Project Gutenberg's Journal d'un voyageur pendant la guerre, by George Sand

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Title: Journal d'un voyageur pendant la guerre

Author: George Sand

Release Date: January 23, 2006 [EBook #17589]

Language: French

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JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE

PAR

GEORGE SAND

(L.-A. AURORE DUPIN) VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT

PARIS MICHEL LVY FRRES, DITEURS RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

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LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE
GRAMMONT

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1871

Droits de reproduction et de traduction rservs

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               Nohant, 15 septembre 1870.

Quelle anne, mon Dieu! et comme la vie nous a t rigoureuse! La vie
est un bien pourtant, un bien absolu, qui ne se perd ni ne diminue dans
le sublime total universel. Les hommes de ce petit monde o nous sommes
n'en ont encore qu'une notion confuse, un sentiment fivreux,
douloureux, troit. Ils font un misrable usage des fugitives annes o
ils croient pouvoir dire _moi_, sans songer qu'avant et aprs cette
passagre affirmation, leur moi a dj t et sera encore un moi
inconscient peut-tre de l'avenir et du pass, mais toujours plus
affirmatif et plus accus.

Des milliers d'hommes viennent de joncher les champs de bataille de
leurs cadavres mutils. Chers tres pleurs! une grande me s'lve avec
la fume de votre sang injustement, odieusement rpandu pour la cause
des princes de la terre. Dieu seul sait comment cette me magnanime se
rpartira dans les veines de l'humanit; mais nous savons au moins
qu'une partie de la vie de ces morts passe en nous et y dcuple l'amour
du vrai, l'horreur de la guerre pour la guerre, le besoin d'aimer, le
sentiment de la vie idale, qui n'est autre que la vie normale telle que
nous sommes appels  la connatre. De cette treinte furieuse de deux
races sortira un jour la fraternit, qui est la loi future des races
civilises. Ta mort,  grand cadavre des armes, ne sera donc pas
perdue, et chacun de nous portera dans son sein un des coeurs qui ont
cess de battre.

Ces rflexions me saisissent au lever du soleil, aprs quatre jours de
fivre que vient de dissiper ou plutt d'puiser une nuit d'insomnie. En
ouvrant ma fentre, en aspirant la fracheur du matin et le profond
silence d'une campagne encore matriellement tranquille, je me demande
si tout ce que je souffre depuis six semaines n'est point un rve.
Est-il possible que ce matin bleu, cette verdure renouvele aprs un t
torride, ces nuages roses qui montent dans le ciel, ces rayons d'or qui
percent les branches, ne soient pas l'aurore d'un jour heureux et pur?
Est-il possible que les hros de nos places de guerre souffrent mille
morts  cette heure, et que Paris entende dj peut-tre gronder le
canon allemand autour de ses murailles? Non, cela n'est pas. J'ai eu le
cauchemar, la fivre a dchan sur moi ses fantmes, elle m'a brise.
Je m'veille, tout est comme auparavant. Les vendangeurs passent, les
coqs chantent, le soleil tend sur l'herbe ses tapis de lumire, les
enfants rient sur le chemin.--Horreur! voil des blesss qui reviennent,
des conscrits qui partent: malheur  moi, je n'avais pas rv!

Et devant moi se droule de nouveau cette funeste demi-anne dont j'ai
bu l'amertume en silence: Mon fils gravement malade pendant seize nuits
que j'ai passes  son chevet,--attendant d'heure en heure, durant
plusieurs de ces nuits lugubres, que ma belle-fille m'apportt des
nouvelles de mes deux petits-enfants srieusement malades aussi: et
puis, quelques jours plus tard, quand le printemps splendide clatait en
pluie de fleurs sur nos ttes, vingt autres nuits passes auprs de mon
fils malade encore. Et puis une grande fatigue, le travail en retard, un
effort dsespr pour reprendre ma tche au milieu d'un t que je n'ai
jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats temprs: des
journes o le thermomtre  l'ombre montait  45 degrs, plus un brin
d'herbe, plus une fleur au 1er juillet, les arbres jaunis perdant
leurs feuilles, la terre fendue s'ouvrant comme pour nous ensevelir,
l'effroi de manquer d'eau d'un jour  l'autre, l'effroi des maladies et
de la misre pour tout ce pauvre monde dcourag de demander  la terre
ce qu'elle refusait obstinment  son travail, la consternation de sa
fauchaison  peu prs nulle, la consternation de sa moisson misrable,
terrible sous cette chaleur d'Afrique qui prenait un aspect de fin du
monde! Et puis des flaux que la science croyait avoir conjurs et
devant lesquels elle se dclare impuissante, des varioles foudroyantes,
horribles, l'incendie des bois environnants levant ses fanaux sinistres
autour de l'horizon, des loups effars venant se rfugier le soir dans
nos maisons! Et puis des orages furieux brisant tout, et la grle
meurtrire achevant l'oeuvre de la scheresse!

Et tout cela n'tait rien, rien en vrit! Nous regrettons ce temps si
prs de nous dont il semble qu'un sicle de dsastres nous spare dj.
La guerre est venue, la guerre au coeur de la France, et aujourd'hui
Paris investi! Demain peut-tre, pas plus de nouvelles de Paris que de
Metz! Je ne sais pas comment nos coeurs ne sont pas encore briss. On
ne se parle plus dans la crainte de se dcourager les uns les autres.


               17 septembre.

Aujourd'hui pas de lettres de Paris, pas de journaux. La lutte
colossale, dcisive, est-elle engage? Je me lve encore avec le jour
sans avoir pu dormir un instant. Le sommeil, c'est l'oubli de tout; on
ne peut plus le goter qu'au prix d'une extrme fatigue, et nous sommes
dans l'inaction! On ne peut s'occuper des campagnes apparemment; rien
pour organiser ce qui reste au pays de volonts encore palpitantes, rien
pour armer ce qui reste de bras valides. Il n'y en a pourtant plus
gure; on a dj appel tant d'hommes! Notre paysan a pleur, frmi, et
puis il est parti en chantant, et le vieux, l'infirme, le patient est
rest pour garder la famille et le troupeau, pour labourer et ensemencer
le champ. Beaut mlancolique de l'homme de la terre, que tu es
frappante et solennelle au milieu des temptes politiques! Tandis que
le riche, vaillant ou dcourag, abandonne son bien-tre, son industrie,
ses esprances personnelles, pour fuir ou pour combattre, le vieux
paysan, triste et grave, continue sa tche et travaille pour l'an
prochain. Son grenier est  peu prs vide; mais, ft-il plein, il sait
bien que d'une manire ou de l'autre il lui faudra payer les frais de la
guerre. Il sait que cet hiver sera une saison de misre et de
privations; mais il croit au printemps, lui! La nature est toujours pour
lui une promesse, et je l'ai trouv moins affect que moi en voyant
mourir cet t le dernier brin d'herbe de son pr, la dernire fleurette
de son sillon. J'avais un chagrin d'artiste en regardant prir la
plante, la fleur, ce sourire pur et sacr de la terre, cette humble et
perptuelle fte de la saison de vie. Tandis que je me demandais si le
sol n'tait pas  jamais dessch, si la sve de la rose n'tait pas 
jamais tarie, si je retrouverais jamais l'ancolie dans les foins ou la
scutellaire au bord de l'eau tarie, il ne se souciait, lui, que de ce
qu'il pourrait faire manger  sa chvre ou  son boeuf durant l'hiver;
mais il avait plus de confiance que moi dans l'inpuisable gnrosit du
sol. Il disait:

--Qu'un peu de pluie nous vienne, nous smerons vite, et nous
recueillerons en automne.

Mon imagination me montrait un cataclysme l o sa patience ne
constatait qu'un accident. Il ne s'apercevait gure du luxe vanoui, du
bleuet absent des bls, du lychnis rose disparu de la haie. Il arrachait
une poigne d'herbe avec la racine sche, et aprs un peu d'tonnement,
il disait:

--L'herbe pourtant, l'herbe a ne peut pas mourir!

Il n'a pas la comprhension raisonne, mais il a l'instinct profond,
inbranlable, de l'imprissable vitalit. Le voil en prsence de la
famine pour son compte, aux prises avec les aveugles ventualits de la
guerre: comme il est calme! Au milieu de ses prjugs, de ses
enttements, de son ignorance, il a un ct vraiment grand. Il
reprsente l'_espce_ avec sa persistante confiance dans la loi du
renouvellement.


               Boussac (Creuse), 20 septembre.

On dit que rcapituler ses maux porte malheur. Cela est vrai pour nous
aujourd'hui. La variole s'est dclare foudroyante, pidmique autour de
nous; nous avons renvoy les enfants et leur mre, et aujourd'hui force
nous est de les rejoindre, car le flau est install pour longtemps
peut-tre, et nous ne pouvons vivre ainsi spars. Nous voil fuyant
quelque chose de plus aveugle et de plus mchant encore que la guerre,
aprs avoir tent vainement d'y apporter remde; hlas! il n'y en a pas;
le paysan chasse le mdecin ou le voit arriver avec effroi. Partons
donc! Une balle n'est rien, elle ne tue que celui qu'elle frappe, mais
ce mal subit qu'il faut absolument communiquer  l'tre dvou qui vous
soigne,  votre enfant,  votre mre,  votre meilleur ami!... Il faut
donc alors mourir en se hassant soi-mme, en se maudissant, en se
reprochant comme un crime d'avoir vcu une heure de trop!

La chaleur est crasante, la scheresse va recommencer; elle n'a pas
cess ici, dans ce pays granitique, littralement cuit. Nous couchons
dans une petite auberge trs-propre; abondance de plats fortement
pics, pas d'eau potable. Le pays est admirable quand mme. La couleur
est morte sur les arbres, mais les belles formes et les beaux tons des
masses rocheuses bravent le manque de parure vgtale. Les bestiaux
pars, cherchant quelques brins d'herbe sous la fougre, ont un grand
air de tristesse et d'ennui; leurs robes sont ternes, tandis que les
flancs dnuds des collines brillent au soleil couchant comme du mtal
en fusion. Le soleil baisse encore, tout s'illumine, et les vastes
brlis de bruyre forment  l'horizon des zones de feu vritable qu'on
ne distingue plus de l'embrasement gnral que par un ton cerise plus
clair. Sommes-nous en Afrique ou au coeur de la France? Hlas! c'est
l'enfer avec ses splendeurs effrayantes o l'me navre des souvenirs de
la terre fait surgir les visions de guerre et d'incendie. Ailleurs on
brle tout de bon les villages, on tue les hommes, on emmne les
troupeaux. Et ce n'est pas loin, ce qu'on ne voit pas encore! Ce
magnifique coucher de soleil, c'est peut-tre la France qui brle 
l'horizon!


               Saint-Loup (Creuse), 21 septembre.

Le Puy-de-Dme et la fire dentelure des volcans d'Auvergne se sont
dcoups tantt dans le ciel au del du plateau que nous traversions,
premier chelon du massif central de la France. Quelle placidit dans
cette lointaine apparition des sommets dserts! Voil le rempart naturel
qu'au besoin la France opposerait  l'invasion; qu'il est majestueux
sous son voile de brume rose! Les plaines immenses qui s'chelonnent
jusqu' la base semblent le contempler dans un muet recueillement.

Ici tout est calme, encore plus qu'aux bords de l'Indre. Les gens sont
pourtant plus actifs et plus industrieux; ils ont plus de routes et de
commerce, mais ils sont plus sobres et plus graves. Le paysan vit de
chtaignes et de cidre, il sait se passer de pain et de vin; sa vache et
son boeuf ne sont pas plus difficiles que son ne. Ils mangent ce qu'ils
trouvent, et sont moins prouvs par la scheresse que nos btes
habitues  la grasse prairie. Ce pays-ci n'attirera pas la convoitise
de l'tranger. La nature lui sera revche, si l'habitant ne lui est pas
hostile.

Nous voici chez d'adorables amis, dans une vieille maison trs-commode
et trs-propre, aussi bien, aussi heureux qu'on peut l'tre par ces
temps maudits. L'air est sain et vif, le soleil a tout dvor, et le
danger de famine est bien plus effrayant encore que chez nous. Ils n'ont
pas eu d'orage, pas une goutte d'eau depuis six mois! Deux beaux petits
garons jouent au soleil, sous de pauvres acacias dnuds, avec nos
deux petites filles, charmes du changement de place, un petit ne d'un
bon caractre, et un gros chien qui flaire les nouveau-venus d'un air
nonchalant. Les enfants rient et gambadent, c'est un heureux petit monde
 part qui ne s'inquite et ne s'attriste de rien. Au commencement de la
guerre, nous ne voulions pas qu'on en parlt devant nos filles; nous
avions peur qu'elles n'eussent peur. Nous les retrouvons dj
acclimates  cette atmosphre de dsolation; elles ont voyag, elles
ont fait une vingtaine de lieues; elles parlent bataille, elles jouent
aux Prussiens avec ces garons, qui se font des fusils avec des tiges de
roseau. C'est un jeu nouveau, une fiction, cela n'est pas arriv, cela
n'arrivera pas. Les enfants dcidment ne connaissent pas la peur du
rel.


               22 septembre.

Chez nous, j'tais physiquement trs-malade. tais-je sous l'influence
de l'air empest du pauvre Nohant? Aujourd'hui je me sens gurie, mais
le coeur ne reprend pas possession de lui-mme. On avait nagure, dans
la tranquillit de la vie retire et studieuse, cette petite joie
intrieure qui est comme le sentiment de l'tat de sant de la
conscience personnelle. Aujourd'hui il n'y a plus du tout de
personnalit possible; le devoir accompli, toujours aim, mais
impuissant au del d'une troite limite, ne console plus de rien. Voici
les temps de calamit sociale o tout tre bien organis sent frmir en
soi les profondes racines de la solidarit humaine. Plus de chacun pour
soi, plus de chacun chez soi! La communaut des intrts clate. L'avare
qui compte sa rserve est effray de cette strile ressource qui
s'coulera sans se renouveler. Il est malheureux, irrit; il voudrait
gorger l'inconnu, la crise, tout ce qui tombera sous sa main. Il
cherche un lieu sr pour cacher sa bourse, non pas tant pour la drober
 l'Allemand, avec lequel il se rsigne  transiger, que pour se
dispenser de nourrir son voisin affam l'hiver prochain. Celui qui n'a
pas la mme proccupation personnelle est malheureux autrement, sa
souffrance est plus noble, mais elle est plus profonde et plus
constante. Il ne se dit pas comme l'avare qu'il russira peut-tre, 
force de soins,  ne pas trop manquer. Quand l'avare a saisi cette
esprance, il s'endort rassur. L'autre, celui qui fait bon march de
lui-mme, ne rflchit pas tant  son lendemain. Son sommeil est un rve
amer o l'me se tord sous le poids du malheur commun. Pauvre soldat de
l'humanit, il veut bien mourir pour les autres, mais il voudrait que
les autres fussent assurs de vivre, et quand la voix de la vision crie
 son oreille: _Tout meurt!_ il s'agite en vain, il tend ses mains dans
le vide. Il se sent mourir autant de fois qu'il y a de morts sur la
terre.


               22 septembre.

Heureux ceux qui croient que la vie n'est qu'une preuve passagre, et
qu'en la mprisant ils gagneront une ternit de dlices! Ce calcul
goste rvolte ma conscience, et pourtant je crois que nous vivons
ternellement, que le soin que nous prenons d'lever notre me vers le
vrai et le bien nous fera acqurir des forces toujours plus pures et
plus intenses pour le dveloppement de nos existences futures; mais
croire que le ciel est ouvert  deux battants  quiconque ddaigne la
vie terrestre me semble une impit. Une place nous est chue en ce
monde; purifions-la, si elle est malsaine. La vie est un voyage;
rendons-le utile, s'il est pnible. Des compagnons nous entourent au
hasard; quels qu'ils soient, voyageons  frais communs; ne prions pas,
plutt que de prier seuls. Travaillons, marchons, dblayons ensemble. Ne
disons pas devant ceux qui meurent en chemin qu'ils sont heureux d'tre
dlivrs de leur tche. Le seul bonheur qui nous soit assign en ce
monde, c'est prcisment de bien faire cette tche, et la mort qui
l'interrompt n'est pas une dispense de recommencer ailleurs. Il serait
commode, en vrit, d'aller s'asseoir au septime ciel pour avoir vcu
une fois.


               23 septembre.

Un soleil ardent traversant un air froid: ceci ressemble au printemps du
Midi; mais la scheresse des plantes nous rappelle que nous sommes au
pays de la soif. On a grand'peine ici  se procurer de l'eau, et elle
n'est pas claire; une pauvre petite source hors du village alimente
comme elle peut btes et gens. Les rivires ne coulent plus. On nous a
mens aujourd'hui voir le gouffre de la _Tarde_. La Tarde est un torrent
qui forme aux plateaux que nous traversons une ceinture infranchissable
en hiver; il est enfoui dans d'troites gorges granitiques qui se
bifurquent ou se croisent en labyrinthe, et il y roule une masse d'eau
d'une violence extrme. Le gouffre, o nous sommes descendus, offre
encore un profond rservoir d'eau morte sous les roches qui surplombent.
Le poisson s'y est rfugi. A deux pas plus loin, la Tarde disparat et
reparat de place en place; elle semble revivre, marcher avec le vent
qui la plisse, mais elle s'arrte et se perd toujours. En mille
endroits, on passe la furieuse  pied sec, sur des entassements de
roches brises ou roules qui attestent sa puissance vanouie. Rien
n'est plus triste que cette eau dormante, enchane, trouble et morne,
qui a conserv  ses rives escarpes un peu de fracheur printanire,
mais qui semble leur dire: Buvez encore aujourd'hui, demain je ne serai
plus.

J'avais un peu oubli nos peines. Il y avait de ces recoins charmants o
quelques fleurettes vous sourient encore et o l'on rve de passer tout
seul un jour de _far niente_, sans souvenir de la veille, sans
apprhension du lendemain. En face, un formidable mur de granit couronn
d'arbres et brod de buissons; derrire soi, une pente herbeuse rapide,
plante de beaux noyers;  droite et  gauche, un chaos de blocs dans le
lit du torrent; sous les pieds, on a cet abme o,  la saison des
pluies, deux courants refouls se rencontrent et se battent  grand
bruit, mais o maintenant plane un silence absolu. Un vol de libellules
effleure l'eau captive et semble se rire de sa dtresse. Une chvre tond
le buisson de la muraille  pic; par o est-elle venue, par o s'en
ira-t-elle? Elle n'y songe pas; elle vous regarde, tonne de votre
tonnement. Je contemplais la chvre, je suivais le vol des demoiselles,
je cueillais des scabieuses lilas; quelqu'un dit prs de moi:

--Voil une retraite assez bien fortifie contre les Prussiens!

Tout s'vanouit, la nature disparat. Plus de contemplation. On se
reproche de s'tre amus un instant. On n'a pas le droit d'oublier.
Va-t'en, posie, tu n'es bonne  rien!

Mon me est-elle plus en dtresse que celle des autres? Il y a si
longtemps que j'ai abandonn  ma famille les soins de la vie pratique,
que je suis redevenue enfant. J'ai vcu au-dessus du possible immdiat,
ne tenant bien compte que du possible ternel. Certes j'tais dans le
vrai absolu, mais non dans le vrai relatif. Je le savais bien; je me
disais que le relatif, auquel je suis impropre, ne me regardait pas, que
je n'y pouvais faire autorit, et qu'il tait d'une sage modestie de ne
plus m'en mler. Aujourd'hui je vois que la rflexion qui s'tend 
l'ensemble des faits humains est mconnue dans toute l'Europe, que les
nations sont rgies par la loi brutale de l'gosme, qu'elles sont
insensibles  l'gorgement d'une civilisation comme la ntre, que
l'Allemagne prend sa revanche de nos victoires, comme si un demi-sicle
coul depuis ne l'avait pas initie  la loi du progrs et  la notion
de solidarit, que la faute d'un prince aveugle lui sert de prtexte
pour nous dtruire, que c'est bien l'Allemagne qui veut anantir la
France! Tout le monde agit pour arriver  l'issue violente de cette
lutte monstrueuse, et moi, je suis ici  m'tonner encore, en proie 
une stupeur o je sens que mon me expire!


               24 septembre.

S...[a] est une de ces supriorits enfonces dans la vie pratique, qui
s'y font un milieu restreint, et ne se doutent pas qu'elles pourraient
s'tendre indfiniment. Dou d'une activit  la fois ardente et
raisonne, il s'intitule simple paysan, et pourrait tre ministre d'tat
mieux que bien d'autres qui l'ont t. Il a su faire, d'une terre en
friche, une proprit relativement riche. Pour qui sait l'histoire de la
terre dans ces pays ingrats, russir sans enfouir dans le sol plus
d'argent qu'il n'en peut rendre est un problme ardu. Cela s'est fait
par lui sans capitaux, sans risques, avec ardeur, gaiet, douceur
paternelle. Sa femme est sa vritable moiti: similitude de gots,
d'opinions, de caractre; deux tres dont les forces s'unissent et
s'augmentent sous le lien d'une tendresse infinie. Couple rare, d'une
touchante simplicit et d'une valeur qu'il ignore!

[Note a: Sigismond Maulmond.]

Ils ont beau dire, ils ne sont point paysans. Ils appartiennent  la
bonne bourgeoisie,  la vraie, celle qui identifie sa tche  celle du
laboureur et le considre comme son gal; mais cette galit n'est pas
la similitude. On a beau dfendre au paysan d'appeler _mon matre_ le
propritaire du champ qu'il cultive, il veut que la possession soit une
autorit. Il ne voit dans la socit qu'une hirarchie de matrises 
conserver, car il est matre aussi chez lui, et il n'y a pas longtemps
qu'il admet sa femme  sa table. Il a de la matrise cette notion
qu'elle n'est pas donne par le travail et pour le travail seulement. Il
veut qu'elle soit de tous les instants et s'tende  tous les actes de
la vie. C'est en vain que le bourgeois clair lui dit:

--Je ne suis que le patron, celui qui dirige l'emploi des forces. Quand
la charrue est rentre, quand le boeuf est  l'table, je n'ai plus
d'autorit; vous tes mon semblable, nous pouvons manger ensemble ou
sparment, nous pouvons penser, agir, voter, chacun  sa guise. En
dehors de la fonction spciale qui nous lie  la terre par un contrat
pass entre nous, chacun de nous s'appartient.

Le paysan comprend fort bien; mais il ne veut pas qu'il en soit ainsi.
Il ne veut pas tre l'gal du _matre_, parce qu'il ne veut pas, sur
l'chelon infime qu'il occupe, admettre un pouvoir gal au sien. Il
prend la socit pour un rgiment o la consigne est de toutes les
heures. Aussi se plie-t-il au rgime militaire avec une prodigieuse
facilit. L o le bourgeois porte une notion de dvouement  la patrie
qui lui fait accepter les amertumes de l'esclavage, le paysan porte la
croyance fataliste que l'homme est fait pour obir.

On s'assemble sur la place du village, on fait l'exercice avec quelques
fusils de chasse et beaucoup de btons. Il y a l encore de beaux hommes
qui seront pris par la prochaine leve et qui n'y croient pas encore. On
sort du village, on apprend  marcher ensemble,  se taire dans les
rangs,  se diviser,  se masser. L'un d'eux disait:

--Je n'ai pas peur des Prussiens.

--Alors, rpond un voisin, tu es dcid  te battre?

--Non. Pourquoi me battrais-je?

--Pour te dfendre. S'ils prennent ta vache, qu'est-ce que tu feras?

--Rien. Ils ne me la prendront pas.

--Pourquoi?

--Parce qu'ils n'en ont _pas le droit_.

_Sancta simplicitas!_ Toute la logique du paysan est dans cette notion
du tien et du mien, qui lui parait une loi de nature imprescriptible.
Ils n'en ont _pas le droit_!--Le mot, rapport  table, nous a fait
rire, puis je l'ai trouv triste et profond. Le droit! cette convention
humaine, qui devient une religion pour l'homme naf, que la socit
mconnat et bouleverse  chaque instant dans ses mouvements politiques!
Quand viendra l'impt forc, l'impt terrible, invitable, des frais de
guerre, tous ces paysans vont dire que l'tat n'a _pas le droit_! Quelle
rsistance je prvois, quelles colres, quels dsespoirs au bout d'une
anne strile! Comment organiser une nation o le paysan ne comprend pas
et domine la situation par le nombre?


               25 septembre.

S... veut nous arracher  la tristesse; il nous fait voir le pays. La
rgion qui entoure Saint-Loup n'est pas belle: les arbres,
trs-nombreux, sont moiti plus petits et plus maigres que ceux du
Berri, dj plus petits de moiti que ceux de la Normandie. Ainsi on
pourrait dire que la Creuse ne produit que des quarts d'arbres. Elle se
rachte au point de vue du rapport par la quantit, et on appelle le
territoire o nous sommes la Limagne de la Marche. Triste Limagne, sans
grandeur et sans charme, manquant de belles masses et d'accidents
heureux; mais au del de ce plateau sans profondeur de terre vgtale,
les arbres s'espacent et se groupent, des versants s'accusent, et dans
les creux la vgtation trouve pied. Les belles collines de Boussac,
crneles de puissantes pierres druidiques, reparaissent pour encadrer
la partie ouest. A l'est, les hauteurs de Chambon font rebord  la vaste
cuve fertile, coupe encore de quelques landes rtives et seme, au
fond, de vastes tangs, aujourd'hui desschs en partie et remplis de
sables blancs bords de joncs d'un vert sombre. Un seul de ces tangs a
encore assez d'eau pour ressembler  un lac. Le soleil couchant y plonge
comme dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, qui n'a jamais vu
tant d'eau  la fois, croit qu'elle voit la mer, et le contemple en
silence tant qu'elle peut l'apercevoir  travers les buissons du chemin.

L'abbaye de Beaulieu est situe dans une gorge, au bord de la Tarde, qui
y dessine les bords d'un vallon charmant. L il y a des arbres qui sont
presque des arbres. Cette enceinte de fraches prairies et de
plantations dj anciennes, car elles datent du sicle dernier, a
conserv de l'herbe et du feuillage  discrtion. Le ravin lui fait une
barrire troite, mais bien mouvemente, couverte de bois  pic et de
rochers revtus de plantes. Ce serait l, au printemps, un jardin
naturel pour la botanique; mais je ne vois plus rien qu'un ensemble, et
on dit encore autour de moi:

Les Prussiens ne s'aviseront pas de venir ici!

--Toujours l'ennemi, le flau devant les yeux! Il se met en travers de
tout; c'est en vain que la terre est belle et que le ciel sourit. Le
destructeur approche, les temps sont venus. Une terreur apocalyptique
plane sur l'homme, et la nature s'efface.

On organise la dfense; s'ils nous en laissent le temps, la peur fera
place  la colre. Ceux qui raisonnent ne sont pas effrays du fait, et
j'avoue que la bourrasque de l'invasion ne me proccupe pas plus pour
mon compte que le nuage qui monte  l'horizon dans un jour d't. Il
apporte peut-tre la destruction aussi, la grle qui dvaste, la foudre
qui tue; le nuage est mme plus redoutable qu'une arme ennemie, car nul
ne peut le conjurer et rpondre par une artillerie terrestre 
l'artillerie cleste. Pourtant notre vie se passe  voir passer les
nuages qui menacent; ils ne crvent pas tous sur nos ttes, et l'on se
soucie mdiocrement du mal invitable. La vie de l'homme est ainsi faite
qu'elle est une acceptation perptuelle de la mort; oubli inconscient ou
rsignation philosophique, l'homme jouit d'un bien qu'il ne possde pas
et dont aucun bail ne lui assure la dure. Que l'orage de mort passe
donc! qu'il nous emporte plusieurs ou beaucoup  la fois! Y songer, s'en
alarmer sans cesse, c'est mourir d'avance, c'est le suicide par
anticipation.

Mais la tristesse que l'on sent est plus pnible que la peur. Cette
tristesse, c'est la contagion de celle des autres. On les voit s'agiter
diversement dans un monde prs de finir, sans arriver  la
reconstruction d'un monde nouveau. On m'crit de divers lieux et de
divers points de vue:

Nous assistons  l'agonie des races latines!

Ne faudrait-il pas dire plutt que nous touchons  leur renouvellement?

Quelques-uns disent mme que la transmission d'un nouveau sang dans la
race vaincue modifiera en bien ou en mal nos instincts, nos
tempraments, nos tendances. Je ne crois pas  cette fusion physique des
races. La guerre n'amne pas de sympathie entre le vainqueur et le
vaincu. La brutalit cosaque n'a pas implant en France une monstrueuse
gnration de mtis dont il y ait eu  prendre note. En Italie, pendant
une longue occupation trangre, la fiert, le point d'honneur
patriotique n'ont permis avec l'ennemi que des alliances rares et
rputes odieuses. Nos courtisanes elles-mmes y regarderont  deux fois
avant de se faire prussiennes, et d'ailleurs la bonne nature, qui est
logique, ne permet pas aux courtisanes d'tre fcondes.

Ce n'est donc pas de l que viendra le renouvellement. Il viendra de
plus haut, et la famille teutonne sera plus modifie que la ntre par ce
contact violent que la paix, belle ou laide, rendra plus durable que la
guerre. Quel est le caractre distinctif de ces races? La ntre n'a pas
assez d'ordre dans ses affaires, l'autre en a trop. Nous voulons penser
et agir  la fois, nous aspirons  l'tat normal de la virilit humaine,
qui serait de vouloir et pouvoir simultanment. Nous n'y sommes point
arrivs, et les Allemands nous surprennent dans un de ces paroxysmes o
la fivre de l'action tourne au dlire, par consquent  l'impuissance.
Ils arrivent froids et durs comme une tempte de neige, implacables dans
leur parti pris, froces au besoin, quoique les plus doux du monde dans
l'habitude de la vie. Ils ne pensent pas du tout, ce n'est pas le
moment; la rflexion, la piti, le remords, les attendent au foyer. En
marche, ils sont machines de guerre inconscientes et terribles. Cette
guerre-ci particulirement est brutale, sans me, sans discernement,
sans entrailles. C'est un change de projectiles plus ou moins nombreux,
ayant plus ou moins de porte, qui paralyse la valeur individuelle, rend
nulles la conscience et la volont du soldat. Plus de hros, tout est
mitraille. Ne demandez pas o sera la gloire des armes, dites o sera
leur force, ni qui a le plus de courage; il s'agit bien de cela!
demandez qui a le plus de boulets.

C'est ainsi que la civilisation a entendu sa puissance en Allemagne. Ce
peuple positif a supprim jusqu' nouvel ordre la chimre de l'humanit.
Il a consacr dix ans  fondre des canons. Il est chez nous, il nous
foule, il nous ruine, il nous dcime. Nous contemplons avec stupeur sa
splendeur mcanique, sa discipline d'automates savamment disposs. C'est
un exemple pour nous, nous en profiterons; nous prendrons des notions
d'ordre et d'ensemble. Nous aurons puis les efforts dsordonns, les
fantaisies prilleuses, les dissensions o chacun veut tre tout. Une
cruelle exprience nous mrira; c'est ainsi que l'Allemagne nous fera
faire un pas en avant. Dussions-nous tre vaincus par elle en apparence,
nous resterons le peuple initiateur qui reoit une leon et ne la subit
pas. Ce refroidissement qu'elle doit apporter  nos passions trop vives
ne sera donc pas une modification de notre temprament, un abaissement
de chaleur naturelle comme l'entendrait une physiologie purement
matrialiste; ce sera un accroissement de nos facults de rflexion et
de comprhension. Nous reconnatrons qu'il y a chez ce peuple un
stocisme de volont qui nous manque, une persistance de caractre, une
patience, un savoir tendu  tout, une dcision sans rplique, une vertu
trange jusque dans le mal qu'il croit devoir commettre. Si nous gardons
contre lui un ressentiment politique amer, notre raison lui rendra
justice  un point de vue plus lev.

Quant  lui, en cet instant, sans doute, il s'arroge le droit de nous
mpriser. Il ne se dit pas qu'en frappant nos paysans de terreur il est
le criminel instigateur des lchets et des trahisons. Il ddaigne ce
paysan qui ne sait pas lire, qui ne sait rien, qui a puis dans le
catholicisme tout ce qui tendait  l'abrutir par la fausse
interprtation du christianisme. L'Allemand,  l'heure qu'il est, raille
le dsordre, l'incurie, la pnurie de moyens o l'empire a laiss la
France. Il nous traite comme une nation dchue, mritant ses revers,
faite pour ramper, bonne  dtruire; mais les Allemands ne sont pas tous
aveugls par l'abus de la force. Il y a des nuances de pays et de
caractre dans cette arme d'invasion. Il y a des officiers instruits,
des savants, des hommes distingus, des bourgeois jadis paisibles et
humains, des ouvriers et des paysans honntes chez eux, pris de musique
et de rverie. Ce million d'hommes que l'Allemagne a vomi sur nous ne
peut pas tre la horde sauvage des innombrables lgions d'Attila. C'est
une nation diffrente de nous, mais claire comme nous par la
civilisation et notre gale devant Dieu. Ce qu'elle voit chez nous,
beaucoup le comprendront, et l'ivresse de la guerre fera place un jour 
de profondes rflexions. Il me semble que j'entends un groupe
d'tudiants de ce docte pays s'entretenir en libert dans un coin de nos
mornes campagnes. Des gens de Boussac qui ont l'imagination vive
prtendaient ces jours-ci avoir vu trois Prussiens, le casque en tte,
assis au clair de la lune, sur les pierres _jaumtres_, ces blocs
normes qui surmontent le vaste cromlech du mont Barlot.

Ils ont pu les voir! Leurs mes effares ont vu trois mes pensives que
la rverie faisait flotter sur les monuments druidiques de la vieille
Gaule, et qui devisaient entre elles de l'avenir et du pass. Qui sait
le rle de l'ide quand elle sort de nous pour embrasser un horizon
lointain dans le temps et dans l'espace? Elle prend peut-tre alors une
figure que les extatiques peroivent, elle prononce peut-tre des
paroles mystrieuses qu'une autre me rveuse peut seule entendre.

Donc supposons; ils taient trois: un du nord de l'Allemagne, un du
centre, un du midi. Celui du nord disait:

--Nous tuons, nous brlons, comme nous avons t tus et brls par la
France. C'est justice, c'est la loi du retour, la peine du talion. Vive
notre csar qui nous venge!

Celui du midi disait:

--Nous avons voulu nous sparer du csar du midi; nous tuons et brlons
pour inaugurer le csar du nord!

Et l'Allemand du centre disait:

--Nous tuons et brlons pour n'tre pas tus et brls par le csar du
nord ou par celui du midi.

Alors de la grande pierre jadis consacre, dit-on, aux sacrifices
humains, sortit une voix sinistre qui disait:

--Nous avons tu et brl pour apaiser le dieu de la guerre. Les csars
de Rome nous ont tus et brls pour tendre leur empire.

--Les csars sont dieux! s'cria le Prussien.

--Craignons les csars! dit le Bavarois.

--Servons les csars! ajouta le Saxon.

--Craignez la Gaule! reprit la voix de la pierre; c'est la terre o les
vivants sont mangs par les morts.

--La Gaule est sous nos pieds, dirent en riant les trois Allemands en
frappant la pierre antique du talon de leurs bottes.

Mais la voix rpondit:

--Le cadavre est sous vos pieds; l'me plane dans l'air que vous
respirez, elle vous pntre, elle vous possde, elle vous embrasse et
vous dompte. Attache  vous, elle vous suivra; vous l'emporterez chez
vous vivante comme un remords, navrante comme un regret, puissante comme
une victime inapaisable que rien ne rduit au silence. A tout jamais
dans la lgende des sicles, une voix criera sur vos tombes:

Vous avez tu et brl la France, qui ne voulait plus de csars, pour
faire  ses dpens la richesse et la force d'un csar qui vous dtruira
tous!

Les trois trangers gardrent le silence; puis ils trent leurs casques
teutons, et la lune claira trois belles figures jeunes et douces, qui
souriaient en se dbarrassant d'un rve pnible. Ils voulaient oublier
la guerre et rvaient encore. Ils se croyaient transports dans leur
patrie,  l'ombre de leurs tilleuls en fleurs, tandis que leurs
fiances prparaient leurs pipes et rinaient leurs verres. Il leur
semblait qu'un sicle s'tait coul depuis un rude voyage  travers la
France. Ils disaient:

--Nous avons t bien cruels!

--La France le mritait.

--Au dbut, oui, peut-tre, elle tait insolente et faible; mais le
chtiment a t trop loin, et sa faiblesse matrielle est devenue une
force morale que nous n'avons su ni respecter ni comprendre.

--Ces Franais, dit le troisime, sont les martyrs de la civilisation;
elle est leur idal. Ils souffrent tout, ils s'exposent  tout pour
connatre l'ivresse de l'esprit; que ce soit empire ou rpublique, libre
disposition de soi-mme ou dmission de la volont personnelle, ils sont
toujours en avant sur la route de l'inconnu. Rien ne dure chez eux, tout
se transforme, et, qu'ils se trompent ou non, ils vont jusqu'au bout de
leur illusion. C'est un peuple insens, ingouvernable, qui chappe 
tout et  lui-mme. Ne nous reprochons pas trop de l'avoir foul. Il est
si frivole qu'il n'y songe dj plus.

--Et si vivace qu'il ne l'a peut-tre pas senti!

Ils burent tous trois  l'unit et  la gloire de la vieille Allemagne;
mais la grande pierre du mont Barlot trembla, et, ne sachant plus o ils
taient, tombant d'un rve dans un autre, ils s'veillrent enfin,
o?... peut-tre  l'ambulance, o tous trois gisaient blesss,
peut-tre  la lueur d'un feu de bivac, et comme c'taient trois jeunes
hommes intelligents et instruits, fatigus ou souffrants, dgriss 
coup sr des combats de la veille, puisqu'ils pouvaient penser et rver,
ils se dirent que cette guerre tait un cauchemar qui prenait les
proportions d'un crime dans les annales de l'humanit, que le vainqueur,
quel qu'il ft, aurait  expier par des sicles de lutte ou de remords
l'appui prt  l'ambition des princes de la terre. Peut-tre
rougirent-ils, sans se l'avouer, du rle de dvastateurs et de pillards
que leur faisait jouer l'ambition des matres; peut-tre
prouvrent-ils dj l'expiation du repentir en voyant la victime qu'on
leur donnait  dvorer, si hroque dans sa dtresse, si ardente 
mourir, si prise de libert, que vingt ans d'aspirations refoules
n'ont fait qu'amener une explosion de jeunesse et de vie l o
l'Allemagne s'attendait  trouver l'puisement et l'indiffrence.

       *       *       *       *       *

Ce qui est assur, ce que l'on peut prdire, c'est qu'un temps n'est pas
loin o la jeunesse allemande se rveillera de son rve. Plonge
aujourd'hui dans l'erreur que nous venons de subir, et qui consiste 
croire que la grandeur d'une race est dans sa force matrielle et peut
se personnifier dans la politique d'un homme, elle reconnatra que nul
homme ne peut tre investi du pouvoir absolu sans en abuser. L'empereur
des Franais n'a pas su porter le lourd fardeau qu'il avait assum sur
lui. Mieux conseill par un homme d'action pure, le roi Guillaume est au
sommet de la puissance de fait; il n'en est pas moins condamn, quelle
que soit l'intelligence de son ministre, quelque rgle et assure que
soit sa force, quelque habile et obstine que semble sa politique, 
voir s'crouler son prestige. Les temps sont mrs; ce qui se passe
aujourd'hui chez nous est le glas des monarchies absolues: nous aurons
t prs de prir par la faute d'un seul, n'est-ce pas un enseignement
dont l'Allemagne sera frappe? Si nous nous relevons, ce sera par le
rveil de l'nergie individuelle et par la conviction de l'universelle
solidarit. Guillaume continue en ce moment la partie que Napolon III
vient de perdre. Plus valide, plus lucide, mieux prpar, il semble
triompher de l'Europe anantie. Il brave toutes les puissances, il
arrive  cette ivresse fatale qui marque la fin des empires. Dtromps
les premiers, nous expions les premiers, comme toujours! Dans vingt ans,
si nous avons russi  carter la chimre du rgne, nous serons un grand
peuple rgnr. Dans vingt ans, si l'Allemagne s'endort sous le
sceptre, elle sera ce que nous tions hier, un peuple tromp, corrompu,
dsarm.


               26 septembre.

On nous dit qu'il y a de bonnes et grandes nouvelles. Nous n'y croyons
pas. Ces pays loigns de la scne sont comme les troisimes dessous
d'un thtre, o le signal qui doit avertir les machinistes ne
rsonnerait plus. Paris investi, les lignes tlgraphiques coupes, nous
sommes plus loin de l'action que l'Amrique. Mes enfants et nos amis
s'en vont  trois lieues d'ici pour savoir si quelque dpche est
arrive. Je reste seule  la maison; il y a une bibliothque de vieux
livres de droit et de mdecine. Je trouve l'ancien recueil des _Causes
clbres_. J'essaye de lire. Toutes ces histoires doivent tre
intressantes quand on a l'esprit libre. Dans la disposition o est le
mien, je ne saurais rien juger; de plus il me semble que _juger_ sans
appel est impossible  tous les points de vue, et que tous ces grands
procs _jugs_ ne condamnent personne au tribunal de l'avenir. Peu de
faits rputs authentiques sont absolument prouvs, et lorsque la
torture tait un moyen d'arracher la vrit, les aveux ne prouvaient
absolument rien; mais je ne m'arrte pas aux causes tragiques. Ces
pisodes de la vie humaine paraissent si petits quand tout est drame
vivant et tragdie sanglante dans le monde! Je cherche quelque intrt
dans les causes civiles rapportes dans ce recueil: des enfants
mconnus, dsavous, qui forcent leurs parents  les reconnatre ou qui
parviennent  se faire attribuer leur hritage; des personnages disparus
qui reparaissent et russissent ou ne russissent pas  recouvrer leur
tat civil, les uns condamns comme imposteurs, les autres rintgrs
dans leurs noms et dans leurs biens; des arrts rendus pour et contre
dans les mmes causes, des tmoignages qui se contredisent, des faits
qui, dans l'esprit du lecteur, disent en mme temps oui et non: o est
la vrit dans ces aventures romanesques, souvent invraisemblables 
force d'tre inexplicables? O est l'impartialit possible quand c'est
quelquefois le mchant qui semble avoir raison du doux et du faible? O
est la certitude pour le magistrat? A-t-elle pu exister pour lui, quand
la postrit impartiale ne dmle pas, au milieu de ces dtails
minutieux, le mensonge de la vrit?

Les enqutes rciproques sont suscites par la passion; elles dvoilent
ou inventent tant de turpitudes chez les deux parties qu'on arrive  ne
rien croire ou  ne s'intresser  personne. Cette lecture ne me porte
pas  rechercher le ralisme dans l'art, non pas tant  cause du manque
d'intrt du rel qu' cause de l'invraisemblance. Il est trange que
les choses _arrives_ soient gnralement nigmatiques. Les actions sont
presque toujours en raison inverse des caractres. Toute la logique
humaine est annule quand, au lieu de s'lever au-dessus des intrts
matriels, l'homme fait de ces intrts le mobile absolu de sa conduite.
Il tombe alors sous la loi du hasard, car il appartient  des
ventualits qui ne lui appartiennent pas, et si sa destine est folle
et bizarre, il semble devenir bizarre et fou lui-mme.

Les nouvelles d'hier, c'est la dmarche de Jules Favre auprs de M. de
Bismarck. De quelque faon qu'on juge cette dmarche au point de vue
pratique, elle est noble et humaine, elle a un caractre de sincrit
touchante. Nous en sommes mus, et nos coeurs repoussent avec le sien la
paix honteuse qui nous est offerte.

Ce n'est pas l'avis de tout le monde. On voudrait gnralement dans nos
provinces du centre la paix  tout prix. Il n'y a pas  s'arrter aux
discussions quand on n'a affaire qu' l'gosme de la peur; mais tous ne
sont pas gostes et peureux, tant s'en faut. Il y a grand nombre
d'honntes gens qui s'effrayent de la tche assume par le gouvernement
de la dfense nationale et de l'effroyable responsabilit qu'il accepte
en ajournant les lections. Il s'agit, disent-ils, de faire des miracles
ou d'tre vous au mpris et  l'excration de la France. S'ils ne font
que le possible, nous pouvons succomber, et on les traitera d'insenss,
d'incapables, d'ambitieux, de fanfarons. Ils auront aggrav nos maux,
et, quand mme ils se feraient tuer sur la brche, ils seront maudits 
jamais. Voil ce que pensent, non sans quelque raison, des personnes
amies de l'institution rpublicaine et sympathiques aux hommes qui
risquent tout pour la faire triompher. L'motion, l'enthousiasme, la
foi, leur rpondent:

--Oui, ces hommes seront maudits de la foule, s'ils succombent; mais ils
triompheront. Nous les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec eux!
S'il faut des miracles, il y en aura. Ne vous inquitez pas de ce
premier effroi o nous sommes, il se dissipera vite. En France, les
extrmes se touchent. Ce peuple tremblant et constern va devenir
hroque en un instant!

C'est beaucoup promettre. Entre la foi et l'illusion, il y a un abme.
Que la France se relve un jour, je n'en doute pas. Qu'elle se rveille
demain, je ne sais. Le devoir seul a raison, et le devoir, c'tait de
refuser le dmembrement; l'honneur ne se discute pas.

Mais retarder indfiniment les lections, ceci n'est pas moins risqu
que la lutte  outrance, et il ne me parat pas encore prouv que le
vote et t impossible. Le droit d'ajournement ne me parat pas non
plus bien tabli. Je me tais sur ce point quand on m'en parle. Nous ne
sommes pas dans une situation o la dispute soit bonne et utile; je n'ai
pas d'ailleurs l'orgueil de croire que je vois plus clair que ceux qui
gouvernent le navire  travers la tempte. Pourtant la conscience
intrieure a son obstination, et je ne vois pas qu'il ft impossible de
procder aux lections, mme aprs l'implacable rponse du roi
Guillaume. Nous appeler tous  la rsistance dsespre en nous imposant
les plus terribles sacrifices, c'est d'une audace gnreuse et grande;
nous empcher de voter, c'est dpasser la limite de l'audace, c'est
entrer dans le domaine de la tmrit.

Ou bien encore c'est, par suite d'une situation illogique, le fait
d'une illogique timidit. On nous juge capables de courir aux armes un
contre dix, et on nous trouve incapables pour discuter par la voix de
nos reprsentants les conditions d'une paix honorable. Il y a l
contradiction flagrante: ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement
libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu'il est drisoire d'appeler
 la gloire des combats.

Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous crient que vous tes plus
occups de maintenir la rpublique que de sauver le pays. Vos
adversaires ne sont pas tous injustes et prvenus. Je crois que le grand
nombre veut la dlivrance du pays; mais plus vous proclamez la
rpublique, plus ils veulent, en vertu de la libert qu'elle leur
promet, se servir de leurs droits politiques. Sommes-nous donc dans une
impasse? Le trouble des vnements est-il entr dans les esprits d'lite
comme dans les esprits vulgaires? L'gosme est-il seul  savoir ce
qu'il lui faut et ce qu'il veut?


               27 septembre.

Nous sommes difficiles  satisfaire en tout temps, nous autres Franais.
Nous sommes la critique incarne, et dans les temps difficiles la
critique tourne  l'injure. En vertu de notre exprience, qui est
terrible, et de notre imagination, qui est dvorante, nous ne voulons
confier nos destines qu' des tres parfaits; n'en trouvant pas, nous
nous prenons de l'inconnu, qui nous leurre et nous perd. Aussi tout
homme qui s'empare du pouvoir est-il entour du prestige de la force ou
de l'habilet. Qu'il fasse autrement que les autres, c'est tout ce qu'on
lui demande, et on ne regarde pas au commencement si c'est le mal ou le
bien. Admirer, c'est le besoin du premier jour, estimer ne semble pas
ncessaire, plucher est le besoin du lendemain, et le troisime jour on
est bien prs dj de har ou de mpriser.

Un gouvernement d'occasion  plusieurs ttes ne rpond pas au besoin
d'aventures qui nous gare. Quels que soient le patriotisme et les
talents d'un groupe d'hommes choisis d'avance par l'lection pour
reprsenter la lutte contre le pouvoir absolu, ce groupe ne peut
fonctionner  souhait qu'en vertu d'une entente impossible  contrler.
On suppose toujours que des ides contradictoires le paralysent, et le
paysan dit:

--Comment voulez-vous qu'ils s'entendent? Quand nous sommes trois au
coin du feu  parler des affaires publiques, nous nous disputons!

Aussi le simple, qui compose la masse illettre, veut toujours un
matre; il a le monothisme du pouvoir. La culture de l'esprit amne
l'analyse et la rflexion, qui donnent un rsultat tout contraire. La
raison nous enseigne qu'un homme seul est un zro, que la sagesse a
besoin du concours de plusieurs, et que le droit s'appuie sur
l'assentiment de tous. Un homme sage et grand  lui tout seul est une si
rare exception, qu'un gouvernement fond sur le principe du monothisme
politique est fatalement une cause de ruine sociale. Pour faire
idalement l'homme sage et fort qui est un tre de raison, il faut la
runion de plusieurs hommes relativement forts et sages, travaillant,
sous l'inspiration d'un principe commun,  se complter les uns les
autres,  s'enrichir mutuellement de la richesse intellectuelle et
morale que chacun apporte au conseil.

Ce raisonnement, qui entre aujourd'hui dans toutes les ttes dgrossies
par l'ducation, n'est pas encore sensible  l'ignorant; il part de
lui-mme, de sa propre ignorance, pour dcrter qu'il faut un plus
savant que lui pour le conduire, et au-dessus de celui-l un plus savant
encore pour conduire l'autre, et toujours ainsi, jusqu' ce que le
savoir se rsume dans un ftiche qu'il ne connatra jamais, qu'il ne
pourra jamais comprendre, mais qui est n pour possder le savoir
suprme. Celui qui juge ainsi est toujours l'homme du moyen ge, le
fataliste qui se refuse aux leons de l'exprience; il ne peut profiter
des enseignements de l'histoire, il ne sait rien de l'histoire. Pauvre
innocent, il ne sait pas encore que les castes en se confondant ont
cess de reprsenter des rserves d'hommes pour le commandement ou la
servitude, qu'il n'y a plus de races prdestines  fournir un savant
matre pour les foules stupides, que le savoir s'est gnralis sans
gard aux privilges, que l'galit s'est faite, et que lui seul,
l'ignorant, est rest en dehors du mouvement social. Louis Blanc avait
eu une vritable rvlation de l'avenir, lorsqu'en 1848 il opinait pour
que le suffrage universel ne ft proclam qu'avec cette restriction:
L'instruction gratuite obligatoire est entendue ainsi, que tout homme ne
sachant pas lire et crire dans trois ou cinq ans  partir de ce jour
perdra son droit d'lecteur.--Je ne me rappelle pas les termes de la
formule, mais je ne crois pas me tromper sur le fond.--Cette sage mesure
nous et sauvs des fautes et des garements de l'empire, si elle et
t adopte. Tout homme qui se ft refus au bienfait de l'ducation se
ft dclar inhabile  prendre part au gouvernement, et on et pu
esprer que la vrit se ferait jour dans les esprits.


               27 au soir.

Nous avons t voir un vieil ami  Chambon. Cette petite ville, qui
m'avait laiss de bons souvenirs, est toujours charmante par sa
situation; mais le progrs lui a t beaucoup de sa physionomie: on a
exhauss ou nivel, suivant des besoins sanitaires bien entendus, le
rivage de la Vouze, ce torrent de montagne qui se rpandait au hasard
dans la ville. De l, beaucoup d'arbres abattus, beaucoup de lignes
capricieuses brises et rectifies. On n'est plus  mme la nature comme
autrefois. Le torrent est emprisonn, et comme il n'est pas mchant en
ce moment-ci, il parat d'autant plus triste et humili. Mon Aurore s'y
promne  pied sec l o jadis il passait en grondant et se pressait en
flots rapides et clairs. Aujourd'hui des flaques mornes irises par le
savon sont envahies par les laveuses; mais la gorge qui ctoie la ville
est toujours frache, et les flancs en sont toujours bien boiss. Nous
avions envie de passer l quelques jours, c'tait mme mon projet quand
j'ai quitt Nohant. Je m'assure d'une petite auberge adorablement situe
o, en t, l'on serait fort bien; mais nos amis ne veulent pas que nous
les quittions: le temps se refroidit sensiblement, et ce lieu-ci est
particulirement froid. Je crains pour nos enfants, qui ont t leves
en plaine, la vivacit de cet air piquant. J'ajourne mon projet. Je fais
quelques emplettes et suis tonne de trouver tant de petites ressources
dans une si petite ville. Ces Marchois ont plus d'ingniosit dans leur
commerce, par consquent dans leurs habitudes, que nos Berrichons.

Notre bien cher ami le docteur Paul Darchy est install l depuis
quelques annes. Son travail y est plus pnible que chez nous; mais il
est plus fructueux pour lui, plus utile pour les autres. Le paysan
marchois semble revenu des sorciers et des remgeux. Il appelle le
mdecin, l'coute, se conforme  ses prescriptions, et tient  honneur
de le bien payer. La maison que le docteur a loue est bien arrange et
d'une propret rjouissante. Il a un petit jardin d'un bon rapport,
grce  un puits profond et abondant qui n'a pas tari, et au fumier de
ses deux chevaux. Nous sommes tout tonns de voir des fleurs, des
gazons verts, des lgumes qui ne sont pas tiols, des fruits qui ne
tombent pas avant d'tre mrs. Ce petit coin de terre bord de murailles
a cach l et conserv le printemps avec l'automne.

Il me vint  l'esprit de dire au docteur:

--Cher ami, lorsqu'il y a dix ans la mort me tenait doucement endormie,
pourquoi les deux amis fidles qui me veillaient nuit et jour, toi et le
docteur Vergne de Cluis, m'avez-vous arrache  ce profond sommeil o
mon me me quittait sans secousse et sans dchirement? Je n'aurais pas
vu ces jours maudits o l'on se sent mourir avec tout ce que l'on aime,
avec son pays, sa famille et sa race!

Il est spiritualiste; il m'et fait cette rponse:

--Qu'en savez-vous? les mes des morts nous voient peut-tre, peut-tre
souffrent-elles plus que nous de nos malheurs.

Ou celle-ci:

--Elles souffrent d'autre chose pour leur compte; le repos n'est point
o est la vie.

Je ne l'ai donc pas grond de m'avoir conserv la vie, sachant, comme
lui, que c'est un mal et un bien dont il n'est pas possible de se
dbarrasser.


               Boussac, 28 septembre.

Nous sommes venus ici ce matin pour apporter du linge et des provisions
 notre hte Sigismond, install depuis quelques jours comme
sous-prfet, tandis que nous occupons avec sa femme et ses enfants sa
maison de Saint-Loup,  sept lieues de Boussac. Il esprait que la paix
mettrait une fin prochaine  cette situation exceptionnelle, et qu'aprs
avoir fait acte de dvouement il pourrait donner vite sa dmission et
retourner  ses champs pour faire ses semailles et oublier  jamais les
_splendeurs_ du pouvoir. Il n'en est point ainsi, le voil riv  une
chane: il ne s'agit plus de faire activer les lections et de faire
respecter la libert du vote; il s'agit d'organiser la dfense et de
maintenir l'ordre en inspirant la confiance. Il serait propre  ce rle
sur un plus grand thtre, il prfre ce petit coin perdu o il a
rellement l'estime et l'affection de tous; mais comme il s'ennuie
d'tre l sans sa famille! C'est une me tendre et vivante  toute
heure. Aussi nous lui promettons de lui ramener tout son clan, et,
puisqu'il est condamn  cet exil, de le partager quelques jours avec
lui. Sa femme et ma belle-fille s'occupent donc de notre prochaine
installation  Boussac, et je prends deux heures de repos sur un
fauteuil, car nous sommes parties de bonne heure, et depuis quelques
nuits une toux nerveuse opinitre m'interdit le sommeil.

Il fait trs-chaud aujourd'hui, le ciel est charg d'un gros orage. La
chambre qui m'est destine est celle o je me trouve. C'est la seule du
chteau qui ne soit pas glaciale, elle est mme trs-chaude parce
qu'elle est petite et en plein soleil. J'essaye d'y dormir un instant
les fentres ouvertes; mais ma somnolence tourne  la contemplation. Ce
vieux manoir des seigneurs de Boussac, occup aujourd'hui par la
sous-prfecture et la gendarmerie, est un rude massif assez informe,
trs-lev, plant sur un bloc de roches vives presque  pic. La
Petite-Creuse coule au fond du ravin et s'enfonce  ma droite et  ma
gauche dans des gorges troites et profondes qui sont, avec leurs arbres
mollement inclins et leurs prairies sinueuses, de vritables Arcadies.
En face, le ravin se relve en tages vastes et bien fondus pour former
un large mamelon cultiv et couronn de hameaux heureusement groups. Un
troisime ravin coupe vers la gauche le flanc du mamelon, et donne
passage  un torrent microscopique qui alimente une gentille usine
rustique, et vient se jeter dans la Petite-Creuse. Une route qui est
assez troite et assez propre pour figurer une alle de jardin anglais
passe sur l'autre rive, contourne la colline, monte gracieusement avec
elle et se perd au loin aprs avoir dcrit toute la courbe de ce
mamelon, que couronne le relvement du mont Barlot avec sa citadelle de
blocs lgendaires, les fameuses pierres jaumtres. C'est l qu'il faut
aller, la nuit de Nol, pendant la messe, pour surprendre et dompter
l'animal fantastique qui garde les trsors de la vieille Gaule. C'est l
que les grosses pierres chantent et se trmoussent  l'heure solennelle
de la naissance du Christ; apparemment les antiques divinits taient
lasses de leur rgne, puisqu'elles ont pris l'habitude de se rjouir de
la venue du Messie,  moins que leur danse ne soit un frmissement de
colre et leur chant un rugissement de maldiction. Les lgendes se
gardent bien d'tre claires; en s'expliquant, elles perdraient leur
posie.

Le tableau que je contemple est un des plus parfaits que j'aie
rencontrs. Il m'avait frappe autrefois lorsque, visitant le vieux
chteau, j'tais entre dans cette chambre, alors inhabite, autant que
je puis m'en souvenir. Je ne me rappelle que la grande porte-fentre
vitre, ouvrant sur un balcon vertigineux dont la rampe en fer laissait
beaucoup  dsirer. Je m'assure aujourd'hui qu'elle est solide et que
l'paisse dalle est  l'preuve des stations que je me promets d'y
faire. Y retrouverai-je l'enchantement que j'prouve aujourd'hui? Cette
beaut du pays n'est-elle pas due  l'clat cuivr du soleil qui baisse
dans une vapeur de pourpre,  l'entassement majestueux et comme tragique
des nues d'orage qui, aprs avoir jet quelques gouttes de pluie dans
le torrent altr, se replient lourdes et menaantes sur le mont Barlot?
Elles ont l'air de prononcer un refus implacable sur cette terre qui
verdit encore un peu, et qui semble condamne  ne boire que quand le
soleil et le vent l'auront tout  fait dessche; entre ces strates
plombes du ciel, les rayons du couchant se glissent en poussire d'or.
Les arbres jaunis tincellent, puis s'teignent peu  peu  mesure que
l'ombre gagne; une range de peupliers trempe encore ses cimes dans la
chaude lumire et figure une range de cierges allums qui expirent un
par un sous le vent du soir. L-bas, dans la frache perspective des
gorges, les berges des pturages brillent comme l'meraude, et les
vaches sont en or bruni. L-haut, les pierres jaumtres deviennent aussi
noires que l'rbe, et on distingue leurs brchures sur l'horizon en
feu. Tout prs du prcipice que je domine, des maisonnettes montrent
discrtement leurs toits blonds  travers les rideaux de feuillage; des
travaux neufs de ponts et chausses, toujours trs-pittoresques dans les
pays accidents, dissimulent leur blancheur un peu crue sous un reflet
ros, et projettent des ombres  la fois fermes et transparentes sur la
coupure hardie des terrains. A la dclivit du ravin, sous le rocher
trs-pre qui porte le manoir, la terre vgtale reparat en zones
tages o se dcoupent de petits jardins enclos de haies et remplis de
touffes de lgumes d'un vert bleu. Tout cela est chatoyant de couleur,
et tout cela se fond rapidement dans un demi-crpuscule plein de
langueur et de mollesse.

Je me demande toujours pourquoi tel paysage, mme revtu de la magie de
l'effet solaire, est infrieur  un autre que l'on traverse par un temps
gris et morne. Je crois que la nature des accidents terrestres a rendu
ici la forme irrprochable. Le sol rocheux ne prsente pas de gerures
trop profondes, bien qu'il en offre partout et ne se repose nulle part.
Le granit n'y a pas ces violentes attitudes qui meuvent fortement dans
les vraies montagnes. Les bancs, quoique d'une duret extrme, ne
semblent pas s'tre soulevs douloureusement. On dirait qu'une main
d'artiste a compos  loisir, avec ces matriaux cruels, un dcor de
scnes champtres. Toutes les lignes sont belles, amples dans leur
dveloppement; elle s'enchanent amicalement. Si elles ont  se heurter,
elles se donnent assez de champ pour se prparer par d'adorables
caprices  changer de mode. La lyre cleste qui a fait onduler ici
l'corce terrestre a pass du majeur au mineur avec une science
infinie. Tout semble se construire avec rflexion, s'tager et se
dvelopper avec mesure. Quand il faut que les masses se prcipitent,
elles aiment mieux se laisser tomber; elles repoussent l'effroi et se
disposent pour former des abris au lieu d'abmes. L'oeil pntre
partout, et partout il pntre sans terreur et sans tristesse. Oui,
dcidment je crois que, de ce chteau haut perch, j'aurai sous les
yeux, mme dans les jours sombres, un spectacle inpuisable.

Tout s'est teint, on m'appelle pour dner. Je n'ai pas dormi, j'ai fait
mieux, j'ai oubli... Il faut se souvenir du _Dieu des batailles_, prt
 ravager peut-tre ce que le Dieu de la cration a si bien soign, et
ce que l'homme, son rgisseur infatigable, a si gracieusement
orn!--Maudit soit le kabyre! Allons-nous recommencer l'ge odieux des
sacrifices humains?


               Saint-Loup, 29 septembre.

Nous sommes reparties hier soir  neuf heures; nous avons travers les
grandes landes et les bois dserts sans savoir o nous tions. Un
brouillard sec, blanc, opaque comme une exhalaison volcanique, nous a
ensevelies pendant plusieurs lieues. Mon vieux cocher Sylvain tait le
seul homme de la compagnie. Ma fille Lina dormait, Lonie s'occupait 
faire dormir chaudement son plus jeune fils. Je regardais le brouillard
autant qu'on peut voir ce qui empche de voir. Fatigue, je continuais 
me reposer dans l'oubli du rel. Nous sommes rentres  Saint-Loup vers
minuit, et l Lonie nous a dit qu'elle avait eu peur tout le temps sans
vouloir en rien dire. Comme c'est une femme brave autant qu'une
vaillante femme, je me suis tonne.

--Je ne sais, me dit-elle, pourquoi je me suis sentie effraye par ce
brouillard et l'isolement. On a maintenant des ides noires qu'on
n'avait jamais. On s'imagine que tout homme qui paratrait doit tre un
espion qui prpare notre ruine, ou un bandit chass des villes qui
cherche fortune sur les chemins.

Cette ide m'est quelquefois venue aussi dans ces derniers temps. On a
cru que les inutiles et les nuisibles chasss de Paris allaient inonder
les provinces. On a signal effectivement  Nohant un passage de
mendiants d'allure suspecte et de langage imprieux quelques jours aprs
notre dpart; mais tout cela s'est coul vite, et jamais les campagnes
n'ont t plus tranquilles. C'est peut-tre un mauvais signe. Peut-tre
les bandits, pour trouver  vivre, se sont-ils faits tous espions et
pourvoyeurs de l'ennemi. On dit que les trahisons abondent, et on ne
voit presque plus de mendiants. Il est vrai que la peur des espions
prussiens s'est rpandue de telle sorte que les trangers les plus
inoffensifs, riches ou pauvres, sont traqus partout, chasss ou arrts
sans merci. Il ne fait pas bon de quitter _son endroit_, on risque de
coucher en prison plus souvent qu' l'auberge.

Ces terreurs sont de toutes les poques agites. Mon fils me rappelait
tantt qu'il y a une vingtaine d'annes il avait t arrt  Boussac
prcisment; j'avais oubli les dtails, il les raconte  la veille.
Ils taient partis trois, juste comme les trois Prussiens vus en
imagination ces jours-ci sur les pierres jaumtres, et c'est aux pierres
jaumtres qu'ils avaient t faire une excursion. Autre concidence
bizarre, un des deux compagnons de mon fils tait Prussien.

--Comment? dit Lonie, un Prussien!

--Un Prussien dont l'histoire mrite bien d'tre raconte. C'tait le
docteur M..., qui,  l'ge de dix-neuf ou vingt ans, avait t condamn
 tre _rou vif_ pour cause politique. Les juges voulurent bien, 
cause de sa jeunesse, prononcer qu'il serait rou de _haut en bas_. Le
roi fit grce, c'est--dire qu'il commua la peine en celle de la prison
 perptuit, et quelle prison! Aprs dix ans de _carcere duro_,--je ne
sais comment cela s'appelle en allemand,--M... fut compris dans une
sorte d'amnistie et accepta l'exil avec joie. Il vint en France o il
passa plusieurs annes, dont une chez nous, et c'est  cette poque
qu'en compagnie de Maurice Sand et d'Eugne Lambert, ce digne et cher
ami faillit encore tter de la prison...  Boussac! A cette poque-l,
on ne songeait gure aux Prussiens. Une srie inexplique d'incendies
avait mis en moi, on s'en souvient, une partie de la France. On voyait
donc partout des incendiaires et on arrtait tous les passants.
Justement M... avait sur lui un guide du voyageur, et les deux autres
prenaient des croquis tout le long du chemin. Ils avaient tir de leurs
sacoches un poulet froid, un pain et une bouteille de vin; ils avaient
djeun sur la grosse pierre du mont Barlot, ils avaient mme allum un
petit feu de bruyres pour invoquer les divinits celtiques, et Lambert
y avait jet les os du poulet pour faire honneur, disait-il, aux mnes
du grand chef que l'on dit enseveli sous la roche. On les observait de
loin, et, comme ils rentraient pour coucher  leur auberge, ils furent
apprhends par six bons gendarmes et conduits devant le maire, qui en
reconnaissant mon fils se mit  rire. Il n'en eut pas moins quelque
peine  dlivrer ses compagnons; les bons gendarmes taient de mauvaise
humeur. Ils objectaient que le maire pouvait bien reconnatre un des
suspects, mais qu'il ne pouvait rpondre des deux autres. Je crois que
le sous-prfet dut s'en mler et les prendre sous sa protection.

J'ai enfin dormi cette nuit. L'orage a pass ici sans donner une goutte
d'eau, tout est plus sec que jamais. L'eau  boire devient tous les
jours plus rare et plus trouble. Le soleil brille toujours plus
railleur, et le vent froid achve la besogne. Ce climat-ci est sain,
mais il me fait mal,  moi; j'adore les hauteurs, mais je ne puis vivre
que dans les creux abrits. Peut-tre aussi l'eau devient-elle
malfaisante; tous mes amis me trahissent, car j'aime l'eau avec passion,
et le vin me rpugne.

Nous lisons tout au long la relation de Jules Favre, son entrevue avec
M. de Bismarck. C'est une belle page d'histoire; c'est grand, c'est mu;
puis le talent du narrateur aide  la conviction. Bien dire, c'est bien
sentir. Il n'y a donc pas de paix possible! Une voix forte crie dans le
haut de l'me:

--Il faut vaincre.

--Une voix dolente gmit au fond du coeur:

--Il faut mourir!


               30 septembre.

Les enfants nous forcent  paratre tranquilles. Ils jouent et rient
autour de nous. Aurore vient prendre sa leon, et pour rcompense elle
veut que je lui raconte des histoires de fes. Elle n'y croit pas, les
enfants de ce temps-ci ne sont dupes de rien; mais elle a le got
littraire, et l'invention la passionne. Je suis donc condamne 
composer pour elle, chaque jour pendant une heure ou deux, les romans
les plus inattendus et les moins digrs. Dieu sait si je suis en
veine! L'imagination est morte en moi, et l'enfant est l qui
questionne, exige, rveille la dfunte  coups d'pingle. L'amusement de
nos jours paisibles me devient un martyre. Tout est douleur  prsent,
mme ce dlicieux tte--tte avec l'enfance qui retrempe et rajeunit la
vieillesse. N'importe, je ne veux pas que la bien-aime soit triste, ou
que, livre  elle-mme, elle pense plus que son ge ne doit penser. Je
me fais aider un peu par elle en lui demandant ce qu'elle voit dans ce
pays de rochers et de ravins, qui ressemble si peu  ce qu'elle a vu
jusqu' prsent. Elle y place des fes, des enfants qui voyagent sous la
protection des bons esprits, des animaux qui parlent, des gnies qui
aiment les animaux et les enfants. Il faut alors raconter comme quoi le
loup n'a pas mang l'agneau qui suivait la petite fille, parce qu'une
fe trs-blonde est venue enchaner le loup avec un de ses cheveux qu'il
n'a jamais pu briser. Une autre fois il faut raconter comment la petite
fille a d monter tout en haut de la montagne pour secourir une fourmi
blanche qui lui tait apparue en rve, et qui lui avait fait jurer de
venir la sauver du bec d'une hirondelle rouge fort mchante. Il faut que
le voyage soit long et circonstanci, qu'il y ait beaucoup de
descriptions de plantes et de cailloux. On demande aussi du comique. Les
nains de la caverne doivent tre fort drles. Heureusement l'avide
couteuse se contente de peu. Il suffit que les nains soient tous
borgnes de l'oeil droit comme les calenders des _Mille et une Nuits_, ou
que les sauterelles de la lande soient toutes boiteuses de la jambe
gauche, pour que l'on rie aux clats. Ce beau rire sonore et frais est
mon payement; l'enfant voit quelquefois des larmes dans mes yeux, mais,
comme je tousse beaucoup, je mets tout sur le compte d'un rhume que je
n'ai pas.

Encore une fois, nous sommes au pays des lgendes. J'aurais beau en
fabriquer pour ma petite-fille, les gens d'ici en savent plus long. Ce
sont les facteurs de la poste qui, aprs avoir distribu les choses
imprimes, rapportent les _on dit_ du bureau voisin. Ces _on dit_,
passant de bouche en bouche, prennent des proportions fabuleuses. Un
jour nous avons tu d'un seul coup trois cent mille Prussiens; une autre
fois le roi de Prusse est fait prisonnier; mais la croyance la plus
fantastique et la plus accrdite chez le paysan, c'est que son empereur
a t trahi  Sedan par ses gnraux, _qui taient tous rpublicains!_


               1er octobre 1870.

Je suis tout  fait malade, et mon bon Darchy arrive en prtendant comme
toujours qu'il vient par hasard. Mes enfants l'ont averti, et, pour ne
pas les contrarier, je feins d'tre dupe. Au reste, sitt que le mdecin
arrive, la peur des mdicaments fait que je me porte bien. Il sait que
je les crains et qu'ils me sont nuisibles. Il me parle rgime, et je
suis d'accord avec lui sur les soins trs-simples et trs-rationnels
qu'on peut prendre de soi-mme; mais le moyen de penser  soi  toute
heure dans le temps o nous sommes.

Nous faisons nos paquets. Lonie transporte toute sa maison  Boussac.
Ce sera l'arrive d'une _smala_.


               Boussac, dimanche 2 octobre.

C'est une smala en effet. Sigismond nous attend les bras ouverts au
seuil du chteau; ce seuil est une toute petite porte ogivale,
fleuronne, qui ouvre l'accs du gigantesque manoir sur une place
plante d'arbres et des jardins abandonns. Notre aimable hte a
travaill activement et ingnieusement  nous recevoir. La
sous-prfecture n'avait que trois lits, peu de linge et de la vaisselle
casse. Des personnes obligeantes ont prt ou lou le ncessaire, nous
apportons le reste. On prend possession de ce bizarre sjour, ruin au
dehors, rajeuni et confortable au dedans.

Confortable en apparence! Il y a une belle salle  manger o l'on gle
faute de feu, un vaste salon assez bien meubl o l'on grelotte au coin
du feu, des chambres immenses qui ont bon air, mais o mugissent les
quatre vents du ciel. Toutes les chemines fument. On est trs-sensible
aux premiers froids du soir aprs ces journes de soleil, et nous disons
du mal des chtelains du temps pass, qui amoncelaient tant de pierres
pour tre si mal abrits; mais on n'a pas le temps d'avoir froid.
Sigismond attend demain Nadaud, qui a donn sa dmission de prfet de la
Creuse, et qui est dsign comme candidat  la dputation par le parti
populaire et le parti rpublicain du dpartement. Il reprsente, dit-on,
les deux nuances qui runissent ici, au lieu de les diviser, les
ouvriers et les bourgeois avancs. Sigismond a fait en quelques jours un
travail prodigieux. Il a fait dblayer la salle des gardes, qui tait
abandonne  tous les animaux de la cration, o les chouettes trnaient
en permanence dans les bches et les immondices de tout genre entasses
jusqu'au fate. On ne pouvait plus pntrer dans cette salle, qui est
la plus vaste et la plus intressante du chteau. Elle est  prsent
nettoye et parfume de grands feux de genvrier allums dans les deux
chemines monumentales surmontes de balustrades dcoupes  jour. Le
sol est sabl. Une grande estrade couverte de tapis attend l'orateur,
des fauteuils attendent les dignitaires de l'endroit. Toute la garde
nationale peut tre  l'abri sous ce plafond  solives noircies. Nous
visitons ce local, qui ne nous avait jamais t ouvert, et qui est un
assez beau vestige de la fodalit. Il est bti comme au hasard ainsi
que tout le chteau, o les notions de symtrie paraissent n'avoir
jamais pntr. Le carr est  angles ingaux, le plafond s'incline en
pente trs-sensible. Les deux chemines sont dissemblables d'ornements,
ce qui n'est point un mal; l'une occupe le fond, l'autre est situe sur
le cte, dont on n'a nullement cherch le milieu. Les portes sont, comme
toujours, infiniment petites, eu gard  la dimension du vaisseau. Les
fentres sont tout  fait places au hasard. Malgr ces vices
volontaires ou fortuits de construction, l'ensemble est imposant et
porte bien l'empreinte de la vie du moyen ge. Une des chemines qui a
cinq mtres d'ouverture et autant d'lvation prsente une singularit.
Sous le manteau, prs de l'tre, s'ouvre un petit escalier qui monte
dans l'paisseur du mur. O conduisait-il? Au bout de quelques marches,
il rencontre une construction plus rcente qui l'arrte.


               3 octobre.

Ma petite chambre, si confortable, en apparence, est comme les autres
lzarde en mille endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent teint
les bougies  travers les murs. L'alcve seule est assez bien close, et
j'y dors enfin; le changement me russit toujours.

Dans la nuit pourtant je me rappelle que j'ai oubli au salon une lettre
 laquelle je tiens. Le salon est l, au bout d'un petit couloir sombre.
J'allume une bougie, j'y pntre. Je referme la porte derrire moi sans
la regarder. Je trouve sur la chemine l'objet cherch. Le grand feu
qu'on avait allum dans la soire continue de brler, et jette une vive
lueur. J'en profite pour regarder  loisir les trois panneaux de
tapisserie du XVe sicle qui sont classs dans les monuments
historiques. La tradition prtend qu'ils ont dcor la tour de
Bourganeuf durant la captivit de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu'ils
reprsentent des pisodes du roman de _la Dame  la licorne_. C'est
probable, car la licorne est l, non _passante_ ou _rampante_ comme une
pice d'armoirie, mais donnant la rplique, presque la patte,  une
femme mince, richement et bizarrement vtue, qu'escorte une toute jeune
fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est
blanche et de la grosseur d'un cheval. Dans un des tableaux, la dame
prend des bijoux dans une cassette; dans un autre, elle joue de l'orgue;
dans un troisime, elle va en guerre, portant un tendard aux plis
cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur
son train de derrire. Cette dame blonde et tnue est trs-mystrieuse,
et tout d'abord elle a prsent hier  ma petite-fille l'aspect d'une
fe. Ses costumes trs-varis sont d'un got trange, et j'ignore s'ils
ont t de mode ou s'ils sont le fait du caprice de l'artiste. Je
remarque une aigrette leve qui n'est qu'un bouquet des cheveux
rassembls dans un ruban, comme une queue  pinceau plante droit sur le
front. Si nous tions encore sous l'empire, il faudrait proposer cette
nouveaut aux dames de la cour, qui ont cherch avec tant de passion
dans ces derniers temps des innovations dsespres. Tout s'puisait, la
fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s'est-on
pas avis de la queue de cheveux menaant le ciel? Il faut venir 
Boussac, le plus petit chef-lieu d'arrondissement qui soit en France,
pour dcouvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n'est pas plus laid que
tant de choses laides qui ont rgn sans conteste, et d'ailleurs
l'harmonie de ces tons fans de la tapisserie rend toujours agrable ce
qu'elle reprsente.

Ayant assez regard la fe, je veux retourner  ma chambre. Le salon a
cinq portes bien visibles. Celle que j'ouvre d'abord me prsente les
rayons d'une armoire. J'en ouvre une autre et me trouve en prsence de
sa majest Napolon III, en culotte blanche, habit de parade, la
moustache en croc, les cheveux au vent, le teint frais et l'oeil vif:
ge ternel, vingt-cinq ans. C'est le portrait officiel de toutes les
administrations secondaires. La peinture vaut bien cinquante francs, le
cadre un peu plus. Ce portrait ornait le salon. C'est le sous-prfet
sortant qui, au lendemain de Sedan, a eu peur d'exciter les passions en
laissant voir l'image de son souverain. Sigismond voulait la remettre 
son clou, disant qu'il n'y a pas de raison pour dtruire un portrait
historique; mais celui-ci est si mauvais et si menteur qu'il ne mrite
pas d'tre gard, et je lui ai conseill de le laisser o l'a mis son
prdcesseur, c'est--dire dans un passage o personne ne lui dira
rien. En attendant, ce portrait n'est pas plac dans la direction de ma
chambre, et je referme la porte entre lui et moi. La troisime porte
conduit  l'escalier en vis qui remplit la tour pentagonale. La
quatrime donne sur la salle  manger; la cinquime mne  la chambre de
mon fils. Me voil stupfaite, cherchant une sixime porte dont je ne
devine pas l'emplacement et qui doit tre la mienne. Le chteau
serait-il enchant? Aprs bien des pas perdus dans cette grande salle,
je dcouvre enfin une porte invraisemblablement place dans la boiserie
sur un des pans de la profonde embrasure d'une fentre, et je me
rintgre dans mon appartement sans autre aventure.

A neuf heures, on djeune avec Nadaud, que Sigismond a t chercher ds
sept heures au dbarcadre de La Vaufranche. Je l'avais vu, il y a
quelques annes, lors d'un voyage qu'il fit en France. Il a vieilli, ses
cheveux et sa barbe ont blanchi, mais il est encore robuste. C'est un
ancien maon, lev comme tous les ouvriers, mais dou d'une
remarquable intelligence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mauvaise
passion, il fut lu en 1848  la Constituante par ses compatriotes de la
Creuse. En Berry, comme partout, ce que l'on ddaigne le plus, c'est le
voisin. Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du Marchois. On
l'accuse d'tre avide et trompeur; mais on reconnat que, quand il est
bon et sincre, il ne l'est pas  demi. Nadaud est un bon dans toute la
force du mot. Exil en 1852, il passa en Angleterre, o il essaya de
reprendre la truelle; mais les maons anglais lui firent mauvais accueil
et lui surent mchant gr de proscrire de ses habitudes l'ivresse et le
pugilat. Ils se mfirent de cet homme sobre, recueilli dans un silence
modeste, dont ils ne comprenaient d'ailleurs pas la langue. Ils
comprenaient encore moins le rle qu'il avait jou en France; ils lui
eussent volontiers cherch querelle. Il se retira dans une petite
chambre pour apprendre l'anglais tout seul. Il l'apprit si bien qu'en
peu de temps il le parla comme sa propre langue, et ouvrit des cours
d'histoire et de littrature franaise en anglais, s'instruisant, se
faisant rudit, critique et philosophe avec une rapidit d'intuition et
un acharnement de travail extraordinaires chez un homme dj mr. Sa
dignit intrieure rayonne doucement dans ses manires, qui sont celles
d'un vrai _gentleman_. Il ne dit pas un mot, il n'a pas une pense qui
soient entachs d'orgueil ou de vanit, de haine ou de ressentiment,
d'ambition ou de jalousie. Il est naf comme les gens sincres, absolu
comme les gens convaincus. On peut le prendre pour un enfant quand il
interroge, on sent revenir la supriorit de nature quand il rpond. Il
tait arriv d'Angleterre en habit de professeur: il a repris le paletot
de l'ouvrier; mais ce n'est ni un ouvrier ni un monsieur comme l'entend
le prjug: c'est un homme, et un homme rare qu'on peut aborder sans
attention, qu'on ne quitte pas sans respect.

Boussac tant une des stations de sa tourne lectorale, c'est pour le
mettre en rapport avec les hommes du pays que Sigismond a prpar la
grande salle aux gardes. Boussac y entasse ses mille cinquante
habitants; les gens de la campagne affluent sur la place du chteau, qui
domine le ravin; les enfants grimpent sur les balustrades vertigineuses.
Tous les maires des environs sont plus ou moins assis  l'intrieur. Les
pompiers sont sous les armes, la garde nationale, organise tant bien
que mal, maintient l'ordre, et Nadaud parle d'une voix douce qui se fait
bien entendre. Il est timide au dbut, il se mfie de lui-mme; il
m'avait fait promettre de ne pas l'couter, de ne pas le _voir_ parler.
J'ai tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi dans ma chambre.
C'est dans l'intimit qu'on se connat, et je crois maintenant que je le
connais bien. Il est digne de reprsenter les bonnes aspirations du
peuple et du tiers. Nous nous sommes rsums ainsi: n'ayons pas
d'illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.

A trois heures, on l'a convoqu  une nouvelle sance publique. Tout le
monde des environs n'tait pas arriv pour la premire, et les gens de
l'endroit voulaient encore entendre et comprendre. Il leur parlait une
langue ancienne qui leur paraissait nouvelle, bravoure, dvouement et
sacrifice; il n'tait plus question de cela depuis vingt ans. On ne
parlait que du rendement de l'pi et du prix des bestiaux. Il faut
savoir ce que veut de nous cet homme qui est un pauvre, un rien du tout,
comme nous, et qui ne parat pas se soucier de nos petits intrts. Je
n'ai pas assist non plus  la reprise de cet enseignement de famille;
Sigismond me le raconte. La premire audition avait t attentive,
tonne, un peu froide. Nadaud parle mal au commencement; il a un peu
perdu l'habitude de la langue franaise, les mots lui viennent en
anglais, et pendant quelques instants il est forc de se les traduire 
lui-mme. Cet embarras augmente sa timidit naturelle; mais peu  peu sa
pense s'lve, l'expression arrive, l'motion intrieure se rvle et
se communique. Il a donc gagn sa cause ici, et l'on s'en va en disant:

--C'est un homme _tout  fait bien_.

Simple loge, mais qui dit tout.

Le soir venu, il remonte en voiture avec Sigismond et une escorte
improvise de garde nationale  cheval. Les pompiers et les citoyens
font la haie avec des flambeaux. On se serre les mains; Nadaud prononce
encore quelques paroles affectueuses et d'une courtoisie recherche. La
voiture roule, les cavaliers piaffent; ceux qui restent crient _vive
l'ouvrier!_ La noire faade armorie du manoir de Jean de Brosse ne
s'croule pas  ce cri nouveau du XIXe sicle. Les chouettes, stupfies
par la lumire, reprennent silencieusement leur ronde dans la nuit
grise.


               4 octobre.

En somme, nous avons parl doctrine et nullement politique. Est-il, ce
que les circonstances rclament imprieusement, un homme pratique? Je ne
sais. Je ne serais pas la personne capable de le juger. Les opinions
sont si divises qu'en voulant faire pour le mieux on doit se heurter
 tout et peut-tre heurter tout le monde.

Le beau temps, qui est aujourd'hui synonyme de temps maudit, continue 
tout desscher. L'eau est encore plus rare ici qu' Saint-Loup; on va la
chercher  une demi-lieue sur une cte rocheuse o les chevaux ont
grand'peine  monter et  descendre les tonneaux. Nous l'conomisons,
quoiqu'elle ne le mrite gure; elle est blanche et savonneuse.

Promenade dans les ravins. Je craignais de les trouver moins jolis d'en
bas que d'en haut. Ils sont charmants partout et  toute heure: c'est un
adorable pays. Aprs avoir long la rivire, nous avons remont au
manoir par un escalier tourdissant: une centaine de mtres en zigzag,
tantt sur le roc, tantt sur des gradins de terre soutenus par des
planches, tantt sur de vieilles dalles avec une sorte de rampe;
ailleurs un fil de fer est tendu d'un arbre  l'autre en cas de vertige.
A chaque tage, de belles croupes de rochers ou de petits jardins en
pente rapide, des arbres de temps en temps faisant berceau sur l'abme.
Ces gentils travaux sont, je crois, l'ouvrage des gendarmes, qui vivent
dans une partie rserve du chteau et se livrent au jardinage et 
l'levage des lapins. Ce sont peut tre les mmes gendarmes qui ont
autrefois arrt Maurice. Quoi qu'il en soit, nous vivons aujourd'hui en
bons voisins, et ils nous permettent d'admirer leurs lgumes. Mes
petites-filles grimpent trs-bien et sans frayeur cette chelle au flanc
du prcipice. Moi je m'en tire encore bien, mais je suis prouve par
cet air trop vif. On ne place pas impunment son nid, sans transition, 
trois cents mtres plus haut que d'habitude.

Nous avons fait une trouvaille au fond du ravin. Sous un massif
d'arbres, il y a  nos pieds une maisonnette rouge que nous ne voyions
pas; c'est un petit tablissement de bains, trs-rustique, mais
trs-propre. Outre l'eau de la Creuse, qui n'est pas tentante en ce
moment, la bonne femme qui dirige toute seule son exploitation possde
un puits profond et abondant encore; l'eau est belle et claire. Nous
nous faisons une fte de nous y plonger demain; nous n'esprions pas ce
bien-tre  Boussac. Ces Marchois nous sont dcidment trs-suprieurs.


               5 octobre

Grce au bain,  la belle vue et surtout aux excellents amis qui nous
comblent de soins et d'affection, nous resterions volontiers ici 
attendre la fin de l'pidmie, qui ne cesse pas  Nohant: les nouvelles
que nous en recevons sont mauvaises; mais nous avons un homme avec nous,
un homme inoccup qui veut retourner au moins  La Chtre pour n'avoir
pas l'air de fuir le danger commun, puisque le danger approche. Il
voulait nous mener, mre, femme et enfants, dans le Midi; nous disions
oui, pensant qu'il y viendrait avec nous, et attendrait l qu'on le
rappelt au pays en cas de besoin. Par malheur, les vnements vont
vite, et quiconque s'absente en ce moment a l'air de dserter. Comme 
aucun prix nous ne voulons le quitter avant qu'on ne nous y oblige, nous
renonons au Midi, et nous nous occupons, par correspondance, de louer
un gte quelconque  La Chtre.


               6 octobre

A force d'tre pote  Boussac, on est trs-menteur; on vient nous dire
ce matin que la peste noire est dans la ville, la variole purpurale,
celle qui nous a fait quitter Nohant. On s'informe; la nouvelle fait des
petits. Il y a des cadavres exposs devant toutes les portes; c'est
l,-- deux pas, vous verrez bien!--Maurice ne voit rien, mais il
s'inquite pour nous et veut partir. Comme nous comptions partir en
effet dimanche, je consens, et je reboucle ma malle; mais Sigismond nous
traite de fous, il interroge le maire et le mdecin. Personne n'est mort
depuis huit jours, et aucun cas de variole ne s'est manifest. Je
dfais ma malle, et j'apprends une autre nouvelle tout aussi vraie, mais
plus jolie. La nuit dernire, trois revenants, toujours trois, sont
venus chanter sur le petit pont de planches qui est juste au-dessous de
ma fentre, et que je distingue trs-bien par une claircie des arbres;
ils ont mme fait entendre, assure-t-on, une trs-belle musique. Et moi
qui n'ai rien vu, rien entendu! J'ai dormi comme une brute, au lieu de
contempler une scne de sabbat par un si beau clair de lune, et dans un
site si bien fait pour attirer les ombres!


               7 octobre.

Promenade  Chissac, c'est le domaine de Sigismond, dans un pays
charmant. Prs, collines et torrents. La face du mont Barlot, oppose 
celle que nous voyons de Boussac, ferme l'horizon. Nous suivons les
dchirures d'un petit torrent perdu sous les arbres, et nous faisons une
bonne pause sous des noyers couverts de msanges affaires et jaseuses
que nous ne drangeons pas de leurs occupations. Ce serait un jour de
bonheur, si l'on pouvait tre heureux  prsent. Est-ce qu'on le sera
encore? Il me semble qu'on ne le sera plus; on aura perdu trop
d'enfants, trop d'amis!--Et puis on s'aperoit qu'on pense  tout le
monde comme  soi-mme, que tout nous est famille dans cette pauvre
France dsole et brise!

Les nouvelles sont meilleures ce soir. Le Midi s'apaise, et sur le
thtre de la guerre on agit, on se dfend. Et puis le temps a chang,
les ides sont moins sombres. J'ai vu,  coup sur, de la pluie pour
demain dans les nuages, que j'arrive  trs-bien connatre dans cette
immensit de ciel dploye autour de nous. L'air tait souple et doux
tantt;  prsent, un vent furieux s'lve: c'est le vent d'ouest. Il
nous dtend et nous porte  l'esprance.


               8 octobre.

La tempte a t superbe cette nuit. D'normes nuages effars couraient
sur la lune, et le vent soufflait sur le vieux chteau comme sur un
navire en pleine mer. Depuis Tamaris, o nous avons essuy des temptes
comparables  celle-ci, je ne connaissais plus la voix de la bourrasque.
A Nohant, dans notre vallon, sous nos grands arbres, nous entendons
mugir; mais ici c'est le rugissement dans toute sa puissance, c'est la
rage sans frein. Les grandes salles vides, dlabres et discloses, qui
remplissent la majeure partie inhabite du btiment, servent de
soufflets aux orgues de la tempte, les tours sont les tuyaux. Tout
siffle, hurle, crie ou grince. Les jalousies de ma chambre se dfendent
un instant; bientt elles s'ouvrent et se referment avec le bruit du
canon. Je cherche une corde pour les empcher d'tre emportes dans
l'espace. Je reconnais que je risque fort de les suivre en m'aventurant
sur le balcon. J'y renonce, et comme tout dsagrment qu'on ne peut
empcher doit tre tenu pour nul, je m'endors profondment au milieu
d'un vacarme prodigieusement beau.

Nous faisons nos paquets, et nous partons demain sans savoir si nous
trouverons un gte  La Chtre. Les lettres mettent trois ou quatre
jours pour faite les dix lieues qui nous sparent de notre ville. Ce
n'est pas que la France soit dj dsorganise par les ncessits de la
guerre, cela a toujours t ainsi, et on ne saura jamais pourquoi.--Ce
soir, je dis adieu de ma fentre au ravissant pays de Boussac et  ses
bons habitants, qui m'ont paru, ceux que j'ai vus, distingus et
sympathiques. J'ai pass trois semaines dans ce pays creusois, trois
semaines des plus amres de ma vie, sous le coup d'vnements qui me
rappellent Waterloo, qui n'ont pas la grandeur de ce drame terrible, et
qui paraissent plus effrayants encore. Toute une vie collective remise
en question!--On dit que cela peut durer longtemps encore. L'invasion
se rpand, rien ne semble prpar pour la recevoir. Nous tombons dans
l'inconnu, nous entrons dans la phase des jours sans lendemain; nous
nous faisons l'effet de condamns  mort qui attendent du hasard le jour
de l'excution, et qui sont presss d'en finir parce qu'ils ne
s'intressent plus  rien. Je ne sais si je suis plus faible que les
autres, si l'inaction et un tat maladif m'ont rendue lche. J'ai fait
bon visage tant que j'ai pu; je me suis abstenue de plaintes et de
paroles dcourageantes, mais je me suis sentie, pour la premire fois
depuis bien des annes, sans courage intrieur. Quand on n'a affaire
qu' soi-mme, il est facile de ne pas s'en soucier, de s'imposer des
fatigues, des sacrifices, de subir des contrarits, de surmonter des
motions. La vie ordinaire est pleine d'incidents purils dont on
apprend avec l'ge  faire peu de cas; on est trahi ou leurr, on est
malade, on choue dans de bonnes intentions, on a des sries d'ennuis,
des heures de dgot. Que tout cela est ais  surmonter! On vous croit
stoque parce que vous tes patient, vous tes tout simplement lass de
souffrir des petites choses. On a l'exprience du peu de dure,
l'apprciation du peu de valeur de ces choses; on se dtache des biens
illusoires, on se rfugie dans une vie expectante, dans un idal de
progrs dont on se dsintresse pour son compte, mais dont on jouit pour
les autres dans l'avenir. Oui, oui, tout cela est bien facile et n'a pas
de mrite. Ce qu'il faudrait, c'est le courage des grandes crises
sociales, c'est la foi sans dfaillance, c'est la vision du beau idal
remplaant  toute heure le sens visuel des tristes choses du prsent;
mais comment faire pour ne pas souffrir de ce qui est souffert dans le
monde,  un moment donn, avec tant de violence et dans de telles
proportions? Il faudrait ne point aimer, et il ne dpend pas de moi de
n'avoir pas le coeur bris.

En changeant de place et de milieu, vais-je changer de souffrance comme
le malade qui se retourne dans son lit? Je sais que je retrouverai
ailleurs d'excellents amis. Je regrette ceux que je quitte avec une
tendresse effraye, presque pusillanime. Il semble  prsent, quand on
s'loigne pour quelques semaines, qu'on s'embrasse pour la dernire
fois, et comme il est dans la nature de regretter les lieux o l'on a
souffert, je regrette le vieux manoir, le dur rocher, le torrent sans
eau, le triste horizon des pierres jaumtres, le vent qui menace de nous
ensevelir sous les ruines, les oiseaux de nuit qui pleurent sur nos
ttes, et les revenants qui auraient peut-tre fini par se montrer.


               La Chtre, 9 octobre.

J'ai quitt mes htes le coeur gros. Je n'ai jamais aim comme 
prsent; j'avais envie de pleurer. Ils sont si bons, si forts, si
tendres, ces deux tres qui ne voulaient pas nous laisser partir! Leur
courage, leurs beaux moments de gaiet nous soutenaient:--Leur famille
et la ntre ne faisaient qu'une, les enfants taient comme une richesse
en commun. Pauvres chers enfants! cent fois par jour, on se dit:

--Ah! s'ils n'taient pas ns! si j'tais seul au monde, comme je serais
vite consol par une belle mort de cette mort lente dont nous savourons
l'amertume!

Toujours cette ide de mourir, pour ne plus souffrir se prsente 
l'esprit en dtresse. Pourquoi cette devise de la sagesse antique:
Plutt souffrir que mourir? Est-ce une raillerie de la faiblesse humaine
qui s'attache  la vie en dpit de tout? Est-ce un prcepte
philosophique pour nous prouver que la vie est le premier des
biens?--Moi, j'en reviens toujours  cette ide, qu'il est indiffrent
et facile de mourir quand on laisse derrire soi la vie possible aux
autres, mais que mourir avec sa famille, son pays et sa race, est une
preuve au-dessus du stocisme.

Nous revenons dans l'Indre avec la pluie. D'autres bons amis nous
donnent l'hospitalit. Mon vieux Charles Duvernet et sa femme nous
ouvrent les bras. Ils ne sont point abattus; ils fondent leur esprance
sur le gouvernement. Moi, j'espre peu de la province et de l'action
possible de ce gouvernement, qui n'a pas la confiance de la majorit. Il
faut bien ouvrir les yeux, le pays n'est pas rpublicain. Nous sommes
une petite, fraction partout, mme  Paris, o le sentiment bien entendu
de la dfense fait taire l'opinion personnelle. Si cette admirable
abngation amne la dlivrance, c'est le triomphe de la forme
rpublicaine; on aura fait cette dure et noble exprience de se
gouverner soi-mme et de se sauver par le concours de tous;--mais Paris
peut-il se sauver seul? et si la France l'abandonne!... on frmit d'y
penser.


               La Chtre, 10 octobre 1870.

Abandonner Paris, ce serait s'abandonner soi-mme. Je ne crois pas que
personne en doute. Je trouve  notre petite ville une bonne physionomie.
Elle a pris l'allure militaire qui convient. Ces bourgeois et ces
ouvriers avec le fusil sur l'paule n'ont rien de ridicule. Le coeur y
est. Si on les aidait tant soit peu, ils dfendraient au besoin leurs
foyers; mais, soit pnurie, soit ngligence, soit dsordre, loin de nous
armer, on nous dsarme, on prend les fusils des pompiers pour la garde
nationale, et puis ceux de la garde sdentaire pour la mobilise, en
attendant qu'on les prenne pour la troupe, et quels fusils! Pour toutes
choses, il y a gchis de mesures annonces et abandonnes, d'ordres et
de contre-ordres. Je vois partout de bonnes volonts paralyses par des
incertitudes de direction que l'on ne sait  qui imputer. Tout le monde
accuse quelqu'un, c'est mauvais signe. Nous trompe-t-on quand on nous
dit qu'il y a de quoi armer jusqu'aux dents toute la France? J'ai bien
peur des illusions et des fanfaronnades. Certains journaux le prennent
sur un ton qui me fait trembler. En attendant, l'inaction nous dvore:
crire, parler, ce n'est pas l ce qu'il nous faudrait.

Nous allons au Coudray  travers des torrents de pluie. La Valle noire,
que l'on embrasse de ce point lev, est toujours belle. Ce n'est pas
le paysage fantaisiste et compliqu de la Creuse, c'est la grande ligne,
l'horizon ondul et largement ouvert, _le pays bleu_, comme l'appelle ma
petite Aurore. Les arbres me paraissent normes, le ciel me parat
incommensurable; charg de nuages noirs avec quelques courtes expansions
de soleil rouge, il est tour  tour sombre et colre. J'aperois au loin
le toit brun de ma pauvre maison encore ferme  mes petites-filles, 
moi par consquent: enterre dans les arbres, elle a l'air de se cacher
pour ne pas nous attirer trop vite; la variole rgne autour et nous
barre encore le chemin.

Qui sait si nous y rentrerons jamais? L'ennemi n'est pas bien loin, et
nous pouvons le voir arriver avant que la contagion nous permette de
dormir chez nous une dernire nuit. Les paysans ont l'air de ne pas
mettre au rang des choses possibles que le Berry soit envahi, sous
prtexte qu'en 1815 il ne l'a pas t. Moi, je m'essaye  l'ide d'une
vie errante. Si nous sommes ruins et dvasts, je me demande en quel
coin nous irons vivre et avec quoi? Je ne sais pas du tout, mais la
facilit avec laquelle on s'abandonne personnellement aux vnements qui
menacent tout le monde est une grce de circonstance. On dit le pour et
le contre sur la guerre actuelle. Tantt l'ennemi est froce, tantt il
est fort doux: on n'en parle qu'avec excs en bien ou en mal, c'est
l'inconnu. Si j'tais seule, je ne songerais pas seulement  bouger: on
tient si peu  la vie dans de tels dsastres! mais dans le doute
j'emporterai mes enfants ou je les ferai partir.

De retour  La Chtre, je revois d'anciens amis qui, de tous les cts
menacs, sont venus se rfugier dans leurs familles. J'apprends avec
douleur que Laure *** est malade sans espoir, qu'on ne peut pas la voir,
qu'elle est l et que je ne la reverrai probablement plus! Autre
douleur: il faut voir partir notre jeune monde, comme nous l'appelions,
mes trois petits-neveux et les fils de deux ou trois amis intimes:
c'tait la gaiet de la maison, le bruit, la discussion, la tendresse.
Et moi qui leur disais les plus belles choses du monde pour leur donner
de la rsolution, je ne me sens plus le moindre courage. N'importe, il
faudra en montrer.


               Mardi 11 octobre.

Voici une grande nouvelle: deux ballons nomms _Armand Barbs_ et _G.
Sand_ sont sortis de Paris; l'un (mon nom ne lui a pas port grand
bonheur) a eu des avaries, une arrive difficile, et a pourtant sauv
les Amricains qui le montaient; _Barbs_ a t plus heureux, et, malgr
les balles prussiennes, a glorieusement touch terre, amenant au secours
du gouvernement de Tours un des membres du gouvernement de Paris, M.
Gambetta, un remarquable orateur, un homme d'action, de volont, de
persvrance, nous dit-on. Je n'en sais pas davantage, mais cette fuite
en ballon,  travers l'ennemi, est hroque et neuve; l'histoire entre
dans des incidents imprvus et fantastiques.

Des personnes qui connaissent Gambetta nous disent qu'il va tout sauver.
Que Dieu les entende! Je veux bien qu'il en soit capable et que son nom
soit bni; mais n'est-ce pas une tche au-dessus des forces d'un seul
homme? Et puis ce jeune homme connat-il la guerre, qui est, dit-on, une
science perdue chez nous?


               Mercredi 12 octobre.

On n'a pas le coeur  se rjouir ici aujourd'hui; c'est la rvision,
c'est--dire la leve sans rvision des gardes mobilises: elle se fait
d'une manire indigne et stupide; on prend tout, on ne fait pas
dshabiller les hommes; on ne leur regarde pas mme le visage. Des
examinateurs crtins et qui veulent faire du zle dclarent bons pour le
service des avortons, des infirmes, des borgnes, des phthisiques, des
myopes au dernier degr, des dartreux, des fous, des idiots, et l'on
veut que nous ayons confiance en une pareille arme! Un bon tiers va
remplir les hpitaux ou tomber sur les chemins  la premire tape. Les
rues de la ville sont encombres de parents qui pleurent et de conscrits
ivres-morts. On va leur donner les fusils de la garde nationale
sdentaire, qui tait bien compose, exerce et rsolue; le
dcouragement s'y met. Les optimistes, ils ne sont pas nombreux, disent
qu'il le faut. S'il le faut, soit; mais il y a manire de faire les
choses, et, quand on les fait mal, il ne faut pas se plaindre d'tre mal
second. On se tire de tout en disant:

--Le peuple est lche et _ractionnaire_.

Mon coeur le dfend; il est ignorant et malheureux; si vous ne savez
rien faire pour l'initier  des vertus nouvelles, vous les lui rendrez
odieuses.

Les nouvelles du dehors sont sinistres, Orlans serait au pouvoir des
Prussiens; les gardes mobiles se seraient bien battus, mais ils seraient
crass; on accuse Orlans de s'tre rendu d'avance. Il faudrait savoir
si la ville pouvait se dfendre; on dit qu'elle ne l'a pas voulu, on
entre dans des dtails rvoltants. Les habitants, qui d'abord avaient
refus de recevoir nos pauvres enfants, auraient cette fois ferm leurs
portes aux blesss. Le premier fait parat certain, le second est 
vrifier. Nos jeunes troupes civiles sont redoutes autant que l'ennemi:
elles sont indisciplines, mal commandes ou pas commandes du tout; je
crois qu'on leur demande l'impossible. Si toutes les administrations
sont dans l'anarchie comme celle des intendances auxquelles nos leves
et nos soldats ont affaire, ce n'est pas une guerre, c'est une
dbandade.


               13, jeudi.

L'affaire Bourbaki reste mystrieuse. On dit que tout trahit, mme
Bazaine, ce grand espoir, ce rempart dont l'croulement serait notre
ruine. Trahir! l'honneur franais serait aux prises dans les faibles
ttes avec l'honneur militaire! Celui-ci serait la fidlit au matre
qui commandait hier; l'autre ne compterait pas! Le drapeau
reprsenterait une charge personnelle, restreinte  l'obissance
personnelle! La patrie n'aurait pas de droits sur l'me du soldat!

L'anarchie est l comme dans tout, l'anarchie morale  ct de
l'anarchie matrielle. Le vritable honneur militaire ne semble pas
avoir jamais t dfini dans l'histoire de notre sicle. C'est par le
rsultat que nous jugeons la conduite des gnraux, et chaque juge en
dcide  son point de vue. En haine de la rpublique, Moreau passe 
l'ennemi; mais il se persuade que c'tait son devoir, et il le persuade
aux royalistes. Il croyait sauver la bonne cause, le pays par
consquent! Il y a donc deux consciences pour le militaire? Moreau a eu
son parti, qui l'admirait comme le type de la fidlit et de la probit.
Napolon a t trahi ou abandonn par ses gnraux. Ils ont tous dit
pour se justifier:

--Je servais mon pays, je le sers encore, je n'appartiens qu' lui.

Bien peu d'officiers suprieurs ont bris leur pe  cette poque en
disant:

--Je servais cet homme, je ne servirai plus le pays qui l'abandonne.

La postrit les admire et condamne les autres.

A qui donc appartient le militaire? au pays ou au souverain du moment?
Il serait assez urgent de rgler ce point, car il peut arriver  chaque
instant que le devoir du soldat soit de rsister  l'ordre de la patrie,
ou de manquer  la loi d'obissance militaire par amour du pays. Rien
n'engage en ce moment le soldat envers la rpublique; il ne l'a pas
lgalement accepte. Avez-vous la parole des gnraux? Je ne sache pas
qu'on ait celle de Bazaine, et le gouvernement ignore probablement s'il
se propose de continuer la guerre pour dlivrer la France ou pour y
ramener l'empire au moyen d'un pacte avec la Prusse.

Un gnral n'est pas oblig, dit-on, d'tre un casuiste. Il semble que
le meilleur de tous serait celui qui ne se permettrait aucune opinion,
qui ne subirait aucune influence, et qui, faisant de sa parole l'unique
loi de sa conscience, ne cderait devant aucune ventualit. Si Bazaine
se croit li  son empereur et non  son pays, il prtendra qu'il peut
tourner son pe contre un pays qui repousse son empereur. Je ne vois
pas qu'on puisse compter sur lui, puisqu'on n'a pu s'assurer de lui,
puisqu'il est matre absolu dans une place assige o il peut faire la
paix ou la guerre sans savoir si la rpublique existe, si elle
reprsente la volont de la France. S'il a l'me d'un hros, il se
laissera emporter par le souvenir de nos anciennes gloires, par l'amour
du pays, par la fiert patriotique; sinon, un de ces matins, il se
rendra en disant comme son matre  Sedan:

--Je suis las.

Ou il fera une brillante sortie au cri de mort  la rpublique! Et
s'il avait la chance de gagner quelque grande victoire sur l'Allemagne,
que ferait la rpublique? Elle a cru l'avoir dans ses intrts; parce
qu'elle a dsir lui voir prendre le commandement, parce qu'elle a plac
en lui sa confiance. Il ne lui en a pas su gr, il la trahit; mais je
suppose qu'il dlivre la France. Comment sortir de cette impasse? Nous
battrions-nous contre ces soldats qui battraient l'tranger? y aurait-il
un gouvernement pour les mettre hors la loi et les accuser de trahison?

Notre situation est rellement sans issue,  moins d'un miracle. Nous
nous appuyons pour la dfense du sol sur des forces encore
considrables, mais qui combattent l'ennemi commun sous des drapeaux
diffrents, et qui ne comptent pas du tout les abandonner aprs la
guerre. Le gouvernement a fait appel  tous, il le devait; mais a-t-il
espr russir sans arme  lui, avec des armes qui lui sont hostiles,
et qui ne s'entendent point entre elles? Ceci ressemble  la fin d'un
monde. Je voudrais pouvoir ne pas penser, ne pas voir, ne pas
comprendre. Heureux ceux dont l'imagination surexcite repousse
l'vidence et se distrait avec des discussions de noms propres! Je
remercierais Dieu de me dlivrer de la rflexion; au moins je pourrais
dormir. Ne pas dormir est le supplice du temps. Quand la fatigue
l'emporte, on se raconte le matin les rves atroces ou insenss qu'on a
faits.


               14 octobre.

Les Prussiens ne sont pas entrs  Orlans; mais ils y entreront quand
ils voudront, ils ont fait la place nette. Le gnral La Motterouge est
battu et priv de son commandement pour avoir manqu de rsolution,
disent les uns, pour avoir manqu de munitions, disent les autres. Si on
dshonore tous ceux qui en seront l, ce n'est pas fini!


               15 octobre.

Pas de nouvelles. La poste ne s'occupe plus de nous; tout se
dsorganise. Je suis tonne de la tranquillit qui rgne ici. La
province consterne se gouverne toute seule par habitude.


               Dimanche 16.

J'aurais voulu tenir un journal des vnements; mais il faudrait savoir
la vrit, et c'est souvent impossible. Les rares et courts journaux qui
nous parviennent se font la guerre entre eux et se contredisent
ouvertement:

--Les mobiles sont des braves.

--Non, les mobiles faiblissent partout.

--Mais non, c'est la troupe rgulire qui lche pied.

--Non, vous dis-je, c'est elle qui tient!

Le plus clair, c'est qu'une arme sans armes, sans pain, sans
chaussures, sans vtements et sans abri, ne peut pas rsister  une
arme pourvue de tout et bien commande.

On agite beaucoup la question suivante, et on nous rapporte fidlement,
_de auditu_ l'opinion de M. Gambetta.

--L'arme rgulire est dtruite, dmoralise, perdue; elle ne nous
sauvera pas. C'est de l'_lment civil_ que nous viendra la victoire,
c'est le citoyen improvis soldat qu'il faut appeler et encourager.

La question est fort douteuse, et, si d'avance elle est rsolue, elle
devient inquitante au dernier degr. On peut improviser des soldats
dans une localit menace, et les mobiliser jusqu' un certain point;
mais leur faire jouer le rle de la troupe exerce au mtier et endurcie
 la fatigue, c'est un rve, l'exprience le prouve dj. Les malades
encombrent les ambulances. On parle d'organiser une Vende dans toute la
France. Organise-t-on le dsordre? Ces rsultats fructueux que suscitent
parfois des combinaisons illogiques s'improvisent et ne se dcrtent
pas. M. Gambetta a pu jeter les yeux sur la carte du Bocage et sur la
page historique dont il a t le thtre; mais recommencer en grand ces
choses et les opposer  la tactique prussienne, c'est un vritable
enfantillage. On assure que M. Gambetta est un habile organisateur;
qu'il rorganise donc l'arme au lieu de la ddaigner comme un
instrument hors de service, alors que tout lui manque ou la trahit! Si
l'on veut introduire des catgories, scinder l'lment civil et
l'lment militaire, froisser les amours-propres, rveiller les passions
politiques, je ne dis pas  la veille, mais au beau milieu des combats,
j'ai bien peur que nous ne soyons perdus sans retour.

Quelqu'un, qui est renseign, nous avoue que nos dictateurs de Tours
sont infatus d'un optimisme effrayant. Je ne veux pas croire encore
qu'il soit insens... Quelquefois une grande obstination fait des
miracles. Qui se refuse  esprer quand on sent en soi la volont du
sacrifice? Mais la volont nous donnera-t-elle des canons? On avoue que
nous en avons qui tirent un coup pendant que ceux de l'ennemi en tirent
dix.

--En fait-on au moins?

--On dit qu'on en fait _beaucoup_. Nous savons, hlas! qu'on en fait
fort peu.

--En fait-on de pareils  ceux des Prussiens?

--On ne peut pas en faire.

--Alors nous serons toujours battus?

--Non! nous avons l'lment civil, une arme morale que les trangers
n'ont pas.

--Ils ont bien mieux, ils ont un seul lment, leur arme est  deux
tranchants, militaire et civile en mme temps.

--On le sait; mais le moral de la France!

Oh! soit! Croyons encore  sa virilit,  sa spontanit,  ses grandes
inspirations de solidarit; mais, si nous ne les voyons pas se produire,
puisons notre courage dans un autre espoir que celui de la lutte. Aprs
la rsistance que l'honneur commande, aspirons  la paix et ne croyons
pas que la France soit avilie et perdue parce qu'elle ne sait plus faire
la guerre. Je vois la guerre en noir. Je ne suis pas un homme, et je ne
m'habitue pas  voir couler le sang; mais il y a une heure o la femme a
raison, c'est quand elle console le vaincu, et ici il y aura bien des
raisons profondes et srieuses pour se consoler.

Pour faire de l'homme une excellente machine de combat, il faut lui
retirer une partie de ce qui le fait homme. Quand Jupiter rduit
l'homme  la servitude, il lui enlve une moiti de son me. L'tat
militaire est une servitude brutale qui depuis longtemps rpugne  notre
civilisation. Avec des ambitions ou des fantaisies de guerre, le dernier
rgne tait si bien englu dans les douceurs de la vie, qu'il avait
laiss pourrir l'arme. Il n'avait plus d'arme, et il ne s'en doutait
pas. Le jour o, au milieu des gnraux et des troupes de sa faon,
Napolon III vit son erreur, il fut pris de dcouragement, et ce ne fut
pas le souverain, ce fut l'homme qui abdiqua.

Les douceurs de la vie comme ce rgne les a gotes, c'tait l'oeuvre
d'une civilisation trs-corrompue; mais la civilisation, qui est
l'ouvrage des nations intelligentes, n'est pas responsable de l'abus
qu'on fait d'elle. La moralit y puise tout ce dont elle a besoin; la
science, l'art, les grandes industries, l'lgance et le charme des
bonnes moeurs ne peuvent se passer d'elle. Soyons donc fiers d'tre le
plus civilis des peuples, et acceptons les conditions de notre
dveloppement. Jamais la guerre ne sera un instrument de vie,
puisqu'elle est la science de la destruction; croire qu'on peut la
supprimer n'est pas une utopie. Le rve de l'alliance des peuples n'est
pas si loin qu'on croit de se raliser. Ce sera peut-tre l'oeuvre du
XXe sicle. On nous dit que le colosse du Nord nous menace.
A jamais, non! Aujourd'hui il nous crase la poitrine, mais il ne peut
rien sur notre me. On peut tre lourd comme une montagne et peser fort
peu dans la balance des destines. En ce moment, l'Allemagne s'affirme
comme pesanteur spcifique, comme force brutale,--tranchons le mot,
comme barbarie. Sur quelque mode clatant qu'elle chante ses victoires,
elle n'lvera que des arcs de triomphe qui marqueront sa dcadence. Au
front de ses monuments nouveaux, la postrit lira 1870, c'est--dire
guerre  mort  la civilisation! O noble Allemagne, quelle tache pour
toi que cette gloire! L'Allemand est dsormais le plus beau soldat de
l'Europe, c'est--dire le plus effac, le plus abruti des citoyens du
monde; il reprsente l'ge de bronze; il tue la France, sa soeur et sa
fille; il l'gorge, il la dtruit, et, ce qu'il y a de plus honteux, il
la vole! Chaque officier de cette belle arme, orgueil du nouvel empire
prussien, est un industriel de grande route qui _emballe_ des pianos et
des pendules  l'adresse de sa famille attendrie!

Ce sont des reprsailles, disent-ils, c'est ainsi que nous avons agi
chez eux; nous y avons mis moins d'ordre, de prvoyance et de cynisme,
voil tout.--C'est dj quelque chose, mais nous n'en avons pas moins 
rougir d'avoir t hommes de guerre  ce point-l. Si quelque chose peut
nous rhabiliter, c'est de ne plus l'tre, c'est de ne plus savoir obir
 la fantaisie belliqueuse de nos princes. Nous avons encore l'lan du
courage, la folie des armes, la tradition des charges  la baonnette.
Nous savons encore faire beaucoup de mal quand on nous touche; nous
pourrions dire aux Allemands:

--Supprimons les canons, prenez-nous corps  corps, et vous verrez!
Mais vous ne vous y risquez plus, vous reculez devant l'arme des braves,
vous avez vos machines, et nous ne les avons pas; nous faisons la guerre
selon l'inspiration du point d'honneur, nous ne sommes pas capables de
nous y prparer pendant vingt ans; nous sommes si incapables de har! On
nous surprend comme des enfants sans rancune qui dorment la nuit parce
qu'ils ont besoin d'oublier la colre du combat. Nous tombons dans tous
les piges; notre insouciance, notre manque de prvision, nos dsastres,
vous ne les comprenez pas! Vous les comprendrez plus tard, quand vous
aurez effac la tache de vos victoires par le remords de les avoir
remportes. Vous pntrerez un jour l'nigme de notre destine, quand
vous passerez  votre tour par le martyre qu'il faut subir pour devenir
des hommes. Nous ne le sommes pas encore, nous qui, depuis un sicle,
souffrons tous les maux des rvolutions; mais voici que, grce  vous,
nous allons le devenir plus vite, et vous rougirez alors d'avoir port
la main sur la grande victime! Encore un sicle, et vous serez honteux
d'avoir servi de marchepied  l'ambition personnelle. Vous direz de
vous-mmes ce que nous disons de notre pass:

--La folie du gnie militaire nous a dchans sur l'Europe, et nous
avons t asservis. Nous avons, de nos propres mains, creus les abmes,
et nous y sommes tombs.

Mais nous nous relverons avant toi, fire Allemagne! Dt cette guerre,
pour laquelle videmment nous ne sommes pas prts, aboutir  un dsastre
matriel immense, nos coeurs s'y retremperont, et plus que jamais nous
aurons soif de dignit, de lumire et de justice. Elle nous laissera
sans doute irrits et troubls; les questions politiques et sociales
s'agiteront peut-tre tumultueusement encore. C'est prcisment en cela
que nous vous serons suprieurs, sujets obissants, militaires
accomplis! et que cette me franaise prise d'idal, luttant pour lui
jusque sous l'crasement du fait, offrira au monde un spectacle que
vous ne sauriez comprendre aujourd'hui, mais que vous admirerez quand
vous serez dignes d'en donner un semblable.

Allez, bons serviteurs des princes, admirables espions, pillards
mrites, modles de toutes les vertus militaires, levez la tte et
menacez l'avenir! Vous voil ivres de nos malheurs et de notre vin, gras
de nos vivres, riches de nos dpouilles! Quelles ovations vous attendent
chez vous quand vous y rentrerez tachs de sang, souills de rapts!
Quelle belle campagne vous aurez faite contre un peuple en rvolution,
que de longue date vous saviez hors d'tat de se dfendre! L'Europe, qui
vous craignait, va commencer  vous har! Quel bonheur ce sera pour vous
d'inspirer partout la mfiance et de devenir l'ennemi commun contre
lequel elle se ligue peut-tre dj en silence!

Mais quel rveil vous attend, si vous poursuivez l'idal stupide et
grossier du caporalisme, disons mieux, du _krupisme_! Pauvre Allemagne
des savants, des philosophes et des artistes, Allemagne de Gothe et de
Beethoven! Quelle chute, quelle honte! Tu entres aujourd'hui dans
l'inexorable dcadence, jusqu' ce que tu te renouvelles dans
l'expiation qui s'appelle 89!


               Lundi 17 octobre.

Le froid se dclare, et nous entrons en campagne. Pourvu qu'aprs la
chaleur exceptionnelle de l't nous n'ayons pas un hiver atroce! Ils
auront aussi froid que nous, disent les optimistes; c'est une erreur:
ils sont physiquement plus forts que nous, ils n'ont pas nos douces
habitudes, notre bien-tre ne leur est pas ncessaire. L'Allemand du
nord est bien plus prs que nous de la vie sauvage. Il n'est pas
nerveux, il n'a que des muscles; il a l'ducation militaire, qui nous a
trop manqu. Il pense moins, il souffrira moins.

Ils approchent, on dit qu'ils sont  La Motte-Beuvron. On a peur ici, et
c'est bien permis, on a emmen tout ce qui pouvait se battre ou servir
 se battre. Les vieillards, les enfants et les femmes resteront comme
la part du feu! Et puis elle est toute franaise, cette terreur qui suit
l'imprvoyance; elle n'est mme pas bien profonde. Nous ne pouvons pas
croire qu'on hasse et qu'on fasse le mal pour le mal. Moi-mme j'ai
besoin de faire un effort de raison pour m'effrayer de l'approche de ces
hommes que je ne hais point. J'ai besoin de me rappeler que la guerre
enivre, et qu'un soldat en campagne n'est pas un tre jouissant de ses
facults habituelles. On dit qu'ils ne sont pas tous mchants ou
cupides, que les vrais Allemands ne le sont mme pas du tout et
demandent qu'on ne les confonde pas avec les Prussiens, _tous voleurs_!
Vous rclamez en vain, bonnes gens; vous oubliez qu'il n'y a plus
d'Allemagne, que vous tes Prussiens, solidaires de toutes leurs
exactions, puisque vous allez en profiter, et que dans cette guerre vous
tes pour nous non pas des Badois, des Bavarois, des Wurtembergeois,
mais  tout jamais, dans la rprobation du prsent et la lgende de
l'avenir, des Prussiens, bien et dment sujets du roi de Prusse! Vous ne
reprendrez plus votre nom; allez! c'en est fait de votre nationalit
comme de votre honneur. Le chtiment commence!

Je n'ai pas de vtements d'hiver, ils sont  Paris, dont les Prussiens
ont maintenant la clef. Je me commande ici une robe qui fera peut-tre
son temps sur les paules d'une Allemande, car ils volent aussi des
vtements et des chaussures pour leurs femmes, ces parfaits militaires!


               Mardi 18 octobre.

Passage de troupes qui vont d'un dpt  l'autre. Depuis les pauvres
troupes espagnoles que j'ai rencontres en 1839 dans les montagnes de
Catalogne, je n'avais pas vu des soldats dans un tel tat de misre et
de dnment. Leurs chevaux sont corchs vifs de la tte  la queue. Les
hommes sont  moiti nus, on dit qu'ils ont presque tous dsert avant
Sedan. Ils sont tous grands et forts, et ne paraissent point lches. On
les aura laisss manquer de pain et de munitions. Le dsordre tait tel
qu'on ne sait plus si on a le droit de mpriser les fuyards.
Malheureusement ce dsordre continue.


               Mercredi 19.

Depuis deux jours, nous sommes sans nouvelles de notre arme de la
Loire. Est-elle anantie? Nous ne sommes pas bien srs qu'elle ait
exist!


               Jeudi 20.

Eugnie a affaire au Coudray. J'y vais avec elle; c'est une promenade
pour mes petites-filles. Il fait un bon soleil. La campagne reverdit au
moment o elle se dpouille: il y a des touffes de vgtation
invraisemblable au milieu des massifs dnuds. A Chavy, nous descendons
de voiture pour ramasser de petits champignons roses sur la pelouse
naturelle, cette pelouse des lisires champtres qu'aucun jardinier ne
ralisera jamais; il y faut la petite dent des moutons, le petit pied
des pastours et le grand air libre. L'herbe n'y est jamais ni longue ni
fltrie. Elle adhre au sol comme un tapis ternellement vert et
velout. Nous faisons l et plus haut, dans les prs du Coudray, une
abondante rcolte. Aurore est ivre de joie. Je n'ai pas ferm l'oeil la
nuit dernire; pendant qu'on remet les chevaux  la voiture, je dors dix
minutes sur un fauteuil. Il parat que c'est assez, je suis compltement
repose. Au retour, pluie et soleil,  l'horizon monte une gigantesque
forteresse crnele, les nuages qui la forment ont la couleur et
l'paisseur du plomb, les brches s'allument d'un rayonnement
insoutenable.--Un bout de journal, ce soir; rcit d'un drame affreux. A
Palaiseau, le docteur Morre aurait tu quatre Prussiens  coups de
revolver et aurait t pendu! Je ne dormirai pas encore cette nuit.


               Vendredi 22 octobre.

Trois lettres de Paris par ballon! Enfin, chers amis, soyez bnis! Ils
vivent, ils n'y a pas de malheur particulier sur eux. Ils sont rsolus
et confiants, ils ne souffrent de rien matriellement; mais ils
souffrent le martyre de n'avoir pas de nouvelles de leurs absents. L'un
nous demande o est sa femme, l'autre o est sa fille; chacun croyait
avoir mis en sret les objets de sa tendresse, et l'ennemi a tout
envahi; comment se retrouver, comment correspondre? Nous crirons
partout, nous essayerons tous les moyens. Quelle dispersion effrayante!
que de vides nous trouverons dans nos affections!--Encore une fois,
qu'ils soient bnis de nous donner quelque chose  faire pour eux!

On dit que l'ennemi s'loigne de nous pour le moment; il lui plat de
nous laisser tranquilles, car les chemins sont libres, il n'y a pas ou
il n'y a plus d'arme entre lui et nous; on vit au jour le jour. Le
danger ne cause pas d'abattement, on serait honteux d'tre en sret
quand les autres sont dans le pril et le malheur. Mon pauvre Morre! sa
belle figure ple me suit partout; la nuit, je vois ses yeux clairs
fixs sur moi. C'tait un ami excellent, un habile mdecin, un homme de
rsolution, d'activit, de courage; agile, infatigable, il tait plus
jeune avec ses cheveux blancs que ne le sont les jeunes d'aujourd'hui.
Je le vois et je l'entends encore  un dner d'amis  Palaiseau, o nous
admirions la nettet de son jugement, l'nergie de ses traits et de sa
parole. Le soir, on se reconduisait par les ruelles dsertes de ce joli
village, et chacun rentrait dans sa petite maison, d'o l'on entendait
les pas de l'ami qui vous quittait rsonner sur le gravier du chemin.
Dans le beau silence du soir, on rsumait tranquillement les ides qu'on
avait changes avec animation. On pensait quelquefois aux Allemands; on
parlait de leurs travaux, on s'intressait  leur mouvement
intellectuel. Que l'on tait loin de voir en eux des ennemis! Comme la
porte et t ouverte avec joie  un botaniste errant dans la campagne!
Comme on lui et indiqu avec plaisir les gtes connus des plantes
intressantes! Certes on n'et pas song que ce pouvait tre un espion,
venant tudier les plis du terrain pour y placer des batteries ou pour
prendre les habitants par surprise! et pourtant la carte des moindres
localits tait peut-tre dj dresse, car ils ont tudi la France
comme une proie que l'on dissque, et ils connaissaient peut-tre aussi
bien que moi le sentier perdu dans les bois o je me flattais de
surprendre l'closion d'une primevre connue de moi seule.--Je me
souviens d'avoir eu de saintes colres en trouvant bouleverss par des
enfants certains recoins que j'esprais conserver vierges de dgts. Je
m'indignais contre l'esprit de dvastation de l'enfance. Pauvres
enfants, quelle calomnie!--Et  prsent ce charmant pays est sans doute
ravag de fond en comble, puisque Morre.... Mon fils me trouve navre et
me dit qu'il ne faut rien croire de ce qui s'imprime  l'heure qu'il
est; il a peut-tre raison!


               Samedi 22 octobre.

Promenade aux Couperies et au gu de Roche avec ma belle-fille et nos
deux petites; elles font plus d'une lieue  pied. Le temps est
dlicieux. Ce ravin est fin et mignon. La rivire s'y encaisse le long
d'une coupure  pic, les arbres de la rive apportent leurs ttes au rez
du sentier que nous suivons. On tient la main des petites, qui
voudraient bien, que nous devrions bien laisser marcher seules. Dans mon
enfance, on nous disait:

--Marche.

Et nous risquions de rouler en bas. Nous ne roulions pas et nous n'avons
pas connu le vertige; mais je n'ai pas le mme courage pour ces chers
tres qui ont pris une si grande place dans notre vie. On aime  prsent
les enfants comme on ne les aimait pas autrefois. On s'en occupe sans
cesse, on les met dans tout avec soi  toute heure, on n'a d'autre souci
que de les rendre heureux. C'est sans doute encore une supriorit des
Prussiens sur nous d'tre durs  leurs petits comme  eux-mmes. Les
loups sont plus durs encore, suprieurs par consquent aux races
militaires et conqurantes. J'avoue pourtant qu' certains gards nous
avons pris en France la purilit pour la tendresse, et que nous
tendions trop  nous effminer. Notre sensibilit morale a trop ragi
sur le physique. Messieurs les Prussiens vont nous corriger pour quelque
temps d'avoir t heureux, doux, aimables. Nous organiserons des armes
citoyennes, nous apprendrons l'exercice  nos petits garons, nous
trouverons bon que nos jeunes gens soient tous soldats au besoin, qu'ils
sachent faire des tapes et coucher sur la dure, obir et commander. Ils
y gagneront, pourvu qu'ils ne tombent pas dans le caporalisme, qui
serait mortel  la nature particulire de leur intelligence, et qui va
faire des vides profonds dans les intelligences prusso-allemandes.
Pourtant ces choses-l ne s'improvisent pas dans la situation dsespre
o nous sommes, et c'est avec un profond dchirement de coeur que je
vois partir notre jeune monde, si frle et si dorlot.

Ils partent, nos pauvres enfants! ils veulent partir, ils ont raison.
Ils avaient horreur de l'tat militaire, ils songeaient  de tout autres
professions; mais ils valent tout autant par le coeur que ceux de 92, et
 mesure que le danger approche, ils s'exaltent. Ceux qui taient
exempts par leur profession la quittent et refusent de profiter de leur
droit; ceux que l'ge dispense ou que le devoir immdiat retient parlent
aussi de se battre et attendent leur tour, les uns avec impatience, les
autres avec rsignation. Il en est trs-peu qui reculeraient, il n'y en
a peut-tre pas. Tout cela ne ravive pas l'esprance; on sent que l'on
manque d'armes et de direction. On sent aussi que l'lment sdentaire,
celui qui produit et mnage pour l'lment _militant_, est abandonn au
hasard des circonstances. Il faudrait que la France non envahie ft
encourage et protge pour tre  mme de secourir la France envahie.
On vote des impts considrables, c'est trs-juste, trs-ncessaire;
mais on laisse tant d'intrts en souffrance, on enlve tant de bras au
travail, qu'aprs une anne de rcolte dsastreuse et la suspension
absolue des affaires, on ne sait pas avec quoi on payera.

Le gouvernement de la dfense semble condamn  tourner dans un cercle
vicieux. Il espre improviser une arme; il frappe du pied, des lgions
sortent de terre. Il prend tout sans choisir, il accepte sans prudence
tous les dvouements, il exige sans humanit tous les services. Il a
beaucoup trop d'hommes pour avoir assez de soldats. Il dgarnit les
ateliers, il laisse la charrue oisive. Il tablit l'impossibilit des
communications. Il semble qu'il ait des plans gigantesques,  voir les
mouvements de troupes et de matriel qu'il opre; mais le dsordre est
effroyable, et il ne parat pas s'en douter. Les ordres qu'il donne ne
peuvent pas tre excuts. Le producteur est sacrifi au fournisseur,
qui ne fournit rien  temps, quand il fournit quelque chose. Rien n'est
prpar nulle part pour rpondre aux besoins que l'on cre. Partout les
troupes arrivent  l'improviste; partout elles attendent, dans des
situations critiques, les moyens de transport et la nourriture. Aprs
une tape de dix longues lieues, elles restent souvent pendant dix
heures sous la pluie avant que le pain leur soit distribu; elles
arrivent harasses pour occuper des camps qui n'existent pas, ou des
gtes dj encombrs. Nulle part les ordres ne sont transmis en temps
opportun. L'administration des chemins de fer est surmene; en certains
endroits, on met dix heures pour faire dix lieues; le matriel manque,
le personnel est insuffisant, les accidents sont de tous les jours. Les
autres moyens de transport deviennent de plus en plus rares; on ne peut
plus changer les denres. Tous les sacrifices sont demands  la fois,
sans qu'on semble se douter que les uns paralysent les autres. On
s'agite dmesurment, on n'avance pas, ou les rsultats obtenus sont
reconnus tout  coup dsastreux. L'action du gouvernement ressemble 
l'ordre qui serait donn  tout un peuple de passer  la fois sur le
mme pont. La foule s'entasse, s'touffe, s'crase, en attendant que le
pont s'effondre.

A qui la faute? Cette droute gnrale pourrait-elle tre conjure? le
sera-t-elle? Ne faudrait-il, pour oprer ce miracle, que l'apparition
d'un gnie de premier ordre? Ce gnie prsidera-t-il  notre salut?
va-t-il se manifester par des victoires? Aurons-nous la joie d'avoir
souffert pour la dlivrance de la patrie? Nos soldats d'hier seront-ils
demain des rgiments d'lite? S'il en est ainsi, personne ne se
plaindra; mais si rien n'est utilis, si l'tat prsent se prolonge,
nous marchons  une catastrophe invitable, et notre pauvre Paris sera
forc de se rendre.


               Dimanche 23 octobre.

Il pleut  verse. Les nouvelles sont insignifiantes. Quand chaque jour
n'apporte pas l'annonce d'un nouveau dsastre, on essaye d'esprer. Les
enfants qui partent volontairement sont gais. Les ouvriers chantent et
font le dimanche au cabaret, comme si de rien n'tait.

Je tousse affreusement la nuit; c'est du luxe, je n'avais pas besoin de
cette toux pour ne pas dormir. Toute la ville se couche  dix heures. Je
prolonge la veille avec mon ami Charles; nous causons jusqu' minuit.
Depuis plusieurs annes qu'il est aveugle, il a beaucoup acquis; il voit
plus clair avec son cerveau qu'il n'a jamais vu avec ses yeux. Cette
lumire intrieure tourne aisment  l'exaltation. Sur certains points,
il est optimiste; je le suis devenue aussi en vieillissant, mais
autrement que lui. Je vois toujours plus radieux l'horizon au del de ma
vie; je ne crois pas, comme lui, que nous touchions  des vnements
heureux; je sens venir une crise effroyable que rien ne peut dtourner,
la crise sociale aprs la crise politique, et je rassemble toutes les
forces de mon me pour me rattacher aux principes, en dpit des faits
qui vont les combattre et les obscurcir dans la plupart des
apprciations. Nous nous querellons un peu, mon vieux ami et moi; mais
la discussion ne peut aller loin quand on dsire les mmes rsultats.
Nous russissons  nous distraire en nous reportant aux souvenirs des
choses passes. On ne peut toucher au prsent sans se sentir reli par
mille racines plus ou moins apparentes au temps que l'on a travers
ensemble. Nous nous connaissons, lui et moi, depuis la premire enfance;
nous nous sommes toujours connus, nos familles, aujourd'hui disparues,
tant troitement lies. Nous avons apprci diffremment bien des
personnes et des choses;  prsent ces diffrences sont trs-effaces,
nous parlons de tout et de tous avec le dsintressement de
l'exprience, qui est l'indulgence suprme.


               Lundi 24.

Les Prussiens ne viennent pas de notre ct. Ils vont tuer et brler
ailleurs, on appelle cela de bonnes nouvelles! Chteaudun est leur proie
d'aujourd'hui, et il parat que nous ne pouvons rien empcher.


               Mardi 25 octobre.

La pauvre Laure vient de s'teindre sans souffrir, aprs une mort
anticipe qui dure depuis deux mois. C'est une autre manire d'tre
victime de l'invasion. Gravement atteinte, elle a d fuir avec sa
famille, faire un voyage impossible avec une courte avance sur les
Prussiens, arriver ici brise, mourante, tomber sur un lit sans savoir
qu'elle tait de retour dans son pays, y languir plusieurs semaines sans
se rendre compte des vnements qu'il n'tait pas difficile de lui
cacher, s'endormir enfin sans partager nos angoisses, qui ds le dbut
l'avaient mortellement frappe au coeur. Elle avait le patriotisme
ardent des mes gnreuses; le rapide progrs de nos malheurs n'tait
pas ncessaire pour la tuer.

Nous recevons de bonnes lettres de Paris; ils sont l-bas pleins
d'espoir et de courage. Les plus paisibles sont belliqueux; qu'on nous
pousse donc en avant, vite  leurs secours! Il semble aujourd'hui que la
lutte s'engage, et on parle de quelques avantages remports. On loue
l'_entrain_ (_sic_) de nos mobiles. Le gouvernement a l'air de compter
sur la victoire. Il nous la promet.


               Mercredi 26.

Trs-mauvaises nouvelles! Ils brlent, ils font le ravage, ils
s'tendent; nous sommes partout infrieurs en nombre devant eux, et nous
sommes _engorgs_ de troupes qui sont partout o l'on ne se bat pas!
L'artillerie nous foudroie; nous faisons trois pas, nous reculons de
douze.--Aujourd'hui nous avons conduit notre pauvre Laure au cimetire.
Les nuages rampent sur la terre incolore et dtrempe. Atroce journe,
chagrin affreux! je n'essaye mme pas d'avoir du courage.


               Jeudi 27.

Il pleut  verse, on fait des voeux pour que la Loire dborde, pour que
l'ennemi souffre et que ses canons s'embourbent; mais nos pauvres
soldats en souffriront-ils moins, et nos canons en marcheront-ils mieux?
Que c'est stupide, la guerre!


               28.

Propos sans utilit, discussions et commentaires sans issue, tour de
Babel! L'ennemi est  Gien; il ne pense ni ne cause, lui: il avance.


               29, 30, 31 octobre.

Rien qui ranime l'espoir; trop de dcrets, de circulaires, de phrases
stimulantes, froides comme la mort.


               1er novembre.

De pire en pire! On nous annonce la reddition de Metz; le gouvernement
nous la prsente sans dtour comme une trahison infme; c'est aller un
peu vite. Attendons les dtails, si on nous en donne. Quelqu'un qui a vu
de prs le marchal Bazaine en Afrique nous le dfinit ainsi:

--Dans le bien et dans le mal, _capable de tout_.

D'autres personnes assurent qu'au Mexique il n'avait d'autre pense que
celle de se faire proclamer empereur! Il est par terre, on l'crase;
hier c'tait un hros, le sauveur de la France. Ce sera un grand procs
historique  juger plus tard. Ce qui est incomprhensible en ce moment,
c'est la brusque transition opre dans le langage de ceux qui
renseignent et veulent diriger l'opinion publique, et qui d'une heure 
l'autre la font passer d'une confiance sans bornes  un mpris sans
appel. Il y a quelques jours, des doutes s'taient rpandus; il nous fut
enjoint de les repousser comme des manoeuvres des ennemis de la
rpublique et du pays. Ce matin, le gouvernement en personne voue le
tratre  l'excration de l'univers. Cela nous bouleverse et me parat
bien trange,  moi. Comment le ministre de la guerre n'a-t-il rien su
des dispositions de Bazaine  l'gard de la rpublique? S'il les savait
douteuses, pourquoi a-t-il affich la confiance? Je ne veux pas encore
le dire tout haut, il ne faut pas se fier  son propre dcouragement,
mais malgr moi je me dis tout bas:

--_Qui trompe-t-on ici?_

Il n'tait pas impossible d'avoir des nouvelles de Metz. J'ai reu
dernirement un petit feuillet de papier  cigarettes qui me rassurait
sur le sort du respectable savant M. Terquem, et qui tait bien crit de
sa main:

Nous ne manquons de rien, nous allons trs-bien, quoique sans clocher
depuis quinze jours.

La famine ne se fait pas tout d'un coup dans une place assige. On a pu
la voir venir, on a d la prvoir. Hier on la niait, et, au moment o
Bazaine la dclare, on la nie encore. J'ai une terreur affreuse qu'il ne
se passe  Paris quelque chose d'analogue, si Paris est forc de
capituler. Si la disette se fait, on la cachera le plus longtemps
possible pour ne pas alarmer la population ou dans la crainte d'tre
accus de lassitude, et tout  coup il faudra bien avouer. Peut-tre
alors la population sera-t-elle exaspre jusqu' la haine! La colre
est injuste. On ira trop loin, comme on va peut-tre trop loin pour
Bazaine. J'ai peur que le systme du gouvernement de Paris ne soit de
cacher  la province ses dfaillances, et que celui du gouvernement de
la province ne soit de communiquer  Paris ses illusions. Dans tous les
cas, ce qui se passe  Metz s'explique par les mouvements logiques du
coeur humain. Dans le danger commun, personne ne veut faiblir; on
s'excite, on s'exalte, on ne veut pas croire qu'il soit possible de
succomber. La prvoyance semble un crime. Il y a ivresse, le fait brutal
arrive, et le premier qui le constate est lapid. Personne ne veut s'en
prendre  la destine, personne ne veut avoir t vaincu. Il faut
trouver des lches, des tratres, des agents visibles de la fatalit. La
justice se fait plus tard; elle sera bien svre, si cet homme ne peut
se disculper!

Nous allons nous promener  Vvres pour faire marcher nos enfants. Je
cueille un bouquet rustique dans les buissons du jardin de mon pauvre
Malgache. Je ne vais jamais l sans le voir et l'entendre. Il n'y a pas
une heure dans sa vie o il ait seulement pressenti les dsastres que
nous contemplons aujourd'hui. Heureux ceux qui n'ont pas vcu jusqu'
nos jours!


               Mercredi 2 novembre.

Bonnes lettres de mes amis de Paris. Ma petite-fille Gabrielle sait dire
_par ballon mont_, et elle m'veille en me remettant ces chers petits
papiers, qui me font vivre toute la journe.

Nous allons au Coudray. Je regarde Nohant avec avidit. L'pidmie se
ralentit; dans quelques jours, j'irai seule essayer l'atmosphre. Je
prends quelques livres dans la bibliothque du Coudray. Est-ce que je
pourrai lire? Je ne crois pas. Il fait trs-froid; nous n'avons pas
d'automne. Comme nos soldats vont souffrir!


               Jeudi 3.

On ne parle que de Bazaine. On l'accuse, on le dfend. Je ne crois pas 
un march, ce serait hideux. Non, je ne peux pas croire cela; mais,
d'aprs ce que l'on raconte, je crois voir qu'il a espr s'emparer des
destines de la France, y tenir le premier rle, qu' cet effet il a
voulu ngocier, et qu'il a gratuitement perdu une partie mal joue.
Pourtant que sait-on des motifs de son dcouragement? Quelles taient
ses ressources? Le gouvernement est-il clair  fond? Il passe outre,
sans insister sur ses accusations, sans les rtracter. M. Gambetta a une
manire vague et violente de dire les choses qui ne porte pas la
persuasion dans les esprits quitables. J'ai lu de trs-beaux et bons
discours de l'orateur; le publiciste est dplorable. Il est verbeux et
obscur, son enthousiasme a l'expression vulgaire, c'est la rengaine
emphatique dans toute sa platitude. Un homme investi d'une mission
sublime et dsespre devrait tre si original, si net, si mu! On
dirait qu'en voulant se faire populaire il ait perdu toute
individualit. Cette dconvenue, qui m'atteint depuis quelques jours en
lisant ses circulaires, si ardemment attendues et si servilement
admires, ajoute un poids norme  ma tristesse et  mon inquitude.
N'avoir pas de talent, pas de feu, pas d'inspiration en de telles
circonstances, c'est tre bien au-dessous de son rle! Est-il
organisateur, comme on le dit? Qu'il agisse et qu'il se taise. Et si,
pour mettre le comble  nos infortunes, il tait incapable et de nous
organiser et de nous clairer! Avec la reddition de Metz, nous voil
sans arme; avec un dictateur sans gnie, nous voil sans gouvernement!


               4 novembre.

Dans beaucoup de lettres que je reois, de paroles que j'entends, de
journaux que je lis, c'est l'exaltation qui domine: mauvais symptme 
mes yeux; l'exaltation est un tat exceptionnel qui doit subir la
raction d'un immense dcouragement. On invoque les souvenirs de 92; on
les invoque trop, et c'est  tort et  travers qu'on s'y reporte. La
situation est aujourd'hui l'oppos complet de ce qu'elle tait alors. Le
peuple voulait la guerre et la rpublique; aujourd'hui il ne veut ni
l'une ni l'autre. Villes et campagnes marchaient ensemble; aujourd'hui
la campagne fait sa protestation  part, et le peuple plus ardent des
villes ne l'influence dans aucun sens. Si nous sommes dj loin, sous ce
rapport, de 1848, combien plus nous le sommes de 92!

Ceux qui croient que l'lan de cette grande poque peut se produire
aujourd'hui par les mmes moyens sont dans une erreur profonde. Les
conditions sont trop dissemblables. On ne peut pas ne point tenir compte
du fatal progrs matriel qui s'est accompli dans l'industrie du
meurtre, des armes de destruction et de la science militaire qu'on nous
oppose. En outre la discipline est une chose morte chez nous.
L'obissance passive semble incompatible avec le progrs que chacun a
fait dans le sentiment de la possession de soi-mme. Les soldats veulent
tre bien soigns et bien commands; ils ne veulent plus mourir sans but
et sans utilit. Quelques-uns abusent de ce droit jusqu' la rvolte ou
 la dsertion; le grand nombre fait bravement son devoir, mais il
comprend les fautes des chefs, il s'indigne des souffrances gratuites
que l'incurie, la sclratesse ou le dsordre des intendances lui
inflige. Il est aussi patient, aussi rsign que possible, et fournit 
chaque page de cette lamentable histoire de nos revers des preuves de sa
relle vertu patriotique; mais il ne fait pas les miracles du temps
pass et il ne les fera plus. Il n'a plus la foi aveugle; il est entr
dans la phase du libre examen.

Voil ce que les exalts ne veulent pas comprendre. Ils ne tiennent
compte d'aucune diffrence; ils repoussent avec une colre maladive
tout examen historique, toute dduction philosophique, si lmentaire
qu'elle soit. On pourrait dire des rpublicains d'aujourd'hui qu'ils
sont comme les royalistes de la Restauration: ils n'ont rien oubli et
rien appris. Quelques-uns s'en font gloire, ce sont de vritables
enfants en philosophie, quoique d'ailleurs gens de coeur et d'esprit.
J'en sais mme qui sont hommes de mrite, d'tude et de discussion
ingnieuse; ceux-l deviennent forcment la proie d'une habitude de
paradoxe dplorable. On ne sait quoi leur rpondre, on ne sait s'ils
parlent srieusement; on les coute avec stupeur. Ils prtendent vouloir
que l'homme soit compltement libre, et que le vote du dernier idiot
soit librement mis; mais ils veulent en mme temps que les mesures
dictatoriales soient acceptes sans murmure, et ils repoussent l'ide
d'en appeler au suffrage universel dans les temps de crise. On leur
demande si la libert n'est bonne que quand il n'y a rien  faire pour
elle. Ils ne peuvent rpondre que par des sophismes ou par des injures:

--Je vous trouve ractionnaire.--Vous abandonnez vos croyances.

Tout ce que je pense aujourd'hui, je l'ai pens en voyant s'crouler la
Rpublique de 48 aprs les horribles journes de juin. Je ne me sentis
pas le cruel courage de dire la vrit aux vaincus; je n'avais plus
d'autre mission, d'autre ide que celle d'adoucir le sort de ceux qui
voulaient tre sauvs du dsastre, et je m'abstins de tout reproche, de
toute apprciation des fautes commises; maintenant ils parlent haut, ils
sont puissants, ils menacent. Je n'ai plus de raison pour me taire avec
eux. Ils me disent qu'au lieu d'apprcier et de juger au coin du feu
leurs malheureux ttonnements, je devrais crire en l'honneur du
gouvernement de la Rpublique, chanter apparemment les victoires que
nous ne remportons pas, et fter la prochaine dlivrance que rien ne
fait esprer. Je n'ai qu'une rponse  faire: je ne sais pas mentir;
non-seulement ma conscience s'y oppose, mais encore mon cerveau, mon
inspiration du moment, ma plume. Si mes rflexions crites sont un
danger devant l'ennemi, je les laisserai en portefeuille jusqu' ce
qu'il soit parti.

Mais ne pourrait-on s'clairer entre soi, discuter et redresser au
besoin son propre jugement, sans dpit et sans fiel?--Impossible!
l'exaltation s'en mle et on draisonne.

Il n'est donc pas besoin de sortir du petit coin o l'on est forc de
vivre pour voir au del de l'horizon ce qui se passe en France et mme 
Paris, derrire les lignes prussiennes. Les uns s'excitent fivreusement
 l'esprance, les autres se sacrifient sans le moindre espoir de salut.
J'avoue qu' ces derniers, que je crois les plus mritants, je ne
demanderai pas s'ils sont rpublicains: je trouve qu'ils le sont. Quant
 ceux qui prtendent accaparer l'expression rpublicaine et qui se
montrent intolrants et irritables, je commence  douter d'eux. Il y a
longtemps que leur manire d'entendre la dmocratie et de pratiquer la
fraternit m'est un profond sujet de tristesse.

Ici, je ne connais que des gens excellents, trs-honntes et sincres
jusqu' l'ingnuit; mais leur opinion, mal tablie, compose d'lments
de certitude mal combins, chauffe  blanc par l'exaspration que nous
cause  tous le malheur commun, tourne  une vritable confusion de
principes. Naturellement on est trop sous le coup de mauvaises nouvelles
pour raisonner, et chacun laisse chapper le cri de son coeur ou
l'expression de son temprament. Je comprends cela, je l'excuse, j'en
partage l'motion; rentre en moi-mme, je m'affecte autant du mal
intrieur qui nous ronge que des maux dont la guerre nous accable.

Est-il vrai que la rpublique _seule_ puisse sauver la France?

Oui, je le crois fermement encore, mais une rpublique constitue et
relle, consentie, dfendue par une nation pntre de la grandeur de
ses institutions, jalouse de maintenir son indpendance au dedans comme
au dehors. Ce n'est pas l ce que nous avons. Nous acceptons, nous
tolrons une dictature que je ne veux pas juger encore, qui rpugne
cependant  la majorit des citoyens, par ce seul fait qu'elle est trop
prolonge et que le succs ne la justifie pas. Que faire pourtant? Paris
assig ne doit pas changer son gouvernement,  moins que l'ennemi n'y
consente, et je comprends qu'il en cote de le lui demander tant qu'on
espre se dfendre.... Mais quand on ne l'esprera plus?

On me crie qu'il ne faut pas supposer cela. Voici o l'exaltation me
parat funeste. Dans toute situation raisonnable, ne faut-il pas
examiner le prsent pour augurer de l'avenir? Les optimistes de parti
pris et les pessimistes par nature sont galement condamns  se tromper
toujours. Les solutions de la vie sont toujours imprvues, toujours
mles de bien et de mal, toujours moins riantes et moins irrparables
qu'on ne les a envisages; quand on est sur la pente rapide d'un
prcipice, s'y jeter  corps perdu, que ce soit vertige de terreur ou
de tmrit, ne me parat pas fort sage. Il vaudrait mieux tcher de se
retenir ou de couler doucement au fond. Paris est peut-tre pris du
vertige de l'audace  l'heure qu'il est. C'est beau, c'est gnreux;
mais n'est-ce pas la fire et mle expiation d'une immense faute commise
au dbut? Ne fallait-il pas, tout en acclamant la rpublique 
l'Htel-de-Ville, demander  la France de la proclamer? Elle l'et fait
en ce moment-l. Les membres ne sont pas si loigns du coeur qu'ils
rsistent  son lan. On avait quelques jours encore  employer avant
l'investissement, et on et pu arrter l'ennemi aux portes de Paris en
lui faisant des propositions au nom de la France constitue. Il et
consenti  ce qu'elles fussent ratifies par le vote des provinces
envahies.

On n'avait pas le temps, dit-on; il fallait prparer la dfense.
Puisqu'on avait lu un gouvernement spcialement charg de ce soin
d'urgence extrme, il fallait laisser le pays lgal aviser au soin de
ses destines. Il y aurait eu des formalits  abrger, des habitudes
politiques  modifier. Qui sait si nous ne serons pas forcs plus tard
de voter  plus court dlai? Il ne serait pas mauvais, en tout tat de
cause, de corriger les mortelles lenteurs de nos installations
parlementaires.

Nous voici donc livrs aux ventualits d'une dictature jusqu'ici
indcise dans ses moyens d'action, mais qui peut devenir tyrannique et
insupportable au gr des vnements. Nous ne savons rien de ce que cette
autorit sans conscration lgale nous rserve. Nous sommes sans
gouvernail dans la tempte, sans confiance par consquent, et dans cette
situation d'esprit o la foi aveugle est un hrosme qui frise la folie.

On reproche aux rpublicains d'avoir fait de la politique au lieu de
faire rellement de la dfense. Ce serait de la bien mauvaise politique,
mme dans leur propre intrt. Ils auraient, pour la vaine satisfaction
de garder le pouvoir durant quelques semaines, compromis  jamais leur
influence et sap leur autorit par la base. Je ne les crois pas
capables d'une telle ineptie; je crois simplement qu'ils ont t surpris
par les vnements, et que, dans une fivre de patriotisme, le
gouvernement de Paris s'est dvou, sans espoir de vaincre,  la tche
de mourir.

Vous verrez, m'crivent des pessimistes, que ces hommes voudront
prolonger la lutte pour allonger leur rle et occuper la scne  nos
dpens. Non, cela n'est pas possible. Ce serait un crime, et je crois 
leur honneur; mais j'avoue qu'en principe le rle qu'ils ont accept est
un immense pril pour la libert sans tre une garantie pour la
dlivrance, et que, sous prtexte de guerre aux Prussiens, beaucoup de
Franais mauvais ou incapables peuvent satisfaire leurs passions
personnelles, ou nous jeter dans les derniers prils. Du pouvoir
personnel qui nous a perdus, nous pouvons tomber dans un pire; il
suffirait qu'il ft gal en imprvoyance et en incapacit pour nous
achever. Il y a un mot banal, insupportable, qui sort de toutes les
bouches et qui est le cri de dtresse de toutes les opinions:

--_O allons-nous?_

On est las, on est irrit de l'entendre, et on se le dit  soi-mme 
chaque instant..

Cette anxit augmente en moi quand je vois des personnes exaltes
donner raison d'avance  toute usurpation de pouvoir qui nous conduirait
 la victoire sur l'ennemi du dehors et sur celui du dedans. Sur le
premier, soit; ici le succs justifierait tout, puisque le succs serait
la preuve du gnie d'organisation joint au courage moral et au
patriotisme persvrant. Attendons, aidons, esprons!--Mais l'ennemi du
dedans.... D'abord quel est-il aujourd'hui? Comme on ne s'entend pas
l-dessus, il serait bien  propos de le dfinir.

Les uns me disent:

--L'ennemi de la rpublique, c'est le parti _rouge_, ce sont les
dmagogues, les clubistes, les meutiers.

Cela est trs-vague. Parmi ces impatients, il doit y avoir, _comme dans
tout parti_, des hommes gnreux et braves, des bandits lches et
stupides. C'est au peuple d'purer les champions de sa cause, de sparer
le bon grain de l'ivraie; s'il ne le fait pas, si les honntes gens se
laissent dominer par des exploiteurs, qu'on les contienne durant
quelques jours, leur garement ne sera pas de longue dure. Beaucoup
d'entre eux ouvriront les yeux  l'vidence, et se dferont eux-mmes de
l'lment impur qui souillerait leur drapeau. Ils reviendront, s'ils ont
des plaintes  formuler, aux moyens lgaux ou aux manifestations dignes
et calmes, qui seules font autorit vis--vis de l'opinion. Je me
rsoudrai difficilement  traiter d'ennemis ceux que la violence des
ractions a qualifis d'_insurgs_, de _communistes_, de _partageux_,
selon la peur ou la passion du moment. Que ceux d'aujourd'hui se
trompent ou non, s'ils sont sincres et humains, ils sont nos gaux, nos
concitoyens, nos frres.

--Ils veulent piller et brler, dites-vous?

--Prenez vos fusils et attendez-les; mais il y a vingt ans qu'on les
attend, il ne s'est produit que des meutes partielles o rien n'a t
pill ni brl pour cause politique. S'il y a des bandits qui exercent
leur industrie sous le masque socialiste, je ne leur fais pas l'honneur
de les traiter d'ennemis. Les malheureux qui au bagne expient des crimes
envers l'humanit ne sont qualifis d'ennemis politiques par aucun
parti. Laissons donc aux enfants et aux bonnes femmes la peur des
_rouges_; on est _rouge_, on est _avanc_, et on est paisible quand
mme. Si en dehors de cela on est assassin, voleur ou fou furieux, qu'on
s'attende  se heurter contre des citoyens improviss gendarmes. Il y en
aura plus que de besoin, et, s'il est un parti  qui la peur soit
permise, c'est justement ce parti rouge qui vous fait trembler, car dans
les ractions vous avez bien vu les innocents payer par milliers pour
les coupables en fuite ou pour les provocateurs en sret.--Honntes
gens qui rptez cette banalit: _Les rouges nous menacent!_
calmez-vous. Ils sont bien plus menacs que vous, et ils constituent en
France une infime minorit dont on aura partout raison  un moment
donn.

Pourquoi la rpublique, disent les autres, ferait-elle cause commune
avec un parti qu'elle appelle aussi l'ennemi? Ce parti-l, les
rpublicains d'aujourd'hui l'appellent la raction. Il faut bien se
servir encore de ce vocabulaire surann; quand donc, hlas! en
serons-nous dbarrasss? Les _ractionnaires_ se composent des
lgitimistes, des orlanistes, des bonapartistes et des clricaux, qui
sont ou lgitimistes, ou orlanistes ou bonapartistes, mais qui tiennent
tous plus ou moins pour le principe d'autorit monarchique et
religieuse. La prtendue raction, c'est donc toute une France par le
nombre, une majorit flottante entre les trois drapeaux et prte  se
rallier autour de celui qui lui offrira plus de scurit,--ce qui est
prvoyant et rassis, commerant, ouvrier, industriel, fonctionnaire,
artiste, paysan. C'est ce qu'on appelle _la masse des honntes gens_,
c'est ce qu'il ne faudrait qualifier ni d'honnte ni de malhonnte;
c'est la race calme ou craintive dont  mes yeux le tort et le malheur
sont de manquer d'idal ou de s'y refuser de parti pris, car tout
Franais est idaliste malgr lui. Dans le bien et le vrai, comme dans
le faux et le mauvais, tout Franais poursuit un rve et aspire  un
progrs appropri  sa nature; tout Franais se lasse vite du possible
immdiat et cherche vers l'inconnu une route plus sre que celle qu'il a
parcourue; tout Franais veut tre bien d'abord, mieux ensuite et
toujours mieux.

Mais personne ne se connat, et les innombrables tempraments qui se
rattachent au maintien de l'ordre  tout prix repoussent en principe les
innovations qu'ils cherchent en fait. Pourquoi les traiter d'ennemis
quand ils ne sont que des attards? Si vous savez fonder une socit qui
contienne les mauvaises ambitions sans froisser les aspirations
lgitimes, vous rallierez  vous tout ce qui mrite d'tre ralli; cela
tait possible au dbut de la rvolution actuelle. Cet appel  tous au
nom de la patrie en danger a t noble et sincre. Le grand nombre a
march, ne refusant ni sa bourse, ni son temps, ni sa vie; mais
l'inquitude nous gagne, les rpubliques sont souponneuses, et depuis
la capitulation de Metz nous voyons partout des tratres. C'est
l'invitable dsesprance qui suit les dsastres; nous cherchons
l'ennemi chez nous, parmi nous. Il y est sans doute, car la rpublique
est fatalement entrane  trouver des rsistances chaque jour plus
prononces, si elle ne sauve pas le pays de l'invasion. Le
pourra-t-elle? Dans tous les cas, accuser et souponner est un mauvais
moyen. Il faudrait nous en dfendre de notre mieux, nous en dfendre le
plus possible, ne pas nous constituer en parti exclusif, ne pas tablir
dans chaque groupe une petite glise, ne pas faire de catgories de
vainqueurs et de vaincus, car la victoire est capricieuse, et nous
serons peut-tre avant peu les vaincus de nos vaincus.

Est-ce que nous allons recommencer la guerre des personnalits quand
nous en avons une autre si terrible  faire? Je vois avec regret le
renouvellement des fonctionnaires et des magistrats prendre des
proportions colossales. J'aurais compris certains changements
ncessaires dont l'apprciation et t facile  faire, mais tous! mais
les colonnes du _Moniteur_ remplies de noms nouveaux tous les jours
depuis trois mois! Y avait-il donc tant d'hommes dangereux,
incorrigibles, immritants? Quoi! pas un seul n'tait capable de servir
son pays  l'heure du danger? Tous taient rsolus  le livrer 
l'ennemi! Je ne suis pas pessimiste au point d'en tre persuade. J'en
ai connu de trs-honntes; en a-t-on mis partout de plus honntes  leur
place? Hlas! non, on me cite des choix scandaleux, que les rpublicains
eux-mmes rprouvent en se voilant la face. Le gouvernement ne peut pas
tout savoir, disent-ils; c'est possible, mais le gouvernement doit
savoir ou s'abstenir.

Allons-nous donner raison  ceux qui disent que la rpublique est le
_sauve qui peut_ de tous les ncessiteux intrigants et avides qui se
font un droit au pouvoir des dceptions ou des misres qu'un autre
pouvoir leur a infliges? Mon Dieu, mon Dieu! la rpublique serait donc
un parti, rien de plus qu'un parti! Ce n'est donc pas un idal, une
philosophie, une religion? O sainte doctrine de libert sociale et
d'galit fraternelle, tu reparais toujours comme un rayon d'amour et de
vrit dans la tempte! Tu es tellement le but de l'homme et la loi de
l'avenir que tu es toujours le phare allum sur le vaisseau en dtresse,
tu es tellement la ncessit du salut qu' tes courtes heures de clart
pure tu rallies tous les coeurs dans une commotion d'enthousiasme et
d'esprance; puis tout  coup tu t'clipses, et le navire sombre: ceux
qui le gouvernent sont pris de dlire, ceux qui le suivent sont pris de
mfiance, et nous prissons tous dans les vertiges de l'illusion ou dans
les tnbres du doute.


               Samedi 5 novembre.

Il est trs-malsain d'tre rduit  se passer du vote. On s'habitue
rapidement  oublier qu'il est la conscration invitable de tous nos
efforts pour le maintien de la rpublique. Les esprits ardents et
irrflchis semblent se persuader que la campagne n'apportera plus son
verdict suprme  toutes nos vaines agitations. Tu es pourtant l debout
et silencieux, Jacques Bonhomme! Rien ne se fera sans toi, tu le sais
bien, et ta solennelle tranquillit devrait nous faire rflchir.

Nous n'avons pas compris, ds le principe, ce qu'il y avait de terrible
et de colossal dans le suffrage universel. Pour mon compte, c'est avec
regret que je l'ai vu s'tablir en 1848 sans la condition obligatoire de
l'instruction gratuite. Mon regret persiste, mais il s'est modifi
depuis que j'ai vu le vote fonctionner en se modifiant lui-mme d'une
manire si rapide. J'ai appris  le respecter aprs l'avoir craint comme
un grave chec  la civilisation. On pouvait croire et on croyait qu'une
population rurale, ignorante, choisirait exclusivement dans son sein
d'incapables reprsentants de ses intrts de clocher. Elle fit tout le
contraire, elle choisit d'incapables reprsentants de ses intrts
gnraux. Elle a march dans ce sens, tenant  son erreur, mais
entendant quand mme on ne peut mieux les questions qui lui taient
poses. Elle a toujours vot pour l'ordre, pour la paix, pour la
garantie du travail. On l'a trompe, on lui a donn le contraire de ce
qu'elle demandait; ce qu'elle croyait tre un vote de paix a t un vote
de guerre. Elle a cru  une savante organisation de ses forces, on ne
lui a lgu que le dsordre et l'impuissance. Nous lui crions
maintenant:

--C'est ta faute, Jacques Bonhomme, tu expies ton erreur et ton
enttement.

Si Jacques Bonhomme avait un organe fidle de ses ides, voici ce qu'il
rpondrait:

--Je suis le peuple souverain de la premire Rpublique et en mme temps
le peuple imprialiste du second Empire. Vous croyez que je suis chang,
c'est vous qui l'tes. Quand vous tiez avec moi, je vous dfendais,
mme dans vos plus grandes fautes, mme dans vos plus funestes erreurs,
comme j'ai dfendu Napolon III jusqu'au bout. Nous nous sommes
brouills, vous et moi, au lendemain de 48; vous vous battiez, vous vous
proscriviez les uns les autres. On nous a dit:

--L'empire c'est la paix.

Nous avons vot l'empire, c'est nous qui punissons les partis, quels
qu'ils soient. Nous punissons brutalement, c'est possible. D'o nous
sommes, nous ne voyons pas les nuances, et d'ailleurs nous ne sommes pas
assez instruits pour comprendre les principes, nous n'apprcions que le
fait. Arrangez-vous pour que le fait parle en votre faveur, nous
retournerons  vous.

Le fait! le paysan ne croit pas  autre chose. Tandis que nous examinons
en critiques et en artistes la vie particulire, le caractre, la
physionomie des hommes historiques, il n'apprcie et ne juge que le
rsultat de leur action. Dix annes de repos et de prosprit matrielle
lui donnent la mesure d'un bon gouvernement. A travers les malheurs de
la guerre, il n'apercevra pas les figures hroques. Je l'ai vu lass
et dgot de ses grands gnraux en 1813. S'il et t le matre alors,
l'histoire et chang de face et suivi un autre courant. S'il est revenu
 la dsastreuse lgende napolonienne, qu'il avait oublie, c'est qu'
ses yeux la rpublique tait devenue un fait dsastreux en 48.

Et plus que jamais, hlas! notre idal est devenu pour lui un fait
accablant; ce que le paysan souffre  cette heure, nous ne voulons pas
en tenir compte, nous ne voulons pas en avoir piti.

--Paye le dsastre, toi qui l'as vot.

Voil toute la consolation que nous savons lui donner. Mon Dieu!
puisqu'il faut qu'il porte le plus lourd fardeau, n'ayons pas la cruaut
de lui reprocher sa ruine et son dsespoir. La rpublique n'est pas
encore une chose  sa porte; qui donc la lui aurait enseigne
jusqu'ici? Elle n'a fait que disputer, souffrir, lutter jusqu' la mort
sous ses yeux, et il est le juge sans oreilles qui veut palper des
preuves. Il ne se paye pas de gloire, il ne croit pas aux promesses; il
lui faut la libert individuelle et la scurit. Il se passe volontiers
des secours et des encouragements de la science; il ne les repousse
plus, mais il veut accomplir lui-mme et avec lenteur son progrs
relatif.

--Laissez-moi mon champ, dit-il, je ne vous demande rien.

Nul n'est plus facile  gouverner, nul n'est plus impossible 
persuader. Il veut avoir le droit de se tromper, mme de se nuire; il
est ttu, troit, probe et fier.

Son idal, s'il en a un, c'est l'individualisme. Il le pousse  l'excs,
et longtemps encore il en sera ainsi. Il est un obstacle vivant au
progrs rapide, il le subira toujours plus qu'il ne le recevra; mais ce
qui est dmontr le saisit. Qu'il voie bien fonctionner, il croit et
fonctionne: rien sans cela. Je comprends que ce corps, qui est le ntre,
le corps physiologique de la France, gne notre me ardente; mais, si
nous nous crevons le ventre, il ne nous poussera pas pour cela des
ailes. Il faut donc en prendre notre parti, il faut aimer et respecter
le paysan quand mme.

               Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chre.

Nous devons  la brutalit de ses apptits la remarquable oblitration
qui s'est faite, depuis vingt ans surtout, dans notre sens moral. Nous
avons donc grand sujet de nous plaindre des immenses erreurs ou l'esprit
de bien-tre et de conservation nous a fourvoys. De l, chez ceux qui
protestaient en vain contre ce courant troubl, un grand mpris, une
sorte de haine douloureuse, une protestation que je vois grandir contre
le suffrage universel. Je ne sais si je me trompe, la rpublique
nouvelle aimerait  l'ajourner indfiniment, elle songerait mme  le
restreindre; elle reviendrait  l'erreur funeste qui l'a laisse brise
et abandonne aprs avoir provoqu le coup d'tat; pouvait-il trouver un
meilleur prtexte? Encore une fois, les rpublicains d'aujourd'hui
n'ont-ils rien appris? sont-ils donc les mmes qu' la veille de
dcembre? Esprons qu'ils ne feront pas ce que je crains de voir tenter.
Le suffrage universel est un gant sans intelligence encore, mais c'est
un gant. Il vous semble un bloc inerte que vous pouvez franchir avec de
l'adresse et du courage. Non: c'est un obstacle de chair et de sang; il
porte en lui tous les germes d'avenir qui sont en vous. C'est quelque
chose de prcieux et d'irritant, de gnant et de sacr, comme est un
enfant lourd et paresseux que l'on se voit forc de porter jusqu' ce
qu'il sache ou veuille marcher. Le tuerez-vous pour vous dbarrasser de
lui? Mais sa mort entranerait la vtre. Il est immortel comme la
cration, et on se tue soi-mme en s'attaquant  la vie universelle.
Puisqu'en le portant avec patience et rsignation vous devez arriver 
lui apprendre  marcher seul, sachez donc subir le chtiment de votre
imprudence; vous qui l'avez voulu contraindre  marcher ds le jour de
sa naissance. C'est l o la politique proprement dite a gar les
chefs de parti. On s'est persuad qu'en affranchissant la volont
humaine sans retard et sans prcaution, on avait le peuple pour soi. 'a
t le contraire. Retirer ce que vous avez donn serait lche et de
mauvaise foi, et puis le moyen?

--Essaye donc! dit tout bas Jacques Bonhomme.

C'est que Jacques Bonhomme sait voter  prsent, et ce n'est pas nous
qui avons eu l'art de le lui apprendre. On l'a enrgiment par le
honteux et coupable engin des candidatures officielles, et puis peu 
peu il s'est pass de lisires; il ne marche peut-tre pas du bon ct,
mais il marche avec ensemble et comme il l'entend. Il votait d'abord
avec son matre,  prsent il se soucie fort peu de l'opinion de son
matre. Il a la sienne, et fait ce qu'il veut. Ce sera un grand
spectacle lorsque, sortant des voies trompeuses et ne se trompant plus
sur la couleur des phares, il avancera vers le but qui est le sien comme
le ntre. Aucun peuple libre ne saura voter comme le peuple de France,
car dj il est plus indpendant et plus absolu dans l'exercice de son
droit que tout autre.

L'instrument cr par nous pour nous mener au progrs social est donc
solide; sa force est telle que nous ne pourrions plus y porter la main.
Nous avons fait trop vite une grande chose; elle est encore redoutable,
parfois nuisible, mais elle existe et sa destine est trace, elle doit
servir la vrit. Ne d'un grand lan de nos mes, elle est une cration
imprissable, et le jour o cette lourde machine aura mordu dans le
rail, elle sera une locomotive admirable de rectitude, comme elle est
dj admirable de puissance. C'est alors qu'elle jouera dans l'histoire
des peuples un rle splendide, et fermera l'ge des rvolutions
violentes et des usurpations iniques. Tandis que l'imagination exalte
et la profonde sensibilit de la France, ternelles et incorrigibles, je
l'espre, ouvriront toujours de nouveaux horizons  son gnie, Jacques
Bonhomme, toujours patient, toujours prudent, s'approchant de l'urne
avec son sourire de paternit narquoise, lui dira:

--C'est trop tt, ou c'est trop de projets  la fois; nous verrons cela
aux prochaines lections. Je ne dis pas non; mais il ne me plat pas
encore. Vous tes le cheval qui combat, je suis le boeuf qui laboure.

Il pourrait dire aussi et il dira quand il saura parler:

--Vous tes l'esprit, je suis le corps. Vous tes le gnie, la passion,
l'avenir; je suis de tous les temps, moi; je suis le bon sens, la
patience, la rgle. Vouloir nous sparer, dtruire l'un de nous au
profit de l'autre, c'est nous tuer tous les deux. O en seriez-vous,
hommes de sentiment, reprsentants de l'ide, si vous parveniez 
m'anantir? Vous vous arracheriez le pouvoir les uns aux autres; vos
rpubliques et vos monarchies seraient un enchanement de guerres
civiles o vous nous jetteriez avec vous, et o, sans la libert du
vote, nous serions encore les plus forts. Cette force irrgulire, ce
serait la jacquerie. Nous ne voulons plus de ces dchirements! Grce 
notre droit de citoyens, nous nous sommes entendus d'un bout de la
France  l'autre, nous ne voulons plus nous battre les uns contre les
autres. Nous voulons tre et nous sommes le frein social, le pouvoir qui
enchane les passions et qui dcrte l'apaisement.

Et cela est ainsi dj lourdement, brutalement peut-tre, mais
providentiellement. Non, non! ne touchez pas au vote, ne regrettez pas
d'avoir fond la souveraine galit. Le peuple, c'est votre incarnation!
Vous vous tes donn un compagnon qui vous contrarie, qui vous irrite,
qui vous blesse: injuste encore, il mconnat, il renie la rpublique,
sa mre; mais, si sa mre l'gorge, vaudra-t-elle mieux que lui? A
prsent d'ailleurs, elle l'essayerait en vain. L'enfant est devenu trop
fort. Vous auriez la guerre du simple contre le lettr, du muet contre
l'_avocat_, comme ils disent, une guerre atroce, universelle. Le vote
est l'exutoire; fermez-le, tout clate!


               Nohant, 6 novembre.

Me voil revenue au nid. Je me suis chappe, ne voulant pas encore
amener la famille; je retournerai ce soir  La Chtre, et je reviendrai
demain ici. J'en suis partie il y a deux mois par une chaleur crasante,
j'y reviens par un froid trs-vif. Tout s'est fait brutalement cette
anne.--Pauvre vieux Nohant dsert, silencieux, tu as l'air fch de
notre abandon. Mon chien ne me fait pas le moindre accueil, on dirait
qu'il ne me reconnat pas: que se passe-t-il dans sa tte? Il a eu froid
ces jours-ci, il me boude d'avoir tant tard  revenir. Il se presse
contre mon feu et ne veut pas me suivre au jardin. Est-ce que les chiens
eux-mmes ne caressent plus ceux qui les ngligent? Au fait, s'il est
mcontent de moi, comment lui persuaderais-je qu'il ne doit pas l'tre?
J'attise le feu, je lui donne un coussin et je vais me promener sans
lui. Peut-tre me pardonnera-t-il.

Le jardin que j'ai laiss dessch a reverdi et refleuri comme s'il
avait le temps de s'amuser avant les geles. Il a repouss des roses,
des anmones d'automne, des mufliers panachs, des nigelles d'un bleu
charmant, des soucis d'un jaune pourpre. Les plantes frileuses sont
ranges dans leur chambre d'hiver. La volire est vide, la campagne
muette. Y reviendrons-nous pour y rester? La maison sera-t-elle bientt
un pauvre tas de ruines comme tant d'autres sanctuaires de famille qui
croyaient durer autant que la famille? Mes fleurs seront-elles pitines
par les grands chevaux du Mecklembourg? Mes vieux arbres seront-ils
coups pour chauffer les jolis pieds prussiens? Le major Boum ou le
caporal Schlag coucheront-ils dans mon lit aprs avoir jet au vent mes
herbiers et mes paperasses? Eh bien! Nohant  qui je viens dire bonjour,
silence et recueillement o j'ai pass au moins cinquante ans de ma vie,
je te dirai peut-tre bientt adieu pour toujours. En d'autres
circonstances, c'et t un adieu dchirant; mais si tout succombe avec
toi, le pays, les affections, l'avenir, je ne serai point lche, je ne
songerai ni  toi ni  moi en te quittant! J'aurai tant d'autres choses
 pleurer!


               Nohant, 7 novembre.

J'y reviens  midi. J'installe Fadet auprs du feu, et je me mets 
crire dans ma chambre sur mes genoux, il fait trop froid dans la
bibliothque. Il boude toujours, Fadet. Il me regarde d'un air triste;
peut-tre est-il mcontent de ce que je reviens seule, peut-tre
s'imagine-t-il que je ne veux pas ramener mes petites-filles, peut-tre
craint-il d'tre abandonn aux Prussiens, si l'on s'en va encore! Il y a
l un mystre; c'est la premire fois qu'il ne me dvore pas de caresses
aprs une absence. Il fait un froid noir, mes mains se roidissent en
crivant. Que de souffrances pour ceux qui couchent dehors! Les
officiers peuvent se prserver un peu; mais le simple troupier, le
mobile  peine vtu! ils ont encore des habits de toile, et dj ils
n'ont plus de souliers. Pourquoi cette misre quand nous avons fait et
au del tous les frais de leur quipement?

En ce moment, on s'occupe  La Chtre de faire des gilets de laine pour
les mobiliss. Les femmes qutent, cousent et donnent. On s'ingnie pour
se procurer l'toffe, on n'en trouve qu'avec des peines infinies, les
chemins de fer se refusant, par ordre, au transport des denres qui ne
sont pas directement ordonnances par le gouvernement, ou ne voulant
rpondre de rien; on manque de tout. La confiance dans les
administrations militaires est telle qu'on donne ces vtements aux
mobiliss de la main  la main! Tant d'autres malheureux n'ont jamais
reu, nous dit-on, les secours qui leur taient destins!

Pas de nouvelles aujourd'hui, calme plat au milieu de la tempte. On est
tout tonn quand un jour se passe sans apporter un malheur nouveau.


               Mardi 8.

L'armistice est rejet, c'est la guerre  mort. Prparons-nous 
mourir.--Fadet me fait beaucoup d'amitis aujourd'hui. Il sait l'heure 
laquelle j'arrive, il m'attendait  la porte.--Tu es fou, mon pauvre
chien, tout va plus mal que jamais. J'cris quinze lettres, et je
retourne  la ville par un froid atroce.


               Nohant, mercredi 9.

Je reviens au son de la cloche des morts. On enterre la vieille bonne de
mon fils. Hier soir, un de nos domestiques a failli se tuer; il a la
figure toute macule. Il semble que tout soit comme entran  prendre
fin en mme temps. On n'entend parler que d'accidents effroyables, de
maladies foudroyantes. On dirait que la raison de vivre n'existe plus et
que tout se brise comme de soi-mme. D'aucun point de l'horizon, le
salut ne veut apparatre; quelles tnbres!--Paris va donc braver plus
que jamais les horreurs du sige, et l'espoir de le dlivrer s'loigne!
Cette fois il a tort, ou il est indignement abus.


               Jeudi 10.

Notre impuissance semble s'accuser de plus en plus. Nous avons pourtant
une arme sur la Loire, mais que fait-elle? est-ce bien une arme?--Il
neige dj! la terre est toute blanche, des arbres encore bien feuillus
font des taches noires de place en place. La campagne est laide
aujourd'hui, sans effet, sans moelleux, sans distances. La terre devient
cruelle  l'homme.

Ah! voici enfin un fait: Orlans est repris par nous; l'ennemi en fuite,
poursuivi jusqu' Artenay. La garde mobile s'est bien battue, la ville
s'est dfendue bravement. Pourvu que tout cela soit vrai! Si nous
pouvons lutter, l'honneur commande de lutter encore; mais je ne crois
pas, moi, que nous puissions lutter pour autre chose. Nous sommes trop
dsorganiss, il y aura un moment o tout manquera  la fois. Ceux qui
sont sur le thtre ne savent donc pas que les dessous sont saps et ne
tiennent  rien? On se souponne, on s'accuse, on se hait en silence. La
vie ne circule pas dans les artres. Nous avons encore de la fiert,
nous n'avons plus de sang.


               12.

La victoire se confirme, et, comme toujours, elle s'exagre. Le gnral
d'Aurelle de Paladines, singulier nom, est au pinacle aujourd'hui.
C'est, dit-on, un _homme de fer_. Pauvre gnral! s'il ne fait pas
l'impossible, il sera vite dchu. Qu'ils sont malheureux, ces hommes de
guerre! tait-il bien prudent de _proclamer_ la trahison de Bazaine? Si
elle est relle, ne valait-il pas mieux la cacher ou nous laisser dans
le doute?


               Dimanche 13 novembre.

Nous voici tous revenus dfinitivement au bercail. Dfinitivement!...
c'est un joli mot par le temps qui court. Mes petites sont ivres de joie
de retrouver leurs chambres, leurs jouets, leur chien, leur jardin. A
cet ge, un jour de joie, c'est toujours! Leur gaiet nous donne un
instant de bonheur, nous n'en avons plus d'autre.

On se demande si l'on pourra supporter quelque temps encore ce dsespoir
gnral sans devenir fou, lche ou mchant. Ceux qui sont fous, lches
ou mchants semblent moins  plaindre. Leur dlire, leurs convoitises,
leur passion, sont dans un tat d'bullition qui les soutient sur le
flot; cumes en attendant qu'ils soient scories, ils flottent et croient
qu'ils nagent!

Tout entier  l'horreur de la rflexion, celui qui aime l'humanit n'a
plus le temps de s'aimer lui-mme. Il n'a pas de but personnel, il n'a
pas de part de butin  chercher dans les ruines, il souffre amrement,
et il s'attend  souffrir plus encore. Pauvre nature humaine, dans quel
tat d'puisement ou d'exaspration vas-tu sortir de cette torture!
Dmence pour les uns, annihilement pour les autres.... Quand nous aurons
repouss ou pay l'ennemi du dehors, que serons-nous? o trouverons-nous
l'quit calme, le pardon fraternel, le dsir commun de reconstruire la
socit? Et si nous sommes forcs de procder  ce travail sous la
menace du canon allemand! Nous ne ferons certes rien de durable, et la
rpublique subira de si fortes dpressions qu'elle sera comme une terre
ravage de la veille par les ruptions volcaniques. Comme notre sol
matriel, le sol politique et social sera souill, strilis peut-tre!


               18 novembre.

M. de Girardin conseille d'lire en quatre jours un prsident par voie
de plbiscite. Certes c'est une ide,--M. de Girardin n'en manque
jamais,--mais, malgr mon trs-grand respect pour le suffrage universel,
je crois qu'il ne devrait tre appel  rsoudre les questions par oui
ou par non que sur la proposition des Assembles lues par lui. Le
travail de ces lections est chaque fois pour lui un moyen de connatre
et de juger la situation. Ce sera son grand mode d'instruction et de
progrs quand la classe claire sera vraiment en progrs elle-mme;
mais questionner les masses  l'improviste, c'est souvent leur tendre un
pige. Le dernier plbiscite l'a surabondamment prouv. En ce moment de
doute et de dsespoir, nous aurions un vote de dpit contre la
rpublique, car elle porte tout le poids des malheurs de la France; les
votes de dpit ne peuvent tre bons. Pourtant, s'il n'y avait pas
d'autre moyen d'en finir avec une situation dsespre que l'on ne
voudrait pas nous avouer, mieux vaudrait en venir l que de prir.


               21 novembre.

Les journaux nous saturent de la question d'Orient. On y voit le point
de dpart d'une guerre europenne. Eh bien! l'Europe, qui nous
abandonne, sera punie en attendant qu'elle punisse  son tour. C'est
dans l'ordre.


               25 novembre.

Temps trs-doux et mme chaud. Depuis quelques jours, les circulaires
ministrielles nous entretiennent de petits combats o nous aurions
constamment l'avantage. La rdaction est toujours la mme.

--Les mobiles ont eu de l'_entrain_!

Singulire expression dans des cas si graves; on dirait qu'il s'agit de
parties de plaisir.

--Nous avons subi des pertes _srieuses_, l'ennemi en a fait de plus
considrables.

Le plus clair, c'est que, pour empcher l'ennemi d'envahir toute la
France, on le laisse se fortifier autour de Paris, et que nous
arriverons trop tard au secours de Paris, si nous arrivons! On vit au
jour le jour sur les incidents de cette guerre de dtails, c'est une
sorte de calme relatif qu'on se reproche d'avoir, et qu'on ne peut pas
goter.


               26 novembre.

Bonne lettre de Paris, c'est une joie en mme temps qu'une douleur
poignante. Ils demandent si nous allons  leur secours!... On dit qu'une
action dcisive est imminente. Il y a si longtemps qu'on le dit!


               28.

Les insomnies sont dvorantes, on ne les compte plus. Aprs toutes mes
veilles auprs de mes enfants malades au printemps, je pourrai me vanter
de n'avoir gure dormi cette anne. Tous ces bans qui se succdent si
rapidement me terrifient. On appelle les hommes maris pour le 10
dcembre. Plus on a de bras, plus on en demande; c'est donc que la
situation s'aggrave au lieu de s'amliorer!


               29.

Dpart de nos mobiliss par un temps triste comme nos mes. Nous les
attendons sur la route. Toute la ville les accompagne. Ils sont
trs-dcids, trs-patriotes, trs-fiers. On s'embrasse, on rentre les
larmes. O vont-ils? que deviendront-ils? Ils ne le savent pas, ils sont
prts  tout. Il y a un reflux d'espoir et de dvouement. On croit que
le salut est encore possible. Je ne sais pourquoi mon espoir est faible
et de courte dure. Je n'tais plus habitue  cette sombre disposition.
Je la combats de mon mieux, et, comme tout le monde, je saisis avec
ardeur la moindre lueur qui se montre; mais quand elle s'efface, on
retombe plus bas.


               2 dcembre.

Jour radieux au milieu de notre dsespoir. Paris a fait, nous dit-on,
une sortie magnifique, et l'arme de la Loire va vers Paris avec succs.
On rve dj Paris dbloqu, l'ennemi en droute. Quel beau rve! ne
nous veillons pas. Laissez-nous, discoureurs officiels! votre loquence
n'est pas  la hauteur des choses. C'est de la glace sur le feu. Il
faudrait tre si simple, au contraire! Nos petites-filles nous voient
heureux, elles se rjouissent de la prochaine dlivrance de Paris,
qu'elles n'ont jamais vu, mais qui est pour elles comme une le
enchante que nos amis et nos enfants, partis hier, vont dlivrer des
ogres et des monstres de mme sorte.


               4 dcembre, dimanche.

La joie n'est pas de longue dure! On nous dit que nous avons perdu
toutes nos positions sur la Loire. On ne publie pas les dpches, elles
sont trop dcourageantes. Il parat qu'on avait exagr beaucoup le
succs, et nous avons encore t dups! Pourquoi nous tromper aprs
avoir tant cri contre les trompeurs du rgime prcdent?--Il fait
atrocement froid. La neige paisse et collante empche de marcher. Cela
ressemble  une campagne de Russie pour nos soldats.


               5 dcembre.

On nous cache une dfaite srieuse. On dit que l'arme se replie en bon
ordre. Nous ne sommes pas si loin du thtre des vnements que nous ne
sachions le contraire. On nous trompe, on nous trompe! comme si on
pouvait tromper longtemps! Le gouvernement a le vertige.


               6 dcembre.

Encore plus froid, 20 degrs dans la nuit, et nos soldats couchent dans
la neige! Nos mobiliss sont atrocement logs  Chteauroux dans une
usine infecte, ouverte  tous les vents. Les chefs sont  l'abri et
disent qu'il faut aguerrir ces enfants gts. Chaque nuit, il y en a une
vingtaine qui ont les pieds gels ou qui ne s'veillent pas. Morts de
froid littralement! C'est infme, et c'est comme cela partout! Avant de
les mener  la mort, on leur fait subir les tortures de l'agonie.


               7 dcembre.

Ce soir, dpche insense! Je le sentais bien que le malheureux gnral
qui a repris Orlans payerait cher sa courte gloire! Orlans est de
nouveau aux Prussiens. Notre camp est abandonn; nous perdons un
matriel immense, nos canons de marine, des munitions considrables;
notre arme est en fuite. Selon le gnral, le ministre a manqu de
savoir et de jugement; le camp tait mal plac, impossible  garder, et
les troupes, dclares hier si vaillantes, ont pli et ne peuvent
inspirer aucune confiance; tout cela est expos par le ministre
lui-mme, mais sur un ton d'amour-propre bless qui nous livre  tous
les commentaires; il termine par cette phrase trange:

_Le public apprciera._

--Le public! c'est ainsi que ce jeune avocat parle  la France! Se
croit-il sur un thtre? Non, il a voulu dire:

La cour apprciera.

--Il se croit  l'audience! Est-ce l un langage srieux quand on ne
craint pas de tenir entre ses mains le sort de son pays? Si le gnral
qui n'obit pas est coupable, pourquoi ne pas insister pour qu'il
obisse? Si vous tes certain qu'il se trompe, pourquoi lui envoyer un
ordre qui l'autorise  se tromper? Mais si le camp qu'il faut abandonner
d'une manire si dsastreuse tait dans une situation dplorable,  qui
la faute? Si les armements qu'on y a accumuls avec tant de peine et de
dpense tombent entre les mains de l'ennemi, quels conseils a donc pris
ce jeune orateur, qui s'est imagin apparemment, un beau matin, tre le
gnral Bonaparte? On a lieu de craindre qu'il ne soit que Napolon IV.

Il s'en lave les mains, le public apprciera!--Il y aura donc un public
seul comptent pour juger entre sa science militaire et celle d'un
gnral qu'hier encore il nous donnait comme une trouvaille de son
gnie! Ou vous vous tes cruellement tromp hier, ou vous vous trompez
cruellement aujourd'hui. C'est un aveu d'ignorance ou d'tourderie que
votre emphase ne vous empche pas de faire ingnument. Je ne sais ce
qu'en pensera le public, mais je sais que les familles en deuil ne vous
jugeront pas avec indulgence. Gnral, vous seriez mis  la retraite par
le chef du gouvernement; chef du gouvernement, vous vous conservez au
pouvoir: voil des inconsquences qui cotent cher  la France!

Le rsultat, c'est que deux cent mille hommes de notre arme sont en
fuite,--on appelle cela maintenant se replier,--et que nous faisons une
perte immense en matriel de guerre.

On parle d'une nouvelle victoire sous Paris; nous n'y croyons plus, on
ne croit plus  rien, on devient fou. Nous sommes ici dans notre
campagne muette, ensevelie sous la neige, comme des passagers pris dans
les glaces du ple. Nous attendons les ours blancs, mais nous n'avons
pas un fusil pour les repousser. Bon _public_! tu es la part du diable.


               8 dcembre.

On ne parle plus de Paladines ni de son arme. Le gouvernement lance des
accusations capitales, et, n'osant y donner suite, passe  d'autres
exercices. Il nous annonce des succs _sous toutes rserves_, mais Rouen
est pris; on dit qu'il s'est livr pour de l'argent. Eh bien! je n'en
crois rien. Il y a un patriotisme furieux et insulteur qui n'a plus de
prise sur moi. Si Rouen s'est livr, c'est qu'on ne l'a pas aid  se
dfendre, c'est peut-tre qu'on l'a indignement tromp.

De notre ct, l'ennemi revient sur Vierzon et sur Bourges; si ces
villes ouvertes et dgarnies ne dmontent pas les batteries prussiennes
 coups de pierres, dira-t-on qu'elles se sont vendues?--Je commence 
m'indigner,  me mettre en colre srieusement, moi qui ai puis dans la
vieillesse une bonne dose de patience; je ne peux souffrir que, pour ne
pas avouer les fautes de son parti, on calomnie son pays avec cette
merveilleuse facilit. trange patriotisme que celui qui outrage la
France devant l'ennemi!

Ce soir on dcommande la leve des hommes maris. Pourquoi l'avoir
dcrte?


               9 dcembre.

Petite dpche rendant compte d'un petit engagement  Bois-le-Duc. Le
gnral d'Aurelle de Paladines a donn sa dmission, ou on la lui a
fait donner. On a nomm quatre gnraux. Les Prussiens sont  Vierzon
depuis hier; cela, on n'en parle pas, mais les passants qui fuient,
entasss avec leurs meubles dans des omnibus, le disent sur la route.


               10.

Grande panique. Des gens de Salbris et d'Issoudun passent devant notre
porte, emmenant sur des charrettes leurs enfants, leurs meubles et leurs
denres. Ils disent qu'on se bat  Reuilly. Les restes de l'arme de la
Loire sont rallis, mais on ne sait o; Bourbaki est  Nevers pour se
mettre  la tte de quatre-vingt mille hommes venant du Midi ou de cette
droute, on ne sait.


               11 dcembre.

Le ministre de la guerre va, dit-on,  l'arme de la Loire pour la
commander en personne. J'espre que c'est une plaisanterie de ses
ennemis; ce qu'il y a de certain, c'est que le gouvernement de Tours se
sauve  Bordeaux: c'est le cinquime acte qui commence. Le public va
bientt apprcier; la panique continue. Maurice va aux nouvelles pour
savoir s'il faut faire partir la famille. Nous avons des voisins qui
font leurs paquets, mais c'est trop tt; nos mobiles sont toujours 
Chteauroux sans armes et sans aucun commencement d'instruction; on ne
les y laisserait pas, si l'ennemi venait droit sur eux,  moins qu'on ne
les oublie, ce qui est fort possible. Les nouvelles de Paris sont
trs-alarmantes, ils ont d repasser la Marne; que peuvent-ils faire, si
nous ne faisons rien?


               12 dcembre.

Dgel. Aprs tant de neige, c'est un ocan de boue. Autre lit pour nos
soldats!


               13.

La panique reprend et redouble autour de nous. Depuis que nous sommes
personnellement menacs, nous sommes moins agits, je ne sais pourquoi.
Je tiens  achever un travail auquel je n'avais pas l'esprit ces
jours-ci, et qui s'claircit  mesure que je compte les heures qui me
restent. Tout le monde est soldat  sa manire; je suis,  la tte de
mon encrier, de ma plume, de mon papier et de ma lampe, comme un pauvre
caporal rassemblant ses quatre hommes  l'arrire-garde.--Les Prussiens
ont occup Vierzon sans faire de mal; ils y ont vendu des cochons vols;
ils entendent le commerce. Le gnral Chanzy se bat vigoureusement du
ct de Blois, cela parat certain. Chteauroux est encombr de fuyards
dans un tat dplorable. Les Prussiens n'auraient fait que traverser
Rouen. Le gouvernement est  Bordeaux.


               14 dcembre.

On dit que l'ennemi est en route en partie sur Bourges, et que de
l'autre ct il bombarde Blois. Les Prussiens paraissent vouloir
descendre la Loire jusqu' Nevers, traverser le centre pour se reformer
 Poitiers, c'est--dire envahir une nouvelle zone entre le Midi et
Paris. Nous devons avoir eu encore une grosse dfaite entre Vierzon et
Issoudun; on n'en parle pas, mais il y a tant de fuyards et dans un tel
tat d'indiscipline qu'on suppose un nouveau malheur. Nous sommes sans
journaux et sans dpches; le gouvernement est en voyage. Ce soir, un
journal nous arrive de Bordeaux; il ne nous parle que de l'installation
de ces messieurs.


               15.

Nous aurions repris Vierzon; mais qu'en sait-on? De Blois, on ne sait
rien. Le gnral Chanzy donne encore de l'esprance. Il parat tre
rsolu, bien arm et avoir de bonnes troupes. Bourbaki serait  Bourges,
occup  rallier les fuyards du corps d'arme du centre de la Loire: On
dit qu'ils ont tellement ravag la campagne qu'il ne reste plus un arbre
autour de Bourges. C'tait un riche pays maracher; espaliers et
lgumes seraient rass comme par le feu. On annonce ce soir que
Bourbaki est reparti avec cette arme reforme  la hte et sans
rsistance. Ils veulent bien se battre, ces pauvres troupiers, ils
veulent surtout se battre. Ce qu'ils ne supportent pas, ce que les
Prussiens les plus soumis ne supporteraient pas mieux, c'est la famine,
la misre, la cruaut du rgime qu'on leur impose.--Au lieu de se
rapprocher de Paris, Bourbaki aurait l'intention d'aller _couper la
retraite_ aux Prussiens vers la frontire. Seraient-ils en retraite? Et
on nous le cacherait! Il y a dans l'atroce drame qui se joue l'lment
burlesque oblig.

Passage de M. Cathelineau  Chteauroux  la tte d'un beau corps de
francs-tireurs qui disent leurs prires devant les populations, bien
qu'ils ne soient ni Vendens ni Bretons, et qu'ils ne se soient pas
encore battus.


               16.

Calme plat, silence absolu. Le repos est dans l'air. Le temps est rose
et gris, les bls poussent  perte de vue. Il ne passe personne, on ne
voit pas une poule dans les champs. Cette tranquillit extraordinaire
nous frappe tellement que nous nous demandons si la guerre est finie,
s'il y a eu guerre, si nous ne rvons pas depuis quatre mois.--Nous
serons peut-tre envahis demain.

Ce soir, une petite dpche. Romorantin a t travers et ranonn. Nos
mobiles ont donn dans une escarmouche et tir quelques coups de fusil.


               17 dcembre.

Un mot d'Alexandre Dumas pour m'apprendre la mort de son pre. Il tait
le gnie de la vie, il n'a pas senti la mort. Il n'a peut-tre pas su
que l'ennemi tait  sa porte et assistait  sa dernire heure, car on
dit que Dieppe est occup.--Absence totale de nouvelles. A la Chtre, on
est constern, on croit avoir entendu le canon hier dans la soire. Dans
la campagne, on l'a entendu aussi. Je crois que 'a d tre un tonnerre
sourd, le ciel tait noir comme de l'encre. Il a pass dans la nuit
environ trois mille dserteurs de toutes armes. Ils ont couch emmi les
champs, jetant leurs fusils, leurs bidons, et envoyant patre leurs
officiers.


               18.

Mme absence de nouvelles officielles. Le gouvernement s'installe 
Bordeaux. Chanzy tenait encore il y a trois jours autour de Vendme,
battant fort bien les Prussiens,  ce qu'on assure et ceci parat
srieux. Le sous-prfet d'Issoudun a fait savoir que Vierzon tait
occup pour la troisime fois par l'ennemi. Bourbaki se serait repli
sur Issoudun, renonant  dfendre le centre et se portant sur l'est. De
toute faon, l'ennemi est fort prs de nous. On s'y habitue, bien qu'on
n'ait pas la consolation de pouvoir lui opposer la moindre rsistance.
Il passera ici comme un coup de vent sur un tang. Je regarde mon jardin
en attendant qu'on mette les arbres la racine en l'air, je dne en
attendant que nous n'ayons plus de pain, je joue avec mes enfants en
attendant que nous les emportions sur nos paules, car on rquisitionne
les chevaux, mme les plus ncessaires, et je travaille en attendant que
mes griffonnages allument les pipes de ces bons Prussiens.


               19.

Le temps se remet au froid. Pas plus de nouvelles qu'auparavant. Un
journal insinue qu'il se passe de _grandes choses_: c'est bien mauvais
signe! Toute la Normandie est envahie. Ils ont ravag le plus beau pays
de France. La Touraine est de plus en plus menace. Il est difficile de
se persuader que tout aille bien.


               26.

Mme silence. Nous sommes si inquiets que nous lirions de l'_officiel_
avec plaisir. Sommes-nous perdus, qu'on ne trouve rien  dire?


               21 dcembre.

On parle de nouveaux troubles  Paris. Le parti de la Commune songe-t-il
encore  ses affaires au milieu de l'agonie de la France? Il parat que
sa doctrine est de s'emparer du pouvoir de vive force. La dictature est
la furie du moment, et jamais la pitoyable impuissance des pouvoirs sans
contrle n'a t mieux dmontre. S'il nous faut en essayer de nouveaux,
la France se fchera; elle garde le silence sombre des explosions
prochaines. Ce qui rsulte des mouvements de Belleville,--on les appelle
ainsi,--c'est qu'une cole trs-presse de rgner  son tour nous menace
de nouvelles aventures. Ces expriences cotent trop cher. La France
n'en veut plus. Elle prouve, par une patience vraiment admirable,
qu'elle rprouve la guerre civile: elle sait aussi qu'il n'y en aura
pas, parce qu'elle _ne le veut pas_; mais aux premires lections elle
brisera les rpublicains ambitieux, et peut-tre, hlas! la rpublique
avec eux. En tout cas, elle n'admettra plus de gouvernement conquis 
coups de fusil, pas plus de 2 dcembre que de 31 octobre. C'est se faire
trop d'illusions que de se croire matres d'une nation comme la ntre
parce qu'on a enfonc par surprise les portes de l'Htel-de-Ville et
insult lchement quelques hommes sans dfense. Je ne connais pas les
thories de la Commune moderne, je ne les vois exposes nulle part; mais
si elles doivent s'imposer par un coup de main, fussent-elles la panace
sociale, je les condamne au nom de tout ce qui est humain, patient,
indulgent mme mais jaloux de libert et rsolu  mourir plutt que
d'tre converti de force  une doctrine, quelle qu'elle soit.

Le mpris des masses, voil le malheur et le crime du moment. Je ne puis
gure me faire une opinion nette sur ce qui se passe aujourd'hui dans ce
monde ferm qui s'appelle Paris; il nous parat encore suprieur  la
tourmente. Nous ignorons s'il est content de ses mandataires. Toutes
les lettres que nous en recevons sont exclusivement patriotiques. Si
quelque plainte s'chappe, c'est celle d'tre gouvern trop mollement.
C'est un malheur sans doute, mais on ne peut se dfendre de respecter
une dictature scrupuleuse, humaine et patiente. Il est si facile d'tre
absolu, si rare et si malais d'tre doux dans une situation violente et
menace! Je crois encore ce gouvernement compos d'hommes de bien.
Ont-ils l'habilet, la science pratique? On le saura plus tard; 
prsent nous ne voulons pas les juger, c'est un sentiment gnral. La
crise atroce qu'ils subissent nous les rend sacrs. D'ailleurs il me
semble qu'ils professent avec nous le respect de la volont gnrale,
puisque aprs l'meute ils ont soumis leur rlection au plbiscite de
Paris. C'est aller aussi loin que possible dans cette voie, c'est aller
jusqu'au danger de sanctionner tous les autres plbiscites.

Le principe radicalement contraire semble gouverner l'esprit de la
Commune, et, symptme plus grave, plus inquitant, gouverner l'esprit
du parti rpublicain qui rgit  cette heure le reste de la France, bien
qu'il soit l'ennemi dclar et trs-irrit de la Commune.

Ce parti, que nous pouvons mieux juger, puisqu'il nous entoure, se
spare chaque jour ouvertement du peuple, dans les villes parce que
l'ouvrier est plus ardent que lui, dans les campagnes parce que le
paysan l'est moins. Il est donc forc de rprimer l'meute dans les
centres industriels, de redouter et d'ajourner le vote dans toute la
France agricole. Il est contraint  se dfendre des deux cts  la
fois, sous peine de tomber et d'abandonner la tche qu'il a assume sur
lui de sauver le territoire. Malheureuse Rpublique, c'est trop
d'ennemis sur les bras! Dans quel jour d'ivresse nous t'avons salue
comme la force virile d'une nation en danger! Nous ne pouvions prvoir
que tu essayerais de te passer de la sanction du peuple ou que tu te
verrais force de t'en passer.--Ce qui est certain aujourd'hui, c'est
que la dlgation et ses amis personnels dsirent s'en passer, et
qu'ils y travailleront au lendemain de la pacification, quelle qu'elle
soit.

Puiss-je faire un mauvais rve! mais je vois reparatre sans
modification les thories d'il y a vingt ans. Des thories qui ne cdent
rien  l'preuve du temps et de l'exprience sont pleines de dangers.
S'il est vrai que le progrs doive s'accomplir par l'initiative de
quelques-uns, s'il est vrai qu'il parte infailliblement du sein des
minorits, il n'en est pas moins vrai que la violence est le moyen le
plus sauvage et le moins sr pour l'imposer. Que les majorits soient
gnralement aveugles, nul n'en doute; mais qu'il faille les opprimer
pour les empcher d'tre oppressives, c'est ce que je ne comprends plus.
Outre que cela me parat chimrique, je crois voir l un sophisme
effrayant; tout ce que, depuis le commencement du rle de la pense dans
l'histoire du monde, la libert a inspir  ses adeptes pour fltrir la
tyrannie, on peut le retourner contre ce sophisme. Aucune tyrannie ne
peut tre lgitime, pas mme celle de l'idal. On sait des gens qui se
croient capables de gouverner le monde mieux que tout le monde, et qui
ne craindraient pas de passer par-dessus un massacre pour s'emparer du
pouvoir. Ils sont pourtant trs-doux dans leurs moeurs et incapables de
massacrer en personne, mais ils chauffent le temprament irascible d'un
groupe plus ou moins redoutable, et se tiennent prts  profiter de son
audace. Je ne parle pas de ceux qui sont pousss  jouer ce rle par
ambition, vengeance ou cupidit. De ceux-l, je ne m'occupe pas; mais de
trs-sincres thoriciens accepteraient les consquences de ce dilemme:
la rpublique ne pouvant s'tablir que par la dictature, tous les
moyens sont bons pour s'emparer de la dictature quand on veut avec
passion fonder ou sauver la rpublique.

--C'est une passion sainte, ajoutent-ils, c'est le feu sacr, c'est le
patriotisme, c'est la volont fconde sans laquelle l'humanit se
tranera ternellement dans toutes les erreurs, dans toutes les
iniquits, dans toutes les bassesses. Le salut est dans nos mains;
prisse la libert du moment pour assurer l'galit et la fraternit
dans l'avenir! gorgeons notre mre pour lui infuser un nouveau sang!

Cela est trs-beau selon vous, gens de tte et main, mais cela rpugnera
toujours aux gens de coeur; en outre cela est impraticable. On ne fait
pas revivre ce qu'on a tu, et le peuple d'aujourd'hui, fils de la
libert, n'est pas dispos  laisser consommer le parricide. D'ailleurs
cette thorie n'est pas neuve; elle a servi, elle peut toujours servir 
tous les prtendants: il ne s'agit que de changer certains mots et
d'invoquer comme but suprme le bonheur et la gloire des peuples; mais,
comme malgr tout le seul prtendant lgitime, c'est la rpublique, que
n'eussions-nous pas donn pour qu'elle ft le sauveur! Il y avait bien
des chances pour qu'elle le ft en s'appuyant sur le vote de la France.
La France dira un jour  ces hommes malheureux qu'ils ont eu tort de
douter d'elle, et qu'il et fallu saisir son heure. Ils l'ont condamne
sans l'entendre, ils l'ont blesse; s'ils succombent, elle les
abandonnera, peut-tre avec un excs d'ingratitude: les revers ont
toujours engendr l'injustice.

Mon apprciation n'est sans doute pas sans rplique. Quand l'histoire de
ces jours confus se fera, peut-tre verrons-nous que la rpublique a
subi une fatalit plutt qu'obi  une thorie. L'absence de
communication matrielle entre Paris et la France nous a interdit aux
uns et aux autres de nous mettre en communication d'ides; probablement
le gouvernement de Paris a t mal renseign par celui de Tours, parce
que celui de Tours a t mal clair par son entourage. En septembre, on
tait trs-patriote dans la rgion intermdiaire de l'opinion, et c'est
toujours l qu'est le nombre. Malheureusement autour des pouvoirs
nouveaux il y a toujours un attroupement d'ambitions personnelles et de
prtendues capacits qui obstrue l'air et la lumire. Le parti
rpublicain est spcialement expos aux illusions d'un entourage qui
dgnre vite en camaraderie bruyante, et tout d'un coup la bohme y
pntre et l'envahit. La bohme n'a pas d'intrt  voir s'organiser la
dfense; elle n'a pas d'avenir, elle n'est point pillarde par nature,
elle profite du moment, ne met rien dans ses poches, mais gaspille le
temps et trouble la lucidit des hommes d'action.

Que l'ajournement indfini du vote soit une faute volontaire ou
invitable, la thorie qui consiste  s'en passer ou  le mutiler rgne
en fait et subsiste en ralit. Sera-t-elle expose catgoriquement
quand nous aurons repris possession de nous-mmes? Professe dans des
clubs qui souvent sont des coteries, elle n'a pas de valeur, il lui faut
la grande lumire; sera-t-elle pose dans des journaux, discute dans
des assembles?--Il faudra bien l'aborder d'une manire ou de l'autre,
ou elle doit s'attendre  tre perscute comme une doctrine sotrique,
et si elle a des adeptes de valeur, ils se devront  eux-mmes de ne pas
la tenir secrte. Peut-tre des journaux de Paris qu'il ne nous est pas
donn de lire ont-ils dj dmasqu leurs batteries.

Qui rpondra  l'attaque? Les partisans du droit divin plaideront-ils la
cause du droit populaire? Ils en sont bien capables, mais l'oseront-ils?
Les orlanistes, qui sont en grande force par leur tenue, leur entente
et leur patiente habilet, accepteront-ils cette preuve du suffrage
universel pour base de leurs projets, eux qui ont t renverss par la
thorie du droit sans restriction et sans catgories? On verra alors
s'ils ont march avec le temps. Malheureusement, s'ils sont consquents
avec eux-mmes, ils devront vouloir purer le rgime parlementaire et
rtablir le cens lectoral. Les rpublicains qui placent leur principe
au-dessus du consentement des nations se trouveraient donc donner la
main aux orlanistes et aux clricaux? Le principe contraire serait donc
confi  la dfense des bonapartistes exclusivement? Il ne faudrait
pourtant pas qu'il en ft ainsi, car le bonapartisme a abus du peuple
aprs l'avoir abus, et c'est  lui le premier qu'tait rserv le
chtiment invitable de s'garer lui-mme aprs avoir gar les autres.
Il pouvait fonder sur la presque unanimit des suffrages une socit
nouvelle vraiment grande. Il a fait fausse route ds le dbut, la France
l'a suivi, elle s'est brise. Serait-elle assez aveugle pour
recommencer?

Ceux qui croient la France radicalement souille pensent qu'on peut la
ressaisir par la corruption. J'ai meilleure opinion de la France, et si
je me mfiais d'elle  ce point, je ne voudrais pas lui faire l'honneur
de lui offrir la rpublique. J'ai entendu dire par des hommes prts 
accepter des fonctions rpublicaines:

--Nous sommes une nation _pourrie_. Il faut que l'invasion passe sur
nous, que nous soyons crass, ruins, anantis dans tous nos intrts,
dans toutes nos affections; nous nous relverons alors! le dsespoir
nous aura retremps, nous chasserons l'tranger et nous crerons chez
nous l'idal.

C'tait le cri de douleur d'hommes trs-gnreux, mais quand cette
conviction passe  l'tat de doctrine, elle fait frissonner. C'est
toujours le projet d'gorger la mre pour la rajeunir. Grce au ciel, le
fanatisme ne sauve rien, et l'alchimie politique ne persuade personne.
Non, la France n'est pas mprisable parce que vous la mprisez; vous
devriez croire en elle, y croire fermement, vous qui prtendez diriger
ses forces. Vous vous prsentez comme mdecins, et vous crachez sur le
malade avant mme de lui avoir tt le pouls. Tout cela, c'est le
vertige de la chute. Il y a bien de quoi garer les cerveaux les plus
solides, mais tchons de nous dfendre et de nous ressaisir.
Rpublicains, n'abandonnons pas aux partisans de l'Empire la dfense du
principe d'affranchissement proclam par nous, exploit par eux; ne
maudissons pas l'enfant que nous avons mis au monde, parce qu'il a agi
en enfant. Redressez ses erreurs, faites-les lui comprendre, vous qui
avez le don de la parole, la science des faits, le sens de la vie
pratique. Ce n'est pas aux artistes et aux rveurs de vous dire comment
on influence ses contemporains dans le sens politique. Les rveurs et
les artistes n'ont  vous offrir que l'impressionnabilit de leur
nature, certaine dlicatesse d'oreille qui se rvolte quand vous touchez
 faux l'instrument qui parle aux mes. Nous n'esprons pas renverser
des thories qui ne sont pas les ntres, qui se piquent d'tre mieux
tablies; mais nous nous croyons en rapport,  travers le temps et
l'espace, avec une foule de bonnes volonts qui interrogent leur
conscience et qui cherchent sincrement  se mettre d'accord avec elle.
Ces volonts-l dfendront la cause du peuple, le suffrage universel;
elles chercheront avec vous le moyen de l'clairer, de lui faire
comprendre que l'intrt de tous ne se spare pas de l'intrt de
chacun. N'y a-t-il pas des moyens efficaces et prompts pour arriver  ce
but? Certes vous eussiez d commencer par donner l'ducation, mais
peut-tre l'ignorant l'et-il refuse. Il ne tenait pas  son vote
alors, et quand on lui disait qu'il en serait priv s'il ne faisait pas
instruire ses enfants, il rpondait:

--Peu m'importe.

Aujourd'hui ce n'est plus de mme, le dernier paysan est jaloux de son
droit et dit:

--Si on nous refuse le vote, nous refuserons l'impt.

C'est un grand pas de fait. Donnez-lui l'instruction, il est temps.
Fondez une vritable rpublique, une libert sincre, sans
arrire-pense, sans rcrimination surtout. Ne mettez aucun genre
d'entrave  la pense, dcrtez en quelque sorte l'idal, dites sans
crainte qu'il est au-dessus de tout; mais entendez-vous bien sur ce mot
_au-dessus_, et ne lui donnez pas un sens arbitraire. La rpublique est
au-dessus du suffrage universel uniquement pour l'inspirer; elle doit
tre la rgion pure o s'labore le progrs, elle doit avoir pour moyens
d'application le respect de la libert et l'amour de l'galit, elle
n'en peut avouer d'autres, elle n'en doit pas admettre d'autres. Si elle
cherche dans la conspiration, dans la surprise, dans le coup d'Etat ou
le coup de main, dans la guerre civile en un mot, l'instrument de son
triomphe, elle va disparatre pour longtemps encore, et les hommes
gars qui l'auront perdue ne la relveront jamais.

Il en cote  l'orgueil des sectaires de se soumettre au contrle du
gros bon sens populaire. Ils ont gnralement l'imagination vive,
l'esprance obstine. Ils ont gnralement autour d'eux une coterie ou
une petite glise qu'ils prennent pour l'univers, et qui ne leur permet
pas de voir et d'entendre ce qui se passe, ce qui se dit et se pense de
l'autre ct de leur mur. La plaie qui ronge les cours, la courtisanerie
les porte fatalement  une sorte d'insanit mentale. L'enthousiasme
prdomine, et le jugement se trouble. Cette courtisanerie est d'autant
plus funeste qu'elle est la plupart du temps dsintresse et sincre.
J'ai travaill toute ma vie  tre modeste; je dclare que je ne
voudrais pas vivre quinze jours entoure de quinze personnes persuades
que je ne peux pas me tromper. J'arriverais peut-tre  me le persuader
 moi-mme.

La contradiction est donc ncessaire  la raison humaine, et quand une
de nos facults touffe les autres, il n'y a qu'un remde pour nous,
remettre en quilibre, c'est qu'au nom d'une facult oppose nous soyons
contenus, corrigs au besoin. La grandeur, la beaut, le charme de la
France, c'est l'imagination; c'est par consquent son plus grand pril,
la cause de ses excs, de ses dchirements et de ses chutes. Quand nous
avons demand avec passion le suffrage universel, qui est vraiment un
idal d'galit, nous avons obi  l'imagination, nous avons acclam cet
idal sans rien prvoir des lourdes ralits qui allaient le tourner
contre nos doctrines; ce fut notre nuit du 4 aot. Il s'est mis tout
d'un coup  reprsenter l'gosme et la peur; il a proclam l'empire
pour se dbarrasser de l'anarchie dont nos dissentiments le menaaient.
Il n'a pas voulu limiter le pouvoir auquel il se livrait; tout au
contraire il l'a exagr jusqu' lui donner un blanc-seing pour toutes
les erreurs o il pourrait tomber. Cet aveuglement qui vous irrite
aujourd'hui, c'est pourtant la preuve d'une docilit que la rpublique
sera heureuse de rencontrer quand elle sera dans le vrai.

Avons-nous d'ailleurs le droit de dire que les masses veulent toujours,
obstinment et sans exception, le repos  tout prix? La guerre d'Italie,
cette gnreuse aventure que nous payons si cher aujourd'hui, ne
l'a-t-il pas consentie sans hsitation, n'a-t-il pas donn des flots de
sang pour la dlivrance de ce peuple qui ne peut nous en rcompenser, et
qui d'ailleurs ne s'en soucie pas? Les masses qui, par confiance ou par
engouement, font de pareils sacrifices, de si coteuses imprudences, ne
sont donc pas si abruties et si rebelles  l'enthousiasme. Ce reste
d'attachement lgendaire pour une dynastie dont le chef lui avait donn
tant de fausse gloire et fait tant de mal rel n'est-il pas encore une
preuve de la bont et de la gnrosit du peuple? Maudire le peuple,
c'est vraiment blasphmer. Il vaut mieux que nous.

En ce moment, j'en conviens, il ne reprsente pas l'hrosme, il aspire
 la paix; il voit sans illusion les chances d'une guerre o nous
paraissons devoir succomber. Il n'est pas en train de comprendre la
gloire; sur quelques points, il trahit mme le patriotisme. Il aurait
bien des excuses  faire valoir l o l'indiscipline des troupes et les
exactions des corps francs lui ont rendu la dfense aussi prjudiciable
et plus irritante que l'invasion. Entre deux flaux, le malheureux
paysan a d chercher quelquefois le moindre sans le trouver.

Gnralement il blme l'obstination que nous mettons  sauver l'honneur;
il voudrait que Paris et dj capitul, il voit dans le patriotisme
l'obstacle  la paix. Si nous tions aussi fouls, aussi  bout de
ressources que lui, le patriotisme nous serait peut-tre passablement
difficile. L o l'honneur rsiste  des preuves pareilles  celles du
paysan, il est sublime.

Pauvre Jacques Bonhomme!  cette heure de dtresse et d'puisement, tu
es certainement en rvolte contre l'enthousiasme, et, si l'on t'appelait
 voter aujourd'hui, tu ne voterais ni pour l'empire, qui a entam la
guerre, ni pour la rpublique, qui l'a prolonge. T'accuse et te mprise
qui voudra. Je te plains, moi, et en dpit de tes fautes je t'aimerai
toujours! Je n'oublierai jamais mon enfance endormie sur tes paules,
cette enfance qui te fut pour ainsi dire abandonne et qui te suivit
partout, aux champs,  l'table,  la chaumire. Ils sont tous morts,
ces bons vieux qui m'ont porte dans leurs bras, mais je me les rappelle
bien, et j'apprcie aujourd'hui jusqu'au moindre dtail la chastet, la
douceur, la patience, l'enjouement, la posie, qui prsidrent  cette
ducation rustique au milieu de dsastres semblables  ceux que nous
subissons aujourd'hui. J'ai trouv plus tard, dans des circonstances
difficiles, de la scheresse et de l'ingratitude. J'en ai trouv partout
ailleurs et plus choquantes, moins pardonnables! J'ai pardonn  tous
et toujours. Pourquoi donc bouderais-je le paysan parce qu'il ne sent
pas et ne pense pas comme moi sur certaines choses? Il en est d'autres
essentielles sur lesquelles on est toujours d'accord avec lui, la
probit et la charit, deux vertus qu'autour de moi je n'ai jamais vues
s'obscurcir que rarement et trs-exceptionnellement. Et quand il en
serait autrement, quand au fond de nos campagnes, o la corruption n'a
gure pntr, le paysan mriterait tous les reproches qu'une
aristocratie intellectuelle trop exigeante lui adresse, ne serait-il pas
innocent par l'tat d'enfance o on l'a systmatiquement tenu? Quand on
compare le budget de la guerre  celui de l'instruction publique, on n'a
vraiment pas le droit de se plaindre du paysan, quoi qu'il fasse.


               22 dcembre.

Froid, neige et verglas, c'est--dire torture ou mort pour ceux qui
n'ont pas d'abri, peut-tre pour les pauvres de Paris, car on dit que
le combustible va manquer.--On dmnage Bourges de son matriel.--Petits
combats dans la Bourgogne. Garibaldi est l et annonce sa dmission. Je
m'tonne qu'il ne l'ait pas dj donne, car, s'il y a des hros dans
ces corps de volontaires, il y a aussi, et malheureusement en grand
nombre, d'insignes bandits qui sont la honte et le scandale de cette
guerre.--Toujours sans nouvelles de nos armes, tranquillit mortelle!


               23, 24 dcembre.

Depuis deux jours, bonnes nouvelles de Paris, de l'arme du Nord et de
celle de la Loire. On est si malheureux, on voit un si effroyable
gaspillage d'hommes et d'argent, qu'on doute de ce qui devrait rjouir.
Quelle triste veille de Nol! Je fais des robes de poupe et des jouets
pour le rveil de mes petites-filles. On n'a plus le moyen de leur faire
de brillantes surprises, et l'arbre de Nol des autres annes exige une
fracheur de gaiet que nous n'avons plus. Je taille et je couds toute
la nuit pour que le pre Nol ne passe pas sur leur sommeil de minuit
les mains vides. Nous tions encore si heureux l'anne dernire! Nos
meilleurs amis taient l, on soupait ensemble, on riait, on s'aimait.
Si quelqu'un et pu lire dans un avenir si proche et le prdire, c'et
t comme la foudre tombant sur la table.


               25, dimanche.

La neige tombe  flots. Ma nice et son fils an viennent dner, on
tche de se distraire, puisque les bonnes nouvelles ne sont pas encore
dmenties ou suivies de malheurs nouveaux; mais on retombe toujours dans
l'effroi du lendemain.


               26.

Les communications sont rtablies entre Vierzon et Chteauroux. On saura
peut-tre enfin ce qui s'est pass par l.


               27.

On ne le sait pas. Le froid augmente.


               28.

Lettre de Paris du 22. Ils disent qu'ils peuvent manger du cheval
pendant quarante-cinq jours encore.


               29 dcembre.

Il parat; on assure, on nous annonce sous toutes rserves,--c'est
toujours la mme chose. Les journaux en disent trop ou pas assez. Ils ne
nous rassurent pas, et ce qu'ils donnent  entendre suffit pour mettre
l'ennemi au courant de tous nos mouvements. Le combat de Nuits a t
srieux, sans rsultats importants,--comme tous les autres!


               30.

Les dpches sont plus affirmatives que jamais. L'ennemi parat reculer;
je crois qu'il se concentre sur Paris. Il est vident que, sur plusieurs
points, malgr nos atroces souffrances, nous nous battons bien. L o le
courage peut quelque chose, nous pouvons beaucoup; mais en dehors des
nouvelles officielles il y a l'histoire intime qui se communique de
bouche en bouche, et qui nous rvle des dilapidations pouvantables au
prjudice de nos troupes. Il est impossible que nous triomphions,
impossible!

Savoir cela, le sentir jusqu' l'vidence, et apprendre que les
Prussiens vont peut-tre bombarder Paris! Ils ont, dit-on, dmasqu des
batteries sur l'enceinte--_avec pertes considrables_, dit
succinctement la dpche. Pertes pour qui?


               31 dcembre 1870.

Toujours froid glacial. Nous sommes surpris par la visite de notre ami
Sigismond avec son fils. Ils n'ont pas plus d'illusions que nous, et
nous nous quittons en disant:

--Tout est perdu!

A minuit, j'embrasse mes enfants. Nous sommes encore vivants, encore
ensemble. L'excrable anne est finie; mais, selon toute apparence, nous
entrons dans une pire.

Il est pourtant impossible que tant de malheur ne nous laisse pas
quelque profit moral. Pour mon compte, je sens que mon esprit a fait un
immense voyage. J'ignore encore ce qu'il y aura gagn; mais je ne crois
pas qu'il y ait perdu absolument son temps. Il a t oblig de faire de
grands efforts pour se dprendre de certaines ardeurs d'esprance; il en
a eu de plus grands encore  faire pour conserver des croyances dont
l'application tait un cruel dmenti  la vrit. Il n'rigera point en
systme  son usage ce qu'il a senti se dgager de vrai au milieu de ses
angoisses. Il voyagera au jour le jour, comme il a toujours fait. Il
regardera toujours avidement, peut-tre verra-t-il mieux.

Il m'en a cot des larmes, je l'avoue, pour reconnatre que, dans cet
lan rpublicain qui nous avait enivrs, il n'y avait pas assez
d'lments d'ordre et de force. Il et fallu le savoir, consentir  se
juger soi-mme et demander la paix avec moins de confiance dans la
guerre. L'erreur funeste a t de croire que notre courage et notre
dvouement suffiraient l o il fallait le sens profond de la vie
pratique. Nous ne l'avons pas eu, le gouvernement de Paris n'a pas pu
diriger la France; ses dlgus ne l'ont pas su. La France est devenue
la proie de spculations monstrueuses en mme temps que l'arme en est
la victime. Toute la science politique consistait  distinguer, entre
tant de dvouements qui s'offraient, les boucs d'avec les brebis. Ceci
dpassait les forces de deux vieillards,--hommes d'honneur  coup sr,
mais dbords et abuss ds les premiers jours,--et celles d'un jeune
homme sans exprience de la vie politique et sans sagesse suffisante
pour se mfier de lui-mme.

Tout serait pardonnable et dj pardonn, malgr ce qu'il nous en cote,
si la rsolution de n'en pas appeler  la France n'avait prvalu. Il
s'est produit sourdement et il se produit aujourd'hui ouvertement une
rsistance  notre consentement qui nous autorise  de suprmes
exigences. Nous voulons qu'on s'avoue incapable ou qu'on nous sauve.
Nous continuons nos sacrifices, nous touffons nos indignations contre
une multitude d'infamies autorises ou tolres, nous engageons le
peuple  attendre,  subir,  esprer encore; mais tout empire, et le
ton du parti qui s'impose devient rogue et menaant.

C'est le commencement d'une fin misrable dont nous payerons le dommage.
La dlgation dictatoriale va finir comme a fini celle de l'Empire. La
vraie rpublique sauvera-t-elle son principe  travers ce
cataclysme?--Je le sauve dans ma conscience et dans mon me; mais je ne
puis rpondre que de moi.

Le roi Guillaume va sans doute crire une belle lettre de jour de l'an 
sa femme. Rien de mieux; mais pourquoi les journaux allemands
reproduisent-ils avec enthousiasme ce que le roi dit  la reine, ce que
la reine dit au roi? C'est pour l'dification de la _chrtient_ sans
doute, les rois sont si pieux! Ils remercient Dieu si humblement de tout
le sang qu'ils font rpandre, de toutes les villes qu'ils brlent ou
bombardent, de tous les pillages commis en leur nom! Ils vont rtablir
en Allemagne le culte des saints. J'imagine que saint Shylock et saint
Mandrin seront destins  fter la campagne de France et le bombardement
de Paris.


               Nohant, 1er janvier 1871.

Pas trop battus aujourd'hui; on se dfend bien autour de Paris, Chanzy
tient bon et fera, dit-on, sa jonction avec Faidherbe, que je sais tre
un homme de grand mrite. Bourbaki dispose de forces considrables. On
se permet un jour d'esprance! C'est peut-tre le besoin qu'on a de
respirer; mais que peuvent d'hroques efforts, si _les causes profondes
d'insuccs_ que personne n'ignore et que nul n'ose dire augmentent
chaque jour?--Et _elles augmentent_!

Pour mes trennes, Aurore me fait une surprise; elle me chante une
romance que sa mre lui accompagne au piano, et elle la chante
trs-bien. Que c'est joli, cette voix de cinq ans!


               2 janvier.

On nous dit ce matin qu'une dpche de M. Gambetta est dans les mains de
l'imprimeur, qu'elle est trs-longue et contient des nouvelles
importantes. Nous l'attendons avec impatience, lui faisant grce de
beaucoup de lieux communs, pourvu qu'il nous annonce une victoire ou
d'utiles rformes. Hlas! c'est un discours qu'il a prononc  Bordeaux
et qu'il nous envoie comme trennes. Ce discours est vide et froid. Il y
a bien peu d'orateurs qui supportent la lecture. L'avocat est comme le
comdien, il peut vous mouvoir, vous exalter mme avec un texte banal.
Il faut croire que M. Gambetta est un grand acteur, car il est un
crivain bien mdiocre.

Les nouvelles verbales ou par lettres sont dplorables.


               4 janvier.

Lettre de Paris.--_Nous voulons bien mourir, surtout mourir_,
disent-ils. Ce peu de mots en dit beaucoup: ils sont dsesprs!...
comme nous.


               5 janvier.

Plus de nouvelles du tout. On nous annonce que pendant douze jours il
n'y aura plus de communications  cause d'un grand mouvement de troupes.
Nous allons donc voir des prodiges d'activit bien entendue? Il serait
temps.--Histoire non officielle, c'est maintenant la seule qui soit
vraie: le gnral Bourbaki a refus la direction militaire de la
dictature et dclar qu'il voulait agir librement ou se retirer.


               6 janvier.

chec  Bourgtheroulde. C'est prs de Jumiges. Ont-ils ravag
l'intressante demeure et le muse de nos amis Cointet? Les barbares
respecteront-ils les ruines historiques?


               7.

Depuis douze jours, on bombarde Paris. Le sacrilge s'accomplit. La
barbarie poursuit son oeuvre: jusqu'ici elle est impuissante; mais ils
se rapprocheront du but. Ils sont les plus forts, et la France est
ruine, pille, ravage  la fois par l'ennemi implacable et les _amis_
funestes.


               8.

Tempte de neige qui nous force d'allumer  deux heures pour travailler.
Toujours des combats partiels; l'ennemi ne s'tend pas impunment. Les
soldats que les blessures ou les maladies nous ramnent nous disent que
le Prussien _en personne_ n'est pas solide et ne leur cause aucune
crainte. On court sur lui sans armes, il se laisse prendre arm. Ce qui
dmoralise nos pauvres hommes, c'est la pluie de projectiles venant de
si loin qu'on ne peut ni l'viter ni la prvoir. Notre artillerie, 
nous, ne peut atteindre  grande distance et ne peut tenir de prs. Il
rsulte de tout ce qu'on apprend que la guerre tait impossible ds le
dbut, que depuis tout s'est aggrav effroyablement, et qu'aujourd'hui
le mal est irrparable.--Pauvre France! il faudrait pourtant ouvrir les
yeux et sauver ce qui reste de toi!


               Lundi 9.

Neige paisse, blanche, cristallise, admirable. Les arbres, les
buissons, les moindres broussailles sont des bouquets de diamants:  un
moment, tout est bleu. Chre nature, tu es belle en vain! Je te regarde
comme te regardent les oiseaux, qui sont tristes parce qu'ils ont froid.
Moi, j'ai encore un bon feu qui m'attend dans ma chambre, mais j'ai
froid dans le coeur pour ceux qui n'ont pas de feu, et, chose bizarre,
mon corps ne se rchauffe pas. Je me brle les mains en me demandant si
je suis morte, et si l'on peut penser et souffrir tant mort.

Rouen se justifie et donne un dmenti formel  ceux qui l'ont accus de
s'tre vendu. J'en tais sre!


               10 janvier.

C'est l'anniversaire d'Aurore. Sa soeur vient  bout de lui faire un
bouquet avec trois fleurettes pargnes par la gele dans la serre
abandonne. Triste bouquet dans les petites mains roses de Gabrielle!
Elles s'embrassent follement, elles s'aiment, elles ne savent pas qu'on
peut tre malheureux. Nos pauvres enfants! nous tcherons de vivre pour
elles; mais nous ne pourrions plus le leur promettre. Maurice ne veut 
aucun prix s'loigner du danger. Nous y resterons, lui et moi, car je ne
veux pas le quitter. Je le lui promets pourtant, mais je ne m'en irai
pas. Du moment que cela est dcid avec moi-mme, je suis trs-calme.

On annonce des victoires sur tous les points. Faut-il encore esprer?
Nous le voulons bien, mon Dieu!


               Mercredi 11.

La neige est toujours plus belle. Aurore en est trs-frappe et voudrait
se coucher dedans! Elle dit qu'elle irait bien avec les soldats pour
jouir de ce plaisir-l. Comme l'enfance a des ides cruelles sans le
savoir!

Elle entend dire qu'il faudrait cacher ce que l'on a de prcieux; elle
passe la journe  cacher ses poupes. Cela devient un jeu qui la
passionne.


               Jeudi 12.

A prsent ils bombardent rellement Paris. Les bombes y arrivent en
plein.--Des malades, des femmes, des enfants tus.--Deux mille obus dans
la nuit du 9 au 10,--_sans sommation_!


               Vendredi 13.

Mauvaises nouvelles de Chanzy. Il a t hroque et habile, tout
l'affirme; mais il est forc de battre en retraite.


               14.

Un ballon est tomb prs de Chteauroux; les aronautes ont dit que hier
le bombardement s'tait ralenti.--Chanzy continue sa retraite.


               15 janvier.

Rien, qu'une angoisse  rendre fou!


               16.

La peste bovine nous arrive. Plus de marchs. Beaucoup de gens aiss ne
savent avec quoi payer les impts. Les banquiers ne prtent plus, et les
ressources s'puisent rapidement. La gne ou la misre est partout. Un
de nos amis qu'blme les retardataires finit par nous avouer que ses
fermiers ne le payent pas, que ses terres lui cotent au lieu de lui
rapporter, et que s'il n'et fait durant la guerre un petit hritage,
dont il mange le capital, il ne pourrait payer le percepteur. Tout le
monde n'a pas un hritage  point nomm. Comme on le mangerait de bon
coeur en ce moment o tant de gens ne mangent pas!

On admire la belle retraite de Chanzy, mais c'est une retraite!


               17 janvier.

Notre ami Girord, prfet de Nevers, est destitu pour n'avoir pas
approuv la dissolution des conseils gnraux. Il avait demand au
conseil de son dpartement un concours qui lui a t donn par les
hommes de toute opinion avec un patriotisme inpuisable. Il n'a pas
compris pourquoi il fallait faire un outrage public  des gens si
dvous et si confiants. On lui a envoy sa destitution par tlgramme.
Il a rpondu par tlgramme avec beaucoup de douceur et d'esprit:

--Mille remercments!

Il n'a pas fait d'autre bruit, mais l'opinion lui tiendra compte de la
dignit de sa conduite; ces mesures rvolutionnaires sont bien
intempestives, et dans l'espce parfaitement injustes. La dlgation est
malade, elle entre dans la phase de la mfiance.

Dgel, vent et pluie. Tous les arbustes d'ornement sont gels. Les bls,
si beaux nagure, ont l'air d'tre perdus. Encore cela? Pauvre paysan,
pauvres nous tous!

Nous avons des nouvelles du camp de Nevers, qui a cot tant de travail
et d'argent. Il n'a qu'un dfaut, c'est qu'il n'existe pas. Comme celui
d'Orlans, il tait dans une situation impossible. On en fait un
nouveau, on dpense, encore vingt-cinq millions pour acheter un terrain,
le plus cher et le plus productif du pays. Le gnral, l'tat-major, les
mdecins sont l, logs dans les chteaux du pays; mais il n'y a pas de
soldats, ou il y en a si peu qu'on se demande  quoi sert ce camp. Les
officiers sont dvors d'ennui et d'impatience. Il y a tantt trois mois
que cela dure.


               18.

Le bombardement de Paris continue; on a le coeur si serr qu'on n'en
parle pas, mme en famille. Il y a de ces douleurs qui ne laissent pas
de place  la rflexion, et qu'aucune parole ne saurait exprimer.

Jules Favre, assistant  l'enterrement de pauvres enfants tus dans
Paris par les obus, a dit:

Nous touchons  la fin de nos preuves.

Cette parole n'a pas t dite  la lgre par un homme dont la profonde
sensibilit nous a frapps depuis le commencement de nos malheurs.
Croit-il que Paris peut-tre dlivr? Qui donc le tromperait avec cette
illusion froce? ignore-t-il que Chanzy a honorablement perdu la partie,
et que Bourbaki, plus prs de l'Allemagne que de Paris, se heurte
bravement contre l'ennemi et ne l'entame pas? Je crois plutt que Jules
Favre voit la prochaine ncessit de capituler, et qu'il espre encore
une paix honorable.

Ce mot _honorable_, qui est dans toutes les bouches, est, comme dans
toutes les circonstances o un mot prend le dessus sur les ides, celui
qui a le moins de sens. Nous ne pouvons pas faire une paix qui nous
dshonore aprs une guerre d'extermination accepte et subie si
courageusement depuis cinq mois. Paris bombard depuis tant de jours et
ne voulant pas encore se rendre ne peut pas tre dshonor. Quand mme
le Prussien cynique y entrerait, la honte serait pour lui seul. La paix,
quelle qu'elle soit, sera toujours un hommage rendu  la France, et plus
elle sera dure, plus elle marquera la crainte que la France vaincue
inspire encore  l'ennemi.

C'est _ruineuse_ qu'il faut dire. Ils nous demanderont surtout de
l'argent, ils l'aiment avec passion. On parle de trois, de cinq, de sept
milliards. Nous aimerions mieux en donner dix que de cder des
provinces qui sont devenues notre chair et notre sang. C'est l o l'on
sent qu'une immense douleur peut nous atteindre. C'est pour cela que
nous n'avons pas recul devant une lutte que nous savions impossible,
avec un gouvernement captif et une dlgation dborde; mais, fallt-il
nous voir arracher ces provinces  la dernire extrmit, nous ne
serions pas plus dshonors que ne l'est le bless  qui un boulet a
emport un membre.

Non,  l'heure qu'il est, notre honneur national est sauv. Que l'on
essaye encore pour l'honneur de perdre de nouvelles provinces, que les
gnraux continuent le duel pour l'honneur, c'est une obstination
hroque peut-tre, mais que nous ne pouvons plus approuver, nous qui
savons que tout est perdu. La partie ardente et gnreuse de la France
consent encore  souffrir, mais ceux qui rpondent de ses destines ne
peuvent plus ignorer que la dsorganisation est complte, qu'ils ne
peuvent plus compter sur rien. Il le reconnaissent entre eux,  ce
qu'on assure.

Les optimistes sont irritants. Ils disent que la guerre commence, que
dans six mois nous serons  Berlin; peut-tre s'imaginent-ils que nous y
sommes dj. Pourtant, comme ils disent tous la mme chose, dans les
mmes termes, cela ressemble  un mot d'ordre de parti plus qu' une
illusion. riger l'illusion en devoir, c'est entendre singulirement le
patriotisme et l'amour de l'humanit. Je ne me crois pas force de jouer
la comdie de l'esprance, et je plains ceux qui la jouent de bonne foi;
ils auront un dur rveil.

Il serait curieux de savoir par quelle fraction du parti rpublicain
nous sommes gouverns en ce moment, en d'autres termes  quel parti
appartient la dictature des provinces. MM. Crmieux et Glais-Bizoin se
sont renferms jusqu' prsent dans leur rle de ministres; je ne les
crois pas disposs  d'autres usurpations de pouvoir que celles qui leur
seraient imposes par le gouvernement de Paris. Or le gouvernement de
Paris parat trs-press de se dbarrasser de son autorit pour en
appeler  celle du pays. Malgr les fautes commises,--l'abandon
tmraire des ngociations de paix en temps utile, le timide ajournement
des lections  l'heure favorable,--on voit percer dans tout ce que l'on
sait de sa conduite le sentiment du dsintressement personnel, la
crainte de s'riger en dictature et d'engager l'avenir. La faiblesse que
semblent lui reprocher les Parisiens, exalts par le malheur, est
probablement la forme que revt le profond dgot d'une trop lourde
responsabilit, peut-tre aussi une terreur scrupuleuse en face des
dchirements que pourrait provoquer une autorit plus accuse. A
Bordeaux, il n'en est plus de mme. Un homme sans lassitude et sans
scrupule dispose de la France. C'est un honnte homme et un homme
convaincu, nous le croyons; mais il est jeune, sans exprience, sans
aucune science politique ou militaire: l'activit ne supple pas  la
science de l'organisation. On ne peut mieux le dfinir qu'en disant que
c'est un temprament rvolutionnaire. Ce n'est pas assez; toutes les
mesures prises par lui sont la preuve d'un manque de jugement qui fait
avorter ses efforts et ses intentions.

Ce manque de jugement explique l'absence d'apprciation de soi-mme.
C'est un grand malheur de se croire propre  une tche dmesure, quand
on et pu remplir d'une manire utile et brillante un moindre rle. Il y
a eu l un de ces enivrements subits que produisent les crises
rvolutionnaires, un de ces funestes hasards de situation que subissent
les nations mortellement frappes, et qui leur portent le dernier coup;
mais  quel parti se rattache ce jeune aventurier politique? Si je ne me
trompe, il n'appartient  aucun, ce qui est une preuve d'intelligence et
aussi une preuve d'ambition. Il a donn sa confiance, les fonctions
publiques et, ce qui est plus grave, les affaires du pays  tous ceux
qui sont venus s'offrir, les uns par dvouement sincre, les autres pour
satisfaire leurs mauvaises passions ou pour faire de scandaleux
profits. Il a tout pris au hasard, pensant que tous les moyens taient
bons pour agiter et rveiller la France, et qu'il fallait des hommes et
de l'argent  tout prix. Il n'a eu aucun discernement dans ses choix,
aucun respect de l'opinion publique, et cela involontairement, j'aime 
le croire, mais aveugl par le principe qui veut la fin veut les
moyens. Il faut tre bien enfant pour ne pas savoir, aprs tant
d'expriences rcentes, que les mauvais moyens ne conduisent jamais qu'
une mauvaise fin. Comme il a cherch  se constituer un parti avec tout
ce qui s'est offert, il serait difficile de dire quelle est la rgle,
quel est le systme de celui qu'il a russi  se faire; mais ce parti
existe et fait trs-bon march des sympathies et de la confiance du
pays. Il y a un parti Gambetta, et ceci est la plus douloureuse critique
qu'on puisse faire d'une dictature qui n'a russi qu' se constituer un
parti trs-restreint, quand il fallait obtenir l'adhsion d'un peuple.
On ne fera plus rien en France avec cette troitesse de moyens. Quand
tous les sentiments sont en effervescence et tous les intrts en pril,
on veut une large application de principes et non le dtail journalier
d'essais irrflchis et contradictoires qui caractrise la petite
politique. J'espre encore, j'espre pour ma dernire consolation en
cette vie que mon pays, en prsence de tant de factions qui le divisent,
prendra la rsolution de n'appartenir  aucune et de rester libre,
c'est--dire rpublicain. Il faudra donc que le parti Gambetta se range,
comme les autres,  la lgalit, au consentement gnral, ou bien c'est
la guerre civile sans frein et sans issue, une srie d'agitations et de
luttes qui seront trs-difficiles  comprendre, car chaque parti a son
but personnel, qu'il n'avoue qu'aprs le succs. Les gens de bonne foi
qui ont des principes sincres sont ceux qui comprennent le moins des
vnements atroces comme ceux des journes de juin. Plus ils sont sages,
plus le spectacle de ces dlires les dconcerte.

L'opinion rpublicaine est celle qui compte le plus de partis, ce qui
prouve qu'elle est l'opinion la plus gnrale. Comment faire, quel
miracle invoquer pour que ces partis ne se dvorent pas entre eux, et ne
provoquent pas des ractions qui tueraient la libert? Quel est celui
qui a le plus d'avenir et qui pourrait esprer se rallier tous les
autres? C'est celui qui aura la meilleure philosophie, les principes les
plus srs, les plus humains, les plus larges; mais le succs lui est
promis  une condition, c'est qu'il sera le moins ambitieux de pouvoir
personnel, et que nul ne pourra l'accuser de travailler pour lui et ses
amis.

Le parti Gambetta ne prsente pas ces chances d'avenir, d'abord parce
qu'il ne se rattache  aucun corps de doctrines, ensuite parce qu'il
s'est recrut indiffremment parmi ce qu'il y a de plus pur et ce qu'il
y a de plus tar, et que ds lors les honntes gens auront hte de se
sparer des bandits et des escrocs. Ceux-ci disparatront quand l'ordre
se fera, mais pour reparatre dans les jours d'agitation et se
retrouver coude  coude avec les hommes d'honneur, qu'ils traiteront de
frres et d'amis, au grand dplaisir de ces derniers. Ces lments
antipathiques que runissent les situations violentes sont une prompte
cause de dgot et de lassitude pour les hommes qui se respectent. M.
Gambetta, honnte homme lui-mme, clair plus tard par l'exprience de
la vie, sera tellement mortifi du noyau qui lui restera, qu'il aura
peut-tre autant de soif de l'obscurit qu'il en a maintenant de la
lumire. En attendant, nous qui subissons le poids de ses fautes et qui
le voyons aussi mal renseign sur les chances d'une _guerre  outrance_
que l'tait Napolon III en dclarant cette guerre insense, nous ne
sourions pas  sa fortune prsente, et, n'tait la politesse, nous
ririons au nez de ceux qui s'en font les adorateurs intresss ou
aveugles.

C'est un grand malheur que ce Gambetta ne soit pas un homme pratique, il
et pu acqurir une immense popularit et runir dans un mme sentiment
toutes les nuances si tranches, si hostiles les unes aux autres, des
partisans de la rpublique. Au dbut, nous l'avons tous accueilli avec
cette ingnuit qui caractrise le temprament national. C'tait un
homme nouveau, personne ne lui en voulait. On avait besoin de croire en
lui. Il est descendu d'un ballon frisant les balles ennemies, incident
trs-dramatique, propre  frapper l'imagination des paysans. Dans nos
contres, ils voulaient  peine y croire, tant ce voyage leur paraissait
fantastique;  prsent, le prestige est vanoui. Ils ont ou dire qu'une
quantit de ballons tombaient de tous cts, ils ont reu par cette voie
des nouvelles de leurs absents, ils ont vu passer dans les airs ces
tranges messagers. Ils se sont dit que beaucoup de Parisiens taient
aussi hardis et aussi savants que M. Gambetta, ils ont demand avec une
malignit ingnue s'ils venaient pour le remplacer. Au dbut, ils n'ont
fait aucune objection contre lui. Tout le monde croyait  une clatante
revanche; tout le monde a tout donn. De son ct le dictateur semblait
donner des preuves de savoir-faire en touffant avec une prudence
apparente les insurrections du Midi; les modrs se rjouissaient, car
les modrs ont la haine et la peur des rouges dans des proportions
maladives et tant soit peu furieuses. C'est  eux que le vieux Lafayette
disait autrefois:

--Messieurs, je vous trouve enrags de modration.

Les modrs gambettistes sont un peu embarrasss aujourd'hui que la
dictature commence  casser leurs vitres, le moment tant venu o il
faut faire flche de tout bois. Les rouges d'ailleurs sont dans l'arme
comme les lgitimistes, comme les clricaux, comme les orlanistes.
videmment les rouges sont des hommes comme les autres, ils se battent
comme les autres, et il faudra compter avec leur opinion comme avec
celle des autres. Ce serait mme le moment d'une belle fusion, si, par
temprament, les rouges n'taient pas irrconciliables avec tout ce qui
n'est pas eux-mmes; c'est le parti de l'orgueil et de l'infaillibilit.
A cet effet, ils ont invent le mandat impratif que des hommes
d'intelligence, Rochefort entre autres, ont cru devoir subir, sans
s'apercevoir que c'tait la fin de la libert et l'assassinat de
l'intelligence!

Les rouges! c'est encore un mot vide de sens. Il faut le prendre pour ce
qu'il est: un drapeau d'insurrection; mais dans les rangs de ce parti il
y a des hommes de mrite et de talent qui devraient tre  sa tte et le
contenir pour lui conserver l'avenir, car ce parti en a, n'en dplaise
aux modrs, c'est mme probablement celui qui en a le plus, puisqu'il
se proccupe de l'avenir avec passion, sans tenir compte du prsent.
Qu'on fasse entrer dans ses convictions et dans ses moeurs, un peu trop
sauvages, le respect matriel de la vraie lgalit, et, de la confusion
d'ides folles ou gnreuses qu'il exhale ple-mle, sortiront des
vrits qui sont dj reconnues par beaucoup d'adhrents silencieux,
ennemis, non de leurs doctrines, mais de leurs faons d'agir. Une
socit fonde sur le respect inviolable du principe d'galit,
reprsent par le suffrage universel et par la libert de la presse,
n'aurait jamais rien  craindre des impatients, puisque leur devise est
_libert, galit_: je ne sais s'ils ajoutent _fraternit_: dans ces
derniers temps, ils ont perdu par la violence, la haine et l'injure, le
droit de se dire nos frres.

N'importe! une socit parfaitement soumise au rgime de l'galit et
prserve des excs par la libert de parler, d'crire et de voter,
aurait ds lors le droit de repousser l'agression de ceux qui ne se
contenteraient pas de pareilles institutions, et qui revendiqueraient le
droit monstrueux de guerre civile. Il faut que les modrs y prennent
garde; si les insurrections clatent parfois sans autre cause que
l'ambition de quelques-uns ou le malaise de plusieurs, il n'en est pas
de mme des rvolutions, et les rvolutions ont toujours pour cause la
restriction apporte  une libert lgitime. Si, par crainte des
meutes, la socit rpublicaine laisse porter atteinte  la libert de
la parole et de l'association, elle fermera la soupape de sret, elle
ouvrira la carrire  de continuelles rvolutions. M. Gambetta parat
l'avoir compris en prononant quelques bonnes paroles  propos de la
libert des journaux dans ce trop long et trop vague discours du 1er
janvier, dont je me plaignais peut-tre trop vivement l'autre jour. S'il
a cette ferme conviction que la libert de la presse doit tre respecte
jusque dans ses excs, s'il dsavoue les actes arbitraires de
quelques-uns de ses prfets, il respectera sans doute galement le
suffrage universel. Ceci ne fera pas le compte de tous ses partisans,
mais j'imagine qu'il n'est pas homme  sacrifier les principes aux
circonstances.

Je lui souhaite de ne pas perdre la tte  l'heure dcisive, et je
regrette de le voir passer  l'tat de ftiche, ce qui est le danger
mortel pour tous les souverains de ce monde.


               19 janvier.

On a des nouvelles de Paris du 16. Le bombardement nocturne
continue.--_Nocturne_ est un raffinement. On veut tre sr que les gens
seront crass sous leurs maisons. On assure pourtant que le mal _n'est
pas grand_. Lisez qu'il n'est peut-tre pas proportionn  la quantit
de projectiles lancs et  la soif de destruction qui dvore le saint
empereur d'Allemagne; mais il est impossible que Paris rsiste longtemps
ainsi, et il est monstrueux que nous le laissions rsister, quand nous
savons que nos armes reculent au lieu d'avancer.

Du ct de Bourbaki, l'espoir s'en va compltement malgr de brillants
faits d'armes qui tournent contre nous chaque fois.


               20.

Nos gnraux ne combattent plus que pour joter. Ils n'ont pas la
franchise de d'Aurelle de Paladines, qui a os dire la vrit pour
sauver son arme. Ils craignent qu'on ne les accuse de lchet ou de
trahison. La situation est horrible, et elle n'est pas sincre!

Le temps est doux, on souffre moins  Paris; mais les pauvres ont-ils du
charbon pour cuire leurs aliments?--On est surpris qu'ils aient encore
des aliments. Pourquoi donc a-t-on ajourn l'appel au pays il y a trois
mois, sous prtexte que Paris ne pouvait supporter vingt et un jours
d'armistice sans ravitaillement? Le gouvernement ne savait donc pas ce
que Paris possdait de vivres  cette poque? Que de questions on se
fait, qui restent forcment sans rponse!


               21.

Tours est pris par les Prussiens.


               22 et 23.

Toujours plus triste, toujours plus noir, Paris toujours bombard! on a
le coeur dans un tau. Quelle morne dsesprance! on aurait envie de
prendre une forte dose d'opium pour se rendre indiffrent par
idiotisme.--Non! on n'a pas le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir,
il faudra se souvenir. Il faut tcher de comprendre  travers les
tnbres dont on nous enveloppe systmatiquement. A en croire les
dpches officielles, nous serions victorieux tous les jours et sur tous
les points. Si nous avions tu tous les morts qu'on nous signale, il y a
longtemps que l'arme prussienne serait dtruite; mais,  la fin de
toutes les dpches, on nous glisse comme un dtail sans importance que
nous avons perdu encore du terrain. Quel rgime moral que le compte
rendu journalier de cette tuerie rciproque! Il y a des mots atroces qui
sont passs dans le style officiel:

--_Nos pertes sont insignifiantes,--nos pertes sont peu considrables._

Les jours de dsastre, on nous dit avec une touchante motion:

--Nos pertes sont _sensibles_.

Mais pour nous consoler on ajoute que celles de l'ennemi sont
_srieuses_, et le pauvre monde  l'afft des nouvelles, va se coucher
content, l'imagination calme par le rve de ces cadavres qui jonchent
la terre de France!


               24 janvier.

Nos trois corps d'arme sont en retraite. Les Prussiens ont Tours, Le
Mans; ils auront bientt toute la Loire. Ils payent cher leurs
avantages, ils perdent beaucoup d'hommes. Qu'importe au roi Guillaume?
l'Allemagne lui en donnera d'autres. Il la consolera de tout avec le
butin, l'Allemand est positif; on y perd un frre, un fils, mais on
reoit une pendule, c'est une consolation.

Paris se bat, sorties hroques, dsespres.--Mon Dieu, mon Dieu! nous
assistons  cela. Nous avons donn, nous aussi, nos enfants et nos
frres. Varus, qu'as-tu fait de nos lgions?

Encore une nomination honteuse dans les journaux; l'impudeur est en
progrs.


               25 janvier.

Succs de Garibaldi  Dijon. Il y a l, je ne sais o, mais sous les
ordres du hros de l'Italie, un autre Italien moins enfant, moins
crdule, moins dupe de certains associs, le doux et intrpide Frapolli,
grand-matre de la maonnerie italienne, qui, ds le commencement de la
guerre, est venu nous apporter sa science, son dvouement, sa bravoure.
Personne ne parle de lui, c'est  peine si un journal l'a nomm. Il n'a
pas crit une ligne, il ne s'est mme pas rappel  ses amis. Modeste,
pur et humain comme Barbs, il agit et s'efface,--et il y a eu dans
certains journaux des loges pour de certains honts qu'on a nomms 
de hauts grades en dpit des avertissements de la presse mieux
renseigne. Malheur! tout est souill, tout tombe en dissolution. Le
mpris de l'opinion semble rig en systme.


               26 janvier.

Encore une leve, celle des conscrits par anticipation. On a des hommes
 n'en savoir que faire, des hommes qu'il faut payer et nourrir, et qui
seront  peine bons pour se battre dans six mois; ils ne le seront
jamais, si on continue  ne pas les exercer et  ne les armer qu'au
moment de les conduire au feu. Mon troisime petit-neveu vient de
s'engager.


               27.

Visites de jeunes officiers de mobiliss, enfants de nos amis du Gard.
Ils sont en garnison dans le pays on ne peut plus mal, et ne faisant
absolument rien, comme les autres. Chteauroux regorge de troupes de
toutes armes qui vont et viennent, on ne saura certainement jamais
pourquoi. A La Chtre, on a de temps en temps un passage annonc; on
commande le pain, il reste au compte des boulangers. L'intendance a
toujours un rglement qui lui dfend de payer. D'autres fois la troupe
arrive  l'improviste, on n'a reu aucun avis, le pain manque.
Heureusement les habitants de La Chtre pratiquent l'hospitalit d'une
manire admirable; ils donnent le pain, la soupe, le vin, la viande 
discrtion: ils coucheraient sur la paille plutt que de ne pas donner
de lit  leur hte. Ils n'ont pas t puiss; mais dans les villes 
bout de ressources les jeunes troupes souffrent parfois cruellement, et
on s'tonne de leur rsignation. Le dcouragement s'en mle. Subir tous
les maux d'une arme en campagne et ne recevoir depuis trois et quatre
mois aucune instruction militaire, c'est une trange manire de servir
son pays en l'puisant et s'puisant soi-mme.

Un peu de _fantaisie_ vient gayer un instant notre soire, c'est une
histoire qui court le pays. Trois Prussiens (toujours trois!) ont envahi
le dpartement, c'est--dire qu'ils en ont franchi la limite pour
demander de la bire et du tabac dans un cabaret. De plus, ils ont
demand le nom de la localit. En apprenant qu'ils taient dans l'Indre,
ils se sont retirs en toute hte, disant qu'il leur tait dfendu d'y
entrer, et que ce dpartement ne serait pas envahi  cause du chteau de
Valenay, le duc ayant obtenu de la Prusse, o ses enfants sont au
service du roi, qu'on respecterait ses proprits.

Il y a dj quelque temps que cette histoire court dans nos villages.
Les habitants de Valenay ont dit que si les Prussiens respectaient
seulement les biens de leur seigneur et ravageaient ceux du paysan, ils
brleraient le chteau.

Il y a quelque chose qu'on dit tre vrai au fond de ce roman, c'est que
le duc de Valenay aurait crit de Berlin  son intendant d'emballer et
de faire partir les objets prcieux, et que, peu aprs, il aurait donn
l'ordre de tout laisser en place. Qu'on lui ait promis en Prusse de
respecter son domaine seigneurial, cela est fort possible; mais que
cette promesse se soit tendue au dpartement, c'est ce que nous ne
croirons jamais, malgr la confiance qu'elle inspire aux amateurs de
merveilleux.


               28 janvier.

Lettres de Paris du 15. Morre est bien vivant, Dieu merci! Par une
chance inespre,  cette date nous n'avions ni morts ni malades parmi
nos amis; mais depuis treize jours de bombardement, de froid et
peut-tre de famine de plus!--Mon bon Plauchut m'crit qu'il _mange sa
paillasse_, c'est--dire que le pain de Paris est fait de paille hache.
Il me donne des nouvelles de tous ceux qui m'intressent. Il m'en donne
aussi de mon pied--terre de Paris, qui a reu un obus dans les reins.
Le 15, on jouait _Franois le Champi_ au profit d'une ambulance. Cette
pice, joue pour la premire fois en 49, sous la Rpublique, a la
singulire destine d'tre joue encore sous le bombardement. Une
bergerie!

Mes pauvres amis sont hroques, ils ne veulent pas se plaindre, ils ne
_veulent_ souffrir de rien. J'ai des nouvelles des Lambert. Leur cher
petit enfant mord  belles dents dans les mets les plus tranges. On a
t forc de l'emporter la nuit dans un autre quartier. Les bombes leur
sifflaient aux oreilles. Berton, pre et fils, ont t de toutes les
sorties comme volontaires. D'autres excellents artistes sont aussi sur
la brche, les hommes aux remparts, les femmes aux ambulances. Tous sont
dj habitus aux obus et les mprisent. Les gamins courent aprs. Paris
est admirable, on est fier de lui!


               28 au soir.

Mais les exalts veulent le mter, le livrer peut-tre. Il y a encore eu
une tentative contre l'Htel-de-Ville, et cette fois des gardes
nationaux insurgs ont tir sur leurs concitoyens. Ce parti, si c'en est
un, se suicide. De telles provocations dans un pareil moment sont
criminelles et la premire pense qui se prsente  l'esprit est
qu'elles sont payes par la Prusse. On saura plus tard si ce sont des
fous ou des tratres. Quels qu'ils soient, ils tuent, ils provoquent la
tuerie: ce ne sont pas des Franais, ou ce ne sont pas des hommes.

On parle d'armistice et mme de capitulation. Ces meutes rendent
peut-tre la catastrophe invitable. Les journaux anglais annoncent la
fin de la guerre. Le gouvernement de Bordeaux s'en meut et nous dfend
d'y croire. Ne lui en dplaise, nous n'y croyons que trop. La misre
doit svir  Paris. On a beau nous le cacher, nos amis ont beau nous le
dissimuler, cela devient vident. Le bois manque, le pain va manquer.
L'exaltation des clubs va servir de prtexte  ce qui reste de bandits 
Paris,--et il en reste toujours,--pour piller les vivres et peut-tre
les maisons. La majorit de la garde nationale parat irrite et blme
la douceur du gnral Trochu. Le gnral Vinoy est nomm gouverneur de
Paris  sa place. Est-ce l'nergie, est-ce la patience qui peuvent
sauver une pareille situation?--Elle est sans exemple dans l'histoire.
Les Prussiens sont-ils appels  la rsoudre en brlant Paris? On ne
ferme pas l'oeil de la nuit, on voudrait tre mort jusqu' demain,--et
peut-tre que demain ce sera pire!


               Dimanche 29 janvier.

C'en est fait! Paris a capitul, bien qu'on ne prononce pas encore ce
mot-l. Un armistice est sign pour vingt et un jours. Convocation d'une
assemble de dputs  Bordeaux: c'est Jules Favre qui a trait 
Versailles. On va procder  la hte aux lections. On ne sait rien de
plus. Y aura-t-il ravitaillement pour le pauvre Paris affam? car il est
affam, la chose est claire  prsent! La paix sortira-t-elle de cette
suspension d'armes? Pourrons-nous communiquer avec Paris? A quelles
conditions a-t-on obtenu ce sursis au bombardement? Il est impossible
que l'ennemi n'ait pas exig la reddition d'un ou de plusieurs forts.
Il n'y a pas d'illusion  conserver. Cela devait finir ainsi! L'meute a
d tre plus grave qu'on ne l'a avou. Les Prussiens en profitent.
Malheureux agitateurs! que le dsastre, la honte et le dsespoir du pays
vous touffent, si vous avez une conscience!

Le dsordre et le dgot o l'on a jet la France rendaient notre perte
invitable. Mais fallait-il laisser dire  nos ennemis:

--Ce peuple insens se livre lui-mme! Les haines qui le divisent ont
fait plus que nos boulets, plus que la famine elle-mme!

Ah! mcontents de Paris, vous qui accusez vos chefs de trahison, et vous
aussi qui les abandonnez parce qu'ils veulent pargner la vie des
meutiers, si les choses sont comme elles paraissent, vous tes tous
bien coupables, mais si malheureux qu'on vous plaint tous et qu'on
tchera d'arracher de son coeur cette page de votre histoire pour ne se
rappeler que cinq mois de patience, d'union, d'hrosme vritable!

On vous plaint et on vous aime tous quand mme: vous n'tes plus
crass par les bombes, vos pauvres enfants vont avoir du pain. On
respire en dpit d'une douleur profonde, et on veut la paix,--oui, la
paix au prix de notre dernier cu, pourvu que vous chappiez  cette
torture! Quant  moi, il tait au-dessus de mes forces de la contempler
plus longtemps, et j'avoue qu'en ce moment je suis irrite contre ceux
qui reprochent  votre gouvernement d'avoir cd devant l'horreur de vos
souffrances. On rflchira demain, aujourd'hui on pleure et on aime:
arrire ceux qui maudissent!


               Janvier.

A prsent nous savons pourquoi Paris a d subir si brusquement son sort.
Encore une fois nous n'avons plus d'arme! Tandis que celles de l'Ouest
et du Nord sont en retraite, celle de l'Est est en droute. Le
malheureux Bourbaki, harcel, dit-on, par les exigences, les soupons et
les reproches de la dictature de Bordeaux, s'est brl la cervelle.
Aucune dpche ne nous en a informs, les journaux que nous pouvons nous
procurer le disent timidement dans un entrefilet. Mais on le sait trop 
Versailles, et devant l'vidence Jules Favre a d perdre tout espoir.

Ce nouveau drame est navrant. Celui-l ne trahissait pas qui s'est tu
pour ne pas survivre  la dfaite!


               31 janvier.

Dpche officielle.--_Alea jacta est!_ La dictature de Bordeaux rompt
avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, aprs avoir livr par ses
fautes la France aux Prussiens, que d'y provoquer la guerre civile, par
une rvolte ouverte contre le gouvernement dont il est le dlgu!
Peuple, tu te souviendras peut-tre cette fois de ce qu'il faut attendre
des pouvoirs irresponsables! Tu en as sanctionn un qui t'a jet dans
cet abme, tu en as subi un autre que tu n'avais pas sanctionn du tout
et qui l'y plonge plus avant, grce au souverain mpris de tes droits.
Deux malades, un somnambule et un pileptique, viennent de consommer ta
perte. Relve-toi, si tu peux!

L'occupation des forts de Paris par les Prussiens, dit cette curieuse
dpche, _semble_ indiquer que la capitale a t rendue en tant que
place forte. La convention qui est intervenue _semble_ avoir surtout
pour objet la formation et la nomination _d'une assemble_.

La politique soutenue et pratique par le ministre de l'intrieur et de
la guerre est toujours la mme: _guerre  outrance, rsistance jusqu'
complet puisement!_

Entends-tu et comprends-tu, pauvre peuple? Le _complet puisement_ est
prvu, invitable, et le voil dcrt!

Employez donc toute votre nergie, dit la dpche en s'adressant  ses
prfets,  maintenir le _moral_ des populations!

Le moyen est sublime! Promettez-leur le complet puisement! Voil tout
ce que vous avez  leur offrir. Eh bien! c'est dj fait. Vous avez tout
pris, et cela ne vous a servi  rien. Il faut aviser au moyen de vider
deux fois chaque bourse vide et de tuer une seconde fois chaque homme
mort!

Viennent ensuite des ordres relatifs  la discipline.

Les troupes devront tre exerces tous les jours pendant de longues
heures pour s'aguerrir.

Il est temps d'y songer,  prsent que celles qui savaient se battre
sont prisonnires ou cernes, et que celles qui ne savent rien sont
dmoralises par l'inaction et dcimes par les maladies! Ferez-vous
repousser les pieds gels que la gangrne a fait tomber dans vos
campements infects? Ressusciterez-vous les infirmes, les phthisiques,
les mourants que vous avez fait partir et qui sont morts au bout de
vingt-quatre heures? Rtablirez-vous la discipline dont vous vous tes
proccup tout rcemment et que vous avez laisse prir comme une chose
dont _l'lment civil_ n'avait aucun besoin?

Mais voici le couronnement du mpris pour les droits de la nation: Aprs
avoir dcrt la guerre  outrance, le ministre de l'intrieur et de la
guerre, l'homme qui n'a pas recul devant cette double tche, ajoute:

--_Enfin, il n'est pas jusqu'aux lections qui ne puissent et ne doivent
tre mises  profit_.

Et puis, tout de suite, vient l'ordre d'imposer la volont
gouvernementale, j'allais dire _impriale_, aux lecteurs de la France.

--Ce _qu'il faut_  la France, c'est une assemble _qui veuille la
guerre et soit dcide  tout_.

Le membre du gouvernement qui est attendu arrivera sans doute demain
matin. Le _ministre_,--c'est de lui-mme que parle M. Gambetta,--_le
ministre s'est fix un dlai qui expire demain  trois heures_.

C'est--dire que, si l'on tarde  lui cder, il passera outre et rgnera
seul. Le tout finit par un refrain de cantate:

--Donc, patience! fermet! courage! union et discipline!

Voil comme M. Gambetta entend ces choses! Quand il a appos beaucoup de
points d'exclamation au bas de ses dpches et circulaires, il croit
avoir sauv la patrie.

Nous voil bien et dment avertis que Paris ne compte pas, que c'est une
place forte comme une autre, qu'on peut ne pas s'en soucier et continuer
_l'puisement_ rv par la grande me du ministre pendant que l'ennemi,
matre des forts, rduira en cendre la capitale du monde civilis. Il
n'entre pas dans la politique, si modestement _suivie_ et _pratique_
par le _ministre_, de s'apitoyer sur une ville qui a eu la lchet de
succomber sans son aveu!

Ce dplorable enivrement d'orgueil qui conduit un homme, fort peu
guerrier,  la frocit froide et raisonne, est une note  prendre et 
retenir. Voil ce que le pouvoir absolu fait de nous! Dpchez-vous de
vous donner _des matres_, pauvres moutons du Berry!


               1er fvrier.

Aujourd'hui le _ministre_ refait sa thse. Il change de ton  l'gard de
Paris. C'est une ville sublime, qui ne s'est dfendue que pour lui
donner le temps de sauver la France, et il nous assure qu'elle est
sauve, vu qu'il a form des armes _jeunes encore_, mais _auxquelles_
il n'a manqu _jusqu'_ prsent _que la_ solidit _qu'on_ n'acquiert
_qu'_ la longue.

Il absout Paris, mais il accuse le gouvernement de Paris, dont
apparemment il ne relve plus.

--_On a sign  notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un
armistice dont nous n'avons connu que tardivement la coupable lgret,
qui livre aux troupes prussiennes des dpartements occups par nos
soldats, et qui nous impose l'obligation de rester trois semaines au
repos pour runir, dans les tristes circonstances o se trouve le pays,
une assemble nationale. Cependant_ _personne ne vient de Paris, et il
faut agir._

On s'imagine qu'aprs avoir ainsi tanc la _lgret coupable_ de son
gouvernement, le _ministre_ va lui rsister? Il l'avait annonc hier, il
s'tait fix un dlai. Le dlai est expir, et il n'ose! Il va obir et
s'occuper d'avoir une assemble _vraiment nationale_. Pardonnons-lui une
heure d'garement, passons-lui encore cette proclamation illisible,
impertinente, nigmatique. Esprons qu'il n'aura pas de candidats
officiels, bien qu'il semble nous y prparer. Esprons que, pour la
premire fois depuis une vingtaine d'annes, le suffrage universel sera
entirement libre, et que nous pourrons y voir l'expression de la
volont de la France.

Ce retard du dlgu de Paris, qui offense et irrite le dlgu de
Bordeaux, nous inquite, nous autres. Paris aurait-il refus de
capituler malgr l'occupation des forts? Paris croit-il encore que nos
armes sont  dix lieues de son enceinte? On l'a nourri des mensonges du
dehors, et c'est l un vritable crime. Nos anxits redoublent.
Peut-tre qu'au lieu de manger on s'gorge.--Le ravitaillement s'opre
pourtant, et on annonce qu'on peut crire des lettres _ouvertes_ et
envoyer des denres.


               2 fvrier.

J'ai crit quinze lettres, arriveront-elles?--Il fait un temps
dlicieux; j'ai crit la fentre ouverte. Les bourgeons commencent  se
montrer, le perce-neige sort du gazon ses jolies clochettes blanches
rayes de vert. Les moutons sont dans le pr du jardin, mes
petites-filles les gardent en imitant,  s'y tromper, les cris et appels
consacrs des bergres du pays. Ce serait une douce et heureuse journe,
s'il y avait encore de ces journes-l; mais le parti Gambetta nous en
promet encore de bien noires. Il a pris le mot d'ordre; il veut la
_guerre  outrance_ et le _complet puisement_. Pour quelques-uns, c'est
encore quelques mois de pouvoir; pour les dsintresss, c'est la
satisfaction sotte d'appartenir au parti qui domine la situation et
fait trembler la volaille, c'est--dire les timides du parti
oppos;--mais le paysan et l'ouvrier ne tremblent pas tant qu'on se
l'imagine! Le paysan surtout est trs-calme, il sourit et se prpare 
voter, quoi?--La paix  outrance peut-tre; on l'y provoque en le
traitant de lche et d'idiot. L'autre jour, un vieux disait:

--Ils s'y prennent comme a? On leur fera voir qu'on n'attrape pas les
mouches avec du vinaigre.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils se prononceront ici en masse
contre le complet puisement, et ils n'auront pas tort.

--Avec quoi, disent-ils, nourrira-t-on ceux que l'ennemi a ravags, si
on ravage le reste?

Ils n'ignorent pas que les provinces dfendues souffrent autant des
nationaux que des ennemis, et, comme le vol des prtendus fournisseurs
et le pillage des prtendus francs-tireurs entrent  prsent sans
restriction et sans limite dans nos prtendus moyens de dfense, ils ne
veulent plus se dfendre avec un gouvernement qui ne les prserve de
rien et les menace de tout.


               Vendredi 3 fvrier.

Le mal augmente. La menace se dessine. Le ministre de Bordeaux dcrte
de son chef des incompatibilits que la Rpublique ne doit pas
connatre. Il exclut non-seulement de l'ligibilit les membres de
toutes les familles dchues du trne, mais encore les anciens candidats
officiels, les anciens prfets de l'Empire, auxquels, par une logique
d'un nouveau genre, il substitue les siens. On ne pourra pas lire les
prfets d'il y a six mois; en revanche, on pourra lire les prfets
actuellement en fonctions! C'est le coup d'tat de la folie; il y a des
gens pour l'admirer et en accepter les consquences.--Que fait donc le
gouvernement de Paris, qui, on le sait, ne veut pas accepter cette
modification  la premire,  la plus sacre des lois rpublicaines?
L'ennemi l'empche-t-il de communiquer avec la dlgation? Ce serait de
la part de M. de Bismarck une nouvelle et sanglante perfidie que de
vouloir outrager et avilir le suffrage universel.

Beaucoup de prfets n'oseront pas, j'espre, afficher l'outrage au
peuple sur les murs des villes. Ce serait le signal de grands dsordres.
Les maires ne l'oseront pas dans les campagnes. Dieu nous prserve des
colres de la raction, si stupidement provoques et si cruellement
aveugles quand elles prennent leur revanche! Que la soupape de sret
s'ouvre vite, que le gouvernement de Paris rpare la faute de son
ex-collgue, et que le peuple vote librement! Tout est perdu sans cela.
Une guerre civile, et c'est maintenant que la paix avec l'tranger
devient  jamais honteuse pour la France.


               Vendredi soir.

Enfin! Jules Simon est arriv  Bordeaux avec un dcret sign de tous
les membres du gouvernement de Paris, donnant un dmenti formel aux
prtentions du dlgu. Se prononcera-t-il aussi contre la mesure qui
vient de faire un si grand scandale, et dont le ministre de la justice a
endoss la cruelle responsabilit? L'atteinte porte ces jours-ci 
l'inamovibilit de la magistrature a t pour nous, qui aimons et
respectons Crmieux, une douloureuse stupfaction. Certes les magistrats
frapps par cette mesure n'ont pas nos sympathies; mais dtruire un
principe pour punir quelques coupables, et se rsoudre  un tel acte au
moment de perdre le pouvoir, c'est inexplicable de la part d'un homme
dont l'intelligence et la droiture d'intentions n'ont jamais t mises
en doute, que je sache. Que s'est-il donc pass? Cette verte vieillesse
s'est-elle affaisse tout d'un coup sous la pression des exalts?

Le parti Gambetta tait donc fermement convaincu que _la guerre
commenait_, qu'il fallait entrer dans la voie des grandes mesures
dictatoriales pour donner un nouvel lan  la France, et qu'on avait un
an de lutte acharne, ou une prochaine srie de grandes victoires pour
arriver au consulat?

A Paris, on est triste, mais rsign; il n'y a pas eu le moindre
trouble, bien qu'on l'ait beaucoup donn  entendre pour nous effrayer.
Il y a un systme  la fois ractionnaire et rpublicain pour nous
brouiller avec Paris; les meneurs des deux partis s'y acharnent.

Nous apprenons enfin que l'arme de Bourbaki a pass en Suisse au moment
d'tre cerne et dtruite. L'ignorait-on  Bordeaux? A coup sr, M. de
Bismarck ne l'a pas laiss ignorer  Paris.

Le pauvre gnral Bourbaki n'est pas mort, bien qu'il se soit mis
rellement une balle dans la tte. Les uns disent qu'il est lgrement
bless, d'autres qu'il l'est mortellement. Quoi qu'il en soit, il a
voulu mourir; c'est le seul gnral qui ait manqu de philosophie devant
la dfaite. Tous les autres se portent bien. Tant mieux pour ceux qui se
sont bien battus!


               4 fvrier.

Les feuilles poussent aux arbres, mais nos beaux bls sont rentrs sous
terre. La campagne, si charmante chez nous en cette saison, est d'un ton
affreux. Des espaces immenses sont rass par la gele. Il est dit que
nous perdrons tout, mme l'esprance. M. de Bismarck nous envoie des
dpches! Il dclare qu'il n'admet pas les _incompatibilits_ de M.
Gambetta. C'est lui qui nous protge contre notre gouvernement. C'est la
scne grotesque passant  travers le drame sombre.

Lettres du Midi. Ils sont effrays. Le coup d'tat les menace,
disent-ils, de grands malheurs. Beaucoup de bons rpublicains vont voter
pour les conservateurs. C'est une combinaison fortuite amene par la
situation.

Ici tout se passera en douceur comme de coutume, mais la liste
rpublicaine aura si peu de voix que le parti Gambetta payera cher la
faute de son chef. Il y a l des noms aims; mais, pour dfendre le
systme qu'ils s'obstinent  reprsenter, il faudrait fausser sa propre
conscience, et peu de gens estimables s'y dcideront. Il y en aura
pourtant; il y a toujours des politiques _purs_ qui font bon march de
leurs scrupules et de leurs rpugnances pour obir  un systme convenu;
c'est mme cela qu'ils appellent la _conduite politique_. J'avoue que
j'ai toujours eu de l'aversion pour cette stratgie de transaction.

Dans sa proclamation dernire, M. Gambetta disait, en finissant, une
parole nigmatique:

--Pour atteindre ce but sacr (la guerre  outrance reprsente par le
choix des candidats), il faut y dvouer nos coeurs, nos volonts, notre
vie, et, _sacrifice difficile peut-tre, laisser l nos prfrences_.
Aux armes! aux armes! etc.

Le parti entend sans doute son chef  demi-mot. Pour nous, simples
mortels sans malice, nous nous posons des questions devant le texte
mystrieux. Ne serait-ce pas l'annonce d'une volution politique comme
celle de ces rpublicains du Midi qui m'crivaient hier:

Devant l'ennemi du suffrage universel, nous passerons  l'ennemi de
l'ennemi!

M. Gambetta, passant  l'alliance avec les rouges qu'il a contenus
jusqu'ici dans les villes agites par eux, serait plus logique;
jusqu'ici ses _prfrences_ ont t pour ses confrres de Paris qui lui
ont confi nos destines, faisant en cela, selon nous, acte d'norme
lgret. A prsent, le dictateur va sans doute donner sa confiance et
son appui aux ennemis d'hier, et je ne vois pas pourquoi ils ne
s'entendraient pas, puisqu'ils sont aussi friands que lui de dictature
et de coups d'tat.


               5 fvrier.

Ni lettres, ni journaux pour personne; on est en si grande dfiance
qu'on croit ce silence _command_. On s'inquite de ce qui se passe 
Bordeaux entre Jules Simon et la dictature.


               6.

Pas plus de nouvelles qu'hier; nous n'avons que les journaux
d'avant-hier, qui disent que l'armistice, mal rgl ou mal compris, a
amen de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous sommes inquiets d'une
partie de nos mobiliss qui a t conduite au feu, comme nous le
redoutions, sans avoir appris  tenir un fusil, et qui s'est trouve 
l'affaire de la reprise du faubourg de Blois. Ils s'y sont jets comme
des fous, traversant la Loire en dsordre sur un pont min, tombant dans
la rivire, sortant de l en riant pour aller droit aux Prussiens
embusqus dans les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils qui
clataient dans leurs mains, et vers le soir se tuant les uns les autres
faute de se reconnatre et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres
enfants taient cerns; la retraite leur tait absolument coupe, et ils
attendaient l'crasement final lorsque, aprs six heures d'attente dans
la boue, l'arme au pied, leur colonel fut oblig de leur laisser
connatre l'armistice, mais en leur dclarant qu'il ne l'acceptait pas.
Si Gambetta dure, ce colonel intelligent sera dcor ou gnral.--Avec
de tels chefs, l'_puisement_ dsir ira vite, et le pouvoir de ceux qui
sacrifient ainsi la jeunesse d'un pays ne sera pas d'aussi longue dure
qu'ils l'esprent.


               Mardi 7 fvrier.

On raconte enfin la lutte entre Jules Simon et M. Gambetta; elle a t
vive, et tous les journaux qui se sont permis de publier le dcret du
gouvernement de Paris relatif  la libert des lections ont t saisis
 Bordeaux. Le coup d'tat est complet!

Une lettre nous apprend ce soir que Jules Simon l'emporte, qu'il a d
montrer une fermet qui n'a pas t sans pril pour lui, que M. Gambetta
se dcide  donner sa dmission, et que le dcret de Paris qui annule le
sien sera publi _demain_.

Demain! c'est le jour du vote! On aura commenc  voter, et dans
beaucoup de localits on aura fini de voter sans savoir qu'on est libre
de choisir son candidat; mais en revanche les prfets en fonctions
pourront tre lus dans les localits qu'ils administrent encore. On
promne dj partout des listes officielles qu'on appelle listes
rpublicaines. Ainsi le premier appel au peuple fait par cette
rpublique-l aura suivi la forme impriale et admis des
incompatibilits inconnues sous l'empire. C'est une honte! mais qu'elle
retombe sur ceux qui l'acceptent!

Rendons justice au gouvernement de Paris, il a fait cette fois son
devoir autant qu'il l'a pu, et oublions vite ce mauvais rve d'un coup
de dictature avort. Le vote sera libre quand mme, grce  la ferme
volont que montrent les masses d'exercer leur droit dans toute son
tendue.

Il y a ici diverses listes de conciliation qui ne nuiront pas  la
principale, la liste dite librale, celle de la paix, comme l'appellent
les paysans. L'autre, c'est celle de la guerre. Ils ne s'y tromperont
pas.

Aucun symptme de bonapartisme ni de clricalisme dans les esprits
autour de nous. Je ne connais aucun des candidats qui reprsentent pour
eux le vote pour la paix; je vis clotre, je ne vois mme presque
jamais les paysans de la nouvelle gnration.

Ils ont beaucoup grandi en fiert et en bien-tre, ces paysans de vingt
 quarante ans; ils ne demandent jamais rien. Quand on les rencontre,
ils n'tent plus leur chapeau. S'ils vous connaissent, ils viennent 
vous et vous tendent la main. Tous les trangers qui s'arrtent chez
nous sont frapps de leur bonne tenue, de leur amnit et de l'aisance
simple, amicale et polie de leur attitude. Vis--vis des personnes
qu'ils estiment, ils sont, comme leurs pres, des modles de
savoir-vivre; mais plus que leurs pres, qui en avaient dj le
sentiment, ils ont la notion et la volont de l'galit: c'est le droit
de suffrage qui leur a fait monter cet chelon. Ceux qui les traitent
tout bas de brutes n'oseraient les braver ouvertement. Il n'y ferait pas
bon.

Il y a bien eu quelques menaces dans quelques communes d'alentour. Dans
la ntre et dans les plus voisines, nous savons qu'il y a eu accord et
engagement pris d'observer le plus grand calme, de n'changer avec
personne un seul mot irrit ou irritant, de ne pas s'enivrer, de partir
tous ensemble et de revenir de mme, sans se mler  aucune querelle, 
aucune discussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. Ceux qui ne
savent pas lire connaissent au moins certaines lettres qui les guident,
ou, s'ils ne les connaissent pas, ils en remarquent la forme et
l'arrangement avec la sret d'observation qui aide le sauvage 
retrouver sa direction dans la fort vierge. Ils ne disent jamais chez
nous d'avance pour qui ils voteront, ils se soucient fort peu des noms
propres  l'heure qu'il est. Ils ne connaissent pas plus que moi les
candidats qui passent pour reprsenter leur opinion. S'ils font quelques
questions, c'est sur la profession et la situation des candidats; le
mot _avocat_ les met en dfiance. _Avocat_ est une injure au village.
Ils aiment les gros industriels, les agriculteurs clairs, en gnral
tous ceux qui russissent dans leurs entreprises. Ils rejettent certains
noms qu'ils aiment personnellement en disant:

--Que voulez-vous? il n'a pas su faire ses affaires, il ne saurait pas
faire celles des autres!

Et ceci est une question d'ordre, d'conomie, de sagesse et
d'intelligence, ce n'est pas une question de clocher. Le paysan n'a rien
 gagner chez nous au changement de personnes. tant d'un des
dpartements les plus noirs sur la carte de l'instruction, il est au
moins prserv de l'ambition par son ignorance. Il n'aspire  aucun
emploi, il sait qu'il n'y en a pas pour qui ne sait pas lire. Il ne
dsire pas sortir de son pays, o il est propritaire, c'est--dire un
citoyen gal aux autres, pour aller dans des villes o son ignorance le
placerait au-dessous de beaucoup d'autres. L'instruction partielle n'a
d'ailleurs pas toujours de bons rsultats, elle dtache l'homme de son
tat et de son milieu parce qu'elle le diffrencie de ses gaux. Il faut
qu'elle soit donne  tous pour tre un bien commun dont personne n'ait
lieu d'abuser.

Enfin! nous verrons demain si tout se passera sans dsordre et sans
vexation. On est trs-bon dans notre pays, et nous avons un excellent
sous-prfet, qui, sous l'Empire tout comme aujourd'hui, a profess et
professe un grand respect pour la libert des opinions. Si on se
querelle, ce ne sera pas sa faute.

Un de nos mobiliss a crit; malgr l'armistice, ils couchent plus que
jamais dans la boue, et malgr l'espoir et l'annonce de la reprise
prochaine des hostilits, moins que jamais on ne les exerce. Il y a eu
des morts et des blesss, il y a surtout des malades. Un mdecin de La
Chtre, le docteur Boursault, malgr son ge assez avanc et sa fortune
assez mdiocre, s'est attach gratuitement au service du bataillon.

Je donnerais beaucoup pour tre sre que le dictateur a donn sa
dmission. Je commenais  le har pour avoir fait tant souffrir et
mourir inutilement. Ses adorateurs m'irritaient en me rptant qu'il
nous a sauv l'honneur. Notre honneur se serait fort bien sauv sans
lui. La France n'est pas si lche qu'il lui faille avoir un professeur
de courage et de dvouement devant l'ennemi. Tous les partis ont eu des
hros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni des martyrs.
Nous avons bien le droit de maudire celui qui s'est prsent comme
capable de nous mener  la victoire et qui ne nous a mens qu'au
dsespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de gnie, il n'a
mme pas eu de bon sens.

Que Dieu lui pardonne! Je vais me dpcher de l'oublier, car la colre
et la mfiance composent un milieu o je ne vivrais pas mieux qu'un
poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas contents du dictateur disent
qu'il aura des comptes svres  rendre  la France, et que son avenir
n'est pas riant. Je souhaite qu'on le laisse tranquille. S'il faut
qu'une enqute se fasse sur sa probit, que je ne rvoque point en
doute--les exalts ne sont pas cupides--ds qu'il se sera justifi,
qu'on lui pardonne tout, en raison de la raison qui lui manque. Le
chauffeur maladroit qui fait clater la chaudire n'est pas punissable
quand il saute avec elle.

Il pleut, le vent souffle en foudre. Il y a dans l'air une dtente qui
ne sera pas sans influence sur notre espce nerveuse et impressionnable.
Non! on ne se battra pas demain.


               8 fvrier.

Ds le matin, les paysans des deux sections de la commune taient runis
devant l'glise. Les vieux et les infirmes voulaient se traner au
chef-lieu de canton, qui est  six kilomtres. Mon fils fait atteler
pour eux un grand chariot qu'on accepte, et il s'en va  pied avec les
jeunes. Sur la route, on rencontre les autres communes marchant en ordre
avec leurs vieillards conduits par les voitures des voisins, qui, sans
s'tre concerts, ont tous eu l'ide de fournir des moyens de transport,
et de se servir de leurs jambes plutt que de laisser un lecteur priv
de son droit. Pas une abstention! Ce vote au chef-lieu de canton a paru
une espce de dfi qu'on a voulu accepter.--Dans la journe, on vient
nous dire que tout est calme, qu'il n'y a pas eu l'ombre d'une querelle,
et notre village rentre sans avoir manqu  sa parole.

Les journaux confirment la dmission Gambetta, et annoncent l'arrive 
Bordeaux de plusieurs membres du gouvernement de Paris.--Je reois de
Paris une premire lettre par la poste; mais, comme les Prussiens
veulent lire notre pense, on ne se la dit pas et on est moins bien
inform que par les ballons.


               Jeudi 9 fvrier.

J'ai attendu Maurice, qui est rentr  trois heures du matin. Il avait
t clou  un bureau de dpouillement. La liste _librale_ l'emporte
jusqu'ici chez nous dans la proportion de cent contre un.

On m'assure que les choix de notre dpartement sont rellement libraux
et mme rpublicains, qu'en tout cas ils ne sont nullement
ractionnaires. Dieu veuille qu'il en soit ainsi dans toute la France,
et que les hommes du pass ne profitent pas trop de l'irritation
produite dans les masses par la tentative d'touffement du vote. J'ai de
l'esprance aujourd'hui; notre pauvre France a appel le bon sens  son
aide, et elle est dispose  l'couter. Ce n'est pas une majorit
restauratrice que le bon sens demande, c'est une majorit rparatrice.
Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre? Je ne
le crois pas; mais, s'il est constat qu'elle les a encore, esprons
qu'elle ne sera pas lche et qu'elle usera de ce pouvoir et de ces
moyens.

Quoi qu'il arrive, l'quilibre rompu entre la France et son expression
va se rtablir. C'tait la premire condition pour nous rendre compte
de notre situation, qu'on nous dfendait de connatre et que nous
allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les
principaux intresss, ceux qui supportent les plus lourdes charges; il
tait temps de se rappeler qu'ils n'appartiennent pas plus  un parti
qu'ils ne doivent appartenir  un souverain. Puisque, grce  la
Rvolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de
reconnatre que tout citoyen est un homme, que par consquent nul ne
peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter.
Ce n'est pas parce que l'Empire en a dispos par surprise qu'une
rpublique a le droit d'agir de mme et de sacrifier l'homme  l'ide,
l'homme ft-il stupide et l'ide sublime.

Une guerre continue ainsi ne pouvait produire l'lan miraculeux des
guerres patriotiques. D'ailleurs les choses de fait sont entres dans
une nouvelle phase de dveloppement. En mme temps que la science
applique  l'industrie nous donnait l'emploi de la vapeur, de
l'lectricit, et tant d'autres dcouvertes merveilleuses et fcondes,
elle accomplissait fatalement le cercle de son activit, elle trouvait
des moyens de destruction dont nous n'avons pas pu nous pourvoir 
temps, et qui ont mis  un moment donn la force matrielle au-dessus de
la force morale. Nous subissons un accident terrible, ce n'est rien de
plus. L'homme qui et pu rendre immdiatement applicable un engin de
guerre suprieur  tous les engins connus et plus fait pour notre salut
que tout un parti avec des paroles vides et un systme d'excitations
inutiles. M. Ollivier nous avait bien dj parl d'un _rempart de
poitrines humaines_, parole froce, si elle n'et t irrflchie. Les
poitrines humaines ont beau battre pour la patrie, le canon les
traverse, et jamais un ingnieur militaire ne les assimilera  des
moellons. L'homme de coeur ne peut entendre les mtaphores de
l'loquence sans prouver un dchirement profond. Le paysan,  qui on
prend ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son sang,
a raison de ne pas aimer les avocats.


               10 fvrier.

A prsent que les communications rgulires sont rtablies ou vont
l'tre, je n'ai plus besoin de mes propres impressions pour vivre de la
vie gnrale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile  moi et
 ceux de mes amis qui le liront avec quelque intrt. Dans l'isolement
plus ou moins complet o la guerre a tenu beaucoup de provinces, il
n'tait pas hors de propos de rsumer chaque jour en soi l'effet du
contre-coup des vnements extrieurs. Trs-peu parmi nous ont eu durant
cette crise le triste avantage de la contempler sans garement d'esprit
et sans catastrophe immdiate. Je dis que c'est un triste avantage,
parce que, dans cette inaction force, on souffre plus que ceux qui
agissent. Je le sais par exprience; en aucun temps de ma vie, je n'ai
autant souffert!

Je n'ai pas voulu faire une page d'histoire, je ne l'aurais pas pu;
mais toute motion souleve par l'motion gnrale appartient quand mme
 l'histoire d'une poque. J'ai travers cette tourmente comme dans un
lot  chaque instant menac d'tre englouti par le flot qui montait.
J'ai jug  travers le nuage et l'cume les faits qui me sont parvenus;
mais j'ai tch de saisir l'esprit de la France dans ces convulsions
d'agonie, et  prsent je voudrais pouvoir lui toucher le coeur pour
savoir si elle est morte.

On ne peut juger que par induction, je tte mon propre coeur et j'y
trouve encore le sentiment de la vie. Si ce n'est pas l'espoir, c'est
toujours la foi, et si ce n'tait mme plus la foi, ce serait encore
l'amour; tant qu'on aime, on n'est pas mort. La France ne peut pas se
har elle-mme, plus que jamais elle est la nation qui aime et qu'on
aime. Si le gouvernement qui jurait de la sauver ou de mourir avec elle
n'a su faire ni l'un ni l'autre, quelque esprance que nous ayons fonde
sur ce gouvernement, quelques sympathies qu'il ait pu nous inspirer ou
qu'il nous inspire encore, accusons-le plutt que de condamner la
France. Repoussons avec indignation le systme de dfense de ceux qui
nous disent qu'elle est perdue, parce qu'elle n'a pas voulu tre sauve.
Ce serait le mme mensonge qui a t prononc  Sedan lorsqu'on nous a
lchement accuss d'avoir voulu la guerre. Dire que la France ne peut
plus enfanter de braves soldats ni de bons citoyens, parce qu'elle a t
bonapartiste, c'est un blasphme. Elle a proclam la rpublique  Paris
avec un enthousiasme immense, elle l'a accepte en province avec une
loyaut unanime. Le premier cri a t partout:

--Vive la patrie!

Et tout le monde tait debout ce jour-l. La France de toutes les
opinions a offert ou donn sans hsitation le sang qu'elle avait dans
les veines, l'argent qu'elle avait dans les mains. Le paysan le plus
encrot a march comme les autres. Les sujets les plus impropres aux
fatigues s'y sont trans quand mme, des mres ont vu partir leurs
trois fils, des fermiers tous leurs gars; des hommes maris ont quitt
leurs jeunes enfants, des soldats qui avaient fait sept ans de service
ont repris le sac et le fusil. Je ne parle pas des riches qui ont quitt
avec orgueil leurs affections et leur bien-tre, des industriels, des
savants et des artistes qui ont fait si bon march de leurs prcieuses
vies, et qui se sont volontairement dvous, des jeunes gens engags
dans des carrires honorables ou lucratives qui ont tout sacrifi pour
servir la grande cause: je parle de ceux qu'on accuse, qu'on mconnat
et qu'on mprise, je parle des ignorants et des simples qui croyaient
encore  l'empereur trahi, vieille lgende des temps passs, et qui
n'aimaient pas du tout la Rpublique, parce que _rien ne va sans un
matre_. Je ne peux pas sans douleur entendre maudire ce pauvre d'esprit
qui est all se faire tuer, ou, ce qui est pis, mourir de froid, de faim
et de misre dans la neige et la boue des campements. Si Jsus revenait
au monde, il crirait avec notre sang sur le sable de nos chemins:

En vrit, je vous le dis, celui-ci, qui ne comprend pas et qui marche
avec vous est le meilleur d'entre vous.

Finissons-en avec ces rcriminations contre l'ignorance, avec cette
maldiction sur le suffrage universel, avec ces projets, ces dsirs ou
ces menaces de mconnatre son autorit. La paix est maintenant
invitable, l'exaltation de parti la repousse et cherche  nous
entretenir d'illusions funestes. Elle a promis ce qu'elle n'a pu tenir,
elle ne veut pas en avoir le dmenti, elle sacrifierait des millions
d'hommes plutt que de s'avouer impuissante ou impopulaire. Il est temps
que le gros bon sens intervienne. Il ne saura pas juger le diffrend, il
le fera cesser. Je vois aux prises une impitoyable machine de guerre, la
Prusse, et un homme nu, bless, hroque, la France militaire. Cet
homme, exaspr par l'ingalit de la lutte, veut mourir, il se jette en
dsespr sous les roues de la machine. Debout, Jacques Bonhomme! place
entre ce sublime malheureux et la machine aveugle ta lourde main, plus
solide que tous les engins de la royaut. Arrte le vainqueur et sauve
le vaincu, dt-il te maudire et t'insulter. Tu veux qu'il vive, toi,
paysan qui par mtier smes la vie sur la terre. Tu veux que le bl
repousse, et que la France renaisse. Voici tantt le moment de ressemer
ton champ gel. On va crier que tu as tu l'honneur. Tu laisseras dire,
toi qui portes toujours tous les fardeaux, tu porteras encore celui-ci.
L'ingrate patrie est bien heureuse que tu ne connaisses pas le point
d'honneur, et que tu te trouves l, dans les situations extrmes, pour
trancher sans scrupule et sans passion les questions insolubles!

Et  prsent faisons une fervente prire au gnie de la France.
Puisse-t-il nous bien inspirer et faire entrer dans tous les esprits la
notion du droit! Il est si clair et si prcis, ce droit acquis et pay
si cher par nos rvolutions! Libert de la parole crite ou orale,
libert de runion, libert du vote, libert de conscience, libert de
runion et d'association,--que peut-on vouloir de plus, et quelles
thories particulires peuvent primer ces droits inalinables? N'est-ce
pas donner l'essor  toutes les ides que d'assurer les droits de la
discussion? Si nous savons maintenir ces droits, ne sera-ce pas un
vritable attentat contre l'humanit que la conspiration et
l'usurpation, de quelque part qu'elles viennent?

L'orgueil des partis ne veut pas souffrir le contrle de tous: sachons
distinguer les vanits exubrantes des convictions sincres, n'imposons
silence  personne, mais apprenons  juger, et que l'abandon soit le
chtiment des coles qui veulent s'imposer par la voie de fait, l'injure
et la menace. Ne subissons l'entranement ni des vieux partis ni des
nouveaux. Le vritable rpublicain n'appartient  aucun, il les examine
tous, il les discute, il les juge. Son opinion ne doit jamais tre
arrte systmatiquement, car l'intelligence qui ne fonctionne plus est
une intelligence morte; qui n'apprend plus rien ne compte plus.
Observons le rayonnement des ides nouvelles  mesure qu'elles se
produiront, et sachons si elles sont toiles ou bolides, c'est--dire
closion de vie ou dbris de mort. La France a le sens critique si
dvelopp et tant d'organes minents de cette haute puissance, qu'il ne
lui faudra pas beaucoup de temps pour s'clairer sur la valeur des
offres de salut qui lui sont faites de toutes parts. Cette discussion, 
la condition d'tre loyale et srieuse, fera aisment justice du mandat
_impratif_, qui n'est autre chose que la tyrannie de l'ignorance, si
bien exploite par le parti de l'Empire. Faisons des voeux pour que la
distinction du droit et de la fonction dlgue soit bien comprise et
bien tablie par nos crivains, nos assembles, nos publicistes de tout
genre. Ils auront beaucoup  faire  ce moment de rveil gnral qui va
suivre,  la grande surprise des autres nations, l'espce d'agonie o
elles nous voient tombs. Il sera urgent de dmontrer que le mandat
impratif est une ide sauvage, et qu'il y aurait erreur funeste  en
accepter l'outrage pour conqurir la popularit. Le droit du peuple 
choisir ses reprsentants,  consulter sa raison et sa conscience doit
tre galement libre, ou bien la reprsentation n'est plus qu'une lutte
aveugle, un conflit stupide entre les esclaves de tous les partis. Il
serait temps de se dfaire de ces errements de l'Empire. Ns fatalement
dans son atmosphre, esprons qu'ils finiront avec lui.

Il y aura certainement aussi  clairer l'Assemble constituante qui
succdera prochainement  celle-ci sur un point essentiel, le droit de
plbiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu monstrueux, tablisse la
volont du peuple au-dessus de celle des assembles lues par lui; si le
peuple est souverain, ce n'est pas un souverain absolu qu'il faille
rendre indpendant de tout contrle, priver de tout quilibre. Le
plbiscite peut tre la forme expditive que prendra, dans un avenir
loign, la volont d'une nation arrive  l'ge de maturit; mais
longtemps encore il sera un attentat  la libert du peuple lui-mme,
puisqu'il est, par sa forme absolue et indiscutable, une sorte de
dmission qu'il peut donner de sa propre autorit. Je crois que, si ce
droit n'est pas supprim, il pourra tre modifi par une loi qui en
soumettra l'exercice aux dcisions des assembles. En temps normal et
rgulier, il ne faut jamais qu'un pouvoir excutif puisse en appeler de
l'Assemble au peuple et rciproquement. Je ne sais mme pas s'il est
des cas exceptionnels o cet appel ne serait point un crime contre la
raison et la justice.

Mais _ce ne sont pas l mes affaires_, dit la fourmi, et je ne suis
qu'une fourmi dans ce chaos de montagnes croules et de volcans qui
surgissent; je fais des rves, des voeux, et j'attends.

Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurez-vous tous t logiques
avec vous-mmes sous cette dictature complique d'une guerre atroce?
Quelles vont tre vos lections de Paris?

Je n'ai qu'un dsir: c'est qu'elles soient l'expression de toutes les
ides qui vous agitent dans tous les sens. Un parti trop prdominant
serait un malheur en ce moment o il faut que la lumire se fasse.

Si je dois encore une fois assister  la mort de la rpublique, j'en
ressentirai une profonde douleur. On ne voit pas sans effroi et sans
accablement le progrs faire fausse route, l'avenir reculer, l'homme
descendre, la vie morale s'clipser; mais, si cette amertume nous est
rserve,  mes amis, ne maudissons pas la France, ne la boudons pas, ne
nous croyons pas autoriss  la mpriser; elle passe par une si forte
preuve! Ne disons jamais qu'elle est finie, qu'elle va devenir une
Pologne; est-ce que la Pologne n'est pas destine  renatre?

L'Allemagne aussi renatra; riche et fire aujourd'hui, elle sera demain
plus malade que nous de ces grandes maladies des nations, ncessaires 
leur renouvellement. Il y a encore en Allemagne de grands coeurs et de
grands esprits qui le savent et qui attendent, tout en gmissant sur nos
dsastres; ceux-l engendreront par la pense la rvolution qui
prcipitera les oppresseurs et les conqurants. Sachons attendre aussi,
non une guerre d'extermination, non une revanche odieuse comme celle qui
nous frappe; attendons au contraire une alliance rpublicaine et
fraternelle avec les grandes nations de l'Europe. On nous parle
d'amasser vingt ans de colre et de haine pour nous prparer  de
nouveaux combats! Si nous tions une vraie, noble, solide et florissante
rpublique, il ne faudrait pas dix ans pour que notre exemple ft suivi,
et que nous fussions vengs sans tirer l'pe!

Le remde est bien plus simple que nous ne voulons le croire. Tous les
bons esprits le voient et le sentent. Allons-nous nous dchirer les
entrailles, quand une bonne direction donne par nous-mmes  nos coeurs
et  nos consciences aurait plus de force que tous les canons dont la
Prusse menace la civilisation continentale? Croyez bien qu'elle le sait,
la Prusse! La paix que l'on va ngocier n'teindra pas la guerre occulte
qu'elle est rsolue  faire  notre rpublique. Quand elle ne nous
tiendra plus par la violence, elle essayera de nous tenir encore par
l'intrigue, la corruption, la calomnie, les discordes intrieures.
Serrons nos rangs et mfions-nous de l'tranger! Il est facile 
reconnatre; c'est celui qui se dit plus Franais que la France.

               Nohant, nuit du 9 au 10 fvrier.


FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'un voyageur pendant la guerre, by 
George Sand

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     http://www.gutenberg.org

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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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