The Project Gutenberg EBook of Tribulat Bonhomet, by 
Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam

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Title: Tribulat Bonhomet

Author: Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam

Release Date: December 26, 2005 [EBook #17399]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           TRIBULAT BONHOMET

                par le Comte de Villiers de l'Isle-Adam

                                         _Je m'appelle_ Lgion.
                                         N.T.


                   Paris, Tresse & Stock, diteurs.
              8, 9, 10, 11, Galerie du Thtre-Franais.



                                 1887


                           AVIS AU LECTEUR


_Nous donnons, aujourd'hui, pour initier le public au CARACTRE du
docteur Bonhomet, d'abord trois nouvelles qui indiquent,  grands
traits, l'intime de son individu._

_Le Docteur prend, ensuite, lui-mme, la parole et nous raconte
l'histoire plus qu'trange de CLAIRE LENOIR,--dont nous lui laissons
entirement la lourde responsabilit._

_Plus un_ PILOGUE.

_Si, comme nous sommes fonds  le craindre, ce Personnage
(incontestable, s'il en fut!) obtient quelque vogue, nous publierons,
bientt, non sans regrets, les ANECDOTES dont il est le hros
et les APHORISMES dont il est l'auteur._

                                            VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.



                      AUX CHERS INDIFFRENTS




                        LE TUEUR DE CYGNES

                                  Les cygnes comprennent les signes.
                                   VICTOR HUGO._Les Misrables_[1].

[Note 1: Inutile (pensons-nous) d'ajouter qu'en cette authentique
citation, ce n'est pas l'Auteur de _La Bouche d'ombre_ qui parle,--mais
simplement _l'un de ses personnages_. Il serait peu juste, en effet,
d'attribuer  un Auteur _mme_ les prud'homies, monstruosits
blasphmatoires ou vils jeux de mots--que, pour des raisons spciales et
peut-tre hautes--il se rsout, tristement,  prter  certains Ilotes
de son imagination.]


                                             _A Monsieur Jean MARRAS_.

A force de compulser des tomes d'Histoire naturelle, notre illustre ami,
le docteur Tribulat Bonhomet avait fini par apprendre que _le cygne
chante bien avant de mourir_.--En effet (nous avouait-il rcemment
encore), cette musique seule, depuis qu'il l'avait entendue, l'aidait 
supporter les dceptions de la vie et toute autre ne lui semblait plus
que du charivari, du Wagner.

--Comment s'tait-il procur cette joie d'amateur?--Voici:

Aux environs de la trs ancienne ville fortifie qu'il habite, le
pratique vieillard ayant, un beau jour, dcouvert dans un parc sculaire
 l'abandon, sous des ombrages de grands arbres, un vieil tang
sacr--sur le sombre miroir duquel glissaient douze ou quinze des calmes
oiseaux,--en avait tudi soigneusement les abords, mdit les
distances, remarquant surtout le cygne noir, leur veilleur, qui dormait,
perdu en un rayon de soleil.

Celui-l, toutes les nuits, se tenait les yeux grands ouverts, une
pierre polie en son long bec rose, et, la moindre alerte lui dcelant un
danger pour ceux qu'il gardait, il et, d'un mouvement de son col, jet
brusquement dans l'onde, au milieu du blanc cercle de ses endormis, la
pierre d'veil:--et la troupe  ce signal, guide encore par lui, se
ft envole  travers l'obscurit sous les alles profondes, vers
quelques lointains gazons ou telle fontaine refltant de grises statues,
ou tel autre asile bien connu de leur mmoire.--Et Bonhomet les avait
considrs longtemps, en silence,--leur souriant, mme. N'tait-ce pas
de leur dernier chant dont, en parfait dilettante, il rvait de se
repatre bientt les oreilles?

Parfois donc,--sur le minuit sonnant de quelque automnale nuit sans
lune,--Bonhomet, travaill par une insomnie, se levait tout  coup, et,
pour le concert qu'il avait besoin de rentendre, s'habillait
spcialement. L'osseux et gigantal docteur, ayant enfoui ses jambes en
de dmesures bottes de caoutchouc ferr, que continuait, sans suture,
une ample redingote impermable, dment fourre aussi, se glissait les
mains en une paire de gantelets d'acier armori, provenue de quelque
armure du Moyen ge, (gantelets dont il s'tait rendu l'heureux
acqureur au prix de trente-huit beaux sols,--une folie!--chez un
marchand de pass). Cela fait, il ceignait son vaste chapeau moderne,
soufflait la lampe, descendait, et, la clef de sa demeure une fois en
poche, s'acheminait,  la bourgeoise, vers la lisire du parc
abandonn.

Bientt, voici qu'il s'aventurait, par les sentiers sombres, vers la
retraite de ses chanteurs prfrs--vers l'tang dont l'eau peu
profonde, et bien sonde en tous endroits, ne lui dpassait par la
ceinture. Et, sous les votes de feuille qui en avoisinaient les
atterrages, il assourdissait son pas, au tter des branches mortes.

Arriv tout au bord de l'tang, c'tait lentement, bien lentement--et
sans nul bruit!--qu'il y risquait une botte, puis l'autre,--et qu'il
s'avanait,  travers les eaux, avec des prcautions inoues, tellement
inoues qu' peine osait-il respirer. Tel un mlomane  l'imminence de
la cavatine attendue. En sorte que, pour accomplir les vingt pas qui le
sparaient de ses chers virtuoses, il mettait gnralement de deux
heures  deux heures et demie, tant il redoutait d'alarmer la subtile
vigilance du veilleur noir.

Le souffle des cieux sans toiles agitait plaintivement les hauts
branchages dans les tnbres autour de l'tang:--mais Bonhomet, sans se
laisser distraire par le mystrieux murmure, avanait toujours
insensiblement, et si bien que, vers les trois heures du matin, il se
trouvait, invisible,  un demi-pas du cygne noir, sans que celui-ci et
ressenti le moindre indice de cette prsence.

Alors, le bon docteur, en souriant dans l'ombre, grattait doucement,
bien doucement, effleurait  peine, du bout de son index moyen ge, la
surface abolie de l'eau, devant le veilleur!... Et il grattait avec une
douceur telle que celui-ci, bien qu'tonn, ne pouvait juger cette vague
alarme comme d'une importance digne que la pierre ft jete. Il
coutait. A la longue, son instinct, se pntrant obscurment de
l'_ide_ du danger, son coeur, oh! son pauvre coeur ingnu se mettait 
battre affreusement:--ce qui remplissait de jubilation Bonhomet.

Et voici que les beaux cygnes, l'un aprs l'autre, troubls, par ce
bruit, au profond de leurs sommeils, se dtiraient onduleusement la tte
de dessous leurs ples ailes d'argent,--et, sous le poids de l'ombre de
Bonhomet, entraient peu  peu dans une angoisse, ayant on ne sait
quelle confuse conscience du mortel pril qui les menaait. Mais, en
leur dlicatesse infinie, ils souffraient en silence, comme le
veilleur,--ne pouvant s'enfuir, _puisque la pierre n'tait pas jete_!
Et tous les coeurs de ces blancs exils se mettaient  battre des coups
de sourde agonie,--_intelligibles_ et distincts pour l'oreille ravie de
l'excellent docteur qui,--sachant bien, lui, ce que leur causait,
_moralement_, sa seule proximit,--se dlectait, en des prurits
incomparables, de la terrifique sensation que son immobilit leur
faisait subir.

--Qu'il est doux d'encourager les artistes! se disait-il tout bas.

Trois quarts d'heure, environ, durait cette extase, qu'il n'et pas
troque contre un royaume. Soudain, le rayon de l'toile-du-matin,
glissant  travers les branches, illuminait,  l'improviste, Bonhomet,
les eaux noires et les cygnes aux yeux pleins de rves! Le veilleur,
affol d'pouvante  cette vue, jetait la pierre...--Trop tard!...
Bonhomet, avec un grand cri horrible, o semblait se dmasquer son
sirupeux sourire, se prcipitait, griffes leves, bras tendus, 
travers les rangs des oiseaux sacrs!--Et rapides taient les treintes
des doigts de fer de ce preux moderne: et les purs cols de neige de deux
ou trois chanteurs taient traverss ou briss avant l'envole radieuse
des autres oiseaux-potes.

Alors, l'me des cygnes expirants s'exhalait, oublieuse du bon docteur,
en un chant d'immortel espoir, de dlivrance et d'amour, vers des Cieux
inconnus.

Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalit, dont il ne
daignait savourer, en connaisseur srieux, qu'une chose,--LE
TIMBRE.--Il ne prisait, musicalement, que la douceur singulire _du
timbre_ de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une
mlodie.

Bonhomet, les yeux ferms, en aspirait, en son coeur, les vibrations
harmonieuses: puis, chancelant, comme en un spasme, il s'en allait
chouer  la rive, s'y allongeait sur l'herbe, s'y couchait sur le dos,
en ses vtements bien chauds et impermables.

Et l, ce Mcne de notre re, perdu en une torpeur voluptueuse,
ressavourait, au trfond de lui-mme, le souvenir du chant
dlicieux--bien qu'entach d'une sublimit selon lui dmode--de ses
chers artistes.

Et, rsorbant sa comateuse extase, il en ruminait ainsi,  la
bourgeoise, l'exquise impression jusqu'au lever du soleil.




                              MOTION
                                DU
                       Dr TRIBULAT BONHOMET
                             TOUCHANT
                   L'UTILISATION DES TREMBLEMENTS
                           DE TERRE [2]

[Note 2: A la nouvelle des trs horribles tremblements de terre (des fin
fvrier et 1er mars 1887),--phnomnes qui dsolrent le
Midi,--l'illustre Docteur crut de son devoir d'adresser aux bureaux de
nos deux Chambres la prsente MOTION, dont l'urgence,--malgr le voeu
secret d'une double majorit,--fut (du moins au dire nergique de
Bonhomet lui-mme), remise aux calendes grecques.

Nous n'ajoutons que l'_pigraphe_, pour indiquer le _la_ particulier 
l'intonation professorale du clbre spcialiste.]

                                  Quand Pharamond ceignit la tiare, la
                                  France n'tait qu'une vaste tendue
                                  paludenne,--bien plus propre aux bats
                                  du canard sauvage... qu'au jeu rgulier
                                  des Institutions constitutionnelles.
                                                       UN SAGE MODERNE.


                                  _A Monsieur Gustave GUICHES_.


--Arpentons-nous un terroir de fantaisie dont nous sommes les...
capucins de cartes?

Quoi! venant de fter, derechef, une nave tradition de nos pres,--ces
jours gras dont s'extasie la jeunesse,--voici qu'au moment o nous
allons nous livrer au sommeil les cours d'honneur de nos plus
consquents htels, en notre capitale, se voient envahies,  l'arrive
des trains du soir, par des hordes plus que sommairement vtues
(quelques dames ayant pouss la terreur jusqu' l'impudicit), voici
que les majordomes, se croyant les jouets d'hallucinations
morbides,--sinon d'une sortie de bal de barrire,--ne peuvent que ber
 ce spectacle, tandis que, mands en toute hte et prsumant dj
quelque nouvelle fumisterie d'anarchistes, les accourus gardiens de
cette paix,--qui nous est plus chre que toute chose except la vie,--se
caressent silencieusement l'impriale au narr des confidences,
trmolantes encore, de tous ces voyageurs qu'ils coutent d'une oreille
distraite, en les enveloppant de regards obliques et souponneux!

--Vraiment, lorsqu'au lu des dpches mridionales l'lectricit
contraignit chacun de se rendre  l'vidence, nous ne smes,
avouons-le, que penser. C'tait  se croire en plein Moyen-ge!

Comment d'aussi mlodramatiques phnomnes peuvent-ils encore se
produire au milieu de nos civilisations constitutionnelles et
rgulires? Cela ne rpugne-t-il pas au Sens-commun! Ces cataclysmes,
aujourd'hui sans raison d'tre, et qui ont fait leur temps, riment-ils
 quelque chose? Non pas! Ils choquent, simplement, toutes les ides
reues et ne sauraient qu'exiger une prompte rpression. Quoi! dans
notre sicle de lumires, six mille personnes, pour la plupart
honorables, ne peuvent innocemment prendre le frais sans tre exposes
 ce qu'une inopine trpidation du sol les crase  l'improviste?...
Je trouve  ceci comme une vague odeur d'obscurantisme.

Comment soumettre ces secousses aux freins d'une sage rglementation?
les museler, pour ainsi dire, en les classant sous un rgime
ingnieusement administratif?... Il n'y a pas  tergiverser: il faut
arriver  a.

Sinon la Science, qui est tout, absolument tout, finirait par ne plus
sembler qu'un leurre--nous assimilant, autant dire,  des jouets de la
Mcanique-cleste:--ce qui est inadmissible.

Que le sous-sol, en de certains volcaniques voisinages, prsente encore
des difficults d'investigations momentanment apprciables, soit; mais
devons-nous tre, longtemps encore,  la merci des ventuelles
gracieusets d'un solfatare, alors que nos jours en dpendent? Ne
vaudrait-il pas mieux nous rsigner, comme de pratiques savants le
proposent,  vider tout bonnement le Vsuve, pour crer des exutoires
plus libres aux suburbaines flatuosits de la plante?

Question.

Le plus rvoltant de l'aventure est que maintes gens, tolrs, dans nos
grands centres, on ne sait trop  quel titre--( celui d'artistes je
crois?)--ont l'air, pour gouailler le Progrs, de s'autoriser de ces
calamiteuses fumisteries de notre toile, prtextant que ces aveugles
oscillations des couches terraques de l'Italie dmontrent l'ingrence,
en nos affaires, de Puissances secrtes, espigles et nuisibles,--Oui!
oui! c'est cette ide biscornue (et pas une autre!) que cachent toutes
ces transparentes insinuations,--ces rticences, mme! de certaine
presse:--et nous les voyons venir!... Oui, oui, nous les voyons venir.

Car ces vils aligneurs de mots sont toujours de l'opinion des choses en
retard: leur arrire-pense serait de nous ramener aux rois fainants,
au droit du seigneur et  l'Inquisition:--ils sont une peste pour le
corps social.--Certes, je n'en disconviens pas, nous les dcorons, nous
les couvrons d'or, nous les rassasions de dmonstrations admiratives et
chaudement sympathiques; mais, au fond, nous savons trs bien que nous
les mprisons et hassons comme la boue de nos souliers. N'tait cet
esprit de modration qui est le principe de notre tre et de notre re,
il y a belle lurette que nous les eussions extermins sous le bton.
Mais, voil! ce serait excessif.

Il nous faudrait donc leur prparer un trpas hideux,--dont nous
puissions, ostensiblement, nous laver les mains. Je crois rpondre au
voeu secret de tous en prenant sur moi de le dclarer.

Eh bien! cette ide m'est venue de les confier  la maternelle Nature,
puisqu'ils sont de l'opinion de cette dernire.--Voici donc mon projet.

M. Eve del Rio, ayant bien voulu nous communiquer ses prvisions,--(que
l'vnement, hlas! n'a que trop justifies le 2 du courant),--nous
abuserons encore de son amabilit en le priant de vouloir bien nous
prciser les poques selon lui les plus scabreuses, ainsi que les
terrains les plus suspects quant  quelque prochain Tremblement de
terre, le plus imminent possible.

Les indications de ce moderne Jonas une fois obtenues, je propose que,
sur l'endroit le plus menac, soient difis, pour l'poque utile,
d'normes btiments  toiture de granit. Cela fait, itrativement je
propose qu'avec toutes ces clineries persuasives et doucereuses (en
lesquelles nous sommes, Dieu merci, passs matres!) nous invitions 
s'y tablir toute l'inspire ribambelle de ces prtendus Rveurs,--que
Platon voulait, en son indulgence, que l'on couronnt de roses en les
jetant  la porte de la Rpublique.

L'alatoire de la catastrophe nous couvrirait, aux yeux de la Loi, de
leur anantissement.

Bref, nous leur offririons un logis comfortable, brillant mme, avec
des horizons, des couchers du Soleil, des horizontales, des toiles, des
falaises, des myrtes, des vins fins, des romans, des fleurs, des
oiseaux, enfin l'entourage o ces messieurs peroivent toutes leurs
insipides fantasmagories. Et, puisqu'ils s'obstinent, malgr l'vidence,
 croire encore au Mystrieux, qu'ils soient ainsi livrs au Mystrieux!

--De sorte qu'au moment o ils y penseront le moins;

_krrraak!!!_

nous en serons dbarrasss!--Et nous nous frotterons joyeusement les
mains  cette nouvelle, en leur souhaitant, bon voyage chez Pluton.

De cette faon, ces priodiques interventions de l'Absurde, ces
sursauts des dernires forces aveugles de la Nature seront utilises et
rationalises ... _Similia similibus_.

Tout calcul fait, il y aurait conomie: le matriel nous resterait, 
la surface du globe, pour,--de temps en temps,--renouveler cette sorte
de purgation sociale.

Et la preuve que je suis dans le vrai, quand je propose, aprs l'avoir
mrement pes, ce drivatif, c'est que, si nous eussions eu le choix,
enfin, _de troquer les six mille personnes honorables, crases dans la
dernire catastrophe, contre six mille barbouilleurs de papier, quel est
celui d'entre NOUS qui et hsit?--ne ft-ce qu'une seconde_.




                                LE
                     BANQUET DES VENTUALISTES


                       Un peu de caf, aprs dner, fait qu'on s'estime.
                       LUC DE CLAPIERS, marquis DE VAUVENARGUES.


                                              _A Madame Mry LAURENT_

Le banquet annuel des ventualistes, sous la Haute-prsidence du docteur
Tribulat Bonhomet, s'achevait en toasts paisibles.

C'tait l'instant dlicieux o, l'un l'autre, en se souriant, l'on boit
aux ides dont on daigne se croire, ici-bas, le principal, sinon
l'unique-dpositaire. D'urgentes questions bio-sociologiques venaient
d'tre dbattues: il va sans dire que les noms de Stuart Mill, de Bain,
de Smith et de Herbert Spencer,--donnant du lustre aux douces banalits
que leur attribuaient leurs insoucieux citateurs,--avaient sillonn
maintes priodes, comme des lueurs dans la nuit.

Les esprits, maintenant, se laissaient nonchalamment aller au cours de
ces controverses courtoises dont les gens de got savent stimuler leurs
digestions claires.

Soudain, la causerie (gnrale quoique intime), sur on ne sait trop
quelle interruption, devint ALARMISTE. Et, quand le caf parut, le mot
sonore par excellence, et cependant de syllabes si moelleuses, le mot
dynamite (horreur!) fut prononc.

--La misre parisienne allait, s'aggravant: plus d'issue, les produits
excdant les besoins, et les bruits belliqueux n'tant pas de nature 
rassurer la pusillanimit du numraire. Rien ne semblait plus... assis.
Les plus lucides, les plus didactiques explications de la crise prsente
commenaient, elles-mmes,  sembler peu nourrissantes aux intresss.
--Les meneurs de la presse radicale, aiguillonnant sans cesse le
taureau populaire,  la longue un concert d'explosifs,--de nouveaux et
terribles explosifs,--pouvait, d'un moment  l'autre, troubler la paix
publique. Oui. De rcents procs,--o les accuss, appuys d'un
auditoire menaant, avaient parl de faire tout sauter, osant mme
prtendre, en pleine cour d'assises, que l'honorable prsident et ses
assesseurs en tremblaient SUR LEURS TIBIAS,--dmontraient
l'irritation des ncessiteux. Dj, dans tels clubs des banlieues, on ne
rvait que de dynamiter, de panclastiter mme, ou de mlinitiner, comme
par distraction,--pour voir ce que a donnerait,--le Corps lgislatif,
le Snat, la Prfecture de police, l'lyse, etc., etc. L'on ne parlait
que de miner les synagogues, les isralites paraissant tre les gens les
plus  leur aise,--partant les plus coupables. L'ide, mise d'abord en
se jouant, passait, insensiblement,--il fallait bien se l'avouer,--
l'tat de projet!... Des listes de massacres partiels taient dresses;
les enfants anarchistes dj les rcitaient  titre de prires du
soir...--Bref, aprs quelques grands froids, fin courant peut-tre, une
sdition--bien autrement srieuse que celle de 1871 (l'ennemi ne cernant
plus la capitale)--pouvait...

--En vrit, messieurs, je cherche, vainement, un euphmisme pour vous
laisser entendre que vous raisonnez, ici, positivement, comme des
fromages! s'cria le docteur Tribulat Bonhomet, (en attnuant, de son
plus onctueux sourire, ce que le ton de sa remarque pouvait prsenter
d'imparlementaire).--Vous oubliez que la profondeur, la prudence et
l'nergie madre de nos gouvernants, ont su neutraliser, d'AVANCE, toute
possibilit d'insurrection, mme partielle,--grce  certaine mesure
prventive, prophylactique, si vous le prfrez, d'une simplicit
vraiment gniale--et dont les rsultats pacificateurs sont littralement
magiques.

--Quelle mesure? s'crirent les convives en ouvrant de grands yeux.

--Ah! vous ne l'avez pas remarque?... continua le prsident:--eh
bien!--je suis heureux de vous la rvler. Si, de prime abord, elle peut
sembler anodine (et c'est l sa force)  quelques esprits superficiels,
je dclare qu'on demeure, en vrit, momifi d'admiration pour peu qu'on
se donne la peine d'en observer les consquences.--Il s'agit, tout
bonnement, du dcret, dj vieillot, qui autorise les mille et mille
beuveries, cabarets, cafs et tavernes de la Capitale  ne forclore
leurs auvents que sur les deux heures de la nuit.

--Eh bien?... Aprs?... murmurrent les ventualistes, tonns de la
solennit d'intonation de l'minent thrapeute.

--Aprs?... rpondit celui-ci:--suivez, je vous prie, ce raisonnement,
dont, encore un coup, la miraculeuse banalit a cela de mortel _qu'elle
ne peut sembler qu'un paradoxe_.

Puissiez-vous, (enfin!) vous pntrer de cette vrit disparue des
mmoires: _le jour n'a que 24 heures_.

Partons de ce principe.--Or, lorsqu'un homme se couche avant minuit et
se lve sur les sept heures du matin, cet homme a le regard clair,
l'esprit en veil, le bras solide et repos;--il peut, srieusement,
s'intresser aux affaires de son pays... (tout en vaquant fructueusement
aux siennes).

Si cet homme prend, au contraire, le pli de ne s'endormir (et de quel
sommeil!) que sur les trois heures du matin, ceci le mne, voyez-vous, 
DJEUNER BIEN TARD!... L'on s'est rveill l'oeil terne, l'on bille,
l'on hausse les sourcils, l'heure passe,--la journe est perdue. Les
soucis, augments par de plus qu'inutiles dpenses de liquides,
deviennent plus pressants:--bref, l'meute, si elle fut projete la
veille, est remise  huitaine,--in-d-fi-ni-ment.

En quinze annes, l'on obtient, ainsi, une exemplaire population de
songe-creux, dont la force morale et physique se dilue, chaque soir,
jusqu'aux deux tiers de la nuit, au milieu d'une brume de nicotine, en
vaines discussions, en oiseuses professions de foi, rsolutions
chimriques et striles crispations de poings: les propos sont tousss
au-dessus de verres de bire ou d'alcool--et s'envolent. Rsultat, pour
une capitale, en quinze ans, une fluctuation des plus inoffensives
d'environ trois cent mille chassieux, plus ou moins ataxiques, 
cervelles vides, aux coeurs avachis,--et dont la plupart cderaient,
pour une absinthe, le revolver ou l'explosif octroy,--comme un Chinois
sa femme pour une pipe d'opium.

Vous le voyez, messieurs: cette mesure est d'une politique si efficace
qu'elle consolide, quand mme, la dure d'un gouvernement, quelques
fautes qu'il puisse commettre,-- plus forte raison (et c'est le cas
actuel) lorsqu'il n'en commet pas. Elle paralyse d'_avance_, sans
effusion de sang et  la bourgeoise, toute sdition.--Tenez! si l'ukase
en tait promulgu  Saint-Ptersbourg, j'incline  penser que le
Nihilisme lui-mme n'y rsisterait pas un semestre! Et j'en suis  me
demander comment l'ide si simple, si pratique, de ce drivatif parat
avoir jusqu' ce jour chapp  la sagacit, cependant proverbiale, du
cabinet moscovite.

Donc, messieurs, Nous, reprsentants d'un peuple d'lite, Nous qui,
foncirement prts,--comme notre nuance l'indique,-- saluer, toujours
et quand mme, toutes survenances, savons ce qui s'appelle se garder 
carreau, loignons de nos banquets de vaines alarmes!... levons nos
pensers, nos coeurs et, surtout, nos verres--en l'honneur de Ceux dont la
compasse vigilance nous mit, ainsi, ds longtemps,  l'abri de toutes
exagres revendications... de ce mme Proltariat sur les plaies duquel
nous ne pouvons, hlas! que gmir. Allons! un doigt de Champagne,--et
buvons, en toute gratitude,  la prosprit sans nues de Ceux dont la
perspicace initiative assura--sans tapage et  l'insu mme des
perturbateurs charms--la scurit de nos loisirs.

D'unanimes adhsions acclamrent, ici, l'orateur; les coupes
s'entre-choqurent  l'envi dans les mains rassures.

Et le banquet annuel des ventualistes se prolongea--(l'avenir probable
de l'Humanit dfrayant les conversations)--jusqu' cette heure du
Berger, si douce, toujours,  ces lus de la vie qui se sentent le
corps lest, l'esprit clectique, le coeur  jamais libre, les
convictions _ventuelles_--et la conscience vacante.




                           CLAIRE LENOIR
                       _____________________

             MEMORANDUM DU DOCTEUR TRIBULAT BONHOMET
             MEMBRE HONORAIRE DE PLUSIEURS ACADMIES
                PROFESSEUR AGRG DE PHYSIOLOGIE
                             TOUCHANT
       LE MYSTRIEUX CAS DE DISCRTE ET SCIENTIFIQUE PERSONNE:
                     DAME VEUVE CLAIRE LENOIR


                                       A MES ILLUSTRES CONTEMPORAINS
                                                               T. B.




                          CHAPITRE PREMIER

                     PRCAUTIONS ET CONFIDENCES


                                       _Touched with pensiveness...._
                                        THOMAS DE QUINCEY.


                                        _Non mchaberis_.

                                MOSE.


La chane des vnements tnbreux que je vais prendre sur moi de
retracer (malgr mes cheveux blancs et mon ddain de la gloriole), me
paraissant comporter une somme d'horreur capable de troubler de vieux
hommes de loi, je dois confesser, _in primis_, que si je livre ces pages
 l'impression, c'est pour cder  de longues prires d'amis dvous
et prouvs. Je crains mme d'tre, plus d'une fois, dans la triste
ncessit d'attnuer,--(par les fleurs de mon style et les ressources
d'une riche faconde),--leur hideur insolite et suffocante.

Je ne pense pas que l'Effroi soit une sensation universellement
profitable: le trait d'un vieil insens ne serait-il pas de la rpandre,
 la vole,  travers les cerveaux, m par le vague espoir de
bnficier du scandale? Une dcouverte profonde n'est pas immdiatement
bonne  lancer, au pied lev, parmi le train des penses humaines. Elle
demande  tre mrement digre et sasse par des esprits prparateurs.
Toute grande nouvelle, annonce sans mnagements, peut alarmer, souvent
mme affoler bon nombre d'mes dvotieuses, surexciter les facults
caustiques des vauriens, et rveiller les antiques nvroses de la
Possession, chez les timors.

Bien est-il vrai, cependant, que faire penser est un devoir qui prime
bien des scrupules!... Tout pes, je parlerai. Chacun doit porter en soi
son _aliquid inconcussum!_--D'ailleurs, mon sicle me rassure; pour
quelques esprits faibles que je puis atteindre, il est de nombreux
esprits forts que je puis difier. J'ai dit esprits forts et je ne
parle pas au hasard. Quant  la vracit de mon rcit, personne, je le
parierais, ne la plaisantera outre mesure. Car, en admettant, mme, que
les faits suivants soient radicalement faux, la seule ide _de leur
simple possibilit_ est tout aussi terrible que le pourrait tre leur
authenticit dmontre et reconnue.--Une fois pens, d'ailleurs,
qu'est-ce qui n'arrive pas un peu, dans le mystrieux Univers?

J'ai dit mystrieux et non problmatique: et (qu'il me soit permis
de le rpter), je ne parle pas au hasard.

Oiseuses seraient toutes digressions, crayonnes  la hte et sans
critre, sur ce sujet.

Maintenant,--puissent mes Lecteurs en tre bien persuads!--ce ne sont
pas des lauriers purement littraires que je brigue. En vrit, s'il
est un objectif, un non-moi, que je mprise au del mme des expressions
licites  la langue d'un mortel lgant, je puis bien dire que ce sont
les Belles-Lettres et leurs suppts!

--Foin!

Rduit  me prsenter moi-mme au Public, n'est-il pas urgent de me
dcrire tel que je suis, une fois pour toutes, au moral et au physique?

J'ai perdu, sans fruit, une partie de mon intelligence  me demander
pourquoi les tres qui m'ont vu pour la premire fois ont pris des
figures convulses par le rire et des attitudes dsolantes. Mon aspect,
sans me vanter, devrait, au contraire, j'imagine, inspirer des penses,
par exemple, comme celle-ci: Il est flatteur d'appartenir  une espce
dont fait partie un pareil individu!...

Physiquement, je suis ce que, dans le vocabulaire scientifique, on
appelle: un Saturnien de la seconde poque. J'ai la taille leve,
osseuse, vote, plutt par fatigue que par excs de pense. L'ovale
tourment de mon visage proclame des tablatures, des projets;--sous
d'pais sourcils, deux yeux gris, o brillent, dans leurs caves, Saturne
et Mercure, rvlent quelque pntration. Mes tempes sont luisantes 
leurs sommets: cela dnonce que leur peau morte ne boit plus les
convictions d'autrui: leur provision est faite.--Elles se creusent, aux
cts de la tte, comme celles des mathmaticiens. Tempes creuses,
creusets! Elles distillent les ides jusqu' mon nez qui les juge et
qui prononce. Mon nez est grand,--d'une dimension mme
considrable,--c'est un nez  la fois envahisseur et vaporisateur. Il
se busque, soudain, vers le milieu, en forme de cou-de-pied,--ce qui,
chez tout autre individu que moi, signalerait une tendance vers quelque
noire monomanie. Voici pourquoi: le Nez, c'est l'expression des facults
du raisonnement chez l'homme; c'est l'organe qui prcde, qui claire,
qui annonce, qui sent et qui indique. Le nez visible correspond au nez
impalpable, que tout homme porte en soi en venant au monde. Si donc,
dans le cours d'un nez, quelque partie se dveloppe, imprudemment, au
prjudice des autres, elle correspond  quelque lacune de jugement, 
quelque pense nourrie au prjudice des autres. Les coins de ma bouche
pince et ple ont les plissements d'un linceul. Elle est assez
rapproche du nez pour en prendre conseil avant de discourir  la
lgre et, suivant le dicton, comme une corneille qui abat des noix.

Sans mon menton, qui me trahit, je serais un homme d'action; mais un
Saturne snile, sceptique et lunatique, l'a rentr comme d'un coup de
faux. La couleur et la qualit de mon poil sont dures comme celles de
mes pairs en contemporanit symbolique. Mon oreille, finement ourle et
longue comme celle des Chinois, notifie mon esprit minutieux.

Ma main est strile; la Lune et Mercure s'en disputent les bas-fonds;
mon grand mdium noueux, spatul, charg de ratures  sa deuxime
phalange, les laisse faire, en son nonchaloir. L'horizon de ma main est
brumeux et triste; des nuages, forms par Vnus et Apollon, en ont
rarement brouill le ciel; la volont de mon pouce repose sur un mont
hasardeux: c'est l que Vnus indique ses vellits. La paume, seule,
est positive comme celle d'un manoeuvre: les doigts peuvent se replier en
dessus, comme ceux des femmes, avec une certaine coquetterie qui sent de
plusieurs stades sa parfaite ducation. Je suis, d'ailleurs, le fils
unique du petit docteur AMOUR BONHOMET, si connu par ses mornes
aventures dans les Mines.

Depuis que je me connais j'ai toujours port le mme genre de vtements,
appropri  ma personne et  ma dmarche. Savoir: un feutre noir, 
larges bords,  l'imitation des quakers et des potes lakistes; une
vaste houppelande ferme et drape sur ma poitrine, comme mes grandes
phrases le sont habituellement sur ma pense; une vieille canne  pomme
de vermeil; un volumineux solitaire,--diamant de famille,-- mon doigt
de Saturne. Je rivalise avec les vieillards de roman pour la prcieuse
finesse et la dlicieuse blancheur de mon linge; j'ai l'honneur de
possder les pieds mmes du roi Charlemagne dans mes bottes Souwaroff,
avec lesquelles je mprise bien le sol; j'ai presque toujours ma valise
 la main, car je voyage plus qu'Ashavrus. _A moi seul j'ai la
physionomie de mon sicle, dont j'ai lieu de me croire l'ARCHTYPE_.
Bref, je suis docteur, philanthrope et homme du monde.

Ma voix est tantt suraigu, tantt (spcialement avec les dames) grasse
et profonde: le tout sans transition, ce qui doit plaire.--Rien ne me
rattache  la socit, ni femmes, ni parents d'aucune espce,--j'en ai,
du moins, l'esprance;--mon bien est en viager: j'entends le peu qui me
reste. Ma carte de visite est ainsi conue:

                      +-----------------------+
                      |       Le Docteur      |
                      |                       |
                      |   TRIBULAT BONHOMET   |
                      }                       |
                      |                Europe.}
                      +-----------------------+

Voici maintenant mes particularits morales:

Les mystres de la science positive ont eu, depuis l'heure sacre o je
vins au monde, le privilge d'envahir les facults d'attention dont je
suis capable, souvent mme  l'exclusion de toute proccupation
humaine. Aussi les infiniment petits, les _Infusoires_, comme les a
nomms Spallanzani, mon matre bien-aim, furent, ds l'ge le plus
tendre, le but et l'objet de mes recherches passionnes. J'ai dvor,
pour subvenir aux ncessits de mes profondes tudes et de mes
agissements, le patrimoine norme que m'avaient lgu mes anctres. Oui,
j'ai consacr les fruits mrs de leurs sueurs sculaires  l'achat des
lentilles et des appareils qui mettent  nu les arcanes d'un monde
momentanment invisible!

J'ai compil les nomenclatures de tous mes devanciers. _Non est hic
locus_ de s'appesantir sur les lumires que j'ose croire y avoir
apportes; la postrit dlivrera son verdict  ce sujet, si jamais je
lui en fais part. Ce qu'il est important de constater, c'est que
l'esprit d'_analyse_, de _grossissement_, d'_examen minutieux_ est
tellement l'essence de ma nature, que toute la joie de vivre est
confine pour moi dans la classification prcise des plus chtifs
tnbrions, dans la vue des enchevtrements bizarres, pareils  une
criture trs ancienne, que prsentent les nerfs de l'insecte, dans le
phnomne du raccourci des horizons, qui demeurent immenses selon les
proportions de la rtine o ils se refltent!... La ralit devient
alors visionnaire--et je sens que, le microscope  la main, j'entre de
plain-pied dans le domaine des Rves!...

Mais je suis jaloux de mes dcouvertes et je me cache profondment de
tout cela. Je hais les profanes, les squalides profanes, jusqu' la
mort. Lorsqu'on me questionne  ce sujet, JE FAIS LA BTE. Je m'efforce
de passer pour un chiragre! Et je concentre mes dlices en songeant
comme j'assombrirais les visages si je disais ce que mes instruments
m'ont laiss entrevoir de surprenant et d'inexplor!... Laissons cela;
j'en ai peut-tre dj trop dit...

Mes ides religieuses se bornent  cette absurde conviction que Dieu a
cr l'Homme et rciproquement.

Nous sortons d'_on ne sait quoi_: la Raison n'est que douteuse.
J'ajouterai, pour tre franc, que la Mort m'tonne encore plus que sa
triste Soeur; c'est, vraiment, la bouteille  l'encre!... En elle, tout
doit rsulter, ncessairement, _d'un mode de logique inverse_ de celui
dont nous nous satisfaisons, en grommelant, dans le _decursus vit_ et
qui n'est videmment que provisoire et local.

Quant aux _fantmes_, je suis peu superstitieux; je ne donne pas dans
les insignifiantes balivernes des _intersignes_,  l'instar de tant
d'hurluberlus, et je ne crois pas aux singeries frivoles des morts;
entre nous, cependant, je n'aime pas les cimetires ni les lieux trop
sombres--ni les gens qui exagrent!... Je ne suis qu'un pauvre
vieillard, mais si Pluton m'avait fait natre sur les marches d'un
trne, et s'il suffisait,  prsent, d'un mot de moi pour que s'oprt
le parfait carnage de tous les fanatiques, je le prononcerais, je le
sens, en pelant un fruit, comme dit le pote.

Nanmoins,--je suis forc de l'avouer,--je suis sujet  un mal
hrditaire qui bafoue, depuis longtemps, les efforts de ma raison et de
ma volont! Il consiste en une _Apprhension_, une ANXIT sans motif
prcis, une AFFRE, en un mot, qui me prend comme une crise, me fait
savourer toute l'amertume d'une inquitude brusque et infernale,--et
cela, le plus souvent,  propos de futilits drisoires!

N'est-ce pas de quoi grincer des dents, que de se sentir l'me
empoisonne aussi mortellement que voil? Cela me confond quand j'y
songe.

tant un esprit cultiv, je me rends facilement le compte le plus clair
de toutes choses: mais,--c'est singulier!--j'ai beau m'expliquer, par
exemple, en acoustique,--et mme, en physique,  l'aide de deux
extrmes soudains du froid et du chaud,--le bruit du vent,--eh bien!
quand j'entends le Vent, j'ai peur. Aux mille tressaillements du
Silence,--produits par les causes les plus simples,--je deviens livide.

Toutes et quantes fois que l'ombre d'un oiseau passe  mes pieds, je
m'arrte, et, posant par terre ma valise, je m'essuie le front, voyageur
hagard! Alors je reste oppress sous le poids d'une inquitude
nerveuse,--pitoyable!--du ciel et de la terre, des vivants et des
morts.--Et, malgr moi, je me surprends  vocifrer:--Oh! oh! que peut
signifier ce caravansrail d'apparitions, tenant leur srieux pour
disparatre incontinent?--L'univers est-il oiseux?... L'Univers
dvorateur--chane indfinie o les pieds de l'un craquent entre les
mchoires de l'autre--est-il destin lui-mme  la voracit de quelque
Eon? Quel sera son ver de terre? Rponds-moi, bruit du vent, oiseau qui
passes!... et toi qui le sais,  Silence!

Telles sont les lubies inconcevables, jaculatoires, potiques et, par
consquent, grotesques, qui me hantent et qui troublent la lucidit de
mes ides. C'est une simple maladie;--je suis un angoisseux. Je me suis
trait par les douches, le quinquina, les purgatifs, les amers et
l'hydrothrapie;--je vais mieux, beaucoup mieux!--Je commence  me
rassurer et  reconnatre que le Progrs n'est pas un rve, qu'il
pntre le monde, l'illumine et, finalement, nous lve vers des sphres
de choix, seules dignes des lans mieux disciplins de nos
intelligences. Cela ne fait plus question, aujourd'hui, pour les gens de
got.

J'ai bien encore quelques accs!...

Dans le monde, je dissimule cette motion par bon ton. S'il m'arrive,
dans quelque raot, de deviser trop longtemps avec une dame,  un
moment donn, elle ne sait pas,--non, heureusement, je le vois dans ses
yeux!--elle ne sait pas qu' l'instant mme o je laisse fondre, en
souriant, un bonbon innocent de ma joue droite  ma joue gauche, avec
un bruit tendre et sirupeux et en traitant les autres de fanatiques,
elle ignore, dis-je, qu' ce moment-l mme,--un minuit branle en moi
des glas rouills, profonds, lugubres! _et que ce Minuit-l sonne plus
de douze coups!_

Maintenant, j'ai une manie, adopte depuis des annes comme voile de mes
travaux prfrs.

Elle me permet d'aller dans les socits, d'y confabuler avec les
hommes, les femmes et les petits enfants et d'en tre bien accueilli.
J'ose  peine la nommer, tant je redoute une raillerie dplace: je
veux parler de la manie de _Faire des mariages_. La brochette de mes
dcorations ne provient pas d'une autre source.

Voici pourquoi j'ai adopt cette manie: c'est extrmement simple.

Et, d'abord, disons mon faible pour Voltaire, ce crateur de Micromgas
(page immortelle), o bon nombre de mes innombrables dcouvertes sont,
pour ainsi dire, pressenties. Toutefois, mon admiration pour ce prcieux
crivain n'est pas servile; chacun doit chercher, en effet,  se
dvelopper par lui-mme, au mpris profond de ses matres et de tous
ceux qui, l'ayant lev, ont cherch  lui inculquer leurs ides
propres.--Ce que j'estime dans Voltaire, c'est cette habilet vante
dans Pozzo di Borgo et dans Machiavelli,--mes matres bien-aims,--qui
consiste  fouler aux pieds tout respect de son semblable sous les
dehors d'un dvouement humble jusqu' l'obsquiosit. Parfaites
apparences dont le terme suprme serait de rendre rellement service! Je
recommande, en passant, cette manire d'entendre la charit. C'est la
seule digne d'tre appele srieuse: elle sert  cacher ses occupations
relles.--Or, je ne me soucie pas qu'on sache que je m'adonne, corps et
me, aux _Infusoires_ moi! Les visites, les questions, les consultations
et les compliments m'empcheraient d'apporter la concentration dsirable
dans mes vertigineux travaux.--D'autre part, comme il faut bien _que je
parle_, quand il m'arrive d'tre en quelque socit, je m'empresse de
parler  chacun de ce qui doit le proccuper le plus--afin d'viter
toute question sur la nature de mes investigations scientifiques:--et
n'est-ce pas, presque toujours, le _mariage_ de soi ou des siens qui
proccupe le plus les risibles enfants de la Femme? a tombe sous le
sens! Et voil comment, sans grands frais d'imagination, je me suis
gliss dans l'intimit de beaucoup de gens! et comment j'ai
fait,--miraculeusement aid par le Hasard,--quantit de mariages.

Les unions qui se sont accomplies sous mes auspices ont t favorises
du Ciel,--bien que, maintes fois, dans ma prcipitation, j'aie mari,
comme on dit, au pied lev, les uns pour les autres;--enfin, tout s'est
bien pass:--toujours.--Sauf une seule fois!--Et c'est sur le couple
tonnant que j'ai riv en cette union, que mon but est d'appeler
l'attention de tous.

Dois-je mme affirmer, qu' tout prendre, il ne fut pas _heureux_, cet
hymen, dont la crise dfinitive,--crise innommable!...--a donn lieu 
ma dcouverte la plus capitale? Je serais un ingrat vis--vis du Destin
si j'avais l'impudence de le penser une seconde! La Science, la
vritable Science, est inaccessible  la piti: o en serions-nous sans
cela? Aussi,--bien que cette affaire ait t pour moi la source d'une
ample damnation,--d'une frayeur sans nom qui a boulevers ma cervelle au
point que je sais  peine ce que j'cris,--que j'en suis venu, moi, le
docteur Bonhomet, professeur de diagnse,  douter de ma propre
existence--et mme de choses beaucoup plus certaines encore  mes
yeux,--je maintiens mes opinions sur Voltaire!... Je ne me repens
pas!... Je me lave indiffremment les mains d'avoir parachev cette
catastrophe pouvantable!--Et je me pique d'tre encore l'une des plus
belles mes chappes des mains du Trs-Haut. Tous les hommes vraiment
modernes, tous les esprits qui se sentent dans le mouvement me
comprendront.

Je vais me borner au rapide expos des faits, tels qu'ils se sont
prsents et classs d'eux-mmes. Commentera l'histoire qui voudra, je
ne la surchargerai d'aucunes thories scientifiques: ainsi son
impression gnrale dpendra des proportions intellectuelles fournies
par le Lecteur.




                             CHAPITRE II

                          SIR HENRY CLIFTON


                              La ville, estompe par la brume et les
                              molles lueurs de la nuit, me reprsentait
                              la terre, avec ses chagrins et ses
                              tombeaux,--situs loin derrire, mais non
                              totalement oublis!

                              THOMAS DE QUINCEY (_Confessions_).


Vers la fin du mois de juillet 1866,  l'issue d'un dner de gala que
nous avait offert le capitaine du brick de commerce anglais le
_Wonderful_, faisant voile pour les ctes de Bretagne, je liai
conversation, en prenant le caf, avec mon voisin de table, le
lieutenant Henry Clifton; c'tait un homme d'une trentaine d'annes,
d'une figure ombre du hle des hommes de mer. L'expression de ses
traits rguliers m'tait sympathique et sa rserve habituelle le rendait
sociable pour moi.

Ce soir-l, dis-je, nous limes conversation, car les quelques rapports
de causerie, d'officier de marine  simple passager, avaient t fort
succincts, entre nous, depuis le commencement de la traverse. Nous
venions des ctes d'Irlande et, plong dans l'tude de mes chers
infusoires, j'tais rest, la plupart du temps,  fond de cale,
exprimentant les vieilles saumures.

Nous changemes quelques paroles touchant notre arrive  Saint-Malo,
fixe au lendemain; puis,--les fumes du vin et des lumires nous ayant
suffisamment troubl l'esprit,--nous montmes respirer sur le tillac o
nous allummes nos cigares.

Je m'tais abstenu, durant le banquet, de me mler  la discussion
politique--(toujours si anime en ces occasions),--qui avait clat,
naturellement, aux entremets.

Ce genre de discussions ne me parat intressant qu'avec les dames.

H! qui serait, alors, insensible  leurs fins sourires,  leurs
exclamations intempestives et gracieuses,  leur air entendu, aux
louables efforts de leurs prunelles pour paratre pntrantes,
inquites, surprises, etc.!... Je le rpte: la discussion politique
avec les dames est une chose captivante et qui donne  songer.

Afin de mriter leur estime et leur confiance, ma physionomie devient
alors plus bienveillante, plus paternelle, plus tendre que de coutume!
et je leur dbite gravement, en baissant les yeux, les absurdits les
plus rvoltantes, que mes cheveux blancs font vnrer. De sorte que mes
moindres paroles font foi prs du sexe enchanteur.

Du reste, la conversation politique serait tout aussi amusante avec le
sexe fort si celui-ci savait y apporter la grce et l'enjouement
dsirables;--car je n'ai jamais entendu personne rien prvoir de
vraiment srieux en fait d'vnements.

Sir Henry Clifton, lui aussi, n'avait pas desserr les lvres; ce qui
fait que j'avais de lui une haute opinion: rien ne me paraissant plus
difficile que le silence  son ge. En politique, il devait,
prsumai-je, partager mes ides, et je puis les notifier ainsi:

Par tout pays, tout citoyen, digne de ce nom, dispose, entre ses travaux
et ses repas, d'environ trois heures de loisir par jour. Il comble, 
l'ordinaire, ces moments de rpit  l'aide d'une petite causerie,
digestive et innocente, sur les affaires de sa patrie. Or, _s'il ne se
passe rien de marquant ni de grave_. sur quoi pourra-t-il fonder sa
discussion?--Il s'ennuiera, faute de sujet d'entretien:--et l'ennui
des citoyens est fatal presque toujours aux chefs des tats. Le bras est
prs de fonctionner quand la langue est oisive, et, comme il faut
remplir les trois heures prcites, le causeur d'hier devient l'meutier
d'aujourd'hui. Voil le triste secret des rvolutions.

Il me parat donc du devoir de tout bon gouvernement de susciter, le
plus souvent possible, des guerres, des pidmies, des craintes, des
esprances, des vnements de tout genre (heureux ou malheureux, peu
importe), des choses, enfin, capables d'alimenter la petite causerie
innocente et digestive de chaque citoyen.

Aprs vingt, trente, quarante annes de _qui-vive!_ perptuel, les rois
ont dtourn l'attention: ils ont rgn tranquillement, se sont bien
amuss, et tout le monde est content. Voil, selon moi, l'une des
dfinitions principales de la haute diplomatie: occuper l'esprit des
citoyens,  quelque prix que ce soit, afin d'viter soi-mme toute
attention, quand on eut l'honneur de recevoir des mains de Dieu la
mission de gouverner les hommes! Et Machiavelli,--mon matre
bien-aim--(je pleure en prononant ce nom),--n'a jamais trouv une
formule plus nette que celle-l! On conoit donc mon indiffrence pour
les vnements, les soudainets politiques et les complications des
cabinets de l'Europe; je laisse l'intrt des controverses qu'ils
suscitent  des esprits caris par une soif natale de perdre le temps.

Je louai donc _in petto_ sir Henry Clifton pour sa rserve et pour sa
manire silencieuse de boire.

Sir Henry Clifton tait vraiment dans un tat plus prononc que le gris
d'officier; il possdait la couleur complmentaire, et je vis que le
chapitre approchait des expansions sentimentales.

Moi, j'avais tout mon sang-froid, et je guettai ma victime. La nuit
tait couverte d'toiles. Le vent nord-ouest frachissait et nous
poussait doucement: la lanterne rouge du banc de quart illuminait
l'cume et la bue d'argent des flots contre le bois du navire. Par
instants les hurrahs du punch des officiers nous parvenaient,  travers
l'entrepont, mls aux immenses bruits de la houle.

Le voyant silencieux, je craignis une question sur mon genre de vie
et--peut-tre--sur mes travaux!... J'entamai donc la conversation,
suivant mes procds irrsistibles:

--Oui, tenez, dis-je, mon jeune ami! Parbleu! j'ai votre affaire!
Dois-je vous l'avouer?--J'y songe depuis que j'ai eu le vritable
plaisir de vous serrer la main.--(Ici, je baissai la voix en regardant
vaguement devant moi comme un homme qui se parle  lui-mme):--C'est
l, j'en risquerais la gageure, ce qui vous convient.--Personne
capable!--Veuve aventureuse, exprimente, toutefois!--Une belle femme!
--Caractre de seconde main!--Fortune,--oh! fortune des _Mille et une
Nuits!..._ C'est le mot.--Oui, ajoutai-je,--(et je levai brusquement les
sourcils en fixant des yeux ternes sur son paulette),--oui, c'est l
tout  fait votre affaire.

Aprs une certaine stupeur--prvue:

--Ah! ah! s'cria sir Henry Clifton, en secouant, par contenance, avec
son petit doigt, la cendre de son cigare. Ah! Ah! L'excellent, le malin
docteur!--Du diable, si je comprends!

Ce fut avec mansutude que je posai la main sur son bras, et que, les
yeux absolument noys dans l'espace cleste, je lui soufflai dans
l'oreille:

--Une prsentation, sauf obstacle, peut avoir lieu lundi, dans la
journe, de une heure  deux--et votre hymen serait perptr dans les
six semaines; du moins, j'engagerais ma pauvre tte  couper ici, sur
l'tambot, que je ne fais pas erreur!

Il me prit les mains, tout bahi: le poisson mordait; j'avais vit les
questions scientifiques.

--Je crois comprendre, enfin,--balbutia-t-il aprs un silence,--que vous
me proposez quelque chose comme...

Il s'arrta par une pudeur dont je lui sus gr.

--Une femme lgitime, lieutenant.

--Une femme!... acheva-t-il d'une voix mal assure et mme agite d'un
tremblement.

--Et pourquoi pas, lieutenant? rpliquai-je, flairant un mystre; votre
mtier de marin--(art difficile! noble partie! carrire
notable...)--interrompis-je par une habitude machinale--n'est pas
incompatible avec un foyer lointain. Il est des noeuds plus doux que
ceux... que vous avez l'habitude de filer!... ajoutai-je en souriant
agrablement. Toutefois, si vous n'tiez pas dispos,--restons-en l;
plus un mot.

Il y eut une pause d'un moment; puis, tout  coup, et comme aprs
rflexion suffisante:

--Monsieur!... me dit-il en se reculant un peu.

Puis, pensant probablement: c'est un original, et rsorbant ses ides:

--Je vous remercie de la bonne volont, reprit Clifton; et mme,
docteur, cela mrite une confidence.

Nous y tions. Le Constance allait agir sur le trop impressionnable
enfant. Je dressai componctueusement l'oreille.

--Il est douteux, continua-t-il, que nous nous retrouvions jamais. Eh
bien! je refuse vos offres excellentes parce qu'il est une femme dont je
n'oublierai jamais les traits tant que mon tre durera.

--Ah!... dis-je d'un ton bat: fort bien! Je comprends ceci:--le
contraire mme pourrait me surprendre! ajoutai-je  demi-voix; mais,
permettez-moi de vous le dire:

--(Ici je me levai et je fis de grands gestes de dsolation):--Ah! c'est
dommage! c'est vraiment dommage!

Ce qu'il y avait de diabolique en moi, c'est que j'ignorais totalement
quelle femme je pouvais lui offrir et que ma principale proccupation
tait seulement d'viter toute question relative aux _Infusoires_.

--Et elle est marie! murmura sir Henry Clifton,  voix basse, comme 
lui-mme.

Je sentis mes yeux se mouiller de larmes.

--Puis-je vous tre utile?... lui demandai-je,  tout hasard, avec une
tendresse profonde.

Et j'ajoutai lestement,  voix basse:

--C'est que je ne suis pas manchot dans les ngociations embrouilles,
moi!

Il y eut un moment de silence des plus singuliers, durant lequel je me
sentis observ par ce jeune homme. Il balanait, peut-tre, entre me
souffleter ou m'embrasser. Je savais d'avance que l'interprtation
dcisive de mes paroles me serait, en ses esprits, favorable.

--Merci,--mon ami, mon vieil ami,--finit-il par articuler d'un ton dont
l'motion violente fut douce  mon me; mais la pauvre femme ne doit
plus me revoir.--Me revoir! reprit-il avec amertume; ses yeux malades ne
me reconnatraient plus: elle est, sans doute, aveugle en ce moment o
je parle! Oui! oui, c'en est fait de ses pauvres yeux!...

Et il mit son front, briol sans doute encore, entre ses mains.

A ces mots, j'tai avec lenteur mon cigare de ma bouche,--et je jetai,
dans l'ombre,  sir Henry Clifton, un coup d'oeil horrible: car,--je ne
sais pourquoi, vraiment!--le jeune homme venait de me faire songer  ma
belle et trange amie,--aux _yeux_ malheureux de ma digne amie, madame
Claire Lenoir.

Je tirai silencieusement ma montre et me levai:

--Au plaisir de vous revoir, mon jeune lieutenant! m'criai-je. Vous
avez vos secrets: il est des moments o l'on doit prfrer la solitude
et je sais les respecter...

Il me serra la main sans relever la tte. Je boutonnai bien ma
houppelande,  cause du vent,--et je descendis dans ma cabine,
abandonnant sir Henry Clifton  ses rveries, sous la protection et
l'inspiration spciale de la nuit, du vin de Constance et de la mer.




                             CHAPITRE III

                     EXPLICATIONS SURROGATOIRES


                       Ce qui VOIT, en nos yeux, veille et se cache en
                       de du fond de nos prunelles d'argile.
                                                  LYSIANE D'AUBELLEYNE.

Je me couchai  la hte. Mon hamac, balanc par le tangage, berait mes
rflexions dans l'obscurit: je m'accoudai.

C'tait prcisment chez les Lenoir que je me proposais de m'arrter une
quinzaine,  mon dbarquement. Une lettre date de Jersey les avait
prvenus; ils devaient m'attendre.

Les avais-je revus depuis leurs noces? depuis plus de trois
annes?--Non, du tout.--J'ai fait pressentir plus haut, il me semble,
que j'avais tremp dans leur mariage: en effet, durant un assez long
sjour que j'avais fait autrefois dans les Pyrnes,  Luchon, pour ma
sant, j'avais connu la famille de Claire. Intgre et accueillante
famille de ngociants, s'il en ft!--Leur fille unique tait, lorsque
les circonstances nous mirent en rapport, une fort belle personne de
vingt ans, je crois, et dont le genre de beaut sduisait. Elle avait
les cheveux chtains; la physionomie belle; le teint d'une blancheur de
jade et d'une transparence parfois presque lumineuse.

L'os frontal tait malheureusement assez large, et dcelait une capacit
crbrale inutile et nuisible chez une femme.

Les yeux taient d'un vert ple. Des promenades dans les montagnes et
les rochers avaient expos ses prunelles--ses grandes prunelles!--au
vent sablonneux et ardent qui vient du Midi. Sa vue, dj naturellement
faible, s'tait profondment altre, et bientt le verdict unanime des
mdecins l'avait condamne  une ccit prcoce.

Mais, en rvant un jour  cette similitude de nom qui se produisait
entre les Lenoir, de Luchon, et mon vieux camarade le docteur Csaire
Lenoir, de Saint-Malo, l'ide me vint que Claire, au lieu de s'appeler
mademoiselle, pourrait s'appeler madame Lenoir, sans grande difficult.

Pourquoi pas?

J'crivis sur-le-champ  cet excellent Csaire, qui se hta d'accourir
 Luchon. Cette concidence de nom fut habilement exploite par moi
comme prtexte d'une prsentation formelle. Csaire tait un homme de
quarante-deux ans,  peine; le mariage fut bientt consomm. Je me
frottai glorieusement les mains, ayant fait deux heureux.

Lenoir emmena sa femme  Saint-Malo, dans sa proprit de faubourg, rue
des Mauvaises-Pleurs, 18, sa rsidence accoutume; ses lettres
m'indiquaient de temps  autre que le bonheur de son mnage,-- part
la ccit menaante de Claire,--n'tait troubl par aucun souci.

Comment sir Henry Clifton, l'aimable, le noble enfant des mers,
pouvait-il avoir connu la jeune dame? Pouvais-je affirmer--(en supposant
que c'tait bien de Claire Lenoir qu'il entendait parler),--pouvais-je
affirmer, dis-je, qu'elle avait failli  ses devoirs? Non! Une telle
pense tait hideuse; j'tais un visionnaire.

D'ailleurs, Claire, la belle Claire, tait, si ma mmoire ne m'abusait
pas, une femme de recueillement et d'tude: une mtaphysicienne, que
sais-je? Une savante! Une crature impossible! Une extatique! Une
ergoteuse! Une phraseuse! Une rveuse.

--Allons! ce ne pouvait tre _elle_ que le lieutenant avait voulu
fltrir d'une accusation d'adultre.

L-dessus, je me souris  moi-mme, en ramenant mon drap sur ma tte;
je haussai les paules  l'endroit du jeune Anglais--et m'endormis.




                             CHAPITRE IV

                        L'ENTREFILET MYSTRIEUX


                                  D'ailleurs, en ce temps lthargique,
                                  Sans gaiet comme sans remords,
                                  Le seul rire encore logique
                                  Est celui des ttes de morts.
                                                        PAUL VERLAINE.

La cloche d'arrive me rveilla. Nous tions dans le port de Saint-Malo.
C'tait sur les onze heures,  peu prs; il faisait beau soleil. Je
pris ma canne et ma valise, je sautai sur le pont, et, avec le flot des
voyageurs, je me prcipitai sur la jete, les bottes macules par
l'cume des mers.

Ma premire action, en touchant le sol de mon illustre patrie, fut
d'entrer dans ce caf d'o le regard embrasse toute la rade, et, au
loin, le tombeau d'un ancien ministre de Charles X, le vicomte de
Chteaubriand,--dont quelques travaux ethnographiques sur les Sauvages
ont, parat-il, t remarqus. Je demandai ma dose d'absinthe
habituelle, norme d'ailleurs; puis, me laissant tomber assis, je saisis
avec une distraction nostalgique le premier journal qui me vint crier
sous les doigts.

C'tait une feuille locale:--une gazette salie, oublie, dchire, d'une
date dj ancienne. Elle tranait l,--prs de moi,--sur la banquette
rouge. Et, maintenant, que j'y songe, il me revient, distinctement, que
le garon voulut me l'arracher des mains pour m'en donner une autre plus
rcente,--et que je lui rsistai par le mouvement machinal de tout homme
auquel on veut prendre ce qu'il tient.

En parcourant le journal, mes regards s'arrtrent sur un entrefilet
situ entre un nouveau cas d'empitement du parti clrical,
--judicieusement signal par le gazetier,--et une recette infaillible
contre les maux d'oreilles les plus invtrs, recette que prconisait
quelque empirique de passage.

Voici l'entrefilet:

L'Acadmie des Sciences de Paris vient de constater l'authenticit d'un
fait des plus surprenants. Il serait avr, dsormais, que les animaux
destins  notre nourriture, tels que moutons, boeufs, agneaux, chevaux
et chats, conservent dans leurs yeux, aprs le coup de masse ou de
coutelas du boucher, l'empreinte des objets qui se sont trouvs sous
leur dernier regard. C'est une vraie _photographie,_ de pavs, d'tals,
de gouttires, de figures vagues, parmi lesquelles se distingue presque
toujours celle de l'homme qui a frapp. Le phnomne dure jusqu'
dcomposition.

Comme on le voit, l'Ignorance va s'amoindrissant; cette dcouverte
figurera noblement parmi ses compagnes au catalogue dj srieux de ce
sicle de lumires.

Que je connusse antrieurement ce fait jusque dans ses particularits
appliques rcemment  la police de l'Amrique du Nord--et au _puff_ de
la mme contre,--c'est l ce qui, je l'espre, ne saurait laisser
l'ombre d'un doute dans l'esprit du Lecteur. Mais ce qui me frappa, ce
fut un phnomne _personnel_ qui se produisit, alors, en moi,  cette
lecture; savoir un certain caractre _d'-propos_ sous lequel le fait
m'apparut en ce moment--et ainsi accommod par quelque misrable loustic
de province.

Cette dpravation sensorielle pouvait tenir de la fatigue nerveuse,
morale et physique, due  mon voyage: je me laissai donc aller 
l'examen de moi-mme:--puis, machinalement, je relevai les yeux ... et
la direction de mon regard tomba sur un homme debout contre un mt de
misaine, les bras croiss,  deux cents brasses de moi: je reconnus le
noble lieutenant.

Nos yeux se rencontrrent  l'unisson, et nous dtournmes spontanment
la vue l'un de l'autre, comme avec malaise. Pourquoi?... Ni lui ni moi
ne le saurons jamais.

Pour couper court aux penses ternes qui commenaient  monter en mon
esprit, je me levai en sursaut, j'avalai l'absinthe d'un trait; puis,
tournant les talons  la guinguette, je me mis  arpenter vivement le
chemin des faubourgs maritimes o habitaient les poux Lenoir,--chemin
quasi perdu et dsert  cette heure de la journe.

Le soleil me brlait: je m'arrtai, de temps  autre, pour essuyer mon
front et pour jeter autour de moi un coup d'oeil inquiet.




                              CHAPITRE V

                     LES BSICLES COULEUR D'AZUR


                       Beaux yeux de mon enfant, arcanes adors,
                       Vous ressemblez beaucoup  ces grottes magiques
                       O, derrire l'amas des ombres lthargiques,
                       Scintillent vaguement des trsors ignors.
                                CHARLES BAUDELAIRE, _Spleen et Idal_.

Une demi-heure aprs, j'tais devant une maison de campagne isole,
l'habitation du bon docteur Csaire, mon meilleur ami. Je dis le
docteur par faon de parler: car Lenoir tait, au fond, un ne bt,
un oison brid en personne naturelle, s'il en ft un sous le
Soleil!--J'agitai donc la cloche: un domestique des plus gs vint
m'ouvrir, escort d'un norme basset  poils roux, qui devait joindre,
dans la maison, les fonctions de chien de garde  celle d'trangleur de
messieurs les rats.

Le domestique m'introduisit dans la salle  manger, me pria d'attendre
et sortit.

C'tait une salle ordinaire de rez-de-chausse. Par la fentre, ouverte
sur le jardin, entrait une frache odeur d'arbres. Portrait d'aeule sur
la muraille; lampe et son abat-jour sur la grande table recouverte d'un
tapis. Sur la chemine, une glace profonde et limpide, en son cadre de
chne sculpt, refltait le vieux Saxe de la pendule et d'anciens
candlabres.--Et cette salle tait pntre d'une quitude provinciale,
d'un calme d'isolement. J'tais rest debout, mon chapeau et ma canne
d'une main, ma valise de l'autre. Je savourai l'ensemble de cette
fracheur silencieuse, pleine d'chos.

Puis, faisant demi-tour sur moi-mme:

--Voil des heureux! pensai-je.

Ce mouvement m'avait amen devant la glace; j'y vis la porte s'ouvrir
sans bruit, derrire moi, et donner passage  un tre dont l'aspect me
causa quelque saisissement.

C'tait une femme enveloppe d'une robe de chambre de velours vert, 
glands grenat; deux longues boucles de cheveux chtains tombaient,  la
Svign[3], sur sa poitrine; elle avait sur les yeux une paire de
lunettes d'or, dont les normes verres bleutres,--ronds comme des cus
de six livres,--cachaient presque ses sourcils et le haut de ses
pommettes ples. Elle venait, montrant ses dents avec un sourire
intentionnel et des airs d'apparition. Je l'ai dit et je le redis
encore: sa vue,  l'improviste, me remplit de saisissement.

[Note 3: Inutile de rappeler, n'est-il pas vrai? que nous ne rpondons
pas des _faons de voir_, mme physiques, du Docteur. Il a ses
apprciations _ lui_, que nous n'avons  nous permettre de rectifier en
rien,--suppos qu'il y ait lieu, dans ses dires, de rectifier quoi que
ce soit.]

--C'est donc vous, monsieur le voyageur! me dit Claire Lenoir d'une voix
mordante et vibrante comme le son de l'argent. Nous sommes alls vous
attendre, hier au soir, sur la jete! Posez cela, et buvez bien vite un
verre de ce vieux madre; Csaire va descendre dans un instant.

Une fois mes ustensiles poss dans un coin,  la hte, je lui pris les
mains:

--Vous! murmurai-je;--est-ce possible?...

La jeune femme me toisa comme trs surprise.

--Sans doute, me dit-elle, sans aucun doute! Et d'o vient tant
d'tonnement, mon trs cher monsieur? Je ne me savais pas change  ce
point!--Ah! s'cria-t-elle, tout  coup, en riant aux clats, j'y suis!
Ce sont mes lunettes!... C'est vrai! vous ne m'avez pas revue depuis le
jour... Hlas! mon ami, je me suis rsigne  les porter,  mon ge,
dans l'esprance d'une prolongation de la lumire!... Voyez! voyez!

Et, soulevant de ses deux mains les grandes besicles, elle me laissa
considrer ses _Yeux_.

Ils taient d'un clat si vitreux, si interne, que le regard avait le
froid de la pierre; ils faisaient mal. C'taient deux aigue-marines.

--Baissez! lui dis-je vivement; un coup d'air trop subit serait
dangereux.

Les grands cils retombrent sur les prunelles.

--Je ne sais ce qu'ont mes yeux, dit-elle en m'obissant; mais je juge,
aux clignements des paupires, que c'est autant dans l'intrt des
autres que dans le mien, que je dois porter ces lunettes paisses.

Il y eut un silence.

Je compris que le moment tait venu de glisser un madrigal, la situation
me paraissant mme l'exiger imprieusement! Mais, au moment o j'ouvrais
la bouche pour placer une comparaison avec les astres les plus normes
de la vote cleste (aims des anges nocturnes), un autre personnage
apparut derrire la porte vitre: c'tait Lenoir.

Aussitt qu'il m'eut reconnu, ses sourcils levs et disparates se
dfroncrent, il entra comme un boulet de quarante-huit, se prcipita
dans mes bras sans dire un mot, avec une franche expansion qui faillit
me renverser.

Il m'touffait.

--Me voil! lui dis-je, et je vois avec une joie vritable, mon cher
Lenoir, que vous n'avez pas souffert des annes? Toujours fort et
vigoureux! ajoutai-je en souriant et en me palpant pour m'assurer si je
n'avais pas quelque chose de cass dans mon armature.

Il appela les domestiques, en s'essoufflant, pendant que sa femme me
remplissait un verre de madre; il fit monter mes effets dans la chambre
qui m'tait destine. Aprs quoi, nous passmes au salon et nous nous
mmes  causer.



                             CHAPITRE VI

                   JE TUE LE TEMPS AVANT LE DNER


                             Tu te tairas,  voix sinistre des vivants!
                                                      LECONTE DE LISLE.

L'ameublement, les rideaux et les tapisseries de ce petit salon taient
d'un rouge sombre: des vases d'albtre sur la chemine. Dans l'ombre,
une toile dans le style des lves de Rembrandt; de mauvais dahlias
violets dans une coupe, sur le piano. Un petit vaisseau de guerre (oeuvre
des loisirs de mon ami), avec ses grements et ses canons, tait
suspendu au plafond en guise de lustre. La fentre tait ouverte,
donnant sur le ponant et sur la mer.

Enfoui dans le canap, entre Csaire et sa femme, je racontai,
rapidement et  grands traits, mes voyages dans les cinq parties du
monde, mes explorations au sommet des montagnes et dans les entrailles
de la terre, depuis le sommet de l'Illimani jusque dans les profondeurs
des mines de Poullaoun; je parlai des djeysers ou volcans de boue de
l'Islande,--du crne pointu des Sminoles,--des rites de
Jaggernaut,--des supplices chinois, dont la simple nomenclature
emplirait un dictionnaire de la capacit de nos Bottin,--des sectes de
sorciers qui dansent en Afrique avec des btons de soufre enflamm sous
les aisselles,--du passeport tatou sur mon dos que m'avait donn, en
signe d'affection,
Zouzou-Anandzou-Rakartapakou-Bou-Anazenopati-Abdoulrakam-Penanntogmo
V, roi des les Honolulu et Moo-Loo-Loo,--des arbres indiens sur chaque
feuille desquels est inscrite quelque pense de Bouddha, du culte du
serpent chez les cannibales de la Terre de Feu,--(serpent qui se
contente de mordre l'ombre humaine sur le sable, au soleil,--pour faire
mourir), des sucs de la cigu crucifre du ple austral, dont l'infusion
donne toujours le mme genre d'hallucinations et qui contient les
reflets du monde antdiluvien;--de la religion du Canada, qui consiste
 croire que l'univers a t cr par un grand livre;--des niams-niams
ou hommes qui portent une queue de chimpanz et qui se classent avant le
gorille et au-dessous du ngre Caffre, dans l'chelle apparente des
cratures, (ainsi que je le constate dans mon trait intitul: _Du
Ttard_),--du grand lama thibtain, dont le visage royal est toujours
voil depuis la naissance jusqu' sa mort inclusivement,--du chef de
tribu zlandais Ko-li-Ki (Roi des Rois), qui ne vit qu'en prlevant sur
ses sujets (lorsqu'il passe  travers les huttes) de grands morceaux de
chair, enlevs d'un coup de mchoire, aux endroits friands;--je parlai
des grands arbres, des flots, des rochers et des aventures lointaines.
Je tins le d; je renvoyai la balle; j'agitai les grelots de la
plaisanterie;--je racontai avec aplomb toutes ces fadeurs;--je parlai de
ceci, de cela, de droite et de gauche,  tort et  travers, pensant,
qu'aprs tout, c'tait assez bon pour eux.--Bref, je fus charmant!

Ils avaient l'air stupfait l'un et l'autre, et me considraient comme
s'ils ne m'eussent pas reconnu. J'avais piti de ces provinciaux: de
vrais _coute s'il pleut!_.

Et puis, s'il faut tout dire, j'tais de fort mauvaise humeur contre
Lenoir, parce qu'il m'avait serr avec _trop_ de tendresse entre ses
bras musculeux: je n'aime pas les expansions grossires.

Le soir vint; les rayons du soleil couchant nous clairrent tous trois
d'une lueur sinistre, au fond du salon rouge.

Pendant un moment de profond recueillement, le vieux domestique
entr'ouvrit discrtement la porte et laissa tomber ces mots:

--Madame est servie.

On se leva. Je tendis le jarret, je fis la bouche en coeur, j'arrondis
le bras et l'offris  Mme Lenoir, qui daigna s'y appuyer.

Csaire nous suivait, pensif, en pinant, du bout de son pouce et de son
index, son nez o il avait expdi une prise,  la drobe. Son
attitude mditative ne m'chappait pas, bien qu'il ft derrire moi,
parce que, comme tous les gens de tact, j'ai deux yeux derrire la tte.

On apporta des candlabres allums dont l'clat se refltait sur les
verres, la nappe et les cristaux.

Nous nous assmes; nous dploymes nos serviettes, avec une certaine
solennit silencieuse due  l'atmosphre de ma conversation, et, aprs
le premier verre de bordeaux, nous emes un sourire gnral.




                             CHAPITRE VII

                   ON CAUSE MUSIQUE ET LITTRATURE


                                                Un dner bien caquet.
                                                       Mme DE SVIGN.

A table, Claire parla musique avec une science que, vraisemblablement,
je ne pouvais attendre d'une malheureuse femme.

Elle mentionna certain matre allemand, dont j'ai oubli le nom--et
l'poque; Gnie miraculeux! disait-elle, mais seulement accessible
aux intelligences inities, aux humains complets. Ses oeuvres traitent de
lgendes brabanonnes--d'un btiment posthume,--d'un virtuose guerroyeur
enlev par Celle qu'on rvre  Paphos,--d'un nomm Tout-fou,--d'un
Fatras mythologique en quatre sances, etc., etc.: ces dernires
compositions paraissaient remplir Mme Lenoir d'une admiration
inexplicable. Je me remmore trs bien qu'elle nous parla d'un certain
_crescendo_ en _r_ o resplendissait (disait-elle en son enthousiasme
d'enfant) le terrible HOSANNAH.

Elle spcifia, de plus, on ne sait quel _Chant de Plerins_, dont la
profonde lassitude avait quelque chose d'ternel! Ce chant la captivait
jusqu' la divagation.--A l'en croire, il tait, d'abord, touff sous
les enlacements de rires aphrodisiaques, pousss par des syrnes
moqueuses, apparues sous la lune, dans les roseaux. Les circonstances
se passaient prs d'une montagne enchante. Cela signifiait, tout
bonnement, que les instigations clines de nos passions obscurcissent
parfois en nous, plerins de la terre, le souvenir de la patrie
cleste:--pense que jamais croque-notes n'est capable d'avoir,--on en
conviendra,--(si purile qu'elle soit, d'ailleurs!)--Mais ajoutait
Mme Lenoir, la mystique fanfare finissait par clater et dominer
triomphalement: une option rflchie et dcisive reprenait, dans la
lumire du soir, l'hymne de gloire et de martyre, et prcipitait la
fuite des _ombres_, comme une authentique mission d'Esprance!

A cet nonc, je sentis le fou rire me monter  la gorge. Il tait
vident que Mme Lenoir, abusant des privilges de son sexe frivole,
voulait se divertir  mes dpens. Je jugeai opportun de m'y prter de
bonne grce et l'loge de cet intrigant dfraya le babil des deux
premiers services.

Ensuite elle s'aventura dans la littrature: l, j'tais mieux sur mon
terrain.

Aux les Chinchas,--(si justement estimes pour leur engrais
fameux),--pendant une maladie qu'il est inutile de nommer, j'avais pris
quelques tomes pour combattre les ennuis nocturnes.

C'taient deux ou trois ouvrages d'un crivain prodigieux et qui avait
gagn dj son pesant d'or avec ses livres:--ce qui est, pour moi, comme
pour les gens incapables de se repatre de mots, la meilleure des
recommandations.

C'est la plume,  coup sr, la plus fconde de notre beau pays, et,
dans les cinq parties du monde, les notabilits des deux sexes se
disputent ses produits, quels qu'ils soient.

J'ai oubli son nom: mais le genre de son talent (auquel s'efforcent en
vain d'atteindre tous ses confrres), consiste  _gazer_, adroitement,
les situations les plus scabreuses!... A frapper l'imagination du
lecteur par un enchanement de pripties mouvantes--et logiques!--o
les personnages en relief (quoique appartenant aux bas-fonds de la
socit), lvent le coeur, nourrissent l'esprit et calment les
consciences les plus inutilement scrupuleuses.

Ses hros intressent principalement en ce qu'ils ne meurent au _recto_
que pour ressusciter au _verso_. Sur ces pages, que l'oeil parcourt
fivreusement, se projettent  la fois les ombres vnrables d'Orphe,
d'Homre, de Virgile et de Dante,--sinon de Chapelain, lui-mme,--et,
pour me rsumer, cet homme, ce moraliste, reprsente, d'ores et dj,
_la pure expression de l'Art moderne dans sa Renaissance et sa
Maturit_. Aussi est-il got de tous. Et moi-mme, depuis cette poque
d'exil aux les Chinchas, j'avais hte de venir poser un pied furtif et
incertain sur la terre de France pour m'adonner tout entier  la
lecture de ses nouveaux recueils, les feuilles publiques encombres par
son gnie ne m'offrant,  et l, que quelques bribes chues de sa forte
plume autorise.

J'avais pris, galement,--(j'allais oublier de le dire)--deux ou trois
volumes d'un ancien dput franais, ex-pair de France,--si je dois en
croire ce que m'affirma, trs tourdiment, le capitaine,--et les
ouvrages d'un conteur amricain dit  Richmond, dans la Caroline du
Sud.

Je dois l'avouer: la prose du romancier sans second, du Moraliste des
les Chinchas, m'avait, vraiment, rafrachi le coeur. Ses personnages,
solides comme du bois, m'avaient rempli d'intrt,--souventefois
d'motion,--notamment l'un d'eux, nomm, je crois, Rocambole. Je ne lui
ferai qu'un reproche et encore avec la rserve de l'humilit: c'est
d'tre quelquefois, peut-tre, un peu--mtaphysique... un peu--comment
dirais-je?--un peu trop abstrait...--enfin,--pour dire quelque
chose,--un peu trop _dans les nuages_, comme le sont, malheureusement,
tous les potes.

--Ah! quand viendra-t-il donc un crivain qui nous dira des choses
vraies!--des choses qui arrivent!--des choses que tout le monde sait par
coeur! qui courent, ont couru et courront ternellement les rues! des
choses SRIEUSES, enfin! Celui-l sera digne d'tre estim du Public,
puisqu'il sera la Plume-publique.

Quant  l'ancien dput, ses vers, suivant son tonnante expression,
m'avaient chauff la bile. C'tait (autant que je puis m'en souvenir)
une sorte de pot-pourri de lgendes sans suite, et, comme on dit, sans
rime ni raison. Il tait question, l-dedans, de Mahomet, d'Adam et
d've, du Sultan, des rgiments de la Suisse et des chevaliers errants:
c'tait, enfin, le capharnam le plus chaotique dont cerveau brl ait
jamais conu l'extravagance.

Quelques bons mots, a et l,--quelques apprciations justes, ne le
rendaient,  mes yeux, que plus dangereux pour les esprits faibles. Je
ne conois pas qu'on ait nomm dput un pareil individu: ce recueil
m'avait donn l, vraiment, une piteuse ide de notre belle langue
franaise.

Parlerai-je de l'Amricain?... Celui-l m'avait paru, le gaillard,
possder quelques teintures de rhtorique!... Mais une chose qui m'a
frapp c'est le _titre_ de ses oeuvres. Il les appelait, avec une
certaine suffisance: _Histoires sans pareilles!_ _Contes
extraordinaires!..._ etc.--J'ai lu toutes ces histoires et je me suis
vainement demand ce qu'il voyait d'extraordinaire dans tout ce qu'il
racontait. C'tait, en bonne conscience, le dernier mot du
banal,--prsent, il est vrai,  la bourgeoise,--mais du banal; et il
m'endormit, maintes fois, dlicieusement. J'en avais conclu que le titre
avait t choisi par l'diteur pour piquer la curiosit du vulgaire.

Claire Lenoir rougit beaucoup au nom du Moraliste des les Chinchas, et
m'avoua, toute confuse, qu'elle en entendait parler pour la premire
fois.

A cette nave confidence, je l'enveloppai, naturellement, d'un regard
oblique et presque viprin, n'en croyant pas mes oreilles: pour une
femme verse dans l'tude des Lettres et dans les questions abstruses de
la philosophie, c'tait l une triste rponse, on en conviendra!--Que
lisait-elle donc?... pensai-je. A quoi songeait cette petite tte
vapore?

Nanmoins, sa franchise toute provinciale lui gagna mon indulgence, et
point ne voulus abuser de la supriorit de mes connaissances vis--vis
de ma charmante htesse.

Je me bornai donc  deviser du dput et du conteur amricain--(dont il
est inexplicable que les noms m'chappent!...)--J'en devisai, dis-je,
dans les termes d'apprciation sus-noncs.

Mme Lenoir parut m'couter avec la plus grande attention pendant
quelque temps; elle avait l'air d'ignorer totalement de qui je voulais
parler. Mais lorsque j'eus prcis le _sujet_--(qui me revint fort 
propos)--de quelques-unes des lgendes du dput et le _titre_ de
quelques-uns des contes sans pareils dus au bourgeois de la Caroline
du Sud, elle tressaillit comme si elle se ft rveille en sursaut et sa
physionomie prit une expression trs singulire!--je puis l'affirmer!...
par les dmons!--indfinissable!... c'est le mot.

Elle fixa, d'abord, sur moi ses aigue-marines  l'abri de ses lunettes,
et demeura comme saisie d'une vague stupeur. Puis, s'emparant de la
carafe, elle remplit son verre, but une gorge d'eau pure, reposa le
verre devant son assiette, et, tout  coup, sans motif, elle jeta un
clat de rire musical et saccad pendant que je la considrais avec une
piti souponneuse, en m'interrogeant, moi-mme, sur ses facults
mentales.

Elle reprit bientt des dehors plus dcents et je l'entendis murmurer
trs bas, car j'ai l'oreille fine:

--Pourquoi rire? Il est crit: Les morts ne vous loueront pas.

Je ne sus, littralement, que penser: je regardai Csaire: il ne sonnait
mot et dvorait un rble aux tomates en roulant des yeux noys dans
l'extase.

--Oui, c'est la mystrieuse Loi!... continuait la jeune femme, si bas
que je l'entendais  peine,--il est des tres ainsi constitus que,
mme au milieu des flots de lumire, ils ne peuvent cesser d'tre
obscurs. Ce sont les mes paisses et profanatrices, vtues de hasard et
d'apparences, et qui passent, mures, dans le spulcre de leurs sens
mortels.

Je la blmai, dans mon coeur, de cette pigramme videmment  l'adresse
de son mari, mais je ne voulus point, par bon got, paratre l'avoir
entendue.

--Ha! ha!... voyez-vous, chre madame Lenoir, m'criai-je,--je suis tout
rond, moi!

--Il est d'autres tres, continua-t-elle avec douceur, qui connaissent
les chemins de la vie et sont curieux des sentiers de la mort. Ceux-l,
pour qui doit venir le rgne de l'Esprit, ddaignent les annes, tant
possesseurs de l'ternel. Au fond de leurs yeux sacrs veille une lueur
plus prcieuse que des millions d'univers sensibles, comme le ntre,
depuis notre quateur jusqu' Neptune.--Et le monde, en son obissance
inconsciente aux Lois de Dieu, n'a fait que se rendre justice  lui-mme
et se vouer  la MORT, le jour o il s'est cri: Malheur  ceux qui
rvent!

Et elle murmura le mot (insens,  tous gards), de Lactance, en son
_De morte persecutorum_,--si bas, si bas! que je le devinai plutt que
je ne l'entendis, cette fois:

--_Pulcher hymnus Dei homo immortalis!_...

Elle s'accouda, le menton dans la paume de sa belle main, comme oubliant
notre prsence.

Le compliment tait sans doute exagr: je suis loin d'tre une aussi
belle me qu'elle voulait bien le donner  entendre: je me versai donc
un ample coup de chteau-margaux, retour de l'Inde, et,  vrai dire, je
me sentis un peu de compassion pour ce futile galimatias.

--Chre madame, rpliquai-je galamment, j'ai toujours partag les
sentiments que vous venez d'mettre, envers ceux qui m'en ont sembl
dignes,--et il est mme dans mon temprament de rendre service, d'une
faon presque _inconsciente_ comme vous dites, aux bonnes natures que je
rencontre sur mon chemin.

--Ah! vraiment, docteur? dit-elle.

--Oui, rpondis-je, vraiment!--Et, tenez, il m'est arriv, parfois, de
lier connaissance avec des jeunes gens qui s'en allaient,  travers la
vie, pleins d'enthousiasmes, le rire, le franc-rire aux lvres,
l'expansion et la joie dans le coeur!... Ah! ces potes! ces doux
enfants!... quel service j'ai su leur rendre!

Je m'arrtai un instant pour savourer ces souvenirs.

--Eh bien? murmura Claire en me regardant.

--Eh bien, ajoutai-je d'un ton paterne, je ne sais comment cela s'est
fait, mais j'ai constat que, dans ma frquentation, _ils perdirent
insensiblement l'habitude du rire_--_et mme du sourire_.

Il me sembla, comme j'achevais cette phrase, que Claire avait eu le
frisson,--ce frisson nerveux, indice de sant aprs les repas,--et que
le vulgaire stupide appelle la petite mort.

Lenoir interrompit un instant ses travaux, releva la tte, et avec un
srieux bizarre, me regarda; puis, sans mot dire, il se replongea dans
le dner.

--Enfin, chre madame Lenoir, repris-je, pour conclure, j'ai toujours
aim les bons auteurs,--et aussi vrai que le bourrelet des enfants
modernes n'est autre chose que la tiare atrophie de
Melchissdech,--aussi vrai le Moraliste des les Chinchas est de
ceux-l!

Claire baissa la tte en silence: elle tait battue. Je compris que son
ignorance l'accablait. Je me dlectai innocemment de sa rougeur, mais ne
voulant pas pousser la leon plus loin, je me retournai vers Csaire
pour traiter de choses plus srieuses que les Belles-Lettres et que la
Musique.




                            CHAPITRE VIII

                             SPIRITISME


                                 Dans les dners d'hommes, il y a une
                                 tendance  parler de l'immortalit de
                                 l'me au dessert.
                                                 E. et J. DE GONCOURT.

Toutefois, comme l'intellect de Csaire,--et mme toutes les facults
de son me,--me paraissaient, pour le moment, absorbes par un plat de
paupiettes, son mets favori, et que la sensation du got, primant
provisoirement les autres, devait,  coup sr, touffer en lui,
(prsumai-je en le regardant), toute notion de justice divine et
humaine, je jugeai prudent de laisser, comme on dit, passer l'orage--et
mme de me rgler de mon mieux sur le stocisme exemplaire de sa
conduite.

En consquence, je songeai vivement qu'il tait  propos de donner du
jeu  l'hroque appareil de muscles massters et crotaphytes, dont la
Nature, en mre prvoyante, m'a dparti la proprit. L'instant d'aprs,
nos deux paires de mchoires, se sentant dans le vrai, luttaient, sans
bruit, de rapidit, d'adresse et de vigueur, et joignaient la ruse au
discernement.

Claire, tout  coup, au milieu du silence intelligent qui rgnait sur
nos fronts perdus, se plaignit de la trop vive lumire des candlabres.

Ce fut donc aux discrtes lueurs de la lampe que Csaire, s'estimant
repu, se renversa, classique, sur le dossier de son fauteuil, et,
dodelinant de la tte, posa bruyamment ses deux mains sur la table o le
domestique venait de placer le caf et la liqueur.--Il roula, sous des
sourcils relevs, des yeux effars et satisfaits, et regarda Mme Lenoir
et moi comme dans une hbtude. Puis il savoura l'arme d'une premire
lampe de la fve de Moka, posa sa tasse, tourna ses pouces, et, les
regards au ciel, laissa tomber ce mot d'une voix grasse, gutturale et
enroue par la nourriture:

--Parfait!!

Sa bouche, fendue comme un bonnet de police, essaya d'baucher un
sourire.

Il entama donc, sur-le-champ, une discussion philosophique.

La thse choisie par l'excellent amphitryon n'tait pas autre que
celle-ci:

--Sommes-nous appels  de nouvelles chanes d'existences ou cette vie
est-elle dfinitive? La somme de nos actions et de nos penses
constitue-t-elle un nouvel tre intrieur soluble dans la Mort? En
d'autres termes: Notre chtif quotient mrite-t-il immdiatement, aprs
dissolution de l'organisme, aprs dsagrgation de la forme actuelle,
les honneurs de l'Immodifiable?

Je laisse  penser au Lecteur l'effet que ce programme,  confondre
les alins dans les hospices, dut produire sur moi. Mais Csaire,
imperturbable, se recueillit, et je vis avec effroi qu'il s'apprtait
fort tranquillement  taler, avec la plus grande complaisance du
monde, toutes les superstitions dont il s'tait infect l'esprit.

Car--il faut bien,  prsent, que je le dise! il est temps d'en
prvenir le Lecteur!--c'tait un hanteur d'endroits solitaires, un homme
 systmes sombres et  temprament vindicatif. Il avait quelque chose
d'gar, de rudimentaire, dans les traits fondamentaux. Il prtendait,
en riant sous son nez de Canaque, qu'il y avait en lui du _vampire
velu_. Ses plaisanteries infatues roulaient le plus souvent sur
l'anthropophagie. Le tout semblait se fondre dans une bourgeoiserie
bonasse,--mais lorsqu'il s'vertuait sur son thme favori:--_La forme
que peut prendre le fluide nerveux d'un dfunt, le pouvoir physique et
temporaire des mnes sur les vivants_--ses yeux brillaient de flammes
superstitieuses!--Ce sauvage parlait avec terreur du grand-Diable des
enfers, et il et fini par inquiter et rendre malades des tempraments
moins affermis que le mien, grce  son loquence bizarre et opinitre.

Je l'ai vu me tenir jusqu'au matin sur certaine relation d'un capitaine
de vaisseau russe, prisonnier des insulaires de l'Archipel de la
Sonde--rcit horrificque!--et sa figure prenait une expression que je
n'eusse pas trouve dplace chez ces mmes naturels.--Sa nature
vritable, interne, devait tre d'une _frocit_ compasse, dfalcation
faite de son degr de civilisation.

Quant  ce qu'il appelait ses ides thologiques, elles taient pour
moi la source la plus ample et la plus hilare de quolibets
possible,--quolibets tout intrieurs, bien entendu,--car, fidle aux
prescriptions des excellents auteurs que j'ai eu l'honneur de citer au
dbut de ce Memorandum, il n'entre pas dans mes ides de blmer les gens
ouvertement. Lenoir ne se doutait donc pas, lorsque j'approuvais, tout
haut et avec un doux sourire, ses somnolentes et fadasses thories,
qu'_in petto_ je nourrissais contre elles une haine basse, ddaigneuse,
aveugle et presque sanguinaire!... C'tait mme (h! h! h!) un peu
pour cela que je l'avais mari sans piti, autrefois! Car j'ai toujours
un motif pour faire ce que je fais, moi! et,--comme le Jupiter
d'Eschyle,--seul je connais ma pense.

Or, c'tait vers cette anne, qu'au dire de ceux qui l'ont frquent, la
foi dans les doctrines de la Magie, du Spiritisme et du Magntisme et,
surtout, de l'Hypnotisme, avait atteint son maximum d'intensit chez mon
pauvre ami. Les suggestions qu'il prtendait pouvoir inculquer aux
passants taient capables d'alarmer et de jeter dans l'pouvante. Il
soutenait avec aplomb des thories  faire venir la chair de poule,
dans toute la monstruosit de l'expression.

Il faisait ses dlices d'Eliphas Lvi, de Raymond-Lulle, de Mesmer et de
Guillaume Postel, le doux moine de la Magie noire. Il me citait l'abb
astrologue Trithme, R.C. Il ne jurait que par Aurole Thophraste
Bombaste, dit le divin Paracelse. Gaffarel et le populaire Swdenborg
le ravissaient jusqu'au dlire, et il prtendait que l'Enfer
d'puration, analys par Reynaud, tait _plus_ que rationnel.

Les modernes, Mirville, Crookes, Kardek, le plongeaient dans de
profondes rveries. Il croyait aux _Ressuscits_ d'Irlande, aux vampires
valaques, au mauvais oeil; il me citait des passages tirs du cinquime
volume de la mystique de Grres,  l'appui de ses propositions.

Ce qu'il y avait de plus abracadabrant, c'est que Lenoir tait un
Hglien enrag et trs entendu: comment arrangeait-il cela?

--Mais allez donc trouver un atome de bon sens dans les contradictions
des gens qui sont assez sots pour penser! Alors qu'il est dmontr que
cela ne peut mener  rien, puisqu'on ne se convainc jamais soi-mme!

Quant au Magntisme, aux expriences trs curieuses de Dupotet et de
Regazzoni, il y attachait une confiance sans bornes. Cette fois, je
n'tais pas trs loign de partager quelques-unes de ses opinions, mais
dans un sens plus rassis et plus clair, bien entendu.

Le vieux sclrat croyait fermement, lui, aux coups frapps sur
quelqu'un  distance,--aux passions brusquement excites par la seule
volont du magntiseur,--aux richesses artificielles,--aux douleurs d'un
enfantement factice,--aux fleurs empoisonnes par le regard,--enfin aux
signes de l'Esotrisme sacerdotal formulant la rprobation.

Il avait, dans sa chambre, le Pentagramme d'or vierge et les attributs
propices aux vocations noires et aux pactes. Il concevait le bouc
baphomtique, emblme prt, comme on sait, aux anciens Templiers; il
commentait couramment les clavicules de Salomon et il croyait au corps
sidral enferm en un chacun. Et,  l'appui de ces balivernes, il me
citait, avec un sang-froid de Gronlandais, des textes qui--chose assez
surprenante--paraissaient d'abord les plus rationnels, les plus
logiques, les plus scientifiques et les plus irrfutables,--mais qui,
videmment, ne pouvaient tre, au fond, qu'un mauvais jeu d'esprit,
fruit de l'ignorance et du charlatanisme.

Tel tait le bon docteur; et il venait de poser la question--si
toutefois c'est mme une question--que j'ai mentionne.

Elle donna lieu, comme on va le voir,  une discussion des plus
tranges et qu'il est indispensable de relater, pour l'intelligence des
vnements plus tranges encore qui la suivirent.




                            CHAPITRE IX

              BALOURDISES, INDISCRTIONS ET STUPIDITS
                         (INCROYABLES!...)
                         DE MON PAUVRE AMI


                               La Philosophie commande et n'obit pas.
                                                             ARISTOTE.

Nous allummes des cigares et passmes au salon.

Pour que l'on pt mieux jouir de la vue des flots qui brillaient, au
loin, par la croise ouverte, Claire baissa l'abat-jour de la lampe.

Le ciel tait un noir chaos d'horribles nuages; un croissant de cuivre
et quelques toiles constituaient l'aspect de la nuit: mais l'odeur
saine de la mer nous imprgnait les poumons.

--Nous voici au thtre: on donne, ce soir, _La Mer_, grand opra,
musique de Dieu, murmura Mme Lenoir.

--Le fait est, rpliquai-je en souriant, que, si j'ose m'exprimer ainsi,
la houle va faire une basse divine  l'harmonie de nos penses.

Je m'engouffrai dans le canap: Mme Lenoir s'appuya contre le balcon,
 demi tourne vers la vague; le docteur s'installa dans un fauteuil,
en face de moi, plongeant des yeux singulirement clairs et brillants au
plus profond des miens, avec une fixit presque gnante.

--Mon ami, lui dis-je, mon seul, mon vieux compagnon d'armes, j'ai
besoin, tout d'abord, du secours de vos lumires sur un point de
physiologie qui m'intrigue.

--Parlez, Bonhomet, parlez!... murmura Lenoir, videmment flatt de ce
qu'un homme comme moi lui demandait ses lumires.

--Voici en deux mots: les officiers de sant, qui desservent les
hospices de fous, ont-ils song  doser, dans des mesures
approximatives, le degr de _ralit_ que peuvent avoir les
hallucinations de leurs clients?

Par cette question incongrue j'esprais lui faire comprendre le ridicule
et le mauvais got de sa propre question.

--Avant de vous rpondre, me dit-il sans s'mouvoir, je serais heureux
de connatre ce que vous entendez par ce mot: _la Ralit_?

--Ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche, rpondis-je en
souriant de piti.

--Non,--dit Lenoir; vous savez bien que l'Homme est condamn, par la
drisoire insuffisance de ses organes,  une erreur perptuelle. Le
premier microscope venu suffit pour nous prouver que nos sens nous
trompent et que _nous ne pouvons pas_ voir les choses telles qu'elles
sont.--Cette nature nous parat grandiose et potique?... Mais, s'il
nous tait donn de la considrer sous son vritable aspect, o tout
s'entre-dvore, il est probable que nous frmirions plutt d'horreur que
d'enthousiasme.

--Soit!... m'criai-je: nous savons cela! Mais le rel, pour nous, est
relatif, mon ami: tenons-nous-en  ce que nous voyons.

--Alors, rpliqua Lenoir, si le rel est, dcidment, ce que l'on voit,
je ne m'explique pas bien en quoi les hallucinations d'un fou ne
mritent pas le titre de ralits.

Je me sentis accul: mais je suis de ceux qu'on n'accule pas impunment,
car la peur me fait rentrer dans le mur.

--C'est ma foi vrai, mon cher Lenoir!... dis-je aprs un silence.

J'ajoutai avec hypocrisie, pour briser sur toute mtaphysique:

--Le mieux est de se mettre  genoux devant le Crateur, sans chercher
 pntrer l'insoluble mystre des choses.

--Cela dpend, dit Lenoir.

--Comment, cela dpend!...

--Je ne demande pas mieux que de me mettre  genoux devant mon
Crateur, mais  la condition que ce soit bien devant Lui que je me
mette  genoux et non devant l'ide que je m'en fais. Je ne demande
prcisment que d'adorer Dieu, mais je ne me soucie pas de m'adorer
moi-mme sous ce nom,  mon insu. Et il est difficile de m'y
reconnatre.

--Mais votre conscience!... m'criai-je.

--Si ma conscience m'a dj tromp une fois (comme je viens de m'en
apercevoir  propos de mes sens), qui m'affirme qu'elle ne me trompe
pas encore ici? Quand je pense Dieu, je projette mon esprit devant moi
aussi loin que possible, en le parant de toutes les vertus de ma
conscience humaine, que je tche vainement d'infiniser; mais ce n'est
jamais que mon esprit, et non Dieu. Je ne sors pas de moi-mme. C'est
l'histoire de Narcisse. Je voudrais tre sr que c'est bien Dieu auquel
je pense quand je prie!... Voil tout.

--Sophismes! susurrai-je en souriant. On appelle objectivit, je crois,
en langage philosophique, ce ressass phnomne du cerveau. Mais on ne
s'est pas cr tout seul!

--Vous dites?... fit Lenoir de son mme ton de professeur qui m'agaait.

--Enfin, vous ne nierez pas, je l'espre, qu'un Dieu nous a crs?

--Prtez l'oreille: Dieu?...--Mystre; la Cration?... Autre mystre.
Dire que Dieu nous a crs, c'est donc affirmer, tout bonnement, que
nous sortons du Mystre;--point sur lequel nous sommes parfaitement
d'accord, puisque c'est prcisment ce mystre (ou, pour parler plus
exactement, ce problme) qu'il s'agit d'claircir et que vous ne rendez
que plus obscur en le personnifiant. Or, tout problme suppose solution.
Je ne serais, pas loign de croire qu'_aujourd'hui_ la solution soit
possible.

--Possible!!! Bont du ciel!... m'criai-je en joignant les mains:--avec
notre pauvre esprit born?

--Born  quoi? demanda Claire d'une voix douce. Pouvez-vous penser une
limite prcise, quand toutes se constituent d'un _au-del_?

Une pareille question, sortant de la bouche d'une femme, tait faite
pour alarmer des gens plus prudes que moi. Je me sentis rougir jusqu'au
blanc des yeux.

--O voyez-vous des bornes dans l'Esprit? dit Lenoir. Je suis prt 
prouver, que l'entendement de l'Homme, s'analysant lui-mme, doit
dcouvrir, en et par lui seul, la _stricte_ ncessit de sa raison
d'tre, la LOI qui fait _apparatre_ les choses et le principe
de toute ralit. Bien entendu, je ne parle qu'au point de vue _de ce
monde_, sous toutes rserves, (s'il en est un autre) de ce que mes sens
ne me rvlent pas.

Je l'avoue, je demeurai bouche bante devant la stupide fatuit du
docteur.

--Ciel!...--pensai-je;--rien ne peut donc ternir l'hermine de sa
sottise! C'est de l'talage,  cause de sa femme.

--Mais, mon ami, dis-je, un simple chrtien vous demanderait pourquoi
l'Humanit aurait attendu jusqu' vous, six mille ans, avant de
connatre la Vrit!... votre vrit!... en supposant que vous l'ayez.

--Je rpondrais au chrtien: l'Humanit en a bien attendu quatre mille
avant de connatre la vtre!--La Vrit ne se mesure pas  l'anne.
Quant  _moi_, ne faut-il pas _que je sois_, avant d'tre chrtien?
Avant d'tre chrtien, il faut que je sois homme. Je suis Homme,
d'abord: je fais partie de la srie humaine; et quand je m'lve par la
pense jusqu'en l'Esprit humain, je suis le point par o l'ide du
Polype-Humanit s'exprime  l'un de ses moments; je cesse d'tre un moi
particulier; je parle au nom de l'espce qui se reprsente en moi.--Hors
de l'ide gnrale, je ne serais qu'un fol ayant l'hallucination du ciel
et de la terre, et devisant au hasard, comme les autres, en vue de
quelque bas intrt de la vie pratique.

Je jugeai que le moment tait venu d'amener Lenoir  rsipiscence et
qu'il fallait l'humilier:

--Laissez-moi seulement vous citer Cabanis!... balbutiai-je.

Et je leur exposai le passage o l'illustre officier de sant relate les
exemples de personnes mordues par des animaux enrags: loups, chiens,
pourceaux et boeufs:--Ces personnes, affirme-t-il, se cachaient sous les
meubles, aboyaient, hurlaient, grognaient, meuglaient et imitaient, par
leurs attitudes, les coutumes et les instincts de l'animal qui les avait
mordues.--Vous comprenez, ajoutai-je, que le plus parfait des gnies
humains ne doit jamais perdre de vue qu'un tel dsastre peut lui choir,
et, devant la seule possibilit de cette humiliation, ce n'est qu'avec
une rserve extrme et compasse,--et aprs mr examen au point de vue
gnral,--qu'on doit exposer ses opinions personnelles. Pour moi, Kant,
Schopenhauer, Fichte et le baron de Schelling ne sont que des
personnages infects d'une sorte de _virus rabique_ naturel et qu'on et
d traiter en consquence.

Et Hgel, que vous allez me citer, puisque c'est votre matre
(ajoutai-je pour humilier Lenoir), ne leur cde en rien sous ce rapport.
Quand, d'aprs la thologie, le Diable, en rponse au: _Quis ut Deus?_
de Michel, poussa son cri: _Non serviam!_ (sottise qui fut chtie par
toutes les Vertus clestes, ajoutai-je avec un lger sourire), il nous
instruisit  nous dfier de toute prcipitation enthousiaste.--Et le
lycanthrope Nabuchodonosor ne renfora point peu cette leon symbolique
donne  notre orgueil!--Eh bien! Hgel me fait, l'effet d'tre le
Nabuchodonosor de la Philosophie, voil tout!

Et pour achever de troubler le bon docteur, je lui fis tinceler dans
les yeux les facettes de mon diamant.

En entendant ce galimatias, Lenoir ouvrait des yeux dmesurs, et je
jouissais intrieurement de la difficult qu'il prouvait  lier le
dcousu de mes paroles.

--Vous ne prtendez pas infrer, je suppose, murmura-t-il enfin, qu'une
maladie quelconque soit notre limite, puisque l'Espce survit 
l'Individu.--Si Cabanis est mordu, l'Esprit-Humain ne relve pas de sa
rage: il la constate, l'tudie  titre de phnomne, dcouvre le remde
et passe outre. Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, criai-je, que si j'appuie mon pouce sur un lobe du
cerveau, si je touche une partie quelconque de la pulpe crbrale, je
paralyse instantanment soit la volont, soit le discernement, soit la
mmoire, soit quelque autre facult de ce que vous appelez l'me. D'o
je conclus que l'me n'est qu'une scrtion du cerveau, un peu de
phosphore essentiel, et que l'idal est une maladie de l'organisme, rien
de plus.

Lenoir se mit  rire, tout doucement:

--Alors le problme se rduirait  savoir ce que c'est que le
phosphore et de _quoi_ se secrtent le cerveau, le Soleil, le sens
d'examen, la rflexion de l'Univers dans la pense, et d'o vient la
ncessit de l'tre de ces scrtions plutt que de leur nant? Je
veux bien: du moment qu'_il y a question_, le reste m'est indiffrent.
Entre les physiologistes et les mtaphysiciens, le dissentiment ne
provient que de la diversit des expressions: la science a ses pays et
ses langages, comme une Terre.--Mais que croyez-vous dire en affirmant
que vous paralysez les _facults_ de l'me en touchant les lobes d'un
cerveau?... Dites que vous paralysez les _appareils_, les organes par
lesquels ces facults s'exercent, se rvlent extrieurement, ne dites
pas que vous les touchez, encore moins que vous les _anantissez_. C'est
comme si vous coupiez les jambes d'un homme, en ajoutant: Je te dfie
de marcher. Rien de plus.

--Fortement loqu! murmurai-je d'un air confondu comme si je n'eusse
pas su par coeur, depuis le berceau, toutes ces banalits rebattues et
lamentables.--Eh! bien, Lenoir, vos conclusions?

--Je conclus que l'Esprit fait le fonds et la fin de l'Univers. Dans le
germe de l'arbre, dans la graine d'une plante, on ne peut dire que
l'arbre et la plante sont contenus _en petit_: il faut donc qu'ils y
soient contenus idalement. L'arbre et la plante futurs, virtuels en
leur germe, y sont obscurment penss. Par l'ide mdiatrice de
l'Extriorit, qui est comme la trame sur laquelle se brode l'ternel
devenir du Cosmos, l'IDE se nie elle-mme, pour se _prouver_ son tre,
sous forme de _Nature_, et je pourrais reconstruire le fait en employant
la dialectique hglienne. L'ide ne crot qu'en se retrouvant en sa
ngation. Le mouvement contenu dans la croissance des arbres et des
brins d'herbe, n'est-il pas le mme que celui qui fait osciller et
bondir sur eux-mmes les soleils projetant leurs anneaux au travers des
cieux et produisant, ainsi, d'autres soleils? Comme les fruits tombs de
l'arbre ou les fleurs des brins d'herbe produisent d'autres fleurs et
d'autres arbres, comme le vent emporte dans les prairies et les valles
le pollen vgtal, ainsi la vitesse centrifuge disperse dans les abmes
le pollen astral: c'est la germination du monde, que Hgel,--vous le
savez,--regardait comme une plante qui pousse.




                             CHAPITRE X

                        FATRAS PHILOSOPHIQUE


                                                Satan est bon logicien.
                                                                 DANTE.

Le domestique nous apporta le th.

Claire, avec un doux sourire, que ses lunettes rendaient lgrement
sinistre, m'offrit une tasse de la chaude infusion chinoise, sucre et
aromatise de kirsch, par ses soins prvenants.

--Lenoir, dis-je, en savourant une gorge de la digestive liqueur,--vous
tes en contradiction, je dois vous en prvenir, avec les thologiens et
les physiologistes, en affirmant que l'Ide et la Matire sont une mme
chose.

--Non.

--Comment, non!

--Les Thologiens n'avancent-ils pas que Dieu est un pur Esprit, et
qu'il a cr le monde? La Matire peut donc MANER de l'Esprit,
mme au dire des thologiens. Ainsi, la diffrence n'est
qu'apparente.--Quant aux physiologistes, ne sont-ils pas forcs
d'affirmer que _la forme_ du corps lui est plus _essentielle_ que sa
matire?--Vous voyez.

J'tais loin d'tre dans les eaux de Lenoir; ses sophismes glissaient
sur la cuirasse paisse de mon Sens-commun.

--Voyons, mon ami, lui dis-je, abuseriez-vous de vos droits d'amphitryon
jusqu' vouloir insinuer que cette BUCHE, par exemple, n'est pas de la
matire?

--O voyez-vous la Matire en cette bche? rpondit-il.

Je me voilai la face de mes deux mains: le naufrage de cette
intelligence me faisait mal. Il voulait goguenarder avec moi!... Avec
moi!

--Vous prtendez que vous ne voyez pas la Matire! lui dis-je avec
stupeur: et que cette BUCHE...

--Mais, enfin, c'est lmentaire, cela! cria Lenoir, que mon apparente
mignardise finissait par exasprer et qui me regardait de travers. Je
vois des attributs de _forme_, de _couleur_, de _polarit_, de
_pesanteur_, runies: j'appelle _bois_, un certain agrgat de ces
qualits. Mais ce qui _soutient_ ces qualits,--la SUBSTANCE,
enfin,--que ces attributs couvrent de leur voile, o est-elle?...--Entre
vos deux sourcils! Et nulle part! Vous voyez bien que la Matire en
soi, n'est pas sensible! ne se pntre pas! ne se rvle pas, et que la
Substance est un tre purement intellectuel dont le Monde sensible
n'est qu'une forme ngative, un _repouss_.

--Mais, mon pauvre ami, qu'est-ce qu'un tre intellectuel, qu'est-ce que
la ralit d'une ide, d'une pauvre ide, devant la ralit vidente du
fait de cette simple BUCHE que vous niez!

--Je n'ai qu' jeter cette bche dans le feu, pour l'effacer: voil
votre BUCHE disparue, devenue autre qu'elle-mme.--Qu'est-ce qu'une
_ralit_ pareille, qui s'efface, qui est et n'est pas  la fois? qui
dpend du hasard extrieur? Peut-on bien appeler cela ralit?...
Allons!--C'est du Devenir, c'est du Possible,--ce n'est pas du Rel; car
cela _peut tre_ aussi bien que _ne pas tre_. La Ralit est donc autre
chose que cette contingence, et nous voil revenus cette fois,
logiquement,  la question pose au dbut: Qu'est-ce que la
RALIT?

--Et moi, murmurai-je, endolori par la dialectique paradoxale du
docteur, je soutiens,  l'encontre, que ce qui est solide et pesant
n'est pas une simple ide, que diable!

--Faites rentrer l'ide de _pesanteur_ (puisqu'elle vous blouit) dans
l'ide de _longueur_, par exemple, et vous comprendrez mieux tout cela.

--Dans les mots, c'est possible; mais les faits matriels ne se prtent
pas  ces fusions et  ces confusions avec autant de bonne grce que
les ides.

--Vous plaisantez, n'est-ce pas?... dit Lenoir, aprs un instant.
Comment voulez-vous que le fait puisse dmentir une ide logique,
puisque l'ide logique est l'essence mme du fait?

--Prouvez, alors!--Essayez, essayez d'appliquer physiquement la thorie!

--Mais... il me suffira de faire glisser un poids sur la longueur d'une
barre d'acier pour que la longueur de la barre soulve des pesanteurs
mille fois suprieures  celle du poids qui glissera sur cette barre.
Vous voyez bien que la longueur et la pesanteur rentrent l'une dans
l'autre, aussi bien en fait qu'en ide.

--Phrasologie!... grommelai-je avec humeur: c'est spcieux; d'accord.
Mais au fond, ce sont des mots.

--Et avec quoi voulez-vous que je vous rponde? fit Lenoir en souriant.
Avec quoi me questionnez-vous?--Vous niez la valeur du mot _mot_ avec le
MOT lui-mme. Est-ce par gestes que vous voulez causer avec moi?... Le
vent souffle, l'instinct hurle, l'ide s'exprime.

--Mon cher Lenoir, m'criai-je, revenons  la question.--Je puis
conclure en affirmant que, comme je ne touche ni ne vois les ides,
j'aime encore mieux appeler _relles_ les choses sensibles. Et toute
l'Humanit sera de mon avis.

--Non, dit Lenoir.

--Comment, non! repris-je pour la troisime fois, en regardant avec
tristesse le pauvre Hglien.

--Si les choses _sont_, si l'_Apparatre_ de l'Univers _se produit_, ce
ne peut tre qu'en vertu d'une Ncessit-absolue. Il y a une raison 
cela! Eh bien, que cette raison soit l'Ide ou autre chose que l'Ide,
c'est bien plutt de l'tre-sensible qu'il faudra douter, puisque tout
ce qu'il possde de ralit lui vient ncessairement de cette
_raison-vive_, de cette Loi-cratrice, et que cette raison, cette loi,
ne peut tre saisie et pntre que par l'Esprit.--L'IDE est donc la
plus haute forme de la Ralit:--et c'est la Ralit mme, puisqu'elle
participe de la nature des lois surternelles, et pntre les lments
des choses. D'o il suit qu'en tudiant simplement les filiations de
l'Ide, j'tudierai les lois constitutives des choses, et mon
raisonnement COINCIDERA, s'il est strict, avec l'ESSENCE mme des
choses, puisqu'il impliquera, en _contenu_, cette NCESSIT qui fait
le fonds des choses.

En un mot, je suis, en tant que pense, le miroir, la _Rflexion_, des
lois universelles, ou, selon l'expression des thologiens, je suis
FAIT  l'image de Dieu!--Comprendre, c'est le reflet de crer.

Je me touchai le front d'un doigt significatif, en regardant Mme
Lenoir, qui, silencieuse, semblait couter avec une attention profonde
les thories coeurantes de son pitoyable poux. Je la plaignais,
vraiment, d'avoir choisi un pareil nergumne. Je me versai donc une
seconde tasse de th.

--Ah! votre Dieu n'est pas celui des Thologiens, mon pauvre ami,--lui
dis-je, le coeur gros.

--L n'est pas la question! dit Lenoir. Je parle, en ce moment,
Philosophie: mais, _ne croyant qu'aux Sciences-noires_, je n'attribue
qu'une importance douteuse,--et, en un mot, toute _relative_--aux
principes que je soutiens en ce moment. Cela pos, voyons ce que disent
de Dieu vos thologiens.--Dieu, selon Mallebranche, est le lieu des
esprits comme l'espace est celui des corps.--Dieu, selon saint Augustin,
est tout entier partout, contenu tout entier nulle part.--Qui niera que
Dieu soit corps, bien qu'il soit esprit? dit Tertullien.--Dieu, c'est
l'Acte pur, dit saint Thomas.--Dieu, c'est le _Pre_ tout-puissant!--dit
le symbole de Nice.--Je ne m'arrterais pas, si je donnais toutes les
soi-disant dfinitions de l'tre-Inconditionnel, dont la notion est
insparable de l'tre! Mais l'Esprit du Monde ne se dfinit pas de la
sorte. Ces lueurs et ces images ne sont que profondes: Le mot de Jacob
Boehm, Dieu est le silence ternel, ne me convainc pas davantage--et je
suis sr que c'est afin d'essayer de se soustraire 
l'arrire-pense,--afin de combler, pour ainsi dire, dsesprment, le
ct obscur de cette pense, que l'abb Clarke ne prononait jamais le
nom de Dieu sans de grandes dmonstrations _physiques_ de Terreur et de
Respect.

H bien! conclut Lenoir, je ne sais si le Dieu dont mon esprit a
conscience diffre essentiellement, en sa notion, de celui des
thologiens: je ne sais qu'une chose... c'est que j'ai PEUR de
cet absolu Justicier.

Je ne pus m'empcher de rire  cette dernire saillie.

--Ne craignez rien, Lenoir! lui rpondis-je, et surtout  ce sujet!...
N'exagrons rien, ou nous allons heurter le Sens-commun.

--C'est vrai! dit le docteur. Inclinons-nous devant ce divin
Sens-commun, qui change d'avis  tous les sicles, et dont le propre
est de har, natalement, jusqu'au nom mme de l'me. Saluons, en gens
clairs ce Sens-commun, qui passe, en outrageant l'Esprit, tout en
suivant le chemin que l'Esprit lui trace et lui intime de parcourir.
Heureusement l'Esprit ne prend pas plus garde  l'insulte du
Sens-commun que le Ptre ne prend garde aux vagissements du troupeau
qu'il dirige vers le lieu tranquille de la Mort ou du Sommeil.

Ici, Lenoir ferma les yeux, comme perdu en une vision.

--O Flambeaux! murmurait-il. Que serait, aprs tout, votre gloire, sans
les Tnbres? Cependant,--ajouta-t-il en me souriant,--il est des
Tnbres-mphitiques, qui, incapables de recevoir la Lumire, teignent
les flambeaux.

A cette parole,--je l'avoue,-- cette banale plaisanterie,--oui,...
l'ide de la perte de mon ami... me parut moins affreuse.

--En rsum, dis-je,  quoi, dans le domaine pratique et positif,
peuvent servir toutes ces belles spculations?

Lenoir me regarda quelques instants avec une physionomie grave, mais
sans me rpondre.




                            CHAPITRE XI

                LE DOCTEUR, MADAME LENOIR ET MOI
                            NOUS SOMMES
                  PRIS D'UN ACCS DE JOVIALIT


                               Et mon coeur tait si joyeux--que je ne
                               le reconnaissais plus pour le mien.
                                                                DANTE.

Grce aux biais vasifs que j'avais, jusque-l, favoriss avec une
feinte tourderie et par la docte frivolit de mes interrogats, Lenoir,
(s'il tait parvenu  faire valoir l'ingniosit de son intelligence),
n'avait, en revanche, rendu que plus clatante son impritie en ces
matires transcendantales. Je l'avais, videmment, entran sur un
terrain o, malgr tous ses efforts, je pouvais dsormais,  loisir,
creuser  ses illusions une fosse dfinitive.

Il se recueillait maintenant, accoud, la main sur le front, mrissant
probablement quelque normit nouvelle, indigne d'tre soumise  mon
critre. Son silence mditatif me prouvait, outre mesure, la vacuit de
son me; car, s'il avait eu quelque chose  dire, il l'et dit
sur-le-champ, comme tout le monde, sans prouver ce futile besoin de
rflchir, qui est le signe distinctif de l'impuissance et de la
dfection.

--Je ne vous cacherai pas, m'criai-je, mon ami,--je puis mme dire mon
meilleur ami,--que je suis d'avance assez convaincu de la vanit de vos
arguments touchant le ct utilitaire de vos bizarres thories.--A quoi
cela peut-il servir?... je le rpte.

Il rouvrit les yeux et, aprs un silence:

--Pour vous et vos pareils, cela ne sert pas!--Pour d'autres, ddaigneux
de la Mort et pleins du souci de l'ternit, cela sert  combattre
glorieusement pour la Justice, avec la certitude de la dfaite.

A ces mots, je ne pus matriser un lger cri de frayeur, et ma
physionomie exprima un tel effarement, que Lenoir en resta bouche
bante.

J'avais senti, en effet, avec une prescience quasi divine, qu'il allait
grener le chapelet interminable des ides subversives de tout ordre
social.

Sans ce mouvement instinctif d'improbation, il et longuement glos,
sans doute, sur l'indpendance du monde et se ft berc de chimres au
son de sa propre voix: je vis que ma seule pantomime avait fait litire
de ses rsolutions, et qu'il n'oserait pas insister l-dessus devant
moi.

De quel poids, en effet, pourraient tre, aux yeux d'un homme srieux,
ces sortes de penses soi-disant grandes, gnreuses, enthousiastes,
alors qu'il suffit qu'elles soient simplement refltes par mon cerveau
et dissques navement par mes lvres, pour que,--dpouilles de toute
vaine fioriture,--elles deviennent d'une aridit capable de provoquer
chez les spectres eux-mmes la nostalgie du sarcophage?

Lenoir s'arrta et je lui fus grat de son silence.

--Oui, dis-je, je vous comprends: il s'agit des Peuples!... du
Peuple!... Vous esprez le rendre accessible  ces rves de libert, de
dignit, de justice?... Mais on n'a pas la ressource de l'amputation
avec les mes gangrenes; il est des choses irrmdiables qu'on empire
en en cherchant la gurison.--Le Peuple?... Certes, personne ne le
chrit plus que moi; mais, de mme que ma fonction est de le plaindre,
la sienne est de souffrir. S'il tait avr que la Science lui ft
bonne, qui de nous--(Moi tout le premier!)--ne lui donnerait son me, sa
vie et son amour!... Malheureusement, la victime, une fois ses liens
desserrs, n'a gure d'autre idal que d'en treindre le col de son
librateur, car la place des misrables ne saurait demeurer vacante en
ce monde, et l'on ne peut en racheter un seul qu'en se substituant 
lui, heureux si l'on ne paye par la ruine, la calomnie et la mort, les
bienfaits dont on l'a combl.--Mon ami, la reconnaissance est lourde,
bien lourde!... ajoutai-je en reprenant mon ton paterne, et le Progrs
des Lumires ne fait que dvelopper chez des cratures nagure
inconscientes, inoffensives, et qui jouissaient, au moins, de notre
piti, les instincts de jalousie, de basse haine, d'envie et de
trahison!... Et croyez, Lenoir,  ma comptence en ces matires!...
Aussi je dis: Prissent les Bienfaiteurs, si leur action doit avoir pour
rsultat la disparition des victimes! Malheur sur les rpubliques
futures, sur les socits idales, o les hommes sensibles n'auraient
plus  verser, comme moi, de douces larmes sur le sort des peuples!...
A la seule ide qu'on pourrait me priver de cette satisfaction, il me
semble que mes veines charrient de la bile au lieu de sang, mon pauvre
ami!

Cette sortie jeta quelque gaiet: Lenoir et sa femme ayant pouss
l'alination mentale jusqu' s'imaginer que je plaisantais. Charm de
leur erreur, je crus devoir renchrir sur leur joie. S'ils m'eussent
connu plus  fond, je doute qu'ils se fussent aussi grossirement
mpris  ce sujet. J'ai remarqu, en effet, une chose bizarre et qui,
m'tant spciale, m'intrigue parfois: c'est que mes espigleries, 
moi, ont toujours fait plir.

Je remplis donc le salon d'un de ces clats de rire qui, rpts par les
chos nocturnes, faisaient jadis,--je m'en souviens,--hurler les chiens
sur mon passage!...--Depuis, j'ai d en modrer l'usage, il est vrai,
car mon hilarit me terrifie moi-mme. J'utilise, d'ordinaire, ces
manifestations bruyantes dans les grands dangers. C'est mon arme, 
moi, quand j'ai peur, quoique ma peur soit contagieuse: ce m'est un sr
garant contre les voleurs et les meurtriers, quand je suis dans les
lieux carts. Mon Rire mettrait en fuite, mieux que des prires, les
fantmes eux-mmes, car Moi, je n'ai jamais pu contempler les
Cieux-toils!--et les Esprits dont j'invoque la protection habitent des
astres blafards.

Toutefois, je ne tardai pas  m'apercevoir que ce que j'avais pris pour
un sourire, chez Mme Lenoir, tait simplement un effet d'ombre--que
la lampe avait projet sur son visage.

Je dus reconnatre, galement, que le Docteur m'avait induit en erreur
par un certain tic nerveux--accompagn d'une quinte de toux que j'avais
prise pour un clat de rire. Il avait aspir de travers la fume de son
cigare, en m'coutant.

Et je compris que j'avais t le seul bon vivant de nous trois, avec mon
accs de gaiet.




                             CHAPITRE XII

                     UNE DISCUTEUSE SENTIMENTALE


                           Et Satan:--Penses, o m'avez-vous conduit!
                                                                 MILTON.

Nous remplmes, de nouveau, nos tasses de th, et, entre deux cuilleres
de kircsh:

--Mon ami, interrompis-je, au lieu de vivre chez soi, tranquillement,
sans ambition ni casse-tte spculatifs,  quoi bon se proccuper de
toutes ces choses en l'air?--(Ici je clignai de l'oeil.)--Nous ne saurons
jamais _le fin mot_ de tout cela!

J'ai dit que Lenoir tait un maniaque de philosophie: mais,--en
vrit!--je ne pouvais m'attendre  ce qu'il reprt, comme en
bondissant, la discussion, insipide et oiseuse, de tout  l'heure!...

--Ah! , mais, s'cria-t-il, il me semble que nous faisons partie de
tout cela, bon gr, malgr nous!... Ds lors, nous sommes fonds 
nous en occuper!--et tout parat, au contraire, nous tmoigner que nous
pouvons en dcouvrir le fin mot! Car, enfin, regardez: la dialectique
de la Nature est la mme que celle de notre cerveau: ses oeuvres sont ses
ides: L'arbre pousse par syllogisme, comme le dit Hgel. Les choses
sont des penses vtues d'extriorits diverses, et la Nature produit
comme nous pensons. Aussitt que nous retrouvons les rapports d'un
phnomne avec notre logique, nous le classons, nous prononons sur lui
ce seul mot: la Science;--et,  dater de ce moment, nous en sommes
matres.

Il nous est donc permis de compter, quelque peu, sur la valeur de notre
Raison--mme en ce qui touche la Solution-suprme du rbus de l'Univers.
Pourquoi pas? Quant ... DIEU... marchons et agissons comme si...
Quelqu'un... devait nous comprendre,--et comme si nous ne devions pas
mourir. C'est encore l ce que j'appelle combattre pour la Justice.

Claire,  ces mots, murmura dans l'angle sombre o elle tait:

--Mon ami, le dfini d'une telle destine ne suffit pas  l'ide que
nous avons de nous-mmes,--et, quand j'ai dit, tout  l'heure, que
l'Esprit de l'Homme tait sans limites, je sous-entendais, vous le
savez, s'il est clair par l'humble et divine Rvlation-chrtienne.

A ces mots, je tressaillis, je l'avoue, la prenant presque au srieux.

--Je te vois venir, toi!... pensais-je. Voici poindre,  l'horizon, la
Tache-originelle et la Valle de larmes.--Consquences: en politique,
Sacerdoce et Monarchie;--en conomie sociale, la Proprit au prsent
base sur la Charit au futur;--en Histoire, les Bollandistes,--en
Science, Josu.--Sinon, mon trs cher frre, je te squestre, te
torture, te tue, et ferai buriner sur ta pierre, par tes partisans:
Ci-gt un martyr. Systme de dessert,  l'usage des dames: connu!

Je saisis donc la balle au bond pour prendre, sur Mme Lenoir, une
revanche clatante des deux ou trois moments que les paradoxes, assez
serrs, de Lenoir m'avaient fait passer--et dont mon coeur ulcr ne
pardonnerait jamais l'humiliation.

Je fis donc, moralement, volte-face: je changeai de principe, sans
avertir:--c'est--dire que--sans lcher prcisment l'ide de Dieu--je
me proposai d'en tirer des consquences d'athe,--afin de parvenir 
mon unique but--qui tait de brouiller les cartes au point que chacun de
nous discutt et crit sans savoir pourquoi.

--Permettez, balbutiai-je, permettez! je crois qu'il y a, ici,
tautologie. Ici-bas, madame, nous avanons dans un chemin que nous ne
pouvons viter. Pourquoi ce phnomne se produit-il? Voil la question.
Or, pour l'expliquer, plusieurs ont fait, empiriquement, intervenir
l'Intuition (c'est--dire l'Induction,  l'insu ou mme au su des
inspirs). Mais, pour tre sur une montagne, il faut avoir gravi un 
un les degrs dont cette lvation n'est que la somme, et il n'y a pas
d'intuition spontane. Si la Rvlation vient encore enrichir,
arbitrairement, le Problme d'une complication nouvelle,--(Ici je me
levai en tendant les bras)--il n'y a plus moyen de s'entendre!--C'est
 y renoncer! Je veux bien croire qu'un Dieu a cr le monde, mais le
moyen d'admettre qu'il s'en occupe, jusqu' nous rvler ses voies
par l'intermdiaire de tel ou tel,--alors, surtout, que rien ne le
prouve d'une faon premptoire? Je m'tonne qu'un esprit comme le vtre
se berce encore de pareilles chimres: elles ont fait leur temps.

Je crus licite, en me rasseyant, de savourer l'effet de mon loquence
sur mes interlocuteurs, et mon regard, errant dans l'ombre, glissa vers
Mme Lenoir. Elle n'avait point quitt son impntrable maintien prs
de la fentre et son silence commenait aussi  m'inquiter. Je me
sentais observ par ses pntrantes et inquisitoriales prunelles--dont
ses lunettes me drobaient l'expression maudite.

--Eh bien! Claire? murmura le docteur; vous ne rpondez pas?

--Oh! monsieur, rpondit, en souriant, la belle Claire, vous savez bien
que les arguments qui ont suffi jusqu' prsent pour confondre la
dialectique de notre ami ne sont pas absolus,--et je ne suis pas jalouse
d'achever sa triste dfaite.

Je considrai, en tapinois, et avec une stupeur mal dissimule, celle
qui ne frmissait pas d'envenimer ma plaie  ce degr
monstrueux,--mais,  ces damnables paroles, je ne trouvai rien 
rpondre. Je cherchai une saillie, une pigramme sanglante, un biais; je
fis appel  la mauvaise foi. Tous les efforts de mon cerveau
demeurrent infructueux. Et, quand cette preuve blessante de mon
impuissance me fut bien dmontre, le dpit, l'indignation, la haine
aveugle commencrent  m'envahir. Mon coeur secouait et sonnait le glas
dans ma poitrine: la fureur, la soif de vengeance, de vagues ides de
meurtre, tous les plus vils sentiments, enfin, montrent affreusement
jusqu' ma gorge, et se refltrent brusquement sur mon visage par un
demi-sourire approbatif et bat.

Cependant, mon geste, mon attitude, l'encourageaient  continuer.

--Le fait est, murmurai-je par contenance, que les affirmations de
Lenoir rendraient jaloux--si elles ne le faisaient rougir--monsieur de
la Palice.

--Mais vous m'avez attriste,--continua Claire, de sa belle voix grave
et mystique,--lorsque vous avez dclar tout  l'heure que la Science
nous suffisait pour claircir l'nigme du monde et que de marcher  sa
lueur d'emprunt suffisait aussi  l'homme juste pour s'acquitter envers
Dieu.

Lenoir baissa les yeux avec un sourire assez singulier; je voulus lui
venir en aide,--comme je sais venir en aide.

--Vous vous rptez, ma bonne amie!... balbutiai-je:--vous rcriminez
sans trancher la difficult! De quel droit faire intervenir une simple
croyance en philosophie?

--Je sais des hommes que l'on ne saurait accuser de se rpter, attendu
qu'ils n'ont jamais rien dit,--me rpliqua la douce crature.

Et se retournant vers Csaire:

--Quand je pense la Lumire, continua-t-elle, mon trs-humble esprit
concide avec CE qui fait que toute lumire peut se
produire.--L'Esprit, en qui se rsout toute notion comme toute essence,
pntre et se pntre, irrductible, homogne, un.--Et, quand je pense
la notion de Dieu, quand mon esprit _rflchit_ cette notion, j'en
pntre rellement l'essence, selon ma pense; je participe, enfin, de
la nature mme de Dieu, selon le degr qu'il rvle de sa notion en moi,
Dieu tant l'tre mme et l'idal de toutes penses. Et mon Esprit,
selon l'abandon de ma pense vers Dieu, est pntr par Dieu--par
l'augmentation proportionnelle de la _notion-vive_ de Dieu. Les deux
termes, au bon vouloir de ma libert, se confondent en cette unit qui
est moi-mme:--et ils se confondent sans cesser d'tre distincts. Or,
la Rvlation-chrtienne, tant la consquence et l'application de cet
absolu principe, je n'ai pas  la traiter de chimre qui a fait son
temps puisqu'elle est de la nature de son principe, c'est--dire
ternelle, inconditionnelle, immuable.

--Ma chre madame Lenoir, repris-je, je crois que vous vous faites une
trop grande ide de Dieu. Il n'est qu'infini, que ncessaire,
qu'inconcevable,--qu'tonnant! Pourquoi toujours le faire intervenir
dans les conversations? Rappelez-vous que Kant avait un vieux domestique
nomm Lamb, qui supplia son matre de reconstruire les preuves de
l'existence d'_un_ Dieu, radicalement dtruites par le grand
philosophe--Nous avons, aussi, en nous tous, on ne sait quel vieux
domestique qui demande un Dieu. Soyons plus senss que Kant:
mfions-nous du premier mouvement; sachons rpondre par un
sourire...--mlancolique?--Et n'acceptons de telles donnes que sous
bnfice d'inventaire. L'hritage de nos premiers parents,  franc
parler, me parat d'ailleurs le mriter au del de toute expression!!!

Ce fut la goutte d'eau froide.

Toutefois Mme Lenoir me rpondit placidement:

--Pourquoi ne pas demander  l'Infini mme un Dieu? Ne faut-il pas
qu'il ralise toute pense? (Car que serait un prtendu Infini qui
serait born  cette impuissance de raliser une pense de l'Homme?) Et
comme Dieu, vous dis-je, est la plus sublime pense dont nous puissions
concevoir l'intime notion, nous sommes infiniment insenss si nous nous
efforons de la dtruire en nous (ce qui d'ailleurs est impossible).

Je me tus, ne voulant pas laisser voir ce qui se passait en moi.

--Soit! reprit Csaire. Mais, ma chre amie,--nul ne pourrait,
aujourd'hui, rcuser l'vidence du dveloppement de l'Homme--et n'en
pas tenir un compte des plus srieux. Aprs tout, le Progrs n'exclut
pas la Rvlation:--le chtiment initial demeure quand mme, bien que,
grce aux sueurs de nos fronts, il diminue d'intensit: voil tout.--La
Rvlation ne nous gne pas:--(je la vois partout, moi)!--Vous tes donc
trs libre et trs sage de vous y confiner.--Seulement, _en
mtaphysique_, je suis oblig, moi, de ne tabler que sur le
Progrs--humain, _par la Science_.

--Ah! s'cria-t-elle, comment vous suffit-il de ne vous dvelopper, vous
Homme, qu' travers une srie d'expressions relatives dont la somme
constitue votre Science! Dans ce cas, au lieu d'tre de
parfaits-animaux, nous sommes, seulement, des animaux qui s'amliorent
et qu'un Progrs indfini enferme  jamais dans une loi
proportionnelle! Si mme la chose tait absolument vraie, ce ne serait
point l de quoi s'enorgueillir; car, dans mille ans, avec ce systme,
nous creuserions encore, comme les taupes: qu'importe la grandeur, la
splendeur et la profondeur du trou, si nous savons que ce trou doit
ensevelir toute notre destine? si nous sommes vous  la Mort, enfin,
vers laquelle nous marcherons d'un pas toujours plus rapide,--les cieux,
d'aprs les affirmations mme de la Science la plus positive, devant se
faire, tt ou tard, brlants ou mortels.--A peine si nous pouvons
examiner un pass de six mille ans,  peine notre apparition
date-t-elle de quelques heures,--et nous osons fonder sur un grain de
sable nos suprmes esprances, alors qu'un rien nous fera, sans
rmission, rentrer dans la poussire, dans les tnbres, dans le Nul.

--Mais, m'criai-je, la catastrophe dont vous parlez n'aura lieu que
dans un laps de temps si considrable qu'il est presque absurde d'y
songer! Conqurons, d'abord, sur la Nature, notre indpendance, et nous
verrons plus tard.--D'ailleurs, aprs nous le Dluge!... et, ma foi,--au
petit bonheur!

--Mais nous serons toujours en dpendance, reprit-elle, par cela seul
que nous sommes forcs de penser. _Il faut_ croire  la Pense: nier
ceci n'tant qu'une pense encore. Et c'est pourquoi nous n'avons pas
une action, pas une ide, pas un raisonnement, qui n'ait son principe
dans la Foi. Nous croyons en nos sens, en notre doute, en notre progrs,
en notre nant, bien que cela soit douteux, rigoureusement parlant,
puisque rien ne se prouve. Le scepticisme le plus profond dbute par un
acte de foi.

Or, puisqu'_il faut_ que nous choisissions, choisissons le mieux
possible! Et puisque la Croyance est la seule base de toutes les
ralits, prfrons Dieu. La Science aura beau m'expliquer  sa faon
les lois de tel phnomne, je veux continuer,  ne voir, moi, dans ce
phnomne, que ce qui peut m'AUGMENTER l'me et non ce qui peut
l'amoindrir. Si les mystiques s'illusionnent, qu'est-ce qu'un Univers
infrieur mme  leur pense? Dans la Mort, est-ce la logique de deux
abstractions qui me rendra mon propre Infini-divin perdu?

Non! Non. Je fermerai donc les yeux sur un monde o mon esprit a l'air
d'un tranger. Peu m'importe si les lois du mcanisme des astres sont
pntres, puisqu'elles ne m'apprennent qu'une destruction certaine!
Tentations, que ces toiles qui s'teindront! Illusion, que le
scientifique avenir! L'Histoire des temps modernes, c'est l'histoire
de l'Humanit qui entre en son hiver. Le cycle sera bientt
rvolu.--Comme les sages des vieux jours m'en ont donn l'exemple sacr,
je ne saurais hsiter, moi chrtienne et pcheresse, entre votre sicle
de lumires, et la Lumire des sicles.




                            CHAPITRE XIII

                LES REMARQUES SINGULIRES DU DOCTEUR
                               LENOIR


               L'Ecclsiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux
               Qu'un lion mort. Hormis, certes, manger et boire,
               Tout n'est qu'ombre et fume, et le monde est trs vieux,
               Et le nant de vivre emplit la tombe noire.
                                                      LECONTE DE LISLE.

Eu gard au mpris furieux qui m'avait touff pendant le cours de cette
diatribe, je dus faire jouer le noeud de ma cravate, et, ne sachant
comment exprimer, d'une faon copieuse, ma piti pour de telles
doctrines, je me contentai de prononcer huit fois de suite le mot:
_Brava!_ de ma voix la plus flte et d'un air de joie enthousiaste.

Une chose me fit plaisir: le docteur, silencieux, s'tait assombri 
vue d'oeil.

Je me frottai les mains; ils diffraient d'opinion; la chose tait
certaine. Peu m'importait sur quel point,--leurs deux convictions me
paraissant galement absurdes.--L'essentiel devenait de les exciter l'un
contre l'autre, de les mettre aux prises, afin de me poser en juge et
d'avoir le dernier mot, par cela mme--(quitte  penser  mes
affaires, sous un air d'attention profonde, pendant qu'ils
ergoteraient).

J'esprais mme tout doucement que, par mes soins, ce mnage modle
allait bientt en venir aux mains, ou,--tout au moins,--se prendre aux
cheveux  propos de l'Immortalit de l'me, et je m'apprtai,
d'avance,  clore le tout par d'amples gorges chaudes.

En ces conjonctures, je rsolus de partager l'avis de Lenoir--quel qu'il
pt tre! Car les thories de sa femme avaient pour spcialit d'nerver
mon cerveau jusqu' lui faire perdre le sentiment de lui-mme.

Aussi le Lecteur qui, sans doute, avec son tact ordinaire, s'attend,
comme moi,  quelque collision,--toujours fcheuse entre
poux,--comprendra-t-il quelle dut tre ma surprise--(je dirai presque
mon dsappointement),--lorsque j'entendis Lenoir murmurer ces paroles
tranges:

--L'intelligence de Claire est une glace profonde, limpide, o ne se
refltent que de sublimes vrits, et je suis fier d'aimer  jamais son
tre admirable.

A ces mots, je regardai Claire: il me sembla qu'elle devenait livide.

Csaire s'tait lev: il fit un pas vers sa femme et, s'inclinant tout
 coup, il lui baisa la main, longtemps, en silence, avec une passion
dont la ferveur sauvage,--concentre et contenue--m'tonna de la part
d'un homme de 46 ans!

Puis il revint s'asseoir  ma droite.

Il se passa quelques secondes durant lesquelles je ne perus
distinctement que le bruit de la houle: je sus les mettre  profit en
rassemblant mes facults parses.

--Oui, l'Idal! ajouta Lenoir, (qui continuait de tourner brusquement
casaque aux principes dont il s'tait fait jusque-l le banal champion),
oui, l'Esprance invincible! la Foi! quoi de plus _positif_ aprs tout?
N'est-ce pas Swdenborg qui a dit: La croyance est au-dessus de la
pense autant que la pense est au-dessus de l'instinct! En effet,
croire: cela suffit. Et quand je m'efforce d'affirmer l'autocratie d'une
philosophie quelconque--(alors qu'il y en a autant que
d'individus)--lorsque je me bats les flancs, enfin, pour dfendre les
arguties de la Science,--si vaine en ses rsultats rels, si
orgueilleuse en ses troublantes apparences,--je conviens, oui, je
conviens que je rprime toujours en moi-mme une immense envie de rire.

Et il se dtourna vers moi:

--Si l'on savait, ajouta-t-il, jusqu' quel point la force vive de
l'Ide est surprenante et terrible dans les sphres de la Foi! La
puissance d'une imagination, d'un rve, d'une vision, dpasse
quelquefois les lois de la vie. La _Peur_, par exemple, l'ide seule de
la Peur superstitieuse, _sans motif extrieur_, peut foudroyer un homme
comme une pile lectrique. Les choses vues par un visionnaire sont, au
fond, _matrielles_ pour lui  un degr aussi positif, tenez,--que le
Soleil lui-mme, cette lampe mystrieuse de tout ce systme
fantasmagorique de cration, de disparition, de
transformation!--Avez-vous rflchi sur ces monstres humains tigrs de
taches bicolores, de fourrures,--sur les cphalopodes, les
hommes-doubles, les fautes horribles de la nature, enfin, provenues
d'une sensation, d'un caprice, d'une _vue_, d'une IDE, pendant
la gestation de la femme? Avez-vous mdit les explications enfantines
de la Physiologie  ce sujet?

Si j'ouvre les annales mdicales, touchant la ralit presque
_pondrable_ de l'Ide, tenez, je trouverai,  chaque instant, des
faits comme celui-ci: je cite le texte mme:--Une femme, dont le mari
fut tu  coups de couteau, mit au monde, cinq mois aprs, une fille
qui, _ sept ans_, tombait dans des accs d'hallucination. Et l'enfant
s'criait alors:--Sauvez-moi! voici des hommes arms de couteaux qui
vont me tuer!--Cette petite fille mourut pendant l'un de ces accs, et
l'on trouva sur son corps des marques noirtres, pareilles  du sang
meurtri, et qui correspondaient, sur le coeur, malgr les dissemblances
sexuelles, aux blessures que son pre avait reues sept ans auparavant,
pendant qu'elle tait encore _en de_ des mortels.

Appelez ceci comme vous le voudrez; je demande en quoi l'ombre, l'ide,
diffre dcidment de ce que vous appelez la _ralit sensible_, si le
simple _reflet_ d'une sensation trangre a le pouvoir de s'instiller,
de s'infiltrer mortellement dans l'essence de notre corps. Quoi! une
ombre--qui n'est qu'une ombre--nous tue malgr cela?... Rflchissez.

Ouvrez maintenant les physiologistes:--Bclard dfinit la Vie,
l'organisme en action, et la Mort, l'organisme au repos.--Le premier mot
de Bichat est celui-ci: La Vie est l'ensemble des fonctions qui
rsistent  la Mort.--Consultez, depuis Harvey, les meilleurs traits:
relisez les fameuses recherches de Broussais sur le sang, vous verrez
que si un grand physiologiste a pu s'crier: Sans phosphore, point de
pense! la plupart d'entre eux, surtout les plus rcents, (et ce sont
les plus logiques avec eux-mmes), n'admettent ni l'ide de la Vie, ni
l'ide de la Mort, ni mme celle de l'Organisme.--Maintenant, revenus
des principes absolument divergents et contestables de la Physiologie,
rapprochez simplement ce fait, que je vous ai cit entre mille,
rapprochez-le des phnomnes prsents, par exemple, par le dlire des
mourants. C'est alors que les visions commencent  tre _un peu plus
relles_! que dis-je?  tre les seules choses mritant le titre de
ralit. La Mort, c'est l'Impersonnel; c'est la ralit de ce qui
maintenant n'est que vision. Il est _certain_, pour moi, que nos actions
y deviennent un second corps et que le Pass se raffirme dans la Mort
comme de la chair.

Le Pass est une ombre, et nous sentons bien, d'instinct, que la Mort
est le domaine des ombres.--La Mort et la Vie ne sont que de rigoureuses
consquences de la dialectique ternelle; et, par cela mme que ce sont
des ncessits, constituant la double face de l'Existence, elles
trouvent, comme le reste, en effet, leur essence dans l'Esprit. La
Pense tant donne, la Mort est donne par cela mme! a dit le Titan
de l'Esprit humain: et c'est cela seul qui peut _prouver_ l'Immortalit.
Supprimez la Pense, il restera des substances qui pourront tout au
plus tre _ternelles_, mais qui ne seront pas _immortelles_; car la
Mort ne commence que l o s'teint et disparat la Pense. La Mort,
cre par l'Esprit comme la Vie, relve de l'Esprit.

Et ce que nous appelons la Mort, n'est, en effet, que le moyen terme,
ou, si vous prfrez, la ngation ncessaire, pose par l'Ide pour se
dvelopper jusqu' l'Esprit,  travers la Pense.

J'irai presque jusqu' dire que nous pouvons avoir, mme ds 
prsent, de ce ct-ci du Devenir, quelques lueurs des pouvantes qui
nous attendent, et que notre propre pass nous rserve.--Rappelez-vous
ces milliers d'individus, noys ou pendus, qui,  la dernire minute de
la suffocation, au moment o ils allaient mourir, ayant t secourus et
rappels  la vie, ont tous affirm s'tre vus sur le point de _passer_
dans toutes leurs actions, dans toutes leurs penses, les plus oublies,
et cela d'une manire inexprimable  la langue des vivants.--La vraie
question n'est donc pas de savoir si l'me est immortelle, puisque
c'est d'une vidence qui ne se prouve pas plus qu'aucune autre. La
question est de savoir _de quelle nature peut tre cette immortalit et
si nous pouvons, d'ici-bas, influer sur elle_.

--Alors, m'criai-je compltement ahuri par ce flot de paroles
incohrentes et saugrenues, vous croyez--(je me sentis rougir de ma
phrase!)--vous croyez rellement  une certaine matrialit de l'me?

--Je crois, du moins,--en dehors de tous vains sophismes
dialectiques--rpondit Lenoir,--que, par exemple, la force de
Suggestions que peut exercer,--_du fond de la TNBRE_,--un
dfunt vindicatif sur un tre vivant qui lui fut familier,--(auquel, par
consquent, le rattachent obscurment mille et mille fils
invisibles),--oui, je crois, dis-je, que cette force de Suggestions
peut, sur cet tre, devenir oppressive, meurtrire,
formidable,--_matrielle_, enfin--durant un temps indtermin. Car il
est des dfunts vivaces! en qui la Mort, elle-mme, n'abolit pas
_immdiatement_ les sentiments et les passions.

Je vis qu'il fallait en finir avec des fumisteries dont l'horreur
commenait  m'impressionner moi-mme.

--Mon ami, lui dis-je, permettez-moi de vous citer Voltaire, un bel
esprit comme vous: Quand celui qui parle ne se comprend plus, quand
celui qui coute n'est plus  la conversation, on appelle cela de la
mtaphysique.

Lenoir me regarda silencieusement.

--C'est vrai, dit Claire en s'approchant de nous: mais le mme
personnage a dit aussi, quelque part, dans le conte du Phnix: La
rsurrection est une ide toute naturelle: il n'est pas plus tonnant de
natre deux fois _qu'une_.

--Oh! dis-je, la rsurrection... c'est pour rire, voyez-vous, que
Voltaire, un esprit droit, a laiss chapper ces folies.

--Bon! rpondit Claire en souriant, si vous mettez en question la
persistance de la personnalit dans la Mort, je pourrai vous montrer que
c'est l une dpense d'esprit inutile. Et, d'abord, je voudrais bien
savoir si elle n'est mme pas en question dans la Vie? O le _moi_
est-il bien lui-mme? Quand? A quelle heure de la vie? Votre
_moi_ de ce soir est-il celui qu'il sera demain? celui d'il y a
cinquante ans?--Non.

Nous sommes les jouets d'une perptuelle illusion, vous dis-je! Et
l'Univers est bien rellement un rve!... un rve!... un rve!...

--Un mauvais rve, mme! ajouta Lenoir tout pensif: car,--je ne puis que
le rpter avec stupeur,--tout ce que j'ai appris de philosophie n'a pas
modifi la nature inquitante et _farouche_ qui est en moi, et j'ai peur
de devenir, une fois pour toutes,--_en quelque autre systme de
visions_,--ce que je suis.

Ah! si j'avais, comme Claire, le tremplin de la Foi pour sauter hors de
ces mornes penses, dont je suis le hagard prisonnier!... Mais voil: je
suis TROP de ce monde: je ne sais pas, au juste,--en un
mot,--o _deux et deux pourraient bien ne pas faire quatre_. Et,
cependant!...




                             CHAPITRE XIV

                           LE CORPS SIDRAL


                                     Des mots! des mots! des mots!
                                                SHAKSPEARE, _Hamlet_.

Lenoir articula ces mots sur un ton qui glaa, dfinitivement, le
sourire sur mes lvres; et il me sembla, tout  coup, que, pendant
notre causerie, la Nuit elle-mme s'tait approche et qu'elle allait,
 son tour, donner ses arguments et se mler  la discussion. Le fait
est que la simple nuit du dehors, o les souffles froids faisaient
claquer leurs lanires sur les vagues, roulait maintenant, sous d'pais
nuages, son horreur sans astres. Ce changement d'impressions fut si
rapide que je me crus hallucin. Il me parut que nous devenions d'une
grande pleur; les rideaux de la fentre remuaient; nous tions sous
l'influence de Minuit.

Je sentis alors le mal hrditaire qui est en moi se rveiller au
profond de ma nature, et, ne pouvant supporter la vue de l'espace
dsol, je me levai prcipitamment, et fermai la croise avec ce
tremblement de mauvais prsage qui est chez moi l'avant-coureur des
angoisses de l'enfer.

Ah! cette maladie! comment cela se fait-il? N'est-ce pas affreux?

Toutefois, je dissimulai de mon mieux l'tat de mes sensations, et ce
fut d'un air indiffrent que je rpondis  Lenoir:

--Prtendez-vous infrer par l que vous avez en vous un autre
personnage que vous-mme, docteur?--Diable! ce serait fort inquitant,
je l'avoue, surtout pour l'tat de votre bon sens.

--Mais vous-mme, Bonhomet, rpliqua Lenoir aprs un silence et en
attachant sur mes yeux ses prunelles tincelantes,--vous-mme,
pourriez-vous me dire _si l'tre extrieur, apparent, que vous nous
offrez_, qui se manifeste  nos sens, est rellement _celui que vous
savez tre en vous_?

Cette question inattendue me remua la conscience. Je regardai le docteur
sans rpondre.

--Et, continua-t-il, cet tre extrieur, seul accessible et perceptible,
n'a-t-il pas toujours en lui son spectateur, son contradicteur, son
juge?

--Oui, dis-je, c'est la thorie des anciens: _Homo duplex_;--o
voulez-vous en venir?

--A ceci, que ce compagnon intrieur, cet tre occulte, est le seul
REL! et que c'est celui-l qui constitue la personnalit. Le
corps apparent n'est que le _repouss_ de l'autre, c'est un voile qui
s'paissit ou s'claire selon les degrs de translucidit de qui le
regarde, et l'tre-occulte ne s'y laisse deviner et reconnatre que par
l'_expression_ des traits du masque mortel.--L'organisme, enfin, n'est
qu'un prtexte au corps lumineux qui le pntre! Et l'on ne songerait
jamais  son corps,--except, peut-tre, pour en entretenir la vie,--si
l'on tait seul.--Remarquez-le: si deux hommes sont lis ensemble par un
sentiment quelconque, ils finissent par oublier peu  peu les dtails
de leur aspect: _ils ne se voient plus_; ils sont en relation d'une
manire plus profonde, et c'est leur tre moral qu'ils voient
rciproquement; ils savent qui ils sont, sous le simulacre palpable.

--Ceci est spcieux,--murmurai-je, pour dire quelque chose.

--Et c'est ce qui donne la clef de bien des contradictions mystrieuses,
ajouta le docteur. Le corps apparent est mme si peu le rel que, fort
souvent, _ce n'est pas un homme qui habite dans la forme humaine_.

--Oh! oh!... m'criai-je, avec une crispation nerveuse, car il me sembla
qu'un caman venait de tressauter en moi.

--Quoi! n'avez-vous jamais vu prdominer le type d'un animal,--de
plusieurs animaux quelquefois,--sur une physionomie? Eh bien! observez
avec attention les mouvements familiers, les instincts, les tendances de
l'individu chez lequel prdominera le type de l'_ours_, par exemple, ou
du _tigre_, et vous prouverez l'obscure vision, en lui, d'on ne sait
quel tre fauve fourvoy dans une enveloppe trangre. Croyez-vous qu'il
soit beaucoup d'hommes et de femmes, conformes  leur notion, dans
l'Humanit terrestre? L'homme n'est qu'un animal divin, diffrenci des
autres par l'Idal!--Et celui en qui le souci des choses-ternelles
n'est pas en veil sans cesse au fond de sa conscience, celui-l tient
encore de l'animal et n'est pas tout  fait sorti des tnbres:
celui-l n'est pas l'HOMME, en ralit, et l'expression de sa
physionomie le trahit  chaque instant, malgr sa forme apparente. De
mme la Femme conforme  sa notion est celle qui, refltant les
esprances sublimes, comme une glace limpide et profonde, lve l'amour
et l'esprance au del de la Mort. Pensez-vous que de tels tres soient
nombreux dans notre espce? Allons! soyez-en persuad, les villes sont
semblables aux forts,--et il n'est pas difficile d'y retrouver les
btes froces.

--Vous croiriez que la plupart des vivants, interrompis-je...

--Sont engags encore dans les liens infrieurs de l'Instinct, sont des
btes invisibles, transfigures par leur travestissement, si vous
voulez,--dit le docteur, en riant d'un rire qui me montra deux ranges
de dents  faire honneur aux maxillaires d'un Carabe,--mais _sont_ des
BTES RELLES!--Et ajouta-t-il, les traits de leur visage (dans
l'expression desquels transparat l'essence lumineuse de leur vritable
organisme) le prouvent surabondamment. De l leur natale haine pour la
Pense! leur soif, inextinguible, _organique_, foncire, d'abaisser,
d'aniaiser, de profaner toute noble et pure tendance! de l leur mpris
_grotesque_ de tout art sublime, de toute charit dsintresse, de tout
ce qui n'est pas bas et impur--comme leurs proccupations, leurs actes
et leurs oeuvres!--De l leur faon de dmontrer la justice de leurs
opinions avec des coups et du sang! de l leur impossibilit de
comprendre l'Homme vritable, issu de l'En-haut! Oui, vous dis-je, et
croyez-le bien, le corps apparent n'est pas le rel; il change d'atomes
 chaque instant, il se renouvelle _entirement_  chaque rvolution de
six ou sept mois; il N'EST PAS,  proprement parler. Ce n'est que du
devenir dans le Devenir. C'est sa _forme_, son ide, son unit
impalpable qui _est_, et sur laquelle se superpose son Apparatre. Et
l'une des preuves _physiques_ de ceci, c'est que les physionomies se
bestialisent ou s'illuminent aux approches de la Mort, d'une manire
frappante, pour qui a, dans les prunelles, de quoi regarder!

--Mais, c'est l'_Ame_, tout bonnement, dont vous voulez parler, mon ami!
interrompis-je; et alors... ce serait _Homo triplex_, qu'il faudrait
dire!

Lenoir ne rpondit que par un lger haussement d'paules.

--Et moi, et moi-mme, s'cria-t-il tout  coup, tenez! le
croiriez-vous jamais? Je sens en moi des instincts dvorateurs!
J'prouve des accs de tnbres, de passions furieuses!... des haines de
Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, _comme si j'tais hant
par un cannibale!_... Oui, c'est fou, mais c'est ainsi: et je connais
bons nombre de docteurs alinistes qui en pourraient avouer autant
d'eux-mmes, si leur gagne-pain ne les contraignait pas au calme,  la
dissimulation et au silence. Et, lorsque je quitte le royaume de
l'Esprit, je distingue trs bien cette nature infernale, en moi!...
C'est la _vraie_! Et toutes les spculations mtaphysiques me paraissent
alors comme une filiation de miroitantes billeveses, incapables
non-seulement de me racheter de cette horrible _forme_ intellectuelle,
--presque diabolique--mais de me donner un seul instant de stable
esprance! C'est pourquoi je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort.
C'est pourquoi je ne suis pas tranquille, vous dis-je!... Non, je me
connais trop pour l'tre jamais!

Une heure sonna. Je me levai; j'tais un peu remis de mon attaque
nerveuse; Lenoir ayant, cette fois, t par trop excessif, ayant dpass
en un mot, le but,  force de l'exagrer. Dcidment je trouvais de
plus en plus ineptes ses lubies superficielles.

--Nous reprendrons cet entretien, fis-je, en souriant.

--Oui, dit-il, proccup et toujours un peu sombre.

Et, tirant de sa poche une petite dition portative de la Bible, il
termina sa proraison en s'criant:

--Nous nous occuperons aussi de ce livre-l! (Et il tapait sur la
couverture comme sur une tabatire.)

Il l'ouvrit machinalement, au hasard, et tomba sur le chapitre des lois
de Mose consacr  l'adultre et  ses chtiments.

Le passage une fois lu, il moucha son grand nez avec un bruit dont je me
sentis alarm. Il y eut un silence pendant lequel il m'examina comme
pour juger de l'effet produit sur mon tre par ce style.

J'avais remarqu seulement qu' ce mot l'adultre Mme Lenoir avait
longuement et silencieusement tressailli dans son fauteuil. Mais ce ne
fut l, sans doute, qu'un mouvement nerveux veill soit par le souvenir
de quelque amourette de bal, soit par la fracheur du soir et de la mer.
Les verts fourrs de Paphos auront toujours leurs mystres, et le petit
dieu malin sait bien ce qu'il fait: du moins, telle fut mon opinion.

Quant au lieutenant, quant  sir Henry Clifton, l'ide ne m'en vint
mme pas!

Lenoir ferma brusquement la Bible et ajouta trs bas, comme  lui-mme:

--En effet, comment pardonner  l'adultre? O rage! cette ide-l
m'affole, je le confesse!--Oui, je sens que j'assouvirais ma
vengeance--et que la perte des paradis ne l'arrterait pas,--mme dans
les rgions de la Mort,--si...

Et son regard tourn vers sa femme alla se briser sur les lunettes
vertes et sur le visage terne.

Claire se leva, prit un bougeoir allum:

--Tu, n'y penses pas, dit-elle: notre ami a besoin de repos.

Et elle me tendit le bougeoir en souriant.

Une minute aprs, je m'endormais en riant  chaudes larmes, dans mes
draps, de ce couple fantastique.




                              CHAPITRE XV

               LE HASARD PERMET A MON AMI DE VRIFIER
                INCONTINENT SES THORIES HUMILIANTES


                                       La Mort est femme,--marie au
                                       genre humain, et fidle.--O est
                                       l'homme qu'elle a tromp?
                                                      HONOR DE BALZAC.

Je passe rapidement sur l'existence charmante et retire que nous
menmes tous trois pendant une dizaine de jours, aprs lesquels mon
pauvre ami, couch sans vie dans sa chambre et le drap mortuaire ramen
sur le visage, reposait entre deux cierges.

Il avait t emport brusquement, hlas! par une attaque d'apoplexie
foudroyante, cause par l'abus, vraiment immodr, du tabac  priser.
Je l'avais, maintes fois, averti des inconvnients de cette herbe
terrible--et des dangers qu'il bravait, pour ainsi dire, en se jouant.
J'avais chou.

Ddaigneux des remontrances de sa tendre femme qui s'tait jete plus
d'une fois  ses pieds, le conjurant, au nom des sentiments les plus
sacrs, de renoncer  son immonde passion, il ne diminuait mme pas les
doses de poudre qu'il introduisait et agglomrait,  chaque instant
dans ses fosses nasales,  la longue satures de nicotine. Le poison ne
tardait pas  pntrer de l dans tout l'organisme,  le perturber
jusqu'au dlire,--et quelquefois (disons-le tout bas), jusqu' la folie
furieuse.

Ds les premiers jours, ayant remarqu sa manie, je rsolus de le
gurir! de le sauver!

Et, pour diversifier et amuser en lui le dmon de l'habitude, j'avais
essay de substituer dans sa bote d'or, du nitrate d'argent, du sucre
de rglisse, du chloroborate de mercure, du charbon de terre, du
phosphure de calcium, de la raclure de vieux souliers, de la soude
caustique, de la poudre  canon et mille autres drogues inoffensives.
Bref, j'eus, vraiment, pour lui les sollicitudes d'une mre.--Inutiles
efforts; il prisa tout d'un nez indiffrent, aux cartilages
blinds.--Nanmoins, je ne me tins pas pour battu. Dcid  le gurir
par mon systme d'homopathie,--le seul srieux pour qui n'a pas le bon
sens oblitr,--je m'enfermai dans le laboratoire de chimie.

Ce que l'ingniosit humaine peut inventer en fait de fougueux
sternutatoires et de rvulsifs terribles, j'ai su le glisser en sa
tabatire. Il fallait qu'il succombt ou qu'il gurt. J'tais dcid 
recourir ft-ce aux explosifs pour en finir avec son mal. Il n'est pas,
je me plais  l'esprer, d'ingrdients dus  toutes les branches du
savoir, dont je ne lui aie fort habilement bourr les cavernes. J'ai
fait chauffer, au pril de ma vie, les creusets o se pulvrisaient,
aprs concoction, les sucs des plantes les plus dltres, si utiles en
mdecine quand leur dosage est pondr. Il me semblait voir dans tout
cela le doigt de Dieu. J'avais nglig momentanment mes chers
infusoires; l'amiti seule tait mon guide,--et souvent, de nuit, quand
rveill en sursaut par quelque cauchemar, j'apercevais mes carreaux
empourprs par les reflets du laboratoire o bouillonnaient, nuit et
jour, les alambics, les matras  tubulures et les cornues, je me
dlectais, avec attendrissement,  la pense que tout ce qui se
faisait l, sous la garde des bons gnies de la vraie Science, serait
situ le lendemain dans l'appareil olfactif de mon dplorable ami.

Au moment o mes soins et mon traitement allaient tre couronns d'une
rcompense inespre--(car je crois me rappeler qu'il commenait 
regarder, par moments, sa tabatire avec une indfinissable
expression),--un certain samedi soir,--environ dix jours aprs mon
arrive dans la maison,--aprs un dner des plus enjous,--il plit au
dessert, tout  coup! ses yeux se fermrent, il remua les lvres,--il
tait mort.

J'eus la prsence d'esprit, au milieu du saisissement gnral de Claire
et des domestiques, de pencher mon oreille vers sa bouche pour entendre
ce qu'il avait l'air de dire  voix basse, et je distinguai fort
nettement la phrase bizarre que j'ai cite plus haut.

--En effet, murmurait le pauvre Lenoir,--comment pardonner 
l'adultre?... Je sens--_ prsent_,-- prsent que je vais sans doute
incorporer le sentiment que j'ai toujours eu de moi-mme,--oui, je sens
que, du fond des tnbres-extrieures, j'assouvirais ma vengeance--si...

Ce furent ses dernires paroles. On se fait une ide dans quel deuil,
dans quelle consternation nous fmes abms! O trouver des expressions?
J'y renonce.--Et d'ailleurs, sirait-il d'introduire le public dans la
douleur d'un particulier?




                            CHAPITRE XVI

                CE QUI S'APPELLE UNE CHAUDE ALARME


                       Le cri du rprouv ne traduit que cette pense:
                              Si j'avais su!--Et je le savais!
                                        COMMENTAIRES SUR LA THOLOGIE.

Ho! ho, moi aussi je sais tre pote, quand les circonstances
l'exigent, lorsqu'en un mot cela cadre avec la solennit d'un vnement.
Le lyrisme, quand il a sa raison d'tre, n'est point chose inutile: que
n'absoudrait-il pas? Je pourrais en vivre, au besoin, comme presque tout
le monde le fait, aujourd'hui, si je daignais m'abaisser jusqu'
confier mes ides  l'imprimerie.

Oui, je saurais passer, moi aussi, pour pote,--si j'tais dans l'ge
o cette plume au chapeau procure des bonnes fortunes. Vraiment, je sais
bon nombre de plumitifs qui,--si ce mtier ne rapportait ni argent ni
femmes,--cesseraient, sur-le-champ, d'exploiter, par leurs singeries,
l'imbcillit des particuliers et redeviendraient tout juste aussi
Gros-Jean que moi,--ce qui, d'ailleurs, serait... ce qu'ils auraient de
mieux  faire, le cas chant.

Or, l'incident Lenoir tait, on en conviendra, de nature  m'inspirer
sinon des prosopopes, du moins de trs potiques solennits d'ides
et de phrases.

La chambre du dfunt, situe au troisime tage, tait haute. Sur le
visage du mort, tendu, couleur de cire et glac, quelques gouttes d'eau
bnite, o tombait la lueur des cierges, reluisaient, diamants funbres.

Mme Lenoir tait  genoux, contre le lit, la tte sur le drap, les
mains jointes au-dessus de son front; moi j'tais agenouill aussi, mais
plus loin; dans le coin obscur au fond de la chambre, derrire une
commode, assis sur mes talons, les mains jointes, la tte baisse,
regardant toujours fixement un point rouge dans le tapis.--Nous tions
seuls. Le prtre et le mdecin s'taient retirs depuis une heure,
devisant  voix basse. La porte s'tait referme.

Un grand crucifix d'ivoire, entre les rideaux, semblait pacifier les
tnbres.

J'accusais, avec rage, l'impitoyable nature qui me privait de mon ami et
j'aurais presque dout de la Science, si je n'eusse fait la part de mon
dsespoir.

--Tout  coup, je ne sais ce qui se passa; mais, pour dire l'exacte
vrit, j'prouvai une chose dont l'analyse ou mme l'nonciation
distincte--me semblent situes au del des termes dont peut disposer une
syntaxe humaine. Une commotion de froid dans les yeux, dans le coeur et
sur les tempes, simplement.

A ce moment-l, comme j'allais me demander ce que j'avais, la jeune
veuve se releva brusquement, les cheveux hrisss, la flamme des cierges
dans les verres de ses lunettes, les bras dresss! Terrifiante, elle
poussa, dans le profond silence, un cri tellement imprgn et satur
d'une horreur folle, que je me sentis envahir, des pieds  la tte, par
l'effroi,--l'effroi sans autre qualification.

La Peur m'inonda, pour ainsi dire,  l'improviste. Je fus glac. Elle
paralysa, pendant un moment apprciable, le jeu de mes facults.--Je me
bornai  ouvrir et  fermer les yeux alternativement!--Enfin, je pris
sur moi de la regarder  la drobe.

Son attitude n'tait point faite pour rassurer un pauvre vieillard! Elle
me dsola! Le rsultat de cette contemplation fut le tremblement,
l'vanouissement instantan de mon sens moral, en une seconde! Et je me
mis, sans bouger autrement, toujours  genoux dans le coin obscur, 
pousser de grands, lents et prolongs hurlements, chromatiques, et dont
le volume augmentait en proportion qu'ils descendaient vers les notes
graves de mon registre de basse profonde. Au troisime hurlement, je
sentis ma propre frayeur friser le dlire, et je dchargeai mon me par
un petit rire  peine distinct, qui eut pour effet immdiat de combler
la terreur de la jeune femme  ce point qu'elle courut vers la porte,
prise d'une panique, et enfila les escaliers o, sans tarder, je la
suivis quatre  quatre,--sans perdre, comme on dit, le temps en oiseux
commentaires.

Nous mmes deux secondes  franchir paliers et rampes, jusqu' la
porte du jardin. Dans notre prcipitation simultane  vouloir ouvrir
cette excrable porte, nous neutralisions mutuellement nos efforts; je
poussai alors, dans ma dtresse, un grognement touff, dont le bruit me
fit tomber en syncope entre les bras de la pauvre femme; ses genoux
s'entrechoqurent et nous roulmes  demi-morts sur le parquet.

Puis ce furent des cris et des flambeaux, des pas lourds et hts. Les
domestiques, effars, accouraient; Mme Lenoir rpondit  voix basse
 une question du vieux valet. On nous porta chacun dans notre
chambre.--Une heure aprs, sentant que je ressaisissais la possession de
moi-mme, je sautai  bas, je fourrai tout ce que j'avais, ple-mle,
dans ma valise, et je me mis  fuir par le jardin, escort
silencieusement et jusqu' la porte, par le basset. Je courus, d'une
haleine, au bureau des diligences, je m'installai dans la premire
rotonde venue, et j'prouvai un grand plaisir,--au premier branlement
des roues et au bruit des postillons qui soulevaient l'attelage  coups
de fouet.--Je sentais que je m'loignais de la maison Lenoir!... en
laquelle je me promettais, _in petto_, de ne jamais remettre les pieds,
mme pour sauver mes derniers jours.


       *       *       *       *       *


Ah! ah! je repris le cours de mes grandes dcouvertes.--Je vis du
pays!--Je puis mme dire que j'ai fait faire  la Science des pas de
gant!

--Mais l'important est d'achever cette histoire. Ce que j'ai  dire est
une chose si terrible, que j'ai t prolixe  dessein.--Je n'osais
pas!--Je reculais le moment fatal!... Mais--j'ai bu, ce soir, des vins
capiteux qui m'ont excit la cervelle... et je parlerai.



                            CHAPITRE XVII

                              L'OTTYSOR


                               Il y a plus de choses au Ciel et sur la
                               Terre, Horatio, que n'en peut rver
                               toute votre philosophie.
                                                SHAKESPEARE, _Hamlet_.

Une anne aprs, je me trouvai dans le midi de la France. J'avais
explor la chane des Alpes; je m'arrtai  Digne.--Selon mes habitudes
d'isolement, je fus me loger dans une htellerie de faubourg. Mes
journes, je les passais dans les campagnes, muni de mes instruments.

Un soir que, harass par mes recherches, je rentrai fort tard,
j'enjoignis au garon de m'apporter dans ma chambre une tranche de
poisson, quelques poires et deux litres de caf pour ma nuit.

Le garon tait d'un extrieur solennel.

--Monsieur ignore que c'est fte publique?... A l'exception d'une
vieille dame malade et couche, il n'y a pas un chat dans la maison.
Personne aux cuisines! Tout le monde est parti pour aller voir le feu
d'artifice.--Monsieur trouvera des restaurants s'il veut suivre cette
rue qui mne  la grande cit;--il est venu aussi cette lettre pour
monsieur.

Je pris tout doucement la volumineuse lettre, et je lus,  la clart de
la chandelle qu'il levait prs de mon front.

La lettre venait d'Angleterre. Un de mes correspondants de Londres,
homme trs original comme le sont un peu tous les Anglais, m'annonait
le gain d'un procs capital pour sa maison--ce dont il
esprait--disait-il assez plaisamment--que je me rjouirais avec lui. Le
post-scriptum ajoutait que-- propos un jeune Anglais de mes amis,
officier de marine, venait de prir d'une mort des plus tragiques, au
cours d'une mission dans l'extrme Ocanie. Le steamer d'exploration
qu'il montait se trouvant engag dans le 14e latitude sud, et le 134e
de longitude,  hauteur des Marquises, en avant du groupe sinistre des
Pomotou, l'on avait mis  la mer une embarcation, commande par cet
officier, pour reconnatre les atterrages--de l'un de ces vastes lots,
d'aspect dsert, sortes de volcaniques blocs de lave qui jaillissent,
noirs,  de prodigieuses altitudes,--et balancent, dans l'orageux ciel
du grand ocan quinoxial, d'normes forts d'un vert intense.

En ces parages, les plus reculs, pour ainsi dire, de notre globe, nul
commerce possible n'ayant paru aux nations civilises mriter que l'on
risqut des btiments au milieu des innombrables rcifs qui en hrissent
les abords, ces lots, perdus en des tendues de flots dmesures,
demeurent tout  fait inconnus: cet archipel en compte plus de sept
cents, dont quelques-uns seulement sont madrporiques.

Les effroyables temptes, les enlisements d'un certain sable basaltique
pareil  de la poussire d'anthracite, les tombes, parfois soudaines,
de brumes stagnantes, rendent ces rgions funestes aux navigateurs, qui
ont surnomm ces eaux la Mer-dangereuse: et tant de btiments de tous
pavillons s'y sont perdus que l'on a silencieusement renonc  s'y
garer. Seule, une secte de pirates polynsiens, les Ottysors, guetteurs
de naufrages, s'y rfugient par les mauvaises nuits et, les uns tapis
dans les cavernes, les autres errants  travers les roches, attendent
des proies.

Or, au moment de l'vnement, le petit dtachement d'claireurs, sous
les ombres du soir, longeait, sur la falaise de l'lot, les prilleux
sables et regagnait le bord. Le jeune officier, qui s'tait peut-tre
avanc d'une cinquantaine de pas en avant de l'escorte, fut si
brusquement assailli, au dtour d'un roc, par un grand insulaire noir,
(--sans doute l'un de ces Ottysors-pirates)--que celui-ci lui avait dj
tranch la tte et, s'inondant de sang, la balanait  bout de bras
avec des gestes affreux, avant qu'un mouvement quelconque de dfense,
avant qu'un coup de feu, qu'un cri mme eussent eu le temps de
s'effectuer. Comme l'escouade se prcipitait pour le massacrer, on le
vit s'aventurer,  pas lents, sur les sables mortels, o lui fut envoy
un feu de salve continu, qui claira le crpuscule, pendant que le
_fantastique_ indigne, se vouant lui-mme  la mort, s'enlisait peu 
peu, devant l'quipage interdit, sous les dunes de ces plages fatales
et, disparaissait, dans l'touffement, en agitant par les cheveux, en
son poing lev tout droit, la tte sanglante qu'il avait l'air de
montrer victorieusement aux toiles. Le malheureux ami n'tait autre
qu'un lieutenant de vaisseau nomm sir Henry Clifton, avec lequel,
disait mon correspondant, je devais avoir fait route de Jersey  Saint
Malo.

Je m'abstins, sur le moment, de toute rflexion relative  sir Henry
Clifton au reu de cette fcheuse nouvelle. J'avais entendu parler de
ces trs rares Ottysors couleur de jais, ou _guetteurs de naufrages_.
Les marins de Norwge et de Hollande nomment aussi ces ngres les Dmons
des enlisements. Ces froces cannibales sont envelopps d'un mystre non
pntr encore. La nuit, parfois, on entend, au loin, sur les cueils,
leur grand cri, sombre hurlement de guerre. Ce sont de vritables
_ombres_. Aucun d'eux n'a t fait prisonnier, et, malgr les dcharges,
on ne les voit ni tomber ni fuir. On ne sait ce qu'ils font de leurs
morts, _s'ils meurent_, dit assez trangement le gographe danois Bjorn
Zachnussm.

Je rsolus de bannir de ma mmoire cette aventure qui me parut de nature
 pouvoir troubler mon sommeil.

--Ne m'avez-vous point parl d'une vieille dame malade? dis-je au garon
en mettant la lettre dans ma poche; a-t-elle soup?

Le garon, qui cherchait  pier sur mes traits l'effet de la lettre,
fut quelque temps sans rpondre.

--Non, dit-il enfin, son souper est l.

--Bien, rpliquai-je; puisqu'elle est malade, je mangerai son souper;
cela lui fera du bien.

Et je me mis  rire de ce bon mot dans le sonore escalier.

Je n'tais certes pas arriv aux deux tiers de la dure habituelle et
rgulire de mon rire, lorsque mon nom, prononc d'une voix agonisante,
me parvint  travers la porte la plus voisine sur le palier o je me
trouvais.

Je me sentis mal  l'aise et je m'arrtai court.

--Qu'est-ce que cela? dis-je au valet.

--a? dit-il, c'est la vieille dame... Il faut croire qu'elle vous
connat.

--Quel est le nom de cette dame?

--Mme Lenoir.

--Mme Lenoir!... dis-je trs bas aprs un silence.--Quoi! la
charmante et incomparable Mme Lenoir, la veuve de mon pauvre
ami?...--Toutefois, comment pourrait-elle se trouver ici? me demandai-je
 moi-mme.

Le garon mit sa langue contre ses dents et fit entendre un susurrement
d'indiffrence.

--Je ne sais, dit-il lgamment.

Le plus gracieux de mes sourires accueillit cette tournure de phrase, et
il fut accompagn, vraiment malgr moi, d'un fort coup de pied  la
chute des reins de ce jeune Mercure. Le bougeoir tomba,--et, comme le
garon, saisi d'une pouvante que je cherche encore en vain 
m'expliquer, entreprenait de renouveler  lui seul, dans les escaliers,
la course d'Hippomne et d'Atalante, je relevai le bougeoir et je
frappai discrtement trois coups, avec l'os de mon saturne, contre la
porte inquitante; je tenais de l'autre main le bougeoir et mon sac de
promenade.

--Entrez donc! me dit une voix vaguement connue.

Je levai le loquet et une forte odeur de peinture fut la premire
sensation dont je me sentis douloureusement affect. Les murailles,
rcemment rcrpies, taient d'un blanc argent, absolument uni et
huileux. Elles veillrent dans mon esprit, instantanment, l'ide de
ces plaques de mtal dont se servent dans les ateliers les dignes mules
de Daguerre pour augmenter les reflets du jour.--Dans le lit, couvert de
rideaux blancs, une femme, au visage jaune et tir comme parchemin, se
tenait, toute habille de deuil, et accoude. Une norme paire de
lunettes bleutres lui couvrait les yeux. Sur la chemine brillaient
deux ou trois flacons, aux tiquettes de pharmacien. Une chandelle
fumait sur la table de nuit.

--J'ai reconnu votre voix, docteur, malgr le temps et le chagrin! me
dit sans bouger la dame couche. Asseyez-vous prs de mon lit: j'ai 
vous faire part d'une chose. J'ai failli perdre votre trace depuis
Genve, mais ce matin, ds mon arrive... Et puis j'tais sre de vous
trouver avant de mourir.

Je m'approchai, dans ma compassion, de ce spectre. J'hsitai vraiment 
reconnatre la belle Claire Lenoir, en considrant les ravages causs
sur ce visage, videmment par quelque angoisse mystrieuse; elle tait
comme brusquement vieillie.

Je lui fis sentir toutes ces choses avec mnagement. Elle commena  me
regarder derrire ses lunettes, dans un profond silence.

--Oui, murmura Claire Lenoir, d'une voix gale, vous tes un horrible
vieillard!

Et elle demeura comme pensive.

Pour la premire fois de ma vie, je compris certains jeux de scne des
thtres de genre: je jetai navement les yeux autour de moi, ne sachant
 qui elle parlait. A ne rien cler, nous tions seuls.

Je lui pris le bras et lui ttai le pouls; il tait  la fois capricant
et filiforme; j'eus piti de sa folie et m'assis  son chevet.




                            CHAPITRE XVIII

                            L'ANNIVERSAIRE


                 Dont se rjouissaient l'essaim des mauvais anges,
                     Nageant dans les plis des rideaux.
                                               CHARLES BAUDELAIRE.

--Dites-moi, dites-moi ce que vous a confi sir Henry Clifton!...
demanda Claire Lenoir, d'une voix horriblement basse.

--Ah! ah?..., rpondis-je:--Rien.

--Vous savez ce qui s'est pass pendant un voyage de M. Lenoir, mon
mari: vous le savez!

Je mis les deux mains en croix sur ma poitrine:

--Je n'en sais pas un seul mot! dis-je.

--Eh bien, soit! continua Mme Lenoir,--je ne vous raconterai pas les
circonstances inoues de ma misrable chute; enfin, je fus aime! Je
suis coupable!

--Infme crature! pensai-je.

Puis, tout haut:

--Eh bien, dis-je, quel mal y a-t-il  cela?

--Je sais qu'une faute ne peut se racheter par soi-mme... mais, depuis,
je suis reste fidle  M. Lenoir, jusqu' sa mort--fidle, mme en
pense.

--Je ne suis pas un prtre, madame.

--Le prtre sort d'ici et je vous dis que je vais mourir, rpondit
Claire d'un air proccup.

--Oh! ma bonne madame Lenoir! se peut-il?--Vous exagrez! Le teint n'est
pas du dernier mauvais, la voix n'est point sifflante, et,  moins
d'une attaque  laquelle nous sommes tous exposs, vous ne me paraissez
que relativement bien portante.

--Qu'est-ce alors que ceci, docteur? fit-elle en relevant ses lunettes.

Je me penchai.

--Ceci?... dis-je aprs un rapide examen,--ah diable!... il y a, en
effet, quelques symptmes de...

--De?... fit-elle de sa voix qui me faisait tressaillir les nerfs.

--D'une maladie qu'il serait absurde de ne pas traiter  temps!
ajoutai-je. Ce ne sera rien.

Et je pensais,  part moi:--La chose est certaine: il est trop tard...

--Achevez donc! s'cria-t-elle; vous figurez-vous que j'aie peur?

Elle tremblait; mais plutt, je dois le dire,  cause de certain
dprissement nerveux que par frayeur de la mort imminente dont elle
avait videmment conscience.

--Soit, rpondis-je; coutez bien: l'apoplexie est une petite dchirure
au cerveau: je vois maintenant les veines des paupires, des tempes, de
la figure mme, congestionnes d'une manire trs extraordinaire: on
dirait qu'elles vont clater.

Et je me levai pour considrer l'tiquette des flacons.

--Je vais chercher ce qu'il faut, lui dis-je.

En moi-mme je me promettais de ne pas revenir, puisque je sentais que
mon ministre serait inefficace.

--Inutile! restez! La mort est une chose  laquelle je suis prpare
depuis longtemps. Je connais mon tat: dans quelques minutes,  dix
heures, tout sera fini. Restez donc en place! Et croyez que je suis en
possession des dernires lueurs de ma raison. Je vous l'ai dit: j'ai
quelque chose de singulier  vous raconter.

Que pouvait-elle avoir de singulier  me raconter? Rien, videmment. Et
puis je ne voulais pas l'entendre.

--Ma foi! ma chre madame Lenoir, m'criai-je  pleine voix, je vous
avoue que je suis dans l'admiration! Le fait est que vous tes au plus
mal! Et que, d'un moment  l'autre, vous pouvez tre force par la
Nature de me fausser compagnie! Mais j'aime les braves, moi, j'aime les
braves!... Et au diable les poltrons!--Parlez donc,--et vite!--car votre
voix faiblit.

--Oh! taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, brise.

Je me sentis choqu et mortifi: je pris un cure-dents par contenance et
me tus.

--Penchez-vous que je vous parle, dit-elle.

J'obis avec rpugnance.

--_Vivant_, continua-t-elle, il n'a rien su!--rien! jamais rien! Mais
comprenez bien ceci: je crois qu'il _sait_, maintenant. C'est ce soir
l'anniversaire!--Dix heures vont sonner... oui, je crois qu'il va venir
me prendre--par les _yeux_ vocifra-t-elle subitement. Comment lui
rsister? Ma chair s'est lie  la sienne dans une parole prononce aux
pieds du Dieu conscrateur!


       *       *       *       *       *


Ah! chose rellement bizarre! Mystres de l'organisation! Malgr le
lieu, l'heure et le souvenir, je n'avais pas sourcill.--C'est le
dlire, pensai-je, rien de plus.--Jamais je ne m'tais mieux port
intrieurement. Sous ma figure attriste comme la situation l'exigeait,
je me sentais guilleret, dispos, allgre! Je fis fondre,  la drobe,
une praline dans ma joue droite, tout heureux de ma quitude d'esprit.

Qu'avais-je  craindre, en effet?--Son mari avait cela de bon, pour le
moment, qu'il tait mort.

--N'ayez pas peur, je suis l! lui dis-je, pour la calmer. Je n'ai pas
tous les jours des paniques aussi irrflchies que celle qui me mit en
fuite le premier soir de votre veuvage! Je conviens que ce mouvement
nerveux fut, chez moi, draisonnable!

--Oh! malheureux! dites que c'est le seul et inconscient clair de
Raison, de vritable Raison, que vous ayez eu depuis le jour de votre
naissance! dit Claire, toujours accoude; dites et surtout pensez cela!

Elle eut une espce de gloussement diabolique; le sang lui obstruait la
gorge.

--Oh! le morne souffle des rprouvs! dit-elle. Vous rappelez-vous la
chambre? Vous aviez les yeux baisss. Vous tiez agenouill! Vous ne
vtes rien. Moi, j'tais prosterne, dans mon chagrin, contre le lit. Je
ne pouvais rien voir. Mais je vais vous dire, maintenant, ce qui se
passa au-dessus de nos ttes!--M. Lenoir rouvrit les yeux! Il rejeta
subitement le drap, se dressa, en silence, les poings crisps et levs
sur moi! Il avait la figure de la damnation! Il grina des dents,--sans
bruit, pour nous! Ah! Funeste, avec deux lueurs de l'enfer sous les
sourcils, il me maudit comme partie de lui-mme, au nom des nuits sans
Dieu o plusieurs entreront. Et nous ne l'avons pas vu, _parce qu'il
fallait_ que nous eussions la tte baisse en ce moment-l!

Puis il se rtendit, ramena, de ses deux mains, le drap sur sa
poitrine, referma les yeux et son visage reprit le masque insensible que
nous prendrons tous,--que je prendrai, moi, tout  l'heure. Ce fut
alors que, ne sachant pas ce qui s'tait pass, je me levai et
l'embrassai tendrement, les larmes aux yeux, une dernire fois, sur son
front mort.

Elle se tut: je la regardai fixement:

--Comment,--comment avez-vous su que cela s'tait pass? demandai-je.

--J'ai vu la scne se produire la nuit suivante, en rve, dans une
grande glace o je regardais.

--Les dmons peuvent habiter, en effet, le reflet des glaces! lui
dis-je, par compassion: mais, dans la vie relle,--ajoutai-je en la
considrant avec mes yeux ternes et en me grattant le bout du nez,--dans
la vie relle, on n'admet pas, comme cela, les Dmons.--Comment
avez-vous pu me reconnatre, moi, dans le reflet de ce miroir? Mes
traits devaient y tre douteux: ce fut plutt, je pense,  la beaut
morale, n'est-ce pas, respire, pour ainsi dire, par l'ensemble de ces
traits, que vous avez cru me reconnatre?...--En rve? dis-je, encore,
presque  moi-mme:--mais, madame, pourquoi donc avez-vous alors
pouss ce cri, dans la chambre, puisque vous ne saviez rien, puisque
vous n'aviez rien vu!

--Une fois leve, me rpondit Claire Lenoir, aussitt que je l'eus
embrass, et mon oreille encore sur sa bouche, j'entendis un rire trs
sourd--un glapissement qui sortait de ces lvres furieuses!... Alors,
j'ai cri, parce que je fus vaincue par une terreur sans limites, un
effroi terrible! Et mon cri tait si bien parti du fond de mes
entrailles, que vous en avez compris, lectriquement, la signification.

Ceci, je dois l'avouer, me fit plir  mon tour. Le fait est que
l'auberge dserte, les chandelles qui menaaient de s'teindre bientt,
cette ide d'anniversaire, et, par-dessus tout, cette moribonde en deuil
et en lunettes, commenaient  oblitrer la rectitude de mon jugement.
Le mal dont j'ai parl m'envahissait aussi, peu  peu. Je le sentais
gronder en moi, comme de grandes eaux lointaines!--Allons! allons!
disons la chose! Mes dents se mirent  claquer follement! la sueur
coula sur mes tempes; je devins verdtre, mes yeux s'injectrent et
roulrent dans leurs orbites; une oppression affreuse pesa lourdement
sur ma poitrine; je jetai bas le masque:

--Vision et folie! hurlai-je, hagard, en me dressant.




                             CHAPITRE XIX

                       TETERRIMA FACIES DMONUM


                               Comme le prtre se dtourna vers le
                               cadavre en lui disant la parole de
                               l'Office des morts: _Responde mihi!_
                               l'on vit l'vque dfunt se dresser dans
                               sa bire en criant d'une voix affreuse:
                                 _Comparui!--Judicatus sum!--Justo
                               judicio Dei, damnatus!_
                               Et il se rtendit dans le cercueil.
                                               HISTOIRE DE SAINT BRUNO.

--Je l'ai revu, lui! Toujours en rve! dit Claire Lenoir, sans
s'adresser prcisment  moi. Trois mois et demi, environ, aprs sa
mort. Seulement, une chose qui tient probablement du hasard des rves,
ajouta Mme Lenoir de sa mme voix rauque et sourde, c'est l'extrieur
sous lequel il m'est alors apparu. C'tait bien lui.--Ah! c'tait _lui!_

Et le sourire malsain des fous vint errer sur ses lvres comme un feu
follet sur un tombeau.

--Vous allez plaindre mon faible esprit  cause des rves,
continua-t-elle; mais il tait absolument semblable de corps, de stature
et de couleur, _ ces tres obscurs que l'on mentionne_--_vous
savez,_--_dans les relations maritimes de l'Ocanie_.

Je songeai  la lettre; je fis un soubresaut, n'en croyant pas mes
oreilles, je voulus en vain lier deux ides: un clair d'une nature
qu'il n'est pas au pouvoir de la logique humaine d'expliquer, aveugla
tout mon entendement, je sentis un cri d'horreur s'touffer hideusement
dans ma gorge.

--Oui, continua la moribonde avec une solennit d'outre-tombe; il tait
semblable  l'un des monstres familiers des plages dsertes et des
vagues maudites. Son corps, velu et farouche, se dressait, fume plus
fonce que l'bne. Des plumes d'oiseaux de mer lui servaient de
ceinture et de vtements.--Autour de lui s'tendaient les espaces,
peupls par les Terreurs et l'infini des songes. Des serpents de feu
tatouaient l'apparition: les cheveux, longs et gris, tombaient,
hrisss, autour des paules. Oh! par quelle suite de penses,
d'impressions anciennes, pouvais-je en tre venue  me le figurer, 
le _songer_ tel, si informe, si diffrent! Il tait debout, seul, parmi
des rochers perdus, regardant au loin, sur la mer, comme attendant
quelqu'un;  son air impntrable, je _sentais_ que c'tait le dfunt
plutt que je ne le reconnaissais. Il aiguisait furtivement, derrire
lui, un grossier coutelas de pierre... ses yeux nocturnes faisaient
frissonner mon me d'une angoisse de sang, d'enfer et d'agonie; je me
rveillai en sursaut, dans un grand cri, trempe et glace de sueur...
Jamais je n'ai russi  oublier ce songe.

Elle se tut.

Puis-je dire, y a-t-il des mots pour exprimer les effroyables
penses,--filles des possibilits funbres, aprs tout,--qui me
paralysaient des pieds  la tte, pendant ces phrases infernales?
J'tais boulevers. Les sentiments qui s'agitaient dans mon tre taient
innommables.

Cependant, bien que le son de ma propre voix me ft profondment frmir,
j'articulai sans me rendre compte au juste de mes paroles:

--Personne! personne, heureusement,--entendez-vous?--ne saurait
dterminer le point prcis o commence la ralit objective des visions!

Et j'ajoutai, avec un rire forc qui me faisait mal aux cheveux:

--Les hospices d'alins n'y ont pas pens! Rappelez-vous la discussion
que nous emes du vivant de cet ergoteur de Lenoir!

--Eh! bien, pensez-y! dit la malade avec un morne sourire,--et priez.
Les prires, tant lances par la volont au del de la Nature,
chappent  la Destruction. Pour moi qui n'ai pas rougi de prier, alors
que mon effrayant mari poussait le doute outrageant,--cancer de nos
tristes jours--jusqu' feindre le respect pour ma foi par amour pour
mon malheureux corps,--pour moi qui voulais me repentir d'avoir commis
une chose dfendue,--car il n'est pas de raison qui puisse
l'absoudre,--j'espre et je suis sre--qu'aprs un instant d'agonie,
Dieu ne m'exclura pas de tout pardon.

Et, saisissant ses besicles  pleines mains, elle se les arracha du
front. Les verres se brisrent entre ses mains ensanglantes, et elle
tordit leur monture dans une convulsion.

--Je n'ai plus besoin de lunettes pour y voir, maintenant! dit-elle.

Elle parlait d'une voix trmbonde, mais cependant avec une sorte de
sourire d'esprance vraiment infinie o son courage semblait s'affermir
pour quelque terrifiante preuve, imminente et suprme aprs laquelle
son me serait sauve.

Dix heures sonnrent.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel Mme Lenoir, ayant
rejet des deux cts la longue mante noire, son vtement, s'tendit
lamentablement sur le dos, la tte trs releve par l'oreiller, et les
yeux fixes, tout grands ouverts. Elle avait l'air de considrer,
_d'approfondir, peu_ _ peu_, malgr elle, la blancheur aveuglante de
la muraille o tombait le reflet des chandelles.

En ce moment les premiers clats du feu d'artifice lointain parvinrent
jusqu' nous: la fte nationale battait son plein. L'on entendait les
vagues hurrahs des gens srieux de la ville, satisfaits de voir de
belles fuses s'lever et ptarder, d'ailleurs agrablement, dans les
airs.

--Ah! cria-t-elle en un sursaut, eh bien! qu'est-ce que je disais!...
LE VOIL! Regardez! L! l! le monstre de mes mauvais songes!
Le voil--tel qu'il se _rvait_, lui aussi, M. Lenoir! tait-il donc _un
fils de Cham_ pour s'tre ainsi, RALIS dans la Mort? Pour qui
aiguise-t-il si longtemps,--si froidement,--devant la mer affreuse,--ce
couteau?... Ah! vampire! dmon! assassin!... rlait la malheureuse
femme,--va-t'en de cette muraille! Laisse mes pauvres yeux!

Ses mains se raidirent tout  coup en une crispation atroce et ses yeux
mystrieux s'agrandirent: ce qu'elle voyait devenait, sans aucun doute,
si pouvantable qu'elle ne trouvait mme plus en sa poitrine la force
d'un cri. Elle se dbattit, puis retomba, rigide, toujours le regard
tendu sur la muraille, avec une espce de mauvais sanglot.

Elle avait, sans doute, rendu son me: mais je n'en tais pas sr.

Je me prcipitai sur mon sac pour en tirer une trousse  lancettes; je
fouillais dsesprment: je n'avais que des verres, des instruments, des
collections d'infusoires, des loupes; je bondissais,  travers la
chambre, sans avoir ma raison! Et je retournai vers le lit, en tenant
machinalement  la main une forte loupe que j'avais trouve.

Alors, je pris la chandelle, je l'approchai du visage de la dfunte, et
je la considrai,  la loupe, avec un tremblement nerveux.

--Enfin!--c'tait fini!... pensai-je avec un soupir de soulagement; elle
tait bien morte.

Tout  coup, _je ne peux pas dire pourquoi_, ses yeux stagnants
attirrent mon attention.

Une ide, des plus insolites, me passa, subitement, dans l'esprit. Une
curiosit entra dans mon coeur et en balaya toute apprhension. Je me
raidis, quelque peu frissonnant; je voulais examiner la taie qui
recouvrait ces tnbreuses prunelles et plonger sous ce crpe! Un Dmon
me saisit donc le bras, courba ma vieille tte, appuya sur mon oeil et
presque de force, la loupe puissante, et, m'indiquant, dans l'me, les
yeux de la morte, me vocifra dans l'oreille en assourdissant mon
angoisse:

--Regarde.

Ds lors, je devins plus tranquille; je sentis que la vieille Science me
ressaisissait.

Je promenai ma loupe sur les prunelles.

Les yeux ne prsentaient vraiment aucune particularit bien apprciable,
si ce n'est leur extraordinaire aspect vitreux. J'allais renoncer  ma
tentative, lorsque les pupilles me parurent contenir des points qui
ressemblaient  des piqres d'ombres.

J'allai sur-le-champ donner un tour de clef  la serrure; puis je
revins auprs du lit, et me croisai les bras, rvant aux moyens
d'exprimentation.

J'avais un appareil d'induction dans l'une de mes vastes poches.

Si je faisais jouer le nerf ciliaire?... pensai-je.--Mais je rejetai
bien vite cette ide inutile,--oiseuse, mme.

Je tirai de mon sac un petit flacon:--Une goutte de cet alcalode,
pensai-je, distendrait la pupille?...--Mais je rejetai encore cette
ide: le solutum en question ne pouvait s'appliquer avec fruit sur un
cadavre.

Tout  coup, j'aperus mon ophtalmoscope!

--Ha! ah! ah! m'criai-je, voil l'affaire!

Grinant un peu des dents, je pris, entre mes bras, le cadavre, dont la
longue chemise formait suaire, et l'appliquai debout contre le mur,
au-dessous d'un gros clou.

J'allais l'tayer d'une corde passe sous les aisselles et suspendue 
ce clou par les bouts nous ensemble...

Mais une rflexion contraria mon projet.

Ce qui pouvait tre demeur en _ces_ yeux allait m'apparatre en sens
inverse, retourn de bas en haut, la cavit situe derrire l'iris
formant chambre noire.

Il y avait un moyen d'obvier  cela: j'hsitai toutefois  y recourir.

Mes confrres trouveront peut-tre puril certain scrupule que
j'prouvai  disposer, contre le mur, la tte en bas les pieds en
l'air, le cadavre de Mme Lenoir.

L'on me dira, je le sais, qu'au moment d'une exprience srieuse,
c'tait l faire preuve d'une bien intempestive sentimentalit, puisque
nul n'ignore que cette formalit scientifique--ainsi que beaucoup
d'autres, plus familires, encore,--se pratiquent, chaque jour et 
toute heure, en Europe, sur une moyenne d'au moins cinquante  soixante
mille cadavres fminins--(appartenant  la classe ncessiteuse, il est
vrai)--dans les amphithtres, morgues, hospices, etc.

Je rpondrai que c'tait prcisment parce que j'avais toujours connu
Mme Lenoir dans l'aisance que le fait, ici, m'apparaissait comme
sacrilge.

Ah! si la chre dame n'et jamais t,  mon su, qu'une besogneuse, une
pauvresse,--mon Dieu! mme laborieuse,--il va sans dire que l'ide ne
me ft mme pas venue d'hsiter,--ou que, si ce saugrenu scrupule m'et
travers un instant l'esprit, je l'eusse touff bien vite et en
rougissant, afin de ne pas mriter d'tre la rise de tous mes
confrres.

Mais, encore une fois, j'avais toujours connu en Mme Claire Lenoir
une rentire honorable, et, je l'avoue, ceci m'imposait quelque respect,
mme pour sa dpouille mortelle. Je ressaisis donc le cadavre 
bras-le-corps et me mis  errer par la chambre, ne sachant trop  quoi
me rsoudre, lorsque me vint une ide conciliatrice--et si simple que je
m'tonnai, vraiment, qu'elle ne me ft pas plus tt saute  l'esprit.

Voici: je replaai, non sans prcautions, le corps de Mme Lenoir tout
bonnement sur son lit de mort; mais je l'y plaai _en travers_,--de
telle sorte que le cou et la tte, dpassant,  la renverse, le bord du
lit, fussent comme suspendus au-dessus du plancher.

Au pied du lit tranait, maintenant, la grande chevelure chtain, dont
le tiers, dj, s'tait argent. La face donc s'offrait  rebours, et
les yeux, demeurs grands ouverts,  hauteur de mes genoux, me
semblaient toujours, malgr moi, d'une assez inquitante solennit. Nul
doute,  prsent, que--s'il y avait _quelque chose_ en leurs prunelles,
--cela m'appart dans le sens normal.

Je saisis, ensuite, l'un des chandeliers dont les dernires flammes
palpitaient, et je le plaai entre nous deux.

J'ajustai une lentille norme dans le porte-verre en face du rflecteur
et je m'apprtai  promener le pinceau de lumire dans la profondeur
mme des yeux de Mme Lenoir.

Mais, au premier regard que j'aventurai en ces yeux par le trou de
l'ophtalmoscope, je reculai, ne sachant pas,--ne voulant pas savoir--ce
que j'avais entrevu!

Je restai, pendant un instant, immobile; quant aux ides qui apparurent,
alors, dans mon cerveau, je ne crois pas que l'enfer lui-mme en ait
reflt d'une plus hrissante horreur.

Et, me faisant tressaillir, voici qu'empourprant les vitres, le bouquet
du feu d'artifice de la Fte nationale clata, dans l'loignement, sur
la ville exultante, aux acclamations d'une multitude bisexuelle.

Cependant le lumignon allait mourir, j'allais tre dans l'obscurit.

--Non! m'criai-je en flchissant le genou,--il faut que je voie! Il
faut que je voie!


Et je braquai mon oeil sur l'ouverture lumineuse.

Il me semblait que, seul entre les vivants, j'allais, le premier,
regarder dans l'Infini _par le trou de la serrure_.




                             CHAPITRE XX

                      LE ROI DES POUVANTEMENTS


                                 L'abme a jet son cri: la profondeur
                                 a lev ses deux mains.
                                                     HABACUC, III, 10.

Alors,--oh! l'effroi de ma vie! oh! vision qui a chang pour moi le
monde en spulcre, qui a install la Folie dans mon me!--En examinant
les yeux de la morte, je vis, distinctement, d'abord se dcouper, comme
un cadre, le liser de papier violet qui bordait le haut de la muraille.
Et, dans ce cadre, rverbr de la sorte, j'aperus un tableau que toute
langue, morte ou vivante (je n'hsite pas un seul instant  le dire),
est, sous le soleil et la lune, hors d'tat d'exprimer.

Oh! comment dcrire cela! Quelle imagination comblera l'inanit
drisoire des mots que je vais tracer!

Le paroxysme de l'ardente inquitude qui m'agitait faisait trembler
l'ophtalmoscope entre mes doigts,--et le jet de lumire dansait dans les
yeux du cadavre, dans les grands yeux renverss, vitreux, fixes,
exorbitants, dploys!

Et voici  peu prs ce que je voyais:

--Oui!... des cieux!--des flots lointains, un grand rocher, la nuit
tombante et les toiles!--Et, debout, sur la roche, plus grand que les
vivants, un homme, pareil aux insulaires des archipels de la
Mer-dangereuse, se dressait! tait-ce un homme, ce fantme? Il levait
d'une main, vers l'abme, une tte sanglante, par les cheveux!--Avec un
hurlement que je n'entendais pas, mais dont je devinais l'horreur 
l'ignivome distension de sa bouche grand'ouverte, il semblait la vouer
aux souffles de l'ombre et de l'espace! De son autre main pendante, il
tenait un coutelas de pierre, dgouttant et rouge. Autour de lui,
l'horizon me paraissait sans bornes,--la solitude,  jamais maudite!
Et, sous l'expression de furie surnaturelle, sous la contraction de
vengeance, de solennelle colre et de haine, je reconnus, sur-le-champ,
sur la face de l'Ottysor-vampire, _la ressemblance inexprimable du
pauvre M. Lenoir avant sa mort_, et, dans la tte tranche, les traits,
affreusement assombris, de ce jeune homme d'autrefois, de sir Henry
Clifton, le lieutenant perdu.

Chancelant, les bras tendus, tremblotant comme un enfant, je reculai.

Ma raison s'enfuyait: de hideuses, de confuses conjectures affolaient
mon hbtement. Je n'tais plus qu'un vivant chaos d'angoisses, une
loque humaine, un cerveau dessch comme de la craie, pulvris sous
l'immense menace! Et la Science, la souriante vieille aux yeux clairs,
 la logique un peu trop _dsintresse_,  la fraternelle embrassade,
me ricanait  l'oreille qu'elle n'tait, elle aussi, qu'un leurre de
l'Inconnu qui nous guette et nous attend.

Soudain, je me prcipitai vers la muraille et, en y collant,  plat,
mes mains,--dont une pouvante sans nom largement cartait les
doigts,--j'en heurtai la maonnerie.

--Mais,--mais,--grondai-je en regardant de travers la morte,--il a
fallu... qu'au mpris des vieux mensonges de l'tendue et de la Dure...
mensonges dont tout nous dmontre, aujourd'hui, l'vidence... il a fallu
que l'APPARITION ft _rellement_ extrieure,  tel
impondrable degr quelconque, _en un fluide vivant peut-tre_, pour se
rfracter de la sorte sur tes voyantes prunelles!

Je m'arrtai, et je conclus,  voix basse, les cheveux dresss, les
poings crisps:

--Mais... alors,--o sommes-nous?

Et, comme je me penchai sur la dcde,--avec une frntique rage
d'nergumne et de sacrilge--pour examiner encore le spectacle
excrable qui me fascinait, l'ophtalmoscope s'chappa de mes mains 
l'aspect des traits de la morte; lui ayant, prcipitamment, soulev la
tte, un grand frisson me glaa: je voyais deux larmes jaillir et couler
lentement, lourdement, sur les joues livides.

Et la Mort commena, voilant l'Impntrable,  rouler ses ombres
profondes sur _ces Yeux_.





                              PILOGUE
                        ___________________

                     LES VISIONS MERVEILLEUSES
                               DU Dr
                         TRIBULAT BONHOMET


                       Je ne disputerai pas toujours, dit l'ternel.
                                             ISAIE. CII. LXVII, V. 12.


                                            _A Monsieur mile PIERRE_.


Les journaux franais ont bruit--comme toujours,  la lgre,--la
nouvelle (heureusement aujourd'hui controuve) du subit dcs de notre
illustre ami, le docteur Bonhomet, dont les thses rcentes, notamment
celles intitules: _De l'influence de la cantharide sur le clerg de
Chandernagor_ et _De la rhabilitation de Saint Vincent de Paul_,--et,
surtout, _De la lacisation du Souverain-Pontife_,--ont soulev, au
cours du dernier semestre, tant de scandaleuses polmiques.

Voici, ramens  leurs justes proportions, les faits.

Bien que plus de vingt ans se fussent couls depuis l'effroyable
saisissement que Mme Claire Lenoir lui avait caus avec ses yeux
d'infini aprs dcs, cette hallucination,--sur l'exacte nature de
laquelle on ne peut gure se prononcer,--avait augment jusqu'
l'hypocondrie l'intensit de l'organique nvrose du docteur.

Les attaques d'affres taient devenues chroniques. Si bien qu'ayant mu
de ses dolances la Facult de Paris, l'une de nos sommits, pour se
dfaire de ses instances, lui avait conseill le lait humain comme
palliatif, sinon mme comme sdatif.

L'ide de cette mdication, si anodine qu'il la prjuget, avait
singulirement souri  Bonhomet. S'tant donc transport au bureau de
nourrices le plus en vogue, son choix, aprs mr examen, se fixa sur une
forte et luxuriante Cauchoise,  coiffe immense,  _suivez-moi, jeune
homme!_ ponceaux et flottants jusqu' terre: il l'avait emmene
sur-le-champ, dans son carrosse, au grand trot, chez lui.

L, quand il l'eut guide, en silence,  travers le labyrinthe des
vastes salons interminables, dserts et crpusculaires, aux lustres
ternellement envelopps en des voiles de gaze, aux meubles toujours
dissimuls sous des housses poudreuses, il arriva qu'au troisime salon,
la nourrice prit peur et demanda, d'une voix inquite o tait
l'enfant?

Taciturne, fltant son organe, les yeux au plafond, et laissant tomber
ses sourcils en triangle plaintif, le docteur avait gutturalement vagi
ces deux mots inattendus:

--M...... c'est MA!...

Suffoque par cette rponse, la nourrice tait tombe  la renverse sur
un grand sopha qui se trouvait  sa porte: et le docteur, profitant de
cette circonstance, s'tait ru sur elle et avait pris une dose copieuse
de mdicament.

De temps  autre, mme, pour rassurer la nourrice et lui donner 
entendre qu'il tait un homme d'intrieur, un homme rang, il
grommelait, en roulant des yeux:

--Voil,--voil ce qu'on ne trouve pas au restaurant.

Mais le remde ayant t sans action sur sa nature, M. Bonhomet dut y
renoncer au bout de trois semaines d'essai loyal.

Il avait donc fallu trouver un nergique moyen de faire passer, au plus
tt, le lait de Fructuence: (c'tait le nom de la nourrice). Aprs en
avoir mrement dlibr avec lui-mme, Bonhomet, rpudiant les drogues,
les potions et les herbes, s'tait dcid pour la mthode
impressionniste:--et lui avait simplement caus une frayeur o elle
avait failli laisser sa raison. A la longue, le temprament de la
Cauchoise ayant repris le dessus, Fructuence tait reste attache 
Bonhomet, auquel (grce aux petits soins du docteur), elle croyait
devoir la vie:--et, le temps s'coulant, elle tait devenue sa
gouvernante.

Rsolu de s'en tenir dsormais aux drastiques, aux hydragogues et aux
minoratifs, le docteur avait brusquement quitt Paris et s'tait
relgu, pour s'y traiter  l'aise, en cette maison de plaisance qu'il
possde au beau milieu d'une fort,--assez mal fame d'ailleurs,--aux
environs de Digne (que des intimes croient tre sa ville natale):--il y
avait emmen sa dvoue Fructuence.

Or, les tremblements de terre, (oublis dj, comme de raison), de ces
jours-ci--et les cyclones qui s'ensuivirent--ayant aggrav--vu sa
nature de sensitive--l'affaissement nerveux dont il souffrait, il dut
s'aliter, le 2 du courant, se jugeant au plus mal.

Si bien que, vers le minuit du 3 au 4, au plus fort des bourrasques et
des pluies dont gmissait autour de sa demeure la grande clairire, sa
dsole Fructuence, accourue  son appel, se prit  gicler, comme de
raison, les larmes d'usage.

--Ouvre la fentre! cria Bonhomet.

La pauvre femme ayant obi, Bonhomet jeta un coup d'oeil sur le ciel:

--Toujours les toiles!... grommela-t-il avec mauvaise humeur en se
retournant vers la ruelle:--a n'en finit pas!

La croise une fois reclose, et comme Fructuence larmoyait toujours:

--Du calme, Fructuence! Un rien nous console, dit Bonhomet. Moi aussi
j'eus des amis! des amis bien chers!... Toutefois je ne sais comment il
s'est fait que,--nombre d'abus de confiance, dont ils furent victimes,
les ayant plongs dans un dnuement devenu proverbial,--nos relations,
insensiblement, s'attidirent, confinrent, bientt,  la froideur--et
finalement, tournrent  une animadversion qui m'obligea, bien qu'
regret!  les induire en une srie de catastrophes tranges o ils
laissrent, sinon l'honneur, du moins la vie.--N'aimons donc jamais
trop, ma bonne Fructuence!... Essuie tes paupires... et, surtout,
n'oublie pas, au fort de ton garement, de glisser une vieille bouteille
de cognac dans mon cercueil!

--Pourquoi? gmit Fructuence d'une voix entrecoupe.

--Pour tuer le ver! articula caverneusement Bonhomet.

Sur quoi Fructuence, pouvante, quitta la chambre en criant au dlire.

Demeur seul, M. Bonhomet ressentit le besoin de se remettre avec le
dieu, dont il s'tait tant de fois montr le si sagace antagoniste.--(Il
va sans dire que chacun n'ayant de Dieu que ce qu'il accepte d'en
penser, le dieu du docteur diffre peut-tre, en quelques points, du
dieu d'Isae, de saint Paul, de saint Laurent, de sainte Blandine, de
Christophe Colomb, de saint Louis, de saint Bernard, de Pascal, et de
quelques autres mes superficielles, dnues, parat-il, des lumires de
ce cher Bon sens, dont nous autres, enfants gts des poques, avons,
sans contredit, depuis nos dcouvertes, l'exclusif monopole).

--Seigneur! clamait l'avis docteur en entrelaant ses doigts,--tout
enfant, je vous ai aim: ultrieurement, je vous ai conspu;
actuellement, je vous pardonne.

Ce disant, il ferma les yeux et son remarquable _moi_, son sens intime,
enfin, ne tarda pas  s'abmer en une syncope--dont l'insolite
caractre lthargique a motiv l'erreur des _reporters_ mridionaux.
Nous tant rendus  Digne, sur un mot prcipit de Fructuence, pour
assister aux obsques du docteur,--c'est  l'effarement mme de son
rveil que nous devons les rvlations suivantes:

Il paratrait, d'aprs celles-ci, que (chose inconcevable!) des
VISIONS, oui, des visions, se sont allumes, durant cette
syncope, au profond du cerveau, d'ordinaire moins ruptif, de l'auteur
du _Ttard_. Et que c'est au _dnouement_ de l'une d'entre elles qu'il
doit sa rentre, hallucine encore, dans la socit.

Voici, sans commentaires, ce qu'il affirme avoir vu et entendu:

Ravi en esprit aux confins de l'Espace, il baignait, lui semblait-il, en
ce qu'il avait fltri, toute sa vie, du sobriquet de Le Bleu.

Soudain, croyant percevoir se tramer, sur des nues, la silhouette d'un
Vieillard du plus convenable aspect:

--Est-ce  Dieu... lui-mme...--ou seulement-- Boildieu... que j'ai
l'honneur de parler?... modula-t-il en abordant l'apparition, tout en
lissant des doigts de gants imaginaires.

--Non, monsieur,--lui rpondit alors, avec une exquise courtoisie,
l'habitant de l'azur:--c'est  Tardieu.

--Mieux vaut tard que jamais, mon cher collgue! s'cria Bonhomet,
risquant cet innocent jeu de mots qu'une rcente lecture de quelqu'un de
nos chroniqueurs en vogue, (sans doute) fort  propos lui suggra.

Le calembour ayant dissip, pour ainsi dire, son grave confrre,
Bonhomet se retrouvait encore seul au seuil mystique des Firmaments
privs de bornes, lorsqu'un chuchotement formidable--et qui faillit
abolir  jamais le sens de l'oue chez notre sympathique praticien,
vibra.--Cette _Voix_ rsonnait de lui et d'autour de lui avec une telle
identit qu'un instant Bonhomet crut que la Mort l'avait rendu
ventriloque.

tait-ce donc l cette voix de Dieu, que le docteur, en homme clair,
avait jusqu'alors dclar ne pouvoir tre ni la basse, ni le baryton, ni
le trial, ni des laruettes,--mais bien, tant du plus lev des timbres,
la tyrolienne?

--Vous ne vous tes pas souvenu de moi pendant la vie? disait la Voix.

--Excusez-moi, Seigneur!--protesta Bonhomet qui, cette fois, n'eut plus
aucun doute sur la qualit de son interlocuteur: mais... je n'ai jamais
eu la mmoire des noms.

--Vous avez supplici des pauvres, parce que la seule vue de leur misre
offensait votre mollesse.

--Seigneur! n'avez-vous pas dit qu'il faut rendre le bien pour le mal?
Cela ne m'a pas sembl suffisant; les pauvres, par leur mauvaise
ducation, mirent, effectivement, maintes fois  l'preuve ma
dlicatesse. Aussi leur ai-je rendu le _mieux_ pour le mal.

--_Malheureusement, le mieux est, quelquefois, l'ennemi du bien_.

--Vous laisstes mourir de faim celles qui vous prodigurent leurs
faveurs.

--Seigneur, murmura Bonhomet, je ne donne jamais d'argent aux femmes, de
crainte que, dans leur babil avec des tiers, elles s'autorisent de
l'argent que je leur _aurais_ donn pour nier l'amour _rel_ qu'elles
ont prouv en mes complaisances.

--Vous avez souill, dans les impurets o se vautre l'indiffrence,
l'immortalit de votre me.

--A laquelle je ne croyais mie, je l'avoue! rpliqua Bonhomet.

--Que vous croyez-vous tre?

--L'_arrire_-pense moderne.

--Quand poserez-vous le masque! reprit la Voix.

--Mais... aprs vous, Seigneur?... rpondit, avec son parfait sourire
d'homme du monde, l'duqu thrapeute.

--Toujours farceur? constata la Voix attriste:--eh bien, retournez donc
parmi les farceurs, afin que votre nombreuse-personne inspire, l-bas,
quelqu'une de ces pages de feu, de honte et de vomissement, que, de
sicle en sicle, l'un de mes soldats crache, en frmissant, au front de
vos congnres.

Et c'est  cette Parole--dont la svrit dmode confondit
l'enjouement conciliateur de ses heureuses reparties,--que nous devons
le rouvrir des yeux de notre illustre ami,--dont le mieux d'ailleurs,
s'accentue.


                                 FIN


                                TABLE


LE TUEUR DE CYGNES

MOTION DU Dr TRIBULAT BONHOMET TOUCHANT L'UTILISATION DES TREMBLEMENTS
DE TERRE

LE BANQUET DES VENTUALISTES

CLAIRE LENOIR

I.--Prcautions et confidences

II.--Sir Henry Clifton

III.--Explications surrogatoires

IV.--L'entrefilet mystrieux

V.--Les bsicles couleur d'azur

VI.--Je tue le temps avant le dner

VII.--On cause musique et littrature

VIII.--Spiritisme

IX.--Balourdises, indiscrtions et stupidits (incroyables!...) de mon
pauvre ami

X.--Fatras philosophique

XI.--Le docteur, madame Lenoir et moi nous sommes pris d'un accs de
jovialit

XII.--Une discuteuse sentimentale

XIII.--Les remarques singulires du docteur Lenoir

XIV.--Le corps sidral

XV.--Le hasard permet  mon ami de vrifier incontinent ses thories
humiliantes

XVI.--Ce qui s'appelle une chaude alarme.

XVII.--L'Ottysor

XVIII.--L'anniversaire

XIX.--Teterrima facies dmonum

XX.--Le roi des pouvantements

LES VISIONS MERVEILLEUSES DU Dr TRIBULAT BONHOMET






End of the Project Gutenberg EBook of Tribulat Bonhomet, by 
Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam

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