Project Gutenberg's Le tour de France en aroplane, by Henry de Graffigny

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Title: Le tour de France en aroplane

Author: Henry de Graffigny

Illustrator: Ferdinand Raffin

Release Date: February 6, 2006 [EBook #17691]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE FRANCE EN AROPLANE ***




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                             Le Tour de France
                                    en
                                 Aroplane

                                 1re Srie

[Illustration]



                                   PAR

                            HENRY DE GRAFFIGNY

                             INGNIEUR CIVIL

                   _Illustrations de Ferdinand RAFFIN_



A M. ABEL BALLIF
PRSIDENT DU TOURING-CLUB DE FRANCE

_En hommage  la persvrance qu'il a dploye pour crer et dvelopper
le tourisme sous toutes ses formes dans notre pays.

Je ddie ce livre de tourisme arien  travers les sites pittoresques
de notre patrie, et que j'ai crit ayant dans la mmoire la devise du
T.C.F._

FAIRE CONNATRE ET AIMER LA FRANCE!
HENRI DE GRAFFIGNY.



                                   LE
                             TOUR DE FRANCE
                              EN AROPLANE




CHAPITRE PREMIER

A LA GRANDE SEMAINE D'AVIATION DE CHAMPAGNE


AUX EXPRIENCES D'AVIATION DE BTHENY.--UN GROUPE D'ENTHOUSIASTES.--LE
MARQUIS DE LA TOUR-MIRANNE ET SON AMI OUTREMCOURT.--UN JEUNE MCNE
DES INVENTEURS.--LE PETIT BlSCUITIER ET SES IDES SUR LA LOCOMOTION
ARIENNE.--UN PROJET ORIGINAL.


BRAVO, bravo, Paulhan! Plus vite!!...

--Hurrah pour Glen Curtis!!...

--Vive Blriot!... Blriot premier!... Blriot gagnant!...

--Farman _for ever_!....

Ces exclamations enthousiastes peraient la grande rumeur de la foule
masse dans les tribunes et derrire les barrires du vaste arodrome de
Btheny. La Grande Semaine d'aviation de Champagne battait son plein
depuis quatre jours, et les records tablis l'anne prcdente par les
premiers hommes-oiseaux, les Wright, s'effondraient comme des chteaux
de cartes. Toutefois, l'honneur de l'une des plus sensationnelles
preuves: la coupe Gordon-Bennett pour l'aviation, restait  la grande
rpublique amricaine, et un compatriote des Wright: Curtis, enlevait 
ses comptiteurs le trophe convoit.

Il n'est pas besoin de rappeler, d'ailleurs, les diverses pripties
de cette premire grande manifestation du sport arien, dont tous les
journaux de l'poque ont rendu compte dans ses moindres dtails, et qui
a donn une impulsion nouvelle  ce mode de locomotion, car c'est dans
les plaines de Champagne que les aviateurs ont pris conscience de leur
force et trouv la solution dfinitive des problmes qu'ils tudiaient
depuis si longtemps.

Les grands oiseaux, aux ailes dores par les derniers rayons du soleil
couchant, passaient et repassaient devant les tribunes bondes d'un
public lgant, et chacune de leurs rapparitions soulevait des temptes
de vivats, d'applaudissements et de cris d'encouragement. Puis,  mesure
que l'atmosphre s'assombrit et que la nuit commena  tendre son voile
de crpe sur la campagne, les aroplanes se rapprochrent du sol et
atterrirent l'un aprs l'autre auprs de leurs hangars.

Un seul continua obstinment  voler presque au ras du sol. C'tait
Farman, le _recordman_ du premier kilomtre effectu en aroplane
au-dessus du sol europen, et qui voulait conqurir le grand prix de
Champagne de cinquante mille francs.

Les spectateurs, qui se pressaient depuis le matin aux barrires pour
assister aux volutions des hommes-oiseaux, se htaient de regagner
Reims par tous les moyens de locomotion possibles. Les autos ronflaient,
pendant qu'un train d'une interminable longueur stoppait devant les
quais de la station improvise de Btheny-Aviation.

Plusieurs jeunes gens  la mise lgante, qui occupaient les premiers
rangs de la grande tribune, et s'taient fait remarquer par leurs
exclamations enthousiastes, s'attardaient pour scruter dans l'obscurit,
d'instant en instant plus paisse, le retour du biplan de Farman.

--Venez-vous, La Tour-Miranne, dit amicalement un grand jeune homme qui
avait adopt la mode suranne de protger son oeil gauche sous un verre
de montre auquel pendait un ruban de soie moire, de la largeur d'un
doigt. Il commence  faire frais!

--Me voici, Outremcourt, rpondit au bout d'un instant l'interpell.
J'aurais voulu cependant voir si Farman va continuer  tourner dans le
noir. Voil combien de temps dj qu'il est en l'air?...

--Deux heures et demie au moins...

--Exactement, deux heures trente-sept minutes, quarante-huit secondes,
rectifia un troisime adolescent, au torse replet,  la bonne mine
rjouie, et qui rpondait au nom de Mdouville.

--Il a dpass les temps de Paulhan et de Latham, en ce cas, reprit
celui qui avait t appel La Tour-Miranne.

--Certainement, et c'est  lui que reviendra incontestablement le prix
de Champagne, maintenant! Il est trop tard pour qu'un autre concurrent
puisse le lui disputer.

[Illustration: La grande semaine d'aviation battait son plein depuis
quatre jours]

--En ce cas, pourquoi continue-t-il  voler malgr la nuit?...

--Sans doute pour nous montrer ce qu'il est capable de faire avec son
biplan, riposta Mdouville.

--A moins que, comme cela est arriv hier, il ne puisse plus couper
l'allumage de son moteur, dit Outremcourt, tout en descendant
l'escalier de la tribune. Il a prouv une fameuse souleur, ce brave
Farman! Un peu plus, il se jetait contre l'un des hangars!...

--Enfin, ce qui est certain, conclut La Tour-Miranne en s'installant au
volant d'une lgante voiturette dont le chauffeur venait de mettre le
moteur en marche et d'allumer les phares, ce qui est certain, c'est que
nous venons d'assister cet aprs-midi  un-spectacle inoubliable!

Avant de pousser son levier d'embrayage et de dmarrer, le jeune homme
se pencha vers ses interlocuteurs.

--Nous nous retrouverons ce soir?... interrogea-t-il. Les jeunes gens se
consultrent du regard.

--Nous ferons sans doute un tour  l'_Universelle,_ vers dix heures, se
dcida  rpondre Mdouville. Vous y verra-t-on?

--Certainement. N'est-ce pas dans ces salons que se rencontrent
les modernes rois de l'air que nous venons de voir voluer avec une
incomparable maestria?... C'est donc entendu!

La Tour-Miranne tira  lui le levier qu'il tourmentait depuis un
instant; un grincement caractristique se fit entendre, en mme temps
que les battements des pistons s'acclraient, mais ces mouvements
dsordonns ne durrent qu'un moment; l'allure du moteur redevint vite
normale, et l'auto dmarra doucement pour se mettre  la file des autres
vhicules regagnant en hte l'antique cit champenoise.

Outremcourt et Mdouville, de leur ct, s'taient dirigs vers la
gare, o ils retrouvrent plusieurs personnes de leur connaissance
attendant galement le train devant les ramener  Reims. Pendant le
court trajet de Btheny  l'ancienne ville o les rois de France taient
sacrs, la conversation ne roula, ainsi qu'on le conoit, que sur
les performances des aviateurs, auxquelles les jeunes gens venaient
d'assister.

--C'est gal, dclara un des voyageurs que ses compagnons coutaient
avec intrt, bien qu'il parlt d'un ton dcid et imprieux, c'est
gal, qui et pu se douter qu'en si peu de temps, la question de
la locomotion arienne aurait pris une telle ampleur et que l'on
serait'arriv aux rsultats extraordinaires que nous venons de
constater!... Pour ma part, j'en demeure confondu. Vous avez vu tout
 l'heure les cabrioles de Lefebvre?... Je suis certain que Wilbur
lui-mme en aurait t merveill!

--Et Latham, donc, renchrit son voisin. Il m'a fait passer le frisson
de la petite mort dans le dos, quand il a coup son allumage  plus de
cent mtres de haut et qu'il est descendu en tournoyant comme un immense
vautour, pour repartir de plus belle au moment de toucher le sol.

[Illustration: Au milieu d'un groupe d'auditeurs, Rviliod prorait.]

Celui qui avait parl le premier reprit:

--J'ai suivi, moi qui vous parle, les essais et expriences de l'anne
dernire et assist galement aux vols les plus impressionnants
de Wright avec son _flyer._ J'ai remarqu l'anxit des pilotes
interrogeant l'anmomtre et n'osant se risquer lorsque soufflait
la plus faible brise. H bien! vous avez vu, tous ces jours-ci, les
aviateurs s'lancer dans les airs et battre des records de dure, alors
que soufflaient des vents de plus de huit mtres par seconde et que la
pluie tombait  flots, chasse par les rafales!... Ah! l'mulation
est une bonne chose, il faut en convenir. On doit reconnatre que les
champions de l'aroplane se sont bien enhardis et ont fait de fameux
progrs en peu de temps! N'est-ce pas votre avis, Rviliod?...

--C'est possible, rtorqua celui-ci d'une voix coupante. J'admire
tout comme vous les vols remarquables excuts sous nos yeux par les
disciples des Wright et du capitaine Ferber, mais,  mon avis, ce sont
des acrobates, et l'aroplane me semble un outil bon tout juste  se
casser le cou! Parlez moi des dirigeables,  la bonne heure! Au moins la
scurit est assure  leur bord si une pice quelconque de la
machine vient  casser! Vous avez vu manoeuvrer, cette aprs-midi, le
_Colonel-Renard_ et le _Zodiac II?_... Quelle impression de puissance,
de solidit ils donnent,  ct des libellules de Blriot ou des botes
entoiles des frres Voisin!... Vous me direz qu'ils vont moins vite que
celles-ci, je le reconnais comme vous, mais si la vitesse est acquise
au dtriment de la scurit, je prfre encore le ballon, savez-vous,
Damblin.

--L'avenir est  l'aroplane, Rviliod!

--Le ballon dirigeable n'a pas dit son dernier mot. Voyez le _Zeppelin!_

--Moi je vais vous mettre d'accord, intervint Mdouville avanant sa
grosse figure rjouie. La machine arienne de l'avenir qui remplacera la
locomotive et l'automobile ne sera ni un aroplane, ni un ballon!

--Et qu'est-ce que ce sera donc, alors? firent en choeur les auditeurs.

--Je l'ignore; je n'en ai pas la plus vague ide, autrement je
m'empresserais de prendre un brevet d'invention, mais ce que je sais
bien c'est que tous les appareils que nous venons de voir n'auront qu'un
temps. Penser autrement serait vouloir,  mon avis, nier le progrs, et
vous ne contesterez pas, d'ailleurs, qu'aroplanes et ballons ont encore
besoin de srieuses amliorations pour devenir aussi pratiques qu'une
automobile!

Damblin allait rpondre, mais le train s'arrtait en gare de Reims;
toutes les portires des voitures s'ouvraient et les voyageurs se
prcipitaient vers les issues.

Les jeunes gens suivirent le flot press du public, en se donnant
rendez-vous dans la soire  l'_Universelle_. Comme ils doivent jouer
un rle important dans ce rcit, prsentons-les l'un aprs l'autre au
lecteur.

Robert de La Tour-Miranne tait fils unique du duc de La Tour-Miranne,
l'un des derniers reprsentants de la vieille noblesse de France.
Passionn des sports, il les pratiquait tous indistinctement, et les
exercices athltiques n'avaient plus de secrets pour lui. Il et pu se
mesurer, sans forfanterie,  l'escrime avec Mrignac ou le chevalier
Pini,  la course pdestre avec Cibot ou Orphe,  bicyclette avec
Guignard ou Friol,  la nage avec Jarvis ou Ooms, au golf, au tennis, au
polo, au foot-ball avec les joueurs les plus rputs, mais toutefois sa
prdilection allait plutt vers les sports de la locomotion. Il avait
dj mis  mal une bonne douzaine d'automobiles de toutes formes depuis
que l'auto existait, et il ne possdait pas moins de quatre embarcations
de diffrents tonnages: un yacht gr en clipper et un racer  ptrole
pour la navigation de plaisance sur les rivires et canaux de France, un
cruiser et un yacht  vapeur de 150 tonneaux, l'un pour les croisires
le long des ctes, l'autre pour les voyages au long cours. Enfin, depuis
que l'arostation tait revenue de mode et qu'il tait de bon ton de
prgriner  travers l'atmosphre, Robert de La Tour-Miranne s'tait
fait construire deux ballons sphriques, l'un de 450, l'autre de 1650
mtres cubes, par l'ingnieur aronaute Fruscou. Il avait excut avec
ces arostats une douzaine d'ascensions qui l'avaient enthousiasm,
aussi ne rvait-il plus dsormais que de pouvoir voluer en toute
libert au sein de l'lment mobile, et c'est pourquoi il suivait avec
un intrt passionn les premires manifestations du nouveau sport: le
vol arien. Comme consquence directe de ces gots, que la fortune du
duc son pre lui permettait heureusement de satisfaire, Robert tait
membre de toutes les Socits possibles: l'_Automobile-Club_, le
_Yacht-Club_, le _Touring-Club_, le _Swimming-Club_, l'_Aro-Club_, le
_Jockey-Club_, l'_Union des Sports Athltiques_, etc., etc.

Au physique, le marquis de La Tour-Miranne tait un fort gaillard de
vingt-six ans,  la musculature dveloppe par la pratique continuelle
des exercices physiques. Sans tre ce que l'on appelle un Antinos, il
avait les traits fins et rguliers, la moustache blonde et soyeuse,
les cheveux coups en brosse, ce qui le faisait ressembler  quelque
lieutenant de cavalerie en cong, bien qu'il n'et pas dpass, au 19e
hussards, le grade de sous-officier. Au moral, un excellent garon,
peut-tre un peu autoritaire, mais nanmoins franc et serviable, sans
morgue aucune et toujours prt  obliger le prochain. Aussi comptait-il
nombre d'amis dans son monde, au premier rang desquels il convenait de
placer son ami de collge Jean Outremcourt, et Ren de Mdouville.

La fortune des Outremcourt tait loin d'tre quivalente  celle des La
Tour-Miranne, d'autant que la famille tait plus nombreuse. Le vicomte,
ami de Robert, n'avait pas moins de quatre soeurs, dont la plus ge
avait dix-neuf ans. Les deux jeunes gens s'taient connus dans le grand
tablissement d'enseignement o ils avaient reu l'instruction, et
ils taient devenus vite une paire de camarades, bien qu'ils fussent
dissemblables de tout point. Autant Robert tait vif, ptulant, bruyant
et entranant, autant Jean tait rflchi, calme et pondr, mme dans
les amusements et les jeux de l'adolescence. Ses condisciples l'avaient
surnomm le _Pre Tranquille_, en raison de sa placidit habituelle. De
retour du rgiment, Jean Outremcourt tait rest le meilleur camarade
de Robert, qu'il avait accompagn dans plusieurs croisires  bord de
son yacht _Lusignan_, et, entre-temps, il avait suivi les cours de la
Facult des Sciences comme auditeur libre, car il s'intressait fort au
mouvement scientifique de l'poque.

Ren de Mdouville, l'an des trois amis, avait vingt-huit ans. C'tait
un bon garon, un peu hurluberlu, et qui se posait volontiers en Petit
Manteau Bleu des inventeurs incompris, qu'il ne craignait pas d'aller
encourager dans leurs mansardes et aidait de sa bourse sans compter.
Mdouville se croyait lui-mme un inventeur de gnie, et il communiquait
sans hsiter de mirifiques mais impraticables ides  ses protgs, afin
qu'ils amliorassent leurs crations. Avec un pareil caractre, il tait
surprenant qu'il ne se ft pas encore ruin, car plus d'un aigrefin
l'avait exploit sans vergogne. Les inventions nouvelles qu'il voulait
mettre  jour ou perfectionner lui cotaient plus cher qu'une curie
de courses, et ses camarades le plaisantaient de ses gots, mais sans
parvenir  l'en dcourager. Heureusement, Ren de Mdouville avait un
cousin germain, phnomnalement riche, et  l'inpuisable bourse duquel
il faisait frquemment appel. Ce cousin, qui portait le nom plbien
d'Andr Lhier et avait huit ans de plus que lui, s'tait adonn au
commerce, et il avait dvelopp extraordinairement le chiffre d'affaires
de la maison de produits alimentaires qu'il exploitait. On parlait
de huit  dix millions par an. Lorsque Ren venait, tout chaud
d'enthousiasme pour quelque fantastique opration, lui demander son
concours financier, Andr morignait l'incorrigible rveur, mais
il dliait les cordons de sa bourse et le Mcne continuait ses
libralits.

Tels sont les personnages que nous avons mis en scne et que
nous retrouvons, le 26 aot au soir, dans un salon particulier de
l'_Universelle_, le grand tablissement de Reims,  la fois brasserie et
music-hall. Au milieu d'un groupe d'auditeurs, Rviliod prorait:

--Non, messieurs, disait-il de sa voix sche et coupante, l'aroplane
n'est pas encore au point, voyez-vous, et il faut que les concurrents
soient diantrement allchs par l'importance des prix offerts pour
se risquer comme ils l'ont fait depuis trois jours. Mais gare aux
accidents!...

--Esprons que vos pronostics ne se raliseront pas!... rpliqua
l'ingnieur Georges Damblin qui coutait. S'il s'en produisait malgr
tout, il ne faudrait toutefois pas triompher et croire pour cela que
l'aviation n'a aucun avenir! Ce serait simplement la ranon du progrs
qui veut que chaque amlioration se paie d'une faon ou de l'autre.

L'orateur se tourna vers son contradicteur.

--Voyons, mon cher Damblin, fit-il cordialement, vous ne pouvez
cependant pas, vous qui tes ingnieur et avez suivi la question de
prs, accorder  l'aroplane le moindre intrt pratique!... A quoi
cela rime-t-il, ces volutions en rond autour de pylnes plants sur une
piste bien aplanie?... Je comprends mieux les voyages de ville 
ville de Farman, de Santos-Dumont et la traverse du Pas-de-Calais par
Blriot. Mais voulez-vous bien me dire  quoi ces oiseaux si fragiles
peuvent tre utiles?... Non, non, mon cher ami, je vous le rpte encore
une fois, ce n'est pas dans cette voie qu'il faut chercher, en dpit
de la russite momentane de ces espces de skis ariens que sont les
aroplanes. La solution de la locomotion arienne sera trouve dans une
tout autre voie, croyez-moi.

A ce moment, une rumeur se fit entendre dans la grande salle du
rez-de-chausse. Les jeunes gens prtrent l'oreille.

Au mme instant, la bonne face rjouie de la Providence des inventeurs,
Ren de Mdouville, s'encadra dans l'entre-billement de la porte.

--Ne vous effrayez pas, dit-il, ce sont les admirateurs des hommes
volants qui font une ovation  Lefebvre et  Curtis, qui ont t
reconnus parmi les consommateurs. a doit tre quelquefois bien gnant
d'tre clbre!...

--Aussi t'efforces-tu de le devenir!... fit, avec une bourrade amicale,
La Tour-Miranne, qui, fidle  sa promesse, apparaissait accompagn
d'Outremcourt. Allons, fais-nous place, moulin  ides!...

Rviliod, que l'on appelait aussi, en plaisantant, le _Petit Biscuitier_
parce qu'il tait le fils du richissime fabricant de biscuits de France,
la marque universellement connue R-T, ne s'tait pas dmont pour si
peu, et le flot intarissable de ses paroles coulait toujours.

--L'aroplane, biplan ou monoplan, ne se prte  aucune utilisation
pratique possible; A la guerre, me dites-vous, il sera prcieux pour les
reconnaissances!... Erreur profonde, messieurs. La premire condition 
remplir  la guerre est de pouvoir s'lever le plus haut possible pour
se mettre  l'abri des coups de l'artillerie ennemie, or c'est  peine
si les appareils actuels peuvent atteindre quelques centaines de mtres.
Leurs pilotes seront donc exposs  tre mitraills sitt aperus; ils
auront beau aller vite, les obus iront encore plus vite qu'eux. C'est
pourquoi je m'vertue  le rpter: ces recherches sont striles et ne
sauraient conduire  rien de srieux! Il faudra en revenir au principe
oppos,  l'aronat plus lger que l'air, qui donne gratuitement la
sustention et assure la scurit de l'quipage!...

[Illustration: Blriot sur son aroplane monoplan.]

--Allons, coupa La Tour-Miranne, vous vous bouchez les yeux pour ne
pas voir clair, mon brave Rviliod. C'est un parti pris chez vous de
dnigrer les choses nouvelles. Vous tes un rtrograde, un contempteur
du progrs!...

Le _Petit Biscuitier_, piqu au vif, sursauta.

--Un rtrograde, moi!... Par exemple, voil un reproche que je ne
pensais pas mriter, moi qui adopte toutes les crations, toutes les
conqutes de l'ingniosit humaine, aussitt que leur utilit m'est
dmontre...

--Ah! je vous y prends, il faut que vous reconnaissiez cette utilit...

--Tiens!.... Cela me parat lmentaire! Mais, pour en revenir au
sujet de notre conversation, voudriez-vous seulement m'numrer, La
Tour-Miranne, les applications dont l'aroplane actuel vous semble
susceptible, et celles que vous pourriez raisonnablement en faire?...

Le sportsman se redressa.

--Ce que j'en ferais, si je savais m'en servir!... Eh bien! j'en ferais
l'engin de tourisme idal, bien suprieur  la bicyclette, au chemin de
fer et  l'automobile!

La Tour-Miranne avait prononc ces mots d'une voix vibrante
d'enthousiasme. Ses amis se rapprochrent de lui.

--Oui, reprit-il avec chaleur, l'aroplane, tel qu'il est ds
maintenant, peut constituer un moyen de locomotion idal, je ne parle
pas seulement pour l'exploration des rgions inconnues du globe, cela
viendra plus tard, mais pour le vrai tourisme, car il peut faire ce
que ne saurait faire l'auto, avec quoi on ne peut dominer du regard le
panorama du pays que l'on traverse. Le ballon dirigeable, seul, peut lui
tre compar pour cet usage spcial, mais il ne faut pas oublier qu'il
lui faut un hangar prt  le recevoir au bout de chaque tape et qu'il
est d'un entretien plutt dlicat...

--Vous voudriez faire des voyages d'agrment avec des aroplanes?...
interrompit en ricanant le dfenseur des arostats.

--Pourquoi pas!... rpliqua avec assurance le jeune homme.

--Vous n'iriez pas loin avant de casser du bois, je le crains.

--C'est  savoir!... Pourquoi ne ferais-je pas--une fois mon
apprentissage d'aviateur termin, bien entendu!--tout aussi bien que les
exprimentateurs, aux succs de qui nous venons d'applaudir?... Tenez,
je vais mme plus loin dans mes affirmations, et je vous dis qu'il n'en
est pas un de nous qui, aprs avoir appris  conduire un biplan ou
un monoplan, ne deviendrait aussi habile qu'un lve de Wright ou de
Farman!...

--C'est un paradoxe et une affirmation un peu audacieuse...

--Et pourquoi cela, interrogea Outremcourt intervenant dans la
conversation. Je dis comme La Tour-Miranne, moi, et je crois qu'il n'est
nullement indispensable d'tre un individu exceptionnel pour conduire
un aro. Il n'a pas fallu tant d'heures que cela aux initiateurs du vol
arien pour devenir des matres. Qui nous empcherait de devenir aussi
habiles qu'eux?...

--Paroles que tout cela!...

Le marquis de La Tour-Miranne avait rflchi pendant que parlait son
ami.

--Voulez-vous que nous vous donnions les preuves de ce que nous
avanons, dit-il?

--Et comment cela?...

--Eh bien! coutez-moi un instant. J'ai une ide. Je vais vous l'exposer
et nos amis nous diront ce qu'ils en pensent.

Et le jeune homme, s'accoudant  la chemine du salon, prit la parole et
dveloppa sa pense avec aisance et prcision.




CHAPITRE II

FONDATION DE L'ARO-TOURIST-CLUB


M. DE LA TOUR-MIRANNE PRONONCE UN DISCOURS.--UN NOM DIFFICILE A
TROUVER.--BUT POURSUIVI PAR LA NOUVELLE SOCIT.--LE TOURISME EN
AROPLANE.--LES TREIZE FONDATEURS.--LES TAPES DU TOUR DE FRANCE.--DES
PAROLES AUX ACTES.


--On a reproch--non sans quelque raison--aux Franais d'tre par trop
casaniers et de s'attacher trop fidlement  leur clocher sans jamais
vouloir le perdre de vue. Il rsulte de cet tat d'esprit que la
jeunesse franaise ne connat pas le monde et qu'elle est trop timore
pour s'expatrier et porter au loin le flambeau du gnie national, ce qui
est dplorable  tous points de vue, car, non-seulement nous ne
savons pas lutter au loin contre les trangers, mais ceux-ci eux-mmes
russissent  s'implanter chez nous sans que nous puissions nous
dfendre contre leur invasion pacifique. Je le dis donc bien haut,
il nous faut lutter par tous les moyens contre cette inertie et cette
routine, et il est de toute ncessit d'apprendre aux jeunes Franais 
voyager.

D'autre part, il faut ragir contre cette mode qui svit depuis quelques
annes chez nous, parmi les gens qui se dplacent pour leur plaisir,
de ne trouver de beaux paysages, de sites remarquables, de monuments
curieux qu'hors de nos frontires. Il rsulte de cet espce de snobisme,
qu'alors que les trangers viennent dans notre pays, dont ils ont
reconnu les agrments, les Franais ddaignent les beauts de leur
patrie et vont porter leur admiration et leur or chez leurs voisins, qui
ont industrialis les curiosits naturelles de leur rgion et en tirent
par suite de bons revenus, alors que nous avons beaucoup mieux chez
nous.

Vous me direz que l'on commence toutefois  reconnatre l'exactitude des
faits que je rapporte et que la jeunesse, encourage par la multiplicit
des moyens de transport actuels, est entre dans le mouvement et se met
 voyager, les plus fortuns en automobile, les autres  bicyclette
ou en trains de plaisir. Un nouveau mode de locomotion s'offre  notre
usage, et il me semble,  moi qui ai employ tous les procds connus
pour se rendre rapidement et sans fatigue d'un point  un autre, il me
semble, dis-je, que c'est  nous de donner l'exemple et d'inaugurer le
tourisme arien en organisant une longue randonne qui nous permettra
de visiter toutes les merveilles fourmillant sur notre belle terre de
France. Je suis persuad, aprs avoir assist aux magnifiques envoles
des modernes hommes-oiseaux sur la plaine de Btheny, que l'aroplane
est ds  prsent parvenu  un point suffisant de pratique pour qu'on
puisse envisager, sans outrecuidance, son application au tourisme. Tous,
autant que nous sommes ici, nous sommes capables de rivaliser--aprs
une certaine priode d'apprentissage, s'entend!--avec les conducteurs
d'aroplanes que nous avons admirs ces jours-ci. Et si je suis partisan
dcid _du plus lourd_ contre le _plus lger_ que l'air, c'est justement
 cause de la plus grande maniabilit de l'aroplane, comparativement au
dirigeable. Je n'ai pas la prtention, d'ailleurs, d'excuter du
premier coup, surtout au-dessus de tous les terrains, des parcours
extraordinaires. Non, mon ambition est plus modeste et mon intention
n'est nullement de voler avec la vitesse de l'hirondelle au-dessus
des mers et des sommets de nos montagnes les plus escarpes. Je me
contenterais trs bien d'tapes moyennes de quarante  cinquante
kilomtres; cela me semble trs suffisant pour des promeneurs ne
songeant  battre nul record, pas plus qu' conqurir le moindre prix,
et cela donne le moyen de visiter tout ce qu'une rgion peut contenir
d'intressant. Avec un programme aussi modr, je crois la chose
faisable, car nous pourrons avoir des appareils plus robustes et
plus pratiques  tous points de vue, puisque tout ne s'y trouvera pas
sacrifi  la question de la vitesse.

Je me rsume. Que diriez-vous donc, mes chers amis, de tenter ensemble
un voyage d'tudes, de ville  ville, en aroplane, et de profiter de la
prochaine belle saison pour entreprendre une expdition de ce genre
et entraner par notre exemple la jeunesse franaise encore indcise.
N'est-ce pas l un beau programme  remplir?... Vulgariser le tourisme
arien en fournissant la dmonstration de sa praticabilit, de ses
avantages et de ses agrments, en un mot de sa supriorit sur tous les
autres procds de locomotion? Voil quelle est mon ide, et si vous
avez, comme je le crois, l'esprit sportif, vous ne la rejetterez pas
sans lui faire l'honneur de l'examiner. J'ai dit. Maintenant j'attends
les contradicteurs et suis prt  leur rpondre!

Cette longue tirade termine, le jeune homme attira une chaise  lui et
s'assit en souriant et murmurant:

--Je suis  bout de souffle! C'est une vraie confrence que je viens de
prononcer!

L'assistance, qui avait suivi l'orateur avec attention et sans
l'interrompre, accueillit la proraison de ce discours par un murmure
approbateur, puis le diapason des voix s'leva, des discussions
particulires s'engagrent avec animation, mais la voix perante de
Rviliod domina le tumulte.

--Le tourisme arien en ballon dirigeable, passe encore, disait le
_Petit Biscuitier_, mais en aroplane, non, ce n'est pas ralisable,
croyez-moi.

--Eh bien! dans ce cas, nous aurons le mrite de l'inaugurer!... lui
riposta Outremcourt.

Pour dominer le bruit, Mdouville assna plusieurs coups de canne
retentissants sur une table, en s'criant d'un ton de voix suraigu:

--Je demande la parole. J'ai une proposition  vous adresser!...

Un silence relatif s'tablit, et le Mcne en profita pour s'expliquer.

--Je crois, comme notre ami La Tour-Miranne, que les excursions en
aroplane sont faisables, et je me fais fort de trouver des inventeurs
qui nous fourniront les appareils perfectionns qui nous seront
ncessaires. Je propose donc d'unir nos efforts dans un but commun, et
pour cela de crer la premire socit qui existera dans le monde, de
sport et surtout de tourisme arien. Que tous ceux qui sont de mon avis
et veulent nous aider lvent la main!...

Un tonnerre d'acclamations roula et une douzaine de mains se levrent

--C'est cela!... Bien trouv, Mdouville!... Nous vous suivrons!...
clamrent des voix enthousiastes.

--Et moi, je vous rpte que c'est impossible!... protesta Rviliod
s'agitant comme un possd.

Sans tenir compte de cette contradiction obstine, le protagoniste des
inventeurs continua:

--Le principe tant admis, la premire chose  dterminer maintenant
c'est de donner un nom  notre association. Que diriez-vous, mes amis,
de _Club des Aroplanistes Franais_?...

--Trop long!... fit Outremcourt. Je propose un nom plus court:
_Avia-Club_, par exemple.

--_Aviator-Socit_, cria une autre voix.

--Les _Touristes ariens_! pronona un quatrime.

--Pour donner satisfaction  chacun, et avoir une dsignation exacte,
choisissons donc _Aro-tourist-club_, cela dit tout!... proposa  son
tour le marquis de La Tour-Miranne.

--Oui! oui! _Aro-tourist-club_, approuvrent les juvniles partisans
des aroplanes, malgr les dngations et les marques de dsapprobation
du _Petit Biscuitier_ qui s'agitait dsesprment au milieu d'eux.

--Voil donc le premier point acquis! reprit alors Mdouville, qui
s'tait dcidment improvis le _speaker_ de la runion. Notre Socit
a un nom, il faut maintenant lui constituer un bureau, suivant les plus
purs usages du parlementarisme. Je n'ai pas besoin de demander qui vous
voulez voir  la tte de l'_Aro-tourist-club_...

Les paroles de l'orateur furent couvertes par des acclamations rptes.

--La Tour-Miranne!... La Tour-Miranne, prsident!... fut-il rpondu 
l'unanimit.

Le sportsman s'inclina.

--Je vous remercie, mes chers amis, de l'honneur que vous me faites, et
je tcherai de le mriter en conduisant de mon mieux, je ne dirai pas
notre barque, mais l'aroplane qui portera les couleurs de notre nouveau
club. Je vous demanderai seulement d'unir vos efforts aux miens pour
organiser la premire caravane arienne  travers le ciel de France.

Des applaudissements nourris accueillirent ce petit discours, mais La
Tour-Miranne fit signe qu'il n'avait pas fini de parler et le bruit
s'apaisa quelque peu.

--Vous avez bien voulu me choisir pour la prsidence de
l'_Aro-tourist-club_, reprit-il. Il nous faut encore un vice-prsident,
un secrtaire gnral et un trsorier pour complter le bureau charg
de veiller aux intrts de la Socit et, en premier lieu, d'en laborer
les statuts. Je vous prierai donc de me dsigner ces collaborateurs
indispensables.

Des colloques s'tablirent aussitt et au bout de quelques instants
l'accord se fit. Outremcourt accepta le poste de vice-prsident,
Mdouville celui de secrtaire, et Lonce Breuval, dont le pre tait
agent de change, celui de trsorier, Rviliod, Damblin et les autres
assistants ayant dclin toute candidature.

--Ainsi donc, scanda Mdouville, le bureau de l'_Aro-tourist-club_ est
bien et dment constitu d'un accord unanime. Il s'agit de dterminer
exactement son but et de jeter les plans des premiers actes de son
existence.

--Son but!... La Tour-Miranne l'a trs nettement indiqu je crois, fit
observer Damblin. Ne s'agit-il pas, si j'ai bien compris, de vulgariser
par l'exemple, l'usage de l'aroplane pour les voyages de plaisance?...

--En effet, approuva le promoteur de la nouvelle socit, et je n'aurais
pas mieux dfini le rle que nous voulons jouer que vous venez de le
faire, mon cher Damblin. Quant  la seconde question de notre secrtaire
gnral, je rpondrai qu' mon avis il faut frapper l'imagination des
masses par l'organisation d'une longue excursion arienne, de faon 
donner la dmonstration irrfutable de la valeur de l'aroplane comme
engin de tourisme.

--Le tour de France en aroplane!... ricana Rviliod.

--Le tour de France?... Oui, pourquoi pas, rpliqua sans hsiter le
marquis. Cela n'a rien d'impossible, puisque nous bornerons notre
ambition  de courtes envoles avec une vitesse trs raisonnable!

Le _Petit Biscuitier_ haussa les paules avec ddain.

--Vous ne ferez seulement pas vingt kilomtres sans vous casser le cou,
grommela-t-il. Vos projets sont absurdes, et en fait de tour de France,
je vous dfie de vous rendre en une seule tape de Paris  Enghien!

--Nous vous montrerons que nous pouvons faire mieux que cela, mon bon
Rviliod. C'est votre droit de prfrer les vessies gonfles de gaz aux
machines volantes, mais nous vous prouverons que celles-ci leur sont
suprieures, non en discutant, mais en agissant....

La Tour-Miranne fut interrompu par Mdouville.

--Dites-moi donc, prsident, pronona-t-il d'un ton familier, il est
prs de minuit, si vous leviez la sance que nous puissions passer  un
autre genre d'exercices?... A notre prochaine runion, nous tudierons
l'itinraire du Tour de France, puisque c'est le Tour de France que nous
excuterons pour convaincre l'ami Rviliod.

--Vous avez raison. Je vous laisse tablir le projet de statuts de
notre Socit, car il faut prvoir que l'exemple que nous donnerons nous
attirera de nombreux adhrents. Une fois ces statuts adopts par nos
amis, nous discuterons l'itinraire.

--Entendu! A demain les choses srieuses; nous aurons le temps d'en
recauser  Btheny en regardant voler Blriot et ses mules!

Les jeunes gens changrent une dernire poigne de mains et se
sparrent.

       *       *       *       *       *

La semaine d'aviation de Champagne prit fin le dimanche 29 aot, aprs
les victoires dfinitives de Curtis pour la Coupe Gordon-Bennett, de
Farman pour le Grand-Prix de Champagne et Latham pour le prix de la
hauteur. Tous les fanatiques du nouveau sport n'eurent garde de manquer
la moindre des preuves, et nous retrouvons runis une dernire fois 
Reims avant leur dispersion, les fondateurs de l'_Aro-tourist-club_.

[Illustration: Derrire une table recouverte d'un tapis vert....]

--Vous rentrez  Paris, La Tour-Miranne, demanda Mdouville.

--Je ne fais que le traverser, rpondit l'interpell. Je vais passer
quelques jours en famille dans notre villa de Param.

--Nous pourrons nous revoir facilement, dans ce cas, car de mon ct je
vais  Saint-Lunaire chez mon excellent cousin Lhier.

--Bon! je comprends! fit en riant le marquis. Vous allez lui demander de
faire partie du club?...

--Certainement. Il faut qu'il participe d'une faon ou de l'autre 
notre entreprise.

--Enfin, quand nous retrouverons-nous? intervint Breuval qui coutait.

Le prsident rflchit un instant, puis relevant la tte:

--Je vous donne rendez-vous  tous, le 10 octobre prochain,  deux
heures  l'htel de La Tour-Miranne. D'ailleurs je vous rafrachirai
la mmoire quelques jours auparavant par une convocation. Il y aura,
j'espre, d'ici l de l'ouvrage de fait, grce au dvouement et 
l'activit du bureau de l'_Aro-tourist_. Vous n'aurez plus qu'
approuver les statuts et les plans de notre premire caravane de l'anne
prochaine.

Jean Outremcourt et Mdouville, flatts, se mirent  rire.

--Entendu pour le 10 octobre, fit Damblin. Toutefois, rien ne nous
empche d'ici l, je pense, de nous occuper de nos futurs moyens de
transport pour cette caravane.

--Certainement. Chacun conserve sa pleine libert et choisira le systme
d'aroplane qui aura ses prfrences, rpliqua vivement La Tour-Miranne.

--Est-ce que les dames pourront prendre part au voyage?... questionna un
jeune homme qui jusque-l n'avait rien dit.

--Le Club le dcidera. Pour ma part, loin d'y voir un inconvnient,
je pense que nos excursions gagneraient en agrment si nous pouvions
y faire participer nos soeurs et mme nos mres. Ces chres prsences
modreraient un peu la fougue et la tmrit de ceux d'entre nous qui
voudraient rpter les exploits des Latham et autres, que nous venons
de voir voluer. Enfin nous en reparlerons. Pour l'instant, notre
groupe demeure compact. Combien sommes-nous de fondateurs de
l'_Aro-tourist-club_?...

--Quatorze!... rpliqua Mdouville.

--Pardon, treize seulement, dclara de sa voix sche le _Petit
Biscuitier_.

--Comment treize!... Il me semblait pourtant....

--Parce que sans doute vous me comptiez.

--Eh bien?...

--Eh bien! vous avez eu tort.

--Quoi, Rviliod, vous ne voulez plus tre des ntres! demanda La
Tour-Miranne.

--Je n'ai rien fait pour vous laisser supposer que je partageais vos
ides, je crois! Au contraire, je les ai combattues de toutes mes forces
et en toute occasion. En un mot comme en mille, non, je ne crois pas
 la possibilit du tourisme en aroplane, et comme je ne veux pas me
rendre ridicule, je me spare de votre groupement qui me semble vou 
tous les dboires...

--Oiseau de mauvais augure!... grommela Damblin.

--Nous aurons donc le regret de rester treize seulement, mon cher
camarade, et j'mets le voeu que ce chiffre nous soit, malgr tout,
favorable.

--C'est ce que nous verrons!... murmura Rviliod entre ses dents.

       *       *       *       *       *

Cinq semaines plus tard, les treize fondateurs de l'_Aro-tourist-club_
se trouvaient rassembls dans l'un des salons de l'htel du duc de La
Tour-Miranne, rue de Babylone, et pour faire les choses dans les rgles,
Mdouville, qui aimait les usages protocolaires, avait tenu  organiser
le bureau de la nouvelle Socit. Derrire une table recouverte d'un
tapis vert fonc, avaient donc pris place les quatre personnages chargs
de veiller aux intrts de l'entreprise: La Tour-Miranne, prsident,
flanqu de ses deux acolytes Outremcourt et Breuval. Mdouville
occupait un coin avec ses paperasses de secrtaire gnral.

Les statuts, lus article par article, ayant t discuts et finalement
adopts, Mdouville conclut:

--Voil donc une chose essentielle termine. Il ne nous reste plus, pour
tre en rgle avec la loi, que de dposer ces statuts  la Prfecture,
et cela, j'en fais mon affaire. Occupons-nous donc maintenant de
l'organisation de notre premire sortie.

--Du tour de France en aroplane, ainsi que l'a dit Rviliod, fit en
riant un jeune membre du Club.

--Du Tour de France, parfaitement! affirma La Tour-Miranne.

--Je demande la parole, dit un auditeur.

--Parlez, mon cher camarade.

--Il me semble qu'il conviendra de chercher bientt un emplacement
pouvant servir de parc  la Socit, o nous pourrons remiser nos
appareils et, plus tard, les exprimenter.

--C'est l une chose indispensable, en effet, rpondit le jeune
prsident, mais je crois connatre ce qu'il nous faut. C'est le haras de
mon excellent oncle le prince Muret, dans l'Oise,  moins de dix lieues
de Paris. On peut amnager en arodrome une partie des prairies et
y agencer les hangars o nous abriterons nos oiseaux mcaniques. Ce
terrain conviendra admirablement pour nos essais, et nous pourrons nous
livrer tranquillement  nos expriences sans crainte d'tre drangs par
des importuns, ni avoir  mobiliser aucune force de police, comme aux
Moulineaux, pour assurer l'ordre. Je ferai ce qu'il conviendra et vous
rendrai compte de mes dmarches le moment venu.

[Illustration:]

--Bon. Dans ce cas, nous avons tout l'hiver pour faire construire nos
skis ariens, ajouta Mdouville. Pour ma part, je compte commander le
mien  un inventeur de gnie que j'ai dcouvert et que je patronne.
Martin Landoux, tel est son nom. Je vous engage fort, mes chers amis, 
vous adresser galement  lui, vous aurez pleine satisfaction.

--Est-ce que tu toucheras une commission sur ces ventes, Mdouville? dit
narquoisement, de sa place, Georges Damblin.

--Ce serait plutt le contraire! murmura Outremcourt qui connaissait le
travers du Mcne. Heureusement que le cousin Lhier est l!...

--Dites-nous, prsident, demanda Damblin, avez-vous song  l'itinraire
que nous suivrons dans notre excursion?...

--Oui, j'en ai caus avec les membres du bureau et nous avons jet les
grandes lignes du projet. Nous avons au moins six mois devant nous pour
l'tudier dans ses moindres dtails.

--A quelle poque de l'anne nous mettrons-nous en route?...

--Pas avant le mois de juin prochain au plus tt. Songez qu'en passant
commande de nos appareils dans le courant du prsent mois, nous
n'entrerons pas en possession avant mars au plus tt. Je ferai le
ncessaire d'ici l pour que le haras de Puiseux soit amnag en vue de
sa nouvelle destination et que les hangars soient prts. En admettant
que nous commencions  nous exercer ds cette poque, il faudra bien
deux mois pour parfaire notre ducation d'hommes-oiseaux et acqurir la
pleine connaissance du maniement de nos appareils. Vous voyez que mes
valuations ne sont pas exagres, et je souhaite qu'aucun vnement
imprvu ne vienne contrarier ces prvisions. Nous n'avons donc pas de
temps  perdre si nous voulons tre prts.

--Bien, et l'itinraire maintenant?...

--Notre but, n'est-ce pas, consiste  visiter les curiosits de la
France? Par consquent, nous avons cherch  fixer un trajet qui nous
permette de trouver  chaque tape un endroit intressant  examiner:
monument historique, panorama grandiose, curiosit naturelle, etc. En
mme temps, nous voulons que notre randonne constitue un vritable Tour
de France. Voici donc _grosso modo_, le projet que nous vous soumettons:

--Ah! voyons un peu.

La Tour-Miranne dplia un papier qu'il avait tir de son portefeuille et
lut:

TABLEAU DES TAPES DU TOUR DE FRANCE EN AROPLANE

1 Puiseux  Amiens.
2 Amiens  Arras.
3 Arras  Lille.
4 Lille  Saint-Omer.
5 Saint-Omer  Boulogne.
6 Boulogne au Crotoy.
7 Le Crotoy  Dieppe.
8 Dieppe  Rouen.
9 Rouen au Havre.
10 Le Havre  Trouville.
11 Trouville  Caen.
12 Caen  Saint-L.
13 Saint-L  Pontorson.
14 Pontorson  Dinan.
15 Dinan  Guingamp.
16 Guingamp  Saint-Brieuc.
17 Saint-Brieuc  Quimper.
18 Quimper  Vannes.
19 Vannes  Saint-Nazaire.
20 Saint-Nazaire  Nantes.
21 Nantes  La Roche-sur-Yon.
22 La Roche-sur-Yon  La Rochelle.
23 La Rochelle  Saintes.
24 Saintes  Bordeaux.
25 Bordeaux  Agen.
26 Agen  Auch.
27 Auch  Tarbes.
28 Tarbes  Toulouse.
29 Toulouse  Rodez.
30 Rodez  Espalion.
31 Espalion  Saint-Chly.
32 Saint-Chly  Saint-Flour.
33 Saint-Flour au Puy.
34 Le Puy  Privas.
35 Privas  Avignon.
36 Avignon  Aix.
37 Aix  Toulon.
38 Toulon  Draguignan.
39 Draguignan  Nice.
40 Nice  Puget-Thniers.
41 Puget-Thniers  Barcelonnette.
42 Barcelonnette  Grenoble.
43 Grenoble  Annecy.
44 Annecy  Saint-Claude.
45 Saint-Claude  Besanon.
46 Besanon  Langres.
47 Langres  Nancy.
48 Nancy  Verdun.
49 Verdun  Mzires.
50 Mzires  Saint-Quentin.
51 Saint-Quentin  Compigne.
52 Compigne  Esches.

Des exclamations nombreuses accueillirent la lecture de cette
numration.

--Et les chteaux de la Loire! s'exclama l'un des clubmen.

--Et les villes industrielles du centre! cria un autre

--Il me semble que vous avez oubli bien des points intressants dans
votre projet, remarqua Damblin.

--Et puis, il va en falloir du temps pour accomplir un pareil parcours!
ajouta Breuval.

--Je vais essayer de rfuter vos assertions, mes chers amis, rpliqua en
souriant La Tour-Miranne. Je vous ferai remarquer en premier lieu qu'il
ne nous est pas possible de _tout_ voir et que nous sommes bien obligs
de faire un choix, une slection entre un itinraire et un autre. C'est
pourquoi, aprs longues discussions et rflexions, nous nous sommes
arrts au trajet dont je viens de vous lire les points d'arrt tous
distants l'un de l'autre de 80 kilomtres environ, ce qui correspond 
deux heures de vol au plus. Nous pourrons donc franchir aisment deux
tapes par jour, et il nous restera du temps pour visiter en dtail
chaque pays. En un mois, nous accomplirons donc ces 52 tapes, jours de
repos compris et nous bouclerons le circuit qui comprendra les villes
les plus loignes du territoire: Lille au nord, Quimper  l'ouest,
Tarbes et Nice au sud, Nancy  l'est. D'ailleurs, ne l'oubliez pas, il
ne s'agit encore que d'un projet d'itinraire que nous pourrons modifier
 notre gr suivant les besoins et circonstances. Pour l'instant,
nous avons  nous occuper de nos vhicules ariens et de notre champ
d'expriences.

Le prsident s'arrta de parler; un murmure d'approbation accueillit son
discours.

--Personne ne demande plus la parole?... interrogea-t-il. Alors, je lve
la sance. Maintenant, mes chers amis, passons des paroles aux actes!...
A l'oeuvre!...




CHAPITRE III

HISTOIRE DE LA NAVIGATION ARIENNE


L'TAT DE LA QUESTION DE LA NAVIGATION ARIENNE EN 1910.--PREMIRES
RVERIES, PREMIERS ESSAIS.--DEPUIS L'POQUE DE L'INVENTION DES
AROSTATS.--MOTEURS ET PROPULSEURS.--LES BALLONS DIRIGEABLES, DE
MEUSNIER A JULLIOT.--LE PLUS LOURD QUE L'AIR.--NADAR ET LA SAINTE
HLICE.--LES MACHINES VOLANTES MODERNES.--AROPLANES, HLICOPTRES ET
ORNITHOPTRES.


Avant de poursuivre ce rcit, il nous parat utile de donner le
tableau fidle, quoique succinct, de l'tat de la grande question de
la navigation arienne, qui a excit l'attention universelle, depuis
le moment surtout, o l'on a commenc  entrevoir la possibilit d'une
solution pratique, et dont l'une des plus retentissantes manifestations,
la grande semaine d'aviation de Champagne, avait amen une poigne de
jeunes gens enthousiastes  crer le premier cercle des Touristes en
aroplane..

La navigation arienne tait-elle possible?... N'tait-elle pas au moins
prmature?...

L'aroplane tait-il rellement capable de remplacer l'automobile pour
des excursions de plaisance  travers le beau pays de France?

Comme le disait fort sensment Damblin, l'un des plus chauds partisans
de l'aromobile, pour vrifier l'exactitude d'une semblable assertion,
il n'y avait qu'une chose  faire: essayer. L'exprience montrerait si
vraiment la machine glissante  hlice tait capable de fournir la cl
du problme depuis si longtemps retourn sous toutes ses formes.

Car il semble que, depuis qu'elle existe et qu'elle a pu lever les yeux
vers la vote azure, l'humanit ait eu l'ambition de conqurir ces
plaines immenses et de s'y mouvoir en toute libert. Aussi les dbuts de
l'histoire de la navigation arienne se confondent-ils avec les rcits
fabuleux, contemporains des premires civilisations. Sans revenir 
l'histoire classique de Ddale et d'Icare, les prcurseurs des Wright
d'aujourd'hui, on peut rappeler les recherches et les tentatives presque
toujours suivies d'un chec, lorsque ce n'tait pas d'un accident, qui
se poursuivirent pendant des sicles, depuis les premires annes de
l're chrtienne qui virent l'ascension de Simon le Magicien, lequel
s'enleva--ou plutt fut enlev par les dmons! disent les historiens
catholiques,--jusqu' l'anne 1783 au cours de laquelle apparut
l'invention des frres Joseph et Etienne Montgolfier. C'est de cette
date mmorable, le 5 juin 1783, o l'on put voir le premier ballon 
air chaud s'envoler vers les nues, que l'on peut faire rellement partir
l'histoire de la navigation arienne et de la conqute de l'air.

[Illustration: Destruction d'un ballon  Gonesse. (D'aprs une gravure
du temps.)]

Les premiers ballons furent regards,  leur descente, comme des tres
infernaux, et les paysans, effrays, les dtruisaient. Tel fut le sort
du premier arostat  gaz hydrogne lanc du Champ-de-Mars  Paris, le
27 aot 1783 et que les villageois de Gonesse mirent en pices.

A peine les frres Montgolfier avaient-ils rvl au monde enthousiasm
leur remarquable invention, qu'un lieutenant du gnie du nom de Meusnier
s'occupa le premier, en 1785, de la dirigeabilit des ballons. Les ides
de Meusnier taient rellement grandioses; il voulait faire le tour de
la terre au moyen d'un arostat capable de porter vingt-quatre hommes
d'quipage et six hommes d'tat-major. Cet arostat devait tre compos
de deux ballons oblongs contenus l'un dans l'autre. On ne demande pas
beaucoup plus des dirigeables de nos jours, ceux-ci semblent du
reste avoir t crs d'aprs ce type, dont la ralisation exigeait
malheureusement une dpense considrable, ce qui fit qu'on abandonna
le projet. Quoi qu'il en soit, c'est Meusnier qui trouva les trois
conditions essentielles de la dirigeabilit: la forme allonge du
ballon, le ballonnet-compensateur et l'emploi d'un propulseur hlicodal
et du gouvernail. Aussi, le colonel Renard n'a-t-il pas hsit  le
citer comme le vritable prcurseur de la dirigeabilit des ballons.

Avant 1850, toutes les tentatives de direction arienne avaient chou,
aucune force motrice n'tant applique aux arostats. Mais cette
anne-l un horloger-mcanicien de Paris, Jullien, construisit un petit
dirigeable qui constituait un vritable progrs  cause de sa forme en
fuseau et de sa dissymtrie. L'essai, qui eut lieu  l'Hippodrome, le
6 novembre de la mme anne, donna quelques rsultats, car le ballon
partit contre le vent et put y rester quelques instants.

[Illustration: Premire ascension des frres Montgolfier,  Annonay, le
4 juin 1783.]

Mais les ailettes que l'inventeur avait places de chaque ct taient
actionnes par un moteur trop peu puissant: un simple mouvement
d'horlogerie, bien insuffisant, on le devine.

Deux annes se passrent aprs Jullien, lorsqu'apparut une figure dont
le nom retentit longtemps aux quatre coins du monde et dont il est
superflu de faire l'loge: Henri Giffard.

Attir par la grandeur du problme de la direction des ballons, le jeune
inventeur, avec le concours de ses amis David, Sciama et Cohen, tudia
et fit construire le premier dirigeable actionn par une machine 
vapeur, perfectionne par lui, dveloppant trois chevaux.

Le premier ballon allong (de 44 mtres de longueur) prit la voie
des airs le 24 septembre 1852, dans l'enceinte de l'Hippodrome:
l'atterrissage se fit sans difficult  lancourt, prs de Trappes.

En 1855, Giffard fit de nouveau un essai avec un ballon beaucoup plus
allong que le premier (70 mtres), avec la collaboration de Gabriel
Yon, mais par suite du grand allongement, l'exprience faillit se
terminer par une catastrophe.

Quinze annes aprs le dernier essai de Giffard, un savant ingnieur,
Dupuy de Lme--le mme qui fit faire d'immenses progrs  la navigation
maritime--tablit les plans d'un dirigeable de 3.860 mtres cubes,
lequel, par suite de l'invasion prussienne, ne fut construit et
expriment qu'en 1872.

La force motrice produite par huit hommes actionnant l'hlice par des
manivelles tait absolument insuffisante, de sorte que la vitesse se
trouva trop faible et ne permit pas au ballon de lutter contre le vent.

Par ordre de date, nous devons galement citer les travaux remarquables
et les deux projets de dirigeables  vapeur, prsents en 1880 et 1886
par G. Yon, l'ancien collaborateur de Giffard et de Dupuy de Lme. Le
projet de 1880 comportait un dirigeable de 1.200 mtres cubes, avec deux
hlices latrales mues par une machine  vapeur; celui de 1886, appel
Torpilleur arien, n'avait qu'une seule hlice place au centre de
rsistance et actionne par un moteur  vapeur de 45 chevaux.

En 1883, deux lves de Giffard, hritiers de la foi et de l'nergie
du matre: les frres Tissandier, construisirent un dirigeable de 1.060
mtres cubes, dont l'hlice tait actionne par un moteur lectrique de
1 cheval 1/2, mis en mouvement par une batterie de piles. Le 8
octobre 1883, le ballon fit sa premire volution et atterrit 
Croissy-sur-Seine, aprs tre rest une heure un quart  500 mtres
environ.

Un an aprs, en septembre 1884, eut lieu le second essai, pendant lequel
le ballon parcourut 25 kilomtres, aprs deux heures dans l'atmosphre,
mais sans revenir  son point de dpart.

Pendant que se ralisaient ces expriences, on travaillait ferme la
question  l'tablissement d'arostation militaire de Chalais-Meudon, et
deux officiers distingus prparaient les plans d'un dirigeable tudi
dans ses plus infimes dtails.

On avait, en effet, remarqu qu'aucun des dirigeables expriments
jusqu'alors n'avait pu oprer un circuit ferm, c'est--dire revenir
 son point de dpart. Les essais des prdcesseurs, Giffard, Dupuy de
Lme, les frres Tissandier, n'taient pas satisfaisants: il fallait
avant tout russir  rintgrer le hangar d'o le ballon tait sorti,
et c'est de ces donnes que MM. Renard et Krebs s'inspirrent quand ils
construisirent leur ballon _La France._

Nous sommes arrivs ici  une des pages les plus intressantes et les
plus glorieuses de la dirigeabilit. Grce  l'initiative du colonel
Laussedat, la vaste proprit de Chalais-Meudon avait t convertie en
parc arostatique et, ds l'anne 1878, les capitaines Charles Renard
et La Haye avaient dress les plans d'un arostat dirigeable dont la
construction ne put avoir lieu immdiatement. Ce n'est qu'en 1882 que
les deux savants officiers purent commencer les travaux du clbre
ballon auquel on donna le nom de _La France._

La forme du ballon de Meudon ressemblait beaucoup  celle du petit
arostat de Jullien dont nous avons parl plus haut. Plus gros  l'avant
qu' l'arrire, il mesurait 50 m. 42 de longueur et 8 m. 40 de diamtre
maximum; il cubait ainsi 1.864 m. Entirement construit en soie ponge,
le ballon supportait une nacelle allonge de 33 mtres de long, 2 mtres
de haut et 1 m. 40 de large, forme de quatre perches rigides en bambou,
runies par des montants transversaux, les parois tendues extrieurement
de soie ponge, pour prsenter une surface lisse offrant au vent le
moins de prise possible. L'hlice de 7 mtres se trouvait  l'avant de
la nacelle; il y avait un moteur lectrique de 8,5 chevaux mesurs sur
l'arbre de l'hlice et actionn par une pile puissante et lgre du
capitaine Renard. Le poids total enlev, y compris les deux officiers
et le lest, tait de 2.000 kilogrammes. Tout fut prt ds le mois de mai
1884; le ballon, gonfl et remis, resta dans son hangar jusqu'au 9 aot
suivant, jour o l'arostat s'leva la premire fois. L'hlice fut
mise assez vite en mouvement et le ballon obit docilement. Aprs avoir
atteint Villacoublay, on mit le cap sur la pelouse du dpart, o l'on
atterrit sans heurt, 23 minutes plus tard, aprs avoir parcouru 7 kilom.
600 m. mesurs sur le sol. Nous renonons  dcrire l'enthousiasme qui
s'empara du monde entier quand on connut cette ascension sensationnelle.
La seconde sortie eut lieu le 2 septembre, en prsence du gnral
Campenon, ministre de la guerre, mais le vent tant assez fort,
l'arostat dut s'arrter  Velizy,  5 kilomtres de Meudon. Le 8
novembre, nouvelle sortie avec MM. Renard et Krebs jusqu' Boulogne et
Billancourt. Trois ascensions eurent lieu en 1885, le 25 aot, les 22 et
23 septembre, et ce fut tout. _La France_ n'tait du reste qu'un
aronat devant servir  faire des dmonstrations et, sous ce rapport,
la russite fut complte, puisqu'il ralisa une vitesse de 6 m. 50 qui
n'avait jamais t atteinte jusqu'alors.

L'oeuvre des deux officiers n'en serait pas reste l; malheureusement,
le colonel mourut et Krebs quitta l'arme pour entrer dans l'industrie.

Voyons, maintenant, ce que fit l'initiative prive.

Il n'tait pas encore question du fameux prix Deutsch, que dj M.
Santos-Dumont s'tait lanc dans le maniement des dirigeables. C'est, en
effet, le 18 septembre 1898 que le _Santos-Dumont n1_ fut gonfl
pour la premire fois au Jardin d'acclimatation. Ce premier ballon fut
d'ailleurs dchir avant de partir, par suite d'une fausse manoeuvre des
aides qui tenaient les cordes de dpart.

[Illustration: Santos-Dumont contourne la Tour Eiffel.]

Le 11 mai 1899, le _Santos-Dumont n 2_ faisait sa premire sortie,
sortie galement malheureuse. Disons de suite ici, que les ballons de
M. Santos-Dumont manquaient totalement d'quilibre et de rigidit. Le 13
novembre 1899, le n 3 part du parc d'arostation de Vaugirard et, pour
la premire fois, Santos-Dumont contourne la tour Eiffel.

Mais, un beau matin, les journaux annoncent qu'un gnreux inconnu met 
la disposition de l'Aro-Club de France une somme de 100.000 francs pour
tre attribue au premier aronaute qui, partant  bord d'une machine
arienne quelconque, du parc d'arostation de l'Aro-Club, doublerait
la tour Eiffel et reviendrait  son point de dpart sans toucher terre,
dans l'espace de trente minutes au maximum.

L'annonce de cette libralit extraordinaire de M. Henry Deutsch de
la Meurthe eut un retentissement immense et eut pour effet immdiat
d'attirer l'attention du public sur les essais de M. Santos-Dumont.

M. Santos-Dumont resta seul concurrent. Aprs divers essais avec ses
n 4 et 5--dernier modle pourvu enfin de la poutre arme assurant la
rigidit du navire arien--l'intrpide aronaute,  bord de son n 6,
parvint, le 19 octobre 1901,  accomplir le trajet rglementaire.

Pendant que le sportsman Santos-Dumont multipliait, avec ses nombreux
modles d'aronat, ses prouesses prilleuses, un ingnieur, M. Henri
Julliot, directeur de la raffinerie de MM. Lebaudy, poursuivait l'tude
mthodique et approfondie de tous les lments de la question du ballon
dirigeable. M. Julliot eut la chance de voir MM. Lebaudy s'intresser
vivement  ses projets, et, le 13 novembre 1902, le _Lebaudy_,
s'lanant dans les airs, se mit  voluer avec l'aisance la plus
parfaite dans tous les sens et toutes les faons, grce  l'habile
pilote Surcouf.

Tout avait t si bien prvu, les calculs avaient t si exacts, que
M. Julliot ne vit  modifier, aprs les premiers essais, que des
points d'ordre secondaire; il perfectionna, mais n'eut rien  changer 
l'organisation gnrale qui est reste en 1910 la mme qu'en 1902.

Les principales transformations, d'ailleurs prvues, consistrent
dans le placement d'un gouvernail et celui de la penne de flche.
Avec l'anne 1904 cesse la priode des essais et le _Lebaudy_ prouve
surabondamment sa valeur comme appareil de navigation arienne.

Mais en prsence des rsultats obtenus, MM. Lebaudy et Julliot songrent
 faire mieux et plus utile,  perfectionner l'outil suffisamment pour
qu'il pt rendre de rels et importants services aux armes.

C'est alors que MM. Lebaudy proposrent au ministre de la guerre
de faire contrler et diriger toutes les ascensions de 1905 par une
commission d'officiers spcialistes; le ministre accepta.

Aprs avoir fait des ascensions de dure, de longueur, d'altitude, etc.,
le _Lebaudy_ accomplissait, le 12 octobre 1905, le remarquable voyage de
Toul  Nancy et retour; le 8 dcembre, il faisait partie de l'arme.

En fvrier 1906, le ministre avait demand  MM. Lebaudy de se charger
de la confection d'un nouvel aronat et, le 15 novembre, le dirigeable
militaire _Patrie_ faisait sa premire sortie.

[Illustration: Le dirigeable _Ville de Paris_.]

Le 15 dcembre 1906, le _Patrie_ couronnait, par une sensationnelle
prouesse, la srie de ses expriences militaires.

Parti,  10 heures du matin, de la plaine de Moisson, il atterrissait
 11 h. 12 dans le parc de l'tablissement central de l'arostation
militaire,  Chalais-Meudon aprs avoir franchi une distance de 52
kilomtres  vol d'oiseau.

Tout le monde a dans l'esprit la fin malheureuse du _Patrie_, qui, le
29 novembre 1907, c'est--dire six jours aprs son magnifique voyage
Meudon-Verdun, 230 kilomtres en 6 h. 40, s'chappait par un vent
violent et allait se perdre dans l'Atlantique.

Quand la catastrophe fut connue, M. Deutsch de la Meurthe offrit au
ministre de la guerre franais son ballon _Ville de Paris_, construit
par M. Surcouf, et qui venait d'effectuer de magnifiques sorties.

Ce dirigeable cube 3.200 mtres; sa longueur est 62 mtres; son
empennage est constitu par un faisceau cruciforme de huit tubes gonfls
d'hydrogne.

C'est par un froid rigoureux et un vent continuellement contraire que le
15 janvier le _Ville de Paris_ quitta Sartrouville pour gagner Verdun,
sous la conduite de son pilote, M. Kapferer.

Malgr tous les incidents qui se produisirent au cours de ce voyage, la
distance de 240 kilomtres fut franchie en 9 h. 50.

Le 24 juin 1908,  5 heures du matin, le _Rpublique_, troisime unit
de cette flottille arienne militaire, s'levait pour la premire fois
du hangar de Moisson et montrait sa supriorit sur les types l'ayant
prcd. Mais, dcidment le mauvais sort tait sur les crations de
l'ingnieur Julliot. Le _Rpublique_ eut la mme funeste destine que le
_Patrie_. Pendant son voyage de retour des manoeuvres, de La Palisse 
Moisson, une branche d'hlice se dtacha subitement de son moyeu et vint
ventrer l'enveloppe qui se vida instantanment de son gaz. Les quatre
aronautes militaires qui montaient le dirigeable furent prcipits 
terre et tus sur le coup.

En mme temps que la France, les autres nations se proccupaient de la
question de la direction des aronats. On a conserv le souvenir des
dramatiques ascensions du _Pax_, de l'infortun brsilien Severo et de
Bradsky, qui, tous deux, vinrent faire leurs expriences en France.

Le premier avait construit un ballon dont quelques dtails taient assez
ingnieux, mais qui pchait par plusieurs gros dfauts. Le principal
consistait dans le placement du moteur  explosion  2 m. 50  peine de
la soupape de l'chappement des gaz, de sorte que l'hydrogne, dilat
par la diminution de pression due  la monte de l'aronat, devait
invitablement, en s'chappant, venir lcher le moteur et s'enflammer 
son contact. C'est ce qui se produisit ds la premire ascension, le
12 mai 1902; le ballon clata au bout d'un quart d'heure, et les deux
aronautes qui le montaient, Severo et Sache, vinrent se broyer sur le
sol de l'avenue du Maine.

La mme anne, M. de Bradsky eut le mme sort, ainsi que son aide,
Morin, le 13 octobre, auprs de Stains.

C'est l'Allemagne qui, aprs la France, semble s'tre le plus proccupe
de la question des dirigeables.

Citons les tentatives plus ou moins heureuses de Haenlein, de Mayence en
1872; du docteur Woelfert en 1897; de David Schwarz en 1898 et arrivons
au Zeppelin.

Le gnral bavarois comte de Zeppelin avait, depuis 1898, dress des
plans et fait des expriences dans lesquelles il avait sacrifi toute
sa fortune. En 1900, une souscription nationale de prs d'un million
lui permit de mettre ses projets  excution, et, le 2 juillet 1900, le
_Zeppelin n 1_ voluait sur le lac de Constance.

[Illustration: Le _Rpublique_ aux manoeuvres de 1909.]

Le _Zeppelin_ tait un immense cylindre de 128 mtres de long et 12 de
diamtre; son volume total tait de 11.300 mtres cubes et le poids de
10.400 kilogrammes.

Le _Zeppelin_ actuel n 3 est encore plus grand que les prcdents, il
cube 12.000 mtres cubes.

On sait quelle a t la fin dsastreuse de cette gigantesque
construction arostatique,  la fin de sa sortie du 5 aot 1908, qui a
t le plus long voyage excute par un dirigeable. Mais le malheur a
t rpar grce aux abondantes souscriptions recueillies dans tous les
tats de l'Allemagne, et bientt un autre _Zeppelin_ fut lanc en pleine
atmosphre libre comme son an.

Il faut encore signaler, en Allemagne, les aronats du type semi-rigide
du major Gross et celui du major von Parseval qui a adopt le principe
du ballon  ballonnet compensateur.

Des expriences eurent lieu prs d'Augsbourg et de Tegel et le ballon se
serait bien comport.

En Allemagne galement, le ballon dirigeable du major Gross, lors de
sa premire sortie, le 23 juillet 1907, est rest trois heures dans les
airs. Parti de Tegel, il s'est dirig vers Charlottenbourg, a travers
Berlin, contourn le beffroi de l'htel de ville et est retourn  son
point de dpart.

Cet aronat n'appartient ni au systme rigide en aluminium du comte
Zeppelin, ni  celui du major von Parseval, qui,  part la nacelle en
fer, vite autant que possible l'emploi de n'importe quel mtal, pour
n'adopter que des matires souples.

Le ballon du major Gross tient le milieu entre ces deux systmes et
ressemble en grande partie aux ballons militaires franais.

L'Angleterre ralisa un ballon militaire qui portait le nom de
_Nulli Secundus_, dont la carrire, brillamment commence, se termina
brusquement par un ouragan qui a dtruit l'aronat.

Signalons enfin le magnifique aronat le _Belgique_, de 3.000 mtres
cubes de capacit,  deux moteurs et deux propulseurs, construit en
1909 par l'aronaute franais Louis Godard, en collaboration avec M.R.
Goldschmidt, et qui a fourni d'excellents rsultats  chacune de ses
sorties.

Si nous en arrivons maintenant  l'aviation et au plus lourd que
l'air, sans remonter aux rcits trs anciens qui tiennent plutt de la
lgende que de l'histoire, nous savons qu'au XIIIe sicle, Roger Bacon,
dans son trait de l'Admirable puissance de l'art et de la nature,
dcrit une machine volante qui, du reste, ne fut jamais construite.

Le problme de la navigation arienne est d'un intrt tellement profond
que l'on pourrait composer des volumes sur les tentatives qui ont t
faites pour le rsoudre par les moyens les plus divers.

A la fin du XVe sicle, J.-B. Dante, mathmaticien de Prouse, parvint,
parat-il,  faire fonctionner des ailes artificielles; il finit
pourtant par tomber et se casser les jambes.

Un accident semblable tait arriv quatre sicles auparavant  un savant
bndictin anglais, Olivier de Malmesbury, qui s'tait avis de se
fabriquer des ailes d'aprs la description qu'Ovide nous a laisse de
celles de Ddale.

Le clbre peintre Lonard de Vinci s'tait occup aussi, mais sans
succs, du problme du vol. En 1670, le P. Lana, de la Compagnie de
Jsus, proposait un bateau arien consistant en une nacelle arme d'un
mt et d'une voile; quatre sphres ou globes en cuivre privs d'air et
ayant un huitime de ligne d'paisseur taient chargs de supporter la
nacelle  l'aide de cbles.

On trouve dans le _Journal des Savants_ de Paris, du 12 septembre 1679,
la description d'une machine  voiles construite par un nomm Besnier,
mcanicien  Sabl, et qui consistait en quatre ailes fixes 
l'extrmit de leviers qu'on manoeuvrait alternativement avec les mains
et avec les pieds. Tout ce que l'inventeur put faire fut de ne pas
tomber trop vite en se lanant du haut d'un toit.

[Illustration: Le _Parseval_ et le _Zeppelin_ au-dessus de Berlin.]

En 1680 parut un ouvrage posthume d'un physiologiste italien, Borelli,
ouvrage extrmement intressant, intitul: _De Motu animalium_. Sa
thorie consiste  dclarer qu'un oiseau s'insinue dans l'air par la
vibration perpendiculaire de ses ailes, celles-ci pendant leur action
formant un angle dont la base est dirige vers la tte de l'oiseau,
le sommet vers la queue. Si, disait-il, l'air plac sous les ailes est
frapp par les parties flexibles de ces dernires avec un mouvement
vertical, les voiles et les parties flexibles cderont dans une
direction ascendante et formeront un coin ayant la pointe dirige vers
la queue. Que l'air donc frappe les ailes par-dessous ou que les
ailes frappent l'air par-dessus, le rsultat est le mme, les bords
postrieurs ou flexibles des ailes cdent dans une direction ascendante
et, en agissant ainsi, poussent l'oiseau dans une direction horizontale.

En 1709, l'abb Barthlmy Loureno prsentait au roi Jean V de Portugal
un projet de machine pour monter dans l'air et y franchir deux cents
lieues par jour. Cette machine, o l'on devait utiliser  la fois
l'action du vent et les proprits lectriques de l'ambre, portait deux
sphres qui contenaient le secret attractif (autrement dit le vide), et
une pierre d'aimant.

En 1772, le chanoine Desforges construisit une machine volante avec
laquelle il se lana du haut de la tour de Guinette,  tampes; il
parvint  faire mouvoir ses ailes avec une grande vitesse, mais, dit un
tmoin, plus il les agitait, plus sa machine semblait presser la terre.

Il existe trois catgories distinctes de machines volantes. C'est, du
moins, ce qui a t dcid dans un Congrs de savants en 1889, poque 
laquelle aucun aviateur n'avait encore quitt le sol et o il fallait un
vrai courage devant l'opinion sceptique et hostile, pour oser lgifrer
sur une matire aussi ingrate. On ramne ainsi toutes les machines
volantes  trois types: les orthoptres, les hlicoptres et les
aroplanes.

Les orthoptres se soutiennent dans l'air par des ailes battantes: c'est
l'imitation directe de l'oiseau ou de l'insecte.

Ce type a contre lui une grosse difficult: faire l'articulation de
l'paule solide. De plus, si l'on adopte simplement le battement de haut
en bas, on n'a pour soi que le coefficient orthogonal de la rsistance
de l'air qui ne donne  l'aile qu'un faible rendement.

Si l'oiseau rameur se soutient, c'est que son aile excute un mouvement
hlicodal d'avant en arrire et de haut en bas, qui a un rendement
merveilleux. Ce mouvement est connu par les prcieuses photographies de
M. Marey. Rien n'empche de le raliser de plusieurs manires; mais
il faut en mme temps tcher de runir les trois conditions suivantes:
lgret, simplicit, solidit.

Enfin, il faut considrer que les moteurs que l'homme a invents
actionnent trs facilement des mouvements rotatifs et trs difficilement
des mouvements alternatifs. Quelques inventeurs ont t attirs vers
l'orthoptre, mais, jusqu' prsent, nous sommes oblig de reconnatre
qu'aucun essai bien srieux n'a t tent.

La transformation du mouvement en lemniscate a, toutefois, t obtenue
rationnellement par M. de la Hault, mais le premier modle essay n'a
pas donn de rsultats concluants.

Un inventeur lyonnais, M. Collomb, a construit galement une machine
volante du type orthoptre. Au lieu d'tre battantes, les ailes de
son appareil sont oscillantes autour d'un axe situ dans le milieu
de chacune d'elles. Elles sont constitues par des lamelles de bois
articules comme des jalousies. C'est par la raction de l'air sur ces
cloisons obliques  la remonte que M. Collomb espre obtenir
l'effort de propulsion compltant l'effort de sustentation obtenu dans
l'abaissement des ailes, qui peuvent faire 150 oscillations par minute.
M. Albert Bazin a construit aussi un appareil du mme genre.

En voie d'achvement galement, l'orthoptre d'un autre inventeur
lyonnais, M. Juge, constitu par deux ailes montes sur une carne
dans laquelle sont installs un moteur de 20 chevaux et ses annexes et
portant  l'arrire un gouvernail orientable en tous sens.

Il nous semble intressant de donner l'opinion de quelques savants au
sujet de ces appareils. Voici d'abord comment s'exprime M. Armngaud
jeune: Les orthoptres ou ornithoptres n'ont pas donn jusqu' prsent
des rsultats comparables  ceux des aroplanes, certains auteurs trs
comptents en matire d'aviation prtendent qu'on ne pourra obtenir
qu'une imitation plus ou moins grossire de cette machine naturelle
constitue par la structure anatomique de l'oiseau. Si l'on supprime
l'une de ses qualits essentielles, la souplesse des organes, il
ne reste plus, comme l'a dit M. Banet-Rivet, qu'un moteur de faible
rendement, compliqu d'organes sans nombre. D'ailleurs, si le pigeon et
autres volateurs de taille moyenne pratiquent le vol ram, les volateurs
tels que l'aigle utilisent leurs ailes comme aroplanes, trouvant
dans les mouvements de l'air l'nergie suffisante pour entretenir
leur vitesse. Il faut peut-tre regretter que ces aviateurs mritants
s'arrtent encore  cette formule, condamne scientifiquement par
Lilienthal  des rsultats insignifiants, par suite de l'effort
invraisemblable qu'exigera toujours l'ascension verticale dynamique, si
pnible aux grands oiseaux. Cependant, en face de l'obstination d'hommes
de cette valeur, il faut attendre et esprer. On est en droit, de
supposer, en tous cas, que leurs travaux apporteront toujours quelque
acquisition au problme de la conqute de l'air qui se trouve en si bon
chemin chez nous.

Ces difficults rendent forcment les partisans des orthoptres trs
peu nombreux. On ne saurait en dire autant pour les partisans des
hlicoptres, car ils sont lgion.

L'hlicoptre est par essence une machine qui s'lve, car c'est une
hlice  axe vertical.

Le premier hlicoptre parat tre celui que Launoy et Bienvenu
prsentrent  l'Acadmie de 1784; il tait form de deux hlices
superposes tournant en sens contraire.

Vers 1849, Philipps, Marc Sguin, Babinet construisirent plusieurs
jouets qui donnrent grand espoir; enfin, Ponton d'Amcourt (1863),
avec des ressorts de montre, puis Penaud (1871), avec des ressorts en
caoutchouc, continurent la srie. Mais malgr le nombre et la qualit
de ces adhrents, il n'y eut que des jouets qui purent s'lever. Cela
tient au faible rendement de l'hlice dans l'air, rendement dont le
regrett colonel Renard a expos devant l'Acadmie des sciences (23
novembre et 7 dcembre 1903) la thorie assez dcevante. Il ne faut pas
oublier, toutefois, que ce mme savant a prdit qu' partir du moment
o le poids des moteurs aurait t rduit  2 kilogrammes par cheval,
la solution serait possible, mais il faut ajouter que ces thories sont
battues en brche par divers savants.

En 1905, l'on signalait  Genve d'abord, puis  Paris, l'ascension de
l'hlicoptre Dufaux, pesant 17 kilogrammes. C'tait l un trs beau
rsultat, car un appareil de ce genre n'tait plus tout  fait un jouet.

Depuis, les frres Dufaux ont-annonc la construction d'un hlicoptre
avec moteur de cent chevaux, mais jusqu' prsent nous ignorons o en
est la question.

A la mme poque, on apprenait la construction de l'hlicoptre
Lger, avec l'appui du prince Albert de Monaco. Fin novembre 1906, des
expriences non publiques taient faites au chteau de Marchais (Aisne).
Le rsultat de ces expriences ne fut pas publi.

Enfin l'hlicoptre Cornu, dont les premiers rsultats obtenus  Lisieux
sont trs encourageants. Dans son premier essai, M. Paul Cornu s'leva
 40 centimtres du sol; mais il reconnut une trop grande lgret aux
organes et dcida de construire un deuxime appareil modifi suivant les
indications de l'exprience.

[Illustration: Le serrurier Besnier, de Sabl, essaie de s'envoler du
haut d'un toit.]

Les aroplanes auxquels nous arrivons, se composent essentiellement
d'une surface se dplaant dans l'air avec une grande vitesse. Les
partisans des aroplanes sont ceux qui savent que l'ascension peut tre
une consquence du mouvement de translation.

Cela se comprend assez, car lorsqu'un aroplane se dplace dans l'air,
c'est que toutes les forces qui lui sont appliques se font quilibre
et, par consquent, le laissent libre d'obir  la moindre force
supplmentaire qui d'aventure se fait sentir; il changera de plan  la
moindre sollicitation du gouvernail,  la moindre bouffe de vent.

Un aroplane est un cerf-volant qui remplace la traction de la corde
par l'effort d'un propulseur. S'il n'y a pas de propulseur, un
vent ascendant peut en tenir lieu. S'il n'y a ni propulseur ni vent
ascendant, l'aroplane descend doucement et obliquement vers la terre.

Le premier projet d'aroplane date de 1843; c'est celui de Henson.
Il n'a pu tre ralis qu'en petit et tait instable; mais il est
intressant de noter que, sous beaucoup de rapports, il ressemblait de
trs prs  certains modles d'aujourd'hui.

M. Stringfellow a fait en 1868 un petit aroplane  vapeur, qui courait
avec rapidit sur un fil de fer, mais sans parvenir  quitter ce fil.

M. Jobert faisait, de son ct, en 1869, une espce de strophor
horizontal arm d'un plan sustentateur; il a vu son appareil, lanc
d'une fentre, franchir une cour de prs de 15 mtres de long.

Nous arrivons ensuite, en 1893, au fameux aroplane invent par sir
Hiram Maxim; cette machine n'a jamais vol, mais il faut dire qu'elle en
a t bien prs; en effet, elle fit un effort apprciable pour quitter
le rail-guide qui servait  la maintenir pendant son dplacement en
ligne plane, et elle s'endommagea srieusement.

En 1896, la machine volante du professeur Langley a parcouru, par
deux fois, une distance de plus de 800 mtres. Elle ne put enlever son
inventeur, mais il faut reconnatre que celui-ci se trouvait dans la
bonne voie.

En 1898, le ministre de la guerre franais, dsireux de possder une
machine volante, exprimenta l'appareil invent par M. Ader et dnomm
_Avion_. Cet appareil tait pourvu d'un moteur de 20 chevaux; aprs
une srie d'expriences, il parvint rellement  quitter le sol, mais
presque immdiatement il fut pris par un coup de vent, chavira et se
brisa.

M. Lilienthal, un Allemand (dont nous reparlerons un peu plus loin),
remporta des succs retentissants en sautant de diverses hauteurs, muni
d'une paire de trs vastes ailes; ceci se passait de 1890  1894. En
1899, M. Pilcher, Anglais, refit les mmes exercices avec un appareil
glissant assez semblable; malheureusement, ces deux inventeurs payrent
de leur vie leur dvouement  la science. Toutefois, ils ont pu
dmontrer que le succs pouvait tre cherch dans la machine glissante.

La mme anne, un Australien, M. Hargrave, inventait un appareil du mme
genre et qui prsentait tous les avantages de la simplicit; l'un des
modles parvint  s'lever sur les ailes du vent.

En 1902, un Amricain, M. Octave Chanute, inventait un appareil de
glissement, trs simple, et s'en servait pour faire un grand nombre
d'expriences couronnes de succs.

C'est en fait Lilienthal qui a trouv la mthode pour apprendre  voler.
Il avait construit quantit de petits planeurs et il connaissait la
difficult de leur quilibre. Il avait observ les cigognes de son pays
et savait que certains oiseaux volent sans donner un coup d'aile, donc
sans moteur.

Contrairement  tous les inventeurs, il parvenait  cette conclusion que
la question du moteur n'est rien, que la question de l'appareil stable
est tout. Il divise alors le problme en deux: la recherche de la
stabilit d'abord, l'adjonction d'un moteur ensuite.

Supposons, a dit Lilienthal, que nous ayons  notre disposition une
machine volante parfaite, il est vident qu'il sera tout aussi difficile
de la conduire en montant qu'en descendant. Avant tout, apprenons 
conduire, et comme il est plus commode d'organiser une machine sans
moteur, commenons par descendre.

C'est l le trait de gnie dont il fut pntr: acqurir les rflexes
 l'quilibre d'abord, construire une machine complte avec moteur
ensuite.

Cette ide de descente n'a pas t comprise en Allemagne; Lilienthal a
t bafou et peu soutenu; mais sa mthode est d'une telle exactitude
qu'elle est la cause de tous les succs des aviateurs actuels.

Lilienthal a eu une deuxime ide gniale: se servir d'un vent ascendant
pour obtenir le dpart. Il n'aurait pas suffi en effet de partir en
courant du sommet d'une colline pour s'envoler, car la vitesse de 1 
2 mtres par seconde ainsi acquise et t insuffisante pour obtenir la
sustention.

D'un autre ct, ce n'est pas, comme le pensent beaucoup de personnes,
un vent horizontal qui permettrait le dpart.

Ceci conduit directement  dplorer l'aberration d'un trop grand nombre
d'aviateurs, qui, pour leurs dbuts, ont l'ide de s'lancer soit d'un
escarpement lev, soit mme d'un ballon. Cette ide funeste a dj
caus la mort d'un grand nombre d'aviateurs, notamment de Leturr, en
1854, et de Groof, en 1874.

Ces aviateurs tiennent deux raisonnements faux. Ils pensent que la plus
grande quantit d'air interpose entre la terre et eux les soutiendra
mieux; c'est ignorer ce qu'est un fluide aussi mobile et aussi peu
dense que l'air. (Une erreur de mme nature est propage par ceux qui
prtendent qu'en eau profonde on surnage plus facilement.)

[Illustration: Henri Farman, sur son premier biplan Voisin.]

En second lieu, ils pensent que la dure de chute tant plus grande,
ils auront le temps de rflchir et d'agir en consquence pour rtablir
l'quilibre. C'est ignorer que le rtablissement de l'quilibre demande
une action presque instantane. Le temps que l'intelligence, mme
la plus prompte, emploie  dcider quels mouvements sont utiles est
infiniment plus grand qu'il n'est permis et quand enfin les muscles
obissent, le mouvement produit se heurte  une situation entirement
change et la catastrophe s'ensuit invitable.

Tous ceux qui ont employ la mthode due  Lilienthal ont parcouru un
certain espace dans l'air; citons-les avec la date de leurs dbuts:
Lilienthal, 1891; Pilcher, 1896; Chanute, Herring, Avery, 1896;
capitaine Ferber, 1899; O. et W. Wright, 1900; Robart, 1902; Voisin,
Bordin, Esnault-Pelterie, 1904.

M. Archdeacon mettait, en 1904, en chantier un aroplane du type de
Wright. Cet appareil, construit par M. Dargent, tait expriment par un
jeune Lyonnais, M. Voisin, sur le terrain de Berck-sur-Mer, puis par le
capitaine Ferber. M. Voisin parvint  rester cinq secondes un quart en
l'air sans gagner beaucoup de terrain en avant; le capitaine Ferber put
faire avancer l'appareil de 15 mtres, mais comme celui-ci manquait de
stabilit longitudinale, l'air ayant une fois pris les ailes par-dessus,
il fit une chute assez rude.

L'appareil de Santos-Dumont nous amne  la priode des essais heureux
effectus avec des planeurs, ou cerfs-volant cellulaires  moteur.

Le 23 octobre 1906, il parvenait  quitter le sol sur un plus lourd
que l'air. Ce jour-l, il russissait un vol de 25 mtres. C'tait peu,
mais c'tait le premier pas, partant le plus difficile.

Le 12 novembre suivant, il levait son record  220 mtres.

Ces rsultats, qui paraissent aujourd'hui mdiocres, ne devaient
cependant pas tre gals pendant toute une anne, et c'est seulement
le 26 octobre 1907 que Farman battait enfin la distance de Santos Dumont
par 770 m.

Depuis, les progrs ont t considrables.

Successivement, le record passait  1.000 mtres, Grand Prix
Deutsch-Archdeacon, gagn par Henri Farman, le 13 janvier 1908; 2.004
mtres, en 3 m. 31 s. par Henri Farman, le 21 mars 1908; 3.925 mtres,
en 6 m. 30 s., par Lon Delagrange, le 11 avril 1908.

Le 30 mai,  Rome, M. Delagrange restait 15 m. 30 s. dans l'air,
franchissant une distance approximative de 13  14 kilomtres; le mme
jour,  Gand, M. Henri Farman enlevait M. Archdeacon avec lui, et volait
1.241 m.

L'Amricain Wright, le premier homme qui ait rellement vol comme
un oiseau  bord d'un appareil mcanique, vint en France donner la
dmonstration de l'exactitude de ses dires, alors qu'il affirmait avoir
excut, ds l'anne 1903,  Dayton (Ohio) des parcours de plusieurs
kilomtres.

Aprs quelques semaines d'essais, Wilbur Wright quittait le champ
de manoeuvres des Hunaudires pour s'installer au camp d'Auvours, o
l'espace tait encore plus tendu, et il commena  tonner le monde par
la dure et la sret de ses volutions.

Le premier vol prolong de Wilbur Wright eut lieu le 3 septembre
1908, et il se poursuivit pendant 10 m. 40 s. conscutives. Les jours
suivants, l'aviateur eut fort  faire avec son moteur qui,  plusieurs
reprises, refusa tout service; enfin il parvint  le mettre au point, et
le 21 du mme mois, il conquit de haute lutte tous les records du monde
de dure et de parcours en volant sans arrt pendant 1 heure 31 minutes
25 secondes. Pendant les jours qui suivirent, Wright fournit la preuve
rpte de la force portante de son appareil, en enlevant successivement
un grand nombre de voyageurs et de voyageuses.

[Illustration: L'appareil de Wilbur Wright.]

Enfin il termina l'anne par des vols de plus de deux heures dmontrant
ainsi la souplesse et la maniabilit de son flyer ou oiseau planeur.

De redoutables concurrents allaient entrer  leur tour dans l'arne et
clipser les exploits de Wright et de ses lves. Ce fut en premier
lieu Blriot, champion du monoplan, chercheur obstin qui n'effondra
pas moins d'une dizaine d'appareils sous lui avant de pouvoir fournir la
dmonstration de la valeur de ses ides. Tant d'obstination devait avoir
enfin sa rcompense. Progressivement Blriot acquit la matrise
reconnue aux frres Wright, et il accomplit les magnifiques voyages de
Toury-Artenay et retour, et de Calais  Douvres au-dessus du dtroit du
Pas-de-Calais.

La grande semaine d'aviation de Champagne devait mettre en prsence les
partisans des biplans et des monoplans. Farman remporta le prix de la
dure en volant 3 heures 16 m. sans arrt, Latham celui de la hauteur en
atteignant 170 mtres, Curtis et Blriot les prix de vitesse en volant
 l'allure de 75 kilomtres  l'heure, vitesse devant tre notablement
dpasse par Santos-Dumont avec sa _Demoiselle_ en septembre 1909.

Malheureusement, trois morts devaient encore venir attrister l'anne
1909. Lefebvre, Fernandez et le capitaine Ferber, l'un des promoteurs
de l'aroplane  moteur, trouvrent la mort  la suite d'accidents
tragiques. Cependant ces catastrophes rptes ne diminurent
pas l'enthousiasme gnral et les recherches et expriences ne se
ralentirent pas.

On peut donc conclure, aprs cet expos rapide d'une des questions du
plus haut intrt qui soit pour l'humanit, que le problme peut tre
considr comme dsormais rsolu. Il ne reste plus qu' perfectionner
les dtails pour raliser la vritable automobile arienne du XXe
sicle. La preuve est faite maintenant; l'atmosphre est conquise et
seule la question de la scurit est  rsoudre: ce sera l'oeuvre des
ingnieurs de demain.




CHAPITRE IV

UN FANATIQUE DU PLUS LGER QUE L'AIR


LE PETIT BISCUITIER ET SON DOMESTIQUE.--LES IDES DE RVILIOD.--UNE
CONVERSATION AVEC LE CONSTRUCTEUR FRUSCOU.--L'ARONAT LE RVILIOD N
1.--APPROBATION DES PLANS.--LE PARC D'AROSTATION D'ECANCOURT.--Au 1er
MAI.


--Firmin!...

--Monsieur m'a appel?...

--Oui, je t'ai fait cet honneur. Personne n'est venu pendant mon
absence?...

--Que Monsieur me pardonne!... Il est venu plusieurs personnes, au
contraire, pendant que Monsieur tait absent.

--Et qui tait-ce?... Parleras-tu, bourreau, avec tes
circonlocutions?...

--Si Monsieur me bouscule, je suis dans le cas de m'embrouiller...

--Ah! quelle patience!...

--Il est d'abord venu l'ami de Monsieur...

--Lequel, d'ami?... Il y a tant de gens qui se disent mes amis pour
pouvoir m'emprunter de l'argent  l'occasion!...

--C'est celui qui a un nom si difficile  prononcer, M. Je ne sais
qui...

--Genestweski, le Russe, probablement?...

--M. Genetsqui, c'est cela mme, Monsieur.

--Je ne m'tais pas tromp, en ce cas. Et aprs?...

--Il est venu ensuite... Ah! l'abonneur...

--Comment,  la bonne heure, qu'est-ce que tu me chantes-l?...

--Je prie Monsieur de m'excuser. Je veux dire l'abonneur, l'assureur,
enfin l'individu qui veut inscrire Monsieur contre les accidents de
sport.

--Ah! ce courtier que j'ai dj mis trois fois  la porte! Il est
entt, l'animal. Je t'ai donn l'ordre de lui rpondre que je n'y
serais jamais pour lui.

--Je n'ai pas manqu de suivre les ordres de Monsieur, d'autant plus que
Monsieur tait rellement sorti.

--C'est tout?...

--Ah! Il est encore venu un gros, qui fait l'important et qui a une voix
de _centaure_. Il m'a dit qu'il fallait absolument que vous alliez le
voir le plus tt possible, qu'il avait besoin de vous parler.

--Un gros, qui a une voix de stentor... T'a-t-il au moins dit son
nom?...

--Certainement, et j'allais le dire  Monsieur quand Monsieur m'a coup
le fil...

--C'est?...

--Monsieur Fruscou, ingnieur!...

--Fruscou!... Le constructeur de mon aronat!... Tu ne pouvais pas le
dire plus vite, triple lambin!...

--Je ne pensais pas, Monsieur...

--Tu ne pensais pas!... Tu ne penses jamais rien d'ailleurs!... Il n'y
a pas de place, dans la noisette qui te sert de tte, pour une ide tout
entire, et il faut un matre aussi patient que je le suis pour endurer
tes lenteurs, mon pauvre Firmin!...

--Alors, c'est vrai que Monsieur veut monter aussi en ballon comme
Messieurs ses amis?...

--Oui, Firmin, et je t'emmnerai avec moi dans le voyage que je projette
d'entreprendre. Tu me feras la cuisine sur le moteur du ballon et je te
rserverai une cabine  l'intrieur du ballonnet compensateur.

Les rares cheveux du digne valet de chambre du _Petit Biscuitier_,
Claude Rviliod,--car c'est dans l'appartement particulier de cet
amateur fanatique d'arostation que la conversation qui vient d'tre
rapporte s'changeait,--se dressrent sur son crne dgarni.

--J'espre que Monsieur veut plaisanter!... balbutia-t-il.

--Est-ce que tu refuserais de me suivre, par hasard?...

--Monsieur connat mon dvouement pour lui, depuis trois ans que je suis
 ses ordres, aprs quatorze ans passs au service de la famille. Je
suivrai Monsieur, mais ce sera ma mort sre!...

--Comment ta _morsure_?... Tu n'as pas termin avec tes continuels
coq--l'ne, Firmin?... Je finirai par te mettre en disponibilit, comme
un officier qui a commis une boulette!... En attendant, va t'informer si
le djeuner est prt!

--Monsieur est servi!... s'empressa de rpondre le domestique.

--Tant mieux, car il va me falloir mastiquer avec clrit et vigueur.
Je suis extraordinairement occup cette aprs-midi. J'ai au moins cent
cinquante-trois rendez-vous, sans compter Fruscou qui m'attend,  ce que
tu viens de me dire.

--Avec son auto, Monsieur y arrivera bien!...

--Que le ciel t'entende, Firmin, car il y va de la russite de mes
projets les plus chers!...

La conversation entre Claude Rviliod et son fidle Firmin prit fin sur
ces mots. Le jeune homme passa de son cabinet dans la salle  manger o
il s'attabla htivement.

Trois mois s'taient couls depuis la fondation de
l'_Aro-tourist-club_ par le marquis de La Tour-Miranne, aid d'une
douzaine d'amis. On tait dans la premire quinzaine de janvier, ce
qui expliquait le surmenage dont se plaignait le _petit Biscuitier_. Il
avait, en effet,  satisfaire en mme temps aux convenances mondaines,
en cette priode qui suit le renouvellement de l'anne, et  suivre la
ralisation de ses ides, car il n'avait pas renonc, loin de l,  ses
projets de navigation arienne  l'aide de ballons dirigeables.

Dans diverses circonstances: au Salon de l'Aronautique,  la quinzaine
d'aviation de Juvisy et chez des amis communs, Rviliod avait
eu l'occasion de rencontrer l'un ou l'autre des membres de
l'_Aro-tourist-club_. Aprs change des politesses et lieux communs
d'usage, il tait obligatoire que la conversation tournt sur le
chapitre, plus que jamais  l'ordre du jour, de la locomotion arienne.

--Eh bien!... entamait d'un ton ironique Rviliod, a marche votre
Socit? Combien tes-vous maintenant d'adhrents?...

--Nous ne cherchons pas, pour l'instant,  augmenter le nombre des
membres du Club, lui rpondait l'interpell. Nous tenons d'abord  faire
nos preuves.

--Les accidents rpts causs par l'aroplane, la mort de Selfridge, de
Lefebvre, du capitaine Ferber ne vous refroidissent pas un peu?...

--Ils ne nous dcouragent pas, et nous esprons bien les viter, en
prenant les prcautions indiques par l'exprience.

--Bonne chance, dans ce cas. Pour ma part, je prfre m'en tenir au
dirigeable. Au moins je disposerai toujours d'un flotteur de sret dans
le cas d'une panne subite.

--Avez-vous oubli la catastrophe du _Rpublique_?... Voyez  quoi a
servi le fameux flotteur de sret dans cette circonstance!...

--Oui, mais il y a moyen d'viter un accident aussi ridicule que la
rupture d'une branche d'hlice, et ce moyen je compte bien l'employer.

--Alors, vous comptez toujours faire du tourisme en dirigeable, cette
anne, Rviliod?...

--Certainement, je compte bien vous dmontrer, par des preuves
irrfutables, que le ballon, bien agenc, bien compris et bien conduit,
peut fournir des rsultats autrement intressants que vos espces de
cerfs-volants-botes  moteur. Pendant que vous ferez de mchants sauts
de crapaud,  deux ou trois mtres au-dessus des taupinires de la
plaine, moi je planerai superbement  la hauteur qui me plaira, et je
franchirai sans peine en une heure l'espace que vous mettrez une journe
 parcourir, encore heureux si vos moteurs n'ont pas de rats et ne vous
obligent pas  prendre terre toutes les trois minutes.

--Vous tes dur pour l'aroplane, Rviliod, mais je vous trouve un
peu partial; car il me semble que vous oubliez aussi les nombreux
inconvnients de l'aronat compar  l'aroplane, surtout dans un voyage
par tapes. Il vous faudra des hangars d'abri  tous vos points d'arrt
et un personnel nombreux et expriment pour vous permettre d'atterrir
sans danger.

--Vous exagrez la fragilit du ballon. D'ailleurs, pensez-vous que
je vais prendre un aronat de 4.000 mtres cubes de capacit comme le
_Rpublique_?

--Que comptez-vous donc employer?...

--Je tiens  vous en faire la surprise. Vous verrez cela au mois de mai
prochain, et vous serez forc de reconnatre que j'avais raison dans mes
assertions.

--videmment, vous pouvez avoir un appareil parfait en tous points.
Votre fortune vous le permet. Il n'empche que, jusqu' plus ample
inform, je conserve ma confiance dans le principe de l'aroplane.

--Principe erron et qui ne peut conduire  rien de bon vous le
verrez. Mais il n'est, je le sais, pire sourd que celui qui ne veut pas
entendre, et, puisque vous refusez de prter l'oreille aux meilleures
raisons thoriques, je vous donnerai la preuve exprimentale de la
valeur de mes affirmations.

--Et je serai heureux, dans ce cas, de reconnatre que je me suis
tromp! rpondait courtoisement l'interlocuteur du _Petit Biscuitier_.

L'hiver, cependant, s'coulait, et pendant que le prsident de
l'_Aro-tourist-club_ et ses amis s'occupaient de la mise en chantier
des vhicules ariens destins, dans leur pense,  remplacer les
automobiles terrestres qui ne leur offraient plus d'attraits, Rviliod,
de son ct, cherchait un constructeur capable de raliser ses plans.
Ce constructeur il finit par le trouver dans la personne de Fruscou, un
aronaute de valeur, ancien lve et collaborateur de Gabriel Yon, qui
avait contribu pour sa bonne part au dveloppement pris depuis vingt
ans par les questions de locomotion arienne.

M. Maurice Fruscou avait difi  Boulogne-sur-Seine un immense
tablissement o l'on fabriquait non seulement tous les organes, entrant
dans la composition d'un matriel arostatique ordinaire, mais toute
la partie mcanique ncessaire aux ballons captifs et aux dirigeables:
voitures-treuils pour parc d'arostation militaire, appareils 
hydrogne pour le gonflement, moteurs  vapeur et  essence, fixes et
transportables, etc. Enfin un atelier venait d'tre organis pour la
construction des aroplanes, monoplans et polyplans dont les commandes
affluaient.

Aprs un djeuner rapidement expdi, Claude Rviliod descendit dans
la cour du petit htel particulier qu'il habitait avenue du Bois de
Boulogne. Son auto, son chauffeur en livre vert sombre, sur son sige,
l'attendait, prte  dmarrer.

--Vite, Tiburce!... dit-il. A Boulogne, chez Fruscou, l'aronaute.

Le chauffeur acquiesa d'un geste muet et prit sa place au volant.
Un instant aprs, l'auto glissait silencieusement sur le macadam de
l'avenue; sa vitesse s'acclrait, et, vingt minutes plus tard, elle
stoppait devant la porte principale du grand tablissement civil
d'arostation.

Le _Petit Biscuitier_ venait  peine de franchir le seuil du vaste
hangar contenant les ballons en cours de fabrication, qu'une voix
tonitruante se fit entendre.

--Tiens! cet excellent M. Rviliod!... Enchant de vous voir, nous
allons rgler la question de votre dirigeable!

--Ayant appris votre visite infructueuse ce matin, je me suis empress
d'accourir, rpondit le jeune homme en secouant amicalement la main que
lui tendait le clbre aronaute. Alors les plans sont termins?...

--Oui, les tudes sont acheves et je n'attends plus que votre ordre de
mise en chantier.... Mais entrez donc, je vous prie, dans mon bureau, je
reviens de suite avec les _bleus_.

Maurice Fruscou s'loigna, pendant que l'aspirant navigateur pntrait
dans la pice indique. Deux minutes aprs, le constructeur tait de
retour, tenant  la main un rouleau de papiers qu'il tendit sur une
table  dessin place devant la fentre.

--Voici d'abord une vue gnrale en lvation de votre futur yacht
arien le _Rviliod n1_, fit, d'une voix dont il s'efforait vainement
d'attnuer les sonorits, le grand fournisseur des flottes ariennes
franaises.

--Le _Rviliod n1_, oh! oh!... Cela me parat bien un peu prtentieux,
pour un modeste amateur qui n'a encore qu'une demi-douzaine d'ascensions
 son actif, interrompit le _Petit Biscuitier_. Je ne m'appelle pas
Santos-Dumont ou Blriot, moi!...

--Peut-tre serez-vous un jour plus clbre qu'eux!... riposta
srieusement Fruscou. Ils ont dbut comme vous, mon cher client!...
Mais enfin, le nom  donner  votre navire pourra tre choisi plus
tard et  votre convenance. Pour l'instant, il s'agit de dterminer ses
dimensions et son amnagement.

[Illustration: Les rares cheveux du valet de chambre se dressrent sur
son crne dgarni.]

--Vous avez dcidment adopt un cube de quinze cents mtres, je vois,
reprit Rviliod pench sur le dessin et l'examinant curieusement.

--C'est le chiffre qui convenait le mieux, tant donn que vous ne
transporterez que trois personnes  votre bord, en sus de l'quipage
ncessaire, et que vous voulez cependant un moteur robuste et puissant.

--C'est en effet, une chose qui me parat indispensable et  laquelle je
tiens.

--Eh bien! sur la force ascensionnelle totale, je peux prlever le poids
d'un moteur de 70 chevaux avec son approvisionnement d'essence et d'eau
pour huit heures!...

--C'est merveilleux, et je vous en flicite, car cela nous procurera
videmment une vitesse double de celle que nous et donn un moteur de
35 H.P.

--Hlas non! mon cher Monsieur.

--Comment cela?...

--Pour doubler la vitesse de marche d'un navire, il faut, ainsi que
l'exprience l'a montr, non pas doubler, mais _octupler_, c'est--dire
multiplier par huit la puissance de la machine motrice, car, d'une
manire gnrale, le travail moteur par seconde, ou la force dpense,
ce qui revient au mme, est proportionnel au cube des vitesses, dans
l'air comme dans l'eau.

--Ah! diable!... Alors, nous n'irons pas beaucoup plus vite en ce
cas!...

--Je vous demande pardon. En donnant  la carne du ballon une forme
gnrale analogue  celle de l'aronat le _France_ de Renard et Krebs,
qui peut, encore aujourd'hui, servir de modle et de point de dpart,
une puissance motrice de huit chevaux fournira une vitesse propre de six
mtres environ.

En octuplant cette puissance, nous doublerons donc la vitesse, et votre
moteur de 70 chevaux vous donnera dans les environs de douze mtres par
seconde, prs de 44 kilomtres  l'heure en air calme.

--On ne filera pas comme des hirondelles ou des aroplanes, mais je ne
tiens pas, aprs tout,  une rapidit de marche extraordinaire. Tout ce
que je demande, c'est de ne pas tre trop frquemment immobilis  terre
par la force du vent.

--Rassurez-vous  ce sujet. D'aprs les recherches effectues pendant
de longues annes  l'tablissement de Chalais-Meudon, on peut affirmer
qu'un ballon dirigeable possdant une vitesse propre de douze mtres par
seconde peut voluer dans tous les sens  travers l'atmosphre 815
fois sur 1.000, c'est--dire plus de trois jours sur quatre, et qu'il
pourrait remonter le courant arien, avec une vitesse de deux mtres par
seconde, 708 fois sur 1.000. Vous voyez donc que votre crainte est vaine
et que vous ne devrez pas rester trop souvent fix  la terre!...

--Vous me rassurez sur ce point, mais je voudrais bien l'tre galement
sur la question des atterrissages qui n'est pas, je l'avoue, sans me
proccuper...

--A quel point de vue?...

--Devrai-je faire difier des hangars partout o je voudrai
m'arrter?... Il faudra bien des garages pour mon automobile
arienne!...

Le grand constructeur se mit  rire.

--N'est-ce que cela qui vous embarrasse, fit-il. Sachez donc que j'ai
rsolu la question. videmment il vous faut de toute ncessit un port
d'attache, un hangar ferm o le dirigeable pourra tre remis tout
gonfl. Mais, pour un voyage par escales, il suffira d'expdier, 
chaque endroit fix d'avance pour un arrt, un matriel de campement
que j'ai combin et expriment avec mes aronats militaires. Rien n'est
plus simple que la mise en place de ce matriel qui permet de soustraire
le ballon  l'action des rafales, et je mettrai votre quipage au
courant. Il n'y aura que dans le cas relativement rare o une violente
tempte claterait sans que vous ayez le temps de regagner votre
hangar d'abri, que ce matriel se trouverait insuffisant, et alors vous
dgonfleriez en quelques secondes en ouvrant le _chemin de dchirure_ du
ballon.

--Vous vous chargez de me fournir un bon pilote et un mcanicien pour la
conduite de l'aronat?...

--Oui, je vous donnerai un de mes lves comme aronaute: Jules
Neffodor, et comme mcanicien un garon trs dbrouillard et pour qui le
moteur  ptrole n'a pas de secrets; Gellinier, tel est son nom. Vous en
serez trs satisfait.

Les yeux du _Petit Biscuitier_ s'taient ports vers un tableau suivi
de nombreux chiffres et qui occupait tout un angle du grand dessin
reprsentant le navire arien en question. Maurice Fruscou suivit la
direction de son regard et reprit:

--Ah! vous regardez le tableau des poids. J'ai serr la question de prs
comme vous pouvez le voir, et j'ai gagn plus de 200 kilos sur le total.
Voyez plutt!

Et l'ingnieur lut les chiffres suivants:

_Aronat Rviliod n 1, cube 1.500 mtres, ballonnet  air 150 mtres,
force ascensionnelle nette: 1.450 kilogrammes._

  Enveloppe vernie (ballonnet  air compris)..........   330 kilos.
  Housse de suspension et ralingues...................    40  ----
  Quille, empennage stabilisateur, soupapes...........    45  ----
  Poutre-arme, nacelle...............................   115  ----
  ---------
  _A reporter_........................................   530 kilos.

  _Report_                                                  530 kilos.
  Moteur de 70 chevaux complet                               80 --
  Essence et eau pour huit heures de marche                 150 --
  Ventilateur pour le service du ballonnet                   35 --
  Hlice  deux palettes en toile et acier, et son arbre     65 --
  Gouvernails horizontaux et verticaux                       30 --
  Poids de cinq personnes ( 70 kil. chaque)                350 --
  Accessoires divers, outils, etc                            40 --
  Lest de route                                             150 --
  Force ascensionnelle au dpart                             20 --
  Total                                                   1.450 kilos.

--En effet, en effet, marmotta le nophyte; il me semble que vous n'avez
rien oubli. Seulement 150 kilos d'essence et d'eau pour alimenter
pendant huit heures conscutives un moteur de 70 chevaux, cela me parat
fort peu; car je crois savoir qu'il faut compter un demi-litre d'essence
par heure et par cheval. Or, 70 chevaux demandent 35 litres, et pour
huit heures cela fait 280 litres. D'autre part, on perd bien quatre
litres d'eau  l'heure par vaporation avec un 70 H.P. soit encore 32
kilos pour huit heures. J'arrive donc  un total de 228 kilos au lieu de
150.

--Et vous en concluez, n'est-ce pas, que mes calculs ne sont pas
justes?...

--Dame!...

--Eh bien! mon cher client, votre conclusion n'est pas exacte, parce que
vous ne tenez pas compte d'un point de premire importance....

--Bah! Et lequel donc?...

--Le moteur  ptrole a l'inconvnient de dlester constamment le
navire arien pendant son fonctionnement, si bien que le ballon perd
inutilement du gaz par suite de sa tendance  s'lever. Or, votre moteur
est  quatre cylindres, indpendants deux par deux; c'est--dire
qu'il est form, en ralit, de deux moteurs  deux cylindres pouvant
fonctionner indpendamment l'un de l'autre. L'un de ces moteurs est
aliment de ptrole gazifi dans un carburateur suivant le procd
ordinaire, mais l'autre peut tre aliment  volont par l'hydrogne
du ballon, dont il absorbe 16 mtres cubes  l'heure. L'aronat, qui se
trouve dlest de 18 litres d'essence et 5 d'eau, soit 20 kilogrammes,
perd dans le mme temps 20 kilos de force ascensionnelle. Le gain et la
perte se trouvent donc contrebalancs, grce  ce dispositif nouveau, et
il en rsulte que l'appareil conserve son quilibre en hauteur.

--Oui, mais en huit heures j'aurai perdu 128 mtres cubes
d'hydrogne!... fit observer le client.

--Et dpens 140 litres d'essence et 40 d'eau, soit les 150 kilos prvus
au tableau. C.q.f.d!... riposta le constructeur. Il est bien certain
qu'il faudra ravitailler le dirigeable en hydrogne, ptrole et eau,
 chacune de ses escales! C'est l une inluctable ncessit!... Mais
voyez, en revanche, quels avantages vous retirerez de l'usage d'un
semblable moteur, avec lequel vous pourrez, ou bien naviguer  petite
vitesse en ne faisant travailler que deux cylindres sur quatre et
en alimentant  volont ces cylindres, soit d'hydrogne, soit d'air
carbur, ou bien aller  une vitesse plus grande en faisant fonctionner
les quatre cylindres. Vous avez, en ralit, deux moteurs indpendants
que vous pouvez accoupler au besoin ou faire travailler individuellement
en cas de panne de l'un des deux. C'est un gros, gros avantage et que ne
possde aucun des aronats actuels!...

L'aronaute s'chauffait en parlant.

--Oui! Vous allez disposer d'un navire arien qui sera pourvu des tous
derniers perfectionnements suggrs par une exprience dj longue.
L'quilibre longitudinal, transversal et vertical de l'aronat est
assur; sa vitesse lui permettra de sortir au moins trois jours sur cinq
et de revenir  son point de dpart. Il pourra camper au besoin en plein
champ pour passer la nuit sans redouter d'tre emport par la brise ni
exiger tout un rgiment pour le retenir!...

Claude Rviliod, qui avait consult sa montre, tout en feuilletant
les dessins d'excution, parvint  endiguer le torrent d'loquence du
redondant constructeur. Il coupa:

--Vous avez raison, mon cher Fruscou, et d'ailleurs je m'en remets
entirement  vos lumires pour me procurer ce qui pourra se faire de
mieux. Je vous ai dit que, pour obtenir le _summum_ de la perfection en
fait de dirigeable de plaisance, la question d'argent passait pour moi
au second rang. Par consquent n'pargnez rien pour que la russite soit
complte.

--Vous pouvez en tre assur. A moins, bien entendu, de temps
exceptionnellement mauvais et de temptes, la solidit du matriel sera
parfaite.

--Bien. Rsumons donc cette conversation. Voici l'ordre de mise en
chantier d'un dirigeable qui devra tre conforme en toutes ses parties
aux plans que vous venez de me soumettre. Nous sommes le 12 janvier, 
quelle date prenez-vous l'engagement d'effectuer la livraison?...

Le grand constructeur rflchit un instant.

UN FANATIQUE DU PLUS LGER QUE L'AIR

--Le 30 avril prochain, rpliqua-t-il enfin, tout le matriel sera rendu
au parc de manoeuvre que vous m'indiquerez.

--Ce parc ne sera pas trs loign. Vous connaissez Triel sur la
Seine?...

--Triel, oui. J'y suis descendu de ballon, il y a deux ans. Un douze
cents mtres cubes. Figurez-vous...

--A quelques kilomtres de l, sur le versant des bois de l'Hautie
regardant la valle de l'Oise, coupa Rviliod, j'ai eu l'occasion
d'acheter une proprit de prs de quatre hectares entoure de hauts
murs et d'arbres trs levs. Je vais la faire amnager en vue de
l'usage auquel je la destine, c'est--dire faire niveler les pelouses.

--Et surtout difier un hangar abrit des vents d'ouest, je vous le
recommande!

--J'ai pris rendez-vous pour cet aprs-midi mme avec un architecte
spcialiste que je compte charger de ce travail.

--Le ballon mesurant 7 m. 50 de diamtre au matre-couple et 48 m. 50
de longueur, le hangar devra avoir les dimensions suivantes: longueur 50
mtres, largeur 12 mtres, hauteur maximum 15 mtres. La face d'avant
de ce hangar devra tre dmontable pour sortir et rentrer le ballon 
volont.

Le _Petit Biscuitier_ prit note sur son carnet de ces chiffres, et il
serra la main de l'ingnieur aronaute.

--Voil donc qui est convenu, dit-il. Le premier mai prochain, je serai
au parc d'Ecancourt afin d'assister  l'arrive du matriel que le
hangar sera tout prt  recevoir. Vous penserez galement  envoyer un
appareil  gaz pour produire l'hydrogne ncessaire au gonflement...

--Je ne l'oublierai pas.

--Combien faudra-t-il de temps ensuite pour ajuster les machines et
prparer l'arostat?

--Une douzaine de jours au plus.

--Bon, en ce cas nous serons prts vers le 15 mai, c'est tout ce qu'il
faut.

--Vous pouvez compter sur moi pour cette date.

--Je me fie  votre parole. A fin avril, donc!...

Et sur une dernire et cordiale treinte, le futur navigateur arien
regagna sa voiture tout en monologuant:

--Je serai prt avant les autres. Nous verrons alors qui l'emportera de
l'aroplane ou du dirigeable. A nous deux, mon petit La Tour-Miranne, 
nous deux!...




CHAPITRE V

MATRE MARTIN LANDOUX L'INVENTEUR.


HISTOIRE DE MARTIN LANDOUX.--LES AVATARS D'UN GRAVEUR.--ROI DU
VOLANT!--ON DISCUTE FERME.--UNE PROPOSITION INATTENDUE.--LES IDES D'UN
MCANICIEN AU SUJET DES AROPLANES.--SIX BIPLANS EN CHANTIER.


Martin Landoux tait un dbrouillard et un original.

Parisien pur sang, n vers l'poque de l'Exposition de 1868, rue
Corbeau, dans le faubourg du Temple, de parents et de grands parents
originaires de la capitale, Martin constituait un remarquable spcimen
de cette race relativement peu nombreuse, Paris tant surtout peupl de
provinciaux dracins, attirs par l'espoir, souvent du hlas! du gain
plus facile et de la vie plus aise.

Le pre de Martin tait pompier de son mtier. On donne ce nom aux
ouvriers tailleurs chargs de la rectification des vtements sur mesure.
Son gain tant modeste, il ne put donner  son fils toute l'instruction
qu'il et voulu, car l'enfant avait l'esprit ouvert et comprhensif. A
douze ans, le jeune Martin dut quitter l'cole communale du quartier, o
on le considrait comme un lve intelligent, bien qu'un peu espigle.

La vocation de Martin tait de devenir mcanicien et de conduire
des locomotives; mais pour raliser cette ambition, il lui et t
indispensable de continuer  s'instruire, de passer ensuite les trois
annes d'tudes rglementaires dans une cole d'Arts-et-Mtiers. Ces
gros sacrifices, l'ouvrier tailleur ne pouvait les consentir, car il lui
fallait encore songer  l'avenir de ses trois autres garons, les cadets
de Martin. Cependant, il voulait que son enfant et entre les mains
un bon mtier manuel, et pour cela il le mit en apprentissage chez un
graveur industriel qui promettait des gains d'importance croissante 
partir de la deuxime anne d'apprentissage.

Pendant ces vingt-quatre mois, Martin Landoux porta plus frquemment
des paquets en ville qu'il ne grava de plaques de portes, de timbres
de commerce ou de colliers de chiens, mais c'est le sort ordinairement
rserv aux attrape-science, et il n'avait ni  s'en tonner, ni 
s'en fcher. Cependant, il apprit peu  peu le maniement des burins et
du grattoir, et chose plus avantageuse encore, il acquit les premires
notions de dessin, car, sur les conseils du patron, le pre Landoux
avait fait inscrire l'apprenti  l'cole Germain-Pilon pour suivre les
cours de dessin du soir, et il tenait la main  l'exactitude de l'lve.

A quinze ans, alors que le jeune Martin allait passer au rang d'ouvrier
graveur, son patron mourut et l'apprenti dut chercher  se faire
embaucher dans un autre atelier. Ce fut l chose difficile, car le
dbutant n'tait pas fort habile encore dans son mtier, et on le
trouvait trop jeune. Martin Landoux se fatigua vite de vgter, et
il chercha  se tirer d'affaire d'une autre manire. Il tta
successivement, mais sans grand succs, de diffrents mtiers ayant
avec la gravure plus ou moins de parent. Enfin, il trouva sa voie, 
dix-huit ans, en entrant, en qualit d'aide-magasinier, dans une grande
usine de vlocipdes, emploi qu'il avait pris en dsespoir de cause et
ne trouvant nulle part  se caser.

A ce moment--en 1886--la bicyclette tait dans sa priode la plus
florissante, et l'on ne parlait que courses et records sur la machine 
deux roues. En dehors de son travail journalier au magasin, Martin qui
tait vif et nerveux, s'entranait sur les machines de la maison, et
tous les dimanches il prenait part, souvent avec succs, aux courses
d'amateurs donnes  Paris ou dans les environs.

La bicyclette n'tait pas alors aussi parfaite qu'aujourd'hui et les
rparations taient frquentes. Le recordman amateur avait eu bien des
fois  dmonter et remonter sa monture d'acier, il connaissait  fond,
par la pratique journalire, tous les secrets de la mcanique; il
changea bientt son fusil d'paule et demanda  passer du magasin 
l'atelier de rparations, ce qui lui fut accord.

Mais vint  sonner l'heure de la conscription pour le graveur devenu
mcanicien, et il dut quitter la capitale pour servir pendant trois
annes--en ralit trente-quatre mois--en qualit de soldat de deuxime
classe d'abord, puis de caporal et de sergent, au 72e d'infanterie 
Vitr.

Lorsqu'il revint, en 1892, la bicyclette tait passe au second plan et
on ne parlait plus que des voitures sans chevaux,  vapeur,  ptrole ou
 moteur lectrique.

Dlibrment, Martin Landoux lcha la bcane pour l'auto, suivant ainsi
l'exemple de nombreux disciples de la petite reine. Il devint bientt
un de ceux que l'on appela les rois du volant, et plus d'une fois il
conduisit  la victoire, dans des courses retentissantes, les voitures
de la maison dont il tait devenu l'un des meilleurs mcaniciens
et qu'il ne quitta que pour devenir employ principal d'une
firme nouvellement cre, laquelle lui avait fait des conditions
exceptionnelles, un pont d'or comme on dit, pour entrer  son service
et mettre ses moteurs et autos au point.

Malheureusement, lorsque peu aprs l'Exposition Universelle de 1900
l'industrie automobile subit un moment d'arrt, la nouvelle marque
priclita et dut liquider son actif. Martin Landoux, qui s'tait mari
et tait pre d'une ravissante fillette, avait t fort heureux de
retrouver une modeste situation de chef d'atelier dans une usine de
moteurs  ptrole. Vint Santos-Dumont qui donna la dmonstration de la
possibilit de s'lever dans l'air par des moyens purement mcaniques.
Landoux prit part des premiers au mouvement qui se dessinait. S'tant
procur les fonds indispensables, il parvint  organiser un atelier de
construction de moteurs lgers et d'aroplanes.

C'tait Mdouville, l'ami du marquis de La Tour-Miranne et secrtaire
gnral de l'_Aro-tourist-club_, qui avait fourni  Martin Landoux les
moyens matriels de raliser ses inventions, et en revanche le sportsman
comptait absolument sur le mcanicien pour raliser ses projets de
tourisme arien.

Ainsi qu'il l'avait prouv  vingt reprises, Martin Landoux tait un
esprit fin et dli, fcond en ressources et sachant se plier  toutes
les circonstances, sans jamais perdre un instant sa bonne humeur et sa
confiance dans l'avenir. Il tait, de son propre aveu, un pas bileux,
qui ne prenait jamais rien au tragique et assurait toujours que tout
irait bien. S'il est, dans l'existence moderne, beaucoup de caractres
moroses, toujours disposs  voir les choses sous le jour le plus
fcheux, il en est heureusement nombre d'autres qui semblent voir la vie
 travers des lunettes roses. Martin Landoux tait de ceux-l.

Au physique, c'tait un gaillard de taille moyenne, sec et nerveux, les
cheveux chtain clair lgrement friss, mais avec une moustache et un
fer  cheval de nuance plus claire. Les yeux gris regardaient toujours
en face l'interlocuteur auquel leur possesseur s'adressait, et leur
regard prenait une singulire acuit lorsque le mcanicien avait
quelque difficult technique  rsoudre. Leur expression tait toutefois
corrige par le pli un peu goguenard strotyp sur les lvres bien
ourles et d'un rouge vif, indice de bienveillance. L'ensemble tait
sympathique  premire vue, et qui connaissait Martin Landoux ne tardait
pas  devenir son ami. Aussi le brave garon, qui avait fait lui-mme
sa situation  force d'nergie, tait-il estim de tous ceux avec qui il
s'tait trouv en relations au cours de son existence mouvemente.

[Illustration: Martin Landoux atteignit une feuille qu'il droula sous
les yeux de ses interlocuteurs.]

L'tablissement qu'il avait cr avec l'aide financire de Mdouville
tait situ sur le bord de la Seine,  Levallois-Perret, non loin des
clbres usines Clment-Bayard, dont le fondateur commena, lui aussi,
par tre un modeste ouvrier serrurier avant de devenir un puissant
industriel. Cet tablissement comportait d'abord un vaste hangar,
o l'on pouvait procder au montage simultan d'une demi-douzaine
d'aroplanes, et un long btiment divis en plusieurs pices largement
claires par des baies et des plafonds vitrs. Cette usine avait t
longtemps occupe par un constructeur de canots automobiles. Mais, ne
faisant pas ses affaires, cet industriel avait d se retirer, laissant
toutefois son outillage aux mains de son propritaire. Martin Landoux,
toujours fureteur, avait dnich cette occasion, et il avait pu, en
appropriant les locaux  leur nouvelle destination, installer dix
ouvriers travaillant  la fabrication et  l'ajustage des moteurs lgers
pour l'aviation, ainsi qu' l'usinage des pices mcaniques entrant dans
la composition des machines volantes de son systme.

Le mercredi 3 novembre, trois personnes, se trouvaient runies dans le
bureau des tudes du constructeur d'aroplanes et de moteurs lgers.
Ces trois personnes taient les dirigeants de l'_Aro-tourist-club_: La
Tour-Miranne, Mdouville et Outremcourt. La conversation tait anime.

--Ainsi donc, articulait le jeune prsident, vous n'tes pas partisan du
monoplan, monsieur Landoux?...

--Je ne dis pas qu'il soit dnu de toutes qualits, monsieur le
marquis, mais j'ai plus confiance dans le biplan qui est d'abord plus
stable et plus facile  conduire...

--Le monoplan est plus vite, je crois, hasarda La Tour-Miranne.

--En effet, Santos-Dumont avec sa _Demoiselle_ a vol  prs de cent
 l'heure entre Saint-Cyr et Bue, mais,  ct de cela, Glen Curtis a
gal,  quelques cinquimes de seconde prs, la vitesse de Blriot, et
cependant il montait un biplan. Enfin, ce n'est pas la grande vitesse
que vous cherchez, je crois...

Le _pre Tranquille_, Outremcourt, intervint.

--Non, tout ce que nous dsirons c'est d'avoir, surtout, le moins
de pannes possible en cours de route. Quant  la rapidit, nous nous
contenterons trs bien d'une moyenne de quarante  cinquante kilomtres
 l'heure.

--Pour cela, il faut avoir avant tout un moteur irrprochable, reprit
l'inventeur, et on peut y arriver en ne sacrifiant pas outre mesure  la
lgret. Messieurs, je crois avoir votre affaire, et je suis persuad
que vous serez satisfaits des services que mon nouveau type de moteur
vous rendra.

--N'oubliez pas, fit observer  son tour Mdouville, que nos appareils
devront tre capables de transporter un passager en plus du conducteur.

Martin Landoux se leva et atteignit, parmi un monceau de calques et
de dessins d'excution, une feuille qu'il droula sous les yeux de ses
interlocuteurs.

--Voici, messieurs, dit-il, un dessin reprsentant le modle dont je me
permets de vous conseiller l'adoption.

--Ah! ah!... voyons donc, modula le prsident en s'approchant.

--C'est un biplan rappelant dans ses lignes principales le Wright,
c'est--dire dpourvu de tout fuselage et de toute cellule ou queue
stabilisatrice, cet organe encombrant et d'ailleurs compltement
inutile, sinon nuisible...

MAITRE MARTIN LANDOUX L'INVENTEUR


--Comment, nuisible?.... se rcria le sportsman.

--Oui, nuisible, je ne m'en ddis pas, car c'est  sa prsence que
j'attribue la mort du capitaine Ferber. Il faut donc supprimer cet
appendice encombrant. D'ailleurs, ainsi que l'a trs judicieusement
nonc un technicien de haute valeur, des travaux de qui je me suis
inspir, H. Noalhat, il faut, pour devenir matre des lments et
dompter les lois de la nature, crer un jeu de forces antagonistes,
continuellement en action, ce qui permet de raliser l'quilibre
cherch.

--Mais la cellule stabilisatrice le donne automatiquement, cet
quilibre!

--Ah!... L'automatisme!... fit l'inventeur en branlant la tte. C'est
souvent un tort que d'attacher une importance capitale au fonctionnement
automatique d'un organe!... Concevriez-vous, messieurs, une bicyclette
dont la direction serait automatique?... Or la direction d'un aroplane
n'est pas sans ressemblance, et je crois que l'on ralise bien mieux
l'quilibre en tenant le guidon qu'en se fiant  l'action d'une surface
le mieux agence qu'il soit possible.....

--Peut-tre avez-vous raison, murmura Outremcourt.

--Pour moi, repartit Martin Landoux, on peut comparer une machine
volante  un bateau sous-marin. Ce sont l deux faces d'un mme
problme, et l'on n'a qu' copier ce qui donne de bons rsultats dans
un systme pour avoir les mmes avantages dans l'autre. Or, comment
assure-t-on l'quilibre dans un bateau sous-marin?... En crant un jeu
de forces que l'on quilibre, non pas automatiquement, mais  la main.
Pour maintenir une route horizontale, on incline d'abord la paire de
gouvernails d'arrire que l'on fixe suivant l'inclinaison convenable. On
donne ensuite l'inclinaison voulue  la paire de gouvernails d'avant que
l'on manoeuvre  l'aide d'une roue de barre, et cette roue est mise
aux mains d'un pilote qui, les yeux fixs sur le manomtre d'immersion,
s'efforce de maintenir l'horizontalit par des dplacements
imperceptibles des gouvernails. Il en est de mme dans l'aroplane.
Les plans sustenteurs correspondent aux plans horizontaux d'arrire du
sous-marin, et leur inclinaison fixe est telle qu'elle correspond au
meilleur angle d'attaque possible. A une certaine distance en avant, se
trouvent les plans quilibreurs ou stabilisateurs dont le pilote doit
pouvoir modifier constamment l'obliquit. C'est en somme le principe
appliqu par les Wright.

--Revenons-en  nos aroplanes, dit le marquis.

--Voici donc un point d'lucid, continua imperturbablement l'inventeur.
L'quilibre sera obtenu par des moyens rellement scientifiques et
rationnels. Il en sera de mme pour la question des virages pendant le
vol et surtout pour le dpart qui n'exigera pas un champ de manoeuvres
pour prendre l'lan indispensable...

--Ah! ah!... Voil qui devient intressant!...

--Oh! c'est bien simple. J'adjoins  chaque cellule une hlice
ascensionnelle que l'on mettra en marche au moment du dpart.
L'ascension s'oprera donc, sinon tout  fait sur place, tout au moins
dans un espace trs restreint et suivant un angle trs accentu. La
hauteur dsire une fois atteinte, ces deux hlices ascensives seront
progressivement dbrayes et toute la puissance du moteur sera reporte
sur les hlices propulsives. Le chariot de roulement peut donc tre
rduit  sa plus simple expression. Pour l'atterrissage, la manoeuvre
inverse sera effectue; les hlices propulsives ralentiront en mme
temps que les ascensives se mettront  tourner de plus en plus vite
jusqu'au moment o l'arrt presque complet est obtenu, et alors
l'appareil se posera  terre sans le moindre choc.

--Voil une chose bien comprise, approuva le bailleur de fonds des
tablissements Martin Landoux, et cette adjonction s'imposait, car elle
augmente notablement la scurit de l'aroplane. Je l'adopte donc
pour ma part et j'engage vivement mes amis  suivre mon exemple. Qu'en
pensez-vous, La Tour-Miranne, et vous Outremcourt?...

Ceux-ci avaient suivi avec attention les explications du constructeur,
tout en consultant de temps  autre les plans tals sous leurs yeux.

--Ainsi donc, fit le marquis, vous pourrez nous tablir une premire
srie de six aroplanes identiques  celui que vous venez de nous
dcrire, c'est--dire ayant pour caractristiques: Biplans  ailerons,
munis d'une paire d'hlices propulsives et d'une paire d'hlices
ascensives, avec gouvernail de profondeur  l'avant, surface des plans
sustenteurs, 50 mtres carrs, moteur de 24-30 chevaux. Poids  vide
d'un appareil 280 kilos. Vitesse, 50 kilomtres  l'heure en portant
un poids utile de 180 kilos, soit deux personnes et des provisions de
combustible et d'eau pour deux heures de marche?... C'est bien cela,
n'est-ce pas?...

--Absolument cela, monsieur le marquis.

--Bon, mais ce n'est pas tout, continua le prsident de l'_Aro-tourist
club_, il nous faut un professeur pour nous mettre au courant du
maniement et de la conduite de ces appareils. Voulez-vous tre ce
professeur, monsieur Landoux?...

--Vous n'y songez pas, monsieur le marquis! Et mon atelier, mes
ouvriers, qui les dirigerait, si je n'tais pas l!...

--Mais puisque nous allons absorber toute votre production d'ici six
mois, il me semble que vous pouvez bien vous consacrer exclusivement 
l'ducation--j'allais dire au dressage--des membres de notre Club!...
D'abord,  quelle poque vous engagez-vous  nous livrer ces six
premiers appareils?.

--J'espre que l'on pourra en effectuer le montage dans la seconde
quinzaine du mois de mars prochain, rpondit le mcanicien aprs un
instant de rflexion.

--Donc, ce ne sera qu'au mois d'avril ou mai que vous aurez  vous
dranger. Je dois vous dire que je compte organiser un arodrome dans
les proprits qu'un de mes parents possde dans le dpartement de
l'Oise et o la place ne nous manquera pas, je vous le garantis! C'est
l que l'on procdera au montage et aux essais des oiseaux mcaniques 
l'aide desquels nous prtendons excuter le tour de France, par tapes
d'environ 100 kilomtres. Il faudra absolument que vous soyez prsent
pour surveiller cette mise au point et nous donner, par vos conseils et
votre exemple, les connaissances spciales, thoriques et pratiques, qui
nous manquent entirement afin de mener nos projets  bonne fin. Donc,
pouvons-nous compter sur votre aide pendant cette priode?... La chose
est, pour nous, d'importance capitale.

--Vous ne pouvez pas nous refuser cela, mon brave Landoux, implora
Mdouville.

Le constructeur parut indcis. Il songeait que son absence pourrait
nuire  la bonne marche du nouvel tablissement qu'il tait parvenu
 fonder, mais, d'un autre ct, il ne voulait pas mcontenter son
bailleur de fonds. Enfin il parut avoir pris son parti et releva la
tte.

--Songez, insinua La Tour-Miranne que l'arodrome est  peine  trois
quarts d'heure d'auto de Lavallois et que vous pourrez veiller  vos
affaires, tout en nous rendant le service que nous attendons de vous.

--J'accepte, rpondit d'un ton ferme Martin Landoux. Le montage des
aros et leur mise au point s'effectueront  votre arodrome par mes
ouvriers et sous mes yeux. Et ce ne sera pas ma faute, je vous le
promets, si vous n'tes pas satisfaits de leur fonctionnement!...

--Voil qui est bien dit, mon cher Landoux, fit avec satisfaction
Mdouville.

--Et moi je vous remercie de votre collaboration, au nom de tous les
membres du club, ajouta La Tour-Miranne, en serrant chaleureusement les
mains du mcanicien.

--A propos, interrompit celui-ci, je voulais vous adresser une question,
monsieur le marquis, mais peut-tre paratrai-je indiscret...

--Non, non, parlez, je vous prie.

--C'est bien une srie de six appareils du mme modle que vous me
demandez pour vous et vos amis?...

--Six, en effet.

--Votre Socit ne compte-t-elle donc que six membres?

--Pardon, mon cher Landoux, nous sommes treize pour l'instant.

--En ce cas, les sept autres?...

--Prfrent choisir eux-mmes le systme d'aro qu'ils piloteront.

--Ah!... profra simplement l'inventeur dsappoint.

--Oui, je crois savoir que plusieurs prfrent le monoplan, qui leur
semble plus lgant et plus rapide...

--Quant  Damblin et  Garruel qui sont ingnieurs, ils font construire
des modles de leur invention, complta Mdouville.

--Bon, nous verrons ce qu'ils donneront, ceux-l!... Occupons-nous
donc des vtres, messieurs. Je vais les mettre en chantier ds que les
matriaux m'en auront t livrs. Les commandes partiront dans quelques
jours. En attendant, on continuera l'usinage des moteurs.

--Et faites-nous surtout des moteurs sans pannes, recommanda Mdouville
en souriant.

--Je ferai de mon mieux, messieurs. C'est tout ce qu'un ouvrier honnte
peut promettre.

--Alors nous sommes certains d'tre bien servis! conclut aimablement La
Tour-Miranne.

Les conditions pcuniaires une fois dbattues et rgles, les trois
sportsmen se levrent.

--Tout est dsormais arrt entre nous, je crois, fit le prsident. Je
vais maintenant songer  l'organisation de notre arodrome. J'espre que
le 15 mars prochain vous pourrez vous installer l-bas et y commencer la
mise au point de nos vhicules ariens.

--Je l'espre aussi, monsieur le marquis.

Les trois hommes changrent de chaleureuses poignes de mains avec
l'inventeur.

--Au 15 mars donc,  l'arodrome du club. Soyez exact!

--J'aurai soin de venir vous relancer d'ici l! ajouta Mdouville.

--Les ateliers Landoux seront toujours honors de votre visite,
messieurs, termina le constructeur en s'inclinant courtoisement.

Les sportsmen, accompagns de Martin Landoux, rejoignirent la luxueuse
limousine de La Tour-Miranne qui les avait amens au quai Michelet et
s'y engouffrrent l'un aprs l'autre.

--A l'htel! commanda brivement le marquis  son chauffeur avant de
refermer la portire sur lui.

La lourde voiture dmarra, pendant que le mcanicien regagnait son
atelier en murmurant entre ses dents:

--A la besogne, maintenant! Il ne s'agit plus de flner, mon vieux
Martin, mais de prouver ce dont tu es capable.




CHAPITRE VI

AROVILLA


INSTALLATION DE L'ARODROME DE PUISEUX-LE-HAUBERGER.--UNE FTE
RUSSIE.--LES PREMIERS VOLS DE MARTIN LANDOUX.--AMATEURS TIRS AU
SORT.--A BIENTT LE DPART!...


L'automobiliste se rendant  Beauvais par l'itinraire le plus usit,
c'est--dire par Groslay, Beaumont-sur-Oise et Chambly, peut apercevoir
sur sa gauche, avant d'arriver  Puiseux-le-Hauberger, de vastes
pturages occupant tout le fond de la valle, que ferme  l'ouest un
coteau bois dsign dans le pays sous le nom de Clos-Caillite. Des
chevaux paissent en libert dans ces prairies qui ne sont autre chose
qu'une dpendance des haras d'levage du prince Muret  Chambly, et ce
sont elles qui avaient t choisies par le marquis de La Tour-Miranne
pour en faire l'arodrome et le champ d'exprience des pilotes aviateurs
de l'_Aro-tourist-club_.

Le premier soin du fondateur de la nouvelle socit fut d'enclore
compltement, par une haute palissade ne mesurant pas moins de cinq
kilomtres de tour, la valle, dont les locataires  quatre jambes
avaient t ramens aux haras de Chambly et de Gouvieux, et de dessiner
une piste ellipsodale dont les lignes droites mesuraient quinze
cents mtres. Cette piste, soigneusement nivele et d'une largeur de
vingt-cinq mtres, tait recouverte de sablon fin.

Non loin de l'entre du terrain, situe  l'angle du chemin vicinal
de Puiseux  Bornel et de la route dpartementale, furent difis les
hangars dmontables destins  abriter les oiseaux mcaniques. Ces
hangars, au nombre de cinq, pouvaient recevoir chacun trois aroplanes
rangs l'un derrire l'autre. Des portes  coulisse permettaient
de dgager entirement la faade oriente  l'est et de sortir les
appareils.

L'organisateur n'avait rien oubli de ce qui pouvait tre utile sur
ce champ d'expriences. Une maison dmontable contenait le magasin des
pices accessoires, un atelier complet avec l'outillage indispensable
pour la rparation des chssis et des moteurs, et une cuisine avec le
matriel pour prparer et servir les repas d'une centaine de personnes.
Le cuisinier devait habiter, avec le gardien du parc d'aviation, le
premier tage de l'habitation.

Une station mtorologique complte, avec anmomtre et ballon-sonde
captif, tait installe en face de l'esplanade mnage devant la sortie
des hangars. Un pylne surmont d'un mt portait,  cinquante mtres
au-dessus du niveau de la piste, une longue flamme tricolore en tamine
devant servir de girouette. Enfin, pour ne rien omettre, le marquis de
La Tour-Miranne avait fait relier l'arodrome au rseau tlphonique
gnral par une ligne particulire.

Ces divers travaux d'amnagement demandrent plusieurs mois; ils taient
loin d'tre achevs quand, le 15 mars, ainsi qu'il l'avait promis,
Martin Landoux parut, amenant sur un camion automobile les pices
constitutives de deux appareils. Le prsident de l'_Aro-tourist_ tait
justement  l'arodrome pour presser les entrepreneurs. Il accourut tout
essouffl, aussitt qu'on l'eut prvenu de l'arrive du constructeur.

--Ah! mon cher Landoux, que de tracas, que de difficults on rencontre
pour la moindre des choses, s'cria-t-il. Vous, au moins, tes
l'exactitude mme, mais ce sont mes ouvriers de qui je n'en pourrais
dire autant. J'ai beau les presser, je n'en obtiens rien, de ces
tortues!... Enfin, heureusement les hangars sont prts, vous allez
pouvoir y garer les appareils. Vous les amenez tous les six?...

Le mcanicien parut un peu gn.

--J'apporte aujourd'hui les moteurs et les chssis de deux planeurs. Le
matriel des quatre autres sera prt dans une huitaine, mais c'est mon
fabricant d'hlices qui me fait faux bond, et je suis aussi ennuy que
vous, croyez-le!

--Deux appareils seulement?... Diable!...

--Que cela ne vous inquite pas, monsieur le marquis, je serai prt. Ds
demain mes ouvriers commenceront le montage et dans une dizaine de jours
les six aroplanes seront prts.

--J'en accepte l'augure. Esprons que, dans le mme temps, toute
l'installation sera galement termine et que nous pourrons commencer
nos essais.

Ces prsomptions devaient se raliser, grce  la tnacit du jeune
prsident et  l'activit dploye par l'quipe amene par Martin
Landoux. Le 26 mars, l'amnagement fut enfin achev, en mme temps que
le montage du sixime aroplane touchait  sa fin. La Tour-Miranne
put alors convoquer ses collgues et lancer ses invitations pour
l'inauguration d'_Arovilla_, nom qu'il avait donn au nouveau champ
d'aviation.

Le dimanche 3 avril, par un temps magnifique annonant une belle journe
de printemps, furent hisses, en tte des mts flanquant l'entre de
l'arodrome, les flammes tricolores et les pavillons aux couleurs du
club, reprsentant une hlice blanche sur fond azur. Le fondateur de la
Socit tait arriv en automobile ds la premire heure et multipliait
ses ordres pour que tout ft prt pour recevoir les htes attendus. Des
trophes de drapeaux furent fixs au fronton des hangars, et les tables
dresses sous une vaste tente de toile  proximit de la cuisine. Tout
prit bientt un air de fte et de gat sous un soleil radieux.

Vers dix heures apparurent les premiers invits: Georges Damblin, Lonce
Breuval le trsorier, suivis de membres du club et propritaires
des aroplanes construits par Martin Landoux. Derrire eux arriva
Outremcourt, flanqu de ses deux soeurs, puis Mdouville accompagnant
son cousin Andr Lhier et sa femme. Ce fut bientt un flot ininterrompu
d'automobiles ronronnant et cornant  qui mieux mieux. La Tour-Miranne,
dbord, ne parvenait plus  serrer toutes les mains qui se tendaient
vers lui. Aussi, profitant d'un moment d'accalmie, il s'empressa de
s'crier:

--Mesdames, et vous tous mes chers amis, qui avez bien voulu par vtre
prsence montrer tout l'intrt que vous portez  notre oeuvre, je
vous convie, en attendant le djeuner qui va tre servi dans
quelques instants,  parcourir les amnagements du parc d'aviation de
l'_Aro-tourist-club_. Faisons donc, si vous le voulez bien, le tour du
propritaire.

Suivi d'une longue thorie de curieux, le sportsman se dirigea vers
les hangars. Un aroplane fut tir de son abri, amen sur la piste, et
Martin Landoux en fit la prsentation en quelques mots.

--Ce que ne nous dit pas notre habile constructeur, s'empressa d'ajouter
le marquis, c'est que cet appareil possde une quantit d'amliorations
et de perfectionnements qui le rendent trs suprieur  tous les
aroplanes actuels, et que ces perfectionnements, c'est  son gnie
inventif que nous les devons!

Des hangars, les visiteurs se rendirent  la station mtorologique dont
La Tour-Miranne expliqua l'utilit puis  l'atelier et au magasin. Mais
l'heure venait de gagner la tente restaurant, orne de plantes vertes,
et o la table garnie de fleurs attendait les convives.

On s'attabla et le repas fut des plus anims, surtout au moment du
dessert, o Mdouville rclama un instant de silence afin de
prononcer un discours dans lequel il se faisait l'interprte de l'_
Aro-tourist-club_ pour adresser ses plus vifs loges  son prsident
et le remercier de la persvrance dont il avait fait preuve dans
l'organisation d'Arovilla. A son tour, La Tour-Miranne dut se lever.
Il assura qu'il tait amplement pay de ses peines par l'empressement
avec lequel on avait rpondu  sa convocation, et, au milieu
d'un tonnerre d'acclamations, il leva son verre au succs de
l'_Aro-tourist-club_ et du Tour de France en aroplane qu'il allait
s'efforcer de mener  bonne fin.

L'inauguration officielle d'Arovilla tait dsormais un fait accompli.

--Ds demain, ajouta le prsident, la piste sera  la disposition des
membres du Club qui voudront s'initier au maniement de leurs appareils.
Notre dvou ingnieur, M. Landoux se tiendra, ainsi qu'il a bien voulu
nous le promettre,  leur disposition pour leur donner les premires
leons de conduite.

Les conversations particulires reprirent.

--A propos, fit une voix, et notre ancien ami le _Petit Biscuitier_,
Claude Rviliod, sait-on ce qu'il devient?... Il est invisible depuis
quelque temps.

La Tour-Miranne, qui causait avec animation avec sa voisine de table,
Mlle Genevive d'Outremcourt, releva la tte et prta l'oreille  la
rponse de Breuval.

--Comment, vous ne savez pas, dit le futur agent de change, que cet
adversaire fanatique de l'aroplane se fait construire un dirigeable?...

--Je ne l'ignore pas, rpliqua celui qui avait parl, le jeune Philibert
Mdrival, mais cela ne nous explique pas...

--Je puis vous renseigner, pronona une autre voix, celle d'un autre
fondateur du club, M. de l'Esclapade. J'ai appris cela chez Fruscou qui
me construit mon monoplan et qui a galement la commande du _Rviliod
n 1_. Il parat que notre ex-camarade a fait difier un immense hangar
dans une proprit qu'il possde du ct de Triel. Le ballon, dont la
capacit est de 1.500 mtres cubes, vient d'y tre transport, et on
affirme qu'il comporte des perfectionnements extraordinaires, le rendant
trs suprieur  tout ce qui a t fait jusqu' prsent. Le montage est
commenc sous la direction de Fruscou en personne, et ce yacht arien
sans pareil prendra prochainement son essor. Mais tous ces prparatifs
s'effectuent dans le secret le plus rigoureux, et c'est pourquoi
Rviliod, qui compte sur un succs phnomnal, n'apparat plus  Paris.

Le marquis avait cout avec attention.

--Il tient  nous fournir, dcidment, la preuve de ce dont il s'est
efforc de nous convaincre, articula-t-il. Trs bien, nous le verrons 
l'oeuvre. Il ne nous reste plus, messieurs, qu' faire de notre mieux
si nous ne voulons pas tre distancs. C'est une espce de duel,
entre l'aronat plus lger et l'aroplane plus lourd que l'air, qui va
s'engager; nous tcherons d'en sortir  notre honneur.

A ce moment, Martin Landoux apparut  l'entre de la tente et fit un
signe au prsident. Celui-ci comprit ce muet appel et se leva, mouvement
que tous les autres convives imitrent.

--Mes chers amis, dit-il, nous allons assister au premier vol de l'un
des appareils avec lesquels nous comptons excuter notre excursion dans
le beau ciel de France. Vous aurez ainsi une ide de l'agrment de ce
mode de locomotion qui deviendra, je n'en doute pas, le seul utilis
dans l'avenir pour les voyages de plaisance et les promenades.

Les membres du club et leurs invits, suivant l'orateur, arrivrent sur
la piste o un aroplane avait t amen. L'ancien roi du volant en
fit sommairement la description technique, puis il se hissa  sa place
de manoeuvre entre les deux surfaces de toile superposes, et saisit les
leviers de commande de chaque main.

--Attention! cria-t-il  ses aides. Lancez le moteur!...

Un crpitement saccad retentit. Les deux hlices horizontales disposes
 droite et  gauche de l'aviateur commencrent de tourner en mme
temps que les deux hlices propulsives de l'arrire et leur vitesse de
rotation s'accrut rapidement,  un tel point que le regard ne pouvait
distinguer les palettes en mouvement. Tout l'appareil fut secou d'une
violente trpidation.

--Lchez!... cria Martin Landoux.

[Illustration: Martin Landoux fit la prsentation de l'aroplane.]

L'appareil, libr, partit comme une flche en roulant sur les trois
petites roues supportant le chssis, mais il parcourut  peine cinquante
mtres de cette faon, dj les roues quittaient le sol et l'aroplane
se dcollant s'levait suivant une pente de prs de quarante-cinq
degrs. A une vingtaine de mtres de hauteur, l'ascension s'arrta. Le
mcanicien avait dbray les hlices ascensives et mis toute la force
du moteur sur les propulseurs. L'oiseau mcanique s'loigna en suivant
exactement le contour de la piste; sa fine silhouette s'estompa 
l'horizon, puis grandit de nouveau en se rapprochant des spectateurs.
A une centaine de mtres du point d'o il s'tait envol, son allure se
ralentit considrablement, ses hlices ascensionnelles tourbillonnant
vertigineusement, puis il vint se poser, aussi doucement qu'un papillon
sur une fleur,  l'endroit mme de son dpart. Martin Landoux coupa
alors son allumage, et sauta lestement  bas de son sige.

--Voil, ce n'est pas plus difficile que cela!... pronona-t-il
simplement.

Le _Pre Tranquille_, Jean d'Outremcourt, qui avait tenu sa montre  la
main pendant la dure du vol, murmura en la consultant du regard:

--Six minutes vingt-trois secondes pour cinq kilomtres, cela donne
environ du cinquante  l'heure!

On n'entendit pas cette remarque dans le tonnerre d'acclamations qui
avait accueilli le retour de l'aviateur, autour duquel la foule se
pressait pour le fliciter autant pour son habilet de conducteur que
pour sa science de constructeur.

Plusieurs voix fminines dominrent le tumulte. Ces dames rclamaient
la faveur d'un tour de piste  bord de l'aroplane. La Tour-Miranne et
Martin Landoux, dbords, ne savaient  qui entendre. Enfin, le jeune
prsident parvint  obtenir un silence relatif, et il se hta d'en
profiter.

--Nous ne demandons pas mieux, Mesdames, que de vous donner satisfaction
et de vous faire connatre les sensations du vol en aroplane, put-il
enfin prononcer, mais nous n'avons actuellement qu'un appareil et
surtout un seul pilote expriment, M. Landoux, et il nous serait
impossible, au cours de cette aprs-midi, de contenter tout le monde. Je
ne vois donc qu'un moyen, c'est de nous soumettre aux caprices du sort
qui dsignera dix d'entre vous pour excuter une envole...

--Oui, oui, tirons au sort, crirent plusieurs voix impatientes.

--Dans quelques semaines, lorsque nos camarades du club se seront
familiariss avec leurs appareils, ajouta La Tour-Miranne, je suis
certain qu'ils seront heureux d'offrir une place  leur bord  tous les
amateurs dsireux d'essayer une promenade arienne.

Dj Mdouville, suivant avec empressement l'indication du prsident,
avait jet au fond d'un chapeau haut de forme des morceaux de carton,
provenant de cartes de visite exactement partages en quatre parties, et
en nombre gal  celui des nophytes ayant rclam la faveur d'un tour
de piste en aro. Dix de ces cartons portaient une croix au crayon et
devaient dsigner les lus du sort.

LE TOUR DE FRANCE EN AROPLANE

--Approchez, mesdemoiselles, clama le secrtaire du club, approchez sans
crainte, a ne mord pas!... Allez-y hardiment et ayec confiance et que
la chance vous favorise!...

--Faisons vite, ajouta La Tour-Miranne. Le temps s'envole et le vent
pourrait augmenter.

Avec des rires, des exclamations de joie ou de dpit, suivant que le
sort lui avait t ou non avantageux, chaque invite tira  tour de rle
un carton du chapeau du clubman. Mlle d'Outremcourt et Mme Lhier
furent au nombre des lues, et leur triomphe fut accueilli par des
applaudissements unanimes.

Dj Martin Landoux avait repris sa place aux leviers de manoeuvre. La
premire des favorises du sort, Mlle Genevive, vint occuper le sige
demeur vide  ct de l'aviateur.

--Tenez-vous bien aux bras du fauteuil et serrez ce foulard autour de
votre tte, recommanda le mcanicien  la jeune fille qui, pour monter
 bord avait enlev son immense chapeau--son monoplan, suivant
l'appellation que son frre, le _Pre Tranquille_, donnait  ce
chef-d'oeuvre de chapellerie fminine.

Les spectateurs s'taient carts de quelques pas pour ne pas gner
l'essor de l'appareil.

Martin fit un signe  l'ouvrier charg de mettre le moteur en mouvement.
Aussitt les crpitations de la machine se firent entendre, sches et
rptes.

--Attention, mademoiselle, dit-il. Nous partons!...

Aussi rapidement et avec la mme lgret que la premire fois,
l'aroplane bondit en avant, tout en s'levant suivant une courbe
gracieuse et il s'loigna vers l'extrmit la plus recule de
l'arodrome, suivi dans sa course par les acclamations de tous les
assistants. Cinq minutes ne s'taient pas coules qu'il revenait 
tire-d'aile pour dposer  l'endroit mme de son dpart la gracieuse
passagre toute rose de contentement et d'motion.

--C'est idal! dclara la jeune fille en sautant lgrement  terre.
C'est une sensation inexprimable que ne saurait procurer aucun autre
moyen de locomotion, et je ne saurais dire combien je suis heureuse de
cette promenade, hlas! bien trop courte  mon gr!

--C'est bien simple, mademoiselle, insinua Mdouville: soyez des ntres
dans le voyage de tourisme que nous organisons. Jean, votre frre, ne
refusera certainement pas de vous emmener avec lui comme passagre...

--Qui sait si mes parents me permettraient une semblable excursion....

AROVILLA

--Oh!... avec votre frre pour mentor, et en les priant bien fort, je
suis sr qu'ils ne rsisteraient pas longtemps!...

--Certes, j'essaierai de les flchir, dclara Mlle Genevive d'un petit
ton rsolu, mais a ne sera peut-tre pas trs facile! Papa, cela ira
encore, car il fait toutes mes volonts, mais c'est maman qui va jeter
les hauts cris quand je lui annoncerai que je veux accompagner mon
frre!... Pourtant, je suis une grande fille, je suis l'ane aprs
Jean, je vais avoir vingt ans!...

Le marquis de La Tour-Miranne qui avait entendu ces paroles s'approcha
et souffla  demi-voix en souriant:

--Faites remarquer  madame votre mre que votre prsence  ct de mon
ami Jean modrera sa fougue naturelle et l'empchera de commettre
des imprudences. C'est un argument qui ne peut manquer de la toucher
vivement.

La jeune fille fixa ses yeux pntrants sur le fondateur d'Arovilla.
Ses lvres s'ouvrirent pour rpliquer, mais elle secoua la tte comme
pour chasser quelque pense importune. Enfin, aprs un moment de
silence, elle murmura seulement.

--Nous verrons, Monsieur Robert, nous verrons!...

Des applaudissements rpts vinrent mettre fin  cette scne  trois
personnages. Pour la quatrime fois, le biplan Martin Landoux revenait
 une allure d'express bien lanc, mais avant d'atterrir, son conducteur
excuta  trente mtres de hauteur environ un quadruple virage en forme
de 8, puis il redescendit en dcrivant une courbe hlicodale parfaite,
dmontrant la matrise que l'ancien roi du volant avait acquise dans
le maniement de la machine volante. C'tait cette prouesse qui avait
suscit l'admiration des jeunes gens masss sur la verte pelouse
qu'enserrait la piste arienne.

--Bravo, Landoux, articula Breuval, vous allez rendre Paulhan et le
comte de Lambert lui-mme, jaloux de votre habilet.

Le constructeur sourit et se borna  rpondre:

--Htons-nous, mesdames, le vent commence  souffler, et tout  l'heure
nous n'allons plus pouvoir voler!...

L'ingnieur Damblin tait all consulter l'annomtre enregistreur.

--Vent nord-est, vitesse cinq mtres  la seconde, annona-t-il.

Landoux avait entendu.

--Oui, mais il y a de courtes bourrasques par instants, et c'est gnant
dans les virages, rpliqua-t-il.

Pendant qu'il parlait, une nouvelle passagre avait prestement escalad
les chelons conduisant au sige disponible  ct du pilote.

LE TOUR DE FRANCE EN AROPLANE

--Voici la voyageuse demande, monsieur, fit la jeune femme en souriant.

--Parfait en ce cas! Tenez-vous bien madame, nous dmarrons!...

L'aroplane s'lana de nouveau, puis revint dposer son chargement et
reprendre une autre passagre. Six fois encore, Martin Landoux boucla le
parcours de l'arodrome, suivi dans ses volutions par les regards des
deux  trois cents spectateurs runis sur la pelouse. Enfin il atterrit
une dernire fois juste devant son hangar et il appela ses ouvriers pour
garer l'appareil dans son abri. Il tait cinq heures et la nuit n'allait
pas tarder  se faire.

--H! quoi!... vous ne continuez pas plus longtemps?... interrogea
le jeune Mdrival. Moi qui attendais avec impatience mon tour de vous
accompagner!... Je suis vol!...

--Ce qui ne vaut pas de _voler_ soi-mme, videmment, acquiesa le _Pre
Tranquille_ en rajustant son monocle.

--Nous avons neuf mtres de vent  l'anmomtre, riposta l'aviateur, et
j'ai failli capoter au dernier virage. Il me semble inutile de chercher
l'accident.

--Je ne saurais trop vous louer de votre prudence, approuva La
Tour-Miranne, intervenant dans la conversation. Il ne faut pas en effet
risquer une chute, si anodine ft-elle, un jour comme celui-ci surtout.
Ce serait fcheux  tous gards. Libre  notre ami Mdrival de s'exposer
 dmolir son appareil en le sortant par un vent pareil lorsqu'il
saura s'en servir, mais pour ma part, je crois qu'il est plus sage de
s'abstenir et de remettre la suite des expriences  un moment plus
favorable.

--Bien parl, prsident!... scanda Damblin. On voit que c'est de votre
biplan qu'il s'agit; mais un monoplan tel que celui qui j'ai combin
ne craint pas des brises de dix mtres, je vous montrerai cela!....
En attendant, voudriez-vous nous dire  quelle poque l'arodrome sera
ouvert aux essais pratiques des membres du Club?...

--Mais  partir d'aujourd'hui mme, rpliqua avec vivacit le marquis.
Arovilla ne refermera plus devant ses amis ses portes qui viennent
d'tre ouvertes toutes grandes.

--Bon!... Tout est pour le mieux, en ce cas. Ds demain, je vais faire
apporter mon _mono_ et je commencerai sans tarder  m'entraner.

--Moi aussi!... Moi aussi!... firent  l'unisson plusieurs clubmen.

--Notre constructeur, M. Martin Landoux, dont vous venez de constater de
_visu_ l'incontestable maestria dans la direction des aroplanes, nous
fera l'amiti de nous guider dans nos premiers ttonnements, ajouta le
prsident. Il a accept devenir, toutes les aprs-midi o le temps sera
convenable,  Arovilla, afin de mettre les nophytes au courant de
la manoeuvre des aroplanes constituant la flottille de notre
_Aro-tourist-club_.

Un murmure de satisfaction courut parmi la foule.

--J'espre donc, conclut La Tour-Miranne, que la prsence d'un tel
professeur rassurera les esprits les plus timors, et que nous aurons le
plaisir de voir participer  l'excursion que nous projetons d'excuter
parmi les rgions les plus pittoresques de notre beau pays de France,
les gracieuses personnes qui n'ont pas hsit tout  l'heure  confier
leur existence  la machine volante!...

--Certainement!... susurrrent plusieurs voix fminines.

--Je note cette promesse. Maintenant, l'inauguration d'Arovilla est un
fait accompli, la priode prparatoire d'laboration est close. Le champ
d'expriences est prt ainsi que les vhicules, il ne reste plus, pour
raliser le programme qui nous a rallis, qu' utiliser ces ailes que
la science nous donne et, pas  pas, saut  saut, vol  vol, comme le
disait le regrett capitaine Ferber, devenir hommes-oiseaux, et crer,
non pas le sport, mais le tourisme arien!...

Le jeune homme avait prononc ces dernires paroles d'une voix vibrante
et persuasive. Sa proraison fut accueillie par un tonnerre de bravos et
d'acclamations.

--Et dans deux mois, _grrrand_ dpart de la flottille arienne pour
le premier tour de France en aro!... clama le fausset suraigu de
Mdouville. Mesdames, retenez vos places d'avance, il n'y en aura pas
pour tous les amateurs! Prenez vos bibi... prenez vos billets et suivez
le monde!...




CHAPITRE VII

UN ENNEMI DANS LA PLACE


UN ADVERSAIRE DU PROGRS.--LE PRE ET LE FILS.--UN DUC CHEZ UN
OUVRIER.--JE NE SUIS PAS UN TRATRE, MONSIEUR!--CHARLES BADER
DIT CHARLOT.--AU PARC D'AROSTATION D'ECANCOURT.--GONFLEMENT DU
DIRIGEABLE.--LES RANCUNES DE M. FIRMIN.--UNE MISSION MYSTRIEUSE.


L'inauguration du champ d'aviation d'Arovilla avait fait sensation.

Tous les journaux bien informs avaient publi le compte rendu de
la fte donne  l'arodrome de Puiseux et n'avaient pas mnag leurs
loges  Martin Landoux, l'ancien recordman cycliste et automobiliste
transform en aviateur consomm, tout  la fois ingnieur, constructeur
et pilote expert. La Tour-Miranne, interview, avait expos ses projets
et ses ambitions, et le Tour de France en aroplane commenait  avoir
ce que l'on appelle une bonne presse.

Toutefois ce bruit ne fut pas sans dplaire  certaines personnes,
et ce, pour diffrents motifs. Tel fut le cas pour le duc de La
Tour-Miranne et Claude Rviliod, entre autres.

Le duc de La Tour-Miranne tait trs entich de sa vieille noblesse.
Fidle au culte du pass, il dtestait cordialement toutes les
inventions du sicle, et tait persuad que c'tait droger et manquer
de respect aux glorieux anctres de sa race que de s'occuper de
choses bonnes pour les bourgeois et autres manants qu'il mprisait
cordialement. Il avait approuv Robert tant que celui-ci s'tait born
 pratiquer les sports mondains, tels que l'escrime et l'hippisme; il
avait t jusqu' lui tolrer le yachting, ce sport de millionnaire, et
l'automobilisme, bien qu'il le blmt hautement de prendre au volant la
place d'un laquais. Il s'tait hriss, quand l'unique hritier, du nom
et des biens de La Tour-Miranne avait fait l'acquisition de son
premier arostat et accompli une srie de voyages ariens rellement
remarquables. Lorsqu'il apprit qu' la suite de son voyage  la grande
semaine d'aviation de Reims, Robert, en compagnie de quelques amis,
avait fond l'_Aro-tourist-club_, il lui avait adress une svre
mercuriale en lui enjoignant de ne pas donner suite  son projet
ridicule d'excuter un voyage de circumnavigation arienne autour de la
France, comme un vritable saltimbanque. Les comptes rendus des journaux
relatifs  la fte donne  l'occasion de l'inauguration d'Arovilla,
portrent  son comble l'exaspration du noble reprsentant de la
vieille France, et il enjoignit  son fils de venir lui expliquer ses
projets. L'entrevue entre ces deux caractres opposs, l'un admirateur
du pass, l'autre pris du progrs, le pre les yeux obstinment fixs
en arrire, le fils regardant vers l'avenir, ne pouvait manquer d'tre
mouvemente.

--Ainsi, monsieur, commena ddaigneusement le duc, vous avez donc
persist, malgr mes avis et mes conseils, dans vos folies?...

Robert de La Tour-Miranne releva la tte, prt  dfendre les ides
qui lui taient chres et qu'il croyait justes, ft-ce contre son
pre, envers lequel il professait cependant un profond respect, sans se
permettre de critiquer, mme en pense, les convictions surannes chres
 celui qui tait le chef de la famille.

--N'avez-vous pas honte, poursuivit M. de La Tour-Miranne, de vous
mler, avec le nom que vous portez,  des exhibitions telles que je
viens d'en lire le rcit dans les gazettes!... Avoir transform les
magnifiques haras de notre cousin, le prince Muret, en vlo..., non,
en a--ro-drome, ainsi que vous dites dans votre jargon, n'est-ce pas
inou, en vrit!... Quelle mouche vous a donc piqu pour que j'aie le
dplaisir de voir le dernier de ma race se transformer en acrobate, car
ce sont des acrobaties que vos prtendues expriences scientifiques...

--Mon pre!... voulut dire le prsident de l'_Aro-tourist-club_.

Celui-ci ne lui permit pas de parler. Il continua:

--Je vous ai dj adress  plusieurs reprises des observations au sujet
des singulires occupations auxquelles vous vous plaisez depuis quelque
temps. Il me dplait fort de voir le nom des La Tour-Miranne ml  des
entreprises aussi ridicules que celles dont parlent les feuilles en ce
moment, et j'entends que vous cessiez au plus tt toute participation 
des exercices qui ne peuvent que vous dconsidrer aux yeux de tous les
gens senss!...

--Me permettrez-vous, mon pre, de vous expliquer...

L'autoritaire gentilhomme tendit le bras vers son fils, et avec ddain:

--Que pourriez-vous me dire pour vous excuser?... Je le sais d'avance,
parbleu, c'est que vous tes majeur et libre de mener la vie qui
vous convient sans que moi, votre pre, je puisse vous adresser une
observation. C'est une erreur, monsieur. Je dois veiller  ce que rien
ne vienne jeter un lustre fcheux sur le nom que nous ont lgu de
glorieux anctres. Or, c'est dchoir que de se mler ainsi que vous le
faites au mouvement qui entrane le monde  la conqute de dcouvertes
d'un intrt contestable. Nos aeux ne connaissaient ni l'lectricit,
ni les aroplanes, et cependant ils n'en ont pas moins fait de grandes
et utiles choses. Laissez donc ces vaines recherches aux petites gens,
et ne vous mlez plus  cette socit htroclite d'ingnieurs aux
mains noircies de cambouis, et rappelez-vous la devise de notre maison:
_Primus inter pares!_ Vous m'avez entendu?...

Le sportsman avait contenu son impatience pour couter la longue
harangue de son solennel ascendant.

--Je regrette, mon pre, rpondit-il fermement quoique respectueusement,
de diffrer d'opinion avec vous au sujet de l'avenir rserv  la grande
question de la locomotion arienne, actuellement  son dbut et qui
rclame, pour aboutir, le concours de toutes les nergies, de toutes les
intelligences et de toutes les bonnes volonts. Permettez-moi de vous
faire remarquer que je suis loin d'tre seul  penser de cette faon
dans notre monde, et je vous citerai, si vous le voulez, une vingtaine
de personnes portant les plus grands noms de France et qui patronnent
ces expriences que vous regardez comme de simples prouesses
acrobatiques...

Le duc secoua la tte.

--Ces personnes ont tort, voil tout, et ce n'est pas une raison pour
que vous suiviez leur exemple!... Mais je vous en ai dit assez, et
j'espre encore que vous ne m'obligerez pas  prendre des mesures
extrmes, au cas o vous ne tiendriez pas compte des volonts que je
viens de vous exprimer.

Robert contint un mouvement de rvolte.

--Mais pourtant je ne fais rien de rprhensible et de nature  entacher
le renom de notre maison, s'exclama-t-il. Je ne puis pas, pour un
scrupule que je trouve exagr, abandonner l'entreprise en cours et
laisser mes amis dans l'embarras...

--Il suffit!... scanda M. de La Tour-Miranne d'un ton glacial. Vous
persistez  tenter ce voyage en aroplane qu'annoncent les journaux?...

--Je ne saurais me dsister, sans perdre ma propre estime, mon pre.

--Trs bien!... Insister davantage serait superflu, je m'en rends
compte. Dans ce cas, j'agirai, afin d'viter l'esclandre que je redoute
et d'o notre nom sortirait diminu. Je ne vous retiens plus, monsieur.
Courez donc vous donner en spectacle avec vos camarades; nous n'avons
plus rien  nous dire dsormais!...

Le jeune homme fit un geste pour retenir son pre, mais dj le vieux
gentilhomme, soulevant la draperie d'une portire, avait disparu, le
laissant libre de mditer ses paroles nigmatiques et menaantes. Il
secoua alors la tte, comme pour dissiper l'impression ressentie et
murmura.

--Bah!... nous verrons bien. Son opinion se modifiera, je l'espre,
lorsque nous aurons accompli avec succs notre tour de France en
aro!...

Le duc ne devait pas s'en tenir aux menaces.

Ds le lendemain, il se fit conduire aux ateliers Martin Landoux, o
s'achevait la construction des deux derniers appareils destins aux
membres de l'_Aro-tourist-club_. Aussitt introduit dans le bureau de
l'aviateur, il expliqua  l'ex-automobiliste les raisons de sa visite.

--Je suis, lui dit-il, le duc de La Tour-Miranne, chef de la branche
ane de la famille et pre de votre jeune client, le promoteur de la
mirifique ide du tourisme en aroplane...

Le constructeur s'inclina silencieusement et offrit un sige  son
illustre visiteur. Celui-ci s'en empara et poursuivit, toujours du mme
accent rche et hautain qui lui tait habituel:

--Pour des raisons personnelles que je crois inutile de vous exposer, je
ne veux pas que cette ide baroque ait de suite, ou, tout au moins, que
le dernier reprsentant des La Tour-Miranne participe  cette exhibition
que je considre comme du banquisme tout pur. Par amour-propre plutt
que par conviction, mon fils s'est refus, malgr ma volont nettement
exprime,  se ddire, et il prtend rester le chef de cette caravane
arienne que je crois fermement expose  tous les dsastres. Je veux
lui viter, mme malgr lui, l'humiliation qu'il se prpare, et, puisque
vous tes le fabricant de l'instrument qu'il veut diriger, je viens
 vous franchement pour vous demander sans ambages d'empcher la
ralisation de cette tentative que je crains de voir sombrer dans le
ridicule.

Martin Landoux, bahi, ne sut que rpondre, et il se gratta la tte avec
embarras. Enfin, il parvint  balbutier:

--Je ne vois vraiment pas, monsieur le duc, comment je pourrais vous
aider...

--La chose me parat cependant aise!... rpliqua M. de La Tour-Miranne
avec une pointe d'impatience. Il sufft de mettre la machine que mon
fils doit conduire hors d'tat de fonctionner. Je compte sur vous pour
lui dmontrer ensuite l'impossibilit de se confier  un instrument
semblable, surtout pour excuter un voyage de quelque tendue.
D'ailleurs, je suis tout dispos  vous ddommager de la perte
matrielle que le service que je rclame de vous pourrait vous causer.

--Mais, monsieur, je ne suis pas le seul constructeur d'aroplanes
existant en France! se rcria le mcanicien. Si je faisais ce que vous
dsirez, M. de La Tour-Miranne s'adresserait immdiatement  l'un de mes
confrres qui lui livrerait un appareil fonctionnant parfaitement. Une
manoeuvre telle que vous me la conseillez n'aurait donc aucun rsultat
et n'empcherait nullement mon client d'accomplir le voyage que vous
voulez empcher!

--Ta! ta! ta!... Croyez-vous donc que j'ignore ce qui se passe
actuellement dans votre industrie naissante!... On ne trouve pas encore,
je crois, des aroplanes en magasin et tout prts  tre livrs! Je me
suis renseign: on demande actuellement un dlai de livraison d'au moins
trois mois, comme autrefois pour les automobiles. Que le marquis s'amuse
donc  voleter avec son appareil au-dessus des haras de notre cousin le
prince Muret, je n'y vois nul inconvnient. Tout ce que je dsire,
c'est que la veille du fameux dpart pour le Tour de France projet, il
survienne quelque anicroche mettant irrmdiablement hors de service sa
mcanique. Il sera ainsi forc de laisser partir les plus enrags de ses
compagnons. Avant qu'il ait pu se procurer un autre instrument pour
les rejoindre, il est fort probable que la caravane se sera vanouie en
fume, ou tout au moins piteusement disloque. On ne verra donc pas un
La Tour-Miranne figurer dans cette mascarade, et c'est tout ce que je
dsire. Vous avez compris?...

L'inventeur planta son regard incisif dans les yeux du gentilhomme qui,
dj, cherchait son carnet de chques dans une poche de ct de son
pardessus fourr. Il pronona nergiquement:

--Je le regrette, monsieur le duc, mais je ne suis pas l'homme des
petites combinaisons que vous me faites l'honneur de m'exposer. Martin
Landoux ne mange pas de ce pain-l et il ne trahit pas les intrts qui
lui sont confis par ses clients.

Le duc redressa sa haute taille et ses yeux lancrent des clairs.

--Vous oubliez que je suis le pre, monsieur, et que j'ai le droit
d'empcher ceux qui portent mon nom de commettre une sottise insigne,
telle que ce ridicule voyage!...

--Entreprise audacieuse, mais ralisable avec mes aroplanes, monsieur!
s'cria avec feu le mcanicien. Imposez donc, si vous le pouvez, votre
volont  votre fils, mais moi je ne trahirai  aucun prix la confiance
qu'il a mise en mes modestes capacits.

M. de La Tour-Miranne haussa les paules, et, pour masquer son
dsappointement, il articula d'un ton qu'il s'effora de rendre
sarcastique:

--Je croyais trouver en vous un homme raisonnable, mais je constate
que c'tait trop esprer d'un inventeur infatu de la valeur de ses
crations. Je laisse donc le hasard faire son oeuvre, mais je conserve
la conviction que le dernier mot n'est pas dit et que ce malencontreux
voyage n'aura pas lieu malgr tout, car je n'ai nulle confiance dans
toutes ces machines dont vous tes si fier et que les causes les plus
minimes dtraquent sans remde!

--Nous vous dmontrerons le contraire, monsieur!... riposta Martin
Landoux, piqu. Le tour de France en aroplane s'effectuera, quoi que
vous en disiez, et loin d'essayer de dtraquer les machines, j'en serai
le mdecin et les gurirai de leurs pannes.

--Terminons, conclut brivement le duc. Voulez-vous vingt-cinq mille
francs?...

--Je ne m'appelle pas Bazaine, monsieur. Je me nomme Martin Landoux!...

--Le gentilhomme rprima un mouvement de colre et regretta
intrieurement le temps o ses nobles aeux auraient rcompens une
semblable rponse par une vole de coups d'trivires. Il se leva
brusquement et d'une voix que la colre faisait chevroter.

--Je vois que le marquis vous a chrement pay pour que vous dfendiez
pareillement ce que vous croyez  tort tre son intrt. Je regrette de
ne pouvoir vous convaincre de votre erreur. Adieu, monsieur le
fabricant d'aroplanes; vous regretterez bientt d'tre rest sourd  ma
prire!...

--Ce serait manquer  la plus vulgaire probit commerciale, monsieur,
et, si vous voulez bien y rflchir, vous reconnatrez que je ne puis
vous rpondre autrement que je le fais.

M. de La Tour-Miranne sortit et Martin Landoux demeura seul devant
son bureau encombr de paperasses et de dessins. Le mcanicien resta
plusieurs minutes immobile, repassant dans sa mmoire les paroles de son
noble interlocuteur. Enfin il se dressa et secoua les paules avec un
geste intraduisible.

--Au diable! monologua-t-il, voil un singulier citoyen que le pre de
M. Robert! Il n'a gure confiance dans les crations scientifiques du
temps, ni dans les capacits de son fils, vrai!... Et venir me proposer
vingt-cinq mille francs pour dtraquer son moteur, mon moteur  moi,
le moteur Martin Landoux, il n'a pas peur!... Le plus malheureux, c'est
que, si M. Robert persiste dans ses ides, comme il est probable, cela
va amener la discorde dans sa famille! Mais je n'y peux rien! J'ai fait
ce que je devais et n'ai pas  me repentir de ce que je lui ai dit  ce
vieux nobliau!

L'inventeur fut interrompu dans ses rflexions par quelques coups
discrets frapps  la porte de son bureau. Il cria machinalement.

--Entrez!...

La porte s'ouvrit et un personnage d'aspect bizarre apparut dans
l'encadrement de la baie ouverte.

Qu'on se figure une espce de gnome d'un peu plus de quatre pieds de
haut, une paule plus leve que l'autre, les jambes disproportionnes
avec le reste du corps, djetes et cagneuses, les bras, de longueur
galement dmesure, termins par des mains noueuses et larges comme des
omoplates de mouton,  l'instar des pieds qu'on et pu comparer  deux
prissoires. Le tout tait surmont d'une norme tte ronde, aux cheveux
hrisss, de couleur moutarde, et dans laquelle on remarquait tout
d'abord une immense ouverture allant presque d'une oreille  l'autre et
crnele sur toute sa longueur de rocs verdtres et ingaux qui taient
les dents du personnage. Une joue tait sillonne d'une cicatrice
couleur lie de vin, couvrant la pommette et atteignant le sourcil
qui recouvrait un oeil clignotant, dardant par moments des lueurs
inquitantes.

Cet individu tait habill en ouvrier mcanicien, c'est--dire vtu
d'une salopette et d'une veste d'un bleu dteint par suite d'un usage
prolong. Un mauvais veston de confection et un foulard compltaient
cette tenue plus que modeste.. Le nouveau venu tenait d'une main sa
casquette de cuir et de l'autre une lettre cachete.

Martin Landoux demeura un instant interloqu en considrant l'trange
visiteur.

--Pardon, excuse, patron, si je me permets de vous dranger, fit alors
l'arrivant. On m'a dit qu'il y avait de l'embauche dans vos ateliers et
je me suis prsent...

--Pourquoi n'tes-vous pas aller trouver le contrematre? interrogea
brusquement le constructeur. Ce n'est pas d'ailleurs  cette heure que
se prsente pour demander de l'ouvrage!

--C'est vrai, patron, mais je suis dj venu et on m'a dit de repasser,
que vous n'tiez pas l. Je voulais vous voir pour vous remettre une
lettre de recommandation que l'on m'a donne pour vous.

--Vous avez cette lettre?...

--Certainement, patron. Tenez, la voil!

L'individu tendit  Martin Landoux l'enveloppe qu'il tenait  la main.
Avant de la prendre, l'inventeur questionna encore:

--Vous tes ajusteur-mcanicien?... D'o sortez-vous en dernier lieu?...

--De chez Marius Gallet,  Courbevoie. Je venais alors des usines Debion
et Hagraf, o j'tais au rglage des moteurs. Chez Gallet, je montais
les chssis d'aros.

--Ah!... et pourquoi en tes-vous parti?...

Le gnome parut embarrass. Il se dandina sur ses jambes torses avant de
rpondre.

--Oh! des histoires avec les camarades qui _blaguaient_ ma tournure.
J'tais leur vrai souffre-douleur. Ils m'appelaient le _bosco_,
Quasimodo, trente-six autres noms encore. J'ai fini par me fcher, il y
a eu une batterie  l'atelier et c'est encore moi qui ai eu tort aprs
avoir encaiss les coups de tampon des autres!...

[Illustration: Il suffit!... scanda M. de la Tour Miranne d'un ton
glacial.]

Martin Landoux n'coutait plus; il avait dcachet l'enveloppe et
rapidement parcouru la lettre dont il avait reconnu l'criture au
premier coup d'oeil. Elle manait du bailleur de fonds qui l'avait aid
 fonder son nouvel tablissement, de Mdouville en un mot. Ce dernier
le priait vivement dans sa missive, d'agrer, si la chose tait
possible, les services de Charles Bader, surnomm Charlot, des capacits
professionnelles de qui il serait satisfait, car, malgr son aspect
htroclite prvenant de prime abord peu en sa faveur, Charlot n'en
tait pas moins un excellent ouvrier monteur, connaissant  fond
l'agencement des machines volantes, auxquelles il tait employ 
l'tablissement d'aronautique et d'aviation de Marius Gallet.

Sa lecture termine, le constructeur reporta les yeux sur l'ouvrier qui
tait rest debout tournant sa casquette entre ses gros doigts noirs.

--Vous connaissez M. de Mdouville qui vous a remis cette lettre,
interrogea-t-il.

--Moi, pas du tout, patron, rpliqua Charlot.

--Alors, comment se fait-il?...

--C'est un ami de M. de Mdouville, un client de M. Gallet qui sait
comment je travaille, et que j'ai t trouver aprs avoir perdu ma
place. Je lui ai demand s'il ne connatrait pas pour l'instant quelque
chose pour moi, il m'a dit que non, mais que M. de Mdouville, lui,
connaissait beaucoup de monde dans la mcanique. Alors il m'a donn un
mot pour ce Monsieur, en lui expliquant ce que je savais faire, et c'est
pourquoi M. de Mdouville  son tour m'a donn la lettre en me disant de
m'adresser directement  vous. Voil tout, patron...

Martin Landoux qui relisait la missive de son commanditaire, ne prta
qu'une mdiocre attention  ces explications, que l'ouvrier lui avait
dbites avec volubilit, comme une leon apprise d'avance, et il
ne songea pas  lui demander le nom du mystrieux client ayant servi
d'intermdiaire.

--C'est bon!... dit-il enfin, on va vous mettre  l'essai cette
semaine, et suivant ce que vous serez reconnu capable de faire, on vous
embauchera dfinitivement ou non. A propos, avez-vous dj vol?...

--Moi!... Oh! non, monsieur! Je peux vous faire voir mon casier
judiciaire...

--Vous ne me comprenez pas. Je vous demande si vous avez fait des vols
en aroplane?...

--Je n'ai pas eu l'occasion, patron. Je soignais surtout les moteurs.

--Mais, le cas chant, accepteriez-vous d'accompagner des aviateurs en
qualit de mcanicien, et de les suivre dans les airs.

--Oh! certainement, patron. Tel que vous me voyez, je me moque de ma
peau; elle n'est pas assez belle pour que j'y attache de l'importance.

--Alors, c'est bien! conclut Landoux qui rflchissait qu'il faudrait
une quipe d'habiles mcaniciens pour suivre les audacieux promoteurs du
Tour de France dans leurs randonnes. Vous viendrez demain  l'ouverture
des ateliers, et samedi prochain je vous dirai ce que j'aurai dcid.

Les yeux du personnage tortu et mal dgauchi qui venait de se prsenter
sous le nom de Charlot Bader, lancrent un vif clair de satisfaction.

--Merci, patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de m'avoir
engag!... s'cria-t-il en se dandinant sur ses jambes cagneuses.

Il se retira  reculons en faisant de grands saluts, mais une fois
la porte referme, il se redressa et marmotta d'une voix presque
inintelligible, tout en renfonant sur sa tte hirsute sa casquette de
chauffeur.

--Allons, le plus difficile est fait, je suis dans la place. Il s'agit
maintenant d'excuter les ordres de monsieur Rviliod afin de gagner la
prime qu'il m'a promise!...

       *       *       *       *       *

Pour comprendre le sens des nigmatiques paroles prononces par
l'ouvrier mcanicien, il nous faut revenir  un autre personnage de
notre rcit, au _Petit Biscuitier_, trs affair par la ralisation de
ses projets.

Quelques jours avant l'inauguration d'Arovilla, tout le matriel
du yacht arien construit dans les tablissements Fruscou avait
t transport sur des camions automobiles au parc d'arostation
d'cancourt. Au centre de la proprit, sur une vaste pelouse gazonne,
se dressait le hangar en charpente devant servir de garage et de port
d'attache au dirigeable. Des bches impermables ayant t tendues sur
le sol parquet, l'enveloppe de toile caoutchoute, tale de toute
sa longueur, fut d'abord munie de sa soupape de manoeuvre et de ses
suspentes en fils d'acier.

L'quipe d'ouvriers envoye par Fruscou commena par oprer le montage
de la nacelle, en forme de poutre arme, mesurant dix-huit mtres de
longueur. Le moteur  quatre cylindres fut solidement boulonn sur le
plancher, ainsi que les paliers de support de l'arbre porte-hlice. Les
accessoires: embrayage, carburateur, ventilateur, rservoirs d'eau et
d'essence furent disposs dans leurs emplacements rglementaires, et
on termina par l'ajustage des volants de commande des divers organes du
mcanisme.

La partie mcanique acheve, la nacelle fut livre aux tapissiers
chargs de son confortable et de son ornementation. Les mains courantes
furent recouvertes de velours rouge, les deux pointes avant et arrire
de la longue prissoire arienne se trouvrent enfermes dans une
enveloppe de soie huile pousant leurs contours, enfin un salon
minuscule mais du plus grand luxe fut install en arrire du carr des
machines, dont on l'isola par une mince cloison en feuilles de lige.
Une table lgre, recouverte d'un riche tapis de peluche aux couleurs
assorties  celles de la moquette du plancher, occupait le milieu de
cette loge, et des siges moelleux furent disposs tout autour. Un
meuble unique, aux dlicates ciselures argentes, sorte d'armoire,
s'adossa  la cloison; il devait contenir tout ce qui pouvait tre
ncessaire pour un lunch au sein des nuages. Le propritaire du yacht
tait un sybarite et tenait  trouver ses aises, mme  quinze cents
mtres au-dessus du plancher o rampent les tristes humains. Le plafond
de ce salon minuscule tait constitu par un riche baldaquin en soie
bleu tendre, plisse en rayons partant du centre, et des rideaux de
mme tissu broch, pouvant se relever  l'aide d'embrasses en torsades
termines par un gland, fermaient  volont les cts de ce vritable
boudoir arien.

Pendant que les tapissiers collaient, tapaient et clouaient, les
mcaniciens avaient procd au montage des plans et empennages de
stabilisation. L'appareil  hydrogne, ds son arrive, fut mis en
place  l'extrieur du hangar, et tout tant en ordre, le gonflement
fut commenc. Il exigea 6.500 kilos de tournure de fer et 12.000 d'acide
sulfurique  52 degrs. L'eau ncessaire tait pompe dans une citerne,
et les rsidus vacus dans un foss les conduisant  l'extrieur.

Seize heures furent ncessaires pour remplir les flancs rebondis du long
poisson d'toffe qui, une fois gonfl, remplit presque compltement
la haute construction de charpente. Le rglage des fils d'acier de la
suspension fut opr aprs que les plans, l'empennage d'arrire, le
gouvernail de direction et la nacelle eurent t ajusts, et l'on
put, aprs deux semaines de ce labeur assidu, dterminer la force
ascensionnelle du yacht aronautique.

Le _pesage_ fut effectu dans le hangar, en chargeant la nacelle de
sacs de lest rigoureusement tars. Le constructeur Fruscou tait venu
assister  cette vrification indispensable, et Rviliod qui n'avait
pas, depuis quinze jours, quitt le parc de cinq minutes, suivait avec
anxit l'opration.

Le chef de l'quipe, mont dans la nacelle s'employait  retirer les
sacs empils sur le plancher du carr, et les passait l'un aprs l'autre
 ses aides. Bientt Fruscou s'aperut des tendances ascensionnelles
de l'aronat. Il mit la main sur le bordage, prt  combattre par
l'addition de son poids rassurant de 92 kilogrammes, tout essor
intempestif du fuseau gazeux.

--Attention!... ordonna-t-il de son organe tonitruant, dont les
sonorits trouvrent un cho sous la toiture de charpente. Attention, ne
retirez plus qu'un sac!...

Le sac enlev, la longue embarcation fut agite d'un frmissement,
l'norme carne jaune s'branla tout entire et avec un mouvement lent,
presque insensible, le vaisseau de l'air s'enleva.

--Halte!... commanda l'aronaute en pesant de tout son poids sur la
nacelle pour la ramener au sol. Combien reste-t-il de sacs, Gilbert?...

Le chef des quipiers compta rapidement les paquets de lest.

--Vingt-quatre, monsieur l'ingnieur.

--Et vous, combien pesez-vous?...

--Cinquante-quatre kilos tout mouill, monsieur. Fruscou tablit un
rapide calcul mental.

--Vingt-quatre sacs de vingt-cinq kilos, cela fait six cents kilos, plus
cinquante-quatre pour Gilbert et dix pour la puissance ascensionnelle,
total six-cent soixante-quatre, marmotta-t-il en apart.

Il releva la tte, fixa Rviliod et reprit de sa voix clatante:

--Eh bien! mon cher client, les conditions du march sont ralises, je
crois!...

--Ah! les chiffres prvus ne sont pas dpasss?...

--Non!... nous sommes dans les limites. Vous disposez de la puissance
utile voulue pour enlever cinq personnes avec les provisions de lest,
d'essence et d'eau pour huit heures de marche.

Le _Petit Biscuitier_ tendit la main  l'ingnieur aronaute.

--Toutes mes flicitations en ce cas, mon cher constructeur.

--Alors,  quand la premire sortie?

--Quand vous voudrez. Je compte sur vous, n'est-ce pas? pour nous
piloter dans les dbuts.

--Si cela peut vous faire plaisir, mais Neffodor vous pilotera tout
aussi bien que moi!...

--Eh bien! si le temps est propice, nous ferons dimanche prochain notre
premire sortie d'essai, puis, si, comme il est probable, tout marche
bien, nous prparerons tout pour le voyage par escales projet.

--Il faut en effet dresser le personnel aux manoeuvres toujours
dlicates de la sortie et de la rentre du dirigeable dans son hangar.
Il sera galement ncessaire de songer  la question du campement en
plein champ. C'est donc entendu; je vous mettrai votre navire arien au
point,  partir de dimanche.

Et sur une dernire poigne de mains, les deux hommes se sparrent.

Tandis que le _Petit Biscuitier_ prsidait  l'agencement de son
aronat, les membres de l'A. T. C., de leur ct, ne perdaient pas leur
temps, et revues sportives comme journaux mondains commentaient chaque
jour les progrs continus raliss  Arovilla par les jeunes gens dans
le maniement de leurs planeurs. Claude Rviliod constatant l'avance que
ses concurrents prenaient sur lui et qui lui faisait redouter
d'arriver bon dernier, ne dcolrait plus. Il n'tait pas un _colreur
auto-dcolrant_, ainsi que le disait, par un affreux jeu de mots
scientifique, le constructeur Fruscou, qui cultivait quelquefois l'a peu
prs et le calembour.

Ce fut le digne Firmin qui suggra  son matre une ide.

--Si j'tais  la place de monsieur et que j'aie la fortune de monsieur,
insinua le valet de chambre, je n'hsiterais pas et je sais bien ce que
je ferais pour me dbarrasser de tous ces gneurs dont les bats gnent
monsieur.

--Et qu'est-ce que ferait monsieur Firmin?... interrogea le _Petit
Biscuitier_, goguenard. Je serais vraiment curieux de savoir l'ide qui
a pu germer dans sa calebasse.

--Je donnerais la mission  un brave garon connaissant bien toutes
ces nouvelles machines, de s'introduire dans la place et, le moment
convenable arriv, de dtraquer quelque chose, afin d'empcher le dpart
avant l'poque fixe par monsieur.

--Tiens, tiens, et tu connais un brave garon qui se chargerait de cette
commission-l?

--Je crois que oui, monsieur. C'est le beau-frre du chauffeur qui
conduit la voiture de monsieur. Il a perdu la place de mcanicien qu'il
occupait dans une maison o l'on fabrique des ballons, et, comme les
temps sont durs, je crois qu'il ferait tout ce qu'on voudrait. Le
pauvre garon est un peu disgraci de la nature; cependant il a un
tablissement en vue; il voudrait, parat-il, se marier et ouvrir un
bar, mais il n'a pas d'argent, et...

--Fais-moi venir cet olibrius-l demain, interrompit le futur navigateur
arien.

Le lendemain, Charles Bader, dit Charlot, se prsenta au petit htel
de l'avenue du Bois. Le millionnaire le reut immdiatement et un long
entretien eut lieu entre les deux hommes, entretien dont le mcanicien
ne voulut rien dire, ni  son beau-frre ni  Firmin. Il affirma
qu'il s'agissait simplement de tacher de s'introduire  Arovilla pour
surveiller les aviateurs qui portaient ombrage  M. Rviliod. Celui-ci
lui avait promis une prime srieuse s'il tait exactement tenu au
courant des faits et gestes des partisans de l'aroplane.

--Il se contente de peu de chose, mon matre! remarqua Firmin, et je
voudrais qu'il vous ait command de dmantibuler toutes les mcaniques
volantes de ces enrags!...

--Vous leur en voulez donc personnellement, demanda Tiburce, le
chauffeur. Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait ces gens-l, que vous
connaissez cependant  peine?...

--Comment, ce qu'ils m'ont fait!... Mais c'est eux qui ont fourr dans
la tte de mon matre ses ides baroques d'aller se promener en l'air
en ballon, et de m'emmener avec lui pour le servir l-haut! Comme si
j'tais un oiseau, moi! Aussi je leur ai vou une haine froce  ces
fous-l; et je voudrais qu'il leur arrivt les pires dconvenues, pour
me venger de la terrible position dans laquelle je me trouve: ou monter
en ballon et risquer d'avoir le sort des aronautes du dirigeable
_Rpublique_, ou perdre ma place!...

--Votre mcontentement s'explique, en ce cas, repartit le conducteur
d'automobiles se tournant alors vers son beau-frre, mais il n'empche
que je me demande comment tu vas t'y prendre, toi, Charlot, pour
t'introduire dans la place. Tu ne vas pas aller proposer tes services 
ces gens-l en invoquant la protection du patron de cans?...

--Pas si bte!... grasseya le mcanicien, ce serait le meilleur moyen
d'tre balanc. Non, je veux me prsenter de telle manire qu'on ne se
mfie aucunement de moi. Or on sait, dans la partie, que les aroplanes
employs par les jeunes gens en question sont fournis par la maison
Landoux. Je vais donc me faire embaucher par Landoux.

--Comment vas-tu t'y prendre?...

--En me faisant recommander  Martin Landoux par son commanditaire. M.
Rviliod m'a donn une lettre pour ce dernier, qui est son ami.

--Parfait, alors. Tche donc de russir, mon vieux Charlot! Si notre
patron est content de tes services, tu peux tre certain qu'il te
rcompensera royalement. Il est gnreux quand il est content, M.
Rviliod. Par consquent, bonne chance!...

Ainsi s'explique la scne, retrace au cours de ce chapitre, de
prsentation du mcanicien, agent secret du _Petit Biscuitier_ et charg
par celui-ci d'une mission mystrieuse au champ d'aviation. Martin
Landoux, qui venait de fermement refuser au duc de La Tour-Miranne le
service cependant richement rmunr d'empcher l'excution du voyage
arien projet par les clubmen, introduisait dans la place, et sans s'en
douter le moins du monde, un ennemi d'autant plus dangereux qu'il tait
masqu et que ses intentions taient inconnues. L'avenir ne devait pas
tarder  montrer quels devaient tre les rsultats de cette faute.




CHAPITRE VIII

LA PREMIRE SORTIE DU RVILIOD N 1


PREMIERS VOLS DES HOMMES-OISEAUX A AROVILLA.--UN ACCIDENT DE
MONOPLAN.--Au GARAGE D'CANCOURT.--FRUSCOU PILOTE.--LES GRANDES TERREURS
DE CE BON M. FIRMIN.--QUARANTE KILOMTRES A L'HEURE CONTRE LE VENT.--Au
DESSUS D'AROVILLA.--LA RANCUNE DU PETIT BISCUITIER.--MESSIEURS, LA
SANCE CONTINUE!


--Attention au virage, Monsieur Robert!... Pesez sur le levier de
gauchissement en mme temps que moi!... Suivez le mouvement, et, en mme
temps, braquez le gouvernail  droite... L! a y est!... Vous voyez que
ce n'est pas bien difficile!... Maintenant, je vous laisse manoeuvrer
seul pour le prochain virage...

--Je crois avoir compris. Je vais essayer, vous rectifierez si je fais
un cart...

--C'est cela!... Allez-y franchement et sans hsiter!... H bien, voil
qui est fait et bien russi. Maintenant, embrayez les hlices ascensives
pour l'atterrissage!... Boum!!... C'est encore un peu brutal, mais
avec un peu plus d'exprience, vous ramnerez l'appareil au sol aussi
doucement qu'un pigeon qui vient se poser sur une branche.

Le marquis de La Tour-Miranne, qui prenait sa leon de conduite en
compagnie du constructeur de son appareil, le digne Martin Landoux,
arrta son moteur en retirant sa fiche de contact et sauta  terre.

--Eh bien, prsident, dit d'une voix joviale le secrtaire gnral de
l'_Aro-tourist-club_, en s'approchant, cela marche,  ce que je vois,
l'apprentissage du mtier d'oiseau?...

--Oh!... j'ai encore  faire avant d'acqurir la capacit d'un Wright ou
d'un de ses mules. Je viens seulement de m'essayer  excuter seul mon
premier virage..

--Et vous avez russi, je crois?...

--A peu prs, mais je manque encore d'assurance, il y a du flottement.

--Cela viendra  la longue!... dclara Martin Landoux, intervenant dans
la conversation. tiez-vous aussi habile, le deuxime jour que vous
avez conduit une automobile de vitesse, un racer ou mme une simple
bicyclette, qu'aprs une semaine d'usage?... Non, probablement. Eh bien!
il en est de mme pour l'aroplane, et vous ne devez pas vous tonner
de n'tre pas encore pass matre aprs une demi-douzaine seulement de
vols. Dans quinze jours, ce sera bien diffrent, vous verrez!...

--J'en accepte l'augure, mon cher Landoux, et j'espre que, sous votre
habile direction, je ne tarderai pas  devenir un lve passable.

--Passable!... se rcria l'inventeur, vous plaisantez, monsieur Robert;
je suis sr que vous serez, au contraire, plus adroit que moi. Vous tes
jeune, vous, tandis que je commence  me rouiller et je n'ai dj plus
la promptitude d'action que j'avais  l'poque o je conduisais des
autos en course aux circuits du Taunus ou de la Sarthe!...

--Vous tes trop modeste, mon cher professeur, car vous tes et vous
resterez certainement notre matre  tous. Enfin, tes-vous, en gnral,
satisfait de vos apprentis?...

--Je serais difficile, en vrit, monsieur le mar... non, monsieur
Robert, puisque vous ne voulez pas que je vous donne votre titre et que
vous exigez d'tre appel par votre prnom. Oui, je serais difficile,
car je vous avoue franchement que je ne comptais pas sur des progrs
aussi rapides...

--Il est de fait, interrompit Mdouville, que cela ne parat pas trs
difficile  manoeuvrer, un aro de votre fabrication. Pour ma part, et
aprs les quelques leons que vous m'avez donnes, il me semble que je
parviendrai aussi  m'en tirer.

--Voyez messieurs Mdrival et Bourdon, ils ont dj excut leur premier
vol sans aucune aide!...

--C'est vrai, mais Bourdon a cass son hlice et Mdrival dmoli ses
roues porteuses en reprenant terre.

--On ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs, messieurs, et il faut
vous attendre que cela vous arrivera aussi pendant vos essais.

--Heureusement, conclut Mdouville, qu'il y a l votre quipe toute
prte  raccommoder le bois que l'on viendra  casser. Je compte surtout
sur le cambouisard mal dgauchi que je vous ai recommand et que vous
avez eu la bonne ide de faire venir ici. Il n'a pas l'air maladroit du
tout...

La conversation entre les trois hommes fut interrompue par l'arrive
d'un quatrime personnage, qui s'avana vers eux la main tendue.

--Tiens!... dit cordialement La Tour-Miranne, c'est notre ami Damblin.
Quoi de neuf?...

--Je vais tenter la chance avec mon mono. Le temps me semble propice.

--Mais je croyais que votre moteur ne vous donnait pas entirement
satisfaction?...

--Dites que c'tait un clou, mon cher ami, un vrai clou, et vous serez
dans le vrai!

--Alors?...

--Alors, je n'ai pas hsit, je l'ai balanc par-dessus bord et remplac
par un rotatif qui m'a paru tourner  merveille chez son constructeur.
Ah! mes amis, le moteur, le moteur, c'est l le _hic_ de l'aroplane!...
Enfin, nous allons voir: on vient de le mettre en place, je l'ai essay
 vide, il n'avait pas un _rat_. Je fais donc sortir mon mono...

--Dcidment, vous prfrez le monoplan au biplan?... Vous tes, comme
et dit l'humoriste Alphonse Allais, un type dans le genre de Blriot et
de Latham!...

--Et vous, vous voulez concurrencer le comte de Lambert et Farman, avec
vos biplans?...

--L'exprience nous mettra tous d'accord!... dclara le prsident d'un
ton conciliant. Nous serons trs aises, mon cher Damblin, d'assister et
d'applaudir  vos volutions.

--Oh! ce ne va pas tre long, attendez!...

L'appareil venait d'tre sorti de son hangar et amen sur la piste
sable. Les mcaniciens s'empressaient autour de lui, et, parmi eux, on
pouvait remarquer Charles Bader dit Charlot, en tenue bleue comme ses
camarades, sa tignasse jaune recouverte de son ternelle casquette de
cuir graisseuse, et qui s'agitait, affair, une norme cl anglaise  la
main.

Le jeune ingnieur, trs  l'aise et matre de lui, avait grimp
agilement  bord de l'oiseau artificiel aux larges ailes grises
fortement incurves, de manire  former une surface trs concave
d'avant en arrire. Deux ailerons de forme identique mais beaucoup plus
petits taient disposs obliquement de chaque ct de l'extrmit du
fuselage. L'hlice, d'assez grandes dimensions, tait en bois et
place  l'avant. Elle recevait son mouvement par un arbre  cardans
la runissant  l'arbre du moteur dont les trois cylindres tournaient 
grande vitesse autour de l'arbre de couche, afin de le refroidir.

--En avant!... cria-t-il  l'aide charg de la mise en marche du moteur.

Celui-ci imprima une vigoureuse impulsion aux ailes de l'hlice qui se
mit  tourner, entranant le moteur dont les dtonations se succdrent
de plus en plus rapidement. Sous la vigoureuse traction du propulseur,
l'appareil s'branla, les roues de son chariot de support roulant sur la
piste. La vitesse s'accrut, et soudain le grand oiseau se dcolla du sol
et s'leva graduellement suivant une pente presque insensible, tout en
s'loignant vers l'extrmit de l'arodrome.

Quelques minutes s'coulrent, puis on entendit le sourd bourdonnement
de l'hlice et le bruit de simandre du moteur. L'aroplane, qui avait
dcrit un demi-cercle, revenait  tire-d'aile et les moindres dtails
de son grement devenaient de plus en plus perceptibles  l'oeil. Arriv
au-dessus du petit groupe form par La Tour-Miranne et ses amis, il
voulut virer, mais l'ingnieur mit sans doute trop de prcipitation dans
la commande du gouvernail, car ses plans s'inclinrent sous la pousse
de la brise soufflant latralement, l'appareil donna de la bande comme
un navire couch par la lame, et la pointe d'une aile vint toucher le
sol. Ce frottement intempestif fit pivoter l'aroplane qui s'abattit
avec un fracas caractristique de bois clatant en morceaux.

--Allons!... en voil dj un hors de combat!... grommela entre ses
dents le tortueux Charlot.

Plein d'angoisse, craignant de trouver l'aviateur novice gravement
bless sous les dbris de son vhicule arien, le jeune prsident
s'tait prcipit vers le lieu de l'accident, mais dj Damblin
s'tait dgag et debout devant sa machine effondre il la considrait
piteusement.

--Je viens d'en faire du propre!... murmura-t-il. Diable de virage!...

--Vous n'avez pas de mal, vous n'tes pas bless?... lui demanda
anxieusement Robert.

--Moi?... Non, je n'ai rien, merci!... Mais mon pauvre aro, dans quel
tat!...

Martin Landoux, qui s'tait rapproch, fit le tour de l'appareil en
l'examinant attentivement.

--Bah!... ce n'est rien, dit-il enfin. Il faut bien payer son
exprience, et le principal c'est que vous n'ayez pas cop!

--Oui, mais mon appareil est en morceaux!...

--Rassurez-vous, on vous le rparera, votre instrument, il ne s'agit
que de quelques morceaux de bois  changer; la partie mcanique n'a pas
l'air d'avoir souffert, c'est ce qui a le plus d'importance. Cela
vous retardera simplement un peu dans votre entranement. Quand vous
reprendrez vos essais, vous vous rappellerez seulement qu'il ne faut pas
essayer des virages trop prs du sol. Il faut toujours s'lever un peu
avant une entre en courbe et agir doucement et par petits coups rpts
sur le gouvernail, en mme temps que sur le dispositif de gauchissement.

Le constructeur se tourna vers l'quipe de mcaniciens.

--Allons, vous autres, ajouta-t-il, ramenez l'appareil  l'atelier et
dmontez-le pour remplacer les pices avaries par le choc!

Le marquis de La Tour-Miranne avait pris affectueusement le bras de
l'ingnieur qui demeurait navr de sa maladresse.

--Voyons, ne vous frappez pas pour si peu, mon bon Damblin, lui dit-il
amicalement. Il faut quelquefois payer cher le succs, mais il reste
dfinitivement aux persvrants.

--Vous tes bon, vous!... marmotta le dbutant. En attendant que ma
sottise soit rpare, je vais rester les bras croiss  vous admirer!

--Est-ce que Garuel n'a pas aussi un monoplan analogue au vtre?...
Empruntez-le-lui.

--Pour que je le rduise galement  l'tat de dbris d'allumettes?...
Je doute fort qu'il consente  me le prter aprs ce qui vient de
m'arriver!...

--Bah!... c'est un accident sans importance, appuya Mdouville, et il
est probable que vous ne serez pas le seul  qui cela arrivera. Ne vous
chagrinez donc pas, puisque, aprs tout, vous vous tes tir indemne de
votre pirouette!...

Cette prdiction pessimiste du Mcne des inventeurs devait
malheureusement se raliser plus d'une fois au cours de cette priode
d'apprentissage.

Alors que le temps s'tait maintenu au beau pendant la premire
quinzaine du mois d'avril, poque o s'tait produite la scne qui vient
d'tre raconte, il changea avec le dernier quartier de la lune; des
averses frquentes dtremprent les pelouses d'Arovilla, et la vitesse
du vent, jusqu'alors modre, s'accrut sensiblement. Ce ne fut que
pendant quelques rares minutes, le matin aprs le lever du soleil, le
soir avant le coucher de cet astre, que les apprentis pilotes purent
tenter quelques brves envoles. Les progrs ne furent donc que peu
sensibles pendant cette priode, et les plus longs parcours effectus ne
dpassrent pas une demi-heure comme dure totale.

Les membres de l'_Aro-tourist-club_ pestaient  qui mieux mieux contre
ce temps dtestable pour la saison et qui rendait frquemment inutile le
voyage de Paris  Puiseux, mais rien ne servait de rcriminer contre
les caprices de la saison; force tait de patienter en attendant une
amlioration des conditions mtorologiques.

Ces averses et ces bourrasques--derniers souvenirs d'un hiver
tardif--n'taient pas non plus beaucoup du got du rival des aviateurs,
le richissime _Petit Biscuitier_, Claude Rviliod, dont le magnifique
yacht arien se trouvait galement immobilis dans le hangar du parc
d'cancourt, sans pouvoir excuter sa premire sortie. Enfin, le 28
avril, voulant profiter d'une claircie, Rviliod dont la patience tait
 bout, tlphona  Fruscou pour lui demander son concours. L'ingnieur
aronaute ne pouvait qu'accder  cette demande d'un client qui
dpensait sans compter; il acquiesa et se fit conduire au parc o il
arriva en moins d'une heure. L'aspirant navigateur arien, nerveux,
se promenait dans le hangar. A la vue du constructeur, ses traits
contracts se dtendirent, et il alla  lui la main tendue.

--H bien!... interrogea-t-il, pensez-vous que ce sera pour
aujourd'hui?... Fruscou serra la main qui lui tait offerte, et de sa
voix claironnante:

--Je suis  votre disposition. Les hommes sont l?...

--Prsent! monsieur Fruscou; rpondit la voix de Gilbert, le chef
d'quipe..

--Bon!... Est-ce que le ballon est sous pression?...

--Dix millimtres, monsieur l'ingnieur.

--On a fait le plein d'essence et d'eau dans les rservoirs?...

--C'est fait, oui, monsieur.

--Trs bien; je vais tout inspecter, et puis nous sortirons l'aronat du
hangar.

L'ingnieur opra la visite minutieuse des moindres parties du
vaisseau arien; il fit jouer les diverses commandes et s'assura du
fonctionnement normal des multiples organes de l'appareil arien.
Il parut satisfait, et revint  son client qui avait suivi cette
vrification sans prononcer une parole.

--Cela peut aller, dclara-t-il. Allons, vous autres, ouvrez les portes
du hangar et sortez-moi l'outil sur la pelouse!...

L'architecte charg de l'dification du hangar avait pris toutes les
prcautions voulues pour faciliter le dgagement rapide de l'une des
faades de cette construction. En peu d'instants les panneaux furent
enlevs et l'immense ouverture dbarrasse. Le yacht arien allait
pouvoir, pour la premire fois, sortir de l'abri o il tait gar depuis
de longues semaines.

L'quipe de mcaniciens s'attela de chaque ct de la longue nacelle.
Sous cette traction, l'aronat s'branla doucement et montra son
long museau jaune hors du hall. Fruscou surveillait attentivement la
manoeuvre qui s'effectua sans difficult et il fit amener le ballon
sur une pelouse gazonne, situe  une centaine de mtres en avant du
hangar. Le temps tait calme et le vent presque nul; ainsi qu'on pouvait
s'en convaincre en examinant les feuilles des arbres qui frissonnaient 
peine.

--Voulez-vous embarquer, je vous prie, mon cher monsieur Rviliod,
demanda crmonieusement l'aronaute, ouvrant la petite porte donnant
accs dans la nacelle.

--Aprs vous, mon cher ingnieur, repartit le _Petit Biscuitier_. Le
ballon est votre oeuvre, je devrais dire votre chef-d'oeuvre, c'est donc
 vous de m'en faire les honneurs.

--Pardon, vous tes chez vous ici, et d'ailleurs il est d'usage que le
capitaine ne prenne sa place qu'une fois ses passagers  bord.

--Dans ce cas, je passe le premier, puisque vous l'exigez.

Le nophyte escalada prestement le marchepied et pntra dans la
nacelle.

--Glinier, appela Fruscou, allez vous mettre au moteur.

L'interpell, un homme jeune encore, sec comme un hron et vtu de bleu
comme un mcanicien, se dtacha du groupe des ouvriers, et, sans dire
un mot, se hissa  bord et prit place  ct du moteur, suivant l'ordre
qu'il venait de recevoir.

--Avez-vous quelque invit  emmener, demanda l'aronaute en tournant la
tte vers le _Petit Biscuitier_ accoud au bordage de son salon arien.

--Ma foi non!... rpondit celui-ci. Je n'ai encore prvenu personne, ne
comptant qu' moiti sur cette accalmie qui va nous permettre enfin de
sortir...

Fruscou allait  son tour se guinder  bord quand, avisant le digne
Firmin qui, les yeux carquills, suivait la manoeuvre, Claude Rviliod
se ravisa.

--Mais, j'y pense, si Firmin nous accompagnait, s'cria-t-il, il
pourrait inaugurer sans tarder ses nouvelles fonctions de majordome
arien!... Allons, Firmin, embarque!...

Le valet de chambre fit trois pas en arrire, en s'entendant appeler
par son matre et son visage glabre prit une teinte cireuse. Il balbutia
avec effort:

--Il faut... que je monte avec vous, monsieur?...

--Certainement, rpliqua imprieusement le jeune homme, s'amusant fort,
sans le montrer, de la mine piteuse de son fidle domestique. Est-ce que
tu aurais peur, par hasard?...

--Oh! non!... avec vous et ces messieurs, je sais bien que rien n'est
 redouter, murmura, d'une voix teinte, le malheureux dont les dents
s'entrechoquaient en parlant et qui flageolait sur ses jambes. Mais,
c'est que je crains d'avoir le vertige...

--On n'a pas le vertige en ballon! Allons, monte!...

--Pas aujourd'hui!... Que monsieur me pardonne, mais je ne me sens pas
trs bien!...

--Froussard, va!... Tu guriras l-haut!..., insista le sportsman qui
s'amusait prodigieusement des grimaces comiques de son factotum.

Celui-ci comprit, au ton de son matre et en entendant les rires des
ouvriers autour de lui, qu'il lui fallait obir, quoi qu'il en et. Il
se dirigea donc vers la nacelle avec autant d'entrain qu'un condamn 
mort vers la guillotine, mais il trbucha et il fallut que Fruscou le
soutnt de sa poigne vigoureuse pour qu'il pt franchir le portillon
redout. Il remercia d'un regard o se lisait son pouvante.

--Allons, n'ayez donc pas peur!... fit cordialement l'aronaute. Bien
des gens paieraient cher pour avoir votre place!...

--Et je la leur cderais de bon coeur pour rien!... marmotta l'infortun
laquais, s'affalant, une sueur froide au front, sur la provision de sacs
de lest.

La fermeture du portillon claqua; Fruscou,  son tour tait mont dans
la nacelle, et sans perdre une minute il s'tait dirig vers son sige
de pilote, en avant du carr des machines.

--Attention, les enfants, dit-il rondement de sa voix sonore. Suivez
exactement les ordres que je vais vous donner! Glinier, vous allez
d'abord mettre en route les deux cylindres  l'essence, de faon  faire
tourner le ventilateur et mettre le ballon sous sa pression normale de
30 millimtres d'eau. Gilbert, vous allez dbarrasser la nacelle de son
excs de lest; les autres maintiendront la nacelle pendant le pesage.

Les ouvriers s'empressrent. Le moteur fit entendre son bruit
caractristique; sa vitesse une fois rgle, le mcanicien embraya
le ventilateur qui se mit  siffler, refoulant un torrent d'air dans
l'intrieur du ballonnet compensateur, Fruscou ne quittait pas des yeux
l'aiguille du manomtre  eau indiquant la pression interne dans ce
rcipient. Bientt le clapet de la soupape automatique du ballonnet se
souleva et commena de cracher.

--Stop! commanda l'aronaute en s'adressant au mcanicien. Il se pencha
en dehors de la nacelle.

--Attention, maintenant,  l'quilibrage. Le lest est enlev,
Gilbert?...

--Oui, monsieur l'ingnieur. Tout est par.

--Bon!... Levez les mains, tout le monde!...

[Illustration: Graduellement, le panorama s'largit.]

Rompus depuis longtemps  cette manoeuvre, les quipiers abandonnrent
la nacelle, au bordage de laquelle ils se cramponnaient. Un lger
frmissement parcourut le vaisseau arien, mais ce fut tout.

--Rattrapez!... ordonna Fruscou. Glinier, deux sacs de lest dehors!
Levez les mains!...

Cette fois, l'norme masse se souleva avec lenteur et la nacelle perdit
tout contact avec le sol. Puis le mouvement ascensionnel s'acclra;
l'aronat dpassa le niveau des grands arbres entourant la pelouse d'un
impntrable rideau, la campagne tendit son tapis diapr sous les pieds
des voyageurs, et graduellement le panorama s'largit. L'Oise d'abord,
la Seine ensuite, apparurent au loin, serpentant comme deux rubans
d'argent  travers les prairies, et l'on put distinguer  l'horizon,
comme une touffe de mousse vert sombre; la fort de Saint-Germain.
Impressionn par ce tableau grandiose, Rviliod contemplait en silence,
tandis qu'une brise lgre de l'est entranait doucement l'aronat dans
la direction des bois de l'Hautie et de Triel. Quant  Fruscou, depuis
longtemps blas sur les spectacles arostatiques, il s'tait born 
consulter sa montre pour connatre l'heure exacte  laquelle s'tait
opr le dpart et  compter les sacs de lest empils  bord. Enfin, il
se tourna vers l'armateur du yacht arien.

--O allons-nous, monsieur Rviliod? lui cria-t-il de sa voix de cuivre.

Le _Petit Biscuitier_, surpris dans sa rverie, sursauta. Il passa la
main sur son front comme s'il sortait d'un songe et demanda:

--O sommes-nous donc?...

--A quatre cent vingts mtres au-dessus du niveau de la mer si votre
baromtre est exact, rpondit srieusement l'aronaute. Nous allons
passer au-dessus du village de Cheverchemont..

--Ma foi, je n'ai pas de prfrences, et vous pouvez nous conduire o
vous le jugerez bon... Mais j'y pense, si nous en profitions pour aller
rendre une petite visite  nos bons amis les mules de Blriot, ce
serait peut-tre intressant! Nous verrons s'ils continuent  s'exercer
dans leurs sauts de crapaud et leur montrerons, ainsi que je leur en ai
fait la promesse, que nous sommes prts avant eux.

Le jeune homme avait prononc sa dernire phrase  demi-voix et comme se
parlant  lui-mme. Il reprit en parlant plus haut et s'adressant alors
 Fruscou.

--Dirigez-nous donc, je vous prie, sur Pontoise, Beaumont et Chambly,
dit-il.

--Ah!... vous voulez faire un tour du ct de l'arodrome d'Arovilla,
peut-tre?...

--Prcisment. Pouvez-vous nous y conduire?...

--On va essayer, mon cher client.

L'aronaute se retourna vers le mcanicien, qui avait maintenu depuis le
moment du dpart le moteur en marche  vide.

--A soixante tours d'hlice, Glinier, commanda-t-il.

L'ouvrier manoeuvra les manettes d'admission des gaz et d'avance 
l'allumage et la nacelle fut agite d'une violente trpidation sous
l'effet de la rotation de plus en plus rapide de l'arbre, mais soudain
cette trpidation cessa, en mme temps qu'un frou-frou particulier
branlait la masse d'air  l'avant de la nacelle. Fruscou avait
command:

--Embrayez l'hlice!...

La vitesse de dplacement du navire arien s'accrut immdiatement, ainsi
que l'on pouvait s'en apercevoir en fixant l'horizon. L'aronat arrivait
 ce moment au-dessus du pont suspendu reliant le bourg de Triel 
la rive gauche de la Seine. Le pilote saisit le volant commandant
le gouvernail d'arrire et lui fit oprer un quart de tour; le vaste
rectangle de toile s'obliqua et, sous son action combine avec celle du
propulseur, le navire arien effectua un virage qui l'amena la pointe
au vent dans la direction du parc qu'il venait de quitter dix minutes
auparavant. Fruscou observa attentivement la vitesse en fixant du regard
un point du sol situ exactement sous le ballon. Aprs quelques instants
d'examen, il secoua la tte en grommelant:

--a ne va pas vite!... Heureusement que nous avons le gaz!...

Il se tourna vers Glinier affair autour de sa machine.

--Mettez en route les deux cylindres  gaz, ordonna-t-il, et faites
fonctionner le moteur  pleine puissance.

--Entendu, monsieur l'ingnieur!

Quelques minutes s'coulrent, puis l'intensit du ronflement saccad de
la machine s'accrut considrablement. La nacelle vibra sous la pousse
des 70 chevaux-vapeur qui actionnaient l'hlice, et le long fuseau
de soie jaune troua l'atmosphre comme un gigantesque obus, dont il
prsentait d'ailleurs un peu la forme.

Le pilote avait install un anmomtre minuscule sur le bordage et il
suivait anxieusement la marche des aiguilles devant les chiffres des
cadrans. Enfin il releva la tte.

--Onze mtres de vitesse propre  la seconde, annona-t-il avec un
accent de triomphe. Nous faisons presque du quarante  l'heure en
remontant le lit du vent!...

--Un beau rsultat, c'est incontestable, et je ne saurais trop vous
fliciter de l'avoir atteint!... rpliqua Claude Rviliod. Mais
laissez-moi vous dire, mon cher Fruscou, qu'il ne me surprend nullement.
Je savais ce que je faisais en me confiant  votre science bien connue.

--Alors, vous tes satisfait?... Vous tes servi comme vous le
dsiriez?...

--Dites que je suis enchant et que je m'applaudis plus que jamais
d'avoir prfr, malgr l'engouement actuel qui rgne pour l'aviation,
le dirigeable  l'aroplane pour des excursions ariennes!... Aussi
allons-nous clbrer sans tarder cette journe et fter le succs de
votre oeuvre. Firmin, le panier de champagne et les coupes!

L'infortun domestique, toujours effondr dans un coin du carr
des machines, la tte dans les mains pour ne pas voir le vide qui
l'entourait, ne rpondit que par un gmissement lamentable.

--Allons, debout, tu geindras  ton aise lorsque nous aurons regagn le
plancher des humains!... ajouta imprativement l'aro-yachtman.

--Ah! monsieur, par piti!... La tte me tourne, je n'ose pas regarder
en bas!...

--Eh bien!... regarde en l'air, dans ce cas!... Et dpche-toi ou je te
fais lancer par-dessus bord comme un simple sac de lest!...

Cette menace prononce d'un ton courrouc, bien qu'au fond de lui
Rviliod s'amust fort de la grimace piteuse du laquais, aronaute
malgr lui, dcida celui-ci  se mettre sur ses genoux puis  se
redresser en se cramponnant  la main courante rgnant tout autour de la
nacelle.

--Viendras-tu, enfin, lambin!... cria encore le _Petit Biscuitier_
impatient.

--Me... me voil, monsieur, me voil!... Ah!... que c'est profond, le
trou en dessous de nous!

--Poltron, va!... grommela son interlocuteur en haussant les paules.
Allons, dpche-toi!

Blme et flageolant sur ses longues jambes maigres, le valet de chambre,
qui prouvait dcidment l'horreur du vide, se trana pniblement
vers le salon et s'effora d'obir aux injonctions de son matre.
Malheureusement, lorsqu'il fut parvenu  runir sur un plateau les
coupes de cristal, ses mains tremblantes s'ouvrirent involontairement
et il lcha la verrerie qui fut rduite en miettes,  sa grande
consternation, en mme temps qu' la relle colre de Rviliod, qui ne
put retenir une exclamation irrite.

--Maladroit!... Est-il possible de voir un domestique aussi stupide!...

--Ne vous chagrinez pas pour si peu, mon cher client, pronona la voix
de stentor de Fruscou qui avait entendu le fracas. Il n'a pas le
pied arien, ce garon!... Ce sera partie remise,  notre retour au
garage!... D'ailleurs je ne puis pour l'instant quitter le volant de
direction.

Le dbutant aronavigateur se rassrna quelque peu, tandis que l'auteur
de l'accident, de plus en plus affol, s'empressait de faire disparatre
les traces de sa maladresse.

--O sommes-nous maintenant?... questionna l'armateur propritaire du
navire arien.

--Nous arrivons  Pontoise. Voyez, la gare est juste sous nos pieds.

--Ah!... Nous ne sommes plus bien loin de Chambly je crois?...

--Nous arriverons au-dessus dans une vingtaine de minutes,  l'allure
dont nous marchons. Je vais quitter la valle de l'Oise, que nous avons
suivie jusqu' prsent, et nous obliquerons un peu vers le nord-est...
Et le moteur, Glinier, comment se comporte-t-il?...

--a va bien, monsieur l'ingnieur, les quatre cylindres tapent bien
rgulirement.

--Vous n'oubliez pas les graisseurs?... l'embrayage, les paliers de
l'arbre de l'hlice?...

--J'y ai pens, monsieur Fruscou. Il n'y a pas d'chauffement sensible.
Soudain, le pilote se dressa. Depuis quelques moments, les sons montant
de la terre avaient augment d'intensit. On distinguait de plus en plus
nettement les divers bruits manant d'un agglomration habite: les cris
des animaux, le sifflet des locomotives, le roulement des voitures, et
surtout les exclamations rptes de:

--Un ballon!... Un dirigeable!...

--Diable!... nous descendons bon train, je crois, murmura l'aronaute.
Il n'est que temps de balancer un peu de lest pour nous quilibrer, car
nous voici  deux cents mtres!...

Tout en monologuant, il saisit un sac de sable et en vida le contenu
dans l'espace. L'effet ne lui ayant pas paru suffisant, il dut rpter
la manoeuvre avec un deuxime sac. Le ballon reprit alors sa marche
ascensionnelle et bientt Pontoise disparut dans l'loignement.

--Six cent cinquante mtres!... annona l'aronaute, les yeux fixs sur
le cadran du baromtre.

Le malheureux Firmin comprima une exclamation terrifie, mais son
matre, se retournant, darda sur lui un regard si froce que les paroles
lui rentrrent dans la gorge et qu'il ne songea plus qu' se faire le
plus petit possible afin d'chapper  l'orage.

Pendant quelques minutes, on n'entendit plus que le frou-frou de
l'hlice se vissant dans les couches d'air. Rviliod avait repris sa
place au balcon et regardait le paysage qui dfilait au-dessous de lui
avec une surprenante vlocit.

--Tiens, dit-il, en s'adressant  Fruscou, n'est-ce pas Mru, le gros
village que l'on aperoit l-bas sur la gauche?...

--En effet! rpliqua le pilote, c'est la capitale des boutonniers, le
pays de la nacre. Nous n'allons pas tarder  traverser la voie ferre de
Paris au Trport et  apercevoir le champ d'aviation.

Le mcanicien fit entendre une exclamation.

--Qu'y a-t-il donc, Glinier? demanda l'aronaute sans tourner la tte.

--Des aroplanes, monsieur Fruscou!... Deux, quatre... J'en vois cinq en
l'air, tout l-bas.

--O donc cela, demanda avec empressement le _Petit Biscuitier_ en se
penchant en dehors de la nacelle.

--Droit devant nous, monsieur. Voyez-vous, ils volent presque  ras de
terre!...

Suivant du regard la direction indique par le mcanicien de son bras
tendu vers le sol, l'aro-yachtman finit par distinguer au loin, des
espces de cerfs-volants cellulaires se dplaant avec rapidit et
semblant se poursuivre au-dessus d'un terrain  peine grand, vu de la
hauteur o planait l'aronat, comme un mouchoir de poche.

--Oui, murmura-t-il, les dents serres, c'est Arovilla. Ils ne perdent
pas de temps, les autres! Ils s'exercent!...

Afin de permettre  son passager d'examiner de plus prs les volutions
des hommes-oiseaux, le pilote dtermina la descente graduelle du
dirigeable en inclinant les plans mobiles dont l'aronat tait muni.
Tout en avanant, le ballon s'abaissa, et bientt il franchit,  deux
cents mtres de hauteur  peine, les murs clturant l'arodrome du club
des arotouristes. Plusieurs appareils atterrirent aussitt, et une
clameur monta vers la nacelle:

--Oh!... du dirigeable!... C'est vous, Rviliod?... Descendez donc!...

Les aviateurs avaient reconnu le navire arien construit par Fruscou, et
qu'ils savaient prt  prendre l'air depuis plusieurs semaines, mais
ces invitations cordiales ne pouvaient toucher leur ancien camarade, qui
avait t bless au vif de voir ses avis ddaigns, alors qu'il tait
bien persuad d'tre dans le vrai en prfrant le plus lger au plus
lourd que l'air. Aussi, se borna-t-il  hausser ddaigneusement les
paules sans rpondre aux appels qui lui parvenaient.

--Revenons au garage!... dit-il  l'aronaute. J'en ai assez vu!...

Le dirigeable dcrivit un demi-cercle parfait au-dessus du champ
d'aviation, et, aid du courant contre lequel il avait eu  lutter
pendant son voyage d'aller, il s'loigna  l'allure d'un train
express dans la direction de la petite ville de l'Ile-Adam, au grand
dsappointement des aviateurs qui ne concevaient rien  la singulire
conduite de l'ami Rviliod. Le marquis de La Tour-Miranne, seul, eut
le soupon des raisons motivant le refus du _Petit Biscuitier_  se
rendre aux dsirs de ses compagnons, car il avait pu se rendre compte
du formidable orgueil du richissime sportsman, mais il ne fit part 
personne de ses rflexions et il se contenta de hocher la tte d'un air
mditatif en murmurant en apart:

--Il tient  nous dmontrer la supriorit de ses thories!... Bah!...
qui vivra verra!

Et il ajouta  haute voix en s'adressant  ses amis:

--Ne nous motionnons pas  cause de cette visite imprvue, et, comme
le disait autrefois un ministre, dans des circonstances mmorables:
Messieurs, la sance continue!




CHAPITRE IX

LE DPART DE LA CARAVANE


A QUAND LE DPART?--UNE DERNIRE PREUVE S. V. P.!--COURSE AU
CLOCHER.--QUATRE-VINGTS KILOMTRES A L'HEURE.--LES MSAVENTURES D'UN
BIPLANISTE.--LES IDES DU CAMBOUISARD CHARLOT.--VISITE AU DUC DE LA
TOUR-MIRANNE.--TENTATIVE DE CHANTAGE AVORTE.--LE JOUR DE GLOIRE EST
ARRIV.--DPART IMPOSSIBLE.


Une dizaine de jours aprs la visite inopine du dirigeable Rviliod
au champ d'exercice de l'_Aro-tourist-club_, tous les adhrents de la
nouvelle Socit se trouvaient runis sous la vaste tente du restaurant
 Arovilla. Le Mcne des inventeurs, Ren de Mdouville, prorait.

--Le moment est venu, mes amis, de prendre une dcision au sujet de la
date de notre priple autour de la France, disait-il. Nous sommes, je
crois, suffisamment familiariss maintenant avec la conduite des autos
ariennes pour entreprendre la randonne dont l'ide a dtermin notre
association. Alors, je le rpte:  quand le dpart?...

--Que le prsident fixe un jour! rpliqua le jeune Mdrival. Nous sommes
prts!...

Tous les yeux s'attachrent sur le marquis de La Tour-Miranne qui
tapotait d'un air distrait une marche militaire sur le bord de la table.

--Eh bien, Robert, que dcidez-vous?.... interpella le Pre Tranquille
en frappant familirement sur l'paule de son ami. Nous attendons votre
dcision.

Le sportsman, tir de sa rverie, tressaillit.

--Le jour du dpart, c'est vrai, murmura-t-il. Il est grand temps de
nous en occuper, si nous ne voulons pas tre distancs. Eh bien, mes
chers camarades, je suis  votre disposition, mais auparavant, je
dsirerais connatre l'opinion de notre excellent professeur de vol,
M. Martin Landoux, qui, sur ma prire, a bien voulu assister  notre
runion.

--Que voulez-vous dire par l? interrompit Jean d'Outremcourt.

--Une chose bien simple. Nous pouvons, de bonne foi, nous illusionner
sur nos vritables capacits d'hommes volants, et c'est la prudence qui
m'incite  adresser cette question  M. Landoux. Sommes-nous rellement
capables ds maintenant de voler, c'est le cas de le dire, de nos
propres ailes?... Rien ne serait plus fcheux  tous gards, je dirai
mme, rien ne serait plus ridicule que de nous lancer  l'aventure sans
tre en possession de tous nos moyens.

--Voudriez-vous nous faire passer un examen pour juger de nos talents,
par hasard? s'cria le _Pre Tranquille_.

--Eh!... ce serait peut-tre utile, aprs tout.

Martin Landoux jeta  terre le bout de cigarette teint coll  sa lvre
infrieure.

--Depuis six semaines que je suis les essais de ces messieurs,
rpondit-il, j'ai pu me convaincre une fois de plus que l'aviation est
surtout une question d'apprentissage et d'exprience pratique. Ainsi, au
dbut, c'est  peine si vous pouviez parcourir une centaine de mtres
en vol libre, et chaque atterrissage cotait un patin, une roue ou un
morceau de chssis. Petit  petit, vous vous tes enhardis, vous tes
parvenus  effectuer des dparts, des virages et des atterrissages plus
corrects, et vous avez moins cass de bois. Enfin, ces jours derniers,
chacun de vous est parvenu  boucler au moins dix fois de suite sans
arrt la piste de l'arodrome. Je crois donc sincrement que ce ne
serait plus dsormais une impardonnable tmrit que d'essayer le long
voyage que vous rvez d'accomplir. Toutefois...

--Quoi donc?... Expliquez-vous, fit l'impatient Mdouville.

--Je voudrais assister  un dernier essai,  une preuve dfinitive
d'un tout autre genre. Jusqu' prsent, vous vous tes borns  voluer
au-dessus de votre terrain, et au moindre incident, l'quipe arrivait
en auto apporter le remde convenable, au besoin ramener l'appareil
dtrior au garage. Je crois qu'il serait utile de procder  une
espce de rptition gnrale et de voler en pleine campagne, au-dessus
des obstacles naturels de toute espce qui la parsment. Rien ne serait
meilleur pour vous aguerrir, messieurs. Voil, pour ma part, quelle est
mon opinion.

--Eh bien! mais rien n'est plus facile, riposta l'imptueux secrtaire
gnral de l'_Aro-tourist_. Tous nos appareils sont dans leurs hangars
prts  partir. On va les sortir, et nous excuterons immdiatement
cette course au clocher. Quel sera le but choisi?...

Des applaudissements unanimes accueillirent la proposition, et les
touristes se levrent pour donner aux mcaniciens l'ordre de sortir les
aroplanes, et les ranger sur la pelouse. Le jeune prsident, accompagn
de l'ingnieur Damblin, dont le monoplan avait t rpar, de Mdouville
et du constructeur-professeur Martin Landoux, se rendit  l'emplacement
sur lequel tait organise la petite station mtorologique, dont il
consulta les divers instruments.

--Pression baromtrique 763 millimtres, temprature 19 degrs 3
diximes, direction du vent nord-est, vitesse trois mtres par seconde.
Il me semble que le temps ne saurait tre plus favorable pour notre
tentative. Embarquons donc sans tarder!

--Quel sera le but  atteindre? interrogea Mdouville.

La Tour-Miranne rflchit un instant.

--Le chteau de Chantilly, si vous voulez, rpondit-il.

--Quelle est la distance qui nous en spare?...

--Cinq petites lieues, tout au plus.

--Est-ce que l'on fera escale?...

--Non, il faut nous efforcer d'accomplir l'aller et retour d'une seule
traite. Je propose mme, si tout se comporte favorablement, de remonter
de Chantilly  Creil et de revenir par Neuilly-en-Thelle. De cette
faon, l'preuve sera plus concluante. Qu'en pensez-vous?

--Adopt!... Adopt!... crirent les clubmen qui s'taient rapprochs de
leur chef.

--Bon, voil qui est donc entendu! Ceux d'entre nous qui auront une
place libre  leur bord pourront la faire occuper par un mcanicien de
l'quipe; ce sera une prcaution en cas d'avarie en cours de route
 l'un ou l'autre des aros. Quant  l'ordre de marche, le dpart
s'effectuera de minute en minute, de manire  n'amener aucune
confusion, et l'on ne devra pas essayer de se dpasser en cours de
route. Je vais prendre la tte avec M. Landoux comme passager; notre
vice-prsident s'lvera le second, puis M. de Mdouville, M. Breuval,
M. Damblin, M. Mdrival et ainsi de suite jusqu'au dernier. Est-ce
convenu?...

--Oui, oui, c'est convenu, prsident.

--En ce cas, en route pour Chantilly et Creil, c'est--dire en plein
est.

Le sportsman escalada prestement les marches conduisant  la cabine de
manoeuvres, et s'installa aux leviers de commande. Martin Landoux prit
place  ct de lui.

Les moteurs des treize aroplanes rangs sur une seule ligne
ptaradaient avec un vacarme assourdissant. On ne s'entendait plus, et
ce fut par geste que le marquis donna le signal du dpart.

Le grand oiseau aux ailes blanches glissa quelques mtres sur la piste,
et, sous l'effort de ses hlices ascensives battant l'air, il prit son
essor.

[Illustration: Photographie P. N.--Chteau de Chantilly.]

L'aroplane tait parti face au vent, c'est--dire vers le nord-est.
Arriv  une trentaine de mtres de hauteur, il dcrivit une boucle
au-dessus d'Arovilla, puis, se redressant, il fila en droite ligne vers
l'orient, en repassant au-dessus des aviateurs prts  s'lancer  leur
tour.

De minute en minute, un autre appareil se dtacha du sol pour suivre la
route trace par le prsident des touristes, et bientt on put assister
au spectacle jusqu'alors indit, de treize oiseaux mcaniques de formes
diffrentes se poursuivant dans l'atmosphre calme.

Car,  ct des six biplans dus au gnie inventif de Martin Landoux, et
qui taient caractriss par une paire d'hlices ascensionnelles loges
entre leurs deux tages superposs de plans, on pouvait remarquer trois
autres appareils du type devenu classique des frres Voisin,  cellule
stabilisatrice  l'arrire, et quatre monoplans rappelant, l'un le
modle bien connu de Blriot, l'autre l'_Antoinette_, son malchanceux
rival dans la traverse du dtroit du Pas-de-Calais, et les deux
derniers la minuscule _Demoiselle_ de Santos-Dumont, avec toutefois
quelques amliorations dans l'agencement des organes stabilisateurs.

Partis  la suite de tous les autres, avec prs de vingt minutes de
retard sur le biplan du prsident, les Demoiselles, dirigs par
l'ingnieur Garruel et par l'aventureux Mdrival, le plus jeune membre
de la Socit, ne tardrent pas  rattraper les biplans, dont le vol
tait beaucoup plus lent. En seize minutes, ils franchirent les vingt
kilomtres sparant Arovilla du chteau de Chantilly, et dix minutes
plus tard, ils brlrent la politesse, malgr la recommandation de La
Tour-Miranne,  l'aro de celui-ci, en vue des usines de Creil.

--Ils dpassent le quatre-vingts  l'heure, c'est fou!... mchonna
Martin Landoux dans sa moustache. S'il y a du bon sens, en vrit, de
vouloir faire du tourisme  cette allure-l?

Le prsident de l'_Aro-tourist_ n'eut pas pour cela la vellit
d'augmenter la vitesse du vol de l'appareil qui le portait; il se
contenta de maintenir sa moyenne de cinquante kilomtres  l'heure,
qu'il trouvait trs raisonnable. Depuis son dpart d'Arovilla, il avait
mis un peu plus d'un quart d'heure  parcourir les douze kilomtres
de distance sparant l'arodrome de l'Oise, qu'il traversa en face du
marais Doucet. Il s'tait lev ensuite  une centaine de mtres pour
dominer le coteau et franchir la corne du bois des Bouleaux et le
village de Gouvieux. La demi-heure n'tait pas coule, qu'il planait
au-dessus des pices d'eau du chteau de Chantilly. L, il virait au
nord, pour passer un peu aprs au znith de la Faisanderie dans les bois
de la Basse-Pommeraie, puis  porte de fusil du village d'Apremont.
Il rejoignait ensuite la route de Senlis  Creil qu'il suivait pendant
quelques kilomtres, jusqu' sa jonction avec la route nationale de
Paris-Dunkerque par Clermont et Amiens.

Ce fut au moment o La Tour-Miranne effectuait son second virage 
gauche, pour mettre cette fois le cap sur son point de dpart, que les
deux Demoiselles le dpassrent. Deux minutes plus tard, alors qu'il
traversait de nouveau la rivire en face de l'usine mtallurgique de
Montataire, il fut encore rejoint par Damblin sur son monoplan genre
Blriot et par Mdouville qui avait mis toute l'avance  l'allumage
possible pour rattraper son prsident.

Les trois appareils volrent de conserve, et  peu prs sur la mme
ligne jusqu' Neuilly-en-Thelle, c'est--dire sur un espace d'une
quinzaine de kilomtres. En longeant la croupe mridionale du bois
Saint-Michel, Martin Landoux dont la vue tait des plus perantes,
remarqua au loin une tache blanche dont la forme caractristique attira
son attention.

--Voil ce que j'apprhendais, dit-il  son compagnon. Un des monos 
grande vitesse qui nous ont brl la politesse tout  l'heure, n'a pu
terminer le parcours. Je l'aperois l-bas couch sur le flanc.

--Diable!... ft La Tour-Miranne inquiet, si nous allions lui porter
secours?...

--Je crois que vous auriez tort. Ils ne sont peut-tre pas les seuls
dans cette position. Il est prfrable,  mon avis, de terminer le
circuit et de rentrer directement  Arovilla. Nous attendrons quelques
instants les retardataires et, s'il est ncessaire, nous repartirons
pour aller au secours des aviateurs en dtresse.

--L'avis est sage, et je me range  votre opinion. Regagnons donc
Arovilla.

Le biplan arrivait  ce moment au-dessus du petit village d'Ercuis. Il
suivit un instant la ligne du chemin de fer d'intrt local allant
de Persan-Beaumont  Herms, puis traversa  quatre-vingts mtres de
hauteur le chef-lieu de canton, Neuilly-en-Thelle. Cinq minutes plus
tard, il pntrait dans l'arodrome et s'abattait sur le gazon.

Le premier mouvement du pilote en touchant le sol fut de tirer sa
montre.

--Trois heures vingt-sept minutes! annona-t-il.

--Nous avons mis par consquent une heure sept minutes pour parcourir
les cinquante-deux kilomtres du circuit, rpondit le constructeur.

--Ce n'est pas trs remarquable comme vitesse car cela ne nous donne
qu'une moyenne de treize mtres par seconde, mais nous avons, en
revanche, l'avantage d'une parfaite rgularit de marche. Nous ne
voulons battre aucun record, n'est-il pas vrai?...

Le prsident du club parlait encore que, presque simultanment, quatre
appareils vinrent se poser  terre sur la pelouse  quelques pas de lui.
C'taient Damblin avec son monoplan genre Blriot, et trois des biplans
Martin Landoux; le dernier tait celui de Mdouville ayant pour passager
l'agent secret du _Petit Biscuitier_, Charles Bader dit Charlot.

--H bien!... interrogea La Tour-Miranne, pas d'incidents de route?...

--Aucun pour ma part, rpliqua le secrtaire gnral, mais j'ai aperu
Breuval en panne  ct de la ferme de Malassise, avant Creil.

--Encore un, et c'est un biplan, celui-l! Mais les autres?...

--Tenez, prsident, en voil encore trois qui arrivent, s'cria Damblin
se mlant  la conversation.

Deux aroplanes atterrirent encore  quelques minutes d'intervalle. Un
quart d'heure, puis une demi-heure s'coulrent sans nouvelle arrive,
et il fallut se rendre  l'vidence: trois touristes manquaient 
l'appel et taient sans doute en panne sur quelque point du trajet.

--Allons, dit La Tour-Miranne, je vais voir ce qu'il en est.

--Peut-tre serait-il prfrable d'y aller en automobile, fit observer
Outremcourt. On pourrait emmener ainsi plusieurs mcaniciens.

--Oui, mais la voie de l'air est plus rapide, et j'arriverai plus vite.

Au moment, o le marquis allait remonter  bord de son aro, une ombre
rapide passa au-dessus de sa tte, et la _Demoiselle_ portant Mdrival
s'abattit sur la piste.

--Le mono de Bourdon est en panne non loin de Puiseux,  deux kilomtres
 peine d'ici, je viens de le voir, et il m'a fait signe de continuer ma
route, s'cria le jeune aviateur sitt qu'il eut pris terre.

--Il reste donc dans ce cas notre trsorier seul en dtresse, dclara
Mdouville. Sauvons la caisse; je vais m'assurer de la gravit de
l'accident dont il a pu tre victime.

--Mon aro est plus rapide que le vtre; je puis faire du soixante-dix
avec lui. Je serai plus vite arriv, aussi vais-je y voler
immdiatement, interrompit le champion du monoplan, l'ingnieur Damblin.

--C'est cela. Htez-vous, mon cher camarade, approuva La Tour-Miranne.

Dj, avec un bruit strident, l'hlice tait remise en mouvement, et
l'aroplane filait comme une hirondelle, les ailes dployes. En
une minute on l'eut perdu de vue au-dessus du coteau bois de
Puiseux-le-Hauberger. Immdiatement derrire lui, le biplan du prsident
s'envola  son tour.

--Je reviens de suite, cria-t-il, je vais m'assurer si Bourdon n'aurait
pas besoin d'aide!

Deux heures plus tard, tous les touristes se trouvaient de nouveau
runis et Breuval qui tait revenu  bord du monoplan de Damblin,
racontait ses malheurs.

--a marchait admirablement bien jusqu' Chantilly, expliqua-t-il,
quand, en arrivant au-dessus de la Haute-Pommeraye, j'ai voulu donner un
peu d'avance  l'allumage, le moteur s'est mis  hoqueter, et crac!...
il s'est arrt subitement au moment o j'allais traverser la route de
Senlis. J'tais  quarante mtres du sol, j'ai t m'abattre  cent
pas  peine des murs d'une grande ferme isole dans les champs; l'aile
gauche de mon aro est venue au contact du sol et s'est brise ainsi
qu'une palette d'hlice. C'tait donc la panne grave, et je ne pouvais
songer  repartir et terminer le circuit. Aid de mon mcanicien, j'ai,
en consquence, procd au dmontage des plans et fait charger le
tout sur une voiture de la ferme  la destination de Creil. Ce travail
s'achevait lorsque l'ami Damblin est arriv. J'ai donc laiss la machine
aux soins du mcano, qui la ramnera par le _grand frre_, et
profitant de l'offre de Damblin, je suis revenu en grande
vitesse,--du soixante-quinze  l'heure  cent mtres du sol, s'il vous
plat!--jusqu'ici.

--Enfin, le principal, c'est que nous sommes tous runis, et ayant
effectu le parcours impos, conclut La Tour-Miranne, qui avait aid
de son ct, et pendant que Damblin courait au secours du trsorier du
Club, le jeune Bourdon  regagner l'arodrome. Bien que nous ayons eu,
ainsi qu'il tait d'ailleurs  prvoir, quelques incidents de route,
il me semble que l'preuve est concluante et que nous pouvons sans trop
d'outrecuidance, entreprendre notre grand voyage de tourisme. Qu'en
pensez-vous, mon cher professeur? ajouta-t-il en se tournant vers Martin
Landoux.

--Je suis de votre avis, rpliqua le constructeur. Il faut bien
s'attendre  ce que, sur treize appareils voguant de conserve, il y
en aura toujours quelqu'un de victime d'une panne ou d'une maladresse
involontaire. Ce n'est pas, cependant, une raison suffisante pour
renoncer  toute tentative d'excursion en commun.

--D'ailleurs, ne serez-vous pas des ntres, monsieur Landoux, interpella
Mdouville. Avec votre prsence continuelle, les accidents de marche
seront rduits, j'en suis certain d'avance,  leur minimum de frquence
et de gravit.

--Vous tes trop bon, monsieur, mais je ne pourrai vous accompagner
de bout en bout. J'ai les intrts de ma maison  surveiller, et
vous, moins que tout autre, devrez me faire grief de vouloir tenir des
engagements antrieurs.

--Enfin, vous ferez pour le mieux, j'en suis sr.

--Vous pouvez y compter. Je ne quitterai la caravane que lorsque ma
prsence sera absolument indispensable aux ateliers de Levallois.

--Enfin, dcidera-t-on la date du dpart, fit observer le jeune
Mdrival, le plus impatient de tous.

--Je vous propose de la fixer au premier dimanche de juin, dit
l'ingnieur Damblin. Nous aurons ainsi tout le temps de faire nos
prparatifs, et au besoin de nous perfectionner dans la manoeuvre de nos
vhicules ariens. D'autre part,  cette poque de l'anne, les jours
sont longs, et nous arriverons  parcourir les deux tapes prvues pour
chaque journe.

--Souhaitons que saint Mdard ne nous soit pas trop rbarbatif! murmura
Bourdon.

La conversation devint gnrale, chacun tenant  dire son mot sur la
question. Enfin la date du dimanche 5 juin fut adopte  l'unanimit,
avec cette correction qu'en cas de mauvais temps, le dpart serait remis
au dimanche suivant.

--Le 5 juin, ft remarquer Outremcourt qui tait ferr sur l'histoire
aronautique, c'est l'anniversaire de l'invention des ballons. Il y
aura cent vingt-sept ans, jour pour jour, que les frres Montgolfier ont
lanc  Annonay le premier arostat  air chaud!...

--Des arostats, il n'en faut plus, dclara gravement Breuval. C'est
bon pour un _Biscuitier_ comme Rviliod, ces outils-l! Vive
l'_aropanne_!...

--Voil au moins ce qui s'appelle avoir des convictions bien enracines,
dit en riant Mdouville. L'_aropanne_, c'est une trouvaille, cela!
Esprons cependant que, dans notre prochaine excursion, vous ne
justifierez pas une fois de plus cet affreux  peu prs!

--Je n'ai pas besoin, termina La Tour-Miranne, de vous demander la liste
des passagers et passagres que vous comptez faire participer  vos
randonnes ariennes. Tous, nous conservons pleine et entire libert 
ce sujet. Attendons patiemment le 5 juin et souhaitons que le beau
temps continue, car nous donnerons une belle fte ce jour-l. D'abord,
Arovilla sera ouvert  tout le monde. Puisque nous voulons faire de
la propagande et attirer des proslytes  l'aviation, le spectacle
du dpart de notre caravane arienne constituera la meilleure rclame
possible.

--Prcher d'exemple, il n'y a que cela!... conclut sentencieusement le
_Pre Tranquille_.

Sur ce mot de la fin, les arotouristes changrent de cordiales
poignes de mains et regagnrent leurs autos qui devaient les ramener 
Paris.

[Illustration: Deux aroplanes atterrirent  quelques minutes
d'intervalle.]

Depuis que, grce  l'inconsciente complicit du Mcne des inventeurs,
Charlot tait dans la place afin de servir les desseins secrets de
l'orgueilleux et richissime partisan de la navigation arienne  l'aide
de ballons dirigeables, il avait tenu grandes ouvertes les feuilles
de rhubarbe colles de chaque ct de son crne et lui tenant lieu
d'oreilles, et ce, dans le but de recueillir le plus possible de
renseignements utiles, renseignements qu'il classait dans sa mmoire en
vue de leur usage ventuel. C'est ainsi qu'il apprit, par la bouche
du dessinateur de l'atelier Martin Landoux, la visite du duc de La
Tour-Miranne  son patron. Pendant longtemps, le tortueux personnage
chercha vainement quel avait pu tre le but de cette visite
insolite, mais quelques mots d'amertume chapps au prsident de
l'_Aro-tourist-club_, au cours, d'une conversation tenue sans mfiance
devant lui avec son ami Outremcourt, le mirent sur la voie.

--Il n'y a pas de doute, rumina-t-il, le pre ne voit pas d'un bon oeil
son unique hritier se lancer dans les aros, et c'est, ou bien parce
qu'il a peur de le voir se dmolir la _ciboule_, ou bien parce que a
le chiffonne, cet homme, de voir son fils s'exhiber en public comme un
numro de cirque. Ce serait peut-tre un filon  exploiter que d'aller
lui proposer d'empcher M. Robert de participer  la caravane! Il y
aurait double bnfice pour moi, puisque M. Rviliod m'a promis dix
mille francs pour la mme chose. Or, je connais assez bien mon affaire
pour amener le rsultat en question. Oui, dcidment, c'est l une ide
 creuser!

Aprs avoir longuement rflchi aux avantages et aux inconvnients
qu'une semblable tentative pouvait prsenter pour lui, le gredin finit
par crire au duc en lui exposant qu'il se faisait fort d'empcher M.
Robert de La Tour-Miranne de prendre part au voyage arien qu'il avait
organis. Il ajouta que, dans sa situation, il tait certain de djouer
la surveillance assidue du constructeur Martin Landoux, mais que, vu les
risques courus par lui, dans cette entreprise, il se voyait oblig de
demander une compensation  M. le duc, compensation dont il laissait le
chiffre  sa gnrosit.

Charlot n'osa pas toutefois signer son ptre, dans la crainte que M.
de La Tour-Miranne indign d'une semblable proposition, communiqut
sa prose  son fils ou  Landoux, ce qui aurait eu pour consquence
immdiate de l'empcher de gagner la prime promise par le _Petit
Biscuitier_. Il prit mme la prcaution de dguiser son criture et
de signer de la simple lettre de l'alphabet Y, suivi du chiffre 24 qui
tait celui correspondant  son ge. De cette faon, on lui dlivrerait
sans difficult la lettre, si le duc lui adressait une rponse  la
poste restante ainsi qu'il osait le lui demander.

Ce ne fut pas sans quelque motion que, le dimanche suivant l'envoi de
sa missive, le tortueux personnage se prsenta au guichet du bureau de
poste indiqu et demanda s'il n'y avait pas une lettre pour Y 24.
Il tressaillit quand l'employ lui tendit une enveloppe grand format
portant cette suscription.

A peine sorti du bureau, l'ouvrier dchira avec impatience le papier. Il
contenait simplement ces mots qui le rendirent perplexe.

Veuillez passer jeudi  quatre heures  mon htel.

Il n'y avait aucune signature.

--Diable! pensa Charlot, c'est grave a. Pourvu que ma lettre ait bien
t remise au duc et que ce ne soit pas M. Robert qui me reoive  sa
place! C'est a qui ne serait pas drle!... Ma petite combinaison serait
 vau-l'eau, alors!... Ma foi tant pis, je demanderai un cong jeudi
aprs-midi sous un prtexte quelconque et nous verrons bien. Qui ne
risque rien n'a rien!...

Le mcanicien sollicita donc de Martin Landoux la faveur de s'absenter
quelques heures le jour indiqu, et le constructeur, qui n'avait
eu jusqu'alors qu' se louer de ses services, le lui accorda sans
difficult. Charlot s'empressa de quitter Arovilla, rassur sur l'issue
de l'entrevue qu'il allait avoir, par ce fait que le prsident de
l'_Aro-tourist-club_ venait d'arriver dans son auto pour excuter
quelques vols et continuer son entranement avant le prochain dpart.

Introduit sans difficult auprs du duc, grce  sa lettre d'audience,
la conversation s'engagea sans prambule, aprs que M. de La
Tour-Miranne eut tois des pieds  la tte son visiteur, dont le
singulier aspect avait paru quelque peu le surprendre.

--C'est vous qui m'avez crit la lettre que voici?... questionna
brivement le pre de Robert.

--C'est moi, monsieur le duc.

--Comment avez-vous pu supposer que j'avais un intrt quelconque 
empcher le marquis d'agir suivant son bon plaisir?...

L'ouvrier mentit avec impudence.

--Je l'ai appris par M. Landoux, le constructeur d'aros, qui a racont
partout que vous lui aviez offert de grosses sommes afin que M. de La
Tour-Miranne ne ft pas du voyage projet. Il vous a refus, mais moi je
ne suis qu'un pauvre ouvrier, et mes moyens ne me permettent pas d'avoir
de telles dlicatesses. J'ai quatre enfants qui crient la faim, et la
misre excuse bien des choses, n'est-ce pas, monsieur le duc?...

Le vieux noble eut un sourire de ddain.

--Quel monde!... songea-t-il. Et pourtant c'est dans la socit de gens
de cet acabit que se plat M. le marquis de La Tour-Miranne, dernier du
nom!...

Il reprit  haute voix, avec scheresse:

--Je ne vous demande ni qui vous tes, ni quels moyens vous comptez
employer pour empcher M. de La Tour-Miranne de suivre ses compagnons.
Je me borne  rpter l'offre que j'ai, en effet, adresse  M. Landoux,
lequel a eu tort de crier sur les toits, ainsi que vous me l'apprenez,
son dvouement et son dsintressement. J'offre vingt mille francs  la
personne qui, d'une faon ou de l'autre, sera parvenue  liminer M. de
La Tour-Miranne du voyage.

--C'est comme si c'tait fait, mon prince, s'cria le mcanicien allch
par cette offre. Le prsident de l'_Aro-tourist-club_ ne pourra
pas partir, je vous en donne d'avance mon billet, car je connais mon
affaire. Vous pouvez prparer un chque au porteur pour cette somme; je
viendrai le chercher le lendemain du dpart manqu. Et ce n'est pas moi
qui vendrai la mche comme a fait M. Landoux!

--C'est bien, russissez, et l'argent sera  vous, conclut le vieux
noble en sonnant un valet pour reconduire son visiteur, dont l'aspect
lui rpugnait.

Sorti de l'htel du duc, Charlot exulta.

--Vingt mille balles!... c'est un plaisir que de travailler pour ce
vieux noble-l!... monologua-t-il.

Soudain, il s'arrta sur le trottoir, et se frappa le front comme si une
ide subite l'illuminait.

--Mais j'y pense!... continua-t-il, si maintenant je disais  mon
protecteur n 1, M. Rviliod, que je ne marche plus dans sa combinaison,
qu'une personne--que je ne lui nommerai pas, bien entendu!--m'a offert
le double de ce qu'il m'a promis, pour faire le contraire de ce qu'il me
demande! Je suis sr qu'il augmentera sans barguigner le chiffre de la
prime. Il faut que a me rapporte cinquante mille francs, cette petite
affaire-l!... Allons-y donc carrment!...

Sous l'empire de ce nouveau sentiment, le mcanicien se dirigea sans
tarder vers l'htel du _Petit Biscuitier_, en monologuant pour essayer
de justifier la trahison qu'il mditait.

--Pour des raisons qui ne me regardent pas, tous ces gens-l veulent
empcher M. de La Tour-Miranne de faire-son tour de France en aro. Je
serais bien niais de ne pas profiter de cette occasion de ramasser un
petit capital. Aprs tout, il m'indiffre ce M. le marquis, il ne me
regarde pas plus qu'un pot d'chappement, tant pis s'il, lui arrive du
dsagrment; d'ailleurs ce n'est pas grave puisqu'on veut simplement
l'obliger  rester par terre!...

Ayant ainsi allg sa conscience grce  ce raisonnement spcieux,
l'avide personnage pntra dans la cour du petit htel habit par le
rival de Robert de La Tour-Miranne. Claude Rviliod tait, par le plus
grand des hasards, prsent, mais, plus affair que jamais, il reut son
affid pour ainsi dire entre deux portes.

--Qu'est-ce qui vous amne? dit-il. Parlez vite, je suis press.

Avec des circonlocutions embarrasses, Charlot exposa sa prtendue
situation entre deux obligations contraires. Il ne demandait pas
mieux,-- l'entendre!--que de tcher de contenter M. Rviliod, mais d'un
autre ct, il ne pouvait pas sacrifier sans ddommagement la somme qui
lui tait offerte pour assurer le bon fonctionnement de l'aroplane de
M. de La Tour-Miranne.

Le _Petit Biscuitier_ avait cout sans sourciller les phrases
alambiques de l'ouvrier. Sous des dehors vapors, Rviliod cachait un
esprit de commerant avis et il ne voulait payer une chose qu'au prix
juste qu'elle lui paraissait valoir. Il alla donc droit au but.

--Qui a bien pu vous offrir ce que vous me dites pour vous empcher
d'agir ainsi qu'il tait convenu, rpliqua-t-il. Vous n'avez pas t
vendre la mche  La Tour-Miranne pour vous faire payer des deux cts,
hein?...

--Oh! monsieur! fit Charlot d'un air scandalis, vous ne le pensez pas!
Je ne voudrais pas que vous ayez, par ma _bavardise_, des histoires
dsagrables avec M. de La Tour-Miranne, envers qui je n'ai pas de
prfrence, je vous l'assure bien. Je ne sais mme pas le nom de
l'homme qui m'a fait cette proposition, la semaine dernire. Je me suis
seulement dit que l'on devait se douter qu'il y avait un coup mont
contre M. Robert, puisqu'on me promettait vingt mille francs afin de
veiller sur lui, juste le double de ce que monsieur m'a promis, pour
excuter le contraire.

Rviliod, pendant que le mcanicien parlait, avait eu le temps de
rflchir. Il flaira une tentative de chantage et rsolut d'y couper
court.

--Je vous ai dit, en effet, que je vous donnerais la somme dont
vous parlez, si la tentative du marquis de La Tour-Miranne chouait,
riposta-t-il nettement. C'est un mauvais tour que je veux lui jouer,
pour des raisons  moi connues, et rien de plus. Si quelque bonne me
l'a pris sous sa protection et vous a propos la forte somme afin de le
dfendre, ce qui me parat assez extraordinaire, car il est bizarre
que ce soit  vous un inconnu que l'on ait t prcisment faire cette
proposition, plutt qu'a votre patron par exemple, je ne vois rien de
mieux que vous acceptiez une offre qui peut vous enrichir. Veillez donc
sur le sort de M. de La Tour-Miranne, mon bon ami, et n'en parlons
plus. J'irai mme plus loin: je ne vois aucun inconvnient  ce que vous
repreniez votre libert d'action et que vous avertissiez La Tour-Miranne
que j'ai renonc  mon projet de l'empcher de partir.

Tout en parlant ainsi, le _Petit Biscuitier_ tenait son interlocuteur
sous son regard inquisiteur. Mons Charlot tait loin de possder l'art
de savoir dissimuler ses impressions, aussi l'aro-yachtman put-il
facilement lire sur ses traits la marque d'un profond dsappointement,
ce qui le confirma dans ses soupons sur la bonne foi de son affid.
Celui-ci balbutia:

--Alors, monsieur ne donne pas suite  ses projets!... La prime de dix
mille francs?...

--Je la supprime. Vous toucherez celle de vingt mille, cela vaudra
mieux pour vous, d'autant plus que vous n'aurez qu' protger au lieu
d'essayer de nuire.

Le gredin, voyant ainsi chouer sa fameuse combinaison, faisait piteuse
figure. Rviliod le considra un instant en silence, puis il lui dit
brusquement, en le tutoyant pour la premire fois et le regardant, comme
on dit, dans le blanc des yeux:

--Avoue que tu as voulu me faire chanter et qu'il n'y a pas un mot de
vrai dans ce que tu m'as dit.

Dompt par cette volont qu'il sentait suprieure  la sienne, confondu
surtout de cette perspicacit, le mcanicien, se voyant devin, ne sut
que rpondre. Il se sentait pris dans ses mensonges et ne savait comment
en sortir...

--Ton histoire est stupide, continuait le sportsman, et elle ne fait
gure honneur  ton imagination. Tu as cru que je doublerais la somme
promise dans la crainte de te voir divulguer notre accord ou de manquer
ma petite vengeance. Eh bien! tu t'es tromp dans ton calcul, et je ne
marche pas, ainsi que tu le voudrais. Bien au contraire, si tu parlais,
si tu disais un seul mot de ce qui s'est pass entre nous, c'est toi
qui te brlerais et te ferais ignominieusement chasser d'Arovilla et
de partout. Telle est la vraie situation, mon bonhomme. Tu n'es pas  la
hauteur, vois-tu! Maintenant, adieu, nous ne nous reverrons plus.

Dsespr, Charlot se jeta aux genoux du _Petit Biscuitier_ qui
s'loignait.

--Pardon!... pardon!.., s'cria-t-il. Oui, monsieur, j'avoue. Je suis un
affreux menteur, un carottier. C'est la vrit, j'ai invent tout ce que
je vous ai racont dans le but de vous faire augmenter la somme.

Rviliod qui s'loignait dj, tourna la tte et, d'un ton bref:

--En voil assez!... dit-il du ton autoritaire et cassant qui lui tait
habituel. Je vous ai montr, matre drle, que l'on ne me trompe pas,
moi. Je n'ai pas l'habitude de revenir sur ce que j'ai dit une fois. Si
vous excutez les ordres que vous connaissez, vous toucherez votre prime
et rien de plus, entendez-vous bien? Et tchez, dans votre intrt, de
tenir votre langue, ou gare! L-dessus, adieu, je suis press.

L'ouvrier resta un moment dconfit et surtout dpit du mauvais succs
de sa combinaison. Il dut s'avouer que le _Petit Biscuitier_ tait plus
malin qu'il ne l'avait suppos. Enfin, il secoua la tte pour chasser
ces ides chagrines et se rassrna en songeant:

--Il est heureux que j'aie pu sauver ma prime; il ne voulait plus rien
savoir, ce brigand-l!... Enfin vingt mille du pre et dix mille de
l'autre, cela fait encore un beau sac, avec lequel je pourrai raliser
le rve que je fais depuis longtemps. Il s'agit maintenant de les
gagner, ces trente mille francs-l, et il faut me dpcher, puisque
c'est dans huit jours, le fameux dpart!...

Le grand jour, si impatiemment attendu, du dpart de la caravane
arienne, arriva enfin.

Depuis quinze jours, l'animation tait extrme au parc d'Arovilla. Les
clubmen procdaient  leurs derniers prparatifs en vue du long priple
 excuter. Martin Landoux et ses aides taient sur les dents. Les
moindres organes des treize appareils qui allaient prendre simultanment
leur vol furent l'objet d'une visite minutieuse. Le jeu des gouvernails
de profondeur et de direction fut vrifi, ainsi que l'lasticit des
pices du chssis et du chariot. Enfin, les moteurs et les propulseurs
subirent galement un examen dtaill, de faon  rduire au minimum les
chances de panne, tout au moins pendant les premires tapes. Le biplan
du prsident fut, bien entendu, le mieux soign de tous, et Charlot
s'empressa autour de lui pendant plusieurs jours. Il paraissait vident
qu'avec de telles prcautions, tout ne saurait manquer de fonctionner 
merveille.

Le temps s'tait mis dcidment au beau, et laissait esprer une
excursion agrable.

L'enthousiasme des touristes tait gnral, et les jeunes gens se
promettaient mille agrments avec ce nouveau moyen de locomotion. Grce
aux enseignements pratiques de Martin Landoux, ils possdaient  fond le
maniement des appareils ariens qu'ils avaient appris  conduire, et nul
ne songeait  se dfier des caprices de l'atmosphre.

--Alors, o devons-nous coucher ce soir? demanda un jeune membre
de l'_Aro-tourist-club_  l'ingnieur Damblin qui avait assum les
fonctions de fourrier.

--Nos chambres sont retenues  l'_Htel de Picardie_  Amiens, rpliqua
celui-ci en consultant son carnet. Le point d'atterrissage dsign est
le parc de la Hotoie, et les appareils y seront gars pendant la nuit.

--Et  quelle heure devons-nous prendre le dpart ici?...

--A partir de trois heures, et de deux en deux minutes suivant l'ordre
qui sera indiqu par un tirage au sort.

--C'est pour le mieux.

Les spectateurs commenaient  affluer; bientt la pelouse fut noire de
monde. Les membres du bureau du Club taient surtout trs entours;
La Tour-Miranne, son ami le _Pre Tranquille_, Outremcourt, et le
secrtaire gnral, le remuant Mdouville, ne savaient plus  qui
entendre, et ce dernier se plaignait mme d'avoir l'avant-bras dmanch
 force d'changer des _shake-hand_ avec les arrivants.

Les aros avaient t amens sur la piste, et disposs  cinquante
mtres l'un derrire l'autre dans l'ordre dtermin par le tirage au
sort. Il avait t convenu qu' chaque tape, le monoplan du fourrier
s'envolerait le premier pour aller avertir de la prochaine arrive de la
caravane arienne. Les douze autres appareils suivraient dans l'ordre.
Mdouville devait partir troisime, Outremcourt avait le numro cinq et
La Tour-Miranne le numro neuf.

Une solide barrire avait t amnage pour sparer les aviateurs
du public. Le service d'ordre, form par deux gendarmes et le garde
champtre de Puiseux, refoula les simples spectateurs en arrire de
cette sparation, de faon  dgager la piste, et,  trois heures
prcises, le dpart fut donn au monoplan genre Blriot de l'ingnieur
Damblin.

Au signal, l'appareil dont l'hlice tournait  toute vitesse, bondit en
avant. Aprs une cinquantaine de mtres de parcours, il se dtacha du
sol, s'leva peu  peu tout en s'loignant, puis il fit un crochet, vint
repasser  une trentaine de mtres au-dessus de la tte des spectateurs
qui l'acclamrent, et s'loigna enfin dfinitivement,  l'allure d'un
train bien lanc, dans la direction du nord.

Successivement, Garruel ayant  son bord un ami devant lui servir
de second, Mdouville avec un mcanicien, Outremcourt avec M'lle
Gnevive, qui tait enfin parvenue  obtenir l'autorisation
d'accompagner son frre, Mdrival, sur sa _Demoiselle_ type
Santos-Dumont, Lonce Breuval, le trsorier, et les autres touristes
quittrent le sol suivant la route trace par Damblin. Le tour du
prsident de prendre la route des airs tait venu.

L'hlice fut mise en mouvement, et le pilote manoeuvra ses leviers pour
embrayer ses hlices ascensionnelles.

Le levier lui chappa de la main et retomba inerte. Un craquement avait
retenti branlant tout le mcanisme. L'aroplane fit un bond et retomba
lourdement  terre, dans un fracas de bois qui se brise. Un cri de
terreur, s'leva de la foule, mais dj La Tour-Miranne tait sur pied
et il indiquait par ses gestes qu'il n'avait aucun mal. Seul, l'appareil
paraissait hors de service.

Charlot avait pass par l, et dissimul au fond d'un hangar, il avait
suivi la scne de loin. En voyant le biplan s'crouler, disjoint de
partout, il eut un affreux sourire de triomphe.

--J'ai gagn mes trente mille francs! murmura-t-il.




CHAPITRE X

LA PREMIRE TAPE


UN ACTE VIDENT DE SABOTAGE.--QUEL EN PEUT-TRE L'AUTEUR?--RPARATION
INSTANTANE.--UN TOUR DE FORCE DE MARTIN LANDOUX.--LA TOUR-MIRANNE
S'ENLVE ENFIN.--RFLEXIONS EN COURS DE ROUTE.--DIX MINUTES D'ARRT.--UN
CYCLISTE COMPLAISANT.--LE LONG DE LA ROUTE D'AMIENS.--ARRIVE A
L'TAPE.--RETOUR DE LANDOUX A PARIS.


Le premier sentiment suscit parmi la foule assistant au dpart de la
caravane arienne par la chute de l'aroplane mont par le prsident de
l'_Aro-tourist-club_ fut la stupeur. Un bourdonnement d'exclamations
succda  ce moment de surprise. Quelques assistants plus hardis
sautrent par-dessus la barrire et, en quelques minutes, l'appareil
se trouva entour d'une cinquantaine de personnes se pressant et se
bousculant pour voir de plus prs ce qui allait advenir.

Le marquis de La Tour-Miranne n'avait rien perdu de son sang-froid.
Avant de rechercher quelle pouvait tre la cause de l'accident dont il
venait d'tre victime, il s'empressa de dire  son passager, qui n'tait
autre que le constructeur Martin Landoux:

--Il reste quatre aros  faire partir. Que ce qui vient d'arriver ne
retarde pas leur dpart, nous aviserons ensuite. Faites vite, je vous
prie!...

Sans dire un mot, le professeur d'aviation se dirigea vers les
aroplanes qui attendaient leur tour de s'enlever et transmit  leurs
pilotes l'ordre du prsident. Pendant ce temps, ce dernier faisait,
remorquer l'appareil dtrior sous un hangar dont la porte fut referme
hermtiquement au nez des curieux dsappoints.

Dix minutes plus tard, Martin Landoux tait de retour, les derniers
hommes-oiseaux ayant pris leur vol.

--C'est fait! annona-t-il en pntrant dans le garage.

--Vous avez pri les derniers partants de prvenir nos amis de ce qui
vient d'arriver? interrogea le jeune homme.

--Certainement, et je leur ai dit de ne pas s'inquiter, que vous les
rejoindriez ce soir, le malheur une fois rpar.

Robert de La Tour-Miranne hocha la tte d'un air de doute.

--Ce soir, ce n'est gure  esprer, dans l'tat o est l'appareil,
murmura-t-il.

--Diable!.. C'est grave?...

--Certes, et pour moi je regarde l'aro comme compltement hors de
service.

--Comment cela!... Un dpart mal pris ne peut avoir de-telles
consquences!...

--Le dpart n'a pu s'effectuer normalement par la seule raison de ce
fait que tout le mcanisme a t sabot par une main-criminelle!...

--Ce n'est pas possible! Quelle est l pice qui n'a pas fonctionn?...

--Vous avez bien entendu, mon cher Landoux, un craquement significatif
quand j'ai voulu embrayer les hlices ascensionnelles?...

--Oui, il m'a sembl percevoir, dans le brouhaha, comme un bruit qui
n'tait pas ordinaire.

--Eh bien! ce bruit provenait de la _bote des vitesses_. Je vous le
rpte, c'est volontairement que cet organe a t dtrior pour me
faire manquer mon dpart. Que l'on dmonte cette pice et l'on verra si
je me trompe. De plus, cet arrt subit et imprvu a amen l'arrt et
la chute  pic de l'aro, mais le choc contre terre n'a pas t assez
violent pour dterminer les dtriorations que j'ai constates. Je suis
persuad que les ruptures taient amorces d'avance. Voyez plutt par
vous-mme!

Le constructeur procda  un examen minutieux de toutes les parties de
la machine volante.

Quand, cette inspection termine, il se retourna vers le marquis, il
tait ple.

--Il est vident, en effet, articula-t-il enfin d'une voix altre, que
c'est un coup mont de longue main, et si je connaissais le misrable
qui a t capable d'un crime pareil, il passerait un mauvais quart
d'heure, je vous le garantis! Deux tubes du chssis sont fausss et 
demi-rompus; l'hlice a une pale de casse, la bote des vitesses devra
tre change et je crains que le moteur n'ait galement t mis hors de
service.

--Vous voyez donc bien!...

--Je vois surtout que vous ne me connaissez pas encore, monsieur Robert,
dit d'un ton rsolu l'aviateur. J'ai dit que vous rejoindriez ce soir
vos amis, vous les rejoindrez. Dans deux heures le malheur sera rpar.

--Deux heures!... Ce n'est pas possible!...

--Eh bien! nous allons essayer, cependant! Occupez-vous donc de renvoyer
le public; de mon ct je vais faire le ncessaire pour remettre les
choses en l'tat avec l'aide de mon quipe...

--Mais vous n'arriverez pas!...

--Pourquoi pas! Sachez donc, monsieur Robert, que, sous mon apparence
bon enfant, j'ai un caractre trs mfiant et ne se faisant gure
d'illusion sur les gens et sur les choses.

--Que voulez-vous dire par l?...

--Que j'ai pris mes prcautions en vue d'un accident possible, et que le
magasin d'Arovilla renferme toutes les pices de rechange ncessaires,
notamment un moteur suprieur mme  celui-ci. On va donc dmonter tout
ce qui a t volontairement abm et vous verrez que nous partirons
quand mme?...

Cette assurance dissipa un peu l'abattement auquel le marquis tait
en proie. Il reprit donc son masque souriant pour aller prsenter  la
foule, parmi laquelle il comptait nombre d'amis, ses excuses pour le
retard involontaire mis  son dpart par la rupture subite et imprvue
d'une pice de la machine. Il annona en mme temps que l'on allait
immdiatement procder  la rfection de la pice dtriore et que le
dpart aurait lieu le soir mme.

Des acclamations satisfaites accueillirent cette communication et
plusieurs personnes persistrent  attendre la fin de la fte et
l'ascension annonce. Toutefois, le plus grand nombre prfra regagner
la capitale, sans sjourner plus longtemps.

Dj Martin Landoux tait  l'oeuvre avec son quipe, dont Charlot
faisait obligatoirement partie. Tout d'abord, le coquin avait rican
d'aise en songeant qu'il avait bien pris toutes ses prcautions et qu'il
serait impossible de remettre en tat, au moins avant plusieurs jours,
l'aroplane  moiti dtruit. Pendant ce temps, il courrait  Paris
encaisser le prix de sa trahison, et, l'argent une fois empoch, il
se soucierait fort peu du reste. M. Robert de La Tour-Miranne pourrait
rester irrmdiablement clou  terre sous le hangar d'Arovilla ou
s'enlever ensuite et rejoindre ses amis, il s'en moquait autant qu'un
poisson d'une pomme.

Mais son allgresse intrieure ne tarda pas  se transformer en une rage
froide double de stupfaction quand il vit ses deux coquipiers, le
contrematre et Pouliot, le meilleur ouvrier des tablissements Landoux
et Cie, revenir du magasin avec une hlice, un embrayage et un moteur
complets, le tout prt  tre mis en place.

--Allons, _presto_, vous autres, articula imprativement Martin Landoux
qui avait dpouill son veston pour revtir ses habits de travail en
toile bleue, dblayez-moi vivement la place, que l'on remette tout en
tat. Vous, Charlot, occupez-vous de l'hlice; Pouliot, de son ct,
se chargera avec Fossard de la rparation du chssis, tandis que je me
rserve avec le contre-matre le moteur et la bote des vitesses. Et
vivement, n'est-ce pas? Les heures seront payes triple!...

Quatre heures sonnaient  ce moment. Les ouvriers, stimuls par la
promesse d'une gratification, se mirent avec ardeur  la besogne, sous
la direction du patron.

--C'est gal, grogna le contre-matre en serrant  bloc les crous
fixant le moteur neuf au chssis, je me demande par o a pu passer le
brigand qui a fait ce coup l, et  quel moment il a pu se livrer  son
travail!... Hier encore, M. de La Tour-Miranne a fait plusieurs vols
et tout marchait  merveille. Ce ne peut donc tre que cette nuit que
l'opration a t bcle. Et c'tait un gaillard qui s'y connaissait,
pour avoir, ainsi qu'il l'a fait, dgrad juste les points faibles de la
machine!...

--Qui tait donc de garde, cette nuit, demanda Landoux sans arrter de
travailler.

--Le pre Havard, le gardien d'Arovilla, comme tous les jours, rpliqua
le matre-ouvrier. Et il n'a rien vu de suspect, probablement, car il
m'a affirm ce matin qu'il n'y avait rien eu de nouveau. Le brigand
avait sans doute bien pris ses prcautions pour ne pas tre aperu!

Tout en frappant  coups redoubls sur son chasse-clavettes, Charlot ne
perdait pas une syllabe des paroles de son chef, et un rictus de ddain
dcouvrit ses chicots ingaux.

--Cherche, mon vieux, cherche!... pensa-t-il. Tu ne te doutes gure que
c'est moi qui ai excut ce petit travail avant que tu ne te sois lev.
Ce n'est pas pour des pommes que j'ai t _serrurerier_ et que j'ai
appris  fabriquer toutes sortes de cls. a m'a servi pour entrer dans
le hangar, malgr les cadenas de sret que vous pensiez protger si
bien la porte contre les gens curieux. Et puis, je n'en avais pas pour
longtemps  dclaveter le _train-baladeur_ de la bote aux vitesses,
jeter une poigne d'meri dans le graisseur du moteur et entailler d'un
bon coup de scie les douilles d'assemblage des longerons. A moins de me
prendre sur le fait, vous ne pouviez pas vous douter du petit coup de
trafalgar que je vous mnageais, aussi j'tais bien tranquille et je le
suis encore, croyez-le, mes bons amis!

Et sans prouver le moindre remords de sa criminelle conduite, car
c'tait un vritable abus de confiance dont il s'tait rendu coupable,
l'odieux personnage poursuivit son travail en affectant d'tre
extraordinairement affair. Mais son front ne tarda pas  s'assombrir en
remarquant l'activit fbrile dploye par ses collgues, et il grogna
entre ses dents:

--Que le diable les enlve et les cuise tout vifs dans sa grande
marmite! Ils sont en train de me voler les trente mille francs que
j'avais si bien gagns. Comment faire pour les obliger  remettre la
suite de l'opration  demain, que j'aie au moins le temps d'aller
chercher mes deux chques!

Il eut beau fouiller dans sa cervelle un moyen de faire abandonner le
travail par le patron et ses aides, mais tous les projets qu'il imagina
l'un aprs l'autre taient impraticables. L'ide lui vint mme de mettre
le feu au hangar mais c'tait bien grave. S'il y avait quelqu'un de rti
dans l'affaire, il pourrait le payer cher.

--Quel dommage que je n'aie pas eu cette ide-l plus tt!...
songea-t-il. Je me serais pargn bien de la besogne cette nuit! Il me
suffisait d'arroser d'essence les toiles de l'aro et de lancer de loin
une allumette-tison, tout flambait et il n'en serait rien rest! Au
lieu de cela, je crois que le mal de chien que je me suis donn aura t
compltement inutile. Avoir tant risqu pour que cela ne serve de rien,
vrai c'est une amre pilule  avaler!...

Quoi qu'il en et, l'affid du _Petit Biscuitier_ et du duc de La
Tour-Miranne devait assister, sans pouvoir montrer son dpit,  la
reconstitution de l'appareil qu'il avait dsempar. Le moteur neuf, du
fonctionnement duquel Martin Landoux tait sr d'avance, l'ayant essay
 diverses reprises  l'atelier, avait pris la place de celui bourr
d'meri pulvris. L'embrayage tait rtabli, la ligne d'arbre rectifie
avec ses articulations  la Cardan, enfin le chssis fauss avait
t redress, consolid et les roues voiles du chariot de lancement
remplaces. L'aroplane du prsident de l'_Aro-tourist-club_, comme le
lgendaire couteau de Jeannot tait radoub  neuf et redevenait prt 
reprendre la route des airs. Une fureur concentre tranglait l'ouvrier
mcanicien qui voyait ainsi s'envoler en fume la somme relativement
leve qui lui avait t promise pour viter ce dnouement.

Au moment o six heures allaient sonner, Robert de La Tour-Miranne fit
irruption dans le hangar o les cinq hommes redoublaient d'activit pour
terminer au plus vite le remontage.

--Eh bien! demanda-t-il de sa voix harmonieusement timbre, pensez-vous
toujours russir, mon cher Landoux?

--Mais c'est fait, c'est termin!... rpondit joyeusement le
constructeur essuyant son front baign de sueur, et se balafrant ainsi
d'une large trane de cambouis. On peut maintenant sortir l'outil
et l'essayer cinq minutes au point fixe avant de partir rejoindre les
autres.

Les traits assombris du sportsman rayonnrent de satisfaction; son
regard tincela.

--Vraiment, vous tes parvenu en aussi peu de temps  rparer mon
malheureux esquif!... s'cria-t-il. C'est un vritable tour de force, en
vrit, et je ne sais comment vous en remercier!

--Bah!... ft Martin Landoux, a n'en vaut pas la peine, monsieur
Robert. J'ai dit que vous partiriez quand mme, vous allez partir. Je
n'ai qu'une parole!...

--Dans tous les cas, vos ouvriers accepteront bien une modeste
gratification en rcompense de la bonne volont qu'ils ont mise 
vous seconder, ajouta le marquis en tendant un large billet bleu au
contrematre.

--Ma foi, ce n'est pas de refus, monsieur, cela encourage toujours;
rpliqua le matre-ouvrier et nous vous remercions bien. Je vais
rpartir la somme entre mes hommes, n'est-ce pas?...

--Certainement, mon ami.

Pour sa part, Charlot reut cent francs qu'il fourra dans sa poche d'un
air rageur.

--Tu n'as pas l'air content, Charlot, remarqua le contrematre surpris.

--Il y a de quoi, en vrit, grogna le Lagardre des tablissements
Landoux. Une misre pareille pour un homme si riche et quand je pense
que...

--Tu penses quoi?...

Tir brusquement de ses rflexions par cette question directe, le bossu
passa sa main sur son front comme s'il sortait d'un rve. Un peu plus il
allait se trahir devant son chef. Il tressaillit et revint au sentiment
de la ralit. La prudence lui commandait de dissimuler son dpit.

--Qu'est-ce que tu penses, le _bosco_, insista le contrematre?

--Je pense que a ne l'aurait pas ruin, ce jeune homme, de doubler la
somme, dit-il enfin.

Le matre-ouvrier haussa les paules en s'loignant.

--Toujours envieux, jamais satisfait, ce damn bosco! grommela-t-il.
Dcidment sa tte ne me revient gure  ce citoyen-l et il faudra
que je le tienne  l'oeil!... Qui sait si ce n'est pas lui qui a
sabot l'aro du marquis, simplement par jalousie!... Il faudra que
j'claircisse cela!...

L'aroplane rpar fut ramen sur la pelouse, et son moteur mis
immdiatement en route. Martin Landoux inspecta avec la plus grande
attention les moindres organes de la machine, resserrant un crou
insuffisamment bloqu, rglant la carburation, les dparts d'huile, les
prises d'engrenages, les commandes de toute espce. Enfin il redescendit
et se dirigea vers la tente du restaurant, o il retrouva Robert de La
Tour-Miranne achevant de dvorer un morceau de viande froide.

--Tout est prt, nous pouvons partir, dclara-t-il, mais il faut nous
hter si nous voulons arriver  Amiens avant qu'il soit nuit noire.

--Je suis  votre disposition, rpliqua le prsident, mais vous devez
tre  bout de forces, mon brave Landoux!

--Bah! je ne me laisserai toujours pas tomber en bas de mon sige
pendant la route, n'ayez pas peur!

--Vous ne mangez pas un sandwich avant d'embarquer?...

--Pas le temps, monsieur le marquis. Je vais seulement prendre une paire
de pains fourrs pour grignoter en route. Nous dnerons  Amiens;
vos camarades nous laisseront peut-tre notre part, quand le diable y
serait!...

En un clin d'oeil, le mcanicien se dbarrassa de ses vtements de
travail et rendossa ses habits ordinaires. Il s'enveloppa mme dans un
ample pardessus, bien que la temprature ft suffisamment leve pour
rendre bien inutile ce supplment. Robert l'avait regard faire en
souriant.

--Riez si vous voulez, dit Landoux, mais, si vous m'en croyez vous
prendrez la mme prcaution. Tout  l'heure, au crpuscule, il va faire
frisquet, surtout en se dplaant contre le vent  raison de quatorze
mtres par seconde. Vous verrez!...

--En attendant, je prfre rester comme je suis, j'aurai les mouvements
plus libres.

--Vous n'avez rien oubli?... Les valises sont  bord?...

--Tout a t vrifi, et, comme disent les marins, tout est par,
patron, rpondit le contrematre.

--Trs bien!... Dans ces conditions, partons donc et tchons de
rattraper le temps perdu!

Les deux hommes prirent leur place et s'installrent  bord de l'aro.

--Mettez l'hlice en route!... commanda Landoux.

Avec un grincement de dents de dsespoir, Charlot  qui cet ordre tait
donn, agit sur les palettes dont le mouvement entrana le moteur qui se
mit  ptarader bruyamment.

Le pilote adressa un signe amical de la main aux quelques personnes
qui avaient tenu  assister au dpart du chef de la caravane, puis
il manoeuvra ses leviers d'embrayage. Le vrombissement des hlices
s'accentua et l'appareil s'leva avec la lgret d'un oiseau aux
grandes ailes. A trente mtres du sol, Robert mit toute la force
du moteur sur le propulseur et la vitesse de progression s'accrut
sensiblement.

Un norme soupir de soulagement s'chappa alors des lvres du jeune
homme.

--Enfin nous voil donc partis!... murmura-t-il. Que de reconnaissance
je vous dois, mon cher Landoux. Sans vous tout tait perdu et notre
voyage de tourisme irrmdiablement compromis. Pour ma part, je
n'esprais plus, je l'avoue.

Le constructeur, les sourcils froncs, rflchissait profondment.

--Je pense surtout, rpondit-il sans paratre attacher la moindre
attention aux chaleureux remerciements de son lve, je pense au motif
qui a pu dterminer un individu  dtriorer votre aro dans ses parties
les plus essentielles, et cela juste au moment de partir!

Robert de La Tour-Miranne soupira encore, mais sans rpliquer. Les
paroles menaantes de son pre revenaient  sa mmoire et il songeait
que le duc pouvait avoir soudoy quelqu'un de son entourage pour
dtruire son appareil et l'empcher ainsi de prendre part  cette
excursion qu'il rprouvait et  laquelle il l'avait blm de
s'intresser. Son raisonnement tait juste, on le sait. Le jeune
aviateur avait l'intuition que ses soupons taient fonds, mais cette
certitude morale l'attristait: M. de La Tour-Miranne recourir  de
pareils moyens, gager un sacripant quelconque pour viter que son nom
part dans les journaux, cela chagrinait profondment Robert. Et combien
sa gratitude envers son professeur Martin Landoux se serait accrue
s'il avait appris que le constructeur avait refus avec indignation les
services que le duc attendait de lui, de quelque somme que celui-ci
appuyt ses propositions. Landoux, de son ct, ruminait galement.
Il tait coeur de la trahison sournoise dont son lve venait d'tre
victime, et il se demandait s'il n'en fallait pas chercher l'auteur
parmi le personnel d'Arovilla, car il n'y avait pas  en douter:
le coup avait t fait par un homme du mtier connaissant  fond les
parties faibles de la mcanique. Il pesa dans sa mmoire les dfauts
qu'il avait remarqus chez ses ouvriers et dut se convaincre qu'aucun
d'entre eux ne pouvait tre souponn srieusement. Il avait limin des
premiers Charlot du champ des suppositions: celui-ci ne lui avait-il
pas t chaudement recommand par l'ami intime de La Tour-Miranne,
Mdouville, le secrtaire gnral de l'_Aro-tourist-club_?...
Dcidment, c'tait  donner sa langue aux chiens.

--Ah! si jamais je le dcouvre, le bandit qui est l'auteur de cette
tratrise-l, il me le paiera cher!... grommela-t-il sourdement.

[Illustration: Le prsident suivit Martin Landoux qui venait de sauter 
terre.]

Pendant que les deux aviateurs se livraient ainsi en silence  leurs
rflexions, l'aroplane dvorait l'espace. Il avait laiss loin derrire
lui le champ d'expriences o les membres de l'_Aro_ avaient fait leurs
premiers essais d'hommes volants, et il glissait  la vitesse d'un train
express,  vingt mtres au-dessus des hauts peupliers bordant la route
de Paris  Beauvais. En moins d'un quart d'heure, il atteignit la petite
ville de Noailles, chef-lieu de canton comptant quinze cents habitants.
Pour viter les collines qui se dressaient devant lui, le pilote obliqua
alors la course du vhicule qui le portait vers la droite pendant
quelques kilomtres, en suivant la valle du Sillet et la ligne du petit
chemin de fer de Persan  Hermes. Aprs avoir contourn le massif qu'il
voulait viter, Robert suivit un moment la ligne du chemin de fer de
Creil-Beauvais qui parcourt la valle marcageuse du Thrain, mais il
l'abandonna  la hauteur de la bifurcation de Rochy-Cond pour reprendre
la direction du nord.

Le terrain allant en s'levant graduellement, le pilote dut manoeuvrer
ses plans quilibreurs pour maintenir sa trajectoire toujours  la mme
distance du sol. Lorsqu'il coupa de nouveau la route nationale au-dessus
du petit village d'Oroer,  quelques kilomtres aprs Beauvais, le
baromtre altimtrique, suspendu sous ses yeux,  l'un des montants
d'cartement des plans, accusait une hauteur relle de cent soixante
mtres au-dessus du niveau de la mer.

Avec le crpuscule dont les premires ombres s'tendaient sur les
campagnes, la temprature s'abaissait sensiblement, ainsi que Martin
Landoux l'avait prvu, et cette fracheur aidant au refroidissement des
cylindres, le moteur tapait comme un enrag, avec la rgularit d'un
mouvement d'horlogerie. Sous la violente traction de son hlice, l'aro
glissait sur les couches d'air avec une surprenante vlocit et Robert
devait s'avouer qu'il n'avait jamais vol aussi vite.

--J'ai gagn au change, avec votre nouveau moteur, dit-il en souriant 
son compagnon.

--Tant mieux! rpliqua laconiquement celui-ci, tout en mordant avec
apptit dans un sandwich qu'il avait tir de sa poche. Tant mieux, nous
arriverons plus vite  l'endroit du dner!

A ce moment, l'aro qui avait d augmenter encore son altitude pour se
maintenir  sa distance rglementaire de trente  quarante mtres du
sol, traversa une valle dont le fond tait  plus de deux cents mtres
sous les pieds des aviateurs. De l'autre ct de ce pli de terrain, sur
le coteau, s'tendait un bourg assez important, Froissy, qui fut laiss
un peu  droite de la route inflexiblement droite suivie par la machine
volante.

Quelques minutes plus tard, alors que les voyageurs coupaient,
au-dessus du village de Hardiviliers, la route transversale de Gournay
 Montdidier par Marseille-le-Petit, Crvecoeur et Breteuil, le moteur
ralentit et les explosions devinrent irrgulires.

--Bon!... voil qu'il y a des _rats_, maintenant!... s'cria Martin
Landoux en se soulevant sur son sige. Qu'est-ce que cela veut dire?...
Nous sommes donc enguignonns!... Et avec cela, voil la nuit qui tombe
tout  fait!... Nous n'arriverons pas aujourd'hui!... Vous vous flattiez
trop tt!...

--Il va peut-tre reprendre, hasarda La Tour-Miranne.

--Il ne faut pas s'y attendre. S'il a des hoquets--le mcanicien
pronona des _loquets_--c'est signe qu'il y a quelque chose de dmanch
dans la bcane, et il serait plus prudent d'arrter et de regarder
qu'est-ce que cela peut bien tre. Nous viterons peut-tre ainsi la
_panne_ force.

--Comme vous voudrez!... accda Robert. Ensuite, comme la nuit vient
et que vous tes plus habile que moi, vous prendrez ma place jusqu'
Amiens.

--Je n'y vois pas d'inconvnient.

Avisant une vaste pture,  peu de distance de quelques misrables
masures, le prsident du club manoeuvra pour reprendre terre et il le
fit assez habilement pour que la secousse, d'ailleurs amortie par la
hauteur de l'herbe, ft presque insensible. Il coupa alors l'allumage,
et tout mouvement ayant cess, il suivit Martin Landoux qui venait de
sauter  terre.

--Ah!... cela fait du bien de se dgourdir un peu les jambes!...
marmotta le mcanicien. Le diable, c'est qu'il n'y fait presque plus
clair. Quelle heure est-il donc, Monsieur Robert?

Celui-ci tira son chronomtre de son gousset et l'approcha de ses yeux,
car, en effet, la lumire s'affaiblissait de plus en plus. On tait
entre chien et loup, comme dit une expression commune, et on aurait
eu peine  distinguer un fil blanc d'un fil noir. Mais grce aux petits
diamants dont les aiguilles de sa montre taient ornes, le jeune homme
put rpondre.

--Sept heures trente-cinq minutes.

--Voil donc soixante-cinq minutes, soit une heure cinq, que nous volons
en droite ligne. Nous avons d faire du chemin et ne plus tre trop
loigns du but, je pense. Mais ce qu'il nous faudrait, maintenant, ce
serait de la lumire pour examiner notre outil.

Au moment o l'aviateur formulait ce dsir, on entendit le tintement
d'une clochette et une brillante lumire illumina le chemin bordant
la pture o l'appareil s'tait abattu. Cette lumire paraissait se
dplacer trs rapidement.

C'tait tout simplement le reflet de la lanterne  actylne qu'un
cycliste prcautionneux avait fixe  sa machine pour viter les
contraventions que n'aurait pas manqu de lui dresser, l'obscurit une
fois complte, le premier dpositaire de la force publique qu'il aurait
rencontr.

Martin Landoux hla d'une voix forte le promeneur, qui s'arrta et parut
fort surpris de voir deux personnes au milieu de la prairie, auprs d'un
objet trange dont la forme se distinguait mal dans l'ombre. Cependant,
aprs une courte hsitation, il se dcida et traversa la prairie sans
lcher sa bicyclette qu'il remorquait d'une main.

--Voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire, monsieur, quel est
ce village? interrogea avec une parfaite urbanit Robert de La
Tour-Miranne. Nous venons de prendre terre un instant avec notre
aroplane et nous ne savons trop o nous sommes...

Au mot d'aroplane, le cycliste sursauta et s'approcha avec
empressement.

--Ah! c'est un aroplane, cette machine-l... s'exclama-t-il. Je n'en
avais pas encore vu!... Permettez-moi de l'examiner.... Et vous venez de
loin, messieurs?...

--Nous venons du parc d'aviation d'Arovilla....

--Est-ce que vous feriez partie de la flotte que l'on a vu passer, cette
aprs-midi, par ici?...

--De quelle flotte voulez-vous parler? intervint le mcanicien.

--D'une vritable flotte d'aroplanes, compose d'au moins douze
appareils et qui a travers tout le pays en allant vers le nord!

Cette description ne pouvait videmment s'appliquer qu'
l'_Aro-tourist-club_, aussi La Tour-Miranne rpondit-il  son
interlocuteur.

--En effet, nous appartenons  cette Socit, mais nous sommes partis
avec plusieurs heures de retard. Ayant remarqu un bruit anormal dans
notre moteur, nous avons repris terre un instant dans ce pays, dont nous
vous demandions le nom tout  l'heure, simplement pour examiner notre
machine. Si vous voulez bien nous prter votre lanterne un instant?

--La voici, messieurs, excusez-moi, s'empressa le cycliste en tendant
son luminaire au constructeur qui s'en empara et dirigea immdiatement
le rayon tincelant vers la machine qu'il voulait inspecter. J'ai t
surpris, voyez-vous, car il ne vient pas souvent d'aroplane, par
ici. Quant au pays o vous tes en ce moment, il se nomme
Gouy-les-Groseilliers. C'est la plus petite commune du dpartement, et
peut-tre de toute la France, car elle ne compte que 24 habitants.

--Nous sommes dans le dpartement de la Somme, n'est-ce pas? demanda La
Tour-Miranne.

--Non, monsieur, c'est encore ici l'Oise, mais la limite des deux
dpartements est  peine  une demi-lieue. La route de Breteuil  Amiens
est  cinq cents mtres d'ici.

--Quelle est la distance qui nous spare encore d'Amiens?...

--Sept lieues, monsieur. Je fais le trajet en une heure un quart avec ma
bicyclette.

--Nous en avons donc, nous, pour une demi-heure tout au plus, puisque
nous faisons une moyenne de cinquante-cinq kilomtres  l'heure.

--Voil votre phare, je vous remercie, dit  ce moment Landoux. J'ai vu
ce que je voulais voir, et le dfaut que j'avais remarqu tant corrig,
nous pouvons rpartir sans crainte.

--Sans lumire, dans l'obscurit, s'tonna le cycliste.

--Il le faut bien. Nous ne pensions pas tre obligs de voler dans la
nuit. Heureusement, j'ai de bons yeux.

--Et voil la lune qui se lve et va nous clairer! remarqua le
prsident de l'_Aro_.

En effet, le disque lgrement aplati du satellite terrestre
apparaissait au-dessus des futaies voisines, et ses rayons commenaient
 argenter les prs et les bois.

--Ah! c'est vrai, reconnut l'homme  la bicyclette, c'tait avant-hier
soir pleine lune, je n'y pensais plus!

Les deux aviateurs avaient repris leur poste  bord de l'aroplane dont
l'hlice avait t pralablement remise en route.

--Adieu, monsieur, et encore merci!... cria La Tour-Miranne.

--Adieu, messieurs. Bon voyage!... rpliqua le cycliste, dont la voix ne
tarda pas  se perdre dans l'loignement.

Pour viter tout heurt inopin contre un obstacle invisible dans
l'ombre, Martin Landoux, qui avait pris la direction du vol, s'leva
 une cinquantaine de mtres au-dessus du sol. Aprs avoir reconnu
la route nationale, il en suivit le trac,  deux cents mtres sur la
gauche, et passa successivement au-dessus de plusieurs villages: Flers
de la Somme, Essertaux, Saint-Sauflieu, Hbcourt, reconnaissables aux
nombreuses petites lumires runies que l'on voyait briller  certains
endroits. Enfin, l'appareil traversa un bois d'une certaine tendue et
une vaste lueur apparut au loin.

--Ce doit tre le bois de Dury et voil Amiens l-bas, dclara Landoux.
Au moment o l'aroplane, qui,  ce moment, volait assez bas, arrivait
 la hauteur de l'tablissement dpartemental d'alins, l'attention du
pilote fut attire sur la singulire attitude d'un individu arrt au
milieu de la route et qui balanait frntiquement un phare d'automobile
dont les puissants rayons concurrenaient ceux du globe lunaire. Ces
rayons rencontrrent l'aroplane, l'illuminrent et le suivirent dans sa
course.

--Quel diable d'animal est-ce l! s'cria le pilote irrit. Il m'a
bloui avec sa lumire, je suis positivement aveugl! En voil une
ide!...

--Vous n'avez donc pas entendu? lui demanda son compagnon en se penchant
vers lui.

--Quoi donc?... Qu'est-ce qu'il braillait, cet olibrius l?... Vous y
avez compris quelque chose?...

--Oui. Il a cri: Prsident, suivez l'auto, je vais vous guider jusqu'au
garage.

--Bon! c'est autre chose alors. Il voulait simplement s'assurer, en nous
clairant, que c'tait bien  vous qu'il s'adressait. Ce n'est pas de sa
faute s'il m'a lanc sa lumire juste dans l'oeil gauche. J'en ai vu sur
le moment comme un arc-en-ciel. Eh bien, dans ce cas, on va tcher de le
suivre; aussi, pour ne pas le dpasser, je vais ralentir fortement.

Cornant sans interruption, l'automobile dvalait la longue descente qui
conduit  l'ancienne capitale de la Picardie, et ses phares clatants
servaient de points de repre aux aviateurs qui,  trente mtres en
l'air, suivaient le vhicule. Celui-ci, vitant le populeux faubourg
de Beauvais, prit les boulevards extrieurs, et aprs une course d'une
dizaine de minutes, stoppa sur une pelouse immense encadre d'arbres
majestueux. Une foule compacte s'agitait sur cette pelouse, claire
comme en plein jour par le rayonnement de nombreux foyers actylniques
disposs a et l.

--Descendez!... Descendez!... crirent cinquante voix.

L'habile pilote fit dcrire un orbe de grand diamtre  son biplan;
les hlices ascensionnelles battant l'air ralentirent la descente, et
quelques secondes plus tard, il se posa sur le gazon sans que la moindre
secousse et t ressentie.

L'hlice tait  peine stoppe, que des mains impatientes agripprent
les voyageurs et les tirrent  terre sans mnagements.

--Enfin, vous voil!... s'crirent les voix bien connues de Mdouville
et du _Pre Tranquille_, vous pouvez vous vanter que vous nous avez
cot des inquitudes!... Qu'est-ce qui vous est donc arriv?

Pendant un moment, les demandes et les rponses s'entre-croisrent
confusment, sans que l'on s'entendt d'un ct ni de l'autre. Enfin,
les transports d'allgresse des clubmen retrouvant leur prsident se
calmrent. L'aroplane put tre conduit au garage o se trouvaient dj
tous les autres vhicules ariens, et les touristes montrent dans
des autos de louage pour se rendre  l'htel qui devait leur donner
l'hospitalit ce soir-l.

Au cours du trajet sparant le parc de la Hotoie de la rue de Noyon, le
marquis put expliquer brivement  ses amis ce qui lui tait arriv et
avait caus son retard.

--Bourdon, Garruel et Mdrival, qui sont partis aprs avoir t tmoins
de votre panne, supposaient que le dfaut tait sans gravit, aussi
tions-nous convaincus de vous voir arriver d'un moment  l'autre,
rpondit Mdouville. Vous jugez donc de notre surprise, change peu 
peu en inquitude, en voyant les heures s'couler et la nuit arriver
sans entendre-parler de vous.

C'est alors que nous avons song  envoyer une auto sur la route voir si
l'on ne vous apercevait pas au loin. Garruel a accept d'accompagner le
chauffeur de cette auto et il a song  vous faire un signe d'appel 
l'aide d'un phare de la voiture, puis  vous indiquer la route la plus
directe pour atteindre le lieu de garage, dans le cas o vous n'auriez
pas pu le distinguer dans la nuit. Enfin vous tes arrivs, c'est l le
principal...

--Le garage est-il soigneusement gard?... interrompit Martin Landoux.

--Oui, rassurez-vous, toutes les prcautions sont prises. Il y a deux
gardiens arms et pourvus de fanaux, qui ne quitteront pas d'une minute
le parc des aros.

--Bon, cela me tranquillise; car, aprs ce qui est arriv, il faut
redoubler de vigilance.

--Vous tes donc persuad que quelqu'un a intrt  faire avorter notre
entreprise?...

--C'est certain. Les faits sont l pour le prouver, je crois! Mais nous
sommes prvenus.

--Et des hommes prvenus doublent de valeur, c'est connu, conclut le
secrtaire gnral qui tait bien loin de se douter que l'auteur du
mfait n'tait autre que son protg. Nous agirons donc en consquence 
chaque tape, et gare au brigand si nous parvenons  le pincer!... Il le
paiera cher!

Les voitures s'arrtaient  ce moment dans la cour de l'htel. Bien
qu'il ft prs de neuf heures du soir, aucun des touristes n'avait voulu
prendre un repas, cependant bien ncessaire car le djeuner d'Arovilla
tait loin. Ils avaient prfr patienter jusqu' la venue du chef de
l'expdition. Enfin, il fallait tenir compte des circonstances et le
prsident tait valablement excus de son retard.

Le dner fut trs gai, bien que la fatigue ft gnrale, car cette
journe de dbut avait t fertile en incidents de toute nature, que les
voyageurs se narrrent les uns aux autres, sans toutefois perdre un coup
de dent, tout le monde tant affam; aussi les plats ne firent-ils que
paratre et disparatre sur la table. Tous les aviateurs n'avaient pu
excuter le trajet d'Arovilla  Amiens d'une seule traite; plusieurs
avaient t forcs, pour diverses raisons, de reprendre contact 
diffrentes reprises avec le sol. Le premier arriv, l'ingnieur Damblin
sur son monoplan, avait song  faire prparer d'avance un ballonnet
d'une trentaine de mtres cubes de capacit, ballonnet dont l'enveloppe
badigeonne d'une peinture d'aluminium le faisant briller comme une
boule d'argent, tait visible de trs loin. Le gonflement de ce petit
arostat ayant t opr en quelques minutes, l'ingnieur l'avait lev
 l'tat captif  une centaine de mtres de haut, de manire  servir de
signal de ralliement pour les aviateurs qui ne connaissaient pas d'une
faon exacte l'endroit o devait s'achever l'tape.

La palme de la vitesse revenait sans conteste au jeune Mdrival qui,
parti le dernier d'Arovilla avec sa _Demoiselle_, petit monoplan de
seize mtres carrs seulement de surface portante, tait arriv
le deuxime, aprs avoir d faire une escale de cinq minutes 
Ailly-sur-Noye. Le _Pre Tranquille_, qui avait sa soeur comme
passagre, tait arriv l'avant-dernier, mais il avait excut le
parcours d'une seule traite  l'allure moyenne de cinquante kilomtres 
l'heure, alors que Mdrival avait vol  raison de 95 kilomtres dans le
mme temps.

--Dsormais, dclara La Tour-Miranne, nous partirons, non plus  deux
minutes, mais  trente secondes seulement de diffrence les uns aprs
les autres, et une demi-heure derrire le fourrier charg du service des
logements. Il faut viter de trop nous parpiller pendant la route.

--Mais si l'un de nous est victime d'une panne?... hasarda un des
aviateurs.

--Que voulez-vous dire par l?...

--Je demande si les autres viendront  son secours.

--Il y a deux cas  envisager, rpliqua le prsident. Ou bien il s'agit
d'un drangement sans importance et que l'on pourra facilement rparer
soi-mme avec les moyens du bord, ou bien ce sera la panne plus ou moins
srieuse. C'est seulement dans ce dernier cas, aprs avoir reconnu qu'il
ne peut se tirer d'affaire tout seul, que le pilote pourra rclamer
l'aide de ses camarades. Pour cela, nous allons convenir d'un signal de
dtresse auquel nous devrons obir.

--Cela me parat une bonne ide! approuva le _Pre Tranquille_, sans
cesser son exercice de mastication. Il suffit de dterminer maintenant
quel sera ce signal.

--Un drapeau! s'cria le jeune Mdrival, un drapeau que le _pannard_, je
veux dire l'aviateur en panne, agitera  bout de bras.

--Va pour le drapeau, acquiesa Outremcourt. Chacun de nous devra tre
muni ds demain de cet accessoire indispensable, et que notre trsorier
se procurera dans le premier bazar venu. Vous entendez, trsorier?...

--J'ai entendu, et je ferai comme les honorables membres de
l'_Aro-tourist-club_ le dsirent, rpondit Breuval en s'inclinant
crmonieusement.

--Si le cas tait urgent et l'accident d'une certaine gravit, rclamant
le secours immdiat d'un camarade, ajouta La Tour-Miranne, on pourrait
appeler l'attention des autres quipages ariens par un signal sonore
compltant le signal visuel. Il nous faudrait donc une trompette ou un
sifflet trs bruyant.

--J'achterai cela demain matin, assura le trsorier. Je connais des
modles de sirne qui donnent un son extrmement puissant, perceptible 
plus de deux kilomtres de distance.

--Cela fera juste notre affaire, mais il sera bien entendu que l'on
n'utilisera ces instruments qu'en cas de danger pressant et pour
demander un secours immdiat.

Les touristes approuvrent ces recommandations, et, le dner ayant pris
fin depuis quelques instants, un certain nombre d'entre eux passrent
au fumoir griller une cigarette, tandis que les plus fatigus, les
voyageuses principalement, demandaient immdiatement leurs chambres.

--On part de bonne heure demain matin, demanda un des aviateurs avant de
quitter le salon.

--Voici le programme de la journe, rpondit Mdouville 
l'interpellateur. A huit heures, petit djeuner ici mme, puis visite
des monuments et curiosits de la ville. A midi grand djeuner.
On dmarre  deux heures prcises et  trois heures on s'envole.
Itinraire: Doullens, Arras et atterrissage dfinitif  Lille, sur
les terrains de la citadelle. Parcours total 130 kilomtres avec arrt
facultatif  Arras. Cela va?...

--Oui, oui, c'est convenu, firent plusieurs voix.

--Quant  moi, dclara Martin Landoux, j'ai le regret de vous quitter,
messieurs, mais les affaires m'obligent  regagner au plus tt mes
ateliers. Je vais donc prendre le rapide de Calais qui passe en gare
dans un quart d'heure et arrive  Paris un peu avant minuit. Des
exclamations de dsappointement accueillirent cette dclaration.

--Ne vous dsolez pas, messieurs, ajouta le constructeur en souriant,
nous nous retrouverons et mme plus tt que vous ne le pensez. Je vous
laisse deux de mes meilleurs ouvriers pour l'entretien de vos appareils;
vous n'avez donc rien  craindre, et d'ailleurs je reviendrais si les
circonstances rendaient indispensable mon retour immdiat. Mais vous
tes maintenant assez expriments pour vous dbrouiller sans mon aide
et je pars tranquille. J'ai une petite enqute  faire au sujet de
l'accident survenu  l'aro de votre prsident, et je tiens, toute
affaire cessante,  dbrouiller les fils de cette intrigue. Je ne vous
dis donc pas adieu, mais  bientt! Et l-dessus, permettez-moi de
filer!

Le mcanicien serra rapidement toutes les mains qui se tendaient
vers lui et se hta de disparatre. Un quart d'heure plus tard,
confortablement install dans un compartiment de premire classe du
rapide, Martin Landoux roulait vers la capitale.




CHAPITRE XI

AU PAYS DU PHOSPHATE


UN MONUMENT HISTORIQUE: LA CATHDRALE.--LES CANAUX DU VIEIL
AMIENS.--AU-DESSUS DES HORTILLONNAGES.--HALTE A ORVILLE.--UNE FOLIE D'UN
NOUVEAU GENRE.--A QUOI SERVENT LES PHOSPHATES.--TRAVERSE d'ARRAS.


Pendant que les deux mcaniciens se rendaient au parc de la
Petite-Hotoie o taient gars les aroplanes qui devaient tre visits
avec soin en vue de la prochaine envole, les touristes, guids par
Mdouville faisant fonctions de cicrone, s'empressrent de parcourir la
ville pour visiter les curiosits que l'on y pouvait rencontrer.

--Est-ce que nous frtons des voitures? demanda le prsident  son ami.

--C'est une chose bien inutile, rpliqua l'interpell. Amiens n'est pas
une ville si vaste que l'on ait besoin d'un moyen de locomotion
autre que ses jambes pour l'explorer. Nous allons d'abord visiter la
cathdrale: c'est le morceau principal, ensuite nous ferons un tour du
ct des vieux quartiers, c'est assez intressant.

--Conduis-nous donc, puisque tu connais la ville. Nous te suivrons
fidlement.

Pendant le trajet assez court de l'htel  la cathdrale, le _speaker_
Mdouville commena son boniment, du ton des montreurs de curiosits:

--Mesdames et Messieurs, dit-il, la ville par laquelle nous commenons
notre priple, Amiens, tait anciennement nomme _Samarobriva_ et
elle constituait la capitale des _Ambiani_ soumis par Jules Csar. Le
christianisme y fut introduit en l'anne 301 par saint Firmin. La ville
eut  souffrir  maintes reprises des incursions des Normands. Elle
obtint une charte de commune en 1117, fut runie  la couronne de France
en 1185 en mme temps que l'Aminois, passa dans le domaine des ducs de
Bourgogne en 1414 et fit retour  la couronne en 1463. Ayant embrass
le parti de la ligue, elle ne se soumit  Henri IV qu'en 1592. Les
Espagnols s'en emparrent par surprise en 1597, mais Henri IV, aid par
les Anglais, les chassa la mme anne. Le 28 novembre 1870, le gnral
allemand von Goeben entra dans la ville aprs une srie de combats
livrs aux environs, notamment  Dury. C'est  Amiens qu'ont t signes
plusieurs traits fameux, entre autres celui de 1801, entre la France,
la Hollande, l'Espagne et l'Angleterre... Amiens est la patrie de
Pierre l'Ermite, le promoteur des croisades, de Richard de Fournival, de
Fernel, le mdecin de Henri II, du pote Voiture, de Gresset, auteur de
_Vert-Vert_, de l'astronome Delambre, du physicien Jacques Rohault, du
gnral de Gribeauval, de Choderlos de Laclos, des rudits Du Cange,
dom Bouquet, N. de Wailly, etc. Amiens est une ville manufacturire et
florissante. Son industrie, trs active, comprend des filatures de lin,
de laine de cachemire, de bourre de soie; le peignage mcanique,
le tissage des toiles d'emballage, des toiles  voile et  sacs; la
fabrication des velours de coton, des satins pour chaussures, des
velours d'Utrecht, des tapis de moquette et chenille, des teintureries,
des fonderies, des ateliers de construction, des tanneries, des
fabriques considrables de produits chimiques, des manufactures de
dentelles, de chaussures. Enfin, il se fait encore  Amiens un commerce
important de denres coloniales, piceries, bois de construction, savon
de Marseille, fonte et fer ouvrs. Amiens est encore....

L'orateur disert dut interrompre un instant sa nomenclature, car on
pntrait alors  l'intrieur du magnifique monument difi, de 1220 
1228, par les architectes Robert de Luzarches et Thomas de Cormont.
Les touristes, ne prtant qu'une oreille distraite aux explications de
Mdouville, n'avaient pas manqu d'admirer tout d'abord la faade de
la prestigieuse construction qui constitue une des productions les plus
parfaites de l'architecture ogivale du treizime sicle. Le portail
en est des plus fouills; quant  la nef c'est la partie de cette
cathdrale qui sert, on le sait, avec le choeur de Beauvais et le porche
de Reims,  composer le type idal du monument religieux suivant les
donnes du catholicisme.

Les aviateurs firent le tour intrieur de l'glise en jetant des regards
curieux sur les chapelles du pourtour, les verrires, le transept,
les monuments levs aux vques fondateurs, les statues de marbre de
saint-Vincent de Paul et de saint Charles, Borrome riges en 1755,
et surtout sur les hauts reliefs reprsentant des scnes de la vie
des saints, et les sculptures de la chaire  prcher. En sortant, ils
admirrent encore sous le porche le buste remarquablement trait
du Christ, connu sous le nom du beau Dieu d'Amiens et l'_Enfant
pleureur_, de Blasset, qui est un pur chef-d'oeuvre d'expression.

[Illustration: AMIENS.--La Cathdrale]

--Cela mritait d'tre vu! reconnut l'ingnieur Damblin, rsumant
l'opinion gnrale. Qu'en pensez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se
tournant vers Mlle Genevive d'Outremcourt qui n'avait pas perdu un mot
des explications du cicrone improvis.

--Je pense, rpondit la jeune fille de sa douce voix, que cette
cathdrale est une vritable merveille artistique et que nous
ne pouvions mieux commencer notre voyage que par la visite de ce
chef-d'oeuvre d'architecture et des richesses qu'il contient.

--O allons-nous maintenant? interrogea le jeune Mdrival, toujours
impatient.

--Nous sommes  deux pas des canaux; allons les voir, dit Mdouville.

--Voir des _canots_?... Sont-ils automobiles au moins?... continua le
jeune homme.

Le secrtaire gnral, interloqu du coq--l'ne, carquilla des yeux de
chouette. Enfin il se ressaisit.

--Je ne parle pas d'appareils de navigation, dit-il en haussant les
paules, mais de routes propres  permettre la navigation, ce qui n'est
pas la mme chose. Des canaux--au singulier, _canal_--comprenez-vous?

--Croyez-vous que j'aie la tte aussi dure qu'une boule de bilboquet,
monsieur de Mdouville?... Il tait inutile d'insister, j'avais compris.

Le secrtaire considra encore un moment son interlocuteur d'un air
de commisration comique, puis il se retourna vers le groupe des
excursionnistes, en tte duquel marchait Robert de La Tour-Miranne,
prsident et promoteur de la Socit de tourisme, et il reprit le cours
de ses explications.

--On prtend, dit-il, que Louis XI visitant, en 1473, les vieux
quartiers d'Amiens o nous allons arriver, donna le nom  cette partie
de la ville de _petite Venise_, mais cette parole historique me parat
tout aussi authentique que le mot de Louis XIV: Il n'y a plus de
Pyrnes, ou que le trs bref discours de Cambronne aux Anglais,
pendant la bataille de Waterloo, d'autant plus que cette flatteuse
appellation tait quelque peu exagre, ainsi que vous allez pouvoir en
juger.

--La rivire qui traverse la ville est bien la Somme, n'est-ce pas
monsieur de Mdouville, demanda une voix fminine, celle de Mme Andr
Lhier, qui accompagnait son mari, devenu le passager de Breuval, le
trsorier, alors qu'elle-mme prenait place  bord du biplan de la
providence des inventeurs.

--En effet! madame, c'est la Somme, s'empressa de rpondre l'interpell.
Elle pntre dans Amiens par le vieux pont du Cange, compos de trois
arches de grs en ogive; elle s'largit ensuite pour former le port
Parmentier, bord de la plac du mme nom, o se tient trois fois par
semaine le march aux lgumes approvisionn par les hortillonneurs des
environs. Ensuite elle se divise en onze bras ou canaux....

-- ...qui n'ont rien d'automobile, je vous assure, mesdames et
messieurs, coupa irrvrencieusement Mdrival, M. le secrtaire gnral
me l'a affirm tout  l'heure  moi-mme.

Mdouville ne broncha pas, malgr cette interruption et poursuivit:

--Parmi ces bras, le canal du Hocquet, qui coule au pied de l'vch,
est l'un des plus curieux. Trs troit, bord de maisons dcrpites, il
a un air de ruelle arabe, car des moucharaby--qui sont en ralit des
buen-retiro--sont disposs en encorbellement au-dessus du cours d'eau.
Cet agencement ne laisse pas d'inquiter les bateliers assez imprudents
pour circuler sur ces eaux; ils ont toujours, peut-on dire, un trou de
Damocls ouvert au-dessus de leur tte et prt  les arroser, au moment
o ils y pensent le moins, d'un liquide malodorant....

--Ah!... fi!.... protestrent les dames avec un geste de dgot.

--Oh! rassurez-vous, mesdames, s'empressa d'ajouter le cicrone
bnvole, toutes les eaux n'ont pas, heureusement, l'apparence fangeuse
et sordide du canal du Hocquet. Les canaux des Clairons, eux, sont
bords d'arbres et de jardinets en terrasse, de balcons orns de
graniums ou de fuchsias aux grappes rouges, et les maisons  charpente
apparente rappellent plutt Bruges-la-Morte.

--Est-ce qu'on peut pcher  la ligne l-dedans? interrogea avec intrt
Andr Lhier qui tait un fanatique de la pche.

--Heu! heu! je crois bien que l'on ne doit pas y prendre grand'chose: du
menu fretin, des ablettes, peut-tre quelques anguilles et du gardon.
Il parat qu'autrefois le saumon abondait, ainsi que le barbeau, et que
l'on retirait mme des pices remarquables, telles que cet esturgeon,
prsent' l'Echevinage en 1586, et qui ne mesurait pas moins de 9 pieds
de longueur sur 3 pieds et demi de grosseur.

--En effet, mais voil un citoyen que je n'aurais pas voulu avoir au
bout de ma ligne!

--Il aurait pu vous dmonter, c'est certain, sans compter que vous
auriez pu prendre un bain en essayant de l'amener  terre.

--Oui, mais c'tait sans doute au filet que l'on capturait ces
monstrueux poissons!....

La troupe des touristes arrivait  ce moment au canal des Teinturiers,
et le tic-tac ininterrompu de nombreux moulins, en mme temps que les
grincements de crcelle des trinqueuses, domina le bruit de la voix d
secrtaire qui dut rengainer ses explications un peu prolixes.

Les promeneurs purent examiner ces trinqueuses, sortes de laminoirs
en bois, entre lesquels les ouvriers, chausss de bas de laine rude
enfoncs dans de gros sabots, faisaient passer des pices de velours.
Les longs plis du tissu se droulaient dans l'eau et venaient ensuite
tout ruisselants s'aplatir et se lisser sur les roues de bois les
entranant. Parvenu  l'extrmit de la rue longeant ce canal, Robert de
La Tour-Miranne fit se retourner ses compagnons afin de leur permettre
d'apercevoir une vue des plus pittoresques. Dans le fond, sur l'azur
limpide du ciel, se profilait l'immense vaisseau de la cathdrale,
avec sa flche lance et ses deux tours massives, puis l'glise
Saint-Germain, gracieuse construction du XVe sicle, enfin,  droite, le
beffroi, difice lourd et sans caractre architectural.

Aprs avoir examin quelques instants ce point de vue, les jeunes gens
passrent derrire l'glise Saint-Leu, dont le chevet est  cheval
sur le canal Grainville qu'enjambent quelques passerelles, et ils
s'engagrent dans un labyrinthe de petites rues toutes bordes ou
traverses par des canaux, et dont les maisons basses, construites un
peu de guingois, semblaient, avec leurs faades raccommodes, se faire
mille grimaces. Mdrival fit remarquer  ses voisins les fentres
ingales, perces  intervalles irrguliers, mais dont l'entablement
portait de nombreux pots de fleurs, ainsi que les escaliers tortueux
qui, au lieu d'tre dissimuls  l'intrieur pour desservir les tages,
s'ouvraient directement sur la voie publique.

Les touristes dbouchrent ensuite dans l'une des ruelles les plus
anciennes de la petite Venise, et qui portait autrefois le nom
pittoresque de rue de l'Andouille, remplac aujourd'hui par le nom
de l'inventeur du mets qui a rendu la ville d'Amiens clbre dans les
fastes culinaires: Degand, crateur des fameux pts de canard. C'tait
une troite ruelle tortueuse, de moins de trois mtres de largeur,
flanque  droite et  gauche d'habitations aux portes basses coupes
en deux par le milieu dans le sens de la hauteur. Des couloirs
invraisemblables menaient dans des cours o grouillait une population
d'enfants malpropres se livrant  toutes sortes de jeux sur des monceaux
d'immondices et de dbris de toute sorte.

Robert de La Tour-Miranne avait tir sa montre de son gousset.

--Si vous m'en croyez, mes chers amis, dit-il, nous ne nous arrterons
pas plus longtemps ici, quelque curieux que soit ce quartier. Le temps
s'coule et nous devons partir pour Lille  deux heures et demie. Nous
ferions donc sagement de regagner l'htel o le djeuner nous attend.

Docile  cette remarque du prsident, la troupe des excursionnistes
remonta donc la chausse Saint-Pierre, puis la rue Saint-Leu. On
s'arrta ensuite un instant devant la faade de l'glise Saint-Germain,
le beffroi, et enfin devant le nouvel Htel de ville. Pendant cette
promenade, Mdouville avait continu ses considrations sur les moeurs
des quartiers que l'on venait de visiter.

--C'est incontestablement un vieux souvenir des traditions antiques
que ces feux de bois qui s'allument encore dans tous les carrefours la
veille de la Saint-Jean, disait le bavard secrtaire. C'est, parat-il,
une rjouissance pour les gamins qui, plusieurs mois  l'avance, vont
quter dans toutes les maisons les vieux balais, les caisses brises,
paniers dfoncs, cages  lapins, paillasses cribles de punaises.
Ils suent sang et eau pour traner des fardeaux plus lourds qu'eux et
dpouilleraient volontiers les arbres des promenades publiques pour
augmenter le volume du bcher qu'ils lvent au beau milieu de la rue.
L'honneur, la gloire dans la circonstance, est d'tablir un foyer qui
dpasse le grenier et dont on puisse dire en vrit que c'est lui le
premier, ch coq en patois picard, des feux de la Saint-Jean de tous
les quartiers de la ville. L'difice, savamment construit, se termine
par un mannequin, personnage important qui change tous les ans.
Bismarck, Tropmann, Chamberlain entre autres, ont t ainsi brls en
effigie. Ces rjouissances populaires ne se passent pas sans que le
caf, abondamment arros, cela va sans dire, de brandevin, ne coule
abondamment. Lorsque le temps est beau, les tables sont sorties dans la
rue et les passants sont gracieusement invits  mettre deux sous pour
avoir un tiot pot ou une bistouille. Ah! on ne s'ennuie pas derrire
Saint-Leu, la veille de la Saint-Jean!...

--Dans ces vieux quartiers d'ailleurs, poursuivait l'intarissable
conteur, on a conserv nombre d'autres traditions du pass. C'est l
qu'est n Lafleur, le personnage principal du thtre picard, et qui
n'est autre chose qu'une rplique du clbre Guignol lyonnais. Ce
mauvais sujet, valet insolent, bat sa femme, rosse le commissaire et
ne manque pas,  la fin de chaque pice, de mettre en droute  grands
coups de pied les agents de police, en picard les cadoreux. Mais,
hlas, ces traditions se perdent un peu plus tous les jours, et Lafleur
lui-mme n'est presque plus connu maintenant, mme dans le quartier qui
l'a vu natre. Chaque anne, quelque vieille maison bien pittoresque
doit cder la place  une haute construction moderne,  l'aspect correct
mais banal. Les vieux quartiers que nous venons de visiter tendent
d'ailleurs  tre dserts; la jeune gnration gagne les quartiers
hauts d'Henriville, coquettement assis sur la colline crayeuse.

  Elle s'loigne, ayant le ddain du vieux fleuve,
  Et trouve impurs ses bords o vivaient ses aeux....

Les promeneurs arrivaient en ce moment  l'htel. Le confrencier dut
interrompre sa citation.

--Tu dois avoir bien soif!... Mdouville, observa srieusement le _Pre
Tranquille_.

Un peu dcontenanc par cette rflexion, le Mcne haussa les paules et
s'loigna sans rpondre.

Le djeuner comportant le traditionnel pt de canard lestement expdi,
les aviateurs rebouclrent leurs valises et s'entassrent dans quatre
automobiles qui les amenrent, en suivant les boulevards extrieurs
d'Amiens,  la Petite-Hotoie o avaient t gars les treize aroplanes.
Les journaux locaux ayant consacr de longues colonnes  l'vnement de
l'arrive de la caravane arienne dans la cit picarde, une foule dense
entourait le cercle de cordes isolant les appareils. La Tour-Miranne
s'empressa d'interroger les gardiens qui avaient veill sur les
vhicules pendant la nuit, ainsi que les mcaniciens chargs de
l'entretien des machines. Il lui fut rpondu que tout s'tait bien
pass, et que les appareils taient prts  prendre leur vol.

--Tout est pour le mieux, en ce cas, acquiesa le chef d'expdition.
Amarrez donc les bagages  bord de chaque aro et faites carter le
public, que nous ayons la place ncessaire pour dmarrer.

Ce ne fut pas sans peine que cette deuxime partie de la recommandation
du sportsman put recevoir son excution, la foule chasse d'un
endroit allant se reformer un peu plus loin. Enfin on obtint le champ
ncessaire. Breuval, le trsorier, n'ayant pas oubli les achats dont il
s'tait charg, distribua les drapeaux et les sirnes devant servir
de signaux aux pilotes qui prirent leurs places  bord, aprs un coup
d'oeil jet sur l'ensemble de leur machine. L'ordre du dpart fut arrt
comme suit:

1 Damblin, avec un mcanicien, sur monoplan genre Blriot;

2 La Tour-Miranne et un mcanicien, sur biplan Martin Landoux, genre
Wright;

3 Outremcourt et Mlle d'Outremcourt, sur biplan Landoux;

4 Thivervaux et son cousin, Georges Villard, sur un biplan Landoux;

5 Garuel seul, sur monoplan genre _Demoiselle_ Santos-Dumont;

6 M. et Mme de l'Esclapade, sur biplan Landoux;

7 Breuval avec Mme Lhier comme passagre, sur biplan Landoux;

8 Morengian seul, sur monoplan genre Antoinette;

9 M. Bourdon et son frre, sur monoplan genre Blriot;

10 Mdouville et M. Andr Lhier, sur biplan Landoux;

11 M. Le Clair et Mme Le Clair, sur biplan Farman;

12 M. Dermilly et sa fille, sur biplan Voisin;

13 Mdrival seul, sur _Demoiselle_ Santos-Dumont.

La flottille se compensait donc de huit biplans, dont six du type Martin
Landoux, et de cinq monoplans de types diffrents. La caravane comptait
vingt-trois personnes: treize pilotes, deux mcaniciens et huit
passagers dont cinq dames. Jamais jusqu'alors, on n'avait vu une flotte
de navires ariens de plaisance de cette importance, et la curiosit de
la foule tait explicable.

Damblin, le fourrier, s'tait envol depuis un quart d'heure dj,
lorsque,  son tour, le prsident, ayant pris  bord l'un des
mcaniciens en remplacement de Martin Landoux, prit  son tour le chemin
des airs. De demi-minute en demi-minute il fut suivi par un des clubmen,
et en moins d'un quart d'heure la pelouse fut dbarrasse de ses
occupants. Il tait deux heures quarante minutes, quand Mdrival, qui
devait partir le dernier, prit son essor avec une foudroyante rapidit,
suscitant une motion indescriptible parmi les spectateurs, dont
le nombre s'tait considrablement accru pendant cette priode de
manoeuvres.

La Tour-Miranne avait suivi, pendant les premires minutes de son vol,
l'alle centrale de la Grande-Hotoie,  une cinquantaine de mtres
au-dessus des cimes feuillues et arrondies des marronniers la bordant
sur toute sa longueur, qui atteint exactement un kilomtre depuis le
grand bassin. L'aro traversa ensuite les cours des abattoirs, laissant
les bouchers bahis et le nez en l'air  sa vue. Il dcrivit alors, en
continuant de s'lever, un quart de cercle qui l'amena au-dessus des
jardins de l'Htel-Dieu puis du quartier Saint-Leu visit le matin, et
enfin des glacis de la citadelle.

--Tiens! s'cria Pouliot, le mcanicien qui accompagnait La Tour-Miranne
et se carrait sur le sige occup la veille par son patron, qu'est-ce
que c'est donc que les flaques d'eau qu'on aperoit  droite?

Robert tourna lgrement la tte du ct indiqu par son passager.

--Ce sont les hortillonnages, rpondit-il brivement.

L'ouvrier parut dsorient.

--Des hortillonnages, rpta-t-il d'un air indcis. Vous ne voulez pas
dire qu'on cultive par l des orties?...

L'aviateur ne put s'empcher de rire.

--Non! mon brave, rpliqua-t-il. La culture dont vous parlez serait
plutt l'apanage des horti... culteurs! Mais pour parler srieusement,
je vous dirai qu'on donne le nom d'_hortillonnages_ aux cultures
marachres des environs d'Amiens.

--Ils ne doivent pas manquer d'eau les jardiniers par ici, vrai! a me
parat joliment marcageux...

--En effet, et c'est mme grce  cette irrigation continue qu'ils
obtiennent, parat-il, des lgumes superbes. D'ailleurs, il en est de
mme sur tout le trajet de la Somme, et l o l'on ne cultive pas, on
extrait de la tourbe de ces marais.

Mais dj les hortillonnages et la citadelle d'Amiens elle-mme se
perdaient dans l'loignement. L'aroplane surplombait le chteau de
Coisy; la route nationale de Paris  Dunkerque, borde d'arbres levs
de chaque ct se perdait, droite comme une ligne trace au cordeau,
 l'extrme horizon, en traversant deux agglomrations importantes qui
s'apercevaient un peu en avant: Villers-Bocage et Talmas. A gauche de
ce bourg, on pouvait distinguer, sur une intumescence peu leve, le
village de Naours qui possde des souterrains trs curieux  visiter, et
que les touristes commencent  connatre.

En moins d'une demi-heure, l'appareil volant franchit les vingt-cinq
kilomtres sparant en ligne droite les promenades aminoises du
village de Beauquesne, au sein du pays des phosphates. Ce trajet s'tait
constamment effectu au-dessus des champs de crales, d'oeillette,
de colza et de prairies artificielles. Le terrain allant en s'levant
graduellement depuis la capitale picarde, enfouie dans un bas-fond, le
pilote avait d augmenter son altitude et le baromtre anrode accusait
deux cents mtres, alors que le sol tait  peine  cinquante mtres.

Dj le biplan du prsident de l'_Aro-tourist_ s'tait vu dpasser par
les monoplans de Garuel, de Bourdon et de Morengian, plus rapides. En
arrivant au-dessus de l valle o court la rivire d'Authie,  quelques
centaines de mtres  peine d'un village s'tendant le long de la
route de Doullens  Pronne, La Tour-Miranne aperut ces units de la
flottille touristique arrtes et immobiles au milieu d'une prairie.
Bien qu'aucun signal de dtresse ne lui ft adress, m par un sentiment
de camaraderie, le jeune homme manoeuvra ses leviers et s'abattit  ct
de ses amis. Presque aussitt, Mdouville, Outremcourt et Breuval qui
suivaient  peu de distance, l'imitrent, et en cinq minutes toute la
caravane se trouva rassemble.

--Eh bien, qu'y a-t-il, qu'est-ce que cela veut dire? demandrent les
voyageurs. Pourquoi s'arrte-t-on?

--Il faut le demander  MM. Garuel et Bourdon, rpliqua le prsident. Je
les ai crus en panne et j'ai atterri pour voir si je pouvais leur tre
utile.

--Mais nous n'tions nullement en panne!... s'crirent les deux
aviateurs susnomms. La preuve c'est que nous n'avons pas utilis le
drapeau ou la sirne pour appeler au secours.

--Alors, je ne comprends pas...

Lon Bourdon, le frre du pilote du monoplan s'avana et expliqua:

--Nous voulions simplement visiter, au village d'Orville que vous voyez
devant vous, une usine o l'on traite le phosphate retir des terres.
C'est assez intressant pour mriter un instant d'arrt.

--Il fallait nous prvenir de votre intention avant de quitter Amiens,
dans ce cas, rpliqua le chef de la caravane, non sans un peu d'humeur.
Enfin, puisque nous nous trouvons runis, nous en profiterons pour faire
halte. Nos mcaniciens vrifieront les machines pendant que nous irons
voir ces fameux phosphates!...

La chose ainsi dcide, les touristes se dirigrent vers une usine dont
la haute chemine de briques se dcoupait sur le ciel et qui indiquait
 n'en pas douter, un centre d'exploitation industrielle. Pendant le
chemin, M. Lon Bourdon, qui paraissait trs au courant de la'question,
en sa qualit d'lve chimiste  l'cole industrielle de Lille, fournit
les explications suivantes aux personnes qui l'accompagnaient:

--Les phosphates d'origine minrale comprennent les apatites, les
phosphorites, les coprolithes et les nodules et sables phosphats. Les
deux premires varits se rencontrent dans les terrains primitifs et
servent  la fabrication des superphosphates, car leur teneur en acide
phosphorique atteint 32 %. Les coprolithes et les nodules existent dans
les terrains crtacs et jurassiques,  l'tage des grs verts et sont
exploits dans le Pas-de-Calais, les Ardennes, le Cher, l'Algrie et la
Tunisie. Leur teneur en acide phosphorique varie entre 16 et 28 %. Quant
aux sables et aux craies phosphats que l'on exploite ici, ainsi qu'
Beauval et Beauquesne, ils sont beaucoup plus pauvres encore et ils
doivent subir un traitement permettant de porter le titre  50 ou 55 %
de phosphate de chaux.

--Par quel procd? interrogea M. Le Clair intress.

--Par le mlange avec des sables plus riches, ou mcaniquement en
sparant le carbonate de chaux moins dense du phosphate plus dense, au
moyen d'une simple lvigation.

--Et quelle est l'utilit de ces phosphates? demanda  son tour Mme
Lhier.

--D'une manire gnrale, reprit le chimiste, les phosphates doivent
tre employs comme engrais complmentaires du fumier et des engrais
chimiques tels que l sulfate d'ammoniaque et le nitrate de soude. Leur
action est trs avantageuse dans tous les sols renfermant moins de 1
% d'acide phosphorique. C'est surtout dans les terres de dfrichement
riches en matires organiques que les phosphates naturels font
merveille,  la dose de 300  600 kilogrammes  l'hectare. Cependant on
obtient des rsultats encore meilleurs avec les superphosphates, sauf
dans les cas de terres acides, telles que landes et tourbires.

Les touristes approchaient  ce moment de l'usine aperue de loin. Ils
furent reus par un vieux comptable qui, bahi  la vue de tout ce monde
lui arrivant, ne savait trop quelle contenance tenir. Enfin, il se mit 
la disposition des visiteurs pour les conduire aux hangars o s'oprait
le traitement des sables et craies phosphats, et leur donner les
indications ncessaires.

--Ainsi, demanda Breuval, toutes les matires premires que vous
manipulez ici proviennent des champs avoisinants?

Le comptable sourit.

--Ah! messieurs, dit-il, on voit que vous tes tous jeunes et que vous
ne connaissez pas la folie des phosphates qui a secou les populations
de la valle de l'Authie vers 1883.

--En effet, murmura le trsorier, je ne suis venu au monde que l'anne
d'aprs.

--Eh bien! messieurs, lorsqu'on a dcouvert,  cette poque, les
premiers gisements de phosphate de chaux sur la colline de Beauval, cela
a t comme une pidmie dans tous les villages environnants, tant les
habitants avaient t motionns des prix fabuleux auxquels avaient
t vendus aux Compagnies industrielles d'exploitation, des champs qui
n'taient susceptibles de fournir que de maigres rcoltes. Des sondages
furent donc oprs sur tous les points, et des paysans jusqu'alors
misrables se trouvrent, du jour au lendemain, enrichis, sinon presque
millionnaires, parce que l'on avait reconnu, dans quelque pice de terre
de peu de valeur, la prsence du prcieux minral. Oui, messieurs, je me
rappelle de ce temps, moi qui vous parle, et je me souviens de la
fivre gnrale qui agitait les cultivateurs de toute cette rgion et
surexcitait leur cupidit. De pauvres diables, qui eurent la chance de
possder du phosphate dans leur jardin, firent fortune, alors que des
agriculteurs plus aiss se ruinrent  la recherche infructueuse de
cette mme matire, irrgulirement distribue et rpartie dans le
sous-sol picard.

Les touristes remercirent chaleureusement le comptable, qui remplissait
les fonctions d'administrateur de cette exploitation industrielle, et
s'empressrent d'aller retrouver leurs vhicules.

--Cet arrt imprvu nous a fait perdre presque une heure, ft remarquer
La Tour-Miranne  ses compagnons. Il est quatre heures et demie-passes,
il faudra donc activer pour arriver  Lille avant la nuit tombe. Nous
ne ferons donc plus escale nulle part et nous nous contenterons de
traverser Arras  petite allure. Est-ce dit?

--a colle, prsident, rpliqua irrvrencieusement Mdrival, le
gavroche de la bande.

Robert sourit et grimpa  bord de son biplan o le mcanicien Pouliot
le rejoignit. Dix minutes plus tard, tous les aros taient en l'air et
filaient directement dans le nord  la vitesse de cinquante  soixante
kilomtres  l'heure. Bientt les monoplans prirent de l'avance et
disparurent dans l'loignement, tandis que les biplans volaient de
conserve sur trois lignes. La Tour-Miranne tenant la tte et occupant le
sommet de la lettre A que traait l'quipe des appareils Martin-Landoux.

[Illustration]

On aperut dans le lointain, au fond de la valle de l'Authie, la petite
ville de Doullens, sous-prfecture de 4600 habitants, avec sa citadelle
transforme aujourd'hui en prison de femmes. Les champs multicolores
dfilaient sous les pieds des aviateurs, qui, aprs avoir suivi
les mandres du ruisseau de la Quillienne depuis son confluent avec
l'Authie,  Thivres en Artois, suivirent la route de Paris  Arras
par Amiens et la voie ferre de Doullens  Arras. Bientt, cette cit,
chef-lieu du dpartement du Pas-de-Calais, apparut  l'horizon, et l'on
aperut en premier lieu le beffroi surmontant l'Htel de ville et que
couronne la statue colossale et en mtal dor, du lion qui figure dans
les armes de la ville.

Mdouville, qui avait pris son rle de cicrone au srieux, communiquait
sa science, frachement acquise d'ailleurs,  son passager, Andr Lhier.

[Illustration: Une vaste agglomration hrisse de hautes chemines
apparut....]

--Arras, l'ancienne capitale de l'Artois, lui dit-il, compte 26000
habitants. Elle se compose de trois parties: la cit occupant
l'emplacement le plus lev,  l'endroit mme o existait autrefois la
ville gauloise, capitale des Atrebates, puis la ville proprement dite
et la basse ville. Saccage par les Vandales en 407, restaure par les
soins de saint Vaast, dtruite par les Normands en 880, Arras sortit
une seconde fois de ses ruines. Elle fut prise en 1578 par le prince
d'Orange, en 1640 par les Franais et fut dfinitivement cde  la
France en 1659. Arras est une ville trs industrieuse, arrose par
la rivire la Scarpe; elle possde des fabriques de dentelles, des
bonneteries, savonneries, huileries, fonderies, raffineries de sel et de
sucre donnant lieu  un commerce considrable? Comme monuments, on n'y
compte gure que la cathdrale, qui est l'ancienne glise abbatiale
de saint Vaast, l'glise Saint-Nicolas, enrichie de quelques beaux
tableaux, et enfin l'Htel de ville et son beffroi.

--Tu as appris cela par coeur dans le Baedeker ou dans le Joanne?...
interrompit l'industriel d'un ton goguenard.

--C'est l tout ton remercment?... grommela le secrtaire vex. Je te
ferai encore part de ce que je sais, tu peux y compter!

--Oh! ne te fche pas, mon bon Ren, je suis au contraire trs heureux
d'avoir appris que la ville que nous dominons en ce moment a t la
capitale des Atrebates et qu'elle contient 26000 habitants. a pourra me
servir  l'occasion. Mais,  propos, je croyais qu'Arras tait une
ville fortifie et je n'aperois de notre balcon aucune trace de
fortifications.

--C'est parce qu'on les a dmolies pour permettre  la ville de
prendre l'extension qu'elle rclamait. Elles ont t remplaces par les
boulevards que nous venons d'apercevoir non loin de la gare.

Andr Lhier embrassa d'un dernier regard l'agglomration de maisons que
l'aroplane venait de franchir  plus de deux cents mtres de hauteur.
Les voyageurs avaient laiss derrire eux la gare Meaulens, qu'un
raccordement relie  la ligne de Paris-Lille, et dpass le faubourg
Saint-Nicolas, et de nouveau les champs interminables s'tendaient
devant eux.

--Tiens! s'cria l'industriel surpris, les monoplans nous faussent
compagnie!... Les voil qui filent l-bas sur notre droite!...

--Cela m'indiffre!... rpliqua schement l'aviateur. Je conduis un
biplan, je suis la route des biplans!...

La flottille arienne, en tte de laquelle se maintenait La Tour-Miranne
continua  avancer de son train rgulier de cinquante  cinquante-cinq
kilomtres  l'heure. L'aspect du paysage avait entirement chang:
c'taient maintenant d'immenses plaines qu'incendiait le chaud soleil de
juin, et au-dessus desquelles flottait comme une impalpable poussire
de charbon. C'tait le pays noir, la rgion des houillres, et bientt
une vaste agglomration hrisse de hautes chemines industrielles
apparut qui fut laisse un peu  droite de la route.

--Lens! dit laconiquement Mdouville  son compagnon.

--Ce serait le moment d'aller visiter les mines, rpondit celui-ci.

--Si tu y tiens, tu n'auras qu' piquer une tte au moment o nous
passerons au-dessus de l'ouverture d'un puits, tu arriveras plus vite au
fond!

--Diable! est-ce que tu voudrais te dbarrasser de moi, par hasard?...

--Certainement non; je ne fais que t'indiquer un moyen rapide
d'excursion, mon cher cousin.

--Trve de plaisanterie, fit celui-ci. Sommes-nous encore loin de
Lille?...

--Environ sept lieues; c'est l'affaire d'une demi-heure. Nous allons
voir Carvin.

--C'est un de tes amis qui demeure  Lille?...

--Andr, tu m'agaces prodigieusement, sais-tu?... Carvin, est une
bourgade minire comme Lens, tu ne l'ignores pas. Mais elle ne compte
que 7000 habitants, alors qu'il y en a vingt mille de plus  Lens.

--Vingt mille juste?... Tu n'oublies pas un demi-habitant,
quelquefois?...

Mdouville, cette fois, ne rpondit plus et se contenta de rouler des
yeux froces vers son passager qui dut mettre un frein  ses taquineries
continuelles, et jusqu' Lille les deux cousins ne se dirent plus un
mot. Aprs avoir dpass Carvin, reconnaissable  son clocher de forme
caractristique, les aros traversrent la plaine de Wattignies, et
leurs passagers purent apercevoir ensuite les vastes btiments de la
maison centrale de dtention de Loos.

--Des hpitaux, des prisons, des usines; voil ce qui caractrise la
civilisation!... murmura l'industriel.

Les appareils passrent ensemble au-dessus de la gare de la porte des
Postes et des bastions de Lille dont ils traversrent les quartiers
du sud et de l'Ouest, avant d'atteindre la citadelle et la Deule. De
l'autre ct de la rivire se distinguaient les pistes de l'hippodrome
Lillois, o La Tour-Miranne, qui avait une vue perante, aperut les
monoplans. Il dirigea donc sa course de ce ct et quelques minutes plus
tard, tous les appareils reposaient sur le gazon. L'tape du jour tait
accomplie.




CHAPITRE XII

LE NORD DE LA FRANCE


VISITE DE LILLE.--MDOUVILLE S'IMPROVISE CONFRENCIER.--L'ITINRAIRE DE
LA CARAVANE.--ARRIVE A BOULOGNE.--UN ATTERRISSAGE MALENCONTREUX.--EN
ROUTE POUR LE CROTOY ET SAINT-VALERY-SUR-SOMME.--M. DERMILLY,
PROFESSEUR DE GOLOGIE.--LES GRANDES RVOLUTIONS DU GLOBE.--LE
MARQUENTERRE.--ARRIVE A DIEPPE.


--Eh bien! tes-vous satisfaits de votre promenade de ce matin?
interrogea le marquis de la Tour-Miranne en dpliant sa serviette et
prenant place avec ses compagnons autour de la table abondamment servie.

--Ma foi, pas plus que cela! rpondit Outremcourt. Ce n'est pas une
ville des plus intressantes que le chef-lieu du dpartement du Nord,
malgr son importance et son tendue.

--A part la citadelle, ajouta Breuval, je n'ai pas, en effet remarqu de
monuments mritant la peine de s'arrter.

--Il fallait visiter les glises, monsieur Breuval, susurra Mlle
d'Outremcourt, certaines d'entre elles auraient retenu votre attention,
par exemple Notre-Dame de la Treille, de style gothique, bien que datant
de l'anne 1855 seulement, puis Saint-Maurice et Sainte-Catherine, qui
sont du XVe sicle, Sainte-Madeleine du XVIIe et Saint-Andr du XVIIIe
sicle.

--J'ai vu les btiments civils, l'Htel de ville, la Bourse, qui est
l'ancienne halle chevinale, la colonne de la Grande-Place et l'arc de
triomphe, cela m'a suffi.

--Vous connaissez les origines de la ville, monsieur Mdouville? demanda
Mme de l'Esclapade au secrtaire gnral.

Celui-ci se rengorgea.

[Illustration: LILLE.--La Grande Place.]

--Certainement, chre madame, s'empressa-t-il de rpondre, pour donner
une nouvelle preuve de son rudition. Lille, en flamand _Ryssel_, tire
son nom d'un village entour d'eau o existait un chteau datant des
derniers sicles de la domination romaine. Elle appartenait aux comtes
de Flandre, tomba en 1054 au pouvoir d'Henri III, mais fut reprise.
En 1213, elle eut  subir trois siges successifs: deux de la part
de Philippe-Auguste, un de la part du comte Ferrand, et fut presque
entirement dtruite. Elle fut runie par Philippe le Bel au domaine
royal en 1297, mais restitue ensuite par son successeur pour passer
sous la domination de la maison d'Autriche qui la conserva durant deux
sicles. Louis XIV la reprit en 1667, la fit fortifier par Vauban, mais
ce n'est qu'au trait d'Utrecht, en 1713, qu'elle rentra dfinitivement
dans le domaine de la France. En 1792, la ville subit encore un nouveau
sige, plus terrible encore que tous les prcdents. Le corps des
canonniers de Lille, institu en 1483, se distingua dans cette occasion
et contribua par son courage  la leve du sige par les Autrichiens.

--Bravo, Ren, approuva Ren Lhier toujours caustique. Tu as bien appris
ta leon. Flicitations!

Le Mcne ne daigna pas relever ce compliment ironique et se hta de
rattraper son retard sur les autres dneurs.

--Quel est l'itinraire du jour? questionna  son tour Garruel.

--Le trajet est exactement de mme tendue qu'hier, rpondit La
Tour-Miranne. Nous allons  l'ouest et passerons Armentires,
Hazebrouck, Saint-Omer, o nous ferons escale, puis de Saint-Omer nous
irons d'une traite  Boulogne-sur-Mer. Il y a quatorze kilomtres de
Lille  Armentires, trente-deux d'Armentires  Hazebrouck, et vingt
d'Hazebrouck  Saint-Omer, c'est--dire soixante-six kilomtres pour la
premire partie de l'tape.

--Et de Saint-Omer  Boulogne?...

--Cinquante kilomtres exactement.

--Combien avons-nous fait hier?...

--Trente d'Amiens  Orville, et quatre-vingts d'Orville  Lille, soit
cent dix kilomtres.

--Et demain, o irons-nous? fit  son tour Mdrival.

--Nous irons de Boulogne  Dieppe en suivant le bord de la mer; le
parcours sera d'environ cent vingt kilomtres.

--Me permettez-vous une observation, prsident? continua le clubman.

--Certainement, mon cher ami, parlez.

--Eh bien, il me semble que les tapes sont un peu courtes et qu'on
pourrait sans inconvnient les allonger un peu, afin de ne pas nous
terniser en route. Qu'est-ce que cent vingt kilomtres?... A peine deux
heures de route pour les biplans, une heure et demie au plus pour les
monos!... D'autre part, qui ne connat Boulogne, Paris-Plage, Berck,
Cayeux, le Trport et Dieppe?... Ne pourrait-on pas partir de bonne
heure demain matin, de manire  arriver  Dieppe pour l'heure du
djeuner? L'aprs-midi, nous pourrions gagner Rouen qui mrite, plus que
Lille et Boulogne, une visite attentive. Qu'en pensez-vous?...

--Je vous rpondrai, mon cher ami, que mon rle est de reflter
simplement l'opinion de nos collgues, et qu'en toutes circonstances je
me rangerai  leur avis. Je mets donc votre proposition aux voix.

Aprs une discussion de quelques instants, l'ide de Mdrival fut
adopte; et comme le repas touchait  sa fin, le trsorier s'empressa de
rgler les dpenses de l'htel et de faire charger les bagages sur les
autos qui devaient conduire les jeunes gens  l'hippodrome lillois o
les mcaniciens veillaient sur les planeurs.

--En route pour la Manche! profra en se levant le secrtaire gnral.

--Tu pourrais mettre les deux! observa Andr Lhier, toujours taquin.

--Qu'est-ce que tu veux encore dire par l?...

--Oh! simplement qu'une veste a ordinairement deux manches, et que, si
tu remportes la tienne...

--Je te promets que si tu continues sur ce ton, fit Mdouville,
comiquement courrouc, interrompant son cousin, je te ferai prendre un
bain  la premire occasion.

--Cela ne te sera pas difficile, tu es si maladroit!... Et si tu avouais
ensuite que tu l'as fait exprs on ne te croirait pas!

La voiture, en dmarrant, mit fin  la plaisante discussion des deux
cousins.

A l'hippodrome de Lille, comme  la Hotoie, la nouvelle, propage par
les journaux, de l'arrive de la caravane arienne avait attir une
foule de personnes curieuses de voir de prs les appareils  la mode
et d'assister  leur dpart. Cette foule tait assez gnante pour
qu'Outremcourt, le _Pre Tranquille_, adresst  La Tour-Miranne la
rflexion suivante:

--Dcidment il sera prfrable, je crois, de terminer les tapes 
distance des grandes villes, afin de ne pas tre entravs comme nous le
sommes chaque fois dans nos manoeuvres.

--Ce sera  voir, en effet, rpondit le jeune prsident, avant de
prendre sa place de pilote.

Au moment prcis o sonnaient deux heures  toutes les horloges de la
ville, le premier aro, celui du chef de l'expdition, s'envola dans le
tourbillon de ses trois hlices tournant  toute vitesse. De trente en
trente secondes, une autre machine volante s'lana dans l'atmosphre,
et bientt la place fut nette; toute la caravane tait partie vers
le nord-ouest. Un quart d'heure plus tard, les aviateurs traversaient
Armentires, ville de trente mille habitants sur la rivire la Lys,
et passaient  trente mtres au-dessus des btiments de l'cole
Professionnelle. Mdouville, qui avait chang de passager pour ne pas
continuer  subir les plaisanteries de son cousin Lhier et avait
engag celui-ci  permuter avec sa femme, ne manqua pas de faire part 
celle-ci de ce qu'il avait eu soin d'apprendre au sujet de la ville dont
ils traversaient les faubourgs. C'est ainsi que Mme Lhier dut savoir bon
gr mal gr qu'Armentires, en raison de sa proximit de la frontire,
avait t expose pendant des sicles  toutes les calamits de la
guerre. Elle avait t prise et incendie par les Anglais en 1339,
pille par les Franais en 1382, dtruite par les calvinistes en
1566, occupe par les marchaux de Gassion et de Rantzau en 1645, par
l'archiduc Lopold en 1647, par les Franais en 1667, pour finir par
demeurer  ces derniers en vertu du trait d'Aix-la-Chapelle en 1668.

--C'est une ville fort commerante,  ce que je vois, interrompit
l'auditrice force du cicrone.

--Certes. Il y a de nombreuses filatures de coton, des fabriques de
toile, de dentelle, des distilleries, mais peu d'industries mcaniques.
C'est  Fives-Lille et  la Madeleine que se trouvent les fonderies,
les usines mtallurgiques et les ateliers de construction mcanique.
Damblin, en sa qualit d'ingnieur, n'a pas manqu de consacrer sa
matine  la visite de ces ateliers et il en est revenu merveill.

--Et Hazebrouck et Saint-Omer que nous allons apercevoir tout  l'heure,
ce sont aussi sans aucun doute, des villes industrielles?...

--Hazebrouck est dans le dpartement du Nord et Saint-Omer dans le
Pas-de-Calais. Ce sont deux rgions bien diffrentes. La premire de ces
deux villes qui compte douze mille habitants, tait autrefois entoure
de marais (_broucks_), asschs depuis. La campagne environnante
produit des crales, du houblon, du tabac, du lin et renferme de beaux
pturages o l'on fait l'levage du btail. Hazebrouck possde galement
de nombreuses usines: des brasseries, savonneries, teintureries,
filatures de lin et de coton, corroieries. Quant  Saint-Omer, sa
population est de vingt mille mes; c'est une trs ancienne cit,
appele autrefois _Sithiu_, et qui prit ensuite le nom d'un vque de
Throuanne  qui elle fut concde, en 720. On y trouve des fabriques
de lainages, de tissus, de broderies; des sucreries, des scieries
mcaniques, des brasseries. Comme monument remarquable, Saint-Omer
contient l'glise Notre-Dame, ancienne cathdrale du XIIe et du XVe
sicle avec une tour de cinquante mtres de haut, et o l'on peut
remarquer des oeuvres d'art telles que les tombeaux remontant au VIIe
sicle, de saint Erkembolde et de saint Omer.

--L'glise du Saint-Spulcre et le monastre ruin de Saint-Bertin
sont galement dignes d'une visite, mais le temps nous manque, et nous
devrons nous borner  jeter un coup-d'oeil en passant sur ces dbris des
temps passs.

--Vous tes, ainsi qu'on le dit dans un certain monde, cal sur toutes
ces questions, mon cousin. C'est un plaisir que de vous couter.

[Illustration: Vue intrieure des usines de Fives-Lille.]

--Votre mari n'est pas comme vous, ma cousine. Il me crible de
plaisanteries  ce sujet,  tel point que je l'ai imprativement pri de
permuter avec vous et de changer de pilote. A un moment ou  un autre je
n'aurais plus t matre de mes nerfs et il est facile de faire un faux
mouvement, une embarde involontaire, capable d'amener un accident.

--Il est vrai qu'Andr a un caractre taquin, mais vous auriez tort
de prendre ses paroles trop au srieux. Il n'en pense pas lui-mme le
premier mot.

--Je le sais, mais il m'agace bien tout de mme.

--Mon pauvre Ren!... fit Mme Lhier avec une compassion railleuse.
Tenez, parlez-moi plutt du pays que nous devons visiter ce soir.

--Boulogne-sur-Mer?... Comment, vous ne connaissez pas Boulogne?...

--Ma foi non, mon cousin. Quand je suis alle en Angleterre avec Andr,
nous nous sommes embarqus  Calais pour diminuer autant que possible la
longueur de la traverse, et nous passons notre saison de bains de mer 
Royan.

--Eh bien! je vais vous dire, cousine, ce que je sais de Boulogne, ds
que nous aurons laiss derrire nous tous ces canaux qui traversent
ces prairies pour aboutir  la rivire qu'on aperoit l-bas traversant
Hazebrouck. Il faut faire attention de ne pas aller tomber dans l'eau!

La rgion des tourbires une fois franchie, le confrencier reprit son
discours.

--A l'poque gallo-romaine, Boulogne tait le principal tablissement
des peuples appels Morins et portait le nom de _Gesoriacum_, puis de
_Bononia_. Les empereurs romains Caligula et Claude la visitrent, mais
peu aprs Constance Chlore fit combler le port. Boulogne se releva au
VIIe sicle grce  son plerinage  Notre-Dame et ses tablissements
monastiques. Les comtes de Boulogne donnrent des rois  l'Angleterre
et  Jrusalem. En 1544, les Anglais prirent la ville, mais ils la
restiturent moins de six ans plus tard. C'est  Boulogne que Bonaparte
consacra toutes les ressources qui lui semblaient ncessaires pour
tenter une descente en Angleterre. Parmi les hommes illustres ns 
Boulogne, je vous citerai Godefroy de Bouillon, le hros des croisades,
Lequien, Daunou, rudits, ce dernier fondateur de l'Institut,
l'gyptologue Mariette, Frdric Sauvage, le promoteur de l'hlice
maritime, Sainte-Beuve, critique et littrateur, enfin les frres
Coquelin, les clbres acteurs.

Boulogne-sur-Mer, chef-lieu d'arrondissement du dpartement du
Pas-de-Calais, est btie  l'embouchure de la rivire la Liane et compte
quarante-sept mille habitants. Elle renferme un tribunal de premire
instance, un tribunal et une chambre de commerce, une cole nationale
de musique, une cole d'hydrographie, une bibliothque, un muse,
une station agronomique. Le port, le neuvime de France par rang
d'importance et de trafic, s'ouvre au nord-ouest de la ville, entre
deux jetes construites en 1839, par un chenal de 72 mtres de largeur.
L'arrire-port est form par le lit de la Liane, et, en amont du pont
reliant les berges, se trouve le bassin de retenue. Des travaux rcents
ont permis au port de Boulogne de conserver l'importance qu'il s'tait
acquise grce  ses relations avec l'Angleterre par Folkestone. En
outre, Boulogne arme pour la grande pche du hareng, de la morue, du
maquereau, et elle tient  cet gard le premier rang parmi les ports
franais. Le commerce gnral d'importation a surtout pour objet les
matires premires: laine, coton, soie, chanvre, les fils de toute
sorte, le caoutchouc, le charbon, les bois communs, les matriaux de
construction. Le commerce d'exportation porte principalement sur les
tissus, passementeries, rubans, peaux brutes et prpares, les vins,
l'horlogerie, la tabletterie, le lige ouvr, les fruits de table,
oeufs, volailles gibiers, produits alimentaires, les instruments
de musique, les outils, la parfumerie, les produits chimiques, etc.
Boulogne possde galement des industries dveloppes: des hauts
fourneaux et fonderies, des scieries, des fabriques de plumes
mtalliques, des filatures de lin, des fabriques de savon, de ciment,
des tonnelleries, teintureries, etc. Deux ponts runissent la ville
principale, la haute ville juche sur une colline, aux quartiers situs
sur la rive gauche de la Liane...

Le secrtaire gnral des _arotouristes_ aurait sans doute encore
continu longtemps sur le mme ton et fait preuve une fois de plus de sa
prodigieuse mmoire, si,  cet instant, le signal n'avait pas t donn
de l'atterrissage pour l'escale. Il y avait une heure et quart que la
flottille avait quitt l'ancienne capitale des Flandres.

Le fourrier Damblin, envoy en avant avec son monoplan, avait dcouvert
un emplacement des plus favorables pour l'escale: c'tait un vaste
pturage  l'ore d'un petit bois; les aros vinrent l'un aprs l'autre
se poser mollement dans l'herbe haute et drue, et aussitt les deux
mcaniciens commencrent, l'inspection des moteurs et des accessoires:

--Reste-il suffisamment d'essence dans les rservoirs pour faire les
cinquante kilomtres nous sparant de Boulogne-sur-Mer? demanda La
Tour-Miranne  Pouliot.

--Je ne le pense pas, monsieur le marquis, rpondit celui-ci. Il sera
ncessaire de faire le plein, et pour cela d'aller chercher une dizaine
de bidons d'essence  la ville l-bas.

La ville en question, reconnaissable  sa haute tour carre, tait
Saint-Omer, et ne paraissait pas loigne de plus d'un kilomtre.
Plusieurs touristes, dont des dames, offrirent de se charger de la
commission et de rapporter les bidons, aprs avoir visit la ville.

--Vous les ferez charger sur une brouette et amener jusqu'ici par un
garon picier! recommanda le _Pre Tranquille_, qui s'tendit de tout
son long sur le gazon,  l'ombre d'un buisson, et s'empressa de bourrer
de tabac une courte pipe de bruyre qu'il venait de tirer de sa poche.

--Vous ne venez pas avec nous? demanda Breuval.

--Non, je prfre profiter de ce moment d'arrt pour faire travailler.
Ptronille, rpliqua le vice-prsident, en montrant son instrument
fumigatoire auquel il donnait--comme Cocardasse, du _Bossu_,  son
pe--le nom grotesque de Ptronille.

--Gros paresseux, va!... ft le trsorier en s'loignant.

--Attention! recommanda La Tour-Miranne aux excursionnistes, ne soyez
pas trop longtemps et n'oubliez pas que nous avons encore une tape de
cinquante kilomtres  faire aujourd'hui!...

--Combien de minutes nous accordez-vous? prsident, cria Mdrival.

--Une heure et demie, pas davantage! Il faut qu' cinq heures prcises
nous ayons dmarr!...

--C'est entendu! nous serons de retour  cinq heures avec de l'essence,
acquiesa le jeune sportsman.

L'escale s'tant opre en pleine campagne n'avait que peu attir
l'attention, et les Audomarois qui avaient pu voir passer la flottille
arienne, ne se doutaient certes pas qu'elle avait atterri  moins de
cinq minutes de marche des dernires maisons du faubourg. Les touristes
ne furent donc, cette fois, aucunement drangs par un public impatient
et curieux, et ils n'aperurent mme aucun reprsentant de l'autorit
pendant la dure de cette escale.

A l'heure dite, les promeneurs reparurent, escortant un gamin d'une
douzaine d'annes qui conduisait une charrette attele de deux chiens
et charge de bidons d'essence. Breuval s'tait bien gard de dire que
cette cargaison tait destine  ravitailler les aros qui venaient de
traverser la ville: cette dclaration n'aurait pas manqu d'mouvoir les
paisibles habitants de Saint-Omer et les inciter  venir en procession
assister au dpart. Le commis de l'picier, qui avait cru n'avoir
affaire qu' des automobilistes ordinaires, ouvrit des yeux normes 
la vue des treize aroplanes dissmins dans le pturage dsert, et
il n'eut garde de s'loigner immdiatement avec ses bidons vides; il
demeura l'unique spectateur de l'ascension, laborieuse pour plusieurs,
des appareils d'aviation, dont le chariot roulait pniblement sur le
terrain raboteux. Cependant aprs quelques essais-infructueux, les
derniers biplans finirent par s'envoler, laissant le garonnet ptrifi
d'tonnement, la bouche bante et les yeux carquills.

Suivant les prvisions de son chef, la caravane ne mit pas plus d'une
heure  franchir les cinquante kilomtres sparant Saint-Omer de
Boulogne, au-dessus d'une campagne bien cultive et trs plate. Pendant
ce trajet, M. Dermilly, professeur  l'cole des Mines et gologue
distingu, en mme temps qu'amateur fanatique d'aviation, expliquait 
sa fille, sa passagre, comment s'tait opre la formation des terrains
au-dessus desquels volaient les aroplanes.

--Depuis le pied des dernires collines qui forment le plateau ondul
du Boulonnais jusqu' l'extrmit du Jutland, exposa-t-il, s'tend une
plaine immense situe au niveau de la mer: les Pays-Bas. Cette plaine
n'est spare de l'Ocan que par un long cordon de dunes coup de
distance en distance pour laisser s'couler  mare basse les eaux
provenant de l'intrieur des terres. Car le sol n'est pas au niveau
de la mer: il est plus bas, singulier phnomne dont on n'a pu jusqu'
prsent trouver d'explication satisfaisante.

[Illustration: Un gamin conduisait une clairette attele de deux
chiens.]

A l'poque o les Gaulois nos pres taient encore fort loin de la
civilisation, ces vastes tendues que nous venons de voir enrichies
de cultures intensives et parsemes de villes industrieuses, taient
recouvertes par les eaux de la mer qui, pousses par les vents du large,
pntraient par les issues ouvertes pendant les temptes d'quinoxe.
Les marcages ainsi forms disparurent peu  peu, soit par suite d'un
exhaussement lent du sol, soit par suite des digues naturelles que la
mer levait suivant ses caprices. Les eaux de l'intrieur ne pouvant
s'couler  travers le cordon de dunes, s'panchrent sur ces plaines
au sous-sol impermable. Elles se transformrent en marais stagnants
parsems de roseaux, ou _mores_ en termes du pays, et ce jusqu' ce que
la main de l'homme leur ouvrt un chemin rgulier d'coulement et oprt
le desschement de la contre. Ces mtamorphoses et ces alternances
d'inondations et de scheresses ont laiss leurs empreintes dans le
sol: quand la mer le recouvrait, ses eaux dposaient une couche de fine
argile marine; quand les eaux douces se substituaient  la mer, un lit
de tourbe se formait insensiblement par la vgtation des marcages.
Les fouilles effectues ont ainsi mis en vidence l'histoire mme de ces
territoires, et l'paisseur plus ou moins forte des diffrentes couches
de tourbe et d'argile fournit une indication sur la dure de ces
phnomnes.

Les habitants de ces contres  ces poques recules, les Morins,
joignirent leurs efforts  ceux des forces naturelles, pour s'assurer la
possession de ces terres et prserver leurs demeures des inondations.
En creusant le sol en certains points, on y a reconnu,  travers des
couches successives de dpts, des objets remontant  l'ge de bronze ou
de pierre, et mme, assure-t-on, des antiquits carthaginoises. Bergues,
Saint-Omer et bien d'autres villes de Flandre se sont ainsi cres,
car,  mesure de l'accroissement de la population, les habitants
s'efforaient de faire disparatre ces marais et d'empcher le retour de
la mer par des constructions de digues formes de fascines remplies de
terre et de plantations de saules.

Sur une carte du VIIe sicle, on retrouve tous ces noyaux de villes et
on peut tablir la concordance avec les noms de pays actuels. Throuanne
(Teruana) tait l'un des principaux centres, toutes les routes y
aboutissaient comme  un chef-lieu. Le _casiellum Morinorum_, la
forteresse des Morins, aujourd'hui Cassel, tait une ville guerrire
dont les tours dominaient la plaine de plus de quatre-vingts mtres.
Beaucoup de villages taient groups sur les rives d'un estuaire,
le _Sinus Itius_, port naturel peu profond transform plus tard en
marcage; quelques gographes ont admis que cet estuaire ait t la
baie au fond de laquelle a t lev Saint-Omer; c'tait au milieu
qu'existait la petite le des Morins: _Morini parva insula_.

Les parties basses de ces terrains demeurrent longtemps  l'tat de
_mores_, car aux fortes mares, les eaux furieuses dmolissaient les
obstacles qui leur taient opposs, anantissaient les cultures et la
mer reprenait son ancien domaine. Pendant une longue suite de sicles,
la lutte de l'homme contre les lments fut continuelle, et ce n'est
qu'au XVIIIe sicle, que l'oeuvre fut complte par l'ingnieur Blidor,
et la mer dfinitivement vaincue et repousse aux limites actuelles,
grce  un systme de drainage et d'cluses ds plus ingnieux. Dirige
par la main de l'homme, emprisonne entre des murs solides, l'eau
qui s'panchait jadis dans les marais et y sjournait engendrant de
meurtrires pidmies, s'coule aujourd'hui dans la mer  mare basse
par les soins de l'Etat. Dans les temptes, la mer ferait irruption et
dmolirait tous ces travaux, si les prcautions n'taient pas prises,
autant contre la violence des vagues que contre les sables qu'elles
apportent. La Flandre n'est donc pas un pays donn par la nature comme
tant d'autres. Son sol a t conquis lentement par le travail et il ne
reste assur  la culture que par suite d'une sage organisation. Les
Flamands, eux aussi,  l'imitation des Hollandais, leurs devanciers et
leurs matres en matire de desschement, peuvent donc prendre cette
fire devise: _Luctor et emergo_. Je lutte et je sors de l'eau!

Tout en parlant, le professeur dirigeait d'une main sre la course de
son vhicule, mais il dut  ce moment interrompre son discours, car
la flottille arienne arrivait en vue de la ville o devait s'achever
l'tape du jour.

--Tiens, fillette, dit-il, voici la mer!...

La caravane venait de traverser,  trente mtres de hauteur, la route
nationale de Paris  Calais. Un peu au del du village de Wimereux,
Damblin, faisant toujours fonctions de guide, avait avis un vallon
abrit du vent du large, et il tait venu y atterrir le premier. Suivant
son exemple, La Tour-Miranne et tous les autres aviateurs vinrent se
poser le plus doucement possible au fond de ce pli de terrain, l'un
aprs l'autre. Mais l'espace manquait un peu, et  la suite d'une fausse
manoeuvr, le monoplan de M. Morengian vint heurter,  trois mtres
du sol, le biplan de M. Le Clair, et les deux appareils s'abattirent
lourdement avec un craquement caractristique de bois que l'on fend.

Il y eut un moment d'angoisse parmi les touristes qui se prcipitrent
en dsordre vers le lieu de l'accident, mais on constata que les
voyageurs avaient eu plus de peur que de mal, car ils n'avaient subi que
le contre-coup du choc. La seule victime tait l'aroplane qui avait
t abord. Un longeron de son chssis, avait t bris net comme
une vulgaire allumette de la rgie, et l'extrmit de son aile gauche
s'tait fausse. L'auteur de l'accident fut constern de ce rsultat de
sa maladresse.

--Bah! dclara le mcanicien Pouliot, ce n'est pas grave: c'est un peu
de travail de menuisier: on mettra un manchon en aluminium au longeron
et on redressera l'aile, c'est l'affaire d'une matine tout au plus!...

--Mais on devait repartir demain matin de trs bonne heure!... observa
l'infortun aviateur.

--C'est vrai, dit La Tour-Miranne s'approchant, mais devant ce qui vous
arrive, nous ne vous abandonnerons pas. La caravane se scindera en
deux fractions. La premire, compose des biplans sauf le vtre, bien
entendu, partira de bonne heure pour aller  Dieppe en suivant la
cte; vous partirez ensuite avec les monoplans, une fois la rparation
acheve. Cette proposition du chef de l'expdition n'eut pas le don
de plaire aux pilotes de monos, dont l'un, Mdrival, tait justement
l'auteur de la proposition de la double tape.

--Vous oubliez, prsident, fit-il observer  La Tour-Miranne, que nos
_monos_ volent beaucoup plus vite que vos biplans, et surtout que celui
de M. Le Clair, qui est le plus lent de tous puisqu'il arrive toujours
bon dernier  l'tape. Il ne pourra donc pas nous suivre, quoi que
nous fassions les uns et les autres pour essayer de diminuer notre
vitesse!...

--Nous ne pouvons cependant pas laisser ici notre camarade?...

--Ne vous bilez. donc pas, monsieur le prsident, intervint le
mcanicien. Les journes sont longues et le soleil se lve de bonne
heure en cette saison. Nous allons nous mettre immdiatement 
l'ouvrage, mon camarade et moi, et nous continuerons demain ds qu'il
fera jour. Nous ne perdrons pas de temps; nous allons monter la tente
charge avec les autres bagages du camping sur l'aro de M. Morengian.
Tout sera arrang pour neuf heures du matin.

--Je vous remercie d'avance, mon brave Pouliot. C'est cela, montez la
tente, je vais vous faire envoyer des vivres du restaurant de Boulogne
o nous allons demander l'hospitalit.

L'ouvrier tint sa promesse. Quand, le lendemain  neuf heures et demie
du matin, un break frt par le prsident de l'_Aro-tourist-club_
ramena les aviateurs  Wimille, aprs les avoir promens dans
Boulogne-sur-Mer, de Capcure  la haute ville et tout le long du quai
Gambetta jusqu' la jete et  la plage des bains, il ne restait plus
trace de l'accident de la veille. La caravane pouvait repartir ds que
les rservoirs d'essence auraient t remplis. La Tour-Miranne et M. Le
Clair remercirent chaleureusement les mcaniciens de leur persvrance
et de l'habilet qu'ils avaient dploye, puis le prsident s'cria:

--En route, mes amis, et rondement, il faut que nous soyons  Dieppe
pour djeuner. J'ai tlgraphi notre arrive  l'Htel-Royal; nous
serons donc attendus.

--Si les monos, plus rapides, partaient les premiers, insinua Mdrival.
Ils pourraient atteindre l'tape avant midi et faire patienter les
hteliers...

--C'est cela!... Vous recommanderez que l'on conserve notre dner au
chaud!... rpondit en riant le prsident. Quant  l'itinraire, je vous
rappelle que l'on fera escale au Crotoy pour le plein d'essence. On
traversera ensuite l'estuaire de la Somme en amont de Saint-Valry,
puis de l nous gagnerons Eu et Dieppe. Ce sont deux tapes, l'une de
soixante-dix, l'autre de soixante kilomtres.

[Illustration: La flotille traversa l'estuaire de la Somme.]

Ayant ainsi donn ses dernires instructions, La Tour-Miranne se hissa 
bord de son vhicule arien, et quelques minutes plus tard, la caravane,
partage en deux groupes qui ne tardrent pas  se sparer en raison de
la diffrence de vitesse entre les machines  plan de suspension unique
et de celles  deux plans superposs, s'leva dans les airs, en prsence
de quelques habitants de Wimille et de Wimereux qui avaient appris la
prsence de la flottille sur le terroir de leur commune et s'taient
empresss d'accourir, pousss par la curiosit. Les aros suivirent un
moment la route nationale, et leurs pilotes purent apercevoir  peu de
distance la colonne commmorative de la Grande-Arme, leve en souvenir
de l'expdition contre l'Angleterre en 1804 par Napolon. La caravane
traversa ensuite la basse ville de Boulogne, du cimetire du nord au
pont de l'cluse, puis le faubourg de Capcure. Elle laissa  droite le
Portel et descendit directement au sud vers Hardelot et Etaples.

Le temps tait remarquablement clair et limpide, la chaleur modre; il
n'avait pas encore fait une aussi belle journe, d'autant plus que
la brise de mer tait presque insensible et ne contrariait en rien la
course des planeurs. Le professeur Darmilly profita de ce que l'tat de
l'atmosphre facilitait la conduite de l'appareil, pour continuer son
discours de la veille sur les modifications subies, avec les sicles,
par la configuration des rivages de la France.

--A l'embouchure de la Canche o nous allons arriver dans quelques
minutes, dit-il  sa fille, tu vas voir le paysage, changer compltement
d'aspect. Le plateau ondul du Boulonnais est spar du rivage par une
vaste plaine rappelant la Flandre, bien qu'elle soit infiniment moins
vaste. Cette plaine est encore une conqute ralise sur la mer, d'o
son nom de _Marquenterre_, mer en terre.

Form par des alluvions successives, le Marquenterre est un exemple
frappant du travail sculaire de la mer qui a dpos les grains de sable
en les ajoutant les uns aux autres depuis des temps que l'imagination
hsite  dterminer. Dans les temps anciens, la mer baignait le pied
des collines, mais,  une poque postrieure, ces plages peu inclines
servirent de lieu de dcharge aux matriaux arrachs aux falaises du
Boulonnais au nord, et  celles de la Normandie au sud. Entre la baie
de la Canche et celle de la Somme, se retrouvent les traces de l'ancien
tang littoral o, d'aprs les traditions, les eaux de la rivire,
retardes dans leur coulement par des barres de sable, venaient
s'pancher librement. Le sol  peine lev de deux mtres au-dessus du
niveau de la mer, a t, comme les Pays-Bas, dessch par la main des
hommes; on a ainsi acquis vingt mille hectares  la culture, depuis
le IX'e sicle, o le Marquenterre tait encore recouvert par les eaux
croupissantes o les rivires de la Canche, de l'Authie et de la Maye
venaient se dverser. Sur quelques les mergeant  peine de la plaine
liquide, s'levrent les huttes des premiers pionniers de la culture,
en mme temps que celles des pcheurs. Plus tard, les habitants
rattachrent ces fragments de sol les uns aux autres par des digues, et
c'est ainsi que l'on gagna du terrain sur la mer.

Toute la partie du Marquenterre comprise entre l'Authie et la baie de la
Somme, c'est--dire justement l'endroit au-dessus duquel nous planons
en ce moment, ajouta le professeur, porte encore gravs sur son sol
les tmoignages du dplacement graduel des limites de la mer. Depuis la
chane des dunes littorales jusqu' la base des collines du plateau
du Ponthieu, les marais sont parsems d'minences isoles, dont la
direction longitudinale est sensiblement parallle  la direction de la
cte. Les travaux d'asschement ont ferm l'accs des hautes mares,
en mme temps qu'augmentait le cordon de dunes et que les rivires
devenaient innavigables. Le systme de drainage employ rappelle les
_watergands_ de la Flandre; l'exutoire des eaux s'opre par une vieille
cluse du XVIIe sicle,  Villiers, prs d'Etaples.

--C'est le phare d'Etaples que nous avons aperu tout  l'heure,
pre?... interrompit Mlle Dermilly.

--Oui, fillette, et l'agglomration que l'on pouvait distinguer
 l'horizon oriental tait Montreuil-sur-Mer, ainsi nomm parce
qu'autrefois il possdait un port, alors que maintenant les flots s'en
sont loigns de quinze kilomtres. Nous avons suivi un moment la rigole
d'coulement dite de la Grande-Tringue et pass les dunes de Cucq et de
Merlimont. C'est la plage de Berck, avec son hpital pour les enfants
scrofuleux de l'Assistance Publique, que tu peux voir  ta droite. Nous
allons traverser,  l'endroit appel le _Pas-d'Authie_, la rivire,
sur les bords de laquelle nous avons visit l'usine des phosphates
d'Orville, puis nous continuerons  voir des dunes jusqu'au Crotoy o
nous devons nous arrter pour reconstituer notre provision d'essence.

--Et du Crotoy  Dieppe, pre, le pays est-il toujours aussi triste?...

--Non, non. Aprs la baie de la Somme,  Ault, commencent les falaises
qui s'tendent sans interruption jusqu'au cap de la Hve, prs du Havre.
C'est dans cet endroit que les choses ont le plus chang depuis le moyen
ge, soit par un effet d'envasement, soit par un lent exhaussement du
sol. Ainsi,  l'poque o les Romains conquirent la Gaule, les barques
pouvaient remonter la Somme jusqu' Amiens. Le niveau des hautes mers
a notablement diminu dans ces rgions, ainsi que les documents
historiques le prouvent.

[Illustration with this text: AULT.--La Plage et les Falaises.]

Aujourd'hui, si les bateaux d'un certain tonnage peuvent encore gagner
Amiens, ce n'est que grce aux cluses et  la canalisation de la Somme.
La navigation avec Abbeville serait mme compromise si l'on n'avait
creus au milieu des alluvions sculaires de la rive gauche un profond
canal reliant ce port  Saint-Valry. D'ailleurs tu te rendras compte
par toi-mme, puisque nous allons voir dfiler tous les pays dont je
viens de te citer les noms. Nous voil au Crotoy et nous allons prendre
terre un instant, car nous sommes, si je ne me trompe,  moiti chemin.

Le fourrier Damblin, parti comme toujours une demi-heure avant le gros
de la caravane, avait fait prparer les bidons d'essence et quelques
arrosoirs d'eau, dans le but de gagner du temps. Pendant que les
mcaniciens transvasaient le carburant et vrifiaient le graissage et
l'allumage des moteurs, La Tour-Miranne prvenait ses compagnons.

--La mare est basse en ce moment, dit-il, et la baie de la Somme n'est
plus qu'une immense plaine de sables vasards de dix mille hectares de
surface o quelques minces filets d'eau serpentent en mandres. En face
de nous se trouve Saint-Valry, dont une distance de trois kilomtres
seulement nous spare. Je vous recommande de dployer la plus grande
prcaution pendant cette courte traverse, car une descente intempestive
dans ces sables mouvants ne serait pas sans danger. J'ai d'ailleurs pri
les mcaniciens de rgler attentivement les moteurs pour viter toute
ventualit.

--Compris! seigneur prsident!... rpliqua ironiquement Outremcourt. On
sera prudent!

Les apprhensions de La Tour-Miranne se trouvrent heureusement
inutiles, et ce fut avec un vif sentiment de soulagement qu'il constata
que la flottille arienne avait franchi le dangereux passage et qu'elle
tait revenue au-dessus de la terre ferme. Il donna  peine un coup
d'oeil aux vieilles maisons de Saint-Valry-sur-Somme et  l'estacade
sur laquelle passe la voie ferre reliant la ville  la ligne du Nord.

Au contraire, il mit de l'avance  l'allumage, et sous l'impulsion de
son hlice tournant  toute vitesse, l'aro dfila  soixante kilomtres
 l'heure  vingt mtres au-dessus de la route d'Eu. Dans un vol gal
et rapide, la flottille passa successivement au-dessus des villages de
Routhiauville, Sallenelles, Lanchres, Brutelles, Hautebut, laissant
la pointe du Hourdel et Cayeux sur la droite. Midi sonnait au moment
o l'on revit la Manche comme une vaste nappe d'azur,  moins d'un
kilomtre de distance. Une aiguille de pierre se dressait, blanche comme
un bton de craie, sur la falaise, au-dessus d'une agglomration de
maisons s'tendant jusqu'au bord de la grande bleue.

--Ault et son phare, dit le prsident  son compagnon, en lui indiquant
le monument d'un mouvement de tte.

--Je connais!... rpondit le mcanicien. J'ai pass l'anne dernire
huit jours de vacances au Trport et j'ai parcouru toutes les routes des
environs en motocyclette. Je reconnais le pays. Voil Onival, le bois
de Cise, l-bas dans le renfoncement, et puis la plage de Mers tout au
loin. A gauche on aperoit la chapelle de Saint-Laurent sur le haut de
la colline.

La caravane arienne arrivait en vue de la ville d'Eu. Maintenant une
route parfaitement horizontale, les machines volantes traversrent 
plus de cent cinquante mtres de haut, la valle au fond de laquelle
coule la Bresle. La ville une fois franchie, elles se retrouvrent,
comme auparavant,  quarante mtres du sol. La route de Dieppe
s'tendait, droite comme une ligne trace au cordeau, jusqu' l'extrme
horizon.

[Illustration: DIEPPE.--Le Chteau.]

--Il y a trois ans, expliqua Pouliot, j'ai fait le circuit de Dieppe
comme mcanicien de Barabas, l'ancien coureur cycliste pass 
l'automobile. Nous montions une voiture de la marque Feuardant, et nous
abattions les trente kilomtres d'Eu  Dieppe en quatorze minutes, soit
une moyenne de cent-vingt-cinq  l'heure. Nous n'irons pas aussi vite
aujourd'hui!...

--Vous n'avez pas gagn la course, interrogea le pilote. Vous avez eu un
accident?...

--Non, non, nous sommes arrivs bons siximes, car nous avions perdu du
temps  changer nos pneus. C'est un Boche qui nous a _gratts_ et a
dcroch la Coupe!

--Vous n'avez pas eu de chance!

--C'est vrai, car Barabas et moi nous avions fait de notre mieux. Ah!
quelle vitesse, mon prsident!... on tait suffoqu! Et il y avait
avec cela des damns virages en S, surtout celui de Douvrend.
C'tait terrible; j'ai cru,  chaque tour, que la voiture allait s'y
retourner!...

La flottille avait franchi, pendant cette conversation, la valle de
l'Yerres, au fond de laquelle est bti le bourg de Criel, et laissant
la route un peu  gauche pour se rapprocher du bord de l'interminable
falaise, elle semait l'motion dans tous les villages qu'elle traversait
sans ralentir son vol. Tocqueville-sur-Eu, Biville-sur-Mer, Penly,
Berneval-le-Grand, Belleville-sur-Mer, Bracquemont furent dpasss les
uns aprs les autres. On aperut de loin le casino de Puys, prs de
l'emplacement dsign sous le nom de Camp-de-Csar, et enfin Notre-Dame
de Bon-Secours et le faubourg du Pollet. On tait  Dieppe, et les
soixante kilomtres sparant cette ville du Crotoy avaient t parcourus
en une heure huit minutes.

Les aroplanes s'abattirent sur les pelouses du boulevard Maritime qui
longe la plage, en face de l'htel o leur prochaine arrive avait
t signale. Ils avaient reconnu, d'ailleurs, rgulirement rangs 
quelques centaines de mtres de l'entre du Casino, les monoplans qui
avaient t perdus de vue ds le commencement de l'tape.

--Enfin vous voil!... s'exclama l'ingnieur Damblin s'avanant les
mains tendues vers les arrivants. Vite  table, le dner refroidit, et
voil plus de trois quarts d'heure que nous vous esprons comme on dit
dans mon pays natal, en Bretagne.




CHAPITRE XIII

UNE RENCONTRE IMPRVUE


UNE VISITE A LA VILLE SOUTERRAINE DE NAOURS.--LES CURIOSITS
ARCHITECTURALES ET ARCHOLOGIQUES DE ROUEN.--MDOUVILLE FAIT
L'HISTORIQUE DE ROUEN.--EN ROUTE POUR LE HAVRE.--DESCENTE DU COURS DE LA
SEINE.--QUELQUES VERS DE VICTOR HUGO AU SUJET DU DRAMATIQUE ACCIDENT
DE CAUDEBEC EN 1843.--LES CHANGEMENTS SCULAIRES DE L'ESTUAIRE DE LA
SEINE.--L'AVENIR DU PORT DU HAVRE.--DIRIGEABLE EN VUE.


--Ainsi, vous avez visit les souterrains de Naours? Vous ne nous
l'aviez pas dit. Est-ce intressant? demanda Mme Lhier en s'adressant au
professeur Dermilly.

--Oui, j'ai prfr, connaissant la ville d'Amiens, vous laisser admirer
ses vieux quartiers et ses monuments et aller jusque-l avec ma fille.
Il s'agissait de quatre lieues  peine  parcourir, et un auto-taxi nous
y a conduit en un peu plus d'une demi-heure.

--Est-ce que cela vaut le puits de Padirac et les grottes de Han? fit
curieusement Mdouville qui tait voisin de table du professeur.

--Je ne saurais vous rpondre, ne connaissant que par les descriptions
qui en ont t publies ces curiosits gologiques qui sont, elles, de
formation naturelle, alors que les catacombes de Naours sont dues  la
main de l'homme.

--C'est singulier, dit  son tour l'ingnieur Damblin se mlant  la
conversation, je ne connais pas ce nom-l, je ne l'ai mme pas vu sur la
carte. Nord, dites-vous?...

--Cela se prononce Nord, mais s'crit _Naours_.

--C'est bien diffrent. Je suis fix, dans ce cas.

--Quoi qu'il en soit, ces souterrains sont des plus tranges. Ce sont
des refuges creuss sous la colline du Guet, et qui ont t utiliss,
depuis l'poque des invasions normandes, par les populations de ce pays
dans les priodes troubles que la Picardie a d traverser. Figurez-vous
donc un ddale d'troites rues qu'il faudrait des heures pour visiter,
et qui s'entre-croisent, se superposent, et sont flanques de chaque
ct d'troites cellules qui forment autant de demeures spares,
comportant encore a et l, scells dans les parois des grottes, des
supports de fermeture, des lampes ou des ferrures diverses. Plus loin,
on trouve une pice plus grande, une vritable chapelle avec un dme.
Ailleurs, d'normes chemines d'aration conservant encore un pais
enduit de suie sont combines pour viter le contact direct avec
l'extrieur. Tel est l'agencement des souterrains de Naours. Dtail
curieux: chacune de ces chemines communiquait  une habitation du
village terrestre, si bien que les fumes provenant des souterrains
paraissaient s'chapper de cette habitation mme, ce qui permettait aux
troglodytes de dissimuler compltement leur prsence.

--C'est bizarre, en effet.

[Illustration: ROUEN.--Le Portail des libraires.]

--Ces catacombes sont bien loin d'tre entirement explores, continua
M. Dermilly, et il parat certain qu'elles reclent encore plus d'une
surprise. Actuellement on peut visiter 28 galeries et 300 chambres dont
une dizaine sont vastes comme des nefs d'glise, d'un aspect imposant
et un peu spulcral. Quatre d'entre elles forment comme des places
ou carrefours o viennent se ramifier de nombreuses avenues.
Trois chapelles, avec autels taills dans la pierre, donnent 
ces souterrains, relativement peu connus des touristes, un aspect
vritablement impressionnant. Aussi me suis-je applaudi d'avoir eu
l'ide de cette petite excursion, dans laquelle j'ai eu pour guide la
personne mme qui,  force de persvrance et de dpenses, est parvenue
 dblayer ces grottes si intressantes: M. Danicourt, maire de Naours
depuis vingt ans.

--Eh bien! pour notre part, nous sommes trs satisfaites de notre
promenade de ce matin  travers les rues de l'ancienne capitale de la
Normandie, dit  son tour Mlle Genevive d'Outremcourt. Nous avons pu
admirer bien des choses curieuses.

--Ah! oui, la cathdrale, approuva Breuval. C'est, je crois, le monument
l plus ancien de Rouen?...

--C'est exact, fit  son tour Mdouville, press de placer les
donnes puises dans le _Guide du voyageur_ qui ne le quittait pas.
La cathdrale date du XIIIe sicle; elle a t commence sous le roi
d'Angleterre Jean sans Terre, et reprsente un mlange du gothique de la
Normandie et du gothique de l'Ile-de-France. Vous avez remarqu la tour
de Beurre et les sculptures du portail des libraires?...

--Certainement. Nous avons galement vu  l'intrieur les statues et les
tombeaux de Rollon, de Richard Coeur de Lion, du duc de Bedford, ainsi
que le mausole lev au grand snchal Louis de Brz par sa veuve,
Diane de Poitiers. C'est l'un des plus beaux monuments de la Renaissance
et on en attribue le travail au grand sculpteur Jean Goujon.

--Nous avons galement visit l'glise Saint-Ouen. Elle n'est pas
moins intressante, extrieurement et intrieurement, ajouta Mlle
d'Outremcourt.

--Et ensuite? demanda La Tour-Miranne avec intrt en se penchant vers
sa jeune voisine.

--Ensuite, les voitures nous ont conduites  la Tour Jeanne-d'Arc, 
Saint-Maclou, au Palais de Justice,  la Grosse-Horloge,  la place du
Vieux-March, o l'hrone franaise fut brle vive par les Anglais,
enfin nous avons t au port donner un coup d'oeil au pont transbordeur.

--Tu dois bien connatre l'histoire de Rouen, dit en s'adressant  Ren
de Mdouville, Andr Lhier, du ton le plus srieux qu'il put prendre. Tu
devrais nous en dire un mot.

--C'est facile, rpliqua le secrtaire de l'_Aro-tourist_, donnant
immdiatement dans le pige. Rouen remonte  l'poque celtique; elle
tait la capitale des Velliocasses et devint, sous la domination
romaine, le chef-lieu de la Lyonnaise IIe. A l'poque franque, alors
qu'elle tait comprise dans la Neustrie, elle fut trs expose aux
ravages des Normands qui dtruisirent en 841 le premier monastre de
Saint-Ouen. En 911, l'archevque Franon ngocia entre le roi de France,
Charles le Simple, et le chef des pirates, Rollon, l'arrangement qui
fonda le duch de Normandie, dont Rouen devint la capitale. Depuis la
conqute de l'Angleterre par Guillaume le Conqurant jusqu' la runion
de La Normandie au domaine royal par Philippe-Auguste, de 1066  1204,
Rouen fut une des principales rsidences des rois d'Angleterre sur
le continent. L'un d'entre eux, Henri Plantagenet, accorda  Rouen la
premire charte de commune.

[Illustration: ROUEN.--Le Clotre Saint-Maclou. Clich Berroux.]

--Trs bien, mon ami, murmura Lhier sans perdre un coup de dent.
Continue!...

--Dans le cours du XIVe sicle, Rouen devint le sige de l'_chiquier_
ou parlement de Normandie, d'une cour des aides et d'une cour des
comptes. Sous Charles V, qui sjourna longtemps  Rouen avant d'tre roi
de France, le commerce et l'industrie prirent un grand essor, mais
au dbut du rgne de Charles VI clata la sdition de la _Harelle_,
provoque par le poids excessif des impts. A la fin du mme rgne, la
ville, malgr sa longue rsistance, fut prise par le roi anglais Henri
V. C'est pendant la domination anglaise que Rouen a t le thtre du
procs et du supplice de Jeanne d'Arc, en 1431. Mais aprs la guerre de
Cent ans et la retraite des Anglais, Rouen retrouve une nouvelle re de
prosprit, un moment compromise par les guerres de religion en 1562
et la rvolte des _Va-nu-pieds_ cause par l'excessive fiscalit
du gouvernement de Richelieu. La Rvolution de 1789 n'entrave que
momentanment le commerce de Rouen, qui a encore vu les ennemis de la
France l'envahir en 1814 et en 1870...

--Ouf! fit Andr Lhier en soufflant, repose-toi un moment, mon ami. Tu
dois tre fatigu!

[Illustration: ROUEN.--La Grosse Horloge. Clich BERROUX.]

Les dames n'avaient pas perdu un mot de l'historique succinct de Rouen
que venait de rappeler, avec une remarquable sret de mmoire, le
Mcne des inventeurs pauvres, et elles le flicitrent, non pas
ironiquement comme l'avait fait le richissime industriel, mais
cordialement.

--Ce n'est pas tout que de visiter les curiosits, interrompit
l'impatient Mdrival, mais je voudrais bien savoir quand nous
dmarrerons d'ici?...

--Vous n'tes donc bien qu'en compagnie de votre demoiselle, ricana
l'ingnieur Damblin.

--Certainement; cela m'intresse plus de voir la campagne dfiler
au-dessous de moi comme dans un cinmatographe, que de me trimballer
 pied ou en auto dans les rues de la ville, la plus antique--ou _en
toc_--du monde!

--Eh bien! dans ce cas, soyez satisfait; nous allons faire, cet
aprs-midi, une excursion qui, parat-il, est charmante, dit en
intervenant  son tour Robert de La Tour-Miranne.

--Pas possible!... Et laquelle, prsident? interrogrent plusieurs voix.


--Nous allons descendre la Seine de Rouen au Havre. Toutefois, pour
raccourcir ce trajet, nous ne suivrons pas obligatoirement toutes les
boucles du fleuve. Nous allons nous lever de Deville-les-Rouen o
nos appareils sont gars et nous nous dirigerons tout d'abord sur
Saint-Martin-de-Boscherville, de l'autre ct de la fort de Roumare.
Nous suivrons la Seine jusqu' Duclair, et couperons ensuite la
presqu'le jusqu' Yainville o nous retrouverons la rivire dont nous
suivrons la rive gauche en passant prs d'Heurteauville, Guerbaville,
la Meilleraye, Caudebec, Villequier, Quillebeuf, Tancarville,
Saint-Vigor-d'Ymonville, Gonfreville, Harfleur, Graville-Sainte-Honorine
et Sanvic o nous atterrirons.

--Quel est le dveloppement de cette route? demanda Mdrival.

--Au maximum quatre-vingt-dix kilomtres, rpondit sans hsiter le
prsident.

--Bon!... c'est l'affaire d'une heure tout au plus pour moi, en ce
cas!... J'ai fait en quarante-trois minutes, hier aprs-midi, l'tape
Dieppe-Rouen.

--Nous nous sommes contents de faire ce trajet en un peu plus d'une
heure, pour notre part, et nous en avons t trs satisfaits! dclara
Outremcourt.

--Oh! vous, le _Pre Tranquille_, vous trouvez toujours que cela va
trop vite! Vous devriez plutt voyager dans la bote  roulettes du pre
Rampaterre, le cul-de-jatte! Moi, j'aime que a dfile!...

--Oui, jusqu'au moment o vous ramasserez une bche terrible avec votre
outil ultra-rapide!

--La navigation arienne sera ultra-rapide ou ne sera pas!... Elle
ne sera rellement pratique que lorsqu'on pourra faire cent lieues 
l'heure sans danger, et, comme le disait dj Nadar en 1863 en parlant
de l'hlicoptre, faire le tour du globe en quelques enjambes
fantastiques!...

--En attendant, contentons-nous du petit cinquante de pre de famille,
conclut Outremcourt; nous arriverons toujours  temps  l'tape.

Les aviateurs levrent le sige. Le trsorier, Lonce Breuval, rgla la
dpense, et la troupe s'tant empile dans des autos de louage, se fit
conduire  Deville-ls-Rouen, o les appareils volants taient rests
sous la garde des deux mcaniciens. Un quart d'heure plus tard, Damblin,
Garuel, Bourdon et Mdrival s'envolaient  bord de leurs monos, et 
trois heures et demie les bis prenaient  leur tour la voie de l'air.
Les deux groupes devaient se retrouver au cap de la Hve, prs de
Sanvic, dans un terrain que Damblin, le fourrier, se chargeait de
dcouvrir.

[Illustration: A ct de ces merveilles de l'art ancien, on apercevait
les chemines gantes des manufactures...]

Les reprsentants du beau sexe faisant partie de la caravane purent
admirer, dans les premiers instants de cette traverse, le panorama de
la ville qui, vue de la hauteur du deuxime tage de la tour
Eiffel, dployait  leurs yeux blouis ses splendeurs d'architecture
incomparables. Des flches ariennes, vritables dentelles de pierre,
se profilaient sur le ciel,  ct de tours massives ouvrages par des
artistes qui y sculptrent, de la base au sommet, des chefs-d'oeuvre.
Et  ct de ces merveilles de l'art ancien, on apercevait les chemines
gantes des manufactures, les difices civils et religieux, le port
bond de navires venus de tous les points du monde, puis, en amont, la
terrasse de Bon-Secours, o Jeanne d'Arc glorifie pardonne  ceux qui
la brlrent comme hrtique et relapse, et, en aval, les faubourgs
populeux et les villas enfouies dans les bois, dissimules dans
d'opulents ombrages, montant, avec les forts,  l'assaut des coteaux
tapisss des plus riches toisons. Enfin, la Seine, comme un large ruban
d'argent, droulant ses mandres dans les riches campagnes normandes,
depuis Pont-de-l'Arche d'un ct jusqu' Caudebec-en-Caux de l'autre,
tel tait le tableau inoubliable que les aviatrices avaient sous les
yeux.

Le temps tait rest au beau fixe depuis le dpart d'Arovilla. Le ciel
tait bleu et presque sans nuages, sauf vers le sud-ouest o l'horizon
tait bord de quelques lgers cirrus. Ce bleu du ciel n'tait pas
l'outremer des ciels mridionaux, mais un bleu tendre et laiteux, et
l'on et dit que dans ce firmament si pur o brillait dans tout son
clat le radieux soleil de juin, descendait une bue, une gaze
lgre, diaphane, devine plutt que visible, et qui enveloppait d'une
atmosphre thre les ttes chevelues des grands arbres, couronnant
les collines crayeuses d'un blanc gristre, arrondissait les angles,
adoucissait les ombres, et faisait flotter autour des voyageuses
charmes on ne saurait expliquer quoi de vague, de vaporeux, d'indfini,
tenant de l'irrel et du rve.

Une sensation de fracheur saisit tout  coup les touristes et les tira
de leur contemplation. Ils taient au-dessus des fourrs de la fort de
Roumare, et il existait une grande diffrence de temprature entre les
champs et les bois, toujours surmonts d'une couche d'air plus humide.
Cette sensation est d'ailleurs bien connue des aronautes, et ce fut
mme dans l'ide de la combattre et d'attnuer ses effets que Capazza
imagina le procd de dlestage fictif des ballons libres dit:
parachute-lest, qui n'eut pas d'ailleurs meilleur succs que
l'_hlice-lest_ de van Hecke.

Partout, aussi loin que la vue pouvait porter, on n'apercevait, sur
les deux rives de la Seine, que des forts ressemblant de loin  de
vritables tapis de mousse d'un vert plus ou moins fonc. C'taient
les forts de Pont-de-l'Arche, de la Londe, du Rouvray, de Mauny, de
Jumiges, du Trait, de Saint-Wandrille, du Maulvrier, l'immense fort
de Bretonne, tous ces bois pais qui recueillent et retiennent les eaux
et assurent la rgularit du dbit du fleuve. Si la cogne du bcheron
s'tait exerce sur ces massifs qui enlacent les nombreuses bouches
du fleuve de Lutce, a crit M. Henri Boland, il en serait de la Seine
comme de la Loire. La navigation du fleuve deviendrait irrgulire,
difficile; des inondations ravageraient la riche valle, smeraient la
ruine o rgne l'abondance, et le fleuve vid ne laisserait plus filtrer
que de minces filets d'eau sans profondeur entre des bancs de vase ou de
sable.

Le groupe des volateurs suivit pendant quelques kilomtres le lit du
fleuve,  une centaine de mtres de la rive droite et  une cinquantaine
de mtres de hauteur. A certains endroits, de hautes falaises grises
se dressaient perpendiculairement, enserrant la rivire rtrcie. La
Tour-Miranne lana le signal d'un changement de direction; il donna
un coup de gouvernail qui fit dvier son aro sur la droite, avant
d'arriver  Duclair. Les aviateurs qui le suivaient rptrent cette
mme manoeuvre. La caravane escalada alors le saillant ombrag par la
fort du Trait, et deux lieues plus loin elle retrouvait la rivire,
entre Guerbaville et Caudebec-en-Caux, n'ayant aperu que de loin, par
del l'ancienne chapelle de Sainte-Anne, le gigantesque fauteuil de
pierre qui surplombe la commerante et prospre Duclair et porte le nom
de chaire de Gargantua.

Sans quitter la rive droite de la Seine, les biplans passrent
au-dessus de l'ancienne capitale du pays de Caux, qui tend ses maisons
proprettes, domines par une glise du xve sicle, le long d'un quai
auquel sont amarres de nombreuses barques. A quelque distance, avant la
chapelle de Notre-Dame de Barre-y-va, Ren de Mdouville fit remarquer 
sa passagre, Mme Lhier, une petite ville assoupie au bord de l'eau,
au milieu d'un parc aux ombrages sculaires. C'tait Villequier, son
chteau, son glise, son cimetire o reposent Lopoldine Hugo et son
mari Charles Vacquerie, engloutis par le fleuve, un jour de mascaret, en
1843, avec un batelier et un enfant de dix ans, et le secrtaire gnral
rappela  sa compagne les vers du grand crivain sur ce drame douloureux
dont les victimes avaient, lui vingt-six ans, elle, la fille du pote,
dix-neuf printemps  peine:

  O chers tres absents, on ne vous verra plus
  Marcher au vert penchant des coteaux chevelus
  Disant tout bas de douces choses

  Dans le mois des chansons, des nids et des lilas
  Vous n'irez plus semant des sourires. Hlas!
  Vous n'irez plus cueillant des roses.

  Villequier, Gaudebec et tous ces frais vallons,
  Ne vous entendront plus vous crier: Allons
  Le vent est bon, la Seine est belle.

  Comme ces lieux charmants vont tre pleins d'ennui!
  Les hardis golands ne diront plus: C'est lui!
  Les fleurs ne diront plus: C'est elle!...

Dans le mme cimetire, une tombe en ogive porte ces simples mots:
_Adle, femme de Victor Hugo_; quinze ans aprs la catastrophe qui
endeuilla l'me du pote, la mre, morte  Bruxelles en exil, est venue
reposer auprs de son enfant.

Les falaises bordant le fleuve disparaissaient et l'horizon
s'largissait. Les aviateurs aperurent Quillebeuf, station de pilotage
situe sur la rive gauche,  l'issue du marais Vernier. Devant eux, une
masse imposante se dressait juche sur un promontoire qui projetait
son ombre dans le lit de la Seine: c'tait la colossale ruine de
Tancarville, qu'une gorge boise spare de l'Aiguille de Pierre-Gante,
rocher en forme de parasol lev de soixante-cinq mtres au-dessus du
niveau de l'eau et d'o l'on dcouvre un point de vue trs tendu.

Par mesure de prudence, le chef de l'expdition s'tait constamment tenu
de prfrence au-dessus de la terre ferme. Il obliqua un peu au nord
afin d'viter la pointe de Tancarville, et l'on dcouvrit alors le canal
du mme nom, long de vingt-cinq kilomtres, spar du fleuve par une
bande d'alluvions, et l'estuaire de la Seine dont les rives s'cartaient
largement au del de la pointe de la Roque et de l'embouchure de la
Risle.

--La mer!... s'cria Mme Lhier.

--Non, pas encore, lui rpondit son compagnon. Ce n'est encore que
l'embouchure. Voyez-vous l-bas,  gauche, le phare de Fatouville,
Fiquefleur et Honfleur, au pied de la cte de Grce ombrage de grands
chtaigniers, puis,  l'extrme horizon, les frondaisons touffues de
la fort de Touques, qui nous cachent la mondaine Trouville et
l'aristocratique Deauville. Devant nous, c'est Harfleur, la banlieue du
Havre, puis ce grand port lui-mme un peu indistinct dans la brume et
l'loignement.

--Que c'est beau!... murmura la jeune femme joignant les mains, comme en
extase.

Pendant que la caravane continuait  voler vers l'ouest, le professeur
Dermilly expliquait  sa fille les changements oprs par le travail
des sicles dans la configuration de la rgion si intressante qu'ils
traversaient  ce moment.

--Aprs avoir arros les plaines fertiles de l'Ile-de-France et travers
Paris, disait le savant gologue, la Seine se jette dans la Manche par
un estuaire soumis depuis les temps les plus reculs aux capricieux
mouvements des mares. Tandis qu'en aval de Rouen, le fleuve conserve
des proportions modestes, en traversant les sites pittoresques de la
Bouille, Duclair, Jumiges, clbre par son abbaye et ses _nervs_;
puis Caudebec,  partir de Quillebeuf il s'largit et c'est en ce point
que commence vraiment l'estuaire. Or, toutes les ctes  partir de cet
endroit ont t perptuellement remanies par la violence des courants.
Ainsi, au moment de la conqute des Gaules, l'embouchure de la Seine
tait beaucoup plus tendue que maintenant. Il reste encore plusieurs
centres de population qui se sont perptus  travers les ges et que la
tradition nous reprsente comme ayant t des ports de mer. De nos jours
ils se trouvent relgus  l'intrieur des terres  plusieurs kilomtres
de l'embouchure. Tel est le cas, notamment, pour Lillebonne, qui
s'appelait autrefois _Julia Bona_, et o l'on a retrouv de nombreux
vestiges de l'poque romaine ensevelis sous les alluvions de la mer.

La mare qui venait jadis baigner ses murs ne vient plus aujourd'hui
qu' trois kilomtres de l'endroit o les galres romaines jetaient
l'ancre. La main des hommes, a aid la nature, construit des
endiguements et transform toute cette partie de la cte. L'espace
compris entre le cap de la Roque et la pointe de Quillebeuf constitue le
Marais-Vernier, vaste prairie entoure encore par la trace d'un mandre
demi-circulaire que le fleuve avait trac au XVIIe sicle; il se jetait
alors dans ce canal sinueux, qui a t depuis obstru par les bancs de
sable de l'embouchure.

En face du Havre, existait  l'poque gallo-romaine la station navale
de _Caracotinum_, sur l'emplacement de laquelle s'lve Honfleur. Au
XVe sicle, cette ville avait une importance plus grande que sa voisine;
elle tait le port militaire de la Seine d'o partit, en 1503, Paulmier,
l'un de ceux qui dcouvrirent l'Australie. La petite rivire de la
Lzarde servait alors de port aux galres; maintenant, elle n'est
accessible aux navires de faible tonnage qu'aux jours de grandes mares.
On a calcul que, depuis quatre sicles, les atterrissements de la
pointe du Hoc ont report l'embouchure proprement dite  plus de trois
kilomtres.

L'embouchure de la Seine doit ces transformations aux matriaux
arrachs aux falaises et transports de proche en proche, par le jeu des
courants, jusqu' l'endroit o un calme relatif leur fournit un bassin
naturel de dcantation. On pourrait affirmer que le cap de la Hve,
dmoli pice  pice et dissous par les eaux, a servi pendant une suite
de sicles  modifier la configuration de l'estuaire de la Seine. Pour
retrouver ces masses de craie arraches chaque anne dans les mauvais
temps d'hiver, il faut aller les rechercher, rduites en vases et en
sables, sur tout le littoral de l'estuaire. Ce sont elles qui ont chang
les bords de la Lzarde et ont rempli le marais Vernier.

[Illustration: JUMIGES.--L'Abbaye.]

Sur la hauteur de la Hve existait autrefois la petite ville de
Saint-Denis-Chef-de-Caux; elle occupait la place actuelle du banc de
l'clat, situ  quatorze cents mtres du pied des falaises. Cette ville
est signale sur les cartes de Stapleton; une charte de 1295 en fait
mention; en 1373, la commune avait t autorise  relever l'glise
chue en mer; puis,  partir du XVIIe sicle, son nom disparat. La
mer l'avait absorbe. Les cartes marines du XVIIe et du XVIIIe sicle
mentionnent le banc de l'clat, sans le dterminer plus rigoureusement;
le promontoire des Caltes, dont il est l'unique reste, ne parat plus
dans l'histoire locale. En se rapportant aux estimations de l'ingnieur
de Lamblardie, on trouve un recul de deux mtres par an au cap de la
Hve; d'aprs ce calcul, la limite du rivage,  l'poque de la conqute
des Gaules, tait  trois mille cinq cents mtres du point qu'il
occupe actuellement. A l'endroit o existait la ville, la sonde donne
aujourd'hui de six  dix mtres de profondeur. On peut dire que les
ruines mme ont pri.

Autrefois, les galets, formant digue au pied de la Hve, s'tendaient
en ligne droite jusqu' Honfleur; les mares submergeaient cet pi
naturel, permettant aux plus furieuses vagues de s'taler et de
s'panouir sur un bas-fond o les eaux dposaient, comme dans un bassin
de colmatage, les matires lgres qu'elles apportaient; ces matires
restaient l jusqu' ce qu'une forte mare ou une succession de temptes
fint par faire irruption  travers le cordon de galets. Ce chenal
s'agrandit vers le XVe sicle et forma un petit port qui fut l'origine
du Havre, bti sur un coin des alluvions de la plaine de l'Heure. Sa
fondation est donc relativement rcente. La ville ne date rellement que
de Louis XII; au XVIIe sicle, elle consistait uniquement dans le groupe
de maisons des quartiers Notre-Dame et Saint-Franois. Ce fut Franois
Ier qui, sur un rapport de l'amiral Bonnivet, fit creuser le port pour
remplacer celui de Harfleur, alors abandonn par la mer. Une citadelle
s'levait sur l'emplacement du bassin de l'Heure; entre elle et la ville
proprement dite, se trouvait un bassin qui porte aujourd'hui le nom de
Vieux-Bassin.

Le canal de Harfleur fut creus en 1666 pour assainir la plaine de
l'Heure, entrecoupe de ruisseaux et de mares d'eau stagnante, qui
s'tendaient jusque sous les murs de la ville. Ce canal rendait aussi
 Harfleur une partie de sa prosprit compromise par les alluvions;
on faisait  cette poque, pour ce port, ce qu'on fait aujourd'hui en
creusant le canal de Tancarville pour assurer la navigation de la basse
Seine.

L'importance du Havre vient surtout de sa position  l'embouchure du
fleuve et de ce qu'il n'y a pas de bons ports sur toute cette cte o
les alluvions dtruisent les travaux les plus considrables. La ville
s'est tendue sur la plaine de l'Heure, qui mesure une surface
de dix-huit cents hectares, et dont le niveau excde de quelques
centimtres  peine la limite des hautes mares, quoiqu'elle prsente en
certains endroits des relvements du sol  ct de parties plus basses,
derniers tmoignages des travaux accomplis par la mer dans les ges
prcdents. Les fouilles ont permis de constater la prsence d'un
banc de tourbe affleurant la laisse de basse mer. On y a rencontr des
tronons d'arbres, des pierres et des silex taills, vestiges d'une
station prhistorique. Cette tourbe impermable, empchant l'absorption
des eaux rpandues sur le sol, transforma la plaine en un marcage,
pendant la dernire partie du moyen ge. Ce voisinage malsain produisit
dans la ville naissante des pidmies de fivres paludennes. Elles
disparurent avec l'extension des quartiers bas; mais, au dire de
personnes autorises, il existe encore actuellement, pendant la saison
chaude, des cas de fivres paludennes.

L'embouchure de la Seine, qui a une largeur de neuf kilomtres, doit
les transformations rapides de ses rives au rgime complexe des courants
de la mare qui y pntre et en sort continuellement. Examinons, d'aprs
l'ingnieur Baude, les phnomnes qui se produisent dans le mouvement
des cinquante millions de mtres cubes d'eau apports  chaque mare.
La configuration de l'estuaire donnant des vitesses diffrentes aux
courants de mare, il s'ensuit des retards qu'on peut ainsi expliquer:
 l'heure de la molle eau, la mer, descendue  son niveau le plus bas,
laisse  dcouvert de longues grves dont elle doit bientt reprendre
possession. Au bout de quelques minutes d'immobilit, un frmissement
imperceptible annonce que la mare de l'Atlantique entre dans la Manche.

Bientt des ondulations puissantes lvent rapidement le niveau du
canal. Cette nergique propulsion marche paralllement  l'quateur, et
le flot court du cap de Barfleur au cap d'Antifer. Au sud de la ligne
qu'il trace, s'ouvre la baie de la Seine; couverte par la presqu'le du
Cotentin, elle ne reoit pas le vif mouvement de translation qui vient
de l'Ocan et, tant que les eaux de la Manche proprement dite s'lvent,
elles dominent celles de la baie; mais cet exhaussement ne peut avoir
lieu sans qu' l'instant mme les eaux qui le produisent ne s'panchent
sur le plan infrieur qui leur est adjacent et n'en entranent la masse
fluide dans le mouvement. A mesure que le flot marche vers l'est, il
laisse couler ses eaux sur la pente latrale qui les sollicite et,
quand il atteint la cte de Caux, au cap d'Antifer, il se divise en deux
branches: celle du nord, obissant  l'impulsion gnrale, suit la rive
oblique qui la conduit vers Dieppe; celle du sud descend vers le Havre.

Dans ce mouvement, rsultant de l'opposition des forces de l'attraction
lunaire et de la pesanteur terrestre, la surface de la baie de la Seine
forme un plan inclin dont l'arte suprieure se confond avec la ligne
que dcrit le flot, de Barfleur au cap d'Antifer, et dont l'arte
infrieure s'appuie sur la cte de la basse Normandie.

Le courant direct suit une route plus longue en entrant dans
l'estuaire: il contourne les rives de la baie. Il se prsente donc 
l'entre en mme temps que la mare commence  descendre; il la soutient
et retarde un peu l'heure de l'coulement. Ce moment d'quilibre est
l'_tale_. Elle ne dure que onze minutes;  ce moment la hauteur de
l'eau sur les bas-fonds de la rade est de huit mtres. L'tal, tout en
diminuant, se-soutient pendant trois heures, ce qui permet aux navires
d'entrer et de sortir plus facilement, privilge que ne possde aucun
port de la Manche. Pendant ce temps, la diffrence du niveau n'excde
pas trente centimtres. Le flot entrant dans l'embouchure de la Seine
passe d'une large baie  un chenal rtrci, o il rencontre le courant
descendant. Il trouve ainsi, au lieu d'un plan inclin, un plan montant
insensiblement. L'ondulation prouve donc des ralentissements successifs
en passant sur des profondeurs de moins en moins grandes.

Les eaux s'amoncellent dans un temps trs court, formant une grosse
lame qui,  l'arrive du flot, prenant subitement une hauteur d'un ou
deux mtres, s'lance avec une vitesse effrayante dans l'embouchure. Sa
vitesse est d'autant plus grande qu'elle concide avec l'arrive d'une
onde interfrente de la mare. C'est le _mascaret_. Le premier flot se
prcipite comme une immense cataracte, formant une vague roulante, et
occupe toute la largeur du fleuve sur une hauteur qui atteint trois
mtres aux grandes mares. Rien de plus majestueux que cette formidable
lame si rapide en son mouvement. Ds qu'elle s'est brise contre les
quais de Quillebeuf qu'elle inonde de ses rejaillissements ou telles,
elle s'engage en remontant dans le lit plus troit du fleuve qui semble
alors refluer vers sa source avec une grande rapidit.

Le phnomne atteint toute son intensit aux grandes mares d'quinoxe
 Quillebeuf et  Caudebec. La masse d'eau glisse alors sur la surface
de la rivire, s'avanant en cascades dont la concavit est tourne vers
le milieu du fleuve, o elle fait l'effet d'une cluse gigantesque sur
le chenal rempli d'eau tranquille. Elle inonde les prairies; elle les
met en fonte et dracine les arbres sur son passage.

Les travaux excuts dans ces derniers temps pour approfondir le chenal
de la navigation ont fait, pendant quelques annes, disparatre les
effets du mascaret; mais des bancs de sable s'tant dplacs par suite
de ces travaux de canalisation, le mascaret se reproduisit comme par
le pass; sa violence s'est mme accrue et il a fini, en 1860, par
bouleverser tous les endiguements qui le contrariaient. En une seule
mare, les dgts se sont levs  plusieurs millions.

La navigation de la Seine a toujours t dangereuse,  cause des bancs
mobiles: une barre s'tait forme prs Villequier. De 1842  1847,
cent quatre-vingt-quatre navires s'chourent sur la _traverse de
Villequier_; il n'y avait  cet endroit que quarante centimtres d'eau 
mare basse, tandis qu'on trouvait une profondeur de dix  douze mtres
entre Villequier et Rouen. On construisit une premire digue en 1848,
sur une longueur de huit mille quatre cents mtres, et ensuite une
seconde de douze mille mtres sur la rive droite de Villequier. En aot
1851, l'endiguement atteignait Quillebeuf.

[Illustration: LE HAVRE.--Bassin du Commerce.]

Avant d'tre ainsi rgularis, le chenal tait variable; il fut ramen
 une largeur uniforme de trois cents mtres avec une profondeur de cinq
mtres en morte eau. Le succs paraissait complet: les digues avaient
cr un courant artificiel, comme celui d'un canal, qui oprait
automatiquement les dblais. Alors on continua la prolongation des
digues jusqu' la pointe de la Roque; ce qui permit de transformer
dfinitivement en prairies le marais Vernier, marcage dont les
manations pestilentielles avaient dj t combattues sans efficacit
sous Henri IV. On assainit ainsi mille hectares de relais du fleuve.

En 1867, tous ces dispendieux travaux taient termins; les digues
submersibles de Berville-sur-Mer compltaient ce gigantesque endiguement
pour lequel on avait dpens dix-sept millions. Une hauteur de sept
mtres d'eau tait assure  la navigation et dix mille hectares de
marcages taient convertis en prairies. Mais on avait compt, dans
cette vaste entreprise, sans les caprices du rgime des eaux dans
l'estuaire, ainsi chang par ces moyens artificiels. De nouveaux
courants se produisirent; ils ensablrent les passes conduisant au Havre
 partir du nouveau chenal. A mare basse, un fleuve artificiel coule
entre les digues, entranant toutes les vases amenes par la mare
montante et rejetant ainsi tous les produits de ce dragage naturel  la
sortie du chenal o il forme un banc qui s'accrot de jour en jour. La
barre, qui tait  Villequier, a t reporte entre Quillebeuf et le
fanal de Courval.

On pensa que, pour remdier  cet effet fcheux, il n'y avait
qu' prolonger les digues; en 1851, elles taient amenes jusqu'
Port-Jrme. Mais, l encore, une nouvelle barre se reforma  la sortie
du chenal prolong. D'autres digues furent encore cres, sans plus de
russite; la barre se reportait toujours  l'extrmit du chenal, au
point o le courant de la mare descendante s'panchait librement
dans l'eau calme de l'estuaire et dposait les matriaux qu'il avait
entrans.

Cette barre est indispensable. Si, d'ailleurs, par un travail qui
violenterait la nature, on arrivait  faire disparatre ce seuil, les
eaux de la Seine, d'aprs la loi naturelle de la pesanteur, prendraient
le niveau de la basse mer, et alors la Seine maritime se viderait comme
les avant-ports du Havre et de Honfleur et deviendrait,  mare basse,
un vaste port d'chouage; le remde serait alors pire que le mal. La
barre joint donc  l'inconvnient de gner la navigation l'avantage de
retenir dans la partie suprieure les eaux sur une assez grande hauteur.
Par suite, les ingnieurs se trouvent en prsence d'un dilemme: si l'on
prolonge les digues, on cre des atterrissements qui finiront, avant un
sicle, par ensabler notre premier port de la Manche; si l'on n'amliore
pas la Seine maritime, Rouen cessera d'tre favoris. De l une
hostilit entre les administrations de ces deux ports rivaux. Afin de
satisfaire ces exigences inconciliables, on a entrepris le creusement du
canal de Tancarville sur la rive droite de la Seine. Passant  travers
la plaine d'alluvions, il conduit les navires qui remontent  Rouen
jusqu'au point o les chouages sur les bancs de l'embouchure ne sont
plus  craindre. La navigation de l'estuaire est ainsi remplace par un
canal  grande section.

Pendant ces dernires annes, des changements importants ont t la
consquence directe des obstacles qu'on a opposs aux forces naturelles:
les contours de la baie ont t modifis et le volume d'eau introduit
 chaque mare a diminu. Les fonds des abords du Havre ne se sont pas
maintenus. Les tudes les plus rcentes ont dmontr que la masse des
alluvions dpassait toutes les prvisions: les dpts accumuls dans le
courant d'une seule anne s'lvent  la masse norme de un million cent
quarante-quatre mille mtres cubes. Si l'envasement continue, l'avenir
du Havre est srieusement compromis: ses deux ennemis, les galets de la
Hve et les alluvions de la Seine, le rendront impraticable.

L'observateur qui se tient sur la jete du Havre, au moment de la mare
basse, peut juger des transformations que les mares oprent  l'entre
de la baie de la Seine. Quand les eaux se retirent, elles laissent 
dcouvert un petit perrey, nomm le _Poulier du Sud_. Il est form des
relais les plus lgers, c'est--dire le sable et la vase. Le galet, trop
lourd pour franchir le courant qui agit constamment, soit dans un sens,
soit dans un autre, par suite de l'entre et de la sortie des eaux dans
la passe, et qui reste permanent, se dpose sur la plage au nord des
jetes.

Le Poulier, frquent  mare basse par les pcheurs d'_quilles_,
constitue un vritable danger pour les navires d'un fort tirant d'eau;
bien des sinistres y ont t enregistrs, malgr le balisage indiquant
la limite de ce banc malencontreux; un changement subit du vent, une
fausse manoeuvre, la mauvaise interprtation d'un signal, suffisent pour
y jeter un navire.

Le chenal n'est entretenu entre les jetes que par les cluses
de chasse; mais, si bien dirig que soit ce courant artificiel, il
n'entrane pas le galet, qu'il faut enlever  la drague et qui, roulant
plus loin que le Poulier, va former le banc des Petites-Buttes. Les
empitements du galet et des alluvions, qui semblent conjurer la ruine
du Havre, ont exerc la sagacit des ingnieurs; depuis le commencement
du sicle, ils dressent des plans qui peuvent se classer en deux
catgories: ceux relatifs  l'entre du nord et ceux relatifs  l'entre
du sud; deux espces de projets dont les partisans, plus soucieux
d'intrts privs que de ceux du port, sont incessamment en
contradiction. Pendant qu'on discute ainsi, la mer travaille, avec
l'ampleur qui caractrise toutes les oeuvres de la nature; elle
poursuit une oeuvre contre laquelle les hommes finiront par se dclarer
impuissants (1).

[Note 1: Jules Girard, _Les Rivages de la France autrefois et
aujourd'hui._--Ch. Delagrave, dit.]

Comme le professeur prononait ces dernires paroles, la caravane
arienne, qui avait franchi, pendant qu'il parlait, les vingt-six
kilomtres sparant la pointe de Tancarville du Havre, arrivait sur les
hauteurs dominant Sainte-Adresse aprs avoir laiss la grande ville en
arrire dans le sud.

Sur un plateau dnud,  peine recouvert d'une herbe courte et lpreuse,
deux hommes, en lesquels on reconnaissait du premier coup d'oeil Damblin
et les frres Bourdon, agitaient des drapeaux, en mme temps qu'ils
soufflaient  en devenir emphysmateux pour le reste de leurs jours,
dans des instruments rendant un son discordant et aigu perceptible
 plus d'une lieue. Obissant  ce double signal, les touristes
manoeuvrrent pour reprendre contact avec le sol, ce qui s'effectua sans
anicroche.

--Il y a longtemps que vous tes l?... demanda La Tour-Miranne 
l'ingnieur aprs lui avoir serr la main.

--Une heure environ; le temps de trouver,  cinq cents mtres d'ici, un
endroit ferm pour garer nos aros. Garuel est arriv un quart-d'heure
aprs moi, puis Bourdon.

--Et Mdrival?...

--Pas vu!

--Comment cela!... O l'avez-vous perdu de vue?...

--Nous avons vol de conserve, jusqu' Caudebec, rpondit Garuel qui,
comme son ami Mdrival, montait un mono type Santos. Mon moteur tapait
comme un enrag, tandis que le sien avait de nombreux rats d'allumage.
C'est pourquoi je l'ai dpass petit  petit. Je comptais cependant
qu'il ne tarderait pas  me rattraper, et je suis trs surpris de ne pas
le voir arriver.

--Pourvu qu'il ne lui soit survenu aucun accident!... murmura La
Tour-Miranne, non sans inquitude. La hardiesse de notre jeune camarade
m'a toujours fait craindre pour lui.

--Quand il aura dmoli une paire de fois son outil ainsi que cela m'est
arriv, dit Damblin, cela le rendra plus circonspect.

--Enfin, esprons qu'il n'y a rien de grave et que nous l'apercevrons
bientt, conclut le prsident.

Les aros ayant t amens jusqu'au terrain clos de murs o ils devaient
tre gars, les touristes se mirent en mesure de gagner le Havre
dont ils taient loigns d'une petite demi-heure de marche environ.
Toutefois ils trouvrent place dans le funiculaire de Sanvic qui les
amena en peu d'instants dans la grande ville. Ils arrivaient  la place
de l'Htel-de-Ville quand ils furent frapps de voir tous les promeneurs
qui dambulaient sur les trottoirs, s'arrter les uns aprs les autres,
comme figs de surprise, et les yeux tourns vers la vote cleste. Les
aviateurs,  leur tour, imitrent ce geste et braqurent leurs
regards dans la direction indique par leurs voisins. Un mme cri de
stupfaction leur chappa. A moins de deux cents mtres en l'air, un
magnifique dirigeable fendait l'espace  toute vitesse, sous la traction
de son hlice qu'on voyait tourbillonner  l'avant de la nacelle, tandis
que l'on entendait nettement le bruit du moteur.

--Rviliod! C'est Rviliod! murmura La Tour-Miranne qui se sentit
mordu par un inexplicable sentiment de jalousie. Ah! ah!... voil du
nouveau!...




CHAPITRE XIV

M. RVILIOD VOYAGE


DPART DU RVILIOD N 1.--EN ROUTE POUR LA
BOURGOGNE.--FIRMIN ARONAUTE.--LE DPARTEMENT DE L'YONNE A VOL
D'OISEAU.--MONTEREAU.--AUXERRE ET SES MONUMENTS.--LE CHTEAU DES
FRNES.--M. ET Mme CORGIVAL.--LE TOURISME EN BALLON DIRIGEABLE.


--Eh bien! Neffodor, tout est prt?...

--Tout est par, oui, monsieur. Vous pourrez commander le dpart quand
vous voudrez.

--Vous avez fait le plein des rservoirs?...

--Glinier, le mcanicien, s'en est occup. Nous avons tout revu. On
pourra marcher pendant au moins six heures  pleine puissance.

--Quelle est la vitesse du vent et sa direction?

--Nord-nord-est, monsieur. Vitesse de trois  cinq mtres par seconde.

--Nous allons nous rendre dans les environs d'Auxerre. Ce vent ne
peut-il contrarier la marche du ballon?...

--Bien au contraire, monsieur. Il va nous aider, puisque nous descendons
vers le sud.

--Tant mieux, nous arriverons plus vite. Je vais donc tlgraphier et
prvenir de notre prochaine arrive, de manire qu'il y ait une quipe
prte  nous recevoir  l'atterrissage.

--Ce sera une bonne prcaution, en effet. Et  quelle heure le
lchez-tout, monsieur Rviliod?

Le _Petit Biscuitier_ rflchit quelques secondes.

--A midi prcis. Vous avez donc le temps de vous restaurer, ainsi que
l'quipe, avant l'instant du dpart. Moi je djeunerai  bord. Je vais
donner des ordres en consquence.

L'armateur du yacht arien ft demi-tour pour regagner l'auto qui
l'avait amen.

--Tiburce, dit-il, vous allez me conduire  Pontoise.

--Bien, monsieur, rpondit le chauffeur en baissant la tte d'un geste
d'acquiescement.

--Et toi, Firmin, tu t'occuperas de runir les matires premires de mon
djeuner, que tu me serviras aussitt que nous serons en l'air.

Le digne valet de chambre blmit.

--Mon...monsieur ne va pas plutt  l'htel, bgaya-t-il.

--Non, j'ai la fantaisie de faire mon repas en plein ciel. Tu me
serviras  bord!

Le malheureux domestique connaissait son matre, et n'ignorait pas qu'il
ne gagnerait rien  discuter, lorsqu'il lui avait fait connatre ses
volonts. Il considra tristement son collgue, le chauffeur Tiburce, en
hochant la tte d'un air profondment navr.

--Ce sera ma mort!... murmura-t-il.

--Et moi, j'changerais bien ma place avec la vtre!... riposta le
chauffeur avec une expression de regret. Quel beau voyage vous allez
faire!... Veinard, va!...

--Je vous la cderais bien volontiers, si mon matre voulait accepter
semblable permutation.

Rviliod, qui revenait, aprs avoir transmis une dernire recommandation
 Neffodor, l'aronaute charg de piloter le dirigeable, sauta dans la
voiture et mit fin  la conversation.

--Allons!... dit-il de sa voix sche et autoritaire. En route pour
Pontoise, et vite!...

Le valet de chambre prit place auprs du chauffeur, et l'auto dmarra.
En moins d'un quart d'heure on fut arriv  la sous-prfecture. Le
navigateur arien se fit conduire au bureau du tlgraphe, pendant que
son valet courait aux provisions, et il expdia la dpche suivante:

_Corgival, Chteau des Frnes, Cintry, par Saint-Bris. Arriverai en
dirigeable  quatre heures. Prire m'attendre avec quipe douze hommes
pour faciliter atterrissage.--Rviliod._

A l'heure dite, au moment o les cloches des villages environnants
sonnaient midi pour rappeler  la ferme les travailleurs dissmins dans
les champs, l'aronat, tir de son hangar, fut amen sur la pelouse
des dparts; l'armateur et son domestique prirent place dans le salon
d'arrire, et l'aronaute Neffodor procda  l'quilibrage du navire
arien. Aprs quelques ttonnements, la force ascensionnelle lui ayant
paru suffisante, le pilote put ordonner le traditionnel lchez-tout,
transform aujourd'hui en un simple avertissement: Levez les mains. Il
tait midi douze minutes.

Parvenu  une hauteur de quatre cents mtres, le ballon simplement
entran par le vent, driva dans la direction de Triel, mais
l'aronaute fit mettre le moteur en route,  petite vitesse d'abord,
afin d'utiliser le gaz hydrogne provenant de la dilatation du ballon,
puis, manoeuvrant le gouvernail d'arrire, il dcrivit une courbe de
grand rayon et prit une direction presque perpendiculaire  celle du
vent: la pointe de l'aronat tant braque sur Saint-Denis afin de
contrebalancer la pousse de l'air.

En dix minutes, le dirigeable arriva  la Seine, qu'il traversa une
premire fois au-dessus de la pointe extrme de l'le d'Andrsy,
puis une deuxime  proximit de l'le de Maisons, aprs avoir plan
au-dessus de la fort de Saint-Germain, qu'il avait franchie dans sa
plus grande largeur, des terrains d'Achres  Maisons-Laffitte, en
passant par le carrefour de la Croix-de-Noailles.

En arrivant dans la nouvelle boucle du fleuve, la presqu'le de
Houilles, le pilote fit mettre en route les cylindres fonctionnant 
l'essence de ptrole. Aussitt, la vitesse s'accrut sensiblement. Pouss
par ses soixante-dix chevaux-vapeur attels  l'arbre de l'hlice,
l'aronat avana  raison de cinquante kilomtres  l'heure; en huit
minutes, les cinq kilomtres de l presqu'le furent franchis. Un
nouveau bras de la Seine fut laiss en arrire, en aval du pont
de Bezons, et on arriva au znith de Courbevoie: il allait falloir
traverser le fleuve une quatrime fois, non loin du pont de Neuilly et
de l'le de la Grande-Jatte.

Runissant tout son courage, l'infortun Firmin s'tait efforc, durant
ce temps, de satisfaire son terrible matre, l'intraitable _Biscuitier._
Il avait dress la table sur le guridon lger occupant le milieu du
salon; les mets achets  Pontoise taient disposs sur des tablettes
articules  la cloison et pouvant se rabattre horizontalement dans les
angles. Fermant les yeux, chaque fois qu'il tait forc de s'approcher
du ct o les rideaux taient largement ouverts sur l'espace, il avait
install tous les ustensiles emmagasins dans un tiroir du meuble 
usages multiples, et maintenant, debout derrire son matre, il tait
tout  son service de domestique bien styl.

Lorsque l'aronat parvint aux fortifications de Paris, l'armateur du
Rviliod n 1 arrivait au dessert. Il interpella le pilote.

[Illustration: PARIS.--Place de la Bastille: La colonne de Juillet.]

--Neffodor!... appela-t-il en se penchant au-dessus du bordage recouvert
de velours.

L'aronaute, qui serrait vigoureusement de ses deux mains le volant
commandant les mouvements du gouvernail de direction, tourna la tte.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, monsieur? demanda-t-il.

--A quelle hauteur sommes-nous?...

--Six cent quarante mtres, monsieur......

Le _Biscuitier_ eut une moue dsappointe.

--Ne pourriez-vous pas nous faire descendre quelque peu, dit-il. Je
voudrais que les Parisiens puissent admirer  leur aise l'oeuvre de
votre patron Fruscou. Est-ce possible?...

--Nous allons essayer, monsieur Rviliod. Nous verrons ce que donnent
nos aronats!

Un peu en avant du poste occup dans la nacelle par le pilote, entre
la poutre arme et la face infrieure--ventrale pourrait-on dire--du
ballon, se trouvait un agencement dj appliqu dans les prcdents
dirigeables Fruscou. C'tait un assemblage de six lamelles en soie,
tendues sur un cadre mtallique lger, et superposes  cinquante
centimtres l'une au-dessus de l'autre, entre deux montants verticaux.
Ces lamelles mesuraient trois mtres de longueur et prsentaient une
surface totale de prs de huit mtres carrs. Un mcanisme trs simple
permettait d'incliner  volont ces espces de jalousies et de
donner aux plans une plus ou moins grande obliquit par rapport 
l'horizontale. Cet agencement pouvait donc fonctionner exactement comme
les gouvernails d'immersion des bateaux sous-marins, et assurer le
changement de niveau de la carne, sous l'impulsion du propulseur, de
mme que le gouvernail horizontal permet, par la rsistance qu'il offre
 l'avancement, de faire pivoter le navire dans le plan horizontal.

Neffodor manoeuvra donc le volant commandant l'obliquit des plans, dont
il prsenta la surface suprieure  l'action de l'air. Sous l'effet
de la rsistance du fluide, combine avec la traction de l'hlice,
l'aronat fut oblig de descendre suivant un plan inclin assez
accentu. En arrivant au-dessus de l'Arc de Triomphe de l'toile,
l'altitude tait de cinq cent vingt mtres; elle n'tait plus que de
quatre cents mtres au rond-point des Champs-Elyses et de trois cents
 la place de la Concorde. Sur la demande de son armateur, l'aronaute
continua  peser sur le volant, et le dirigeable se rapprocha  moins
de deux cents mtres des toits au-dessus du Palais-Royal et de la rue
de Rivoli, qui fut suivie  cette faible hauteur jusqu' la place de la
Bastille.

De nombreuses acclamations montrent vers le yacht arien; des
promeneurs s'arrtrent et agitrent leurs chapeaux ou leurs mouchoirs.
L'orgueilleux Rviliod, recevait ces hommages, accoud  son balcon, et
tout en sirotant un moka parfum, qui avait t emport dans un de ces
flacons  double paroi argente, entre lesquelles le vide a t opr,
ce qui fournit l'avantage d'viter toute dperdition de chaleur.
La pense du navigateur arien se reporta vers ses anciens amis: La
Tour-Miranne, Outremcourt, Mdouville et les autres, dont les journaux
venaient d'annoncer le prochain dpart en excursion fix au dimanche
suivant. Or, on tait au mardi.

[Illustration: MONTEREAU.--Vue prise du coteau de Surville.]

--Je voudrais les voir ici avec leurs botes de toile montes sur
chariot, avec une hlice et un moteur, pensa le sportsman. Oui, je
voudrais les voir traverser Paris  la queue leu leu, comme je le fais
en toute scurit, sans la crainte continuelle d'une panne de moteur
m'obligeant  dgringoler sur les chemines!...

Sa pense dvia et la tte hirsute de Charles Bader, dit Charlot,
apparut un instant dans le miroir de son imagination. Il sourit:

--C'est dimanche que ce bon La Tour-Miranne va se trouver ahuri par
le tour qui va lui tre jou!... songea-t-il. Tous les adhrents  sa
fameuse socit qui vont s'envoler, alors que lui, qui est leur chef,
restera piteusement par terre!... Il en sera quitte pour remettre  la
semaine des quatre jeudis son projet de Tour de France en aroplane!...
Il m'agaait avec sa srnit et sa confiance, ce La Tour-Miranne, et
je suis enchant de lui faire cette plaisanterie-l! C'est gal, avec
de l'argent, on trouve  Paris des individus prts  excuter n'importe
quelle besogne! Quel type que ce Charlot! Et quand je pense que c'est
ce niais de Mdouville qui l'a introduit dans la place, je ne peux
m'empcher de rire de sa sottise. Ils n'auront que ce qu'ils mritent,
aprs tout!

Pendant que le _Biscuitier_ monologuait ainsi, l'aronat qui le portait,
avait continu  avancer, et il avait travers Paris dans sa plus grande
largeur, de la Porte-Maillot  la porte de Saint-Mand. Le pilote ayant
donn une inclinaison inverse de la premire aux lames de l'aroplane en
persiennes, le navire arien avait atteint des niveaux de plus en plus
levs. Le baromtre qui indiquait quatre cents mtres au-dessus de la
place de la Nation, en accusa six cents au moment o l'on pntrait dans
le bois de Vincennes et sept cent cinquante au moment de la traverse de
la Marne en vue du pont de Joinville.

La boucle de la Marne franchie, la rivire laisse en arrire entre la
Varenne et Sucy, le dirigeable obliqua un peu vers le sud pour gagner
Melun en passant non loin de Marolles et de Santeny-Servon, dans la
Brie.

Il tait une heure lorsque l'aronat traversait la place du
Palais-Royal;  deux heures, il arrivait en vue de Melun o l'on
retrouva la Seine qui avait t perdue de vue depuis Neuilly.
L'aronaute ne voulant pas passer une fois de plus d'une rive  l'autre
du fleuve, fit dcrire un quart de cercle  l'appareil pour le diriger
vers Montereau et Sens. Rviliod n'aperut donc que d'assez loin le
panorama du chef-lieu du dpartement de Seine-et-Marne et ses monuments:
l'glise Notre-Dame qui date du XIe sicle et Saint-Aspais du XIIIe,
la maison centrale de dtention, situe dans l'le, et les parcs et
promenades de Vaux. Le dirigeable plana au-dessus des immenses plaines
de la Brie, entre la route de Dijon  bbord et la Seine, dont les
circonvolutions se distinguaient  tribord, et  trois heures il arriva
 Montereau, aprs avoir franchi,  trois cents mtres de haut, les
futaies du bois de Valence.

Montereau-faut-Yonne, simple chef-lieu de canton de Seine-et-Marne, 
trente kilomtres de Melun, possde huit mille habitants. Cette ville
est le sige d'une importante fabrication de poterie fine ou porcelaine
opaque. On y trouve galement des briqueteries, des usines de ciment,
de blanc d'Espagne, de carreaux pour mosaques. Son glise paroissiale
remonte au XIe et au XVIe sicle;  l'un des piliers du choeur est
suspendue une pe que l'on dit avoir appartenu  Jean sans Peur, duc de
Bourgogne, assassin sur le pont de Montereau en 1419, par Tanneguy du
Chtel, lors d'une entrevue du duc avec le dauphin Charles VII.

Laissant derrire lui le chteau de Surville, qui est bti sur la
colline dominant la ville, l'aronat poursuivant sa route, arriva 
Sens, dont la cathdrale tait visible depuis longtemps  l'horizon.
Rviliod regretta un instant de ne pouvoir s'arrter afin d'examiner un
instant cette merveille architecturale, mais il tait assez peu sensible
 ce genre de beauts artistiques et son regret fut court.

[Illustration: JOIGNY.--Portail Saint-Jean.]

Sens mrite cependant une visite, car cette ville, qui tend  se
moderniser aujourd'hui, contient de nombreux spcimens de l'art ancien,
dont le plus remarquable est videmment la cathdrale Saint-Etienne,
qui a t btie du XIIe au XVIe sicle et possde des portails richement
sculpts et de beaux vitraux. A l'intrieur, on remarque les tombeaux du
dauphin Louis, fils de Louis XV et de sa deuxime femme, Marie-Josphe
de Saxe. Dans un pilier, on aperoit une curieuse effigie en pierre dite
Jean de Cognot. Les autres difices intressants de Sens sont le
palais archipiscopal du XVIe sicle, avec le clbre btiment
de l'_Officialit_, les glises Saint-Savinien, Saint-Jean,
Saint-Pierre-le-Rond, Saint-Maurice et l'Htel-de-Ville, de construction
moderne.

Depuis Montereau, le dirigeable suivait la rive droite de l'Yonne,
laissant sur l'autre rive Villeneuve-la-Guyard et Pont-sur-Yonne. A
Sens, il franchit la Vanne et continua  descendre vers le sud. Le
soleil tant ardent, son hydrogne s'tait dilat et l'altitude de douze
cents mtres avait t dpasse malgr le jeu du ballonnet compensateur.

--Serons-nous bientt  Auxerre?... fit  ce moment Rviliod, en
s'adressant  l'aronaute. Nous ne marchons plus, il me semble!...

Neffodor se retourna.

--Je vous demande pardon, monsieur, rpliqua-t-il avec vivacit. Nous
allons mme plus vite que tout  l'heure. Du parc d'arostation  Paris,
nous ne faisions que trente kilomtres  l'heure  peine. De Paris
 Melun, nous avons fait du quarante-cinq et de Melun  Sens du
trente-cinq. Maintenant nous faisons presque du cinquante. Nous serons
 Auxerre vers cinq heures. Ce n'est pas mal marcher, car nous aurons
parcouru  ce moment deux cents kilomtres depuis Ecancourt.

--On va nous attendre aux Frnes; j'avais annonc notre arrive pour
quatre heures.

--Est-ce  Auxerre mme que nous devons atterrir, monsieur Rviliod?...

Le jeune homme haussa les paules.

--Atterrir sur le clocher de l'glise Saint-Pierre, cela manquerait
plutt de charme!... riposta-t-il non sans une pointe d'humeur. Non,
nous allons  trois lieues au-del d'Auxerre, du ct de Saint-Bris.
Vous tcherez de vous rapprocher du sol tout  l'heure, et je vous
indiquerai la route  suivre, je connais le pays.

Le dirigeable se mouvait  ce moment au-dessus d'immenses forts
s'tendant jusqu' l'horizon, et, malgr la hauteur, on sentait une
singulire impression de fracheur manant de ce tapis de verdure. Le
thermomtre avait accus immdiatement une baisse de temprature de
plusieurs degrs et le gaz remplissant la vaste capacit de l'aronat,
sensible  cette variation, se contracta, amenant la descente dsire
par le jeune aro-yachtman. Les objets terrestres parurent grossir, et
les bruits montant du sol, devinrent de plus en plus perceptibles.

Le pilote suivait l'aiguille du baromtre anrode se dplaant devant
son cadran.

--Mille mtres... neuf cents... huit cents... grommela-t-il tout en
manoeuvrant le volant de commande des lames d'aroplanes. O cela
va-t-il s'arrter?...

Ce ne fut qu' deux cents mtres du sol et quatre cents mtres de
hauteur au-dessus du niveau de la mer, que le mouvement descensionnel
prit fin, au moment o les dernires futaies de la fort d'Othe
disparaissaient dans l'loignement. La ville de Joigny apparaissait en
avant, dans un coude de l'Yonne qui dut tre traverse un peu en aval de
son confluent avec l'Armanon. Les voyageurs aperurent, un peu aprs,
le bourg d'Appoigny, puis les clochers des glises d'Auxerre.

[Illustration: AUXERRE.--Eglise Saint-Etienne et la Prfecture.]

Le _Petit Biscuitier_ ne cessait de tirer son chronomtre de son gousset
par un mouvement nerveux et de le remettre en place aprs avoir consult
la position des aiguilles qui ne lui paraissaient pas se dplacer. Ainsi
que Neffodor l'avait prsum, il tait cinq heures moins deux minutes
lorsque l'aronat surplomba le chef-lieu de l'Yonne, auquel son
armateur, dans son impatience d'arriver, n'accorda qu'un regard
distrait.

Auxerre est cependant une ville fort intressante  parcourir en dtail,
car elle possde de vieilles maisons d'un style trs curieux et de
nombreux monuments anciens et trs remarquables, tels que la cathdrale,
un des plus beaux difices gothiques de France, l'glise Saint-Germain
qui dpendait, avant la Rvolution, d'un couvent de bndictins;
l'glise Saint-Pre ou Saint-Pierre-en-Valle, ancienne glise
abbatiale, monument de la Renaissance; l'glise Saint-Eusbe, avec
sa tour carre  la base et octogonale au sommet; l'ancienne glise
paroissiale de Saint-Plerin, btie prs de la fontaine o, d'aprs la
tradition, le saint de ce nom soumettait, au IIIe sicle, les Auxerrois
au baptme. La tour de l'Horloge, la Prfecture, l'abbaye avec son
clotre du pur style roman, sont galement  visiter. Auxerre, qui
compte dix-huit mille habitants, est d'ailleurs de fondation trs
ancienne, car elle avait dj acquis une grande importance  l'poque
de la domination romaine. Saccage par les Huns en 451, conquise par
les Francs en 486, elle fut gouverne par des comtes au IXe sicle. Deux
cents ans plus tard, ce comt fut attribu  la famille des comtes de
Nevers, et une branche de cette famille en porta le titre jusqu' la fin
du XIIe sicle. Il passa ensuite entre diverses mains et finit par tre
vendu au roi Charles V qui l'acheta la modique somme de trois cent mille
francs. Runi  la couronne, l'Auxerrois fut cd au duc de Bourgogne
par une clause du trait d'Arras, puis dfinitivement enlev  cette
maison et acquis  la France sous Louis XI. Deux conciles furent tenus 
Auxerre: l'un en 578, l'autre en 1098. Un accord dsign sous le nom
de _paix d'Auxerre_ y fut sign en 1412 entre les Armagnacs et les
Bourguignons; enfin des confrences s'y tinrent en 1432 pour mnager une
rconciliation entre Charles VII et le duc de Bourgogne. Ajoutons que
la ville ou ses environs ont vu natre le biographe Daubenton, le
conventionnel Maure, le littrateur Lacurne de Sainte-Palaye, le baron
Fourier, l'avocat Marie, membre du gouvernement provisoire en 1848, le
chirurgien Roux, l'conomiste Garnier, le physiologiste Paul Bert, etc.

Traversant une dernire fois la rivire d'Yonne, le dirigeable suivit un
moment la route d'Auxerre  Montbard jusqu' quelques kilomtres au del
de Saint-Bris. L, il obliqua vers le nord-est, son pilote suivant les
indications que lui donnait  mesure son passager.

--L!... L!... dit tout  coup le _Petit Biscuitier_, en montrant de
son index tendu une construction massive au milieu d'un bois et prcde
de pelouses ornes de bassins. Voil le chteau des Frnes, c'est l
qu'il faut nous arrter!...

--Bien, monsieur Rviliod, nous allons y amener le ballon rpliqua
Neffodor.

Les lames de jalousie de l'aroplane qui jouaient le rle de gouvernail
de profondeur furent braques vers l'avant et l'aronat s'abaissa
graduellement. Au moment o il traversait  cent mtres  peine du sol,
un petit village dont il mit toute la population en rumeur, l'aronaute,
occup  sa manoeuvre, commanda au mcanicien.

--Glinier, larguez les deux guideropes!...

Ces cordages, qui ne mesuraient pas moins de cinquante mtres de
longueur, taient rouls de chaque ct de la nacelle. L'interpell
se leva et trancha les ficelles maintenant les rouleaux de corde qui
pendirent  droite et  gauche de la poutre arme.

--Attention!... dit encore l'aronaute  son second, nous arrivons  la
pelouse. Stoppez le moteur  gaz!... Je vais donner un coup de soupape!

Il se pencha en dehors du bordage et regarda au-dessous de lui.
Une cinquantaine de paysans, hommes, femmes et enfants, galopaient
perdument pour essayer d'atteindre les cordes pendantes.

Jugeant le moment propice, le pilote, qui s'tait mis debout saisit la
corde commandant l'ouverture de la soupape  gaz et opra une vigoureuse
pese pour oprer le dclanchement des clapets. Aussitt, le ballon
s'abaissa d'une cinquantaine de mtres; l'extrmit des guideropes
toucha le sol, puis l'aronat continuant  descendre, les cordages
s'talrent de plus en plus sur le gazon.

[Illustration: Des paysans galopaient...]

--Arrire!... commanda encore l'lve de l'ingnieur Fruscou au
mcanicien.

Attentif aux ordres de son chef, ce dernier renversa aussitt le sens de
rotation de l'hlice et le yacht arien demeura immobile par rapport au
sol, malgr le vent qui tendait  l'entraner.

--Saisissez les cordes et amenez-nous  terre!.. cria alors le pilote en
s'adressant aux paysans qui accouraient de tous cts.

Il n'tait pas besoin de cette recommandation. Les guideropes avaient
 peine touch le sol que vingt paires de bras vigoureux s'y taient
accrochs et halaient l'aronat.

--Stop!... fit encore Neffodor en s'adressant au mcanicien, qui arrta
aussitt le mouvement de l'hlice, en replaant ses deux branches
horizontalement pour viter leur rupture par suite d'un contact
malencontreux avec le sol.

Une dizaine de personnes qui, jusqu'alors taient restes immobiles sur
le perron de l'habitation dsigne sous le nom un peu prtentieux de
chteau des Frnes, s'approchrent de l'aronat, que contenaient les
paysans cramponns  sa longue nacelle.

--Eh bien! vous voil enfin!... pronona, en s'avanant les mains
tendues, un personnage  la face fleurie et rubiconde de Bourguignon, et
qui n'tait autre que Corgival, le cousin germain du _Petit Biscuitier_.
Nous tions inquiets, car votre tlgramme nous annonait votre arrive
pour quatre heures,, et il est cinq heures et demie!... Votre voyage
s'est-il bien effectu?...

--Sans le moindre incident sauf le vent qui nous a contraris et a caus
notre retard.

--Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une manire banale de rendre visite
 ses amis que d'arriver ainsi chez eux en ballon dirigeable!... On peut
dire que c'est un signe des temps!

--En attendant, il s'agit de garer ma voiture...

--Elle est un peu encombrante, votre voiture, mon cher Claude; je crains
fort de n'avoir pas de remise suffisamment spacieuse pour la loger.

--Si vous voulez bien, monsieur, dit l'aronaute, je vais me faire
remplacer dans la nacelle par deux des personnes qui nous maintiennent
et j'irai chercher l'endroit qui sera le plus convenable pour camper le
ballon. On ne saurait le laisser passer la nuit sur cette pelouse trop
expose au vent.

--Faites pour le mieux, mon ami, rpliqua l'armateur. Vous tes le
capitaine et je ne suis que votre passager.

Neffodor jeta un coup d'oeil sur ceux qui maintenaient la nacelle et
les compta. Ils taient vingt. Il hocha la tte en constatant ce
petit nombre et surtout en remarquant que M. Rviliod s'tait empress
d'ouvrir le portillon de son salon et de sauter sur le gazon, suivi de
son domestique enfin dlivr de la torture qu'il subissait depuis cinq
heures.

--Bon! grommela-t-il! je ne puis plus bouger maintenant, sans quoi le
ballon aurait au moins trois cents kilos de force ascensionnelle, et je
ne me fie pas  ces gaillards-l pour le tenir!

Il dcrocha de la paroi intrieure de sa logette un sac de toile qui s'y
trouvait suspendu.

--Tenez bien, tout le monde!... commanda-t-il  ses aides improviss, et
que personne ne bouge. O est le jardinier du chteau?...

--C'est moi, monsieur, dit un homme dans toute la force de l'ge, et
qu'enserrait un vaste tablier bleu  poches.

--Bon, approchez-vous et prenez-moi ce sac. Vous trouverez dedans une
vingtaine de petits sacs en treillis que vous allez me remplir de terre
ou de sable et me rapporter le plus tt possible. Avez-vous compris?....

--Certainement, monsieur. Il y a du sable dans la serre, je vas remplir
vos sacs et je vous les renverrai  mesure par mon gamin.

--C'est entendu, mais faites vite; je ne puis bouger tant que vous ne
m'aurez pas apport cette provision de lest qui empchera le ballon de
repartir subitement.

--Je vas me dpcher, mon bon monsieur! assura le jardinier en
s'loignant  grandes enjambes.

Dix minutes, puis un quart d'heure se passrent. Le domestique ne
reparaissait toujours pas et l'aronaute commenait  s'impatienter, car
il craignait de voir les paysans, fatigus, lcher le bordage. Enfin il
l'aperut, poussant une brouette charge de sacs, et suivi d'un gamin
d'une douzaine d'annes remorquant un second vhicule non moins charg.

--Ne vous impatientez pas, mon bon monsieur, voil ce que vous m'avez
demand.

--C'est trs bien, mon brave. Passez-moi cela par-dessus le bordage de
la nacelle.

Le pilote rpartit les sacs dans le carr des machines et le long de la
poutre arme, puis il descendit  son tour  terre suivi de Glinier le
mcanicien. L'aronat surcharg de lest demeura comme riv  la
terre, et ses deux conducteurs purent s'en loigner pour chercher
un emplacement convenable pour son garage nocturne. Ils finirent par
dcouvrir cet emplacement, derrire les btiments des communs, qui
taient spars du parc par un rideau de gros marronniers.

--Voil ce qu'il nous faut, dclara Neffodor  son second. Les arbres
nous protgeront contre le vent. Nous allons donc amener le ballon ici
en nous faisant aider des paysans, puis nous remplirons le ballonnet
compensateur afin de remplacer l'hydrogne consomm et remettre
l'aronat sous pression, en attendant qu'on puisse le ravitailler.

L'opration du transport  bras du yacht arien s'effectua sans
incident. La nacelle, alourdie de sacs remplis de sable fut, par
surcrot de prcaution, amarre  de forts piquets enfoncs dans le
sol. L'atmosphre tait d'ailleurs calme et rien ne faisait prsager un
changement de temps prochain.

Avant de prendre place  la table de son cousin Corgival, Claude
Rviliod s'tait empress de tlgraphier  cancourt pour donner
l'ordre  son chauffeur Tiburce de venir immdiatement apporter,  bord
de l'auto, les tubes d'hydrogne comprim prpars dans le hangar. Ces
tubes contenant chacun 18 mtres cubes d'hydrogne pur sous une pression
de 150 kilogrammes par centimtre carr, six seraient suffisants
et l'auto ne serait charge que d'un poids de 420 kilos. En partant
d'cancourt  huit heures du soir, Rviliod supposait que la voiture
arriverait au chteau vers trois heures du matin, et ces prvisions
devaient se justifier.

--Ce n'est pas tout cela!... dclara le _Petit Biscuitier_  son cousin,
 l'issue du dner, mais je ne suis pas venu pour vous rendre,  vous
et  ma charmante cousine, une simple visite de politesse. Non! j'ai
entrepris un voyage de tourisme, mais je ne suis pas goste et je
vous offre une place  tous deux  bord de mon yacht arien. Nous irons
d'abord visiter Nevers que je ne connais pas, puis nous descendrons
la Loire pour admirer les chteaux historiques qui se dressent sur ses
bords. De l, nous irons en Bretagne...

--Mais, cousin, vous n'y pensez pas; ce n'est pas srieux!... s'exclama
Mme Corgival, une brune aux yeux bleus, qui paraissait cependant une
femme au caractre dcid et nergique.

--Pourquoi, pas srieux, rtorqua l'aro-yachtman. Quel inconvnient
voyez-vous  m'accompagner?... Vous n'avez pas peur, j'espre, de monter
en ballon; vous n'tes pas comme mon stupide domestique qui a l'horreur
du vide, aussi bien  l'extrieur qu' l'intrieur de son long corps
dgingand... Que pourriez-vous objecter  ma proposition?... Vous
n'avez rien d'absolument pressant qui vous retienne ici, je pense!...

Les deux poux se regardrent d'un air indcis. Ils ne paraissaient que
mdiocrement goter l'offre de leur cousin.

--Cependant, les bagages, voulut dire Mme Corgival.

--Une simple valise suffira. Nous n'allons pas demeurer des mois en
l'air, que diable!... Enfin, je vous en prviens, il est inutile de
chercher de mauvaises raisons. Demain matin, je vous enlve, quoi que
vous puissiez dire. Je veux que vous gotiez des charmes du voyage
arien; quand vous en aurez tt, vous ne voudrez plus entendre parler
d'un autre mode de locomotion. Maintenant la chose est convenue,
entendue, n'en parlons plus!...

Et l'autoritaire jeune homme changea de conversation, sans se soucier le
moins du monde de ce que ses interlocuteurs pouvaient avoir  objecter 
sa dcision.

Le premier mouvement du propritaire du Rviliod n 1, le lendemain
matin, fut d'aller rendre visite  son navire. Neffodor, l'aronaute, et
Glinier, le mcanicien, taient en grande conversation avec Tiburce,
le chauffeur, arriv dans la nuit, le digne M. Firmin et Joseph, le
jardinier du chteau des Frnes. A la vue du patron, la discussion
s'arrta net.

--La nuit s'est-elle bien passe?... demanda Claude Rviliod au pilote.

--On ne peut mieux, monsieur, rpondit avec empressement Neffodor. Il
n'y avait pas un souffle de vent. D'ailleurs, j'avais pris soin de nous
abriter derrire ce rideau d'arbres qui nous aurait protgs, le cas
chant.

--Quand pourrons-nous repartir, dans ce cas?...

--Dans une demi-heure tout sera par. Nous avons  transfuser une
centaine de mtres cubes d'hydrogne dans l'enveloppe arostatique et 
faire le plein des rservoirs  essence et  eau. Mais je me permettrai
de vous demander, Monsieur, quelle sera la route de la journe?...

--Vous nous dirigerez d'abord sur Avallon, et de l sur Nevers, mais
nous n'y poserons pas; il suffira de planer quelque temps sur l
ville. Ensuite nous descendrons le cours de la Loire le plus longtemps
possible, jusqu' la nuit, si la chose est faisable.

L'aronaute, qui avait dpli une carte  grande chelle du centre de la
France, mesura les distances et fit un rapide calcul sur une feuille de
calepin. Il releva ensuite la tte.

--Je vous ferai remarquer, monsieur, que nous sommes  quarante-deux
kilomtres d'Avallon, dit-il enfin  son passager, qu'il y a trente-deux
kilomtres d'Avallon  Clamecy et soixante-dix de Clamecy  Nevers. Cela
nous donne dj un total de cent quarante kilomtres, c'est--dire prs
de quatre heures de marche. C'est tout au plus si nous pourrons dpasser
Cosne-sur-Loire ce soir...

Rviliod rflchit un instant.

--Et quelle distance spare Nevers de Bourges, fit-il.

--Un peu plus de quinze lieues, rpondit Neffodor.

--Dans ce cas, conduisez-nous  Bourges par l'itinraire que je vous ai
indiqu. Nous camperons dans la banlieue de cette ville et demain nous
regagnerons la Loire en amont d'Orlans.

--Bien, monsieur. Tiburce va, dans ce cas, reporter  cancourt les
tubes d'hydrogne quand nous les aurons vids dans le ballon, et il
repartira aussitt pour Bourges avec des tubes pleins.

Le chauffeur, entendant ces paroles, secoua nergiquement la tte.

--Il y a plus de cent lieues, aller et retour, murmura-t-il. Ce n'est
pas une paille!...

--Cela fait  peine dix heures de route! En partant dans une demi-heure,
vous arriverez au hangar  trois heures de l'aprs-midi. Vous ne le
quitterez qu' minuit pour tre revenu  cinq ou six heures du matin.
Vous pourrez donc prendre neuf heures de repos. D'ailleurs, il faut
absolument que nous soyons ravitaills et je compte sur vous, ajouta
Rviliod.

--Mais, monsieur, je ne pourrai pas faire tous les jours un pareil
trajet!... s'exclama le chauffeur.

--Ce serait fatigant, en effet, et d'ailleurs il faut compter avec
les pannes possibles. Or, l'hydrogne nous est indispensable et c'est
pourquoi je ferai expdier le prochain envoi  Tours; j'enverrai une
dpche  ce sujet  Fruscou qui fera le ncessaire.

Le visage contract du chauffeur se rassrna.

--Prparez donc l'aronat, conclut l'armateur; dans une demi-heure, nous
serons prts  embarquer. Ah!...  ce sujet, je dois vous prvenir que
vous aurez aujourd'hui trois passagers au lieu de deux.

--En vous comptant, monsieur Rviliod?...

--En me comptant. J'ai offert l'hospitalit de ma nacelle aux chtelains
de cans.

--Mais vous serez quatre, dans ce cas.

--Non, trois!... Je laisse Firmin  terre.

--Oh! comment vous remercier, monsieur?... s'exclama le domestique avec
un soupir partant du coeur.

--J'y suis bien oblig; tu es incapable de faire convenablement ton
service, ds que la nacelle est  trente centimtres du sol. Et tu
arbores alors une face couleur crme  la vanille qui m'empche de
manger  ma faim.

Le valet de chambre ne rpondit pas, mais son visage reflta une joie
intense de ne plus compter dsormais parmi l'quipage du _Rviliod
n 1_.

--Tu vas par consquent te rendre au chteau et te charger de la valise
des passagers qui vont te remplacer...

--J'y cours, monsieur...

--Ecoute-moi donc, avant de t'enfuir comme un zbre!... rugit le
_Petit Biscuitier_. Tu apporteras en mme temps les provisions pour
le djeuner. C'est important, cela, car je ne veux pas transformer le
ballon en un nouveau radeau de la _Mduse_ et obliger ses voyageurs 
se dvorer les uns les autres, faute de vivres suffisants. Tu as
compris?...

--Certainement. Les ordres de Monsieur seront excuts.

--Bon! Et quand nous serons partis, tu pourras accompagner Tiburce et
rentrer  Paris. Je prfre me passer dsormais de ta socit.

--Monsieur est bien bon.

--Quant  moi, je vais chercher nos passagers et les embarquer de gr ou
de force. Je veux qu'ils apprcient en connaissance de cause les charmes
de la navigation arienne.

Et sur cette dclaration profre d'un ton qui n'admettait pas de
rplique l'aro-yachtman partit  grands pas dans la direction du
chteau.




CHAPITRE XV

HUIT CENTS KILOMTRES EN DIRIGEABLE


TRAVERSE DU MORVAN.--DCOUVERTES PALONTOLOGIQUES.--LE PETIT BISCUITIER
FAIT DE L'ESPRIT.--NEVERS ET BOURGES.--TRAVERSE DE LA SOLOGNE.--A BOUT
D'ESSENCE ET DE LEST.--VISITES AUX CHTEAUX HISTORIQUES DES BORDS DE
LA LOIRE.--LES VIEUX DONJONS DE FRANCE: MONTBAZON, LOCHES,
LANGEAIS.--TEMPTE MENAANTE.--RETOUR AU HANGAR.--DEUX CENT CINQUANTE
KILOMTRES EN TROIS HEURES ET DEMIE.


--Soyez franche, cousine, n'est-ce pas admirable?... Regrettez-vous
encore d'tre venue?...

--J'aurais tort de ne pas reconnatre que le spectacle est vritablement
merveilleux. D'ailleurs ma rsistance ne provenait que de ma seule
ignorance, mon cousin.

--Et vous, Philippe, que pensez-vous maintenant du dirigeable comme
moyen de locomotion?

--Il est vident qu'il est trs agrable, mais gare  l'atterrissage.
C'est l le point noir!...

Claude Rviliod haussa les paules avec commisration.

--L'atterrissage!... rpta-t-il. Vous avez vu hier devant votre porte
comment il s'opre. Rien n'est plus facile!...

--Oui, mais s'il y a du vent?...

--S'il y a du vent, l'aronaute qui conduit le dirigeable manoeuvre en
consquence: il fait tte  la brise, de manire  immobiliser le ballon
par rapport au sol, et les terriens prsents n'ont plus qu' empoigner
les cordes tranantes pour haler la nacelle  terre.

--Vous avez rponse  tout, mais il n'empche que l'opration doit tre
particulirement laborieuse et dlicate en cas de tempte!

--En cas de tempte menaante--les temptes peuvent toujours tre
prvues quelque temps d'avance--le dirigeable reste bien tranquillement
 l'abri sous son hangar! C'est simple comme bonjour!...

M. Corgival se tut, bien que sa physionomie n'annont en rien que les
arguments de son hte, fanatique d'arostation, l'eussent convaincu.
Il se pencha en dehors de la rampe de velours cerclant,  hauteur de
la poitrine, le salon arien et il regarda le panorama grandiose qui se
droulait  cinq cents mtres au-dessous de lui.

Il tait neuf heures et demie du matin; depuis un quart d'heure,
l'aronat avait quitt le chteau des Frnes, et il descendait vers
le sud, dans la direction d'Avallon. Le vent d'est, assez fort  cette
hauteur, contrariait assez sa marche pour que le mcanicien et jug
ncessaire d'employer toute la force motrice.

On arrivait  Vermenton, village de deux mille habitants sur les rives
de la Cure, affluent de l'Yonne. Vu de l'altitude o planait l'aronat,
ce n'tait qu'un petit tas de pierres au bord d'une rigole o une mouche
se serait noye. Devant eux, les aronautes distinguaient les massifs
chevelus de la fort d'Hervaux, et au del les prairies de la riche
Terre-Plaine, fconde en crales, et la Puisaye, avec ses innombrables
tangs et ses hautes futaies. On arrivait vers la partie la plus
pittoresque du dpartement de l'Yonne, dans la rgion la plus accidente
et o l'on rencontre de profondes valles, des gorges majestueuses
enserres entre des collines boises annonant la proximit du svre
Morvan aux rochers sombres. D'innombrables filets d'eau serpentaient
dans ces valles.

--Il me semble qu'il y a beaucoup de rivires par ici, fit observer
Rviliod  son cousin.

--En effet, rpondit celui-ci avec empressement. Il y a d'abord l'Yonne,
le principal cours d'eau du dpartement, qui rejoint, comme vous savez,
la Seine  Montereau, et reoit en route la Cure, le Serein, l'Armanon,
le Ravillon, le Tholon, la Vanne et bien d'autres encore dont le nom ne
me revient pas. Il y a ensuite le Loing, qui va galement se jeter
dans la Seine, aprs avoir reu les eaux de l'Ouanne et du Branlin. Je
citerai encore quatre canaux mettant en rapport les bassins de la Loire,
de la Seine et de la Sane et qui sont, d'abord, le canal de Bourgogne
qui commence  Laroche, celui du Nivernais, celui de Briare et enfin le
petit canal d'intrt local qui runit Vermenton et la Cure  l'Yonne.

--Dites-moi, cousine, interrompit l'aro-yachtman qui avait cout d'une
oreille distraite les explications de son passager, est-ce qu'il y a des
curiosits naturelles dans votre pays?...

--Certainement, mon cher Claude, il existe des grottes trs curieuses
formes par la rivire la Cure  Larris-Blanc et  Arcy, qui doit tre
justement le village au-dessus duquel nous passons en ce moment.

--Ah! pas possible!... Si nous descendions visiter ces grottes?...

--Oh! elles ne sont pas assez spacieuses, je crains que votre ballon ne
puisse y voluer!... repartit en riant la jeune femme.

--C'est regrettable, en vrit. Alors, nous nous rsignerons  n'admirer
que de loin.

D'ailleurs, nous sommes dans le pays de la rsignation, n'est-ce pas?...

--Comment cela, mon cousin?...

--Dame!... J'ai toujours entendu parler du _rsign_ de Bourgogne. Ce
devait tre quelque pauvre honteux.

Cet affreux calembour arracha un franc clat de rire aux deux poux.

--J'ai eu l'occasion, dit, au bout d'un instant Philippe Corgival,
de causer avec un savant naturaliste, professeur au Musum d'histoire
naturelle de Paris, et il m'a expliqu qu'il avait dcouvert, dans les
alluvions anciennes de cette valle, des stations prhistoriques trs
curieuses et reprsentant ce que les palontologistes appellent des
stations de surface de l'industrie de Saint-Acheul. Ainsi, M. Boule
a trouv dans ces alluvions de la Cure,  Vermenton,  quinze mtres
au-dessus de la valle, des dbris de l'_elephas antiquus_ auxquels
taient joints les ossements d'un boeuf et d'un cerf appartenant 
la faune contemporaine. Le naturaliste dont je vous parle a fait la
dcouverte, dans le lit d'un ruisseau trs modeste s'chappant des
premires pentes du massif du Morvan, le Rudaillon,  quatre kilomtres
au sud d'Avallon et par 265 mtres d'altitude, au lieu dit l'tang
Minard, d'une station de ce genre. Sur un plat de granulite, les roches
d'panchement ont laiss quelques lambeaux tmoins du recouvrement
primitif; ce sont des quartz de filon, le quartz jaspode zonaire ou
meuliriforme et aussi quelques grs du trias.

L'ingnieur Belgrand ayant capt les eaux du Rudaillon que les barrages
avaient autrefois transform en tangs, on ouvrit des tranches de 1 m.
30 dans les alluvions du ruisseau, et c'est dans ces dpts qu'on trouva
les spcimens que je vais vous dcrire. D'aprs ces recherches, le
terrain de l'tang comprend 20 centimtres de terre vgtale, un lit de
tourbe de 20 centimtres, une couche d'argile grise, pure, puis sableuse
de 30 centimtres, enfin des alluvions sableuses de plus en plus
caillouteuses en descendant, et formes des roches nonces plus haut.
De ces cailloux, les uns sont  angles  peine mousss, d'autres polis
sur les artes, quelques-uns forment des galets; ils ont tous la patine
et le vernis que donne l'eau courante, charriant du sable. La rcolte du
professeur s'est compose d'une amande hache ou coup de poing et de deux
clats. L'amande est un rognon de silex de la craie ovalaire, retaill
sur les deux faces  grands clats, avec un large talon  la base, o
la crote de carrire est intacte; les bords sont sinueux et assez
grossirement tranchants, se terminant en pointe mousse. La pice mesure
18 cm. 5 de longueur, 11 cm. 5 de largeur et 4 cm. 5 d'paisseur; elle
pse 1150 grammes; elle se classe donc parmi les plus gros types. Sa
couleur est le gris brun,  la base, et le rouge brun, sur les faces
d'clatement, avec quelques taches de patine blanche, le tout fortement
verni ou lustr. Les clats sont en quartz jaspode zonaire de la
localit: l'un d'eux, qui est entier, de forme lancole, avec plan
de frappe et concode de percussion, mesure 18 cm. 5 de longueur, 5
centimtres de largeur et 2 cm. 5 d'paisseur, c'est un jaspe  cassure
jauntre dont la patine est verte, lustre.

Ces clats volumineux de roche locale montrent que l'amande en question
n'tait pas l comme un objet perdu par hasard, mais que les primitifs
sont venus dans la rgion chercher des pierres convenables pour en
fabriquer leurs outils, ce qui est l'indice d'une station. La situation
du gisement dans les alluvions d'un petit ruisseau,  une altitude assez
leve, l'association d'une grosse amande, de type archaque, avec
de grandes et paisses lames simplement clates, chose que des
prhistoriens refusent d'admettre, lui donnent donc une certain intrt,
tout au moins au dire du professeur dont je vous ai parl.

--Avallon!... cria  ce moment le pilote, annonant la ville au-dessus
de laquelle le navire arien allait arriver.

Le _Petit Biscuitier_ qui tait dcidment en verve, se pencha vers son
aronaute, et d'un ton srieux:

--Hein! Quoi!... lui dit-il, qu'est-ce que vous voulez avaler?...

L'infortun Neffodor tourna vers son passager un facis ahuri et le
fixa de ses yeux ronds, tandis que l'hilarit des deux bourguignons
redoublait. Enfin il parvint  articuler:

--Je voulais dire que nous arrivons  Avallon et que nous ne tarderons
pas  pntrer dans le dpartement de la Nivre.

--Ah! trs bien, dans ce cas. Rapprochez-nous du sol, que nous puissions
distinguer un peu plus nettement les monuments historiques. Ensuite,
vous ferez comme le ngre!

--Je me ferai ngre, monsieur?...

--Non, non, vous ne me comprenez pas. Je dis que vous ferez comme le
fameux ngre du marchal de Mac-Mahon, vous continuerez...  avancer
pour nous conduire  Nevers.

--Ah! trs bien, monsieur, je n'avais pas compris.

--Vous n'avez pas besoin de me le dire. Je m'en tais aperu, conclut le
propritaire du dirigeable, aux rires inextinguibles de ses passagers.

Avallon, que traversait l'aronat, est une ville extrmement ancienne,
car on l'a identifie avec l'_Aballo_ de l'itinraire d'Antonin. Au VIe
sicle, c'tait une place forte que se disputrent  plusieurs reprises
les rois de France et les ducs de Bourgogne. Robert le Pieux assigea
sans succs le chteau fort d'Avallon, mais plus tard, ayant t mis en
possession de cette forteresse, il la fit dmanteler. En 1433, Charles
VII s'empara de l'Avallonnais, que le duc Philippe le Bon replaa peu
aprs sous la domination de la maison de Bourgogne. A la mort de Charles
le Tmraire, Avallon fut dfinitivement runi  la couronne de France.
La ville fut pille en 1594 par les ligueurs.

La ville moderne, btie sur le ruisseau du Cousin, affluent de la Cure,
possde prs de six mille habitants. Les coteaux qui l'environnent
fournissent des crus renomms; on y rencontre aussi d'importantes
carrires de pierre  btir et de granit, et des gisements de minerai
de fer. Parmi les industries qui s'y trouvent exploites, on trouve des
fabriques de draps, des tanneries, des moulins  foulon, des papeteries,
des filatures de laine, enfin le commerce s'opre surtout sur les
grains, les vins, les bois, les laines, le btail et les chevaux.

Les voyageurs ariens aperurent de loin les quelques monuments
d'Avallon qui dominent les habitations: la Tour de l'Horloge qui date
du XVe sicle, et l'glise Saint-Lazare du XIIe. Ils distingurent la
promenade des Capucins et la terrasse de la Petite-Porte, puis la ville
parut s'loigner et se fondre dans les brumes de l'horizon du Nord.

L'aronat traversa une partie du massif montagneux du Morvan et ne tarda
pas  pntrer dans le dpartement de la Nivre.

[Illustration: AVALLON.--Un coin de la vieille ville.]

Le Morvan prolonge le massif central de la France dans la direction
du nord, par del le fleuve de la Loire. Il mesure quatre-vingt-deux
kilomtres de longueur sur une largeur maximum de cinquante, ce qui
reprsente une surface de deux mille sept cents kilomtres carrs. C'est
une agglomration de gneiss et de granit avec d'innombrables coules
de porphyre, manifestations volcaniques qui ont laiss encore d'autres
tmoins, exemple les sources thermales de Montreuillon, Saint-Honor,
Bourbon-Lancy. Son altitude moyenne est de cinq cents mtres; son point
culminant est le Bois du Roi ou Haut-Folin qui s'lve  neuf cent deux
mtres, mais l'endroit le plus clbre est le Beuvray, haut de huit cent
dix mtres, o existait la cit gauloise de Bibracte. L'Yonne nat au
pied du Prnelay,  huit cent dix mtres d'altitude, ainsi que la Cure
et les tributaires de l'Arroux; rivire qui se jette dans la Loire.
Le Morvan renferme de nombreux tangs, des valles pittoresques et de
vastes forts qui approvisionnent Paris de bois  brler et de charbon
de bois.

L'aronat, qui luttait pniblement contre le vent d'est, mit toute la
matine  atteindre Chteau-Chinon, qui n'est cependant loign que
de soixante kilomtres d'Avallon. Le panorama tait dur, triste, pre,
svre, avec des bois spars par des flaques d'eau miroitant au soleil.

--Il me semble que nous allons un train de tortue, fit observer 
Rviliod le cousin Corgival. Midi va sonner et nous sommes encore en
plein Morvan. Voil seulement Chteau-Chinon l-bas; j'aperois les
ruines de son chteau fort. Il ne va pas beaucoup plus vite qu'une
pniche sur le canal de Bourgogne, votre ballon dirigeable.

Le _Petit Biscuitier_, en fanatique d'arostation qu'il tait, fut piqu
au vif par la rflexion. Il appela Neffodor et lui dit d'un ton rogue:

--Comment se fait-il que nous ne soyons pas encore arrivs  Nevers?
L'aronat n'avance pas. Qu'est-ce que cela veut dire?...

--Nous luttons contre un vent d'est d'une vitesse de prs de dix mtres
par seconde, monsieur, rpliqua celui-ci, et c'est ce qui nous a tant
retards. J'ai mme eu bien du mal  conserver le cap au sud-est.
Maintenant, ce vent qui nous a tant gns va nous aider et nous allons
rattraper le temps perdu car nous allons naviguer vers l'ouest.

Ainsi que l'avait annonc le pilote, aussitt que l'aronat eut vir et
dcrit un quart de cercle, sa rapidit s'acclra considrablement, la
vitesse du vent qui soufflait en poupe s'ajoutant  sa vitesse propre
due  la traction de l'hlice.

L'aronaute prit des points de repre sur le terrain qui dfilait avec
une surprenante vlocit  quatre cents mtres au-dessous de lui.

--Nous dpassons le quatre-vingts  l'heure, dclara-t-il  son
armateur. Avant trois quarts d'heure d'ici, nous serons  Nevers!

Rviliod se tourna vers ses htes avec un air de triomphe:

--Vous entendez, leur dit-il, nous filons plus de quatre-vingts
kilomtres  l'heure. C'est une belle allure, je pense. Regardez comme
le panorama semble se dplacer vivement!

--Oui! maintenant, cela avance bon train.

--Eh bien! nous allons en profiter pour nous restaurer, n'est-ce pas?
Mon domestique a d garnir la soute aux vivres de provisions, et je vais
dresser le couvert.

--Laissez, mon cousin, fit vivement Mme Corgival. C'est plutt l'ouvrage
d'une femme que le vtre. J'ai remarqu, lorsque vous nous avez fait les
honneurs de votre salon arien, l'emplacement des objets et ustensiles
indispensables. Je vais m'occuper du repas.

En quelques instants, la charmante passagre eut prpar la table, et
le djeuner s'coula cordialement. Le menu tait substantiel, mais tel
qu'il pouvait tre  bord d'un navire arien o il et t imprudent de
faire de la cuisine sur un foyer en ignition. Il se composait donc de
viandes froides: poulet rti, pt de jambon  la gele, fromage et
fruits.

--Je donnerais bien cinquante centimes de bon coeur pour avoir deux
sous de pommes de terre frites bien bouillantes, dclara Neffodor au
mcanicien, tout en dvorant  belles dents les tranches de viande
que les passagers lui avaient octroyes. Je n'aime pas beaucoup manger
froid, cela me dtraque l'estomac.

Glinier hocha la tte sans rpondre.

--Ah! voil Nevers, dit au bout d'un instant l'aronaute.

--Rapprochez-nous un peu du sol et faites le tour de la ville 
petite vitesse, ordonna quelques minutes plus tard le propritaire de
l'aronat, de sa voix sche et mtallique.

Agissant sur le systme des lames de jalousie formant aroplane,
le pilote obligea le ballon  se rapprocher de terre, et il lui fit
dcrire,  allure modre, un demi-cercle presque parfait au znith du
chef-lieu de la Nivre, qui se dveloppait en plan sous les pieds des
voyageurs.

--C'est gal! il faut reconnatre que c'est une manire vraiment idale
de voyager! constata le cousin Corgival, et je ne regrette plus de vous
avoir accompagn. On distingue vraiment bien tout! Voici la vieille
ville, juche sur son coteau, les constructions enserrant son antique
cathdrale, et plus loin, sur le plateau, hors de l'ancienne enceinte,
la nouvelle cit. Tenez, Claude, regardez: voil l-bas Saint-Cyr,
avec ses deux absides opposes sans faade, et qui est un mlange
de gothique, de roman et de Renaissance, voil le beffroi, cette
tour-clocher du XVIe sicle, puis Saint-Etienne, qui a t difie de
1063  1097, et constitue un spcimen remarquable du pur style roman.
Voil enfin l'ancien couvent de la Visitation, le palais ducal,
construit par les Clves et les Gonzague, ducs de Nevers, et qui est un
chantillon intressant de l'architecture Renaissance, et les vieilles
portes de Croux, du XIVe sicle, et de Paris, du XVIIe, avec son arc de
triomphe sur lequel on a grav des vers dus  Voltaire.

--Nevers est une cit ancienne? demanda Rviliod  son passager, tout en
suivant du regard les monuments que celui-ci lui dsignait de son index
tendu.

--Certes. C'tait une cit gauloise, place duenne, puis romaine,
importante comme point de passage de la Loire. Elle fut vch franc au
VIe sicle, capitale du comt au IXe, et indpendant depuis 987. Pierre
de Courtenay accorda  la ville une charte communale, confirme en
1231 et commena l'enceinte fortifie dont la porte de Croux est un
des dbris. Devenue anglaise par le trait de Troyes, Nevers eut fort
 souffrir de la guerre de Cent ans et des guerres de religion.
Depuis 1538, elle fut la capitale du duch, Mazarin en fut un moment
possesseur, et ce n'est en ralit que depuis la Rvolution que le
Nivernais et Nevers ont fait retour  la France.

Pendant que le Bourguignon donnait ainsi ces explications  Rviliod, le
dirigeable avait continu  voluer lentement  une faible distance
des toits de la ville dont les habitants, masss dans les rues, le
considraient avec stupfaction et les yeux carquills. Il avait dcrit
un cercle tangent au pont de la Loire et qui l'avait conduit de la place
du Champ-de-Foire  la Gare, en passant au-dessus des btiments de la
manufacture de porcelaine, du palais ducal, de la tour Goguin et de la
tour Saint-Eloi, puis il tait revenu planer non loin du cimetire et de
la route de Clamecy et de Corbigny.

Le _Petit Biscuitier_ avait tir sa montre.

--Une heure et demie! murmura-t-il.

Il se pencha au-dessus du bordage et appela l'aronaute.

--Conduisez-nous maintenant  Bourges, lui dit-il.

--Bien, monsieur, rpliqua Neffodor en manoeuvrant les volants
commandant les gouvernails. Nous y serons dans une heure. Faudra-t-il
atterrir, vous savez que vous avez donn l'ordre  Tiburce, votre
chauffeur, de venir nous y apporter les bouteilles d'hydrogne pour le
ravitaillement.

--Ah! oui, c'est vrai, je n'y songeais plus, fit l'armateur en se
frappant le front. Eh bien, dites-moi jusqu'o nous pouvons aller cette
aprs-midi.

--Avec vent arrire et en petite vitesse, un moteur seul en fonctions,
nous pouvons tenir encore jusqu' six heures du soir et parcourir plus
de deux cents kilomtres!...

--Dans ce cas, nous examinerons simplement la ville de Bourges  deux
cents mtres d'altitude, comme nous venons de le faire de Nevers, et
vous nous promnerez ensuite au-dessus de la Sologne pour atterrir ce
soir  Blois. Je vais rdiger une dpche  l'adresse de Tiburce sur une
feuille de mon carnet, et nous la laisserons tomber, avec le prix de son
expdition et un bon pourboire, aux pieds d'un de nos admirateurs. Je
pense, qu'avec cette prcaution, le tlgramme parviendra  destination.
Tiburce sera prvenu et c'est  Blois qu'il nous apportera notre
hydrogne en bouteilles.

[Illustration: NEVERS--Le palais ducal]

Le pilote fit mettre le moteur en petite vitesse, les deux cylindres
aliments  l'essence fonctionnant seuls. L'aronat, aprs avoir
travers la Loire, passa au-dessus de la Guerche-sur-l'Aubois, de
Germigny-l'Exempt, Blet et Dun-sur-Auron. S'apercevant alors que cette
route l'amenait trop au sud, Neffodor s'effora de suivre le cours de la
rivire pour remonter vers le chef-lieu du dpartement du Cher, mais il
fut ncessaire alors de remettre en marche les deux cylindres aliments
par le gaz du ballon. Il tait trois heures quand l'appareil arriva
en vue de Bourges, aprs avoir suivi depuis Dun le canal du Berry.
L'aronat volua un moment au-dessus de cette ville,  trs faible
hauteur, pour permettre  son armateur de jeter la dpche qu'il avait
prpare  l'adresse de son chauffeur, et lui laisser examiner, ainsi
qu' ses htes, l'ensemble de cette cit, btie au confluent de l'Yvre,
affluent de droite du Cher, et du Langis, du Moulon et de l'Auron, sur
le canal du Berry.

Bourges, situe  deux cent trente-deux kilomtres de Paris, est une
des villes qui ont conserv le plus de dbris de leur enceinte
gallo-romaine, car au IVe sicle, alors qu'elle portait le nom
d'_Avaricum_, elle tait la capitale d'une puissante nation gauloise,
les _Bituriges Cubi_. On peut encore voir une partie considrable de ses
anciens remparts  l'htel de Jacques Coeur, o ils servent de base 
la faade donnant sur les jardins. La cathdrale Saint-Etienne est un
monument remarquable. Projete en 1182, elle ne fut consacre qu'en
1324; ses cinq portails sont orns de bas-reliefs et de statues
reprsentant les scnes du Nouveau-Testament, du Jugement dernier, etc.
Les deux tours sont restes inacheves. Le choeur est support par une
spacieuse crypte datant du XIIIe sicle. On peut admirer  l'intrieur
de magnifiques vitraux de la mme poque, ne comportant pas moins de
seize cents figures.

L'glise Notre-Dame a t btie du XVe au XVIe sicle, ainsi que
Saint-Bonnet qui contient de beaux vitraux de la Renaissance.
Saint-Pierre-le-Guillard remonte au XIIe. L'htel de Jacques Coeur, qui
fut le grand argentier de France sous le rgne de Charles VII, constitue
maintenant le Palais de Justice, et devant sa faade principale se
dresse la statue en marbre de son fondateur, oeuvre du sculpteur
Prault, inaugure en 1879.

Bourges renferme encore de beaux difices, tels que les htels Cujas,
Lallemant, et de nombreuses maisons en bois construites il y a trois et
quatre cents ans.

Le dirigeable, aprs avoir stationn une vingtaine de minutes au-dessus
de la ville, repartit vers le nord-ouest et plana bientt au-dessus de
la ville industrielle de Vierzon, distante de trente-deux kilomtres 
vol d'oiseau du chef-lieu du dpartement.

On peut remarquer  Vierzon, de mme qu' Bourges, de trs anciennes
maisons, une glise du XVe sicle contenant un bnitier de forme
curieuse, et un tableau sur bois du peintre Boucher reprsentant saint
Jean, puis une porte romane et surtout une porte fodale surmonte d'un
beffroi moderne. La ville est btie sur l'Yvre, le canal de Berry et le
Cher; ses faubourgs s'tendent sur le coteau dominant la rivire. On
y trouve une cole professionnelle nationale, des manufactures de
porcelaine, des fonderies, trfileries, chaudronneries, tuileries,
verreries, des ateliers de construction mcanique, principalement de
machines agricoles, des fabriques de bonneterie, etc. C'est donc une
cit ouvrire au premier chef.

Le ballon, qui avait  peine ralenti son vol pendant la traverse de
l'agglomration, ne tarda pas  pntrer en Sologne.

[Illustration: BOURGES.--Htel Jacques Coeur.]

La Sologne est une rgion naturelle du bassin de la Loire, entre la
Beauce, la Touraine, la Brenne, le Berry et le Sancerrois. Elle fait
partie des formations tertiaires du bassin gologique de Paris dont elle
marque l'tage suprieur. C'est un lot de terrain argilo-siliceux au
milieu de formations calcaires plus anciennes, le sable prdominant 
l'ouest, l'argile au centre et le silex  l'est, ce qui fait donner 
cette rgion le nom de Sologne pierreuse. Au point de vue physique,
la Sologne est un plateau dont la pente gnrale est indique par la
direction des rivires qui coulent toutes paralllement de l'est 
l'ouest. Ces rivires se jettent dans la Loire soit directement, le
Beuvron et le Cosson par exemple, soit par l'intermdiaire du Cher
(Grande-Sauldre).

Les conditions gnrales de cette rgion  l'aspect dsol taient des
plus dfavorables pour l'agriculture et le peuplement; cependant, grce
 l'initiative de Napolon III et  la fondation en 1859 du Comit
central agricole, la Sologne fut parcourue de voies de communication et
d'exploitation, assche, reboise avec des pins maritimes, assainie.
Le sol, enrichi par des apports de marnes, put recevoir les cultures les
plus varies et devenir propre  l'levage du mouton, de la vache, du
cheval, du porc. D'anciens vignobles furent reconstitus, et l'industrie
prit un dveloppement que l'on n'aurait os prvoir. Romorantin possde
d'importantes manufactures de draps; Salbris, des usines d'agglomrs;
la Fert-Saint-Aubin, des briqueteries: enfin on peut dire que la
contre a t rgnre par la seule application des principes les plus
lmentaires de l'hygine publique.

Lorsque le dirigeable arriva en vue de Romorantin, vers cinq heures du
soir, aprs avoir travers la rgion solognote, l'aronaute appela le
patron, Claude Rviliod.

--Qu'y a-t-il encore? demanda celui-ci, non sans impatience.

--Nous sommes  bout d'essence, monsieur, et le mcanicien m'avertit
qu'il va tre oblig d'arrter le moteur. Je ne sais pas si nous allons
pouvoir gagner Blois rien qu'avec le moteur  gaz.

--Diable!... fit le _Petit Biscuitier_ inquiet, ce serait fcheux, car
Tiburce ne saurait alors o nous rejoindre.

--Enfin, nous allons faire de notre mieux, monsieur, mais je tenais 
vous prvenir.

--Nous naviguons depuis combien de temps?...

--Ma foi, monsieur Rviliod, cela fait huit heures et demie que nous
sommes en l'air; cela n'a rien d'tonnant que la provision d'essence
soit consomme. Il ne me reste plus gure de lest non plus, et nous
serons forcs de prendre terre avant une demi-heure. Au premier
refroidissement de l'atmosphre, le gaz va se condenser et nous serons
au sol, quoi que je fasse.

L'hlice n'tant plus actionne depuis un moment que par les deux
cylindres  gaz, l'aronat drivait vers l'ouest sous l'influence
du vent d'est qui tendait  frachir avec la prochaine arrive du
crpuscule, et bien que le pilote manoeuvrt pour gagner le plus
possible vers le nord. A six heures du soir, le dirigeable arrivait
au-dessus de Cour-Cheverny, il ne lui restait plus que la fort de Bussy
 traverser pour atteindre la Loire et Blois, quand  son tour le moteur
 gaz prouva de nombreux rats. L'eau de rfrigration s'tait
presque totalement vapore et le refroidissement ne s'oprait plus
suffisamment. Il devenait dangereux de continuer  tourner plus
longtemps et le mcanicien stoppa.

--Nous sommes arrts?... demanda l'aro-yachtman au pilote.

--Hlas! oui, monsieur, tout nous manque en mme temps. Il faut
descendre.

La condensation de l'hydrogne prvue par l'aronaute, ne tarda pas  se
produire, et le ballon, qui avait atteint une altitude maximum de treize
cents mtres, redescendit de cette hauteur en moins de dix minutes.
Neffodor avait largu les deux guideropes et prpar l'ancre, mais il
n'eut pas besoin de faire usage de cet engin. On arrivait devant
une ferme, et,  son appel, les habitants saisirent les cordages et
amenrent l'aronat au sol o il fut clou par une surcharge de sacs de
terre comme on l'avait fait la veille au chteau des Frnes.

--Ma foi! cela fait plaisir de retrouver un plancher solide, aprs
une pareille traverse, dclara Philippe Corgival aidant sa femme 
descendre de la nacelle. Que faisons-nous, maintenant, cousin?

--Je vais m'efforcer d'avoir une voiture, afin de gagner au plus tt
Blois, o j'ai dit dans ma dpche  mon chauffeur de nous rejoindre.
Vous venez avec moi tous les deux, n'est-ce pas?

--Volontiers. Et ensuite?...

--Nous reviendrons ici demain matin nous rembarquer. J'ai l'intention de
visiter les chteaux des bords de la Loire. Vous m'accompagnerez encore
cette fois.

--Mais nous ne verrons que l'extrieur des constructions, du haut de
votre ballon.

--Justement. C'est le coup d'oeil d'ensemble qui est le plus intressant
et celui que les voyageurs ne peuvent avoir. Quant aux salles
intrieures, quel que soit leur ameublement et leur dcoration, cela me
laisse froid....

--Pardon, monsieur Rviliod, interrompit Neffodor en saluant,
voudriez-vous me donner un coup de main pour abaisser le ballon  terre.
Comme il est trs flasque, ayant perdu beaucoup de gaz pendant la route
que nous venons de faire, il serait prudent de le camper pour la nuit,
et il n'y a pas assez de monde  la ferme pour m'aider.

Le _Petit Biscuitier_ frona les sourcils d'un air de mauvaise humeur,
mais comprenant qu'il devait donner l'exemple  ses hommes, il rpondit:

--C'est bon!... je vais vous aider. Indiquez-nous ce qu'il y a  faire.

L'aronaute rassembla les douze personnes dont il pouvait disposer et
fit amener le ballon le long des btiments afin de le mettre  l'abri du
vent d'est qui continuait  souffler, puis ayant fait remplir de terre
une soixantaine de sacs  lest, dont il avait pris soin de se munir, il
parvint  amener le gros bout du long fuseau de soie au niveau du sol et
 suspendre ces sacs, pesant environ vingt-cinq kilogrammes chacun,  la
ralingue. L'opration termine, la nacelle put tre enleve et retire
un peu en arrire, tandis que l'enveloppe arostatique aplatie sur le
sol ressemblait  une baleine choue sur le rivage.

--Maintenant, je suis plus tranquille! dclara l'aronaute, une
fois cette manoeuvre termine. Le vent peut souffler cette nuit, il
n'emportera pas le ballon comme un ftu.

Rviliod, tout en prtant l'aide de sa force musculaire au capitaine
de son navire arien, s'tait renseign auprs des fermiers de la
possibilit de gagner au plus vite Blois dont on tait loign de
quatre lieues et demie. Allch par la somme qui lui tait offerte, le
cultivateur accepta d'atteler immdiatement et de conduire les voyageurs
 la ville.

--Nous serons  la rue Denis-Papin avant huit heures du soir,
assura-t-il. J'ai un bon trotteur qui fera la route en un peu plus d'une
heure.

--Tant mieux! rpliqua Rviliod, mon excursion dans les nuages m'a
creus et j'ai hte de faire un repas un peu plus srieux que celui que
nous avons fait  bord.

Le fermier tint parole:  huit heures tapant, les aronavigateurs
faisaient leur entre dans la patrie de l'inventeur de la machine 
vapeur, et ils se htaient de gagner l'htel o ils avaient donn ordre
 Tiburce de les rejoindre. Celui-ci n'arriva qu' huit heures du matin,
aprs avoir mis cinq heures  parcourir les cinquante lieues sparant
cancourt de Blois. Son matre, rveill depuis plus d'une heure,
en avait profit pour aller jeter un coup d'oeil sur le chteau, la
cathdrale et l'htel d'Alluye, style Renaissance, et tait dj de
retour de sa courte excursion. Il accueillit l'arrivant d'une faon
plutt frache.

--Te voil enfin, lambin!... s'cria-t-il. Tu devrais tre arriv depuis
minuit! Mais tu as prfr te reposer, te dorloter, n'est-ce pas, comme
si je n'attendais pas aprs toi avec impatience!

--Dame, monsieur, j'tais fatigu.

--Ne voil-t-il pas une belle trotte: cent lieues  peine! Qu'est-ce
que c'est que cela!... Enfin, c'est bien; je vais voir si ma cousine est
prte et nous partirons. Pendant ce temps, va me chercher douze bidons
de dix litres d'_Aro-naphta_.

Le chauffeur, qui connaissait l'humeur de son matre, ne rpliqua pas et
se mit en devoir d'excuter l'ordre qui venait de lui tre donn.

[Illustration: Le yacht arien arrivait devant le chteau.]

A neuf heures du matin, Claude Rviliod et ses htes se trouvaient
de nouveau rassembls  la ferme des teules,  trois kilomtres de
Chaumont-sur-Loire o ils avaient t obligs la veille d'atterrir.
L'aronaute Neffodor s'tait empress de faire passer le contenu des
rcipients d'acier apports par Tiburce, dans l'enveloppe arostatique,
qui avait repris son aspect luisant et tendu, puis la nacelle avait t
raccroche aux suspentes, dbarrasses des sacs de terre qui clouaient
l'appareil au sol par leur poids. Tout ayant t rtabli, les passagers
montrent  bord.

--Vous allez nous amener au-dessus du chteau de Chaumont, ordonna le
_Petit Biscuitier_, de l  Chenonceaux, Loches, Montbazon et Langeais.
Vous tcherez de reprendre terre ce soir dans les environs de Tours.
J'ai averti Fruscou de nous apporter en cette ville une provision de gaz
comprim suffisante pour continuer nos randonnes.

--Nous ne verrons pas le chteau de Chambord, mon cousin, demanda Mme
Corgival au moment de mettre le pied dans la nacelle.

--Pas aujourd'hui, tout au moins, cousine, nous en sommes un peu trop
loigns et cela nous carterait par trop de notre itinraire. C'est
videmment un beau monument, mais il parat que Chenonceaux n'est pas
trop mal non plus, vous verrez.

L'quilibrage ayant t effectu, le yacht arien s'leva et son pilote
le dirigea d'abord vers l'ouest, en le maintenant  la plus faible
hauteur possible. Quelques minutes aprs il arrivait devant le chteau
dont les tours crneles dominent le bourg de Chaumont-sur-Loire. Il
fit le tour de la massive construction leve par le neveu du cardinal
d'Amboise, Charles, marchal de Chaumont, et qui, devenue en 1560 la
proprit de la reine Catherine de Mdicis fut change par celle-ci
contre Chenonceaux. L'difice porte encore l'empreinte des premiers
seigneurs qui l'habitrent: une porte est surmonte des armoiries du
cardinal d'Amboise, et des figures cabalistiques dcorent la tour
o, suivant la lgende, Catherine de Mdicis consultait les astres en
compagnie d'astrologues italiens.

De Chaumont-sur-Loire, le dirigeable gagna Chenonceaux, et ses passagers
purent longuement admirer, du haut de leur balcon arien, les lignes
lgantes de ce monument dont les faades et les tourelles se refltent
dans l'eau claire du Cher. Chenonceaux a subi,  diffrentes poques
de l'histoire, de nombreuses retouches qui ont quelque peu dnatur le
caractre original de son architecture inspire de l'cole italienne,
mais il n'en reste pas moins, avec Chambord, un bijou sans prix du temps
de la Renaissance, car son principal ouvrier a t Philibert Delorme.

A onze heures du matin, les excursionnistes arrivaient en vue de Loches,
dont les tours se dcoupaient sur le ciel clair et s'apercevaient du
fond de l'horizon; ils firent le tour du colossal donjon, de forme
rectangulaire, et qui ne mesure pas moins de vingt-cinq mtres de long
sur quatorze de large et prs de trente mtres de haut. L'paisseur
des murs atteint et dpasse mme un mtre: des contreforts demi-ronds
soutiennent cette norme construction. Au-dessus du rez-de-chausse,
qui servait de magasin du temps de Foulques le Noir, constructeur de
la forteresse, se dveloppaient quatre tages dont on voit encore les
arrachements. Suivant l'usage du temps, il n'y avait pas de porte au
niveau du sol; on pntrait  l'intrieur en passant par un premier
donjon accol au donjon principal et formant lui-mme un difice
considrable. Un escalier de pierre, dont les restes de l'emmarchement
ruin se tiennent dans le vide, et qui comprend plus de cent cinquante
degrs, voluait le long des parois du petit donjon et accdait au
premier tage de l'autre, dans l'paisseur mme des murs. De ce point,
un escalier spcial permettait de descendre au rez-de-chausse o se
trouvaient les provisions, le puits et les rserves de guerre, et en
mme temps de monter aux tages suprieurs. Les dfenseurs se tenaient
aux embrasures des fentres, au fond des meurtrires, et sur la
galerie en bois dite hourd, qui couronnait superbement la forteresse.
Assurment, il n'est pas en France de spcimen d'architecture militaire
au moyen ge qui mrite davantage de fixer l'attention des ingnieurs et
des archologues, tant au point de vue technique que sous le rapport de
l'amnagement intrieur.

[Illustration: Chteau de Chenonceaux.]

Le chteau de Montbazon que les navigateurs ariens aperurent aprs
avoir admir le donjon de Loches, a eu le mme promoteur que celui-ci:
Foulques Nerra, qui btit,  la fin du Xe sicle le _castellum montis
Bosonis_, forteresse devant faire partie du rseau d'ouvrages militaires
levs en Touraine par le grand batailleur qu'tait ce comte d'Anjou.

Sur le point culminant commandant la valle, Foulques leva donc un
_castellum_ entour d'une double enceinte d'paisses murailles,
la premire  l'aplomb du coteau et la seconde enveloppant plus
immdiatement la place o la garnison se tenait habituellement. Du
primtre le plus tendu, subsiste encore la portion orientale qui se
rattache  l'poque mme du donjon. On reconnat encore la place de
l'entre principale et du pont-levis. A l'endroit le plus lev, se voit
la citadelle forme d'un double donjon, l'un de dimension plus grande,
et l'autre de dimension plus modeste. Ils prsentent ceci de commun que
l'appareil gnral est une construction en moellon irrgulier, au lieu
de l'_opus quadratum_ que l'on rencontre d'ordinaire dans les monuments
de cette poque: cette diffrence tient  la nature des matriaux du
pays, sorte de calcaire siliceux d'une taille trs difficile et partant
d'un appareillage fort incommode.

Le grand donjon forme un rectangle de quinze mtres de large sur vingt
mtres de long, et cette dernire faade regarde la rivire de l'Indre.
La tour primitive avait environ vingt mtres de hauteur; elle a t
surleve plus tard, peut-tre au sicle suivant, de manire  atteindre
environ vingt-sept mtres; l'paisseur des murs est de un mtre
soixante-dix. Les contreforts sont ronds, mais  la diffrence de ceux
de Loches, dont la partie circulaire est applique aprs coup, ceux de
Montbazon sont lis avec l'difice; en divers endroits on remarque, par
extraordinaire, des pierres tailles employes sur champ, ce qui donne
un aspect insolite  la physionomie de certaines parties.

Avant de pntrer dans le grand donjon, qui forme la place d'armes
principale, il fallait passer par le petit donjon qui servait de
vestibule. Celui-ci, qui mesurait seulement sept mtres sur quatre
mtres, atteignait la hauteur de son frre majeur avant l'exhaussement;
les remaniements sont visibles, en particulier dans deux grandes baies
au nord. L'entre s'ouvrait  deux mtres cinquante au-dessus du sol et
l'ascension s'oprait par l'escalier renferm dans le petit donjon.

Cette forteresse fut le thtre de rudes coups d'pe, notamment au
cours des luttes acharnes contre les comtes d'Anjou et de Blois. Parmi
ces derniers, Eudes II parvint  s'emparer de la place qu'il conserva
quelque temps. Dans la suite, les seigneurs de Montbazon, qui d'abord
s'taient contents d'un logement militaire, difirent une habitation
plus confortable qui se dveloppait sur une esplanade d'environ
quatre-vingts mtres allant de l'est  l'ouest; il n'en subsiste que
quelques dbris, en particulier une tour circulaire qui semble du XVe
sicle.

Un aveu fodal, rendu en 1583 par le comte de Montbazon, mentionne
le chastel avec sa forteresse, ses tours, tourelles, canonnires,
mchicoulis, faulces-brayes, douves, pont-levis, ainsi que bastimens
manables, une belle grande chapelle en l'honneur de saint Georges, et la
grosse tour carre bastie de temps immmorial.

Ajoutez que le coteau est perc d'une srie de souterrains qui
servirent de carrire, puis de caves et aussi de refuges et de magasins
militaires. Les boulis empchent qu'on puisse les tudier; mais leur
disposition autorise  penser que ce plateau fut occup par des
tribus guerrires, de trs bonne heure, peut-tre mme aux temps
prhistoriques.

C'est galement  une poque recule qu'il convient de rattacher la
Motte, ouvrage considrable en terre qui se dresse plus  l'est, 
quelques centaines de mtres. Cet norme monticule appel, ds le XIIe
sicle, Basonneau, ou petit Bason,  en juger par sa forme, ses fosss,
les travaux en terre qu'il surplombe sur le penchant du coteau et par
les dcouvertes du voisinage, dut servir de bastion avanc pour la
protection du _castellum_ de Montbazon.

Avant d'lever le colossal donjon de Loches, le comte d'Anjou avait
lev celui de Montbazon, mais il s'tait, pour ainsi dire, prpar
et essay  btir ces deux forteresses par la construction de celle de
Langeais, vraisemblablement la plus ancienne de toute la France, et o
le dirigeable parvint vers trois heures du soir. En ingnieur consomm,
Foulques le Noir cra le type du donjon tel qu'il a persist durant tout
le moyen ge, en dveloppant bien entendu les forces de rsistance selon
les ncessits de la guerre. Ce n'est qu'un peu plus tard, 
Loches notamment, que la pierre de grand appareil fut employe par
l'infatigable btisseur et,  Langeais, il se borna  appliquer les
procds de construction en usage parmi les ouvriers de son temps.
Un pais noyau en blocage de moellon et de chaux trs rsistante fut
recouvert, sur les deux faces, d'un parement rgulier de petites pierres
cubiques, si bien qu'il y a peu de diffrence entre ce mode et celui des
Romains; prs de dix sicles aprs la venue des conqurants, on suivait
encore leur mthode.

Le donjon de Langeais, difi d'aprs cette technique, prsente la forme
rectangulaire et mesure environ 17 mtres de longueur, sur 7 mtres
de largeur et 12 mtres de hauteur. Il comprend deux tages dont on
distingue les arrachements, et qui sont clairs par une srie
de fentres  plein cintre dont les claveaux, par un ressouvenir
gallo-romain trs manifeste, montrent des briques, et c'est d'ailleurs
le seul endroit o celles-ci paraissent dans les paisses murailles.

Nous ne raconterons pas les vicissitudes traverses par le _castellum
Landegavense_, suivant les expressions des annalistes d'antan, et
il nous suffira de jalonner rapidement son histoire. Le donjon eut
 soutenir les assauts des comtes de Blois qu'il gnait dans leurs
incursions, et Eudes batailla sous ses murs en l'anne 994. Les
successeurs de Foulques continurent d'en faire leur meilleur alli et
leur plus sr appui sur la rive droite de la Loire, et une charte de
l'an 1270 mentionne l'endroit o le chastel souloit estre.

A cette poque, le donjon, qui avait subi non sans dommages les
atteintes du temps et des hommes, fut l'objet de rfections de la
part de Pierre de Brosse, sergent du roi saint Louis et seigneur de
Langeais. Par une mprise qui s'vanouit devant le plus simple examen
archologique, on a commis la faute d'attribuer  ce chevalier la
construction du chteau actuel; c'est une erreur vidente, mais du
moins, il faut reconnatre que Pierre de Brosse excuta dans le donjon
des rparations, visibles  la diffrence du travail, des matriaux et
du style des ouvertures, dont l'une garde encore la forme ogivale du
XIIIe sicle.

Le donjon langeaisien remplit son rle de dfenseur arm de pied en cap
jusqu'au moment o la flche fut distance par le boulet vigoureusement
lanc par la gueule fumante des bombardes. Ce jour-l, l'architecture
militaire tait tenue, sous peine de ne plus rpondre au but, d'oprer
une transformation radicale. C'est sous l'empire de ces exigences
nouvelles de la dfensive que Louis XI fit btir, sous la direction
de son ministre, Jean Bourr, le chteau si imposant de Langeais, qui
compte parmi les monuments les plus caractristiques de la fin du XVe
sicle.

De nos jours, ce chteau fort a eu la bonne fortune de venir aux mains
de M. et de Mme Jacques Siegfried. S'inspirant du culte qu'ils
gardent pour leur superbe demeure, ces mcnes l'ont dote de tous les
embellissements dsirables et l'ont enrichie d'un mobilier ancien du
meilleur got, si bien que le visiteur se croit transport au coeur du
moyen ge et qu' chaque instant il s'attend  voir apparatre quelque
preux l'pe  la main ou quelque page le faucon sur le poing. Le cadre
est absolument sduisant et laisse l'impression d'une rsurrection
acheve.

En face du chevalier  l'armure duquel ne manque aucune pice et dont le
visage a cicatris ses balafres, se dresse, sur le flanc du coteau, le
titan, foudroy, le glorieux invalide, qui s'efforce de cacher sous les
bandeaux de lierre les mutilations qu'il a subies. Pourtant, malgr ses
blessures profondes le donjon ne garde pas moins un aspect imposant
et vnrable, auquel on peut rendre hommage. A son grand dplaisir,
l'armateur du _Rviliod n1_ vit sa contemplation des ruines du donjon
de Langeais courte. Depuis une heure, le pilote de son navire arien,
manifestait une inquitude de plus en plus vive. Enfin, il n'y put tenir
et se tourna vers ses passagers.

--Je dois vous prvenir, monsieur, dclara-t-il, que le vent tend 
augmenter de plus en plus depuis un moment. Sa vitesse gale presque
celle de l'aronat, et je crains de ne plus tre matre bientt de notre
direction. Il serait prudent, je crois, de regagner Tours au plus vite
et de nous amarrer  terre.

--Diable!... c'est contrariant, grogna le _Petit Biscuitier_. Enfin,
s'il n'y a pas moyen de faire autrement, allons  Tours!

Les vingt-quatre kilomtres sparant Langeais du chef-lieu de
l'Indre-et-Loire furent franchis en moins d'une demi-heure, l'aronat
voguant vent arrire. Pour l'atterrissage, son pilote lui fit dcrire
un demi-cercle complet afin de l'amener le nez au vent. En diminuant
la vitesse de rotation de l'hlice, l'appareil demeura  peu prs
stationnaire par rapport au sol, ce qui permit  quelques journaliers
occups aux travaux des champs d'accourir et de saisir les cordes
tranantes.

Le premier soin de l'aronaute fut d'immobiliser le dirigeable en le
chargeant de sacs de terre. Les passagers purent alors mettre pied 
terre.

--Nous allons nous rendre  Tours, dit Rviliod  Neffodor. Vous n'avez
pas besoin de nous?...

--coutez, monsieur, rpondit celui-ci d'un ton srieux, je suis trs
inquiet.

--Bah!... Qu'y a-t-il donc?...

--Il y a que, si le vent augmente encore, je ne rponds plus de la
scurit du ballon.

--Comment cela?...

--Voyez, monsieur, comme l'enveloppe est flasque!... Nous avons beaucoup
perdu de gaz pendant la route par suite des alternatives de chaleur et
d'humidit rsultant du passage de nombreux nuages glissant devant le
soleil, et sans compter ce qui a t consomm par le moteur pendant la
route. Or, un ballon flasque se dfend mal contre le vent; il se
creuse de longs plis, il fait voile et une rafale peut le dchirer ou
l'emporter. Rappelez-vous le _Patrie_.

--C'est bon, je vais en ce cas tlphoner  Fruscou de nous expdier
immdiatement, s'il ne l'a fait dj, une voiture d'hydrogne comprim.

--Oui, mais je ne sais si nous pourrons attendre l'arrive de cette
voiture dans le cas o l'intensit du vent viendrait  s'accrotre
encore un peu.

--Que devons-nous faire, en ce cas?...

--Au lieu d'augmenter, le vent peut aussi venir  tomber avec la nuit,
cela arrive souvent. Actuellement il n'y a pas encore pril en la
demeure, mais je vous engage fort, monsieur,  ne faire qu'aller et
venir. Je dsirerais que vous soyez prsent au cas o il surviendrait
quelque coup de chien. En vous attendant, je vais amarrer le ballon le
plus solidement possible.

--C'est entendu, je me hterai!

L'atterrissage s'tait opr non loin du village de Saint-Cyr, dont
les premires maisons s'apercevaient  peu de distance. Les navigateurs
ariens taient  moins de deux kilomtres du pont de pierre traversant
la Loire et reliant Tours  la rive droite du fleuve. Ils partirent 
grands pas dans cette direction et bientt on les perdit de vue.

Deux heures s'coulrent, mortellement longues pour l'aronaute
qui assistait, impuissant,  l'assaut que les lments donnaient au
dirigeable. Bien loin de se calmer, ainsi que Neffodor l'esprait,
les rafales redoublaient de furie, creusant de longs sillons dans
l'enveloppe qui dtonait sourdement et oscillait convulsivement, tendant
et dtendant successivement les suspentes du grement. De nombreux
curieux, arrivs des villages de Fondettes et de Saint-Cyr taient venus
prter main-forte au pilote, mais, en dpit de leurs efforts, l'aronat
entranait par instants la nacelle au point de la renverser. Enfin une
voiture apparut et l'armateur du navire arien, Rviliod, en descendit.

--Ce n'est pas trop tt! grommela le capitaine avec-un soupir de
soulagement.

Il reprit  haute voix en s'adressant  son passager avec empressement.

--Les tubes d'hydrogne vont arriver?

Le _Petit Biscuitier_ paraissait furieux.

--Pas d'hydrogne, rpondit-il. Fruscou en manque compltement en ce
moment,  ce qu'il parat.

--Alors, il ne nous reste plus qu' dgonfler, dans ce cas, rpliqua
l'aronaute cherchant dj la corde ouvrant le _chemin de dchirure_
donnant issue au gaz, mais Rviliod posant la main sur son bras arrta
son mouvement.

--H! pas si vite, je vous prie, dit-il froidement.

--Mais, monsieur, si nous tardons encore, le ballon va tre dchir!...
s'cria Neffodor.

--Nous n'avons pas de gaz pour nous ravitailler, mais nous avons le
gnrateur d'hydrogne du parc d'cancourt, pronona l'aro-yachtman.
Regagnons donc le parc et le hangar.

--Il n'y a presque plus d'essence pour le moteur, ni de lest!...

--De l'essence, j'en apporte. Quant au lest, vous pouvez le remplacer
par le poids de deux de vos passagers. M. et Mme Corgival sont rests 
Tours et je suis seul  enlever.

--C'est trs diffrent, en ce cas, monsieur, mais nous allons arriver en
pleine nuit au parc....

--Craignez-vous de vous garer en route?...

--Je ne pense pas, mais avec un pareil vent l'atterrissage sera des plus
difficiles.

--J'y ai pens, aussi ai-je tlgraphi au gardien du parc pour le
prvenir de notre arrive et lui demander de recruter le monde voulu au
village pour rentrer le dirigeable dans son hangar qui nous sera indiqu
de loin par le phare  actylne que j'ai command de tenir allum.

--Vous avez rponse  tout, monsieur, et je n'ai plus rien  dire.
Partons donc immdiatement.

L'essence apporte fut verse dans le rservoir, puis l'aronaute
ayant repris sa place aux volants de direction, s'empressa de rtablir
l'quilibre de l'appareil, ce qui ne fut pas des plus faciles, malgr
le nombre de bras qui essayaient de le maintenir. Enfin, lorsqu'il jugea
que la puissance ascensionnelle tait suffisante, il cria d'une voix qui
domina les sifflements du vent dans les agrs.

--Lchez tout, tout le monde!...

Les aides bnvoles abandonnrent la membrure de la poutre arme 
laquelle ils se cramponnaient, et, en quelques minutes, l'aronat
parvint  mille mtres de hauteur. Entran par un courant atmosphrique
du sud-ouest filant prs de soixante kilomtres  l'heure, il partit
comme une flche dans la direction d'Orlans. La nuit allait venir dans
quelques instants, et le capitaine de bord fit allumer les lampes 
incandescence dont on avait eu soin de munir le dirigeable.

--Cela clairera un peu la situation! murmura-t-il en apart.

L'hlice avait t mise en marche, et son frou-frou caractristique
tait le seul bruit perceptible dans l'atmosphre qui paraissait s'tre
fige depuis que le navire arien s'tait abandonn  ses caprices.
En quarante minutes, les cinquante-cinq kilomtres sparant Tours de
Vendme furent abattus. Une demi-heure plus tard, une agglomration de
lumires aperue  tribord montra que l'aronat arrivait  Chartres;
 neuf heures et demie le navire arien traversait la fort de
Rambouillet.

--C'est gal, cela dfile tout de mme, nous faisons au moins du
quatre-vingts  l'heure, marmotta l'aronaute en constatant la rapidit
avec laquelle disparaissaient dans le noir les les lumineuses qui
taient les villes. Nous serons au parc avant onze heures!...

Il ne devait se tromper que de fort peu dans son valuation, et
seulement parce qu'en arrivant  la hauteur de Neauphle-le-Chteau,
le vent tomba brusquement, obligeant mme  remettre en route les deux
cylindres  gaz. Il tait onze heures vingt, quand il reconnut le pont
suspendu de Triel et aperut au loin la lumire clatante du puissant
phare  actylne fix au fronton du hangar.

Le gardien du parc ayant reu  temps la dpche l'avertissant du retour
imminent du dirigeable avait pu racoler une quinzaine d'habitants du
village voisin qui happrent les cordes de l'aronat, le halrent 
terre et lui firent rintgrer son hangar en moins de quelques minutes.

Rviliod, descendit de son salon, sans paratre le moins du monde
impressionn par cette randonne de soixante lieues en un peu plus de
trois heures qu'il venait d'effectuer. Il dit simplement:

--Vous ferez ravitailler le ballon, Neffodor, nous repartirons aprs
demain pour le Havre! Maintenant, faites-moi venir Tiburce, je retourne
 Paris!




CHAPITRE XVI

LA NORMANDIE A VOL D'OISEAU


UN ENTREFILET DE L'ARO-SPORT.--LA VALLE DE LA SEINE EN
DIRIGEABLE.--AROPLANES ET ARONAT.--TRAVERSE DE L'ESTUAIRE DE
LA SEINE.--AU REVOIR, RVILIOD!--LES MONUMENTS HISTORIQUES DE LA
NORMANDIE.--CAEN.--SAINT-L.--AVRANCHES.--HISTOIRE DU MONT SAINT-MICHEL.


En homme que n'effraie nulle superstition, le _Petit Biscuitier_
n'avait pas hsit  entamer ses prgrinations en ballon dirigeable,
un vendredi, et le choix de ce jour prtendu nfaste ne lui avait t en
somme nullement dfavorable, puisqu'il avait parcouru plus de deux
cents lieues en trois jours sans le moindre incident. Toutefois, ce qui
l'avait incit  fausser compagnie  ses htes et  les laisser rentrer
dans leur manoir bourguignon tandis qu'il se htait, de son ct,
de regagner le parc d'arostation d'cancourt, c'tait simplement
un entrefilet qu'il avait lu  Tours, dans le journal l'_Aro-Sport_
pendant qu'il se rendait au bureau du tlgraphe lancer sa dpche.

Cet entrefilet tait court: il annonait simplement, suivant le clich
ordinaire: _De notre correspondant, par fil spcial_, que la flottille
d'aroplanes de la socit l'_Aro-tourist-club_ venait de prendre son
vol du champ d'aviation d'Arovilla, mais que le prsident de cette
Socit, le jeune marquis de La Tour-Miranne, victime d'une panne
subite, s'tait trouv dans l'impossibilit d'accompagner ses amis.

Le haineux partisan des arostats s'tait frott les mains sans le
moindre remords.

--Allons! monologua-t-il, la mine a jou, et le Charlot a tenu sa
promesse. J'aurai sans aucun doute sa visite demain matin. Il me faut
donc revenir  Paris au plus vite si je veux avoir des dtails.

Les journaux du matin donnaient tous le compte rendu dtaill de la
manifestation d'Arovilla, et ils annonaient comment le promoteur de
la jeune Socit tait parvenu  s'lever quand mme dans les airs pour
essayer de rejoindre ses collgues. Dans les organes les mieux informs,
on ajoutait en _Dernire Heure_ que M. de La Tour-Miranne avait franchi
sans incident l'tape Paris-Amiens et que les touristes avaient reu le
meilleur accueil dans la cit picarde. La nouvelle stupfia le _Petit
Biscuitier_ qui escomptait un tout autre dnouement.

--Enfin, Charlot va venir et il m'expliquera ce qui s'est pass!
songeat-il.

Mais le mcanicien, dconfit de l'insuccs de sa tentative, n'ayant
d'ailleurs aucune somme  rclamer de ceux qui l'avaient pouss 
l'accomplir, se tint coi et se garda bien de montrer son triste individu
 l'htel Rviliod. Il n'tait pas d'ailleurs, sans inquitude, car le
constructeur Martin Landoux avait hautement annonc son intention de
dposer une plainte au Parquet afin de faire ouvrir une enqute serre
et dcouvrir la main criminelle ayant dtruit les organes de l'appareil
du marquis de La Tour-Miranne, dans le but vident de lui faire manquer
son dpart.

Claude Rviliod attendit deux jours la visite de son complice, mais
celui-ci s'abstint de paratre, afin de dtourner les soupons qui
pouvaient se porter sur sa personne. Il affectait un zle exagr, 
l'atelier de Levallois qu'il avait rintgr, une fois la flottille des
aros envole, masquant sous une feinte bonne humeur son dpit d'avoir
manqu l'occasion d'une fructueuse affaire et perdu tout droit  la
prime promise.

Lorsque l'aro-yachtman se fut convaincu qu'il ne saurait pas ce qui
s'tait pass ni en raison de quelles circonstances son projet avait
chou, il conut une vive irritation contre son maladroit complice, en
mme temps qu'une relle humiliation, en constatant par la lecture des
journaux que le Tour de France en aroplane qu'il avait tant
raill, s'effectuait dans de bonnes conditions sous la direction de La
Tour-Miranne, ayant pour second le constructeur Martin Landoux.

Bientt il n'y put plus tenir, et il voulut montrer  son tour ce dont
il tait capable avec son yacht arien. Un de ses amis, le grand Godeau,
qui faisait difier une villa  Saint-Jouin au bord de la Manche, le
talonnait depuis des mois pour l'accompagner  bord de son dirigeable,
Rviliod finit par cder  ses sollicitations et lui dclara:

--Nous partirons demain,  neuf heures du matin, et je te conduirai
 Saint-Jouin, que je quitterai dimanche pour gagner Trouville o
plusieurs de nos amis m'attendent. J'y sjournerai quelque temps et
ensuite j'ai l'intention de gagner Biarritz par tapes.

--Mtin, ce sera un beau voyage. Il y a plus de deux cents lieues,
jusque-l! remarqua Godeau.

--En attendant, tche d'tre  l'heure au parc, si tu veux que je
t'emmne!...

--Sois tranquille, je n'y manquerai pas, je serai exact!...

En effet, ds huit heures prcises, l'invit du partisan de
l'aronautique fit son apparition au hangar.

L'aronaute Neffodor et son aide Glinier s'empressaient autour de
l'appareil, qui avait t regonfl et revu dans ses moindres parties
aprs sa premire excursion en Bourgogne et en Touraine.

--L'ami Rviliod n'est pas encore arriv? demanda-t-il aux deux marins
de l'atmosphre.

--Ma foi, nous n'avons pas encore aperu le patron, ce matin, rpliqua
le pilote. Il n'est pas si matinal que cela.

Le nouvel arrivant examina avec attention l'aronat immobile et qui
remplissait presque compltement la vaste construction de charpente,
tout en hochant la tte d'un air connaisseur.

--C'est un beau travail, murmura-t-il, tout est vraiment bien compris.

A ce moment, le bruit caractristique d'une automobile arrivant  toute
allure se fit entendre  quelque distance; ce bruit cessa brusquement et
le _Petit Biscuitier_ pntra en coup de vent dans le hangar.

--Te voil, Godeau, dit-il, c'est bien. Bonjour, Neffodor, tout est-il
prt, pouvons-nous partir?...

L'aronaute rpta sa phrase habituelle:

--Oui, monsieur, tout est par, nous sommes  vos ordres.

--Quel est le temps ce matin?...

--Petite brise de l'est de trois mtres  la seconde. Le baromtre n'a
pas boug.

--Bon, nous allons dans l'ouest, le vent nous aidera. Il faudra faire
escale  proximit d'une petite ville aux approches de midi. Pourvu que
nous soyons ce soir au Havre, c'est tout ce que je dsire.

--On tchera de vous contenter, monsieur Rviliod.

Les manoeuvres ordinaires prcdant l'ascension furent prestement
excutes, et,  neuf heures moins cinq minutes du matin, l'aronat
abandonnait la pelouse sur laquelle son quilibrage avait t effectu,
s'levant doucement dans un ciel radieux  peine parsem de quelques
lgers cumulus.

Pendant toute la matine il descendit  petite allure le cours de la
Seine qu'il abandonna  Gaillon pour se diriger en plein occident, vers
le Neubourg. A onze heures et demie, le pilote, profitant de ce que le
vent tait tomb et que les guideropes tranaient depuis un instant,
atterrit  proximit des btiments d'une distillerie dpendant de la
ville de Brionne, et les passagers quittrent la nacelle.

Ils ne furent de retour qu' trois heures, ayant tenu  visiter les
ruines d'un vieux donjon roman qu'ils avaient aperu en sortant de
table. L'aronat reprit son vol en suivant le cours de la Risle; 
quatre heures, il passait  trois cents mtres de hauteur au-dessus de
Pont-Audemer, ville trs commerante, de prs de six mille mes, et 
cinq heures vingt minutes au-dessus de Lillebonne aprs avoir franchi la
Seine en amont de Quillebeuf. Virant alors  l'ouest pour retrouver le
courant qui dj lui avait t favorable le matin et conomiser ainsi la
puissance motrice, le pilote prit la direction du Havre o l'on arriva 
six heures.

Aprs avoir volu quelques minutes au-dessus de la ville, depuis la
gare jusqu'aux jetes, en passant au-dessus du bassin de l'Eure o
plusieurs transatlantiques taient amarrs, et de l'avant-port, puis
de l'htel Frascati  l'Hpital, prs duquel s'lance le funiculaire
escaladant la cte d'Ingouville, le dirigeable remonta vers le nord pour
gagner Saint-Jouin, point terminus de son parcours de la journe.

En arrivant sur les hauteurs couronnant la grande cit maritime, non
loin des phares de la Hve, l'aronaute, dont la vue tait perante,
distingua un objet dont la forme caractristique le fit tressaillir. Il
appela l'attention de son armateur sur cet objet qui ressemblait  un
oiseau blanc pos sur le sol, et qui demeurait immobile.

--Un aroplane, dit-il simplement.

Toujours matre de ses sensations, le _Petit Biscuitier_ ne broncha pas.

--Ah! ah! rpondit-il d'un ton qu'il s'effora de rendre indiffrent, un
aroplane! Sans doute quelque amateur qui s'entrane sur les bords de la
grande bleue, pour essayer de recommencer l'exploit de Blriot.

Et mentalement, l'aro-yachtman songea:

--Ce sont eux, les touristes en aroplane. Nous allons rire!...

On ne tarda pas  apercevoir la petite agglomration de maisons
constituant le village de Saint-Jouin. Des matelots, les yeux
carquills, regardaient le ballon arriver sur eux; l'aronaute leur
lana les cordes de retenue, et se fit conduire dans une espce de ravin
qu'il avait aperu de loin et o l'appareil se trouva compltement 
l'abri du vent de mer.

Rviliod avait compt se rendre ds le lendemain  Trouville-Deauville 
bord de son yacht arien, mais il en fut empch par le temps. Il avait
plu durant une partie de la nuit, et pendant toute la journe du samedi
il tomba encore de violentes averses accompagnes de coups de vent. On
ne pouvait songer  sortir, et il fut heureux que le pilote et
trouv le ravin pour abriter l'aronat contre le vent du sud-ouest qui
soufflait en rafales. Mais ce qui consola en partie l'aronaute amateur,
fut que ce mauvais temps empchait galement ses rivaux, les aviateurs,
de continuer leur voyage.

Le dimanche matin, l'tat de l'atmosphre parut s'amliorer. Il tomba
encore quelques averses, entre lesquelles le soleil brillait, mais, ce
qui fut plus heureux, c'est que le vent se calmait, en mme temps que la
mer, fort houleuse depuis deux jours, s'apaisait.

La Tour-Miranne, flanqu de ses deux invitables amis, Mdouville et
Outremcourt, tait mont une fois de plus  la Hve pour examiner le
temps. Il avisa l'un des gardiens des phares lectriques et, entrant en
conversation, il lui demanda son avis sur le temps probable. Avec les
formes dubitatives chres aux normands, le brave homme assura que le
temps allait se remettre au beau et que l'aprs-midi serait belle.

--Allons, tant mieux, soupira le _Pre Tranquille_, nous allons pouvoir
ordonner le branle-bas et tenter la traverse de la baie de Seine.

L'annonce de la reprise du voyage fut salue d'une joyeuse acclamation
par tous les clubmen qui se htrent d'accourir  Sainte-Adresse o les
appareils avaient t gars  l'intrieur de toutes les granges
vides que l'on avait pu trouver. Ds la veille, les deux mcaniciens
accompagnant la caravane avaient fait le plein des rservoirs et excut
les menues rparations reconnues utiles. C'tait la Demoiselle de
Mdrival qui leur avait donn le plus de besogne, car, au cours d'une
fausse manoeuvre, celui-ci avait fauss une aile et  moiti dmoli son
gouvernail quilibreur, et il avait d terminer son tape par le chemin
de fer depuis Lillebonne. Enfin tout avait t remis en tat, et les
treize aroplanes purent tre amens sur la falaise, d'o ils devaient
s'lancer vers Trouville, et de l sans interruption jusqu' Caen.

--Nous avons dix-huit kilomtres  parcourir au-dessus de la mer,
annona le prsident. Bien que les fonds ne soient pas suprieurs  dix
mtres, il y a l cependant de quoi se noyer si par malheur l'un de
nous tombait  l'eau  la suite d'une panne de moteur toujours possible
malheureusement. C'est pourquoi je vous engage, mes chers amis, 
remplir d'air les flotteurs de soie impermable rouls  la partie
infrieure des chssis; cette prcaution vitera tout danger de
naufrage.

Les mcaniciens s'empressrent d'obir  la recommandation du chef de
l'expdition et les flotteurs en question, dont la contenance totale
tait de cinq cents litres par appareil, furent gonfls. Les touristes
allaient prendre place chacun  bord de son aroplane respectif quand un
cri de joie chappa  La Tour-Miranne. Du milieu de la foule de marins,
de pcheurs et de citadins du Havre qui faisaient cercle autour de la
flottille arienne, venait de surgir un homme que le jeune sportsman
reconnut aussitt.

--Martin Landoux!... s'cria-t-il. Comment, c'est vous?..

--Oui, me voil, j'ai pris l'express ce matin pour venir vous retrouver
et effectuer avec vous la traverse--qui peut prsenter quelque danger,
malgr tout--de l'estuaire de la Seine.

--Vraiment, je ne sais comment vous remercier!...

Le constructeur changea de cordiales poignes de mains avec tous les
clubmen qui, heureux de revoir leur professeur, l'avaient aussitt
entour et le questionnaient sur son voyage  Paris, quand on entendit
le bruit caractristique d'un moteur  ptrole et le frou-frou d'une
hlice arienne. Tout le monde leva la tte, et un mme cri d'tonnement
s'chappa des lvres des aviateurs.

--Rviliod!...

C'tait bien, en effet, le dirigeable mont par le _Petit Biscuitier_
et son ami Godeau qui venait de quitter son abri de Saint-Jouin et se
dirigeait vers Trouville-Deauville, o une quipe envoye par Fruscou
devait l'attendre pour le ravitailler et tablir son campement nocturne.
Il passa majestueusement  200 mtres au-dessus de la tte des touristes
surpris, puis obliqua lgrement au sud-est pour traverser la ville du
Havre dans toute sa largeur et se faire admirer en passant par tous les
habitants de la grande cit, que le beau temps revenu avait d inciter 
la promenade.

--Allons,  notre tour, en route!... pronona La Tour-Miranne en
prenant sa place habituelle dans son biplan, tandis que Martin Landoux
s'installait  ct de lui.

L'un aprs l'autre, les aroplanes se dcollrent du sol et prirent
possession de l'atmosphre. Vingt minutes ne s'taient pas coules, que
toute la flottille planait au-dessus de la mer. Elle passa  moins d'un
kilomtre des jetes du Havre, qui parurent noires de monde et franchit
les bancs dangereux d'Amfard puis du Ratier. A la hauteur de celui-ci,
en face de Villerville, les monoplans rattraprent le dirigeable qui
s'tait constamment tenu  moins de 300 mtres de hauteur. Par bravade
et pour faire montre une fois de plus de sa hardiesse, le jeune Mdrival
s'leva soudain comme une hirondelle jusqu' l'altitude o naviguait
l'aronat, et, bien que celui-ci fendt l'air de toute la vitesse que
pouvait lui communiquer sa vaste hlice pousse par les soixante-dix
chevaux-vapeur de son moteur, le plus lourd que l'air traa autour
de lui plusieurs orbes de diamtre dcroissant, et aprs avoir donn
au fanatique du plus lger cette dmonstration de sa docilit de
manoeuvre, le monoplan s'loigna avec une vitesse plus du double
suprieure  celle du monstre d'toffe aux flancs gonfls d'hydrogne,
tandis que son conducteur poussait un cri de triomphe, ou plutt un
hurlement diabolique que la surface liquide renvoya en cho vers la
vote cleste.

[Illustration: TROUVILLE.--La Plage.]

Claude Rviliod tait devenu vert de rage, et il tendit un poing,
heureusement impuissant, dans la direction de l'aroplane qui n'tait
dj plus qu'un point  l'horizon. S'il avait pu, d'un geste, anantir
toute la flottille, qui le narguait en le laissant en arrire ainsi
qu'un gros lphant poussif, il et fait ce geste avec bonheur. Malgr
la preuve que Mdrival venait de lui administrer-- peu prs comme
Guignol administre un coup de bton sur la tte du gendarme--son
amour-propre froiss se refusait  admettre la supriorit clatante,
visible aux yeux des plus prvenus, de l'aviation sur l'arostation.

--J'aurai ma revanche!... grina-t-il. Patience, rira bien qui rira le
dernier!...

Tandis que Neffodor manoeuvrait pour amener l'aronat sur les pelouses
du champ de courses de Deauville o les ouvriers de l'tablissement
civil d'arostation l'attendaient, les aviateurs suivant la cte,
avaient dj laiss derrire eux la plus parisienne des plages: la
coquette et aristocratique Trouville, et maintenant dlivrs du pril
toujours menaant de la mer, ils volaient  20 mtres au-dessus de
la terre ferme dans la direction des stations balnaires de
Villers-sur-Mer, Houlgate, Beuzeval, Dives, Cabourg, et enfin
Rivabella-Ouistreham, au dbouch du canal de Caen  la mer. La caravane
arienne n'avait mis que vingt-deux minutes  franchir les 17 kilomtres
que mesure l'embouchure de la Seine, et, ce qu'il y avait de plus
remarquable, sans le moindre accident  aucune des units dont elle se
composait. Une heure plus tard, elle arrivait  Caen et prenait terre
dans les prairies arroses par l'Orne.

Laissant les aros  la garde des deux mcaniciens, la troupe joyeuse se
dirigea  pied vers la cit renomme par ses tripes, et comme il tait
 peine trois heures et demie du soir, les jeunes gens frtrent des
voitures et visitrent la ville qu'aucun d'eux ne connaissait.

--N'oubliez pas, mes chers amis, dit La Tour-Miranne  ses compagnons,
que nous aurons demain une journe trs charge.

--Combien de kilomtres?... interrogea brivement Mdriva.

--Nous avons deux tapes  faire si le temps le permet: Bayeux, Saint-L
et Coutances le matin, soit 90 kilomtres environ; Granville, Avranches
et Pontorson l'aprs-midi, 80.

--C'est--dire 170 kilomtres au total; cela pourra se faire en deux
heures, approuva le jeune clubman.

--Parlez pour vous, mon camarade; avec nos biplans, nous qui sommes plus
prudents, nous mettrons le double pour arriver sans avaries.

--Ah! vous autres biplanistes, vous tes des trane-la-patte, c'est
connu! rpliqua irrvrencieusement le fanatique du monoplan.

[Illustration: CAEN.--glise Saint-Pierre.]

Les clubmen arrivaient en cet instant devant la Prfecture, sur la
faade de laquelle ils jetrent un coup d'oeil; ils aperurent ensuite
l'Htel de ville bti en 1538, les glises Notre-Dame et Saint-Etienne,
le muse des Antiquaires de Normandie. Ils traversrent ensuite la place
du Parc, au milieu de laquelle se dresse une statue de Louis XIV et
passrent devant le Palais de Justice et le Palais des Facults. Ils
arrivrent alors au centre de la ville, et, aprs avoir donn un regard
 l'glise Saint-Sauveur,  la Bourse, au Tribunal de Commerce et 
Saint-Pierre, dont la tour a t construite en 1308, ils parvinrent 
l'Abbaye-aux-Hommes, difie en 1066 par Guillaume le Conqurant qui y
a son tombeau, puis  l'Abbaye-aux-Femmes qui contient le tombeau de la
reine Mathilde. Mdouville, ferr sur l'histoire de France, apprit 
ses voisins pendant la route, que la ville prsentait dj une grande
importance  l'poque de Guillaume le Conqurant qui en avait fait sa
rsidence favorite. Philippe-Auguste s'tant rendu matre de la ville en
1204, Edouard III d'Angleterre la reprit et la livra au pillage en 1346,
et ce ne fut qu'en 1450 que Charles VII la runit dfinitivement  la
couronne de France. La ville fut encore pille par les huguenots un
sicle plus tard. La rvolte dite des Pieds-Nus lui causa galement un
tort considrable; la rvocation de l'dit de Nantes porta un coup fatal
 son industrie, et les Girondins en firent leur quartier gnral
aprs le 2 juin 1793. Le secrtaire gnral termina sa dissertation
en rappelant que le chef-lieu du Calvados est trs commerant, qu'il
exporte des dentelles, du tulle, de la bonneterie, du linge damass, du
btail, des grains, des chevaux, et que Caen, o l'on trouve une Cour
d'appel, une Acadmie-universit avec Facults de droit, de lettres, de
sciences, de mdecine et de pharmacie, une cole normale d'instituteurs,
une cole de dressage, des muses et de nombreuses socits savantes,
a donn le jour  une foule d'hommes illustres, parmi lesquels on peut
citer Malherbe, Boisrobert, Segrais, Malfiltre, Jean Restout, Choron,
Aubert, Huet, vque d'Avranches. Il fit encore remarquer que lie de
Beaumont, le clbre gologue, tait n  Canou, village des environs.

Aprs avoir examin les ruines des anciennes fortifications normandes
connues sous le nom de Chteau, les aviateurs redescendirent en ville
en longeant le bassin  flot o dbouche le canal maritime de Caen  la
mer, et ils revinrent, par les rues des Carmes et de l'Oratoire,  la
place de la Rpublique, o se trouvait situ l'htel dans lequel ils
comptaient demander l'hospitalit jusqu'au lendemain.

--Ainsi, dit pendant le repas le professeur Darmilly en s'adressant
 Mdouville, nous allons passer demain  Bayeux, Saint-L et
Coutances?... Je vous serais oblig si vous vouliez avoir l'amabilit de
nous dire quelques mots au sujet de ces villes normandes.

--Volontiers! rpliqua avec empressement l'interpell, heureux de faire
partager sa science  un auditeur aussi bnvole; je vais vous dire ce
que je sais  leur gard. En ce qui concerne Bayeux je vous dirai donc
qu'elle fut l'ancienne capitale des _Baocasses_, florissante du temps
des Romains mais qui fut prise au IIIe sicle par des pirates saxons qui
s'y tablirent. Les descendants de ces Saxons se soumirent  Clovis qui
fit de leur territoire, le pays bessin, un comt.

Pendant longtemps le pays compris entre Bayeux et Isigny fut appel la
_Petite Saxe_. En 1044 les Normands, repousss de Paris, se jetrent sur
Bayeux qu'ils prirent d'assaut et dont ils firent une ville normande.
Au Xe sicle, l'idiome et les moeurs des habitants taient encore
scandinaves. Guillaume le Conqurant soumit, non sans peine, les barons
du pays bessin. Aprs lui, Robert Courteheuse s'enferma dans le chteau
de Bayeux que le roi Henri d'Angleterre assigea et livra aux flammes,
l'anne 1105. La ville se rendit, peu de temps aprs la dfaite des
Anglais  Formigny, en 1450, et devint franaise. Voil pour l'histoire.
En fait d'difices, j'ajouterai que Bayeux possde une chapelle du
sminaire, qui est un monument historique du XIIe sicle, et une
cathdrale gothique dont le choeur est admirable. On fabrique  Bayeux
des porcelaines, du papier et des dentelles, et le commerce porte sur
les volailles, les bestiaux et le beurre...

--Puisque vous tes si admirablement document sur Bayeux, mon cousin,
interrompit Mme Lhier, voudriez-vous nous dire un mot de la fameuse
tapisserie qui a illustr cette ville?...

--Mais on ne fait pas de tapisserie  Bayeux, se rcria l'orateur
effar. Vous confondez avec Beauvais ou Aubusson...

[Illustration: Tapisserie de Bayeux.]

--Je vous demande pardon, fit la jeune femme au milieu des rires de
l'assistance amuse, c'est bien  Bayeux qu'il existe une tapisserie
fameuse...

--Ah! j'y suis maintenant! s'exclama le secrtaire de l'_Aro-tourist_.
Vous voulez parler de la tapisserie brode  l'aiguille par la reine
Mathilde et qui est conserve  la bibliothque!...

--En effet!

--Oui, j'avais omis de parler de cette pice, oeuvre de la femme de
Guillaume le Conqurant, et qui prsente un rel intrt historique
parce qu'elle reprsente l'histoire de la conqute de l'Angleterre, de
la visite de Harold  la cour normande jusqu' la mort de ce prince sur
le champ de bataille d'Hastings. Cette tapisserie, brode sur une toile
de lin avec des laines de huit couleurs diffrentes, est divise en
cinquante-cinq parties dont chaque sujet est indiqu par une inscription
latine; sa longueur atteint 74 mtres sur une largeur de cinquante
centimtres.

--C'est bien cela. Je vois que vous avez une bonne mmoire, mon cousin.

--Et Saint-L, parlez-nous maintenant de Saint-L, fit le jeune Mdrival
malicieusement.

--Saint-L, _Briovera_ ou _Sanctus Laudus_, reprit Mdouville sans se
faire prier, est le chef-lieu du dpartement de la Manche. Il est
situ sur une minence qui domine la rive droite de la Vire. Appele
 l'origine _Bourg l'Abb_, la ville reut son nom de Saint-Laud ou
Saint-L, vque de Coutances, qui y avait fond une glise. Fortifie
au dbut par Charlemagne, et rase plus tard par Rollon, elle fut
rtablie en 1096 par Henri, fils de Guillaume le Conqurant. Les
monuments les plus remarquables de Saint-L sont l'glise Notre-Dame,
ancienne cathdrale du XVe sicle, que surmontent deux flches
lgantes, et l'glise Sainte-Croix, du XIe sicle, qui fut jadis
considre comme le monument le plus complet de l'architecture saxonne;
mais elle a t rebtie en 1860.

--Trs bien, Ren, gouailla  son tour Andr Lhier. Et Coutances?

--Coutances, sept mille habitants, sige d'un vch, continua
imperturbablement l'infatigable parleur, est une ancienne cit celtique
qui doit son nom, ainsi que du reste le pays du Cotentin dont elle est
le centre,  l'empereur romain Constance Chlore qui l'agrandit et la
fortifia. On y aperoit de nombreux monuments du moyen ge, les glises
Saint-Nicolas, du XIVe sicle, Saint-Pierre du XVeme, et les ruines
d'un aqueduc bti vers 1250, mais son difice le plus remarquable est
videmment sa magnifique cathdrale, leve dans la seconde moiti
du XIIIe sicle, et dont la faade possde deux flches trs aigus
surmontes,  plus de 80 mtres de haut, d'une croix sur laquelle, entre
parenthses, il y a un quart de sicle environ, un aronaute de mes
amis, qui excutait une ascension  Coutances le jour de la Fte
nationale du 14 juillet, trouva le moyen de venir crever son ballon.
On peut admirer galement la lanterne octogonale nomme le Plomb, qui
surmonte la croise du transept dans cette cathdrale. Coutances-possde
encore un grand jardin botanique, une bibliothque publique, un grand
sminaire, un...

--Arrte-toi, mon bon ami, tu vas t'poumonner!... interrompit
narquoisement Lhier.

--Que cela ne t'inquite pas. Je veux encore vous parler d'Avranches.
L'ancienne _Ingena Abrincae_, situe  50 kilomtres de Saint-L, entre
les petits fleuves ctiers la Se et la Slune, a une histoire assez
intressante. C'tait,  l'poque romaine, une station militaire
importante....

--Arrives-en  l'an mille, je t'en prie, implora l'interrupteur.

[Illustration: COUTANCES.--Vue gnrale.]

--Je veux bien. En 1141, Geoffroy Plantagenet s'empara d'Avranches sans
coup frir. Un peu plus tard, Henri II d'Angleterre y fit, suivant
la tradition, sur la pierre dite _de Henri II_, seul reste de la
cathdrale, amende honorable du meurtre de Thomas Becket en prsence des
lgats du pape. En 1203, Avranches fut prise par Guy de Thouars qui rasa
ses fortifications, d'ailleurs rtablies peu aprs, ce qui empcha, en
1346, les Anglais de brler autre chose que les faubourgs situs hors
la ville. Quelque temps aprs, Avranches et le Cotentin furent cds
 Charles le Mauvais, roi de Navarre. Franaise de 1404  1418, puis
anglaise, puis reconquise par le conntable de Richemont en 1438,
Avranches fut encore dvaste par les calvinistes en 1562. Elle refusa
en 1589 de reconnatre Henri IV comme roi de France et ne se rendit
qu'en 1591 aprs une rsistance longue et acharne. Ce fut en 1639 le
centre de runion des Va-nu-pieds, soulevs contre la royaut par les
exactions de la gabelle. Depuis lors, l'histoire d'Avranches se confond
avec l'histoire de France proprement dite....

--Et j'en suis enchant! conclut, en touffant un billement, le
marchand de produits alimentaires, sans quoi nous en avions pour jusqu'
minuit avec l'histoire des villes de la Normandie. Pour ma part, je te
dclare, mon cher Ren, que je suis plus press, pour l'instant, d'aller
trouver mon lit, que d'apprendre en quelle anne Avranches a pu tre
reprise par les Franais sur les Anglais.

--Tu n'es qu'un sauvage, tiens! Va te coucher!... grommela Mdouville en
se levant, ce qui donna aux excursionnistes le motif de lever la sance.

Les deux tapes prvues pour le lundi 13 juin furent franchies sans
incident notable par les treize quipages ariens volant de conserve.
Partie  huit heures et demie du matin des prairies de l'Orne, la
caravane arrivait  Saint-L, une heure un quart plus tard, aprs avoir
pass au-dessus des bourgs de Tilly et de Balleroy, choisis comme points
de repres le long de la route. Les aroplanes atterrirent  l'abri d'un
haut rideau de peupliers, dans un champ dpendant de la commune de la
Luzerne,  moins de deux kilomtres du chef-lieu de la Manche, que
les jeunes gens les plus alertes s'empressrent d'aller visiter, pour
vrifier l'exactitude de ce que leur en avait appris la veille leur
secrtaire gnral.

A onze heures et demie, les promeneurs taient de retour et l'escale
prenait fin. La troupe tout entire prenait son vol pour s'abattre 
midi aux portes de Coutances, dont les deux tours aigus, visibles 
plus de huit lieues  la ronde, avaient guid les pilotes.

Le temps continuant  se montrer propice, la flottille abandonna
Coutances  trois heures et demie en se dirigeant vers Granville.
Mais, en arrivant  la hauteur de Bricqueville-sur-Mer, un vent d'ouest
imptueux chassa les aros vers l'intrieur des terres. On ne put donc
apercevoir la ville et le rocher de Bellevue qu' l'aide des jumelles.
La caravane passa entre la Haye-Pesnel et Sartilly et arriva  Avranches
o elle fit une escale d'une heure. A cinq heures et demie, les
touristes prirent terre, pour la dernire fois de la journe, 
Pontorson, o ils entrrent par une pluie battante.

--Bon, voil qu'il pleut de nouveau!... s'exclama Mdrival fort
contrari. Nous n'allons pas pouvoir voler demain, si cela continue!

--Esprons que cela ne durera pas, lui rpondit La Tour-Miranne
conciliant. Nous ne devons d'ailleurs repartir qu'aprs djeuner, et
le parcours n'est pas trs tendu. Nous devons faire le tour de la
presqu'le du Groin, de Cancale  Saint-Malo, et nous descendrons le
cours de la Rance de Dinard  Dinan, le tout reprsente  peine 70
kilomtres.

--Et demain matin, questionna Mlle Genevive Outremcourt, que
faisons-nous? quel est le programme?

--Demain, mademoiselle, nous visitons la merveille: Saint-Michel au
pril de la mer. Nous partirons en break  sept heures du matin pour
tre revenus  midi  Pontorson.

Aprs le dner, Mdouville, sur la demande qui lui en fut adresse
par ses compagnons, rappela l'histoire du mont Saint-Michel, et alla
jusqu'au bout, sans se laisser dmonter par les rflexions ironiques de
son cousin Lhier qui se faisait un malin plaisir de le taquiner.

--Il parat certain, commena le jeune homme, que, depuis les temps les
plus reculs, le cne granitique de 122 mtres de hauteur qui constitue
la base du Mont Saint-Michel, a t surmont d'un temple et d'une
forteresse. Les Gaulois y possdaient un collge de druidesses qui
rendaient des oracles. Les Romains, matres des Gaules, ayant aboli le
culte de Teutats, levrent un temple  Jupiter sur le mont qui prit
alors le nom de _Mons Jovis_, d'o Mont-Jou. Devenus chrtiens, les
Francs levrent sur le versant mridional du rocher consacr 
Jupiter, deux oratoires sous l'invocation de saint Etienne et de saint
Symphorien. Le Mont-Jou prit alors le nom de _Mons Tumbae_ (ou Mont de
la Tombe), _tumba_ tant pris ici dans le sens de _tumulus_, colline, et
le rocher voisin s'appelait _tumbella_, petite tombe ou _Mont Belenus_,
d'o on a fait Tombelaine. Des ermites ayant pareillement bti des
cellules en ce dernier endroit, les deux monts formrent plus tard
une seule communaut, l'abbaye mrovingienne de Mandane qu'on appela
_Monasterium ad duas Tumbas_ (le monastre des deux Tombes).

C'est sans doute  la submersion graduelle de la fort de Scissy qu'il
faut attribuer cette tendance des ermites  aller s'tablir, soit au
Mont-Blne, soit au Mont-Tombe, et  se fixer dfinitivement sur ce
dernier mont, plus considrable que le premier comme hauteur, et plus
abordable.

En 708, saint Aubert, douzime vque d'Avranches, qui se retirait
frquemment au Mont-Tombe pour s'y livrer  la prire et  la
mditation, y fit jeter les fondements d'une modeste chapelle en forme
de grotte, ddie  l'archange saint Michel. Depuis cette poque, le
Mont-Tombe ne fut plus connu que sous le nom de Mont Saint-Michel.

Saint Aubert remplaa les ermites de l'abbaye de Mandane par douze
chanoines, et dtacha de son propre patrimoine les villages d'Huysnes
et de Genest, pour les riger en dotation de la nouvelle communaut. Le
bruit s'tant rpandu que des miracles se produisaient en cet endroit,
les plerins y accoururent en foule, apportant aux chanoines leurs
offrandes, qui servirent  dvelopper les constructions de l'abbaye. Les
monarques ne ddaignrent pas de suivre la foule, et le Mont reut
la visite de Childebert II, de Charlemagne, dont un ancien roman de
chevalerie dit:

  Au Mont s'en va le bon roy de saison,
  A Saint-Michel faire son oraison.

de Robert le Diable, de saint Louis, Louis XI, Franois Ier, etc.

Par sa position, le Mont devint bientt un lieu de refuge pour les
populations de la Neustrie occidentale que les ravages des Normands
refoulaient dans les endroits inaccessibles. Ce furent les premires
origines du bourg tabli au pied du rocher, vers la fin du IXe sicle.

Le contact de ces nouveaux habitants ayant apport quelque relchement
dans la vie cnobitique des chanoines, le duc de Normandie, Richard Ier
dit Sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Epe, fit abattre l'oratoire de
saint Aubert et construire,  sa place, en 963, sur le fate mme de
la pyramide de granit, une vaste glise entoure de btiments spacieux.
Puis, dans une charte qu'il fit ratifier par le roi Lothaire et par
une bulle du pape Jean XIII, il y tablit des moines bndictins du
Mont-Cassin, dclara l'abb lectif par ses religieux, et l'investit de
la pleine et entire juridiction temporelle sur les habitants du Mont.

De 1017  1023, Richard II, fils du prcdent, fait jeter les fondements
d'un difice plus vaste encore. D'paisses votes, audacieusement
leves  l'est, au sud et  l'ouest de la cime du rocher, en
largissent la surface. Ces constructions souterraines, qui supportent
la masse de l'glise, existent encore aujourd'hui. Leur partie la plus
remarquable est celle connue sous le nom de vote des Gros-Piliers.
C'est le reste de construction le plus ancien qui subsiste au Mont.

[Illustration: Le Mont Saint-Michel.]

Depuis cette poque, il semble que la principale proccupation des
abbs, presque tous hommes des plus remarquables, ait t d'lever
lentement,  travers les sicles, l'difice que nous admirons
aujourd'hui. Bernard le Vnrable fit mme construire en 1197, au sommet
du rocher de Tombelaine, une belle chapelle et des lieux rguliers, avec
un jardin, une citerne et toutes choses ncessaires pour une communaut
de dix ou douze religieux qu'il y entretenait sous l'autorit d'un
prieur ou prvt. Ce prieur tait trs frquent et une forteresse fut
btie  proximit par Philippe-Auguste. Au temps de la guerre de Cent
Ans, une poigne de braves y abrita, de 1418  1444, les lys touffs
ailleurs par les Anglais. Quoi qu'ils fissent durant vingt-six annes,
Saint-Michel resta terre franaise et le flot de l'invasion se brisa
contre ses remparts. Il n'y a pas, dans les annales des siges, exemple
d'une rsistance aussi longue que celle qu'opposrent aux Anglais
quelques gentilshommes normands ou bretons groups. Pour demeurer
fidles au roi, ils souffrirent la ruine et bravrent la mort pendant un
quart de sicle. Cet pisode de notre histoire tant assez peu connu,
je le retracerai d'aprs un rsum publi par le gnral baron Rebillot
dans la _Revue du T.C.F._ Durant cette lutte si longue, la garnison de
la forteresse, plus ou moins troitement bloque, subit les vicissitudes
de la lutte poursuivie par ailleurs, et son effectif ne dpassa pas deux
cents gentilshommes avec leur suite d'cuyers. Le premier qui dirigea la
lutte fut un jeune homme de vingt-quatre ans nomm Jean d'Harcourt; il
fut nomm capitaine du Mont en 1420, et infligea aux envahisseurs
deux sanglants checs, l'un  Montaigu dans l'Avranchin, l'autre 
Bressinires dans le Maine. Il prit en 1424  la bataille de Verneuil.
Son successeur fut le btard d'Orlans qui transmit le commandement
qu'il ne pouvait exercer en personne,  l'un des plus puissants barons
du Cotentin, Paynel ou Pesnel, seigneur de Bricqueville, dont la tche
fut des plus ardues. Assailli  la fois par terre et par mer, il parvint
 repousser l'assaut donn au Mont par l'amiral de Normandie. L'anne
suivante, le successeur de Pesnel fut battu et emmen prisonnier. Les
Anglais revinrent  la charge avec vingt navires, mais,  leur tour,
ils furent repousss, grce  messire Louis d'Estouteville, seigneur
d'Auzebosc et gendre du baron de Bricqueville, qui, au dire des
chroniqueurs du temps, fut le plus ferme soutien de la forteresse
attaque.

Tandis qu'autour de l'indolent roi de Bourges, Charles VII,
s'entrecroisaient des intrigues que l'histoire a fait connatre, la
garnison du Mont Saint-Michel, sous la direction de son nouveau chef qui
sut s'imposer par l'ascendant de son mrite, donnait  la France envahie
un admirable et rconfortant spectacle.

Le Mont, pyramide rocheuse isole au milieu d'une plaine que le reflux
recouvre deux fois par jour, formait une sorte de petit royaume divis
en trois provinces:  la base, une ville qu'habitaient des bourgeois,
des hteliers au nombre d'environ trois cents, faisant vivre les hommes
d'armes de la garnison et les plerins qui russissaient  passer 
travers les troupes anglaises. Au milieu, un chtelet, poste fortifi,
qui commandait l'entre de l'abbaye, espce de citadelle o se tenait la
plus grande partie de la garnison. Au sommet enfin, l'glise abbatiale
et le monastre abritant une vingtaine de religieux runis sous
l'autorit de l'un des leurs en l'absence de leur abb, mis dehors comme
ami des Anglais. Ces religieux vivaient en bonne intelligence avec les
dfenseurs, dont ils partageaient les sentiments et  qui ils prtaient
le secours de leurs prires et au besoin l'aide de leurs bras.

Le nouveau capitaine travailla sans relche, avec le concours des
bourgeois de la ville,  augmenter les dfenses de la forteresse qui lui
tait confie. Souvent, forc d'interrompre son oeuvre pour faire face
 quelque attaque soudaine de l'envahisseur, il rappelait Zorobabel
au retour de la captivit, tenant d'une main l'pe et de l'autre la
truelle.

Pour mieux protester contre la conqute, le sire d'Auzebosc
investit quelques-uns de ses compagnons, de fonctions judiciaires et
administratives du pays occup par l'ennemi. C'est ainsi qu'il nomma un
bailli du Cotentin, un vicomte d'Avranches, et fit lever une potence
pour affirmer son droit de justice, tandis que de sages dispositions
rglaient les rapports des hommes d'armes avec les religieux, afin que
ceux-ci n'eussent pas  souffrir du voisinage.

Contre les Anglais, depuis sept ans matres de la Normandie, un des
facteurs importants de la rsistance du Mont Saint-Michel, fut la
flottille, qui put constamment ravitailler la garnison. Cette flottille
se composait de navires d'un faible tonnage, quelques-uns simples
barques, mais monts par d'intrpides marins, dresss ds l'enfance  se
diriger srement parmi les dangereux cueils de la cte. Ils profitaient
des nuits sans toiles, mme des orages, pour apporter  la garnison des
provisions de toutes espces. Sortant de leur rle dfensif, ces marins
ne tardrent pas  devenir d'audacieux corsaires, terreur des Anglais et
des Normands tratres  la patrie. Un baleinier de Saint-Malo, mont
par des gens d'armes de la garnison, fit la course sur les ctes
septentrionales du Cotentin, et leva mme des contributions de guerre
sur des paroisses situes aux environs de Caen.

Sans l'aide de ces infatigables et vaillants auxiliaires, la dfense du
Mont Saint-Michel n'aurait pu tre prolonge jusqu'en 1444, anne de
la trve avec l'Angleterre. Depuis Azincourt jusqu' 1428, la conqute
anglaise n'avait cess de s'tendre sur la France;  cette poque, il ne
restait plus, au nord de la Loire, que trois centres de rsistance: le
Mont Saint-Michel, Vaucouleurs et Orlans. Le rgent Bedfort rsolut
d'en triompher  tout prix; c'est alors qu'il fit entreprendre le sige
d'Orlans, presser Baudricourt  Vaucouleurs et redoubler d'efforts
contre la forteresse normande. Le trop fameux Pierre Cauchon
avait obtenu du pape l'autorisation de prlever sur les revenus
ecclsiastiques un impt exclusivement affect aux frais de ces
attaques, pousses sur mer et sur terre  l'aide de nombreuses bastilles
dont les garnisons venaient d'Angleterre. Le moment tait solennel;
il semblait  tous que les jours de la rsistance fussent compts. Les
dfenseurs du Mont n'avaient aucun secours  attendre, lorsqu'on apprit
qu'une jeune fille s'tait prsente au roi, se disant appele par
l'archange protecteur du Mont,  chasser de France ces Anglais. Cette
nouvelle, accueillie avec enthousiasme, rendit courage aux dfenseurs
du sanctuaire de Saint-Michel, et aprs les succs de Jeanne d'Arc, leur
espoir se changea en confiance intrpide. La leve du sige d'Orlans,
suivie de la dfaite de Patay, entama, au contraire, l'outrecuidance des
Anglais, qui, en Normandie, passrent de l'offensive  la dfensive.
Ds la fin de 1429, dmantelant Pontorson, ils se confinrent dans les
places d'Avranches et de Caen. D'Estouteville escarmoucha souvent avec
les garnisons de ces villes, qu'une terreur superstitieuse travaillait
aux rcits des prouesses de Jeanne.

En les entendant, les recrues anglaises dsertaient en masse, malgr
les mesures rigoureuses prises pour les retenir, et l'hrone franaise
aurait pu se vanter d'avoir grandement contribu, quoique de loin, au
salut de l'abbaye qui portait le nom de son conseiller cleste. A partir
de 1430, l'invasion anglaise recula comme le flot qu'emporte le reflux;
les populations, durement foules, se soulevrent en Normandie, et le
clerg lui-mme prit les armes contre l'envahisseur.

Sur ces entrefaites, survint un vnement qui soumit les dfenseurs
du Mont Saint-Michel  une nouvelle et dcisive preuve. Un incendie
dtruisit presque toutes les maisons qui abritaient la garnison et les
bourgeois de Saint-Michel. Le sire de Scales, gouverneur de Domfront,
crut l'occasion favorable pour emporter par un assaut vigoureux, cette
forteresse qui depuis si longtemps dfiait ses compatriotes. Il assembla
les garnisons voisines et, avec une artillerie puissante, arriva devant
les murs du mont incendi. Ses canons firent en quelques heures une
brche dans la premire enceinte et dans un grand btiment, dpt
des provisions de la garnison. Il lana alors  l'assaut des troupes
beaucoup plus nombreuses que les dfenseurs. Dj les assaillants
couronnaient la brche et criaient: Ville gagne!, lorsque
d'Estouteville et les siens tombrent sur eux comme une avalanche et les
culbutrent. Scales est jet bas de son cheval; ses soldats le
croient tu, prennent peur et s'enfuient dans toutes les directions;
l'artillerie est prise et deux de ces pices, appeles les
_michelettes_, ont t conserves jusqu' nos jours.

Aprs cette dconvenue, le sire de Scales, qui put se tirer de la
droute, ne songea plus qu' se fortifier contre les Montois avec force
bastilles, dont la construction dut tre paye par les habitants du
Cotentin. Comme les paysans se refusaient  se laisser tailler, deux
capitaines anglais, Thomas Waterhoo et Roger Yker, en massacrrent douze
cents; cette boucherie eut pour thtre le village de Vicques, dans la
valle de la Dives.

Un monument devrait tre lev dans cet endroit, ainsi qu'auprs
d'Azincourt, o Henri V, aprs la bataille gagne, fit assommer de
sang-froid quatre mille prisonniers franais.

Cette odieuse excution provoqua d'ailleurs une insurrection gnrale
dans tout le pays, et partout les paysans se joignirent aux troupes
rgulires envoyes contre les Anglais. Le sire de Scales dut abandonner
Avranches, et se replier vers le gros de ses compatriotes. Le 14 aot de
cette mme anne, les Montois infligrent aux Anglais de Tombelaine une
dfaite humiliante, dont ils se vengrent par d'abominables cruauts,
faisant enfouir vivantes de pauvres femmes coupables d'entretenir des
intelligences avec les rebelles. En 1436, le soulvement se propagea, et
d'Estouteville put s'emparer de Granville.

[Illustration: Dj les assaillants couronnaient la bruche.]

Pendant les annes suivantes, Franais et Anglais luttrent sans relche
les uns contre les autres, avec des alternatives de succs et de revers
infligs plus nombreux  nos ennemis; cela dura ainsi jusqu' la trve
de 1444.

Comme tous les hommes qui s'lvent au-dessus de la foule,
d'Estouteville avait des ennemis ardents; aussi bien le devoir
l'obligeait  rprimer chez quelques-uns de ses auxiliaires, des
habitudes de pillage, voire de brigandage, communes  cette poque chez
les gens de guerre. Tandis qu'il servait glorieusement sa patrie et
son roi, un complot fut tram contre lui par quelques officiers de la
garnison montoise complot dans lequel entra l'un de ses obligs, le
baron de Coutances. De concert avec quelques bourgeois, les conjurs
devaient se saisir de leur capitaine, et l'expulser de la forteresse.
Dcouverte  temps, cette conjuration ne fut point punie avec rigueur.
Coutances fut pardonn, et ses complices profitrent aussi de la
magnanimit de d'Estouteville.

Peu de temps aprs que le glorieux soldat s'tait enferm dans le
Mont Saint-Michel, un fils lui tait n, qui avait grandi au milieu des
preuves. Parvenu  l'ge viril, ce jeune homme tait devenu l'un des
meilleurs lieutenants de son pre, lorsqu'en 1444 fut conclue la trve
qui permit  la garnison de Saint-Michel de se reposer d'une lutte
poursuivie sans relche depuis vingt-six ans.

Quand la guerre se ralluma en 1449, d'Estouteville joua le rle le plus
actif et le plus glorieux dans la campagne qui libra la Normandie. Il
put enfin entrer dans les grands biens qu'il tenait de sa femme, Jeanne
Paynel, l'une des plus riches hritires du royaume. Il mourut en 1464,
huit ans aprs sa vaillante compagne, qui ne s'tait jamais spare de
lui, et avait, durant le long sige, partag sans faiblir les privations
et les prils de son poux.

Voulant tre uni  elle dans la mort, comme il l'avait t dans la
vie, d'Estouteville ordonna qu'on l'ensevelt  ct de sa chre
pouse, enterre au milieu du choeur de l'glise de Hambye. Jusqu'
la Rvolution, on put admirer le beau monument qui renfermait ces
glorieuses reliques. Mais en 1793, le tombeau o dormait sous la garde
de la mort et de sa renomme, ce grand serviteur de la patrie, fut
viol. La pierre tumulaire qui disait son nom sert maintenant de seuil 
l'entre d'une ferme. Aucun monument ne rappelle aux jeunes gnrations
l'hroque soldat qui, pendant vingt-cinq ans, dfendit le Mont
Saint-Michel contre les Anglais, et le sige peut-tre le plus long qui
ait jamais t soutenu.

Louis XI, un des rois les plus sensibles aux gloires de la France, cra
l'ordre de chevalerie portant le nom de l'archange Saint-Michel, puis
combla de bienfaits et de privilges les habitants et les religieux du
Mont. Ses libralits s'tendirent jusqu'aux descendants des chiens
qui, dresss par les Montois, les aidrent  se garder des surprises
de l'ennemi; il affecta une somme annuelle de 24 livres tournois 
l'entretien des chiens employs  faire, pendant la nuit, le guet autour
du clbre rocher.

A partir de 1523, les abbs du Mont Saint-Michel devinrent
commendataires. Choisis parmi les vques ou les cardinaux et ne
rsidant pas au Mont, ils se dsintressrent gnralement des travaux
dont l'abbaye prouvait le besoin. Il fallut un arrt du Parlement
de Rouen pour obliger Franois de Joyeuse  restaurer ces magnifiques
monuments.

Pendant les guerres religieuses du XVIe sicle, l'abb commendataire
Arthur de Coss (1570) dfendit le Mont contre les protestants.
Toutefois l'abbaye tomba plusieurs fois entre les mains de ces derniers,
mais elle leur fut toujours reprise.

En 1622 les bndictins de la congrgation de Saint-Maur furent
installs au Mont Saint-Michel, et donnrent un nouvel essor aux
plerinages.

Depuis l'poque de Louis XI, le Mont tait prison d'tat, et ses
cachots regorgrent de prisonniers sous les rgnes de Louis XIV et de
Louis XV.

Pendant la rgence de Philippe d'Orlans, le comte de Broglie, en 1721,
obtint pour son frre la commende de l'abbaye en change de six cents
bouteilles de grand vin de Bourgogne. L'abb de Broglie conserva sa
charge jusqu'en 1766. Parmi les nombreux prisonniers qui peuplaient
les cachots  cette poque, citons le pote Desroches et Victor de la
Cassagne, plus connu sous le nom de Dubourg.

A la Rvolution, les religieux furent disperss, les prisonniers
dlivrs, et la plupart des manuscrits transports  la bibliothque
d'Avranches.

Le Monastre ne cessa pas d'tre prison d'tat; ce fut la Rvolution
qui y enferma ses ennemis. En 1793 et 1794, trois cents prtres des
diocses d'Avranches, de Coutances et de Rennes, y furent renferms pour
avoir refus de prter le serment civique.

Un dcret du 6 juin 1811 le convertit en maison centrale de dtention
et de correction.

Ces nouvelles appropriations furent trs dommageables  l'oeuvre
architecturale des abbs du Mont. Bien des sculptures furent mutiles,
des vitraux dtruits; les plus belles salles obstrues par des cloisons,
des planchers, sans le moindre souci de la conservation ou de la
consolidation des murailles. Aussi, en 1817, une partie de l'ancienne
htellerie, servant de prison pour les femmes, s'croula-t-elle avec
fracas.

Pendant le rgne de Louis-Philippe, on entreprit quelques rparations,
mais on continua  dtriorer le monument en y entassant ds
prisonniers.

Ce fut  cette poque que les cachots reurent des hommes politiques,
comme Barbes, Blanqui, Raspail, Martin Bernard, etc.

Un dcret en date du 20 octobre 1863 supprima la prison, et le Mont
Saint-Michel devint proprit domaniale, puis l'abbaye fut loue
 l'vque d'Avranches et de Coutances qui obtint, en 1865, pour
l'entretien du monument, un secours annuel de vingt mille francs pays
sur la cassette de Napolon III. En 1872, le gouvernement fit prparer
des projets de restauration du Mont Saint-Michel, et on procda aux
rparations les plus urgentes, entre autres  la consolidation des
btiments du sud-ouest qui menaaient ruine. Deux ans plus tard,
l'abbaye fut classe comme monument historique; les travaux de
restauration dcids furent commencs par l'architecte Corroyer et
continus par Petitgrand. Ce dernier a dgag l'abbaye des constructions
qui masquaient sa base et mis  jour de nombreux souvenirs qui sont
venus enrichir les galeries du Muse du Mont, si intressant dj par
les collections qu'il a pu recueillir et qui retracent toute l'histoire
de cette ville clbre.

Voil, conclut le secrtaire gnral de l'_Aro-tourist-club_, en
s'adressant  ses auditeurs, ce que je puis vous apprendre au sujet de
l'histoire du Mont Saint-Michel que nous allons visiter demain matin.
Quant aux curiosits archologiques que renferment ces constructions
grandioses, les gardiens, qui ne doivent pas manquer puisque c'est un
monument historique et dpendant par consquent de l'administration des
Beaux-Arts, nous les dcriront pendant que nous passerons d'un tage 
l'autre de la merveille fodale.




CHAPITRE XVII

LE MONT SAINT-MICHEL ET SES ENVIRONS


VISITE DU MONT SAINT-MICHEL.--LES CURIOSITS DU MONT.--LA
MERVEILLE.--LES CACHOTS.--LE MARQUIS DE TOMBELAINE.--TRAVERSE
DU GOULFE.--LE MARAIS DE DOL.--LE GROIN DE CANCALE ET LA PROVENCE
CANGALAISE.--CIRCUIT AUTOUR DE LA VILLE DE SAINT-MALO.--DESCENTE DE LA
RANCE.--DINAN LA JOLIE ET SES ENVIRONS.


La baie du Mont Saint-Michel se creuse au fond du golfe de Bretagne
ou de Saint-Malo,  la limite des dpartements de la Manche et
d'Ille-et-Vilaine. Granville est au nord de la baie et Saint-Malo 
l'ouest; plus prs on aperoit Cancale avec ses pcheries qui courent
en zigzag dans les lagunes, ses majestueux rochers, les ctes de Dol,
et Pontorson, le vieux fief de Bertrand du Guesclin. Le fond de la
baie n'est qu'une vaste plaine de sables, comprenant environ dix lieues
carres de superficie, qui chaque jour sont deux fois couvertes en
partie par la mer et deux fois par elle abandonnes. Dans cette
espce d'entonnoir, dont le Mont Saint-Michel occupe l'extrmit, la
disposition particulire des ctes, celle des bancs, des plateaux de
roche, et des les nombreuses qui s'tendent au nord jusqu' la pointe
de la Hague, exercent sur la grandeur des mares une telle influence,
que les eaux s'y lvent  une hauteur plus que double de celle qu'elles
atteignent sur les autres points de notre littoral. Tandis que la mer
ne monte qu' 7 mtres  Cherbourg et  8 mtres dans le port de Brest,
elle atteint  Granville jusqu' 15 mtres. Qu'on se figure cette norme
masse d'eau,  l'instant o le _flot_ arrive, s'lanant dans le fond,
de la baie, vers le Mont Saint-Michel qui, au moment de la mer basse,
en est loign de deux lieues, et qui bientt n'est plus qu'une le
semblant seulement relie  la terre par un mince cble, aspect que
prsente de loin la digue leve entre le Mont et Pontorson. La rapidit
de la mer est telle, dans les grandes mares d'quinoxe, que le cheval
le plus agile serait bientt dpass sur ce terrain sablonneux et
mouvant. Les mares de mars et de septembre sont trs redoutes, surtout
celles de septembre, appeles _mares des gaspas_, et qui ont laiss de
terribles souvenirs en faisant disparatre des exploitations entires du
ct de Courtils et d'Ardevon.

Heureusement, les heures exactes de la mare tant bien connues
d'avance, on peut, sans craindre d'tre envahi, aller explorer les
plages qu'elle laisse  dcouvert.

Les produits de la mer sont la principale ressource des habitants du
Mont.

Les hommes pchent au filet, ce qui est un rude mtier, car il faut
suivre les heures des mares, qui se produisent souvent par des nuits
froides et sombres. On trouve, autour du Mont Saint-Michel, des saumons
de forte taille et d'un got exquis, renomms sur toute la cte, des
bars, des plies ou limandes, des guitans ou merlans, quelquefois des
soles, de petits mulets et des crevettes grises.

Pendant ce temps, toute la famille du pcheur, femmes, filles, garons,
se livre  la recherche des coques. C'est une espce de coquillage
bivalve ayant la forme et la grosseur d'un oeuf de pigeon un peu aplati.
On l'extrait du sable avec les doigts, aprs que la mare s'est retire,
et dans des parties de la grve trs faciles  reconnatre pour les gens
adonns  ce mtier. Les coques sont trs mal rputes dans le pays,
peut-tre uniquement parce qu'elles sont trs communes et par consquent
 vil prix. Elles se consomment presque toutes dans les campagnes
environnantes. Ce genre de pche, quoique peu productif en apparence,
est cependant une vritable source d'aisance pour le pays, toute la
famille du pcheur pouvant s'y livrer presque en toute saison. Aussi, la
misre est-elle inconnue au Mont Saint-Michel.

Une excursion au Mont Saint-Michel est une des plus intressantes que
l'on puisse accomplir en France.

Le chemin de fer conduit jusqu' Pontorson, petite ville situe 
trois lieues au sud-est d'Avranches, et  deux lieues au midi du Mont
Saint-Michel. Pontorson a longtemps servi de boulevard contre
les Bretons. Robert, duc de Normandie, tant en guerre avec Alain
Barbe-Torte, comte de Bretagne, y btit un chteau et fortifia la ville;
mais Louis XIII, aprs la reddition de la Rochelle, voulant ter aux
seigneurs de Montgomery, qui taient calvinistes, toute occasion de
soutenir ce parti, la fit entirement dmanteler.

Au lieu de prendre place dans les voitures du petit chemin de fer de
Pontorson  Moidrey-le-Mont-Saint-Michel, La Tour-Miranne, chef de
l'expdition, prfra frter un grand break o ses vingt-deux compagnons
trouvrent place  ct de lui. Au bruit argentin des sonnailles, dont
il tait garni, l'attelage dmarra et, sortant du bourg de Pontorson,
suivit au grand trot la route longeant la rivire du Couesnon, qui
constitue la ligne de dmarcation entre la Normandie et la Bretagne. En
raison de la faible pente et du peu de consistance du sol, le Couesnon
a chang plusieurs fois de lit. Autrefois, il dversait ses eaux entre
Tombelaine et le Mont; ce dernier tait alors breton. Depuis lors, il
s'est creus un chenal  l'ouest du Mont, ce qui a donn naissance au
dicton bien connu:

  Le Couesnon,
  Par sa folie,
  A mis le Mont
  En Normandie.

Le pays tant trs plat, les touristes n'apercevaient partout autour
d'eux que la _langue_ grise, embrume et silencieuse. Enfin la
silhouette de la montagne clbre se dessina sur l'horizon, et bientt
l'quipage atteignit la digue, longue de deux kilomtres qui relie le
Mont  la terre ferme. Ce beau travail, excut par le corps des Ponts
et Chausses, permet aux voitures et au tramway  vapeur de Pontorson,
d'atteindre le Mont en tout temps, alors qu'avant sa construction on
n'abordait que difficilement; la traverse, sur le sable  mare basse
ou en bateau  mare haute, tait pnible et dangereuse. Cependant, le
mieux est souvent l'ennemi du bien, la prsence de l'obstacle form par
la digue a facilit le colmatage, et l'on craint qu'au bout d'un certain
nombre d'annes, la baie soit entirement transforme en terre ferme.
Au lieu de rester une le, le Mont ne sera plus qu'un rocher isol au
milieu d'une plaine herbue et verdoyante, et il perdra ainsi la majeure
partie de son charme qu'il doit surtout  sa situation insulaire. C'est
pourquoi, des voix autorises ont fait entendre des protestations pour
sauver le Mont menac et demander aux pouvoirs publics de couper la
digue et d'arrter le colmatage  1500 mtres des vieux remparts. Le
_Touring-club_ a soutenu ces lgitimes revendications, et il est 
souhaiter qu'il les fasse enfin aboutir.

A mesure que le break avanait sur la chausse, le Mont semblait grandir
 vue d'oeil et l'on en distinguait les moindres dtails. La ville
de Saint-Michel colle au roc et surmontant le mur d'enceinte, la
plate-forme dominant la ville, la muraille du chteau couronnant la
plate-forme, le chteau hardiment lanc par-dessus la muraille, l'glise
perche sur le chteau, et sur l'glise l'audacieux campanile portant 
son plus haut sommet la statue monumentale de l'archange, due au ciseau
du sculpteur Frmiet.

Le break fit halte  l'extrmit de la digue; ses occupants en
descendirent alors et pntrrent l'un aprs l'autre dans la ville par
la Porte du Roi, encadre des deux bombardes ou _Michelettes_, prises
aux Anglais, et donnant accs dans l'_avance_. Ils escaladrent ensuite
l'unique rue, qui serpente sur le flanc du Mont et conduit  l'abbaye,
en jetant un coup d'oeil' droite et  gauche sur les boutiques de
marchands d'objets de saintet, et les htels bordant cette rue. Le
professeur Darmilly appela l'attention de ses camarades sur cette
particularit du Mont, que l'eau potable y est plutt rare, en raison de
la nature granitique du roc lui servant de base et qui ne laisse sourdre
aucun filet d'eau. Cette situation est exprime d'une faon humoristique
par une eau-forte de Dubouchet reprsentant la dispute pour un seau
d'eau dans la Grande-rue, avec ce distique:

  On a du bon cidre  gogo,
  On se bat pour avoir de l'eau!

Les fruits et les lgumes sont non moins rares au Mont Saint-Michel, car
la scheresse les brle presque toujours sur pied. Il faut, comme pour
l'eau, s'en approvisionner au dehors. En revanche, et c'est encore l
une curiosit de ce rocher, il fournit des figues qui, pour la saveur,
ne le cdent en rien  celles du Midi. Malheureusement, elles sont
devenues fort rares, la majeure partie des figuiers ayant gel il y a
prs d'un sicle.

Les constructions bordant la rue n'ont rien de remarquable,  part
quelques restes du XVe sicle, tels que la tour du guet et le beau
logis que Du Guesclin fit construire en 1356 pour sa femme, Typhaine
de Raguenel, demoiselle bien verse en philosophie et astronomie. Les
touristes jetrent un coup d'oeil, en passant, sur ces restes puis,
aprs avoir escalad le _Grand degr_ qui fait suite  la grande rue,
ils arrivrent  la barbacane ou dfense extrieure du chtelet. Ils
s'arrtrent un instant au pied de la croix rige en cet endroit en
1889 et qui a, parat-il, t rapporte de Jrusalem. En se retournant,
ils aperurent toute la ville avec ses toits en pente, et au loin le
rocher de Tombelaine. Ils pntrrent enfin sous la vote troite du
chtelet entre les deux grosses tours cylindriques imitant deux pices
de canon debout sur leurs culasses, et commencrent, dans l'ordre
traditionnel, et sous la conduite d'un gardien, la visite du monument
abbatial. Le groupe des excursionnistes traversa donc la salle des
gardes, lourdement vote, et se hissa par une srie d'escaliers  la
plate-forme de Beauregard ou Sault-Gautier au niveau de l'glise haute.
De cette esplanade, le regard pouvait embrasser un splendide panorama
des ctes du Cotentin et de la Bretagne, avec le mont Dol comme
point saillant, alors que les visiteurs avaient  leurs pieds les
substructions considrables formant les soubassements de l'glise et des
principaux btiments'qui l'entourent.

Si l'on en croit les traditions, l'glise qui couronne le rocher aurait
t leve sur les ruines de l'oratoire rig par saint Aubert en 708,
et de l'glise construite en 963 par Richard, petit-fils de Rollon. Il
ne subsiste aucun vestige de ces deux difices; mais il existe encore,
de l'glise romane fonde en 1020 par le duc de Normandie, Richard
II, et dont la construction fut dirige par l'abb Hildebert II, les
transepts, la plus grande partie de la nef et tous les soubassements.

Cette partie du Mont Saint-Michel, dit M. Corroyer, est des plus
intressantes  tudier; elle dmontre la grandeur et la hardiesse de
l'oeuvre de l'architecte Hildebert. Au lieu de saper la crte de la
montagne et surtout pour ne rien enlever  la majest du pidestal, il
forma un vaste plateau, dont le centre affleure l'extrmit du rocher
et dont les cts reposent sur des murs et des piles, relis par des
votes, et forment un soubassement d'une solidit parfaite.

Cette immense construction est admirable de tous points: d'abord par
la grandeur de la conception, et ensuite par les efforts qu'il a fallu
faire pour la raliser au milieu d'obstacles de toute nature rsultant
de la situation mme, de la difficult d'approvisionnement des matriaux
et des moyens restreints pour les mettre en oeuvre.

L'glise fut acheve vers 1113 par Bernard du Bec, treizime abb du
Mont. Ce vaste difice avait alors la forme d'une croix latine, figure
par la nef compose de sept traves, par les deux transepts, et enfin
par le choeur. Il subsiste de l'glise romane: quatre traves de la nef,
les deux transepts, avec les chapelles semi-circulaires pratiques dans
les faces est, et enfin les amorces du choeur ruin en 1421.

Le sommet du roc qui compose le Mont Saint-Michel tant fort ingal,
il fallut, pour obtenir le nivellement ncessaire, lever de puissants
soubassements qui forment, sous le choeur, en reproduisant d'une faon
plus grossire le dessin de celui-ci, la crypte des Gros-Piliers.

Aprs avoir visit les chapelles, o le guide fit remarquer les
bas-reliefs de la chapelle nord et le rtable en albtre, on visita le
dessus.

Un escalier mnag dans l'paisseur d'un contrefort au sud, monte
au-dessus des chapelles et aboutit au comble suprieur, en franchissant,
sous le nom d'_escalier de dentelle_, sur un des arcs-boutants
suprieurs, l'espace compris entre le contrefort du bas ct et la
balustrade surmontant la corniche du choeur.

Du haut de cet escalier on aperoit un panorama immense: au nord, la
pointe de Granville, et vers l'est, en suivant la cte normande, la
ville d'Avranches; au midi, Pontorson; au sud-ouest, le mont Dol et la
ville de Dol en Bretagne; au couchant, le havre de Cancale; enfin, au
nord-ouest, quoiqu'elle soit loigne de seize lieues, l'le de Jersey
apparat comme un nuage. On la distingue trs bien avec une lunette
d'approche.

De ce point lev, 150 mtres au-dessus du niveau de la mer, l'aspect du
Mont lui-mme est des plus intressants.

En redescendant, on visita le transept nord, et on sortit sur la grande
plate-forme de l'ouest. La merveille et le clotre retinrent surtout
l'attention des aviateurs: La Merveille est le nom sous lequel
l'admiration des sicles a dsign les gigantesques constructions
accoles au nord de l'glise et qui forment la faade nord du Mont
Saint-Michel, du ct o l'on'remarque un petit bois, dernier vestige de
l'antique fort de Scissy.

La Merveille comprend trois tages superposs: tout au bas sont
le cellier et l'aumnerie; au-dessus le rfectoire et la salle des
chevaliers; comme couronnement, le dortoir et le clotre.

C'est Roger II, onzime abb du Mont, qui commena cet difice
(1106-1123). Ayant t dtruit, il fut reconstruit,  partir de 1203,
par Jourdain, dix-septime abb du Mont, dont les successeurs suivirent
religieusement les plans jusqu' la fin. Il faut rendre hommage  cette
oeuvre grandiose, dit M. Corroyer, et l'admirer, en songeant aux efforts
normes qu'il a fallu faire pour la raliser en vingt-cinq ans, au
sommet d'un rocher escarp, spar du continent par la mer ou une grve
mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficults du
transport des matriaux qui provenaient des carrires de la cte, d'o
les religieux tiraient le granit ncessaire  leurs travaux. Une partie
de ces matriaux, fort peu importante du reste, tait extraite de la
base mme du rocher; mais si la traverse de la grve tait vite, il
existait nanmoins de grands obstacles pour les mettre en oeuvre aprs
les avoir monts au pied de la Merveille, dont la base est  plus de
cinquante mtres au-dessus du niveau de la mer.

[ILLUSTRATION Le marquis de Tombelaine retomba dans les flots, perdit
connaissance et se noya.]

Le clotre, construit de 1225  1236, par les ordres et sous la savante
et artistique direction de Raoul de Villedieu, vingt et unime abb,
est un prau trapzodal environn de quatre galeries. Il est cit comme
modle d'architecture claustrale. Ses fines colonnettes de granit rose
sont disposes deux par deux, et leurs motifs sculpturaux, trs varis,
sont minutieusement fouills.

Au sud est le bassin de pierre, ou _lavatorium_, o les religieux se
lavaient les pieds. A l'extrmit de la galerie se trouve le dortoir.
Au milieu, la porte par laquelle il faut passer pour descendre dans les
immenses et innombrables salles souterraines.

L'aumnerie  l'est et le cellier  l'ouest ont t difis par
Jourdain, vers 1203, d'aprs un plan mrement tudi, ainsi que le
prouve, par la disposition des piles infrieures, la superposition des
colonnes devant supporter  l'tage suprieur les votes des deux
salles hautes et qui sont, l'une le rfectoire et l'autre la salle des
chevaliers.

Les touristes aperurent dans un angle  ct de l'escalier descendant
au cellier, l'entre du Chartrier, bti sur l'angle extrieur nord-ouest
de la Merveille, et qui se compose de trois petites salles superposes
dont la premire seule est vote. L'Administration a runi en ce lieu
les diverses curiosits dcouvertes dans les fouilles opres au Mont,
telles que monnaies, vitraux, dalles armories, crosses, dbris de
vtements et de vases, etc.

Le Cellier, qui communique par un escalier avec la Salle des Chevaliers
situe exactement au-dessus, porte galement le nom de _Montgomery_, qui
lui vient d'un tragique vnement, dont un moine qui en fut le tmoin
oculaire en 1591, a laiss le rcit que nous nous bornons  transcrire
ici exactement pour lui laisser toute sa saveur:

... Le pcheur tombe presque toujours de mal en pire... Cela est si
commun qu'il n'est besoing d'en apporter autre preuve que celle qui
suit d'un meschant et abominable criminel appel Goupigny, qui, pour ses
forfaits excrables, devoit estre condamn  mort en la ville de Caen,
o il estoit prisonnier, mais par je ne say quelle nouvelle invention
trouva moyen de se sauver, et pour estre en plus grande seuret se
retira en ce chteau le traistre avec Monsieur de Beausuzay qui en
estoit lors gouverneur, se reputant heureux de trouver refuge pour
sauver sa misrable vie: mais  peine eut-il pass quelques mois
qu'oublieux de la mort qu'il avoit vite, commence  tramer de plus
grandes meschancetez, trahissant la place qui naguerre l'avoit sauv
du gibet, et pour cest effait complota avec Monsieur de Sourdeval,
hrtique, moyennant quelque somme d'argent, de luy livrer la place, luy
donnant le jour et l'heure pour excuter ceste horrible trahison en
la manire qui suit. C'est que le dit Goupigny devoit monter le dit
Sourdeval et ses gens, du cost des grandes salles, par le moyen d'une
grande roue et cordages qui servoient d'ordinaire pour monter les
grosses provisions du monastre; mais Dieu ne permit point que la chose
en allast ainsy; car le traistre ayant tir l'argent du sieur Sourdeval
descouvrit luy mesme  Monsieur de Beausuzay et  toute la garnison du
chteau ce qui se passoit, pour faire le bon valet, car c'est ainsy que
se gouvernent les gens sans mes, tournans  droite et  gauche.

Cependant voicy le jour assign venu. Les sieurs de Sourdeval et de
Montgomery avec plus de deux cents hommes paroissent  l'heure prfixe,
un jour de Saint-Michel, en septembre, sur les huict heures du soir,
l'an 1591, en intention de mettre tout au feu et au sang. Monsieur de
Beausuzay d'autre cost donne ordre que de Goupigny se trouvt  la dite
roue d'o il leur crioit qu'il n'y avoit que craindre, qu'ils montassent
au plus viste. Vous eussiez veu aussy tost les ennemis s'accrocher  la
corde deux ou trois  la fois  l'envie l'un de l'autre, et celui-cy les
tiroit en haut, leur faisant grand accueil, puis soudain les menoit dans
le corps de garde o le gouverneur les faisoit poignarder. Et cependant
le dit Goupigny continuoit d'en monter d'autres, puis aprs d'autres,
jusqu'au nombre de 78, lesquels  mesme temps les soldats du chteau
lardoient de coups d'espes, amoncelens les corps les uns sur les autres
(chose horrible  dire) comme on fait les bches de bois et fagots dans
le bcher, pensans attirer les dits sieurs de Sourdeval et Montgomery
pour les arranger aussy avec les autres en lieu plus minent.

Mais voyl qu'ils commencrent  se denier, voyans que pas un de leurs
gens ne leur parloit, ce qui fut cause qu'ils demandrent audit Goupigny
qu'il eut  jetter en bas du rocher un des religieux pour signe que
ses gens estoient maistres en la place, et aussy tost le gouverneur ft
revestir un des corps morts des habits d'un religieux qu'ils jetteront
ainsy du haut en bas; pour lors le dit Sourdeval s'escria d'aise:
_Allons, Montgomery, c'est a bon; regarde comme les moynes volent_, et
soudain s'approchrent pour monter comme les autres; mais le comte de
Montgomery plus sage et prudent luy persuada de ne point monter qu'un
nomm Rablotire, l'un de leur plus affid, ne leur parlast. On fit
venir celuy-cy qu'exprs on n'avoit fait encore mourir, et Monsieur de
Beausuzay gouverneur luy promit de lui donner la vie, s'il voulut crier
 Monsieur de Sourdeval, son maistre, qu'il montast en assurance et
qu'il n'y avoit rien  craindre; mais il fut si fidelle  son maistre,
qu'il n'en voulut rien faire, ains desguisant sa voix, lui fit entendre
la trahison. Cet acte si fidelle pntra le coeur du gouverneur, qui lui
donna la vie, et les dits sieurs de Sourdeval et Montgomery avec ce qui
leur restoit de gens, s'en retournrent plus viste que le pas.

[Illustration: MONT SAINT-MICHEL.--Salle des Chevaliers.]

Le misrable Goupigny ne jouit pas longtemps, parat-il, de sa double
trahison, car il fut tu l'anne suivante dans Tombelaine.

Les touristes sortant du Cellier sous la conduite du gardien,
traversrent le rfectoire, bti dans les premires annes du XIIIe
sicle et qui constitue la plus belle pice de la Merveille, puis la
Salle des Chevaliers, datant de 1215, dans laquelle Louis XI institua
l'ordre du Mont Saint-Michel en 1469, et aprs avoir jet un coup d'oeil
au dortoir, ils redescendirent aux cryptes, en s'arrtant un instant
dans la plus curieuse et qui est dnomme _Crypte de l'Aquilon_.

Cette pice romano-gothique est due, comme le promenoir au-dessous
duquel elle est situe,  Roger II. Elle est divise en deux nefs
par trois gros piliers romans et un beaucoup plus petit. La crypte de
l'Aquilon, avec son escalier, est d'un aspect tellement saisissant qu'on
l'a reproduite dans le dcor du cimetire des nonnes, dans l'opra de
Robert le Diable.

L'administration des prisons y avait fait construire des cachots.

Au bout de la crypte, un petit escalier conduit dans une dizaine
d'autres cachots, tels que les Deux Jumeaux accols l'un  l'autre, et
 la fameuse Cage de fer.

Cette terrible cage est une niche en vote, mnage au ras du sol dans
l'paisseur du mur. Elle tait ferme par devant au moyen d'une grille
de fer, remplace dans la suite par une grille de bois, qui elle-mme
fut enleve  la suite d'une visite du duc de Chartres (devenu depuis
Louis-Philippe).

A droite de la galerie de la cage de fer, une petite porte conduit  des
pices votes qui servaient jadis de cellier  l'htellerie. On ne
voit plus que les ruines de cette dernire; la croise qui est dans la
galerie, ct du midi, tait autrefois une porte qui y menait.

Quelques degrs conduisent dans une sorte de cave, que les prisonniers
dsignaient sous le nom de Cachot du Diable.

Cette pice servait autrefois de vestibule  la salle des Chevaliers et
au promenoir, dans lequel on entre de plain-pied.

En revenant dans la crypte de l'Aquilon, au palier de l'escalier qui
monte au promenoir  droite, s'ouvre une porte qui donne entre dans les
catacombes.

Leur vote immense, btie en cailloutis sans nervures et leve de 10
mtres, est sombre et lugubre. A gauche de ce cimetire, qui prsente
une superficie de 150 mtres et qui est situ sous la nef de la
basilique, on remarque un canal sombre appel oubliettes, qui recevait
primitivement une rare lumire par une ouverture circulaire pratique au
sommet.

Auprs de ce couloir, du ct du midi, on trouve la chapelle
Saint-Etienne; elle tait l'une des'plus belles de cette partie du
monument, mais deux murs btis aux deux extrmits la diminuent de
moiti. Au fond de cette chapelle est un escalier conduisant 
des salles qui se trouvent au-dessous, et qui servaient de lieu de
spulture, ainsi que l'indiquaient les nombreux ossements qui y ont t
trouvs.

En face de la chapelle Saint-Etienne, on voit la chapelle de
Notre-Dame-des-Trente-Cierges, ainsi appele parce que trente cierges
brlaient toujours devant une statue de la Vierge.

Jusqu'en 1857, cette chapelle fut occupe par une immense roue, que
tournaient les prisonniers en marchant  l'intrieur  la manire des
cureuils, et qui servait  monter les provisions sur un plan inclin ou
poulain.

--Quels ont t les prisonniers clbres qui ont t enferms dans ces
cachots, demanda au gardien Madame Lhier, qui paraissait pniblement
impressionne.

--Il parat que l'homme au masque de fer a fait un assez long sjour
ici, rpondit l'interpell. Dans les temps plus rapprochs de nous, il y
a eu plusieurs dtenus politiques clbres, tels que Blanqui, Raspail et
Barbs entre autres.

--Et quelqu'un de ces malheureux est-il parvenu  s'chapper? continua
la visiteuse.

--Oh! ce n'tait pas facile, madame, de s'vader du Mont. Ainsi, du
temps de Franois Ier, un jeune sculpteur nomm Gaultier fut enferm
ici je ne sais pour quel motif, et les abbs utilisrent son talent
pour dcorer les stalles du choeur. Ces stalles, trs bien conserves,
dnotent de la part de celui qui les a ornes un trs rel talent, car
elles sont fouilles avec un got fort original, qui rpond d'ailleurs
 l'ensemble de la dcoration du choeur. Ce qui frappe surtout dans ce
travail, c'est le temps prodigieux qu'il a fallu consacrer  l'excution
des plus petits dtails. On lui attribue galement l'escalier de
dentelle.

Grce  son talent reconnu, Gaultier bnficiait, par suite mme de
son emploi, d'une libert relative qui lui permettait de parcourir les
diverses parties de l'abbaye. C'tait un temprament trs doux et une
nature contemplative. Il fit des projets de dcorations merveilleuses
pour l'intrieur du Mont. L'excution de ces projets ayant t
contrarie, il en fut extrmement affect, et on raconte qu'un jour,
pris d'une sorte de folie, il se prcipita du haut de la plate-forme
situe au niveau de l'glise haute, ce qui a fait attribuer  cet acte
le nom de Saut-Gaultier que porte cette plate-forme, mais en ralit, ce
nom est beaucoup plus ancien.

Un autre prisonnier, connu sous le nom de Dubourg, qui fut enferm en
1745 dans la cage de fer, eut un sort encore plus lamentable: il fut
dvor par les rats. Le vritable nom de Dubourg tait: Victor de la
Cassagne, journaliste hollandais qui avait pris la libert de censurer
les actes du roi de France, Louis XV. Il fut enlev, sur le territoire
hollandais, par les agents de la police royale, et jet dans un des plus
affreux cachots du Mont Saint-Michel. Touch par ses supplications, le
prieur du Mont fit parvenir  sa femme, mre de quatre enfants,  Leyde,
un billet lui apprenant qu'il vivait encore, mais qu'il tait comme
enterr vivant au Mont Saint-Michel.

Enterr tait le mot. Affaibli par le chagrin et par les privations,
Dubourg mourut dans la nuit du 27 aot 1746. Au matin on trouva son
corps rong par une lgion de rats.

Le seul prisonnier qui soit jamais parvenu  s'vader des cachots du
Mont, est un peintre du nom de Colombat, qui avait t emprisonn  la
suite d'une manifestation politique en 1832. Comme il avait t charg
de restaurer les peintures de l'glise, il avait  sa disposition tout
un matriel, notamment des cordages et une lanterne pour clairer les
coins sombres. En 1842, ayant soulev une dalle dans la pice o il
tait dtenu, il parvint  l'entre d'un puits, dans lequel il descendit
 l'aide de sa corde. A sa grande terreur, il aperut,  l'aide de la
demi-clart que sa lanterne sourde projetait dans les tnbres de ce
gouffre, des squelettes dans toutes les attitudes. Les uns gisaient
ple-mle sur le sol humide o erraient des lgions d'araignes et
de scolopendres; d'autres, retenus au mur par des carcans d'acier,
tmoignaient que les malheureux enferms dans cet abme y taient
morts lentement de faim. C'tait une oubliette ou _in-pace_, qui ne lui
offrait aucune issue pour s'vader.

Aprs deux autres tentatives infructueuses, il parvint enfin 
s'chapper par un conduit souterrain donnant accs sur les grves. Il se
rfugia  Jersey, et ne revint en France qu'en 1848, lors de l'amnistie
accorde aux condamns politiques. Il s'tablit  Caen o il ouvrit
un restaurant: _A la descente du Mont Saint-Michel_. Il y racontait
volontiers les dtails de son internement et des diverses pripties par
lesquelles il tait pass avant de parvenir  s'vader. Il est mort en
1881.

Tout en donnant ces explications, le gardien avait ramen les visiteurs
 la porte de sortie du Chtelet. Les touristes, enchants, terminrent
leur excursion par une promenade sur les vieux remparts du Mont,
remparts qui prsentent un certain intrt. En suivant leur ligne
continue, l'on se rend compte de la puissance qu'offraient les dfenses
du Mont.

Tout  l'ouest de l'le se trouve la vieille chapelle de Saint-Aubert,
pittoresquement perche au sommet d'un roc qui, d'aprs la lgende,
tait autrefois la cime de la montagne, et qui, sur la prire de saint
Aubert, s'en dtacha pour laisser la place libre aux ouvriers qui
devaient construire l'glise, et alla se prcipiter du ct du Nord. On
monte  cette petite chapelle, qui n'a que 4 mtres de long sur 2 m.
50 de large, par douze degrs taills dans le roc. Au pied du bois
qui couvre les pentes au haut desquelles s'lve la Merveille, on peut
encore visiter la fontaine de Saint-Aubert, et les restes d'une tour
destine  protger les plans inclins aboutissant en cet endroit.
Sur les tangues, on peut faire le tour du Mont en une demi-heure:
Les endroits dangereux en sont tous relativement loigns et ils sont
aujourd'hui parfaitement connus. D'ailleurs, des guides accompagnent
les touristes qui veulent parcourir sans la moindre inquitude toute
l'tendue des grves. On peut pousser jusqu' Tombelaine et mme jusqu'
Gents, mais le temps manquait aux compagnons de La Tour-Miranne pour
cette dernire excursion.

A l'lot de Tombelaine se rattache le souvenir d'un personnage qui tait
une vritable curiosit du Mont.

Tous les visiteurs du Mont Saint-Michel ont connu ce pcheur trange,
aux allures mystiques, gnralement dsign sous le nom de _Marquis de
Tombelaine_, tant  cause de son lgance physique et de la distinction
de ses manires, que de son sjour favori, qui tait la solitude de
Tombelaine.

Venu au Mont Saint-Michel, on ne sait d'o,  l'poque de la
construction de la digue, il y exerait alternativement les mtiers de
pcheur et de guide.

Il parlait peu, mais coutait et observait beaucoup.

Peu aprs la dernire grande mare d'quinoxe, qui avait dplac les
lises de la baie, le 3 avril 1892, se fiant  sa connaissance des
mouvements de la mer, il tait parti pour Tombelaine,  la nuit
tombante. Les eaux montrent d'une faon extraordinaire et  une heure
inattendue. tonnamment fort nageur, le marquis de Tombelaine, surpris
par le danger, quitta ses vtements, et lutta avec acharnement contre
le flot. Il allait aborder  la grve de Saint-Marcan, lorsque la touffe
d'herbe qu'il avait saisie ayant cd sous son poids, il retomba  bout
de forces dans les flots, perdit connaissance et se noya. Son cadavre
fut retrouv le lendemain sur la grve.

L'excursion au Mont Saint-Michel tait termine. Les voyageurs
regagnrent le break qui les avait amens, aprs que les dames eurent
fait leurs achats ordinaires de souvenirs et de cartes postales
illustres. A midi, la Socit, de retour  Pontorson, dvorait 
belles dents, l'apptit ayant t aiguis par cette longue promenade, le
plantureux djeuner prpar pendant la visite  la Merveille.

--Allons!... dit Mdouville pendant que ses amis sirotaient leur tasse
de caf, ne nous endormons pas, comme on dit, sur le rti! Il faut
maintenant nous diriger sur Saint-Malo et Dinan, et je vous assure que
c'est l une excursion qui en vaut la peine. Profitons donc que le temps
s'est remis au beau et partons.

--Nous vous suivons, marchez devant!... lui rpondit Mdrival.

Trois quarts d'heure plus tard, la flottille arienne quittait la
prairie o elle s'tait abattue la veille, laissant impressionns du
spectacle, les curieux accourus de Pontorson pour assister au dpart des
treize aroplanes. Les aviateurs passrent au-dessus de Saint-Georges
de Grhaigne, de La Rue et de Roz-sur-Couesnon et ils se dirigrent
en droite ligne vers la pointe du Groin de Cancale qui ferme la baie
au-nord-ouest.

Pendant une demi-heure, la caravane vola  dix mtres au-dessus de
l'immense plaine grise, la mer, qui tait pleine  neuf heures du matin
et battait les remparts du Mont, s'tant retire jusqu'au del des
limites de la vision.

Pendant le parcours, le professeur Darmilly expliqua  sa fille qu'aux
temps anciens, la baie du Mont Saint-Michel prsentait des proportions
beaucoup plus vastes que de nos jours, car elle s'tendait jusqu'aux
dernires pentes des collines du fond du golfe et comprenait l'immense
tendue dsigne sous le nom de marais de Dol au milieu duquel se
dresse le mont Dol, haut de 65 mtres, et qui possde cette curieuse
particularit d'avoir  son sommet une fontaine jaillissante
intarissable. Or, au VIe sicle, ce mont tait entour de bois et de
marais, comme les rochers voisins du mont Saint-Michel et de Tombelaine.
Ces trois minences sont d'ailleurs considres comme les derniers
dbris d'une rgion de terre ferme qui aurait runi la Bretagne au
Cotentin.

Le sol du marais de Dol renferme, comme les grves du Mont, des
arbres fossiles parmi lesquels on a reconnu le chne, le bouleau, le
chtaignier. Ces arbres, les _corons_ dans l'ancien idiome du pays,
taient tous couchs dans le mme sens  une profondeur uniforme de 3
mtres. L'emplacement du marais tait submerg  l'poque romaine mais,
insensiblement abandonn par les eaux, il se transforma en marcages 
la suite de la formation d'un bourrelet de sables dpos par la mer 
la limite extrme des mares. Ce bourrelet fut le point de dpart d'une
digue artificielle leve successivement par les gnrations qui
se succdrent. Pendant des sicles, les riverains travaillrent 
consolider et  surlever cette dfense contre la mer; puis en 1550,
l'Administration prit la direction de l'oeuvre qui fut poursuivie, 
partir de cette poque, avec plus de mthode que jusqu'alors. Cette
digue, qui mesure 35 kilomtres de dveloppement, commence aux environs
de Pontorson, s'tend en demi-cercle et se termine au sud de Cancale.
En dfendant le marais contre les mares de vives eaux qui, en mars et
septembre, s'lvent jusqu' 3 ou 4 mtres au-dessus du niveau moyen,
cette construction a fourni  la culture une superficie de 15,000
hectares. Le marais de Dol, ainsi assch par les efforts persvrants
de plusieurs gnrations, constitue l'acquisition sur la mer, d'un
terrain reprsentant un capital de plus de vingt-cinq millions,
rapportant annuellement plus d'un million. On a form le projet
d'augmenter encore la surface cultivable en tablissant une
nouvelle digue appuye d'un ct sur l'ancienne, au lieu dit les
Quatre-Salines, et de l'autre sur le Mont Saint-Michel, mais, si l'on
tient, d'autre part,  ce que le mont conserve sa situation insulaire,
ce projet ne pourra tre ralis. J'ajouterai que l'coulement des eaux
de l'intrieur, qui, avant la rgularisation de la digue, ne pouvait se
faire, se pratique actuellement au moyen d'un rseau de biefs ou fosss
 pente insensible, qui permettent aux eaux de se dverser au moment
de la basse mer. Tout ce systme d'coulement est plac sous la
surveillance d'un syndicat compos de propritaires. Les canaux
collecteurs sont encore maintenant tels qu'ils taient au moyen ge; ils
ont t seulement agrandis  la suite d'amliorations progressives, et
ils comportent trois exutoires principaux qui runissent tout l'ensemble
du rseau.

[Illustration: SAINT-MALO.--La ville et ses remparts.]

La flottille arienne arrivait  ce moment  la hauteur de La Houle,
faubourg de Cancale, et du rocher dsign sous le nom de la Fentre. Les
aros longrent la cte sur laquelle est rige la ville et passrent
 moins de cinq cents mtres de la faade de l'htel Duguesclin qui
s'adosse contre la haute falaise de schiste. Quelques minutes plus
tard, les aviateurs doublaient la pointe du Groin et viraient  l'ouest,
suivant le cordon littoral bordant cette cte pittoresque justement
appele la Provence cancalaise. Les baies, ou mieux anses, de Port-Mer,
Port-Piquin, Port-Briac furent franchies l'une aprs l'autre, et les
aviateurs purent admirer, au passage, les nombreuses villas chelonnes
tout le long de cette partie de la Cte d'meraude peu connue, en
gnral, des touristes, en raison de sa situation en dehors des routes
ordinaires.

Bientt la baie de Saint-Malo apparut aux yeux des voyageurs ariens qui
dpassrent Rotheneuf et planrent bientt au-dessus du Sillon, isthme
troit qui relie le rocher malouin  la cte et au faubourg de Rocabey.
Bientt la patrie de Robert Surcouf et de Chateaubriand se dveloppa en
plan sous les aroplanes qui en firent deux fois le tour,  cent mtres
de haut, de faon  voir de prs ses monuments les plus intressants.

Saint-Malo, qui tire son nom de Saint-Mac-Law ou saint Maclou, vque du
pays de Galles qui apporta,  l'poque gallo-romaine, un concours actif
 la fondation du village naissant, est  la fois une place de guerre
et un port de commerce trs actif qui envoie de nombreux bateaux  la
grande pche en Islande et  Terre-Neuve. Entre la mer, la Rance et son
propre port, la ville occupe une le allonge entirement entoure par
de hauts remparts levs au XVIe sicle et qui forment une curieuse
promenade. La partie la plus considrable de cette fortification est
le chteau situ  l'entre de la ville, avec la grosse tour de
Quiquengrogne construite par les ordres de la duchesse Anne malgr les
rcriminations de l'vque Guillaume Brionnet. Les monuments de la
ville sont l'glise Saint-Vincent, ancienne cathdrale du XIIe sicle
avec une tour centrale du XVe, acheve seulement en 1859, puis l'glise
Saint-Sauveur, l'Htel de Ville moderne et le Muse. Derrire l'Htel de
Ville, entre la rue Saint-Benot et la rue Danycan, au point culminant
du rocher malouin, se trouve la chapelle de Saint-Aaron qui marque,
dit-on, l'emplacement o cet anachorte aurait t inhum au VIe sicle.

Autour de la ville,  une certaine distance en mer, se trouvent de
nombreux cueils fortifis, tels que le fort National, les batteries de
l'le Czembre, le fort Harbour, le Petit et le Grand-Bey, ce dernier
contenant le tombeau de Chateaubriand. Saint-Malo, qui remplace la ville
piscopale d'Aleth, a quelque peu perdu de sa prosprit passe; c'est
surtout au XVIIe sicle que son port fut le plus florissant, en raison
de ses relations avec le Nouveau-Monde. Un marin malouin, Jacques
Cartier, dcouvrit le Canada, et la Compagnie des Indes Orientales fut
fonde  Saint-Malo. Les guerres avec l'Angleterre donnrent l'occasion
aux corsaires de Saint-Malo de s'enrichir aux dpens du commerce
anglais: Tout en demeurant un port actif, le douzime de France par son
importance, et gardant le dcor de sa situation pittoresque ainsi que le
caractre de ses vieilles rues enserres dans leurs remparts de granit,
Saint-Malo est devenu le centre balnaire le plus considrable du
littoral, car ses beaux paysages, ses grves de sable, attirent de trs
nombreux touristes.

Aprs avoir fait le tour de Saint-Malo, la flottille d'aros passa
au-dessus de Saint-Servan qui n'en est spar que par le port. Les
aviateurs examinrent d'un regard curieux l'glise paroissiale de style
grco-romain, et, sur les deux caps s'levant dans la Rance, la tour
Solidor btie en 1384 par le duc de Bretagne Jean IV, et qui porte
actuellement un smaphore  son sommet. La Tour-Miranne, qui tenait
la tte de la caravane, se lana alors au-dessus de l'embouchure de
la Rance qu'il traversa en deux minutes et, suivi de ses compagnons,
traversa Dinard, la station balnaire chre aux Anglais, pour virer
ensuite dans la direction du sud et suivre le cours de la rivire
jusqu' Dinan.

Les bords de la Rance sont ravissants, et une excursion des plus
agrables est celle qui consiste  remonter la rivire  bord du bateau
 vapeur faisant le service entre les deux villes. Dominant la contre
du haut de leurs rapides aros, les touristes apercevaient un panorama
grandiose: le mont Dol  l'orient, avec le mont Saint-Michel 
l'horizon, au-dessous d'eux la Rance roulant ses flots azurs, puis
tout autour la plaine immense, les valles, les bois, les prairies, les
champs fleuris des pommiers roses et des ajoncs d'or; puis, de loin
en loin, comme de petits tas de pierres dissmins au hasard, avec
de frles aiguilles surmontant l'agglomration, des villages qui sont
Plour, dont les filles ont le type trs purement conserv des filles
d'Italie, Pleurtuit, La Hisse, Saint-Jouan-des-Gurets, avec leurs
clochers.

La rivire dcrit des courbes accentues, traverse le lac Saint-Suliac,
large de 2 kilomtres et bord de rochers escarps, passe devant les
chantiers de construction de la Landriais, et se perd un instant dans
la grande nappe d'eau de Mordrenc, o sont le port Saint-Jean et le port
Saint-Hubert. Elle traverse ensuite un site enchanteur au Chne-Vert
o se dresse la faade d'un chteau gothique moderne, et sous le
beau viaduc de Lessart qui soutient la voie ferre reliant Dinan  la
Gouesnire et Saint-Malo.

Apercevant au del de Dinan des prairies convenant pour un atterrissage,
le prsident de l'_Aro-tourist_ donna un coup de gouvernail de
profondeur pour escalader  une hauteur rassurante le viaduc de
Lanvallay qui relie l'un  l'autre par-dessus la valle les deux coteaux
de la Rance. Il coupa ensuite l'allumage, une fois ce passage difficile
franchi, et vint descendre avec une aisance et une sret de manoeuvre
tonnantes  l'endroit mme qu'il avait vis. Cinq minutes plus tard,
tous ses compagnons ayant imit son exemple s'abattaient mollement dans
l'herbe humide. L'tape du jour tait termine, on tait  Dinan et il
n'tait que quatre heures  peine.

Dinan, ville de dix mille habitants, chef-lieu d'arrondissement des
Ctes-du-Nord, est reste malgr ses embellissements, la ville de
Duguesclin, a crit Ardouin-Dumazet, car elle a gard les difices,
les habitations particulires et maisons  encorbellement du temps.
En crant des promenades et des jardins, en transformant ses douves
en alles ombreuses, en jetant un superbe viaduc sur la valle, elle a
gard assez de souvenirs du pass pour attirer le visiteur. Le charme
de cette petite ville est pntrant, avec ses rues montueuses bordes
de fantastiques maisons djetes, avec ses glises qui virent
Duguesclin--l'une d'elles renferme le coeur du hros--et ses terrasses
ombreuses qui dominent la rivire.

Les remparts, datant des XIIIe et XIVe sicles, taient dfendus par
vingt-quatre tours, dont une quinzaine subsistent. Ils sont percs de
trois portes: celle du Jerzual, de Saint-Malo et de Saint-Louis. Au sud,
le chteau de la reine Anne, ou donjon, fait saillie sur l'enceinte.
Construit par les ducs de Bretagne en 1382, il fut longtemps utilis
comme prison. C'est une norme masse qu'un ravelin isole de la ville. Un
pont de trois arches traversant deux profonds fosss conduit au portail
et  la premire cour. Sur la gauche, se trouvent le corps de garde et
la courtine conduisant  la tour de Cotquen, une des plus fortes de
l'enceinte fodale de la ville. Cette belle tour contient une salle
remarquable par son architecture. Pour pntrer dans le chteau
proprement dit, il faut franchir un second pont d'une seule arche.

A peu prs au milieu de la ville se trouve la Tour de l'Horloge qui
a t difie  la fin du XVe sicle. C'est une tour carre surmonte
d'une pyramide aussi aigu que le clocher de pierre ajour de la
cathdrale de Saint Malo, et du haut de laquelle on jouit d'une vue
splendide. Les rues avoisinant ce monument sont des plus curieuses
 voir avec leurs vieilles masures aux toits surplombants. La plus
intressante est celle du Jerzual, qui aboutit  la porte de ce
nom. C'est un coin des plus pittoresques de Dinan, en raison des
constructions antiques qui la bordent et de sa pente accentue. La
porte, qui s'ouvre dans une tour, est de style roman  l'intrieur et
gothique  l'extrieur.

Les glises intressantes de Dinan sont Saint-Sauveur et Saint-Malo,
cette dernire du XVe sicle, sauf la nef qui a t reconstruite il y a
trente ans. On remarque  l'intrieur un bnitier de pierre soutenu
par le diable, dont l'expression est saisissante, la chaire, et le banc
d'oeuvre d'un travail trs fouill, dans le pourtour du choeur, un grand
tableau moderne, puis le matre-autel, digne d'attention, que surmonte
la statue du patron de l'glise et qui est orn d'un bas-relief par
Savary, reprsentant la lgende du saint.

[Illustration: Clich des Monuments historiques. DINAN.--Ancien chteau
servant aujourd'hui de prison.]

Le secrtaire gnral de l'_Aro-tourist-club_ n'avait pas manqu de
narrer  ses voisins l'histoire succincte de la ville. Il rappela que
Dinan, d'origine fodale, eut, depuis le Xe sicle jusqu'en 1225, des
seigneurs particuliers, auxquels succdrent les ducs de Bretagne
qui firent de Dinan une des places les plus fortes de leurs tats. La
fidlit des habitants  la cause de Charles de Blois, durant la guerre
de succession, leur attira deux siges meurtriers, l'un en 1344 par
Thomas d'Ageworth, l'autre en 1359 par le duc de Lancastre. La premire
fois, la ville, prise, fut pille et brle; la seconde, elle fut
secourue  temps par Du Guesclin qui provoqua en combat singulier un
chevalier anglais, Thomas de Cantorbry, le vainquit, et, en vertu des
conditions du combat, obligea les assigeants  se retirer. En 1598,
un coup de main hardi, tent contre le chteau par le gouverneur de
Saint-Malo, Henri de Cotquen, valut a Henri IV la possession de Dinan,
 laquelle le roi attachait la plus grande importance. De 1634 
1727, les tats de la Bretagne sigrent huit fois  Dinan. C'est 
l'intrieur du chteau que, protg par ses paisses murailles, Olivier
de Clisson se reposait, vers 1372, des ravages qu'il exerait au nom du
roi de France dans la ville et dans le pays voisin. En 1488, le
vicomte de Rohan, commandant une partie de l'arme de Charles VIII, s'y
installa, aprs avoir conquis la place qu'habita, en 1507, la duchesse
Anne de Bretagne. C'est galement dans le chteau de Dinan que le duc de
Mercoeur vint, pendant les guerres de la Ligue, se renfermer  diverses
reprises pour mrir ses projets, et c'est dans ses salles que furent
entasss, en 1778, plus de 2,000 prisonniers anglais, ce qui engendra
une peste blanche qui dcima la ville. Enfin c'est encore dans cet
difice devenu prison que fut enferm en 1797 un individu qui avait pris
le nom de comte d'Egmont et se disait le fils de Louis XVI.

Mdouville se tut, et Bourdon put achever  son tour le rcit qu'il
faisait  ses collgues, Lhier et Mdrival, des procds de pche aux
hutres appliqus dans la baie de Cancale, que les aroplanes avaient
traverse durant l'aprs-midi. Il expliquait comment la grande pche
ne s'effectuait qu'une seule fois par an, dans la deuxime quinzaine
d'avril, et sous la surveillance d'un navire de l'tat. Ce jour-l,
c'est la vraie fte nationale de Cancale et de la Houle, et on la
dsigne sous le nom de _Caravane_. Au jour indiqu, 500 bateaux de pche
prennent dans le port leur place de bataille et, au signal convenu (deux
drapeaux tricolores hisss  la _Fentre_, rocher en face du calvaire),
prennent le large, suivis par le navire de l'Etat et par quatre bateaux
jurs. Arriv  l'endroit fix pour la pche, le navire de l'tat tire,
comme signal, un coup de canon. Aussitt, comme lectriss par une
mme tincelle, les marins hissent leurs voiles, lancent leurs dragues
(triangles en fer avec filets), et dtachant les hutres du fond, les
ramnent dans leurs bateaux avec des treuils. Les hutres qui n'ont pas
la dimension rglementaire sont rejetes  la mer.

La pche dure de sept  huit heures, suivant le temps. La fin de la
pche est annonce par un second coup de canon, et immdiatement le
bateau jur hisse,  la place du drapeau tricolore, un drapeau blanc
et rouge, signal de la clture. Les bateaux, escorts par le navire
de l'tat et les quatre bateaux jurs, reviennent, alors  Cancale et
prennent position dans le port, pour procder au dbarquement de leurs
hutres.

Chaque patron les met en tas et, pour viter les erreurs, marque son lot
d'une planchette portant le nom et le numro de son bateau. Si la mer
monte, on recouvre les hutres d'un filet, puis,  mare basse, on
revient procder au triage. Ces oprations termines, le port se
couvre d'une nue de femmes et d'enfants qui viennent _rbiner_,
c'est--dire glaner les hutres oublies. Quant aux dragues, pour viter
toute pche de contrebande, elles sont mises sous cl jusqu' l'anne
suivante.

Les bancs de Cancale s'appauvrissent. En 1874 la pche totale tait de
25 millions de mollusques, en 1890, de 6 millions seulement; le prix
s'abaisse aussi par suite de l'invasion grandissante de l'hutre
portugaise  Paris. A Cancale l'hutre est vendue 1 franc le cent; avec
transport, elle revient,  Paris,  1 fr. 45; on la revend 2 fr. 50.

Les hutres dragues aux grandes mares sont verses dans les parcs; en
deux ans, elles obtiennent la dimension voulue. On a ajout aux bancs,
dont la pche tait insuffisante, des talages, sortes de ruches
en bois o l'on recueille le naissain, que l'on place sur des claies
jusqu' ce que les mollusques aient atteint la taille comestible.




CHAPITRE XVIII

LE PAYS D'ARMOR


EN ROUTE POUR SAINT-BRIEUC ET GUINGAMP.--UN VOL ININTERROMPU DE TROIS
HEURES.--EXCURSION EN AUTOMOBILE AUX ROCHERS DU RAZ.--LES CTES DE
BRETAGNE.--VISITE AU PHARE DE PENMARCH.--QUIMPER, VANNES,
LORIENT.--LES LES BRETONNES: SEIN, GROIX, HODIC.--LES MGALITHES DU
MORBIHAN.--ARRIVE A NANTES.

--Avons-nous beaucoup de kilomtres  parcourir aujourd'hui, prsident?
demanda Mdrival au moment d'occuper son sige incommode, sous les ailes
troites de sa _Demoiselle_.

Le marquis de La Tour-Miranne sourit.

--Vous ne songez donc qu' franchir le plus de kilomtres possible, mon
cher ami, plaisanta-t-il. Depuis dix jours que nous voguons dans les
airs, vous devriez cependant tre un peu calm!

--Voyez-vous, prsident, vous avez fait les tapes trop courtes! Quel
chemin voulez-vous qu'on puisse faire en deux heures tout au plus de
vol! Aussi, je rclame!...

--Vous oubliez que nous ne saurions suivre, avec nos lourds biplans,
votre subtil monoplan. Il faut donc vous rsigner, mon bon Mdrival!...
Aujourd'hui nous allons visiter d'abord Saint-Brieuc mais,
cet aprs-midi, nous avons prs de quarante lieues de pays 
franchir--exactement 146 kilomtres--avec escale  moiti chemin.

--Une misre, cela ne fait mme pas deux heures de vol!... Enfin, il
faut bien se contenter!...

--En attendant, je vous rappellerai encore  la prudence, mon cher ami,
car vous me faites trembler avec les vitesses folles auxquelles vous
vous plaisez.

--Bah!... n'ayez pas peur, prsident; je ne vous imposerai pas la corve
de rapporter mes morceaux dans votre mouchoir de poche.

[Illustration: SAINT-BRIEUC.--La cathdrale. Clich des Monuments
Historiques.]

Sur ces paroles, le jeune homme mit son moteur en route, et quelques
secondes plus tard, il filait, aussi rapide que l'hirondelle, dans la
direction de l'Ouest. La Tour-Miranne le regarda s'loigner en secouant
la tte d'un air chagrin, puis il se hissa  sa place de manoeuvre
et dmarra  son tour, donnant ainsi le signal de l'envole  ses
compagnons qui se htrent de le suivre. Bientt toute la flottille eut
perdu Dinan de vue et dvora l'espace au-dessus des campagnes bretonnes.
En un peu plus d'une heure, les 60 kilomtres sparant la ville de
Duguesclin du chef-lieu des Ctes-du-Nord furent parcourus sans incident
par les aroplanes, qui atterrirent doucement dans les prairies bordant
la petite rivire du Goudic, et leurs conducteurs les dlaissrent pour
visiter la ville et le port, mais ils furent un peu dus en trouvant
 Saint-Brieuc l'aspect d'une capitale de terroir agricole, aux rues
noires et tristes, aux places irrgulires, vides et mornes. Ils
remarqurent toutefois, a et l, quelques dbris de la cit ancienne:
de vieilles maisons sculptes, quelques tourelles lgantes, un htel
Renaissance coquet, puis les glises: Saint-Guillaume, difice moderne
dans le style du XIIIe sicle, btie sur l'emplacement d'une ancienne
collgiale du XIe et la cathdrale Saint-Etienne, restaure au sicle
dernier, et qui contient les tombeaux des vques, anciens et modernes,
de la ville.

Le secrtaire gnral de L'_Aro-tourist-club_ expliqua  ses collgues
que la ville de Saint-Brieuc devait son origine et son nom  un
missionnaire de la Grande-Bretagne qui vint,  la fin du Ve sicle, avec
quatre-vingt-quatre disciples, prcher l'vangile dans l'Armorique. En
1375, Olivier de Clisson se fortifia dans la cathdrale et y soutint un
sige contre le duc. En 1394, il vint  son tour assiger les Briochins
qui s'taient rfugis dans leur glise et ne purent en tre dlogs
qu'au bout de quinze jours. En 1592, Saint-Brieuc fut pille par les
Espagnols, et elle eut  souffrir en 1601 d'une peste qui emporta
une grande quantit d'habitants. Les tats de Bretagne s'y runirent
frquemment de 1602  1768. En 1793, pendant la Terreur, la guerre
civile clata autour de Saint-Brieuc, et jusqu' l'avnement du Consulat
qui permit la rouverture des glises, et  part quelques courts moments
de tranquillit et d'apaisement, ce fut, de la part des chouans et des
bleus, une guerre sans piti, des meurtres sans nombre. Dans la nuit du
26 octobre 1799, une troupe de partisans que conduisaient Mercier,
dit la _Vende_, et Carrefort, parvint  enlever de la prison de
Saint-Brieuc quelques prisonniers royalistes dont l'arrt de mort
devait tre excut le lendemain, et  rendre en mme temps  la libert
plusieurs chefs qui taient galement dtenus.

La promenade des jeunes gens se termina par l'examen du Lgu, qui est
le port de Saint-Brieuc. Il se trouve amnag au fond de la valle du
Gouet; la route qui y conduit est trs agrable. De hautes collines
rocheuses et dnudes,  l'aspect pittoresquement sauvage, encadrent la
baie qui parat toujours voile d'un peu de tristesse, mme aux heures
de soleil. Sur l'autre rive du Gouet, en face du village de Sous-la-Tour
se dressent, sur un promontoire bois, les ruines de la tour de Cesson,
leve  la fin du XIVe sicle par le duc Jean IV. Cette tour fut
enleve aux Ligueurs, en 1598, par le marchal de Brissac. Henri IV, 
la demande des Briochins, la fit dmolir d'un coup de mine; l'explosion
fit seulement s'crouler une moiti de l'difice dont les murs ne
mesuraient pas moins de quatre mtres d'paisseur  la base.

Outremcourt, qui connaissait la contre, apprit  ses camarades qu'
deux lieues  peine de Saint-Brieuc se trouvait la grve des Rosaires,
l'une des plus belles plages des ctes de France, encaisse entre le
rocher du Poissonnet et celui du Gurinet, au sommet duquel on accde
par un sentier. De cet endroit on embrasse un immense panorama sur la
baie tout entire, de Saint-Quay, dont on voit merger tout l'archipel
d'cueils jusqu'au cap Frhel, dont l'autre face regarde Saint-Malo.

[Illustration: GUINGAMP.--glise Notre-Dame de Bon Secours. Clich des
Monuments Historiques.]

Les touristes revinrent  la ville et se rendirent  l'Htel de France
pour djeuner. Pendant le repas, Mdouville, rpondant aux questions
qui lui furent adresses par les dames participant au Tour de France,
fournit les explications qui lui taient demandes sur les villes que
l'on allait voir.

--Guingamp, dit-il, est une ville de neuf mille mes btie dans un site
pittoresque sur le Trieux. C'tait autrefois la capitale du _Goello_ et
du duch de Penthivre. Ses environs surtout sont intressants, car
la ville elle-mme ne possde comme monument mritant l'attention que
l'glise Notre-Dame de Bon Secours, du XIVe sicle, avec son portail
richement sculpt qui est du XVIe. La tour de l'Horloge, et la tour
plate, o se trouvent les cloches, sont de beaux spcimens de l'art
breton  l'poque de la Renaissance. Le porche pntrant dans le bas
ct o il coupe deux votes, renferme la statue de Notre-Dame du
Halgot, objet de plerinage. La tour centrale ainsi que la flche
mesurent 60 mtres de hauteur. L'intrieur est  cinq nefs, dont trois
sont de mme hauteur, et, chose curieuse, il y a dans les collatraux,
des arcs-boutants soutenant la vote du milieu. Les piliers de gauche
sont du style gothique, tandis que ceux de droite sont Renaissance, et,
autre bizarrerie, on remarque des ttes et des bras sortant des piliers
sous le clocher du transept. A gauche, existe un triforium gothique,
et  droite un triforium Renaissance  trois tages d'arcades. Il faut
encore mentionner des tombeaux des XIVe et XVIe sicles sur les cts du
choeur, puis un beau buffet d'orgues, des verrires modernes, dont l'une
reprsente la bataille de Patay en 1870, une armoire aux reliques, du
XVIIe sicle, et, dans la chapelle des Morts, un petit retable de la
Renaissance.

Le plerinage  Notre-Dame du Halgot, ou grand Pardon, a lieu le samedi
soir qui prcde le premier dimanche de juillet; il attire des milliers
de plerins qui animent la vieille cit par la pittoresque varit de
leurs costumes bretons.

Non loin de l'glise, en suivant la Grande-Rue, on arrive  la place
de la Pompe, o se trouve la fontaine du duc Pierre, en plomb repouss,
alimente par un aqueduc bti au XVIe sicle. Cette fontaine est une des
oeuvres les plus exquises de l'poque de la Renaissance. Les figures
de nymphes et de chevaux marins, domines par une statue de la Vierge,
tonnent par leur grce dans le dcor un peu svre de la vieille place
aux maisons rappelant l'ancien rang occup autrefois par la cit.

--Et Carhaix o nous devons faire halte, vous ne nous en parlez pas?...
demanda Breuval  l'orateur.

--D'abord je dois vous parler d'Huelgoat, que nous rencontrerons sur
notre route. C'est, parat-il, un bourg d'aspect agrable, avec ses
maisons blanches aux portes et aux fentres encadres de granit gris,
et qui se trouve situ au bord d'un tang de 40 hectares, entour de
prairies, de bois, de petites collines marbres de roches aigus. Sur
la chausse de l'tang se dresse un vieux manoir seigneurial du XVIe
sicle, tout empanach de lierre et dominant le plus extraordinaire
chaos de rochers qui se puisse voir. Entre les roches, un torrent gronde
et se perd. Il a creus, dans les granits, des marmites et des niches,
sculpt des colonnes, et il se prcipite de trs haut dans des gouffres
insondables.

L'glise, du XVIe sicle, a un clocher moderne. On y remarque le vieux
couvercle des fonts, un dais et une frise en bois identique  celle
qu'on peut voir  Landerneau et  Roscoff, et un groupe sculpt
reprsentant un prtre entre un seigneur et un mendiant. Prs de
l'glise se trouve la chapelle de Notre-Dame des Cieux, du XVe sicle,
qui possde un curieux retable. En suivant le chemin qui conduit 
l'tang, on arrive  un pont qui porte un moulin d'aspect pittoresque;
non loin d'un chaos de rochers appel le _mnage de la Vierge_,
l'_oreille_, les _fauteuils_, etc. Au del du pont, on aperoit une
norme pierre branlante appele le _rocher tremblant_.

Maintenant, pour parler de Carhaix, poursuivit Mdouville, je vous
dirai que c'est un point de jonction trs important des routes et voies
ferres de la Bretagne, et qui compte trois mille habitants. C'est
la patrie du premier grenadier de France, Malo Corret de la Tour
d'Auvergne, mort en 1800. Carhaix passe pour avoir t, sous le nom de
_Vorganium_, la capitale des Osimiens, peuple d'Armorique ayant pris
part  la guerre des Vntes contre Csar. La dcouverte de sept
voies romaines qui rayonnaient de la ville, prouve que les Romains s'y
tablirent. Au Ve sicle, elle fit partie du royaume de Cornouailles
et devint la rsidence d'Ahs, fille du roi Gradlon, d'o est venu,
croit-on, le nom de _Ker Ahs_, ville d'Ahs, en franais Carhaix.
Au VIe sicle, elle fut prise et reprise par les troupes de Jean de
Montfort et de Charles de Blois et par Duguesclin lui-mme en 1364,
enfin saccage plus tard par les Ligueurs et les royaux. Carhaix, la
cit montueuse de Brizeux, est juche sur le plateau o se croisaient
jadis toutes les voies romaines de l'Armorique; c'est encore aujourd'hui
le noeud principal du rseau intrieur des chemins de fer sillonnant
la Bretagne. Un moment, la prosprit des mines de plomb argentifre
exploites dans les environs,  Poullaouen notamment, parut prdire
une situation florissante  Carhaix, mais ces mines, insuffisamment
rmunratrices, furent abandonnes et la rgion dut rester agricole et
pastorale. Le monument principal de Carhaix est l'glise Saint-Trmeur,
ancienne collgiale, que domine une tour de 45 mtres de haut.

--Et notre point d'arrt dfinitif, je serais aise de le connatre avant
d'arriver, fit  son tour le fabricant de produits alimentaires, Lhier.
Tu devrais nous en dire quelques mots, si tu es document.

--A ton service. Quimper, chef-lieu du Finistre, au confluent du
Steir et de l'Odet,  quatre lieues de la mer, possde dix-huit mille
habitants. C'est, d'aprs les guides que j'ai consults, une ville assez
agrable, que les deux rivires sus-nommes coupent de nombreux petits
canaux dans l'eau paisible desquels se refltent les vieilles maisons.
Il existe galement des rues plus modernes et de belles promenades
ombrages. Quimper, dont le nom en breton _kemper_ signifie _confluent_,
s'est longtemps appel Quimper-Corentin, du nom de son premier vque,
saint Corentin. C'tait, au commencement du moyen ge, la capitale de
la Cornouaille, et le prince qui l'habitait, le roi Gradlon, est souvent
mentionn dans les lgendes bretonnes. Le pays fut runi au duch de
Bretagne ds le XI'e sicle. Quimper fut pris et pill en 1344 par
Charles de Blois et assig l'anne suivante par Montfort qui ne put
le reprendre. La ville se soumit dix ans plus tard aprs la bataille.
Quimper, qui tait pour le parti ligueur, ne revint  la France qu'en
1594; aprs l'entre de Henri IV  Paris. Depuis lors son histoire ne
prsente plus aucun fait important.

On remarque  Quimper le palais piscopal, difi sur l'emplacement de
l'ancien vch construit par Bertrand de Rosmadeuc et qui ne
contient plus,  l'intrieur, qu'une cage d'escalier, seul reste de la
construction primitive, puis,  trs peu de distance de l'vch, la
cathdrale Saint-Corentin, un des plus beaux difices gothiques de
la Bretagne. leve de 1239  1515, avec une interruption des travaux
pendant tout le XIV'e sicle, elle prsente le style gothique breton
dans toutes ses phases. C'est galement la cathdrale gothique la plus
complte de la Bretagne, avec celle de Saint-Pol-de-Lon, et la plus
belle avec celle de Trguier, si l'on met  part la cathdrale de Nantes
dont le choeur est moderne. Les flches des tours, hautes de 75 mtres,
ont t reconstruites en 1754, et l'on a plac entre elles la statue
questre du roi Gradlon. L'difice, qui mesure 92 mtres de longueur sur
15 de largeur, affecte en plan la forme d'une croix latine, et l'axe du
choeur est fortement dvi pour symboliser l'inclinaison de la tte du
Christ sur l croix. Les bas cts et le pourtour du choeur sont occups
par seize chapelles dont plusieurs appartenaient aux grandes familles
de la contre qui y avaient leurs tombeaux. Ces chapelles sont ornes
de fresques. Les vitraux, en partie du XVe sicle, sont admirables. La
plupart des peintures murales des chapelles sont de l'artiste breton Yan
d'Argent.

L'orateur dut interrompre sa confrence. L'heure du dpart avait sonn
et il tait temps de rejoindre les vhicules ariens immobiles dans la
prairie. Au signal, les monoplans s'envolrent d'abord, puis le gros de
la caravane form des biplans Landoux. Le prsident ayant recommand 
ses amis d'emporter la quantit d'essence ncessaire pour effectuer
un trajet de 150 kilomtres, il ne fut pas besoin de reprendre terre
pendant le trajet qui fut excut d'une seule traite en passant
au-dessus de Guingamp et de Carhaix. A six heures du soir, les touristes
arrivaient, aprs deux heures quarante minutes de vol ininterrompu,
en vue de l'ancienne ville du roi Gradlon. Un seul appareil manquait
 l'appel  l'arrive, celui du _Pre Tranquille_. La Tour-Miranne
commenait  tre inquiet quand l'aro reparut, avec un retard d'une
demi-heure qui s'expliquait par une panne d'allumage, la magnto s'tant
drgle et ayant oblig Outremcourt  atterrir quelques instants sur
les bords de l'Aulne,  Chteauneuf, pour rparer.

En attendant l'heure du dner, les aviateurs firent le tour de la ville,
mais  un certain moment, le secrtaire gnral du club disparut  un
tournant de rue. Ses amis, attabls au restaurant, attaquaient dj le
rti quand il revint, l'air radieux et en se frottant les mains avec
satisfaction.

--J'ai trouv cinq autos, s'cria-t-il en pntrant dans la salle du
repas.

--Hein! que dites-vous, Saint-Otto?... s'tonna Damblin. C'est le patron
des chauffeurs, ce saint-l?

Un clat de rire gnral accueillit l'exclamation de l'ingnieur, et
Mdouville lui-mme sourit.

--Non, vous vous mprenez, dit-il. Je veux dire que j'ai trouv 
louer pour demain cinq voitures automobiles qui vont nous permettre de
visiter, mieux que nous ne saurions le faire avec nos aros, toute la
cte du Finistre. Si vous voulez, nous irons d'abord  Douarnenez,
puis, de l,  la pointe du Raz. Nous suivrons ensuite la cte jusqu'
Penmarc'h et nous reviendrons par Pont-l'Abb et Rosporden.

--Si l'excursion en vaut la peine, j'en suis, dclara l'industriel
Lhier. Et vous, Mesdames?...

L'avis unanime fut pour accepter la proposition du secrtaire. Il n'y
eut que les enrags du monoplan, Mdrival et Garuel, qui firent
quelque peu la grimace, car pour eux il n'existait plus d'autre mode de
locomotion que l'aroplane  grande vitesse. Cependant ils ne voulurent
pas encore se sparer de leurs camarades, et il fut convenu que le
lendemain,  sept heures du matin, on partirait pour l'excursion
projete.

Il se trouva justement que Mdouville avait eu une trs heureuse ide en
organisant cette petite randonne terrestre, car un orage clata dans
la nuit, et le vent tait tel, le lendemain, que l'on n'aurait pu tenter
aucun vol. La caravane partit donc en autos, sous un ciel gris que
traversaient de petits nuages bas emports avec une excessive vitesse
par le vent du sud-ouest, et elle arriva bientt  Locronan, clbre par
son glise trs curieuse et son plerinage. Les touristes s'arrtrent
quelques minutes  examiner ce monument dont la grosse tour carre est
surmonte d'une lanterne moderne. Faisant saillie d'une trave sur la
faade, la chapelle du _Peniti_, ou maison de pnitence, construite en
1530 aux frais de Rene de France, duchesse de Ferrare, fille de Louis
XII et d'Anne de Bretagne. Cette chapelle, qui a son portail et son
campanile particuliers, renferme le tombeau de saint Ronan. La statue
couche du saint repose sur une table massive; la tte est soutenue
sur un coussin port par des anges. Six autres anges, adosss  des
pilastres, supportent la table funbre sous laquelle les infirmes
doivent passer en rampant pour tre guris de leurs maladies. On
conserve dans l'glise la clochette de Saint-Ronan que l'on porte dans
les processions comme une relique.

Mdouville rappela  ce sujet la lgende du saint qui, venant d'Irlande,
aborda sur la plage du pays de Lon et, s'arrtant dans un lieu fort
retir, y btit une petite hutte o il se retira pour prier. Il
pensoit, dit un vieux chroniqueur, tre si bien cach que personne ne
le connaistroit que Dieu, mais il en arriva tout autrement, car quelques
paouvres malades estans par spciale Providence venus  son ermitage
demander l'aumosne, le Saint leur donna la sant qui leur fut plus chre
que tout l'or du monde. Cela fut cause que, de tout le Lonnois, on
accouroyt vers luy.

Lorsque saint Ronan mourut dans la fort, sur les confins de l'vch
de Vannes, les trois comtes de Vannes, de Cornouaille et de Lon, pour
dcider  quel diocse appartiendrait le corps, le mirent dans une
charrette attele de deux boeufs farouches. Les boeufs, conduits par la
main invisible de Ronan, marchrent droit devant eux au plus pais de la
fort. Les arbres s'inclinaient ou se brisaient sous leurs pas avec des
craquements effroyables. Arrivs au centre de la fort,  l'endroit
o taient les plus grands chnes, le chariot s'arrta. On comprit, on
enterra le saint, et on btit son glise en ce lieu.

Tous les ans a lieu en son honneur un Pardon trs frquent, mais
l'affluence est surtout nombreuse au Pardon septennal, appel la _Grande
Tromnie_, et qui dure huit jours.

La _Grande Tromnie_, dit Dom Plaine, consiste dans une immense
procession compose de quinze  vingt mille personnes, devant toucher
successivement au territoire de cinq paroisses, et faire douze stations
 diffrentes chapelles de pit.

Le parcours de la procession, parfaitement dtermin par la tradition
immmoriale, est de tout point invariable. C'est celui que saint Ronan
s'tait condamn  faire pieds nus, chaque septime jour, avant de
prendre aucune nourriture. Aussi la procession en question n'est-elle
arrte ni par haie, ni par barrire. Rien ne saurait empcher les
fidles, dans la circonstance, d'accomplir le parcours traditionnel...
Les vingt mille personnes qui accompagnent cette magnifique procession,
le font d'ailleurs avec le plus grand esprit de foi et de pit. C'est 
chaque septime anne que se fait cette procession avec un clat et
une pompe qui n'a rien de comparable peut-tre dans toute la France,
au moins comme usage constant, ininterrompu, sculaire. La _Petite
Tromnie_, ou procession annuelle, n'a pas la mme solennit; elle ne
dpasse pas les limites de la paroisse. Le mot _tromnie_, vient de
_Tromenez_, le tour de la montagne, ou de _tro minieh_, tour de l'asile.
La procession qui a lieu le deuxime dimanche de juillet, se met en
marche  midi. A quatre heures, elle fait halte au sommet de la montagne
de Saint-Ronan, et de ce point dominant la baie de Douarnenez, un prtre
adresse une allocution aux plerins. A sept heures la crmonie est
termine et les fidles de retour  Locronan.

Mdouville avait narr la lgende du saint et donn ces explications
complmentaires pendant le trajet de l'auto de Locronan  Douarnenez, o
l'on arriva quarante minutes aprs avoir quitt Quimper.

La baie immense de Douarnenez, avec sa bordure de collines que domine
la masse arrondie du Mn-Hom, avec ses rives hardiment dcoupes et ses
grands pins descendant jusqu'aux grves, forme un admirable paysage;
la ville est bien situe dans la coupure profonde de la rivire de
Poul-David; la plage mme de Douarnenez est trs petite (cabines de
bains), mais,  2 kilomtres, s'tend la plage de Riez dans un site
charmant.

Douarnenez est le premier des ports sardiniers de la France. C'est une
ville populeuse et sans intrt, aux maisons banales mais animes par
une population de pcheurs et d'ouvrires employes dans les confiseries
de sardines. Toute son activit, toute son industrie sont concentres
dans la pche, la salaison et la confiserie de la sardine. Pendant cinq
mois, du 20 juin au mois de dcembre, 800 bateaux et 4,000 pcheurs y
prennent certaines annes plus de cent millions de poissons. En outre,
plus de 200 embarcations (2,500  3,000 hommes d'quipage) vont pcher
le maquereau sur les ctes d'cosse.

Pendant les guerres civiles du XIV'e sicle, Douarnenez fut prise par
Jacques de Guengat, qui tenait le parti du roi. Elle fut reprise par
Fontenelle en 1595, et ses maisons furent dmolies pour fortifier l'le
Tristan, situe en face de Douarnenez. Ce dernier nom, qui signifie
littralement la terre de l'Ile, a t donn  Douarnenez en raison de
son voisinage de l'le Tristan. Cette le renfermait un prieur ddi
 Saint-Tutuarn; Fontenelle s'tablit dans le prieur, qu'il transforma
pendant trois ans en un repaire de bandits, malgr les efforts ritrs
de la garnison de Brest.

Les touristes ne firent que traverser Douarnenez, et les voitures
filrent, sans ralentir leur allure, sur Audierne et la pointe du Raz.
Audierne est une petite ville de 3,400 habitants situe au pied d'une
colline boise sur la rive droite de la rivire du Goyen. Son port
d pche, d'un accs difficile, signal par deux phares, tait trs
important jusqu'au XVIe sicle, alors que la pche de la morue tait
florissante, mais il a perdu de son importance, depuis cette poque. Il
assche compltement  mare basse et ne peut recevoir,  mare haute,
des navires de plus de trois cents tonneaux. La plage d'Audierne, assez
frquente, s'tend  droite du mle situ  la pointe de Raoulic; 
deux kilomtres de cette pointe, la pointe de Lervily forme l'extrmit
de la vaste baie d'Audierne dont les parages sont dangereux et les
rives, les plus mauvaises de nos ctes, s'tendent en arc de cercle
jusqu'aux rochers de Penmarc'h.

La pointe du Raz, extrmit du Finistre, n'est loigne que d'une
quinzaine de kilomtres d'Audierne. La Tour-Miranne avait eu la
prcaution de prendre un guide  Audierne, et ce fut sous sa conduite
que les touristes purent faire l'excursion  pied, par le sentier
longeant la crte de la falaise,  cent mtres au-dessus de la mer
mugissante, et jouir ainsi d'un spectacle grandiose et vraiment unique
au monde.

La pointe du Raz, ou cap Sizun, limite extrme du littoral de l'ouest de
la France, est l'un des points d'o l'on peut admirer l'Ocan dans toute
sa splendeur.

Cette route du Raz est une des plus sauvagement impressionnantes de la
pninsule celtique. La vgtation n'ose s'loigner d'Audierne. Jusqu'
Plogoff se rencontrent encore quelques ajoncs rabougris, quelques
arbres chtifs penchs vers le nord-est, comme s'ils cherchaient  fuir
perdument les assauts incessants de la tempte toujours rgnante.

Mais, aprs ce pauvre village, rien ne pousse plus que des pierres
striles, que des croix macies, calvaires de granit dressant vers
les cieux leurs bras dcharns. De-ci, de-l, quelques misrables
cabanes aux portes desquelles, en dpit de la pluie et du vent,
se montrent curieusement au passage, de moyengeuses silhouettes,
d'austres bigoudines au bguin noir coll sur les oreilles, aux
cheveux lisss,  la jupe courte embrode au bas de quelque vague et
claire ornementation.

[Illustration: La pointe du Raz.]

Tout ce paysage, hommes et choses, voque la vision de la lutte
incessante, de l'pre combat pour la vie, pour la vie qu'il faut
arracher, miette  bribe,  l'ouragan qui rgne ici en matre
incontest,  l'Ocan, toujours en fureur, dont les grondements clament
aux oreilles, semblant rclamer des victimes nouvelles, toujours
irrassasi.

A perte de vue la mer tait blanche, d'un blanc jaune, jauni comme
par le fiel d'une fureur incalmable; sur les brisants du Raz, sur les
sinistres ttes de chiens qui si souvent dchirrent les navires en
perdition de leurs pointes acres, le courant s'enfuyait, laissant des
tranes rapides.

Au premier plan,  quelques centaines de mtres de la Pointe, le phare
de mer, le phare plant l au milieu du chaos comme une exclamation de
dfi de l'homme  la Grande agite, le phare qu' ce moment noyaient les
vagues jusqu' hauteur de la lanterne, grondant de fureur de ne pouvoir
trouver d'issue pour pntrer l'troit pylne de pierre en lequel deux
cratures humaines, spares du reste du monde, s'abritaient.

Au loin, coupant la ligne d'horizon, comme plus bas que l'cume blanche,
semblait s'engloutir une tache sombre, la pauvre le de Sein que
paraissaient par moments, recouvrir les embruns.

Ile de Sein! Courtes syllabes qui sonnent comme un glas! Terre lugubre
qui, pendant huit mois de la longue anne, ne connat du monde civilis
que le feu brillant du phare de terre aperu parfois dans la troue des
vagues, tout l-haut, tout l-bas; triste lieu qu'envahissent chaque
hiver la mer et la famine, acculant les habitants dans les parties
hautes de l'le. Contre de la mlancolie d'o toute note claire est
bannie, o les femmes elles-mmes se vtent  l'unisson de la nature,
prenant ds l'enfance les voiles et la coiffe sombre de la veuve et ne
les quittent jamais.

L'le de Sein ne ressemble en rien aux les du Morbihan; l'espace semble
rigoureusement mesur, les rues ont  peine un mtre de large. Toute
la vie est concentre dans le bourg de 842 habitants. L'activit y est
assez grande  cause de la pche; non seulement la population de l'le,
mais en t les marins de Paimpol se livrent  la pche du homard;
cette activit a amen une aisance relative et a fait perdre  l'le son
caractre farouche. Elle ne renferme ni arbre, ni buisson; on y cultive
l'orge et les pommes de terre, une soixantaine de vaches paissent
l'herbe rare; l'eau est insuffisante, une seule fontaine pour l'le,
oblige  recourir aux citernes et mme  des tonneaux d'eau amens du
continent. En revanche, les cabarets sont nombreux, on en compte 24
dans l'le. Tous les hommes sont pcheurs ou marins; les femmes sont
tristement habilles de robes sombres et d'une coiffe de laine noire
tombant sur les paules.

La vie est rude  l'le de Sein; non seulement l'Ocan broie ses barques
et noie ses pcheurs, mais aux grandes mares il la submerge parfois.
Au XVIIIe sicle, le duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne, fit
construire la digue qui prserve un peu l'le au sud; il dcida aussi
que, tous les trois mois, les habitants seraient ravitaills. En
1868, un raz de mare envahit l'le en pleine nuit, les habitants
se rfugirent sur les toits, dans le clocher, la mer se retira
heureusement. Les Iliens du Sein sont d'admirables sauveteurs.

L'le se prolonge dans la direction de l'ouest, jusqu' une distance
de 8 milles, par une chane de rcifs. Les uns lvent leurs cimes
au-dessus des plus hautes mers, d'autres se couvrent et se dcouvrent
alternativement; la plupart sont toujours submergs. Ils constituent une
sorte de barrage dont la-direction est  peu prs normale  celle des
courants de mare, et la mer s'y brise avec une violence extrme. Cette
singulire formation gologique, connue sous le nom de _Chausse
de Sein_, tait tristement clbre parmi les navigateurs avant la
construction du _phare d'Ar-Men_, de second ordre,  feu scintillant,
haut de 28 m. 50 au-dessus des plus hautes mers.

[Illustration: Des hommes descendaient sur la roche munis de ceintures
de sauvetage.]

Cette construction du phare est prodigieuse; lev sur une roche sans
cesse submerge, elle fut commence en 1867. Ds que l'on pouvait
accoster, des hommes descendaient sur la roche, munis de ceintures de
sauvetage, se couchaient sur elle, s'y cramponnant d'une main, tenant
de l'autre un fleuret ou un marteau et travaillant avec une activit
fbrile, incessamment couverts par la lame. Si l'un d'eux tait entran
par la violence du courant, sa ceinture le soutenait et une embarcation
allait le reprendre pour le ramener au travail. En 1869, la construction
proprement dite commena. En 1872, on avait 144 mtres cubes de
maonnerie reprsentant une dpense de 135,486 francs. Le maximum
d'heures de travail auquel on avait pu arriver tait de 22 heures par
an. Enfin, en 1881, le phare tait inaugur. Ses gardiens sont parmi
les plus isols; leur ravitaillement, toujours difficile, est parfois
impossible.

Les touristes ne se lassaient pas de regarder l'Ocan s'tendant jusqu'
l'extrme horizon, et le guide leur nommait les cueils dressant leurs
ttes menaantes jusqu' l'horizon. C'taient les rochers de Gorlgreiz,
Gorlbella et de la Vieille, ce dernier avec le nouveau phare dressant
sa haute silhouette de pierre en plein Raz, dans une solitude ternelle,
au milieu d'une mer farouche agite d'incessants remous, puis les roches
des Barulets, de Beguelnan et de Tevennec, cette dernire galement
pourvue d'un phare.

--Un bateau a encore sombr au Raz il y a quinze jours, dit le guide
 La Tour-Miranne, entre deux crachats d'embruns. Il a t pris par le
courant au sud d'Ouessant, la tempte avait dmoli sa mture, le
Raz l'entrana et ne le lcha plus. Dix hommes ont pri. La baie des
Trpasss a rendu les cadavres la semaine dernire seulement, lors de
l'accalmie.

S'arrachant avec peine  sa contemplation, le prsident entrana ses
compagnons qui revinrent  Plogoff, aprs avoir remarqu au passage une
sorte de sige naturel que les habitants du pays appellent le fauteuil
de Sarah Bernhardt depuis que la clbre tragdienne s'y est assise pour
admirer l'Ocan dans toute sa fureur.

--Au phare d'Eckmhl, maintenant!... s'cria le jeune homme en remontant
en voiture.

Mais il y a plus de 50 kilomtres de la pointe du Raz  la pointe de
Penmarc'h. Les automobiles durent faire halte  Pont-l'Abb, sur le
parcours, et, ayant trouv un htel d'apparence assez confortable, la
caravane demanda  djeuner. Les excursionnistes avaient pu remarquer,
en traversant la petite ville, qu'elle ne ressemblait en rien aux autres
villes bretonnes qu'ils avaient vues jusqu'alors. En effet, Pont-l'Abb
est un centre des plus curieux de la presqu'le armoricaine, et sa
devise: _Ep chang_, qui veut dire sans changer, ne ment pas. Pont-l'Abb
a de grandes places et des petites rues troites. Les hommes ont un
costume que l'on ne rencontre nulle part, brillant et bizarre. Les
femmes portent trois jupes en tage et une coiffe pointue qui rappellent
les symboles et les cultes de la vieille Asie. Les broderies jaunes,
la coiffure, tout est singulier et semble plus ancien que la Bretagne
elle-mme si parfume d'anciennet.

Les _Bigoudens_, comme on les nomme de la pice caractristique qui
termine la coiffure des femmes, sont  ce point particuliers parmi tous
les autres Bretons, qu'on leur prte une origine diffrente, presque
fabuleuse. Les uns les font descendre des Phniciens; Tyr aurait envoy
une colonie sur ce point de la cte; les autres les rangent au nombre
des Mongols.

Le climat de cette terre est dlicieux, et comme  Roscoff en Lon, il
n'est rien que l'on n'obtienne de la culture.

Le repas expdi, les touristes reprirent place dans les voitures et
se firent conduire  Penmarc'h--la tte de cheval--qui constitue
l'extrmit sud-ouest du Finistre. Ils passrent, avant de quitter
Pont-l'Abb, devant son glise, ancienne chapelle difie en 1383,
et que surmonte un clocher de forme bizarre, puis devant le Chteau,
construction plus ancienne encore, car c'tait une vieille forteresse
qui appartint en 1500  Toussaint de Beaumanoir. Elle fut, plus tard,
assige et prise par les Ligueurs qui la conservrent jusqu' leur
soumission, c'est--dire pendant prs de cent ans. Ce monument, o sont
installes aujourd'hui la mairie et la gendarmerie, se compose d'un
corps de btiment flanqu d'une grosse tour ronde  crneaux et d'une
tourelle carre renfermant l'horloge de la ville.

La route de Pont-l'Abb  Penmarc'h n'a rien de bien intressant, aussi
les douze kilomtres sparant ces deux pays l'un de l'autre furent-ils
rapidement franchis, et les promeneurs, ayant mis pied  terre  peu de
distance du phare qu'ils dsiraient visiter, aperurent en passant le
petit village de Krity qui possde une glise du XIIIe sicle en ruines
et un petit port.

Les plus puissants phares du monde sont ceux de la Hve, situs  quatre
kilomtres de l'entre du port du Havre, et inaugurs en 1893 et dont
la lumire serait aperue  trente kilomtres au del de Paris, si la
sphricit de la terre ne s'y opposait pas, et celui d'Eckmhl, allum
pour la premire fois en 1897, et qui a t difi sur l'extrmit de
la pointe de Penmarc'h, grce  un legs de trois cent mille francs de la
marquise de Blocqueville, ne d'Eckmhl. C'est un phare lectrique
plac au sommet d'une tour de granit de soixante mtres de hauteur.
Les touristes firent l'ascension des trois cent cinquante-sept marches
conduisant  la lanterne, et, arrivs en ce point, purent examiner
l'appareil optique du feu-clair, dont l'ingnieur Damblin leur fournit
la thorie.

--La source lumineuse, dit-il, peut-tre considre comme un robinet
donnant un dbit constant ou un flux lumineux constant dans l'unit de
temps. Le rservoir qui se remplit et se vide priodiquement,  l'aide
d'une soupape, c'est l'appareil optique  clats. Plus courte sera la
dure de l'ouverture de la soupape, plus grande sera l'intensit du
faisceau ou le dbit du jet. La section de la soupape est comparable
 celle de la lentille annulaire; plus elle est grande, plus elle
rassemble une forte proportion du flux lumineux, mais naturellement
aussi, plus l'intervalle qui spare deux clats conscutifs est grand,
puisqu'il faut laisser au rservoir le temps de se remplir de nouveau.
Tel est le principe des feux clairs, et celui de Penmarc'h en est une
application. L'clair lumineux a une dure d'un dixime de seconde et
il se rpte toutes les cinq secondes; sa porte est de cinquante milles
marins, soit 90 kilomtres par temps clair.

--Mais lorsqu'il y a de la brume, hasarda M. Le Clair.

--La porte est naturellement rduite suivant l'opacit de la brume,
mais le phare est muni d'un signal sonore, une puissante sirne  air
comprim, qui annonce aux navires la proximit de la cte.

Les visiteurs donnrent un dernier regard  la statue du marchal
Davoust, prince d'Eckmhl, d'aprs Dumont, et qui est rige dans la
salle au-dessous de la lanterne, puis ils redescendirent les trois cent
cinquante-sept marches et se retrouvrent sur le sol ferme. Quelques
minutes aprs, ils arrivaient aux clbres rochers de Penmarc'h, aprs
s'tre un instant arrts devant une croix de fer scelle dans la
falaise et rappelant que, le 10 octobre 1870, cinq personnes, assises
tranquillement en cet endroit, furent subitement balayes par une vague
de fond colossale.

L'ocan de Penmarc'h, a dit l'crivain Suars, est le roi des
pouvantements. L rgne la fureur; les rocs sombres paraissent figs,
roidis dans la terreur que leur cause le combat ternel d'un ciel gros
de menaces et de vagues sinistrs. Des blocs et des blocs, des montagnes
boules, partout des dbris et des ruines. Pas un arbre; seuls rgnent
le sable et le granit. Sur cette terre virile, toute en os et en
promontoires, pareille aux squelettes dcharns d'un ossuaire de gants,
la douceur des arbres se fait sentir par un regret. C'est un canton de
deuil, un littoral sans piti, le plus riche en naufrages. Des lames
sourdes parfois se forment et balayent tout ce qu'elles touchent,
sournoises comme l mort, rapides comme l'infortune. Une vague plus
haute qu'une maison a mang d'un seul coup cinq personnes assises par un
beau jour au haut d'un rocher pareil  une colline. Comme la gueule d'un
monstre cach au fond de l'eau, elle est sortie et a happ sa proie. La
mer cruelle a l'clat sombre et gris d'un regard de haine, et les rocs
se penchent comme des monstres en mditation.

Lorsque l tempte fait rage, les grandes lames de l'Atlantique
s'abattent avec fureur sur ces rochers de granit, et le bruit que fait
la mer est tel alors qu'il s'entend jusqu' Quimper, loign cependant
de 30 kilomtres. D'pais nuages de vapeur volent en tourbillons, le
ciel et la mer se confondent, et l'on n'aperoit, au milieu d'un sombre
brouillard, que des flocons d'cume voltigeant dans les airs avec le
bruit de dtonations d'artillerie.

Heureusement, ce jour-l, le temps tait relativement beau, et les
promeneurs n'eurent pas  redouter le sort des victimes de l'accident de
1870. Ils purent donc faire sans le moindre danger le tour de la pointe
et visiter la plage de Saint-Gunol, peu loigne, avant de regagner
les voitures devant les ramener  Quimper.

Tout le monde se coucha de bonne heure, ce soir-l, car l'air salin
fouettant le visage avait, autant que la promenade elle-mme, fatigu
les aviateurs et leurs passagres. Mais, le lendemain, chacun fut debout
de bon matin. Mdrival vint aussitt trouver le chef de la caravane,
Robert de La Tour-Miranne, et l'entreprit par sa question quotidienne.

--Quel est l'itinraire du jour, prsident?....

--Soyez satisfait rpondit celui-ci. Aujourd'hui nous allons faire de la
route.

--Ah! ah! ce n'est pas malheureux!... O devons-nous nous arrter ce
soir:  Bordeaux ou  Bayonne?...

--Peste!... comme vous y allez, mon cher!... Non, nous allons simplement
 Nantes, en passant par des endroits assez intressants  voir: le
Faout, Pontivy et Plormel o nous djeunerons, puis Malestroit, Redon,
Pontchteau et Savenay l'aprs-midi. Cela nous fait le total, dj
coquet, de 270 kilomtres  parcourir.

--Peuh! cela fait juste trois heures de vol pour nous! Mais, dites-moi,
prsident, pourquoi ne suivons-nous pas le bord de la mer pour nous
rendre  Nantes, par Quimperl, Lorient, Vannes et Saint-Nazaire?... Il
doit y avoir aussi des coins intressants  voir par l-bas?...

--C'est vrai, dit l'ingnieur Damblin qui s'tait approch. Il y a le
port de Lorient, qu'il faudrait voir, nous qui n'avons pas aperu Brest;
puis les alignements de Carnac, Sainte-Anne-d'Auray, Quiberon...

--Pourquoi pas Belle-Ile en mer pendant que vous y tes! riposta en
riant La Tour-Miranne. Ne voulez vous donc pas voir les vieux chteaux
de Josselin, de Pontivy, l'glise Saint-Fiacre du Faout, la maison de
Malestroit et de sa femme...

--Oh! des vieux chteaux et des glises, il n'y a gure que cela en
Bretagne, et nous en avons dj vu pas mal, reprit Mdrival. La mer,
c'est plus intressant. Est-ce que le trajet serait beaucoup plus long?

--A vol d'oiseau, il y a 120 kilomtres de Quimper  Vannes et 110 de
Vannes  Nantes, mais la route serait un peu allonge si l'on passait 
Carnac et  Sainte-Anne-d'Auray. En somme, on peut dire que le parcours
est le mme d'un ct comme de l'autre, et pour ma part je n'ai pas de
prfrence. Il en sera ce que la majorit dcidera!...

Aprs quelques instants de discussion, la route par Vannes fut dcide,
et la flottille s'envola, les aviateurs s'tant donn rendez-vous
aux monuments mgalithiques de Carnac, distants de 100 kilomtres du
chef-lieu du Finistre. Les aros suivirent, d'abord exactement la route
de Quimperl qu'ils traversrent  faible hauteur, et Mdouville en
profita pour citer les vers de Brizeux, le pote breton:

  Sans cesse l'on ne voit et l'on n'entend chez nous
  Qu'eaux vives et ruisseaux et bruyantes rivires
  Des fontaines partout dorment sous les bruyres,
  C'est le Scorff tout barr de moulins, de filets,
  C'est le Blavet, tout noir au milieu des forts;
  L'Ell plein de saumons ou son frre l'Isole
  De Scall  Quimperl coulant de saule en saule...

La ville de Quimperl s'tale gracieusement sur des collines rocheuses
levant au-dessus des deux petites rivires, l'Isle et l'Ell, la
masse de ses maisons claires et de ses terrasses ombrages et fleuries,
domines par la silhouette un peu lourde de son glise, la basilique
de Sainte-Croix. Les rues troites et montueuses sont pittoresques avec
leurs anciens logis  poutrelles et leurs vieux htels de granit gris
aux sculptures ronges de mousses. Elle offre un contraste frappant avec
l'industrieuse cit de Lorient, qui n'est cependant loigne que de cinq
lieues, et au-dessus de laquelle les aviateurs de l'_Aro-tourist-club_
planrent un peu aprs, afin de se rendre compte de sa disposition
gnrale.

Lorient, ville de quarante-quatre mille habitants, est un port militaire
et de commerce situ sur le Scorff prs de son confluent avec le Blavet.
Sa fondation ne remonte qu' deux cents ans, poque o des chantiers
de construction y furent crs par la puissante Compagnie des Indes qui
donna le nom de l'Orient  ce nouveau centre. La Compagnie fut ruine 
la suite de la prise du Bengale par les Anglais qui avaient essay,
mais heureusement en vain, de s'emparer des chantiers en 1746, et ses
tablissements furent acquis par l'tat et la ville se dveloppa autour
d'eux. Lorient, qui fait de grands armements pour la pche, ainsi
qu'un grand commerce de poissons frais et de conserves de sardines, vit
surtout de son arsenal.

Les aroplanes traversrent,  petite allure, la ville dans toute
sa largeur, du square Bodelio aux casernes et  la jete du port de
commerce, en passant au-dessus de l'hpital, du tribunal, du muse
Saint-Louis, de la place d'Armes et de la prfecture maritime, puis ils
traversrent le Scorff, laissrent Port-Louis  tribord et pointrent
droit sur Plouharnel et Carnac,  l'entre de la baie de Quiberon.

L'le de Groix se distinguait  l'horizon du sud, comme le dos de
quelque formidable ctac endormi  la surface des flots, cependant
elle ne mesure pas moins de 8 kilomtres de long sur 2 ou 3 de large,
et renferme une population trs dense, presque cinq fois suprieure, 
galit de surface,  celle de la France, car elle n'est pas moindre de
cinq mille habitants pour 20 kilomtres carrs.

Cette le, qui s'appelait primitivement _Enez-el-Groach_, l'le des
Sorcires, ce qui a permis de croire qu'elle a t habite  cette
poque par des druidesses, de mme que l'le de Sein, la _Sena_ de
Pomponius Mla, qui renfermait un clbre oracle interprt par neuf
prtresses voues  une virginit perptuelle. L'le de Groix a d tre
couverte autrefois de monuments mgalithiques,  en juger par ceux qui
se sont conservs jusqu' nos jours. Borde d'une haute falaise, elle
prsente des curiosits naturelles remarquables; ce sont des grottes
profondes que la mer a creuses dans les roches schisteuses. Les plus
intressantes  visiter sont: Le _Trou d'Enfer_, le _Trou du Tonnerre_,
la _Grotte aux Moutons_, etc. L'le possde deux smaphores et deux
phares.

Les habitants, que l'on appelle les _Grsillons_, sont presque tous
pcheurs. Les femmes font, presque absolument  elles seules, les
travaux des champs; le sol se laboure par des moyens primitifs; en 1895,
une fourche sur laquelle les femmes semblaient sauter pour enfoncer le
fer, remplaait les charrues. La terre est divise en sillons.

Les pcheurs grsillons pratiquent, en hiver, la pche au chalut,
particulirement pnible; le chalut est un immense filet avec lequel ils
drainent le fond de la mer; une embarcation de Groix, pour la pche
au grand chalut, revient de quinze  vingt mille francs; l'quipage
se compose de six  sept hommes, pouvant gagner de quatre  cinq cents
francs par campagne.

C'est dans le Coureau de Groix qu'a lieu la pche de la sardine et que
se fait la _Bndiction du Coureau_, pour obtenir du ciel qu'elle soit
abondante.

Cette crmonie est clbre le jour de la Saint-Jean, au milieu du
chenal, par les clergs de Ploemeur, de Riantec, de Port-Louis et de
Groix, escorts d'une flottille de pcheurs.

Les moeurs et les habitudes des Grsillons ne sont pas plus singulires
que celles des habitants des les de Houat et de Hodic (Le Canard et le
Caneton), situes  12 kilomtres au sud-est de Quiberon. Ces les, dit
l'crivain Ardouin-Dumazet, sont des dbris du littoral qui runissait
la pninsule de Quiberon  la pointe du Croisic. Avec cette pninsule
et l'le de Hodic, Houat appartient  l'une des zones granitiques qui
alternent avec les schistes en bandes parallles, sur la cte sud de la
Bretagne, tandis que Belle-Ile et la presqu'le de Rhuis appartiennent 
la zone schisteuse, Houat et Hodic forment deux communes ayant ensemble
une population d'environ 700 habitants, presque tous parents les uns des
autres. Les terres cultivables, values en sillons, bandes de terre
de 65 mtres de long sur 65 mtres de large, sont tellement morceles,
que les champs,  Houat, sont diviss en 4.000 parcelles; et mme
certains sillons sont indivis entre plusieurs membres de la mme
famille, chacun est propritaire pendant une anne.

L'esprit communautaire qui prside  Houat a trouv un remde  ce
morcellement qui rendait toute culture impossible, les sillons voisins
sont labours, cultivs ensemble; les rcoltes sont rparties entre les
associs. Le recteur est toujours l'arbitre des discussions.

Le travail des champs incombe entirement aux femmes, celles-ci vivent
 l'cart; lorsque les hommes, tous marins renomms, reviennent  l'le,
ils mangent  une cantine le dner prpar par la mnagre. La pche 
la crevette et  la langouste est la ressource des pcheurs des les,
ceux d'Houat surtout y sont fort habiles. Houat et sa voisine Hodic
taient deux petites rpubliques qui avaient confi au recteur tous les
droits administratifs, il remplissait non seulement sa mission de cur
de paroisse, mais encore les fonctions de maire, juge de paix, syndic
des gens de mer, percepteur, fournisseur, dirigeait la poste, le
tlgraphe, tenait la pharmacie, etc. Cette autorit du recteur est
reste longtemps une des curiosits de la Bretagne: de vritables
chartes rglaient par le menu les droits et les devoirs de chacun;
dtail amusant,  Houat, la charte locale interdisait aux jeunes filles
d'aller sur la grande terre avant l'ge de trente ans, de peur qu'elles
ne se gtassent.

Depuis une douzaine d'annes toutefois, cet tat de choses s'est
transform, les les sont maintenant des communes administres par un
maire et un conseil municipal; elles dpendent du canton de Quiberon,
et l'ancienne organisation tend  disparatre. A Houat, plus isole que
Hodic, la tradition et les qualits natives de la race sont demeures
plus intactes.

A dix heures moins quelques minutes, la flotte des biplans Landoux
s'abattit sur la plaine de Carnac o les monoplans, plus rapides,
l'attendaient. Laissant les appareils aux soins des mcaniciens,
les clubmen se dirigrent vers les alignements dont Mdouville, le
_cicrone_ de l'expdition, s'empressa de donner l'explication.

[Illustration: Dolmen de Locmariaquer.]

--Les mgalithes du Morbihan, dit-il, sont, les plus beaux que l'on
connaisse. L'tat s'en est rendu acqureur et a fait faire des travaux
importants de restauration et d'appropriation qui en assurent la
conservation. Les monuments mgalithiques (du grec _mega_, grand, et
_lithos_, pierre) de Carnac et de Locmariaquer se composent de neuf
types caractriss.

1 Le _menhir_ (qui signifie _pierre longue_ en breton) est une pierre
brute dispose verticalement.

2 Les _alignements_, groupes de menhirs placs en lignes.

3 Le _lech_, menhir taill portant des inscriptions.

4 Le _cromlech_, groupe de menhirs rangs en cercle.

5 Le _dolmen_ (table de pierre), monument en forme d'habitation,
compos de plusieurs menhirs debout formant une ou plusieurs chambres
recouvertes de pierres plates ou tables.

6 L'_alle couverte_, compose de deux lignes parallles de menhirs
recouverts de tables.

7 Le _cist-ven_ (tombe de pierre), compos de pierres plates formant
une petite chambre ferme.

8 Le _galgal_, agglomration de petites pierres formant une butte
artificielle.

9 Le _tumulus_, simple butte de terre.

Tous les galgals ou les tumulus de cette rgion du Morbihan recouvrent
des dolmens, des alles couvertes, ou des cist-vens. Les dolmens
et alles couvertes ont tous t primitivement, dans cette rgion,
recouverts de tumulus ou de galgals; le temps ou les besoins de
la culture les ont dcouverts. Les menhirs, les alignements et les
cromlechs ont toujours t  dcouvert.

Les dolmens avec les menhirs sont les monuments communs du Morbihan,
tous ont  peu prs le mme aspect, sans tre jamais semblables;
gnralement le dolmen a son ouverture place entre le lever et le
coucher du soleil au solstice d't; trs souvent les galets qui
couvrent le sol portent des signes lapidaires encore inexpliqus;
des savants, comme le Dr Letourneur, M. de Mortillet, Ch. Keller, les
comparent  certaines lettres des plus anciens alphabets,  certains
caractres gravs sur des rochers en Norvge,  certains dessins des
vases de Mycnes. Les blocs, formant ces monuments mgalithiques, en
granit du pays, sont, sans doute, des blocs rests  la surface du sol
aprs les dgradations des poques diluviennes. Bien des fouilles
furent faites dans cette rgion; en 1727 on les commena; la Socit
Polymathique du Morbihan les poursuit encore maintenant.

Dans les dolmens on dcouvre des haches, ou celtoe en pierre, des
colliers, des dbris d'ossements humains; sous les tumulus, dans des
cryptes, des ossements humains prouvant qu'ils taient des tombeaux;
prs des menhirs, quelques vases, quelques instruments de pierre. Il est
probable que certains menhirs indiquaient les tombes, certains autres
seraient des monuments commmoratifs; les cromlechs sembleraient tre
les restes des monuments religieux o se clbraient les crmonies, les
alignements auraient t des sortes de voies sacres. Cette rgion
tait sans aucun doute le centre d'un pays minemment religieux, o l'on
devait venir de loin, pour honorer les chefs puissants, militaires ou
religieux, ce qui explique la quantit et la varit des monuments ainsi
que la richesse de leur mobilier funraire. Leur ge donne lieu  de
nombreuses discussions.

Le merveilleux, cher aux Bretons, intervient dans cette question
toujours mystrieuse. Une lgende locale donne une explication nave:
saint Cornly, poursuivi par une arme de paens, courut se sauvant
devant eux, jusqu'au bord de la mer. L, ne trouvant point de bateau, et
sur le point d'tre pris, il usa de son pouvoir de saint et mtamorphosa
en pierres les soldats qui croyaient le saisir. C'est pour cela que les
pierres des alignements s'appellent encore dans le pays _soudar del sant
Cornly_ (soldats de saint Cornly). Ce saint est d'ailleurs rest le
patron de Carnac et les paysans l'invoquent contre les pizooties.

Aprs avoir longuement admir les alignements de pierre, et comme
l'heure s'avanait, les touristes se rembarqurent  bord de leurs
aros, et remontrent vers le nord, laissant  droite la baie du
Morbihan et l'le d'Arz, sur laquelle le verbeux secrtaire gnral fit
connatre quelques particularits curieuses.

--Cette le est assez prospre, expliqua-t-il, car pas un coin de
terre n'est perdu; le bourg est pittoresque avec ses maisons dj
vieilles.--Arz est habite par des familles de marins. Sur une
population de 1.140 habitants, on ne compte que onze mnages de
cultivateurs, lesquels font la culture pour les autres. L'le est
divise en deux champs dont l'assolement est rgulier; toutes les
terres d'un ct de l'le sont cultives en bl pendant une anne, toute
l'autre l'est en lgumes; chacun ramasse dans l'immense champ commun
la rcolte pousse sur sa part de sillons. Malgr cette association
intelligente, l'tendue du domaine est trop faible pour suffire aux
besoins de sa population;  peine rcolte-t-on des vivres pour six mois
et, sans l'argent apport par les marins, l'le se dpeuplerait, faute
de vivres... Les femmes ont un joli costume. L'usage permet aux jeunes
filles de demander les hommes en mariage.

--Il faudra venir dans l'le d'Arz, n'est-ce pas, mademoiselle? dit ce
sans-gne de Mdrival en s'adressant  la soeur de Jean Outremcourt.

La jeune fille rougit mais ne rpondit pas.

La flottille passa au-dessus d'Auray, ville de six mille mes, situe
sur une colline dominant le Lochon, ou rivire d'Auray, qui divise
la ville en deux parties: le quartier Saint-Gildas et le quartier
Saint-Goustan, relis l'un  l'autre par un vieux pont de pierre, en
aval duquel la rivire forme le port. Les aviateurs aperurent de loin
la basilique de Sainte Anne, clbre par le plerinage qui, depuis le
XVIIe sicle, attire des foules nombreuses de tous le, points de la
Bretagne. Le 26 juillet, jour de la fte de sainte Anne, tous les
costumes bretons, les gilets brods des hommes et les coiffes blanches
des femmes, sont runis et forment une foule pittoresque, grave et
silencieuse comme l'me bretonne.

Ainsi que l'inpuisable Mdouville devait l'exposer quelques instants
plus tard pendant le djeuner, la fondation de la basilique est due 
une vision prouve en 1623 par un simple paysan nomm Yves Nicolazic.
Sainte Anne lui tant apparue, lui commanda de faire btir une chapelle
en son honneur dans le champ dit de Bocenno o, ajouta-t-elle, cette
chapelle avait exist 924 ans auparavant. En 1625, Nicolazic, repouss
et trait de fou par tous, dcouvrit dans l'endroit dsign, une statue
de bois vermoulu presque informe. Grce aux offrandes qui afflurent
alors, une glise put tre difie et l'on y plaa l'image de bois dont
la garde fut confie  des religieux carmes. L'glise, le couvent et ses
dpendances furent achevs vingt ans plus tard. La statue miraculeuse
fut brise et brle comme un objet de superstition, en 1793, et il
n'en chappa qu'un fragment, qui a t insr dans le pidestal de la
nouvelle statue offerte  l'admiration des fidles.

La basilique actuelle de Sainte-Anne-d'Auray est une construction
moderne de style Renaissance. Au-dessus du choeur, s'lve une tour
carre avec tourelles aux angles; elle est surmonte d'une flche
octogonale dont le fate,  jour, est domin par une statue dore de
sainte Anne. Le sommet du portail principal est couronn de tourelles
semblables  celles de la tour.

Les touristes ne firent qu'un court sjour  Vannes--juste le temps
de djeuner et de parcourir ses rues les plus intressantes, dit La
Tour-Miranne press d'atteindre Nantes le mme soir. Ils se contentrent
de jeter un coup d'oeil, en passant, sur ses vieux difices: maisons
de bois  tages surplombant, htels antiques, ruelles montantes et
silencieuses, et sur ses douves, car Vannes a conserv ses anciens
remparts avec leurs assises de l'poque romaine, les mchicoulis du
moyen ge et les vieilles tours de cette poque. Au pied de ces vieux
murs, couverts de plantes grimpantes, coule la rivire, borde de
lavoirs, et qui disparat sous une vote recouvrant la place du Morbihan
pour former plus loin, soutenue par la mare, le port de Vannes.

Le chef-lieu du Morbihan se divise en deux parties bien distinctes: la
vieille ville, entoure en partie de son ancienne enceinte fortifie,
groupant ses rues tortueuses autour de la cathdrale Saint-Pierre, lourd
monument flanqu de tours ingales construit au XIIIe au XVe sicle, et
la ville neuve, formant autour de la vieille cit une ceinture tendue
de faubourgs. C'est en dehors de cette enceinte que se trouvent les
difices publics, le port, les casernes, les couvents et les coles.

La caravane avait fait halte sur la promenade de la Garenne d'o
l'on aperoit un superbe panorama. Le marquis de La Tour-Miranne
fit remarquer  ses amis,  peu de distance de l'immense parc de la
Prfecture, la tour dite du Conntable, et ainsi nomme parce que
le conntable de Clisson y fut enferm en 1387 par ordre du duc de
Bretagne, au moment o il se prparait  une descente en Angleterre pour
le compte du roi Charles VI.

--Quant  l'emplacement mme que nous occupons en ce moment, ajouta le
jeune prsident, il est tristement clbre. Vous n'ignorez pas que la
guerre civile rgna dans le Morbihan durant la priode rvolutionnaire,
et que les communes voisines de Vannes se firent toujours remarquer par
leur dvouement royaliste. Aprs l'expdition de Quiberon en 1795, la
commission militaire cre  Auray sous la prsidence du brave Laprade,
chef de bataillon de la 72e demi-brigade, s'tant dclare incomptente,
fut casse. Une partie des prisonniers qui avaient pris les armes contre
la patrie, furent alors conduits  Vannes, et la nouvelle commission qui
s'y organisa les condamna immdiatement  tre passs par les armes.
Les chasseurs de la 19e demi-brigade furent commands pour les fusiller:
officiers et soldats refusrent d'obir. Le bataillon des volontaires
de Paris, certains disent de Belgique, se chargea de l'excution de la
sentence! MM. de Sombreuil, de la Landelle, de Broglie, de Herc, vque
de Dol, en tout vingt-deux personnes, furent fusills  l'endroit o
nous nous trouvons. Le reste des insurgs royalistes, au nombre de cent
cinquante environ, furent conduits sur la rive droite de Larmor, et le
lieu o ils tombrent a conserv le nom de _pointe des migrs_.

Un long silence suivit le lugubre rcit du prsident.

--Allons, fit en secouant les paules comme pour chasser les rflexions
pnibles suscites par ces tristes souvenirs, Ren de Mdouville,
embarquons. Il va bientt tre quatre heures, nous n'arriverons pas de
bonne heure  Nantes, si nous nous attardons davantage.

Personne ne rpondit. Les pilotes reprirent leurs places et, quelques
instants plus tard, la caravane volait dans la direction de La
Roche-Bernard et de Nantes. Toutefois, en arrivant en vue de La Roche,
La Tour-Miranne qui, comme d'habitude, occupait la pointe du triangle
trac dans les airs par les six biplans Landoux, vira vers le sud pour
atteindre Gurande qui ne tarda pas  se profiler sur le sommet de sa
colline dominant les marais salants,  sept kilomtres de la mer.
Les aros firent le tour des vieux remparts, depuis la porte Bizienne
jusqu' la porte Saint-Michel, la plus importante de la ville, et qui
est flanque de deux hautes tours renfermant les archives, l'htel de
ville et la prison; puis, aprs avoir admir la grande plaine des marais
salants, o les rserves d'eau de mer font d'immenses taches de moire
changeante, d'un aspect tout particulier, les aviateurs dcrivirent une
nouvelle courbe qui les amena en vue de Saint-Nazaire et de l'embouchure
de la Loire dont il fallait encore suivre le cours pendant 60 kilomtres
avant d'atteindre Nantes. On ne put qu'embrasser du regard le panorama
du port de Saint-Nazaire, le septime de France par ordre d'importance,
mais on n'avait pas  regretter de ne pouvoir s'arrter, car la ville
n'offre qu'un mdiocre intrt, se composant de deux parties distinctes
et faisant entre elles un singulier contraste: un bourg habit par des
pcheurs et dont les maisons sont groupes sur le rocher, autour d'une
vieille glise, et une ville moderne le long de la Loire.

Pendant une heure, la flottille arienne longea la rive droite du
grand fleuve. En arrivant en vue du village de Saint-Herblain, dans la
banlieue du chef-lieu de la Loire-Infrieure, La Tour-Miranne aperut,
au pied d'une colline, les monoplans qui, tant venus directement de la
Roche-Bernard, avaient atterri depuis un long moment. Il dirigea donc
la course de son appareil de ce ct et bientt tous les clubmen se
trouvrent une fois de plus rassembls, aucun accident n'tant survenu
pendant cette longue randonne au-dessus de la terre d'Armorique.

--Voil maintenant presque la moiti de notre tour de France effectue,
annona joyeusement le prsident de l'_Aro-tourist_, et sans le plus
petit incident, en dpit des fcheux pronostics qui avaient accueilli
l'annonce de notre dpart. C'est avec une profonde satisfaction que je
constate ce rsultat, et vous voyez, mes amis, que nous avions raison
d'avoir foi dans les nouveaux appareils de locomotion mis par la science
 la disposition des voyageurs.

--C'est, ma foi, vrai, approuva, de son ton pos, le _pre Tranquille_,
aussi je crie: Vive le tourisme en aroplane! C'est merveilleux!

--Et vous pouvez ajouter: Vive le prsident de l'_Aro-tourist-club_!
complta Damblin, car c'est  sa tnacit et  sa persvrance que nous
devons le succs.

Un bruyant hourra accueillit les paroles de l'ingnieur, et laissant les
appareils sous la surveillance des mcaniciens, les touristes prirent
 pied le chemin de la ville de Nantes dont la vaste agglomration
apparaissait  une faible distance.




CHAPITRE XIX

DE NANTES A TOULOUSE


DE NANTES  LA ROCHELLE.--EXCURSION DANS L'ILE DE R.--UN BAIN DE PIEDS
FORC.--LES RIVAGES DE LA FRANCE SUR L'ATLANTIQUE.--UNE DFECTION.--LES
MARAIS SALANTS.--BORDEAUX.--REMONTE DE LA GARONNE.--AGEN ET TOULOUSE.


Les touristes sjournrent trois jours  Nantes avant de poursuivre leur
voyage. Plusieurs aroplanes avaient grand besoin de rparations, et
les mcaniciens accompagnant l'expdition durent consacrer ce temps 
remettre en tat les machines fatigues par un dur travail de dix jours,
pendant lesquels plus de 1200 kilomtres avaient t franchis. Pouliot,
le contrematre, avait demand par dpche, aux ateliers de Levallois,
les pices de rechange ncessaires, et Martin Landoux, qui avait quitt
la caravane  Caen pour rentrer  Paris, s'empressa d'expdier ces
pices qui furent immdiatement rajustes.

Pendant que les ouvriers s'escrimaient ainsi de leur mieux sur
les machines qui avaient t gares dans les granges du village de
Saint-Herblain, les voyageurs visitrent Nantes dans ses plus petits
recoins. Ils admirrent, place Royale, la fontaine en granit bleu de
Rennes, difie en 1865, et qui est orne de quatre statues en bronze,
personnifiant le Loir, l'Erdre, le Cher et la Sevr, supportant une
vasque surmonte de la statue de Nantes, puis l'glise Saint-Nicolas,
construite, en 1844, par Lassus, dans le style du XIIIe sicle, avec
une tour, carre surmonte d'un clocher aigu, en pierre, flanqu de
clochetons  jour, et haut de 85 mtres. En traversant la place du
Bouffay, Mdouville apprit  ses compagnons qu'en cet endroit s'levait
jadis le chteau fort des comtes de Nantes et des ducs de Bretagne, dans
lequel le comte de Chalais en 1626 et les membres de la conspiration de
Cellamare en 1720, eurent la tte tranche. Dans ce chteau furent aussi
enfermes en 1793 les victimes de la Terreur. L'chafaud demeura dress
pendant quatre mois en permanence sur la place.

Le chteau reut galement la visite des promeneurs. Ce monument, qui
a t autrefois la rsidence des ducs de Bretagne, reut la visite
de presque tous les rois de France depuis Louis XI. Mme de Svign y
sjourna en 1675. Il a aussi servi de prison d'tat; le marchal Gilles
de Rais, Fouquet, le cardinal de Retz, y furent enferms  diverses
poques. Ce dernier s'en chappa, en descendant  l'aide d'une corde, du
haut d'un des bastions Mercoeur (ce bastion qui donnait sur la Loire fut
dmoli depuis). La duchesse de Berry fut galement dtenue, en 1832,
au chteau de Nantes, avant d'tre conduite  la citadelle de Blaye.
Entoure de grands fosss, qui ont t rtrcis lors de l'alignement de
la place de la duchesse Anne, la forteresse fut commence au Xe sicle.
En 1466, le duc Franois II en ordonna la reconstruction, et on attribue
 ce prince la faade, flanque originairement de quatre grosses tours,
dont trois seulement subsistent.

Du ct du quai, le chteau tait protg par trois autres tours
intactes qu'on rapporte au temps d'Anne de Bretagne. Pendant les guerres
de la Ligue, le duc de Mercoeur ajouta deux gros bastions portant la
croix de Lorraine; cette partie des remparts a conserv son caractre;
la sculpture des mchicoulis est particulirement curieuse.

Les visiteurs pntrrent dans la cour du chteau, par un pont de pierre
jet au-dessus des fosss, et remarqurent le grand logis du XV'e sicle
flanqu du donjon et dont la faade offrait une frise et des lucarnes
trs richement ornementes. A ct de ce btiment, dont la faade est
agrmente de deux loggias, se dresse l'armature en fer forg d'un grand
puits de pierre. Les jeunes gens parcoururent les parties accessibles
au public et terminrent leur promenade par une visite au muse, qui
contient des oeuvres d'art, sculpture et peinture, des matres les plus
illustres, anciens et modernes.

Pendant qu'ils dambulaient dans les rues actives du chef-lieu de la
Loire-Infrieure, dont le caractre est trs diffrent de la Bretagne
grise et intime, et qu'ils suivaient les quais, sige d'un mouvement
aussi intense que ceux de Rouen et du Havre, Mdouville, dsireux de
faire partager sa science  ses compagnons, leur dveloppait l'histoire
de la ville o ils se trouvaient actuellement.

--_Condivicnum_, disait le verbeux secrtaire, tait la ville principale
des Namntes. Cette cit tait situe sur les coteaux de Saint-Donatien,
assez loin de la Loire sur laquelle se trouvait une localit, avec
port sur le fleuve, appele _Portus Namnetum_, d'o est venu le nom de
Nantes. Les deux villes se runirent plus tard, et les Romains en firent
un centre de commerce. En 407, l'Armorique ayant chass les Romains, fut
administre pendant, quarante ans par Conan Mriadec, chef des Bretons,
qui fit de Nantes sa capitale. Aux Ve et VIe sicles, le pays subit
plusieurs invasions des Barbares. Clotaire I'er s'empara de Nantes en
560 et la fit administrer par l'vque saint Flix qui fit creuser le
canal portant son nom, destin  relier la Loire au Sail et  l'Erdre.
Vaincue trois fois par Charlemagne, la Bretagne se releva sous ses
successeurs. En 843, la trahison du gouverneur Lambert,  qui Charles
le Chauve avait refus le titre de comte de Nantes, en ouvrit les portes
aux Normands.

[Illustration: NANTES.--Le chteau.]

Subdivis en plusieurs comts aprs le meurtre de Salamon, roi des
Bretons, assassin en 874, le duch de Bretagne fut rtabli en 936 par
Alain Barbetorte qui chassa les Normands de Nantes et des les de
la Loire. A sa mort, survenue en 952, l'anarchie recommena, et la
souverainet de la Bretagne fut dispute les armes  la main par
les comtes de Nantes et ceux de Rennes. Pierre de Dreux, cr duc de
Bretagne, fit de Nantes sa capitale; il l'entoura de fortifications et
la dfendit vaillamment contre Jean Sans-Terre en 1214.

Pendant la lutte de Jean de Montfort contre Charles de Blois, au XIVe
sicle, Nantes prit parti d'abord pour Montfort; mais, en 1342, le duc
de Normandie, fils an du roi de France, s'empara de la ville et y fit
prisonnier Jean de Montfort. En 1345, Edouard III d'Angleterre assigea
sans succs Nantes, dfendue par Charles de Blois. Enfin, lorsque le
fils de Montfort eut triomph et que, proclam duc de Bretagne sous le
nom de Jean IV, il se fut alli aux Anglais, Nantes leur rsista, et les
Anglais aprs un sige inutile, durent s'loigner.

Louis XI essaya, mais vainement, de soumettre dfinitivement la Bretagne
 la couronne; il rencontra dans le duc Franois II un adversaire digne
de lui. Mais, en 1488, l'indpendance de la Bretagne reut un coup
mortel  la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, et, un peu plus tard,
Anne de Bretagne, se laissant marier  Charles VIII, lui apporta son
duch en dot en 1491.

Au XVe et au XVIe sicle, Nantes fut dsole par des pestes et des
pidmies. Le calvinisme essaya, sans succs, d'y pntrer. Sous Henri
III, la ville s'engagea dans la Ligue,  la suite du duc de Mercoeur,
alors gouverneur de Bretagne, qui rsista neuf ans  Henri IV et
n'ouvrit Nantes au roi qu'en 1598.

En 1626, la conspiration de Chalais vint se dnouer  Nantes par la mort
tragique du comte, ennemi de Richelieu. En 1661, Louis XIV y fit arrter
le surintendant Fouquet. En 1718, la conspiration de Cellamare, ourdie
par la duchesse du Maine au profit de l'Espagne, contre le gouvernement
du Rgent, clata aussi en Bretagne, et les principaux meneurs furent
jugs, condamns et supplicis  Nantes.

Au XVIIIe sicle la traite des noirs fut pour les armateurs nantais une
source peu honorable de richesses.

En 1789, Nantes suivit avec ardeur l'lan de la Rvolution. Elle rsista
avec nergie aux attaques des Vendens. Mais, en 1793, elle fut une des
victimes les plus maltraites par la Terreur. Carrier, envoy en mission
par le Comit de Salut public, vint y lever la guillotine et organisa
les fameuses noyades, qu'il appelait des _mariages rpublicains_.
Ces infamies durrent quatre mois, jusqu' ce que le secrtaire de
Robespierre, Julien, passant  Nantes, dnont Carrier  la Convention
et le fit rvoquer deux jours avant la chute de Robespierre.

En 1793, les Vendens ayant voulu s'emparer de Nantes, en furent
repousss par Canclaux; Cathelineau fut tu  cette attaque. Charette
fut fusill  Nantes en 1796. En 1799, les Vendens occuprent un
instant la ville. L'Empire ruina le commerce de Nantes, et ce fut en
compensation que Napolon dcida l'tablissement du canal de Bretagne.
En 1830, Nantes fut une des premires villes qui se prononcrent contre
Charles X. Un engagement y eut lieu, le 30 juillet, entre les soldats du
10e lger et les jeunes gens de la ville, dont dix furent tus. En 1832,
la duchesse de Berry fut arrte  Nantes, aprs avoir vainement essay
de soulever la Vende.

Pendant que parlait le prolixe secrtaire de l'_Aro-tourist_, dont les
trois quarts des paroles se perdaient dans le bruit des voitures et des
tramways, la promenade s'achevait, et les promeneurs pntraient sous le
porche de l'htel o ils avaient momentanment lu domicile.

--Alors nous ne repartons que demain?... interrogea Mdrival, pendant le
repas.

--Il le faut bien, lui rpondit La Tour-Miranne, puisque le travail de
rvision des aros ne sera termin que ce soir.

--C'est vritablement malheureux de perdre ainsi trois jours de notre
semaine, observa le jeune homme avec amertume.

--Je le sais; mais qu'y puis-je? fit le prsident. Il y eut un moment de
silence.

--O devons-nous aller demain? reprit le monoplaniste.

--A La Rochelle.

--Quelle distance?

--160 kilomtres tout au plus.

Les lvres du sportsman s'allongrent avec une moue significative.

--C'est peu, en vrit, soupira-t-il. Ne pourrions-nous pas, afin de
regagner le temps perdu, effectuer une seconde tape l'aprs-midi?...

--Si la chose est possible, et si nos camarades n'y voient pas
d'inconvnient, je le veux bien, moi.

--Qu'en dites-vous, Messieurs? interrogea Mdrival.

--C'est  voir, rpondit tranquillement Outremcourt, cela dpendra de
l'heure  laquelle nous arriverons  La Rochelle.

De la discussion qui s'engagea entre les arotouristes, rsulta que le
dpart serait opr de bonne heure, afin d'essayer de contenter l'enrag
aviateur. Cette dcision fut ralise, et le lendemain, dimanche 19
juin,  sept heures du matin, les treize appareils s'enlevrent du champ
o ils avaient t amens et prirent immdiatement la direction du sud,
par un temps magnifique et un faible vent soufflant de l'ouest.
Vingt minutes aprs leur dpart, les voyageurs arrivrent prs de
Saint-Philibert de Grandlieu,  la pointe orientale du lac de Grandlieu
dont la superficie est de sept mille hectares avec une profondeur qui ne
dpasse pas deux mtres. Ce marcage, aliment par les rivires
Boulogne et Ognon, s'est form, selon la tradition, au XVIe sicle sur
l'emplacement du bourg d'Herbadilla ou Herbauge, par une inondation
de la Loire. Le pays l'environnant est une plaine triste et monotone,
ressemblant fort  la Grande-Brire traverse l'avant-veille par les
biplans. Au sujet de cette dernire rgion, le professeur Darmilly avait
donn  sa fille les explications suivantes:

--La Grande-Brire est un immense marais tourbeux, qui ne mesure pas
moins de 20 kilomtres de long sur 15 de large, entre Herbignac et
la Loire, et qui est spar des dunes et des marais salants par une
succession de plateaux peu levs. Pendant l'hiver, cette vaste plaine
est couverte d'eau et ressemble absolument au lac de Grand-Lieu dont
elle prsente la mme surface. On y pche du poisson en abondance.
Chaque hameau est comme une le qui surnage au-dessus de la plaine
inonde, et l'illusion est encore augmente par la forme circulaire
de chacun d'eux. Ds que les chaleurs sont arrives, on assche la
tourbire au moyen de nombreux canaux d'irrigation, dont on ouvre les
cluses et qui se dversent dans la mer. Dans le courant du mois d'aot,
pendant une priode de huit jours, il est permis  tous les habitants de
venir extraire la tourbe. La contre, ordinairement triste et dserte,
prend alors un aspect anim, grce aux milliers de personnes qui se
rpandent sur la plaine. On extrait ainsi, tous les ans, de quatre 
cinq millions de tonnes de tourbe.

Aux temps gologiques, l'emplacement de la Grande-Brire tait occup
par des forts dtruites par les irruptions de la mer entre Montoir et
Saint-Nazaire. Les bois que l'on trouve dans la tourbe sont tous des
chnes ou des bouleaux atteignant jusqu' dix mtres de long; ils sont
couchs sur un lit de feuilles transformes en carbone. Les riverains en
extraient chaque anne de grandes quantits qu'ils utilisent comme
bois de chauffage et mme comme bois de charpente. Ce bois offre une
particularit: compltement noir et trs mou lorsqu'on l'extrait de la
tourbire, il se travaille facilement et acquiert en schant une trs
grande duret. On a dcouvert, en certains endroits, des instruments
de l'ge de bronze qui, par leur fini et leur rgularit, indiquent la
dernire et la plus belle priode de cette poque.

L'le de Noirmoutiers, dont nous ne sommes gure loigns en ce
moment que d'une vingtaine de kilomtres  vol d'oiseau, poursuivit
le professeur, est un point galement fort intressant au point de vue
gologique. Cette le a t transforme par les alluvions de la Loire,
car elle se trouve situe au point de rencontre des courants du golfe de
Gascogne et de ceux de la Manche. D'aprs Ptolme, Noirmoutiers aurait
t autrefois rattache au continent. A l'poque romaine, elle tait
considre comme faisant partie d'un archipel mal dfini et portant
le nom d'_Insulae Nametum_, bien qu'on donne aussi  Noirmoutiers
l'tymologie de _Nigrum monasterium_ (le monastre noir) dsignation qui
semble quelque peu contraire avec l'_Abbaye Blanche_ indique sur une
carte de 1750. Quelques historiens la regardent comme tant l'le de
Seyne place par Strabon  l'entre de la Loire.

Noirmoutiers prsente le double avantage d'tre rattache  la terre
ferme au moment de la basse mer et de redevenir une le  mare haute.
Elle communique avec le continent par une chausse empierre appele
le _Gu_ (ou gu), de cinq kilomtres de long, ou les pitons et les
voitures peuvent s'engager ds que la mer s'est retire. Si un voyageur
imprudent se trouvait surpris par la mare qui arrive trs rapidement
sur les immenses grves du Fain, il aurait encore la ressource de
grimper sur des refuges levs de distance en distance sur le ct de
la route, et d'attendre, perch sur ces chafaudages en charpente, la
baisse et le retrait des eaux. Quoique la route des grves soit la plus
frquente, on peut aussi aborder l'le en bateau  toute heure de la
mare, par le dtroit de Fromentine dont le milieu est occup par une
fosse large d'un kilomtre  basse mer. On atteint ainsi l'extrmit
orientale de l'le.

Enfin, pour terminer ce qui a trait  cette le, j'ajouterai que
Noirmoutiers est compose de deux parties distinctes: l'le proprement
dite, dont la plus grande longueur atteint huit kilomtres de long,
et l'isthme de sable, de douze kilomtres de long, reliant le noyau de
l'le au dtroit de Fromentine, point le plus rapproch du continent.
Cet isthme, form de dunes et de plages sablonneuses, a t surtout
difi par les lames qui battent la cte sous l'influence des forts
vents de l'ouest et qui, de ce ct, se prcipitent avec une majest
toute puissante, tandis que, de l'autre ct, la mer aprs avoir pass
sur de vastes grves est beaucoup plus calme. Par suite de ce mouvement
diffrent des deux cts, les sables s'accumulent en dunes  l'ouest,
tandis que, de l'autre ct, les vases se dposent  chaque mare. Les
travaux des hommes compltent d'ailleurs les efforts de la mer: ce
sont les rencltures de grves. Entreprises et poursuivies depuis le
commencement du XIXe sicle, elles ont augment de plus de 500 hectares
le territoire de Noirmoutiers. Mais si l'Ocan laisse facilement
empiter sur son domaine, il oblige galement  prendre des prcautions
pour que l'isthme ne soit pas rompu. Aux environs de la Gurinire,
celui-ci n'a pas un kilomtre de large; les temptes lui font des
brches qu'il faut rparer frquemment. D'aprs la tradition locale et
les repres connus dans le pays, la mer aurait gagn, du ct des grves
du Fain, une large bande de terrain, depuis trois cents ans.[2]

[Note 2: _Les Rivages de la France, autrefois et aujourd'hui_, par
Jules Girard.]

Pendant le discours du professeur, le terrain avait chang sous les
aroplanes: aux plaines marcageuses et mornes des environs du lac de
Grand-Lieu avait succd une campagne agreste et riante, dont les champs
taient, comme dans certains endroits de la Bretagne, encadrs de haies
verdoyantes. On traversait le Bocage venden, thtre des luttes entre
les Chouans et les armes rpublicaines,  l'poque de la Rvolution.
Bientt, le chef-lieu du dpartement de la Vende, La Roche-sur-Yon, qui
porta autrefois les noms de Napolon, puis Bourbon-Vende, apparut, mais
la flottille ne ralentit pas. Elle laissa  bbord cette cit, qui ne
prsente d'ailleurs rien de particulirement intressant, et arriva
bientt au-dessus de Luon, dans l'ancien golfe du Poitou, devenu le
marais venden, et qu'il tait facile de reconnatre de loin  la flche
qui surmonte sa belle cathdrale commence au XIIe sicle et acheve au
XVIIIe. En passant, Mdouville ne manqua pas de rappeler  son passager,
qui tait, comme d'habitude, Mme Lhier, que Luon fut ds le VIe sicle
le sige d'une abbaye rige en vch en 1317, vch qui eut un
instant le cardinal de Richelieu pour titulaire.

En arrivant prs de Saint-Michel en l'Herm, non loin de la baie de
l'Aiguillon, la flottille retrouva l'Ocan, que l'on n'avait plus aperu
depuis la baie du Morbihan, et les aviateurs purent apercevoir au loin
sur la vaste nappe brillante, une longue tache sombre: l'le de R.
Au-dessous d'eux, mergeait hors des eaux au fur et  mesure du retrait
de la mare, une masse rgulire ressemblant  une ville submerge dont
la perspective dcroissante se serait mle avec la teinte neutre du
fond du tableau. C'taient les _bouchots_ servant  la culture des
moules.

[Illustration: Le canot se dirigea droit vers les naufrags.]

Les eaux commenant  s'couler, on pouvait voir s'lancer sur la vase
des tres aux formes bizarres, moiti hommes, moiti bateaux, agitant
avec vivacit une seule jambe et qui, pntrant dans les interstices
des clayonnages des bouchots, disparaissaient dans un labyrinthe de rues
constitues par les compartiments de la moulire, rgulirement disposs
de manire  recevoir les mollusques, d'abord  l'tat de naissain, puis
au fur et  mesure de leur dveloppement, jusqu'au moment de la rcolte.
Une population nombreuse, de plus de trois mille personnes rparties
dans les villages d'Esnandes, Charron, Marsilly, situs autour de la
baie de l'Aiguillon, vit ainsi de l'levage des moules. Les hommes
se rendent aux bouchots,  mare basse, au moyen de l'_acon_ ou
pousse-pied, sorte de petit bateau plat qu'on saisit des deux bords,
un genou pos sur le fond pendant que l'autre jambe, protge par une
longue botte, plonge dans la vase comme une rame dans l'eau. Cette
industrie, toute locale, est assujettie aux vicissitudes des saisons
dues aux caprices de la mer. Lorsque les vases amonceles par les
mauvais temps d'hiver, menacent de submerger entirement les bouchots,
un insecte, le coryphe  longues cornes, fait son apparition. Se
multipliant par quantits normes, il remue la vase et arrte ainsi la
formation des sillons profonds que creusent les vagues d'hiver et qui
rendraient difficile l'accs des bouchots avec l'acon. Ainsi ce
faible insecte est indispensable  la conservation de cet levage et 
l'aisance des habitants de ces rivages vaseux.

A peu de distance du village de Saint-Michel-en-l'Herm, au lieu de se
diriger en droite ligne sur l'anse de l'Aiguillon, La Tour-Miranne,
qui volait un peu en avant de ses compagnons, lana un violent coup de
sirne et atterrit. Surpris de cette brusque manoeuvre, et craignant que
quelque accident ft survenu  leur prsident, les aviateurs imitrent
ce mouvement et l'instant d'aprs ils se trouvrent tous rassembls,
entourant leur chef.

--Qu'y a-t-il donc?... Que vous est-il arriv? demandrent une douzaine
de voix.

--Rien, rien, mes chers amis, rpondit le jeune homme en souriant. Une
ide qui m'est venue tout simplement. Que diriez-vous d'une excursion,
par ce beau temps, dans l'le de R dont nous ne sommes loigns que
d'une douzaine de kilomtres?...

Les pilotes s'entre regardrent les uns les autres.

--Voil deux heures que nous naviguons, reprit La Tour-Miranne, et nous
ne sommes plus qu' huit lieues  vol d'oiseau de La Rochelle. Nous
avons donc grandement le temps de parcourir l'le de R du nord au sud,
tout au moins d'Ars jusqu' Sablanceaux.

--C'est, en effet, un projet sduisant, rpliqua le _Pre Tranquille_
au nom de ses compagnons, mais je doute qu'il nous reste assez d'essence
dans les rservoirs pour voler encore une heure.

--Si ce n'est que cela, fit vivement le mcanicien Pouliot, cela peut
s'arranger, monsieur Outremcourt.

--Comment cela?...

--J'ai song depuis longtemps qu'il pouvait nous arriver d'tre obligs
d'atterrir par manque d'essence dans un endroit dsert, loign d'une
ville, et j'ai charg sur l'aro de M. Morengian, avec le matriel du
_camping_, dix bidons de dix litres. Je vais, si vous voulez, transvaser
le contenu de ces bidons dans les rservoirs qui me paratront sonner le
creux. Cela nous donnera bien une heure et demie de marche de plus.

--Je ne vois plus alors d'objection  faire, dans ce cas, acquiesa
Outremcourt. Je vous recommande seulement de bien vrifier nos moteurs
et de gonfler nos flotteurs, car nous allons voguer au-dessus des
plaines du pre Neptune, et un bain imprvu manquerait totalement de
charme!

Mais le mcanicien n'coutait dj plus. Aid de son second et de deux
voyageurs complaisants, il s'tait empress de dbarrasser le monoplan
de M. Morengian, qui voyageait seul, de sa provision de bidons, et il en
rpartissait le contenu dans les rcipients des aros, dont il visitait
en mme temps le mcanisme. Au bout d'une demi-heure, l'opration fut
termine.

--C'est fait! dclara gravement l'ouvrier. Tout est vrifi, a peut
aller maintenant!

La Tour-Miranne commanda donc le dpart, et il s'lana le premier dans
les airs, suivi de prs par les monoplans qui ne tardrent pas 
le dpasser. Quelques instants plus tard, la flottille tout entire
s'avanait au-dessus de l'Ocan, qui s'tendait comme une plaine
verdtre jusqu' l'horizon. La brise tait presque compltement tombe
et les aros volaient avec rapidit.

Le prsident de l'_Aro-tourist-club_ s'tait sans doute tromp dans
son valuation de la distance sparant l pointe de l'Aiguillon du
Fier-d'Ars, car il fallut plus de vingt minutes de vol aux biplans pour
se retrouver au-dessus d'un sol ferme.

--Ouf!... murmura entre ses dents le professeur Darmilly lorsque cette
traverse eut pris fin, je suis plus tranquille maintenant! C'tait un
peu imprudent un pareil exploit! Heureusement tout s'est bien pass!

L'le de R, qui mesure 25 kilomtres de longueur, est forme de deux
terres runies par l'isthme du Martroy. Elle est aussi plate que l'le
d'Olron sa voisine, et s'tend paralllement  la cte vendenne dont
elle est spare par un bras de mer peu profond. Une tradition conserve
dans l'le rapporte qu'il avait exist sur la cte une ville appele
Antioche en souvenir des croisades, ville engloutie par la mer, et d'o
est rest le nom de pertuis d'Antioche donn  l'espace rgnant entre
les deux les. Les attaques de la mer auraient coup l'le en deux, au
Fier-d'Ars qui ne mesure que 70 mtres de largeur, sans les travaux
de dfense effectus sur la cte sauvage qui reoit de plein fouet
l'assaut des grandes lames du large et les dunes du sud.

Les salines du Fier-d'Ars seraient perdues et les terres inondes depuis
longtemps car, dans les temptes, on sent le sol frmir sous ses pas.
Et tandis qu'une mer furieuse brise sur les rochers du Chanchardon, de
l'autre ct de l'le, qui regarde le continent, les eaux sont calmes.
La terre est fertile dans l'le de R, bien que les arbres n'y puissent
crotre en raison de l'intensit du vent de mer; elle est divise 
l'infini et chaque habitant en possde une parcelle.

Les aviateurs purent apercevoir de nouveau d'immenses marais salants
semblables  ceux qu'ils avaient dj pu voir en passant non loin de
Gurande. L'exploitation de ces marais constitue encore une industrie
assez florissante: ils sont forms de surfaces bien planes, divises
comme un damier en compartiments dans lesquels l'eau de mer s'vapore,
abandonnant par la cristallisation le sel qu'elle contient. Aux grandes
mares, l'eau monte par les _tiers_, espces de canaux creuss pour la
conduire dans la _vasire_, vaste bassin d'vaporation plac au point le
plus lev de l'exploitation. Aprs avoir abandonn une partie des
sels trangers dans ce premier bassin, l'eau est amene par des
rigoles munies de vannes, jusque dans les _oeillets_ o le sel se forme
dfinitivement. Tous les deux ou trois jours pendant la saunaison (de
juin  septembre) les _paludiers_,  l'aide du grand rteau plein en
bois, attirent, sur une plate-forme rserve entre les compartiments et
appele la _dure_, le sel qui s'est form dans l'oeillet. Le sel blanc
est crm  la surface et recueilli  part; le sel ramass au fond est
en gros cristaux auxquels adhrent quelques parcelles terreuses du fond,
qui leur donnent une teinte gristre. On laisse goutter le sel sur la
dure, puis les femmes viennent le prendre dans des vases nomms _gides_,
qu'elles posent sur leur tte, et, courant pieds nus sur les terres
glissantes de la saline, elles transportent la rcolte sur les _trms_,
o elle est mise en _mulon_ et recouverte d'un enduit en terre glaise
pour la prserver de la pluie. L'oeillet produit en moyenne 1.200 kilos
de sel gris et 80 kilos de sel blanc. L'hiver, les paludiers se bornent
 entretenir les canaux.

L'industrie du sel, pendant quelques annes en souffrance, a repris
aujourd'hui son essor, malgr la grande quantit de marais salants qui
ont t tablis; elle est devenue plus rmunratrice pour les paludiers,
grce  l'exportation, par les bateaux du Croisic, du sel destin aux
salaisons de la morue en Islande et du hareng en Norvge.

Les aroplanes avaient rtrouv le sol ferme  Saint-Martin-de-R. Ils
passrent au-dessus de la citadelle et aperurent les btiments du
dpt des forats, o les condamns aux travaux forcs sont dtenus en
attendant que les transports de l'tat les conduisent  la Guyane ou
en Nouvelle-Caldonie. Suivant la cte orientale de l'le, la caravane
traversa la petite ville de la Flotte, laissa en arrire le fort de la
Pre et arriva au-dessus de Rivedoux. A moins de trois kilomtres de
distance  l'est, on pouvait distinguer trs nettement la pointe de
Saint-Marc et le port de La Pallie, o de nombreux navires taient
 l'ancre. Un peu plus loin, dans la mme direction, s'apercevait une
agglomration qui n'tait autre que La Rochelle.

--Allons, encore un bras de mer  traverser!... murmura le professeur
Darmilly. Pourvu que rien ne vienne  casser avant que nous soyons de
l'autre ct!...

Ce souhait ne devait malheureusement pas tre exauc. Comme les biplans
taient  moins d'un kilomtre de la cte, on entendit soudain des cris
dsesprs. La Tour-Miranne, dont l'appareil surplombait dj le terrain
solide, tressaillit. Ne pouvant se rendre compte de ce qui venait
d'arriver, il manoeuvra ses gouvernails pour s'lever rapidement et
dcrire un cercle de grand rayon sans risquer d'aborder les aros qui
le suivaient. Lorsqu'il eut effectu un demi-tour, le spectacle qui lui
apparut le ft frmir. Un aro, victime d'une avarie quelconque dont la
cause chappait au premier coup d'oeil, oscillait dsempar et, malgr
les efforts de son pilote, s'abattait comme un grand oiseau frapp par
le plomb du chasseur.

--Bon!... en voil un qui pique une tte dans la grande tasse!...
s'cria le contrematre Pouliot, le passager de La Tour-Miranne.
Qu'est-ce qui lui est arriv  celui-l?...

Avec une angoisse facile  comprendre, le prsident de l'_Aro-tourist_
suivit des yeux la chute, heureusement assez lente, de l'aroplane qui
flottait maintenant  la surface de l'Ocan, soutenu par ses cylindres
de caoutchouc remplis d'air comprim.

Dcrivant des orbes de diamtre de plus en plus restreint, en mme
temps qu'il s'abaissait graduellement, le chef de l'expdition finit
par effleurer la surface des vagues et  tourner autour de l'appareil
en dtresse. Il reconnut alors M. Le Clair et son pouse, qui, ples
d'pouvant, s'taient hisss tant bien que mal au-dessus du moteur afin
d'chapper au contact des flots.

--Courage!... leur cria Robert. Je vais vous envoyer du secours!

--Envoyez-nous vite un bateau!... rpondit M. Le Clair. Notre moteur ne
fonctionne plus.

Dj le biplan portant le sportsman tait au rivage o il abordait. Une
minute aprs les aviateurs taient runis. En quelques phrases brves,
le jeune homme mit ses compagnons au courant de ce qui venait d'arriver.

--Un bateau!... dit-il. Vite, organisons le sauvetage de nos
camarades!...

L'arrive de la caravane arienne avait heureusement caus une vive
motion parmi la population du port. Beaucoup de marins avaient remarqu
depuis un moment les planeurs volant au-dessus de l'le de R et taient
accourus sur la grve. Aux premiers mots de La Tour-Miranne, plusieurs
matelots coururent aux canots et se dirigrent droit vers les naufrags.
Le marquis avait saut dans une de ces embarcations et il fut l'un des
premiers auprs de l'aro, dont les passagers suivaient avec anxit
l'arrive du secours promis. Non sans difficult, les deux malchanceux
touristes purent passer, de leur esquif  demi submerg, dans le canot.

--Ouf!..., murmura M. Le Clair, nous voil tout de mme tirs d'affaire,
mais pour une motion, c'est une fameuse motion que nous avons prouve
l!... Enfin, heureusement que la mer tait calme!...

La Tour-Miranne serrait, sans pouvoir parler, la main des deux
rcaps, comme disent les mineurs du Nord dans leur rude patois. Son
regard exprimait loquemment ce que ses lvres auraient t impuissantes
de formuler.

Les matelots amarrrent l'aroplane  deux bateaux par des filins
solides, puis ils revinrent en naviguant  la godille et remorquant
l'appareil que l'on parvint  hisser sur la grve grce  son chariot
qui n'avait subi par bonheur aucune dtrioration.

Une discussion un peu confuse s'engagea entre les clubmen
anxieux d'lucider la cause de l'accident qui tait survenu si
malencontreusement  leur compagnon. Le contrematre, qui s'tait
empress d'examiner le moteur, y mit fin en dclarant:

--C'est une panne due  rchauffement exagr d'un palier de l'arbre de
couche, palier dont la position a sans doute t lgrement drange 
la suite du choc dans l'aro de M. Le Clair reu par sa rencontre avec
le biplan de M. Morengian, ainsi que vous devez vous en souvenir. Le
dfaut s'est aggrav petit  petit et, comme nous volons depuis trois
heures et demie sans interruption, le coussinet a surchauff, malgr
l'huile de graissage, et a fini par gripper, immobilisant ainsi
subitement l'hlice dont l'arbre ne pouvait plus tourner.

--Cela doit tre exact! approuva M. Le Clair, car nous avons ressenti
une secousse brusque comme si le moteur calait, subitement. J'ai juste
eu le temps de manoeuvrer le gouvernail de profondeur pour attnuer la
vitesse et ne pas tomber trop brutalement. Je suis content de savoir
qu'il n'y a l-dedans rien de ma faute et que le bain de pieds que nous
avons pris ne provient pas d'une maladresse ou d'une erreur dans la
manoeuvre. Ma femme ne me l'aurait pas pardonn!...

--Dites alors que vous avez voulu faire une exprience d'hydroplane!
conclut Mdouville, mais vous pouvez vous vanter que vous nous avez
caus une belle venette  tous!

Pendant que s'changeait cette conversation, La Tour-Miranne, aprs
avoir chaleureusement remerci les marins du secours qu'ils avaient
apport sans hsitera l'aviateur en pril, s'tait enquis auprs d'eux
d'un emplacement propice pour garer les appareils jusqu'au moment o ils
pourraient reprendre l'air. Les matelots lui indiqurent une terre-plein
 peu de distance, et ils s'offrirent  y remorquer les aroplanes, ce
qui fut accept. Pouliot et son second furent laisss  la garde des
lments de la flottille arienne et les pilotes, aprs avoir fait
une rapide visite aux bassins de La Pallice, prirent le chemin de La
Rochelle, o un tramway les conduisit en un quart d'heure.

--Avec tout cela, remarqua Mdouville, nous ne savons pas ce que sont
devenus les monoplans. Ils nous ont, comme d'habitude fauss compagnie,
longtemps avant que nous fussions arrivs en vue de La Roche-sur-Yon. O
sont-ils maintenant?...

--J'ai song, par bonheur, lui rpliqua Outremcourt,  prvenir Damblin
que nous devions djeuner  l'Htel de la Tour; situ sur le port.
J'espre que nous les retrouverons l.

Le _Pre Tranquille_ ne se trompait pas dans ses suppositions, et la
premire personne dans laquelle il faillit se jeter, en pntrant sous,
le porche vot de l'htel, fut justement l'ingnieur.

--O diable tiez-vous donc passs, s'exclama celui-ci? Nous avons
attendu prs de deux heures avant de nous dcider  venir ici!...

[Illustration: La Rochelle.--Entre du port.]

Les explications indispensables furent changes entre les deux groupes,
qui se firent part des incidents ayant maill leur route rciproque. Le
repas termin, La Tour-Miranne se leva.

--Mes chers amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, faire
rapidement le tour de la ville et repartir ensuite  La Pallice. Nous
pouvons encore faire une assez longue tape aujourd'hui et je vous
propose d'essayer d'atteindre Pons ou Saintes. Demain matin, nous
gagnerons Bordeaux.

Les touristes s'entassrent dans des voitures de louage et parcoururent
le chef-lieu de la Charente-Infrieure. La Rochelle est, au point de vue
monumental, une des villes les plus curieuses du sud-ouest. Dans le
port se trouvent les trois tours de Saint-Nicolas, de la Chane et de la
Lanterne. La premire, qui date de 1384, se compose de quatre tourelles
demi-cylindriques et d'une tour carre regardant la mer. La
cathdrale, du XVIIIe sicle, occupe l'emplacement de l'ancienne glise
Saint-Barthlemy, dont la tour subsiste encore. L'htel de ville
difi en 1595, et restaur depuis, est un remarquable difice de style
gothique  l'extrieur et Renaissance  l'intrieur. Un grand nombre
de maisons ont conserv leur physionomie du moyen ge, leurs porches et
leurs terrasses qui leur donnent un aspect tout particulier.

Les promeneurs donnrent un coup d'oeil  l'ancienne enceinte leve
d'aprs les plans de Vauban et sur le port encombr de bateaux de
commerce de faible tonnage, et d'o l'on dchargeait du charbon, des
crales, des vins et eaux-de-vie de Charente, des denres coloniales de
toute nature, puis, aprs avoir regard de loin la digue de 1500 mtres
de long leve en 1627 par les ordres de Richelieu, qui dirigeait
le sige de la place forte des huguenots, ils se firent conduire au
terre-plein de La Pallice o les biplans taient gars. Les aviateurs
montant les monoplans avaient propos d'assister au dpart de leurs
camarades avant d'aller retrouver leurs appareils dans la prairie au
del de la gare de La Rochelle o ils taient rests sous la garde de
paysans qu'avait allchs la promesse d'une rcompense.

--Nous nous retrouverons ce soir  Saintes, n'est-ce pas? demanda
Damblin.

--Si vous voulez, rpondit La Tour-Miranne.

Madame Lhier s'avana.

--Je vous adresserai, messieurs, une proposition, dit-elle en souriant.

--Parlez, chre madame, dit en s'inclinant le prsident. Nous vous
coutons.

--Nous ne sommes plus trs loigns de Royan, n'est-ce pas, monsieur le
marquis?...

--Une vingtaine de lieues tout au plus, madame.

--Vous n'ignorez pas que nous possdons un chalet  Royan, o nous
passons la saison balnaire. Nous vous prions, mon mari et moi, d'y
accepter l'hospitalit ce soir.

Le chef de l'expdition promena son regard sur tous ses compagnons,
paraissant les consulter.

--Si nos amis n'y voient aucun inconvnient, j'accepte votre offre avec
reconnaissance, madame, dclara-t-il. C'est donc  votre chalet que nous
nous retrouverons tout  l'heure.

--Sauf moi et ma femme cependant, articula M. Le Clair en s'approchant.
Les circonstances nous obligent  dcliner votre trs aimable
invitation.

--Et pourquoi cela, monsieur? interrogea de sa voix musicale l'pouse du
grand industriel.

--Simplement parce que nous nous trouvons immobiliss pour longtemps
 la suite de l'accident de ce matin. Notre mcanicien vient de
m'apprendre qu'il y aurait bien pour quatre jours de travail  rparer
le mcanisme de notre aro, qui a plus souffert qu'on ne le croyait tout
d'abord. Dans ces conditions, je me vois donc oblig de vous dire qu'
mon trs grand regret, je me rsigne  rentrer  Paris avec la machine 
rparer. Mais, si je le puis, je vous promets d'accourir vous retrouver
 l'une de vos prochaines tapes.

[Illustration: BORDEAUX.--Vue des quais.]

Pouliot, interrog, confirma la fcheuse nouvelle. La machine devait,
de toute ncessit, tre transporte  l'atelier et subir une rvision
minutieuse. Les clubmen furent dsagrablement impressionns, mais il
fallait bien se rendre  l'vidence. Ils n'allaient plus dj tre que
douze! Enfin, on devait se rsigner; de chaleureuses poignes de mains
furent changes, avec des promesses de se revoir le plus tt qu'il
serait possible, et les biplanistes prirent leur vol, tandis que les
protagonistes du monoplan se htaient  leur tour d'aller retrouver
leurs vhicules.

Une demi-heure plus tard, l'quipe des biplans traversait du nord au sud
la ville de Rochefort-sur-Mer, aprs avoir long la cte des Charentes
pendant une trentaine de kilomtres. Le grand port militaire s'tendit
en plan sous leurs pieds et les aviateurs purent en scruter les moindres
dtails.

La position de Rochefort est assez avantageuse,  l'abri de tout
bombardement du ct de la mer, et  proximit de la vaste rade de l'le
d'Aix. Le port militaire, sur la Charente, en aval de la ville, mesure
1500 mtres de long et possde trois cales sches. L'arsenal est
parfaitement outill, mais la barre de la rivire n'en permet l'accs
aux vaisseaux calant plus de 7 mtres qu' certaines poques de l'anne.
Le port de commerce, en amont du port militaire comprend en premier lieu
un port en rivire dit la _Cabane Carre_, et trois bassins  flot. Il
reoit surtout des houilles anglaises, des engrais et des bois venant de
Sude, d'Allemagne et d'Amrique.

Les touristes ariens admirrent la belle distribution de la ville,
avec ses rues larges se coupant  angle droit et dont les principales
aboutissent  la place Colbert, ainsi nomme en souvenir du grand
ministre de Louis XIV, fondateur de la place, mais ils n'aperurent
aucun monument remarquable. Dj les aros, dans leur vol rapide,
avaient franchi le canal de Brouage et Rochefort n'apparaissait plus
que confusment dans l'loignement. Enfin, au moment o l'on distinguait
l'agglomration de Saujon, les monoplans reparurent et, la flottille
de nouveau runie, vinrent doucement atterrir dans la _conche_ de
Pontaillac,  quelques centaines de mtres des bois de pins o se
cachent les villas de Royan.

--Madame Lhier vous demande deux heures pour organiser la rception et
donner les ordres ncessaires, dit M. Andr Lhier  ses compagnons.

--Deux heures!... ce sera vite pass, dit Mdouville. Nous allons faire
un tour par la Grande-Conche et donner un dernier regard  la mer que
nous ne reverrons plus dsormais dans notre voyage.

--Vous parlez de l'Atlantique, fit observer Damblin, mais nous avons
encore la cte d'Azur, la Mditerrane  longer. J'espre que nous y
serons bientt, hein, prsident?...

La Tour-Miranne leva la tte.

--Demain lundi, nous avons deux tapes  franchir: Bordeaux le matin et
Agen l'aprs-midi, 140 kilomtres chacune. Aprs-demain, nous serons
 Toulouse, puis nous consacrerons nos deux journes en excursions aux
curiosits naturelles du Massif Central de la France.

--C'est cela!... Aprs la mer, la montagne, scanda Mdrival. Et la
semaine prochaine?...

--Nous serons, j'espre, dimanche  Marseille. Ensuite, la Cte d'Azur,
les Alpes et le Jura.

--Allons! cela nous fait encore quelques kilomtres  parcourir!...
murmura l'enrag partisan des monoplans  surface rduite, en se
frottant les mains.

--Esprons qu'il ne surviendra toutefois, pendant ce long trajet, aucun
accident du genre de celui de ce matin, ajouta Outremcourt.

Cette esprance devait tre ralise, et les tapes annonces par le
prsident furent parcourues sans incident notable. La flottille arienne
passa le lendemain de bonne heure l'embouchure de la Gironde, entre les
deux pointes de sable de la Coubre et de Grave, puis, aprs avoir aperu
 peu de distance l'le et le phare de Cordouan, les aros obliqurent
pour descendre au sud et traverser toute la rgion viticole du Mdoc.
Les 57 kilomtres sparant Lesparre de Bordeaux furent franchis en un
peu plus d'une heure, et les aviateurs firent escale au Bouscat, 
deux kilomtres de la ville, qu'ils visitrent en dtail avant de se
rembarquer pour Agen, qui fut atteint sans incident  six heures du
soir, aprs avoir remont le cours de la Garonne pendant plus de cent
kilomtres et aperu les agglomrations de Langon et de Marmande.

Le mardi, aprs la visite obligatoire aux monuments de la ville d'Agen,
 sa cathdrale Saint-Caprais dont le transept est du XIe sicle, aux
glises Saint-Hilaire et des Jacobins,  la statue de Jasmin et aux
anciens htels d'Estrades, de Vaurs et du consul Jean Vergs, difis au
XVIe et au XVIIe sicle, les touristes reprirent le chemin des airs, et
continurent de se diriger vers le sud-est, c'est--dire vers Moissac
et Castelsarrasin. A dix heures du matin, aprs un parcours de
110 kilomtres en deux heures, ils arrivaient  Toulouse qu'ils
s'empressaient de visiter avant de repartir pour Albi et Rodez, qui
devait tre le lieu d'tape pour ce jour.




CHAPITRE XX

LE MASSIF CENTRAL.


TOULOUSE ET RODEZ.--LES CAUSSES ET LES PLATEAUX DU
TARN.--MARVJOLS.--GARABIT ET LE VIADUC.--SAINTE-ENIMIE.--LES GROTTES
DE DARGILAN.--LE PUITS DE PADIRAC.--LA GROTTE DES FES.--BRAMABIAU ET
L'AICOUAL.--ALAIS, UZS, ARLES.--UN COUP DE MISTRAL.


--Eh bien! cousine, qu'est-ce que vous dites de Toulouse?...

--Je pense que c'est une ville qui mrite son renom. Que de monuments
elle renferme!... L'glise Saint-Sernin, surtout, ce magnifique
chantillon du style roman au XIe sicle, n'est-ce pas admirable!....
Et la cathdrale Saint-Etienne, le Taur avec son clocher fortifi, les
Jacobins, le Capitole avec les restes de l'ancien beffroi, et enfin le
Muse avec sa faade reconstitue par Viollet-le-Duc, tout cela n'est-il
pas intressant?...

--Pour les personnes qui trouvent du charme  contempler les oeuvres
du pass, je n'en disconviens pas, cousine, mais je vous avoue que
je commence  avoir une indigestion de monuments historiques, et vous
savez, a pse lourd sur l'estomac, un monument historique! J'ai soif de
la vraie nature et c'est pourquoi je suis satisfait de savoir que demain
nous allons visiter des pays souterrains fort curieux.

--En attendant, mon cher Ren, terminons, voulez-vous, notre promenade 
travers la cit ruthnienne.

--Hein! vous dites, cousine?...

--Je dis que les habitants de Rodez s'appelant les _Ruthniens_, c'est
le qualificatif qui s'applique, je crois,  tout ce qui se rapporte 
leur ville. Mais,  propos, quelle est cette place, Ren?...

[Illustration: TOULOUSE..--Le Capitole.]

Les promeneurs, qui venaient de l'immense esplanade ou _foirail_, d'o
l'oeil dcouvre au loin toute la campagne parseme de chteaux et de
parcs, et o se trouvent les casernes et l'tablissement des Haras,
faisaient  pied le tour de Rodez, o la caravane tait arrive depuis
une heure  peine, et ils taient parvenus sur une petite, place orne
d'une jolie fontaine portant une statue d'Hercule, l'une des premires
oeuvres du sculpteur Denys Puech.

--Ma foi, cousine, rpondit le secrtaire de l'_Aro-tourist_, je crois
que nous devons tre place du Lyce, car voici une porte monumentale
dont le fronton indique la nature de cet tablissement. Mais tenez, nous
voici au portail de la cathdrale dont le clocher nous a servi de point
de repre presque depuis Albi. En faisons-nous l'ascension?... Il n'a
que quatre-vingt-deux mtres de haut.

--Vous voulez rire, Ren, des aviateurs comme nous grimper  pied au
sommet d'un clocher!...

--C'est vrai. Nous irons, si cela nous plat, nous percher sur le
paratonnerre, sans nous essouffler le moins du monde. Faisons donc le
tour des btiments tout simplement.

Les touristes donnrent encore un regard  l'immense construction de
l'vque Franois d'Estaing. Le clocher de la cathdrale de Rodez est
carr jusqu'au tiers de sa hauteur, puis il s'lve en forme de tour
octogonale flanque de quatre tourelles qui reposent sur les angles de
la base et sont une ingnieuse transition de la forme carre  la forme
ronde. La tour principale est termine par une plate-forme, au milieu
de laquelle est une coupole qui renferme le timbre de l'horloge et porte
une statue colossale de la Vierge. Les sommets des quatre tourelles,
dont la hauteur gale presque celle de la grande tour, sont surmontes
des statues des quatre vanglistes. On parvient aux galeries pratiques
sur des encorbellements situs  trois tages diffrents de la tour, par
un escalier en escargot dont la lanterne  jour est de l'excution 
la fois la plus hardie et le travail le plus dlicat. Les fentres et
toutes les niches avec les statues de saints sont des merveilles de
sculpture. Sous la Rvolution, cette oeuvre magnifique allait tre
dtruite; elle fut sauve par des Amis des arts qui eurent l'ide de
ddier le monument  Marat.

La cathdrale par elle-mme, commence dans la seconde partie du XIIIe
sicle, est une superbe glise btie en forme de croix latine. La
hauteur des votes, l'immense circonfrence des vitraux, la teinte des
pierres et le jour sombre en font un imposant vaisseau, dont l'intrieur
curieusement sculpt n'est pas moins intressant  examiner en dtail.

Sortant de la cathdrale par le portail de droite, Mme Lhier remarqua
sur la place du Chapitre une maison du XVIe sicle, dont l'aspect tait
des plus sduisants. On pntrait dans la cour intrieure par une
large porte ogivale surmonte d'un parapet formant galerie et termin
 chacune de ses extrmits par un petit balcon circulaire en saillie,
support par un encorbellement aux moulures finement ciseles. Un peu
plus loin,  droite de la place du Bourg o se tient le march, la
promeneuse aperut encore une vieille maison fort bien conserve et dont
les tages en encorbellement reposaient sur un bizarre assemblage
de charpente. Ce grand htel, de style Renaissance, appel maison
d'Armagnac, avait ses fentres  meneaux ornes de nombreux mdaillons
finement sculpts, et l'un des angles du btiment portait en relief une
statue de l'Annonciation.

Mdouville et sa compagne traversrent la place de la Cit sur laquelle
se dresse la statue de l'archevque de Paris, Affre, n  Saint-Rome de
Tarn et tu sur les barricades pendant la rvolution de 1830. Le mcne
des inventeurs ft en passant remarquer  Mme Lhier le nom d'une petite
rue aboutissant sur la place.

--La rue de l'Embergue, o a t assassin le banquier Fualds, dit-il.
Rappelez-vous la complainte.

Il fredonna d'un ton nasillard, sur l'air bien connu:

  coutez, peuples de France,
  Du royaume de Chli...

La jeune femme posa sa main sur le bras du secrtaire, et, avec un
effroi comique:

--Oui, oui, je connais, n'allez pas plus loin, mon cher Ren.

--Vous avez tort, ma cousine. Je me sens justement en voix et il me
semble que les soixante-treize couplets de la fameuse complainte de
Fualds me reviennent  la mmoire...

--Soixante-treize!... Ciel! ne commencez pas, je vous en prie.

--C'est regrettable, oui, regrettable, mais je vous obis, cousine.
D'ailleurs, nous voici  l'htel, et nous allons faire part  Andr de
ce que nous avons admir au cours de la promenade que nous venons de
faire  travers le vieux Rodez.

Dj les touristes, affams par la longue route qu'ils avaient
parcourue dans les airs, taient attabls et un ban salua l'arrive des
retardataires.

--Eh bien! vous y mettez le temps  admirer la capitale du Rouergue!
observa Outremcourt. Si vous aviez t plus prompts, vous nous auriez
donn votre avis sur la proposition formule par La Tour-Miranne.

--Quelle proposition, fit Mdouville intrigu.

--Je vais la rpter, pronona le sportsman. Nous arrivons actuellement
dans une rgion des plus curieuses de la France et toute diffrente
de celles que nous avons traverses jusqu' prsent. C'est le Massif
Central, qui constitue le vritable noeud ou ple de divergence des
chanes de montagnes et des successions de plateaux qui sparent les
trois grands bassins de la Loire, de la Garonne et du Rhne, et auxquels
viennent aboutir les chanes secondaires des monts de la Margeride, du
Velay, du Forez et les fates du Rouergue et du Levzon. On. donne 
ces plateaux le nom de _causses_, qui signifie _chaux_ et indique la
composition des terrains. On compte quatre causses principaux, qui
sont le _Sauveterre_, le _Mjan_, le _causse Noir_ et le _Larzac_, dont
l'lvation au-dessus du niveau de la mer varie entre 800 et 1200 mtres
et sont spars entre eux par des fissures atteignant parfois 500 mtres
de profondeur, dsignes sous le nom espagnol de _caons_, et au fond
desquels coulent des torrents imptueux. Les plateaux couronnant les
causses sont de vraies tables calcaires  peu prs horizontales, et,
d'aprs ce que nous a appris tout  l'heure M. le professeur Darmilly,
ces tables ont t formes autrefois, sous les ocans de la priode
secondaire, par l'accumulation lente du sable et des dbris organiques.

Quand les mers jurassiques se furent dessches, ces tables ne
constituaient qu'une masse compacte, mais peu  peu les bouleversements
gologiques, les affaissements, les rosions, l'action des eaux, ont
creus ou largi les fissures de dessication ou de dislocation et ont
morcel cette masse en plusieurs gigantesques pyramides tronques, aux
faces composes de parois rocheuses souvent perpendiculaires.

Les paysages des causses sont donc des plus pittoresques et nous ne
pourrions les ngliger dans notre tour de France. Nous avons deux
journes pleines pour visiter les endroits les plus remarquables, et je
vous propose l'itinraire suivant: Saint-Flour, pour voir le viaduc
de Garabit, Saint-Chly-d'Apcher, Mende, Marvjols, Sainte-nimie,
la Canourgue, descente du Tarn, visite des grottes de Dargilan et de
Bramabiau, et enfin, si possible, excursion  l'Aigoual. Ce programme
vous parat-il complet?...

--Et le fameux puits de Padirac, interrompit Mdrival, le verrons-nous
galement?...

--Cela ne me parat gure faisable, rpliqua La Tour-Miranne. Padirac
n'est pas du tout de ce ct.

--O se trouve-t-il donc?...

--Padirac, c'est non loin de Roc-Amadour, sur la ligne de
Figeac-Capdenac  Brive, rpondit le professeur Darmilly. Je suis de
votre avis, M. Mdrival, et je crois qu'il est profondment regrettable
de ngliger la visite de cette merveille, dont le ministre de
l'Instruction Publique et des Beaux-Arts a pu dire, lors de
l'inauguration de Padirac, en 1899: J'ai beaucoup voyag; j'ai parcouru
l'Europe du nord au sud et de l'est  l'ouest, mais j'avoue que je n'ai
jamais t impressionn comme aujourd'hui. Notre pays de France est
dcidment un beau pays.

--Eh bien! mais il y a un moyen de vous contenter, mon cher professeur,
en mme temps que les personnes qui dsirent voir le grandiose viaduc
de Garabit. Pendant que nous ferons le trajet Rodez-Espalion-Saint-Flour
Marvjols-Mende-Saint-nimie, et Meyrueis, partez avec M. Mdrival pour
Padirac, dont nous sommes  peine loigns de 100 kilomtres. Nous nous
retrouverons demain  Sainte-Enimie.

Le gologue rflchit un instant.

--Ma foi! c'est une ide, et je n'y vois qu'un inconvnient: c'est que
mon aro est beaucoup moins rapide que celui de M. Mdrival, finit-il
par expliquer.

--Qu' cela ne tienne, s'cria ce dernier. Acceptez une place  bord de
mon monoplan; l'ami Garruel se chargera de votre demoiselle! En un peu
plus d'une heure nous serons  Padirac. Nous reviendrons ensuite
ici aprs le djeuner et irons retrouver la compagnie  Meyrueis.
J'tudierai la carte pour savoir au-dessus de quels pays nous aurons 
passer.

--Je vous accompagnerai aussi, dit l'autre pilote de monoplan,
l'ingnieur Bourdon.

--Alors, c'est entendu, conclut M. Darmilly, j'accepte votre offre; je
reprendrai mon biplan demain,  notre retour de Padirac.

Le dpart de la flottille s'opra le lendemain matin  neuf heures,
mais,  peine en l'air, les navigateurs ariens se sparrent en deux
groupes qui prirent, l'un la route du nord, vers Bazouls et Espalion,
l'autre la direction du nord-ouest vers Figeac. Ils ne tardrent pas 
se perdre de vue l'un l'autre.

Longeant le causse du Comtal, les biplans, en tte desquels volait La
Tour-Miranne, traversrent les gorges pittoresques du Bourdon et le
village de Bozouls, puis la petite ville d'Espalion, o leur passage
suscita une rumeur, on et pu dire une terreur gnrale, dont les chos
montrent jusqu'aux machines volantes. Mais dj le Lot tait laiss
en arrire et les aros suivaient exactement la route de Saint-Flour 
Chaudesaigues, petite station balnaire qui fut atteinte  dix heures
et demie. La ville semblait blottie dans la verdure, au fond du profond
vallon de Remontalou, au pied des montagnes qui sparent l'Auvergne
du Gvaudan, et ses maisons paraissaient estompes dans la vapeur qui
s'chappe, comme d'une chaudire en bullition de ses sources thermales.
Au fond de ce cirque de montagnes, dont les flancs taient couverts de
forts de pins et de pturages, c'tait une agglomration de toits
gris, que dominait  mi-cte, svre et majestueux, l'antique manoir du
Couffour.

--Le paysage, dj imposant, se modifiait et devenait de plus en plus
sauvage. L'horizon se rtrcissait; ce n'taient plus que des rochers 
pic, entasss dans un dsordre cyclopen, et  travers lesquels la main
de l'homme avait trac la route, puis des bois touffus et des prcipices
au fond desquels bouillonne la rivire la Truyre. Pendant une dizaine
de kilomtres, le piton voit, suspendus au-dessus de sa tte, d'normes
blocs de granit dont le plus haut est celui appel le _Saut-du-loup_.
Au milieu d'un chaos de rochers noirs s'ouvre une grotte assez profonde,
que la lgende dit avoir servi autrefois de repaire  des brigands.

Aprs avoir pass au-dessus du chteau de Faveyrolles, le panorama
s'largit et l'aspect gnral du paysage changea. Les pentes gazonnes
sillonnes de nombreux ruisselets d'irrigation et les mamelons couverts
de bouquets de pins, offraient, sous plus d'un rapport, une grande
analogie avec certaines parties de la Suisse, et le regard, fatigu
des sites sauvages des gorges de la Truyre, se reposait sur la calme
tendue de cette campagne au verdoyant aspect.

--Le viaduc!... cria La Tour-Miranne, d'une voix perante, pour tre
entendu de ses compagnons. Voil Garabit!...

Il donna un coup de gouvernail de profondeur pour s'lever et
dominer l'ensemble de la gigantesque construction, suprme audace de
l'ingnieur, et comparable  la tour de 300 mtres du mme auteur:
Eiffel. Planant alors  une vingtaine de mtres au-dessus de la voie
ferre, les aviateurs purent apercevoir,  150 mtres sous leurs pieds
et semblables  des jouets d'enfants, les arbres et les maisons. Aprs
avoir plong dans cette fissure troite qu'enjambait le viaduc, le
regard en se relevant pouvait distinguer un immense horizon de hauts
plateaux, borns au loin par les montagnes de la Margeride, du Cantal
et des monts d'Aubrac. S'loignant alors un peu sur la droite, les
voyageurs purent ensuite avoir une vue d'ensemble sur ce lger, quoique
formidable rseau de fer, qui relie les deux corniches suprieures de la
crevasse. C'tait, en vrit, la force relie  l'lgance et un curieux
spcimen de l'industrie de l'homme se mlant aux beauts de la nature.
Rien ne parut plus saisissant aux membres de l'_Aro-tourist-club_ que
le contraste du bruit de tonnerre produit par un train qui vint  passer
sur le pont de mtal et du silence rgnant dans la gorge profonde. Le
viaduc de Garabit est certainement l'une des oeuvres les plus grandioses
de l'industrie moderne, et il peut tre cit  ct du pont de Brooklyn,
du pont du Douro et des viaducs de Kinzua et du Tanus sur le Viaur.

Cet ouvrage gigantesque a t conu par l'ingnieur franais Boyer, mort
depuis, et  qui ses concitoyens ont rendu un lgitime hommage en
lui levant, en 1890, une statue  Florac, son pays natal. Il a t
construit par M. Eiffel, sous la direction de MM. Bauby et Lefranc.
Sa longueur totale, maonnerie comprise, est de 635 mtres; celle du
tablier mtallique seul est de 448 mtres; son poids, de 1.350.000
kilos. Ce tablier est une poutre droite  croix de Saint-Andr de 5 m.16
de hauteur. La voie est place  1 m.66 des semelles suprieures, de
sorte qu'en cas de draillement les wagons se trouvent arrts par les
poutres principales. Sous la voie est un plancher en fers Zors, formant
une paroi pleine, incombustible et impntrable. Cinq piles en fer, 
jour, reposant sur des soubassements en maonnerie, aides par le grand
arc, soutiennent cette voie; leur hauteur varie suivant l'lvation du
terrain; les piles 4 et 5 ont 41 mtres; la largeur de leur grand ct
a 15 mtres  la base et 5 mtres au sommet; celle des petits cts,
7 mtres  la base et 2 m.38 au sommet, ce qui leur donne l'aspect de
pyramides  six tages. Chaque pile contient une chelle intrieure en
spirale qui relie la maonnerie au fate. La partie la plus grandiose
est l'arc central dont les pieds reposent sur les blocs de maonnerie
des piles 4 et 5. Cette immense arche, la plus grande du monde, a 165
mtres de porte et 52 mtres de flche. La partie du pont correspondant
au sommet de cette arche est le point le plus lev du viaduc, car il
se trouve  124 mtres au-dessus du lit de la rivire. Les tours de
Notre-Dame surmontes de la colonne de la Bastille resteraient encore 
7 mtres au-dessous des rails.

Le pont de Garabit, commenc en 1881, subit les preuves rglementaires
en 1888, et la ligne fut ouverte quelques jours aprs. Le prix a t de
3.100.000 francs; on n'est pas sans s'tonner de la modicit relative de
ce prix, et de la rapidit et de la sret avec laquelle fut mene cette
audacieuse construction.

Suivant ensuite la voie ferre, les aros, qui s'taient placs en
file, passrent au-dessus des villages de Loubaresse, Arcomie,
Saint-Chly-d'Apcher, sur la petite rivire du Chapouillet et d'Aumont.
A midi, ils arrivaient en vue de Marvjols o ils firent escale.

Marvjols est une sous-prfecture de la Lozre, qui compte prs de
six mille habitants. Elle est assez industrielle, car elle possde de
nombreuses fabriques de bure, d'escots, de draps et de flanelle. Sa
fondation remonte  une poque assez recule, mais elle fut compltement
dtruite en 1586 par le duc de Joyeuse, mais elle se releva rapidement
grce aux franchises et aux subsides que lui accorda Henri IV. Les
touristes examinrent d'un regard curieux les trois portes  tourelles,
datant du XVIe sicle et qui sont les seuls monuments de la ville,
puis, aprs un substantiel repas, les machines volantes ayant t
rapprovisionnes d'essence pour un long trajet, les jeunes gens
continurent leur voyage. La flottille passa au-dessus du pont de
la Bohmienne, sur la Colagne, puis sur le Monastier, Sallelles,
curieusement juch sur les deux versants de deux mamelons se faisant
face, et Barjac, que dominait un sommet aride surmont de rochers en
aiguille. Un quart d'heure plus tard, aprs avoir travers trois fois
le Lot, les aviateurs aperurent le chef-lieu de la Lozre, Mende,
reconnaissable aux deux hauts clochers de sa cathdrale, le seul
monument vraiment remarquable de cette ville de huit mille habitants. La
caravane arienne abaissa considrablement son vol pour examiner de plus
prs l'immense difice, puis elle vira et effectua un circuit complet
au-dessus des boulevards extrieurs cerclant la ville, depuis la place
du Chastel jusqu' la place d'Angiran, avant de revenir  Balsiges,
o un gigantesque rocher figurant un lion couch, leur avait servi 
l'aller, de point de repre. L, les aroplanes durent s'lever 
une altitude qu'ils n'avaient encore atteinte depuis leur dpart
d'Arovilla. Sans cesser de se tenir  moins de 40 mtres du sol,
le baromtre indiqua une altitude de 1.000 mtres  laquelle ils se
maintinrent pendant plus de vingt minutes, avant de plonger au fond du
gouffre rouge, form par la lvre du Causse de Mjean o dort le village
de Sainte-Enimie. C'tait une descente presque  pic de plus de 600
mtres que les aviateurs effecturent non sans motion, en filant comme
la foudre dans les profondeurs du couloir au bas duquel coulait le Tarn.
Lorsqu'ils purent reprendre une route horizontale,  une vingtaine de
mtres au-dessus des eaux calmes de la rivire, ils venaient de dpasser
le village de Saint-Chly et arrivaient  la hauteur d'un tranglement
entre les rochers et le barrage de Pougnadoires, village qui parat
coll au flanc de la muraille dont il semble s'tre chapp par un
immense couloir circulaire. La plupart des habitations de ce village
sont construites dans les crevasses mmes du rocher, ayant pour toute
faade la paroi de maonnerie perce de fentres qui les ferme. Dans ces
maisons souterraines la partie la plus recule sous le rocher sert
de grenier ou d'table. Une de ces murailles  pic qui surplombent le
village, semble avoir t fendue par un coup de hache gigantesque. Dans
cette fente, un bloc de pierre est tomb, formant coin, et les plus gs
des habitants prtendent que ce bloc a opr dj une descente facile 
constater, et prouvant que les deux parois s'cartent peu  peu. Il est
 craindre que ce monolithe n'arrive un jour  craser le village sous
sa chute.

A quelques pas de ce hameau si curieux, de l'autre ct du ravin, est la
plus surprenante des habitations du Tarn, et quelques minutes d'escalade
suffisent pour parvenir  l'entre. Cette grotte, appele _baume de
Pougna__doires_, n'a pas moins de 800 mtres de profondeur; elle est
trs haute et trs vaste.

Les deux ouvertures sur le Tarn en sont fermes par un mur de maonnerie
perc de portes et de fentres, et formant deux maisons habites par
deux familles. Les escaliers sont taills dans le roc, et les chemines
places sous des ventilateurs naturels. Le sol est form de larges
dalles. Autour de cette grotte, de mme qu'autour du village, sont
des terrasses, supportant des amandiers, des chtaigniers et de petits
carrs de vignobles.

[Illustration: On finit par dcouvrir la source.]

Pendant que la flottille arienne continuait  descendre le cours du
Tarn, qui coulait encaiss entre les causses de Sauveterre et de Mjean,
et que les pilotes admiraient au passage le vieux chteau de la Gaze,
Hauterive, le Drac, la Malne, Ren de Mdouville racontait  sa
passagre, Mme Andr Lhier, la lgende de sainte nimie, dont le
souvenir demeure attach  la valle du Tarn.

--Fille de Clotaire II et soeur de Dagobert, Enimie, belle  ravir,
tait entoure de nombreux prtendants. Mais, en secret, elle s'tait
voue  la vie religieuse, et refusait en consquence tous les partis.
Pour chapper aux obsessions, elle supplia le ciel de lui envoyer une
infirmit qui altrt sa beaut. Ses voeux furent exaucs et la lpre
envahit son visage. Cdant aux objurgations de ceux qui voulaient sa
gurison, et obissant  la voix d'en haut qui lui indiquait une source
gurissante, elle partit pour les montagnes du Gvaudan. Aprs un voyage
long et pnible, on finit par dcouvrir, sur les indications des ptres,
la source bienfaisante.

C'tait la fontaine de Burle qui coule, ici mme, d'une anfractuosit
du rocher sous la vote d'un petit bois de chnes. nimie se baigna dans
ces eaux limpides et en sortit gurie et purifie. Elle et voulu ne
plus quitter ces lieux solitaires et bienfaisants, mais il fallait
retourner  la cour.

 peine s'tait-on loign de la source, que le terrible mal envahit
de nouveau le corps de la jeune fille, et cela  trois reprises
diffrentes. La volont divine n'tait plus douteuse. Instruit de ces
vnements, le roi ne s'opposa pas  ce que sa fille fixt sa vie sur
les bords de la source miraculeuse. Il envoya un convoi d'argent pour
acqurir des terres  Fentour. nimie employa le don de son pre
 fonder deux glises. Des jeunes filles de la contre accoururent
attires par le renom des vertus de la pieuse princesse, et nimie fut
bientt entoure d'une nombreuse communaut de jeunes filles qui la
choisirent pour abbesse. L'vque de Mende, Hre, approuva la fondation
du monastre et reut les voeux d'nimie.

Nanmoins, elle ne trouvait pas cette retraite assez isole, et elle
se retira dans une grotte au flanc de la montagne, pour s'adonner au
recueillement et  la prire. Elle avait fait sa couche dans cette
caverne d'une anfractuosit qu'on voit encore et  laquelle on a donn
le nom de lit de la Sainte. Elle avait pour compagne une filleule, qui
portait le mme nom, et qui n'avait pas voulu se sparer d'elle.

Jeune encore, sentant que son me allait bientt retourner au Dieu qui
l'attendait, elle demanda les derniers sacrements et mourut radieuse.

Elle avait prdit  sa filleule qu'elle ne tarderait pas  la suivre au
tombeau, et pour qu'elles ne fussent pas spares, elle donna des ordres
afin que le cercueil de l'enfant ft plac au-dessus du sien, ce qui eut
lieu peu de temps aprs. C'est  cette mesure indique par nimie, que
le pays dut de conserver le corps de la sainte. En effet, plus tard, les
envoys de Dagobert vinrent rclamer la dpouille de sa soeur. On leur
livra le cercueil qui tait  la partie suprieure du tombeau, et ils
n'emportrent ainsi que les restes de la filleule d'nimie qui, elle,
selon son dsir, continua  demeurer, morte, au milieu de ces contres
o elle avait voulu vivre. nimie mourut vers 630.

Le culte de sainte nimie est trs vivace dans la rgion et s'tend
au loin. Plusieurs miracles de gurison, depuis la mort de la sainte,
furent, dit-on, constats et affirms. Des distances les plus loignes
on vient apporter des malades dans la grotte ou y chercher de l'eau de
la source bienfaisante. Le monastre fond par la Sainte prospra puis
il finit par disparatre. En 1793, le couvent qui s'y trouvait joint fut
mis  sac, et on entretint pendant trois jours un feu au milieu de la
cour avec les archives du monastre et on dtruisit ainsi de vritables
trsors historiques.

La ville de Sainte-nimie qui compte environ douze cents habitants,
tire son principal revenu de ses amandiers, dont elle vend plus de mille
hectolitres par an.

Au fond de l'immense puits form par les parois gigantesques des rochers
plongeant dans le Tarn, les maisons, couvertes de pierres, se mirent
dans le cristal liquide des eaux, ou s'accrochent aux dclivits moins
rapides produites par d'anciens glissements. De ce fond de la valle
se dgage la sensation d'un isolement absolu et d'une paix profonde. Le
matin, au lever du soleil, l'astre, aprs avoir illumin d'une teinte
rose la partie du ciel tendue au-dessus de la tte, merge lentement
d'une barre de rochers qui borne le nord comme d'un grandiose cran. Les
rayons s'irradient peu  peu en une gloire immense enflammant la vote
bleuissante, tandis qu'en bas tous les gouffres restent plongs dans
une obscurit d'opale. Le soleil, continuant  monter, vient frapper
certaines parois des immenses margelles de ce puits, et, par rfraction,
l'obscurit infrieure s'claire de fuses blouissantes qui rendent
subitement distincts les objets jusque-l confus. Ici, le clocher
de l'glise s'lance comme une flche; l, sur la vitre d'une maison
jaillit un clair. Plus loin, un bouquet d'arbres jette une flamme
verte. Enfin les dernires notes noires se mettent  l'unisson dans ce
concert de toutes les lumires, et c'est une harmonie gnrale de tous
les tons de la gamme solaire. Et tandis que la chaleur clate en haut,
une fracheur monte d'en bas qui vous apporte tous les parfums d'une
vgtation qui s'veille.

Les aroplanes, continuant leur course, avaient dpass depuis longtemps
le village de La Malne et franchi le passage appel le _dtroit_, en
raison de l'entassement gigantesque de rochers qui le caractrise. Les
touristes aperurent la _maison des fes_, la _grotte de la momie_,
le gouffre de l'Escaillou, le cirque des Baumes, le roc Aiguille et
le Pas-de-Souci, endroit chaotique form d'un norme amas de rochers
bouls parmi lesquels se dressent deux pierres de formes bien
diffrentes, l'_Aiguille_ et la _Sourde_. L'_Aiguille_ est un monolithe
inclin, de 80 mtres de haut, situ  mi-cte; la _Sourde_ est un bloc
presque cubique de dolomie, de proportions gigantesques, qui spare le
sentier de la rivire et fait face  la muraille dite la _Roche Rouge_
de l'autre rive. Cet endroit du Tarn est clbre par la lgende qui s'y
rattache et qui est bien connue dans le pays:

Sainte nimie, en venant s'tablir  Burle, avait fortement contrari
le Diable, qui cherchait  se venger par tous les moyens, et sortait
de l'enfer par les avens des causses. Ses efforts, rests vains contre
nimie, se tournrent contre ses nonnes. Elle avait obtenu du Seigneur
le pouvoir d'enchaner le dmon, s'il se laissait prendre. Un jour il
fut surpris, mais parvint  s'chapper et  fuir le long du Tarn. Sainte
nimie le poursuivit. Arrive au Pas-de-Souci, la Sainte voyant le dmon
prt  lui chapper par le gouffre du Tarn, s'cria:  mon secours!
Montagne, arrte-le! Les normes rochers aujourd'hui au bas du
chaos, taient alors au bas des falaises.  la voix de la sainte ils
s'lancrent sur l'ennemi. Luttant contre eux, Satan tait dj sur
le bord du gouffre quand la Sourde le saisit sous son poids. La roche
Aiguille, que sa grande taille gnait dans la descente, s'arrta 
mi-chemin: As-tu besoin de moi, ma soeur? La Sourde, rpondit: C'est
inutile, car je le tiens bien. Voyant le diable pris, la Sainte fit
un geste et tous les rocs s'arrtrent sur place dans leurs bizarres
positions. Satan, luttant encore pour s'chapper, griffa la base du
rocher en y laissant la trace rouge de sa main sanglante.

En longeant la rive gauche de la rivire, les pilotes aperurent encore
le chteau de Blanquefort, la gorge de l'Ironselle, le rocher perc en
ogive et appel _Pas-de-l'Arc_ et enfin le grand ravin des glasines,
avec ses quelques maisons flanques en nid d'aigle et dont les fentres
et portes, entoures d'un badigeon de chaux vive, les faisait ressortir
sur la roche noirtre d'o s'chappait une coule de basalte.

Arrivs au Rozier-Peyreleau, la caravane vira  gauche pour remonter le
cours de la Jonte, encaiss comme celui du Tarn, au fond d'une espce
de couloir ou _caon_, qui offre galement en plusieurs endroits des
aspects impressionnants.

Pendant plus de cinq lieues, la flottille suivit la rive droite de
la rivire, serpentant au fond de la valle, ayant  sa gauche les
escarpements ruiniformes du causse Mjan et, sur l'autre rive, les
murailles crneles du causse noir. Il fallait que les aviateurs eussent
acquis une relle matrise dans la conduite de leurs appareils, car
il leur fallait constamment manoeuvrer les gouvernails et dcrire des
zigzags continuels, pour se maintenir dans l'axe de l'troite gorge qui
ne contient que la route et la rivire et dcrit des lacets rentrants et
sortants,  angle aigu, tous les cent mtres, donnant ainsi l'illusion
des coulisses d'un grandiose dcor, dont les frises seraient agrmentes
de dolomies affectant les formes les plus bizarres et quelquefois les
plus amusantes. Et toujours le contraste saisissant entre la tonalit
svre des parois  pic de trois cents mtres de hauteur et la frache
verdure bordant la rivire.

Les touristes passrent en vue du hameau de Capluc, de Maynial et de
la fontaine des Douze,  quelque distance de laquelle se trouvent des
grottes extrmement curieuses, explores par M. Martel, le splologue
bien connu, et par MM. Paradan, Joly et de Launay, ingnieur des mines.
C'est dans la grotte dite de _Nabrigas_, que ces savants ont trouv des
preuves de l'existence de l'homme dans la Lozre  l'poque du grand
ours des cavernes, et de la connaissance de la poterie  cette poque.

Il tait cinq heures, lorsque la caravane atterrit dans le frais vallon
o s'abrite la petite ville de Meyrueis, au confluent des trois rivires
la Jonte, le Butzon et la Brze, qui descendent toutes les trois
du mont Aigoual. Son arrive causa une vritable rvolution dans la
paisible cit, qui se croyait bien  l'abri, au fond de son cirque de
montagnes, contre l'invasion des machines volantes, et l'htelier qui
avait t dcouvert par Breuval, ouvrit des yeux dmesurs quand on lui
annona la prochaine arrive d'une seconde quipe d'hommes-oiseaux, et
qu'il allait falloir prparer  dner _subito_ et mme _presto_  vingt
personnes affames.

--Combien avons-nous fait de chemin aujourd'hui? demanda M. de
L'Esclapade  Mdouville. Avec tous ces tours et dtours dans les
montagnes, je n'en ai pas la moindre ide.

Le secrtaire gnral jeta quelques chiffres sur son carnet et tablit
rapidement un calcul.

--Ce matin, de Rodez  Garabit et  Marvjols, nous avons fait 170
kilomtres, rpondit-il enfin, et cette aprs-midi un peu plus de 100
kilomtres.

Le jeune homme fut interrompu  ce moment par l'irruption dans la salle
de l'htel de plusieurs personnes engages dans une conversation anime,
et dans lesquelles il tait facile de reconnatre les monoplanistes.

--Votre excursion s'est bien opre, demanda cordialement le secrtaire
 Mdrival.

--L'aller et retour de Rodez  Padirac?... oui, pas mal. Nous avons fait
une moyenne de quatre-vingt-quatre  l'aller et quatre-vingt-seize au
retour. Mais quel chemin pour venir ensuite de Rodez jusqu'ici!... Je
m'en rappellerai! Si nous ne nous tions pas levs jusqu' plus de
douze cents mtres, nous n'aurions pu atteindre ce trou o vous avez eu
l'ide saugrenue de nous donner rendez-vous.

--Mais le puits de Padirac?...

--Ma foi, parlez-en  M. Darmilly si vous voulez avoir des dtails
circonstancis. Tout ce que je peux vous en dire, c'est que c'est un
grand trou profond, avec des galeries comme dans les Catacombes
de Paris, mais moins intressant, car il n'y a pas d'ossements ni
d'inscriptions amusantes: _Memento quia pulvis es_, etc.

--Vous tes rjouissant, en vrit!... grommela Mdouville en s'cartant
du mauvais plaisant pour se rapprocher du professeur qui expliquait  La
Tour-Miranne les pripties de son excursion.

--Tout d'abord, disait le savant gologue, nous avons t en droite
ligne de Rodez  Figeac-Capdenac et de l  Roc-Amadour. Ce dernier
village, loign de quatre kilomtres de sa gare, est situ dans la
gorge de l'Alzou, littralement accroch aux flancs d'un immense
rocher  pic. Des portes et des maisons anciennes, des restes de
fortifications, attestent qu'il avait autrefois une grande importance:
c'tait une des dix-huit villes basses du Quercy, et elle tait
reprsente par un abb aux tats de la province.

Rien n'est pittoresque comme cette troite valle  l'une des parois de
laquelle sont suspendus en gradins le village et les sanctuaires avec au
sommet, comme couronnement, l'ancien chteau fort. En dehors mme de la
clbrit du plerinage, l'tranget seule mrite la visite du touriste.

Au-dessus du village,  mi-hauteur du rocher, sur une troite
plate-forme, se trouvent les sanctuaires auxquels on accde par un
immense escalier de plus de deux cents marches, divis en trois parties,
et que d'innombrables plerins gravissent  genoux.

Au sommet de la premire partie de l'escalier, se trouve un terre-plein
encombr de maisons. C'est l que commence l'enceinte sacre, entoure
autrefois de fortifications remontant au XIe sicle. De l, derrire
une massive porte de bois, part, sous une vote, le second escalier qui
aboutit  d'anciennes habitations restaures scrupuleusement dans leur
style par l'vque de Cahors. Sur la gauche, un troisime et court
escalier conduit  la chapelle miraculeuse de Notre-Dame, but du
plerinage.

--Mais le puits, fit observer le prsident, le puits...

--Le gouffre de Padirac est une des plus grandes curiosits de l'Europe.
Il s'ouvre au milieu d'un plateau aride et rocailleux, sans que rien
n'en signale l'approche. C'est M. Martel, l'intrpide explorateur, qui,
en compagnie de son cousin Gaupillat, l'a visit pour la premire fois
en 1889. Ce gouffre, dont la circonfrence est de 110 mtres, mesure
dans sa partie la plus basse 75 mtres de profondeur. L'impression est
fantastique quand on est au fond; on se croirait, a crit M. Martel, au
fond d'un immense tlescope ayant pour objectif un morceau circulaire du
ciel bleu.

Au fond du gouffre, un puits presque vertical aboutit  une vaste
galerie de cent mtres de profondeur o circule une rivire qui borde un
sentier sur un parcours de 250 mtres. La rivire occupe ensuite toute
la largeur de la galerie et la navigation qu'on effectue alors sur de
solides bateaux est vraiment ferique. Au bout de quatre cents mtres on
traverse le _lac de la Pluie_, remarquable par ses belles stalactites,
et on dbarque au milieu d'une vgtation en pierre, des plus tranges.
Peu aprs, un escalier vous conduit  trente mtres de hauteur, dans
une vaste salle, haute de 96 mtres et occupe par un petit lac orn
de concrtions calcaires des plus bizarres. Les galeries se poursuivent
encore plus loin, mais ces parties n'ont pas t encore amnages pour
la visite des touristes.

--Le gouffre de Padirac est intressant  visiter, c'est incontestable,
ajouta  son tour Lon Bourdon en s'approchant, mais j'ai trouv
autant de charme  la _Grotte des Demoiselles_,--la _Baouma de las
doumasallas_ en patois du pays--que j'ai parcourue l'anne dernire.

--Et o cela perche-t-il, ce Ba-ou... trou-la-la?... interrompit
Mdrival.

--L'entre se trouve au sommet de la montagne de Thaurac, non loin de
Saint-Bauzille de Putois dans le dpartement de l'Hrault. Je venais de
Ganges...

--Mais c'est  peine  dix lieues d'ici, dans ce cas, s'cria La
Tour-Miranne qui coutait.

--C'est bien possible. Toutes les Cvennes sont remplies de trous, de
cavernes, de grottes quelquefois trs curieuses. Ainsi, celle dont
je vous parle est trs profonde,  faire croire que la montagne tout
entire est creuse, et elle comporte de nombreuses salles, nommes
salles des _Mille Colonnes_, du _Four_, du _Manteau royal_, la _Grande
Salle_ relies les unes aux autres par des couloirs, d'troits boyaux
plutt, circulant le long des corniches de rochers. Le clou de cette
excursion est la partie de la caverne appele _Salle des orgues_ et
_Salle de la Vierge_. Dans la premire, le sol est couvert de troncs de
pyramides en pierre; au milieu de ce chaos s'lvent des colonnes aux
parois ravines qui leur donnent l'aspect de tuyaux d'orgues, et qui
rendent des sons trs sonores ds qu'on les heurte avec un objet dur.
Au milieu des stalagmites de l'autre salle, sur un norme monolithe,
se dresse une femme, couronne et drape et portant dans ses bras un
enfant. claire par des flammes de Bengale, cette concrtion calcaire
fait illusion et reproduit  s'y mprendre, l'aspect d'une statue de la
Vierge tenant son enfant dans ses bras.

--Il doit bien y avoir une lgende sur cette grotte, dit de sa voix
douce Mlle Genevive Outremcourt. Racontez-nous-la, je vous prie,
monsieur Bourdon. J'adore les lgendes.

--Ma foi! mademoiselle, rpondit l'interpell, cette histoire est assez
courte. On prtend qu'au moment des guerres de religion, une famille
sans ressources, pour viter les perscutions, s'y serait cache, vivant
de racines et d'herbes. Ses membres, tombs dans un tat  peu prs
sauvage, vivaient nus, ce qui les faisait ressembler  des spectres
et jetait l'pouvante parmi les naves populations du voisinage. Aussi
n'est-ce qu'en 1780 que Marsollier de Vivetires osa affronter les
tnbres de la grotte et fit un rcit dtaill des angoisses qu'il
prouva lors de sa premire exploration. Depuis, de nombreux touristes
sont venus explorer et visiter la grotte des Demoiselles. Parmi eux
je vous citerai MM. Adolphe Badin, Louis Figuier, Martel, Cambon,
propritaire et administrateur de la grotte, Lon Gautier, qui, par
leurs rcits et leurs observations, ont permis de dresser un plan exact
de la Baouma.

Enfin, pour terminer, comme toutes les grottes, la _Baouma de las
Doumasellas_ a sa lgende, je l'emprunterai au rapport de M. Lon
Gautier dress  l'occasion de l'excursion de la Socit d'Horticulture
et d'Histoire naturelle de l'Hrault  la grotte des Demoiselles.

Il y a bien longtemps,  l'poque o les revenants n'taient pas encore
rares, diverses apparitions suspectes avaient eu lieu autour de la
grotte.

Plusieurs habitants, traversant le bois qui couvre la colline de
Thaurac, avaient aperu de loin de vagues formes blanches errant aux
alentours de la Baouma.

Un d'entre eux, plus courageux et moins crdule que les autres, rsolut
de savoir  quoi s'en tenir et se hasarda  passer la nuit dans la
grotte mme.

 minuit, heure classique des apparitions, notre homme, que peu  peu
le sommeil avait gagn, est subitement rveill.

La grotte resplendit de lumire et une femme voile, portant un enfant
dans les bras, lui apparat et lui ordonne de la suivre.

Jean (l'explorateur s'appelait Jean, parat-il), Jean, dis-je, obit
machinalement. Peu  peu, cependant, reprenant son sang-froid, notre
homme ne veut pas se laisser duper et veut savoir si rellement la femme
qu'il suit est un tre surnaturel. Profitant d'un moment o il se trouve
prs d'elle, il s'lance et... perd connaissance en tombant dans le
vide...

Un laps de temps qu'il n'a jamais pu prciser s'coule. Il revient peu
 peu  lui...

Le spectacle qu'il lui est donn de voir est horrible. La grande
salle au fond de laquelle il est tomb est lugubrement claire de feux
rouges; des reflets sanglants courent sur les stalactites et colorent la
vote rflchis par les mille facettes des concrtions; des ruisseaux de
feu semblent couler dans les anfractuosits des murs.

Sur un pidestal norme la femme  l'enfant est debout. Autour d'elle
sur l'orifice d'un horrible prcipice, des femmes demi-nues, les cheveux
pars, dansent une ronde infernale, tandis que, dans l'ombre, de noirs
dmons font entendre d'affreux ricanements, auxquels des hurlements
lugubres sortant du gouffre rpondent sourdement... Jean sent ses
cheveux se dresser, la peur, une peur affreuse, le saisit et il
s'vanouit de nouveau...

[Illustration with this text: Gouffre de Padirac. (Photographie
communique par le _Touring-Club_.)]

Le lendemain, ses camarades, ne le voyant pas revenir, furent 
sa recherche dans la grotte, et, se hasardant dans les parties non
explores, dcouvrirent la grande salle, o leur camarade tait tendu
demi-mort.

Revenu  lui, il raconta son aventure et la grotte reut le nom qu'elle
porte encore: _Baouma de las Fadas_ ou _Grotte des Fes_.

--Elle est effrayante votre lgende, monsieur Bourdon!... murmura Mlle
Outremcourt, mais je ne vous en remercie pas moins de la complaisance
que vous avez mis  nous la retracer.

Les aviateurs s'taient rencontrs  l'htel avec plusieurs familles de
touristes franais et anglais, et une conversation gnrale s'engagea
pendant le repas sur les gouffres et les cavernes du Tarn. Les trangers
assurrent aux clubmen que la grotte de Dargilan qu'ils avaient visite
dans ses moindres recoins tait comparable comme intrt aux clbres
grottes de Han-sur-Lesse et de Rochefort en Belgique, d'Adelsberg en
Autriche et de Saint-Marcel dans l'Ardche. Cette affirmation donna aux
jeunes gens le dsir de voir  leur tour cette curiosit naturelle et
il fut convenu que la matine du lendemain serait consacre  cette
excursion, l'entre des grottes s'ouvrant  six kilomtres  peine
de Meyrueis. On verrait ensuite, dans l'aprs-midi, Bramabiau et, si
possible, l'observatoire de l'Aigoual.

Le lendemain matin donc, les membres de l'_Aro-tourist-club_
s'quiprent en vue de l'excursion souterraine projete, c'est--dire
que les dames comme les hommes revtirent le costume sportif: vareuse de
toile, culotte cycliste, molletires de cuir et casquettes, puis ils se
firent conduire en voiture  l'entre de cette merveille des causses.

Pendant la route, Ren de Mdouville apprit  ses compagnons l'histoire
de la dcouverte des grottes.

--Le nom de Dargilan, dit-il, vient de celui du hameau mme, qui est
situ  moins d'un demi-kilomtre de la caverne. C'est par le plus grand
des hasards que celle-ci fut dcouverte en 1880 par un berger qui, ayant
aperu un renard se terrant dans un orifice sur la montagne, se mit en
devoir d'enfumer a bte. Ne l'ayant pas vu ressortir, il teignit ses
feux et pntra dans une excavation d'o il s'lana bientt, tout
tremblant de peur. A la suite de cet incident, on connut l'existence de
la premire salle souterraine, mais ce n'est que huit ans plus tard que
la caverne fut compltement explore, non sans peine ni pril, par M.
Martel, accompagn des frres Gaupillat, ses cousins, et second par les
guides Louis Armand et Foulquier de Peyreleau, et Causse dit Poulard, de
Meyrueis.

La grotte de Dargilan peut se dcomposer en trois branches principales
qui partent toutes de l'entre. A peine a-t-on fait, parat-il, quelques
pas, qu'au moyen de l'clairage au magnsium sans lequel la visite
perdrait une grande partie de son attrait, l'on distingue tout
l'ensemble imposant de l'architecture de la premire salle. D'ailleurs,
ajouta l'orateur, interrompant ses explications, nous allons pouvoir en
juger _de visu_ puisque nous sommes arrivs!...

Les excursionnistes mirent pied  terre, et, prcds des guides chargs
de diriger l'excursion, ils pntrrent sous le porche tnbreux
donnant accs  la grotte. Un instant aprs, ils admiraient les vastes
proportions de la premire salle souterraine riche en stalactites et
en stalagmites affectant les formes les plus bizarres et les plus
inattendues faisant penser  un immense palais de cristal. La hauteur
n'tait pas moindre de 35 mtres.

--La galerie de l'Est, annona le guide. On descend le long des boulis
 quarante mtres de profondeur, et il y a une chelle de quatorze
chelons. Faites attention, mesdames... Nous voici maintenant dans la
salle de la _Sacristie_, puis dans la salle dnomme l'_Eglise_.
Voyez ces concrtions calcaires. D'aprs leur forme, on les appelle
la _chaire_, la _tribune_, le _matre-autel_, les _grandes orgues_. A
droite de cette salle est la _galerie carre_, o s'ouvre le _puits de
la Falaise_ profond de 20 mtres, puis, perpendiculairement  celle-ci,
la galerie o sont les salles de la _Pieuvre_, du _Balcon_ et du
_Cul-de-sac_. Nous allons suivre la branche qui se dirige vers le
sud-est.

Continuant  avancer, suivi de la troupe des visiteurs, le guide
poursuivit:

--Voyez, mesdames et messieurs, ces immenses stalactites. On leur donne
les noms de la _Tortue_, les _Aiguillettes_, le _Panache_, l'_Hlice_ et
la _Mosque_, en raison des objets dont elles rappellent la forme. Nous
descendons maintenant l'_Escalier de Cristal_. Le plafond de la grande
salle est situ  70 mtres au-dessus de nos ttes et sa porte atteint
presque 200 mtres sans support, ce qui en fait l'une des cinq plus
grandes cavits connues du globe.

Cette pagode de stuc calcaire est le _Minaret_, et vous distinguez
parmi ces stalagmites de formes bizarres qui semblent sortir du sol,
la _massue de Goliath_, les _Candlabres_, la _Ruche_, la _Loggia_, le
_Pidestal_. Revenons  notre point de dpart pour visiter maintenant
la galerie de l'ouest qui mesure 1600 mtres de long, alors que celle de
l'Est n'en a que 600.

A mesure que l'on arrivait devant telle ou telle partie de la galerie,
le guide donnait les noms qui ont t appliqus  ces curieuses
formations souterraines.

--Le bloc l-bas, qui simule un cadavre recouvert d'un linceul, c'est
l'_Homme mort_, expliqua-t-il. Cette nappe de concrtions calcaires que
vous apercevez maintenant, est la grande cascade. Nous traversons en ce
moment la salle des _Deux Lacs_, ainsi nomme en raison des deux grandes
flaques d'eau limpides que voici. Les stalagmites portent le nom du
_Lustre_ et du _Chameau_. Je vais encore allumer un fil de magnsium
pour que vous puissiez juger de l'ensemble... Maintenant baissez la
tte, mesdames et messieurs, pour vous glisser dans cette salle dite
du _Boyau_, dont vous remarquerez les fines colonnettes l'entourant.
Attention, voici la merveille de Dargilan: le _Clocher_.

Cette appellation n'tait pas exagre:  l'entre d'une vaste salle
de 40 mtres de ct se dressait une haute stalagmite rappelant l'image
d'un guerrier gaulois. De l'espce de loge ou de tribune o ils taient
parvenus, les touristes dominaient la salle, et ils remarqurent en son
milieu, s'lanant  20 mtres de hauteur comme un vritable bouquet de
mille jets d'eau soudainement ptrifis, une agglomration forme d'un
nombre infini de colonnettes relies par des cascades d'albtre. Cette
masse de fuseaux translucides, semblable  une flche de cathdrale, se
terminait par une sorte de statue abrite sous un baldaquin de dentelle
form par la soudure des stalactites et des stalagmites. Ce bloc, loin
d'tre compact, ainsi qu'il le paraissait  distance, tait creux et
ouvrag  l'intrieur comme un vritable reliquaire circulaire en ivoire
sculpt,  tel point que la lumire, introduite par un guide entre les
fuseaux, permit de distinguer les moindres lments de cette ossature
transparente. L'effet tait rellement merveilleux sous l'clatant
rayonnement du magnsium, et les promeneurs furent enthousiasms.

Il ne restait plus  voir, avant de sortir, que les dernires salles,
dont le sol, parsem de courtes stalagmites trs rapproches, fait
songer  un cimetire bossu de tombes, et au fond duquel est un mur
compos de concrtions que les touristes escaladrent  l'aide d'une
chelle de fer. Ils traversrent la salle des _Vasques_, ainsi nomme 
cause de deux rservoirs qui reoivent des eaux d'infiltrations tombes
des votes, puis la salle des _Tombeaux_, o s'lvent trois blocs
stalagmitiques portant les noms de _chaise curule, borne milire_
et _tombeau_. C'est l, qu' 130 mtres de profondeur au-dessous de
l'orifice d'entre, se ferme la grotte de Dargilan.

Les excursionnistes revinrent sur leurs pas presque  regret et en
prouvant une seconde fois l'admiration des lieux parcourus. Le retour
leur parut mme plus facile jusqu' la salle de la Grande Cascade, 
partir de laquelle, l'intrt dcroissant, ils ne retrouvrent plus
jusqu' la sortie que quelques difficults de gymnastique. Ils dirent
au passage un adieu  l'_Homme mort_ en franchissant son tombeau
et prouvrent, en remettant le pied hors de la grotte obscure,
l'tonnement que produit toujours l'blouissante lumire du soleil,  la
sortie des cavits du sol.

--Et Bramabiau, demanda La Tour-Miranne  l'un des guides, vous le
connaissez?.....

--Oui, oui, rpondit l'interpell, c'est  Saint-Sauveur-des-Pourcils,
 quelques lieues de Meyrueis. Je l'ai visit. C'est tout diffrent de
Dargilan. C'est une rivire, un vrai torrent, qui s'appelle le Bonheur
et qui circule entre d'normes rochers en tombant de cascades en
cascades, au fond de la terre. Je crois mme qu'il y a sept cascades 
la suite, dont plusieurs sont trs prilleuses.

--D'o vient le nom de Bramabiau? questionna Mme Lhier

--De ce que la premire cascade, en venant de l'aval, produit, 
l'poque des grandes eaux, un mugissement que rptent les chos des
parois. En patois brama biau signifie mugissement du boeuf.

--Ah! trs bien, je vous remercie.

--Bramabiau, ajouta le guide, est situ trs haut dans les montagnes,
 mille mtres au moins. C'est curieux  voir, surtout en hiver, car
l'entre de l'ouverture, aussi grande qu'un tunnel de chemin de fer,
gle quelquefois. Cela fait comme un rideau de glace, mais bien fragile,
car ayant une fois eu l'ide de tirer un coup de fusil  l'entre, tout
ce palais de cristal s'est effondr avec un fracas pouvantable. Il y a
aussi,  peu de distance de Bramabiau, un espce de couloir o l'eau ne
passe plus par suite d'un boulement, la Baume, ou Trou aux Renards, qui
est vraiment singulier, car, lorsqu'on est arriv  l'extrmit, on se
trouve tout d'un coup au fond d'un prcipice de trois cents pieds form
par la cascade de sortie de la rivire.

Pendant cette conversation, les touristes taient revenus  Meyrueis,
o un copieux djeuner les attendait. Tout en dvorant, avec un apptit
fouett par la longue promenade souterraine qu'ils venaient d'excuter,
les jeunes gens continurent  s'entretenir.

--Alors, nous visitons, cette aprs-midi, ce fameux trou de Bramabiau?
demanda Breuval.

--Je ne sais trop si je dois vous y engager aprs ce que nous en a
dit le guide, fit La Tour-Miranne. Si c'est dangereux, les dames ne
pourraient tenter l'excursion.

--Alors, montons  l'Aigoual, dit Mdouville. Il y a parat-il un
observatoire magnifique.

--Vous ne rflchissez pas, mon cher Ren, que le sommet de l'Aigoual
est  prs de seize cents mtres d'altitude. Pouvons-nous y parvenir
avec nos appareils?...

--Pourquoi pas!... s'cria l'intrpide Mdrival. Je suis bien mont 
prs de douze-cents mtres hier!

--C'est l une prouesse que je n'essaierai pas d'imiter avec mon biplan,
mais nous pouvons nous y rendre, d'ici mme, en voiture. La route
se fait en trois heures. Nous trouverons au sommet de l'Aigoual deux
pavillons dpendant du Club alpin, o nous pourrons avoir l'hospitalit.
Nous visiterons l'Observatoire demain matin et, de retour ici nous
reprendrons la route des airs. Ce programme vous convient-il?...

--Rien de mieux, prsident. La chose est entendue!...

La Tour-Miranne fit part de cette dcision  l'htelier, en lui
demandant de lui procurer les moyens de gagner l'Aigoual. Celui-ci
promit des voitures pour deux heures plus tard et ajouta qu'une
dpche allait tre immdiatement expdie  l'Observatoire qu'un fil
tlgraphique relie au bureau de poste de Meyrueis, pour prvenir de
l'arrive de la caravane:

--Comme cela, conclut l'hte avec un gros rire, vous serez sr de
trouver  dner et  coucher.

Pendant la route, l'inpuisable cicrone Mdouville fit part  ses amis
de ce qu'il avait appris dans son _Guide_ au sujet de l'tablissement
qu'on allait visiter.

--Au moyen ge, dit-il, les moines de l'ordre de Saint-Benot vinrent y
fonder le prieur de Bonheur; un peu avant le XVIIe sicle, les croupes
de l'Aigoual furent explores par les botanistes qui lui donnrent le
nom de _Hort-Dieu_ (_Hortus Dei_, jardin de Dieu), et en 1676, Magnol
achevait de les faire connatre au monde savant. Linn y puisa de
prcieux documents. Dans la guerre des Camisards contre les dragons de
Louis XIV, le chef des Camisards, Roland, se faisait appeler le roi de
l'Aigoual, et s'y maintenait comme dans une forteresse. Aprs la paix,
Cassini y tablissait la triangulation, et de Gensanne y faisait des
recherches minralogiques. Plus tard, les mtorologistes comme Mouret,
le contre-amiral d'Assas et Cabirou, se servaient de ces rgions
pour leurs observations; enfin, tandis que Dumas reconnaissait la
constitution des versants schisteux, le commandant d'tat-major Levret
y stationnait pour le rattacher  la triangulation de la mridienne en
y reconstruisant la pyramide-signal de Cassini et, en 1854, le capitaine
Burtel achevait le relev topographique du massif. L'observatoire de
l'Aigoual, construit sur les plans de MM. Fabre et Labb, est garanti
contre tous les dangers auxquels sont exposs les btiments difis 
de semblables altitudes. Contre la foudre, il est dfendu par un
paratonnerre Melsens, et par le soin qu'on a pris de n'introduire dans
la btisse aucun lment mtallique. Il est abrit du vent, car il se
trouve un peu en contre-bas du point culminant du sommet que son toit
ne dpasse pas. L'difice a 31 mtres de long sur 14 de large, et il est
encastr dans le roc. La faade principale est tourne vers le sud; la
faade nord fait corps avec le rocher. L'angle sud-ouest est flanqu par
une grosse tour ronde de 17 mtres de haut, ayant au rez-de-chausse une
grande salle, ouverte aux touristes, aux tages suprieurs, des salles
destines aux appareils scientifiques, et couronne par une plate-forme
crnele, dominant de quelques mtres le sommet godsique de l'Aigoual.

Comme dfense contre l'humidit, tout le corps de logis du btiment est
 double enveloppe; sur la faade sud, rgne une galerie ferme de
baies vitres. Les murs extrieurs sont en pierres de taille et moellons
piqus; pour la toiture on a adopt le systme des votes en berceau, en
plein cintre. Sur ce systme de votes sont places d'normes plaques
de schiste-ardoisier, paisses de trois centimtres, ayant plus d'un
demi-mtre carr de surface et noyes  bain de mortier de ciment sur
l'extrados des murs. Le service des eaux est assur par une citerne,
contenant cent mtres cubes, et creuse en entier dans le roc; les
annexes du btiment contiennent curie et remise. Un jour on y trouvera
un garage pour aroplanes, il n'y a plus que cela qui manque maintenant!

--Je me permettrai d'ajouter, dit l'htelier qui avait cout, qu'une
visite  l'Aigoual et  son observatoire, en dehors du ct pittoresque,
est du plus haut intrt. Elle est, d'ailleurs fort attrayante par le
curieux contraste qu'offrent ses terrains schisteux, gazonns et boiss,
avec l'aridit des immenses plateaux calcaires des causses. De plus,
autour de l'Aigoual ainsi que de la Sreyrde, l'tat a install des
jardins botaniques _d'acclimatation_, pour l'exprimentation des plantes
nouvelles spciales aux grandes altitudes, et, dans celui de l'Aigoual
on doit tenter la culture de lgumes varis de Sude, de Finlande, etc.
Dj on peut voir sur ces sommets des plantes rares, entre autres, des
lis blancs magnifiques comme, je n'en ai jamais vu dans le pays.

Les voyageurs durent convenir, en arrivant au but de leur excursion,
que les loges faits du site n'taient nullement exagrs. En effet,
l'emplacement est merveilleusement choisi pour un observatoire, car
de tous les points du Bas-Languedoc, l'horizon se trouve born vers le
nord-ouest par la chane des Cvennes. La partie centrale de ce profil
semble se renfler en forme de large dme entre les sources du Gardon et
celle de l'Hrault. Ce massif montagneux de l'Aigoual est un vritable
noeud orographique du pays, qui sert en quelque sorte de trait d'union
entre la rgion schisteuse accidente des Cvennes centrales et les
hauts plateaux calcaires des Causses. Sur ce vaste dme, font saillie
divers pics, dont le plus lev, celui de l'Aigoual, est exactement
situ sur la ligne de partage des deux versants de l'Ocan et de la
Mditerrane. Sur la pointe mme se dressent les ruines de la Tour de
Cassini, centre de station des triangulations franaises de Cassini et
de l'tat-major,  1.567 mtres au-dessus du niveau de la mer.

L, plus que partout en France, la lign hydrographique du partage des
eaux spare deux rgions dissemblables. Sur le versant mditerranen,
ce ne sont que valles et gorges profondes qui alternent avec des
crtes schisteuses, troites et denteles; sur le versant ocanique, au
contraire, les pentes granitiques plus douces semblent se relier au
loin avec la surface plane des causses. De la terrasse, point extrme de
l'Aigoual, les aviateurs se trouvaient comme suspendus au-dessus de
la valle de l'Hrault et ils voyaient  leurs pieds, en contre-bas de
1.200 mtres, la ville de Valleraugues. Ils dominaient la succession des
montagnes des Cvennes et pouvaient apercevoir  l'extrme horizon la
ligne argente de la Mditerrane, et, le temps tant admirablement
clair, les clochers et l'agglomration de Montpellier. Enfin au sud, se
profilant comme un nuage diaphane dans l'atmosphre transparente, les
pics des Pyrnes, depuis le Canigou jusqu'au Pic du Midi dont la pointe
seule mergeait au-dessus des cimes arrondies des montagnes du Tarn.
Le tableau tait vritablement merveilleux, et les excursionnistes ne
tarissaient pas d'loges, mme une fois revenus  Meyrueis et prts 
reprendre leur essor pour continuer leur priple.

--O allons-nous, prsident? interrogea Mdrival au moment de reprendre
sa place de pilote  bord de son minuscule monoplan.

--Nous allons suivre les valles pour atteindre Valleraugues au pied de
l'Aigoual, puis, de l, Alais dans le Gard, Uzs et Avignon, soit une
centaine de kilomtres environ. Ce soir nous serons  Marseille.

Cette fois, le sportsman devait se tromper dans ses prvisions. En
arrivant au-dessus d'Uzs, le vent qui tait dj fort en arrivant
 Alais, devint une vritable tempte, et les aros, emports par le
mistral, furent entrans, malgr les efforts de leurs pilotes, dans un
vol d'ouragan vers la plaine dsole et sans fin de la Crau--et vers la
Mditerrane!




CHAPITRE XXI

A TRAVERS LA FRANCE EN DIRIGEABLE


OU L'ON RETROUVE DES FIGURES DE CONNAISSANCE.--CHARLOT RETROUVE
UNE PLACE.--EN ROUTE POUR L'EST.--METZ.--POURSUIVIS PAR LE
ZEPPELIN.--EXCELSIOR!--NANCY.--UN PASSAGER DE MARQUE.--UNE NUIT
A BESANON.--LYON VU A VOL D'OISEAU.--LE MISTRAL.--L'ARONAT
DSEMPAR.--LE TRAINAGE


--Ainsi, M. Neffodor, nous n'avons plus de mcanicien!...

--Hlas! non, monsieur Rviliod, Gellinier a remis sa dmission  M.
Fruscou, et il ne doit plus revenir au parc.

--Prenez un autre aide, alors! Je vous ai prvenu que je me prparais
 une excursion  grande distance et c'est juste au moment o je viens
vous dire d'appareiller que vous m'apprenez que votre second vous lche!

L'aronaute leva les bras au ciel avec un geste muet de dsolation. Le
_Petit Biscuitier_, nerveux, le sourcil fronc, fit encore quelques pas
en mchonnant de sourdes paroles, puis il revint se planter devant le
capitaine de son aronat.

--Voyons, dit-il, ce n'est pas tout que de geindre comme un boulanger
retournant sa pte, il faut prendre un parti. Il y a bien un ouvrier de
Fruscou capable de remplacer le mcanicien qui nous fait faux bond.

--Je ne crois pas, monsieur Rviliod. Avec tous ces accidents de
dirigeables, on ne trouve plus facilement un mcano qui veuille
abandonner le plancher des... terriens. Ils trouvent tous qu'il y a trop
de risques.

A ce moment, la petite porte donnant accs au hangar  l'intrieur
duquel l'aronat _le Rviliod n 1_ tait gonfl, prt  reprendre
l'air, depuis son retour de Trouville s'entr'ouvrit, et la tte du pre
Boudain, le gardien de l'arodrome d'Ecancourt, s'encadra dans cette
ouverture.

--Qu'est-ce que c'est encore?... interrogea le sportsman.

--Excusez-moi de vous dranger, monsieur, rpondit le gardien, sa
casquette  la main, mais il y a  la porte un individu qui insiste
comme le diable pour vous parler.

--Vous savez bien, pre Boudain, que je ne veux voir personne ici! Aucun
tranger ne doit pntrer dans le parc.

--C'est pourquoi j'ai laiss l'homme  la porte, malgr ses
gesticulations. Je connais la consigne, monsieur Rviliod. Je vais donc
lui intimer l'ordre de s'en aller, et plus vite que cela, d'autant plus
qu'il n'a pas une dgaine qui me revient ce citoyen-l, avec son dos
tout tortueux et ses oreilles en plats  barbe.

En entendant ces derniers mots, l'aro-yachtman tressaillit et songea 
une figure connue.

--A-t-il dit son nom? demanda-t-il brivement.

--Oui, monsieur. Tiburce, le chauffeur, a l'air de le connatre aussi.
C'est un mcanicien qui s'appelle Bader.

--C'est bon! Dites-lui de venir me trouver!

Quelques minutes s'coulrent, puis la porte s'ouvrit de nouveau, et le
personnage que nous connaissons dj se prsenta, se dandinant sur ses
jambes torses et promenant ses regards fureteurs de tous cts.

--Salut, m'sieur Rviliod, dit humblement matre Charlot.

--Ah! vous voil enfin! articula le _Petit Biscuitier_ en le toisant
svrement des pieds  la tte. Et qu'est-ce qui vous a dcid  me
rendre visite, aprs la faon dont vous avez excut--ou plutt, non,
dont vous n'avez pas excut--mes ordres?... En vrit, je ne pensais
plus dsormais entendre parler de vous!...

--Ah! monsieur, ne m'accablez pas!... Si vous saviez ce qui s'est
pass!...

--Cela m'indiffre profondment, rpliqua vivement Rviliod avec un
coup d'oeil significatif jet du ct de Neffodor qui coutait. Vous me
raconterez un autre jour vos petites histoires, aujourd'hui je n'ai pas
le temps. Il faut que je me procure un mcanicien pour mon yacht arien.

--Ah! monsieur, si vous vouliez!... Je vous en serais si
reconnaissant!...

--Si je voulais quoi?... Reconnaissant de quoi?...

--De me prendre avec vous...

--Comment, et votre situation chez Martin-Landoux?...

--Ah! monsieur, il faut que je vous dise! On a fait une enqute trs
svre  Arovilla pour tcher de dcouvrir l'auteur du sabotage dont
l'aro du prsident avait t victime. On n'a rien trouv, mais cela
n'a pas empch le patron de balayer tous ceux qui faisaient partie de
l'quipe au moment o l'accident s'est produit. Je suis donc la victime
de mon bon coeur, monsieur Rviliod, vous me comprenez, n'est-ce pas?...
Alors je me suis dit...

--Je vous rpte que toutes vos histoires ne m'intressent pas! coupa
avec tant de scheresse le sportsman que mon Charlot demeura coi et la
bouche bante, sans oser continuer son rcit, dans lequel d'ailleurs il
fardait sans hsiter la vrit, comme  son habitude.

Je retiens seulement, termina Rviliod, le fait que vous vous trouvez
momentanment sans emploi. Voulez-vous, en ce cas, entrer  mon
service...

Pendant un moment, Charlot, mdus par l'imperturbable assurance de son
interlocuteur, ne sut que rpondre. Enfin, il parvint  tirer quelques
sons de son gosier.

--Pour le dirigeable?... finit-il par articuler.

--Pour conduire le moteur du dirigeable, oui. En tes-vous capable?...

--Oh! monsieur Rviliod!... Vous doutez de mes capacits!... Voil dix
ans que je triture ces bcanes-l.

Le _Petit Biscuitier_ ne put retenir un mince sourire.

--C'est bien! dit-il. D'ailleurs, Neffodor vous mettra au courant si
vous avez besoin de quelques explications, et  partir de cet instant
vous tes  mon service, et, comme je suis bon prince quoi qu'on en
dise, je vous accorde un salaire journalier double de celui que vous
aviez  l'atelier Landoux!...

--Je vous remercie bien, monsieur, murmura-t-il, quoique... Enfin, c'est
dit, j'accepte et je me mets  vos ordres.

Matre Charlot constatait une fois de plus qu'il avait affaire 
trop forte partie pour lui et qu'il n'avait rien de mieux  faire que
d'accepter les propositions du richissime amateur de tourisme arien.
Mais, en mme temps, il prouvait un profond ressentiment contre le
jeune homme dont il avait t le jouet, sans en avoir tir le moindre
avantage. Loin de l, mme, car si Martin Landoux pris d'un vague
soupon, l'avait congdi, c'tait bien le _Petit Biscuitier_ qui en
tait cause. Et celui-ci lui offrait, pour toute indemnit, un emploi
provisoire de mcanicien! C'tait, en vrit, une pitre rcompense.

--Si j'avais su!... grommela le tortueux personnage, ulcr au plus
profond de lui-mme. Enfin, le jour viendra peut-tre o je pourrai te
rendre la monnaie de ta pice, toi qui m'as si bien _roul_!...

Claude Rviliod ne s'occupait dj plus de lui. Il tait revenu au
pilote, demeur impassible pendant la conversation.

--Eh bien! nous avons un mcanicien maintenant, avait-il repris. Nous
allons pouvoir par consquent reprendre la route des airs!...

--Dans quelle direction, cette fois, monsieur?...

--Est. Je veux aller inspecter nos places fortes de ce ct-l, et voici
l'itinraire, sauf, bien entendu, dans le cas o le vent contrarierait
par trop la marche du ballon: Pontoise, Senlis, Soissons, Rethel, Sedan,
Metz, Nancy, pinal, Belfort, Bourg, Grenoble et Aix-les-Bains, o nous
camperons dfinitivement.

--Oh! oh! c'est un long voyage, monsieur Rviliod. Combien de jours
comptez-vous mettre  l'excuter?

--Trois jours, pas davantage; il me semble que cela n'a rien
d'extraordinaire. Premier soir, arrt  Nancy, deuxime  Pontarlier,
troisime  Aix.

--Bien, monsieur. Dans ce cas, je vais faire expdier dans ces trois
villes les tubes  hydrogne ncessaires pour le ravitaillement, de
faon  ne pas nous trouver dans l'embarras. A quand le dpart?...

--Demain matin, si possible.

--Je ferai le ncessaire, monsieur. Tout sera prt!

--J'emmne seulement mon valet de chambre pour me servir. Vous rglerez
l'quilibre en consquence. Quant  vous, Bader, vous allez rester ici
et Neffodor vous mettra au courant de votre travail.

Ayant ainsi rgl tous ces dtails, le _Petit Biscuitier_ quitta le
hangar en sifflotant d'un air satisfait. Le lendemain matin  huit
heures, il reparaissait, ainsi qu'il l'avait annonc et s'enqurait si
ses ordres avaient t excuts.

--Tout est en tat pour la route, monsieur, et nous n'attendons plus que
vos ordres, rpliqua le pilote.

--Trs bien. Dans ce cas faites sortir le ballon et partons
immdiatement.

--Vous pouvez monter en nacelle, monsieur Rviliod; je viens de faire
enlever, comme vous le voyez, les panneaux de la faade du hangar. On
fera le pesage  l'intrieur, avant de sortir.

L'quipe de manoeuvres, prvenue, venait d'arriver. Les hommes
s'espacrent autour de la longue poutre arme constituant la nacelle,
et Firmin, un peu plus aguerri, rangea, dans les compartiments du meuble
ornant le salon arien, les provisions solides et liquides dont son
matre lui avait ordonn l'achat, puis il monta  bord  la suite de
l'armateur du dirigeable. Le pilote et le mcanicien avaient dj pris
leur poste, et le rglage de la force ascensionnelle fut rapidement
opr. Cela fait, le dirigeable fut sorti de son abri et amen sur la
pelouse des dparts. Neffodor vrifia encore une fois tous les dtails
du dlicat mcanisme, puis commanda  l'quipe:

--Attention au commandement, vous autres, pour lever les mains tous
ensemble!... Vous y tes?... Lchez tout!....

Le ballon s'enleva majestueusement et vint s'quilibrer vers deux cent
cinquante mtres. L'aronaute se laissa un moment entraner dans le lit
du vent pour reconnatre sa direction et sa vitesse, puis il se frotta
les mains avec satisfaction.

--Vent d'ouest, vitesse vingt kilomtres  l'heure. a va nous pousser
dans la bonne direction et conomiser notre hydrogne!... murmura-t-il.

Il donna, en consquence, l'ordre  Chariot, immobile auprs du moteur
qu'il avait pass son aprs-midi de la veille  rgler, de mettre en
route les deux cylindres fonctionnant  l'essence et d'embrayer ensuite
l'hlice. Le mcanicien obit, et aussitt que le propulseur eut t
mis en mouvement, la vitesse s'acclra notablement. Neffodor consulta
l'anmomtre.

--5 m. 50  la seconde de vitesse propre, fit-il encore. A ajouter 
la vitesse du courant nous dfilons donc  raison de 40 kilomtres 
l'heure. C'est suffisant pour l'instant!

A neuf heures et demie du matin, l'aronat traversait Senlis,
reconnaissable  la flche de son glise gothique du XIIe sicle, et
 onze heures il laissait  tribord la ville de Soissons. A ce moment,
l'armateur du navire arien interpella le pilote.

--Il me semble que nous n'avanons gure! observa-t-il. Nous ne sommes
encore qu' la patrie des haricots. Comment cela se fait-il?...

--Nous marchons alternativement avec le moteur  ptrole et avec le
moteur  gaz, expliqua Neffodor, ce qui nous donne une moyenne de
quarante  l'heure.

--Allure d'un mchant tortillard de banlieue. Cela nous fera arriver 
minuit  Nancy! Plus vite, donc!

--C'est facile, monsieur Rviliod!... Charlot, les quatre cylindres en
route!...

L'ordre fut excut. Lorsque le dirigeable arriva en vue de la colline
ou Laon est juche, l'aronaute qui observait attentivement le sol,
annona  son passager:

--70 kilomtres  l'heure, monsieur. Nous venons de parcourir en une
demi-heure les 35 kilomtres qui sparent Soissons de Reims!...

--Bon, cela va mieux. Continuez  cette vitesse jusqu' Sedan!...

Les plaines, les forts, les rivires dfilaient sous la nacelle du
dirigeable qui traait dans l'air qui le portait une trajectoire d'une
absolue rgularit,  six cents mtres environ de hauteur. Le _Petit
Biscuitier_ djeuna tranquillement, servi par Firmin qui avait fini par
se rsigner  son sort et se familiariser avec ce genre de locomotion
qu'il abhorrait tout d'abord. Le pilote et le mcanicien eurent leur
part des provisions emportes, et qu'ils absorbrent sans quitter de
l'oeil la machine et les instruments. Il tait deux heures un quart
lorsqu'on arriva en vue de Sedan. Les 260 kilomtres  vol d'oiseau
sparant cancourt de la frontire avaient t franchis en un peu plus
de cinq heures et demie, soit  l'allure moyenne de 46 kilomtres 
l'heure.

Remettant le moteur en petite vitesse, le pilote conduisit son passager
d'un bord  l'autre de l'immense cuvette qui avait t le thtre de
l'affreux dsastre de l'arme franaise en 1870. Le ballon plana un
moment au-dessus de la cit et fit lentement le tour de la valle, de
Bazeilles  Givonne, en passant par Fleigneux, Saint-Menges, le calvaire
d'Illy, tous ces points qui furent tmoins de l'inutile hrosme de
nos soldats. Pench au-dessus du bordage de la nacelle, l'aro-yachtman
considrait avidement le panorama immense qui s'tendait au-dessous de
lui, et il repassait dans sa mmoire tout ce que l'histoire lui avait
appris de cette guerre dsastreuse.

--Longez la frontire et conduisez-moi  Metz!... ordonna-t-il
brusquement  l'aronaute.

Neffodor se contenta de baisser la tte et ne rpondit pas. Il inclina
la pointe du ballon vers le sud-est et l'appareil reprit sa route 
toute allure vers Montmdy et Briey. A cinq heures moins le quart, il
franchissait la frontire, au sud d'Audun-le-Roman et, quelques instants
plus tard, la cit lorraine, maintenant allemande, tala son immense
camp retranch aux yeux des aronautes qui le considraient dans son
ensemble de l'altitude de quinze cents mtres qu'ils avaient atteinte.

[Illustration: Le ballon ne tarda pas  dominer le massif de vapeurs.]

Metz, presque entirement germanise aujourd'hui, constitue une place
forte de premier ordre. Commandant la troue de la Moselle, elle a
t depuis 1870 entoure d'une formidable enceinte de forts dtachs,
couronnant  l'est de la ville les plateaux de Sainte-Barbe et de
Colombey, et  l'ouest, les hauteurs de Gorze  Saint-Privat. Rviliod
les compta l'un aprs l'autre en s'aidant de sa carte. Maustein,
Manteuffel, Kameke, Haeseler, Zastrow, Gben ou de Queuleu, Wurtemberg,
Aversleben ou de Plappeville, et son regard s'arrta un moment sur les
villages dont les noms rappelaient le funbre souvenir de sanglants
combats: Gravelotte, Saint-Privat, Rzonville, Mars-la-Tour, Borny.

Le _Petit Biscuitier_ reporta les yeux au-dessous de lui, et considra
l'agglomration forme par les maisons de la ville, patrie de Piltre de
Rozier, le premier des aronautes, et du marchal Fabert. Il distinguait
 merveille les sinuosits des deux rivires qui l'arrosent: la Meuse et
la Seille, ainsi que la magnifique flche qui mesure prs de cent
mtres de hauteur qui surmonte la vieille cathdrale, quand soudain il
tressaillit. Du sol venait de se dtacher une espce de long cylindre
jauntre, qui s'levant progressivement, prenait des dimensions de plus
en plus considrables. Le sportsman touffa une exclamation  cette vue.

--Tiens! un saucisson volant! s'exclama Firmin. On voit bien que nous
sommes en Allemagne; les Prussiens vont jusqu' faire de la charcuterie
arostatique!...

--Ce n'est pas un saucisson, rtorqua Charlot qui avait entendu. C'est
un mirliton!

--Ce n'est ni l'un ni l'autre, pronona  son tour le pilote qui avait
reconnu du premier coup d'oeil la nature de l'objet. C'est un dirigeable
allemand, un _Zeppelin,_ qui vient sans doute nous demander qui nous
sommes et ce que nous venons faire au-dessus de Metz.

--Eh bien! rpondons-leur et montrons qui nous sommes aux officiers
qui le montent! dclara Claude Rviliod. Neffodor, dployez le grand
pavillon de l'arrire!...

L'aronaute se leva, et donnant un coup sec sur la drisse le maintenant
roul, il fit s'allonger un large drapeau de soie tricolore attach
au-dessous de la pointe arrire de l'aronat.

A la vue de l'emblme national, une longue trane de lest fusa
au-dessous du dirigeable allemand dont on pouvait maintenant reconnatre
les gigantesques proportions. Il ne tarda pas  arriver  l'altitude o
planait le _Rviliod_; des moulinets se mirent  tourner aux deux bouts
du long saucisson et le formidable vaisseau parut se prcipiter sur le
yacht arien qui portait le _Petit Biscuitier._

--Hol! s'cria Firmin dont la bravoure n'tait pas la principale
qualit. Ils se prcipitent sur nous! Ils vont nous pulvriser!...

--Que dois-je faire, monsieur Rviliod? interrogea le pilote. Faut-il
remettre en grande vitesse?...

--Fuir devant ces gens-l! tonna le sportsman. Jamais! Montrons-leur ce
que les Franais savent faire. Vous avez du lest?...

L'aronaute jeta un coup d'oeil autour de lui.

--120 kilos, environ, monsieur Rviliod.

--Eh bien, montons le plus haut possible, afin que ce mastodonte poussif
qui nous menace ne puisse nous suivre! _Excelsior!_

Obissant  cet ordre, Neffodor projeta successivement le contenu de
deux sacs par-dessus bord et en mme temps il fit remettre la machine en
marche et obliqua les lames de persiennes de l'aronat, et le gouvernail
de direction, de manire  dcrire de vastes orbes tout en s'levant
d'une manire continue. On arriva  deux mille mtres.

L'aronat allemand, un moment immobile, n'avait pas tard  imiter
l'exemple de ce myrmidon qui osait le narguer; un nuage de sable se
rpandit dans l'espace et il monta  son tour. Bientt il reparut  la
hauteur du _Rviliod._

--Encore du lest, Neffodor, encore du lest!... ordonna le _Petit
Biscuitier._ Quand nous devrions jeter jusqu' nos bottes par-dessus
bord, il ne faut pas nous laisser dpasser par ces mangeurs de
choucroute!...

La manoeuvre fut recommence et le ballon pntrant dans d'pais cumulus
se perdit un instant, mais il ne tarda pas  merger et dominer le
massif de vapeurs.

--Trois mille deux cents mtres!... annona orgueilleusement
l'aronaute. Jamais encore un dirigeable n'est mont  pareille
altitude!...

A cette hauteur, l'aronat planait au-dessus d'une mer de nuages
clatante de blancheur, et son ombre se refltait, entoure d'un
arc-en-ciel iris, sur ce plancher de vapeurs.

--L'aurole des aronautes!... annona tranquillement le pilote.

--Et le _Zeppelin,_ qu'est-ce qu'il est devenu? rpliqua son passager.
On ne le voit plus!...

--Il n'aura pas os se risquer  une pareille altitude, c'est
certain!...

--Eh bien! voil qui montrera aux Teutons que nous ne craignons pas
leurs Lviathans de quinze mille mtres cubes et leur prouvera qu'avec
un minuscule ballonnet de seize cents mtres seulement nous pouvons leur
faire la nique. Maintenant, il se fait tard, en route pour Nancy!...

--Dans une heure nous y serons.

Pour compenser la perte de lest effectue afin de s'lever  cette
altitude relativement considrable pour un aronat de la taille du
_Rviliod n 1_, Neffodor dut soupaper  plusieurs reprises. En quittant
le plateau suprieur des nuages, l'aurole aux sept couleurs disparut,
mais, en scrutant attentivement l'horizon de l'est, dans les brumes
duquel s'estompait la ville de Metz, le _Petit Biscuitier_ aperut
encore, comme un mince trait d'union le dirigeable allemand qui, ayant
renonc  la lutte en hauteur, regagnait son hangar dans l'un des forts
hrissant la crte lorraine.

--Bon voyage! grommela ironiquement l'aro-yachtman, et au plaisir de ne
pas vous revoir!...

L'aronat ne tarda pas  repasser la frontire et  revenir en vue de la
terre, terre franaise cette fois!--et  distinguer Pont--Mousson.
Le soleil commenant  s'abaisser sur l'horizon la temprature tait
moindre et, le gaz se contractant, la descente se prcipita. Bientt
on ne fut plus qu' deux cents mtres du sol, et l'aronaute dut se
dbarrasser de ce qui lui restait de lest pour viter d'tre prcipit
dans un bois que l'on traversait.

[Illustration: NANCY.--Porte de la Craffe. Clich des Monuments
Historiques.]

--Heureusement nous ne sommes plus qu' une douzaine de kilomtres de
Nancy, murmura-t-il en vidant peu  peu son dernier sac de sable. Nous
sommes compltement  sec de lest et il ne doit plus rester trois litres
d'essence dans les rservoirs. Il est grand temps de reprendre terre!...

Enfin la Meurtrie apparut, la route de Chteau-Salins fut traverse,
et le pilote dirigea la course du navire arien vers le plateau
de Malzville, qui lui offrait un terrain propice pour effectuer
l'atterrissage, et o le gnie avait fait lever un hangar dans le but
d'abriter le dirigeable destin  la place de Nancy, dirigeable encore 
ce moment en cours de fabrication chez le constructeur.

Le vent tant presque compltement tomb avec l'approche de la nuit,
l'aronat put mettre en panne, ses guideropes tant largement tendus
sur le sol, et attendre l'arrive des soldats qui accouraient du
fort voisin. Bientt une trentaine de bras vigoureux halrent sur les
cordages et la nacelle toucha le sol. Il y avait onze heures que le
_Rviliod_ naviguait, et il avait parcouru plus de cent lieues depuis
son dpart d'Ecancourt.

Le _Petit Biscuitier_ descendit de son salon, aprs que Neffodor eut
pris la prcaution de faire monter deux soldats  bord afin de remplacer
son poids. Il s'enquit s'il lui serait possible d'obtenir de la Place
l'autorisation d'abriter son appareil  l'intrieur du hangar dans le
cas o celui-ci serait encore disponible, et un caporal s'offrit  le
conduire au capitaine adjudant-major, au fort, qui, seul, avait qualit
pour lui rpondre. Il tait nuit noire lorsqu'il revint, accompagn par
l'officier qui avait eu la complaisance de tlphoner immdiatement 
la Place pour demander des ordres et savoir s'il pouvait faire ouvrir le
hangar. L'autorisation sollicite avait t accorde, et en consquence
des sapeurs furent commands pour dmonter les panneaux de la faade.
Enfin l'aronat fut gar, et, aprs avoir t alourdi par une surcharge
de lest, le pilote et le mcanicien purent le quitter.

--Douze heures de ballon d'affile, c'est un peu beaucoup, vrai!...
grogna Charlot en mettant pied  terre.. Je suis moulu!... En voil une
tape qui peut compter!... Il est enrag, le patron!...

--En attendant, rpliqua son chef, nous aurons de l'ouvrage demain 
regarnir le ballon. Il a perdu prs de trois cents mtres cubes de gaz.
Pourvu que nous ayons suffisamment d'hydrogne avec les vingt bouteilles
que j'ai fait envoyer! C'est qu'on en a dpens pendant ce voyage pour
alimenter le moteur et grimper  trois mille mtres!...

Charlot eut un geste de mauvaise humeur.

--Eh bien! si l'on n'en a pas suffisamment, marmotta-t-il, on en
sera quitte pour ne pas aller plus loin et ce n'est pas moi qui m'en
plaindrai. En voil un mtier!...

Une grave dconvenue attendait, le lendemain matin, l'aronaute.

Lorsqu'il se rendit  la gare pour prendre livraison des tubes de gaz
comprim qui avaient d tre expdis ds l'avant-veille de l'usine
de fabrication d'Issy-les-Moulineaux, rien n'tait arriv; Neffodor
tlphona alors au fournisseur qui dut avouer, vrification faite,
que la commande n'avait pas t excute et que les bouteilles d'acier
taient encore au magasin. Le capitaine du _Rviliod_ s'emporta et
voulut tempter contre l'incurie de l'industriel, mais  ce moment la
communication tlphonique fut coupe, et l'infortun Neffodor n'eut que
la ressource d'aller porter ses dolances  son armateur, qu'il trouva
en compagnie de nombreux officiers du gnie de la place.

--Diable! fit le _Petit Biscuitier_ en apprenant cette fcheuse nouvelle
et fronant le sourcil avec mcontentement, comment allons-nous faire
dans ce cas pour poursuivre notre voyage?...

--Nous serons bien forcs d'attendre au hangar l'arrive des tubes
d'hydrogne, hasarda l'aronaute.

--Je vais vous adresser en mme temps une offre et une demande, articula
un officier en s'adressant  Rviliod.

--Parlez, commandant, rpliqua courtoisement celui-ci.

--Vous avez besoin d'une grande quantit d'hydrogne pour ravitailler
votre ballon?...

L'armateur se tourna vers le pilote qui rpondit pour lui:

--Oh! deux cent cinquante  trois cents mtres cubes environ!

--Bon! avec le grand appareil  circulation du parc d'arostation, il
n'y en aurait pas pour une heure  fabriquer cette quantit de gaz.
Eh bien! poursuivit l'officier en se tournant vers Rviliod, mon cher
camarade,--je puis bien vous appeler ainsi, puisque vous tes lieutenant
de rserve!--je vais formuler ma proposition. Vous nous avez expliqu
tout  l'heure que votre voyage de circumnavigation arienne allait vous
conduire  pinal puis  Belfort. Or, je dois me rendre, pour affaires
de service, dans cette dernire place forte. Si vous voulez bien
m'accorder une place  votre bord, je me fais fort de mon ct de vous
obtenir du gnral l'autorisation d'utiliser l'appareil  hydrogne du
parc militaire.

--Comment donc!... mais trs volontiers, mon commandant!... s'cria
vivement le sportsman. Je serai trs heureux de pouvoir vous offrir 
djeuner  bord de mon petit yacht arien de plaisance.

--Tiens, ce ne sera pas banal, en effet, et je vous remercie de
l'invitation. Mais il faut nous hter; Belfort est  cent cinquante
kilomtres d'ici, et nous n'y serons pas avant ce soir.

--Croyez-vous! profra avec un mouvement d'orgueilleuse satisfaction
le _Petit Biscuitier._ Mon aronat possde une vitesse propre de 45
kilomtres  l'heure, et pour peu que le vent nous aide comme hier, nous
n'en avons pas pour trois heures!...

--Vraiment!... C'est merveilleux pour un dirigeable!

--Certainement. Cela vaut un peu mieux que les aroplanes dont on nous
rebat les oreilles. A propos, avez-vous entendu parler, commandant,
du fameux tour de France entrepris par une bande de fous qui ont la
prtention de faire ce parcours avec les machines  la mode?...

--Les journaux annoncent que la caravane dont vous parlez vient
d'arriver  Bordeaux.

--Et combien reste-t-il encore d'aroplanes intacts?...

--Mais, je crois la caravane encore au complet, comme au dpart...

--Enfin, laissons cela, coupa l'aro-yachtman en faisant un geste comme
pour carter de son esprit des penses dsagrables, et occupons-nous de
notre prochain dpart pour Belfort.

--Vous avez raison. Je cours chez le gnral de brigade solliciter
l'autorisation en question.

Il tait  ce moment neuf heures du matin. A onze heures et demie, le
dirigeable tait tir  bras hors du hangar et amen  l'endroit mme
o il avait atterri la veille. Il avait repris sa belle forme de fuseau,
luisante et tendue, car il n'avait pas absorb moins de 310 mtres cubes
de gaz hydrogne pur,--presque le cinquime de sa capacit totale.

A 200 mtres de haut, le pilote fit mettre les quatre cylindres du
moteur en mouvement, car le vent d'ouest, qui rgnait depuis plusieurs
jours, tait assez vif, et il dut diriger le nez du ballon vers
Neufchteau pour atteindre, aprs deux heures de marche, pinal. Pendant
ce temps, le _Petit Biscuitier_ avait fait les honneurs de son yacht
arien au commandant Chevallier, et Firmin, dcidment aguerri contre
le mal de ballon, avait correctement fait son service et dress un menu
arostatique des plus confortables, et qu'avait apprci l'officier,
fin gourmet.

--Nous voil en pleines Vosges, remarqua l'armateur, en humant un
moka parfum; le panorama est vraiment grandiose; mais, dites-moi,
commandant, sommes-nous encore loin de Belfort?...

--Environ vingt lieues  vol d'oiseau, mon cher ami. Et c'est, comme
vous le voyez, un pays trs accident en mme temps que trs bois.
Ainsi, pinal que nous venons de traverser, est  340 mtres;
Remiremont, o nous allons arriver est  613 mtres, et nous avons
devant nous les sommets arrondis du Hohneck et du Ballon d'Alsace qui
dpassent 1.200 mtres!

--Oh! nous n'irons pas passer juste au-dessus de ces ballons-l,
commandant.

[Illustration: BELFORT.--La citadelle.]

Ce ne sont pas des Zeppelin pour que nous dpensions pour eux jusqu'
notre dernier gramme de lest!

Pendant que s'changeait cette amicale conversation, l'aronat
continuait  avancer avec la rectitude d'un projectile, et effrayait par
le bruit de son hlice toute la gent emplume des forts qui; le prenant
sans doute pour un formidable oiseau de proie, fuyait en dsordre dans
toutes les directions.

Le pilote, laissant  l'est le dme du ballon d'Alsace, descendit en
plein sud et  quatre heures de l'aprs-midi, le yacht arien arriva
au-dessus des ouvrages avancs de la forteresse de Belfort. Contrari
par le vent d'ouest, il avait mis quatre heures et demie pour parcourir
150 kilomtres.

--Tchez donc de nous amener sur les glacis du fort des Barres!...
recommanda l'officier au pilote.

Neffodor manoeuvrant en consquence, obligea le ballon  s'abaisser
jusqu' ce que les guideropes arrivassent au contact du sol, puis
faisant tte au vent il parvint  immobiliser l'appareil, que des
soldats accourus en toute hte du fort voisin, amenrent jusqu' terre.
Le commandant Chevallier quitta alors l nacelle, et tout en serrant
cordialement les mains de son hte de quelques heures, il lui dit:.

--Alors vous persistez  continuer votre route sur Besanon?...

--Certainement. Ne vous ai-je pas dit que l'on m'attendait demain 
Aix-les-Bains?...

--Laissez-moi alors vous donner un dernier renseignement avant de vous
quitter. Lorsque vous arriverez prs de Besanon, vous remarquerez, sur
l'une des collines entourant la ville, non loin de la gare de la Miotte,
un fort imposant: le fort Brgille. Le commandant de ce fort est un de
mes meilleurs amis, remettez-lui ma carte avec ce mot lorsque vous aurez
pris terre. Je suis sr que vous serez bien accueilli.

--Est-ce que le fort possde un hangar pour dirigeables?...

--Certainement, comme presque toutes les villes frontires. S'il n'est
pas, ce qui est probable, occup, vous pourrez y loger votre ballon,
comme vous avez fait  Nancy. Est-ce qu'en cas de guerre vous ne le
mettriez pas  la disposition de la dfense nationale?...

--Vous n'en doutez pas, commandant, et je souhaite que, si le cas vient
 se produire, il soit affect au service de la place  laquelle vous
appartenez.

Les deux hommes changrent une dernire poigne de mains.

--Adieu, commandant! cria Rviliod.

--Non, pas adieu, au revoir, et grand merci de m'avoir pris comme
compagnon de voyage!...

Dj l'aronat dlivr bondissait dans les airs et l'officier, entour
des soldats ayant aid  l'escale, se rapetissait dans l'loignement.
Le pilote avait mis le cap au sud-ouest vers Montbliard et
Baume-les-Dames, mais le courant ouest qui continuait  souffler
contrariait fortement sa marche. Il fallut presque une heure pour
atteindre Montbliard. Neffodor grommela:

--Si nous continuons de ce train-l, nous arriverons  Besanon 
minuit, et nous n'aurons pas assez d'essence pour aller jusque
l. Essayons si nous ne trouverons pas en montant un courant moins
dfavorable.

Manoeuvrant les lamelles de l'aroplane en mme temps qu'il vidait deux
sacs de lest coup sur coup, l'aronaute, qui jusque-l avait maintenu
une altitude variant entre six cents et mille mtres au-dessus du niveau
de la mer, s'leva jusqu' prs de deux mille mtres. Bien loin de
s'apaiser, le vent tait plus rapide,  cette hauteur que prs du sol.

--Diable!... Diable!... nous n'avanons presque plus maintenant, grogna
le pilote.

Devant l'insuccs de sa tentative, il se rsigna  redescendre le plus
bas possible, en se fiant  la condensation due  l'approche du soir.
A sept heures vingt minutes, l'aronat n'tait encore qu'en vue
de Baume-les-Dames. Il avait fallu trois heures pour parcourir
soixante-douze kilomtres!

--Pas mme du vingt-cinq  l'heure!... ce n'est pas brillant!...
marmonna encore l'aronaute. Et avec cela l'essence qui va manquer et
nous sommes encore  huit lieues de Besanon!...

Heureusement, avec la fracheur du soir, la brise cessa tout d'un coup,
ce dont on put s'apercevoir  l'immobilit des feuillages succdant
 leur agitation continuelle. Le brave Neffodor se sentit dlivr de
l'inquitude qui l'oppressait depuis de longues heures. Profitant du
calme, il fit activer la marche d moteur, et en trois quarts, d'heure,
les 32 kilomtres de Baume-les-Dames  Besanon furent abattus, et il
faisait encore clair lorsque le yacht arien lana ses guideropes sur
les glacis du fort Brgille. L'appel strident de la sirne dont le
dirigeable tait muni fit accourir tous les soldats qui erraient dans
les cours de la forteresse, et leur aide fut prcieuse pour reprendre
sans encombre contact avec le sol. Aussitt l'aronat solidement
maintenu, l'aro-yachtman s'adressa  un adjudant, demandant  parler au
commandant Tarl, pour qui le chef de bataillon du gnie Chevallier
lui avait remis un mot. Au nom du chef du fort, le sous-officier se
confondit en politesses et courut prvenir le commandant de l'arrive
du dirigeable. Dix minutes ne s'taient pas coules que l'officier
arrivait, ayant interrompu son repas pour accourir plus vite. En gard
pour la recommandation de son collgue de Nancy, l'officier accorda 
Rviliod la permission que celui-ci demandait de garer son aronat dans
le hangar militaire.

--Vous seriez venu huit jours plus tard  Brgille, dit cordialement
le commandant, qu'il m'et t impossible de dfrer au dsir que vous
manifestez, quelle que soit l'envie que j'ai d'tre agrable  mon ami
Chevallier, car on m'a annonc l'arrive imminente du dirigeable type
Rpublique destin  la place de Besanon.

--Je ne saurais trop vous remercier, commandant, de votre amabilit,
rpliqua le sportsman, et je vais immdiatement profiter de votre
autorisation. L'aronat fut rentr dans l'immense hangar destin 
contenir un vaisseau arien trois fois plus grand que lui, et le _Petit
Biscuitier_, suivi de ses hommes, put gagner la cit bisontine, qui
s'tendait  ses pieds, avec ses mille lumires.

Le lendemain, lorsque Neffodor se prsenta  la gare pour rclamer les
bouteilles d'hydrogne comprim, il eut la surprise de constater que
l'usine avait expdi le double de la quantit de tubes qu'il avait
demand.

--Ils ont ajout les tubes qu'ils avaient oubli d'envoyer  Nancy, sans
aucun doute, songea l'arostier. C'est une drle de faon de corriger
une bvue, mais nous tcherons qu'elle ne soit cependant pas inutile,
car on a encore diablement perdu de gaz pendant cette dure journe
d'hier!

L'aronaute fit charger les tubes d'acier sur une voiture, qui prit
aussitt la route du fort. Le regarnissage du ballon venait d'tre
termin, et deux cent soixante mtres cubes d'hydrogne avaient t
transfuss dans l'enveloppe de soie caoutchoute pour compenser les
pertes de la veille, Chariot, aid d'un pioupiou qui s'tait mis  sa
disposition, terminait le remplissage des rservoirs d'essence, lorsque
le patron Claude Rviliod parut, l'air tout guilleret.

--Eh bien! interrogea-t-il, tout est prt?... C'est aujourd'hui que nous
arriverons  Aix?...

--Je l'espre, monsieur, rpliqua simplement le pilote.

--Ah!  propos, dites-moi, quelle est la distance de Besanon  Lyon?...

--Par Poligny, Lons-le-Saunier et Bourg, il y a deux cents kilomtres,
monsieur Rviliod.

--Bon! Vous allez nous conduire d'abord au-dessus de la deuxime ville
de France. Ensuite, combien y a-t-il de Lyon  Grenoble?

--Trente lieues environ.

--Alors, notre point dfinitif d'escale sera Grenoble. Demain, si
le temps continue  se maintenir au beau fixe, nous nous promnerons
au-dessus des Alpes avant d'atteindre notre port d'attache: Aix.
D'ailleurs nous serons, j'en suis sr d'avance, reus  Grenoble comme
nous l'avons t dans toutes les places fortes de l'est; c'est--dire
d'une faon charmante, et nous y trouverons des ressources qui
n'existent pas  Aix. Tout bien rflchi, conduisez-nous  Grenoble.

--Oui, monsieur Rviliod.

Lorsque l'aronat eut quitt en prsence du commandant Tarl, de ses
officiers et de toute la garnison, le hangar o il avait t abrit
pendant la nuit, le pilote inspecta le ciel, que traversaient  une
grande hauteur de petits nuages blancs qui voguaient avec une excessive
rapidit.

--Hum! murmura-t-il, un changement de temps est prochain et cela ne
m'tonnerait pas si nous avions demain de la pluie ou du vent!

[Illustration: LYON.--Le palais de Justice et le coteau de Fourrires.]

A l'altitude de 400 mtres, o naviguait le yacht arien, rgnait un
faible courant de nord-ouest ne contrariant que faiblement la marche. Le
dpart s'tant effectu  onze heures moins quelques minutes, il tait
prs de trois heures et demie lorsque l'aronat arriva au-dessus
de Lyon, aprs avoir travers tout le pays des Dombes, facilement
reconnaissable  ses nombreux tangs, qui faisaient songer  la Sologne
au-dessus de laquelle Rviliod tait pass en compagnie des chtelains
des Frnes lors de sa premire sortie. Le dirigeable se maintint un
moment en station  650 mtres, de haut au-dessus de la vaste cit,
qu'il traversa du nord au sud, du parc de la Tte-d'Or  la Mulatire o
la Sane se jette dans le Rhne. Accoud  son balcon, Claude Rviliod
promenait ses regards sur toute l'tendue de la ville, dont les
monuments se distinguaient admirablement, grce  l'extraordinaire
transparence de l'atmosphre. Aprs avoir franchi le Rhne, dont les
eaux limpides tranchaient avec les eaux jauntres de la Sane, le
dirigeable passa  la hauteur de la montagne de Fourvires couronne par
sa basilique, et perpendiculairement au-dessus de la gare de Perrache.

Le vent avait tourn au nord et il frachissait singulirement,
acclrant la vitesse propre de l'aronat, si bien qu'en arrivant
 Vienne dans le Dauphin, Neffodor donna au mcanicien l'ordre de
ralentir  son minimum la marche du moteur  ptrole dont les deux
cylindres seuls travaillaient depuis l'arrive  Lyon. Dcid  se
maintenir le plus prs possible du sol pour viter de perdre inutilement
du gaz, l'aronaute rsolut de descendre le cours du Rhne jusqu'
l'endroit de son confluent avec l'Isre dont il remonterait ensuite
le cours jusqu' Grenoble, au lieu de s'lever  une grande altitude
au-dessus du massif montagneux du Dauphin.

Bien que le moteur et presque stopp et tournt  son minimum de tours
par minute, la vitesse de translation s'accroissait de plus en plus,
et le pilote remarqua, non sans inquitude, que les nuages voguant vers
quinze cents ou deux mille mtres, filaient encore plus vite dans la
direction du sud. Les 86 kilomtres de Vienne  Valence furent abattus
en cinquante-six minutes.

--Diable! monologua l'aronaute, nous faisons maintenant du quatre
vingts  l'heure!... En voil un satan courant, cela ne va pas tre
facile de remonter  Grenoble si ce damn vent ne cesse pas!

Le confluent de l'Isre approchait, il fallait agir sans dlai. Charlot
remit les deux moteurs en marche; l'hlice acclra son mouvement de
rotation et le pilote braqua le gouvernail d'arrire pour effectuer
un virage et naviguer vers l'est. Cette manoeuvre eut pour rsultat
de placer l'aronat en travers du lit du vent, et au bout d'un
instant Neffodor put constater qu'il drivait vers le sud sans gagner
sensiblement vers l'orient. La vitesse propre du navire arien tait
insuffisante pour le dplacer  angle droit du courant qui l'emportait.
La situation tait grave et le pilote se tourna vers le propritaire de
l'aronat pour lui faire part de ses remarques.

--Quoi! s'exclama le _Petit Biscuitier_, nous ne pourrions pas dvier de
ce maudit courant d'air!... Ce serait un peu fort, avec un moteur aussi
puissant que le ntre! Forcez la vitesse, morbleu! Forcez!...

L'aronaute transmit au mcanicien l'ordre qu'il venait de recevoir:
Avec un mauvais sourire sur les lvres, Charlot obit et poussa la
manette d'avance  l'allumage  l'extrmit de sa course, en mme temps
qu'il ouvrait en grand l'admission des gaz. Une violente trpidation
secoua la nacelle en mme temps que s'accroissait l'intensit du
sifflement de l'hlice  l'avant.

--Eh bien! avanons-nous maintenant, interrogea impatiemment le
sportsman.

Pench en dehors du bordage, Neffodor examinait attentivement des points
de repre sur le sol.

--Oui! monsieur, finit-il par rpondre, nous gagnons dans l'est, mais
bien lentement.

--Qu'importe, pourvu que nous arrivions.

Mais ce qui tait  prvoir depuis un moment se produisit subitement.
Un craquement terrifiant qui branla la machine retentit soudain et le
moteur s'arrta.

--L'arbre de couche est rompu!... dclara tranquillement Charlot. Nous
sommes flambs!...

Un long gmissement strangul, semblable au cri d'un chien hurlant 
la lune lui rpondit, s'chappant de la gorge contracte de l'infortun
Firmin qui s'croula sur le tapis du salon en murmurant:

--Nous sommes perdus!... Je l'avais bien prvu!...

Claude Rviliod tait rest quelques secondes comme ptrifi, mais il se
ressaisit vite, et brivement:

--La machine est hors de service?... scanda-t-il.

--Oui, monsieur Rviliod. Nous partons  la drive, rpliqua l'aronaute
qui n'avait rien perdu de son calme habituel.

--Dans ce cas, nous nous trouvons dans les mmes conditions qu'un ballon
libre ordinaire. Il faut manoeuvrer en consquence, voil tout.

Neffodor secoua la tte.

--Cela ne va pas tre commode, dclara-t-il, car, si je ne me trompe,
c'est bel et bien un coup de mistral qui nous emporte, et il est
difficile de lutter contre un vent pareil. Enfin je vais faire pour
le mieux, mais attendez-vous  un coup de tampon srieux au moment de
l'atterrissage. Seulement je vous ferai remarquer, monsieur, que je
serai oblig de dgonfler le ballon afin d'viter qu'il ne soit dtruit
par la tempte. Il est mme heureux qu'on ait pens  le munir d'un
panneau de sret!

--Faites pour le mieux, mon brave Neffodor, rpliqua le _Petit
Biscuitier_ qui avait retrouv tout son calme. Je me fie entirement 
votre exprience et  votre habilet professionnelle.

Pendant cette conversation, l'aronat dsempar avait continu  tre
entran, comme une pave inerte, par le mistral. Dj Montlimar
disparaissait dans l'loignement, et Orange se distinguait  une faible
distance. Abandonnant ses volants de commande, dsormais inutiles,
l'aronaute s'empressait de tout disposer  bord pour l'atterrissage
prochain. Tout ce qui pouvait se dplacer, dans le salon comme dans la
chambre des machines, fut soigneusement amarr; les guideropes furent
largus et l'ancre mise en veille sur le bord de la nacelle, prte 
tre prcipite sur le sol par Charlot au commandement du capitaine
de bord. Pendant le temps exig par ces prparatifs, le ballon avait
dpass, dans une frnsie de vitesse, Avignon et Tarascon. Depuis
Valence, la rapidit s'tait constamment accrue, et Neffodor l'valua 
cent dix kilomtres  l'heure, mais il se garda de faire part de cette
rflexion  ses passagers, de crainte de les effrayer.

--Cela va tre dur, mchonna-t-il dans sa moustache.

Un cri qui n'avait plus rien d'humain le fit sursauter.

--L!... L-bas! La mer!... Nous allons tre noys!... s'tait exclam
le valet de chambre qui s'tait redress sur les genoux et regardait
l'espace d'un air fou.

--En effet, c'est la Mditerrane, rpondit l'aronaute aprs avoir
considr un instant la ligne brillante et moire bordant l'horizon,
mais rassurez-vous, nous n'irons pas, j'espre, jusque-l. Voici Arles
et la plaine de la Crau, nous allons essayer d'atterrir. Maintenant,
 mon signal, vous vous cramponnerez de votre mieux aux cabillots
du plafond de la nacelle, en levant les jambes pour ne pas recevoir
directement le choc, et tenez ferme, il y va de votre existence!...

Ce petit _speech_ termin, le capitaine jeta un dernier coup d'oeil
au-dessous de lui sur le sol qui dfilait  une allure vertigineuse,
puis il saisit la corde de la soupape.

--Allons-y gaiement, grogna-t-il. Nous ne sommes plus qu' deux lieues
de la grande bleue.

Le gaz s'chappa avec un soufflement rauque, parfaitement perceptible,
de l'ouverture de la soupape ouverte en grand. La terre sembla se
prcipiter comme une mare montante vers les voyageurs. Les guideropes
touchrent et s'talrent largement sur la plaine aride.

--Attention!... cria l'aronaute d'une voix clatante, tenez-vous bien,
nous touchons!... Charlot, l'ancre!...

Un choc effroyable branla tout le navire arien qui parut s'aplatir
sur le sol, effondrant entre la nacelle et le ballonnet compensateur
les lamelles de l'aroplane. Il rebondit dans les airs avec une force
terrible, et retomba pour se relever encore, l'ancre traant un long
sillon dans le sol pierreux sans pouvoir mordre nulle part.

--Tenez-vous bien!... Tenez-vous bien!!...

--Ah! je suis mort, cette fois! gmit Firmin, convulsivement accroch
aux cabillots du plafond, ses longues jambes ballottant dans le vide, et
recevant cette grle de horions sans pouvoir en viter un seul.

Rviliod, les dents nerveusement serres, ne disait rien. Il perut
comme un dchirement de soie, et, arrach cette fois de son support par
la violence de la secousse, il roula sur le tapis!

--C'est fini! cria d'une voix de triomphe l'aronaute. Nous sommes 
terre. Tout le monde peut descendre!




CHAPITRE XXII

LE LONG DE LA CTE D'AZUR


LES SUITES D'UN TRAINAGE.--SINGULIRE RENCONTRE.--UN OBSTIN.--EN
LONGEANT LA CTE D'AZUR.--MARSEILLE, TOULON, NICE.--A TRAVERS LES
CONTREFORTS DES ALPES.--LA HOUILLE BLANCHE.--ARRIVE A AIX-LES-BAINS.


Pendant un moment, l'armateur du yacht arien, Claude Rviliod, demeura
comme hbt et inconscient, les oreilles bourdonnantes, un voile noir
piquet de points rouges devant les yeux. Un bruit singulier, tenant du
gargouillement et du sanglot, qui se fit entendre tout auprs de lui,
le tira de sa torpeur. Ce bruit tait d tout-simplement  son valet de
chambre, le digne Firmin, qui saluait, par ce soupir videmment tir du
fin fond de ses souliers, l'arrt du ballon et la fin de ses angoisses.
Il est certain que, si le domestique possdait encore quelques cheveux
noirs, ces cheveux taient devenus au moins gris pendant les pripties
de cet atterrissage mouvement. Heureusement c'tait fini, et quelles
que fussent encore les fureurs de la tempte, elle tait impuissante
dsormais  entraner l'aronat qui gisait, tel la peau de quelque
immense baleine projete sur la plaine caillouteuse par les convulsions
dsordonnes de la mer.

Revenu au sentiment de la situation, Rviliod parvint  se redresser,
pouvantablement courbatur, du coin de son salon o la dernire
secousse du tranage l'avaient projet. Il jeta un regard sur son
laquais, qui restait suspendu aux anneaux du plafond, tel un hareng saur
 la devanture d'un picier, sans oser encore reprendre pied.

--Allons!... ft le sportsman, il est inutile de faire davantage le
_bras de fer_. Tu peux descendre.

L'aronaute Neffodor s'tait occup, pendant ce temps, de dgager
Charlot qui, perdant l'quilibre au moment du heurt final, tait tomb
la figure en avant, entre le moteur et les rservoirs, d'une faon
si malheureuse qu'il figurait involontairement un Y ou le poirier
fourchu, la tte en bas et ses deux jambes torses en l'air. Enfin le
pilote parvint  le tirer de sa singulire position et  le remettre
debout.

L'ouvrier se tta par tout le corps.

--Eh bien! rien de cass?... interrogea cordialement l'aronaute.

--Non! je ne crois pas. J'ai seulement une bosse  la tte...

--Si ce n'est que cela, c'est peu de chose et vous vous en tirez  bon
compte.

--Je vous remercie!... Vous tes bon, vous!... grogna le mcanicien. Que
le diable emporte les ballons et ceux qui-s'en servent!...

Le pilote ne releva pas ces paroles. Le _Petit Biscuitier_ se dressait
devant lui!...

--Personne n'est bless? s'enquit-il d'abord.

Et, sur la rponse ngative de Neffodor, il poursuivit:

--Que pensez-vous que nous devions faire? O sommes-nous, ici?...

--Nous sommes dans la Crau, videmment, monsieur Rviliod, et le mieux
que nous ayons  faire par un temps pareil, c'est de laisser l le
matriel arostatique et de chercher un abri jusqu' ce que le mistral
se soit apais.

--Le dirigeable est compltement hors de service, n'est-ce pas, ajouta
l'aro-yachtman avec une colre concentre.

--Mais non, pas le moins du monde, se rcria l'aronaute en se
redressant. Le panneau de sret a parfaitement fonctionn et la nacelle
a rsist aux chocs...

--L'hlice et son arbre sont briss; les lames du gouvernail de
profondeur en morceaux.

--C'est relativement peu de chose. Le moteur est intact, c'est l le
principal, et je garantis qu'il n'y aura pas pour huit jours de travail
 tout remettre en tat...

Le _Petit Biscuitier_ eut un geste de lassitude.

--Oui, nous verrons cela plus tard, grommela-t-il. Pour l'instant,
orientons-nous.

Neffodor tendit le bras dans la direction du nord-ouest.

--Dans les dernires minutes de notre course enrage, expliqua-t-il,
j'ai remarqu un village dans cette direction; nous allons essayer de
nous y rendre, qu'en pensez-vous?...

--C'est la seule chose que nous ayons  faire dans l situation, o nous
nous trouvons. Marchons donc!...

Fonant dans le vent, dont la violence tait telle qu'il les forait
par moments  reculer, les quatre voyageurs ariens avancrent  la file
indienne. La nuit n'allait pas tarder  couvrir la vaste plaine dnude
et pierreuse de son manteau obscur. En consultant sa montre, Rviliod
avait constat que huit heures et demie venaient de sonner. Rien
n'apparaissait: pas une silhouette de paysan, pas un animal domestique,
on se ft cru dans un dsert.

Tout--coup, Neffodor qui marchait en tte poussa une exclamation. Il
venait de distinguer  moins de deux kilomtres de distance de petites
lumires.

--L-bas! s'cria-t-il, voyez-vous?... Le village que j'avais aperu
avant la sarabande de tout  l'heure!... Je ne m'tais pas tromp!...

Les quatre hommes pressrent le pas, et en vingt minutes ils arrivrent
aux maisons. Soudain, Rviliod s'arrta comme fig par la stupeur.
Ses yeux ne le trompaient pas malgr l'ombre qui s'paississait
graduellement; ces formes bien connues, ces botes lgres de toile
blanche, c'tait bien des aroplanes, des biplans, reconnaissables
 leur double tage de surfaces incurves d'avant en arrire,  leur
cellule stabilisatrice d'arrire,  leur double plan d'avant faisant
fonction de gouvernail de profondeur. Non moins stupfaits que lui,
Neffodor et Bader s'taient galement arrts. Celui-ci fit mme
quelques pas en avant pour se rapprocher des appareils, mais une voix
rbarbative et qu'il reconnut le fixa sur place, raide comme un bonhomme
de bois.

--Halte-l!... Passez au large!... pronona cette voix.

--Pouliot!... C'est le contrematre de Landoux! murmura Chariot.

--Que dites-vous? interrogea le _Petit Biscuitier_, se tournant vers
lui.

--Je reconnais les machines volantes que j'ai tant soignes  Arovilla!
rpondit  demi-voix l'ouvrier, et celui qui monte la garde autour
d'elles c'est le bras droit de Martin Landoux. Je suis sr de ce que
j'avance.

--Comment!... La socit de touristes forme par le marquis de La
Tour-Miranne serait parvenue jusqu'ici!... Ce n'est pas possible!...

--Ils ont peut-tre t, tout comme nous, les victimes du mistral, fit
observer Neffodor.

--Mais, il y a quatre ou cinq jours, ils taient encore  Bordeaux!...
Ce n'est pas croyable qu'ils aient pu faire un pareil trajet en si peu
de temps!...

--Ce qui est certain, c'est que c'est bien l l'quipe d'Arovilla,
rpta avec insistance le mcanicien. Aprs tout, ils sont peut-tre
venus en chemin de fer!

Claude Rviliod haussa les-paules, puis brusquement:

--Nous tirerons cela au clair demain, dclara-t-il. Le village doit bien
contenir un htel ou une auberge quelconque. Cherchons sans plus tarder,
si nous ne voulons pas tre exposs  passer la nuit  la belle toile.
Les paysans se couchent ordinairement tt.

Firmin tendit le bras vers une enseigne qui se balanait au vent,
au-dessus de la porte d'une habitation de vastes proportions dont les
fentres laissaient passer une vive lueur.

--Voici l'auberge, dit-il, de sa voix doucereuse. Si monsieur veut
bien me le permettre, je vais demander si l'on ne pourrait pas nous
recevoir...

--Nous allons entrer tous les quatre, lui riposta brusquement son
matre. Crois-tu que nous allons t'attendre dehors, par le temps qu'il
fait?...

[Illustration: Le sportsman escalada les marches du perron.]

Tout en parlant, le sportsman escaladait quatre  quatre les marches du
perron donnant accs  une porte vitre qu'il poussa dlibrment pour
pntrer, suivi de ses hommes, dans une grande salle vivement claire
par de grosses lampes  ptrole, et bonde de consommateurs faisant un
tapage assourdissant. Le bruit de la porte tournant sur ses gonds fit
lever la tte  plusieurs de ces personnages, et un double cri retentit:

--Rviliod!...

--La Tour-Miranne!...

Le fanatique du plus lger que l'air et des aronats se trouvait en
prsence des partisans du plus lourd et de leur prsident.

Le silence le plus complet avait succd  ces exclamations de surprise.

Le prsident de l'_Aro-tourist-club_ se leva de sa place et vint au
_Petit Biscuitier_.

--Voil la deuxime fois que nous nous rencontrons au cours de notre
voyage de tourisme, dit-il. La premire, c'tait au Havre, au-dessus de
la baie de Seine...

L'aro-yachtman avait reconquis tout son sang-froid.

--En effet, je m'en souviens, dit-il froidement.

--Laissez-moi vous fliciter, continua La Tour-Miranne, d'avoir
poursuivi votre excursion jusqu'aux confins de la France mridionale, et
vous souhaiter la bienvenue dans les murs de Vergires.

--Ah!... ce village s'appelle Vergires?... murmura le protagoniste de
l'arostation.

--Vergires, canton de Saint-Martin-de-Crau. Comment!... vous en
ignoriez le nom?...

--C'est comprhensible. Je suis parti ce matin de Besanon... Une
exclamation gnrale lui coupa la parole.

--Hein!... vous dites, Besanon?... lui cria Mdouville en se plantant
devant lui.

--Parfaitement. J'tais ce matin  Besanon!..:

--Ce n'est pas possible!...

--Vous n'avez, si vous voulez vous en assurer, qu' tlgraphier au chef
du fort Brgille, le commandant Tarie,  l'amabilit de qui j'ai d de
pouvoir garer mon dirigeable, la nuit dernire, dans le hangar du
parc d'arostation militaire!... rpliqua Rviliod qui jouissait
dlicieusement, dans son for intrieur, de la surprise qui se peignait
dans les yeux de tous ceux qui l'coutaient.

--C'est prodigieux, en vrit, balbutia Mdouville tourdi.

--Vous, n'en feriez pas autant, avec vos botes  moteurs, hein?...
ricana l'aro-yachtman d'un air sarcastique.

--Et o votre dirigeable est-il gar ce soir, interrogea le jeune
Mdrival. Par le mistral qui souffle, il risque de passer une nuit
plutt agite!...

Un nuage passa sur le front du _Petit Biscuitier_, mais il ne voulut pas
apprendre  son interlocuteur la msaventure qui lui tait survenue.

--Le vent tant trop violent ce soir, je me suis dcid  dgonfler
le ballon sur place, rpondit-il  son malicieux interlocuteur qui se
contenta de murmurer:

--Ah! c'est bien diffrent, dans ce cas, c'est bien diffrent!...

Pendant cette conversation, l'aubergiste tait accouru. Lorsque Rviliod
lui eut fait savoir qu'il demandait l'hospitalit, non seulement pour
lui-mme mais pour trois autres personnes il leva les bras au ciel avec
dsespoir, en s'criant avec toute l'exagration mridionale:

--Plus rien! mon bon monsieur, il ne me reste plus rien!... Toute la
compagnie de ces messieurs, que je n'attendais pas, a dvor jusqu' la
dernire miette, et quant au coucher, plus un lit, j'ai tout donn, et
je coucherai moi-mme dans la grange avec mes valets!...

--Je ne puis cependant pas rester dehors cette nuit!... s'exclama le
sportsman irrit.

--Que voulez-vous, je n'y peux rien. A moins, cependant, que vous
acceptiez de vous tendre sur des bottes de paille, dans le grenier,
comme ces messieurs?...

Le richissime sportsman faisait une piteuse grimace devant la
perspective d'avoir  se contenter d'un grenier et d'une botte de paille
pour tout abri et literie, mais La Tour-Miranne, s'approchant, lui dit
cordialement:

--Nous sommes au fond de la Crau et obligs de faire contre fortune
bon coeur. Heureusement, une nuit est bientt passe. Tous les lits
disponibles ont t rservs aux dames faisant partie de notre caravane,
et nous serons voisins de chambre, encore heureux--je parle pour moi et
mes amis--d'avoir trouv cette modeste auberge pour nous reposer de la
dure tape que nous avons faite.

--Vous veniez de loin, interrogea le _Petit Biscuitier_ pour se montrer
poli.

--Oh! de beaucoup moins loin que Besanon, c'est certain, rpliqua le
prsident en souriant. Nous arrivions de Meyrueis, dans la Lozre... Les
cent premiers kilomtres se sont bien effectus; nous avions fait escale
dans les environs d'Uzs et comptions terminer notre tape du jour 
Avignon, quand, en arrivant dans la valle du Rhne, nous avons t
saisis par un irrsistible mistral qui nous a emports vers le sud
malgr tous nos efforts. Nous avons aperu Nmes, puis Arles, et, pour
viter d'aller nous perdre au large, nous sommes parvenus  reprendre
terre, non sans peine, je vous l'assure,  quelque distance d'ici.
Quelques-uns de nos aros ont lgrement souffert de cet atterrissage un
peu brutal, mais tout sera rpar demain et nous continuerons notre
tour de France par la cte d'Azur et les Alpes. Mais vous-mme, mon cher
Rviliod, comment allez-vous, faire si votre dirigeable est dgonfl?
Voulez-vous accepter une place  bord de mon biplan?... Vous voyez
qu'il ne fonctionne pas trop mal, puisque voil trois semaines que je
l'utilise et qu'il a dj vol plus de 2.500 kilomtres? C'est de bon
coeur.

Une telle proposition tait une cruelle blessure  l'amour-propre du
fanatique d'arostation. Il rpondit donc schement aux amicales paroles
du fondateur de l'_Aro-tourist-club_.

--Grand merci de votre offre aimable, mon cher La Tour-Miranne,
mais tout en reconnaissant les qualits de vos appareils, qui ont pu
parcourir, ce que je ne croyais pas possible, une aussi longue route, je
persiste  affirmer la supriorit, ne ft-ce qu'au double point de
vue de la scurit et du confortable, de l'aronat, et je continue 
prfrer mon vhicule au vtre. Voyez, par exemple, quelle route j'ai
pu faire aujourd'hui et ce que vous avez pu obtenir de mieux, de votre
ct, avec vos aroplanes?...

--Dites donc, Rviliod, dit Mdouville en intervenant, je vous fais un
pari.

--Lequel, parlez!...

--C'est que le tourisme arien est plus pratique avec l'aro qu'avec le
dirigeable.

--Comment cela? expliquez-vous.

--C'est bien simple: continuons ensemble le tour de France commenc;
nous verrons lequel, des aroplanes ou de l'aronat le terminera!

Mille penses contradictoires traversrent en quelques secondes l'esprit
du _Petit Biscuitier_. Il rflchit longuement avant de rpondre:

--Bien que je n'aie nullement le dsir de me fournir  moi-mme la
preuve nouvelle de la supriorit d'une mthode sur l'autre, je tiens
cependant, puisque tel est votre dsir,  vous donner la dmonstration
que vous souhaitez. Seulement...

--Ah! il y a un seulement?...

--Vous allez pouvoir juger de la valeur de l'objection. J'ai d faire
dgonfler mon ballon par suite de l'impossibilit o je me trouvais de
lutter contre l'ouragan qui m'a entran, en moins de trois heures,
de Valence dans la Drme au bord de la Mditerrane. Pendant
l'atterrissage, qui a t plutt pnible ainsi que vous pouvez vous en
douter avec un vent filant plus de cent kilomtres  l'heure, mon hlice
et son arbre ont t mis hors de service, si bien que la remise en
tat de mon aronat exigera plusieurs jours de travail. Il est donc
indispensable de transporter le matriel dans une ville o je pourrai
trouver les ressources ncessaires pour l'excution de ce travail. Mon
intention par suite est de me rendre  Aix-les-Bains o il existe,
je m'en suis assur, un abri suffisamment vaste pour recevoir mon
dirigeable. Si votre itinraire vous conduit dans les parages de cette
ville, j'accepte de me joindre  votre caravane--si tant est qu'elle
puisse, ce dont je persiste  douter--accomplir les trajets journaliers
de deux  trois cents kilomtres que j'excute sans la moindre
difficult.

--C'est trs juste, admit le secrtaire gnral de
l'_Aro-tourist-club_. Nous allons excursionner sur la Cte d'Azur, de
Marseille jusqu' Nice, et dans les valles des Alpes. Dans moins d'une
semaine nous serons  Aix et nous vous prendrons en passant.

--Comme vous voudrez! conclut le _Petit Biscuitier_. Et l-dessus,
permettez-moi de vous souhaiter le bonsoir; je suis rompu, harass, et
bien que je doive, par force, me contenter de _plume de cheval_ comme
matelas, je pense que j'y trouverai le repos dont j'ai grand besoin.

Il salua et gagna le grenier qui allait lui servir de chambre  coucher.

--A la guerre comme  la guerre! marmotta-t-il, en grimpant les degrs
derrire l'htelier qui le conduisait, une lanterne  la main. Il faut
se rsigner, et ce galetas est encore prfrable  un sjour en plein
air, par le temps qu'il fait!...

Le lendemain, toute la troupe des touristes fut debout de bon matin, et
le premier soin du prsident fut de courir au champ o les aros taient
gars. Les mcaniciens avaient pass la nuit sous la tente, et Pouliot
raconta au chef de la caravane, les difficults qu'il avait d surmonter
pour assurer la solidit de l'abri de toile que la tempte menaait
d'emporter comme une simple feuille d'arbre. Il avait fallu doubler les
piquets d'attache et raidir les amarres pour viter de voir le frle
difice, arrach du sol. Les aros eux-mmes avaient d tre fortement
amarrs afin de leur permettre de rsister  l'aquilon.

--Heureusement, conclut le contrematre, ce satan vent s'est apais
au lever du soleil, ce qui nous a permis de reposer un peu plus
tranquillement que pendant la nuit.

En effet, avec le jour, le mistral avait beaucoup perdu de sa violence,
et il n'tait pas imprudent d'essayer de repartir, mais le mcanicien
ft observer  La Tour-Miranne qu'un monoplan, celui de Garruel, ne
pourrait continuer le parcours, car, dans la secousse de l'atterrissage,
son fuselage s'tait bris compltement, et la rparation ne pourrait
s'effectuer qu' Paris. Quant aux biplans, ils s'taient victorieusement
comports devant la tempte qui les entranait, et leur remise en tat
ne devait demander qu'une couple d'heures tout au plus.

--Faites donc pour le mieux, accorda le prsident. Nous serons l, 
dix heures, pour prendre le dpart et tcher de gagner Marseille o nous
djeunerons.

--C'est entendu, monsieur, on sera prt!

De son ct, le _Petit Biscuitier_ ne perdait pas son temps. Il avait,
sitt lev, confr avec son capitaine, le brave Neffodor, et lui avait
donn ses instructions. Celui-ci embaucha donc quelques paysans et loua
deux vhicules, une charrette et une sorte de triqueballe ou de haquet
pour aller rechercher le matriel arostatique rest pars sur le sol
pierreux de la Crau, et le transporter  la plus proche station du
chemin de fer qui met le golfe de Fos en relation avec la ville d'Arles,
et de l avec la grande artre du P.L.M.

La matine entire fut employe  ce travail de reploiement de
l'enveloppe de soie caoutchoute, au chargement de la nacelle sur le
haquet, et des accessoires dans le chariot, enfin au transport du tout
 la station de Saint-Martin-de-Crau et  l'expdition en gare
d'Aix-les-Bains, _vi_ Arles, Valence et Grenoble. Claude Rviliod put
ainsi, avant de gagner  son tour le chemin de fer qui devait le ramener
 Paris, assister  l'envole des aviateurs.

--Nous ne sommes pas  soixante kilomtres de Marseille, avait annonc
La Tour-Miranne  ses amis.

--C'est moins d'une heure de vol, c'est peu de chose, rpondit Mdrival.

--Est-ce qu'il y a encore de l'eau  traverser? demanda, non sans
inquitude M. Le Clair. Je ne voudrais pas reprendre un bain comme lors
de notre voyage  l'le de R.

--Rassurez-vous, rpliqua le jeune prsident, je n'ai pas l'intention
de vous faire traverser la baie de Marseille du cap Couronne au cap
Croisette, ni mme seulement le golfe de Fos. Non, nous suivrons la voie
de terre en nous dirigeant sur Fos, Port-de-Bouc, et les Martigues.
Nous suivrons ensuite l'arte septentrionale de la chane de l'Estaque
jusqu' Septmes, et nous redescendrons ensuite directement vers le sud
pour passer au-dessus, du chef-lieu des Bouches-d-Rhne.

--Et o ferons-nous escale dans ce cas? questionna l'ingnieur Damblin.

--Au vlodrome du parc Borly, la place ne manquera pas, et au-moins
nous serons dans une enceinte ferme qui nous prservera des
manifestations de curiosit, souvent gnantes, du public. Cette
aprs-midi, nous pourrons visiter Marseille  loisir.

--C'est convenu, prsident, claironna la voix perante de Mdrival. Au
vlodrome Borly, au sud de Marseille. Les premiers arrivs attendront
les autres!

[Illustration: MARSEILLE.--Palais de Longchamp.]

Il se tassa sur son sige minuscule et mit son moteur en route. Trente
secondes ne s'taient pas coules que sa _Demoiselle_ s'lanait dans
l'espace  la poursuite du monoplan de Damblin qui venait de s'enlever.

L'un aprs l'autre les neuf aroplanes qui restaient sur le sol
s'envolrent, laissant en tte  tte le _Petit Biscuitier_ et
l'ingnieur Garuel, qui avait fait dmonter les pices constituant son
appareil pour les expdier aux ateliers Riplet de Vanves, qui avaient
construit l'instrument et se chargeraient certainement de le radouber.
De son ct, Claude Rviliod comptait se rendre, ds son arrive, chez
l'ingnieur Fruscou et lui demander d'envoyer immdiatement  Aix une
quipe avec les pices de rechange et le gaz comprim ncessaire afin de
remettre l'aronat en mesure de continuer ses randonnes et vaincre les
prsomptueux qui l'avaient dfi.

En prenant le rapide passant en gare d'Arles  deux heures et demie, les
deux jeunes gens devaient arriver  Paris vers minuit. Ils devaient
donc se hter de gagner la gare de Saint-Martin, la plus voisine, pour
arriver  temps  Arles, par le petit chemin de fer  voie troite qui
traverse la Crau en suivant la rive gauche du Rhne, et pour cela ils se
firent conduire en voiture  la station, o Rviliod retrouva ses trois
subordonns qui venaient de terminer le chargement du ballon sur deux
wagons plates-formes associs, de manire  supporter la nacelle dont la
longueur tait exactement celle de deux wagons placs  la suite l'un de
l'autre.

L'armateur du yacht arien donna ses instructions  son pilote, qui
devait accompagner le matriel et se rendre directement  Aix-les-Bains.

Pendant que l'aro-yachtman, en compagnie de Garruel, se dirigeait vers
la cit arlsienne, la caravane des aviateurs atteignait Marseille, sans
incident, aprs avoir long le rivage mridional de l'tang de Berre et
suivi la grande ligne de Paris-Marseille depuis le Pas de l'_Enci_ (en
provenal, _enci_ signifie dj _pas, coupure_), que les indicateurs de
chemins de fer ont transform en _Pas-des-Lanciers_, jusqu' la gare de
Saint-Charles. S'levant  plus de 200 mtres au-dessus de la populeuse
cit, les voyageurs purent l'admirer dans toute son tendue, depuis son
faubourg de la Madrague au nord jusqu'au Roucas-blanc, au Rouet et 
Sainte-Marguerite au sud, avec les immenses bassins o d'innombrables
navires dressaient leurs mtures et vomissaient par leurs chemines
massives des torrents de fume noire. Arriv a l'extrmit de la
promenade du Prado, La Tour-Miranne reconnut les pistes du grand
vlodrome marseillais; il dirigea sa course vers ce point et atterrit
doucement sur le gazon, o dj Mdrival et Damblin s'taient abattus.

--Arrivez donc, cria le factieux jeune homme, voil une demi-heure
que nous vous attendons; la bouillabaisse va refroidir, tas de
rampe--terre.

La caravane rduite  dix-huit personnes, consacra son aprs-midi 
la visite de l'antique _Massilia_, la seconde ville de France pour la
population, car le nombre de ses habitants atteint un demi-million.
Guids par Mdouville, plus alerte et plus disert que jamais, les
touristes parcoururent les principales artres de la cit: les cours
Belzunce et Saint-Louis, la clbre Canebire, l'avenue de Noailles et
les alles de Meilhan, enfin ils firent l'ascension de Notre-Dame de la
Garde et terminrent par une promenade aux nouveaux bassins.

Marseille ne possde pas,  l'inverse de nombreuses villes de France,
de monuments anciens remarquables. Ses vieilles glises n'taient pas en
rapport avec l'tendue qu'elle a fini par occuper, et il ne reste que
la flche lance des Accoules, les souterrains et les tours de l'glise
Saint-Victor, les ruines de l'ancienne et pauvre cathdrale de la Mayor.
Notre-Dame du Mont-Carmel et Sainte-Thodore datent du XVIIe sicle, et
tous les autres difices du culte catholique du XIXe sicle.

[Illustration: MARSEILLE.--Le port de la Juliette.]

Ses monuments civils les plus anciens sont l'Htel de ville, du XVIe
sicle, qui possde des sculptures de Puget et un double escalier en
marbre blanc; la Consigne, o sont les bureaux de l'intendance. Le
Palais de justice, la Prfecture, la Bourse, situe sur la Canebire, le
chteau du Pharo sont du sicle dernier. L'difice le plus remarquable
est encore le palais de Longchamp, bti sur les plans d'Esprandieu,
et qui a t termin en 1869. Il contient le Muse o se trouvent des
oeuvres remarquables de Lesueur, Mignard, Corot, Rubens, Courbet, ainsi
que des galeries d'Histoire Naturelle.

Marseille a toujours t, et reste avant toute chose, un centre de
commerce maritime. Sa partie la plus pittoresque et la plus anime c'est
le port, le premier de France par son trafic. Le _Vieux Port_,
auquel aboutit la Canebire, s'ouvre entre les forts Saint-Jean et
Saint-Nicolas. La passe, rtrcie par les roches du Pharo, est sre; ce
port complt par un bassin de radoub, est rserv aux remorqueurs et
aux btiments  voiles. Le port de la Juliette, creus en 1853, prcd
de l'avant-port du sud, est rserv aux vapeurs faisant un service
rgulier dans la Mditerrane. Il communique au nord avec le bassin du
Lazaret, d'Arne, le bassin National, dont les quais sont desservis par
des voies ferres relies  la gare Saint-Charles. En avant du port se
dveloppe la rade, large et sre, que protgent la chane de l'toile,
les collines de Montredon, et les trois lots d'If, de Pomgue et de
Ratonneau.

Le lendemain, ds huit heures du matin, les aviateurs arrivaient au
vlodrome et se prparaient  partir, car il avait t dcid d'un
commun accord, la veille, qu'en raison de la chaleur qui allait sans
cesse en augmentant, les tapes se feraient de bonne heure le matin
et pas avant quatre heures de l'aprs-midi. Le signal du dpart tant
donn, l'escadrille arienne s'envola dans le ciel bleu en prenant la
direction de l'orient. Les 32 kilomtres de Marseille  la Ciotat furent
parcourus en quarante minutes par les biplans, qui arrivrent  dix
heures prcises  La Seyne o ils prirent terre  l'entre de la rade
de Toulon, au milieu de laquelle la flotte de la Mditerrane tait 
l'ancre.

Les touristes djeunrent htivement et se htrent de visiter le port,
les darses et l'arsenal, qu'ils parcoururent d'une extrmit 
l'autre, en dpit d'une temprature qui commenait  devenir rellement
accablante. Puis, comme La Tour-Miranne tenait  atteindre le soir mme
Saint-Tropez, le groupe des excursionnistes, accompagns de nombreux
officiers de marine, se hta de revenir vers le terrain o les vhicules
ariens taient demeurs sous la garde habituelle des mcaniciens.
Les pilotes prirent leur place  bord de chaque esquif, et les grands
oiseaux mcaniques reprirent leur vol, franchissant la passe  la pointe
du fort de l'Aiguillette et continuant  suivre le littoral au-dessus
des forts de Lamalgue, Sainte-Marguerite et la Colle-Noire. A cinq
heures, la caravane coupait la presqu'le de Giens et longeait la
rade d'Hyres, dont les les de Porquerolles, du Levant et Gros,
apparaissaient au loin, sur la moire mouvante de la mer, comme de
vritables bosquets de verdure. Une heure plus tard, les aviateurs
apercevaient la coquette petite ville de Saint-Tropez, assise au bord
du golfe de Grimaud, et prenaient terre sans difficult dans un vallon
entre la voie ferre et la mer.

L'excursion  la Cte d'Azur devait s'effectuer sans le moindre
incident digne d'tre not; les appareils, que ne contrariait nul vent
dfavorable, suivaient en se jouant les dcoupures du rivage de la
grande mer bleue qu'incendiait un soleil ardent, et ils arrivrent  dix
heures et demie du matin  Nice la belle, qu'ils traversrent dans toute
sa largeur pour atterrir au pied du mont Boron. Les aviateurs visitrent
en premier lieu le magnifique observatoire difi sur ce sommet grce 
la magnificence du banquier Bischofsheim, et qui contient,  l'intrieur
de son immense coupole, difie par Eiffel, l'une des plus puissantes
lunettes astronomiques du monde, car elle mesure 18 mtres de longueur
avec un objectif de prs de 80 centimtres d'ouverture. De l ils se
rendirent  la ville dont ils eurent le temps de parcourir les divers
quartiers et les magnifiques promenades ombreuses. Le soir, Mdouville
proposa  quelques amis de pousser jusqu'au rocher de Monaco et de
passer la soire au Palais des jeux de Monte-Carlo. Mdrival, M. et
Mme de l'Esclapade, les frres Bourdon acceptrent avec empressement
d'accompagner le secrtaire gnral, mais ils faisaient piteuse mine
le lendemain, car la roulette les avait traits sans amnit. Seul,
le jeune Mdrival--la jeunesse a de ces prrogatives!--avait dompt
l'inconstante desse et ralis un gain assez important.

[Illustration: Nice.--Promenade des Anglais.]

La caravane tait parvenue  l'extrmit du littoral franais. De la
frontire belge, elle tait parvenue en trois semaines  la frontire
italienne, aprs avoir suivi les rivages de la Manche, de l'Ocan et
de la Mditerrane et visit les villes les plus intressantes de la
Picardie, de la Flandre, de la Normandie, de la Bretagne, les les de
l'Ocan, les grottes et les cavernes du Massif Central et des Cvennes.
Il s'agissait maintenant de boucler le Tour de France par l'est, en
remontant tout le long de la frontire par le Jura et les Vosges, ces
rgions que le _Petit Biscuitier_ avait dj parcourues avec son ballon
dirigeable.

La flottille, rduite  onze appareils, quitta Nice le lundi 28 juillet,
 huit heures et demie du matin, dans l'intention de se rendre 
Puget-Thniers et  Digne. La Tour-Miranne commena par s'lever  prs
de trois cents mtres pour traverser la rade de Villefranche o taient
amarrs de nombreux btiments de guerre. Il vira au-dessus de Beaulieu
et, aprs un dernier regard jet  la Mditerrane que l'on ne devait
plus revoir, il prit la route du nord pour gagner la valle du Paillon,
et un peu aprs,  la hauteur du village de Castagniers, la valle du
Var, de ce fleuve qui ne traverse plus le dpartement auquel il a donn
son nom.

Laissant  gauche le massif de la Tourette haut de 850 mtres, les aros
ne tardrent pas  arriver au confluent de la Tine et du Var qui, en
cet endroit, traait un angle brusque vers l'ouest. Ils continurent
docilement  suivre le cours du fleuve et arrivrent  dix heures
 Puget-Thniers, aprs avoir aperu les bourgades de Malaussne et
Villars. La sous-prfecture des Alpes-Maritimes ne compte que douze
cents habitants; c'est plutt un gros village, aussi les aviateurs n'y
sjournrent-ils que le temps de vrifier leurs machines et faire le
plein d'essence des rservoirs, et repartirent-ils sans tarder pour
Digne, chef-lieu du dpartement des Basses-Alpes, o ils parvinrent 
midi et demi, aprs s'tre levs 1150 mtres de haut au moment de la
traverse du col de la Chamatte, situ entre les communes d'Entrevaux et
de Saint-Andr-de-Mouilles.

L'aprs-midi ayant t consacre  la visite de la ville de Digne, de
sa cathdrale et de son glise romane, toutes deux du XIIe sicle, la
journe du mardi fut employe par les aviateurs  la traverse du massif
montagneux sparant Digne de Gap. Pour ne pas tre oblig de s'lever
 des altitudes invraisemblables, le prsident de l'_Aro-tourist-club_
prfra allonger quelque peu sa route et gagner la valle de la Durance,
en passant par Sisteron. L'escale fut prolonge le temps ncessaire  la
visite des monuments de la ville, chef-lieu des Hautes-Alpes, puis les
aviateurs, vitant le massif du Dvoluy, gagnrent la valle de la Drme
et couchrent  Die, sous-prfecture de trois mille habitants.

Continuant,  voluer  travers les Alpes, la caravane, qui comptait
arriver le mercredi soir  Aix-les-Bains, n'y parvint que le jeudi,
car ses membres avaient perdu une aprs-midi  visiter les usines
hydro-lectriques de Laffrey et du Vercors, qui avaient retenu son
attention.

--Il faut voir les usages que l'on fait, dans la rgion, de la houille
blanche, avait dclar l'ingnieur Damblin, et je vous engage  venir
visiter quelques usines. C'est curieux.

Les touristes purent donc admirer les normes turbines accouples 
des alternateurs de taille gigantesque, grce auxquels la force vive de
l'eau, capte dans les montagnes et amene de quatre cents  huit cents
mtres de hauteur par des conduites en acier, tait transforme en
nergie lectrique, en courants triphass envoys  des centaines de
kilomtres de distance par des fils de cuivre un peu plus gros que des
fils tlgraphiques ordinaires, jusqu'aux villes  clairer ou  fournir
de force motrice pour l'industrie.

--L'eau qui arrive aux turbines a une telle pression, en raison de la
hauteur d'o elle vient, expliquait Damblin, qu'elle s'chappe en un
jet aussi rigide qu'une barre de fer, et qui use  la longue les augets
d'acier des roues Pelton des turbines. Il serait difficile  un homme,
mme trs vigoureux, de couper ce jet d'eau avec une lame de sabre bien
affile et manie  tour de bras.

--C'est curieux, en effet, fit Mdouville intress; mais, dites-moi,
qu'est-ce que c'est donc que ces espces d'assiettes en fer empiles les
unes au-dessus des autres et que j'aperois l-bas?...

--Ce sont les transformateurs statiques, mon cher ami. Ce sont des
appareils composs d'enroulements de fil superposs, que traverse le
courant engendr par les machines lectriques. Par les phnomnes
de l'_induction_, la tension de ce courant est augmente dans des
proportions considrables et faciles  dterminer, de mille  quarante
mille _volts_ par exemple. Il est alors possible, grce  cette haute
tension, de n'employer pour les lignes de transport, que des fils
conducteurs de diamtre restreint, et partant moins coteux, ce qui
permet d'envoyer sans une dpense excessive de cbles, l'nergie
lectrique  de trs grandes distances.

--Mais  l'arrive, les lampes ne peuvent pas absorber ce courant de
haute tension?...

--Non, certes, aussi est-on oblig de lui faire traverser d'abord les
spires d'un autre transformateur, qui ramne la tension au chiffre
convenable. Le premier appareil, plac  la station de dpart, est un
survolteur, et celui dispos  l'arrive un dvolteur. Les hautes
tensions sont localises sur la ligne de transport dans un simple but
d'conomie de conducteurs.

Les touristes visitrent ensuite une usine lectrolytique, o le courant
produit par la puissance vive de l'eau tait utilis pour fabriquer,
dans des fours lectriques, le carbure de calcium, qui permet d'obtenir
simplement par sa dissolution dans l'eau, l'actylne, ce gaz quinze
fois plus clairant que le gaz de houille, et l'aluminium. Damblin
expliqua encore  ses camarades les procds employs dans ces
industries nouvelles bases sur les dcouvertes des chimistes Moissan,
Bullier, Hroult et Minet. Pour obtenir le carbure, on mlange dans le
four lectrique, des proportions convenables de chaux vive et de coke
pulvris, puis on fait passer dans la masse, entre deux plaques ou une
plaque et un gros cylindre tous deux en charbon agglomr  la presse
hydraulique, un courant de faible tension mais d'une formidable
intensit qui dtermine l'incandescence du mlange ainsi port  une
temprature de trois mille degrs. Le carbure fondu est ensuite coul,
comme s'il s'agissait d'un mtal, puis concass et embarill pour
l'expdition.

L'aluminium est obtenu par un traitement analogue, par la rduction 
haute temprature des terres appeles _bauxite_ et _cryolithe_ et qui
contiennent une trs forte proportion de ce mtal, dont les applications
se sont multiplies depuis que son prix s'est abaiss au point
d'en faire un vritable mtal usuel. L'ingnieur ajouta que le four
lectrique tait encore employ, dans les pays pauvres en charbon mais
possdant de nombreuses chutes d'eau,  la sidrurgie, c'est--dire  la
fabrication du fer et surtout de l'acier, ainsi qu' la prparation de
nombreux alliages et  la fabrication d'une grande varit de produits
chimiques que les nouvelles mthodes permettaient d'obtenir  bien
meilleur march qu'auparavant.

Mais le temps s'coulait, et La Tour-Miranne ne voulait pas s'terniser
dans ces pays de montagnes, quelque intressantes que fussent les
industries que l'on pouvait y rencontrer. Le dpart fut donc donn
de bonne heure le lendemain, ce qui permit de visiter en dtail
le chef-lieu de l'Isre: Grenoble. En dpit d'un vent assez vif du
nord-est, qui contrariait sensiblement le vol des aroplanes, la
flottille parvint  sortir du ddale des valles, et  cinq heures
du soir, elle prenait terre dans les Prs-Hauts, au-dessus
d'Aix-les-Bains o les aviateurs devaient se rencontrer avec le partisan
de l'aronautique oppose  l'aviation, Claude Rviliod.




CHAPITRE XXIII

LE RETOUR


LE NAPOLON DE L'ARONAUTIQUE.--ON METTRA LES BOUCHES
DOUBLES.--MAUVAISE HUMEUR DU SIEUR CHARLOT.--ARRIVE DE LA
FLOTTILLE.--UNE NOUVELLE ALARMANTE.--MARTIN LANDOUX A LA RESCOUSSE!--UNE
EXPLICATION NCESSAIRE.--EN ROUTE POUR PARIS.--UN MATCH DE
VITESSE.--CATASTROPHE.


Le _Petit Biscuitier_ n'avait pas perdu une minute, car il ne voulait
pas que le dernier mot ft dit, dans la rivalit existant entre lui et
Robert de La Tour-Miranne.

Ayant prvenu, par une dpche lance de Lyon, Fruscou de sa visite, il
tait le lendemain de son malencontreux atterrissage dans la plaine
de la Crau,  l'tablissement Central d'arostation, et expliquait au
clbre constructeur l'accident qui lui tait survenu.

--Un coup de mistral, a peut arriver  tout le monde; le meilleur des
aronautes peut se trouver tout d'un coup sur le trajet de cet ouragan,
pronona l'ingnieur de sa voix tonitruante et autoritaire. C'est
fcheux, ce qui vous est arriv, cependant tout peut se rparer.

--Je l'ai bien pens, mais il faudrait agir trs rapidement, car
je tiens absolument  tre en mesure de repartir au plus tard jeudi
prochain et nous sommes aujourd'hui vendredi. Est-ce possible?...

Fruscou savait qu'il n'y avait pas  tergiverser avec son richissime
client, qui entendait que ses ordres fussent excuts, quoi qu'il en pt
coter.

--C'est bien simple, rpliqua-t-il, aprs avoir rflchi quelques
secondes. Vous m'avez dit que l'hlice et son arbre sont briss ainsi
que les gouvernails, mais que tout le reste du matriel est en bon
tat. Je vais faire runir ces pices et donner en mme temps l'ordre
 l'tablissement des Moulineaux, qui possde son usine principale 
Vizille  ct de Grenoble, de faire expdier de suite  Aix-les-Bains,
cent bouteilles d'hydrogne pur.

--Croyez-vous que ce soit possible? Je veux dire, pensez-vous que cette
usine pourra faire une pareille fourniture?...

--Sans la moindre difficult, mon cher client, car l'tablissement en
question est fort important... D'ailleurs, je lui donnerai un dlai de
livraison de quatre jours, ce qui est grandement suffisant pour runir
cent rcipients de cent vingt litres et les transporter de Vizille 
Aix. Donc, voici un point d'lucid. Je vais, d'autre part, faire le
ncessaire pour l'hlice de rechange, les gouvernails, l'arbre, les
accessoires. Tout sera prt demain soir, et nous emporterons le tout 
Aix par le rapide qui part de la gare de Lyon  cinq heures et arrive 
minuit.

--Bien. Ensuite?...

--Dimanche et lundi, l'quipe que j'emmnerai, travaillera  la remise
en tat de l'arbre du propulseur et autres pices; mardi tout
sera termin et mercredi on oprera le regonflement de l'enveloppe
arostatique. Cela peut-il aller ainsi, mon cher client?...

--Admirablement. Vous tes dcidment, laissez-moi vous le dire sans
froisser votre modestie bien connue, mon cher Fruscou, le Napolon de
l'aronautique.

--Vous tes trop bon. J'essaie simplement de vous satisfaire, et c'est
pourquoi nous mettrons les bouches doubles afin d'arriver dans le dlai
fix.

--Alors, c'est dit,  demain soir,  la gare de Lyon?...

--C'est dit. Vous m'y trouverez avec mes hommes. A propos, vous avez
trouv un endroit convenable pour loger l'aronat pendant le travail de
rfection et de gonflement?

--Oui, vous verrez cela.

Les deux hommes se serrrent cordialement la main et le _Petit
Biscuitier_ regagna son automobile qui stationnait dans la cour de
l'tablissement d'Arostation.

Trois jours plus tard, on et pu retrouver les deux interlocuteurs
surveillant,  l'intrieur d'un immense magasin  fourrages vide, le
travail de remise en tat du dirigeable. Fruscou avait amen avec lui
quatre de ses meilleurs ouvriers qui secondaient Neffodor et Charles
Bader dans les oprations ncessites par l'ajustage d'un nouvel arbre
de couche avec son hlice, et des plans, en forme de lames de
jalousie, du gouvernail de profondeur qui avait t pulvris pendant
l'atterrissage dans la Crau.

Mons Charlot tait furieux. Il comptait rentrer tranquillement au parc
d'arostation d'cancourt, aprs l'accident survenu  l'arbre de couche,
accident auquel il n'tait pas tout  fait tranger, et pas du tout,
il lui fallait travailler sans relche, depuis qu'il tait arriv en
compagnie du pilote Neffodor  Aix-les-Bains, o,  plus justement
parler, au Tremblay,  une lieue d'Aix, o se trouvait le magasin 
fourrages qui devait servir de garage et d'abri au matriel jusqu'au
moment de sa remise debout. Dcidment ses machinations n'avaient pas de
succs, aussi rvait-il de nouvelles tratrises et cherchait-il un moyen
de mettre l'appareil arien dans une situation critique, d'o il ne
l'en tirerait qu' la condition que le _Petit Biscuitier_ ouvrit son
portefeuille pour en tirer un chque srieux. Mais, surveill  la fois
par Neffodor, par Fruscou et par les autres ouvriers mcaniciens, il ne
pouvait rien tenter pour l'instant.

--Ah! si j'avais la mme libert qu' l'arodrome de Puiseux, songeait
le misrable, comme ce serait vite agenc mon petit truc, pour dcider
le patron  ne pas tre envoy instantanment dans le milieu de la
semaine prochaine. Un simple _clateur_  pointes, dissimul dans la
paroi intrieure du ballonnet compensateur et reli par deux fils fins,
passant dans la manche  air,  la magnto d'allumage du moteur.
S'il refusait de me remettre un chque de trente mille francs, qui
m'indemniserait de ce que j'ai perdu, crac!... une chiquenaude sur
la tige de l'interrupteur envoyant le courant de la magnto dans
l'clateur, et le gaz s'allumerait, tout sauterait!...

C'tait fort simple en effet, mais le sieur Charlot pensait que, s'il
faisait sauter ainsi l'aronat alors qu'il voguerait dans les airs,
ne ft-ce qu' trois cents mtres de haut, il lui faudrait faire la
pirouette en compagnie du _Petit Biscuitier_ et de Neffodor, et cette
consquence n'tait pas sans le faire rflchir. D'autre part, qui
pouvait savoir, si, aprs avoir cd  ses exigences et sign le
chque librateur, le sportsman, redescendu  terre sain et sauf, ne
reviendrait pas sur ses promesses et ne le ferait pas arrter avant
qu'il et pu toucher la somme promise?... Toutes ces consquences
possibles se prsentaient  l'esprit du sinistre personnage, qui passait
ses nuits  chafauder les projets les plus insenss pour parvenir  ce
qui tait son ide fixe: extorquer, d'une manire ou d'une autre, une
grosse somme  Claude Rviliod.

En trois jours, les travaux de rparation de l'aronat furent termins.
Le salon boulevers et dont le mobilier avait t dtrior par les
heurts du tranage, reprit son aspect primitif; l'arbre d'acier, bris
en trois morceaux, fut remplac par un neuf, muni d'une hlice  pales
de bois, enfin toute trace de l'accident disparut. Un essai au point
fixe de tout le mcanisme donna entirement satisfaction  Fruscou qui
dclara:

--Le plus fort est fait. Demain mercredi nous commencerons le
gonflement.

Le chemin de dchirure du panneau de sret avait t recousu et
recouvert de sa bandelette d'tanchit. L'enveloppe fut  demi remplie
d'air au moyen du ventilateur de la nacelle et Neffodor la visita
minutieusement,  l'intrieur et  l'extrieur, pour boucher les trous
microscopiques qui pouvaient s'y tre produits. Cette vrification
indispensable opre, les bouteilles d'hydrogne comprim  cent
cinquante atmosphres furent disposes, par vingt, de chaque ct d'un
tube central muni de tubulures  crous sur lesquelles vient s'ajuster
le col  vis des bouteilles, et le tube fut mis en relation par un tuyau
de soie impermable, avec la manche  gaz du ballon.

--Nous avons l plus de 700 mtres cubes d'hydrogne pur, dclara
Fruscou.

--Combien d'heures seront ncessaires pour les emmagasiner dans
l'aronat? demanda Rviliod.

--Quatre heures tout au plus, car un dbit de deux cents mtres 
l'heure n'est pas exagr.

L'opration fut commence  huit heures du matin, et  midi les tubes
taient vides, ainsi que l'ingnieur l'avait prvu. Ils furent remplacs
par des bouteilles pleines et,  six heures du soir, le ballon qui avait
t amen sur une pelouse, le hangar ne prsentant pas des dimensions
suffisantes pour le contenir entirement gonfl, se trouva avoir reu sa
provision complte d'hydrogne. Le travail de fixation de la nacelle et
de rglage des suspensions et apparaux divers fut remis au lendemain.

--Esprons que nous serons favoriss encore d'un peu de beau temps,
murmura le sportsman et que nous pourrons tenter une sortie aux environs
du lac du Bourget.

Cette esprance ne devait pas se raliser, car le vent, qui avait t
presque nul depuis trois jours, se mit  souffler avec violence dans la
nuit, obligeant les veilleurs  renforcer les attaches fixant le long
fuseau de soie au sol. Heureusement, vers midi, une violente averse,
accompagne d'clairs et de coups de tonnerre, abattit le vent, et
l'atmosphre, redevenant d'une idale puret, Fruscou en profita pour
excuter le rglage des diverses commandes du dirigeable auquel la
longue nacelle avait t suspendue. Ce fut l'affaire de quelques heures,
aprs lesquelles une ascension fut excute, qui mena Rviliod jusqu'au
lac d'Annecy, par-dessus le massif montagneux qui spare cette tendue
d'eau du lac du Bourget. Fruscou tait au gouvernail, et un mcanicien
de son quipe remplaait Charlot au moteur. Les 35 kilomtres sparant
les lacs l'un de l'autre furent parcourus en quarante-deux minutes 
l'aller et cinquante-six minutes au retour.

Il fallut laisser chapper un peu de gaz par la soupape pour redescendre
au niveau du lac du Bourget, l'altitude de 1350 mtres ayant t
atteinte au cours de l'ascension. Les ouvriers qui avaient travaill 
la rfection du matriel attendaient le retour du yacht arien, et ils
saisirent les cordes tranantes pour le ramener au sol o il fut
amarr solidement aprs que l'enveloppe impermable eut t remise sous
pression pour parer  tout vnement pendant la nuit.

--Nous rentrerons  Paris demain, annona le _Petit Biscuitier_ au
constructeur. Je vous offre volontiers une place  bord, bien qu'il soit
vident que vous ne rentrerez pas aussi vite par la voie de l'air que
par le rapide qui nous a amens. Neffodor prendra, bien entendu, votre
place au volant et, puisque vous tes un matre au noble jeu de jacquet,
je m'offre  tre votre partenaire et  occuper nos heures de voyage
 secouer le cornet. Et l'on ne bouchera le jeu qu'avec deux dames de
retour!...

--C'est entendu, j'accepte votre aimable proposition, mon cher
monsieur, claironna Fruscou riant  en faire tourner l'hlice du ballon.
Apprtez-vous  tre bross!...

--Eh! eh! on verra  se dfendre, mon cher constructeur. On tchera de
se dfendre!...

Le _Petit Biscuitier_ ne fut que mdiocrement surpris en rencontrant,
le soir mme, au Casino o il tait all comme chaque jour retrouver des
amis et connaissances de Paris, villgiaturant dans ce site dlicieux
des Alpes, le marquis de La Tour-Miranne accompagn des membres
de l'_Aro-tourist_. Il fut frapp de l'expression de tristesse
et d'accablement du promoteur du tourisme en aroplane, et ne put
s'empcher de l'interpeller dans les termes suivants.

--Qu'avez-vous donc  affecter cet air funbre, chevalier de la
Triste-Figure?.. Serait-ce que vous auriez sem quelqu'un de votre
Socit dans un prcipice?...

--Ne plaisantez-pas, Rviliod, rpondit le sportsman. Je suis trs
afflig des nouvelles que j'ai reu de Paris en arrivant  Aix...

--Quoi donc!... Votre pre n'est pas subitement dcd, je pense!...

--Non, le duc de La Tour-Miranne est toujours vivant, mais une dpche
vient de m'apprendre qu'il vient encore d'tre frapp d'un accs de
goutte, et que la situation est grave.

--Bah! un accs de goutte, ce n'est pas mortel!... Rassurez-vous!

--Je connais la forte constitution du duc, mais je suis cependant
inquiet, car j'ai remarqu certains symptmes qui augmentent mes
craintes. J'ai donc dcid de regagner Paris au plus tt, sans achever
notre voyage de tourisme, dj aux trois quarts accompli.

--Quoi, vous abandonnez la Socit dont vous tes prsident?...

--Pour ne pas me quitter, les membres de l'_Aro-tourist-club_ ont
dcid, quoi que j'aie pu leur dire,  me suivre et  revenir au parc
d'Arovilla en mme temps que moi. Nous essaierons donc d'excuter de
compagnie, ds demain, le plus long voyage qui ait t tent jusqu'
prsent  l'aide d'aroplanes.

--Parfait! Dans ces circonstances, c'est le cas o jamais de vider notre
vieux diffrend et de voir qui fera le mieux du _plus lourd_ ou du _plus
lger_ que l'air.

L'aviateur baucha un faible sourire.

--Vous tenez donc toujours  me fournir cette dmonstration de la
supriorit de vos ides?

--Certes, et plus que jamais!

--Eh bien! dans l'intrt gnral de la question de la navigation
arienne, j'accepte votre proposition, Rviliod, et je vais la
communiquer  mes amis. Comme il s'agit rien moins que de six cents
kilomtres  parcourir en ligne directe pour atteindre nos parcs
respectifs d'Ecancourt et d'Arovilla, il faudra partir de trs bonne
heure. Je propose donc de prendre le dpart  six heures prcises. Qu'en
pensez-vous?...

--Je suis entirement de votre avis et vais donner mes ordres en
consquence  mes hommes, Neffodor, mon aronaute, et Charlot, mon
mcanicien.

En entendant prononcer ce nom, le marquis eut un mouvement de surprise
que remarqua Rviliod.

--Tiens!... Qu'avez-vous donc? interrogea-t-il.

La Tour-Miranne hsita un instant  rpondre, mais sa franchise native
l'emporta.

--coutez, Rviliod, articula-t-il enfin, il faut que nous ayons une
explication dfinitive.

--Une explication!... siffla le _Petit Biscuitier_, et  quel sujet?...

--Au sujet de l'homme que vous venez de nommer, et que vous avez pris
 votre service, aprs qu'il a d quitter l'arodrome  la suite de
certains soupons qui s'taient ports sur lui.

--Quels soupons?... Et en quoi cela me concerne-t-il?...

--Je vais vous le dire. Vous n'ignorez pas que j'ai failli ne pas
pouvoir partir et suivre mes amis, lors de notre dpart du champ
d'aviation d'Arovilla. Une main criminelle et exprimente avait,
dans la nuit prcdant le dpart de la caravane arienne, dtrior les
parties essentielles de la machine volante que je devais diriger. Sans
le dvouement et la prvoyance de mon constructeur, M. Martin Landoux,
le succs du tour de France en aroplane tait irrmdiablement
compromis et j'tais forc de rester  terre.

--Je ne vois pas jusqu' prsent....

--Vous allez comprendre. Une enqute trs minutieuse a t immdiatement
mene par Martin Landoux, qui est un homme fin et avis, pour dcouvrir
l'auteur de ce sabotage criminel et, bien que les preuves matrielles
manquassent, tous les indices que l'on put relever accusaient cet
ouvrier rcemment embauch aux ateliers de Levallois, ce Charlot!...

Rviliod baucha un geste, mais son interlocuteur poursuivit sans le
laisser l'interrompre de nouveau:

--La main qui avait excut tant connue, il s'agissait de dterminer
le mobile qui l'avait conduite. On a cherch comment ce Charlot--qui ne
devait avoir aucune animosit personnelle  satisfaire contre moi--tait
entr  notre service, et savez-vous ce que l'on  fini par trouver?...

Le _Petit Biscuitier_ ne le laissa pas achever.

--coutez, La Tour-Miranne, fit-il d'un ton qu'il essaya de rendre
dtach et insoucieux, cela ne m'intresse pas du tout vos histoires
d'ouvriers et de domestiques infidles ou malveillants. Laissons cela,
car vous n'allez pas insinuer, je pense, que c'est moi qui ai command 
ce Charlot de dtruire votre aroplane?...

--Alors pourquoi l'avoir pris  votre service, aprs l'avoir plac chez
Landoux par l'intermdiaire du commanditaire de celui-ci, notre ami
commun, Mdouville?...

Le prsident de l'_Aro-tourist_ tenait sous son regard franc et loyal
le _Petit Biscuitier_ qui, mal  l'aise, quoi qu'il en et, affectait de
ricaner. Il termina, pour achever de l'craser.

--Des gens comme ce Charlot se vendent au plus offrant, risque  le
trahir ensuite s'ils y trouvent le moindre avantage. J'ai simplement
tenu  vous montrer le danger que vous courez maintenant avec un pareil
misrable  votre bord. Ne s'est-il pas vant--et le propos m'en a t
rapport--d'avoir caus la rupture de votre arbre d'hlice pour vous
obliger  interrompre un voyage qui se prolongeait par trop  son
gr!... Qui sait si, en ce moment mme, il ne machine pas encore, pour
le compte de l'un ou de l'autre, quelque embche dont vous serez la
victime!...

Pendant que parlait Robert de La Tour-Miranne, Claude Rviliod avait
repass dans son esprit toutes les solutions possibles lui permettant
de se tirer de l'impasse o il s'tait mis par suite de la collaboration
qu'il avait accepte du tratre des ateliers Marius Gallet. Le meilleur
parti lui parut tre de jeter son complice par-dessus bord et de s'en
dbarrasser, mme au prix d'un aveu humiliant. En agissant ainsi, il
annulait les consquences fcheuses que pouvaient avoir pour lui les
accusations que ne manquerait pas de porter contre lui Charles Bader
s'il se voyait inquit par la justice. C'tait l'effet des assertions
de ce complice, que l'on croirait s'il affirmait n'avoir t qu'un
instrument entre ses mains, qu'il fallait dtruire d'avance.

En consquence de ces rflexions, qui avaient rapidement travers
son esprit, l'aro-yachtman posa la main sur le bras de l'aviateur et
l'attira  l'cart, puis  voix basse:

--Eh bien! oui, murmura-t-il, vous avez devin. Le coup qui vous a
atteint venait de moi, et c'est allch par la promesse d'une rcompense
que le Charlot a dtrior votre aroplane pour vous empcher de partir
et me laisser le champ libre. J'ai mal agi, je le reconnais, mais
j'avais pour excuse mon dsir excessif, exagr, de supprimer un
dangereux rival, et d'tre seul  mettre en pratique le nouveau mode
de voyage: le tourisme arien. Heureusement, mes projets ont chou,
et maintenant j'en suis heureux parce que j'ai reconnu que l'mulation
seule est fconde et sert le progrs. Je regrette donc ce stupide accs
de jalousie qui et pu avoir de graves consquences et je vous prie de
me le pardonner.

Le _Petit Biscuitier_ savait bien ce qu'il faisait, en formulant ainsi
un appel aux sentiments chevaleresques du marquis de La Tour-Miranne, et
le rsultat ne le surprit pas.

Le prsident de l'_Aro-tourist-club_, d'un mouvement spontan, lui
tendit la main.

--J'ai tout oubli, rpondit-il, et de cette explication loyale il ne
subsiste qu'un fait: luttons, mais  armes courtoises, et par les moyens
qui nous conviendront le mieux  chacun, pour la science et pour le
progrs!...

Une treinte cordiale scella cette entente, et Rviliod conclut en
poussant un long soupir de soulagement.

--Vive la paix!... Et demain, en route pour Paris par la voie
des airs!... Nous verrons qui arrivera le premier du ballon ou de
l'aroplane!... Et vous tes dix contre moi seul!...

La Tour-Miranne sourit.

--Entendu. Et  demain six heures prcises le dpart.

Les membres de l'_Aro-tourist-club_ n'eurent pas le temps de visiter
les environs d'Aix-les-Bains qui prsentent cependant de nombreux
points intressants, tels que le mont Revard, le pont de l'Abme o l'on
parvient par le moulin de Prime situ dans une valle pittoresque, les
rochers si curieux appels les _Tours Saint-Jacques_, le pont et la
grotte de Bange, l'abbaye de Hautecombe, construite en 1125, restaure
en 1843, et qui est l'ancien lieu de spulture des princes de la maison
de Savoie, enfin Marlioz avec son curieux chteau de Dugis, les gorges
de Sierroz, la cascade de Grsy, les tours de Csar au col de Cessens,
et les montagnes environnantes: le Salve, la Dent du Chat, haute
de 1500 mtres et d'o l'on jouit d'une vue splendide sur le lac du
Bourget. Les voyageurs durent se contenter d'examiner au passage l'Arc
de Campanus, monument funbre extrmement ancien, car il remonte au IIIe
sicle, l'Htel de ville d'Aix, qui est un chteau du VIe sicle, les
dbris du temple de Diane, et le parc-promenade du Gigot. Le prsident
de l'_Aro_ avait fait part  ses compagnons du dfi amical port par le
propritaire du dirigeable, et ceux-ci furent unanimes  affirmer 
leur chef leur dsir de le seconder de leur mieux, de manire que la
supriorit de l'aroplane sur le ballon ft nettement dmontre aux
plus incrdules.

Sur les ordres de La Tour-Miranne, des prcautions minutieuses furent
prises d'un commun accord pour assurer le voyage de retour dans le plus
court dlai possible. En consquence, les appareils furent pourvus de
rservoirs  essence supplmentaires, de faon  permettre aux biplans
de voler pendant cinq heures sans avoir besoin de reprendre contact avec
le sol. Les trois monoplans, dont la vitesse tait sensiblement plus
grande devaient partir, comme d'habitude, les premiers en claireurs, de
faon  prparer aux lieux d'escale dtermins, les provisions d'essence
ncessaires pour chaque priode de vol. Ces escales, mrement tudies,
devaient se faire  Autun et au Chtelet-en-Brie, un peu avant Melun.

--Nous devons pouvoir faire la route d'Aix au parc d'Arovilla,
c'est--dire exactement 580 kilomtres  vol d'oiseau, en douze heures,
assura le jeune prsident. Dans tous les cas, puisqu'il s'agit d'une
espce de match avec le dirigeable de Rviliod, il faut faire tous nos
efforts pour arriver. Qu'il soit donc convenu d'avance que ceux qui
seront victimes d'une panne srieuse pouvant entraner un arrt de plus
d'une demi-heure, se considreront comme hors de course. Qu'ils portent
en ce cas tous leurs efforts pour seconder leurs amis plus favoriss par
la chance.

Le promoteur du Tour de France en aroplane, qui s'arrtait ainsi, par
suite de circonstances imprvues, aux trois quarts de son parcours,
devait prouver avant de quitter, le vendredi 30 juin, les Prs-Hauts
d'Aix pour rentrer  Paris, une agrable surprise. La premire personne
qui se prsenta  sa vue lorsqu'il pntra dans le terrain transform
en arodrome fut le constructeur de Levallois, qui tait arriv dans
la nuit par l'express et s'tait rendu directement  cet arodrome
improvis dont l'emplacement lui avait t indiqu par le chef de gare.

--Martin Landoux!... s'cria joyeusement le sportsman. Quelle bonne
surprise!... Les mains des deux hommes s'treignirent, puis Robert mit
l'industriel au courant de ses projets. Landoux secoua la tte.

--J'ai auparavant une opration de propret  raliser, exposa-t-il.
J'ai toutes les preuves de la culpabilit de mon ex-ouvrier, Charles
Bader, dans l'affaire du saccage de votre aro, et puisqu'il est
encore au service du sieur Rviliod, que je souponne fort d'avoir t
l'instigateur de ce sabotage sans vergogne, je vais le faire arrter
illico.

--C'est inutile! rpliqua La Tour-Miranne en secouant la tte dans
un geste de dngation. La chose est arrange. Rviliod m'a fait
spontanment l'aveu du rle qu'il avait jou dans cette affaire, et nous
nous sommes rconcilis. Quant  son complice, au Charlot en question,
il a d le congdier immdiatement, et toute dmarche serait dsormais
inutile.

--N'en parlons plus, en ce cas, monsieur Robert, et ne perdons pas un
instant. Je vais revoir chaque machine, car je veux que vous remportiez
une clatante victoire sur cet aronaute de malheur, qui a sournoisement
essay de vous supprimer avant de commencer la lutte.

Martin Landoux promena l'oeil du matre sur chacun des appareils, sans
omettre le plus petit dtail, car c'est souvent d'un dtail infime,
nglig comme secondaire, que dpend le succs ou la dfaite finale.
Plusieurs dfauts purent ainsi tre corrigs, et, tous les aviateurs
tant arrivs, les dparts se succdrent de minute en minute. Damblin
et Mdrival les premiers s'envolrent dans l'air pur du matin.

--Dans trois heures je serai  Autun! cria Mdrival avant de s'envoler.

--Pas d'imprudence, je vous en conjure! lui rpondit le prsident
de l'_Aro-tourist_. Il faut que le Club arrive au complet ce soir 
Arovilla. Ne songez donc pas pour l'instant  battre aucun record de
vitesse ou de distance!

Le tour tait venu des biplans de s'envoler. La Tour-Miranne remarqua
que Mdouville tait seul  bord du sien. Surpris, il en fit la remarque
 son ami.

--Andr Lhier a trouv hier soir, en arrivant  Aix, une dpche urgente
le mandant ce matin  Paris. Il a donc pris immdiatement le rapide avec
sa femme en me chargeant de l'excuser auprs de vous de sa dfection
imprvue.

A ce moment Martin Landoux, le front soucieux, revint vers le prsident.

--Le biplan de M. de l'Esclapade a son hlice compltement fausse,
et son moteur, sans doute encrass, ne donne pas la moiti de sa force
normale, annona-t-il. Il va lui tre impossible de s'enlever et de vous
suivre!...

--Garruel, Le Clair, de l'Esclapade, cela nous fait trois camarades
de moins, murmura le chef de l'expdition, hochant la tte d'un air
chagrin.

--Bah! ne vous frappez pas!... Cela est mme extraordinaire que nous
n'ayons que trois clops pour un trajet pareil! D'abord, ce n'est pas
un biplan Landoux qui est avari; les miens tiennent toujours bon, et
ils arriveront, soyez-en certain!...

[Illustration: AUTUN.--Porte romaine de Saint-Andr.]

--J'en accepte l'augure, mon cher constructeur, conclut le jeune homme
rassrn, tout en prenant sa place de pilote  ct de Landoux,
qui s'tait dj cas. Maintenant, en route pour Autun et Paris,
c'est--dire exactement au nord-ouest.

Au moment mme o La Tour-Miranne prononait ces paroles, le dirigeable
de Rviliod passa  deux cents mtres au-dessus de sa tte, son hlice
tournant  son maximum de vitesse. Le constructeur de Levallois le
considra un moment avec attention.

--H! h! il avance bon train, murmura-t-il. La brise qui souffle des
Alpes n'a pas l'air de trop le contrarier!... Enfin, nous allons bien
voir.

Contrairement  ce que supposait La Tour-Miranne, Charlot tait  bord
du yacht arien. Le _Petit Biscuitier_ avait bien song  lui signifier
son cong, mais aucun des ouvriers amens par Fruscou n'avait voulu
accepter la mission de conduire le moteur, dont ils ne connaissaient
qu'imparfaitement le mcanisme, et force avait t  l'armateur de
conserver celui qui tait, quoi qu'il ft, son complice. Rviliod
s'tait donc born  signifier schement au mcanicien son renvoi ds le
retour au parc d'cancourt, et cette nouvelle n'avait fait qu'exasprer
la sourde hostilit du bossu.

--Quand je devrais incendier son ballon en l'air, je me vengerai!...
grina-t-il. C'est ma foi trop commode de se dbarrasser de toute
responsabilit! Lorsque l'affaire que l'on a commande n'a pas russi,
on jette  la porte celui dont on s'est servi! Je serais encore
tranquillement dans ma place si ce richard, que le diable trangle, ne
m'avait pas tent en faisant miroiter devant mes yeux une rcompense qui
m'a bloui! Et maintenant je serais seul  subir les consquences? Non,
non, ce n'est pas possible, il faut que je me venge et puisqu'une seule
chose est capable de l'mouvoir: sa supriorit sur les hommes-volants,
la seule manire de le punir est de l'empcher d'arriver au but!...

Pendant que l'ouvrier monologuait et ressassait dans son esprit tous
ses motifs de ressentiment contre Rviliod, l'aronat, aid d'une lgre
brise du sud-ouest, avanait avec clrit. En deux heures, il atteignit
Bourg et revit le pays des Bombes qu'il avait dj travers dans son
prcdent voyage avant d'tre emport par le mistral, et  midi, alors
que l'aro-yachtman et son hte, l'ingnieur Fruscou, allaient se mettre
 table, Autun, o les aroplanes avaient d faire halte quelque temps
auparavant, se perdait dj dans l'loignement  l'horizon du sud.

--Voil dj presque la moiti de la route de faite! claironna
joyeusement Fruscou. Nous avons parcouru au moins 250 kilomtres depuis
Aix. En continuant  cette allure, nous serons  Paris  six heures du
soir.

--Mais nous n'aurons pas assez de ptrole et d'hydrogne pour naviguer
pendant douze heures conscutives, fit observer le _Petit Biscuitier_.

--J'y ai song, mon cher client, aussi ai-je mnag une escale en route
o nous trouverons tout ce qui est ncessaire au ravitaillement du
navire arien. Vous m'avez longuement parl du chteau des Frnes,
auprs d'Auxerre, o vous tes all, lors de votre premire sortie,
chercher des passagers que vous vouliez initier aux charmes de la
navigation arienne. J'ai donc pris la prcaution, il y a plusieurs
jours dj, d'avertir l'tablissement des Moulineaux d'expdier sans
retard huit tubes d'hydrogne comprim  cette adresse, o je pensais
bien que nous serions obligs de repasser dans notre voyage de retour.
J'ai galement prvenu le chtelain des Frnes par dpche, de notre
arrive et de la ncessit de prparer des bidons d'essence, afin de
rduire au minimum la dure de notre escale.

--Vous avez pens  tout, et je ne saurais trop vous remercier de votre
prvoyance, mon cher constructeur, rpondit chaleureusement Rviliod.

Il tait une heure et demie, lorsque le dirigeable arriva au-dessus
du chteau des Frnes. Personne n'tant sur la pelouse  attendre son
arrive, Neffodor dut actionner  plusieurs reprises la sirne pour
appeler l'attention des habitants, tout en dcrivant  petite allure de
longs circuits autour du terrain. Enfin le jardinier apparut, levant les
bras au ciel, puis M. Corgival, et plusieurs domestiques. L'aronaute
donna alors un coup de soupape prolong qui jeta l'aronat  vingt
mtres du sol, permettant aux personnes accourues de saisir les guides
ropes et de faciliter l'atterrissage.

Le _Petit Biscuitier_ prit  peine le temps d'changer quelques paroles
d'amiti avec son cousin.

--Vite!... dit-il, nous sommes presss, et les minutes valent des
heures; nous nous congratulerons plus tard quand nous aurons plus de
loisir. Pour l'instant, il faut nous ravitailler afin de continuer notre
voyage, sans quoi nos concurrents nous rattraperont et nous feront
la nique, ce qui serait pour moi une suprme humiliation. Vite donc,
l'hydrogne, le ptrole!...

Ahuri par ce flot de paroles, le chtelain demeurait comme hbt. Il
finit enfin par donner les indications rclames. Les bouteilles d'acier
et les bidons d'essence taient rangs dans la remise. Sur ses ordres
on apporta le tout sur la pelouse, et les domestiques s'empressrent
de passer les bidons  l'aronaute qui les transvida l'un aprs l'autre
dans le vaste rservoir du moteur. Pendant ce temps, Charlot avait
prestement saut  terre et s'occupait d'envoyer le contenu des
bonbonnes d'acier, o le gaz tait emmagasin sous une pression de cent
cinquante atmosphres, dans l'enveloppe arostatique, afin de remplacer
l'hydrogne consomm par le moteur ou disparu par la dilatation solaire
en cours de route. Cette opration commence, il se redressa avec un
rictus de mauvais aloi et se dirigea vers l'armateur du navire arien,
et entama avec lui un colloque rapide.

--Il est donc bien entendu, monsieur, commena-t-il d'une voix
tremblante de colre concentre, que vous me mettez  la porte?

--Je ne vous mets pas  la porte, rpliqua ironiquement le _Petit
Biscuitier_. Je vous remercie simplement de vos services, c'est bien
diffrent!...

--Et sans la moindre indemnit, continua le mcanicien, les dents
serres.

--A quel titre vous en devrais-je une? pronona ddaigneusement
Rviliod. Vous ai-je jamais promis quoi que ce soit?...

--Vous m'aviez promis dix mille francs pour ce que vous savez. Et si je
parlais tout haut...

--Parlez!... Parlez!... Que m'importe maintenant! J'ai averti moi-mme
M. de La Tour-Miranne. Quel poids pourraient avoir vos insinuations
malveillantes!...

--C'est l votre dernier mot?... Vous ne voulez rien comprendre, et rien
m'accorder?... Rflchissez bien!

Le jeune homme eut un mouvement d'impatience.

--En voil assez, vous m'importunez, s'cria-t-il. Reprenez votre poste
et partons!...

--Tant pis!... Dans ce cas, c'est vous qui l'aurez voulu!...

L'ouvrier, au comble de l'exaspration et pouss  bout par
l'intransigeance de l'aro-yachtman, courut aux tubes d'hydrogne
comprim et se pencha vers le robinet de dgagement du gaz qu'il ouvrit
en grand d'un violent mouvement de torsion de la cl.

Un sifflement terrible retentit, suivi d'une effroyable dtonation que
rptrent lugubrement les chos des futaies et des btiments voisins.
Sous l'norme pression subie par l'enveloppe par la dtente du gaz
comprim, le long fuseau de soie avait clat comme un sac en papier
que l'on crase entre les mains, et ses dbris en retombant recouvrirent
comme d'un linceul la longue nacelle, ensevelissant sous ses plis
l'infortun Neffodor qui n'avait pas quitt son poste de pilote.

Un clat de rire qui n'avait plus rien d'humain, et ressemblait plutt
au rle d'un insens, suivit le bruit de l'explosion.

--Je suis veng!... criait le bossu qui semblait avoir perdu la raison.
Je suis veng!...

[Illustration: Le long fuseau de soie avait clat comme un sac en
papier.]

       *       *       *       *       *

Il nous faut revenir  la flottille des aroplanes qui poursuivait, sans
un instant d'arrt, sa route en ligne droite vers la capitale.

A huit heures du matin, les biplans traversaient la ville de Bourg, avec
six minutes  peine de retard sur le dirigeable, et ils atterrissaient
presque ensemble  Autun  onze heures vingt. Damblin et Mdrival
taient arrivs depuis plus d'une heure et avaient tout prpar pour le
ravitaillement d'essence. Pendant que les mcaniciens, sous la direction
de Martin Landoux, passaient fivreusement la visite des mcanismes et
remplissaient les rservoirs vides de carburant, les pilotes djeunaient
ainsi que l'on dit sur le pouce. Il n'y avait plus une seule dame.
Mesdemoiselles Outremcourt et Darmilly avaient prfr revenir  Paris
en compagnie de M. et de Mme de l'Esclapade afin de laisser plus de
libert aux pilotes engags dans ce match de vitesse et de distance avec
le dirigeable de Rviliod.

Quarante minutes suffirent pour la remise en tat des huit aros. Les
monoplans repartirent en tte, puis les biplans. Les mcaniciens, pour
ne pas s'attarder, grignotrent quelques sandwiches pendant le vol,
qui fut repris  toute allure comme le matin. A une heure et demie, au
moment o le haineux bossu anantissait, en donnant trop brusquement
issue au gaz comprim, le yacht arien du _Petit Biscuitier_, la
flottille arrivait  Avallon,  trente kilomtres du chteau des
Frnes. Elle tait  Auxerre  deux heures et demie,  quatre heures 
Villeneuve-la-Guyard et  cinq heures dix minutes au Chtelet-en-Brie,
point d'tape convenu et o l'on retrouva encore les deux monoplans qui
avaient prcd l'quipe des biplans. Celle-ci, toutefois, n'arrivait
pas au complet: deux appareils manquaient encore  l'appel: celui du
professeur Darmilly perdu de vue  Joigny et celui de Breuval disparu un
peu avant Sens.

--Voil les deux premiers aros de la marque Landoux qui manquent
l'tape, remarqua le constructeur. Mais cela ne doit pas tre grave;
nous les reverrons bientt!

--Htons-nous malgr tout, observa La Tour-Miranne, en pressant les
mcaniciens. Nous n'avons plus revu l'aronat qui a sans doute pris une
grande avance sur nous, grce au vent favorable qui l'aidait dans sa
marche. Si nous devons tre vaincus, que ce ne soit pas sans avoir
rsist de toute notre nergie. En route!...

Les machines volantes, rduites au nombre de huit, s'envolrent
l'une aprs l'autre et les prs, les bois, les villages, les villes,
recommencrent  dfiler sous les pieds des intrpides aviateurs
qui commenaient  sentir la fatigue les gagner. Melun, Lieusaint,
Villeneuve-Saint-Georges, Alfort, Charenton, le bois de Vincennes furent
successivement laisss en arrire. La Tour-Miranne ne voulut pas, par
prudence, se risquer au-dessus des toits de Paris; il suivit le contour
des fortifications, qu'il abandonna au Pr-Saint-Gervais pour pointer
droit sur Saint-Denis dont la basilique se dtachait sur l'horizon.
Ce furent ensuite les stations de la ligne du Trport: couen, Domont,
Monsoult, Presles, Beaumont-sur-Oise, avec sa vieille glise juche au
sommet du coteau. L'Oise fut traverse, et ce fut aussitt Chambly, puis
Bornel et Puiseux-le-Hauberger.

--Arovilla!... murmura, non sans une secrte motion, le jeune
prsident et en dirigeant le vol de l'aroplane vers la verte pelouse
d'o, quatre semaines auparavant, il s'tait envol pour excuter le
tour de France interrompu  Aix.

Treize appareils s'taient dtachs du sol le dimanche 5 juin, sept
seulement rentraient au port le vendredi 30 du mme mois, mais les
pilotes qui les montaient pouvaient se dire, non sans fiert, qu'eux
premiers avaient russi dans ce court laps de temps de vingt-quatre
jours, plus de quatre mille kilomtres dont six cents au cours de la
dernire journe seule, cette dernire randonne en douze heures de vol
continu, ce qui donnait une moyenne de 50 kilomtres  l'heure--et en
ne brlant que douze litres d'essence  l'heure!--fit remarquer Martin
Landoux.

La Tour-Miranne, Mdouville et leurs amis avaient donc bien mrit du
sport par leur endurance, en mme temps que par leur prudence et leur
habilet. Mais le jeune prsident tait surtout heureux d'avoir pu
fournir l'exemple vident que le tourisme arien par l'aroplane, loin
d'tre une utopie, tait parfaitement et ds  prsent ralisable.
Il suffisait de runir les qualits dployes par les membres de
l'_Aro-tourist-club_ au cours de leur mmorable randonne, jusqu'alors
sans prcdent, et ces qualits n'taient-elles pas justement celles
de tous les jeunes Franais?... Aussi pouvait-on escompter sans trop
d'outrecuidance le prochain dveloppement que ne devait pas tarder 
prendre ce nouveau mode de locomotion si agrable et vraiment suprieur
 tous les autres, qu'est la locomotion arienne.

[Illustration with this text: SAINT-DENIS.--L'Abbaye.]

Il faut, avant de terminer, dire ce qu'il advint du _Petit Biscuitier_,
l'adversaire du marquis de la Tour-Miranne aprs le dsastre o disparut
son magnifique yacht arien.

La force de l'explosion avait t telle que les spectateurs furent
projets violemment  terre par l'branlement de l'air. Ils se
relevrent tourdis mais heureusement sans autres blessures que quelques
contusions sans importance, et c'est alors que Rviliod constata la
destruction complte de son magnifique yacht aronautique dont il
ne restait que la nacelle. La dtente du gaz comprim, produite par
l'ouverture brusque et en grand du robinet, qui n'et d qu'tre
entr'ouvert pour un dbit normal, avait caus une telle surpression que
l'enveloppe avait t mise en lambeaux, dont l'aronaute Neffodor avait
eu grand peine  se dptrer.

Le _Petit Biscuitier_ considra d'un regard atone le dsastre, puis
se tournant vers Fruscou qui paraissait, ainsi que Corgival, chang en
statue.

--Voil qui n'arrivera jamais  une machine volante, murmura-t-il d'une
voix blanche. Dcidment l'avenir est au plus lourd que l'air, et
j'avais tort de fermer les yeux devant l'vidence.

--Bah!... conclut l'ingnieur reprenant ses esprits, ne vous dsolez
pas. Ce n'est qu'une peau neuve  refaire. Le _Rviliod n 1_ est
mort, vive le _Rviliod n 2_!

Le sportsman secoua la tte d'un air navr, mais ne rpondit pas. Il
tait certain que ses convictions les plus chres se trouvaient rudement
branles, et que son fanatisme pour l'arostation avait reu une
srieuse atteinte. De plus, il songeait que ce naufrage subit, presque
au port, alors qu'il avait une grande avance sur ses concurrents les
aviateurs, tait une juste punition du mal qu'il avait essay de leur
faire. Cette pense lui remit en mmoire l'auteur de la catastrophe,
mais dans le dsarroi des premiers instants, le dangereux bossu avait
disparu, et l'on ne devait jamais savoir ce qu'il tait devenu.

Telle fut la fin du dirigeable, et des aventures de l'aro-yachtman qui
renona dfinitivement aux ascensions, laissant dsormais le champ libre
 La Tour-Miranne et  ses mules, les vrais fondateurs du tourisme
arien--le tourisme de l'avenir, on n'en saurait douter maintenant!

FIN




TABLES


TABLE DES GRAVURES

  Frontispice.
  Tte de chapitre.
  La grande semaine d'aviation battait son plein depuis quatre jours.
  Au milieu d'un groupe d'auditeurs, Rviliod prorait.
  Blriot sur son aroplane monoplan.
  Derrire une table recouverte d'un tapis vert.
  Carte de l'itinraire du tour de France en aroplane.
  Destruction d'un ballon  Gonesse (d'aprs une gravure du temps).
  Premire ascension des frres Montgolfier,  Annonay, le 4 juin 1783.
  Santos-Dumont contourne la Tour Eiffel.
  Le dirigeable _Ville de Paris_.
  Le _Rpublique_ aux manoeuvres de 1909.
  Le _Parseval_ et le _Zeppelin_ au-dessus de Berlin.
  Le serrurier Besnier, de Sabl, essaie de s'envoler du haut d'un toit.
  Henri Farman sur son premier biplan Voisin.
  L'appareil de Wilbur Wright.
  Les rares cheveux du valet de chambre se dressrent sur son crne
          dgarni.
  Martin Landoux atteignit une feuille qu'il droula sous les yeux de
          ses interlocuteurs.
  Martin Landoux fit la prsentation de l'aroplane.
  Il suffit!... scanda M. de la Tour-Miranne d'un ton glacial.
  Graduellement le panorama s'largit.
  Chteau de Chantilly.
  Deux aroplanes atterrirent  quelques minutes d'intervalle.
  Le prsident suivit Martin Landoux qui venait de sauter  terre.
  Amiens.--La cathdrale.
  Une vaste agglomration hrisse de hautes chemines apparut.
  Lille.--La grande place.
  Vue intrieure des usines de Fives-Lille.
  Un gamin conduisait une charrette attele de deux chiens.
  La flottille traversa l'estuaire de la Somme.
  Ault.--La plage et les falaises.
  Dieppe.--Le chteau.
  Rouen.--Le portail des libraires.
  Rouen.--Le clotre Saint-Maclou.
  Rouen.--La grosse horloge.
  A ct de ces merveilles de l'art ancien, on apercevait les
          chemines gantes des manufactures.
  Jumiges.--L'abbaye.
  Le Havre.--Bassin du Commerce.
  Paris.--Place de la Bastille: la colonne de juillet.
  Montereau.--Vue prise du coteau de Surville.
  Joigny.--Portail Saint-Jean.
  Auxerre.--glise Saint-Etienne et la Prfecture.
  Des paysans galopaient.
  Avallon.--Un coin de la vieille ville.
  Nevers.--Le palais ducal.
  Bourges.--Htel Jacques Coeur.
  Le yacht arien arrivait devant le chteau.
  Chteau de Chenonceaux.
  Trouville.--La plage.
  Caen.--glise Saint-Pierre.
  Tapisserie de Bayeux.
  Coutances.--Vue gnrale.
  Le Mont Saint-Michel.
  Dj les assaillants couronnaient la brche.
  Le marquis de Tombelaine retomba dans les flots, perdit connaissance
          et se noya.
  Mont Saint-Michel.--Salle des Chevaliers.
  Saint-Malo.--La ville et ses remparts.
  Dinan.--Ancien chteau servant aujourd'hui de prison.
  Saint-Brieuc.--La cathdrale.
  Guingamp.--glise Notre-Dame de Bon-Secours.
  La pointe du Raz.
  Des hommes descendaient sur la roche munis de ceintures de sauvetage.
  Dolmen de Locmariaquer.
  Nantes.--Le chteau.
  Le canot se dirigea droit vers les naufrags.
  La Rochelle.--Entre du port.
  Bordeaux.--Vue des quais.
  Toulouse.--Le Capitole
  On finit par dcouvrir la source.
  Gouffre de Padirac.
  Le ballon ne tarda pas  dominer le massif des vapeurs.
  Nancy.--Porte de la Craffe.
  Belfort.--La citadelle.
  Lyon.--Le palais de Justice et le coteau de Fourvires.
  Le sportsman escalada les marches du perron.
  Marseille.--Palais de Longchamp.
  Marseille.--Le port de la Joliette.
  Nice.--La Promenade des Anglais.
  Autun.--Porte romaine de Saint-Andr.
  Le long fuseau de soie avait clat comme un sac en papier.
  Saint-Denis.--L'Abbaye.

[Illustration]



TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER

A la grande semaine d'aviation de Champagne.

Aux expriences d'aviation de Btheny.--Un groupe d'enthousiastes.--Le
marquis de La Tour-Miranne et son ami Outremcourt.--Un jeune mcne
des inventeurs.--Le Petit Biscuitier et ses ides sur la locomotion
arienne.--Un projet original.


CHAPITRE II

Fondation de l'Aro-Tourist-Club.

M. de La Tour-Miranne prononce un discours.--Un nom difficile 
trouver.--But poursuivi par la nouvelle socit.--Le tourisme en
aroplane.--Les treize fondateurs.--Les tapes du tour de France.--Des
paroles aux actes.


CHAPITRE III

Histoire de la navigation arienne.

L'tat de la question de la navigation arienne en 1910.--Premires
rveries, premiers essais.--Depuis l'poque de l'invention des
arostats.--Moteurs et propulseurs.--Les ballons dirigeables, de
Meusnier  Julliot.--Le plus lourd que l'air.--Nadar et la sainte
hlice.--Les machines volantes modernes.--Aroplanes, hlicoptres et
ornithoptres.


CHAPITRE IV

Un fanatique du plus lger que l'air.

Le Petit Biscuitier et son domestique.--Les ides de Claude
Rviliod.--Une conversation avec le constructeur Fruscou.--L'aronat
le Rviliod n 1.--Approbation des plans.--Le parc d'arostation
d'cancourt.--Au 1er mai.


CHAPITRE V

Matre Martin Landoux l'inventeur.

Histoire de Martin Landoux.--Les avatars d'un graveur.--Roi du
volant!--On discute ferme.--Une proposition inattendue.--Les ides d'un
mcanicien au sujet des aroplanes.--Six biplans en chantier.


CHAPITRE VI

Arovilla.

Installation de l'arodrome de Puiseux-le-Hauberger.--Une fte
russie.--.Les premiers vols de Martin Landoux.--Amateurs tirs au
sort.--A bientt le dpart!


CHAPITRE VII

Un ennemi dans la place.

Un adversaire du progrs.--Le pre et le fils.--Un duc chez un
ouvrier.--Je ne suis pas un tratre, monsieur!--Charles Bader
dit Charlot.--Au parc d'arostation d'cancourt.--Gonflement du
dirigeable.--.Les rancunes de M. Firmin.--Une mission mystrieuse.


CHAPITRE VIII

La premire sortie du Rviliod n 1.

Premiers vols des hommes-oiseaux  Arovilla.--Un accident de
monoplan.--Au garage d'cancourt.--Fruscou pilote.--Les grandes
terreurs de ce bon M. Firmin.--Quarante kilomtres  l'heure contre
le vent.--Au-dessus d'Arovilla.--La rancune du Petit
Biscuitier.--Messieurs, la sance continue!


CHAPITRE IX

Le dpart de la caravane.

A quand le dpart?.--Une dernire preuve s. v. p.!--Course au
clocher.--Quatre-vingts kilomtres  l'heure.--Les msaventures d'un
biplaniste.--Les ides du cambouisard Charlot.--Visite au duc de La
Tour-Miranne.--Tentative de chantage avorte.--Le jour de gloire est
arriv.--Dpart impossible.


CHAPITRE X

La premire tape.

Un acte vident de sabotage.--Quel en peut-tre l'auteur.--Rparation
instantane.--Un tour de force de Martin Landoux.--La Tour-Miranne
s'enlve enfin.--Rflexions en cours de route.--Dix minutes d'arrt.--Un
cycliste complaisant.--Le long de la route d'Amiens.--Arrive 
l'tape.--Retour de Landoux  Paris.


CHAPITRE XI

Au pays du phosphate.

Un monument historique: la cathdrale.--Les canaux du vieil
Amiens.--Au-dessus des hortillonnages.--Halte  Orville.--Une folie d'un
nouveau genre.--A quoi servent les phosphates.--Traverse d'Arras.


CHAPITRE XII

Le nord de la France.

Visite de Lille.--Mdouville s'improvise confrencier.--L'itinraire
de la caravane. Arrive  Boulogne.--Un atterrissage malencontreux.--En
route pour le Crotoy et Saint-Valery-sur-Somme.--M. Dermilly,
professeur de gologie.--Les grandes rvolutions du globe.--Le
Marquenterre.--Arrive  Dieppe.


CHAPITRE XIII

Une rencontre imprvue.

Une visite  la ville souterraine de Naours.--Les curiosits
architecturales et archologiques de Rouen.--Mdouville fait
l'historique de Rouen.--En route pour le Havre.--Descente du cours de la
Seine.--Quelques vers de Victor Hugo au sujet du dramatique accident
de Caudebec en 1843.--Les changements sculaires de l'estuaire de la
Seine.--L'avenir du port du Havre.--Dirigeable en vue.


CHAPITRE XIV

M. Rviliod voyage.

Dpart du Rviliod n 1.--En route pour la
Bourgogne.--Firmin aronaute.--Le dpartement de l'Yonne  vol
d'oiseau.--Montereau.--Auxerre et ses monuments.--Le chteau des
Frnes.--M. et Mme Corgival.--Le tourisme en ballon dirigeable.


CHAPITRE XV

Huit cents kilomtres en dirigeable.

Traverse du Morvan.--Dcouvertes palontologiques.--Le Petit Biscuitier
fait de l'esprit.--Nevers et Bourges.--Traverse de la Sologne.--A bout
d'essence et de lest.--Visites aux chteaux historiques des bords de
la Loire.--Les vieux donjons de France: Montbazon, Loches,
Langeais.--Tempte menaante.--Retour au hangar.--Deux cent cinquante
kilomtres en trois heures et demie.


CHAPITRE XVI

La Normandie  vol d'oiseau.

Un entrefilet de l'Aro-Sport.--La valle de la Seine en dirigeable.
--.Aroplanes et aronat.--Traverse de l'estuaire de la
Seine,.--Au revoir, Rviliod!--Les monuments historiques de la
Normandie.--Caen.--Saint-L.--Avranches.--Histoire du Mont Saint-Michel.


CHAPITRE XVII

Le Mont Saint-Michel et ses environs.

Visite au Mont Saint-Michel.--Les curiosits du Mont.--La
Merveille.--Les cachots.--Le marquis de Tombelaine.--Traverse
du golfe.--Le marais de Dol.--Le Groin de Cancale et la Provence
Cancalaise.--Circuit autour de la ville de Saint-Malo.--Descente de la
Rance.--Dinan la Jolie et ses environs.


CHAPITRE XVIII

Le pays d'Armor.

En route pour Saint-Brieuc et Guingamp.--Un vol ininterrompu de trois
heures.--Excursion en automobile aux rochers du Raz.--Les ctes de
Bretagne.--Visite au phare de Penmarch.--Quimper, Vannes,
Lorient.--Les les bretonnes: Sein, Groix, Hodic.--Les mgalithes du
Morbihan.--Arrive  Nantes.


CHAPITRE XIX

De Nantes  Toulouse.

De Nantes  La Rochelle.--Excursion dans l'le de R.--Un bain de pieds
forc.--Les rivages de la France sur l'Atlantique.--Une dfection.--Les
marais salants.--Bordeaux.--Remonte de la Garonne.--Agen et Toulouse.


CHAPITRE XX

Le Massif central.

Toulouse et Rodez.--Les Causses et les plateaux du
Tarn.--Marvjols.--Garabit et le viaduc.--Sainte-nimie.--Les grottes
de Dargilan.--Le puits de Padirac.--La Grotte des Fes.--Bramabiau et
l'Aigoual.--Alais, Uzs, Arles.--Un coup de mistral.


CHAPITRE XXI

A travers la France en dirigeable.

O l'on retrouve des figures de connaissance.--Charlot retrouve
une place.--En route pour l'Est.--Metz.--Poursuivis par le
Zeppelin.--Excelsior!--Nancy.--Un passager de marque.--Une nuit
 Besanon.--Lyon vu  vol d'oiseau.--Le mistral.--L'aronat
dsempar.--Le tranage.


CHAPITRE XXII

Le long de la Cte d'Azur.

Les suites d'un tranage.--Singulire rencontre.--Un obstin.--En
longeant la Cte d'Azur.--Marseille, Toulon, Nice.--A travers les
contreforts des Alpes.--La houille blanche.--Arrive  Aix-les-Bains.


CHAPITRE XXIII

Le retour.

Le Napolon de l'aronautique.--On mettra les bouches
doubles.--Mauvaise humeur du sieur Charlot.--Arrive de la
flottille.--Une nouvelle alarmante.--Martin Landoux  la rescousse!--Une
explication ncessaire.--En route pour Paris.--Un match de
vitesse.--Catastrophe.










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Henry de Graffigny

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