The Project Gutenberg EBook of Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas

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Title: Le chevalier d'Harmental

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 20, 2006 [EBook #18028]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL ***




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Alexandre Dumas

LE CHEVALIER D'HARMENTAL

(1842)




Table des matires


Chapitre 1.
Chapitre 2.
Chapitre 3.
Chapitre 4.
Chapitre 5.
Chapitre 6.
Chapitre 7.
Chapitre 8.
Chapitre 9.
Chapitre 10.
Chapitre 11.
Chapitre 12.
Chapitre 13.
Chapitre 14.
Chapitre 15.
Chapitre 16.
Chapitre 17.
Chapitre 18.
Chapitre 19.
Chapitre 20.
Chapitre 21.
Chapitre 22.
Chapitre 23.
Chapitre 24.
Chapitre 25.
Chapitre 26.
Chapitre 27.
Chapitre 28.
Chapitre 29.
Chapitre 30.
Chapitre 31.
Chapitre 32.
Chapitre 33.
Chapitre 34.
Chapitre 35.
Chapitre 36.
Chapitre 37.
Chapitre 38.
Chapitre 39.
Chapitre 40.
Chapitre 41.
Chapitre 42.
Chapitre 43.
Chapitre 44.
Chapitre 45.
Chapitre 46.
Chapitre 47.
Chapitre 48.
Post Scriptum.
Bibliographie--OEuvres compltes.




Chapitre 1


Le 22 mars de l'an de grce 1718, jour de la mi-carme, un jeune
seigneur de haute mine, g de vingt-six  vingt-huit ans, mont sur un
beau cheval d'Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, 
l'extrmit du pont Neuf qui aboutit au quai de l'cole. Il tait si
droit et si ferme en selle, qu'on et dit qu'il avait t plac l en
sentinelle par le lieutenant gnral de la police du royaume, messire
Voyer d'Argenson.

Aprs une demi-heure d'attente  peu prs, pendant laquelle on le vit
plus d'une fois interroger des yeux avec impatience l'horloge de la
Samaritaine, son regard, errant jusque-l, parut s'arrter avec
satisfaction sur un individu qui, dbouchant de la place Dauphine, fit
demi-tour  droite et s'achemina de son ct.

Celui qui avait eu l'honneur d'attirer ainsi l'attention du jeune
cavalier tait un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taill en
pleine chair, portant au lieu de perruque une fort de cheveux noirs
parseme de quelques poils gris, vtu d'un habit moiti bourgeois,
moiti militaire, orn d'un noeud d'paule qui primitivement avait t
ponceau, et qui,  force d'tre expos  la pluie et au soleil, tait
devenu jaune-orange. Il tait, en outre, arm d'une longue pe passe
en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des jambes;
enfin, il tait coiff d'un chapeau autrefois garni d'une plume et d'un
galon, et qu'en souvenir sans doute de sa splendeur passe, son matre
portait tellement inclin sur l'oreille gauche, qu'il semblait ne
pouvoir rester dans cette position que par un miracle d'quilibre. Il y
avait au reste dans la figure, dans la dmarche, dans le port, dans tout
l'ensemble enfin de cet homme, qui paraissait g de quarante-cinq 
quarante-six ans, et qui s'avanait tenant le haut du pav, se dandinant
sur la hanche, frisant d'une main sa moustache et faisant de l'autre
signe aux voitures de passer au large, un tel caractre d'insolente
insouciance, que celui qui le suivait des yeux ne put s'empcher de
sourire et de murmurer entre ses dents:

--Je crois que voil mon affaire!

En consquence de cette probabilit, le jeune seigneur marcha droit au
nouvel arrivant, avec l'intention visible de lui parler. Celui-ci,
quoiqu'il ne connt aucunement le cavalier, voyant que c'tait  lui
qu'il paraissait avoir affaire, s'arrta en face de la Samaritaine,
avana son pied droit  la troisime position, et attendit, une main 
son pe et l'autre  sa moustache, ce qu'avait  lui dire le personnage
qui venait ainsi  sa rencontre.

En effet, comme l'avait prvu l'homme aux rubans orange, le jeune
seigneur arrta son cheval en face de lui, et portant la main  son
chapeau:

--Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnatre  votre air et  votre
tournure que vous tiez gentilhomme. Me serais-je tromp?

--Non, palsambleu! monsieur, rpondit celui  qui tait adresse cette
trange question en portant  son tour la main  son feutre. Je suis
vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour
moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est
d, vous m'appellerez capitaine.

--Enchant que vous soyez homme d'pe, monsieur, reprit le cavalier en
s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous tes
incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.

--Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant  ma bourse que
ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que
je viens de laisser mon dernier cu dans un cabaret du port de la
Tournelle.

--Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne
au contraire, je vous prie de le croire qui est  votre disposition.

-- qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement
touch de cette rponse, et que puis-je faire qui vous soit agrable?

--Je me nomme le baron Ren de Valef, rpondit le cavalier.

--Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnatre  votre air et  votre
tournure que vous tiez gentilhomme. Me serais-je tromp?

--Non, palsambleu! Monsieur, rpondit celui  qui tait adresse cette
trange question en portant  son tour la main  son feutre. Je suis
vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour
moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est
d, vous m'appellerez capitaine.

--Enchant que vous soyez homme d'pe, monsieur, reprit le cavalier en
s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous tes
incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.

--Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant  ma bourse que
ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que
je viens de laisser mon dernier cu dans un cabaret du port de la
Tournelle.

--Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne
au contraire, je vous prie de le croire qui est  votre disposition.

-- qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement
touch de cette rponse, et que puis-je faire qui vous soit agrable?

--Je me nomme le baron Ren de Valef, rpondit le cavalier.

--Pardon, monsieur le baron, interrompit le capitaine, mais je crois
avoir, dans les guerres de Flandre, connu une famille de ce nom.

--C'est la mienne, monsieur, attendu que je suis Ligeois d'origine.

Les deux interlocuteurs se salurent de nouveau.

--Vous saurez donc, continua le baron de Valef, que le chevalier Raoul
d'Harmental, un de mes amis intimes, a ramass cette nuit, de compagnie
avec moi, une mauvaise querelle qui doit finir ce matin par une
rencontre; nos adversaires taient trois et nous n'tions que deux. Je
me suis donc rendu ce matin chez le marquis de Gac et chez le comte de
Surgis, mais par malheur ni l'un ni l'autre n'avait pass la nuit dans
son lit. Si bien que, comme l'affaire ne pouvait pas se remettre,
attendu que je pars dans deux heures pour l'Espagne, et qu'il nous
fallait absolument un second ou plutt un troisime, je suis venu
m'installer sur le pont Neuf avec l'intention de m'adresser au premier
gentilhomme qui passerait. Vous tes pass, je me suis adress  vous.

--Et vous avez, pardieu, bien fait! Touchez l, baron je suis votre
homme.

Et pour quelle heure, s'il vous plat, est la rencontre?

--Pour neuf heures et demie, ce matin.

--O la chose doit-elle se passer?

-- la porte Maillot.

--Diable! il n'y a pas de temps  perdre! Mais vous tes  cheval et moi
 pied: comment allons-nous arranger cela?

--Il y aurait un moyen, capitaine.

--Lequel?

--C'est que vous me fissiez l'honneur de monter en croupe.

--Volontiers, monsieur le baron.

--Je vous prviens seulement, ajouta le jeune seigneur avec un lger
sourire, que mon cheval est un peu vif.

--Oh! je le reconnais, dit le capitaine en se reculant d'un pas et
jetant sur le bel animal un coup d'oeil de connaisseur. Ou je me trompe
fort, ou il est n entre les montagnes de Grenade et la Sierra-Morena.
J'en montais un pareil  Almanza, et je l'ai plus d'une fois fait
coucher comme un mouton quand il voulait m'emporter au galop, et cela
rien qu'en le serrant avec mes genoux.

--Alors vous me rassurez.  cheval donc, capitaine, et  la porte
Maillot!

--M'y voil, monsieur le baron.

Et, sans se servir de l'trier que lui laissait libre le jeune seigneur,
d'un seul lan le capitaine se trouva en croupe.

Le baron avait dit vrai: son cheval n'tait point habitu  une si
lourde charge; aussi essaya-t-il d'abord de s'en dbarrasser; mais le
capitaine non plus n'avait point menti, et l'animal sentit bientt qu'il
avait affaire  plus forts que lui. De sorte qu'aprs deux ou trois
carts qui n'eurent d'autres rsultats que de faire valoir aux yeux des
passants l'adresse des deux cavaliers, il prit le parti de l'obissance,
et descendit au grand trot le quai de l'cole, qui,  cette poque,
n'tait encore qu'un port, traversa, toujours du mme train, le quai du
Louvre et le quai des Tuileries, franchit la porte de la Confrence, et,
laissant  gauche le chemin de Versailles, enfila la grande avenue des
Champs-lyses qui conduit aujourd'hui  l'arc de triomphe de l'toile.
Parvenu au pont d'Antin le baron de Valef ralentit un peu l'allure de
son cheval car il vit qu'il avait tout le temps d'arriver  la porte
Maillot vers l'heure convenue. Le capitaine profita de ce moment de
rpit.

--Maintenant, monsieur, sans indiscrtion, dit-il, puis-je vous demander
pour quelle raison nous allons nous battre? J'ai besoin; vous comprenez,
d'tre instruit de cela pour rgler ma conduite envers mon adversaire,
et pour savoir si la chose vaut la peine que je le tue.

--C'est trop juste, capitaine, rpondit le baron. Voici les faits tels
qu'ils se sont passs. Nous soupions hier soir chez la Fillon. Il n'est
pas que vous ne connaissiez la Fillon, capitaine?

--Pardieu! c'est moi qui l'ai lance dans le monde, en 1705, avant mes
campagnes d'Italie.

--Eh bien! rpondit en riant le baron, vous pouvez vous vanter,
capitaine, d'avoir form l une lve qui vous fait honneur! Bref, nous
soupions donc chez elle tte  tte avec d'Harmental.

--Sans aucune crature du beau sexe? demanda le capitaine.

--Oh! mon Dieu! oui. Il faut vous dire que d'Harmental est une espce de
trappiste, n'allant chez la Fillon que de peur de passer pour n'y point
aller, n'aimant qu'une femme  la fois, et amoureux pour le quart
d'heure de la petite d'Averne, la femme du lieutenant aux gardes.

--Trs bien.

--Nous tions donc l parlant de nos affaires, lorsque nous entendmes
une joyeuse socit qui entrait dans le cabinet  ct du ntre. Comme
ce que nous avions  nous dire ne regardait personne, nous fmes silence
et ce fut nous qui, sans le vouloir, coutmes la conversation de nos
voisins. Or, voyez ce que c'est que le hasard! nos voisins parlaient
justement de la seule chose qu'il aurait fallu que nous n'entendissions
pas.

--De la matresse du chevalier, peut-tre?

--Vous l'avez dit. Aux premiers mots qui m'arrivrent de leurs discours,
je me levai pour emmener Raoul; mais, au lieu de me suivre, il me mit la
main sur l'paule et me fit rasseoir.

--Ainsi donc, disait une voix, Philippe en tient pour la petite
d'Averne?

--Depuis la fte de la marchale d'Estres, o, dguise en Vnus, elle
lui a donn un ceinturon d'pe accompagn de vers o elle le comparait
 Mars.

--Mais il y a dj huit jours, dit une troisime voix.

--Oui, rpondit la premire. Oh! elle a fait une espce de dfense, soit
qu'elle tnt vritablement  ce pauvre d'Harmental, soit qu'elle st que
le rgent n'aime que ce qui lui rsiste. Enfin, ce matin, en change
d'une corbeille pleine de fleurs et de pierreries, elle a bien voulu
rpondre qu'elle recevrait ce soir Son Altesse:

--Ah! ah! dit le capitaine, je commence  comprendre. Le chevalier s'est
fch?

--Justement; au lieu d'en rire, comme nous aurions fait vous ou moi, du
moins je l'espre, et de profiter de cette circonstance pour se faire
rendre son brevet de colonel, qu'on lui a t sous le prtexte de faire
des conomies, d'Harmental devint si ple que je crus qu'il allait
s'vanouir. Puis, s'approchant de la cloison et frappant du poing pour
qu'on ft silence:

--Messieurs, dit-il, je suis fch de vous contredire, mais celui de
vous qui a avanc que madame d'Averne avait accord un rendez-vous au
rgent, ou  tout autre, en a menti.

--C'est moi, monsieur, qui ait dit la chose et qui la soutiens, rpondit
la premire voix; et s'il y a en elle quelque chose qui vous dplaise,
je me nomme Lafare, capitaine aux gardes.

--Et moi, Fargy, dit la seconde voix.

--Et moi, Ravanne, dit la troisime voix.

--Trs bien, messieurs, reprit d'Harmental. Demain, de neuf heures 
neuf heures et demie,  la porte Maillot. Et il vint se rasseoir en face
de moi. Ces messieurs parlrent d'autre chose, et nous achevmes notre
souper. Voil toute l'affaire, capitaine, et vous en savez maintenant
autant que moi.

Le capitaine fit entendre une espce d'exclamation qui voulait dire:
Tout cela n'est pas bien grave, mais, malgr cette demi-dsapprobation
de la susceptibilit du chevalier, il n'en rsolut pas moins de soutenir
de son mieux la cause dont il tait devenu si inopinment le champion,
quelque dfectueuse que cette cause lui part dans son principe.
D'ailleurs, en et-il eu l'intention, il tait trop tard pour reculer.
On tait arriv  la porte Maillot, et un jeune cavalier, qui paraissait
attendre, et qui avait aperu de loin le baron et le capitaine, venait
de mettre son cheval au galop, et s'approchait rapidement. C'tait le
chevalier d'Harmental.

--Mon cher chevalier, dit le baron de Valef en changeant avec lui une
poigne de main, permets qu' dfaut d'un ancien ami, je t'en prsente
un nouveau. Ni Surgis ni Gac, n'taient  la maison; j'ai fait
rencontre de monsieur sur le pont Neuf, je lui ai expos notre embarras
et il s'est offert  nous en tirer avec une merveilleuse grce.

--C'est donc une double reconnaissance que je te dois, mon cher Valef,
rpondit le chevalier en jetant sur le capitaine un regard dans lequel
perait une lgre nuance d'tonnement, et  vous, monsieur,
continua-t-il, des excuses de ce que je vous jette ainsi tout d'abord et
pour faire connaissance dans une si mchante affaire; mais vous
m'offrirez un jour ou l'autre l'occasion de prendre ma revanche, je
l'espre, et je vous prie, le cas chant, de disposer de moi comme j'ai
dispos de vous.

--Bien dit, chevalier, rpondit le capitaine en sautant  terre, et vous
avez des manires avec lesquelles on me ferait aller au bout du monde.
Le proverbe a raison: il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent
pas.

--Quel est cet original? demanda tout bas d'Harmental  Valef, tandis
que le capitaine marquait des appels du pied droit pour se remettre les
jambes.

--Ma foi! je l'ignore, dit Valef; mais ce que je sais, c'est que sans
lui nous tions fort empchs. Quelque pauvre officier de fortune, sans
doute, que la paix a mis  l'cart comme tant d'autres. D'ailleurs, nous
le jugerons tout  l'heure  la besogne.

--Eh bien! dit le capitaine, s'animant  l'exercice qu'il prenait, o
sont nos muguets, chevalier? Je me sens en veine ce matin.

--Quand je suis venu au-devant de vous, rpondit d'Harmental, ils
n'taient point encore arrivs; mais j'apercevais au bout de l'avenue
une espce de carrosse de louage qui leur servira d'excuse s'ils sont en
retard. Au reste, ajouta le chevalier en tirant de son gousset une trs
belle montre garnie de brillants, il n'y a point de temps perdu, car 
peine s'il est neuf heures et demie.

--Allons donc au-devant d'eux, dit Valef en descendant  son tour de
cheval et en jetant la bride aux mains du valet de d'Harmental; car,
s'ils arrivaient au rendez-vous tandis que nous bavardons ici, c'est
nous qui aurions l'air de nous faire attendre.

--Tu as raison, dit d'Harmental.

Et, mettant pied  terre  son tour, il s'avana vers l'entre du bois,
suivi de ses deux compagnons.

--Ces messieurs ne commandent rien? demanda le propritaire du
restaurant, qui se tenait sur la porte, attendant pratique.

--Si fait, matre Durand, rpondit d'Harmental, qui ne voulait pas, de
peur d'tre drang, avoir l'air d'tre venu pour autre chose que pour
une promenade. Un djeuner pour trois! Nous allons faire un tour d'alle
et nous revenons.

Et il laissa tomber trois louis dans la main de l'htelier.

Le capitaine vit reluire l'une aprs les autres les trois pices d'or,
et calcula avec la rapidit d'un amateur consomm ce que l'on pouvait
avoir au bois de Boulogne pour soixante-douze livres; mais comme il
connaissait celui  qui il avait affaire, il jugea qu'une recommandation
de sa part ne serait point inutile; en consquence, s'approchant  son
tour du matre d'htel:

--Ah ! gargotier mon ami, lui dit-il, tu sais que je connais la valeur
des choses, et que ce n'est point  moi qu'on peut en faire croire sur
le total d'une carte? Que les vins soient fins et varis, et que le
djeuner soit copieux, ou je te casse les os! Tu entends?

--Soyez tranquille, capitaine, rpondit matre Durand; ce n'est pas une
pratique comme vous que je voudrais tromper.

C'est bien. Il y a douze heures que je n'ai mang: rgle-toi l-dessus.

L'htelier s'inclina en homme qui savait ce que cela voulait dire et
reprit le chemin de sa cuisine, commenant  croire qu'il avait fait une
moins bonne affaire qu'il n'avait d'abord espr. Quant au capitaine,
aprs lui avoir fait un dernier signe de recommandation moiti amical,
moiti menaant, il doubla le pas et rejoignit le chevalier et le baron,
qui s'taient arrts pour l'attendre.

Le chevalier ne s'tait pas tromp  l'endroit du carrosse de louage. Au
dtour de la premire alle, il aperut ses trois adversaires qui en
descendaient. C'taient, comme nous l'avons dj dit, le marquis de
Lafare, le comte de Fargy et le chevalier de Ravanne.

Que nos lecteurs nous permettent de leur donner quelques courts dtails
sur ces trois personnages, que nous verrons plusieurs fois reparatre
dans le cours de cette histoire.

Lafare, le plus connu des trois, grce aux posies qu'il a laisses, et
 la carrire militaire qu'il a parcourue, tait un homme de trente-six
 trente-huit ans, de figure ouverte et franche, d'une gat et d'une
bonne humeur intarissables, toujours prt  tenir tte  tout venant 
table, au jeu et aux armes, sans rancune et sans fiel, fort couru du
beau sexe et fort aim du rgent, qui l'avait nomm son capitaine des
gardes, et qui, depuis dix ans qu'il l'admettait dans son intimit,
l'avait trouv son rival quelquefois, mais son fidle serviteur
toujours. Aussi le prince, qui avait l'habitude de donner des surnoms 
tous ses rous et  toutes ses matresses, ne le dsignait-il jamais que
par celui de bon enfant. Cependant, depuis quelque temps, la popularit
de Lafare, si bien tablie qu'elle ft par de recommandables
antcdents, baissait fort parmi les femmes de la cour et les filles de
l'opra. Le bruit courait tout haut qu'il se donnait le ridicule de
devenir un homme rang. Il est vrai que quelques personnes, afin de lui
conserver sa rputation, disaient tout bas que cette conversion
apparente n'avait d'autre cause que la jalousie de mademoiselle de
Conti, fille de madame la duchesse et petite-fille du grand Cond,
laquelle assurait-on, honorait le capitaine des gardes de monsieur le
rgent d'une affection toute particulire. Au reste, sa liaison avec le
duc de Richelieu, qui passait de son ct pour tre l'amant de
mademoiselle de Charolais, donnait une nouvelle consistance  ce bruit.

Le comte de Fargy, que l'on appelait habituellement le beau Fargy, en
substituant l'pithte qu'il avait reue de la nature au titre que lui
avaient lgu ses pres, tait cit, comme l'indique son nom, pour le
plus beau garon de son poque. Ce qui, dans ce temps de galanterie,
imposait des obligations devant lesquelles il n'avait jamais recul, et
dont il s'tait toujours tir avec honneur. En effet, il tait
impossible d'tre mieux pris dans sa taille que ne l'tait Fargy.
C'tait  la fois une de ces natures lgantes et fortes, souples et
vivaces, qui semblent doues des qualits les plus opposes des hros de
roman de ces temps-l. Joignez  cela une tte charmante qui runissait
les beauts les plus opposes, c'est--dire des cheveux noirs et des
yeux bleus, des traits fortement arrts et un teint de femme. Ajoutez 
cet ensemble de l'esprit, de la loyaut, du courage autant qu'homme du
monde, et vous aurez une ide de la haute considration dont devait
jouir Fargy auprs de la socit de cette folle poque, si bonne
apprciatrice de ces diffrents genres de mrite.

Quant au chevalier de Ravanne, qui nous a laiss sur sa jeunesse des
mmoires si tranges que, malgr leur authenticit, on est toujours
tent de les croire apocryphes, c'tait alors un enfant  peine hors de
page, riche et de grande maison, qui entrait dans la vie par sa porte
dore, et qui courait droit au plaisir qu'elle promet avec toute la
fougue, l'imprudence et l'avidit de la jeunesse. Aussi outrait-il,
comme on a l'habitude de le faire  dix-huit ans, tous les vices et
toutes les qualits de son poque. On comprend donc facilement quel
tait son orgueil de servir de second  des hommes comme Lafare et Fargy
dans une rencontre qui devait avoir quelque retentissement dans les
ruelles et dans les petits soupers.




Chapitre 2


Aussitt que Lafare, Fargy et Ravanne virent dboucher leurs adversaires
 l'angle de l'alle, ils marchrent de leur ct au-devant d'eux.
Arrivs  dix pas les uns des autres, tous mirent le chapeau  la main
et se salurent avec cette lgante politesse qui tait, en pareille
circonstance, un des caractres de l'aristocratie du dix-huitime
sicle, et firent quelques pas ainsi, tte nue et le sourire sur les
lvres, si bien qu'aux yeux d'un passant qui n'aurait point t inform
de la cause de leur runion, ils auraient eu l'air d'amis enchants de
se rencontrer.

--Messieurs, dit le chevalier d'Harmental,  qui la parole appartenait
de droit, j'espre que ni vous ni moi n'avons t suivis; mais il
commence  se faire un peu tard, et nous pourrions tre drangs ici; je
crois donc qu'il serait bon de gagner tout d'abord un endroit plus
cart o nous soyons plus  notre aise pour vider la petite affaire qui
nous rassemble.

--Messieurs, dit Ravanne, j'ai ce qu'il vous faut:  cent pas d'ici 
peine, une vritable chartreuse; vous vous croirez dans la Thbade.

--Alors, suivons l'enfant, dit le capitaine; l'innocence mne au salut!

Ravanne se retourna et toisa des pieds  la tte notre ami au ruban
orange.

--Si vous n'avez d'engagement avec personne, mon grand monsieur, dit le
jeune page d'un ton goguenard, je rclamerai la prfrence.

--Un instant, un instant, Ravanne, interrompit Lafare. J'ai quelques
explications  donner  monsieur d'Harmental.

--Monsieur Lafare, rpondit le chevalier votre courage est si
parfaitement connu que les explications que vous m'offrez sont une
preuve de dlicatesse dont, croyez-moi bien, je vous sais un gr
parfait; mais ces explications ne feraient que nous retarder
inutilement, et nous n'avons, je crois, pas de temps  perdre.

--Bravo! dit Ravanne; voil ce qui s'appelle parler, chevalier; une fois
que nous nous serons coup la gorge, j'espre que vous m'accorderez
votre amiti. J'ai fort entendu parler de vous en bon lieu, et il y a
longtemps que je dsirais faire votre connaissance.

Les deux hommes se salurent de nouveau.

--Allons, allons, Ravanne, dit Fargy, puisque tu t'es charg d'tre
notre guide, montre-nous le chemin.

Ravanne sauta aussitt dans le bois comme un jeune faon. Ses cinq
compagnons le suivirent. Les chevaux de main et le carrosse de louage
restrent sur la route.

Au bout de dix minutes de marche, pendant lesquelles les six adversaires
avaient gard le plus profond silence, soit de peur d'tre entendus,
soit par ce sentiment naturel qui fait qu'au moment de courir un danger
l'homme se replie un instant sur lui-mme, on se trouva au milieu d'une
clairire entoure de tous cts d'un rideau d'arbres.

--Eh bien! messieurs, dit Ravanne en jetant un regard satisfait autour
de lui, que dites-vous de la localit?

--Je dis que si vous vous vantez de l'avoir dcouverte dit le capitaine,
vous me faites l'effet d'un drle de Christophe Colomb! Vous n'aviez
qu' me dire que c'tait ici que vous vouliez aller, et je vous y aurais
conduit les yeux ferms, moi.

--Eh bien! monsieur, rpondit Ravanne, nous tacherons que vous en
sortiez comme vous y seriez venu.

--Vous savez que c'est  vous que j'ai affaire, monsieur de Lafare, dit
d'Harmental en jetant son chapeau sur l'herbe.

--Oui, monsieur, rpondit le capitaine des gardes en suivant l'exemple
du chevalier; et je sais aussi que rien ne pouvait me faire tout  la
fois plus d'honneur et de peine qu'une rencontre avec vous, surtout pour
un pareil motif.

D'Harmental sourit en homme pour qui cette fleur de politesse n'tait
point perdue, mais il n'y rpondit qu'en mettant l'pe  la main.

--Il parat, mon cher baron, dit Fargy s'adressant  Valef, que vous
tes sur le point de partir pour l'Espagne?

--Je devais partir cette nuit mme, mon cher comte rpondit Valef, et il
n'a fallu rien moins que le plaisir que je me promettais  vous voir ce
matin pour me dterminer  rester jusqu' cette heure, tant j'y vais
pour choses importantes.

--Diable! voil qui me dsole, reprit Fargy en tirant son pe; car si
j'avais le malheur de vous retarder, vous tes homme  m'en vouloir mal
de mort.

--Non point. Je saurais que c'est par pure amiti, mon cher comte,
rpondit Valef. Ainsi, faites de votre mieux et tout de bon, je vous
prie, car je suis  vos ordres.

--Allons donc, allons donc, monsieur, dit Ravanne au capitaine, qui
pliait proprement son habit et le posait prs de son chapeau; vous voyez
bien que je vous attends.

--Ne nous impatientons pas, mon beau jeune homme, dit le vieux soldat en
continuant ses prparatifs avec le flegme goguenard qui lui tait
naturel. Une des qualits les plus essentielles sous les armes, c'est le
sang-froid. J'ai t comme vous  votre ge, mais au troisime ou
quatrime coup d'pe que j'ai reu, j'ai compris que je faisais fausse
route, et je suis revenu dans le droit chemin. L! ajouta-t-il en tirant
enfin son pe, qui, nous l'avons dit, tait de la plus belle longueur.

--Peste, monsieur! dit Ravanne en jetant un coup d'oeil sur l'arme de
son adversaire, que vous avez l une charmante colichemarde! Elle me
rappelle la matresse-broche de la cuisine de ma mre, et je suis dsol
de ne pas avoir dit au matre d'htel de me l'apporter pour faire votre
partie.

--Votre mre est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine; j'ai
entendu parler de toutes deux avec de grands loges, monsieur le
chevalier, rpondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je
serais dsol de vous enlever  l'une et  l'autre pour une misre comme
celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez
donc tout bonnement que vous prenez une leon avec votre matre d'armes,
et tirez  fond.

La recommandation tait inutile; Ravanne tait exaspr de la
tranquillit de son adversaire,  laquelle, malgr son courage, son sang
jeune et ardent ne lui laissait pas l'esprance d'atteindre. Aussi se
prcipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les pes se
trouvrent engages jusqu' la poigne. Le capitaine fit un pas en
arrire.

--Ah! vous rompez, mon grand monsieur, s'cria Ravanne.

--Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, rpondit le capitaine;
c'est un axiome de l'art que je vous invite  mditer. D'ailleurs, je ne
suis pas fch d'tudier votre jeu. Ah! vous tes lve de Berthelot 
ce qu'il me parat. C'est un bon matre, mais il a un grand dfaut:
c'est de ne pas apprendre  parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en
ripostant par un coup de seconde  un coup droit, si je m'tais fendu,
je vous enfilais comme une mauviette.

Ravanne tait furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la
pointe de l'pe de son adversaire, mais si lgrement pose qu'il et
pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa colre redoubla de
la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multiplirent
plus presses encore qu'auparavant.

--Allons, allons, dit le capitaine, voil que vous perdez la tte
maintenant, et que vous cherchez  m'borgner. Fi donc! jeune homme, fi
donc!  la poitrine, morbleu! Ah! vous revenez  la figure? Vous me
forcerez de vous dsarmer! Encore? Allez ramasser votre pe, jeune
homme, et revenez  cloche-pied, cela vous calmera.

Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne  vingt
pas de lui.

Cette fois, Ravanne profita de l'avis; il alla lentement ramasser son
pe et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la
sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme tait ple comme sa
veste de satin, sur laquelle apparaissait une lgre goutte de sang.

--Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant;
mais ma rencontre avec vous aidera, je l'espre  faire de moi un homme.
Encore quelques passes, s'il vous plat, afin qu'il ne soit pas dit que
vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde.

Le capitaine avait raison: il ne manquait au chevalier que du calme pour
en faire sous les armes un homme  craindre. Aussi, au premier coup de
cette troisime reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter  sa propre
dfense toute son attention; mais lui-mme avait dans l'art de l'escrime
une trop grande supriorit pour que son jeune adversaire pt reprendre
avantage sur lui. Les choses se terminrent comme il tait facile de le
prvoir: le capitaine fit sauter une seconde fois l'pe des mains de
Ravanne; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-mme et avec une
politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable.

--Monsieur le chevalier, lui dit-il en la lui rendant, vous tes un
brave jeune homme; mais, croyez-en un vieux coureur d'acadmies et de
tavernes, qui a fait, avant que vous ne fussiez n, les guerres de
Flandre; quand vous tiez au berceau, celles d'Italie, et quand vous
tiez aux pages, celles d'Espagne: changez de matre; laissez l
Berthelot, qui vous a montr tout ce qu'il sait; prenez Bois-Robert, et
je veux que le diable m'emporte si dans six mois vous ne m'en remontrez
pas  moi-mme!

--Merci de la leon, monsieur dit Ravanne en tendant la main au
capitaine, tandis que deux larmes, qu'il n'tait point le matre de
retenir, coulaient le long de ses joues; elle me profitera, je l'espre.
Et, recevant son pe des mains du capitaine, il fit ce que celui-ci
avait dj fait, il la remit au fourreau.

Tous deux reportrent alors les yeux sur leurs compagnons pour voir o
en taient les choses. Le combat tait fini. Lafare tait assis sur
l'herbe, le dos appuy  un arbre: il avait reu un coup d'pe qui
devait lui traverser la poitrine; mais heureusement, la pointe du fer
avait rencontr une cte et avait gliss le long de l'os, de sorte que
la blessure paraissait au premier abord plus grave qu'elle ne l'tait en
effet; il n'en tait pas moins vanoui, tant la commotion avait t
violente. D'Harmental,  genoux devant lui, pongeait le sang avec son
mouchoir.

Fargy et Valef avaient fait coup fourr: l'un avait la cuisse traverse,
l'autre le bras  jour. Tous deux se faisaient des excuses et se
promettaient de n'en tre que meilleurs amis  l'avenir.

--Tenez, jeune homme, dit le capitaine  Ravanne en lui montrant les
diffrents pisodes du champ de bataille, regardez cela et mditez;
voil le sang de trois braves gentilshommes qui coule probablement pour
une drlesse!

--Ma foi! rpondit Ravanne tout  fait calm, je crois que vous avez
raison, capitaine, et vous pourriez bien tre le seul de nous tous qui
ayez le sens commun.

En ce moment, Lafare ouvrit les yeux et reconnut d'Harmental dans
l'homme qui lui portait secours.

--Chevalier, lui dit-il, voulez-vous suivre un conseil d'ami?
Envoyez-moi une espce de chirurgien que vous trouverez dans la voiture,
et que j'ai amen  tout hasard; puis, gagnez Paris au plus vite,
montrez-vous ce soir au bal de l'opra, et si l'on vous demande de mes
nouvelles, dites qu'il y a huit jours que vous ne m'avez vu. Quant 
moi, vous pouvez tre parfaitement tranquille, votre nom ne sortira
point de ma bouche. Au reste, s'il vous arrivait quelque mauvaise
discussion avec la conntable, faites-le-moi savoir au plus tt, et nous
nous arrangerions de manire que la chose n'et pas de suite.

--Merci, monsieur le marquis, rpondit d'Harmental; je vous quitte parce
que je sais vous laisser en meilleures mains que les miennes; autrement,
croyez-moi, rien n'aurait pu me sparer de vous avant que je vous visse
couch dans votre lit.

--Bon voyage, mon cher Valef! dit Fargy, car je ne pense pas que ce soit
cette gratignure qui vous empche de partir.  votre retour, n'oubliez
pas que vous avez un ami, place Louis-le-Grand, n 14.

--Et vous, mon cher Fargy, si vous avez quelque commission pour Madrid,
vous n'avez qu' le dire, et vous pouvez compter qu'elle sera faite avec
l'exactitude et le zle d'un bon camarade.

Et les deux amis, se donnrent une poigne de main, comme s'il ne
s'tait absolument rien pass.

--Adieu, jeune homme, adieu, dit le capitaine  Ravanne. N'oubliez pas
le conseil que je vous ai donn: laissez l Berthelot et prenez
Bois-Robert; surtout soyez calme, rompez dans l'occasion, parez  temps,
et vous serez une des plus fines lames du royaume de France. Ma
colichemarde dit bien des choses agrables  la matresse-broche de
madame votre mre.

Ravanne, quelle que ft sa prsence d'esprit, ne trouva rien  rpondre
au capitaine; il se contenta de le saluer, et s'approcha de Lafare, qui
lui parut le plus malade des deux blesss.

Quant  d'Harmental,  Valef et au capitaine, ils gagnrent l'alle o
ils retrouvrent le carrosse de louage, et dans le carrosse le
chirurgien qui faisait un somme. D'Harmental le rveilla et lui annona,
en lui montrant le chemin qu'il devait suivre, que le marquis de Lafare
et le comte de Fargy avaient besoin de ses services. Il ordonna en outre
 son valet de descendre de cheval et de suivre le chirurgien, afin de
lui servir d'aide; puis, se retournant vers le capitaine:

--Capitaine, lui dit-il, je crois qu'il ne serait pas prudent d'aller
manger le djeuner que nous avions command; recevez donc tous mes
remerciements pour le coup de main que vous m'avez donn, et, en
souvenir de moi, comme vous tes  pied,  ce qu'il me parat, veuillez
accepter un de mes deux chevaux. Vous pouvez prendre au hasard: ce sont
de bonnes btes; la plus mauvaise des deux ne vous laissera pas dans
l'embarras quand vous n'aurez besoin que de lui faire faire huit  dix
lieues en une heure.

--Ma foi! chevalier, rpondit le capitaine en jetant de ct un regard
sur le cheval qui lui tait offert si gnreusement, il ne fallait rien
pour cela; entre gentilshommes, le sang et la bourse sont choses qui se
prtent tous les jours. Mais vous faites les choses de si bonne grce
que je ne saurais vous refuser. Si vous aviez jamais besoin de moi pour
quelque chose que ce ft, souvenez-vous, en revanche, que je suis 
votre service.

--Et le cas chant, monsieur, o vous retrouverai-je? demanda en
souriant d'Harmental.

--Je n'ai pas de domicile bien arrt, chevalier; mais vous aurez
toujours de mes nouvelles en allant chez la Fillon, en demandant la
Normande, et en vous informant  elle du capitaine Roquefinette.

Et comme les deux jeunes gens remontaient chacun sur son cheval le
capitaine en fit autant, non sans remarquer en lui-mme que le chevalier
d'Harmental lui avait laiss le plus beau des trois.

Alors, comme ils taient prs d'un carrefour, chacun prit sa route et
s'loigna au grand galop.

Le baron de Valef rentra par la barrire de Passy et se rendit droit 
l'Arsenal, prit les commissions de la duchesse du Maine, de la maison de
laquelle il tait, et partit le mme jour pour l'Espagne.

Le capitaine Roquefinette fit trois ou quatre tours au pas, au trot et
au galop dans le bois de Boulogne, afin d'apprcier les diffrentes
qualits de sa monture, et ayant reconnu que c'tait, comme l'avait dit
le chevalier, un animal de belle et bonne race, il revint fort satisfait
chez matre Durand, o il mangea  lui seul le djeuner qui tait
command pour trois.

Le mme jour, il conduisit son cheval au march aux chevaux, et le
vendit soixante louis. C'tait la moiti de ce qu'il valait, mais il
faut savoir faire des sacrifices quand on veut raliser promptement.

Quant au chevalier d'Harmental, il prit l'alle de la Muette, regagna
Paris par la grande avenue des Champs-lyses, et trouva en rentrant
chez lui, rue de Richelieu, deux lettres qui l'attendaient.

L'une de ces deux lettres tait d'une criture si bien connue  lui
qu'il tressaillit de tout son corps en la regardant, et qu'aprs y avoir
port la main avec la mme hsitation que s'il allait toucher un charbon
ardent, il l'ouvrit avec un tremblement qui dcelait l'importance qu'il
y attachait. Elle contenait ce qui suit:

Mon cher chevalier,

On n'est pas matre de son coeur, vous le savez, et c'est une des
misres de notre nature que de ne pouvoir longtemps aimer ni la mme
personne ni la mme chose. Quant  moi je veux au moins avoir sur les
autres femmes le mrite de ne pas tromper celui qui a t mon amant. Ne
venez donc pas  votre heure accoutume car on vous dirait que je n'y
suis pas, et je suis si bonne que je ne voudrais pas risquer l'me d'un
valet ou d'une femme de chambre en leur faisant faire un si gros
mensonge.

Adieu, mon cher chevalier; ne gardez point de moi un trop mauvais
souvenir, et faites que je pense encore de vous dans dix ans ce que j'en
pense  cette heure, c'est--dire que vous tes un des plus galants
gentilshommes de France.

Sophie d'Averne.

--Mordieu! s'cria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante
table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tu ce pauvre Lafare,
je ne m'en serais consol de ma vie!

Aprs cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit
 marcher de sa porte  sa fentre d'un air qui prouvait que le pauvre
garon avait encore besoin de quelques dceptions de ce genre pour tre
 la hauteur de la morale philosophique que lui prchait la belle
infidle. Puis, aprs quelques tours, il aperut  terre la seconde
lettre, qu'il avait compltement oublie. Deux ou trois fois encore il
passa prs d'elle en la regardant avec une superbe indiffrence; enfin,
comme il pensa qu'elle ferait peut-tre diversion  la premire il la
ramassa ddaigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'criture, qui
lui tait inconnue, chercha la signature, qui tait absente, et, ramen
par cet air de mystre  quelque curiosit, il lut ce qui suit:

Chevalier,

Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le coeur la
moiti du courage que vos amis prtendent y reconnatre, on est prt 
vous offrir une entreprise digne de vous et dont le rsultat sera  la
fois de vous venger de l'homme que vous dtestez le plus au monde et de
vous conduire  un but si brillant que, dans vos plus beaux rves, vous
n'avez jamais rien espr de pareil. Le bon gnie qui doit vous mener
par ce chemin enchant, et auquel il faut vous fier entirement, vous
attendra ce soir, de minuit  deux heures, au bal de l'Opra. Si vous y
venez sans masque, il ira  vous; si vous y venez masqu, vous le
reconnatrez  un ruban violet qu'il portera sur l'paule gauche. Le mot
d'ordre est: Ssame, ouvre-toi! Prononcez-le hardiment, et vous verrez
s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba.

-- la bonne heure! dit d'Harmental; et si le gnie au ruban violet
tient seulement la moiti de sa promesse, ma foi! il a trouv son homme!




Chapitre 3


Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est
ncessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, tait
l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique
cette famille n'et jamais jou un rle important dans l'histoire, elle
ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait
acquise, soit par elle-mme, soit par ses alliances. Ainsi, le pre du
chevalier, le sire Gaston d'Harmental, tant venu en 1682  Paris, et
ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait,
haut la main, ses preuves de 1399, opration hraldique qui, s'il faut
en croire un mmoire du parlement, aurait fort embarrass plus d'un duc
et pair. D'un autre ct, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant
t nomm chevalier de l'Ordre,  la promotion de 1694, avait avou, en
faisant reconnatre ses seize quartiers que le plus beau de son visage,
comme on le disait alors, tait fait des d'Harmental, avec qui ses
anctres taient en alliance depuis trois cents ans. En voil donc assez
pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'poque sur laquelle
nous crivons.

Le chevalier n'tait ni pauvre ni riche, c'est--dire que son pre en
mourant lui avait laiss une terre situe dans les environs de Nevers,
laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille
livres de rente.

C'tait de quoi vivre fort grandement dans sa province; mais le
chevalier avait reu une excellente ducation, et il se sentait une
grande ambition dans le coeur; il avait donc,  sa majorit,
c'est--dire vers 1711, quitt sa province, et tait accouru  Paris.

Sa premire visite avait t pour le comte de Torigny, sur lequel il
comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement,  cette poque,
le comte de Torigny n'y tait pas lui-mme. Mais comme il se souvenait
toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille
d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le
chevalier de Villarceaux qui n'avait rien  refuser  son ami le comte
de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon.

Madame de Maintenon avait une qualit: c'tait d'tre reste l'amie de
ses anciens amants. Elle reut parfaitement le chevalier d'Harmental,
grce aux vieux souvenirs qui le recommandaient auprs d'elle, et
quelques jours aprs le marchal de Villars tant venu lui faire sa
cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune
protg, que le marchal, enchant de trouver une occasion d'tre
agrable  cette reine in partibus, rpondit qu' compter de cette heure
il attachait le chevalier d'Harmental  sa maison militaire, et
s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne
opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui.

Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une
pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu tait dfinitive.

Louis XIV en tait arriv  la dernire priode de son rgne,  l'poque
des revers. Tallard et Marsin avaient t battus  Hochstett, Villeroy 
Ramillies, et Villars lui-mme, le hros de Friedlingen, venait de
perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eugne.
L'Europe, un instant touffe sous la main de Colbert et de Louvois,
ragissait tout entire contre la France. La situation des affaires
tait extrme; le roi, comme un malade dsespr qui change  chaque
heure de mdecin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai
nouveau rvlait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus
soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir  faire la paix. Vainement
elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses frontires: ce
n'tait point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donnt passage
aux armes ennemies  travers la France pour aller chasser son
petit-fils du trne de Charles II, et qu'il livrt comme places de
sret Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne,  moins qu'il n'aimt
mieux, dans un an pour tout dlai, le dtrner lui-mme  force ouverte.
Voil  quelles conditions une trve tait accorde au vainqueur des
Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille;  celui
qui, jusque-l, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et
la guerre;  celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le
chtieur des nations, le grand, l'immortel;  celui enfin pour lequel,
depuis un demi-sicle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on
mesurait l'alexandrin, on puisait l'encens.

Louis XIV avait pleur en plein conseil.

Ces larmes avaient produit une arme, et cette arme avait t donne 
Villars.

Villars marcha droit  l'ennemi, dont le camp tait  Denain, et qui,
les yeux fixs sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa scurit.
Jamais responsabilit plus grande n'avait charg une tte. Sur un coup
de d, Villars allait jouer le salut de la France.

Les allis avaient tabli, entre Denain et Marchiennes, une ligne de
fortifications que, dans leur orgueil anticip, Albemarle et Eugne
appelaient la grande route de Paris. Villars rsolut d'enlever Denain
par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eugne.

Il fallait, pour russir dans une si audacieuse entreprise, tromper non
seulement l'arme ennemie, mais l'arme franaise, le succs de ce coup
de main tant dans son impossibilit mme.

Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de
Landrecies. Une nuit,  une heure convenue toute son arme s'branle et
marche dans la direction de cette ville. Tout  coup l'ordre est donn
d'obliquer  gauche; le gnie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars
franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on
croyait impraticables, et o le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'
la ceinture; il marche droit aux premires redoutes, et les emporte
presque sans coup frir, s'empare successivement d'une lieue de
fortifications, atteint Denain, franchit le foss qui l'entoure, pntre
dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune protg,
le chevalier d'Harmental, qui lui prsente l'pe d'Albemarle, qu'il
venait de faire prisonnier.

En ce moment, on annonce l'arrive d'Eugne. Villars se retourne,
atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare
et attend. L, le vritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a
t qu'une escarmouche. Eugne pousse attaque sur attaque, revient sept
fois  la tte de ce pont briser ses meilleures troupes contre
l'artillerie qui le protge et contre les baonnettes qui le dfendent;
enfin ayant ses habits cribls de balles, tout sanglant de deux
blessures, monte sur son troisime cheval, et le vainqueur de Hochstett
et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants
de colre. En six heures tout a chang de face: la France est sauve, et
Louis XIV est toujours le grand roi.

D'Harmental s'tait conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses
perons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussire, se
rappela par qui il avait t recommand, et le fit approcher de lui,
pendant qu'au milieu du champ de bataille mme il crivait sur un
tambour le rsultat de la journe. En voyant d'Harmental, Villars
interrompit sa lettre.

--tes-vous bless? lui demanda-t-il.

--Oui, monsieur le marchal, mais si lgrement que cela ne vaut pas la
peine d'en parler.

--Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues  cheval  franc
trier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde?

--Je me sens capable de tout, monsieur le marchal, pour le service du
roi et le vtre.

--Alors, partez  l'instant mme, descendez chez madame de Maintenon,
dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le
courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous
conduire chez le roi, laissez-vous faire.

D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et,
tout poudreux, tout sanglant, sans dbotter, il sauta sur un cheval
frais et gagna la premire poste; douze heures aprs, il tait 
Versailles.

Villars avait prvu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui
sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la
main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa
chambre, contre l'habitude, car il tait un peu malade. Madame de
Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du
roi, et levant les deux mains au ciel:

--Sire, dit-elle, remerciez Dieu; car, Votre Majest le sait, nous ne
sommes rien par nous-mmes, et c'est de Dieu que nous vient toute grce.

--Qu'y a-t-il, monsieur? parlez! dit vivement Louis XIV, tonn de voir
 ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas.

--Sire, rpondit le chevalier, le camp de Denain est pris; le comte
d'Albemarle est prisonnier, le prince Eugne est en fuite; le marchal
de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majest.

Malgr la puissance qu'il avait sur lui-mme, Louis XIV plit; il sentit
que les jambes lui manquaient, et il s'appuya  la table pour ne pas
tomber sur son fauteuil.

--Qu'avez-vous, sire? s'cria madame de Maintenon en allant  lui.

--J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV: vous sauvez le
roi, et vos amis sauvent le royaume.

Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi.

Alors Louis XIV, encore tout ple et tout mu, passa derrire le grand
rideau qui fermait le salon o tait son lit, et l'on entendit la prire
d'actions de grces qu'il adressait  demi-voix au Seigneur; puis, au
bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'tait
arriv.

--Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses dtails.

Alors d'Harmental fit le rcit de cette merveilleuse bataille, qui
venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut
fini:

--Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien?
Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos
habits, vous n'tes point rest en arrire.

--Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant; mais
s'il y a rellement quelque chose  dire de moi, je laisse, avec la
permission de Votre Majest, ce soin  monsieur le marchal de Villars.

--C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous
souviendrons, nous. Vous devez tre fatigu, allez vous reposer; je suis
content de vous.

D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit
jusqu' la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se
hta de profiter de la permission royale qui lui tait donne, il y
avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mang, ni dormi.

 son rveil, on lui remit un paquet que l'on avait apport pour lui du
ministre de la guerre. C'tait son brevet de colonel.

Deux mois aprs, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moiti de sa
monarchie, mais la France resta intacte.

Trois ans aprs, Louis XIV mourut.

Deux partis bien distincts, bien irrconciliables surtout, taient en
prsence au moment de cette mort: celui des btards, incarn dans
monsieur le duc du Maine, et celui des princes lgitimes, reprsent par
monsieur le duc d'Orlans.

Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volont, le
courage de sa femme, Louise-Bndicte de Cond, peut-tre, appuy comme
il l'tait par le testament royal, et-il triomph; mais il et fallu se
dfendre au grand jour, comme on tait attaqu, et le duc du Maine,
faible de coeur et d'esprit, dangereux  force d'tre lche, n'tait bon
qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menac de face,
et ds lors ses artifices sans nombre, ses faussets exquises, ses
marches tnbreuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et
presque sans combat, il fut prcipit de ce fate o l'avait port
l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse;
il se retira mutil, abandonnant la rgence  son rival, et ne
conservant de toutes les faveurs accumules sur lui que la surintendance
de l'ducation royale, la matrise de l'artillerie et le pas sur les
ducs et pairs.

L'arrt que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et
tout ce qui lui tait attach. Le pre Letellier alla au-devant de son
exil, madame de Maintenon se rfugia  Saint-Cyr, et monsieur le duc du
Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa
traduction de Lucrce.

Le chevalier d'Harmental avait assist en spectateur intress, il est
vrai, mais en spectateur passif,  toutes ces intrigues, attendant
toujours qu'elles revtissent un caractre qui lui permt d'y prendre
part. S'il y avait eu lutte franche et arme, il se ft rang du ct o
la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on
peut le dire en matire politique, pour tourner avec le vent de la
fortune, il resta respectueux  la mmoire de l'ancien roi et aux ruines
de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait
 cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel
politique, fut interprte  opposition, et un matin, comme il avait
reu le brevet qui lui accordait un rgiment, il reut l'arrt qui le
lui enlevait.

D'Harmental avait l'ambition de son ge: la seule carrire ouverte  un
gentilhomme de cette poque tait la carrire des armes; son dbut y
avait t brillant, et le coup qui brisait  vingt-cinq ans toutes ses
esprances d'avenir lui fut profondment douloureux. Il courut chez
monsieur de Villars, dans lequel il avait trouv autrefois un protecteur
si ardent. Le marchal le reut avec la froideur d'un homme qui ne
serait pas fch, non seulement d'oublier le pass, mais de voir le
pass oubli. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan tait en
train de changer de peau, et il se retira discrtement.

Quoique cet ge ft essentiellement celui de l'gosme, la premire
preuve qu'en faisait le chevalier lui fut amre; mais il tait dans
cette heureuse priode de la vie o il est rare que les douleurs de
l'ambition trompe soient profondes et durables; l'ambition est la
passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore
toutes celles que l'on a  vingt-cinq ans.

D'ailleurs, l'esprit du temps n'tait point tourn encore  la
mlancolie. C'est un sentiment tout moderne, n du bouleversement des
fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huitime sicle, il
tait rare que l'on rvt aux choses abstraites, et que l'on aspirt 
l'inconnu; on allait droit aux plaisirs,  la gloire ou  la fortune, et
pourvu qu'on ft beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver
l. C'tait encore l'poque o l'on n'tait pas humili de son bonheur.
Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la matire pour que l'on ose
avouer que l'on est heureux.

Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait  la joie, et la France
semblait voguer, toutes voiles dehors,  la recherche de quelqu'une de
ces les enchantes comme on en trouve sur la carte dore des Mille et
une Nuits. Aprs ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV,
apparaissait tout  coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune
royaut: chacun s'panouissait  ce nouveau soleil, radieux et
bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les
papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le
plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, tait de retour;
on l'accueillait comme un ami qu'on n'esprait plus revoir; on courait 
lui de tous cts, franchement, les bras et le coeur ouverts, et, de
peur sans doute qu'il ne s'chappt de nouveau, on mettait  profit tous
les instants. Le chevalier d'Harmental avait gard sa tristesse huit
jours; puis il s'tait ml  la foule, puis il avait t entran par
le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jet aux pieds d'une jolie
femme.

Trois mois il avait t l'homme le plus heureux du monde; pendant trois
mois il avait oubli Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal; il ne
savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un rgent; il
savait qu'il fait bon vivre quand on est aim, et il ne voyait pas
pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours.

Il en tait l de son rve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant
avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue
Saint-Honor, il avait t tout  coup brutalement rveill par Lafare.
Les amoureux ont, en gnral, le rveil mauvais, et l'on a vu que, sous
ce rapport, d'Harmental n'tait pas plus endurant que les autres.
C'tait, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait
aimer vritablement, et que, dans sa bonne foi toute juvnile, il
pensait que rien ne pourrait reprendre dans son coeur la place de cet
amour; c'tait un reste de prjug provincial qu'il avait apport des
environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si trange,
mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer
l'admiration qu'elle mritait  cette folle poque, l'avait tout d'abord
accabl. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de rveiller
toutes les douleurs passes, que l'on croyait disparues et qui n'taient
qu'endormies. L'me a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se
ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir.
D'Harmental se retrouva ambitieux; la perte de sa matresse lui avait
rappel la perte de son rgiment.

Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si
mystrieuse, pour faire quelque diversion  la douleur du chevalier. Un
amoureux de nos jours l'et jete avec ddain loin de lui, et se serait
mpris lui-mme, s'il n'avait pas creus sa douleur de manire  s'en
faire, pour huit jours au moins, une ple et potique mlancolie; mais
un amoureux de la rgence tait bien autrement accommodant. Le suicide
n'tait pas encore dcouvert, et l'on ne se noyait alors, quand
d'aventure on tombait  l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main
la moindre petite paille o se retenir.

D'Harmental n'affecta donc pas la fatuit de la tristesse. Il dcida, en
soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'opra, et, pour un amant
trahi d'une manire si imprvue et si cruelle, c'tait dj beaucoup.

Mais, il faut le dire  la honte de notre pauvre espce, ce qui le porta
surtout  cette philosophique dtermination, c'est que la seconde
lettre, celle o on lui promettait de si grandes merveilles, tait d'une
criture de femme




Chapitre 4


Les bals de l'Opra taient alors dans toute leur fureur. C'tait une
invention contemporaine du chevalier de Bouillon,  qui il n'avait fallu
rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi  la socit
dissipe de ce temps-l pour se faire pardonner le titre de prince
d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'tait donc
lui qui avait invent ce double plancher qui met le parterre au niveau
du thtre, et le rgent, juste apprciateur de toute belle invention,
lui avait accord, pour le rcompenser de celle-l, une pension de six
mille livres. C'tait quatre fois ce que le grand roi donnait 
Corneille.

Cette belle salle,  l'architecture riche et grave, que le cardinal de
Richelieu avait inaugure par sa Mirame, o Lulli et Quinault avaient
fait reprsenter leurs pastorales et o Molire avait jou lui-mme ses
principaux chefs-d'oeuvre, tait donc ce soir-l le rendez-vous de tout
ce que la cour avait de noble, de riche et d'lgant. D'Harmental, par
un sentiment de dpit bien naturel dans sa situation, avait donn un
soin plus grand que d'habitude encore  sa toilette. Aussi arriva-t-il
comme la salle tait dj pleine. Il en rsulta qu'un instant il eut la
crainte que le masque au ruban violet ne pt le rejoindre, attendu que
le gnie inconnu avait eu la ngligence de ne point lui assigner un lieu
de rendez-vous. Il se flicita alors d'tre venu  visage dcouvert,
rsolution qui, pour le dire en passant, annonait de sa part une grande
scurit dans la discrtion de ses adversaires dont un mot l'et envoy
devant le parlement ou tout au moins  la Bastille; mais telle tait la
confiance que les gentilshommes avaient rciproquement  cette poque
dans leur loyaut, qu'aprs avoir pass le matin son pe  travers le
corps de l'un des favoris du rgent, le chevalier venait, sans
hsitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal.

La premire personne qu'il aperut fut le jeune duc de Richelieu, que
son nom, ses aventures, son lgance et peut-tre ses indiscrtions,
commenaient  mettre si fort  la mode. On assurait que deux princesses
du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'empchait pas mesdames
de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de
Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se
partager son coeur.

Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des rous du rgent,
qu' cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait
son Mentor. Richelieu commenait  raconter  Canillac une histoire tout
haut et avec de grands clats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas
assez pour arriver au milieu d'une conversation entame; ce n'tait
d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre,
lorsque le duc l'arrta par la basque de son habit.

--Pardieu! dit-il, mon cher chevalier, vous n'tes pas de trop; je
raconte  Canillac une bonne aventure qui peut lui servir,  lui, comme
lieutenant nocturne de monsieur le rgent, et  vous, comme expos au
mme danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui: c'est un
mrite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu' vingt
personnes, de sorte qu'elle est  peine connue. Rpandez-la: vous me
ferez plaisir et  monsieur le rgent aussi.

D'Harmental frona le sourcil, Richelieu prenait mal son temps; en ce
moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque.

--Ravanne! cria Richelieu, Ravanne!

--Je n'ai pas le loisir, rpondit le chevalier.

--Savez-vous o est Lafare?

--Il a la migraine.

--Et Fargy?

--Il s'est donn une entorse.

Et Ravanne se perdit dans la foule, aprs avoir chang avec son
adversaire du matin le salut le plus amical.

--Eh bien! et l'histoire? demanda Canillac.

--Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois,  ma sortie de
la Bastille, o m'avait envoy mon duel avec Gac, trois ou quatre jours
peut-tre aprs avoir reparu dans le monde, Raf me remet un charmant
petit billet de madame de Parabre, par lequel je suis invit  passer
le soir mme chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au
moment o l'on sort de la Bastille que l'on mprise un rendez-vous donn
par la matresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas
demander si je fus exact.  l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je
trouve assis  ct d'elle sur un sofa? Je vous le donne en cent!

--Son mari? dit Canillac.

--Non, point; Son Altesse Royale elle-mme. Je fus d'autant plus tonn
qu'on m'avait fait entrer comme si la dame tait seule. Nanmoins, comme
vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point tourdir; je
pris un air compos, naf et modeste, un air comme le tien, Canillac, et
je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le
rgent clata de rire. Comme je ne m'attendais pas  cette explosion, je
fus, je l'avoue, un peu dconcert. Je pris une chaise pour m'asseoir,
mais le rgent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre
ct de la marquise: j'obis.

--Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons crit pour une affaire fort
srieuse. Voil cette pauvre marquise qui, toute spare qu'elle est
depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte.

La marquise fit ce qu'elle put pour rougir; mais sentant qu'elle ne
pouvait en venir  bout elle se couvrit la figure avec son ventail.

--Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le rgent,
j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait
tre.

--Oh! monsieur, pargnez-moi, dit la marquise.

--Allons, mon petit corbeau, reprit le rgent, cela va tre fini. Un peu
de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me rpondit, mon cher duc?

--Non, dis-je, assez embarrass de ma personne.

--Il me rpondit que c'tait de moi ou de vous.

--C'est une atroce calomnie! m'criai-je.

--Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avou.

--Alors, repris-je, si la marquise a tout avou, je ne vois pas ce qui
me reste  vous dire.

--Aussi, continua le rgent, je ne vous demande pas pour que vous me
donniez des renseignements plus dtaills, mais afin que, comme
complices du mme crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre.

--Et qu'avez-vous  craindre, monseigneur? demandai-je. Quant  moi, je
sais que, protg par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver.

--Ce que nous avons  craindre, mon cher? les criailleries de Parabre,
qui voudra que je le fasse duc.

--Eh bien! mais si nous le faisions pre? rpondis-je.

--Justement s'cria le rgent, voil notre affaire, et vous avez eu la
mme ide que la marquise.

--Pardieu, madame, rpondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi.

--Mais la difficult, objecta madame de Parabre, c'est qu'il y a plus
de deux ans que je n'ai mme parl au marquis, et que, comme il se pique
de jalousie, de svrit, que sais-je! il a fait serment que si jamais
je me trouvais dans la position o je me trouve, un bon procs le
vengerait de moi.

--Vous comprenez, Richelieu, cela devient inquitant, ajouta le rgent.

--Peste! je crois bien, monseigneur!

--J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens
ne vont pas jusqu' forcer un mari de recevoir sa femme chez lui.

--Eh bien! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme?

--Voil la difficult.

--Attendez donc, madame la marquise; sans indiscrtion est-ce que
monsieur de Parabre a toujours un faible pour le vin de Chambertin et
de Romance?

--J'en ai peur, dit la marquise.

--Alors, monseigneur, nous sommes sauvs! J'invite monsieur le marquis 
souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de
femmes charmantes! vous y envoyez Dubois....

--Comment! Dubois? demanda le rgent.

--Sans doute; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa tte. Comme
Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire
le marquis; et quand tout le monde sera sous la table, il le dmlera au
milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la
marquise.

--Quand je vous le disais, marquise, reprit le rgent en frappant dans
ses mains, que Richelieu tait de bon conseil! Tenez, duc,
continua-t-il, vous devriez renoncer  rder autour de certains palais,
laisser la vieille tranquillement mourir  Saint-Cyr, le boiteux rimer
ses vers  Sceaux, et vous rallier franchement  nous. Je vous donnerais
dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les
choses n'en iraient peut tre pas plus mal....

--Oui-da! rpondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible:
j'ai d'autres vises.

--Mauvaise tte! murmura le rgent.

--Et monsieur de Parabre? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de
connatre la fin de l'histoire.

--Monsieur de Parabre! eh bien! mais tout se passa comme la chose avait
t arrte. Il s'endormit chez moi, et se rveilla chez sa femme. Vous
comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de
crier au scandale et d'intenter un procs. Sa voiture avait pass la
nuit  la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir,
de sorte que nous attendmes tranquillement, quoique avec une certaine
impatience, de savoir  qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de
Parabre, du rgent ou de moi.

Enfin, la marquise est accouche aujourd'hui  midi.

--Et  qui l'enfant ressemble-t-il? demanda Canillac.

-- Noc! rpondit Richelieu en clatant de rire.

Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis? Hein! quel malheur que
ce pauvre marquis de Parabre ait eu la sottise de mourir avant le
dnouement!

Comme il et t veng du tour que nous lui avons jou!

--Chevalier, dit en ce moment  l'oreille de d'Harmental une voix douce
et flte, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous
aurez fini avec monsieur de Richelieu, je rclame mon tour.

--Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on
m'enlve.

--Je vous laisse aller, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous raconterez mon histoire  cette charmante
chauve-souris, en la chargeant de la redire  tous les oiseaux de nuit
de sa connaissance.

--J'ai bien peur, rpondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps.

--Oh! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en lchant le
chevalier, qu'il avait retenu jusque-l par son habit, car vous aurez en
ce cas quelque chose de mieux  dire.

Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-mme le bras d'un domino
qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure.

Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'oeil rapide sur le masque qui
venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'tait bien celui qui lui
avait donn rendez-vous, et il reconnut sur son paule gauche le ruban
violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc
de s'loigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'tre point
interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilit, devait
tre pour lui de quelque intrt.

L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, tait de moyenne
stature, et, autant qu'on en pouvait juger  l'lasticit et  la
souplesse de ses mouvements, paraissait tre une jeune femme. Quant  sa
taille,  sa tournure,  tout ce que l'oeil observateur a tant intrt 
dcouvrir en pareil cas, il tait inutile de s'en occuper, vu le peu de
rsultat que promettait cette tude. En effet, comme l'avait dj
indiqu monsieur de Richelieu, elle avait adopt de tous les costumes
celui qui tait le plus propre  dissimuler ou les grces ou les
dfauts. Elle tait vtue en chauve-souris, costume fort en usage 
cette poque, et d'autant plus commode qu'il tait d'une simplicit
parfaite, se composant simplement de la runion de deux jupons noirs. La
manire de les employer tait  la porte de tout le monde: on serrait
l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture; on passait sa tte
masque par la fente de la poche de l'autre; on rabattait le devant,
dont on faisait deux ailes; on relevait le derrire, dont on faisait
deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son
interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaquet ainsi, que lorsqu'on
y mettait une extrme bonne volont.

Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en
a fallu pour dcrire un tel costume; mais n'ayant aucune ide de la
personne  laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout
bonnement de quelque intrigue amoureuse, il hsitait  lui adresser la
parole, lorsque, tournant la tte de son ct:

--Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de dguiser sa
voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui tait inconnue,
savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'tre venu,
surtout dans la situation d'esprit o vous tes? Il est malheureux que
je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu' la
curiosit.

--Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre
lettre que vous tiez un bon gnie? Or, si rellement vous participez
d'une nature suprieure le pass, le prsent et l'avenir doivent vous
tre connus; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le
saviez, ma venue ne doit donc pas vous tonner.

--Hlas! rpondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous tes un faible
mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous tre jamais lev
au-dessus de votre sphre! autrement vous sauriez que si nous
connaissons comme vous le dites, le pass, le prsent et l'avenir, cette
science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que
nous dsirons le plus qui restent plonges pour nous dans la plus grande
obscurit.

--Diable! rpondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le gnie, que vous
allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-l? Car, prenez-y
garde, vous m'avez dit, ou  peu prs, que vous aviez grand dsir que je
vinsse  votre rendez-vous.

--Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me
semblait que ma lettre, sous le rapport du dsir que j'avais de vous
voir, ne devait vous laisser aucun doute.

--Ce dsir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que
je suis trop galant pour vous donner un dmenti, ne vous a-t-il pas fait
promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir?

--Faites l'preuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon
pouvoir.

--Oh! mon Dieu! je me bornerai  la chose la plus simple. Vous savez,
dites-vous, le pass, le prsent et l'avenir; dites-moi ma bonne
aventure.

--Rien de plus facile: donnez-moi votre main.

D'Harmental fit ce qu'on lui demandait.

--Sire chevalier, dit l'inconnue aprs un instant d'examen, je vois fort
lisiblement crits, par la direction de l'adducteur et par la
disposition des fibres longitudinales de l'aponvrose palmaire, cinq
mots dans lesquels est renferme toute l'histoire de votre vie; ces mots
sont: courage, ambition, dsappointement, amour et trahison.

--Peste! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les gnies
tudiassent si  fond l'anatomie et fussent obligs de prendre leurs
licences comme un bachelier de Salamanque!

--Les gnies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres
choses encore, chevalier.

--Eh bien! que veulent dire ces mots  la fois si sonores et si opposs,
et que vous apprennent-ils de moi dans le pass, mon trs savant gnie?

--Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez
acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'arme de Flandre;
que ce grade avait veill votre ambition; que cette ambition a t
suivie d'un dsappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce
dsappointement par l'amour; mais que l'amour, comme la fortune, tant
sujet  la trahison, vous avez t trahi.

--Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas
mieux tire. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes; mais du
reste, un grand fond de vrit. Passons au prsent, beau masque.

--Le prsent! chevalier! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement
la Bastille!

Le chevalier tressaillit malgr lui car il croyait que nul, except les
acteurs qui y avaient jou un rle, ne pouvait connatre son aventure,
du matin.

--Il y a  cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes
couchs fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement
au bal; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand couteur
aux portes, ne s'est pas souvenu d'un hmistiche de Virgile.

--Et quel est cet hmistiche? demanda le chevalier de plus en plus
tonn.

--_Facilis descensus Averni_, dit en riant la chauve-souris.

--Mon cher gnie! s'cria le chevalier en plongeant ses regards 
travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de
vous le dire, une citation tant soit peu masculine.

--Ne savez-vous pas que les gnies sont des deux sexes?

--Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment
l' nide.

--La citation n'est-elle pas juste? Vous me parlez de la sibylle de
Cumes, je vous rponds dans sa langue; vous me demandez du positif, je
vous en donne; mais vous autres mortels, vous n'tes jamais satisfaits.

--Non, car j'avoue que cette science du pass et du prsent m'inspire
une terrible envie de connatre l'avenir.

--Il y a toujours deux avenirs, dit le masque; il y a l'avenir des
coeurs faibles, et l'avenir des coeurs forts. Dieu a donn  l'homme le
libre arbitre, afin qu'il pt choisir. Votre avenir dpend de vous.

--Encore faut-il les connatre, ces deux avenirs, pour choisir le
meilleur.

--Eh bien! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de
Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne
et les poules de votre basse-cour. Celui-l vous conduira droit au banc
de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a
qu' vous laisser faire pour l'atteindre: vous tes sur la route.

--Et l'autre? rpliqua le chevalier, visiblement piqu que l'on pt
supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien.

--L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune
gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux  travers son masque; l'autre
vous rejettera dans le bruit et dans la lumire; l'autre fera de vous un
des acteurs de la scne qui se joue dans le monde; l'autre, que vous
perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand
joueur.

--Si je perds, que perdrai-je? demanda le chevalier.

--La vie probablement.

Le chevalier fit un geste de mpris.

--Et si je gagne? ajouta-t-il.

--Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand
d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit? Tout cela sans compter le bton
de marchal en perspective.

--Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes
la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme  faire ta
partie.

--Cette preuve, rpondit le masque, ne peut vous tre donne que par une
autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acqurir il faut me
suivre.

--Oh! oh! dit d'Harmental, me serais-je tromp, et ne serais-tu qu'un
gnie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance
intermdiaire? Diable!

Voil qui m'terait un peu de ma considration pour toi.

--Qu'importe, si je suis soumis  quelque grande enchanteresse, et si
c'est elle qui m'envoie!

--Je te prviens que je ne traite rien par ambassadeur.

--Aussi ai-je mission de vous conduire prs d'elle.

--Alors je la verrai?

--Face  face, comme Mose vit le Seigneur.

--Partons, en ce cas!

--Chevalier, vous allez vite en besogne! Oubliez-vous qu'avant toute
initiation il y a certaines crmonies indispensables pour s'assurer de
la discrtion des initis?

--Que faut-il faire?

--Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire o l'on
voudra vous mener; puis, arriv  la porte du temple, faire le serment
solennel que vous ne rvlerez rien  qui que ce soit des choses qu'on
vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues.

--Je suis prt  jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental.

--Non, chevalier, rpondit le masque d'une voix grave; jurez tout
bonnement par l'honneur, on vous connat, et cela suffira.

--Et ce serment fait, demanda le chevalier aprs un instant de silence
et de rflexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que
l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un
gentilhomme?

--Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous
demandera que votre parole pour gage.

--Je suis prt, dit le chevalier.

--Allons donc, dit le masque.

Le chevalier s'apprta  traverser la foule en ligne droite pour gagner
la porte de la salle; mais ayant aperu Brancas, Broglie et Simiane qui
se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arrt sans doute au passage
il fit un dtour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le
conduire au mme but.

--Que faites-vous? demanda le masque.

--J'vite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder.

--Tant mieux! je commenais  craindre.

--Que craigniez-vous? demanda d'Harmental.

--Je craignais, rpondit en riant le masque, que votre empressement ne
ft diminu de la diffrence de la diagonale aux deux cts du carr.

--Pardieu! dit d'Harmental, voil la premire fois, je crois, qu'on
donne rendez-vous  un gentilhomme, au bal de l'opra, pour lui parler
anatomie, littrature ancienne et mathmatiques! Je suis fch de vous
le dire, beau masque, mais vous tes bien le gnie le plus pdant que
j'aie connu de ma vie.

La chauve-souris clata de rire, mais ne rpondit rien  cette boutade,
dans laquelle clatait le dpit du chevalier de ne pouvoir reconnatre
une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres
aventures; mais comme ce dpit ne faisait qu'ajouter  sa curiosit, au
bout d'un instant, tous deux, tant descendus d'une hte pareille, se
trouvrent dans le vestibule.

--Quel chemin prenons-nous? dit le chevalier; nous en allons-nous par
dessous terre ou dans un char attel de deux griffons?

--Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement
dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus
d'une fois, je suis femme et j'ai peur des tnbres.

--Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le
chevalier.

--Non pas, j'ai le mien, s'il vous plat, rpondit le masque.

--Appelez-le donc alors.

--Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que
Mahomet  l'endroit de la montagne; et comme mon carrosse ne peut pas
venir  nous, nous irons  mon carrosse.

 ces mots, la chauve-souris entrana le chevalier dans la rue
Saint-Honor. Une voiture sans armoiries, attele de deux chevaux de
couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le
cocher tait sur son sige, envelopp d'une grande houppelande qui lui
cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau  trois
cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une
main une portire ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son
mouchoir.

--Montez, dit le masque au chevalier.

D'Harmental hsita un instant: ces deux domestiques inconnus sans
livre, qui paraissaient aussi dsireux que leur matresse de conserver
leur incognito; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason,
l'endroit obscur o elle tait retire, l'heure avance de la nuit, tout
inspirait au chevalier un sentiment de dfiance trs naturel; mais
bientt, rflchissant qu'il donnait le bras  une femme et qu'il avait
une pe au ct, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris
s'assit prs de lui, et le valet de pied referma la portire avec un
ressort qui tourna deux fois  la manire d'une clef.

--Eh bien! ne parlons-nous pas? demanda le chevalier en voyant que la
voiture restait immobile.

--Il nous reste une petite prcaution  prendre, rpondit le masque en
tirant un mouchoir de soie de sa poche.

--Ah! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oubli; je me livre
 vous en toute confiance; faites.

Et il avana sa tte.

L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'opration termine:

--Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point carter
ce bandeau avant que vous ayez reu la permission de l'enlever tout 
fait?

--Je vous la donne.

--C'est bien.

Alors, soulevant la glace de devant:

--O vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au
cocher.

Et la voiture partit au galop




Chapitre 5


Autant la conversation avait t anime au bal, autant le silence fut
absolu pendant la route. Cette aventure, qui s'tait prsente d'abord
sous les apparences d'une aventure amoureuse, avait bientt revtu une
allure plus grave et tournait visiblement  la machination politique. Si
ce nouvel aspect n'effrayait pas le chevalier, il lui donnait du moins
matire  rflchir, et ces rflexions taient d'autant plus profondes
que plus d'une fois il avait rv  ce qu'il aurait  faire s'il se
trouvait dans une situation pareille  celle o probablement il allait
se trouver.

Il y a dans la vie de tout homme un instant qui dcide de tout son
avenir. Ce moment, si important qu'il soit est rarement prpar par le
calcul et dirig par la volont. C'est presque toujours le hasard qui
prend l'homme, comme le vent fait d'une feuille, et qui le jette dans
quelque voie nouvelle et inconnue, o, une fois entr, il est contraint
d'obir  une force suprieure, et o tout en croyant suivre son libre
arbitre, il est l'esclave des circonstances ou le jouet des vnements.

Il en avait t ainsi du chevalier; nous avons vu par quelle porte il
tait entr  Versailles, et comment,  dfaut de la sympathie,
l'intrt et mme la reconnaissance avaient d l'attacher au parti de la
vieille cour. D'Harmental, en consquence, n'avait pas calcul le bien
ou le mal qu'avait fait  la France madame de Maintenon; il n'avait pas
discut le droit ou le pouvoir qu'avait Louis XIV de lgitimer ses
btards; il n'avait pas pes dans la balance de la gnalogie monsieur
le duc du Maine et monsieur le duc d'Orlans; il avait compris
d'instinct qu'il devait dvouer sa vie  ceux qui l'avaient faite
d'obscure glorieuse; et lorsque tait mort ce vieux roi, lorsqu'il avait
su que ses dernires volonts taient que monsieur le duc du Maine et
la rgence, lorsqu'il avait vu ses dernires volonts brises par le
parlement, il avait regard comme une usurpation l'avnement au pouvoir
de monsieur le duc d'Orlans. Et dans la certitude d'une raction arme
contre ce pouvoir, il avait cherch des yeux par toute la France o se
dployait le drapeau sous lequel sa conscience lui disait qu'il devait
se ranger. Mais,  son grand tonnement, rien n'tait arriv de ce qu'il
attendait; l'Espagne, si intresse  voir  la tte du gouvernement de
la France une volont amie, n'avait pas mme protest; monsieur du
Maine, fatigu d'une lutte qui cependant n'avait dur qu'un jour, tait
rentr dans l'ombre d'o il semblait n'tre sorti que malgr lui;
monsieur de Toulouse, doux, bon, paisible, et presque honteux des
faveurs dont lui et son frre avaient t accabls, ne laissait pas mme
souponner qu'il ne pt jamais se faire chef de parti; le marchal de
Villeroy faisait une opposition pauvre et taquine, dans laquelle il n'y
avait ni plan ni calcul; Villars n'allait  personne, mais attendait
videmment que l'on vnt  lui; d'Uxelles tait ralli et avait accept
la prsidence des affaires trangres; les ducs et pairs prenaient
patience et caressaient le rgent dans l'espoir qu'il finirait, comme il
l'avait promis, par ter aux ducs du Maine et de Toulouse le pas que
Louis XIV leur avait donn sur eux; enfin, il y avait malaise,
mcontentement, opposition mme au gouvernement du duc d'Orlans, mais
tout cela tait impalpable, invisible, dissmin. Nulle part un noyau o
s'agglomrer, nulle part une volont  qui infoder la sienne; partout
du bruit, de la gaiet partout; du fate aux profondeurs de la socit,
le plaisir tenant lieu du bonheur: voil ce qu'avait vu d'Harmental,
voil ce qui avait fait rentrer au fourreau son pe  moiti tire. Il
avait cru qu'il tait seul  avoir vu une autre issue aux choses; et il
tait rest convaincu que cette issue n'avait jamais exist que dans son
imagination, puisque les plus intresss au rsultat qu'il avait rv
paraissaient regarder ce rsultat comme tellement impossible, qu'ils ne
tentaient rien pour y arriver. Mais du moment o il s'tait tromp, du
moment o, sur cette surface riante, se prparait quelque chose de
sombre, du moment o cette insouciance n'tait qu'un voile pour cacher
les ambitions en travail, c'tait autre chose, et ses esprances, qu'il
avait crues mortes et qui n'taient qu'assoupies, murmuraient en se
rveillant des promesses plus sduisantes que jamais. Ces offres qu'on
lui venait de faire, tout exagres qu'elles taient, cet avenir qu'on
venait de lui promettre, si improbable qu'il ft, avaient exalt son
imagination. Or,  vingt-six ans, l'imagination est une trange
enchanteresse; c'est l'architecte des palais ariens, c'est la fe aux
rves d'or, c'est la reine du royaume sans bornes, et pour peu qu'elle
appuie les calculs les plus gigantesques sur le plus frle roseau, elle
les voit dj raliss comme s'ils avaient pour base l'axe inbranlable
de la terre.

Aussi, quoique la voiture roult dj depuis prs d'une demi-heure, le
chevalier n'avait-il point pens  trouver le temps long; il tait mme
si profondment plong dans ses rflexions qu'on aurait pu ne pas lui
bander les yeux, et qu'il n'en aurait pas moins ignor par quelles rues
on le faisait passer. Enfin, il sentit gronder les roues, comme
lorsqu'une voiture passe sous une vote. Il entendit grincer une grille
qui s'ouvrait pour lui donner entre et qui se refermait derrire lui,
et presque aussitt le carrosse, ayant dcrit un cercle, s'arrta.

--Chevalier, lui dit son guide, si vous craignez de vous engager plus
avant, il est encore temps, et vous pouvez retourner en arrire; si, au
contraire, vous n'avez pas chang de rsolution, venez.

Pour toute rponse, d'Harmental tendit la main. Le valet de pied ouvrit
la portire; l'inconnue descendit d'abord, puis aida le chevalier 
descendre; bientt ses pieds rencontrrent des marches, il monta les six
degrs d'un perron, et, toujours les yeux bands, toujours conduit par
la dame masque, il traversa un vestibule, suivit un corridor, entra
dans une chambre. Alors il entendit la voiture qui partait de nouveau.

--Nous voici arrivs, dit l'inconnue; vous vous rappelez bien nos
conditions, chevalier? Vous tes libre d'accepter ou de ne point
accepter un rle dans la pice qui va se jouer  cette heure; mais, en
cas de refus de votre part, vous promettez sur l'honneur de ne dire 
qui que ce soit un seul mot des personnes que vous allez voir et des
choses que vous allez entendre?

--Je le jure sur l'honneur! rpondit le chevalier.

--Alors, asseyez-vous, attendez dans cette chambre, et n'tez votre
bandeau que lorsque vous entendrez sonner deux heures. Soyez tranquille,
vous n'avez plus longtemps  attendre.

 ces mots, la conductrice du chevalier s'loigna de lui; une porte
s'ouvrit et se referma. Presque aussitt deux heures sonnrent, et le
chevalier arracha son bandeau.

Il tait seul dans le plus merveilleux boudoir qu'il ft possible
d'imaginer. C'tait une petite pice octogone, toute tendue d'un lampas
lilas et argent, avec des meubles et des portires de tapisserie; les
tables et les tagres taient du plus dlicieux travail de Boule, et
toutes charges de magnifiques chinoiseries; le plancher tait couvert
d'un tapis de Perse, et le plafond peint par Watteau, qui commenait 
tre le peintre  la mode.  cette vue, le chevalier eut peine  croire
qu'on l'avait appel pour une chose grave, et il en revint presque  ses
premires ides.

En ce moment une porte perdue dans la tapisserie s'ouvrit, et
d'Harmental vit paratre une femme que, dans la proccupation
fantastique de son esprit, il aurait pu prendre pour une fe, tant sa
taille tait mince, svelte et petite; elle tait vtue d'une charmante
robe de pkin gris-perle, toute parseme de bouquets si dlicieusement
brods qu' trois pas de distance, on les aurait pris pour des fleurs
naturelles; les volants, les engageantes et les fontanges taient en
point d'Angleterre; les noeuds taient en perles, avec des agrafes en
diamants.

Quant au visage, il tait couvert d'un demi-masque de velours noir,
duquel pendait une barbe de dentelle de mme couleur.

D'Harmental s'inclina, car il y avait quelque chose de royal dans la
marche et dans la tournure de cette femme, dont il comprit alors que la
premire n'tait que l'envoye.

--Madame, lui dit-il, ai-je rellement, comme je commence  le croire,
quitt la terre des hommes pour le monde des gnies, et tes-vous la
puissante fe  laquelle appartient ce beau palais?

--Hlas! chevalier, rpondit la dame masque d'une voix douce, et
cependant arrte et positive, je suis non point une fe puissante, mais
bien au contraire une pauvre princesse perscute par un mchant
enchanteur qui m'a enlev ma couronne et qui opprime cruellement mon
royaume. Aussi, comme vous le voyez, je vais cherchant partout un brave
chevalier qui me dlivre, et le bruit de votre renomme a fait que je me
suis adresse  vous.

--S'il ne faut que ma vie pour vous rendre votre puissance passe,
madame, reprit d'Harmental, dites un mot, et je suis prt  la risquer
avec joie. Quel est cet enchanteur qu'il faut combattre? Quel est ce
gant qu'il faut pourfendre? Puisque vous m'avez choisi entre tous, je
serai digne de l'honneur que vous m'avez fait. De ce moment, je vous
engage ma parole, cet engagement dt-il me perdre.

--Dans tous les cas, chevalier, vous vous perdrez en bonne compagnie,
dit la dame inconnue en dnouant les cordons de son masque et en se
dcouvrant le visage; car vous vous perdrez avec le fils de Louis XIV et
la petite-fille du grand Cond.

--Madame la duchesse du Maine! s'cria d'Harmental en mettant un genou
en terre. Que Votre Altesse me pardonne si, ne la connaissant pas, j'ai
pu dire quelque chose qui ne soit pas en harmonie avec le profond
respect que j'ai pour elle.

--Vous n'avez dit que des choses dont je doive tre fire et
reconnaissante, chevalier, mais peut-tre vous repentez-vous de les
avoir dites. En ce cas, vous tes le matre et pouvez reprendre votre
parole.

--Dieu me garde, madame, qu'ayant eu le bonheur d'engager ma vie au
service d'une si grande et si noble princesse que vous tes, je sois
assez malheureux pour me priver moi-mme du plus grand honneur que je
n'aie jamais os esprer! Non, madame, prenez au srieux, au contraire,
je vous en supplie, ce que je vous ai offert tout  l'heure en riant,
c'est--dire mon bras, mon pe et ma vie.

--Allons, chevalier, dit la duchesse du Maine avec ce sourire qui la
rendait si puissante sur tout ce qui l'entourait, je vois que le baron
de Valef ne m'avait point trompe sur votre compte, et que vous tes tel
qu'il vous avait annonc. Venez, que je vous prsente  nos amis.

La duchesse du Maine marcha la premire, d'Harmental la suivit, encore
tout tourdi de ce qui venait de se passer, mais bien rsolu, moiti par
orgueil, moiti par conviction,  ne pas faire un pas en arrire.

La sortie donnait dans le mme corridor par lequel sa premire
conductrice l'avait introduit. Madame du Maine et le chevalier y firent
quelques pas ensemble, puis la duchesse ouvrit la porte d'un salon o
les attendaient quatre nouveaux personnages. C'taient le cardinal de
Polignac, le marquis de Pompadour, monsieur de Malezieux et l'abb
Brigaud.

Le cardinal de Polignac passait pour tre l'amant de madame du Maine.
C'tait un beau prlat de quarante  quarante-cinq ans, toujours mis
avec une recherche parfaite,  la voix onctueuse par habitude,  la
figure glace, au coeur timide; dvor d'ambition, ternellement
combattu par la faiblesse de son caractre, qui le laissait en arrire
chaque fois qu'il aurait fallu marcher en avant; au reste, de haute
maison comme son nom l'indiquait, trs savant pour un cardinal et trs
lettr pour un grand seigneur.

Monsieur de Pompadour tait un homme de quarante-cinq  cinquante ans,
qui avait t menin du grand dauphin, fils de Louis XIV, et qui avait
pris l un si grand amour et une si tendre vnration pour toute la
famille du grand roi, que, ne pouvant voir sans une profonde douleur le
rgent sur le point de dclarer la guerre  Philippe V, il s'tait jet
corps et me dans le parti de monsieur le duc du Maine. Au surplus, fier
et dsintress, il avait donn un exemple de loyaut fort rare  cette
poque, en renvoyant au rgent le brevet de ses pensions et de celle de
sa femme, et en refusant successivement pour lui et pour le marquis de
Courcillon, son gendre, toutes les places qui leur avaient t offertes.

Monsieur de Malezieux tait un homme de soixante  soixante-cinq ans.
Chancelier de Dombes et seigneur de Chtenay, il devait ce double titre
 la reconnaissance de monsieur le duc du Maine, dont il avait soign
l'ducation. Pote, musicien, auteur de petites comdies qu'il jouait
lui-mme avec infiniment d'esprit, n pour la vie paresseuse et
intellectuelle, toujours proccup du plaisir de tous et du bonheur
particulier de madame du Maine, pour laquelle son dvouement allait
jusqu' l'adoration, c'tait le type du sybarite au dix-huitime sicle;
mais comme les sybarites aussi, qui, entrans par l'aspect de la
beaut, suivirent Cloptre  Actium et se firent tuer autour d'elle, il
et suivi sa chre Bndicte  travers l'eau et le feu et, sur un mot
d'elle, sans hsitation, sans retard, et je dirai presque sans regret,
se ft jet du haut en bas des tours de Notre-Dame.

L'abb Brigaud tait fils d'un ngociant de Lyon. Son pre, qui avait de
grands intrts de commerce avec la cour d'Espagne, fut charg de faire
en l'air, et comme de son propre mouvement, des ouvertures  l'endroit
du mariage du jeune Louis XV avec l'infante Marie-Thrse d'Autriche. Si
ces ouvertures eussent t mal reues, les ministres de France les
auraient dsavoues, et tout tait dit, mais elles furent bien reues,
et les ministres de France y donnrent leur assentiment. Le mariage eut
lieu, et comme le petit Brigaud naquit vers le mme temps que le grand
dauphin, son pre demanda pour rcompense que le fils du roi ft le
parrain de son fils, ce qui lui fut gracieusement accord. De plus, le
jeune Brigaud fut plac prs du dauphin, o il connut le marquis de
Pompadour, qui, comme nous l'avons dit, y tait enfant d'honneur. En ge
de prendre un parti, Brigaud se jeta dans les Pres de l'oratoire et en
sortit abb. C'tait un homme fin, adroit, ambitieux, mais  qui, comme
cela arrive quelquefois aux plus grands gnies, les occasions de faire
fortune avaient manqu. Quelque temps avant l'poque o nous sommes
arrivs, il avait rencontr le marquis de Pompadour, qui cherchait
lui-mme un homme d'esprit et d'intrigue qui pt tre le secrtaire de
madame du Maine. Il lui dit  quoi l'exposait cette charge en un pareil
moment. Brigaud pesa un instant les chances bonnes et mauvaises, et
comme les bonnes lui parurent l'emporter, il accepta.

De ces quatre hommes, d'Harmental ne connaissait personnellement que le
marquis de Pompadour, qu'il avait rencontr souvent chez monsieur de
Courcillon, son gendre, lequel tait quelque peu parent ou alli des
d'Harmental.

Monsieur de Polignac, monsieur de Pompadour et monsieur de Malezieux
causaient debout  une chemine. L'abb Brigaud tait assis devant une
table et y classait des papiers.

--Messieurs, dit la duchesse du Maine en entrant, voici le brave
champion dont le baron de Valef nous avait parl et que nous a amen
votre chre Delaunay, monsieur de Malezieux. Si son nom et ses
antcdents ne suffisent pas pour lui servir de parrain prs de vous, je
me fais personnellement sa rpondante.

--Prsent ainsi par Votre Altesse, dit Malezieux, ce n'est plus
seulement un compagnon que nous verrons en lui, mais un vritable chef
que nous serons prts  suivre partout o il voudra nous mener.

--Mon cher d'Harmental, dit le marquis de Pompadour en tendant la main
au jeune homme, nous tions dj presque parents; maintenant, nous voil
frres.

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit le cardinal de Polignac de ce ton
onctueux qui lui tait habituel, et qui contrastait si singulirement
avec la froideur de son visage.

L'abb Brigaud leva la tte, la tourna vers le chevalier avec un
mouvement de cou qui ressemblait  celui d'un serpent, et fixa sur
d'Harmental deux petits yeux brillants comme ceux d'un lynx.

--Messieurs, dit d'Harmental aprs avoir rpondu d'un signe  chacun
d'eux, je suis bien neuf et bien nouveau parmi vous, bien ignorant
surtout de ce qui se passe et de ce  quoi je puis vous tre bon; mais
si ma parole est engage depuis quelques minutes seulement, mon
dvouement  la cause qui nous runit date de plusieurs annes; je vous
prie donc de m'accorder la confiance qu'a si gnreusement rclame pour
moi Son Altesse Srnissime. Tout ce que je demande ensuite, c'est une
prompte occasion de vous prouver que j'en suis digne.

-- la bonne heure! s'cria la duchesse du Maine; vivent les gens d'pe
pour aller droit au but! Non, monsieur d'Harmental, non, nous n'aurons
pas de secrets pour vous, et l'occasion que vous demandez, et qui
remettra chacun de nous  sa vritable place, ne se fera pas attendre,
je l'espre.

--Pardon, madame la duchesse, interrompit le cardinal en chiffonnant
avec inquitude son rabat de dentelle mais,  la manire dont vous y
allez, le chevalier pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration.

--Et de quoi s'agit-il donc, cardinal? demanda la duchesse du Maine avec
impatience.

--Il s'agit, dit le cardinal, d'un conseil occulte, il est vrai, mais
qui n'a rien de rprhensible, dans lequel nous cherchons les moyens de
remdier aux malheurs de l'tat et d'clairer la France sur ses
vritables intrts, en lui rappelant les dernires volonts du roi
Louis XIV.

--Tenez, cardinal, dit la duchesse en frappant du pied, vous me ferez
mourir d'impatience avec toutes vos circonlocutions! Chevalier,
continua-t-elle en se retournant vers d'Harmental, n'coutez pas Son
minence, qui, dans ce moment-ci sans doute, pense  son Anti-Lucrce.
S'il se ft agi d'un simple conseil, avec l'excellente tte de Son
minence nous nous serions tirs d'affaire, et nous n'aurions pas eu
besoin de vous. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration contre le
rgent, conspiration dont est le roi d'Espagne, dont est le cardinal
Alberoni, dont est monsieur le duc du Maine, dont je suis, dont est le
marquis de Pompadour, dont est monsieur de Malezieux dont est l'abb
Brigaud, dont est Valef, dont vous tes, dont est monsieur le cardinal
lui-mme, dont est le premier prsident, dont sera la moiti du
parlement, et dont seront les trois quarts de la France! Voil ce dont
il s'agit, chevalier. tes-vous content, cardinal? Est-ce clair,
messieurs?

--Madame! murmura Malezieux en joignant les mains devant elle avec plus
de dvotion qu'il n'et certes fait devant la Vierge.

--Non, tenez, Malezieux, c'est qu'il me damne, continua la duchesse,
avec ses tempraments hors de saison! Mon Dieu! Mais est-ce donc la
peine d'tre homme pour ttonner ternellement ainsi! Moi, je ne vous
demande pas une pe, je ne vous demande pas un poignard; qu'on me donne
un clou seulement, et moi femme et presque naine, j'irai, comme une
nouvelle Jahel, le planter dans la tempe de cet autre Sisara. Alors tout
sera fini, et si j'choue, il n'y aura que moi de compromise.

Monsieur de Polignac poussa un profond soupir, Pompadour clata de rire,
Malezieux essaya de calmer la duchesse, l'abb Brigaud baissa la tte et
se remit  crire comme s'il n'et rien entendu.

Quant  d'Harmental, il et voulu baiser le bas de la robe de madame du
Maine, tant cette femme lui paraissait suprieure aux quatre hommes qui
l'entouraient.

En ce moment, on entendit de nouveau le bruit d'une voiture qui entrait
dans la cour et qui s'arrtait devant le perron. Sans doute la personne
attendue tait une personne d'importance, car il se fit un grand
silence, et la duchesse du Maine, dans son impatience, alla elle-mme
ouvrir la porte.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Le voil, dit dans le corridor une voix que d'Harmental crut
reconnatre pour celle de la chauve-souris.

--Entrez, entrez, prince, dit la duchesse, entrez, nous vous attendons




Chapitre 6


Sur cette invitation, un homme grand, mince, grave et digne, au teint
hl par le soleil, entra envelopp dans son manteau, et d'un seul coup
d'oeil embrassa tout ce qu'il y avait dans cette chambre, hommes et
choses. Le chevalier reconnut l'ambassadeur de Leurs Majests
Catholiques, le prince de Cellamare.

--Eh bien! prince, demanda la duchesse, que dites-vous de nouveau?

--Je dis, madame, rpondit le prince en lui baisant respectueusement la
main et en jetant son manteau sur un fauteuil, je dis que Votre Altesse
Srnissime devrait bien changer de cocher. Je lui prdis malheur si
elle garde  son service le drle qui m'a conduit ici. Il m'a tout l'air
d'tre pay par le rgent pour rompre le cou  Votre Altesse et  ses
amis.

Chacun clata de rire et particulirement le cocher lui-mme, qui, sans
faon, tait entr derrire le prince et qui, jetant sa houppelande et
son chapeau sur une chaise voisine du fauteuil o le prince de Cellamare
avait dpos son manteau, montra un homme de haute mine, g de
trente-cinq  quarante ans  peu prs, ayant tout le bas de la figure
cach par une mentonnire de taffetas noir.

--Entendez-vous, mon cher Laval, ce que le prince dit de vous? demanda
la duchesse.

--Oui, oui, dit Laval, on lui en donnera des Montmorency pour qu'il les
traite de cette faon-l! Ah! Monsieur le prince, les premiers barons
chrtiens ne sont pas dignes de vous servir de cochers? Peste! vous tes
bien difficile. En avez-vous beaucoup,  Naples, de cochers qui datent
de Robert le Fort?

--Comment! c'tait vous, mon cher comte? dit le prince en lui tendant la
main.

--Moi-mme, prince. Madame la duchesse a envoy son cocher faire la
mi-carme dans sa famille, et m'a pris  son service pour cette nuit;
elle a pens que c'tait plus sr.

--Et madame la duchesse a bien fait, dit le cardinal de Polignac; on ne
peut prendre trop de prcautions.

--Oui-da! Votre minence, dit Laval. Je voudrais bien savoir si vous
seriez du mme avis aprs avoir pass la moiti de la nuit sur le sige
d'une voiture, d'abord pour aller chercher monsieur d'Harmental au bal
de l'opra et ensuite pour aller prendre le prince  l'htel Colbert?

--Comment! dit d'Harmental, c'est vous, monsieur le comte, qui avez eu
la bont?

--Oui, c'est moi, jeune homme, rpondit Laval, et j'aurais t au bout
du monde pour vous ramener ici, car je vous connais, vous tes un brave.
C'est vous qui tes entr un des premiers  Denain et qui avez pris
d'Albemarle. Vous avez eu le bonheur de ne pas y laisser la moiti de
votre mchoire, comme j'ai laiss la moiti de la mienne en Italie, et
vous avez eu raison, car c'et t un motif de plus de vous ter votre
rgiment, comme ils l'ont fait, du reste.

--Nous vous rendrons tout cela, chevalier, soyez tranquille, et au
centuple, dit la duchesse; mais, pour le moment, parlons de l'Espagne.
Prince, vous avez reu des nouvelles d'Alberoni, m'a dit Pompadour?

--Oui, Votre Altesse.

--Quelles sont-elles?

--Bonnes et mauvaises  la fois. Sa Majest Philippe V est dans un de
ses moments de mlancolie, et on ne peut le dterminer  rien. Il ne
peut croire au trait de la quadruple alliance.

--Il n'y peut croire! s'cria la duchesse, et ce trait doit tre sign
 cette heure! et dans huit jours Dubois l'aura apport ici!

--Je le sais, Votre Altesse, reprit froidement Cellamare; mais Sa
Majest Catholique ne le sait pas.

--Ainsi, il nous abandonne  nous-mmes?

--Mais...  peu prs.

--Mais alors, que fait donc la reine, et  quoi aboutissent toutes ses
belles promesses et ce prtendu empire qu'elle a sur son mari?

--Cet empire, Madame, elle promet de vous en donner des preuves lorsque
quelque chose sera fait.

--Oui, dit le cardinal de Polignac; et puis elle nous manquera de
parole!

--Non, Votre minence: je me fais son garant.

--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Laval, c'est qu'il
faut compromettre le roi; une fois compromis, il marchera.

--Allons donc! dit Cellamare, voil que nous approchons.

--Mais comment le compromettre, demanda la duchesse du Maine, sans
lettre de lui, sans message, mme verbal,  cinq cents lieues de
distance?

--N'a-t-il pas son reprsentant  Paris, et ce reprsentant n'est-il pas
chez vous  cette heure, madame?

--Tenez, prince, dit la duchesse, vous avez des pouvoirs plus tendus
que vous ne voulez l'avouer.

--Non; mes pouvoirs se bornent  vous dire que la citadelle de Tolde et
la forteresse de Saragosse sont  votre service. Trouvez le moyen d'y
faire entrer le rgent, et Leurs Majests Catholiques fermeront si bien
la porte sur lui qu'il n'en sortira plus, je vous en rponds.

--C'est impossible, dit monsieur de Polignac.

--Impossible! et pourquoi? s'cria d'Harmental. Rien de plus simple, au
contraire, surtout avec la vie que mne monsieur le rgent. Que faut-il
pour cela? Huit ou dix hommes de coeur, une voiture bien ferme, et des
relais jusqu' Bayonne.

--J'ai dj offert de m'en charger, dit Laval.

--Et moi aussi, dit Pompadour.

--Vous ne pouvez, vous, dit la duchesse, si la chose chouait, le
rgent, qui vous connat, saurait  qui il a eu affaire, et vous seriez
perdus.

--C'est fcheux, dit froidement Cellamare, car, arriv  Tolde ou 
Saragosse il y a la grandesse pour celui qui aura russi.

--Et le cordon bleu, ajouta madame du Maine,  son retour  Paris.

--Oh! silence, je vous en supplie, madame, dit d'Harmental, car si Votre
Altesse dit de pareilles choses, le dvouement prendra un air d'ambition
qui lui tera tout son mrite. J'allais m'offrir pour tenter
l'entreprise, moi que le rgent ne connat pas, mais voil que j'hsite
maintenant. Et cependant, j'oserais dire que je me crois digne de la
confiance de Votre Altesse, et capable de la justifier.

--Comment, chevalier! s'cria la duchesse, vous risqueriez?...

--Ma vie. C'est tout ce que je puis risquer. Je croyais que je l'avais
dj offerte  Votre Altesse et que Votre Altesse l'avait accepte.
M'tais-je tromp?

--Non, non, chevalier, dit vivement la duchesse, et vous tes un brave
et loyal gentilhomme. Il y a des pressentiments, je l'ai toujours cru,
et du moment o Valef a prononc votre nom en me disant que vous tiez
tel que vous tes, j'ai eu l'ide que tout nous viendrait de vous.
Messieurs, vous entendez ce que dit le chevalier. En quoi pouvez-vous
l'aider, voyons?

--En tout ce qu'il voudra, dirent Laval et Pompadour.

--Les coffres de Leurs Majests Catholiques sont  sa disposition, dit
le prince de Cellamare, et il y peut puiser  pleines mains.

--Merci, messieurs, dit d'Harmental en se tournant vers le comte de
Laval et vers le marquis de Pompadour; vous ne feriez, connus comme vous
l'tes, que rendre l'entreprise plus difficile. Occupez-vous seulement
de me procurer un passeport pour l'Espagne, comme si j'tais charg d'y
conduire quelque prisonnier d'importance. Cela doit tre facile.

--Je m'en charge, dit l'abb Brigaud, j'aurai chez monsieur d'Argenson
une feuille toute prpare qu'il n'y aura plus qu' remplir.

--Voyez ce cher Brigaud, dit Pompadour, il ne parle pas souvent, mais il
parle bien.

--C'est lui qui devrait tre cardinal, dit la duchesse bien plutt que
certains grands seigneurs que je connais; mais une fois que nous
disposerons du bleu et du rouge, soyez tranquilles, messieurs, nous n'en
serons point avares. Maintenant, chevalier, vous avez entendu ce que
vous a dit le prince: si vous avez besoin d'argent....

--Malheureusement, rpondit d'Harmental, je ne suis point assez riche
pour refuser l'offre de Son Excellence, et, lorsque je serai arriv  la
fin d'un millier de pistoles peut-tre que j'ai chez moi, il faudra bien
que j'aie recours  vous.

-- lui,  moi,  nous tous, chevalier, car chacun, en pareille
circonstance, doit se taxer selon ses moyens. J'ai peu d'argent
comptant, mais j'ai force diamants et perles; ainsi ne vous laissez
manquer de rien, je vous prie. Tout le monde n'a pas votre
dsintressement, et il y a des dvouements qui ne s'achtent qu' prix
d'or.

Mais enfin, monsieur, avez-vous bien song dans quelle entreprise vous
vous jetez? Si vous tiez pris!

--Que Votre minence se rassure, rpondit ddaigneusement d'Harmental,
j'ai assez  me plaindre de monsieur le rgent pour que l'on croie, si
je suis pris, que c'est une affaire entre lui et moi, et que ma
vengeance est toute personnelle.

--Mais enfin, dit le comte de Laval, il faudrait une espce de
lieutenant dans cette entreprise, un homme sur lequel vous puissiez
compter. Avez vous quelqu'un?

--Je crois que oui, rpondit d'Harmental. Seulement il faudrait que je
fusse prvenu chaque matin de ce que le rgent fera chaque soir.
Monsieur le prince de Cellamare, comme ambassadeur, doit avoir sa police
secrte.

--Oui, dit le prince embarrass; j'ai quelques personnes qui me rendent
compte....

--C'est justement cela, dit d'Harmental.

--Mais o logez-vous? demanda le cardinal.

--Chez moi, monseigneur, rpondit d'Harmental, rue Richelieu, n 74.

--Et combien y a-t-il de temps que vous y demeurez?

--Trois ans.

--Alors vous y tes trop connu, monsieur, il faut changer de quartier.
On connat les personnes que vous recevez, et lorsqu'on verrait des
visages nouveaux, on s'inquiterait.

--Cette fois Votre minence a raison, dit d'Harmental; je chercherai un
autre logement dans quelque quartier perdu et loign.

--Je m'en charge, dit Brigaud. Le costume que je porte n'inspire pas de
soupons; je retiendrai votre logement comme s'il tait destin  un
jeune homme de province qui me serait recommand et qui viendrait
occuper quelque place dans un ministre.

--Vraiment, mon cher Brigaud, dit le marquis de Pompadour, vous tes
comme cette princesse des Mille et une Nuits, qui ne pouvait pas ouvrir
la bouche qu'il n'en tombt des perles.

--Eh bien! c'est chose convenue, monsieur l'abb, dit d'Harmental; je
m'en rapporte  vous, et ds aujourd'hui j'annonce chez moi que je
quitte Paris pour un voyage de trois mois.

--Ainsi donc, tout est arrt, dit avec joie la duchesse du Maine. Voil
la premire fois que nous voyons clair dans nos affaires, chevalier, et
c'est grce  vous. Je ne l'oublierai point.

--Messieurs, dit Malezieux en tirant sa montre, je vous ferai observer
qu'il est quatre heures du matin, et que nous ferons mourir de fatigue
notre chre duchesse.

--Vous vous trompez, snchal, rpondit la duchesse: de pareilles nuits
reposent; il y a longtemps que je n'en ai pass une aussi bonne.

--Prince, dit Laval en reprenant sa houppelande, il faut que vous vous
contentiez du cocher que vous vouliez faire mettre  la porte,  moins
que vous n'aimiez mieux vous reconduire vous-mme ou vous en aller 
pied.

--Non, ma foi! dit le prince, je me risque; je suis Napolitain et je
crois aux prsages. Si vous me versez, ce sera signe qu'il faut nous en
tenir o nous en sommes; si vous me conduisez  bon port, cela voudra
dire que nous pouvons aller de l'avant.

--Pompadour, vous reconduirez monsieur d'Harmental? dit la duchesse.

--Volontiers, rpondit le marquis; il y a longtemps que nous ne nous
tions vus, et nous avons mille choses  nous dire.

--Ne pourrai-je pas prendre cong de ma spirituelle chauve-souris?
demanda d'Harmental; car je n'oublie pas que c'est  elle que je dois le
bonheur d'avoir offert mes services  Votre Altesse.

--Delaunay! dit la duchesse en reconduisant jusqu' la porte le prince
de Cellamare et le comte de Laval, Delaunay! voici monsieur le chevalier
d'Harmental qui prtend que vous tes la plus grande sorcire qu'il ait
vue de sa vie.

--Eh bien! dit en entrant, le sourire sur les lvres, celle qui a laiss
depuis de si charmants mmoires sous le nom de madame de Stal,
croyez-vous  mes prophties maintenant; monsieur le chevalier?

--J'y crois, parce que j'espre, rpondit le chevalier; mais  cette
heure que je connais la fe qui vous avait envoye, ce n'est point ce
que vous m'avez prdit pour l'avenir qui m'tonne le plus. Comment
avez-vous pu tre si bien instruite du pass et surtout du prsent?

--Allons, Delaunay, dit en riant la duchesse, sois bonne pour lui et ne
le tourmente pas davantage; autrement il croirait que nous sommes deux
magiciennes, et il aurait peur de nous.

--N'y a-t-il pas quelqu'un de vos amis, chevalier, demanda mademoiselle
Delaunay, qui vous ait quitt ce matin au bois de Boulogne pour nous
venir dire adieu?

--Valef! Valef! s'cria d'Harmental. Je comprends maintenant.

--Allons donc! dit madame du Maine.  la place d'Oedipe, vous auriez t
mang dix fois par le sphinx.

--Mais les mathmatiques? mais Virgile? mais l'anatomie, reprit
d'Harmental.

--Ignorez-vous, chevalier, dit Malezieux se mlant de la conversation,
que nous ne l'appelons ici que notre savante,  l'exception de Chaulieu
cependant, qui l'appelle sa coquette et sa friponne, mais le tout par
licence et par manire potique?

--Comment! mais, ajouta la duchesse, nous l'avons lche l'autre jour
aprs Duvernoy, notre mdecin, et elle l'a battu sur l'anatomie!

--Aussi, dit le marquis de Pompadour en prenant le bras de d'Harmental
pour l'emmener, le brave homme dans son dsappointement, a-t-il prtendu
que c'tait la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain.

--Voil, dit l'abb Brigaud en pliant ses papiers, le premier savant qui
se soit permis de faire un bon mot; il est vrai que c'est sans s'en
douter.

Et d'Harmental et Pompadour, ayant pris cong de la duchesse du Maine,
se retirrent en riant, suivis de l'abb Brigaud, qui comptait sur eux
pour ne pas s'en retourner  pied.

--Eh bien! dit madame du Maine en s'adressant au cardinal de Polignac,
qui tait rest le dernier avec Malezieux, Votre minence trouve-t-elle
toujours que ce soit une chose si terrible que de conspirer?

--Madame, rpondit le cardinal, qui ne comprenait pas que l'on pt rire
quand on jouait sa tte, je vous retournerai la question quand nous
serons tous  la Bastille.

Et il s'en alla  son tour avec le bon chancelier, dplorant sa mauvaise
fortune qui le poussait dans une si tmraire entreprise.

La duchesse du Maine le regarda s'loigner avec une expression de mpris
qu'elle ne pouvait prendre sur elle de dissimuler, puis, lorsqu'elle fut
seule avec mademoiselle Delaunay.

--Ma chre Sophie, lui dit-elle toute joyeuse, teignons notre lanterne,
car je crois que nous avons enfin trouv un homme!




Chapitre 7


Lorsque d'Harmental se rveilla, il crut avoir fait un songe. Les
vnements s'taient, depuis trente-six heures, succd avec une telle
rapidit qu'il avait t emport comme par un tourbillon sans savoir o
il allait. Maintenant seulement, il se retrouvait en face de lui-mme et
pouvait rflchir au pass et  l'avenir.

Nous sommes d'une poque o chacun a plus ou moins conspir. Nous savons
donc par nous-mmes comment, en pareil cas, les choses se passent. Aprs
un engagement pris dans un moment d'exaltation quelconque, le premier
sentiment qu'on prouve, en jetant un coup d'oeil sur la position
nouvelle qu'on a prise, est un sentiment de regret d'avoir t si avant;
puis, peu  peu on se familiarise avec l'ide des prils que l'on court;
l'imagination, toujours si complaisante, les carte de la vue pour
prsenter  leur place les ambitions qui peuvent se raliser. Bientt
l'orgueil s'en mle; on comprend qu'on est devenu tout  coup une
puissance occulte dans cet tat o, la veille, on n'tait rien encore;
on passe ddaigneusement prs de ceux qui vivent de la vie commune; on
marche la tte plus haute, l'oeil plus fier; on se berce dans ses
esprances, on s'endort dans les nuages, et l'on s'veille un matin
vainqueur ou vaincu, port sur les pavois du peuple, ou bris par les
rouages de cette machine qu'on appelle le gouvernement.

Il en fut ainsi de d'Harmental. L'ge dans lequel il vivait avait encore
pour horizon la Ligue et touchait presque  la Fronde; une gnration
d'hommes s'tait coule  peine depuis que le canon de la Bastille
avait soutenu la rbellion du grand Cond. Pendant cette gnration,
Louis XIV avait rempli la scne, il est vrai, de son omnipotente
volont; mais Louis XIV n'tait plus, et les petits-fils croyaient
qu'avec le mme thtre et les mmes machines, ils pouvaient jouer le
mme jeu qu'avaient jou leurs pres.

En effet, comme nous l'avons dit, aprs quelques instants de rflexion,
d'Harmental revit les choses sous le mme aspect qu'il les avait vues la
veille; et se flicita d'avoir pris, comme il l'avait fait du premier
coup, la premire place au milieu d'aussi hauts personnages que
l'taient les Montmorency et les Polignac. Sa famille, par cela mme
qu'elle avait toujours vcu en province lui avait transmis beaucoup de
cette aventureuse chevalerie si  la mode sous Louis XIII, et que
Richelieu n'avait pu dtruire entirement sur les chafauds ni Louis XIV
teindre dans les antichambres. Il y avait quelque chose de romanesque 
se ranger, jeune homme sous les bannires d'une femme, surtout lorsque
cette femme tait la petite-fille du grand Cond. Et puis, on tient si
peu  la vie  vingt-six ans, qu'on la risque  chaque instant pour des
choses bien autrement futiles qu'une entreprise du genre de celle dont
d'Harmental tait devenu le principal chef.

Aussi rsolut-il de ne point perdre de temps  se mettre en mesure de
tenir les promesses qu'il avait faites. Il ne se dissimulait pas qu'
compter de cette heure, il ne s'appartenait plus  lui-mme, et que les
yeux de tous les conjurs, depuis ceux de Philippe V jusqu' ceux de
l'abb Brigaud, taient fixs sur lui. Des intrts suprmes venaient se
rattacher  sa volont, et de son plus ou moins de courage, de son plus
ou moins de prudence, allaient dpendre les destins de deux royaumes et
la politique du monde.

En effet,  cette heure, le rgent tait la clef de vote de l'difice
europen, et la France, qui n'avait point encore de contrepoids dans le
Nord, commenait  prendre, sinon par les armes, du moins par la
diplomatie, cette influence qu'elle n'a malheureusement pas toujours
conserve depuis. Place, comme elle l'tait, au centre du triangle
form par les trois grandes puissances, les yeux fixs sur l'Allemagne,
un bras tendu vers l'Angleterre et l'autre vers l'Espagne, prte  se
tourner en amie ou en ennemie vers celui de ces trois tats qui ne la
traiterait pas selon sa dignit, elle avait pris, depuis dix-huit mois
que le duc d'Orlans tait arriv aux affaires, une attitude de force
calme qu'elle n'avait jamais eue, mme sous Louis XIV.

Cela tenait  la division d'intrts qu'avaient amene l'usurpation de
Guillaume d'Orange et l'avnement de Philippe V au trne. Fidle  sa
vieille haine contre le stathouder de Hollande, qui avait refus sa
fille, Louis XIV avait constamment appuy les prtentions de Jacques II,
celles du chevalier de Saint-Georges. Fidle  son pacte de famille avec
Philippe V, il avait constamment soutenu, de secours d'hommes et
d'argent, son petit-fils contre l'empereur, et, sans cesse affaibli par
cette double guerre qui lui avait cot tant d'or et de sang, il en
avait t rduit  cette fameuse paix d'Utrecht qui lui apporta tant de
honte.

Mais  la mort du vieux roi tout avait chang, et le rgent avait adopt
une marche non seulement nouvelle, mais oppose. Le trait d'Utrecht
n'tait qu'une trve, laquelle tait rompue du moment o la politique de
l'Angleterre et de la Hollande ne poursuivait pas des intrts communs
avec la politique franaise. En consquence, le rgent avait tout
d'abord tendu la main  George Ier et le trait de la triple alliance
avait t sign  La Haye, le 4 fvrier 1717, par l'abb Dubois au nom
de la France, par le gnral Cadogan au nom de l'Angleterre, et par le
pensionnaire Heinsius pour la Hollande. C'tait un grand pas de fait
dans la pacification de l'Europe, mais ce n'tait pas un pas dfinitif.
Les intrts de l'Autriche et de l'Espagne demeuraient toujours en
suspens. Charles VI ne reconnaissait pas encore Philippe V comme roi
d'Espagne, et Philippe V, de son ct, n'avait pas voulu renoncer  ses
droits sur les provinces de la monarchie espagnole que le trait
d'Utrecht, en ddommagement du trne de Philippe II, avait cdes 
l'empereur.

Ds lors, le rgent n'avait plus qu'une seule pense. Celle d'amener,
par des ngociations amicales, Charles VI  reconnatre Philippe V comme
roi d'Espagne, et  contraindre, par la force s'il le fallait, Philippe
V  abandonner ses prtentions sur les provinces transfres 
l'empereur.

C'tait dans ce but qu'au moment mme o nous avons commenc ce rcit,
Dubois tait  Londres, poursuivant le trait de la quadruple alliance
avec plus d'ardeur encore qu'il ne l'avait fait pour celui de La Haye.

Or, ce trait de la quadruple alliance, en runissant en un seul
faisceau les intrts de la France et de l'Angleterre, de la Hollande et
de l'Empire, neutralisait toute prtention de quelque autre tat que ce
ft qui ne serait pas approuve par les quatre puissances. Aussi
tait-ce l tout ce que craignait au monde Philippe V, ou plutt le
cardinal Alberoni; car, pour Philippe V, pourvu qu'il et une femme et
un prie-Dieu, il ne s'occupait gure de ce qui se passait hors de sa
chambre et de sa chapelle.

Mais il n'en tait point ainsi d'Alberoni. C'tait une de ces fortunes
tranges comme les peuples en voient, de tout temps, avec un tonnement
toujours nouveau, pousser autour des trnes; c'tait un de ces caprices
du destin que le hasard lve et brise, comme ces trombes gigantesques
que l'on voit s'avancer sur l'Ocan menaant de tout anantir, et qu'un
caillou lanc par la main du dernier matelot fait retomber en vapeur;
c'tait une de ces avalanches qui menacent d'engloutir les villes et de
combler les valles, parce qu'un oiseau, en prenant son vol, a dtach
un flocon de neige du sommet des montagnes.

Ce serait une curieuse histoire  faire que celle des grands effets
produits par une petite cause depuis les Grecs jusqu' nous.

L'amour d'Hlne amena la guerre de Troie et changea la face de la
Grce. Le viol de Lucrce chassa les Tarquins de Rome. Un mari insult
conduisit Brennus au Capitole. La Cava introduisit les Maures en
Espagne. Une mauvaise plaisanterie crite par un jeune fat sur la chaire
d'un vieux doge faillit bouleverser Venise. L'vasion de Dearbnorgil
avec Mac-Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande. L'ordre donn 
Cromwell de descendre du vaisseau sur lequel il tait dj embarqu pour
se rendre en Amrique eut pour rsultat l'excution de Charles Ier et la
chute des Stuarts. Une discussion entre Louis XIV et Louvois, sur une
fentre de Trianon, causa la guerre de Hollande. Un verre d'eau rpandu
sur la robe de _mistress_ Marsham priva le duc de Marlborough de son
commandement et sauva la France par la paix d'Utrecht. Enfin l'Europe
faillit tre mise  feu et  sang parce que M. de Vendme avait reu
l'vque de Parme assis sur sa chaise perce.

Ce fut la source de la fortune d'Alberoni.

Alberoni tait n sous la hutte d'un jardinier. Enfant, il se fit
sonneur de cloches; jeune homme, il troqua son sarrau de toile pour un
petit collet. Il tait d'humeur gaie et bouffonne. M. le duc de Parme
l'entendit rire un matin de si bon coeur, que le pauvre duc, qui ne
riait pas tous les jours, voulut savoir ce qui l'gayait ainsi, et le
fit appeler. Alberoni lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque;
le rire gagna Son Altesse, et Son Altesse, s'apercevant qu'il tait bon
de rire quelquefois, l'attacha  sa personne. Peu  peu, et tout en
s'amusant de ses contes, le duc trouva que son bouffon avait de
l'esprit, et comprit que cet esprit pourrait ne pas tre incapable
d'affaires. Ce fut sur ces entrefaites que revint, trs mortifi de
l'accueil qu'il avait reu du gnralissime de l'arme franaise, le
pauvre vque de Parme, dont, en effet, on sait l'trange rception. La
susceptibilit de cet envoy pouvait compromettre les graves intrts
que Son Altesse avait  dbattre avec la France; Son Altesse jugea
qu'Alberoni tait justement l'homme qu'il lui fallait pour n'tre
humili de rien, et envoya l'abb achever la ngociation que l'vque
avait laisse interrompue.

Monsieur de Vendme, qui ne s'tait point gn pour un vque, ne se
gna point pour un abb, et il reut le second ambassadeur de Son
Altesse comme il avait reu le premier; mais, au lieu de suivre
l'exemple de son prdcesseur, Alberoni tira de la situation mme o se
trouvait monsieur de Vendme de si bouffonnes plaisanteries et de si
singulires louanges, que, sance tenante, l'affaire fut termine, et
qu'il revint auprs du duc avec toutes choses arranges  son souhait.

Ce fut une raison pour que le duc l'employt  une seconde affaire.
Cette fois, monsieur de Vendme allait se mettre  table. Alberoni, au
lieu de lui parler d'affaires, lui demanda la permission de lui faire
goter deux plats de sa faon, descendit  la cuisine et remonta une
soupe au fromage d'une main et un macaroni de l'autre. Monsieur de
Vendme trouva la soupe si bonne qu'il voulut qu'Alberoni en manget
avec lui,  sa table. Au dessert Alberoni entama son affaire, et,
profitant de la disposition o le dner avait mis monsieur de Vendme,
il l'enleva  la pointe de sa fourchette. Son Altesse tait merveille;
les plus grands gnies qu'elle avait eus auprs d'elle n'en avaient
jamais fait autant.

Alberoni s'tait bien gard de donner sa recette au cuisinier. Aussi,
cette fois, ce fut monsieur de Vendme qui fit demander au duc de Parme
s'il n'avait rien  traiter avec lui. Son Altesse n'eut pas de peine 
trouver un troisime motif d'ambassade, et envoya de nouveau Alberoni.
Celui-ci trouva moyen de persuader  son souverain que l'endroit o il
lui serait le plus utile tait prs de monsieur de Vendme, et 
monsieur de Vendme, qu'il n'y avait pas moyen de vivre sans soupe au
fromage et sans macaroni. En consquence, monsieur de Vendme l'attacha
 son service, lui laissa mettre la main  ses affaires les plus
secrtes, et finit par en faire son premier secrtaire.

Ce fut alors que monsieur de Vendme passa en Espagne. Alberoni se mit
en relations avec madame des Ursins, et quand monsieur de Vendme mourut
en 1712,  Tignaros, elle lui rendit auprs d'elle la position qu'il
avait eue auprs du dfunt: c'tait monter toujours. Au reste, depuis
son dpart, Alberoni ne s'tait point arrt.

La princesse des Ursins commenait  se faire vieille, crime
irrmissible aux yeux de Philippe V. Elle rsolut de chercher, pour
remplacer Marie de Savoie, une jeune femme, par l'intermdiaire de qui
elle pt continuer de rgner sur le roi. Alberoni lui proposa la fille
de son ancien matre, la lui reprsenta comme une enfant sans caractre
et sans volont, qui ne rclamerait jamais de la royaut autre chose que
le nom. La princesse des Ursins se laissa prendre  cette promesse, le
mariage fut arrt, et la jeune princesse quitta l'Italie pour
l'Espagne.

Son premier acte d'autorit fut de faire arrter la princesse des
Ursins, qui tait venue au-devant d'elle en habit de cour, et de la
faire reconduire comme elle tait, sans manteau, la poitrine dcouverte,
par un froid de dix degrs, dans une voiture dont un des gardes avait
cass la glace avec son coude,  Burgos d'abord, puis en France, o elle
arriva, aprs avoir t force d'emprunter cinquante pistoles  ses
domestiques. Son cocher eut le bras gel, et on le lui coupa.

Aprs sa premire entrevue avec lisabeth Farnse, le roi d'Espagne
annona  Alberoni qu'il tait premier ministre.

De ce jour, grce  la jeune reine, qui lui devait tout, l'ex-sonneur de
cloches avait exerc un empire sans bornes sur Philippe V.

Or, voici ce que rvait Alberoni qui, ainsi que nous l'avons dit, avait
toujours empch Philippe V de reconnatre la paix d'Utrecht. Si la
conjuration russissait, si d'Harmental parvenait  enlever le duc
d'Orlans et  le conduire dans la citadelle de Tolde ou dans la
forteresse de Saragosse, Alberoni faisait reconnatre monsieur du Maine
pour rgent, enlevait la France  la quadruple alliance; jetait le
chevalier de Saint-Georges avec une flotte sur les ctes d'Angleterre,
mettait la Prusse, la Sude et la Russie, avec lesquelles il avait un
trait d'alliance, aux prises avec la Hollande. L'Empire profitait de
leur lutte pour reprendre Naples et la Sicile, et assurait le
grand-duch de Toscane, prt  rester sans matre par l'extinction des
Mdicis, au second fils du roi d'Espagne; runissait les Pays-Bas
catholiques  la France, donnait la Sardaigne aux ducs de Savoie,
Commachio au Pape, Mantoue aux Vnitiens; se faisait l'me de la grande
ligue du Midi contre le Nord, et si Louis XV venait  mourir, couronnait
Philippe V roi de la moiti du monde.

Ce n'tait pas mal calcul, on en conviendra, pour un faiseur de
macaroni.




Chapitre 8


Toutes ces choses taient entre les mains d'un jeune homme de vingt-six
ans; il n'tait donc point tonnant qu'il se ft quelque peu effray
d'abord de la responsabilit qui pesait sur lui. Comme il tait au plus
fort de ses rflexions, l'abb Brigaud entra. Il s'tait dj occup du
futur logement du chevalier, et lui avait trouv, n 5 rue du
Temps-Perdu, entre la rue du Gros-Chenet et la rue Montmartre, une
petite chambre garnie, telle qu'il convenait  un pauvre jeune homme de
province qui venait chercher fortune  Paris. Il lui apportait en outre
deux mille pistoles de la part du prince de Cellamare. D'Harmental
voulait les refuser, car il lui semblait que de ce moment il n'agirait
plus selon sa conscience ou par dvouement, et qu'il se mettrait aux
gages d'un parti; mais l'abb Brigaud lui fit comprendre que, dans une
pareille entreprise, il y avait des susceptibilits  vaincre et des
complices  payer, et que d'ailleurs, si l'affaire russissait, il lui
faudrait partir  l'instant mme pour l'Espagne et s'ouvrir peut-tre le
chemin  force d'or.

Brigaud emporta un costume complet du chevalier pour lui acheter des
habits  sa taille, et simples comme il convenait qu'en portt un jeune
homme qui postulait une place de commis dans un ministre. C'tait un
homme prcieux que l'abb Brigaud.

D'Harmental passa le reste de la journe  faire les prparatifs de son
prtendu voyage, ne laissa point, en cas d'vnements fcheux, une seule
lettre qui pt compromettre un ami; puis, lorsque la nuit fut venue, il
s'achemina vers la rue Saint-Honor, o, grce  la Normande, il
esprait avoir des nouvelles du capitaine Roquefinette.

En effet, du moment o on lui avait parl d'un lieutenant pour son
entreprise, il avait aussitt pens  cet homme que le hasard lui avait
fait rencontrer, et qui lui avait donn, en lui servant de second, une
preuve de son insoucieux courage. Il n'avait eu besoin que de jeter un
coup d'oeil sur lui pour reconnatre un de ces aventuriers, reste des
condottieri du moyen ge, toujours prts  vendre leur sang  quiconque
en offre un bon prix, que la paix pousse sur le pav, et qui alors
mettent leur pe, devenue inutile  l'tat, au service des individus.
Un tel homme devait avoir de ces relations sombres et mystrieuses avec
quelques-uns de ces individus sans nom comme il s'en trouve toujours 
la base des conspirations; machines que l'on fait agir sans qu'elles
sachent elles-mmes ni quel est le ressort qui les met en jeu; ni quel
est le rsultat qu'elles produisent, qui, soit que les choses chouent,
soit qu'elles russissent, se dispersent au bruit qu'elles font en
clatant au-dessus de leur tte, et qu'on est tout tonn de voir
disparatre dans les bas-fonds de la populace, comme ces fantmes qui
s'abment, aprs la pice,  travers les trappes d'un thtre bien
machin.

Le capitaine Roquefinette tait donc indispensable aux projets du
chevalier, et comme on devient superstitieux en devenant conspirateur,
d'Harmental commenait  croire que c'tait Dieu lui-mme qui le lui
avait amen par la main.

Le chevalier sans tre une pratique, tait une connaissance de la
Fillon. C'tait du bon ton,  cette poque, d'aller quelquefois au moins
se griser chez cette femme quand on n'y allait pas pour autre chose.
Aussi, d'Harmental n'tait-il pour elle ni son fils, nom qu'elle donnait
familirement aux habitus, ni son compre, nom qu'elle rservait 
l'abb Dubois; c'tait tout simplement monsieur le chevalier, marque de
considration qui aurait fort humili la plupart des jeunes gens de
l'poque. La Fillon fut donc assez tonne lorsque d'Harmental aprs
l'avoir fait appeler, lui demanda s'il ne pourrait point parler  celle
de ses pensionnaires qui tait connue sous le nom de la Normande.

-- mon Dieu! monsieur le chevalier, lui dit-elle, je suis vraiment
dsole qu'une chose comme cela arrive  vous, que j'aurais voulu
attacher  la maison, mais la Normande est justement retenue jusqu'
demain soir.

--Peste! dit le chevalier, quelle rage!

--Oh! ce n'est pas une rage, reprit la Fillon, c'est un caprice d'un
vieil ami  qui je suis toute dvoue.

--Quand il a de l'argent, bien entendu.

--Eh bien! voil ce qui vous trompe. Je lui fais crdit jusqu' une
certaine somme. Que voulez-vous, c'est une faiblesse, mais il faut bien
tre reconnaissante. C'est lui qui m'a lance dans le monde, car, telle
que vous me voyez, monsieur le chevalier, moi qui ai eu ce qu'il y a de
mieux  Paris;  commencer par monsieur le rgent, je suis fille d'un
pauvre porteur de chaise. Oh! je ne suis pas comme la plupart de vos
belles duchesses qui renient leur origine, et comme les trois quarts de
vos ducs et pairs qui se font fabriquer des gnalogies. Non, ce que je
suis, je le dois  mon mrite, et j'en suis fire.

--Alors, dit le chevalier, qui avait peu de curiosit, dans la situation
d'esprit o il se trouvait, pour l'histoire de la Fillon, si
intressante qu'elle ft, vous dites que la Normande sera ici demain
soir?

--Elle y est, monsieur le chevalier, elle y est; seulement, comme je
vous le dis, elle est  faire des folies avec mon vieux retre de
capitaine.

--Dites donc, ma chre prsidente (c'tait le nom qu'on donnait
quelquefois  la Fillon, depuis certain quiproquo qu'elle avait eu avec
une prsidente qui avait l'avantage de porter le mme nom qu'elle),
est-ce que par hasard votre capitaine serait mon capitaine?

--Comment se nomme le vtre?

--Le capitaine Roquefinette.

--C'est lui-mme!

--Il est ici?

--En personne.

--Eh bien! c'est  lui justement que j'ai affaire, et je ne demandais la
Normande que pour avoir l'adresse du capitaine.

--Alors, tout va bien, rpondit la prsidente.

--Ayez donc la bont de le faire demander.

--Oh! il ne descendra pas, quand ce serait le rgent lui-mme qui aurait
 lui parler. Si vous voulez le voir, il faut monter.

--Et o cela?

-- la chambre n 2, celle o vous avez soup l'autre soir avec le
baron de Valef. Oh! quand il a de l'argent, rien n'est trop bon pour
lui. C'est un homme qui n'est que capitaine, mais qui a un coeur de roi.

--De mieux en mieux! dit d'Harmental en montant l'escalier sans que le
souvenir de la msaventure qui lui tait arrive dans cette chambre et
le pouvoir de dtourner sa pense de la nouvelle direction qu'elle avait
prise; un coeur de roi, ma chre prsidente! c'est justement ce qu'il me
faut.

Quand d'Harmental n'aurait pas connu la chambre en question, il n'aurait
pas pu se tromper, car, arriv sur le premier palier, il entendit la
voix du brave capitaine qui lui et servi de guide.

--Allons, mes petits amours, disait-il, le troisime et dernier couplet,
et de l'ensemble  la reprise. Puis il entonna d'une magnifique voix de
basse:

          _Grand saint Roch, notre unique bien,_
          _coutez un peuple chrtien_
          _Accabl de malheurs, menac de la peste;_
          _Nous ne craindrons rien de funeste._
          _Venez nous secourir, soyez notre soutien._
          _Dtournez de sur nous la colre cleste._
          _Mais n'amenez pas votre chien,_
          _Nous n'avons pas de pain de reste._
          _Quatre ou cinq voix de femmes reprirent en choeur:_
          _Mais n'amenez pas votre chien,_
          _Nous n'avons pas de pain de reste._

--C'est mieux, dit le capitaine, c'est mieux; passons maintenant  la
bataille de Malplaquet.

--Oh! nenni, dit une voix. Votre bataille, j'en ai assez!

--Comment, tu as assez de ma bataille! une bataille o je me suis trouv
en personne, morbleu!

--Oh! a m'est bien gal! j'aime mieux une romance que toutes vos
mchantes chansons de guerre, pleines de jurons qui offensent le bon
Dieu!

Et elle se mit  chanter.

          _Linval aimait Arsne..._
          _Il ne put l'oublier._

--Silence! dit le capitaine. Est-ce que je ne suis plus le matre ici?
Tant que j'aurai de l'argent, je yeux qu'on m'amuse  ma manire. Quand
je n'aurai plus le sou, ce sera autre chose: vous me chanterez vos
guenilles de complaintes, et je n'aurai plus rien  dire.

Il parat que les convives du capitaine trouvrent qu'il n'tait pas de
la dignit de leur sexe de souscrire aveuglment  une pareille
prtention, car il se fit une telle rumeur que d'Harmental jugea qu'il
tait temps de mettre le hol; en consquence, il frappa  la porte.

--Tournez la bobinette, dit le capitaine, et la chevillette cherra.

En effet, contre toute probabilit la clef tait reste  la serrure.
D'Harmental suivit donc de point en point l'instruction qui lui tait
donne dans la langue du Petit Chaperon rouge, et ayant ouvert la porte,
il se trouva en face du capitaine, couch sur le tapis, devant les
restes d'un copieux dner, appuy sur des coussins, une camisole de
femme sur les paules, une grande pipe  la bouche et une nappe roule
autour de sa tte en guise de turban. Trois ou quatre filles taient
autour de lui. Sur un fauteuil tait dpos son habit, auquel on
remarquait un ruban nouveau, son chapeau qui avait un galon neuf, et
Colichemarde, cette fameuse pe qui avait inspir  Ravanne sa
factieuse comparaison avec la matresse-broche de madame sa mre.

--Comment! c'est vous, chevalier! s'cria le capitaine.

Vous me trouvez comme monsieur de Bonneval, dans mon srail et au milieu
de mes odalisques. Vous ne connaissez pas monsieur de Bonneval,
mesdemoiselles? C'est un pacha  trois queues de mes amis, qui, comme
moi, ne pouvait pas souffrir les romances, mais qui entendait, un peu
bien le maniement de la vie. Dieu me garde une fin comme la sienne!
c'est tout ce que je lui demande.

--Oui, c'est moi, capitaine, dit d'Harmental, ne pouvant s'empcher de
rire du groupe grotesque qu'il avait sous les yeux. Je vois que vous ne
m'aviez pas donn une fausse adresse, et je vous flicite de votre
vracit.

--Soyez le bienvenu, chevalier, dit le capitaine. Mesdemoiselles, je
vous prie de servir monsieur exactement, comme, vous me traitez en
toutes choses, et de lui chanter les chansons qu'il voudra.

Asseyez-vous donc, chevalier, et mangez et buvez, comme si vous tiez
chez vous, attendu que c'est votre cheval que nous buvons et mangeons.
Il y est dj pass plus d' moiti, pauvre animal! mais les restes en
sont bons.

--Merci, capitaine. Je viens de dner moi-mme, et je n'ai qu'un mot 
vous dire, si vous le permettez.

--Non, pardieu! je ne le permets pas, dit le capitaine;  moins que ce
ne soit encore pour une rencontre. Oh! cela passe avant tout! Si c'est
pour une rencontre,  la bonne heure! La Normande, allonge-moi ma
brette!

--Non, capitaine, c'est pour affaire.

--Si c'est pour affaire, votre serviteur de tout mon coeur, chevalier!
Je suis plus tyran que le tyran de Thbes ou de Corinthe, Archias,
Plopidas, Lonidas, je ne sais plus quel Olibrius en as qui renvoyait
les affaires au lendemain. Moi, j'ai de l'argent jusqu' demain soir.
Donc, aprs-demain matin les affaires srieuses.

--Mais; du moins, aprs-demain, capitaine, dit d'Harmental, je puis
compter sur vous, n'est-ce pas?

-- la vie,  la mort, chevalier!

--Je crois aussi que l'ajournement est plus prudent.

--Prudentissime, dit le capitaine. Athnas, rallume-moi ma pipe.

-- aprs-demain donc.

-- aprs-demain. Mais o vous retrouverai-je?

--Promenez-vous de dix  onze heures du matin dans la rue du
Temps-Perdu, regardez de temps en temps en l'air; on vous appellera de
quelque part.

--C'est dit, chevalier, de dix  onze heures du matin. Pardon, si je ne
vous reconduis pas, mais ce n'est pas l'habitude des Turcs.

Le chevalier fit un signe de la main qu'il le dispensait de cette
formalit, et, ayant ferm la porte derrire lui commena de descendre
l'escalier. Il n'en tait pas  la quatrime marche, qu'il entendit le
capitaine, fidle  ses premires ides, entonner  tue-tte cette
fameuse chanson des dragons de Malplaquet qui fit peut-tre couler
autant de sang en duel qu'il y en avait eu de rpandu sur le champ de
bataille.




Chapitre 9


Le lendemain, l'abb Brigaud arriva chez le chevalier  la mme heure
que la veille. C'tait un homme d'une exactitude parfaite. Il apportait
trois choses fort utiles au chevalier: des habits, un passeport, et le
rapport de la police du prince de Cellamare sur ce que devait faire
monsieur le Rgent dans la prsente journe du 24 mars 1718.

Les habits taient simples, comme il convient  un cadet de bonne
bourgeoisie qui vient chercher fortune  Paris. Le chevalier les essaya,
et, grce  sa bonne mine, il se trouva que, tout simples qu'ils
taient, ils lui allaient  ravir. L'abb Brigaud secoua la tte: il
aurait mieux aim que le chevalier et moins belle tournure; mais
c'tait un malheur irrparable, et il lui fallut s'en consoler.

Le passeport tait au nom _del senior_ Digo, intendant de la noble
maison d'Oropesa, lequel avait mission de ramener en Espagne une espce
de maniaque, btard de la susdite maison, dont la folie tait de se
croire rgent de France. Cette prcaution allait, comme on le voit,
au-devant, de toutes les rclamations que le duc d'Orlans aurait pu
faire du fond de sa voiture. Et comme le passeport tait fort en rgle,
du reste, sign du prince de Cellamare et vis par messire Voyer
d'Argenson, il n'y avait aucun motif pour que le rgent, une fois dans
le carrosse, ne ft pas bonne route jusqu' Pampelune, o tout serait
dit. La signature surtout de messire Voyer d'Argenson tait imite avec
une vrit qui faisait le plus grand honneur aux calligraphes du prince
de Cellamare. Quant au rapport, c'tait un chef-d'oeuvre de clart et de
ponctualisme. Nous le reproduisons textuellement afin de donner  la
fois une ide de la faon de vivre du prince et de la manire dont tait
faite la police de l'ambassadeur d'Espagne. Ce rapport tait dat de
deux heures de la nuit.

Aujourd'hui, le rgent se lvera tard: il y a eu souper dans les petits
appartements. Madame d'Averne y assistait pour la premire fois, en
remplacement de madame de Parabre. Les autres femmes taient la
duchesse de Falaris et Saleri, dames d'honneur de Madame. Les hommes
taient le marquis de Broglie, le comte de Noc, le marquis de Canillac,
le duc de Brancas, et le chevalier de Simiane. Quant au marquis de
Lafare et  monsieur de Fargy, ils taient retenus dans leur lit par une
indisposition dont on ignore la cause.

 midi le conseil aura lieu. Le rgent doit y communiquer au duc du
Maine, au prince de Conti, au duc de Saint-Simon, au duc de Guiche,
etc., le projet de trait de la quadruple alliance, que lui a envoy
l'abb Dubois, en annonant son retour pour dans trois ou quatre jours.

Le reste de la journe est donn tout entier  la paternit. Avant-hier,
monsieur le rgent a mari une fille qu'il avait eue de la Desmarets, et
qui avait t leve chez les religieuses de Saint-Denis. Elle dne avec
son mari au Palais-Royal, et aprs le dner, monsieur le rgent la
conduit  l'Opra, dans la loge de madame Charlotte de Bavire. La
Desmarets, qui n'a pas vu sa fille depuis six ans, est prvenue que, si
elle veut la voir, elle peut venir au thtre.

Monsieur le rgent, malgr son caprice pour madame d'Averne, fait
toujours la cour  la marquise de Sabran. La marquise se pique encore de
fidlit, non pas  son mari, mais au duc de Richelieu. Pour avancer ses
affaires, monsieur le rgent a nomm hier monsieur de Sabran son matre
d'htel.

--J'espre que voil de la besogne bien faite, dit l'abb Brigaud,
lorsque le chevalier eut achev ce rapport.

--Ma foi! oui, mon cher abb, rpondit d'Harmental; mais si le rgent ne
nous donne pas dans l'avenir de meilleures occasions d'excuter notre
entreprise, il ne me sera pas facile de le conduire en Espagne.

--Patience! patience! dit Brigaud; il y a temps pour tout. Le rgent
nous offrirait une occasion aujourd'hui que vous ne seriez probablement
pas en mesure d'en profiter.

--Non. Vous avez raison.

--Alors, vous voyez que ce que Dieu fait est bien fait: Dieu nous laisse
la journe d'aujourd'hui, profitons-en pour dmnager.

Le dmnagement n'tait ni long ni difficile. D'Harmental prit son
trsor, quelques livres, le paquet qui contenait sa garde-robe, monta en
voiture, se fit conduire chez l'abb, renvoya sa voiture en disant qu'il
allait le soir  la campagne, et serait absent dix ou douze jours, et
qu'on n'et pas  s'inquiter de lui; puis, ayant chang ses habits
lgants contre ceux qui convenaient au rle qu'il allait jouer, il
alla, conduit par l'abb Brigaud, prendre possession de son nouveau
logement.

C'tait une chambre, ou plutt une mansarde, avec un cabinet, situe au
quatrime, rue du Temps-Perdu, n 5, laquelle est aujourd'hui la rue
Saint-Joseph. La propritaire de la maison tait une connaissance de
l'abb Brigaud; aussi, grce  sa recommandation, avait-on fait pour le
jeune provincial quelques frais extraordinaires. Il y trouva des rideaux
d'une blancheur parfaite, du linge d'une finesse extrme, une apparence
de bibliothque toute garnie, de sorte qu'il vit du premier coup d'oeil
que, s'il n'tait pas aussi bien que dans son appartement de la rue
Richelieu, il serait au moins d'une faon tolrable.

Madame Denis, c'tait le nom de l'amie de l'abb Brigaud, attendait son
futur locataire pour lui faire elle-mme les honneurs de sa chambre;
elle lui en vanta tous les agrments, lui assura que, n'tait la duret
des temps, il ne l'aurait pas eue pour le double; lui certifia que sa
maison tait une des mieux fames du quartier, lui promit que le bruit
ne le drangerait pas de son travail, attendu que la rue tant trop
troite pour que deux voitures y passassent de front, il tait trs rare
que les cochers s'y hasardassent; toutes choses auxquelles le chevalier
rpondit d'une faon si modeste, qu'en redescendant au premier tage,
qu'elle habitait, madame Denis recommanda au concierge et  sa femme les
plus grands gards pour son nouveau commensal.

Ce jeune homme, quoiqu'il pt certainement lutter de bonne mine avec les
plus fiers seigneurs de la cour lui paraissait bien loin d'avoir,
surtout  l'gard des femmes, les manires lestes et hardies que les
muguets de l'poque croyaient qu'il tait de bon ton d'affecter. Il est
vrai que l'abb Brigaud, au nom de la famille de son pupille, avait pay
un trimestre d'avance.

Un instant aprs, l'abb descendit  son tour chez madame Denis, qu'il
acheva d'difier sur le compte de son jeune protg, qui, dit-il, ne
recevrait absolument personne autre que lui et un vieil ami de son pre.
Ce dernier, malgr des faons un peu brusques qu'il avait prises dans
les camps, tait un seigneur trs recommandable. D'Harmental avait cru
devoir user de cette prcaution pour que l'apparition du capitaine
n'effaroucht point trop la bonne madame Denis dans le cas o, par
hasard, elle viendrait  le rencontrer.

Rest seul, le chevalier, qui avait dj fait l'inventaire de sa
chambre, rsolut, pour se distraire, de faire celui du voisinage; il
ouvrit sa croise et commena l'inspection de tous les objets que la vue
pouvait embrasser.

Il put se convaincre tout d'abord de la vrit de l'observation que
madame Denis avait faite relativement  la rue.  peine avait-elle dix
ou douze pieds de large, et, du point lev d'o les regards du
chevalier plongeaient, elle lui paraissait plus troite encore; ce peu
de largeur, qui pour tout autre locataire et sans doute t un dfaut,
lui parut au contraire une qualit, car il calcula aussitt que dans le
cas o il serait poursuivi,  l'aide d'une planche pose sur sa fentre
et sur la fentre perce vis--vis, il pouvait passer de l'autre ct de
la rue. Il tait donc important d'tablir,  tout vnement, avec les
locataires de la maison en face des relations de bon voisinage.

Malheureusement chez le voisin ou chez la voisine on paraissait peu
dispos  la sociabilit; non seulement la fentre tait hermtiquement
ferme, comme le comportait l'poque de l'anne dans laquelle on se
trouvait, mais encore les rideaux de mousseline qui pendaient derrire
les vitres taient si exactement tirs qu'ils ne prsentaient pas la
plus petite ouverture par laquelle le regard pt pntrer. Une seconde
fentre, qui paraissait appartenir  la mme chambre, tait close avec
une gale prcision.

Plus favorise que celle de madame Denis, la maison en face de la sienne
avait un cinquime tage, ou plutt une terrasse. Une dernire chambre
mansarde, et qui tait situe juste au-dessus de la fentre si
exactement ferme, donnait sur cette terrasse. C'tait, selon toutes
probabilits, la rsidence d'un agronome distingu car il tait parvenu,
 force de patience, de temps et de travail  transformer cette terrasse
en un jardin qui contenait, dans douze ou quinze pieds carrs, un jet
d'eau, une grotte et un berceau. Il est vrai que le jet d'eau n'allait
qu' l'aide d'un rservoir suprieur, aliment l'hiver par l'eau du
ciel, et l't par celle que le propritaire y versait lui-mme; il est
vrai galement que la grotte, toute garnie de coquillages et surmonte
d'une petite forteresse en bois, paraissait destine dans quelque cas
que ce ft,  abriter, non pas un tre humain, mais purement et
simplement un individu de la race canine; il est vrai enfin que le
berceau, entirement dpouill, par l'pret de l'hiver, du feuillage
qui en faisait le charme principal, ressemblait pour le moment  une
immense cage  poulets.

D'Harmental admira l'active industrie du bourgeois de Paris, qui
parvient  se crer une campagne sur le bord de sa fentre, sur le coin
d'un toit, et jusque dans le sillon de sa gouttire. Il murmura le
fameux vers de Virgile. _ fortunatos nimium!_ et puis la brise tant
assez froide, comme il n'apercevait qu'une suite assez monotone de
toits, de chemines et de girouettes, il referma sa croise, mit bas son
habit, s'enveloppa d'une robe qui avait le dfaut d'tre un peu trop
confortable pour la situation prsente de son matre, s'assit dans un
assez bon fauteuil, allongea ses pieds sur ses chenets, tendit la main
vers un volume de l'abb de Chaulieu, et se mit, pour se distraire, 
lire les vers adresss  mademoiselle Delaunay, dont lui avait parl le
marquis de Pompadour, et qui acquraient pour lui un nouvel intrt
depuis qu'il en connaissait l'histoire.

Le rsultat de cette lecture fut que le chevalier, tout en souriant de
l'amour octognaire du bon abb, s'aperut que, plus malheureux que lui
peut-tre, il avait le coeur parfaitement vide. Sa jeunesse, son
courage, son lgance, son esprit fier et aventureux, lui avaient valu
force belles fortunes; mais dans tout cela il n'avait jamais rendu que
ce qu'on lui offrait, c'est--dire des liaisons phmres. Un instant il
avait cru aimer madame d'Averne, et tre aim d'elle; mais de la part de
la belle inconstante, cette grande passion n'avait pas tenu contre une
corbeille de fleurs et de pierreries, et contre la vanit de plaire au
rgent. Avant que cette infidlit ne ft faite, le chevalier avait cru
qu'il serait au dsespoir de cette infidlit: elle avait eu lieu, il en
avait la preuve; il s'tait battu, parce qu' cette poque on se battait
 propos de tout, ce qui tenait probablement  ce que le duel ft
svrement dfendu; puis enfin il s'tait aperu du peu de place que
tenait dans son coeur le grand amour auquel cependant il avait cru
livrer son coeur tout entier. Il est vrai que les vnements advenus
depuis trois ou quatre jours avaient ncessairement entran son esprit
vers d'autres penses, mais le chevalier ne se dissimulait pas qu'il
n'en et point t ainsi s'il avait t rellement amoureux. Un grand
dsespoir ne lui et gure permis d'aller chercher une distraction au
bal masqu, et s'il n'tait point all au bal masqu, aucun des
vnements qui s'taient succd d'une manire si rapide et si
inattendue n'aurait eu son dveloppement, n'ayant pas eu son point de
dpart. Le rsultat de tout cela fut que le chevalier resta convaincu
qu'il tait parfaitement incapable d'une grande passion, et qu'il tait
seulement destin  se rendre coupable envers les femmes d'une foule de
ces charmantes sclratesses qui mettaient  cette poque un jeune
seigneur  la mode. En consquence, il se leva, fit dans sa chambre
trois tours d'un air conqurant, poussa un profond soupir en pensant 
quelle poque loigne taient probablement remis ces beaux projets, et
revint  pas lents de sa glace  son fauteuil.

Pendant le trajet, il s'aperut que la fentre en face de la sienne, une
heure auparavant si hermtiquement ferme, tait enfin toute grande
ouverte. Il s'arrta par un mouvement machinal, carta son rideau, et
plongea les yeux dans l'appartement qu'on livrait ainsi  son
investigation.

C'tait une chambre, selon toute apparence, occupe par une femme. Prs
de la croise, sur laquelle une charmante petite levrette blanche et
caf au lait appuyait, en regardant curieusement dans la rue, ses deux
pattes fines et lgantes, tait un mtier  broder. Au fond, en face de
la fentre, un clavecin tout ouvert se reposait entre deux harmonies.
Quelques pastels, encadrs dans des cadres de bois noir relev d'un
petit filet d'or, taient appendus aux murs recouverts d'un papier
perse, et des rideaux d'indienne du mme dessin que le papier
retombaient derrire ces autres rideaux de mousseline si scrupuleusement
appliqus aux carreaux. Par la seconde fentre entrebille, on
apercevait les rideaux d'une alcve qui probablement renfermait un lit.
Le reste du mobilier tait parfaitement simple, mais d'une harmonie
charmante, qui tait due videmment, non pas  la fortune, mais au got
de la modeste habitante de ce petit rduit. Une vieille femme balayait,
poussetait et rangeait, profitant de l'absence de la matresse du logis
pour faire cette besogne de mnage; car on ne voyait qu'elle dans la
chambre, et cependant il tait clair que ce n'tait pas elle qui
l'habitait.

Tout  coup la physionomie de la levrette, dont les grands yeux avaient
err jusque-l de tous cts avec l'insouciance aristocratique
particulire  cet animal, parut s'animer; elle pencha la tte dans la
rue, puis, avec une lgret et une adresse miraculeuses, elle sauta sur
le rebord de la fentre et s'assit en dressant les oreilles et en levant
une de ses pattes de devant. Le chevalier comprit alors  ces signes que
la locataire de la petite chambre s'approchait; il ouvrit aussitt sa
croise. Malheureusement, il tait dj trop tard, la rue tait
solitaire. Au mme moment la levrette sauta de la fentre dans
l'appartement, et courut  la porte. D'Harmental en augura que la jeune
dame montait l'escalier, et, pour la voir plus  son aise, il se rejeta
en arrire et se cacha au moyen de son rideau; mais la vieille femme
vint  la fentre et la referma. Le chevalier ne s'attendait pas  ce
dnouement, aussi en fut-il d'abord tout dsappoint; il referma sa
fentre  son tour, et revint tendre ses pieds sur ses chenets.

La chose n'tait pas fort distrayante, et ce fut alors que le chevalier,
si rpandu et si occup habituellement de toutes ces petites choses de
socit qui deviennent le fond de la vie pour un homme du monde, sentit
dans quel isolement il allait se trouver pour peu que sa retraite se
prolonget. Il se souvint qu'autrefois aussi il avait jou du clavecin
et dessin, et il lui sembla que, s'il avait la moindre pinette et
quelques pastels, il prendrait le temps en patience. Il sonna le
concierge et lui demanda o l'on pourrait se procurer ces objets. Le
concierge rpondit que tout surcrot de meubles tait naturellement au
compte du locataire, et que s'il voulait un clavecin il lui faudrait le
louer; que, quant aux pastels, on en trouvait chez le papetier dont la
boutique faisait le coin de la rue de Clry et de la rue du Gros-Chenet.

D'Harmental donna un double louis au concierge, et lui signifia que dans
une demi-heure il dsirait avoir une pinette, et tout ce qu'il lui
fallait pour dessiner. Le double louis tait un argument dont il avait
senti plus d'une fois l'efficacit. Cependant, se reprochant de l'avoir
employ cette fois avec une lgret qui donnait un dmenti  sa
position apparente, il rappela le concierge et lui dit qu'il entendait
bien, pour son double louis, avoir non seulement papier et pastel, mais
encore la location du clavecin paye pour un mois. Le concierge rpondit
qu' la rigueur, et parce qu'il marchanderait comme pour lui-mme, la
chose tait possible, mais que bien certainement il lui faudrait payer
le transport. D'Harmental y consentit. Une demi heure aprs, il tait en
possession des objets demands, tant Paris tait dj une ville
merveilleuse pour tout enchanteur qui avait une baguette d'or.

Le concierge, en redescendant, dit  sa femme que si le jeune homme du
quatrime ne regardait pas de plus prs  son argent, il pourrait bien
ruiner sa famille; et il lui montra deux cus de six francs qu'il avait
conomiss sur le double louis de leur locataire. La femme prit les deux
cus des mains de son mari, en l'appelant ivrogne, et elle les serra
dans un sac de peau cach sous un amas de vieilles nippes, en dplorant
le malheur des pres et mres qui se saignent pour de pareils
garnements.

Ce fut l'oraison funbre du double louis du chevalier




Chapitre 10


Pendant ce temps, D'Harmental s'tait assis devant son pinette, et
tapait dessus de son mieux; le marchand y avait mis une sorte de
conscience et lui avait envoy un instrument  peu prs d'accord, de
sorte que le chevalier s'aperut qu'il faisait merveille, et commena 
croire qu'il tait n avec le gnie de la musique, et qu'il ne lui avait
manqu jusqu'alors qu'une circonstance comme celle o il se trouvait
pour que ce gnie se dveloppt. Sans doute il y avait quelque chose de
vrai au fond de tout cela, car au milieu d'une trille des plus
blouissantes, il vit, de l'autre cot de la rue, cinq petits doigts qui
soulevaient dlicatement le rideau pour reconnatre d'o venait cette
harmonie inaccoutume. Malheureusement,  la vue de ces petits doigts,
le chevalier oublia sa musique, se retourna vivement sur son tabouret
dans l'esprance d'apercevoir une figure derrire la main. Cette
manoeuvre, mal calcule le perdit. La matresse de la petite chambre
surprise en flagrant dlit de curiosit, laissa retomber le rideau.
D'Harmental, bless de cette pruderie, s'en alla fermer sa fentre, et
pendant, tout le reste de la journe il bouda sa voisine.

La soire se passa  dessiner,  lire et  jouer du clavecin. Le
chevalier n'aurait jamais cru qu'il y avait tant de minutes dans une
heure, et tant d'heures dans un jour.  dix heures du soir, il sonna le
concierge afin de lui donner ses ordres pour le lendemain. Mais le
concierge ne rpondit pas: il tait couch depuis longtemps. Madame
Denis avait dit vrai: sa maison tait une maison tranquille. D'Harmental
apprit alors qu'il y avait des gens qui se mettaient au lit au moment o
il avait l'habitude de monter en voiture pour commencer ses visites.
Cela lui donna fort  penser sur les moeurs tranges de cette classe
infortune de la socit qui, ne connaissait ni l'Opra ni les petits
soupers, et qui dormait la nuit et veillait le jour. Il pensa qu'il
fallait venir dans la rue du Temps-Perdu pour voir de pareilles choses,
et il se promit bien d'en gayer ses amis quand il pourrait leur
raconter cette singularit.

Cependant une chose lui fit plaisir, c'est que sa voisine veillait comme
lui: cela indiquait en elle un esprit suprieur  celui des vulgaires
habitants de la rue du Temps-Perdu. D'Harmental croyait encore que l'on
ne veillait que parce qu'on n'avait pas envie de dormir ou parce que
l'on avait envie de s'amuser. Il oubliait ceux qui veillent parce qu'ils
ne peuvent pas faire autrement.

 minuit, la lumire s'teignit dans la chambre en face, et d'Harmental
 son tour se dcida  se coucher.

Le lendemain,  huit heures, l'abb Brigaud tait chez lui; il prsenta
 Harmental le second rapport de la police secrte du prince de
Cellamare.

Celui-ci tait conu en ces termes:

Trois heures du matin.

Vu la conduite rgulire qu'il a mene hier, M. le rgent a donn
l'ordre qu'on le rveillt  neuf heures.

Il recevra quelques personnes dsignes  son lever.

De dix heures  midi, il y aura audience publique.

De midi  une heure, M. le rgent travaillera  ses espionnages avec La
Vrillire et Leblanc.

De une heure  deux, il ouvrira les lettres avec Torcy.

 deux heures et demie, il passera au conseil de rgence et fera visite
au roi.

 trois heures, il se rendra au jeu de courte paume de la rue de Seine,
pour soutenir avec Brancas et Canillac un dfi contre le duc de
Richelieu, le marquis de Broglie et le comte de Gac.

 six heures, il ira souper au Luxembourg chez madame la duchesse de
Berry; et il y passera la soire.

De l, il reviendra, sans gardes, au Palais-Royal,  moins que la
duchesse de Berry ne lui donne une escorte des siens.

--Peste! sans gardes, mon cher abb. Que pensez-vous de cela? dit
d'Harmental tout en se mettant  sa toilette. Est-ce que l'eau ne vous
en vient pas  la bouche?

--Sans gardes, oui, rpondit l'abb; mais avec des coureurs, mais avec
des piqueurs, mais avec un cocher, tous gens, qui se battent trs peu,
il est vrai, mais qui crient trs haut. Oh! patience, patience, mon
jeune ami! Vous tes donc bien press d'tre grand d'Espagne?

--Non, mon cher abb; mais, je suis press de ne pas vivre dans une
mansarde o tout me manque et o je suis oblig de faire ma toilette
tout seul, comme vous voyez. Vous croyez donc que ce n'est rien que de
se coucher  dix heures le soir et de s'habiller sans valet de chambre
le matin?

--Oui, mais, vous avez de la musique, reprit l'abb.

--Ah! en effet, dit d'Harmental. L'abb, ouvrez donc ma fentre, je vous
prie, que l'on voie que je reois, bonne compagnie. Cela me fera honneur
auprs de mes voisins.

--Tiens, tiens, tiens! dit l'abb en faisant ce dont le priait le
chevalier; mais ce n'est pas mal du tout, cela.

--Comment! pas mal, reprit  son tour d'Harmental, mais c'est trs bien
au contraire: c'est de l'Armide, par dieu! Le diable m'emporte si je
croyais trouver cela au quatrime tage, et rue du Temps-Perdu!

--Chevalier, je vous prdis une chose, dit l'abb: c'est que, pour peu
que la chanteuse soit jeune et jolie, nous aurons dans huit jours autant
de peine  vous faire sortir d'ici que nous en avons maintenant  vous y
faire rester.

--Mon cher abb, rpondit d'Harmental en secouant la tte, si votre
police tait aussi bien faite que celle du prince de Cellamare, vous
sauriez que je suis guri de l'amour pour longtemps; et la preuve, la
voici: ne croyez pas que je passe mes journes  soupirer, je vous
prierai donc, en descendant, de m'envoyer quelque chose comme un pt et
une douzaine de bouteilles d'excellents vins. Je m'en rapporte  vous:
je sais que vous tes connaisseur; d'ailleurs, envoyes par vous, elles
tmoigneront d'une attention de tuteur; achetes par moi, elles
tmoigneraient d'une dbauche de pupille, et j'ai ma rputation
provinciale  garder  l'endroit de madame Denis.

--C'est juste; je ne vous demande pas pourquoi faire; je m'en rapporte 
vous.

--Et vous avez raison, mon cher abb; c'est pour le bien de la cause.

--Dans une heure, le pt et le vin seront ici.

--Quand vous reverrai-je?

--Demain probablement.

--Ainsi donc,  demain.

--Vous me renvoyez?

--J'attends quelqu'un.

--Toujours pour la bonne cause?

--Je vous en rponds. Allez, et que Dieu vous garde!

--Restez, et que le diable ne vous tente pas! Souvenez-vous que c'est la
femme qui nous a fait chasser tous autant que nous sommes du paradis
terrestre. Dfiez-vous de la femme!

--Amen! dit le chevalier en faisant, de la main un dernier signe 
l'abb Brigaud.

En effet, comme l'avait remarqu le bon abb, d'Harmental avait hte
qu'il ft parti. Son grand amour pour la musique, qu'il avait dcouvert
de la veille seulement, avait fait de tels progrs qu'il tait dsireux
de n'tre distrait en rien de ce qu'il venait d'entendre. Autant que le
permettait cette maudite fentre toujours ferme, ce qui parvenait au
chevalier, tant de l'instrument que de la voix, rvlait dans sa voisine
une excellente musicienne: le doigt tait savant, la voix tait douce
quoique tendue, et avait, dans les cordes hautes, de ces vibrations
profondes qui rpondent au coeur. Aussi, aprs un passage trs difficile
et parfaitement excut, d'Harmental ne put-il s'empcher de battre des
mains et de crier bravo. Par, malheur encore, ce triomphe auquel dans sa
solitude, elle n'tait point habitue, au lieu d'encourager la
musicienne, l'intimida sans doute,  un tel point que, clavecin et voix,
tout s'arrta  l'instant mme et que le silence succda immdiatement 
la mlodie pour laquelle le chevalier avait si imprudemment manifest
son enthousiasme.

En change, il vit s'ouvrir la porte de la chambre au-dessus, qui, comme
nous l'avons dit, donnait sur la terrasse. Il en sortit d'abord, une
main tendue qui visiblement interrogeait le temps. La rponse du temps
fut rassurante, selon toute vraisemblance, car la main fut presque
aussitt suivie d'une tte coiffe d'un petit bonnet d'indienne serr
sur le front par un ruban de soie gorge de pigeon, et la tte  son tour
ne prcda que de quelques instants un avant-corps, couvert d'une espce
de robe de chambre en faon de camisole et de la mme toffe que le
bonnet. Cela ne permettait point encore au chevalier de reconnatre bien
prcisment  quel sexe appartenait l'individu qui semblait avoir tant
de peine  se hasarder  l'air du matin. Enfin une espce de rayon de
soleil ayant gliss entre deux nuages, encouragea,  ce qu'il parat, le
timide locataire de la terrasse, qui se dtermina  sortir tout  fait.
D'Harmental reconnut alors,  sa culotte courte de velours noir et  ses
bas chins, que le personnage qui venait d'entrer en scne tait du sexe
masculin.

C'tait l'horticulteur dont nous avons parl.

Le mauvais temps des jours prcdents l'avait sans doute priv de sa
promenade matinale, et l'avait empch de donner  son jardin ses soins
accoutums, car il commena  le parcourir avec une inquitude visible
d'y trouver quelque accident produit par le vent et par la pluie; mais
aprs une visite minutieuse du jet d'eau, de la grotte et du berceau,
qui taient les trois principaux ornements, l'excellente figure de
l'horticulteur s'claira d'un rayon de joie comme le temps venait de
faire d'un rayon de soleil. Il s'tait aperu non seulement que toute
chose tait  sa place, mais encore que son rservoir tait plein 
dborder. Il crut donc pouvoir se donner le plaisir de faire jouer ses
eaux, prodigalit qu'ordinairement,  l'instar du roi Louis XIV, il ne
se permettait que le dimanche. Il tourna un robinet, et la gerbe
hebdomadaire s'leva majestueusement  la hauteur de quatre ou cinq
pieds.

Le bonhomme en eut une joie si grande qu'il se mit  chanter le refrain
d'une vieille chanson pastorale avec laquelle d'Harmental avait t
berc, et que tout en rptant:

          _Laissez-moi aller,_
          _Laissez-moi jouer,_
          _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette,_

Il courut  sa fentre et appela deux fois  haute voix:

--Bathilde! Bathilde!

Le chevalier comprit alors qu'il y avait une communication
architecturale entre la chambre du cinquime et celle du quatrime, et
une relation quelconque entre l'horticulteur et la musicienne. Or, comme
il pensa que, vu la modestie dont elle venait de lui donner une preuve,
la musicienne, s'il restait  sa fentre, pourrait bien ne pas monter
sur la terrasse, il referma sa croise d'un air d'insouciance parfaite,
tout en ayant soin de se mnager derrire le rideau une petite ouverture
par laquelle il pouvait tout voir sans tre vu.

Ce qu'il avait prvu arriva. Au bout d'un instant, une charmante tte de
jeune fille parut dans l'encadrement de la fentre; mais comme sans
doute le terrain sur lequel s'tait hasard avec tant de courage celui
qui l'avait appele tait trop humide, elle ne voulut point aller plus
loin. La petite levrette non moins craintive que sa matresse, resta
prs d'elle, ses pattes blanches poses sur le rebord de la fentre, et
secouant la tte en signe de ngation  toutes les instances qui lui
furent faites pour l'attirer plus loin que sa matresse ne voulait
aller.

Cependant il s'tablit un dialogue de quelques minutes entre le bonhomme
et la jeune fille. D'Harmental eut donc le loisir de l'examiner avec
d'autant moins de distraction que sa fentre tant ferme lui permettait
de voir sans entendre.

Elle paraissait arrive  cet ge dlicieux de la vie o la femme,
passant de l'enfance  la jeunesse, sent tout fleurir dans son coeur et
sur son visage, sentiment, grce et beaut. Au premier coup d'oeil, on
voyait qu'elle n'avait pas moins de seize ans, mais pas plus de
dix-huit. Il existait en elle un singulier mlange de deux races: elle
avait les cheveux blonds, le teint mat et le col ondoyant d'une
Anglaise, avec les yeux noirs, les lvres de corail et les dents de
perles d'une Espagnole. Comme elle ne mettait ni blanc ni rouge, et
comme  cette poque la poudre commenait  peine  tre de mode, et
d'ailleurs tait rserve aux ttes aristocratiques, son teint clatait
de sa propre fracheur, et rien ne ternissait la dlicieuse nuance de sa
chevelure. Le chevalier resta comme en extase. En effet, il n'avait vu
dans sa vie que deux genres de femmes: les grosses et rondes paysannes
du Nivernais, avec leurs gros pieds, leurs grosses mains, leurs jupons
courts et leurs chapeaux en cor de chasse, et les femmes de
l'aristocratie parisienne, belles sans doute, mais de cette beaut
tiole par les veilles, par le plaisir, par cette transposition de la
vie qui les fait ce que seraient des fleurs qui ne verraient du soleil
que quelques rares rayons, et  qui l'air vivifiant du matin et du soir
n'arriverait qu' travers les vitres d'une serre chaude. Il ne
connaissait donc pas ce type bourgeois, ce type intermdiaire, si on
peut le dire, entre la haute socit et la population des campagnes, qui
a toute l'lgance de l'une et toute la frache sant de l'autre. Aussi,
comme nous l'avons dit, resta-t-il clou  sa place, et longtemps aprs
que la jeune fille tait rentre, avait-il les yeux encore fixs sur la
fentre o tait apparue cette dlicieuse vision.

Le bruit de sa porte qui s'ouvrait le tira de son extase: c'taient le
pt et le vin de l'abb Brigaud qui faisaient leur entre solennelle
dans la mansarde du chevalier. La vue de ces provisions lui rappela
qu'il avait pour le moment autre chose  faire que de se livrer  la vie
contemplative, et qu'il avait donn, pour affaire d'une bien grande
importance, rendez-vous au capitaine Roquefinette. En consquence, il
tira sa montre, et il s'aperut qu'il tait dix heures, du matin.
C'tait, on s'en souvient, l'heure convenue. Il donna cong au porteur
des comestibles aussitt qu'il les eut dposs sur la table, se chargea
lui-mme du reste du service, afin de n'avoir pas besoin d'immiscer le
concierge dans ses petites affaires, et, ouvrant de nouveau sa fentre,
il se mit  guetter l'apparition du capitaine Roquefinette.




Chapitre 11


Il tait  peine  son observatoire qu'il aperut le digne capitaine qui
dbouchait par la rue du Gros-Chenet, le nez au vent, la main sur la
hanche, et avec l'allure martiale et dcide d'un homme qui, comme le
philosophe grec, sent qu'il porte tout avec soi. Son chapeau,
thermomtre auquel ses familiers pouvaient reconnatre l'tat secret des
finances de son matre, et qui dans les jours de fortune tait pos
aussi carrment sur sa tte qu'une pyramide l'est sur sa base, son
chapeau avait repris cette miraculeuse inclinaison qui avait tant frapp
le baron de Valef, et grce  laquelle une de ses trois cornes touchait
presque l'paule droite, tandis que la corne parallle aurait pu donner
 Franklin quarante ans plus tt, si Franklin et rencontr le
capitaine, la premire ide du paratonnerre. Arriv au tiers de la rue,
il leva la tte, ainsi que la chose tait convenue, et juste au-dessus
de lui il remarqua le chevalier. Celui qui attendait et celui qui tait
attendu changrent un signe, et le capitaine, ayant calcul ses
distances avec un coup d'oeil tout stratgique, et reconnu la porte qui
devait correspondre  la fentre, franchit le seuil de la paisible
maison de madame Denis avec le mme air de familiarit que si c'tait
celui d'une taverne. Le chevalier, de son ct, referma sa croise et
tira devant elle les rideaux avec le plus grand soin. tait-ce pour
n'tre point vu avec le capitaine par sa belle voisine?

tait-ce pour que le capitaine ne la vt pas elle-mme?

Au bout d'un instant, d'Harmental entendit les pas du capitaine et le
bruit de son pe, l'illustre Colichemarde, qui battait contre les
barres de l'escalier. Arriv au troisime, comme la lumire qui venait
d'en bas n'tait alimente par aucun autre jour, le capitaine se trouva
fort embarrass, ne sachant pas s'il devait s'arrter ou passer outre.
Aussi, aprs avoir touss de la faon la plus significative, voyant que
cet appel tait rest incompris de celui qu'il cherchait:

--Morbleu! dit-il, chevalier, comme vous ne m'avez probablement pas fait
venir pour que je me casse le cou, ouvrez votre porte ou chantez, que je
sois guid par la lumire du ciel ou par le son de votre voix.
Autrement, je suis perdu, ni plus ni moins que Thse dans le
Labyrinthe.

Et le capitaine se mit  chanter lui-mme  tue-tte:

          _Belle Ariane, je vous prie,_
          _Prtez-moi votre peloton,_
          _Tonton, tonton, tontaine tonton._

Le chevalier courut  la porte et l'ouvrit.

-- la bonne heure, dit le capitaine, qui commenait  apparatre dans
la demi-teinte. C'est que l'chelle de votre pigeonnier est noire en
diable. Mais enfin me voil, fidle  la consigne, solide au poste,
exact au rendez-vous. Dix heures sonnaient  la Samaritaine juste au
moment o je passais sur le pont Neuf.

--Oui, vous tes homme de parole, je le vois, dit le chevalier en
tendant la main au capitaine; mais entrez vite: il est important que mes
voisins ne fassent point attention  vous.

--En ce cas, je suis muet comme une tanche, rpondit le capitaine. Au
surplus, ajouta-t-il en montrant le pt et les bouteilles qui
couvraient la table, vous avez devin, le vritable moyen de me fermer
la bouche.

Le chevalier poussa la porte derrire le capitaine et mit le verrou.

--Ah! ah! Du mystre? Tant mieux! je suis pour les mystres, moi. Il y a
presque toujours quelque chose  gagner avec les gens qui commencent par
vous dire: chuuut! En tout cas, vous ne pouviez pas mieux vous adresser
qu' votre serviteur, continua le capitaine en revenant  son langage
mythologique: vous voyez en moi le petit-fils d'Harpocrate, dieu du
silence.

Ainsi ne vous gnez pas.

--C'est bien, capitaine, reprit d'Harmental, car je vous avoue que j'ai
des choses assez importantes  vous dire pour rclamer d'avance votre
discrtion.

--Elle vous est acquise, chevalier. Pendant que je donnais une leon au
petit Ravanne, je vous ai vu du coin de l'oeil manier l'pe en amateur,
et j'aime les gens braves. Et puis, en remerciement d'un petit service
qui ne valait pas une chiquenaude, vous m'avez fait cadeau d'un cheval
qui valait cent louis, et j'aime les gens gnreux. Donc, puisque vous
tes deux fois mon homme, pourquoi ne serais-je pas une fois le vtre?

--Allons, dit le chevalier, je vois que nous pourrons nous entendre.

--Parlez et je vous coute, rpondit le capitaine en prenant son air le
plus grave.

--Vous m'couterez mieux assis, mon cher hte; mettons-nous  table et
djeunons.

--Vous prchez comme saint Jean-Bouche-d'or, chevalier, dit le capitaine
en dtachant son pe et la posant avec son chapeau sur le clavecin; de
sorte, continua-t-il en s'asseyant en face de d'Harmental, qu'il n'y a
pas moyen d'tre d'un autre avis que vous. Me voil; commandez la
manoeuvre, et je l'excute.



--Gotez ce vin pendant que j'attaque le pt.

--C'est juste, dit le capitaine: divisons nos forces et battons l'ennemi
sparment, puis nous nous runirons pour exterminer ce qui en restera.

Et, joignant l'application  la thorie, le capitaine saisit au collet
la premire bouteille venue, fit sauter le bouchon, et, s'tant vers
une pleine rasade, il l'avala avec une telle facilit qu'on et pu
croire que la nature l'avait dou d'un mode de dglutition tout
particulier. Mais aussi, il faut lui rendre justice,  peine le vin
fut-il bu qu'il s'aperut que la liqueur qu'il venait d'entonner si
cavalirement mritait un degr d'attention fort suprieur  celui qu'il
lui avait accord.

--Oh! oh! dit-il en faisant claquer sa langue et en reposant avec une
lenteur pleine de respect son verre sur la table, qu'est-ce que je fais
donc l? indigne que je suis! j'avale du nectar comme si c'tait de la
piquette, et cela au commencement d'un repas! Ah! continua-t-il, se
versant un second verre de la mme bouteille en secouant la tte,
Roquefinette, mon ami, tu commences  te faire vieux. Il y a dix ans, 
la premire goutte qui aurait touch ton palais, tu aurais su  qui tu
avais affaire, tandis que maintenant il te faut plusieurs essais pour
connatre la valeur des choses.  votre sant, chevalier!

Et cette fois le capitaine, plus circonspect, avala lentement son
second verre, se reprenant  trois fois pour le vider, et clignant des
yeux en signe de satisfaction puis, quand il eut fini:

--C'est de l'Ermitage de 1702, l'anne de la bataille de Friedlingen! Si
votre fournisseur en a beaucoup comme celui-l, et s'il fait crdit,
donnez moi son adresse: je lui promets une fire pratique!

--Capitaine, rpondit le chevalier en faisant glisser une norme tranche
de pt sur l'assiette de son convive, non seulement mon fournisseur
fait crdit, mais encore  mes amis il le donne pour rien.

--Oh! l'honnte homme! s'cria le capitaine avec un ton pntr. Et,
aprs un instant de silence, pendant lequel un observateur superficiel
aurait pu le croire absorb par l'apprciation du pt comme il l'avait
t un instant auparavant par celle du vin, posant ses deux coudes sur
la table, et regardant d'Harmental d'un air narquois entre son couteau
et sa fourchette.

--Ainsi donc, mon cher chevalier, nous conspirons, et nous avons besoin
pour russir,  ce qu'il parat, que ce pauvre capitaine Roquefinette
nous donne un coup de main?

--Et qui vous a dit cela, capitaine? interrompit le chevalier, en
tressaillant malgr lui.

--Qui m'a dit cela? Pardieu! la belle charade  deviner! Un homme qui
donne des chevaux de cent louis, qui boit  son ordinaire du vin  une
pistole la bouteille, et qui loge dans une mansarde de la rue du Temps
Perdu, que diable voulez-vous qu'il fasse s'il ne conspire pas?

--Eh bien! capitaine, dit en riant d'Harmental, je ne ferai pas le
discret: vous pourriez bien avoir devin juste. Est-ce qu'une
conspiration vous effraie? continua-t-il en versant  boire  son hte.

--Moi, m'effrayer! Qui est-ce qui a dit qu'il y avait quelque chose au
monde qui effrayait le capitaine Roquefinette?

--Ce n'est pas moi, capitaine, puisque sans vous connatre,  la
premire vue, aux premires paroles changes, j'ai jet les yeux sur
vous pour vous offrir d'tre mon second.

--Ah! c'est--dire que si vous tes pendu  une potence de vingt pieds,
je serai pendu  une potence de dix; voil tout.

--Peste! capitaine, dit d'Harmental en lui versant de nouveau  boire,
si l'on commenait, comme vous le faites, par envisager les choses sous
leur mauvais ct on n'entreprendrait jamais rien.

--Parce que j'ai parl de potence? rpondit le capitaine. Mais cela ne
prouve rien. Qu'est-ce que la potence au yeux du philosophe? Une des
mille manires de sortir de la vie, et certainement une des moins
dsagrables. On voit bien que vous n'avez jamais regard la chose en
face, pour en faire le dgot. D'ailleurs, en faisant nos preuves, nous
aurons le cou coup, comme monsieur de Rohan. Avez-vous vu couper le cou
 monsieur de Rohan? reprit le capitaine en regardant en face
d'Harmental. C'tait un beau jeune homme comme vous, de votre ge  peu
prs. Il avait conspir, comme vous voulez le faire, mais la chose
manqua. Que voulez-vous! tout le monde se trompe. On lui fit un bel
chafaud noir; on lui permit de se tourner du ct de la fentre o
tait sa matresse; on lui coupa avec des ciseaux le col de sa chemise;
mais le bourreau tait un maladroit habitu  pendre et non pas 
dcapiter; de sorte qu'il fut oblig de s'y reprendre  trois fois pour
lui trancher la tte; et encore n'en vint-il  bout qu' l'aide d'un
couteau qu'il tira de sa ceinture, et avec lequel il lui chicota si bien
le cou qu'il parvint enfin  le dtacher....

Allons, vous tes un brave! continua le capitaine en voyant que le
chevalier avait cout sans sourciller les dtails de cette horrible
excution. Touchez l, je suis votre homme. Contre qui conspirons-nous?
Voyons est-ce contre monsieur le duc du Maine? Est-ce contre monsieur le
duc d'Orlans? Faut-il casser l'autre jambe au boiteux? Faut-il crever
l'autre oeil au borgne? Me voil.

Rien de tout cela, capitaine; et, s'il plat  Dieu, il n'y aura pas de
sang rpandu.

--De quoi s'agit-il donc alors?

--Avez-vous jamais entendu parler de l'enlvement du secrtaire du duc
de Mantoue?

--De Matthioli?

--Oui.

--Pardieu! je connais l'affaire mieux que personne; je l'ai vu passer
comme on le conduisait  Pignerol; c'est le chevalier de Saint-Martin et
monsieur de Villebois qui ont fait le coup;  telles enseignes, qu'ils
ont eu chacun trois mille livres, pour eux et pour leurs hommes.

--C'tait assez mdiocrement pay, dit avec ddain d'Harmental.

--Vous trouvez, chevalier? Cependant trois mille livres, c'est un joli
denier.

--Alors, pour trois mille livres, vous vous seriez charg de la chose?

--Je m'en serais charg, rpondit le capitaine.

--Mais si, au lieu d'enlever le secrtaire, on vous et propos
d'enlever le duc?

--Alors, c'et t plus cher.

--Mais vous eussiez accept de mme?

--Pourquoi pas? J'aurais demand le double, voil tout.

--Et si, en vous donnant le double, un homme comme moi vous et dit:
Capitaine, ce n'est point un danger obscur o je vous jette, enfant
perdu, c'est une lutte dans laquelle je m'engage comme vous, o je mets
comme vous mon nom, mon avenir, ma tte, qu'auriez-vous rpondu  cet
homme?

--Je lui eusse tendu la main comme je vous la tends. Maintenant, de qui
s'agit-il?

Le chevalier remplit son verre et celui du capitaine.

-- la sant du rgent, dit-il, et puisse-t-il arriver sans accident
jusqu' la frontire d'Espagne, comme Matthioli est arriv  Pignerol!

--Ah! ah! dit le capitaine Roquefinette en levant son verre  la hauteur
de l'oeil. Puis, aprs une pause:--Et pourquoi pas? continua-t-il. Le
rgent n'est qu'un homme, aprs tout. Seulement, nous ne serons ni
dcapits ni pendus: nous serons rous.  un autre je dirais que c'est
plus cher, mais pour vous, chevalier je n'ai pas deux prix. Vous me
donnerez six mille livres, et je vous trouverai douze hommes bien
rsolus.

--Mais ces douze hommes, demanda vivement d'Harmental, croyez-vous
pouvoir vous y fier?

--Est-ce qu'ils sauront seulement de quoi il est question! rpondit le
capitaine. Ils croiront qu'il s'agit d'un pari et voil tout.

--Et moi, capitaine, dit d'Harmental en ouvrant un secrtaire et en y
prenant un sac de mille pistoles, je vais vous prouver que je ne
marchande pas avec mes amis. Voici deux mille livres en or; prenez-les
en acompte si nous russissons; si nous chouons, chacun tirera de son
ct.

--Chevalier, rpondit le capitaine en prenant le sac et en le pesant
dans sa main avec un air d'indicible satisfaction, vous comprenez que je
ne vous ferai pas l'injure de compter aprs vous. Et  quand la chose?

--Je n'en sais rien encore, mon cher capitaine; mais si vous avez trouv
le pt supportable et le vin bon, et si vous voulez tous les jours me
faire le plaisir de djeuner avec moi, comme vous avez fait aujourd'hui,
je vous tiendrai au courant.

--Il ne s'agit plus de cela, chevalier, dit le capitaine, et pour le
moment, c'est fini de rire! Je ne serais pas plutt venu trois jours de
suite chez vous que la police de ce damn d'Argenson serait  nos
trousses. Heureusement qu'il a affaire  aussi fin que lui, et qu'il y a
longtemps que nous jouons aux barres ensemble. Non, non, chevalier,
d'ici au moment d'agir, il faut nous voir le moins possible, ou plutt
ne pas nous voir du tout. Votre rue n'est pas longue, et comme elle
donne d'un ct dans la rue du Gros-Chenet et de l'autre dans la rue
Montmartre, je n'ai pas mme besoin d'y passer. Tenez, continua-t-il en
dtachant son noeud d'paule, prenez ce ruban. Le jour o il faudra que
je monte, vous l'attacherez  un clou en dehors de la fentre. Je saurai
ce que cela veut dire et je monterai.

--Comment! capitaine, dit d'Harmental en voyant son convive se lever et
rajuster son pe, vous vous en aller sans achever la bouteille! Que
vous a donc fait ce bon vin, que vous apprciiez tant tout  l'heure, et
que vous avez l'air de mpriser maintenant?

--C'est justement parce que je l'apprcie toujours que je m'en spare,
et la preuve que je ne le mprise pas, ajouta-t-il en remplissant de
nouveau son verre, c'est que je vais lui dire un dernier adieu.  votre
sant, chevalier! Vous pouvez vous vanter d'avoir l de fier vin! Hum!
Et maintenant, fini, c'est fini! Me voil  l'eau pour jusqu'au
lendemain du jour o j'aurai vu le ruban rouge flotter  la fentre.
Tchez que ce soit le plus tt possible, attendu que l'eau est un
liquide qui est diablement contraire  ma constitution.

--Mais pourquoi vous en allez-vous si vite?

--Parce que je connais le capitaine Roquefinette. C'est un bon enfant;
mais quand il se trouve en face d'une bouteille, il faut qu'il boive, et
quand il a bu, il faut qu'il parle. Or, si bien que l'on parle,
souvenez-vous de ceci. Quand on parle trop, on finit toujours par dire
quelque btise. Adieu, chevalier; n'oubliez pas le ruban ponceau; moi,
je vais  nos affaires.

--Adieu, capitaine, dit d'Harmental; je vois avec plaisir que je n'ai
pas besoin de vous recommander la discrtion.

Le capitaine fit avec le pouce de sa main droite un signe de croix sur
sa bouche, enfona son chapeau carrment sur sa tte, souleva l'illustre
Colichemarde, de peur qu'elle ft quelque bruit en battant les
murailles, et descendit l'escalier aussi silencieusement que s'il et
craint que chacun de ses pas et un cho  l'htel d'Argenson.




Chapitre 12


Le chevalier resta seul, mais cette fois: il y avait dans ce qui venait
de se passer entre lui et le capitaine une assez vaste matire 
rflexion pour qu'il n'et besoin de recourir dans son ennui ni aux
posies de l'abb de Chaulieu, ni  son clavecin, ni  ses pastels. En
effet, jusque-l le chevalier n'tait en quelque sorte engag qu' demi
dans l'entreprise hasardeuse dont la duchesse du Maine et le prince de
Cellamare lui avaient fait entrevoir l'issue heureuse, et dont le
capitaine, pour prouver son courage, venait de lui dcouvrir si
brutalement la sanglante priptie. Jusque-l, il n'avait t que
l'extrmit d'une chane. En rompant d'un ct, il tait dgag.
Maintenant, il tait devenu un anneau intermdiaire riv des deux cts,
et se rattachant  la fois  ce que la socit avait de plus haut et 
ce qu'elle avait de plus bas. Enfin, de cette heure, il ne s'appartenait
plus, et il tait comme ce voyageur perdu dans les Alpes qui s'arrte au
milieu d'un chemin inconnu et qui mesure de l'oeil pour la premire fois
la montagne qui s'lve au-dessus de sa tte et le gouffre qui s'ouvre 
ses pieds.

Heureusement, le chevalier avait ce courage calme froid et rsolu de
l'homme chez lequel le sang et la bile, ces deux forces contraires, au
lieu de se neutraliser, s'excitent en se combattant. Il s'engageait dans
un danger avec toute la rapidit de l'homme sanguin, et une fois engag
dans ce danger, il le mesurait avec la rsolution de l'homme bilieux. Il
en rsultait que le chevalier devait tre aussi dangereux dans un duel
que dans une conspiration; car, dans un duel son calme lui permettait de
profiter de la moindre faute de son adversaire, et, dans une
conspiration, son sang-froid lui permettait de renouer,  mesure qu'ils
se seraient briss, ces fils imperceptibles auxquels tient souvent la
russite des plus hautes entreprises. Madame du Maine avait donc raison
de dire  mademoiselle Delaunay qu'elle pouvait teindre sa lanterne et
qu'elle croyait enfin avoir trouv un homme.

Mais cet homme tait jeune, cet homme avait vingt-six ans, c'est--dire
un coeur ouvert encore  toutes les illusions et  toutes les posies de
cette premire partie de l'existence. Enfant, il avait dpos ses
couronnes aux pieds de sa mre; jeune homme, il tait venu montrer son
bel uniforme de colonel  sa matresse. Enfin, dans toutes les
entreprises de sa vie, une image aime avait march devant lui, et il
s'tait jet au milieu du danger avec la certitude que, s'il y
succombait, quelqu'un lui survivrait qui plaindrait son sort, et chez
qui son souvenir du moins resterait vivant. Mais sa mre tait morte. La
dernire femme dont il s'tait cru aim l'avait trahi; il se sentait
seul dans le monde, li seulement d'intrt avec des gens pour lesquels
il deviendrait un obstacle ds qu'il ne leur serait plus un instrument,
et qui, s'il chouait, loin de pleurer sa mort, ne verraient en elle
qu'une cause de tranquillit. Or, cette situation isole, qui devrait
tre envie de tout homme dans un danger suprme, est presque toujours,
en pareil cas, si grand est l'gosme de notre nature, une cause de
dcouragement profond. Telle est l'horreur du nant chez l'homme, qu'il
croit se survivre encore par les sentiments qu'il inspire, et qu'il se
console en quelque sorte de quitter la terre en songeant aux regrets qui
accompagneront sa mmoire, et  la pit qui visitera sa tombe. Aussi,
en ce moment, le chevalier et tout donn pour tre aim par quelque
chose, ne ft-ce que par un chien peut-tre.

Il tait plong au plus triste de ces rflexions, lorsqu'en passant et
repassant devant sa fentre, il s'aperut que celle de sa voisine tait
ouverte. Il s'arrta tout  coup, secoua le front comme pour en faire
tomber les plus sombres de ses penses; puis, appuyant son coude contre
le mur et posant sa tte dans sa main, il essaya par la vue des objets
extrieurs de donner une autre direction  son esprit. Mais l'homme
n'est pas plus matre de sa veille que de son sommeil, et les rves
qu'il fait, les yeux ouverts ou ferms, suivent un dveloppement
indpendant de sa volont, et se rattachent, il ne sait comment ni
pourquoi,  des fils invisibles qui, en vibrant d'une manire
inattendue, rvlent leur existence. Alors les objets les plus opposs
se rapprochent, les penses les plus incohrentes s'attirent; on a des
lueurs fugitives qui, si elles ne s'teignaient pas avec la rapidit
d'un clair, nous dcouvriraient peut-tre l'avenir. On sent qu'il se
passe quelque chose d'trange en soi; on comprend ds lors que l'on
n'est qu'une sorte de machine mue par une main invisible, et, selon que
l'on est fataliste ou providentiel, on se courbe sous le caprice
inintelligent du hasard ou l'on s'incline devant la mystrieuse volont
de Dieu.

Il en fut ainsi de d'Harmental: il avait cherch dans la vue d'objets
trangers  ses souvenirs et  ses esprances une distraction  sa
situation prsente, et il n'y trouva que la continuation de ses penses.

La jeune fille qu'il avait aperue le matin tait assise prs de la
fentre, afin de profiter des derniers rayons du jour; elle travaillait
 quelque chose comme  une broderie. Derrire elle son clavecin tait
ouvert, et sur un tabouret pos  ses pieds, sa levrette, endormie de ce
sommeil lger propre aux animaux que la nature a destins  la garde de
l'homme, se rveillait  chaque bruit qui montait de la rue, dressait
les oreilles, allongeait la tte gracieusement au del du rebord de la
fentre, puis se recouchait en tendant une de ses petites pattes sur les
genoux de sa matresse. Tout cela tait dlicieusement clair par une
lueur du soleil couchant qui allait au fond de la chambre faire
ressortir en points lumineux les ornements de cuivre du clavecin et les
filets d'or de l'angle d'un cadre. Le reste tait dans la demi teinte.

Alors il sembla au chevalier, sans doute  cause de la disposition
d'esprit singulire o il tait lorsque ce tableau avait frapp sa vue,
il lui sembla que cette jeune fille, au visage calme et suave, entrait
dans sa vie comme un de ces personnages rest jusqu'alors derrire le
rideau, et qui entrent dans une pice au deuxime acte ou au troisime
pour prendre part  l'action et quelquefois pour en changer le
dnouement. Depuis cet ge o l'on voit encore des anges dans ses rves,
il n'avait rien rencontr de pareil. La jeune fille ne ressemblait 
aucune des femmes qu'il avait vues jusqu'alors. C'tait un mlange de
beaut, de candeur et de simplicit, comme on en trouve quelquefois dans
ces charmantes ttes que Greuze a copies, non pas dans la nature, mais
qu'il a vues se rflchir dans le miroir de son imagination. Alors,
oubliant tout, l'humble condition o elle tait ne, sans doute la rue
o elle se trouvait, la chambre modeste qui lui servait de demeure; ne
voyant dans la femme que la femme mme, et lui faisant un coeur selon
son visage, il pensa quel serait le bonheur de l'homme qui ferait battre
le premier ce coeur, qui serait regard avec amour par ces beaux yeux,
et qui cueillerait sur ces lvres, si franches et si pures, le mot: je
t'aime! cette fleur de l'me, dans un premier baiser.

Telles sont les nuances tranges que les mmes objets empruntent de la
diffrence de situation de celui qui les regarde. Huit jours auparavant,
au milieu de son luxe, dans sa vie qu'aucun danger ne menaait, entre un
djeuner  la taverne et une chasse  courre, entre un dfi de courte
paume chez Farol et une orgie chez la Fillon, si d'Harmental et
rencontr cette jeune fille, il n'et vu sans doute en elle qu'une
charmante grisette qu'il et fait suivre par son valet de chambre, et 
qui le lendemain il et fait outrageusement offrir un cadeau de
vingt-cinq louis peut-tre; mais le d'Harmental d'il y a huit jours
n'existait plus.  la place du beau seigneur, lgant, fou, dissip, sr
de la vie, tait un jeune homme isol, marchant dans l'ombre, seul, avec
sa propre force, sans une toile pour le guider, qui pouvait tout  coup
sentir la terre s'ouvrir sous ses pieds ou le ciel s'abattre sur sa
tte. Celui-l avait besoin d'un appui, si faible qu'il ft, celui-l
avait besoin d'amour, celui-l avait besoin de posie. Il n'tait donc
point tonnant que, cherchant une madone  qui faire sa prire, il
enlevt, dans son imagination, cette belle jeune fille  la sphre
matrielle et prosaque dans laquelle elle se trouvait, et que,
l'attirant dans sa sphre  lui, il la post, non point telle qu'elle
tait, sans doute, mais telle qu'il et dsir qu'elle ft, sur le
pidestal vide de ses adorations passes.

Tout  coup la jeune fille leva la tte, jeta les yeux par hasard en
face d'elle, et aperut  travers les vitres la figure pensive du
chevalier. Il lui parut vident que ce jeune homme restait l pour elle
et que c'tait elle qu'il regardait. Aussi une vive rougeur passa-t-elle
aussitt sur son visage. Cependant elle fit comme si elle n'avait rien
vu, et elle baissa de nouveau la tte vers sa broderie. Mais au bout
d'un instant elle se leva, fit quelques tours dans sa chambre, puis sans
affectation, sans fausse pruderie, quoique avec un reste d'embarras
cependant, elle revint fermer sa fentre.

D'Harmental restait o il tait et comme il tait, continuant, malgr la
fermeture de la fentre, de s'avancer dans le pays imaginaire o sa
pense voyageait. Une ou deux fois il lui sembla voir se soulever le
rideau de sa voisine, comme si elle et voulu savoir si l'indiscret qui
l'avait chasse de sa place tait toujours  la sienne. Enfin, quelques
accords savants et rapides se firent entendre; une harmonie douce leur
succda, et ce fut alors d'Harmental qui ouvrit sa fentre  son tour.

Il ne s'tait point tromp; sa voisine tait d'une force tout  fait
suprieure: elle excuta deux ou trois morceaux, mais sans cependant
mler sa voix au son de l'instrument, et d'Harmental trouvait presque
autant de plaisir  l'entendre qu'il en avait trouv  la voir. Tout 
coup elle s'arrta au milieu d'une mesure. D'Harmental supposa, ou
qu'elle l'avait vu  sa fentre, ou qu'elle voulait le punir de sa
curiosit, ou qu'il tait entr quelqu'un, et que ce quelqu'un l'avait
interrompue; il se retira en arrire, mais de faon  ne point perdre de
vue la fentre. Au bout d'un instant, il reconnut que sa dernire
supposition tait vraie. Un homme vint  la croise, souleva le rideau,
colla sa bonne grosse face  une vitre, tandis qu'avec la main il battit
une marche sur une autre vitre. Le chevalier reconnut, quoiqu'une
diffrence sensible se ft faite dans sa toilette, l'homme au jet d'eau
qu'il avait vu sur la terrasse le matin, et qui, avec un air de si
parfaite familiarit, avait prononc deux fois le nom de Bathilde.

Cette apparition plus que prosaque produisit l'effet qu'elle devait
naturellement produire, c'est--dire qu'elle ramena d'Harmental de la
vie imaginaire  la vie relle. Il avait oubli cet homme, qui faisait
un contraste si parfait et si trange avec la jeune fille dont il tait
ncessairement ou le pre, ou l'amant, ou le mari. Or, dans tous ces
cas, que pouvait avoir de commun avec le noble et aristocrate chevalier
la fille, l'pouse ou la matresse d'un tel homme? La femme, et c'est un
malheur de sa situation ternellement dpendante, grandit ou s'abaisse
de la grandeur ou de la vulgarit de celui au bras de qui elle marche
appuye, et, il faut l'avouer, l'horticulteur de la terrasse n'tait pas
fait pour maintenir la pauvre Bathilde  la hauteur o le chevalier
l'avait leve dans ses rves.

Aussi se prit-il  rire de sa propre folie et la nuit tant revenue,
comme, depuis la veille au matin, il n'avait pas mis le pied dehors, il
rsolut de faire un tour par la ville afin de s'assurer par lui-mme de
l'exactitude des rapports du prince de Cellamare. Il s'enveloppa de son
manteau, descendit les quatre tages, et s'achemina vers le Luxembourg,
o la note que lui avait remise le matin l'abb Brigaud disait que le
rgent devait aller souper sans gardes.

Arriv en face du palais du Luxembourg, le chevalier ne vit aucun des
signes qui annonaient que le duc d'Orlans tait chez sa fille: il n'y
avait  la porte qu'une sentinelle, tandis que du moment o entrait
monsieur le rgent, on avait l'habitude d'en placer une seconde. De
plus, on ne voyait dans la cour ni voiture qui attendt ni coureurs, ni
valets de pied; il tait donc vident que monsieur le duc d'Orlans
n'tait point encore venu. Le chevalier attendit pour le voir passer,
car, comme le rgent ne djeunait jamais et ne prenait  deux heures de
l'aprs-midi qu'une tasse de chocolat, il tait rare qu'il soupt plus
tard que six heures. Or, cinq heures trois quarts avaient sonn 
Saint-Sulpice au moment o le chevalier tournait le coin de la rue de
Cond et de la rue de Vaugirard.

Le chevalier attendit une heure et demie rue de Tournon, allant de la
rue du Petit-Lion au palais, sans rien apercevoir de ce qu'il tait venu
chercher.  huit heures moins un quart il vit quelque mouvement au
Luxembourg. Une voiture avec des piqueurs  cheval, arms de torches,
vint attendre au pied du perron. Un instant aprs, trois femmes y
montrent: il entendit le cocher qui criait aux piqueurs: au
Palais-Royal! Les piqueurs partirent au galop, la voiture les suivit, le
factionnaire prsenta les armes, et, si vite que passt devant lui
l'lgant quipage aux armes de France, le chevalier reconnut la
duchesse de Berry, madame de Mouchy, sa dame d'honneur, et madame de
Pons, sa dame d'atours. Il y avait erreur grave dans l'itinraire envoy
au chevalier: c'tait la fille qui allait chez le pre, et non le pre
qui allait chez la fille.

Cependant le chevalier attendit encore, car il pouvait tre arriv au
rgent un accident qui l'et retenu chez lui. Une heure aprs, la
voiture repassa. La duchesse de Berry riait d'une histoire que lui
racontait Broglie, qu'elle ramenait. Il n'y avait donc aucun accident
grave. C'tait la police du prince de Cellamare qui tait en faute.

Le chevalier rentra chez lui vers dix heures, sans avoir t ni
rencontr ni reconnu. Il eut quelque peine  se faire ouvrir, car, selon
les habitudes patriarcales de la maison Denis, le concierge tait
couch. Il vint tirer les verrous en grommelant. D'Harmental lui glissa
un petit cu dans la main, en lui disant une fois pour toutes qu'il lui
arriverait quelquefois de rentrer tard; mais que, chaque fois que la
chose arriverait, il y aurait la mme gratification pour lui. Sur quoi
le concierge se confondit en remerciements, et lui assura, qu'il tait
parfaitement libre de rentrer  l'heure qu'il lui plairait, et mme de
ne pas rentrer du tout.

De retour dans sa chambre, d'Harmental s'aperut que celle de sa voisine
tait claire; il posa sa bougie derrire un meuble et s'approcha de sa
fentre. De cette faon, autant que les rideaux le permettaient, il
pouvait voir chez elle, tandis qu'on ne pouvait voir chez lui.

Elle tait assise prs d'une table, dessinant probablement contre un
carton qu'elle tenait sur ses genoux, car on voyait son profil qui se
dtachait en noir sur la lumire place derrire elle. Au bout d'un
instant, une autre ombre, que le chevalier reconnut pour celle du
bonhomme  la terrasse, passa deux ou trois fois entre la lumire et la
fentre. Enfin l'ombre s'approcha de la jeune fille, celle-ci tendit le
front, l'ombre y dposa un baiser, et s'loigna un bougeoir  la main.
Un instant aprs, les vitres de la chambre du cinquime tage
s'clairrent. Toutes ces petites circonstances parlaient une langue
qu'il tait impossible de ne pas comprendre; l'homme  la terrasse
n'tait point le mari de Bathilde: c'tait tout au plus son pre.

D'Harmental, sans savoir pourquoi se sentit tout joyeux de cette
dcouverte: il ouvrit, aussi doucement qu'il pt, la fentre, et,
accoud sur la barre qui lui servait d'appui, les yeux fixs sur cette
ombre, il retomba dans cette mme rverie dont l'avait tir dans la
journe, l'apparition grotesque de son voisin. Au bout d'une heure  peu
prs, la jeune fille se leva, dposa carton et crayons sur la table,
s'avana du cot de l'alcve, s'agenouilla sur une chaise devant la
seconde fentre, et fit sa prire. D'Harmental comprit que sa veille
laborieuse tait finie; mais, se rappelant la curiosit de la belle
voisine quand pour la premire fois il avait de son ct fait de la
musique, il voulut voir s'il aurait le pouvoir de prolonger cette
veille, et se mit  son pinette. Ce qu'il avait prvu arriva: aux
premiers sons qui parvinrent jusqu' elle, la jeune fille, ignorant que
par la position de la lumire on voyait son ombre  travers les rideaux,
s'approcha de la fentre sur la pointe du pied, et, se croyant bien
cache, elle couta sans contrainte le mlodieux instrument qui, pareil
 un oiseau du soir, s'veillait pour chanter au milieu de la nuit.

Le concert et peut-tre dur bien des heures ainsi, car d'Harmental,
encourag par le rsultat produit, se sentait une verve et une facilit
d'excution qu'il ne s'tait jamais connu. Malheureusement, le locataire
du troisime tait sans doute quelque manant, peu amateur de la musique,
car d'Harmental entendit tout  coup, juste au-dessous de ses pieds, le
bruit d'une canne qui frappait le plafond avec une telle violence, que
s'tait,  n'en pouvoir douter, un avertissement direct qu'on lui
donnait de remettre  un moment plus convenable sa mlodieuse
occupation. Dans toute autre circonstance, d'Harmental et envoy au
diable l'impertinent donneur d'avis; mais il rflchit qu'un esclandre
qui sentirait son gentilhomme le perdrait de rputation auprs de madame
Denis, et qu'il jouait trop gros jeu  tre reconnu pour ne point passer
philosophiquement par-dessus quelques-uns des inconvnients de la
nouvelle position qu'il avait adopte. En consquence, au lieu de se
mettre en opposition plus longue avec les rglements nocturnes tablis
sans doute entre son htesse et ses locataires, il obit  l'invitation,
oubliant de quelle faon cette invitation lui avait t faite.

De son ct, ds qu'elle n'entendit plus rien, la jeune fille quitta sa
fentre, et comme elle laissa tomber derrire elle les seconds rideaux
d'toffe perse, elle disparut aux yeux de d'Harmental. Quelque temps
encore cependant il put voir la chambre claire; mais bientt toute
lueur s'teignit. Quant  la chambre du cinquime tage, depuis plus de
deux heures elle tait dans la plus parfaite obscurit.

D'Harmental se coucha  son tour, tout joyeux de penser qu'il existait
un point de contact si direct entre lui et sa belle voisine.

Le lendemain, l'abb Brigaud entra dans sa chambre avec son exactitude
ordinaire. Le chevalier tait dj lev depuis une heure, et s'tait
vingt fois approch de sa fentre sans avoir pu apercevoir sa voisine,
quoiqu'il ft vident qu'elle s'tait leve, mme avant lui. En effet,
par les carreaux suprieurs, il avait vu en se rveillant les grands
rideaux remis  leurs patres. Aussi tout dispos qu'il tait  faire
tomber son commencement de mauvaise humeur sur quelqu'un:

--Ah! pardieu! Mon cher abb, lui dit-il aussitt que la porte fut
referme, flicitez de ma part le prince sur sa police: elle est
parfaitement faite, ma foi!

--Qu'est-ce que vous avez contre elle? demanda l'abb Brigaud avec le
demi-sourire qui lui tait habituel.

--Ce que j'ai? J'ai que, voulant juger par moi-mme, hier, de sa
fidlit, je suis all m'embusquer rue de Tournon, que j'y suis rest
quatre heures, et que ce n'est pas le rgent qui est venu chez sa fille,
mais madame la duchesse de Berry qui a t chez son pre.

--Eh bien! nous savons cela.

--Ah! vous savez cela? dit d'Harmental.

--Oui,  telles enseignes qu'elle est sortie  huit heures moins cinq
minutes du Luxembourg, avec madame de Mouchy et madame de Pons, et
qu'elle y est rentre  neuf heures et demie en ramenant Broglie, qui
est venu prendre  table la place du rgent, qu'on avait attendu
inutilement.

--Et le rgent, o est-il, lui?

--Le rgent?

--Oui.

--Ceci est une autre histoire; vous allez le savoir. coutez et ne
perdez pas un mot, puis nous verrons si vous dites encore que la police
du prince est mal faite.

--J'coute.

--Notre rapport annonait que le duc-rgent, devait hier,  trois heures
aller faire une partie de courte paume rue de Seine?

--Oui.

--Il y est all. Au bout d'une demi-heure il en est sorti, tenant son
mouchoir sur ses yeux; il s'tait donn lui-mme un coup de raquette sur
le sourcil avec tant de violence qu'il s'tait ouvert la peau du front.

--Ah! voil donc l'accident?

--Attendez. Alors le rgent, au lieu de rentrer au Palais-Royal, s'est
fait conduire chez madame de Sabran. Vous savez o demeure madame de
Sabran?

--Elle demeurait rue de Tournon; mais depuis que son mari est matre
d'htel du rgent, ne demeure-t-elle pas rue des Bons-Enfants, tout prs
du Palais Royal?

--Justement. Or, il parat que madame de Sabran, qui jusque-l avait
fait de la fidlit  Richelieu, touche enfin de l'tat pitoyable o
elle a vu le pauvre prince, a voulu justifier le proverbe: Malheureux au
jeu, heureux en amour. Le prince,  sept heures et demie, par un petit
mot dat de la salle  manger de madame de Sabran, qui lui donnait 
souper, a annonc  Broglie qu'il n'irait pas au Luxembourg, et l'a
charg d'y aller  sa place, et de faire ses excuses  la duchesse de
Berry.

--Ah! voil donc l'histoire que racontait Broglie et qui faisait tant
rire ces dames?

--C'est probable. Maintenant, comprenez-vous?

--Oui, je comprends que le rgent, n'tant pas dou de la puissance
d'ubiquit, ne pouvait pas tre  la fois chez madame de Sabran et chez
sa fille.

--Et vous ne comprenez que cela?

--Mon cher abb, vous parlez comme un oracle; expliquez-vous, voyons.

--Ce soir, je viendrai vous prendre  huit heures, et nous irons faire
un tour rue des Bons-Enfants. Les localits parleront pour moi.

--Ah! ah! dit d'Harmental, j'y suis.... Si prs du Palais-Royal, le
rgent ira  pied; l'htel qu'habite madame de Sabran a son entre rue
des Bons-Enfants; aprs une certaine heure, on ferme le passage du
Palais-Royal, qui donne dans la rue des Bons-Enfants; il est donc oblig
pour rentrer de tourner par la cour des Fontaines ou par la rue
Neuve-des-Bons-Enfants, et alors nous le tenons! Mordieu! l'abb, vous
tes un grand homme, et si monsieur le duc du Maine ne vous fait pas
cardinal ou du moins archevque, il n'y a plus de justice.

--Je compte bien l-dessus. Maintenant, vous comprenez! il faut vous
tenir prt.

--Je le suis.

--Avez-vous des moyens d'excution organiss?

--J'en ai.

--Alors, vous correspondez avec vos gens?

--Par un signe.

--Et ce signe ne peut vous trahir?

--Impossible.

--En ce cas, tout va bien. Il ne s'agit plus que de djeuner, car
j'avais si grande hte de venir vous dire ces belles nouvelles, que je
suis sorti de chez moi  jeun.

--Djeuner, mon cher abb? vous en parlez bien  votre aise! Je n'ai 
vous offrir que les dbris du pt d'hier, et trois ou quatre bouteilles
de vin qui ont survcu, je crois,  la bataille.

--Hum! hum! murmura intrieurement l'abb. Faisons mieux que cela, mon
cher chevalier.

-- vos ordres.

--Descendons djeuner chez notre bonne htesse, madame Denis.

--Que diable voulez-vous que j'aille djeuner chez elle? est-ce que je
la connais, moi?

--Ceci me regarde. Je vous prsente comme mon pupille.

--Mais nous ferons un djeuner dtestable.

--Rassurez-vous: je connais la cuisine.

--Mais ce sera assommant, ce djeuner!

--Mais vous vous ferez une amie d'une femme parfaitement connue dans le
quartier pour ses moeurs excellentes, pour son dvouement au
gouvernement; d'une femme incapable enfin de donner asile  un
conspirateur. Entendez-vous cela?

--Si c'est pour le bien de la cause, abb, je me sacrifie.

--Sans compter que c'est une maison fort agrable, dans laquelle il y a
deux jeunes personnes qui jouent, l'une de la viole d'amour et l'autre
de l'pinette, et un garon qui est clerc de procureur: une maison enfin
o le dimanche soir vous pourrez descendre pour faire la partie de loto.

--Allez-vous-en au diable avec votre madame Denis! Ah! pardon, l'abb,
vous tes peut-tre l'ami de la maison. En ce cas, prenons que je n'ai
rien dit.

--Je suis son directeur, rpondit l'abb Brigaud d'un air modeste.

--Alors, mille excuses, mon cher abb. Mais vous avez raison, au fait:
madame Denis est encore une fort belle femme, parfaitement conserve,
avec des mains superbes et des pieds trs mignons. Peste! je me la
rappelle.

Descendez le premier, je vous suis.

--Pourquoi pas ensemble?

--Et ma toilette donc, l'abb? Vous voulez que je descende devant
mesdemoiselles Denis tout dfris comme me voil? Allons donc! on se
doit  sa figure, que diable! D'ailleurs, il est plus convenable que
vous m'annonciez: je n'ai pas les privilges d'un directeur.

--Vous avez raison: je descends, je vous annonce et dans dix minutes
vous arrivez en personne, n'est-ce pas?

--Dans dix minutes.

--Adieu.

--Au revoir.

Le chevalier n'avait dit que la moiti de la vrit: il restait pour
faire sa toilette peut-tre, mais aussi dans l'esprance qu'il
apercevrait quelque peu sa belle voisine,  laquelle, il avait rv tout
la nuit. Ce dsir fut sans rsultat: il eut beau rester embusqu
derrire les rideaux de sa fentre, celle de la jeune fille aux blonds
cheveux et aux beaux yeux noirs resta hermtiquement voile. Il est vrai
qu'en change, il put apercevoir son voisin qui, entrouvrant sa porte
dans la toilette matinale que lui connaissait dj le chevalier, passa
avec la mme prcaution que la veille, sa main d'abord, puis sa tte.
Mais cette fois, sa hardiesse n'alla pas plus loin, car il faisait
quelque peu de brouillard, et le brouillard, comme on sait, est
essentiellement contraire  l'organisation du bourgeois de Paris. Aussi
le ntre toussa-t-il deux fois dans les cordes les plus basses de sa
voix, et, retirant tte et bras, rentra dans sa chambre comme une tortue
dans sa carapace. D'Harmental vit ds lors avec plaisir qu'il pourrait
se dispenser d'acheter un baromtre, et que son voisin lui rendrait le
mme service que ces bons capucins de bois qui sortent de leur ermitage
les jours de beau temps, et qui restent au contraire obstinment chez
eux les jours o il tombe de la pluie.

L'apparition fit son effet ordinaire et ragit sur la pauvre Bathilde.
Chaque fois que d'Harmental apercevait la jeune fille, il y avait en
elle une si suave attraction qu'il ne voyait plus que la femme jeune,
gracieuse, belle, musicienne et peintre, c'est--dire la crature la
plus dlicieuse et la plus complte qu'il et jamais rencontre. En ces
moments-l, pareille  ces fantmes qui passent dans la nuit de nos
rves portant comme une lampe d'albtre leur lumire en eux-mmes, elle
s'clairait d'un rayon cleste, repoussant tout ce qui l'entourait dans
l'obscurit; mais quand,  son tour l'homme de la terrasse s'offrait aux
regards du chevalier, avec sa figure commune, sa tournure triviale, ce
type indlbile de vulgarit qui s'attache  certains individus,
aussitt un jeu de bascule trange s'oprait dans l'esprit du chevalier;
toute posie disparaissait comme  un coup de sifflet du machiniste,
disparat un palais de fe; les choses s'illuminaient d'un autre jour,
l'aristocratie native de d'Harmental reprenait le dessus. Bathilde
n'tait plus que la fille de cet homme, c'est--dire une grisette, voil
tout; sa beaut, sa grce, son lgance, ses talents mme devenaient un
accident du hasard, une erreur de la nature, quelque chose comme une
rose qui et fleuri sur un chou. Alors le chevalier haussait dans sa
glace les paules en face de lui-mme, se mettait  rire tout haut, et,
ne comprenant plus d'o lui venait l'impression si vive qu'un instant
auparavant il avait prouve, il l'attribuait  la proccupation de son
esprit,  l'tranget de sa situation,  la solitude,  tout enfin,
except  sa vritable cause,  la puissance souveraine et irrsistible
de la distinction et de la beaut.

D'Harmental descendit donc chez son htesse dans la disposition d'esprit
la plus favorable pour trouver mesdemoiselles Denis charmantes.




Chapitre 13


Le chevalier et l'abb quittrent la mansarde et descendirent chez leur
htesse. Madame Denis n'avait point jug convenable que deux jeunes
personnes aussi innocentes que l'taient ses deux filles djeunassent
avec un jeune homme qui, depuis trois jours seulement qu'il tait arriv
 Paris, rentrait dj  onze heures du soir et jouait du clavecin
jusqu' deux heures du matin. L'abb Brigaud avait beau lui affirmer que
cette double infraction aux rglements intrieurs de la police de sa
maison ne devait en rien dprcier auprs d'elle les moeurs de son
pupille, dont il rpondait comme de lui-mme, tout ce qu'il avait
obtenu, c'est que les demoiselles Denis paratraient au dessert.

Mais le chevalier s'aperut bientt que si leur mre leur avait dfendu
de se faire voir, elle ne leur avait pas dfendu de se faire entendre. 
peine les trois convives furent-ils attabls autour d'un vritable
djeuner de dvote, compos d'une multitude de petits plats apptissants
 l'oeil et dlicieux au got, que les sons saccads d'une pinette se
firent entendre, accompagnant une voix qui ne manquait pas d'tendue,
mais dont de frquentes erreurs de tons dnotaient la dplorable
inexprience. Aux premires notes, madame Denis posa la main sur le bras
de l'abb; puis, aprs un instant de silence, pendant lequel elle couta
avec un complaisant sourire cette musique qui faisait venir la chair de
poule au chevalier:

--Entendez-vous? lui dit-elle: c'est notre Athnas qui joue du
clavecin, et c'est milie qui chante.

L'abb Brigaud, tout en faisant signe de la tte qu'il entendait
parfaitement et l'accompagnement et la voix marchait sur le pied de
d'Harmental pour lui indiquer que l'occasion se prsentait de placer un
compliment.

--Madame, dit aussitt le chevalier, qui comprit l'appel que l'abb
faisait  sa politesse, nous vous devons un double remerciement, car
vous nous offrez non seulement un excellent djeuner, mais encore un
concert dlicieux.

--Oui, rpondit ngligemment madame Denis; ce sont ces enfants qui
s'amusent; elles ne savent pas que vous tes l, et elles tudient; mais
je vais leur dfendre de continuer.

Madame Denis fit un mouvement pour se lever.

--Comment donc! madame, s'cria d'Harmental; parce que j'arrive de
province, me croyez-vous donc tout  fait indigne de faire connaissance
avec les talents de la capitale?

--Dieu me garde, monsieur, d'avoir une pareille opinion de vous!
rpondit madame Denis d'un air plein de malice; car je sais que vous
tes musicien.

Le locataire du troisime m'en a prvenue.

--En ce cas, madame, il n'a pas d vous donner une haute ide de mon
mrite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru apprcier
infiniment le peu que j'en puis avoir.

--Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru trange pour faire de
la musique. Mais coutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant
l'oreille vers la porte: les rles sont changs; maintenant, mon cher
abb, c'est notre Athnas qui chante et c'est milie qui accompagne sa
soeur sur la viole d'amour.

Il parat que madame Denis avait un faible pour Athnas; au lieu de
parler comme elle l'avait fait pendant que c'tait le tour d'milie de
chanter, elle couta d'un bout  l'autre la romance de sa favorite, les
yeux tendrement fixs sur l'abb Brigaud, qui, sans perdre un coup de
fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la tte des
signes d'approbation. Du reste, Athnas chantait un peu plus juste que
sa soeur, mais elle rachetait cette qualit par un dfaut au moins
quivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarit
effrayante.

Quant  madame Denis, elle dodelinait la tte  fausse mesure, avec un
air de batitude qui faisait infiniment plus d'honneur  sa complaisance
maternelle qu' son intelligence musicale.

Un duo succda aux solos. Les demoiselles Denis avaient jur de dbiter
tout leur rpertoire. D'Harmental chercha  son tour sous la table les
pieds de l'abb Brigaud pour lui en craser au moins un; mais il ne
rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que
faisait  ttons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna
gracieusement de son ct.

--Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans
exprience, vous exposer ainsi  tous les dangers de la capitale?

--Oh! mon Dieu, oui, dit l'abb Brigaud, prenant la parole, de peur que
d'Harmental, entran par l'occasion, ne pt rsister au plaisir de
rpondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis,
le fils d'un ami qui m'a t bien cher (il porta sa serviette  ses
yeux), et qui, je l'espre, fera honneur aux soins que j'ai donns  son
ducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon
pupille!

--Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et
la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir  tout.

--Ah! mais, madame Denis, dit l'abb Brigaud, si vous me le gtez ainsi
du premier coup, je ne vous l'amnerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon
enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel,
j'espre que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant 
l'oreille de madame Denis:--Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il
aurait pu rester  Sauvigny et y tenir la premire place aprs le
seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds!

--C'est justement ce que je compte donner  chacune de mes filles,
rpondit madame Denis en haussant la voix de faon  tre entendue du
chevalier, et en lui lanant un regard de ct pour voir quel effet
produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence.

Malheureusement pour l'tablissement futur de mesdemoiselles Denis, le
chevalier pensait en ce moment  toute autre chose qu' runir les trois
mille livres de rentes dont cette gnreuse mre dotait ses filles aux
mille cus annuels dont l'avait gratifi l'abb Brigaud. Le fausset de
mademoiselle milie, le contralto de mademoiselle Athnas, la pauvret
de l'accompagnement de toutes deux, l'avaient ramen par ses souvenirs 
la voix si pure et si flexible, et  l'excution si distingue et si
savante de sa voisine. Il en tait rsult que grce  cette puissance
de raction singulire qu'une grande proccupation nous donne contre les
objets extrieurs, le chevalier tait parvenu  chapper au charivari
qui s'excutait dans la chambre voisine, et, se rfugiant en lui-mme, y
suivait une douce mlodie qui serpentait dans sa mmoire et qui, tout
absente qu'elle tait, parvenait  le garantir, comme une armure
enchante, des sons aigus et criards qui venaient s'mousser autour de
lui.

--Voyez comme il coute! disait madame Denis  Brigaud.  la bonne
heure! il y a plaisir  faire des frais pour un jeune homme comme
celui-l!

Aussi je laverai la tte  monsieur Fremond!

--Qu'est-ce que c'est que monsieur Fremond? demanda l'abb en se servant
 boire.

--C'est le locataire du troisime, un mauvais petit rentier  douze
cents livres, dont le carlin m'a dj valu des dsagrments avec toute
la maison, et qui est venu se plaindre que monsieur Raoul l'empchait de
dormir, lui et son chien.

--Ma chre madame Denis, dit l'abb Brigaud, il ne faut pas vous
brouiller pour cela avec monsieur Fremond. Deux heures du matin sont une
heure indue, et si mon pupille veut absolument veiller, qu'il fasse de
la musique dans la journe et qu'il dessine le soir.

--Comment! monsieur Raoul dessine aussi? s'cria madame Denis, tout
merveille de ce surcrot de talent.

--S'il dessine? Comme Mignard!

--Oh! mon cher abb, dit madame Denis en joignant les mains, si nous
pouvions obtenir une chose....

--Laquelle? demanda l'abb.

--Si nous pouvions obtenir qu'il fit le portrait de notre Athnas!

Le chevalier se rveilla en sursaut de sa proccupation, comme un
voyageur endormi sur l'herbe, qui, pendant son sommeil, sent se glisser
prs de lui un serpent, et qui comprend instinctivement qu'un grand
danger le menace.

--L'abb! s'cria-t-il d'un air effar, et en fixant sur le pauvre
Brigaud des yeux furibonds; l'abb, pas de btises!

--Oh! mon Dieu! qu'a donc votre pupille? demanda madame Denis tout
effraye.

Heureusement, au moment o l'abb, assez embarrass de rpondre  la
question de madame Denis, cherchait un honnte faux-fuyant pour lui
faire prendre le change sur l'exclamation du chevalier, la porte
s'ouvrit, les deux demoiselles Denis entrrent en rougissant, et,
s'cartant  droite et  gauche, firent chacune une rvrence de menuet.

--Eh bien! mesdemoiselles, dit madame Denis en affectant un air svre,
qu'est-ce que cela? Qui vous a donn la permission de quitter votre
chambre?

--Maman, rpondit une voix que le chevalier,  ses notes grles, crut
reconnatre pour celle de mademoiselle milie, nous vous demandons bien
pardon si nous avons fait une faute, et nous sommes prtes  rentrer
chez nous.

--Mais, maman, dit une autre voix qu' ses tons graves le chevalier
jugea devoir appartenir  mademoiselle Athnas, nous avions cru qu'il
tait convenu que nous entrerions au dessert.

--Allons, venez, mesdemoiselles, puisque vous voil. Il serait ridicule
maintenant que vous vous en allassiez. D'ailleurs, ajouta madame Denis
en faisant asseoir Athnas entre elle et Brigaud, et milie entre elle
et le chevalier, des jeunes personnes sont toujours bien, n'est-ce pas,
l'abb, toutefois qu'elles sont sous l'aile de leur mre?

Et madame Denis prsenta  ses filles une assiette de bonbons, dans
laquelle elles prirent du bout des doigts et avec une modestie qui
faisait honneur  la bonne ducation qu'elles avaient reue,
mademoiselle milie une praline et mademoiselle Athnas un diablotin.

Le chevalier, pendant le discours et l'action de madame Denis, avait eu
le temps d'examiner ses filles. Mademoiselle milie tait une grande et
sche personne de vingt-deux  vingt-trois ans, qui, disait-on,
jouissait d'une ressemblance parfaite avec feu M. Denis son pre,
avantage qui ne suffisait pas,  ce qu'il parat, pour lui mriter dans
le coeur maternel une part d'affection gale  celle que madame Denis
ressentait pour ses deux autres enfants. Aussi, la pauvre milie,
toujours craignant de faire mal et d'tre gronde, tait-elle reste
d'une gaucherie native, que les leons ritres de son matre de danse
n'avaient pu faire disparatre. Quant  mademoiselle Athnas, c'tait,
tout  l'oppos de sa soeur, une petite boulotte, rouge et rondelette,
qui, grce  ses seize ou dix-sept ans, avait ce que l'on appelle
vulgairement la beaut du diable. Celle-l ne ressemblait ni  monsieur
ni  madame Denis, singularit qui avait fort exerc les mauvaises
langues de la rue Saint-Martin avant que madame Denis vendit son fonds
de draps et vint habiter la maison qu'elle et son mari avaient achete,
des bnfices de la communaut, rue du Temps-Perdu.

Malgr cette absence d'homognit avec ses parents, mademoiselle
Athnas n'en tait pas moins la favorite dclare de madame sa mre, ce
qui lui donnait toute l'assurance qui manquait  la pauvre milie. En
bonne personne, qu'elle tait, Athnas profitait toujours de cette
faveur, il faut le dire  sa louange, pour excuser les prtendues fautes
de sa soeur ane. Au reste, le chevalier, qui, en sa qualit de
dessinateur, tait physionomiste, crut remarquer du premier coup d'oeil,
entre le visage de mademoiselle Athnas et celui de l'abb Brigaud,
certaines lignes analogues qui, jointes  une singulire ressemblance
dans la taille, auraient pu,  la rigueur, guider les curieux  la
recherche de la paternit, si cette recherche n'tait point sagement
interdite par nos lois.

Les deux soeurs, quoiqu'il ft  peine onze heures du matin, taient
habilles comme pour aller  un bal, et portaient  leur cou,  leurs
bras et  leurs oreilles, tout ce qu'elles possdaient de bijoux.

Cette apparition, si conforme  l'ide que d'Harmental s'tait faite
d'avance des filles de son htesse, fut pour lui une nouvelle source de
rflexions. Puisque les demoiselles Denis taient si bien ce qu'elles
devaient tre, c'est--dire en si parfaite harmonie avec leur tat et
leur ducation, pourquoi Bathilde, qui paraissait d'une condition 
peine gale  la leur, tait-elle visiblement aussi distingue qu'elles
taient vulgaires? D'o venait, entre jeunes filles de la mme classe et
du mme ge, cette immense diffrence physique et morale? Il fallait
qu'il y et l-dessous quelque secret trange, qu'un jour ou l'autre le
chevalier connatrait sans doute.

Un second appel, que le pied de l'abb Brigaud adressa au pied de
d'Harmental, lui fit comprendre que ses rflexions pouvaient tre
parfaitement justes, mais que le moment qu'il avait choisi pour s'y
livrer tait souverainement dplac. En effet madame Denis avait pris un
air de dignit si significatif, que d'Harmental jugea qu'il n'y avait
pas un instant  perdre s'il voulait effacer dans l'esprit de son
htesse, la mauvaise impression que sa distraction avait produite.

--Madame, lui dit-il aussitt de l'air le plus gracieux qu'il pt
prendre, ce que j'ai l'honneur de voir de votre famille me donne un bien
vif dsir de la connatre tout entire. Est-ce que monsieur votre fils
n'est point quelque part dans la maison, et n'aurai-je pas le plaisir de
lui tre prsent?

--Monsieur, rpondit madame Denis,  qui une si aimable interpellation
avait rendu toute sa grce, mon fils est chez matre Joulu, son
procureur, et,  moins que ses courses l'amnent dans le quartier, il
est peu probable qu'il ait ce matin l'honneur de faire votre
connaissance.

--Parbleu! mon cher pupille, dit l'abb Brigaud en tendant la main du
ct de la porte, vous tes comme feu Aladin, et il suffit,  ce qu'il
parat, que vous exprimiez un dsir pour que ce dsir soit accompli.

En effet, au moment mme, on entendit retentir dans l'escalier la
chanson de monsieur de Marlborough, qui  cette poque, avait tout le
charme de la nouveaut et la porte s'tant ouverte sans aucune annonce
pralable, on vit paratre sur le seuil un gros garon  face rjouie,
qui avait beaucoup des airs de mademoiselle Athnas.

--Bon, bon, bon! dit le nouvel arrivant en croisant ses bras, et en
considrant l'intrieur habituel de sa famille augment de l'abb
Brigaud et du chevalier d'Harmental. Pas gne, la mre Denis! Elle
envoie Boniface chez son procureur avec un morceau de pain et de
fromage, elle lui dit: Va, mon ami, prends garde aux indigestions; et en
son absence, elle donne noces et festins! Heureusement que ce pauvre
Boniface a bon nez. Il repasse par la rue Montmartre, il a pris le vent,
et il a dit: Qu'est-ce que a sent donc l-bas, rue du Temps-Perdu, n 5?
Alors il est venu, et le voil!

Place pour un!

Et joignant l'action au rcit, Boniface trana une chaise de la porte 
la table, et s'assit entre l'abb Brigaud et le chevalier.

--Monsieur Boniface, dit madame Denis en essayant de prendre un air
svre, ne voyez-vous pas bien qu'il y a ici des trangers?

--Des trangers? dit Boniface en prenant un plat sur la table et en le
mettant devant lui. Et o sont-ils ces trangers? Est-ce vous, papa
Brigaud? est-ce monsieur Raoul? Eh bien! il n'est pas un tranger, lui,
c'est un locataire.

Et s'emparant d'un de ces couverts qu'on met sur la table pour servir,
il se mit  officier de manire  rassurer sur le temps perdu ceux qui
avaient pris les devants.

--Pardieu! madame Denis, dit le chevalier, je vois avec plaisir que je
suis beaucoup plus avanc que je ne le croyais, car je ne savais pas
avoir l'honneur d'tre connu de monsieur Boniface.

--a serait drle, si je ne vous connaissais pas, dit le clerc de
procureur, la bouche pleine; c'est vous qu'avez ma chambre.

--Comment! madame Denis, dit d'Harmental, vous me laissez ignorer que
j'ai l'honneur de succder dans mon logement  l'hritier prsomptif de
votre maison? je ne m'tonne plus si j'ai trouv une chambre si
galamment arrange. On reconnat l les soins d'une mre.

--Oui, grand bien vous fasse! Mais, si j'ai un conseil d'ami  vous
donner, c'est de ne pas trop regarder par la fentre.

--Pourquoi cela? demanda d'Harmental.

--Pourquoi, parce que vous avez certaine voisine en face de vous....

--Mademoiselle Bathilde? dit le chevalier emport par son premier
mouvement.

--Ah! vous la connaissez dj? reprit Boniface. Bon. Bon, bon, alors a
ira bien.

--Voulez-vous vous taire, monsieur! s'cria madame Denis.

--Tiens! reprit Boniface, il faut bien prvenir les locataires, quand il
y a dans les maisons des cas rdhibitoires. Vous n'tes pas chez le
procureur, vous, ma mre, vous ne savez pas cela.

--Cet enfant est plein d'esprit, dit l'abb Brigaud, de ce ton goguenard
grce auquel on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
srieusement.

--Mais, reprit madame Denis, que voulez-vous qu'il y ait de commun entre
monsieur Raoul et mademoiselle Bathilde?

--Ce qu'il y aura de commun? C'est, que, dans huit jours, il en sera
amoureux comme un fou, ou bien il ne serait pas un homme, et que ce
n'est pas la peine d'aimer une coquette.

--Une coquette? dit d'Harmental.

--Oui, une coquette; une coquette, reprit Boniface; je l'ai dit, je ne
m'en ddis pas. Une coquette, qui fait la bgueule avec les jeunes gens,
et qui demeure avec un vieux. Sans compter sa gueuse de Mirza, qui
mangeait tous mes bonbons, et qui, chaque fois qu'elle me rencontre
maintenant, vient me mordre les mollets.

--Sortez, mesdemoiselles, s'cria madame Denis en se levant et en
faisant lever ses filles. Sortez! des oreilles aussi pures que les
vtres ne doivent pas entendre de pareilles lgrets.

Et elle poussa mademoiselle Athnas et mademoiselle milie vers la
porte de leur chambre, o elle entra avec elles.

Quant  d'Harmental, il se sentit pris d'une envie froce de casser la
tte  monsieur Boniface d'un coup de bouteille. Cependant, comprenant
le ridicule de sa situation, il fit un effort sur lui-mme.

--Mais, dit-il, je croyais que ce bon bourgeois que j'ai vu sur la
terrasse, car c'est de lui sans doute que vous voulez parler, monsieur
Boniface....

--De lui-mme, le vieux coquin. Hein? qu'est-ce qui dirait a de lui?

--tait son pre, continua d'Harmental.

--Son pre? Est-ce qu'elle a un pre, mademoiselle Bathilde? Elle n'a
pas de pre!

--Ou du moins son oncle.

--Ah! son oncle!  la mode de Bretagne, peut-tre, mais pas autrement.

--Monsieur, dit majestueusement madame Denis en sortant de la chambre de
ses filles, qu'elle avait consignes sans doute au plus profond de leur
appartement, je vous avais pri, une fois pour toutes de ne jamais dire
de paroles lgres devant mesdemoiselles vos soeurs.

--Ah! bien oui! dit Boniface, continuant d'aller  travers choux,
mesdemoiselles mes soeurs! Est-ce que vous croyez qu' leur ge elles ne
puissent pas entendre ce que je dis l, surtout milie, qui a
vingt-trois ans?

--milie est innocente comme l'enfant qui vient de natre, monsieur! dit
madame Denis en reprenant sa place entre Brigaud et d'Harmental.

--Innocente! oui, comptez l-dessus, mre Denis, et buvez de l'eau! J'ai
trouv un joli roman dans la chambre de notre innocente, allez, pour un
temps de carme. Je vous le montrerai, papa Brigaud,  vous qui tes son
confesseur. Nous verrons un peu si c'est vous qui lui avez permis de
faire ses pques l-dedans.

--Tais-toi, mchant espigle! dit l'abb; tu vois bien le chagrin que tu
fais  ta mre!

En effet, madame Denis, suffoque de honte de ce qu'une scne qui
portait une pareille atteinte  la rputation de ses filles se ft
passe devant un jeune homme sur lequel, avec cette lointaine prvoyance
des mres, elle avait dj peut-tre jet son dvolu, tait prs de se
trouver mal.

Il n'y a rien  quoi les hommes croient moins qu'aux vanouissements des
femmes, et cependant il n'y a rien  quoi ils se laissent prendre plus
facilement. Au reste, qu'il y crt ou qu'il n'y crt pas, d'Harmental
tait trop poli pour ne pas donner en pareille circonstance, une marque
d'intrt  son htesse. Il s'lana vers elle les bras tendus. Il en
rsulta que madame Denis ne vit pas plus tt un point d'appui qu'elle se
laissa aller du ct o on le lui offrait, et que, penchant la tte en
arrire elle s'vanouit dans les bras du chevalier.

--L'abb, dit d'Harmental pendant que monsieur Boniface profitait de la
circonstance pour fourrer dans ses poches tous les bonbons qui restaient
sur la table, l'abb, avancez donc un fauteuil!

L'abb avana un fauteuil avec la lenteur tranquille d'un homme familier
avec de pareils accidents, et qui, d'avance, est rassur sur leurs
suites. On y assit madame Denis et d'Harmental lui fit respirer des
sels, tandis que l'abb Brigaud lui frappait doucement dans le creux des
mains; mais malgr ces soins empresss, madame Denis ne paraissait
nullement dispose  revenir  elle, quand tout  coup, au moment o
l'on s'y attendait le moins, elle se dressa sur ses pieds, comme releve
par un ressort, et en jetant un grand cri. D'Harmental crut qu'une
attaque de nerfs succdait  la faiblesse; il fut vraiment effray, tant
il y avait un accent de vrit et de saisissement dans le cri qu'avait
pouss la pauvre femme.

--Ce n'est rien, ce n'est rien! dit Boniface. Je viens seulement de lui
couler l'eau qui restait dans la carafe dans le dos. C'est cela qui l'a
rveille. Vous voyez bien qu'elle ne savait plus comment faire pour
revenir. Eh bien! quoi? continua l'impitoyable garnement en voyant que
madame Denis le regardait avec des yeux terribles; c'est moi. Est-ce que
tu ne me reconnais plus, mre Denis, c'est ton petit Boniface qui t'aime
tant?

--Madame dit d'Harmental, fort embarrass de la situation, je suis
vraiment dsol de tout ce qui vient de se passer.

--Oh! monsieur, s'cria madame Denis en fondant en larmes, je suis bien
malheureuse!

--Allons, ne pleure pas, mre Denis! Tu es dj assez mouille, dit
Boniface. Va plutt changer de chemise; il n'y a rien de mauvais pour la
sant comme d'avoir une chemise qui colle sur le dos.

--Cet enfant est plein de sens, dit Brigaud, et je crois que vous
feriez bien de suivre son conseil, madame Denis.

--Si j'osais joindre mes instances  celles de l'abb, reprit
d'Harmental je vous prierais madame, de ne pas vous gner pour nous.
D'ailleurs le moment tait venu de nous retirer, et nous allons prendre
cong de vous.

--Et vous aussi, l'abb? dit madame Denis en jetant un regard de
dtresse sur Brigaud.

--Moi, dit Brigaud, qui ne se souciait pas  ce qu'il parat du rle de
consolateur, je suis attendu  l'htel Colbert et il faut absolument que
je vous quitte.

--Adieu donc, messieurs, dit madame Denis en faisant une rvrence 
laquelle le liquide, vers par en haut, et qui commenait  couler par
en bas, tait beaucoup de sa majest.

--Adieu, la mre, dit Boniface en allant jeter avec l'assurance d'un
enfant gt ses deux bras autour du cou de madame Denis. Vous n'avez
rien  faire dire  matre Joulu?

--Adieu, mauvais sujet! rpondit la pauvre femme en embrassant son fils,
moiti souriante dj et moiti fche encore, mais cdant  cette
attraction  laquelle une mre ne peut rsister. Adieu, et soyez sage!

--Comme une image, mre Denis; mais  la condition que tu nous feras un
petit plat de douceurs pour le dner, hein?

Et le troisime clerc de matre Joulu revint en gambadant rejoindre
l'abb Brigaud et d'Harmental, qui taient dj sur le palier.

--Eh bien, eh bien, petit drle! dit l'abb en portant vivement la main
 la poche de sa veste, qu'as-tu  faire, par l?

--Ne faites pas attention, papa Brigaud; je regarde seulement s'il ne
reste pas dans votre gousset un petit cu pour votre ami Boniface.

--Tiens, dit l'abb, en voil un gros; laisse-nous tranquilles, et
va-t'en.

--Papa Brigaud, dit Boniface dans l'effusion de sa reconnaissance, vous
avez un coeur de cardinal, et si le roi ne vous fait qu'archevque, eh
bien parole d'honneur! vous serez vol de moiti. Adieu, monsieur Raoul,
continua-t-il en s'adressant au chevalier avec la mme familiarit que
s'il le connaissait depuis dix ans. Je vous le rpte, prenez garde 
mademoiselle Bathilde si vous voulez garder votre coeur, et jetez-moi
une bonne boulette  Mirza si vous tenez  vos mollets!

Et, se pendant  la corde d'une main et  la rampe de l'autre, il
descendit d'un seul lan les douze marches qui formaient le premier
tage, et se trouva  la porte de la rue sans avoir touch une seule
marche de l'escalier.

Brigaud descendit d'un pas plus tranquille derrire son ami Boniface,
aprs avoir pris pour le soir,  huit heures, rendez-vous avec le
chevalier. Quant  d'Harmental, il remonta tout pensif dans sa mansarde.




Chapitre 14


Ce qui occupait l'esprit du chevalier, ce n'tait ni le dnouement du
drame o il avait choisi un rle si important, et qui semblait
s'approcher, ni la prcaution admirable qu'avait prise l'abb Brigaud de
le loger dans une maison o il avait l'habitude, depuis dix ans, de
venir  peu prs tous les jours; si bien que ses visites,
devinssent-elles plus frquentes encore, ne pouvaient tre remarques.
Ce n'tait ni la diction majestueuse de madame Denis, ni le soprano de
mademoiselle milie, ni le contralto de mademoiselle Athnas ni les
espigleries de M. Boniface: c'tait tout bonnement la pauvre Bathilde
qu'il venait d'entendre traiter si lestement chez son htesse.

Mais notre lecteur se tromperait fort s'il croyait que la brutale
accusation de monsieur Boniface et port atteinte le moins du monde aux
sentiments encore confus et inexpliqus que le chevalier ressentait pour
la jeune fille. Le premier mouvement avait bien t une impression
pnible, un sentiment de dgot; mais, en y rflchissant, il ne lui
avait fallu que quelques secondes pour comprendre qu'une pareille
alliance tait impossible. Le hasard peut,  la rigueur, faire natre
une fille charmante d'un pre sans distinction; la ncessit peut runir
une femme jeune et lgante  un mari vieux et vulgaire: mais il n'y a
que l'amour ou l'intrt qui fasse de ces liaisons en dehors de la
socit, comme on en supposait une entre la jeune fille du quatrime et
le bourgeois de la terrasse. Or, entre ces deux tres si opposs en
toutes choses, il ne pouvait exister d'amour; et quant  l'intrt, la
chose tait encore moins probable, car si leur situation ne descendait
pas jusqu' la misre, elle ne s'levait certes pas au-dessus de la
mdiocrit; et non point mme de cette mdiocrit dore dont parle
Horace, et qui donne une maison de campagne  Tibur ou  Montmorency,
qui rsulte d'une pension de trente mille sesterces sur la cassette
d'Auguste ou d'une inscription de six mille francs sur le grand-livre;
mais de cette pauvre et chtive mdiocrit qui ne permet de vivre qu'au
jour le jour et que l'on n'empche de descendre  une pauvret relle
que par un travail incessant, nocturne et acharn.

La seule moralit qui ft ressortie de tout ceci tait donc pour
d'Harmental la certitude que Bathilde n'tait ni la fille, ni la femme,
ni la matresse de ce terrible voisin, dont la vue avait suffi jusque-l
pour produire une si trange raction sur l'amour naissant du chevalier.
Donc, si elle n'tait ni l'une ni l'autre de ces trois choses, il y
avait un mystre sur la naissance de Bathilde, et s'il y avait un
mystre sur cette naissance, Bathilde n'tait pas ce qu'elle paraissait
tre. Ds lors tout s'expliquait: cette beaut aristocratique, cette
grce charmante, cette ducation acheve, cessaient d'tre une nigme
sans mot. Bathilde tait au-dessus de la position qu'elle tait
momentanment force d'occuper; il y avait eu dans la destine de cette
jeune fille de ces bouleversements de fortune qui sont pour les
individus ce que les tremblements de terre sont pour les villes. Quelque
chose s'tait croul dans sa vie qui l'avait force de descendre
jusqu' la sphre infrieure o elle vgtait, et elle tait comme ces
anges dchus qui sont obligs de vivre quelque temps de la vie des
hommes, mais qui n'attendent que le jour o Dieu leur rendra leurs ailes
pour remonter au ciel.

Le rsultat de tout ceci tait que le chevalier pouvait, sans perdre de
sa considration  ses propres yeux, devenir amoureux de Bathilde.
Lorsque le coeur est aux prises avec l'orgueil, il a des ressources
admirables pour tromper son hautain et grondeur ennemi. Du moment o
Bathilde avait un nom, elle tait classe et ne pouvait pas sortir de ce
cercle de Popilius que la famille avait trac autour d'elle; mais ds
lors qu'elle n'avait ni nom ni famille, ds lors que de la nuit qui
l'entourait elle pouvait sortir resplendissante de lumire, rien
n'empchait plus que l'imagination de l'homme qui l'aimait ne l'levt
dans son esprance  une hauteur  laquelle elle n'et pas mme os
atteindre du regard.

En consquence, loin de suivre l'avis que lui avait si amicalement donn
monsieur Boniface la premire chose que fit d'Harmental en rentrant chez
lui fut d'aller droit  sa fentre, et de voir en quel tat tait celle
de sa voisine: la fentre de sa voisine tait toute grande ouverte.

Si l'on et dit huit jours auparavant au chevalier qu'une chose aussi
simple qu'une fentre ouverte, ferait jamais battre son coeur, il et
certes joyeusement ri d'une pareille supposition. Cependant il en tait
ainsi, car, aprs avoir appuy un instant sa main sur sa poitrine, comme
un homme qui respire enfin aprs une longue oppression, il s'accouda de
l'autre au mur pour regarder par un coin afin de voir la jeune fille
sans tre vu d'elle, car il craignait qu'en l'apercevant elle ne
s'effaroucht, comme la veille de cette persistante attention dont elle
tait l'objet et qu'elle pouvait attribuer  la seule curiosit.

Au bout d'un instant, d'Harmental s'aperut que la chambre devait tre
solitaire, car l'active et lgre jeune fille et certes dj pass et
repass dix fois devant ses yeux si elle n'et t absente. D'Harmental
ouvrit alors sa fentre  son tour, et tout le confirma dans sa
supposition; il tait mme facile de voir que la main symtrique et
rangeuse de la vieille mnagre venait de passer par la chambre, car le
clavecin tait hermtiquement ferm; la musique, ordinairement parse,
tait runie en un seul monceau surmont de trois ou quatre volumes,
qui, superposs selon qu'ils diminuaient de grandeur, formaient la tte
de la pyramide, et un magnifique morceau de guipure, soigneusement pos
par le milieu sur le dos d'une chaise, pendait paralllement des deux
cts du dossier. Du reste, cette supposition fut bientt change en
certitude, car, au bruit qu'il fit en ouvrant sa fentre, d'Harmental
vit poindre la tte fine de la levrette, qui l'oreille toujours au guet,
et digne de l'honneur que lui avait fait sa matresse en la constituant
gardienne de la maison, s'tait rveille, et regardait en se dressant
sur son coussin quel tait l'importun qui venait ainsi troubler son
sommeil.

Grce  l'indiscrte basse taille du bonhomme de la terrasse et  la
rancune prolonge de monsieur Boniface, le chevalier savait dj deux
choses fort importantes  savoir: c'est que sa voisine se nommait
Bathilde, douce et euphonique appellation, parfaitement approprie  une
jeune fille belle, gracieuse et lgante, et que la levrette s'appelait
Mirza, nom qui lui paraissait tenir un rang non moins distingu dans
l'aristocratie de la race canine.

Or, comme rien n'est  ddaigner quand on veut se rendre matre d'une
forteresse, et que la plus infime intelligence dans la place est souvent
plus efficace pour amener sa reddition que les plus terribles machines
de guerre, d'Harmental rsolut de commencer par se mettre en relation
avec la levrette, et de l'inflexion la plus douce et la plus caressante
qu'il put donner  sa voix, appela:

--Mirza!

Mirza, qui s'tait indolemment couche sur son coussin, releva vivement
la tte avec une expression d'tonnement parfaitement indique; en
effet, il devait paratre assez trange  la fine et intelligente petite
bte qu'un homme qui lui tait aussi parfaitement inconnu que le
chevalier se permt de l'appeler  brle-pourpoint par son nom de
baptme; aussi se contenta-t-elle de fixer sur lui des yeux inquiets,
qui, dans la demi-teinte o elle tait place, brillaient comme deux
escarboucles, et de pousser, en pitinant des pattes de devant un petit
murmure sourd qui pouvait passer pour un grognement.

D'Harmental se rappela que le marquis d'Uxelles avait apprivois
l'pagneul de mademoiselle Choin, lequel tait une bte bien autrement
acaritre que toutes les levrettes du monde, avec des ttes de lapin
rties, et qu'il tait rsult pour lui de cette dlicate attention le
bton de marchal de France; il ne dsespra donc point d'adoucir, par
une sduction du mme genre, la grondeuse rception que mademoiselle
Mirza avait faite  ses avances, et il se dirigea vers son sucrier en
chantant entre ses dents:

          _Des chiens admirez la puissance:_
          _ la cour leur crdit est bon;_
          _Et jamais marchal de France_
          _N'a mieux mrit son bton._

Puis il revint  la fentre arm de deux morceaux de sucre assez gros
pour tre diviss  l'infini.

Le chevalier ne s'tait pas tromp: au premier morceau de sucre qui
tomba prs d'elle, Mirza allongea nonchalamment le cou; puis, s'tant, 
l'aide de l'odorat rendu compte de la nature de l'appt qui lui tait
offert, elle tendit la patte vers lui, l'amena  la proximit de sa
gueule, le prit du bout des dents, le fit passer des incisives aux
molaires, et commena de le broyer avec cet air langoureux tout
particulier  la race  laquelle elle avait l'honneur d'appartenir.
Cette opration finie, elle passa sur ses lvres une petite langue rose
qui indiquait que, malgr son indiffrence apparente, laquelle tenait
sans doute  l'excellente ducation qu'elle avait reue, elle n'tait
point insensible  la gracieuse surprise que lui avait mnage son
voisin. Aussi, au lieu de se recoucher sur son coussin comme elle
l'avait fait la premire fois, elle resta assise, billant avec une
langueur pleine de morbidesse, mais remuant la queue en signe qu'elle
tait prte  se rveiller tout  fait, pour peu que l'on voult payer
son rveil de deux ou trois galanteries pareilles  celle qu'on venait
de lui faire.

D'Harmental, qui tait habitu aux faons de faire de tous les
_king's-Charles-dogs_ des plus jolies femmes de l'poque, comprit 
merveille les dispositions bienveillantes que mademoiselle Mirza
exprimait  son gard, et ne voulant pas leur donner le temps de se
refroidir, il jeta un second morceau de sucre, mais seulement avec le
soin cette fois qu'il tombt assez loin d'elle pour qu'elle ft oblige
de quitter son coussin pour l'aller chercher. C'tait une preuve qui
devait le fixer sur celui des deux pchs mortels, la paresse ou la
gourmandise, auquel celle dont il voulait faire sa complice avait le
coeur plus enclin. Mirza resta un instant incertaine, mais la
gourmandise l'emporta, et elle s'en alla au fond de la chambre chercher
le morceau de sucre qui avait roul sous le clavecin: en ce moment un
troisime morceau tomba prs de la fentre, et Mirza, toujours subissant
les lois de l'attraction, marcha du second au troisime comme elle avait
march du premier au second, mais l s'arrta la libralit du
chevalier, il croyait avoir assez donn dj pour que l'on comment 
lui rendre quelque chose, et alors il se contenta d'appeler une seconde
fois, mais cependant d'un ton plus impratif que la premire: Mirza! et
il lui montra les autres morceaux qui taient dans le creux de sa main.

Mirza, cette fois, au lieu de regarder le chevalier avec inquitude ou
ddain, se leva sur ses pattes de derrire posa ses pattes de devant sur
le rebord de la fentre et commena  lui faire les mmes mines qu'elle
et faites  une ancienne connaissance: c'tait fini, Mirza tait
apprivoise.

Le chevalier remarqua qu'il lui avait fallu juste le mme temps pour
arriver  ce rsultat qu'il et mis  sduire une femme de chambre avec
de l'or ou une duchesse avec des diamants.

Alors ce fut  lui  son tour de faire le ddaigneux avec Mirza, et de
lui parler pour l'habituer  sa voix. Cependant, craignant de la part de
son interlocuteur, qui soutenait de son mieux le dialogue par de petites
plaintes sourdes et de petits grognements clins, un retour de fiert,
il lui jeta un quatrime morceau de sucre sur lequel elle s'lana avec
une d'autant plus grande activit qu'on le lui avait fait attendre
davantage, et sans tre appele cette fois, elle revint d'elle-mme
prendre sa place  la fentre.

Le triomphe du chevalier tait complet.

Si complet que Mirza, qui la veille avait donn des signes
d'intelligence si suprieure lorsqu'elle avait indiqu, en regardant
dans la rue le retour de Bathilde, et en courant vers la porte son
ascension dans l'escalier, n'indiqua cette fois ni l'un ni l'autre, si
bien que sa matresse, entrant tout  coup, la surprit au beau milieu
des agaceries qu' son tour elle faisait  son voisin. Il est juste de
dire cependant qu'au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Mirza, si
proccupe qu'elle ft, se retourna, et, reconnaissant Bathilde, ne fit
qu'un bond jusqu' elle, lui prodiguant ses caresses les plus tendres,
mais une fois cette espce de devoir accompli, ajoutons,  la honte de
l'espce, que Mirza se hta de revenir  sa fentre. Cette action
inaccoutume de la part de sa levrette guida naturellement les yeux de
Bathilde vers la cause qui la dterminait. Ses yeux rencontrrent ceux
du chevalier. Bathilde rougit, le chevalier salua, et Bathilde, sans
trop savoir ce qu'elle faisait, rendit le salut qu'elle venait de
recevoir.

Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller  la fentre et de la
fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'tait
donner de l'importance  une chose qui n'en avait aucune, et que se
mettre en dfense c'tait avouer qu'elle se croyait attaque. En
consquence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans
la partie o ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au
bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda  revenir, elle vit que
c'tait lui qui avait ferm la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait
de discrtion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gr.

En effet, le chevalier venait de faire un coup de matre: dans la
situation peu avance o il en tait avec sa voisine les deux fentres,
proches comme elles taient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester
ouvertes  la fois; or, si c'tait la fentre du chevalier qui restait
ouverte, c'tait celle de sa voisine qui ncessairement se fermait, et
avec quelle hermticit se fermait cette malheureuse fentre! le
chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir mme le bout
du nez de Mirza derrire les rideaux qui la calfeutraient; tandis que,
si au contraire c'tait la fentre de d'Harmental qui tait close, il
devenait possible que ce ft celle de sa voisine qui restt ouverte, et
alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui tait une grande
distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamn  la
rclusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense prs
de Bathilde; il l'avait salue, et Bathilde lui avait rendu son salut.
Donc ils n'taient plus trangers tout  fait l'un  l'autre, il y avait
entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance
suivt une marche progressive,  moins de circonstances particulires il
ne fallait rien brusquer; risquer une parole aprs le salut, c'tait
risquer de se perdre, mieux fallait faire croire  Bathilde que le seul
hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconvnient
elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en rsulta que Bathilde laissa
sa fentre ouverte, et voyant celle de son voisin ferme, vint s'asseoir
prs de la sienne un livre  la main.

Quant  Mirza, elle sauta sur le tabouret qui tait aux pieds de sa
matresse et qui lui servait de sige. Mais au lieu d'allonger, comme
elle avait l'habitude de le faire, sa tte sur les genoux arrondis de la
jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fentre, tant elle
tait proccupe de ce gnreux inconnu qui maniait ainsi le sucre 
pleines mains.

Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et grce
 un petit coin de son rideau adroitement relev, il dessina le
dlicieux tableau qu'il avait sous les yeux.

Malheureusement, c'tait l'poque des courtes journes; aussi vers les
trois heures, le peu de lumire que les nuages et la pluie laissaient
descendre du ciel sur la terre commena de baisser, et Bathilde ferma sa
fentre; nanmoins, si peu de temps qu'et eu le chevalier, toute la
tte de la jeune fille tait dj acheve et d'une ressemblance
parfaite, car on sait combien le pastel est propre  reproduire ces
types fins et dlicats qu'alourdit toujours un peu la peinture.
C'taient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'tait sa peau fine
et transparente, c'tait la courbe onduleuse de son beau cou de cygne,
c'tait enfin toute la hauteur o l'art peut atteindre, quand il a
devant lui de ces inimitables modles qui font le dsespoir des
artistes.

 la nuit close, l'abb Brigaud arriva. Le chevalier et lui
s'envelopprent dans leurs manteaux et s'acheminrent vers le
Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le
terrain.

La maison qu'tait venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari
avait t nomm matre d'htel du rgent, tait situe au n 22 entre
l'htel de la Roche-Guyon et le passage appel autrefois passage du
Palais-Royal, parce que ce passage tait le seul qui communiqut de la
rue des Bons-Enfants  la rue de Valois. Ce passage, qui a chang de nom
depuis cette poque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lyce, se
fermait en mme temps que les autres grilles du jardin, c'est--dire 
onze heures prcises du soir; il en rsultait qu'une fois entrs dans
une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une
seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin pass onze
heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, taient forcs de
faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par
la cour des Fontaines.

Or, il en tait ainsi de la maison de madame de Sabran: c'tait un
dlicieux petit htel bti vers la fin de l'autre sicle, c'est--dire
vingt ou vingt-cinq annes auparavant, par je ne sais quel traitant, qui
avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite
maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chausse et d'un
premier tage surmont d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient
des mansardes de domestiques, et termin par un toit de tuiles bas et
lgrement inclin: au-dessous des fentres du premier tage rgnait un
large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'tendant
d'un bout  l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils
au balcon et qui s'levaient jusqu' la terrasse sparaient les deux
fentres de chaque coin des trois fentres du milieu, comme cela arrive
souvent dans les maisons o l'on veut interrompre les communications
extrieures; au reste, les deux faades taient exactement pareilles;
seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que
celle des Bons-Enfants, les fentres et la porte du rez-de-chausse
s'ouvraient de ce ct sur une terrasse dont on avait fait un petit
jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne
communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entre
et la seule sortie de l'htel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit,
dans la rue des Bons-Enfants.

C'tait tout ce que pouvaient dsirer de mieux nos conspirateurs. En
effet, une fois le rgent entr chez madame de Sabran, pourvu qu'il y
vnt  pied, ce qui tait possible, et qu'il en sortt pass onze
heures, ce qui tait probable, il tait pris comme dans une souricire,
puisqu'il fallait absolument qu'il sortt par o il tait entr, et que
rien n'tait plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui
tait prmdit, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus dsertes
et des plus sombres des environs du Palais-Royal.

De plus, comme  cette poque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue tait
entoure de maisons fort suspectes et frquentes en gnral par une
assez mauvaise compagnie, il y avait cent  parier contre un que l'on ne
ferait pas grande attention  des cris, trop frquents dans cette rue
pour que l'on s'en inquitt, et que si le guet arrivait, ce serait,
selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez
lentement pour qu'avant son intervention tout ft dj fini.

L'inspection du terrain finie, les dispositions stratgiques arrtes et
le numro de la maison pris, d'Harmental et l'abb Brigaud se
sparrent, l'abb pour aller  l'Arsenal rendre compte  madame du
Maine des bonnes dispositions o tait toujours le chevalier et
d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.

Comme la veille, la chambre de Bathilde tait claire; seulement cette
fois la jeune fille ne dessinait pas, mais tait occupe d'un travail
d'aiguille;  une heure du matin seulement la lumire s'teignit. Quant
au bonhomme de la terrasse, il tait dj depuis longtemps remont chez
lui lorsque d'Harmental tait rentr.

Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence
et une conspiration qui s'achve sans prouver certaines sensations
inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le
matin, la fatigue l'emporta, et il ne se rveilla qu'en se sentant
secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce
moment quelque mauvais rve, dont cette secousse lui sembla tre la
suite, car,  moiti endormi encore, il porta la main  des pistolets
qui taient sur sa table de nuit.

--Eh! eh! s'cria l'abb. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y
allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me
reconnaissez-vous?

--Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abb. Ma foi! vous
avez bien fait de m'arrter en chemin; vous tombez mal, je rvais qu'on
venait m'arrter.

--Bon signe, reprit l'abb Brigaud, bon signe, vous savez que tout rve
est une contre-vrit: tout ira bien.

--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.

--Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?

--Ma foi! j'en serais enchant, dit d'Harmental. Quand on a entrepris
une pareille chose, le plus tt qu'on peut en finir est le mieux.

--Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le
prsentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car
vous tes servi  souhait.

D'Harmental prit le papier, le dplia avec le mme calme que s'il se
ft agi de la chose la plus insignifiante et lut  demi-voix ce qui
suit:

Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:

Cette nuit,  dix heures, monsieur le rgent a reu un courrier de
Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrive de l'abb Dubois.
Comme, par hasard, monsieur le rgent soupait chez Madame, la dpche a
pu lui tre remise malgr l'heure avance. Quelques instants auparavant,
mademoiselle de Chartres avait demand  son pre la permission d'aller
faire ses dvotions  l'abbaye de Chelles, et il avait t convenu que
le rgent l'y conduirait; mais, au reu de cette lettre, cette
dtermination a t change, et monsieur le rgent a fait crire au
conseil de se runir aujourd'hui  midi.

 trois heures, M. le rgent ira saluer Sa Majest aux Tuileries; il lui
a fait demander un entretien en tte--tte, car il commence 
s'impatienter de l'enttement de M. le marchal de Villeroy, qui prtend
toujours devoir tre prsent lors des entrevues de M. le rgent et de Sa
Majest. Le bruit court sourdement que, si cet enttement continue, les
choses pourront bien mal tourner pour le marchal.

 six heures, M. le rgent, le chevalier de Simiane et le chevalier de
Ravanne vont souper chez madame de Sabran.

--Ah! ah! fit d'Harmental.

Et il relut les deux dernires lignes en pesant sur chacun des mots.

--Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abb.

Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du
tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrtaire un
marteau et un clou et ayant ouvert sa fentre, non sans jeter  la
drobe un coup d'oeil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre
le mur extrieur.

--Voici ma rponse, dit le chevalier.

--Que diable cela veut-il dire?

--Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer 
madame la duchesse du Maine que j'espre accomplir ce soir la promesse
que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abb, et ne
revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux
que vous ne rencontriez pas ici.

L'abb, qui tait la prudence mme, ne se fit pas rpter l'avis deux
fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en
toute hte.

Vingt minutes aprs, le capitaine Roquefinette entra




Chapitre 15


Le soir du mme jour, qui tait un dimanche, vers les huit heures  peu
prs, au moment o un groupe assez considrable d'hommes et de femmes,
runis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant 
la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses
mains, fermait presque hermtiquement l'entre de la rue de Valois, un
mousquetaire et deux chevau-lgers descendirent par l'escalier de
derrire du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le
passage du Lyce, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue;
mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois
militaires s'arrtrent et parurent tenir conseil. Le rsultat de leur
dlibration fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que
celle qui avait t dcide d'abord; car le mousquetaire, donnant le
premier l'exemple d'une nouvelle manoeuvre, enfila la cour des
Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en
marchant d'un pas rapide, quoiqu'il ft d'une corpulence assez forte, il
arriva au numro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement  son approche,
et se referma sur lui et ses deux compagnons.

Au moment o ils avaient pris le parti de faire ce petit dtour, un
jeune homme vtu d'un habit de couleur muraille, envelopp d'un manteau
de la mme nuance que son habit, et coiff d'un chapeau  larges bords,
enfonc sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en
chantant lui-mme sur l'air des Pendus:--Vingt-quatre! vingt-quatre!
vingt-quatre!--et s'avanant rapidement vers le passage du Lyce, il
arriva  son extrmit oppose assez  temps pour voir entrer dans la
maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds.

Alors il jeta un regard autour de lui, et  la lueur d'une des trois
lanternes qui, grce  la munificence de l'dilit, clairaient ou
plutt devaient clairer la rue dans toute sa longueur, il aperut un de
ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien
strotyps par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'htel
de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait dpos son sac. Un instant il
parut hsiter  s'approcher de cet homme; mais le charbonnier,  son
tour, ayant chant sur l'air des Pendus le mme refrain qu'avait chant
l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus prouver aucune hsitation,
et marcha droit  lui.

--Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus?

--Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-lgers,
mais je n'ai pu les reconnatre; seulement, comme le mousquetaire se
cachait le visage avec son mouchoir, je prsume que c'est le rgent.

--C'est cela mme, et les deux chevau-lgers sont Simiane et Ravanne.

--Ah! ah! mon colier, fit le capitaine; j'aurai plaisir  le retrouver:
c'est un bon enfant.

--En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse
pas.

--Me reconnatre; moi! il faudrait tre le diable en personne pour me
reconnatre accoutr comme me voil. C'est bien plutt vous, chevalier,
qui devriez un peu mditer vos propres paroles. Vous avez un malheureux
air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit;
mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voil dans la souricire,
il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils prvenus?

--Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus
qu'ils ne me connaissent. J'ai quitt le groupe en chantant le refrain
qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en
sais rien.

--Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent 
demi-voix, et qui comprennent  demi-mot.

En effet, aussitt que l'homme au manteau s'tait loign du groupe, une
fluctuation trange, qu'il n'avait pas pu prvoir, s'tait opre dans
cette foule, qui semblait compose seulement de passants dsoeuvrs:
bien que la chanson ne ft pas termine ni la qute commence encore, le
chapelet s'grena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isolment ou
deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste
imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois,
ceux-l par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal
mme, commencrent  envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait
tre le centre du rendez vous qu'ils s'taient donn.

Il rsulta de cette manoeuvre, dont le but est facile  comprendre,
qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques
enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'annes, qui, voyant que
la qute allait commencer, quitta la place  son tour, avec un air de
profond ddain pour toutes ces chansons nouvelles et, en mchonnant
entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre
fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais got du temps avait mises 
la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes prs
desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il
n'appartenait  aucune socit secrte ni  aucune loge maonnique, il
continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori:

          _Laissez-moi aller,_
          _Laissez-moi jouer,_
          _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._

Et aprs avoir suivi la rue Saint-Honor jusqu' la barrire des Deux
Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut.

Au mme instant  peu prs, l'homme au manteau, qui s'tait loign le
premier du groupe d'auditeurs en chantant:--Vingt-quatre! vingt-quatre!
vingt-quatre!--reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal,
et s'approchant du chanteur:

--Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'empche de
dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur
la place du Palais-Royal, voici un petit cu pour t'indemniser de ton
dplacement.

--Merci, monseigneur, rpondit le chanteur, mesurant la position sociale
de l'inconnu  la gnrosit dont il venait de faire preuve, je m'en
vais  l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard?

--Non.

--C'est que je les aurais faites par-dessus le march.

Et l'homme s'en alla de son ct; et, comme il tait  la fois le
centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut
avec lui.

En ce moment, neuf heures sonnrent  l'horloge du Palais-Royal. Le
jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la
garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa
montre avanait de dix minutes, il la remit exactement  l'heure, puis
il tourna  son tour par la cour des Fontaines, et s'enfona dans la rue
des Bons-Enfants.

En arrivant en face du n 24, il retrouva le charbonnier.

--Et le chanteur? demanda celui-ci.

--Il est parti.

--Bon!

--Et la chaise de poste? demanda  son tour l'homme au manteau.

--Elle attend au coin de la rue Baillif.

--On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des
chiffons?

--Oui.

--Trs bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau.

--Attendons, rpondit le charbonnier.

Et tout rentra dans le silence.

Une heure s'coula, pendant laquelle quelques passants attards
traversrent  des intervalles toujours plus loigns, la rue, qui finit
enfin par devenir  peu prs dserte. De leur ct, le peu de fentres
claires que l'on voyait briller encore s'teignirent les unes aprs
les autres et l'obscurit, n'ayant plus  lutter que contre les deux
lanternes, dont l'une tait en face de la chapelle de Saint-Clair et
l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que,
depuis longtemps dj, elle rclamait.

Une heure s'coula encore: on entendit passer le guet dans la rue de
Valois; derrire le guet, le gardien du passage vint fermer la porte.

--Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes srs de
n'tre pas gns.

--Maintenant, rpondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le
jour.

--S'il tait seul, il serait  craindre qu'il y restt. Mais il n'est
pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois.

--Hum! elle peut prter sa chambre  l'un et laisser dormir les deux
autres sous la table.

--Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pens. Au
reste, toutes vos prcautions sont bien prises?

--Toutes.

--Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure?

--Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en
demander davantage.

--Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens tes ivres,
vous me poussez, je tombe entre le rgent et celui des deux  qui il
donne le bras, je les spare, vous vous emparez de lui, vous le
billonnez, et  un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on
contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge.

--Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme?

--S'il se nomme? rpondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix
plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur:

--En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le
tuerez.

--Peste! dit le charbonnier, tchons qu'il ne se nomme pas.

Et comme l'homme au manteau ne rpondit point, tout rentra dans le
silence.

Un quart d'heure s'coula encore sans qu'il arrivt rien de nouveau.

Alors une lumire, qui venait du fond de l'appartement illumina les
trois fentres du milieu.

--Ah! ah! Voil du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le
charbonnier.

En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du ct de la rue
Saint-Honor, et qui s'apprtait  longer la rue dans toute sa longueur;
le charbonnier mcha entre ses dents un blasphme  faire fendre le
ciel.

Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurit seule
sufft pour l'effrayer, soit qu'il et vu dans cette obscurit se
mouvoir quelque chose de suspect, il tait vident qu'il prouvait une
certaine motion. En effet, ds la hauteur de l'htel Saint-Clair,
employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire
qu'ils n'ont pas peur, il se mit  chanter; mais,  mesure qu'il
avanait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de
sa chanson prouvt la srnit de son coeur, en arrivant en face du
passage, sa crainte tait si visible qu'il commena  tousser, ce qui,
comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de
crainte d'un degr au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne
bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait
mise plus en harmonie avec sa situation prsente qu'avec le sens des
paroles, il reprit:

          _Laissez-moi aller,_
          _Laissez-moi..._

Mais l il s'arrta tout court, non seulement dans sa chanson, mais
encore dans sa marche, car ayant aperu  la lueur des fentres du salon
deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte cochre, il sentit que
la voix et les jambes lui manquaient  la fois, et il s'arrta tout
court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment mme une ombre
s'approcha de la fentre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout
perdre, et il fit un mouvement pour s'lancer vers le passant; l'homme
au manteau le retint.

--Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal  cet homme.--Puis
s'approchant de lui.--Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez
promptement et ne regardez pas en arrire.

Le chanteur ne se le fit pas dire  deux fois, et gagna du pied aussi
vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui
s'tait empar de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques
secondes il tait disparu  l'angle du jardin de l'htel de Toulouse.

--Il tait temps, murmura le charbonnier, voici la fentre qui s'ouvre.

Les deux hommes se plongrent le plus qu'ils purent dans l'ombre.

En effet, la fentre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-lgers
s'tait avanc sur le balcon.

--Eh bien! dit de l'intrieur de l'appartement une voix que le
charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du rgent; eh
bien! Simiane, quel temps fait-il?

--Mais, rpondit Simiane, je crois qu'il neige.

--Comment! tu crois qu'il neige?

--Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane.

--Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui
tombe? et il vint  son tour sur le balcon.

--Aprs cela, dit Simiane, je ne suis pas bien sr qu'il tombe quelque
chose.

--Il est ivre mort, dit le rgent.

--Moi, dit Simiane bless dans son amour-propre de buveur, moi, ivre
mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez.

Quoique l'invitation ft faite d'une manire assez trange, le rgent ne
laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste,  sa
dmarche, il tait facile de voir que lui-mme tait plus qu'chauff.

--Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort!
Eh bien! touchez l; je vous parie cent louis que, tout rgent de France
que vous tes, vous ne faites pas ce que je fais.

--Vous entendez, monseigneur, dit de l'intrieur de l'appartement une
voix de femme, c'est une provocation.

--Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis.

--Je suis de moiti avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne.

--Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon
enjeu.

--Ni moi non plus, dit le rgent.

--Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser.

--Demandez  Philippe s'il permet que je tienne.

--Tenez, dit le rgent, tenez; c'est un march d'or qu'on vous propose
l, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane?

--J'y suis. Vous me suivrez?

--Partout. Que vas-tu faire?

--Regardez.

--O diable vas-tu?

--Je rentre au Palais-Royal.

--Par o?

--Par les toits.

Et Simiane, empoignant cette espce d'ventail de fer que nous avons
indiqu comme sparant les fentres du salon des fentres de la chambre
 coucher, se mit  grimper  la manire de ces singes qui vont au bout
d'une corde chercher un sou au troisime tage.

--Monseigneur, s'cria madame de Sabran, s'lanant sur le balcon et
saisissant le prince par le bras, j'espre bien que vous ne le suivrez
pas.

--Je ne le suivrai pas? dit le rgent en se dbarrassant de la marquise;
savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi,
je puis le faire? Qu'il monte  la lune, et le diable m'emporte! si je
n'arrive pas pour frapper  la porte en mme temps que lui. As-tu pari
pour moi, Ravanne?

--Oui; mon prince, rpondit le jeune homme en riant de tout son coeur.

--Eh bien! alors, embrasse, tu as gagn.

Et le rgent s'lana  son tour aux barreaux de fer, grimpant derrire
Simiane, qui, agile, long et mince comme il tait, fut en un instant sur
la terrasse.

--Mais j'espre que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la
marquise.

--Le temps de ramasser votre enjeu, rpondit le jeune homme en
appliquant un baiser sur les belles joues fraches de madame de Sabran;
et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de
monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive.

Et Ravanne s'lana  son tour par le chemin hasardeux qu'avaient dj
pris ses deux compagnons.

Le charbonnier et l'homme au manteau laissrent chapper une exclamation
d'tonnement qui fut rpte par toute la rue, comme si chaque porte
avait son cho.

--Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arriv le
premier sur la terrasse, tait plus libre d'esprit que ceux qui
montaient encore.

--Vois-tu, double ivrogne! dit le rgent, empoignant d'une main le
rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au
corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher!

 ces paroles, ceux qui taient dans la rue se turent, esprant que le
duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et
qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin
ordinaire.

--Ah! me voil! dit le rgent debout sur la terrasse; en as-tu assez,
Simiane?

--Non pas, monseigneur, non pas, rpondit Simiane, et se penchant 
l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une
baonnette, pas une buffleterie.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le rgent.

--Rien, rpondit Simiane en faisant signe  Ravanne, rien, sinon que je
continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite 
me suivre.

Et  ces mots, tendant la main au rgent, il commena d'escalader le
toit, le tirant aprs lui, tandis que Ravanne poussait 
l'arrire-garde.

 cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des
fugitifs, le charbonnier poussa une maldiction et l'homme au manteau un
cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la chemine.

--Eh! eh! dit le rgent en se mettant  califourchon sur le toit, et en
regardant dans la rue, o, au milieu de la lumire projete par les
fentres du salon restes ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix
hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah ! mais on
dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie
de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service.

--Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied.

--Tournez par la rue Saint-Honor, cria l'homme au manteau. En avant! en
avant!

--C'est bien  nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le rgent, vite de
l'autre ct. En retraite! en retraite!

--Je ne sais  quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture
un pistolet et ajustant le rgent, que je ne le fasse dgringoler comme
une poupe de tir.

--Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arrtant la main, vous
allez nous faire carteler.

--Mais, que faire?

--Attendre qu'ils dgringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou;
ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous mnage cette petite
surprise.

--Oh! quelle ide! Roquefinette.

--Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous plat.

--Vous avez raison, pardon.

--Il n'y a pas de quoi; voyons l'ide.

-- moi,  moi! cria l'homme au manteau en s'lanant dans le passage;
enfonons la porte, et nous le prendrons de l'autre ct, quand ils
sauteront en bas.

Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de
cinq ou six, taient en route pour tourner par la rue Saint-Honor.

--Allons, allons, monseigneur, pas une minute  perdre, dit Simiane,
laiss sur le derrire: Ce n'est pas noble, mais c'est sr.

--Je crois que je les entends dans le passage, dit le rgent; qu'en
penses-tu, Ravanne?

--Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler.

Et tous trois descendirent d'une rapidit gale sur la pente incline du
toit et arrivrent sur la terrasse.

--Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment o Simiane
enjambait dj le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son
chelle de fer.

--Ah! c'est vous, marquise! dit le rgent. Ma foi! vous tes une femme
de secours.

--Sautez par ici, et descendez vite.

Les trois fugitifs sautrent de la terrasse dans la chambre.

--Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran.

--Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit.

--Non pas, non pas, dit le rgent; du train dont ils y vont, marquise,
ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise
d'assaut.

Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux.

Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en tte, et ouvrirent
la porte du jardin. L, ils entendirent les coups dsesprs que ceux
qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer.

--Frappez, frappez, mes bons amis, dit le rgent, courant avec
l'insouciance et la lgret d'un jeune homme vers l'extrmit du
jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne.

--Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, grce  sa longue taille,
avait saut  terre en se pendant par les bras; les voil qui accourent
au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon paule, l, bien;
l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous tes
sauv, vive Dieu!

--L'pe  la main! l'pe  la main! Ravanne, et chargeons cette
canaille, dit le rgent.

--Au nom du ciel! monseigneur, s'cria Simiane en entranant le prince,
suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-tre; mais,
ce que vous voulez faire, c'est de la folie.  moi, Ravanne,  moi!

Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras,
l'entranrent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal,
au moment mme o ceux qui accouraient par la rue de Valois n'taient
qu' vingt pas d'eux, et o la porte du passage tombait sous les efforts
de la seconde troupe; toute la bande runie vint donc se heurter contre
la grille au moment mme o les trois seigneurs la refermaient derrire
eux.

--Messieurs, dit alors le rgent en saluant de la main, car, pour le
chapeau, Dieu sait o il tait rest! je souhaite, pour votre tte, que
tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez  plus
fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant,
bonne nuit.

Et un triple clat de rire acheva de ptrifier les deux conspirateurs,
debout contre la grille,  la tte de leurs compagnons essouffls.

--Il faut que cet homme ait pass un pacte avec Satan! s'cria
d'Harmental.

--Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant 
ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous congdions pas
encore: ce n'est que partie remise. Quant  la somme promise, vous en
avez dj touch moiti; demain, o vous savez, pour le reste. Bonsoir.
Je serai demain au rendez-vous.

Tous ces gens disperss, les deux chefs demeurrent seuls.

--Eh bien! colonel? dit Roquefinette en cartant les jambes et en
regardant d'Harmental entre les deux yeux.

--Eh bien! capitaine, rpondit le chevalier, j'ai bien envie de vous
parler d'une chose.

--De laquelle? demanda Roquefinette.

--C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la tte d'un
coup de pistolet, pour que cette misrable tte soit punie et ne soit
pas reconnue.

--Et pourquoi cela?

--Pourquoi cela? parce qu'en pareille matire, lorsque l'on choue, on
n'est qu'un sot. Que vais-je dire  madame du Maine, maintenant?

--Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon l que vous vous
inquitez! Ah! bien, pardieu! vous tes crnement susceptible, colonel.
Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires
lui-mme? J'aurais bien voulu la voir, votre bgueule, avec ses deux
cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui crvent de peur dans ce
moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons matres du
champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimp aprs
les murs comme des lzards. Tenez, colonel, coutez un vieux renard:
pour tre bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du
courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience.
Mordieu! si j'avais une affaire comme cela  mon compte, je vous rponds
que je la mnerais  bien, moi; et si vous voulez me la repasser un
jour.... Nous causerons de cela.

--Mais,  ma place, demanda le colonel, que diriez-vous  madame du
Maine?

--Ce que je lui dirais! Je lui dirais: Ma princesse, il faut que le
rgent ait t prvenu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que
nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de rous, qui nous
ont donn le change. Alors le prince de Cellamare vous dira: Cher
d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous; madame la duchesse
vous dira: Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous
reste. Le comte de Laval vous donnera une poigne de main, en essayant
aussi de vous faire un compliment qu'il n'achvera pas, vu que, depuis
qu'il a eu la mchoire casse, il n'a pas la langue facile, surtout pour
faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes
de croix; Alberoni jurera  faire trembler le bon Dieu; de cette faon,
vous aurez tout concili, votre amour-propre sera sauv; vous
retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'o je vous conseille de
ne pas sortir d'ici  quelques jours, si vous ne voulez pas tre pendu;
de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire
part des libralits de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre
agrablement et de soutenir mon moral; puis,  la premire occasion nous
rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons
notre revanche.

--Oui, certainement, dit d'Harmental, voil ce qu'un autre ferait; mais
moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes ides, je ne sais pas
mentir.

--Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, rpondit le capitaine; mais
qu'est-ce que j'aperois l-bas? Les baonnettes du guet! Aimable
institution, dit le capitaine, je te reconnais bien l, toujours un
quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous sparer. Adieu,
colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le
passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voil le mien, ajouta-t-il
en tendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Allons, du calme, allez-vous-en  petits pas, pour qu'on ne se doute pas
que vous devriez courir  toutes jambes. La main sur la hanche comme
cela, et en chantant la mre Gaudichon.

Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit
la rue de Valois de la mme allure que le guet, sur lequel il avait cent
pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si
rien ne s'tait pass:

          _Tenons bien la campagne_
          _La France ne vaut rien,_
          _Et les doublons d'Espagne_
          _Sont d'un or trs chrtien._

Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi
tranquille  cette heure qu'elle tait bruyante dix minutes auparavant,
et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fidle  ses
instructions, n'avait pas boug, et qui attendait, portire ouverte,
laquais au marchepied et cocher sur le sige.

-- l'Arsenal, dit le chevalier.

--C'est inutile, rpondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je
sais comment tout s'est pass, moi, puisque je l'ai vu, et j'en
informerai qui de droit; une visite  cette heure serait dangereuse pour
tout le monde.

--Ah! c'est vous, l'abb, dit d'Harmental cherchant  reconnatre
Brigaud sous la livre dont il s'tait affubl.

Eh bien! vous me rendrez un vritable service en portant la parole  ma
place; diable m'emporte si je savais que dire!

--Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous tes un brave et loyal
gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France,
tout serait bientt fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire
des compliments. Montez vite; o faut-il vous mener?

--C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien  pied.

--Montez, c'est plus sr.

D'Harmental monta, et Brigaud, tout habill en valet de pied qu'il
tait, se plaa sans faon prs de lui.

--Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Clry, dit l'abb.

Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, obit aussitt, et, 
l'endroit indiqu, la voiture s'arrta; le chevalier descendit,
s'enfona dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bientt  l'angle de
celle du Temps-Perdu.

Quant  la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard,
roulant sans le moindre bruit, et pareille  un char fantastique qui
n'et point touch la terre.




Chapitre 16


Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire
plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire
que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons
encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon
bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de
Valois et se diriger vers la barrire des Sergents, au moment o
l'artiste en plein air allait commencer sa qute, et que, si on se le
rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun,
traverser attard la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur.

Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, 
ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le
pauvre diable  qui le chevalier d'Harmental tait venu si  propos en
aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce
qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque dtail,
c'est ce qu'tait physiquement, moralement et socialement, ce pauvre
diable.

Si l'on n'a point oubli le peu de choses que nous avons eu jusqu'
prsent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que
c'tait un homme de quarante  quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait,
pass quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'ge, car de ce
moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en gnral il
ne s'est jamais beaucoup occup, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se
coiffe comme il peut, ngligence dont souffrent singulirement ses
grces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre
hros, n'est pas de nature  se faire valoir par lui-mme. Notre
bourgeois tait un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court,
dispos  pousser  l'obsit  mesure qu'il avancerait en ge, et
porteur d'une de ces figures placides o tout, cheveux, sourcils, yeux
et peau, semble de la mme couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, 
dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus
enthousiaste, s'il et cherch  lire sur ce visage quelque haute et
curieuse destine, se serait certes arrt dans son examen ds qu'il et
remont de ses gros yeux bleu faence  son front dprim, ou qu'il et
descendu de ses lvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son
double menton. Alors il et compris qu'il avait sous les yeux une de ces
ttes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions,
bonnes ou mauvaises, ont respect la fracheur, et qui n'ont jamais
ballott dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de
quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants.

Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses  demi, avait
sign l'original dont nous venons d'offrir la copie  nos lecteurs du
nom caractristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui
avaient pu apprcier la profonde nullit d'esprit et les excellentes
qualits de coeur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom
patronymique qu'il avait reu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient
tout simplement le bonhomme Buvat.

Ds sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une rpugnance
marque pour toute espce d'tude, manifesta une vocation toute
particulire pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au
collge des Oratoriens, o sa mre l'envoyait gratis, avec des thmes et
des versions fourmillant de fautes, mais crits avec une nettet, une
rgularit, une propret, qui faisaient plaisir  voir. Il en rsultait
que le petit Buvat recevait rgulirement tous les jours le fouet pour
la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'criture pour
l'habilet de sa main.  quinze ans, il passa de l'pitome sacrae qu'il
avait recommenc cinq fois,  l'pitome Graecae; mais ds les premires
versions, les professeurs s'aperurent que le saut qu'ils venaient de
faire faire  leur lve tait trop fort pour lui, et ils le remirent
pour la sixime fois  l'pitome sacrae.

Tout passif qu'il paraissait tre  l'extrieur, le jeune Buvat ne
manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout
pleurant chez sa mre, se plaignit  elle de l'injustice qui lui avait
t faite, et dclara dans sa douleur une chose qu'il s'tait bien gard
d'avouer jusque-l: c'est qu'il y avait  son cole des enfants de dix
ans plus avancs que lui. Madame veuve Buvat, qui tait une commre, et
qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement
peints, ce qui lui suffisait  elle pour croire qu'il n'y avait rien  y
redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pres. Ceux-ci lui
rpondirent que son fils tait un bon enfant, incapable d'une mauvaise
pense vis--vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades,
mais qu'il tait en mme temps d'une si formidable btise, qu'ils lui
conseillaient de dvelopper, en le faisant matre d'criture, le seul
talent dont il part que la nature, dans son avarice envers lui, et
consenti  le douer.

Ce conseil fut un trait de lumire pour madame Buvat. Elle comprit que
de cette faon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immdiat:
elle revint donc  la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux
plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit
qu'un moyen d'chapper  la fustigation et aux frules qu'il recevait
tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la rcompense
relie en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les
ouvertures de madame sa mre avec la plus grande joie, lui promit
qu'avant six mois il serait le premier matre d'criture de la capitale,
et, le jour mme, aprs avoir, de ses petites conomies, achet un canif
 quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il
se mit  l'oeuvre.

Les bons oratoriens ne s'taient pas tromps sur la vritable vocation
du jeune Buvat: la calligraphie tait chez lui un art qui arrivait
presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille
et une Nuits, il crivait six sortes d'critures, et imitait au trait
toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un
an, il avait fait de tels progrs, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait
lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit,
et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce
temps il avait accompli un chef-d'oeuvre: ce n'tait pas une simple
pancarte, c'tait un vritable tableau reprsentant la Cration du monde
en pleins et en dlis, divise  peu prs comme la Transfiguration de
Raphal. Dans la partie du haut, consacre  l'den, le Pre ternel
tirait ve du ct d'Adam endormi, entour des animaux que la noblesse
de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le
chien. Au bas tait la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait
nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait  sa surface
un superbe vaisseau  trois ponts. Des deux cts, des arbres chargs
d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en
communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans
l'intervalle laiss libre par toutes ces belles choses s'lanait dans
la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six critures
diffrentes, l'adverbe impitoyablement.

Cette fois, l'artiste ne fut point tromp dans son attente. Le tableau
produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours aprs, le jeune
Buvat avait cinq coliers et deux colires.

Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, aprs quelques annes
encore passes dans une aisance suprieure  celle qu'elle avait jamais
eue, mme du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir
parfaitement rassure sur l'avenir de monsieur son fils.

Quant  lui, aprs avoir convenablement pleur madame sa mre, il
poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement rgle qu'il pouvait
affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqu sur la
veille. Il arriva ainsi  l'ge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant
travers, dans le calme ternel de son innocente et vertueuse bonhomie,
cette poque orageuse de l'existence.

Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une
action sublime, et qu'il la fit instinctivement, navement et bonnement,
comme tout ce qu'il faisait. Peut-tre un homme d'esprit et-il pass
prs d'elle sans la voir, ou et-il dtourn la tte en la voyant.

Il y avait alors au premier tage de la maison n 6 de la rue des
Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune mnage
qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante
avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire
que les deux poux avaient l'air d'tre ns l'un pour l'autre. Le mari
tait un homme de trente-quatre  trente-cinq ans, d'origine
mridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint
basan, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher,
tait fils d'un ancien chef cvenol qui avait t forc de se faire
catholique ainsi que toute sa famille, lors des perscutions de M. de
Bville, et, moiti par opposition, moiti parce que la jeunesse cherche
les jeunes gens, il tait entr, aprs avoir fait ses preuves comme
cuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel,  cette poque
justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne
prcdente  la bataille de Steinkerque, o le prince avait fait ses
premires armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville,
son prdcesseur, qui avait t tu lors de cette belle charge de la
maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait
dcid de la victoire.

L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arriv, monsieur
de Luxembourg rappela  lui tous ces beaux officiers qui partageaient
semestriellement,  cette poque, leur vie entre la guerre et les
plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent  tirer une pe que
la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des
premiers  se rendre  cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa
maison militaire.

La grande journe de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme
d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea 
sa tte, mais si profondment, que, dans ses diffrentes charges, il
resta cinq fois  peu prs seul au milieu d'ennemis.  la cinquime
fois, il n'avait prs de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait 
peine, mais au coup d'oeil rapide qu'il changea avec lui, il reconnut
que c'tait un de ces coeurs sur lesquels il pouvait compter, et, au
lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui
l'avait reconnu, il lui cassa la tte d'un coup de pistolet. Au mme
instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du
prince, et dont l'autre s'amortit sur la poigne de son pe; mais 
peine ces deux coups de feu taient-ils partis, que ceux qui les avaient
tirs tombrent presque simultanment, renverss par le compagnon du
prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une
dcharge gnrale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent
heureusement, ou plutt miraculeusement, atteints par aucune balle;
seulement le cheval du prince, bless mortellement  la tte, s'abattit
sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitt  bas du sien
et le lui offrit. Le prince fit quelques difficults d'accepter ce
service, qui pouvait coter si cher  celui qui le lui rendait; mais le
jeune homme, qui tait grand et fort pensant que ce n'tait pas le
moment d'changer des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon
gr mal gr, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait
avec un dtachement de chevau-lgers, pntra jusqu' lui juste au
moment o, malgr leur courage, le prince et son compagnon allaient tre
tus ou pris. Tous deux taient sans blessures, quoique le prince et
reu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la
main  son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique
sa figure lui ft connue, il tait depuis si peu de temps  son service
qu'il ne se rappelait mme pas son nom. Le jeune homme lui rpondit
qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplac prs de lui,
comme cuyer, la Neuville, tu  Steinkerque.

Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:--Messieurs, leur
dit le prince, c'est vous qui m'avez empch d'tre pris; mais,
ajouta-t-il en montrant du Rocher, voil celui qui m'a empch d'tre
tu.

 la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son
premier cuyer, et, trois ans aprs, ayant toujours conserv pour lui
l'affection reconnaissante qu'il lui avait voue, il le maria avec une
jeune personne dont il tait amoureux et de la dot de laquelle il se
chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'tait encore
qu'un jeune homme  cette poque, la dot ne dut pas tre bien forte,
mais en change il se chargea de l'avancement de son protg.

Cette jeune personne tait d'origine anglaise: sa mre avait accompagn
Madame Henriette en France, lorsqu'elle tait venue pouser Monsieur, et
aprs l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'ffiat,
elle tait passe dame d'atours au service de la grande dauphine; mais
en 1690, la grande dauphine tant morte, et l'Anglaise, dans sa fiert
tout insulaire n'ayant pas voulu rester prs de mademoiselle Choin, elle
s'tait retire dans une petite maison de campagne, qu'elle louait prs
de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout entire  l'ducation de sa petite
Clarice, employant  cette ducation la rente viagre qu'elle tenait de
la munificence du grand dauphin. Ce fut l que dans les voyages du duc
de Chartres  Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune
fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons
dit, le maria vers 1697.

C'taient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir 
voir, qui occupaient le premier tage de la maison n 6 de la rue des
Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde.

Les jeunes poux avaient eu tout d'abord un fils, dont, ds l'ge de
quatre ans, l'ducation calligraphique fut confie  Buvat. Le jeune
lve faisait dj les progrs les plus satisfaisants, lorsqu'il fut
tout  coup enlev par la rougeole. Le dsespoir des parents fut grand,
comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus
sincrement que son colier annonait les plus heureuses dispositions.
Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un tranger, les attacha
 lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir prcaire qui
attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son
influence pour lui faire obtenir une place  la Bibliothque. Buvat
bondit de joie  l'ide de devenir fonctionnaire public. Le mme jour la
demande fut crite de sa plus belle criture; le premier cuyer
l'apostilla chaudement, et, un mois aprs, Buvat reut un brevet
d'employ  la bibliothque royale, section des manuscrits aux
appointements de neuf cents livres.

 compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui
inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses coliers et ses
colires, et s'adonna tout entier  la confection des tiquettes. Neuf
cents livres, assures jusqu' la fin de sa vie, taient une vritable
fortune, et le digne crivain, grce  la munificence royale, commena
de couler des jours fils d'or et de soie, promettant toujours  ses
bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un
autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait  crire. De leur ct,
les pauvres parents dsiraient fort donner ce surcrot d'occupation au
digne crivain. Dieu exaua leur dsir. Vers la fin de l'anne 1702,
Clarice accoucha d'une fille.

Ce fut une trs grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait
pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec
les mains, et chantant  tue-tte le refrain de sa chanson favorite:
Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-l, pour la premire
fois depuis qu'il avait t nomm, c'est--dire depuis deux ans, il
n'arriva  son bureau qu' dix heures un quart au lieu de dix heures
prcises. Un surnumraire, qui le croyait mort, avait demand sa place.

La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait dj lui
faire faire des btons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une
chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde 
lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle et deux ou
trois ans. Il se rsigna; mais, en attendant, il lui prpara des
exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la
satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la
premire plume qu'elle et touche.

On tait arriv au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu
duc d'Orlans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement
en Espagne, o il devait conduire des troupes au marchal de Berwick.
Des ordres furent aussitt donns  toute sa maison militaire de se
tenir prte pour le 5 mars. Comme premier cuyer, Albert devait
ncessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre
temps l'et combl de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car
la sant de Clarice commenait  inspirer de vives inquitudes, et le
mdecin avait laiss chapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que
Clarice se sentt elle-mme gravement attaque, soit, chose plus
naturelle encore, qu'elle craignt tout simplement pour son mari,
l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-mme ne put
s'empcher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleurrent
parce qu'ils voyaient pleurer.

Le 5 mai arriva: c'tait le jour fix pour le dpart. Malgr sa douleur,
Clarice s'tait occupe elle-mme des quipages de son mari, et avait
voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au
milieu de ses larmes, un clair d'orgueilleuse joie illumina son visage,
lorsqu'elle vit Albert dans son lgant uniforme et sur son beau cheval
de bataille. Quant  Albert, il tait plein d'orgueil et de fiert. La
pauvre femme sourit tristement  ses rves d'avenir; mais, pour ne pas
l'attrister dans ce moment suprme, elle renferma son chagrin dans son
coeur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et
peut-tre aussi celles qu'elle avait pour elle-mme, elle fut la
premire  lui dire de penser non pas  elle, mais  son honneur.

Le duc d'Orlans et son corps d'arme entrrent en Catalogne dans les
premiers jours d'avril, et s'avancrent aussitt  marches forces 
travers l'Aragon. En arrivant  Segorbe, le duc apprit que le marchal
de Berwick s'apprtait  donner une bataille dcisive, et, dans le dsir
qu'il avait d'arriver  temps pour y prendre part, il expdia Albert en
courrier; avec mission de dire au marchal que le duc d'Orlans arrivait
 son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait
pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert
partit; mais, gar dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il
ne prcda l'arme que d'un jour et arriva au camp du marchal de
Berwick au moment mme o il allait engager le combat. Albert se fit
indiquer la position qu'occupait en personne le marchal; on lui montra
 la gauche de l'arme, sur un petit mamelon d'o l'on dcouvrait toute
la plaine, le duc de Berwick au milieu de son tat major. Albert mit son
cheval au galop et piqua droit sur lui.

Le messager se fit reconnatre au marchal, et lui exposa la cause de sa
mission. Le marchal, pour toute rponse, lui montra le champ de
bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il
avait vu. Mais Albert avait respir l'odeur de la poudre, et ne voulait
point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui
donner du moins la nouvelle de la victoire. Le marchal y consentit. En
ce moment, une charge de dragons ayant paru ncessaire au gnral en
chef, il commanda  un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre
de charger. Le jeune homme partit au galop, mais  peine avait-il
franchi le tiers de la distance qui sparait le mamelon de la position
occupe par ce rgiment qu'il eut la tte emporte par un boulet de
canon. Il n'tait pas encore tomb des triers, qu'Albert, saisissant
cette occasion de prendre part  la bataille, lana son cheval  son
tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le
marchal, tira son pe et chargea en tte du rgiment.

Cette charge fut une des plus brillantes de la journe, et elle
s'enfona si profondment au coeur des impriaux qu'elle commena
d'branler l'ennemi. Le marchal, malgr lui, avait suivi des yeux, au
milieu de la mle, ce jeune officier qu'il pouvait reconnatre  son
uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte
corps  corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant,
quand le rgiment fut en fuite, il vit revenir Albert  lui, tenant sa
conqute dans ses bras. Arriv devant le marchal, il jeta le drapeau 
ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce
fut une gorge de sang qui vint sur ses lvres. Le marchal le vit
chanceler sur ses arons, et s'avana pour le soutenir; mais, avant
qu'il et pu lui porter secours, Albert tait tomb: une balle lui avait
travers la poitrine.

Le marchal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme tait
mort sur le drapeau qu'il venait de conqurir.




Chapitre 17


Le duc d'Orlans arriva le lendemain de la bataille; il regretta Albert
comme on regrette un homme de coeur, mais, aprs tout, il tait mort de
la mort du brave, il tait mort au milieu d'une victoire, il tait mort
sur le drapeau qu'il avait conquis: que pouvait demander de plus un
Franais, un soldat, un gentilhomme?

Le duc d'Orlans voulut crire de sa main  la pauvre veuve. Si quelque
chose pouvait consoler une femme de la mort de son mari, ce serait sans
doute une pareille lettre. Mais la pauvre Clarice ne vit qu'une chose,
c'est qu'elle n'avait plus d'poux et que sa Bathilde n'avait plus de
pre.

 quatre heures, Buvat rentra de la Bibliothque; on lui dit que Clarice
le demandait: il descendit aussitt. La pauvre femme ne pleurait pas;
elle tait atterre, sans larmes, sans paroles; ses yeux taient fixes
et caves comme ceux d'une folle. Quand Buvat entra, elle ne se tourna
pas vers lui, elle ne tourna pas la tte, elle se contenta d'tendre la
main de son ct et de lui prsenter la lettre.

Buvat regarda  droite et  gauche d'un air tout hbt pour deviner de
quoi il tait question; puis, voyant que rien ne pouvait diriger ses
conjectures, il reporta ses yeux sur le papier, et lut  haute voix:

Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi. Ni la France ni
moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous deux vos dbiteurs.

Votre affectionn,

Philippe d'Orlans.

--Comment! s'cria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur
du Rocher?... pas possible!

--Papa est mort? dit en s'approchant de sa mre la petite Bathilde, qui
jouait dans un coin avec sa poupe. Maman, est-ce que c'est vrai que
papa est mort?

--Hlas! hlas! oui, ma chre enfant, s'cria Clarice retrouvant tout 
la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que
trop vrai! Oh!

Malheureuses que nous sommes!

--Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes
ressources consolatrices, il ne faut pas vous dsoler ainsi; c'est
peut-tre une fausse nouvelle.

--Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orlans lui-mme? s'cria
la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton pre est mort. Pleure,
pleure, ma fille! peut-tre qu'en voyant tes larmes Dieu aura piti de
toi.

Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que
Buvat en sentit sa propre poitrine comme dchire: mais son effroi fut
bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le
mouchoir qu'elle avait approch de sa bouche. Alors il comprit que le
malheur qui venait de lui arriver n'tait peut-tre pas le plus grand
qui menat la petite Bathilde.

L'appartement qu'occupait Clarice tait devenu dsormais trop grand pour
elle; personne ne s'tonna donc de la voir le quitter pour en prendre un
plus petit au second.

Outre la douleur qui, chez Clarice, avait ananti toutes ses autres
facults, il y a dans tout noble coeur une certaine rpugnance 
solliciter, mme de la patrie, la rcompense du sang vers pour elle,
surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'tait celui d'Albert. La
pauvre veuve hsita donc  se prsenter au ministre de la guerre pour
faire valoir ses droits. Il en rsulta qu'au bout de trois mois, quand
elle put prendre sur elle de faire les premires dmarches, la prise de
Requena et celle de Saragosse avaient dj fait oublier la bataille
d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrtaire du ministre
lui rpondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout
obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice
regarda dans une glace son visage maigri, et sourit
tristement.--Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en
conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.

Il rsulta de cet chec que Clarice quitta son logement du second pour
prendre deux petites chambres au troisime. La pauvre veuve n'avait
d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui
avait donne le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les
quipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait tait
beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'tonna donc point que Clarice
vendt le superflu de ses meubles.

On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orlans, et
Clarice comptait sur ce retour pour amliorer sa situation; mais, contre
toutes les habitudes stratgiques de cette poque, l'arme, au lieu de
prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit
qu'au lieu de se prparer  revenir, le duc d'Orlans se prparait 
mettre le sige devant Lrida. Or, en 1647, le grand Cond lui-mme
avait chou devant Lrida, et le nouveau sige, en supposant mme qu'il
et une bonne issue, promettait de traner effroyablement en longueur.

Clarice risqua quelques nouvelles dmarches: cette fois on avait dj
oubli jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours  la lettre
du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui rpondit
qu'aprs le sige de Lrida, le duc d'Orlans ne pouvait manquer de
revenir: force fut donc  la pauvre veuve de prendre encore patience.

Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde
en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles,
ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite
Bathilde, et un lit pour elle.

Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces dmnagements
successifs, et quoiqu'il n'et pas l'esprit trs subtil, il ne lui avait
pas t difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui
tait un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites conomies
qu'il avait grande envie de mettre  la disposition de sa voisine; mais
comme,  mesure que la misre de Clarice devenait plus grande, sa fiert
grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille
offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau
qui renfermait toute sa fortune, c'est--dire cinquante ou soixante
louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau  moiti
tir de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout 
fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller 
son bureau, ayant rencontr le propritaire qui faisait sa tourne
trimestrielle, et ayant devin que la visite qu'il comptait faire  sa
voisine, avec sa scrupuleuse ponctualit allait, malgr l'exigut de la
somme, la mettre peut-tre dans un grand embarras, il fit entrer le
propritaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui
avait remis l'argent, afin qu'il retirt les deux quittances en mme
temps. Le propritaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un
retard du ct de sa locataire, ne s'inquita point de quelle part lui
venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et
continua sa tourne.

Il faut dire aussi que, dans la navet de son me Buvat fut tourment
de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours
sans oser se prsenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y
revint, il la trouva toute affecte de ce qu'elle croyait un acte
d'indiffrence de sa part. De son ct, Buvat trouva Clarice si fort
change encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la
tte et en s'essuyant les yeux, et que, pour la premire fois peut-tre,
il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait
l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:

          _Laissez-moi aller_
          _Laissez-moi jouer, etc._

Ce qui tait une preuve de bien triste et bien profonde proccupation.

Les derniers jours de l'hiver s'coulrent et apportrent en passant la
nouvelle de la reddition de Lrida, mais en mme temps on apprit que le
jeune et infatigable gnral s'apprtait  assiger Tortose. Ce fut le
dernier coup port  la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps
allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait
le duc  l'arme.

Les forces lui manqurent, et elle fut oblige de s'aliter.

La position de Clarice tait affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa
maladie, elle sentait qu'elle tait mortelle, et elle n'avait personne
au monde  qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la
mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas mme la
pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa tte. Son mari n'avait
que des parents loigns, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter
la piti. Quant  sa famille  elle, ne en France, o sa mre tait
morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y
et-il quelque espoir de ce ct, elle n'avait plus le temps d'y
recourir. La mort venait.

Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitt Clarice dvore par
la fivre, l'entendit gmir si profondment, qu'il sauta  bas de son
lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arriv  la
porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait  sanglots et priait
 haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'veilla et appela sa
mre. Clarice renfona ses larmes, alla prendre son enfant dans son
berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit rpter tout ce
qu'elle savait de prires, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait
s'crier d'une voix douloureuse:  mon Dieu! mon Dieu! coutez mon
pauvre enfant! Il y avait dans cette scne nocturne d'un enfant  peine
hors du berceau et d'une mre  moiti dans la tombe, s'adressant tous
deux au Seigneur comme  leur seul et unique soutien, au milieu du
silence de la nuit, quelque chose de si profondment triste que le bon
Buvat tomba  genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait
offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais
que du moins elle ne serait pas abandonne. Dieu avait entendu la double
prire qui avait mont vers lui, et il l'exauait.

Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait
jamais os faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne
grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit
tout bas:--Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore
de bonnes gens sur la terre.--La petite fille alors lui jeta les bras
autour du cou et l'embrassa  son tour. Buvat sentit que des larmes lui
venaient aux yeux, et comme il avait entendu rpter maintes fois qu'il
ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inquiter, il tira
sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler
l'motion:--Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je
m'en aille. Adieu, madame du Rocher.

Sur l'escalier, il rencontra le mdecin et lui demanda ce qu'il pensait
de la malade. Comme c'tait un mdecin qui venait par charit, et qu'il
ne se croyait pas oblig d'avoir des mnagements, attendu qu'on ne les
lui payait pas, il rpondit que dans trois jours elle serait morte.

En rentrant  quatre heures, Buvat trouva la maison en moi. En
descendant de chez Clarice, le mdecin avait dit qu'il fallait appeler
le viatique. On avait donc t prvenir le cur, et le cur tait venu,
avait mont l'escalier, prcd du sacristain et de sa sonnette, et sans
prparation aucune, il tait entr dans la chambre de la malade. Clarice
l'avait reu comme on reoit le Seigneur, c'est--dire les mains jointes
et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas
moins t terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui
tait arriv: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la
porte de la chambre encombrs de toutes les commres du quartier, qui
avaient comme c'tait l'habitude  cette poque, suivi le
saint-sacrement. Autour du lit o tait tendue la mourante, dj si
ple et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses
yeux, on et pu la prendre pour une statue de marbre couche sur un
tombeau, les prtres chantaient les prires des agonisants, et, dans un
coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait spare de sa mre,
afin que la malade ne ft point distraite pendant l'accomplissement de
son dernier acte de religion, tait blottie, n'osant ni crier ni
pleurer, tout effraye de voir tant de monde qu'elle ne connaissait
point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien.
Aussi, ds qu'elle aperut Buvat, l'enfant courut  lui, comme  la
seule personne qu'elle connt au milieu de cette funbre assemble.
Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle prs du lit
de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la
terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son ternelle prire
d'envoyer un protecteur  sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du
seul ami qu'elle se connt au monde. Avec ce regard perant des
moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce coeur pur et dvou, et elle
y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas os lui dire; car elle se
souleva sur son sant, lui tendit la main en jetant un cri de
reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si
elle avait puis les dernires forces de sa vie dans cet lan maternel,
elle retomba vanouie sur son lit.

La crmonie religieuse tant termine, les prtres se retirrent
d'abord; les dvotes les suivirent, les indiffrents et les curieux
sortirent les derniers. De ce nombre taient plusieurs femmes. Buvat
leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses
connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se prsenta aussitt,
assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les
vertus requises pour exercer cet honorable tat, mais que, justement 
cause de cette runion de qualits, elle avait l'habitude de se faire
payer huit jours d'avance, attendu qu'elle tait fort courue dans le
quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait  ces huit jours; elle
rpondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que
la pauvre dame ne paraissait pas trs fortune, elle se contenterait de
douze. Buvat, qui avait justement touch son mois le jour mme, tira
deux cus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui et
demand le double qu'il l'et donn galement; aussi cette gnrosit
inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes
n'taient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai
qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours,
lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humilis lui
cherchent une cause impure ou intresse!

Clarice tait toujours vanouie. La garde entra aussitt en fonctions,
en lui faisant,  dfaut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira.
Quant  la petite Bathilde, on lui avait dit que sa mre dormait. La
pauvre enfant ne connaissait pas encore la diffrence qu'il y avait
entre le sommeil et la mort, et elle s'tait remise  jouer dans un coin
avec sa poupe.

Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la
malade tait sortie de son vanouissement, mais quoiqu'elle et les yeux
ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnatre
encore, car, ds qu'elle l'aperut, elle joignit les mains et se mit 
prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais
l'effort qu'il fallait qu'elle ft tait sans doute trop grand pour sa
faiblesse, car elle poussa un gmissement et retomba de nouveau sans
mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tte, et approchant de la
malade:--Il est bien, votre oreiller, ma petite mre, lui dit-elle, il
ne faut pas le dranger. Puis, se retournant vers Buvat:--Ah! les
malades, ajouta-t-elle en haussant les paules, ne m'en parlez pas! a
se figure toujours que a a quelque chose qui les gne.

C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.

Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde
s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les
lvres d'un cordial de son invention, qu'elle tait alle chercher chez
le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la
mre et l'enfant  la garde, et sortit.

Le lendemain matin la malade tait plus mal encore; car, quoiqu'elle et
les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnatre personne autre que sa
fille, qu'on avait couche prs d'elle sur le lit, et dont elle avait
pris la petite main qu'elle ne voulait plus lcher. De son ct
l'enfant, comme si elle sentait que c'tait la dernire treinte
maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperut son bon ami,
elle lui dit seulement:

--Elle dort, maman, elle dort.

Il sembla alors  Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle
entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait
tre aussi bien un frisson nerveux. Il demanda  la garde si la malade
avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tte en disant:

--Pourquoi faire? a serait de l'argent jet  l'eau: ces gueux
d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!

Buvat aurait bien voulu rester prs de Clarice, car il voyait qu'elle ne
devait plus avoir que bien peu de temps  vivre; mais il n'aurait jamais
eu l'ide,  moins d'tre mourant lui-mme, qu'il pt manquer un seul
jour d'aller  son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si
triste et si accabl, que le roi ne gagna pas grand-chose  sa prsence.
On remarqua mme avec tonnement, ce jour-l, que Buvat n'attendit pas
que quatre heures fussent sonnes pour dnouer les cordons des fausses
manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et
qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit.
Le surnumraire qui avait dj demand sa place le regarda s'en aller,
puis, quand il eut referm la porte:

--Eh bien!  la bonne heure, dit-il assez haut pour tre entendu du
chef, en voil un qui se la passe douce!

Les pressentiments de Buvat furent confirms: en arrivant  la maison,
il demanda  la portire comment allait Clarice.

--Ah! Dieu merci! rpondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle
ne souffre plus.

--Elle est morte! s'cria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur
celui qui l'entend ce mot terrible.

--Il y a trois quarts d'heure  peu prs, rpondit la portire; et elle
se remit  remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une
petite chanson qu'elle avait interrompue pour rpondre  Buvat.

Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une  une, s'arrtant
 chaque tage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier
o taient sa chambre et celle de Clarice, il fut oblig de s'appuyer au
mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue
d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le
plus matre de lui-mme subit l'impression. Aussi tait-il l, muet,
immobile, hsitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite
Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et
cela lui rendit quelque courage. Cependant, arriv  la porte, il
s'arrta encore, mais alors il entendit plus distinctement les
gmissements de la petite fille.

--Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupe par les larmes;
maman; rveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?

Puis l'enfant venait  la porte, et frappant avec sa petite main:

--Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!

Buvat ne comprenait pas qu'on n'et pas emport l'enfant quelque part,
aussitt que sa mre tait morte, et la piti profonde que lui inspira
la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pnible qui l'avait arrt
un instant, il porta la main  la serrure pour ouvrir la porte. La porte
tait ferme. En ce moment il entendit la portire qui l'appelait; il
courut  l'escalier et lui demanda o tait la clef.

--Eh bien! c'est justement cela, rpondit la portire; regardez donc,
que je suis bte! j'ai oubli de vous la donner en passant, moi!

Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.

--Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.

--C'est le propritaire qui l'y a dpose, aprs avoir fait enlever les
meubles, rpondit la portire.

--Comment! enlever les meubles! s'cria Buvat.

--Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'tait pas
riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros  parier qu'elle
doit de tous les cts. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le
propritaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a
plus besoin de meubles, la pauvre chre femme!

--Mais la garde, qu'est-elle devenue?

--Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est alle. Son affaire
tait finie; elle viendra l'ensevelir pour un cu, si vous voulez. C'est
ordinairement les portires qui ont ce petit boni-l; mais moi, je ne
puis pas: je suis trop sensible.

Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'tait pass. Il monta aussi
rapidement cette fois qu'il tait mont lentement la premire. La main
lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la
clef tourna et la porte s'ouvrit.

Clarice tait tendue  terre sur la paillasse de son lit, au milieu de
la chambre toute dmeuble. Un mauvais drap avait t jet sur elle et
avait d la cacher tout entire, mais la petite Bathilde l'avait rabattu
pour chercher le visage de sa mre, qu'elle embrassait au moment o
Buvat entrait.

--Ah! bon ami, bon ami, s'cria l'enfant, rveille donc ma petite
maman, qui veut toujours dormir; rveille-la, je t'en prie.

Et l'enfant courait  Buvat, qui regardait de la porte ce triste
spectacle.

Buvat conduisit Bathilde prs du cadavre.

--Embrasse une dernire fois ta mre, pauvre enfant, lui dit-il.

L'enfant obit.

--Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu
la rveillera.

Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se
laissa faire sans rsistance, comme si elle et compris sa faiblesse et
son isolement.

Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlev jusqu'au
berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller
faire la dclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prvenir
l'administration des pompes funbres.

Lorsqu'il revint la portire lui remit un papier que la garde avait
trouv dans la main de Clarice en l'ensevelissant.

Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orlans.

C'tait le seul hritage que la pauvre mre avait laiss  sa fille




Chapitre 18


En allant faire sa dclaration au commissaire du quartier, et ses
arrangements avec les pompes funbres, Buvat s'tait encore occup de
chercher une femme qui pt prendre soin de la petite Bathilde, fonctions
dont il ne pouvait se charger lui-mme, d'abord parce qu'il tait dans
la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce
que, allant  son bureau pendant six heures de la journe, il tait
impossible que l'enfant demeurt seule en son absence. Heureusement il
avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'tait une bonne femme de
trente-cinq  trente-huit ans  peu prs, qui tait reste au service de
feue madame Buvat pendant les trois dernires annes de sa vie, et dont,
pendant ces trois ans il avait pu apprcier les bonnes qualits. Il fut
convenu avec Nanette, c'tait le nom de la bonne femme, qu'elle logerait
dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde,
et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.

Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat,
en lui faisant un mnage,  lui qui avait toujours vcu en garon, et
mang en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde,
devenue trop troite pour le surcrot d'existences attaches dsormais 
la sienne; et ds le lendemain matin il se mit en qute d'un autre
logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort  ne pas
s'loigner de la bibliothque du roi, afin, quelque temps qu'il ft, d'y
arriver sans trop de dsagrment; c'tait un appartement compos de deux
chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrta sance tenante,
donna le denier  Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles
qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de
Nanette, et le soir mme,  son retour du bureau, le dmnagement fut
opr.

Le lendemain, qui tait un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu,
si bien que Buvat n'eut pas mme besoin, pour rendre les derniers
devoirs  sa voisine, de demander un cong d'un jour  son chef. Pendant
une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda  chaque instant sa
maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apport, pour la
consoler, force jolis joujoux, elle commena  parler moins souvent de
sa mre, et comme on lui avait dit qu'elle tait partie pour rejoindre
son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils
reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui spare nos premires
annes du reste de notre vie s'paissit peu  peu, et Bathilde les
oublia jusqu'au jour o la jeune fille, sachant enfin ce que c'tait que
d'tre orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses
souvenirs d'enfant.

Buvat avait donn la plus belle des deux chambres  Bathilde; il avait
gard l'autre pour lui, et avait relgu Nanette dans le cabinet. Cette
Nanette tait une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine,
tricotait d'une manire remarquable, et filait comme la sainte Vierge.
Mais, malgr ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui
taient loin de suffire  l'ducation d'une jeune fille, et que, quand
Bathilde aurait un magnifique point d'criture, connatrait ses cinq
rgles, aurait appris  coudre et  filer, elle ne saurait juste que la
moiti de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisag
l'obligation dont il s'tait charg dans toute son tendue; c'tait une
de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le coeur, et il
avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en
serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il rsolut donc de lui
donner une ducation conforme, non pas  sa situation prsente, mais au
nom qu'elle portait.

Et, pour prendre cette rsolution, Buvat avait fait un raisonnement bien
simple: c'est qu'il devait sa place  Albert, et que par consquent le
revenu de cette place appartenait  Bathilde. Voici comment il divisait
ses neuf cents livres d'appointements annuels:

Quatre cent cinquante livres pour les matres de musique, de dessin et
de danse.

Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.

Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se marit quatorze
ans plus tard, c'est--dire  dix-huit ans, l'intrt et le capital
runis se monteraient, le jour de son mariage,  quelque chose comme
neuf ou dix mille livres. Ce n'tait pas grand-chose, Buvat le savait
bien, et il en tait fort pein, mais il avait eu beau se creuser
l'esprit, il n'avait pas trouv moyen de faire mieux.

Quant  la nourriture commune, au paiement du loyer,  l'entretien de
Bathilde,  son entretien  lui et aux gages de Nanette, il y ferait
face en se remettant  donner des leons d'criture et en faisant des
copies.  cet effet, il se lverait  cinq heures du matin et se
coucherait  dix heures du soir. Ce serait tout bnfice, car, grce 
ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures
tous les jours.

Dieu bnit d'abord ces saintes rsolutions: ni les leons ni les copies
ne manqurent  Buvat, et comme deux annes s'coulrent avant que
Bathilde et termin l'ducation premire dont il s'tait charg
lui-mme, il put ajouter neuf cents livres  son petit trsor et placer
neuf cents livres sur la tte de Bathilde.

 six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement  cet ge les filles
des plus nobles et des plus riches maisons c'est--dire matre de danse,
matre de musique et matre de dessin.

Au reste, c'tait tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette
charmante enfant, car elle paraissait avoir reu de Dieu une de ces
heureuses organisations dont l'aptitude fait croire  un monde
antrieur, tant ceux qui en sont dous semblent non pas apprendre une
chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oublie. Quant  sa jeune
beaut, qui donnait de si magnifiques esprances, elle tenait tout ce
qu'elle avait promis.

Aussi Buvat tait-il bien heureux toute la semaine quand aprs chaque
leon il recevait les compliments des matres, et bien fier lorsque le
dimanche, aprs avoir pass l'habit saumon, la culotte de velours noir
et les bas chins, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en
allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'tait ordinairement
vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'tait l le
rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait t autrefois un grand
amateur de ce jeu. En cessant d'tre acteur, il tait devenu juge. 
chaque contestation qui s'levait, c'tait  lui qu'on en appelait, et
c'tait une justice  lui rendre, il avait le coup d'oeil si exact, qu'
la premire vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus
proche du cochonnet. Aussi ses jugements taient-ils sans appel et
respects et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait 
Vincennes.

Mais encore, il faut le dire  sa louange, sa prdilection pour cette
promenade n'tait pas ne d'un sentiment goste: cette promenade
conduisait en mme temps aux marais de la Grange-Batelire, dont les
eaux sombres et moires attiraient un grand nombre de ces demoiselles
aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir 
poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde
tait de courir, son rseau vert  la main, ses beaux cheveux blonds
flottant au vent, aprs les papillons et les demoiselles. Il en
rsultait bien,  cause de la disposition du terrain, quelques petits
accidents  sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amust, Buvat
passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc,
c'tait l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour,
mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les paules et en
disant:--Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et
comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle
pratiquait elle-mme dans l'occasion, elle se rendait ordinairement  la
moralit de celui-l.

Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'tait que les jours de grande
fte, que Buvat consentait,  la requte de la petite Bathilde, qui
voulait voir de prs les moulins  vent,  pousser jusqu' Montmartre.
Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dner destin
 tre mang sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lanait bravement dans
le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait  droite
le cimetire Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on
franchissait la barrire, et l'on gravissait le chemin de Montmartre,
lanc comme un ruban entre les prs verts et les Briolets.

Ce jour-l on ne rentrait qu' huit heures du soir; mais aussi, depuis
la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de
Buvat.

Les choses allrent ainsi jusqu'en l'an de grce 1712, poque  laquelle
le grand roi se trouva si gn dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de
se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employs. Buvat fut
averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annona
un beau matin, comme il se prsentait pour toucher son mois, qu'il n'y
avait pas d'argent  la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout
bahi: il ne lui tait jamais venu  l'ide que le roi pt manquer
d'argent. Il ne s'inquita donc pas autrement de cette rponse,
convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et
il s'en revint  son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:

          _Laissez-moi aller,_
          _Laissez-moi jouer, etc._

--Pardieu! lui dit le surnumraire, qui, aprs sept ans d'attente tait
enfin pass employ le premier du mois prcdent, il faut que vous ayez
le coeur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.

--Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?

--Je veux dire que vous ne venez peut-tre pas de la caisse?

--Si fait, j'en viens.

--Et on vous a pay?

--Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.

--Et que pensez-vous de cela?

--Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois
ensemble.

--Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray,
reprit l'employ en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous
payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le pre Buvat!

--C'est ce que nous verrons l'autre mois, rpondit le second employ.

--Oui, dit Buvat, rptant ces paroles qui lui parurent de la plus
grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.

--Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront,
qu'est-ce que vous ferez, pre Buvat?

--Ce que je ferai? dit Buvat, tonn qu'on pt mettre en doute sa
rsolution  venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de
mme.

--Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employ, vous viendrez
toujours?

--Monsieur, dit Buvat, le roi m'a pay pendant dix ans rubis sur
l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gn, le droit de
me demander un peu de crdit.

--Vil flatteur! dit l'employ.

Le mois s'coula, le jour du paiement revint: Buvat se prsenta  la
caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arrir;
mais,  son grand tonnement, on lui annona comme la dernire fois que
la caisse tait vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le
caissier lui rpondit qu'il tait bien curieux. Buvat se confondit en
excuses et revint  son bureau mais cette fois sans chanter.

Le mme jour, l'employ donna sa dmission. Or, comme il devenait
difficile de remplacer un employ qui se retirait parce qu'on ne payait
plus, et qu'il fallait que la besogne se ft tout de mme, le chef
chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du dmissionnaire.
Buvat le reut sans murmurer, et comme,  tout prendre, ses tiquettes
lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se
trouva au courant.

On ne paya pas plus le troisime mois que les deux premiers. C'tait une
vritable banqueroute.

Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce
qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec
rflexion. Seulement il attaqua son petit trsor, qui se composait juste
de deux annes de ses appointements.

Cependant Bathilde grandissait: c'tait maintenant une jeune fille de
treize  quatorze ans, dont la beaut devenait tous les jours plus
remarquable, et qui commenait  comprendre toute la difficult de sa
position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prtexte qu'elle
prfrait rester  dessiner ou  jouer du clavecin, les promenades aux
Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelire et les
ascensions  Montmartre taient interrompues. Buvat ne comprenait rien 
ces gots sdentaires qui taient venus tout  coup  la jeune fille, et
comme, aprs avoir essay deux ou trois fois de se promener sans elle,
il s'tait aperu que ce n'tait pas la promenade en elle-mme qu'il
aimait, il rsolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enferm
toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait rsolu,
dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements
avec jardin taient devenus trop chers pour l'tat des finances du
pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouv dans ses courses le petit
logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette
lumineuse ide de remplacer le jardin par une terrasse; il avait mme
rflchi bientt que l'air en serait meilleur, et il tait revenu faire
part de sa trouvaille  Bathilde, en lui disant que le seul inconvnient
qu'il vt  leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous
tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient spares, et
qu'elle serait oblige d'habiter le quatrime tage avec Nanette, tandis
qu'il logerait au cinquime. Ce qui paraissait un inconvnient  Buvat
parut au contraire une qualit  Bathilde. Depuis quelque temps elle
comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel  la femme, qu'il tait
inconvenant que sa chambre ft de plain-pied et spare par une seule
porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'tait ni son pre,
ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'aprs tout ce qu'il lui
disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un
autre qui ft aussi bien  sa convenance; elle l'invita  l'arrter le
plus tt possible. Buvat enchant donna le mme jour le cong  son
ancien logement et le denier  Dieu  son nouveau; puis, au prochain
demi-terme, il dmnagea. C'tait la troisime fois depuis vingt ans, et
toujours dans des circonstances premptoires. Comme on le voit, Buvat
n'tait point d'humeur changeante.

Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-mme, car, depuis
que son mantelet noir dessinait d'admirables paules, depuis que sous sa
mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la
Bathilde d'autrefois, elle n'avait gard que son pied d'enfant, tout le
monde remarquait que Buvat tait jeune encore; que cinq ou six fois,
comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait rgulirement
aller tous les mois chez son notaire, il avait trouv l'occasion de
faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que
le tuteur et la pupille demeuraient sous la mme clef, si bien que les
commres, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde
n'avait que six ans, commenaient  crier  l'immoralit de Buvat,
maintenant que Bathilde en avait quinze.

Pauvre Buvat! Si jamais cho fut innocent et pur, c'est celui de cette
chambre qui attenait  celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita
dix ans sa bonne grosse tte joufflue et rose,  laquelle jamais une
mauvaise pense n'tait venue, mme en songe.

Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et
Bathilde taient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties  la rue
Pagevin; de sorte que, l o l'on avait su son admirable conduite 
l'gard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protg contre
la calomnie; mais il y avait dj longtemps que cette belle action avait
t faite, que, mme rue Pagevin, on commenait  l'oublier. Il tait
donc bien difficile que les bruits qui avaient commenc  se rpandre ne
les suivissent pas dans un quartier nouveau o ils taient tout  fait
inconnus, et o leur inscription sous deux noms diffrents devait dans
tous les cas veiller les soupons, en excluant toute ide de proche
parent.

Restait la supposition qui, attribuant  Buvat une jeunesse orageuse,
avait vu dans Bathilde le rsultat d'une ancienne passion que l'glise
et oubli de consacrer; mais cette supposition tombait au premier
examen. Bathilde tait grande et lance, Buvat tait gros et court;
Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux
bleu-faence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau
blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute
la personne de Bathilde respirait l'lgance et la distinction, tandis
que le pauvre bonhomme Buvat tait des pieds  la tte un type de
vulgaire bonhomie. Il en rsulta que les femmes commencrent  regarder
Bathilde avec ddain, et que les hommes appelrent Buvat un heureux
drle.

Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des dernires 
accrditer tous ces bruits. Nous dirons plus tard  quelle occasion elle
commena d'y donner crance.

Cependant les prvisions de l'employ dmissionnaire s'taient
ralises. Il y avait dj dix-huit mois que Buvat n'avait touch un sou
d'appointements sans que le brave homme, malgr ce long crdit, se ft
relch un instant de sa ponctualit ordinaire. Il y a plus, depuis
qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne prt au
ministre de faire des conomies en supprimant le tiers des employs, et
Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il
et pu employer d'une manire plus lucrative, et regard comme un
malheur irrparable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de
zle  mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il
en rsulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait
d'autant plus qu'on le payait moins.

L'ignorance complte de l'poque o cette situation prcaire cesserait,
jointe  la diminution de son petit trsor qui menaait de s'puiser
bientt, rembrunissait nanmoins le front de Buvat, au point que
Bathilde commena de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle
ignorait. Avec le tact qui caractrise les femmes, elle comprit que
toute question  Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confi de
lui-mme serait inutile. Ce fut donc  Nanette qu'elle s'adressa.
Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison
ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la
situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle
devait  la dlicatesse dsintresse de Buvat; elle sut que pour lui
conserver intacts des appointements destins  payer ses matres
d'agrment et  lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis
cinq heures jusqu' huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'
minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'tait que, malgr ce travail
acharn, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses
petites conomies seraient puises, il se verrait forc d'avouer 
Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute dpense qui n'tait pas
rigoureusement ncessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant
ce saint dvouement, avait t de tomber aux pieds de Buvat quand il
rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bientt elle comprit que le
seul moyen d'arriver  son but tait de paratre tout ignorer, et dans
le baiser filial qu'elle dposa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra
de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de
reconnaissance et de vnration.




Chapitre 19


Mais le lendemain, Bathilde dit en riant  Buvat qu'elle croyait que ses
matres n'avaient plus rien  lui apprendre, qu'elle en savait autant
qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu.
Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde;
comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisime
ciel, il n'eut pas de peine  croire sa pupille, d'autant moins que les
matres, avec une bonne foi assez rare, avourent que leur lve en
savait assez pour aller dsormais toute seule. C'est que tel tait le
sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il purait tout ce qui s'approchait
d'elle.

On comprend que cette double dclaration fit grand plaisir  Buvat; mais
ce n'tait pas assez pour Bathilde que d'pargner sur la dpense; elle
rsolut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle et fait des progrs  peu
prs pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le
dessin seul pouvait lui tre une ressource, tandis que la musique ne lui
serait jamais qu'un dlassement. Elle rserva donc toute son application
pour le dessin, et comme elle y tait vraiment d'une force suprieure,
elle arriva bientt  faire de dlicieux pastels. Enfin, un jour, elle
voulut connatre la valeur de ses oeuvres, et pria Buvat, en allant 
son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait
son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Clry
et de la rue du Gros-Chenet, deux ttes d'enfant qu'elle avait faites de
fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se
chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et
s'en acquitta avec sa navet ordinaire. Le marchand, habitu  de
pareilles propositions, tourna et retourna d'un air ddaigneux les ttes
entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait
offrir que quinze livres de chaque. Buvat, bless non pas du prix
offert, mais de la manire peu respectueuse dont l'industriel avait
parl du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains,
en lui disant qu'il le remerciait.

Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez
lev, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux ttes
jusqu' quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il
s'agissait d'une offense faite  la perfectibilit de sa pupille, lui
rpondit schement que les dessins qu'il lui avait montrs n'taient
point  vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre
satisfaction. Or, comme on le sait, du moment o les dessins ne sont
point  vendre, ils augmentent singulirement de valeur; il en rsulta
que le marchand finit par en offrir jusqu' cinquante livres; mais
Buvat, peu sensible  cette proposition, dont il n'avait pas mme l'ide
qu'il pt profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez
le marchand avec toute la fiert d'un homme bless dans sa dignit, et
s'achemina vers son bureau.  son retour, le marchand se trouva comme
par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne
servit  rien, le marchand alla  lui, et, lui mettant les deux mains
sur les paules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux
dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui rpondit une seconde
fois, et d'une voix plus aigre encore que la premire, que les dessins
n'taient point  vendre.

--C'est fcheux, reprit le marchand, j'aurais t jusqu' quatre-vingts
livres, et il retourna sur la porte d'un air indiffrent, mais tout en
suivant Buvat du coin de l'oeil. Buvat, de son ct, continua son chemin
avec une fiert qui donnait quelque chose de plus grotesque encore  sa
tournure, et, sans s'tre retourn une seule fois, disparut au coin de
la rue du Temps-Perdu.

Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de
l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit rgulier dont il
avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut
aussitt au-devant de lui jusque sur le palier, car elle tait fort
inquite du rsultat de la ngociation, et lui jetant, avec un reste de
ses habitudes enfantines, les bras autour du cou:

--Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon?

C'tait le nom du marchand de couleurs.

--Monsieur Papillon, rpondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur
Papillon est un impertinent!

La pauvre Bathilde plit.

--Comment cela, bon ami, un impertinent!

--Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre  genoux devant tes
dessins, s'est permis de les critiquer.

--Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison.
Songez donc que je ne suis encore qu'une colire. Mais enfin en a-t-il
offert un prix quelconque?

--Oui, rpondit Buvat, il a eu encore cette impertinence.

--Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante.

--Il en a offert quatre-vingts livres!

--Quatre-vingts livres! s'cria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans
doute, bon ami.

--Il a os offrir quatre-vingts livres des deux, je le rpte, rpondit
Buvat en appuyant sur chaque syllabe.

--Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant
des mains de joie.

--C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en
est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent.

Ce n'tait pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une
discussion si dlicate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en
lui annonant que le dner tait servi, annonce qui avait ordinairement
pour rsultat de donner immdiatement un autre cours aux ides du
bonhomme. Buvat remit, sans observations ultrieures, le carton entre
les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle  manger en battant
ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'invitable:

          _Laisse-moi aller,_
          _Laissez-moi jouer, etc._

Il dna d'aussi bon apptit que si son amour-propre presque paternel
tait pur de tout chec, et qu'il n'y et point de monsieur Papillon au
monde.

Le soir mme, tandis que Buvat tait mont dans sa chambre pour faire
ses copies, Bathilde remit le carton  Nanette, lui dit de porter 
monsieur Papillon les deux ttes qu'il renfermait, et de lui demander
les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes  Buvat.

Nanette obit, et Bathilde attendit son retour avec anxit, car elle ne
pouvait croire que Buvat ne se ft tromp sur le prix. Dix minutes aprs
elle fut entirement rassure, car la bonne femme rentra avec les
quatre-vingts livres.

Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes
aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence
s'agenouiller vers le crucifix qui tait au pied de son lit, et auquel
chaque soir elle faisait sa prire. Mais cette fois la prire tait
change en actions de grces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon
Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle.

Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne ft-ce que
pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais
son tonnement fut grand lorsqu' travers les carreaux de la boutique il
aperut, dans de magnifiques cadres, les deux ttes d'enfant qui le
regardaient. En mme temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut.

--Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites
rflexions! nous nous sommes dcids  nous dfaire de nos deux ttes
qui n'taient pas  vendre! Ah! trdame! je ne vous croyais pas si rou,
voisin! Vous m'avez tir quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec
tout cela! Mais c'est gal, dites  mademoiselle Bathilde, que comme
c'est une bonne et sainte fille, par considration pour elle, si elle
veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an 
n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au mme prix.

Buvat demeura atterr; il grommela une rponse que le marchand ne put
entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pavs o il
posait le bout de sa canne, ce qui tait encore chez lui une grande
marque de proccupation. Puis il remonta ses cinq tages sans battre les
barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde
sans que Bathilde l'et entendu. La jeune fille dessinait; elle avait
dj commenc une autre tte.

En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout
soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut  lui
en demandant ce qui tait arriv; mais Buvat, sans rpondre, essuya deux
grosses larmes, et avec un accent de sensibilit indfinissable.

--Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray
et d'Albert du Rocher travaille pour vivre!

--Mais, petit pre, rpondit Bathilde, moiti pleurant, moiti riant, je
ne travaille pas, je m'amuse.

Le mot petit pre tait dans les grandes occasions substitu par
Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour rsultat de calmer
les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse choua.

--Je ne suis ni votre petit pre, ni votre bon ami, murmura Buvat en
secouant la tte, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie
admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie
plus, et qui ne gagne point assez avec son criture pour continuer de
vous donner l'ducation qui convient  une demoiselle comme vous.

Et il laissa tomber ses bras avec un tel dcouragement, que sa canne lui
chappa des mains.

--Oh! mais, vous voulez donc  votre tour me faire mourir de chagrin?
s'cria Bathilde en clatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se
peignait sur son visage.

--Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'cria Buvat, avec un
accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que
j'ai donc fait?

Et Buvat joignit les mains, et fut prt  tomber  genoux devant elle.

-- la bonne heure! dit Bathilde, voil comme je vous aime, petit pre;
c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas,
il me semble que vous tes fch contre moi, et alors je pleure.

--Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne
manquerait plus que cela, de te voir pleurer!

--Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas
faire ce que je veux.

Cette menace de Bathilde toute purile qu'elle tait, fit frissonner
Buvat depuis la pointe du pied jusqu' la racine des cheveux; car depuis
le jour o l'enfant pleurait sa mre, pas une larme n'tait tombe des
yeux de la jeune fille.

--Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais
promets-moi que le jour o le roi me payera mon arrir....

--C'est bon, c'est bon, petit pre! dit Bathilde en interrompant Buvat;
nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous tes cause
que le dner refroidit.

Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans
la salle  manger, o, par ses plaisanteries et sa gat, elle eut
bientt effac sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu' la dernire
trace de tristesse.

Qu'et-ce donc t si le pauvre Buvat et tout su?

En effet, Bathilde avait song que pour qu'elle continut de bien placer
ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa
prvision tait juste, puisque le marchand de couleurs avait dit  Buvat
qu'il en prendrait deux par mois, mais  la condition que Bathilde ne
travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins,
Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par
mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de
perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progrs dans son
ducation de femme de mnage que dans celle de femme du monde, elle
avait charg le matin mme Nanette de chercher, sans dire pour qui,
parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par
consquent bien pay, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de
Buvat, et dont la rtribution viendrait encore ajouter au bien-tre de
la maison.

Nanette, qui ne savait qu'obir  sa jeune matresse s'tait donc mise
en qute le jour mme, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour
trouver ce qu'elle cherchait. C'tait le temps des dentelles et des
accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune,
et couraient ensuite ngligemment par les bosquets avec des robes plus
transparentes encore que celles que Juvnal appelait de l'air tissu. Il
en rsultait comme on le comprend bien, force dchirures, qu'il fallait
cacher aux regards des mres ou des maris; de sorte qu' cette poque,
il y avait peut-tre plus encore  gagner  raccommoder les dentelles
qu' les vendre. Ds son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des
miracles; son aiguille semblait tre celle d'une fe. Aussi Nanette
reut-elle force compliments sur la Pnlope inconnue qui refaisait
ainsi le jour l'ouvrage que l'on dfaisait la nuit.

Grce  cette laborieuse rsolution de Bathilde, rsolution dont une
partie resta ignore de tout le monde et mme de Buvat, l'aisance prte
 manquer dans le mnage y rentra par une double source. Buvat, plus
tranquille dsormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se ft
positivement prononce  ce sujet, il lui fallait cependant renoncer 
ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce
qu'il les faisait avec elle, rsolut donc de tirer parti de cette
fameuse terrasse qui avait t d'un poids si fort dans le choix de son
logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une
heure  prendre ses mesures, sans que personne, mme Bathilde, et
l'ide de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arrta  un jet d'eau, 
une grotte et  un berceau.

Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces ides
fantastiques comme il en tait venu une  Buvat le jour o il avait
rsolu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la
patience humaine peut excuter de choses qui au premier abord paraissent
impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit,
les gouttires, de huit pieds plus leves que la terrasse, donnaient
toutes facilits pour l'excution. Le berceau mme fut peu de chose:
quelques lattes peintes en vert, cloues en losange et tapisses de
jasmin et de chvrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte
qui devait tre vritablement le chef-d'oeuvre de ces nouveaux jardins
de Smiramis.

En effet, le dimanche, ds la pointe du jour, Buvat partait pour le bois
de Vincennes; et, arriv l, il se mettait en qute de ces pierres
htroclites, aux formes tortures, dont les unes reprsentent
naturellement des ttes de singe, les autres des lapins accroupis,
celles-ci des champignons, celles-l des clochers de cathdrale; puis,
lorsqu'il en avait runi un assez grand nombre, il les faisait mettre
dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait
hebdomadairement  cette dpense, il les faisait amener au cinquime
tage de la rue du Temps-Perdu. Cette premire collection dura trois
mois  complter.

Puis Buvat passa des monolithes aux vgtaux. Toute racine ayant
l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous
l'apparence d'une tortue, devint la proprit de Buvat, qui, une petite
serpe  la main, se promenait les yeux fixs sur le sol, avec autant
d'attention qu'un homme qui aurait cherch un trsor, et qui, ds qu'il
apercevait une forme ligneuse  sa convenance, se prcipitait la face
contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. 
force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du
sol. Cette recherche obstine,  laquelle les gardes de Vincennes et de
Saint-Cloud essayrent plus d'une fois de mettre empchement, mais sans
pouvoir y russir tant Buvat, par sa persvrance, djouait leur
activit, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin,  sa
grande satisfaction, tous ses matriaux runis.

Alors commena l'oeuvre architecturale. La plus grosse comme la plus
petite pierre qui devait servir  l'dification de la Babel moderne fut
tourne et retourne d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offrt
 la vue par son ct le plus avantageux; puis pose, puis assure, puis
cimente de faon que chaque saillie extrieure prsentt la capricieuse
imitation d'une tte d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une
fleur ou d'un fruit. Bientt ce fut un amas chimrique des apparences
les plus opposes, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en
rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou
batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant dlit de
ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la vote s'arrondit et
servit de repaire  une hydre magnifique, la pice la plus prcieuse de
la collection, et aux sept ttes de laquelle Buvat eut l'heureuse ide
d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux
d'mail et des dards de drap carlate. Il en rsulta que lorsque la
chose eut atteint toute sa perfection, ce n'tait plus qu'avec une
certaine hsitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que,
dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promen la
nuit, tout seul, sur la terrasse.




Chapitre 20


L'oeuvre babylonienne de Buvat avait dur douze mois. Pendant ces douze
mois, Bathilde avait pass de sa quinzime  sa seizime anne, de sorte
que la gracieuse jeune fille tait devenue une femme charmante. C'tait
pendant cette priode que son voisin Boniface Denis l'avait remarque,
et avait tant fait que sa mre, qui n'avait rien  lui refuser, aprs
avoir t prendre des informations pralables  une bonne source,
c'est--dire  la rue Pagevin, avait commenc, sous un prtexte de
voisinage, par se prsenter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini
par les inviter tous deux  venir passer chez elle les soires du
dimanche. L'invitation avait t faite de si bonne grce, qu'il n'y
avait pas eu moyen de refuser, quelque rpugnance que Bathilde prouvt
 sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat tait enchant qu'une occasion
de distraction se prsentt pour Bathilde. Puis, au fond, comme il
savait que madame Denis avait deux filles, peut-tre n'tait-il point
fch de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes
les meilleures mes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer
d'obtenir sur mademoiselle milie et sur mademoiselle Athnas.

Cependant, les choses ne se passrent point prcisment comme le
bonhomme les avait d'avance arrange dans sa tte. Bathilde vit du
premier coup d'oeil  qui elle avait affaire, et apprcia la mdiocrit
de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit
admirer les ttes, d'aprs la bosse, de ces demoiselles, elle prtendit
n'avoir rien  la maison qu'elle pt montrer, tandis que Buvat savait
parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une tte d'enfant Jsus et
une tte de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout!
Lorsqu'on la pria de chanter, aprs que mesdemoiselles Denis se furent
fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui
dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compt Buvat,
et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand tonnement
de Buvat, cette conduite parut augmenter singulirement l'amiti de
madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu
d'avance faire un grand loge des talents de Bathilde, malgr son
orgueil maternel, n'tait point sans quelque inquitude sur le rsultat
d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc
comble de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie,
affirma  tout le monde que c'tait une personne pleine de talents et de
modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les loges que l'on avait
faits sur son compte. Une mercire retire ayant mme alors voulu lever
la voix pour rappeler la position trange de la pupille vis--vis du
bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence  cette
mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait  fond cette histoire et
qu'il n'y avait pas le moindre dtail qui ne ft  l'honneur de ses deux
voisins. C'tait un lger mensonge que se permettait madame Denis en se
prtendant si bien renseigne, mais sans doute Dieu le lui pardonna en
faveur de l'intention.

Quant  Boniface, du moment o il ne pouvait pas jouer au cheval fondu
ou faire la roue, il tait nul, de toute nullit. Il avait donc t ce
soir-l d'une stupidit si suprieure, que Bathilde, n'attachant aucune
importance  un pareil tre, ne l'avait pas mme remarqu.

Mais il n'en avait pas t ainsi de Boniface. Le pauvre garon, qui
n'tait qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, tait devenu fou en la
voyant de prs. Il rsulta de cette recrudescence de sentiment que
Boniface ne quitta plus sa fentre, ce qui fora tout naturellement
Bathilde  fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface
habitait alors la chambre occupe depuis par le chevalier d'Harmental.

Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il tait impossible de voir
autre chose qu'une suprme modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion
de son voisin. Aussi fit-il de telles instances auprs de sa mre, que
celle-ci remonta de la rue Pagevin  la rue des Orties, et l apprit par
les questions qu'elle fit  une vieille portire devenue  peu prs
aveugle et tout  fait sourde, quelque chose de cette scne mortuaire
que nous avons raconte, et dans laquelle Buvat avait jou un si beau
rle. La bonne femme avait oubli les noms des principaux personnages;
elle se rappelait seulement que le pre tait un bel officier qui avait
t tu en Espagne, et la mre une charmante jeune femme qui tait morte
de douleur et de misre. Ce qui l'avait surtout frappe, et ce qui lui
laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe tait
arrive l'anne mme de la mort de son carlin.

De son ct, Boniface s'tait mis en qute, et il avait appris par
monsieur Joulu, son procureur, lequel tait ami de monsieur Ladureau,
notaire de Buvat, que, chaque anne, depuis dix ans, on plaait cinq
cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels
runis aux intrts, formaient un petit capital de sept ou huit mille
francs. Sept ou huit mille francs de capital taient bien peu de chose
pour Boniface, qui, de l'aveu de sa mre, pouvait compter sur trois
mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si chtif qu'il ft,
prouvait au moins que si Bathilde tait loin d'avoir une fortune, elle
n'tait pas non plus tout  fait dans la misre.

En consquence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que
l'amour de Boniface allait toujours croissant, et o l'estime qu'elle
avait de son ct pour Bathilde, qui vint encore  deux de ses soires,
ne subit aucune altration, elle se dcida  faire la demande en rgle.
Donc, une aprs-dne que Buvat revenait de son bureau  son heure
ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait
rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un
clignotement de l'oeil qu'elle avait quelque chose  lui dire. Buvat
comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau  la main
et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus recule
de sa maison, ferma les portes pour n'tre surprise par personne, fit
asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la
demande de la main de Bathilde pour Boniface.

Buvat demeura tout tourdi de la proposition. Il ne lui tait jamais
venu  l'esprit que Bathilde pt se marier. La vie sans Bathilde lui
semblait dsormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de
couleur  la seule ide d'tre abandonn par elle.

Madame Denis tait trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet
trange que sa demande avait produit sur le systme nerveux de Buvat.
Elle ne voulut pas mme lui laisser ignorer qu'une chose si importante
tait passe inaperue; elle lui offrit un flacon de sels  son usage,
et qu'elle laissait toujours sur la chemine,  la vue de tout le monde,
pour se donner l'occasion de rpter deux ou trois fois par semaine
qu'elle avait les nerfs d'une extrme irritabilit. Buvat, qui avait
perdu la tte, au lieu de respirer purement et simplement ces sels  une
distance convenable, dboucha le flacon et se le fourra dans le nez.
L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si
l'ange d'Habacuc l'avait enlev par les cheveux; son visage passa d'un
blanc fade au cramoisi le plus fonc; il ternua pendant dix minutes 
se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'tant calm peu  peu et
tant revenu insensiblement  l'tat o il se trouvait au moment o la
proposition avait t faite, il rpondit qu'il comprenait tout ce qu'une
pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme
madame Denis le savait sans doute, il n'tait que le tuteur de Bathilde,
qualit qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et
en mme temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter
ou de la refuser. Madame Denis trouva la rplique parfaitement juste, et
le reconduisit  la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa
rponse elle le priait de la croire sa trs humble servante.

Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inquite. Il avait
retard d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui tait pas arriv
une seule fois depuis dix ans. L'inquitude de la jeune fille redoubla
quand elle vit l'air triste et proccup de Buvat. Aussi voulut-elle
connatre tout d'abord ce qui causait la mine allonge de son bon ami.
Buvat, qui n'avait pas prpar son discours, essaya de reculer
l'explication jusqu'aprs le dner, mais Bathilde dclara qu'elle ne se
mettrait point  table qu'elle ne st ce qui tait arriv. Force fut
donc  Buvat de transmettre, sance tenante,  sa pupille, et sans
prparation aucune, la proposition de madame Denis.

Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille  qui l'on parle de
mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui
s'tait assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en
face avec ce doux sourire qui tait le soleil du pauvre crivain:

--Ainsi donc, lui dit-elle, petit pre, vous avez assez de votre pauvre
fille, et vous voulez vous en dbarrasser?

--Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me dbarrasser de toi! Mais c'est
moi qui mourrai le jour o tu me quitterais!

--Eh bien! alors, petit pre, rpondit Bathilde, pourquoi venez-vous me
parler de mariage?

--Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que
tu t'tablisses, et que tu ne trouveras peut-tre pas plus tard un aussi
bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde mrite un peu mieux
qu'un monsieur Boniface.

--Non, petit pre, reprit Bathilde, non, je ne mrite pas mieux que
monsieur Boniface; mais....

--Eh bien! mais?

--Mais... je ne me marierai jamais.

--Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais!

--Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas
heureux comme nous sommes?

--Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'cria Buvat, je le
crois bien que nous le sommes!

Sabre de bois tait un honnte juron dont se servait Buvat dans les
grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du
bonhomme.

--Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes
heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit pre, il ne
faut pas tenter Dieu.

--Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu
venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac!

--Vous ne dsirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses
lvres sur le front du bonhomme.

--Moi! dsirer ce mariage! dit Buvat; moi! dsirer te voir la femme de
ce petit gueux de Boniface! de ce satan chenapan que j'avais pris en
grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant!

--Si vous ne dsirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous?

--Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton pre, dit Buvat; parce
que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien
que tu es libre.

--Vraiment, je suis libre! dit en riant Bathilde.

--Libre comme l'air.

--Eh bien! si je suis libre, je refuse.

--Diable! tu refuses, dit Buvat; j'en suis bien content, c'est vrai;
mais comment vais-je dire cela  madame Denis?

--Comment? Dites-lui que je suis trop jeune, dites-lui que je ne veux
pas me marier, dites-lui que je veux rester ternellement avec vous.

--Allons dner, dit Buvat; il me viendra peut-tre une bonne ide en
mangeant la soupe. C'est drle, l'apptit m'est revenu tout  coup. Tout
 l'heure, j'avais l'estomac si serr que j'aurais cru qu'il me serait
impossible d'avaler une goutte d'eau. Maintenant, je boirais la Seine.

Buvat mangea comme un ogre et but comme un Suisse; mais malgr cette
infraction  ses habitudes hyginiques, aucune bonne ide ne lui vint;
de sorte qu'il fut oblig de dire tout bonnement  madame Denis que
Bathilde tait trs honore de sa recherche, mais qu'elle ne voulait pas
se marier.

Cette rponse inattendue cassa bras et jambes  madame Denis; elle
n'avait jamais cru qu'une pauvre petite orpheline comme Bathilde pt
refuser un parti aussi brillant que son fils; elle reut en consquence
trs schement le refus de Buvat, et elle rpondit que chacun tait
libre de sa personne, et que si mademoiselle Bathilde voulait rester
pour coiffer sainte Catherine, elle en tait parfaitement la matresse.

Mais quand elle rflchit  ce refus, que dans son orgueil maternel elle
ne pouvait comprendre, les anciennes calomnies qu'elle avait entendu
faire autrefois sur la jeune fille et sur son tuteur lui revinrent 
l'esprit, et comme elle tait alors dans une disposition parfaite pour y
croire, elle ne fit plus aucun doute qu'elles ne fussent des vrits
avres. Aussi, lorsqu'elle transmit  Boniface la rponse de sa belle
voisine, ajouta-t-elle pour le consoler de cet chec matrimonial, qu'il
tait bien heureux que les ngociations eussent tourn ainsi, attendu
qu'elle avait appris des choses qui, en supposant que Bathilde et
accept, ne lui eussent pas permis  elle, de laisser se conclure un
pareil mariage.

Il y a plus: madame Denis pensa qu'il n'tait point de sa dignit que
son fils, aprs un refus si humiliant, conservt la chambre qu'il
habitait en face de Bathilde; elle lui en fit prparer, sur le jardin
une beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et elle mit
immdiatement en location celle que venait de quitter M. Boniface.

Huit jours aprs, comme M. Boniface, pour se venger de Bathilde, agaait
Mirza, qui se tenait sur sa porte, n'ayant pas jug qu'il fit assez beau
pour risquer ses pattes blanches dehors, Mirza,  qui l'habitude d'tre
gte avait fait un caractre fort irritable, s'tait lance sur M.
Boniface et l'avait cruellement mordu au mollet.

C'est ce qui fait que le pauvre garon, qui avait le coeur encore assez
malade et la jambe assez mal gurie, avait si amicalement conseill 
d'Harmental de prendre garde  la coquetterie de Bathilde et de jeter
une boulette  Mirza.




Chapitre 21


La chambre de monsieur Boniface resta vacante pendant trois ou quatre
mois, puis un jour Bathilde, qui s'tait habitue  en voir la fentre
ferme, en levant les yeux, trouva la fentre ouverte;  cette fentre
elle vit une figure inconnue. C'tait celle de d'Harmental.

On voyait peu de figures comme celle du chevalier rue du Temps-Perdu.
Aussi Bathilde, admirablement place derrire ses rideaux pour voir sans
tre vue, y fit-elle attention malgr elle. En effet il y avait dans les
traits de notre hros une distinction et une finesse qui ne pouvaient
chapper  l'oeil d'une femme aussi distingue que l'tait elle-mme
Bathilde; ensuite les habits du chevalier, tout simples qu'ils taient,
trahissaient dans celui qui les portait une lgance parfaite; enfin il
avait donn quelques ordres, et ces ordres, prononcs assez haut pour
que Bathilde les entendit, avaient t donns avec cette inflexion de
voix dominatrice qui indique dans celui qui la possde une habitude
naturelle du commandement.

Quelque chose avait donc dit du premier coup  la jeune fille qu'elle
avait sous les yeux un homme fort suprieur sous tous les rapports 
celui auquel il succdait dans la possession de la petite chambre, et
avec cet instinct si naturel aux gens comme il faut, elle l'avait
reconnu tout d'abord pour tre de race. Le mme jour, le chevalier avait
essay son clavecin. Aux premiers sons de l'instrument, Bathilde avait
lev la tte: le chevalier, quoiqu'il ignort qu'il ft cout, et
peut-tre mme parce qu'il l'ignorait, s'tait laiss aller  des
prludes et  des fantaisies qui sentaient leur amateur de premire
force; aussi,  ces sons qui semblaient veiller toutes les cordes
musicales de sa propre organisation Bathilde s'tait leve et s'tait
approche de la fentre pour ne pas perdre une note, car c'tait une
chose inoue rue du Temps-Perdu qu'une pareille distraction. C'tait
alors que d'Harmental avait aperu contre les vitres les charmants
petits doigts de sa voisine, et les avait fait disparatre en se
retournant avec tant de prcipitation qu'il n'y avait pas eu de doute
pour Bathilde qu'elle n'et t vue  son tour.

Le lendemain, ce fut Bathilde qui pensa qu'il y avait bien longtemps
qu'elle n'avait fait de la musique, et qui se mit  son clavecin; elle
commena en tremblant trs fort, quoiqu'elle ignort parfaitement ce qui
pouvait la faire trembler. Mais comme, aprs tout, elle tait excellente
musicienne, le tremblement se passa bientt et ce fut alors qu'elle
excuta si brillamment ce morceau d'Armide qui fut cout avec tant
d'tonnement par le chevalier et l'abb Brigaud.

Nous avons dit comment, le lendemain matin, le chevalier avait aperu
Buvat, et comment cette connaissance l'avait conduit  apprendre le nom
de Bathilde appele par son tuteur sur la terrasse pour y jouir de la
vue du jet d'eau en pleine activit. L'apparition de la jeune fille
avait fait, on s'en souvient, sur le chevalier une impression d'autant
plus profonde qu'il tait loin de s'attendre, vu le quartier et l'tage,
 une semblable vue, et il tait encore sous le charme lorsque l'entre
du capitaine Roquefinette, auquel il avait donn rendez-vous, tait
venue imprimer une nouvelle direction  ses penses, qui du reste
taient bientt revenues  Bathilde.

Le lendemain, c'tait Bathilde qui, profitant d'un premier rayon de
soleil du printemps, tait  son tour  la fentre.  son tour, elle
avait vu les yeux du chevalier fixs ardemment sur elle. Elle avait
retrouv cette figure pleine de jeunesse,  laquelle la pense du projet
qu'il avait entrepris donnait une certaine gravit triste; or, tristesse
et jeunesse vont si mal ensemble, que cette anomalie l'avait frappe: ce
beau jeune homme avait donc un chagrin, puisqu'il tait triste. Quel
chagrin pouvait-il avoir? On le voit, ds le second jour o elle l'avait
aperu, Bathilde avait t conduite tout naturellement  s'occuper du
chevalier.

Cela n'avait point empch Bathilde de fermer sa fentre; mais, de
derrire le rideau, elle avait vu la figure triste de d'Harmental se
rembrunir encore. Alors elle avait compris instinctivement qu'elle
venait de faire de la peine  ce beau jeune homme, et, sans savoir
pourquoi, elle s'tait mise  son clavecin: n'est-ce point qu'elle se
doutait que la musique tait la plus habile consolatrice des peines du
coeur?

Le soir, d'Harmental  son tour s'tait mis  son clavecin, et c'tait
Bathilde alors qui avait cout avec toute son me cette voix mlodieuse
qui parlait d'amour au milieu de la nuit. Malheureusement pour le
chevalier, qui, ayant vu se dessiner l'ombre de la jeune fille derrire
ses rideaux, commenait  se douter qu'il renvoyait de l'autre ct de
la rue les impressions prouves, il avait t interrompu au plus beau
de son concert par son voisin du troisime. Mais cependant le plus fort
tait fait; il y avait un point de contact entre les deux jeunes gens,
et dj ils se parlaient cette langue du coeur, la plus dangereuse de
toutes.

Aussi, le lendemain matin, Bathilde, qui avait rv toute la nuit  la
musique et quelques peu au musicien, sentant qu'il se passait quelque
chose d'trange et d'inconnu en elle, si attire qu'elle ft vers sa
fentre, avait-elle tenu cette fentre scrupuleusement ferme. Il en
tait rsult chez le chevalier ce mouvement d'humeur sous l'impression
duquel il tait descendu chez madame Denis.

L, il avait appris une grande nouvelle: c'est que Bathilde n'tait ni
la fille, ni la femme, ni la nice de Buvat.

Aussi tait-il remont tout joyeux, et, trouvant la fentre ouverte,
s'tait-il mis, malgr les avis charitables de Boniface, en
communication immdiate avec Mirza, par le moyen corrupteur des morceaux
de sucre. La rentre inattendue de Bathilde avait interrompu cet
exercice; le chevalier, dans son goste dlicatesse, avait referm sa
fentre; mais avant que la fentre ft referme, un salut avait t
chang entre les deux jeunes gens. C'tait plus que Bathilde n'avait
encore accord  aucun homme, non pas qu'elle n'eut salu de temps en
temps quelque connaissance de Buvat, mais c'tait la premire fois
qu'elle rougissait en saluant.

Le lendemain, Bathilde avait vu le chevalier ouvrir sa fentre, et, sans
qu'elle pt se rendre compte de son action, clouer un ruban ponceau au
mur extrieur. Ce qu'elle avait remarqu surtout, c'tait l'animation
extraordinaire rpandue sur la figure du chevalier. En effet comme on se
le rappelle, le ruban ponceau tait un signal, et, en arborant ce
signal, le chevalier faisait peut-tre le premier pas vers l'chafaud.
Une demi-heure aprs avait paru, derrire le chevalier, un personnage
inconnu  Bathilde, mais dont l'apparition n'avait rien de rassurant:
c'tait le capitaine Roquefinette; aussi Bathilde avait-elle remarqu
avec une certaine inquitude qu'aussitt que l'homme  la longue pe
tait entr, le chevalier avait vivement referm sa croise.

Le chevalier, comme on s'en doute bien, avait eu une longue confrence
avec le capitaine, car il lui avait fallu rgler tous les prparatifs de
l'expdition du soir. La fentre du chevalier tait donc reste si
longtemps ferme que Bathilde, le croyant sorti, avait pens pouvoir,
sans inconvnient, ouvrir la sienne.

Mais  peine tait-elle ouverte, que celle de son voisin, qui avait
sembl n'attendre que ce moment pour se mettre en contact avec elle,
s'ouvrit  son tour. Heureusement pour Bathilde, qui et t fort
embarrasse de cette concidence, elle tait alors dans la partie de
l'appartement o ne pouvaient plonger les regards du chevalier. Elle
rsolut donc d'y rester tant que les choses demeureraient dans ce mme
tat, et s'tablit prs de la seconde croise qui tait ferme.

Mais Mirza, qui n'avait point les mmes scrupules que sa matresse,
aperut  peine le chevalier qu'elle courut  la fentre et y appuya ses
deux pattes de devant en sautant joyeusement sur ses pattes de derrire.
Ces agaceries furent rcompenses, comme on s'y attend bien, d'un
premier, d'un second et d'un troisime morceau de sucre; mais ce
troisime morceau de sucre, au grand tonnement de Bathilde, tait
envelopp d'un morceau de papier.

Ce morceau de papier inquita plus Bathilde que Mirza, car Mirza, que
les diablotins et les carrs de sucre de pomme avaient mise au courant
de cette plaisanterie, eut bientt,  l'aide de ses pattes, tir le
morceau de sucre de son enveloppe, et, comme elle faisait beaucoup de
cas du contenu et fort peu du contenant, elle mangea le sucre, laissa le
papier et courut  la fentre, mais il n'y avait plus de chevalier:
satisfait sans doute de l'adresse de Mirza, il s'tait renferm chez
lui.

Bathilde tait fort embarrasse; elle avait vu du premier coup d'oeil
que ce papier renfermait trois ou quatre lignes d'criture. Or,
videmment, de quelque amiti subite que son voisin se ft senti pris
pour Mirza, ce n'tait point  Mirza qu'il crivait: la lettre tait
donc pour Bathilde.

Mais que faire de cette lettre? se lever et la dchirer, c'tait
certainement bien noble et bien digne; mais si aussi, comme  la rigueur
la chose tait possible, ce papier, qui avait servi d'enveloppe, tait
crit depuis longtemps, l'acte de svrit en question devenait bien
ridicule; il indiquait, en outre, qu'on avait pens que ce pouvait tre
une lettre et si ce n'en tait pas une, une pareille pense tait bien
trange. Bathilde rsolut donc de laisser les choses dans l'tat o
elles taient. Le chevalier ne devait pas la croire chez elle
puisqu'elle n'avait point paru; il ne pouvait donc tirer aucune
consquence de ce que la lettre restait intacte, puisque la lettre
restait  terre: elle continua donc de travailler, ou plutt de
rflchir, cache derrire son rideau, comme probablement le chevalier
tait cach derrire le sien.

Au bout d'une heure d'attente,  peu prs, pendant laquelle Bathilde, il
faut l'avouer, passa bien trois quarts d'heure les yeux fixs sur la
lettre, Nanette entra; Bathilde, sans changer de place, lui ordonna de
fermer la fentre.

Nanette obit, mais en revenant elle vit le papier.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda la bonne femme en se baissant
pour le ramasser.

--Rien, rpondit vivement Bathilde, oubliant que Nanette ne savait pas
lire, quelque papier qui sera tomb de ma poche.... Puis, aprs une pause
d'un instant et un effort visible sur elle-mme,--et qu'il faut jeter au
feu, ajouta-t elle.

--Mais, cependant, si c'tait un papier important, dit Nanette. Voyez au
moins ce que c'est, notre demoiselle.

Et Nanette prsenta  Bathilde le papier tout ouvert, et du ct de
l'criture.

La tentation tait trop forte pour y rsister. Bathilde jeta les yeux
sur le papier, en affectant autant qu'il tait en son pouvoir un air
d'indiffrence, et lut ce qui suit:

On vous dit orpheline: je suis sans parents; nous sommes donc frre et
soeur devant Dieu. Ce soir je cours un grand danger, mais j'esprerais
en sortir sain et sauf, si ma soeur Bathilde voulait prier pour son
frre Raoul.

--Tu avais raison, dit Bathilde, d'une voix mue et en prenant le papier
des mains de Nanette, ce papier est plus important que je ne croyais, et
elle mit la lettre de d'Harmental dans la poche de son tablier.

Cinq minutes aprs, Nanette, qui tait entre comme elle entrait vingt
fois par jour, sans motif, sortit de mme qu'elle tait entre, et
laissa Bathilde seule.

Bathilde n'avait jet qu'un coup d'oeil sur le papier, et il lui tait
rest comme un blouissement. Aussitt que Nanette eut referm la porte,
elle le rouvrit et le lut une seconde fois.

Il tait impossible de dire plus de choses en moins de lignes;
d'Harmental et mis un jour entier  combiner chaque mot de ce billet,
qu'il avait crit d'inspiration, qu'il n'aurait pu le rdiger avec plus
d'adresse. En effet il tablissait tout d'abord une parit de position
qui devait rassurer l'orpheline sur une supriorit sociale quelconque;
il intressait Bathilde au sort de son voisin, qu'un danger menaait,
danger qui devait paratre d'autant plus grand  la jeune fille qu'il
lui demeurait inconnu. Enfin, le mot de frre et soeur, si adroitement
gliss  la fin, et pour demander  cette soeur une simple prire pour
son frre, excluait de ces premires relations toute ide d'amour.

Aussi, si Bathilde se ft trouve en face de d'Harmental en ce moment
mme, au lieu d'tre embarrasse et rougissante comme une jeune fille
qui vient de recevoir son premier billet d'amour, elle lui et tendu la
main, et lui et dit en souriant:--Soyez tranquille, je prierai pour
vous.

Mais ce qui tait rest dans l'esprit de Bathilde, bien autrement
dangereux que toutes les dclarations du monde, c'tait l'ide de ce
pril que courait son voisin. Par une espce de pressentiment dont elle
avait t frappe en lui voyant, d'un visage si diffrent de sa
physionomie ordinaire, clouer  sa fentre ce ruban ponceau qu'il avait
enlev aussitt l'entre du capitaine, elle tait  peu prs sre que ce
danger se rattachait  ce nouveau personnage, qu'elle n'avait point
aperu encore. Mais de quelle faon ce danger se rattachait-il  lui? de
quelle nature tait ce danger par lui-mme? C'est ce qu'il lui tait
impossible de comprendre. Son ide s'arrtait bien  un duel; mais pour
un homme tel que paraissait le chevalier, un duel ne devait pas tre un
de ces dangers pour lesquels on rclame la prire d'une femme.
D'ailleurs, l'heure indique n'tait point de celles o les duels ont
lieu d'habitude. Bathilde se perdait donc dans ses suppositions; mais,
tout en s'y perdant, elle pensait au chevalier, toujours au chevalier,
rien qu'au chevalier; et s'il avait calcul l-dessus, il faut le dire,
son calcul tait d'une justesse dsesprante pour la pauvre Bathilde.

La journe se passa sans que Bathilde vt reparatre Raoul; soit
manoeuvre stratgique, soit qu'il ft occup ailleurs, sa fentre resta
obstinment ferme. Aussi, lorsque Buvat rentra, selon son habitude, 
quatre heures dix minutes, trouva-t-il la jeune fille si fort proccupe
que, quoique sa perspicacit ne ft pas grande en pareille matire, il
lui demanda trois ou quatre fois ce qu'elle pouvait avoir. Chaque fois
Bathilde rpondit par un de ces sourires qui faisaient que Buvat, quand
elle souriait ainsi, ne pensait plus  rien qu' la regarder; il en
rsulta que, malgr ces interpellations ritres, Bathilde garda sa
proccupation et son secret.

Aprs le dner, le laquais de monsieur de Chaulieu entra: il venait
prier Buvat de passer le soir mme chez son matre, qui avait force
posies  lui donner  copier; l'abb de Chaulieu tait une des
meilleures pratiques de Buvat, chez lequel il venait souvent lui-mme,
car il avait pris en grande affection Bathilde; le pauvre abb devenait
aveugle, mais cependant pas au point de ne pouvoir reconnatre et
apprcier une jolie figure: il est vrai qu'il ne la voyait qu' travers
un nuage. Aussi l'abb Chaulieu avait-il dit  Bathilde dans sa
galanterie sexagnaire, que la seule chose qui le consolt, c'est que
c'tait ainsi qu'on voyait les anges.

Buvat n'eut garde de manquer au rendez-vous, et Bathilde remercia au
fond du coeur le bon abb de ce qu'il lui mnageait ainsi,  elle, une
soire de solitude; elle savait que lorsque Buvat allait chez monsieur
de Chaulieu, il y faisait ordinairement d'assez longues sances; elle
espra donc que, comme d'habitude, il y resterait tard. Pauvre Buvat! il
sortit sans se douter que, pour la premire fois, on dsirait son
absence.

Buvat tait flneur comme tout bourgeois de Paris doit l'tre. D'un bout
 l'autre du Palais-Royal, il guigna le long des boutiques, s'arrtant
pour la millime fois devant les mmes objets qui avaient l'habitude
d'veiller son admiration. En sortant de la galerie, il entendit chanter
et il vit un groupe d'hommes et de femmes; il s'y mla et couta les
chansons. Au moment de la qute, il s'loigna, non point qu'il et
mauvais coeur, non point qu'il et l'intention de refuser  l'estimable
instrumentiste la rtribution  laquelle il avait droit; mais par une
vieille habitude, dont l'usage lui avait dmontr l'excellence, il
sortait toujours sans argent, de sorte que, par quelque chose qu'il ft
tent, il tait sr de ne pas succomber  la tentation. Or, ce soir-l,
il tait fort tent de mettre un sou dans la sbile du musicien, mais
comme il n'avait pas ce sou dans sa poche, force lui fut de s'loigner.

Il s'achemina donc, comme nous l'avons vu, vers la barrire des
Sergents, enfila la rue du Coq, traversa le pont Neuf et redescendit le
quai Conti jusqu' la rue Mazarine; c'tait rue Mazarine qu'habitait
l'abb de Chaulieu.

L'abb de Chaulieu reut Buvat, dont il avait, depuis deux ans qu'il le
connaissait, apprci les excellentes qualits, comme il avait
l'habitude de le recevoir, c'est--dire qu'aprs force instances de sa
part et force difficults de la part de Buvat, il parvint  le faire
asseoir prs de lui devant une table charge de papiers; il est vrai que
Buvat s'assit tellement sur le bord de sa chaise, et tablit l'angle de
ses jarrets dans une disposition si parfaitement gomtrique, qu'il
tait difficile de reconnatre d'abord s'il tait debout ou assis;
cependant peu  peu il s'enfona sur sa chaise, il mit sa canne entre
ses jambes, posa son chapeau  terre et se trouva enfin assis  peu prs
comme tout le monde.

C'est qu'il ne s'agissait pas ce soir-l de faire une petite sance: il
y avait sur la table trente ou quarante pices de vers diffrentes,
c'est--dire prs d'un demi-volume de posies  classer. L'abb de
Chaulieu commena par les appeler les unes aprs les autres et dans leur
ordre, tandis qu' mesure qu'il les appelait, Buvat leur imposait des
numros; puis, ce premier travail fini, comme le bon abb ne pouvait
plus crire lui-mme, et que c'tait son petit laquais qui lui servait
de secrtaire et qui crivait sous sa dicte, il passa avec Buvat  un
autre genre de travail, c'est--dire  la correction mtrique et
orthographique de chaque pice, que Buvat rtablissait dans toute son
intgrit,  mesure que l'abb la lui rcitait par coeur. Or, comme
l'abb de Chaulieu ne s'ennuyait pas, et que Buvat n'avait pas le droit
de s'ennuyer, il en rsulta que la pendule sonna tout  coup onze heures
quand tous les deux pensaient qu'il en tait  peine neuf.

On en tait justement  la dernire pice. Buvat se leva tout effray
d'tre forc de rentrer chez lui  une pareille heure: c'tait la
premire fois qu'une semblable chose lui arrivait; il roula le
manuscrit, l'attacha avec un ruban rose qui avait probablement servi de
ceinture  mademoiselle Delaunay, le mit dans sa poche, prit sa canne,
ramassa son chapeau, et quitta l'abb de Chaulieu, abrgeant autant
qu'il pouvait le cong qu'il prenait de lui. Pour comble de malheur, il
n'y avait pas le moindre clair de lune, et le temps tait couvert. Buvat
regretta fort alors de n'avoir pas au moins deux sous dans sa poche pour
traverser le bac qui se trouvait  cette poque o se trouve maintenant
le pont des Arts; mais nous avons  cet gard expliqu  nos lecteurs la
thorie de Buvat, de sorte qu'il fut forc de tourner comme il l'avait
fait en venant, par le quai Conti, le pont Neuf, la rue du Coq et la rue
Saint-Honor.

Tout avait bien t jusque-l, et  part la statue de Henri IV, dont
Buvat avait oubli l'existence ou la situation, et qui lui fit une
grande peur, la Samaritaine, qui, cinquante pas plus loin, se mit tout 
coup, sans prparation aucune,  sonner la demie, et dont le bruit
inattendu fit frissonner des pieds  la tte le pauvre attard, Buvat
n'avait couru aucun pril rel. Mais en arrivant  la rue des
Bons-Enfants, tout changea de face: d'abord l'aspect de cette troite et
longue rue, claire dans toute son tendue par la lumire tremblante de
deux lanternes seulement, n'tait point rassurant; puis elle avait pris
ce soir-l, aux yeux effrays de Buvat, une physionomie toute
particulire. Buvat ne savait vraiment s'il tait veill ou endormi,
s'il faisait un songe ou s'il se trouvait en face de quelque vision
fantastique de la sorcellerie flamande: tout lui semblait vivant dans
cette rue; les bornes se dressaient sur son passage, tous les
enfoncements de porte chuchotaient, des hommes traversaient comme des
ombres d'un ct  l'autre; enfin, arriv  la hauteur du n 24, il
s'tait, comme nous l'avons dit, arrt tout court en face du chevalier
et du capitaine. C'est alors que d'Harmental, le reconnaissant, l'avait
protg contre le premier mouvement de Roquefinette, en l'invitant 
continuer son chemin aussi vite que possible. Buvat ne s'tait point
fait rpter l'invitation, il tait parti en trottant sous lui, avait
gagn la place des Victoires, la rue du Mail, la rue Montmartre, et
enfin tait arriv  la maison n 4 de la rue du Temps-Perdu, o
cependant il ne s'tait cru en sret que lorsqu'il avait vu la porte
referme et verrouille derrire lui.

L il s'tait arrt, avait souffl un instant, tout en allumant  la
veilleuse de l'alle sa bougie tortille en queue de rat, puis il
s'tait mis  monter les degrs; mais c'est alors qu'il avait senti dans
ses jambes le contrecoup de l'vnement, car ses jambes tremblaient
tellement que ce ne fut qu' grande peine qu'il parvint en haut de
l'escalier.

Quant  Bathilde, elle tait reste seule, et de plus en plus inquite 
mesure que la soire s'avanait. Jusqu' sept heures, elle avait vu de
la lumire dans la chambre de son voisin, mais vers ce moment la lumire
avait disparu, et les heures suivantes s'taient coules sans que la
chambre s'clairt de nouveau. Alors le temps s'tait divis pour
Bathilde en deux occupations: l'une qui consistait  rester debout  sa
fentre pour voir si son voisin ne rentrait pas, l'autre  aller
s'agenouiller devant le crucifix o elle faisait sa prire de tous les
soirs. C'est ainsi qu'elle avait entendu successivement sonner neuf
heures et dix heures, onze heures et onze heures et demie; c'est ainsi
qu'elle avait entendu s'teindre les uns aprs les autres tous ces
bruits de la rue, qui finissent par se fondre dans cette rumeur vague et
sourde qui semble la respiration de la ville endormie, et cela, sans que
rien vnt lui annoncer que le danger qui menaait celui qui s'tait
donn le nom de son frre l'avait atteint ou s'tait dissip. Elle tait
donc dans sa chambre, sans lumire elle-mme, pour que personne ne pt
voir qu'elle veillait, agenouille pour la dixime fois peut-tre devant
le crucifix, lorsque sa porte s'ouvrit et qu'elle aperut  la lueur de
sa bougie, Buvat, si ple et si effar, qu'elle vit d'abord qu'il lui
tait arriv quelque chose, et que se levant toute mue de la crainte
qu'elle prouvait pour un autre, elle s'lana vers lui en lui demandant
ce qu'il avait. Mais ce n'tait pas une chose facile que de faire parler
Buvat dans l'tat o il tait: l'branlement avait pass de son corps
dans son esprit: et sa langue tait aussi embarrasse que ses jambes
taient tremblantes.

Cependant, lorsque Buvat se fut assis dans son grand fauteuil, lorsqu'il
eut pass son mouchoir sur son front en sueur, lorsqu'il se fut, en
tressaillant et en se levant  demi, retourn deux ou trois fois vers la
porte, pour voir si les terribles htes de la rue des Bons-Enfants ne le
poursuivaient pas jusque chez sa pupille, il commena  bgayer le rcit
de son aventure et  raconter comment il avait t arrt dans la rue
des Bons-Enfants par une bande de voleurs, dont le lieutenant, homme
froce et de prs de six pieds de haut, allait le mettre  mort, lorsque
le capitaine tait arriv et lui avait sauv la vie. Bathilde l'couta
avec une attention profonde, d'abord parce qu'elle aimait sincrement
son tuteur, et que l'tat o elle le voyait attestait que srieusement,
 tort ou  raison, il avait t frapp d'une grande terreur. Ensuite
parce que rien de ce qui s'tait pass dans cette nuit ne semblait lui
devoir tre indiffrent. Si trange que ft cette ide, la pense lui
vint donc que le beau jeune homme n'tait point tranger  la scne dans
laquelle le pauvre Buvat venait de jouer un rle, et elle lui demanda
s'il avait eu le temps de voir le jeune capitaine qui tait accouru 
son aide et lui avait sauv la vie. Buvat lui rpondit qu'il l'avait vu
face  face, comme il la voyait elle-mme en ce moment, et que la preuve
tait que c'tait un beau jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans,
coiff d'un grand feutre et envelopp d'un large manteau; de plus, dans
le mouvement qu'il avait fait en tendant la main pour le protger, le
manteau s'tait ouvert et avait laiss voir, qu'outre son pe, il avait
 la ceinture une paire de pistolets.

Ces dtails taient trop prcis pour que Buvat pt tre accus d'tre
visionnaire. Aussi, toute proccupe que Bathilde tait que le danger du
chevalier se rattachait  cet vnement, elle n'en fut pas moins touche
de celui moins grand sans doute, mais rel cependant, qu'avait couru
Buvat, et comme le repos est le remde souverain de toute secousse
physique et morale, aprs avoir offert  Buvat le verre de vin au sucre
qu'il se permettait dans les grandes occasions, et qu'il refusa
cependant dans celle-ci, elle lui parla de son lit o, depuis deux
heures, il aurait d tre. La secousse avait t assez violente pour que
Buvat n'prouvt aucune envie de dormir, et ft mme bien convaincu
qu'il dormirait assez mal de toute la nuit. Mais il rflchit qu'en
veillant il faisait veiller Bathilde; il la vit, le lendemain, les yeux
rouges et le teint ple, et avec son abngation ternelle de lui, il
rpondit  Bathilde qu'elle avait raison, qu'il sentait que le sommeil
lui ferait du bien, alluma son bougeoir, l'embrassa au front et remonta
dans sa chambre, non sans s'tre arrt deux ou trois fois sur
l'escalier pour couter s'il n'entendrait pas quelque bruit.

Reste seule, Bathilde suivit les pas de Buvat, qui passait de
l'escalier dans sa chambre; puis elle entendit le grincement de la
porte, qui se fermait  double tour. Alors, presque aussi tremblante que
le pauvre crivain, elle courut  la fentre, oubliant, dans son attente
anxieuse, toute chose, mme la prire.

Elle demeura ainsi encore une heure  peu prs, mais sans que le temps
et conserv pour elle aucune mesure; puis tout  coup elle poussa un
cri de joie.  travers les vitres que n'obstruait aucun rideau, elle
venait de voir s'ouvrir la porte de son voisin, et d'Harmental
paraissait sur le seuil, une bougie  la main. Par un miracle de
divination, Bathilde ne s'tait pas trompe, l'homme au feutre et au
manteau qui avait protg Buvat, c'tait bien le jeune homme inconnu,
car le jeune homme inconnu avait un large feutre et un grand manteau.
Bien plus,  peine fut-il rentr et eut-il referm sa porte, avec
presque autant de soin et de prcaution que Buvat avait fait de la
sienne, qu'il jeta son manteau sur une chaise; sous ce manteau, il avait
un justaucorps de couleur sombre, et  sa ceinture une pe et des
pistolets; il n'y avait donc plus de doute, c'tait des pieds  la tte
le signalement donn par Buvat. Bathilde put d'autant mieux s'en assurer
que d'Harmental, sans rien dposer de tout ce formidable attirail, fit
deux ou trois tours dans sa chambre, les bras croiss et rflchissant
profondment; puis il tira ses pistolets de sa ceinture, s'assura qu'ils
taient amorcs et les dposa sur sa table de nuit, dgrafa son pe, la
fit sortir  moiti du fourreau o il la repoussa, et la glissa sous son
chevet; puis, secouant la tte comme pour en chasser les ides sombres
qui l'obsdaient, il s'approcha de la fentre, l'ouvrit et jeta un
regard si profond sur celle de la jeune fille, que celle-ci oubliant
qu'elle ne pouvait tre vue, fit un pas en arrire en laissant retomber
le rideau devant elle, comme si l'obscurit dont elle tait enveloppe
ne suffisait pas pour la drober  sa vue.

Elle resta ainsi dix minutes immobile, en silence et la main appuye sur
son coeur, comme pour en comprimer les battements; puis elle carta
doucement le rideau, mais celui de son voisin tait retomb, et elle ne
vit plus que son ombre qui passait et repassait avec agitation derrire
lui.




Chapitre 22


Le lendemain du jour ou plutt de la nuit o les vnements que nous
venons de raconter avaient eu lieu, le duc d'Orlans, qui tait rentr
au Palais-Royal sans accident, aprs avoir dormi toute la nuit comme 
son ordinaire, passa dans son cabinet de travail  l'heure habituelle,
c'est--dire vers les onze heures du matin. Grce au caractre
insoucieux dont la nature l'avait dou, et qu'il devait surtout  son
grand courage,  son mpris pour le danger et  son insouciance de la
mort non seulement il tait impossible de remarquer aucun changement
dans sa physionomie ordinairement calme et que l'ennui seul avait le
privilge d'assombrir, mais encore, selon toute probabilit, il avait
dj, grce au sommeil, oubli l'vnement singulier dont il avait
failli tre victime.

Le cabinet dans lequel il venait d'entrer avait cela de remarquable que
c'tait  la fois celui d'un homme politique, d'un savant et d'un
artiste. Ainsi, une grande table, couverte d'un tapis vert, charge de
papiers et enrichie d'encriers et de plumes, tenait bien le milieu de
l'appartement, mais autour, sur des pupitres, sur des chevalets, sur des
supports, taient un opra commenc, un dessin  moiti fait, une cornue
aux trois quarts pleine. C'est que le rgent, avec une mobilit d'esprit
trange, passait en un instant des combinaisons les plus profondes de la
politique aux fantaisies les plus capricieuses du dessin, et des calculs
les plus abstraits de la chimie aux inspirations les plus joyeuses ou
les plus sombres de la musique; c'est que le rgent ne craignait rien
tant que l'ennui, cet ennemi qu'il combattait sans cesse, sans jamais
parvenir  le vaincre entirement, et qui, repouss ou par le travail,
ou par l'tude, ou par le plaisir, se tenait toujours en vue, si l'on
peut le dire comme un de ces nuages de l'horizon sur lesquels, dans les
plus beaux jours, le pilote ramne malgr lui les yeux. Aussi le rgent
n'tait-il jamais une heure inoccupe, et tenait-il par consquent 
avoir toujours sous la main les distractions les plus opposes.

 peine entr dans son cabinet, o le conseil ne devait s'assembler que
deux heures aprs, il s'tait aussitt achemin vers un dessin commenc,
qui reprsentait une scne de Daphnis et Chlo dont il faisait faire les
gravures par un des artistes les plus habiles de l'poque nomm Audran,
et s'tait remis  l'ouvrage interrompu la surveille par la fameuse
partie de paume qui avait commenc par un coup de raquette et qui avait
fini par le souper chez madame de Sabran. Mais  peine avait-il pris le
crayon, qu'on vint lui dire que madame lisabeth-Charlotte, sa mre,
avait dj fait demander deux fois s'il tait visible. Le rgent, qui
avait le plus grand respect pour la princesse palatine, rpondit que non
seulement il tait visible mais encore que si Madame tait prte  le
recevoir, il s'empresserait de passer chez elle. L'huissier sortit pour
reporter la rponse du prince, et le prince, qui en tait  certaines
parties de son dessin, qu'il prisait fort en ralit, se remit  son
travail avec toute l'application d'un artiste en verve. Un instant
aprs, la porte se rouvrit; mais au lieu de l'huissier, qui devait venir
rendre compte de son ambassade, ce fut Madame elle-mme qui parut.

Madame, comme on le sait, femme de Philippe Ier, frre du roi, tait
venue en France aprs la mort si trange et si inattendue de madame
Henriette d'Angleterre, pour prendre la place de cette belle et
gracieuse princesse, qui n'avait fait que passer, comme une blanche et
ple apparition. La comparaison, difficile  soutenir pour toute
nouvelle arrivante, l'avait donc t bien davantage encore pour la
pauvre princesse allemande, qui, s'il faut en croire le portrait qu'elle
fait d'elle-mme, avec ses petits yeux, son nez court et gros, ses
lvres longues et plates, ses joues pendantes et son grand visage, tait
loin d'tre jolie. Malheureusement encore, la princesse palatine n'tait
point ddommage des dfauts de sa figure par la perfection de sa
taille; elle tait petite et grosse; elle avait le corps et les jambes
courts, et les mains si affreuses, qu'elle avoue elle-mme qu'il n'y en
avait point de plus vilaines par toute la terre, et que c'est la seule
chose de sa pauvre personne  laquelle le roi Louis XIV n'avait jamais
pu s'habituer. Mais Louis XIV l'avait choisie non pas pour augmenter le
nombre des beauts de sa cour, mais pour tendre ses prtentions au del
du Rhin. C'est que, par le mariage de son frre avec la princesse
palatine, Louis XIV, qui s'tait dj donn des chances d'hrdit sur
l'Espagne en pousant l'infante Marie-Thrse, fille du roi Philippe IV,
et sur l'Angleterre en mariant en premires noces Philippe Ier  la
princesse Henriette, unique soeur de Charles II, acqurait de nouveau
des droits ventuels sur la Bavire, et probables sur le Palatinat, en
mariant Monsieur en secondes noces  la princesse lisabeth-Charlotte,
dont le frre d'une sant dlicate, pouvait mourir jeune et sans
enfants.

Cette prvision s'tait trouve juste; l'lecteur tait mort sans
postrit, et l'on peut voir dans les mmoires et les ngociations pour
la paix de Ryswick comment, le moment arriv, les plnipotentiaires
franais firent valoir et russir ses prtentions.

Aussi Madame, au lieu d'tre traite,  la mort de son mari, comme le
portait son contrat de mariage, c'est--dire, au lieu d'tre force
d'entrer dans un couvent ou de se retirer dans le vieux chteau de
Montargis, fut-elle, malgr la haine de madame de Maintenon, qu'elle
s'tait attire, maintenue par Louis XIV dans tous les titres et
honneurs dont elle jouissait du vivant de Monsieur et cela quoique le
roi n'et jamais oubli le soufflet aristocratique qu'elle avait donn
au jeune duc de Chartres en pleine galerie de Versailles, lorsque
celui-ci lui avait annonc son mariage avec mademoiselle de Blois. En
effet, la fire palatine,  cheval sur ses trente-deux quartiers
paternels et maternels, regardait comme une grande et humiliante
msalliance que son fils poust une femme que la lgitimation royale ne
pouvait empcher d'tre le fruit d'un double adultre; et, dans le
premier moment, incapable de matriser ses sentiments, elle s'tait
venge par cette correction maternelle, un peu exagre quand c'est un
jeune homme de dix-huit ans qui en est l'objet de l'affront imprim 
ses anctres dans la personne de ses descendants. Au reste, comme le
jeune duc de Chartres consentait lui-mme  ce mariage  contrecoeur, il
comprit trs bien l'humeur que sa mre avait prouve en l'apprenant,
quoiqu'il et prfr sans doute qu'elle la manifestt d'une manire un
peu moins tudesque. Il en rsulta que lorsque Monsieur mourut et que le
duc de Chartres devint duc d'Orlans  son tour, sa mre, qui et pu
craindre que le soufflet de Versailles et laiss quelque souvenir dans
le nouveau matre du Palais-Royal, trouva au contraire en lui un fils
plus respectueux que jamais. Ce respect ne fit d'ailleurs que
s'augmenter, et, devenu rgent, le fils fit  la mre une position gale
 celle de sa femme. Il y avait plus: madame de Berry, sa fille
bien-aime, ayant demand  son pre une compagnie de gardes,  laquelle
elle prtendait avoir droit, comme femme d'un dauphin de France, le
rgent ne la lui accorda qu'en donnant l'ordre en mme temps qu'une
compagnie pareille ft le service chez sa mre.

Madame tait donc dans une haute position au chteau, et si, malgr
cette position, elle n'avait aucune influence politique, c'est que le
rgent avait toujours eu pour principe de ne laisser prendre aux femmes
aucune part aux affaires d'tat. Peut-tre mme, ajoutons-le, Philippe II,
rgent de France, tait-il encore plus rserv vis--vis de sa mre
que vis--vis de ses matresses, car il savait les gots pistolaires de
celle-ci, et ne voulait pas que ses projets dfrayassent la
correspondance journalire que sa mre entretenait avec la princesse
Wilhelmine-Charlotte de Galles et le duc Antoine-Ulric de Brunswick. En
change et pour la ddommager de cette retenue, il lui laissait le
gouvernement intrieur de la maison de ses filles, que, grce  sa
grande paresse, madame la duchesse d'Orlans abandonnait sans difficult
 sa belle-mre. Mais sous ce rapport, la pauvre Palatine, s'il faut en
croire les mmoires du temps, n'tait point heureuse. Madame de Berry
vivait publiquement avec Riom, et mademoiselle de Valois tait
secrtement la matresse de Richelieu, qui, sans que l'on st de quelle
faon et comme s'il et eu l'anneau enchant de Gygs, parvenait 
s'introduire jusque dans ses appartements, malgr les gardes qui
veillaient aux portes, malgr les espions dont l'entourait le rgent, et
quoique lui-mme se ft plus d'une fois cach jusque dans la chambre de
sa fille pour y faire le guet. Quant  mademoiselle de Chartres, dont le
caractre jusqu'alors avait pris un dveloppement bien plus masculin que
fminin elle avait sembl, en se faisant pour ainsi dire homme
elle-mme, oublier que les hommes existassent, lorsque, quelques jours
avant celui auquel nous sommes arrivs se trouvant  l'Opra et
entendant son matre de musique, Cauchereau, beau et spirituel tnor de
l'Acadmie royale, qui dans une scne d'amour filait un son d'une puret
parfaite et d'une expression des plus passionnes, la jeune princesse,
emporte sans doute par un sentiment tout artistique, avait tendu les
bras et s'tait crie tout haut: Ah! mon cher Cauchereau! Cette
exclamation inattendue avait, comme on le pense bien, donn trs fort 
songer  la duchesse sa mre, qui avait aussitt fait congdier le beau
tnor, et prenant le dessus sur son apathique insouciance, s'tait
dcide  veiller elle-mme dsormais sur sa fille, qu'elle tenait trs
svrement depuis lors.

Restaient la princesse Louise, qui fut plus tard reine d'Espagne, et
mademoiselle lisabeth, qui devint duchesse de Lorraine; mais de
celles-ci, l'on n'en parlait point, soit qu'elles fussent rellement
sages, soit qu'elles sussent mieux contenir que leurs anes les
sentiments de leur coeur, ou les accents de leur passion.

Ds que le prince vit paratre sa mre, il se douta donc qu'il y avait
encore quelque chose de nouveau dans le troupeau rebelle dont elle avait
pris la direction, et qui lui donnait de si grands soucis; mais comme
aucune inquitude ne pouvait lui faire oublier le respect qu'en public
ou en particulier il tmoignait toujours  Madame, il se leva en
l'apercevant, alla droit  elle, et aprs l'avoir salue, la prit par la
main et la conduisit  un fauteuil, tandis que lui-mme restait debout.

--Eh bien! monsieur mon fils, dit Madame avec un accent allemand
fortement prononc, et lorsqu'elle se fut bien carrment assise dans son
fauteuil, qu'est-ce que j'apprends encore, et quel vnement a donc
manqu vous arriver hier soir?

--Hier soir? dit le rgent rappelant ses souvenirs et en l'interrogeant
lui mme.

--Oui, reprit la palatine, hier soir, en sortant de chez madame Sabran!

--Oh! n'est-ce que cela? reprit le prince.

--Comment! n'est-ce que cela! Votre ami Simiane va disant partout qu'on
a voulu vous enlever, et que vous n'avez chapp qu'en vous sauvant
par-dessus les toits; singulier chemin, vous en conviendrez, pour le
rgent du royaume, et o je doute que, quelque dvouement qu'ils aient
pour vous, vos ministres consentent  aller tenir leur conseil!

--Simiane est un fou, ma mre, rpondit le rgent, ne pouvant s'empcher
de rire de ce que sa mre le grondait toujours comme s'il tait un
enfant. Ce n'taient pas le moins du monde des gens qui me voulaient
enlever, mais quelques bons compagnons qui, en sortant des cabarets de
la barrire des Sergents, seront venus faire leur tapage rue des
Bons-Enfants. Quant au chemin que nous avons suivi, ce n'tait pas le
moins du monde pour fuir que nous le prenions, mais bien pour gagner un
pari que cet ivrogne de Simiane est furieux d'avoir perdu.

--Mon fils! mon fils! dit la palatine en secouant la tte, vous ne
voulez jamais croire au danger, et cependant vous savez ce dont vos
ennemis sont capables. Ceux qui calomnient l'me ne se feraient pas
grand scrupule, croyez-moi, de tuer le corps; et vous savez ce que la
duchesse du Maine a dit: Que le jour o elle verrait qu'il n'y avait
dcidment rien  faire de son btard de mari, elle vous demanderait une
audience et vous enfoncerait un couteau dans le coeur.

--Bah! ma mre, reprit le rgent en riant, seriez-vous devenue assez
bonne catholique pour ne plus croire  la prdestination? J'y crois,
moi, vous le savez. Que voulez-vous donc que je me torture l'esprit pour
viter un danger ou qui n'existe pas, ou qui, s'il existe, a d'avance
son rsultat crit sur le livre ternel? Non, ma mre, non, toutes ces
prcautions exagres sont bonnes  assombrir la vie, et pas  autre
chose. C'est aux tyrans de trembler; mais moi, moi qui suis,  ce que
prtend Saint-Simon, l'homme le plus dbonnaire qui ait exist depuis
Louis le Dbonnaire, que voulez-vous donc que j'aie  craindre?

--Oh! mon Dieu! rien, mon cher fils, dit la palatine en prenant la main
du prince, et en le regardant avec toute la tendresse maternelle que
pouvaient contenir ses petits yeux; rien, si tout le monde vous
connaissait comme moi, et vous savait si parfaitement bon que vous
n'avez pas mme la force de har vos ennemis; mais Henri IV, auquel
malheureusement vous ressemblez un peu trop sous certains rapports,
tait bon aussi, et cependant il n'en a pas moins trouv un Ravaillac.
Hlas! _mein Gott!_ continua la princesse, en entremlant son jargon
franais d'une exclamation franchement allemande, ce sont les bons rois
qu'on assassine; les tyrans prennent leurs prcautions et le poignard
n'arrive pas jusqu' eux. Vous ne devriez jamais sortir sans escorte.
C'est vous, et non pas moi, mon fils, qui avez besoin d'un rgiment de
gardes.

--Ma mre, reprit en riant le rgent, voulez-vous que je vous raconte
une histoire?

--Oui, sans doute, dit la princesse palatine, car vous racontez fort
lgamment.

--Eh bien! vous saurez donc qu'il y avait  Rome, je ne me rappelle plus
vers quelle anne de la rpublique, un consul fort brave, mais qui avait
ce malheur, commun  Henri IV et  moi, de courir les rues la nuit. Il
arriva que ce consul fut envoy contre les Carthaginois, et qu'ayant
invent une machine de guerre appele un corbeau, il gagna sur eux la
premire bataille navale que les Romains eussent remporte, si bien
qu'il revint  Rome se faisant d'avance une fte du redoublement de
bonnes fortunes que lui vaudrait sans doute son redoublement de
rputation. Il ne se trompait pas: toute la population l'attendait hors
des portes de la ville, afin de le conduire en triomphe au Capitole, o
l'attendait de son ct le snat.

Or le snat, en le voyant paratre, lui annona qu'il venait, en
rcompense de sa victoire, de lui dcerner un honneur qui devait
minemment flatter son amour-propre. C'est qu'il ne sortirait plus que
prcd d'un musicien qui annoncerait  tous, en jouant de la flte, que
celui qui le suivait tait le fameux Duilius, vainqueur des
Carthaginois. Duilius, comme vous le comprenez bien, ma mre, fut au
comble de la joie d'une pareille distinction; il s'en revint chez lui,
la tte haute et prcd de son flteur, qui jouait tout son rpertoire
aux grandes acclamations de la multitude, laquelle, de son ct, criait
 tue-tte: Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! Vive le
sauveur de Rome! C'tait quelque chose de si enivrant que le pauvre
consul faillit en perdre la tte et deux fois dans la journe il sortit
de chez lui, quoiqu'il n'et rien  faire au monde par la ville, mais
seulement pour jouir de la prrogative snatoriale, et entendre cette
musique triomphale et les cris qui l'accompagnaient. Cette occupation le
conduisit jusqu'au soir dans un tat de jubilation difficile  exprimer;
puis le soir vint. Le vainqueur avait une matresse qu'il aimait fort et
qu'il lui tardait de revoir, une espce de madame Sabran, sauf le mari
qui s'avisait d'tre jaloux, tandis que le ntre, vous le savez, n'a pas
ce ridicule.

Le consul se mit donc au bain, fit sa toilette, se parfuma de son mieux,
et, onze heures arrives  son horloge de sable, sortit sur la pointe du
pied pour gagner la rue Suburrane; mais il avait compt sans son hte,
ou plutt sans son musicien.  peine eut-il fait quatre pas, que
celui-ci, qui tait attach  son service le jour comme la nuit,
s'lana de la borne sur laquelle il tait assis, et, reconnaissant son
consul, se mit  marcher devant lui en soufflant de toutes ses forces
dans son instrument, si bien que ceux qui se promenaient encore par les
rues se retournaient, que ceux qui taient rentrs chez eux se mettaient
 leur porte, et que ceux qui taient couchs se levaient et ouvraient
leur fentre, rptant en choeur:--Ah! ah! voici le consul Duilius qui
passe! Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le sauveur
de Rome! C'tait fort flatteur mais fort inopportun; aussi le consul
voulait-il faire taire son instrumentiste, mais celui-ci dclara qu'il
avait les ordres les plus prcis du snat pour ne point garder le
silence un seul instant; qu'il avait dix mille sesterces par an pour
souffler dans sa tibicine, et qu'il y soufflerait tant qu'il lui
resterait une haleine.

Le consul, voyant qu'il tait inutile de discuter avec un homme qui
avait pour lui une ordonnance du snat, se mit  courir, esprant
chapper  son mlodieux compagnon; mais celui-ci rgla son allure sur
la sienne avec tant de prcision, que tout ce qu'il y put gagner, ce fut
d'tre suivi de son musicien, au lieu d'tre prcd par lui. Il eut
beau ruser comme un livre, prendre un grand parti comme un chevreuil,
piquer droit comme un sanglier, le maudit flteur ne perdit pas une
seconde sa piste, de sorte que Rome tout entire, ne comprenant rien 
cette course nocturne, mais, sachant seulement que c'tait le
triomphateur de la veille qui l'excutait, descendit dans la rue, se mit
 ses fentres et  ses portes criant: Vive Duilius! vive le vainqueur
des Carthaginois! vive le sauveur de Rome! Le pauvre grand homme avait
une dernire esprance, c'est qu'au milieu de tout ce remue-mnage, il
trouverait la maison de sa matresse endormie, et qu'il pourrait se
glisser par la porte qu'elle lui avait promis de tenir entrouverte. Mais
point! La rumeur gnrale avait gagn la voie Suburrane, et, lorsqu'il
arriva devant cette gracieuse et hospitalire maison,  la porte de
laquelle il avait si souvent vers des parfums et suspendu des
guirlandes il trouva qu'elle tait veille comme les autres, et vit 
la fentre le mari qui, du plus loin qu'il l'aperut, se mit 
crier:--Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le
sauveur de Rome! Le hros rentra chez lui dsespr.

Le lendemain, il pensait avoir meilleur march de son musicien; mais son
esprance fut trompe. Il en fut de mme du surlendemain et des jours
suivants; de sorte que le consul, voyant qu'il lui tait dsormais
impossible de garder son incognito, repartit pour la Sicile, o, de
colre, il battit de nouveau les Carthaginois, mais cette fois si
cruellement, que l'on crut que c'en tait fini de toutes les guerres
puniques passes et  venir, et que Rome entra dans une telle joie,
qu'on en fit des rjouissances publiques pareilles  celles que l'on
faisait pour l'anniversaire de la ville, et que l'on se proposa de faire
au vainqueur un triomphe encore plus magnifique que le premier.

Quant au snat il s'assembla, afin de dlibrer avant l'arrive de
Duilius sur la nouvelle rcompense qui lui serait accorde.

On allait aux voix sur une statue publique, lorsqu'on entendit tout 
coup de grands cris de joie et le son d'une tibicine. C'tait le consul
qui se drobait au triomphe, grce  la diligence qu'il avait faite,
mais qui n'avait pu se drober  la reconnaissance publique grce  son
joueur de flte. Se doutant qu'on lui prparait quelque chose de
nouveau, il venait prendre part  la dlibration. Il trouva, en effet,
le snat prt  voter et la boule  la main.

Alors, s'avanant  la tribune:

--Pres conscrits, dit-il, votre intention, n'est-ce pas est de me voter
une rcompense qui me soit agrable?

--Notre intention, rpondit le prsident, est de faire de vous l'homme
le plus heureux de la terre.

--Eh bien! reprit Duilius, voulez-vous me permettre, de vous demander la
chose que je dsire le plus?

--Dites! dites! crirent les snateurs d'une seule voix.

--Et vous me l'accorderez? continua Duilius avec toute la timidit du
doute.

--Par Jupiter! nous vous l'accorderons, rpondit le prsident au nom de
toute l'assemble.

--Eh bien! dit Duilius, pres conscrits, si vous croyez que j'ai bien
mrit de la patrie, tez-moi, en rcompense de cette seconde victoire,
ce maraud de joueur de flte que vous m'avez donn pour la premire.

Le snat trouva la demande trange; mais il tait engag par sa parole,
et c'tait l'poque o il n'y manquait pas encore. Le joueur de flte
eut en pension viagre la moiti de ses appointements, vu le bon
tmoignage qui avait t rendu de lui, et le consul Duilius, enfin
dbarrass de son musicien, retrouva incognito et sans bruit la porte de
cette petite maison de la rue Suburrane, qu'une victoire lui avait
ferme et qu'une victoire lui avait rouverte.

--Eh bien! demanda la palatine, quel rapport a cette histoire avec la
peur que j'ai de vous voir assassin?

--Quel rapport, ma mre? dit en riant le prince; c'est que si, pour un
seul musicien qu'avait le consul Duilius, il lui arriva un pareil
dsappointement, jugez donc de ce qui m'arriverait  moi avec mon
rgiment de gardes!

--Ah! Philippe! Philippe! reprit la princesse en riant et en soupirant 
la fois, traiterez-vous toujours si lgrement les choses srieuses?

--Non point, ma mre, dit le rgent, et la preuve, c'est que, comme je
prsume que vous n'tes pas venue ici dans la seule intention de me
faire de la morale sur mes courses nocturnes et que c'tait pour me
parler d'affaires, je suis prt  vous couter et  vous rpondre
srieusement sur le sujet de votre visite.

--Oui, vous avez raison, dit la princesse, j'tais en effet venue pour
autre chose; j'tais venue pour vous parler de mademoiselle de Chartres.

--Ah! oui, de votre favorite, ma mre; car, vous avez beau le nier,
Louise est votre favorite. Ne serait-ce point parce qu'elle n'aime gure
ses oncles que vous n'aimez pas du tout?

--Non, ce n'est point cela, quoique j'avoue qu'il m'est assez agrable
de voir qu'elle est de mon avis sur la bonne opinion que j'ai des
btards; mais c'est qu' la beaut prs qu'elle a et que je n'avais pas,
elle est exactement ce que j'tais  son ge, ayant de vrais gots de
garon, aimant les chiens, les chevaux et les cavalcades, maniant la
poudre comme un artilleur, et faisant des fuses comme un artificier. Eh
bien! devinez ce qui nous arrive avec elle!

--Elle veut s'engager dans les gardes franaises?

--Non pas elle veut se faire religieuse!

--Religieuse, Louise! Impossible, ma mre! C'est quelque plaisanterie de
ses folles de soeurs.

--Non point, monsieur, reprit la palatine, il n'y a rien de plaisant
dans tout cela, je vous jure.

--Et comment diable cette belle rage claustrale lui a-t-elle pris?
demanda le rgent commenant  croire  la vrit de ce que lui disait
sa mre, habitu qu'il tait  vivre dans une poque o les choses les
plus extravagantes taient toujours les plus probables.

--Comment cela lui a pris? continua Madame; demandez  Dieu ou au
diable, car il n'y a que l'un o l'autre des deux qui le puisse savoir.
Avant-hier, elle avait pass la journe avec sa soeur montant  cheval,
tirant au pistolet, riant et se divertissant si fort, que jamais je ne
l'avais vue dans une telle gaiet, quand le soir madame d'Orlans me fit
prier de passer dans son cabinet. L, je trouvai mademoiselle de
Chartres qui tait aux genoux de sa mre et qui la priait tout en larmes
de la laisser aller faire ses dvotions  l'abbaye de Chelles. Sa mre
se retourna alors de mon ct et me dit:

--Que pensez-vous de cette demande, Madame?

--Je pense, rpondis-je, que l'on fait galement bien ses dvotions
partout, que le lieu n'y fait rien, et que tout dpend de l'preuve et
de la prparation. Mais en entendant mes paroles mademoiselle de
Chartres redoubla de prires, et cela avec tant d'instances que je dis 
sa mre: Voyez, ma fille, c'est  vous de dcider.--Dame! rpondit la
duchesse, on ne saurait cependant empcher cette pauvre enfant de faire
ses dvotions.--Qu'elle y aille donc, repris-je, et Dieu veuille qu'elle
y aille dans cette intention!--Je vous jure, madame, dit alors
mademoiselle de Chartres, que j'y vais bien pour Dieu seul et qu'aucune
ide mondaine ne m'y conduit. Alors elle nous embrassa, et hier matin 
sept heures elle est partie.

--Eh bien! je sais tout cela, puisque c'est moi qui devais l'y conduire,
rpondit le rgent. Il est donc arriv quelque chose depuis?

--Il est arriv, reprit madame, qu'elle a renvoy hier soir la voiture
en chargeant le cocher de nous remettre une lettre adresse  vous,  sa
mre et  moi dans laquelle elle nous dclare que, trouvant dans ce
clotre la tranquillit et la paix qu'elle n'esprait pas rencontrer
dans le monde, elle n'en veut plus sortir.

--Et que dit sa mre de cette belle rsolution? demanda le rgent en
prenant la lettre.

--Sa mre? reprit Madame, sa mre en est fort contente, je crois, si
vous voulez que je vous dise mon opinion; car elle aime les couvents, et
elle regarde comme un grand bonheur pour sa fille de se faire
religieuse; mais moi, je dis qu'il n'y a pas de bonheur l o il n'y a
pas de vocation.

Le rgent lut et relut la lettre comme pour deviner, dans cette simple
manifestation du dsir exprim par mademoiselle de Chartres de rester 
Chelles, les causes secrtes qui avaient fait natre ce dsir; puis
aprs un instant de mditation aussi profonde que s'il se ft agi du
sort d'un empire:

--Il y a l-dessous quelque dpit d'amour, dit-il. Est-ce qu' votre
connaissance, ma mre, Louise aimerait quelqu'un?

Madame raconta alors au rgent l'aventure de l'Opra, et l'exclamation
chappe de la bouche de la princesse dans son enthousiasme pour le beau
tnor.

--Diable! diable! dit le rgent. Et qu'avez-vous fait la duchesse
d'Orlans et vous, dans votre conseil maternel?

--Nous avons mis Cauchereau  la porte, et interdit l'opra 
mademoiselle de Chartres. Nous ne pouvions pas faire moins.

--Eh bien! reprit le rgent, il n'y a pas besoin d'aller chercher plus
loin: tout est l; il faut la gurir au plus tt de cette fantaisie.

--Et qu'allez-vous faire pour cela, mon fils?

--J'irai aujourd'hui mme  l'abbaye de Chelles, j'interrogerai Louise;
si la chose n'est qu'un caprice, je laisserai au caprice le temps de se
passer. Elle a un an pour faire ses voeux; j'aurai l'air d'adopter sa
vocation, et au moment de prendre le voile, c'est elle qui viendra nous
prier la premire de la tirer de l'embarras o elle se sera mise. Si la
chose est grave, au contraire, alors ce sera bien diffrent.

--Mon Dieu! mon fils, dit Madame en se levant, songez que le pauvre
Cauchereau n'est probablement pour rien l dedans, et qu'il ignore
peut-tre lui-mme la passion qu'il a inspire.

--Tranquillisez-vous, ma mre, rpondit le prince en riant de
l'interprtation tragique qu'avec ses ides d'outre-Rhin la palatine
avait donne  ces paroles; je ne renouvellerai pas la lamentable
histoire des amants du Paraclet; la voix de Cauchereau ne perdra ni ne
gagnera une seule note dans toute cette aventure, et l'on ne traite pas
une princesse du sang par les mmes moyens qu'une petite bourgeoise.

--Mais d'un autre ct, dit Madame presque aussi effraye de
l'indulgence relle du duc qu'elle l'avait t de sa svrit apparente,
pas de faiblesse non plus!

--Ma mre, dit le rgent,  la rigueur, si elle doit tromper quelqu'un,
j'aimerais mieux encore que ce ft son mari que Dieu.

Et, baisant avec respect la main de sa mre, il conduisit vers la porte
la pauvre princesse palatine, toute scandalise de cette facilit de
moeurs, au milieu de laquelle elle mourut sans jamais avoir pu s'y
habituer. Puis la princesse tant sortie, le duc d'Orlans alla se
rasseoir devant son dessin en chantonnant un air de son opra de
Panthe, qu'il avait fait en collaboration avec Lafare.

En traversant l'antichambre, Madame vit venir  elle un petit homme
perdu dans de grandes bottes de voyage, et dont la tte tait enfouie
dans l'immense collet d'une redingote double de fourrure. Arriv  sa
porte, il sortit du milieu de son surtout une petite tte au nez
pointu, aux yeux railleurs, et  la physionomie tenant  la fois de la
fouine et du renard.

--Ah! ah! dit la palatine, c'est toi, l'abb!

--Moi-mme, Votre Altesse, et qui viens de sauver la France, rien que
cela!

--Oui, rpondit la palatine, j'ai entendu quelque chose d'approchant, et
encore qu'on se servait de poisons dans certaines maladies. Tu dois
savoir cela, Dubois, toi qui es fils d'un apothicaire.

--Madame, rpondit Dubois, avec son insolence ordinaire, peut-tre
l'ai-je su, mais je l'ai oubli. Comme Votre Altesse le sait, j'ai
quitt fort jeune les drogues de monsieur mon pre pour faire
l'ducation de monsieur votre fils.

--N'importe, n'importe, Dubois, dit la palatine en riant, je suis
contente de ton zle, et s'il se prsente une ambassade en Chine ou en
Perse je la demanderai pour toi au rgent.

--Et pourquoi pas dans la lune ou dans le soleil? reprit Dubois; vous
seriez encore plus sre de ne pas m'en voir revenir.

Et saluant cavalirement Madame, aprs cette rponse, sans attendre
qu'elle le congdit, comme l'tiquette l'et ordonn, il tourna sur ses
talons et entra sans mme se faire annoncer dans le cabinet du rgent.




Chapitre 23


Tout le monde sait les commencements de l'abb Dubois; nous ne nous
tendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes annes, que l'on
trouvera dans tous les mmoires du temps et particulirement dans ceux
de l'implacable Saint-Simon.

Dubois n'a point t calomni: c'tait chose impossible; seulement on a
dit de lui tout le mal qu'il mritait, et l'on n'a pas dit tout le bien
qu'on pouvait en dire. Il y avait dans ses antcdents et dans ceux
d'Alberoni, son rival, une grande similitude; mais, il faut le dire, le
gnie tait pour Dubois, et dans cette longue lutte avec l'Espagne, que
la nature de notre sujet nous force d'indiquer seulement, tout
l'avantage fut au fils de l'apothicaire contre le fils du jardinier.
Dubois prcdait Figaro, auquel il a peut-tre servi de type; mais, plus
heureux que lui, il tait pass de l'office au salon et du salon  la
salle du trne.

Tous ses avancements successifs avaient pay non seulement des services
particuliers, mais aussi des services publics: c'tait un de ces hommes
qui, pour nous servir de l'expression de monsieur de Talleyrand, ne
parviennent pas mais qui arrivent.

Sa dernire ngociation tait son chef-d'oeuvre: c'tait plus que la
ratification du trait d'Utrecht, c'tait un trait plus avantageux
encore pour la France. L'empereur non seulement renonait  tous ses
droits sur la couronne d'Espagne, comme Philippe V avait renonc  tous
ses droits sur la couronne de France, mais encore il entrait, avec
l'Angleterre et la Hollande, dans la ligue forme  la fois contre
l'Espagne au midi, et contre la Sude et la Russie au nord.

La division des cinq ou six grands tats de l'Europe tait tablie par
ce trait sur une base si juste et si solide, qu'aprs cent vingt ans de
guerres, de rvolutions et de bouleversements, tous ces tats, moins
l'Empire, se retrouvent aujourd'hui  peu prs dans la mme situation o
ils taient alors.

De son ct, le rgent, peu rigoriste de sa nature, aimait cet homme qui
avait fait son ducation, et dont il avait fait la fortune. Le rgent
apprciait dans Dubois les qualits qu'il avait, et n'osait blmer trop
fort quelque vice dont il n'tait pas exempt. Cependant, il y avait
entre le rgent et Dubois un abme; les vices et les vertus du rgent
taient ceux d'un grand seigneur, les qualits et les dfauts de Dubois
taient ceux d'un laquais. Aussi le rgent avait-il beau lui dire, 
chaque faveur nouvelle qu'il lui accordait:

--Dubois, Dubois, fais-y bien attention: ce n'est qu'un habit de livre
que je te mets sur le dos!

Dubois, qui s'inquitait du don et non point de la manire dont il tait
fait, lui rpondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de
cuistre qui n'appartenaient qu' lui.

--Je suis votre valet, monseigneur; habillez-moi toujours de mme.

Au reste, Dubois aimait fort le rgent et lui tait on ne peut plus
dvou. Il sentait bien que cette main puissante le soutenait seule
au-dessus du cloaque dont il tait sorti, et dans lequel, ha et mpris
comme il l'tait de tous, un signe du matre pouvait le faire retomber.
Il veillait donc avec un intrt tout personnel sur les haines et sur
les complots qui pouvaient atteindre le prince, et plus d'une fois, 
l'aide d'une contre-police souvent mieux servie que celle du lieutenant
gnral et qui s'tendait, par madame de Tencin, aux plus hauts degrs
de l'aristocratie et par la Fillon, aux plus bas tages de la socit,
il avait djou des conspirations dont messire Voyer d'Argenson n'avait
pas mme entendu souffler mot.

Aussi le rgent, qui apprciait les offices de tous genres que Dubois
lui avait rendus et pouvait lui rendre encore, reut-il l'abb
ambassadeur les bras ouverts. Ds qu'il le vit paratre, il se leva, et
au contraire des princes ordinaires qui, pour diminuer la rcompense,
dprcient les services:

--Dubois, lui dit-il joyeusement, tu es mon meilleur ami, et le trait
de la quadruple alliance sera plus profitable au roi Louis XV que toutes
les victoires de son aeul Louis XIV.

-- la bonne heure! dit Dubois, et vous me rendez justice, vous,
monseigneur; mais malheureusement il n'en est pas de mme de tout le
monde.

--Ah! ah! dit le rgent, aurais-tu rencontr ma mre? elle sort d'ici.

--Justement, et elle tait presque tente d'y rentrer pour vous
demander, vu la bonne russite de mon ambassade, de m'en accorder une
autre en Chine ou en Perse.

--Que veux-tu? mon pauvre abb, reprit en riant le prince, ma mre est
pleine de prjugs, et elle ne te pardonnera jamais d'avoir fait de son
fils un pareil lve. Mais tranquillise-toi, l'abb, j'ai besoin de toi
ici.

--Et comment se porte Sa Majest? demanda Dubois, avec un sourire plein
d'une dtestable esprance. Il tait bien malingre au moment de mon
dpart!

--Bien, l'abb, trs bien, rpondit gravement le prince. Dieu nous le
conservera, je l'espre, pour le bonheur de la France et pour la honte
de nos calomniateurs.

--Et monseigneur le voit, comme d'habitude, tous les jours?

--Je l'ai encore vu hier, et lui ai mme parl de toi.

--Bah! et que lui avez-vous dit?

--Je lui ai dit que tu venais d'assurer probablement la tranquillit de
son rgne.

--Et qu'a rpondu le roi?

--Ce qu'il a rpondu? Il a rpondu, mon cher, qu'il ne croyait pas les
abbs si utiles.

--Sa Majest est pleine d'esprit! Et le vieux Villeroy tait l sans
doute?

--Comme toujours.

--Il faudra quelque beau matin, avec la permission de Votre Altesse, que
j'envoie ce vieux drle voir  l'autre bout de la France si j'y suis. Il
commence  me lasser pour vous, avec son insolence!

--Laisse faire, Dubois, laisse faire; toute chose viendra en son temps.

--Mme mon archevch?

-- propos, qu'est-ce que cette nouvelle folie?

--Nouvelle folie, monseigneur? Sur ma parole! rien n'est plus srieux.

--Comment! cette lettre du roi d'Angleterre qui me demande un archevch
pour toi....

--Votre Altesse n'en a-t-elle point reconnu le style?

--C'est toi qui l'as dicte, maraud!

-- Nricault Destouches, qui l'a fait signer au roi.

--Et le roi l'a signe comme cela, sans rien dire?

--Si fait! Comment voulez-vous, a-t-il dit  notre pote, qu'un prince
protestant se mle de faire un archevque en France? Le rgent lira ma
recommandation, en rira et n'en fera rien.--Oui bien, Sire, a rpondu
Destouches, qui a, ma foi! plus d'esprit qu'il n'en met dans ses pices,
le rgent en rira, mais aprs en avoir ri, il fera ce que lui demandera
Votre Majest.

--Destouches en a menti!

--Destouches n'a jamais dit si vrai, monseigneur.

--Toi, archevque! Le roi George mriterait qu'en revanche, je lui
dsignasse quelque maraud de ton espce pour l'archevch d'York,
lorsqu'il viendra  vaquer.

--Je vous mets au dfi de trouver mon pareil. Je ne connais qu'un
homme....

--Et quel est-il? Je serais curieux de le connatre, moi.

--Oh! c'est inutile; il est dj plac, et, comme sa place est bonne, il
ne la changerait pas pour tous les archevchs du monde.

--Insolent!

-- qui donc en avez-vous, monseigneur?

--Un drle qui veut tre archevque et qui n'a seulement pas fait sa
premire communion.

--Eh bien! je n'en serai que mieux prpar.

--Mais le sous-diaconat, le diaconat, la prtrise?

--Bah! nous trouverons bien quelque dpcheur de messes, quelque frre
Jean des Entomeures qui me donnera tout cela en une heure.

--Je te mets au dfi de le trouver.

--C'est dj fait.

--Et quel est celui-l?

--Votre premier aumnier, l'vque de Nantes, Tressan.

--Le drle a rponse  tout! Mais ton mariage?

--Mon mariage?

--Oui, madame Dubois!

--Madame Dubois? Je ne connais pas cela!

--Comment, malheureux! L'aurais-tu assassine?

--Monseigneur oublie qu'il n'y a pas plus de trois jours encore qu'il a
ordonnanc le quartier de pension qu'elle touche sur sa cassette.

--Et si elle vient mettre opposition  ton archevch?

--Je l'en dfie! elle n'a pas de preuves.

--Elle peut se faire donner une copie de ton acte de mariage.

--Il n'y a pas de copie sans original.

--Et l'original?

--En voici les restes, dit Dubois en tirant de son portefeuille un
petit papier qui contenait une pince de cendres.

--Comment! misrable! et tu n'as pas peur que je t'envoie aux galres?

--Si le coeur vous en dit, le moment est bon, car j'entends la voix du
lieutenant de police dans votre antichambre.

--Qui l'a fait demander?

--Moi.

--Pourquoi faire?

--Pour lui laver la tte.

-- quel sujet?

--Vous allez le savoir. Ainsi, c'est convenu, me voil archevque.

--Et as-tu dj fait ton choix pour un archevch?

--Oui, je prends Cambrai.

--Peste! tu n'es pas dgot!

--Oh! mon Dieu! ce n'est pas pour ce qu'il rapporte, c'est pour
l'honneur de succder  Fnelon.

--Et cela nous vaudra sans doute un nouveau Tlmaque?

--Oui, si Votre Altesse me trouve une seule Pnlope par tout le
royaume.

-- propos de Pnlope, tu sais que madame de Sabran....

--Je sais tout.

--Ah ! l'abb, ta police est donc toujours aussi bien faite?

--Vous allez en juger.

Dubois tendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit,
un huissier parut.

--Faites entrer monsieur le lieutenant gnral, dit Dubois.

--Mais, dis donc, l'abb, reprit le rgent, il me semble que c'est toi
qui ordonnes maintenant ici?

--C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire.

--Fais donc, dit le rgent; il faut avoir de l'indulgence pour les
nouveaux arrivants.

Messire Voyer d'Argenson entra. C'tait l'gal de Dubois pour la
laideur; seulement sa laideur,  lui, offrait un type tout oppos: il
tait gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros
sourcils hrisss, et ne manquait jamais d'tre pris pour le diable par
les enfants qui le voyaient pour la premire fois. Du reste, souple,
actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office
quand il n'tait pas dtourn de ses devoirs nocturnes par quelque
galante proccupation.

--Monsieur le lieutenant gnral, dit Dubois sans mme laisser 
d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas
de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous
me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison
il a pass la nuit, et ce qui lui est arriv en sortant de cette maison.
Si je n'arrivais pas  l'instant mme de Londres, je ne vous ferais pas
toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste
sur la route de Calais, je ne puis rien savoir.

--Mais, rpondit d'Argenson, prsumant que toutes ces questions
cachaient quelque pige, s'est-il donc pass quelque chose
d'extraordinaire hier soir? Quant  moi, je dois avouer que je n'ai reu
aucun rapport. En tout cas, je l'espre, il n'est arriv aucun accident
 monseigneur?

--Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui tait sorti hier
 huit heures du soir, en garde franaise, pour aller souper chez madame
de Sabran, a manqu d'tre enlev en sortant de chez elle.

--Enlev! s'cria d'Argenson en plissant, tandis que de son ct le
rgent poussait une exclamation d'tonnement. Enlev! et par qui?

--Ah! dit Dubois, voil ce que nous ignorons et ce que vous devriez
savoir, vous, monsieur le lieutenant gnral, si, au lieu de faire la
police cette nuit, vous n'aviez pas t passer votre temps au couvent de
la Madeleine de Traisnel.

--Comment, d'Argenson! dit le rgent en clatant de rire, vous, un grave
magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je
vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez dj fait
du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'anne le journal de mes
faits et gestes.

--Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant gnral, j'espre que
Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abb
Dubois.

--H quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous
me donnez un dmenti! Monseigneur, je veux vous conduire au srail de
d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un
boudoir en toffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile
peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un
quinze pour cent de la loterie y a pass.

Le rgent se tenait les ctes en voyant la figure bouleverse de
d'Argenson.

--Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la
conversation sur celui des deux sujets qui tout en tant le plus
humiliant pour lui, tait cependant le moins dsagrable, il n'y a pas
grand mrite  vous, monsieur l'abb,  connatre les dtails d'un
vnement que monseigneur vous a sans doute racont.

--Sur mon honneur! d'Argenson, s'cria le rgent, je ne lui en ai pas
dit une parole.

--Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur
aussi qui m'a racont l'histoire de cette novice des hospitalires du
faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les
murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parl de
cette maison que vous avez fait btir, sous un faux nom mitoyennement
avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez
entrer  toute heure, par une porte cache dans une armoire, et qui
donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre
patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre
Grandeur avait pass la soire  se faire gratter la plante des pieds,
et  se faire lire, par les pouses du Seigneur, les placets qu'elle
avait reus dans la journe? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant,
c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas
digne, je l'espre bien, de dnouer les cordons de vos souliers.

--coutez, monsieur l'abb, rpondit le lieutenant de police en
reprenant son ton srieux; si tout ce que vous m'avez dit sur
monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne
pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu:
nous connatrons les coupables, et nous les punirons comme ils le
mritent.

--Mais, dit le rgent, il ne faut pas non plus attacher trop
d'importance  cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui
croyaient faire une plaisanterie  un de leurs camarades.

--C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et
qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour
arriver au Palais-Royal.

--Encore, Dubois!

--Toujours, monseigneur.

--Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion l-dessus?

--Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous
djouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma
parole!

En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annona Son
Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui,
en sa qualit de prince du sang, avait le privilge de ne point
attendre. Il s'avana de cet air timide et inquiet qui lui tait
naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face
desquelles il se trouvait, comme pour pntrer de quelle chose on
s'occupait au moment de son arrive. Le rgent comprit sa pense.

--Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux mchants
sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient  l'instant mme que
vous conspiriez contre moi.

Le duc du Maine devint ple comme la mort, et, sentant les jambes lui
manquer, s'appuya sur la canne en forme de bquille qu'il portait
habituellement.

--Et j'espre, monseigneur, rpondit-il d'une voix  laquelle il
essayait vainement de rendre sa fermet, que vous n'avez pas ajout foi
 une pareille calomnie?

--Oh! mon Dieu, non, rpondit ngligemment le rgent. Mais? que
voulez-vous? j'ai affaire  deux entts qui prtendent qu'ils vous
prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis
beau joueur,  tout hasard je vous en prviens. Mettez-vous donc en
garde contre eux, car ce sont de fins compres, je vous en rponds!

Le duc du Maine desserrait les dents pour rpondre quelque excuse
banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annona
successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti,
monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des
gardes, monsieur le duc de Noailles, prsident du conseil des finances,
monsieur le duc d'Antin, surintendant des btiments, le marchal
d'Uxelles prsident des affaires trangres, l'vque de Troyes, le
marquis de Lavrillire, le marquis d'ffiat, le duc de Laforce, le
marquis de Torcy, et les marchaux de Villeroy d'stres, de Villars et
de Bezons.

Comme ces graves personnages taient convoqus pour examiner le trait
de la quadruple alliance, rapport de Londres par Dubois, et que le
trait de la quadruple alliance ne figure que trs secondairement dans
l'histoire que nous nous sommes engag  raconter, nos lecteurs
trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal
pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu.




Chapitre 24


D'Harmental, aprs avoir pos son feutre et son manteau sur une chaise,
aprs avoir pos ses pistolets sur sa table de nuit et gliss son pe
sous son chevet, s'tait jet tout habill sur son lit, et, telle est la
puissance d'une vigoureuse organisation, que, plus heureux que Damocls,
il s'tait endormi, quoique, comme Damocls, une pe ft suspendue sur
sa tte par un fil.

Lorsqu'il se rveilla, il faisait grand jour, et comme la veille il
avait oubli, dans sa proccupation, de fermer ses volets, la premire
chose qu'il vit fut un rayon de soleil qui se jouait joyeusement 
travers sa chambre traant de la fentre  la porte une brillante ligne
de lumire dans laquelle voltigeaient mille atomes. D'Harmental crut
avoir fait un rve en se retrouvant calme et tranquille dans sa petite
chambre si blanche et si propre tandis que, selon toute probabilit, il
aurait d tre,  la mme heure, dans quelque sombre et triste prison.
Un instant il douta de la ralit, ramenant toutes ses penses sur ce
qui s'tait pass la veille au soir; mais tout tait encore l, le ruban
ponceau sur la commode, le feutre et le manteau sur la chaise, les
pistolets sur la table de nuit, et l'pe sous le chevet; et lui-mme,
d'Harmental, comme une dernire preuve, dans le cas o toutes les autres
se seraient trouves insuffisantes, se revoyait avec son costume de la
veille qu'il n'avait point quitt de peur d'tre rveill en sursaut, au
milieu de la nuit, par quelque mauvaise visite.

D'Harmental sauta en bas de son lit: son premier regard fut pour la
fentre de sa voisine; elle tait dj ouverte, et l'on voyait Bathilde
aller et venir dans sa chambre. Le second fut pour sa glace, et sa glace
lui dit que la conspiration lui allait  merveille. En effet, son visage
tait plus ple que d'habitude, et, par consquent, plus intressant;
ses yeux un peu fivreux, et, par consquent, plus expressifs; de sorte
qu'il tait vident que lorsqu'il aurait donn un coup  ses cheveux et
remplac sa cravate froisse par une autre cravate, il deviendrait
incontestablement pour Bathilde, vu l'avis qu'elle avait reu la veille,
un personnage des plus intressants. D'Harmental ne se dit pas cela tout
haut, il ne se le dit mme pas tout bas, mais le mauvais instinct qui
pousse nos pauvres mes  leur perte lui souffla ces penses  l'esprit,
indistinctes, vagues, inacheves, il est vrai, mais assez prcises
cependant pour qu'il se mt  sa toilette avec l'intention d'assortir sa
mise  l'air de son visage. C'est--dire qu'un costume entirement noir
succda  son costume sombre, que ses cheveux froisss furent renous
avec une ngligence charmante, et que son gilet s'entrouvrit de deux
boutons de plus que d'habitude pour faire place  son jabot, qui retomba
sur sa poitrine avec un laisser-aller plein de coquetterie.

Tout cela s'tait fait sans intention et de l'air le plus insouciant et
le plus proccup du monde, car d'Harmental, tout brave qu'il tait,
n'oubliait point que d'un moment  l'autre on pouvait venir l'arrter;
mais tout cela s'tait fait d'instinct, de sorte que lorsque le
chevalier sortit de la petite chambre qui lui servait de cabinet de
toilette et jeta un coup d'oeil sur sa glace, il se sourit  lui-mme
avec une mlancolie qui doublait le charme dj si rel de sa
physionomie. Il n'y avait point  se tromper  ce sourire, car il alla
aussitt  sa fentre et l'ouvrit.

Peut-tre Bathilde avait-elle fait aussi bien des projets pour le moment
o elle reverrait son voisin; peut-tre avait-elle arrang une belle
dfense qui consistait  ne point regarder de son ct ou  fermer sa
fentre aprs une simple rvrence; mais au bruit de la fentre de son
voisin qui s'ouvrait, tout fut oubli, elle s'lana  la sienne en
s'criant:

--Ah! vous voil! Mon Dieu, monsieur, que vous m'avez fait de mal!

Cette exclamation tait dix fois plus que n'avait espr d'Harmental.
Aussi, s'il avait de son ct prpar quelques phrases bien poses et
bien loquentes, ce qui tait probable, ces phrases s'chapprent-elles
 l'instant de son esprit, et joignant les mains  son tour:

--Bathilde! Bathilde! s'cria-t-il, vous tes donc aussi bonne que vous
tes belle?

--Pourquoi bonne? demanda Bathilde. Ne m'avez-vous pas dit que si
j'tais orpheline, vous tiez sans parents? Ne m'avez-vous pas dit que
j'tais votre soeur, et que vous tiez mon frre?

--Et alors, Bathilde, vous avez pri pour moi?

--Toute la nuit, dit en rougissant la jeune fille.

--Et moi qui remerciais le hasard de m'avoir sauv, tandis que je devais
tout aux prires d'un ange!

--Le danger est donc pass? s'cria vivement Bathilde.

--Cette nuit a t sombre et triste, rpondit d'Harmental. Ce matin,
cependant, j'ai t rveill par un rayon de soleil; mais il ne faut
qu'un nuage pour qu'il disparaisse. Il en est ainsi du danger que j'ai
couru: il est pass pour faire place  un plaisir bien grand, Bathilde,
celui d'tre certain que vous avez pens  moi; mais il peut revenir.
Et, tenez, reprit-il en entendant les pas d'une personne qui montait
dans son escalier, le voil peut-tre qui va frapper  ma porte!

En ce moment, en effet, on frappa trois coups  la porte du chevalier.

--Qui va l? demanda d'Harmental de la fentre, et avec une voix dans
laquelle toute sa fermet ne pouvait pas faire qu'il ne pert un peu
d'motion.

--Ami! rpondit-on.

--Eh bien? demanda Bathilde avec anxit.

--Eh bien! toujours, grce  vous, Dieu continue de me protger. Celui
qui frappe est un ami. Encore une fois merci, Bathilde!

Et le chevalier referma sa fentre, en envoyant  la jeune fille un
dernier salut qui ressemblait fort  un baiser.

Puis il alla ouvrir  l'abb Brigaud, qui, commenant  s'impatienter,
venait de frapper une seconde fois.

--Eh bien! dit l'abb, sur la figure duquel il tait impossible de lire
la moindre altration, que nous arrive-t-il donc, mon cher pupille, que
nous sommes enferm ainsi  serrure et  verrous? Est-ce pour prendre un
avant got de la Bastille?

--Hol! l'abb! rpliqua d'Harmental d'un visage si joyeux et d'une voix
si enjoue qu'on et dit qu'il voulait lutter d'impassibilit avec
Brigaud, point de pareilles plaisanteries, je vous prie, cela pourrait
bien porter malheur!

--Mais regardez donc, regardez donc! dit Brigaud en jetant les yeux
autour de lui; ne dirait-on pas qu'on entre chez un conspirateur? Des
pistolets sur la table de nuit, une pe sous le chevet, et sur cette
chaise un feutre et un manteau! Ah! mon cher pupille, mon cher pupille,
vous vous drangez, ce me semble. Allons, remettez-moi tout cela  sa
place, et que moi-mme je ne puisse pas m'apercevoir, quand je viens
vous faire ma visite paternelle, de ce qui se passe ici quand je n'y
suis pas!

D'Harmental obit, tout en admirant le flegme de cet homme d'glise,
que son sang-froid  lui, homme d'pe, avait grand-peine  atteindre.

--Bien, bien dit Brigaud en le suivant des yeux. Ah et ce noeud d'paule
que vous oubliez, et qui n'a jamais t fait pour vous car, le diable
m'emporte! il date de l'poque o vous tiez en jaquette! Allons,
allons, rangez-le aussi; qui sait, vous pourriez en avoir besoin.

--Eh! pourquoi faire, l'abb? demanda en riant d'Harmental, pour aller
au lever du rgent?

--Eh! mon Dieu, non, mais pour faire un signal  quelque brave homme qui
passe. Allons, rangez-moi cela!

--Mon cher abb, dit d'Harmental, si vous n'tes pas le diable en
personne, vous tes au moins une de ses plus intimes connaissances.

--Eh non! pour Dieu, non! je suis un pauvre bonhomme qui va son petit
chemin, et qui, tout allant, regarde  droite et  gauche, en haut et en
bas, voil tout. C'est comme cette fentre... que diable! voil un rayon
de printemps, le premier qui vient frapper humblement  cette fentre,
et vous ne lui ouvrez pas! On dirait que vous avez peur d'tre vu, ma
parole d'honneur! Ah! pardon, je ne savais pas que quand votre fentre
s'ouvrait, elle en faisait fermer une autre.

--Mon cher tuteur, vous tes plein d'esprit, rpondit d'Harmental, mais
d'une indiscrtion terrible! C'est au point que si vous tiez
mousquetaire au lieu d'tre abb, je vous chercherais une querelle.

--Une querelle! et pourquoi diable, mon cher? parce que je veux vous
aplanir le chemin de la fortune, de la gloire et de l'amour peut-tre!
Ah! ce serait une monstrueuse ingratitude!

--Eh bien, non! soyons amis, l'abb, reprit d'Harmental en lui tendant
la main. Aussi bien ne serais-je pas fch d'avoir quelques nouvelles.

--De quoi?

--Mais que sais-je! de la rue des Bons-Enfants, o il y a eu grand
train,  ce qu'on m'a dit; de l'Arsenal, o je pense que madame du Maine
donnait une soire. Et mme du rgent, qui, si j'en crois un rve que
j'ai fait, est rentr au Palais-Royal fort tard et un peu agit.

--Eh bien! tout a t  merveille: le bruit de la rue des Bons-Enfants,
si toutefois il y en a eu, est tout  fait calm ce matin. Madame du
Maine a une aussi grande reconnaissance pour ceux que des affaires
importantes ont retenus loin de l'Arsenal, qu'elle a eu au fond du
coeur, j'en suis sr, du mpris pour ceux qui y sont venus. Enfin, le
rgent a dj, comme d'habitude, en rvant cette nuit qu'il tait roi de
France, oubli qu'il a failli hier au soir tre prisonnier du roi
d'Espagne. Maintenant c'est  recommencer.

--Ah! pardon, l'abb, dit d'Harmental; mais avec votre permission, c'est
le tour des autres. Je ne serais pas fch de me reposer un peu, moi.

--Diable! voil qui s'accorde mal avec la nouvelle que je vous apporte.

--Et quelle nouvelle m'apportez-vous?

--Qu'il a t dcid cette nuit que vous partiriez en poste ce matin
pour la Bretagne.

--Pour la Bretagne, moi? Et que voulez-vous que j'aille faire en
Bretagne?

--Vous le saurez quand vous y serez.

--Et s'il ne me plat pas de partir?

--Vous rflchirez, et vous partirez tout de mme.

--Et  quoi rflchirai-je?

--Vous rflchirez que ce serait d'un fou d'interrompre une entreprise
qui touche  sa fin, pour un amour qui n'en est encore qu' son
commencement, et d'abandonner les intrts d'une princesse du sang pour
gagner les bonnes grces d'une grisette.

--L'abb! dit d'Harmental.

--Oh! ne nous fchons pas, mon cher chevalier, reprit Brigaud, mais
raisonnons. Vous vous tes engag volontairement dans l'affaire que nous
poursuivons et vous avez promis de nous aider  la mener  bien.
Serait-il loyal de nous abandonner maintenant pour un chec? Que diable!
mon cher pupille, il faut avoir un peu plus de suite dans ses ides, ou
ne pas se mler de conspirer.

--Et c'est justement, reprit d'Harmental, parce que j'ai de la suite
dans mes ides, que, cette fois comme l'autre, avant de rien
entreprendre de nouveau, je veux savoir ce que j'entreprends. Je me suis
offert pour tre le bras, il est vrai; mais, avant de frapper, le bras
veut savoir ce qu'a dcid la tte. Je risque ma libert, je risque ma
vie, je risque quelque chose qui peut-tre m'est plus prcieux encore.
Je veux risquer tout cela  ma faon, les yeux ouverts et non ferms.
Dites-moi d'abord ce que je vais faire en Bretagne, et ensuite, eh bien!
peut-tre irai-je.

--Vos ordres portent que vous vous rendrez  Rennes. L, vous
dcachetterez cette lettre, et vous y trouverez vos instructions.

--Mes ordres! mes instructions!

--Mais n'est-ce point les termes dont le gnral se sert  l'endroit de
ses officiers, et les gens de guerre ont-ils l'habitude de discuter les
commandements qu'on leur donne?

--Non pas, quand ils sont au service; mais moi, je n'y suis plus.

--C'est vrai! j'avais oubli de vous dire que vous y tiez rentr.

--Moi?

--Oui, vous. J'ai mme votre brevet dans ma poche. Tenez.

Et Brigaud tira de sa poche un parchemin qu'il prsenta tout pli 
d'Harmental, et que celui-ci dploya lentement et tout en interrogeant
Brigaud du regard.

--Un brevet! s'cria le chevalier, un brevet de colonel d'un des quatre
rgiments de carabiniers! Et d'o me vient ce brevet?

--Regardez la signature, pardieu!

--Louis-Auguste! monsieur le duc du Maine!

--Eh bien! qu'y a-t-il l d'tonnant? En sa qualit de grand-matre de
l'artillerie n'a-t-il pas la nomination  douze rgiments? Il vous en
donne un, voil tout, pour remplacer celui qu'on vous a t; et, comme
votre gnral, il vous envoie en mission. Est-ce l'habitude des gens de
guerre de refuser en pareil cas l'honneur que leur a fait leur chef en
songeant  eux?

Moi, je suis homme d'glise, et je ne m'y connais pas.

--Non, mon cher abb, non! s'cria d'Harmental, et c'est au contraire
le devoir de tout officier du roi d'obir  son chef.

--Sans compter, reprit ngligemment Brigaud, que dans le cas o la
conspiration chouerait, vous n'avez fait qu'obir aux ordres qu'on vous
a donns, et que vous pouvez rejeter sur un autre toute la
responsabilit de vos actions.

--L'abb! s'cria une seconde fois d'Harmental.

--Dame! vous n'allez pas... je vous fais sentir l'peron, moi!

--Si, mon cher abb, si, je vais.... Excusez-moi; mais tenez, il y a des
moments o je suis  moiti fou. Me voil aux ordres de monsieur du
Maine, ou plutt de madame. Ne la verrai-je donc point avant mon dpart
pour tomber  ses genoux, pour baiser le bas de sa robe, pour lui dire
que je suis prt  me faire casser la tte sur un mot d'elle?

--Allons, voil que nous allons tomber dans l'exagration contraire!
Mais non, il ne faut pas vous faire casser la tte, il faut vivre; vivre
pour triompher de nos ennemis, et pour porter un bel uniforme avec
lequel vous tournerez la tte  toutes les femmes.

--Oh! mon cher Brigaud, il n'y en a qu'une  laquelle je veuille plaire.

--Eh bien! vous plairez  celle-l d'abord et aux autres ensuite.

--Et quand dois-je partir?

-- l'instant mme.

--Vous me donnerez bien une demi-heure?

--Pas une seconde!

--Mais je n'ai pas djeun.

--Je vous emmne et vous djeunerez avec moi.

--Je n'ai l que deux ou trois mille francs, et ce n'est point assez.

--Vous trouverez une anne de votre solde dans le coffre de votre
voiture.

--Des habits?...

--Vos malles en sont pleines. Est-ce que je n'avais pas votre mesure, et
seriez-vous mcontent de mon tailleur?

--Mais au moins, l'abb, quand reviendrai-je?

--D'aujourd'hui en six semaines, jour pour jour, madame la duchesse du
Maine vous attend  Sceaux.

--Mais au moins, l'abb, vous me permettrez bien d'crire deux lignes?

--Deux lignes, soit! je ne veux pas tre trop exigeant. Le chevalier se
mit  une table et crivit:

Chre Bathilde, aujourd'hui c'est plus qu'un danger qui me menace,
c'est un malheur qui m'atteint. Je suis forc de partir  l'instant mme
sans vous revoir, sans vous dire adieu. Je serai six semaines absent. Au
nom du ciel!

Bathilde, n'oubliez pas celui qui ne sera pas une heure sans penser 
vous.

Raoul.

Cette lettre termine, plie et cachete, le chevalier se leva et alla 
sa fentre; mais, comme nous l'avons dit, celle de sa voisine s'tait
referme  l'apparition de l'abb Brigaud. Il n'y avait donc aucun moyen
de faire passer  Bathilde la dpche qui lui tait destine.
D'Harmental laissa chapper un geste d'impatience. En ce moment on
gratta doucement  la porte; l'abb ouvrit et Mirza, qui, guide par son
instinct et sa gourmandise, avait trouv la chambre du jeteur de
bonbons, parut sur le seuil et entra en faisant mille dmonstrations de
joie.

--Eh bien! dit Brigaud, dites encore qu'il n'y a pas un bon Dieu pour
les amants! Vous cherchiez un messager, en voil justement un qui vous
arrive.

--L'abb! l'abb! dit d'Harmental en secouant la tte prenez garde
d'entrer dans mes secrets plus avant que la chose ne me conviendra!

--Allons donc! rpondit Brigaud, un confesseur, mon cher, c'est un
abme!

--Ainsi, pas un mot ne sortira de votre bouche?

--Sur l'honneur! chevalier.

Et d'Harmental attacha la lettre au cou de Mirza, lui donna un morceau
de sucre en rcompense de la mission qu'elle allait accomplir, et moiti
triste d'avoir perdu pour six semaines sa belle voisine, moiti gai
d'avoir retrouv pour toujours son bel uniforme, il prit tout l'argent
qui lui restait, fourra ses pistolets dans ses poches, agrafa son pe 
sa ceinture, mit son feutre sur sa tte, jeta son manteau sur ses
paules, et suivit l'abb Brigaud




Chapitre 25


Au jour et  l'heure dits, c'est--dire six semaines aprs son dpart de
la capitale, et  quatre heures de l'aprs-midi, d'Harmental, revenant
de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la
cour du palais de Sceaux.

Des valets en grande livre attendaient sur le perron, et tout annonait
les prparatifs d'une fte. D'Harmental passa  travers leur double
haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu
duquel causaient par groupes, en attendant la matresse de la maison,
une vingtaine de personnes dont la plupart taient de sa connaissance.
C'taient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le
pote Saint-Genest, le vieil abb de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames
de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac.

D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette
noble et intelligente socit qu'il connaissait le plus. Tous deux
changrent une poigne de main, puis d'Harmental tirant Pompadour 
l'cart:

--Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment
il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et
ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jet au milieu des
prparatifs d'une fte?

--Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, rpondit Pompadour; et
vous me voyez aussi tonn que vous, j'arrive moi-mme de Normandie.

--Ah! vous arrivez aussi, vous?

-- l'instant mme. Aussi faisais-je la mme question que vous venez de
me faire  Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que
nous.

En ce moment, on annona le baron de Valef.

--Ah! pardieu! voil notre affaire, continua Pompadour; Valef est des
plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui.

D'Harmental et Pompadour allrent  Valef, qui, de son ct, les
reconnaissant, vint droit  eux; d'Harmental et Valef ne s'taient pas
revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette
histoire, de sorte qu'ils se serrrent la main avec un grand plaisir.
Puis, aprs les premiers compliments changs:

--Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le
but de cette grande runion, quand je croyais tre convoqu en trs
petit comit?

--Ma foi! mon trs cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de
Madrid.

--Ah a! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour;
ah! voil Malezieux. J'espre que celui-l n'arrive que de Dombes ou de
Chtenay, et comme en tout cas il a certainement pass par la chambre de
madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles....

 ces mots, Pompadour fit un signe  Malezieux, mais le digne chancelier
tait trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de
chevalier auprs des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de
Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que
formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef.

--Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec
une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde,  ce
qu'il parat: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de
l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'o; de sorte que, nous
l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire 
Sceaux.

--Vous tes venus assister  une grande solennit, messieurs, rpondit
Malezieux; vous venez assister  la rception d'un nouveau chevalier de
la Mouche--Miel.

--Peste! dit d'Harmental, un peu piqu qu'on ne lui et pas mme laiss
la facult de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir  Sceaux.
Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander
 tous d'tre si exacts au rendez-vous; et quant  moi, je suis fort
reconnaissant  Son Altesse.

--D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du
Maine ni Altesse, il y a la belle fe Ludovise, la reine des Abeilles, 
laquelle chacun doit obir aveuglment. Or, notre reine est la
toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez
quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment,
peut-tre ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez
faite.

--Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin tait
naturellement le plus press de savoir pourquoi on l'avait fait venir.

--Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare.

--Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence 
comprendre.

--Et moi aussi, dit Valef.

--Et moi aussi, dit d'Harmental.

--Trs bien! trs bien! rpondit en souriant Malezieux, et avant la fin
de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous
conduire. Ce n'est point la premire fois que vous entrez quelque part
les yeux bands, n'est-ce pas monsieur d'Harmental?

Et  ces mots, Malezieux s'avana vers un petit homme  la figure plate,
aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout
embarrass de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental
voyait pour la premire fois. Aussi demanda-t-il aussitt  Pompadour
quel tait ce petit homme. Pompadour lui rpondit que c'tait le pote
Lagrange-Chancel.

Les deux jeunes gens regardrent un instant le nouveau venu avec une
curiosit mle de dgot, puis se retournant d'un autre ct et
laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait
en ce moment, ils allrent causer dans l'embrasure d'une fentre de la
rception du nouveau chevalier de la Mouche--Miel.

L'ordre de la Mouche--Miel avait t fond par madame la duchesse du
Maine  propos de cette devise emprunte  l'Aminte du Tasse, et qu'elle
avait prise  l'occasion de son mariage: _Piccola si, ma fa pur gravi le
ferite._ Devise que Malezieux, dans son ternel dvouement potique
pour la petite fille du grand Cond, avait traduite ainsi:

          _L'abeille, petit animal,_
          _Fait de grandes blessures._
          _Craignez son aiguillon fatal,_
          _vitez ses piqres._
          _Fuyez si vous pouvez les traits_
          _Qui partent de sa bouche;_
          _Elle pique et s'envole aprs,_
          _C'est une fine mouche._

Cet ordre, comme tous les autres, avait sa dcoration, ses officiers,
son grand-matre. Sa dcoration tait une mdaille reprsentant d'un
ct une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette mdaille tait
suspendue  la boutonnire par un ruban citron, et tout chevalier devait
en tre dcor chaque fois qu'il venait  Sceaux. Ses officiers taient
Malezieux, Saint-Aulaire, l'abb de Chaulieu et Saint-Genest; son
grand-matre tait madame du Maine. Il se composait de trente-neuf
membres et ne pouvait dpasser ce nombre. La mort de monsieur de Nevers
avait rduit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer 
d'Harmental, cette lacune allait tre comble par la nomination du
prince de Cellamare.

Le fait est que madame du Maine avait trouv plus sr de couvrir cette
runion toute politique d'un prtexte tout frivole, certaine qu'elle
tait qu'une fte dans les jardins de Sceaux paratrait moins suspecte 
Dubois et  Voyer d'Argenson qu'un conciliabule  l'Arsenal.

Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il t oubli pour rendre 
l'ordre de la Mouche--Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter
dans leur magnificence premire ces fameuses nuits blanches qu'avait
tant railles Louis XIV.

En effet,  quatre heures prcises, moment fix pour la crmonie, la
porte du salon s'ouvrit, et l'on aperut, dans une galerie tendue de
satin incarnat sem d'abeilles d'argent, sur un trne lev de trois
marches, la belle fe Ludovise,  qui la petitesse de sa taille et la
dlicatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle
tenait  la main, donnaient l'apparence de l'tre arien dont elle avait
pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du
salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son trne, sur
les marches duquel allrent se placer les grands dignitaires de l'ordre.
Lorsque chacun fut  son poste, une porte latrale s'ouvrit, et Bessac,
enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume
de hraut, c'est--dire une robe cerise toute brode d'abeilles
d'argent, et coiff d'un bonnet en forme de ruche, entra et annona 
haute voix:

--Son Excellence le prince de Cellamare.

Le prince entra, s'avana d'un pas grave vers la reine des Abeilles,
flchit le genou sur la premire marche de son trne, et attendit.

--Prince de Samarcand, dit alors le hraut, prtez une oreille attentive
 la lecture des statuts de l'ordre que la grande fe Ludovise veut bien
vous confrer, et songez srieusement  ce que vous allez faire.

Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de
l'engagement qu'il allait prendre. Le hraut continua:

Article premier.

--Vous jurez et promettez une fidlit inviolable, une aveugle
obissance  la grande fe Ludovise, dictatrice perptuelle de l'ordre
incomparable de la Mouche--Miel. Jurez par le sacr mont Hymette.

En ce moment, une musique cache se fit entendre, et un choeur de
musiciens invisibles chanta:

          _Jurez, seigneur de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

--Par le sacr mont Hymette! je le jure, dit le prince.

Alors le choeur reprit, mais renforc cette fois de la voix de tous les
assistants:

          _Il principe di Samarcand,_
          _Il digne figlio del gran'khan,_
          _Ha guirato:_
          _Sia ricevuto._


Aprs ce refrain rpt trois fois, le hraut reprit la lecture de son
rglement:

Article deuxime.

--Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchant de
Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche--Miel, toutes les fois qu'il
sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes,
sans mme que vous puissiez vous excuser sous prtexte de quelque
incommodit lgre, comme goutte, excs de pituite ou gale de Bourgogne.

Le choeur reprit:

          _Jurez, seigneur de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

--Par le sacr mont Hymette! je le jure, dit le prince.

Article troisime, continua le hraut:

Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment  danser toute
contredanse comme _furstemberg_, derviches, pistolets, courantes,
sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais
encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne
point quitter la danse, si cela ne vous est ordonn, que vos habits ne
soient percs de sueur, et que l'cume ne vous en vienne  la bouche.

Le choeur.

          _Jurez, seigneur de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

Le prince.

Par le sacr mont Hymette! je le jure.

Le hraut.

Article quatrime.

--Vous jurez et promettez d'escalader gnreusement toutes les meules de
foin, de quelque hauteur qu'elles puissent tre, sans que la crainte des
culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrter.

Le choeur.

          _Jurez, prince de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

Le prince.

Par le sacr mont Hymette! je le jure.

Le hraut.

Article cinquime.

--Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les
espces de mouches  miel, et de ne faire jamais mal  aucune, de vous
en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de
votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes,
etc.; dussent-elles, de ces piqres, devenir plus grosses et plus
enfles que celles de votre majordome.

Le choeur.

          _Jurez, prince de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

Le prince.

Par le sacr mont Hymette! je le jure.

Le hraut.

Article sixime.

--Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches 
miel, et  l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur
l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de
rpltion.

Le choeur.

          _Jurez, prince de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

Le prince.

Par le sacr mont Hymette! je le jure.

Le hraut.

Article septime et dernier.

--Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse
marque de votre dignit, et de ne jamais paratre devant votre
dictatrice sans avoir  votre ct la mdaille dont elle va vous
honorer.

Le choeur.

          _Jurez, prince de Samarcand;_
          _Jurez, digne fils du grand khan._

Le prince.

Par le sacr mont Hymette! je le jure.

 ce dernier serment, le choeur gnral reprit:

          _Il principe di Samarcand,_
          _Il digno figlio del gran' khan,_
          _Ha guirato:_
          _Sia ricevuto._

Alors la fe Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la
mdaille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince
d'approcher, elle pronona ces vers, dont le mrite tait fort augment
par l'-propos de la situation:

          _Digne envoy d'un grand monarque,_
          _Recevez de ma main la glorieuse marque_
          _De l'ordre qu'on vous a promis:_
          _Thessandre, apprenez de ma bouche_
          _Que je vous mets au rang de mes amis_
          _En vous faisant chevalier de la Mouche._

Le prince mit un genou en terre, et la fe Ludovise lui passa au cou le
ruban orange et la mdaille qu'il soutenait.

Au mme instant, le choeur gnral clata, chantant tout d'une voix:

          _Viva sempr, viva, et in onore cresca_
          _Il novo cavaliere della Mosca._

 la dernire mesure de ce choeur gnral, une seconde porte latrale
s'ouvrit  deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans
une salle splendidement illumine.

Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main  la dictatrice,
la fe Ludovise, et tous deux s'acheminrent vers la salle  manger,
suivis du reste des assistants.

Mais,  la porte de la salle  manger, ils furent arrts par un bel
enfant habill en Amour, et qui portait  la main un globe de cristal
dans lequel on voyait autant de petits billets rouls qu'il y avait de
convives. C'tait une loterie d'un nouveau genre, et qui tait bien
digne de servir de suite  la crmonie que nous venons de raconter.

Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait
dix sur lesquels taient crits les mots: chanson, madrigal, pigramme,
impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets taient forcs
d'acquitter leur dette sance tenante et pendant le repas. Les autres
n'taient tenus qu' applaudir,  boire et  manger.

 la vue de cette loterie potique, les quatre dames se rcrirent sur
la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil
concours; mais madame la duchesse du Maine dclara que personne ne
devait tre exempt des chances du hasard. Seulement, les dames taient
autorises  prendre un collaborateur, et le collaborateur, en change,
acqurait des droits  un baiser. Comme on le voit, c'tait de la plus
pure bergerie.

Cet amendement fait  la loi, la fe Ludovise introduisit la premire sa
petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle
droula. Le billet portait le mot impromptu.

Chacun puisa aprs elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des
lots, les pices de vers tombrent presque toutes  Chaulieu, 
Saint-Genest,  Malezieux,  Saint-Aulaire et  Lagrange-Chancel.

Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tirrent les autres lots, et
choisirent immdiatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et
l'abb de Chaulieu, qui se trouvrent ainsi chargs d'une double tche.

Quant  d'Harmental, il avait  sa grande joie tir un billet blanc, ce
qui, comme nous l'avons dj dit, bornait sa tche  applaudir,  boire
et  manger.

Cette petite opration termine, chacun alla prendre  la table la place
qui d'avance lui tait dsigne par une tiquette portant son nom.




Chapitre 26


Cependant, htons-nous de le dire  la louange de madame la duchesse du
Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux
jours de l'htel Rambouillet, n'tait pas si ridicule au fond qu'elle
paraissait tre  la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et
les pigrammes taient forts  la mode  cette poque, dont ils
reprsentaient  merveille la futilit. Ce vaste foyer de posie allum
par Corneille et par Racine allait s'teignant, et sa flamme, qui avait
clair le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites
tincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se rpandaient
dans une douzaine de ruelles, et s'teignaient aussitt. Puis il y avait
encore  cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq
 six personnes seulement taient inities au vritable but de la fte,
et il fallait occuper par d'amusantes futilits deux heures d'un repas
pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux
commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouv de mieux pour
cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les
galeries du Bel-Esprit.

Le commencement du dner fut, comme toujours, froid et silencieux; il
faut s'accommoder avec ses voisins, reconnatre sur la table cette
troite part de proprit qui revient  chaque convive, puis enfin, si
pote et si berger que l'on soit, teindre ce premier cri de la faim.
Cependant le premier service disparu, ce lger chuchotement qui prlude
 la conversation gnrale commena de se faire entendre. La belle fe
Ludovise, seule proccupe sans doute de l'impromptu que le sort lui
avait fait choir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais
exemple en prenant un collaborateur, tait silencieuse ce qui, par une
raction toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le
repas. Malezieux vit qu'il tait temps de couper le mal dans sa racine,
et s'adressant  la duchesse du Maine.

--Belle fe Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent amrement de
ton silence, auquel tu ne les as pas habitus, et me chargent de porter
leur rclamation au pied de ton trne.

--Hlas! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis
comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un
mouton.

J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en dptrer.

--Alors, rpondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la premire
fois les lois que tu nous as imposes. Mais tu nous as habitus au son
de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous
ne pouvons plus nous en passer.

          _Chaque mot qui sort de ta bouche_
          _Nous surprend, nous ravit, nous touche._
          _Il a mille agrments divers._
          _Pardonne, princesse, si j'ose_
          _Faire le procs  ta prose,_
          _Qui nous a priv de tes vers._

--Mon cher Malezieux, s'cria la duchesse, je prends l'impromptu  mon
compte. Me voil quitte envers la socit, il n'y a plus que vous  qui
je dois un baiser.

--Bravo! s'crirent tous les convives.

--Ainsi,  partir de ce moment, messieurs, plus de conversations
particulires, plus de chuchotement individuel, chacun se doit  tous.
Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers
Saint-Aulaire, qui parlait bas  madame de Rohan prs de laquelle il
tait plac, nous commenons notre inquisition par vous; dites-nous tout
haut le secret que vous disiez tout bas  votre belle voisine.

Il parat que le secret n'tait pas de nature  tre rpt tout haut,
car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe 
Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis
se tournant vers la duchesse,  laquelle il devait un madrigal:

--Madame, lui dit-il, rpondant  son ordre et s'acquittant en mme
temps de l'obligation impose par la loterie:

          _La divinit qui s'amuse_
          _ me demander mon secret,_
          _Si j'tais Apollon, ne serait pas ma muse,_
          _Elle serait Thtis et le jour finirait!_

Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire 
l'Acadmie, eut un tel succs que pendant quelques instants personne
n'osa se hasarder  venir aprs lui. Il en rsulta aprs les
applaudissements obligs un silence d'un instant. La duchesse le rompit
la premire en reprochant  Laval de ne pas manger.

--Vous oubliez ma mchoire, dit Laval en montrant sa mentonnire.

--Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure
reue pour la dfense du pays et au service de notre illustre pre Louis
XIV! Vous vous mprenez, mon cher Laval, c'est le rgent qui l'oublie et
non pas nous.

--En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une
blessure si bien place est plutt un motif de fiert que de tristesse.

          _Mars t'a frapp de son tonnerre_
          _En mille aventures de guerre_
          _Dignes du grand nom de Laval._
          _Il te reste un gosier pour boire,_
          _Cher ami, c'est le principal,_
          _Console-toi de la mchoire._

--Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait
continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de
ne pas boire du vin cette anne.

--Comment cela? demanda Chaulieu avec inquitude.

--Comment cela, mon cher Anacron? ignorez-vous donc ce qui arrive au
ciel?

--Hlas! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre minence
sait bien que je n'y vois plus mme assez pour y distinguer les toiles;
mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce
qui s'y passe.

--Il s'y passe que mes vignerons m'crivent de Bourgogne que tout est
brl par le soleil, et que la rcolte prochaine est perdue si d'ici 
quelques jours nous n'avons de la pluie.

--Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de
la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que
son minence demande?

--Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier:

          _L'eau me fait horreur, ma commre;_
          _ son aspect j'entre en colre,_
          _Je frmis comme un enrag._
          _Cependant malgr ma furie,_
          _Aujourd'hui mon coeur est chang,_
          _Nos vins demandent de la pluie._

          _Ciel! fais pleuvoir en diligence_
          _Verse de l'eau sur notre France,_
          _Qui n'a dj que trop pti;_
          _Elle aura beau tomber sur terre,_
          _J'aurai soin de boire  l'abri,_
          _De peur qu'il n'en tombe en mon verre._

--Oh! vous nous ferez bien grce pour ce soir, mon cher Chaulieu,
s'cria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu' demain. La pluie
drangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous
prpare en ce moment dans nos jardins.

--Ah! voil donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable
savante  notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et
nous l'oublions; nous tions de grands ingrats.  sa sant, Chaulieu!

Et Pompadour leva son verre, geste qui fut immdiatement imit par le
sexagnaire amant de la future madame de Stal.

--Un instant, un instant! s'cria Malezieux en tendant son verre vide 
Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi!

          _Je soutiens qu'un esprit solide_
          _Ne doit point admettre le vide,_
          _Je prtends le rfuter._
          _Partout, je lui ferai la guerre,_
          _Et pour qu'on ne puisse en douter,_
          _Saint-Genest, remplis-moi mon verre._

Saint-Genest se hta d'obir  la sommation du chancelier de Dombes;
mais en reposant la bouteille, soit hasard soit exprs, il renversa une
lumire, qui s'teignit. Aussitt madame la duchesse, qui suivait tout
ce qui se passait de son oeil vif et rapide, le railla sur sa
maladresse. C'tait sans doute ce que demandait le bon abb, car se
tournant aussitt du ct de madame du Maine:

--Belle fe, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce
que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu  vos beaux
yeux.

--Et comment cela, mon cher abb? Un hommage rendu  mes yeux, dites
vous?

--Oui, grande fe, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve:

          _Ma muse svre et grossire_
          _Vous soutient que tant de lumire_
          _Est inutile dans les cieux._
          _Sitt que notre auguste Aminte_
          _Fait briller l'clat de ses yeux,_
          _Toute autre lumire est teinte._

Ce madrigal, si lgamment tourn, et sans doute obtenu tout le succs
qu'il mritait d'avoir, si, au moment mme o Saint-Genest disait le
dernier vers madame du Maine, malgr les efforts qu'elle faisait pour se
retenir, n'et outrageusement ternu et cela avec un tel bruit, qu'au
grand dsappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour
la plupart des auditeurs; mais dans cette socit de chasseurs 
l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait  l'un servait 
l'autre; et  peine la duchesse eut-elle laiss chapper cet intempestif
ternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'cria:

          _Que je suis tonn_
          _Du bruit que fait le nez_
          _De la belle desse!_
          _Car grande est la princesse,_
          _Mais petit est le nez_
          _Qui m'a tant tonn._

Ce dernier impromptu tait d'un prcieux si superlatif que pour un
instant il imposa silence  tous les autres, et qu'on redescendit des
hauteurs de la posie aux vulgarits de la simple prose.

Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit,
d'Harmental, usant de la libert que lui donnait son billet blanc, avait
gard le silence, ou bien chang avec Valef, son voisin, quelques
paroles  voix basse, ou quelques sourires  demi rprims. Au reste,
comme l'avait pens madame du Maine, malgr la proccupation bien
naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conserv une
telle apparence de frivolit, qu'il tait impossible  des yeux
trangers de voir, sous cette frivolit apparente, serpenter la
conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-mme, soit
satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner  si bonne fin, la
belle fe Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une
prsence d'esprit, une grce et une gaiet merveilleuses. De leur ct,
comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et
Saint-Genest l'avaient seconde de leur mieux.

Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, 
travers les fentres fermes et les portes entrouvertes, de vagues
bouffes d'harmonie qui, du jardin, pntraient jusque dans la salle 
manger, et annonaient que de nouveaux divertissements attendaient les
convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait,
annona qu'ayant promis la veille  Fontenelle d'tudier le lever de
l'toile de Vnus, elle avait dans la journe reu de l'auteur des
Mondes un excellent tlescope, avec lequel elle invitait la socit 
faire sur ce bel astre ses tudes astronomiques. Cette annonce tait une
trop belle occasion offerte  Malezieux de lancer quelque madrigal pour
qu'il n'en profitt point. Aussi, comme madame du Maine paraissait
craindre que Vnus ne ft dj leve:

--Oh! belle fe! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons
rien  craindre.

          _Pour observer dans vos jardins,_
          _La lunette est tire:_
          _Sortez du salon des festins,_
          _On verra Cythre._
          _Oui, finissez ce long repas,_
          _Princesse incomparable;_
          _Vnus ne se lvera pas_
          _Tant que vous tiendrez table._

Malezieux terminait la sance comme il l'avait commence; on se levait
donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui
n'avait point prononc une parole pendant tout le repas, se tournant
vers la duchesse:

--Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette  payer, et
quoique personne ne la rclame,  ce qu'il parat, je suis dbiteur trop
consciencieux pour ne pas m'acquitter.

--Oh! c'est vrai mon Archiloque, rpondit la duchesse, n'avez-vous point
un sonnet  nous dire?

--Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a rserv une
ode, et le sort a trs bien fait, car je me connais et suis peu propre 
toutes ces posies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse  moi,
madame vous le savez, c'est Nmsis, et mon inspiration, au lieu de
descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bont, madame la
duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me prter un instant
l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour
d'autres.

Madame du Maine ne rpondit qu'en se rasseyant, et chacun aussitt
imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel
les yeux de tous les convives se portrent avec une certaine inquitude
sur cet homme qui avouait lui-mme que sa Muse tait une Furie et son
Hippocrne l'Achron.

Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un
sourire amer crispa sa lvre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait
parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les
vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire
tomber des yeux du rgent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit
couler.

          _Vous, dont l'loquence rapide,_
          _Contre deux tyrans inhumains,_
          _Eut jadis l'audace intrpide_
          _D'armer les Grecs et les Romains,_

          _Contre un monstre encore plus farouche,_
          _Mettez votre fiel dans ma bouche;_
          _Je brle de suivre vos pas,_
          _Et je vais tenter cet ouvrage,_
          _Plus charm de votre courage_
          _Qu'effray de votre trpas!_
          _ peine ouvrit-il ses paupires_
          _Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,_
          _Il fut indign des barrires_
          _Qu'il voit entre le trne et lui._

          _Dans ces dtestables ides,_
          _De l'art des Circs, des Mdes,_
          _Il fit ses uniques plaisirs,_
          _Croyant cette voie infernale_
          _Digne de remplir l'intervalle_
          _Qui s'opposait  ses dsirs._

          _Nocher des ondes infernales,_
          _Prpare-toi sans t'effrayer_
          _ passer les ombres royales_
          _Que Philippe va t'envoyer!_

          _ disgrces toujours rcentes!_
          _ pertes toujours renaissantes!_
          _Sujets de pleurs et de sanglots!_
          _Tels, dessus la plaine liquide,_
          _D'un cours ternel et rapide_
          _Les flots sont suivis par les flots._

          _Ainsi les fils pleurant leur pre_
          _Tombent frapps des mmes coups;_
          _Le frre est suivi par le frre,_
          _L'pouse devance l'poux;_

          _Mais,  coups toujours plus funestes!_
          _Sur deux fils, nos uniques restes,_
          _La faux de la Parque s'tend;_
          _Le premier a rejoint sa race,_
          _L'autre, dont la couleur s'efface,_
          _Penche vers son dernier instant!_

          _ roi, depuis si longtemps ivre_
          _D'encens et de prosprit,_
          _Tu ne te verras pas revivre_
          _Dans ta triple postrit._

          _Tu sais d'o part ce coup sinistre,_
          _Tu connais l'infme ministre_
          _Digne d'un prince dtest;_
          _Qu'il expire avec son complice,_
          _Tu ne sauveras pas leur supplice_
          _Le peu de sang qui t'est rest._

          _Poursuis ce prince sans courage,_
          _Dj par ses frayeurs vaincu._
          _Fais que dans l'opprobre et la rage_
          _Il meure comme il a vcu;_

          _Que sur sa tte sclrate_
          _Tombe le sort de Mithridate_
          _Press des armes des Romains,_
          _Et qu'en son dsespoir extrme,_
          _Il ait recours au poison mme_
          _Prpar par ses propres mains!_

Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant 
la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire,
des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme
pouvant de se trouver pour la premire fois en face de ces hideuses
calomnies qui jusque-l s'taient tranes dans l'ombre, mais n'avaient
point os apparatre au grand jour. La duchesse elle-mme, qui les avait
le plus accrdites avait pli en voyant cette ode, hydre monstrueuse,
dresser devant elle ses six ttes pleines de fiel et de venin. Le prince
de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal
de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle.

Aussi le pote termina-t-il sa dernire strophe au milieu du mme
silence qui avait accueilli la premire; et comme, embarrasse de ce
mutisme gnral qui indiquait la dsapprobation, mme chez les plus
fidles, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple
et passa avec elle dans les jardins.

Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire
attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le
mouchoir que madame du Maine y avait oubli.

--Pardon, monsieur le chevalier, dit le pote irrit, en se redressant
et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile;
voudriez-vous marcher sur moi, par hasard?

--Oui, monsieur, rpondit d'Harmental en le regardant avec dgot de
toute la hauteur de sa taille, et comme il et fait d'un crapaud ou
d'une vipre; oui, si j'tais sr de vous craser!

Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins




Chapitre 27


Comme on avait pu le comprendre pendant le dner, et comme on pouvait le
deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait
l'habitude de donner  sa chartreuse de Sceaux, la fte, au commencement
de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait dborder des
salons dans les jardins, o de nouvelles surprises attendaient les
convives. En effet, ces vastes jardins, dessins par Le Ntre pour
Colbert, et que Colbert avait vendus  monsieur le duc du Maine, taient
devenus entre les mains de la duchesse une demeure vritablement
ferique; ces grands partis pris des jardins franais avec leurs vertes
charmilles, leurs longues alles de tilleuls, leurs ifs taills en
coupes, en spirales et en pyramides, se prtaient bien mieux que les
jardins anglais,  petits massifs,  alles tortueuses et  horizons
exigus, aux ftes mythologiques qui taient de mode sous le grand roi.
Ceux de Sceaux surtout, borns seulement par une vaste pice d'eau au
milieu de laquelle s'levait le pavillon de l'Aurore, ainsi nomm parce
que c'tait de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la
nuit allait finir et qu'il tait temps de se retirer, avaient, avec
leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un
grandiose vritablement royal. Aussi chacun resta-t-il merveill
lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes alles, tous
ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, lis l'un  l'autre
par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en
un jour des plus splendides. En mme temps une musique dlicieuse se fit
entendre sans que l'on pt voir d'o elle venait; puis au son de cette
musique on vit se mouvoir dans la grande alle et s'approcher quelque
chose de si trange et de si inattendu, que ds qu'on eut reconnu  quoi
l'on avait affaire, les clats de rire partirent de tous cts. C'tait
un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande
alle du milieu, prcd par son neuf et escort par sa boule, et qui,
s'tant avanc  quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans
les rgles ordonnes, et, aprs s'tre inclin devant madame du Maine,
tandis que la boule continuait de rouler jusqu' ses pieds, commena de
chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu' ce jour, le
malheureux jeu de quilles, moins fortun que les jeux de bagues, de
ballon et de paume, avait t exil des jardins de Sceaux, demandant
qu'on revnt sur cette injustice et que le droit de rjouir les nobles
invits de la belle fe Ludovise lui ft accord ainsi qu' ses
confrres. Cette complainte tait une cantate  neuf voix, accompagne
par des violes et des fltes entrecoupe par des solos de basse chants
par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle
exprimait fut-elle appuye par tous les convives et accorde par madame
du Maine. Aussitt et en signe d'allgresse, au signal donn, les neuf
quilles commencrent un ballet, accompagn de si singuliers hochements
de tte et de si grotesques balancements de corps, que le succs des
danseurs surpassa peut-tre celui qu'avaient eu les chanteurs, et que
madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce
spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de
l'avoir mconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle prouvait d'avoir
fait sa connaissance, l'autorisant ds ce moment, et en vertu de sa
puissance, comme reine des Abeilles,  s'appeler le noble jeu de quilles
afin qu'il ne restt en rien au dessous de son rival le noble jeu de
l'oie.

Aussitt cette faveur accorde, les quilles se rangrent pour faire
place  de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait
s'avancer par la grande alle: ces personnages, au nombre de sept,
taient entirement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille,
et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient
gravement, menant au milieu d'eux un traneau conduit par deux rennes,
ce qui indiquait une dputation polaire. En effet, c'tait une ambassade
que les peuples du Groenland adressaient  la fe Ludovise; cette
ambassade tait conduite par un chef portant une longue simarre double
de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laiss trois
queues qui pendaient symtriquement une sur chaque paule et l'autre par
derrire. Arriv en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et
portant la parole au nom de tous:

--Madame, dit-il, les Groenlandais ayant dlibr dans une assemble
gnrale de la nation d'envoyer un des plus considrables d'entre eux
vers Votre Altesse Srnissime j'ai eu l'honneur d'tre choisi pour me
mettre  leur tte et vous offrir, de leur part, la souverainet de
leurs tats.

L'allusion tait si visible, et cependant, par la faon dont elle tait
amene, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par
toute l'assemble, et que, signe de sa future adhsion, un sourire des
plus gracieux effleura les lvres de la belle fe Ludovise; aussi
l'ambassadeur, visiblement encourag par la manire dont tait accueilli
le commencement de ce discours, reprit aussitt:

--La renomme, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus
rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces,
dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des
inclinations de Votre Altesse Srnissime: nous savons qu'elle abhorre
le soleil.

Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et
d'ardeur que la premire; en effet, le soleil tait la devise du rgent,
et, comme nous l'avons dit madame du Maine tait connue pour sa
prdilection en faveur de la nuit.

--Il en rsulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu
notre position gographique, Dieu nous a, dans sa bont, gratifis de
six mois de nuit et de six mois de crpuscule, nous venons vous proposer
de fuir chez nous ce soleil que vous hassez; et, en ddommagement de ce
que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des
Groenlandais, certains que nous sommes que votre prsence fera fleurir
nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits
indociles, et que, grce  la douceur de votre rgne, nous renoncerons 
une libert moins aimable que votre royale domination.

--Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous
m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs
voyages.

--Nous avions prvu votre rponse, madame, reprit l'ambassadeur; et,
grce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus
paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller  la montagne, nous
nous sommes arrangs de faon que la montagne vnt  vous.

--Hol! gnies du ple, continua le chef de l'ambassade en dcrivant en
l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, dcouvrez  tous les
yeux le palais de votre nouvelle souveraine.

Au mme moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui
couvrait le pavillon de l'Aurore s'tant enlev comme par magie, la
vaste pice d'eau, demeure sombre jusque-l comme un miroir terni,
reflta une lumire si habilement dispose, qu'on l'et prise pour celle
de la lune.  cette lumire on vit alors se dessiner, sur une le de
glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine
des Groenlandais, auquel conduisait un pont si lger, qu'il paraissait
fait d'un nuage flottant. Aussitt au milieu des acclamations gnrales,
l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une
couronne qu'il posa sur la tte de la duchesse, et que la duchesse
assura elle-mme sur son front avec un geste si hautain, qu'on et dit
que c'tait une couronne relle qu'elle venait de recevoir; puis,
montant dans le traneau, elle s'achemina vers le palais marin, et,
tandis que les gardes empchaient la foule de la suivre dans son nouveau
domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par
une porte figurant une caverne. Au mme instant le pont s'abma, comme
si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile
machiniste et voulu sparer le pass de l'avenir, et un feu d'artifice,
clatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie
qu'prouvaient les Groenlandais  la vue de leur nouvelle reine.

Pendant ce temps, madame du Maine tait introduite par un huissier dans
la pice la plus isole de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs
ayant jet bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince
de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte
de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux.
Quant  l'huissier qui l'attendait et qui, aprs avoir ferm avec soin
toutes les portes, vint se mler familirement  cette noble assemble,
il n'tait autre que notre vieil ami l'abb Brigaud.

Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur vritable
forme, et la fte, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait
bas  son tour masque et costume, et tournait franchement  la
conspiration.

--Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacit
habituelle, nous n'avons pas un instant  perdre, et une trop longue
absence veillerait des soupons; que chacun se hte donc de raconter ce
qu'il a fait, et que nous sachions enfin o nous en sommes.

--Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parl, comme devant
tre des ntres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais
dsol de ne point compter dans nos rangs.

--Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? rpondit madame
du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'tait engag  venir, mais il
aura t retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous:
il faudra nous en passer.

--Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il
faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son
absence avec un grand regret. Le rgiment qu'il commande est  Bayonne,
et, grce  cette rsidence, qui le met  notre porte, il pourrait nous
tre parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la
duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit.

--L'abb, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez
entendu, prvenez d'Avranches.

Brigaud sortit pour excuter l'ordre qu'il venait de recevoir.

--Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental  monsieur Malezieux;
mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait
refus positivement d'tre des ntres.

--Oui, rpondit Malezieux, car il savait qu'il tait dsign pour porter
le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller
avec le rgent au moment o, en rcompense de cette ambassade, il allait
probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le rgent a
chang d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a
rsolu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu,
voyant sa Toison renvoye aux calendes grecques, s'est ralli  nous.

--L'ordre de Votre Altesse est transmis  qui de droit, madame, dit
l'abb Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu apparat 
Sceaux, il sera immdiatement conduit ici.

--Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous  cette table et
procdons. Voyons, Laval, commencez.

--Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, t en Suisse, o,
au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai lev un rgiment dans les
Grisons. Ce rgiment est prt  entrer en France quand le moment en sera
venu, attendu qu'il est arm et quip, et n'attend plus que l'ordre de
marcher.

--Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez
pas comme au-dessous d'un Montmorency d'tre colonel d'un rgiment, en
attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-l. C'est un
moyen plus sr d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en
Espagne.

--Madame, dit Laval, c'est  vous qu'il convient de fixer  chacun la
place que vous lui rservez, et celle que vous lui dsignerez sera
toujours accepte avec reconnaissance par le plus humble de vos
serviteurs.

--Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste
de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait?

--Selon les instructions de Votre Altesse Srnissime, rpondit le
marquis, je me suis rendu en Normandie, o j'ai fait signer la
protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et
des meilleures.

Il tira un papier de sa poche.

--Voici la requte au roi; puis,  la suite de la requte, les
signatures.

Voyez, madame.

La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de
Pompadour, qu'on et dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant
rapidement les yeux dessus:

--Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: sign sans
distinction ni diffrence des rangs et des maisons, afin que personne
n'y puisse trouver  redire. Oui, cela pargne toute contestation de
prsance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de
la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Chtillon. Oui, vous
avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les
plus fidles noms de France. Merci, Pompadour; vous tes un digne
messager, et, le cas chant, on se souviendra de votre habilet, et
l'on changera les messages en ambassade.

--Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers
d'Harmental arme de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il
n'y avait pas de rsistance possible.

--Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je
suis parti pour la Bretagne, et, arriv  Nantes, j'ai ouvert mes
dpches et pris connaissance de mes instructions.

--Eh bien? demanda vivement la duchesse.

--Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai t aussi heureux dans ma
mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici
l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et
de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement paratre une escadre en
vue de nos ctes, et toute la Bretagne se soulvera.

--Vous voyez! vous voyez, prince! s'cria la duchesse en s'adressant 
Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde.

--Oui, rpondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout
influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait
avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les
Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les Dcourt, les d're, qu'il
serait important de gagner.

--Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres...
tenez....

Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et
lut au hasard:

Je suis si flatt par le souvenir dont m'honore Votre Altesse
Srnissime, que dans une assemble gnrale des tats je joindrai ma
voix  tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur
attachement.

Marquis Dcourt.

Si j'ai quelque estime et quelque considration dans ma province, je
n'en veux faire usage que pour y faire valoir la justice de la cause de
Votre Altesse Srnissime.

La Rochefoucault-Gondral.

Si le succs de votre affaire dpendait du suffrage de sept ou huit
cents gentilshommes, j'ose vous assurer, madame, qu'il sera bientt
dcid en faveur de Votre Altesse Srnissime. J'ai l'honneur de vous
offrir de nouveau tout ce qui dpend de moi dans ces quartiers.

Comte d're.

--Eh bien! prince, s'cria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin?
Voyez, outre ces trois lettres, en voil encore une de Lavauguyon, une
de Bois-Davy, une de Fume. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main
droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage
qu'au jour o sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien 
vous refuser.

--Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les
lvres, mais cette main m'a dj donn plus que je ne mrite, et le
succs lui-mme me rcompensera si grandement en mettant Votre Altesse 
la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-l vraiment plus
rien  dsirer.

--Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous
avons gard pour le dernier, parce que vous tiez le plus important. Si
j'ai bien compris les signes que nous avons changs pendant le dner,
vous n'tes pas mcontent de Leurs Majests Catholiques, n'est-ce pas?

--Que dirait Votre Altesse Srnissime d'une lettre crite de la main
mme de Sa Majest Philippe?

--Ce que je dirais d'une lettre crite de la main mme de Sa Majest!
s'cria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais os
esprer.

--Prince, dit Valef en passant un papier  Cellamare vous connaissez
l'criture de Sa Majest le roi Philippe V, assurez donc  Son Altesse
Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout entire
de sa main.

--Tout entire, dit Cellamare en inclinant la tte, tout entire, c'est
la vrit.

--Et  qui est-elle adresse? dit madame du Maine en la prenant aux
mains du prince.

--Au roi Louis XV, madame, dit Valef.

--Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa
Majest par le marchal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut
aussi rapidement que le lui permettait la difficult de l'criture:

L'Escurial, 16 mars 1718.

Depuis que la Providence m'a plac sur le trne d'Espagne, je n'ai pas
perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance:
Louis XIV, d'ternelle mmoire, est toujours prsent  mon esprit. Il me
semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre sparation
me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyrnes! Votre Majest est le
seul rejeton de mon frre an, dont je ressens tous les jours la perte:
Dieu vous a appel  la succession de cette grande monarchie, dont la
gloire et les intrts me seront prcieux jusqu' la mort. Enfin, je
vous porte au fond de mon coeur, et je n'oublierai jamais, pour rien au
monde, ce que je dois  Votre Majest,  ma patrie et  la mmoire de
mon aeul.

Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien
assurs de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments
que je vous tmoigne, et sentent bien que notre union est la base de la
tranquillit publique. Je me flatte que mes intrts personnels sont
encore chers  une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette
gnreuse noblesse qui a vers tant de sang pour les soutenir regardera
toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et
d'tre n au milieu d'elle..

--Ceci s'adresse  vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine,
s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui
l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle tait de connatre
le reste de l'ptre:

De quel oeil donc vos fidles sujets peuvent-ils regarder le trait qui
se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-mme? Depuis le
temps que vos finances puises ne peuvent fournir aux dpenses
courantes de la paix, on veut que Votre Majest s'unisse  mon plus
mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens  livrer la Sicile
 l'archiduc.

Je ne souscrirai jamais  ces conditions, elles me sont insupportables.

Je n'entre pas dans les consquences funestes de cette alliance: je me
renferme  prier instamment Votre Majest de convoquer incessamment les
tats gnraux de son royaume, pour dlibrer sur une affaire de si
grande consquence.

--Les tats gnraux! murmura le cardinal de Polignac.

--Eh bien! que dit Votre minence des tats gnraux? interrompit avec
impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point
obtenir votre approbation?

--Je ne blme ni n'approuve, madame, rpondit le cardinal; seulement je
songe que mme convocation a t faite pendant la Ligue, et que
Philippe II s'en est assez mal trouv.

--Les temps et les hommes sont changs, monsieur le cardinal, reprit
vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en
1718: Philippe II tait Flamand et Philippe V est Franais. Les mmes
rsultats ne peuvent donc se reprsenter, puisque les causes sont
diffrentes.

Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture:

Je vous fais cette prire au nom du sang qui nous unit, au nom de ce
grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des
miens; s'il y eut jamais occasion d'couter la voix de la nation
franaise, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre
d'elle-mme ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous
dclarer la guerre. Dans le temps o je suis prt  exposer ma vie pour
maintenir sa gloire et ses intrts, j'espre que vous rpondrez au plus
tt  la proposition que je vous fais; que l'assemble que je vous
demande prviendra les malheureux engagements o nous pourrions tomber,
et que les forces de l'Espagne ne seront employes qu' soutenir la
grandeur de la France et  humilier ses ennemis, comme je ne les
emploierai jamais que pour marquer  Votre Majest la tendresse sincre
et inexprimable que j'ai pour elle.

--Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majest Catholique
pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine.

--Elle pouvait joindre  cette lettre une ptre directement adresse
aux tats gnraux, rpondit le cardinal; cette ptre, si le roi et
daign l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur
leur dlibration.

--La voici, dit le prince de Cellamare en tirant  son tour un papier de
sa poche.

--Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous?

--Je dis que Sa Majest Catholique a t de l'avis de Votre minence, et
qu'elle m'a adress cette ptre, qui est le complment de la lettre
qu'elle a remise au baron de Valef.

--Alors, rien ne nous manque plus! s'cria madame du Maine.

--Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la
tte.

Bayonne, la porte de la France!

En ce moment, d'Avranches entra annonant monsieur le duc de Richelieu.

--Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le
marquis de Pompadour, car voil celui qui en a la clef.




Chapitre 28


--Enfin, s'cria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous,
monsieur le duc; serez-vous donc toujours le mme, et vos amis ne
pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos matresses?

--Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et
en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour
lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui
plus que jamais, je prouve  Votre Altesse que je sais tout concilier.

--Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du
Maine.

--Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous
qui je quitte?

--Madame de Villars? interrompit madame du Maine.

--Oh! non. Mieux que cela.

--Madame de Duras?

--Vous n'y tes point.

--Madame de Nesle?

--Bah!

--Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal.

--Allez toujours. Cela ne regarde pas Son minence.

--Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gac?

--Non, non, non.

--Mademoiselle de Charolais?

--Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage  la Bastille.

--Madame de Berry?

--Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'ide de la battre, elle en
est folle.

--Mademoiselle de Valois?

--Je la mnage pour en faire ma femme, quand nous aurons russi et que
je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les
deux plus charmantes grisettes!...

--Des grisettes! ah! fi donc! s'cria la duchesse avec un mouvement de
lvres d'un indfinissable ddain; je ne croyais pas que vous
descendissiez jusqu' ces espces.

--Comment des espces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame
Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une dlicieuse
blonde, une vritable tte de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le
recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus
et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle
plus bien....

--Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour.

--Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute
curiosit pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment o ces
aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous
rappeler que nous sommes rassembls ici pour affaires srieuses?

--Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas?

--Vous l'aviez oubli?

--Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame
la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je
le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien.
Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y
remets. Voyons, madame la duchesse, o en sommes-nous de la
conspiration?

--Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres,
et vous serez aussi avanc que nous.

--Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais
vritablement je ne lis pas mme celles qui me sont adresses, et j'en
ai sept ou huit cents des plus charmantes critures du monde et que je
garde pour le dlassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui
tes la lucidit mme, faites-moi un rapport.

--Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les
engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse.

--Trs bien!

--Ce papier, c'est la protestation de la noblesse.

--Oh! passez-moi ce papier. Je proteste.

--Mais vous ne savez pas contre quoi?

--N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il crivit son
nom aprs celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui tait le dernier
signataire.

--Laissez faire, madame, dit Cellamare  la duchesse, le nom de
Richelieu est bon  avoir, partout o il se trouve.

--Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe
V.

--Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main mme du
roi Philippe V.

--Et bien! Sa Majest Catholique crit encore plus mal que moi, dit
Richelieu; cela me fait plaisir: Raff qui dit toujours que c'est
impossible!

--Si la lettre est d'une mchante criture, les nouvelles qu'elle
contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une
lettre qui prie le roi de France de runir les tats gnraux pour
s'opposer  l'excution du trait de la quadruple alliance.

--Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle sre des tats
gnraux?

--Voil la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal rpond du
clerg, et il ne reste plus que l'arme.

--L'arme, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de
vingt-deux colonels.

--D'abord, dit Richelieu, moi je rponds de mon rgiment, qui est 
Bayonne, et qui par consquent se trouve en mesure de nous rendre de
grands services.

--Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu
dire qu'il tait question de le changer de garnison.

--Srieusement?

--On ne peut plus srieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au
devant de cette mesure.

--Comment donc!  l'instant mme. Du papier... de l'encre.... Je vais
crire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne
s'tonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point
s'loigner du thtre de la guerre.

La duchesse du Maine se hta de passer elle-mme  Richelieu ce qu'il
demandait, et prenant une plume, elle la lui prsenta.

Le duc s'inclina, prit la plume et crivit la lettre suivante, que nous
copions textuellement et sans y changer une syllabe:

Monsieur le duc de Berwick, pair et marchal de France.

Comme mon rgiment, monsieur, est des plus  porte de marcher, et qu'il
est aprs  faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant
qu'il ft achev, il tait oblig de faire quelque mouvement.

J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser 
Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous
supplie de me croire, avec toute la considration possible, monsieur,
votre trs humble et trs obissant serviteur.

Duc de Richelieu.

--Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier 
madame du Maine; moyennant cette prcaution le rgiment ne bougera point
de Bayonne.

La duchesse prit la lettre, la lut et la passa  son voisin qui la passa
lui-mme  un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table.
Heureusement pour le duc il avait affaire  de trop grands seigneurs
pour qu'ils s'inquitassent de si peu de chose que de quelques lettres
de plus ou de moins. Malezieux seul, qui tait le dernier, ne put
rprimer un lger sourire.

--Ah! ah! monsieur le pote, dit Richelieu, qui se douta de la chose,
vous riez. Il parat que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude
ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un
gentilhomme et l'on a oubli de me faire apprendre le franais, en
pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an,
avoir un valet de chambre qui crirait mes lettres et qui ferait mes
vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'empchera point, mon cher Malezieux,
d'tre de l'Acadmie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire.

--Et le cas chant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui
fera votre discours de rception?

--Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera
pas plus mauvais que ceux que certains acadmiciens de ma connaissance
ont faits eux-mmes.

--Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose
fort curieuse que votre rception dans l'illustre corps dont vous me
parlez, et je vous promets de m'occuper, ds demain, de m'assurer une
tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre
chose: revenons donc, comme madame Deshoulires,  nos moutons.

--Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire
absolument bergre, parlez, je vous coute. Voyons, qu'avez-vous rsolu?

--Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux
lettres, la convocation des tats gnraux; puis, les tats gnraux
assembls, srs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons
dposer le rgent et nous faisons nommer Philippe V  sa place.

--Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses
pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France  sa place.... Eh bien,
mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les tats
gnraux, il faut un ordre du roi.

--Le roi signera cet ordre, rpondit madame du Maine.

--Sans que le rgent le sache? reprit Richelieu.

--Sans que le rgent le sache.

--Vous avez donc promis  l'vque de Frjus de le faire cardinal?

--Non, mais je promettrai  Villeroy la grandesse et la Toison.

--J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que
tout cela ne dtermine pas le marchal  une dmarche qui entrane une
si grave responsabilit que celle que nous esprons obtenir de lui.

--Ce n'est pas le marchal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme.

--Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi.

--Vous? dit la duchesse avec tonnement.

--Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance,
j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre
Altesse a reues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre
connaissance d'une seule que j'ai reue hier?

--Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle tre lue tout haut?

--Mais nous avons affaire  des gens discrets, n'est-ce pas? dit
Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuit.

--Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravit de la
situation....

La duchesse prit la lettre et lut:

Monsieur le duc,

Je suis femme de parole: mon mari est enfin  la veille de partir pour
le petit voyage que vous savez.

Demain,  onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas
que je me dcide  cette dmarche sans avoir mis tous les torts du ct
de monsieur de Villeroy. Je commence  craindre pour lui que vous ne
soyez charg de le punir. Venez donc  l'heure convenue me prouver que
je ne suis pas trop  blmer de vous prfrer  mon lgitime seigneur et
matre.

--Ah! pardon! pardon de mon tourderie, madame la duchesse, ce n'est
point cela que je voulais vous montrer; celle-l est celle d'avant-hier.

Attendez voici celle d'hier.

La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui prsentait M. de
Richelieu et lut:

Mon cher Armand.

--Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la
duchesse en se retournant vers Richelieu.

--Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle.

La duchesse reprit:

Mon cher Armand,

Vous tes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de
Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exagrer vos talents pour diminuer
ma faiblesse; vous aviez dans mon coeur un juge intress  vous faire
gagner votre procs. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous
donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le
malheureux sofa du cabinet.

--Et y avez-vous t?

--Certainement, madame.

--Ainsi, la duchesse?...

--Fera, je l'espre, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire
 son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation
des tats gnraux au retour du marchal.

--Et quand revient-il?

--Dans huit jours.

--Vous aurez le courage d'tre fidle tout ce temps-l, duc?

--Madame, quand j'ai embrass une cause, je suis capable des plus grands
sacrifices pour la faire triompher.

--Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole?

--Je me dvoue.

--Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons
d'oprer chacun de notre ct. Vous, Laval, agissez sur l'arme. Vous,
Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clerg. Et laissons
monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy.

--Et  quel jour notre nouvelle runion? demanda Cellamare.

--Mais tout cela dpendra des circonstances, prince, rpondit la
duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire
prvenir, je vous enverrais qurir par la mme voiture et le mme cocher
qui vous ont amen  l'Arsenal la premire fois que vous y tes venu.
Puis se retournant vers Richelieu:

--Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine
en se levant.

--J'en demande pardon  Votre Altesse, rpondit Richelieu; mais c'est
une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants.

--Comment! mais vous avez donc renou avec madame de Sabran?

--Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire.

--Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela.

--Non, madame, c'est du calcul.

--Allons, je vois que vous tes en train de vous dvouer.

--Je ne fais jamais les choses  demi, madame la duchesse.

--Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur
le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la
duchesse, il y a tantt une heure et demie que nous sommes ici, et il
serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas
que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir
sur le rivage une pauvre desse de la Nuit qui nous attend pour nous
remercier de la prfrence que nous lui accordons sur le soleil, et il
ne serait pas poli de la trop faire attendre.

--Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut
cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre
l'embarras o je me trouve.

--Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il?

--Il s'agit de nos requtes, de nos protestations, de nos mmoires; il a
t convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pices
par des ouvriers qui ne sauraient pas lire.

--Aprs?

--Eh bien! j'ai achet une presse, je l'ai tablie dans la cave d'une
maison, derrire le Val-de-Grce. J'ai enrl les ouvriers ncessaires,
et nous avons eu jusqu' prsent, comme Votre Altesse a pu le voir, un
rsultat satisfaisant. Mais ne voil-t-il pas que le bruit de la machine
a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse
monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison.
Heureusement, on a eu le temps d'arrter le travail et de rouler un lit
sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont
rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas
tourner si heureusement; aussitt leur dpart j'ai congdi les
ouvriers, enterr la presse, et fait porter chez moi toutes les
preuves.

--Et vous avez bien fait, comte! s'cria le cardinal de Polignac.

--Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du
Maine.

--Transportons la presse chez moi, dit Pompadour.

--Ou chez moi, dit Valef.

--Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un
homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre.

D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses  imprimer maintenant.

--Oui, dit Laval, le plus fort est fait.

--Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout
simplement, comme je l'avais propos d'abord,  un copiste intelligent,
discret et sr,  qui on donnerait assez d'argent pour acheter son
silence.

--Oh! de cette faon, ce serait bien plus sr, s'cria monsieur de
Polignac.

--Oui, mais o trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez
que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de
prendre le premier venu.

--Si j'osais... dit l'abb Brigaud.

--Osez, l'abb, osez, dit la duchesse du Maine.

--Je dirais, continua l'abb, que j'ai votre affaire sous la main.

--Eh bien! quand je vous le disais, s'cria Pompadour, que l'abb est un
homme prcieux.

--Mais vritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac.

--Oh! Votre minence le ferait faire exprs qu'elle ne trouverait pas
mieux. Une vritable machine, qui crira tout sans rien lire.

--Puis, pour plus grande prcaution, dit le prince, nous pourrions
rdiger en espagnol les pices les plus importantes, et comme ces pices
sont spcialement destines  Sa Majest Catholique, nous aurions le
double avantage de procder dans une langue inconnue  notre copiste, et
comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une
occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-mme de
l'importance de ce qu'il copie.

--Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.

--Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce drle mette le
pied  l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par intermdiaire, s'il
vous plat.

--Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est
trouv, c'est le principal; vous en rpondez, Brigaud?

--Oui, madame, j'en rponds.

--C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus,
continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous
prie.

Le chevalier s'empressa d'obir  madame du Maine, qui, n'ayant pu
jusque-l s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde,
saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa
reconnaissance pour le courage qu'il avait montr rue des Bons-Enfants
et l'habilet dont il avait fait preuve en Bretagne.

 la porte du pavillon, les envoys groenlandais, redevenus de simples
invits de la fte de Sceaux, trouvrent une petite galre pavoise aux
armes de France et d'Espagne, qui  dfaut du pont qui avait disparu,
les attendait pour les conduire  l'autre bord. Madame du Maine y entra
la premire, fit asseoir d'Harmental prs d'elle, laissant Malezieux
faire les honneurs  Cellamare et  Richelieu; puis aussitt, au signal
donn par une musique cache, la galre commena de voguer vers le
rivage.

Comme l'avait dit la duchesse, la desse de la Nuit, vtue d'une longue
robe de gaze noire, seme d'toiles d'or, l'attendait de l'autre ct du
petit lac, accompagne des douze Heures qui se partagent son empire; la
galre se dirigea vers ce groupe, qui, aussitt qu'il vit la duchesse 
porte de l'entendre, commena  chanter une cantate approprie au
sujet. Cette cantate s'ouvrait par un choeur de quatre vers, auquel
succdait un solo, suivi lui-mme d'une seconde reprise en choeur, le
tout d'un got si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le
grand ordonnateur des ftes, pour le fliciter sur ce divertissement.
Seul au milieu de tous, et aux premires notes du solo, d'Harmental
avait tressailli d'trange faon, car la voix de la chanteuse avait,
avec une autre voix bien connue de lui et bien chre  son souvenir, une
affinit telle que, quelque improbable que ft  Sceaux la prsence de
Bathilde, le chevalier s'tait lev tout debout, par un mouvement plus
fort que lui-mme, pour regarder la personne dont l'accent lui avait
fait prouver une si singulire motion. Malheureusement, malgr les
flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient  la main, il ne
pouvait apercevoir le visage de la desse, couvert qu'il tait par un
voile pareil  la robe dont elle tait revtue. Il entendait seulement
cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette
large, savante et facile mthode qu'il avait tant admire lorsque la
premire fois cette voix l'avait frapp rue du Temps-Perdu, et chaque
accent de cette voix, plus distincte  mesure qu'il approchait du
rivage, retentissait jusqu'au fond de son coeur et le faisait frissonner
de la tte aux pieds. Enfin, la galre aborda, le solo cessa et le
choeur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible  toute
autre pense qu' celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son
souvenir, la voix teinte et les notes envoles.

--Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, tes-vous si
accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous
tes mon cavalier?

--Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage
et en tendant la main  la duchesse; mais il m'avait sembl reconnatre
cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs
si puissants....

--Cela prouve que vous tes un habitu de l'Opra, mon cher chevalier,
dit la duchesse du Maine, et que vous apprciez comme il convient le
talent de mademoiselle Bury.

--Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle
Bury? demanda d'Harmental avec tonnement.

--Elle-mme, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la
duchesse d'un ton o perait une lgre nuance de dpit, permettez-moi
de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer
vous mme.

--Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que
la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse
m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur
est permis au milieu de pareils enchantements.

Et prsentant de nouveau son bras  la duchesse, il s'loigna avec elle
dans la direction du chteau.

En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il ft,
arriva au coeur de d'Harmental, qui se retourna presque malgr lui.

--Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inquitude mle
d'impatience.

--Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs;
mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle
n'est point dangereuse... et mme, si vous le dsirez bien fort, j'irai
prendre demain de ses nouvelles.

Deux heures aprs ce petit accident, qui du reste tait trop peu de
chose pour troubler en rien la fte, le chevalier d'Harmental ramen 
Paris par l'abb Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du
Temps-Perdu, de laquelle il tait absent depuis six semaines.




Chapitre 29


La premire sensation qu'prouva d'Harmental en rentrant chez lui fut un
sentiment de bien-tre indfinissable de se retrouver dans cette petite
chambre dont chaque meuble lui rappelait un souvenir. Quoique absent
depuis six semaines de son appartement, on et dit qu'il l'avait quitt
la veille, tant, grce aux soins presque maternels de la bonne madame
Denis, chaque chose se retrouvait  sa place. D'Harmental resta un
instant, sa bougie  la main regardant tout autour de lui avec une
expression qui ressemblait presque  de l'extase; c'est que toutes les
autres impressions de sa vie s'taient effaces devant celles qu'il
avait ressenties dans ce petit coin du monde. Puis, ce premier moment
pass, il courut  sa fentre, l'ouvrit et essaya de plonger un
indicible regard d'amour  travers les vitres sombres de sa voisine.
Sans doute Bathilde dormait de son sommeil d'ange, ignorant que
d'Harmental tait revenu, qu'il tait l, regardant sa fentre, tout
frissonnant d'amour et d'esprance, comme si, chose impossible, cette
fentre allait s'ouvrir et lui parler!

D'Harmental demeura ainsi plus d'une demi-heure, respirant  pleine
poitrine l'air de la nuit, qui ne lui avait jamais sembl si pur et si
frais, et reportant les yeux de cette fentre au ciel et du ciel  cette
fentre. D'Harmental alors seulement comprit combien Bathilde tait
devenue un besoin de sa vie, et combien l'amour qu'il prouvait pour
elle tait profond et puissant.

Enfin d'Harmental comprit qu'il ne pouvait passer la nuit tout entire
 sa fentre, et, refermant sa croise, il entra chez lui; mais ce fut
pour se remettre  cette recherche de souvenirs qu'avait fait natre en
son coeur son retour dans sa petite chambre. Il ouvrit son piano, un peu
dsaccord par sa longue absence, et fit rouler ses doigts sur les
touches, au risque d'exciter de nouveau la colre du locataire du
troisime. Du piano, il passa au carton o tait renferm le portrait
inachev de Bathilde. Le pastel en tait un peu effac, mais c'tait
bien toujours la belle et chaste jeune fille, et la folle et capricieuse
petite tte de Mirza. Tout tait comme il l'avait quitt,  cette lgre
touche de destruction prs que laisse toujours le temps sur les objets
qu'en passant il effleure du bout de l'aile. Enfin, aprs s'tre arrt
encore une dernire fois devant chaque objet, press par ce sommeil
toujours si puissant  une certaine poque de la vie, il se coucha et
s'endormit en repassant dans sa mmoire l'air de la cantate chante par
mademoiselle Bury, dont il finit par faire, dans ce vague crpuscule de
la pense qui prcde un complet assoupissement, une seule et mme
personne avec Bathilde.

En s'veillant, d'Harmental bondit hors de son lit et courut  la
fentre. La journe paraissait assez avance:

Le soleil tait magnifique; et cependant, malgr ces sductions si
puissantes, la fentre de Bathilde tait hermtiquement ferme.
D'Harmental regarda  sa montre: il tait dix heures.

Le chevalier se mit  sa toilette. Nous avons dj avou qu'il n'tait
point exempt d'une certaine coquetterie un peu fminine; ce n'tait
point sa faute, mais celle de l'poque, o tout tait manire, mme la
passion. Mais cette fois ce n'tait pas sur l'expression de mlancolie
de son visage qu'il comptait; c'tait sur la franche joie du retour, qui
donnait  tous ses traits un caractre de bonheur admirable: il tait
vident que d'Harmental n'attendait qu'un regard de Bathilde pour se
couronner roi de la cration.

Ce regard il vint le chercher  la fentre; mais celle de Bathilde tait
toujours ferme. D'Harmental ouvrit alors la sienne, esprant que le
bruit attirerait les regards de sa voisine: rien ne bougea. Il y resta
une heure: pendant cette heure aucun souffle ne vint mme agiter les
rideaux; on et dit que la chambre de la jeune fille tait abandonne.
D'Harmental toussa, d'Harmental ferma et rouvrit la fentre, d'Harmental
dtacha de petites parcelles de pltre du mur et les jeta contre les
carreaux: tout fut inutile.

Alors,  la surprise succda l'inquitude; cette fentre, si obstinment
close, devait indiquer au moins une absence, sinon un malheur. Bathilde
absente, o pouvait tre Bathilde? quel vnement avait eu l'influence
de dplacer de son centre cette vie si calme, si douce, si rgulire? 
qui demander?  qui s'informer? Il n'y avait que la bonne madame Denis
qui pt savoir quelque chose. Il tait tout simple que d'Harmental, de
retour dans la nuit, ft le lendemain une visite  sa propritaire:
d'Harmental descendit chez madame Denis.

Madame Denis n'avait pas vu son locataire depuis le jour du djeuner;
elle n'avait point oubli les soins que d'Harmental avait donns  son
vanouissement: elle le reut donc comme l'enfant prodigue.

Heureusement pour d'Harmental, mesdemoiselles Denis taient occupes 
leur leon de dessin, et monsieur Boniface tait chez son procureur; de
sorte qu'il n'eut affaire qu' sa respectable htesse. La conversation
tomba tout naturellement sur l'ordre, le soin, la propret, maintenus
dans la petite chambre en l'absence de celui qui l'occupait. De l 
demander si pendant cette absence le logement d'en face avait chang de
locataire, la transition tait simple et facile; aussi la question,
pose sans affectation, amena-t-elle une rponse exempte de doute. La
veille, au matin, madame Denis avait encore vu Bathilde  sa fentre, et
la veille, au soir, monsieur Boniface avait rencontr Buvat rentrant de
son bureau; seulement le troisime clerc de Me Joullu avait remarqu sur
la figure du digne crivain un air de majestueuse hauteur, que
l'hritier du nom des Denis avait d'autant plus remarqu que cet air
tait d'autant moins habituel  la physionomie de son digne voisin.

C'tait tout ce que d'Harmental voulait savoir, Bathilde tait  Paris,
Bathilde tait chez elle. Sans doute le hasard n'avait point encore
dirig les regards de la jeune fille vers cette fentre que depuis si
longtemps elle avait vue ferme, vers cette chambre que depuis si
longtemps elle savait vide. D'Harmental remercia de nouveau madame Denis
pour toutes les bonts de son absence, qu'il esprait bien lui voir
reporter sur son retour, et prit cong de sa bonne propritaire avec une
effusion de reconnaissance que celle-ci fut bien loin d'attribuer  sa
vritable cause.

Sur le palier, d'Harmental rencontra l'abb Brigaud qui venait faire sa
visite quotidienne  madame Denis. L'abb demanda au chevalier s'il
remontait chez lui, et, sur sa rponse affirmative, lui annona qu'en
sortant de chez madame Denis, il grimperait jusqu' son quatrime tage.
D'Harmental, qui ne comptait pas sortir de la journe, lui promit de
l'attendre.

En rentrant chez lui, d'Harmental alla droit  la fentre.

Rien n'tait chang chez sa voisine: les rideaux scrupuleusement tirs
interceptaient jusqu' la plus petite ouverture par laquelle le regard
pouvait pntrer. Dcidment c'tait un parti pris. D'Harmental rsolut
d'employer un dernier moyen qu'il avait rserv pour sa suprme
ressource. Il se mit  son piano, et, aprs un brillant prlude, chanta,
sur un accompagnement de sa faon, l'air de la cantate de la Nuit, qu'il
avait entendue la veille, et qui, depuis la premire jusqu' la dernire
note, tait reste dans son souvenir. Mais quoique, tout en chantant,
son regard ne perdt point de vue l'inexorable fentre, tout resta muet
et immobile; la chambre d'en face n'avait plus d'cho.

Mais en manquant l'effet auquel il s'attendait, d'Harmental en avait
produit un autre auquel il ne s'attendait pas. En achevant la dernire
mesure, il entendit des applaudissements retentir derrire lui, il se
retourna et aperut l'abb Brigaud.

--Ah! c'est vous l'abb! dit d'Harmental en se levant et en allant
fermer vivement sa fentre. Diable! je ne vous savais pas si grand
mlomane.

--Ni vous si bon musicien. Peste! mon cher pupille, une cantate que vous
avez entendue une fois, c'est merveilleux!

--L'air m'a paru fort beau, l'abb, voil tout, dit d'Harmental; et
comme j'ai au plus haut degr la mmoire des sons, je l'ai retenu.

--Et puis, il tait si admirablement chant, n'est-ce pas, reprit
l'abb.

--Oui, dit d'Harmental, cette demoiselle Bury a une admirable voix, et
la premire fois que son nom sera sur l'affiche, je me suis dj promis
d'aller incognito  l'Opra.

--Est-ce la voix que vous dsirez entendre? demanda Brigaud.

--Oui, dit d'Harmental.

--Alors, il ne faut point aller  l'Opra pour cela.

--Et o faut-il aller?

--Nulle part: restez ici, vous tes aux premires loges.

--Comment! la desse de la Nuit?

--C'tait votre voisine.

--Bathilde! s'cria d'Harmental, je ne m'tais donc pas tromp, je
l'avais reconnue! Oh! mais c'est impossible, l'abb; comment se fait-il
que Bathilde ait t cette nuit chez madame la duchesse du Maine?

--D'abord, mon cher pupille, rien n'est impossible dans le temps o nous
vivons, rpondit Brigaud; mettez-vous bien d'abord cela dans la tte
avant de rien nier ou de rien entreprendre; croyez  la possibilit de
tout c'est le moyen sr d'arriver  tout.

--Mais enfin, comment la pauvre Bathilde?...

--Oui, n'est-ce pas que cela parat trange au premier abord? Eh bien!
cependant, rien n'est plus simple au fond. Mais l'histoire ne doit pas
autrement vous intresser, n'est-ce pas, chevalier? Ainsi parlons
d'autre chose.

--Si fait, l'abb, si fait, dit d'Harmental; vous vous trompez
trangement, et l'histoire au contraire m'intresse au suprme degr.

--Eh bien! mon cher pupille, puisque vous tes si curieux, voil toute
l'affaire. L'abb de Chaulieu connat mademoiselle Bathilde; n'est-ce
pas ainsi que vous appelez votre voisine?

--Oui; mais comment l'abb de Chaulieu la connat-il?

--Oh! d'une faon toute naturelle. Le tuteur de cette charmante enfant
est, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, un des copistes
de la capitale qui possdent un des plus beaux points d'criture.

--Bon! aprs?

--Eh bien! aprs, comme monsieur de Chaulieu a besoin de quelqu'un qui
recopie ses posies, attendu que devenant aveugle, comme vous avez pu le
voir, il est forc de les dicter,  mesure qu'elles lui viennent,  un
petit laquais qui ne sait pas mme l'orthographe, il s'est adress au
bonhomme Buvat pour lui confier cette importante besogne, et par le
bonhomme Buvat il a fait la connaissance de mademoiselle Bathilde.

--Mais tout cela ne me dit pas comment mademoiselle Bathilde se trouvait
chez madame la duchesse du Maine.

--Attendez donc, toute histoire a son commencement, son noeud et sa
priptie, que diable!

--L'abb, vous me faites damner.

--Patience, mon Dieu! patience!

--J'en ai. Allez, je vous coute.

--Eh bien! ayant fait la connaissance de mademoiselle Bathilde, le bon
Chaulieu a subi, comme les autres l'influence du charme universel, car
vous saurez qu'il y a une espce de magie attache  la jeune personne
en question, et qu'on ne peut la voir sans l'aimer.

--Je le sais, murmura d'Harmental.

--Donc, comme mademoiselle Bathilde est pleine de talents, et que non
seulement elle chante comme un rossignol, mais encore qu'elle dessine
comme un ange, le bon Chaulieu a parl d'elle avec tant d'enthousiasme 
mademoiselle Delaunay, que celle-ci a pens  lui faire faire les
costumes des diffrents personnages qui jouaient un rle dans la fte
qu'elle prparait, et  laquelle nous avons assist hier soir.

--Tout cela ne me dit pas que c'tait Bathilde et non mademoiselle Bury
qui chantait la cantate de la Nuit.

--Nous y sommes.

--Enfin!

--Or, il est arriv pour mademoiselle Delaunay ce qui arrive pour tout
le monde: mademoiselle Delaunay a pris en amiti la petite magicienne.
Au lieu de la renvoyer aprs lui avoir fait dessiner les costumes en
question, elle l'a garde trois jours  Sceaux. Elle y tait donc encore
avant-hier enferme avec mademoiselle Delaunay, dans sa chambre,
lorsqu'on vint d'un air tout effar annoncer  votre chauve-souris que
le rgisseur de l'Opra la faisait demander pour une chose de la
premire importance. Mademoiselle Delaunay sortit, laissant Bathilde
seule. Bathilde, reste seule, s'ennuya, et, comme mademoiselle Delaunay
tardait  rentrer, Bathilde, pour se distraire, se mit au piano,
commena par quelques accords, chanta deux ou trois gammes; puis,
trouvant le piano juste, et se sentant en voix, commena un grand air,
je ne sais plus de quel opra, et cela avec tant de perfection, que
mademoiselle Delaunay en entendant ce chant auquel elle ne s'attendait
pas, entrouvrit doucement la porte, couta le grand air jusqu'au bout,
et lorsqu'il fut fini, vint se jeter au cou de la belle chanteuse en lui
criant qu'elle pouvait lui sauver la vie. Bathilde tonne demanda en
quoi et de quelle faon elle pouvait lui rendre un si grand service.
Alors mademoiselle Delaunay lui raconta comme quoi mademoiselle Bury de
l'Opra s'tait engage  venir chanter le lendemain  Sceaux la cantate
de la Nuit, et comme quoi s'tant trouve gravement indispose le jour
mme, elle faisait dire,  son grand regret,  Son Altesse Royale madame
du Maine, qu'elle la suppliait de ne pas compter sur elle; si bien qu'il
n'y avait plus de Nuit, et par consquent plus de fte si Bathilde
n'avait l'extrme obligeance de se charger de la susdite cantate.
Bathilde, comme vous devez bien le penser, se dfendit de toutes ses
forces; elle dclara qu'elle ne pouvait chanter ainsi de la musique
qu'elle ne connaissait pas. Mademoiselle Delaunay posa la cantate devant
elle. Bathilde dit que cette musique lui paraissait horriblement
difficile. Mademoiselle Delaunay rpondit que rien n'tait difficile
pour une musicienne de sa force. Bathilde voulut se lever, mademoiselle
Delaunay la fora de se rasseoir. Bathilde joignit les mains,
mademoiselle Delaunay les lui spara et les posa sur le piano; le piano
touch rendit un son. Bathilde, malgr elle, dchiffra la premire
mesure, puis la seconde, puis toute la cantate.  la seconde fois, elle
attaqua le chant et le chanta jusqu'au bout avec une justesse
d'intonation et un caractre d'expression admirables.

Mademoiselle Delaunay tait dans le dlire.

Madame du Maine arriva  son tour, dsespre de ce qu'elle venait
d'apprendre  l'endroit de mademoiselle Bury. Mademoiselle Delaunay pria
Bathilde de recommencer la cantate. Bathilde n'osa refuser; elle joua et
chanta comme un ange. Madame du Maine joignit ses prires  celles de
mademoiselle Delaunay. Le moyen de refuser quelque chose  madame du
Maine! Vous le savez, chevalier, c'est impossible. La pauvre Bathilde
fut donc force de se rendre, et toute honteuse, toute confuse, moiti
riant, moiti pleurant, elle consentit  ce qu'on voulut,  deux
conditions. La premire c'est qu'elle irait dire elle-mme  son bon ami
Buvat la cause de son absence passe et de son absence future; la
seconde qu'elle resterait chez elle toute la soire du jour et toute la
matine du lendemain, afin d'tudier la malheureuse cantate qui venait
faire un si malencontreux dplacement dans toutes ses habitudes. Ces
clauses furent dbattues de part et d'autre, et accordes sous serment
rciproque: serment de la part de Bathilde qu'elle serait de retour le
lendemain  sept heures du soir; serment de la part de mademoiselle
Delaunay et de madame du Maine, que tout le monde continuerait de croire
que c'tait mademoiselle Bury qui avait chant.

--Mais alors, demanda d'Harmental, comment ce secret a-t-il t trahi?

--Ah! par une circonstance parfaitement inattendue, reprit Brigaud avec
cet air d'trange bonhomie qui faisait qu'on ne pouvait jamais deviner
s'il raillait ou s'il parlait srieusement. Tout avait t  merveille,
comme vous avez pu le voir, jusqu' la fin de la cantate, et la preuve,
c'est que ne l'ayant entendue qu'une fois, vous l'avez cependant retenue
depuis un bout jusqu' l'autre; lorsqu'au moment o la galre qui nous
ramenait du pavillon de l'Aurore au rivage touchait terre, soit motion
d'avoir ainsi chant pour la premire fois en public, soit qu'elle et
reconnu parmi les suivants de madame du Maine quelqu'un qu'elle ne
s'attendait pas  voir en si bonne compagnie; sans que personne ne pt
deviner pourquoi enfin, la pauvre desse de la Nuit poussa un cri et
s'vanouit dans les bras des Heures ses compagnes. Ds lors tous les
serments faits furent oublis, toutes les promesses engages mises 
nant. On la dbarrassa de son voile pour lui jeter de l'eau au visage;
de sorte que lorsque j'accourus, tandis que vous vous loigniez, vous,
en donnant le bras  Son Altesse, je fus fort tonn, au lieu et place
de mademoiselle Bury, de reconnatre votre jolie voisine. J'interrogeai
alors mademoiselle Delaunay, et, comme il n'y avait plus moyen de garder
l'incognito, elle me raconta ce qui s'tait pass, toujours sous le
sceau du secret, que je trahis pour vous seul mon cher pupille, et parce
que, je ne sais pourquoi, je ne sais rien vous refuser.

--Et cette indisposition, demanda d'Harmental avec inquitude.

--Ce n'tait rien, un blouissement momentan, une motion passagre qui
n'a pas eu de suite, puisque, quelque prire qu'on ait pu lui faire,
Bathilde n'a pas mme voulu rester une demi-heure de plus  Sceaux, et
qu'elle a demand avec tant d'instances  revenir chez elle, qu'on a mis
une voiture  sa disposition, et qu'une heure avant nous elle devait
tre de retour.

--De retour? Ainsi vous tes sr qu'elle est de retour? Merci, l'abb;
voil tout ce que je voulais savoir, voil tout ce que je voulais vous
demander.

--Et maintenant, dit Brigaud, je peux m'en aller, n'est-ce pas? vous
n'avez plus besoin de moi, vous savez tout ce que vous vouliez savoir?

--Je ne dis pas cela mon cher Brigaud; au contraire, restez, vous me
ferez plaisir.

--Non, merci; j'ai moi-mme un tour  faire par la ville. Je vous laisse
 vos rflexions, mon trs cher pupille.

--Et quand vous reverrai-je, l'abb? demanda machinalement d'Harmental.

--Mais demain probablement, rpondit l'abb.

-- demain, alors.

-- demain.

Sur quoi l'abb, riant de ce rire qui n'appartenait qu' lui, gagna la
porte de la chambre, tandis que d'Harmental rouvrait sa fentre, dcid
 y rester en sentinelle jusqu'au lendemain s'il le fallait, ne dt-il,
pour prix d'une longue station, entrevoir Bathilde qu'un instant, une
seconde.

Le pauvre gentilhomme tait amoureux comme un tudiant




Chapitre 30


 quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aperut Buvat qui
tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du ct de la rue Montmartre.
Le chevalier crut remarquer que l'honnte crivain marchait d'une allure
plus presse que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne
perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait
horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant  cet air de majest
qui avait tant frapp la veille monsieur Boniface, il avait entirement
disparu pour faire place  une lgre expression d'inquitude. Il n'y
avait pas  s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce
qu'il tait inquiet de Bathilde: Bathilde tait donc souffrante!

Le chevalier suivit des yeux le digne crivain jusqu'au moment o il
disparut sous la porte de l'alle qui donnait entre  la maison qu'il
habitait. D'Harmental, avec raison, prsumait qu'il entrerait chez
Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il esprait qu'il ouvrirait
enfin la fentre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin
venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de
soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout
en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore
son apparition fut-elle de bien courte dure, car au bout d'un instant
il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant
retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejet derrire lui, il
disparut. D'Harmental prsuma que la disparition tait motive par un
appel  l'apptit de son voisin; cela lui rappela que, proccup de
l'obstination que mettait cette malheureuse fentre  ne pas s'ouvrir,
il avait oubli le djeuner ce qui, il faut le dire  la honte de
d'Harmental, tait une bien grande infraction  ses habitudes.

Or, comme il n'y avait pas de chance que la fentre s'ouvrt tant que
ses voisins seraient occups  dner, le chevalier rsolut de mettre ce
moment  profit en dnant lui-mme. En consquence, il sonna son
concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le rtisseur le poulet le
plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait
trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles
bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abb Brigaud.

D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il
put tre  la fois si tourment et avoir tant d'apptit. Heureusement il
se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse
creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en
repos, et il en rsulta que le malheureux poulet fut dvor jusqu' la
carcasse.

Quoique l'action de dner ft fort naturelle en elle-mme et n'offrt,
certes, rien de rprhensible, d'Harmental, avant de se mettre  table,
avait ferm sa fentre tout en se mnageant par l'cartement du rideau,
un petit jour au moyen duquel il dcouvrait les tages suprieurs de la
maison qui faisait face  la sienne. Grce  cette prcaution, au moment
o il achevait son repas, il aperut Buvat qui, sans doute, aprs avoir
termin le sien, apparaissait  la fentre de sa terrasse. Comme nous
l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il trs
dispos  en profiter; mais comme Buvat tait de ces tres  part pour
qui le plaisir n'existe qu' la condition qu'il sera partag,
d'Harmental le vit se retourner, et  son geste, il prsuma qu'il
invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagn chez lui,  le
suivre sur la terrasse. En consquence, un instant d'Harmental espra
qu'il allait voir paratre la jeune fille, et se leva le coeur
bondissant; mais il se trompait. Si tentante que ft cette belle soire,
si loquente que ft la prire par laquelle Buvat invitait sa pupille 
en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de mme de Mirza qui,
sautant sur la fentre sans y tre invite, se mit  bondir joyeusement
sur la terrasse, en tenant  sa gueule le bout d'un ruban gorge de
pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental
reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin.

Celui-ci le reconnut aussi, car se lanant aussitt  la poursuite de
Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites
jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se ft
sans doute indfiniment prolong, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se
rfugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donn  nos
lecteurs une si pompeuse description. Buvat hsita un instant  plonger
son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y
poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit
retirer sa main arme du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa
sur son genou pour en effacer les froissures, aprs quoi il le plia
proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en
quelque tiroir o il ft  l'abri de l'espiglerie de Mirza.

C'tait ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fentre,
passa sa tte entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout
d'un instant, Mirza sortit  son tour sa tte de la caverne, regarda
autour d'elle, billa, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En
ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus
sducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis
guids par la voix, ses yeux se dirigrent vers le chevalier. Au premier
regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit
grognement de joie, puis, avec une pense d'instinctive gastronomie
aussi rapide que l'clair, elle s'lana d'un seul bond par la fentre
de Buvat, comme fait le cerf Coco  travers son tambour, et disparut.
D'Harmental baissa la tte, et presque au mme instant entrevit Mirza
qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier
et eu le temps de refermer sa fentre, grattait dj  sa porte.
Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la mmoire du sucre
dveloppe  un degr gal o il avait, lui, celle des sons.

On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite
bte, qui s'lana toute bondissante dans la chambre, en laissant
chapper des signes non quivoques de la joie que lui donnait ce retour
inattendu. Quant  d'Harmental, il tait presque aussi heureux que s'il
et vu Bathilde. Mirza, c'tait quelque chose de la jeune fille, c'tait
sa levrette bien-aime, tant caresse, tant baise par elle, qui le jour
allongeait sa tte sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de
son lit; c'tait la confidente de ses chagrins et de son bonheur,
c'tait en outre une messagre sre, rapide, excellente, et c'est  ce
dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attire chez lui et venait
de si bien la recevoir.

Le chevalier mit Mirza  mme du sucrier, s'assit  son secrtaire, et
laissant parler son coeur et courir sa plume, crivit la lettre
suivante:

Chre Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous
ne pouvez pas savoir les tranges circonstances dans lesquelles je me
trouve, et qui sont mon excuse; si j'tais assez heureux pour vous voir
un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi
deux personnages si diffrents, le jeune tudiant de la mansarde et le
gentilhomme des ftes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fentre, pour
que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler;
permettez-moi d'aller vous demander mon pardon  genoux. Je suis sr que
lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je
vous aime, vous aurez piti de moi.

Adieu, ou plutt au revoir, chre Bathilde; je donne  notre charmante
messagre tous les baisers que je voudrais dposer sur vos jolis pieds.

Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne
pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais.

Raoul.

Ce billet qui et paru bien froid  une femme de notre poque, parce
qu'il ne disait juste que ce que celui qui crivait voulait dire, parut
fort suffisant au chevalier, et vritablement tait fort passionn pour
l'poque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et
l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant
alors le sucrier, que la gourmande petite bte suivit des yeux jusqu'
l'armoire o d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa
chambre et indiqua du geste  Mirza ce qui lui restait  faire. Soit
fiert, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire  deux fois,
s'lana dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arrta que
le temps juste de donner en passant un coup de dent  monsieur Boniface
qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un clair et
disparut dans l'alle de la maison de Bathilde. Un instant encore
d'Harmental demeura avec inquitude  la fentre, car il craignait que
Mirza n'allt rejoindre Buvat sous le berceau de chvrefeuille, et que
la lettre ne se trouvt dtourne ainsi de sa vritable destination.
Mais Mirza n'tait point bte  commettre de semblables mprises, et
comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point paratre
 la fentre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacit
qu'elle s'tait arrte au quatrime. En consquence, pour ne point trop
effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fentre, esprant qu'
l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui
indiquerait qu'on tait en voie de lui pardonner.

Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la
soire et une partie de la nuit.  onze heures, la lumire,  peine
visible  travers les doubles rideaux, toujours hermtiquement ferms
s'teignit tout  fait. Une heure encore d'Harmental veilla  sa fentre
ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne
parut, tout resta muet, comme tout tait sombre, et force fut 
d'Harmental de renoncer  l'espoir de revoir Bathilde avant le
lendemain.

Mais le lendemain ramena les mmes rigueurs: c'tait un parti pris de
dfense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, et purement
et simplement indiqu la crainte de la dfaite; mais le chevalier,
ramen par un sentiment vritable  la simplicit de l'ge d'or n'y vit,
lui, qu'une froideur  l'ternit de laquelle il commena de croire; il
est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures.

D'Harmental passa la matine  rouler dans sa tte mille projets plus
absurdes les uns que les autres. Le seul qui et le sens commun tait
tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre tages de
Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint  l'esprit
comme les autres, mais comme c'tait le seul qui ft raisonnable,
d'Harmental se garda bien de s'y arrter. D'ailleurs, c'tait une
hardiesse bien grande que de se prsenter ainsi chez Bathilde sans y
tre autoris par le moindre signe, ou tout au moins sans y tre conduit
par quelque prtexte. Une pareille faon de faire pouvait blesser
Bathilde, et elle n'tait dj que trop irrite; mieux valait donc
attendre, et d'Harmental attendit.

 deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur
massacrante. L'abb jeta un coup d'oeil de ct sur la fentre, toujours
hermtiquement ferme, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en
face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme
il voyait faire au chevalier:

--Mon cher pupille, lui dit-il aprs un instant de silence, ou je suis
mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arriv
quelque chose de profondment triste.

--Et vous lisez bien, mon cher abb, dit le chevalier. Je m'ennuie.

--Ah! vraiment!

--Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'pancher la bile
qu'il avait faite la veille, que je suis tout prt  envoyer votre
conspiration  tous les diables.

--Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche aprs la cogne.
Comment! envoyer la conspiration  tous les diables quand elle va comme
sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres?

--Vous tes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils
courent le monde, ils vont au bal,  l'Opra, ils ont des duels, des
matresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forcs de se
tenir comme moi renferms dans une mauvaise mansarde.

--Eh bien! mais ce piano, ces pastels?

--Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre
dessin!

--Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais
enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence dj
 mieux faire.

--Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante?

--Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis.

--Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien,
n'est ce pas?

--Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des
artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre
voisine. Eh bien! mais  propos, votre voisine?

--Eh bien! ma voisine?

--Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle
qui chante si bien: cela vous distrairait.

--Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement
sa fentre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricade chez elle. Ah!
oui, ma voisine, elle est aimable!

--Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle tait charmante,  moi.

--D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre
chambre? cela ferait un singulier duo!

--Non pas; chez elle.

--Chez elle! Est-ce que je lui suis prsent? Est-ce que je la connais?

--Eh bien mais! on prend un prtexte.

--Eh! depuis hier j'en cherche un.

--Et vous ne l'avez pas encore trouv? un homme d'imagination comme
vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas l.

--Tenez, l'abb, trve de plaisanterie, je ne suis pas en train
aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis
stupide.

--Eh bien! ces jours-l on s'adresse  ses amis.

-- ses amis; pourquoi faire?

--Pour trouver le prtexte qu'on cherche vainement soi-mme.

--Eh bien! l'abb mon ami, trouvez-moi ce prtexte. Allons, j'attends.

--Rien n'est plus facile.

--Vraiment!

--Le voulez-vous?

--Faites attention  quoi vous vous engagez.

--Je m'engage  vous ouvrir la porte de votre voisine.

--D'une faon convenable?

--Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres?

--L'abb, je vous trangle, si votre prtexte est mauvais.

--Et s'il est bon?

--S'il est bon, l'abb, s'il est bon, vous tes un homme adorable.

--Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que
la justice a faite dans sa maison du Val-de-Grce, et la ncessit ou il
a t de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse?

--Parfaitement.

--Vous rappelez-vous la dlibration qui a t prise  la suite de cela?

--Oui, que l'on se servirait d'un copiste.

--Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis charg de trouver ce
copiste, moi?

--Je me le rappelle.

--Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jet les yeux, cet honnte homme
que j'ai promis de dcouvrir, il est tout dcouvert. Mon cher chevalier,
c'est le tuteur de Bathilde.

--Buvat?

--Lui-mme. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez
lui, vous lui offrez des rouleaux d'or  gagner; la porte vous est
ouverte  deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec
Bathilde.

--Ah! mon cher Brigaud, s'cria d'Harmental en sautant au cou de l'abb,
vous me sauvez la vie, parole d'honneur!

Et d'Harmental prit son chapeau et s'lana vers la porte. Maintenant
qu'il avait un prtexte, il ne redoutait plus rien.

--Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez mme pas o le
bonhomme doit aller chercher les copies en question.

--Chez vous, pardieu!

--Non pas! non pas! jeune homme; non pas!

--Et chez qui?

--Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110.

--Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-l, l'abb?

--Un prince de notre faon, d'Avranches, le valet de chambre de madame
du Maine.

--Et vous croyez qu'il jouera bien son rle!

--Pas pour vous, peut-tre, qui avez l'habitude de voir de vrais
princes, mais pour Buvat....

--Vous avez raison. Au revoir, l'abb!

--Vous trouvez donc le prtexte bon?

--Excellent.

--Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde!

D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre  quatre; puis
arriv au milieu de la rue, et voyant  sa fentre l'abb Brigaud qui le
regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la
porte de l'alle qui conduisait chez Bathilde.




Chapitre 31


De son ct, comme on le comprend bien, Bathilde n'avait pas fait un
pareil effort sans que son coeur en souffrt. La pauvre enfant aimait
d'Harmental de toutes les forces de son me, comme on aime  dix-sept
ans, comme on aime pour la premire fois. Pendant le premier mois de son
absence elle avait compt tous les jours; pendant la cinquime semaine,
elle avait compt les heures, pendant les huit derniers jours, elle
avait compt les minutes. C'tait alors que l'abb de Chaulieu tait
venu la chercher pour la conduire  mademoiselle Delaunay, et comme il
avait eu le soin, non seulement de parler de ses talents, mais encore de
dire qui elle tait, Bathilde avait t reue avec toutes les
prvenances qui lui taient dues, et que la pauvre Delaunay lui rendait
d'autant plus volontiers qu'on les avait longtemps oublies  son propre
gard. Au reste, ce dplacement, qui avait rendu momentanment Buvat si
fier, avait t reu par Bathilde comme une distraction qui devait lui
aider  passer les derniers moments de l'attente; mais lorsqu'elle vit
que mademoiselle Delaunay comptait disposer d'elle le jour mme o,
d'aprs son calcul, Raoul devait arriver, elle maudit de grand coeur
l'instant o l'abb de Chaulieu l'avait conduite  Sceaux, et elle et
certes refus quelles qu'eussent t ses instances, si madame du Maine
n'tait intervenue. Il n'y avait pas moyen de refuser  madame du Maine
une chose qu'elle demandait  titre de service, elle qui,  la rigueur
et avec l'ide qu'on se faisait  cette poque de la suprmatie des
rangs, aurait eu le droit d'ordonner. Bathilde, force dans ses derniers
retranchements, avait donc accept; mais comme elle se serait fait un
reproche ternel, si Raoul ft venu en son absence, et si en revenant il
et trouv sa fentre ferme, elle avait, comme nous l'avons dit,
demand  revenir, pour tudier  son aise la cantate et pour rassurer
Buvat. Pauvre Bathilde! elle avait invent deux faux prtextes pour
cacher sous un double voile le vritable motif de son retour.

On devine que si Buvat avait t fier de ce que Bathilde avait t
appele pour dessiner les costumes de la fte, ce fut bien autre chose
lorsqu'il apprit qu'elle tait destine  y jouer un rle. Buvat avait
constamment rv pour Bathilde un retour de fortune qui lui rendrait la
position sociale que la mort d'Albert et de Clarice lui avait fait
perdre, et tout ce qui pouvait la rapprocher du monde pour lequel elle
tait ne lui paraissait un acheminement  cette heureuse et invitable
rhabilitation.

Cependant l'preuve lui avait paru dure; les trois jours qu'il avait
passs sans voir Bathilde lui avaient sembl trois sicles. Pendant ces
trois jours, le pauvre crivain avait t comme un corps sans me.  son
bureau, la chose allait encore, quoiqu'il ft visible pour tous qu'il
s'tait opr quelque grand cataclysme dans la vie du bonhomme;
cependant l il avait sa besogne indique, ses cartes  crire, ses
tiquettes  poser, le temps s'coulait donc encore tant bien que mal.
Mais c'tait une fois rentr que le pauvre Buvat se trouvait tout  fait
isol. Aussi, le premier jour il n'avait pu manger en se trouvant seul 
cette table o depuis treize ans, il avait l'habitude de voir en face de
lui sa petite Bathilde. Le lendemain, comme Nanette lui faisait des
reproches de s'abandonner ainsi, et prtendait qu'il se dtriorait la
sant par une dite si absolue, il fit un effort sur lui-mme; mais
l'honnte crivain, qui jusqu' ce jour ne s'tait jamais mme aperu
qu'il et un estomac, eut a peine achev son repas, qu'il lui sembla
avoir aval du plomb, et qu'il lui fallut avoir recours aux digestifs
les plus puissants pour prcipiter vers les voies infrieures ce
malencontreux dner qui paraissait rsolu  demeurer dans l'oesophage.
Aussi le troisime jour, Buvat ne se mit-il pas  table, et Nanette
eut-elle toutes les peines du monde  le dterminer  prendre un
bouillon, dans lequel elle prtendit mme toujours avoir vu rouler deux
grosses larmes; enfin, le troisime jour au soir, Bathilde tait revenue
et avait ramen  son pauvre tuteur son sommeil enlev et son apptit
absent. Buvat, qui depuis trois nuits dormait fort mal, et qui depuis
trois jours mangeait plus mal encore, dormit comme une souche et mangea
comme un ogre, certain qu'il tait que l'absence de son enfant chri
touchait  son terme et que, la prochaine nuit passe, il allait rentrer
en possession de celle sans laquelle il venait de s'apercevoir qu'il lui
serait dsormais impossible de vivre.

De son ct, Bathilde tait bien joyeuse; si elle comptait bien, ce
devrait tre le dernier jour d'absence de Raoul. Raoul lui avait crit
qu'il partait pour six semaines. Elle avait compt, les unes aprs les
autres, quarante-six longues journes; les six semaines taient donc
parfaitement coules, et Bathilde, jugeant Raoul par elle, n'admettait
pas qu'il pt y avoir dsormais un instant de retard. Aussi, Buvat parti
pour son bureau, Bathilde avait-elle ouvert sa fentre, et, tout en
tudiant sa cantate, n'avait-elle point perdu de vue un instant la
fentre de son voisin. Les voitures taient rares dans la rue du
Temps-Perdu; cependant, par un hasard inou, il tait pass trois
voitures de dix heures  quatre, et  chacune, Bathilde avait couru
regarder avec un tel bondissement de coeur qu' chaque fois qu'elle
s'tait aperue qu'elle se trompait et que la voiture ne ramenait point
encore Raoul, elle tait tombe sur une chaise, haletante et prte 
touffer. Enfin, quatre heures avaient sonn; quelques minutes aprs,
Bathilde avait entendu le pas de Buvat dans l'escalier. Elle avait alors
ferm en soupirant sa fentre, et cette fois, c'tait elle qui, quelque
effort qu'elle ft pour tenir bonne compagnie  son tuteur, n'avait pu
avaler un seul morceau. L'heure de partir pour Sceaux tait arrive;
Bathilde avait t une dernire fois soulever le rideau: tout tait
ferm chez Raoul. L'ide que cette absence pouvait se prolonger au del
du terme fix lui tait venue pour la premire fois, et elle tait
partie le coeur serr et maudissant plus que jamais cette fte qui
l'empchait de passer la nuit  attendre encore celui qu'elle attendait
depuis si longtemps.

Cependant, lorsque Bathilde arriva  Sceaux, les illuminations, le
bruit, la musique, et surtout la proccupation de chanter pour la
premire fois devant tant et de si grand monde, loignrent un peu de la
pense de Bathilde le souvenir de Raoul. De temps en temps, une pense
triste lui traversait bien l'esprit et lui serrait bien le coeur
lorsqu'elle songeait qu' cette heure peut-tre son beau voisin tait
arriv, et, voyant sa fentre ferme, la croyait indiffrente  son
tour; mais elle avait le lendemain devant elle. Elle avait fait
promettre  mademoiselle Delaunay qu'on la reconduirait avant le jour,
et avec ses premiers rayons elle serait  sa fentre, et la premire
chose que Raoul verrait en ouvrant la sienne, ce serait elle. Elle lui
raconterait alors comment elle avait t force de s'loigner pour une
soire; elle lui laisserait souponner ce qu'elle a souffert, et, si
elle en jugeait par elle mme, Raoul serait si heureux qu'il lui
pardonnerait.

Bathilde se berait de toutes ces penses en attendant madame du Maine
au bord du lac, et ce fut au milieu du discours qu'elle prparait pour
Raoul, que l'approche de la petite galre la surprit. Au premier moment,
Bathilde, toute  son motion de chanter ainsi en si grande et si haute
compagnie, crut que la voix allait lui manquer; mais elle tait trop
artiste pour ne pas tre encourage par l'admirable instrumentation qui
la soutenait, et qui se composait des meilleurs musiciens de l'Opra.
Elle rsolut donc de ne regarder personne pour ne point se laisser
intimider, et s'abandonnant  toute la puissance de l'inspiration, elle
avait chant avec une perfection qui avait fait qu'on avait parfaitement
pu la prendre, grce  son voile, pour la personne mme qu'elle
remplaait, quoique cette personne ft le premier sujet de l'Opra et
passait pour n'avoir pas de rivale, comme tendue de voix et sret de
mthode.

Mais l'tonnement de Bathilde fut grand lorsque, le solo fini, et
soulage par la reprise du choeur, elle baissa les yeux, et qu'en
baissant les yeux, elle aperut au milieu du groupe qui s'avanait vers
elle, assis sur le mme banc que madame la duchesse du Maine, un jeune
seigneur qui ressemblait si fort  Raoul que, si cette apparition se ft
prsente  elle au milieu de sa cantate, la voix lui et certes manqu
tout  coup. Un instant elle douta encore, mais plus la galre gagnait
le rivage, moins il tait permis  la pauvre Bathilde de conserver ses
doutes; deux ressemblances pareilles ne pouvaient se rencontrer, mme
chez deux frres, et il tait trop visible que le beau seigneur de
Sceaux et le jeune tudiant de la mansarde taient un seul et mme
individu. Mais ce n'tait point encore ce qui blessait Bathilde. Le
degr auquel montait tout  coup Raoul, au lieu de l'loigner de la
fille d'Albert du Rocher, le rapprochait d'elle, et  la premire vue
elle avait reconnu Raoul pour tre de la noblesse, comme il l'avait
devine lui-mme pour tre de race. Ce qui la blessait profondment, ce
qui tait une insulte  sa bonne foi, une trahison  son amour, c'tait
cette prtendue absence pendant laquelle Raoul, oubliant la rue du
Temps-Perdu, laissait solitaire sa petite chambre pour venir se mler
aux ftes de Sceaux. Ainsi Raoul avait eu un caprice d'un instant pour
Bathilde, ce caprice avait t jusqu' passer une semaine ou deux dans
une mansarde; mais Raoul s'tait lass bien vite de cette vie qui
n'tait pas la sienne. Pour ne pas trop humilier Bathilde, il avait
prtext un voyage; pour ne pas trop la dsoler, il avait feint que ce
voyage tait pour lui un malheur; mais rien de tout cela n'tait vrai.
Raoul n'avait point quitt Paris sans doute, ou, s'il l'avait quitt, sa
premire visite  son retour avait t pour d'autres lieux que pour ceux
qui devaient lui tre si chers! Il y avait dans cette accumulation de
griefs de quoi blesser un amour moins susceptible que ne l'tait celui
de Bathilde. Aussi, lorsqu'au moment o Raoul descendit sur le rivage,
la pauvre enfant se trouva  quatre pas de lui, lorsqu'il lui fut
impossible de douter davantage que le jeune tudiant et le beau seigneur
fussent le mme homme, lorsqu'elle vit celui qu'elle avait pris
jusque-l pour un jeune et naf provincial offrir d'un air lgant et
dgag son bras  la fire madame du Maine, toute force l'abandonna, et
sentant ses genoux flchir sous elle, elle poussa un cri douloureux qui
avait rpondu jusqu'au fond du coeur de d'Harmental, et elle s'vanouit.

En rouvrant les yeux, elle trouva prs d'elle mademoiselle Delaunay, qui
lui prodiguait avec inquitude les soins les plus empresss; mais comme
il tait impossible de se douter de la vritable cause de
l'vanouissement de Bathilde, et que d'ailleurs cet vanouissement
n'avait dur qu'un instant, la jeune fille, en prtextant l'motion
qu'elle avait prouve, n'eut point de peine  faire prendre le change
aux personnes qui l'entouraient. Mademoiselle Delaunay seulement insista
un instant pour qu'au lieu de retourner  Paris, elle demeurt  Sceaux:
mais Bathilde avait hte de quitter ce palais o elle venait de tant
souffrir, et o elle avait vu Raoul sans que Raoul la vt. Elle pria
donc, avec cet accent qui ne permet pas de refuser, que toutes choses
demeurassent dans le mme tat, et comme la voiture qui devait la
ramener  Paris aussitt qu'elle aurait chant tait prte, elle monta
dedans et partit.

En arrivant, comme Nanette tait prvenue de son retour, elle trouva
Nanette qui l'attendait. Buvat aussi avait bien voulu veiller pour
embrasser Bathilde  son retour et avoir des nouvelles de la grande
fte. Mais Buvat tait, comme on le sait, un homme de moeurs rgles:
minuit tait sa plus grande veille, et jamais il n'avait dpass cette
heure; de sorte que lorsque minuit arriva il eut beau se pincer les
mollets, se frotter le nez avec la barbe d'une plume et chanter sa
chanson favorite, le sommeil l'emporta sur tous les ractifs, et force
lui avait t d'aller se coucher, ce qu'il avait fait en recommandant 
Nanette de le prvenir le lendemain aussitt que Bathilde serait
visible.

Comme on le pense bien, Bathilde fut fort aise de trouver Nanette seule:
la prsence de Buvat, dans la situation d'esprit o tait la jeune
fille, l'et gne au plus haut degr. Il y a dans le coeur des femmes,
 quelque ge que le coeur soit arriv, une sympathie pour les chagrins
amoureux qu'on ne trouve jamais dans le coeur d'un homme, si bon et si
consolant que soit ce coeur. Devant Buvat, Bathilde n'et point os
pleurer; devant Nanette, Bathilde fondit en larmes.

Nanette fut bien dsole de voir sa jeune matresse, qu'elle s'attendait
 retrouver toute fire et toute joyeuse du triomphe qu'elle ne pouvait
manquer d'obtenir, dans l'tat o elle tait; aussi hasarda-t-elle les
questions les plus pressantes; mais,  toutes ces questions, Bathilde se
contenta de rpondre, en secouant la tte, que ce n'tait rien,
absolument rien. Nanette vit bien que le mieux tait de ne pas insister
dans un moment o sa jeune matresse paraissait si bien dcide  se
taire, et elle se retira dans sa chambre, qui, comme nous l'avons dit,
tait contigu  celle de Bathilde.

Mais l, la pauvre Nanette ne put rsister  cette curiosit du coeur
qui la poussait  voir ce qu'allait devenir sa matresse; et, regardant
par le trou de la serrure, elle la vit d'abord s'agenouiller en
sanglotant devant le crucifix o elle l'avait trouve si souvent en
prires, puis se lever, et, comme cdant  une impulsion plus forte
qu'elle, aller ouvrir sa fentre et regarder la fentre en face d'elle.
Ds lors il n'y eut plus de doute pour Nanette. Le chagrin de Bathilde
tait un chagrin d'amour, et ce chagrin lui venait de la part du beau
jeune homme qui habitait de l'autre ct de la rue.

Ds lors, Nanette fut un peu tranquillise; les femmes plaignent les
chagrins d'amour au-dessus de tous les autres chagrins, mais aussi elles
savent par exprience qu'ils peuvent tourner  bonne fin; de sorte que
tout chagrin de ce genre se compose de moiti douleur et de moiti
esprance. Nanette se coucha donc plus tranquille qu'elle ne l'et t
si elle n'et point pntr la cause des larmes de Bathilde.

Bathilde dormit peu et dormit mal; les premires douleurs et les
premires joies de l'amour ont le mme rsultat. Elle se rveilla donc
les yeux battus et toute brise. Elle et bien voulu se dispenser de
voir Buvat, sous un prtexte quelconque; mais dj Buvat, inquiet avait
fait demander deux fois par Nanette si Bathilde tait visible. Bathilde
rappela donc tout son courage et alla en souriant prsenter son front 
baiser  son bon tuteur.

Mais Buvat avait trop l'instinct du coeur pour se laisser prendre  un
sourire; il vit ses yeux battus, il vit ce teint ple, et le chagrin de
Bathilde lui fut rvl. Comme on le comprend bien, Bathilde nia qu'elle
ne ft point dans son tat naturel; Buvat fit semblant de la croire, car
il vit qu'en ayant l'air de douter il la contrariait, mais il ne s'en
alla pas moins  son bureau tout proccup de savoir ce qui avait ainsi
attrist sa pauvre Bathilde.

Lorsqu'il fut parti, Nanette s'approcha de Bathilde, qui, une fois
seule, s'tait laisse tomber dans un fauteuil la tte appuye sur une
main et l'autre bras pendant tandis que Mirza, couche  ses pieds et ne
comprenant rien  cet abattement, gmissait tout doucement. La bonne
femme resta un instant debout devant la jeune fille  la contempler avec
un amour presque maternel, puis au bout d'un instant, voyant que
Bathilde restait muette, elle rompit le silence.

--Mademoiselle souffre toujours? dit-elle.

--Oui, ma bonne Nanette, toujours.

--Si mademoiselle voulait ouvrir la fentre, cela lui ferait peut-tre
du bien.

--Oh! non, non, Nanette, merci; cette fentre doit rester ferme.

--C'est que mademoiselle ignore peut-tre....

--Non, Nanette, je le sais.

--Que le beau jeune homme d'en face est revenu depuis ce matin.

--Eh bien! Nanette, dit Bathilde en relevant la tte et en regardant la
bonne femme avec une lgre nuance de svrit, qu'a affaire ce beau
jeune homme avec moi?

--Pardon, mademoiselle, dit Nanette; mais je croyais... je pensais....

--Que pensiez-vous?... que croyiez-vous?...

--Que vous regrettiez son absence et que vous seriez heureuse de son
retour.

--Vous aviez tort.

--Pardon, mademoiselle; mais c'est qu'il parat si distingu!

--Trop, Nanette; beaucoup trop pour la pauvre Bathilde.

--Trop, mademoiselle, trop distingu pour vous! s'cria Nanette. Ah
bien, par exemple, est-ce que vous ne valez pas tous les beaux seigneurs
du monde? et ailleurs, tiens, vous tes noble.

--Je suis ce que je parais tre Nanette, c'est--dire une pauvre fille,
de la tranquillit, de l'amour et de l'honneur de laquelle tout grand
seigneur croirait pouvoir impunment se jouer. Tu vois bien, Nanette,
qu'il faut que cette fentre reste ferme et que je ne revoie pas ce
jeune homme.

--Jour de Dieu! mademoiselle Bathilde, mais vous voulez donc le faire
mourir de chagrin, le pauvre garon. Depuis ce matin il ne bouge pas de
sa fentre, et avec un air triste, si triste, que c'est vraiment 
fendre le coeur.

--Eh bien! que m'importe son air triste,  moi; que me fait ce jeune
homme! je ne le connais pas, je ne sais pas mme son nom; c'est un
tranger, qui est venu demeurer l quelques jours seulement; qui demain
s'en ira peut-tre, comme il s'en est all dj. Si j'y avais fait
attention, j'aurais eu tort, Nanette, et au lieu de m'encourager dans un
amour qui serait de la folie, tu devrais, au contraire, en supposant que
cet amour existt, m'en faire comprendre tout le ridicule et surtout
tout le danger.

--Mon Dieu! mademoiselle, pourquoi donc cela; il faudra toujours bien
que vous aimiez un jour ou l'autre, les pauvres femmes sont condamnes 
passer par l. Eh bien! puisqu'il faut absolument aimer, au bout du
compte, autant aimer un beau jeune homme qui a l'air noble comme le roi,
et qui doit tre riche, puisqu'il ne fait rien.

--Eh bien! Nanette, qu'est-ce que tu dirais, si ce jeune homme qui te
parat si simple, si loyal et si bon n'tait autre chose qu'un mchant,
qu'un tratre, qu'un menteur?

--Ah! bon Dieu! mademoiselle, je dirais que c'est impossible.

--Si je te disais que ce jeune homme qui habite une mansarde, qui se
montre  la fentre, couvert d'habits si simples, tait hier  Sceaux,
et donnait le bras  madame du Maine en habit de colonel?

--Ce que je dirais, mademoiselle, je dirais qu'enfin le bon Dieu est
juste en vous envoyant quelqu'un digne de vous. Sainte Vierge! un
colonel, un ami de la duchesse du Maine! oh! mademoiselle Bathilde, vous
serez comtesse, c'est moi qui vous le dis, et ce n'est pas trop pour
vous, et c'est bien juste encore ce que vous mritez; et si la
Providence donnait  chacun son lot, ce n'est pas comtesse que vous
seriez, c'est duchesse, c'est princesse, c'est reine; oui, reine de
France. Tiens! madame de Maintenon l'a bien t.

--Je ne voudrais pas l'tre comme elle, ma bonne Nanette.

--Comme elle, je ne dis pas. D'ailleurs, ce n'est pas le roi que vous
aimez, n'est-ce pas, notre demoiselle?

--Je n'aime personne, Nanette.

--Je suis trop honnte pour vous dmentir, mademoiselle. Mais n'importe,
voyez-vous, vous avez l'air malade et le premier remde pour une
jeunesse qui souffre c'est l'air, c'est le soleil. Voyez les pauvres
fleurs, quand on les enferme, elles font comme vous, elles plissent.
Laissez-moi ouvrir la fentre, mademoiselle.

--Nanette, je vous le dfends. Allez  vos affaires, et laissez-moi.

--Je m'en vais, mademoiselle, je m'en vais, puisque vous me chassez, dit
Nanette en portant le coin de son tablier au coin de son oeil. Mais  la
place de ce jeune homme, je sais bien ce que je ferais.

--Et que feriez-vous?

--Je viendrais m'expliquer moi-mme, et je suis bien sre que, quand
mme il aurait un tort, vous l'excuseriez.

--Nanette, dit Bathilde en tressaillant, s'il vient, je vous dfends de
le recevoir, entendez-vous?

--C'est bien, mademoiselle, on ne le recevra point, quoique ce ne soit
pas trs poli de mettre les gens  la porte.

--Poli ou non, vous ferez ce que j'ai ordonn, dit Bathilde,  qui la
contradiction donnait les forces qui lui eussent manqu si l'on et
abond dans son sens, et maintenant, je veux rester seule, allez.

Nanette sortit.

Reste seule, Bathilde fondit en larmes; sa force n'tait que de
l'orgueil, mais elle tait blesse au coeur, et la fentre resta ferme.

Nous ne suivrons pas ce pauvre coeur dans tous ses tressaillements, dans
toutes ses angoisses, dans toutes ses souffrances. Bathilde se croyait
la femme la plus malheureuse de la terre, comme d'Harmental se trouvait
l'homme le plus infortun du monde.

 quatre heures quelques minutes, Buvat rentra; comme nous l'avons dit:
Bathilde reconnut les traces que l'inquitude avait laisses sur sa
bonne grosse figure, et fit tout ce qu'elle put pour le tranquilliser.
Elle sourit, elle plaisanta, elle lui tint compagnie  table, mais tout
cela ne tranquillisa point Buvat; aussi aprs dner proposa-t-il  sa
pupille, comme une distraction  laquelle rien ne devait rsister, une
promenade sur sa terrasse. Bathilde, pensant que, si elle refusait,
Buvat resterait prs d'elle, fit semblant d'accepter, et monta avec
Buvat dans sa chambre, mais l elle prtexta une lettre de remerciement
 crire  monsieur de Chaulieu, pour l'obligeance qu'il avait mise  la
prsenter  madame du Maine, et laissant son tuteur aux prises avec
Mirza, elle redescendit.

Dix minutes aprs, elle entendit Mirza qui grattait  la porte, et elle
alla ouvrir.

Mirza entra en bondissant, avec des dmonstrations de si folle joie, que
Bathilde comprit qu'il venait de lui arriver quelque chose
d'extraordinaire; elle regarda alors avec plus d'attention, et elle vit
la lettre attache  son collier. Comme c'tait la seconde qu'elle
apportait, Bathilde n'eut point besoin de chercher d'o elle venait et
de qui tait la lettre.

La tentation tait trop forte pour que Bathilde essayt mme d'y
rsister.  la vue de ce papier, qui lui semblait renfermer le destin de
sa vie, la jeune fille crut qu'elle allait se trouver mal. Elle le
dtacha en tremblant, le froissant d'une main, tandis que de l'autre
elle caressait Mirza, qui, debout sur ses pattes de derrire, dansait
toute joyeuse d'tre devenue un personnage si important.

Bathilde ouvrit la lettre et la regarda deux fois, sans pouvoir en
dchiffrer une seule ligne; elle avait comme un nuage sur les yeux.

La lettre, tout en disant beaucoup, ne disait point assez encore. La
lettre protestait de l'innocence, et demandait pardon. La lettre parlait
de circonstances tranges qui demandaient le secret. Mais la lettre sur
toutes choses disait que celui qui l'avait crite tait amoureux fou. Il
en rsulta que, sans rassurer compltement Bathilde, la lettre lui fit
un grand bien.

Bathilde cependant, par un reste de fiert toute fminine, n'en rsolut
pas moins de tenir rigueur jusqu'au lendemain. Puisque Raoul s'avouait
coupable, il fallait bien qu'il ft puni. La pauvre Bathilde ne songeait
pas que la moiti de la punition qu'elle infligeait  son voisin
retombait sur elle mme.

Nanmoins l'effet de la lettre, tout incomplet qu'il tait encore,
avait dj une telle efficacit que, lorsque Buvat descendit de la
terrasse, il trouva Bathilde infiniment mieux que lorsqu'il l'avait
quitte une heure auparavant: ses couleurs taient revenues, sa gat
tait plus franche, et ses paroles avaient cess d'tre saccades et
fivreuses comme elles l'taient depuis la veille. Buvat alors commena
 croire ce que lui avait assur sa pupille le matin mme, c'est--dire
que l'tat d'agitation o elle se trouvait venait de l'motion de la
veille. En consquence, le soir, comme il allait travailler, il remonta
chez lui  huit heures, et laissa Bathilde, qui se plaignait de s'tre
couche la veille  trois heures du matin, libre de se coucher ce
soir-l  l'heure qui lui conviendrait.

Bathilde veilla; car, malgr son insomnie de la veille elle n'avait pas
la moindre envie de dormir. Bathilde veilla tranquille, contente et
heureuse, car elle savait que la fentre de son voisin tait ouverte, et
 sa persistance elle devinait son anxit. Deux ou trois fois elle eut
bien envie de la faire cesser, en allant annoncer au coupable que,
moyennant une explication quelconque, son pardon lui serait accord;
mais il lui sembla qu'aller ainsi d'elle-mme en quelque sorte au-devant
de Raoul, c'tait plus que ne devait faire une jeune fille de son ge et
dans sa position; elle remit donc la chose au lendemain.

Le soir, Bathilde fit sa prire comme d'habitude, et comme d'habitude
Raoul se retrouva de moiti dans sa prire.

La nuit, Bathilde rva que Raoul tait  ses genoux, et qu'il lui
donnait de si bonnes raisons, que c'tait elle qui lui avouait qu'elle
tait coupable, et qui lui demandait pardon.

Aussi le matin se rveilla-t-elle bien convaincue qu'elle avait t
d'une svrit affreuse, et ne comprenant pas comment elle avait eu le
courage de faire souffrir ainsi le pauvre Raoul.

Il en rsulta que son premier mouvement fut d'aller  la fentre et de
l'ouvrir; mais en y allant, elle aperut,  travers une imperceptible
troue, le beau jeune homme  la sienne. Cette vue l'arrta tout court.
Ne serait-ce pas un aveu bien complet que cette fentre ouverte par
elle-mme? Mieux valait attendre l'arrive de Nanette.

Nanette ouvrirait la fentre tout naturellement, et de cette faon le
voisin n'aurait pas trop  se prvaloir de son influence.

Nanette arriva; mais Nanette avait t trop vivement gronde la veille 
l'endroit de la malheureuse fentre pour qu'elle risqut une seconde
reprsentation de la mme scne. Il en rsulta qu'elle n'eut garde d'en
approcher, et qu'elle tourna et vira dans la chambre sans parler le
moins du monde de lui donner de l'air. Au bout d'une heure  peu prs
employe  faire le petit mnage, Nanette sortit sans avoir touch mme
les rideaux. Bathilde tait prte  pleurer.

Buvat descendit prendre son caf avec Bathilde, ainsi que c'tait son
habitude Bathilde esprait qu'en entrant Buvat lui demanderait pourquoi
elle se tenait ainsi enferme chez elle, et que ce serait pour elle une
occasion de lui dire d'ouvrir la fentre; mais Buvat avait reu la
veille du conservateur de la Bibliothque un nouvel ordre de classement
pour les manuscrits, et Buvat tait si proccup de ses tiquettes,
qu'il ne fit attention  rien qu' la bonne mine de Bathilde, mangea son
caf tout en chantonnant sa petite chanson, et sortit sans faire la plus
petite remarque sur ces rideaux si tristement ferms. Pour la premire
fois, Bathilde eut contre Buvat un mouvement d'impatience qui
ressemblait presque  de la colre, et il lui sembla que son tuteur
avait bien peu d'attention pour elle, de ne pas s'apercevoir qu'elle
devait touffer dans une chambre ainsi calfeutre.

Reste seule, Bathilde tomba sur une chaise; elle s'tait mise elle-mme
dans une impasse dont il lui devenait impossible de sortir. Il lui
fallait ordonner  Nanette d'ouvrir la fentre; elle ne le voulait pas;
il lui fallait ouvrir la fentre elle-mme: elle ne le pouvait pas.

Il lui fallait donc attendre; mais jusqu' quand? Attendre jusqu'au
lendemain, jusqu'au surlendemain peut-tre et jusque-l qu'allait penser
Raoul? Raoul ne s'impatienterait-il pas de cette svrit exagre? Si
Raoul allait quitter cette chambre de nouveau pour quinze jours, pour un
mois, pour six semaines... pour toujours... peut-tre.... Bathilde
mourrait. Bathilde ne pouvait plus se passer de Raoul.

Deux heures s'coulrent ainsi, deux sicles! Bathilde essaya de tout:
elle se mit  sa broderie,  son clavecin,  ses pastels; elle ne put
rien faire. Nanette entra alors, et un peu d'espoir lui revint. Mais
Nanette ne fit qu'entrouvrir la porte: elle venait demander la
permission de faire une course indispensable. Bathilde lui fit signe de
la main qu'elle pouvait s'en aller.

Nanette allait dans le faubourg Saint-Antoine: son absence devait donc
durer deux heures au moins. Que faire pendant ces deux heures? Il et
t si doux de les passer  la fentre: il faisait un si beau soleil, 
en juger du moins par les rayons qui pntraient  travers les rideaux.
Bathilde s'assit, tira sa lettre de son corset; elle la savait par
coeur, mais n'importe, elle la relut. Comment, en recevant une pareille
lettre, ne s'tait-elle pas rendue  l'instant mme? Elle tait si
tendre, si passionne; on sentait si bien que celui qui l'avait crite
l'avait crite avec les paroles de son coeur. Oh! si elle pouvait
seulement recevoir une seconde lettre.

C'tait une ide. Bathilde jeta les yeux sur Mirza, Mirza la gentille
messagre! elle la prit dans ses bras, baisa tendrement sa petite tte
fine et spirituelle; puis, toute tremblante, la pauvre enfant, comme si
elle commettait un crime, alla ouvrir la porte du carr.

Un jeune homme tait debout devant cette porte, allongeant la main vers
la sonnette.

Bathilde jeta un cri de joie, et le jeune homme un cri d'amour.

Ce jeune homme, c'tait Raoul




Chapitre 32


Bathilde fit quelques pas en arrire, car elle sentit qu'elle allait
tomber dans les bras de Raoul.

Raoul, aprs avoir ferm vivement la porte, fit quelques pas en avant et
vint tomber aux pieds de Bathilde.

Les deux jeunes gens se regardrent avec un indicible regard d'amour;
puis leurs deux noms, changs dans un double cri, s'chapprent de
leurs bouches; leurs mains se runirent dans un serrement lectrique, et
tout fut oubli.

Ces deux pauvres coeurs,  qui il semblait qu'ils avaient tant de choses
 se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets.
Toute leur me tait passe dans leurs yeux, et ils se parlaient avec
cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a
sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais.

Ils demeurrent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les
larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant
en arrire comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine
oppresse:

-- mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle.

--Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de
tous les torts, et qui cependant suis innocent.

--Innocent, dit Bathilde,  qui, par une raction toute naturelle, ses
premiers doutes revenaient.

--Oui, innocent, reprit le chevalier.

Et alors il raconta  Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit
de lui raconter, c'est--dire son duel avec Lafare; comment,  la suite
de ce duel, il tait venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment
il avait vu Bathilde, comment il l'avait aime; son tonnement en
dcouvrant successivement en elle la femme distingue, le peintre
habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir
qu'il ne lui tait pas tout  fait indiffrent; son bonheur lorsqu'il
commena  croire qu'il tait aim; enfin il lui dit combien il tait
heureux lorsqu'il avait reu, comme colonel des carabiniers, l'ordre de
se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu' son retour il
et  venir rendre compte de sa mission  S. A. S. madame la duchesse du
Maine avant de se rendre  Paris. Il tait donc arriv directement 
Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des dpches
 y dposer en passant, lorsqu'il tait au contraire tomb au milieu
d'une fte  laquelle il avait t, bien malgr lui, mais  cause de la
position qu'il occupait prs de monsieur le duc du Maine, forc de
prendre part. Ce rcit fut termin par des expressions de regret, par
des paroles d'amour et par des protestations de fidlit telles, que
Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premires du discours
pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin.

C'tait le tour de Bathilde. Bathilde aussi avait une longue histoire 
raconter  d'Harmental; mais dans cette histoire il n'y avait ni
rticences ni obscurits. Ce n'tait pas l'histoire d'une poque de sa
vie, mais de toute sa vie. Bathilde, avec une certaine fiert
d'apprendre  son amant qu'elle tait digne de lui, se prit donc tout
enfant entre les caresses d'un pre et d'une mre; puis elle se montra
orpheline, puis abandonne. C'est alors qu'apparut Buvat, cet homme au
visage vulgaire et au coeur sublime, et elle dit toutes ses attentions,
toutes ses bonts, tout son amour pour sa pauvre pupille. Elle passa en
revue sa jeunesse insoucieuse et son adolescence pensive. Enfin elle
arriva au moment o, pour la premire fois, elle avait vu d'Harmental,
et, arrive l, elle sourit en rougissant, car elle sentait bien qu'elle
n'avait plus rien  lui apprendre.

Mais il n'en tait pas ainsi. C'tait surtout ce que Bathilde croyait
n'avoir pas besoin d'apprendre au chevalier que le chevalier voulait
absolument savoir de sa bouche; aussi ne lui fit-il grce d'aucun
dtail. La pauvre enfant eut beau s'arrter, rougir, baisser les yeux,
il lui fallut ouvrir son pauvre coeur virginal, tandis que d'Harmental,
 genoux devant elle, recueillait ses moindres paroles; puis, quand elle
eut fini, recommencer encore, car d'Harmental ne pouvait se lasser de
l'entendre, tant il tait heureux de se sentir aim par Bathilde, et
tant il tait fier de pouvoir l'aimer.

Deux heures s'taient coules comme deux secondes, et les jeunes gens
taient encore l, d'Harmental aux genoux de Bathilde, incline sur lui,
leurs mains dans leurs mains, leurs yeux sur leurs yeux lorsqu'on sonna
tout  coup  la porte. Bathilde jeta les yeux sur une petite pendule
accroche dans un coin de la chambre. Il tait quatre heures six
minutes: il n'y avait pas  s'y tromper, c'tait Buvat qui rentrait.

Le premier mouvement de Bathilde fut tout  la crainte; mais aussitt
Raoul la rassura en souriant: il avait le prtexte que lui avait fourni
l'abb Brigaud. Les deux amants changrent donc encore un dernier
serrement de main et un dernier coup d'oeil, puis Bathilde alla ouvrir
la porte  son tuteur, qui commena, comme d'habitude, par l'embrasser
au front, et qui, aprs l'avoir embrasse, aperut seulement
d'Harmental.

La stupfaction de Buvat fut grande: c'tait la premire fois qu'un
autre homme que lui entrait chez sa pupille. Il fixa sur d'Harmental
deux gros yeux tonns, et attendit, levant et baissant sa canne en
mesure, mais sans en toucher la terre. Il lui semblait vaguement
connatre ce jeune homme.

D'Harmental s'avana vers lui avec cette aisance dont les gens d'une
certaine classe n'ont pas mme l'ide.

--C'est  monsieur Buvat, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?

-- moi-mme, monsieur, rpondit Buvat en s'inclinant et en tressaillant
au son de cette voix qu'il croyait reconnatre, comme il avait cru
reconnatre aussi ce visage, et tout l'honneur est de mon ct, je vous
prie de croire.

--Vous connaissez l'abb Brigaud? continua d'Harmental.

--Oui, monsieur, parfaitement, le... le... le... de madame Denis,
n'est-ce pas?

--Oui, reprit en souriant d'Harmental, le directeur de madame Denis.

--Je le connais, un homme de beaucoup d'esprit, monsieur, de beaucoup
d'esprit.

--C'est cela mme. Ne vous tiez-vous pas adress  lui, dans le temps,
monsieur Buvat, pour avoir des copies  faire?

--Oui, monsieur, car je suis copiste, pour vous servir; Buvat s'inclina.

--Eh bien! dit d'Harmental en lui rendant son salut; ce cher abb
Brigaud, qui est mon tuteur, afin que vous sachiez, monsieur,  qui vous
parlez, vous a dcouvert une excellente pratique.

--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, monsieur.

--Merci, je vous rends grces.

--Et quelle est cette pratique, s'il vous plat?

--Le prince de Listhnay, rue du Bac, n 110.

--Un prince! monsieur, un prince?

--Oui, un Espagnol, je crois, qui est en correspondance avec le Mercure
de Madrid, et qui lui envoie toutes les nouvelles de Paris.

--Mais, c'est une trouvaille, cela, monsieur!

--Une vritable trouvaille, vous l'avez dit, qui vous donnera un peu de
mal, c'est vrai, car toutes ses dpches sont en espagnol.

--Diable! diable! fit Buvat.

--Savez-vous l'espagnol? demanda d'Harmental.

--Non, monsieur; je ne le crois pas, du moins.

--N'importe, continua le chevalier, souriant du doute de Buvat; vous
n'avez pas besoin de savoir une langue pour faire des copies dans cette
langue.

--Moi, monsieur, je copierais du chinois, pourvu que les pleins et les
dlis fussent assez convenablement tracs pour former des lettres.
Pousse  un certain point monsieur, la calligraphie est un art
d'imitation comme le dessin.

--Et je sais que, sous ce rapport, monsieur Buvat, reprit d'Harmental,
vous tes un grand artiste.

--Monsieur, dit Buvat, vous me confusionnez. Maintenant, sans
indiscrtion, puis-je vous demander  quelle heure je trouverai Son
Altesse?

--Quelle Altesse?

--Son Altesse le prince de... je ne me rappelle plus le nom... que vous
avez dit, monsieur... que vous m'avez fait l'honneur de me dire, ajouta
Buvat en se reprenant.

--Ah! le prince de Listhnay!

--Lui-mme.

--Il n'est pas Altesse, mon cher monsieur Buvat.

--Pardon, c'est qu'il me semblait que tous les princes....

--Oh! il y a prince et prince.... Celui-ci est un prince de troisime
ordre, et pourvu que vous l'appeliez monseigneur, il sera fort
satisfait.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Et je le trouverai, s'il vous plat?

--Mais dans une heure, si vous voulez: aprs votre dner, par exemple,
de cinq heures  cinq heures et demie. Vous vous rappelez l'adresse?

--Oui, rue du Bac, n 110. Trs bien! monsieur. Trs bien! j'y serai.

--Ainsi donc, dit d'Harmental,  l'honneur de vous revoir. Et vous,
mademoiselle, ajouta-t-il en se retournant vers Bathilde, recevez tous
mes remerciements pour la bont que vous avez eue de me tenir compagnie
en attendant monsieur Buvat, bont de laquelle je vous garderai, je vous
le jure, une reconnaissance ternelle.

Et  ces mots, laissant Bathilde interdite de cette puissance que lui
avait donne sur lui-mme l'habitude de situations pareilles,
d'Harmental, par un dernier salut, prit cong de Buvat et de sa pupille.

--Ce jeune homme est vraiment fort aimable, dit Buvat.

--Oui, fort aimable, rpondit machinalement Bathilde.

--Seulement, c'est une chose extraordinaire; il me semble que je l'ai
dj vu.

--C'est possible, dit Bathilde.

--C'est comme sa voix, continua Buvat; je suis convaincu que sa voix ne
m'est point trangre.

Bathilde tressaillit, car elle se rappela le soir o Buvat tait rentr
tout effar, aprs son aventure de la rue des Bons-Enfants, et
d'Harmental ne lui avait rien dit qui et rapport  cette aventure.

En ce moment Nanette entra, annonant que le dner tait servi. Buvat,
qui tait press de se rendre chez le prince de Listhnay, passa le
premier dans la petite salle  manger.

--Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Nanette, il est donc venu, le beau
jeune homme?

--Oui, Nanette, oui, rpondit Bathilde en levant les yeux au ciel avec
une expression de gratitude infinie; oui, et je suis bien heureuse.

Elle passa dans la salle  manger, o, aprs avoir pos son chapeau sur
sa canne et sa canne dans un coin, Buvat l'attendait, en frappant, comme
c'tait son habitude dans ses moments de satisfaction, ses mains sur ses
cuisses.

Quant  d'Harmental, il ne se trouvait pas moins heureux que Bathilde:
il tait aim, il en tait sr, Bathilde le lui avait dit avec le mme
plaisir qu'elle avait eu  entendre dire elle-mme  d'Harmental qu'il
l'aimait. Il tait aim, non plus d'une pauvre orpheline, d'une petite
grisette, mais par une jeune fille de noblesse, dont le pre et la mre
avaient occup,  la cour de Monsieur et de son fils, de ces charges
qui,  cette poque, taient d'autant plus honorables qu'elles
rapprochaient davantage des princes. Rien n'empchait donc Bathilde et
d'Harmental d'tre l'un  l'autre; s'il restait un intervalle social
entre eux, c'tait si peu de chose que Bathilde n'avait qu'un pas 
faire pour monter, et d'Harmental qu'un pas  faire pour descendre, et
que tous deux se rencontraient  moiti chemin. Il est vrai que
d'Harmental oubliait une chose, une seule chose: c'tait ce secret qu'il
s'tait cru oblig de taire  Bathilde comme n'tant pas le sien,
c'tait cette conspiration qui creusait sous ses pieds un abme qui d'un
moment  l'autre pouvait l'engloutir. Mais d'Harmental tait loin de
voir les choses ainsi; d'Harmental tait sr d'tre aim, et le soleil
de l'amour fait  la vie la plus triste et la plus abandonne un horizon
couleur de rose.

De son ct, Bathilde n'avait aucun doute fcheux sur l'avenir: le mot
de mariage n'avait point t prononc entre elle et d'Harmental, c'est
vrai, mais leurs deux coeurs s'taient montrs l'un  l'autre dans toute
leur puret, et il n'y avait point de contrat crit qui valut un regard
des yeux, qui galt un serrement de mains de Raoul. Aussi, lorsqu'aprs
le dner, Buvat, se flicitant de la bonne aubaine qui venait de lui
arriver, prit sa canne et son chapeau pour se rendre chez le prince de
Listhnay,  peine Bathilde fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle tomba
 genoux pour remercier Dieu, et que, sa prire finie, elle s'en alla,
joyeuse et confiante, ouvrir elle-mme, sans hsitation comme sans
honte, cette malheureuse fentre si longtemps ferme. Quant 
d'Harmental, depuis qu'il tait rentr, il n'avait pas quitt la sienne.

Au bout d'un instant, les amants furent convenus de tous leurs faits:
la bonne Nanette serait mise entirement dans la confidence. Tous les
jours, quand Buvat serait parti, d'Harmental monterait, demeurerait deux
heures prs de Bathilde: le reste du temps, on se parlerait par la
fentre, et quand par hasard on serait oblig de tenir les fentres
fermes, on s'crirait.

Vers les sept heures du soir on vit poindre Buvat au coin de la rue
Montmartre; il marchait de son pas le plus grave et le plus majestueux,
tenant un rouleau de papier d'une main et sa canne de l'autre; on voyait
 son oeil qu'il s'tait pass quelque chose de grand dans sa vie; Buvat
avait t introduit prs du prince, et avait parl  monseigneur en
personne.

Les deux jeunes gens n'aperurent Buvat que lorsqu'il fut au-dessous
d'eux: d'Harmental ferma aussitt sa fentre.

Bathilde avait eu un instant d'inquitude. Lorsque d'Harmental avait
parl  Buvat du prince de Listhnay, elle avait pens que Raoul, surpris
chez elle, inventait une seconde histoire pour expliquer sa prsence.
N'ayant point eu le temps de lui demander une explication, et n'osant
dissuader Buvat d'aller rue du Bac, elle avait vu partir ce dernier avec
un certain remords. Bathilde aimait Buvat avec toute la reconnaissance
du coeur. Buvat tait pour Bathilde quelque chose de sacr, que son
respect devait ternellement garantir du ridicule; elle attendit donc
avec anxit son apparition pour juger d'aprs son visage de ce qui
s'tait pass: le visage de Buvat tait resplendissant.

--Eh bien! petit pre? dit Bathilde avec un reste de crainte.

--Eh bien! dit Buvat, j'ai vu Son Altesse.

Bathilde respira.

--Mais pardon, petit pre, dit-elle en souriant, vous savez bien que
monsieur Raoul vous a dit que le prince de Listhnay n'avait pas droit 
ce titre, n'tant prince que de troisime ordre.

--Je le garantis du premier, et je maintiens l'altesse, dit Buvat. Un
prince de troisime ordre, sabre de bois! un homme de cinq pieds huit
pouces, plein de majest, et qui remue les louis  la pelle! un homme
qui paie la copie quinze livres la page, et qui m'a donn vingt-cinq
louis d'avance!... Un prince de troisime ordre!... Ah bien oui!

Alors il passa une autre crainte dans l'esprit de Bathilde, c'est que
cette prtendue pratique, que Raoul procurait  Buvat, ne ft un moyen
dtourn de faire accepter au bonhomme un argent qu'il croirait avoir
gagn. Cette crainte emportait avec elle quelque chose d'humiliant qui
serra le coeur de Bathilde. Elle tourna les yeux vers la fentre de
d'Harmental, et elle vit le jeune homme qui la regardait avec tant
d'amour par un coin du carreau, qu'elle ne pensa plus  autre chose qu'
le regarder elle-mme, et cela avec tant d'abandon, que Buvat lui-mme,
quelque peu habile qu'il ft  surprendre chez les autres ce genre de
sentiment, s'aperut de la proccupation de sa pupille, et s'approcha
sans malice pour voir ce qui attirait ainsi son attention. Mais
d'Harmental vit paratre Buvat, et laissa retomber le rideau, de sorte
que le bonhomme en fut pour ses frais de curiosit.

--Ainsi donc, petit pre, dit vivement Bathilde, qui craignait que Buvat
ne se ft aperu de quelque chose, et qui voulait dtourner son
attention, vous tes content?

--Trs satisfait. Mais il faut que je te dise une chose.

--Laquelle?

--Mon Dieu! ce que c'est que de nous, et comme nous avons l'esprit
faible!

--Que vous est-il donc arriv?

--Il est arriv, tu te le rappelles, que je t'ai dit que je croyais
reconnatre la figure et la voix de ce jeune homme, mais que je ne
pouvais pas me souvenir o je les avait vues et entendues.

--Oui, vous m'avez dit cela.

--Eh bien! il m'est arriv qu'en traversant la rue des Bons-Enfants pour
gagner le pont Neuf, il m'est pass, en arrivant en face le n 24, comme
une illumination subite, et il m'a sembl que ce jeune homme tait le
mme que j'avais vu pendant cette fameuse nuit  laquelle je ne pense
jamais sans frissonner!

--Vrai, petit pre? dit Bathilde en frissonnant elle-mme. Oh! quelle
folie!

--Oui, quelle folie! car je fus sur le point de revenir. Je pensai que
ce prince de Listhnay pourrait bien tre quelque chef de brigands, et
qu'on voulait peut-tre m'attirer dans une caverne; mais, comme je ne
porte jamais d'argent sur moi, je rflchis que mes craintes taient
exagres, et heureusement je les combattis par le raisonnement.

--Et maintenant, petit pre, vous tes bien convaincu n'est-ce pas,
reprit Bathilde, que ce pauvre jeune homme qui est venu ici cette
aprs-midi de la part de l'abb Brigaud, n'a aucune affinit avec celui
 qui vous avez parl dans la rue des Bons-Enfants?

--Sans doute. Un capitaine de voleurs, car je maintiens que telle est sa
position sociale, un capitaine de voleurs ne serait pas en relation avec
Son Altesse.

--Oh! cela n'aurait pas de sens, dit Bathilde.

--Non, cela n'aurait pas le moindre sens. Mais je m'oublie: mon enfant,
tu m'excuseras si je ne reste pas ce soir avec toi; j'ai promis  Son
Altesse de me mettre ce soir  sa copie, et je ne veux pas lui manquer
de parole.

Bonsoir, mon enfant chri.

--Bonsoir, petit pre.

Et Buvat remonta dans sa chambre, o il se mit incontinent  la besogne
que lui avait si gnreusement paye le prince de Listhnay.

Quant aux amants, ils reprirent leur conversation interrompue par le
retour de Buvat, et Dieu seul sait  quelle heure les deux fentres
furent fermes.




Chapitre 33


Grce aux conventions arrtes entre les jeunes gens, et qui donnaient
 leur amour si longtemps contenu toute l'expansion possible, trois ou
quatre jours s'coulrent, pareils  des instants, et pendant lesquels
ils furent les tres les plus heureux du monde.

Mais la terre, qui semblait s'tre arrte pour eux, n'en continuait pas
moins de tourner pour les autres, et les vnements qui devaient les
rveiller au moment o ils s'y attendaient le moins se prparaient en
silence.

Monsieur le duc de Richelieu avait tenu sa promesse; le marchal de
Villeroy, absent des Tuileries pour une semaine seulement, comme nous
l'avons vu, y avait t rappel le quatrime jour par une lettre de la
marchale qui lui crivait que sa prsence tait plus que jamais
ncessaire auprs du roi, la rougeole venant de se dclarer  Paris et
ayant attaqu quelques personnes du Palais-Royal.

M. de Villeroy tait revenu aussitt; car, on se le rappelle, toutes ces
morts successives qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient afflig
le royaume, avaient t mises sur le compte de la rougeole, et le
marchal ne voulait point perdre cette occasion de faire parade de sa
vigilance, dont il exagrait l'importance et surtout les rsultats. En
effet, comme gouverneur du roi, il avait le privilge de ne le quitter
jamais que sur un ordre de lui-mme, et de rester chez lui quelque
personne qui y entrt, mme le rgent. Or, c'tait surtout vis--vis du
rgent que le duc affectait ces prcautions tranges, et comme ces
prcautions servaient la haine de madame du Maine et de son parti, on
louait beaucoup M. de Villeroy, et on allait rpandant partout qu'il
avait trouv sur la chemine de Louis XV des bonbons empoisonns qui y
avaient t dposs on ne savait par qui. Le rsultat de tout cela tait
un surcrot de calomnie contre le duc d'Orlans, et partant un surcrot
d'importance de la part du marchal, qui avait fini par persuader au
jeune roi que c'tait  lui qu'il devait la vie. Grce  cette
conviction, il avait acquis une grande influence sur le coeur de ce
pauvre enfant royal, qui habitu  tout craindre, n'avait de confiance
et d'amiti que pour M. de Villeroy et M. de Frjus.

M. de Villeroy tait donc bien l'homme qu'il fallait pour le message
dont on venait de le charger, et, grce  l'irrsolution ordinaire  son
caractre, il avait cependant hsit quelque temps  prendre une
dtermination. Il fut donc convenu que le lundi suivant, jour pendant
lequel,  cause de ses soupers du dimanche, M. le rgent voyait trs
rarement le roi, les deux lettres de Philippe V seraient remises  Louis
XV; puis, M. de Villeroy profiterait de toute cette solitude avec son
lve pour lui faire signer l'ordre de convocation des tats gnraux,
qu'on expdierait sance tenante, et qu'on rendrait public le lendemain,
avant l'heure de la visite du rgent  Sa Majest; de sorte que, si
inattendue que ft cette mesure, il n'y aurait point  revenir dessus.

Pendant que ces choses se tramaient contre lui, le rgent suivait sa vie
ordinaire au milieu de ses travaux, de ses tudes, de ses plaisirs et
surtout de ses tracasseries intrieures. Comme nous l'avons dit, trois
de ses filles lui donnaient des chagrins srieux et rels. Madame de
Berry, qu'il aimait avant toutes les autres parce qu'il l'avait sauve
d'une maladie dans laquelle l'avaient condamne tous les plus clbres
mdecins, oubliant toute retenue, vivait publiquement avec Riom, qu'elle
menaait d'pouser  chaque observation que lui faisait son pre. Menace
trange, et qui  cette poque cependant, au respect que l'on conservait
encore pour la hirarchie des rangs, devait en s'accomplissant produire
un plus grand scandale que n'en produisaient les amours qu'en tout autre
temps ce mariage et sanctifis.

De son ct, mademoiselle de Chartres avait maintenu sa rsolution de se
faire religieuse, sans qu'on et pu dcouvrir si cette rsolution tait,
comme l'avait pens le rgent, la suite d'un dpit amoureux, ou, comme
le soutenait sa mre, le rsultat d'une vocation relle. Il est vrai
qu'elle continuait, toute novice qu'elle tait,  se livrer  tous les
plaisirs mondains que l'on peut introduire dans le clotre, et qu'elle
avait fait transporter dans sa cellule ses fusils, ses pistolets, et
surtout un magnifique assortiment de fuses, de soleils, de ptards et
de chandelles romaines, grce auxquels elle donnait tous les soirs un
divertissement pyrotechnique  ses jeunes amies; au reste, elle ne
quittait pas le seuil du couvent de Chelles, o son pre venait la
visiter tous les mercredis.

La troisime personne de la famille qui, aprs ses deux soeurs, donnt
le plus de tablature au rgent tait mademoiselle de Valois, qu'il
souponnait fort d'tre la matresse de Richelieu, sans que jamais
cependant il en et pu obtenir une preuve certaine, quoiqu'il et mis sa
police  la piste des deux amants, et que, plus d'une fois, souponnant
mademoiselle de Valois de recevoir le duc chez elle, il y ft entr aux
heures o il tait le plus probable qu'il l'y rencontrerait. Ces
soupons s'taient encore augments de la rsistance qu'elle avait
oppose  sa mre qui avait voulu lui faire pouser son neveu le prince
de Dombes, devenu un excellent parti, enrichi qu'il tait par les
dpouilles de la grande Mademoiselle; aussi le rgent avait-il saisi une
nouvelle occasion de s'assurer si ce refus tait caus par l'antipathie
que lui inspirait le jeune prince ou par l'amour qu'elle portait  son
beau duc, en accueillant les ouvertures que lui avait faites Plneuf,
son ambassadeur  Turin, sur un mariage entre la belle Charlotte-Agla
et le prince de Pimont. Mademoiselle de Valois s'tait fort rebelle 
cette nouvelle conspiration contre son propre coeur; mais elle avait eu
beau gmir et pleurer, le rgent, malgr la facile bont de son
caractre, s'tait cette fois prononc positivement, et les pauvres
amants n'avaient plus aucun espoir, lorsqu'un vnement inattendu tait
venu tout rompre. Madame, mre du rgent, avec sa franchise toute
allemande, avait crit  la reine de Sicile, l'une de ses
correspondantes les plus assidues, qu'elle l'aimait trop pour ne pas la
prvenir que la princesse que l'on destinait au jeune prince de Pimont
avait un amant, et que cet amant tait le duc de Richelieu. On devine
que si avances que fussent les choses, une pareille dclaration venant
d'une personne de moeurs aussi austres que la Palatine, avait tout
rompu. Le duc d'Orlans, au moment o il croyait avoir loign de lui
mademoiselle de Valois, avait donc appris tout  coup la rupture, puis,
quelques jours aprs, la cause de cette rupture; il en avait boud
quelques jours Madame en envoyant au diable cette manie d'crire qui
possdait la pauvre princesse palatine; mais comme le duc d'Orlans
tait du caractre le moins boudeur qui existt au monde, il avait
bientt ri lui-mme de cette nouvelle escapade pistolaire de Madame;
dtourn qu'il avait t d'ailleurs de ce sujet par un sujet bien
autrement important: il s'agissait de Dubois, qui voulait  toute force
tre archevque.

Nous avons vu comment, au retour de Dubois de Londres, la chose avait
dj t emmanche sous forme de plaisanterie, et comment le rgent
avait reu la recommandation du roi Guillaume; mais Dubois n'tait pas
homme  se laisser abattre par un premier refus. Cambrai vaquait par la
mort,  Rome, du cardinal la Trmouille. C'tait un des plus riches
archevchs et un des plus grands postes de l'glise: 150.000 livres de
rentes y taient attaches, et comme avec Dubois l'argent ne gtait
jamais rien, et qu'au contraire il s'en procurait par tous les moyens
possibles, il serait difficile de dire s'il tait plus tent par le
titre de successeur de Fnelon que par le riche bnfice qui y tait
attach. Aussi,  la premire occasion, Dubois remit-il l'archevch sur
le tapis. Cette fois, comme la premire, le rgent voulut tourner la
chose au comique; mais Dubois devint plus positif et plus pressant. Le
rgent ne savait pas supporter un ennui, et Dubois commenait 
l'ennuyer avec sa persistance; de sorte que, croyant mettre Dubois au
pied du mur, il lui porta le dfi de trouver un prlat qui voult le
sacrer.

--N'est-ce que cela? s'cria Dubois tout joyeux, j'ai notre affaire sous
la main.

--Impossible, dit le rgent qui ne croyait pas que la courtisanerie
humaine pt aller jusque-l.

--Vous allez voir, dit Dubois. Et il sortit en courant.

Au bout de cinq minutes il rentra.

--Eh bien! demanda le rgent.

--Eh bien! rpondit Dubois, j'ai notre affaire.

--Eh! quel est le sacre, s'cria le rgent, qui consent  sacrer un
sacre comme toi?

--Votre premier aumnier en personne, monseigneur.

--L'vque de Nantes?

--Ni plus ni moins.

--Tressant?

--Lui-mme.

--Impossible!

--Tenez, le voil.

En ce moment la porte s'ouvrit, et l'huissier annona monseigneur
l'vque de Nantes.

--Venez, monseigneur, venez! cria Dubois en allant au-devant de lui. Son
Altesse Royale vient de nous honorer tous les deux, en me nommant, comme
je vous l'ai dit, moi archevque de Cambrai, et en vous choisissant,
vous, pour me sacrer.

--Monsieur de Nantes, demanda le rgent, est-ce que vous consentez
rellement  vous charger de faire de l'abb un archevque?

--Les dsirs de Votre Altesse sont des ordres pour moi, monseigneur.

--Mais vous savez qu'il est simple tonsur et n'a reu ni le
sous-diaconat, ni le diaconat, ni la prtrise.

--Qu'importe, monseigneur, interrompit Dubois, voici monsieur de Nantes
qui vous dira que tous ces ordres peuvent se confrer en un jour.

--Mais il n'y a pas d'exemple d'une pareille escalade.

--Si fait, saint Ambroise.

--Alors, mon cher abb, dit en riant le rgent, si tu as pour toi les
Pres de l'glise, je n'ai plus rien  dire, et je t'abandonne 
monsieur de Tressan.

--Je vous le rendrai avec la crosse et la mitre, monseigneur.

--Mais il te faut le grade de licenci, continua le rgent, qui
commenait  s'amuser de cette discussion.

--J'ai parole de l'universit d'Orlans.

--Mais il te faut des attestations, des dmissoires.

--Est-ce que Besons n'est pas l?

--Un certificat de bonne vie et moeurs.

--J'en aurai un sign de Noailles.

--Ah! pour cela, je t'en dfie, l'abb.

--Eh bien! Votre Altesse m'en donnera un, alors. Eh! que diable! la
signature du rgent de France aura bien autant de crdit  Rome que
celle d'un mchant cardinal.

--Dubois, dit le rgent, un peu plus de respect, s'il te plat, pour les
princes de l'glise.

--Vous avez raison, monseigneur, on ne sait pas ce qu'on peut devenir.

--Toi, cardinal! Ah! par exemple! s'cria le rgent en clatant de rire.

--Puisque Votre Altesse ne veut pas me donner le bleu, dit Dubois, il
faut bien que je me contente du rouge, en attendant mieux.

--Mieux! cardinal!

--Tiens, pourquoi ne serais-je point un jour pape?

--Au fait, Borgia l'a bien t.

--Dieu nous donne bonne vie  tous les deux, monseigneur, et vous verrez
cela, et bien d'autres choses encore.

--Pardieu! dit le rgent, tu sais que je me moque de la mort.

--Hlas! que trop.

--Ah bien! tu vas me rendre poltron par curiosit.

--Il n'y aurait pas de mal; et pour commencer, monseigneur ne ferait pas
mal de supprimer ses courses nocturnes.

--Pourquoi cela?

--Parce que sa vie y court des risques, d'abord.

--Que m'importe!

--Puis pour une autre raison encore.

--Laquelle?

--Parce qu'elles sont, dit Dubois en prenant un air hypocrite, un sujet
de scandale pour l'glise!

--Va-t'en au diable.

--Vous voyez, monseigneur, dit Dubois en se retournant vers Tressan, au
milieu de quels libertins et de quels pcheurs endurcis je suis forc de
vivre. J'espre que Votre minence aura gard  ma position et ne sera
pas trop svre pour moi.

--Nous ferons de notre mieux, monseigneur, rpondit Tressan.

--Et quand cela? dit Dubois, qui ne voulait pas perdre une heure.

--Aussitt que vous serez en rgle.

--Je vous demande trois jours.

--Eh bien! le quatrime je suis  vos ordres.

--Nous sommes aujourd'hui samedi.  mercredi donc!

-- mercredi, rpondit Tressan.

--Seulement, je dois te prvenir d'avance, l'abb, reprit le rgent,
qu'il manquera une personne de quelque importance  ton sacre.

--Et qui oserait me faire cette injure?

--Moi!

--Vous, monseigneur, vous y serez, et dans votre tribune officielle.

--Je te rponds que non.

--Je parie mille louis.

--Et moi je te donne ma parole d'honneur.

--Je parie le double.

--Insolent!

-- mercredi, monsieur de Tressan;  mon sacre, monseigneur.

Et Dubois sortit tout joyeux pour aller crier partout sa nomination.

Cependant Dubois s'tait tromp sur un point, c'tait l'adhsion du
cardinal de Noailles; quelque menace ou quelque promesse qu'on pt lui
faire, on ne parvint point  lui arracher l'attestation de bonne vie et
moeurs que Dubois s'tait flatt d'obtenir de sa main. Il est vrai que
ce fut le seul qui ost faire cette sainte et noble opposition au
scandale qui menaait l'glise; l'Universit d'Orlans donna les
licences; Besons, l'archevque de Rouen, le dmissoire; et, tout tant
prt au jour dit, Dubois partit  cinq heures du matin en habit de
chasse, pour Pontoise, o il trouva monsieur de Nantes, qui, selon la
promesse qu'il avait faite, lui administra le sous-diaconat, le diaconat
et la prtrise.  midi tout tait fini, et  quatre heures, aprs avoir
pass au conseil de rgence, qui se tenait au vieux Louvre  cause des
rougeoles qui, comme nous l'avons dit, rgnaient aux Tuileries, Dubois
rentrait chez lui en habit d'archevque. La premire personne qu'il
aperut dans sa chambre fut la Fillon. En sa double qualit d'attache 
la police secrte et aux amours publiques, elle avait ses entres 
toute heure chez le ministre, et malgr la solennit du jour, comme elle
avait affirm avoir des choses de la plus haute importance  lui
communiquer, on n'avait point os lui refuser la porte.

--Ah! s'cria Dubois en apercevant sa vieille amie, la rencontre est
bonne.

--Pardieu! mon compre, rpondit la Fillon, si tu es assez ingrat pour
oublier tes anciens amis, je ne suis pas assez bte pour oublier les
miens, surtout lorsqu'ils montent en grade.

--Ah ! dis-moi, reprit Dubois en commenant  dpouiller ses ornements
sacerdotaux, est-ce que tu comptes continuer  m'appeler ton compre!
Maintenant que me voil archevque?

--Plus que jamais, et j'y tiens si fort que je compte, la premire fois
que le rgent viendra chez moi, lui demander une abbaye, afin que nous
marchions toujours de pair l'un avec l'autre.

--Il y va donc toujours, chez toi, le libertin?

--Hlas! plus pour moi, mon pauvre compre. Ah! le bon temps est pass;
mais j'espre que, grce  toi, il va revenir, et que la maison se
ressentira de ton lvation.

--Oh! ma pauvre commre, dit Dubois en se baissant pour que la Fillon
lui dgraft son camail, tu sens bien que maintenant les choses sont
changes, et que je ne puis plus te faire de visites comme par le pass.

--Tu es bien fier; Philippe y vient bien toujours, lui.

--Philippe n'est que le rgent de France, et je suis archevque, moi. Tu
comprends? Il me faut une matresse  domicile, o je puisse aller sans
scandale, comme madame de Tencin, par exemple.

--Oui, qui vous trompe pour Richelieu.

--Et qui est-ce qui te dit que ce n'est pas Richelieu qu'elle trompe
pour moi, au contraire?

--Ouais! est-ce qu'elle cumulerait, par hasard, et qu'elle ferait  la
fois l'amour et la police?

--Peut-tre. Mais  propos de police, reprit Dubois en continuant  se
dshabiller, sais-tu bien que la tienne s'endort diablement depuis trois
ou quatre mois, et que si cela continue, je serai forc de te retirer la
subvention?

--Ah! pleutre! s'cria la Fillon, voil comme tu traites tes anciennes
connaissances! Je venais te faire une rvlation; eh bien! tu ne la
sauras pas.

--Une rvlation  propos de quoi?

--Tarare! te-moi ma subvention, voyons, cuistre que tu es!

--Serait-il question de l'Espagne? demanda en fronant le sourcil le
nouvel archevque, qui sentait instinctivement que le danger venait de
l.

--Il n'est question de rien du tout, compre, que d'une belle fille que
je voulais te prsenter; mais, comme tu te fais ermite, bonsoir.

Et la Fillon fit quatre pas vers la porte.

--Allons, viens ici, dit Dubois en faisant de son ct quatre pas vers
son secrtaire.

Et les deux vieux amis, si bien dignes de se comprendre, s'arrtrent et
se regardrent en riant.

--Allons, allons, dit la Fillon, je vois que tout n'est pas perdu et
qu'il y a encore du bon en toi, compre. Voyons; ouvre ce bon petit
secrtaire, montre-moi un peu ce qu'il a dans le ventre, et j'ouvrirai
la bouche, et je te montrerai ce que j'ai dans le coeur, moi.

Dubois tira un rouleau de cent louis et le fit voir  la Fillon.

--Qu'est-ce que contient le saucisson? dit-elle. Voyons, ne mens pas;
d'ailleurs, je compterai aprs toi pour tre plus sre.

--Deux mille quatre cents livres, c'est un joli denier, ce me semble.

--Oui, pour un abb, mais pas pour un archevque.

--Mais, malheureuse, dit Dubois, tu ne sais donc pas  quel point les
finances sont obres?

--Eh bien! en quoi cela t'inquite-t-il, farceur, puisque Law va nous
refaire des millions?

--Veux-tu, en change de ce rouleau, dix mille livres d'actions sur le
Mississippi?

--Merci, l'amour, je prfre les cent louis; donne je suis bonne femme,
moi, et un autre jour tu seras plus gnreux.

--Eh bien! maintenant, qu'as-tu  me dire? Voyons!

--D'abord, compre, promets-moi une chose.

--Laquelle?

--C'est que comme il s'agit d'un vieil ami, il ne lui sera fait aucun
mal.

--Mais si ton vieil ami est un gueux qui mrite d'tre pendu, pourquoi
diable veux-tu lui faire tort de la potence?

--C'est comme cela. J'ai mes ides, moi.

--Va te promener. Je ne puis rien te promettre.

--Allons, bonsoir, compre, voil tes cent louis.

--Ah a! mais tu deviens donc bgueule  prsent?

--Non; mais je lui ai des obligations,  cet homme. C'est lui qui m'a
lance dans le monde.

--Eh bien! il peut se vanter d'avoir rendu ce jour-l  la socit un
joli service.

--Un peu, mon neveu, et il n'aura pas  s'en repentir, puisque je ne dis
rien aujourd'hui s'il n'a pas la vie sauve.

--Eh bien! il aura la vie sauve. Je te le promets, es-tu contente?

--Et sur quoi me promets-tu cela?

--Foi d'honnte homme!

--Compre, tu veux me voler.

--Mais sais-tu que tu m'ennuies,  la fin?

--Ah! je t'ennuie! Eh bien! adieu!

--Ma commre, je vais te faire arrter.

--Qu'est-ce que cela me fait!

--Je vais te faire conduire en prison.

--Je m'en moque pas mal.

--Et je t'y laisse pourrir.

--Jusqu' ce que tu pourrisses toi-mme: a ne sera pas long.

--Eh bien! voyons, que veux-tu?

--Je veux la vie de mon capitaine.

--Tu l'auras.

--Foi de quoi?

--Foi d'archevque!

--Autre chose.

--Foi d'abb!

--Autre chose encore.

--Foi de Dubois!

-- la bonne heure. Eh bien! il faut te dire d'abord que mon capitaine
est bien le capitaine le plus rp qui existe dans le royaume.

--Diable! il y a pourtant concurrence.

--Eh bien!  lui le pompon.

--Continue.

--Or, tu sauras que mon capitaine est depuis quelque temps riche comme
Crsus.

--Il aura vol quelque fermier gnral!

--Incapable. Tu, bon! mais vol... pour qui le prends-tu?

--Eh bien! alors, d'o penses-tu que lui vient cet argent?

--Connais-tu la monnaie, toi?

--Oui.

--D'o vient celle-ci, alors?

--Ah! ah! des doublons d'Espagne.

--Et sans alliage...  l'effigie du roi Charles II... des doublons qui
valent 48 livres comme un liard... et qui coulent de ses poches comme
une source, pauvre cher homme!

--Et  quelle poque a-t-il commenc  suer l'or comme cela, ton
capitaine?

-- quelle poque? La surveille du jour o le rgent a manqu d'tre
enlev dans la rue des Bons-Enfants. Comprends-tu l'apologue, compre?

--Oui-da, et pourquoi est-ce d'aujourd'hui seulement que tu viens me
prvenir?

--Parce que les poches commencent  se vider, et que c'est le bon moment
de savoir o il va les remplir.

--Oui, n'est-ce pas, et que tu voulais lui donner tout le temps d'en
arriver l?

--Tiens, il faut bien que tout le monde vive!

--Eh bien! tout le monde vivra, commre, mme ton capitaine. Mais tu
comprends, il faut que je sache tout ce qu'il fait.

--Jour par jour.

--Et de laquelle de tes demoiselles est-il amoureux?

--De toutes quand il a de l'argent.

--Et quand il n'en a pas?

--De la Normande. C'est son amie de coeur.

--Je la connais: c'est une fine mouche.

--Oui, mais il ne faut pas compter sur elle.

--Et pourquoi cela?

--Elle l'aime, la petite sotte.

--Ah ! mais sais-tu que voil un gaillard bien heureux!

--Et il peut dire qu'il le mrite. Un vrai coeur d'or! qui n'a rien 
lui. Ce n'est pas comme toi, vieil avare!

--C'est bon! c'est bon! Tu sais bien qu'il y a des occasions o je suis
pis que l'enfant prodigue; et il ne dpend que de toi de les faire
natre, ces occasions-l.

--On y fera son possible, alors.

--Ainsi, jour par jour, je saurai ce que fait ton capitaine?

--Jour par jour, c'est dit.

--Foi de quoi?

--Foi d'honnte femme!

--Autre chose.

--Foi de Fillon!

-- la bonne heure!

--Adieu, monseigneur l'archevque.

--Adieu, commre.

La Fillon s'avana vers la porte, mais au moment o elle s'apprtait 
sortir, l'huissier entra.

--Monseigneur, dit-il, c'est un brave homme qui demande  parler  Votre
minence.

--Et quel est ce brave homme, imbcile?

--Un employ de la Bibliothque royale, qui dans ses moments perdus fait
des copies.

--Et que veut-il?

--Il dit qu'il a une rvlation de la plus grande importance  faire 
Votre minence.

--C'est, quelque pauvre diable qui demande un secours?

--Non, monseigneur, il dit que c'est pour affaire politique.

--Diable! Relative  quoi?

--Relative  l'Espagne.

--Fais entrer alors. Et toi, ma commre, passe dans ce cabinet.

--Pourquoi faire?

--Eh bien! si mon crivain et ton capitaine allaient se connatre, par
hasard.

--Tiens dit la Fillon, ce serait drle.

--Allons entre vite.

La Fillon entra dans le cabinet que lui indiquait Dubois.

Un instant aprs l'huissier ouvrit la porte et annona monsieur Jean
Buvat.

Maintenant, disons comment cet important personnage de notre histoire
avait l'honneur d'tre reu en audience particulire par monseigneur
l'archevque de Cambrai.




Chapitre 34


Nous avons quitt Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers  la
main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de
Listhnay. Cette promesse avait t religieusement tenue, et, malgr la
difficult qu'il y avait pour Buvat  crire dans une langue trangre
le lendemain la copie attendue avait t porte dans la rue du Bac, n
110,  sept heures du soir. Buvat avait alors reu des mmes mains
augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la mme
ponctualit; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans
un homme qui lui avait dj donn de pareilles preuves d'exactitude,
avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considrable que
les deux premires, et, afin de ne pas dranger Buvat tous les jours, et
sans doute pour ne pas tre drang lui-mme, lui avait ordonn de
rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours
d'intervalle entre l'entrevue prsente et l'entrevue  venir.

Buvat tait rentr chez lui plus fier et plus honor que jamais de cette
marque de confiance, et il avait trouv Bathilde si gaie et si heureuse,
qu'il tait remont dans sa chambre dans un tat de satisfaction
intrieure qui se rapprochait de la batitude. Il s'tait mis aussitt
au travail, et il est inutile de dire que le travail s'tait ressenti de
cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgr l'esprance qu'il
avait un instant conue, ne comprt point le moins du monde l'espagnol,
il tait parvenu  le lire couramment; de sorte que ce travail tout
mcanique, lui pargnant mme la peine de suivre une pense trangre,
lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long
mmoire. Ce fut donc presque un dsappointement pour lui lorsque, la
premire copie termine, il trouva, entre cette premire et la seconde,
une pice entirement franaise. Buvat s'tait habitu depuis cinq jours
au pur castillan et tout drangement dans les habitudes du brave homme
tait une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prpara pas
moins  l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pice n'et point de
numro d'ordre et qu'elle et l'air de s'tre glisse l par mgarde, il
n'en rsolut pas moins de la copier  son tour, de fait sinon de droit,
en vertu de cette maxime: _Quod abundat non vitiat_. Il rafrachit
donc sa plume d'un lger coup de canif, et passant de l'criture
btarde  l'criture renverse, il commena  copier les lignes suivantes:

Confidentielle.

Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.

Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des
Pyrnes, et des seigneurs qui font leur rsidence dans ces cantons.

Dans ces cantons, rpta Buvat aprs avoir crit; puis, enlevant un
cheveu qui s'tait gliss dans la fente de sa plume, il continua:

Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre matre.

--Qu'est-ce  dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce
que Bayonne n'est pas une ville franaise? Voyons, voyons un peu, et il
reprit:

Le marquis de P... est gouverneur de D... On connat les intentions de
ce seigneur; quand il sera dcid, il doit tripler sa dpense pour
attirer la noblesse, il doit rpandre des gratifications.

En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le
gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus
loin, assurer  ces officiers les rcompenses qui leur conviennent.

Agir de mme dans toutes les provinces.

--Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'crire. Qu'est-ce que
cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose
entire avant d'aller plus loin.

Et il lut:

Pour fournir  cette dpense, on doit compter au moins sur trois cent
mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par
mois payes exactement.

--Payes exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est vident que
ce n'est point par la France que ces paiements doivent tre faits,
puisque la France est si gne, que depuis cinq ans elle ne peut pas me
payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il
reprit:

Cette dpense, qui cessera  la paix, met le roi catholique  mme
d'agir srement en cas de guerre.

L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'arme de Philippe V est en
France.

--Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas mme qu'elle
et pass la frontire.

L'arme de Philippe V est en France: une tte d'environ dix mille
Espagnols est plus que suffisante avec la prsence du roi.

Mais il faut compter d'enlever au moins la moiti de l'arme du duc
d'Orlans (Buvat tressaillit). C'est ici le point dcisif, cela ne peut
s'excuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est
ncessaire par bataillon et par escadron.

Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une
arme sre: on dtruit celle de l'ennemi.

Il est presque certain que les sujets les plus dvous du roi d'Espagne
ne seront pas employs dans l'arme qui marchera contre lui, qu'ils se
dispersent dans les provinces: l ils agiront utilement; les revtir
d'un caractre, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est ncessaire que
Sa Majest Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre 
Paris puisse remplir.

Attendu la multiplicit des ordres  donner, il convient que
l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.

Il convient encore que Sa Majest Catholique signe ses ordres comme fils
de France: c'est l son titre.

Faire un fonds pour une arme de trente mille hommes que Sa Majest
trouvera ferme, aguerrie et discipline.

Ce fonds, arriv en France  la fin de mai ou au commencement de juin
doit tre distribu immdiatement dans les capitales des provinces,
telles que Nantes, Bayonne, etc., etc.

Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa prsence
rpondra de la sret de ceux qui se dclareront.

--Sabre de bois! s'cria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une
conspiration! une conspiration contre la personne du rgent et contre la
sret du royaume. Oh! oh!

Et Buvat tomba dans une mditation profonde.

En effet, la position tait critique: Buvat ml  une conspiration!
Buvat charg d'un secret d'tat! Buvat tenant dans sa main peut-tre le
sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme
dans une trange perplexit.

Aussi les secondes, les minutes, les heures s'coulrent sans que Buvat,
la tte renverse sur son fauteuil et ses gros yeux fixs au plafond,
ft le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouffe de
respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un
tonnement indfini.

Dix heures, onze heures, minuit sonnrent; Buvat pensa que la nuit
portait conseil, et se dtermina enfin  se coucher; il va sans dire
qu'il tait rest  l'endroit de sa copie o il s'tait aperu que
l'original prenait une tournure illicite.

Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se
retourner de tous cts,  peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le
malheureux plan de conspiration crit en lettres de feu sur la muraille.
Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir;
mais  peine eut-il perdu connaissance, qu'il rva, la premire fois,
qu'il tait arrt par le guet comme complice de la conjuration; et la
seconde fois, qu'il tait poignard par les conjurs. La premire fois,
Buvat se rveilla tout tremblant, et la seconde fois tout baign de
sueur. Ces deux impressions avaient t si cruelles, que Buvat battit le
briquet, ralluma sa chandelle, et rsolut d'attendre le jour sans plus
longtemps essayer de dormir.

Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fantmes de la nuit, ne
fit que leur donner une plus effrayante ralit. Au moindre bruit qui se
faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa  la porte de la rue,
et Buvat pensa s'vanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et
Buvat jeta un cri. Nanette accourut  lui et lui demanda ce qu'il avait,
mais Buvat se contenta de secouer la tte et de rpondre en poussant un
soupir:

--Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste!

Et il s'arrta aussitt, craignant d'en avoir trop dit.

Buvat tait trop proccup pour descendre djeuner avec Bathilde;
d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aperut de son
inquitude et ne lui en demandt la cause. Or, comme il ne savait rien
cacher  Bathilde, cette cause, il la lui et dite, et Bathilde aussi
alors devenait complice. Il se fit donc monter son caf sous prtexte
qu'il avait un surcrot de besogne et qu'il allait travailler tout en
djeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte  cette
absence, la pauvre amiti ne s'en plaignit point.

 dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si
ses craintes avaient t grandes chez lui, comme on le pense bien, une
fois dans la rue, elles se changrent en terreur.  chaque carrefour, au
fond de chaque impasse, derrire chaque angle, il croyait voir des
exempts de police embusqus et attendant son passage pour lui mettre la
main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire
dboucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel
saut de ct, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui
venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue
Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derrire lui,
et Buvat se mit  courir sans tourner la tte jusqu' la rue de
Richelieu, o il fut forc de s'arrter, vu que ses jambes, peu
habitues  ce surcrot d'excitation menaaient de ne le point mener
plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva  la Bibliothque, salua
jusqu' terre le factionnaire qui montait la garde  la porte, et,
s'tant gliss vivement sous la galerie de droite, il prit le petit
escalier qui conduisait  la section des manuscrits, gagna son bureau,
et tomba puis sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout
le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apport de peur que la
police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant
enfin qu'il tait  peu prs en sret, poussa un soupir, qui n'et
point manqu de dnoncer Buvat  ses collgues comme en proie  une
grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'tait point arriv
avant tous ses collgues.

Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune proccupation
particulire, que cette proccupation ft gaie ou triste, qui dt
dtourner un employ de son service. Or, il se mit  sa besogne, en
apparence, comme si rien ne s'tait pass, mais, en ralit, dans un
tat de perturbation morale impossible  dcrire.

Cette besogne consistait comme d'habitude  classer et  tiqueter des
livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles
de la Bibliothque, on avait jet ple-mle dans des tapis, et
transport hors de la porte des flammes, trois ou quatre mille volumes,
qu'il s'agissait maintenant de rinstaller sur leurs rayons respectifs.
Or, comme c'tait une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse,
Buvat en avait t charg de prfrence, et s'en tait acquitt
jusque-l avec une intelligence et surtout une assiduit qui lui avaient
mrit l'loge de ses suprieurs et la raillerie de ses collgues. Deux
ou trois cents volumes restaient donc seulement  classer et  ajouter 
la srie de leurs confrres en langage, sens, moralit, et nous
pourrions mme dire immoralit, car une des deux chambres dmnages
tait remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient,
soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au
blanc des yeux le pudique crivain, qui au milieu de ces piles de romans
licencieux et de mmoires effronts, parmi lesquels s'taient gars
quelques livres d'histoire, tonns de se trouver en pareille compagnie,
semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cits
corrompues.

Malgr l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants  se
remettre; mais  peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collgues
entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa
plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche
d'un certain nombre de petits carrs de parchemin, s'achemina vers les
derniers volumes empils les uns sur les autres ou gisants sur le
parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui
tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait
l'habitude de le faire en pareille circonstance:

--Le Brviaire des Amoureux, imprim  Lige en 1712, chez... Pas de nom
d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudits; mais quel amusement les
chrtiens peuvent-ils trouver  lire de pareils livres, et que l'on
ferait bien mieux de les faire brler en Grve par la main du bourreau!
Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononc l,
moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut tre que ce prince de
Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui,
sous prtexte de me rendre service vient me faire faire connaissance
avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici,
c'est gal, c'est bien agrable d'crire sur du parchemin, la plume
glisse comme sur de la soie, les dlis sont fins, les pleins sont gras,
et vritablement on se mire dans son criture. Passons  autre chose:
Anglique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures
encore! Londres. On devrait dfendre  de pareils livres de passer la
frontire. D'ici  quelques jours nous allons en voir de belles sur la
frontire.

S'assurer des places voisines des Pyrnes et des seigneurs qui font
leur rsidence dans ces cantons. Il faut esprer que les places ne se
laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des
sujets fidles en France. Allons, voil que j'cris Bayonne au lieu de
Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voil!
puisses-tu tre pris pendu, cartel. Mais si on le prend et qu'il me
dnonce! Sabre de bois! c'est possible.

--Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous l les
bras croiss depuis cinq minutes,  rouler vos gros yeux effars?

--Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tte un nouveau mode
de classement.

--Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme
vous? Vous voulez donc faire une rvolution, monsieur Buvat?

--Moi, une rvolution? s'cria Buvat avec terreur. Une rvolution!
Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connat mon dvouement
 monseigneur le rgent, dvouement bien dsintress, puisque depuis
cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour
j'avais le malheur d'tre accus d'une pareille chose, j'espre monsieur
que je trouverais des tmoins, des amis qui rpondraient de moi.

--C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre
besogne. Vous savez qu'elle est presse; tous ces livres nous encombrent
notre bureau, et il faut que demain,  quatre heures au plus tard, ils
soient sur leurs rayons.

--Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.

--Il est bon enfant, le pre Buvat, dit un employ qui tait arriv
depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa
plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une
ordonnance qui dfend de veiller de peur du feu; mais c'est gal a fait
toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volont, a flatte les
chefs. Oh! clin que tu es, va, pre Buvat!

Buvat tait trop habitu  de pareilles apostrophes pour s'en
inquiter; aussi, ayant class les deux premiers livres qu'il venait
d'inscrire et d'tiqueter, il en prit un troisime et continua.

--Bibi, ou Mmoires indits de l'pagneul de mademoiselle de Champmesl.
Peste! voici un livre qui doit tre fort intressant... Mademoiselle de
Champmesl, une grande actrice! orn du portrait de la matresse de
l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce
chien a d connatre M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il
dit la vrit, je le rpte, ces mmoires doivent tre fort curieux:--
Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars...
diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'tait un beau
gentilhomme qui tait en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite
Espagne, qu'a-t-elle besoin de se mler ternellement de nos affaires?
Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une
auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui
dbauche nos soldats, cela ressemble beaucoup  une ennemie....
Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de
celle de M. de Thou, condamn pour non rvlation, par un tmoin
oculaire.... Pour non rvlation.... Oh! l, l!... c'est juste... la loi
est positive... celui qui ne rvle pas est complice.... Ainsi, moi, par
exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe
la tte, on me la coupera aussi... non, c'est--dire on se contentera de
me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est
impossible qu'on se porte  un tel excs  mon gard.... D'ailleurs, je
suis dcid, je dclarerai tout, mais en dclarant tout, je suis un
dnonciateur.... Un dnonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!...

--Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, pre Buvat? dit le
collgue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous dfaites
votre cravate. Est-ce qu'elle vous trangle, par hasard? Eh bien! vous
ne vous gnez pas!

tez votre habit, maintenant!  votre aise, pre Buvat!  votre aise!

--Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'tait sans y faire attention....

Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser.

-- la bonne heure!

Et Buvat, aprs avoir resserr sa cravate, classa la Conjuration de M.
de Cinq-Mars et tendit en tremblant la main vers un autre volume.

--Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un
livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du mnage, je
copierais quelque bonne recette que je donnerais  Nanette pour ajouter
quelque chose  notre ordinaire des dimanches, car maintenant que
l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par
quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses
papiers aussi, jusqu' la dernire ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui
rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de
mon criture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq
lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me
faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas
moyen de la nier, cette criture, cette superbe criture, elle est
connue, c'est bien la mienne.... Oh! les misrables! Ils ne savent donc
pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes mouls! Et quand je pense que
lorsqu'on lira mes tiquettes et qu'on me demandera: Oh! oh! quel est
l'employ qui a class ces volumes? On rpondra: Mais, vous savez
bien, c'est ce gueux de Buvat, qui tait de la conspiration du prince de
Listhnay.... Voyons, ce n'est pas tout cela.

--Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon,
rue du Bac, n 110. Allons, voil que je mets l'adresse du prince,
maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma tte se perd, je deviens fou!
Mais si j'allais tout dclarer, en refusant de nommer celui qui m'a
donn ces papiers  copier.... Oui, mais ils me forceront  tout dire,
ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la
campagne. Allons, Buvat, mon ami,  ton affaire!

--Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah ! mais je ne tombe donc
que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-l?...
Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce
pauvre garon qui a t excut en 1674, quatre annes avant celle de ma
naissance. Ma mre l'a vu mourir. Pauvre garon!... Elle m'a souvent
racont cela.  mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit  ma pauvre
mre!... Et puis on en a pendu un autre en mme temps, un grand maigre
habill tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le
livre l!... je suis bien bte!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela.
Copie d'un plan de gouvernement trouv dans les papiers de monsieur de
Rohan et entirement crit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!...
Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copi un plan....
Oh! l, l! J'ai le ventre qui se retourne.

--Procs-verbal de torture de Franois-Affinius Van den Enden.
Misricorde! si on allait lire un jour  la fin de la conjuration du
prince de Listhnay: Procs-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! L'an
mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de
Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transports au chteau
de la Bastille, assists de Louis Le Mazier, conseiller et secrtaire du
roi, etc., etc., et, tant dans une des tours d'icelui chteau, avons
fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamn  mort
par ledit arrt, et  tre appliqu  la question ordinaire et
extraordinaire, et aprs serment fait par lui de dire la vrit, lui
avons remontr qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des
conspirations et desseins de rvolte des sieurs Rohan et Latraumont.

 rpondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'tranger  la
conspiration et n'ayant fait qu'en copier diffrentes pices, il ne
pouvait en dire davantage.

Alors lui avons fait appliquer les brodequins.

--Monsieur, vous qui tes instruit, dit Buvat  son commis d'ordre,
pourrai-je sans indiscrtion vous demander ce que c'tait que
l'instrument de torture appel brodequin?

--Mon cher monsieur Buvat, rpondit l'employ, visiblement flatt du
compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler
savamment, j'ai vu donner la question l'anne passe  Duchauffour.

--Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....

--Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur
Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches  peu prs
pareilles  des douves de tonneaux.

--Trs bien!

--On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que
c'est  titre de gnralit et non pas pour vous faire une application
personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux
planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait
autant  la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre
les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce  coups de
maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question
extraordinaire.

--Mais, dit Buvat d'une voix altre, mais, monsieur Ducoudray, cela
doit vous mettre les jambes dans un tat dplorable.

--C'est--dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixime coin,
par exemple, les jambes de Duchauffour ont crev, et au huitime, la
moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.

Buvat devint ple comme la mort et s'assit sur l'chelle double pour ne
pas tomber.

--Jsus! murmura-t-il. Que me dites-vous l, monsieur Ducoudray!

--L'exacte vrit, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier;
vous trouverez son procs-verbal de torture, et alors vous verrez si je
vous en impose.

--J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.

--Eh bien! lisez alors.

Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:

Au premier coin:

Affirme qu'il a dit la vrit, qu'il n'a rien  dire davantage, qu'il
endure innocemment.

Au deuxime coin:

Dit qu'il a avou tout ce qu'il savait.

Au troisime coin:

A cri: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.

Au quatrime coin:

A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait
dj, c'est--dire qu'il avait copi un plan de gouvernement qui lui
tait donn par le chevalier de Rohan.

Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.

Au cinquime coin:

A dit: Ae, ae, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.

Au sixime coin:

A cri: Ae, mon Dieu!

Au septime coin:

A cri: Je suis mort!

Au huitime coin:

A cri: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien  dire.

Au neuvime coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:

A dit: Mon Dieu! mon Dieu!  quoi bon me martyriser ainsi! vous savez
bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamn  mort,
faites-moi mourir.

Au dixime coin:

A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu!
je me meurs! je me meurs!

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'cria
Ducoudray en voyant le bonhomme plir et chanceler. Eh bien! voil que
vous vous trouvez mal!

--Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se
tranant jusqu' son fauteuil, comme si ses jambes brises ne pouvaient
plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!

--Voil ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit
l'employ; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre
registre et de coller vos tiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne
vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut
s'instruire!

--Eh bien! pre Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.

--Oui, monsieur, car ma rsolution est prise, prise irrvocablement, il
ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je
n'ai pas commis. Je me dois  la socit,  ma pupille;  moi-mme.
Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz
que je suis sorti pour une affaire indispensable.

Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfona son chapeau
sur sa tte, prit sa canne  pleine main, et sortit sans se retourner et
avec la majest du dsespoir.

--Savez-vous o il va? dit l'employ lorsqu'il fut parti.

--Non, rpondit Ducoudray.

--Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-lyses ou aux
Porcherons.

L'employ se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-lyses ni aux
Porcherons.

Il allait chez Dubois




Chapitre 35


--Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier.

Dubois allongea sa tte de vipre, plongea le regard dans la mince
ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la
porte, et, derrire l'introducteur officiel, aperut un gros petit homme
ple, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se
donner de l'assurance. Un coup d'oeil suffit  Dubois pour lui apprendre
 qui il avait affaire.

--Faites entrer, dit Dubois.

L'huissier s'effaa, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte.

--Venez! venez! dit Dubois.

--Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place.

--Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois  l'huissier.

L'huissier obit, et le panneau venant frapper la partie postrieure de
Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat,
un instant branl, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile,
regardant Dubois de ses deux gros yeux tonns.

En effet, Dubois tait curieux  voir. De son costume piscopal il
n'avait conserv que la partie infrieure, de sorte qu'il tait en
chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'tait  dmonter
toutes les prvisions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'tant
ni un ministre ni un archevque, et ressemblant beaucoup plus  un
orang-outang qu' un homme.

--Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe
droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous
avez demand:  me parler; me voil.

--C'est--dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demand  parler  monseigneur
l'archevque de Cambrai.

--Eh bien! c'est moi.

--Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau 
deux mains et en s'inclinant jusqu' terre. Excusez-moi, mais je n'avais
pas reconnu Votre minence; il est vrai que c'est la premire fois que
j'ai l'honneur de la voir. Cependant... hum!  cet air de majest...
hum! hum!...

J'aurais d comprendre....

--Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du
bonhomme.

--Jean Buvat, pour vous servir.

--Vous tes?

--Employ  la Bibliothque.

--Et vous avez  me faire des rvlations relatives  l'Espagne?

--C'est--dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse
six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a dou d'une
fort belle criture, je fais des copies.

--Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donn  copier des
choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les
apportez, n'est-ce pas?

--Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en tendant
la main vers Dubois.

Dubois fit un bond de sa chaise  Buvat, prit le rouleau dsign, alla
s'asseoir  un bureau, et, en un tour de main ayant enlev la ficelle et
l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers
sur lesquels il tomba taient crits en espagnol; mais comme Dubois
avait t envoy deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue
de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup
d'oeil de quelle importance taient ces papiers. En effet, ce n'tait
rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des
officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste
compos par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour
soulever le royaume. Ces diffrentes pices taient adresses
directement  Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour
tre de la main mme de Cellamare annonait que le dnouement de la
conspiration tant trs prochain, il entretiendrait jour par jour Sa
Majest Catholique de tous les vnements considrables qui pourraient
en hter ou retarder le rsultat. Puis enfin venait comme complment le
fameux plan des conjurs, que nous avons mis sous les yeux de nos
lecteurs, et qui, rest par mgarde au milieu des autres pices
traduites en espagnol, avait donn l'veil  Buvat. Prs du plan, de la
plus belle criture du bonhomme, tait la copie qu'il avait commenc
d'en faire, et qui tait interrompue  ces mots:

Agir de mme dans toutes les provinces.

Buvat avait suivi avec une certaine anxit tous les mouvements de la
figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'tonnement  la joie, puis
de la joie  l'impassibilit. Dubois,  mesure qu'il continuait de lire,
avait bien pass successivement une jambe sur l'autre, s'tait bien
mordu les lvres, s'tait bien pinc le bout du nez, mais tout cela
tait  peu prs intraduisible pour Buvat, et  la fin de la lecture, il
n'avait pas plus compris la physionomie de l'archevque, qu' la fin de
la copie il n'avait compris l'original espagnol.

Quant  Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le
commencement d'un secret de la plus haute importance, et il rvait au
moyen de s'en faire livrer la fin. Voil ce que signifiaient au fond ces
jambes croises, ces lvres mordues et ce nez pinc. Enfin, il parut
avoir pris sa rsolution, son visage s'claira d'une bienveillance
charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-l s'tait tenu
respectueusement debout.

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il.

--Merci, monseigneur, rpondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas
fatigu.

--Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent.

En effet, depuis qu'il avait lu le procs-verbal de question de Van den
Enden, Buvat avait conserv dans les jambes un tremblement nerveux  peu
prs semblable  celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent
d'avoir la maladie.

--Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai
depuis deux heures, mais j'prouve une vritable difficult  me tenir
debout.

--Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis.

Buvat regarda Dubois d'un air de stupfaction qui, dans tout autre
moment, l'et fait clater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de
s'apercevoir de son tonnement, et, tirant une chaise qui tait  sa
porte, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire
de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en
chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau  terre,
serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme
d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'tait pas accomplie sans
une violente commotion intrieure, ainsi que pouvait l'attester son
visage, qui, de blanc comme un lis qu'il tait en entrant, tait devenu
rouge comme une pivoine.

--Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous
faites des copies?

--Oui, monseigneur.

--Et cela vous rapporte?

--Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose.

--Vous avez cependant une superbe criture, monsieur Buvat.

--Oui, mais tout le monde n'apprcie pas comme Votre minence ce talent
 sa valeur.

--C'est vrai; mais, en outre, vous tes employ  la bibliothque.

--J'ai cet honneur.

--Et votre place vous rapporte?

--Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien
du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit  la fin de
chaque mois que le roi est trop gn pour qu'on nous paie.

--Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majest? C'est trs
bien, monsieur Buvat, c'est trs bien.

Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit.

--Et peut-tre avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une
famille, une femme, des enfants?

--Non, monseigneur, jusqu' prsent j'ai vcu dans le clibat.

--Mais des parents au moins?

--Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de
talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme
monsieur Greuze.

--Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille?

--Bathilde.... Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune
demoiselle de noblesse, fille d'un cuyer de monsieur le rgent, du
temps qu'il tait encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'tre
tu  la bataille d'Almanza.

--Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat?

--Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non,
Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre chre enfant! et
elle rapporte plus  la maison qu'elle ne cote. Bathilde une charge!
D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le
marchand de couleurs au coin de la rue de Clry, lui compte
quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite....

--Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'tes pas riche.

--Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je
voudrais bien l'tre pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir
de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de
l'tat, on me paye mon arrir ou au moins un acompte....

--Et  quoi cela peut-il se monter, votre arrir?

-- quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur.

--Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois.

--Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur!

--Oui... ce n'est rien.

--Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que
le roi ne peut pas le payer.

--Mais cela ne vous fera pas riche.

--Cela me mettrait  mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur,
que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'tat....

--Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela  vous offrir.

--Offrez, monseigneur.

--Vous avez votre fortune au bout des doigts.

--Ma mre me l'a toujours dit, monseigneur.

--Cela prouve, mon cher Buvat, que c'tait une femme de grands sens que
madame votre mre.

--Eh bien! monseigneur, me voil tout prt, que faut-il que je fasse
pour cela?

--Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, sance
tenante, une copie de tout ceci.

--Mais, monseigneur....

--Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez  la
personne qui vous a donn ces papiers les copies et les originaux, comme
s'il n'tait rien arriv, vous prendrez tout ce que cette personne vous
donnera; vous me l'apporterez aussitt, afin que je le lise, puis vous
en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela indfiniment,
jusqu' ce que je vous dise: Assez.

--Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je
trompe la confiance du prince.

--Ah! ah! c'est un prince  qui vous avez affaire, mon cher monsieur
Buvat? et comment s'appelle ce prince?

--Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le
dnonce....

--Ah ! mais... et qu'tes-vous venu faire ici?

--Monseigneur, je suis venu vous prvenir du danger que courait Son
Altesse, monseigneur le rgent, et voil tout.

--Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester
l?

--Mais je le dsire, monseigneur.

--Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur
Buvat.

--Comment, impossible?

--Tout  fait.

--Monseigneur l'archevque, je suis un honnte homme!

--Monsieur Buvat, vous tes un niais.

--Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire.

--Mon cher monsieur, vous parlerez.

--Mais si je parle, je suis le dnonciateur du prince.

--Mais si vous ne parlez pas, vous tes complice.

--Complice, monseigneur! et de quel crime?

--Du crime de haute trahison!... Ah! il y a longtemps que la police a
l'oeil sur vous, monsieur Buvat.

--Sur moi, monseigneur?

--Oui, sur vous.... Sous prtexte qu'on ne vous paie point vos
appointements, vous tenez des propos fort sditieux contre l'tat.

--Oh! monseigneur, peut-on dire!...

--Sous prtexte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites
des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours.

--Monseigneur, je ne m'en suis aperu qu'hier; je ne sais pas
l'espagnol.

--Vous le savez, monsieur!

--Je vous jure, monseigneur....

--Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une
faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout.

--Comment, ce n'est pas le tout?

--Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur?
Voyez....

Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des
Pyrnes et des seigneurs qui font leur rsidence dans ces cantons.

--Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai dcouvert....

--Monsieur Buvat, on en a envoy aux galres qui en avaient fait moins
que vous.

--Monseigneur!

--Monsieur Buvat, on en a pendu qui taient moins coupables que vous ne
l'tes.

--Monseigneur! monseigneur!

--Monsieur Buvat, on en a cartel....

--Grce! monseigneur, grce!

--Grce! grce  un misrable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous
faire mettre  la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde 
Saint-Lazare.

-- Saint-Lazare! Bathilde  Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde 
Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela?

--Moi, monsieur Buvat!

--Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'cria Buvat, qui
pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-mme, mais qui,  l'ide
d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une
fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une
demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauv la vie au
rgent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse....

--Vous irez d'abord  la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant
 casser la sonnette, et puis aprs nous verrons ce que nous dciderons
de mademoiselle Bathilde.

--Monseigneur, que faites-vous?

--Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre.

--Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez!

--Faites ce que j'ai ordonn, reprit Dubois.

L'huissier sortit.

--Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'obirai.

--Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un procs! on vous en fera
un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en tterez.

--Monseigneur, s'cria Buvat en tombant  genoux, que faut-il que je
fasse?

--Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois.

--Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est  la porte et
l'exempt dans l'antichambre.

--Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant
le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans
piti?

--Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince.

--C'est le prince de Listhnay, monseigneur.

--Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse?

--Il demeure rue du Bac, n 110, monseigneur.

--Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers?

--Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets  l'instant mme, dit Buvat, et
il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans
l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la premire page
une superbe majuscule. M'y voil, m'y voil; seulement, monseigneur,
vous me permettrez d'crire  Bathilde que je ne rentrerai pas dner.
Bathilde  Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois!
c'est qu'il le ferait comme il le dit.

--Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de
l'tat, et vous le saurez  vos dpens si vous ne reportez pas ces
papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en
faire ici mme, chaque soir, une copie.

--Mais, monseigneur, dit Buvat dsespr, je ne puis pas venir ici et
aller  mon bureau, cependant.

--Eh bien! vous n'irez pas  votre bureau! le beau malheur!

--Comment, je n'irai pas  mon bureau! Mais voil douze ans,
monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour.

--Eh bien! je vous donne cong pour un mois, moi.

--Mais je perdrai ma place, monseigneur.

--Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas?

--Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'tre fonctionnaire public! et
puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil
de cuir! s'cria Buvat prt  pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre
tout cela.

--Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre
fauteuil, obissez donc.

--Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'tais  vos ordres,
monseigneur?

--Alors vous ferez tout ce que je voudrai?

--Tout.

--Sans en souffler le mot  personne?

--Je serai muet.

--Pas mme  mademoiselle Bathilde?

--Oh!  elle moins qu' personne monseigneur!

--C'est bon;  cette condition, je te pardonne.

--Oh! monseigneur!

--J'oublierai ta faute.

--Monseigneur est trop bon.

--Et mme... et mme peut-tre irai-je jusqu' te rcompenser.

--Oh! monseigneur! tant de magnanimit!

--C'est bien! c'est bien!  la besogne.

--M'y voil! monseigneur, m'y voil!

Et Buvat se mit  crire de son criture coule qui tait la plus
rapide, sans lever l'oeil autrement que pour le porter de la copie 
l'original et le reporter de l'original  la copie, et sans s'arrter
que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait 
grosses gouttes.

Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet  la
Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers
la porte de la chambre.

--Eh bien! compre, dit tout bas celle-ci, qui malgr la dfense  elle
exprime ne pouvait retenir sa curiosit, eh bien! ton crivain, o
est-il?

--Le voil, dit Dubois en montrant Buvat qui, couch sur son papier,
piochait d'ardeur.

--Que fait-il?

--Ce qu'il fait?

--Oui, je te le demande.

--Ce qu'il fait? Devine!

--Comment diable veux-tu que je sache cela, moi?

--Tu veux donc que je te le dise?

--Oui.

--Eh bien! il expdie....

--Quoi?

--Il expdie mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant?

La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en
tressaillit et se retourna malgr lui.

Mais dj Dubois avait pouss la Fillon hors de la chambre, en lui
recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que
ferait son capitaine.

Mais, demandera peut-tre le lecteur, que faisaient pendant tout ce
temps Bathilde et d'Harmental?

Rien: ils taient heureux




Chapitre 36


Les choses durrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant
d'aller  son bureau sous prtexte d'indisposition, parvint  force de
travail  faire les deux copies commandes, l'une par le prince de
Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus
agits de toute la vie du pauvre crivain, il demeura si sombre et si
taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgr sa proccupation toute
contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais  chaque fois que cette
question lui fut faite, Buvat, rappelant  lui toute sa force morale,
rpondit qu'il n'avait absolument rien, et comme  la suite de cette
rponse Buvat se remettait incontinent  chantonner sa petite chanson,
il parvint  tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant 
son ordinaire comme s'il continuait d'aller  son bureau, Bathilde ne
voyait de fait aucun drangement matriel dans ses habitudes. Quant 
d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abb Brigaud, qui
lui annonait que toutes choses marchaient  souhait, de sorte que,
comme d'un autre ct, ses affaires d'amour allaient  merveille,
d'Harmental commenait  trouver que l'tat de conspirateur tait l'tat
le plus heureux de la terre.

Quant au duc d'Orlans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de
mener sa vie ordinaire, et il avait convi comme d'habitude,  son
souper du dimanche, ses rous et ses matresses, lorsque, vers les deux
heures de l'aprs-midi Dubois entra dans son cabinet.

--Ah! c'est toi, l'abb? J'allais envoyer chez toi pour te demander si
tu tais des ntres ce soir, dit le rgent.

--Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.

--Ah ! mais d'o sors-tu donc avec ta figure de carme? Est-ce que ce
n'est plus aujourd'hui dimanche?

--Si fait, monseigneur.

--Eh bien! alors, viens nous revoir; voil la liste de nos convives,
tiens: Noc, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas;
il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma
parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent
pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous
aurons de plus la Souris, et peut-tre madame de Sabran, si elle n'a pas
quelque rendez-vous avec Richelieu.

--C'est votre liste, monseigneur?

--Oui.

--Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'oeil sur
la mienne?

--Tu en as donc fait une aussi?

--Non; on me l'a apporte toute faite.

--Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le rgent en jetant les yeux sur
un papier que lui prsenta Dubois.

Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi
d'Espagne: Claude-Franois de Ferrette, chevalier de Saint-Louis,
marchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet,
chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de
Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.

Eh bien! aprs?

--Aprs, en voil une autre, et il prsenta un second papier au duc.

--Protestation de la noblesse.

--Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'tes pas
le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.

--Sign sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y
puisse trouver  redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de
Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de
Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!
Et o diable as-tu pch tout cela, sournois?

--Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un
coup d'oeil sur ceci.

--Plan des conjurs. Rien n'est plus important que de s'assurer des
places fortes voisines des Pyrnes; gagner la garnison de Bayonne.
Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la
France! Qui veut faire cela, Dubois?

--Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela  vous
offrir. Tenez, voil des lettres de Sa Majest Philippe V en personne.

--Au roi de France. Mais ce ne sont que des copies?

--Je vous dirai tout  l'heure o sont les originaux!

--Voyons cela, mon cher abb, voyons. Depuis que la Providence m'a
plac sur le trne d'Espagne, etc., etc. De quel oeil vos fidles sujets
peuvent-ils regarder le trait qui se signe contre moi, etc., etc. Je
prie Votre Majest de convoquer les tats gnraux de son royaume
Convoquer les tats gnraux! au nom de qui?

--Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.

--Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il
n'intervertisse pas les rles: j'ai dj franchi une fois les Pyrnes
pour le rasseoir sur le trne, je pourrais bien les franchir une seconde
fois pour le renverser.

--Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment,
s'il vous plat, monseigneur, nous avons une cinquime pice  lire, et
ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois
prsenta au rgent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle
impatience qu'il le dchira en l'ouvrant.

--Allons! murmura le rgent.

--N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, rpondit
Dubois: rapprochez-les et lisez.

Le rgent rapprocha les deux morceaux et lut:

--Trs chers et bien aims.

--Oui, c'est cela! continuation de la mtaphore: il ne s'agit de rien
moins que de ma dposition. Et ces lettres, sans doute, doivent tre
remises au roi?

--Demain, monseigneur.

--Par qui?

--Par le marchal!

--Par Villeroy?

--Par lui-mme.

--Et comment a-t-il pu se dcider  une pareille chose?

--Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.

--Encore un tour de Richelieu.

--Votre Altesse a mis le doigt dessus.

--Et de qui tiens-tu tous ces papiers?

--D'un pauvre diable d'crivain,  qui on les a donns  copier, attendu
que, grce  une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte
de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cess de fonctionner.

--Et cet crivain tait en relation directe avec Cellamare? Les
imbciles!

--Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures taient mieux
prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!

--Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-l encore?

--Rue du Bac, 110.

--Je ne le connais pas.

--Si fait, monseigneur, vous le connaissez.

--Et o l'ai-je vu?

--Dans votre antichambre.

--Comment! ce prtendu prince de Listhnay....

--N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de
madame du Maine.

--Ah! ah! cela m'tonnait aussi qu'elle n'en ft pas, la petite gupe!

--Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut tre dbarrass cette
fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.

--Voyons d'abord au plus press.

--Oui, occupons-nous de Villeroy. tes-vous dcid  un coup d'autorit?

--Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en
personnage de thtre et de carrousel, trs bien; tant qu'il s'est born
 des calomnies et mme  des impertinences contre moi, trs bien
encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillit de la
France, ah! monsieur le marchal, vous les avez assez compromis dj par
votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre
de nouveau par votre fatuit politique.

--Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?

--Oui, mais avec certaines prcautions: il faut le prendre en flagrant
dlit.

--Rien de plus facile, il entre tous les matins  huit heures chez le
roi?

--Oui.

--Soyez demain matin  sept heures et demie  Versailles.

--Aprs?

--Vous le prcderez chez Sa Majest.

--Et l je lui reproche en face du roi....

--Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier
ouvrit la porte.

--Silence, dit le rgent. Puis se retournant vers l'huissier: Que
veux-tu?

--Monsieur le duc de Saint-Simon.

--Demande-lui si c'est pour affaire srieuse.

L'huissier se retourna et changea quelques paroles avec le duc; puis
s'adressant de nouveau au rgent:

--Des plus srieuses, monseigneur.

--Eh bien! qu'il entre.

Saint-Simon entra.

--Pardon, duc, dit le rgent; je termine une petite affaire avec Dubois,
et dans cinq minutes je suis  vous.

Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirrent dans
un coin, o effectivement ils demeurrent cinq minutes  causer bas,
aprs quoi Dubois prit cong du rgent.

--Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant  l'huissier de
service.

Faites prvenir les personnes invites. Monseigneur le rgent est
malade.

Et il sortit.

--Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquitude
relle, car le duc, quoique fort avare de son amiti, avait, soit
calcul, soit affection relle, une grande prdilection pour le rgent.

--Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manire du moins 
m'inquiter. Mais Chirac prtend que si je ne suis pas sage, je mourrai
d'apoplexie, et, ma foi! je suis dcid, je me range.

--Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vrit
ce soit un peu tard.

--Comment cela, mon cher duc?

--Oui, la facilit de Votre Altesse n'a dj donn que trop de prise 
la calomnie.

--Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle
mord sur moi, qu'elle doit commencer  se lasser.

--Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se
machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus
sifflante et plus venimeuse que jamais.

--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?

--Il y a que tout  l'heure, en sortant de vpres, il y avait sur les
degrs de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumne en chantant, et
qui, tout en chantant, offrait  ceux qui sortaient des apparences de
complaintes. Or, savez-vous ce que c'taient que ces complaintes,
monseigneur?

--Non, quelque nol, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre
duchesse de Berry, contre moi-mme, peut-tre. Oh! mon cher duc, il faut
les laisser chanter: si seulement ils payaient!

--Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.

Et il prsenta au duc et Orlans un papier grossier imprim  la manire
des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en
haussant les paules, et y jetant les yeux avec un inexprimable
sentiment de dgot, il commena de lire:

          _Vous dont l'loquence rapide_
          _Contre deux tyrans inhumains_
          _Eut jadis l'audace intrpide_
          _D'armer les Grecs et les Romains_
          _Contre un monstre encore plus farouche_
          _Mettez votre fiel dans ma bouche_
          _Je brle de suivre vos pas,_
          _Et je vais tenter cet ouvrage_
          _Plus charm de votre courage_
          _Qu'effray de votre trpas!_

--Votre Altesse reconnat le style, dit Saint-Simon.

--Oui, rpondit le rgent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:

          _ peine ouvrit-il ses paupires,_
          _Que tel qu'il se montre aujourd'hui_
          _Il fut indign des barrires_
          _Qu'il voit entre le trne et lui._
          _Dans ces dtestables ides_
          _De l'art des Circs, des Mdes,_
          _Il fit ses uniques plaisirs_
          _Croyant cette voie infernale_
          _Digne de remplir l'intervalle_
          _Qui s'opposait  ses dsirs._

--Tenez, duc, dit le rgent en tendant le papier  Saint-Simon, c'est si
mprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.

--Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de
quoi sont capables vos ennemis. Du moment o ils se montrent au jour,
tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la
bataille, et prouvez-leur que vous tes le vainqueur de Nerwinde, de
Steinkerque et de Lrida.

--Vous le voulez donc, duc?

--Il le faut, monseigneur.

Et le rgent, avec un sentiment de rpugnance presque insurmontable
reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour
arriver plus tt  la fin:

          _Tombent frapps des mmes coups;_
          _Le frre est suivi par le frre,_
          _L'pouse devance l'poux;_
          _Mais,  coups toujours plus funestes!_
          _Sur deux fils, nos uniques restes,_
          _La faux de la Parque s'tend;_
          _Le premier a rejoint sa race,_
          _L'autre dont la couleur s'efface,_
          _Penche vers son dernier instant!_

Le rgent avait lu cette strophe en s'arrtant vers par vers et d'un
accent qui s'altrait  mesure qu'il approchait de la fin; mais au
dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le
papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et
deux grosses larmes seulement roulrent de ses yeux sur ses joues.

--Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le rgent avec une piti
pleine de vnration, monseigneur, je voudrais que le monde entier ft
l et vt couler ces gnreuses larmes; je ne vous donnerais plus le
conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier
serait convaincu de votre innocence.

--Oui, mon innocence, murmura le rgent; oui, et la vie de Louis XV en
fera foi. Les infmes! ils savent mieux que personne quels sont les
vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah!
monsieur de Villeroy! Car ce misrable Lagrange-Chancel n'est que leur
scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci mme, je
les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu' appuyer le talon et que je
les crase.

--crasez, monseigneur crasez! ce sont des occasions qui ne se
prsentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les
saisir.

Le rgent rflchit un instant, et pendant cet instant son visage
dcompos reprit peu  peu l'expression de bont qui lui tait
naturelle.

--Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du rgent la
raction qui s'oprait, je vois que ce ne sera pas encore pour
aujourd'hui.

--Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque
chose de mieux  faire que de venger les injures du duc d'Orlans: j'ai
 sauver la France.

Et tendant la main  Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.

Le soir,  neuf heures, monseigneur le rgent quitta le Palais-Royal et,
contre son habitude, alla coucher  Versailles.




Chapitre 37


Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment o on levait le
roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majest, et lui annona que S. A.
R. monseigneur le duc d'Orlans sollicitait l'honneur d'assister  sa
toilette. Louis XV, qui n'tait encore habitu  rien faire par
lui-mme, se retourna vers monsieur de Frjus, qui tait assis dans le
coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il
avait  faire, et  cette interrogation muette, monsieur de Frjus, non
seulement fit un signe de tte qui voulait dire qu'il fallait recevoir
Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussitt, il alla de sa
personne lui ouvrir la porte. Le rgent s'arrta un instant sur le seuil
pour remercier Fleury, puis s'tant assur d'un coup d'oeil rapide
autour de la chambre que le marchal de Villeroy n'tait pas encore
arriv il s'avana vers le roi.

Louis XV tait  cette poque un bel enfant de neuf  dix ans, aux longs
cheveux chtains, aux yeux noirs comme de l'encre,  la bouche pareille
 une cerise, et au teint ros qui comme celui de sa mre, Marie de
Savoie, duchesse de Bourgogne, tait sujet  de subites pleurs. Quoique
son caractre ft encore fort irrsolu,  cause du tiraillement auquel
le soumettait perptuellement le double gouvernement du marchal de
Villeroy et de monsieur de Frjus, il avait dans toute la physionomie
quelque chose d'ardent et de rsolu qui dnotait l'arrire petit-fils de
Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui.
D'abord prvenu contre monsieur le duc d'Orlans qu'on avait fait tout
au monde pour reprsenter contre l'homme de France qui lui voulait le
plus de mal, il avait senti cette prvention cder peu  peu aux
entrevues qu'il avait eues avec le rgent, dans lequel, avec cet
instinct juvnile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu
un ami.

De son ct, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orlans avait pour
le roi, outre le respect qui lui tait d, les prvenances les plus
attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient tre
soumises  sa jeune intelligence lui taient toujours prsentes avec
tant de lucidit et d'esprit, que, d'un travail politique qui et t
une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de rcration que
l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi
que presque toujours ce travail tait rcompens par les plus beaux
jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi,
tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majest accueillit donc le rgent
avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main  baiser avec
une grce toute particulire, tandis que monseigneur l'vque de Frjus,
fidle  son systme d'humilit, s'en tait all se rasseoir dans le
mme petit coin o l'avait surpris l'arrive de Son Altesse.

--Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce
petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'tiquette qu'on lui
imposait n'avait pu ter toute sa grce; d'autant plus content que,
comme ce n'est pas votre heure habituelle, je prsume que vous venez
m'annoncer une bonne nouvelle.

--Deux, sire, rpondit le rgent. La premire, c'est qu'il vient de
m'arriver une norme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de
contenir....

--Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le
rgent? s'cria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains
sans s'inquiter de son valet de chambre qui demeurait debout derrire
lui tenant  la main la petite pe  poigne d'acier qu'il allait lui
agrafer  la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que
vous tes gentil! oh!

Que je vous aime, monsieur le rgent!

--Sire, je ne fais que mon devoir, rpondit le duc d'Orlans en
s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour
cela.

--Et o est-elle, monsieur, o est-elle, cette bienheureuse caisse?

--Chez moi, sire, et si Votre Majest le veut, je la ferai transporter
ici dans le courant de la journe, ou demain matin.

--Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie.

--Mais c'est qu'elle est chez moi.

--Eh bien! allons chez vous, s'cria l'enfant en courant vers la porte,
sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette ft
acheve, son pe, sa petite veste de satin et son cordon bleu.

--Sire, dit monsieur de Frjus en s'avanant, je ferai observer  Votre
Majest qu'elle s'abandonne trop passionnment au plaisir que lui cause
la possession d'objets qu'elle devrait dj regarder comme des
futilits.

--Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un
effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas
encore dix ans, et j'ai bien travaill hier.

--C'est vrai, dit monsieur de Frjus en souriant. Aussi Votre Majest
s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demand  monsieur le rgent
quelle est la seconde nouvelle qu'il avait  lui annoncer.

--Ah! oui, monsieur,  propos, quelle est cette seconde nouvelle?

--Un travail qui doit tre profitable  la France, sire et qui est d'une
telle importance, que je tiens  le soumettre  Votre Majest.

--L'avez-vous ici, demanda le jeune roi.

--Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majest si bien dispose 
ce travail, et je l'ai laiss dans mon cabinet.

--Eh bien! dit Louis XV en se tournant moiti vers monsieur de Frjus et
moiti vers le rgent, et en les regardant tous deux tour  tour avec un
oeil suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire
ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de
Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre
cabinet, o nous travaillerions.

--C'est contre l'tiquette, sire, rpondit le rgent; mais si Votre
Majest le veut....

--Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est--dire, ajouta-t-il en se
tournant vers M. de Frjus et en le regardant d'un oeil si doux qu'il
n'y avait pas moyen d'y rsister, si mon bon prcepteur le permet.

--Monsieur de Frjus y verrait-il quelque inconvnient? dit le rgent en
se retournant vers Fleury et en prononant ces paroles avec un accent
qui indiquait que le prcepteur le blesserait souverainement en
repoussant la requte que lui prsentait son royal lve.

--Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majest
s'habitue  travailler, et si les lois de l'tiquette peuvent tre
violes, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple
un heureux rsultat. Seulement, je demanderai  monseigneur la
permission d'accompagner Sa Majest.

--Comment donc, monsieur! dit le rgent; mais avec le plus grand
plaisir.

--Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'cria Louis XV. Vite, ma veste, mon
pe, mon cordon bleu. Me voil, monsieur le rgent, me voil! Et il
s'avana pour prendre la main du rgent, mais au lieu de se laisser
aller  cette familiarit, le rgent s'inclina, et ouvrant lui-mme la
porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit  trois
ou quatre pas avec monsieur de Frjus, et le chapeau  la main.

Les appartements du roi, situs au rez-de-chausse, taient de
plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orlans, et n'taient
spars que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite
galerie qui conduisait  une autre antichambre donnant chez le rgent.
Le passage fut donc court, et comme le roi tait press d'arriver, on se
trouva en un instant dans un grand cabinet clair par quatre fentres
s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles,  l'aide de deux
marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un
autre plus petit o M. le rgent avait l'habitude de travailler et de
faire entrer les intimes ou les favoriss. Toute la cour de Son Altesse
attendait l, et c'tait chose naturelle, puisque c'tait l'heure du
lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan,
capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare,
capitaine des gardes, ni un nombre assez considrable de chevau-lgers
qui se promenaient en dehors des fentres. Il est vrai que, sur une
table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse,
dont la taille exorbitante lui avait, malgr l'exhortation  peine
refroidie de monsieur de Frjus, fait pousser un cri de joie.

Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages
de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur
le rgent avait fait appeler deux valets de chambre, arms de ciseaux,
lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui
fermait la caisse, et mirent  dcouvert la plus splendide collection de
joujoux qui aient jamais bloui l'oeil d'un roi de neuf ans.

 cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni prcepteur, ni tiquette, ni
capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se
prcipita vers le paradis qui lui tait ouvert, et, comme d'une mine
inpuisable, comme d'une corbeille de fe, comme d'un trsor des Mille
et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux 
trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie,
des colporteurs chargs de leurs balles, des escamoteurs avec leurs
gobelets, enfin ces mille merveilles du premier ge qui, dans la soire
de Nol, font tourner la tte  tous les enfants d'outre-Rhin; et cela
avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de
Frjus lui-mme respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de
son royal lve. Les assistants le regardaient avec le silence religieux
qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus
profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les
antichambres.

La porte s'ouvrit, un huissier annona le duc de Villeroy, et le
marchal parut sur le seuil, la canne  la main, effar, secouant sa
perruque, et demandant  grands cris le roi. Comme on tait habitu 
ces faons de faire, monsieur le rgent se contenta de lui montrer Sa
Majest qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le
parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son inpuisable
rcipient. Le marchal n'avait rien  dire; il tait en retard de prs
d'une heure. Le roi tait avec monsieur de Frjus, cet autre lui-mme,
mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de
lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majest courait quelque
danger, il tait l pour la dfendre. Le rgent changea un regard
d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan;
les choses allaient que c'tait merveille.

La caisse vide, et aprs avoir laiss un instant le roi jouir de la
possession visuelle de tous ses trsors, monsieur le rgent s'approcha
de lui, et, le chapeau toujours  la main, lui rappela la promesse qu'il
lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de
l'tat. Louis XV, avec cette ponctualit de parole qui lui fit dire
depuis que l'exactitude tait la politesse des rois, jeta un dernier
coup d'oeil sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter
dans ses appartements, permission qui lui fut aussitt accorde, et
s'avana vers le petit cabinet dont monsieur le rgent lui ouvrit la
porte. Alors selon leurs caractres diffrents, ou plutt selon
l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre,
monsieur de Fleury, qui, sous prtexte de sa rpugnance  se mler des
affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit
quelques pas en arrire et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au
contraire le marchal s'lana en avant, et, voyant le roi entrer dans
le cabinet, voulut le suivre. C'tait ce moment qu'avait prpar le
rgent et qu'il attendait avec impatience.

--Pardon, monsieur le marchal, dit-il alors en barrant le passage au
duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai  entretenir Sa Majest
demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me
laisser un instant avec elle en tte--tte.

--En tte--tte! s'cria Villeroy, en tte--tte! Mais vous savez
bien, monseigneur, que c'est impossible.

--Impossible, monsieur le marchal! rpondit le rgent avec le plus
grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie?

--Parce qu'en ma qualit de gouverneur de Sa Majest, j'ai le droit de
l'accompagner partout.

--D'abord, monsieur, reprit le rgent, ce droit ne me parat reposer sur
aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tolrer jusqu' cette
heure, non pas ce droit mais cette prtention, c'est que l'ge du roi la
rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majest va atteindre sa
dixime anne, maintenant qu'elle commence  permettre que je l'initie 
la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a confr
le titre de son prcepteur, vous trouverez bon, monsieur le marchal,
que, comme monsieur de Frjus et vous, j'aie avec Sa Majest mes heures
de tte--tte. Cela vous sera d'autant moins pnible  accorder,
monsieur le marchal, ajouta le rgent avec un sourire  l'expression
duquel il tait difficile de se tromper, que vous tes trop savant sur
ces sortes de matires pour qu'il vous reste quelque chose  y
apprendre.

--Mais, monsieur, rpliqua le marchal en s'chauffant selon son
habitude et en oubliant toute convenance  mesure qu'il s'chauffait,
monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon lve.

--Je le sais, monsieur, dit le rgent du mme ton railleur qu'il avait
commenc  prendre avec lui, et faites de Sa Majest un grand capitaine,
je ne vous en empche point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font
tmoignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur matre; mais dans ce
moment, monsieur le marchal, il ne s'agit aucunement de science
militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'tat qui ne peut tre
confi qu' Sa Majest. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle
l'expression du dsir que j'ai d'entretenir le roi en particulier.

--Impossible, monseigneur, impossible! s'cria le marchal perdant de
plus en plus la tte.

--Impossible! reprit le rgent, et pourquoi?

--Pourquoi? continua le marchal, pourquoi?... parce que mon devoir est
de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne
permettrai pas....

--Prenez garde, monsieur le marchal, interrompit le duc d'Orlans avec
une indfinissable expression de hauteur, je crois que vous allez me
manquer de respect!

--Monseigneur, reprit le marchal s'chauffant de plus en plus, je sais
le respect que je dois  votre Altesse Royale pour le moins autant que
ce que je dois  ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majest
ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc hsita.

--Attendu? reprit monsieur le rgent, attendu?... Achevez, monsieur.

--Attendu que je rponds de sa personne, dit le marchal, qui, pouss
par cette espce de dfi, ne voulait pas avoir l'air de reculer.

 ce dernier manque de toute retenue, il se fit parmi tous les
spectateurs de cette scne un moment de silence pendant lequel on
n'entendit rien que les grommellements du marchal et les soupirs
touffs de monsieur de Fleury. Quant au duc d'Orlans, il releva la
tte avec un sourire de souverain mpris, et prenant peu  peu cet air
de dignit qui faisait de lui, lorsqu'il le voulait, un des princes les
plus imposants du monde:

--Monsieur de Villeroy, dit-il, vous vous mprenez trangement, ce me
semble, et vous croyez parler  quelque autre. Mais puisque vous oubliez
qui je suis, c'est  moi de vous en faire souvenir. Marquis de Lafare,
continua le rgent en s'adressant  son capitaine des gardes, faites
votre devoir.

Alors seulement le marchal de Villeroy, comme si le plancher manquait
sous lui, comprit dans quel prcipice il glissait, et ouvrit la bouche
pour balbutier une excuse; mais le rgent ne lui laissa pas mme le
temps d'achever sa phrase, et lui ferma la porte du cabinet au nez.

Aussitt, et avant qu'il ft revenu de sa surprise, le marquis de Lafare
s'approcha du marchal et lui demanda son pe.

Le marchal demeura un instant interdit. Depuis si longtemps qu'il se
berait dans son impertinence sans que personne prt la peine de l'en
tirer, il avait fini par se croire inviolable, il voulut parler, mais la
voix lui manqua, et, sur une seconde demande plus imprative que la
premire, il dtacha son pe et la donna au marquis de Lafare.

En mme temps, une porte s'ouvre et une chaise s'approche; deux
mousquetaires gris y poussent le marchal; la chaise se referme,
d'Artagnan et Lafare se placent  chaque portire, et, en un clin
d'oeil, le prisonnier est emport par une des fentres latrales dans
les jardins. Les chevau-lgers, qui ont le mot d'ordre, se mettent  sa
suite; la marche se presse, on descend le grand escalier, on tourne 
gauche, on entre dans l'Orangerie; l, dans une premire pice, on
laisse toute la suite, et la chaise, ses porteurs et ce qu'elle
contient, entrent dans une seconde chambre accompagns seulement de
Lafare et de d'Artagnan.

Toutes ces choses s'taient passes si rapidement, que le marchal,
dont la premire qualit n'tait point le sang-froid, n'avait pas eu le
temps de se remettre. Il s'tait vu dsarmer, il s'tait senti emporter,
il se trouvait enferm avec deux hommes qu'il savait ne pas professer
pour lui une grande amiti, et, s'exagrant toujours son importance, il
se crut perdu.

--Messieurs! s'cria-t-il en plissant, et tandis que la sueur et la
poudre lui coulaient sur le visage, messieurs, j'espre qu'on ne veut
pas m'assassiner.

--Non, monsieur le marchal, tranquillisez-vous, lui dit Lafare, tandis
que d'Artagnan, en voyant la figure grotesque que faisait au marchal sa
perruque tout effarouche, ne pouvait s'empcher de rire. Non, monsieur,
il s'agit d'une chose beaucoup plus simple et infiniment moins tragique.

--Et de quoi s'agit-il donc alors? demanda le marchal  qui cette
assurance rendait un peu de tranquillit.

--Il s'agit, monsieur, de deux lettres que vous comptiez remettre ce
matin au roi, et que vous devez avoir dans quelqu'une des poches de
votre habit.

Le marchal, qui, proccup jusqu'alors de sa propre affaire, avait
oubli celle de madame du Maine, tressaillit, et porta vivement la main
 la poche o taient ces lettres.

--Pardon, monsieur le duc, dit d'Artagnan en arrtant la main du
marchal, mais nous sommes autoriss  vous prvenir que, dans le cas o
vous chercheriez  nous soustraire les originaux de ces lettres,
monsieur le rgent en a les copies.

--Puis, j'ajouterai, dit Lafare, que nous sommes autoriss  vous les
prendre de force, et que nous sommes absous d'avance de tout accident
que pourrait amener une lutte, en supposant, ce qui n'est pas probable,
que vous poussiez la rbellion, monsieur le marchal, jusqu' vouloir
lutter.

--Et vous m'assurez, messieurs, dit le marchal, que monseigneur le
rgent a les copies de ces lettres?

--Sur ma parole d'honneur! dit d'Artagnan.

--Foi de gentilhomme! dit Lafare.

--En ce cas, messieurs, reprit Villeroy, je ne vois pas pourquoi
j'essayerais de soustraire ces lettres, qui d'ailleurs ne me regardent
aucunement et que je ne m'tais charg de remettre que par complaisance.

--Nous savons cela, monsieur le marchal, dit Lafare.

--Seulement, ajouta le marchal, j'espre, messieurs, que vous ferez
valoir prs de Son Altesse Royale la facilit avec laquelle je me suis
soumis  ses ordres, et le regret bien sincre que j'ai de l'avoir
offense.

--N'en doutez pas, monsieur le marchal, toute chose sera rapporte
comme elle s'est passe; mais ces lettres?

--Les voici, monsieur, dit le marchal en donnant les deux lettres 
Lafare.

Lafare leva un cachet volant aux armes d'Espagne, et s'assura que
c'taient bien les papiers qu'il avait mission de prendre; puis, aprs
s'tre assur galement qu'il n'y avait pas d'erreur.

--Mon cher d'Artagnan, dit-il, conduisez maintenant monsieur le marchal
 sa destination, et recommandez, je vous prie, au nom de monseigneur le
rgent, aux personnes qui auront l'honneur de l'accompagner, avec vous,
d'avoir pour lui tous les gards dus  son mrite.

Aussitt la chaise se referma, et les porteurs se mirent en marche. Le
marchal, allg de ses deux lettres, et commenant  souponner le
pige dans lequel il tait tomb, repassa dans la premire pice, o
l'attendaient les chevau-lgers. Le cortge se dirigea vers la grille,
o il arriva au bout d'un instant. Un carrosse  six chevaux attendait;
on y porta le marchal; d'Artagnan se plaa prs de lui; un officier des
mousquetaires et du Libois, un des gentilshommes du roi, se mirent sur
le devant, vingt mousquetaires se placrent, quatre  chaque portire,
douze  la suite; on fit signe au cocher, et le carrosse partit au
galop.

Quant au marquis de Lafare, qui s'tait arrt au haut de l'escalier de
l'Orangerie pour assister  ce dpart,  peine l'eut-il vu effectuer
sans accident, qu'il reprit la route du chteau, les deux lettres de
Philippe V  la main.




Chapitre 38


Le mme jour, vers les deux heures de l'aprs-midi, et comme
d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait  la
Bibliothque, rptait pour la millime fois, couch aux pieds de
Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais
une autre qu'elle, Nanette entra et annona au chevalier que quelqu'un
l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de
savoir quel tait l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le
paradis de son amour, alla vers la fentre et aperut l'abb Brigaud qui
se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura
d'un sourire Bathilde inquite, prit le chaste baiser que lui tendait le
front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.

--Eh bien! lui dit l'abb en l'apercevant, tandis que vous tes bien
tranquille  faire l'amour  votre voisine il se passe de belles choses,
mon cher pupille!

--Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.

--Alors, vous ne savez rien?

--Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez  m'apprendre
n'est pas de la plus haute importance, je vous trangle pour m'avoir
drang. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles
dignes de la circonstance, faites en.

--Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abb Brigaud, la ralit
laissera peu de chose  faire  mon imagination.

--En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abb avec
plus d'attention, vous avez la mine tout encharibotte! Voyons,
qu'est-il arriv?

Contez-moi cela.

--Ce qu'il est arriv? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous
avons t vendus je ne sais par qui; que monsieur le marchal de
Villeroy a t arrt ce matin  Versailles, et que les deux lettres de
Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du
rgent.

--Rptez donc, l'abb, dit d'Harmental, qui, du troisime ciel o il
tait mont, avait toutes les peines du monde  redescendre sur la
terre. Rptez donc, s'il vous plat; je n'ai pas bien entendu.

Et l'abb rpta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonait en
pesant sur chaque syllabe.

D'Harmental couta la complainte de Brigaud d'un bout  l'autre, et
comprit  son tour la gravit de la situation. Mais quelles que fussent
les sombres penses que cette situation fit natre en lui, son visage ne
manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermet calme qui
lui tait habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abb eut fini:

--Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix o il tait impossible de
reconnatre la moindre altration.

--Oui, pour le moment, rpondit l'abb, et il me semble mme que c'est
bien assez, et que si vous n'tes pas content comme cela, vous tes bien
difficile.

--Mon cher abb, quand nous nous sommes mis  jouer  la conspiration,
reprit d'Harmental, c'tait avec chances  peu prs gales de perdre ou
de gagner. Nos chances avaient hauss, nos chances baissent. Hier, nous
avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons
plus que trente: voil tout.

--Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous dmontez
pas facilement.

--Que voulez-vous, mon cher abb! reprit d'Harmental, je suis heureux
en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez
pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je
rpondrais Amen  votre De profundis.

--Ainsi donc, votre avis?

--Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue.
Monsieur le marchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur
le marchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurs. Les lettres
de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne dsignent personne
et il n'y a de vritablement compromis dans tout cela que le prince de
Cellamare. Or, l'inviolabilit de son caractre le garantit de tout
danger rel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est
parvenu au cardinal Alberoni, doit  cette heure lui servir d'otage.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites l, reprit Brigaud en se
rassurant.

--Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.

--De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est all aux
nouvelles chez le prince de Cellamare lui-mme.

--Eh bien! il faudrait voir Valef.

--Je lui ai donn rendez-vous ici, et comme j'ai pass, avant de venir
vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'tonne mme qu'il ne soit
pas encore arriv.

--Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!

--Et tenez, c'est lui! s'cria d'Harmental en courant  la porte et en
l'ouvrant.

--Merci, trs cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort  propos 
mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que
Brigaud s'tait tromp d'adresse, et qu'un chrtien ne pouvait demeurer
 une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher,
continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde
de d'Harmental, il faut que je vous y amne madame du Maine, et qu'elle
sache tout ce qu'elle vous doit.

--Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne
soyons pas plus mal logs encore d'ici  quelques jours.

--Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abb; mais au
moins,  la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement
royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un
gentilhomme peut habiter sans dchoir. Mais ce logement! fi donc,
l'abb! Je sens le clerc de procureur  une lieue: parole d'honneur.

--Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouv, Valef, dit d'Harmental
piqu malgr lui du mpris que le baron faisait de sa demeure, vous
seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.

--Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin
peut-tre? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu' Richelieu que ces
choses-l soient permises.  vous et moi qui valons mieux que lui
peut-tre, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point tre si
fort  la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.

--Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos
observations, je les coute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles
me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais tat que nous
le pensions.

--Au contraire.  propos, la conspiration est  tous les diables.

--Que dites-vous l, baron? s'cria Brigaud.

--Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas mme le loisir de
venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.

--Vous avez failli tre arrt, mon cher Valef? demanda d'Harmental.

--Il ne s'en est pas fallu de l'paisseur d'un cheveu.

--Et comment cela, baron?

--Comment cela? vous savez bien, l'abb, que je vous ai quitt pour
aller chez le prince de Cellamare.

--Oui.

--Eh bien! j'y tais quand on est venu pour saisir ses papiers.

--On a saisi les papiers du prince? s'cria Brigaud.

--Moins ceux que nous avons brls, et malheureusement ce n'est pas la
majeure partie.

--Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abb.

--Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche aprs la cogne! Que
diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite
Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de
Longueville?

--Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il pass? demanda
d'Harmental.

--Mon cher chevalier, imaginez-vous la scne la plus bouffonne du monde.
J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez l. Nous aurions ri comme
des drats. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.

--Comment! Dubois lui-mme, demanda Brigaud, Dubois est venu chez
l'ambassadeur?

--En personne naturelle, l'abb. Imaginez-vous que nous tions en train
de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le
prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de
lettres plus ou moins importantes, et brlant toutes celles qui nous
paraissaient mriter les honneurs de l'autodaf, lorsque tout  coup,
son valet de chambre entre et nous annonce que l'htel de l'ambassade
est cern par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc
demandent  lui parler. Le but de la visite n'tait pas difficile 
deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette
tout entire au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne
de faire entrer. L'ordre tait inutile: Dubois et Leblanc taient dj
sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.

--Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drle dans tout cela, dit Brigaud
en secouant la tte.

--Justement, voil o cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord
que j'tais l dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut
sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tte de fouine dans la
chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui envelopp
de sa robe de chambre, se tenait devant la chemine pour donner aux
papiers en question le temps de brler.

--Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez,
puis-je savoir  quel vnement je dois la bonne fortune de votre
visite?

--Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois,  une chose bien simple, au
dsir qui nous est venu,  monsieur Leblanc et  moi, de prendre
connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres
du roi Philippe V, ces deux chantillons nous ont donn un avant-got.

--Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies  dix heures seulement 
Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, taient dj  une
heure entre les mains de Dubois?

--Comme vous dites, l'abb; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin
que si on les avait mises tout bonnement  la poste.

--Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.

--Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le
droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique,
lui a fait observer qu'il avait quelque peu viol lui-mme ce droit en
couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il
tait le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait
empcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait
dj ouvert le secrtaire et visit ce qu'il contenait, tandis que
Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son ct. Tout 
coup Cellamare quitta sa place, et arrtant Leblanc qui venait de mettre
la main sur un paquet de lettres lies avec un ruban rose:

--Pardon, monsieur, lui dit-il,  chacun ses attributions. Ces lettres
sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.

--Merci de votre confiance, dit Dubois sans se dconcerter, en se levant
et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de
ces sortes de secrets, et le vtre sera bien gard.

En ce moment ses yeux se portrent sur la chemine, et au milieu des
cendres des lettres brles, Dubois aperut un papier encore intact, et
se prcipitant vers la chemine, il le saisit au moment o les flammes
allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne
put l'empcher, et que le papier tait aux mains de Dubois avant qu'il
et devin quelle tait son intention.

--Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts,
je savais bien que monsieur le rgent avait des espions habiles, mais je
ne les savais pas assez braves pour aller au feu.

--Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait dj ouvert le papier, ils
sont grandement rcompenss de leur bravoure. Voyez....

Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il
contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint ple comme la
mort, et que, comme Dubois clatait de rire, Cellamare, dans un moment
de colre, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre
qui se trouva sous sa main.

--J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en
regardant les morceaux qui roulaient jusqu' ses pieds, et en mettant le
papier dans sa poche.

--Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.

--En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons 
peu prs ce que nous dsirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de
temps  perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scells chez vous.

--Les scells chez moi! s'cria l'ambassadeur exaspr.

--Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procdez.

Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes prpares.

Il commena l'opration par le secrtaire et le bureau puis, les cachets
appliqus sur ces deux meubles, il s'avana vers la porte de mon
cabinet.

--Messieurs, s'cria le prince, je ne souffrirai jamais....

--Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la
chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voil monsieur
l'ambassadeur d'Espagne qui est accus de haute trahison contre l'tat;
ayez la bont de l'accompagner  la voiture qui l'attend et de le
conduire o vous savez. S'il fait rsistance, appelez huit hommes et
emportez-le.

--Et que fit le prince? demanda Brigaud.

--Le prince fit ce que vous auriez fait  sa place, je le prsume, mon
cher abb: il suivit les deux officiers et cinq minutes aprs, votre
serviteur se trouva sous le scell.

--Pauvre baron! s'cria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu
retir?

--Ah! voil justement le beau de la chose.  peine le prince sorti, et
moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernire  cacheter, et
que, par consquent, la besogne tait finie, Dubois appela le valet de
chambre du prince.

--Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.

--Lapierre, monseigneur, pour vous servir, rpondit le valet tout
tremblant.

--Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie,  monsieur
Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scells.

--Les galres, rpondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui
connaissez.

--Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel,
vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques annes
sur les vaisseaux de Sa Majest le roi de France, touchez du bout du
doigt seulement  l'une de ces petites bandes ou  un de ces gros
cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de
louis vous sont agrables, gardez fidlement les scells que nous venons
de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront compts.

--Je prfre les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.

--Eh bien! alors, signez ce procs-verbal; nous vous constituons gardien
du cabinet du prince.

--Je suis  vos ordres, monseigneur, rpondit Lapierre, et il signa.

--Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilit qui
pse sur vous?

--Oui, monseigneur.

--Et vous vous y soumettez?

--Je m'y soumets.

-- merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien  faire ici, dit
Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tir de
la chemine, tout ce que je dsirais avoir.

Et  ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda
s'loigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:

--Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du ct du
cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en
aller.

--Tu savais donc que j'tais ici, maraud?

--Pardieu! est-ce que j'aurais accept la place de gardien sans cela? Je
vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pens que vous ne seriez
pas curieux de rester l trois jours.

--Et tu as raison. Cent louis pour toi en rcompense de ta bonne ide.

--Mon Dieu! que faites-vous donc? s'cria Lapierre.

--Tu le vois bien, j'essaye de sortir.

--Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne
voudriez pas envoyer un pauvre pre de famille aux galres. D'ailleurs,
pour plus de sret, ils ont emport la clef avec eux.

--Et par o diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?

--Levez la tte.

--Elle est leve.

--Regardez en l'air.

--J'y regarde.

-- votre droite.

--J'y suis.

--Ne voyez-vous rien?

--Ah! si fait: un oeil-de-boeuf.

--Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la premire chose
venue. L'oeil-de-boeuf donne dans l'alcve. L, laissez-vous glisser
maintenant, vous tomberez sur le lit. Voil. Vous ne vous tes pas fait
de mal, monsieur le baron?

--Non. Le prince tait fort bien couch, ma foi. Je souhaite qu'il ait
un aussi bon lit o on le mne.

--Et j'espre maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service
que je lui ai rendu.

--Les cent louis, n'est-ce pas?

--C'est monsieur le baron qui me les a offerts.

--Tiens, drle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment
de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est
six cents livres que tu gagnes au march.

--Monsieur le baron est le plus gnreux seigneur que je connaisse.

--C'est bien. Et maintenant par o faut-il que je m'en aille?

--Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il
traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite
porte, car peut-tre la grande est-elle garde.

--Merci de l'itinraire.

Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je
trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis
qu'un bond de la rue des Saints-Pres ici, et me voil.

--Et le prince de Cellamare, o est-il? demanda le chevalier.

--Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.

--Diable! diable! diable! fit Brigaud.

--Eh bien! que dites-vous de mon odysse, l'abb?

--Je dis que ce serait fort drle, sans ce maudit papier que ce damn de
Dubois est all ramasser dans les cendres.

--Oui, en effet, dit Valef, cela gte la chose.

--Et vous n'avez aucune ide de ce que ce pouvait tre?

--Aucune. Mais soyez tranquille, l'abb, il n'est pas perdu, et un jour
ou l'autre nous saurons bien ce que c'tait.

En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte
s'ouvrit, et Boniface passa sa tte joufflue.

--Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'hritier prsomptif de madame
Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.

--N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher
baron je vous prsente mon prdcesseur dans cette chambre, le fils de
ma digne propritaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abb
Brigaud.

--Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur
pour la maison de la mre Denis! Ah! vous tes baron, vous?

--C'est bien, c'est bien, petit drle, dit l'abb, qui ne se souciait
pas qu'on le st en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu
dit?

--Vous-mme.

--Que me veux-tu?

--Moi rien. C'est la mre Denis qui vous rclame.

--Que me veut-elle? le sais-tu?

--Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement
s'assemble demain.

--Le parlement s'assemble demain! s'crirent Valef et d'Harmental.

--Et dans quel but? demanda Brigaud.

--Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.

--Et d'o ta mre a-t-elle su que le parlement s'assemblait?

--C'est moi qui le lui ai dit.

--Et o l'as-tu appris, toi?

--Chez mon procureur, pardieu! Matre Joullu tait justement chez
monsieur le premier prsident quand l'ordre lui est arriv des
Tuileries. Aussi, si le feu prend demain  l'tude, ce n'est pas moi qui
l'y aurai mis, vous pourrez tre parfaitement tranquille, pre Brigaud.
Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! a va faire une
fameuse baisse dans les crevisses!

--C'est bon, garnement; dis  ta mre que je passerai chez elle en
descendant.

--Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le
baron. Oh!  deux sous les homards!  deux sous!

Et monsieur Boniface sortit, fort loign de se douter de l'effet qu'il
venait de produire sur ses trois auditeurs.

--C'est quelque coup d'tat qui se machine, murmura d'Harmental.

--Je cours chez madame du Maine pour l'en prvenir, dit Valef.

--Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.

--Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi,
l'abb, vous savez o je suis.

--Mais si vous n'tiez pas chez vous, chevalier?

--Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu' ouvrir la fentre, et 
frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.

L'abb Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent
ensemble pour aller chacun o il avait dit.

Cinq minutes aprs eux, d'Harmental descendit  son tour, et monta chez
Bathilde, qu'il trouva fort inquite.

Il tait cinq heures de l'aprs-midi, et Buvat n'tait pas encore
rentr.

C'tait la premire fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune
fille avait l'ge de connaissance.




Chapitre 39


Le lendemain,  sept heures du matin, Brigaud vint prendre d'Harmental,
et trouva le jeune homme habill et l'attendant. Tous deux
s'envelopprent de leurs manteaux, rabattirent leurs chapeaux sur leurs
yeux, et s'acheminrent par la rue le Clry, la place des Victoires et
le jardin du Palais-Royal.

En approchant de la rue de l'chelle, ils commencrent  apercevoir un
mouvement inaccoutum, toutes les avenues des Tuileries taient gardes
par des dtachements nombreux de chevau-lgers et de mousquetaires et
les curieux, exils de la cour et du jardin des Tuileries se pressaient
sur la place du Carrousel. D'Harmental et Brigaud se mlrent  la
foule.

Arrivs  l'endroit o se trouve aujourd'hui l'arc de triomphe, ils
furent accosts par un officier de mousquetaires gris envelopp comme
eux d'un grand manteau. C'tait Valef.

--Eh bien! baron, demanda Brigaud, qu'y a-t-il de nouveau?

--Ah! c'est vous, l'abb! dit Valef. Nous vous cherchions, Laval,
Malezieux et moi. Je les quitte  l'instant mme, et ils doivent tre
aux environs. Ne nous loignons pas d'ici et ils ne tarderont pas  nous
rejoindre.

Savez-vous quelque chose vous-mme?

--Non, rien; je suis pass chez Malezieux, mais il tait dj sorti.

--Dites qu'il n'tait pas encore rentr. Nous sommes rests toute la
nuit  l'Arsenal.

--Et aucune dmonstration hostile n'a t faite? demanda d'Harmental.

--Aucune. Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse
taient convoqus pour le conseil de rgence qui devait se tenir ce
matin avant le lit de justice.  six heures et demie ils taient tous
deux aux Tuileries, ainsi que madame du Maine, qui, pour se tenir plus
prs des nouvelles, est venue s'installer dans ses appartements de la
surintendance.

--Sait-on ce qu'est devenu le prince de Cellamare? demanda d'Harmental.

--On l'a achemin sur Orlans, dans une voiture  quatre chevaux,
accompagn d'un gentilhomme de la chambre du roi et escort de douze
chevau-lgers.

--Et on n'a rien appris du papier saisi par Dubois dans les cendres?
demanda Brigaud.

--Rien.

--Que pense madame du Maine?

--Qu'il se brasse quelque chose contre les princes lgitims, et qu'on
va profiter de tout ceci pour leur enlever encore quelques-uns de leurs
privilges. Aussi ce matin elle a vertement chapitr son mari, qui lui a
promis de tenir ferme; mais elle n'y compte pas.

--Et monsieur de Toulouse?

--Nous l'avons vu hier soir, mais vous le savez mon cher abb, il n'y a
rien  en faire avec sa modestie ou plutt son humilit. Il trouve
toujours qu'on fait trop pour eux, et il est sans cesse prt 
abandonner au rgent ce qu'il lui demande.

-- propos, le roi?

--Eh bien! le roi....

--Oui, comment a-t-il pris l'arrestation de son gouverneur?

--Ah! vous ne savez pas: il parat qu'il y a un pacte entre le marchal
et monsieur de Frjus, et que si l'on loignait l'un de Sa Majest,
l'autre devait se retirer aussitt. Hier, dans la matine, monsieur de
Frjus a disparu.

--Et o est-il?

--Dieu le sait! De sorte que le roi, qui avait assez bien pris la perte
de son marchal, est inconsolable de celle de son vque.

--Et par qui savez-vous tout cela?

--Par le duc de Richelieu, qui est venu hier, vers les deux heures, 
Versailles pour faire sa cour au roi, et qui a trouv Sa Majest au
dsespoir, au milieu des porcelaines et des carreaux qu'elle avait
casss. Malheureusement vous connaissez Richelieu: au lieu de pousser le
roi  la tristesse, il l'a fait rire en lui contant cinquante
balivernes, et l'a presque consol en cassant avec lui le reste de ses
porcelaines et de ses carreaux.

En ce moment, un individu vtu d'une longue robe d'avocat et coiff d'un
bonnet carr passa prs du groupe que formaient Brigaud, d'Harmental et
Valef en fredonnant le refrain d'une chanson faite sur le marchal aprs
la bataille de Ramillies, et qui tait:

          _Villeroy, Villeroy,_
          _A fort bien servi le roi..._
          _Guillaume, Guillaume, Guillaume._

Brigaud se retourna, et sous ce dguisement crut reconnatre Pompadour.
De son ct, l'avocat s'arrta et s'approcha du groupe en question;
l'abb n'eut plus de doute: c'tait bien le marquis.

--Eh bien! matre Clment, lui dit-il, quelle nouvelle au palais?

--Mais, rpondit Pompadour, une grande nouvelle surtout si elle se
confirme: on dit que le Parlement refuse de se rendre aux Tuileries.

--Vive Dieu! cria Valef, voil qui me raccommodera avec les robes
rouges; mais il n'osera.

--Dame! vous savez que M. de Mesme est des ntres; il a t nomm
prsident par le crdit de monsieur du Maine.

--Oui, c'est vrai, mais il y a bien longtemps de cela, dit Brigaud, et
si vous n'avez pas d'autre certitude, matre Clment, je vous conseille
de ne pas trop compter sur lui.

--D'autant plus, reprit Valef, que, comme vous le savez, il vient
d'obtenir du rgent qu'il lui fasse payer les 500.000 livres de son
billet de retenue.

--Oh! oh! dit d'Harmental, voyez donc: il me semble qu'il se passe
quelque chose de nouveau. Est-ce que l'on sortirait dj du conseil de
rgence?

En effet, un grand mouvement s'oprait dans la cour des Tuileries, et
les deux voitures du duc du Maine et du comte de Toulouse, quittant leur
poste, s'approchaient du pavillon de l'Horloge. Au mme instant, on vit
paratre les deux frres. Ils changrent quelques mots; chacun monta
dans son carrosse, et les deux voitures s'loignrent rapidement par le
guichet du bord de l'eau.

Pendant dix minutes, Brigaud, Pompadour, d'Harmental et Valef se
perdirent en conjectures sur cet vnement, qui, remarqu par beaucoup
d'autres que par eux, avait fait sensation dans la foule, mais sans
pouvoir se rendre compte de sa vritable cause, lorsqu'ils aperurent
Malezieux qui paraissait les chercher. Ils allrent  lui, et,  sa
figure, dcompose, ils jugrent que les renseignements, s'il en avait,
devaient tre peu rassurants.

--Eh bien! demanda Pompadour, avez-vous quelque ide de ce qui se passe?

--Hlas! reprit Malezieux, j'ai bien peur que tout ne soit perdu.

--Vous savez que de duc du Maine et le comte de Toulouse ont quitt le
conseil de rgence? reprit Valef.

--J'tais sur le quai comme il passait en voiture; il m'a reconnu, a
fait arrter le cocher et m'a envoy par son valet de chambre ce petit
billet au crayon.

--Voyons, dit Brigaud. Et il lut:

Je ne sais ce qui se trame contre nous, mais le rgent nous a fait
inviter, Toulouse et moi,  quitter le conseil. Cette invitation m'a
paru un ordre, et comme toute rsistance et t inutile, attendu que
nous n'avons dans le conseil que quatre ou cinq voix, sur lesquelles je
ne sais mme pas trop si nous pouvons compter, j'ai d obir. Tchez de
voir la duchesse, qui doit tre aux Tuileries, et dites-lui que je me
retire  Rambouillet, o j'attendrai les vnements.

Votre affectionn,

Louis-Auguste.

--Le lche! dit Valef.

--Et voil les gens pour lesquels nous risquons notre tte! murmura
Pompadour.

--Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre
tte pour nous-mmes, je l'espre bien, et non pas pour d'autres.
N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien!  qui diable en avez-vous?

--Attendez donc, l'abb, rpondit d'Harmental; c'est qu'il me semble
reconnatre... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-mme! Vous ne
vous loignez pas d'ici, messieurs?

--Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour.

--Ni moi, dit Valef.

--Ni moi, dit Malezieux.

--Ni moi, dit l'abb.

--Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant.

--O allez-vous? demanda Brigaud.

--Ne faites pas attention, l'abb, dit d'Harmental; c'est pour affaire
qui m'est personnelle.

En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussitt  fendre la
foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il
suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, grce  sa
force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'tait
approch de la grille, lui et les deux donzelles avines qui pendaient 
ses bras.

--Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en
accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il traait sur le
sable avec le bout de sa canne, tandis qu' chacun de ses mouvements sa
longue pe frtillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que
c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu
lieu  la mort du feu roi; quand on a cass le testament et qu'on a
dclar, sauf le respect d  Sa Majest Louis XIV, que les btards
taient toujours des btards. Voyez-vous, a se passe dans une grande
salle, longue ou carre, a n'y fait rien; le lit du roi est ici, les
pairs sont l, le parlement est en face.

--Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que
cela t'amuse, ce qu'il te conte l?

--Mais pas le moindrement; ce n'tait pas la peine de nous emmener du
quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer
cinquante mousquetaires  cheval, et une douzaine de chevau-lgers qui
courent les uns aprs les autres.

--Dis donc, mon vieux, reprit la premire interlocutrice, il me semble
que si nous allions manger une matelote de la Rpe, a serait plus
nourrissant que ton lit de justice, hein?

--Mademoiselle Honorine, reprit celui  qui cette astucieuse invitation
tait faite, j'ai dj remarqu, quoiqu'il y ait  peine douze heures
que j'ai l'honneur de vous connatre, que vous tes fort porte sur
votre bouche, ce qui est un bien vilain dfaut pour une femme. Tchez
donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez
encore  rester avec moi.

--Dis donc, dis donc, Phmie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme
cela jusqu' cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois
bouteilles de vin blanc, ce vieux retre! D'abord, je te prviens, mon
bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant.

--Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau!
reprit le personnage  la vanit duquel on faisait cet appel
gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de
chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec
des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de
plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu' quatre heures du soir,
d'aprs convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela
m'est gal!

--Oui, mais nourries, nourries!

--Il n'a pas t un seul instant question de nourriture dans le trait,
mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de ls dans l'affaire, c'est moi.

--Toi, vilain ladre!

--Oui, moi, j'ai demand deux femmes.

--Eh bien! tu les as.

--Pardon, pardon; je rpte: j'ai demand deux femmes, ce qui veut dire
une blonde et une brune, et l'on a profit de l'obscurit pour me donner
deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donn
qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui
aurais le droit de rclamer des dommages-intrts. Aussi, taisons-nous,
mes amours, taisons nous!

--Mais c'est une injustice, crirent ensemble les deux donzelles.

--Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait
probablement une dans ce moment-ci  ce pauvre monsieur du Maine, et si
vous aviez un peu de coeur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on
prpare  ce pauvre prince. Quant  moi, j'en ai l'estomac si serr
qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous
demandiez du spectacle: tenez, en voil, et un beau! regardez. Qui
regarde dne.

--Capitaine, dit en frappant sur l'paule de Roquefinette le chevalier,
qui esprait, grce au mouvement qu'occasionnait l'approche du
parlement, pouvoir, sans tre remarqu, changer quelques paroles avec
notre vieille connaissance qu'il retrouvait l par hasard, est-ce que je
pourrais vous dire deux mots en particulier?

--Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez l,
mes petites chattes, ajouta-t-il en plaant les deux demoiselles au
premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis
ici  deux pas. Me voil, chevalier, me voil, continua-t-il en le
tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je
vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de
vous parler le premier.

--Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette
est toujours prudent.

--Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle
ouverture  me faire, allez de l'avant.

--Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu
n'est pas propre  une confrence de cette nature. Seulement, je voulais
savoir de vous, le cas chant, si vous logiez toujours au mme endroit.

--Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs o je
m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu
de me trouver comme la dernire fois au premier ou au second, il vous
faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher
cette fois au cinquime ou au sixime attendu que, par un mouvement de
bascule que vous comprenez sans tre un grand conomiste,  mesure que
les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds tant au plus bas, je
me trouve naturellement au plus haut.

--Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main 
la poche de sa veste, vous tes gn et vous ne vous adressez point 
vos amis?

--Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arrtant d'un geste
les dispositions librales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un
service, qu'on me fasse un cadeau, trs bien. Quand je conclus un
march, qu'on en excute les conditions,  merveille! Mais que je
demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'glise, et
non pour un homme d'pe. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est
fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aperois mes drlesses
qui s'esbignent, et je ne veux pas tre fait au mme par de pareilles
espces. Si vous avez besoin de moi, vous savez o me trouver. Ainsi, au
revoir, chevalier au revoir.

Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir  lui dire,
Roquefinette se mit  la poursuite de mesdemoiselles Honorine et
Euphmie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu
profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote 
laquelle l'honorable miquelet et sans doute tenu autant qu'elles, si
par fortune il et eu le gousset mieux garni.

Cependant, comme il n'tait que onze heures du matin  peine, comme
selon toute probabilit le lit de justice ne devait finir que vers les
quatre heures du soir, et que jusque-l il n'y aurait sans doute rien de
dcid, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du
Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les
trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il
approchait d'une catastrophe quelconque, plus il prouvait le besoin de
voir Bathilde. Bathilde tait devenue un des lments de sa vie, un des
organes ncessaires  son existence, et au moment d'en tre spar pour
toujours peut tre, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre
loign d'elle un jour. En consquence et press par ce besoin ternel
de la prsence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre
 la recherche de ses compagnons, s'achemina du ct de la rue du Temps
Perdu.

D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inquite. Buvat n'avait point
reparu depuis la veille  neuf heures et demie du matin. Nanette avait
alors t s'informer  la Bibliothque, et  sa grande stupfaction et
au grand scandale de ses confrres, elle avait appris que depuis cinq ou
six jours on n'y avait point aperu le digne employ. Un pareil
drangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves
vnements. D'un autre ct la jeune fille avait remarqu la veille dans
Raoul une espce d'agitation fbrile qui, quoique comprime par la force
de son caractre, dnonait quelque crise srieuse. Enfin, en joignant
ses anciennes craintes  ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait
instinctivement qu'un malheur invisible mais invitable planait
au-dessus d'elle, et d'une heure  l'autre pouvait s'abattre sur sa
tte.

Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte passe ou  venir
disparaissait dans le bonheur prsent. De son ct Raoul, soit puissance
sur lui-mme, soit qu'il ressentit une influence pareille  celle qu'il
faisait prouver, ne pensait plus qu' une seule chose,  Bathilde.
Cependant, cette fois, les proccupations de part et d'autre devenaient
si graves, que Bathilde ne put s'empcher d'exprimer  d'Harmental ses
inquitudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence
de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme  des soupons qui
lui taient dj venus et qu'il s'tait empress d'loigner de lui. Le
temps ne s'en coula pas moins avec sa rapidit ordinaire, et quatre
heures sonnrent que les deux amants croyaient encore tre ensemble
depuis cinq minutes  peine. C'tait l'heure  laquelle ils avaient
l'habitude, de se quitter.

Si Buvat devait revenir, il devait revenir  cette heure. Aprs mille
serments changs, les deux jeunes gens se sparrent, en convenant que
si quelque chose de nouveau arrivait  l'un des deux,  quelque heure du
jour ou de la nuit que ce ft, l'autre en serait prvenu  l'instant
mme.

 la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud.
Le lit de justice tait fini, on ne savait encore rien de positif, mais
des bruits vagues annonaient que de terribles mesures avaient t
prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait
pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le
moins connu de tous, devait tre aussi le moins observ.

Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait
d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait pli sous la
volont du rgent. Les lettres du roi d'Espagne avaient t lues et
condamnes. Il avait t dcid que les ducs et pairs auraient sance
immdiatement aprs les princes du sang. Les honneurs des princes
lgitims taient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le
duc du Maine perdait la surintendance de l'ducation du roi, accorde 
monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul tait, sa vie
durant, maintenu par exception dans ses privilges et prrogatives.

Malezieux arriva  son tour; il quittait la duchesse. Sance tenante, on
lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui
appartenait dsormais  monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme
on le comprend bien, exaspr l'altire petite-fille du grand Cond.
Elle tait alors entre dans une telle colre qu'elle avait de sa main
bris toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fentre; puis,
cette excution termine, elle tait monte en voiture, en envoyant
Laval  Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine  quelque acte de
vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la
nuit mme  l'Arsenal.

Pompadour et Brigaud se rcrirent sur l'imprudence d'une pareille
convocation. Madame du Maine tait videmment garde  vue. Aller 
l'Arsenal le jour mme o l'on devait la savoir le plus irrite, c'tait
se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en
consquence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et
un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental taient du mme
avis sur l'imprudence de la dmarche et sur le danger  courir. Mais
tous deux taient d'avis, le premier par dvouement, le second par
devoir, que plus l'ordre tait prilleux, plus il tait de leur honneur
d'y obir.

La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance,
commenait  dgnrer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le
pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois
personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient
runies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier
entendu le bruit, porta le doigt  sa bouche pour indiquer  ses
interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas
se rapprocher. Un lger chuchotement, pareil  celui de deux personnes
qui s'interrogent, leur succda. Enfin la porte s'ouvrit et donna
passage  un soldat aux gardes franaises et  une petite grisette.

Le soldat aux gardes tait le baron de Valef.

Quant  la grisette, elle carta le petit gantelet noir qui lui cachait
la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine.




Chapitre 40


--Votre Altesse ici! Votre Altesse chez moi! s'cria d'Harmental.
Qu'ai-je donc fait pour mriter tant d'honneur?

--Le moment est venu, chevalier, dit la duchesse, o il faut que nous
laissions voir aux gens que nous estimons le cas que nous faisons d'eux.
D'ailleurs, il ne sera pas dit que les amis de madame du Maine
s'exposeront pour elle et qu'elle ne s'exposera point avec eux. Dieu
merci! je suis la petite-fille du grand Cond, et je sens que je n'ai
dgnr en rien de mon aeul.

--Que Votre Altesse soit deux fois la bienvenue, dit Pompadour, car elle
nous tire d'un grand embarras. Tout dcid que nous tions  obir  ses
ordres, nous hsitions cependant  l'ide de ce qu'une pareille runion
 l'Arsenal avait de dangereux au moment o la police a les yeux sur
elle.

--Et je l'ai pens comme vous, marquis. Aussi, au lieu de vous attendre,
je me suis rsolue  venir vous trouver. Le baron m'accompagnait. Je me
suis fait conduire chez la comtesse de Chavigny, une amie de Delaunay,
qui demeure rue du Mail. Nous y avons fait apporter des habits, et comme
nous n'tions qu' deux pas d'ici, nous sommes venus  pied, et nous
voil. Ma foi! messire d'Argenson sera bien fin s'il nous a reconnus
sous ce dguisement.

--Je vois avec plaisir, dit Malezieux, que Votre Altesse n'est point
abattue par les vnements qu'a amens cette horrible journe.

--Abattue, moi, Malezieux! J'espre que vous me connaissez assez pour ne
pas le craindre un seul instant. Abattue! Ah! au contraire; jamais je ne
me suis senti plus de force et plus de volont! Oh! que ne suis-je un
homme!

--Que Votre Altesse ordonne, dit d'Harmental, et tout ce qu'elle ferait,
si elle pouvait agir elle-mme, nous le ferons, nous, en son lieu et
place.

--Non, non. Ce que je ferais, il est impossible que d'autres le fassent.

--Rien n'est impossible, madame,  cinq hommes dvous comme nous le
sommes. D'ailleurs, notre intrt mme rclame une rsolution prompte et
nergique. Il ne faut pas croire que le rgent s'arrtera l.
Aprs-demain, demain, ce soir peut-tre, nous serons tous arrts.
Dubois prtend que le papier qu'il a tir du feu chez le prince de
Cellamare n'est rien autre chose que la liste des conjurs. En ce cas,
il saurait notre nom  tous. Nous avons donc,  cette heure, chacun une
pe au-dessus de la tte. N'attendons pas que le fil auquel elle est
suspendue se brise: saisissons-la et frappons.

--Frappons, o, quoi, comment? demanda Brigaud. Ce misrable parlement a
bris tous nos projets. Avons-nous des mesures prises, un plan arrt?

--Ah! le meilleur plan qui ait jamais t conu, dit Pompadour celui qui
offrait le plus de chance de succs, c'tait le premier; et la preuve,
c'est que, sans une circonstance inoue qui est venue le renverser, il
russissait.

--Eh bien! si le plan tait bon, il l'est encore, dit Valef. Revenons-y
alors.

--Oui, mais en chouant, dit Malezieux, ce plan a mis le rgent sur ses
gardes.

--Au contraire, dit Pompadour; il est d'autant meilleur, que l'on croira
que, grce  son insuccs, il est abandonn.

--Et la preuve, dit Valef, c'est que le rgent, sous ce rapport, prend
moins de prcautions que jamais. Ainsi, par exemple, depuis que
mademoiselle de Chartres est abbesse de Chelles, une fois par semaine il
va la voir, et traverse seul et sans gardes dans sa voiture, avec un
cocher et deux laquais seulement, le bois de Vincennes, et cela  huit
ou neuf heures du soir.

--Et quel est le jour o il fait cette visite? demanda Brigaud.

--Le mercredi, rpondit Malezieux.

--Mercredi? c'est demain, dit la duchesse.

--Brigaud, dit Valef, avez-vous toujours le passeport pour l'Espagne?

--Toujours.

--Les mmes facilits pour la route?

--Les mmes. Le matre de poste est  nous, et nous n'avons
d'explication  avoir qu'avec lui. Quant aux autres, cela ira tout seul.

--Eh bien! dit Valef, que Son Altesse Royale m'y autorise, je runis
demain sept ou huit amis, j'attends le rgent dans le bois de Vincennes,
je l'enlve, et fouette cocher! en trois jours je suis  Pampelune.

--Un instant, mon cher baron, dit d'Harmental; je vous ferai observer
que vous allez sur mes brises, et que c'est  moi que l'entreprise
revient de droit.

--Vous, mon cher chevalier, vous avez fait ce que vous aviez  faire.
Au tour des autres!

--Non point, s'il vous plat, Valef; il y va de mon honneur, car j'ai
une revanche  prendre. Vous me dsobligeriez donc infiniment en
insistant sur ce sujet.

--Tout ce que je puis faire pour vous, mon cher d'Harmental, rpondit
Valef, c'est de laisser la chose au choix de Son Altesse. Elle sait
qu'elle a en nous deux coeurs galement dvous. Qu'elle dcide.

--Acceptez-vous mon arbitrage, chevalier? dit la Duchesse.

--Oui, car j'espre en votre justice, madame, dit le chevalier.

--Et vous avez raison. Oui, l'honneur de l'entreprise vous appartient.
Oui, je remets entre vos mains le sort du fils de Louis XIV et de la
petite-fille du grand Cond; oui, je m'en rapporte entirement  votre
dvouement et  votre courage, et j'espre d'autant plus que vous
russirez cette fois-ci que la fortune vous doit un ddommagement. 
vous donc, mon cher d'Harmental, tout le pril; mais aussi  vous tout
l'honneur!

--J'accepte l'un et l'autre avec reconnaissance, madame, dit d'Harmental
en baisant respectueusement la main que lui tendait la duchesse; et
demain,  pareille heure, ou je serai mort ou le rgent sera sur la
route d'Espagne.

-- la bonne heure, dit Pompadour, voil ce qui s'appelle parler et si
vous avez besoin de quelqu'un pour vous donner un coup de main, mon cher
chevalier, comptez sur moi.

--Et sur moi, dit Valef.

--Et nous donc, dit Malezieux, ne sommes-nous bons  rien?

--Mon cher chancelier, dit la duchesse,  chacun son lot: aux potes,
aux gens d'glise, aux magistrats, le conseil; aux gens d'pe,
l'excution. Chevalier, tes-vous sr de retrouver les mmes hommes qui
vous ont second la dernire fois?

--Je suis sr de leur chef, du moins.

--Quand le verrez-vous?

--Ce soir.

-- quelle heure?

--Tout de suite, si Votre Altesse le dsire.

--Le plus tt sera le mieux.

--Dans un quart d'heure, je serai chez lui.

--O pourrons-nous savoir son dernier mot?

--Je le porterai  Votre Altesse partout o elle sera.

--Pas  l'Arsenal, dit Brigaud, c'est trop dangereux.

--Ne pourrions-nous attendre ici? demanda la duchesse.

--Je ferai observer  Votre Altesse, rpondit Brigaud, que mon pupille
est un garon fort rang, recevant peu de monde, et qu'une visite plus
prolonge pourrait veiller les soupons.

--Ne pourrions-nous fixer un rendez-vous o nous n'ayons point pareille
crainte? demanda Pompadour.

--Parfaitement, dit la duchesse; au rond-point des Champs-lyses, par
exemple. Malezieux et moi nous nous y rendons dans une voiture sans
livre et sans armoiries. Pompadour, Valef et Brigaud nous y joignent
chacun de son ct. L, nous attendons d'Harmental, et nous prenons nos
dernires mesures.

-- merveille! dit d'Harmental, mon homme demeure justement rue Saint
Honor.

--Vous savez, chevalier, reprit la duchesse, que vous pouvez promettre
en argent tout ce que l'on voudra, et que nous nous chargeons de tenir.

--Je me charge de remplir le secrtaire, dit Brigaud.

--Et vous ferez bien, l'abb, dit d'Harmental en souriant, car je sais
qui se charge de le vider, moi.

--Ainsi, tout est convenu, reprit la duchesse. Dans une heure, au
rond-point des Champs-lyses.

--Dans une heure, dit d'Harmental.

--Dans une heure, rptrent Pompadour, Brigaud et Malezieux.

Puis la duchesse, ayant rajust son mantelet de manire  cacher son
visage, reprit le bras de Valef et sortit la premire. Malezieux la
suivit  peu de distance et de faon  ne point la perdre de vue; enfin
Brigaud, Pompadour et d'Harmental descendirent ensemble.  la place des
Victoires, le marquis et l'abb se sparrent, l'abb prenant par la rue
Pagevin et le marquis par la rue de la Vrillire. Quant au chevalier, il
continua sa route par la rue Croix-des-Petits-Champs, qui le conduisit
rue Saint-Honor,  quelques pas de l'honorable maison o il savait
trouver le digne capitaine.

Soit hasard, soit calcul de la part de la duchesse du Maine, qui avait
apprci d'Harmental et compris le fond que l'on pouvait faire sur lui,
le chevalier se trouvait donc rejet plus avant que jamais dans la
conjuration; mais son honneur tait engag, il avait cru devoir faire ce
qu'il avait fait, et quoiqu'il prvt les consquences terribles de
l'vnement dont il avait pris la responsabilit il marchait  ce
rsultat comme il l'avait fait dj, la tte et le coeur hauts, bien
rsolu  tout sacrifier, mme sa vie, mme son amour, 
l'accomplissement de la parole qu'il avait donne.

Il se prsenta donc chez la Fillon avec la mme tranquillit et la mme
rsolution qu'il avait fait la premire fois, quoique depuis ce temps
bien des choses fussent changes dans sa vie, et, comme la premire
fois, ayant t reu par la matresse de la maison en personne, il
s'informa d'elle si le capitaine Roquefinette tait visible.

Sans doute la Fillon s'attendait  quelque interpellation moins morale
que celle qui lui tait faite, car, en reconnaissant d'Harmental, elle
ne put rprimer un mouvement de surprise. Cependant, comme si elle et
dout encore de l'identit de celui qui lui parlait, elle s'informa si
ce n'tait point lui qui dj, deux mois auparavant, tait venu demander
le capitaine. Le chevalier qui vit dans cet antcdent un moyen
d'aplanir les obstacles, en supposant qu'il en existt, rpondit
affirmativement.

D'Harmental ne s'tait point tromp, car  peine difie sur ce point la
Fillon appela une espce de Marton assez lgante, et lui ordonna de
conduire le chevalier chambre n 72, au cinquime au-dessus de
l'entresol. La pronnelle obit, prit une bougie et monta la premire en
minaudant comme une soubrette de Marivaux. D'Harmental la suivit. Cette
fois aucun chant joyeux ne le guida dans son ascension; tout tait
silencieux dans la maison. Les graves vnements de la journe avaient
sans doute loign de leur rendez-vous quotidien les pratiques de la
digne htesse du capitaine, et comme, de son ct, le chevalier en ce
moment avait sans doute l'esprit tourn aux choses srieuses, il monta
les six tages sans faire la moindre attention aux minauderies de sa
conductrice, qui, arrive au n 72, se retourna et lui demanda avec un
gracieux sourire s'il ne s'tait point tromp et si c'tait bien au
capitaine qu'il avait affaire.

Pour toute rponse le chevalier frappa  la porte.

--Entrez, dit Roquefinette de sa plus belle voix de basse.

Le chevalier glissa un louis dans la main de sa conductrice pour la
remercier de la peine qu'elle avait prise, ouvrit la porte et se trouva
en face du capitaine.

Le mme changement s'tait opr  l'intrieur qu' l'extrieur;
Roquefinette n'tait plus, comme la premire fois, le rival de monsieur
de Bonneval, entour de ses odalisques, en face des dbris d'un festin,
fumant sa longue pipe et comparant philosophiquement les biens de ce
monde  la fume qui s'en chappait. Il tait seul, dans une petite
mansarde sombre, claire par une chandelle qui, tirant  sa fin,
commenait  faire plus de fume que de flamme, et dont les tremblantes
lueurs donnaient quelque chose d'trangement fantastique  l'pre
physionomie du brave capitaine, qui se tenait debout appuy contre la
chemine. Au fond, sur un lit de sangle, en face d'une fentre dont le
rideau flottant au vent du soir accusait les solutions de continuit,
tait pos le feutre indicateur, et tait couche son pe, l'illustre
Colichemarde.

--Ah! ah! dit Roquefinette d'un ton dans lequel perait une lgre
teinte d'ironie; c'est vous, chevalier? Je vous attendais.

--Vous m'attendiez, capitaine? Et qui pouvait vous faire croire  la
probabilit de ma visite?

--Les vnements, chevalier, les vnements.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'on a cru pouvoir faire une guerre ouverte, et que par
consquent on a mis ce pauvre capitaine Roquefinette au rancart, comme
un condottiere, comme un miquelet, qui n'est bon que pour un coup de
main nocturne,  l'angle d'une rue ou au coin d'un bois; on a voulu
refaire sa petite Ligue, recommencer sa petite Fronde, et voil que
l'ami Dubois a tout su, que les pairs sur lesquels on croyait pouvoir
compter nous ont lch d'un cran, et que le parlement a dit Oui, au lieu
de dire Non. Alors, on revient au capitaine. Mon cher capitaine par-ci,
mon bon capitaine par-l! N'est-ce point exactement la chose comme elle
se passe, chevalier? Eh bien! eh bien! eh bien! le voil, le capitaine
que lui veut-on? parlez.

--Effectivement, mon cher capitaine, dit d'Harmental ne sachant trop de
quelle faon il devait prendre le discours de Roquefinette, il y a
quelque chose de vrai dans ce que vous dites l. Seulement vous tes
dans l'erreur lorsque vous croyez que je vous avais oubli. Si notre
plan et russi, vous auriez eu la preuve que j'ai la mmoire plus
longue que les vnements, et je serais venu alors pour vous offrir mon
crdit, comme je viens aujourd'hui rclamer votre assistance.

--Hum! fit le capitaine en secouant la tte, depuis trois jours que
j'habite ce nouvel appartement, j'ai fait bien des rflexions sur la
vanit des choses humaines, et l'envie m'a pris plus d'une fois de me
retirer dfinitivement des affaires, ou, si j'en faisais encore une, de
la faire assez brillante pour m'assurer un petit avenir.

--Eh bien! justement, dit le chevalier, celle que je vous propose est
votre fait. Il s'agit, mon cher capitaine, car aprs ce qui s'est pass
entre nous, nous pouvons parler sans prambule, ce me semble; il
s'agit....

--De quoi? demanda le capitaine, qui, voyant d'Harmental s'arrter et
regarder avec inquitude autour de lui, avait attendu inutilement
pendant deux ou trois secondes la fin de la phrase.

--Pardon, capitaine, mais il m'a sembl....

--Que vous a-t-il sembl, chevalier?

--Entendre des pas... puis une espce de craquement dans la boiserie....

--Ah! ah! dit le capitaine, il y a pas mal de rats dans l'tablissement,
je vous prviens, et pas plus tard que la nuit dernire, ces drles-l
sont venus grignoter mes hardes, comme vous pouvez le voir.

Et le capitaine montra au chevalier le pan de son habit festonn en
dents de loup.

--Oui, ce sera cela, et je me serai tromp, dit d'Harmental.... Il s'agit
donc, mon cher Roquefinette, de profiter de ce que le rgent, en
revenant sans gardes de Chelles, o sa fille est religieuse, traverse le
bois de Vincennes, pour l'enlever en passant, et lui faire prendre
dfinitivement la route d'Espagne.

--Pardon, mais avant d'aller plus loin, chevalier, reprit Roquefinette,
je vous prviens que c'est un nouveau trait  faire; et que tout
nouveau trait implique conditions nouvelles.

--Nous n'aurons point de discussions l-dessus, capitaine. Les
conditions, vous les ferez vous-mme. Seulement, pouvez-vous toujours
disposer de vos hommes? Voil l'important.

--Je le puis.

--Seront-ils prts demain,  deux heures?

--Ils le seront.

--C'est tout ce qu'il faut?

--Pardon, il faut encore quelque chose: il faut encore de l'argent pour
acheter un cheval et des armes.

--Il y a cent louis dans cette bourse, prenez-la.

--C'est bien, on vous rendra bon compte.

--Ainsi, chez moi  deux heures.

--C'est dit.

--Adieu, capitaine.

--Au revoir, chevalier. Donc, il est convenu que vous ne vous tonnerez
pas si je suis un peu exigeant.

--Je vous le permets; vous savez que la dernire fois, je ne me suis
plaint que d'une chose, c'est que vous tiez trop modeste.

--Allons, dit le capitaine, vous tes de bonne composition. Attendez
que je vous claire; il serait fcheux qu'un brave garon comme vous se
rompt le cou.

Et le capitaine prit la chandelle, qui, parvenue au papier qui
l'affermissait dans la bobche, jetait alors, grce  ce nouvel aliment,
une splendide lumire  l'aide de laquelle d'Harmental descendit
l'escalier sans accident. Arriv sur la dernire marche, il renouvela au
capitaine la recommandation d'tre exact, ce que le capitaine promit du
ton le plus affirmatif.

D'Harmental n'avait point oubli que madame la duchesse du Maine
attendait avec anxit le rsultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir;
il ne s'inquita donc point de ce qu'tait devenue la Fillon, qu'il
chercha vainement de l'oeil en sortant, et, gagnant la rue des
Feuillants, il s'achemina vers, les Champs-lyses, qui sans tre tout 
fait dserts, commenaient dj cependant  se dpeupler. Arriv au
rond-point, il aperut une voiture qui stationnait sur le revers de la
route, tandis que deux hommes se promenaient  quelque distance dans la
contre-alle; il s'approcha d'elle; une femme, en l'apercevant, sortit
avec impatience sa tte par la portire. Le chevalier reconnut madame du
Maine; elle avait avec elle Malezieux et Valef. Quant aux deux
promeneurs, qui, en voyant d'Harmental s'avancer vers la voiture,
s'empressrent de leur ct d'accourir, il est inutile de dire que
c'taient Pompadour et Brigaud.

Le chevalier, sans leur nommer Roquefinette, ni sans s'tendre
aucunement sur le caractre de l'illustre capitaine, leur raconta en peu
de mots ce qui c'tait pass. Ce rcit fut accueilli par une exclamation
gnrale de joie. La duchesse donna sa petite main  baiser 
d'Harmental; les hommes serrrent la sienne.

Il fut convenu que le lendemain,  deux heures, la duchesse, Pompadour,
Laval, Valef, Malezieux et Brigaud, se rendraient chez la mre de
d'Avranches, qui demeurait faubourg Saint-Antoine, n 15, et qu'ils y
attendraient le rsultat de l'vnement. Ce rsultat devait leur tre
annonc par d'Avranches lui-mme, qui,  partir de trois heures, se
tiendrait  la barrire du Trne avec deux chevaux, l'un pour lui
l'autre pour le chevalier. Il suivrait de loin d'Harmental, et
reviendrait annoncer ce qui s'tait pass. Cinq autres chevaux sells et
brids seraient tout prts dans les curies de la maison du faubourg
Saint-Antoine, afin que les conjurs pussent fuir sans retard en cas de
non russite du chevalier.

Ces diffrents points arrts, la duchesse fora le chevalier de monter
auprs d'elle. La duchesse voulait le ramener chez lui; mais il lui fit
observer que l'apparition d'une voiture  la porte de madame Denis
produirait dans le quartier une trop grande sensation, et que, dans les
circonstances prsentes, cette sensation, toute flatteuse qu'elle serait
pour lui, pourrait devenir dangereuse pour tous. En consquence la
duchesse jeta d'Harmental place des Victoires, aprs lui avoir exprim
vingt fois toute la reconnaissance qu'elle prouvait pour son
dvouement.

Il tait dix heures du soir. D'Harmental avait  peine vu Bathilde dans
la journe; il voulait la revoir encore. IL tait bien sr de retrouver
la jeune fille  sa fentre mais cela n'tait point suffisant; ce qu'il
avait  lui dire en pareille circonstance tait trop srieux et trop
intime pour le jeter ainsi d'un ct  l'autre d'une rue. Il rvait donc
aux moyens, si avance que ft l'heure, de se prsenter chez Bathilde,
lorsqu'en faisant quelques pas dans la rue, il crut voir une femme sur
le seuil de la porte de l'alle qui conduisait chez elle. Il s'avana et
reconnut Nanette.

Elle tait l par ordre de Bathilde. La pauvre enfant tait dans une
inquitude mortelle. Buvat n'avait point reparu. Toute la soire elle
tait reste  sa fentre pour voir rentrer d'Harmental, et d'Harmental
n'tait point rentr. Par suite de ces ides vagues qui avaient pris
naissance dans son esprit pendant la nuit o le chevalier avait tent
d'enlever le rgent, il lui semblait qu'il avait quelque chose de commun
entre cette disparition trange de Buvat et l'assombrissement qu'elle
avait remarqu la veille sur la figure de d'Harmental. Nanette attendait
donc  la porte et Buvat et le chevalier. Le chevalier tait de retour,
Nanette resta pour attendre Buvat, et d'Harmental monta prs de
Bathilde.

Bathilde avait entendu et reconnu son pas; elle tait donc  la porte
quand le jeune homme y arriva. Au premier coup d'oeil elle reconnut sur
son visage cette expression pensive qu'elle lui avait dj vue pendant
la journe qui avait prcd cette nuit o elle avait tant souffert.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-elle en entranant le jeune homme
dans sa chambre, et en refermant la porte derrire lui. Oh! mon Dieu!

Raoul, vous serait-il arriv quelque chose?

--Bathilde, dit d'Harmental avec un sourire triste mais en enveloppant
la jeune fille d'un regard plein de confiance, Bathilde, vous m'avez
souvent dit qu'il y avait en moi quelque chose d'inconnu et de
mystrieux qui vous effrayait.

--Oh! oui, oui, s'cria Bathilde, et c'est le seul tourment de ma vie,
c'est la seule crainte de mon avenir.

--Et vous avez raison; car, avant de vous connatre, Bathilde, avant de
vous avoir vue, j'ai fait abandon d'une part de ma volont, d'une
portion de mon libre arbitre. Cette portion de moi-mme ne m'appartient
plus; elle subit une loi suprme, elle obit  des vnements imprvus.
C'est un point noir dans un beau ciel. Selon le ct dont le vent
soufflera, il peut disparatre comme une vapeur, il peut grossir comme
un orage. La main qui tient et qui guide la mienne peut me conduire  la
plus haute faveur, peut me mener  la plus profonde disgrce. Bathilde,
dites-moi, tes-vous dispose  partager la bonne comme la mauvaise
fortune, le calme comme la tempte?

--Tout avec vous, Raoul, tout, tout!

--Songez  l'engagement que vous prenez, Bathilde. Peut-tre est-ce une
vie heureuse et brillante que celle qui vous est rserve; peut-tre
est-ce l'exil, peut-tre est-ce la captivit, peut-tre... peut-tre
serez-vous veuve avant d'tre femme.

Bathilde devint si ple et si chancelante, que Raoul crut qu'elle allait
s'vanouir et tomber, et qu'il tendit les bras pour la retenir; mais
Bathilde tait pleine de force et de volont; elle reprit donc sa
puissance sur elle mme, et tendant la main  d'Harmental:

--Raoul, lui dit-elle, ne vous ai-je pas dit que je vous aimais, que je
n'avais jamais aim, que je n'aimerais jamais que vous? Il me semblait
que toutes les promesses que vous demandez de moi taient renfermes
dans ces mots. Vous en voulez de nouvelles, je vous les fais; mais elles
taient inutiles. Votre vie sera ma vie, Raoul; votre mort sera ma mort.
L'une et l'autre sont entre les mains de Dieu. La volont de Dieu soit
faite sur la terre comme au ciel!

--Et moi, Bathilde, dit d'Harmental en conduisant la jeune fille devant
le Christ qui tait au pied de son lit, et moi, je jure en face de ce
Christ, qu' compter de ce moment, vous tes ma femme devant Dieu et
devant les hommes, et que, puisque les vnements qui disposeront
peut-tre de ma vie ne m'ont laiss  vous offrir que mon amour, cet
amour est  vous, profond, inaltrable, ternel. Bathilde, un premier
baiser  ton poux.

Et en face du Christ, les deux jeunes gens tombrent dans les bras l'un
de l'autre, et changrent leur premier baiser dans un dernier serment.

Quand d'Harmental quitta Bathilde, Buvat n'tait pas encore rentr




Chapitre 41


Vers les dix heures du matin, l'abb Brigaud entra chez d'Harmental; il
lui apportait une vingtaine de mille livres, partie en or, partie en
papier sur l'Espagne. La duchesse avait pass la nuit chez la comtesse
de Chavigny, rue du Mail. Rien n'tait chang aux conventions de la
veille, et elle comptait sur le chevalier, qu'elle continuait de
regarder comme son sauveur. Quant au rgent, on s'tait assur que,
selon son habitude, il devait se rendre  Chelles dans la journe.

 dix heures, Brigaud et d'Harmental descendirent; Brigaud, pour
rejoindre Pompadour et Valef, avec lesquels il avait rendez-vous sur le
boulevard du Temple, et d'Harmental pour aller chez Bathilde.

L'inquitude tait  son comble dans le pauvre petit mnage. Buvat tait
toujours absent, et il tait facile de voir aux yeux de Bathilde qu'elle
avait peu dormi et beaucoup pleur. De son ct, au premier regard
qu'elle jeta sur d'Harmental, elle comprit que quelque expdition
pareille  celle qui l'avait tant effraye se prparait. D'Harmental
avait ce mme costume sombre qu'elle ne lui avait vu qu'une seule fois,
le soir, o, en rentrant, il avait jet son manteau sur une chaise, et
tait apparu  ses yeux avec des pistolets  sa ceinture; de plus, ses
longues bottes collantes armes d'perons indiquaient que, dans la
journe, il comptait monter  cheval.

Tous ces indices eussent t insignifiants en temps ordinaire, mais
aprs la scne de la veille, aprs les fianailles nocturnes et
solitaires que nous avons racontes, ils prenaient une grande importance
et acquraient une suprme gravit.

Bathilde essaya d'abord de faire parler le chevalier, mais d'Harmental
lui ayant dit que le secret qu'elle lui demandait n'tait point  lui,
et l'ayant prie de parler d'autre chose, la pauvre enfant n'osa point
insister davantage. Une heure environ aprs l'arrive de d'Harmental,
Nanette ouvrit la porte et parut avec une figure consterne. Elle venait
de la Bibliothque. Buvat n'y avait point reparu, et personne n'avait pu
lui en donner de nouvelles. Bathilde ne put se contenir plus longtemps;
elle se jeta dans les bras de Raoul et fondit en larmes.

Raoul alors lui avoua ses craintes: les papiers que le prtendu prince
de Listhnay avait donns  copier  Buvat taient des papiers d'une
assez grande importance politique. Buvat avait pu tre compromis et
arrt. Mais Buvat n'avait rien  redouter: le rle tout passif qu'il
avait jou dans cette affaire loignait de lui toute crainte de danger.
Comme Bathilde, dans son incertitude, avait rv un malheur plus grand
encore que celui-l, elle s'attacha avidement  cette ide qui lui
laissait du moins quelque esprance.

Puis, la pauvre enfant ne s'avouait pas elle-mme que la plus grande
partie de son inquitude n'tait peut-tre point pour Buvat, et que les
pleurs qu'elle venait de verser n'taient point tous pour l'absent.

Quand d'Harmental tait prs de Bathilde, le temps ne marchait plus, il
volait. Il croyait donc tre mont chez la jeune fille depuis quelques
minutes  peine, lorsqu'une heure et demie sonna. Raoul se rappela qu'
deux heures Roquefinette devait tre chez lui pour arrter les nouvelles
bases de son nouveau trait. Il se leva. Bathilde plit; d'Harmental
comprit tout ce qui se passait en elle, et lui promit de venir aprs le
dpart de la personne qu'il attendait, et pour laquelle il tait forc
de la quitter. Cette promesse tranquillisa quelque peu la pauvre enfant,
qui essaya de sourire en voyant quelle impression profonde sa tristesse
faisait sur Raoul. Au reste, les serments de la veille avaient t
renouvels vingt fois, et vingt fois les jeunes gens s'taient jurs
d'tre l'un  l'autre. Ils se quittaient donc tristes mais confiants en
eux-mmes et srs de leurs coeurs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit,
ils croyaient ne se quitter que pour une heure.

Le chevalier tait depuis quelques instants  peine  sa fentre,
lorsqu'il vit paratre au coin de la rue Montmartre le capitaine
Roquefinette. Il tait mont sur un cheval gris pommel, videmment
choisi par un connaisseur, et propre  la fois  la course et  la
fatigue. Il s'avanait au pas, comme un homme  qui il est galement
indiffrent qu'on le regarde ou qu'on le laisse passer inaperu.
Seulement,  cause sans doute des mouvements du cheval, son chapeau
avait pris une inclinaison moyenne qui n'et rien laiss souponner,
mme  ses plus intimes, sur la situation secrte de ses finances.

Arriv  la porte, Roquefinette descendit en trois temps avec la mme
prcision qu'il et mise  accomplir ce mouvement dans un mange. Il
attacha son cheval au volet de la maison, s'assura que les fontes
taient garnies de leurs pistolets, et disparut dans l'alle; un instant
aprs, d'Harmental l'entendit monter d'un pas gal, puis enfin la porte
s'ouvrit et le capitaine parut.

Comme la veille sa figure tait grave et pensive. Ses yeux fixes et ses
lvres serres indiquaient une rsolution arrte, et d'Harmental
l'accueillit avec un sourire sans que ce sourire eut le pouvoir de rien
veiller de correspondant sur sa physionomie.

--Allons mon trs cher capitaine, dit d'Harmental en rsumant d'un coup
d'oeil rapide ces diffrents signes qui, chez un homme comme
Roquefinette, ne laissaient pas de lui inspirer quelque inquitude, je
vois que vous tes toujours l'exactitude en personne.

--C'est une habitude militaire, chevalier; et cela n'a rien d'tonnant
chez un vieux soldat.

--Aussi n'avais-je point dout de vous; mais vous pouviez ne pas
rencontrer vos hommes.

--Je vous avais dit que je savais o les trouver.

--Et ils sont  leur poste?

--Ils y sont.

--O cela?

--Au march aux chevaux de la porte Saint-Martin.

--Et n'avez-vous pas peur qu'on les remarque?

--Comment voulez-vous qu'au milieu de trois cents paysans qui vendent ou
qui marchandent des chevaux, on reconnaisse douze ou quinze hommes vtus
comme les autres paysans? C'est, comme on dit, une aiguille dans une
botte de foin, et il n'y a que moi qui puisse retrouver l'aiguille.

--Mais, comment ces hommes peuvent-ils vous accompagner, capitaine?

--C'est la chose du monde la plus simple. Chacun d'eux a marchand le
cheval qui lui convient; chacun d'eux en a offert un prix auquel le
vendeur a rpondu par un autre. J'arrive, je donne  chacun vingt-cinq
ou trente louis; chacun paie son cheval, le fait seller, monte dessus,
glisse dans ses fontes les pistolets qu'il a  sa ceinture, tire par un
bout diffrent, et,  cinq heures se trouve au bois de Vincennes,  un
endroit donn. L seulement je lui explique pour quelle cause il est
convoqu; je fais une nouvelle distribution d'argent, je me mets  la
tte de mon escadron, et nous faisons le coup, en supposant que nous
tombions d'accord sur les conditions.

--Eh bien! ces conditions, capitaine, dit d'Harmental, nous allons les
discuter comme deux braves compagnons, et je crois avoir pris d'avance
toutes mes mesures pour que vous soyez content de celles que je puis
vous offrir.

--Voyons-les, dit Roquefinette en s'asseyant devant la table, en y
appuyant ses coudes, en posant son menton sur ses deux poings, et en
regardant d'Harmental qui tait debout devant lui, le dos tourn  la
chemine.

--D'abord, je double la somme que vous avez touche la dernire fois,
dit le chevalier.

--Ah! dit Roquefinette, je ne tiens pas  l'argent.

--Comment! vous ne tenez pas  l'argent, capitaine?

--Non, pas le moins du monde.

--Et  quoi tenez-vous donc, alors?

-- une position.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, chevalier, que tous les jours je me fais plus vieux de
vingt quatre heures, et qu'avec l'ge la philosophie arrive.

--Eh bien! capitaine, dit d'Harmental, commenant  s'inquiter
srieusement de toutes les circonlocutions de Roquefinette, voyons,
parlez; qu'ambitionne votre philosophie?

--Je vous l'ai dit, chevalier, une position convenable un grade qui soit
en harmonie avec mes longs services, pas en France vous comprenez. En
France, j'ai trop d'ennemis,  commencer par monsieur le lieutenant de
police; mais en Espagne, par exemple, tenez; ah! en Espagne, cela
m'irait bien; un beau pays, de belles femmes, des doublons  remuer  la
pelle!

Dcidment, je veux un grade en Espagne.

--La chose est possible, et c'est selon le grade que vous dsirez.

--Dame! vous savez, chevalier, lorsqu'on dsire, autant dsirer quelque
chose qui en vaille la peine.

--Vous m'inquitez, monsieur, dit d'Harmental, car je n'ai pas les
sceaux du roi Philippe V pour signer les brevets en son nom; mais
n'importe, dites toujours.

--Eh bien! dit Roquefinette, je vois tant de blancs-becs  la tte des
rgiments, qu' moi aussi il m'a pass par la tte d'tre colonel.

--Colonel! impossible! s'cria d'Harmental.

--Et pourquoi donc cela? demanda Roquefinette.

--Parce que, si l'on vous fait colonel, vous qui n'avez qu'une position
secondaire dans l'affaire, que voulez-vous que je demande, moi, par
exemple, qui suis  la tte?

--Eh bien! Voil justement la chose; c'est que je voudrais que nous
intervertissions momentanment les positions. Vous vous rappelez ce que
je vous ai dit certain soir dans la rue de Valois?

--Aidez mes souvenirs, capitaine, j'ai le malheur de n'avoir pas de
mmoire.

--Je vous ai dit que, si j'avais une affaire comme celle-l  mon
compte, les choses iraient mieux qu'elles n'avaient t. J'ai ajout que
je vous en reparlerais, et je vous en reparle.

--Que diable me dites-vous donc l, capitaine?

--Mais rien que de bien simple, chevalier. Nous avons fait ensemble et
de compte  demi une premire tentative qui a chou. Alors vous avez
chang de batteries: vous avez cru pouvoir vous passer de moi, et vous
avez chou encore. La premire fois, vous aviez chou nuitamment et
sans bruit; nous avons tir chacun de notre ct, et il n'a plus t
question de rien. La seconde fois, au contraire, vous avez chou en
plein jour et avec un clat qui vous a compromis tous; si bien que, si
vous ne vous tirez pas de l par un coup de Jarnac, vous tes tous
perdus, attendu que l'ami Dubois sait vos noms, et que demain, ce soir
peut-tre, vous serez tous arrts, chevaliers, barons, duc et princes.
Or, il y a au monde un homme, un seul homme, qui peut vous tirer tous
d'embarras, cet homme c'est ce bon capitaine Roquefinette. Et voil que
vous lui offrez la mme place qu'il occupait dans la premire affaire!
Allons donc! Voil que vous marchandez avec lui! Fi, chevalier! Que
diable! Vous comprenez: les prtentions s'accroissent en raison des
services qu'on peut rendre. Or, me voil devenu un personnage fort
important, moi. Traitez-moi en consquence, ou je mets mes mains dans
mes poches et je laisse faire Dubois.

D'Harmental se mordit les lvres jusqu'au sang, mais il comprit qu'il
avait affaire  un vieux condottiere, habitu  vendre ses services le
plus cher possible, et comme ce que le capitaine venait d'exposer du
besoin qu'on avait de lui tait littralement vrai, il comprima son
impatience et fit taire son orgueil.

--Ainsi donc, reprit d'Harmental, vous voulez tre colonel.

--C'est mon ide, reprit Roquefinette.

--Mais supposez que je vous fasse cette promesse, qui peut rpondre que
j'aurai l'influence de la faire ratifier?

--Aussi, chevalier, je compte bien manipuler mes petites affaires moi
mme.

--O cela?

-- Madrid, donc!

--Qui vous dit que je vous y mne?

--Je ne sais pas si vous m'y menez, mais je sais que j'y vais.

--Vous,  Madrid? Et qu'allez-vous y faire?

--Conduire le rgent.

--Vous tes fou!

--Allons, allons, chevalier, pas de gros mots! Vous me demandez mes
conditions, je vous les dis; elles ne vous conviennent pas, bonsoir!
Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela.

Et Roquefinette se leva, prit son chapeau qu'il avait pos sur la
commode, et il fit un pas vers la porte.

--Comment! vous vous en allez? dit d'Harmental.

--Sans doute, je m'en vais.

--Mais vous oubliez, capitaine....

--Ah! c'est juste, rpondit Roquefinette, faisant semblant de se tromper
 l'intention de d'Harmental, c'est juste, vous m'avez donn cent louis,
et je dois vous rendre mes comptes. Il tira la bourse de sa poche. Un
cheval gris pommel, de l'ge de quatre  cinq ans, trente louis, une
paire de pistolets  deux coups, dix louis; une selle, une bride, etc.,
etc., deux louis: total, quarante-deux louis. Il y en a cinquante-huit
dans cette bourse; le cheval, les pistolets, la selle et la bride sont 
vous. Comptez nous sommes quittes.

Et il jeta la bourse sur la table.

--Mais ce n'est pas cela que je vous dis, capitaine.

--Et que dites-vous donc?

--Je dis qu'il est impossible qu'on vous confie,  vous, une mission de
cette importance.

--Ce sera cependant ainsi, ou cela ne sera pas. Je conduirai le rgent 
Madrid, je le conduirai seul, ou le rgent restera au Palais-Royal.

--Et vous vous croyez assez bon gentilhomme, dit d'Harmental, pour
arracher des mains de Philippe d'Orlans l'pe qui a renvers les
murailles de Lrida la Pucelle, et qui a repos prs du sceptre de Louis
XIV sur le coussin de velours  glands d'or!

--Je me suis laiss dire en Italie, rpondit Roquefinette, qu' la
bataille de Pavie, Franois Ier avait rendu la sienne  un boucher.

Et le capitaine fit un nouveau pas vers la porte en enfonant son
chapeau sur sa tte.

--Voyons, capitaine, dit d'Harmental d'un ton plus conciliateur, trve
d'arguties et de citations, partageons le diffrend par la moiti: je
conduirai le rgent en Espagne, et vous viendrez avec moi.

--Oui, n'est-ce pas, pour que le pauvre capitaine se perde dans la
poussire que fera le beau chevalier, pour que le brillant colonel
efface le vieux miquelet?

Impossible, chevalier, impossible! J'aurai la conduite de l'affaire ou
je ne m'en mlerai point.

--Mais c'est une trahison! s'cria d'Harmental.

--Une trahison, chevalier? Et o avez-vous vu, s'il vous plat, que le
capitaine Roquefinette ft un tratre? O sont les conventions faites
que je n'ai pas tenues? o sont les secrets que j'ai divulgus? Moi, un
tratre! mille dieux! chevalier. Pas plus tard qu'avant-hier, on m'a
offert gros comme moi d'or pour tre un tratre, et j'ai refus. Non,
non! Vous tes venu me demander hier de vous seconder une deuxime fois;
je vous ai dit que je ne demandais pas mieux, mais  de nouvelles
conditions. Eh bien! ces conditions, ce sont celles que je viens de vous
dire. C'est  prendre ou  laisser. O voyez-vous une trahison dans tout
cela?

--Et quand je serais assez lche pour les accepter, ces conditions,
monsieur, croyez-vous que la confiance que le chevalier d'Harmental
inspire  Son Altesse Royale la duchesse du Maine se reporterait sur le
capitaine Roquefinette?

--Que diable la duchesse du Maine a-t-elle  voir dans tout ceci? Vous
vous tes charg d'une affaire; il y a des empchements matriels  ce
que vous l'accomplissiez par vous-mme; vous me passez procuration,
voil tout.

--C'est--dire, n'est-ce pas, reprit d'Harmental en secouant la tte,
que vous voulez tre matre de lcher le rgent, si le rgent vous offre
pour le laisser en France le double de ce que je vous donne, moi, pour
le conduire en Espagne?

--Peut-tre, dit Roquefinette d'un ton goguenard.

--Tenez, capitaine, dit d'Harmental en faisant un nouvel effort sur
lui-mme pour conserver son sang-froid, et en essayant de renouer les
ngociations, tenez, je vous donne vingt mille livres comptant.

--Chanson! reprit Roquefinette.

--Je vous emmne avec moi en Espagne.

--Tarare! dit le capitaine.

--Et je m'engage sur l'honneur  vous faire obtenir un rgiment.

Roquefinette se mit  siffloter un petit air.

--Prenez garde, dit d'Harmental; il y a plus de danger pour vous
maintenant, au point o nous en sommes et avec les secrets terribles que
vous connaissez,  refuser qu' accepter!

--Et que m'arrivera-t-il si je refuse? demanda Roquefinette.

--Il arrivera, capitaine, que vous ne sortirez pas de cette chambre!

--Et qui m'en empchera? dit le capitaine.

--Moi! s'cria d'Harmental en s'lanant devant la porte un pistolet de
chaque main.

--Vous? dit Roquefinette en faisant un pas vers le chevalier, en
croisant les bras et en le regardant fixement.

--Un pas encore, capitaine, reprit le chevalier, et je vous donne ma
parole d'honneur que je vous brle la cervelle!

--Vous me brlerez la cervelle, vous? Il faudrait d'abord pour cela que
vous ne tremblassiez pas comme une vieille femme. Savez-vous ce que vous
allez faire? Vous allez me manquer; le bruit du coup attirera les
voisins, ils appelleront la garde, on me demandera pourquoi vous avez
tir sur moi, et il faudra bien que je le dise.

--Oui, vous avez raison, capitaine, s'cria le chevalier, en dsarmant
les pistolets et en les passant  sa ceinture, et je vous tuerai plus
honorablement que vous ne le mritez. Flamberge au vent, monsieur,
flamberge au vent!

Et d'Harmental, appuyant son pied gauche contre la porte tira son pe
et se mit en garde.

C'tait une pe de cour, un mince filet d'acier mont dans une garde
d'or.

Roquefinette se mit  rire.

--Et avec quoi me dfendrai-je? dit-il en regardant autour de lui.
N'avez vous pas ici par hasard les aiguilles  tricoter de votre
matresse, chevalier?

--Dfendez-vous avec l'pe que vous portez au ct monsieur! rpondit
d'Harmental. Si longue qu'elle soit, vous voyez que je me suis pos de
faon  ne pas faire un pas pour m'en loigner.

--Que penses-tu de cela, Colichemarde? dit le capitaine s'adressant d'un
ton goguenard  l'illustre lame qui avait gard le nom que lui avait
donn Ravanne.

--Elle pense que vous tes un lche, capitaine, s'cria d'Harmental,
puisqu'il faut vous couper la figure pour vous faire battre.

Alors, d'un mouvement rapide comme l'clair, d'Harmental sangla le
visage du capitaine avec son carrelet, lui laissant sur la joue une
trace bleutre pareille  la marque d'un coup de fouet.

Roquefinette poussa un cri qu'on et pu prendre pour le rugissement d'un
lion; puis, faisant un bond en arrire il retomba en garde et l'pe 
la main.

Alors commena entre ces deux hommes un duel terrible, acharn,
silencieux car tous deux s'taient vus  l'oeuvre, et chacun savait 
qui il avait affaire. Par une raction facile  comprendre, c'tait
maintenant d'Harmental qui avait retrouv son calme, c'tait
Roquefinette qui avait le sang au visage.  tout moment, il menaait
d'Harmental de sa longue pe; mais le frre carrelet la suivait ainsi
que le fer suit l'aimant, se tortillant en sifflant autour d'elle comme
une vipre. Au bout de cinq minutes le chevalier n'avait pas encore
port une seule botte, mais il les avait pares toutes. Enfin, sur un
dgagement plus rapide encore que les autres, il arriva trop tard  la
parade et sentit la pointe du fer qui lui effleurait la poitrine. En
mme temps une tache rouge s'tale de sa chemise  son jabot de
dentelle. D'Harmental la voit, bondit et s'engage de si prs avec
Roquefinette que les deux gardes se touchent. Le capitaine comprend
aussitt le dsavantage que, dans une position pareille, lui donne sa
langue pe. Un coup sur les armes et il est perdu. Il fait aussitt un
saut en arrire; mais son talon gauche glisse sur le carreau
nouvellement cir, et la main dont il tient son pe se lve malgr lui.
Par un mouvement naturel, d'Harmental en profite, se fend  fond, et
crve la poitrine du capitaine, o le fer de son pe disparat jusqu'
la garde. D'Harmental fait  son tour un saut dans les armes pour viter
la riposte, mais la prcaution est inutile, le capitaine reste un
instant immobile  sa place, ouvre de grands yeux hagards, laisse
chapper son pe, et, appuyant ses deux mains sur sa blessure qui le
brle, il tombe de toute sa hauteur sur le carreau.

--Diable de carrelet! murmura-t-il. Et il expira  l'instant mme: le
mince filet d'acier avait travers le coeur du gant.

Cependant d'Harmental tait rest en garde et les yeux fixs sur le
capitaine, abaissant seulement son pe  mesure que la mort s'emparait
de lui. Enfin, il se trouva en face d'un cadavre, mais ce cadavre avait
les yeux ouverts et continuait de le regarder. Appuy contre la porte,
le chevalier,  ce spectacle, demeure un instant pouvant. Ses cheveux
se hrissent, il sent la sueur qui pointe  son front, il n'ose risquer
un mouvement, il n'ose faire un geste, sa victoire lui semble un rve.
Tout  coup, dans une dernire convulsion, la bouche du moribond se
crispe avec ironie: le partisan est mort en emportant son secret.

Comment reconnatre au milieu des trois cents paysans qui sont au march
aux chevaux les douze ou quinze faux sauniers qui doivent enlever le
rgent?

D'Harmental pousse un cri sourd; il voudrait, au prix de dix ans de son
existence, rendre dix minutes de vie au capitaine. Il prend le cadavre
dans ses bras, le soulve, l'appelle, tressaille en voyant ses mains
rougies, et laisse retomber le cadavre dans une mare de sang qui,
suivant l'inclinaison du plancher, s'coule par une rigole, court en
grossissant vers la porte et commence  glisser sous le seuil.

En, ce moment, le cheval attach au volet s'impatienta et hennit.

D'Harmental fait trois pas vers la porte, mais tout  coup il pense que
Roquefinette a peut-tre sur lui quelque papier, quelque billet qui
pourra le guider. Malgr sa rpugnance pour le cadavre du capitaine, il
s'en rapproche, visite les unes aprs les autres les poches de son habit
et de sa veste; mais les seuls papiers qu'il y trouve sont trois ou
quatre vieilles cartes de restaurateur et une lettre d'amour de la
Normande.

Alors, comme il n'a plus rien  faire dans cette chambre, il va au
secrtaire, bourre ses poches d'or et de lettres de change, tire la
porte aprs lui, descend rapidement l'escalier, saute sur le cheval
impatient, s'lance au galop vers la rue du Gros-Chenet, et disparat en
tournant l'angle le plus rapproch du boulevard.




Chapitre 42


Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde
de madame Denis, Bathilde, inquite de voir la fentre de son voisin si
longtemps ferme, avait ouvert la sienne, et la premire chose qu'elle
avait aperue tait le cheval gris pommel attach au volet. Or, comme
elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que
cette monture tait pour Raoul; et cette vue lui rappela aussitt ses
terreurs passes et prsentes.

Bathilde resta donc  la fentre, regardant de tous cts et cherchant 
lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu
tait acteur dans le drame mystrieux qui se prparait et o elle
devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier rle. Elle
tait donc, le coeur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de 
et de l, lorsque tout  coup ses regards inquiets se fixrent sur un
point. Au mme moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait
de voir dboucher Buvat  l'angle de la rue Montmartre. En effet,
c'tait le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de
temps en temps derrire lui comme s'il craignait d'tre poursuivi,
s'avanait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui
permettaient ses petites jambes.

Pendant qu'il disparat sous l'alle et s'engage dans l'escalier obscur
qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un
regard en arrire et disons les causes de cette absence qui nous en
sommes certain, n'a pas caus moins d'inquitudes  nos lecteurs qu' la
pauvre Bathilde et  la bonne Nanette.

On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture  la
rvlation du complot, avait t forc par Dubois de venir lui faire
chaque jour chez lui une copie des pices que lui remettait le prtendu
prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du rgent avait
successivement appris tous les projets des conjurs, qu'il avait djous
par l'arrestation du marchal de Villeroy et par la convocation du
parlement.

Le lundi matin, Buvat tait arriv comme d'habitude avec de nouvelles
liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'tait
un manifeste rdig par Malezieux et Pompadour, et les lettres des
principaux seigneurs bretons qui adhraient, comme nous l'avons vu,  la
conspiration.

Buvat s'tait mis comme d'habitude  son travail mais vers les quatre
heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et
sa canne de l'autre, Dubois tait venu le prendre et l'avait conduit
dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il
travaillait, et arriv l, il lui avait demand ce qu'il pensait de cet
appartement. Flatt de cette dfrence du premier ministre pour son
jugement, Buvat s'tait ht de rpondre qu'il le trouvait fort
agrable.

--Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre
got, car c'est le vtre.

--Le mien! dit Buvat atterr.

--Eh bien! oui, le vtre, qu'y a-t-il d'tonnant  ce que je dsire
avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que
vous?

--Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi?

--Pendant quelques jours du moins, rpondit Dubois.

--Monseigneur, laissez-moi au moins prvenir Bathilde.

--Voil justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit
prvenue.

--Mais vous me promettez au moins que la premire fois que je
sortirai....

--Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas.

--Mais, s'cria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier?

--Prisonnier d'tat, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais
tranquillisez-vous votre captivit ne sera pas longue, et tant qu'elle
durera, l'on aura pour vous tous les gards qui sont dus au sauveur de
la France; car vous avez sauv la France, mon cher monsieur Buvat; il
n'y a pas  vous en ddire maintenant.

--J'ai sauv la France! s'cria Buvat, et me voil prisonnier, me voil
sous les verrous, me voil sous les barreaux!

--Et o diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat,
dit Dubois en clatant de rire, la porte ferme  un seul loquet et n'a
pas mme de serrure; quant  la fentre, voyez, elle donne sur le jardin
du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la
vue, une vue superbe: vous serez ici comme le rgent lui-mme.

-- ma petite chambre!  ma terrasse! murmura Buvat en se laissant
tomber ananti sur un fauteuil.

Dubois, qui avait autre chose  faire que de consoler Buvat, sortit et
mit une sentinelle  sa porte.

L'explication de cette mesure tait facile  comprendre: Dubois
craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se doutt de
quel ct venait la rvlation, et que Buvat interrog n'avout qu'il
avait tout dit. Or cet aveu et sans doute arrt les conjurs au milieu
de leurs projets, et tout au contraire Dubois, clair dsormais sur
tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour
en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations.

Vers les huit heures du soir, et comme le jour commenait  tomber,
Buvat entendit un grand bruit  sa porte et une espce de froissement
mtallique qui ne laissa point de l'inquiter; il avait entendu raconter
bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'tat assassins
dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut  sa fentre.
La cour et le jardin du Palais-Royal taient pleins de monde, les
galeries commenaient  s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat
tait pleine de mouvement, de gaiet et de lumire. Il poussa un profond
gmissement en songeant qu'il allait peut-tre lui falloir dire adieu 
ce monde si anim et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat
se retourna en frissonnant et aperut deux grands valets de pied en
livre rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit mtallique
qui avait inquit Buvat tait le froissement des plats et des couverts
d'argent.

Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de grces au
Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il
avait cru tre tomb se changeait en une situation en apparence si
supportable; mais presque aussitt l'ide lui vint que les projets
funestes qu'on avait conus contre lui taient toujours les mmes, et
qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'excution, et que
seulement, au lieu d'tre assassin comme Jean sans Peur ou le duc de
Guise, il allait tre empoisonn comme le grand dauphin ou le duc de
Bourgogne. Il jeta un coup d'oeil rapide sur les deux valets de pied, et
crut remarquer quelque chose de sombre qui dnonait les agents d'une
vengeance secrte. Ds lors le parti de Buvat fut pris, et malgr le
fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute
nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif.

Les deux laquais se regardrent en dessous: c'taient deux fins
escogriffes, qui avaient jug Buvat du premier coup d'oeil, et qui, ne
comprenant pas qu'on n'et pas faim en face d'un faisan truff, et pas
soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient pntr les craintes
de leur prisonnier. Ils changrent quelques mots  voix basse, et le
plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la
situation, s'avana vers Buvat, qui recula devant lui jusqu' ce que la
chemine l'empcht d'aller plus loin.

--Monsieur, lui dit-il d'un ton pntr, nous comprenons vos craintes,
mais comme nous sommes d'honntes serviteurs, nous tenons  vous prouver
que nous sommes incapables de prter les mains  l'action dont vous nous
souponnez. En consquence, pendant tout le temps que vous serez ici,
mon camarade et moi, chacun notre tour, goterons de tous les plats qui
vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux
si, par notre dvouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillit.

--Monsieur, rpondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets
eussent t pntrs ainsi, monsieur, vous tes bien honnte, mais, en
vrit Dieu!

Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous dsirons, mon camarade
et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons
l'preuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le
valet en s'asseyant  la place que Buvat aurait d occuper, faites-moi
le plaisir de me servir quelques cuilleres de ce potage, une aile de
cette poularde au riz, et deux doigts de ce romane. L, bien.  votre
sant, monsieur.

--Monsieur, rpondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux tonns
le valet de pied qui dnait si impudemment  sa place, monsieur; c'est
moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le
conserver dans ma mmoire, accol  celui de ce bon gelier qui donna
dans sa prison  Cme l'Ancien une preuve de dvouement pareille  celle
que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur,
continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous mritez de
figurer dans ce livre sous tous les rapports.

--Monsieur, rpondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et
voil mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se dvouer demain,
et qui, le moment venu ne restera pas en arrire. Allons, Comtois, mon
ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas
que pour rassurer monsieur plus compltement, je dois goter tous les
mets et dguster tous les vins: c'est une rude tche, je le sais bien;
mais o serait le mrite d'tre honnte homme si on ne s'imposait pas de
temps en temps de pareils devoirs?  votre sant, monsieur Buvat.

--Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon.

--Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun
doute  monsieur Buvat.

--Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils
seraient compltement dissips.

--Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste
encore; Comtois, mon ami, maintenez le caf chaud, trs chaud. Je veux
le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je prsume que c'est
comme cela que monsieur l'aime.

--Bouillant, monsieur, rpondit Buvat en s'inclinant; je le bois
bouillant, parole d'honneur!

--Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant
batiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce
n'est que comme cela que le caf est bon, froid, c'est une boisson fort
mdiocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je
vous fais mon compliment, et vous servez  ravir. Maintenant, aidez-moi
 enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de dsagrable
comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif.
Monsieur, continua Bourguignon en marchant  reculons vers la porte
qu'il avait ferme avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de
rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur,
si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une 
votre lit et deux  la chemine. Celles de la chemine sont pour nous,
celle du lit pour le valet de chambre.

--Merci, monsieur, dit Buvat; vous tes trop honnte. Je dsire ne
dranger personne.

--Ne vous gnez pas, monsieur, ne vous gnez pas; monseigneur dsire que
vous en usiez comme chez vous.

--Monseigneur est bien honnte.

--Monsieur ne dsire plus rien?

--Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pntr de tant de
dvouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.

--Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, rpondit modestement
Bourguignon en s'inclinant une dernire fois et en fermant la porte.

--Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un oeil attendri, il faut
convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un
laquais; et certes voil un individu exerant cette profession et qui
est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux
proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.

Et en se faisant cette promesse  lui-mme, Buvat se retrouva seul.

Rien n'excite l'apptit comme la vue d'un bon dner dont on ne respire
que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dpassait
en luxe tout ce que le bonhomme avait rv jusqu'alors, et il
commenait, tourment par des tiraillements d'estomac ritrs,  se
reprocher la trop grande dfiance qu'il avait eue  l'endroit de ses
perscuteurs; mais il tait trop tard. Buvat aurait bien pu, il est
vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de
monsieur Comtois, et demander un second service; mais il tait d'un
caractre trop timide pour se livrer  un pareil acte de volont: il en
rsulta qu'ayant cherch parmi la somme de proverbes auxquels il devait
continuer d'ajouter foi celui qui tait le plus consolant, et ayant
trouv entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dne une
analogie qui lui parut des plus directes, il rsolut de s'en tenir 
celui-l, et, ne pouvant dner, d'essayer au moins de dormir.

Mais au moment de se livrer  la rsolution qu'il venait de prendre,
Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas
profiter de son sommeil pour le faire disparatre? La nuit est l'heure
des embches; il avait bien entendu souvent raconter  madame Buvat la
mre des histoires de baldaquins qui en s'abaissant touffaient le
malheureux dormeur, de lits qui s'enfonaient d'eux-mmes par une
trappe, et cela si doucement que le mouvement n'veillait pas mme celui
qui tait couch; enfin de portes secrtes s'ouvrant dans les boiseries
et mme dans les meubles pour donner passage  des assassins. Ce dner
si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-tre t servis
que pour le conduire sans dfiance  un sommeil plus profond. Tout cela
tait possible  la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degr
le sentiment de sa conservation, commena-t-il sa bougie  la main, une
investigation des plus minutieuses. Aprs avoir ouvert toutes les portes
des armoires, tir tous les tiroirs des commodes, sond tous les
panneaux de la boiserie, Buvat en tait au lit, et  quatre pattes sur
le tapis allongeait craintivement la tte sous la couchette, lorsque
tout  coup il crut entendre marcher derrire lui. La position dans
laquelle il tait ne lui permettait gure de songer  sa dfense; il
demeura donc immobile et attendant, le coeur serr et la sueur au front.

--Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui
fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que
monsieur cherche?

Buvat tait dcouvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au
danger, si le danger existait. Il retira donc sa tte de dessous le lit,
prit sa bougie  la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans
une posture humble et dsarmante, il se retourna vers l'individu qui
venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout
vtu de noir et portant plis sur l'avant-bras plusieurs objets que
Buvat crut reconnatre pour des vtements humains.

--Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une prsence d'esprit dont
il se flicita intrieurement l'chappatoire qui lui tait ouverte; oui,
monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-mme. Cette recherche
serait-elle dfendue?

--Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas
sonn? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir t dsign pour lui servir de
valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de
nuit.

Et  ces mots le valet tala sur le lit une robe de chambre  grands
ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet.
Buvat toujours  genoux, le regardait faire avec le plus grand
tonnement.

--Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide 
se dshabiller?

--Non, monsieur, non! s'cria Buvat, dont la pudeur tait des plus
faciles  s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus
agrable qu'il pt faire. Non, j'ai l'habitude de me dshabiller tout
seul. Merci, monsieur, merci.

Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul.

Comme la visite de la chambre tait finie, et que la faim, qui le
gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commena
aussitt en soupirant sa toilette de nuit, plaa, pour ne point rester
sans lumire, une de ses bougies dans l'angle de la chemine, et
s'enfona en poussant un profond gmissement dans le lit le plus doux et
le plus moelleux qu'il et jamais rencontr.

Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put,
par exprience, ajouter  la liste de ses proverbes vridiques. Soit
terreur, soit viduit de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agite, et
ce ne fut que vers le matin qu'il commena  s'endormir; encore son
sommeil fut-il peupl des cauchemars les plus terribles et les plus
insenss. Il venait de rver qu'il avait t empoisonn dans un gigot de
mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda 
quelle heure monsieur voulait djeuner.

Cette demande avait avec le rve que Buvat venait d'accomplir une telle
suite, que Buvat frissonna des pieds  la tte  l'ide d'avaler la
moindre chose, et ne rpondit que par une espce de murmure sourd, qui
parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque,
car il sortit aussitt en disant que monsieur allait tre servi.

Buvat n'avait point l'habitude de djeuner dans son lit, aussi
sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute hte.
Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois
entrrent portant le djeuner, comme ils taient entrs la veille
portant le dner.

Alors eut lieu la seconde rptition de la scne que nous avons dj
raconte,  l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui
mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on
arriva au caf et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille  la
mme heure, vit son breuvage bien aim, aprs avoir pass de la
cafetire d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'oesophage
de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et dclara que son
estomac demandait  tre amus par quelque chose, et qu'en consquence
il dsirait qu'on lui laisst le caf et un petit pain. Cette
dclaration parut contrarier quelque peu le dvouement de monsieur
Comtois, mais force lui fut cependant de se borner  deux cuilleres de
l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, dpos
sur un guridon, tandis que les deux drles emportaient, en riant dans
leur barbe, les restes du djeuner  la fourchette.  peine la porte
fut-elle ferme, que Buvat se prcipita vers le guridon, et, sans mme
se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but
le caf; puis, quelque peu rconfort par cette inglutition, si
insuffisante qu'elle ft, il commena  envisager les choses sous un
point de vue moins dsastreux.

En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il
avait travers sans encombre la soire de la veille, la nuit qui venait
de s'couler, et qu'il entrait dans la matine prsente d'une manire
assez confortable, il commenait  comprendre que si par un motif
politique quelconque on en voulait  sa libert, on tait loin au moins
d'en vouloir  ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont
il n'avait jamais t l'objet; puis Buvat, malgr lui, ressentait cette
bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et
dilate le coeur. Or, il avait jug que le dner de la veille tait
meilleur que son dner habituel, il avait reconnu que le lit tait fort
moelleux, il trouvait que le caf qu'il venait de boire possdait un
arme que le mlange de la chicore tait au sien. Bref, il ne pouvait
se dissimuler que les fauteuils lastiques et les chaises rembourres
sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une
supriorit incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de
canne. La seule chose qui le tourmentt donc rellement tait
l'inquitude que devait prouver Bathilde en ne le voyant pas revenir.
Il eut bien un instant l'ide, n'osant pas renouveler la demande qu'il
avait faite la veille  Dubois, de donner de ses nouvelles  sa pupille,
il avait bien eu un instant l'ide, disons-nous,  l'instar du Masque de
Fer, qui avait jet de la fentre de sa prison un plat d'argent sur le
rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du
Palais-Royal, mais il savait quel rsultat funeste avait eu pour le
malheureux prisonnier la dcouverte de cette infraction aux volonts de
monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une
tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivit, qui,
telle qu'elle tait,  tout prendre, lui paraissait tolrable.

Le rsultat de toutes ces rflexions fut que Buvat passa une matine
beaucoup moins agite que ne l'avaient t sa soire et sa nuit; d'un
autre ct, son estomac endormi par le caf et le petit pain, ne lui
laissait prouver que cette lgre pointe d'apptit qui n'est qu'une
jouissance de plus lorsqu'on est sr de bien dner. Ajoutez  cela la
vue minemment distrayante que le prisonnier avait de sa fentre, et
l'on comprendra qu'une heure de l'aprs midi arriva sans trop de
douleurs ni d'ennui.

 une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dresse,
porte comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais
cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y
assit. Buvat dclara que, parfaitement rassur sur les intentions de son
hte auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du
dvouement dont chacun  son tour lui avait donn la preuve, et les
priait de le servir  son tour. Les deux valets firent la grimace, mais
ils obirent.

On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait
Buvat devait se batifier encore, grce  l'excellent dner qui lui
tait servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins;
enfin Buvat, aprs avoir sirot son caf, luxe qu'il ne se permettait
ordinairement que le dimanche, Buvat, aprs avoir aval par-dessus le
nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il
faut le dire, tait dans un tat voisin de l'extase.

Le soir, le souper eut le mme succs; mais comme Buvat s'tait un peu
plus livr qu'au dner  la dgustation du chambertin et du sillery,
Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un tat de
bien-tre impossible  dcrire. Il en rsulta que, lorsque le valet de
chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la
veille,  quatre pattes et la tte sous le lit, il le trouva assis dans
un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la tte renverse contre le
dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une
inflexion de voix d'une tendresse infinie:

          _Laissez-moi aller,_
          _Laissez-moi aller_
          _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._

Ce qui, comme on le voit, tait une grande amlioration sur l'tat dans
lequel le digne crivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il
y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de
l'aider  se dshabiller, Buvat, qui prouvait une certaine difficult 
exprimer ses penses, se contenta de lui sourire en signe d'approbation,
puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tirt son habit, puis les
jambes pour qu'il lui enlevt ses souliers; mais malgr l'tat de
jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est
cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un
plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva
parfaitement seul qu'il dpouilla le reste le ses vtements.

Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'tendit
voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes aprs s'tre
couch, rva qu'il tait le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi
Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines.

Htons-nous de dire que ce fut le seul rve un peu grillard que le
pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie.

Buvat se rveilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule
proccupation au monde, celle de l'inquitude o devait tre Bathilde,
mais du reste parfaitement heureux.

Le djeuner, comme on le pense bien, ne lui ta rien de sa bonne humeur;
tout au contraire, s'tant inform s'il pouvait crire  monseigneur
l'archevque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait,
il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche
son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand
soin, et commena de sa plus belle criture une requte parfaitement
touchante  l'effet d'obtenir de lui, si sa captivit devait se
prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la
prvenir qu' part sa libert il ne lui manquait absolument rien, grce
aux bonts qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.

Cette requte,  l'excution calligraphique de laquelle Buvat attacha un
grand soin, et dont toutes les majuscules reprsentaient des figures
diffrentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne crivain
depuis le djeuner jusqu'au dner. En s'asseyant  table, il la remit 
Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter  monseigneur le
premier ministre, dclarant que Comtois lui suffirait momentanment pour
son service. Un quart d'heure aprs, Bourguignon revint et annona 
Buvat que monseigneur tait sorti, mais, qu'en son absence, la ptition
avait t remise  la personne qui partageait le soin des affaires
publiques avec lui, et que cette personne avait donn l'ordre de lui
amener Buvat aussitt qu'il aurait dn, lequel Buvat, cependant, tait
invit  n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus
vite, attendu que celui qui le faisait demander tait lui-mme  table
en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, corna
les meilleurs plats, dgusta les meilleurs vins, lampa son caf, savoura
son verre de liqueur, et, cette dernire opration termine, dclara
d'un ton fort rsolu qu'il tait prt  paratre devant le substitut du
premier ministre.

L'ordre avait t donn  la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi
Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il firement devant elle.
Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un
escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annona
monsieur Buvat.

Buvat se trouva alors dans une espce de laboratoire situ au
rez-de-chausse, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui
ne lui tait pas tout  fait inconnu, et qui, dans le costume le plus
simple, s'occupait  suivre, sur un fourneau ardemment allum, une
opration chimique  laquelle il paraissait attacher une grande
importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tte, et l'ayant
regard avec curiosit:

--Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.

--Pour vous servir, monsieur, rpondit Buvat en s'inclinant.

--La requte que vous venez d'adresser  l'abb est de votre main?

--De ma propre main, monsieur.

--Vous avez une fort belle criture, monsieur.

Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.

--L'abb, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous
vous devions.

--Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine.


--Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur
Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que
si vous avez quelque chose  demander au rgent, je me charge de lui
transmettre votre demande.

--Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bont de vous offrir pour
tre l'interprte de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la
bont de lui dire que quand elle sera moins gne, je la prie, si cela
ne la prive pas trop, de me faire payer mon arrir.

--Comment, votre arrir, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'tre employ  la
Bibliothque royale, mais que voil bientt six ans que l'on nous dit 
chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse.

--Et  combien se monte votre arrir?

--Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le
chiffre exact.

--Voyons,  peu prs. Calculez de mmoire.

--Mais  cinq mille trois cents et quelques livres,  part les fractions
de sous et de deniers.

--Et vous dsireriez d'tre pay, monsieur Buvat?

--Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir.

--Et voil tout ce que vous demandez?

--Absolument tout.

--Mais enfin pour le service que vous venez de rendre  la France, ne
rclamez-vous rien?

--Si fait, monsieur, je rclame la permission de faire dire  ma pupille
Bathilde, qui doit tre fort inquite de mon absence qu'elle se
tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais
mme, si ce n'tait pas abuser de votre bont, monsieur, qu'elle et la
permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde
demande tait trop indiscrte, je me bornerais  la premire.

--Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles
nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre
libert, et vous pourrez aller vous-mme donner de vos nouvelles  votre
pupille.

--Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier?

--Vous pouvez partir quand vous voudrez.

--Monsieur, je suis votre trs humble, et j'ai bien l'honneur de vous
prsenter mes hommages.

--Pardon, monsieur Buvat, encore un mot.

--Deux, monsieur.

--Je vous rpte que la France a envers vous des obligations qu'il faut
qu'elle acquitte. crivez donc au rgent, faites-lui le relev de ce qui
vous est d; exposez-lui votre situation, et si vous dsirez
particulirement quelque chose, exposez hardiment votre dsir. Je suis
garant qu'il sera fait droit  votre requte.

--Monsieur, vous tes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc
alors esprer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de
l'tat....

--Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole.

--Monsieur, aujourd'hui mme ma ptition sera adresse au rgent.

--Et demain vous serez pay.

--Ah! monsieur, que de bonts!

--Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend.

--Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour
m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. 
l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscrtion,
comment vous appelez-vous, s'il vous plat?

--Monsieur Philippe.

-- l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe.

--Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je
donne des ordres pour que vous puissiez sortir.

 ces mots il sonna, un huissier parut.

--Faites venir Ravanne.

L'huissier sortit. Deux secondes aprs un jeune officier des gardes
entra.

--Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu' la
porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller o il voudra.

--Oui, monseigneur, dit le jeune officier.

Un blouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche
pour demander quel tait celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais
Ravanne ne lui en laissa pas le temps.

--Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends.

Buvat regarda d'un air hbt monsieur Philippe et le page, mais comme
celui-ci ne comprenait rien  son hsitation, il lui renouvela une
seconde fois l'invitation de le suivre. Il obit en tirant son mouchoir
de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait  grosses gouttes du
front.

 la porte la sentinelle voulut arrter Buvat.

--Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le rgent, monsieur est
libre, dit Ravanne.

Le soldat prsenta les armes et laissa passer.

Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui
lui manquaient, et s'appuya contre la muraille.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide.

--Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la
personne  laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait....

--Monseigneur le rgent en personne, reprit Ravanne.

--Pas possible! s'cria Buvat.

--Trs possible! au contraire, rpondit le jeune homme, et la preuve,
c'est que cela est ainsi.

--Comment, c'est monsieur le rgent lui-mme qui m'a promis que je
serais pay de mon arrir! s'cria Buvat.

--Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne
qui m'a donn l'ordre de vous reconduire tait monsieur le rgent,
rpondit Ravanne.

--Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe.

--Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orlans.

--C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique,
c'est connu, cela. Mais c'est un trs brave homme que le rgent, et
quand je pense qu'il y avait d'infmes gueux qui conspiraient contre
lui, contre un homme qui m'a donn sa parole de me faire payer mon
arrir; mais ils mritent d'tre pendus, ces gens-l, monsieur, d'tre
rous, cartels, brls vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur?

--Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires
de cette importance. Nous sommes  la porte de la rue, je voudrais avoir
l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part
dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques
ordres  me donner avant son dpart, je me vois,  mon grand regret,
forc de vous quitter.

--Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en
rpondant par une profonde inclination au lger salut du jeune homme
qui, lorsque Buvat releva la tte, avait dj disparu.

Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il
en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place
des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste
au moment o d'Harmental passait son pe au travers du corps de
Roquefinette. C'tait en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui
tait loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait
aperu son tuteur et s'tait prcipite  sa rencontre dans l'escalier,
o Buvat et elle s'taient joints entre le second et le troisime tage.

--Oh! petit pre; cher petit pre! s'cria Bathilde tout en montant
l'escalier au bras de Buvat et en l'arrtant pour l'embrasser  chaque
marche. D'o venez-vous donc? que vous est-il arriv, et comment se
fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle
inquitude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut
qu'il soit arriv des vnements incroyables!

--Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat.

--Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit pre. D'o venez-vous d'abord?

--Du Palais-Royal.

--Comment, du Palais-Royal? Et chez qui tiez-vous, au Palais-Royal?

--Chez le rgent.

--Vous, chez le rgent! Et que faisiez-vous chez le rgent?

--J'tais prisonnier.

--Prisonnier! vous?

--Prisonnier d'tat.

--Et pourquoi? Vous, prisonnier!

--Parce que j'ai sauv la France.

-- mon Dieu! mon Dieu! petit pre, est-ce que vous seriez devenu fou?
s'cria Bathilde pouvante.

--Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la
tte solide.

--Mais, je vous en prie, expliquez-vous!

--Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le rgent.

-- mon Dieu!

--Et que j'en tais.

--Vous!

--Oui, moi; sans en tre, c'est--dire. Tu sais bien ce prince de
Listhnay?

--Aprs?

--Un faux prince, mon enfant, un faux prince!

--Mais ces copies que vous faisiez pour lui?...

--Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une rvolte
gnrale, la Bretagne... la Normandie... les tats gnraux... le roi
d'Espagne.... Et c'est moi qui ai dcouvert tout cela.

--Vous! s'cria Bathilde pouvante.

--Oui, moi, que monseigneur le rgent vient d'appeler le sauveur de la
France; moi  qui il va payer mes arrirs!

--Mon pre, mon pre, dit Bathilde, vous avez parl de conspirateurs;
savez-vous les noms de ces conspirateurs?

--D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce misrable btard
qui conspire contre un homme comme monseigneur le rgent! Puis un comte
de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de
Cellamare, l'abb Brigaud, ce malheureux abb Brigaud. Imagine-toi que
j'ai copi la liste....

--Mon pre, dit Bathilde haletant de crainte, mon pre, parmi tous ces
noms-l, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul
d'Harmental?...

--Ah! je crois bien, s'cria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental!
c'est le chef de la conjuration; mais le rgent les connat tous. Ce
soir ils seront tous arrts, et demain pendus, cartels, rous vifs.

--Oh! malheureux! malheureux que vous tes! s'cria Bathilde en se
tordant les bras, vous avez tu l'homme que j'aime. Mais je vous le jure
par ma mre, monsieur, s'il meurt, je mourrai.

Et songeant qu'elle aurait peut-tre encore le temps de prvenir Raoul
du danger qui le menaait, Bathilde, laissant Buvat atterr s'lana
vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle et eu
des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans
toucher les marches, et, haletante, puise, mourante, vint heurter la
porte de d'Harmental, qui, mal ferme par le chevalier, cda au premier
effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du
capitaine, tendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang.

Cette vue tait si loin d'tre celle  laquelle s'attendait Bathilde,
que, sans songer qu'elle allait peut-tre achever de compromettre son
amant, elle se prcipita vers la porte en appelant du secours; mais en
arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que
son pied et gliss dans le sang, elle tomba  la renverse en poussant
un cri terrible.

 ce cri les voisins accoururent et trouvrent Bathilde vanouie; sa
tte avait port sur l'angle de la porte, et elle s'y tait fait une
grave blessure.

On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir
l'hospitalit.

Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait dchir l'adresse de la
lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne
possdait sur lui aucun autre papier qui indiqut son nom ou son
domicile, on transporta son corps  la Morgue, o trois jours aprs il
fut reconnu par la Normande.




Chapitre 43


Cependant d'Harmental, comme nous l'avons vu, tait parti au galop,
sentant bien qu'il n'y avait pas un instant  perdre pour faire face aux
changements qu'allait amener, dans l'entreprise hasardeuse dont il
s'tait charg, la mort du capitaine Roquefinette. En consquence, et
dans l'espoir de reconnatre,  un signe quelconque, les individus qui
devaient jouer le rle de comparses dans ce grand drame, il avait suivi
les boulevards jusqu' la porte Saint-Martin, et arriv l, tournant 
gauche, il s'tait trouv en un instant au milieu du march aux chevaux.
C'tait l, on se le rappelle, que les douze ou quinze faux sauniers
enrls par Roquefinette attendaient les ordres de leur capitaine.

Mais, comme l'avait dit le pauvre dfunt, aucun signe particulier ne
pouvait dsigner  l'oeil tranger ces hommes mystrieux, vtus qu'ils
taient comme les autres et se connaissant entre eux  peine.
D'Harmental chercha donc vainement: tous les visages lui taient
inconnus; vendeurs et acheteurs lui paraissaient si parfaitement
indiffrents  toute autre ide qu' celle des marchs qu'ils taient en
train de conclure, que deux ou trois fois, aprs s'tre rapproch de
personnages qu'il avait cru reconnatre pour de faux paysans, il
s'loigna sans mme leur adresser la parole, tant la probabilit tait
grande que sur cinq ou six cents individus qui se trouvaient l, le
chevalier commettrait quelque erreur, qui non seulement pourrait tre
inutile, mais qui encore pouvait devenir dangereuse. La situation tait
dsolante: d'Harmental incontestablement avait l sous la main tous les
moyens d'excution ncessaires  l'heureux accomplissement du complot,
mais il avait, en tuant le capitaine, bris lui-mme le fil conducteur,
et, l'anneau intermdiaire rompu, toute la chane tait brise.
D'Harmental se mordait les lvres jusqu'au sang, se dchirait la
poitrine, allait et venait d'un bout  l'autre du march, esprant
toujours que quelque circonstance imprvue le tirerait d'embarras; mais
le temps s'coulait, le march conservait sa mme physionomie, personne
n'tait venu lui parler, et les deux paysans auxquels il avait en
dsespoir de cause adress quelques questions ambigus, avaient,  ces
questions, ouvert des yeux et une bouche si navement tonns, que
d'Harmental avait interrompu  l'instant mme la conversation commence,
convaincu qu'il tait d'avoir touch  faux.

Sur ces entrefaites, cinq heures sonnrent.

C'tait vers les huit ou neuf heures du soir que le rgent devait
revenir de Chelles. Il n'y avait donc pas de temps  perdre, d'autant
plus que cette embuscade tait le va-tout des conjurs, qui
s'attendaient bien  tre arrts d'un moment  l'autre, et qui jouaient
la seule chance qui leur restait sur leur dernier coup de d.
D'Harmental ne se dissimulait aucune des difficults de la situation, il
avait rclam pour lui l'honneur de l'entreprise, c'tait donc sur lui
que pesait toute la responsabilit, et cette responsabilit tait
terrible. D'un autre ct, il se trouvait pris dans une de ces
situations o le courage ne peut rien, o la volont humaine se brise
devant une impossibilit, et o la seule chance qui reste est d'avouer
son impuissance et de solliciter le secours de ceux qui en attendaient
de vous.

D'Harmental tait homme de rsolution, son parti fut bientt pris; il
fit dans le march, qu'il parcourait en tout sens depuis une heure et
demie, un dernier tour afin de voir enfin si quelque conjur ne se
trahirait pas comme lui par son impatience; mais voyant que tous les
visages restaient dans leur impassible nullit, il mit son cheval au
galop, longea les boulevards, gagna le faubourg Saint-Antoine, descendit
 la maison n 15, enfila l'escalier, grimpa au cinquime tage, ouvrit
la porte d'une petite chambre et se trouva en face de madame du Maine,
du comte de Laval, de Pompadour et de Valef, de Malezieux et de Brigaud.

Tous jetrent un cri de surprise en l'apercevant.

D'Harmental raconta tout: les prtentions de Roquefinette, la discussion
qui s'en tait suivie, et le duel qui l'avait termine. Il ouvrit son
habit, montra sa chemise pleine de sang; puis il passa  l'esprance
qu'il avait eue de reconnatre les faux sauniers et de se mettre  leur
tte  la place du capitaine; il dit ses esprances dues, ses
investigations inutiles au milieu du march aux chevaux, et finit par
faire un appel  Laval,  Pompadour et  Valef, qui y rpondirent
aussitt en disant qu'ils taient prts  suivre le chevalier au bout du
monde, et  lui obir en tout ce qu'il ordonnerait.

Rien n'tait donc perdu encore: quatre hommes rsolus et agissant pour
leur compte pouvaient parfaitement remplacer douze ou quinze vagabonds
soudoys, qui n'taient mus par aucun autre intrt que celui de gagner
une vingtaine de louis par tte. Les chevaux taient prts dans
l'curie, chacun tait venu arm; d'Avranches n'tait point encore
parti, ce qui renforait la petite troupe d'un homme dvou. On envoya
chercher des masques de velours noir, pour cacher le plus longtemps
possible au rgent la figure de ses ravisseurs; on laissa prs de madame
du Maine Malezieux qui, par son ge, et Brigaud qui, par sa profession,
devaient naturellement tre mis en dehors d'une pareille expdition; on
se donna rendez-vous  Saint-Mand, et l'on partit chacun isolment,
afin de ne point donner de soupons. Une heure aprs, les cinq conjurs
taient runis et s'embusquaient sur la route de Chelles, entre
Vincennes et Nogent-sur-Marne. Six heures et demie sonnaient  l'horloge
du chteau.

D'Avranches s'tait inform. Le rgent tait pass vers les trois heures
et demie; il n'avait ni suite ni gardes; il tait dans une voiture 
quatre chevaux, mens par deux jockeys  la Daumont, et prcd par un
seul coureur. Il n'y avait donc aucune rsistance  craindre; on
arrtait le prince: on le dirigeait sur Charenton, dont le matre de
poste, comme nous l'avons dit, tait  la dvotion de madame du Maine;
on le faisait entrer dans la cour, dont la porte se refermait sur lui;
on le forait  monter dans une voiture de voyage, qui attendait tout
attele et postillon en selle. D'Harmental et Valef se plaaient prs de
lui; on repartait au galop; on traversait la Marne  Alfort, la Seine 
Villeneuve-Saint-Georges; on gagnait Grand-Vaux, et  Montlhry on se
trouvait sur la route d'Espagne. Si  l'un ou  l'autre des relais le
rgent voulait appeler, d'Harmental et Valef le menaaient et s'il
appelait malgr les menaces, le fameux passeport tait l pour prouver
que celui qui rclamait assistance n'tait pas le prince, mais un fou
qui se croyait le rgent, et que l'on reconduisait  sa famille, qui
habitait Saragosse. Bref, tout cela tait un peu hasardeux, il est vrai;
mais, comme on le sait, ce sont ces sortes d'entreprises qui,
d'ordinaire, russissent d'autant mieux que ceux contre lesquels elles
sont diriges n'ont garde de les prvoir.

Sept heures et huit heures sonnrent successivement. D'Harmental et ses
compagnons voyaient avec plaisir la nuit s'approcher et devenir de plus
en plus paisse. Deux ou trois voitures, soit en poste, soit atteles de
chevaux de matres, avaient dj donn quelques fausses alertes, mais
elles avaient eu en mme temps pour rsultat de les aguerrir  l'attaque
vritable.  huit heures et demie la nuit tait tout  fait obscure, et
l'espce de crainte bien naturelle que les conjurs avaient d'abord
ressentie commenait  se changer en impatience.

 neuf heures, on crut entendre quelque bruit. D'Avranches se coucha 
plat ventre et distingua plus clairement le roulement d'une voiture. Au
mme moment,  un millier de pas de distance  peu prs  l'angle de la
route, on vit poindre une lueur pareille  une toile: les conjurs
tressaillirent. C'tait videmment le coureur et sa torche. Bientt il
n'y eut plus de doute; on aperut la voiture et ses deux lanternes.
D'Harmental, Pompadour, Valef et Laval changrent une dernire poigne
de main, se couvrirent le visage de leur masque, et chacun prit le poste
qui lui tait assign.

Cependant la voiture s'avanait rapidement: c'tait bien celle du duc
d'Orlans.  la lueur de la torche qu'il portait, on voyait l'habit
rouge du coureur, devanant les chevaux de vingt-cinq pas  peu prs. La
route tait silencieuse et dserte; du reste, tout semblait d'accord
avec les conjurs. D'Harmental jeta un dernier coup d'oeil  ses
compagnons; il vit d'Avranches au milieu de la route contrefaisant
l'homme ivre; Laval et Pompadour de chaque ct du pav, et en face de
lui Valef qui regardait si ses pistolets jouaient bien dans leurs
fontes. Quant au coureur, aux deux jockeys et au prince, il tait
vident qu'ils taient tous dans la scurit la plus parfaite, et qu'ils
venaient se livrer d'eux-mmes  ceux qui les attendaient.

La voiture avanait toujours: dj le coureur avait dpass d'Harmental
et Valef. Tout  coup il alla se heurter contre d'Avranches, qui, se
redressant, sauta  la bride de son cheval, lui arracha la torche des
mains et l'teignit.  cette vue, les jockeys voulurent faire tourner la
voiture, mais il tait trop tard: Pompadour et Laval s'taient lancs
et les tenaient en respect le pistolet  la main, tandis que d'Harmental
et Valef se prsentaient  chaque portire, teignaient les lanternes,
et signifiaient au prince qu'on n'en voulait point  sa vie s'il ne
faisait aucune rsistance, mais que si, au contraire, il se dfendait,
ou appelait, on tait dcid  recourir aux dernires extrmits.

Contre l'attente de d'Harmental et de Valef, qui connaissaient le
courage du rgent, le prince se contenta de dire:--C'est bien,
messieurs, ne me faites pas de mal, j'irai partout o vous voudrez.

D'Harmental et Valef jetrent alors les yeux sur la grande route: ils
virent Pompadour et d'Avranches qui emmenaient dans l'paisseur du bois
le coureur, les deux jockeys, ainsi que le cheval du coureur et les deux
chevaux de la voiture, qu'ils avaient dtels. Le chevalier sauta
aussitt  bas de son cheval, enfourcha celui que montait le premier
postillon; Laval et Valef se placrent  chaque portire; la voiture
repartit au galop, se jeta dans la premire route qu'elle trouva  sa
gauche, enfila une contre-alle, et commena de rouler sans bruit et
sans lumire dans la direction de Charenton. Toutes les mesures avaient
t si bien prises, que l'enlvement n'avait pas t plus de cinq
minutes  s'accomplir, qu'aucune rsistance n'avait t faite, que pas
un cri n'avait t pouss. Dcidment cette fois la fortune tait pour
les conjurs.

Mais, arriv au bout de l'alle, d'Harmental trouva un premier obstacle:
la barrire, soit hasard, soit prmditation, tait ferme: force fut
donc de rebrousser chemin pour en prendre un autre. Le chevalier fit
tourner les chevaux, revint sur ses pas, prit une alle latrale, et la
course, un instant ralentie, recommena avec une nouvelle vlocit.

La nouvelle alle que suivait le chevalier conduisait  un carrefour,
une des routes de ce carrefour conduisait droit  Charenton. Il n'y
avait donc pas de temps  perdre, puisqu'en tout cas, il fallait
absolument traverser ce carrefour. Un instant il crut voir dans l'ombre
s'agiter des hommes devant lui, mais cette espce de vision disparut
comme un brouillard, et la voiture continua son chemin sans empchement.
En approchant du carrefour, d'Harmental crut entendre le hennissement
d'un cheval et une espce de froissement de fer comme feraient des
sabres que l'on tirerait du fourreau; mais, soit qu'il crt que c'tait
le passage du vent dans les feuilles, soit qu'il penst que c'tait
quelque autre bruit auquel il ne devait point s'arrter, il continua son
chemin avec la mme vitesse, le mme silence, et au milieu de la mme
obscurit.

Mais en arrivant au carrefour, d'Harmental vit une chose trange:
c'tait une espce de muraille fermant les routes qui venaient y
aboutir: il tait vident qu'il se passait l quelque chose de nouveau.
D'Harmental arrta aussitt la voiture et voulut reprendre le chemin
d'o il venait; mais une muraille pareille s'tait referme derrire
lui; au mme instant, il entendit la voix de Valef et de Laval qui
criaient: --Nous sommes cerns, sauve qui peut! Et tous deux, quittant
aussitt la portire et faisant sauter le foss  leurs chevaux, se
lancrent dans la fort et disparurent au milieu de la futaie. Mais il
tait impossible  d'Harmental, qui montait un cheval attel, de suivre
ses deux compagnons. Ne pouvant donc viter cette muraille vivante qu'il
commenait  reconnatre pour tre un cordon de mousquetaires gris, le
chevalier essaya de la renverser, enfona les perons dans le ventre de
son cheval, et s'avana tte baisse et un pistolet de chaque main, vers
la route la plus proche de lui, sans s'inquiter si c'tait celle qu'il
devait suivre; mais  peine avait-il fait dix pas, qu'une balle de
mousqueton cassa la tte  son porteur, qui s'abattit, le renversant du
coup et lui engageant la jambe sous lui.

Aussitt huit ou dix cavaliers mettant pied  terre s'lancrent sur
d'Harmental, qui tira un de ses pistolets au hasard, approchant l'autre
de sa tte pour se faire sauter la cervelle; mais il n'en eut pas le
temps: deux mousquetaires lui saisirent le bras, quatre autres le
tirrent de dessous le cheval. On fit descendre de la voiture le
prtendu prince qui n'tait qu'un valet dguis, on y fit entrer
d'Harmental, deux officiers se placrent prs de lui, on attela un autre
cheval  la place de celui qui avait t tu: la voiture se remit en
mouvement, reprit une nouvelle direction, escorte par un escadron de
mousquetaires. Un quart d'heure aprs elle roulait sur un pont-levis,
une lourde porte grinait sur ses gonds, et d'Harmental passait sous un
guichet sombre et vot, de l'autre ct duquel l'attendait un officier
en uniforme de colonel.

C'tait monsieur de Launay, gouverneur de la Bastille.

Maintenant si nos lecteurs dsirent savoir comment le complot avait t
djou, qu'ils se rappellent la conversation de Dubois et de la Fillon.
La commre du premier ministre, on s'en souvient, souponnait le
capitaine Roquefinette d'tre ml  quelque trame illicite, elle tait
venue le dnoncer,  la condition qu'il aurait la vie sauve. Quelques
jours aprs elle avait vu d'Harmental entrer chez elle, l'avait reconnu
pour le jeune seigneur qui avait dj eu une confrence avec le
capitaine, tait monte derrire lui, et, d'une chambre voisine, 
l'aide d'un trou pratiqu dans la boiserie, elle avait tout entendu.

Or, ce qu'elle avait entendu, c'tait le projet d'enlever le rgent 
son retour de Chelles. Dubois avait t prvenu le soir mme, et afin de
prendre les coupables sur le fait, il avait fait endosser un habit du
rgent  monsieur Bourguignon, et avait envelopp le bois de Vincennes
d'un cordon de mousquetaires gris, de chevau-lgers et de dragons. On
vient de voir quel avait t le rsultat de sa ruse. Le chef du complot
avait t pris en flagrant dlit, et comme le premier ministre savait le
nom de tous les autres conjurs, il tait probable qu'il leur restait
peu de chance d'chapper au vaste filet dans lequel  cette heure il les
tenait tous envelopps.




Chapitre 44


Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couche dans la
chambre de mademoiselle milie; Mirza tait tendue sur le pied de son
lit, les deux soeurs taient de chaque ct de son chevet, et Buvat,
cras de douleur, se tenait assis dans un coin, la tte incline sur sa
poitrine et ses mains poses sur ses genoux.

D'abord toutes ses penses furent confuses, et son premier sentiment fut
celui de la douleur physique; elle porta la main  sa tte, la blessure
tait derrire la tempe. Un mdecin qu'on avait appel avait pos le
premier appareil, en prvenant qu'on et  le rappeler si la fivre se
dclarait.

tonne de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd
et si douloureux, couche dans une maison trangre, la jeune fille
arrta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se
trouvaient l, mais Athnas et milie dtournrent les yeux, Buvat
poussa un gmissement sourd, Mirza seule allongea sa petite tte pour
solliciter une caresse. Malheureusement pour la cline petite bte, les
souvenirs commenaient  revenir  Bathilde, le voile qui avait pass
entre sa mmoire et les vnements s'claircissait peu  peu, bientt
elle commena de rattacher les uns aux autres les fils briss qui
pouvaient l'aider  suivre de nouveau la route du pass: elle se rappela
le retour de Buvat, ce qu'il lui avait racont de la conspiration, le
danger qui tait rsult pour d'Harmental de la rvlation qu'il avait
faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait conu d'arriver 
temps pour le sauver, de la rapidit avec laquelle elle avait travers
la rue et mont l'escalier; enfin, son entre dans la chambre de Raoul
lui revint en mmoire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si
elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine:

--Et lui, s'cria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu?

Nul ne rpondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient l ne
savait que rpondre: seulement Buvat, suffoqu par les larmes, se leva
et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de
douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle
arrta Buvat. Puis, tendant ses deux bras vers lui:

--Petit pre, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde?

--Moi, ne plus t'aimer, mon enfant chri! s'cria Buvat en tombant 
genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde  travers les
couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plutt toi qui
ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un
misrable. J'aurais d deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout
risquer, tout souffrir, plutt que de.... Mais tu ne m'avais rien dit, tu
n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les
meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh!
malheureux, malheureux que je suis! s'cria Buvat en sanglotant, comment
me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment
vivrai-je?

--Petit pre! s'cria Bathilde, petit pre, tchez seulement de savoir
ce qu'il est devenu, je vous en supplie.

--Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu
me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et... si elles sont
mauvaises... n'est-ce pas que tu me dtesteras davantage encore, et ce
sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point?

--Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat
et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance
luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains
de Dieu; c'est lui qui dcidera si je dois vivre ou mourir.

Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir,
il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne
l'embrasserait pas; et  demi consol, il prit sa canne et son chapeau,
s'informa  madame Denis du costume du chevalier, et se mit en qute de
la route qu'il avait prise.

Ce n'tait pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi naf
que l'tait Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une
voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui tait rest une
demi-heure  peu prs attach au contrevent, et qu'il avait tourn par
la rue du Gros-Chenet. Un picier de sa connaissance, qui demeurait au
coin de la rue des Jeneurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand
galop d'un cheval pareil  celui que l'on dsignait, un cavalier dont le
signalement se rapportait  merveille avec celui donn par Buvat; enfin,
une fruitire qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses
grands dieux qu'elle avait remarqu celui dont on lui demandait des
nouvelles, et qu'il avait disparu  la descente de la porte Saint-Denis;
mais au del de ces trois renseignements, toutes les donnes devenaient
vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'aprs deux heures de
recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose 
apprendre  Bathilde que, quelque part que ft all d'Harmental, il y
tait all par le boulevard Bonne-Nouvelle.

Buvat retrouva sa pupille plus agite; pendant son absence le mal avait
fait des progrs, et la crise prvue par le docteur se prparait.
Bathilde avait les yeux ardents, le teint anim, les paroles brves.
Madame Denis venait d'envoyer chercher le mdecin.

La pauvre femme n'tait pas sans inquitude elle-mme; depuis longtemps
elle se doutait que l'abb Brigaud tait ml  quelque machination, et
ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'tait point un
tudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque
c'tait Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parit
dans la situation n'avait pas peu contribu  attendrir son me,
excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle couta donc avec
avidit le peu de renseignements que Buvat rapportait  la malade, et
comme ils taient loin d'tre assez positifs pour la calmer, elle lui
promit, si, de son ct, elle apprenait quelque chose, de la tenir au
courant.

Sur ces entrefaites le mdecin arriva. Quelque puissance qu'il et sur
lui-mme, il fut facile de voir qu'il trouvait l'tat de Bathilde
gravement empir. Il pratiqua une saigne abondante, ordonna des
boissons rafrachissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au
chevet de la malade. Mesdemoiselles milie et Athnas, qui,  part
leurs petits ridicules, taient au fond d'excellentes filles,
dclarrent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la
nuit prs de Bathilde chacune  son tour. milie, en sa qualit d'ane,
rclama la premire veille, qui lui fut accorde sans conteste. Quant 
Buvat, comme,  cause des soins qu'il fallait rendre  Bathilde, il ne
pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs touffs
et ses gmissements sourds n'taient bons qu' inquiter la malade, on
l'invita  remonter chez lui, ce qu'il ne consentit  faire que lorsque
Bathilde elle-mme l'en eut suppli.

La saigne avait un peu calm Bathilde; elle paraissait donc prouver du
mieux. Madame Denis avait quitt la chambre, mademoiselle Athnas tait
rentre chez elle; monsieur Boniface, aprs tre revenu de la Morgue, o
il avait t faire une visite au capitaine Roquefinette, tait remont 
son cinquime, milie veillait au coin de la chemine, lisant un petit
livre qu'elle avait tir de sa poche, lorsqu'on frappa  la porte deux
coups assez presss et assez forts pour dnoter une certaine agitation
dans celui qui rclamait son introduction. Bathilde tressaillit et se
leva sur son coude, milie fourra son livre dans sa poche, et, ayant
entendu le mouvement de la malade, accourut  son lit; puis il y eut un
moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou
trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant mme qu'milie
et dit:--Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abb
Brigaud, Bathilde tait retombe sur son oreiller.

Un instant aprs, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix
altre appela milie. milie sortit et laissa Bathilde seule.

Tout  coup Bathilde tressaillit. L'abb tait dans une chambre
attenante  la sienne, et il lui avait sembl entendre prononcer le nom
de Raoul. En mme temps elle s'tait rappel avoir plusieurs fois vu
l'abb chez d'Harmental; elle savait que l'abb tait des plus familiers
de madame du Maine: elle pensa donc que l'abb pouvait apporter des
nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de
passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que
si ces nouvelles taient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que
mieux valait tcher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus
animes. En consquence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et,
comme si toute sa vie tait passe dans un seul sens, elle couta
ardemment ce qui se disait.

Brigaud rendait compte  madame Denis de ce qui s'tait pass. Valef
tait accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour prvenir madame du Maine
que tout avait chou. Madame du Maine avait aussitt rendu aux conjurs
leur parole, invitant Malezieux et Brigaud  fuir chacun de son ct.
Quant  elle, elle s'tait retire  l'Arsenal. Brigaud venait donc
faire ses adieux  madame Denis; il quittait Paris et allait tcher de
gagner l'Espagne, dguis en colporteur.

Au milieu de son rcit, interrompu par les exclamations de la pauvre
madame Denis et de mesdemoiselles milie et Athnas, il avait sembl 
l'abb, au moment o il avait racont la catastrophe de d'Harmental,
entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne
n'avait fait attention  ce cri, comme il ignorait que Bathilde ft l,
il n'avait point attach d'autre importance  ce bruit, sur la nature
duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appel  son tour,
tait entr juste dans ce moment-l, et comme l'abb avait un faible
tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirig les
sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles.

Cependant ce n'tait pas l'heure des longs adieux. Brigaud dsirait que
le jour le trouvt le plus loin possible de Paris. Il prit cong de la
famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait dclar qu'il
voulait conduire son ami Brigaud jusqu' la barrire.

Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent
la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils
descendirent aussitt pour s'informer de la cause de la discussion.
Bathilde, les cheveux pars, les pieds nus, enveloppe dans une grande
robe blanche, tait debout sur l'escalier, essayant de sortir malgr les
efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fivre
s'tait change en dlire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le
revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans
leurs bras. Un instant elle se dbattit, articulant des mots sans suite,
les joues brles par la fivre, tandis que d'un autre ct, elle
grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais
bientt ses forces s'puisrent, elle renversa sa tte en arrire,
murmura encore le nom de Raoul, et s'vanouit une seconde fois.

On envoya chercher de nouveau le mdecin. Ce qu'il avait craint
arrivait, une fivre crbrale venait de se dclarer. En ce moment on
frappa  la porte: c'tait Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouv
errant comme une me en peine devant la maison, et qui, ne pouvant
rsister  son inquitude, venait demander  rester dans un coin
quelconque de l'appartement, o l'on voudrait, pourvu que d'heure en
heure il et des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille tait trop
affecte elle-mme pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame
Denis fit signe  Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa
chambre avec Athnas, laissant de nouveau milie pour garder la malade.
Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagn Brigaud
jusqu' la barrire d'Enfer, o l'abb l'avait quitt, esprant, grce
au bon cheval sur lequel il tait mont et au dguisement dont il tait
revtu, gagner la frontire d'Espagne.

Le dlire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parl de
Raoul. Plusieurs fois elle avait prononc le nom de Buvat, et toujours
en l'accusant d'avoir tu son amant.  chaque fois le pauvre crivain,
sans oser se dfendre, sans oser rpondre, sans oser se plaindre, avait
silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit  rparer le
mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'tre arrt  une
rsolution nergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fivreuse de
Bathilde, qui le regarda sans le reconnatre, et sortit.

Buvat venait en effet de prendre un parti extrme: c'tait celui d'aller
trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute
rcompense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son
avancement  la Bibliothque, la grce de d'Harmental. C'tait bien le
moins qu'on pt accorder  l'homme que le rgent lui-mme avait appel
le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne revnt
bientt avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rendt
la sant  Bathilde.

En consquence, Buvat remonta chez lui pour rparer le dsordre de sa
toilette qui se ressentait fort des vnements de la veille et des
motions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se prsenter trop matin
chez le premier ministre, de peur de le dranger. Sa toilette acheve,
comme il n'tait encore que neuf heures, il entra un instant dans la
chambre de Bathilde; elle tait telle que la jeune fille l'avait laisse
la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quitte, toucha les
objets qu'elle touchait de prfrence, baisa les pieds du crucifix
qu'elle baisait tous les soirs: on et dit un amant qui revoyait les
lieux abandonns par sa matresse.

Dix heures sonnrent  la petite pendule: c'tait l'heure  laquelle
Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte
d'tre importun fit donc place  l'espoir d'tre reu comme il l'avait
toujours t. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame
Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quitte.
Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le mdecin la saignait pour la
troisime fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au
ciel, comme pour le prendre  tmoin qu'il allait faire tout ce qu'il
pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille,
et s'achemina vers le Palais-Royal.

Le moment tait mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait
t constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont
quelques mois aprs il devait mourir; d'ailleurs il tait de fort
mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul et t pris, et il venait
d'ordonner  Leblanc et  d'Argenson de mener le procs avec la plus
grande activit, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de
voir arriver tous les matins le digne copiste, annona monsieur Buvat.

--Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois.

--C'est moi, monseigneur, dit le pauvre crivain en se hasardant  se
glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne
tte devant le premier ministre.

--Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'et jamais vu.

--Comment, monseigneur, demanda Buvat tonn, ne me reconnaissez-vous
point? Je viens vous faire mes compliments sur la dcouverte de la
conspiration.

--J'ai assez de compliments comme cela; merci des vtres, monsieur
Buvat, dit Dubois d'un ton sec.

--Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une grce.

--Une grce! Et  quel titre?

--Mais, dit Buvat en balbutiant, mais, monseigneur, souvenez-vous donc
que vous m'avez promis une rcompense.

--Une rcompense!  toi, double drle!

--Comment, monseigneur, vous ne vous rappelez point, reprit Buvat de
plus en plus effray, que vous m'avez dit vous-mme ici, dans ce
cabinet, que j'avais ma fortune au bout des doigts?

--Eh bien! aujourd'hui, dit Dubois, tu as ta vie dans tes jambes; car si
tu ne dcampes pas au plus vite....

--Mais, monseigneur....

--Ah! tu raisonnes, drle! s'cria Dubois en se soulevant d'une main sur
le bras de son fauteuil, et en tendant l'autre vers sa crosse
d'archevque.

Attends! attends! tu vas voir....

Buvat en avait assez vu: au geste menaant du premier ministre, il
comprit ce qui allait se passer, et tourna les talons. Mais, si vite
qu'il s'loignt, il eut encore le temps d'entendre Dubois qui, avec des
jurements horribles, ordonnait au valet de chambre de le faire prir
sous le bton s'il se reprsentait jamais au Palais-Royal.

Buvat comprit que de ce ct tout tait fini, et qu'il lui fallait non
seulement renoncer  l'espoir d'tre utile  d'Harmental, mais encore
qu'il ne serait plus mme question de ce payement d'arrir qu'il avait
dj cru tenir; cet enchanement de penses le conduisit tout
naturellement  songer que depuis plus de huit jours il n'avait point
mis le pied  la Bibliothque; il tait dans le quartier, il rsolut de
faire une visite  son bureau, ne ft-ce que pour s'excuser auprs du
conservateur en lui racontant la cause de son absence; mais l une
dernire douleur, plus terrible que les autres, attendait Buvat: en
ouvrant la porte de son bureau, il vit son fauteuil occup; un tranger
tait  sa place.

Comme depuis quinze ans Buvat n'avait jamais t en retard d'une heure,
le conservateur l'avait cru mort et l'avait remplac. Buvat avait perdu
sa place  la Bibliothque pour avoir sauv la France.

C'tait trop d'vnements terribles les uns sur les autres. Buvat rentra
 la maison presque aussi malade que Bathilde




Chapitre 45


Cependant, comme nous l'avons dit, Dubois pressait le procs de
d'Harmental, esprant que ses rvlations lui donneraient des armes
contre ceux qu'il voulait atteindre; mais d'Harmental se renfermait dans
une dngation absolue  l'gard des autres. Quant  ce qui lui tait
personnel  lui-mme, il avouait tout, disant que la tentative qu'il
avait essaye contre le rgent tait le rsultat d'une vengeance
particulire, vengeance excite chez lui par l'injustice qui lui avait
t faite lorsqu'on lui avait t son rgiment. Quant aux hommes qui
l'accompagnaient et qui lui avaient prt main-forte dans cette
entreprise, il dclarait que c'taient deux pauvres diables de faux
sauniers qui ne savaient pas eux-mmes quel tait le personnage qu'ils
escortaient. Tout cela n'tait pas fort probable; mais il n'y avait pas
moyen cependant de consigner sur les interrogatoires autre chose que les
rponses de l'accus. Il en rsultait, au grand dsappointement de
Dubois, que les vritables coupables chappaient  sa vengeance, 
l'abri des ternelles dngations du chevalier, qui avait dclar
n'avoir vu qu'une fois ou deux monsieur et madame du Maine, et qui
affirmait n'avoir jamais t charg ni par l'un ni par l'autre d'aucune
mission politique.

On avait arrt successivement Laval, Pompadour et Valef, et on les
avait conduits  la Bastille. Mais comme ils savaient qu'ils pouvaient
compter sur le chevalier, et que d'avance le cas dans lequel ils se
trouvaient avait t prvu, et que chacun tait convenu de ce qu'il
devait dire, ils s'taient tous renferms dans une dngation absolue,
avouant leurs relations avec monsieur et madame du Maine, mais soutenant
que ces relations s'taient bornes de leur part  celles d'une
respectueuse amiti. Quant  d'Harmental, ils le connaissaient,
disaient-ils, pour un homme d'honneur qui avait  se plaindre d'une
grande injustice qui lui avait t faite, voil tout: on les confronta
successivement avec le chevalier, mais cette confrontation n'eut d'autre
rsultat que d'affermir chacun dans son systme de dfense, en apprenant
 chacun que ce systme tait religieusement suivi par ses compagnons.

Dubois tait furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des tats
gnraux, mais cette affaire avait t coule  fond par le lit de
justice qui avait condamn les lettres de Philippe V, et dgrad les
princes lgitims de leur rang; chacun les regardait comme assez punis
par ce jugement, sans que l'on svt une seconde fois contre eux pour
une mme cause. Dubois avait espr alors sur les rvlations de
d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau
procs, plus grave que le premier, car, cette fois, il tait question
d'attentat direct, sinon  la vie, du moins  la libert du rgent; mais
l'obstination du chevalier tait venue dtruire ses esprances. Sa
colre s'tait donc retourne tout entire contre d'Harmental, et, comme
nous l'avons dit, il avait donn l'ordre  Leblanc et  d'Argenson de
mener le procs avec la plus grande activit, ordre que ces deux
magistrats suivaient avec leur ponctualit accoutume.

Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours
progressif, qui avait mis la pauvre enfant  deux doigts de la mort;
mais enfin la jeunesse et la force avaient triomph du mal. 
l'exaltation du dlire avait succd chez elle un abattement profond,
une prostration complte: on et dit que la fivre seule la soutenait,
et qu'en s'en allant elle avait emmen la vie avec elle.

Cependant chaque jour amenait une amlioration, faible, il est vrai,
mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la
pauvre malade. Peu  peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis
elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adress la parole.
Cependant, au grand tonnement de tout le monde, on avait remarqu que
Bathilde n'avait pas prononc le nom de d'Harmental; c'tait, au reste,
un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car,
comme ils n'avaient  l'endroit du chevalier que de fort tristes
nouvelles  apprendre  Bathilde, ils prfraient, comme on le comprend
bien, qu'elle gardt le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le
mdecin tout le premier, que la jeune fille avait compltement oubli ce
qui s'tait pass, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la
ralit avec les rves de son dlire.

Tout le monde tait dans l'erreur mme le mdecin. Voici ce qui tait
arriv:

Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laisse un
instant seule, Boniface qui, malgr la svrit de sa voisine,
conservait toujours un grand fond de tendresse  son gard, avait, comme
c'tait son habitude tous les matins depuis qu'elle tait malade,
entrouvert la porte et pass la tte pour demander de ses nouvelles. Au
grognement de Mirza, Bathilde s'tait retourne, et, apercevant
Boniface, avait aussitt song qu'elle saurait probablement de lui ce
qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est--dire ce qu'tait
devenu d'Harmental; en consquence, elle avait, tout en retenant Mirza,
tendu sa main ple et amaigrie  Boniface. Boniface l'avait prise, tout
en hsitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune
fille tout en hochant la tte:

--Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu
raison: vous tes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan.

C'tait un beau seigneur qu'il vous fallait  vous, et vous ne pouviez
pas m'aimer.

--Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis
vous aimer autrement.

--Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme
vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu.

--Je puis vous aimer comme un frre.

--Comme un frre! vous aimeriez ce pauvre Boniface comme un frre! et il
pourrait vous aimer comme une soeur, lui! il pourrait vous prendre de
temps en temps la main comme il vous la tient dans ce moment-ci! il
pourrait vous embrasser quelquefois comme il embrasse Mlie et Nas? Oh!
parlez, mademoiselle Bathilde, que faut-il faire pour cela?

--Mon ami, dit Bathilde....

--Oh! elle m'a appel son ami, dit Boniface; elle m'a appel son ami,
moi qui ai dit des horreurs d'elle. Tenez, mademoiselle Bathilde, ne
m'appelez pas votre ami; je ne suis pas digne de ce nom-l. Vous ne
savez pas ce que j'ai dit: j'ai dit que vous viviez avec un vieux; mais
je n'en croyais rien, mademoiselle Bathilde, parole d'honneur! voyez
vous, c'tait la colre, c'tait la rage. Mademoiselle Bathilde,
appelez-moi gueux, appelez-moi sclrat. Tenez, a me fera moins de
peine que de vous entendre m'appeler votre ami. Ah! sclrat de
Boniface! ah! gueux de Boniface!

--Mon ami, dit Bathilde, si vous avez dit tout cela je vous pardonne;
car, aujourd'hui, non seulement vous pouvez rparer ce tort, mais encore
acqurir des droits ternels  ma reconnaissance.

--Et que faut-il faire pour cela? Voyons, dites. Faut-il passer dans le
feu? faut-il sauter par la fentre du deuxime? faut-il... je ne sais
pas quoi? je le ferai; dites! n'importe, a m'est gal. Dites, je vous
supplie....

--Non, mon ami, dit Bathilde; ce que j'ai  vous demander est plus
facile  faire que tout cela.

--Dites, alors, dites, mademoiselle Bathilde.

--Et cependant, il faut me jurer d'abord que vous le ferez.

--En vrit Dieu! mademoiselle Bathilde.

--Quelque chose qu'on vous dise pour vous en empcher?

--Moi, m'empcher de faire quelque chose que vous me demanderez?

Jamais au grand jamais!

--Quelle que soit la douleur que j'en doive prouver?

--Ah! a, c'est autre chose, mademoiselle Bathilde. Non; si cela doit
vous faire de la peine, j'aime mieux qu'on me coupe en quatre.

--Mais si je vous en prie, mon ami, mon frre? dit Bathilde de sa voix
la plus persuasive.

--Oh! si vous me parlez comme cela, oh! vous allez me faire pleurer
comme la fontaine des Innocents. Oh! tenez, voil que a coule.

Et Boniface se mit  sangloter.

--Vous me direz donc tout, mon cher Boniface?

--Oh! tout! tout!

--Eh bien! dites-moi d'abord.... Bathilde s'arrta.

--Quoi?

--Vous ne devinez pas, Boniface?

--Oh! si fait. Je m'en doute bien, allez! Vous voulez savoir ce qu'est
devenu monsieur Raoul, n'est-ce pas?

--Oui! oui! s'cria Bathilde, oui; au nom du ciel! qu'est-il devenu?

--Pauvre garon! murmura Boniface.

--Mon Dieu! serait-il mort? demanda Bathilde en se dressant sur son lit.

--Non, heureusement non; mais il est prisonnier.

--O cela?

-- la Bastille.

--Je m'en doutais! rpondit Bathilde en retombant sur son lit.  la
Bastille! mon Dieu! mon Dieu!

--Allons voil que vous pleurez  prsent, mademoiselle Bathilde!

--Et je suis l! s'cria Bathilde; l, dans ce lit, mourante, enchane!

--Oh! ne pleurez donc pas comme a, mademoiselle Bathilde; c'est votre
pauvre Boniface qui vous en prie.

--Non, non; je serai forte, j'aurai du courage. Vois, Boniface, je ne
pleure plus.

--Elle m'a tutoy! s'cria Boniface.

--Mais tu comprends, continua Bathilde avec une exaltation toujours
croissante, car la fivre la reprenait; tu comprends, mon bon ami, il
faut que je sache tout, heure par heure, afin que le jour o il mourra
je puisse mourir!

--Vous, mourir! mademoiselle Bathilde, jamais! jamais!

--Je lui ai promis, dit Bathilde, je lui ai jur. Boniface tu me
tiendras au courant de tout, n'est-ce pas?

-- mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux de vous avoir promis
cela!

--Et puis, s'il le faut, au moment... au moment terrible... tu
m'aideras... tu me conduiras, n'est-ce pas, Boniface?... Il faut que je
le revoie... une fois....

Une fois encore... ft-ce sur l'chafaud!

--Tout ce que vous voudrez, tout, tout! s'cria Boniface en tombant 
genoux et en cherchant vainement  contenir ses sanglots.

--Tu me le promets?

--Je vous le jure.

--Silence, on vient. Pas un mot: c'est un secret entre nous deux. C'est
bien, relevez-vous, essuyez vos yeux, faites comme moi, souriez.

Et Bathilde se mit  rire avec une agitation fbrile effrayante  voir.
Heureusement c'tait Buvat qui entrait. Boniface profita de cette entre
pour sortir.

--Eh bien! comment cela va-t-il? demanda le bonhomme.

--Mieux, petit pre, mieux dit Bathilde. Je sens que la force me
revient, et que dans quelques jours je pourrai me lever. Mais vous,
petit pre, pourquoi n'allez-vous pas  votre bureau?--Buvat poussa un
gmissement.--C'tait bon quand j'tais malade de ne pas me quitter....
Mais maintenant que je vais mieux, il faut retourner  la Bibliothque,
entendez-vous, petit pre?

--Oui, mon enfant, oui, dit Buvat en dvorant ses larmes.... Oui, j'y
vais.

--Eh bien! vous ne venez pas m'embrasser?

--Si, si.... Au contraire.

--Allons, voil que vous pleurez.... Mais vous voyez bien que je vais
mieux.

Voulez-vous donc me faire mourir de chagrin?

--Moi, je pleure, dit Buvat, en se tamponnant les yeux avec son
mouchoir; moi, je pleure? alors si je pleure, c'est de joie. Oui, j'y
vais, mon enfant,  mon bureau, j'y vais.

Et Buvat, aprs avoir embrass Bathilde, remonta chez lui, car il ne
voulait pas dire  la pauvre enfant qu'il avait perdu sa place, et la
jeune fille se retrouva seule.

Alors elle respira plus librement: maintenant elle tait tranquille;
Boniface, en sa qualit de clerc d'un procureur au Chtelet, tait 
mme de savoir tout ce qui se passait, et Bathilde tait sre que
Boniface lui dirait tout. En effet,  partir du lendemain, elle sut que
Raoul avait t interrog et qu'il avait tout pris sur son compte; puis
le jour suivant elle apprit qu'il avait t confront avec Valef, Laval
et Pompadour, mais que cette confrontation n'avait rien amen. Enfin,
fidle  sa promesse, Boniface chaque soir lui apportait les nouvelles
de la journe, et chaque soir Bathilde,  ce rcit, quelque alarmant
qu'il ft, se sentait reprendre de nouvelles forces. Quinze jours se
passrent ainsi. Au bout de quinze jours, Bathilde commenait  se lever
et  marcher dans la chambre,  la grande joie de Buvat, de Nanette, et
de toute la famille Denis.

Un jour, Boniface, contre son habitude revint  trois heures de chez Me
Joullu, et entra dans la chambre de la malade: le pauvre garon tait si
ple et si dfait que Bathilde comprit qu'il apportait quelque terrible
nouvelle, et, jetant un cri, se leva tout debout et les yeux fixs sur
lui.

--Tout est donc fini? dit-elle.

--Hlas! rpondit Boniface, c'est sa faute aussi  cet entt-l. On lui
offrait sa grce comprenez-vous, mademoiselle Bathilde, sa grce s'il
voulait, et il n'a rien voulu dire.

--Ainsi, s'cria Bathilde, ainsi, plus d'espoir; il est condamn?

--De ce matin, mademoiselle Bathilde, de ce matin.

-- mort?

Boniface fit un signe de tte.

--Et quand l'excute-t-on?

--Demain,  huit heures du matin.

--Bien, dit Bathilde.

--Mais il y a peut-tre encore de l'espoir, dit Boniface.

--Lequel? demanda Bathilde.

--Si d'ici l il se dcidait  dnoncer ses complices.

La jeune fille se mit  rire, mais d'un rire si trange que Boniface en
frissonna de la tte aux pieds.

--Enfin, dit Boniface, qui sait? Moi,  sa place par exemple, je n'y
manquerais pas. Je dirais: c'est pas moi, parole d'honneur! Ce n'est pas
moi; c'est un tel, un tel, et puis encore un tel.

--Boniface, dit Bathilde, il faut que je sorte.

--Vous, mademoiselle Bathilde! s'cria Boniface effray; vous sortir!

Mais c'est vous tuer que de sortir.

--Il faut que je sorte, vous dis-je.

--Mais vous ne pouvez pas vous tenir sur vos jambes.

--Vous vous trompez, Boniface, je suis forte, voyez.

Et Bathilde se mit  marcher par la chambre d'un pas ferme et assur.

--D'ailleurs, reprit Bathilde, vous allez aller me chercher un carrosse
de place.

--Mais, mademoiselle Bathilde....

--Boniface, vous avez promis de m'obir, dit la jeune fille. Jusqu'
cette heure vous m'avez tenu parole: tes-vous las de votre dvouement?

--Moi, mademoiselle Bathilde, moi las de mon dvouement pour vous! Que
le bon Dieu me punisse s'il y a un mot de vrai dans ce que vous me dites
l. Vous me demandez un carrosse, je vais en chercher deux.

--Allez, mon ami, dit la jeune fille; allez, mon frre.

--Oh! tenez, mademoiselle Bathilde, avec ces paroles-l, voyez-vous,
vous me feriez faire tout ce que vous voudriez. Dans cinq minutes, le
carrosse sera ici.

Et Boniface sortit en courant.

Bathilde avait une grande robe blanche flottante; elle la serra avec une
ceinture, jeta un mantelet sur ses paules, et s'apprta  sortir. Comme
elle s'avanait vers la porte, madame Denis entra.

-- mon Dieu! ma chre enfant, s'cria la bonne femme, qu'allez-vous
faire?

--Madame, dit Bathilde, il faut que je sorte.

--Sortir... mais vous tes folle!

--Vous vous trompez, madame, j'ai toute ma raison, dit Bathilde en
souriant avec tristesse. Seulement peut-tre me rendriez-vous insense
en essayant de me retenir.

--Mais enfin, o allez-vous, ma chre enfant?

--Ne savez-vous pas qu'il est condamn, madame?

-- mon Dieu! mon Dieu! qui vous a dit cela? J'avais tant recommand 
tout le monde de vous cacher cette horrible nouvelle!

--Oui, et demain, n'est-ce pas, vous m'auriez dit qu'il tait mort? Et
je vous aurais rpondu: c'est vous qui l'avez tu, car, moi, j'ai un
moyen de le sauver peut-tre.

--Vous, vous, mon enfant, vous avez un moyen de le sauver?

--J'ai dit peut-tre, madame. Laissez-moi donc tenter ce moyen, car
c'est le seul qui me reste.

--Allez, mon enfant, dit madame Denis, domine par le ton inspir de
Bathilde, allez, et que Dieu vous conduise!

Et madame Denis se rangea pour laisser passer Bathilde.

Bathilde sortit, descendit l'escalier d'un pas lent mais ferme,
traversa la rue, monta ses quatre tages sans se reposer, et ouvrit la
porte de sa chambre, o elle n'tait pas entre depuis le jour de la
catastrophe. Au bruit qu'elle fit en entrant, Nanette sortit du cabinet
et poussa un cri: elle croyait voir le fantme de sa jeune matresse.

--Eh bien! demanda Bathilde d'un ton grave, qu'as-tu donc, ma bonne
Nanette?

-- mon Dieu! s'cria la pauvre femme toute tremblante, est-ce bien
vous, notre demoiselle, ou bien n'est-ce que votre ombre?

--C'est moi, Nanette, moi-mme, touche-moi plutt en m'embrassant. Dieu
merci! je ne suis pas morte encore.

--Et pourquoi avez-vous quitt la maison des Denis? Est-ce qu'ils vous
auraient dit quelque chose qui n'tait point  dire?

--Non ma bonne Nanette non, mais il faut que je fasse une course
ncessaire, indispensable.

--Vous, sortir dans l'tat o vous tes, jamais! Ce serait vous tuer que
de le souffrir. Monsieur Buvat! monsieur Buvat! voil notre demoiselle
qui veut sortir! Venez donc lui dire que cela ne se peut pas.

Bathilde se retourna vers Buvat, avec l'intention d'employer son
ascendant sur lui s'il tentait de l'arrter, mais elle lui vit une
figure si bouleverse, qu'elle ne se douta point qu'il ne st la fatale
nouvelle. De son ct, Buvat en l'apercevant, fondit en larmes.

--Mon pre, dit Bathilde, ce qui a t fait jusqu'aujourd'hui est
l'ouvrage des hommes, mais l'oeuvre des hommes est finie, et ce qui
reste  faire appartient  Dieu. Mon pre, Dieu aura piti de nous.

--Oh! s'cria Buvat en tombant sur un fauteuil, c'est moi qui l'ai tu!
c'est moi qui l'ai tu! c'est moi qui l'ai tu!

Bathilde alla gravement  lui et l'embrassa au front.

--Mais que vas-tu faire, mon enfant? demanda Buvat.

--Mon devoir, rpondit Bathilde.

Et elle ouvrit une petite armoire qui tait dans le prie-Dieu, y prit un
portefeuille noir, le dplia et en tira une lettre.

--Oh! tu as raison, tu as raison, mon enfant! s'cria Buvat; j'avais
oubli cette lettre.

--Je m'en souvenais, moi, dit Bathilde en baisant la lettre et en la
mettant sur son coeur, car c'est le seul hritage que m'a laiss ma
mre.

En ce moment, on entendit le bruit du carrosse qui s'arrtait  la
porte.

--Adieu, mon pre; adieu, Nanette, dit Bathilde. Priez tous deux pour
que je russisse.

Et Bathilde s'loigna avec cette gravit solennelle qui faisait d'elle,
pour ceux qui la voyaient en ce moment quelque chose de pareil  une
sainte.

 la porte, elle trouva Boniface qui l'attendait avec le carrosse.

--Irai-je avec vous, mademoiselle Bathilde, demanda Boniface.

--Non, mon ami, dit Bathilde en lui tendant la main, non, pas ce soir,
demain peut-tre.

Et elle monta dans le carrosse.

--O faut-il vous mener, notre belle demoiselle? demanda le cocher.

-- l'Arsenal, rpondit Bathilde




Chapitre 46


Arrive  l'Arsenal, Bathilde fit demander mademoiselle Delaunay, qui,
sur sa prire, la conduisit aussitt  madame du Maine.

--Ah! c'est vous mon enfant, dit la duchesse d'une voix distraite et
d'un air agit. C'est bien de se rappeler ses amis lorsqu'ils sont dans
le malheur.

--Hlas! madame, rpondit Bathilde, je viens prs de Votre Altesse
Royale pour lui parler d'un plus malheureux qu'elle encore. Sans doute,
Votre Altesse Royale a perdu quelques-uns de ses titres, quelques-unes
de ses dignits; mais l s'arrtera la vengeance, car nul n'osera
attenter  la vie ou mme  la libert du fils de Louis XIV ou de la
petite-fille du grand Cond.

-- la vie, non, dit la duchesse du Maine, non; mais  la libert, je
n'en rpondrais pas. Comprenez-vous cet imbcile d'abb Brigaud qui se
fait arrter en colporteur il y a trois jours,  Orlans, et qui, sur de
fausses rvlations qu'on lui prsente comme venant de moi, avoue tout
et nous compromet affreusement; de sorte que je ne serais pas tonne
que cette nuit on nous arrtt.

--Celui pour lequel je viens implorer votre piti madame, dit Bathilde,
n'a rien rvl, lui, et est condamn  mort pour au contraire avoir
gard le silence.

--Ah! ma chre enfant, s'cria la duchesse, vous voulez parler de ce
pauvre d'Harmental: oui, je le connais: c'est un gentilhomme, celui-l.

Vous le connaissez donc?

--Hlas! dit mademoiselle Delaunay, non seulement Bathilde le connat,
mais elle l'aime.

--Pauvre enfant! Mon Dieu! mais que faire? Moi vous comprenez bien, je
ne puis rien, je n'ai aucun crdit. Tenter une dmarche en sa faveur,
c'est lui ter son dernier espoir, s'il lui en reste un.

--Je le sais bien, madame, dit Bathilde; aussi je ne viens demander 
Votre Altesse qu'une chose: c'est par quelqu'un de ses amis, par
quelqu'une de ses connaissances, au moyen de ses anciennes relations,
c'est de m'introduire auprs de monseigneur le rgent. Le reste me
regarde.

--Mais, mon enfant, savez-vous ce que vous me demandez l? dit la
duchesse; savez-vous que le rgent ne respecte rien? Savez-vous que vous
tes belle comme un ange, et que votre pleur mme vous va  ravir?

Savez-vous....

--Madame, dit Bathilde avec une dignit suprme, je sais que mon pre
lui a sauv la vie et est mort  son service.

--Ah! ceci, c'est autre chose, dit la duchesse. Attendez; voyons,
comment faire? Oui, c'est cela. Delaunay appelle Malezieux.

Mademoiselle Delaunay obit, et un instant aprs le fidle chancelier
entra.

--Malezieux, dit la duchesse, voil une enfant que vous allez conduire 
la duchesse de Berry,  qui vous la recommanderez de ma part. Il faut
qu'elle voie le rgent, et cela sur l'heure, vous entendez? il s'agit de
la vie d'un homme. Et, tenez, de celle de ce cher d'Harmental, que je
donnerais moi mme tant de choses pour sauver.

--J'y vais, madame, dit Malezieux.

--Vous le voyez, mon enfant, dit la duchesse, je fais tout ce que je
puis faire, si je puis vous tre utile  autre chose, si pour sduire un
gelier, si pour prparer sa fuite vous avez besoin d'argent, je n'en ai
pas beaucoup, mais il me reste quelques diamants, et ils ne pourraient
jamais tre mieux employs qu' sauver la vie d'un si brave gentilhomme.
Allons, ne perdez pas de temps, embrassez-moi et allez trouver ma nice;
vous savez que c'est la favorite de son pre.

--Oh! madame, dit Bathilde, je sais que vous tes un ange, et, si je
russis, je vous devrai plus que ma vie.

--Pauvre petite! dit la duchesse en regardant Bathilde s'loigner;
puis, lorsqu'elle eut disparu:

--Allons, Delaunay, continua madame du Maine, qui effectivement
s'attendait  tre arrte d'un moment  l'autre, reprenons nos malles.

Pendant ce temps, Bathilde, accompagne de Malezieux, tait remonte
dans sa voiture, et avait pris le chemin du Luxembourg o vingt minutes
aprs elle tait arrive.

Grce au patronage de Malezieux, Bathilde entra sans difficult, on la
fit passer dans un petit boudoir o on la pria d'attendre, tandis que le
chancelier, introduit auprs de Son Altesse Royale, la prviendrait de
la grce qu'on avait  lui demander. Malezieux s'acquitta de la
commission avec tout le zle qu'il portait aux choses recommandes par
madame du Maine, et Bathilde n'avait pas attendu dix minutes qu'elle le
vit rentrer avec la duchesse de Berry.

La duchesse avait un coeur excellent; aussi avait-elle t vivement
touche du rcit que lui avait fait Malezieux; si bien que lorsqu'elle
parut, il n'y avait pas  se tromper sur l'intrt que lui inspirait
d'avance la jeune fille qui venait solliciter sa protection. Bathilde
s'aperut de ses dispositions bienveillantes, et vint  elle les mains
jointes. La duchesse lui prit les mains.

Bathilde voulut tomber  ses pieds, mais la duchesse la retint, et,
l'embrassant au front:

--Ma pauvre enfant! lui dit-elle, que n'tes-vous venue il y a huit
jours?

--Et pourquoi il y a huit jours plutt que maintenant madame? demanda
Bathilde avec anxit.

--Parce qu'il y a huit jours, je n'eusse cd  personne le plaisir de
vous conduire prs de mon pre tandis qu'aujourd'hui c'est impossible.

--Impossible!  mon Dieu! et pourquoi cela, s'cria Bathilde.

--Mais, vous ignorez donc que je suis en disgrce complte depuis
avant-hier, ma pauvre enfant! Hlas! toute princesse que je suis j'ai
t femme comme vous, comme vous j'ai eu le malheur d'aimer. Or, nous
autres filles de race royale, vous le savez, notre coeur n'est point 
nous, c'est une espce de pierre qui fait partie du trsor de la
couronne, et c'est un crime d'en disposer sans l'autorisation du roi ou
de son premier ministre. J'ai dispos de mon coeur, et je n'ai rien 
dire, car on me l'a pardonn; mais j'ai dispos de ma main, et on m'a
punie. Depuis, trois jours mon amant est mon poux; voyez l'trange
chose! on m'a fait un crime d'une action dont en toute autre condition
on m'et loue. Mon pre lui-mme s'est laiss gagner  la colre
gnrale, et depuis trois jours, c'est--dire depuis le moment o je
devais pouvoir me prsenter devant lui sans rougir, sa prsence m'est
interdite. Hier on m'a t ma garde: ce matin, je me suis prsente au
Palais-Royal, on m'a refus la porte.

--Hlas! hlas! dit Bathilde, je suis bien malheureuse, car je n'avais
d'espoir qu'en vous, madame, et je ne connais personne qui puisse
m'introduire prs de monseigneur le rgent! Et c'est demain, madame,
demain  huit heures, qu'on tue celui que j'aime comme vous aimez
monsieur de Riom!  mon Dieu! mon Dieu! ayez compassion de moi, madame,
car si vous ne me prenez en piti, je suis perdue, je suis condamne!

--Mon Dieu! Riom, venez donc  notre aide, dit la duchesse en se
retournant vers son mari qui entrait en ce moment, et en lui tendant la
main; voil une pauvre enfant qui a besoin de voir mon pre  l'instant,
sans retard; sa vie dpend de cette entrevue: que dis-je? plus que sa
vie! la vie de l'homme qu'elle aime! Comment faire? voyons. Le neveu de
Lauzun ne doit jamais tre embarrass, ce me semble. Riom, trouvez-nous
un moyen, et s'il est possible, eh bien! je vous aimerai encore
davantage.

--J'en ai bien un... dit Riom en souriant.

--Oh! monsieur, s'cria Bathilde, oh! dites-le-moi, et je vous serai
ternellement reconnaissante.

--Voyons, dites, ajouta la duchesse de Berry d'une voix presque aussi
pressante que l'tait celle de Bathilde.

--Mais c'est qu'il compromet singulirement votre soeur.

--Laquelle?

--Mademoiselle de Valois.

--Agla? comment cela?

--Oui, ne savez-vous pas qu'il y a de par le monde une espce de sorcier
qui a le privilge de s'introduire auprs d'elle le jour comme la nuit,
sans qu'on sache par o ni comment?

--Richelieu! C'est vrai, s'cria la duchesse de Berry; Richelieu peut
nous tirer d'affaire. Mais....

--Mais.... Achevez, madame, je vous supplie! Mais il ne voudra pas, peut
tre.

--J'en ai peur, rpondit la duchesse.

--Oh! je le prierai tant, qu'il aura piti de moi, s'cria Bathilde.
D'ailleurs, vous me donnerez un mot pour lui n'est-ce pas? Votre Altesse
aura cette bont, et il n'osera refuser ce que lui demandera Votre
Altesse.

--Faisons mieux que cela, dit la duchesse. Riom, faites appeler madame
de Mouchy; priez-la de conduire elle-mme mademoiselle chez le duc.
Madame de Mouchy est ma premire dame d'honneur, mon enfant, continua la
duchesse tandis que Riom accomplissait l'ordre qu'il venait de recevoir,
et on assure que monsieur de Richelieu lui doit quelque reconnaissance.
Vous voyez donc que je ne puis vous choisir une meilleure introductrice.

--Oh! merci, madame, s'cria Bathilde en baisant les mains de la
duchesse, merci! Oui, vous avez raison, et tout espoir n'est pas encore
perdu. Et vous dites que monsieur le duc de Richelieu a un moyen de
s'introduire au Palais Royal?

--Un instant, entendons-nous: je ne le dis pas, on le dit.

-- mon Dieu! dit Bathilde, pourvu que nous le trouvions chez lui!

--Ceci, par exemple, ce sera une chance. Mais oui. Quelle heure est-il?
Huit heures  peine? Oui, il soupe probablement en ville et rentrera
pour faire sa toilette. Je dirai  madame de Mouchy de l'attendre avec
vous. N'est-ce pas, charmante? continua la duchesse en apercevant sa
dame d'honneur et en la saluant du nom d'amiti qu'elle avait l'habitude
de lui donner, n'est ce pas que tu attendras le duc jusqu' ce qu'il
rentre?

--Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Altesse, dit madame de Mouchy.

--Eh bien! je t'ordonne, entends-tu? je t'ordonne d'obtenir du duc de
Richelieu qu'il introduise mademoiselle prs du rgent, et je t'autorise
 user, pour le dcider, de toute l'autorit que tu peux avoir sur son
esprit.

--Madame la duchesse va bien loin, dit en souriant madame de Mouchy.

--Va, va, dit la duchesse, fais ce que je te dis; je prends tout sur mon
compte. Et vous, mon enfant, bon courage! suivez madame, et si vous
entendez dire sur votre chemin par trop de mal de cette pauvre duchesse
de Berry,  qui on en veut tant, parce qu'elle a reu un jour les
ambassadeurs sur un trne lev de trois marches, et qu'elle a travers
un autre jour tout Paris escorte de quatre trompettes, dites  ceux qui
crieront anathme sur moi, que je suis une bonne femme au fond; que
malgr toutes les excommunications, j'espre qu'il me sera remis
beaucoup, parce que j'ai beaucoup aim, n'est-ce pas, Riom?

--Oh! madame, s'cria Bathilde, je ne sais si l'on dit du bien ou du mal
de vous, mais je sais que je voudrais baiser la trace de vos pas, tant
vous me semblez bonne et grande!

--Allez, mon enfant, allez. Si vous manquiez monsieur de Richelieu, il
est probable que vous ne sauriez o le trouver, et que vous attendriez
inutilement qu'il rentrt.

--Puisque Son Altesse le permet venez donc vite, madame, dit Bathilde en
entranant madame de Mouchy, car en ce moment, chaque minute a pour moi
la valeur d'une anne.

Un quart d'heure aprs, Bathilde et madame de Mouchy taient  l'htel
de Richelieu. Contre toute attente, le duc tait chez lui. Madame de
Mouchy se fit annoncer. Elle fut introduite aussitt, et elle entra
suivie de Bathilde. Les deux femmes trouvrent monsieur de Richelieu
occup avec Raff, son secrtaire,  brler une foule de lettres
inutiles, et  en mettre quelques autres  part.

--Eh! bon Dieu! madame, dit le duc en apercevant madame de Mouchy, et en
venant  elle le sourire sur les lvres, quel bon vent vous amne, et 
quel vnement dois-je cette bonne fortune de vous recevoir chez moi 
huit heures et demie du soir?

--Au dsir de vous faire faire une belle action, duc.

--Ah! vraiment! en ce cas pressez-vous, madame.

--Est-ce que vous quittez Paris ce soir, par hasard?

--Non, mais je pars demain matin pour la Bastille.

--Quelle est cette plaisanterie?

--Je vous prie de croire, madame, que je ne plaisante jamais quand il
s'agit de quitter mon htel, o je suis trs bien, pour celui du roi, o
je suis trs mal. Je le connais, c'est la troisime fois que j'y
retourne.

--Mais, qui peut vous faire croire que vous serez arrt demain?

--J'ai t prvenu.

--Par une personne sre?

--Jugez-en.

Et le duc prsenta une lettre  madame de Mouchy, qui la prit et qui
lut:

Innocent ou coupable, il ne vous reste que le temps de prendre la
fuite. Demain vous serez arrt; le rgent vient de dire tout haut
devant moi qu'il tenait enfin le duc de Richelieu.

--Croyez-vous que la personne soit en position d'tre bien informe?

--Oui, car je crois reconnatre l'criture. Vous voyez donc bien que
j'avais raison de vous dire de vous presser. Maintenant, si c'est une
chose qui puisse se faire dans l'espace d'une nuit, parlez; je suis 
vos ordres.

--Une heure suffira.

--Dites donc alors. Vous savez, madame, que je n'ai rien  vous refuser.


--Eh bien! dit madame de Mouchy, voici la chose en deux mots.
Comptiez-vous aller remercier ce soir la personne qui vous a donn cet
avis?

--Peut-tre, dit en riant le duc.

--Eh bien! il faut que vous lui prsentiez mademoiselle.

--Mademoiselle! dit le duc tonn en se retournant vers Bathilde, qui
jusque-l s'tait tenue en arrire et cache  demi dans l'obscurit. Et
quelle est mademoiselle?

--Une pauvre jeune fille qui aime le chevalier d'Harmental qu'on doit
excuter demain, comme vous savez et qui veut demander sa grce au
rgent.

--Vous aimez le chevalier d'Harmental, mademoiselle? dit le duc de
Richelieu s'adressant  Bathilde.

--Oh! monsieur le duc! balbutia Bathilde en rougissant.

--Ne vous cachez pas, mademoiselle; c'est un noble jeune homme, et je
donnerais dix ans de ma vie pour le sauver moi-mme. Et croyez-vous au
moins avoir quelque moyen d'intresser le rgent en sa faveur?

--Je le crois, monsieur le duc.

--Eh bien! Soit. Cela me portera bonheur. Madame, continua le duc en
s'adressant  madame de Mouchy, retournez vers Son Altesse Royale,
mettez mes humbles hommages  ses pieds, et dites-lui de ma part que
mademoiselle verra le rgent dans une heure.

--Oh! monsieur le duc! s'cria Bathilde.

--Dcidment, mon cher Richelieu, dit madame de Mouchy, je commence 
croire, comme on le dit, que vous avez fait un pacte avec le diable pour
passer par le trou des serrures, et je suis moins inquite maintenant,
je l'avoue, de vous voir partir pour la Bastille.

--En tout cas, dit le duc, vous savez madame, que la charit ordonne de
visiter les prisonniers. Si, par hasard, il vous restait quelque
souvenir du pauvre Armand....

--Silence, duc; soyez discret, et l'on verra ce que l'on peut faire pour
vous.

En attendant, vous me promettez que mademoiselle verra le rgent?

--C'est chose convenue.

--En ce cas, adieu, duc, et que la Bastille vous soit lgre!

--Est-ce bien adieu que vous me dites?

--Au revoir.

-- la bonne heure!

Et le duc, ayant bais la main de madame de Mouchy, la conduisit vers la
porte; puis revenant vers Bathilde:

--Mademoiselle lui dit-il, ce que je vais faire pour vous, je ne le
ferais pour personne. Le secret que je vais confier  vos yeux, c'est la
rputation, c'est l'honneur d'une princesse du sang; mais l'occasion est
grave et mrite qu'on lui sacrifie quelques convenances. Jurez-moi donc
que vous ne direz jamais, except  une seule personne, car je sais
qu'il est des personnes pour lesquelles on n'a point de secrets,
jurez-moi donc que vous ne direz jamais ce que vous allez voir, et que
nul ne saura, except lui, de quelle faon vous tes entre chez le
rgent.

--Oh! monsieur le duc, je vous le jure, par tout ce que j'ai de plus
sacr au monde, par le souvenir de ma mre!

--Cela suffit, mademoiselle, dit le duc en tirant le cordon d'une
sonnette.

Un valet de chambre entra.

--Lafosse, dit le duc, fais mettre les chevaux bais  la voiture sans
armoiries.

--Monsieur le duc, dit Bathilde, si vous ne voulez pas perdre de temps,
j'ai un carrosse de louage en bas.

--Eh bien! cela vaut encore mieux. Mademoiselle, je suis  vos ordres.

--Irai-je avec monsieur le duc, demanda le valet de chambre.

--Non, c'est inutile, reste avec Raff, et aide-le  mettre de l'ordre
dans tous ces papiers. Il y en a plusieurs qu'il est parfaitement
inutile que Dubois voie.

Et le duc, ayant offert son bras  Bathilde, descendit avec elle, la fit
monter dans la voiture, et aprs avoir ordonn au cocher de s'arrter au
coin de la rue Saint-Honor et de la rue de Richelieu, se plaa  son
ct, aussi insoucieux que s'il n'et pas su que ce sort auquel il
allait essayer de soustraire le chevalier, l'attendait lui-mme
peut-tre dans quinze jours.




Chapitre 47


La voiture s'arrta  l'endroit indiqu; le cocher vint ouvrir la
portire, et le duc descendit et aida Bathilde  descendre, puis, tirant
une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'alle de la maison qui
faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honor, et qui
porte aujourd'hui le n 218.

--Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras 
la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal clairs, mais
je tiens beaucoup  ne pas tre reconnu si par hasard on me rencontrait
dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut  monter: il ne
s'agit que d'atteindre le premier tage.

En effet, aprs avoir mont une vingtaine de marches, le duc s'arrta,
tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le
mme mystre qu'il avait ouvert celle de la rue, et tant entr dans
l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer  la
lanterne qui brlait dans l'escalier.

--Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai
l'habitude de me servir moi-mme, et vous allez comprendre tout 
l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer
de laquais.

Peu importait  Bathilde que le duc de Richelieu et ou n'et pas de
domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui rpondre, et le
duc referma la porte  double tour derrire elle.

--Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune
fille, l'clairant avec la bougie qu'il tenait  la main.

Ils traversrent ainsi une salle  manger et un salon; enfin, ils
entrrent dans une chambre  coucher, et le duc s'arrta.

--Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la chemine, j'ai
votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais rvl?

--Je vous l'ai dj donne, monsieur le duc, et je vous la renouvelle.
Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais.

--Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de
l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour.

Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie,
dcouvrit une ouverture pratique dans la muraille au del de
l'paisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y
frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner
la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumire entre les
planches, puis une douce voix demanda: Est-ce vous? puis enfin, sur la
rponse affirmative du duc, trois de ces planches se dtachrent
doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre  l'autre,
et le duc de Richelieu et Bathilde se trouvrent en face de mademoiselle
de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagn d'une femme.

--Ne craignez rien, chre Agla, dit le duc en passant de la chambre o
il tait dans la chambre voisine, et en saisissant la main de
mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile  sa
place n'osant faire un pas de plus avant que sa prsence ft explique.
Vous me remercierez vous mme tout  l'heure d'avoir trahi le secret de
notre bienheureuse armoire.

--Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de
Valois, en faisant une pause aprs ces paroles interrogatives et en
regardant toujours Bathilde avec inquitude.

-- l'instant mme, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu
parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas?

--Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot 
prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce
mot, il ne le dirait pas.

--Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamn  mort: on l'excute
demain. Cette jeune fille l'aime; et sa grce dpend du rgent.
Comprenez-vous maintenant?

--Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois.

--Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu  Bathilde, en l'attirant
par la main; puis se retournant vers la princesse:--Elle ne savait
comment arriver jusqu' votre pre, ma chre Agla; elle s'est adresse
 moi, juste au moment o je venais de recevoir votre lettre. J'avais 
vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais
votre coeur, j'ai pens que le remerciement auquel vous seriez le plus
sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie  un homme au
silence duquel vous devez probablement la mienne.

--Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue,
mademoiselle. Maintenant, que dsirez-vous? que puis-je faire pour vous?

--Je dsire voir monseigneur le rgent, dit Bathilde et Votre Altesse
peut me conduire prs de lui.

--M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inquitude.

--Pouvez-vous en douter?

--Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en
entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle prs de mon
pre, et je reviens.

--Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui
donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire.

Mademoiselle de Valois changea quelques paroles  voix basse avec son
amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main
 Bathilde:

--Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont soeurs.

Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez.

Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la
suivit.

Les deux femmes traversrent tous les appartements qui font face  la
place du Palais-Royal, et, tournant  gauche, s'engagrent dans ceux qui
longent la rue de Valois. C'tait dans cette partie que se trouvait la
chambre  coucher du rgent.

--Nous sommes arrives, dit mademoiselle de Valois en s'arrtant devant
une porte, et en regardant Bathilde, qui  cette nouvelle chancela et
plit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou
quatre heures tait prte  disparatre juste au moment o elle allait
en avoir le plus de besoin.

-- mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'cria Bathilde.

--Voyons, mademoiselle, du courage, mon pre est bon; entrez, tombez 
ses pieds: Dieu et son coeur feront le reste.

 ces mots, voyant que la jeune fille hsitait encore, elle ouvrit la
porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derrire
elle. Elle courut ensuite de son pas le plus lger rejoindre le duc de
Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, tte--tte avec le
rgent.

 cette action imprvue, Bathilde poussa un lger cri et le rgent, qui
se promenait de long en large, la tte incline, la releva et se
retourna.

Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux,
tira sa lettre de sa poitrine et l'tendit vers le rgent.

Le rgent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se
passait et, s'avana vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre
comme une forme blanche et indcise. Bientt, dans cette forme inconnue
d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille
belle et suppliante. Quant  la pauvre enfant, elle voulait en vain
articuler une prire; la voix lui manquait compltement, et bientt, la
force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arrire, et serait
tombe sur le tapis si le rgent ne l'eut retenue dans ses bras.

--Mon Dieu, mademoiselle, dit le rgent, chez lequel les signes d'une
douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu!
qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce
fauteuil, je vous en prie!

--Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est  vos pieds que je
dois tre, car je viens vous demander une grce.

--Une grce? Et laquelle?

--Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite
peut-tre oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle
reposait son seul espoir, au duc d'Orlans.

Le rgent prit la lettre, regardant tour  tour le papier et la jeune
fille, et, s'approchant d'une bougie qui brlait sur la chemine,
reconnut sa propre criture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune
fille, et lut ce qui suit:

Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni
moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos
dbiteurs.

Votre affectionn,

Philippe d'Orlans.

--Je reconnais parfaitement cette lettre pour tre de moi, mademoiselle,
dit le rgent; mais,  la honte de ma mmoire, je vous en demande
pardon, je ne me rappelle plus  qui elle a t crite.

--Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassure par
l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc.

--Clarice du Rocher!... s'cria le rgent. Oui en effet, je me rappelle
maintenant. J'ai crit cette lettre d'Espagne, aprs la mort d'Albert,
qui a t tu  la bataille d'Almanza; j'ai crit cette lettre  sa
veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains,
mademoiselle?

--Hlas! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice.

--Vous, mademoiselle! s'cria le rgent, vous! Et qu'est devenue votre
mre?

--Elle est morte, monseigneur.

--Depuis longtemps?

--Depuis prs de quatorze ans.

--Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien?

--Au dsespoir, monseigneur, et manquant de tout.

--Mais comment ne s'est-elle pas adresse  moi?

--Votre Altesse tait encore en Espagne.

-- mon Dieu! que me dites-vous l! Continuez, mademoiselle, car vous ne
pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'intresse. Pauvre
Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle
n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre pre m'avait sauv la vie 
Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela?

--Oui, monseigneur, je le savais, et voil ce qui m'a donn le courage
de me prsenter devant vous.

--Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'tes-vous
devenue alors?

--Moi, monseigneur, j'ai t recueillie par un ami de notre famille, par
un pauvre crivain nomm Jean Buvat.

--Jean Buvat! s'cria le rgent; mais attendez donc! je connais ce
nom-l, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a
dcouvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours
ses rclamations en personne.... Une place  la Bibliothque, n'est-ce
pas? un arrir d?

--C'est cela mme, monseigneur.

--Mademoiselle, reprit le rgent, il parat que tout ce qui vous entoure
est destin  me sauver. Me voil deux fois votre dbiteur. Vous m'avez
dit que vous aviez une grce  me demander; parlez donc hardiment, je
vous coute.

-- mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force!

--C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que
vous souhaitez!

--Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a mrit la
mort.

--S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le rgent.

--Hlas! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit.

Le front du rgent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant
l'impression produite par cette demande, sentait son coeur se serrer et
ses genoux flchir.

--Est-il votre parent? votre alli? votre ami?

--Il est ma vie! il est mon me! monseigneur; je l'aime!

--Mais savez-vous, si je fais grce  lui, qu'il faut que je fasse grce
 tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables
encore que lui?

--Grce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout
ce que je vous demande.

--Mais si je commue sa peine en une prison perptuelle, vous ne le
verrez plus.

Bathilde se sentit prte  mourir et, tendant la main, se soutint au
dossier d'un fauteuil.

--Que deviendrez-vous alors? continua le rgent.

--Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, o je prierai pendant
le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui.

--Cela ne se peut pas, dit le rgent.

--Pourquoi donc, monseigneur?

--Parce qu'aujourd'hui mme, il y a une heure, on m'a demand votre
main, et que je l'ai promise.

--Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et  qui donc, mon
Dieu!

--Lisez, dit le rgent en prenant une lettre sur son bureau et en la
prsentant tout ouverte  la jeune fille.

--Raoul! s'cria Bathilde; l'criture de Raoul!  mon Dieu! Qu'est-ce
que cela veut dire?

--Lisez, reprit le rgent.

Et Bathilde, d'une voix altre, lut la lettre suivante:

Monseigneur,

J'ai mrit la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie.
Je suis prt  mourir au jour fix,  l'heure dite; mais il dpend de
Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la
supplier  genoux de m'accorder cette faveur.

J'aime une jeune fille que j'eusse pouse si j'eusse vcu. Permettez
qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment o je la quitte
pour toujours, o je la laisse seule et isole au milieu du monde, que
j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et
ma fortune.

En sortant de l'glise, monseigneur, je marcherai  l'chafaud.

C'est mon dernier voeu, c'est mon seul dsir; ne refusez pas la prire
d'un mourant.

Raoul d'Harmental.

--Oh! monseigneur, monseigneur, dit Bathilde en clatant en sanglots,
vous voyez, tandis que je pensais  lui, il pensait  moi! N'ai-je pas
raison de l'aimer quand il m'aime tant!

--Oui, dit le rgent, et je lui accorde sa demande: elle est juste.
Puisse cette grce, comme il le dit, adoucir ses derniers moments!

--Monseigneur, monseigneur, s'cria la jeune fille, est-ce tout ce que
vous lui accordez?

--Vous voyez, dit le Rgent, que lui-mme se rend justice et ne demande
pas autre chose.

--Oh! c'est bien cruel! c'est bien affreux! Le revoir pour le perdre 
l'instant mme. Monseigneur, monseigneur, sa vie! je vous en supplie, et
que je ne le revoie jamais! J'aime mieux cela.

--Mademoiselle, dit le rgent d'un ton qui ne permettait pas de
rplique, et en crivant quelques lignes sur un papier qu'il cacheta de
son sceau, voici une lettre pour monsieur de Launay, le gouverneur de la
Bastille, elle contient mes instructions  l'gard du condamn. Mon
capitaine des gardes va monter en voiture avec vous et veillera de ma
part  ce que ces instructions soient suivies.

--Oh! sa vie, monseigneur, sa vie! au nom du ciel, je vous en supplie 
genoux!

Le rgent, sonna; un valet de chambre ouvrit la porte.

--Appelez monsieur le marquis de Lafare, dit le rgent.

--Oh! monseigneur, vous tes bien cruel! dit Bathilde en se relevant.
Alors, permettez-moi donc de mourir avec lui. Du moins nous ne serons
pas spars, mme sur l'chafaud. Du moins nous ne nous quitterons pas,
mme dans la tombe!

--Monsieur de Lafare, dit le rgent, accompagnez mademoiselle  la
Bastille. Voici une lettre pour monsieur de Launay; vous en prendrez
connaissance avec lui, et vous veillerez  ce que les ordres qu'elle
renferme soient excuts de point en point.

Puis, sans couter le dernier cri de dsespoir de Bathilde, le duc
d'Orlans ouvrit la porte d'un cabinet et disparut.




Chapitre 48


Lafare entrana la jeune fille presque mourante et la fit monter dans
une des voitures tout atteles qui attendaient toujours dans la cour du
Palais-Royal. Cette voiture partit aussitt au galop, prenant par la rue
de Clry et par les boulevards le chemin de la Bastille.

Pendant toute la route, Bathilde ne dit pas un mot. Elle tait muette,
froide et inanime comme une statue. Ses yeux taient fixes et sans
larmes. Seulement, en arrivant en face de la forteresse elle
tressaillit; il lui semblait avoir vu s'lever dans l'ombre,  la place
mme o avait t excut le chevalier de Rohan, quelque chose comme un
chafaud. Un peu plus loin la sentinelle cria: Qui vive! Puis on
entendit la voiture rouler sur le pont-levis. Les herses se levrent, la
porte s'ouvrit, et le carrosse s'arrta  la porte de l'escalier qui
conduisait chez le gouverneur.

Un valet de pied sans livre vint ouvrir la portire et Lafare aida
Bathilde  descendre.  peine si elle pouvait se soutenir; toute sa
force morale s'tait vanouie du moment o l'espoir l'avait quitte.
Lafare et le valet de pied furent presque obligs de la porter au
premier tage. Monsieur de Launay soupait. On fit entrer Bathilde dans
un salon, tandis qu'on introduisait immdiatement Lafare prs du
gouverneur.

Dix minutes  peu prs s'coulrent pendant lesquelles Bathilde demeura
anantie sur le fauteuil o elle s'tait laisse tomber en entrant. La
pauvre enfant n'avait qu'une ide, c'tait celle de cette sparation
ternelle qui l'attendait; la pauvre enfant ne voyait qu'une chose,
c'tait son amant montant sur l'chafaud.

Au bout de dix minutes, Lafare rentra avec le gouverneur. Bathilde leva
machinalement la tte et les regarda d'un oeil gar. Lafare alors
s'approcha d'elle, et lui offrant le bras:

--Mademoiselle, dit-il, l'glise est prpare, et le prtre vous y
attend.

Bathilde, sans rpondre, se leva ple et glace; puis comme elle sentit
que les jambes lui manquaient, elle s'appuya sur le bras qui lui tait
offert. Monsieur de Launay marchait le premier, clair par deux hommes
qui portaient des torches.

Au moment o Bathilde entrait par une des portes latrales, elle
aperut, entrant par l'autre porte, le chevalier d'Harmental, accompagn
de son ct par Valef et par Pompadour. C'taient les tmoins de
l'poux, comme monsieur de Launay et Lafare taient les tmoins de
l'pouse. Chaque porte tait garde par deux gardes franaises, l'arme
au bras et immobiles comme des statues.

Les deux amants s'avancrent au-devant l'un de l'autre, Bathilde ple et
mourante, Raoul calme et souriant. Arrivs en face de l'autel, le
chevalier prit la main de la jeune fille et la conduisit aux deux siges
qui taient prpars; et l tous deux tombrent  genoux sans s'tre dit
une seule parole.

L'autel tait clair par quatre cierges seulement, qui jetaient dans
cette chapelle, dj naturellement sombre et si peuple encore de
sombres souvenirs, une lueur funbre qui donnait  la crmonie quelque
chose d'un office mortuaire. Le prtre commena la messe. C'tait un
beau vieillard  cheveux blancs, dont la figure mlancolique indiquait
que ses fonctions journalires laissaient de profondes traces dans son
me. En effet, il tait chapelain de la Bastille depuis vingt-cinq ans,
et depuis vingt-cinq ans il avait entendu de bien tristes confessions et
vu de bien lamentables spectacles.

Au moment de bnir les poux, il leur adressa quelques paroles selon
l'habitude consacre; mais, au lieu de parler  l'poux de ses devoirs
de mari,  l'pouse de ses devoirs de mre; au lieu d'ouvrir devant eux
l'avenir de la vie, il leur parla de la paix du ciel, de la misricorde
divine et de la rsurrection ternelle. Bathilde se sentait suffoquer.
Raoul vit qu'elle allait clater en sanglots, il lui prit la main et la
regarda avec une si triste et si profonde rsignation, que la pauvre
enfant fit un dernier effort, touffant ses larmes, qu'elle sentait
retomber une  une sur son coeur. Au moment de la bndiction, elle
pencha sa tte sur l'paule de Raoul. Le prtre crut qu'elle
s'vanouissait, et s'arrta.

--Achevez, achevez, mon pre, murmura Bathilde.

Et le prtre pronona les paroles sacramentelles, auxquelles tous deux
rpondirent par un oui dans lequel semblaient s'tre runies toutes les
forces de leur me.

La crmonie termine, d'Harmental demanda  M. de Launay s'il lui tait
permis de demeurer avec sa femme pendant le peu d'heures qu'il lui
restait  vivre; M. de Launay rpondit qu'il n'y voyait pas
d'inconvnient, et qu'on allait le reconduire  sa chambre. Alors Raoul
embrassa Valef et Pompadour, les remercia d'avoir bien voulu servir de
tmoins  son funbre mariage, serra la main  Lafare, rendit grces 
monsieur de Launay des bonts qu'il avait eues pour lui pendant son
sjour  la Bastille, et jetant son bras autour de la taille de Bathilde
qui,  chaque instant, menaait de tomber de toute sa hauteur sur les
dalles de l'glise, l'entrana vers la porte par laquelle il tait
entr. L ils retrouvrent les deux hommes arms de torches, qui les
prcdrent et les conduisirent jusqu' la porte de la chambre de
d'Harmental. Un guichetier attendait, qui ouvrit cette porte.

Raoul et Bathilde entrrent, puis la porte se referma, et les deux poux
se trouvrent seuls.

Alors Bathilde, qui jusque-l avait contenu ses larmes, ne put rsister
plus longtemps  sa douleur, un cri dchirant s'chappa de sa poitrine,
et elle tomba, en se tordant les bras et en clatant en sanglots, sur un
fauteuil o sans doute, pendant ses trois semaines de captivit,
d'Harmental avait bien souvent pens  elle. Raoul se jeta  ses genoux
et voulut la consoler, mais lui-mme tait trop mu de cette douleur si
profonde pour trouver autre chose que des larmes  mler aux larmes de
Bathilde. Ce coeur de fer se fondit  son tour, et Bathilde sentit  la
fois sur ses lvres les pleurs et les baisers de son amant.

Ils taient depuis une demi-heure  peine ensemble qu'ils entendirent
des pas qui s'approchaient de la porte, et qu'une clef tourna dans la
serrure. Bathilde tressaillit et serra convulsivement d'Harmental contre
son coeur. Raoul comprit quelle crainte affreuse venait de lui traverser
l'esprit et la rassura. Ce ne pouvait tre encore celui qu'elle
craignait de voir, puisque l'excution tait fixe pour huit heures du
matin, et que onze heures venaient de sonner. En effet, ce fut monsieur
de Launay qui parut.

--Monsieur le chevalier, dit le gouverneur, ayez la bont de me suivre.

--Seul? demanda d'Harmental en serrant  son tour Bathilde entre ses
bras.

--Non, avec madame, reprit le gouverneur.

--Oh! ensemble, ensemble! entends-tu Raoul? s'cria Bathilde. Oh! o
l'on voudra, pourvu que ce soit ensemble! Nous voici, monsieur, nous
voici!

Raoul serra une dernire fois Bathilde dans ses bras, lui donna un
dernier baiser au front, et, rappelant tout son orgueil, il suivit
monsieur de Launay avec un visage sur lequel il ne restait plus la
moindre trace de l'motion terrible qu'il venait d'prouver.

Tous trois suivirent pendant quelque temps des corridors clairs
seulement par quelques lanternes rares, puis ils descendirent un
escalier en spirale et se trouvrent  la porte d'une tour. Cette porte
donnait sur un prau entour de hautes murailles et qui servait de
promenade aux prisonniers qui n'taient point au secret. Dans cette cour
tait une voiture attele de deux chevaux, sur l'un desquels tait un
postillon, et l'on voyait reluire dans l'ombre les cuirasses d'une
douzaine de mousquetaires.

Une mme lueur d'espoir traversa en mme temps le coeur des deux amants.
Bathilde avait demand au rgent de commuer la mort de Raoul en une
prison perptuelle. Peut-tre le rgent lui avait-il accord cette
grce. Cette voiture tout attele pour conduire sans doute le condamn
dans quelque prison d'tat, ce peloton de mousquetaires destins sans
doute  les escorter, tout cela donnait  cette supposition un caractre
de ralit. Tous deux se regardrent en mme temps, et en mme temps
levrent les yeux au ciel pour remercier Dieu du bonheur inespr qu'il
leur accordait. Pendant ce temps, monsieur de Launay avait fait signe 
la voiture de s'approcher, le postillon avait obi, la portire s'tait
ouverte et le gouverneur, la tte dcouverte, tendait la main  Bathilde
pour l'aider  monter, Bathilde hsita un instant, se retournant avec
inquitude pour voir si l'on n'entranait pas Raoul d'un autre ct mais
elle vit que Raoul s'apprtait  la suivre, et elle monta sans
rsistance. Un instant aprs, Raoul tait prs d'elle. Aussitt la
portire se referma sur eux; la voiture s'branla, l'escorte pitina aux
portires. On passa sous le guichet puis sur le pont-levis, et enfin on
se retrouva hors de la Bastille.

Les deux poux se jetrent dans les bras l'un de l'autre; il n'y avait
plus de doute, le rgent faisait  d'Harmental grce de la vie, et de
plus, c'tait vident, il consentait  ne point le sparer de Bathilde.
Or, c'tait ce que Bathilde et d'Harmental n'eussent jamais os rver.
Cette vie de rclusion, supplice pour tout autre, tait pour eux une
existence de dlices, un paradis d'amour: ils se verraient sans cesse,
et ne se quitteraient jamais! Qu'auraient-ils pu dsirer de plus, mme
lorsque, matres de leur sort, ils rvaient un mme avenir? Une seule
ide triste traversa en mme temps leur esprit, et tous deux, avec cette
spontanit du coeur qui ne se rencontre que dans les gens qui s'aiment,
prononcrent le nom de Buvat.

En ce moment, la voiture s'arrta. Dans une semblable circonstance tout
tait pour les pauvres amants un sujet de crainte. Tous deux tremblrent
d'avoir trop espr et tressaillirent de terreur. Presque aussitt la
portire s'ouvrit: c'tait le postillon.

--Que veux-tu? lui demanda d'Harmental.

--Dame! notre matre, dit le postillon, je voudrais savoir o il
faudrait vous conduire, moi.

--Comment! o il faut me conduire! s'cria d'Harmental. N'as-tu pas
d'ordres?

--J'ai l'ordre de vous mener dans le bois de Vincennes entre le chteau
et Nogent-sur-Marne, et nous y voil!

--Et notre escorte? demanda le chevalier, qu'est-elle devenue?

--Votre escorte? elle nous a laisss  la barrire.

-- mon Dieu, mon Dieu! s'cria d'Harmental, tandis que Bathilde,
haletante d'espoir, joignait les mains en silence;  mon Dieu! est-ce
possible?

Et le chevalier sauta en bas de la voiture, regarda avidement autour de
lui, tendit les bras  Bathilde qui s'lana  son tour; puis tous deux
jetrent ensemble un cri de joie et de reconnaissance.

Ils taient libres comme l'air qu'ils respiraient!

Seulement le rgent avait donn l'ordre de conduire le chevalier juste 
l'endroit o ce dernier avait enlev Bourguignon, croyant l'enlever lui
mme.

C'tait la seule vengeance que se ft rserve Philippe le Dbonnaire.

Quatre ans aprs cet vnement, Buvat, rintgr dans sa place et pay
de son arrir, avait la satisfaction de mettre la plume  la main d'un
beau garon de trois ans. C'tait le fils de Raoul et de Bathilde.

Les deux premiers noms qu'crivit l'enfant furent ceux d'Albert du
Rocher et de Clarice Gray.

Le troisime fut celui de Philippe d'Orlans, rgent de France.




Post-Scriptum


Peut-tre quelques personnes ont-elles pris assez
d'intrt aux personnages qui jouent un rle secondaire dans l'histoire
que nous venons de leur raconter, pour dsirer savoir ce qu'ils
devinrent aprs la catastrophe qui perdit les conjurs et sauva le
rgent. Nous allons les satisfaire en deux mots.

Le duc et la duchesse du Maine, dont on voulait briser  tout jamais les
complots  venir, furent arrts, le duc  Sceaux et la duchesse dans
une petite maison qu'elle avait rue Saint-Honor. Le duc fut conduit au
chteau de Doullens, et la duchesse  celui de Dijon, d'o elle fut
transfre  la citadelle de Chlons. Tous deux en sortirent au bout de
quelques mois, dsarmant le rgent, l'un par une dngation absolue,
l'autre par un aveu complet.

Mademoiselle Delaunay fut conduite  la Bastille, o sa captivit, comme
on peut le voir dans les Mmoires qu'elle a laisss, fut fort adoucie
par ses amours avec le chevalier de Mesnil, et plus d'une fois, aprs sa
sortie, il lui arriva, en pleurant l'infidlit de son cher prisonnier,
de dire comme Ninon ou Sophie Arnould, je ne sais plus laquelle: Oh! le
bon temps o nous tions si malheureux!

Richelieu fut arrt, comme l'en avait prvenu mademoiselle de Valois,
le lendemain mme du jour o il avait introduit Bathilde chez le rgent,
mais sa captivit fut un nouveau triomphe pour lui. Le bruit s'tant
rpandu que le beau prisonnier avait obtenu la permission de se promener
sur la terrasse de la Bastille, la rue Saint-Antoine s'encombra des
voitures les plus lgantes de Paris, et devint en moins de vingt-quatre
heures la promenade  la mode. Aussi le rgent, qui avait, disait-il
entre les mains assez de preuves contre monsieur de Richelieu pour lui
faire couper quatre ttes, s'il les avait eues, ne voulut-il pas risquer
de se dpopulariser  tout jamais dans l'esprit du beau sexe, en le
retenant plus longtemps en prison. Aprs une captivit de trois mois,
Richelieu sortit plus brillant et plus  la mode que jamais. Seulement
il trouva l'armoire aux confitures mure, et la pauvre mademoiselle de
Valois devenue duchesse de Modne.

L'abb Brigaud, arrt, comme nous l'avons dit,  Orlans, fut retenu
quelque temps dans les prisons de cette ville, au grand dsespoir de la
bonne madame Denis, de mesdemoiselles milie et Athnas, et de monsieur
Boniface. Mais, un beau matin, au moment o la famille allait se mettre
 table pour le djeuner, on vit entrer l'abb Brigaud, aussi calme et
aussi rgulier que d'habitude. On lui fit grande fte et on lui demanda
une foule de dtails; mais, avec sa prudence habituelle, il renvoya les
curieux  ses dclarations juridiques, disant que cette affaire lui
avait dj donn tant de contrarits, qu'on l'obligerait fort en ne lui
en parlant jamais. Or, comme l'abb Brigaud avait, ainsi qu'on l'a vu,
des droits tout  fait autocratiques dans la maison de madame Denis, son
dsir fut religieusement respect, et  partir de ce jour il ne fut pas
plus question de cette affaire rue du Temps Perdu, n 5, que si elle
n'avait jamais exist.

Quelques jours aprs lui, Pompadour, Valef, Laval et Malezieux,
sortirent de prison  leur tour, et recommencrent  faire leur cour 
madame du Maine, comme si de rien n'tait. Quant au cardinal de
Polignac, il n'avait pas mme t arrt: il avait t exil simplement
 son abbaye d'Anchin.

Lagrange-Chancel, l'auteur des Philippiques, fut appel au Palais-Royal.
Il y trouva le rgent qui l'attendait.

--Monsieur, lui demanda le prince, est-ce que vous pensez de moi tout ce
que vous avez dit?

--Oui, monseigneur, lui rpondit Lagrange-Chancel.

--Eh bien! c'est fort heureux pour vous, monsieur, reprit le rgent; car
si vous aviez crit de pareilles infamies contre votre conscience, je
vous aurais fait pendre.

Et le rgent se contenta de l'envoyer aux les Sainte-Marguerite, o il
ne resta que trois ou quatre mois. Les ennemis du rgent, ayant rpandu
le bruit que le prince l'y avait fait empoisonner, le prince ne trouva
pas de meilleur moyen de dmentir cette nouvelle calomnie que celui
d'ouvrir les portes de sa prison au prtendu mort qui en sortit plus
gonfl de haine et de fiel que jamais.

Cette dernire preuve de clmence parut  Dubois si hors de saison,
qu'il courut chez le rgent pour lui faire une scne; mais, pour toute
rponse  ses rcriminations le prince se contenta de lui chanter le
refrain de la chanson que Saint-Simon avait faite sur lui:

          _Je suis dbonnaire, moi,_
          _Je suis dbonnaire._

Ce qui mit Dubois dans une si grande colre, que le rgent, pour se
rconcilier avec lui, fut oblig de le faire nommer cardinal.

Cette nomination inspira  la Fillon une telle fiert qu'elle dclara ne
vouloir plus, dornavant, recevoir chez elle que des gens qui auraient
fait leurs preuves de 1399.

Au reste, sa maison avait, dans cette catastrophe, perdu une de ses
pensionnaires les plus illustres. Trois jours aprs la mort du capitaine
Roquefinette, la Normande tait entre aux Filles-Repenties.




Bibliographie--OEuvres compltes


Tir de _Bibliographie des Auteurs
Modernes (1801-1934)_ par Hector Talvart et Joseph Place, Paris,
Editions de la Chronique des Lettres Franaises, Aux Horizons de France,
39 rue du Gnral Foy, 1935 Tome 5.

1. =lgie sur la mort du gnral Foy.= Paris, Stier, 1825, in-8 de 14
pp.

2. =La Chasse et l'Amour.= Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
Dumas). Reprsent pour la premire fois,  Paris, au thtre de
l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).Paris, Chez Duvernois, Stier, 1825,
in-8 de 40 pp.

3. =Canaris.= Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
de 10 pp.

4. =Nouvelles contemporaines.= Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
pp.

5. =La Noce et l'Enterrement.= Vaudeville en trois tableaux, par MM.
Davy, Lassagne et Gustave. Reprsent pour la premire fois,  Paris, au
thtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).Paris, Chez Bezou, 1826,
in-8 de 46 pp.

6. =Henri III et sa cour.= Drame historique en cinq actes et en prose.
Reprsent au Thtre-Franais (11 fv.1829).Paris, Vezard et Cie, 1829,
in-8 de 171 pp.

7. =Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.= Trilogie dramatique
sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et pilogue.
Reprsent  Paris sur le Thtre Royal de l'Odon (30 mars 1830).Paris,
Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.

8. =Rapport au Gnral La Fayette sur l'enlvement des poudres de
Soissons.= Paris, Impr. de Stier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.

9. =Napolon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.= Drame en
six actes. Reprsent pour la premire fois, sur la Thtre Royal de
l'Odon (10 janv.1831).Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
XVI-219 pp.

10. =Antony.= Drame en cinq actes en prose. Reprsent pour la premire
fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831).Paris, Auguste
Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
(post-scriptum).

11. =Charles VII chez ses grands vassaux.= Tragdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Odon (20
oct. 1831).Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.

12. =Richard Darlington.= Drame en cinq actes et en prose, prcd de
=La Maison du Docteur=, prologue par MM. Dinaux. Reprsent pour la
premire fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin (10 dc.
1831).Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.

13. =Teresa.= Drame en cinq actes et en prose. Reprsent pour la
premire fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique (6 fv. 1832).
Paris, Barba; Vve Charles Bchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164
pp.

14. =Le Mari de la veuve.= Comdie en un acte et en prose, par M.***.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre-Franais (4 avr. 1832).
Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.

15. =La Tour de Nesle.= Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
Gaillardet et ***. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le
thtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.

16. =Gaule et France.= Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.

17. =Impressions de voyage.= Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
1834-1837, 5 vol. in-8.

18. =Angle.= Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
pp.

19. =Catherine Howard.= Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.

20. =Souvenirs d'Antony.= Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de
360 pp.

21. =Chroniques de France. Isabel de Bavire= (Rgne de Charles VI).
Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.

22. =Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.= Mystre en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre de la
Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, diteur du Magasin
Thtral, 1836 in-8 de 303 p.

23. =Kean.= Comdie en cinq actes. Reprsente pour la premire fois aux
Varits (31 aot 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
pp.

24. =Piquillo.= Opra-comique en trois actes. Reprsent pour la
premire fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique (31 oct. 1837).
Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.

25. =Caligula.= Tragdie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (26
dc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Thtral, 1838 in-8 de
170 p.

26. =La Salle d'armes.= I.= Pauline= II. =Pascal Bruno=
(prcd de =Murat=). Paris, Dumont, Au Salon littraire, 1838,
2 vol. in-8 de 376 et 352 pp.

27. =Le Capitaine Paul= (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.

28. =Paul Jones.= Drame en cinq actes. Reprsent pour la premire fois,
 Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.

29. =Nouvelles impressions de voyage.= =Quinze jours au Sina,= par MM.
A. Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.

30. =Act.= Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242
et 302 pp.

31. =La Comtesse de Salisbury.= Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.

32. =Jacques Ortis.= Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (prface de
Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.

33. =Mademoiselle de Belle-Isle.= Drame en cinq actes, en prose.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais(2
avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.

34. =Le Capitaine Pamphile.= Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
296 pp.

35. =L'Alchimiste.= Drame en cinq actes en vers. Reprsent pour la
premire fois, sur le Thtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.

36. =Crimes clbres.= Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
vol. in-8.

37. =Napolon=, avec douze portraits en pied, gravs sur acier par les
meilleurs artistes, d'aprs les peintures et les dessins de Horace
Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
franais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.

38. =Othon l'archer.= Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.

39. =Les Stuarts.= Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.

40. =Matre Adam le Calabrais.= Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.

41. =Aventures de John Davys.= Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
in-8.

42. =Le Matre d'armes.= Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320,
322 et 336 pp.

43. =Un Mariage sous Louis XV.= Comdie en cinq actes. Reprsente pour
la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (1er juin 1841).
Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.

44. =Praxde,= suivi de =Don Martin de Freytas= et de
=Pierre-le-Cruel.= Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.

45. =Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.= Paris, Dumont,
1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.

46. =Excursions sur les bords du Rhin.= Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
de 328, 326 et 334 pp.

47. =Une anne  Florence.= Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et
343 pp.

48. =Jehanne la Pucelle.= 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8
de VII-327 pp.

49. =Le Speronare= Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

50. =Le Capitaine Arena.= Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et
314 pp.

51. =Lorenzino.= Magasin thtral. Thtre franais. Drame en cinq actes
et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.

52. =Halifax.= Magasin thtral. Choix de pices nouvelles, joues sur
tous les thtres de Paris. Thtre des Varits. Comdie en trois actes
et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
pp.

53. =Le Chevalier d'Harmental.= Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

54. =Le Corricolo.= Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.

55. =Les Demoiselles de Saint-Cyr.= Comdie en cinq actes, suivie d'une
lettre  l'auteur  M. Jules Janin. Reprsente pour la premire fois, 
Paris, sur le Thtre-Franais (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
tous les Marchands de Nouveauts, 1843, gr. in-8 de 1 f.
(lettre de Dumas  son diteur), 38 pp. et VIII pp. (lettre  J. Janin).

56. =La Villa Palmieri.= Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.

57. =Louise Bernard.= Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris. Thtre de la Porte-Saint-Martin.
Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de
34 pp.

58. =Un Alchimiste au dix-neuvime sicle.= Paris, Imprimerie de Paul
Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.

59. =Filles, Lorettes et Courtisanes.= Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
pp.

60. =Ascanio.= Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.

61. =Le Laird de Dumbicky.= Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris. Thtre Royal de l'Odon. Drame
en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.

62. =Sylvandire.= Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et
324 pp.

63. =Fernande.= Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.

64. A. =Les Trois Mousquetaires= Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. B.
=Les Mousquetaires= Drame en cinq actes et douze tableaux, prcd de
=L'Auberge de Bthune=, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre de
l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
pp. C. =La Jeunesse des Mousquetaires.= Pice en 14 tableaux, par MM. A.
Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. D.
=Le Prisonnier de la Bastille,= fin des =Mousquetaires.= Drame en cinq
actes et neuf tableaux. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur
le Thtre Imprial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lvy frres,
s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.

65. =Le Chteau d'Eppstein.= Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
323, 353 et 322 pp.

66. =Amaury.= Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.

67. =Ccile.= Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.

68. A. =Gabriel Lambert.= Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
B. =Gabriel Lambert.= Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas
et Amde de Jallais. Paris, Michel Lvy frres, 1866, in-18 de 132 pp.

69. =Louis XIV et son sicle.= Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P.
Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.

70. A. =Le Comte de Monte-Cristo.= Paris, Ption, 1845-1846, 18 vol.
in-8. B. =Monte-Cristo.= Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM.
A. Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. C. =Le
Comte de Morcerf.= Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas
et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. =Villefort.=
Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.

71. A. =La Reine Margot.= Paris, Garnier frres, 1845, 6 vol. in-8. B.
=La Reine Margot.= Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me srie.
Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-12 de 152 pp.

72. =Vingt Ans aprs,= suite des =Trois Mousquetaires.= Paris, Baudry,
1845, 10 vol.

73. A. =Une Fille du Rgent.= Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. B.
=Une Fille du Rgent.= Comdie en cinq actes dont un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (1er
avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.

74. =Les Mdicis.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.

75. =Michel-Ange et Raphal Sanzio.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8
de 345 et 306 pp.

76. =Les Frres Corses.= Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8
de 302 et 312 pp.

77. A. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6
vol. in-8. B. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Bibliothque dramatique.
Thtre moderne. 2me srie. pisode du temps des Girondins, drame en 5
actes et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lvy
frres, 1847, in-18 de 139 pp.

78. =Histoire d'un casse-noisette.= Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
in-8.

79. =La Bouillie de la Comtesse Berthe.= Paris, J. Hetzel, 1845, pet.
in-8 de 126 pp.

80. =Nanon de Lartigues.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
et 331 pp.

81. =Madame de Cond.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
307 pp.

82. =La Vicomtesse de Cambes.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
334 et 324 pp.

83. =L'Abbaye de Peyssac.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80  83) constituent une srie
intitule: =La Guerre des femmes=, qui a inspir la pice: =La Guerre
des femmes.= Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A.
Maquet. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre
Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.

84. A. =La Dame de Monsoreau.= Paris, Ption, 1846, 8 vol. in-8. B. =La
Dame de Monsoreau.= Drame en cinq actes et dix tableaux, prcd de
=L'Etang de Beaug,= prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
Michel Lvy, 1860, in-12 de 196 pp.

85. =Le Btard de Maulon.= Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.

86. =Les Deux Diane.= Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.

87. =Mmoires d'un mdecin.= Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
1846-1848, 19 vol. in-8.

88. =Les Quarante-Cinq.= Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.

89. =Intrigue et Amour.= Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me
srie. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lvy frres,
1847, in-12 de 99 pp.

90. =Impressions de voyage. De Paris  Cadix.= Paris, Ancienne maison
Delloye, Garnier frres, 1847-1848, 5 vol. in-8.

91. =Hamlet, prince de Danemark.= Bibliothque dramatique. Thtre
moderne. 2me srie. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 106 pp.

92. =Catilina.= Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
Maquet. Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 151 pp.

93. =Le Vicomte de Bragelonne.= ou =Dix ans plus tard,= suite des Trois
Mousquetaires et de Vingt Ans aprs. Paris, Michel Lvy frres,
1848-1850, 26 vol. in-8.

94. =Le Vloce, ou Tanger, Alger et Tunis.= Paris, A. Cadot, 1848-1851,
4 vol. in-8.

95. =Le Comte Hermann.=
2me Srie du Magasin thtral.... Drame en cinq actes, avec prface et
pilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.

96. =Les Mille et un fantmes.= Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de
318 et 309 pp.

97. =La Rgence.= Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.

98. =Louis Quinze.= Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

99. =Les Mariages du pre Olifus.= Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

100. =Le Collier de la Reine.= Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.

101. =Mmoires de J.-F. Talma.= crits par lui-mme et recueillis et mis
en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.

102. =La Femme au collier de velours.= Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol.
in-8 de 326 et 333 pp.

103. =Montevideo= ou =une nouvelle Troie.= Paris, Imprimerie centrale de
Napolon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.

104. =La Chasse au chastre.= Magasin thtral. Pices nouvelles....
Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
librairie thtrale. Ancienne maison Marchant,1850, gr. in-8 de 24 pp.

105. =La Tulipe noire.= Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
304 et 316 pp.

106. =Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)= Paris,
A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.

107. =Le Trou de l'enfer.= (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
1851, 4 vol. in-8.

108. =Dieu dispose.= Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.

109. =La Barrire de Clichy.= Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
Reprsent pour la premire fois  Paris sur le Thtre National (ancien
Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Thtrale, 1851, in-8 de 48 pp.

110. =Impressions de voyage. Suisse.= Paris, Michel Lvy frres, 1851, 3
vol. in-18.

111. =Ange Pitou.= Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.

112. =Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scnes de la vie
rvolutionnaire.= Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.

113. =Histoire de deux sicles= ou =la Cour, l'glise et le peuple
depuis 1650 jusqu' nos jours.= Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr.
in-8.

114. =Conscience.= Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.

115. =Un Gil Blas en Californie.= Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
317 et 296 pp.

116. =Olympe de Clves.= Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.

117. =Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et prive de
Louis-Philippe.)= Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118.
Mes Mmoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.

119. =La Comtesse de Charny.= Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.

120. =Isaac Laquedem.= Paris, A la Librairie Thtrale, 1853, 5 vol.
in-8.

121. =Le Pasteur d'Ashbourn.= Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.

122. =Les Drames de la mer.= Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296
et 324 pp.

123. =Ingnue.= Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.

124. =La Jeunesse de Pierrot.= par Aramis. Publications du
MousquetaireParis, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.

125. =Le Marbrier.= Drame en trois actes. Reprsent pour la premire
fois,  Paris, sur le thtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
Lvy frres, 1854, in-18 de 48 pp.

126. =La Conscience.= Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.

127. A. =El Salteador.= Roman de cape et d'pe. Paris, A. Cadot, 1854,
3 vol. in-8. Il a t tir de ce roman une pice dont voici le titre: B.
=Le Gentilhomme de la montagne.= Drame en cinq actes et huit tableaux,
par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 144
pp.

128. =Une Vie d'artiste.= Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et
323 pp.

129. =Saphir, pierre prcieuse monte par Alexandre Dumas.= Bibliothque
du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.

130. =Catherine Blum.= Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.

131. =Vie et aventures de la princesse de Monaco.= Recueillies par A.
Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.

132. =La Jeunesse de Louis XIV.= Comdie en cinq actes et en prose.
Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-16 de 306 pp.

133. =Souvenirs de 1830  1842.= Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol.
in-8.

134. =Le Page du Duc de Savoie.= Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.

135. =Les Mohicans de Paris.= Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.

136. A. =Les Mohicans de Paris= (Suite) =Salvator le commissionnaire.=
Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a t tir des Mohicans
de Paris, la pice suivante: B. =Les Mohicans de Paris.= Drame en cinq
actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel Lvy, 1864, in-12
de 162 pp.

137. =Tati. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.= Rdig
et publi par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.

138. =La dernire anne de Marie Dorval.= Paris, Librairie Nouvelle,
1855, in-32 de 96 pp.

139. =Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux lphants.)= Paris, A.
Cadot, 1858, 3 vol. in-8.

140. =Les Grands hommes en robe de chambre. Csar.= Paris, A. Cadot,
1856, 7 vol. in-8.

141. =Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.= Paris, A. Cadot,
1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.

142. =Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu.= Paris, A. Cadot,
1856, 5 vol. in-8.

143. =L'Orestie.= Tragdie en trois actes et en vers, imite de
l'antique. Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-12 de 108 pp.

144. =Le Livre de mon grand-pre.= Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309
pp.

145. =La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.= Drame historique en 5 actes
et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montpin. Reprsent pour la
premire fois sur le Thtre Imprial du Cirque (15 nov. 1856). A la
Librairie Thtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.

146. =Plerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Mdine et la
Mecque.= Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.

147. =Madame du Deffand.= Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.

148. =La Dame de volupt.= Mmoires de Mlle de Luynes, publis par A.
Dumas. Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.

149. =L'Invitation  la valse.= Comdie en un acte et en prose.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du Gymnase
(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.

150. =L'Homme aux contes.= Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
Pierrot. dition interdite en France. Bruxelles, Office de publicit,
Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.

151. =Les Compagnons de Jhu.= Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.

152. =Charles le Tmraire.= Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol.
in-12 de 324 et 310 pp.

153. =Le Meneur de loups.= Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.

154. =Causeries.= Premire et deuxime sries. Paris, Michel Lvy
frres, 1860, 2 vol. in-8.

155. =La Retraite illumine=, par A. Dumas, avec divers appendices par
M. Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-diteur,
1858, in-12 de 88 pp.

156. =L'Honneur est satisfait.= Comdie en un acte et en prose. Paris,
Librairie Thtrale, 1858, in-12 de 48 pp.

157. =La Route de Varennes.= Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 279 pp.

158. =L'Horoscope.= Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.

159. =Histoire de mes btes.= Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de
333 pp.

160. =Le Chasseur de sauvagine.= Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
chacun 317 pp.

161. =Ainsi soit-il.= Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a
t tir de ce roman la pice suivante: =Madame de Chamblay.= Drame en
cinq actes, en prose. Paris, Michel Lvy, 1869, in-18 de 96 pp.

162. =Black.= Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.

163. =Les Louves de Machecoul=, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris,
A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.

164. =De Paris  Astrakan,= nouvelles impressions de voyage. Premire et
deuxime srie. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
vol. in-18 de 318 et 313 pp.

165. =Lettres de Saint-Ptersbourg= (sur le Servage en Russie). dition
interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
232 pp.

166. =La Frgate l'Esprance.= dition interdite pour la France.
Bruxelles, Office de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel, 1859,
in-32 de 232 pp.

167. =Contes pour les grands et les petits enfants.= Bruxelles, Office
de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190
et 204 pp.

168. =Jane.= Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 324 pp.

169. =Herminie et Marianna.= dition interdite pour la France.
Bruxelles, Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.

170. =Ammalat-Beg.= Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
352 pp.

171. =La Maison de glace.= Paris, Michel Lvy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
et 280 pp.

172. =Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.= Paris, Librairie Thtrale,
s. d. (1859), in-4 de 240 pp.

173. =Traduction de Victor Perceval. Mmoires d'un policeman.= Paris, A.
Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.

174. =L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.= Paris, A.
Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.

175. =Monsieur Coumbes.= (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris,
A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
suivant: =Le Fils du Forat=.

176. Docteur Maynard. =Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.=
Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.

177. =Une Aventure d'amour= (Herminie). Paris, Michel Lvy frres, 1867,
in-18 de 274 pp.

178. =Le Pre la Ruine.= Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de
320 pp.

179. =La Vie au dsert. Cinq ans de chasse dans l'intrieur de l'Afrique
mridionale par Gordon Cumming.= Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
(1860), gr. in-8 de 132 pp.

180. =Moullah-Nour.= dition interdite pour la France. Bruxelles,
Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et
152 pp.

181. =Un Cadet de famille= traduit par Victor Perceval, publi par A.
Dumas. Premire, deuxime et troisime srie. Paris, Michel Lvy frres,
1860, 3 vol. in-18.

182. =Le Roman d'Elvire.= Opra-comique en trois actes, par A. Dumas et
A. de Leuven. Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 97 pp.

183. =L'Envers d'une conspiration.= Comdie en cinq actes, en prose.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 132 pp.

184. =Mmoires de Garibaldi,= traduits sur le manuscrit original, par A.
Dumas. Premire et deuxime srie. Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2
vol. in-18 de 312 et 268 pp.

185. =Le pre Gigogne= contes pour les enfants. Premire et deuxime
srie. Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-18.

186. =Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.= Paris, A. Bourdilliat
et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.

187. =Jacquot sans oreilles.= Paris, Michel Lvy frres, 1873, in-18 de
XXVIII-231 pp.

188. =Une nuit  Florence sous Alexandre de Mdicis.= Paris, Michel Lvy
frres, 1861, in-18 de 250 pp.

189. =Les Garibaldiens. Rvolution de Sicile et de Naples.= Paris,
Michel Lvy frres, 1861, in-18 de 376 pp.

190. =Les Morts vont vite.= Paris, Michel Lvy frres, 1861, 2 vol.
in-18 de 322 et 294 pp.

191. =La Boule de neige.= Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 292
pp.

192. =La Princesse Flora.= Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 253
pp.

193. =Italiens et Flamands.= Premire et deuxime srie. Paris, Michel
Lvy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.

194. =Sultanetta.= Paris, Michel Lvy, 1862, in-18 de 320 pp.

195. =Les Deux Reines, suite et fin des Mmoires de Mlle de
Luynes.= Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.

196. =La San-Felice.= Paris, Michel Lvy frres, 1864-1865, 9 vol.
in-18.

197. =Un Pays inconnu,= (Gral-Milco; Brsil.). Paris, Michel Lvy
frres, 1865, in-18 de 320 pp.

198. =Les Gardes forestiers.= Drame en cinq actes. Reprsent pour la
premire fois,  Paris, sur le Grand-Thtre parisien (28 mai 1865).
Paris, Michel Lvy frres, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.

199. =Souvenirs d'une favorite.= Paris, Michel Lvy frres, 1865, 4 vol.
in-18.

200. =Les Hommes de fer.= Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 305
pp.

201. A. =Les Blancs et les Bleus.= Paris, Michel Lvy frres, 1867-1868,
3 vol. in-18. B. =Les Blancs et les Bleus.= Drame en cinq actes, en onze
tableaux. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du
Chtelet (10 mars 1869). (Michel Lvy frres), s. d. (1874), gr in-8 de
28 pp.

202. =La Terreur prussienne.= Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol.
in-18 de 296 et 294 pp.

203. =Souvenirs dramatiques.= Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol.
in-18 de 326 et 276 pp.

204. =Parisiens et provinciaux.= Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol.
in-18 de 326 et 276 pp.

205. =L'le de feu.= Paris, Michel Lvy frres, 1871, 2 vol. in-18 de
285 et 254 pp.

206. =Cration et Rdemption. Le Docteur mystrieux.= Paris, Michel Lvy
frres, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.

207. =Cration et Rdemption. La Fille du Marquis.= Paris, Michel Lvy
frres, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.

208. =Le Prince des voleurs.= Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol.
in-18 de 293 et 275 pp.

209. =Robin Hood le proscrit.= Paris, Michel Lvy frres, 1873, 2 vol.
in-18 de 262 et 273 pp.






End of Project Gutenberg's Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas

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