The Project Gutenberg EBook of Ruines et fantmes, by Jules Claretie

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Title: Ruines et fantmes

Author: Jules Claretie

Release Date: February 22, 2006 [EBook #17830]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RUINES ET FANTMES ***




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                           JULES CLARETIE



                               RUINES
                                 ET
                              FANTMES



                               PARIS
                   LIBRAIRIE BACHELIN-DEFLORENNE
                       3, Quai Malaquais, 3
           _Succursale_, _boulevard des Capucines_, 10
                     _et place de l'Opra_, 6

                                1874.




PRFACE


_A mesure qu'il avance dans la vie, l'homme risque fort de heurter du
pied contre quelque ruine, et il marche escort comme d'un essaim de
fantmes. Ruines et fantmes! C'est le bilan des choses humaines: ruines
d'illusions, fantmes de souvenirs. Il suffit d'errer ou de penser pour
se voir ou plutt pour se sentir entour de tout ce qui est mort autour
de nous et de tout ce qui est devenu invisible._

_Qui donc a prtendu que les spectres n'existaient pas? Ils sont
partout; partout l'homme vieilli rencontre, au dtour d'une anne qui
finit, d'un anniversaire loquent qui parle du pass, une foule de
choses blmies et perdues  demi dans la brume, et qui sont des spectres
en vrit, spectres d'affections ou d'illusions mortes. Que de spectres
ainsi logs dans ce Paris que les vivants croient habiter seuls! Dans
presque toute chambre, nid clos ou discret, o deux amoureux s'aiment,
deux ombres se glissent, qui jadis,  la mme place ont chang aussi
leurs baisers ou leurs soupirs. Le monde des fantmes tient autant de
place que l'autre._

_Je le sens bien,  cette heure mme o une nouvelle anne s'ajoute pour
moi aux annes passes, et o le jour de ma naissance me fait regarder
un moment en arrire. Sans tre vieux, que j'en ai vit mourir!_

_Oui, que de visages dj plis! Que d'yeux autrefois rayonnants
d'espoir et maintenant  jamais clos ou plutt disparus dans leurs
orbites creuses! Ruines humaines, fantmes d'amours, d'amitis,
d'esprances, de gaiets, fantmes des jeunes annes, des premires
joies et des premiers rves! On n'a plus, pass trente ans, qu' se
baisser pour ramasser  terre la poussire de ce qui fut la vie, cendre
chaude encore de passion ou encore humide de larmes._

_Pourquoi donner ce titre  ce livre:_ Ruines et Fantmes? _Il n'est pas
un seul des travaux humains qui ne pt tre appel ainsi. Tout finit,
non par des chansons, comme disait Beaumarchais en ses ironies, mais par
des ruines, comme le criait le vieux Job en ses lamentations. Pourtant
les ruines tudies ici et les fantmes voqus sont des spectres et des
dbris d'espce particulire._

_Ainsi j'ai ramass les miettes du curieux.

Ce sont les courses  travers le vieux Paris, les causeries en chemin,
les souvenirs de l'histoire, tout ce qu'une vieille muraille contient
d'inconnu, tout ce qui se tient tapi aux angles secrets des logis
anciens; c'est, en un mot, le pass que je recherche et qu'on
trouvera dans ces pages. Comme il console du prsent! Quelle volupt
n'prouve-t-on pas  feuilleter, si je puis dire, les vieilles rues
comme  cheminer  travers un livre! Plaisirs de coin du feu ou joies de
chercheur et de touriste, vous vous ressemblez tous. C'est toujours la
curiosit qui sert de guide, l'apptit de savoir qui nous pousse, le
besoin de consolation et d'oubli qui nous mne._

_Plaisir d'hiver que celui de ces lectures; et l'hiver n'est-il point le
temps des vocations et des souvenirs?_

_Ce n'est pas quand le bois feuillit, que l'eau tide court gaiement
sous les saules verts; ce n'est pas quand luit le soleil, quand le ciel
est bleu, le vent doux, le temps heureux, qu'on se plat  les faire
revivre, les chers fantmes! Mais vienne novembre ou dcembre, l'heure
des brouillards malsains, des lourdes et longues heures, des veilles
peuples de songeries, alors, sous la lampe, en rvant, tandis qu'un
bruit indistinct de chars roulant sur le pav vous arrive  travers les
rideaux tirs, on se laisse doucement aller  jeter un regard au pass,
regard d'adieu ou de regret, ou de mpris, selon le fantme voqu, le
souvenir rveill, le nom prononc tout bas!_

_Puis, quelle volupt intime, lorsqu'on ouvre les tiroirs, lorsqu'on
relit les vieux crits, les lettres, les articles bauchs, les journaux
 demi dchirs, et qu'on y retrouve, comme dans un sachet fan, un
vague parfum d'autrefois!_

_Et c'est ainsi, que parmi les feuillets jaunis, les chapitres oublis,
j'ai retrouv et recueilli ces pages d'un autre temps. Histoire,
souvenirs, dtails inconnus, rvlations rapides, mais prcieuses et
exactes, mmoires des monuments, chroniques des pierres et des murs,
larmes des choses, comme dit Virgile: voil ce qu'il contient, ce livre
ddi aux curieux,  ceux qui trouvent plus de prix  une anecdote
caractristique qu' un long chapitre, et prfrent un sonnet  un long
pome._

_Ruines et fantmes! Poussire de palais et d'tres humains!--Un peu de
cendre dans trois cents pages. Mais quoi! s'il reste au foyer teint une
tincelle, une seule, c'est assez!_

_Jules CLARETIE._

3 Dcembre.



                               RUINES
                                 ET
                              FANTOMES




                   L'ABB HARDY ET LUCIE GAUTIER
                              1787-1792



                                  I


L'histoire a ses ddaigns, hros ou criminels mconnus. Elle n'aime pas
l'galit, mais l'lection. Elle est femme. Parmi les gnrations tout
entires, c'est un homme qu'elle choisit, un seul, sclrat ou martyr;
et celui-ci accept, elle se dit et se croit quitte envers les foules.
Pendant ce temps restent dans l'ombre les plus terribles et les
plus braves, les meilleurs ou les pires, ceux dont la vie heurte ou
firement unie, sinistre ou superbe, tait faite pour attendrir ou pour
effrayer par l'exemple.

Il y aurait fort  faire si l'on voulait jamais rparer ces injustices.
Pourquoi Csar, et pourquoi pas Laridon? Pourquoi Isae, et pourquoi pas
Baruch? Pourquoi Murat, et pourquoi pas Rampon? Pourquoi Lacenaire, et
pourquoi pas Lemaire?

Ce n'est pas un hros que j'ai dcouvert. Il n'intresserait personne.
Un hros, fi donc! Non...--C'est un assassin. Nul ne connat,
d'ailleurs, cette cause ignore qui allait tre une cause clbre. Et
pourtant je n'invente rien, pas un dtail, pas une date, pas un trait.
C'est en fouillant dans nos Archives nationales de la rue du Chaume que
j'ai rencontr le drame inconnu dont je vais citer les principaux traits
sans essayer de colorer  la moderne ce petit tableau d'un autre temps.
Monsieur mon neveu, disait M. de L**  un acadmicien qui n'est pas
clbre, voulez-vous tre poignant? Soyez sobre.

Le 17 janvier 1787, un dimanche, le commissaire royal Pierre-Jean
Duchauffour fut averti qu'un crime venait d'tre commis rue Saint-Louis,
proche le Palais. Seize jours auparavant, le 2 janvier, une femme Lucile
Gautier tait venue louer,  raison de 120 livres par an, une petite
chambre o gisait maintenant, frapp de plusieurs coups de couteau, le
corps d'un homme qui fut bientt reconnu pour tre celui de Louis-Pierre
Hardy, matre de la Chambre des comptes de Montpellier. Millon,
lieutenant criminel au Chtelet, est averti sur-le-champ; l'enqute
commence, les voisins sont interrogs, un chirurgien est requis, et
voici le rapport qu'il rdige et qu'il signe. Ces pices authentiques,
en quelque sorte taches de sang ont toujours une loquence que le neveu
de M. de L** lui-mme ne saurait galer:

    Nous, conseiller-mdecin et chirurgien ordinaires du Roy en
    son Chtelet de Paris, de l'ordonnance de monsieur le lieutenant
    criminel, sur le rquisitoire de monsieur le procureur du Roy,
    nous sommes transport rue Saint-Louis du Palais, maison du
    sieur Caban, horloger, au premier tage sur le derrire,
     l'effet d'y voir et visiter le cadavre du sieur
    Pierre-Louis-Hardy, matre de la Chambre des Comptes de
    Montpellier, pour constater la cause de sa mort. L'ayant examin
    extrieurement, nous luy avons remarqu: 1 une playe pntrant
    jusqu'au pricrane prenant depuis le temporal gauche, s'tendant
    jusqu' l'occipital; 2 une division totale de tous les
    tgumens, prenant son origine de la premire playe dsigne
    ci-dessus, se propageant jusqu' l'os parital du ct droit; 3
    une playe sur la partie moyenne de l'occipital, longue de trois
    travers de doigt, et ayant mis l'os  dcouvert; lesquelles
    playes ont t faites par un instrument contondant, tel qu'il
    soit; 4 trois playes: la premire situe sur le milieu du
    coronal, la seconde sur l'orbite droit, et la troisime sur
    l'orbite gauche et pntrant toutes trois jusqu'aux os; 5
    une plaie  la partie moyenne de l'os maxillaire droit,
    n'intressant que la peau et le tissu cellulaire, oblique et
    longue de deux pouces; 6 une playe  la partie antrieure du
    col, large de cinq travers de doigt et longue de sept,
    avec lsion de la peau, des muscles, des vaisseaux, de la
    trache-artre, de l'esophage, et enfin la ditte playe pntrant
    jusqu'aux vertbres du col; 7 enfin une playe  la partie
    antrieure et latrale de la poitrine du ct gauche, large
    d'un pouce, pntrant dans la capacit de la ditte poitrine sans
    lsion des parties y contenues, tous accidens occasionns par
    un instrument piquant, et tranchant, tel que couteau de chasse,
    rasoir, etc., que nous estimons avoir occasionn la cause de la
    mort prompte dudit sieur Hardy.

    Fait  Paris, le dix-sept janvier mil sept cent
    quatre-vingt-sept.

    DUPUIS.

La femme Gautier qui, deux semaines avant le jour du crime, accompagne
d'un quidam qu'on allait maintenant rechercher, tait venue arrter pour
un an le logement de l'horloger Caban, avait brusquement disparu.
Les premiers soupons se portrent naturellement sur elle et sur cet
inconnu, et le procureur du roi conclut  l'inhumation du cadavre, et
ds l'abord  la prise de corps de Lucile Gautier et d'_un quidam_.

Moins d'un mois aprs, le 6 fvrier, _le qui__dam_ tait appliqu  un
certain Jacques-Maurice Hardy, frre de la victime, ci-devant abb
et actuellement homme de loi. Log rue Coquillire, htel de Calais,
Jacques Hardy, que des affaires d'intrt appelaient de Montpellier
 Paris, n'avait plus reparu  son htel depuis le 17 janvier, et sa
disparition concidait de faon singulire, significative, avec la fuite
de Lucile Gautier. C'en tait assez et la justice n'avait plus qu'
suivre la trace des deux coupables[1].

[Note 1: Le procs que nous faisons connatre aujourd'hui n'ayant
pas t jug, l'auteur a cru devoir changer au nom de chacun des deux
personnages une lettre, une seule, la premire, afin d'viter les
rclamations des hritiers. Sauf cette lgre correction, les moindres
dtails de cette triste histoire sont scrupuleusement exacts.]

Elle tait, en ce temps, assez lente, fort empche dans sa marche,
pliant sous le faix des paperasses volumineuses que comportait une
instruction. Les procs duraient un an, deux ans, dix ans: on en citait
de centenaires. Le Ier mars, rquisitoire du procureur du roi  ce que
l'abb Hardy et la femme Gautier soient assigns  la huitaine, _ son
de trompe par un seul cri public_; puis dclaration de la contumace,
commission rogatoire adresse au lieutenant criminel de la snchausse
de Lyon; information faite par lui sur le passage prsum de Hardy et de
Lucile par cette ville; interrogatoires, rapports, procs-verbaux, tous
les pseudonymes divers du papier timbr pleuvent et s'amoncellent
dans le dossier de l'affaire, et l'on pourrait les retrouver entasss,
poudreux, jaunis, momifis, dans les _Registres du cy-devant Parlement
de Paris en la Tournelle criminelle_. Cependant Jacques Hardy tait loin
de France et croyait bien n'y jamais rentrer.

En 1787, l'abb Hardy tait un beau jeune homme de vingt-six ans, grand,
de carrure solide, avec de longs cheveux qu'il portait sans poudre.
Trs-lgant, trs-mondain, d'une famille considrable de Montpellier,
il avait dj couru le monde des aventures, batteur de fortune comme
il et t batteur d'estrade, et, si l'on en juge par les faits, assez
maltrait du sort. lev au collge de l'Oratoire de Lyon, aprs ses
premires tudes il prend l'habit de l'Ordre et se fait rgent des
basses classes. Il est tonsur, mais il n'endosse en quelque sorte la
soutane que pour la jeter aux orties, reprend l'habit sculier, et tout
brillant de jeunesse ardente, le diacre rfractaire se lance  corps
perdu dans le monde,  la mort de son pre. Il a racont lui-mme sa
vie dans un _Mmoire_ justificatif qui, trop souvent crit dans le style
emphatique du temps, parfois saisit par la vrit des dtails et je ne
sais quelle franchise d'accent. Avant d'entrer dans l'expos des faits,
dit-il au dbut, il est  propos d'avertir tout lecteur impartial que
s'il s'attache  blmer mes moeurs et ma conduite comme ecclsiastique,
je les lui abandonne, vivant dans un sicle o ce qu'on appelle _moeurs_
n'est pas la vertu dominante. J'ai fait comme la plupart des jeunes gens
de mon ge, j'ai suivi le torrent. D'ailleurs je n'avais que la simple
tonsure. Il faut le laisser parler: Jet de bonne heure dans le monde,
je suivis la carrire ordinaire; fier de quelques succs, je m'attachai
aux femmes les plus cites, me faisant une espce de gloire d'afficher
les plus courues. Je passai ainsi les premires annes de ma jeunesse,
effleurant le plaisir sans jamais me fixer. Mais _comme il faut subir
son sort_, tout mon systme d'inconstance choua auprs d'une
jeune Lyonnaise qui me fixa. Avec de l'esprit, de la douceur, de la
complaisance et de l'engouement, elle joignait  toute l'apparence des
vertus une fermet de rsolution et une promptitude d'excution inoues.
Elle ne l'a que trop prouv.

Hardy pourtant, en sa confession, oublie bien des choses importantes. Il
tait joueur, et ne parle pas,  dessein peut-tre, d'un certain garon
perruquier qui fut, durant des mois, son associ pour les parties de
tric-trac. Vient un jour o l'abb est accus d'avoir vol une chane
d'or  l'un de ses partenaires. Le perruquier le dfend, paye pour lui
la chane, et le _tolle_ soulev par ce scandale se calme peu 
peu; mais Jacques Hardy quitte Lyon cependant et se rfugie dans
les Cvennes, chez sa soeur, qui accueille  bras ouverts l'enfant
prodigue... du bien des autres. Peu de temps aprs, dans cette retraite,
nouveau _haro_. Qu'a fait Hardy cette fois? Il a voulu enlever la fille
d'un chevalier de Saint-Louis, son voisin. On l'a empch, l'pe 
la main. Il faut encore cder le terrain. Hardy s'enfuit, rentre au
sminaire; puis le quitte, vient  Paris chez son frre, Pierre Hardy,
log rue Saint-Marc, tudie, se fait recevoir docteur s lois, et
retourne enfin  Lyon, o l'attend Lucile, le mauvais gnie de ce damn.

Cette jeune Lyonnaise, spirituelle, douce et complaisante, tait
la femme d'un certain Gautier, homme du commun, ainsi qu'on disait,
palefrenier, je crois, et en tout cas moins scrupuleux qu'un hidalgo
sur le _point d'honneur_. Sans plus de faons, Hardy lui prend sa femme,
qu'il emmne  Paris, et qu'il loge  ses frais dans un htel, sous
le nom de Mme Dulac. Pendant un mois, c'est le bonheur, car l'amour
adultre connat aussi la lune de miel. Mais ce n'est pas assez de
s'aimer  Paris, il faut s'adorer aux champs, dans les sentiers verts,
et courir les bois comme on a couru les carrefours. Hardy se retire,
dit-il, dans une _campagne isole mais riante_; et l, savourant la
solitude  deux, oubliant les fivres premires, les fautes, et (faut-il
le dire?) certaine jalousie contre son frre, ne depuis longtemps,
depuis longtemps combattue, l'abb se laissait vivre, et n'avait d'autre
horizon que les yeux bleus de Lucile et d'autre souci que son bonheur.

Jacques Hardy, l'hritier d'un parent loign, tait assez riche,
moins cependant que son frre le matre de la Chambre des comptes de
Montpellier,  prsent tabli  Paris, et  qui par testament le pre
avait laiss tous ses biens. Cette fortune, qui pouvait lui revenir
un jour, miroitait bien parfois, s'talait, pleine de tintements
sataniques, devant la pense du joueur. Le crime a des pentes savonnes,
pis que cela, glissantes de sang. Un homme de moins, et Jacques tait
riche! Notre abb a d'ailleurs des faons de repousser toute ide de
meurtre qui l'accusent trangement, qui l'crasent. coutez-le dans son
_Mmoire_; en plaidant son innocence, il se condamne lui-mme: Un
soir d't, tant  Montpellier avec mon frre, nous tions alls 
la campagne d'une de mes tantes, Mme La Marier, et nous y allions
ordinairement tous les soirs. Comme c'tait le temps o la paille
frache tait amoncele, nous nous amusions avec nos jeunes cousines 
jouer sur cette paille: c'tait  qui serait le mieux enseveli sous les
monceaux de paille. Nous prolongemes ce badinage jusque bien avant dans
la nuit, et vers les une heure du matin nous nous retirmes, mon frre
et moi seuls. Nous avions coutume de passer, en revenant  la ville,
dans un chemin de traverse, loign de tout secours, vrai coupe-gorge,
si dangereux, que j'avais toujours la prcaution de porter des armes
avec moi. Or, je le demande, si j'avais t assez sclrat pour attenter
aux jours de mon frre, n'tais-je pas le matre de sa vie? Tous les
biens m'taient alors substitus? Il raconte plus loin que son
frre lui dit trois ou quatre jours aprs cette scne, en lui tendant
l'oreille:--Regarde donc ce que j'ai l, je souffre. Un ftu de paille
s'tait log dans le tube auditif: _Je le retirai avec une pince. Qui
m'empchait, au lieu de l'extraire, de l'enfoncer davantage, et qui et
devin ensuite que mon frre n'tait pas mort, par exemple, d'une tumeur
dans la tte?_

Singulire faon de prouver que la pense d'un crime ne lui tait jamais
venue!

Mais, _parmi les douceurs d'une vie champtre_, cette atroce pense
tait oublie. Jacques Hardy ne demandait plus rien, ni fortune ni
situation, lorsque, par la gazette, il apprend que Gautier, le mari de
Lucile, a port plainte contre elle au Chtelet. L'affaire est grave, il
faut en arrter le cours. _Monnoie fait tout_, disait Riquetti. Hardy
connaissait la maxime; il n'hsite pas, il paye les juges, il paye le
mari. Pour celui-ci, c'est mieux encore, il le garde auprs de lui
en qualit de domestique, et Gautier, bien nourri, bien log, bien
appoint, prside, gros et gras, aux amours des tourtereaux. Un mois
aprs, Hardy forc de soutenir,  propos de trois prieurs qu'il
possdait l-bas, un procs  Toulouse, part pour le Midi en emmenant la
femme et le mari, et ce mnage  trois court gaillardement les grandes
routes.

A Toulouse, pendant le sjour de Jacques Hardy, Lucile Gautier demeurait
cache; il ne fallait indisposer ni les juges du Parlement, ni la
famille du plaideur; elle l'accompagna encore _incognito_ lorsque, trois
mois plus tard, il alla passer ses vacances dans un de ses prieurs. Ces
soins qu'elle prenait  ne le point compromettre touchaient profondment
le ci-devant abb, dont l'amour-propre et l'amour, galement flatts,
s'unissaient pour faire  Lucile comme une aurole. Quant  Gautier, il
s'tait cass le bras dans une partie de cheval; on l'avait expdi dj
sur Paris, et il y vivait maintenant, sans plus se creuser la cervelle,
d'une pension rgulirement acquitte par l'amant de sa femme.

Au mois de mai 1786, le Parlement de Toulouse rendit son arrt dans
l'affaire des prieurs. Hardy perdait son procs, et, dbout de ses
rclamations, se voyait encore condamn  tous les frais. Le voil
furieux; il use aussitt du droit d'appel et reprend la route de Paris.
Il connaissait l des avocats distingus, lumires du barreau de leur
temps, M. Gerbier, M. Vulpian, et les voulait consulter. Lucile Gautier
le suivait toujours. Pour conserver d'ailleurs un reste de dcorum, elle
logeait dans quelque chambre isole comme celle o, six mois plus tard,
rue Saint-Louis, chez Caban l'horloger, elle allait s'tablir.

Mais  Paris, dans cette province vritable, o tout est connu,
comment, Jacques Hardy allait soutenir un assaut imprvu, et il allait
retrouver son frre.

La famille entire de l'abb, ce clan d'honntes gens irrits, effrays
des dsordres de leur parent, avait sollicit depuis longtemps contre
lui une lettre de cachet, que M. Sguier, avocat gnral au Parlement
de Paris, s'tait charg d'obtenir. La lettre signe, Pierre Hardy se
chargea d'en faire usage. C'tait assurment le moyen extrme et d'une
violence peut-tre dangereuse; mais dj la liaison de Jacques Hardy
et de Lucile Gautier tait de notorit publique. La honte de l'abb
rejaillissait sur tous les siens. Pierre alla donc franchement  lui, et
chef de famille svre, svrement parla de rupture.

--J'aime cette femme, dit l'abb Hardy, et je suis sr de son amour. On
ne nous sparera pas.

Le ton tait net, formel comme la rponse. L'autre n'insista point.
Son parti, au surplus, tait pris. C'tait Lucile Gautier qu'il allait
frapper et brusquement arracher, de par la lettre de cachet, des bras
de Jacques. On devine ce qui dut se passer entre les amants, les
confidences de l'abb, les reproches, les pleurs, les conseils de
Lucile. Non-seulement Pierre Hardy tait maintenant pour eux le
dtenteur de la fortune paternelle, il devenait encore le reprsentant
de l'autorit, le rude devoir incarn, le remords vivant. Cet homme
est de trop! Ce dut tre le mot de cette femme. Ce qu'il advint, on le
sait. Pierre Hardy fut tu. Comment? On l'ignorera toujours.

L'abb Hardy, dans son _Mmoire_, a racont tout au long ce fatal
dimanche, la journe du crime.

Il devait, parat-il, le surlendemain, regagner Toulouse; il avait
pay dj M. Vauvert, procureur au Chtelet, rue des Bourdonnais, et
Morisset, greffier, rue des Deux-Boules, l'un et l'autre utiliss dans
la contre-enqute. Tous ses comptes liquids, rien ne le retenait plus
 Paris. Ce matin-l, Jacques Hardy se leva de bonne heure. Il quitte
la rue Coquillire, monte jusqu' la rue de la Jussienne, o,  l'htel
Louis-le-Grand, il dne _avec tout l'apptit d'un jeune homme bien
portant qui veut bien employer ses trente sols_, et va faire un tour au
Palais-Royal et _y prendre le mridien_. Il rencontre l son frre, le
salue, lui trouve un air embarrass (la version est de lui). Il devine
que Pierre songe  Lucile, que peut-tre va-t-il chez elle. Son frre
seul, et son ami le plus intime, l'abb Dals, savaient o logeait la
femme Gautier.

Jacques prit une chaise, s'assit et regarda les promeneurs. Il tait
dgustant et dcoupant une glace devant ce caf Foy, o, deux ans plus
tard, montant sur une table, Camille Desmoulins devait, d'un geste et
d'un mot, pousser le peuple  la Bastille. On met en doute (c'est une
parenthse) l'histoire des trompettes de Josu, qui firent tomber les
murailles de Jricho; le cri d'un gamin de gnie fit bien s'crouler
d'un seul coup les pierres de la forteresse despotique.

Il faisait beau dans ce Palais-Royal, o Debucourt devait faire
pirouetter ses muscadins et chiffonner les galants jupons de ses
merveilleuses. Les gens circulaient, habits rouges ou verts, bas chins;
les femmes cachaient le bas de leur visage dans leurs fourrures, et ne
laissaient voir que leurs yeux. Les boutiques des arcades, loues depuis
peu par le duc d'Orlans 3400 livres chacune, taient fermes. Paris
se promenait, buvait l'air et flnait. Peut-tre les futurs
rvolutionnaires s'chauffaient-ils l-bas, sous les galeries, causant
de l'avenir, le colossal marquis de Saint-Huruge dominant dj les
groupes. A quelques pas de sa chaise, l'abb Hardy pouvait voir le
fameux n 114, o, trois ans auparavant, l'abb Rousseau, amoureux de
la soeur de son lve, s'tait brl la cervelle un beau soir. Ce n
114 tait un restaurant. Aprs avoir dn dans un cabinet particulier,
l'abb Rousseau crivit un billet qu'il posa sur son assiette: J'tais
n pour la vertu, j'allais tre criminel, j'ai prfr de mourir!
Et voil un suicide. Il y a des maisons prdestines. Dans ce mme
restaurant, Lepelletier de Saint-Fargeau devait tre assassin par
Pris.

Bien repos, Jacques Hardy se leva, prit le chemin de la rue
Saint-Antoine, et,  la communaut des prtres de Saint-Paul, demanda
son ami, l'abb Dals. Il venait lui faire ses adieux et lui rclamer
quelques ouvrages de thologie auxquels il tenait beaucoup. L'abb
Dals tait sorti. Hardy tira d'un petit sac de peau suspendu contre la
muraille un morceau de craie blanche, et traa son nom sur la porte, en
guise de carte de visite. C'tait l'usage en bien des maisons. Voltaire
et Piron en profitaient pour se fusiller d'injures.

Le charron qui devait mettre en tat la voiture de voyage de l'abb
avait justement son atelier prs de la Bastille. Hardy n'tait pas loin,
il entra chez lui, causa, puis se rendit rue des Saints-Pres, chez
Me Gerbier, son avocat. Il y resta, a-t-il dit, de deux heures  cinq
heures de l'aprs-midi, et le crime dut tre commis, rue Saint-Louis du
Palais,  trois heures de releve. A cinq heures, l'abb Hardy tait de
retour  son htel, et crivait des lettres, lorsque Claude Carr, son
domestique, entra vivement, et lui dit:

--Monsieur, il y a une dame qui vous demande dans l'glise
Saint-Eustache, et qui parat trs-empresse  vous parler.

J'ai cru, dit Jacques Hardy, que c'tait Mme Campenon, marchande
limonadire, tenant le caf de la Bonne-Foi, rue Saint-Jacques, et qui
avait dpos en ma faveur dans l'enqute de mon adversaire.

Et il sort.

Arriv, dit-il,  Saint-Eustache, je cherche partout des yeux Mme
Campenon, et, ne la voyant pas, je commenais  me douter de quelque
tour, quand je me sens tirer par l'habit, et, me retournant, je vois
Lucile qui, tant mise trs-proprement, me dit: --J'ai des choses de la
dernire importance  te communiquer; mais, comme nous ne pouvons parler
longtemps dans une glise, mne-moi dans un lieu o je puisse te parler
librement. Ne sachant trop o la mener, je pris avec elle le chemin du
Palais-Royal. Chemin faisant, je voulais savoir ce qu'elle avait  me
dire; mais, le fracas des voitures et le tintamarre des rues de Paris
m'empchant de l'entendre, je remis toute explication  notre arrive
au Palais-Royal. Nous y cherchmes un endroit solitaire et cart de la
foule, et nous nous assmes prs du bassin, adosss  un des cabinets de
treillages, o nous tions absolument seuls.

Elle commena par vouloir me tromper en me disant d'un air
embarrass:--On cherche  nous faire enfermer; ta famille a obtenu des
ordres et ton frre est charg de les faire excuter; l'on doit nous
prendre demain matin dans notre lit chacun de notre ct, et si nous
ne partons pas sur-le-champ, nous sommes perdus.--C'est une terreur
panique, lui rpondis-je, ce n'est pas au moment o je vais faire
juger mon procs que ma famille cherchera  m'enfermer pour me le faire
perdre.

C'est alors--toujours selon la version de Hardy--que Lucile, laissant
clater brusquement la vrit, lui dclare que Pierre Hardy tait venu
chez elle aprs l'avoir quitt, lui, son frre, au Palais-Royal; qu'il
l'avait insulte, menace, et que, emporte par le premier mouvement,
elle avait, dit l'abb, pris mon couteau de chasse, qui tait pendu 
ct de son lit, et que, saisissant un moment  l'improviste, elle le
lui avait plong dans le coeur, qu'il tait mort sur le coup, que tout
tait tranquille dans la maison, et que personne ne s'tait aperu de
rien.

On le voit, Hardy ne songe qu' bien tablir son innocence. Tout 
l'heure il cartait de lui l'accusation par l'_alibi_; maintenant il la
rejette simplement sur une autre, et la peint, gare, toute ple, se
jetant  ses pieds et lui disant:

Oui, je suis coupable, je m'accuse et je ne mrite que ton excration,
mais quand j'ai commis le crime, ce n'a t que pour ne pas tre
spare de toi: si cette considration ne te touche pas, traite-moi sans
mnagements, ne crains pas de livrer au bras infme celle qui pendant
trois ans a partag ta couche, va faire prparer mon supplice; et si
c'est encore peu pour toi, viens toi-mme tre tmoin du spectacle de
ma mort. Mais songe que tu ne m'immoleras pas seule en assouvissant ta
vengeance, tu sacrifieras  la fois deux victimes. As-tu oubli que je
porte dans mon sein un gage sacr de notre union? Aprs cela foule-moi
aux pieds, ou plutt si tu n'es pas attendri pour moi, prends piti de
ton sang, sauve cette innocente victime qui doit t'tre encore chre et
qui n'a pas particip  mon crime.

Grand Dieu! ajoute Hardy, dans quelle agitation me plongrent ces
dernires paroles! J'en appelle non pas  vous, mes striles et
stagnantes, mais  vous, mes sensibles, qui, ayant senti les lans et
le dlire d'une grande passion, avez prouv qu'elle commandait  tous
vos mouvements et qu'il n'y avait pas une seule pulsation de vos artres
qu'elle ne dirigeait; _dites, croyez-vous que ce ft du lait qui dans ce
moment coult paisiblement dans mes veines??? Non, c'tait du vitriol_.

Voil de ces cris vraiment loquents. Mais, partent-ils bien d'un coeur
sincrement mu, tortur, innocent? La rflexion se fait accusatrice.
Lucile seule a-t-elle pu mutiler, comme on l'a vu, le corps de Pierre
Hardy? Ces blessures horribles n'accusent-elles pas une main d'homme,
une main robuste et ferme? L'abb Hardy a bien voulu encore faire planer
les soupons sur le mari de Lucile; mais Gautier n'tait plus  Paris
dj en janvier 1787. Parti pour Lyon, log je ne sais o,  Fourvires,
on ne l'a jamais retrouv, on ne l'a plus revu.

En s'associant  la fuite de Lucile, Jacques Hardy d'ailleurs devenait
son complice.



                                  II


Il rentre  l'htel de Calais, il fait sa bche, attelle son cabriolet,
va chercher Lucile qui l'attend, et (c'tait le soir) en passant sur le
pont de la Tournelle, l'ide lui vient un instant de se jeter  l'eau.
La Seine semble avoir parfois des remous magntiques. _Le parapet
n'est pas bien haut_, songeait Hardy, _la rivire est forte, tout sera
fini_[2]! Mais Lucile!... Il s'loigne. Me voici. Viens! Elle monte
en voiture. Ils sortent de Paris par la porte Saint-Bernard. Le garde
insistait beaucoup pour savoir o allaient ces gens qui, j'imagine,
taient ples. A Villejuif, ils prennent la poste. Lucile, que tout
retard effrayait, attelle elle-mme les chevaux. On abandonne le
cabriolet sur la route, et vite les coups de fouet. Aux portes de Sens,
par une fatalit, l'essieu casse. Il faut le rparer. Hardy entre dans
une auberge, tombe puis sur un banc et regarde le parquet d'un oeil
fixe. Le gant est bris; la frle et nerveuse Lucile va, vient, presse
les ouvriers, prend le rabot, travaille elle-mme. L'essieu refait, elle
entre dans l'auberge. Hardy dormait.

[Note 2: _Mmoire_ manuscrit de J.-M.-B. Hardy. Combien de pareils
manuscrits que l'on ne consulte pas pour crire l'histoire!]

--Hol! en route!

Elle le secoue et l'veille. Ils sont partis.

L'histoire ici tourne au roman. Je n'cris pas une nouvelle, je raconte
ce que j'ai lu. C'est dommage. L'abb Hardy pourrait fournir un beau
sujet aux faiseurs de rcits d'aventures. Arrivs  Lyon, il prend
un passeport sous un nom suppos. Voil qui est dit. Les fugitifs
traverseront les Alpes, gagneront l'Italie, s'tabliront  Milan ou 
Bologne, et vivront l comme ils pourront, heureux et libres! Libres!

Jacques Hardy avait emport peu d'argent. C'tait une faute. Mais
comment raliser si vite la fortune du mort? On tait parti un peu au
hasard, fuyant le gibet, courant le salut. Ils allrent plus loin qu'ils
ne se l'taient promis et ne s'arrtrent qu' Venise. Hardy appelle
cette course folle  travers la France et l'Italie un voyage qui, en
exceptant le passage du mont Cenis, aurait pu tre agrable dans toute
autre position. _Italiam! Italiam!_ Sans doute. Mais ce n'tait pas l
Romo et Juliette, c'tait lord et lady Macbeth, et le spectre de Banquo
les suivait. En route, l'abb avait achet en gros (sans doute  Genve)
une douzaine de montres qu'il revendit aux Vnitiens avec bnfices.
Venise la rpublicaine ne lui dplaisait pas; mais elle tait encore
trop prs du royaume de France. Il projetait de passer la mer, de
s'tablir en gypte, et dj s'entendait avec un capitaine de vaisseau
vnitien prt  mettre  la voile pour le Levant. Je connaissais le
commerce d'Alexandrie, et j'esprais me tirer d'affaire par son secours
en commerant sur le caf, les sequins vnitiens, la _saieta_ et autres
objets, _sans cependant changer de religion_.

Parbleu! Bien entendu, l'abb.

Mais une chute de Lucile vint tout gter. Elle descendait de gondole,
aprs une promenade au Lido; elle tombe et fait une fausse couche.

--Pars donc seul! dit-elle  Hardy.

Il s'embarque pour Trieste o je ne sais quelles affaires l'appelaient
chez un marchand de verroteries, et,  son retour, quel tonnement!...
Lucile n'est plus l. Fatigue de son amant, effraye de la pauvret
qu'il fallait maintenant partager avec lui, elle s'tait simplement fait
enlever par un nomm Lesage, agent secret de l'ambassade franaise.

Le premier mot de Hardy fut celui-ci: _Je le tuerai!_

Peut-tre l'et-il fait; mais un beau matin on veille l'abb ds
l'aurore, on lui ordonne de s'habiller, et on le conduit aux prisons
de l'Inquisition d'tat. C'tait le 8 juillet 1787, six mois aprs le
meurtre. Sans autre forme de procs, l'abb fut jet dans le mme cachot
qu'un Titatarma qui me parat un nergique et joyeux compagnon. Ce
Titatarma avait bien  et l distribu quelques coups de couteau 
ses contemporains, mais il aimait  rire et payait volontiers  Jacques
Hardy quelque rchauffant _fiaschetto_.

--Ah ! lui dit-il au bout de trois ou quatre jours de
_fraternisation_, est-ce que vous avez tu, vous, homme ou femme?

Titatarma aimait les confidences.

L'abb Hardy devint ple.

--Je ne sais mme pas, dit-il, pourquoi je suis ici!

--Diable, fit l'autre, je suis donc plus instruit que votre
_Eccellenza_. C'est comme assassin qu'on me loge. Et quant  vous,
tenez, vous tes un bon enfant, eh bien! vous tes accus d'avoir tu
votre frre. Bah! qu'importe! Le vrai mot d'ordre est celui-ci: _Du
marasquin et de la gaiet_. Un mauvais quart d'heure est bientt pass.

L'abb Hardy, qui nous raconte ce dialogue, ne nous dit pas si le
Vnitien Titatarma passa le mauvais quart d'heure, mais il a soin
de rpter que lui, sujet de Louis XVI, demeura trois mois dans
ces cachots, rong de vermine, sans chemise, misrable et malade.
L'inspecteur de police le remit  la fin bien et dment enchan aux
autorits franaises, et on le reconduisit, une chane cadenasse 
chacun de ses pieds et formant noeud sous le ventre d'un mulet rtif.
Il passa de la sorte le mont Cenis, par le froid, par la neige, vtu
simplement d'un habit de camelot dchir et les membres disloqus 
chaque bond du mulet. On rencontre justement  mi-cte de la montagne
une caravane de baladins montreurs de btes. L'odeur des fauves monte
aux naseaux du mulet qui prend peur, galope et broie littralement,
secoue, torture son triste cavalier. Le voyage dura onze jours. A la fin
d'octobre 1787, Hardy arrivait  Lyon au chteau de Pierre-Cise, o on
l'enchana par le cou dans un cachot.

On lui laissait pourtant les mains libres. Il rsolut d'en profiter; il
voulait mourir.

J'avais soustrait  cinq visites d'Argus plusieurs morceaux de verre
bien taillants. J'en choisis un en forme de lancette, je pilai le reste
que j'avalais, et je m'ouvris les veines.

D'abord ma main malhabile et peu au fait d'une opration qui exige
de l'exprience et de la pratique, ne pouvait en venir  bout, je
me martyrisais inutilement; mais enfin, runissant tout mon courage,
j'entrai le verre si profondment, que je fis jaillir le sang. Non
content d'y avoir russi, je fis une ligature  l'autre bras, et,
devenu plus expert, je donnai un autre passage  mon sang par une large
ouverture, et je souffris beaucoup, parce que le verre ne coupe pas,
mais dchire.

--C'est le seul sang, ajoute-t-il, que j'aie rpandu de ma vie!

Puis il crivit sur le mur, avec son doigt tremp dans ce sang: _Je
meurs innoc..._, et s'vanouit.

Je meurs innocent! On le croirait parfois.

M. le commandant du chteau, le marquis de Belle-Cise, tait absent
lorsqu'on vint annoncer la tentative de suicide du prisonnier; mais sa
femme entra dans le cachot et fit donner des soins  Hardy. Il revint
 la vie, ou plutt la vie le reprit, pour ainsi dire. Et avec la vie,
l'espoir, la soif de salut. Rien ne prdispose  l'existence comme un
suicide manqu. Jacques Hardy, nouvel Achille, rsolut d'en _chapper
malgr les dieux_. Il rcapitula ses chances de succs, fit appel 
ses parents, demanda du papier, crivit--et cela dans l'ombre de la
nuit--rima, adressa lettres sur lettres, composa ce _Mmoire_ dont j'ai
parl et que j'ai cit, remua terre et ciel, compila, copia, versifia.
Tous ses crits sont un appel  la piti. Aucune faiblesse pourtant.

Il supplie, mais dignement.

Il demande  M. de Jolly, son parent, avocat aux conseils, de lui faire
obtenir du bois pour l'hiver, une chambre, de l'air. Il le demande en
vers.--Et quels vers!

  Dans ce sjour malencontreux
  Je suis cent fois plus malheureux
  Que le plus malheureux ermite,
  Car un chartreux a son jardin;
  Le plus austre anachorte
  A le plaisir, dans sa retraite,
  De voir l'aurore, le matin;
  Et le soir, assis sur l'herbette,
  Il voit le jour sur son dclin.

Lacenaire tait romantique byronien; l'abb Hardy est
_gentil-bernardien_.

Il n'est pas ingrat, d'ailleurs, ce pote de cachot, et paye sa dette 
la marquise qui l'a secouru en chantant M. le marquis:

  Je vous le dis avec franchise,
  On ne me verra point chercher
  De vains moyens de m'vader;
  D'ailleurs monsieur de Belle-Cise
  Veille assez bien sur Pierre-Cise
  Pour tre sr de l'empcher.
  Il est bienfaisant au possible,
  Affable, humain, compatissant,
  Mais pour avoir le coeur sensible
  Il n'a pas moins l'oeil vigilant.

Verselets qui semblent tirs du _Chapelle et Bachaumont_ de la
captivit!



                                 III


Mais, sur ces entrefaites, 89 tait venu, et cette secousse profonde,
ce tremblement de terre moral qui allait renverser la royaut, renversa
d'abord les Parlements. Toute la procdure instruite contre l'abb
_Jacques-Maurice-Bruno Hardy_ fut rduite  nant, et, amen  Paris, le
ci-devant abb fut traduit au 6 tribunal criminel tabli par la loi
du 14 mars 1791. Le 16 septembre, l'instruction recommence, les
tmoins sont rappels, le chirurgien Dupuis mand et interrog, les
confrontations faites de nouveau. Bien des preuves manquent alors. O
est Lucile? o est Gautier? Pas plus que le mari, la femme n'a reparu.
Elle est morte sans doute  Venise, ou cache. Lesage, qui a dnonc
Hardy, a pris soin videmment de la soustraire aux poursuites. C'est sa
matresse maintenant, il l'aime, elle l'aime peut-tre. Elle vit fort
honntement l-bas, est-ce qu'on sait? Bref, quoique l'affaire soit
porte comme _presse_ sur les rles, elle trane, elle ne finit pas.

Le 22 septembre 1791, Lempereur, commis-greffier, lit le jugement qui
annule la procdure de 1787  Hardy, _entre les deux guichets de la
Force comme lieu de libert_. Hardy y acquiesce et refuse de signer.
A la Force, malgr les versiculets de tout  l'heure, il tente de
s'vader. Enferm au Chtelet en 1790, il avait russi dj  sortir de
prison; il avait err dans Paris pendant trois jours, sans ressources.
Il s'tait prsent chez M. de Pastoret, lui demandant de l'argent.
Arrt bientt, on avait trouv sur lui un certificat du district des
Cordeliers sous le nom de Mose Delcamps, de Bordeaux. En mars 1791,
port comme malade  l'infirmerie de Bictre, Hardy avait fait mieux.
Aprs avoir fabriqu de faux assignats dans sa prison (ce qui est 
peine croyable), il avait achet les gardiens avec ces papiers, donn
50 livres assignats  chacun des infirmiers-prisonniers et s'tait fait
ouvrir la grille. Son portefeuille, qui existe encore, bourr de notes,
d'adresses, de projets, contient des renseignements curieux, des lettres
faites pour drouter les poursuites, l'une date de Chambry, l'autre
de Laon; des _memoranda_: _chez le fruitier, rue des Blancs-Manteaux,
 ct de la rue de l'Homme-Arm._--_De Soissons  Laon._--_De Laon 
Marle, chez la veuve Mauclerc, aubergiste sur la route de Moncornet_;
et des projets d'tapes: des trajets sont faits, au nord, au midi, en
divers sens!

De Paris  le Bourget: 1-1/2 poste.--De Paris  le Mnil-Amelot: 2.--De
Paris  Dammartin: 1.

Et toujours, toujours, au bout de la route la frontire bnie: que ce
soit l'Allemagne ou l'Espagne, Maubeuge, Lige ou Londres,--l'tranger,
le salut!

L'administrateur de police fut instruit de la tentative d'vasion. Hardy
y gagna d'tre  l'avenir plus strictement verrouill.

Et le temps passait. L'accus ne perdait ni ses espoirs ni son nergie.
Une terrible maladie, qu'il n'avait pu soigner dans sa prison, l'avait
rendu chauve. Il tait pourtant encore superbe. Le mercredi 22 fvrier
1792, il produisit un grand effet sur l'auditoire lorsque, transfr des
prisons de l'Abbaye, il comparut dans la salle d'audience du 6e tribunal
criminel, au Palais, le prsident dudit tribunal tant Claude-Emmanuel
Dobsent qui devait prsider bientt le tribunal rvolutionnaire pendant
l'intervalle de la destitution de Montan  la nomination d'Herman.

L, Hardy dclara se nommer Jacques-Maurice-Bruno Hardy, g de
trente-trois ans, n  Montpellier, et quant  ses qualits, se dit
jurisconsulte et docteur s lois en l'Universit de Paris. De son tat
ecclsiastique, pas un mot.

Le drame touchait  sa fin. Le procs certes paraissait prs du
dnoment. L'arrt cependant ne fut pas rendu encore, et l'abb Hardy,
transfr de prison en prison, de la Conciergerie du Palais  l'Abbaye
et de l'Abbaye  la Force, devait finir bizarrement, fatalement, comme
il avait vcu.

J'ai dit qu'on n'a jamais su ce qu'tait devenue Lucile.

Le 3 septembre 1792, les massacres commencrent dans les prisons de
la Force vers une heure du matin. Les vengeances voulaient du sang. Le
peuple rclamait, lui aussi, sa Saint-Barthlmy. Les prisonniers, jugs
entre les deux guichets, taient pousss  l'entre du guichet de la
Force, rue des Ballets, et sur-le-champ massacrs, _expdis_. Weber et
Mathon de la Varenne, enferms l et pargns, ont racont ces terribles
scnes. A une heure du matin, dit Mathon, le guichet qui conduisait
 notre quartier s'ouvrit; quatre hommes en uniforme, tenant chacun un
sabre nu et une torche ardente, montrent  notre corridor, prcds
d'un guichetier, et entrrent dans une chambre attenante  la ntre...
J'entendis en mme temps appeler l'abb Hardy, qui fut massacr sur
l'heure ainsi que je l'ai su... L'crou consult, Chpy, prsident du
tribunal de la Force, et Pierre Chantrot, accusateur public, n'eurent
pas fort  faire pour dclarer l'homme coupable. Leur justice tait
expditive. Jacques Hardy l'attendait depuis cinq ans! On retrouvera le
nom de l'abb sur la liste des victimes remises par le concierge de la
prison au commissaire de police de la section des Droits de l'Homme.

trange destine! le nom du fratricide devait tre inscrit sur le
feuillet sanglant o l'histoire peut lire le nom de l'infortune Mme de
Lamballe.




                            LE VINGT JUIN
                                 1792


Nous avons aussi nos anniversaires.

La France se souvient de certaines dates qui sont comme ses titres
de gloire et,  ct de l'anniversaire douloureux du 18 juin, qui dit
Waterloo, l'anniversaire du 20 juin dit Rsistance et Affirmation du
droit.

Au 20 juin 1792, la question tait nettement pose entre ces deux
adversaires irrconciliables: la Rvolution et la cour. La Rvolution
voulait le progrs, la marche en avant, la dlivrance suprme. La cour
tait bien dcide  la raction. La garde suisse chargeait ses
fusils, les gentilhommes fourbissaient leurs pes ou aiguisaient leurs
poignards. On parlait de fermer les clubs, d'enlever aux sections leurs
canons et d'envoyer sous bonne garde  l'Abbaye les orateurs populaires.

La Fayette, camp  Maubeuge, tait prt  faire sonner le boute-selle
et  lancer ses cavaliers sur Paris, balayant les rues et sabrant les
gens--comme au champ de Mars.

Il crivait au roi ce mot terrible:

_Persistez, sire!_

Persistez dans la rsistance, dans la guerre au droit, dans l'insolent
_veto_, dans le dfi jet  la nation. Persistez dans le faux, dans
l'odieux et dans l'absurde.

Cette lettre signifiait cela. Les conseillers des monarchies sont tous
les mmes: aveugles et fous.

Le roi persistait. Le roi n'avait pas besoin d'tre encourag dans son
apptit de raction. Il en tait comme nourri: il en avait la plthore.
Il se sentait protg par les trois bataillons suisses, quatre mille
huit cents hommes; soldats achets qu'il pouvait, d'un signe, jeter sur
l'Assemble nationale,  la moindre vellit de coup d'tat.

Il prenait dj le ton tranchant et dur avec le girondin Roland, qu'il
subissait comme ministre de l'intrieur. Il se sentait appuy, jusque
dans l'Assemble, par les Feuillants qui se rallieraient  La Fayette et
applaudiraient  tous ses actes, fusillades et dcrets d'accusation.

La reine disait:

--Bientt, tout le tapage cessera!

Et le roi rptait:

--Bientt.

Alors, tandis que la cour complotait la confiscation du droit de
runion, tandis que les Feuillants demandaient la mise en accusation du
maire de Paris, Ption, tandis que la garde suisse, buvant et
chantant, se disait qu'elle tterait bientt du Parisien, des hommes
s'assemblaient, le soir, chez le brasseur Santerre, en plein coeur du
_faubourg de gloire_, et se demandaient ce qu'il fallait faire contre la
cour qui rsistait, contre le roi qui trahissait.

Ils taient l, dans la grande brasserie du faubourg Saint-Antoine,
Santerre en uniforme de commandant du bataillon des Quinze-Vingts;
Rossignol; le formidable et gigantesque Saint-Huruge, l'ami de Camille
Desmoulins, le _lord Seymour_ de la Rvolution franaise. Ils parlaient,
ils dbattaient la question pendante. Que faire?

Ce qu'il fallait faire, Vergniaud l'avait dit et, de la part de Danton,
Legendre vint, un soir, le rpter en pleine brasserie, tandis que
Santerre trinquait avec le commandant Alexandre et avec Lazowski,
capitaine des canonniers de Saint-Marcel.

Vergniaud avait dit, montrant les Tuileries:

--La terreur est souvent sortie de ce palais funeste; eh bien, qu'elle y
rentre donc, au nom de la loi!

Et Legendre, envoy par Danton, ajoutait:

--C'est aux Tuileries qu'il faut aller demander le rappel des ministres
patriotes et la sanction des dcrets.

Le mot avait t dit, il fut acclam:

--Aux Tuileries!

On irait aux Tuileries sommer le roi de tenir ses promesses,
d'abandonner la politique hypocrite que ses conseillers lui faisaient
suivre, et de reconnatre enfin la toute-puissance de ce peuple qui
maintenant tait le souverain.

On irait en foule, on irait en armes, musique en tte, sans menaces,
avec le calme superbe et fier que donne la force.

On irait,  cette date immortelle du 20 juin, date du serment du
Jeu-de-Paume, et tandis que des citoyens se rendraient en plerinage
civique  Versailles, par cette route que les femmes avaient suivie,
au 6 octobre, mais, cette fois, pour y fter l'anniversaire; d'autres
citoyens des faubourgs, aprs avoir dfil devant l'Assemble et
parl aux reprsentants du peuple, entreraient au palais des rois et
opposeraient enfin leur _sic volo sic jubeo_ au _veto_ stupide de Louis
XVI.

Le peuple le veut ainsi, allait dire firement un orateur populaire
dont l'histoire n'a point le nom, et devant ce chne robuste, le faible
roseau doit plier.

Le polonais Lazowski fit voter par les sections qu'on planterait,
 cette date du 20 juin, un arbre de la libert sur la terrasse des
Feuillants. Le frmissement des feuilles du peuplier rappellerait
peut-tre au roi l'approche des grands orages populaires.

--Si vingt personnes se prsentent au roi, dit quelqu'un de la cour, sa
Majest recevra la ptition.

La ptition du peuple fut porte par vingt mille citoyens.

Ils taient vingt mille,  cette aurore du 20 juin, marchant par les
faubourgs, le soleil faisant joyeusement tinceler l'or des canons et
l'acier des piques. Dans l'air chaud et sous le ciel bleu, sans nuages,
les drapeaux flottaient comme aux jours des fdrations heureuses.

Des musiques marchaient devant la manifestation populaire, jouant le _a
ira_ que scandaient les sabots des sans-culottes, tandis que de ce
flot humain qui roulait une foule enfivre,--hommes, femmes, enfants,
vieillards, carmagnole et bonnets rouges,--de grands cris sortaient,
cris d'esprance plutt que de colre:

--Vivent les patriotes!

Et,  la tte de la foule, Saint-Huruge, las de porter l'habit du
marquis, le gant Saint-Huruge dguis en fort de la Halle, paradait;
des hommes portaient le peuplier enrubann qu'on devait planter devant
les Tuileries, et Santerre, dont le soleil faisait reluire les grosses
paulettes, disait de sa forte voix, comme il allait tout  l'heure le
dire en pleine Assemble,  tout ce cortge:

--_En avant, arche!_

Et ce flot, ce torrent, cette mer mugissante, allait, poussait, entrait
dans l'Assemble, se heurtait aux grilles, s'engouffrait dans les
corridors ou les cours, grossissait, montait, emplissait les escaliers,
tranant, portant des canons, voyant, de loin, briller les mches
allumes des canonniers de la garde nationale. Point irrite, plutt
gaie, rsolue, mais point haineuse, et pourtant dcide  la lutte si on
avait fait feu sur elle.

Un coup de feu,  cette heure, c'tait heureusement chose plus difficile
qu'aujourd'hui. Les armes  pierres, grossires, ne partaient pas
facilement. A cette heure, le revolver rendrait atrocement tragiques de
telles journes tumultueuses[3]. Il semble, en effet, que les armes de
prcision clatent toutes seules.

[Note 3: Ces mots taient crits avant ces dernires guerres civiles o
le revolver a tristement jou son rle.]

Au 20 juin, pas un coup de feu, pas un mort. Et pourtant les Tuileries
taient prises, le flot coulait dans les appartements, les femmes,
hves, dcharnes, sabre en main, entouraient la reine. La disette et la
misre se dressaient, hurlantes, devant le roi.

Louis eut le flegme crasant de l'homme gras qui reste impassible. Il ne
broncha point. Il gagna du temps.

Une fois pourtant il tressaillit.

Legendre, en lui parlant, disait:

--Monsieur...

--Je suis votre roi, fit-il.

Legendre reprit:

--Oui, monsieur. coutez-nous, vous tes fait pour nous couter.

Tout  l'heure Louis XVI allait se coiffer d'un bonnet rouge, y mettre
une cocarde tricolore et crier: Vive la nation! Il temporisait.

Il disait--d'ailleurs rsolu lui aussi:

--Je n'ai pas peur, j'ai reu les sacrements.

La foule grossissait dans les appartements. Dans la bue torride
d'une chaleur touffante, ce peuple s'agitait comme dans un brouillard
d'tuve. Le roi, apoplectique, semblait indiffrent. Les faubouriens,
eux, riaient, criaient, ttaient le lit de plume du roi et le trouvaient
bon (Michelet).

Assise devant une table,  ct de madame de Lamballe, la reine, ple,
regardait. Le petit dauphin, grimp  ct d'elle, suait sous un bonnet
de laine rouge.

Ption qui le trouva ainsi, dit:

--Il touffe, cet enfant-l!

Et il ta le bonnet du front du prince.

Depuis trois heures de l'aprs-midi, les Tuileries taient prises,
envahies, et les troupes n'osaient bouger, de peur de faire feu sur le
roi. Louis XVI tait dj prisonnier. Prisonnier dans son palais comme
un mois plus tard au Temple.

Isnard et Vergniaud vinrent, puis Merlin de Thionville, puis Ption,
pour le dlivrer.

Merlin de Thionville, le futur commandant des Mayenais, celui qui,
toujours debout  la batterie, fut par les Prussiens assigeant Mayence
appel le _dmon de feu_, Merlin voyant la reine affaisse, crase,
injurie, versa une larme.

--Ah! vous pleurez, monsieur, lui dit la reine. Vous le voyez, vous
pleurez!

Et Merlin, firement:

--Oui, madame, je pleure. Je pleure parce que je vois une femme et une
mre malheureuse. Mais je ne pleure point sur la reine. Je hais les
reines autant que je hais les rois!

Le peuple  la fin s'coula.

--C'est assez, avait dit Ption, retirez-vous!

Et plus d'un, hochant la tte, plus d'un sectionnaire qui avait entendu
le roi beaucoup crier: Vive la nation! et ne l'avait pas vu signer un
dcret pour la nation, plus d'un rptait:

--Rien n'est fini. Tout est  refaire. Le _veto_ existe. Il faudra
revenir.

Et, le soir, on rentra les canons muets du 20 juin qui allaient devenir
les canons terribles du 10 aot.

Le 10 aot est, en effet, contenu dans le 20 juin.

Le 20 juin, c'est l'avertissement que le peuple donne au roi.

Le 10 aot, c'est la leon formidable donne au roi par le peuple.

Les sections pouvaient maintenant marcher aux Tuileries.

Elles en savaient le chemin.

Le soir, tandis que le thtre de la Nation jouait _Castor et Pollux_,
et que le thtre de mademoiselle Montansier donnait la premire
reprsentation des _Jumeaux de Bergame_, les _Noces cauchoises_ et
_Jeannot ou les Battus paient l'amende_, la nouvelle se rpandait dans
Paris que le gnral Luckner annonait qu'aprs une canonnade hroque
de trois heures, les troupes franaises, les volontaires de la
Rvolution, taient entrs dans Courtrai, aux acclamations du peuple, et
repoussant devant eux l'ennemi,--tout en chantant.

Le peuple, vainqueur aux Tuileries, l'tait aussi aux frontires.

Souvenirs d'autrefois! Grandes journes tumultueuses! Poudreux et
superbes souvenirs qui sentent en quelque sorte le salptre et le soufre
des journes d'orage! Comme on en parlait un jour, vers 1835, 
ce Barre, qui tout rhteur qu'il fut, avait pourtant encore l'me
rvolutionnaire, il regarda avant de rpondre ceux qui lui reprochaient
l'audace, la violence, les moyens rapides et foudroyants de ces hommes
d'alors; il semblait hsiter  sortir d'un silence qu'il s'imposait
peut-tre; puis, tout  coup:

--Jeunes gens, dit-il, d'une voix grave qui semblait sortir d'un
spulcre, jeunes gens, vous nous trouvez insenss et gars.
Souvenez-vous pourtant d'une chose, et que c'est Barre qui vous l'a
dite:--C'est que la vrit n'arrive  l'oreille des rois que par les
portes enfonces!

Et Barre redevint muet.




                             LE DIX AOT
                                1792


Il y a soixante-dix-sept ans[4], autour des Tuileries, les balles
sifflaient et, en quelques heures d'une pousse vigoureuse et d'un rude
coup d'paules, le peuple broyait un trne et renversait une monarchie
de plusieurs sicles.

[Note 4: Nous laissons  ces fragments tout ce qui peut donner la date
du temps o ils furent crits. Leur ton indique bien qu'ils viennent
d'une poque de lutte--la lutte contre l'empire, et c'est ce qui
explique leur caractre enflamm.]

10 aot 1792! Il y avait trois ans dj qu'on avait pris la Bastille. Il
y avait trois ans que, dans une nuit de superbe ivresse, les privilgis
avaient abandonn des privilges qu'ils devaient essayer de reprendre
plus tard. Il y avait trois ans que le peuple s'tait cri: Je suis
libre! et s'tait cru libre. Il y avait trois ans que la Rvolution,
disait-on, tait faite. Et pourtant la nation souffrait des mmes maux
et supportait les mmes injustices. Le sang avait coul au champ de
Mars et la loi martiale avait arbor son drapeau. Les patriotes taient
tombs fusills  Nancy et les coeurs avaient bondi aux nouvelles de
ces massacres. Devant la volont populaire, le roi se tenait immobile
et coi, mais tout bas appelait contre ses sujets l'ennemi que
l'Autrichienne demandait tout haut. La cour trahissait, livrait
l'Assemble. Les dputs allaient briser leurs efforts contre le
flegmatique _veto_ royal. Et tandis que le peuple malheureux, que les
petits bourgeois ruins par les migrs partis sans payer leurs dettes,
souffraient et demandaient du calme et de la libert, le roi de
France regardait du ct du Rhin si les armes du roi de Prusse et de
l'empereur d'Autriche n'allaient pas bientt venir.

Depuis le mercredi 11 juillet, la patrie, la chre France, tait
dclare en danger. _Citoyens, la patrie est en danger!_ C'taient
les termes du dcret mme de l'Assemble nationale. Ils se levaient, les
patriotes, couraient  la frontire et, gais et chantants, srs de
leurs droits et srs d'eux-mmes, ils bravaient, combattants improviss,
guerriers volontaires, irrguliers de la victoire, les vieux soldats
d'Allemagne et les grenadiers prussiens.

Avec ces jeunes gens, enrls de la veille, marchaient les troupes
rgulires devenues patriotes.

Une colonne d'migrs, des voltigeurs de l'arme de Cond, se trouvant
face  face avec ces anciens rgiments de la royaut devenus les
rgiments de la nation, leur criaient: _Dsertez! venez  nous!_ 
nous, brave rgiment Dauphin!

Et l'ex-rgiment Dauphin, la baonnette en avant, courant au pas de
charge sur les gens  cocarde blanche, leur rpondait dans un seul cri:

--On y va!

Pendant ce temps,  Paris, on lisait tout haut dans les rues, dans les
clubs, le manifeste insolent du duc de Brunswick (manifeste conserv aux
Archives et sign _Brunsvig_). On se montrait les caricatures menaantes
confectionnes par les royalistes, et qui reprsentaient les puissances
trangres faisant danser aux dputs enrags et aux _Jacoquins_
(Jacobins) le mme ballet que le sieur Nicolas faisait danser jadis 
ses dindons. Le peuple sentait le rouge lui monter aux yeux  toutes
ces insultes. Les sections s'agitaient, menaantes. Camille Desmoulins
parlait tout haut de l'heure de la justice qui venait. Trente
mille citoyens de la section des Gravilliers, la bouillante cuve
rvolutionnaire parisienne, tous ceux de la section Mauconseil,
proclamaient la dchance de Louis XVI. Et quarante-six sections aprs
elle, dclaraient que Louis XVI, _Louis le Faux_, n'tait plus roi des
Franais.

Le duel se prparait ainsi. Autour de lui, le roi groupait ses fidles,
ses _chevaliers du poignard_, ses grenadiers des Filles-Saint-Thomas
et ses Suisses. Il envoyait  ses gentilshommes des cartes bleues,
qui signifiaient: _Venez!_ Il comptait et recomptait le nombre de
combattants dont il pouvait disposer. Il croyait, il esprait en finir,
cette fois, avec la Rvolution menaante, et ses aveugles courtisans
lui montraient dj Paris foudroy, les patriotes fusills, l'Assemble
dissoute et la monarchie promenant  travers les rues dsertes sa
victoire et ses vengeances.

Le roi n'avait pourtant qu' couter la grande clameur parisienne pour
savoir enfin ce que pensait le peuple. Un soir, un soir d'orage, le
crpuscule venu, tandis que Louis et la reine rvaient, songeaient,
attendaient l'heure peut-tre de commander le feu, pendant que les
clairs traversaient le ciel noir et que pesait l'atmosphre lourde et
pleine de soufre, un chant inconnu, superbe, effrayant, grandiose,
avait clat dans la nuit. Le roi tait demeur tonn, la reine avait
tressailli. Ce qu'ils entendaient l, ils ne l'avaient entendu jamais.
C'tait quelque chose d'inou et d'irrsistible, une immense menace, le
cri puissant d'une nation pousse  bout, le coup de clairon d'un
peuple qui s'arme, l'appel de libert et de dlivrance, le hennissement
victorieux du coursier trop longtemps dompt qui se relve et secoue
ses matres, c'tait le grand refrain national, la grande chanson de la
France victorieuse et libre, c'tait la _Marseillaise_!

La reine dit:

--D'o vient ce bruit?

Ce n'tait plus, pour l'archiduchesse, le soupir du clavecin entendu 
travers les pins de Schoenbrnn, ce n'tait plus les doux airs suisses
du _Pauvre Jacques_  Trianon, ce n'tait plus la romance de Rousseau,
le _Devin du village_, ou les hymnes royalistes de Grtry. C'tait
la marche militaire que chantaient en entrant  Paris les fdrs de
Marseille et qu'ils venaient lancer, en faisant trembler les vitres du
chteau, sous les fentres des Tuileries:

  Allons, enfant de la patrie
  Le jour de gloire est arriv.

Et, farouches, menaants, indomptables, les Marseillais, que les
spadassins du comte d'Anglemont avaient jur de tuer un  un,  coups
d'pe, chantaient la chanson nationale,--la _Marseillaise_, dont les
notes de cuivre allaient retentir aux oreilles de tous les despotes
d'Europe--pour que le roi, le premier, l'entendt.

Le roi appela un valet et fit un signe.

Le valet ferma la fentre.

Mais les Marseillais chantaient encore, et le roi les entendait
toujours.

Paris tait bien rellement divis en deux camps. Aux Tuileries, le
roi conspirait. Dans les rues, dans les clubs, la nation impatiente
frmissait. Chose  noter, ce furent le pouvoir et ses sides qui
commencrent l'attaque. Les gardes du corps insultaient les dputs,
menaaient les tribuns du peuple. Le peuple chargeait ses fusils,
fourbissait ses piques, et attendait.

Dans la nuit du 9 aot 1792,  minuit, le tocsin sonna. C'tait le
signal. Paris se soulevait en masse et marchait sur les Tuileries. Il
y avait fte aux faubourgs. Au quartier gnral des Enfants-Rouges, on
tait joyeux en respirant par avance l'odeur de la poudre. La rue de
Lappe, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marceau, taient
illumins. Aux municipalits, la foule tait grande. Ples, mais
souriants, les prsidents des sections annonaient au peuple que l'heure
tait venue de vaincre ou de mourir.

La commune parisienne institue par l'insurrection entrait  l'htel de
ville et prenait en main la direction de la bataille[5].

[Note 5: Il ne faut pas la confondre avec cette Commune de Paris qui,
plus tard, voulut la mort de la Gironde, et encore moins avec cette
odieuse parodie de la Commune, cette Commune de 1871, qui a dshonor
jusqu'aux noms d'autrefois: _fdrs_, _salut public_, etc.]

La nuit tait pleine d'toiles. Nuit d'aot, pacifique et sereine. Des
silhouettes s'agitaient dans l'ombre lumineuse des rues. C'tait un
fdr qui regagnait sa division, un sectionnaire qui se rendait  son
poste, une femme qui portait de la charpie. Elle riait et se disait
peut-tre, en coutant le tocsin qui, cette fois, semblait joyeux:

--Demain, vendredi, jour de la Saint-Laurent, sera la vengeance de la
Saint-Barthlmy.

Sonne, tocsin de ma paroisse, comme avait sonn, en aot 1572, le tocsin
de Saint-Germain l'Auxerrois.

Le jour venu, la grande masse populaire s'branla. De la Bastille, par
le faubourg, quatre-vingts divisions de sectionnaires descendaient vers
l'htel de ville, et leurs baonnettes oscillaient  l'aurore avec les
remous d'un fleuve de fer. Les Marseillais marchaient  l'avant-garde,
et, entre les compagnies des gardes nationaux, les hommes du peuple,
leurs piques  la main, suivaient en chantant.

Au palais, on buvait, on attendait; l'insurrection victorieuse allait
retrouver, dans quelques heures, les tessons des bouteilles que les
Suisses vidaient en criant: _A bas la nation!_ et _vive le roi!_ Le
roi songeait dj  chercher un refuge  l'Assemble nationale. Il
comprenait (trop tard) que la loi seule maintenant le pouvait protger.
A huit heures, il quitte son palais, se rfugie avec la reine dans
la loge du logographe et, tandis qu' cent pas de l on s'gorge, il
s'inquite tristement de son estomac qui le tiraille, et regrette, le
pauvre homme, non pas son trne, mais son garde-manger.

Le peuple avait attaqu dj le Carrousel. Je me trompe. Le peuple,
fivreux, emport, quittant les sections, les laissant assez loin sur
les quais, s'tait engag en dsordre dans les ruelles que formait alors
le Carrousel, pts de maisons, culs-de-sac boueux, quartier de Paris
vermiculaire, dont l'impasse du Doyenn donnait encore une ide il y a
trente ans. Les Suisses taient posts dans ces masures, cachs dans ces
replis, fusils chargs. Les gens du peuple s'avancent, on leur ouvre les
grilles, ils passent. Ils croient entrer dans ce palais des rois tte
haute et armes basses, pacifiquement. Ne sont-ils pas chez eux? Soudain,
la fusillade clate. Les Suisses,  bout portant, font sauter les
cervelles et trouent les poitrines. Accabls, gorgs, les hommes
tombent. C'en est fait, l'avant-garde de l'insurrection est crase, et
les grenadiers suisses poussent gaiement un cri de victoire devant cette
troupe disperse.

--O sont-ils, les Parisiens?

Patience! Ils sont l-bas. Ils viennent. Ils viennent en bon ordre; en
colonnes serres, et les fdrs de Marseille et de Bretagne marchent
avec eux. Fournier l'Amricain mne les Marseillais. Les Marseillais ont
deux canons. Feu, feu  mitraille! et le vieux palais des Mdicis
reoit les premires balafres de la main populaire. Feu! et les boulets
parisiens, la grenaille, les clous ramasss dans le ruisseau, la
ferraille des revendeurs de la rue de Lappe, rpondent aux balles des
grenadiers de la garde royale. Feu! et l'on n'a point de munitions,
point de gargousses! Feu! et les cartouches manquent. Feu! et les gamins
de dix ans, les ternels et hroques Gavroches, les Gavroches du
10 aot, vont, sous la mousqueterie, ramasser de la poudre dans les
gibernes des morts. Feu! feu!

La fusillade croise qui part du chteau ne fait pas reculer les
assaillants d'une semelle. Ils tombent. Mais leur dernier cri est: En
avant! Et les survivants avancent. Tout  l'heure, corps  corps, ils
combattront avec les Suisses, avec les gentilshommes dguiss. Leur
torrent furieux va tout emporter. Ils ont atteint la grande entre, ils
s'engouffrent dans les Tuileries, ils frappent, ils trouent, ils tuent.
On se bat partout, dans les escaliers, dans les galeries, dans la
chapelle; on dispute, on conquiert le palais marche par marche, dalle
par dalle. Du sang partout. Des blesss partout. Les Suisses, morts ou
vivants, sautent par les fentres. Le palais entier, sous ce beau ciel
bleu, a l'air en flammes. A travers la fume, les uniformes rouges
des pauvres fuyards appellent les balles. Les balles sifflent sous les
marronniers dont les feuilles tombent et dont le tronc saigne. Sous les
arbres, les Suisses effars, s'enfuient et meurent. Ils se sont groups
auprs du petit bassin, ils battent en retraite, masss, vers le bassin
octogone. A chaque pas, la petite troupe est moins compacte. Un homme
tombe la tte fracasse, un moribond rle, jette un dernier regard  ce
ciel,  ces arbres,  tout ce qui est la vie, et songe, agonisant, aux
lacs tranquilles, aux montagnes vertes, aux soirs pacifiques de son
canton rpublicain. Le _Ranz des vaches_ revient  ses oreilles qui
n'entendront plus, et lui fait oublier la _Marseillaise_. Soldat
mercenaire, pauvre paysan de Lucerne ou d'Unterwald, qu'es-tu venu faire
ici?

Tout  l'heure, diviss, sabrs, ils iront mourir bravement, froidement,
au _pont Tournant_ o Lambesc sabrait hier le peuple, ou sur la
grand'place, non loin de cet endroit o le roi prira demain.

C'en tait fait. Le peuple victorieux avait triomph de la monarchie.
L'Assemble nationale tait matresse des Tuileries. Santerre et
Westermann, Danton, de sa grande voix, pouvaient dire au peuple:
Maintenant, tu es libre!

Sur les colonnes des Tuileries, sur les brches faites par le canon des
Marseillais, des patriotes traaient  la craie des inscriptions comme
ils avaient crit: _Ici l'on danse_ sur les ruines de la Bastille.--Vive
la Saint-Laurent! crivaient-ils; vive le peuple du 10 aot!

On raconte que, pendant ce temps, un homme, un maigre et jaune jeune
homme, en habit militaire rp, l'oeil brillant, les traits contracts,
regardait, en hochant la tte, les Tuileries, o personne ne devait plus
rentrer, et le peuple, ivre de joie, qui ne devait plus avoir de matre.

Celui-l s'appelait Napolon Bonaparte.

Est-ce bien l, se disait-il, le _dgel de la nation_? (Les mots sont
de lui.) Et tournant le regard vers l'assemble, l-bas, o Louis
XVI, tandis que Vergniaud parlait de runir une convention nationale,
mangeait doucement son poulet rti:

--Piccolo, petit, pauvre petit, murmurait-il, tu n'avais donc pas de
canon pour balayer la multitude?

L'homme de Brumaire, celui qui devait touffer, escamoter une rvolution
et dformer le temprament de la France, se dressait dj devant le
peuple du 10 aot.

Mais quoi! le peuple tait vainqueur, et quoi qu'aient pu faire depuis
cette date les souverains, l'ide monarchique a t battue, bafoue et
broye en cette journe du 10 aot 1792.

Nous datons de l! L're nouvelle s'ouvre au son du tocsin de Paris.
Le lendemain de ce grand jour lumineux et fier, c'est la Convention, la
France arme, l'Europe repousse, la Rvolution victorieuse. C'est la
tribune toute puissante, c'est l'impossible dcrt et ralis, c'est
le monde bloui, c'est la parole de libert, d'galit, de fraternit
traversant l'espace comme une bouffe d'air pur, c'est la souverainet
nationale reconnue, impose, c'est l'effarement du pass devant ce
prsent irrsistible, c'est la France, enfin, notre pauvre et bien-aime
France, c'est la patrie sauve, affranchie, dlivre, matresse
d'elle-mme, et, par sa grande ide de sacrifice et de dvouement,
matresse aussi du monde. Vive la France!

Je ne veux pas oublier, s'criait un jour Berryer, l'avocat de la
lgitimit, je n'oublierai jamais que la Convention a sauv ma patrie!

La Convention est la fille du Dix aot.





                         LA PLACE DAUPHINE

                      DESAIX ET MADAME ROLAND


Une petite place triangulaire, triste et sombre par les jours de pluie,
bizarre d'ailleurs, parfois rajeunie, rchauffe de soleil; des maisons
hautes, des portes basses, des grilles aux fentres: c'est la _place
Dauphine_. Tous les omnibus qui passent par le pont Neuf sont contraints
d'en faire le tour. La _correspondance_ l'exige. En regardant ce
triangle, tout aussitt on a froid. La teinte est grise. A peine un
bout de ciel gar au-dessus. En tout temps, ses maonneries de briques,
salies par chaque journe depuis Henri IV, suintent l'ennui, et ses
arcades  refends ont de sinistres et mlancoliques aspects; ses pierres
de taille se disjoignent comme si elles billaient. Les boutiques qui
sont l blotties ne sont pas faites pour l'gayer: des magasins de
librairie, des repaires d'antiquits, des tudes d'huissiers, des
bureaux de journaux judiciaires. Les petits corridors ouvrent sur la
place leurs boyaux noirs, les escaliers sont glissants, les paliers
troits. Un quinquet phthisique agonise tout le jour durant sans
clairer personne. La rampe est huileuse, les murs sont gras. Mais vient
un rayon et tout cela se dore et semble sourire.

La place Dauphine a d'ailleurs ses enthousiastes. On l'a appele la
plus jolie place de Paris. Ce qui peut-tre la rend dfinitivement
maussade, c'est cette colonne drisoire qu'on a leve l au gnral
Desaix. Le buste lugubre, l'air assombri, dgrad par le temps, verdi
par la pluie, regarde (et non sans envie)--l-bas, dans la foule, parmi
les arbres--la statue de bronze de Henri IV, qui dveloppe  cheval sa
lourde carrure.

Ce _monument_ de Desaix, avec sa statue  demi-dtruite, ses noms
de victoires maintenant illisibles, ses tables de marbre plongeant
piteusement dans un rservoir mesquin, est la chose la plus triste du
monde. On doit mieux que cela au gnral rpublicain. Une inscription de
cette colonne rappelle les paroles fameuses:

_Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir
pas assez fait pour la France et la postrit!_

Il est aujourd'hui prouv que Desaix, tu sur le coup, n'a prononc
avant de mourir aucune parole. Mais on peut dire cependant que, s'il
regrettait de n'avoir pas assez fait pour la France, la France peut
regretter de n'avoir pas encore assez fait pour lui.

La place Dauphine a, d'ailleurs, chang d'aspect depuis la
reconstruction de la prfecture de police et, dit-on, les deux vieilles
maisons aux briques rouges, qui en forment comme l'entre du ct du
pont Neuf, vont tomber. Ainsi s'enfuient les souvenirs! C'est dans la
maison qui donne sur le quai de l'Horloge qu'habita le graveur Philipon
et que naquit Mme Roland. On a dmoli,  l'intrieur, la petite cellule
o, la journe finie, s'enfermait la jeune fille avec ses livres, ses
chers livres, et traait sur son papier ces _Lettres aux demoiselles
Cannet_, dont M. Dauban a donn nagures une dition nouvelle.

La maison va tomber! Dans peu d'annes, que sera devenu le Paris
historique qu'on aimait  retrouver dans ses promenades comme on
feuilletterait un vieux livre? Ruines! Fantmes! Que de fois,  cet
angle du quai, n'aurait-on pas cru voir, avec ces yeux de l'imagination
qui valent bien les autres, la petite Manon en fourreau de toile aller
au march avec sa mre ou, son panier sous le bras, tte nue, ses jolis
cheveux friss sur son front de quinze ans dj bomb et rflchi,
achetant  quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la
mnagre avait oublis.

La premire dition de ces _Lettres aux demoiselles Cannet_ date de 1841
et M. Auguste Breuil l'avait signe. Elle jetait dj sur les annes
d'adolescence et de la jeunesse de Mme Roland un jour satisfaisant.
Elle montrait Manon au couvent des Dames de la Congrgation, rue
Neuve-Saint-tienne, et s'y liant d'amiti avec Sophie et Henriette
Cannet, qui devaient tre pour elle comme des soeurs. C'tait vers
le soir d'un jour d't, dit Mme Roland; on se promenait sous des
tilleuls... Les voil! les voil! fut le cri qui s'leva tout  coup.
Ne semble-t-il pas,  la faon dont ce souvenir est racont, qu'il y
et comme une prdestination dans l'amiti des trois jeunes filles? La
premire dition de ces lettres tait suffisante pour le temps. Mil
huit cent quarante et un, ce n'est pas si loin, et pourtant l'histoire
a march, ou le got de l'histoire, le souci des petites choses, des
traits peu importants en apparence et qui peignent nettement tout un
caractre, l'amour des _petits riens_ qui sont  l'tude d'un homme ce
que les moindres plis, les rides minuscules, les tics sont  son visage:
ils compltent sa physionomie, l'animent, la rendent vivante.

Grce  la publication rcente, les grandes lignes et les moindres
traits sont aujourd'hui rassembls. L'dition des _Lettres aux
demoiselles Cannet_ est complte, et nous pouvons,--c'est bien le
mot,--lire  livre ouvert dans la jeune me de Manon Philipon. Nous
assistons  ses journes de travail, nous recevons ses plus chres
confidences, nous savons la cause de ses ennuis, de ses enthousiasmes,
le secret de son coeur. Honnte et loyal secret, rves sans fivre,
chteaux en avenir dont le toit et la faade sont bien modestes.

Elle lit Plutarque et je sais nombre de gens qui lui en feraient un
crime. Mais lire Plutarque n'empche pas de connatre un pourpoint
d'avec un haut-de-chausses, comme dit Molire, et de les raccommoder
au besoin: Je n'ai,  franchement parler, ni haine ni got pour
le commerce; je sens qu'en entrant dans tel tat que ce soit... je
m'appliquerais uniquement  l'accomplissement de mes devoirs et que j'en
ferois le premier et le plus grand de mes plaisirs. (Lettre septime,
_indite_.) Cette Romaine redevient bien vite, puisqu'il le faut, la
petite bourgeoise et l'humble fille du graveur.

Humble par raison, fire par temprament. On nous a beaucoup presss
d'aller  Versailles chez quelqu'un de connoissance pour les ftes
du mariage. Maman s'est dcide  rester: j'en suis bien aise. Toutes
rflexions faites, j'aime mieux rester dans ma cellule avec mes livres,
ma plume et mon violon, qu'aller me faire pousser et presser pour voir
l'_habillement_ des princes. Ses plumes et son violon! Elle oublie ses
fleurs qu'elle aimait tant.

Les volumes des Lettres de Mme Roland ont tout l'intrt des Mmoires
historiques et aussi d'un roman. On assiste pour ainsi dire, en lisant,
 la formation intellectuelle de cette femme,  l'incubation de ses
ides politiques, et aussi  la formation de cet honnte et solide
attachement qu'elle eut pour M. Roland de la Platrire, un brave homme
dont elle fit presque un grand homme. Figure sans lvation, celle
de Roland, mais d'une pte, aprs tout, sympathique. Il se mouchait
pourtant avec ses doigts, se couchait sur son lit et priait sa femme
de jouer et chanter  son chevet. C'est le mari dans toute la force du
terme, mais le mari sans pithte ridicule. Il aimait sa femme et
elle l'aimait et le respectait. Cette passion pour Buzot, dont on a
maintenant la preuve, grandit Mme Roland au lieu de l'abaisser. La
statue s'est anime. Il y avait un foyer d'amour dans ce marbre. Loin de
la lui reprocher, on lui sait gr de cette haute et chaste affection.

Le rle politique de Mme Roland est plus discutable. Si la Gironde s'est
perdue, la femme du ministre y a contribu pour la bonne part. Elle
hassait comme elle aimait, en femme. Et qui sait combien de ses
haines instinctives elle a fait partager  ses aimables et loquents
cavaliers-servants? C'tait les perdre, c'tait se perdre. Du moins
sut-elle bien mourir avec ceux qui mourraient un peu pour elle et par
elle.

Ah! que je voudrais qu'on pt nous rendre les impressions qu'eut
Mme Roland, dans la charrette, de la Conciergerie  la place de la
Rvolution, et que, dit-on, elle demanda  crire au crayon, avant de
monter les degrs de l'chafaud! Elle ne put les crire, ces suprmes
penses, et elles demeureront  jamais dans les ternels _desiderata_
de l'histoire. Nous aurions, cette fois, eu, non le dernier jour d'un
meurtrier, mais la dernire heure d'une condamne!




                      MADEMOISELLE DE SOMBREUIL
                                 1793



                                   I


Ceux-l qui, au temps o M. Labat pre, digne prdcesseur de son
fils, tait directeur des Archives de la Prfecture de police, ont pu
consulter et regarder les trsors historiques enfouis dans l'espce de
grenier o on logeait l'archiviste, sous les toits d'o l'on apercevait
la flche de la Sainte-Chapelle, ceux-l peuvent seuls savoir ce que les
incendiaires de la Commune ont drob  l'histoire et  l'avenir. Que
de monuments crits! Sans compter des curiosits artistiques, comme, par
exemple, tel buste de Marat provenant d'une _section_ de Paris. Que de
papiers importants, de choses indites! Il y avait l de quoi crire la
plus curieuse des histoires, l'_Histoire des lettres de cachet_. Il
y avait les crous des prisons, celui de la Conciergerie, avec
les signalements de Marie-Antoinette et de madame Roland, et des
procs-verbaux d'excutions, comme celui de Bailly o l'on pouvait
suivre, aux terribles ratures du greffier, le nombre des stations que
l'on fit faire au martyr, de la place de la Rvolution au champ de Mars.

Il y avait aussi (quel tonnement!) le registre des massacres de
septembre. Ce registre! Je le vois encore.

Il m'a t donn justement de le feuilleter un jour. Ce registre est--ou
tait--un in-4,  peine pais comme deux doigts, carr de forme et
reli en parchemin blanc que le temps avait sali. Les feuillets taient
couverts d'une criture large et orne, une criture de l'ancien temps,
celle du greffier charg de l'crou. Chaque page, divise en deux,
prsentait d'un ct les noms, prnoms et qualits des prisonniers, en
gnral des Suisses arrts au 10 aot; de l'autre, trac de la
main de Maillard ou de celle du greffier, le rsultat du jugement. Une
croix, place en regard de chaque nom, indiquait que Maillard marquait,
 mesure qu'on les appelait, les prisonniers. Puis; en face de ce
nom (la lettre M largement trace et les jambages se contournant
lgamment), le mot _Mort_ crit par Maillard et suivi partout de cette
note du greffier: _Par jugement du peuple_;--ou (toujours de l'criture
de Maillard, avec les mmes fioritures aux majuscules) l'indication: _En
libert_.

On le regardait, ce registre, avec une impression d'effroi, et l'on se
demandait si vraiment il avait t le tmoin muet de l'horrible drame du
2 septembre. Oui, c'tait bien lui. Ces taches jaunes qui le maculaient
taient des taches de sang. Quelques-unes avaient t faites par les
doigts des _travailleurs_ venant tourner les feuillets pour voir s'il
y avait encore beaucoup de prisonniers  appeler; d'autres avaient
dgoutt des vtements de ces misrables. Les massacreurs n'entraient
pourtant que par hasard dans la salle o se tenait le tribunal. M. Labat
avait t mis au courant de la faon dont ces terribles, ces criminelles
excutions taient alors organises.

Il y a quelques annes un vieillard, l'air triste et le costume
convenable, vint voir feu M. Labat et lui demanda  consulter ce
registre de l'Abbaye. On ne le communiquait pas  tout le monde. M.
Labat s'informe, l'autre balbutie, hsite, explique que ses souvenirs se
rattachent pour lui  ce livre, et finalement dclare qu'il se trouvait
_tout enfant_  l'Abbaye au moment du massacre.

Un _tmoin du 2 septembre_! Un tmoin vivant! M. Labat n'avait garde de
le laisser chapper. Il lui montre le registre. Le vieillard plit et
recule, puis il avance: Oui, c'est cela, c'est bien cela! dit-il.
Et alors, s'chauffant, se souvenant, il explique  M. Labat comment
Maillard, plac entre les deux guichets, celui qui s'ouvrait sur les
corridors et par lequel venaient les prisonniers, et le guichet par
lequel ils sortaient, traait les sentences sur le registre  mesure
qu'elles taient rendues. Ce qui prouve--en passant--que Mlle de
Sombreuil n'a pas pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard
ayant crit en regard du nom de M. de Sombreuil la note: _En libert_,
M. de Sombreuil, _libre avant mme d'tre sorti de la salle_, n'avait
pu tre sauv par sa fille dans la cour o les _travailleurs_ ne
l'attendaient plus.

Monsieur Maillard tait alors, dit sans affecter d'appuyer sur le
_Monsieur_, ce tmoin  M. Labat (qui a vrifi ces assertions),
_monsieur_ Maillard tait un jeune homme d'une trentaine d'annes, brun,
grand, l'oeil superbe, les cheveux nous en catogan. Il portait, ce
jour-l, _un habit gris  larges poches et des bas chins_. De temps 
autre les travailleurs venaient derrire _monsieur_ Maillard, consulter
des yeux le registre et parfois leurs mains en touchaient les feuillets.
De l le sang que vous voyez!

Tout en parlant, le vieillard semblait vraiment revoir les scnes
de carnage de septembre. Il parla longtemps encore, remercia, puis
s'loigna, comme en chancelant, et M. Labat ne le revit plus.

trange destine que celle de ce Maillard, mort  trente et un ans, et
dont la mmoire est encore sanglante et dteste, lorsqu' cette date
du 2 septembre, il joua, tout au contraire--faut-il le dire?--un
rle providentiel (s'il en est dans l'histoire), et, enrgimentant,
organisant la fureur populaire, la dirigea et la calma en partie, lui
arracha plus de victimes qu'on ne croit, sauva des innocents, pargna
bien des gens vous  la mort et qui, sans lui, eussent pri dchirs
par une populace irrite, affole, criminelle! Oui, il brava cette
rage mme, dlibrant froidement, acquittant ou condamnant, selon sa
conscience, sans que les sabres levs sur lui pussent influencer son
jugement.

Mais il avait touch au sang: c'tait assez, et--c'est justice--sa
mmoire en demeurera ternellement ensanglante, souille et excre.



                                 II


Les quelques lignes que nous avions crites plus haut sur Mlle de
Sombreuil nous valurent une rponse de son fils.

Ce n'est point pour diminuer l'horreur que nous inspirent les massacres
de septembre, c'est seulement pour rtablir la vrit sur un fait
contest que nous prenons  corps la lgende du _verre de sang_.

Monsieur, crivait M. de Sombreuil au rdacteur en chef du _Grand
Journal_:

A mon retour de la campagne, on me communique le numro de votre
journal du 11 fvrier, o je lis ce qui suit:

Notre poque a le got des rhabilitations; si elles ne sont pas
toujours justes, elles ont au moins cet avantage de mettre dans un
jour exact, entour de tous les documents  l'appui, chaque figure
historique. M. Jules Claretie annonce, dans l'_Avenir national_, la
publication d'une histoire de Maillard, l'ancien huissier du Chtelet,
le chef des _travailleurs_ des 2 et 3 septembre 1792, pour employer le
sombre langage d'alors.

Il est bien difficile de toucher  ces terribles souvenirs sans
froisser de justes susceptibilits; mais pourtant je dois dire que
Maillard, dont le nom est rest attach  cette date sanglante, en
enrgimentant, en organisant pour ainsi dire la fureur populaire, lui
arracha plus de victimes qu'on ne le croit.

On conserve aux archives de la Prfecture le registre de l'Abbaye,
tmoin muet de l'effroyable massacre, et sur lequel, en regard du nom
de chaque prisonnier, Maillard mettait l'indication: _En libert_, ou le
mot: _Mort_; d'o il rsulte, raconte toujours M. Claretie, que Mlle de
Sombreuil n'a pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard ayant
crit, en regard du nom de M. de Sombreuil, la note: _En libert_, M.
de Sombreuil, _libre avant mme d'tre sorti de la salle_, n'avait pas
 tre sauv par sa fille dans la cour o les _travailleurs_ ne
l'attendaient plus.

Fils de Mlle de Sombreuil, je viens vous prier, monsieur le rdacteur,
au nom de la vrit et par respect pour l'acte de pit filiale qui a
rendu le nom de ma mre immortel, d'accueillir la rectification suivante
au fait avanc par M. Claretie.

Mon grand-pre, M. le marquis de Sombreuil, ancien gouverneur des
Invalides, avait t arrt immdiatement aprs le 10 aot et jet
dans les cachots de l'Abbaye; le dimanche 2 septembre 1792, le terrible
_Caveant consules_ venait de mettre le pouvoir aux mains de Danton;
_sur son ordre_, des gorgeurs avaient t demands au comit de
surveillance, prsid par Marat, o ils avaient reu leurs instructions
et taient convenus de leur salaire.

Le lendemain, lundi 3 septembre, vers cinq heures du matin, les
_travailleurs_[6], sous la conduite de Maillard, surnomm _Tape-dur_, se
dirigrent vers la prison de l'Abbaye. Les victimes sont au complet, le
carnage va commencer.

[Note 6: Si nous nous servons de cette expression en parlant des
assassins de septembre, c'est qu'ils sont ainsi dsigns sur les _tats
de service_ dresss dans les bureaux de la Commune, o sont constats
les payements qui leur ont t faits. (_Note de M. de Sombreuil._)]

Maillard tablit d'abord son tribunal de _juge populaire_ dans la cour
de la prison, et les gorgeurs sont placs sur deux haies; aussitt
les portes du clotre, qui reclait les prtres arrts les jours
prcdents, sont ouvertes, et tous sont massacrs sans qu'il soit fait
grce  un seul.

L'horrible tuerie humaine est un instant suspendue pour laisser les
_travailleurs_ manger la soupe et boire le vin que la _Commune_ leur fit
distribuer  la porte de la prison; mais bientt ils recommencrent leur
oeuvre sanglante.

Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de
Sombreuil. Le premier tombe frapp d'un coup de hache qui lui fend la
tte; dj le fer tait lev pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa
fille l'aperoit. Elle s'lance au cou de son pre, qu'elle enveloppe de
sa magnifique chevelure, et, prsentant sa poitrine aux assassins: Vous
n'arriverez  mon pre, dit-elle, qu'aprs m'avoir tue! Elle reoit
trois blessures. Sa beaut, plus grande encore dans cette scne
terrible, meut un des assassins: un cri de grce se fait entendre.
Subjugus par cet ascendant qu'inspire forcment la vertu, et peut-tre
par l'irrsistible attrait de la beaut dans les larmes, les gorgeurs
entourent le pre et la fille, et l'un d'eux, lui prsentant un verre de
sang qui s'chappait de la tte de M. de Saint-Marsault, lui dit: _Bois
ce sang  la sant de la nation, citoyenne, et ton pre sera libre._
Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inou de pit
filiale, la libert de son pre.

Peu de temps aprs, Mlle de Sombreuil pousa son parent, M. le comte de
Villelume.

En 1814, Louis XVIII, ne voulant pas que le nom de Sombreuil, dont
le dernier avait t fusill  Auray, s'teignit, adressa une lettre
autographe  mon pre (lettre aujourd'hui encore entre mes mains), par
laquelle il lui exprimait le dsir qu'il et ajout  son nom celui de
Sombreuil.

Aprs sa mort, le 15 mai 1823, le coeur de ma mre fut inhum dans la
chapelle des Invalides d'Avignon.

Lors de la suppression de cette succursale, en 1850, les invalides
prsentrent une requte au prince Louis Napolon, prsident de la
Rpublique, pour obtenir que le coeur de leur _bon ange_ (c'est ainsi
qu'ils l'appelaient) ft conserv au milieu d'eux. Le prince Louis ayant
fait droit  cette requte, avis m'en fut donn par la lettre suivante:


    MONSIEUR,

    M. le marchal gouverneur me charge d'avoir l'honneur de vous
    prvenir que la crmonie relative au coeur de Mme la comtesse
    de Sombreuil aura lieu aux Invalides, le vendredi 6 de ce mois,
     midi.

    Si vous voulez vous prsenter au cabinet du gouverneur, j'aurai
    l'honneur de vous donner une autorisation et de vous adresser au
    cur des Invalides.

    Veuillez, etc.

    _Sign_ Baron DU CASSE.

C'est ainsi que, par une exception unique dans l'histoire, le coeur
d'une femme repose au milieu des gloires dont la France s'honore.

Permettez-moi, monsieur le rdacteur, aprs ce rcit exact des faits
qui concernent ma mre, de joindre ici un document officiel attestant
l'acte mmorable de Mlle de Sombreuil, contest par quelques biographes:

    EXTRAIT DU REGISTRE DES ARRTS DU COMIT DE LGISLATION.

    _Sance du 26 thermidor, l'an III de la Rpublique franaise,
    une et indivisible_.

    Vu par le comit de lgislation la ptition de la citoyenne
    Viraud Sombreuil, laquelle rclame la main-leve sur le
    squestre appos sur les biens hrditaires des citoyens Viraud
    de Sombreuil, son pre et gouverneur des Invalides, et l'autre,
    son frre, inhumainement assassins au tribunal rvolutionnaire
    de Paris, le 2 prairial an II................

    Considrant: 1 Que la citoyenne Sombreuil a des droits
    vidents  la moiti des successions dont il s'agit;

    2 Qu'elle a galement des droits infiniment plausibles sur une
    partie de l'autre moiti, parce que la succession de son frre,
    injustement supplici, doit lui appartenir tout entire;
    parce que les lois ordonnent, sans limitation quelconque, la
    restitution des biens des condamns  leur famille; parce que
    la Rpublique a solennellement et justement renonc  tous les
    droits ouverts par des assassinats judiciaires dont elle ne peut
    profiter ni directement ni indirectement.

    Considrant que, sur le mobilier dlaiss par son pre,
    la citoyenne Sombreuil a des prtentions particulires et
    infiniment favorables; elle assure que, dans la saisie des
    effets qu'il a dlaisss, on a compris ceux qui taient  elle;
    elle assure et prouve que son pre lui avait donn tout son
    mobilier;

    Considrant que les assertions d'une personne dont la pit
    filiale s'est signale par un acte de courage inou et par
    des traits hroques qui doivent passer  la postrit la plus
    recule sont du plus grand poids;

    Considrant que la Rpublique doit s'empresser de rendre
    justice  une telle _hrone_ dans la plus grande latitude.

    Arrte, en excution des articles 4 et 7 de la loi du
    13 ventse an III, et par les considrants
    sus-noncs....................

    Charge la commission des administrations civiles, police et
    tribunaux, de l'excution du prsent arrt.


    _Sign_: LAPLAIGNE, prsident; MOLLEVAUT,
    SOULIGNAC, PONS (de Verdun), LANJUINAIS,
    BESARD et DELAHAYE.

    Pour copie conforme:

    _Sign_ LAPLAIGNE, prsident; SOULIGNAC.

    Pour expdition conforme:

    La commission des administrations civiles, police et tribunaux:

    _Le charg provisoire_: AUMONT.

    Pour copie conforme: LEFEBVRE.

Recevez, monsieur le rdacteur, avec tous mes remercments, l'assurance
de ma considration la plus distingue.

COMTE DE SOMBREUIL.



                               III


A la lettre de M. de Sombreuil, nous rpondmes comme il suit:

Il faut en finir avec certaines lgendes. L'histoire a longtemps t
remplie de ces _faits divers_ errons, espces d'herbes parasites que
l'esprit de parti arrosait avec un soin pieux. La critique,  la fin,
est venue; elle a arrach une  une ces touffes absorbantes, et fort
heureusement les fables sont oublies aujourd'hui ou juges  leur
valeur. L'herbe cependant repousse parfois, l'erreur trouve encore des
esprits crdules. C'est pour ceux-l que je veux revenir sur un fait que
je croyais depuis longtemps tir au clair.

Le _Grand Journal_ avait reproduit, il y a quelque temps, une partie
de la chronique de l'_Avenir national_, o je contais comment Mlle de
Sombreuil, lors des massacres de septembre, n'avait pu boire le _fameux
verre de sang_ demeur lgendaire, en dpit de la critique historique.

Le comte de Villelume de Sombreuil, fils de Mlle de Sombreuil, a adress
 ce sujet une lettre rectificative au rdacteur en chef du _Grand
Journal_, et dans cette lettre M. le comte de Sombreuil croit rpondre
 notre article en reproduisant littralement la lgende que nous avons
essay de dtruire, sans vouloir pour cela rvoquer en doute l'hrosme
de Mlle de Sombreuil:

    Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen
    de Sombreuil. Le premier tombe frapp d'un coup de hache qui
    lui fend la tte; dj le fer tait lev pour atteindre M. de
    Sombreuil, quand sa fille l'aperoit. Elle s'lance au cou
    de son pre, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et
    prsentant sa poitrine aux assassins: Vous n'arriverez 
    mon pre, dit-elle, qu'aprs m'avoir tue! Elle reoit trois
    blessures. Sa beaut, plus grande encore dans cette scne
    terrible, meut un des assassins: un cri de grce se fait
    entendre. Subjugus par cet ascendant qu'inspire forcment la
    vertu, et peut-tre par l'irrsistible attrait de la beaut dans
    les larmes, les gorgeurs entourent le pre et la fille, et l'un
    d'eux, lui prsentant un verre de sang qui s'chappait de la
    tte de M. de Saint-Marsault, lui dit: _Bois ce sang  la sant
    de la nation, citoyenne, et ton pre sera libre._ Elle l'avale
    d'un trait, et conquiert, par cet acte inou de pit filiale,
    la libert de son pre.

Voil bien l'anecdote qu'on nous a tant de fois rpte, celle qui nous
faisait frissonner  cet ge heureux o nous apprenions la Rvolution
franaise dans certains livres d'histoire si bien faits pour tre
tudis au lendemain d'une lecture des contes de Perrault et des
exploits de ses ogres. Voil le _fait divers_ illustre que M. Victor
Hugo, parlant de Mlle de Sombreuil, revtit un jour de sa posie
d'adolescent:

  Souvent, hlas! l'infortune,
  Comme si de sa destine
  La mort et rompu les liens,
  Sentit avec des terreurs vaines
  Se glacer dans ses ples veines
  _Un sang qui n'tait pas le sien!_

Voil la persistante impossibilit que je regrette de retrouver encore
dans le livre de M. Edgar Quinet: Deux jeunes filles, Mlle de Sombreuil
et Mlle Cazotte, dsarmrent les bourreaux et sauvrent leurs pres,
_la premire en buvant un verre de sang_. (_La Rvolution_, tome I, p.
384.) Mais puisque aussi bien M. le comte de Sombreuil nous en fournit
l'occasion, je veux, en peu de mots, raconter l'histoire exacte de ce
verre de sang bu _ la sant de la nation_.

Comment naquit cette lgende? Quel est l'inventeur brevet, sans
garantie de l'histoire, de cette anecdote? Aucun contemporain n'en
parle: Jourgniac de Saint-Mard n'en dit mot, pas plus que les
chroniqueurs ou les tmoins royalistes des massacres de septembre,
l'abb Sicard, Peltier ou Maton de la Varenne. Lacretelle, dans son
_Histoire de la Rvolution_, dit,  propos de Mlle de Sombreuil: On lui
prsente un verre; elle regarde, elle _croit voir_ du sang... Dans une
romance qu'un pote de ce temps-l, Cottant ou Coittant, composa
pour clbrer le dvouement de Mlle de Sombreuil, il n'est aucunement
question du verre de sang. Or, je trouve ce renseignement dans les
_Mmoires sur les prisons_,  la date du 18 pluvise an II: Le
citoyen Coittant a donn lecture d'une romance de sa composition sur le
dvouement de la citoyenne Sombreuil; sa gnreuse action a t clbre
de la manire la plus touchante: l'_hrone tait prsente_ et coutait
la tte baisse; son visage tait baign de pleurs.

L'hrone tait prsente,--et sans doute l'assemble nombreuse. On
n'et pas manqu de faire remarquer  Coittant l'oubli du verre de sang,
si le fait et t authentique.

M. Louis Blanc a expliqu ce qui a pu donner lieu  cette sinistre
lgende. Mlle de Sombreuil allait s'vanouir, lorsque l'un des
massacreurs lui prsenta un verre d'eau dans lequel une goutte de sang
tomba de la main de cet homme. Le fait a t rapport  M. Louis Blanc
par une amie de Mlle de Sombreuil, qui l'avait cont elle-mme pour
prouver que les meurtriers de l'Abbaye (sans excuse devant l'histoire et
la morale) n'taient pas absolument insensibles.

Mais non, c'est  l'auteur du _Mrite des femmes_ que nous devons ce
conte qui a fait fortune. Aprs avoir clbr le dvouement de Mlle
de Sombreuil, laquelle avait partag la captivit de son pre, et,
l'accompagnant devant ses juges, avait plaid pour lui de toute sa
jeunesse et de toutes ses larmes, aprs avoir crit....

  Une fille au printemps de son ge,
  Sombreuil, vient, perdue, affronter le carnage.
  Etc., etc.

Legouv, qui (il le dit lui-mme) ne put placer le verre de sang dans
son pome, ajouta une note en prose o il raconta--le premier--quelle
condition on mit--selon lui-- la dlivrance de M. de Sombreuil. Legouv
ignorait donc comment fonctionnait le tribunal de l'Abbaye; il ne savait
pas que tout prisonnier dclar _en libert_ par Maillard, entre les
deux guichets, ne courait plus aucun danger au dehors? Et n'est-ce pas 
Maillard lui-mme que M. de Sombreuil dut la vie,  ce Maillard qui, dit
M. Michelet, s'en alla de l'Abbaye _emportant la vie de quarante-trois
personnes qu'il avait sauves et l'excration de l'avenir?_ Il est hors
de doute, en effet, que Stanislas Maillard ait prononc cette belle
parole: _Je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains
dans le sang de ce vieillard._ On la retrouve cite dans le _Patriote
franais_ de Brissot, qu'on ne peut accuser de partialit en faveur des
septembriseurs.

Delille n'a pas imit Legouv, et, dans son pome de la _Piti_, il
s'est abstenu de parler du verre de sang. Les potes se suivent et ne se
ressemblent pas.

Je reconnais d'ailleurs que l'abngation et l'amour filial de Mlle de
Sombreuil furent absolument admirables en ces journes terribles. J'ai
dit qu'elle avait obtenu la faveur d'aller retrouver son pre dans
sa prison, et l'on pourrait s'tonner de rencontrer  cette poque
ce singulier mlange de rigueur et de piti. Qui pourrait arracher
aujourd'hui cette grce de partager la captivit d'un dtenu? Et Mlle
de Sombreuil ne fut pas la seule qui s'enferma ainsi avec un parent. La
marquise de Fausse-Landry ne demeura-t-elle pas dans la prison de son
oncle, l'abb de Rastignac? Mme de Fausse-Landry a mme publi une
relation des massacres de septembre, et il n'y est point question du
verre de sang bu par Mlle de Sombreuil. On pourrait d'ailleurs invoquer
son tmoignage, car Mme la marquise de Fausse-Landry vit encore,
croyons-nous,  Paris.

Nous admirons certes autant que personne l'hrosme de Mlle de
Sombreuil. Elle a partag la captivit de son pre, elle et voulu
 coup sr partager sa condamnation. Mais, nergiquement, nous nions
qu'elle ait pu ou d boire un verre de sang. M. le comte de Sombreuil a
beau citer dans sa lettre un _Extrait du registre des arrts du comit
de lgislation_ (sance du 26 thermidor an III), cet extrait constate
simplement avec nous son _courage inou_ et sa _pit filiale_. Il ne
dit rien, et pour cause, du verre de sang.

Bref, l'horrible anecdote est apocryphe.

Tout le prouve.

L'histoire: sur le registre de l'Abbaye, en regard du nom de Sombreuil
et de la main mme de Maillard, de cette criture calme et correcte, il
est port: _Jug par le peuple et mis en libert._ Qu'avait-on besoin,
encore un coup, de _racheter_ M. de Sombreuil en vidant un verre de
sang, puisqu'il tait libre?

La physiologie: M. Barthlmy Maurice, l'historien des _Prisons de la
Seine_, a consult des hommes de science qui lui ont affirm que du
cadavre d'un homme tu comme on a tu les prisonniers de l'Abbaye, il
serait tout  fait impossible de tirer un verre de sang _potable_. Or,
d'aprs M. de Sombreuil, le sang prsent  sa mre aurait t recueilli
d'une blessure reue  la tte par M. de Saint-Marsault, ce qui rend la
chose encore plus invraisemblable.

La vrit est que Mlle de Sombreuil aura bu quelque verre d'eau ou de
vin (on en avait distribu aux _travailleurs_), et la preuve, c'est que
Mlle Cazotte, qui, elle aussi, sauva son pre une fois, en fit
autant. Le fils de Cazotte, qu'on ne peut accuser d'tre un ami de la
Rvolution, le dit tout au long en contant qu'elle but  la sant de la
nation: C'est par exagration qu'il a t dit qu'un verre de sang des
victimes lui avait t vers ( Mlle de Sombreuil); les verres portaient
les traces des mains auxquelles ils servaient, _et la mme sant avait
t impose  ma soeur_. (_Tmoignage d'un royaliste_, par J. S.
Cazotte, in-8, 1839.)

Mais il ne suffit pas  M. le comte de Sombreuil que sa mre ait bu
un verre de sang, ce qui est--l'assertion de Cazotte suffirait  le
prouver--compltement erron. M. de Sombreuil veut aussi que Mlle de
Sombreuil ait t menace ensuite de l'chafaud.

Mlle de Sombreuil, ajoute-t-il dans sa lettre, ne jouit pas longtemps
du triomphe d  son sublime dvouement. Son pre et son frre an,
incarcrs de nouveau en 1793, elle obtient encore de les suivre.
Traduits au mois de mai devant le tribunal rvolutionnaire, ils furent
conduits  l'chafaud.

Mais un dcret de la Providence devait sauver une seconde fois ma mre.
Le mme homme qui; dans le choeur de l'Abbaye, avait fait entendre
le cri de grce et suspendu ainsi le poignard des assassins, l'ayant
reconnue dans la fatale charrette, les mains lies derrire le dos, il
la saisit par les poignets et la prcipita hors de la voiture.

Or, aucune biographie de Mlle de Sombreuil n'indique ni sa condamnation,
ni la faon extraordinaire dont elle aurait t sauve par un honnte
massacreur, un septembriseur _ex machina_, aid d'un dcret de la
Providence. On peut tenir ce fait pour compltement imaginaire. En
effet, M. de Sombreuil, impliqu dans le procs des _chemises rouges_,
et son fils; pris  Quiberon les armes  la main, ont t condamns le
17 juin 1795 (et non 1793, comme dit M. de Sombreuil); et--c'est M.
F. Lock qui veut bien me le faire remarquer--la liste officielle des
condamns ne porte pas le nom de Mlle de Sombreuil, preuve vidente que
celle-ci ne fut pas condamne, et par consquent ne fut ni mise dans la
charrette des excutions, ni arrache  la mort par le moyen impossible
qu'on a indiqu. Au surplus, il existe une lettre de Mlle de Sombreuil 
Fouquier-Tinville, o elle intercde pour les deux accuss. Il est donc
bien vident qu'elle n'tait point implique comme ils le furent, dans
le complot de Batz. Cette lettre, d'ailleurs, mriterait d'tre cite.
J'y remarque, entre autres choses, ce singulier passage: _Je me repose
sur ta justice; ton me intgre et pure, ton dvouement  ta patrie te
feront un devoir d'examiner avec ta svrit, mais aussi avec ta justice
ordinaire, la conduite des deux individus._

La prsente question, du reste, a t traite et discute longuement
dans l'_Intermdiaire_ (anne 1864), et, l'enqute termine, il s'est
trouv que tous les tmoignages concordent  faire rejeter comme
fantastique l'incident du verre de sang. On voit pourtant que la lgende
n'est pas tout  fait morte. J'aurais t heureux, pour ma part, si
j'avais pu contribuer  la dtruire, dans l'intrt de la vrit et de
l'histoire.

Je ne voudrais pas rouvrir aujourd'hui un dbat qui me parat clos.
Voici pourtant,  propos du verre de sang de Mlle de Sombreuil, une
lettre et un document que je ne puis m'empcher de passer sous silence.
Le document en question est, croyons-nous, inconnu en France. Il vaut
donc la peine d'tre publi.

Mon cher ami,

Il y a deux ans et demi, M. Louis Blanc, rpondant  une critique de
la _Revue d'dimbourg_ qui mettait en doute l'exactitude de certains
passages de son _Histoire de la Rvolution franaise_, publia, _en
anglais_, dans l'_Athenum_ (26 septembre 1863), une curieuse lettre qui
lui tait adresse par une vieille dame franaise, au sujet de l'pisode
de Sombreuil. Cette dame, que ses opinions royalistes ne peuvent rendre
suspecte de partialit, tenait de Mlle de Sombreuil elle-mme le dtail
des faits qu'elle relate, et qui sont une preuve de plus contre la fable
du verre de sang.

Je ne sache pas que cette lettre ait t publie en France. A tout
hasard je traduis  votre intention ce prcieux document, enchant qu'il
achve de vous donner raison dans l'intressante polmique que vous avez
si victorieusement engage.

Tout  vous.

PAUL PARFAIT.

Voici maintenant la lettre que M. Paul Parfait a bien voulu traduire
pour nous:

    Cher monsieur Louis Blanc,

    Vous me demandez si rien n'est venu modifier mon opinion
    depuis le jour o je vous ai racont la vrit, quant aux faits
    relatifs  Mlle de Sombreuil, pendant les journes  jamais
    lamentables de septembre 1792.

    Mon opinion est et devait naturellement rester la mme, car je
    tenais ces dtails de la bouche mme de Mlle de Sombreuil. Je
    ne puis mieux vous convaincre de l'exactitude de mes assertions
    qu'en vous racontant de quelle manire la version de l'aventure
    fut porte  ma connaissance par cette hrone de la pit
    filiale.

    En 1815,  l'poque des vnements du 20 mars, tant
    trs-jeune, je vivais avec ma famille  Paris, rue
    Saint-Hyacinthe Saint-Michel, n I. Mon frre an, tudiant
    en droit, partit, comme beaucoup d'autres, pour aller rejoindre
    Louis XVIII  Gand. Dans la mme rue, au n 3, habitait une
    veuve nomme Mme de Montarant (je puis mal orthographier le
    nom). Cette dame avait une fille plus ge que moi, et un fils,
    chevau-lger dans une des quatre compagnies qu'on nommait
    alors la _maison du roi_. M. Aim de Montarant, fils unique, se
    montrait peu empress de rejoindre  Gand ceux de ses camarades
    qui avaient suivi le roi, et cela par gard pour sa mre dont
    il tait tendrement aim. Ayant appris le dpart de mon frre,
    celle-ci pria ma mre de lui faire savoir, ds qu'elle aurait
    de ses nouvelles, comment il s'y tait pris pour passer la
    frontire sans tre arrt. Son fils lui avait promis de ne pas
    partir avant d'avoir reu cette information: il ne partit point.
    De tout ceci il rsulta que mon frre,  son retour de Gand,
    nous trouva en relations avec la famille Montarant, que j'ai
    depuis longtemps perdue de vue. Quoi qu'il en soit,  l'poque
    dont je parle. Mlle de Montarant vint un jour, de la part de sa
    mre, nous inviter tous  dner. Ma mre, je ne sais pourquoi,
    montrant quelque hsitation, Mlle de Montarant lui dit: Il y
    aura une de nos cousines, Mlle de Sombreuil, maintenant Mme de
    Villelume, si fameuse par le courage qu'elle montra en septembre
    1792, courage auquel son pre dut la vie, malheureusement pour
    peu de temps. Le dsir de voir Mlle de Sombreuil eut raison des
    hsitations de ma mre. Cette dame n'avait que quelques jours 
    dpenser  Paris. Elle y tait venue pour attendre le retour
    de son mari, qui, ayant suivi le roi  Gand, faisait partie
    du corps dit des _officiers sans troupes_, corps presque
    entirement compos de vtrans de la premire migration. Mme
    de Villelume, si je ne me trompe, habitait, depuis son retour en
    France, dans le Limousin, lieu de naissance de son mari, lequel
    tait, par parenthse, un de ses cousins. Elle avait un fils
    qui me parut,  vue d'oeil, avoir une douzaine d'annes. Mme de
    Villelume,  ce qu'on m'a dit, mourut quelques annes aprs, 
    Avignon.

    Pendant le dner je remarquai que cette dame ne buvait que
    du vin blanc. Je dis  Mlle de Montarant: La rpugnance
    insurmontable qu'prouve Mme de Villelume  prendre du vin rouge
    tient sans doute au souvenir du verre de sang qu'elle fut force
    de boire?--Elle n'a jamais bu de verre de sang! rpondit Mlle de
    Montarant; c'est l une erreur que je vous engage  redresser,
    comme elle ne manque pas de le faire chaque fois qu'elle en
    trouve l'occasion. Son cousin l'ayant alors invite  parler,
    Mme de Villelume s'exprima  peu prs comme il suit: Je ne
    dirai pas que ce soit jamais sans un sentiment des plus pnibles
    que je reporte mes souvenirs sur ce terrible pisode de ma vie,
    ni que je puisse accorder aucune sympathie aux instruments d'un
    parti qui fut pour moi la cause de tant de malheurs; mais je
    crois qu'il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'un crime,
    qui ajouterait une nouvelle atrocit  tant d'horreurs, soit
    imput  tort  ceux qui me rendirent mon pre. Voici la vrit:
    Quand les meurtriers, touchs de mes efforts pour sauver mon
    pre, m'accordrent sa vie, vaincue par l'motion, je me sentis
    dfaillir. Alors les meurtriers, par un sentiment difficile 
    concevoir de la part de gens qui avaient commis tant de crimes,
    m'emmenrent devant la porte d'un caf voisin. L'un d'eux, ayant
    demand un verre d'eau sucre  la fleur d'oranger, m'en fit
    boire quelques gouttes qui me ranimrent; mais ses doigts teints
    de sang avaient tach le verre. Mon premier mouvement,  la vue
    de la main ensanglante tendue vers moi, fut de me retourner
    avec horreur; sur quoi un de ceux qui me soutenaient murmura
     mon oreille: Bois, citoyenne, et pense  ton pre. Ainsi
    fis-je, mais jamais depuis je n'ai vu de vin rouge dans un verre
    sans tre prise de frisson.

    Tel est, cher monsieur, le rcit authentique des faits, tel que
    je le tiens de Mlle de Sombreuil elle-mme.

    Je vous autorise volontiers  faire de ce renseignement l'usage
    qui vous paratra convenable.


    Vc DE MONTMAHON, ne ROUSSEL.

Et maintenant la question est juge.




                         LA MAISON DE MARAT
                              1793-1870


Vieilles maisons! vieux souvenirs!

Combien de fois n'ai-je point cherch, dans les rues de Paris, les
traces du pass? Avec quelle fivre j'interrogeais les coins de rues,
les logis aux faades antiques! Que de souvenirs historiques ramasss en
passant!

Connaissiez-vous le coin de Paris qui s'appelait les piliers des
Halles, un pauvre coin--bien innocent, bien pittoresque--o le peintre
retrouvait comme un reflet du Paris de la Fronde, o le rveur pouvait
se figurer que Molire avait gamin? J'y avais pass souvent, m'arrtant
tout exprs devant ces boutiques obscures o s'entassaient, dans un
ple-mle et une ombre bizarres, des meubles et des souliers, des
bonnets de tulle et des chaussons de lisire, un assemblage de
marchandises diverses, des fauteuils et des lgumes, des sabots et de la
volaille que des marchandes inamovibles, et conservant encore le type de
ces femmes qui acclamaient le duc de Beaufort, dbitaient, superbes sur
leurs tabourets de paille, le gueux de terre sous leurs pieds, comme des
snateurs sur leurs chaises curules. Tout cela a disparu.

N'ai-je point revu Denis Diderot, ce bon, ce grand, ce fougueux gnie,
en passant devant cette maison de la rue Taranne qui fait l'angle de la
rue Saint-Benot et o maintenant on a tabli un caf? Et d'Holbach, ne
l'ai-je point rencontr, lui aussi, devant cette maison de la mme rue,
maison qui fut la sienne et o l'on voit  cette heure un tablissement
de bains?

Place Scipion,  l'endroit o l'on a tabli la boulangerie des hospices
civils, n'ai-je point foul, comme tant d'autres, la place o sont
enfouis les os de Mirabeau? Oui, l'orateur puissant, le Titan de la
tribune est l, sous ces pavs; il est l, avec tant d'autres cadavres,
avec Pichegru, avec tous ceux qui furent enterrs au cimetire
Sainte-Catherine.

Et Marat, qu'on crut jet  l'gout de la Halle (on n'y jeta que
son buste), n'est-il pas enterr dans un coin ignor du cimetire
Sainte-Catherine?

Je pense  Marat, et le nom de Charlotte Corday vient sous ma plume.
Rue d'Argout, au n 17, dans une maison dont la faade est
aujourd'hui rpare, mais qui nagure encore montrait des fentres en
guillotine,--maison de chtive apparence, troite,  boutique ferme
et occupe nagure par une serrurerie--lorsque Charlotte Corday vint
 Paris pour assassiner Marat, un htelier tenait l, rue des
Vieux-Augustins, comme s'appelait alors la rue, l'_htel de la
Providence_. Charlotte y descendit; elle n'tait pas fort loigne du
logis de Saint-Just, qui demeurait rue Gaillon,  l'htel des tats-Unis
(n 11 aujourd'hui). Ce fut de ce logis qu'elle partit pour aller
frapper l'_ami du peuple_.

Singulier ami, flatteur plutt. On a retrouv, aux Archives nationales,
mainte pice qui donne une ide exacte de ce qu'tait Marat _savant_--un
empirique btonn souvent par les grands seigneurs auxquels il rclamait
ses gages, et qui, se plaignant devant le commissaire, n'en gardait pas
moins rancune des coups reus.

Mon ami M. mile Campardon, l'rudit historien du XVIIIe sicle, m'a
communiqu maintes pices qui prouvent  la fois combien Marat eut de
msaventures avec ses clients mcontents, et combien aussi ses malades
le traitaient de faon trange.

Une seule de ces pices suffira pour confirmer ce que je veux dire:

    EXTRAIT DES REGISTRES DU COMMISSAIRE AU CHATELET

    A. J. THIOT, 1777.

    L'an 1777, le samedi 27 dcembre, dix heures du soir, en notre
    htel et par-devant nous, Antoine-Joachim Thiot, est comparu M.
    Jean-Paul Marat, docteur en mdecine et mdecin des gardes du
    corps de Monseigneur le comte d'Artois, demeurant  Paris, rue
    de Bourgogne, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice.
    Lequel nous a rendu plainte contre M. le comte de Zabielo,
    Polonois de nation, demeurant  Paris, rue Coq-Hron, htel du
    Parlement d'Angleterre garni; contre M. Darnouville, demeurant
     Paris; le sieur Darbel, demeurant aussi en cette ville et le
    nomm Flamand, domestique de dame Courtin, ci-aprs nomme, et
    nous a dit que, s'tant rendu aujourd'hui  sept heures du
    soir chez la dame Courtin, rue Neuve-Saint-Roch, qu'il traitoit
    depuis neuf semaines d'une maladie de poitrine, pour lui
    faire sa visite de mdecin comme de coutume, il a trouv dans
    l'antichambre mondit sieur le comte de Zabielo, qui, au lieu de
    le laisser entrer dans la chambre de la malade, l'a fait passer
    dans une autre pice o l'ont immdiatement suivi les sieurs
    Darnouville et Darbel; qu' peine assis, mondit sieur le comte
    de Zabielo a commenc  lui faire des reproches sur l'tat de
    la malade, quoiqu'il se soit beaucoup amlior depuis qu'il
    la soigne, et sur les frais de la cure, quoiqu'il soit d au
    comparant 27 louis pour ses honoraires; que des reproches
    le comte de Zabielo est pass aux injures; qu'il a trait le
    comparant de charlatan; que lui, comparant, s'tant lev,
    a rpondu qu'il toit surpris qu'on l'et fait venir pour
    l'insulter et qu'il n'toit pas fait pour souffrir de pareils
    procds. Sur quoi mondit sieur de Zabielo lui auroit port un
    coup de poing sur la tte; qu'au mme instant il s'est trouv
    assailli par lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel,
    qui l'ont frapp sur la tte, lui ont arrach beaucoup de
    cheveux et lui ont fait des marques de leurs violences au doigt
    et sur la lvre infrieure: en effet, nous avons aperu de
    petites excoriations, l'une au petit doigt de la main gauche et
    l'autre au visage, sous la lvre infrieure du plaignant; qu'il
    n'est parvenu  se dgager qu'en mettant l'pe  la main pour
    les repousser, qu' l'instant il s'est senti saisi le bras par
    eux, qui ont saut sur la lame de son pe, qu'ils ont casse;
    que dans un moment aussi critique il auroit cri  son laquais,
    qui toit rest dans l'antichambre: A moi, Dumoulin! on
    m'assassine! Que son laquais, entendant le bruit, toit
    accouru, et voulut entrer; mais le dit Flamand l'en vouloit
    empcher. Que de suite ce dernier fut joint auxdits sieurs de
    Zabielo, Darnouville et Darbel en disant: Laissez-moi faire,
    monsieur le comte, j'aurai bientt fait son affaire. Que le
    plaignant, livr  leur fureur, s'toit vigoureusement dfendu
    et qu' l'aide de son laquais qui crioit sans cesse aux
    assaillans: Ne le tuez pas! il s'toit enfin dbarrass. Qu'en
    se retirant, il avoit t poursuivi et assailli de nouveau par
    ledit Darnouville, dont il s'toit dgag avec la poigne de
    son pe. Que parvenu  gagner la rue, il s'toit rendu chez lui
    pour examiner l'tat de sa tte o il sentoit de vives douleurs
    et o il a vu les signes de violence ci-dessus noncs, et de
    l chez nous, pour des faits ci-dessus, circonstances et
    dpendances, nous rendre la prsente plainte contre lesdits
    sieurs de Zabielo, Darnouville, Darbel, Flamand et autres, leurs
    complices, fauteurs et adhrens. Que, comme homme public, il
    dnonce au ministre de M. le procureur du roi, attendu que
    les fonctions du plaignant l'engagent  prter ses secours 
    quiconque en a besoin, et doit avoir toute sret  cet gard,
    remettant l-dessus sa vengeance au ministre public. Nous
    requrant acte de tout ce que dessus[7].

    [Note 7: L'information eut lieu le 17 janvier suivant, avec
    Marat (qui se dit g de trente-trois ans) et Nicolas Dumoulin
    (vingt-cinq ans), domestique, pour tmoins. Cette information ne
    nous apprend rien de nouveau.]

    _Sign_: JEAN-PAUL MARAT; THIOT.

En sortant du Luxembourg, l'autre jour, j'ai voulu,  deux pas de l,
visiter une maison condamne, elle aussi! l'ancien appartement de Marat.
Au simple point de vue historique, cette maison valait un souvenir.

Elle porte aujourd'hui le n 20 de la rue de l'cole-de-Mdecine,
l'ancienne rue des Cordeliers. C'est, dit M. Michelet, la grande et
triste maison avant celle de la tourelle, qui fait le coin de la rue.
Construction du dix-septime sicle avec escalier assez large,  rampe
de fer histori. C'est par l que Charlotte a pass, ple sans doute et
contenant les palpitations de son coeur. La concierge vous avertit qu'on
ne visite point l'appartement de Marat. Svre consigne. Mais tant
de curieux se prsenteraient, en effet, chaque jour. Il faut avoir un
certain courage pour loger dans des lieux historiques et soutenir ainsi
de continuels assauts. Cet appartement est au premier, et le locataire
actuel est le docteur Galtier, un savant mdecin, l'auteur d'un
remarquable _Trait de toxicologie_. J'ai eu un moment l'ide, pour
pntrer jusqu' lui, de me donner pour malade. Mais quoi! j'ai craint
qu'il ne m'ordonnt le Midi brusquement. La surprise et t inattendue.

Je pus entrer enfin. La chambre troite, mais point obscure, quoi qu'en
ait dit M. Michelet, est la dernire au fond de la cour aprs deux ou
trois autres assez petites. Ce n'est pas mme une chambre, c'est un
cabinet. Rien n'est rest au surplus du temps pass. Un papier  fleurs
jaunes tapisse  prsent cette pice. Au fond,  l'endroit o taient
placs la baignoire et l'escabeau, est accroche une photographie de
la peinture de Paul Baudry, _la Mort de Marat_, avec une ddicace au
docteur Galtier. M. Baudry est venu l tudier. Des brochures encombrent
ce cabinet, et l'on peut se figurer que ce sont encore l quelques-unes
de ces piles de journaux oublies par les porteurs, les plieurs, qui
allaient et venaient jadis  travers ces chambres, tout le jour durant.

Mais comme la vue de ces petites pices si troites dtruit l'effet
produit par le tableau de Henri Scheffer, plac dans les galeries du
Luxembourg! Scheffer a reprsent une chambre dix fois trop vaste. Il a
group toute une foule autour de la baignoire; or la vrit est que dans
la salle de bain, six personnes auraient peine  se tenir debout. Paul
Delaroche, au surplus, a commis une erreur pareille, et le billot et la
hache de l'excution de Jane Grey, conservs  la tour de Londres, ne
sont pas semblables  ceux qu'il a peints sur le tableau qu'a grav
Mercury.

Il vaut infiniment mieux voir les choses telles qu'elles sont. Pourtant
la demeure de Marat, telle que je me la figurais, sombre, noire,
affreuse, tenant de la cave et de la tanire, parlait mieux  mon
imagination.

On ne peut, il est vrai, la juger par ce qu'elle est aujourd'hui. La
pioche des dmolisseurs va tantt jeter  bas la maison, mais le temps
s'est dj charg de la transfigurer. A cette place o Charlotte Corday
planta son couteau dans le coeur du conventionnel, on rencontre un logis
propre et gai, paisible et simple, heureux, pour tout dire, et qui
fait songer  ces touffes d'herbe qui poussent sur l'emplacement des
chafauds.

En m'loignant, j'ai jet un coup d'oeil aux croises de la rue. Lorsque
Danton logeait cour du Commerce et qu'il allait aux Cordeliers, il
s'arrtait parfois sous ces fentres, et de sa voix puissante:--H!
Marat, disait-il. Une des fentres s'ouvrait. La tte livide de Marat,
enveloppe dans quelque mouchoir, se montrait:--Je descends! Et tous
deux allaient au club voisin, o Camille Desmoulins, peut-tre, les
attendait dj.

Le cordonnier Simon, lui aussi, demeurait prs de l.

Cette mort de Marat eut son pilogue d'ailleurs et causa d'autres morts
encore--et cela par une sorte de magntisme fatal.

L'histoire de la gurite o presque chaque soir se suicidaient,  la
porte d'un marchal de France, les sentinelles qu'on y plaait, date du
premier empire. Elle est demeure lgendaire. Napolon fit enlever la
gurite, et l'on ne se suicida plus  cet endroit-l. Il y a, dans les
suicides, des courants et presque des modes. On se tue volontiers parce
qu'un autre s'est tu. Eh bien! aprs la mort de Marat, on avait expos
dans une sorte de niche, prs du Carrousel, la baignoire dans laquelle
Marat avait t assassin et qui figure aujourd'hui au muse Tussaud,
 Londres. Cette baignoire, d'aspect trange, en forme de sabot, tait
claire, la nuit, par des torches qui lui donnaient je ne sais quel
fantastique aspect, si bien que la sentinelle charge de la garder
prenait peur volontiers; mais, chose singulire, au lieu de fuir, se
dchargeait  elle-mme un coup de fusil dans le crne. Il y avait l
comme un magntisme malsain, un terrible attrait. Bref, on donna l'ordre
d'ter de sa niche la baignoire de Marat; et le Carrousel n'entendit
plus parler de suicide nocturne.




                        LA ROTONDE DU TEMPLE


La Rotonde du Temple, cette proprit d'un pote, elle n'est plus!--Oui,
elle appartenait  un pote.

Tous les cousins de Gilbert ne meurent pas  l'hpital. M. Alfred de
Vigny possdait une ou deux les--un vrai royaume--dans l'Ocanie; et
les journaux annonaient nagure qu'un pote, M. Laurent Pichat, venait
de recevoir plus d'un million et demi d'indemnit en change de la
Rotonde du Temple, qu'il abandonnait  la pioche des dmolisseurs.

Pioche insatiable et terrible qui va, vient, cogne, lzarde, ventre,
renverse avec une tonnante rapidit, une persistance sourde. Tout
arrive, disait M. de Talleyrand.--Tout s'en va, et-il pu dire. La
vritable lamentation du moment apporte une variante  la plainte de la
veille, et Jrmie s'crie maintenant:

    Hlas! que j'en ai vu dmolir de maisons!

Cette Rotonde du Temple tait un des coins les plus curieux de notre
tonnant Paris, une de ces originales verrues que Montaigne et aimes
sans peine. Elle datait du sicle pass;  peine peut-on voir encore
quelques dbris de ses arcades circulaires. Elle s'levait nagure
haute, droite, sur ses colonnes toscanes, abritant toute une population
laborieuse, garnie de magasins hybrides o s'amoncelaient comme en une
hcatombe tous les vtements que Paris abandonnait  Paris.

Le spectacle tait fort curieux le soir, vers onze heures, lorsque
venaient, les uns aprs les autres, les marchands d'habits apporter le
butin de leur journe et le cder aux vendeurs. Le hasard en son ironie
y faisait des rapprochements tranges, et l'habit noir du dandy, le
paletot de l'employ, la casquette de l'ouvrier et le chapeau de la
femme entretenue s'y rencontraient, tonns de cette promiscuit, comme
pour fournir maintes rflexions au promeneur en qute de philosophie
banale.

Combien regretteront cette Rotonde, sans compter les romanciers, qui en
ont si largement us lorsqu'il leur fallait un peu de pittoresque?

Mais de quoi n'use et n'abuse pas un romancier?

La demi-lorette y puisait tout un arsenal de sductions au rabais
qu'elle revendait avec prime; la vanit du pseudo-gandin  la bourse
lgre y venait pourchasser l'lgance; la mdiocrit y trouvait le
ncessaire, et Mlingue, ce grand artiste _plastique_, disait un jour
qu'il ne composait jamais un costume sans en avoir cherch les lments
dans les vieilles toffes ou les habillements accrochs au Temple.

Car le pass, aussi bien que le prsent, tait le tributaire de la
Rotonde, et toutes les grces, et tous les atours des sicles vanouis
se retrouvaient l, poudreux et dormant sous d'paisses couches de
guenilles.

Que de sources alimentaient le _pandmonium_ des hardes!--Il y en avait
mme de bourbeuses.--Un exemple qui date de loin:

Le gnral Dorsenne, rival de Murat pour l'lgance militaire, tenait 
se rendre digne de la parole de l'empereur Napolon Ier, lequel disait:

--Voulez-vous voir le type du gnral franais? Regardez Dorsenne un
jour de bataille!

Il avait donc achet un uniforme neuf et des plus magnifiques. Le dpart
tant proche, le costume avait t emball avec les autres bagages, et
Dorsenne se proposait de l'trenner au premier combat.

La veille de son dpart, il se rend  la Gat, o un nouveau drame de
Guilbert de Pixrcourt attirait tout Paris.

Le rideau se lve; un acteur entre en scne. C'est Tautin, l'artiste
aim, le grand-pre de l'Eurydice d'Offenbach, Tautin vtu d'un superbe
costume de gnral.

Dorsenne pousse un cri; il n'en peut croire ses yeux: c'est son uniforme
que porte l'acteur. Il fait appeler Tautin, qui accourt.

--Quel est ce costume? De qui le tenez-vous?

--Je l'ai achet au Temple.

Un domestique du gnral avait envoy les bagages de Dorsenne aux
revendeurs de la Rotonde. Le gnral n'avait pas le temps de se fcher;
il partit de fort mchante humeur, fit avec son vieil uniforme toute la
campagne de Prusse, et sa brigade n'en marcha pas plus mal.

Il n'y a plus trace de la Rotonde et l'on n'aura plus que la consolation
de la contempler en effigie toutes les fois qu'on reprendra _le Fils
du Diable_, Paul Fval ayant plac l une des principales scnes de son
drame. La dmolition a t rapide, et les anciens htes de la Rotonde
n'ont pas vu s'crouler sans regret leur demeure. L'homme comprend
si bien le prix du temps et des choses, qu'il s'attache  tout ce qui
l'entoure et jusqu'aux pierres qui forment son logis. On ne voit pas
sans motion disparatre une maison (si noire et si vieille qu'elle
soit), o l'on a mis quelque chose de sa vie! Les marchands du Temple
ont voulu tous emporter une photographie de la Rotonde. Combien de fois
la regarderont-ils en songeant au pass plein de souvenirs!

M. Laurent Pichat parlait dernirement de certaine tradition,--qu'il
tenait de M. Laboulaye,--et qui se rapportait  la Rotonde du Temple.
Il s'agissait d'un testament de la reine Marie-Antoinette cach dans la
Rotonde. On devait le retrouver sans doute.

Un testament de la reine! Voil qui doit intresser les lecteurs des
_Histoires de Marie-Antoinette_, publies par MM. de Goncourt et M. de
Lescure.

Mais que faut-il penser de la nouvelle?

Je demanderai  M. Laboulaye la permission de citer la lettre qu'il a
bien voulu m'crire  ce sujet.

MONSIEUR,

Il y a, en effet, dans ma famille, une tradition conserve depuis
soixante-dix ans,  tort ou  raison, et qui est celle-ci:

C'est mon grand-pre, Jean-Baptiste Lefebvre de la Boulaye, ancien
notaire du roi Louis XVI, qui a bti la Rotonde du Temple sur des
terrains achets  l'ordre de Malte, et dans l'intention assez trange
d'en faire un lieu d'asile pour les dbiteurs poursuivis par leurs
cranciers; les biens du Temple (qui appartenaient  l'ordre de Malte)
taient  l'abri des officiers de justice.

Mon grand-pre habitait la Rotonde  l'poque o le roi et la reine
taient enferms dans la Tour du Temple; ma grand'mre, qui se nommait
Savin de la Guerche, tait une Vendenne et une ardente royaliste. Son
frre fut aide de camp de Charette et fusill en Vende. Suivant notre
tradition de famille, ma grand'mre communiquait par signes avec madame
de Tourzel, qui tait enferme avec la reine, et on lui aurait jet
le testament de la reine, qu'elle aurait cach dans la Rotonde. Ma
grand'mre fut si vivement mue par les vnements de la Rvolution
qu'elle en perdit la raison; de faon qu'il m'est assez difficile de
dire si ce n'est pas dans son garement qu'elle a cru s'tre mis
en correspondance avec la reine. Ce qui est probable, c'est que
Marie-Antoinette a d faire un testament; ce qui est sr, c'est que nous
ne l'avons pas.

Cette tradition n'a pas grande valeur si, comme il est probable, on
ne trouve rien dans la dmolition; mais si l'on trouvait un papier
quelconque concernant le roi ou la reine, elle en prouverait
l'authenticit. Je vous la donne telle que je l'ai reue; mon pre est
mort depuis longtemps, mais, sur ce point, il n'en savait pas plus que
ce que je vous dis: il croyait cependant  l'existence du testament.
Mais il tait fort jeune en 1793, tant n en 1780.

ED. LABOULAYE.

C'est la dmolition complte de la Rotonde qui seule pouvait donner tort
ou raison  cette tradition, de toute faon fort curieuse.

Ma curiosit fut bientt satisfaite. Le rdacteur en chef du journal o
je publiais les lignes qui prcdent reut la lettre suivante:

_Paris, le 3 juillet 1863_.

MONSIEUR,

J'ai vu avec plaisir la notice intressante que l'un de vos
collaborateurs a publie sur la rotonde du Temple, dans un des derniers
numros du journal.

Quoique n'ayant pas l'honneur d'tre connu de votre collaborateur,
M. Jules Claretie, je me promettais bien de prendre la libert de
lui envoyer copie des documents que nous pourrions trouver dans les
dmolitions, persuad qu'il me pardonnerait la libert grande en
faveur de l'intention. Malheureusement le succs n'a pas rpondu  ses
esprances.

Hier, le dernier coup de pioche a fait disparatre la dernire pierre
de la Rotonde; et, en fait de documents historiques, nous n'avons trouv
que la plaque commmorative de la pose de la premire pierre de la
_Rotonde_ ou _portiques du Temple_, en 1788, et celle de la pose de
la premire pierre du vieux March, en 1809. Pensant qu'il peut tre
agrable  votre collaborateur de prendre connaissance de ces deux
pices, je lui en envoie la copie fidle.

Et maintenant, monsieur, je crois qu'il faut renoncer  l'espoir de
jamais retrouver le testament de Marie-Antoinette. Il peut tre regard
comme fait acquis dsormais  l'histoire, ou que l'infortune reine
n'aura pas fait de testament, ou que ce testament, confi  d'autres
mains que celles des habitants de la Rotonde, aura t dtruit, soit
par accident, soit avec intention. Ce doute ne sera probablement jamais
chang en certitude.

Veuillez croire, monsieur le rdacteur en chef,  ma considration la
plus distingue.

  ERNEST LEGRAND,
  Architecte, inspecteur des travaux du nouveau March,
  3, rue Payenne.

Voici le texte des pices justificatives jointes  la lettre de M.
Ernest Legrand:

    PORTIQUES DU TEMPLE
    DESTINS A LOGER DES MARCHANDS ET AUTRES

    Btiment isol, de 37 toises de long sur 17 de large, avec
    galerie forme par 44 colonnes portant arcades, lev sur les
    dessins de F. V. Perrard de Montreuil, architecte.

    La premire pierre en a t pose le 10 juin par trs-haut
    et trs-puissant seigneur Mgr Alexandre-Emmanuel, bailly de
    Crussol, grand'croix non profez de l'ordre de Saint-Jean de
    Jrusalem, chevalier des ordres du Roi et de Saint-Louis,
    marchal des camps et des armes de Sa Majest, capitaine des
    gardes du corps de Mgr le comte d'Artois, administrateur gnral
    du grand prieur de France, pour S. A. Mgr le duc d'Angoulme;

    En prsence de M. de Ligny de la Qunoy, prieur cur du Temple;
    de MM. Prvaud et de Ricard, chanoines du Temple et de M.
    Lefvre de la Boulaye, secrtaire du Roi, propritaire  titre
    de bail emphytotique des terrain et btiments; Louis-Adrien
    Le Paige tant bailly; Charles-Pierre Le Paige, lieutenant
    du baillage; Antoine-Gabriel Pangue, commissaire du Temple;
    Franois-Valentin de Jouy tant rgisseur et receveur gnral du
    grand prieur de France.

(Copie de la plaque en cuivre trouve, le 30 juin 1863,  la dmolition
de la Rotonde du Temple.)

  _Paris, le 30 juin_ 1863.

  Pour copie conforme  l'original,

  E. LEGRAND,
  Architecte, inspecteur des travaux.

  NOTA. Il n'y avait pas de monnaies.

Copie de l'inscription grave sur la plaque de cuivre place dans la
bote contenue dans une cavit de la premire pierre pose lors de
l'inauguration de l'ancien march du Temple, laquelle a t dcouverte
le 14 mai 1863, lors des travaux de dmolition:

                        Le 14 octobre 1809,
                     VI du rgne de Napolon,
                      Empereur des Franais,
         Roi d'Italie, Protecteur de la Confdration du Rhin;
                        Sous le ministre
    De son Excellence Jean-Pierre Bachasson de Montalivet, comte
                           de l'Empire,
     Commandant de la Lgion d'honneur, Ministre de l'intrieur;
                     tant prfet de police,
         Louis-Nicolas-Joseph Dubois, comte de l'Empire,
     Commandeur de la Lgion d'honneur, Conseiller d'tat  vie,
         charg du IVe arrondissement de la police gnrale;
     les marchs tablis des diverses places publiques de Paris,
           pour la vente des hardes, linges et vieux fers,
                       ont t transfrs
           sur l'emplacement de l'ancien enclos du Temple;
            la premire pierre des fondations a t pose
        par Nicolas-Thrse-Benot Frochot, comte de l'Empire,
    Commandant de la Lgion d'honneur, Chevalier de l'ordre royal
                     de la Couronne de fer,
        Conseiller d'tat, Prfet du dpartement de la Seine;
                         en prsence
  d'Athanase-Jean-Marie Bricogne, membre de la Lgion d'honneur,
          Maire du VIe arrondissement municipal de Paris
  de Nicolas Goulet et Jean-Denis Toussaint Solle, ses adjoints,
    et de Jacques Molinos, architecte, inspecteur gnral des
  travaux publics du dpartement de la Seine et de la ville de Paris;
                   Directeur des constructions.

    NOTA. Sous cette planche de cuivre taient places,
    dans des cavits pratiques dans l'paisseur du fond de la
    bote, deux pices d'or: une de 20 fr., une de 40 fr.; cinq
    pices d'argent: une de 5 fr., une de 2 fr., une de 1 fr., une
    de 1/2 fr., une de 1/4 de fr., et une de 10 cent. en mtal de
    cuivre alli d'argent, portant la lettre N.

Pour copie conforme  l'original,
E. Legrand,
Architecte, inspecteur des travaux.




                          L'HTEL CHANTEREINE


_Paris s'en va!_ Paris s'croule. De ce qui fut l'histoire, on a fait
des gravois.

Il ne restera bientt plus rien du Paris glorieux ou curieux
d'autrefois.

Il est temps de rechercher les restes, ou les traces, de ce Paris dont
on nous dshrite.

Dans ces courses pieuses, on irait volontiers au hasard, selon le
caprice et la brise, aujourd'hui, rue du Faubourg-Poissonnire, dans
la chambre du sergent Hoche, demain,  Versailles, respirer l'odeur
vivifiante de salptre que semble avoir gard le vieux Jeu-de-Paume.

La rue de Chteaudun occupe maintenant une partie du terrain o
s'levait, il y a quelques annes encore, l'htel Chantereine. Des
boutiques de parfumeurs ont remplac les alles o Josphine, qui
avait fort besoin de parfumerie, errait au bras de son poux. Je revois
encore, au n 60 de la rue de la Victoire, la petite porte verte, arme
de faisceaux consulaires, qui s'ouvrait sur l'alle de la maison et
conduisait  l'htel. C'est l que se joua l'odieuse comdie du 18
brumaire, et que s'ourdit la conspiration.

Bonaparte n'tait dj plus l'officier inconnu, maigre, avide, ambitieux
sans point d'appui, que le petit belvdre du quai Conti,--au haut de
la noire maison qui fait le coin de l'troite rue de Nevers,--avait
vu dvorant ses rves de jacobinisme effrn. Il avait oubli dj
ses relations rpublicaines, sa liaison avec les Robespierre, tous ses
projets  la Brutus. Il tait le vainqueur d'Italie et le vainqueur
d'gypte. Il venait d'abandonner, de laisser sans vtements, sans
argent, les troupes qui l'avaient suivi dans sa grande et folle aventure
d'Orient. Les troupes sont nues, crivait Klber, et Bonaparte n'a pas
laiss un sou en caisse! Et tandis que, superbe, rsolu dans sa gaiet
mle, Klber, trahi par Bonaparte, se disposait  mourir, Bonaparte,
dbarquant  Frjus, songeait dj  rgner.

Il avait pous, par passion, si on l'en croyait, par calcul, si on en
croit l'histoire, cette Josphine qui, plus ge que lui, fort rpandue
dans le monde du Directoire, dansait jambes nues, avec la Rcamier,
et souffletait la Rpublique agonisante, elle qui, en nivse an II,
sollicitant coquettement du vieux et austre Vadier une audience,
lui adressait cette lettre fameuse: _Je t'cris avec franchise, en
sans-culotte montagnarde._ Les _Mmoires_ de Barras diront bientt,
lorsqu'on les publiera, pourquoi, dans quel but, avec quel espoir,
Bonaparte s'tait pris si vivement d'une femme de trente-quatre ans,
crole, c'est--dire fatigue dj[8].

[Note 8: Ce fut Josphine qui mit  la mode pour les femmes les
mouchoirs de dentelle qu'on tenait sur les lvres, cela pour dissimuler
ses dents, qui taient fort laides.]

Ce n'tait certes point par passion. De bonne heure il avait donn, d'un
coup sec, un tour de clef  ses passions. L'amour est un boulet au
pied des ambitieux. Le Corse tait d'avis qu'il faut, matriellement
et moralement, se servir des femmes; mais les aimer, jamais. Il les
traitait comme des choses. Brutal avec Mme de Stal, il tait cynique
avec ses matresses. C'est la _Contemporaine_, cette folle prise de
Csar, qui raconte qu'un jour, comme elle lui demandait tendrement son
portrait: Ah! mon portrait? fit-il brusquement, eh bien, le voil,
tenez, et trs-ressemblant! Et il lui tendait une pice de cent sous.

L'glogue avec lui devient facilement sanglante. Un jour, en Italie,--un
dimanche,--des petites dames lui exprimant leur envie folle de voir une
petite guerre: Qu' cela ne tienne, dit-il. Il fait avancer un peloton
contre un avant-poste autrichien. On se fusille et on nous jette huit
grenadiers sur le carreau. Voil qui est fait, dit-il alors  ses
visiteuses. tes-vous contentes? On rapportait au camp franais les
cadavres des pauvres diables inutilement sacrifis[9]. Ne croirait-on
pas voir quelque condottiere italien du temps de Castruccio Castracani
donner le spectacle d'un tournoi meurtrier  de blondes et belles
capricieuses?

[Note 9: Voy. Arnaud (de l'Arige).]

Cet homme videmment n'aimait point Josphine de Beauharnais. Il se
servait de son influence, de son appui, pour risquer les premiers pas
sur la route entrevue, quitte  congdier ensuite, comme il allait le
faire, cette auxiliaire de la premire heure.

L'htel Chantereine appartenait  Josphine Tascher de La Pagerie.

Bti par l'architecte Ledoux pour Condorcet, la veuve du girondin, soeur
du marchal Grouchy, l'avait vendu  Julie Carreau, qui, dans cet htel
o devait venir s'tablir Bonaparte aprs son mariage, avait pous
Talma. Au temps du comdien, la demeure tait pleine de ftes. Un soir,
pendant qu'on y dansait et que les uniformes bleus des conventionnels se
perdaient dans les robes de gaze des artistes du thtre de la Nation,
Jean-Paul Marat, au milieu du grand salon de l'htel, se heurta contre
Dumouriez, qui le regarda, sans dire un mot, dans les yeux. Les joues
bilieuses de Marat taient devenues livides, et son regard jetait des
flammes. Dumouriez sourit et passa. Mais l'autre, hochant sa grosse
tte, sortit brusquement, et on l'entendit murmurer: Celui-l sent le
tratre!

Josphine avait achet l'htel Chantereine  Talma. Marie au gnral,
elle y vint vivre avec Bonaparte. Il y tablit, ds son retour d'gypte,
son quartier-gnral de conspirateur. Quelle comdie incroyable on
pourrait crire avec les menus dtails de cette conjuration de brumaire!
Avec Bonaparte, le petit htel de cette rue Chantereine, qu'on dbaptise
et qu'on appelle,  cause de lui, rue de la Victoire, devient comme
un ministre nouveau, un petit tat dans l'tat, le foyer de multiples
intrigues, l'atelier o se fabrique doucement l'immense toile d'araigne
dont une poigne de gnraux va bientt envelopper la malheureuse
France.

Tout est mis  contribution; la famille entire, le nid des Bonaparte
s'en mle. Josphine amadoue le pauvre et brave Gohier, cet hroque
Gronte rpublicain; Joseph, qui ose  peine se risquer dans l'affaire,
est charg de sduire Bernadotte et Moreau, et d'offrir au hros de
Hohenlinden, de la part de son frre, des sabres gyptiens enrichis de
diamants. Lucien, plus rpublicain d'aspect, n'attend que l'heure de
trahir et de sacrifier la patrie  la famille. Les gnraux, interrogs,
sont pris par leur vanit, par leur sottise, par leur ambition, par leur
haine. On dispose cet htel Chantereine comme un dcor de thtre.
Dans les soires, o Volney s'abaissera jusqu' souffler, pour la faire
refroidir, la tasse de th du gnral, on suspend  la muraille les
lances, les aigrettes et les sabres des mamelucks. On remise au grenier
les meubles pour avoir l'occasion de faire asseoir les convives sur
des tambours qui n'ont jamais vu l'Italie, et leur dire: Prenez place,
citoyens, ce sont les tambours d'Arcole!

Mais le mot _citoyen_ est dj hors d'usage. Robespierre, avant de
mourir, a dit au bourreau: _Monsieur_.

L'histoire est trop ddaigneuse et trop grave. Lorsqu'elle n'est point
signe Michelet, elle n'ose tout dire. Elle a tort. Les petits ridicules
de Bonaparte,  cette heure d'hsitation, de trouble, de dvorante
ambition, le font mieux connatre que ses discours ou ses actes. Il
faisait tout alors pour la mise en scne. Cet homme qui, aprs avoir
pass le Saint-Bernard  dos de mulet, voulait que la peinture le
reprsentt calme sur un cheval fougueux, comprenait le prix de ce que
le baron de Foeneste appelait le _paroistre_. Il avait trouv que des
cheveux noirs encadraient bien son long et ple visage, et, pour arriver
 leur donner la couleur et le reflet de l'aile de corbeau, il se
teignait et se graissait avec de la pommade. Peut-tre tait-ce l de la
coquetterie.

Plus d'une fois, on le prend sur le fait de fatuit physique. On sait
que ses yeux, ses fameux yeux d'aigle, n'avaient point de cils. Un jour
le vieil Houdon expose aux Tuileries (Bonaparte tait alors consul)
un buste du hros, superbe et frappant. De mme qu'il avait laiss
 Voltaire toutes ses rides, Houdon avait reprsent sans cils les
paupires du gnral. Bonaparte arrive un matin, tranant son sabre,
suivi de son tat-major, et s'arrte devant son buste. Houdon, un peu
anxieux, attendait.

Ai-je l'oeil ainsi fait? dit Bonaparte.

Et, prenant le buste par le nez, il le jette  terre et le brise.

Rue Chantereine, quand il parlait, il affectait la lenteur musulmane. Il
fallait que le gnral d'gypte et l'attitude troublante du sphinx du
dsert. Ce sphinx en habit brod tait tout prt d'ailleurs  livrer
son secret. Un jour de novembre, le 18 brumaire de l'an VIII, la petite
porte devant laquelle j'ai tant de fois pass s'ouvrit: un cortge de
gnraux sortit, ples et envelopps dans leurs manteaux  collet.
Les uns allaient  Saint-Cloud, d'autres demeuraient  Paris. Tous
trahissaient la Rpublique et livraient  un homme de Corse cette France
qu'au prix de leur sang ils avaient dfendue contre l'tranger.

La veille de ce jour o la Rpublique allait tre frappe, le prsident
du Directoire excutif de la Rpublique franaise recevait ce billet
crit, rue Chantereine, par la femme du gnral Bonaparte:


Ce 17 brumaire an VIII.

Venez, mon cher Gohier et votre femme, djeuner avec moi demain, 
huit heures du matin. N'y _manqus_ pas. J'ai  causer avec vous sur des
choses trs-intressantes. Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours sur
ma sincre amiti.

LA PAGERIE BONAPARTE.

L'invitation, le billet, l'amiti, tout tait un pige. Gohier ne se
consola, ne se pardonna jamais d'y tre tomb. Pendant ce temps, ceux
des gnraux qui voulaient demeurer fidles  la Rpublique, taient
surveills, traqus dans leurs maisons. Fusils chargs, des grenadiers
se tenaient de planton  leur porte. La loi tait prisonnire. Les
dputs se prsentaient au palais directorial et se heurtaient aux
sentinelles.--On n'entre pas!--Mais nous sommes dputs.--On n'entre
pas!

Ordre d'arrter Santerre, dont la grande voix populaire pouvait, comme
au 10 aot, soulever, dchaner le faubourg Antoine. Et l'aveugle et
obissant Lefebvre, passant en revue ses soldats, leur criait (c'tait
le mot d'ordre donn par Bonaparte):

--Soldats, vous n'aimez pas les _avocats_? (Non! non!) Eh bien, je vais
vous mener quelque part o vous en trouverez beaucoup.

Et les grenadiers, avec un hourra, suivaient ce soldat qui, fils de la
Rpublique, allait stupidement tuer sa mre.

Quelques heures aprs, c'en tait fait de l'oeuvre  laquelle tant de
hros, tant de gnies, tant de martyrs illustres ou inconnus avaient
donn leur sang. Bonaparte, tremblant, allait laisser chapper sa
victoire; mais Lucien (le seul des Bonaparte que l'histoire svre
ait pargn), Lucien le libral, Lucien le protecteur de Branger,
trahissant du haut de son fauteuil l'assemble qu'il prsidait,
ressaisissait cette victoire par un coup d'nergie. On couchait en joue
les Cinq-Cents. L'assemble, dissoute par les baonnettes, protestait
vainement, et vainement voulait combattre. Ses cris de: _Vive la
Rpublique!_ se perdaient dans les acclamations d'une soldatesque qui
comprenait qu'elle allait rgner.

Je n'ai jamais pass rue de la Victoire sans me souvenir de ces choses.
L'htel Chantereine n'existe plus pourtant. Donn par Bonaparte au
gnral Lefebvre-Desnouettes, le gnral Bertrand l'a habit sous
Louis-Philippe. C'est l qu'en dcembre 1797, le Directoire tait venu,
en grand appareil, inviter Bonaparte  une fte triomphale qui fut
donne, dans la grande cour du palais du Luxembourg, le 10 _dcembre_,
date prdestine.

C'est devant cet htel qu'en 1825 passa le convoi mortuaire d'un autre
gnral, mort le 28 novembre (en brumaire encore) dans une maison,
dmolie aujourd'hui, et qui faisait l'angle nord de la rue Chantereine
et de la rue de la Chausse-d'Antin. Celui-ci, ce mort qu'on allait
enterrer dans la petite glise Saint-Jean, rue du Faubourg-Montmartre,
n'avait jamais combattu que pour le droit, la patrie et la libert;
ce n'tait pas, dans toute la valeur du terme, un grand homme, c'tait
mieux que cela: c'tait un honnte homme, c'tait le gnral Foy.

Vendu par Mme Desnouettes  M. Gauby, l'htel Chantereine a t dmoli
en 1860.

Un jour, Napolon,--celui qu'on appelait  Brienne _Napollione_, d'o
la _paille au nez_,--dit  quelqu'un qui lui prouvait que les Napolon
descendaient de Charlemagne:

--Ces gnalogies sont puriles! A ceux qui demanderont de quel temps
date la maison Bonaparte, la rponse est bien simple: elle date du 18
brumaire.

Du 18 brumaire. Il disait vrai, et son berceau fut l'htel Chantereine.
Noblesse toute neuve, noblesse de coups de main et de coups d'tat.




                          LES AUTOGRAPHES


J'aime assez l'_autographomanie_. Les autographes sont un peu comme les
coulisses de l'histoire. Lorsqu'il crit, on a beau dire, M. de Buffon
te ses manchettes et le grand Roi enlve sa perruque. L'autographomanie
surprend l'histoire  son petit lever, ou  son petit coucher, comme on
voudra, et la dpouille de toute solennit. Il n'est pas de grand homme
pour son valet de chambre, affirme le dicton, et cela est bien possible.
Il n'est pas de comdien  coup sr pour son papier  lettres.

Encore faut-il pourtant que les autographes soient authentiques.
Les fausses lettres de Mme de Maintenon et les fausses lettres de
Marie-Antoinette nous ont assez divertis, il y a huit ans. On s'gayait
ensuite aux dpens de prtendues lettres de Pascal qui taient de
Goussard ou de Giboyer, ou de tout autre. Voici maintenant que M. le
marquis de Raigecourt crit au _Journal des Dbats_ pour affirmer qu'il
a t tout dernirement mis en vente publique seize lettres de Mme
lisabeth  la marquise de Raigecourt, sa mre, lettres dont il possde,
lui, les originaux. Quel est ce mystre? Je crains bien qu'on ne puisse
le pntrer autrement qu'en affirmant qu'il existe, je ne sais o, une
fabrique de faux autographes comme il existe des boutiques de fausse
monnaie. On expdie l les curiosits par douzaines et les textes
prcieux  la grosse; mais la supercherie, tt ou tard, finit bien par
se dcouvrir[10].

[Note 10: L'tonnante affaire Vrain-Lucas l'a prouv. Le savant M.
Chasles, que le fabricant de faux autographes a tromp, en est encore
inconsolable.]

Vous savez l'histoire de M. Prosper Mrime qui, pour se faire
bien venir de Charles Nodier, lui confectionna de sa propre main un
autographe de Robespierre. Le bon Nodier tait enchant, tournant
et retournant le prcieux papier entre ses doigts et s'extasiant sur
l'intrt tout historique du document, lorsqu'en approchant cette page
de la fentre, en examinant la transparence, il aperut dans le grain
mme le nom du fabricant accompagn d'une terrible date. _Canson. 1834_.
Jugez du courroux. M. Mrime pensa en touffer de rire et Nodier de
colre.

Ces dates sont vraiment inconvenantes. C'est ainsi que depuis une
vingtaine d'annes, certains marchands achtent  la fabrique de Svres
des pices de porcelaine qu'ils font dcorer  leur guise et qu'ils
vendent, sans scrupule, comme ayant appartenu au service de table de
Louis-Philippe. Cela est fort bien, mais si l'acheteur se donne la peine
de regarder sous la soucoupe ou sous la tasse, il y verra, trs-lisible,
le monogramme de Svres entre les deux chiffres qui servent  dater,
par exemple: _6. S. 9._ pour: _Svres, 1869_. Les curieux seuls et les
amateurs sont comme il faut styls l-dessus et mis en garde contre les
_truqueurs_.

Mais je connais un cabinet d'autographes, certes un des plus riches et
des plus ignors de Paris, o l'on est sr du moins de l'authenticit
des critures, l'homme qui le possde tant expert en la matire. Rue
de Richelieu, sous cette vieille arcade Colbert, que l'on a dmolie, par
amour de la rgularit et de l'_alignement_, avez-vous jamais vu, assis,
le nez dans un livre, un homme  longue barbe grise, robuste encore,
lunettes sur le nez, front intelligent et large, vrai rabbin de
Rembrandt, honnte et nergique tte de dmocrate plutt--et qui se
tient l, vendant des livres, le long de ses casiers accrochs  la
muraille? C'est le dernier peut-tre des bouquinistes de Paris. Quand je
dis _bouquiniste_, j'entends fin connaisseur et ami des livres, sr de
ses ditions, flairant les trouvailles et tout prt  faire bnficier
de ses trsors, non le passant qui ignore, mais le client lettr qui
s'arrte et qui cause. C'est l seulement, sous cette arcade, qu'on peut
encore esprer dcouvrir quelques ouvrages de prix. Les quais, depuis
longtemps, sont envahis par la bibliothque de pacotille. On chercherait
longtemps sans y rien dterrer. Tout au contraire, l j'ai vu des
Elzevirs bien souvent, et j'ai achet un Alde Manuce le plus beau du
monde.

L'homme s'appelle Lefebvre. Il a cinquante ou soixante ans, je ne sais.
Il connat tout, cause de tout, et, j'en suis bien sr, a tout lu.
Ancien forgeron, il tait jeune lorsqu'il reut un coup de pied de
cheval qui lui cassa le bras, lui rendit impossible tout rude travail.
Adieu le marteau! Et maintenant, que faire? tendu sur son lit, pendant
sa maladie, il avait feuillet des livres, ces vieux livres qu'il
parcourait la journe finie ou le dimanche venu. Va donc pour les
livres! Je vendrai des livres, se dit-il, et ce me sera une occasion
d'en lire! Il s'tablit je ne sais o, et le voil enrl volontaire
dans le rgiment du bouquin. En ce temps-l, on avait des occasions
qu'on n'a plus et le mtier tait bon. Le pre Lefebvre rencontra et put
saisir les bonnes aubaines. Livres, brochures, manuscrits, il prenait et
vendait tout. Il acheta un jour tous les papiers de Camille Desmoulins,
ou  peu prs, une autre fois la bibliothque de Grimod de la Reynire.
Tout ce que l'illustre gourmand a laiss d'indit, Charles Monselet le
trouvera sous l'ex-arcade Colbert. M. Lefebvre a vendu  M. Feuillet
de Conches un autographe de Nostradamus, ou de Nicolas Flamel. Il en a
vendu bien d'autres! S'il avait voulu faire fortune, sa fortune serait
faite et considrable. Mais il est artiste et garde pour lui les bons
morceaux. Sa collection, qu'il ne veut pas parpiller, est admirable. Il
cdait, en 1869,  la Bibliothque un magasin entier de documents sur
la Rvolution, que j'ai feuillets et longtemps dsirs. C'tait, en un
amas, la runion de toute la correspondance complte de trois sections
de Paris avec l'Htel-de-Ville. Que de matriaux enfouis l!

L'intrieur de mon bouquiniste attend encore son Balzac. Au haut d'une
maison du passage, les livres, les crits, runis en un vrai pandmonium
de papier, sont rangs avec un soin amoureux, catalogus, surveills,
les bouquins  leur place, les autographes dans leurs _serviettes_. On
en voit de toutes sortes, et M. Lefebvre les a communiqus  plusieurs.

Les frres de Goncourt ont trouv chez lui la plupart des curiosits
dont ils ont fait usage dans leur _Histoire de la socit franaise
pendant la Rvolution et sous le Directoire_. L'diteur Plon publiait,
un jour, avec une prface de M. Cantrel, un recueil de _Nouvelles  la
main_ sur la Du Barry et Louis XV, qui, longtemps, avait dormi dans ces
cartons. M. Arsne Houssaye a dcouvert l plusieurs des lettres de Mme
Tallien, et M. Jules Janin clbra jadis, dans un feuilleton, la science
et le got du vieux libraire.

Le jour o M. Lefebvre mettra en vente sa collection d'autographes, ce
sera vraiment un beau tapage et comme un vnement dans le monde des
autographomanes et les rudits vendeurs; MM. Charavay auront un
beau catalogue  publier. Le vieux Lefebvre possde des richesses
incroyables. Je trouvais chez lui l'autre matin, en lui demandant un
nom au hasard, cette belle lettre de Balzac au marquis de Custines, qui
venait de publier son roman, _Ethel_.


    _Svres, 17 fvrier_.

    Cher marquis, je suis tout  fait inhabile  juger les tres
    ou les choses qui me font plaisir, et j'ai beau vous crire
    d'_Ethel_ deux jours aprs l'avoir lu, je suis trop sensible
    aux beauts pour m'attacher aux dfauts, et cependant il y
    a peut-tre des dfauts: mais c'est, je crois, des vices de
    composition, de mtier; j'aime mieux donc vous savoir crivain
    qu'auteur.

    J'ai t surtout frapp de cette belle lutte entre deux
    caractres, dont l'un pure l'autre; c'est d'autant plus beau
    pour moi que _Batrix_,  laquelle je travaille, est le sujet
    renvers: c'est la femme coupable (je prends le mot dans le sens
    vulgaire) pure par l'amour d'un jeune homme, pure par la
    douleur, comme Ethel fait de Gaston. Votre livre doit plaire
    normment aux femmes; il est d'un homme qui sent vivement, qui
    jouit  toute heure de toute sa vie, qui comprend les luttes
    intestines de la passion. La victoire de l'amour sur les sens
    tait une donne magnifique et vous l'avez bien pose; pour mon
    got, j'aurais mieux aim pour cette oeuvre le vieux systme du
    roman par lettres; mais dans cette poque vous avez d prfrer
    le rcit. Les journalistes ne vous rendront pas justice. Ils
    abaisseront tant qu'ils pourront les courtines de velours rouge
    sous lesquelles vous avez mis, comme Titien, votre Vnus et ils
    feront leur mtier, ces ennuyeux du feuilleton.

    Je n'aurais pas le courage de critiquer un livre o, de deux
    pages en deux pages, je trouve des choses comme: _l'esprance
    est l'imagination des malheureux_. C'est pour moi ma vie crite
    en cinq mots, c'est plus que ma vie, c'en est la mtaphysique,
    c'est ce qui m'a fait vivre et me soutient encore aujourd'hui.
    Vous appartenez beaucoup plus  la littrature _ide_ qu' la
    littrature _image_; vous tenez en cela au dix-huitime sicle
    par l'observation  la Champfort et  l'esprit de Rivarol par la
    petite phrase coupe. Pour moi, je regrette que vous n'ayez pas
    commenc par la peinture de votre monde parisien, que vous ne
    l'ayez pas coupe par l'arrive d'_Ethel_, en disant ce qui
    s'est pass en Angleterre, et que de l vous n'ayez pas couru au
    dnoment. Vous n'avez plus  refaire _Ethel_, ceci s'adresse au
    manuscrit et non  l'imprim, au premier roman que vous ferez
    et non  celui-ci. D'ailleurs elle est ce qu'elle est, vous
    assujettirez peut-tre le public  votre manire, mais ce
    procd donne, comme disent les marchands, une chose moins
    _avantageuse_, qui flatte moins l'oeil.

    Pour moi, le livre est dans l'anagramme d'_Ethel_. C'est _le
    th_ d'un homme de coeur et d'esprit. Vous savourez au coin d'un
    bon feu une dlicieuse liqueur, et l'on mdit de l'Angleterre,
    ce que j'adore; on assassine d'esprit les gens que l'on n'aime
    pas; l'on vante merveilleusement les bons coeurs qu'on aime,
    tout en admirant la madone d'un grand peintre accroche l,
    devant vous, dans un superbe cadre, et  laquelle on revient
    toujours.

    Mme de Fraisnes est une ravissante cration, Gaston n'est
    pas assez libertin; si Mme de Montlry existe, je voudrais la
    cravacher; ne me rappelez-pas au souvenir de Savardy quand vous
    le verrez et sachez que vous tes mon crancier de quelques
    heures de bonheur qui ont nuanc de fleurs le canevas de ma vie
    travailleuse; je crois que je mourrai insolvable avec vous.

    T.  V.

    DE BALZAC.


A mon avis, Balzac est l tout entier, avec son pre volont, sa
tristesse dont ne triomphe pas toujours son gnreux temprament, sa
haine aveugle contre la critique, qui a si fort servi  sa gloire, et ce
mysticisme bizarre qu'il tenait sans aucun doute de l'humeur paternelle.
_Ethel_ signifie _le Th_, Quel autre que ce voyant et risqu
cette tranget? Et,  ce propos, quand se dcidera-t-on  diter la
_Correspondance de Balzac_, qui ne manquerait pas de nous ouvrir
de nouveaux et vastes horizons sur son gnie? Les quelques lettres
imprimes par Mme Surville dans le livre consacr  son frre, nous ont
mis en apptit[11].

[Note 11: Cette correspondance va faire partie de l'dition complte de
Balzac presque acheve chez Michel Lvy.]

M. Lefebvre possde plusieurs lettres de Balzac; il en a de Branger
qui n'ont jamais t runies dans les quatre volumes de Correspondance
publis par M. Paul Boiteau. Le fragment de Branger que je vais
citer m'a sembl curieux. La lettre o je le prends est adresse  Mme
Desbordes-Valmore, place Saint-Clair, n 1,  Lyon. Il y est question
du procs que M. Champanhet intentait  Branger pour les _Infiniment
petits_, _le Sacre de Charles le Simple_, _le Petit Homme rouge_ et
_les Missionnaires_. Un journal de Douai avait imprim des vers de Mme
Valmore en faveur de Branger. Le journaliste, rpond le chansonnier,
a bien senti que rien n'tait plus propre  me recommander au public
que des vers aussi charmants que les vtres. Et, revenant  son procs,
Branger ajoute:

Je suis toujours en attendant la dcision du tribunal pour savoir 
quelle sauce on me mettra. On est dcid  faire cuire le poisson, mais
on hsite sur la manire de l'accommoder. Jusqu' prsent, j'en ai
pris peu de souci, parce que j'attends que le mal soit arriv pour me
plaindre. Mon imagination n'aime pas  se crer des monstres. Je suppose
donc mes juges assez bonnes gens pour ne me condamner qu' six mois
ou un an de prison. J'espre qu'ils n'iront pas jusqu'au maximum de
l'article qu'on veut m'appliquer. Ce maximum est de cinq ans, mais ils
ne peuvent me gratifier de moins de six mois, qui en est le minimum. En
bonne justice, ce serait six mois de trop, mais il n'y a point de bonne
justice pour un homme qui s'amuse  dire la vrit. Je ne suis qu'un
sot, et deux ou trois gredins en robe noire sauront bien me le prouver.

La lettre est date du 15 novembre 1828. Le 10 dcembre, la Cour
d'assises condamnait Branger  neuf mois de prison et 10,000 francs
d'amende. J'ai cit ce fragment qui n'est pas sans intrt pour
l'histoire littraire. Et, vraiment, lorsqu'on songe  ces annes de
Restauration o Branger, pour combattre gaiement n'en combattait pas
moins le bon combat, on s'tonne que quelques-uns aient pu se montrer si
svres, disons si injustes, pour sa mmoire.

Un jour ou l'autre, quand je voudrai des documents intressants, je
puiserai encore dans la collection Lefebvre. J'ai  vous parler d'autres
autographes. Ceux-ci sont exposs aux Archives de France, rue du Chaume.
Depuis quelques annes un muse y a t ouvert, et, chaque jeudi, dans
l'aprs-midi, Paris peut aller tudier, sur les documents originaux,
les chartes et les lettres authentiques, son histoire nationale. Une
promenade dans ces galeries a comme le vague d'un rve. Passer des
papyrus o saint loi a mis sa signature, au registre qu'a touch la
main de la Brinvilliers, de la condamnation du _Pantagruel_ de Rabelais,
 l'acte d'accusation de Marie-Antoinette, aller de l'amiral Coligny 
Voltaire qui le chanta, et de Rousseau  Robespierre, conoit-on cette
ferie?

Les papyrus sont tendus comme des toffes en montre, semblables 
des joncs clisss sur lesquels on aurait trac des hiroglyphes. Ces
caractres indchiffrables, c'est la signature de Dagobert. Plus loin,
voici les parchemins. En marge de la chronique de Jeanne d'Arc, le
greffier a dessin avec une enfantine navet le profil de la Pucelle,
tte nue et cuirasse au dos. On vous montre une lettre de Coligny crite
 Montgommery assig dans Rouen. La missive est trace sur une chemise
que le porteur a d faire coudre  son pourpoint. Tout  ct l'acte de
mariage de Marie Stuart. Catherine de Mdicis a sign: _Caterine_,
comme le duc de Brunswick signera: _Brunswic-Lunebourg_ son trop fameux
manifeste que le sabre d'un Franais lui fit payer  Ina. L'orthographe
est dcidment une invention dmocratique.

Tous les sicles dfilent ainsi et les morts avec eux. Une curieuse
chose, c'est la liste des princesses d'Europe dresse pour le mariage de
Louis XV. Chaque nom de princesse est suivi des mentions de l'ge, de la
nationalit et de la religion. Presque toutes sont luthriennes; Marie
Leckzinska est catholique, avec trois ou quatre autres. La plus vieille
a quarante-neuf ans, la plus jeune sept ans. Mascarade de l'tiquette et
de la politique! Cette liste s'tale aux archives dans la salle mme o
couchait madame de Soubise, joli dortoir dor et pomponn, tout par par
des nudits de Boucher. Les lettres de madame de Pompadour y sont bien 
leur place, sous les vitrines, vrais _poulets_ de femme galante, papier
brod et dcoup, entour de filets bleus et roses, criture de petite
matresse nerveuse et imprieuse. Non loin de l, sont exposes la
condamnation de l'_Emile_ et la protestation de Voltaire en faveur de
Calas. Ce sont d'tranges antithses. On voit, dans un coin, l'humble
authographe de l'humble Lhomond qui signe: _professeur de 6e au collge
du cardinal Lemoine_. Pauvre grand homme mdiocre qui nous a rendu
tant de services, et que nous avons tant maudits sur les bancs de notre
prison!

Toute cette partie du dix-huitime sicle a t mise en ordre et fort
bien mise par M. mile Campardon. Je signalerai au collgue de M.
Campardon, qui a tal les vitrines rvolutionnaires, deux petites
erreurs. La lettre de Charlotte Robespierre  son frre, lettre violente
et irrite, est adresse  Robespierre _jeune_, non  Maximilien. Il
faudrait peut-tre l'indiquer. Et certain crit signal comme tant de
la main d'Olympe de Gouges est justement ouvert  l'endroit o Olympe
n'a rien trac. J'aurais bien envie de demander aussi pourquoi
ces autographes rvolutionnaires sont tous ou presque tous des
condamnations, des jugements, des dcrets terribles, et s'il n'y avait
pas autre chose  exposer que ces autotographes, fort intressants,
mais assez farouches? Ce serait peine perdue. On retrouve l Danton,
Desmoulins, le procs-verbal de la mort de Valaz, la dernire lettre
ramasse sur le cadavre de Ption et ronge  demi, sanglante, les notes
que contenait le portefeuille de Robespierre, des lettres de gnraux,
des annonces de batailles, de victoires. Les clefs des villes prises
sont dans une autre salle attaches par des rubans tricolores et
enfermes dans l'armoire de fer de l'Assemble nationale avec le
testament de la Reine.

Une trs-intressante lettre que je conseille aux amateurs de
rechercher, dans ces salles, c'est la ptition de Beaumarchais 
Franois de Neufchteau (4 fructidor an VI) et o l'auteur du _Mariage
de Figaro_ recommande un certain citoyen Scott, qui a perfectionn
la _navigation arienne._ Des ballons, toujours des ballons! s'crie
Beaumarchais. _C'est la dcouverte du sicle!_

Les autographes de gnraux, de marchaux, tout solennels d'allure, avec
paraphes majestueux, occupent une vitrine  part. Le pauvre marchal
Lefebvre signe duc de _Danzic,_ sans rougir. Mme de Svign faisait bien
aussi des fautes. J'ai vu l et copi cette lettre de Bonaparte  Louis
XVIII, si nette et si ddaigneuse, en rponse aux offres faites par le
futur Roi:

    _Paris, le 17 fructidor an VIII de la Rpublique._

    J'ai reu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses
    honntes que vous m'y dites.

    Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. Il vous
    faudrait marcher sur 100,000 cadavres.

    Sacrifiez votre intrt au salut et au bonheur de la France...
    L'histoire vous en tiendra compte.

    Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je
    contribuerai avec plaisir (le mot _volontiers_, mis d'abord,
    est effac) au... (_illisible_, sans doute: _maintien_) de la
    douceur et de la tranquillit de votre retraite.

    BONAPARTE.

Et c'est ainsi qu'on a tout profit  s'garer dans le pass, les vieux
papiers et les vieux grands hommes.




                   CHARLES NODIER ET SA JEUNESSE


Je ne puis jamais passer dans le quartier de l'Arsenal,--si terriblement
mutil par la Commune,--sans songer  Charles Nodier.

J'aime ce coin de Paris, ces ruelles qui virent passer Sully, le
Barnais et la belle Gabrielle. trange quartier de notre Paris,
silencieux, presque dsert. Les passants y sont rares et marchent
lentement. Ces carrefours paraissent porter encore le deuil d'Henri
IV et pleurer le dpart du cher Rosny. Sur le boulevard dsert,
on rencontre quelque bohme famlique qui regarde la Seine d'un oeil
lgrement troubl et suppute avec tonnement, et l'estomac vide, le
nombre de sacs de bl que contient le Grenier d'abondance. Derrire
ces murailles, les grains sont entasss! Combien y a-t-il l dedans
d'existences amonceles de potes piques? Le vieux rentier se promne
l, doucement; le malade y vient prendre l'air. L'uniforme militaire
domine parmi les passants; quelque drle aux cheveux lisses et aux dents
gtes heurte en sifflant le bibliophile qui se dirige, le nez dans un
livre, vers la bibliothque de l'Arsenal. L'ombre de Nodier te protge,
brave homme!

Elle me fait pourtant sourire un peu--tout doucement, quand je l'voque,
cette ombre de Nodier.

Je ne sais qui a dit de Charles Nodier et des souvenirs que contait
volontiers le bonhomme:

Si l'on coutait Nodier, il vous prouverait qu'il a t guillotin du
temps de la Rvolution.

Il aimait  raconter, en effet, le Franc-Comtois, et il tait
non-seulement pris de l'envie d'crire et de ce qu'il a appel lui-mme
le _prurit invincible des muscles recteurs du mtacarpe_, mais il tait
secou encore du prurit non moins entranant de la langue. Il causait
bien.

Mais parfois allait-il trop loin en causant, comme lorsqu'il se figurait
avoir vu (il le soutenait _mordicus_) Robespierre en habit bleu barbeau
le jour de la fte de l'tre suprme.

Charles Nodier, tout en _causant_, avait mme trouv le moyen de se
faire passer, aux yeux des Sainte-Beuve, des Hugo, des Dumas, des jeunes
gens qui l'coutaient, pour une victime du double despotisme jacobin et
imprial. Il y a mme,  ce propos, une lgende de la jeunesse de Nodier
qu'il me plat de rduire ici, preuves en main,  sa juste valeur.

Je veux parler de la _captivit de Charles Nodier en 1803_, de ses
heures de prison, qu'il a peintes sous des couleurs si noires, de ces
perscutions dont il s'est fait plus tard un titre contre Bonaparte,
dont il tait pourtant l'oblig.

La sincrit avant tout. Voici,--raconte _pour la premire fois_, et
sans craindre qu'on me contredise,--la vrit sur le cas de Charles
Nodier:

Il y avait encore, il y a quelques annes, rue des Frondeurs, tout
prs de la rue de l'chelle et des Tuileries, un vieil htel garni aux
allures monumentales,--un grand portail, de larges fentres, je ne sais
quoi de classique et de crmonieux dans l'aspect,--et, au fronton de
la porte d'entre, cette enseigne en lettres dores: _Htel de Berlin_.
Aujourd'hui tout est  bas. Les maons sont venus. Adieu les murs!
Bonjour poussire! Or, c'tait l que vers 1802 Charles Nodier s'tait
log, sans doute dans les tages suprieurs, rvant la gloire non loin
des toiles. Mais la gloire a le pas lent et mesur, et ne se rgle pas
sur la volont des gens. On souhaiterait qu'elle vint au galop, et elle
trane le pied ou s'arrte en chemin pour faire la coquette. N'importe,
Nodier l'appelait en prose et en vers.

La police consulaire poursuivait justement en ce temps-l, traquait
et confisquait certaine ode politique dirige contre Bonaparte, _la
Napolone_, espce de philippique  la fois royaliste et rpublicaine,
o le vainqueur d'Arcole, comme on disait alors, tait assez
maltrait. Il y est question des _chanes nouvelles_ sous lesquelles le
peuple gmit, des _tyrans_ aveugls d'_encens odieux_, de rbellion, de
libert.

Aux premires heures du Consulat, au moment o Bonaparte s'levait,
il se formait en France un parti rival qui avait jur sa chute et qui
devait l'oprer un jour. Cette conspiration a dur quatorze ans[12].
Le gnral Mallet et le colonel Oudet s'taient mis  la tte de
ces conjurs qui s'appelaient les _Philadelphes_. C'tait  Besanon
(devenue _Philadelphie_) que l'institution avait t forme, et, 
l'poque du Consulat, Mallet rsidait prcisment comme adjudant-gnral
dans le chef-lieu de la Franche-Comt. Mallet s'aboucha avec le colonel
Jean-Jacques Oudet, soldat intrpide, sorte de Don Juan  paulettes qui
devait mourir  Wagram. C'est ce J.-J. Oudet qui disait  Bonaparte au
moment du retour d'gypte:

--Montre-moi ton visage afin que je m'assure encore si c'est bien
Bonaparte qui est revenu d'gypte pour asservir son pays!

[Note 12: Voyez _Histoire des socits secrtes de l'arme_. L'auteur
n'est autre que Charles Nodier lui-mme.]

Oudet s'appelait dans la langue des _Philadelphes_, _Philipoemen_.
D'autres se nommaient, _Spartacus_, _Mahomet_, _Sertorius_, etc.

A cette association politique, il fallait une littrature. Toute arme a
besoin d'un clairon. Ce fut sous l'influence de J.-J. Oudet que Charles
Nodier crivit _La Napolone_ qu'il retira plus tard du commerce. _La
Napolone_ destine  tre chante  grand choeur dans les banquets de
la Socit des Philadelphes avait t mise en musique par un membre de
l'association, Francis Dallarde. Voici cette ode, devenue dsormais une
curiosit historique:

  LA NAPOLONE.

  _Ode_


  Que le vulgaire s'humilie
  Sur les parvis dors du palais de Sylla,
  Au devant des chars de Julie,
  Sous le sceptre de Claude et de Caligula.
  Ils rgnrent en dieux sur la foule tremblante.
  Leur domination sanglante
  Accabla le monde avili.
  Mais les sicles vengeurs ont maudit leur mmoire,
  Et ce n'est qu'en lguant des forfaits  l'histoire
  Que leur rgne chappe  l'oubli.

  Qu'une foule pusillanime
  Brle aux pieds des tyrans son encens odieux.
  Exempt de la faveur du crime
  Je marche sans contrainte et ne crains que les Dieux.
  On ne me verra point mendier l'esclavage
  Et payer d'un coupable hommage
  Une infme clbrit.
  Quand le peuple gmit sous sa chane nouvelle,
  Je m'indigne d'un matre, et mon me fidle
  Respire encore la libert.

  _Il_ vient, cet tranger perfide,
  Insolemment s'asseoir au-dessus de nos lois.
  Lche hritier du parricide,
  Il dispute aux bourreaux la dpouille des rois.
  Sycophante vomi des murs d'Alexandrie
  Pour l'opprobre de la patrie
  Et pour le deuil de l'univers,
  Nos vaisseaux et nos ports accueillent le transfuge,
  De la France abuse il reoit un refuge,
  Et la France reoit des fers!

  Pourquoi dtruis-tu ton ouvrage,
  Toi qui fixas l'honneur au pavillon franais?
  Le peuple adorait ton courage.
  La libert s'exile en pleurant tes succs.
  D'un espoir trop altier ton me s'est berce,
  Descends de ta pompe insense,
  Retourne parmi tes guerriers.
  A force de grandeur crois-tu devoir t'absoudre?
  Crois-tu mettre ta tte  l'abri de la foudre
  En la cachant sous des lauriers?

  Quand ton ambitieux dlire
  Imprimait tant de honte  nos fronts abattus,
  Dans le songe de ton empire,
  Rvais-tu quelquefois le poignard de Brutus?
  Voyais-tu s'lever l'heure de la vengeance,
  Qui vient dissiper ta puissance
  Et les prestiges de ton sort?
  La roche Tarpienne est prs du Capitole,
  L'abme est prs du trne, et la palme d'Arcole
  S'unit au cyprs de la mort.

  En vain la crainte et la bassesse
  D'un culte adulateur ont berc ton orgueil.
  Le tyran meurt, le charme cesse,
  La vrit s'arrte au pied de son cercueil.
  Debout dans l'avenir, la justice implacable
  voque ta gloire coupable,
  Veuve de ses illusions;
  Les cris des opprims tonnent sur ta poussire,
  Et ton nom est vou, par la nature entire,
  A la haine des nations.

  Longtemps, aux lois de la victoire,
  Ton bras triomphateur a soumis le destin.
  Le temps s'envole avec ta gloire,
  Et dvore en fuyant ton rgne d'un matin.
  Hier j'ai vu le cdre. Il est courb dans l'herbe.
  Devant une idole superbe,
  Le monde est las d'tre enchan.
  Avant que tes gaux deviennent tes esclaves,
  Il faut, Napolon, que l'lite des braves
  Monte  l'chafaud de Sidney.

L'ode de Nodier ne vaut pas les imprcations des _Chtiments_, mais elle
a cependant assez de vigueur encore et de colre pour mriter d'tre
conserve[13].

[Note 13: Comme antithse aux vers de Charles Nodier, je donnerai une
curiosit littraire,--_rara avis_. Ce sont des vers composs en 1810,
sur l'_Entre de Napolon et de Marie-Louise  Paris_, par Berryer, le
futur porte-paroles du parti lgitimiste.

Berryer (ceci soit dit  sa dcharge) n'avait que vingt ans lorsqu'il
fit ces alexandrins bonapartistes.

Citons ces vers assez imprvus, on l'avouera:

  Mille cris jusqu'aux cieux montent de toutes parts,
  L'organe des combats gronde sur nos remparts.
  Favoris des Dieux, arm de leur puissance,
  Un hros,  jamais l'idole de la France,
  Un hros, le modle et le vengeur des rois,
  Au bruit de son courroux, au bruit de ses exploits,
  Des enfants d'rynnis chassant l'indigne horde,
  A son char triomphal enchane la Discorde.
  Hymen,  doux Hymen! que ton joug fortun
  Soit des plus belles fleurs par nos mains couronn!
  Que l'hymne de la paix succde aux cris de guerre,
  Les temps de l'ge d'or sont promis  la terre!
  Hymen embellira les ftes des hameaux,
  Hymen du laboureur embellit le repos...
  Vivez, princes, vivez pour faire des heureux,
  Tige en hros fconde, arbre majestueux,
  Dployez vos rameaux, et croissant d'ge en ge,
  Protgez l'univers sous votre antique ombrage!

Sign de Berryer, tout cela certes est assez bizarre et curieux.]

Cette _Napolone_ faisait fureur. _La Socit des Philadelphes_ l'avait
adopte pour sa _Marseillaise_ et la chantait sur un air qu'on pourrait
retrouver. Peltier, qui continuait  Londres ses journaux franais,
l'insra depuis la premire strophe jusqu' la dernire dans l'_Ambigu_,
et le gouvernement de Napolon s'empressa de faire poursuivre le
journaliste devant les tribunaux britanniques.

Mais un beau jour, grande stupfaction: Fouch reoit une lettre signe
et date de l'_Htel de Berlin, rue des Frondeurs_, et o un certain
_Charles Nodier_, homme de lettres, se dclare l'auteur de la pice
incrimine: _C'est moi!_ s'crie-t-il avec une intention vidente de
draperie, et comme s'il avait sur les paules le pplum d'un hros
de Corneille. Sa lettre, d'ailleurs, est chevele, emporte, crite,
dirait-on, dans un accs de fivre: _Quiconque a aim avec passion peut
har avec excs. A vingt-trois ans, j'ai rpudi tout amour et toute
amiti. Je vous apporte aujourd'hui ma libert; htez-vous, demain
peut-tre j'en ferais un terrible usage_. Il est prt, au surplus, 
_braver la prison, l'exil ou l'chafaud_. Voil celui qui sera plus tard
le fin narquois, le _bonhomme_ Nodier.

La lettre reue, on l'arrte, comme on pense bien. Il est interrog par
Dubois; il s'accuse encore. Il a crit, dit-il, la _Napolone_ dans un
moment d'exaltation, en revenant de Besanon, o son pre est juge. Une
femme l'avait trahi; il a pris sa plume avec rage, il ne recommencerait
pas. On le voit, le Romain s'amende dj: _On ne doit pas_,
affirme-t-il, _attaquer le gouvernement sous lequel on vit, mme quand
on le dteste_.

L'interrogatoire continue:

--Pourquoi tiez-vous  Paris?

--J'y tais venu pour faire imprimer un ouvrage, le _Livre des
suicides_, que je n'crirai jamais. J'ai chang d'avis. Je prpare une
tragdie.

--Quels sont vos moyens d'existence?

--Mon pre me fournit de l'argent lorsque mes livres ne m'en donnent
pas.

Il prtend que la _Napolone_, publie chez Maradan et Barba, a t
donne, sans son consentement,  l'imprimeur Dalin, par un homme  qui
il en avait montr une copie. On voit l--ces pices authentiques disent
tout--que Nodier tait conscrit de l'an IX et qu'il avait de taille
1m,63.

Notre pote est reconduit dans sa prison. L, sa fivre se calme, son
exaltation cesse; la solitude est un rfrigrant; le fanatique devient
un peu bien raisonnable, et aprs avoir attaqu le premier consul, il
lui envoie une lettre, pour ne pas dire une supplique, qui commence par
ces mots: _Le seul homme qui et chant Achille gmit sur la paille de
la misre._ Oh! oh! Nodier, vous vous djugez! Il met toute sa faute
sur l'garement de sa douleur; dans une autre lettre il demande au
directeur de Sainte-Plagie la _Bible_ et l'_Imitation de Jsus-Christ_.
Il ne le remercie pas. _Dieu qui voit tout le payera de tout._ Brutus,
en un clin d'oeil, est devenu Silvio Pellico.

Aprs avoir pris connaissance de la ptition, Bonaparte (il faut tre
juste envers tout le monde) haussa les paules, dit  Fouch, en parlant
de Nodier: C'est un fou! et donna ordre qu'on le retournt  M. son
pre,  Besanon. Le grand-juge signa la feuille de secours qui fut
octroye au pote pour le voyage. Nodier ne dut pas se sentir de joie.
Il resta chez lui, au pays, sous la surveillance de la police, et l'on
retrouva dans ses papiers une demande rdige pour attendrir ses Argus
et pour retourner  Paris.

A en croire Nodier, il aurait gmi et souffert pendant des annes,
traqu par les agents, cadenass par des geliers! Quels beaux contes
il nous a fait sur ses verroux! La Restauration venue, comme il sut, par
des soupirs discrets et des articles rvlateurs, se grimer savamment en
proscrit! Ses soires de l'Arsenal en cela ressemblaient un peu aux
bals des victimes! On me dit que Nodier racontait comme pas un ses
impressions de cachot. Dans ces cas-l, comme il devait sourire, le
malin bonhomme, de la terreur ou de la piti de ceux qui l'coutaient!




                       LES CIMETIRES PARISIENS

Les cimetires.--La posie et les ralits de la mort.--Le
Pre-Lachaise.--Montparnasse.--Les grands hommes.--Le quartier des
riches.--Le coin des pauvres.--Des noms! des noms!--Le secret de la mort
et le mot de la vie.



                                   I

Tous plus ou moins, nous autres romanciers, nous avons un jour cherch
et voulu montrer _comment on vit  Paris_. L cependant n'est pas le
drame. La question suprme, la question poignante est celle-ci: _A
Paris, comment meurt-on?_

Le grand secret de toute misre est dans la rponse. La maladie, le
suicide, le crime, la faim, le vice, et jusqu'au dvouement parlent,
et viennent dire: Voil comment on meurt! La mansarde calfeutre
pour l'asphyxie, la rue o le sang coule, l'hpital o les rles et
les agonies fraternisent, les coins cachs o le dnuement, cette autre
pidmie, frappe sans piti, l'ternelle rivire, l'ternelle pauvret,
tmoignent dans ce procs funbre. Quel livre cruel, sombre, poignant,
ironique, si jamais on l'crit: _La mort  Paris!_ L'avenir qui le lira
sera effray, n'en doutez pas, et se rvoltera devant ce mlange
atroce de comique qu'il rencontrera dans nos crmonies suprmes. Ah!
philanthropes qui travaillez pour les vivants, que de fois vous oubliez
les morts!

Don Jos de Larra, le satirique espagnol qui, las de protester contre
l'injustice, se tira un jour un coup de pistolet au coeur, a crit que
la seule vie de la socit moderne est au cimetire, ou plutt que les
cimetires vritables ce sont les grandes villes o roulent, haletants,
presss, les passants, ces flots humains. Pourquoi pas? Oui, si les
villes sont mortes, les cimetires sont vivants. Les souvenirs y
demeurent. C'est un monde aussi, celui-l; vaste, innombrable et (mais
je ne veux point rire) c'est, hlas! le seul vritable _tout Paris_.
Il est mme si grand, qu'il finira par dvorer l'autre. On a beau le
chasser, lutter contre lui, il nous combat de ses manations et de
ses atomes, et triomphera en fin de compte si l'on ne remplace un jour
l'inhumation par la crmation. La mort  Paris avait pris d'abord les
environs des glises et conquis jusqu' l'intrieur, jusqu'aux caveaux
qu'elle transformait en charniers. Cette putrfaction emprisonne
dans les murailles de la cit y semait la peste et la fade odeur des
cadavres. A Londres encore, auprs de Westminster, on marche sur les
pierres tombales[14]. Les cimetires intrieurs furent abolis sous
Louis XVI, la mort rejete bien loin, et cadenasse dans des lieux
d'inhumation si mal entretenus d'abord, qu'ils faisaient dire 
Bernardin de Saint-Pierre: L'ami ne peut plus reconnatre les cendres
de son ami dans ces voiries humaines. Ces lignes taient crites avant
1789.

[Note 14: On peut voir un de ces cimetires prs de l'ancienne abbaye de
Montmartre, un cimetire ferm, plein d'herbe et d'oubli, cach par les
arbustes et les ronces, inconnu, oubli.]

Les cimetires bientt se changrent en jardins; on opposa les parfums
des fleurs aux senteurs des corps en dissolution.

Le 21 prairial an XII on arrta que les inhumations ne pourraient tre
faites que dans des terrains loigns d'au moins 35 mtres de l'enceinte
des villes, et le cimetire du Pre-Lachaise, l'an des cimetires
parisiens, fut tabli en 1804. Le Pre-Lachaise ou Mont-Louis c'tait
loin, c'tait la province au temps du premier empire; aujourd'hui Paris
a dvor le cimetire, l'a englob, et le jardin des morts est bien
prs de ressembler au vieux cimetire des Innocents. Mais les cimetires
parisiens ont fini leur temps. Les morts seront bientt transports
prs de Pontoise, sur les terrains de Mry-sur-Oise et de
Saint-Ouen-l'Aumne. Paris a peur et vomit ses dpouilles sur la
banlieue. Les pauvres morts, aller si loin! Des enterrements  la
vapeur! Il le faut bien; nos _Campi-Santi_ regorgent. Le Pre-Lachaise
descend jusqu' l'ancien boulevard extrieur et dborderait sur la voie
sans la muraille qui l'arrte; les tombeaux forment comme une lisire
au chemin de ronde et, de l, les passants peuvent lire les noms (entre
tous celui de Deburau en grosses lettres) et dchiffrer les inscriptions
tumulaires.

Pauvrets attristantes, ces productions de potes-marbriers!

Quelle vanit nous allons trouver dans ces inscriptions funraires!
Quelle triomphante sottise! O btise humaine! Des vers prtentieux, des
titres inutiles, des regrets hyperboliques, douleurs gonfles de vent
qu'une piqre d'pingle rduit  nant. Ici gt, dit une pierre,
Mme***, jeune beaut que tout le monde admira. _Jeune beaut!_ Qu'en
reste-t-il? Mon poux, s'crie-t-on de ce ct, attends-moi, je te
rejoins! Et la veuve de ce mausole porte dj le nom d'un autre.
Ailleurs: _Monsieur et madame Cochet_ Monsieur! Madame!

On connat cette pitaphe clbre:

  _Trs-haute, trs-excellente, trs-puissante
  Princesse***
  morte ge de sept jours._

Et cette autre qui donne la note exacte de tout un tat social:

  _Sa veuve infortune continue son commerce.
  Rue Saint-Denis n...._

Comme ils comprenaient mieux que nous, les anciens, la pntrante
posie de la mort! Avec quel charme attendri ils savaient exprimer
leur douleur, l'attnuer pour ainsi dire en l'idalisant, ou la fixer
 jamais par une de ces pigrammes d'une ternelle et touchante
simplicit! L'_Anthologie_ est remplie de ces pitaphes o le gnie
grec, qu'on dirait froidement impassible, laisse venir une larme pure 
ses yeux calmes. Rien n'est plus parfait et d'un sentiment plus dlicat.

    Je suis, dit une pigramme de Parmnion, le tombeau de la jeune
    Hlne, et comme un frre l'a prcde, je reois de sa mre un
    double tribut de larmes. Des prtendants la douleur est la mme;
    tous pleurent galement celle qui n'tait encore  aucun d'eux.

Celle-ci est de Simonide:

    La vieille Nico dpose des couronnes sur la tombe de la jeune
    Mlte; Pluton, est-ce l de la justice?

    Ce tertre, dit une autre, c'est une tombe. Retiens donc tes
    boeufs, laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre
    humaine. Sur une telle poussire, ne sme pas du bl, verse des
    larmes.

Quelle mlancolie dans les _pigrammes_ qui suivent:

    Je suis mort, et je t'attends; toi aussi,  ton tour, tu en
    attendras un autre!


    Aprs avoir peu mang, peu bu, beaucoup souffert, me voil
    tardivement, mais enfin me voil au tombeau.

N'est-ce pas l'pitaphe ternelle de tous les pauvres gens?

    L'homme tait petit de taille, et l'pitaphe ne sera pas plus
    grande: Thris, fils d'Aristoeos, Crtois, gt ici. C'est bien
    long.

    O terre, la mre de tous, dit Mlagre, sois lgre  OEsigne,
     celui qui n'tait pas un fardeau pour toi.

Depuis les Grecs le parfum s'est envol. Nous n'avons plus cette
lgret de main, cette fracheur d'ides. Et pourtant nos pitaphes ont
parfois, lorsqu'elles sont simples, le sentiment des inscriptions des
Catacombes. _Casta_, dit  Rome une pitaphe de jeune chrtienne, et
toute une vie est l, dans un mot. J'ai lu, au coin d'un cimetire de
Paris, un nom: _Louise_, et rien de plus. Et l'_pigramme_, cette
fois, vaut toutes celles de l'anthologie. Parfois j'ai rencontr
encore des initiales et point de nom: L. V. M. V. C'en est assez. On
regarde, on songe[15].

[Note 15: Une trs-belle et trs-loquente pitaphe est celle-ci, au
cimetire Montmartre: _X..., Polonais mort pour la libert italienne, au
service de la France_.]

Mais cette simplicit est rare, et l'orgueil humain va se nicher jusque
sous le lierre des tombeaux.



                                   II


Chaque cimetire a sa physionomie distincte, et si le Pre-Lachaise
reprsente, dirait-on, l'aristocratie, et Montparnasse la dmocratie
souffrante, le cimetire Montmartre est quelque chose comme un cimetire
moyen et de tiers-tat.

Les convois, pour y parvenir, suivent le boulevard extrieur, passent
devant la _Reine Blanche_. C'est l'antithse: la vue du bal o l'on
s'agite sert de prface au coin de terre o l'on se repose. Des
couronnes jaunes, des boutiques de marbriers, des rez-de-chausse o
l'on vend des pltres pour tombeaux, enfants endormis, anges en prires,
friss, bouffis, que l'eau va dtremper et verdir. On approche. Une
avenue d'abord o stationnent les fiacres qui ont suivi la bire; et qui
attendent les parents et les amis; avenue funbre d'aspect, et peuple
de gamins pourtant, qui vont courant, criant, riant, jouant avec des
paquets d'immortelles. Puis la grille, la porte d'entre, le logis du
gardien, et la longue alle qui conduit aux tombes.

Ce qu'on aperoit tout d'abord, c'est la grande croix de pierre au
centre du carrefour o viennent s'amonceler les couronnes qui ne peuvent
plus se fltrir sur un tombeau, la _croix  tout le monde_, comme on
l'appelle, hcatombe, fosse commune des souvenirs. C'est l que vont
prier les pauvres; les misrables ne gardent pas longtemps leur tombe.
La croix de bois qui marquait l'endroit o l'on avait couch le mort
est arrache aprs cinq ans, pourrie par la pluie, et va finir avec ses
inscriptions effaces dans le foyer de quelque gardien. O la retrouver
jamais, la trace de celui qu'on a perdu? Cette glaise a tout pris; tout
a disparu, tout est fini. Cte  cte, des gnrations se dissolvent
ainsi, rentrent dans la matire, et, morceaux d'argile, rapportent  la
masse immense leurs molcules indestructibles. Mais il faut  l'homme je
ne sais quel souvenir palpable qui reprsente comme le fantme de ceux
qui ne sont plus. Il faut que les vivants aient avec les morts un lieu
de rendez-vous o, srs de les rencontrer, ils conversent avec eux par
del l'infini, ils leur parlent, ils les consolent, ils les embrassent
de leurs sanglots.

Chres superstitions, consolations suprmes, qu'on retrouve presque
partout, galement fortes et touchantes! Nous en agissons tous plus ou
moins avec nos morts comme les anciens Tonquinois avec les leurs. Aprs
minuit, dit un vieux gographe, lorsque la nouvelle anne commenait,
les Tonquinois ouvraient leurs portes toutes grandes, sans quoi ils
auraient cru insulter les morts, qui, affirment-ils, retournent en
ce temps-l dans les maisons. On prpare des lits  ces visiteurs
d'outre-tombe, et l'on couvre le plancher d'une belle natte de jonc.
Puis on allume des flambeaux pour eux; on pousse des cris de joie, on
brle des pastilles; on interroge les chers htes, on leur conte ce qui
est arriv d'heureux  ceux qu'ils ont quitts. Pendant les trois jours
qui suivent, on laisse sans la nettoyer la maison entire, de peur
d'lever de la poussire dans un lieu o les morts font leur sjour.

Nous autres, nous n'attendons pas que les morts viennent  nous,
nous allons  eux; leur fte est  eux seuls. Plus est affirm notre
scepticisme en toutes choses, plus est profond le culte de nos morts.
Ils ont leurs fleurs, leur jardin, leur parure, et l'on porte  la croix
commune les _souvenirs_ que l'on ne peut donner  la tombe efface.
Elles sont nombreuses les couronnes, elles sont presses, entasses
autour de la grande croix de pierre. Association de douleurs qui se
coudoient, promiscuit de regrets et de larmes, autel immense o tour 
tour les souffrants et les humbles viennent dposer une offrande  cette
fdration de la mort.

La plus belle des tombes, la plus simple et la plus poignante, est 
gauche,  l'entre du cimetire Montmartre: une statue de bronze couche
sur un tombeau de pierre. Ici dorment les deux Cavaignac et leur soeur;
et, sur ce monument, on peut lire encore: _A la mmoire de J.-B.
Cavaignac, dput  la Convention, mort en exil  Bruxelles, le 24 mars
1829  l'ge de 68 ans._ Ceux qui sont fatigus se reposent.

Rude a sculpt de sa main d'artiste la maigre et saisissante figure de
Godefroy Cavaignac. Il est couch, de son long tendu dans le linceul,
paupires closes et bouche muette. Il a combattu le bon combat; la
journe finie, la lassitude l'a courb, le froid glacial est venu. Le
lutteur sommeille. Le roide pli du suaire dessine, en se collant  lui,
ce corps min et fatigu. Les bras courageux sortent, comme prts 
s'animer,  ressaisir, avec la fivre d'autrefois, cette plume ou cette
pe, armes chries de cette main vaillante. S'il allait se lever! Si
cette apparition se dressait soudain!... Il dort. Les cheveux,
mouills par la sueur dernire, baisent ce front d'un model puissant,
intelligent et fier; la mort a scell les lvres, les joues sont caves,
les orbites creuses, la barbe court sur le menton osseux, le cou sinueux
est immobile; elle ne respire plus, cette poitrine nue: le soldat
est tomb au champ d'honneur. Dans les creux forms par les replis
du vtement de bronze, l'eau du ciel maintenant demeure et les libres
oiseaux viennent y boire, joyeux, chantant et battant des ailes.

On a entam, pour pratiquer les alles de ce cimetire, des buttes
crayeuses recouvertes d'herbes qui, en plus d'un endroit, existent
encore. Certaines tombes sont ainsi au ras du chemin, d'autres au
haut de petites collines, et celles-ci, isoles d'ordinaire, entoures
d'arbres. Partout le gothique domine, ce gothique d'occasion, sans
caractre et sans posie: la petite chapelle, droite et grle, avec
clochetons vulgaires, et porte grille par o les dorures de l'autel,
les vases de porcelaine peinte, les _ex voto_ s'aperoivent. La tombe de
_Ruggieri, artificier du roi_, est  l'entre de la grande alle, borde
de monuments, qui conduit au cimetire annexe reli  l'ancien par une
vote. Le cimetire juif se dresse  droite, sur la hauteur. Une statue
en marbre d'Halvy y domine bourgeoisement les autres tombeaux.

La statuaire moderne est fort empche avec nos vtements. Toute posie
semble fuir devant le paletot sac, et le ciseau le plus hardi devient
rebelle  sculpter les plis ridicules du pantalon. Que je prfre
pourtant ce monument lev au matre  cette faon de tabernacle bti
tout  ct par un financier pris de dorures! L, tout est peint, rouge
et bleu: les teintes plates des fresques de Pompi sont maries aux
fonds d'or des tableaux byzantins. La lampe  sept branches, clatante,
tincelante sous le soleil, rayonne devant le pristyle. Tant de luxe
pour une tombe! Dort-on mieux sous les tentures de velours que sous le
baldaquin de serge?

Dix pas plus loin, la statuette de Millet, levant au-dessus de sa jeune
tte son bras onduleux comme un cou de cygne, jette ternellement ses
fleurs de marbre sur la pierre de Henry Mrger. Mrger! un nom qui
semble attendri; nom de bohme battu par le vent, soufflet par la
_dveine,_ mais illumin d'un rayon d'amour. Homme, il valut mieux que
sa vie; artiste, il valut mieux que son oeuvre. La sympathie de tous
lui a fait crdit de ce qu'il n'a pas donn, et l'oubli n'est pas venu
encore; peut-tre ne viendra-t-il jamais. Mimi, Musette, Francine,
filles d've et filles du rve, chantent encore et passent toutes
souriantes dans les mmoires. Pauvre pote que sa posie a tu! Il a
vcu du mensonge et il en est mort. Mort, las de la bohme, de l'amour
frelat, du triste _pain bni de la gaiet_ quand mme!... Un rosier
fleurit sur sa tombe, et une main inconnue renouvelle presque tous les
jours un petit bouquet de violettes qui sourit l, tout parfum, sur la
pierre grise...

Ce cimetire Montmartre est, je le rpte, comme le quartier bourgeois
du Paris funraire. Point de monuments superbes, mais une faon de
confortable gnral et de bien-tre dans le repos; la fosse commune est
immense d'ailleurs, l comme partout. Plusieurs fois agrandi, Montmartre
a fini par escalader, pour ainsi dire, ses murailles. Il a sa lugubre
succursale entre Saint-Denis et Paris, au bord du railway, et les
morts peuvent s'habituer  l'appel futur de la trompette de Jricho, et
patienter, en coutant les sifflets quotidiens de la locomotive.

Les htes de Montmartre sont illustres: Greuze, Legouv, Charles
Fourier, Armand Marrast. On s'arrte devant ces noms, on rve, et la
tte est pleine de penses lorsqu'on s'loigne.

Madame Paul Delaroche, Emilia Manin sont aussi l, sans compter de plus
humbles, des morts plus ignors, martyrs inconnus, hros oublis,
guris de leurs souffrances, et comme relevs des postes d'honneur ou
d'abngation que la destine leur avait confis. Qui de nous n'a pas
quelque ami parmi ceux-l? Qui n'a pas fait, tte nue, l'oeil  terre,
dans la boue jaune, le chemin de la fosse ouverte? Le trou profond
attendait; on y descendait celui qui avait t votre confident ou votre
conseiller, qui emportait quelque chose de vous, laissant quelque chose
de lui.

Un peu de terre, un peu de sable, de l'eau jete par gouttelettes, une
prire rapidement marmotte, et c'tait tout. Vous souvenez-vous comme
on revient sombre, las, le coeur vide? On ne le reverra plus, on ne
l'entendra plus; il est parti! Et pendant bien des jours, dans le rapide
mouvement de ce vaste Paris, dans le bruit et la poussire, on revoyait,
semblable  l'_omga_ de tout cet alphabet de passions, d'apptits,
d'esprances ou de dsirs, le trou muet l-bas, dans un coin du grand
cimetire.



                                 III


Le cimetire Montmartre s'tait appel d'abord le _Champ du repos_. Le
cimetire de l'Est ou du _Pre-Lachaise_ se nomma aussi le _cimetire de
Mont-Louis_. Ce terrain, habit aujourd'hui par les morts, appartenait
jadis  l'vque de Paris qui le vendit  un certain Regnauld, lequel le
cda  Sa Majest Louis XIV. Le roi des dragonnades en fit cadeau  son
confesseur, le pre Lachaise, qui dbaptisa le _Champ de l'vque_ et
l'appela firement _Mont-Louis_. Ce pre Lachaise tait courtisan.

A la mort du jsuite, la _villa_ qu'il s'tait fait construire fut
achete par la maison de Bourbon-Conti. Le prince Louis de Conti y mit
les ouvriers, transforma les jardins, btit, planta, donna des ftes.

En 1804, le parc devenait cimetire. Adieu les gais souvenirs! Le
_Campo-Santo_, d'ailleurs, fut bientt--comment dire?-- la mode.
Misre! Car il faut que vous sachiez que le spulcre a son bon ou son
mauvais ton. Les gens du bel air ne voulurent plus dormir que l.
Le bel endroit pour tre mort! Notez que le Pre-Lachaise, qu'on va
fermer, est demeur depuis soixante ans le cimetire de la _fashion._

Sous la Restauration, M. de Chabrol, prfet de la Seine, demanda 
Lafont d'Aussonne (qui connat Lafont d'Aussonne aujourd'hui?) une
inscription pour le portique du cimetire.

Je la retrouve cite dans la _Revue anecdotique:_

  O vous que la piti, le devoir ou l'amour
  Conduit en ce vaste sjour
  Et de la mort et du silence,
  Oubliez un instant vos projets, vos travaux;
  Songez  vos plaisirs suivis de tant de maux,
  Et sachez, deux jours  l'avance,
  Vous choisir une place entre tous ces tombeaux
  Creuss  si peu de distance.

Pitre posie que remplacent aujourd'hui deux versets latins.

La grille ouverte, le cimetire commence.

La foule monte, toujours nombreuse, presque gaie, tant elle est presse,
la petite colline o les cyprs,  ct des tombes, s'inclinent sous le
vent avec des balancements doux. Les veuves en noir, les orphelins, des
enfants au recueillement inconscient, de pauvres vieux courbs sous
la douleur coudoient les gens qui viennent l pour voir, les
indiffrents, les visiteurs ou les fillettes du faubourg qui, tte nue,
assises sur les bancs, prennent le frais ou se reposent.

Les premires tombes clbres,  gauche, sont celles de Visconti,
reprsent endormi dans son habit d'Institut, de la famille Dantan et
d'Alfred de Musset. Le petit saule du pote crot, pousse timidement.

  Mes chers amis quand je mourrai,
  Plantez un saule au cimetire;
  J'aime son feuillage plor...

Un tranger a rpondu  ce dernier voeu du maigre Rolla.

Dans Westminster, tombeau des rois, l'Angleterre a fait une part aux
grands hommes, et l, cte  cte, dorment les plus grands par le
gnie et les plus puissants par la force, ceux qu'a touchs du doigt
l'inspiration et ceux que le hasard a fait natre sur un trne. Au
Pre-Lachaise comme  Westminster, les potes ont leur coin, _poetes's
corner_. Casimir Delavigne, Balzac, Nodier, Souvestre, ont t couchs
comme du mme coup au sommet de la colline. Ils fraternisent dans
la mort. Le buste solide et superbe de Balzac, par David (d'Angers),
regarde en riant _ la Tourangeaise_ le mince et fin visage de Nodier,
qui lui rend un sourire franc-comtois. L'image d'mile Souvestre est
rveuse et srieuse. Une muse pleure sur le mausole de Delavigne. Le
lierre couvre ces tombeaux, couronne le front de Balzac, serpente
autour du livre de bronze o l'on peut lire ce titre fulgurant: _Comdie
humaine_. La tombe de Charles Nodier a des fleurs toujours; elle est
aime, visite. On sent une me vivante, un ternel et pieux amour
autour de ce marbre. Tout prs de l dort Bory de Saint-Vincent, sous
un mausole fait de colonnes grecques, de frises antiques, de sculptures
arraches par lui  l'oubli, tombes de quelque temple qui s'croule. Il
a d les contempler souvent, dchiffrer ces inscriptions, interroger ces
miettes du pass. La tombe est belle comme toutes celles que les morts
se sont construites eux-mmes.

trange hasard! C'est l,  cet endroit mme o il est tendu, que
Balzac un jour a plac son Rastignac regardant Paris tortueusement
couch le long des deux rives de la Seine o commenaient  briller les
lumires. Sans doute, comme son hros, Balzac, plus d'une fois les yeux
attachs avidement entre la colonne de la place Vendme et le dme
des Invalides, _l o vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu
pntrer_, a d, semblable  Rastignac, lancer lui aussi sur cette
ruche bourdonnante un regard qui, par avance semblait en pomper le
miel; sans doute, post sur ce tertre, rvant, cherchant, esprant,
prt  la lutte, il a d s'crier avec l'accent des coureurs de grandes
aventures: _A nous deux maintenant!_ C'est l qu'il allait songer,
et c'est l qu'il devait tre enterr. De cette hauteur la vue est
sinistrement belle.

Les pieds dans la boue, dans cette terre brune o les vieilles
couronnes, macules, molles et sales, semblent se dissoudre, les yeux
sur le ciel, sur la ville immense, on regarde presque effar. Au
premier plan la ville morte;  l'horizon la ville qui va mourir: la
ptrification contemplant la fivre. Des arbres de couleur fonce, aux
balancements fatigus,  et l aux jours de printemps, quelque bourgeon
jaune et frais dans les feuillages sombres,  travers les verdures
noires, les ternes blancheurs de la pierre, un amphithtre de croix.
Puis, plus loin, l-bas, et comme perdus dans la fume, dans une faon
de brume lumineuse, des maisons, des toits, des dmes, des clochers, un
entassement dans une bue. Le Panthon, Notre-Dame, les deux aiguilles
des colonnes triomphales qui racontent, l'une la gloire d'un homme, et
l'autre la gloire d'un peuple; l'arc de l'toile, et aux derniers plans
la silhouette d'un fort, le Mont-Valrien, sur le ciel gris. Point de
bruit, aucun murmure, mais une agitation qu'on devine, un grondement
dont on sent intrieurement l'cho. Que d'espoirs, que de rves, que
d'efforts, que de dvouements, que de trahisons, que d'hrosmes, que
de lchets dans ces tas de pierres qui pensent! On demeurerait l des
heures entires, immobile comme devant la mer. Soudain, le soleil crve
quelque nuage, fond sur Paris, le crible de rayons, fait jaillir mille
tincelles, va chercher pour les brunir comme avec l'agate tous les
_ors_ de Paris, sertit dans une manire d'apothose les cuivres, les
saillies, les flches dores des glises, les nervures des monuments, et
le gnie de la colonne de Juillet. Tout flamboie et s'claire dans
une rverbration blouissante. Le splendide panorama de Rome vu des
hauteurs du Vatican ne vaut certes pas celui-l.

On marcherait longtemps au hasard dans ce champ immense, peupl de
morts illustres dont le nom jaillit pour ainsi dire du fond des alles:
Girodet, Gros, Denon, Bernardin de Saint-Pierre, lisa Mercoeur,
Benjamin Constant, Cuvier, Talma, Grtry. Je cite au hasard et de
souvenir. Seuls ces tombeaux, souvent modestes, nous arrtent.

Que nous importent, au contraire, les monuments superbes, ces colonnes
immenses, ces temples gigantesques! Presque toujours devant ces
orgueilleuses tombes on passe en murmurant: _Un si grand monument pour
un si petit mort!_ Il n'y a de magntisme vraiment que dans les tombes
fermes, muettes, sans nom, enveloppes de lierre et d'oubli, enfouies
sous les fleurs,  jamais closes, et pourtant visites encore. Elles
cachent, on le devine, quelque secret ou quelque douleur, quelque
amour mystrieux, peut-tre une faute, peut-tre un crime. Qu'y a-t-il
derrire cette porte? Qui donc est endormi sous cette pierre o l'on n'a
rien crit, et que l'herbe, complice ou dpositaire du secret, envahit
et va recouvrir? Peut-tre des heureux ont-ils voulu finir ainsi,
drobant  l'avenir leur bonheur pass; peut-tre des souffrants ont-ils
demand que le nom auquel ils taient rivs leur ft arrach enfin,
comme on briserait une dernire chane!...

  Ici gt... Point de nom: demandez  la terre!

Tombeaux muets, tombeaux discrets, c'est vers vous que s'en vont les
blesss de la vie, ou bien encore ces fous altrs d'une liqueur tarie
qu'on nomme les potes. Vers vous et aussi vers la fosse commune, o la
douleur du moins est loquente et serre le coeur. La fosse commune! Une
fort, un fourmillement de croix noires, droites ou penches, renverses
 et l, s'appuyant les unes sur les autres, avec des inscriptions en
lettres blanches, laves par la pluie, effaces; de l'herbe verte au
bas, des couronnes en haut, jaunes ou blanches, et qu'un vent jette 
terre comme des fruits trop mrs.

L, remarquez-le bien, dans ce _coin des pauvres_, les couronnes
sont plus nombreuses que partout ailleurs. Chaque mort en a beaucoup,
beaucoup plus certes que celui qu'on a dot d'un mausole de marbre. Le
dimanche, les jours de fte, on lui en porte une, deux; on les accroche
aux bras de la croix. Les plus gnreux pour les morts, ce sont ceux 
qui ces _immortelles_ cotent le plus cher. Les autres payent une statue
ou un buste sur leurs revenus; les pauvres gens se privent d'un morceau
de boeuf pour donner un pot de fleurs  _leurs morts_. Qu'est-ce que ces
monuments solds sur des rentes que le dfunt a laisses? Les morts
de la fosse commune ont cot beaucoup aux vivants pendant la dernire
maladie. Les mdecins, les remdes, c'est cher. Leurs hritages  eux,
ce sont les dettes, hlas! Qu'importe, on payera tout, et les morts
auront encore leur part. Point de jardiniers pour surveiller ces
misrables trous recouverts de terre; si les fleurs poussent, c'est
qu'on vient souvent les arroser, les renouveler. Et l'on vient de loin!
On porte un pied de pense _au pre_, en allant  l'atelier. C'est la
religion du peuple de Paris, ce culte de ceux qui sont partis. Il est
sceptique, il est _badault_, comme disait Rabelais, mais avant tout
il est respectueux pour le corbillard qui passe. Pas un front ne se
dcouvre  Londres devant une bire qu'on emporte;  Paris, tout le
monde salue: convoi de premire classe, voiture des pauvres, qu'importe!
C'est la grande galit. Les morts des hpitaux seuls, transports sur
des fourgons, ou les guillotins qui s'en vont  Clamart escorts de
gendarmes,--les criminels et les misrables,--n'ont jamais de saluts.
Longtemps d'ailleurs la misre marchera de pair avec le crime.

On pourrait, dans ce cimetire du Pre-Lachaise, tracer comme des zones
historiques. Les contemporains tombent ensemble; ils ont comme un mme
tombeau. Les marchaux de l'empire, presque tous, sont enterrs  droite
dans un espace resserr: Gouvion-Saint-Cyr, Macdonald, Massna;  ct
d'eux, Lefvre dont le monument fut lev par la marchale. Elle vendit
ses diamants, disant:

--Lorsque j'tais jeune et pauvre, je ne portais que des fleurs; plus
tard, comme je vieillissais, il m'a fallu des pierres prcieuses.
Aujourd'hui qu'il est mort je n'ai plus besoin de rien.

On se moqua d'ailleurs beaucoup d'elle  la Cour.

Parmi ces porteurs de sabre apparat Beaumarchais, le manieur de plume.
Une simple pierre et son nom. C'est assez. Branger, prs de l, repose
dans la tombe de Manuel. Les mdaillons des deux amis se regardent. Que
de noms sur ce monument! Que d'inscriptions, de couronnes, de souvenirs,
de louanges! Noms de gens du peuple qui n'oublient pas et n'entendent
pas la casuistique de la critique, qui admirent et qui se donnent
corps et me. Allez donc leur dire  ceux-l que Branger tait un faux
bonhomme! Ils l'aiment parce qu'il les aima. Au Pre-Lachaise, seule, la
tombe de madame Raspail est couverte de signatures aussi touffues.

Quant au monument d'Hlose et d'Abailard, les amoureux _ex-voto_ en
sont lgendaires.

On marche toujours dans la longue alle. Voici la tombe de
Pezzo-di-Borgo, celle de l'amiral Bruat.--Un nom allemand:
Ludwig Boerne, celui d'un rpublicain sincre, qui rva-- le
pote!--l'alliance de l'Allemagne et de la France dans la libert.
Pauvre Boerne! on l'exila pour avoir parl de fraternit des peuples et
de dlivrance prochaine. Il l'avait bien mrit!

La tombe leve un peu plus loin  Garnier-Pags par souscription
nationale est une des plus remarquables et des plus imposantes: le
marbre a la forme de la tribune dont l'orateur franchit tant de fois les
degrs d'un pas ferme.

N'est-ce pas l, le long de ce chemin, que j'ai lu cette touchante et
simple inscription:

  _Ci-gt un bon mnage?_

Au bout de l'alle,  l'angle d'un carrefour, voici Pradier et toutes
les charmantes crations de son ciseau, sculptes sur son tombeau.
Dsaugiers rit  ct de lui; Cadet-Buteux, le Gaulois, cause avec
l'Athnien de la rue de Brda. Une colonne brise prs de l, et le nom
de Lon Faucher. Plus loin, en montant, enfermes dans la mme enceinte,
deux tombes jumelles supportes par des colonnettes de pierre: Molire
et La Fontaine. Une partie du gnie de la France est l.

Je redescends vers le rond-point o, superbe, se dresse imprieux
encore, Casimir Prier. Un nom lu en chemin: Gricault. Voici le tombeau
de Monge, froid et nu comme un monument gyptien; l'oeuvre d'tex
sculpte sur la tombe de Raspail;  ct le tombeau de Gall. Un
chemin remonte  droite, domin par le colossal monument de la famille
Demidoff. L, le tombeau de Kellermann avec deux noms rayonnants: Valmy,
Marengo. A deux pas de l: Famille Dosne, famille Thiers. Cela est
simple et bourgeois. Duchesnois... Sieys, qui sut vivre paisiblement,
disait-il, quand on savait si bien mourir, et  ct de lui un ddaign,
Npomucne Lemercier, un vrai pote qu'on ferait bien de relire.

Dans le cimetire Isralite, o les tas de cailloux prescrits par le
rite sont placs sur les tombes juives, vous trouvez la tombe de
Rachel. On la revoit tout entire; on retrouve son front bomb, ses yeux
brillants, sa maigreur passionne, en regardant ce diadme cisel sur le
fronton du monument funraire. Un diadme... ce fut en effet une reine,
et son trne est rest vide.



                                  IV


J'aurais envie d'crire ici cet axiome mortuaire:--Au cimetire du
Pre-Lachaise on _pose_, au cimetire Montparnasse on _repose_.

Montparnasse! c'est bien l, cette fois, qu'on peut dormir. Martin
Luther n'et pas envi les morts du Pre-Lachaise; mais devant les
tombes de Montparnasse comme devant celles de Worms, il se ft cri:
_Invideo quia quiescunt!_ Qu'elle est humble, cette entre, cette porte
sur le boulevard pauvre et dsert! C'est, on le devine, le cimetire des
misres. Point ou peu de grands noms, mais Monseigneur Tout Le Monde. A
droite une cloche attend, sans cesse agite,--except la nuit,--et
dont chaque tintement dit une fosse ouverte et bientt comble, un
dnouement, un convoi, une douleur, des larmes... Le gardien, son
tricorne cir sur la tte, presque toujours envelopp de son manteau, se
promne d'un air indiffrent, siffle, fredonne. Il voit passer sans
tre mu bien des robes noires, bien des yeux rouges. Que lui font ces
deuils,  lui? Il vit  ct de la mort; bien plus, il vit de la mort
sans aucun tressaillement, par habitude. Tout s'use dans l'homme, tout,
et surtout l'attendrissement.

Le cimetire n'est pas vaste. On pourrait apercevoir ds l'entre,
au bout de l'alle borde d'arbres et de tombes, le mur de clture. A
droite, en se dirigeant vers le cimetire des soeurs de charit, on lit
un nom sur un monument, un nom aim: Famille Henri Martin.

Les soeurs de charit dorment cte  cte, avec leurs croix uniformes,
sous des tertres entours de bordures de buis et de fleurettes blanches.
Des noms obscurs! Une seule tombe, d'ailleurs bien modeste, leve _par
les pauvres et par les riches_  soeur Rosalie, cette brave et sainte
fille qui voua au peuple, aux souffrants, aux malheureux son existence
entire. a et l quelque pierre, avec inscription, parmi ces croix de
bois.

Les mortes qui sont l ont quitt la vie en quittant le monde, o bien
longtemps aprs, j'entends qu'elles ont fait la route longue ou qu'elles
sont tombes ds les premiers pas. Les inscriptions l-dessus sont
loquentes: _Morte  soixante-dix ans_, ou _morte  vingt ans_.

Celles qui ne peuvent supporter cette existence se courbent et
disparaissent; elles se brisent, les autres rsistent et se bronzent.
Elles ne vivent pas d'ailleurs, elles vieillissent. Peu ou point de
mortes de trente ans, de quarante ans. Jeunes filles ou vieilles femmes,
ainsi s'en vont-elles. La mort choisit et se plat  l'antithse; elle
leur demande le sourire de la vingtime anne ou les rides du dernier
ge.

Hgsippe Moreau, Rude, Grgoire le conventionnel, Bocage, les quatre
sergents de la Rochelle sont enterrs  Montparnasse, et bien d'autres
avec eux, morts frapps, eux aussi, par le couteau de la Restauration:
Carbonneau, Talleron, Pleignier. Longtemps sur la tombe des sergents
vint s'agenouiller une vieille femme dont les historiens des
excentriques de Paris (la fidlit est aussi de l'excentricit) ont
racont l'existence. C'tait une pauvre paysanne poitevine, casse
en deux, aux joues creuses par l'ge, qui se tranait sur un bton
jusqu'au tombeau de Goubin et de Bories, et leur apportait des fleurs,
violettes au printemps, roses l't, chrysanthmes l'automne, et des
immortelles pendant l'hiver. Ils la connaissaient bien, les gamins du
quartier, et l'appelaient la _Fe_. La fe du souvenir, soit!

On dit que cette femme avait t la fiance de l'un de ces jeunes gens,
et qu'elle avait pass sa vie l'aimant et le pleurant toujours.
D'autres ont prtendu qu'elle tait folle. Et qui sait--par le temps qui
court--l'attachement  quelque chose de noble et de sacr est peut-tre
bien une folie?...

Dorns aussi repose l. Dorns? Cherchez ce nom dans une biographie,
vous ne l'y trouverez pas. Qu'est cela, Dorns? Un reprsentant mort
pour son ide. Les biographes ont bien d'autres gens  faire entrer dans
leurs colonnes! Pauvres fustigs de la vie, qui tes aussi les oublis
de l'histoire, qui donc aura la gloire un jour d'tre votre historien,
j'allais dire (me le pardonnez-vous) votre dfenseur?

Orfila, lui, possde une tombe superbe et qui d'emble frappe la vue.
On ne l'vite pas. Le monument de Drolling, lev, je crois, par ses
lves, est plus modeste. Une pierre et un nom, voil l'loquence
tumulaire. Mais qui s'est avis de reprsenter, grav sur je ne sais
quelle hutte d'Ocaniens en forme de pain de sucre, peinturlure de
rouge et de jaune, dore, bronze, Dumont-d'Urville montant au ciel, 
travers les flammes, avec sa femme et son enfant?

Les trois personnages sont nus, absolument nus, l'amiral et madame
Dumont-d'Urville. Cette vue, je ne sais pourquoi, choque singulirement.
L'artiste a voulu rappeler l'pouvantable catastrophe o prit, sur le
railway de Paris  Versailles, comme un nageur qui se noierait dans un
ruisseau, l'intrpide marin qui venait de faire et de refaire le tour du
monde. Il fallait alors toucher  ce malheur autrement.

Quelle belle chose que le got!

N'avez-vous souhait jamais, pour l'ternel repos, pour le dernier
sommeil, un coin dsert, calme, ignor, quelque tertre plein d'herbe, 
l'angle d'un cimetire de village, des fleurs, de l'ombre, un arbre o
nichent les oiseaux? Il semble que dans ces endroits envis la mort soit
plus douce et plus complte, la tombe plus ferme, l'anantissement plus
profond. Aux heures enfivres, troubl par ses dsirs, dvor par ses
ambitions, le coeur parfois dbordant d'amertume, la pense vide--ou
pleine, hlas! d'esprances dues--lass de tout ou tourment par
toutes choses, l'homme mlancoliquement laisse pencher son front vers
la terre, regarde fixement l'avenir, comme arrt devant un puits
insondable, et cherche alors en quel endroit il pourrait bien, comme un
avare qui cacherait son trsor, enfouir ses rves briss, ses souvenirs
rayonnants ou brumeux, tout ce qu'il porte en lui de mconnu ou
d'ignor, et il se dit alors, ambitieux de sa tombe comme il le fut
de sa vie, rvant jusqu' la fin: Le bel endroit pour mourir! Le bel
endroit pour un tombeau!

Si le duc de Gramont-Caderousse, celui que le Jockey-Club appelait
_notre cher duc_, celui dont on disait, quand il montrait sur le
boulevard ses favoris roux, son maigre profil et le camellia de sa
boutonnire: _Voil la rgence qui passe_; si cette clbrit de
steeplechase et de villes d'eaux, ce Don Juan du plaisir, cet ternel
agit, a rv, dans ses nuits chaudes, au milieu d'un souper, au
lendemain d'une folie, le calme, le repos et l'ombre, il n'a pas certes
pu les demander plus complets qu'il ne les a trouvs dans une des
alles de ce cimetire Montparnasse. L'alle est troite, silencieuse,
enveloppe comme d'oubli; l'herbe semble un tapis, le sable est discret
sous les pas, les cyprs forment un rideau et comme un voile au-dessus
des ttes; un rayon de soleil filtre parfois dans la verdure sombre,
quelque passereau bat des ailes  travers les branches; pour tout
horizon, des tombeaux; pour tous visiteurs, des affligs qui semblent
glisser comme des ombres. On n'oserait parler, on passe. C'est la
paix profonde, la paix suprme. Et le viveur est couch l. Bruyantes
amantes, illustres aventures, duels fameux, folies belles ou laides,
tout finit l, voil votre pilogue! Pauvre Yorick titr, toujours
prt, jamais las, le dernier de sa race, mort en emportant sa couronne
ducale depuis longtemps change contre une couronne de festin. _Alas!_
quelle antithse, _poor Yorick!_

La tranche commune,  Montparnasse, est immense, les croix sont
nombreuses: une arme, un monde. Je songe que l-bas, au Pre-Lachaise,
dans cette glaise, parmi ces _innomms_,  ct de ces forats de la
misre, on a enterr Lamennais. Cette spulture en valait une autre. Le
rvolt d'ailleurs avait assez largement marqu sa place dans le monde
des vivants pour qu'il lui ft permis de demander au monde des morts
un coin o dormir, cte  cte avec ceux qu'il avait aims, qu'il avait
dfendus et pour lesquels peut-tre il tait tomb.

Il dort avec les pauvres celui qui a protest en leur nom par ce cri
amer, poignant, inoubli: _Silence au pauvre!_

Ici,  Montparnasse, dans la fosse commune, on a mis l'abb Chatel, un
excentrique, un fou, un brave homme. J'ai vu son buste de pltre,
fich sur un piquet parmi tous ces morts, tournoyer et soupirer au vent
d'hiver, et pousser comme une amre plainte....



                                   V


Paris a d'autres cimetires encore,--ou, pour mieux dire, le _Paris
funraire_ ne finit pas. Du pont d'Ina, sous le _velum_ mme de
l'Exposition, au fond du Trocadro, n'apercevait-on pas le rideau noir
des cyprs de Passy? P.-J. Proudhon est couch sous ces arbres. Clamart
a son cimetire, prs de l'amphithtre o l'on dissque. On y porta
Gilbert et Mirabeau. Un jour, faites-vous ouvrir la porte du cimetire
de Picpus, aujourd'hui ferme. C'est l, dans ce coin ignor de
Paris, que repose Lafayette, et avec lui tous ceux qui moururent sur
l'chafaud, barrire du Trne (en ce temps-l _barrire Renverse_). On
y retrouverait peut-tre les ossements d'Andr Chnier. Quant aux autres
morts illustres, dont le sang a coul sur la place de la Rvolution,
quant  Danton,  Desmoulins et  tant d'autres, demandez aux
Catacombes!...

Lugubres excursions, ces promenades aux champs des morts! On en rapporte
toujours pourtant comme un sentiment plus puissant et plus assur de la
libert et de la dignit humaines. On a convers, pour ainsi dire, avec
ces aeux qui nous ont nourris de leur pense, qui nous ont faits plus
robustes et meilleurs. Cette course dans la boue ptrie de dtritus de
cadavres vaut la lecture d'un livre de vie. On passe ddaigneux devant
les tombes vaines; on s'arrte, attendri ou cras, devant les noms
aims et les grands noms. Il sort de ces tombeaux des conseils.

Ces cadavres parlent, agissent encore; ces poussires vous pntrent,
comme si leurs atomes dgageaient encore du courage et de la foi. Tel
dit: Dvouement; tel crie: Sacrifice; un autre: Devoir. Et l'on comprend
alors ces anciens qui faisaient de la voie des tombeaux leur lieu
de promenade, l'endroit o les enfants jouaient au-dessous de l'urne
cinraire de leurs parents. On comprend tout ce qu'il y a, en vrit, de
sain pour l'me dans la frquentation des tombes.

La parole du pass est l. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon
survit. Voil l'immortalit vritable, celle de l'exemple.

Hamlet, cras sous sa tche, hsitant devant son terrible devoir,
et courb sous la loi, va demander conseil  ceux que ronge _milady
vermine_. Il y a l, dit-il, une belle rvolution; si seulement nous
avions le bon esprit d'y regarder! Nous sommes tous, fils du doute, des
Hamlets  nos heures, effrays de notre tche, tremblants et peureux.
Regardons l, regardons droit o sont _les vieux_. Il y a toujours au
fond d'une tombe une voix pour dire: Courage, et, lorsque les vivants se
taisent, ce sont les morts qui crient: En avant!




                           MOREAU DE JONNS
                              1776-1870


J'avais connu et j'avais aim ce grand vieillard que la mort vient de
prendre[16]. Il s'appelait Alexandre Moreau de Jonns. Il avait fait,
vaillamment, les campagnes de la Rpublique et de l'Empire. Il tait
parti, joyeux, avec les volontaires de Brest, lorsque la patrie en
danger appelait  elle ses enfants, et, aprs une vie bien remplie,
demeur fidle  ses beaux souvenirs, il s'tait enferm avec ses
livres, son papier, ses plumes, et aprs avoir combattu pour la France
rpublicaine, il s'tait mis  conter ses malheurs et ses gloires.

[Note 16: Mai 1870.]

Moreau de Jonns habitait un logis assez vaste, boulevard de La
Tour-Maubourg. C'est l que, pour la premire fois, je l'ai vu, assis
dans son fauteuil, devant sa fentre et sa table de travail. L'homme
tait grand, solide encore et superbe, la tte puissante, un nez gros,
les narines frmissantes d'un Mirabeau, rid mais point dfigur,
portant toute sa barbe, l'air d'un vieux soldat de la Rpublique, des
mches de cheveux blancs sortant d'une haute calotte de velours noir
un peu semblable  celle des bourgeois florentins dans les fresques de
Ghirlandajo et de Botticelli.

Il avait quatre-vingt-dix ans passs, quatre-vingt-dix ans de peines
et d'efforts, de luttes ardentes, de combats sous tous les ciels, de
souffrances  toutes les heures. Il les portait bravement, et son oeil
profond, singulirement vivant, tonn parfois, scrutateur toujours,
avait encore des flammes de jeunesse et comme des clairs d't. De
ce grand corps vigoureux sortait une voix grave, sonore, presque
caverneuse, voix d'oracle ou plutt d'pimnide qui, sans quitter sa
grotte, suivrait de loin les agitations des humains.

Cet homme, en effet, tait d'un autre temps, d'un autre ge et d'une
autre trempe que nous. Il ressemblait  ces _tmoins_ qu'on laisse dans
les champs aplanis pour indiquer l'ancienne lvation des terres. Il
avait, avec sa majest d'anctre, l'attitude superbe d'un exemple
et l'ironie d'un reproche vivant. Il semblait dire  la gnration
prsente: Nous tions ainsi et par le dbris du pass jugez maintenant
de sa valeur!

Ancien soldat, aprs l'pe il avait pris la plume. Ses travaux
de statistique, ses tudes d'conomie sociale l'avaient conduit 
l'Institut. Mais depuis douze ans il ne se rendait plus aux sances.
Depuis douze ans, enferm dans sa chambre comme jadis dans sa cabine
de marin, il demeurait avec ses travaux et ses souvenirs, attentif aux
choses du dehors, applaudissant de loin  ceux des nouveaux qui jetaient
leur cri, affirmaient leur foi, et comparant, quelquefois avec amertume,
d'autres fois aussi avec confiance, les hommes de jadis aux hommes
d'aujourd'hui.

Il fallait le voir dans sa demeure, entour de ses tableaux et de ses
livres. Quelques toiles de l'cole italienne, des matres de l'cole
de Bologne, et, parmi ces Guerchin ou ces Carrache, des esquisses de
la Rvolution franaise, Danton allant  l'chafaud, des portraits, des
reliques, des dessins  la manire de David ou de Topino-Lebrun, son
lve.

Je l'coutais parler avec passion, stupfait, fivreux, enchan  sa
parole. Tout ce que me disait cet homme avait pour moi le fantastique et
l'attrait magntique du rve. Sa voix, encore un coup, semblait sortir
du fond des sicles. Mme il avait toujours ce style color et puissant,
cette fougue et cette grande loquence de l'heure d'ruption du volcan.
Alexandre Moreau de Jonns parlait en 1870 comme en 1792  la tribune
des Jacobins ou des Cordeliers. Les annes, les preuves, les revers,
les dfaillances environnantes, les lchets voisines, les dsertions et
les dceptions ne lui avaient rien enlev de sa foi primitive et de sa
conviction toujours intacte, toujours en sa force et en sa verdeur.

Parfois, en vrit, je croyais entendre parler le vieux Lakanal ou voir,
 demi enseveli dans son fauteuil, le sombre Billaud-Varennes rvant et
contant les grandes histoires croules.

Que de figures alors voques! Que de cendres remues! Que de souvenirs
rajeunis! Que d'anecdotes inconnues! Que de journes disparues dans la
brume du temps et soudain, par le verbe, retrouves avec leur soleil,
leur ciel bleu, le poudroiement des volontaires en marche et le
verdoiement de l'herbe aux jours charmants de prairial!

Et j'coutais toujours.

--J'ai vu Camille Desmoulins, une fois, me disait Moreau de Jonns.
C'tait au club des Cordeliers. Marat tait  la tribune. Je me rappelle
encore l'impression de chaleur touffante que je ressentis en entrant
l. Lorsque Marat eut fini de parler, je ne me souviens pas pourquoi il
se fit un certain tumulte. A ce moment apparut,  l'entre de la
salle, un jeune homme, l'air vif et les cheveux noirs. Une jeune femme
s'appuyait sur son bras. On me dit: Voil Camille Desmoulins et sa
femme. Il parla. Bgayant d'abord et un peu intimid, il se remettait
bien vite et, au bout de dix minutes environ, il parla fort loquemment.
On l'applaudit beaucoup: le discours tait intressant. Quant  sa
femme, avec ses jolis cheveux chtains, elle tait, je m'en souviens,
_fort gentille_. Une vraie petite Parisienne!

Rien n'tait singulier comme ces rcits qui ramenaient de la sorte les
grandes scnes de la Rvolution  l'intimit familire des tableaux de
genre. En sortant des Archives et en allant vers Moreau de Jonns, je
passais des peintures de David aux croquis de Boilly.

Boilly a sa valeur. Les _Mmoires_ sont la monnaie--bien frappe--de
l'histoire.

--La dernire fois que je vis Louis-Phi-lippe, continuait Moreau
de Jonns, il me parla de mes travaux:--Il y a longtemps que je vous
connais, Monsieur, me dit-il.

--Moi aussi, rpondis-je. Depuis 1792. Je vous ai dj vu aux Jacobins,
Sire!

Et Louis-Philippe se mit  sourire, en saluant.

Moreau de Jonns a publi deux volumes de souvenirs, les _Aventures de
guerre au temps de la Rpublique et du Consulat_. Il laisse deux volumes
encore, volumes indits, ses mmoires relatifs aux combats de l'Empire,
aux luttes de la Rvolution. Ce sont l livres qui resteront, mais
qui ne rendent point, comme la parole mme de l'homme, l'impression
de vigueur, d'ardeur gnreuse que donnait la conversation de ce grand
vieillard.

Il meurt  quatre-vingt-treize ans, fidle au culte de toute sa vie, 
la libert,  la patrie,  la Rpublique. Tel qu'il tait parti de Brest
un matin d'avril, il meurt un soir de mai, confiant dans l'avenir, ferme
dans ses principes, inbranlable dans ses convictions. Tte et coeur de
Breton, il avait en lui toute la solidit de cette terre granitique
o poussent durement les chnes. En 1792, sous le drapeau flottant des
volontaires d'Ille-et-Vilaine, il s'tait mis en campagne, au son du
fifre que jouait Habeneck, le futur chef d'orchestre de l'Opra, pour le
moment chef de musique du bataillon des fdrs armoricains. On n'avait
pas d'argent pour acheter d'autre orchestre. Mais ce fifre criard et
guilleret suffisait.--Vive la nation!

On marchait, et chaque tape tait une fte. A Paris, Moreau de
Jonns porte  Tallien des lettres de recommandation. Tallien le fait
incorporer dans le bataillon des Minimes. Un soir que le jeune homme
(il avait seize ans) tait de garde aux Tuileries, des gentilshommes, de
ceux qui s'appelaient les _Chevaliers du poignard_, font mine de vouloir
arriver jusqu'au roi gard  vue, et de le dlivrer. Le poste prend
les armes. Au bout d'un moment un homme entre, carrure d'athlte, large
figure, parole haute, les yeux pleins d'clairs.

--La garde nationale, dit-il, tait prte  arrter ces gens, j'espre?

--Oui, rpond Moreau, si ces gens l'avaient attaque!

L'homme regarda Moreau de ses yeux profonds.

--La justice, dit-il, frappe les criminels et ne lutte pas avec eux!

Et il tourna le dos au fdr, puis sortit.

--Quel est donc celui-l? demanda Moreau.

On lui rpondit:

--C'est Danton.

Moreau de Jonns tait  la tte de sa section au 10 aot 1792, lorsque
le peuple emporta d'assaut le vieil antre de royaut, les Tuileries
pleines de Suisses. Il tait dans le Morbihan lorsque les chouans,
rvolts plutt contre la conscription que pour la royaut, voulaient
tenir en chec le droit, ne point servir la France et rsister  la
Convention nationale. Il tait  Toulon lorsque le futur racteur
Frron, le chef  venir des muscadins et de la _jeunesse dore_,
mitraillait la ville crase. Il tait au combat du 13 prairial,  bord
du _Jemmapes_, dans le feu de la bataille, dans l'atmosphre rouge et
chaude de la canonnade, lorsque sombra le vaisseau _le Vengeur_. Il
tait  Quiberon lorsque l'migration fut touffe,  une porte de
canon de la flotte britannique qui laissait couler, comme le dit depuis
Sheridan, l'honneur anglais par tous les pores. Il escortait, en qualit
d'aide de camp, le gnral Hoche, et que de fois m'a-t-il dit:
Si celui-l et vcu, Bonaparte n'et pas rgn! Il tait 
Saint-Domingue, avec Leclerc, le mari de Pauline Borghse, mari
gnant que Napolon envoyait  la fivre jaune. Il tait au
Morne-aux-Couleuvres, il tait partout o se dressait le danger; vie
aventureuse, tonnante, romanesque, pleine de chocs, tantt ensoleille
et joyeuse comme un frisson d'charpe tricolore au vent de messidor,
tantt funbre et navre comme une journe sombre de brumaire, fire
d'ailleurs et superbe, unie et vaillante comme une pe de chevalier.

Quand il se rappelait toutes ces choses, la captivit  bord des
pontons, les journes d'enthousiasme de la Rvolution, les lendemains
de victoire, les gloires et les dfaites de l'empire, les marches
consternes des combattants de Montmirail devenus les brigands de la
Loire, quand il voquait ce pass, Moreau de Jonns devait se sentir
mlancolique et douter de la justice. Tant d'amertume, tant de
dceptions, tant de trahisons, tant de rves finis, tant d'espoirs aux
ailes brises!

Quels spectacles faits pour dconcerter l'me la mieux trempe! Aprs
1789, 1815; aprs le 4 aot, le 9 thermidor; aprs le 10 aot, le 18
brumaire. Aprs Valmy, Waterloo. Aprs Cambon, Ouvrard. Aprs 1830,
1834. Aprs 1848, 1852. Aprs le coup de soleil du 24 fvrier,
l'assombrissement, l'atmosphre spongieuse et malsaine du 2 dcembre.
La Rpublique deux fois proclame, deux fois gorge, la libert tant de
fois proscrite, le droit tant de fois soufflet, la justice tant de fois
mconnue! Il avait vu tout cela. Il avait vu la Rvolution, l'empire,
Talleyrand en bas de soie recevant le czar peronn et les talons
couverts de la terre de France; il avait vu Foy  la tribune, Manuel
au tombeau; il avait vu juillet, il avait vu, entendu l'cho lugubre de
Saint-Merry, les cris joyeux de Fvrier, tout ce qui a t la vie, la
palpitation, l'espoir, la dsillusion, les rvoltes et l'asservissement
de la pauvre et chre patrie.

Cet homme avait vu tout cela et, en prsence de tant d'efforts inutiles,
de tant de sacrifices bafous, de tant d'hrosmes raills, de tant de
vrits escamotes ou proscrites, peut-tre dans sa longue existence
d'octognaire s'tait-il senti las de protester, peut-tre s'tait-il
dit qu'aprs tout l'humanit tient sans doute  demeurer troupeau et que
sa servitude volontaire importe peu au philosophe? Peut-tre s'tait-il
dit que le mtier d'ternel mcontent, d'honnte homme et de citoyen,
est mtier de dupe[17]? Peut-tre avait-il perdu patience et perdu
courage?

[Note 17: crit au lendemain du _plbiscite_ qui devait nous amener
la guerre. Que Moreau de Jonns a bien fait de mourir avant Forbach et
avant Sedan!]

Eh bien, non! il tait tel en mai 1870 qu'il tait en septembre 1792. Il
tait le mme, le mme toujours, l'ternel combattant du droit. Son oeil
s'animait au souvenir de ces grandes journes et il apportait dans ses
jugements sur les choses du jour la passion superbe qu'ils avaient eue
tous, ceux de son temps, pour les choses d'autrefois. Il envoyait, une
fois,  l'_Avenir national_, un article sur les dfenseurs nouveaux de
Marie-Antoinette. Le style est celui des conventionnels. Cette reine,
devant lui, reste ce qu'elle est pour l'histoire, l'archiduchesse et
l'Autrichienne.

Un jour, comme nous parlions des affaires d'Italie et des embarras
financiers de ce peuple:

--Qu'attendent-ils donc? dit brusquement le vieillard, ils ont les biens
du clerg et ils ne les prennent pas!

On se sentait avec lui dans un autre temps, on comprenait la grandeur
farouche de l'poque altire et fcondante,  la fois terrible et douce.
De ses lvres tombaient des mots inconnus, oublis. Souvent, comparant
 nous ce vieillard, j'avais honte pour ceux qui vivent aujourd'hui.
Lui s'inquitait de leurs efforts, de leurs ides, de leur but, de leurs
esprances.

Il avait l'air d'un aeul qui juge--et qui aime--ses petits-fils,
pourtant dgnrs.

Cet homme est mort; mort emportant un monde de faits, d'ides, de
souvenirs, de science; mort de cette mort de l'homme qui peut regarder
sa vie sans y trouver une faiblesse; mort avec cet amour au coeur pour
la Rpublique, rve de sa vingtime anne qui fut encore l'espoir de ses
quatre-vingt-dix ans.

La vie exemplaire, a dit Goethe, c'est le songe de la jeunesse ralis
par l'ge mr.

Ce fut mieux que cela pour Moreau de Jonns. Ce fut ce songe continu,
poursuivi, ador,--mme aprs le rveil et mme aprs la dception, mme
aprs l'ge mr, mme aux heures de vieillesse, mme  l'heure de la
mort.

Songe qui ne finit pas. Et, pour que le rve devienne un jour ralit,
Moreau de Jonns en tombant, ce grand chne celtique abattu et jamais
courb, le combattant du 10 aot, le volontaire de Rennes, le soldat
de Hoche, nous lgue un de ces hritages qui profitent  tous et qui se
font rares: _un exemple_.




                             CHAMPIGNY



Dcembre 1871.

Paris est maintenant condamn, pendant longtemps,  des anniversaires.
Il va revivre de la dure existence du pass, revoir les scnes
douloureuses qui datent d'une anne  peine, se replonger dans ses
deuils, voquer les espoirs vanouis, contempler de nouveau les ralits
amres, il va se retremper dans ses souvenirs,--et puisse-t-il y
laisser tout ce qui lui reste de sa folle humeur, gouailleuse et niaise,
d'autrefois!

Aprs le triste anniversaire du Bourget (31 octobre), voici qu'on a
clbr l'anniversaire du combat de Champigny. Dj un an pass sur
ces drames! Un an cruellement rempli et qui peut compter double! Quelle
anne!

Lorsque dans les derniers jours de novembre 1870, un matin, Paris en
s'veillant lut sur ses murailles les proclamations belliqueuses du
gnral Ducrot et du Gouvernement de la Dfense, il sentit passer en lui
une fivre d'espoir. Toute la nuit le canon avait tonn, faisant  la
grande ville comme une ceinture de feu. Lorsque le jour se leva, un jour
clair, lumineux sous un ciel d'un bleu ple, on se battait de plus d'un
ct,  Montmesly,  Champigny,  pinay. La foule anxieuse se pressait
aux barrires, grimpait aux buttes de Montmartre et de l-haut regardait
 l'horizon les fumes blanches de la bataille. Il faisait un froid
vif qui cinglait les visages, coupait les mains, gerait les lvres.
Lorsqu'on dpassait, en allant du ct de Vincennes, les fortifications,
on rencontrait une sorte de lande nue et triste, avec des arbres coups
au ras de terre et des maisons dmolies. C'tait la zone militaire. Des
soldats venaient a et l, des spahis filaient au galop rapide de leurs
petits chevaux arabes dont la longue queue tranait sur la terre gele
et sonore. Dans la longue rue de Vincennes, les portes taient closes,
les maisons paraissaient mornes, vides. Les bals ou les restaurants
semblaient faire pnitence avec leurs enseignes ironiques et leurs
volets silencieux. Dans la plaine, au del du fort, on apercevait,
fourmillante, noire et rouge, avec ses quipages, ses fourgons, ses
canons et les drapeaux blancs de ses ambulances, la rserve de l'arme
de Ducrot, dont les premires colonnes taient engages vers Champigny.
Ces milliers d'hommes s'agitaient dans un horizon argent, gris et fin.
Des Kabyles, en manteaux rouges, passaient, tranant par les racines de
petits arbres qu'ils venaient d'arracher.

Au loin, dans le fond, roussi par l'hiver, dans les bois, on apercevait
des lueurs soudaines, des clairs, des flocons de fume; une crpitation
incessante, une fusillade acharne arrivait  nos oreilles. Nous
avanons. Des blesss reviennent, se tranant vers Vincennes, la tte
enveloppe d'un linge sanglant ou soutenant d'un bras valide une main
broye ou coupe et qui saigne. En ce moment, il tait trois heures
de l'aprs-midi. C'tait le mercredi, 30 novembre. Les troupes avaient
emport Bry-sur-Marne, Champigny et, grimpant sur les hauteurs,
essayaient d'enlever la position de Coeuilly et le parc de Villiers. Les
Saxons, repousss par nous, s'taient, sous le feu de nos mitrailleuses
qui les dcimaient, rfugis derrire le mur crnel du parc et l, 
l'abri, fusillaient nos soldats qui s'apprtaient  tenter l'assaut de
la muraille.

Un officier d'artillerie, que je vois encore, hochait la tte en
commandant le feu de sa batterie; il se tordait la moustache et
disait tout bas en prparant une brche:--Ah! si l'on avait un peu
d'infanterie!

Cet homme eut un mouvement superbe,  un moment. Les pointeurs lui
demandaient sur quel endroit de Villiers il fallait diriger leurs
projectiles. Il le leur indiqua lui-mme.

--L, tenez, sur cette maison,  gauche. Une fois que vous l'aurez
dmolie, elle vous offrira un large passage; elle donne sur une grande
rue, je la connais, cette maison, _c'est la mienne_!

L'artillerie, que dirigeait le gnral Frbault, avait t d'ailleurs
admirable ce jour-l. Elle dcida du sort de cette journe qui fut une
victoire, victoire inutile remporte sur un terrain que nous devions
abandonner quatre jours aprs. Les mitrailleuses renouvelrent de ce
ct leurs massacres de Gravelotte. Quelques mois plus tard, un de
nos amis, officier de cavalerie, s'arrtait dans la cour du fort de
Vincennes, devant une batterie de ces mitrailleuses et demandait au
soldat qui les gardait s'il tait content d'elles.

Je crois bien, mon capitaine, il n'y a rien de meilleur, quand on peut
s'en servir  bonne porte.

--Ah! Et il parat qu'il y en a qui ont fait de la besogne,  Champigny?

L'artilleur sourit doucement, et posant la main sur le canon noirci de
ses pices et les caressant comme un jockey l'encolure de son cheval:

--Ce sont justement celles-l, mon capitaine. Je vous garantis qu'elles
ont travaill. On a parl, tenez, d'un rgiment de uhlans dtruit ce
jour-l. Je ne sais si c'est vrai, ce n'tait pas de mon ct, mais
voici ce que je puis vous certifier, mon capitaine. Ma batterie tait
poste, entre Bry et Champigny, au tournant d'une route, sur un petit
mamelon et nous la dissimulions derrire un abattis d'arbres qu'on peut
voir encore sur le champ de bataille. Tout  coup voil un bataillon
saxon qui dbouche des bois et s'engage, au-dessous de nous et  porte
des pices, vers Champigny. Nous laissons faire, et quand les Allemands
sont tout  fait placs sous le feu des mitrailleuses, nous faisons une
dcharge qui pouvait compter. Aussitt, voil le bataillon qui se couche
et ils restent l,  plat ventre, sans se relever. Nous nous disions,
nous: C'est bon, nous attendrons; que ce soit aujourd'hui, que ce soit
demain, il faudra bien que vous vous releviez, et alors vous m'en direz
des nouvelles! Et nous demeurions l, guettant le moment, la main sur
la _mcanique_. Ah bien oui, mon capitaine; il n'y avait pas de danger
que les Saxons se relevassent! Nous les avons ramasss le lendemain,
tous tus ou blesss, crass. Un bataillon charp net. Voil le parti
qu'on peut tirer des mitrailleuses.

Rcit exagr de soldat, ou vrit stricte, toujours est-il que les
hauteurs de Bry-sur-Marne taient couvertes de cadavres allemands. On
voyait,  travers les vignes, au pied des buissons, le long des routes
encaisses ou des sentiers, leurs corps tendus, bossuant le sol de
taches noires.  et l, parmi eux, quelque pantalon rouge de _lignard_
ou quelque uniforme de zouave. Il ne reste plus l maintenant qu'un sol
pitin, o, en cherchant bien, on ramasserait  peine quelque dbris
mconnaissable de bidon ou quelque carton pourri de cartouche. Mais
cette terre est imprgne de sang. En remontant de Bry-sur-Marne vers
Champigny, il y a, dans une ferme,  gauche, deux petits _tumuli_ au
fond d'un jardin potager. Ce double monticule n'arrterait pas un moment
le regard d'un passant. C'est pourtant l, dans un trou que j'ai vu
creuser, prs de la ferme, qu'on a enterr de pauvres diables foudroys,
dfigurs, et des Prussiens, dont les pieds nus sortaient de leurs
pantalons boueux. Je les revois encore avec leurs vtements uss,
couleur d'amadou, leurs cheveux blonds, leurs barbes rousses pleines
de terre, leurs prunelles bleues et vitreuses. A ct d'eux, de ces
colosses abattus, on enterra de frles et nerveux petits Franais,
des enfants pour la plupart, dont les bras raidis, gels par le froid,
semblaient encore menacer l'ennemi. Il y en avait un, dix-neuf ans,
presque imberbe, gras, la peau blanche et qui devait, vivant, avoir
les joues roses. Pauvre enfant! son histoire tait celle-ci: il s'tait
engag au dbut du sige dans les zouaves,  cause de l'uniforme qui
est joli, et puis parce qu'il fallait dfendre Paris. A Chtillon, en
septembre, ds le premier coup de feu, pris d'un trouble subit, il avait
jet son fusil et s'tait enfui. Il tait rentr dans Paris avec le flot
des fuyards. A peine revenu, il se dit avec effroi, cette fois:

--Mais je suis donc un lche?

Il se constitua prisonnier, le conseil de guerre le condamna  mort
avec d'autres. Cet enfant tait d'une famille parisienne dont les amis
pouvaient approcher du gouvernement. Ils firent des dmarches, le pauvre
garon fut sauv et quand on lui rendit son fusil, il dit avec lan:
Cette fois, je m'en servirai!

Tremblant  Chtillon, il fut tmraire  Champigny. Le fuyard de
septembre devint en novembre un hros. Il tomba sur ce cteau sanglant
avec deux balles dans la poitrine et une dans le ventre. Il s'appelait
T...

Comme je regardais son cadavre, des chasseurs  pied apportaient, roul
et ballot dans une couverture de laine, le corps d'un capitaine de la
ligne, visage fier, un sourire vaillant relevant sa moustache blonde.
A travers sa capote dgrafe et l'ouverture de sa chemise de flanelle 
carreaux, on voyait un trou rond et noir par o la vie tait partie.

Un aumnier suivait le cadavre et me le montrant:

--Celui-l, me dit-il avec une satisfaction vidente, je l'ai administr
moi-mme!

Tous ces souvenirs confus, une date les voque, un anniversaire les
ranime. Je revois ce coucher de soleil rouge et sinistre, jetant ses
derniers rayons au champ de bataille couvert de mourants, tandis que les
bateaux-mouches, chargs de blesss, filent le long de la Marne, o se
reflte le couchant et emportent vers Paris leurs cargaisons sanglantes.

Le surlendemain, ds l'aube, nous tions brusquement attaqus par les
Prussiens qui, silencieusement, durant la premire nuit de dcembre,
s'taient masss dans les bois de Coeuilly et, avant le jour, se
glissrent, ramprent comme des Mohicans jusqu' nos avant-postes,
qu'ils surprirent. Il y eut une alerte terrible dans Champigny, que nous
occupions, et les mobiles, pris de panique, laissrent massacrer les
compagnies de ligne places en grand'gardes. L'arrive de Ducrot et de
Trochu rtablit le combat. La lgion du gnie auxiliaire de la garde
nationale coupa la route de Joinville aux bataillons qui reculaient et
bientt, l'offensive reprise, maison par maison, on roccupa Champigny,
en rejetant les Allemands dans leurs lignes.

Ce soir-l, le gnral Trochu, au galop de son cheval, traversait la
plaine devant Joinville et rentrait au fort de Nogent, tandis que les
gardes nationaux, placs en rserve dans l'le de Beaut, regagnaient
Paris, chantant et rapportant de la bataille, dont ils avaient t
spectateurs, quelque casque prussien. Des feux s'allumaient,  et l,
au flanc des cteaux. Les artilleurs, dans leurs grands manteaux noirs,
battaient la semelle auprs de leurs pices. Les mobiles, les troupiers
se chauffaient  des brasiers faits de branchages, de troncs d'arbres,
tandis qu'ils dressaient autour d'eux en manire de case, pour se
garantir de la bise, des volets de fentres et des portes arraches aux
maisons. Cette flamme rouge clairant ces visages fatigus, envelopps
de linges, ces groupes d'hommes prsentant au feu leurs mains geles
dans leurs gants pais, ces lueurs allumes sur une ligne de plusieurs
kilomtres donnaient  cette plaine immense et  ces collines qui
sentaient la tuerie un aspect inoubliable,  la fois grandiose et
affreux.

Et, tout en se chauffant, les soldats chantaient quelque refrain,
sifflaient un air du pays, trempaient la soupe, coupaient au flanc de
quelque cheval mort des tranches de viande.

La route qui va de Joinville  Bry et Champigny, et le terrain tout
entier de la bataille, taient pleins d'un mouvement sombre, d'une sorte
de bruissement sourd fait de rires touffs, de propos de bivac, de
grincement de roues, de pitinement de chevaux sur la terre dure, et
cette sorte d'harmonie bizarre et farouche montait et se perdait, avec
la fume des campements, dans le sifflement du vent d'hiver.

Une sorte de cohue trange glissait au milieu de ces soldats qui
venaient de combattre bravement; c'tait la longue file de voitures
d'ambulance, de fiacres rquisitionns et orns du drapeau de la
convention de Genve; il y avait dans ce cortge des tapissires 
l'essieu criard, paves des anciennes ftes des jours d't; il y avait
des voitures de magasins de nouveauts portant leur _rclame_ en lettres
d'or jusque sur cette terre sanglante; il y avait des coups de matres,
mis  la disposition des ambulanciers pour sauver  la fois le cheval de
la rquisition et le cocher de la garde nationale. Des gens aux costumes
bizarres, directeurs d'ambulances de rencontre, grossissaient le flot
et, sous le prtexte de ramasser les blesss, ramassaient des lgumes
ou des fusils Dreyse. C'tait le comique  ct du lugubre. Les
fantaisistes ou les habiles de la philanthropie coudoyaient ces soldats,
qu'ils n'eussent pas su soigner et qui savaient mourir.

Au rebord d'un foss, prs du coude que fait la route--pour mener vers
Bry, sur la gauche, et, tout droit, vers Villiers--des soldats portaient
sur des brancards des Allemands rouls dans leur capote, et qui
rlaient. Je revois ces grands corps tendus, ces faces ples, ces yeux
retourns. Un caporal de la ligne, appuy sur son chassepot, regardait
un de ces mourants et (dtail qui fait sourire dans ce drame lugubre)
tandis qu'on entendait dans la gorge du Germain ce bruit terrible de la
mort, pareil  un tuyau plein d'eau qui se vide:

--A qui la faute? disait le _troupier_ d'un air placide et bonhomme.
Est-ce que nous vous en voulions? Pourquoi ne vous tes-vous pas arrts
aprs Sedan?... Vous ne seriez pas l, parbleu!

A l'extrmit du terrain que nous avions conquis, les mobiles de
Seine-et-Marne, l'arme au pied, en ordre de bataille, se tenaient
encore prts  repousser toute attaque. Non loin d'eux, dans l'ombre,
invisibles dans cette nuit, les Prussiens qu'on devinait et qu'on et pu
entendre si la campagne avait t silencieuse.

Il tait huit heures environ. Depuis de longues heures, nul n'avait
mang. Tout  l'heure, la fume apptissante des marmites de la ligne
m'tait monte aux narines. Pour trouver un repas, n'ayant rien
emport, il me fallait rentrer  Paris et je redescendis vers Joinville,
franchissant la Marne, o la lune maintenant laissant tomber comme
de blafardes tincelles, lorsque, passant entre les voitures qui se
pressaient  l'entre du pont, une voix me hle, m'appelle par mon
nom, m'invite  monter dans un fiacre o se trouvaient deux ou trois
personnes.

C'est un confrre, Armand Gouzien, secrtaire des ambulances de la
Presse, et M. le docteur Demarquay, qui reviennent aussi du champ de
bataille. Ils vont dner, non pas  Paris, mais tout prs de l,
 Joinville, dans un logis abandonn dont ils ont fait comme leur
quartier-gnral, et ils m'offrent gracieusement une part de leur table
et de leurs vivres. Je me rappelle tous les petits incidents de cette
soire; ils seraient peut-tre insignifiants pour tout autre que pour
moi, et cependant, non, ils ont leur intrt spcial dans l'histoire de
cette grande tragdie du sige.

La maison o nous entrmes tait une de ces villas des bords de la
Marne, villas joyeuses aux beaux jours de l't avec leur population
de canotiers, de petits bourgeois en gat, de commis et de grisettes;
maintenant, dsertes, froides et vides. On voyait sur les murs au papier
dgrad des images oublies, des portraits-cartes d'inconnus qui avaient
pourtant vcu l. Des livres dpareills dans une bibliothque
aux vitres brises. Des planches du parquet arraches par quelque
franc-tireur pour faire du feu. Les volets pendaient tristement,  demi
briss, comme l'aile fracasse d'un oiseau. C'tait lugubre, ce logis
sans vie o nous entrions en matres. Le _chapardage_, cette invasion
amie, avait pass par l.

Dans la salle o nous pntrons, des htes improviss nous attendaient
dj prs du foyer o se consumait un tronc d'arbre. Un homme d'aspect
jeune, le front haut, la barbe entire et blonde, portant une sorte de
tunique collante o brillait la plaque d'un ordre tranger, chauffait
 ce feu sombre ses bottes molles qui fumaient. On l'appelait
_monseigneur_. C'tait Mgr Bauer, aumnier en chef des ambulances de
la Presse. A ses cts, deux Anglais, correspondants de journaux, fort
sympathiques  la France, causaient et riaient en attendant le repas.
C'tait M. Bower et son fils.

--Nous avons avec nous le pre et le fils, dit quelqu'un.

--Et le Saint-Esprit, ajouta en riant M. Bower, en dsignant Mgr Bauer.

On se mit  table, on attaqua rsolment les conserves alimentaires (du
veau, des pois verts, choses dj inconnues aux Parisiens!); on prit le
caf, et le docteur Demarquay se levant:

--Allons, messieurs, les blesss attendent!

Tandis qu'on attelait les voitures, on nous amena des prisonniers
saxons, trs-intimids par les galons des ambulanciers, qu'ils prenaient
pour des feld-marchaux, et qui tournaient entre leurs doigts leur
chapeau de cuir  retroussis et  panache de crin ou leur casquette
de drap. L'un d'eux, avec un air bahi, contemplait de ses yeux bleus
agrandis les constellations qui s'talaient sur la poitrine de M.
Dardenne de la Grangerie et se demandait videmment: --Quel est ce gros
gnral? Celui-l de retour au pays saxon, a d faire de beaux contes!

Cependant on allait se mettre en marche. Les brancardiers, drangs de
leur repas inachev, maugraient tout bas.--Pas de rplique, dit
M. Bauer, vous tes ici des soldats, il faut obir. J'avoue que les
frres, dont les longues soutanes tachaient la nuit, ne murmuraient
point. J'avais, pour suivre la caravane des ambulanciers, chang mon
kpi de garde national contre un kpi d'ambulance et dpos mon sabre
dans quelque coin. Je voulais voir, de nuit, ces collines pleines de
morts que j'avais vues le jour. On vint nous avertir que le gnral
Ducrot, revenu au chteau de Poulangis, n'avait pour son repas qu'une
soupe et point de vin. Nous prenons une ou deux bouteilles de bordeaux
et nous voil en route. On traverse le pont. Le chteau de Poulangis
est  gauche; nous entrons dans un jardin, et, au bout d'une alle assez
longue, nous apercevons une sorte de pavillon devant lequel, sous la
marquise, un chasseur monte sa faction.

Au bruit que nous faisons, un homme ouvre la porte extrieure et se
montre sous la marquise. C'est M. de Gaston, l'officier d'ordonnance du
gnral Ducrot.

--Vous ne pouvez pas voir le gnral Ducrot. Il s'est un moment jet sur
son lit, tout vtu, et il sommeille, accabl de fatigue. Avant-hier, il
avait cass son pe dans la poitrine d'un Allemand. Aujourd'hui, il a
reu (mais ne le dites point) une contusion  la nuque, un clat de
bois qui l'a frapp. Il n'y a pas de blessure, mais le gnral souffre
lgrement. Il faut le laisser dormir.

Comme nous nous loignons, un prtre s'approche de nous. Il vient
d'interroger un prisonnier allemand qu'on emmne. Cet homme lui affirme
que l-haut, dans les bois, les Prussiens se massent et que, depuis
quelques heures, ils ont reu des renforts considrables. Ils en
recevront toute la nuit sans doute. Leur mouvement de concentration ne
discontinue pas. A l'aube, le lendemain, il est probable qu'ils vont
nous attaquer et s'efforcer de nous rejeter dans la Marne.

--C'est pour cela, rpond tout bas un officier, qu'on a donn ordre 
toutes les troupes bivaques de multiplier les feux, afin d'en imposer 
l'ennemi par le nombre.

La caravane des ambulances a demand  M. de Gaston un trompette pour
sonner la sonnerie des parlementaires. C'est, je crois, un dragon. Il
galope en tte de ce cortge de frres et de brancardiers, aux cts de
M. Bauer qui manie son cheval en vrai cavalier hongrois qu'il est.
Dans l'ombre, le pli de suaire du drapeau blanc  croix rouge clapote,
semblable  une bannire du moyen ge. Sur la route, les trains
d'quipages roulent, lancs au galop, avec un grand bruit, mais, 
mesure qu'on se rapproche de Champigny, le silence se fait: ordre
est donn d'viter le moindre mouvement. L'ennemi est l, en effet,
 quelques mtres. Il tient encore une partie du village, les maisons
hautes. Une centaine de Saxons, rfugis dans cette portion de
Champigny, n'ont pas voulu se rendre. On parlait de faire sauter le
logis. On n'a pas os. On attendra donc le jour pour les attaquer.
L'glise est transforme en ambulance et aussi en morgue. On y a
transport les cadavres. Toutes les rues sont encombres de soldats,
de mobiles qui dorment, non _sur_, mais _dans_ des matelas pris aux
Prussiens. Ils ont crev ces matelas pleins de paille et se sont couls
au milieu, cherchant un peu de chaleur dans cette rude nuit de dcembre.

Il fait un froid noir; les oreilles geles, les yeux pleurant, les mains
gonfles, ces malheureux petits paysans dorment, reints, aprs deux
jours de bataille. Dans la pnombre s'agitent confusment des espces
de fantmes; nulle lumire. Il ne faut d'aucune faon donner l'veil
 l'ennemi. Parfois, au ple rayon d'une lueur triste qui filtre
d'un nuage, on aperoit la silhouette d'une maison, le reflet d'une
baonnette, l'ombre d'un homme.

--Comme tout prend un caractre inattendu, dit quelqu'un  mes cts.
Artistiquement parlant, c'est superbe!

Celui qui parle ainsi est, je crois, M. Viollet-Le-Duc; il a amen l sa
lgion du gnie auxiliaire et dj ses hommes travaillent  crneler
les maisons conquises. Les coups de pioche retentissent lentement
et sourdement, touffs avec soin. Chut! silence! Pas si fort! Les
Prussiens,  quelques pas de l, peuvent entendre. Ils entendent  coup
sr. On se montre un angle noir, un coude que fait la rue, on se dit:
Ils sont l! Une barricade spare seule les avant-postes franais, o
nous sommes, des avant-postes allemands.

C'tait saisissant, ce tableau lugubre, ces hommes travaillant avec
prcision, frappant, piochant; on et dit des fossoyeurs.

--Eh bien, murmure une voix tout bas (et comme on avait ordre de
parler), voil des souvenirs tout trouvs pour des romans ou des pomes
futurs!

Je ne reconnus pas tout d'abord celui qui parlait. Il se nomma. C'tait
Eugne Vermesch, le futur _Pre Duchesne_,--le pre Duchesne coiff du
kpi d'ambulancier et marchant  la suite de Mgr Bauer! Il l'appelait
_monseigneur_ aussi. Le _bon bougre_ n'avait alors l'air que d'un bon
garon. Il rvait de _pomes_ futurs. Des pomes! Et pour aboutir  la
hideuse prose qu'on a lue et qui vient de Londres. Ce n'est pas un des
moins tranges souvenirs de cette nuit-l que cette rencontre.

Il fallait pourtant aller ramasser les cadavres, et tout d'abord,
demander un armistice aux Prussiens. Le cortge se met en marche, ou
plutt Mgr Bauer se dtache du groupe, suivi du porte-fanion et du
trompette de dragons. Au moment o ils gravissent une petite monte qui,
par une ruelle de gauche, va de la grande rue de Champigny au plateau
de Villiers--c'est l que fut tu M. de Grancey, des mobiles de la
Cte-d'Or--la lune, tout  l'heure voile, se dgageait des nuages et
l'on pouvait apercevoir  sa clart le drapeau blanc crois de sang.

--Pas de lanternes, pas de torches, avait-on dit. Les Prussiens
tireraient.

Alors, dans le silence tonnant de la nuit, la sonnerie lente, sinistre,
douloureuse comme un appel, retentit par quatre fois. C'tait comme une
plainte, et chaque note disait:--Plus de tuerie! songeons aux morts!

Les Prussiens ne rpondaient point.

--Allons, allons, dit le trompette,  ne rend pas!

Tout  coup, allongs comme des claquements de fouet, des coups de
fusils rpondirent, partis des lignes allemandes. On vit, comme les
tincelles qui courent sur un papier brl, s'allumer une trane de
feu. Les balles passaient en sifflant.

-- pourrait trop bien prendre, dit encore le trompette dont le cheval
piaffait.

Il fallut se retirer et, par la volont des Prussiens, de malheureux
blesss demeurrent ainsi se tordant sur la terre dure, le froid
bleuissant leurs membres sanglants, par cette longue et affreuse nuit
d'hiver o le vent gelait nos oreilles sous le _passe-montagne_ qui les
couvrait. Pauvres gens, gmissant dans l'ombre et appelant  travers les
tnbres un secours qui n'arrivait pas!

Deux heures plus tard, cette nuit-l, tandis que, ramenant un ami, un
franc-tireur, accabl de fatigue, je longeais, allant vers Paris,
la Marne bleuie par la lune, j'aperus de longues files d'hommes qui
silencieusement rentraient au fort. C'tait des mobiles, et le mouvement
de retraite commenait dj. Les officiers marchaient s'appuyant sur
leur canne. On entendait le bruit monotone, le _pkling_, _pkling_ que
font les _quarts_ de fer blanc en frappant sur le fourreau des sabres.
Parfois un bout de refrain, un mot, un lazzi. Ce flot humain s'coulait
le long de l'eau. On rentrait.--Quoi! dj? C'en tait fait des
hrosmes, des sacrifices, des efforts des journes passes? Morts
inutiles, braves gens tombs en vain!

Vaincus  Artenay,  quoi servaient nos striles succs devant Paris?
Nous allions retomber,  demi briss, du haut de nos espoirs. Ducrot
rentrait  Paris et le gouverneur priait les journaux d'affirmer que
le gnral tait toujours  Vincennes. Voil pourtant les souvenirs que
ramnent ces anniversaires! Une carte d'invitation, entoure d'un
filet noir et marque de la croix rouge, vous rejette soudain vers les
proccupations de l'an terrible. Aprs tout, ces spectres du pass font
oublier les fantmes du prsent. Ce temps n'est pas gai. Il y a des
poques tragiques, et nous traversons une des plus sombres. La Chambre
runie achve son oeuvre. Que nous apporte-t-elle dans les plis de son
manteau? La paix, le calme, l'apaisement, le soulagement aprs tant
d'angoisses;--ou bien la continuation de cet tat de malaise, beaucoup
plus psychologique que rel, une succession de jours inquiets et
troubls? Jamais, il faut le dire, la France ne s'est trouve au seuil
d'une anne pareille  celle qui va commencer. Ce sont les _six mois
climatriques_ de son histoire qui vont s'ouvrir.

La France, pareille  Hamlet, tient  cette heure un crne, celui de
quelque nation morte, la vieille Rome ou la vieille Espagne,--et, le
contemplant avec effroi se pose la question fatidique: _To be or not to
be!_

tre ou n'tre plus! Durer ou disparatre! Continuer  tre la France,
ou devenir comme une sorte de Pologne ou de Mexique, touffe par un
Czar ou dchire par un Cluseret. Oui, certes, voil le problme, ni
plus ni moins. Mais est-ce que les nations meurent? Est-ce que le coeur
franais a cess de battre? Non, non, mille fois non. J'en atteste ces
morts de 1870, dont on clbre la mmoire, et qui tombaient aux cris de:
Vive la France! et cela le 2 dcembre, date anniversaire de ce jour
o la France parut aussi s'abmer sous le despotisme, aux yeux du monde
tonn.

Allons, esprons et luttons encore! Que faut-il  la patrie dchire
pour la tirer de cet tat funbre? Un peu de ce qui fut sa force et son
gnie et de ce qui sera son salut: du bon sens, de l'abngation, de la
clart dans l'esprit et de la foi dans le coeur!




                             SAINT-CLOUD


Les Allemands peuvent tre satisfaits: ils ont chang Saint-Cloud
en monceaux de ruines. Ils ont brl le palais, dtruit les maisons,
incendi les casernes, miett les logis o tant de gens abritaient leur
repos. La belle oeuvre, et que la Providence doit bnir les soldats de
Guillaume le Conqurant!

Avec quelle tristesse, aprs trois ans, on parcourt les rues dsertes
de cette petite ville, qui respirait autrefois la gat, cette gat
parisienne et bonne fille du temps des grisettes et des chansons! Tout
est poussire. Saint-Cloud est ras comme autrefois Marly. Montretout
n'est plus que ruines. La maison o Gounod chantait est un nid de
dbris. Cette petite demeure  volets verts (demeure d'un ami qui nous
a oubli, et pis que cela, hlas!), cette maison de l'ancienne route
impriale o nous avons tant ri autrefois, tant bauch de rves,
d'espoirs, de beaux projets, de grandes chimres, elle n'existe
plus. Elle s'est croule comme cette affection qui nous tait chre.
Peut-tre la tombe de Snancour, le rveur, tout prs de l, a-t-elle
reu quelque clat d'obus!

Saint-Cloud, ce paradis, n'est plus qu'un cimetire. Il y a des tombes
sous les grands arbres, des tertres funraires dans le parc. Des
officiers allemands dorment l de leur dernier sommeil. Des Franais
sont couchs en pleine terre de la patrie, vaillamment et inutilement
dfendue. Pauvre Saint-Cloud! Et ce palais, ce fantme, ce squelette
de palais, o les passants maintenant crivent des mots terribles:
_Vengeance! Revanche!_ ce palais n'existe plus. Rien n'existe que le
souvenir de ce que Saint-Cloud a t jadis.

Pauvre Saint-Cloud de notre jeunesse! Je ferme les yeux et je te revois,
et j'entends le clairon de ta fte et le nasillement de ton mirliton.

Oh! les baraques et les tourniquets, les jeux de boule et les jeux de
bague. Il y a quatre ans, cela n'tait point perdu, dfunt. Elle est
maintenant tarie, cette gat en plein air; ils sont exils les chiens
de Corvi et les singes savants, les serpents boas qui ngligent
d'avaler leurs matres, et les sauvages d'humeur moins frugale, qui se
nourrissent d'toupe et de chair frache. Et la musique, cette musique
criarde, assourdissante, pileptique, faite de chocs de cymbales et
d'apoplexies de clarinettes, symphonie excute  tour de bras et 
coups de poumons,--elle aussi est joue, joue pour toujours. _E finita
la musica!_ Nous ne l'entendrons plus! Et pourtant je crois l'entendre
encore! Il me semble revoir ces gais tableaux, ces paysages ensoleills!

La pelouse est verte, les arbres jaunissent  peine, dors par l'automne
qui les fera chauves bientt; le vent est doux encore et le soleil est
de la fte. Sous les arbres du parc, les enfants jouent, les parents
marchent, les vieux regardent, sur les bancs. Il y a du bruit partout
et de la couleur; les drapeaux palpitent, les feuilles frissonnent,
les brutalits de la grosse caisse et les gaillardises du clairon des
baraques voisines se heurtent parmi les branches; on entend l'appel du
marchand et la fusillade des ptards, des _dianes_ enfantines sonnes
par des trompettes  deux sous, des nasillements vainqueurs de
mirlitons, la crcelle du vendeur d'oublies et la _pratique_ de
Polichinelle. Et les cuivres du saltimbanque, et les coups de carabine
du tir voisin, et par-dessus tout cela l'odeur graisseuse du marchand de
gaufres! Cela assourdit et rajeunit; le tympan se plaint, l'odorat
fait le renchri, mais le coeur applaudit et chante. Ftes du bon vieux
temps,  ftes de Saint-Cloud! journes de verdure et de soleil! On se
promenait pour se promener, pour prendre l'air, pour aller, pour venir,
pour rire. On ouvrait tout grands les poumons et les yeux. On se grisait
de tout ce bruit, de tous ces cris, de cette foule. C'tait un jour
entier de gat, du matin au soir, de midi  minuit, sous le soleil ou
sous les verres de couleur. On s'en donnait pour tout un mois de voir,
d'admirer, de tirer des macarons ou d'couter les parades, de monter sur
les chevaux de bois ou de descendre en courant les pelouses en pente. On
dnait comme on pouvait, ici ou l, mal servi, avec des intervalles de
deux heures entre chaque plat, appelant le garon, qui fuyait comme
Jean de Nivelle, et l'on riait, et l'on prenait toujours, orage ou
bourrasque, la chose du bon ct.--Il pleut? Il vente? Il grle? Bast! A
la fte comme  la fte!

Il faut lire dans les livres d'un temps qui n'est plus, dans les
almanachs fashionables d'il y a vingt ans, d'il y a trente ans, les
splendeurs des ftes de Saint-Cloud. Elles feraient aujourd'hui
sourire de ddain les grisettes, s'il en est encore. En ce temps-l
les _dandys_--ils s'appelaient les _dandys_--s'en contentaient. Ouvrez
l'_Almanach des Gourmands_, par exemple--ce moniteur des estomacs et
des palais dlicats--et vous verrez qu'en 1825 les petites matresses
allaient  Saint-Cloud en toute saison manger des fritures et des
matelotes qui _galent celles de la Rape!_ Les matelotes de la Rape!
Que de choses dans une ligne, et quelles rvlations! Les petites
matresses d' prsent, attables sur quelque terrasse, une _tranche_
de chapeau leur coupant le front et tombant sur les sourcils comme la
casquette des tudiants d'Heidelberg, le visage ple et maquill, les
lvres peintes, prfrent au goujon la bombe glace ou la bouche  la
reine, et font sauter dans les acacias les bouchons comprims de feu la
veuve Clicquot.

Soyons juste, pourtant; ceci est l'exception. La fte de Saint-Cloud
appartient encore au Parisien sans faon, au petit commis,  l'ouvrier
en rupture de banquette,  la chtelaine des environs qui fait salon
buissonnier, au flneur,  l'observateur, au vieillard,  l'enfant...
J'y ai vu, dans les rues,  la porte des traiteurs, de braves familles,
des _socits_, comme on dit, qui dnaient gament au grand air, buvant
le vin du pays et dcoupant le melon apport de Paris, et comme si
les personnages de Paul de Kock existaient encore. Et ces gens-l
s'amusaient, je le jure. Ils ont peut-tre un secret pour cela.

Ma foi, j'ai voulu faire comme eux. Je me suis plant devant ces
thtres faits de toile  peu prs peinte et de planches  peu prs
jointes,--variantes du char de Thespis, qui valent bien les _bouisbouis_
parisiens. Je suis badaud. C'tait la grande vertu de Nodier. Il me
plat d'couter ces plaisanteries ternelles, qui n'ont point chang
depuis Tabarin, et de me donner le spectacle des petites comdies,
comdies relles j'entends, qui se jouent devant le public et que le
public ne voit gure. Ils sont l, cte  cte, deux directeurs,
deux rivaux. L'un promet au public la _Prise de Mexico_, l'autre
la _Vivandire sultane_. La campagne d'gypte fait concurrence  la
campagne du Mexique, le soldat de Bonaparte se mesure firement avec
le zouave de Forey. Et la foule hsite, fascine, devant ces parades
blouissantes. Voil des Mexicains de ce ct, barbouills de safran,
jaunes comme des citrons; de cet autre des gyptiens, des soldats de
Mourad-Bey, teints en noir, Othellos au jus de rglisse. gyptiens
et Mexicains, tous, d'ailleurs, essuieront galement une dfaite
exemplaire. On plantera, ici et l, le mme drapeau tricolore sur la
poitrine de ce _gaucho_ en chapeau de paille et sur le ventre de ce
mamelouck en turban blanc. A droite et  gauche, mme patriotisme et
mme dvouement  la France. Je le conois, il est permis d'hsiter.

Alors, les musiques rivales se livrent  un effrayant steeple-chase de
couacs. La grosse caisse gronde  se fendre, le cornet  piston hurle
 se dmonter, les cymbales dchirent les oreilles de la fte tout
entire, et dans le bruit, dans la saturnale de notes, dans le chaos
de mlodies, le _boniment_ de droite rpond au _boniment_ de gauche:
_Entrrrez! La prise de Mexico! La prise du Caire! Combat au sabre, coups
de fusil, coups de canon! Victoire des Franais! Entrrrez, entrrrez!_
Et voil comment je me suis trouv assis sur un banc de bois et sous
une lampe  schiste dans une baraque o l'on reprsentait la _Prise de
Mexico_. S'il faut tout dire, ces spectacles minemment populaires ne
laissent pas de donner aux spectateurs une ide errone de la valeur
de l'arme franaise. On ne saurait, par exemple, se figurer bien
exactement les efforts que nos soldats ont d faire par del l'Ocan,
lorsqu'on a vu une troupe de Mexicains arms de fusils absolument
taille en pices par un soldat de la ligne, qui n'a pour se dfendre
que... cinq pains de munitions; je les ai compts. Ce soldat--il a nom
Fanfan, il faut tout dire--jette les pains  la tte de ses adversaires,
qui s'enfuient pouvants--et la ville de Mexico se trouve de la sorte
 peu prs prise. J'ai vu, dans le mme ordre d'ides,  Bruxelles, un
tableau reprsentant la _Bataille de Waterloo_, et o un simple lancier
prussien foule aux pieds--aux pieds de son cheval--tout un bataillon de
grenadiers de la garde.

On voit de plus figurer dans la _Prise de Mexico_ un certain comte de
Szanne, ancien porte-drapeau d'un rgiment de zouaves, et qui pointe
contre ses compatriotes de France les canons mexicains. Ce gentilhomme
a, comme on le suppose, le privilge de se rendre odieux  la majorit
du public. Il est, au surplus, tu tout net au dernier acte, et, s'il
m'en souvient bien, tu par une cantinire,--cette mme cantinire
qui, vous savez, sauve le drapeau. Oh! que les cantinires ont sauv
d'tendards dans nos drames militaires! Et maintenant tez donc de
l'ide  tous les gens qui ont cout cette oeuvre que le comte de
Szanne--je n'ai aucune raison pour prendre sa dfense--n'est pas
digne de la potence. Notez que la _Prise de Mexico_, pice minemment
patriotique, n'est pas aussi loigne de dfunt le _Nouveau Cid_ de M.
Hugelmann qu'on pourrait le penser.

Allons, il faut quitter Saint-Cloud, la grande alle garnie de boutiques
o les canotiers organisent--pour tuer le temps--des pousses dans la
foule qui pourraient bien tuer les gens;--il faut quitter les lapins en
loterie, les tireuses de cartes, les gondoles vnitiennes, les _Avant
et aprs dner, voyez combien vous pesez!_ les joueurs de vielle, les
marchands de plaisirs et les marchands de chansons! Adieu les grandes
alles o les robes claires encore balaient les feuilles dj tombes,
les coins ignors o les statues sans poignet et sans orteils semblent
moisir sous la mousse, et la pice d'eau jaillissante, et l'cume
blanche en cascades, et les jets d'eau qui s'irisent, et les cygnes qui
plongent en faisant onduler leur cou de serpent, ou qui jettent au
vent leur duvet en battant des ailes. Adieu cette foule de jouets, de
tourniquets, de sucres de pomme et d'articles de Paris! rubans bleus,
faveurs roses, papier dor, paillon, clinquant. Cela brille et provoque.
La toupie hollandaise ronfle, l'arbalte part: pif! paf! c'est le
pistolet, c'est la carabine. On joue, on gagne, on perd. On va, on
vient, on oublie: Rgalez-vous, mesdames, _voil le plaisir!_ Ah!
le vieux cri, comme on le dsapprend. Le _plaisir!_ ptisserie lgre
roule en cornet dit Bescherelle--que Littr dtrne--le plaisir, l
son dernier domaine, c'est la foire de Saint-Cloud. Partout ailleurs--
Vincennes,  Chantilly, au bois de Boulogne--le Roederer qui clate, le
Cordon imprial qui fulmine, le vin de Champagne l'a chass.

Voil le dernier plaisir!

C'est sans doute parce qu'on y riait trop dans ce Saint-Cloud o
fleurissaient les lilas, o l'eau jaillissait des bassins avec un reflet
d'arc-en-ciel; c'est parce qu'on y tait heureux que les Allemands de
Brandebourg, ces fils des sables tristes, en ont voulu faire un tombeau.




                       PARIS APRS LA COMMUNE


Je suppose qu'un tranger, venu chez nous,  un an de distance, se donne
pour tche de comparer ce qu'est aujourd'hui Paris  ce qu'il tait,
jour pour jour, l'anne dernire[18]. A coup sr il n'en pourra croire
ses yeux.

[Note 18: crit en mai 1872. Depuis on a oubli  qui Paris et la France
doivent cet _ordre moral_ que M. Thiers a assur pendant deux ans.]

L'an pass,  pareille poque, je me souviens de l'motion et de
l'angoisse qui me saisit lorsque, par une petite porte, dont on allait
bientt baisser le pont-levis, je pntrai dans Paris, ma valise  la
main. Il me semblait que j'entrais dans une ville inconnue. Nous tions,
mes compagnons et moi, les premiers qui franchissions, sans permis
spcial, les fosss des fortifications. La veille, on se battait encore.
La lutte venait  peine de finir et l'atmosphre en paraissait toute
chaude. Des soldats couverts encore de poussire se tenaient aux
remparts, les capotes salies et l'air harass. En face d'eux, du ct de
Saint-Denis, les Prussiens avaient tabli des batteries d'artillerie
et des terrassements. Quand on entrait dans la ville, la premire
impression tait celle d'un homme qui met pour la premire fois le
pied dans un dsert. Les maisons taient closes et les rues vides. On
apercevait  et l quelque passant qui htait le pas. Des trous de
balles tout frais ponctuaient les murailles, et, en plus d'un endroit,
des piquets de bois indiquaient la place o gisaient des cadavres.

Comme nous approchions d'une de ces fosses, un homme qui errait par l,
nous dit:

--Ils sont sept l-dedans. Le dernier qu'on y a jet, c'est le
charbonnier.

Et il nous montra du doigt une boutique de marchand de coke dont les
volets, dchiquets par des coups de feu, pendaient le long de la
devanture comme les ailes d'un oiseau bless. Le _charbonnier_ s'tait
retranch dans son logis et, seul, il avait combattu jusqu'au moment o
la troupe, enlevant d'assaut la boutique, avait fusill le boutiquier.
J'ai revu, l'autre jour, cette bicoque. Elle est toujours vide, toujours
close, et l'enseigne porte toujours le nom du mort. Un petit criteau
coll sur les volets briss dit simplement: _Boutique  louer_.

C'tait par le quartier de Flandre, qui prcde le faubourg
Saint-Martin, que nous entrions, curieusement regards par toute cette
population, qui s'tonnait de voir rentrer _un tranger_. Au coin d'une
rue, des petites filles qui causaient s'interrompirent pour dire toutes
surprises:--Tiens, _un monsieur_!

Un chapeau haut de forme tait, parat-il, devenu une curiosit dans ce
coin de la grande ville.

Des drapeaux tricolores improviss flottaient  toutes les fentres.
On lisait,  l'angle des carrefours la proclamation du marchal de
MacMahon, affiche depuis le matin. Le long des boulevards extrieurs,
le terrain tait sem et comme couvert de croix de carton bleu qui
taient des enveloppes de cartouches dchires. On pouvait voir et
ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables 
des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de
cimetire! Des maisons effondres attiraient et retenaient les regards.
On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les
vtements sordides, qui se rafrachissaient aprs une semaine de rude
besogne. Ce qui navrait, c'tait l'odeur trange faite d'une double
odeur d'incendie et de tuerie qui vous saisissait  la gorge. On
avait peur d'avancer de crainte de rencontrer,  chaque pas, une ruine
nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le
crime.

Du ct de la Roquette et de Belleville, les traces du combat taient
encore visibles. Un amas sans nom de fusils briss, de tambours crevs,
de vareuses dchires, de pantalons  bandes rouges, de kpis dforms,
de ceinturons, de gibernes s'levait  demi poudreux,  demi sanglant,
sur la place de la mairie du onzime arrondissement, au pied de la
statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des
hommes. L'emplacement des barricades restait encore visible et les pavs
n'taient pas tous remis dans leur alvole. Au coin du boulevard du
Prince Eugne et de la place du Chteau-d'Eau,  l'endroit o avait t
frapp Delescluze, des artilleurs disaient  chaque instant:

--Enlevez un pav de la barricade!

Bien des gens du quartier enlevaient le mme pav qu'ils avaient t
peut-tre contraints de remuer quelques jours auparavant.

Celui qui a vu un tel tableau ne l'oubliera jamais, et pouvait alors
douter que Paris redevnt un jour ce qu'il avait t nagure. Les
boulevards, encombrs de rverbres broys, de branchages coups par
les obus ou les balles, de pltras, d'ardoises, de carreaux mietts,
ressemblaient  un camp improvis. Les troupes bivaquaient sur ces
dbris. La colonne de Juillet tait troue de projectiles. On se
montrait, sur le canal, les tonneaux de ptrole que les fdrs avaient
essay de pousser sous la vote pour faire sauter ce coin de Paris.
L'huile minrale miroitait sur l'eau du canal et la faisait ressembler,
avec ses reflets violacs,  quelque lac bitumineux.

L'entre de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendies, gardait
un aspect de spulcre. Il y avait l une large plaie bante et fumant
encore. On montait vers le Pre-Lachaise et, le long du chemin, tout
prs des prisons, des baonnettes fiches en terre indiquaient les
endroits o avaient t enfouis les corps des fusills. Mais le
spectacle vraiment pouvantable et quasi fantastique attendait le
passant dans l'intrieur du cimetire. C'tait l qu'avait eu lieu le
dernier pisode de cette bataille de sept jours, l que les fusiliers
marins, corps  corps, avaient combattu l'insurrection dans son dernier
refuge. On s'tait entretu sur la tombe des morts. Des tombeaux briss
par les obus laissaient apercevoir l'ombre sinistre de leurs caveaux.
Des fdrs s'taient tapis l,  la dernire heure, et ces fosses
mortuaires avaient vu des duels atroces  l'arme blanche.

Sur les tombes, les monuments funraires, apparaissaient des mains
noires ou sanglantes. C'taient les combattants qui, pour s'chapper,
avait essuy leurs doigts, noirs de poudre,  la pierre de ces tombeaux.
Ces traces, ces ombres de mains rptes  et l, produisaient un
effet singulier. Sur la hauteur, tout prs du tombeau de Balzac et de
Souvestre,  l'endroit o le Rastignac du romancier considre Paris en
lui disant: _A nous deux!_ on retrouvait la trace de la batterie fdre
qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait  la fin bombard la
ville. Des dbris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vids,
avec tiquettes jaunes ou rouges, tranaient dans la terre glaise
ptrie par les talons des combattants, et o apparaissaient, boueux,
les dtritus de la lutte: baonnettes tordues ou crosses casses de
chassepots.

Puis, quand on dtournait les yeux du cimetire boulevers, aux marbres
broys, aux tombeaux ventrs, et quand on reportait ses regards sur ce
grand Paris, tendu l, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans
ce tas immense de maisons, des foyers d'incendie qui fumaient encore
et lanaient au ciel leur vapeur noire. C'tait,  droite, le Palais de
Justice, les Tuileries, l'Htel de Ville, la Lgion d'Honneur, la Cour
des Comptes, et,  gauche, le Grenier d'abondance aux lueurs bizarres,
livides, verdtres ou pourpres. Et l'on demeurait confondu, regardant
toujours cette ville, un moment menace du sort qui a dvor en 1872 une
partie d'Yddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valrien, se dtachant
sur l'horizon, semblait veiller comme un gant arm.

Ce qui me frappa surtout dans cette course  travers Paris ruin, dans
ce voyage parmi les dcombres, ce fut, dans un coin du Pre-Lachaise, un
homme et un enfant accroupis et occups  rparer les dgts commis sur
une tombe.

L'homme tait un ouvrier, jeune encore et vtu, ce jour-l, de l'habit
des dimanches, trs-propre. Il tait ple, l'air triste et fatigu. Il
avait l'air honnte et bon. Un genou en terre, avec une petite pelle de
bois comme en ont les enfants pour jouer _ btir_, cet homme galisait
doucement, soigneusement, une couche de terre encadre d'une bordure
de buis, et que, dans la lutte, les combattants avaient d fouler aux
pieds. Il mettait  accomplir cette tche une attention absolue et
touchante. On sentait que c'tait pour lui une affaire et comme un
devoir. Il redressait la croix de bois noir qui s'tait incline, il
remettait en ordre les rameaux de buis que la boue avait souills ou
les talons crass. Et, peu  peu, lorsqu'il voyait que le tombeau
reprenait tournure, on surprenait un sourire doucement satisfait qui
relevait sa moustache noire.

L'enfant maintenant s'tait mis debout et ses petits bras croiss
derrire le dos, il regardait travailler son pre. Qu'il avait l'air
srieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge
plutt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi
paraissait pntr de la tche  remplir. Et moi, au bout d'un moment,
aprs avoir considr ce groupe silencieux du pre et de l'enfant, je
m'approchai doucement et je lus sur la croix, par-dessus l'paule de
l'homme: _Alexandre Dichart, mort  trois ans et demi, le 30 janvier
1871._

C'tait la tombe du _petit frre_ que venaient ainsi soigner le pre et
ce grand frre qui n'avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme
avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu'il
avait voqu,  travers les nuages de la fume du combat et de
l'incendie, c'tait cette tombe d'enfant, ce coin de terre o reposait
le premier-n et, quand on lui disait qu'on se battait l-bas, au
Pre-Lachaise, il songeait  cela, qu'on allait ravager la tombe du
petit.

Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa chapper son
dernier rle, il s'habilla, prit l'an par la main et monta vers la
colline o reposait l'autre, rparant, tandis que Paris sortait  peine
de ses ruines, la ruine, plus pnible pour lui que celle des palais, la
ruine du tombeau de son enfant.

J'ai song bien souvent  ce tableau touchant qui m'apparut, comme une
idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J'y songe
encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce pre,
au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout rpar, tout effac
et, par un prodige de vitalit particulire, le voil qui clbre le
bout de l'an lugubre de ses deuils par des courses  Chantilly et une
sorte de renaissance incroyable.

Je dfie l'tranger dont je parlais tout  l'heure de reconstituer,
mme par le pass, le Paris effondr dont il est question plus haut.
En sortant un aprs-midi du palais de l'Industrie o l'exposition
d'horticulture complte l'exposition de l'art, et o les rouges
fuchsias, les cinraires mlancoliques, les graniums, les penses, les
agaves semblables  des hrissons, les cactus admirables et difformes
servent d'encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux pltres de
Falguire, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde
et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enferme dans sa baraque
de planches, et une des fontaines qui n'est pas reconstruite, il
retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d'quipages, de soleil et
de lumire. Les balustrades brises par les obus sont remises en
tat, les plaies sont fermes, les blessures effaces. Chose trange!
Encadres par les masses de verdure o les cnes blancs des fleurs de
marronniers piquent leur note printanire, les ruines des Tuileries
ont, par ces beaux jours, des aspects friques. Du fond de la vote de
verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon
dnud, lch par la flamme, mais o l'air circule, apparat comme une
merveille. Hlas, les choses tombes ont leur posie, et ces ruines
grandioses laissent loin derrire elles celles du palais d'Heidelberg!

Les arcades du ministre des finances, ce Colyse en miniature, ont t
abattues. Il ne reste du btiment qu'un coin de salon, dont on aperoit
encore les sculptures dores. Le soubassement de la colonne Vendme
ressemble  un d gigantesque sur lequel on aurait pos une norme
couronne d'immortelles. L'Htel de Ville est toujours dcoup  jour et
comme dcharn, mais ce squelette a son lgance. Partout ailleurs,
les ruines sont rpares et releves. La rue Royale, ce brasier de l'an
pass, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons
neuves. La Porte-Saint-Martin va renatre de ses cendres. C'est un
prodige que cette rsurrection, cette renaissance. Paris, cette fois,
est bien redevenu Paris.

Il caracole au Bois, dans ce Bois  demi ras, coup, mais charmant
encore. Il se promne au concert du soir, il applaudit l'Alboni, il se
presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d'une vie factice. Il
travaille surtout et s'apaise. Je me suis donn cette satisfaction
d'errer, en manire de flnerie, sur les boulevards extrieurs,
quartiers perdus pour les _boulevardiers_ d'habitude et qui gardent
encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde,
redevenu laborieux, prend l'air pur du soir, doucement s'assied sur les
bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en
plein vent, quelque dbitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de
macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du ct de Mnilmontant, aux
endroits o l'an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a
repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des
chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt rclant la
guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.

Rien de plus intressant que d'tudier les groupes qui se forment autour
de ces tnors de la rue, et c'est l qu'on se rend bien compte de ce
que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantes dans des verrires
clairent l'talage de chansons que dbite le chanteur. Ces petits
cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont envelopps de papiers rose ou
bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme
en bonnet se tient  ses cts, tendant les cahiers au public. Les
amateurs, tenant le cahier  la main, suivent sur le papier la chanson
qu'_interprte_ le chanteur, et,  demi-voix, apprennent et rptent
l'air que l'autre chante tout haut.

Ce sont, presque toujours,  cette heure, des chansons apaises,
attristes, clbrant l'hrosme des petits, les souffrances de nos
prisonniers, le dvouement et le malheur des soldats, qu'apprend et
rpte la foule. Le virtuose, d'une voix lente, achve le refrain du
Franais captif  Magdebourg et qui dit  l'oiseau venu de France:

  Petit oiseau, retourne, quitte moi!
  est assez ici de malheureux sans toi

Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau
du 3e zouaves, toute une srie de complaintes patriotiques nes de
l'amertume de la dfaite et qui ne sont point sans valeur morale, si
elles n'ont que bien peu de qualits littraires. D'autres fois, la
veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme _les
Coupures_, o l'on rit du papier-monnaie, o comme dans _Galurin_, o
un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le
sentiment qui domine dans toutes ces productions tout  fait phmres,
mais trs-caractristiques, c'est le besoin, mme inconscient
d'amendement et de rforme, de rgnration; puisque le mot est 
l'ordre du jour.

_Soyons srieux_, rpte une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:

  Qu' l'ouvrage chacun se rue
  Pour notre pays endett;
  Plus de rvolte dans la rue,
  Le travail, c'est la libert!

Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: _Soyons srieux_. Au
fond, il y a dans tout ceci des symptmes qui font plaisir. Peut-tre
bien (chose incroyable!) que la leon subie par la France ne sera point
perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le
faire esprer, mais en revanche ce qu'on aperoit dans les faubourgs
aristocratiques nous cause bien quelque doute.

Ce n'est pas qu'on chante de ce ct, mais c'est qu'on expose une
quantit considrable de petits factums et de petites images qui donnent
 ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se
croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que
photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes
louangeuses. Ici le comte de Chambord apparat cuirass comme Franois
Ier, portant sur les paules un manteau fleurdelys et recevant
l'accolade de Jsus-Christ lui-mme qui lui apporte la couronne de
France. L, ce mme comte de Chambord, assis sur le trne de ses pres,
donne audience  un groupe de jeunes femmes, dont l'une reprsente la
Religion, l'autre la Foi; une troisime, la Vertu; une quatrime, la
Charit; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du
dessin photographi  des milliers d'exemplaires, Franois Ier, Henri IV
et Jeanne d'Arc, son tendard  la main, contemplent, en souriant, cette
aimable audience royale. Ces tableaux sont partout,  tous les talages,
dans ce bienheureux faubourg.

Il y a aussi les cartes de gographie, cartes destines  prouver que
la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les
provinces conquises par la monarchie y sont doucement marques d'une
teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de
couleur noire. Quant aux conqutes de la Rpublique et  l'unification
de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande
royaliste multiplie galement les brochures: _Henri V racont par un
paysan_, _Henri V, pre du peuple_, etc., sans compter les prdictions
de ce cur poitevin qui nous promet, pour dix sous, une srie
interminable de malheurs, lutte civile, rdification passagre de
l'empire, guerre de scession dans nos provinces du Midi; bref, un
cortge de flaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule
une fin dans un ou deux ans d'ici.

Tout cela ne serait,  la vrit, que fort comique, si ce travail de
termites ne finissait par branler l'esprance et par mettre le doute
dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers lgitimistes, ces
emblmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entours d'un
cadre orn de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses
s'talent chez tous les libraires et les marchands d'objets de
saintet,--les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux
devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des
souverains dchus, portraits faits rcemment  Londres, rapparaissent
rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour
attendrir les mes sensibles au malheur.

Mais comme il faut des photographies pour tous les gots, dans les
quartiers bourgeois et mme populaires, voici qu'on s'arrte maintenant
devant une image nouvelle qui s'appelle _le rve de M. Thiers_. Le
prsident de la Rpublique est reprsent assis, accoud et songeant.
Dans le fond du dessin apparat une famille de braves gens, heureuse et
souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guide
par la Rpublique vers un champ de bl opulent, vers cette image
palpable du bonheur qui a pour nom: l'_abondance_. Va pour un tel rve,
et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir berc,
un moment, et d'avoir caress cette esprance! Mais remarquez combien
la physionomie de M. Thiers, voue si longtemps aux coups mordants du
crayon et  la caricature, prend peu  peu des traits populaires. M.
Thiers devient de cette faon et restera pour l'avenir une sorte
de bonhomme Branger, plus petit de taille, plus malicieux et plus
narquois, mais plus rsolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle
son pays dsaronn[19].

[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par
la coalition monarchique et l'on peut, par l, mesurer l'ingratitude des
partis. Mais quoi! est-il bien  jamais vanoui le _rve de M. Thiers_?
(24 mai 1873.)]




                         L'HTEL-DE-VILLE
                            (Juin 1871)



                                 I


S'il existait un monument que la rage des ptroleurs dt pargner,
c'tait l'Htel-de-Ville, le coeur mme de la cit parisienne, le
monument en quelque sorte sacr o, glorieuse et tourmente, avait
dfil notre histoire.

L'Htel-de-Ville, en effet, n'tait pas seulement une merveille
artistique, une des lgances les plus pures de la Renaissance; c'tait
aussi une sorte de temple o revivaient, tout palpitants encore, des
souvenirs, et o revenaient, en quelque sorte, des ombres. Tout le pass
de la grande ville semblait tre enferm l. Toutes ses fivres, toutes
ses grandeurs, tous ses hrosmes, toutes ses misres semblaient s'y
entasser et s'y coudoyer. On et dit que, dans ces longs couloirs,
parfois l'ombre de quelque prvt des marchands y saluait le fantme
d'un frondeur ou d'un membre de la premire Commune. Chaque coin du
monument avait sa lgende, chaque pice voquait une tradition, une
chronique, une date, et l'on ne sait ce qu'il faut regretter le plus,
ou de ce grandiose nid  souvenirs, ou de ce chef-d'oeuvre d'un art
inimitable et charmant.

Ruin, incendi et dvast, l'Htel-de-Ville reste du moins la plus
superbe des ruines parisiennes. Son harmonie primitive a fait place  un
pittoresque et funbre dsordre qui serre le coeur, tout en offrant
aux yeux un de ces spectacles horriblement beaux que gardent de tels
croulements. La masse de l'difice est perce  jour, lche et ronge
par la flamme. Les pavillons de droite et de gauche laissent pntrer
par les plaies bantes des fentres le soleil, qui claire en pleine
lumire les monceaux de dtritus, la poussire et les pltras, et qui
se joue dans les ouvertures, dans les brches et les lzardes de
l'incendie. Les lignes brises de l'difice semblent dcoupes et
dchiquetes par un caprice bizarre et cruel. Les figures qui entourent
le cadran d'horloge, que nous avons tant de fois vu allum durant la
nuit comme un oeil de cyclope au fronton du monument, ont t dcapites
et casses  mi-corps. Le campanile, o, pendant les soires de
bombardement, lors du dernier sige, on montait pour interroger les
lueurs sinistres des batteries  l'horizon, ce campanile lgant s'est
croul, s'est abm dans les flammes. Plus rien ne reste de lui! Il
faut tout un travail d'imagination pour le retrouver, tel qu'il tait,
droit et fier, s'lanant au-dessus de la ligne correcte des toits.
Maintenant, seules, les hautes chemines se dressent avec leurs
lignes svres et tristes au-dessus du squelette du monument et de
l'amoncellement des ruines.

La Commune avait fait enlever de la porte du milieu la statue de bronze
d'Henri IV. Le profil dform de la statue se dessine encore sur la
muraille, dcoup comme une ombre chinoise. Une plaque de marbre noir,
o se dchiffrent des lettres tranges, graves verticalement, tait
place sous la statue du Barnais. Les statues de grands hommes qui,
debout dans leurs niches, formaient le long de l'Htel-de-Ville comme
l'aropage dfunt et immortel de la cit, ont eu leur part dans la
catastrophe. Dj blesses par les balles au 22 janvier, elles sont
ou tombes ou brises  demi dans la terrible nuit de mai. Juvnal des
Ursins a t coup en deux comme par un boulet. D'autres montrent leurs
bras devenus des moignons, leurs jambes broyes, leur torse cribl.
Cte  cte, Pierre Lescot et Jean Goujon, ces deux ouvriers sublimes,
semblent dfier le sort et la barbarie, leur maillet, leurs outils
d'artistique travail  la main.

C'est cependant par cette porte du milieu que, tant de fois, pouss par
des courroux divers, s'est prcipit le flot populaire! C'est du haut
de ce perron qu'ont t tour  tour acclams tous les gouvernements de
France! Les Frondeurs, aux jours des _mazarinades_, ont pass par cette
porte, hurlant et chantant. Les vainqueurs de la Bastille y sont entrs,
apportant les trophes arrachs  la noire citadelle. Au 10 aot, au
9 thermidor, la Rvolution y a roul ses vagues formidables, sa mer de
vainqueurs et de vaincus. C'est l que Lamartine a parl: Prenez garde,
disait-il le 17 mars 1848, les 18 brumaire du peuple pourraient amener
les 18 brumaire du despotisme! C'est l que Barbs, au 15 mai, est
entr, croyant sauver la Rpublique. Tous les personnages qui ont
contraint la renomme  garder leurs noms en ces dernires annes, ont
dfil sous cette vote, et ouvert ou enfonc cette porte pour entrer
dans l'histoire.

Quelle ruine! Et si ces pierres calcines, rougies de tons de brique ou
noircies par la flamme, pouvaient parler! Ils ne comprenaient donc
pas, ceux qui vouaient un tel monument  la destruction, qu'ils
anantissaient la tradition mme, la ptrification superbe des ides et
des esprances parisiennes? Qu'tait-ce que l'Htel-de-Ville, sinon la
maison commune, le _parloir du peuple_ succdant au vieux _parlour aux
bourgeois_ du moyen ge?

Jadis, au VIe sicle, le corps municipal de la cit parisienne
tait compos de ce qu'on nommait le corps des ngociants par eau,
les _nautes_ dfenseurs. Ville de matelots, cre au dbut, dfendue
au dnoment par des marins; sous Clovis, ces conducteurs de barques
rgnaient et commandaient, reprsentant tout le commerce. Puis le
titre s'teignit. Les _mercatores aqu_, les _marchands d'eau de Paris_
devinrent les citoyens, les bourgeois de Paris. Et leur confdration,
la _hanse_ de ces bourgeois, donna naissance  la compagnie franaise
qui devait instituer l'Htel-de-Ville. Humble htel-de-ville tout
d'abord, sorte de baraquement, une grande pice o l'on dlibrait sur
les affaires publiques; puis on se transporta sur la place de Grve,
dans cette _Maison aux piliers_ qui resta debout mme aprs que Domenico
Boccaredo, _Domenico da Cortone_, eut en 1549, sous Henri II, commenc
l'dification du monument que 1871  dtruit. Qui ne reconnaissait, dans
ces humbles et laborieux bourgeois du moyen ge, les vrais frres de la
Commune libre, la Commune qui fonde, non celle qui dtruit, pacifique
Commune s'occupant du travail des citoyens, du ngoce des marchands,
des droits de tous; et non la Commune qui combat, qui lve les armes,
contraint tout homme  prendre un fusil pour la guerre civile et attente
ainsi  la libert de l'individu autant qu'au droit de l'tat?

Il est bien difficile de reconstruire, mme par la pense, ce qu'tait,
il y a six mois, il y a trois mois, l'Htel-de-Ville, en parcourant ces
cours encombres de dbris, en se risquant dans ces galeries croules
et mises  jour comme les arcades d'un clotre. Ds les premiers pas,
l'odeur, l'ternelle odeur de mort, de salptre et de pltre vous saisit
 la gorge. On aperoit, par la grande porte, l'amas de choses croules
que dblaient les maons, poussant leurs brouettes sur les rails d'un
petit chemin de fer spcial qu'on a construit. Ces hommes sifflent ou
fredonnent en faisant l'ouvrage. Ils commencent l'oeuvre de rparation.
La Commune a surtout assur le droit au travail  deux corps de
citoyens, les pompiers et les maons.

Nous jetons un regard sur ces murs noircis par la fume ou couverts par
l'incendie d'une trange teinte rose. Des lambeaux d'affiches au papier
jauni pendent encore  et l, ironiques: _Commune de Pari_, dit l'une,
_19 avril 1871, 5 h. 27 soir. Guerre  excutive. Bonnes nouvelles
d'Asnires et de Montrouge. Ennemis repousss_. Et l'autre: _Appel est
fait aux artificiers et ouvriers spcialement attachs  la prparation
des fuses percutantes des obus_. A nos pieds des fragments de marbre,
de sculptures, gisent  terre. Mais le sol presque tout entier est fait
d'une couche de poussire et de pltre. Une cour immense s'ouvre devant
nous, vide et nue, borde par des arcades ruines  demi, des pans de
murailles nues; c'est la cour de Louis XIV. Est-il possible? Quoi! voil
ce qui reste de ce portique support par les colonnes de marbre aux
chapiteaux dors, de ces mdaillons en terre cuite, dignes de Luca della
Robbia, qui brillaient et gayaient ce bijou architectural; voil ce qui
survit de cette frise aux inscriptions glorieuses, de cet escalier
de stuc et de marbre, d'une construction lgante et qui menait  la
galerie des Ftes? Voil ce que le dsastre nous laisse de tout ce qui
tait le luxe et la sduction du monument municipal? Rien, absolument
rien; le vide, le nant, la fume!

C'tait l qu'avaient pass les souverains et les visiteurs illustres;
l que M. de Bismarck, en 1867, tandis que le roi son matre parcourait
la salle de bal, entour, regard curieusement, c'est l que le
ministre tait descendu, voulant une place  part dans la curiosit ou
l'inquitude publique, et, press par la foule, son casque de cuirassier
sous son bras gauche, causait, nu-tte et souriant, aux dames et  ceux
qui l'entouraient.

L'aspect tait ferique de cette cour blanche et dore, aux jours de
rceptions et de ftes. Les hautes tiges des arbustes, les couleurs
des magnolias se mariaient aux blancheurs marmorennes des colonnettes
ioniennes. Parfums et fleurs, griseries de la vue et des sens, la
mlodie de la galerie arrivait  travers les plantes. Les ruissellements
d'paules blanches, des robes tranantes, les clairs des regards et des
parures se croisaient, se confondaient sur les marches de l'escalier
en fer  cheval. J'y ai vu, aux heures de sige, des mobiles dormir,
envelopps dans leurs couvertures de laine, des gardes nationaux manger,
 la lueur des lampes, leur repas, et des mdecins faire,  cette mme
place o tour  tour la reine Victoria, le roi Guillaume, le czar, les
empereurs avaient pass, un cours pratique de pansement  la lgion de
brancardiers organise pour les champs de bataille. Quelle antithse!
cette cohue de souverains, et, au lendemain de ces rves, ce rveil: un
groupe d'hommes en blouse d'uniforme, ttes nues, coutant un docteur
qui leur explique, en leur montrant des brancards neufs et demain tachs
de sang, comment on ramasse un bless et comment on le couche sur la
toile du brancard!

On a retrouv, dans l'entassement de dtritus qui couvrait la cour Louis
XIV, dblaye aujourd'hui, la statue de Louis XIV, qui tait debout,
sous le portique, faisant pendant  une statue de Franois Ier!
L'explosion d'un amas de cartouches avait enlev le roi-soleil de son
socle et l'avait projet, sans lui casser un ongle,  plusieurs mtres
de l, dans un amas de dcombres.

Au 31 octobre, ce fut par cette cour que l'envahissement commena; les
maires de Paris dlibraient dans la salle du conseil municipal qui
donnait sur la cour par le petit et coquet escalier. Assis devant leurs
pupitres de bois d'acajou, ils venaient de fixer la date des prochaines
lections municipales, lorsque M. Mahias s'cria: Nous ne sommes plus
matres de la situation! La foule entrait, en effet, se ruait sur
l'escalier de marbre, pntrait dans la salle, grimpait sur les
pupitres, prenait la parole, applaudissait, sifflait, et, regardant les
peintures d'Yvon qui dcoraient la salle, se mettait  en lacrer une.
C'tait celle qui reprsentait _Napolon III remettant  M. Haussmann le
dcret d'agrandissement de la ville de Paris_. Peinture mdiocre comme
toutes ses voisines, Clovis ou Philippe-Auguste. La foule demeura
l pendant toute l'aprs-midi, broyant les pupitres sous ses talons,
cassant le nez des bustes et emportant les lampes. La vue de cette
salle, le lendemain, tait pitoyable.

Cette fois, pourtant, elle avait pargn la Galerie des ftes, la
galerie superbe qui donne sur la caserne Lobau, et qui, maintenant,
n'est qu'une ruine. _Galerie des ftes_, quel nom pour cette chose
brle et broye, pour ces colonnes que la flamme a ronges, dcoupant
les rondelles de pierres comme des ruines sculaires, quel nom pour
cette grande salle vide et morne dont l'armature de fonte rouge, tordue,
pendant au plafond comme une ostologie, et dont le plancher semble prt
 s'crouler sous les pas. Aux larges fentres illumines les soirs de
bal, pendent, lugubres, des dbris de volets, des lambeaux brls de
stores, pareils  des bouts de papier  demi consums; le vent ballotte
ces dtritus; une blanche statue, encore debout au dehors, se dtache
sur le vide et semble veiller sur ces ruines; on cherche vainement dans
la courbe des votes, trace des peintures de Lehmann. Tout est caill,
perdu, ananti. Quel dsert! et quels lendemains aux ftes du prfet! Le
vent s'y engouffre, et les perspectives des quais apparaissent par
les larges brches. _E finita, e finita la musica!_ Une affiche de la
Commune, colle sur une colonne cannele, semble signer tristement cette
pouvantable ruine.

pouvante, est-ce bien le sentiment qu'on prouve? Non, le sentiment
artistique est si puissant, le dsastre a fait de ces choses somptueuses
des choses si belles, qu'on s'arrte et qu'on admire. Les eaux-fortes de
Piransi ont de ces profondeurs superbes, les premiers plans de Claude
Lorrain nous ont habitus  ces arcades merveilleuses qui encadrent
ces fonds blancs de ruines, ces murs consums, ces boulements, et,
par-dessus, le ciel bleu, railleur dans la profondeur calme de son
ther.

L, dans cette partie ruine du btiment, tous les points de vue sont
saisissants. La vue prise de l'escalier des ftes sur la cour des
bureaux est attriste comme Ninive. Puis, si l'on se dtourne, on
retrouve, au contraire, des ruines en quelque sorte attirantes. De ce
ct on aperoit, se succdant l'une  l'autre, dans leur solitude, la
_salle des Prvts_, o l'on retrouve encore,  demi-calcines, ronges,
pareilles  des ttes de mort dcomposes, les faces graves de ces vieux
et honntes prvts des marchands qui tinrent les destines de Paris;
puis, aprs cette salle, le salon des arts, o Delacroix avait sign
quelques dcorations, et le salon de Napolon, dont le plafond, peint
par Ingres, reprsentait l'_Apothose de Napolon Ier_. Tout est
dtruit. De lugubres fils de fer pendent comme des serpents le long de
ces murailles, et les vestiges de peintures ne sont plus que des squames
de peau malade. Une figure dcapite, ventre, demeure comme un spectre
contre la muraille. Prs de l s'ouvre un gouffre, le plancher s'est
effondr. Des pans entiers de muraille sont crouls de ce ct. Combien
de pertes irrparables! Le malheur a rapproch Ingres de Delacroix.
Celui-ci avait peint le plafond du salon de la Paix. Ce chef-d'oeuvre
est perdu comme l'autre.

On erre  travers ces ruines, pris d'une mlancolie qui crot  chaque
pas. Des armes rouilles, des bouts de papier noirci, des fusils tordus
sortent des dcombres. Au bout des galeries, de grandes glaces, au tain
 demi fondu, refltent vaguement les perspectives de ces ruines, et
donnent aux rares visiteurs l'aspect indcis et livide de fantmes.
Ple, d'une blancheur de marbre, Napolon Ier, intact dans son
mdaillon, fait face  Mrove, d'une galerie  l'autre, et ayant  ses
cts Hugues Capet qui regarde Charlemagne; tous quatre, de leurs grands
yeux blancs sans prunelles, semblent contempler ces amas de ruines, que
n'ont faites ni les Northmans, ni les Goths, ni les Avares, mais cette
masse formidable, devenue affole, les proltaires.

Ils regardent, et l'on rve.

Mais dtachons-nous de cette partie du palais qui constituait le ct
officiel, somptueux du monument, et allons vers la partie plus curieuse
pour l'histoire et pour les moeurs, la partie attenante  la faade, o
le Gouvernement du 4 septembre se tenait, et nous allons retrouver les
souvenirs de M. Haussmann et de la Rvolution franaise.



                                 II


Nous redescendons vers la cour Louis XIV, et, avant d'aller plus loin,
nous donnons un coup d'oeil  la salle Saint-Jean. L sont tablis
maintenant les bureaux des architectes, qui travaillent  prendre
les dimensions exactes des choses dtruites,  refaire les plans,
 reconstruire le palais municipal. On pourra facilement, mais
coteusement, restituer le monument tel qu'il fut jadis. Cette salle
Saint-Jean! Que de spectacles elle a vus, que d'motions! C'tait l que
tiraient au sort les conscrits parisiens. C'tait l qu'on proclamait le
rsultat des votes aux lections! Que de souvenirs chacun de nous avait
laisss l! Le Comit central, avant de siger dans la salle de la
Rpublique (salle du Trne), tint l ses premires sances, devant les
draperies rouges sur le fond desquelles se dtachait le buste blanc
de la Rpublique. Maintenant on a entass dans un coin des dbris de
candlabres, des fragments de statues, et aussi des statuettes provenant
du fameux surtout de table de la Ville de Paris. Le hasard d'un tel
dsastre prserve ainsi mille objets diffrents et en rassemble les
dbris. Croirait-on que la note d'un restaurateur, fournisseur des
membres de la Commune, a chapp  l'incendie? Sur cette note figure une
fourniture de _deux cents francs de raie_.

L'Htel-de-Ville avait trois cours intrieures:  gauche, en nous
plaant en face le monument, la cour des bureaux; au centre, la cour
Louis XIV;  droite, la cour du prfet. Le pavillon de droite, celui
dont le prolongement s'tend paralllement au quai, tait en effet
affect aux appartements particuliers du prfet; le pavillon de gauche
aux bureaux de la municipalit. Le centre du monument tait tout entier
occup par la _salle du Trne_, devenue _salle du Peuple_ aprs le 4
septembre, et par la _salle des Huissiers_. Chaque corps du btiment
avait, en quelque sorte, sa vie propre et tout  fait particulire.
A gauche, le va-et-vient des rclamations, des visiteurs, des
solliciteurs, la foule affaire qui donnait au monument sa vraie
physionomie de la maison commune. A droite, les piaffements des
quipages prfectoraux, les petits appartements intimes, les salles 
manger et les chambres  coucher. L'ameublement de toutes ces
pices avait cette splendeur fausse et criarde du luxe contemporain,
simili-marbre et carton-pte. On arrivait  ces appartements par de
petits couloirs troits et de petits escaliers tendus de tapis tigrs
qui faisaient ressembler ce vaste logis  l'intrieur d'un navire. On se
serait littralement cru  fond de cale, et les portes des appartements
s'ouvraient comme des portes de cabine. Durant la Commune, madame Assi
occupait,  l'Htel-de-Ville, les appartements tendus de soie bleue de
madame Dollfus.

Du temps du gouvernement de septembre, les sances quotidiennes se
prolongeant fort avant dans la nuit, un _en tout cas_ de viandes froides
tait prpar dans la premire salle du bas, cette mme salle o, en
juin 1848, le gnral Ngrier, apport mourant, avait rendu le dernier
soupir sur un canap.

Au-dessus de ces appartements se trouvait le grand salon jaune, o
sigeait, pendant le sige, le Gouvernement de la dfense nationale.
C'est l que, pendant la journe du 31 octobre, furent entours, par
les bataillons de Flourens et de Blanqui, M. Jules Favre, M. Trochu, M.
Picard, etc. La commission pour l'enseignement primaire se runissait
une fois par semaine dans cette mme salle. En se dirigeant vers l'aile
gauche du btiment, du ct de la rue de Rivoli, on passait par une
sorte de salle d'attente s'ouvrant sur l'escalier, qui menait au
rez-de-chausse, vers les salles  manger et les appartements privs.
Puis, de l, avant de gagner le cabinet du prfet, on rencontrait, 
main gauche, une petite pice secrte, confortablement meuble
d'un divan, tendue de perse blanche  bouquets jets, et mollement
capitonne. C'tait bizarre et capricieux, cela faisait songer 
ce roman de Crbillon fils, le _Sopha_, et aux petites maisons du
XVIIIe sicle. Tous les meubles de cette pice ne sauraient
tre dcrits. On doit en passer sous silence. Ce petit retrait
parfum, agrandi par des glaces  biseau, vrai boudoir d'Orient, tait
particulirement rserv  M. Haussmann, qui y donnait des audiences
tout  fait intimes. En nous le montrant, les huissiers souriaient
discrtement, ou, comme on voudra, indiscrtement, car, sur ce point,
les adjectifs se valent.

Le cabinet du prfet, vaste, tendu de rouge, aux meubles dors et
aux divans de soie, avec sa haute chemine de marbre, sa grande table
recouverte de damas vert, tait une des pices les plus rellement
belles de l'Htel-de-Ville. Beaucoup de papier blanc et d'encriers.
Peu de livres. Dans un corps roulant de bibliothque, une trentaine de
volumes tout au plus, livres d'administration et de droit. C'tait
la bibliothque particulire du prfet. Un _bibliothcaire_ spcial
touchait des appointements pour _con server_ ces quelques malheureux
volumes. Ce n'tait pas, je m'empresse de le dire, la seule bibliothque
du palais. La bibliothque du Conseil Municipal, place  ct de la
salle du Conseil, prs de la cour Louis XIV, tait relativement pauvre.
En revanche, la magnifique bibliothque de la Ville, qui emplissait
plusieurs salles des tages suprieurs, nous offrait des trsors
inapprciables. Tout est consum aujourd'hui, et non-seulement les
livres, mais les documents, les archives, tout ce qui tait l'histoire
parisienne, et, en particulier, l'amas considrable de documents chauds
de salptre, pour ainsi dire, et relatifs  89, 92, 93. Chose  noter;
c'est la Commune de 71 qui a dtruit les procs-verbaux de la Commune
de 93, que les historiens n'ont pas feuillets, et qui resteront
ternellement inconnus.

Dans ce cabinet du prfet, dont je parlais, plus d'une dputation fut
reue: bataillons amenant les canons offerts  la dfense, ou dlgus
se plaignant du renvoi d'un maire. Le 31 octobre, sur cette table,
Flourens proclama la Commune de Paris.

Pendant de longues heures, Blanqui, Millire couvrirent de projets de
dcrets les feuilles volantes qui encombraient d'ordinaire la table au
tapis vert. Des gardes nationaux, s'asseyant  ct d'eux, rdigeaient
ou dessinaient. Tout l'attirail fut abandonn, lorsque le commandant
Ibos entra  la tte de son bataillon. Quelqu'un qui et recueilli tous
les papiers pars, froisss et maculs, oublis par les envahisseurs,
et pu composer le plus original recueil d'autographes et
d'orthographes.

On sortait du cabinet du prfet pour entrer, aprs avoir travers un
couloir o se trouvaient placs les tlgraphes, dans le salon des
Huissiers. L travaillrent, de septembre  fvrier, les secrtaires;
l les maires, les chefs de bataillons se heurtaient, se pressaient,
s'entre-croisaient; les uns rclamaient les vivres de campagne, les
autres des souliers  grosses semelles, etc. C'tait l'antichambre
de toute personne demandant  parler  quelqu'un des membres du
Gouvernement. Gustave Flourens y vint un soir, avant le 31 octobre,
grave, ple et couvert d'un long pardessus  l'amricaine, la main sur
la poigne de son sabre. Il voulait parler  Henri Rochefort. Rochefort
tait absent. Flourens demanda du papier, une plume, et crivit
textuellement ce qui suit:

    Mon cher ami,

    Le peuple veut se dbarrasser des culottes de peau. Il a
    choisi un chef, c'est vous. Venez. Mettez-vous  notre tte et
    marchons. _Vous ne savez pas monter  cheval peut-tre, mais
    notre amiti vous en tiendra lieu_.

    Tout  vous,

    FLOURENS.

La porte de cette salle s'ouvrait sur la salle du Trne, ou salle
du Peuple, la magnifique salle dcore par Schan, et o les mobiles
bretons, en sentinelles, regardaient, un peu bahis, passer le flot
des visiteurs, ou dormaient tout debout, en montant leur faction. Deux
magnifiques chemines en marbre, deux chefs-d'oeuvre  coup sr, se
faisaient face. Merveilles de la Renaissance. L'une avait t sculpte
par Th. Bodin, l'autre par Biard, disciple de Buonarotti! Que de fois
nous y avons vu quelque estafette, venant des tranches, y scher le
bout de ses bottes couvertes de boue et de neige et qui fumaient devant
la braise. C'tait la vraie grande salle historique de l'Htel, et
ses fentres, maintenant bantes, avaient vu bien des spectacles!
A l'extrmit droite de la salle tait jadis le _cabinet Vert_, o
Robespierre, Couthon, Saint-Just se tenaient pendant la nuit du 9
thermidor. Le gendarme Mda, Merda plutt, c'tait son nom vritable,
mort gnral  la Moskowa, avait tir l le fameux coup de pistolet qui
brisa la mchoire de Maximilien. On avait, depuis 1794, runi le cabinet
vert  la salle du Trne. C'tait l encore,  la fentre du milieu, que
Louis XVI se montra coiff du bonnet rouge; c'est l que Lafayette dit
en 1830 au peuple, en lui montrant Louis-Philippe: _Voici la meilleure
des rpubliques_. C'est de l qu'aux jours du sige on voyait dfiler
sur la place les bataillons de marche se rendant aux avant-postes. Les
musiques jouaient la _Marseillaise_, les gardes dfilaient, agitant
leurs kpis, devant les maires qui saluaient. Le modle des drapeaux
qu'on devait leur distribuer, en un jour de fte qui n'arriva jamais
(pique et couronnes de chne dores et tendard de soie), tait dpos
dans un coin du cabinet du prfet. Deux ou trois bataillons en obtinrent
seuls, le bataillon de Boulogne entre autres, et celui de Belleville.

Au bout de la salle du Peuple une petite porte s'ouvrait, qui donnait
sur la galerie de pierre. On et pu appeler cette galerie extrieure la
_galerie des Paysages_, comme on pouvait nommer la galerie extrieure,
qui longeait le cabinet du prfet, _galerie des Bustes_. Tandis qu'on
rencontrait dans celle-ci les bustes des souverains rgnants (on avait
enlev de son socle, au 4 septembre, celui de Frdric-Guillaume),
on voyait, aux murailles de celle-l des dcorations d'un genre tout
particulier, les paysages des environs de Paris, par Desgoffe, Bellel,
Paul Flandrin, Hdouin. Paysages frais et verts, avec des figures en
robes blanches et en chapeaux de paille, un bout de rivire, un petit
pont, de l'herbe et des fleurs! C'tait Champigny, Sceaux, Chtillon,
des noms printaniers et charmants, avec des odeurs de libert, de
gaminerie, de jeunesse, de friture et de vin clair! Comme nous les
regardions, et avec tristesse, pendant qu' cette place mme nos morts
du 30 novembre et du 3 dcembre pourissaient ou que, de ces hauteurs,
les Prussiens nous envoyaient leurs obus!

Cette galerie longeait les bureaux particuliers des adjoints au maire
de Paris et du secrtaire de la mairie. M. Hrisson s'y occupait de
l'quipement et de l'habillement de la garde nationale; M. Clamageran de
l'alimentation; M. Chaudey du bois de chauffage de ce malheureux Paris,
glac et affam. Grand, souriant, actif et bonhomme, Chaudey recevait
les dclarations, y faisait droit de son mieux; et il fallait voir la
foule grelottante des pauvres gens qui l'attendaient! Puis, il ceignait
l'charpe du maire et descendait recevoir un canon offert  la dfense,
ou passer en revue les compagnies qui partaient. Et, plus d'une fois,
la nuit venue,  l'heure o Paris qui ne veillait pas aux tranches
dormait, Chaudey courait pour assurer le chauffage des arrondissements
de Paris.

Le bureau du maire occupait la grande salle, la dernire du pavillon de
gauche. tienne Arago djeunait habituellement l,  ct de la besogne
quotidienne, et se multipliant. M. Ferry lui succda; le bureau du
maire ne fit qu'un avec le bureau du prfet, c'est--dire que ce dernier
devint le bureau de la mairie. Regardez ces fentres o le vent se joue,
cette carcasse de monument et cette dcoupure sinistre. La troisime 
gauche du pavillon de la rue de Rivoli vit Robespierre jeune surgir
par l brusquement, le soir de thermidor, se dresser sur la nervure
de pierre qui court le long du monument, et, livide comme un homme qui
hsite un moment, regarder le vide  ses pieds, puis, brusquement, de
cette hauteur, se prcipiter sur le pav!

Combien de fois, durant les nuits du sige, lorsque je regardais les
fentres rougies par la lumire de cet Htel-de-Ville, o s'agitait le
sort de la cit, combien de fois n'ai-je pas voqu les mles figures,
bronzes au feu du volcan, de ces morts qui emplirent la Maison
commune de leur fivre patriotique. Ceux-l, du moins, en sortant de
l'Htel-de-Ville, n'y laissrent pas la trace noire de l'incendie;
ils n'y laissrent, s'immolant  la foi qui les dvorait, que les
claboussures de leur sang.

Pauvres couloirs, emplis de vie, de bruit, de passion! Ce n'tait pas
l l'asile d'un seul, comme les Tuileries... C'tait la demeure de tous.
Par cette petite porte qui s'ouvrait,  gauche du monument, faisant
face  la rue de Rivoli, que de pauvres gens ont pass! Lorsqu'on avait
franchi deux tages, on se trouvait, de ce ct, dans la galerie du
Conseil Municipal. Elle longe la rue de Rivoli. L, pendant le sige,
se tinrent les commissions des institutrices (enseignement professionnel
des femmes) et les runions des maires de la banlieue. Quand on songe
que tous les objets qui meublaient ces pices, les chandeliers, les
chenets, taient tiquets, numrots, catalogus, et que le chef du
matriel en rpondait,  un encrier prs! Maintenant c'est le vide et la
ruine, c'est l'anantissement, ce sont les arcades o l'air s'engouffre,
les murs crevs, les amas de pierre. C'est l'effondrement et la tombe.
_Ci-gt l'Htel-de-Ville._

Mais encore si, dans un dnouement brutalement plagi du _Prophte_, ils
s'taient ensevelis, ces brleurs de temples, sous les ruines du Palais
de la Cit! On raconte que, lors du dernier jour de la Commune, tous se
runirent dans une sorte de banquet suprme, et, avant de se sparer,
jurrent tous de mourir  leur poste: Notre cause est perdue, dit le
vieux Delescluze, il faut la fconder avec du sang! Puis on se spara.
Le proscrit du moins tint parole. Les autres s'enfuirent, tandis que le
peuple, qui croyait en eux, mourait pour eux. Ce fut, dit-on, Pindy
qui se chargea d'incendier l'Htel-de-Ville. Prends ton rabot, Pindy,
disait Valls au menuisier, et rabote le vieux monde! Pindy laissa
le rabot pour le pinceau  ptrole. Les murs barbouills d'huile, les
caves, vraies cartoucheries, volcans emplis de salptre, tout flamba et
clata  la fois. On retrouve encore dans les dbris des balles et des
cartouches intactes.

C'est avec peine qu'on s'loigne de cette ruine o tout vous retient, o
l'on interroge  la fois les dbris et les souvenirs. Tout est curieux
dans ces choses mortes qui, semblables aux anatomies, livrent les
secrets de la vie. Un fourneau de cuisine colossal reste encore comme
pour attester l'apptit gigantesque des soupers d'autrefois. Les bouts
de papiers noircis voltigent comme des papillons funbres. Ce sont des
dcrets qui furent ternels pendant deux jours et que le vent jette  la
Seine.

A travers les blancheurs crues des murailles, quelques colonnes de
marbre rouge avec leurs chapiteaux dors encore, tranchent par leur
dcoration primitive. Cela survit dans un cimetire de choses mortes. On
sort, les dbris de verre crient sous les pas, la poussire blanche
vous couvre de ses nuages. Quel miettement navrant de ce qui fut une
sduisante oeuvre d'art! Cette poudre, cet impondrable, ce nuage, cette
fume, ce sont les peintures de Coignet, de Vauchelet, de Landelle; ce
sont les sculptures de Jean Goujon; c'est de la pierre et du marbre qui
s'envolent! C'est l'me mme de ce monument dont la flamme a fait un
squelette.

Un dernier regard encore; et sous l'horloge aux ressorts mis  nu, sur
le fronton de l'Htel-de-Ville, des inscriptions subsistent:
_Libert_, _galit_, _Fraternit_, et au-dessus: _Rpublique franaise
dmocratique une et indivisible_. Une et indivisible! Hlas! o marchait
la Commune, sinon  la dsagrgation mme de la patrie[20]!

[Note 20: Quelques jours avant l'incendie de l'Htel-de-Ville de Paris,
quelqu'un a pris copie de l'inscription suivante:

HAND. DIFICIORVM. MOLEM. MVLTIS. IAM. ANNIS. INCOATAM. ET.
AFFECTAM. MARINVS. DE. LA. VALLE. ARCHITECTVS. PARISIN. VSCEPIT. AN.
1606. ET. AD. VITIMAM. VSQVE. PERIODVM. FOELICITER. PERDVXIT. AN SAL.
1628.

Elle tait grave dans la clef de vote, dans le pristyle de la cour
d'honneur.]




                        DE GERMINAL A PRAIRIAL
                                 1871


Ils appelaient cette anne 1871 _l'an 79 de la Rpublique_. Ils
reprenaient, dans leurs vieux souvenirs rpublicains, l'almanach de
l'intgre Rome, et les noms des mois, des annes de fivre et de gloire
reparaissaient sur les actes publics. _Germinal_, _Floral_, _Prairial_,
les noms charmants des mois printaniers! Germinal, o l'herbe s'tend,
saine et frache, dans les prs reverdis, o les pieds marchent
gaiement, au matin, grenant sous leurs pas les pleurs de la rose.

C'tait le printemps, le printemps de l'an 79, le printemps de cette
triste anne 1871. La pauvre France dsole prouvait, aprs tant de
souffrances, le dsir pre du repos, et, alanguie, le sang de ses veines
coulant par ses blessures encore ouvertes, elle se demandait si l'heure
tait enfin venue de fermer ses plaies et de gurir ses maux.

C'tait le printemps, aprs l'hiver farouche, aprs les longues nuits au
rempart, les dures tapes dans la neige, les longues stations glaces
 la porte des boucheries vides, le printemps qui consolait, veillait
l'espoir, mettait aux branches des arbres labours par les balles des
bourgeons et des feuilles. Quelle joie aprs tant de peines! Un peu
d'air rchauffant, des fleurs, des rayons et de l'herbe! On s'tait dit,
durant les heures de bombardement et de bataille: Nous ne reverrons
plus cela!

_Germinal_, le mois d'enfantement et de germination fconde; le mois o
couve la sve, o la vie circule bouillante  travers les plantes et les
tres, o l'effluve cratrice court comme  travers les veines du grand
Tout, o le grain se dchire et s'ouvre pour laisser poindre l'embryon
de la plante de jour en jour grandissant pour s'panouir; Germinal,
o l'on sent, dans les profondeurs, le mouvement de l'tre enfant, le
premier vagissement des choses cres par la nature immense; o le vent
ride, joyeux, l'eau du ruisseau dj moins froide; o tout sourit au
souffle d'avril, caressant comme un baiser de vierge!

_Germinal_, c'est,--sous un ciel d'un bleu laiteux et doux o de lgers
flocons blancs flottent comme le duvet envol d'un cou de cygne;--c'est
la sve veille, qui court sous l'corce des jeunes chnes; c'est le
jaune bourgeon,  reflets verdtres, qui apparat et s'entr'ouvre au
bout des branches. Aux jours de Germinal, une teinte verte s'tend,
comme une poussire vivante, sur les haies; dans les bois, les
primevres blanches, les pervenches violettes, soucieuses, apparaissent
au-dessus des amas de feuilles fltries du dernier automne. Des
papillons jaunes, blancs ou tachets de pourpre rayent gaiement
l'horizon. Il y a des chansons dans les taillis et des rouges-gorges
sur les arbres. C'est, tandis que les dernires feuilles tombent avec
un bruit sec, c'est l'veil, le sourd enfantement, l'closion, la
vie,--_Germinal!_

_Floral_, le mois d'panouissement et de beaut, mois couronn
de fleurs, mois charmant, o l'air embaume; temps de floraison, de
reverdoiement et de renouveau; mois o les bois ont des abris pour le
rveur qui passe et pour l'oiseau qui chante; mois o la glycine tombe
en grappes, o les lilas sourient, o, dans le bois profond la fleur
d'or des gents apparat, comme en un crin; o, dans un immense
embrassement, les choses ont comme des soupirs et des amours; o
l'immensit n'est qu'un lieu de rendez-vous; o, depuis le brin d'herbe
jusqu'au chne, tout frmit d'une allgresse ardente.

_Prairial_, le mois des prairies, le mois de vie intense et de vigueur
superbe; le mois o le soleil chauffe, o la fleur des banquets
entr'ouvre, comme une lvre, ses roses et odorants ptales;--Prairial,
o passe, en jetant au vent son refrain, le faucheur des prs, sa faulx
aiguise sur l'paule.

Mois de printemps et de rajeunissement, qu'ont fait de vous les hommes
en cette anne 1871?

Printemps de l'an 79, o l'herbe fut tache de sang, o les primevres
virent des agonies; o, dans les bois reverdis, sifflait l'obus; o,
les balles dchirant l'corce des arbres et la chair des hommes, la
sve coulait avec le sang. Mois de carnage sous un ciel adouci; mois de
tueries, o les flocons blancs des botes  mitraille montaient, comme
des rondeurs d'toupe, au-dessus des grands bois immobiles.

Partout tait la vie cependant.

Dans les gramens couraient ces mille insectes rouges qui naissent
chaque anne du printemps et chaque anne meurent avec lui. Les buissons
taient pleins de nids; les bataillons d'insectes volaient autour
des pines-vierges, et battaient l'air de leurs petites ailes,
au bourdonnement vague; bataillons qui, loin de s'entre-tuer,
s'entr'aimaient. Il y avait partout, dans ces bois aux noms charmants,
Viroflay, Meudon, Chaville, comme des sourires invisibles. Et,  cette
mme heure, aprs l'hiver terrible, aprs la rude guerre, aprs la
souffrance et la ruine, les hommes, autour des forts, combattaient et
mouraient!

Printemps de 1871, o les fleurs des lilas, o les branches d'aubpine
taient triomphalement plantes dans les canons des fusils chauds
encore de la bataille; printemps o ces bois amoureux furent pleins
des sifflements du fer, des clairs du feu, des hurlements de la haine,
Germinal, Floral, Prairial, que de douleurs et que de morts vous avez
vus!

Je n'oublierai jamais l'impression qui me saisit, un matin de mai,
lorsque, montant par la cte de Svres,  travers les sentiers dserts
et labours d'obus, j'arrivai sur ce plateau de Bellevue, d'o, 
l'horizon, baign dans un lumineux brouillard, on apercevait le
gant Paris. Quelle immensit de pierres et quel monde! Les monuments
dcoupaient sur le fond du tableau leurs clochers ou leurs coupoles;
l'Arc de l'toile apparaissait, colossal et dfiant les bombes; la Seine
roulait ses circuits tourments  travers ce vaste paysage. Paris!

C'tait l Paris! Paris, que les Prussiens n'avaient os attaquer
de front, et o ils n'taient entrs qu'en posant le pied, piteux et
hsitants, comme si ce terrain volcanique brlait;--c'tait Paris o,
de septembre 1870  janvier 1871, une communaut de souffrances et
d'espoirs avait fait de tant de coeurs un seul coeur, et des classes
diverses de la cit une ville unie, fraternelle et rsolue;--c'tait le
Paris qui, aprs avoir subi un premier sige, en supportait un second,
plus terrible que le premier; car si la famine n'tait plus au logis, la
terreur tait au foyer.

Paris!--Je me sentais le coeur serr en le regardant, et lorsque je
tournais les yeux vers la droite, vers les coteaux reverdis, du ct de
ce fort d'Issy o les canons grondaient, o pleuvaient les obus, du ct
de ces tranches d'o sortait la fusillade, l'angoisse ressentie et la
douleur devenaient plus fortes encore, et une sourde maldiction montait
alors  mes lvres contre cette chose qui s'talait en plein soleil: la
guerre civile.

Printemps de 1871, on ne t'oubliera pas! Germinal vit sourdre et Floral
s'panouir la haine; Prairial vit faucher non l'herbe, mais les hommes.
Qu'et-il dit, qu'et-il dit alors l'intgre savant qui avait cr jadis
le calendrier des mois rpublicains, le pur Romme, l'ami de ce Bourbotte
qui jetait en mourant ce cri de rconciliation suprme:

Embrassons-nous tous, et aimons-nous tous; c'est le seul moyen de
sauver la Rpublique!




                         LA FTE MORTUAIRE
                         D'ALEXANDRE DUMAS
                            _Mai_ 1872


Je suis n  Villers-Cotterets, petite ville du dpartement de l'Aisne,
situe sur la route de Paris  Laon,  deux cents pas de la rue de la
Noue, o mourut Demoustier,  deux lieues de la Fert-Milon, o naquit
Racine, et  sept lieues de Chteau-Thierry, o naquit la Fontaine.

C'est ainsi qu' la premire page de ses _Mmoires_, Alexandre Dumas
s'est peint lui-mme en six lignes, avec sa franchise nave et sa brave
faconde. Il se place trop modestement  ct de l'auteur des _Lettres
sur la Mythologie_ et trs-orgueilleusement  ct de l'auteur de
_Phdre_, puis il ajoute:

Je suis n le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans la maison
appartenant aujourd'hui  mon ami Cartier, qui voudra bien me la vendre
un jour, pour que j'aille mourir dans cette chambre o je suis n et que
je rentre dans la nuit de l'avenir au mme endroit d'o je suis sorti de
la nuit du pass!

C'tait le voeu secret du grand homme demeur toujours tel qu'il tait
aux heures o il dnichait les merles,  Villers-Cotterets, et ce voeu,
la destine ne lui a point permis de le raliser. Il est mort loin de sa
petite ville et, chose cruelle,  l'heure o les fourgons et les
canons prussiens faisaient retentir du fracas de leurs roues les pavs
silencieux des rues de Villers-Cotterets. Il ne lui a pas t donn de
mourir o il tait n; mais, hier, cette maison de la rue de Lormet,
qui porte, sur une plaque de marbre, la date de la naissance d'Alexandre
Dumas, tait comme pare de couronnes d'immortelles voiles de crpe
noir, et, lorsque le cercueil de Dumas, port  bras d'hommes, a pass
devant, il s'est arrt comme si le mort et voulu saluer sa maison
natale.

Villers-Cotterets! C'est pourtant  Dumas que la petite ville doit
sa clbrit et son lustre. C'est par lui qu'on a appris  l'aimer, 
connatre sa fort, ses bois pleins d'ombre, ses recoins cachs. Il
l'a adore de toutes les faons, en chasseur et en pote. Il y a couru
enfant; jeune homme, il y a rv; clbre, il y est venu promener sa
gloire et rechercher ses premiers souvenirs.

Qu'ils taient riants, ces souvenirs-l, parfums et savoureux comme
des fraises agrestes! On les retrouve ou plutt on les respire en
feuilletant les premires pages des _Mmoires_! On rajeunit avec Dumas
adolescent, on revoit les matins de printemps et les soirs d't qui
furent les aurores et les soleils couchants de sa jeunesse.

Les belles parties de chasse! Les grandes et saines chappes! Et les
amourettes! Et les ceintures roses, les bonnets chiffonns des filles du
vieux tailleur de la place de l'Eglise, de Josphine et Manette Thierry,
ses soupirs de seize ans! Manette, une pomme d'_api_, dit-il lui-mme,
et il les compare l'une et l'autre aux _fruits grens et fltris de ce
chapelet sur lequel j'ai pel les premires phrases de l'amour_.

Puis,  l'couter, on assiste bientt  l'closion de son gnie
littraire; on apprend comment il vit,  Soissons, jouer par un certain
Culot, mchant acteur qui lui fit l'effet de Talma, l'_Hamlet_ de Ducis,
cet _Hamlet_, chef-d'oeuvre ignor pour lui, qui le transporta et lui
fit dire:

--Et moi aussi, je serai auteur dramatique!

Voil ce qu'voquaient pour nous ce nom de Villers-Cotterets, et cette
ville o nous allions pour la premire fois.

Tout ce qui porte un nom dans les lettres, tout ce qui tient de prs
ou de loin  l'art du thtre, tout ce qui garde la reconnaissance des
plaisirs prouvs, des joies causes par le grand conteur; tous ceux
qui ont aim Alexandre Dumas, c'est--dire tous ceux qui l'ont connu,
taient l!

Villers-Cotterets a d tre tonn d'une telle affluence. Le conseil
municipal, le maire et ses adjoints, ne s'taient pas, d'ailleurs, mis
en frais pour assister  la crmonie. S'ils y ont paru, c'est sans
caractre officiel. Ils se sont abstenus. Je ne sais pourquoi ils ont
ddaign de fter ce mort qui illustre leur ville, et je demanderais
volontiers la cause de cette ingratitude.

Il n'y avait l qu'un dtachement de la gendarmerie dpartementale. Les
gendarmes ont form la haie et prsent les armes au cercueil.

En revanche, la population tout entire a ft Dumas. Je dis ft, car
la crmonie, d'un bout  l'autre, a plutt, comme l'a fort bien dit M.
Dumas fils, ressembl  un couronnement qu' un deuil.

On n'avait pas l un mort, mais un immortel.

Les paysans de la campagne, les bourgeois de la ville taient accourus.
La foule se pressait dans l'glise, aux fentres, au cimetire, foulant
les autres tombes, moins illustres, pour arriver plus prs de la tombe
de Dumas. J'ai bien peu vu de services funbres aussi saisissants dans
leur simplicit.

Cette petite glise Saint-Nicolas, toute tendue de noir, avec les
lettres A. D. entrelaces; ce catafalque couvert de fleurs et de
couronnes, autour duquel brlaient, dans des torchres argentes,
des flammes vertes courbes par le vent du printemps entr par les
verrires; cette foule entasse dans les bas cts, des cierges  la
main; cette fanfare du pays dont les cuivres jouaient au dehors des
musiques lentes et touchantes; ce tableau tout entier, primitif et
sincre, tait vraiment caractristique et attendrissant. L'admiration
la plus profonde et la pit la plus vive pour la gloire de Dumas,
l'enfant du pays, taient peintes sur ces visages de paysans: on les
et pris pour des personnages des scnes de Jules Breton, calmes et
recueillis.

Lorsque le cortge s'est mis en marche, tous saluaient.

On a travers la place de la mairie, long la rue de Lormet, et, prenant
un chemin  gauche, on est arriv au cimetire. L,  ct de la tombe
du gnral rpublicain Dumas de la Pailleterie,  ct de la tombe de
sa femme, au pied des grands pins dont le vent agitait les branches,
Alexandre Dumas a t enseveli.

Les discours se sont succd, tous marqus au coin de l'motion juste
et vraie. M. Dugu a salu l'auteur dramatique, et M. Gonzals a fort
heureusement caractris l'homme de lettres multiple, inpuisable, vraie
fontaine de rcits, ou plutt fleuve--et fleuve de Jouvence.

M. Perrin, au nom de la Comdie franaise, a rendu hommage  l'auteur de
_Henri III_, de _Mlle de Belle-Isle_, des _Demoiselles de Saint-Cyr_,
et a annonc que les amis de Dumas seraient convis bientt  une autre
fte,  celle de l'inauguration du buste du grand dramaturge qu'on
placera au foyer,  ct de ses ans.

M. Charles Blanc, au nom du ministre de l'instruction publique, a salu
dans Dumas le conteur _honnte_ crivant, comme on et dit au temps
de Molire, pour les _honntes gens_. Puis tout ple, froid, roidi
par l'motion, et la voix un peu trangle, M. Dumas fils a rendu
 Alexandre Dumas un dernier, un filial hommage. Il a surtout voulu
remercier l'assistance.

En dcembre 1870, a-t-il dit en substance, mon pre mourait  Puy, sans
bruit, loin de tous, seul, mais sans souffrances et sans cris,  l'heure
o tant d'autres, seuls aussi, mouraient dans les imprcations et les
larmes, sur un sol envahi par l'tranger.

Ds ce moment je voulais faire transporter sa dpouille 
Villers-Cotterets,  ct de la tombe de son pre qui avait tant de
fois, lui, fait reculer les ennemis. Il a fallu attendre, et j'ai
attendu que le ciel ne ft plus sombre et que l'hiver et pass pour que
cette crmonie n'et rien de funbre et qu'on sentt  travers cette
mort une rsurrection.

Et le printemps semble s'tre fait mon complice. Le ciel est clment et
bleu, et c'est aujourd'hui comme la fte de cet homme illustre qui
m'a lgu le souvenir de reconnaissance de cette ville o il est n,
souvenir qu' mon tour je lguerai  mes enfants.

Ces paroles, dont beaucoup n'ont saisi que le sens et que j'essaye de me
rappeler, nous parvenaient par-dessus le silence respectueux de la
foule et  travers le grand murmure sourd des peupliers et des pins. Le
printemps, en effet, souriait  ces souriantes funrailles. Les pommiers
en fleur, les cerisiers poudrs de blanc, apparaissaient, comme pars,
au-dessus des murs du cimetire. L'herbe tait verte et saine autour des
tombes. Les immenses prs, piqus de fleurettes, la fort,  l'horizon,
reverdie, renaissante, pleine de bourgeons ouverts et de feuilles nes
d'hier, servaient de cadre  cette scne plus semblable  une apothose
ou  une idylle qu' un ensevelissement.

Dumas aura t Dumas jusqu'au lendemain de sa vie, et il semblait que
les larmes blanches de son drap mortuaire fussent des pquerettes.

Un seul discours a dtonn dans cette crmonie, celui d'un architecte
de la ville qui a montr la foule, pour rendre hommage  Alexandre
Dumas, venant de Villers-Cotterets _et des environs_.

Les _environs_, c'est Paris. Paris est dcidment condamn  devenir
modeste.

Ce qui m'a frapp dans cette rapide visite au pays du pote, c'est
l'espce de culte cordial qu'on garde  sa mmoire. Il n'est pas vrai
que nul ne soit prophte en son pays. Dumas est prophte dans le sien,
un prophte non pas redout, mais aim, ce qui vaut mieux.

Je me trouvais,  l'_htel du Dauphin_,  ct d'un vieux cultivateur
tann par tous les soleils, vtu de neuf, de frais ras,  qui je
demandais s'il avait connu Alexandre Dumas.

--Si je l'ai connu? dit-il firement. J'ai couch avec lui! Oui,
ajouta-t-il. J'ai t son camarade de lit. Enfants, on nous donnait la
mme couchette. Un frre de lait, je vous dis. J'en ai joliment tu des
hirondelles avec lui. Sa mre tenait un bureau de tabac, place de
la Mairie. C'est de l que nous partions pour aller en fort! Un bon
garon, et rest toujours le mme!--quoique clbre et quoique riche!

Les portraits de Dumas sont partout avec des autographes. Il en donnait
 toute la ville. Chaque anne, il revenait l, distribuant des poignes
de main, retrouvant quelque vieille paysanne qui lui disait:

--Nous avons fait notre premire communion ensemble!

--Si j'ai chang autant que vous, ma pauvre amie, comment faites-vous
pour me reconnatre?

--Ah! monsieur Dumas, c'est que je vous ai suivi, moi, de loin, pendant
que vous grandissiez!

Et voil bien ce qui a fait le charme  la fois poignant et souriant de
cette fte mortuaire d'Alexandre Dumas. Toutes les sympathies s'taient
donn rendez-vous autour de ce cercueil, depuis les plus vieux
amis, comme M. de Leuven, son premier collaborateur dans son premier
vaudeville, depuis M. Maquet, son _alter ego_, jusqu' ses derniers
admirateurs, les nouveaux venus. Il ne manquait l presque personne,
sauf d'Artagnan peut-tre, qui devait bien pourtant ce dernier hommage 
son pote.

Puis, cette crmonie termine, on est remont en wagon, toujours
parlant de Dumas ou plutt des Dumas, de l'intarissable, du pre, ce
Gargantua littraire qui nourrissait toute une gnration des miettes
tombes de sa table, de ce puissant vocateur du pass, de ce matre
du drame et de l'invention, de cette _force de la nature_, comme disait
Michelet; et de ce philosophe profond, cruel et vrai,  qui n'chappe
aucun secret de l'me humaine, son fils, qui semble avoir condens le
prodigieux talent de son pre, et avec l'acier de l'pe du romancier
d'aventures, fait comme un scalpel tincelant, aiguis,--instrument de
chirurgie par la lame, bijou d'orfvrerie par la ciselure.

A cinq heures, le train ramenait cette foule d'lite dans ce grand
Paris, qui a tant vcu de la vie de Dumas, joui de ses plaisirs et
pleur de ses drames. Et il ne reste de cette journe qu'un souvenir
plein de soleil, de bruissement de feuilles, d'herbe frache, quelque
chose comme une odeur irrsistible de printemps et comme un poudroiement
de gloire.




                             VERSAILLES


Versailles! A ce nom, tout un pass s'veille. Les fantmes vanouis
d'un temps qui fut illustre reprennent corps et semblent revenir, comme
au gr d'une vocation, parmi les bosquets dserts. Toute l'histoire
moderne de notre France a gravit autour de ce palais majestueux et de
cette ville clbre. Toutes nos volutions et nos rvolutions s'agitent,
semble-t-il, entre ces deux ples: Versailles et Paris.

C'est par les journes d'hiver, o le grand parc abandonn semble plus
veuf de son pass, qu'il faut le visiter, ce Versailles, seul, la brume
et le silence vous enveloppant comme d'un suaire, et c'est alors qu'on
respire le parfum de mort de cet Escurial de la royaut franaise.
Marchez, personne ne vous troublera. Vos pas seuls feront crier les
feuilles sches que le vent n'a point balayes. Vous n'aurez pour
tmoins de vos rflexions que ces faunes ou ces nymphes de Coysevox,
verdis par la pluie qui fait ruisseler ses gouttelettes pourries sur
leurs joues de marbre, et semble prter des larmes  leurs yeux blancs.
Comme il est envahi, ce jardin, l't, quand les eaux jaillissent des
bassins maintenant muets! Les promeneurs banals y passent sans songer.
Pas un de ces bons bourgeois en partie de plaisir, foulant du pied
le _tapis vert_, qui se doute qu'il marche sur des cendres! Pauvre
Versailles! Ils ne comprennent pas quelle leon tu donnes, dans ta ruine
muette et ton vaste dlaissement,  toutes les pompes,  toutes les
ambitions,  toutes les ternits humaines!... Ils ne l'entendent point,
ta rponse cruelle, qui, lorsqu'on s'crie: Avenir! espoir! grandeur!
aussitt ajoute: Nant!

Ce palais, ces jardins, ces escaliers de marbre, tout fut bti--caprice
de roi tout-puissant--sur des terrains marcageux, qu'il fallut combler
pour plaire  S. M. Louis XIV. Versailles, au temps de Louis XIII, avait
commenc par tre un rendez-vous de chasse, un petit pavillon perdu dans
les bois o venait, entre deux _lancers_, se reposer la Cour. Puis, le
roi ayant achet cette terre  Franois de Gondi, l'archevque de Paris,
y fit btir un chteau blotti dans les bois, chteau dont son successeur
devait faire un palais. Las d'habiter Saint-Germain, d'o l'on
apercevait la flche de Saint-Denis,--c'est--dire l'endroit o
dormaient les rois de France et o il se coucherait, un jour, dans son
cercueil,--Louis XIV fit agrandir par Mansart le chteau royal, creuser
par son arme une route allant droit de Paris  Versailles, et, plus
tard mme, l'eau manquant  la somptueuse demeure, il voulut, la
machine de Marly tant insuffisante, qu'on ament les eaux de l'Eure de
Maintenon  Versailles.

Plus de 30 000 hommes, des soldats, transforms en terrassiers par la
volont souveraine, travaillaient  cette oeuvre colossale. La terre,
dgageant des manations ftides, des milliers de ces pauvres gens
mouraient tus par des miasmes, eux qui semblaient destins  mourir
par le fer. Peu importait  Louis XIV. Il fallait continuer les
travaux. L'aqueduc inachev de Maintenon--ruine superbe et vaine
aujourd'hui--tait sous le grand roi ce que les Pyramides furent sous
les Pharaons: l'oeuvre inutile et gigantesque qui cota tant de sueur et
tant de labeur, et tant de morts, aux travailleurs.

Versailles cependant tait devenue cette ville rayonnante d'o le
roi-soleil dictait au monde ses volonts. La nue de courtisans, presse
dans la galerie de l'Oeil-de-boeuf, attendait le regard du roi avec
l'anxit d'un Hbreu affam se demandant si la manne tombera du ciel.
Le roi, prcd des violons de Lulli, traversait majestueusement cette
foule enrubane dont Saint-Simon notait les vices au passage, et
d'o l'Alceste de Molire s'loignait firement. Parfois, parmi les
courtisans, apparaissait, simple et imposant, un grand homme. C'tait
Turenne, grave et digne; c'tait Cond, pliant sous ses lauriers;
c'tait Vauban, c'tait Catinat, c'tait Colbert, c'tait mme Louvois,
farouche et dur comme un autre Bismarck. L'art ajoutait ses sductions
aux triomphes de la force. Tantt on jouait, dans les bosquets du parc,
la _Princesse d'lide_, de Monsieur Pocquelin, ou l'_Iphignie_ de
Racine; plus tard encore c'tait _Athalie_, o figuraient, dans leur
costume rglementaire, les demoiselles de Saint-Cyr.

C'est  trois marches de marbre rose que Musset, en un jour de
caprice, a demand les secrets de ce Versailles du grand roi et
du Versailles coquet qui succda, avec la Pompadour, au Versailles
solennel:

  Quel heureux monde en ces bosquets!
  Que de grands seigneurs, de laquais!
  Que de duchesses, de caillettes,
  De talons rouges, de paillettes!
  Que de soupirs et de caquets,
  Que de plumets et de calottes,
  De falbalas et de culottes!
  Que de poudre sous ces berceaux!
  Que de gens, sans compter les sots!

Mais avec la monarchie lgante et tourbillonnante de Louis XV et Louis
XVI, ce n'est plus Versailles qui domine, c'est Trianon. La laitire
Marie clipse la reine Marie-Antoinette. On joue aux quatre coins sous
ces grands arbres, et l-bas Paris gronde, s'meut, s'irrite, et le
canon du 14 juillet viendra tout  coup dissiper les rondes charmantes
o riaient Mme de Lamballe et Mme de Polignac. Maintenant le lourd sabot
du peuple va retentir sur les dalles de la cour de Marbre, et le temps
n'est pas loin o la reine, du haut de son balcon, verra s'avancer par
la grande avenue le flot bruyant des femmes conduites par Maillard.

Songent-ils  tout cela, ceux des visiteurs qui vont et viennent au
hasard de la curiosit dans les grandes alles du parc? Non.--Pas un
qui, rassasi enfin de ces arbres de cimetire taills de faon bizarre,
lass de ces statues, de ces bassins o les tritons grelottent, o
coassent les grenouilles de chair sur les grenouilles de bronze; pas
un, fatigu de ce Trianon dsert, de cette fosse commune o gisent
tristement deux rgnes, pas un qui sache aller trouver, dcouvrir, dans
une petite rue voisine, la rue de Gravelle, prs de la place d'Armes,
une salle abandonne, elle aussi, mais loquente dans son silence: la
salle du Jeu de paume, o les dputs de la France jurrent un jour de
ne se sparer jamais avant d'avoir achev leur oeuvre de dlivrance.
Voyez-vous cette petite porte,  peine assez large pour laisser passer
un seul homme? Un soleil sculpt dans la boiserie la surmonte,--_un
soleil_, l'emblme orgueilleux du Grand Roi. C'est par l qu'ils ont
pass tous, les vaillants et les embrass de libert; sur cette marche
de pierre, appuyant son pied de Titan, est mont Mirabeau! Et quand on
entre, quand on la voit dans sa splendide nudit, cette salle du Jeu
de paume, demeure encore ce qu'elle tait ce jour-l, on prouve
l'tonnement d'un homme qui se trouverait face  face avec son rve. On
touche du doigt l'histoire passe. Quoi! cela a donc exist? La voici,
cette salle d'o la Rvolution est partie? Le foyer du volcan est l
sous vos pieds; sous ces dalles, il semble que le sol gronde encore.
Des murs nus, couverts  demi d'une couche noire, de grandes fentres 
carreaux, une plaque de bronze, une inscription, rien de plus:

  ILS L'AVAIENT JUR.
  ILS ONT ACCOMPLI LEUR SERMENT.

Et cela suffit. Ils sont voqus soudain, dans leur costume sombre, les
dputs du tiers, mouills, tremps par la pluie, tous groups, tous
embrasss, tels que les peignit David.

Napolon 1er, comme Napolon III, dlaissa Versailles. _Ville btarde_,
disait-il  Sainte-Hlne. Louis-Philippe en fit un Muse national, le
Panthon de nos gloires militaires. Au point de vue de l'art, Versailles
compte certes bien des toiles, des portraits rprhensibles; au point
de vue de l'histoire, c'est un merveilleux arsenal de documents et de
souvenirs. De temps  autre Versailles voyait bien, en ces dernires
annes comme au temps jadis, quelque fte. Lorsque la reine d'Angleterre
visitait la France, lorsque nos soldats revenaient victorieux d'Italie,
Versailles rayonnait, tincelait, mais pour s'teindre. Il semblait,
encore un coup, porter le deuil du pass.

Puis un jour, un terrible jour, il entendit, vers Chtillon, gronder le
canon prussien; il vit accourir les uhlans dans ses rues, caracoler les
dragons bleus devant la statue de Hoche, M. de Bismarck,  pied, s'aller
faire raser chez un coiffeur de la rue; et,--quelle douleur et quelle
honte!--la ville de Louis XIV et de la Rvolution devint le quartier
gnral allemand, la cit du roi Guillaume. Que dis-je? Ce fut dans sa
galerie des Glaces que le roi de Prusse devint Csar; ce fut l qu'on
lui dcerna le titre d'empereur. Dans la nuit qui suivit, toutes nos
gloires indignes frmirent le long des galeries funbres.

Enfin l'Allemand partit. Des troupes franaises reprirent la place
encore chaude de l'occupation germaine. L'Assemble de Bordeaux
s'installa dans le thtre qu'avait bti, sous Louis XV, l'architecte
Gabriel, et Versailles entendit encore toutes les nuits le canon, mais,
cette fois, l'odieux canon de la guerre civile!

Les pierres ont leurs destins, comme les livres. Qui et dit, lorsqu'en
1770, le 16 mai, jour du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, on
inaugurait la salle de l'Opra, qui et dit qu'un sicle aprs, les
dputs de la nation s'assembleraient l, sous la prsidence d'un
illustre historien devenu chef d'un tat si grand encore dans sa
chute? Cette salle de thtre o, lors des noces du duc d'Orlans,
Louis-Philippe faisait reprsenter, pour la premire fois, une pice
de Molire _avec les costumes du temps de Molire_, qui et dit qu'elle
serait l'asile d'une Assemble, le logis d'un Parlement?

Coquette, orne, dore, avec ses banquettes de velours rouge, ses
ornements d'or, ses colonnes de marbre, ses lustres lgants, ses
cristaux, son luxe  la fois charmant et somptueux, elle assiste  des
scnes que l'architecte n'avait pas prvues, et voit se drouler,
devant le fauteuil  bras de cuivre du prsident, un drame dont on suit,
anxieux, les pripties. Deux choses muettes marquent loquemment dans
cette salle, l'une le temps, l'autre la temprature du lieu: c'est
l'horloge qui court au-dessus de la tribune, et le thermomtre plac
prs de l'avant-scne de droite. Thermomtre politique,  coup sr, et
qu'on voudrait toujours voir au _beau fixe_.

Quelle trange lgende que celle de Versailles! On raconte que, la
nuit, lorsque les dputs sont partis, tous les fantmes qui hantent
le palais, conntables aux brassards de fer, marchaux, soldats,
diplomates, rois, princes, empereurs, tout ce qui est le pass, tout ce
qui fut la puissance et parfois la gloire, on raconte que ces spectres
se glissent le long de la galerie des Tombeaux, et l, pntrant dans
la salle des sances, prennent place,  leur tour, sur les bancs de
la Chambre, et, sous la prsidence de quelque aeul de la patrie,
discutent, eux aussi, sur les destines du pays. Alors, tous ces
fantmes que l'immortalit a faits clairvoyants et sages, s'unissent
dans une pense suprme, et, qu'ils se nomment Philippe-Auguste ou
saint Bernard, Louis XI ou Commines, Henri IV ou d'Aubign, Louis XIV ou
Jean-Bart, Louis XVI ou Lafayette, Hoche, Klber ou Marceau, ils
n'ont qu'un mot, ils n'ont qu'un cri qui parfois fait vibrer les chos
assoupis de Versailles: _Vive la France!_




                         LE DERNIER FANTME
                                1873


  _Napolon III est mort ce matin,  10 h. 45,
   Chislehurst._

C'est par cette laconique dpche que Paris a appris la fin d'un
empereur qui pendant vingt ans a gouvern le monde, silencieux, et qui,
mort sans parler, dans le sommeil opaque du chloroforme, aura t, on
peut le dire, le _silence couronn_.

Comme il faut que, dans la vie parisienne, tout se compose de
contrastes, c'est  la premire reprsentation de la _Petite Reine_ et
dans un couloir des Bouffes-Parisiens, que la nouvelle nous est parvenue
d'une mort dj connue depuis quelques heures. On pourrait crire un
bien trange article avec le rcit de cette reprsentation o les
airs d'opra-comique taient coups de philosophiques rflexions.
Les entr'actes se passaient  commenter les renseignements reus, les
dernires consultations mdicales, la situation nouvelle que faisait
aux partis cette disparition d'un homme; puis, au coup de sonnette du
thtre, on regagnait son fauteuil, on se reprenait  couter quelque
motif de valse, et tout tait dit. J'ai fait d'ailleurs l une remarque
bizarre et qui ne saurait contribuer  augmenter beaucoup la somme de
respect qu'on prouve pour une certaine humanit: c'est que, dans
tout ce public ml et disparate, ceux qui accueillaient avec le plus
d'ironie dgage la nouvelle de ce dnoment n'taient pas toujours
les ennemis nettement dclars de l'empire, mais, au contraire, ceux-l
mmes que l'empereur vivant avait le plus volontiers combls de ses
faveurs.

Oui, tandis que les adversaires gardaient une attitude calme et
rserve, je voyais s'taler dans quelque avant-scne tel personnage
dont le nom bien connu avait t longtemps compromis dans les intrigues
impriales, et j'entendais un homme qui a servi avec un zle exagr le
systme tomb, rditer,  propos de la _pierre_ de l'ex-empereur, un
vieux mot de Dsaugiers et s'crier en riant:

--Dcidment, il tait au bout de sa _carrire_!

--L'empereur est mort, vive la _Petite Reine_! ajoutait un autre.

--L'empereur est mort, je marque le roi, avait dit un autre en jouant
aux cartes.

Et tandis que l'oprette grenait ses airs nouveaux, je songeais  la
place qu'avait occupe, usurpe ce mort, et j'voquais des souvenirs
enfouis. Qui se souvient des jours o la parole gutturale de l'empereur
tait anxieusement attendue, lorsqu'il ouvrait la session du Corps
lgislatif? En rappelant ces choses effaces, il me semble que je fais
ici de l'archologie. Que c'est loin! que c'est confus! que c'est vieux!

Depuis onze heures du matin, la grande cour du Louvre tait alors
envahie par les curieux. On attendait. A Paris, on attend toujours.
Il est une race ternelle qui nat _public_, qui veut tout voir, tout
savoir, et qui, pour satisfaire sa passion dominante, restera deux
heures durant  faire le pied de grue et  bayer aux corneilles,
deux comparaisons galement _ornithologiques_. Le pavillon Denon, tendu
de draperies de velours pourpre sem d'abeilles d'or, tait assig dj
par une file d'quipages. Jusqu' midi et demi, les voitures devenaient
de plus en plus nombreuses. On se pressait, on se poussait, on
descendait, on voulait voir. On entrait. Le pristyle et l'escalier
taient littralement ourls de cent-gardes, roides dans leur cuirasse,
la carabine au pied, et semblables, dans leur superbe immobilit,  de
hautes statues polychromes. Les casques reluisaient et les poitrines
cuirasses se constellaient de paillettes  chaque rayon de soleil. En
haut, les musiciens des cent-gardes, en tunique rouge, se tenaient 
leur poste, leur clairon  la main. La galerie de l'cole franaise, qui
aboutit  la salle des tats, tait alors transforme en un passage, et
traverse d'un bout  l'autre d'un tapis. Les retres de Valentin, les
moines de Lesueur, les philosophes du Poussin, regardaient, d'un air
tonn, ce dfil d'habits noirs et de robes claires, d'uniformes et de
chamarrures, qui allait durer une heure au moins.

La salle des tats tait dj envahie. On se plaait comme on pouvait
dans les tribunes. Les dames, du haut des galeries, lorgnaient cette
foule de dignitaires, qui fourmillait et flamboyait de toutes ses
dcorations et de toutes les couleurs de ses uniformes. A gauche, dans
la galerie suprieure, les ambassadeurs et les officiers trangers
causaient en s'asseyant et regardaient. Les snateurs et les dputs,
les officiers, les magistrats, les archevques, arrivaient par groupes.
C'tait une confusion de tons crus qui pourtant s'harmonisaient. Un
peintre ami des demi-teintes et pouss des hurlements devant cette
salle immense o se croisaient et semblaient se heurter les casques de
dragons et les chapeaux de Laure, la robe rouge des cardinaux et les
robes bleu de ciel des lgantes, les grands cordons des gnraux et les
burnous blancs des chefs arabes. Fourmillement de couleurs, opposition
de taches brutales, rouge, vert, violet, bleu: ici les officiers
tincelants; l les groupes d'habits noirs entasss et comme trous de
cravates blanches; plus haut, le lilas, le rose, le gris perle, le bleu
tendre des robes, et pourtant,-- politique de coloriste!--tout cela se
fondant en un vaste tableau  qui le dais de velours pourpre servait
de dernier plan, tandis que le plafond allgorique de Muller, avec ses
larges rinceaux et son amalgame de rouge et de jaune crus, tenait lieu
de ciel.

Peu  peu l'oeil s'habituait  voir clair dans ce fouillis. On
distinguait et reconnaissait les visages. On analysait et lorgnait la
salle tout entire. L-bas n'est-ce pas M. de Nieuwerkerke, en
habit rouge, causant avec le marchal Canrobert? Voici M. Fould,
qui s'entretient peut-tre de son nouveau projet de finances avec M.
Troplong. M. Duruy parle justement  Mgr Darboy. On se montrait M.
de Sacy, qui tout  l'heure allait prter serment et qui trennait
aujourd'hui son habit de snateur. Et parmi les grandes dames
empoudrerizes, des actrices, des _curieuses_ du demi-monde sentant la
pommade de concombre, l'opopanax, l'eau de Lubin ou le patchouly. Dieu
me pardonne si j'eusse devin qu'elles s'occupaient aussi des affaires
du pays!

On dtaillait et critiquait les toilettes. Presque partout des
fourrures. Le succs, tout compte fait, est pour cette jeune dame qui
regagne sa place, l-haut,  droite. La voyez-vous? Chapeau rose clair,
robe rose garnie de petit-gris, agrments roses, et pour manchon
un large ruban--rose encore--entour de fourrure grise, un mouchoir
minuscule, moins que rien, un prtexte pour tenir un fragment de moire 
la main.

Et pourquoi ce bruit, bon Dieu? Ce sont, me dit-on, les ambassadeurs
marocains qui font leur entre. Je ne les aperois pas. Mais on me
montre des officiers trangers, des Prussiens en tunique sombre,
des Russes, des Circassiens avec le bonnet d'astrakhan. Ils viennent
complter cet ensemble un peu officiel que le soleil,  force de
rayons, de lumire, de gaiet, rend pittoresque  satisfaire les plus
difficiles.

Ah! comme il se jouait, en ces jours de parade et de pose, comme il se
jouait, l'ami soleil, sur ces paulettes, sur ces croix, ces rubans,
ces crachats, ces dorures, ces velours, ces soieries, ces habits, ces
fresques un peu ples et ce dais aux crpines d'or! Tout cela est us,
pass, dfrachi, jet  la hotte! Ci-gt tout ce fracas d'autrefois!

Mais un mouvement soudain parcourait cette foule, qui se levait
brusquement. C'tait l'impratrice. Elle s'avanait, montait sur
l'estrade et saluait. Elle avait un chapeau blanc, une robe lilas clair
sans volants et un mantelet de dentelle blanche. L'empereur venait
ensuite. Il s'asseyait sur le trne;  sa droite, le prince imprial;
 sa gauche, le prince Napolon; derrire lui, les ministres, le prince
Murat et son fils en uniforme d'officier des guides,--tout un monde
disparu.

Puis le discours, ce discours dont chaque mot tombait du haut de
l'estrade prononc avec un accent hollandais, presque allemand.

Le discours achev, le dfil commenait. Les cent-gardes reformaient
la haie dans la galerie de l'cole franaise et l'empereur sortait le
premier, puis l'impratrice. Vite, il fallait se mettre  la fentre
et regarder maintenant la cour du Louvre, la cour Napolon III, o les
voitures fourmillaient, o la foule s'entassait, o le soleil clatait,
joyeux, parmi les arbres encore verts. Des cent-gardes,  cheval, le
sabre haut, entouraient la voiture impriale; des musiques
jouaient soudain l'air de la _Reine Hortense_;  et l les cuyers
s'empressaient, les valets de pied couraient, les aides de camp
peronnaient leurs chevaux; puis toute l'escorte s'branlait et
brusquement disparaissait dans cette foule, du ct des Tuileries.

La seule fois que je vis ce spectacle, je sortais, l'habit tout tach
de la poudre de riz des paules involontairement frles en passant. Un
jeune homme brun, solide, nergique, se dtacha de la foule et vint vers
moi en me disant:

--Eh bien?

Le _Eh bien?_ signifiait: _Qu'a-t-il dit?_ A-t-il promis le despotisme
ou la libert, la paix ou la guerre? Chaque mot de cette bouche
d'augure couronn tait attendu avec fivre.

--Eh bien?

Et celui qui me demandait cela, avocat seulement connu alors de quelques
amis (c'tait en janvier 1866), s'appelait Lon Gambetta.

Souvenirs d'avant le dluge!

Puis je me rappelais encore, entre autres choses, ces journes de
l'anne 1867, o Paris, devenu le caravansrail des rois et le cabaret
de l'Europe, accueillait  la fois tant de souverains, et, parmi eux, le
roi de Prusse et le czar.

L'arrive du czar  Paris! Elle venait se prsenter  mes yeux, vision
blouissante et folle!

Un temps superbe, le ciel d'un bleu tendre,  la Corrge, les boulevards
envahis. De l'entresol au faite des maisons, les fentres garnies, les
balcons pleins; ds robes claires, gris de perle, violet tendre;
de jolis visages impatients et caresss par le vent, frissonnant,
bavardant; des milliers de ces drapeaux de toutes les couleurs qui sont
de toutes les ftes, de toutes les entres et de toutes les sorties de
rois. Les drapeaux russes faisaient d'ailleurs un peu dfaut dans
ce pavoisement gnral. On ne les connat gure, et puis le Parisien
patriote croit bravement que c'est bien assez de fter un czar avec des
drapeaux tricolores. Le trottoir est encombr. Une quadruple range
de curieux forme, le long de la grande voie, comme une double crote
bruyante, remuante, que le cordon des sergents de ville force  demeurer
rectiligne. C'est la mme foule qui, attendant aujourd'hui l'empereur de
Russie, attendait, il y a douze ans, la reine d'Angleterre, et justement
pendant qu'on tuait des soldats russes. C'est la foule que j'ai vue
frmissante  l'arrive des soldats de Crime, au retour des soldats
d'Italie; la mme foule qui accourait vers le Prince-prsident sur
ces mmes boulevards, aprs son voyage en province; la mme foule
qui dfilait, enthousiaste, pendant de longues heures, devant le
gouvernement provisoire de la Rpublique franaise. Cela fait rver
qu'un mme peuple puisse aimer autant les spectacles, et des spectacles
de si diverses colorations.

Tout ce monde attend, la tte tourne vers le boulevard Poissonnire,
par o l'on doit apercevoir le cortge. Le bruissement des foules,
continu, mais heurt, qui enfle, gonfle, puis diminue, pour crotre
encore, emplit cette immense veine de Paris o,  cette heure, le sang
afflue.

Les femmes paraissent enchantes. J'entends une fort honnte bourgeoise
dire  son mari, tout haut: Il parat qu'Alexandre Il est un fort bel
homme. Elles aiment  voir, et surtout  tre vues. S'il allait tout
particulirement saluer l'une d'entre elles, en passant! J'en vois qui
ont de gros bouquets  la main. Une femme qui oserait jeter des fleurs
dans la voiture d'un homme qu'elle ne connatrait pas semblerait
vaguement exalte, mais la calche d'un czar n'est pas une calche
ordinaire. Mesdames, apprtez vos roses!

Le malheur est que les souverains vont arriver en voiture close. Un
frmissement profond, un vaste remous, l'ondulation et le tassement de
la crote de curieux. Ce sont Eux! Les sabots des chevaux battent le
macadam comme des marteaux d'enclume. Des lanciers passent, le soleil
pailletant leurs paulettes, frappant droit sur la blancheur de
l'uniforme et faisant jaillir mille clairs des visires, des galons,
des pompons, des boutons et des sabres. Puis les cent-gardes, colosses
bleus, blancs, piqus de rouge, crinires parses, blouissants. La
voiture qui porte deux empereurs et leur fortune, sans compter un
empereur futur, passe rapidement. Le temps de saisir l'attitude
roide, l'air froid, les grandes moustaches, la tte fire sur un torse
splendide du czar qui s'enfonce dans l'angle de la voiture, et les
regards curieux, impatients de voir, presque joyeux du czarwitch et de
son frre: tout est fini dans un coup d'oeil.

Maintenant c'est l'escorte, c'est l'tat-major, ce sont les gnraux,
les ministres, les colonels, les secrtaires, les conseillers: des
paulettes blanches et larges, des poitrines cribles de croix,
des rubans et des grands cordons, des ttes blondes, de race slave,
nergiques, altires: la mme expression sur les visages. Sourire de
gala chez ceux qui reoivent, remercment calme et diplomatique chez
ceux qui sont reus. Puis le brouhaha des soldats, des piqueurs, de la
cavalerie. A la fin, une voiture dcouverte, et, magnifique dans
son costume, un officier russe, immobile, avec une poigne de plumes
blanches qui flottent, au sommet de son casque, comme un duvet de cygne.

Les curieux n'ont plus rien  voir et suivent, un moment encore, le
cortge qui disparat dans la lumire, cavaliers, cuyers verts galonns
d'or, quipages tincelants que semblent emprisonner les escadrons
au-dessus desquels se dresse la grle fort des lances. On se spare
ensuite, le trottoir se rpand sur la chausse; une mer de chapeaux
noirs, de chapeaux gris, o s'agitent comme de petites vagues les
chapeaux fminins bleus ou roses, ondule, se mle et se heurte.
Les observations vont leur train.--J'aime l'uniforme bleu des
grands-ducs.--Ils sont donc dcors de la Lgion d'honneur?--Enfin,
ils ont une qualit, aprs tout, ils sont exacts! O triomphe de la
dmocratie! Les souverains auront beau faire, dornavant, c'est toujours
le peuple qui dira, comme jadis Louis XIV:--_J'ai failli attendre!_

On n'avait point fait passer la voiture du czar par le boulevard de
Sbastopol, ce qui et t fort impoli, mais on avait cependant permis
 Sa Majest de contempler la colonne de la place Vendme. Du haut de la
plate-forme de bronze, le jour de l'entre des allis et de l'empereur
Alexandre Ier  Paris, le fils de Gracchus Babeuf se prcipita de rage,
tte baisse, sur le pav. J'ai entendu traiter ce suicide, l'autre
soir, de folie pure. Mais quelle chose bizarre, me disais-je alors, que
ce voyage tout fraternel de l'empereur de Russie rappelle invitablement
la tourne moins amicale de 1815! Au fait, pourquoi oublierions-nous
cette date assez cruelle, lorsque nos voisins mettent un soin si tenace
 se la rappeler?

Et j'ajoutais:

--A cette heure, il y a, de par le monde, en Prusse et en Russie, de
braves gens qui se racontent avec une esprance avide la _lgende_ de
l'invasion. Il y a de vieux guerriers courbs et blanchis qui ont gard
sur les lvres l'cre saveur du vin de Suresnes, et qui voudraient
bien encore en goter. Il y a des conteurs loquents qui rptent 
la jeunesse bahie comme Schwarzenberg savait conduire son arme  la
victoire,  la mangeaille et aux jolies filles. Que de gens, l-bas,
rvent des sductions gigantesques des galeries de bois du Palais-Royal
et des tripots de la rue Vivienne. Ils ont vu cela, et voudraient le
revoir; ou leur pre, ou leur oncle leur en ont parl, et ils grillent
de savoir si le pre a menti. Dans je ne sais quel crit francophage,
le vieux Goerres, un de ces _capucins allemands_ dont se moquait si bien
Ludwig Boerne, parle des _souvenirs sacrs de Montmartre_. Ces Prussiens
pensent navement qu'ils pourraient encore escalader la butte. Arndt le
rpte assez souvent dans ses oeuvres.

Nous l'avions trop oubli, nous!

Ainsi j'voquais ces journes d'autrefois.

Puis, aprs le souvenir de cette cavalcade souveraine, c'tait le grand
jour de la distribution des rcompenses au Palais de l'Industrie.--Ce
mme jour o l'on apprit la mort de Maximilien, fusill.

Paris s'tait rveill, ce jour-l, comme un homme qui, au lendemain
d'un bal masqu, recevrait un billet de faire part. Le coup de foudre
venu du Mexique avait tout interrompu, ftes et rceptions officielles,
et le sultan en tait rduit  visiter sans bruit nos monuments, tandis
que le prince de Galles, plus curieux, allait contempler, au thtre
chinois de l'Exposition, _le Mangeur d'oeufs et l'avaleur de sabres_.

Quel dnoment terrible  la plus incroyable des aventures! La tragdie
certes n'est pas morte et le thtre futur a encore l tout trac, tout
sanglant, un sombre et dramatique sujet. Shakspeare n'et pas rv un
cinquime acte plus atroce. Au Mexique d'ailleurs les drames finissent
ainsi--par la fusillade--pour les grands et pour les petits. On fait bon
march de la vie humaine. Empereurs et partisans, qu'importe! Deux
coups de mousquet, et tout est dit. Le sang sche si vite sous le grand
soleil!

Quarante-trois ans, presque jour pour jour, avant la mort de Maximilien,
un autre empereur, l'Espagnol Iturbide, tombait sous les balles
mexicaines, le 19 juillet 1824, comme est tomb, le 19 juin 1867,
l'empereur Maximilien. Lui aussi, Iturbide, avait fait vaillamment le
sacrifice de sa vie. Chass des tats qu'il avait conquis, proscrit par
le congrs, rfugi en Angleterre, menac de mort s'il remettait le pied
sur le territoire de la rpublique mexicaine, il s'embarqua  Londres
avec ses enfants, revint au pays qui le repoussait, et en dbarquant,
alla droit au gnral Felipe de la Garza en lui disant:--Je suis
l'empereur!

Garza rpondit en lui demandant son pe et en lui annonant de se
prparer  mourir.--Quand cela?--Dans trois heures. Iturbide
s'inclina et rclama son chapelain. Mais au moment de donner l'ordre de
l'excution, le commandant Garza hsita, soit crainte, soit piti, et
envoya au congrs de Tamaulipas, sant  Padella, la nouvelle de la
capture; puis, sous bonne garde, il conduisit le prisonnier aux dputs,
en donnant--chose bizarre!-- Iturbide lui-mme le commandement des
soldats de l'escorte. Il faut lire dans Magnabal le rcit de cette
singulire et lugubre catastrophe. En arrivant  Padella, l'empereur
apprend que le congrs, constitu en tribunal, l'a dj condamn  mort;
il tait six heures du soir. Savez-vous, dit Iturbide aux soldats,
savez-vous ce qui arrive! Vous allez me fusiller, mes amis...--Et au
moment de partir: Allons donner un dernier coup d'oeil au monde!
Le lieu de l'excution tait assez loign. On me fait marcher bien
longtemps, rptait le condamn. Quand on s'arrta, il dtacha de son
cou son rosaire, le donna au prtre: C'est pour mon fils an.--Et
prenant sa montre: Pour mon plus jeune fils. Arrtez les aiguilles
 l'heure de ma mort. Quant  cette lettre, elle est pour ma femme.
Ensuite regardant sa bourse, il y trouva trois onces d'or en petite
monnaie et les fit distribuer  la troupe.

Au moment de donner le signal des coups de feu, Iturbide s'cria d'une
voix claire: Mexicains,  cette heure de mort, je vous recommande
l'amour de la patrie, c'est lui qui doit vous conduire  la gloire.
Je meurs pour vous avoir secourus, mais je meurs content, parce que je
meurs parmi vous.--Feu! dit-il ensuite  l'adjudant Castillo. Il tomba
roide mort.

Le dernier fils d'Iturbide, le prtendant au trne, vient de mourir
aprs avoir tenu un cabaret aux environs de Paris, dans la banlieue[21].

  Un cabaret chantant au coin d'un carrefour!

[Note 21: Les journaux annoncrent ainsi cette mort:

Hier, vers neuf heures du matin, passait silencieusement, dans la
grande avenue de Neuilly, un corbillard des pauvres, suivi d'une
cinquantaine de personnes.

Ce modeste convoi n'tait autre que celui d'un prince de sang imprial,
le prince Iturbide, que de rares amis et quelques voisins accompagnaient
 sa dernire demeure.

Le deuil tait conduit par M. Lemaire, prsident de la Socit de
Saint-Vincent de Paul. Aprs une messe basse, dite par M. Bazin, vicaire
de la paroisse de Neuilly, le corps a t inhum dans un petit coin du
cimetire, une simple concession temporaire faite pour sept ans.

Quand on songe qu'au bout de ces sept ans le terrain sera
trs-probablement retourn et qu'il ne restera plus de traces de celui
dont le pre fut empereur du Mexique!

Actuellement une croix de bois noir, avec le nom du dfunt, rappelle
seule qu'un prince gt sous cette terre.

Nous avons t voir cette tombe, hier aprs midi; sur le tertre
frachement remu, il n'y avait pas une couronne, pas mme une simple
fleur.

Le prince Augustin-Cosme Iturbide tait g de quarante-huit ans, et
demeurait  Paris depuis le mois de dcembre 1865.

Augustin Iturbide, quoique sans fortune, avait nanmoins de quoi vivre.
Cdant aux sollicitations d'une femme qui exerait un grand empire sur
lui, il avait, en 1866, fond une table d'hte au n 6 du boulevard
Montmartre, et, en 1867, achet un bal-concert  Courbevoie.

Il ne reste plus maintenant, des huit enfants de l'empereur Iturbide,
qu'une princesse, ge de cinquante-deux ans, et qui demeure 
Bayonne.]

Quel triste roman que l'histoire, et comme elle se rpte jusqu'
faire trouver banale l'horreur elle-mme. Qu'elle nous garde d'ailleurs
d'ironiques et cruelles antithses! Oui, je m'en souviens, c'tait
au moment de prsider  la distribution des rcompenses au Palais
de l'Industrie, que Napolon III recevait la terrible dpche, aussi
terrible que celle de janvier 1873! Quel refrain  l'hymne qu'avait
compos Rossini que cet cho de la mousqueterie de Juarez!

Spectacle vanoui et que je revoyais l'autre soir; j'avais devant
les yeux encore ce tableau tonnant. Vingt mille personnes entasses,
toilettes claires, uniformes, habits noirs constells de croix,
toutes les dorures et chamarrures de la terre. Il avait plu des ordres
trangers. Tout d'abord les dtails se perdaient dans l'ensemble; quand
on fermait les yeux  demi, cette foule semblait immobile et telle qu'on
aurait pu la regarder dans un stroscope. La lumire se dcolorait,
on n'avait plus devant soi qu'un entassement sombre o se dtachaient,
presss, grenus, les chapeaux blancs, lilas ou roses et la poudre de riz
des paules apparaissant sur les gradins comme s'il y avait neig. Si
l'on essayait ensuite de saisir d'un coup d'oeil le vaste ensemble,
c'tait un blouissement. Tamiss par des velours d'un bleu doux ou d'un
vert d'eau parsems d'toiles, les rayons de soleil ne peraient que
 et l, comme d'un jet incandescent, ce je ne sais quoi de tendrement
opaque qui tait le jour. Autour du palais, des faisceaux de drapeaux;
en bas, la foule avec un demi-murmure, fait non pas de joie grondante,
comme dans les ftes publiques, mais de menus propos  voix basse, comme
dans un salon. Parfois des remous la parcouraient, et ces milliers de
ttes se penchaient, se courbaient vers un seul point--l'empereur--comme
des pis sous le vent. Au-dessus des gradins, les ventails s'agitaient
comme des ailes de papillons avec des frmissements voluptueux. Les
invits allaient, venaient, longeant l'immense bordure de fleurs; les
exposants se groupaient autour de leurs chefs-d'oeuvre industriels
disposs en faisceaux. Puis si l'on dcoupait de petits points de vue
dans la fourmilire, peu  peu mergeait quelque rouge tunique, quelque
tonnant costume, le bonnet  aigrette et la pelisse fourre d'un
Magyar, le casque d'un Prussien, l'uniforme lgant d'un officier de
Cosaques, la robe brode d'un Persan. Il y avait l de la ferie.
Et parmi ces splendeurs orientales,  ct des ambassadeurs  grands
cordons, leurs rubans au cou et leurs plaques de diamants sur la
poitrine, on apercevait en simple frac, mais en tenue correcte de
_gentlemen_ rpublicains, quelques-uns des ministres des tats-Unis
d'Amrique.

Et ple, troubl, essayant cependant de sourire, Napolon, tout en
distribuant les rcompenses, entrevoyait dans cette foule le spectre
sanglant de Maximilien.

Ce spectre devait le hanter plus d'une fois. On a retrouv, dans le
tiroir mme du bureau de l'empereur, une photographie de la redingote et
du gilet trous de balles que portait l'archiduc  Queretaro. Napolon
conservait aussi (pourquoi?) une gravure allemande--quelque dessin du
_Kladderadatsch_ sans doute--o il tait lui-mme reprsent debout
dans son lit, tandis que le fantme de Maximilien venait, envelopp d'un
suaire tach de sang, lui dire:

--Les balles qui m'ont frapp rejaillissent jusqu' ton front!

Napolon devait en effet amrement regretter d'avoir jet dans une telle
aventure l'infortun Maximilien; et qui sait si des larmes impriales
n'ont point coul sur les photographies de ces vtements dchirs par
les balles?

Il ne faudrait pas trop, d'ailleurs, s'abandonner au sentiment et, par
amour de l'quit, par un penchant naturel vers la justice, sembler
prendre le parti d'un ennemi qui fut implacable. Le sentiment et la
sentimentalit sont, en politique, deux guides excrables, et ce furent
ceux-l, il faut bien le reconnatre, que suivit le plus souvent cet
homme de lettres manqu, ce chasseur de chimres qui fut le prince
Louis-Napolon Bonaparte. La nature personnelle de cet homme (pour
n'envisager sa physionomie que par des cts intimes) tait absolument
oppose  tout ce qui dans le monde est immdiatement applicable et
pratique. Ce n'est point par de vaines raisons qu'tant jeune, il
s'tait senti attir par les posies de Schiller et qu'il en avait
traduit quelques-unes. Il y avait en lui de l'Allemand, non point de
l'Allemand pratique, Yankee d'Europe, mtis de juif et de Germain que
nous a rvl la dernire guerre, mais de l'Allemand  la faon des
portraits que nous traait jadis Mme de Stal, de l'Allemand rveur et
perdu dans les brouillards du Rhin. On pouvait se faire une ide exacte
de l'esprit mme de Napolon, en jetant sur son cabinet de travail,
aux Tuileries, un coup d'oeil, mme rapide. C'tait l une accumulation
trange d'objets disparates, tmoignant de proccupations multiples;
mais, par une rencontre singulire, on s'apercevait bien vite que tout
ce qu'il y avait de chimrique au monde, d'impossible, d'irralisable,
d'impraticable, tait l'objet des sollicitudes constantes, des tudes
de l'empereur, tandis que tout ce qui tait net, tangible et d'intrt
direct, ne l'attirait, ne le sollicitait que mdiocrement.

Devant lui (mais  peine consults) taient entasss les dossiers
relatant les forces exactes de la Confdration du Nord, les rapports
clairs et alarmants du colonel Stoffel (qui depuis...), les relevs
de chiffres, tout ce qui devait forcer un souverain  se mettre
immdiatement en demeure de maintenir l'tat dans la force voulue. Mais
peu importait videmment tout cela  Napolon III. Ce qui l'attirait,
ce qui le sduisait, c'tait ou un modle curieux de canonnire, ou une
mitrailleuse perfectionne, ou un sac indit, ou une bouillie nutritive,
sorte de brouet  l'usage de l'arme, toutes choses dont les modles ou
les chantillons taient l, inutiles, chimriques dans l'application,
mais examins videmment avec soin, patiemment, longuement, par un
esprit rveur qui avait cette manie spciale d'inventer et d'innover
dans un art o il fut toujours profondment inhabile, l'art militaire,
le plus oppos de tous  son temprament de songeur.

Il aimait si fort la chimre,--ce mot qui, en parlant de lui, revient
sans cesse sous la plume,--que sa grande oeuvre littraire, la _Vie
de Jules Csar_, fut encore une chimre en action. Il s'tait pris de
cette grande et redoutable figure, Csar, dont il semblait vouloir faire
comme un aeul de sa propre race, se croyant lui-mme le petit-fils de
la desse. Ngligeant les affaires du pays pour la confection de cet
ouvrage inachev, mosaque rudite  laquelle tous les savants du monde
apportaient leur caillou, il tait heureux de s'enfermer, en compagnie
de quelque membre de l'Acadmie des inscriptions, avec de vieux textes,
de vieux parchemins et de vieilles mdailles. Il croyait alors trouver
lui-mme ce qu'on lui indiquait et traduire ce qu'on lui expliquait.
Cette humeur mal touffe d'homme de lettres, de rveur _schillrien_,
qui avait t celle de sa jeunesse, se montrait encore et rapparaissait
jusque dans sa vieillesse. Et puis il prouvait une profonde joie 
goter, dcerne par les plus brillants des crivains de son temps,
cette louange littraire, si douce et si caressante au coeur de l'homme.
Des gens qui n'avaient pas le courage d'achever la lecture du lourd
travail imprial, n'en crivaient pas moins  l'auteur, en accumulant
les louanges et les flatteries, que la _Vie de Csar_ tait le monument
littraire de ce sicle. Il devait bien,  ses heures de retour sur
lui-mme et de lucidit, il devait firement mpriser l'humaine
espce, cet empereur tomb, qui avait tour  tour connu de si prs les
flatteurs, les exploiteurs, les complices et les ingrats.

Mais quoi! une sorte de confiance fataliste et une foi en lui-mme le
soutenaient contre des rflexions pareilles. On a retrouv, dans un
carnet de sa jeunesse, les penses qui agitaient alors son me, la plus
trouble, la plus hsitante, la mieux prpare  devenir la proie des
intrigants qui ft jamais:

_J'affronte un orage; un souffle m'abat_, crivait-il alors, dans ces
annes o, loin de France, il errait, tantt  Port-Louis, tantt  Rio.

Un peu plus loin, dans ces notes, il ajoute, rapportant quelque parole
fminine qu'il applique  sa propre destine:

    _J'ai t gte, jeune, brillante, recherche, encense,
    calomnie, perscute, mourante, rhabilite,--et me voil!_

Ce _et me voil!_ rsumerait toute sa thorie fataliste. Le principal,
 ses yeux, tait de durer pour survivre aux vnements et aux hommes
et pour les dominer. Cette ide, on la retrouve encore plus d'une fois
exprime dans ses penses de jeunesse.

Il crit cela justement au lendemain de l'attentat de Strasbourg.
_Je crois en moi!_ Cette foi en lui-mme, ou plutt en l'ide
napolonienne,  ce rve colossal et insens de la famille, c'est ce qui
devait faire la force de cet homme, lui assurer un jour (et en dpit
de ses propres fautes) le premier rang dans ce pays de France, attach
alors en esclave  cette lgende bonapartiste, faite de rayons et de
brumes, aujourd'hui dissips.

Nous devions payer terriblement cher ces hallucinations et ces
admirations instinctives de la force. Mais, personnellement, nous avons
assez combattu l'empire, alors qu'il tait puissant, pour garder une
rserve devant l'empereur mort. Il y a l cependant une leon de morale
qu'on doit donner  mditer aux peuples. Toute nation qui s'abandonne
elle-mme, par terreur des lments qu'elle contient dans ses flancs,
est une nation perdue. Elle craint d'enfanter dans la douleur, et, par
crainte de ce mal, elle se dchire elle-mme et se laisse dchirer les
entrailles par un sauveur qui fait durement solder son opration.

La maladie suprme de Louis-Napolon est d'ailleurs un dernier argument
contre la monarchie. Il est vident que, douloureusement affect par
ce mal mortel qui l'a terrass, Napolon n'avait plus, surtout dans ces
dernires annes, la libert de penser et d'agir. C'est le propre de
semblables maladies d'absorber et de faire converger sur un seul point
toutes les facults d'un tre. L'histoire physiologique tirera parti,
un jour, du dpt d'oxalate de chaux de l'ex-empereur. La vessie de
Cromwell, dont parlait Pascal, la fistule de Louis XIV, qu'a rendue
clbre M. Michelet, ont dsormais un pendant. Il est proclam que
c'est  un malade que la France, au mois de mai 1870, avait remis ses
destines; que c'est un malade qui, en juillet, n'a pas eu la force de
rsister  ceux qui le poussaient  faire la guerre  l'Allemagne, dans
l'espoir d'y trouver quelque profit; que c'est un malade qui, aprs
Woerth et Forbach, a perdu,  Metz, des jours prcieux pour le salut
de l'arme en s'obstinant  rester  la tte des troupes; que c'est un
malade, enfin, qui a guid ou embarrass, de Chlons  Sedan, la
marche de la dernire arme de la France, et que c'est un malade qui
a envelopp dans sa chute le drapeau mme de la patrie. Voil ce que
risquent les nations en ne trouvant point l'nergie de se gouverner
elles-mmes, en abdiquant leur volont, leur libre arbitre et leur
conscience!

Je n'oublierai jamais le dpart de l'arme de Chlons, par un matin
pluvieux du mois d'aot. Quelle triste aurore, frileuse et sombre comme
un jour d'automne! Les soldats harasss pataugeaient dans la boue,
droulant les longues files de leurs colonnes silencieuses. Parmi eux,
l'empereur, en voiture, drap dans un caban doubl de rouge, passait,
saluant  et l des troupiers qui ne lui rendaient dj plus le salut.
Cela sentait la ruine et la dfaite. Un vent de dbcle sifflait et
nous regardions tout, le coeur comprim et dsol, car il s'agissait
maintenant du salut de la France.

Quelques jours avant la dclaration de guerre et l'entre en campagne,
une consultation de mdecins avait eu lieu sur l'tat de la sant de
Napolon, et le docteur G. Se avait t charg de faire connatre un
diagnostic dtaill. Ce diagnostic aujourd'hui appartient  l'histoire
aussi bien que le registre de Fagon. A cette poque (5 juillet 1870),
il ne restait d'une _anmie_ ancienne, due  la captivit de Ham,
c'est--dire  une aration insuffisante et  des influences morales,
d'autres traces que des hyperesthsies cutanes et musculaires, des
douleurs superficielles de la peau des cuisses, une grande sensibilit
prs des articulations des pieds. Quelques phnomnes goutteux se
montraient aussi  et l. Mais la vritable maladie, M. Se ne s'y
trompait pas, c'tait la lsion de la vessie.

Il faudrait lire avec ses termes scientifiques la description des
hmaturies, de la dysurie, que donne le savant docteur. Bref, M. Se
concluait ainsi: Nous considrons comme ncessaire le cathtrisme
de la vessie  titre d'exploration, et nous pensons que le moment est
opportun, par cela mme qu'il n'y a actuellement aucun phnomne aigu.
Si, en effet, la dysurie ou la purulence, ou les douleurs augmentaient
ou reparaissaient, on aurait  craindre de provoquer par l'exploration
une inflammation aigu. J'ignore si les oprations du docteur Thompson
ont amen ce que redoutait le docteur Se, et jusqu' cette heure on
n'est pas tout  fait renseign,  Paris, sur la cause suprme de la
mort de Louis-Napolon. Toujours est-il que le malade tait dj  demi
condamn lorsqu'il partait presque furtivement de Saint-Cloud en juillet
1870, pour se rendre  Sedan, o il et pu mourir sans les souffrances
matrielles et morales de ces deux dernires annes et avec l'aurole
du devoir et du sacrifice qui manque terriblement  cette mort de
Chislehurst.

Il me semble, au surplus, le voir errer, attrist, abattu, dans ces
appartements de Campden-House, o, posant la main parfois sur quelque
crit de sa jeunesse, il devait lui arriver de relire ce qu'il avait
crit, au temps jadis o il rvait d'amalgamer le socialisme de M. Louis
Blanc avec le rgime policier de Fouch. Peut-tre a-t-il retrouv alors
cette phrase qu'il crivait, voil longtemps, dans son travail: _De
l'organisation militaire en France_, o il rclamait prcisment le
systme prussien, le service obligatoire pour tout citoyen valide:

Si l'humanit permet qu'on hasarde la vie de millions d'hommes sur le
champ de bataille pour dfendre sa nationalit et son indpendance, elle
fltrit et condamne ces guerres immorales qui font tuer les hommes dans
le seul but d'enflammer l'opinion publique et de soutenir, par quelque
expdient, un pouvoir toujours dans l'embarras. (Ham.)

Peut-tre encore a-t-il pu mditer, dans son exil de chtelain anglais,
cette vrit qu'il a dmontre aprs l'avoir proclame: _On ne btit
rien de solide sur le mensonge_.

Et maintenant, tout est dit. L'homme qui tint si longtemps le sort de
la France entre ses mains et dont l'Europe attendit souvent la parole,
lorsque arrivait une anne nouvelle, pour savoir si le monde demeurerait
en paix ou s'gorgerait cette anne; ce somnambule couronn, qui meurt
dans son rve inachev, ce Csar est couch l-bas, dans un cottage des
environs de Londres. Il est parti de l'exil pour aboutir  l'exil. N
avec une me tendre, il a commis peu  peu, en avanant dans la vie,
tout ce que peut commettre un caractre ambitieux et pusillanime. _Sa
mre lui sera fatale_, crivait de lui le roi Louis de Hollande, qui
voyait avec effroi la reine Hortense entretenir des rves de pouvoir
dans cette jeune tte. Le roi Louis oubliait combien cette fatalit
pserait aussi sur la France.

L'empire maintenant n'est plus qu'un souvenir. Un jour, dans une leon
publique, en Sorbonne, M. Saint-Marc Girardin (qui n'en faillit pas
moins devenir plus tard snateur de l'empire) expliquait un passage
d'une tragdie, lorsqu'il arriva et s'arrta  ce vers:

  L'empire est quelque chose et l'empereur n'est rien

--Messieurs, interrompit alors le professeur, ne pourrait-on pas dire,
avec plus de vrit encore, mais en prose: L'empereur est quelque chose
et l'empire n'est rien!

Et tout aussitt ce fut,  cette allusion directe, un tonnerre
d'applaudissements dans le grand amphithtre de la Sorbonne. M.
Saint-Marc Girardin avait raison. L'empereur tait la clef de vote d'un
systme qui devait s'crouler aprs lui. Ce n'est pas seulement
Napolon III qui gt,  cette heure, glac et sans vie, dans la tombe de
Chislehurst,--c'est l'empire.

FIN



TABLE DES MATIRES

  Prface.
  L'Abb Hardy et Lucile Gautier.
  Le 20 juin 1792.
  Le 10 aot 1792.
  La Place Dauphine.
  Mademoiselle de Sombreuil.
  La Maison de Marat.
  La Rotonde du Temple.
  L'Htel Chantereine.
  Les Autographes.
  Charles Nodier et sa jeunesse.
  Les Cimetires parisiens.
  Moreau de Jonns.
  Champigny.
  Saint-Cloud.
  Paris aprs la Commune.
  L'Htel de ville.
  De Germinal  Prairial.
  La Fte mortuaire d'Alexandre Dumas.
  Versailles.
  Le Dernier Fantme.


FIN DE LA TABLE DES MATIRES


PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2








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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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