The Project Gutenberg EBook of Phnissa, by Remy de Gourmont

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Title: Phnissa

Author: Remy de Gourmont

Release Date: January 18, 2006 [EBook #17542]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHNISSA ***




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LE PLERIN DU SILENCE


REMY DE GOURMONT

LE PLERIN

DU

SILENCE

ORN D'UN FRONTISPICE D'ARMAND SEGUIN

PARIS

SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'CHAUD-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVI


[Illustration]



PHNISSA

HISTOIRE TRAGIQUE DE LA PRINCESSE PHNISSA

* EXPLIQUE EN QUATRE PISODES *

    Le prince PHBOR.
    La princesse PHNA.
    PHNISSA, fille de Phna et femme de PHBOR.
    LE MESSAGER.
    LES SUIVANTES.
    LA PETITE.
    LE PAUVRE.
    Soldats et valets.

_Cela se passait autrefois._




PREMIER PISODE


    (Phna est assise au seuil du palais. Ses femmes l'entourent.
    Quelques-unes causent deux  deux. Les plus jeunes, avec des rires
    et des cris, jouent  colin-maillard. Une petite, agenouille
    sur le coussin o Phna pose ses pieds, assemble un bouquet de
    jasmins, d'oeillets et de diverses fleurs.)

PHNA

Suis-je belle? Regarde-moi bien.

LA PETITE

Oh! oui, tout  fait belle.

PHNA

Comme quoi?

LA PETITE

Je ne sais pas, moi. Oh! oui, comme un verger d'automne, comme les belles
pommes rouges et bien mres qui tombent, qui tombent, et qu'on emporte au
pressoir.

PHNA

Petite, regarde-moi bien. Suis-je belle?

LA PETITE

    Prenant la main de Phna et la baisant cordialement.

Oh! oui, tout  fait belle.

PHNA

Belle comme quoi encore?

LA PETITE

Belle comme tout!

PHNA

Que tu es sotte! Sais-tu  quoi je me compare, moi? A une louve,  une
belle louve aux yeux sanglants, aux dents aigus et blanches,--oui,  une
louve!

LA PETITE

Vous me faites peur!

PHNA

Si tu as peur, tais-toi! Pour qui ces fleurs?

LA PETITE

Pour Phnissa.

PHNA

Donne-les moi.

LA PETITE

Oh! non, c'est pour Phnissa. D'autres, si vous voulez, toutes les autres,
mais celles-l, c'est pour Phnissa.

PHNA

Insupportable petite mauvaise tte! Tiens, va-t'en, toi et tes fleurs.

    (La petite s'loigne. Au mme instant, la trompe du guetteur
    se fait entendre au haut de la tour: Phna sursaute, les
    conversations et les jeux se taisent; toutes les femmes s'avancent
    et bientt crient:)

Le voil! Le voil! Oh! comme il court! Il court comme le vent.

    (Phna se lve, puis se rassied, quand le messager parat. Deux
    femmes descendent vers lui, essuient la sueur de son front, lui
    font boire un cordial, puis l'amnent devant Phna.)

PHNA

Tu les as vus?

LE MESSAGER

Je les ai vus. Ils ne sont pas loin maintenant, mais les chemins sont
mauvais, leurs chevaux sont fatigus et la chaleur les incommode.

PHNA

Phnissa doit tre bien lasse. Un si long plerinage! Des bords du Rhin
 Saint-Jacques de Compostelle! Elle doit tre ple, malade, peut-tre?
Elle doit tre devenue laide. Le soleil l'aura hle; je la vois, le
visage tout couvert de taches de son, la peau brle...

LE MESSAGER

Nullement. Elle est frache comme la rose.

PHNA

Ah! Et le prince Phbor? Il doit tre vaillant comme au premier jour!

LE MESSAGER

Nullement. C'est lui qui est ple et las; son regard a t un peu
triste, mais sa bouche m'a souri.

PHNA

Sa bouche doit tre amre. Les fruits verts sont amers... Enfin, tu l'as
vu et il va revenir. Maintenant, rpte-moi ses paroles, les paroles de
salutation qu'il m'adresse.

LE MESSAGER

Il n'a rien dit.

PHNA

Ah!

LE MESSAGER

Il m'a souri, et voil tout. Mais Phnissa m'a dit: Tu baiseras pour
moi la main de ma mre.

PHNA

Voici ma main, fille rvrentieuse. _(Le Messager s'agenouille et baise
la main que lui tend Phna.)_ Qu'on traite le messager comme un favori.
Allez, toutes, j'attendrai seule l'arrive de mes enfants.

LE MESSAGER

Ils seront ici avant le coucher du soleil.

    (Les femmes de Phna s'emparent du messager et amoureusement lui
    font fte. Elles chantent, en se retirant avec lui:)

    Les sirnes
    Etaient trois reines,
    Chacune a choisi son roi.

    Les sirnes
    Etaient trois reines,
    Choisis ta reine,  messager!

    Les sirnes
    Etaient trois reines,
    Choisis ta reine,  messager!

    Les sirnes
    Etaient trois reines,
    O messager, sois notre roi!

PHNA

Prince Phbor sois mon roi! Sois toujours mon roi, comme jadis! Jadis!
Quelques semaines ont fait du glorieux pass un jadis... (_Elle se dresse,
inquite_.) Non, je suis bien seule et nul n'a pu m'entendre, nul que lui,
peut-tre,  travers les champs, les vergers et les prs,  travers les
arbres,  travers les rochers,  travers tout l'obstacle que j'rigeai
moi-mme entre nous deux,--l'autre, elle, Phnissa, ma fille! Si son
oreille, pendant qu'il approche, se tend vers mes paroles; si sa bouche est
amre d'avoir mch le fruit vert; si son coeur est las d'un amour trop
lger; s'il n'a pas os envoyer  cette main qui tremble d'amour et du
souvenir des anciennes caresses le baiser du retour, le rve de l'absent,
le signe qui exorcise la largeur des espaces et la lenteur des heures, si
ses yeux ont la gaiet un peu triste des yeux qui dsirent leur vraie
lumire et qui la craignent; si sa bouche tant amre a souri tout de
mme,--oui, peut-tre qu'il a entendu mon cri, le prince Phbor!

    (Un mendiant s'approche, te son bonnet, et en bas du perron
    s'agenouille, humble et accabl, la main tendue.

    Mais  mesure que Phna parle et s'encolre, le Pauvre se
    redresse.)

PHNA

Des pauvres, ici? Va-t'en aux cuisines, misrable! Des pauvres, ici,
dans la richesse de mon domaine, la robe pouilleuse spare de ma robe
princire par douze marches de marbre, douze, seulement! Des pauvres!
Il n'y a pas de pauvres. _(A ce moment, le mendiant est debout et il se
couvre.)_ Les pauvres insultent  ma domination et  la paix de mon
opulence. Je ne veux pas rgner sur des pauvres! Qu'ils crvent de faim,
et hors du cercle de mon regard! Va-t'en, misrable, tu me fais honte.
Tu sais qui je suis, mais sais-tu bien ce que je suis? Les hommes et les
sicles, les lments et les forces, la nature et les lois travaillent
pour moi depuis le commencement du monde et ne travaillent que pour moi. Je
suis le rsum de toutes les larmes, de tous les efforts et de tous les
cris. Tout converge vers moi, reine et matresse des hommes et des choses.
Je suis parfaite et rien d'imparfait ne doit vivre, sous moi. Les pauvres
contredisent mon harmonie, ils sont coupables. Va-t'en crever et que je ne
te voie plus ramper, pou, sur la robe de soie et sur la nacre de la peau
lue pour les amours royales... Mais, tiens, je suis bonne aujourd'hui,
parce que ma joie est en route, je te l'ai dit, va-t'en aux cuisines. C'est
l'heure de la pte des chiens...

LE PAUVRE

    Il s'loignait. Il s'arrte, se retourne, fixe un instant les
    yeux sur Phna, puis s'en va, agitant son bton et fredonnant:

    Quand les rats mangrent la louve,
    La lune fut couleur de sang,
    Couleur de sang,
    Et les crapauds dansaient en rond.
    Dansaient en rond,
    Quand les rats mangrent la louve,
    La louve!

PHNA

Quel sale pauvre! Il doit tre dangereux... _(A ce moment, la trompe sonne
encore au haut de la tour.)_ C'est lui, c'est mon Phbor! _(Elle se lve,
agite, criant:)_ Venez! Venez!

    (Les suivantes arrivent, se disant les unes aux autres:)

Les voil! Les voil!

    (Toutes portent des fleurs, des couronnes, des chapels de roses,
    mais c'est la Petite qui tient, trs fire, le plus gros bouquet.

    En mme temps, des hommes d'armes et des valets se rangent au pied
    du perron, et Phbor parat,  cheval, tenant en main la bride
    d'un autre cheval, houss de blanc et sell d'une selle du femme,
    une sorte de panier.)

PHNA

    Se prcipite  la rencontre de Phbor, lui saisit la main
    qu'elle baise avec passion.

Te voil donc,  Phbor! Je dfaille de joie. Tu es seul? Tu es donc
seul?

PHBOR

    Il descend de cheval et s'agenouille pour porter  ses lvres
    le bas de la robe de Phna. Puis tous deux montent les degrs du
    perron.

Je n'ai pas perdu votre fille en route, Madame. Je l'aime trop pour cela.
Tenez, la voici.

    (Parat Phnissa, menant le pauvre par la main.)

PHNISSA

Je l'ai trouv prs des cuisines, mre, et les chiens aboyaient aprs
lui. Alors je l'ai fait boire et je lui ai donn de quoi vivre un jour.
Quelle bndiction pour mon retour! Je suis contente. (_Au mendiant_:)
As-tu assez? Tiens, voil de l'argent, tiens!... Ah! je n'ai plus rien,
tu reviendras. Tu seras mon pauvre,  moi,  moi toute seule, et tous tes
frres sont mes frres.

PHNA

Elle aime donc toujours les pauvres?

PHBOR

Oui, elle aime les pauvres.

    (Les suivantes descendent empresses vers Phnissa, en rpandant
    sur les marches des fleurs effeuilles, puis la conduisent 
    Phna, qui la baise au front, selon le crmonial.)




DEUXIME PISODE

    (Une salle du palais.)


PHNA

Eh bien, elle est ta femme?

PHBOR

Le rle d'un mari n'est pas celui d'un gardien de la virginit.

PHNA

Elle est ta femme et tu l'aimes?

PHBOR

Me l'as-tu donne pour l'aimer ou pour la har?

PHNA

Pourquoi donne-t-on un joujou  un enfant?

PHBOR

Pour qu'il s'amuse avec. C'est ce que j'ai fait. Et le joujou s'est amus
autant que l'enfant. Innocente, mais sans pudeur. Vous ne lui avez donc pas
appris la pudeur?

PHNA

Je comptais sur vous.

PHBOR

Rien n'est fatigant comme une femme sans pudeur. Vous auriez d la
dresser.

PHNA

C'est bien assez de l'avoir mise au monde.

PHBOR

Mauvaise mre!

PHNA

Mauvais amant!

PHBOR

Je ne suis plus votre amant.

PHNA

Tu es mon amant--pour l'ternit. Les forts aiment les forts. Les riches
aiment les riches. Les princes aiment leurs gaux. Tu ne peux aimer
que moi tant que ton dsir sera royal et tant que tu seras Phbor. Les
enfants aiment les enfants. Laisse donc Phnissa choisir un page.

PHBOR

Quand je serai fatigu.

PHNA

Mais c'est  moi que tu dois ta force! Vous tirez vos flches sur les
mouches, pendant que le cerf vient boire  vos pieds. Phnissa! Il te
faut bien longtemps pour manger deux prunes vertes! Reviens donc  l'arbre
fcond en fruits mrs et  la femme fconde en plaisirs. La joie
d'aimer et de mordre pend  toutes mes branches et le parfum des fleurs
s'y mle  l'odeur des vendanges. Je suis le luxe d'une ternelle luxure
et ma vie est un perptuel panouissement. Je te l'ai donne, elle, pour
que tu la manges en intermde, repos au milieu du repas, mais c'est  ma
chair que tes dents appartiennent et seul mon sang a le droit d'apaiser ta
soif de mle, et seul il en a le pouvoir!

PHBOR

Laisse-moi m'amuser encore un peu!

PHNA

Non, tu as jou assez avec ce nant. Tu n'entreras pas plus avant dans
l'obscurit de l'avenir et tu n'iras pas semer dans le champ de demain des
herbes qui fleuriraient peut-tre. Demain ne te fait donc pas horreur que
tu en peux supporter l'image et aimer le symbole? Tu veux donc qu'aprs
t'avoir arrach la langue on boive dans ton verre? Tu veux lguer tes
joies, en les pleurant? Donne-les, maintenant, en les mprisant. Jette
l'agnelle  peine dpucele au naf baiser d'un jeune loup et qu'il
crve en la dvorant,--mais n'attends pas que, riche de ta vie, elle se
couche sur ta tombe pour y ouvrir au railleur funbre la somptuosit de
son sexe. Tu ne hais donc plus ceux qui te survivront?

PHBOR

Je les hais. Je veux que tout finisse avec moi,--mais pas encore!

PHNA

Non, pas encore. Pas encore! Tu consens donc  mourir,--comme si je
n'avais pas le secret de la vie?

PHBOR

Nul n'a le secret de la vie.

PHNA

Les jeunes herbes touffent leurs mres. Si les jeunes herbes taient
dtruites dans leurs graines, ou les graines dans la terre, ou si les
jeunes pousses taient rases  mesure que pointe leur insolence,--les
mres seraient ternelles. Nous sommes les mres, Phbor, et plus
que des herbes, hautes et mres. Nous sommes des tres volontaires et
libres,--et nous pouvons trangler l'avenir.

PHBOR

Etrangler l'avenir!

PHNA

Donnons l'exemple  nos pareils.

PHBOR

Je ne suis pas prt.

PHNA

Que te manque-t-il?

PHBOR

La puissance d'un motif capable d'exalter mon bras.

PHNA

C'est la haine qui te manque? Je te plains.

PHBOR

Ce n'est pas la haine qui me manque,--mais j'ai piti.

PHNA

De toi-mme?

PHBOR

De Phnissa.

PHNA

Je ne te l'ai pas donne pour que tu en aies piti.

PHBOR

Pourquoi donc me l'as-tu donne,--ta fille?

PHNA

Pour que, l'ayant aime, tu aies le droit de la tuer.

    (Elle sort.)

PHBOR

La tuer? Il y a des mots que je n'aime pas. Ils sont trop clairs. Tuer!
Oui, tuer, c'est vivre. On ne peut vivre sans tuer,--et peut-tre qu'
force de tuer on gagne la vie. Mon corps et tous mes membres, et mes yeux,
et ma bouche, et mes oreilles, c'est du sang qui les a faits,--et je sens
qu'en mes veines il me coule une me de sang, une pense de sang. A
boire! J'ai soif de toute l'essence de la vie et de la pourpre de toutes
les artres! Triste vampire,  quoi bon? Non, mais si c'tait vrai qu'en
crasant les petits on fortifie les mres,--qu'en touffant l'avenir, on
ternise le prsent? Peut-tre. J'aime  croire cela, car l'avenir me
cause une telle horreur qu'il m'empche de jouir de la bndiction des
choses. L'avenir: que l'indignit d'autrui se roule sur le tapis de mes
plaisirs, et savoir monnaye en de sottes mains la gloire de mon gosme
royal! Ah! l'avenir, si on pouvait le tenir et le percer au coeur ou
l'trangler, sans bruit,--pour que Dieu ne s'en aperoive pas.

    (Entre Phnissa.)

L'avenir, la jeunesse, l'enfance, la perptuit! L'avenir,--le voil.

PHNISSA

Oui, la voil!

    (Elle court  Phbor, saute sur ses genoux, le caresse, enfantine
    et amoureuse.)

Vilain, qui m'a laiss dormir si tard! J'ai les yeux rouges. Baise-les,
mes petits yeux. Un--deux! Encore! Non! Je suis fche.

PHBOR

Phnissa, quel ge as-tu?

PHNISSA

Sot, est-ce que j'ai un ge? Est-ce que les fleurs ont un ge? Est-ce que
les lys ont un ge! Ils sont fleuris ou dfleuris, voil tout. Moi, je
suis fleurie. Je me sens frache comme un lys, parfume comme un lys. Je
suis un lys plein de rose qui s'ouvre au soleil du matin. Oh! que je suis
donc bien fleurie.

PHBOR

Illusion! Tu n'es qu'une feuille verte.

PHNISSA

Jaloux! Oui, tu as l'air jaloux de ma jeunesse. Pourtant elle est  toi.
Toute ma blanche peau est  toi. Oh! J'ai envie de me mettre nue! Je
t'aime!

    (Elle ouvre sa robe et, demi-dvtue, recule en tendant les bras
     Phbor, qui la poursuit jusqu'au fond de la salle.)

Toute nue, toute! Mets-moi toute nue. Le lys n'a d'autre robe que sa
beaut.

       *       *       *       *       *

    (Elle pousse une petite porte et se sauve en rattachant sa
    ceinture.)

PHBOR

Je me suis encore laiss prendre  l'odeur de la feuille verte.
Phnissa! Sa jeunesse est peut-tre un cordial. Elle me rconforte comme
du vin frais,--elle me rconforte jusqu' l'ivresse. Ah! mais j'en ai
trop bu! Mes jambes flchissent. Cordial, d'abord; ensuite, corrosif.
Mon cerveau bouillonne comme de la craie dans du vinaigre. Tout ce voyage,
toute cette fatigue... Moi, j'ai un ge. Quarante ans? Et combien avec?
Et beaucoup avec. On ne peut pas savoir. Il n'y a pas de calendrier,
ici. Phna les a brls, tous, et elle fait chasser les colporteurs...
Singulier cordial qui empoisonne ma force!... Les jeunes herbes touffent
leurs mres,-- moins que les mres n'touffent les jeunes herbes. Ma
pareille et ma soeur, Phna, tu as dit vrai... Mais j'aime! Qui? J'aime
Phnissa. Qui? J'aime Phna. La petite, d'abord? Oui, dans l'incohrence
de ma snilit, htive. Poison nouveau qui m'est plus cher que les
vieilles habitudes de ma chair. Je t'aime, fillette,--mais pourquoi as-tu
ce signe trop jeune sous l'toffe de ton corsage, ces riens de seins que
mon baiser crase! et qui n'emplissent pas ma main? Et, surtout, cette
impudeur d'enfant qui s'amuse, sans jouir, du plaisir donn? L'impudeur,
libralit de ceux qui n'ont rien, gnrosit de ceux qui
promettent... Jolie, oui! jolis yeux, jolis gestes, lgance de la
chevrette et fracheur de la couleuvre... Des promesses! Phna donnait.
Phna donnera encore. Phna doit donner toujours... Et pourquoi pas les
deux, celle qui pose sur mes paules ses pattes d'oiseau et celle qui
m'enveloppe d'une chaleur d'ailes;--la gnisse et la taurelle;--la fille
et la mre!... Non, je m'puise  trop vouloir. Il faut choisir, et qui?
sinon ma soeur et ma pareille. Je veux jouir de mes pareils, c'est--dire
de moi. Ni enfants, ni vieillards, ni pauvres, ni empereurs, ni valets,
ni papes,--mais ceux dont l'me, par son cri, fait vibrer en moi la mme
corde de viole... Ah! je m'entendais bien avec Phna. Nous ne parlions ni
d'hier, ni de demain,--ni surtout de demain. Nous tions l'heure prsente
qui se suffit  elle-mme et qui volue dans le cercle de la jouissance
immdiate,--c'est--dire absolue. Demain? Demain, c'est la faiblesse,
c'est le second balbutiement, c'est la mort. Je ne veux pas qu'on me
survive. Phna, tu as caress l'endroit sensible, tu as chatouill
jusqu' mes moelles! Tu as crit ta pense sur ma peau, ta pense et ta
volont,-- l'endroit et  l'envers: que la fille meure, et vivons de sa
vie,--nous, les mres.

Nous, les mres! Il me semble que je suis mle et femelle, quand j'ai
dit: nous, les mres! Il me semble que je prdomine la vie et que je puis
la jeter en pture  la mort, comme un mauvais esclave. Il me semble que
je puis craser l'oeuf ternel, comme un nid d'oeufs de fourmis, et que
je puis stupfier la fcondit, fler les matrices, et d'un de mes
regards de haine ptrifier dans son canal le jet hideux du sperme. La Vie?
non. Ma vie. Que rien ne reste de moi que mon infconde pourriture,--et
que rien ne me survive que le dsespoir de vivre. Je voudrais abraser la
terre et n'y laisser que des chaumes,--tondre le monde comme une brebis.
L'avenir, l'herbe qui pousse sous les gerbes, l'herbe qui reverdit sous
le foin fauch, le nid qui s'envole, le bourgeon qui se gonfle--avec une
pouvantable certitude: mais si on coupe la branche?

Il faut couper la branche. J'en ai suc le miel nouveau. Il tait doux,
il tait fort: il tait trop fort pour moi. Les sucs jeunes ne valent
rien: je couperai la branche.

    (Rentre Phnissa. Doucement, aprs avoir bais Phbor, elle
    s'assied, les mains croises sur ses genoux, le regard vague.)

PHBOR

Oh! ces yeux qui regardent on ne sait o, ces yeux qui semblent voir plus
loin que les choses! Phnissa, que regardes-tu?

PHNISSA

Rien.

PHBOR

O regardes-tu?

PHNISSA

Loin, loin, loin! Vers des annes, vers des sicles o toutes les
cratures seraient heureuses comme je suis heureuse, o les femmes ne
connatraient que les sourires et les hommes que les caresses, o les
fils des pauvres d'aujourd'hui marcheraient dans la vie tels que des
seigneurs,--et o le fouet aurait chang de mains...

PHBOR

Charmant coeur!... Mais alors tous les hommes ne seraient pas heureux?

PHNISSA

Ceux qui le sont aujourd'hui ne le seront pas demain.

PHBOR

Ils seront morts. Tu seras morte.


PHNISSA

Je ne mourrai pas. J'ai de la vie, j'ai de l'ternit, l, dans mon
ventre.

PHBOR

Un coup de faux tranche plus d'un pi.

PHNISSA

Un pi est la semence d'un sillon et un sillon est la semence d'un champ.
Il y a un pi, il y a un sillon, il y a un champ de bl en moi: voil
pourquoi je suis heureuse.

    (A ce moment la trompette sonne au haut de la tour. En mme temps
    entrent Phna et les femmes de Phna et de Phnissa.)

PHNA

Voici encore vos pauvres! ils auront appris votre retour.

LA PETITE

Ils y en a tant, ils couvrent les avenues et les cours, ils ont l'air
joyeux, ils chantent. Les entendez-vous pas?

    (Elle ouvre la fentre. On entend:)

    Quand les rats mangrent la louve,
    La lune fut couleur de sang,
    Couleur de sang,
    Et les crapauds dansaient en rond,
    Dansaient en rond,
    Quand les rats mangrent la louve,
    La louve!

PHNA

Puisqu'il vous obissent, allez les chasser!

PHNISSA

Ils m'obissent et ils m'aiment. Je les renverrai quand ils auront mang
et quand ils seront contents.




TROISIME PISODE


    (La chambre de Phbor, la nuit.)

PHBOR

Elle dort et j'ai t tent. Et dj je l'tais pendant qu'elle me
regardait avec ses yeux de songe, ces yeux qui cherchent la vie au-del
des tombes... Ah! enfant bonne  trangler, ferme tes yeux! Elle les
a ferms. Elle dort.--Tantt elle me faisait presque peur, avec ses
blasphmes... Colre d'enfant ou d'esclave qui croit que la joie se
promne dans les jardins ou sur les routes! Oui, peut-tre, mais ni les
enfants, ni les esclaves ne franchiront les murailles du prsent.--Et ils
priront, tels qu'ils sont ns, enfants ou esclaves, car il n'y a rien,
il n'y aura jamais rien que le prsent et les vivants craseront 
perptuit les prognitures de l'Ide, ces larves. Nous, maintenant,
et aprs nous le nant,--et tu ne jouiras pas de respirer aprs moi,
Ironie!

Dlivre-moi de la peur, Phna! Dlivre-moi du futur, Phna!
Dlivre-moi de la promesse, Phna! Donne-moi un fruit mr, donne-moi
une rose panouie, et coupons le rosier par le pied,--afin d'humilier le
printemps.

    (Pare pour la nuit, la gorge et les bras nus, les reins ceints
    d'un voile qui retombe jusqu' ses pieds, Phna entre et
    s'arrte au seuil.)

PHBOR

Imprial succube, que me veux-tu? que viens-tu me demander? que viens-tu
m'offrir?

PHNA

Tout le jadis et tout le prsent.

PHBOR

Ah! Phna!

    (Ils s'avancent l'un vers l'autre et se baisent sur la bouche.)

PHBOR

Oh! tu es vraie, toi! Tu es le maintenant, et non le demain, l'tre et non
le peut-tre. Tu es l'immobile ternit.

PHNA

Je suis la honte du possible.

PHBOR

Oui, car tu es vraie. Oh! tu es vraie, toi! L, le front qui domine les
rves morts comme un roi seul debout au-dessus du carnage des vaincus!
L, les nobles cheveux qui ont entrav les jambes du dsir et qui l'ont
enchan dans les tables de la joie! L, les yeux dont l'ardeur a
fondu comme un jet de foudre l'pe du prince futur! L, les lvres qui
ont bu tout le calice, et la langue qui n'a pas oubli une parcelle de la
vie, et les dents qui ont bris comme un os, pour en arracher la moelle
et l'abominable secret, le sceptre d'or du fastueux espoir! L, le cou qui
s'est gonfl de haine et qui a bris son collier! L, les paules assez
fortes pour assumer comme un jeu le poids du rel, o succombent les
lches! L, les bras adorables qui ont captiv l'illusion et les
courageuses mains qui lui ont arrach la langue! L, les divines
mamelles, dieux femelles, allgresse de mon humanit, indniables
plaisirs, vidences formelles, trsor de la sensualit animale,
ngation du rve, certitude manuelle,  beaux fruits,  rconfort de
ma bouche, chaleur de mon sang, fracheur de mon front,  belles fleurs,
fleurs ouvertes, parfum vital, roses! L, les hanches et les reins,
assises du monde, fondations de la vrit! L, les genoux qui n'ont
jamais pli, les jambes qui n'ont jamais recul vers la prire, les
pieds qui n'ont jamais march vers l'esprance! L, le centre mme du
monde et la vrit elle-mme, la caverne redoutable et sacre, l'abme
qui n'engendra qu'une fois pour engendrer la mort!

       *       *       *       *       *

PHBOR

Vraiment, je la hais, depuis que je t'ai retrouve.

PHNA

Tu as puis en moi: je suis un puits de haine.

PHBOR

Oui, je suis tout ruisselant de haine!

PHNA

Ah! la belle et tragique et somptueuse et douloureuse et consolante nuit
o la dlivrance fut conue! Car j'ai conu dans tes bras, Phbor! Un
frisson spcial et unique me l'a dit. J'ai conu, j'en suis sre, et, en
ngation des lois de la nature, j'accoucherai quand tu voudras.

PHBOR

Mes mains seront le forceps!

PHNA

Ah! donne, que je les baise, ces mains qui vont trangler l'avenir!

PHBOR

Oui, j'tranglerai l'avenir, les possibilits encloses dans l'espoir, les
peut-tre qui dorment dans la coquille de l'oeuf. Nous assassinerons la
Rdemption. Le sommeil ne se rveillera pas. Toute la lumire tombe
dans les yeux violets de la jeune amoureuse, nous la desscherons comme
un marais trop noblement pestilentiel pour la dlicatesse de notre haine.
Nous la desscherons comme un ruisselet, en la buvant; comme un fleuve,
en la dtournant vers l'ocan de la nuit par une route sre,--et nous
creuserons ce lit nouveau dans le roc et dans l'impermable glaise,--et la
gloire de demain tombera de l'autre ct du monde!

O joie de tuer la fconde et aimable bte! O joie d'craser les
innocents scarabes qui grimpent aux feuilles des fougres,--et de
respecter les vipres et de s'en faire des bracelets!

Elle n'est rien...

PHNA

Qui?

PHBOR

Phnissa.

PHNA

Rien?

PHBOR

Non, elle n'est rien, elle est le futur, la beaut de demain, l'amour de
demain, la vie de demain!

PHNA

La vie de demain! Tue, tue! L'oblation de sa vie engraissera la gense de
mes fureurs. Nous l'enterrerons au pied de notre amour, sous les racines
du chne, et des glands ns de cette chair rvolue, nous ferons de
sacrilges hosties, d'inimitables pains de rconfort, de puissance, de
vie,--et peut-tre d'ternit.

PHBOR

C'est le philtre qu'il nous fallait.

PHNA

Nous serons si forts que les sicles vaincus viendront nous baiser les
pieds.

PHBOR

Je songe... Je songe... En elle je tue des gnrations... Comme elles
sont nombreuses! Son fils, aux yeux volontaires et doux, avec un signe 
la joue! Sa fille, aux cheveux blonds tout boucls, avec une petite bouche
rose et un joli sourire! Le fils de son fils, violent ds son enfance,
avec le geste orgueilleux de relever le front! Le fils de son petit-fils,
pensif et les yeux toujours ouverts vers le mystre,--comme elle!... Que
de gnrations! Elles sont trop nombreuses: je ne vois plus qu'un champ
de ttes blondes et une faux immense et sre, qui fauche!...

PHNA

Que de vies en une seule, et quelle libration! Toutes ces puissances
futures qui nous pressaient de vivre pour vivre  notre place, tous
ces dsirs obscurs qui comptaient nos heures et guettaient, pour s'y
accoupler, le silence et le deuil de notre lit, toutes ces hideuses
nergies, toutes ces hypocrites ttes blondes, tu les fauches,
Phbor!-- solide et invincible faucheur! Va, mon Phbor, ne rve plus,
agis! Etrangle-la doucement, comme lorsqu'on touffe une conscience.




QUATRIME PISODE


    (Le soir.--Une salle du palais, claire par une faible
    veilleuse.--Entre Phnissa, les bras pleins de roses.)

PHNISSA

Oh! comme c'est noir, ici! Comme c'est froid! Comme c'est vide! O
sont-ils? O est-il, lui? Il me dlaisse, toutes les nuits, et je ne le
vois pas de la journe. Il ne m'a pas embrasse une fois, depuis tel soir
lointain o mon dsir vainquit son ennui... Pourquoi est-il si sombre et
si muet? Le remde? Il n'a qu' m'aimer comme je l'aime,--surtout depuis
que ses baisers ont fait fleurir ma chair! Ma jeunesse va s'panouir, je
vais tre fconde, je vais donner au monde une vie nouvelle. Il me semble
que je suis le premier anneau d'une longue chane d'amour, si longue
qu'elle enlace les arbres et les montagnes, si longue qu'elle traverse les
dserts, les fleuves et les mers,--une longue chane d'tres heureux
et fiers! Je me sens la cratrice d'une race inconnue et formidable, moi,
toute petite, moi l'enfant initie  peine, je me sens devenir la mre
d'une ligne de gants. Sors de moi, fils prdestin, et, fcond 
ton tour, va fconder les matrices qui attendent leur matre! Je voudrais
qu'il ft sorti, je voudrais qu'il ft grand dj et dj en toute
sa force, car sa mission est lourde: il doit pacifier les hommes. Mais
il affligera les coeurs durs et il rjouira les affligs. Fils de la
charit, il sera la justice. Ils le savent bien, eux, les miens, ceux que
j'ai choisis entre les plus laids et entre les plus affams, et quand les
pauvres me baisent la main, ils regardent mon ventre, et quand ils mangent
leur pain, ils pensent  mon fils, l'Avenir! Oh! viens, crature de
l'universel dsir, ralise-toi par moi, et s'il te faut tout mon sang
pour vivre, dessches mes veines!...

Quel bruit?... Non, rien. Quel silence! Comme je suis seule! Je me trouve
mal... Quelle tristesse, quelle nuit! Je me trouve mal... Non, je suis
lasse, seulement, mais si lasse qu'il me semble que je tombe, que je
roule, que je m'en vais vers un abme... J'ai cueilli trop de fleurs.
O sont-elles? Je ne vois plus rien. J'ai cueilli trop de roses... Il me
semble qu'on me cueille aussi, comme une rose... Je sens un arrachement...

    (Entre le Pauvre)

Qui est l? Toi? C'est vrai, je t'ai promis une aumne, je t'ai dit de
venir ce soir... mais je ne sais plus...

LE PAUVRE

Viens, Reine, viens! ils t'attendent, ils sont l, tous. Ils veulent te
voir, ils ont peur, ils ont des pressentiments, ils se disent des choses
entre eux... Ils t'emmneront, viens, tu seras leur Reine, viens! N'as-tu
pas peur, toi aussi? N'as-tu pas peur de mourir?

PHNISSA

Oui, tout d'un coup j'ai senti cela, j'ai peur, j'ai peur de mourir...

LE PAUVRE

Viens vivre! Viens raliser la prophtie! Ecoute ce qu'a dit la Voix:

En moi germe la haine des humilis et j'ai des dents aigus.

Je rognerai leur gloire et leur tat d'tre heureux: la certitude des
mles retombera dans la tnbre des glabres.

Le sang illuminera mon tendard blanc.

Viens raliser la prophtie.

PHNISSA

Oui, va leur dire que je suis leur Reine. Qu'ils viennent me chercher,
qu'ils viennent tous!

LE PAUVRE

Tu raliseras la prophtie: Le sang illuminera ton tendard blanc.

PHNISSA

Non, pas de sang sur mon tendard, pas de sang sur mes mains! Je ne suis
pas cruelle,--non! mais j'absous votre cruaut si elle sauve celui que je
porte, le prince futur. Va leur dire qu'ils viennent, je suis leur Reine!

    (Le Pauvre s'en va.)

Reine des Pauvres, Reine de ceux qui n'existent qu'en puissance et
en volont, Reine de ceux de demain, Reine de la fort naissante
qu'engraissera la pourriture des vieux troncs ventrs, Reine de la
jeunesse, de la vie et de l'avenir! Peuple des misrables, mon coeur
faible bat pour ta souffrance avec la force et la majest d'un ocan.
Vogue sur l'ocan de mon coeur, peuple triste, vogue parmi la tempte
vers le continent que rougit la pourpre d'une aube adorable, vogue!
Ta douleur est l'insubmersible radeau que nulle vague n'engloutira
jamais,--d'entre l'crasement des avalanches et d'cume elle resurgit,
elle vogue vers l'avenir! Vogue, peuple des misrables!

Phbor, mon matre, adieu! Pre inconscient du futur, adieu! Prsent
qui as fcond le lendemain, adieu!

Que se passe-t-il en moi? Quelle est la voix qui parlait en moi? O
suis-je? J'ai peur! Oh! mes mains tremblent, mes jambes tremblent!... Il
me semble qu'un vent froid passe sur moi... O suis-je? Ah! le vent
m'emporte, le vent m'emporte dans les espaces.

    (Entre Phbor.)

Phbor, soutiens-moi!

PHBOR

    Il la reoit dans ses bras et l'trangle.

L, l! Elle est morte bien doucement, comme une perdrix blesse qu'on
achve... C'est fait... Elle est venue au devant du lacet... O vais-je
la mettre?... Dans ce coin-l...

    (Il la couche, puis la trane par les cheveux.)

Elle est lourde... Oh! oh! Son ventre est norme!... Elle ne mentait pas,
elle tait grosse. De moi! Bien, je reprends mon sang, je bois le vin que
j'avais vers dans son verre... Des fleurs! Pourquoi toutes ces fleurs?
Des roses, des roses, des roses... Ainsi, je viens de la tuer... C'est
fait. Quoi? Qu'ai-je fait? Rien. Elle tait morte, quand j'ai serr son
cou, un peu trop fort... Ce n'est pas moi... Pauvre enfant!

    (Il prend des roses et les jette sur elle.)

Elle a remu! J'ai vu ses doigts se mouvoir comme pour prendre une des
roses...

Son ventre aussi, son ventre s'agite...

Ah! criminel imbcile qui n'a pas su tuer du premier coup!...

    (Il arrache de sa gaine une des pes qui pendent aux murs.)

Lche qui n'ose pas recommencer!... Lche qui reste  moiti du
crime!... A-t-elle remu vraiment?... Oui, elle remue!...

    (Il lui perce le coeur, puis le ventre.)

Ah! le sang, quel philtre! La vue du sang m'exalte! Voil les roses
blanches devenues toutes rouges! Ah! les belles roses rouges!

    (Des voix, dehors, chantent.)

    Les sirnes
    Etaient trois reines,
    Chacune a choisi son roi.
    Les sirnes,
    Etaient trois reines,
    Sois notre reine,  Messagre!

PHBOR

Qui chante en ce moment, en un tel moment, quand l'oeuvre vient de
s'accomplir, quand la fcondit vient d'tre nie, quand le dsir gt
dans son sang, quand l'avenir vient d'tre trangl, quand le prsent
triomphe, quand Goliath a gorg David? Quelle est cette chanson stupide?
Chante, peuple hideux, la Messagre est morte!

    (Entre Phna.)

PHNA

O Phbor, gloire  toi! honneur  toi! amour  toi! Tu as dlivr le
monde de la tyrannie de l'espoir.

    (Entre le Pauvre.)

PHNA

Le Pauvre! Phbor arrte-le, tiens-le!

    (Courant  la porte et criant:)

Le Pauvre a tu Phnissa! Venez, venez!

    (Pendant que Phbor, aprs une courte lutte, crase sous son
    genou le Pauvre que l'pouvante paralyse, entrent les femmes, qui
    s'empressent en gmissant.)

LES SUIVANTES

O Phnissa! O Phnissa! O Phnissa!

LA PETITE

    Elle a recueilli toutes les roses et les pand sur la morte.

O Phnissa, c'est donc encore  moi de saluer par des fleurs la nouvelle
pouse,-- Phnissa, entre dans le lit de la mort!

LES SUIVANTES

Dans le lit de la mort,  Phnissa!

LA PETITE

O Phnissa, qui nous aimais, qui nous baisais si tendrement que tes
baisers taient des gouttes d'lixir!

LES SUIVANTES

Si tendrement,  Phnissa!

LA PETITE

O Phnissa, qui aimais les malheureux et qui voulais la gloire des
pauvres!

LES SUIVANTES

La gloire des pauvres,  Phnissa!

LA PETITE

O Phnissa, tes humbles filles t'offrent les dernires fleurs, 
Phnissa!

LES SUIVANTES

O Phnissa! O Phnissa! O Phnissa!

    (Des soldats et des valets entrent en tumulte.)

PHNA

Voici celui qui a tu Phnissa.

LE PAUVRE

    Se dbattant sous les treintes.

Non, non, ce n'est pas moi. Voil...

PHBOR

Billonnez-le pour l'empcher de mentir.


_Aot-Septembre 1893._





End of the Project Gutenberg EBook of Phnissa, by Remy de Gourmont

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHNISSA ***

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