus grands intrts que les
leurs. Votre cour ne comprend rien  ce pays-ci, ni aux vrais moyens
de servir la religion. On me parle sans cesse de la confiance et de
l'affection que Sa Saintet me porte, et j'en suis trs-reconnaissant.
Que Sa Saintet me les tmoigne donc quand l'occasion en vaut la peine;
qu'elle fasse son devoir comme je fais le mien. Mandez-lui ce que je
vous dis l, monsieur le nonce, et comme je vous le dis. Je veux au
moins qu'on sache bien  Rome ce que je pense, car je ne veux pas
rpondre de l'ignorance o vous vivez tous et de ses consquences.

Le nonce, fort troubl, a compltement chang de ton et promis d'crire
tout ce que lui disait le Roi, et de l'crire de manire  faire
impression. Le Roi a vu, dans sa visite et dans son attitude,
rapproches de l'absence du cardinal Lambruschini peu aprs votre
arrive  Rome, un petit plan conu dans l'espoir de nous intimider un
peu, et de se soustraire aux embarras de la question, en nous amenant
nous-mmes  la laisser traner d'abord, et puis tomber. Je crois la
conjecture du Roi fonde, et je suis bien aise qu'il ait frapp un peu
fort. Il ne faut pas qu'on croie  Rome qu'avec de la procrastination
et de l'inertie on ludera une question qui est srieuse et qu'il faut
traiter srieusement.

Avant mme que cette lettre lui arrivt, et par sa propre impulsion, M.
Rossi avait senti que le moment d'agir tait venu. Il m'crivit le 28
mai 1845: Je travaille  la rdaction d'un _Memorandum_ qui contiendra
le rsum de ce que j'ai dit hier, dans un entretien de prs de deux
heures avec le cardinal Lambruschini. Ce _memento_ est ncessaire pour
lui, pour le pape, pour les cardinaux que le saint-pre consultera.
C'est vous dire qu'au travail indirect, dont je suis de plus en plus
satisfait, j'ai joint hier, pour la premire fois, la ngociation
directe. A son retour de Sabine, j'ai laiss le cardinal tranquille
pendant les crmonies de la Fte-Dieu et les conscrations d'vques
auxquelles il devait assister ces jours derniers. En attendant, je
recevais de lui des marques publiques et recherches de considration et
de courtoisie. C'tait dire aux nombreux prlats et diplomates qui nous
entouraient:--Vous le voyez: je suis dans les meilleurs rapports avec
le ministre de France.--Ces prliminaires ne se sont pas dmentis dans
notre entretien d'hier; je n'ai retrouv aucune de ces faons que je
connais bien et qui sont, chez lui, l'indice certain de la rsistance et
du parti pris. Tout en dplorant les _prjugs_ de la France  l'endroit
des jsuites, il ne dplorait pas moins leurs imprudences et leurs
tmrits. Ce qui l'a le plus vivement frapp, c'est un parallle que
j'ai fait entre la question des jsuites et celle du droit de visite. Et
quand je lui ai dit, comme une confidence, qu'aprs tout l'Angleterre,
ce grand pays, ce grand gouvernement avait compris qu'il tait
impossible et dangereux de lutter contre une opinion gnrale, et
consentait, dans l'affaire du droit de visite, aux demandes de la
France, il n'a pu contenir ses sentiments. videmment il se rjouissait
 la fois d'un rsultat utile au gouvernement du Roi, et d'un exemple
auquel, dans les conseils de Sa Saintet, il sera difficile de rsister.
Ce premier entretien n'a t, pour ainsi dire, que l'exposition;
il devait, ainsi qu'il l'a fait, se rserver de tout soumettre au
saint-pre; mais l'impression qu'il m'a laisse a t de nature 
confirmer mes esprances.

J'apprends, d'un autre ct, car je suis bien servi, que notre travail
indirect porte ses fruits. Dans la _curia_, dans la banque, dans la
prlature, l'motion se propage; des personnages minents ont port
jusqu'au pape des conseils de modration et de prudence. Bref, notre
arme devient tous les jours plus nombreuse, plus active et plus forte.
Je n'ai pas le temps d'entrer aujourd'hui dans les dtails, mais je suis
content.

De leur ct, les jsuites ne se donnent pas de repos; leur gnral a
un avantage que je n'ai pas, celui de pouvoir se rendre sans faon chez
le pape, aussi souvent qu'il le veut. Il n'y manque pas. Il n'est pas
moins vrai que la question, telle que je l'ai pose dans mes entretiens
et qu'on la reproduit, l'embarrasse et le compromet, car mon thme est:
Dissoudre la congrgation des jsuites pour sauver les autres. Je sais
qu'en entendant rpter cela, il s'est cri: Mieux vaut prir tous
ensemble. Mais cela n'a pas fait fortune ici. Il ne pouvait rien dire
qui nous ft plus utile.

En rsum, je ne puis encore rien affirmer; mais j'espre, et mes amis
partagent mes esprances. Mon plan, vous le voyez. D'abord, travail
inofficiel et prparatoire; c'est fait, et cela continue. Puis
discussion officielle et orale; je l'ai commence hier avec le
secrtaire d'tat; je vais la continuer nergiquement avec lui, avec le
pape et avec les cardinaux les plus influents. Ils sont bien prvenus et
m'attendent. En remettant la note verbale, je laisserai pressentir, au
besoin, une note officielle. Je puis me tromper; mais,  supposer qu'on
l'attende, je ne crois pas qu'on rsiste  ce dernier coup.

_Post-scriptum._--Un courrier m'apporte, en ce moment, votre lettre
particulire du 19 mai. Rien de meilleur, de plus  propos, de plus
efficace que le discours du Roi au nonce. Il nous aide puissamment. Le
nonce rfltait Rome. Ici, on tait de mme rogue et colre d'abord; on
a chang de ton et de contenance; comme je vous le dis, on est,  notre
gard, d'une courtoisie recherche. Croyez que nous n'avons rien perdu
ici ni en dignit, ni en autorit. Mon inaction apparente les avait, au
contraire, fort inquits et troubls. Notre action est, dans ce
moment, d'autant plus efficace que nous les saisissons affaiblis par une
explosion sans rsultat.

Cinq jours  peine couls, le 2 juin 1845, M. Rossi m'envoya copie du
_memorandum_ qu'il avait remis au cardinal Lambruschini: En lui portant
moi-mme cette pice avant-hier, me disait-il, j'ai eu avec lui un
second entretien trs-serr et trs-pressant; non,  vrai dire, pour
rpondre  ses objections, il ne m'en faisait gure, mais pour lui faire
sentir la ncessit d'une rsolution prompte et vigoureuse. Je n'ai rien
trouv, en lui, de la colre qu'on lui supposait et des propos qu'on lui
attribuait pendant son sjour  Sabine. Probablement, il lui est arriv
ce qui est arriv au saint-pre et  plus d'un cardinal et d'un prlat;
le premier mouvement aura t un mouvement d'humeur, et ce mouvement
aura t accompagn de quelques paroles peu modres que le parti
jsuitique aura recueillies et exagres. En laissant passer ces
premiers moments dans une inaction apparente, nous avons vit le danger
d'une rponse prcipite et ngative, derrire laquelle on se serait
ensuite retranch au nom de la conscience. Aujourd'hui, la rflexion
prend le dessus, sous l'influence de l'opinion gnrale qui se prononce
de plus en plus dans notre sens.

Au fond, le cardinal Lambruschini s'est born  me dire que ce que nous
demandions, et qui nous paraissait si simple, _tait beaucoup pour un
pape_, et que cela tait d'autant plus grave que M. Odilon Barrot
avait donn  entendre, dans la Chambre, que ce ne serait l qu'un
commencement. La rponse tait trop facile. Je l'ai faite, et le
cardinal, au lieu d'insister, m'a assur avec empressement et intrt
que l'affaire serait sans retard soumise au pape et  son conseil:
Vous pouvez tre parfaitement tranquille, m'a-t-il dit en finissant;
indpendamment du _memorandum_, aucun des faits dont vous m'ayez donn
connaissance, des renseignements que vous m'avez fournis, des arguments
que vous avez dvelopps, ne sera nglig dans mon rapport. Tout sera
mis sous les yeux du saint-pre et de son conseil.

Le _memorandum_ tait conu en ces termes: La Socit des jsuites,
contrairement aux lois de l'tat et aux dits qui l'ont spcialement
abolie en France, a voulu de nouveau pntrer et s'tablir dans le
royaume. Disperse, sous l'Empire, par le dcret du 22 juin 1804,
frappe, sous la Restauration, par les arrts des cours souveraines, les
dlibrations des Chambres et les mesures de l'administration, elle n'en
a pas moins cru pouvoir se rpandre en France aprs la Rvolution de
1830.

Ses commencements furent timides et peu connus; mais, quelques annes
aprs, abusant d'une tolrance qu'ils ne devaient attribuer qu' la
modeste et prudente obscurit de leurs premiers tablissements, les
jsuites ont travaill  ressaisir une existence publique. Ils se
proclament hautement eux-mmes; ils parlent et agissent comme jsuites;
ils possdent dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de
noviciat, des chapelles, une organisation complte. Ils y forment une
corporation nombreuse, distincte du clerg sculier. Ces faits ne sont
plus contests aujourd'hui; le public en a trouv la preuve clatante et
complte dans les dbats d'un procs criminel.

Un autre fait non moins patent, c'est que l'opinion publique, d'accord
avec les lois du pays, avec les rsolutions des Chambres, avec les
arrts de la magistrature, repousse invinciblement tout tablissement
des jsuites dans le royaume.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les jsuites rencontrent en France une
rpugnance gnrale; cette rpugnance pourrait en quelque sorte tre
appele historique. La Restauration elle-mme dut la reconnatre
lorsque, en 1828, elle rprima ce qu'elle avait jusque-l tolr.

Les plaintes qui se firent entendre alors clatent aujourd'hui avec
plus d'unanimit et de force. Le public s'meut, s'inquite et
s'irrite  l'ide, juste ou non, de l'hostilit des jsuites pour nos
institutions. On peut ne pas partager cette opinion et la traiter de
prjug; elle n'en est pas moins un fait rel, pressant et trs-grave
qu'il importe d'apprcier dans toute son tendue.

On accuse les jsuites de s'immiscer sans cesse dans la politique; on
craint de les voir s'associer aux menes des factions; on leur attribue
les plus violentes et les plus inconvenantes des attaques auxquelles les
plus grandes institutions de l'tat ont t en butte dans ces derniers
temps. On redoute l'influence qu'ils pourraient exercer sur le clerg
ordinaire; et il importe de ne pas oublier que les grands pouvoirs
publics, les Chambres et la magistrature, partagent ces dispositions et
ces craintes.

Dans cet tat des esprits, le gouvernement du Roi avait regard comme
un devoir imprieux pour lui de prendre en trs-grande considration les
faits qui seuls en sont la cause, et d'y apporter un remde.

Un fait nouveau et de la plus haute gravit est venu s'ajouter  ceux
que le gouvernement connaissait dj, et qui lui avaient fait sentir la
ncessit de mettre fin  une tolrance qu'on s'tait appliqu  rendre
impossible.

L'existence de la corporation des jsuites en France, qui avait dj
occup la Chambre des pairs, a t dfre, au moyen d'interpellations,
 la Chambre des dputs. Le _Moniteur_ a fait connatre  l'Europe
les dtails et l'issue du dbat mmorable qui s'en est suivi. On sait
qu'aprs avoir explicitement reconnu, avec le gouvernement:

1 Que les lois contraires  l'tablissement de toute congrgation de
jsuites en France sont en pleine vigueur;

2 Que le moment tait arriv d'appliquer ces lois;

La Chambre a adopt,  la presque unanimit des suffrages, un ordre du
jour motiv, portant _qu'elle se reposait sur le gouvernement du soin de
faire excuter les lois de l'tat_.

Ce rsultat mrite d'tre profondment mdit, car le parti
conservateur y a concouru comme l'opposition; et ce concours n'a t,
 le bien comprendre, qu'une preuve du prix que la Chambre attache au
maintien des bons rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel.

Il est notoire, en effet, que les choses de la religion avaient pris
en France, depuis plusieurs annes, une vigueur nouvelle. Le Roi et son
gouvernement trouvaient dans ce progrs une heureuse rcompense de leurs
efforts pour la prosprit et l'clat de l'glise de France. Les esprits
s'humiliaient, devant les autels,  la parole de Dieu, comme ils se
pliaient, dans le monde,  la discipline de la loi et au respect des
institutions nationales. L'ordre et la paix, ces incomparables
bienfaits dus  la haute sagesse du Roi, secondaient en mme temps le
dveloppement progressif des liberts publiques et celui des sentiments
religieux; et la religion,  son tour, par sa lgitime influence,
raffermissait l'ordre et tous les principes tutlaires des socits
civiles. Rien ne troublait alors cette bonne harmonie entre l'glise et
l'tat.

Il est galement notoire que ce progrs visible s'est trouv tout 
coup interrompu. Le jour o la congrgation des jsuites, dchirant par
une confiance inexplicable le voile qui la cachait aux yeux du public, a
voulu que son nom vnt se mler  la discussion des affaires du pays, ce
jour-l les alarmes ont succd  la scurit, les plaintes  la bonne
harmonie, les violents dbats  la paix. Le zle religieux, devenu
fanatisme et emportement chez quelques-uns, s'est proportionnellement
refroidi chez les autres. La prsence des jsuites trouble les esprits,
envenime et dnature les questions. Eux prsents, le bien est devenu
difficile, on peut mme dire impossible. Faut-il s'tonner que la
Chambre des dputs demande instamment la dissolution d'une congrgation
qui, loin d'tre un secours, un moyen d'influence pour la religion, pour
l'glise, pour l'tat, n'est qu'une entrave et un obstacle?

Il est en mme temps vident, pour tout observateur impartial, que
le sentiment des Chambres franaises est aussi modr que ferme. La
congrgation des jsuites est la seule congrgation religieuse qui ait
suscit le dbat, la seule dont on ait demand la dissolution. Pleine de
dvouement pour la religion et pour l'glise, la France est dispose 
rendre au clerg, en respect et en protection, ce qui sera retir aux
jsuites en influence et en pouvoir. Et quant aux jsuites eux-mmes, en
mme temps qu'on veut la dissolution de la congrgation, de ses maisons,
de ses noviciats, nul ne songe  expulser ni  molester les individus
qui, quelle que soit d'ailleurs leur condition personnelle, ne
s'associeront pas d'une manire prohibe par les lois.

La question est donc bien simple aujourd'hui; il importe d'en poser
nettement les termes.

La congrgation des jsuites ne peut exister dans le royaume; elle doit
tre dissoute sans retard. Le gouvernement du Roi avait reconnu qu'une
tolrance prolonge serait un dsordre et un pril; il s'est trouv
d'accord avec la Chambre des dputs; il doit aujourd'hui acquitter
pleinement, loyalement, l'engagement qu'il a pris  la face du pays.
Reste  choisir le mode d'excution.

Il en est deux, bien diffrents l'un de l'autre, surtout  l'gard de
l'glise et de ses rapports avec l'tat et la France: la dissolution par
l'intervention du pouvoir spirituel, ou la dissolution par l'action du
pouvoir civil.

Les prfrences du gouvernement du Roi pour le premier de ces deux
partis ont t clairement indiques. Sans doute il lui aurait suffi,
pour donner satisfaction  l'esprit public, de faire strictement
excuter les lois contre toutes les congrgations religieuses non
autorises dans le royaume. Ces lois, dont on vient de reconnatre
formellement l'existence et la force, lui assuraient tous les moyens
d'action ncessaires; mais, fidle  l'esprit de modration qui rgle
toute sa conduite, plein de respect pour l'glise et jaloux de lui
viter toute situation critique et toute lutte extrme, il a voulu
atteindre, par une entente amicale avec le saint-sige et au moyen d'un
loyal concours de sa part, le but qu'il est de son devoir de poursuivre.

En s'adressant  la cour de Rome, en lui demandant de prvenir par
son intervention l'action du pouvoir civil, le gouvernement du Roi a
l'intime conviction qu'il rend un service signal  l'glise en gnral,
et en particulier au clerg franais. La dispersion de la congrgation
des jsuites une fois opre par l'autorit du saint-sige, les esprits
seront apaiss; la cause du clerg se sparera de la cause des jsuites;
toutes les questions se trouveront ramenes  leur tat naturel; les
prventions se dissiperont, les craintes disparatront, et les
rapports de l'glise et de l'tat deviendront faciles, car la France
reconnaissante sera pleine de confiance dans la sagesse, la prudence et
la modration du saint-sige.

La conscience si claire du saint-pre ne peut hsiter  donner un
ordre que les jsuites, s'il sont rellement anims, ainsi qu'on aime
 le croire, d'un amour sincre et dsintress de la religion, doivent
eux-mmes implorer. Ils ne peuvent plus tre en France qu'une occasion
de dsordres, de violences, d'impit, de tous les carts auxquels
se livrent si facilement les esprits agits et irrits. Et comme la
dissolution de leurs maisons, de leurs noviciats, de leur corps est
invitable, ils doivent prfrer,  une dissolution opre par la main
du pouvoir civil, une dispersion paisible, en obissance  un ordre de
leur chef suprme et absolu, le souverain pontife.

Si le concours bienveillant du souverain pontife manquait au Roi dans
cette occasion si pressante et si grave, les lois de l'tat devraient
avoir leur plein et libre cours. Les prfets, les procureurs gnraux
recevraient l'ordre de les mettre  excution. Le bruit serait grand,
le retentissement aussi. Les imprudences seraient possibles, et le
gouvernement, engag malgr lui dans une voie qu'il aurait voulu viter,
se verrait forc de pourvoir  toutes les ncessits de la situation;
car il a des droits sacrs  dfendre, et bien d'autres intrts
 protger que ceux de quelques congrgations qui, aprs tout, ne
constituent pas le clerg, l'glise, le catholicisme.

La France, qui connat le recours que le gouvernement du Roi adresse
au Saint-Pre, et qui applaudit  cette dmarche, la France,
douloureusement surprise de ne pas la voir accueillie, tablirait
peut-tre, entre la cause de Rome, de l'glise, du clerg, et la cause
des jsuites, une confusion regrettable qui n'existe pas aujourd'hui.
Il est facile de se reprsenter les dplorables consquences de cette
erreur.

En cartant, par son autorit lgitime et reconnue, les complications
d'une excution fcheuse, en prvenant, par une sage intervention, des
actes qui pourraient altrer gravement les bons rapports de l'tat avec
l'glise, et porter, aux intrts du clerg qui se serait imprudemment
associ aux jsuites, une atteinte plus ou moins profonde, le pouvoir
spirituel rendra  la religion un immense service, et lui fera regagner
en un seul jour le terrain qu'elle a visiblement perdu.

Il importe d'insister sur ce point. Permettre qu'une mprise de
l'opinion publique en France, confondant la cause de l'glise et celle
des jsuites, semble runir le clerg et cette congrgation sous le mme
drapeau, ce serait causer  la religion le plus grand dommage qu'elle
ait subi depuis les plus mauvais jours de la Rvolution.

La bonne harmonie et l'intimit qui prsident aux rapports de la France
avec le saint-sige, les sentiments affectueux dont le souverain pontife
s'est constamment montr anim pour la France et pour le Roi,
l'esprit de prudence et de conciliation que le saint-pre apporte dans
l'apprciation des affaires, sont des garanties que son auguste concours
ne manquera pas au Roi dans une circonstance o il s'agit de concilier
les droits et les devoirs du pouvoir civil avec ceux du pouvoir
spirituel, et de mettre les ncessits modres de la politique en
accord avec les vrais intrts de la religion.

Le fond et la forme de ce _memorandum_, ces dclarations si positives,
ces conclusions si prcises jetrent et tinrent pendant trois semaines
la cour de Rome dans la perplexit la plus vive. galement troubls,
le pape et le cardinal Lambruschini repoussaient, comme un amer calice,
l'un la responsabilit de la dcision qu'il avait  prendre, l'autre
celle du conseil qu'il avait  donner. Convoque le 8 juin pour
dlibrer sur la question, une congrgation de cardinaux fut d'abord
ajourne; quand elle se runit quelques jours plus tard, neuf cardinaux
taient prsents, et la majorit parut incliner pour le parti de
l'inaction: J'ai vu de nouveau le cardinal Lambruschini avant-hier et
ce matin, m'crivit le 18 juin M. Rossi. Avant-hier, je le trouvai on ne
peut plus aimable et plus caressant;--le pape, me dit-il, n'a pas encore
pris de dcision; il est dans de vraies angoisses; je vous comprends, je
me mets  votre place; mais soyez quitable; mettez-vous aussi un peu 
la ntre.--Je n'ai pas besoin de vous dire ma rponse. Bref, il luda
en redoublant de tendresses pour moi, en me parlant avec enthousiasme
du Roi et de sa politique. Vous eutes aussi, malgr votre hrsie, une
trs-large part dans ses loges, et il me flicita d'avoir deux anciens
amis tels que vous et le duc de Broglie. Votre trait avec l'Angleterre
sur le droit de visite l'a beaucoup frapp; je lui dis que j'esprais
bien que ce grand exemple ne serait pas perdu pour la cour de Rome. Il
me fit, en souriant, un lger signe d'assentiment. Je ne pus en tirer
rien de plus. Ce matin, ayant t inform de quelques propos des
jsuites, je me suis rendu chez le cardinal; je lui ai dit schement,
et sans autre prambule, que mon courrier allait partir, et que
j'avais besoin de savoir ce que je devais crire  mon gouvernement
sur l'affaire des jsuites. Il m'a rpondu que l'examen de la question
n'tait pas achev, et qu'il me priait de patienter, de ne pas
m'inquiter, qu'il m'en suppliait.--Je ne m'impatienterais pas
trop, minence, bien que l'affaire soit urgente, si certains bruits
n'arrivaient pas jusqu' moi. Je crains qu'on ne se fasse ici de
funestes illusions. Ce serait une illusion de croire que des dsordres
ne peuvent pas rsulter de toutes ces folies, et une illusion de penser
que le saint-sige n'en serait pas responsable aux yeux de la France
et du monde entier. Les jsuites sont ses hommes, sa milice; ils lui
doivent, par leurs voeux, une obissance aveugle et immdiate. Tout
ce qu'ils font, tout ce qu'ils ne font pas, tout le mal qui peut en
rsulter, le saint-sige en rpond.--Alors, il m'a de nouveau assur que
l'affaire serait mrement examine;--elle est, m'a-t-il dit, devant le
conseil du pape; et au besoin, ce conseil sera augment;--ce qui voulait
dire, ce me semble:--Nous ferons en sorte que la majorit soit pour
vous.--Il a conclu en me disant:--Vous connaissez bien nos sentiments et
notre conduite  l'gard du Roi, de sa dynastie et de la France. Soyez
certain qu'on fera tout ce qui sera possible pour que les bons rapports
entre les deux gouvernements ne soient aucunement altrs.--minence,
j'en serai d'autant plus charm que cela me dispensera de passer
d'un simple _memorandum_  une note officielle.--Une note officielle!
m'a-t-il rpondu d'un ton trs-doux; mais je ne vous ai pas encore fait
de rponse sur le _memorandum_.--Je le sais, et je ne demande pas mieux
que de n'avoir plus que des remerciements  adresser  Votre minence.

videmment, ce qui cotait le plus au pape Grgoire XVI, c'tait de
frapper lui-mme, par un acte du pouvoir spirituel, la congrgation des
jsuites redoute et repousse en France par des motifs essentiellement
temporels et politiques. Par mnagement pour l'glise et le clerg
catholiques, par gard pour la libert religieuse, mme envers une
congrgation interdite par nos lois civiles, nous ajournions l'excution
de ces lois, et nous invitions le pouvoir suprme de l'glise  faire en
sorte que le pouvoir suprme de l'tat ne ft pas oblig de faire usage
d'armes rudes et compromettantes pour la religion elle-mme. C'tait l,
pour le pape et son ministre, une situation nouvelle, et, soit
scrupule religieux, soit timidit politique, ils reculaient devant la
responsabilit que notre modration librale faisait peser sur eux. M.
Rossi dmla bientt ce sentiment, et, avec une habile quit, il s'en
fit un moyen de succs: J'ai revu ce matin le cardinal Lambruschini 
l'occasion de sa fte, m'crivit-il;[111] il a voulu entrer lui-mme
en matire. La conversation a t plus que jamais amicale, intime,
confidentielle; je suis sr aujourd'hui qu'il comprend les ncessits de
notre situation politique, les imprudences des jsuites, du clerg et de
leurs amis, et qu'il travaille sincrement  concilier l'accomplissement
de nos dsirs avec les mnagements que demandent les rpugnances du
saint-pre pour tout acte qui frapperait avec clat une congrgation
religieuse. Comme c'est _au fait_ que nous tenons et non  l'clat, j'ai
laiss entrevoir au cardinal, pour hter l'issue de la ngociation, que,
pourvu que le fait s'accomplt, je n'lverais pas de chicane sur le
choix du moyen. Que nous importerait, en effet, que la congrgation
des jsuites dispart par un ordre, ou par un conseil, ou par une
insinuation, voire mme par une retraite en apparence volontaire?
L'essentiel, pour nous, c'est qu'elle disparaisse et nous dispense de
l'application des lois. De quelque faon qu'on s'y prenne, la retraite
ou la dissolution de cette congrgation sera par elle-mme un fait assez
considrable et assez clatant pour se passer d'une sorte de manifeste.
Les plus incrdules ne pourront mconnatre ni l'importance d'un
rsultat obtenu malgr la coalition des oppositions les plus puissantes,
ni tout ce que ce rsultat implique de dfrence pour les voeux du Roi
et de son gouvernement.

[Note 111: Le 21 juin 1845.]

Le surlendemain mme du jour o il m'avait rendu ainsi compte de ce
dernier pas, le 23 juin 1845, M. Rossi m'expdia le premier secrtaire
de l'ambassade de France  Rome, M. de la Rosire, porteur d'une dpche
officielle ainsi conue:

Aprs un mr examen de la part du saint-pre et de son conseil, le but
de notre ngociation est atteint. Son minence le cardinal Lambruschini,
dans un dernier entretien, vient de m'en donner ce matin l'assurance.

La congrgation des jsuites va se disperser d'elle-mme. Ses
noviciats seront dissous, et il ne restera dans ses maisons que les
ecclsiastiques ncessaires pour les garder, vivant d'ailleurs comme des
prtres ordinaires.

Le saint-sige, m par des sentiments qu'il est aussi facile de
comprendre que naturel de respecter, dsire videmment laisser aux
jsuites le mrite de cette prudente rsolution d'un acquiescement
volontaire. Nous n'avons pas d'intrt  le leur ter; mais il n'est pas
moins juste que le gouvernement du Roi sache que le saint-sige et son
cabinet ont acquis, dans cette occasion importante, de nouveaux droits 
la reconnaissance de la France.

L'esprit d'quit qui anime les conseils du Roi, et en particulier
Votre Excellence, m'assure qu'on n'exigera pas des jsuites, dans
l'accomplissement d'une rsolution qui n'est pas sans difficults
matrielles, une hte qui serait douloureuse au saint-sige. Il est, ce
me semble, de l'intrt de tous que la mesure s'excute avec loyaut,
mais avec dignit.

Je suis heureux de pouvoir ainsi annoncer  Votre Excellence la
conclusion de cette affaire pineuse o les ncessits modres de notre
politique avaient  se concilier avec des sentiments d'un ordre si lev
et si digne de nos respects.

A cette dpche officielle tait jointe une lettre particulire: La
journe a t laborieuse, m'crivait M. Rossi; le temps est accablant;
mais, bien que fatigu, je veux ajouter quelques dtails  ma dpche et
 ce que M. de la Rosire vous dira de vive voix.

Avant l'entretien de ce matin, j'avais attentivement tudi les
rapports confidentiels des prfets et des procureurs gnraux que
m'avait communiqus M. le garde des sceaux. Cette tude m'avait prouv
combien il tait opportun, dans l'intrt de l'ordre public, surtout
pour certains dpartements, que la mesure ne trouvt pas de rsistance
chez les jsuites. Aussi, tout en ayant l'air de me rsigner au mode
propos, je l'acceptais, je vous l'avoue, avec un parfait contentement.

Ce n'a pas t une petite affaire, croyez-le, que d'y amener d'un
ct le pape, de l'autre le conseil suprme des jsuites. Nous
devons beaucoup, beaucoup au cardinal Lambruschini et  quatre autres
cardinaux. Le pape, qui a, avec les chefs des jsuites, des rapports
trs-intimes tait mont au point qu'il fit un jour une vraie scne 
Lambruschini lui-mme, scne que celui-ci ne m'a pas raconte, mais dont
j'ai eu nanmoins connaissance. Avec du temps, de la patience et de
la persvrance, toutes ces oppositions ont t vaincues. Le pape est
aujourd'hui un tout autre homme. Un de ses confidents est venu ce matin
me dire combien le saint-pre tait satisfait de l'arrangement que
j'allais conclure, satisfait du ngociateur, etc., etc.

Quant  Lambruschini, je ne puis assez m'en louer. Il n'aimait pas 
s'embarquer au milieu de tant d'cueils; mais une fois son parti pris,
il a t actif, habile, sincre. Il m'a avou que mon _memorandum_ du
2 juin le mettait dans l'embarras: Il y a l, m'a-t-il dit, des
choses que vous ne pouviez pas ne pas dire, mais sur lesquelles nous
ne pouvons, nous saint-sige, ne pas faire quelques observations et
quelques rserves.--Comment? lui ai-je rpondu; vous voulez que nous
entrions dans une polmique par crit? _Le memorandum_ n'est qu'un
secours pour votre mmoire que vous m'avez demand; si votre mmoire
n'en a que faire, tout est dit.--Eh bien, a-t-il repris, voulez-vous que
nous le tenions pour non avenu?--Oui; mais  une condition, c'est que
nous terminerons l'affaire d'une manire satisfaisante. Concluons:
vous me rendrez alors le _memorandum_ de la main  la main, et tout est
fini.--Venez lundi, m'a-t-il dit; prenez votre heure.--Toutes les heures
me sont bonnes pour le service du Roi.--Eh bien, lundi,  midi.

Ce matin, nous avons en effet termin. Il m'a rendu le _memorandum_; et
comme je ne voulais pas qu'il y et de malentendu, je ne vous cache
pas que je lui ai donn deux fois lecture de mon projet de dpche
que j'avais prpar dans l'espoir que nous terminerions. Il a discut
quelques expressions; il aurait voulu que je fisse une plus large
part aux jsuites, que je misse en quelque sorte le saint sige en
dehors:--Je ne pourrais le faire, minence, qu'en trahissant la vrit
et les vrais intrts du saint-sige lui-mme. Tout ce que je puis
faire, c'est d'crire  M. Guizot pour le prier, s'il a occasion de
s'expliquer sur la question, de rendre aux jsuites la part de justice
qui leur est due, et que je ne veux nullement mconnatre.--Comme
vous le voyez, je tiens ma promesse et je vous prie d'y avoir gard.
Le cardinal a cd:--Ainsi, nous sommes bien d'accord,
minence?--Parfaitement; le gnral des jsuites doit avoir dj crit.
L-dessus, maintes tendresses et congratulations rciproques. Nous nous
sommes presque embrasss.

Le 6 juillet 1845, le _Moniteur_ contint cette note officielle: Le
gouvernement du Roi a reu des nouvelles de Rome. La ngociation dont
il avait charg M. Rossi a atteint son but. La congrgation des jsuites
cessera d'exister en France, et va se disperser d'elle-mme; ses maisons
seront fermes et ses noviciats seront dissous.

L'effet dans le public fut grand, car le succs tait inattendu. On
avait beaucoup dit que la cour de Rome, et bien plus encore les jsuites
eux-mmes, ne se prteraient jamais  cette dissolution tranquille de
la congrgation. Pourtant, le fait tait accompli. Le clerg franais
n'aurait plus  subir une fermentation compromettante ou un joug
incommode. Ceux de ses membres qui s'taient ardemment prononcs en
faveur des jsuites avaient seuls part  leur chec. C'tait aux vques
et aux prtres modrs et clairvoyants que revenait la prpondrance.
La question de la libert de l'enseignement tait dgage du principal
obstacle qui en entravait la solution; les jsuites n'en taient plus
les premiers et les plus apparents reprsentants. En l'absence d'un
ordre formel et premptoire du saint-sige, ils essayrent de retarder
ou mme d'luder l'excution de la promesse faite  Rome en leur nom:
plusieurs de leurs maisons, soit tablissements d'ducation, soit
noviciats, furent fermes; d'autres restrent ouvertes sous divers
prtextes; dans quelques unes, on laissait, en les fermant, beaucoup
plus de gardiens que n'en exigeait le soin de la proprit; dans
d'autres, moins connues ou moins suspectes  la population d'alentour,
on transplantait les membres de la congrgation qu'on retirait
d'ailleurs. J'avais pressenti ces difficults, et pris d'avance
quelques prcautions pour les surmonter. Le lendemain mme du jour o le
_Moniteur_ annona le rsultat de la ngociation, je fis repartir pour
Rome M. de la Rosire qui portait  M. Rossi ces deux lettres, l'une
officielle[112], l'autre particulire[113]:

[Note 112: Du 6 juillet 1845.]

[Note 113: Du 7 juillet 1845.]

Monsieur, le saint-sige a apprci, avec la haute sagesse qu'il a
dploye depuis tant de sicles, la demande que vous tiez charg de lui
faire au nom du gouvernement du Roi, et les puissantes considrations
sur lesquelles elle s'appuyait. S. E. Mgr le cardinal Lambruschini vous
a dclar que la congrgation des jsuites en France allait se disperser
d'elle-mme, que ses noviciats seraient dissous, qu'il ne resterait dans
ses maisons que les personnes strictement ncessaires pour les garder,
et que ces personnes y vivraient  l'tat de prtres ordinaires.

Le gouvernement du Roi a appris avec une vive satisfaction une
rsolution si conforme  ses voeux,  la juste attente de l'opinion
publique en France et aux intrts bien entendus de l'glise. Je suis
heureux, monsieur, de vous fliciter de cet important succs de
vos efforts. Le gouvernement du Roi prouve une sincre et profonde
reconnaissance pour le saint-pre et pour les sages conseillers dont la
prudence claire a exerc, sur la solution de cette grave affaire, une
si salutaire influence.

Vous m'annoncez que le saint-sige, par un sentiment que nous
respectons, dsire laisser aux jsuites le mrite d'un acquiescement
volontaire  la rsolution qui les concerne. Nous ne faisons point
difficult d'y consentir. La cour de Rome peut aussi compter sur notre
entire disposition  concilier l'excution de la mesure dont il
s'agit avec les tempraments et les gards convenables. De son ct, le
gouvernement du Roi a la confiance que les engagements contracts
devant l'autorit et sous la garantie du saint-sige seront loyalement
accomplis.

Vous voudrez bien donner communication de cette dpche  M. le
cardinal secrtaire d'tat, et je vous engage  lui en transmettre
copie.

Ma lettre particulire portait:

Il est dsirable que nous ayons de Rome une pice crite o la
conclusion de l'affaire, telle que vous me l'annoncez dans votre dpche
du 23 juin, se trouve atteste. Vous avez lu deux fois cette dpche
au cardinal Lambruschini. Vous avez eu grande raison. Il l'a approuve
aprs l'avoir discute. C'est  merveille. Mais il peut arriver que,
soit dans le cours des dbats aux Chambres, soit dans le cours de
l'excution de la mesure, nous ayons besoin de pouvoir invoquer un texte
man de Rome mme. Il ne s'agit point de lui faire dire ou faire plus
qu'elle n'a dit ou fait, ni de la faire paratre plus qu'elle ne veut
paratre. Il s'agit seulement d'avoir en main, reconnu et attest par
elle, le fait que vous m'avez mand le 23 juin. Vous trouverez aisment
un procd pour atteindre ce but. En voici deux qui me paraissent bons
et suffisants. Aprs avoir donn lecture au cardinal Lambruschini de ma
dpche officielle d'hier en rponse  la vtre du 23 juin, vous lui en
transmettrez officiellement copie, et il vous en accusera officiellement
rception. Ce simple accus de rception du cardinal, sans observation
ni objection, contiendra la reconnaissance du fait et de la ngociation
qui a amen le fait. C'est ce qu'il nous faut.

C'est  cette intention que je me suis servi, dans ma dpche, du mot
_transmettre_ au lieu de _laisser copie_.

Vous pourriez aussi demander par crit au cardinal s'il a inform le
nonce  Paris de la rsolution prise par le gnral des jsuites, et
des ordres qui ont d tre donns pour en assurer l'excution. Si
le cardinal l'a fait, il vous le dirait, et vous tcheriez d'avoir
communication de sa dpche. S'il ne l'a pas fait, vous le prieriez de
le faire et de donner au nonce des instructions pour qu'il seconde,
soit auprs des jsuites de France, soit auprs des vques, l'excution
loyale de la rsolution, dans la mesure d'intervention qui lui
appartient. En communiquant, soit  moi directement par le nonce, soit
 vous  Rome, le contenu entier ou la substance de ces informations et
directions, le saint-sige tablirait, entre nous et lui, cet change
bienveillant et ouvert d'assistance et de concours qui sera excellent
pour les intrts de l'glise comme pour ceux de l'tat.

Au reste, je m'en rapporte  vous quant au choix du moyen que vous
jugerez le meilleur. Je ne tiens qu' vous marquer le but.

M. Rossi comprit et excuta mes instructions avec sa prcision et son
tact accoutums. Il m'crivit le 26 juillet 1845: Conformment aux
ordres de Votre Excellence, j'ai sur-le-champ transmis copie de
sa dpche du 6 juillet  M. le cardinal secrtaire d'tat, en
l'accompagnant de la lettre d'envoi ci-jointe. A la date du 18, Son
minence m'a adress l'accus de rception dont j'ai galement l'honneur
de transmettre la traduction  Votre Excellence.

Ainsi que je l'avais annonc ds l'origine, et conformment  l'accord
pralablement tabli, M. le cardinal Lambruschini s'attache, dans cet
accus de rception,  laisser aux jsuites l'honneur d'un acquiescement
volontaire. Mais du reste, comme Votre Excellence le remarquera, M. le
secrtaire d'tat n'lve ni discussion ni objection soit sur le sens,
soit sur les termes de la dpche. Il accepte les remerciements du
gouvernement du Roi. Il applique au saint-sige, en s'en flicitant, la
satisfaction que le cabinet franais semble prouver de la conduite des
jsuites. Il constate la ralit de la communication qu'il m'a faite.
Il dtruit toute supposition d'un refus d'intervention antrieur,
en marquant les limites dans lesquelles cette intervention aurait d
s'exercer. Il se porte garant de l'excution, au nom de l'esprit de
prudence et de sagesse du pre gnral des jsuites. Il stipule pour
eux et les recommande aux mnagements du gouvernement du Roi, en quelque
sorte sous la condition de leur fidlit  accomplir les engagements
pris. Enfin, en tout et pour tout, il reconnat et consacre la
ngociation directe entre le ministre du Roi et le saint-sige, la seule
qui se soit jamais tablie, la seule qui ait jamais pu s'tablir avec
dignit.

Malgr sa rserve un peu embarrasse, le texte de la rponse du cardinal
Lambruschini prouvait que M. Rossi, dans son commentaire, n'en exagrait
point la porte: C'est avec le plus vif intrt, lui disait le
secrtaire d'tat, que j'ai pris connaissance de la dpche de Son
Excellence M. le ministre Guizot  vous adresse le 6, et que Votre
Excellence m'a communique par sa lettre du 14 courant. La courtoisie
des expressions dont le noble ministre a fait usage  notre gard est
une preuve des dispositions amicales de S. M. le Roi des Franais et
de son gouvernement envers nous. Ces dispositions ne peuvent manquer
d'exciter notre reconnaissance, et nous aimons aussi  remarquer que
le gouvernement de Sa Majest se dit satisfait de la manire dont les
jsuites ont rsolu de se conduire dans les circonstances prsentes. En
prenant spontanment et d'eux-mmes les mesures discrtes de prudence
dont j'ai parl  Votre Excellence, ils ont voulu se prter  aplanir
les difficults survenues au gouvernement du Roi, tandis que le
saint-pre n'aurait pu intervenir que conformment aux rgles canoniques
et aux devoirs de son ministre apostolique.

J'espre que cette conduite pacifique et modre des jsuites, garantie
par la prudence et la sagesse de leur suprieur gnral, permettra au
gouvernement du Roi d'user plus libralement envers eux des gards dont
nous trouvons la promesse dans la dpche de M. le ministre adresse
 Votre Excellence, conformment aux dclarations prcdentes de Votre
Excellence elle-mme.

Nous tnmes scrupuleusement parole; nous donnmes aux jsuites, pour
l'excution de leur engagement, tous les dlais, toutes les facilits
compatibles avec l'engagement mme. J'aurais eu, si j'avais voulu les
saisir, bien des occasions et bien des raisons de me plaindre  Rome de
leurs dngations quivoques, de leurs procrastinations indfinies, de
leurs subtils efforts pour donner  croire que Rome n'avait pas promis,
en leur nom, tout ce qu'on exigeait d'eux. Le bruit que faisaient de
leur chec les journaux qui leur taient hostiles les mettait dans
une situation dsagrable et irritante dont le saint-sige lui-mme
finissait par partager le trouble et l'ennui. Je n'eus garde d'entrer
dans cette arne subalterne et confuse; rien ne gte plus les grandes
affaires que les petites querelles. Je me bornai, d'une part,  informer
exactement M. Rossi des lenteurs et des subterfuges par lesquels on
essayait d'chapper  l'engagement pris, d'autre part,  lui bien
inculquer notre ferme rsolution d'accomplir nous-mmes, si l'on nous
y rduisait, ce qu'on nous avait promis: Je ne cderai point, lui
crivais-je,  l'esprit de parti ou  une sotte hostilit. Point
d'atteinte aux liberts individuelles. Point d'obligation de quitter la
France, de vendre les proprits, etc. Point d'intervention tracassire
dans les fonctions purement et individuellement religieuses. Mais
la dispersion de la congrgation, la clture des maisons o elle vit
runie, la dissolution des noviciats, cela a t promis, cela est
indispensable. Dites bien autour de vous que le vent de la session
commence  souffler, que nous avons beau tre patients et modrs, que
le moment approche o il faudra parler de ce qu'on aura fait, et que
plus nous aurons t modrs, plus Rome sera dans son tort de nous avoir
promis vainement, et nous en droit et en ncessit de dire tout ce qui
s'est pass, et de faire, par d'autres moyens, ce qui n'aura pas t
fait.

M. Rossi tenait  Rome une attitude et une conduite en parfaite harmonie
avec la ntre: calme et froid en mme temps que vigilant, soigneux de
se montrer trs-bien instruit de tout ce qui se passait ou se disait en
France  l'encontre de l'engagement contract, mais ne se plaignant de
rien, tranquillement tabli dans notre droit et donnant  entendre
qu'il n'admettait seulement pas la pense qu'on pt l'oublier. Il ne se
faisait cependant aucune illusion sur les faiblesses et les difficults
auxquelles il avait affaire, et il avait soin de me les faire bien
connatre: N'oubliez pas, m'crivait-il[114], que le Saint-Pre est un
vieillard de quatre-vingt-deux ans, sorti d'un clotre,  la fois timide
et irascible, dfiant, voulant dcider lui-mme les affaires, surtout
les affaires religieuses, et sur lequel les jsuites ont exerc, pendant
quinze ans, une influence que nul n'avait encore contrarie. Il a des
ides fixes dont personne ne le fera dmordre. Savez-vous que, depuis
deux ans, et ses ministres, et les gouvernements voisins, et ses
cratures les plus intimes ont inutilement sollicit de lui une
permission, une simple autorisation pour un chemin de fer? On ne
lui demande pas un sou. Il ne veut pas. Pensez ce que c'est dans
les matires religieuses o, non-seulement comme pape, mais comme
thologien, il se croit le plus comptent des hommes. Il faut bien nous
attendre  quelque coup de bascule; si les jsuites l'avaient emport,
le pape nous aurait fait, pour nous pacifier, je ne sais quelle
gracieuset. Le succs ayant t pour nous, il penchera de l'autre ct;
il voudra se faire pardonner par les _catholiques_, les vques, etc. Je
vois maintenant le fond du sac. Toujours par cette invincible timidit
dont vous avez dj eu tant de preuves, on n'a pas fait connatre ici,
au gnral des jsuites, le texte des rsolutions convenues entre le
cardinal Lambruschini et moi; on s'est content d'un  peu prs, de
termes un peu vagues; c'tait une potion amre qu'on n'a pas os lui
faire avaler d'un coup. Tout naturellement, le gnral s'en est tenu au
_minimum_, tout en disant,  la fin de sa lettre aux jsuites de France,
que c'tait  ceux qui se trouvaient sur les lieux  apprcier la
ncessit, et que l'essentiel tait de s'effacer. Vous comprenez quelle
singulire situation le gouvernement pontifical s'est faite. Le gnral
des jsuites, inform de la vrit par une personne  moi connue, a
t furieux et voulait tout suspendre. On lui a fait comprendre les
consquences de cette folie pour les jsuites eux-mmes et pour le
saint-sige. Ainsi l'excution srieuse va commencer. Sans renoncer aux
gards promis, vous tiendrez bon  Paris; je tiendrai bon  Rome. Je
vais de nouveau, par un travail inofficiel, prparer les esprits pour
le jour o nous rclamerons officiellement, s'il le faut, l'excution
complte et loyale des mesures convenues. Je n'ai pas voulu et je ne
veux pas fatiguer Votre Excellence de tous les dtails de mes dmarches;
mais je rpte que rien n'est plus fcheux ici que la ncessit
d'improviser quoi que ce soit. Il faut tout prparer de loin, peu  peu,
homme par homme. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent nombreux dans le
mme avis qu'ils prennent quelque peu le courage de leur opinion.
Je disais l'autre jour  un cardinal:--Il y a  Rome des intentions
excellentes, des esprits ouverts et une grande loyaut:--Nous sommes
donc parfaits, me rpondit-il en riant;--Pas tout  fait, minence; il
manque  Rome la conscience de ses forces ou le courage de s'en servir.
Il ne put en disconvenir. C'est l maintenant le thme principal de
mes entretiens. Je sais bien que je ne changerai pas la nature de
ces vieillards que cinquante ans de rvolutions et de pripties
ont intimids; mais il faut combattre patiemment, constamment, une
intimidation par une autre; il faut les alarmer sur leurs propres
intrts, sur leur avenir, sur l'avenir de l'glise que leur excessive
timidit compromet et sacrifie aux dclamations d'une poigne
d'insenss. En parlant ainsi, on est dans le vrai; et si on n'obtient
pas tout, on finit du moins par obtenir le strict ncessaire.

[Note 114: Le 1er et 18 aot 1845.]

M. Rossi disait l le vrai et dernier mot de la situation. La routine,
la pusillanimit, les embarras intrieurs et personnels, l'absence de
toute apprciation profonde et prvoyante sur l'tat politique et moral
de la France ne permettaient pas que nous obtinssions de la cour de
Rome, dans cette dlicate affaire, tout ce qui et t dsirable et
efficace dans l'intrt de la religion comme de la socit civile, de
l'glise comme de l'tat. Mais nous avions obtenu le strict ncessaire;
et malgr les oppositions sourdes, les contestations subtiles, les
lenteurs prolonges, ce que nous avions obtenu s'excutait, et recevait,
 chaque nouvelle tentative de rsistance, une nouvelle confirmation. Au
milieu de ses perplexits, le pape saisissait avec empressement toutes
les occasions de manifester ses bons rapports avec le gouvernement
franais, avec le ministre de France, et son dsir de les maintenir. Le
25 aot 1845, la fte de saint Louis fut clbre  Rome avec un clat
inaccoutum: A neuf heures et demie, m'crivit M. Rossi[115], je me
suis rendu avec toutes les personnes qui composent l'ambassade du Roi,
 notre glise nationale. M. le directeur de l'Acadmie, avec MM.
les pensionnaires, s'y tait rendu de son ct. Dix-huit cardinaux,
c'est--dire presque tous les membres du sacr collge prsents  Rome,
ont assist  la messe. Ce chiffre est le plus lev qu'ait jamais
atteint la runion des cardinaux invits  cette solennit, et le
registre des crmonies conserv  l'ambassade indique qu'il est rest
le plus ordinairement au-dessous. A cinq heures de l'aprs-midi, je suis
retourn  l'glise, accompagn, comme le matin, de MM. les secrtaires
et attachs de l'ambassade. A cinq heures vingt minutes, Sa Saintet
est arrive. Un intrt de curiosit, facile  comprendre dans les
circonstances actuelles, avait rassembl, sur les degrs de l'glise et
sur la place, une foule considrable de spectateurs. C'tait la premire
rencontre publique du saint-pre avec le ministre du Roi depuis notre
ngociation et son succs. Selon le crmonial tabli, j'allai ouvrir la
portire de la voiture de Sa Saintet qui, pntre, comme tout le monde
l'tait, de l'importance de chacun de ses mouvements en cette occasion
solennelle, me prit affectueusement la main pour descendre de voiture,
la garda dans la sienne pour monter les degrs; et  mes remerciements
de l'honneur qu'il daignait faire  notre glise nationale en venant y
prier pour le roi, la famille royale et la France, le pape rpondit
 voix haute et assez sonore pour tre entendu de la foule qui nous
entourait: C'est un devoir que j'ai toujours un vrai plaisir 
accomplir; ne manquez pas d'envoyer au Roi cette expression de mes
sentiments. La crmonie acheve, j'ai reconduit Sa Saintet  sa
voiture dont j'ai referm la portire. Au dpart comme  l'arrive,
le saint-pre a t, dans ses gestes et dans ses discours, prodigue de
tmoignages de bont. L'effet de cette visite et de son caractre a t
gnral et profond, sur nos amis comme sur nos ennemis. Tous les yeux
ont vu, toutes les consciences ont senti que, dans l'accomplissement
de cette auguste et pieuse courtoisie, le saint-pre tait plein
d'affection pour nous et voulait le paratre. Pendant la soire du 25 et
la journe du lendemain, les dtails que je viens de rsumer ont fait le
sujet des entretiens et des commentaires de toute la ville. Nos amis y
ont trouv la sanction, nos ennemis la condamnation de leurs efforts,
et les indcis la manifestation clatante de la vrit qu'on s'tait
efforc d'obscurcir.

[Note 115: Le 28 aot 1845.]

Un fait plus direct encore vint confirmer le sens et l'effet de ces
manifestations publiques. A la suite des doutes qu'on avait essay
de rpandre sur les mesures convenues, une nouvelle confrence des
cardinaux les plus influents en cette matire eut lieu chez le cardinal
Lambruschini: L, m'crivit M. Rossi[116], tout a t mis en pleine
lumire, et celui-l mme des membres de la confrence qui n'approuvait
pas les faits accomplis a loyalement reconnu que, dans l'tat des
choses, il ne restait qu' faire excuter tout ce qui avait t promis.
C'est ce qui a t dcid  l'unanimit. Un cardinal s'tant rendu
auprs du gnral des jsuites pour lui faire connatre cette dcision,
le pre Roothaan a rpondu qu'il n'avait qu' s'y conformer, et qu'il
allait transmettre aux jsuites de France les instructions ncessaires
pour que l'excution ft  la fois prompte et conforme aux conditions
stipules.

[Note 116: Le 28 aot 1845.]

Que les instructions du pre Roothaan fussent, ou non, aussi formelles
que me le disait M. Rossi, elles apportrent peu de changement dans
l'tat et le cours de l'affaire. Elles n'empchrent pas que, sur
plusieurs points du royaume, les jsuites de France ne continuassent
leurs tentatives d'ajournement ou mme de rsistance. M. Rossi fut, 
plusieurs reprises, oblig de recommencer, auprs du pape et du
cardinal Lambruschini, ses pressantes rclamations et ses inquitantes
prdictions si les conseils du saint-sige n'taient pas plus efficaces.
Les mesures convenues n'taient point excutes d'une faon gnrale et
nette; mais de mois en mois,  chaque nouvelle dmarche du ministre de
France, cette excution faisait un pas de plus. Le pape s'impatientait
contre les jsuites et les ennuis qu'ils lui donnaient: Nous autres
moines, nous sommes tous les mmes, dit-il un jour avec un mlange
d'humeur et de sourire. Le cardinal Lambruschini, dans ses entretiens
avec les ecclsiastiques franais qui venaient  Rome, s'expliquait
chaque jour plus vivement; il reut, le 27 novembre 1845, la visite
de l'vque de Poitiers: Je sais, lui dit-il, qu' propos des mesures
convenues  l'gard des jsuites, on parle de suicide; non, monseigneur;
se couper un bras lorsque cela est ncessaire pour sauver sa vie, c'est
du courage et de la prudence; ce n'est pas un suicide. Les jsuites
sont-ils populaires en France? L'vque fut oblig d'avouer que non:
Eh bien donc, reprit le cardinal, veut-on compromettre la cause de
la religion pour ne pas disperser les jsuites? Veut-on provoquer des
mesures lgislatives? L'vque allgua les liberts garanties par la
Charte: Moi aussi, je connais la France, rpliqua le cardinal; j'y ai
pass six ans de ma vie, et je sais ce que valent toutes ces gnralits
contre une opinion populaire. Croyez-moi, monseigneur; rentrez chez vous
en prenant le chemin de l'cole; voyez les jsuites, voyez les vques;
dites  ceux-l d'obir et  ceux-ci de rester tranquilles. Tel tait
enfin, dans les esprits, le progrs du sentiment de la ncessit que
l'assistant de France dans la congrgation de Jsus, le pre Rozaven,
Breton aussi obstin que sincre, qui n'avait cess d'encourager les
jsuites  la rsistance, en vint  comprendre lui-mme la situation:
Il faut, dit-il un jour[117]  un prtre de ses amis, tenir compte aux
rois et aux ministres constitutionnels des difficults de leur position;
ils ont devant eux les Chambres, les lecteurs, les magistrats, la
presse; il ne faut pas exiger d'eux l'impossible. J'ai bien compris tout
cela et je l'ai crit en France.

[Note 117: En mars 1846.]

Je n'avais donc, quant au rsultat dfinitif de la ngociation, point
d'inquitude; il suffisait videmment que le gouvernement du Roi tnt
bon  Paris et M. Rossi, en son nom,  Rome, pour que la lutte n'clatt
point en France entre l'tat et l'glise, et pour qu'on pt reprendre,
sans qu'elle ft pose sur la tte des jsuites, cette question de la
libert d'enseignement dont les esprits continuaient d'tre fortement
proccups, et que, dans l'intrt de l'tat comme de l'glise, j'avais
 coeur de rsoudre loyalement. Mais nous commencions alors  avoir en
perspective,  Rome, des questions plus grandes encore que celles des
jsuites et de la libert d'enseignement. Vers la fin de septembre 1845,
des troubles srieux clatrent dans la Romagne; la sdition fut si
gnrale et si vive que le courrier qui en apportait  Rome la nouvelle
fut oblig de faire un long dtour pour y arriver: Je n'ai pas voulu,
m'crivit sur-le-champ M. Rossi[118], que le cardinal pt dire qu'en
ce moment de crise il n'avait pas vu le ministre de France. Je me suis
rendu au Quirinal: minence, lui ai-je dit, j'apprends de fcheuses
nouvelles; j'espre qu'elles sont exagres; quoi qu'il en soit, je n'ai
pas voulu laisser passer la journe sans vous exprimer le vif et sincre
intrt que prend le gouvernement du Roi  tout ce qui touche  la
sret du saint-sige et du gouvernement pontifical. En me remerciant,
le cardinal me dit que ce dsordre serait promptement rprim, que
c'taient des insenss qui foraient le gouvernement  les traiter avec
toute la svrit militaire. Le but de ma visite se trouvant atteint,
je me levai pour lui faire bien comprendre que je ne voulais pas traiter
verbalement l'autre sujet. Le cardinal paraissait assez abattu. Je
le comprends. Sans doute ils ont dj rprim et ils rprimeront les
meutes des Romagnols qui ne sont que de dplorables folies. Mais
peuvent-ils ne pas s'effrayer du fond mme de la situation? Le
mcontentement des Lgations et des Marches est gnral et profond. Il
n'y a pas jusqu'aux ecclsiastiques de ces pays qui ne l'avouent. Sans
les rgiments suisses, le gouvernement y serait culbut en un clin
d'oeil. Mais ces rgiments sont en mme temps une charge norme pour
le trsor pontifical. Il y a l un cercle vicieux et une situation trop
tendue.

[Note 118: Le 28 septembre 1845.]

Y a-t-il un remde? Oui, et trs-facile avec un peu d'intelligence et
de courage. Sans mot dire  personne, j'ai fait mes observations et mes
tudes. Si vous saviez combien il serait ais de donner satisfaction
 ces provinces sans rien bouleverser, sans rien dnaturer, sans rien
introduire ici d'incompatible avec ce qu'il est essentiel de maintenir!
Toute la partie saine et respectable de ces populations ne demande
qu'un peu d'ordre et de bon sens dans l'administration. Qu'on gouverne
raisonnablement, et  l'instant mme les dmagogues seront ici, comme
ils le sont ailleurs, isols et impuissants.

Mais ce qui serait facile en soi est presque impossible avec les hommes
et les choses que nous avons. Le moment des conseils viendra. Il n'est
pas encore arriv. Il ne faut pas les offrir; il faut qu'on nous les
demande. En attendant, appliquons-nous  leur faire comprendre qu'ils
n'ont pas d'ami plus sr et plus dsintress que la France, que nous
ne permettrons jamais que le pape devienne un patriarche autrichien, que
nous comprenons les ncessits du pontificat, etc., etc. J'ai toujours
travaill et je travaille dans ce sens; et sur ce point mes paroles ont
peut-tre plus de poids que celles de tout autre. Ils sont convaincus,
et ils ne se trompent pas, que je n'aimerais pas  voir perdre 
l'Italie la seule grande chose qui lui reste, la papaut.

Je rpondis sur-le-champ  M. Rossi[119]: Vous avez trs-bien fait
d'aller tmoigner au cardinal Lambruschini tout notre intrt 
l'occasion des troubles de Rimini. tablissez bien en ce sens notre
position et la vtre. Ne laissez chapper aucune occasion de bons
offices, politiques et personnels,  rendre au gouvernement romain. Cela
nous convient  nous France, et certainement cela tournera au profit de
l'Italie. Vous avez toute raison; ce qu'il y a de grand en Italie, c'est
le pape. Que le pape prenne bien sa place au milieu du monde catholique
moderne et s'y adapte; l'Italie conservera ce qu'elle a de grand, et
gagnera un jour le reste.

[Note 119: Le 7 octobre 1845.]

En mme temps qu'il m'informait des troubles renaissants dans les tats
romains, M. Rossi m'annonait que, malgr les assurances contraires, la
sant de Grgoire XVI dclinait, que son chirurgien le voyait tous les
jours, et qu'il fallait se prparer  la chance d'un prochain conclave.

Avant cette information, ma rsolution tait prise. Je m'tais de plus
en plus convaincu que, pour pratiquer  Rome notre politique  la fois
librale et anti-rvolutionnaire, M. Rossi tait l'ambassadeur le plus
capable, le plus sr et le plus efficace. J'en avais entretenu plusieurs
fois le Roi, qui n'avait pas tard  partager mon avis. Quelques bruits
coururent qu'en effet le ministre par _intrim_ de France  Rome
serait bientt nomm ambassadeur permanent. Le 18 mars 1846, M. Rossi
m'crivit: Ma situation provisoire ici est dsormais dcidment fausse.
Il n'y a pas un de nos amis qui ne le sente, et tous ont fini par me
le dire. Il y a un mois, la nouvelle s'tant rpandue ici, je ne sais
comment, de l'arrive de mes nouvelles lettres de crance, cardinaux,
prlats, noblesse, tout le monde m'accablait de compliments que je ne
pouvais accepter. L'homme du pape est venu quatre fois me demander si je
les avais reues. Aujourd'hui on s'tonne, et chacun veut expliquer
le fait  sa guise. Mais tandis que les amis sont embarrasss, les
malveillants ont beau jeu. On va jusqu' supposer l'intention de me
refuser toute marque visible d'approbation pour ce que j'ai fait. Tout
cela est absurde, mais n'est pas moins rpt et colport. D'o vient
ma force? Des bonts du Roi pour moi et de votre amiti. Le jour o cela
serait rvoqu en doute, je suis impuissant.

Le pape a dit hautement plus d'une fois qu'il serait content de me voir
ici ambassadeur. Les cardinaux les plus intimes ont t les premiers 
me fliciter de la fausse nouvelle. Le cardinal Franzoni, l'ami intime
de Lambruschini, dit  qui veut l'entendre qu'ils ne peuvent rien
dsirer de mieux. Enfin, si je suis bien renseign, il vous serait
facile de vous assurer,  Paris mme, de leurs sentiments  mon endroit,
si toutefois le nonce Fornari ose remplir son mandat et rpondre.

Vous l'avez dit, mon cher ami; si je dois rester  Rome, j'ai besoin
d'y tre enracin et grandi. Que serait-ce si le pape nous tait
enlev prochainement sans que nous eussions consolid et agrandi notre
position? Tenez pour certain qu'un grand effort se prpare pour faire
un pape contre nous. Nous pouvons l'emporter; mais il faut, pour
cela, qu'on puisse parler, s'ouvrir, avoir confiance; toutes choses
impossibles avec un homme qui est un oiseau sur la branche et dans une
position secondaire.

Je lui rpondis sur-le-champ[120]: Votre nomination comme ambassadeur
est  peu prs convenue, et se fera bientt aprs Pques. Voici deux
choses seulement qui proccupent, l'une le Roi et moi, l'autre le Roi
sans moi. Rpondez-moi sans retard sur l'une et sur l'autre.

[Note 120: Le 7 avril 1846.]

Il a toujours t regard comme impossible pour la France, la premire
puissance catholique, d'avoir  Rome un ambassadeur dont la femme ft
protestante. Cette seule considration a fait carter plusieurs fois tel
ou tel candidat, par exemple le duc de Montebello. Nous en avons
parl pour vous-mme, vous vous le rappelez, quand vous avez t nomm
ministre et il a t convenu que vous iriez seul  Rome. Le Roi compte
que vous resterez dans la mme situation. C'est aussi l'avis du duc
de Broglie. Les congs, les petits voyages diminueront ce qu'il peut
y avoir de pnible dans cet arrangement. Mais dites-moi que vous tes
toujours,  cet gard, dans la mme persuasion et la mme intention.

Le Roi pense, en outre, qu'il devrait vous donner le titre de _comte_,
que cela vous serait utile  Rome et qu'il vaut mieux y tre appel
_signor conte_ que _signor commendatore._ Je n'ai, sur ceci, quant 
moi, aucune opinion. Dites-moi la vtre. Je parlerai dans le sens que
vous m'indiquerez.

_Post-scriptum._ Quatre heures et demie. Le roi a vu hier soir le nonce
qui lui a dit,  votre sujet, des choses qu'il faut que j'claircisse.
Je vais le faire venir. Rien qu'officieusement. Ne parlez  personne
de ce qui vous touche. Il m'est impossible, faute de temps, d'entrer
aujourd'hui dans aucun dtail. Je vous crirai ds que j'aurai caus
avec le nonce.

Le courrier du 20 avril apporta  M. Rossi les informations qu'il
attendait: Je reviens, lui crivis-je, o je vous ai laiss le 7 avril.
La veille donc, le Roi avait vu le nonce, et lui avait parl de vous,
de son dsir de vous nommer bientt ambassadeur, et de son espoir que
le pape vous verrait avec plaisir auprs de lui, sous ce titre et en
permanence. Le nonce dit qu'on y avait pens  Rome, et qu'il ne pouvait
se dispenser d'lever,  ce sujet, des objections, qu'il en avait reu
ordre du cardinal Lambruschini, qu'il avait mme une lettre o ces
objections taient dveloppes, et il offrit de la montrer au Roi. Le
Roi refusa et le renvoya  moi quant  la lettre, l'engageant du reste 
n'en faire aucun usage officiel, tmoignant sa surprise, son dplaisir,
et parlant de vous comme il convient. Le nonce aussi en parla trs-bien,
mais revint sur votre pass politique, sur votre qualit de rfugi,
etc. Le Roi, dans la conversation, dit que madame Rossi n'irait point 
Rome. Ceci parut frapper le nonce qui se le fit rpter.

Vous n'avez pas besoin que je vous redise ce que j'ai dit au Roi
quand il m'a racont son entretien; tout aboutissait  ceci: C'est
une intrigue politique et jsuitique qu'il faut djouer. Le Roi en
est d'accord. Le conseil en est d'accord. Ils sont tous convaincus que
personne ne peut faire nos affaires  Rome aussi bien que vous. Mais
imposer brusquement et par force un ambassadeur au pape, le Roi s'arrte
devant cet acte; il demande du temps, et que nous ici, et vous  Rome,
nous fassions ce qu'il faut pour arriver au but.

J'ai fait venir le nonce. J'ai tmoign vivement ma surprise. Ni le
pape, ni son ministre, ai-je dit, ne veulent  coup sr, tre complices,
par connivence ou par faiblesse, d'une intrigue des ennemis du
gouvernement du Roi. C'est pourtant ce qui serait, ce qui paratrait du
moins. J'ai tal tout ce qu'auraient de grave pour Rome, en France, une
telle situation et une telle opinion. J'ai rappel l'tat gnral des
questions catholiques chez nous, toutes celles que, tout  l'heure,
nous aurions  rsoudre, les Chambres, l'Universit, la libert
d'enseignement, etc. Faites vous-mmes ma conversation. Le nonce est
tomb d'accord; il a protest contre mes suppositions, mes prdictions,
et a tir de sa poche la lettre du cardinal. J'ai consenti  la lire
_inofficiellement;_ il est convenu entre nous qu'il ne me l'a pas
montre. Elle est du 14 fvrier dernier. Ordre, en effet, d'objecter 
votre nomination comme ambassadeur. Des allusions  vos antcdents de
rfugi. Rien d'exprs  cet gard. Madame Rossi protestante, l est
l'objection fondamentale, avoue. Il y a  Rome, pour les ambassadrices,
des droits, des traditions, des habitudes que Rome veut maintenir, et
qui sont impossibles avec une protestante. En 1826, la cour d'Autriche
voulut nommer ambassadeur  Rome le comte de Lebzeltern qui avait pous
une schismatique grecque, une princesse Troubetzko. La cour de Rome
dclara qu'elle ne le recevrait pas, que c'tait impossible. On y
renona  Vienne. Rome ne pourrait agir autrement aujourd'hui. L est
toute la lettre. Les autres objections ne sont qu'indiques et de loin.
C'est dans celle-ci qu'on se retranche.

J'ai maintenu mon dire. J'ai rpt que madame Rossi n'avait point
l'intention d'aller  Rome. Le nonce n'a ni accept, ni refus cette
porte. Il a enchri sur tout ce que j'ai dit des tmoignages d'estime,
de bienveillance, de confiance que vous donnaient Sa Saintet et son
secrtaire d'tat, rptant que tout leur dsir tait de vous garder
comme ministre. J'ai dit en finissant que la mission spciale dont vous
aviez t charg par le Roi n'tait point termine, qu'il s'en
fallait bien que tout ce qu'on avait promis ft accompli, que cet
accomplissement tait indispensable, etc. Nous nous sommes spars, le
nonce inquiet et troubl, moi froid et silencieux.

J'ai repris la conversation avec le Roi. J'ai caus  fond avec le
duc de Broglie. Nous sommes du mme avis. Il faut prendre du temps pour
djouer l'intrigue et gagner notre bataille. Soyez tranquille sur le
rsultat dfinitif; ou vous resterez  Rome comme il vous convient d'y
rester, ou vous reviendrez ici avec clat pour prendre place dans le
cabinet. Le Roi est on ne peut mieux pour vous, croyant avoir besoin de
vous et dcid  vous soutenir dans son propre intrt. Mais comment,
dit-il, traiter le pape plus mal que les autres cours  qui l'on
n'impose point un ambassadeur? Aidez-moi donc, mon cher ami, comme je
vous aiderai; faites-leur comprendre  Rome que vous tes, pour eux,
l'ambassadeur le plus souhaitable, le plus utile, le plus efficace, et
que, s'ils avaient de l'esprit, ils vous demanderaient. Je vous rpte
que nous arriverons, pour vous,  l'un ou  l'autre des rsultats qui
sont dignes de vous.

Ni l'action de M. Rossi  Rome, ni sa rponse  Paris ne se firent
longtemps attendre; il m'crivit le 5 mai 1846: Je ne vous dirai pas,
mon cher ami, que nous avons gagn une autre bataille; le mot serait
ambitieux et fort au-dessus de la valeur du fait qui n'est, au fond,
qu'une faiblesse, une misre monacale. On ne les en corrigera jamais;
mais il importe  notre crdit de leur faire sentir sur-le-champ le
ridicule et l'impuissance de ces pauvrets.

Voici ce que j'ai fait. Comme il s'agissait de ma personne, j'ai pri
l'abb d'Isoard, dont vous connaissez le bon esprit et le zle, de voir
le cardinal Lambruschini, et au besoin le pape. C'tait, de ma part, une
rserve et une malice. Averti, bien que sans y croire, je l'avoue, de
la lettre du cardinal au nonce, j'en avais, dans le temps, dit un mot
 Isoard, qui avait trouv l'occasion d'en parler  Lambruschini;
et celui-ci, tout en lui disant que la prsence d'une ambassadrice
protestante  Rome tait une difficult, lui avait cependant affirm
qu'il n'en avait point crit au nonce: Vous avez bien fait, avait
rpliqu Isoard, car je sais que madame Rossi ne songe pas  s'tablir 
Rome, et qu'ainsi l'objection tombe.

Je priai donc l'abb d'Isoard de leur dire qu'il m'avait trouv
fort surpris et plus que surpris des objections du nonce; que, s'ils
s'taient mis dans l'esprit de me garder  Rome comme simple ministre,
et de donner ainsi gain de cause  ceux qui affectaient de ne plus
regarder la mission de France que comme une _lgation,_ ils avaient fait
un rve que mon gouvernement ni moi ne partagions pas le moins du
monde. Le cardinal a t fort embarrass; mais comme, fidle  vos
instructions, je n'avais pas dit que vous aviez lu sa lettre, il a
pu tout  son aise tomber sur le nonce; il a dit que Fornari allait
toujours trop loin, qu'il n'y avait absolument rien qui me ft
personnel, qu'ainsi qu'on me l'avait fait sentir mille fois, on tait
enchant de m'avoir et de me garder, que la seule difficult tait la
prsence  Rome d'une ambassadrice protestante; que, si le nonce avait
dit autre chose, cela lui avait sans doute t suggr par ses amis de
Paris. Enfin, _more solito_, il a mis la chose sur le compte du pape.

L'abb d'Isoard a t le jour mme chez le pape. Le pape lui a dit
qu'il tait fch d'apprendre que cela m'avait fait de la peine, que ce
n'tait certes pas son intention, que tout le monde savait tout ce qu'il
avait pour moi d'estime et d'affection, et combien il aimait  traiter
d'affaires avec moi: Je puis, a-t-il dit, m'expliquer avec lui
directement, et je me suis toujours plu  reconnatre hautement sa
prudence, sa modration et sa loyaut. Mais que voulez-vous? On m'a
dit que je ne pouvais pas ne pas faire l'observation d'une ambassadrice
protestante; je l'ai faite, voil tout; mon rle est fini. Je n'ai pas
dit que je ne recevrais pas M. Rossi comme ambassadeur, bien que mari
d'une protestante. Je le recevrai, et je le recevrai avec la mme
bienveillance.--Votre Saintet m'autorise  le lui dire?--Sans doute.

M. Rossi, a repris l'abb d'Isoard, sera touch de la bont de Votre
Saintet; mais, comme il s'agit de sa personne, il ne voudrait pas... il
ne pourrait pas...--Je comprends, a dit le pape; vous avez raison;
mais que pourrait-on faire? Je ne puis pas me donner un dmenti 
moi-mme.--Cela n'est nullement ncessaire; il suffirait d'une lettre
explicative au nonce, disant ce que Votre Saintet m'a fait l'honneur de
me dire.--Eh bien, parlez-en au cardinal, et dites-lui de me porter un
projet de lettre  l'audience de demain. Je dsire faire tout ce qui
sera dcemment possible. Dites-le  M. Rossi.

Bref, la lettre  t signe hier, et on a assur qu'elle tait partie.
On l'a lue  M. d'Isoard; elle porte:

Que lors de ma nomination comme ministre, certains journaux avaient
rpandu beaucoup de bruits sur mon compte;

Que nanmoins j'avais t reu  Rome avec tous les gards dus  un
reprsentant du roi;

Qu'ensuite j'avais, dans toutes les circonstances, t accueilli par le
saint-pre avec toute la bienveillance _(amorevolezza)_ que j'avais
su mriter par la manire dont j'avais rempli ma mission et trait les
affaires;

Qu'ayant appris que j'allais tre nomm ambassadeur, on n'avait pas pu
ne pas faire connatre qu'il ne serait pas agrable d'avoir  Rome une
ambassadrice protestante,  laquelle on ne pourrait pas tmoigner tous
les gards que l'usage avait consacrs;

Mais que nanmoins, si j'tais nomm, je recevrais du Saint-Pre
l'accueil que Sa Saintet fera toujours au reprsentant d'un Roi pour
lequel elle professe la plus vive affection, etc., etc.

La lettre porte donc uniquement sur la prsence de l'ambassadrice. Elle
est faite pour se faire dire:--Comme il n'y aura pas d'ambassadrice, il
n'y a pas d'objection.

Vous le voyez, tout se rduit  une vtille. Ils le savent, et, comme
ils me l'ont fait dire ce matin encore, ils ne doutent pas que la
rponse ne soit ma nomination.

On ne pouvait djouer plus galamment une plus timide manoeuvre. Si
timide qu'on put se demander si ce n'tait pas une complaisance vaine
pour les adversaires de M. Rossi plutt qu'une tentative srieuse
d'entraver sa nomination comme ambassadeur. Quoi qu'il en ft, ma
rponse fut immdiate. J'crivis le 17 mai  M. Rossi: Votre nomination
comme ambassadeur est signe. On va prparer vos lettres de crance.
Vous les recevrez par le prochain paquebot. J'ai vu le nonce; il venait
de recevoir la lettre que vous m'aviez annonce, et il m'a dclar qu'il
n'avait plus d'objection ni d'observation  faire, plus rien  dire.
Le courrier du 27 mai porta en effet  M. Rossi ses lettres de crance:
Vous voil dfinitivement tabli, lui dis-je, dans la situation et
au milieu des affaires que je vous dsire depuis longtemps. Il y a l
d'immenses services  rendre  ce pays-ci,  ce gouvernement-ci, et 
la bonne politique de l'Europe. Vous les rendrez. Personne n'y est plus
propre que vous. Quand notre session sera finie, nos lections faites,
et moi en repos pour quelques semaines au Val-Richer, je vous crirai
de l avec dtail ce que je pense de l'attitude et de la conduite qui
conviennent  la France catholique moderne, en Europe et en Orient.

M. Rossi n'avait pas encore reu cette lettre quand il m'crivit le 1er
juin 1846: Le saint-sige est vacant; Rome est dans la stupeur; on ne
s'attendait pas  une fin si prompte. Toute conjecture sur le conclave
serait aujourd'hui prmature. Il ne s'offre aucune candidature
fortement indique, aucun de ces noms que tout le monde a sur les
lvres. Si vous demandez quels seront les cardinaux _papeggianti_,
chacun vous en nommera sept ou huit, la plupart des hommes peu connus et
absents de Rome. Chacun sait ce qu'il ne veut pas, non ce qu'il veut.

Ce n'tait plus des jsuites, ni de la libert d'enseignement qu'il
s'agissait. En obtenant, sur ce point, tout ce qui nous importait, nous
avions donn un exemple de l'influence qu'on pouvait exercer sur le
Saint-Sige, mme contre ses propres penchants, quand on lui
inspirait la ferme confiance qu'on respectait et qu'on respecterait
scrupuleusement, en toute occasion, ses droits et sa situation dans le
monde. Nous tions  la veille de problmes et de prils bien autrement
graves. C'tait le monde catholique tout entier, tat et glise, qui
allait tomber en fermentation et en question. Je pressentais l'immensit
et les tnbres de cet avenir. Quels qu'en fussent les vnements, nous
tions bien rsolus  nous y conduire selon la politique librale et
anti-rvolutionnaire dont nous avions fait partout notre drapeau, et
je me flicitais d'avoir tabli  Rome un ambassadeur capable de la
soutenir habilement et dignement. J'tais loin de prvoir quel sort et
quelle gloire l'y attendaient.

FIN DU SEPTIME VOLUME.




                         PICES HISTORIQUES


                                 I

1 _Instructions donnes  l'amiral Dupetit-Thouars par M. l'amiral
Duperr, ministre de la marine et des colonies._

Paris, 15 octobre 1841.

Monsieur le contre-amiral,

Parmi les services importants que vous tes appel  rendre dans
l'exercice du commandement que le Roi vous confie dans les mers du Sud,
et pour lequel des instructions gnrales vous ont t remises sous la
date du 17 septembre, il en est un spcial pour lequel Sa Majest attend
de vous sagesse, prudence et fermet.

Notre commerce, et surtout nos pcheurs de baleine, ont besoin d'un
point de relche et d'appui dans le grand Ocan.

L'archipel des les Marquises, dont la principale, Nouka-Hiva, est
situe par les 9 de latitude mridionale et 142 30' de longitude
occidentale (mridien de Paris), se trouve loign d'environ 1,100
lieues des ctes du Prou.

Ces les, dont la position a d'ailleurs t dtermine par vous-mme
dans un voyage d'exploration, semblent tre, d'aprs vos propres
rapports, le point le plus convenable pour atteindre le but que se
propose le gouvernement du Roi, de fonder un tablissement offrant abri
et protection  notre pavillon dans le grand Ocan.

Les habitants de ces les, parmi lesquels rsident, depuis plusieurs
annes, des missionnaires franais, n'opposeront sans doute aucun
obstacle srieux  notre tablissement.

Une attitude, ferme au dbut, doit assurer notre souverainet; des
procds humains et gnreux envers les chefs et les populations
achveront de la consolider.

Vous jugerez, sur les lieux, des moyens d'tablir cette souverainet,
soit qu'elle doive tre acquise par des concessions et des prsents, ou
obtenue par la force.

Dans tous les cas, notre domination devra tre confirme par des
traits avec les chefs, et constate par un acte authentique dress
par triplicata. Deux expditions en seront adresses au ministre de la
marine qui en transmettra une au ministre des affaires trangres, et
la troisime sera rserve par le commandant de la station, jusqu' son
retour en France o il en fera remise au ministre de la marine.

Une somme de 6,000 fr. sera mise  votre disposition par M. le ministre
des affaires trangres, pour l'achat des prsents.

Vous trouverez, dans le personnel et le matriel des btiments de
guerre runis sous vos ordres, monsieur le contre-amiral, les moyens
d'assurer le succs de l'opration  la fois dlicate et importante qui
vous est confie par le gouvernement de Sa Majest.

La division stationnaire, aujourd'hui commande par M. le capitaine
de vaisseau Buglet, se compose d'une frgate, d'une corvette et de deux
grands bricks de guerre.

Vous allez rejoindre cette division avec une frgate de second rang et
deux corvettes, l'une de premier, l'autre de deuxime rang.

Le personnel de ces sept btiments sera d'environ 1,700  1,800 hommes.

Pour la formation des garnisons que vous aurez  tablir sur les les,
soit simultanment, soit successivement, ainsi que vous le jugerez le
plus convenable, vous embarquerez, sur les btiments de votre division,
une compagnie d'quipage de ligne, deux compagnies d'infanterie de
marine et un dtachement d'artillerie.

L'effectif de ce corps expditionnaire prsentera donc environ 400
hommes. Il sera pourvu d'un petit matriel d'artillerie en pices de
campagne, obusiers de montagne et fusils de rempart.

Vous disposerez, en outre, de toutes les ressources que vous offrira,
en hommes, en artillerie et en munitions de guerre, votre division
navale.

Les deux groupes runis des les seront sous le commandement suprieur
de l'officier du rang le plus lev et le plus ancien de grade.

Un capitaine de corvette ou un lieutenant de vaisseau sera appel au
commandement de chacune des deux grandes les.

Chacune des petites les de chaque groupe, quand elles recevront
garnison, sera commande par l'officier ou le sous-officier, chef du
poste.

Le premier soin de chaque officier commandant sera de prendre toutes
les dispositions ncessaires pour se mettre  l'abri de toute attaque, 
l'intrieur ou  l'extrieur.

A cet effet, il fera tablir les ouvrages de dfense qu'il jugera
utiles.

Aprs la prise de possession au nom du Roi et l'tablissement des
garnisons, vous aurez  veiller  leur sret, et vous assurerez leur
subsistance.

Vous pourvoirez  ce double objet par les btiments sous vos ordres,
dont un ou deux devront stationner dans les les, et par les ressources,
en vivres, que vous trouverez  Valparaiso et sur d'autres points de la
cte d'Amrique.

Les garnisons devront d'ailleurs chercher  se crer des ressources par
les cultures dont les terres seront juges susceptibles, en levant des
bestiaux, en multipliant les espces volatiles et en se livrant  la
pche.

Vous donnerez  la culture et aux industries, particulirement 
celles qui s'appliqueront  crer des ressources alimentaires, tous les
encouragements en votre pouvoir.

Vous pourvoirez, jusqu' nouvel ordre, au payement des diverses
dpenses auxquelles donneront lieu l'tablissement, l'entretien de vos
btiments et la subsistance de vos quipages ainsi que des troupes, par
l'mission de traites, suivant le mode prescrit par ma dpche du 22
avril 1841, dont copie vous sera transmise.

Vous profiterez, monsieur le contre-amiral, de toutes les occasions
pour me tenir au courant de vos oprations.

Une nouvelle voie de communication, ouverte entre Panama et la cte du
Chili et du Prou, vous offrira sans doute des moyens de correspondance
plus prompts. Vous vous servirez alors du couvert de M. le consul
gnral du Roi  Londres.

Mais je dois vous recommander de ne vous servir de cette voie anglaise
qu'autant que vous le jugerez absolument sans inconvnient et non
susceptible de nuire  la rserve et  la discrtion que vous
devrez garder dans cette opration, comme dans toutes celles qui se
rattacheront au commandement dont vous tes charg.

Enfin, l'intrt du service du Roi exige de prvoir le cas o, par une
cause quelconque, vous vous trouveriez dans l'impossibilit de continuer
l'exercice de votre commandement.

Ce cas chant, l'officier du rang le plus lev et le plus ancien
de grade serait appel de droit  vous remplacer. Il lui est bien
recommand, en prenant le commandement, de se conformer en tout point
aux prsentes instructions et aux directions que vous auriez prescrites,
soit pour le commandement de la station, soit pour la conduite de toutes
les affaires relatives  l'opration spciale de la prise de possession
et de la conservation des les Marquises.

En vous appelant au commandement de ses forces navales dans les mers du
Sud, et en vous chargeant de raliser un projet dont le succs est 
ses yeux d'un si grand intrt pour notre pavillon, le Roi vous prouve,
monsieur le contre-amiral, toute sa confiance en votre caractre comme
en votre habilet.

Vous ne pouvez manquer de justifier cette confiance du Roi et
d'acqurir de nouveaux titres  la bienveillance de Sa Majest.

Recevez, monsieur le contre-amiral, avec l'expression des voeux qui
vous suivront, l'assurance de ma considration trs-distingue.

Le ministre secrtaire d'tat de la marine et des colonies,

  _Sign_: Amiral DUPERR.

2 _Le contre-amiral Dupetit-Thouars  M. le ministre de la marine et
des colonies_.

Baie de Taiohae, frgate _la Reine-Blanche_,

le 25 juin 1842.

Monsieur le ministre,

J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que la prise de possession,
au nom du Roi et de la France, des deux groupes qui forment l'archipel
des les Marquises, est aujourd'hui heureusement effectue.

La reconnaissance de la souverainet de S. M. Louis-Philippe Ier a t
obtenue par les voies de conciliation et de persuasion, et, conformment
 vos ordres, elle a t confirme par des actes authentiques dresss
en triple expdition; j'en adresse une ci-jointe  Votre Excellence.
Je ferai parvenir la seconde qu'elle m'a demande, par la frgate _la
Thtis_.

  Je suis, etc.

  _Sign_: Amiral DU PETIT-THOUARS.


                                II

_Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la marine_.
Rade de Tati, frgate _la Reine-Blanche_,

le 25 septembre 1842.

Monsieur le ministre,

A mon arrive en ce port, le 30 aot dernier, j'ai t accabl d'une
masse de rclamations faites par tous les Franais tablis ici, y
compris mme les missionnaires. Tous m'adressaient des plaintes, tant
contre le gouvernement local que contre le consul de France qui, selon
eux, a nglig de prendre leurs intrts ou de les dfendre avec assez
d'instance auprs du gouvernement de S. M. la reine Pomar. Le consul
lui-mme se plaignait aussi de plusieurs Franais qui, tant sans
cesse en contravention avec les lois du pays en vendant des liqueurs
prohibes, taient souvent saisis en fraude par la police, et
prtendaient pourtant devoir tre indemniss des pertes qu'ils
prouvaient; car, seuls, disent-ils, et par un esprit de vengeance du
gouvernement tatien contre les ntres, ils sont victimes des vexations
que leur attire ce commerce, tandis que les Anglais et les Amricains
le font ouvertement sans jamais en prouver de prjudice. D'autres
Franais, qui se sont volontairement rendus acqureurs de terres encore
en litige, prtendent que le consul devait employer son influence pour
les leur faire adjuger, droit ou non, et ils auraient voulu qu'usant de
la force dont je dispose, je l'employasse pour faire prononcer, en leur
faveur, une spoliation manifeste.

Aprs avoir bien cout toutes les plaintes et attendu jusqu'au 6
septembre pour m'clairer sur tous ces faits, j'ai reconnu que les
plaintes, tant d'un ct que de l'autre, n'taient pas tout  fait
sans fondement, mais que d'un ct comme de l'autre, il y avait une
exagration ridicule et des prtentions exorbitantes. J'ai galement
reconnu:

1 Qu'il n'tait que trop vrai que le gouvernement local, oublieux du
pass, ou plutt toujours sous la mme influence trangre qu'il subit,
n'tait point exempt de blme et se montrait souvent hostile dans sa
conduite envers nos compatriotes;

2 Que MM. les missionnaires, prcdemment  l'arrive de _l'Aube_,
avaient t expulss trs-brutalement d'une valle qu'ils avaient
acquise _bona fide_, et que, rentrs en possession de leurs biens  la
demande de M. Dubouzet, ils rclament aujourd'hui des indemnits pour
des vexations dont ils ont dj obtenu le redressement;

3 Qu'un Franais, M. Lucas, le mme qui a perdu le navire
_l'Oriental_, sous le phare de Valparaiso, acqureur d'un bien dont il
avait t injustement dpossd comme les missionnaires, et dans lequel
il est galement rentr  la demande du commandant de _l'Aube,_ veut
aussi, comme les missionnaires, tre indemnis du retard qu'il a prouv
dans son tablissement, prtendant qu'aujourd'hui ses cafs auraient 18
pouces de haut;

4 Qu'un autre Franais, M. Desentis, venu de la Nouvelle-Zlande 
Tati, ayant achet d'un Anglais une proprit dont celui-ci n'tait
point en jouissance, prtendait que le consul devait le faire mettre
en possession, afin de donner cours  son contrat. Le fait de ce march
m'ayant paru cacher une horrible connivence pour spolier un indigne au
moyen d'un abus de pouvoir, j'ai repouss de si honteuses prtentions;

5 Que la conduite de la police envers les Franais tait toujours plus
brutale qu'envers les autres trangers, et qu'elle avait profit d'une
querelle leve  l'occasion d'un combat de chiens, pour assommer
quelques Franais qui en taient tmoins, entre autres le capitaine d'un
btiment baleinier en relche dans le port, et que M. Dubouzet, ayant
galement obtenu justice de la reine Pomar pour ce fait, elle avait
prononc l'exil du plus coupable de ses agents; mais qu'aussitt que
_l'Aube_, qui venait d'apporter des prsents du Roi  la reine Pomar,
avait t sous voiles, cette sentence de la Reine avait t mise en
oubli, et que le coupable, restant impuni malgr une promesse formelle,
tait encore libre  Tati, lors de notre arrive.

Tous ces dnis de justice et ce manque continuel  toutes les
biensances envers le Roi et son gouvernement sont,  n'en pas douter,
l'effet de la triste influence  laquelle la reine obit; mais ces
faits ne m'en ont pas moins paru d'une nature tellement grave et
compromettante pour notre dignit nationale, et si dangereux pour nos
compatriotes si je n'en demandais pas le redressement, que je me suis
dcid, tant charg de soutenir dans ces mers l'honneur de notre
pavillon et de le faire respecter,  envoyer  la reine Pomar la
dclaration dont je joins ici une copie conforme, ainsi que de celles:

1 De la proposition  laquelle cette dclaration a donn lieu de la
part de la reine et des chefs principaux qui forment le gouvernement de
Tati;

2 De l'acceptation que j'ai faite au nom du Roi et, sauf sa
ratification, du protectorat des tats de la reine Pomar et de la
souverainet extrieure de ces tats, qui m'ont t offerts;

3 De ma lettre au rgent pour qu'il fasse arborer le pavillon du
protectorat et qu'il notifie aux consuls trangers la dtermination que
venaient de prendre la reine Pomar et les principaux chefs de Tati;

4 De la proclamation que j'ai publie pour calmer les inquitudes des
indignes, pour arrter les dclamations des missionnaires biblistes, et
donner un commencement d'excution au protectorat, afin de l'tablir;

5 Enfin, les copies conformes de toutes les lettres qui ont rapport
 ces transactions et que j'ai d crire, a cette occasion, tant au
gouvernement de la reine Pomar, aux consuls des tats-Unis d'Amrique
et de la Grande-Bretagne, qu'au gouvernement provisoire que j'ai tabli.

Votre Excellence verra, par ces diverses correspondances, que les
consuls trangers ont grandement approuv les mesures que j'ai prises,
et applaudi  l'tablissement de l'ordre  Tati. Votre Excellence
reconnatra encore que, par la conduite pleine de circonspection que
j'ai tenue dans cette mission, je me suis concili l'assentiment des
indignes, celui des populations trangres tablies  Tati et mme
celui des missionnaires anglicans.

J'ai amen les choses au point que, s'il convient au Roi et  son
gouvernement d'accepter cette trs-belle et trs-fertile possession,
d'une dfense si facile et d'un intrt si grand dans un avenir peu
loign, situe au vent de toutes les colonies anglaises et  porte
de recevoir et de donner des nouvelles  la mtropole en moins de trois
mois, au moyen d'une correspondance par la vapeur et par Panama, si,
dis-je, la France ne veut pas laisser chapper l'occasion, unique
peut-tre, de faire une si belle proie, il suffira presque de dire:
oui. Alors, si le gouvernement m'envoie les objets d'armement que j'ai
demands pour les Marquises, je trouverai dans ce secours le moyen de
fortifier Tati, mme contre une division, fut-elle nombreuse; car la
nature, en enveloppant ces les de ceintures de coraux qui les rendent
inaccessibles sans de bons pilotes, a fait presque tout ce qui tait
ncessaire pour leur dfense.

Le gouvernement, cependant, pensera peut-tre que je suis all un peu
loin dans cette affaire, mais voici quels ont t les motifs qui m'ont
dtermin.

Dans la position o se trouvaient les relations de la France avec
Tati, il tait impossible de partir sans faire des reprsentations
ou mme des menaces, tout en annonant que j'en rfrerais  mon
gouvernement: mais dans l'tat o taient les esprits et les choses,
l'une ou l'autre de ces mesures et t sans aucun effet, et on se
serait, comme par le pass, moqu de nous; d'ailleurs cela n'obviait 
rien dans l'attente o l'on tait de voir arriver  Tati une corvette
anglaise qui en tait partie brusquement pour la Nouvelle-Hollande, o
les Anglais ont maintenant une station, en apprenant que nous avions
pris possession des les Marquises, et avait annonc devoir revenir
pour prendre Tati; il fallait donc, et il y avait urgence, recourir 
d'autres moyens plus efficaces pour conjurer ce danger.

Peut-tre encore pensera-t-on que j'aurais d, sans refuser le
protectorat qui nous tait offert, en ajourner l'acceptation jusqu' la
rponse du Roi ou m'en tenir  la demande d'une garantie matrielle pour
assurer l'avenir de nos relations. La solution de cette affaire et t
ainsi plus modre, il est vrai; mais ni l'une ni l'autre de ces mesures
n'apportait d'obstacle  la prise de possession de Tati, que les
Anglais auraient pu effectuer pendant qu'on en et rfr au Roi et 
son gouvernement, et il me paraissait surtout essentiel d'empcher ce
rsultat probable, pour laisser  Sa Majest son libre arbitre sur la
question du protectorat, et viter le dsagrment auquel on se serait
trouv expos si le Roi acceptant, par exemple, sa rponse ne ft
arrive que lorsqu'il n'aurait plus t temps; d'un autre ct, toute
minime qu'tait la garantie matrielle que je demandais par ma note,
il tait  craindre que la reine ne pt runir cette somme; et, ne
l'obtenant pas, je me serais trouv dans la ncessit de prendre le fort
de Moutou-Outa comme garantie d'une meilleure excution des traits; et
alors aussi ma position serait devenue trs-difficile dans le dnment
o nous tions de toutes choses, aprs l'tablissement que nous venons
de faire aux Marquises.

L'occupation de Moutou-Outa, comme je l'ai dit, n'obviait  rien
non plus; elle laissait toujours aux Anglais le temps d'arriver et la
facilit de s'emparer de Tati en se le faisant donner, ce qui et t
bien fcheux,  cause du voisinage de nos tablissements, et ce qu'il
tait trs-important pour moi d'viter, je le rpte, pour assurer au
Roi et  son gouvernement la facult de se prononcer sur cette grande
question qui, par la position o elle est amene, peut tre regarde
comme rsolue, s'il lui convient, et  la France, de possder l'archipel
de la Socit; car, on ne peut disconvenir que le gouvernement de la
Grande-Bretagne aurait bien mauvaise grce de vouloir lever un conflit
 l'occasion de ce protectorat, au moment mme o, d'un trait de
plume, il s'empare d'tats aussi importants que le sont ceux de la
Nouvelle-Zlande et de la Nouvelle-Guine, dont on m'a annonc qu'il
vient tout rcemment de prendre possession.

L'adjonction de notre pavillon  celui de la reine Pomar tait aussi
une garantie indispensable pour nous assurer que rien ne sera entrepris
contre Tati avant que le Roi ait pu se prononcer. Toute autre mesure,
sans celle-l, et t illusoire et n'et pas arrt un amiral anglais
qui, sans cet obstacle, n'aurait point hsit  s'en emparer et 
nous dire aprs, comme  la presqu'le de Banks: _Nous y tions les
premiers_.

Je sais que j'ai encouru le risque d'tre dsapprouv, s'il ne convient
point au Roi d'accepter ce protectorat, ou plus exactement ce riche et
important archipel; mais ma conscience me dit que mon devoir tait
de m'y exposer; je me suis seul compromis, mais je l'ai fait pour un
intrt national trs-rel et dans celui de la couronne de Sa Majest;
cela en valait bien la peine.

Si le Roi et son gouvernement acceptent le protectorat, tout
sera termin; car,  la rigueur, le gouvernement provisoire actuel
permettrait d'attendre qu'une institution simple et analogue, qui serait
 la fois suffisante et peu dispendieuse pour le Trsor, pt tre cre
pour l'exercer.

Avec des procds gnreux envers la reine et les cinq ou six chefs
principaux, nous nous les attacherons invariablement. Jusqu' ce jour,
les trangers ne leur ont fait que du mal, et la reine comme les chefs
sont devenus pauvres par les besoins nouveaux que la civilisation leur a
donns. Le peuple est bon et facile  conduire; il est toujours attach
 ses chefs, et en faisant du bien  ceux-ci, on est sr de le gagner.

Le protectorat et la souverainet extrieure des les de l'archipel
de la Socit quivaut, sous le rapport politique et commercial,  une
prise de possession dfinitive et nous assure les mmes avantages; il
nous dlivre de voisins incommodes et ne blesse pas, au mme degr,
l'orgueil et l'intrt des tiers. Quant aux Amricains, ils prfrent
nous voir l'exercer plutt que les Anglais, et il tait devenu de toute
impossibilit que ce pays continut  s'administrer par lui-mme; le
dsordre tait dj venu  son comble; il ne lui restait qu' opter
entre les Anglais et nous.

Si le Roi juge ne pas devoir accepter ce protectorat, il me
dsapprouvera ncessairement. Dans ce cas, je demande  tre rappel,
car l'influence que j'ai acquise dans ces mers serait ainsi dtruite et
m'terait la possibilit d'y conduire les affaires avantageusement pour
la France; mais, si au contraire, je suis assez heureux pour que le Roi
approuve ma conduite, je prie Sa Majest d'avoir aussi la bont de me
tmoigner publiquement sa satisfaction, ne serait-ce qu'en me donnant
l'autorisation d'ajouter  mon titre de commandement, celui d'inspecteur
ou de gouverneur gnral des possessions franaises dans la Polynsie
orientale, jusqu' ce que le gouvernement ait rgularis le service de
ces nouveaux tablissements; ce sera d'ailleurs un appui moral qui me
donnera le moyen d'acclrer notre colonisation, en aplanissant bien des
difficults.

Je suis, etc.

_Sign_: DUPETIT-THOUARS.


2 _Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et des
colonies,  M. le capitaine Bruat, nomm gouverneur des les Marquises._

Paris, 28 avril 1843.

Monsieur le gouverneur, vous connaissez les motifs qui ont inspir
le gouvernement du Roi lorsqu'il a fait prendre possession des les
Marquises. Procurer, ds  prsent,  nos btiments de guerre ainsi qu'
nos navires de commerce, et principalement  nos baleiniers, un lieu de
relche et de ravitaillement dans l'Ocanie; assurer pour l'avenir 
la France une des meilleurs positions militaires et maritimes que
prsentent ces archipels, telles taient les considrations dominantes
qui avaient motiv l'occupation effectue, d'aprs les ordres de mon
prdcesseur, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars.

Vous savez par quel concours de circonstances les les de la Socit
ont t places sous le protectorat de la France, immdiatement aprs le
dbarquement de notre expdition aux Marquises. Le gouvernement du Roi a
rsolu d'accepter ce protectorat,  l'excution duquel vous serez
charg de prsider, en runissant  votre titre de gouverneur des les
Marquises, celui de commissaire du Roi prs de la reine de Tati.

Cette dtermination n'est pas de nature  faire sensiblement modifier
les bases de l'organisation qui avait d'abord t adopte pour notre
nouvelle possession. Les les Marquises restent destines  devenir le
chef-lieu de votre gouvernement et de nos tablissements militaires.
Vous serez matre toutefois d'tablir  Tati votre rsidence habituelle
si les circonstances, les besoins du service et les intrts politiques
et commerciaux qui forment l'ensemble de votre mission vous paraissent
exiger que vous preniez ce parti. Vous disposerez de la mme manire
et dans le mme but, pour les porter de prfrence sur l'un ou l'autre
point, des forces actives et des ressources matrielles qui seront
runies sous votre direction.

En vous investissant de cette double autorit, Sa Majest vous accorde
une haute et honorable marque de confiance. Vos services passs me
donnent l'assurance que vous saurez la justifier, et je compte que vous
serez second, avec tout le dvouement et l'intelligence dsirables,
par les officiers, par les fonctionnaires civils, par les troupes et
les marins placs sous vos ordres. Chacun comprendra, comme vous,
qu'il s'agit de contribuer  l'accomplissement d'une grande et belle
entreprise sur les suites de laquelle le gouvernement, les chambres et
le pays vont avoir les yeux incessamment fixs.

A Tati, comme aux les Marquises, vous exercerez l'autorit seul et
sans partage. Comme commandant de la subdivision navale de l'Ocanie,
vous serez plac sous les ordres de M. le contre-amiral commandant
la station de l'ocan Pacifique. Je vous adresserai,  ce sujet, des
instructions spciales sous le timbre de la premire direction.

Votre mission comporte, par sa nature mme, une grande latitude
d'action, une large libert d'initiative. Vous marcherez cependant
d'autant plus srement dans les voies qu'il faudra suivre quand vous
connatrez les intentions du gouvernement sur les principaux rsultats
qu'il se propose. Je diviserai les instructions que j'ai  vous
donner,  cet effet, en deux parties, l'une relative  nos possessions
proprement dites, l'autre concernant les les  l'gard desquelles nous
ne devons exercer qu'un pouvoir de protection.


ILES MARQUISES.

Occupation gnrale des les Marquises.

Le gouvernement ratifie les divers actes par lesquels les chefs des
principales les de cet archipel ont fait cession de leurs droits
de souverainet, et les ont soumises  l'autorit franaise. Cette
ratification, suivant l'usage gnral suivi pour les traits passs avec
les chefs de peuplades, n'a pas besoin d'tre exprime par l'apposition
de la signature du Roi sur les actes originaux. Elle rsultera de
la notification que je vous charge d'en faire aux signataires et de
l'excution subsquente des clauses de ces conventions.

Depuis la prise de possession effectue par M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars, un rapport du commandant particulier de Nouka-Hiva
m'a fait connatre que des hostilits avaient clat  l'le Taouata
(Whitaho) entre la garnison et les indignes. J'ignore comment ces
hostilits se seront termines. Je ne puis douter toutefois que, mme en
l'absence de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, on n'ait promptement
russi  rprimer les agressions des naturels et  ramener la paix entre
eux et notre poste. Quoi qu'il en soit, vous aurez, ds votre arrive
aux les Marquises, pour lesquelles vous ferez route en premier lieu, 
assurer ou  rtablir notre domination  Taouata, comme sur les autres
points de l'archipel o elle pourrait avoir t trouble, mconnue ou
interrompue.

Aprs les les Nouka-Hiva et Taouata, les seules qui aient t d'abord
occupes, la plus importante est celle d'Ohivava, et il est mme
possible qu'aprs une exploration plus complte que celle  laquelle
elle a t soumise, on reconnaisse que cette dernire le offre plus
d'avantages que la seconde. Dans tous les cas, Ohivava doit tre
effectivement occupe par un dtachement, en attendant que vous fassiez
tudier cette localit  l'effet de juger quelle espce d'tablissement
elle est susceptible de recevoir.

Si vous pouvez, en outre, sans trop dissminer vos forces, placer un
poste sur l'le d'Houa-Poeu (Rao-Poua), vous le ferez avec d'autant
plus d'utilit que cette le parat tre une de celles dans lesquelles
l'influence des missionnaires semble avoir jusqu' ce jour obtenu le
plus de succs. Au surplus, toutes les les habites par les naturels,
sur lesquelles vous ne mettrez pas de garnison, devront cependant avoir
un pavillon aux couleurs de la France, et ce pavillon sera confi  la
garde des indignes qui sauront que vous serez toujours prt  punir les
tribus qui ne le respecteraient pas.

Ports  ouvrir, dans les Iles Marquises, aux btiments de guerre et aux
navires de commerce.

Une des premires mesures que vous aurez  prendre en arrivant sera
de faire connatre, par un arrt, les ports des Marquises qui seront
ouverts aux btiments de guerre des autres nations, et aux navires de
commerce franais et trangers; ports  l'exception desquels l'accs des
ctes devra tre dfendu et interdit au besoin par la force. Ces ports
seront placs sous un rgime de franchise absolue, sans distinction
de pavillon; l'entre et la sortie de toutes les marchandises y seront
libres et exemptes de tous droits. Vous vous rserverez, toutefois, de
prendre, au besoin, des dispositions exceptionnelles pour assurer de
prfrence  nos nationaux l'usage des aiguades, celui des mouillages
et les achats de provisions. Des privilges et des redevances existent
 cet gard au profit des chefs indignes. Il ne pourrait tre question,
sans manquer aux conventions faites avec eux, de supprimer purement et
simplement les rgles tablies  cet gard. Mais comme il importe que
l'autorit franaise demeure entirement libre de faire, sur ce point,
tous les rglements, il conviendra de racheter des intresss les
redevances en question, ce qui pourra tre obtenu, sans doute, au moyen
d'arrangements peu dispendieux. Vous aurez, en outre,  prohiber le
dbarquement des armes et munitions de guerre, en prononant  l'gard
des contrevenants, en vertu des pouvoirs qui vous seront attribus, les
pnalits qui seront ncessaires pour prvenir tout trafic de ce genre,
qui ne peut tendre qu' fournir aux populations indignes des moyens de
se dtruire entre elles, et de se mettre en lutte contre la domination
franaise. Le commerce des spiritueux devra tre aussi l'objet de
mesures exceptionnelles, propres  empcher parmi les indignes l'abus
des liqueurs fortes, source de dsordre et de dgradation, et cause
active de mortalit.

Je ne vous dsigne pas les points des les Marquises qui pourront tre
choisis comme ports de guerre ou de commerce. Une tude attentive des
localits pourra seule permettre de faire utilement cette dsignation.
Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, des notions importantes
auront sans doute t recueillies depuis l'occupation jusqu' l'poque
de votre installation. Je me borne  vous faire remarquer que, dans
les premiers temps surtout, il conviendrait de concentrer les lieux de
mouillage, de relche et d'changes sur un trs-petit nombre de points.
La surveillance  exercer sera partout confie  l'autorit militaire.
Les oprations des navires n'entraneront pas, pour l'administration,
d'critures compliques. Vous aurez seulement  faire tenir, et
 m'envoyer tous les trois mois, des relevs sommaires qui feront
connatre les noms et le tonnage des navires, la force de leurs
quipages, leurs ports d'armement, la nature ainsi que l'importance
prsumes de leurs chargement et de leurs oprations, et enfin, autant
que possible, la nature et la valeur des marchandises, vivres, etc.;
dbarqus et embarqus par eux aux Marquises.

Rapports  tablir avec divers pays.

Parmi les pays que la navigation a dj mis ou peut mettre en
communication directe avec les les Marquises, les uns sont, ds 
prsent, des centres importants d'activit commerciale, les autres
commencent seulement  attirer l'attention sous ce rapport; d'autres
enfin sont rests trangers  tout mouvement d'change, et en quelque
sorte  tout germe de civilisation.

Les premiers sont:  l'est des Marquises, les divers tats de l'Amrique
occidentale, principalement le Chili, le Prou et le Mexique; au
sud-ouest, les tablissements anglais de Sidney et de Van-Diemen;
au nord-ouest, les archipels de la Sonde et des Philippines, et le
continent asiatique. Vous ne manquerez aucune occasion de vous mettre
en relation, soit avec les autorits de ces pays, soit avec les agents
consulaires que nous y entretenons, soit enfin avec les reprsentants
des puissances europennes. Vous leur ferez connatre tout d'abord la
franchise des ports franais dans l'Ocanie, et vous leur signalerez
successivement les avantages qui vous paratront pouvoir dterminer le
commerce  y diriger des expditions.

Quant aux autres localits, vous tudierez les nouvelles combinaisons
que vous semblera pouvoir faire natre, dans les oprations du commerce,
un fait aussi considrable que la formation d'un grand tablissement
dans des mers o jusqu' ce jour, depuis la Nouvelle-Hollande jusqu'
la cte nord-ouest d'Amrique, depuis le Chili jusqu' la Chine, il n'a
exist aucun centre de protection et d'influence europennes. Vous vous
appliquerez  rechercher quelles relations pourraient se former, dans
les les Marquises et de Tati; aux les Sandwich o l'influence du
gouvernement des tats-Unis tend  s'tablir d'une manire presque
exclusive;  la Nouvelle-Zlande, o nous n'avons pu fonder qu'un
tablissement tardif et prcaire, et o il ne sera peut-tre
pas possible de prvenir la prminence prochaine et gnrale de
l'occupation anglaise. Enfin sur des points plus rapprochs et notamment
dans les archipels situs  l'ouest de celui de la Socit, vous ferez
apparatre, le plus souvent qu'il vous sera possible, le pavillon
franais, en vous concertant  cet effet avec M. le commandant de la
station de l'ocan Pacifique: ce dernier objet se rattache d'ailleurs
plus particulirement au protectorat de Tati, et je vais avoir
l'occasion d'y revenir tout  l'heure.

Admission des consuls trangers aux les Marquises.

Je ne vois que de l'avantage  permettre aux gouvernements trangers
d'acrditer prs de vous, aux les Marquises, des agents consulaires qui
seront chargs de surveiller et de servir les intrts commerciaux de
leurs sujets respectifs. Mais vous devez tenir strictement la main 
ce que, sous aucun prtexte, ils ne s'immiscent dans les affaires
intrieures de la colonie. Jusqu' nouvel ordre, ce sera par vous que
l'_exequatur_ devra tre donn ou retir  ces agents.

Immigrations aux les Marquises.

Par un avis insr au _Moniteur_ du 23 fvrier, j'ai fait connatre que
mon dpartement ne se proposait pas, quant  prsent, de favoriser le
passage d'migrants de France aux Marquises. Toutes dispositions en ce
sens seraient au moins prmatures, et le gouvernement attendra, pour
prendre un parti  ce sujet, que vos rapports aient fait suffisamment
connatre l'intrt qu'il pourrait y avoir  attirer spcialement dans
ces les une population europenne autre que celle qui sera attache
aux divers services publics, ainsi que les moyens d'existence que des
immigrants franais pourraient se procurer sur les lieux. Il n'est pas
probable qu'il vous en arrive par la voie du commerce. Le cas chant,
vous ne perdrez pas de vue que vous avez dans vos pouvoirs le droit de
refuser le dbarquement, ou de le subordonner  toutes les garanties
ncessaires pour le bon ordre et pour la sret de nos possessions. La
mme observation s'applique aux immigrations qui pourraient avoir lieu,
soit de la cte ouest d'Amrique, soit de tout autre point du globe.
L'intrt de l'tablissement sera la seule rgle  consulter  l'gard
de l'admission ou du renvoi des individus qui se prsenteront pour y
fixer leur rsidence.

L'achat des terres par les trangers a t provisoirement dfendu aux
les Marquises par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars. Vous aurez 
examiner s'il ne convient pas de maintenir provisoirement cette dfense.

Il pourra tre utile que vous preniez l'initiative d'une introduction de
cultivateurs de la Chine ou de l'archipel d'Asie. J'aurai  vous crire
spcialement  ce sujet; et,  cette occasion, je vous entretiendrai
plus particulirement des questions qui se rattachent  l'emploi, dans
les les de l'Ocanie, de travailleurs trangers appartenant  des races
propres  supporter la fatigue sous le climat des tropiques.

Politique  suivre  l'gard des naturels.

J'aurai des instructions spciales  vous donner au sujet de l'exercice
du culte et de l'administration de la justice aux les Marquises. Je
me borne  vous dire ici que les dispositions que j'ai prises sous ce
double rapport ont t combines dans la vue de faire concourir l'action
religieuse et l'action judiciaire  la moralisation et  la civilisation
des indignes, ainsi qu' la consolidation de notre influence parmi ces
populations. Toute votre conduite, ainsi que celle des fonctionnaires et
des autorits militaires, devra tendre  leur faire aimer la domination
franaise,  leur en faire apprcier le caractre tutlaire et
pacifique. A une administration toujours juste et paternelle, vous
joindrez une intervention  la fois active et prudente dans les guerres
et les dissensions qui agitent les tribus; une protection vigilante
contre tout abus, contre toute injustice de la part des Europens, et
de grands gards pour toutes les coutumes civiles et religieuses de ces
peuples, afin que l'empire de la persuasion, l'exemple et le contact
de notre civilisation accomplissent seuls la rvolution morale et
intellectuelle  laquelle on peut esprer de les conduire.


ILES DE LA SOCIT.

Protectorat.

L'acte par lequel les les de la Socit ont t places sous le
protectorat de la France a stipul:

1 Le maintien de la souverainet de la reine et de l'autorit des
principaux chefs: toutes les lois et tous les rglements doivent
continuer  maner de la reine et tre signs par elle;

2 Le droit de proprit des indignes sur les terres, et celui de
faire juger exclusivement par les tribunaux du pays les contestations
relatives  ce droit de possession;

3 La libert gnrale des cultes, et l'indpendance des ministres de
toutes les religions.

A ces conditions, la reine et les chefs ont demand la protection du
gouvernement franais et lui ont abandonn la direction de toutes les
affaires avec les gouvernements trangers, les rglements de port, etc.,
etc., en le chargeant, en outre, de prendre telle autre mesure qu'il
pourrait juger utile pour la conservation de la bonne harmonie et de la
paix.

Le gouvernement du Roi, en accordant la protection qui lui est demande,
accepte ces stipulations comme base de son intervention. C'est ce que
vous aurez  faire connatre  la reine et aux chefs en leur dclarant
que Sa Majest compte sur leur fidlit  leurs engagements, comme ils
peuvent dsormais se confier au loyal et tutlaire appui de la France.

Le droit international offre plusieurs exemples d'une situation analogue
 celle o les les de la Socit se trouvent maintenant places 
l'gard de la France. Le lien qui nous les rattache peut tre compar
particulirement  celui par lequel les les Ioniennes ont t mises
dans la dpendance du gouvernement de la Grande-Bretagne. D'aprs leur
charte constitutionnelle du 26 aot 1817, le pouvoir excutif rside
dans un lord haut-commissaire, nomm par le gouvernement anglais, lequel
exerce ce pouvoir avec le concours d'un snat lectif dont les
membres doivent tre agrs par lui. Ce snat fait les rglements
administratifs, et nomme, sauf l'approbation du lord haut-commissaire,
 tous les emplois administratifs et judiciaires. Les lois votes par
l'assemble lective sur la proposition du snat sont soumises  la
sanction du lord haut-commissaire.

Si l'on compare  cette organisation celle que M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars a provisoirement adopte, afin de mettre sans retard le
protectorat en vigueur, on voit que cet officier gnral s'est attach 
procder d'aprs des principes analogues, autant que le lui permettaient
les circonstances locales, l'tat politique des populations qui
invoquaient notre appui et l'urgence de la situation. Il faut donc
considrer seulement, comme une premire bauche, les institutions qu'il
a tablies; des modifications devront probablement y tre introduites.
Vous y rflchirez attentivement, et vous ne ferez rien d'ailleurs
que de concert avec la reine Pomar, et d'aprs les principes que j'ai
rappels plus haut.

Conseil de gouvernement.

Quelle que soit, au surplus, la combinaison  laquelle vous vous
arrtiez, il y a, dans l'organisation du conseil de gouvernement, une
premire rforme  introduire. M. le commandant de la station en a
confr alternativement la prsidence au commissaire civil qu'il a
institu prs le gouvernement de la reine, et au gouverneur militaire,
suivant la nature des questions dont le conseil doit s'occuper.
Les motifs qu'il a pu avoir pour effectuer ce partage d'autorit ne
sauraient tre de nature  le faire maintenir. Il n'y aura prs de
la reine Pomar d'autre reprsentant du gouvernement franais que
vous-mme. C'est comme commissaire du Roi que vous agirez. Il convient,
sans contredit, qu'un fonctionnaire civil,  poste fixe, fasse partie
du conseil; mais il ne doit y siger, comme les autres, qu' titre
consultatif. En votre absence, la prsidence du conseil de gouvernement
et l'exercice de l'autorit appartiennent exclusivement  l'officier
que vous aurez dlgu  cet effet, et prs duquel le conseil ne doit
galement exercer qu'une action consultative.

Les fonctions civiles dont je viens de parler devront rester confies
 M. Morenhout. Cet ancien consul a t, de la part de beaucoup de
rsidents et de nos missionnaires eux-mmes, l'objet de plaintes et
d'accusations qui taient de nature  altrer beaucoup la confiance du
gouvernement dans l'utilit de ses services. Mais, en dfinitive, M.
le contre-amiral Dupetit-Thouars n'a pas pens que les principaux torts
fussent de son ct. J'approuve donc le parti qu'il a pris de substituer
 son titre de consul, devenu incompatible avec notre protectorat, celui
d'_agent du gouvernement franais_, dans lequel vous lui annoncerez
qu'il est confirm. Cet emploi runira dans ses attributions les
affaires politiques et commerciales, dont la direction suprieure
appartiendra au commissaire du Roi, et en son absence  l'officier
qui le remplacera et qui prsidera le conseil. M. Morenhout aura donc
toujours, dans l'exercice de ses fonctions,  prendre ou vos ordres
ou ceux de votre dlgu militaire; mais, dans le second cas, s'il y a
dissidence entre M. Foucher d'Aubigny et M. Morenhout, celui-ci, tout
en se conformant provisoirement aux ordres qu'il recevra, aura droit
de correspondre directement avec vous et d'en appeler  votre dcision
suprieure.

M. Morenhout, devenu fonctionnaire public, doit ncessairement cesser
toutes oprations commerciales et liquider immdiatement ses affaires
pour se vouer  ses nouveaux devoirs avec un dsintressement gal
 l'intelligence et  l'utile exprience dont il a fait preuve. J'ai
dcid qu'un traitement de 8,160 francs lui serait allou, par analogie
avec ce qui est rgl pour M. le sous-commissaire chef du service
administratif aux les Marquises.

Sous le rapport militaire, le protectorat des les Ioniennes donne au
gouvernement de la Grande-Bretagne le droit d'y tenir garnison et d'y
former des tablissements de dfense. Ce gouvernement a, de plus, le
commandement suprieur de toutes les forces indignes. Loin de s'opposer
 ce que les les de la Socit soient places, sous ce rapport, dans
des conditions analogues, les termes de l'acte de protectorat et l'objet
de cet acte nous en font en quelque sorte une obligation, puisque,
indpendamment de la protection contre l'ennemi extrieur, il nous
charge de prendre les mesures ncessaires pour la conservation de la
bonne harmonie et de la paix. Je vous ai dj dit que vous auriez la
facult de disposer, dans l'intrt de votre mission spciale  Tati,
de telle partie de vos forces que vous jugeriez utile d'en dtacher dans
ce but. Il sera, en effet, indispensable que vous fassiez tablir,
sur le point que vous reconnatrez le plus convenable pour cette
destination, une batterie fortifie, et que vous en donniez la garde 
un dtachement qui servira en mme temps pour la police intrieure, en
attendant que vous soyez amen  adopter, dans ce dernier objet, une
organisation particulire approprie aux localits.

La police des ports et des rades est une attribution qui drive
ncessairement du protectorat. Il n'est pas ncessaire d'examiner si
elle pourrait aller jusqu' nous permettre d'exclure tels pavillons
ou telles marchandises, ou d'tablir des tarifs diffrentiels ou
prohibitifs au profit de notre commerce. L'intention du gouvernement
du Roi n'est pas d'user, dans un but troit de nationalit, des
prrogatives et de l'ascendant que lui donnera sa suprmatie  l'gard
de cet archipel. Il faut, au contraire, chercher, tout en rgularisant
les oprations commerciales et en les concentrant, autant que possible,
sous notre surveillance,  leur procurer, sans distinction d'origine,
toutes les franchises favorables au dveloppement de la navigation. On
peut considrer, sous ce rapport, comme des obstacles fcheux, les taxes
et redevances tablies en ce moment  Tati au profit de la reine.
C'est ce que vous aurez  lui reprsenter en vous attachant  lui faire
comprendre tous les avantages qu'il y aurait, pour la prosprit de ces
les,  attirer, par toutes les facilits possibles, un grand nombre de
navires  Papeti. J'espre que vous parviendrez  vous concerter avec
elle pour effectuer la suppression des droits en question.

Le port de Papeti parat tre le seul que frquentent les navires: il
est  dsirer, au moins pour les premiers temps, que tous les autres
soient ferms  la navigation. Tout ce que j'ai dit  ce sujet, en ce
qui concerne les les Marquises, se trouve donc naturellement applicable
aux les de la Socit. L'inclination des naturels pour la navigation
n'est pas douteuse. Un de vos soins les plus constants devra tre de
dvelopper et d'encourager ce penchant qui peut concourir puissamment
 la civilisation de ce peuple, et crer d'utiles lments de commerce.
Vous ferez acheter deux petits btiments qui feront partie de la marine
locale, exclusivement place sous vos ordres, et vous composerez en
partie leurs quipages d'indignes que vous ferez passer, aprs le temps
d'apprentissage ncessaire, sur les btiments de commerce, et notamment
sur ceux qui tabliront avec les archipels une navigation de cabotage.

Les rapports politiques du commissaire et du conseil de gouvernement
avec les consuls et les rsidents trangers me paraissent avoir t,
quant  prsent, convenablement dtermins par les actes de M. le
contre-amiral Dupetit-Thouars. Je n'ai pas besoin d'y joindre la
recommandation d'agir toujours, dans vos relations et dans vos dcisions
en ce qui les concerne, avec un constant esprit de conciliation et
avec les gards dus aux sujets de gouvernements amis. Il importe qu'ils
soient toujours les premiers  s'apercevoir que, si le protectorat de la
France s'est tendu sur ces les, c'est afin que les hommes paisibles
et industrieux de toutes les nations y trouvent appui et scurit. Vous
aurez donc,  moins de motifs d'une vritable gravit,  respecter chez
les trangers dj tablis  Tati leurs droits acquis  la rsidence,
et  laisser galement la facult de s'y fixer  ceux qui se
prsenteraient en offrant les garanties ncessaires d'industrie et de
bonne conduite.

C'est principalement aux missionnaires trangers que cette
recommandation s'applique. Dans votre conduite et vos actes  leur
gard, vous ne perdrez jamais de vue que le gouvernement doit rester
fidle  trois grands principes, celui de la libert des cultes, celui
de la protection due aux sujets d'une puissance amie, enfin le devoir
non moins sacr de favoriser les travaux entrepris pour tendre les
bienfaits du christianisme.

3 _Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de
la marine et des colonies, au capitaine Bruat, gouverneur des
tablissements franais dans l'Ocanie._

Paris, le 28 avril 1843.

Monsieur le commandant, le Roi, en vous donnant le titre de gouverneur
des tablissements franais dans l'Ocanie et de commissaire prs de
la reine des les de la Socit, vous confie d'importantes et dlicates
fonctions. Plusieurs points de votre mission mritent de fixer
particulirement votre attention. Je vais vous les signaler
sommairement, et vous indiquer les rgles de conduite que vous devrez
suivre pour chacun de ces points.

Gouvernement des Marquises.

Votre autorit, en qualit de gouverneur, s'exerce seulement dans
les les Marquises. L, elle n'est limite que dans vos rapports de
dfrence vis--vis du gouvernement du Roi. Aux termes des conventions
passes avec M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et les chefs indignes
de ces les, la souverainet de la France est reconnue sans restriction
aucune. Il vous est donc loisible de prendre, tant pour l'administration
intrieure de ces tablissements que pour nos affaires extrieures, les
arrts et dcisions que vous croirez ncessaires. Vous n'avez,  ce
sujet, qu' vous proccuper des besoins du service et du soin de votre
propre responsabilit. Les pouvoirs qui vous seront confis ont la plus
grande tendue. Vous disposerez de forces imposantes relativement
aux populations extrmement rduites qui vous entoureront. Le rgime
militaire, qui prvaut dans l'organisation administrative et judiciaire
que vous tes charg de constituer, vous donne des moyens nergiques
d'action, tant sur les indignes que sur les trangers qui viendront
habiter ces les. Mais plus votre autorit est grande, plus il est de
votre devoir d'en user avec prudence et circonspection. Je ne prvois
pas de grandes difficults dans le gouvernement des les Marquises.
Peut-tre clatera-t-il encore quelques tentatives d'insurrection comme
celle du roi Iott. Les naturels, trop faibles pour vous attaquer
autrement que par des embches, auront besoin d'tre surveills. Vous
devrez donc, surtout tant que la confiance la plus entire n'aura pas
remplac, entre les Franais et les insulaires, le sentiment de surprise
et de dfiance qui a d rsulter de notre occupation, vous devrez,
dis-je, prescrire par voie de discipline et de rglements, une certaine
rserve  nos soldats dans leurs rapports avec les indignes. Il importe
qu'en toute occasion, vous vous montriez plein de bienveillance et
de gnrosit pour les chefs et les tribus qui seront anims de bons
sentiments pour les Franais; mais aussi que vous rprimiez avec nergie
et promptitude tous les actes d'hostilit qui seraient commis contre
votre autorit et la souverainet de la France.

Les trangers qui aborderont passagrement dans les les seront
traits par vous de la manire la plus bienveillante. Vous savez que le
gouvernement se propose de faire de nouveaux tablissements des ports
francs; il est donc essentiel que nous donnions  toutes les marines des
motifs de les prfrer, pour leurs relches et leur ravitaillement, aux
autres points de l'Ocanie. Dans ce but, il sera convenable que vous
entreteniez de bonnes relations avec les consuls trangers qui sont
accrdits auprs des tats de la cte d'Amrique, et que vous ayez
de bons procds avec les commandants des btiments de guerre et les
capitaines marchands des puissances amies qui aborderont dans notre
tablissement. Mais, si notre intrt vous prescrit des devoirs de
bienveillance, notre dignit vous impose des obligations rigoureuses.
Vous aurez  rprimer svrement les dsordres et les dlits que des
trangers commettraient sur notre territoire. Jusqu' prsent, les
quipages baleiniers et les aventuriers qui frquentent ces parages ont
montr qu'en face de la barbarie ils se croient libres de se livrer 
toutes sortes d'excs. Il vous appartiendra, monsieur le gouverneur,
de les contraindre, quelle que soit la nationalit qu'ils invoquent, 
respecter les moeurs et les principes de tous les peuples civiliss.

Clerg aux les Marquises.

Nous devons donner un grand ascendant  la religion catholique. Jusqu'
prsent, les missionnaires de cette glise paraissent avoir exerc
une influence presque exclusive dans l'archipel des Marquises. Il doit
entrer dans nos vues de la leur conserver. Vous runissez dans vos
mains des moyens suffisants pour obtenir que l'action de ces prtres
se combine avec la pense de votre administration. Vous savez qu'une
convention a t passe avec le suprieur de la maison de Picpus, et
que, par elle, le dpartement de la marine a consenti  reconnatre,
 chacun des membres de cette congrgation qui exercent leur saint
ministre dans notre tablissement, un traitement et des frais
d'installation. Cette condition servira naturellement votre influence
sur ce personnel religieux. Sans vous immiscer dans la direction
spirituelle que le chef des missions de l'Ocanie imprimera seul aux
dmarches des missionnaires, il vous sera possible, prcisment en
considration des dpenses que le dpartement de la marine fait tant
pour les prtres que pour le service du culte, de vous concerter avec
M. l'vque et d'obtenir de lui le redressement des actes qui vous
paratraient rprhensibles, et le changement des ecclsiastiques qui
feraient obstacle aux vues de votre administration. Les rapports qui
s'tabliront  ce sujet sont d'une nature trop dlicate pour que je
ne compte pas que vous y mettrez toute la rserve et toute la
circonspection dsirables.

Protectorat des les de la Socit.

La convention passe entre M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et la
reine Pomar doit servir de base  notre protectorat. Les pouvoirs qui
nous y sont attribus sont mal dfinis. Vous devrez nanmoins observer,
dans la forme de tous vos actes, le caractre ostensible qui est assign
 notre autorit, sans cependant compromettre, par trop de scrupule,
le bien du service et nos intrts politiques. Vous comprendrez que la
limite si imparfaitement fixe  notre pouvoir ne peut tre une
barrire infranchissable pour votre influence. Dj, si vous comparez le
protectorat qu'exerce l'Angleterre sur les les Ioniennes avec celui qui
nous est confr sur l'archipel de la Socit, vous jugerez combien ce
dernier est restreint.

Aux les Ioniennes, le protectorat s'exerce d'aprs les conditions
suivantes. Une assemble lective fait les lois que lui propose un snat
galement lectif, mais remplissant les fonctions de pouvoir excutif.
Les personnes lues pour composer ce dernier corps sont subordonnes,
dans leur lection,  l'approbation du lord haut-commissaire, qui
reprsente le gouvernement de la Grande-Bretagne. Les votes de
l'assemble lgislative sont soumis  la sanction du snat et, en
dernier lieu,  l'approbation de ce commissaire, qui a de plus le droit
de sanctionner toutes les nominations aux emplois administratifs et
judiciaires. Le haut-commissaire possde, en outre, le commandement
gnral des forces anglaises et celui des forces indignes. Par cette
combinaison qui fait rentrer les actes aussi bien que les personnes
sous l'autorit du reprsentant de la Grande-Bretagne, le gouvernement
anglais pse de tout son poids sur l'administration comme sur la
direction des affaires extrieures de ce pays.

A Tati, M. le contre-amiral Dupetit-Thouars s'est cru dans la ncessit
de faire,  l'indpendance des pouvoirs locaux, une part beaucoup plus
large. Je n'ai pas l'intention de formuler dans ces instructions une
organisation que vous deviez ncessairement appliquer. Je reconnais
qu'il est impossible de le faire _a priori_, et que pour y procder avec
connaissance de cause, il faut se livrer  une tude dont les lments
ne se rencontrent que sur les lieux. Mais j'ai pens que cette
indication vous serait utile.

Rapports avec les consuls trangers et les autorits trangres.

Dans les premiers temps, votre position vis--vis des consuls trangers
sera entoure de difficults. Elle exigera de votre part les plus
grands mnagements. Vous considrerez comme rgulirement accrdits les
consuls que vous trouverez en exercice. Il ne serait pas prudent, quant
 prsent, de soulever  leur gard des contestations sur la valeur
des pouvoirs qu'ils tiennent du gouvernement local. Mais si d'autres
puissances que celles qui en ont dj envoient des agents  Tati, ou
si quelques changements s'effectuent dans le personnel actuel, vous
ne donnerez aux nouveaux consuls votre autorisation d'exercer leurs
fonctions qu' la condition que leur titre reconnatra expressment le
protectorat de la France. Aucune contestation sur ce point ne saurait
tre admise par vous, car c'est principalement dans le but de confier au
roi des Franais la direction des affaires extrieures de son tat, que
la reine Pomar a sign la convention du 9 septembre.

Par ces premiers actes, M. Dupetit-Thouars a reconnu aux consuls le
droit d'intervenir comme assesseurs dans les procdures qui intressent
leurs nationaux. Par cette concession, probablement motive par les
embarras de sa position, il a accord plus que le droit international
n'exigeait. Tous les crimes et dlits commis par des trangers doivent
tre soumis  la juridiction du lieu o les faits se sont accomplis. Les
consuls n'ont droit d'intervenir que dans les affaires commerciales
de leurs nationaux. Il sera donc essentiel que vous rappeliez les
principes, et que vous obteniez de ces agents qu'ils rentrent dans leurs
attributions. Mais ce retrait d'une concession dj faite doit s'oprer
avec prudence et mnagement.

Lorsque je rappelle le droit de protection qui nous est confr, il me
parat surabondant de vous dire que c'est vous qui devez entretenir les
rapports politiques avec les agents des puissances trangres tablis
sur la cte d'Amrique ou dans les archipels de l'Ocanie, aussi bien
qu'avec les commandants des btiments de guerre des puissances navales.
Vous surveillerez attentivement leurs dmarches. Vous ferez en sorte de
connatre les projets politiques et commerciaux qu'ils auront forms
ou  l'excution desquels ils seront employs, afin de tenir le
gouvernement du Roi averti des vnements qui pourraient avoir quelque
influence sur nos tablissements nouveaux ou compromettre notre
prpondrance sur ces mers. Si quelque circonstance venait  exiger
de vous une action extrieure pour prvenir des faits qui menaceraient
notre occupation, vous auriez, avant d'agir,  consulter le commandant
de la station sous les ordres duquel vous restez comme commandant de la
subdivision navale de l'ocan Pacifique. Si cependant ces circonstances
prsentaient un caractre de danger imminent, et que le commandant de
la station ft,  votre connaissance, trop loign pour recevoir 
temps vos communications, vous auriez  prendre une dcision sous votre
responsabilit.

Except dans ces cas d'urgence, toutes les fois que des difficults
surgiront entre vous et les reprsentants des puissances trangres
ou les commandants des stations, vous devrez prendre une altitude
expectante et demander, en prtextant l'importance des questions, le
temps d'en rfrer au gouvernement du Roi.

Conduite envers les rsidents trangers.

Quant aux rsidents trangers, vous observerez scrupuleusement toutes
les rgles du droit international. Si quelques-uns avaient obtenu, par
privilge, la facult de s'immiscer, soit dans l'administration locale,
soit dans la magistrature, il sera ncessaire de la leur dnier,  moins
qu'ils ne renoncent  se prvaloir du bnfice de leur nationalit, et
ne consentent  se placer, vis--vis de votre autorit, dans la classe
des indignes.

Culte; missionnaires  Tati.

Ainsi que je vous l'exprime dans les instructions officielles, vous
vous ferez un devoir de protger tous les cultes, et vous veillerez 
ce qu'ils se pratiquent en toute libert. Votre conduite  l'gard
des ministres de la religion protestante sera anime d'une parfaite
bienveillance. Il ne faut pas oublier qu'ils ont dj acquis une grande
autorit sur la population de ces les, que c'est  eux qu'elle doit les
rudiments de civilisation qu'elle possde. Il serait aussi impolitique
qu'injuste de chercher  rompre le lien moral qui existe entre eux. Des
prtres catholiques s'efforcent, depuis plusieurs annes, d'attirer 
leur foi les habitants de Tati. Le gouvernement, qui prvoit toutes les
difficults que cette lutte entre les deux religions peut susciter,
vous recommande l'impartialit la plus absolue. Vos rapports avec
les ministres des deux glises devront tre empreints du respect que
mritent toujours ceux qui amliorent l'homme par la double influence de
la morale et de la religion. Afin que votre arrive ne puisse tre une
menace contre le culte des mthodistes et un triomphe pour les prtres
catholiques, vous laisserez aux Marquises les missionnaires de Picpus
qui partent avec vous. Cette mme raison nous a dcids  ne point
admettre de clerg rtribu  Tati. Les prtres catholiques que vous
y trouverez seront tout  fait indpendants du gouvernement, et
continueront  agir sous la seule direction de leur vque. Ils
insisteront beaucoup auprs de vous pour obtenir, en qualit de
Franais et de catholiques, des marques toutes particulires de votre
bienveillance. Ils voudront que vous rpariez, par quelque acte de
protection manifeste, tous les torts que le gouvernement local a eus
envers eux et pour le redressement desquels nos navires de guerre sont
venus souvent rclamer. Mais il sera ncessaire que vous mesuriez votre
intervention de manire  ne leur accorder que ce qui leur est d
comme Franais. Votre action en leur faveur devra viter de prendre un
caractre religieux.

Cette partie de votre administration est celle qui prsente le plus
de difficults. Les missionnaires mthodistes sont anglais. Vous
respecterez leur culte et leur laisserez toute libert pour le
pratiquer. Mais il ne faut pas qu' l'aide de la religion, ils
s'immiscent dans l'administration et le gouvernement, et psent par leur
influence dans vos rapports avec la reine et les chefs. La protection
sans rserve que vous leur accorderez est  ce prix. Ainsi vous ne
pouvez point admettre qu'ils conservent le droit de dlibrer dans les
assembles des chefs, d'mettre leur avis et de provoquer des mesures
administratives ou des actes politiques; leur qualit d'trangers
suffit pour que vous demandiez qu'ils soient exclus de la direction des
affaires. Ils ont aussi acquis la facult de percevoir des amendes
ou des redevances pour oubli de certains devoirs religieux ou pour
violation de rglements administratifs qu'ils ont eux-mmes rendus. Vous
aurez  faire cesser cette intervention en dehors de l'glise, car le
gouvernement du Roi ne peut permettre que des trangers se substituent
 la reine Pomar ou aux chefs indignes pour exercer la police ou
une autorit quelconque dans les les mises sous notre protectorat.
Je comprends que difficilement l'autorit du ministre de la religion
s'arrtera dans les limites que j'indique. La population de Tati,
nagure rgie par des institutions thocratiques, sera longtemps
dispose  se laisser diriger par ceux qui inspirent sa foi. Il importe
donc que nous lui donnions le plus tt possible des missionnaires qui
s'associent par sentiment patriotique autant que par conviction,  nos
vues et  nos efforts. A cette fin, nous provoquerons le dpart de cinq
 six ministres protestants franais qui devront, avec l'assistance que
vous leur aurez mnage de la part des chefs et de la reine Pomar, se
substituer peu  peu aux missionnaires anglais. Ce changement ne pourra
s'oprer qu'avec beaucoup de prudence. Mais c'est un but qu'il faut
atteindre.

tendue du protectorat.

Nous occupons les les Marquises et nous avons accept le protectorat
des les de la Socit. Ce dernier fait, ainsi que les rapports du
contre-amiral Dupetit-Thouars l'tablissent, a t command par le
premier. Il aurait t trs-nuisible  notre politique et peut-tre
dangereux pour nos intrts qu'une autre puissance navale ft venue
s'emparer de Tati. Ces actes dj accomplis tracent une politique qu'il
sera de votre devoir de suivre. Il nous importe beaucoup d'loigner,
autant que possible, les rivalits qui pourraient nous disputer la
prpondrance sur la partie de la Polynsie au milieu de laquelle flotte
notre drapeau. Les les Gambier, les les Pomotou ou Archipel dangereux
forment, avec les Marquises et les les de la Socit, un triangle o
notre pouvoir doit rgner sans contestation. Les renseignements qui
nous sont fournis par les voyageurs nous apprennent que la reine Pomar
exerce un droit de souverainet ou de suzerainet sur la plupart de ces
les. La cession qu'elle a faite au roi des Franais de sa souverainet
extrieure tend ses effets sur celles des les qui relvent,  un titre
quelconque, de son autorit. L'insuffisance des forces militaires de la
reine a probablement permis  quelques chefs de se dclarer indpendants
ou de se soustraire  son pouvoir. Il sera ncessaire que, de concert
avec elle, vous les fassiez rentrer, soit par des ngociations, soit par
la crainte, et s'il est indispensable, par des moyens corcitifs, dans
leur ancienne obissance. Toutes les les qui dpendent de Tati devront
donc reconnatre le protectorat de la France. Quant  celles qui sont
indpendantes et qui cependant sont comprises dans la rgion que j'ai
indique plus haut, vous aurez  provoquer par de bons rapports, par des
marques de bienveillance, par votre intervention officieuse et toujours
conciliante dans leurs dmls et leurs embarras intrieurs, la
cession de leur souverainet au roi des Franais, ou la demande de son
protectorat. Vous pourrez commencer cette opration importante par les
les Gambier. Elles sont dj prpares  nous donner leur accession.
L'arrive d'un btiment de guerre avec des cadeaux pour les chefs
suffira pour les dterminer. Vous savez que l les missionnaires
catholiques ont obtenu un plein succs et dirigent la population.
Vous devez donc concerter avec eux les mesures qui amneront la
reconnaissance de notre autorit et leur assurer la conservation des
avantages qu'ils ont acquis dans ces les.

Le principe de votre conduite  l'gard des missionnaires sera, partout
o les deux glises seront en prsence, le respect de leur culte, la
libert complte pour eux de le pratiquer et d'y attirer des indignes.
L o le clerg catholique se trouvera en possession exclusive de
l'autorit spirituelle, vous devrez la lui maintenir. Enfin dans les
les qui auront rsist jusqu' ce jour  l'influence salutaire de l'une
ou de l'autre religion, vous aurez  rclamer de prfrence le concours
des prtres catholiques, car la pompe extrieure de leurs crmonies
doit agir puissamment sur l'imagination vive de ces peuples.

Une somme de 300,000 francs est mise  votre disposition et devra tre
employe  faire reconnatre notre souverainet ou notre protectorat sur
les archipels dsigns. Le gouvernement franais n'entend pas que vous
tentiez aucune entreprise au del de la sphre que je vous ai marque.
Il ne veut pas non plus que, mme dans cette limite, vous agissiez par
la force, et que le pouvoir que vous acquerrez soit le rsultat de la
violence. Les fonds que vous avez entre les mains, la prpondrance
que les derniers vnements nous ont assure, doivent nous suffire pour
mener pacifiquement cette opration  bonne fin. Sur les points qui
proclameront la souverainet de la France ou qui accderont  son
protectorat, vous devrez arborer le drapeau national ou le drapeau
de l'union comme  Tati, et lier vis--vis de vous des rapports de
dpendance qui tiennent les autorits locales sous votre administration.

Commerce.

Vous avez d remarquer que l'importance commerciale de nos
tablissements est principalement fonde sur la franchise de leurs
ports. Il faut donc que vous fassiez cesser au plus tt les taxes et les
redevances que les btiments payent, dans la rade de Papeti,  la reine
ou aux chefs principaux de l'le. Mais il est de toute justice que cette
mesure ne soit point une cause de sacrifice pour l'autorit locale.
Vous supprimerez ces droits en les rachetant au moyen d'une allocation
quitable qu' titre de pension vous reconnatrez  la reine. Vous
agirez de mme  l'gard des chefs qui touchent une partie de ces
droits, soit en leur attribuant une part quivalente dans la pension de
la reine, soit en leur accordant directement une indemnit qui leur sera
paye annuellement. Cette transaction doit tre conduite par vous de
manire  ce que ceux qui y sont intresss n'aient point  se plaindre
du changement de rgime.

Telles sont, monsieur le commandant, les instructions confidentielles
que j'ai  vous donner pour vous identifier compltement  la pense
du gouvernement du Roi. Je n'ai voulu traiter que les questions
principales, et tracer trs-sommairement la marche que vous aurez 
suivre dans les cas les plus difficiles. Vos prcdents, les services
que vous avez rendus m'inspirent la confiance que vous remplirez votre
mission avec autant d'habilet que de dvouement, et conformment aux
vues que je viens d'exposer.

Recevez, etc.


                                III

1 _Le ministre de la marine  M. Bruat, gouverneur des tablissements
franais dans l'Ocanie, commissaire du Roi prs la reine des les de la
Socit._

Paris, le 2 juillet 1844.

Monsieur le commandant, ainsi que vous l'ont annonc mes dpches des
9 et 12 mars, et que je vous l'ai de nouveau expliqu par celle du 27
avril, le gouvernement n'a pas approuv la prise de possession des
les de la Socit, et a rsolu de s'en tenir au protectorat. Cette
dtermination vous replace, en ce qui concerne vos fonctions  Tati,
dans la situation  laquelle se rapportaient les instructions gnrales
qui vous ont t donnes par mon prdcesseur, le 28 avril 1843. Je me
les suis fait reprsenter; elles me paraissent devoir tre maintenues de
point en point. C'est, en effet, la convention du 9 septembre 1842
qu'il s'agit de faire excuter. J'ai seulement  entrer dans quelques
explications nouvelles que comportent les vnements survenus dans
l'intervalle: sans altrer aucune des bases essentielles du trait,
ces vnements exigent, sur certains points, des solutions que le
gouvernement n'avait pas eu  prvoir  l'poque de votre dpart.

Je dois d'abord bien prciser de nouveau votre position comme commandant
de la subdivision affecte spcialement au service et  la protection
de nos tablissements. Le remplacement de M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars par M. le contre-amiral Hamelin n'a rien chang, sous ce
rapport,  l'ordre de service primitivement tabli. La situation de cet
officier gnral sera celle de son prdcesseur. Il est plac  la tte
de nos forces navales dans ces mers; mais vous dirigerez les mouvements
de votre subdivision et vous disposerez des quipages et des officiers
qui la composent selon les ncessits du double service qui vous est
confi; seulement, si des circonstances graves, dont l'apprciation est
laisse  M. le contre-amiral Hamelin, viennent  rendre ncessaire
la combinaison des deux stations, votre subdivision rentrera sous les
ordres directs de cet officier gnral, de qui vous relverez alors pour
votre commandement naval. Mais, hors ce cas tout exceptionnel, je
ne mets aucune restriction  l'indpendance de votre position. Vous
correspondrez directement avec le dpartement de la marine pour tout ce
qui sera relatif aux btiments placs sous vos ordres.

Ainsi que je vous le fais connatre sous le timbre de la direction du
personnel et des mouvements, votre subdivision se compose des btiments
suivants:

  La frgate _l'Uranie_,
  La corvette _l'Ariane_,
  _Le Phaton_, btiment  vapeur,
  _La Meurthe_ et _la Somme_, corvettes de charge.

Il est dans mes intentions de vous expdier, dans le courant de cette
anne, les deux btiments  vapeur _l'Australie_ et _le Narval_,
qui vont bientt quitter les chantiers. Vous savez aussi que par une
dcision rcente, et pour satisfaire  votre demande, j'ai ordonn la
construction d'un troisime btiment  vapeur de trente chevaux, _le
Pingouin_, qui sera prt probablement et que je vous expdierai  la
mme poque que les deux autres. Je combinerai leur dpart de manire
 ce qu'ils puissent franchir le cap Horn dans la belle saison. Ces
btiments vous fourniront le moyen de donner un grand dploiement 
votre action maritime, et je ne doute pas qu'ainsi fortifie, elle ne
vous permette, non-seulement de consolider notre autorit sur les points
que nous occupons, mais encore de faire prvaloir, d'une manire plus
gnrale, notre influence dans cette partie de la Polynsie.

M. le contre-amiral Hamelin reoit l'ordre de se rendre directement
 Tati. Ds qu'il sera arriv, il confrera avec vous au sujet des
dispositions  prendre pour le rtablissement du protectorat. Il importe
essentiellement que cette mesure reoive, aux yeux des indignes, son
vritable caractre. Les torts de la reine Pomar sont graves; mais le
Roi a bien voulu prendre en considration sa faiblesse et accueillir
sa supplique. Il veut qu'un acte solennel de clmence accompagne
l'avnement de l'influence franaise dans la Polynsie; il espre, par
l'observation scrupuleuse de la convention que la reine a cherch 
luder, lui montrer le respect d aux traits et lui donner un salutaire
exemple de la bonne foi politique.

M. Hamelin est porteur d'une lettre du Roi  la reine Pomar. Vous en
trouverez ici une copie.

La remise de cette lettre aura lieu  titre de notification du
rtablissement du protectorat. Ce rtablissement sera, immdiatement
aprs, proclam par vous dans une assemble gnrale des chefs. Vous
rglerez, en mme temps, par un ordre du jour, ce qui concerne les
pavillons. Le pavillon de la France, signe de la souverainet extrieure
que nous exerons, devra continuer de flotter seul sur tous les
postes militaires et sur les points dfensifs de Tati. Le pavillon
du protectorat, c'est--dire l'ancien pavillon tatien, cartel des
couleurs franaises, sera arbor sur les autres tablissements publics.

Vous devrez faire saluer ces deux pavillons sparment de vingt et un
coups de canon par tous les btiments placs sous vos ordres, le jour o
l'un et l'autre auront t dfinitivement arbors. Vous exigerez dans la
suite qu'ils reoivent le mme salut des btiments de guerre trangers
qui aborderont  Tati.

Je vous laisse le soin d'arrter et de faire excuter toutes les mesures
et dispositions qui devront avoir pour effet d'oprer, au plus grand
honneur de la France, l'acte important du rtablissement du protectorat.
Le gouvernement du Roi procde, dans cette circonstance, selon le voeu
d'une politique loyale et claire. Il n'a rien  dissimuler, ni de ses
intentions, ni de leur accomplissement; il veut agir au grand jour,
avec fermet et dignit: connaissant toute sa pense, vous saurez mettre
chacun de vos actes en parfait accord avec ses vues.

Nous continuerons d'occuper le fort de Moutou-Outa et les autres points
dfensifs de Tati, et vous y maintiendrez les forces militaires que
vous jugerez ncessaires  cette occupation. Ce n'est pas l seulement
un droit qui rsulte du protectorat, c'est une obligation qu'il
nous impose; et le concours du gouvernement local pour crer ou pour
conserver les tablissements de garnison et les travaux de dfense
est galement dans ses devoirs et dans son intrt. Vous requerrez ce
concours avec toute la latitude que les besoins du service public vous
paratront exiger.

Ces diverses consquences de la souverainet mixte qui rgnera dsormais
sur l'archipel de la Socit sont applicables aux les qui reconnaissent
la suzerainet de la reine Pomar et aux chefs de ces les. La
convention du 9 septembre 1842 les place galement sous le rgime du
protectorat; mais, tout en constatant notre droit  cet gard, il
n'est  propos d'en tablir les signes extrieurs, par le placement du
pavillon, que sur les points de l'archipel qui peuvent offrir, sous le
rapport maritime et commercial, une vritable importance.

L'intention formelle du gouvernement du Roi est d'ailleurs de ne rien
tenter pour tendre officiellement sa souverainet extrieure sur
les les Gambier et sur tous autres points ne relevant pas de la
souverainet de la reine Pomar, et vous devrez vous abstenir de donner
suite aux dispositions que vous auriez pu tre prcdemment amen 
prendre dans un pareil but.

Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est de vous que doivent continuer
 maner les rglements de port et les mesures de police relatives 
l'admission des btiments et  la surveillance des quipages  Papeti
et dans les autres ports ou rades des les de la Socit.

Un des usages les plus fcheux qui s'taient introduits  Tati, avant
le protectorat, c'tait la participation des trangers aux assembles
des chefs, et l'habitude qu'ils avaient prise d'y exprimer leur opinion
sur les affaires du pays, habitude essentiellement contraire  la
libert comme  la tranquillit des dlibrations. Cet usage a d cesser
depuis votre arrive  Tati. Comme commissaire du Roi, vous avez droit
d'exiger qu'il ne se rtablisse pas, et je vous invite  vous y opposer
formellement. Dans ces assembles on met souvent en discussion des
questions qui ont un rapport plus ou moins direct avec l'autorit que
vous exercez comme reprsentant du Roi. Vous devez donc toujours tre
admis, quand vous le demandez, ou y faire admettre un de vos dlgus,
et vous avez toujours le droit de prendre part  la dlibration.

Les consuls qui viendront dsormais rsider  Tati ne seront admis
 exercer leurs fonctions qu'aprs avoir t rgulirement accrdits
auprs du gouvernement protecteur et aprs avoir reu du Roi leur
_exequatur_. L'application de cette rgle sera faite au successeur de
M. Pritchard; celui-ci a reu du gouvernement anglais une autre
destination.

Je n'ai pas besoin de vous recommander d'entretenir avec les
reprsentants des puissances trangres les relations les plus amicales;
en maintenant et en faisant respecter vos droits, vous saurez accorder
 ces fonctionnaires toutes les facilits dsirables pour qu'ils
remplissent,  l'gard de leurs nationaux, les devoirs de la protection
comme ceux de la surveillance.

Je n'ai aucune recommandation nouvelle  vous adresser en ce qui
concerne l'exercice de la religion  Tati. La libert des cultes doit
y tre complte; c'est une des bases de la convention de 1842; c'est
un des principes de notre gouvernement. Les missionnaires trangers ont
donc le mme droit que les ntres  votre protection, tant qu'ils se
renferment dans leur ministre de pit et qu'ils s'abstiennent de toute
intervention dans les affaires politiques. Si vous aviez malheureusement
 prvenir ou  rprimer, de leur part, quelques menes contraires  nos
intrts, vous feriez d'abord un loyal appel au consul de leur nation
afin qu'il vous secondt dans les avertissements que vous donneriez
aux agitateurs qui cacheraient leurs entreprises sous le manteau de la
religion. Si ces avertissements ne suffisaient pas et que leur exclusion
des les de la Socit vous part indispensable, vous devriez la
prononcer, aprs avoir prvenu le reprsentant officiel de leur
gouvernement.

Vous vous attacherez, en outre, avec un soin particulier,  maintenir
entre les ministres des diffrentes religions un esprit de concorde et
de fraternit, et vous empcherez toujours que le zle du proslytisme
n'engendre des rivalits et des querelles soit entre eux, soit  leur
instigation entre les indignes. Vous y emploierez votre ascendant,
votre autorit morale, et au besoin les pouvoirs dont vous disposez,
dans l'intrt du maintien de la tranquillit gnrale.

Je termine, monsieur le commandant, en vous ritrant l'expression de
ma pleine confiance dans vos lumires, dans votre dvouement, et dans le
concours des officiers et fonctionnaires appels  vous seconder.

_Sign_: DE MACKAU.


2 _Le ministre de la marine  M. Bruat, gouverneur des tablissements
franais dans l'Ocanie, commissaire du Roi prs la reine des les de la
Socit._

Paris, le 16 juillet 1844.

Monsieur le commandant, M. le contre-amiral Hamelin se rend  Tati. Ds
son arrive, il confrera avec vous au sujet des mesures  prendre
pour l'excution du trait du 9 septembre 1842, et le rtablissement du
protectorat. Je vous laisse le soin d'examiner avec cet officier gnral
qui de vous deux devra procder officiellement  la rintgration de la
reine Pomar dans la situation et l'autorit que lui conservait ledit
trait. La solution de cette question dpend beaucoup de la position que
vous aura faite, vis--vis des indignes et des chefs, l'exercice de
la souverainet pendant plusieurs mois. Ce qui importe essentiellement,
c'est que le fait qu'il s'agit d'accomplir conserve, aux yeux de tous,
le caractre que le gouvernement du Roi veut lui imprimer. Les torts
de la reine ont t graves, mais le Roi prend sa faiblesse en
considration. Il tient  ce que l'avnement de l'influence franaise
dans ces mers soit accompagn d'un acte solennel de clmence; il veut de
plus que, par l'observation scrupuleuse de la convention du 9 septembre
1842, que la reine a essay d'luder, nous lui enseignions le respect d
aux traits; ce sera tout  la fois lui donner une preuve de bonne foi
et un exemple de gnrosit. M. Hamelin est porteur d'une lettre du
Roi par laquelle Sa Majest accorde  la reine Pomar l'acte de haute
indulgence qu'elle a sollicit dans sa lettre du 9 novembre.

Pour attacher au rtablissement de la reine Pomar la signification que
je viens d'indiquer, il y aurait certainement avantage  ce que cet acte
ft accompli par vous. Vous devez rester commissaire du Roi prs de la
reine; il serait d'un bon effet, pour la suite de vos relations avec
elle, que ce ft de vous qu'elle tnt la restitution de son autorit.
Cependant, je vous le rpte, c'est une question de conduite que vous
dciderez suivant les circonstances et aprs en avoir confr avec M. le
contre-amiral Hamelin.

Ainsi que je vous l'ai indiqu plus haut, c'est le rtablissement du
protectorat, tel qu'il rsulte de la convention du 9 septembre 1842, que
nous entendons oprer. Je ne puis donc que maintenir ici, dans leur sens
gnral, les instructions confidentielles que vous avez reues de mon
prdcesseur, sous la date du 28 avril 1843, en tout ce qui a rapport
 votre autorit et aux vues qui devront vous diriger pour assurer et
fortifier votre intervention protectrice dans les affaires du pays.
Je les ai relues avec grand soin, et les vnements qui se sont passs
depuis qu'elles ont t rdiges ne me fournissent que des motifs de
les confirmer et de vous inviter  en faire la rgle constante de votre
conduite. Il est quelques points seulement sur lesquels je dois plus
spcialement appeler votre attention.

Vous garderez, pour occuper le fort Moutou-Outa et les autres points
dfensifs de Tati, les forces militaires que vous jugerez ncessaires.
L'exercice du protectorat nous en fait une obligation, et nous donne le
droit de rclamer le concours du pouvoir local pour conserver ou crer
les tablissements militaires qu'exige notre garnison.

Le pavillon national franais continuera d'tre arbor sur tous les
postes militaires et sur les points dfensifs de l'le.

Le pavillon du protectorat, c'est--dire l'ancien pavillon tatien
cartel du pavillon franais, flottera sur les tablissements
municipaux. Si la reine veut avoir un troisime pavillon, comme signe de
son autorit personnelle, vous pourrez le lui accorder; mais vous devrez
pralablement obtenir qu'elle renonce  celui qui a t la cause de
sa rupture avec l'amiral Dupetit-Thouars. C'est un point qu'il vous
appartient de rgler dans les confrences que vous aurez avec elle,
avant de procder  la rinstallation de son autorit royale. Elle
comprendra sans doute qu'elle doit cette marque de dfrence  un
gouvernement qui agit avec tant de loyaut et de dfrence  son gard.

Quant aux saluts, vous exigerez de la part des trangers ceux qui sont
dus au pavillon franais et  celui du protectorat; et vous pourrez
convenir avec la reine Pomar, lorsque vous serez satisfait de vos
rapports avec elle, qu'un salut de dix-sept coups de canon sera fait 
son pavillon particulier,  celui qu'elle aura reu de vos propres mains
et que vous apporte M. le contre-amiral Hamelin.

Les dispositions que je viens de vous prescrire, pour les signes
extrieurs de la souverainet mixte qui rgnera dsormais sur l'archipel
de la Socit, sont applicables aux les et aux chefs qui reconnaissent
la suzerainet de la reine Pomar, car la convention du 9 septembre
tend galement sur eux notre protectorat. Nanmoins, tout en constatant
votre droit  cet gard, il sera suffisant d'arborer le pavillon
franais sur les points du groupe qui auront une importance relle sous
le rapport commercial ou maritime.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler que c'est de vous que devront maner
les rglements de port et les mesures de police pour l'admission et la
surveillance des btiments et des quipages qui aborderont la rade de
Papeti et les autres baies.

Dans les instructions particulires qui vous ont t dlivres, 
la date du 28 avril 1843, il tait dit, sous le titre: _tendue du
protectorat_, que vous deviez vous efforcer de provoquer, prs des
indignes des les Gambier, la cession de la souverainet de ces les au
roi des Franais ou la demande de son protectorat.

Les vues du gouvernement  cet gard sont aujourd'hui d'viter toute
tentative qui aurait pour effet d'engager sa politique dans le sens
indiqu. Vous devrez donc vous abstenir d'entrer  l'avenir dans des
ngociations diriges vers un but semblable, et vous aurez  interrompre
celles qui auraient t prcdemment ouvertes par vous en vertu des
instructions prcites.

Vous vous bornerez, dans ce cas,  me faire connatre exactement 
quel point vous vous trouverez avanc envers les chefs de ces les
indpendantes, par les dmarches ou communications qui ont pu avoir lieu
de votre part.

Depuis plusieurs annes une lgislation a t donne au peuple de Tati.
Je ne l'examinerai pas en dtail; mais vous avez d tre frapp de ce
qu'elle renferme d'incohrent et d'inconciliable avec la part d'autorit
qui nous appartient; son vice radical est d'attribuer aux missionnaires
un pouvoir sans contrle, de leur accorder la facult de prononcer des
pnalits qui se traduisent, dans la plupart des cas, en amendes, et
d'tablir des impts dont la perception tourne le plus souvent  leur
profit. Lors du sjour de la _Vindictive_  Tati, des assembles ont eu
lieu o des ordonnances conues dans le mme esprit ont t rendues.
Je pense que, pendant l'exercice de la souverainet absolue, vous aurez
rapport ceux de ces actes qui blessaient le plus nos droits ou qui
confraient  des trangers une action quelconque dans l'administration
intrieure des les. Je suppose que ces rformes n'auront soulev aucune
rclamation de la part des indignes et des chefs, et qu'elles n'auront
froiss que les personnes qui jouissaient de l'ancien tat de choses.
En consquence, vous devez maintenir vos dcisions. Si, par des motifs
lgitimes ou sous l'influence d'anciens usages, la reine et les
chefs venaient  rclamer le rtablissement de quelques-unes de ces
ordonnances, vous devriez vous y prter, mais aprs avoir obtenu
d'eux qu'il en soit dlibr dans la forme usite dans le pays et en
constatant que tel est le voeu gnral.

Vous avez dj probablement aboli le droit que des trangers s'taient
arrog de concourir aux runions publiques des chefs et de dlibrer
sur les affaires du pays. Il vous appartient, dans votre position de
commissaire du Roi, d'tablir et de faire prvaloir cette rgle. Les
habitants seuls de Tati devront dsormais prendre part aux runions
qui ont pour objet leurs affaires propres et intrieures; mais il est
vident que souvent les matires de ces dlibrations auront quelque
corrlation avec l'autorit que vous exercez au nom du roi des Franais.
Vous ferez donc reconnatre votre droit d'assister, en personne ou par
dlgu,  toutes les assembles du peuple et des chefs, et d'y faire
entendre votre avis. Votre prsence dans ces runions, les relations que
vous avez noues avec les hommes les plus considrables des les, et les
moyens d'influence dont vous disposez, vous assurent le pouvoir de faire
presque toujours prvaloir vos vues. Cependant, je vous invite, except
pour les actes qui seraient rellement contraires  nos intrts,
tels que ceux dont j'ai parl plus haut,  ne provoquer la rforme de
l'ancienne lgislation qu'avec prudence et mnagement. Ne cherchons pas
 tout changer du jour au lendemain. C'est une oeuvre qui, pour tre
bien faite et ne point choquer des habitudes prises, a besoin de l'aide
du temps. Un peuple aussi neuf  la civilisation que celui de Tati
serait d'ailleurs, plus qu'un autre, expos  des mcomptes qui
nuiraient  ses progrs, s'il voyait s'oprer, dans la manire de le
diriger, de trop brusques changements.

Indpendamment de la facult d'assister aux runions, vous devez,
pour les mmes raisons, vous faire reconnatre, ainsi qu'il vous a t
prescrit dans les premires instructions confidentielles qui vous ont
t remises, le droit d'approuver ou de dsapprouver, en conseil de
gouvernement, les actes et rglements qui maneront de la reine ou de
l'assemble des chefs.

Ce n'est l que la simple consquence de l'ensemble des attributions
dont ce conseil a t investi par la proclamation qui a suivi le trait
du 9 septembre 1842,  la mme date et sous les mmes signatures; et
d'ailleurs vous ne perdrez pas de vue que si, pour obtenir le plein
exercice de ce droit, il est ncessaire de donner quelques garanties 
la reine et aux notables, vous tes autoris  le faire en consentant 
l'admission, dans le conseil de gouvernement, de quelques-uns des chefs
qui inspireront le plus de confiance.

Les consuls qui viendront dsormais rsider  Tati devront tre
rgulirement accrdits prs du gouvernement protecteur et munis de
l'_exequatur_ du roi des Franais. Il est probable que la premire
application de cette rgle sera faite au successeur de M. Pritchard, car
cet agent a d recevoir de son gouvernement l'ordre d'aller remplir
ses fonctions dans les les des Navigateurs. Nos communications avec le
cabinet britannique ne laissent prvoir aucune difficult pour vous lors
de l'arrive du nouveau consul. Je n'ai pas besoin de vous recommander
d'entretenir, avec les reprsentants des puissances trangres, les
relations les plus amicales; maintenez et faites respecter tous vos
droits, mais accordez  ces agents toutes les facilits possibles pour
qu'ils exercent sur leurs nationaux la protection et la surveillance
qu'ils leur doivent.

Enfin, il est un point sur lequel je ne saurais trop appeler votre
sollicitude: je veux parler de la situation religieuse de ces les.
Ainsi que j'ai dj eu l'occasion de vous le faire observer, c'est la
partie de nos rapports avec les indignes qui offre les plus graves
difficults. Ceux des insulaires qui ont une croyance la doivent aux
missionnaires anglais qui se sont succd depuis prs d'un demi-sicle
 Tati. Ils ont confiance dans ces prtres; ils suivent leurs leons et
pratiquent le culte qui leur a t enseign par eux; nous devons
tenir grand compte d'un fait si grave. D'ailleurs le respect que nous
accorderons aux croyances des indignes est non-seulement conforme au
texte de la convention du 9 septembre 1842, mais au principe de notre
gouvernement qui a proclam la libert des cultes. Les missionnaires
trangers rpandus dans l'archipel de la Socit pourront continuer, en
toute scurit, l'oevre qu'ils ont commence. Vous leur donnerez
votre assistance, mais  la condition qu'ils se renfermeront dans leur
ministre de charit et de religion, et qu'ils s'abstiendront de tout
tentative d'influence politique et de menes contraires  nos intrts.
Vous serez, je n'en doute pas, appuy dans les avertissements que vous
donnerez sur ce dernier point aux missionnaires anglais, par le rsident
anglais, qui voudra vous pargner la ncessit de recourir  des mesures
de svrit. Si, contre mon attente, vous aviez  prvenir quelque
entreprise d'agitation ou d'hostilit qui se cacherait sous le manteau
de la religion, vous devriez, aprs en avoir donn avis au consul de la
nation de celui ou de ceux qui en seraient les auteurs, prononcer leur
exclusion des les de la Socit; mais cette mesure est extrme, et
vous ne la prendrez qu'avec la conviction qu'elle est rellement
indispensable.

Indpendamment des intrigues politiques que vous surveillerez
soigneusement, je vous recommande expressment de prvenir, autant qu'il
dpendra de vous, soit entre les indignes, soit entre les missionnaires
de diffrents cultes, l'explosion de dissentiments religieux. C'est pour
viter de donner motif  des troubles semblables que le gouvernement du
Roi n'a pas voulu que des missionnaires catholiques fussent attachs, au
moins dans les premiers temps,  notre protectorat de Tati.

J'ai lieu de supposer que vous ne vous serez point cart de la ligne de
neutralit qui vous a t trace  cet gard. J'ajoute aujourd'hui que
vous pourrez vous borner  avoir le personnel ecclsiastique ncessaire
 Tati pour le service de la garnison et de l'administration franaise.

L'exemple de nos pratiques et des vertus de notre clerg, la pompe
de notre culte, pourront veiller quelques mes et les prdisposer 
recevoir la lumire de notre foi; mais vous devrez rester matre de
diriger et de restreindre les entreprises de conversion qui pourront
tre faites.

A cet effet, vous prendrez telles dispositions que vous jugerez
convenables pour qu'aucun missionnaire ne s'introduise dans l'archipel
de la Socit, sans, au pralable, avoir obtenu une autorisation de
vous. Par l, vous serez en mesure de prvenir tout conflit. Vous
accorderez au Pre de la congrgation de Picpus la facult de rsider
dans telle ou telle localit et de propager la religion catholique
lorsqu'il sera rclam par les habitants, ou lorsque vous vous serez
assur qu'il ne peut rsulter de sa prsence aucun inconvnient.

Telles sont, monsieur le gouverneur, les instructions que j'ai  vous
donner pour vous identifier avec la pense du gouvernement du Roi.
J'ai la confiance que vous les excuterez avec autant d'habilet que de
dvouement.

_Sign_: Baron DE MACKAU.

_P. S._--En mme temps que la prsente dpche, vous recevrez des
instructions officielles et ostensibles qui sont conformes  celles-ci,
 l'exception des explications qui m'ont paru de nature  tre rserves
pour vous seul. Je me rfre au _post-scriptum_ de ces instructions, en
date du 2 de ce mois, pour ce qui concerne les points sur lesquels des
relations ordinaires de service sont obligatoires entre vous et M. le
contre-amiral Hamelin.


                                 IV

1 _Rsum des campagnes du marchal Bugeaud, de 1841  1847, et
principaux rsultats de ces campagnes quant  l'extension et  la
consolidation de la domination franaise en Algrie._

Systme du marchal Bugeaud au sujet de l'Algrie.

L'occupation de l'Algrie, dans les ides du marchal Bugeaud,
ncessitait trois lignes de postes parallles entre elles:

1 Les postes du littoral, pied--terre oblig des arrivages de la
mtropole, grandes bases d'opration de l'arme, places d'o les
rserves pouvaient tre rapidement transportes d'une province 
l'autre,  l'aide de la mer et des btiments  vapeur;

2 Les postes agissants de la ligne centrale, embrassant dans leur
rayonnement contigu toute la surface du Tell;

3 Les postes de la ligne des Keffs, sentinelles du dsert, bases
d'oprations avances pour nos _colonnes mobiles_, vritables _bras de
leviers_ ncessaires pour les transporter au loin et maintenir le Sud
dans l'obissance.

C'est au complet tablissement de ces trois lignes que va se vouer le
marchal pendant son gouvernement de l'Algrie, de 1841  1847.

RSUM DES CAMPAGNES DU MARCHAL BUGEAUD.

Anne 1841. Campagne du printemps.

Les instructions du lieutenant gnral Bugeaud lui prescrivant de
poursuivre la destruction de la puissance de l'mir, son premier soin
fut de choisir de bonnes bases d'opration.

Ces bases d'opration, choisies dans la ligne centrale (ligne intrieure
du Tell) furent: Mdah et Milianah pour la province d'Alger, Mostaganem
pour la province d'Oran.

Les ravitaillements de Mdah et Milianah sont, en consquence, le
prlude de la campagne.

Le 18 mai, la campagne du printemps commence.

De ces nouvelles bases, les colonnes du marchal se dirigent vers le
Sud. Le marchal s'empare d'abord de Tegedemt une des meilleures places
de l'mir (25 mai). De Tegedemt, le gouverneur gnral marche sur
Mascara, dont il se rend matre galement (30 mai), puis il revient 
Mostaganem.

Au mme moment, le gnral Baraguey d'Hilliers dtruisait Boghar (23
mai), puis Thaza (26 mai), pendant que le gnral Ngrier dtruisait
l'influence d'Abd-el-Kader  Msilah (28 lieues de Stif.)

En rsum:

La campagne du printemps tait termine: des combats heureux, dans
lesquels l'ennemi prouva des pertes considrables, l'invasion de pays
qui nous taient encore inconnus, la capture de nombreux troupeaux,
des rcoltes abondantes de crales, _la cration de bases importantes
munies de garnisons agissantes_, enfin, la destruction de Tegedemt, de
Boghar, de Thaza, la prise et l'occupation de Mascara, tels avaient t
ses rsultats.

Campagne d'automne.

Le gouverneur gnral arrive  Mostaganem le 19 septembre pour la
diriger.

Le 21, il sort de Mostaganem, se dirigeant vers le Chliff pour appuyer
Hadj-Mustapha (fils de l'ancien bey Osman) que les succs de la campagne
du printemps avaient permis de nommer bey de Mostaganem et de Mascara.
Le gouverneur gnral pntre,  la poursuite des tribus hostiles,
dans les montagnes de Sidi-Yahia, o les Turcs n'avaient jamais os
s'engager. Aprs une forte razzia, la colonne rentre  Mostaganem.

En mme temps, le gnral de Lamoricire oprait le ravitaillement de
Mascara.

Le corps expditionnaire se porte ensuite au sud de Mascara, dtruit le
village de la Guetna, berceau de la famille d'Abd-el-Kader, et renverse
le fort de Sada.

Enfin, le gnral de Lamoricire, commandant de la province d'Oran,
reoit l'ordre d'tablir son quartier gnral  Mascara mme.

En rsum:

De grands progrs sont accomplis pendant cette premire anne
de commandement du gnral Bugeaud. La guerre a chang de face;
Abd-el-Kader se voit rduit  la dfensive; tandis qu'il venait,  la
fin de 1839, incendier nos tablissements non loin d'Alger, il a essay
vainement, en 1841, de dfendre les siens, dtruits et brls jusque sur
la limite du dsert.

Anne 1842. Campagne du printemps.

Le gouverneur gnral part de Mostaganem le 14 mai, rallie  sa colonne
2,300 cavaliers arabes de la basse Mina; et remonte la valle du
Chliff, allant  la rencontre du gnral Changarnier, parti de
Milianah. Pendant cette marche, il obtient de nombreuses soumissions.
Aprs s'tre rejointes, les deux colonnes se sparent de nouveau pour
envelopper dans un grand mouvement combin les tribus de l'Atlas entre
Milianah et Mdah. Le 9 juin, le mouvement est achev et le lendemain
une grande partie des tribus envoient leur soumission.

Rsum:

Le cercle de granit qui enveloppe la Mitidja est bris... j'entends
par l cette chane de montagnes que peuplent des Kabyles hostiles et
belliqueux qui nous tenaient troitement bloqus et qui rendaient si
difficiles nos convois sur Mdah et Milianah. (Le lieutenant gnral
Bugeaud au Ministre de la Guerre.--Alger, 13 juin 1842.--Archives du
Dpt gnral de la guerre.)

Sauf la tribu des Beni-Menacer, toute la montagne tait conquise depuis
les Beni-Salah (sources de l'Harratch) jusqu' Cherchell. Le gnral
Bugeaud se flattait d'avoir facilement raison de l'autre quart de cercle
des montagnes que forme l'Atlas entre les sources de l'Harratch et
l'embouchure de l'Isser. Alors, nous aurons autour de la Mitidja
l'obstacle continu qui convient  une grande nation comme la ntre...
Les montagnards garderont longtemps le souvenir de la rude guerre que
nous leur avons faite, et cette pense gardera mieux la Mitidja qu'un
misrable foss garni de blockhaus... etc... (Le lieutenant gnral
Bugeaud au Ministre de la Guerre.--Alger, 13 juin 1842.)

Il faut ajouter que l'arrive du gnral Bugeaud  Blidah, amenant avec
lui 2,300 cavaliers arabes pris dans les diverses tribus soumises de
l'Ouest, dut produire un immense effet moral et politique sur les tribus
encore insoumises.

Campagne d'automne.

Expdition contre Ben-Salem, par le gouverneur gnral.

La campagne d'automne nous laisse dans la situation suivante:

Du pied du Jurjura  une ligne tire de l'embouchure de l'Oued-Ruina
dans le Chliff jusqu' Thaza et le dsert, tout le pays est
soumis et commerce avec Alger. Il en est de mme de tout le pays
compris entre la Mina, la frontire du Maroc et le dsert.

La guerre se trouve ainsi concentre entre le Chliff et la Mina, sur un
carr d'environ 25 lieues de ct. Or, comme il y a environ 150 lieues
du Jurjura  la frontire du Maroc, il en rsulte qu'Abd-el-Kader a
perdu les cinq sixime de ses tats, tous ses forts ou dpts de guerre,
son arme permanente et une partie du prestige qui l'entourait encore en
1840.

Campagne d'hiver.

Expdition contre Abd-el-Kader, par le gouverneur gnral.

Abd-el-Kader s'tant tabli dans la chane de montagnes de
l'Ouarensenis, le marchal se dcide  une campagne d'hiver (24
novembre--17 dcembre). A la fin de cette campagne, Abd-el-Kader n'avait
plus  sa disposition que quelques tribus comprises entre Tegedemt,
notre aghalick du sud de Milianah, la chane de l'Ouarensenis et le
dsert.

Rsum gnral.

A la fin de 1842, tout, dans la province de Tittery, tait soumis et
organis jusqu'au dsert. L'aghalick du sud, de mme que les aghalicks
du sud et de l'ouest de l'ancien gouvernement de Sidi M. Barck,
seuls exigeaient encore de temps  autre la prsence de nos troupes.
Au-dessous de Milianah, toutes les tribus de la valle du Chliff
taient srieusement soumises. Presque tous les Kabyles, jusqu' Tenez,
s'taient runis sous un chef dont le dvouement  la France tait
connu. La ville de Mazouna s'tait repeuple. Entre Tenez et Cherchell,
il restait quelques tribus kabyles  rduire. La soumission tait relle
et bien assure dans tout l'Atlas, depuis l'Arba jusqu' Cherchell. Une
gale scurit rgnait dans le carr entre Oran et Tlemcen, Mascara et
Mostaganem. La construction de ponts sur le bas Chliff et sur la
Mina devant favoriser l'action de notre autorit, les reconnaissances
ncessaires dans ce but avaient t faites. Enfin, la possibilit des
communications entre Bne et Philippeville tait constate, et des
troupes tablies dans l'dough, continuant la route stratgique dj
ouverte dans cette contre par les soins du gnral Randon, prparaient
les moyens d'entreprendre l'exploitation des riches forts qui couvrent
cette montagne.

Anne 1843. Campagne du printemps.

Abd-el-Kader avait su profiter habilement de la retraite force de nos
troupes. (Il n'y avait pas encore d'tablissement ni de dpt de vivres
dans la valle du Chliff, le Dahra et l'Ouarensenis). Il reparut ds
le mois de janvier 1843 et porta l'insurrection jusqu'aux portes
de Cherchell, menaant de l'tendre dans tout l'Atlas, autour de la
Mitidja.

Le gouverneur gnral jette les bases d'Orlansville et de Tens, puis
il pntre dans le pays soulev par Abd-el-Kader avec trois colonnes. La
marche simultane de ces colonnes arrte les progrs de l'mir. La ville
d'Handa est brle; Abd-el-Kader est refoul dans les monts Gouraa, et
les tribus sont ramenes  la soumission.

L'mir en retraite est poursuivi par le duc d'Aumale  la tte
d'une colonne lgre de 500 cavaliers. Le prince rencontre la smalah
d'Abd-el-Kader prs de Taguin; elle comptait plus de 5,000 combattants:
C'tait, dit le gnral Bugeaud, une grande ville ambulante, qu'on
pouvait considrer comme la capitale de l'empire arabe. (Le lieutenant
gnral Bugeaud au Ministre de la guerre.--Alger, 28 juillet 1848.) La
petite colonne du prince lui tue 300 hommes, prend 4 drapeaux, un canon,
un immense butin et ramne prs de 4,000 prisonniers. Coup funeste port
 la fortune d'Abd-el-Kader.

Au mois de juin, une seconde expdition, conduite par le gouverneur
gnral dans l'Ouarensenis, achve de soumettre ce pays  l'obissance,
et amne une premire organisation sous un chef dvou  la France,
l'agha Hadj-Ahmed-Ben-Salah.

Campagne d'automne.

A peine les colonnes franaises taient-elles rentres  Milianah et
 Orlansville qu'il se formait dans l'Ouarensenis une association des
principaux chefs arabes de ces contres ayant pour but de relever le
drapeau d'Abd-el-Kader.

Le gouverneur gnral envahit de nouveau les montagnes avec quatre
colonnes et eut bientt forc les chefs ligus  faire leur soumission.
Le commandement de l'Ouarensenis fut maintenu  l'agha Ben-Slah, moins
influent, il est vrai, mais plus sr que les chefs soumis.

Le poste de Teniet-el-Had (3e ligne) tait en mme temps tabli par
le gnral Changarnier et celui de Tiaret (3e ligne) par le gnral de
Lamoricire.

Rsum:

La smalah d'Abd-el-Kader prise.

Le Dahra, la valle du Chliff, la plus grande partie de l'Ouarensenis
soumis.

Les bases de quatre tablissements nouveaux jetes; (Orlansville,
Tens, Teniet-el-Had et Tiaret.)

D'autre part:

Par suite de la plus grande scurit, dveloppement plus rapide de la
colonisation. 65,000 colons  la fin de 1843, au lieu de 44,531  la fin
de 1842.

22 villages crs par nous sont habits par des colons europens.

16 autres sont en construction ou en projet.

19 grandes routes sont entreprises.

12 sont dj praticables dans tout leur parcours, parmi lesquelles
il faut citer celle de Tens  Orlansville et celle de Milianah 
Teniet-el-Had.

Enfin:

Sur 450 mtres de dveloppement que devait avoir la jete du nord, au
port d'Alger, 259 taient dj faits.

Anne 1844. Campagne du printemps.


Le gouverneur gnral dirige en personne une expdition contre la
Kabylie.

Le 29 avril, il arrive sur les bords de l'Isser. Le 3 mai, il s'empare
de Dellys o il installe l'autorit franaise. Deux combats sont livrs
aux Kabyles. A la suite de ces combats, quelques tribus des versants de
la Kabylie font leur soumission. Le gouverneur gnral divise le pays
soumis en trois aghalicks, installe les aghas et leurs khalifas le 30
mai.

Rsultats:

Acquisition d'une excellente base d'opration contre le Jurjura. (Ville
de Dellys.)

Destruction de l'influence d'un lieutenant de l'mir dans ces montagnes.
(Ben-Salem.)

Ce coup d'autorit permet au gouverneur gnral de se porter dans la
province d'Oran pour agir contre le Maroc sans crainte d'tre attaqu
pendant son absence, du ct de l'Isser.

A la suite d'une expdition du gnral Marey dans le sud de la province
d'Alger (mai et juin 1844) une partie du petit dsert reconnat notre
domination. Le marabout Tedjini envoie sa soumission.

Dans la province de Constantine, le duc d'Aumale expulse du Zab les
agents de l'mir, s'empare de Biskra, soumet les Ouled Sultan et pacifie
le Belezma tout entier.

Une excursion dans la subdivision de Bne permet au gnral Randon de
reconnatre la ligne frontire entre l'Algrie et la rgence de Tunis,
et de faire cesser l'anarchie qui rgnait dans les tribus de Hanencha.
De nouvelles relations s'tablissent alors entre Bne et les contres du
sud.

Campagne d't. Guerre contre le Maroc.

Un camp est tabli  Lalla-Maghrania, en face d'Ouschda.

Le 30 mai, un corps marocain de 12  1,500 chevaux, franchit la
frontire et vient insulter le gnral de Lamoricire.

Le gouverneur gnral, aprs son expdition contre les Kabyles du
Jurjura (voir campagne du printemps), revient  Oran pour prendre le
commandement des forces franaises. Le 15 juin et le 3 juillet, deux
nouvelles attaques des Marocains sont galement repousses;  la suite
de cette dernire affaire, le gouverneur gnral franchit la frontire
et s'empare d'Ouchda.

6 aot.--Bombardement de Tanger.

14 aot.--Bataille d'Isly.

14 aot.--Prise de Mogador.

Paix signe avec le Maroc, le 10 septembre 1844.

Les rsultats de cette campagne sont vidents, vis--vis le Maroc
et vis--vis Abd-el-Kader. A partir de ce moment, le calme, partout
rtabli, favorise de plus en plus les progrs de la colonisation; et,
en dehors des territoires civils, de Guelma jusqu' Stif et Msilah,
de Boghar jusqu' Teniet-el-Had, Tiaret, Mascara et Tlemcen, la France
possde une ligne de points fortifis, protecteurs et garants de notre
domination de l'Algrie.

Anne 1845. Campagne du printemps.

Abd-el-Kader, qui, depuis la bataille d'Isly, sentait l'appui du Maroc
perdu pour lui, redouble d'nergie pour agiter l'Algrie et y prparer
l'insurrection; ses prdications et ses menaces agissent rapidement
sur l'esprit mobile et inquiet des populations. Une fermentation sourde
prsage une rvolte gnrale qui clate bientt  la voix d'un chriff
fanatique Sidi-Mohammed ben Abd-Allah (surnomm Bou-Maza, _l'homme  la
chvre_). Le Dahra donne le signal et l'Ouarensenis tout entier ne tarde
pas  suivre l'exemple du Dahra.

Le gouverneur gnral envoie trois colonnes dans le Dahra qui est soumis
et dsarm par les oprations des colonels Plissier, Saint-Arnaud, et
Ladmirault.

Le gouverneur gnral se porte de sa personne dans l'Ouarensenis (26
mai), atteint succesivement chacune des tribus rvoltes et les amne
 capituler. Il leur impose alors la plus dure des conditions pour ces
peuples guerriers: _l'obligation de verser toutes leurs armes entre nos
mains. Cette mesure produit le plus salutaire effet._

Le gnral Marey rprime en mme temps les germes d'insurrection qui se
manifestaient parmi les tribus du Djebel-Dira. (Province de Tittery.)

Le colonel Gry prend possession des ksours (villages) de Stitten et
Brzina (au sud de Mascara.)

Le gnral Bedeau dirige une expdition dans les monts Aurs (au sud
de Bathna), soumet les tribus de ces montagnes, chasse le khalifat
d'Abd-el-Kader et l'ancien bey de Constantine. (Province de
Constantine.)

Rsum:

La rvolte fomente par Abd-el-Kader et Bou-Maza est apaise; le Dahra
et l'Ouarensenis sont de nouveau soumis et dsarms.

Le Djebel-Dira est pacifi.

La domination franaise est dfinitivement reconnue par les populations
nombreuses, riches et guerrires de l'Aurs.

Nos armes paraissent avec clat, pour la premire fois, chez les
Ouled-Sidi-Cheikh ( plus de quatre-vingts lieues de la cte.)

Campagne d't.

L'insurrection de l'Ouest avait eu son contre-coup dans la Kabylie.

Ben-Salem, qui s'y tait rfugi, suscite des troubles dans le cercle de
Dellys.

Le gouverneur gnral part le 23 juillet d'Alger et peu de jours lui
suffisent pour ramener l'ordre dans ce cercle important. Le 28 juillet,
les tribus rvoltes des Beni-Ouaguenoun et des Flicet-el-Bahar
sollicitent l'aman.

Comme rsultat de la campagne du printemps et de celle d't, on peut
dire qu'au commencement de septembre, la plupart des tribus rvoltes
taient rentres dans l'ordre; toutefois, les principaux instigateurs
de ces troubles n'ayant pu tre atteints, on pouvait prvoir que de
nouvelles tentatives d'insurrection auraient lieu bientt.

Le gouverneur gnral est parti pour la France en cong, le 4 septembre
1845 (cong de trois mois  compter du 1er septembre.)

Campagne d'automne

Le lieutenant gnral de Lamoricire gouverneur gnral par intrim.

Abd-el-Kader envahit notre territoire au commencement de septembre;
nouvelle leve de boucliers dans l'Ouest; (22 septembre) massacre de
la garnison de Djemma-Ghazaout au marabout de Sidi-Brahim. En quelques
jours, la majeure partie des tribus de la subdivision de Tlemcen rejoint
la dera de l'mir.

Les troupes entrent immdiatement en campagne. Leurs premiers mouvements
sont dirigs par le gnral de Lamoricire.

Le gouverneur gnral apprend  Excideuil, le 6 octobre, la catastrophe
de Djemma-Ghazaout, et part pour Alger dans la nuit du 7 au 8. Il
arrive  Alger le 15, et ds le 24 il tait  Teniet-el-Had avec une
colonne destine  barrer  Abd-el-Kader sa rentre dans le Tell. Le
succs de nos troupes fut prompt et dcisif.

Ds le commencement de novembre, les Traras et les Ghossels sont battus;
la tribu des Ouled-Ammar rase se rend  discrtion. D'autres tribus
suivent cet exemple; une grande fraction des Medjehers demande l'aman;
les Beni-Chougran eux-mmes qui, les premiers, avaient lev l'tendard
de la rvolte, se soumettent, et toutes ces tribus reviennent sur leurs
territoires qu'elles avaient abandonns pour suivre l'mir.

Campagne d'hiver.

La province de Titteri est maintenue dans l'ordre.

L'agitation excite dans la province de Constantine par un nouveau
Bou-Maza est apaise par le colonel Herbillon. Les Ouled-Sellam et les
Ouled-Sultan, soulevs par ce chriff, sont ramens  l'obissance.

Rsum:

L'Algrie, souleve tout entire par Abd-el-Kader, est de nouveau
conquise et apaise. Ce rsultat prouve aux indignes l'inanit des
efforts d'Abd-el-Kader, et leur fait comprendre que l'arme franaise
qui a conquis l'Algrie saura toujours la maintenir dans l'obissance.

Anne 1846. Campagne d'hiver. (Janvier, fvrier et mars 1846.)

Abd-el-Kader, expuls du Tell  la fin de 1845, reparat inopinment au
commencement de 1846. Il se porte dans le sud-est de Mdah, rase les
tribus du Petit Dsert, les entrane  sa suite, chappe aux colonnes
franaises qui le poursuivent, et, trompant la vigilance de tout le
monde, apparat sur le bas Isser, aux portes d'Alger.

Le gnral Gentil, qui gardait les abords de la Mitidja, se porte droit
 l'mir, surprend son camp et le met en fuite. Le gouverneur gnral,
qui depuis sa rentre de France oprait dans l'Ouarensenis, accourt de
ce ct et force Abd-el-Kader  se jeter dans les pentes sud du Jurjura.
Il lance  la poursuite de l'mir une colonne lgre (Yusuf) qui va le
harceler, le dtruire en partie et finalement le rejeter dans le Maroc.

Campagne du printemps.

Le gouverneur gnral dirige plusieurs colonnes contre Bou-Maza qui
avait reparu dans le Dahra.

De sa personne, il marche pour la cinquime fois dans l'Ouarensenis
pour y dtruire la puissance d'El-Hadj-Seghir, nouveau khalifat
d'Abd-el-Kader. Le duc d'Aumale dirige cette expdition.

Rsum de ces deux campagnes:

L'insurrection gnrale de 1845 est teinte.

Le Djebel-Amour, l'Ouarensenis, le Dahra, l'Ouennougha, ont soumis.

Le Bou-Thaleb (Constantine) et le sud de la province d'Oran sont
pacifis.

Quelques tribus marocaines, qui avaient viol notre territoire, sont
vigoureusement chties.

La France parat,  l'issue de cette longue lutte, aux yeux des
indignes, plus grande et plus redoutable qu'avant la crise.

Campagne d't.

L'vnement le plus intressant de cet t de 1846 est la grande
poursuite de l'mir par le gnral Yusuf. Abd-el-Kader est surpris une
premire fois par lui, le 13 mars,  Gouigua, une seconde fois, le
5 avril,  Djemmet-el-Messad, et le 22, une troisime fois  Gharza.
Vaincu, isol, dsespr, l'Emir finit par disparatre dans le sud-ouest
et s'enfonce dans le Maroc (juin 1846). Une consquence affreuse de
la situation critique de l'Emir fut le massacre des prisonniers de la
dera. 270 Franais furent mis  mort; onze seulement furent pargns,
dans le but d'en tirer ranon.

Rsultats:

Abd-el-Kader quitte l'Algrie.

Les tribus nomades de la province d'Oran se soumettent (_Ouled-Ziad,
O-Abd-el-Kerim, Derraga, O-Houmen, O-Bou-Zezig, O-Assa, gens de
Chellala, de Bou-Semghoun, Hamian Charaga, O-Sidi-Nasser-Mackna,
etc..._)

Fondation d'Aumale et soumission des Beni-Zala.

Soumission des tribus kabyles du Sahel de Stif.

L'automne et l'hiver se passent sans troubles srieux.

Le 25 novembre, nos onze prisonniers de la dera sont dlivrs.

Les tablissements militaires sont ports dans la zone intrieure.
Mdah, chef-lieu de la division d'Alger; Batna, principal sige de
l'autorit militaire dans la province de Constantine; Sidi-Bel-Abbs,
chef-lieu de la subdivision d'Oran. (Le gouvernement et l'autorit
militaire en Algrie taient d'accord sur ce projet dont le
dveloppement devait tre progressif.)

Le gouverneur gnral se propose de crer un poste chez les Flittas.

La position de Dar-ben-Abdallah est tudie.

Anne 1847. Faits accomplis pendant les quatre premiers mois.

Reconnaissance de notre autorit par les tribus kabyles des environs de
Stif et de Bougie.

Reconnaissance de notre autorit par Ben-Salem, ancien khalifat de
l'mir.

Reconnaissance de Bel-Kassem ou Kassy, personnage trs-influent du
Sebaou.

Reconnaissance de notre autorit par tous les chefs notables du Sebaou
et des revers ouest et sud du Jurjura.

Bou-Maza se livre lui-mme  Orlansville; il est amen en France.

Campagne de printemps.

Il s'agissait de mettre  profit les soumissions de Ben-Salem et de
Bel-Kassem.

Le gouverneur gnral voulut assurer les communications entre Stif et
Bougie et dirigea deux colonnes sur la Kabylie (mai 1847). Ces colonnes
se rejoignent aprs de lgers combats.

Rsultats:

Reconnaissance de notre autorit par 55 tribus comprises dans le
triangle form par les trois points, Bougie, Hamza et Stif. Le pays est
organis administrativement.

Dans la province de Constantine, trois colonnes sous le commandement
du gnral Herbillon obtiennent la soumission de la grande tribu des
Nemencha.

Les Beni-Salah se soumettent galement et s'engagent  prvenir
dsormais tout dsordre sur la route de Philippeville  Constantine.

Le marchal quitte _dfinitivement_ l'Algrie le 5 juin.

Voici l'tat de nos positions stratgiques en Algrie  la fin du
gouvernement du marchal Bugeaud (1847).


                _Premire ligne_.--_Ligne du littoral_.

  PROVINCE D'ORAN......... Nemours, Rachgoun, Mers-el-Kebir,
  Arzew, Mostaganem.

  PROVINCE D'ALGER........ Tens, Cherchell, Alger, Dellys,
  Bougie.

  PROVINCE DE CONSTANTINE.......... Gigelli, La Calle, Bne,
          Philippeville.


              _Deuxime ligne.--Ligne intrieure du Tell_.

  PROVINCE D'ORAN......... Lalla-Maghrania, Tlemcen, Sidi-bel-Abbs,
  Mascara.

  PROVINCE D'ALGER......... Orlansville, Milianah, Medeah,
  Aumale.

  PROVINCE DE CONSTANTINE........ Stif, Constantine, Guelma.


      _Troisime ligne_.--_Ligne des postes avancs au sud du Tell_.

  PROVINCE D'ORAN......... Sebdou, Daa, Sada, Tiaret.

  PROVINCE D'ALGER........ Teniet-el-Had, Boghar.

  PROVINCE DE CONSTANTINE....... Batna, Biskara.


2 _Bureaux arabes_.

En 1831 (24 juin), le gnral Berthezne nomma un agha des Arabes
(Sidi-Hadj-Maiddin), avec pouvoir de nommer dans les tribus les cheiks
et les cads, de recevoir les plaintes des Arabes, de les transmettre
au commandant en chef et de punir les coupables d'aprs les lois
musulmanes. Sidi-Hadj-Maiddin garda cette charge trs-peu de temps et se
retira chez les Hadjoutes (septembre 1832).

En 1833 (10 avril), pendant l'absence du duc de Rovigo, le marchal
de camp Avizard, commandant en chef par intrim, fit tablir, par les
conseils du gnral Trzel, un bureau qui prit le nom de _Bureau arabe_.
Ce bureau, qui faisait partie de l'tat-major gnral, fut dirig
d'abord par M. de Lamoricire, alors capitaine des zouaves[121].

[Note 121: Un des principaux avantages de la cration du bureau arabe
fut d'enlever la direction des affaires arabes aux interprtes qui
jusque-l avaient t les seuls intermdiaires entre les indignes et
l'autorit franaise.]

En 1834 (18 novembre), le comte d'Erlon runit la direction de ce bureau
 la charge d'agha des Arabes, et y plaa un officier suprieur franais
(lieutenant-colonel Marey, commandant le corps des spahis rguliers
d'Alger), qui fut charg des rapports avec les tribus de l'intrieur et
de la police du territoire.

Le nouvel agha devait avoir  sa disposition, pour l'aider, deux
officiers et deux interprtes dsigns par le commandant en chef.

On reconnut bientt que cette institution de l'agha des Arabes
n'atteignait pas le but qu'on se proposait, d'tendre nos rapports avec
les tribus de l'intrieur et de les attirer sous notre domination, en
respectant leurs usages et protgeant leurs intrts; l'institution
fut remplace par la cration d'une direction des affaires arabes, sous
l'action immdiate du gouverneur gnral (15 avril 1837).

Le comte de Damrmont nomma, par arrt du mme jour, M. Pelissier,
capitaine d'tat-major, directeur des affaires arabes, auteur des
_Annales algriennes_, et depuis consul  Sous (rgence de Tunis).

Le 5 mars 1839, le marchal comte Vale supprima la direction des
affaires arabes, dont les attributions furent confres  l'tat-major
gnral du gouverneur.

Enfin, le 16 aot 1841, la direction des affaires arabes, cre
par arrt du 15 avril 1837, et rentre dans les attributions de
l'tat-major gnral par dcision du marchal Vale, fut rtablie par
ordre du lieutenant gnral Bugeaud.

Voici les considrants sur lesquels tait bas le rtablissement de la
direction des affaires arabes:

1 Considrant que le commandement des troupes indignes irrgulires
de la province d'Alger est devenu assez important pour absorber tous les
moments de l'officier qui en est charg[122];

[Note 122: Elles se montaient alors  un effectif de 806 hommes et 332
chevaux.]

2 Que la police du pays, en ce qui concerne les indignes soumis, les
relations  ouvrir avec les tribus non encore soumises, et gnralement
tout ce qui se rattache aux fonctions dvolues par les prcdents
arrts  l'agha des Arabes et au directeur des affaires arabes,
suffisent pour motiver la cration d'un emploi spcial.

3 Qu'il est important, tant sous le rapport de la discrtion que de
la promptitude d'excution, que l'officier revtu de cet emploi soit
attach  notre tat-major particulier, etc., etc.

M. Daumas, chef d'escadron au 2e rgiment de chasseurs d'Afrique fut
nomm directeur des affaires arabes.

La direction fonctionna ainsi jusqu'en 1844.

A cette poque, les affaires arabes avaient pris une telle extension que
le marchal Bugeaud crut devoir organiser  nouveau cette direction en
mme temps que le gouvernement des indignes.

L'organisation du gouvernement des indignes par le marchal Bugeaud fut
calque sur celle d'Abd-el-Kader, au moins quant  ce qui concerne la
hirarchie adopte pour les chefs indignes; mais elle fut rendue mixte
par l'adjonction des agents franais, qui devaient reprsenter aux yeux
des Arabes l'autorit suprme dont ils taient les dlgus.

Le but que voulait atteindre le marchal tait double:

1 Imposer aux tribus une hirarchie des pouvoirs bien combine, dj
pratique et entre dans leurs habitudes.

2 Laisser la preuve de la conqute constamment sous leurs yeux et en
marquer la trace dans toutes leurs transactions. Ce dernier rle tait
rserv aux agents franais qui, comme chefs militaires et comme
chefs politiques, devaient tenir entre leurs mains la source relle du
pouvoir.

Le bureau arabe, dans la pense du marchal, ne devait pas tre une
autorit proprement dite, mais une sorte d'tat-major charg des
affaires arabes auprs du commandant proprement dit, et n'agissant qu'au
nom et par ordre de celui-ci. Ainsi, chaque cercle, chaque subdivision
eut un bureau arabe, ou tat-major spcial des affaires arabes. Le
directeur des affaires arabes de la division fut le chef d'tat-major
des affaires arabes de la province. Enfin, le directeur central fut,
auprs du gouverneur gnral, le chef d'tat-major gnral des affaires
arabes de toute l'Algrie. Un des grands avantages de ce systme tait
le suivant: les commandants de cercles, de subdivisions, de divisions,
le gouverneur gnral lui-mme pouvaient changer; les institutions
restaient, et les traditions de gouvernement des Arabes se
transmettaient sans interruption dans le fonctionnement gnral de
l'administration.

Un code succinct, renfermant les principales mesures administratives
et judiciaires applicables aux tribus suivant les lieux et les
circonstances, fut rdig par les soins du lieutenant-colonel Daurnas,
premier directeur central des affaires arabes. Ce code devint une rgle
uniforme pour tous les bureaux.

Ce travail achev, parut le dcret constitutif des bureaux arabes. Il
est sign du marchal duc de Dalmatie, et porte la date du 1er fvrier
1844.

Article premier.--Il y aura, dans chaque division militaire de
l'Algrie, auprs et sous l'autorit immdiate de l'officier gnral
commandant, une _direction des affaires arabes_.

Des bureaux, dsigns sous le nom de _bureaux arabes_, seront en outre
institus:

Dans chaque subdivision, auprs et sous les ordres directs de l'officier
gnral commandant;

Subsidiairement sur chacun des autres points occups par l'arme o
le besoin en sera reconnu, et sous des conditions semblables de
subordination  l'gard des officiers investis du commandement.

Art. 2.--Les bureaux arabes seront de deux classes, savoir: de premire
classe, ceux tablis aux chefs-lieux de subdivision; de deuxime classe,
ceux tablis sur les points secondaires.

Ces bureaux ressortiront respectivement  chacune de divisions
militaires dans la circonscription de laquelle ils se trouveront placs.

Art. 3.--Les directions divisionnaires et les bureaux de leur ressort
seront spcialement chargs des traductions et rdactions arabes, de la
prparation et de l'expdition des ordres et autres travaux relatifs 
la conduite des affaires arabes, de la surveillance des marchs et
de l'tablissement des comptes de toute nature  rendre au gouverneur
gnral sur la situation politique et administrative du pays.

Indpendamment de ses attributions comme direction divisionnaire, la
direction d'Alger centralisera le travail des directions d'Oran et
de Constantine, sera charge de la runion et de la conservation des
archives, et de la prparation des rapports et des comptes gnraux 
adresser au ministre de la guerre, et prendra, en consquence, le titre
de _Direction centrale des affaires arabes_.

Elle exercera sous l'autorit immdiate du gouverneur gnral.

Art. 4.--Partout et  tous les degrs, les affaires arabes dpendront
du commandant militaire, qui aura seul qualit pour donner et signer les
ordres, et pour correspondre avec son chef immdiat, suivant les rgles
de la hirarchie, etc.

Les bureaux arabes, constitus comme il vient d'tre dit, ont fonctionn
pendant toute la dure du gouvernement du marchal Bugeaud.

La seule modification qui y fut introduite fut celle par laquelle le
directeur central des affaires arabes devint membre du conseil suprieur
d'administration de l'Algrie, rorganis par ordonnance royale du 15
avril 1845.

Le motif allgu  ce sujet par le marchal duc de Dalmatie, dans son
rapport au Roi, tait l'importance du gouvernement des indignes,
qui exigeait que ce service ft reprsent dans le conseil appel 
dlibrer sur les grands intrts du pays.

Il reste maintenant  faire connatre le nombre et l'emplacement des
bureaux arabes.

A mesure que notre occupation s'tendait, les bureaux arabes
s'installaient sur les points nouvellement conquis. Ds 1844, aux
bureaux de Constantine, Mdeah, Milianah, Mascara, Tlemcen, il fallait
ajouter ceux de Boghar, Teniet-el-Had, Tiaret, Sada. Cette mme anne,
des points nouveaux dans le Tell taient fortifis, recevaient garnison
et bureau arabe: Stif, Batna, Orlansville, Ammi-Moussa, Tens.

Enfin, la dernire anne du commandement du marchal Bugeaud, on
comptait dans les trois provinces trente bureaux des deux classes, ainsi
rpartis:

         _Situation des bureaux arabes  la fin du gouvernement
                     du marchal Bugeaud_ (1847).


                     Direction centrale  Alger.
+-----------------------+------------------------+---------------------+
|       Direction       |       Direction        | Dir. divisionnaire  |
| divisionnaire d'Alger.|  divisionnaire d'Oran. |   de Constantine.   |
|     Bureaux arabes.   |     Bureaux arabes.    |   Bureaux arabes.   |
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
|1re classe | 2e classe |1re classe | 2e classe  |1re classe |2e classe|
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
| Alger.    |           | Oran.     | Nemours.   |Constantine|         |
| Dellys.   |           |Mostaganem.|Ammi-Moussa.| Bne.     |La Calle.|
| Blidah.   |           | Mascara.  | Tiaret.    | Stif.    |         |
| Milianah. |Cherchell. |           | Sada.     | Batna.    |Biskra.  |
|           |Teniet-el- | Tiemcen.  | Sebdou.    | Guelma.   |         |
|           |     Had.  |           |            |           |         |
| Mdah.   | Boghar.   |           |Lalla-Ma-   | Philippe- |         |
|           |           |           |   ghrania. |    ville. |         |
| Aumale.   |           |           |            |           |         |
| Orlans-  | Tens.    |           |            |           |         |
|    ville. |           |           |            |           |         |
| Bougie.   |           |           |            |           |         |
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
|     8     |     4     |     4     |      6     |     6     |    2    |
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
|          12           |          10            |           8         |
+-----------------------+------------------------+---------------------+
|                       Ensemble: 30 bureaux arabes.                   |
+----------------------------------------------------------------------+

On peut se rendre compte du dveloppement des institutions des bureaux
arabes en comparant leur situation en 1847 avec celle d'aujourd'hui.

              _Situation actuelle des bureaux arabes _(1864).

+-----------------------+------------------------+---------------------+
|       Direction       |       Direction        | Dir. divisionnaire  |
| divisionnaire d'Alger.|  divisionnaire d'Oran. |   de Constantine.   |
|     Bureaux arabes.   |     Bureaux arabes.    |   Bureaux arabes.   |
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
|1re classe | 2e classe |1re classe | 2e classe  |1re classe |2e classe|
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
| Dellys.   |Tizi-Ouzou.| Oran.     |An-Temou-  |Constanti- |El-Miliah|
|           |           |           |     hent   |       ne. |(annexe).|
|           |           |           | (annexe).  |           |         |
|           |Dr el-Miz-| Mostaga-  | Ammi-      |           | Colio.  |
|           |    an.    |       nem.|     Moussa.|           |         |
|           |Fort-Napo- |           | Zamorah    |           |Djidgelli|
|           |     lon. |           | (annexe).  |           |         |
| Aumale.   |Beni-Man-  |Sidi-bel-  | Daya       |           |An-Beda|
|           |      our |    Abbs. |  (annexe). |           |         |
|           | (annexe). |           |            |           |         |
| Mdeah.   |Boghar.    | Mascara.  | Tiaret.    |           |Tebessa. |
|           |Laghouat.  |           | Sada.     | Bne.     |La Calle.|
|           |Djelfa     |           | Gryville. |           |Souk-Ak- |
|           | (annexe). |           |            |           |    ras. |
| Milianah. |Cherchell. | Tlemcen.  | Nemours.   | Stif.    |Bordj-   |
|           |           |           |            |           | ben-    |
|           |           |           |            |           | Areridj.|
|           |Teniet-el- |           | Lalla-Ma-  |           | Bougie. |
|           |      Hd. |           |   ghrania. |           |         |
|Orlans-   | Tens.    |           | Sebdou.    |           |Bouaada.|
|    ville. |           |           |            |           |         |
|           |           |           |            |           |Takitount|
|           |           |           |            |           |(annexe).|
|           |           |           |            | Batna.    |Biskra.  |
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
|    5      |    10     |     5     |     10     |     4     |   12    |
+-----------+-----------+-----------+------------+-----------+---------+
|           15          |           15           |           16        |
+-----------------------+------------------------+---------------------+
|                        Ensemble: 46 bureaux arabes.                  |
+----------------------------------------------------------------------+


FIN DES PICES HISTORIQUES DU TOME SEPTIME.




                        TABLE DES MATIRES
                         DU TOME SEPTIME.


Chapitre XXXIX.

lections de 1842.--Mort de M. le Duc d'Orlans. Loi de rgence. (1842).


M. Royer-Collard et le gnral Foy.--Par quels motifs je me suis
appliqu  garder toute l'indpendance de ma pense et de ma conduite en
prsence des sentiments et des dsirs populaires.--Mes entretiens avec
le comte Simon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur
notre politique.--Caractre et rsultats des lections de la Chambre
des dputs en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orlans.--Ma
correspondance diplomatique aprs sa mort.--Attitude des gouvernements
europens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte
de Flahault.--Obsques de M. le duc d'Orlans  Paris et 
Dreux.--Prparation et prsentation du projet de loi sur la
rgence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc
de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et
moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le duc
d'Orlans et son caractre.--Consquences de sa mort.


CHAPITRE XL.

Les les Marquises et Tati. (1841-1846.)


Un inconvnient du gouvernement reprsentatif.--Premires navigations
dans l'ocan Pacifique.--Dcouverte de l'le de Tati.--Divers voyageurs
qui l'ont visite du XVIIe au XIXe sicle.--La Nouvelle-Zlande et
la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les
les Marquises.--Motifs de notre prise de possession des les
Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars  Tati.--tablissement et
conditions du protectorat franais  Tati.--Les missionnaires anglais
 Tati.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans
l'ocan Pacifique.--Dbats dans la Chambre des dputs  ce sujet.--Le
capitaine Bruat nomm gouverneur des tablissements franais dans
l'ocan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars 
Tati.--Il substitue la complte souverainet de la France
au protectorat.--Rclamation de la reine Pomar et des
Tatiens.--Fermentation  Tati.--Menes de M. Pritchard, ancien
missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en
cesse les fonctions.--Le gouvernement franais ordonne le rtablissement
du protectorat.--Dbats dans les Chambres  ce sujet.--Arrestation,
emprisonnement et expulsion de M. Pritchard  Tati.--Effet de
cet incident  Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon
langage.--Ngociation  ce sujet.--Conduite et correspondance du
capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une
indemnit lui est accorde.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux
Hamelin et Seymour, commandants des stations franaise et anglaise dans
l'ocan Pacifique, sont chargs de s'entendre pour la fixation du
taux de l'indemnit.--Lettre que m'crit le roi Louis-Philippe pour se
charger du payement de l'indemnit.--Le cabinet s'y refuse.--Dbat
dans la Chambre des dputs.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une
faible majorit.--Il annonce sa rsolution de se retirer.--Dmarche du
parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Apprciation de cet
incident.


CHAPITRE XLI.

L'Algrie et le Maroc. (1841-1847).


Le gnral Bugeaud gouverneur gnral de l'Algrie.--Son caractre et
ses deux ides principales sur sa mission.--Dsaccord entre ces ides
et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est rsolu  soutenir
fortement le gnral Bugeaud dans l'oeuvre de la complte domination
franaise sur toute l'Algrie.--Campagnes et succs du gnral
Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilit dans
ses rapports avec le ministre de la guerre, les Chambres et les
journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulire avec moi.--Il
est fait marchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions
du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion
des Marocains sur le territoire de l'Algrie.--Nos rclamations 
l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul gnral de France 
Tanger.--Le prince de Joinville est nomm commandant d'une escadre
qui se rend sur les ctes du Maroc.--Inquitude du gouvernement
anglais.--Mfiance de sir Robert Peel.--Sagacit et loyaut de lord
Aberdeen.--Ses dmarches pour dcider l'empereur du Maroc  se rendre
 nos demandes.--Elles ne russissent pas; la guerre est dclare.--Le
prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le marchal
Bugeaud bat et disperse l'arme marocaine sur les bords de
l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue 
Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Dbats dans les Chambres  ce
sujet.--Ngociation pour la dlimitation des frontires entre l'Algrie
et le Maroc.--Trait de Lalla-Maghrania.--Vellits de retraite
du marchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en
Algrie.--Incident des grottes du Dahra.--Le marchal Bugeaud met en
avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les
Chambres et dans le ministre de la guerre.--Le marchal Bugeaud veut
se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et gnrale insurrection
en Algrie.--Le marchal Bugeaud y retourne et triomphe de
l'insurrection.--Il est dispos  poursuivre Abd-el-Kader dans le
Maroc.--Je lui cris  ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son
plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le
rclamer.--Prsentation  la Chambre des dputs d'un projet de loi
conforme  ses vues.--Mauvais accueil fait  ce projet.--Le marchal
Bugeaud en pressent l'insuccs.--Il est souffrant et ne se rend pas
 Paris.--La commission de la Chambre des dputs propose le rejet du
projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le marchal Bugeaud donne sa
dmission.--Le duc d'Aumale est nomm gouverneur gnral de l'Algrie.


CHAPITRE XLII.

Les musulmans  Paris.--La Turquie et la Grce. (1842-1847.)


Chefs musulmans  Paris, de 1845  1847.--Ben-Achache, ambassadeur du
Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi
d'gypte Mhmet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de
Perse.--Rchid-Pacha, grand-vizir.--Strilit des tentatives de rforme
de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires
de Syrie.--Progrs dans la condition des chrtiens de Syrie, de 1845 
1848.--Affaire du consulat de France  Jrusalem en 1843.--Question
des rengats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en
Europe.--Affaires de Grce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M.
Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions  M.
Piscatory.--Rvolution d'Athnes (15 septembre 1843).--Opinion de
M. Colettis.--Assemble nationale en Grce.--tablissement du rgime
constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Ptersbourg
et de Vienne.--Arrive de M. Colettis en Grce.--Ministre
Maurocordato.--Sa chute.--Ministre Colettis et Metaxa.--M. Metaxa
se retire.--Ministre Colettis.--Hostilit de sir Edmond Lyons.--Ma
correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers
M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir
Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires
en Angleterre.--Son attitude envers la Grce et le ministre de M.
Colettis.--Fermet de M. Colettis.--Troubles intrieurs en Grce.--M.
Colettis les rprime.--Querelle entre les cours d'Athnes et
de Constantinople.--Maladie et mort de M.
Colettis.


CHAPITRE XLIII.

La libert d'enseignement.--Les jsuites et la cour de Rome.
(1840-1846.)

En quoi consiste la libert d'enseignement.--Rsolution du cabinet du
29 octobre 1840 de tenir,  cet gard, la promesse de la charte
de 1830.--Divers projets de loi prsents par MM. Villemain et
Salvandy.--Caractre de l'Universit de France, corps essentiellement
laque et national.--Que la libert d'enseignement peut et doit
exister en mme temps que l'Universit.--Succs permanent de
l'Universit.--Difficult de sa situation quant  l'ducation
religieuse.--Lgitimit et ncessit de la libert
d'enseignement.--Lutte entre l'Universit et une partie du clerg.--Par
quelle fcheuse combinaison les jsuites devinrent les principaux
reprsentants de la libert d'enseignement.--Du caractre primitif et
historique de la congrgation des jsuites.--Mfiance et irritation
publique contre elle.--On demande que les lois de l'tat qui la frappent
soient excutes.--Je propose que la question des jsuites soit porte
d'abord  Rome, devant le pouvoir spirituel de l'glise catholique.--Le
Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nomm envoy
extraordinaire et ministre plnipotentiaire par intrim  Rome.--Motifs
de ce choix.--Ngociation avec la cour de Rome pour la dissolution en
France de la congrgation des jsuites, sans l'intervention du pouvoir
civil.--Embarras et hsitation de la cour de Rome.--Grgoire XVI et le
cardinal Lambruschini.--Succs de M. Rossi.--Le Saint-Sige dcide la
Socit de Jsus  se dissoudre d'elle-mme en France.--Effet de ce
rsultat de la ngociation.--Efforts pour en retarder ou en luder
l'excution.--Ces efforts chouent et les mesures convenues
continuent de s'excuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grgoire
XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nomm ambassadeur
ordinaire de France  Rome.--Mort de Grgoire XVI.--Pressentiments du
conclave.


PICES HISTORIQUES


I

1 Instructions donnes  l'amiral Dupetit-Thouars, par M.
l'amiral Duperr, ministre de la marine et des
colonies.

2 Le contre-amiral Dupetit-Thouars  M. le ministre de la marine et des
colonies.


II

1 Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la
marine.

2 Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et
des colonies,  M. le capitaine Bruat, nomm gouverneur des les
Marquises.

3 Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de
la marine et des colonies,  M. le capitaine Bruat, gouverneur des
tablissements franais dans l'Ocanie.


III

1 Le ministre de la marine  M. Bruat, gouverneur des tablissements
franais dans l'Ocanie, commissaire du Roi prs la reine des les de la
Socit.

2 Le ministre de la marine  M. Bruat, gouverneur des tablissements
franais dans l'Ocanie, commissaire du Roi prs la reine des les de la
Socit.


IV

1 Rsum des campagnes du marchal Bugeaud, de 1841  1847, et
principaux rsultats de ces campagnes quant  l'extension et 
la consolidation de la domination franaise en
Algrie.

2 Bureaux arabes.

Fin de la table du tome septime.


___________________________________________________
Paris.--Imprim chez Bonaventure, Ducessois et Cie.





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mon temps (Tome 7), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

