The Project Gutenberg EBook of Le Plerin du silence, by Remy de Gourmont

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Plerin du silence

Author: Remy de Gourmont

Release Date: January 25, 2006 [EBook #17605]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PLERIN DU SILENCE ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.






REMY DE GOURMONT

Le Plerin du Silence

MERCVRE DE FRANCE

_Dix-septime dition_

_A Stphane Mallarm._




Le blond troupeau bourdonne autour du fier sultan, du sultan aux cornes
d'argent; c'est Tauris, courtis de plus de collines que l'amour n'amne
d'amoureuses, que la peur ne presse de peureuses aux flancs du mle
flamboyant.

Sur les coupoles, les arbres font de la dentelle: Ali la jaune, Hassein
couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des lunes brises
brillent sur tous les dmes.

Au plus creux de la vasque sableuse, deux rivires joignent leurs eaux
confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au printemps, non moins
qu'un oeil de femme, et l'Agi, noir torrent sal.

Zal mprisait de s'anonchalir aux bazars (o l'on vend des toffes
brodes de contes de fes), aux cafs (o de tremblantes mains dfrisent
la chevelure parfume des adolescents). Quand il avait fait ses
dvotions  la Mosque du Roi du Monde, cet inquitant coffret tout
doubl d'or, tout vtu d'or, il sortait de la ville, montait vers les
Yeux d'Ali, l'hermitage fleuri de rves, radieux comme les yeux du plus
beau des Califes.

D'autres fois,  l'heure de la moindre chaleur, il rdait sur la
Grand'Place, s'arrtait devant une danse de loups (Tauris avait les
meilleurs loups-danseurs de toute la Perse); devant un combat de
bliers, se ruant frocement tte contre tte (des paquets de
prservatrices amulettes sonnaient  leur cou comme des sonnailles);
devant la lutte arienne d'un aigle et d'un pervier: les deux oiseaux
fusaient en l'air, et tandis qu'tourdi l'aigle ramigeait en vain,
l'pervier, tel qu'une pierre de foudre, se laissait choir sur son
ennemi, et tous les deux tombaient avec de grands bruits d'ailes.
L'pervier, gris par les clameurs, reprenait son vol, planant  et l
dans sa joie, mais l'oiseleur, d'un coup de tam-tam, le rappelait vers
la cage.

Un mystrieux escamoteur se montrait priodiquement, et ses magies, qui
enchantaient les enfants, dconcertaient les mollahs; dans une poigne
de terre, un noyau de pche, et voil que, sous l'agitation de son
turban droul, le pcher surgissait, poussait du bois, des feuilles,
des fleurs, des fruits qui se gonflaient, velouts et vermeils.

Voyant cela, Zal se demandait s'il n'est point des mots qui domptent la
nature et si l'esprit de certains prdestins n'a pas sur les choses une
domination pareille  celle du vent sur les sables; mais, quand il
interrogeait Yezid-Hagy, son matre, le matre souriait, et rien de
plus.

Depuis longtemps, prcocement sage, il avait dlaiss les jeux: le
gaujaph (qui se joue avec des signes peints sur de petites
planchettes), les oeufs (o l'on choque, au plus fort, des oeufs durs et
dors), les checs (o l'on crie cheicchamat, quand le roi va tre
pris), l'arc (o on lche douze flches, en disant  la dernire: Entre
au coeur d'Omar!)

Il ne se plaisait qu'aux entretiens de Yezid, ou solitaire.

Jusqu'en ces derniers temps, on l'avait vu royalement habill: chemise
de soie perse seme d'astres d'argent; jupe en cloche d'un pers
assombri, bombant autour des cuisses; justaucorps soutach or sur or et
doubl avec la laine des moutons de Bactriane, plus fine et plus soyeuse
que des cheveux de blonde; jambires en drap gris d'acier  talons
rouges; babouches de chagrin pers; turban blanc somm d'un diamant.

Zal possdait de semblables costumes combins en jaune orange, en rose
rubis, en vert lavande, en vert de mer et en vert aventurine, mais n'en
portait aucun: la robe noire lui suffisait pourvu qu'elle ft de drap
souple, doucement fourre, tombante en beaux plis.

Jadis, c'tait un jeune homme de mdiocre savoir, dissipateur et fou,
pourtant inquiet, tel qu'un avare, de la richesse intellectuelle dont il
portait en lui le sombre trsor. Yezid lui enseigna toutes les sciences,
dont la premire, et celle qui les contient toutes, est: LE SILENCE,
avec cette formule: REGARDE EN TOI-MME ET TAIS-TOI.

Il faut, lui dit son matre, un jour, qu'avant de te vouer  la
permanente mditation, avant d'assumer un irrvocable mpris pour le
verbe (qui n'atteint jamais le point central que dform, dans sa
trajectoire, par la rpulsive paisseur des cervelles humaines), il faut
que tu voies le monde. Prends un cheval et des serviteurs, gagne
Ispahan. C'est le centre de la sottise et de la cupidit universelles,
car la ville est peuple dix fois comme Tauris, et l'ignominie natale,
invtre en toute crature, n'atteint son panouissement parfait qu'au
milieu du grouillement tumultuaire des larges capitales. Va, que la
monnaie soit ton seul truchement, et sans profrer aucune syllabe, tu
seras compris.

Zal se mit en route, ayant fait le voeu du silence.

Il passa par l'humide Vaspinge, strie de ruisselets, flabelle de
peupliers, brode de la glauque frondaison des saules;--par l'Agi Aga,
o pturent, le ventre dans l'herbe, des gnrations de chevaux noirs,
issues du formidable troupeau de cent mille crinires qu'entretenaient
l les anciens rois de Mdie;--par des villages blancs;--par des plaines
rouges;--par une montagne bleue.

Il passa par Sircham, le caravansrail des Sables, o l'on soupe d'un
ragot de chvre, piment de hiltit noir;--par le pays d'Arakayem, qui
n'est que de chardons bleus et de bruyres roses; par Zerigan, la fleur
des ruines, le village acrobate pouss, comme des girofles sauvages,
d'entre les disjointures des vieux murs crass;--par Sultanie, le pays
des roses fanes, des tours penchantes, des mosques aux dmes crevs,
aux pavs que bousculent les folles herbes, les hystriques vgtations
qui dansent la sarabande dans les temples hants.

Il passa par Ebher, toute en jardin, nagure perspective de pchers en
fleurs, et dans les cultures: les tulipes barbares, les fragiles
anmones, les jasmins grimpeurs les jonquilles, les narcisses, les
muguets, les lys, les oeillets jaunes et les oeillets couleur de sang, les
diaphanes mauves et la rose.

 Casbin, il but du vin violet qui semblait une effusion d'amthystes.

 Kom, o, chacun en son clos, reposent les cinq cents fils d'Ali, il
acheta une pe qui ployait comme un jonc, s'enivra d'eau frachie dans
le ventre des oiseaux blancs, fuma du tabac noir ml  du chenevis,
mangea les tartines de graisse de cabri saupoudres de graine de pavot,
dormit sous un platane, ce qui prserve de la peste, assista 
l'autodaf d'un gulbad, cet arbre magique dont les fleurs empoisonnent
le vent, visita les Fontaines souterraines et la Mosque des deux Rois,
prs de laquelle une enceinte aux grilles sacres emprisonne
d'inviolables roses, nes de la chair de Fathm. Un prtre veillait,
Zal souriait: de ses doigts comme distraits des tomans d'or tombrent
sur le sable, et ses yeux fixaient la plus large des roses. Le prtre
apporta la rose  Zal, et Zal, sans mme la respirer, l'effeuilla
d'une chiquenaude,--content: car, pour une simple aumne,
l'incorruptible gardien des inviolables roses avait vendu les roses, son
voeu, la majest des tabernacles et la virginit de la fille de Mousa,
fils de Gazer.

Cachan fut la dernire tape. Avant d'entrer dans cette ville redoute,
il avait murmur en lui-mme, selon l'usage: Scorpions, je suis
tranger, ne me touchez pas. Il fut piqu, guri par une vieille femme
qui lui en offrit une jeune. C'tait, disait-elle, une assez sauvage
gazelle, vole  des vignerons, mais Zal apprit la vrit: Ma petite
maman, sussura la mignonne, attendait le voyageur rsolu  payer le prix
de ma relle beaut, et c'est toi: je suis ton esclave. Il la fit
dflorer par son premier serviteur, Thamas, et, avant de la rendre
humilie aux mains maternelles, voulut qu'elle subt les fougues
barbares de son palefrenier Piri, de Cofrou le muletier et du convoyeur
Mirzatbaer.

Quelques heures plus tard, ils touchaient  Ispahan.

Une petite maison meuble, pourvue d'esclaves, lui fut indique; Zal
l'arrta et chargea Thamas de l'urgente acquisition de quelques femmes,
car un homme dpourvu de femmes est tax de mauvaises moeurs:
l'hypocrisie exige un certain dcor,  Ispahan, comme  Tauris.

Elles taient convenables et toutes trois blondes, mais teintes en
brunes, avec des sourcils d'idoles, une mouche noire au coin de l'oeil et
une violette au menton. Il les habilla magnifiquement, attacha des
pierreries au bout de leurs tresses tombantes, voulut les chemises de la
plus caressante soie, les manteaux du plus magistral damas, les voiles
de la plus rveuse dentelle; botes de senteur flottant  des chanes
d'or, anneaux  tous les doigts et  tous les orteils, colliers de
perles, pendants d'oreilles et boucles de narine, paquets d'inutiles
bagues, pendulant comme des amulettes, entre leurs seins.

Il leur donna un souper: elles mangrent les dattes de Jaron conserves
en des courges creuses; des pistaches fricasses au sel; des pavis, des
grenades blanches et des roses, des prunes de Boccara; des abricots 
chair rouge dont on grignote l'amande, le noyau s'ouvrant aisment d'un
coup d'ongle; du raisin bleu cultiv par les Gubres de Neyesabad et qui
se sert sur un lit de violettes.

Toutes les trois reurent les faveurs du matre: elles le souffrirent
avec complaisance, en cratures qui savent que l'homme ne saurait tre
le dispensateur d'aucun plaisir et que la femme seule connat les
ressorts secrets d'une chair de femme. Zal, dsormais, les laissa
s'amuser entre elles et corrompre  leur aise un jeune et divin petit
eunuque qu'il leur avait choisi comme joujou.

Dans un caf, au milieu des fumeurs d'asium, des joueurs d'checs, des
dormeurs, un mollah prchait, ensuite faisait la qute. Tout  coup, se
dressant de mme qu'en songe, un derviche lanait, d'une puissante voix
de hurleur, un aphorisme sur la vanit du monde, retombait dans ses
prires. Le pote conteur, qui commenait l'histoire de Moua chez les
Pharaons, fut interrompu par une troupe de danseuses. Elles roulaient
des ventres nus, au nombril peint d'une fleur obscne, et, quand les
jupes glissaient sur les cuisses, leur sexe pil faisait songer  de
grandes fillettes impubres et lascives. Calmes, quelques-unes et
quelques turbans disparurent vers le fond du caf; mais la luxure allait
aux jeunes Circassiens qui apportaient les narghils et les tasses avec
de languides allures:  chaque instant le service s'interrompait, toute
cette jeunesse tant en proie, dans les salons secrets,  de lucratives
motions.

Zal, qui voyageait pour s'instruire, ne rsista pas  la curiosit de
sa race, mais ces jeunes complaisants joignaient la rapacit de la
gueuse  la niaiserie de l'enfance: c'tait des joies vraiment
dsolantes, vraiment trop vocatrices du dsert, o, prgrins maudits,
nos dsirs fantmes ne joignent que des spectres. Il eut d'autres
dsillusions, il les eut toutes, car il acheta tout: il fut cazy, il fut
mocab, il fut vakanevis, il fut daroga, il fut vizir, il fut chef des
Portes-flambeaux par l'ordre exalt et inexprimable du Trs-Haut et
Trs-Saint Seigneur, vicaire de Dieu.

Huit jours aprs, reprenant son tat de philosophe libre et obscur, il
crivait  Yezid:

La vie ne contient rien. Le silence mme est inutile. Relve-moi de non
voeu. Je veux pouvoir dire aux hommes que je les mprise.

 quoi bon! rpondra Yezid. Ils le savent, mais tout leur est
indiffrent, hormis la jouissance.

Il n'envoya aucun messager vers Tauris.

Le ciel du soir s'alanguissait, l-bas, de fumes amarantes. Zal
traversa les faubourgs: de rouges zigaris sommeillaient adosss au mur
d'un corps de garde, et la pointe bleue de leurs bonnets s'inclinait,
semblait saluer les passants. Partout, rasant le sol, comme un flot,
couvrant les toits d'une neige imprvue, dressant en l'air des trombes
croulantes d'ailes immacules, des pigeons blancs: quelques ttes
huppes animaient un instant les trous multiples des lourds colombaires.

Au-del des Portes du couchant, la nuit ploya ses noires tarlatanes
toiles d'argent ple: Zal marchait toujours. Il tait bien
rellement,  cette heure, le Plerin du silence: aucun grelot ne
sonnait dans son crne, nul verbe ne luisait dans les limbes de sa
pense, et il allait, gotant la fracheur du soir et la douceur des
ngations dfinitives.

Zal marchait toujours, et la nuit ployait ses noires tarlatanes lames
d'argent lunaire. D'un bois de saules, une chanson monta:

Celle qui tient mon coeur m'a dit languissamment:
Pourquoi donc es-tu triste et ple,  mon Charmant?
M'a dit languissamment celle qui tient mon coeur.

Celle qui tient mon coeur m'a dit moqueusement:
Quel miel d'amour a donc englu mon Charmant?
M'a dit moqueusement celle qui tient mon coeur.

Moi, j'ai pris un miroir et j'ai dit  la Belle:
Regarde en ce miroir, regarde,  ma cruelle!
Et j'ai dit  la Belle, en brisant le miroir:

Comme une perle d'ambre attire un brin de paille,
la langueur de ton teint m'appelle, je dfaille,
Je suis le brin de paille et toi la perle d'ambre.

Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames
Pour ranimer le coeur de mon Roi qui se pme,
Des cinnames pour son me et des fleurs pour son coeur!

Zal entra dans le bois de saules. Penche vers la fontaine, une jeune
fille emplissait des outres et elle tait charmante, bras nus, cheveux
rouls et son voile envol.

Avec de grands yeux calmes, elle regarda l'inconnu: Zal s'approcha, et,
s'agenouillant toujours muet, leva vers son menton un pli de sa robe.

Si tu es le roi, dit la jeune fille, retourne en ton palais; si tu es
l'ange visiteur, remonte au ciel; mais si tu es un voyageur, ferme les
yeux, car je suis dvoile.

L'outre qu'elle plongeait dans la fontaine lui glissa des mains, et ses
naves lvres se laissrent couvrir par les lvres de Zal. Elle ne
parla plus, et, dans l'adorable silence des valles endormies, Zal,
pour la premire fois, buvait un peu d'me.

Maintenant, blottie aux flancs de l'Homme dont elle serrait les genoux
de ses bras adorants, la Femme redisait passionnment le chant de la
Vierge:

Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames,
Pour ranimer le coeur de mon Roi qui se pme,
Des cinnames pour son me et des fleurs pour son coeur!

Zal songeait  des paroles de son matre: Si tu trouves le
Dsintressement et qu'il ait des vtements d'homme, prosterne-toi le
front dans la poussire. S'il a des vtements de femme, prends cette
femme et rentre en ta maison.

Ayant song, il tira sa bourse et la vida dans la robe entr'ouverte,
mais la jeune fille secoua sa robe et pleura.

Alors, Zal rompit son voeu;

Viens, tu es Celle que je ne cherchais pas. Viens, et dis-moi ton nom.

--Mon nom est Amante et je t'aime.

Dans l'adorable silence des valles endormies, Zal pour la premire
fois buvait un peu d'me, et Amante, amoureusement, picorait les pices
d'or et une  une les fourrait dans sa chevelure.

Ils taient deux: au plus creux de la vasque sableuse, deux rivires
joignaient leurs eaux confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au
printemps, non moins qu'un oeil de femme, et l'Agi, noir torrent sal.

Ils taient deux: sur les coupoles les arbres faisaient de la dentelle:
Ali la jaune, Hassein couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des
lunes brises brillaient sur tous les dmes.

Ils taient deux: le blond troupeau bourdonnait autour du fier sultan,
du sultan aux cornes d'argent: c'tait Tauris, courtis de plus de
collines que l'amour n'amne d'amoureuses, que la peur ne presse de
peureuses aux flancs du mle flamboyant.

Vous tes deux, dit Yezid, avec une ironie qui troubla Zal, vous tes
deux?...

REGARDE EN TOI-MME ET TAIS-TOI.




LE FANTME


[Grec: chai Tharh assou]

THOPHILE D'ANTIOCHE

PORTAIL

Aux matines de notre amour le ciel fut blanc et misricordieux: les
mamelles sidrales pandaient vers nos lvres le lait trs intgre du
premier rafrachissement, et vers nos yeux, les prunelles polaires, la
grce d'une lumire quivalente  la transparence de nos dsirs.

Notre veil avait t par des cloches qui sonnaient dlicieusement en
nos ttes et nous appelaient hors de nous: elles sonnaient en nos ttes
et au-dessus de la ville, comme tous les jours, et cependant nous ne
fmes pas dupes de l'habitude des cloches crpusculaires. Nos mes
obissantes et joyeuses se rendirent aux irrvocables matines: les corps
frileux attendaient encore encapuchonns de sommeil, inquiets, mais
consols au fond de leur chair par un espoir de runion, et la solitude
fut tolrable sous la grce du ciel blanc et misricordieux.

_Verset_.--Ta jeunesse s'est leve d'entre ses soeurs et elle est venue 
moi. Je ne te connais pas,  soeur, et ton essence me fait peur. Et
pourquoi viens-tu toute nue? Le corps est la pudeur de l'me: va te
vtir, car tu confonds mon innocence et tu excites en mon essence la
concupiscence de l'amour pur.

_Rpons_.--Je veux baigner dans les eaux fraches de ta pense,  soeur,
la nudit de mon dsir. Tu connatras mon essence si tu m'admets en ta
profondeur. Laisse-moi: je tomberai comme une pierre tranchante sur ton
sein  jamais bless, et doucement j'irai au fond de toi et tu saigneras
si haut que les hautes feuilles en seront clabousses d'amour.

_Verset_.--Pourquoi veux-tu faire saigner d'amour l'immatrialit de ma
paix? O soeur folle et cruelle, je n'ai ni sein, ni sang, et tu n'as ni
tranchant ni pesanteur. Nous sommes plus intouchables que la trace de
l'oiseau dans l'air et plus invisibles que l'odeur des roses. Je veux
bien t'aimer,  soeur folle, mais va te vtir, que je te voie!

_Rpons_.--Mais tu es nue, pauvre me, aussi essentiellement nue que
moi-mme, et tout n'est que mtaphore. Si je revts mon corps, que
feras-tu de mon corps, et de quels yeux contempleras-tu mes yeux?

_Antiphone_.--L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais
la forme est la formalit de l'essence.

_Cantique_.--Nous mettrons les sept roses aux sept clefs de la viole et
l'arc-en-ciel sera les cordes.

Respire mon odeur,  coeur, je suis odorante et mourante, la mort des
roses en est la cause.

Respire mon haleine,  reine, je suis amoureux et peureux, j'ai peur de
ton bonheur,  fleur!

coute mes soupirs,  sire, mes soupirs ont bris la viole aux sept
cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept dsirs.

coute mes paroles,  folle, tes paroles ont bris les cordes de mon
coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.

Regarde dans ma joie,  roi, les fleurs sont mortes, la viole est morte,
tout meurt except toi.

Regarde dans mon ciel,  belle, les sept couleurs sont mortes de joie,
tout meurt except toi.




LE PALAIS DES SYMBOLES


La forme est la formalit de l'essence: nous acquiesmes  cet
aphorisme antiphonaire que les voix clestes n'avaient pas ni et nous
nous apparmes rels, c'est--dire quilibrs selon l'objectivit la
plus commune, mais non la seule.

Ce fut d'abord en un salon de hasard, parmi la cruaut des robes
indiscrtes, et ce milieu nous faisait plir d'ennui. L'enfance y
vagissait sous de blonds ou blancs cheveux et de pareilles joies
vitulaires lectrisaient les membres ingrats et ceux qui ne l'taient
pas encore; des gens qui avaient assassin leur conscience portaient un
signe, une tache sanguinolente  l'endroit du coeur; d'autres ne
portaient aucun signe et cependant ils n'avaient pas t moins
courageux. Cette impression nous fut pnible. Je dis  ma soeur:

--Il leur reste la satisfaction du devoir accompli et la joie de se
redire en secret que la perle sociale est toujours une perle, mme en
l'obscurit de sa coquille close. Le plaisir d'tre un sclrat peut se
savourer jusque dans le silence...

--Non, ce n'est pas la mme chose: les mes viles jouissent surtout de
l'ostentation de leur vilenie. Il leur faut l'estime  laquelle elles
ont droit; le silence et l'obscurit les rend inconsolables.

Quand ma soeur eut parl, je la priai trs simplement de me dvoiler son
nom.

Je suis pierre et fleur, je suis dure et parfume, je suis transparente
et charnue, je suis rude et je suis douce, je suis double et je suis
une: ai-je dit pierre ou fleur, en disant Hyacinthe?

O gemme de senteur,  floraison adamantine et je ne sais quelle musique
de paradis dans les syllabes fraches, une volupt si dlicate, des yeux
si fraternels o le baiser s'alanguirait au charme de boire un
merveilleux ther!

Nous regardions les jeux de nos pareils, si dissemblables de nos rves,
et sans nous targuer de la fiert triste des exils nous prouvmes
l'tonnement de l'antipathie.

--Vous plaisez-vous  vivre?

--Oh! si peu! rpondit-elle, si peu que je ne sais si je vis vraiment.
L'uniformit des jours me dcourage comme une squence de notes en
l'accord majeur des flicits nulles. J'ai rv d'une blessure qui
tombait sur moi d'en haut, de trs haut, et je remerciais la Douleur
d'avoir pens  mon coeur. Je fus touche de ce choix accidentel, mais je
vois bien que je ne suis pas lue.

--La volont du martyre est le martyre lui-mme, mais pourquoi de tels
dsirs? Jouissez de vos songes et de votre chair, et si quelqu'un dit
votre nom avec amour, ne serez-vous pas joyeuse?

--Oui, d'avoir donn une joie, mais  qui? Je voudrais, si j'aimais,
d'exceptionnelles volupts et aller si loin que l'ternit ft jalouse
de ma floraison phmre.

--L'ternit n'est pas jalouse, elle est protectrice, et l'abri de sa
permanence est ouvert  tout acte significatif: c'est le palais des
symboles. Inaccessible aux vanits gostes du geste quotidien,
impitoyable aux prventions ngatives, son vantail accueille avec
charit les esprits, qui accueillent en eux l'Esprit d'amour. Et autour
du palais, il y a des tangs d'une invincible strilit: ceux qui ont
dit non tombent l, et les fourmillements de la putrfaction mme leur
sont dnis; ils deviennent le rien qu'ils voulurent, et les tangs
sommeillent ternellement dans une invincible strilit.

--Palais sans parfum et sans fleurs! O sont les fleurs?

--Elles sont peintes sur les murs.

--Elles sont mortes.

--Elles sont vivantes,--comme des penses!

Hyacinthe s'immobilisa selon l'ide qui agissait en elle. Debout parmi
les ombres ples d'une tapisserie, elle rpta;

--Elles sont mortes! Elles sont peintes sur le mur!... Parfois il m'a
sembl d'tre peinte sur un mur, morte, ou vivante pas plus qu'une
pense fane, et des apparences aussi mortes que moi passaient,
passaient--comme maintenant! Comme toujours, n'est-ce pas? Suis-je autre
qu'une des ombres ples de cette tapisserie morte? Ah! vous n'osez pas
dire que je suis vivante? Vous ne l'oserez pas, si vous craignez le
mensonge.

--Le privilge de vivre! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe, la seule
entre vos pareilles! Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait
souffrir,--et cela ne suffit pas toujours. O folle plus primitive que
les desses abolies, quelle ambroisie de divinit croyez-vous donc avoir
bue par la navet de vos yeux bleus? Et mme le Divin n'a pu vivre que
par la souffrance et par la mort: il vint demander  la candeur barbare
le crucifiement de ses chairs lues et que son sang vierge, sous les
verges, les pines, les clous, jaillit comme au dsert les eaux fraches
des roches attendries.

--Je veux affermir l'ombre que je suis, dit Hyacinthe, je veux me
vrifier et je veux m'exalter. Oh! le moyen, qu'importe, les ailes de
velours de la Chimre ou le dos rugueux du Dragon? Mais, je veux,--quoi?

--Abandonne-toi!

--Oui! Et pourtant je m'aime,--si rien!

--Tu es prdestine.

--Ne fais pas violence  ma volont.




DUPLICIT


Nous allmes vers l'arborescence des piliers tordus dans la crypte.
Eglise douce et discrte o nous entendmes les enfantines voix de la
salutation et les psalmodiements intrieurs de nos coeurs! il y avait de
l'ombre et des fleurs, des cierges et de l'encens, et un grand silence,
un silence d'adoration et de peur lorsque, sous les plis du suaire
marqu de la croix, la Victime se levait pour bnir.

--Damase, me dit Hyacinthe, agenouillez-vous et soyez pnitent de mes
fautes, puisque je dois vous appartenir: ayez soin de mes fins dernires
et qu'elles s'achvent en conformit avec les lois de la rdemption.

--Hyacinthe, je vous chargerai sur mes paules et je vous dposerai aux
pieds de la Misricorde.

--Tu me l'as demand,--je m'abandonne.

--Tout entire?

--Est-ce que je suis deux?

--Il y a la chair et l'esprit.

--Je ne suis ni chair ni esprit, je suis femme et fantme: je
deviendrai--ce que tu me feras.

--Tu deviendras ce que tu es et tu fleuriras selon la grce de tes
bonnes volonts. Que puis-je, sinon te cueillir et te faire sentir le
prix de la sve qui sortira de tes blessures? Vivre, c'est en niant
toute joie qui n'est que personnelle, toute douleur goste: le stupre
d'tre seul et de se plaire est le troisime pch, mais il contient les
deux autres. Tout entire,--oui: tu ne dois te refuser ni  l'infini,
qui, en te crant, t'a choisie, ni au fini, qui, en t'aimant, t'a trie
d'entre la multitude des grains striles. Sois la fcondit des
adorations et des sourires et rjouis-toi du supplice d'tre crase au
pressoir, pour tre bue, vin pur, dispensatrice des ivresses royales.
Tout entire,  vierge double,--oui: et sois spiritualise, beaut
charnelle, et sois ralis, intellectuel fantme.

LE CHOEUR.--_Procul recedant somnia
            Et noctium phantasmata!_

--coute, la conjuration des voix prie pour la puret de ton sommeil.
Les mauvais songes s'enfuient mcontents et honteux, leur laideur cache
sous des manteaux couleur de nuit, et les phantasmes terrifis retombent
dans leurs cavernes comme des fumes trop lourdes. Endors-toi sur mon
paule, formalit charmante d'une essence que j'ignore, dors et tu
n'auras pas d'autres rves que le rve de rver.

--Je dors.




L'ENCENS


Sa virginit connut l'tonnement d'avoir admis en soi un voyageur
compltement inconnu. Il avait des faons amicales de s'insinuer, un air
de douce impertinence, des gestes spcieux et l'aplomb dconcertant de
ces gens qui savent leurs forces, mesurent au juste les consquences
d'un coup d'audace. Hyacinthe se demandait comment elle avait pu
prcdemment profrer tant d'insanits et en couter relatives aux
dlires spirituels. Comme tout tait devenu clair! Des lumires
rayonnaient sous ses paupires closes, et son intellect, libr des
doutes, planait, comme un oiseau d'aurore, dans une atmosphre d'une
limpidit blouissante. Elle comprit que toutes les vrits, mme les
plus immmoriales, convergeaient vers un point central de sa chair et
que ses muqueuses, par un ineffable mystre, renfermaient dans leurs
plis obscurs toutes les richesses de l'infini. Pendant une seconde
presque sculaire elle fut convaincue que sa propre essence avait
absorb et dtenait  jamais l'essence de tout; c'tait une possession
et une joie si dmesures qu'elle s'vanouit:  son rveil, elle ne
sentit plus rien qu'une grande lassitude et l'insupportable effarement
d'avoir t dupe. Nanmoins elle se spara sans rancune du chimrique
voyageur, et mme lui voua une certaine amiti comme  un compagnon de
grandes aventures, encore que fallacieuses.

Moi qui l'aimais hautement, voulais oprer en elle la transposition au
mode mineur de mes personnelles et volontaires illusions, je fus
pniblement impressionn, car elle n'avait rien manifest, sinon de la
surprise. Aprs comme avant, elle se montra pareille, aussi triste de
vivre si peu, mais d'une tristesse diffrente, o la dception
remplaait l'ignorance.

Je la questionnai, mais la sensation tait si loin, dj, et si confuse,
qu'elle rpondit, avec cette franche simplicit convenue entre la
noblesse de nos esprits:

Ce n'est pas bien suprieur  manger une pche.

Comme le plaisir sexuel, hors les organismes de brutes, n'est que l'cho
et la redondance du plaisir donn, ma joie diminua jusqu' rien,
jusqu'au rafrachissement d'occasion, en une promenade, avec le fruit
qui pend au-dessus du mur--et je doutai de la lgitimit d'une telle
dfloration.

Elle avoua cependant tout ce qui tait vrai: le souvenir d'un envol dans
les thers, mais si imprcis! Plus tard, par la rptition de sensations
identiques, sa mmoire se fortifia et elle put confirmer ma divination.

--Mais, ajouta-t-elle, il faudrait la dure, le toujours. Bref, ou moins
bref, l'instant n'est qu'un instant.

--Et il n'y a que des instants. Croire que l'on capte l'infini dans un
baiser!

--Alors, plus!

Cependant nous recommenmes. La satisfaction physique s'affirma, mais
c'tait ensuite comme une humiliation d'avoir t heureux par de
l'inconscience. Ces secousses taient ncessaires: elles nous devinrent
une habitude et nous n'y pensmes mme plus gure en dehors du moment
mme.

Ainsi nous y avions mis de la posie en vain et du crmonial! Une
chapelle prive, la nuit, des chants de jeunes filles, une assistance
rvrante aux mystres liturgiques, un vque vieux et simoniaque 
peine, une immdiate installation sous des arbres d'une vnrabilit
absolue, en une maison de jadis, close au vulgaire: et rien de sublime,
pas une exceptionnelle volupt!

Hyacinthe sortait d'une race morte au monde depuis des sicles. Fleur
d'automne et la dernire, elle accumulait en son parfum tout l'esprit de
cette sve tardive, mais la jeunesse de ses nuances avait quelque chose
d'une teinte inaccomplie, faute de soleil, rose penche sur une rivire
d'ombre. Quand elle marchait, elle avait l'air d'tre enveloppe et
porte par un souffle de mystre qui jouait dans ses cheveux blonds,
comme le vent soulve et anime les touffes tombantes des viornes, le
long des haies d'octobre.

Destine par la pleur de sa nature  de perptuelles dceptions, elle
n'en souffrait qu'un instant, se rsignait. Je pouvais la comprendre,
moi, que des folies leurraient sans repos,  qui les ralits
extrieures, crbralement exagres d'avance, chappaient toujours
quand j'avanais la main vers la cueillaison du rve.

Motif de dsolation, oui, mais valable seulement pour des enfants;
pourtant de telles faillites, souvent rptes, finissent par dtruire
la native confiance de l'tre en la vie,--et bientt l'on n'avance mme
plus la main, sr de ne ramener vers soi que le vide. Au rebours de ce
qui est cru, c'est l une acquisition plutt qu'une perte; arriv  cet
tat mental, l'homme a compris l'inutilit absolue du mouvement, il se
confine en lui-mme, se trouve enfin apte  l'existence srieuse et
vraie. Il ne s'intresse plus qu' la seule pense, ses relations avec
le monde sont rduites au ncessaire strict,  l'entretien urgent du
substratum matriel, et toutes les questions qui agitent les peuples,
meuvent les individus, acquirent immdiatement l'importance du ftu
qui rvolutionne une fourmilire.

Hyacinthe tait apte  recevoir ces ides: elle les accepta, et,
msestimant tout le reste, nous nous occupmes de nous-mmes et de
l'infini.

Nous-mmes, c'tait l'amour. Spirituellement, nous ne pouvions nous
atteindre qu'en Dieu, aprs avoir gravi la montagne mystique, et l,
souffrir la crucifixion sur la croix de l'ternel Jsus: c'est ce que
j'avais promis  Hyacinthe et c'est ce qu'elle croyait vouloir.

Physiquement, tous les grains de l'encens profane n'avaient pas t
brls. Je ne voulus pas condamner celle qui m'tait confie 
l'ignorance ternelle d'un art si gnralement estim, et, tout en
souhaitant qu'ils lui rpugnassent, je lui en dvoilai les secrets.

La curiosit la soutint dans cette preuve, et nous puismes avec
mthode tous les articles de l'vangile gnostique, sans que notre sant
et notablement flchi.

--Exceptionnelles volupts, me dit-elle un jour, soit, mais tout cela
revient au mme et l'quivalence des moyens est certaine puisque le but
atteint est toujours identique. De plus, l'exceptionnel qui se rpte ne
diffre pas du banal et enfin les recommencements du fini, c'est--dire
du rien, ne peuvent jamais donner au total que nant. Je suis lasse et
triplement dupe, je suis sans espoir! Pourquoi m'as-tu trane dans la
honte des pchs abominables?

--Pour que tu sois bien vraiment sans espoir charnel, pour que tu
connaisses l'humiliation d'avoir un sexe insatiable et menteur.

--Si nous continuons, je te mpriserai.

--Hyacinthe, ton corps adorable me fait horreur.

--Damase, tes lvres perverses me font mal aux yeux, quand je les
regarde,--aprs!

--Ton profil est toujours ma joie.

--Damase, te souviens-tu que nos mes se visitrent,--aux matines de
notre amour?

--Oui, et tu tais pure,--comme le silence!

--Rends-la moi, ma primordiale puret.

--La confession est lustrale, Hyacinthe. Ne viens-tu pas de dire ta
honte?--Elle n'est plus.

UNE VOIX.--_Hostemque nostrum comprime
             Ne polluantur corpora!_

--Le Verbe est rpandu dans l'air et l'air, parfois, se condense en
paroles. La pense des invisibles gardiens est toujours prsente autour
de nous et la circonvolution de leurs ailes nous protge charitablement.
Ils savent nos volonts et les ralisent quand elles ne contredisent pas
les normes. Leur pouvoir, c'est la mtaphore de tendre la main et la
voix est souvent la grande auxiliatrice: ils se font entendre s'il le
faut. Que l'ennemi donc soit absent du cercle de notre communaut et
qu' nos corps la souillure soit pargne,--dans l'avenir, dans le
prsent et dans le pass!

--Et dans le pass! dit Hyacinthe. Que ce qui fut fait soit dfait!
Pourtant, je voudrais--me souvenir. Je voudrais garder la mmoire des
instants o tu pntras dans ma chair pour la glorification--vaine, mais
lumineuse--de ma sensibilit de femme. Car, enfin, si je suis fantme un
peu moins je le dois  des insistances corporelles, et cela compte, mme
pch. Et qu'elle me dure aussi, la mmoire de ton inconscience et de
tous nos gestes d'amour et surtout de l'abandon premier si peureux, avec
ses yeux baisss et sa si gauche manire de se dfendre contre la joie
de connatre, la joie de la pomme amre croque  deux, comme des
enfants,--et quand c'est mang, c'est fini! Et, tiens, duperie ou non,
je t'aime!


_Cantique._--Ecoute mes soupirs,  sire, mes soupirs ont bris la viole
aux sept cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept dsirs.

coute mes paroles,  folle, tes paroles ont bris les cordes de mon
coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.


--Tu me rjouis, Hyacinthe, plus que le parfum des sept roses qui sont
les sept volupts; les roses sont mortes, mais tu vis, toi,-- mon
amour! Oui, comme tu l'as dit: tout entire! Et pourquoi nous fcher
contre les dfaillances du rel et ne pas nous plaire mme  l'absurde
qui nous trompe, si c'est par des caresses? Nous savons que la sensation
ne donne rien: amusons-nous pourtant  ce rien,--qui est tout dans le
moment o il surgit en nos imaginations et restons franchement
contradictoires, afin de pouvoir sourire de nous-mmes aux occasions
tragiques.

--Duperie, ou non, je t'aime, rpta Hyacinthe. Et toi aussi, n'est-ce
pas? Alors, soyons l'un pour l'autre une agrable odeur.

Elle me baisa sur la bouche et nous nous exaltmes de la meilleure foi
du monde.




L'ORGUE


O face adorable qui avez rjoui dans l'table les anges, les pasteurs
et les mages!

A genoux devant rien, au milieu de sa chambre, la tte entre ses mains,
droule vers ses reins l'innocence de ses cheveux ples, elle profrait
avec une grande puret de voix cette jaculation pieuse et la rptait
toujours la mme, telle que la strophe amoureuse d'un chapelet.

J'attendais la suite; il n'y en eut pas, et elle se releva pour me
sourire et me dire:

--Je prie par la musique des mots. Cette phrase trouve en un ancien
livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez fort pour
briser les portes de la ngation et attendrir mme, selon l'harmonie de
sa grce vocale, l'oreille aux aguets du Seigneur Jsus? Oui,
l'attendrir, pour que tout y passe, les litanies de mes peines secrtes
et l'anxit de faire ta joie... Et puis je songe  la Dame du trs
vieux temps,  la dame Vronique qui gagna par son bon coeur le privilge
d'un mouchoir miraculis. Oh! entre toutes que je fusse celle-l, et
m'carter de la foule contente d'un spectacle et venir vers celui qui
porte sa croix et doucement, comme d'une anglique main, essuyer la
sueur sacre de la Face adorable!... Et sur les images, on me verrait,
debout  mi-cte, avec  mes pieds la triste Jrusalem, dployant pour
l'tonnement des Juifs stupides l'empreinte inestimable, et le condamn
monte vers le sommet du monde, aux yeux de tous il souffre, il meurt, et
moi je demeure l, les bras tendus afin que l'on vnre ce que je
porte, et mon altitude survit  la rsurrection--car je suis la sixime
station du chemin de la Croix!

Je rpondis avec une ironie qui la dconcerta:

--tre, n'est-ce pas, une figure historique, afin de vous faire peindre
 fresque par Fra Angelico, et votre nom crit sur une banderolle et
rpt, en une antienne apocryphe et indulgencie, par des anges que le
thorbe accompagne?

--Eh bien, oui! reprit-elle en rougissant. Vous m'auriez choisie entre
plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne
m'auriez-vous pas aime tout autant?

--Tout autant.

--Peut-tre plus?

--Peut-tre plus.

--Et j'aurais peut-tre dvoil  votre contemplation, rien que par mon
genre de regard, toujours le mme, une me plus agrable et certainement
moins discordante, plus facile  satisfaire et moins embarrasse, sre
de toujours vous plaire et pas effare de tout comme je suis,--car, je
puis bien vous le confier, Damase, je ne comprends rien ni  vous, ni 
la vie, ni  moi, ni  rien.

--Hyacinthe, l'orgueil de vouloir comprendre est dangereux, immoral et,
de plus, dmod. La devise moderne (la dernire) n'est-elle pas:
Marcher, sans savoir pourquoi, et le plus vite possible, vers un but
inconnu? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que
dans l'Absolu. Beaucoup de gestes, remuer la tte, remuer les bras,
remuer les jambes,--sans pourtant ressembler expressment  un
pantin,--accomplir ces mouvements avec la scurit que donne le
sentiment du droit, voil ce qui est recommand par-dessus tout. Soyons
des citoyens de l'activit universelle et oublions de prendre conscience
de nous mmes. Le cheval aveugle galope sans hsitation, car, ignorant
d'o il vient, il ignore o il va: crevons-nous les yeux.

--Vous manquez d'indulgence, Damase. Il ne faut pas me traiter par
l'ironie, cela me fait souffrir.

--Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu a souffert absolument,
peut-tre encore! Une infinie tristesse s'est rpandue sur le monde, et
d'o, sinon d'en haut? Songe  la douleur divine, aprs la vanit du
rachat, vain comme la vanit qu'il rachetait! Le sacrifice fut
incompris, hors de quelques-uns qui n'ont aujourd'hui que des hritiers
obscurs, imbciles ou dsarms.

--Pensons  nous-mmes, dit Hyacinthe.

--Oui, soyons gostes et nous serons peut-tre sauvs. Le salut est
personnel. Nous d'abord, et dlestons de toute fraternit inutile le vol
de la chimre qui nous emporte aux toiles.

--Ne devons-nous pas aimer les autres?

--Nous ne devons pas aimer les mauvaises volonts: elles se sont,
d'elles-mmes, mises en dehors de l'amour. Mais il n'est pas ncessaire
de les har ni de les mpriser.

--Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand mme,--un peu.

--Non, ce sont des ngations: ce serait aimer le mal qu'elles
symbolisent.

--Pourtant j'aime les btes.

--Les btes sont innocentes.

--Ah! nous allons devenir bien pharisiens!

Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait raison,--relativement.
Pratique, telle que toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle
sans espoir de solution; il lui fallait garder une possibilit de
cousinage avec l'humanit. Je lui concdai son dsir pour le cas o nous
serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonns.

Toutefois, je repris:

--En toute religion,--mme en celle que nous pratiquons (oh! surtout en
paroles, comme des gens que l'acte dconsidre, au moins momentanment,
 leurs propres yeux)--il y a un sotrisme, un mystre qui, une fois
pntr, dispense le fidle de toute charit mdiate. N'ayant plus de
relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la cration, n'est tenu
envers ses frres, mauvais ou bons,  aucune sorte d'amour effectif ou
thorique: c'est l'tat d'indiffrence, la nuit de la volont, l'un des
stages de la nuit obscure de l'me qui comprend galement
l'anantissement sensuel et l'anantissement intellectuel,--prologue de
la vie en Dieu, pnultime station avant la vision batifique.

--Et quel est, dit Hyacinthe, ce mystre  pntrer?

--A peine si c'est un mystre, Hyacinthe,  moins que l'vidence n'ait
droit, elle aussi,  ce nom plus prostitu qu'une conscience d'vque.
Il s'agit tout simplement de la science du nant, qui s'acquiert plutt
par un acte de foi que par une dduction logique,--bien qu'en somme son
acquisition soit le but dernier de la logique elle-mme. Mais, vous avez
dit vrai, il y aurait du pharisasme  croire que nous avons conquis
cette connaissance suprme!

--Pourquoi donc, Damase?

--Ne sommes-nous pas des sexes?

--Oui, oui! cria-t-elle, oui! J'y tiens, au mien et au tien. Il n'y a
que cela que je comprenne,--presque! et encore cela m'attriste.

--Je le sais, petite adorable menteuse, tu me l'as dj dit: cela
t'attriste--aprs! Tu fais semblant de m'couter et tu penses  des
baisers. Tu n'es--comme les autres--qu'une gane!

--H! puis-je pas tre cela, et autre chose en mme temps? Je suis une
gane pour tes ides,--et elles sont rudes, parfois, tel qu'un mauvais
rve.

--Tu es fallacieuse!

--N'est-ce pas ton dsir, Damase? Ne dois-je pas tre pour toi une
illusion?

Nous tions sortis de la chambre et de la maison,--accueillis avec la
dfrence due aux seigneurs par la vieille avenue de htres respectueuse
et solennelle: et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec
une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement des larges
branches que le vent, une  une, inclinait vers nos ttes. L'orgue vaste
chantait: nous coutions, et nos oreilles accoutumes distinguaient le
bruit des hautes et des basses feuilles, les dires du htre, des
peupliers, des pins et des chnes circonvoisins. L'avenue profrait les
notes dominantes et, dans l'accompagnement prcipit des peupliers, les
pins jetaient leur lamentable plainte et les chnes, la sonorit grave
d'une voix de mle.

La chute de la nuit pacifia tous les bruits: ils semblrent descendre et
rentrer dans l'herbe qui, maintenant, craquait sous nos pieds.

--Enfin, dit Hyacinthe, o voulons-nous en venir?

--Mais, rpondis-je, il me semble qu'une croyance positive et stricte,
par exemple en nous mmes, en notre utilit absolue et mystique,
librerait notre logique de bien des inconsquences. Je crains que nous
soyons un peu enclins au jeu. Vous tes-vous arrte, parfois, en un
jardin,  Paris, devant de petites immanences, cheveux dans le cou et
jambes nues, jouant  la raquette? Et avez-vous pntr le profond
srieux, sous de plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se
renvoient, en glapissant de volupt, leurs mes  plumes, leurs volants
immortels?

Au bout de l'avenue des points lumineux apparurent, deux ou trois,
surgissant comme des fanaux au-dessus de l'immobile mer des choses.
Silencieusement nous nous arrtmes, prouvant les incertitudes de
l'imprvu, puis en les maisons devines, derrire la fentre vive, nous
imaginions de paisibles vies, heureuses de l'abri et du repos, dlivres
du souci de la pense, contemplatives de leur douce vgtalit, lentes
au geste et peu de paroles. Ah! qu'il fait bon vivre l o l'on n'est
pas.

L'glise tait ouverte encore, personne n'y priait et les tnbres
intrieures dormaient sous la lampe ternelle.

Nos genoux heurtrent l'orgue du choeur, je soulevai la lourde chape de
chne et les doigts d'Hyacinthe chantrent la gloire triste de vivre
dans l'indniable et essentielle obscurit. Sans rancune contre les
lumires teintes, contre la noirceur du ciel, ils demandaient trs
humblement pour nos mes une lueur,--oh! pas davantage!--une syllabe de
flamme ple. Aux doigts en mouvement, les pierreries des bagues
chatoyaient un peu parmi la pnombre,--ainsi que des penses confuses,
mais vraies: rien que cette vrit-l, intermittente et vague, mais
certaine!

Donc, je m'levais aux cimes du dsir mtaphysique tout en caressant
d'une distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses
oreilles, vrit non pas douteuse celle-ci, mais authentique et d'une
certitude si candide! Les cheveux taient doux comme des aveux; ils
s'abandonnaient  mes doigts et s'enroulaient si navement, avec tant de
bon vouloir  me faire plaisir et l'oreille tait si inquitante avec
ses mandres et en mme temps si docile  mon jeu de manipuler, et
Hyacinthe tait si bien toute frmissante et si parfaitement isochrne
avec le galop de mes pulsations,--que l'orgue se tut.

Nous observmes le respect d au Saint Lieu en nous unissant selon toute
la modestie compatible avec les gestes de l'amour.




LES IMAGES


Regarder des images pieuses, des reprsentations de saintes dont la face
blme s'amincit dans un halo d'or, d'amantes qui laissrent toute
terrestre inquitude oublie entre les lys, de celles qui firent saigner
leur corps, qui furent folles de leur coeur...

--Croyez-vous, me demanda Hyacinthe, qu'elles aient prouv des joies
plus pures que nous, pcheurs, en notre pch? N'tait-il pas trs pur,
notre pch?

--Hyacinthe, vous draisonnez.

--Nullement, Damase, je me ralise, j'affermis mon fantme, je le
reptris dans le ciment des souvenirs sensationnels. Cette seule fois il
y eut un aprs, une persistance de volupt, la permanence d'une caresse
qui,  travers la fort des fibres, avait atteint mon me et l'avait
sensibilise,--peut-tre pour toujours!

--Cher enfant gt, il lui faut le pch!

--Oh! ceci vous regarde. Moi, je n'ai pas de conscience, puisque je vous
fis don de mon libre arbitre, et que vous l'accepttes.

--Et si je vous emmne dans les tnbres extrieures?

--Je vous suivrai, mon ami, sre d'tre bien partout o je serai avec
vous.

Cela valait un baiser, que je lui donnai; ensuite je dis:

--Ce n'tait pas un pch.

--Oh! par exemple!

Incrdule, elle me raillait. Il fallut consulter des auteurs, lui
prouver par des textes la vnialit de notre abandon. Elle en fut
chagrine, ou bien ce n'tait qu'une vaniteuse feinte, car je ne lui
connus jamais de perversit relle, une bravade propre  m'mouvoir et 
susciter ma contradiction.

--Le pch, dis-je, est toujours mdiocre. C'est, en soi, un acte
incomplet, born par sa propre nature et qui n'labore qu'une simagre
nulle. Contraire  la pense divine, il demeure  mi-chemin de la
contradiction, puisque l'absolu dans le mal est impossible, mme 
concevoir.

--Je ne cherche pas l'absolu, moi, dit Hyacinthe, et seules, mme
incompltes, les sensations me font vivre. Je veux bien qu'elles soient
vaines, si leur vanit m'est douce. Tu te souviens qu'aux premires
initiations je fus due et qu'ensuite telles expriences me
contristrent: eh bien, d'hier la lumire dure encore,--dans le coeur de
la modeste peccatrice, mon cher Damase. Pourquoi?

--Parce que l'ironie est un des lments de la joie et qu'il vous a paru
notablement irrespectueux de vous pmer sous la vigie du Tabernacle,
mais il y a de divines indulgences pour ces distractions; ce ne fut
qu'un manquement  l'tiquette,--et le reste, vous l'imagintes.

--Et quelle diffrence voyez-vous entre l'imaginaire et le rel?

--Subjectivement aucune, Hyacinthe, vous le savez bien. Toutefois ces
deux sortes de faits, diffrencis initialement par le verbe, ne
marquent pas l'me des mmes cicatrices: la pense se nie par la pense,
et l'acte par l'acte. Vous n'ignorez pas que le pch se commet selon
trois modes: en pense, en parole, en action...

--Et vous croyez vraiment que je pense?

--Peut-tre, sans le savoir! Ayant tudi de prs les femmes,
Schopenhauer put tablir sa thorie de l'Inconscient; il avait compris
que l'intelligence peut concider avec l'automatisme. Son Dieu-Monde est
une femme leve  l'infini,--genre de Dieu fort dangereux et sous le
gouvernement duquel il faut s'attendre  toutes sortes de cataclysmes,
Dieu inconnaissable pour l'humanit et inconnaissable pour lui-mme. Et
toi, petit Dieu ironique, je voudrais m'imboire de ta spiritualit,--et
je ne puis. Tu fuis sous le tranchant de mon intelligence comme les
folles herbes marines sous le fil de la faux...

Hyacinthe semblait distraite aux images...

Scholastique,  son poing, mystique pervier, l'Esprit se symbolisait en
oiseau familier, les ailes comme un double bouclier pandues sur les
seins de la vierge lue.

Claire, ses mains gantes capturent l'ostensoir et ses yeux clairs
pleurent des larmes surnaturelles.

Ida la blanche au chef receint d'pines, et Colette, agnelette gorge
par l'Amour.

Sur la croix que porte Catherine, des lys ont daign fleurir.

Christine,  ses paules de grandes ailes surgirent dans la dchirure de
la bure, et ses pieds nus stygmatiss ensanglantaient les dalles du
monastre.

--Eh bien, connais-moi! profra Hyacinthe, en se tordant sur mes genoux
selon un rythme tel qu'elle en paraissait dvtue.

Le divan aux coussins de sinople fut notre intermdiaire.

Aprs, elle me garda sur elle une seconde pour me dire:

Voil comment on peut me connatre,--et pas autrement!




LES LARMES


Songeant aux sensations fictives et aux visions quivalentes, il
m'arriva de torturer Hyacinthe trs cruellement. Je lui en avais fait la
promesse, mais une native bont d'me et la nouveaut des fatales
occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu' la
navet indulgente mon devoir d'inquisiteur.

Pharmacoper les mes par la seule drogue qui les purge, la
douleur,--c'est assurment la suprme charit, mais combien difficile 
exercer envers les tres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent
pas le prix du martyre immrit, et quel courage pour braver, de la
bouche qu'on adore, la vocifration de: bourreau!

Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de
bchers ou les mordrait-elle,  dents par la rvolte empoisonnes?

Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont
toujours un peu rvlatrices du parfum intrieur, de l'essence enclose
dans le flacon secret.

--Hyacinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous
revenions d'une promenade par les alles o pleuraient dj les feuilles
sches,--que vous tes lourde!

--Oh! Par exemple!

C'tait le mode familier de son indignation ou de sa surprise.

--Lourde, ma chre, on alourdie peut-tre. Seriez-vous lasse?

--De quoi?

--Mais, de me suivre, ombre!

Elle me trouva mchant et s'attrista.

--Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie! Quand tu m'appelas
 la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, il me semble, pour
te rpliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires.--enfin,
pour matrialiser en la substance que je t'apparais, ton rve d'un autre
sexe. Est-ce mon rle, oui ou non? Alors, que me reproches-tu et
pourquoi me fais-tu pleurer,--moi ta pense mme?

--Tu es lourde, parfois, comme un ennui,--et tu te matrialises trop.

--Je suis ce que tu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens
tellement que de me blmer, c'est toi-mme que tu offenses.

--Elle n'a donc jamais pens, l'Hyacinthe adore, dis-je, en mettant
d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commenc doit finir.

--Je ne sais plus quand j'ai commenc  t'aimer, c'est--dire  vivre,
dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir.

--_Imbecilla pluma est velle sine subsidio Dei_. La volont n'existe que
conforme  la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux
vouloir. La rbellion d'un fantme!

Elle devint amre:

--Cependant j'ai une me.

--On dit aussi l'me d'un violon et l'me d'un soufflet,--mais je vous
l'accorde, Hyacinthe, votre me immortelle de femme, immortellement
futile et ngatrice. C'est elle qui me gne et dont les manations
s'lvent en fume autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini.
Si je pouvais t'aviver jusqu' la lumire, charbon sans flamme, mais tu
restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le
laboratoire de mes dsirs purs.

--Annihile-moi, Damase, pulvrise l'ininflammable charbon,--mais
tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lvres muettes!

--Pourquoi t'aimerais-je, mme en paroles, puisque tu me damnes et que
je le sais?

--Au moins, Damase, ne me spare pas de ta damnation, et que nous soyons
deux--en Enfer!

--Tu me l'as dj dit. Ah! stupidit des amoureuses excessives. Mon
Dieu, que je sois damne, pourvu que je vous aime!--n'est-ce pas? Mais,
enfant plus irraisonnable que la trajectoire brise d'une ide de
fou,--damne, tu me haras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de
joie phosphorescente irradia jamais les prunelles ddies aux ternelles
tnbres, ce fut dans les yeux morts d'un damn souffrant cte  cte
avec l'tre pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son
coeur sacrifi.

--Tu me fais peur! Tu me fais peur!

Hyacinthe se jeta mourante dans les bras du tortionnaire. Elle se
serrait contre la raison mme de son effroi; elle baisait la main qui
l'endolorait, les rignes qui lui dchiraient les seins, le
sphondylotrobe qui lui crasait les vertbres.

Ne pouvant peut-tre, tout an fond d'elle-mme, me croire si mchant que
je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux pouvants, qutant une
fuyante tincelle de douceur, une dbile nuance de consolation
prcaire,--mais impitoyable, je maintenais le srieux triste dont
j'avais impos l'esclavage aux muscles de ma face.

La baisant au front, je dis:--Que la plupart des paroles que je
prononai soient dissoutes, mais les dernires, non.

Soudain, je sentis natre et crotre en moi une ide
diabolique,--voque sans nul doute par les mots spcieux, que j'avais
antrieurement prononcs.

Je renversai Hyacinthe sur le divan o elle tait venue tomber vers moi,
et je dvorai la joie mauvaise de possder une femme paralyse par la
terreur.

Selon de brusques retours, elle passait de la souffrance au plaisir,
mais sans oublier encore au milieu de la musique des chatouillements
sexuels, le discord des impressions pnibles, partage entre
l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'aprs
l'extase le monstrueux tau de la haine ne la capturt entre ses bras de
fer pour l'ternit.

J'eus le courage de prolonger l'exprience, dosant avec scrupule les
arrts et les mouvements, variant le rythme pour dconcerter la
certitude, et Hyacinthe, effare des contradictions qui martyrisaient sa
chair heureuse, souffrait dlicieusement, prte  mourir d'amour dans un
paradis infernal.

Enfin, les larmes jaillirent: je les bus comme de prcieuses perles de
sang.




LES LICORNES


Aprs cette crise, Hyacinthe m'ayant pardonn,--avec presque
l'tonnement que j'eusse besoin de pardon,--nous entrmes rsolument
dans la fort mystique, o ne vivent nulles autres notables btes que
les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secoues par
de grands airs ddaigneux, ce fut pour mon amie une occasion
excessivement propice de regretter sa virginit. Je lui fis comprendre
qu'il y avait un mrite vident en tel regret, une dorure trs fine pour
son me fane, une parure de repentir peut-tre suprieure mme 
l'intgrit perdue, et elle consentit  offrir  Jsus l'oblation des
plaisirs o elle avait compromis la native candeur de sa toison.

De mtaphores en mtaphores, nous nous levmes au mystre du Sacrifice.
Mon Amour est crucifi--[Grec: ho hemos hers hesthaurtai]. Le
mysticisme tel que nous l'acceptmes nous paraissait la suprme dignit
d'une me humaine ddaigneuse d'intermdiaires entre sa noblesse et
l'infinie noblesse de Dieu, entre sa quotidienne agonie et l'immortelle
agonie du Christ. C'est selon ces dispositions que nous dcidmes
d'assister dsormais  la messe que chanteraient en nos mmoires le
prtre et les diacres choisis parmi les plus sanctifis dont les gestes
d'adoration s'lvent entre les lames de plomb des vieux vitraux.




LES FIGURES


Cloches, vases sacrs, oints, bnits et baptiss, trompettes et marteaux
de jadis, semanterions et xylophones, noles, campagnes, airains,
tintinnabules, cloches, vases sacrs!

La hirarchie est convoque jusqu'au plus modeste, qui n'est rien et qui
va devenir gal en immunit aux plus hauts saints: il participe au signe
de la croix.

Source lavatoire, l'eau sale mugit dans le bnitier comme un ocan de
conjurations.

Femmes, vierges, clercs, lais: il n'y a plus de pnitents captifs sous
la symbolique chane d'un dmon de pierre; il n'y a plus de choeur des
vierges, la cloison est abattue et la vierge a perdu la fiert de son
tat. Il n'y a plus de grilles aux strictes mailles: le sanctuaire s'est
ouvert. Le prtre n'est plus vieux par rgle et mme il est jeune et ses
cheveux blonds dorent d'un reflet de concupiscence l'oeil des matrones
dvoiles.

Seul, le Pauvre, liturgiquement, se tient  la porte, avec le devoir de
gmir, afin que les oreilles heureuses s'pouvantent au cri de
l'ternelle misre.

Des spulcres, sous les dalles, s'exhale une odeur de vie permanente; et
des ossuaires, une radiance d'toiles. Les reliquaires contiennent de la
poussire d'amour.

Le chrme a sacr la table de l'autel (ainsi le trs saint Jsus se
purifie lui-mme) et, tel que d'un parterre imprial, les cierges, sous
l'arrosoir enflamm des acolytes, vont surgir et fleurir.

Les anges prient, humaniss par des simulacres trs raisonnables, car il
est bien vritable qu'ils adorent les parfums essentiels qu'ils gotent
les suavits saintes, qu'ils entendent la parole incre: ils sont
jeunes, forts, libres, plus fconds que les plus puissants reins. Ils
vont nus, sans corruption, et s'ils se vtent, c'est de la transparence
du feu.

Ange aussi, l'aigle du lectorium, aux lvations royales; anges, les
lions autoritaires et obscurs.


ORAISON

Jsus, le grain d'encens fume dans l'encensoir: la Victime s'allume et
l'oblation future s'accomplit en dsir. Elle s'allume et fume et son
amour apparat sur la scne du monde: les Figures surveillent leurs
accomplissements.

LE PRTRE.--Dornavant, l'eau sera sale et il pleuvra d'incorruptibles
roses: dnudez vos ttes, ce sont les larmes du Jsus.

LE CHOEUR.--Saint Esprit, Esprit des cimes, Esprit radiant.

Esprit prodigue, Lumire!
Trs bon consolateur,
Hte trs doux des mes,
Refuge ombraculaire!

LE PRTRE--Seigneur, votre Fils accepta le fardeau de la chair, je
couvre mes paules du joug de la chasuble. _Introibo_. Je monterai 
l'autel, je monterai vers Celui qui me rjouira d'une ternelle
jeunesse.


ORAISON

La droite est la dignit du Roi, mais la gauche est rserve  l'amour:
c'est l que l'on gote la plnitude des influences excessives. Les
cheveux de Jean ont la douceur des mes fraches; il reoit d'un coeur
pm les caresses de son Matre.

LE PRTRE.--Il te bnira, celui pour qui tu te consumes. Ainsi soit-il.


ORAISON

La navette est un navire, les grains d'encens sont l'quipage: la
navette est un navire sans voilure et sans cordage: la navette est un
navire et ses flancs sont gonfls d'or. Vierge, et toi, Thurifraire, tu
portes entre tes mains la barque de Saint-Pierre, stable et profonde
comme le sein de Dieu. La navette et un navire, l'or de ses flancs, ce
sont les peuples: un sacrement les pche et les sauve et les plonge dans
la fournaise. La navette est un navire et l'encensoir est la fournaise.

LE PRTRE.--Le parfum s'lve au-dessus des roses, car les roses
moisiront, mais le parfum des roses est une oblation imputrescible.

LE CHOEUR.--Gloire, gloire, gloire  l'Esprit.


PITRE

_S. Paul, Rom. 24._

C'est pourquoi Dieu, selon les convoitises de leur coeur, les a livrs 
la souillure: tellement qu'ils ont dshonor leurs propres corps. A
cause de cela, Dieu les a livrs aux passions de l'ignominie: car les
femmes ont chang l'usage de nature en des usages qui sont contre
nature. Et pareillement les hommes, abandonnant l'usage naturel de la
femme, ont l'un pour l'autre brl de dsir, les mles sur les mles
oprant des turpides et recevant en eux-mmes le convenable salaire de
leur garement.


SQUENCE

LE CHOEUR.--O verge et diadme du roi de pourpre.

Tes gemmes ont fleuri en une haute prvoyance, ds le temps o dans
l'homme dormait le genre humain.

O fleur, tu n'as pas germ de la rose, ni des gouttes de la pluie, et
l'air n'a pas plan autour de toi, mais tu es ne sur une trs noble
verge par l'oeuvre de la seule Clart.

O verge, tu as surgi toute en or,  verge et diadme du roi de pourpre.


VANGILE

En ce temps-l le Seigneur, interrog par une certaine Salom sur le
temps de son rgne, rpondit: Lorsque deux feront un et lorsque ce qui
est en dehors sera comme ce qui est en dedans, et lorsque le mle tant
sur la femelle ils ne seront ni mle ni femelle. Salom demanda:
Jusques  quand les hommes mourront-ils? Le Seigneur dit: Tant que
vous autres, femmes, vous enfanterez. Salom demanda: J'ai donc bien
fait, moi qui n'ai pas enfant? Le Seigneur rpondit: Nourrissez-vous
de toute herbe, mais ne vous nourrissez pas de celle qui a de
l'amertume. Le Seigneur dit encore; Je suis venu pour dtruire les
oeuvre de la femme: or ses oeuvres sont la gnration et la mort.

LE CHOEUR.--Ainsi soit-il.


PRNE

Dieu, lisons-nous en saint Denis l'Aropagite, Dieu n'est ni me, ni
nombre, ni ordre, ni grandeur, ni galit, ni similitude, ni
dissemblance. Il ne vit point, il n'est point la vie, Il n'est ni
essence, ni ternit, ni temps. Il n'est pas science, il n'est pas
sagesse, il n'est pas unit, ni divinit, ni bont. Nul ne le connat
tel qu'il est et il ne connat aucune des choses qui existent telle
qu'elle est. Il n'est point parole, il n'est point pense et il ne peut
tre nomm, ni compris.


OBLATION

Elle a trouv douze corbeilles dans son hritage, douze corbeilles de
pain bnit.

Les Figures sont les gardiennes du mystre, et toutes les figures
obissent au Symbole.

Le ventre de la Femme est un autel d'offrande et la premire station du
Calvaire, l'habitacle premier choisi par l'Hostie; oblation obscure,
prlude sanglant de Transfixion.

ORAISON

La Patne apporte la paix.

Marie, nimbe de rouge, lve sous un dais de pourpre l'Enfant-Roi, deux
anges offrent la fume procellaire de leurs encensoirs, et Jsus aussi
s'aurole de sang, et les anges, et sur le ciel bleu, dor par les
toiles, des nues de tonnerre s'amoncellent, couleur de colre et
couleur de paix, couleur de sang.


ANTIPHONE

Le Roi tait couch, le Roi dormait dans son lit royal, mais le nard de
mon amour a pntr son sommeil, et le Roi s'est lev et a dit:
J'entrerai dans ce corps  la bonne odeur et je dormirai l.

L'ORGUE.--Des tnbres du profond exil, l'me d'un seul bond s'exalte
aux bleus violents de l'esprance, puis se profuse en laudations couleur
de soleil.

De glauques ondulations agitent les abmes, l'ocan de la peur se
soulve en vertes cumes, mais une main parat sur la surface des eaux
troubles et d'une cassolette invisible se rpandent d'abondantes fumes
violettes.

Les vagues humaines se gonflent vers le ciel, et dans les corps
transfigurs les coeurs palpitent comme des roses au vent du matin, et
les yeux sont vraiment de pures amthystes: des nuages candides drobent
les ventres frissonnants d'amour et tout s'apothose dans la blancheur
totale.

LE CHOEUR.--_O salutaris Hostia
            Qu coeli pandis ostium_

ORAISON

Magie d'une surnaturalit terrifiante,  puissance absolue, invincible
domination des mots, merveilleuse fonction des syllabes: _Verba
consecrationis efficiunt quod significant._

L'hostie s'lve dans les flammes solaires: l'Agneau demeure et saigne
sur la terre.

LE PRTRE.--Souviens-toi, Christ, du sommeil de la paix. Accorde-nous la
paix du tombeau et le silence sacr des ncropoles.

JSUS-CHRIST.--Vous dormirez en paix trois jours, si vous m'aimez, et la
pierre de vos tombes se brisera, et vous connatrez la Vie, si vous avez
connu l'amour.


ORAISON

Les baisers sont les endormeurs des anciennes querelles, les baisers
sont les pacificateurs corporels.


COMMUNION

Chair du Salut, Sang de l'ternelle joie, soyez la macration de ma
chair et l'apaisement de mon sang. Je crucifierai mes dsirs sur la
croix du calvaire, je couronnerai mes penses de la couronne d'pines,
j'enfoncerai dans mon ct la lance du renoncement, je boirai le
vinaigre de la drision et nul plaisir jamais n'amoindrira mon me.

JSUS-CHRIST.--Le plaisir s'arrte  l'unit et les douleurs sont au
nombre de sept fois sept.

LE CHOEUR--Piti! Piti!

JSUS-CHRIST.--Tout est consomm.

LE PRTRE.--_Ite, missa est._


VANGILE

Au commencement tait le Verbe et le Verbe tait en Dieu et le Verbe
tait Dieu. Ds le commencement il tait en Dieu. Toutes choses ont t
faites par lui et sans lui rien n'a t fait. En lui tait la vie et la
vie tait la lumire des hommes: et la lumire tait dans les tnbres
et les tnbres ne l'ont pas comprise.

Amen.




LE RIRE


Cette messe, nous l'entendmes dans un monastre de Bndictines, sous
un vitrail tel que des feuilles givres, tombes en une eau d'aube,
parmi la gloire d'un chant blanc crucifi d'or. La grce coula de
l'hostie blesse, quand l'ostensoir fut lev au-dessus des guimpes
adoratrices, et nous tions aveugls par les intarissables flots du sang
sacr de la Rdemption.

Nous l'entendmes dans l'escurial spulcre des Carmlites, parmi la
tnbre d'un chant de mort assombri encore de tout le deuil de la grille
et du voile,--car il n'y a nulle joie pour qui est enserr par la
chair,--et nous tombmes  genoux, crass de stupeur et d'affliction,
prts  crier: pardon! aux expiatrices de nos plaisirs,  ces mourantes
de la perptuelle agonie, et il nous sembla que de baiser un de ces
pieds nus serait un acte, en soi indulgentiel et absolutoire.

--L'obligatoire exultation de la Bndictine, me dit Hyacinthe, est
peut-tre plus effroyable encore. Il leur faut une somptuosit de coeur
vraiment dconcertante...

--Oui, rpondis-je, mais l'idal d'tre glorieux contrarie moins les
instincts humains. Il n'est que le dveloppement paradisiaque de la
tendance universelle de l'tre  s'panouir et  jouir. Mais vous dites
presque vrai: la joie d'une contemplatrice de la Rsurrection dpasse la
mdiocrit de la femme autant que la tristesse sacre de celle qui oeuvre
dans la nuit perptuelle son propre suaire et le suaire du Christ...
Aussi, songe comme elles sont loin, ces choses; au milieu de nous et
trangres  la marche de nos vies. Si nous tions plus de notre temps,
Hyacinthe, toi cueillie comme une fleur de jadis dans la flore d'une
tapisserie des Flandres, et moi qui ai aboli tout contact d'me avec une
humanit salissante,--si nous tions vraiment de notre temps, la seule
existence de quelques centaines de ces ddaigneuses vierges serait une
insulte  notre incontestable modernit. Et pour ne pas nous fcher
contre ces inoffensives sottes qui n'ont pas su extraire de la vie une
seule goutte d'alcool ou de poison,--pour bien leur faire entendre que
nous les apprcions telles que des enfants sans exprience, inaptes  la
triple jouissance du lit, de la table et du trteau,--pour qu'aucun
doute enfin ne contrecarre nos avantages de citoyens civiliss, nous
nous bornerions  rire.

L, je sortis d'un carton une large feuille de papier de Hollande, o la
main d'un instituteur primaire avait consenti  calligraphier pour moi
ces lignes prcieuses o palpite (j'ose le dire) l'me de la France
rgnre:

[Illustration:

_Chambre des Dputs

Dbats parlementaires
Sance du 9 dcembre 1890

Compte rendu officiel

M. B...,--Les Carmlites, congrgation
contemplative (Rires  gauche)..._]


Hyacinthe fut trs effare de vivre sous le rgne d'une telle stupidit.
Nous crmes un instant que les temps prdits par Flaubert
s'accomplissaient.

--Que vous importe? dis-je en remettant dans son carton l'exemple
d'criture. Nous ne sommes pas solidaires de ces revendications
d'imbcillit, puisque nous les jugeons et puisque nous en souffrons.
Que la tourbire les enlise et les dvore, eux, nos frres:
regardons-les descendre, et quand le sommet de leur crne vide dpassera
seul la ligne de boue, nous mettrons une lourde pierre dessus, de
crainte que la terre intrieure ne les revomisse, par dgot. Ah! je
voudrais avoir le courage de travailler  l'avilissement de mes
contemporains... Corrompre leurs filles, quelle bonne oeuvre! Insinuer
l'obscne dans les enfantines mains qui caressent la barbe paternelle de
ces mufles! Les empoisonner au risque de prir nous-mmes. Faire comme
ces moines espagnols qui buvaient la mort en la faisant boire  la
canaille franaise violatrice de leur monastre!

Hyacinthe me calma par des secrets qu'elle partageait avec toutes les
cratures d'amour--et nous dormmes.

Je rvai que, pour lui pargner le mphitisme de l'heure prsente, je
l'avais voue  la clture du Carmel. Le soir,  l'heure de l'office,
j'allais dans la chapelle de nuit couter les voix de tnbres, et,
parmi toutes les voix voiles de deuil, je distinguais la voix de ma
chre amante, morte et toujours Hyacinthe.

Jamais je ne fis un plus beau rve.




LA FLAGELLATION


En notre tude de la thorie mystique, si parfois des mots
scandalisaient mon amie, je les interprtais  son intelligence avec
toute la dfrence due aux textes des grands saints. Elle apprit que les
caresses de la main gauche, ce sont les premires souffrances, preuve du
sacrifice accept; et les caresses de la main droite, tout le manuel
sanglant de l'amour: le baiser des pines, l'attouchement des lanires
plombes, la morsure adorable des clous, la pntration charnelle de la
lance, les spasmes de la mort, les joies de la putridit.

Nous mditmes sur cette nomenclature. Hyacinthe se surexcitait,
mprisait son apparence corporelle et dcide  prouver ce mpris par
des actes.

Un soir, comme je lisais la vie de sainte Gertrude, la vierge aux
ingnieuses dilections qui eut le divin caprice de remplacer par des
clous de girofle les clous de fer de son crucifix--et j'en tais  la
page o Jsus lui-mme, pour charmer sa bien-aime, descendit vers elle,
et, la tenant embrasse, chanta:

_Amor meus continuus,
Tibi languor assiduus,
Amor tuus suavissimus
Mihi sapor gratissimus_...

Je cherchais la signification seconde de ces quatre vers,--lorsque
Hyacinthe m'apparut toute nue, me priant de la flageller. Elle tenait 
la main une discipline de chanoinesse, sept cordelettes de soie en
dtestation des sept pchs capitaux, et sept noeuds  chaque corde pour
remmorer les sept manires de faillir mortellement dans le mme mode
sensationnel.

--Les sept cordes de la viole! dit-elle en souriant trangement. Les
roses, ce seront les gouttes de sang qui fleuriront ma chair.

Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur,
mais son ardeur pnitencielle seule expliquait la hardiesse de
s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets
de sa forme sexuelle  peine pubescente. Elle tait si jeune encore,
toute frle d'une puret athnienne et si pleine de la grce des
inconscientes ves, que le coeur me faillit d'ensanglanter cette
innocence.

Pourtant j'obissais: des lignes rouges et des points rouges
stigmatisrent les paules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des
piqres s'garaient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux.

Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras tendus,
courbait le dos, dressait dans un frisson sa tte ple, criant quand le
flau tardait  descendre:

Encore! Encore!

Je suis sr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation
digne d'Henri Suso ou de Passide, qu'on trouvait dans leurs cellules
vanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachs 
la ferraille et aux molettes du solide martinet tomb de leurs doigts
las, malgr leur volont de souffrir jamais lasse,--mais j'avais t
clment, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de
cicatrices une peau dont l'intgrit m'tait chre.

Encore! Encore!

Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux o le
blanc, comme en une clipse, mangeait dj le rayonnement des prunelles.
Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, o
la cruaut, qui n'tait pas dans le bourreau, pointait en clairs et en
flammes aigus.

A ce moment, elle tait debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou
et elle tomba, m'entranant avec elle dans le plus mmorable abme de
divagations voluptueuses,--et nous demeurmes tout au fond pour jamais.




LES BAGUES


Ensuite de cette crise de dbauches amres nous permes en nos faces
extnues les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien  dsirer
l'un de l'autre. Nous ne parlions plus gure et Hyacinthe chantonnait
avec insistance, terrasse d'avoir vid, jusqu' la dernire goutte le
calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours dsenchants,
l'occasion de quelques rflexions dfinitives. Je vis tous les dangers
du mysticisme  deux, et je me repentis d'avoir associ une femme  des
imaginations aussi dconcertantes pour la raison et l'quilibre
corporel. Je sentais que plus j'avais voulu lever mon amie en
intelligence et en amour, et plus elle s'tait complue  des chutes et 
des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les lans vers
en haut par un lan dernier vers en bas, suivant la logique de sa
nature, videmment plus lourde que l'air spirituel.

Comme elle tait toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion
pour s'y conformer avec ingnuit, je n'avais finalement acquis sur son
essence que des notions ngatives. Telle que ce Fakir qui vidait les
courges par le magntisme de son regard, elle buvait ma pense  travers
mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais profrer, pour se donner
ensuite le mrite d'avoir t persuade. Hors de moi, vivait-elle?
Comment le savoir? Trs peu, d'aprs son aveu, et je crois que c'tait
vrai, car elle ne manifestait jamais aucun dsir original et tous les
mouvements de son me semblaient dtermins inclusivement par la
sensation immdiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel
avec ma personnalit. Si le choc avait t trop violent, ses fibres se
congestionnaient assourdies, les vibrations taient muettes et je ne
sentais plus prs de moi qu'un animal obtus et strilement moqueur.

C'est ce qui arriva aprs la nuit de la flagellation; elle retomba dans
la scheresse: plus de dsir physique, plus d'amour spirituel; plus de
chair, indiffrence totale. Je me trouvais svrement treint dans ce
cercle et forc de renoncer  mes projets d'ascension mystique, la
corporit devenant  la fois, d'aprs mes expriences et mes
observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des
lvations surhumaines.

Puisque je m'tais tromp, il s'agissait maintenant de rendre cette
femme  son tat normal et de reprendre moi-mme le cours ordinaire
d'une vie sans aspirations indiscrtes. Mais notre rle tait diffrent,
sans doute: nous ne pmes russir  nous organiser une bonne petite
existence bien mdiocre, bien honnte,--destins de toute ternit au
tout-ou-rien,--et le dtachement dfinitif s'accomplit.

Un soir, je m'tais agenouill prs du divan,--o elle rvait, les yeux
vagues, ternellement couche,--et discrtement, avec l'intention de ne
formuler que des plis esthtiques, j'avais dgraf sa robe des soirs,
tout au long, et, bouillonne autour de son corps nu, l'toffe simulait
l'cume du flot qui, ayant apport l Hyacinthe, allait peut-tre la
remporter. En une curiosit d'enfant, je la regardais respirer, essayant
par jeu d'exciter  la rvolte les ondulations comprimes, crasant de
la paume la rbellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de
magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'oeil et du doigt le
cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sve,
parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis.

--Aimez-vous cette amthyste? me demanda-t-elle, en cueillant  son
doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai
retrouve dans mon coffret, sous un collier de perles.

Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de
place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux
bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumire, les essayait 
ses doigts.

--Vous plaisez-vous toujours  la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais
revoir ce grand salon o nous nous connmes, et mes soeurs, les ples
filles dcolores par les sicles, et retourner un peu en ce choeur de
grces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la
vieille tapisserie...

La chambre me parut pleine d'ombres funraires. J'ouvris la fentre: les
yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans
le silence, j'entendis plus que du silence:

Les prventives clarts et le son des matinales cloches qui m'avaient
guid vers Hyacinthe; la connaissance de nos mes antrieure  l'union
de nos sens; les premires paroles de mon amie, d'ironique et si haute
raison, ds l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance 
se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tisses avec
des laines et colories avec des rves. Vivante! Je le crus, puisque je
la vouai  la Douleur quand elle-mme se vouait  la joie d'utiliser
pour des sensations la nouveaut de son sexe,--et puisque je cdai  ce
double dsir, qui n'est pas contradictoire,--et puisque je voulus
magnifier son me. Je la dflorai; il le fallait, afin de la faire
fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: Ce n'est
pas bien suprieur  manger une pche,--et quand elle dclarait
pourtant vouloir jouir encore de mon contact,--et quand elle tait
froisse de certaines manires d'aimer trop ingnieuses,--et quand elle
priait,--et quand elle voulait comprendre,--et quand le sacrilge
l'exalta,--et quand elle me railla, en me dfiant de dnouer le noeud de
sa complexit,--et quand je la fis monter sur la table de torture,--et
quand elle pleura--et quand nous gravmes, mouills de la sueur du
pch, la monte obscure du Calvaire,--et quand je fustigeai, sur la
nudit de son dos, l'impertinence de l'ternel fminin,--n'avait-elle
pas tous les dons essentiels de la vie?

La voix du silence me rpondit:

Tous les dons essentiels du rve.

Je quittai la fentre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle
tait toute ple: il me sembla que des rais de lumire passaient au
travers de son corps,--de ce corps qui venait pourtant de tmoigner 
mes mains son vidence charnelle et sa vracit.

J'avais froid, j'avais peur,--car je la voyais, sans pouvoir m'opposer 
cette transformation douloureuse,--je la voyais s'en aller rejoindre les
groupes des femmes indcises d'o mon amour l'avait tire,--je la voyais
redevenir le fantme qu'elles sont toutes.

_11 septembre-21 novembre 1891_




LE CHATEAU SINGULIER


CONTE DE FES

     _Une histoire toute nue, comme il convient  une telle babiole_.

     SIXTINE. VI. _Figure de rve_.




CHAPITRE PREMIER


Aprs que l'on avait longtemps voyag sur le dos maigre d'un aride
plateau, o les bls taient nains, on descendait, par une pente
insensible, vers de l'herbe et mme des arbres. Une petite rivire, 
peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont
se rjouissaient intimement les rares plerins gars jusqu'en ce pays
lointain. L'herbe,  mesure que l'on allait, devenait plus paisse et
plus verte; le long du ruisseau, elle s'levait si drue et si haute qu'
peine si les blanches couronnes des reines-des-prs mergeaient de
quelques lignes au-dessus de l'ocan d'meraude; on ne voyait bien qu'un
sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait htive l'eau
vive du ruisseau salutaire.

Jusqu'au ruisseau, la route durait, limite par des rigoles, consolide
par de rches graviers; mais le pont de bois pass (quelques planches
cimentes par de la mousse), c'tait la prairie, l'herbe ternelle qui
s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la
verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de
la trace dlaisse; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant
les herbes amoureuses, faisaient jaillir des tincelles de rose une
perptuelle fuse de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir
parmi les meraudes, leurs soeurs.

Si une voiture se risquait au del du pont de planches, le cheval, comme
un homme, suivait la sente parpillant gnreusement les fugitives
joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traaient un sillage
passager.

C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appel par le dsir, se mit en
route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue
qu'en songe.

Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traverse; l'alle la mieux
sable est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, 
certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se
croyait en barque port par une mer d'algues et le vent qui venait de
loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait  son illusion: il
tait enchant.

Depuis plusieurs annes dj, Elade et Vitalis changeaient de tendres
lettres, mais si respectueuses que, pour un tranger, l'amour y et t
indchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car
Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhait de
dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par
la puret de son criture, la dlicatesse de ses penses, la finesse
rare de son parfum favori; belle,--mais beaut lointaine et
inaccessible, beaut de madone ou de fe: il l'aimait en pense
seulement.

Mais Elade tait femme. Elle voulut connatre son bien-aim, le toucher,
le possder, car les femmes ont les instincts charmants de l'gosme,
tels qu'ils s'panouissent dans les gestes des enfants encore dnus
d'hypocrisie.

Elle crivit donc  Vitalis: Vous terminez vos chres lettres par ces
mots qui me troublent et parfois me brlent:--Je vous baise les
doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures
 mes lvres,--ou encore par d'autres manires de dire toutes
charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus
seulement par mtaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je
les donne  vos lvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lvres  mes
mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.


Vitalis fit atteler la voiture--un peu suranne--qui servait  sa mre 
suivre les chasses dans leur fort patrimoniale, et il partit pour le
Chteau Singulier.

Aprs donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entr dans
la prairie indfinie, il sentit que son coeur se mettait  battre avec
vhmence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte
de l'inconnu, il murmura plusieurs fois  mi-voix: Je l'aime, je
l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont crit de si douces choses; je
baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regard  travers les espaces
complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos
mains!

Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne penst au droit chemin et, comme
il sondait l'horizon avec une certaine anxit, il aperut, encore assez
loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaait de plus en
plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait,
crits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car
il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Chteau Singulier_.

Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant  s'orienter, il
aperut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans
la direction de l'arbre. L'arbre portait la mme inscription: _Chemin du
Chteau Singulier_.

Vitalis interrogea une troisime fois l'horizon: un troisime arbre
apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre,  travers
l'ocan changeant de la prairie indfinie.

Quand il avait pass le pont de planches, le soleil se levait et
souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La
nuit s'pandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la
prairie indfinie,--et Vitalis, perdu dans les tnbres, s'endormit et
rva.

Il murmurait  mi-voix, tout en rvant:

Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise
vos doigts purs, je porte vos doigts  mes lvres,--je penche mes lvres
vers vos adorables mains, vos mains, vos mains...




CHAPITRE II


Quand Vitalis s'veilla de son sommeil et de son rve, le brouillard
s'tait transmu en lumire et le Chteau Singulier, palais et prison de
la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon
de la prairie indfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles
barrires n'en dfendaient les approches, mais de larges douves
l'encerclaient d'une sre protection par l'effroi ininterrompu de leurs
eaux profondes et noires.

Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se dtacha de la rive
intrieure et vint s'offrir  lui; il s'embarqua et, ds qu'il eut
abord dans la cour du chteau, Elade elle-mme s'avanait  sa
rencontre.

Sans peur et sans simagres, elle s'avanait, souriante et les bras
tendus, toute sa personne dj offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur
les lvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs lus et
appels par son dsir.

Vitalis ne fut pas tonn d'un tel accueil, il rpondit par de tendres
propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial.

Installs en un obscur petit salon qui ressemblait  une chapelle sans
Dieu, ils causrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment
il s'tait perdu dans la nuit; comment,  son rveil, il avait aperu,
voqus l sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits
du Chteau Singulier...

--Enfin, je vous possde, mon cher amant, interrompit la princesse
Elade, et si vous tes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de
mme vous y tes,--et je puis toucher vos yeux de mes lvres. Oh! que
j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les
clore aprs y avoir enferm mon image!

Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son rcit et il
conta son rve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait
les mains de la charmante princesse, et combien ce rve l'avait troubl
et rjoui...

--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles
aussi douces en ralit qu'en songe? Rviez-vous tantt ou rvez-vous
maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rve du
rel? Moi, je rve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes
songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations
sont sages ou folles: tre aime me contente, que cela soit rve, que
cela soit ralit. Vous tes ici, puisque je vous touche, puisque je
vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus:
Vitalis, ou fantme de Vitalis je vous chris pareillement! Vitalis, je
vous tiens et je dsire vous garder. Vous resterez!

--Vous me garderez, rpondit Vitalis.

--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous
aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des
heures et des minutes, et vous resterez prs de moi,--et vous me
sauverez...

--De quel danger, de quels hommes?

--Des hommes qui viendraient aprs vous,  mon ami! Car je suis
condamne  aimer toujours, et  toujours aimer celui qui m'aime, celui
qui m'a dsire  travers la prairie qui est mon Ocan, celui qui a
dcouvert le Chteau Singulier, celui qui, par sa seule prsence, a
donn des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lvres ont
touch les lvres. Il faut que j'aime, c'est ma destine; si je n'aimais
pas, je mourrais, et si mon coeur se rvoltait contre l'amour,
j'prouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je
suis la Prostitue.

--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.

--Ah! tu m'aimes donc, malgr le Mot? Alors, comprends!

--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beaut de tes
mains...

--Mes mains, ta chane?

--Ma chane, dit Vitalis.

--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre?

--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et
rien que pour cela. Je veux jouir de ta grce et non de tes secrets, de
tes paules et non de tes confidences...

--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne sparais pas
alors les paules des confidences et tu souhaitais la possession de mon
me plus que celle de mes mains...

--Oui, rpondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant
que j'ai got  ta beaut, je suis enivr de ton odeur,--et tu n'as
plus d'me, parce que je n'ai plus d'me. La Prostitue! Que veut dire
ce mot? La plus prostitue, c'est la plus belle; la plus prostitue,
c'est la plus puissante; la plus prostitue, c'est la reine... Oui, tu
es la Prostitue et tu dois m'aimer, puisque je t'aime.

--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus
tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime  me
vtir,-- amant qui me sauveras d'tre ce que je suis!

--Que veux-tu devenir?

--Une femme.

--N'es-tu pas une femme?

--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade,
celle qui pleure d'tre sans sexe, celle qui, autour d'une me fminine,
sanglote de n'avoir pu assembler que des lments neutres--et nuls... Je
pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une me de femme; je
pleure parce que mon coeur est tendre; je sanglote parce que mon
intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote
parce que je n'ai pas de sexe...

--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse
ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la
mystrieuse princesse, voil une confidence imprvue et sur laquelle je
garderai le secret,--si elle est fausse.

Elade, rsign, se prta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis
exigeaient de sa bonne volont: pendant que les larmes tombaient sur ses
joues ples, de ses tremblantes mains elle dtacha les agrafes de sa
robe et elle consentit  paratre nue,--soeur d'une statue de marbre.

Vitalis s'en alla en disant:

--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgr le crime de ta
beaut. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai song que je
n'en aimerais que mieux la beaut de ton esprit, la grce de ton
sourire, la puret de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi
partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'garer dans la prairie
indfinie.

Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la
voiture qui s'en allait en crasant les herbes et les fleurs; puis elle
rentra, afin de prparer une toilette nouvelle, conforme aux dsirs de
l'Autre, de celui pour qui le bac se dtacherait bientt--une fois de
plus.

Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante.




CHAPITRE III


Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'me. Sa
rencontre avec le mystre l'avait mortifi, et, comme il n'avait pu se
plier aux lois des joies suprieures, il se consolait en les mprisant.
Elade le regardait encore s'loigner vite et fuir vers des paysages
clments, qu'il se traitait dj de rveur stupide; il haussait les
paules, riait grossirement et zbrait de coups de fouet la srnit de
l'air. Sa voiture suranne,  l'lgance d'hier, lui semblait douce et
jolie, et il s'y prlassait dans l'habitude d'tre un homme comme tout
le monde, celui qui, revenant d'une dception oublie ds la porte
close, s'en va au devant d'un plaisir invitable et naturel. En deux ou
trois heures de route, il avait acquis l'intellectualit d'un cheval
dont toute la psychologie est crite par les mots curie, avoine et
litire: sortir des brancards, secouer sa crinire, hennir, rentrer chez
soi, dans le vnrable asile de l'auge et du rtelier.

A mesure qu'il s'loignait du Chteau Singulier, le paysage redevenait
honnte et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies,
plus d'arbres dresss seuls parmi le calme ocan d'une prairie
indfinie; tout tait rgulier et soign, la route blanche et unie,
orne d'une bordure verte, d'un foss sans eau et d'honorables
paralllpipdes de cailloux savamment concasss. Il avait la sensation
de rentrer dans la civilisation, c'est--dire dans l'uniformit, et il
se rjouissait. Les champs taient de bl,  droite, et  gauche, de
colza, herbes encore, mais de verts si diffrents, l'un comme de
velours, l'autre comme de l'envers d'un velours.

Au sortir du mystre--le mystre pour certains est toujours un peu
ridicule,--un spectacle si bien ordonn, si prvu, si connu, avait je ne
sais quoi de rconfortant, dont Vitalis se gonfla: des ides de lucre et
de lubricit lui venaient en foule, et il les accueillait avec une
politesse empresse: Entrez, entrez, bonnes ides de lucre et de
lubricit! Les portes de mon me rgnres par la nature ne sont jamais
fermes pour vous; vous tes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de
demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos
chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon
vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe  la vie
et  la vrit de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes ides de
lucre et de lubricit! Moi, je distingue fort bien le connaissable de
l'irrel et le pondrable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de
la chair et de l'argent, voil ce qui me ralise. Oh! possder ces
terres et tous ces arbres, tous ces bls, tous ces colzas,--et les
vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du vritable
amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tide
et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel
que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et
mon me est rgnre par la nature, bonnes ides de lucre et de
luxure.

L'me que venait de revtir Vitalis tait lgre ainsi que du linge
blanc lessiv par des sorcires; c'tait une me inimaginablement
diaphane, et tellement que sa pense, au travers de ce linceul, tait
aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre.

Une bergre passa.

--Ho! la bergre, o sont tes blancs moutons?
--Mes blancs moutons sont tous  l'abattoir.

Et la bergre, envoyant un baiser  Vitalis, entra dans un chemin creux.

Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval  un arbre, et il entra
dans le chemin o la bergre, ayant l'air de fuir, accrochait
adroitement sa robe  toutes les ronces.

Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux,
ce n'est pas pour tourner le dos  l'occasion. Vitalis l'eut  peine
touche, qu'elle glissa,--et ils avaient la tte sous la mousse et les
pieds dans la boue.

Un cu? Cela vaut toujours un cu.

La bergre chantait, pendant que la voiture s'loignait sur la route
rgulire et soigne:

--Ho! la bergre, o sont tes blancs moutons?
--Mes blancs moutons sont tous  l'abattoir.

Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route
rugueuse et coupe de rides s'en allait entre les collines de grs
escalades par d'anmiques genvriers que des chvres maigres secouaient
avec d'tranges airs de tte; entre les collines de pierre, un ruisseau
rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'tait la
dtresse dsespre d'un ciel dvor par de sombres et hideux nuages.
Les nuages s'abaissrent, descendirent jusque sur les collines de grs
o les chvres maigres cessrent soudain de secouer les genvriers.


C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea
Vitalis. Je suis parti  la conqute de l'Amour et, lche devant le
mystre, fuyant  la premire objection, comme un esclave au premier
coup de bton, je suis all me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur,
sur la chair mprise d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je
comprends la chanson de la bergre et comme sa rponse fut bien celle
qui m'tait due! Moi aussi, je viens de les mener  l'abattoir, les
blancs moutons, mes dsirs et mes rves, et ils ne les bleront plus
jamais, ils sont gorgs. La bergre fut ma complice, mais le crime
tait commis dans mon coeur avant que je n'eusse rencontr la complice
que l'enfer envoie toujours  celui qui veut faire couler le sang des
agneaux. Elade, Elade!... Non, il est trop tard, mais reviens, bergre!
L'habitude de la boue attnue sa laideur; la boue peut mme devenir
douce, si elle est tide; pour n'avoir pas honte de son animalit, que
l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le dsir malsain
des toiles, qu'il vive le long des chemins obscurs... Oui, reviens,
bergre, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mpris
que je profre pour tout ce qui dpasse la hauteur de ma tte, pour tout
ce qui chappe  mes morsures ou  mes baisers!

Elade, Elade!

Non,--tous les agneaux sont gorgs...

--Ho! la bergre, o sont tes blancs moutons?
--Mes blancs moutons sont tous  l'abattoir.




CHAPITRE IV


Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle
de son corps d'ange, Elade revtit la robe amarante que lui imposaient
l'ordre des choses et le rglement particulier de sa destine, puis elle
se coucha mlancolique sur des coussins brods de songes.

Quel conte de fes qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester
l, enclose, prisonnire d'un palais, d'un charme et d'une volont, les
yeux toujours prts  l'clair, la bouche toujours dispose au sourire et
au baiser, la main dresse selon l'ternel geste d'accueillir volontiers
le voyageur,--c'tait la vie de la princesse Elade, et elle commenait
de la subir sans espoir.

Quoique princesse et appele  une signification trs haute, elle avait
des ennuis de femme, et, statue, des dsirs de chair qu'elle savait
irralisables. Tant d'hommes taient venus vers elle et si sottement
impuissants! Mais le dernier surtout l'avait due. Aprs de longues et
secrtes correspondances, et attir par l'odeur de l'idal, Vitalis
avait subi avec courage les premires preuves, mais la dernire avait
dcourag soudain sa bonne volont d'homme fait pour les satisfactions
videntes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, aprs celui-l?

Afin de se dlivrer elle-mme, elle souhaita d'tre androgyne et
bi-sexuelle; ayant ni le sexe adverse comme elle avait dj ni le
sien, obligatoirement, elle et retrouv dans l'unit la paix
intellectuelle, et, dans la pauvret sensuelle, la richesse inoue des
luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-del
de sa prison: ayant donc rflchi encore un peu, elle se leva, secoua
les plis de sa robe amarante, et, arrive au seuil, sous le porche, elle
attendit.


Un signe parut bientt parmi les grandes herbes, puis une forme se
dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas
lourd et bris; le bac se dtacha de la rive intrieure; et le nouvel
amant d'Elade entra dans le mystre du Chteau Singulier. Il fut
accueilli comme l'avait t Vitalis, par les mmes caresses, par les
mmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle.

Par son ennui mme, par sa pleur, son air de comprimer des larmes,
Elade tait plus que jamais sduisante. Ses yeux, un peu baisss de ton,
s'clairaient d'une lueur dsespre, dlicieusement imploratrice, et sa
voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de
douceur la petite chapelle aux vitraux fans.


Psallus,  genoux, l'coutait et la regardait; et, quand il entendit le
terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec dsinvolture, comme si
elle et confess le manquement le plus ordinaire et le plus
naturel,--il baisa, pour toute rponse, les mains qui tremblaient un peu
dans les siennes.

--N'ai-je point parl clairement, trop clairement? demanda Elade,
surprise.

--Elade, dit Psallus, vous tes une statue toute pure, et je m'en
rjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si
vous expiez quelque faute, ou si vous tes la victime d'une mchancet
suprieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous.
Mais tes yeux et tes cheveux, tes paules et ton sourire sont dj
d'inpuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aim infiniment
chacune de tes grces visibles et chacune de tes grces spirituelles,
nous serons devenus d'immortelles penses. Que m'as-tu dit, vraiment?
Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sre? Ta beaut est d'une femme,
ton me est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,--je puis donc
t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de
fatigues,  travers un pays hostile et ce dsert effroyable de verdure,
cet ocan d'herbe et de nues, je ne suis pas venu vers toi en qute
d'un spasme dont toute femme  le secret. Je t'ai dsire telle que tu
es, et telle que tu es je te dsire encore, mais j'accommode mon dsir 
ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le
donne,--mais je te donnerai peut-tre plus que tu n'attends.

--Tu me donnes tout, Psallus, tu me dlivres!

--Oui, je te dlivre de toi-mme et de la peur de ne pas plaire. En
t'aimant telle que tu es, je t'enseigne  t'aimer toi-mme et  te
vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la
dfiance de toi-mme et la crainte des dieux extrieurs. Sois ton propre
Dieu, Elade,  intelligence sacre, rendue adorable par tant de beaut
vue; prends conscience de toi et ne qumande pas la complaisance des
regards, sinon amis et d'tres parallles  ta force. Sois Toi, Elade,
et mprise tout ce qui s'loigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose 
ta volont--obscure, mais qui va resplendir--d'tre libre.

--Je suis donc libre!

--Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la
prostitue. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre
charit; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne
reois d'autre commandement que celui qui s'labore dans le mystre de
tes cellules et qui profre son cri saint dans la vibration de tes
nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner  comprendre? Comprends
toi-mme et ne t'inquite pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse
l'paule et dgage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'paule, et si
un homme veut te baiser les lvres, mords-le: c'est un faible qui veut
te prendre ta force, ton souffle et peut-tre ton me.

Longtemps, ils se rjouirent de paroles d'amour et de libert. Elade,
gurie de ses doutes et de ses timidits, n'avait plus honte de ne pas
tre pareille aux autres femmes, et mme elle commenait sagement 
s'enorgueillir des singularits de sa nature; mais  mesure que
grandissaient son estime et son amour de soi-mme, elle sentait renatre
en elle des puissances abolies: son me miraculise miraculisait son
corps.

--Psallus, dit-elle joyeusement, me voil mtamorphose en femme.




CHAPITRE V


Sauve de l'esclavage conventionnel, libre des prjugs humains,
arrache aux mchoires de l'Orque, nouvelle Andromde, Elade suivit son
Perse. Ils quittrent le Chteau Singulier et entrrent dans la prairie
indfinie, que leur volont d'tre heureux et fiers peuplait
d'imaginatives joies.

Le sentiment de leur libert les ravissait; ils s'en allaient, faisant
mille folies, rpondant l'un et l'autre  des phrases qui n'avaient pas
t dites, comprenant tout, rsolvant tout, tonns de rien, surpris
seulement, si leur pense revenait un peu en arrire, d'avoir longtemps
vcu en dehors de la plnitude et de la certitude.

Par la dlivrance dont il avait t l'oprateur, Psallus achevait de se
dlivrer lui-mme de toutes les tyrannies inventes par les faibles pour
restreindre la volont des forts. Il niait hardiment et noblement tout
ce qui n'tait pas en conformit avec sa nature essentielle; sa
personnalit s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus
dfendu; il mettait la main sur tout, sur les toiles comme sur les
pquerettes, sur l'arbre et sur Dieu.

--Il pleut des penses, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la
bouche et les yeux, nous serons pntrs d'infini.

--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les penses
dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous
nous respirons nous-mmes, car il n'y a rien d'extrieur  nous, et la
cration tout entire part, comme une fuse, d'entre nos deux sourcils.

Ayant jou avec les ides les plus hautes et les plus subtiles, ils
eurent le droit de devenir deux enfants et de s'battre dans la
campagne, tels des phbes sortis de l'cole et rendus  leurs plaisirs.
Ils s'amusrent donc de toutes les faons les plus aimablement puriles,
et tous leurs jeux taient harmonieux.

Elade s'tant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprs
d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces
minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle
doutait; elle pensait  l'tat ancien dans lequel l'avaient maintenue
les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils
tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entire,
avec la dfinitive conscience de sa gloire fminine: elle
s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortge
royal.

Ils se promenrent encore, et tant, qu'ils gagnrent un lointain village
habit par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de mtier,
des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'tait
presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale,
aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins
esclave; la porte tait ouverte, ils entrrent.

Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de
lourds et grossiers dsirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et
rches qui lui couvraient maigrement les paules; elle se penchait vers
la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tte, chiffonnait
des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette
misrable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat.

Trois enfants se roulaient par terre, mchant des feuilles de choux et
cognant avec des morceaux de bois le pav humide; ils grognaient comme
des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de
lamproie. Oubliant ses cheveux, la mre s'agenouilla prs du plus jeune
et lui mit entre les lvres un bout de sein qui ressemblait au noeud
d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gav, l'enfant revomit sur la
triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il
s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable 
peigner ses cheveux jaunes et rches.

L'homme tait au mtier; il lanait la navette et la rattrapait avec
certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins  chaque seconde le
coupait en deux; son seul repos tait de renouer un fil cass. Elade et
Psallus s'approchrent et regardrent. Elade soudain cria, en se serrant
pleine d'effroi contre Psallus:

--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!

Le tisserand tourna la tte et dit, en renouant un fil:

--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie,
celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'tonnant 
cela? Tout le monde fait de mme, ici. Les mtiers ronflent du matin au
soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour
manger, boire, dormir et caresser la mre de nos petits. Nous sommes
honntes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons
acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans
pour les femmes.

Elade, avec une grosse motion, car elle avait aim Vitalis, demanda:

--Vous tes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse
Elade, enferme dans le Chteau Singulier?

--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rves. Ah! je
suis bien revenu d'un tel rgime! En sortant de chez la chimrique femme
qui ne put me repatre que de divagations, je rencontrai celle-ci et je
l'ai aime srieusement, en homme qui connat la valeur de la vie.
C'tait une bergre. Quand je la vis pour la premire fois, elle venait
de conduire  l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme
elle: j'gorgeai tous mes rves, et, devenus pareils l'un et l'autre,
nous nous aimmes. Pour l'lever jusqu' moi, je me fis semblable 
celle que j'aimais et nous fmes heureux. J'tais riche: peu  peu ma
fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisivet,
l'oisivet permet le rve, le rve ronge les muscles, comme de malsaines
vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.

--Vous tes un esclave! dit Elade presque pleurante.

--Esclave, soit, rpondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon
sort.

--C'est impossible, dit Elade. Rvoltez-vous!

--Je suis un honnte homme, dit Vitalis.

--Soyez libre, dit Elade.

Le tisserand haussa les paules:

--Laissez-moi travailler--comme un homme.

Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit:

--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons
les autres.

--Laissons les autres, dit Elade.

Ils s'en allrent par le monde jouir de leur libert.




LE LIVRE DES LITANIES




LITANIES DE LA ROSE


_A Henry de Groux_


Fleur hypocrite, Fleur du silence.

Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de
cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au coeur prostitu,
rose au visage peint, fais semblant d'tre pitoyable, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose  la joue purile,  vierge des futures trahisons, rose  la joue
purile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose aux yeux noirs, miroir de ton nant, rose aux yeux noirs, fais-nous
croire au mystre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'or pur,  coffre-fort de l'idal, rose couleur d'or pur,
donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'argent, encensoir de nos rves, rose couleur d'argent,
prends notre coeur et fais-en de la fume, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose au regard saphique, plus ple que les lys, rose au regard saphique,
offre-nous le parfum de ton illusoire virginit, fleur hypocrite, fleur
du silence.

Rose au front pourpre, colre des femmes ddaignes, rose au front
pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-mme, rose au front d'ivoire
jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose aux lvres de sang,  mangeuse de chair, rose aux lvres de sang,
si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose couleur de soufre, enfer des dsirs vains, rose couleur de soufre,
allume le bcher o tu planes, me et flamme, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose couleur de pche, fruit velout de fard, rose sournoise, rose
couleur de pche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose couleur de chair, desse de la bonne volont, rose couleur de
chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau frache et fade, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les
alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de
l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose violette,  modestie des fillettes perverses, rose violette, tes
yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rose, pucelle au coeur dsordonn, rose rose, robe de mousseline,
entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose en papier de soie, simulacre adorable des grces incres, rose en
papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du
silence?

Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien,  sourire du
Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le nant, nous
t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence.

Rose hortensia,  banales dlices des mes distingues, rose
no-chrtienne,  rose hortensia, tu nous dgotes de Jsus, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose rose de Chine, si douce et si fane, miraculeux amour des femmes
remontantes, rose de Chine, tes pines sont mouchetes, et des griffes
sont rentres,  patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose blonde, lger manteau de chrome sur des paules frles,  rose
blonde, femelle plus forte que les mles, fleur hypocrite, fleur du
silence!

Rose couleur d'orange,  fabuleuse Vnitienne,  patricienne, 
dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les
lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose abricotine, ton amour chauffe  petit feu,  rose abricotine, et
ton coeur est pareil aux bassines o mijotent les charlottes, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose en forme de coupe, vase rouge o mordent les dents quand la bouche
y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et
nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche,
tant de candeur nous pouvante, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudits du prisme, rose
couleur de paille, on t'a vue, coeur  coeur derrire un ventail,
respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de bl, gerbe lourde  la ceinture lche, rose couleur de
bl, tu voudrais bien tre moulue et tu voudrais tre ptrie, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose lilas, coeur douteux, rose lilas, une onde t'a rouille, mais tu
n'en vendras que plus cher ta chair oxyde, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose cramoisie,  somptueux couchers des soleils de l'automne,  rose
cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impriale, aux
impubres convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose marbre, rose et rouge, fondante et mre, rose marbre, tu montres
encore volontiers le revers de tes ptales, dans la plus stricte
intimit, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de bronze, pte cuite au soleil, rose couleur de bronze,
les plus durs javelots s'moussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur
du silence.

Rose couleur de feu, creuset spcial pour les chairs rfractaires, rose
couleur de feu,  providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose incarnate, rose stupide et pleine de sant, rose incarnate, tu nous
abreuves et tu nous leurres d'un vin trs rouge et trs bnin, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose au coeur virginal,  louche et rose adolescence qui n'a pas encore
parl, rose au coeur virginal, tu n'as rien  nous dire, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose groseille, honte et rougeur des pchs ridicules, rose groseille,
on a trop chiffonn ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fume crpusculaire, rose
couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimre, rose
bleue, lve un peu tes paupires: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux
dans les yeux, Chimre, fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose verte, rose couleur de mer,  nombril des sirnes, rose verte,
gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau ds qu'un doigt
t'a touche, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose
escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose couleur de vermillon, bergre namoure couche dans les sillons,
rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broute,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose des tombes, fracheur mane des charognes, rose des tombes, toute
mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais
semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis,
sagesse, prudence et prvoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ponceau, ruban des fillettes modles, rose ponceau, gloire des
petites poupes, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frres,
fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose rouge et noire, rose insolente et secrte, rose rouge et noire, ton
insolence et ton rouge ont pli parmi les compromis qu'invente la vertu,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les
jardins d'Acadmos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elyses, rose
muguette, tu n'as plus ni parfum ni beaut, phbe sans esprit, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose
rostre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots
tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes
et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose pivoine, modeste vanit des jardins plantureux, rose pivoine, le
vent n'a retrouss tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas
mcontente, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose
neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de
cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes,
rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aim tes yeux, fleur hypocrite
fleur du silence.

Rose topaze, princesse de lgendes abolies, rose topaze, ton
chteau-fort est un htel au mois, ton donjon marche  l'heure et tes
mains blanches ont des gestes quivoques, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, soeur
d'Akdyssril,  soeur dgnre, ton sang n'est plus qu' fleur de peau,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Prcieuses, rose
amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les
tentures de ton alcve, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose opale,  sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale,
langueur des constantes caresses, ton coeur connat la paix profonde des
vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose amthyste, toile matinale, tendresse piscopale, rose amthyste,
tu dors sur des poitrines dvotes et douillettes, gemme offerte  Marie,
 gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose cardinale, rose couleur de sang de l'glise romaine, rose
cardinale, tu fais rver les grands yeux des mignons et plus d'un
t'pingla au noeud de sa jarretire, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose papale, rose arrose des mains qui bnissent le monde, rose papale,
ton coeur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine
corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Fleur hypocrite,

Fleur du silence.




FLEURS DE JADIS


_A Pierre Quillard_.


Je vous prfre aux coeurs les plus galants, coeurs trpasss, coeurs de
jadis.


Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles,

Narcisse oriental, fleur infconde et pas morale,

Soucis dors, charme effar du familier succube, toile errante, flamme
dans les cheveux tristes du pauvre Songe,

Jonquille, Narcisse et Souci, je vous prfre aux plus claires
chevelures, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Lys blanc, me ploye des vierges mortes,

Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri,

Iris, pleur bleue des veines sur un bras immacul, sourire de la peau,
fracheur du firmament nouveau, ruisselet o le ciel du matin tomba par
aventure,

Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous prfre  des jeunesses moins
fiduciaires, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Fraxinelle, buisson ardent, chair incendie, fleur salamandre dont l'me
est une larme noire,

Aconit, fleur casque de poison, guerrire  plume de corbeau,

Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites
amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers,

Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous prfre  des amours moins
dltres ou moins lgres, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grce et sans sel,

Ravenelle, demoiselle dont l'oeil a de fades mlancolies,

Ancolies, petit pensionnat d'impubres jolies, jupes courtes, jambes
grles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle,

Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous prfre  des chairs plus
prospres, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Nielle un peu gauche, mais duvete comme un col de cygne,

Gentiannelle, fidle amante du soleil,

Asphodle, pi royal, sceptre incrust de rves, reine primitive induite
en la robe troite des Pharaons,

Nielle, Gentiannelle, Asphodle, je vous prfre  la grce des vraies
femelles, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Primevre, fille ane de la rose premire,

Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes,

Muguet, muscadine pucelle, spcieuse innocence des pronnelles, qui
montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu,

Primevre, Bouton d'or et Muguet, je vous prfre  des baisers moins
discrets, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Nigette, chimriques cheveux bleus de Vnus,

Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang,

Ambrette, fleur aime du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin
et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton coeur, une odeur
sans aucune candeur!

Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous prfre  plus d'une fleuronnette
qui parle, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Martagon dont les ttes se dressent par centaines, monstre odorant,
hydre azure,

Martagon dont le front porte un turban de pourpre,

Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs
dcadents, fleur favorite des alcves, parfum des Saintes Images,

Martagons, multiples Martagons, je vous prfre  d'autres monstres dont
je pourrais dire le nom, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Ellbore, ple rose empoisonneuse,

Coquelourde, madame la Prcieuse,

Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir
profond o se profuse un faux infini,

Ellbore, Coquelourde, Omphalode, je vous prfre  des catins moins
mtaphoriques, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses,

Girofle, nave cocardelle au bord d'un bandeau plat,

Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes,
des furtifs exercices, l-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu
ne te rveilles pas lors d'un bruit de sabots!


Piloselle, Girofle, Pavot, je vous prfre aux plus aimables cottes,
fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Bluet, bluette,

Pense, je pense  toi,--quand je te vois!

Belle de nuit, qui frappas  ma porte, il tait minuit: j'ai ouvert ma
porte  la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, 
Belle,  Belle des nuits infcondes!

Bluet, Pense, Belle de nuit, je vous prfre  d'authentiques belles,
fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Marguerite, modestie des yeux  qui des doigts font une claie,

Balsamines, petites dames imprudentes, oeillades et simagres,

Amarante, panache des conqurantes, baisers fondants, hanches fondantes,
lac de miel o se noient les coeurs adolescents,

Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous prfre aux plus srieux
enchantements, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Chvre-feuille, petite rdeuse,

Jasmin, petite frleuse,

Lavande, petite srieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers
pondrs, chemise  la douzaine dans des armoires de chne, lavande pas
bien mchante, et si tendre!

Chvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous prfre  d'aucunes moins
sorcires, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Quintefeuille, demoiselle lue par les cornues,

Piosne, dont les mains en mitaines sment des ironies,

Saxifrage, tenace amour qui perce les coeurs les plus durs, flche 
travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes
grilles,

Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous prfre  de plus dociles
mystres, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Blattaire, fleurs des jaunes mnagres,

Mollaine, fleur rabelaisienne,

Persicaire, beaut dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans
les yeux et rien au coeur.

Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous prfre aux plus amoureux airs,
fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Monarde, poivre des mourantes amours,

Clmatite, serpent qui s'enroule  nos mes,

Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danade, qui boit insoucieuse tout le
sang de nos faibles coeurs, tant qu'il en reste un stygmate  tes lvres,

Monarde, Clmatite, Quamoclit, je vous prfre  des chairs plus
colombaires, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Dame d'onze heures, toute frle sous ton blanc parasol,

Alysson, dont la belle me s'en va toute en chansons,

Rsda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adorns de
perles fines,

Dame d'onze heures, Alysson, Rsda, je vous prfre aux jambes les
moins perfides, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Gant Notre-Dame, qu'on baise dvotement,

Argemone, fossette sur la main qu'on adore,

Eternelle, fragile opale  mettre au doigt de son amie, pour qu'un
reflet de lune amuse dans l'alcve,

Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous prfre aux plus blanches
mains, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Flambe, cordiale flamme des torches mlancoliques,

Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des hrones,

Serpentaire, colre des bras dsenlacs, aspic sifflant dans les coeurs
vides, suicide!

Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous prfre aux yeux les plus
pouvants, fleurs trpasses, fleurs de jadis.


Capucine, nonne souriante de souffrir, clat des secrets martyres,

Larmes de Job,  larmes pnitentes sous de ples paupires, tristes
perles sur des joues obscures,

Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ,

Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous prfre aux coeurs les plus
sanglants, coeurs trpasss, coeurs de jadis.




LE DIT DES ARBRES


Arbres, coeurs en prison,

Je dirai vos secrets, ayant crucifi vos corces,

Coeurs douloureux,

Joies de mon triste coeur.


Chne, fleuve de gloire panoui vers les dieux morts, barbare aux pieds
formidables, pierre de lumire et de sang,

L'ocan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonn
l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,

Chne, escalier de la haine, arbre sacr, joie de mon triste coeur.


Htre aux bras blancs, chapelle o la bonne Vierge pleure d'avoir
enfant, inutile escabeau bris par les pieds lourds des lvites
hermaphrodites, escarcelle brle par l'or des simoniaques, ventre vide
o l'Amour rva d'aimer les hommes,

Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,

Htre, ador quand mme, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur.


Orme, vieux moine solitaire, tout charg de nos pchs, orme en prire,
le vent de la mer est plus sal que les larmes des Gomorrhens,

Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pcheresse, et souffre
pour nous,

Orme, corps flagell, joie de mon triste coeur.


Frne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de
vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,

L'oeil du dragon n'a jamais for ta peau vierge et froide,

Frne, ple gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur.


Noyer, chair obscure et glace, dame aux cheveux d'algue, orns
d'meraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'tang de la
prairie arienne, espoir seul d'touffer la gorge des amours
inattentives, ombelle dsastreuse des avortes,

Je me suis endormi  ton ombre, ombelle froide, et je me rveille parmi
le dlire des suicids,

Noyer, chair obscure et glace, joie de mon triste coeur.


Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurs par le rut,
grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lches,
tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.

Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amus jadis, pendant que le mufle des
vaches se frottait  ton dos.

Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur.


Houx, arbre  peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des
dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,

Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait
un philtre de fraternit,

Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur.


Platane, mt de la galre capitane et voilure gonfle vers les amours
lointaines,--platane mle, catapulte de la semence au vent, les
cuirasses brises, les matrices violes,--platane femelle, tour,
attentive  l'orient, recueillement de la prdestine, les germes
passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux
souffles et aux fleurs,

Mle solitaire, femelle visite par l'esprit, unissez-vous dans
l'inconnaissable,

Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur.


Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'ocan des herbes folles, pendant
que le vent se joue de vos ples chevelures, baigneuses, vous fermez vos
jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des
blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une
chimre transperce,

Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levs
pour porter le rve en triomphe.

Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste
coeur.


Aune, veille funbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts,
peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'clair
d'une couronne et l'cho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort
au fond des abmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages,
et des fleurs d'oubli ont pouss dans les trous de ses yeux.

Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,

Aunes, peuple funbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur.


Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou dor des
gitanes, les moineaux fous ont becquet le collier de l'trangre et sa
chair,

La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes paules,

Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Nol des pauvres oiseaux, joie de
mon triste coeur.


Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs
pendus  tes branches, les passants d'hier ont mang tes dlices, et tes
feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,

Songe  pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma
bague, afin de m'en souvenir,

Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur.


Pin douloureux, rle ternel de l'ternelle vie, ta plainte est inutile
et ton dsir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la
fort qui te hait et qui rit de tes soupirs pouvantables.

Ceux qui vont mourir te saluent,

Arbre douloureux, rle ternel de l'ternelle vie, joie de mon triste
coeur.


Acacia, si tes piqres parfumes sont des jeux d'amour, crve-moi les
deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,

Et dchire-moi en d'obscures caresses,

Arbre  l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur.


Cytise, jeune fille penche au-dessus du ruisseau clair avec des
sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,

Tu donneras tes cheveux blonds aux lvres du vent, et ta peau blanche 
l'invisible main du faune, et ta puret au mle qui passe dans l'air
hystrique.

Blond cytise, arbre rveur et frle, joie de mon triste coeur.


Mlze, dame aux tristes penses, parabole accoude sur la ruine d'un
mur,

Les araignes d'argent ont tiss leurs toiles  tes oreilles et les
scarabes mortuaires, grimps  ton corsage, ont vomi du sang sous la
pluie de tes larmes,

Dame aux tristes penses, mlze, joie de mon triste coeur.


Saule, arbre plor, chevelure tombante de l'amante abandonne, voile
entre l'me et le monde, crpe lam de fleurs aussi lgres que ta
douleur,

Relve tes cheveux, arbre plor, et regarde celui qui vient l-bas et
qui s'est dress sur la colline de l'aurore,

Amante un peu hypocrite, saule d'lgante amertume, joie de mon triste
coeur.


Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un pch, quelles
confidences ai-je lues crites sur tes feuilles ples, et de quel
souvenir as-tu peur, fivreuse fille oublie le long des sentiers, dans
les prs?

Ta soeur aux cheveux crpusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi
vos dsirs, mes incestueuses, et je serai votre messager,

Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur.


Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brode de trfles et
de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,

Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent
meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le
veux,

Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur.


If, n de la mort, prtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,

Requiem ternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,

Priez pour moi, if vnrable, arbre exorable, joie de mon triste coeur.


pine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, drisoire couronne au
front du roi sanglant,

pine sacre toute rougie du sang de la grappe de misricorde,

pine charitable,  l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons
dans mon coeur coupable,

pine adorable, joie de mon triste coeur.

_Aot 1894_.




THATRE MUET




LA NEIGE




I


Le rideau se dchire et fuit comme les vrais brouillards forms pendant
la nuit et que dconcertent, au matin, les premiers gestes de la
lumire.

Alors on voit un paysage d'hiver.

Les montagnes de l'horizon s'veillent en l'attitude d'une femme
couche, nue et frissonnante; les mains croises, sous la nuque, le
flanc surlev en forme de dme; un torrent d'argent bleu descend du
front et des paules.

Doucement, avec des prcautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne
du dme anime d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir,
clate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous
les griffes du lion, et la crinire surgit, les naseaux tincellent, les
yeux fulgurent.

Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nues qui se
disputent l'amant royal; les nues victorieuses droulent un nouveau
rideau dont les brumes troublent l'image du monde.




II

Le rideau se dchire.


Alors on voit passer sur la scne, qui est un bois d'arbres tronqus,
dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les
buissons de houx:

Un bcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'paule,
il marche lourdement, le corps pli  gauche. La bcheronne le suit,
crase sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrire se tasse un
petit, dont la tte pend et oscille comme un battant de cloche.

Ils passent, la tte basse, sans rien voir que leurs pieds; ils
s'arrtent: c'est que l'homme veut vider son sabot o une pierre est
entre; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent
leur chemin: on voit sur la droite disparatre le battant de cloche.

Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'veille, resplendissent 
l'horizon.

Un rideau de nues tombe sur le bois d'arbres tronqus.




III


Le rideau se dchire et l'on voit revenir le bcheron, la bcheronne et
le petit que trane le bras de sa mre. Ils vont s'asseoir au soleil sur
une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du
pain et boivent  mme une gourde. Les paupires baisses, ils regardent
leur pain, et quand ils renversent la tte pour prendre une gorge  la
gourde, ils ferment tout  fait les yeux pour ne voir ni le ciel o
planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'norme et
nonchalante beaut n'est rien pour eux qu'un roc dplaisant et absurde.

Ayant bu et mang, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de
couper les membres et la tte des beaux arbres et de les coucher sur les
feuilles mortes, parmi les buissons de houx.

Les nues s'abaissent vers la terre.




IV


Les nues se dchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se
dtachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure
s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses
seins et s'enroule  ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par
le front et ses bras tendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains
lentement ramenes s'arrtent sur ses mamelles, les pressent
amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature perdue:
l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet.

Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon
violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se
croisent, puis s'emmlent et les sexes se livrent  de si furieux
assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe
pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque
tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent.

Cependant les rayons se divisent, s'attnuent, meurent; les
hermaphrodites rentrent sous l'corce des arbres qui s'agitent en un
bref spasme de volupt, puis la lumire recommence  se troubler, tandis
que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais ds
qu'elle est couche, un rire infini la secoue tout entire, son corps se
crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main  son ventre et
en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaise, en
s'endormant.

Les nues se reforment.




V


Les nues se dchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens
envelopps dans le mme manteau, d'o l'on voit sortir et flotter au
vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur
enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine,  des mouvements
d'toffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne dtachent leurs lvres
que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la
fleur charnelle qui renat incessamment sous les baisers qui la
dvorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses paules se resserrent
sur ses seins crass.

Ils passent, et de plus graves nues alourdissent l'air.




VI


Les nues s'allgent un peu, puis se rsolvent, mais l'air est glac:
c'est de la neige.

La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx
blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus
paisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformment
candide et les buissons de houx ressemblent  de blancs agneaux de sel.
On voit arriver, courbs, haletants et aveugls, le bcheron et la
bcheronne; le bcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la
neige; la bcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protge
encore en faisant  sa tte chtive un abri avec sa main tout engourdie.

La neige devient si paisse et si lourde que les pieds des pauvres gens
ont peine  en soulever le poids. Ils s'arrtent et se consultent,
pendant que les deux jeunes gens, occups de leur seul amour, arrivent
et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante
chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette
sur la scne et les couche dans la neige. Ils se dbattent, ils prennent
pied, ils se relvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du
mme coup le bcheron et la bcheronne, et le tourbillon amasse sur les
vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit o
l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rves de
la strilit.

La nuit tombe.




VII


La lune dchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une
immensit blanche d'o sortent les cous noirs et nus des arbres
dcapits.

L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur.

La lune meurt. Nuit dfinitive et absolue.

_13 juin 1894_.




LES BRAS LEVS


La scne reprsente un ocan de ttes, d'o surgissent, comme des
balises  demi dcouvertes par le flot, une fort de bras levs. C'est
un peuple  genoux et en prire.

Les ttes se dressent entre les bras levs; des varechs et des lichens
pendent aux balises; le vent, souffl de l'orient, gonfle ces chevelures
et les soulve selon un rythme qui semble aussi une prire.

Le peuple est  genoux; des invisibles yeux, extasis de terreur et
d'espoir, une lueur lacte s'exhale et monte vers le ciel. Les mes
gravissent la voie lacte, jonche d'clats de perles, et le chemin
blanc, mais stri de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes
moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprmes altitudes, dans la
gloire fulgurante du Pentagone.

Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-mme comme une roue; les
flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le
Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins
du monde un tourbillon d'air enflamm, o s'agitent des prunelles
dsorbites, coquilles de noix phosphorescentes emportes dans le fleuve
obscur et circulaire du malstrom universel.

A ce divin spectacle, le peuple  genoux frissonne d'amour et de
reconnaissance; la pit se prosterne dans tous les coeurs, et dans tous
les ventres l'humilit se couche sur les dalles parmi les dtritus de la
vie. Sur le chemin blanc, qui a rsist  l'nergie du tourbillon, les
mes s'lancent et se bousculent; on les voit, corpuscules
d'incombustible amiante, trbucher aux clats de perles, escalader les
barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager  travers les
sanglantes moisissures...

La roue s'arrte et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un
cercle; il se gonfle: c'est une sphre. Ce spectacle ne parat pas moins
divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les ttes
se renversent, bien dcides  contempler l'Infini face  face et dans
toute sa gloire. Le chemin blanc est tout charg d'une paisse poussire
d'mes: une fourmilire monte  l'assaut du ciel et menace l'or limpide
de la Sphre immacule.

Voil que toutes les mains et toutes les ttes ont trembl d'une mme
secousse: les premires fourmis font une tache sur la glorieuse sphre
et une ligne d'mes s'crit bientt de l'un  l'autre de ses ples. La
Sphre s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu.

En bas, un  un les flambeaux, une  une les lampes s'teignent; les
bras et les ttes s'vanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui
passe au-dessus des corps dtruits, emporte vers le Futur le parfum
atomal de la Vie.

Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre
teint au-dessus des tnbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a
ferm les portes du thtre,--mais il se recueille et il songe: J'tais
Pentagone. Je serai Triangle.

La Sphre obscure se dplace sur son axe; elle se gonfle encore; des
points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent  pleuvoir
sur le monde o des lueurs tombent. La Sphre clate et de ses dbris,
ramens au centre par l'attraction, le Triangle se forme.

Toutes les mes sont rejetes sur la terre, et,  mesure qu'elles
touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le
Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu charg du parfum
atomal de la vie.

Les flambeaux et les lampes s'allument: les ttes se dressent, les bras
se lvent; l'inconsciente prire monte en lueur lacte vers le
pluriforme Idal et les mes recommencent  gravir le chemin blanc du
ciel, le chemin qui, dornavant, va s'engouffrer et se perdre, aux
suprmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle.


_10 juillet 1894._




PAGES RETROUVES




LES PETITS PAUVRES


_A Henri de Rgnier._


Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les
vnre, de mme qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent
et se signent, respectueux et dfrents.

Humilie au gibet, humilie dans la sordide bassesse d'un hypocrite
mendiant, la divinit de Jsus saignait sous l'un et l'autre avatar, et
mme (ne le dirait-on pas?) rougissait.

Situation minemment incompatible avec l'galit moderne, car, enfin, il
n'y a pas de honte  tre Dieu.

Primary relve le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils
de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mpris de ses frres
ingrats.

Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vnre.

Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulve avec respect son vieux
chapeau trou,--plein de courtoisie, Primary rpond par un de ces
ineffables saluts d'homme bien lev, mesurs et discrets, offre comme
aumne un fin sourire: tel agrable geste de la main ajoute ce rien
d'ironie qui pice et relve toute banalit.




LE PHONOGRAPHE

_A M. Edison (de l've future)_.


Affaiss dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatin dans
l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Parital cligna vers la muette
horloge--gloire et, en un concordant geste de vrification, fit sourdre
de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: _l'Heure des
indniables petits chefs-d'oeuvre tait passe!_

Les valves de sa bouche billaient; il s'humidifia encore, il devint
plus lourd qu'une ponge oublie dans un baquet: une fume comme de
buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte.

A un bruit de dclic issu de l'horloge--gloire, les valves se
rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim
dbrouilla les lunettes, l'ponge se dlesta, la ranceur de l'huile
s'amadoua dans le bocal largi...

M. Parital trempa hardiment sa plume dans la bouteille 
l'encre-des-petits-chefs-d'oeuvre,--et surgirent ces mots:

VOLUPTS FAUNESQUES

Il raya _volupts_ et, avec moins d'entrain, crivit:

PLAISIRS FAUNESQUES

Il raya _plaisirs_ et crivit:

RVERIES FAUNESQUES

Il raya _faunesques_ et crivit:

RVERIES PRINTANIRES

Il raya _printanires_ et crivit:

RVERIES JUVNILES

Il raya _juvniles_ et crivit:

RVERIES ENFANTINES

La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal
devint une fiole, et la sauce si stupidement amre que M. Parital,
rcuprant la queue de sa fuyante nergie, la pina plus frocement que
ne pince un crabe.

Arthmise entra:

Ah! Monsieur doit tre dans un tat!... Je n'ai pas remont le
phonographe, ce matin! Sale bte, a donne plus de mal qu'un enfant!

Et sans ajouter nul claircissement qui pt faire comprendre si sale
bte s'adressait au phonographe ou  M. Parital, elle tournait la
mcanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue.
Chante, perroquet!

Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait:

--Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Parital?--_Varits
dmoniaques?_ videmment.

--C'est exquis, n'est-ce pas?--Un indniable petit-chef-d'oeuvre!
Beaucoup de talent, Parital.--Et mme du gnie.--Oui, soyons justes et
avouons-le: Parital a du gnie.--Ne trouvez-vous pas que son front est
impressionnant?--Comme la montagne qui recle l'abme...

M. Parital chantonnait, dbourrait sa pipe  petits coups, en mesure,
se trmoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec
de la plume,--enfin, avec une solide verdeur de geste, crivait son
premier titre:

VOLUPTS FAUNESQUES

Il rdigea, l-dessous, d'affriolantes dductions, ne s'interrompant que
pour recligner de l'oeil vers l'horloge--gloire et susurrer:

Voyons, mes chers amis, mnagez-moi!




SOEUR ET SOEURETTE


Soeurette, dit un jour Soeur, avec des yeux trs doux de vierge
consolable, coute-moi, Soeurette. Avons-nous, oui ou non, l'ge des
rvlations dfinitives? Sommes-nous, toi la blonde et perptuelle
adolescence, moi la brune et prcoce maturit, sommes-nous, Soeurette,
une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?

Rponds, Soeurette, en me donnant tes lvres!

Soeurette, dit encore Soeur, avec des yeux trs noirs de vierge
exaspre, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de
Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Soeurette,
des chairs que promne en landeau une attendrissante maman; ou des
chairs dont on montre le tiers au bal immacul de la princesse Unique;
ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre
avec deux ou trois fois leur poids d'argent?

Rponds, Soeurette, en me donnant tes lvres!

Soeurette, dit encore Soeur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se
fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la
fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Soeurette, les occultes amantes
d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiances d'un pouseur
distrait?

Rponds, Soeurette, en me donnant tes lvres! Rponds, Soeurette:--Si
nous nous aimions entre nous, tout simplement?




LES CORRESPONDANCES


_A Edouard Dubus._


     Il est tonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est
     dans une lumire absolument autre que la lumire du monde: mais tel
     est l'tat des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumire du
     monde, la Lumire du ciel est comme des tnbres...

     EMMANUEL SWEDENBORG

     _Les Arcanes clestes, 3**4._


Mi-dvtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade
signalait  mesure la localisation des Correspondances. Ton des
explications: cette affectueuse ironie qui russit  capter l'attention
des petits enfants.

--Mais oui, chre, le corps humain, tout son interne mcanisme, tout le
geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec
le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, trs grand Hermaphrodite
habit selon les rgions par des cratures clestes, infernales,
purgatoriales: les infernales vgtent parmi les excrtions, les choses
mortes.

Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les
anges de lumire; au coeur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de
foi; aux bras, les anges de la force: Un bras nu m'est apparu, qui
avait en lui une grande force...

Cette vie rsolue, les avares vont s'enclore dans la gele de l'estomac;
les improbes barboteront dans les marcages du fiel; les stupides et les
vaniteux, dans l'gout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils
expieront dans le perptuel in-pace du rectum la joie des champs de
bataille.

Ames tendres qui adortes les enfants,--et qui en ftes--la matrice de
l'Hermaphrodite sera votre palais.

--Oh! que tu m'ennuies!

--Tiens, l,--et ou contact indicateur elle s'ennuyait dj
moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des
bonnes amoureuses.

--Je ne comprends pas.

--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promnes, tu
respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu
cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crpele, les
dsirs, comme des aromates, sont vaporiss dans l'air, et le vent chante
des vers d'amour...

--Et tu seras avec moi?

--Eternellement!

--Oui, mais tout a n'est pas vrai.

--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le
contraire de ceci, car il n'est pas ncessaire de croire toujours la mme
chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons
successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le
moyen de ne pas s'ennuyer.

--Aprs?

--Si tu tais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes
fonctions. Tu rsiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et
l, tu veillerais  ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas
au sang pour d'abusifs cots, toute son essence et toute sa vitalit.

--Est-ce fini?

--Oh! non, il y en a trs long. Mais, coute. Ma belle, j'ai bien peur
qu'au lieu des dilections du paradis gnital, nos pchs ne nous
destinent aux excrmentiels enfers, ne nous conduisent irrvocablement
sous les fesses du grand Corps, parmi les adultres, les sensuels, les
dvergonds de la charnalit...

--Tout cela est bien malpropre!

--Comme la vie, ma chre me, comme la vie!




ARIANE




HRODE MODERNE


_A Camille Mauclair._


Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rle m'avez-vous distribu, 
moi, entre toutes les femmes? Matresse abandonne! Les Ariane! Ariane,
ma soeur, me faudra-t-il mourir comme toi, blesse, laisse? Contre le
tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rbellions: Ariane est morte.
Fatalit potique et misricordieuse, ma fatalit, la mienne, est
suprieure, fatalit de l'argent, suprieure, moderne? Je suis moderne,
je puis souffrir, mais je comprends.

Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de
comprendre. Je comprends, j'espre mme que cela me dlassera, d'aimer!

Pas de mlodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme
vous saviez faire tenir, en cette ponge, sans nulle effusion
maladroite, votre exprience de la vie pratique! Au contraire, un peu de
raison, que diable! La qualit de l'amour se rvle  la finesse des
pidmies, et les hommes ni les femmes ne mrissent en l'tat de fruits
uniques  l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus
d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver  se rapparier, sans mme
sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela
n'empche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile  passer.

Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous
me livrez, inerme, aux cruauts de l'inquitude. Oh! mon ami, ce n'est
pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les
minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de
reproches, et respectons les choses sacres. On ne s'en va pas opposer 
un intrt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non,
ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une
femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'tre un peu lgre! Passez-moi
cela et souffrez, sans hausser les paules, que je m'amuse  des bulles.
Voyons, je vous en prie, pas de fcherie, il faut laisser jouer les
enfants.

H! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne  vous aimer. J'aurais
pu glorifier des crans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et
je croyais que cela durerait toujours: c'tait ma vocation.

Je vous aimais, c'est dire que je m'tais loge en vous, comme une
seconde me, tout  fait persuade que la mort, seule, l'expulserait de
l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence spare, j'tais la
greffe qui vit  mme la sve de l'arbre, maintenue, chair contre chair,
par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier!
Croyez-vous que je n'aie pas saign  la rupture? Me voil tombe comme
une branche morte.

En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le coeur; j'aurais voulu
vieillir avec toi.

C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sr, mon ami, que je ne
vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours
autour de ma vie, en mon crpuscule dfinitif, l'ubiquit de ton corps
familier? Et aux heures nocturnes, le souffle rvlateur de ton haleine,
et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes
mots d'autrefois?

Nous y sommes.

Vous croyez m'avoir abandonne? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en
votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je
me serais rsigne  n'tre pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu
vivais en moi et tu rgnais sur moi, simulacre cr par moi et couronn
par moi; roi, je ne t'ai pas dpos, tu rgnes; amant, je ne j'ai pas
tu, tu vis. Tu rgnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire
pour n'tre pas aim?

Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quitte un seul
instant,  mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous
les instants o s'quilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me
quitteras jamais.

Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.
C'est moi qui te possde, moi, la renie, et non pas l'autre, la chrie.
Pauvre chrie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,
dis-moi, si elle savait?

Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si
intelligent, si pratique! Tu t'es donn, n'est-ce pas? Eh bien, je te
garde et je t'emporterai avec moi.

Oui, mon ami, ta prcieuse vie est  ma discrtion; et quand je serai
somme  l'ternit, en mes bras je te prendrai, crature de mon coeur,
et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie
d'aimer infiniment en un amour infini!

Nous irons au ciel ensemble, ma chre ombre, et ensemble transfigurs,
mon cher souvenir, nous vivrons ternellement.




VISION


_A G.-Albert Aurier._


Elle tait dore sous ses voiles plement bleus, tel qu'un stuc
florentin. Comme je m'en tonnais:

--C'est que je suis un trsor!

Je rpondis:

--Raison bien lmentaire.

Elle dit encore:

--C'est que je suis lmentaire.

--Qui es-tu?

--Je suis celle que tu vois.

--Veux-tu que je t'aime?

--Je le veux bien.

Elle arrta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de
baiser ses pieds dors.

Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de
l'or, je ne vis pas les yeux.

Elle dit, souriante:

--Essaie!

--Oui, je frlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que
je le dsire! Laisse-moi faire.

Ma tte s'inclina vers les pieds dors et aussitt tout disparut.

--L! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or,
de marbre, de chair, je m'vanouis  l'preuve d'un contact. Je suis
l'Intouchable, c'est--dire la Femme.




PROSE POUR UN POTE


_A Saint-Pol Roux_.


Pense, disait le pote, pense au ple abandon...

Il faut savoir qu'elle n'tait pas jeune, jolie plus gure,--et parmi
l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflamm
des avant-crpuscules, de blanches stries se couchaient, primevres 
l'agonie parmi les soucis incandescents.

Il faut savoir tout ce que savait le pote: encore ceci, que la pas
jeune et plus gure jolie femme, un dsolant caprice la dlaissait: Il
ne l'aimait plus! Ah! mme dans un grand calme de ton et avec gestes 
la tant-pis--que-voulez-vous?--a contenait bien des sanglots, et pas si
effarouchs qu'ils ne montassent rsolument  l'assaut du pauvre coeur.

Il faut savoir encore qu'elle dit, aprs un silence: Me voil toute
seule. Reste  s'organiser, arranger sa vie; et qu'en disant elle
torturait par des poses inaccoutumes ses bras,--oh! eux, trs beaux
encore et mme relativement superbes, relativement  l'inconsistante
jeunesse,--ses bras veufs du cou trs cher qu'elle aurait eu tant de
joie  trangler pour qu'il ne se plit pas une fois de plus sous
l'treinte de bras diffrents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens!

Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la
pantomime des simagres obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la
mme chose, voyons?--et que, si elle avait t seule, toute seule, elle
se serait vautre sur ses tapis, se serait saoule de larmes amres et
de Ah! mon Dieu! toutes les deux secondes, et de Qu'est-ce que je
vais devenir? dans les intervalles et de--car elle avait de la
religion--Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!

Il ne reste plus rien  savoir, hormis ceci, que le pote avait beaucoup
d'esprit et qu'il faisait des vers. Ah! ma chre! des vers! oh! une
grce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment
oui, inexprimables, des caresses, des caresses...

Pense, disait le pote, pense au ple abandon... Et la pas jeune et
gure plus jolie femme devenait toute gracieusement ple et
finalement,--tel qu'un ciel enflamm des avant-crpuscules qui s'attnue
vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche...

Ah! prends garde aux potes consolateurs, prends garde aux verbes,  la
magie des ralisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent,
aux vocations improvises, aux incantations cratrices, prends garde
aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le pote disait:

Pense au ple abandon des vieux lys solitaires.




L'OPRATEUR DES MORTS


_A Rachilde_.


J'tais prs de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'tais  genoux et
je pleurais prs de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs.

Je pleurais,--intrieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des
larmes humaines,--je pleurais divinement.

On entra. C'tait un personnage vtu de noir, de tenue probe, et gant
de noir.

J'interrogeais par le simple geste de la tte dresse, tourne un peu du
ct de l'intrus.

D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix
presque vivante, il rpondit:

Madame, je suis l'Oprateur des morts.

Et comme je comprenais, trop bien, hlas! ce qu'il fallait laisser
faire, je me levai, m'cartant du lit, les doigts encore joints, presque
crisps.

Il se pencha vers la morte adore,--je regardais,--il replia le drap
jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au
bord intrieur de la mamelle gauche:

C'est l, dit-il.

Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'pingle des coeurs morts, la
grande pingle, pour l'avoir  porte de la main et frapper vite.

Il dit: C'est l,--et du coup il piqua, d'un seul coup.

Le visage de ma morte tait toujours pareil: elle n'tait pas plus morte
maintenant qu'on l'avait tue deux fois,--mais peut-tre que son coeur
immortel subissait, dans les au-del, la transfixion.

Ah! lance mtaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces
Jsus, et toi, pe mortuaire, n'tes-vous pas du mme fer?

Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit:

Elle ne sera pas enterre vivante.

Il parlait de ma bien-aime, et me tendait un papier.

Je lui fis signe: Sur la chemine. Ayant dfr  ma douleur avec
l'assentiment poli qui signifie: Je suis sr de vous,--il sortit.

Je me penchai vers la morte adore: c'tait une longue pingle d'acier 
pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une pe de crois... Ah! le
symbole, amie, se ralisait donc,--puisque tu l'avais, relle et
sanglante en ton sanglant coeur, la Croix!




L'ENFER


_A Louis Dumur._


Dans son humble cellule, traverse d'tranges lueurs qui ne provenaient
ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hrtique
crivait.

Au dbut de son lger monitoire, il avait pos cet indniable aphorisme,
base de toute morale vraiment srieuse:

IL Y A UN ENFER

Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes
sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes  la poix,
cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante,
trempait dans la rsine, pour des illuminations anniversaires, les
cheveux blonds des bien-aimes et la barbe des amants; il largissait de
vastes tangs d'alcool o, comme des ronds de citrons dans un punch, des
nergumnes flottaient, somms de flammes vertes; il arrosait de plomb
fondu les crnes rebelles au Verbe ternel, et la chair dvore
renaissait magiquement pour grsiller encore sous l'immortelle pluie de
feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; l, un
racloir, d'un mcanisme surhumain, raclait sur leurs os gmissants la
chair strile des vierges folles;--et des coeurs tombaient sous la meule
infernale aussi presss que des grains de bl.

L'illustre Hrtique n'oubliait pas les mes, fourbissait, avec le plus
grand soin, les fourches de la peur, les flches du remords, les
colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chanes de la
honte, les tenailles de la dsolation.

Ensuite, il passa aux preuves.

Il voquait de sinistres damns, de lamentables cadavres surgissant et
disant avec des yeux pleins d'une pouvante infinie: _Je suis en
enfer_! Ratbod, roi des Frisons, mergea ainsi du fond des abmes, vint
secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De mme,
le comte Orloff, quittant pour un instant les ghennes, manifesta, grce
 sa prsence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vrit de
l'enfer nie par un incrdule gnral. Et d'autres, et combien d'autres,
rejets momentanment par le gouffre, marqurent sur les vivants, sur
les meubles, sur les tentures, les traces carbonises de leurs doigts en
feu, on bien, avec une jovialit vritablement dmoniaque, s'amusrent,
comme ce damn fameux, dont parle Pierre le Vnrable, abb de Cluny, 
revenir asperger d'innocentes cratures avec un liquide plus corrosif
que l'eau seconde, en criant d'une voix non dnue d'une certaine
ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafrachit en enfer._


Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule tait traverse de
lueurs qui ne provenaient ni du soleil voil, ni de la lampe morte.

L'illustre Hrtique avait inclin vers la table sa tte mdiatrice, il
la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il profra ces
quelques syllabes:


ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER


... Et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi presss que des
grains de bl.




UNE MAISON DANS LES DUNES


_A Paul Blier._


Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thbade l'et tent,
avec ses cavernes et ses arnes muettes. Presque seul, vraiment seul,
dans le dsarroi des deuils rcents et la survivance illogique des
vieilles habitudes,--mort  ce qui n'tait pas trs loin, trs haut ou
trs absurde,--il habitait une grande maison carre, couvent gyptien,
lourde blancheur crase dans l'or ple des sables.

Terres conquises sur la mer, le sol en avait gard la nostalgie; les
herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cdait sous les
pieds comme le flot cde au poitrail des barques;--et les pins, ceinture
sacre qui enserrait la maison, s'taient courbs sous l'ternel vent de
l'Ocan, ainsi que de fuyantes voilures.

Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frres en
monastre; il attendait sur le seuil la coule noire du pre Hilarion...

L bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant
assombri.






End of Project Gutenberg's Le Plerin du silence, by Remy de Gourmont

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PLERIN DU SILENCE ***

***** This file should be named 17605-8.txt or 17605-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/7/6/0/17605/

Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
