The Project Gutenberg EBook of Argent et Noblesse, by Henri Conscience

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Title: Argent et Noblesse

Author: Henri Conscience

Release Date: December 13, 2005 [EBook #17298]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARGENT ET NOBLESSE ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

HENRI CONSCIENCE



ARGENT ET NOBLESSE





OEUVRES COMPLTES

DE

HENRI CONSCIENCE

Publies dans la collection Michel Lvy.


                                   Vol.
UNE AFFAIRE EMBROUILLE               1
L'ANNE DES MERVEILLES                1
AURLIEN                              2
L'AVARE                               1
BATAVIA                               1
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN            1
LE BOURGMESTRE DE LIGE               1
LE CANTONNIER                         1
LE CHEMIN DE LA FORTUNE               1
LE CONSCRIT                           1
LE COUREUR DES GRVES                 1
LE DMON DE L'ARGENT                  1
LE DMON DU JEU                       1
LES DRAMES FLAMANDE                   1
LA FIANCE DU MAITRE D'COLE          1
LE FLAU DU VILLAGE                   1
LE GANT PERDU                         1
LE GENTILHOMME PAUVRE                 1
LA GUERRE DES PAYSANS                 1
LE GUET-APENS                         1
HEURES DU SOIR                        1
L'ILLUSION D'UNE MRE                 1
LA JEUNE FEMME PALE                   1
LE JEUNE DOCTEUR                      1
HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS   1
LE LION DE FLANDRE                    2
LA MAISON BLEUE                       1
MAITRE VALENTIN                       1
LE MAL DU SICLE                      1
LE MARCHAND D'ANVERS                  1
LE MARTYRE D'UNE MRE                 1
LES MARTYRES DE L'HONNEUR             1
LA MRE JOB                           1
L'ONCLE ET LA NICE                   1
L'ONCLE JEAN                          1
L'ONCLE REIMOND                       1
L'ORPHELINE                           1
LE PARADIS DES FOUS                   1
LE PAYS DE L'OR                       1
LA PRFRE                           1
LE REMPLAANT                         1
UN SACRIFICE                          1
LE SANG HUMAIN                        1
SCNES DE LA VIE FLAMANDE             2
LES SERFS DE FLANDRE                  1
LA SORCIRE FLAMANDE                  1
SOUVENIRS DE JEUNESSE                 1
LE SORTILGE                          1
LE SUPPLICE D'UN PRE                 1
LE TRSOR DE FLIX RODBECK            1
LA TOMBE DE FER                       1
LE TRIBUN DE GAND                     1
LES VEILLES FLAMANDES                2
LA VOLEUSE D'ENFANT                   1


IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--IMPRIMERIE CHAIX.

RUE BERGRE, 20, PARIS.--19062-3.


ARGENT

ET

NOBLESSE

PAR

HENRI CONSCIENCE


PARIS
CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1883




ARGENT ET NOBLESSE


I


A une couple d'heures de marche, au sud-ouest de Bruxelles,  ct
de la chausse, s'lvent une dizaine de maisonnettes dans le
voisinage d'une chapelle. Elles sont habites par de pauvres ouvriers
surchargs d'enfants et pour lesquels un loyer dans le village voisin
serait une trop lourde charge. Dans ce hameau, d'ailleurs, ils peuvent
cultiver un petit lopin de terre o ils rcoltent les pommes de
terre et les lgumes pour leurs provisions d'hiver.

A quelques minutes de l, au milieu des champs, prs d'un droit
sentier, il y a une maison plus basse, mais plus large aussi, qui a
l'air d'une petite mtairie.

En effet, elle est de chaque ct ombrage par les branches de deux
grands noyers; une vigne fait serpenter ses rameaux flexibles sur la
faade et entoure les deux fentres.

Dans le jardinet, devant la maison, il y a un puits, et contre le
pignon latral, devant la porte de l'table, un petit tas de fumier.

La situation de cette petite maison est trs pittoresque. Derrire
le verger, clos d'une haie, coule  quelque distance un clair
ruisseau bord, dans tout son parcours, de prairies mailles de
fleurs. Du ct du levant le terrain s'affaisse petit  petit pour
former la large valle de la Senne, dont le versant oppos borne
l'horizon par des hauteurs d'un vert sombre pareilles  la croupe
d'une montagne. Du ct du couchant on voit le village et son
clocher qui s'lve au-dessus des arbres, et plus loin, de tous
cts, les champs accidents dont les ondulations, de mme que
dans tout le Brabant mridional, feraient croire que la mer est venue
un jour jusque-l et que ses flots ont creus dans le sol les traces
de leur puissante houle.

En l'anne 1865, cette petite mtairie tait habite par le
charpentier Jean Wouters et sa famille. Ils taient alls l'occuper
pour trouver dans la culture d'une petite pice de terre, l'emploi de
leurs heures de loisir et un lger accroissement de bien-tre. Il y
avait moins une vache dans leur petite table, une vache qui donnait
assez de lait pour leur permettre de porter de temps en temps quelques
livres de beurre au march de Hal.

En entrant dans la maison, on pntrait d'abord dans la chambre
commune o brlait un petit pole qui servait  la prparation
des repas. On y voyait une armoire vitre o brillaient des verres
et des tasses; un _coucou_ suspendu au mur; trois ou quatre estampes
colories, reprsentant l'histoire de l'Enfant Prodigue; une dizaine
de livres uss (probablement de vieux livres de classe); sur la
tablette de la chemine un petit crucifix entre deux perroquets de
pltre; dans un coin un carreau  faire de la dentelle, et beaucoup
d'autres choses encore qu'on trouve dans presque toutes les maisons de
paysans ou d'artisans qui ne sont pas dans la misre.

Une porte latrale donnait accs de plain-pied  la chambre 
coucher du vieux charpentier Jean Wouters. A ct du lit trs
propre pendaient quelques vtements d'homme trs soigns--ses
habits du dimanche, sans doute--sur lesquels tranchait
dsagrablement un chapeau roux, dteint et bossu. Dans un coin
on voyait un bac en bois contenant une couple de rabots, quelques
ciseaux, un maillet et un marteau et une scie  main.

La fille du charpentier, qui tait veuve, dormait probablement avec
son unique enfant, une fille, dans une petite chambre sous le toit;
car, hormis la laverie et l'table, il n'y avait pas d'autre pice
dans la maison.

Cette humble demeure de travailleur devint, dans le cours de cette
anne 1865, le thtre de certains vnements qui valent
peut-tre la peine qu'on les raconte.

Un jour du commencement de mai,  la tombe de la nuit, une femme
tait occupe  prparer le repas du soir sur le petit pole.
Cette occupation n'exigeait pas une grande tension d'esprit; car le
fricot qu'elle remuait ne consistait qu'en quelques pommes de terre
avec des morceaux de lard, restes du repas prcdent.

Cette femme pouvait tre ge de quarante-cinq ans. Son visage
ple et ses joues creuses lui donnaient une apparence maladive.

Des ides srieuses devaient proccuper son esprit; car, par
moments, elle oubliait de remuer sa cuiller et secouait la tte d'un
air pensif.

Pendant ce temps on entendait rsonner au fond de la maison la
voix frache d'une jeune fille qui accompagnait le grondement de sa
baratte d'une chanson au rythme vif et sautillant et, quoique la vache
mlt constamment au refrain joyeux de la chanson la dissonnance
de ses beuglements, la jeune fille ne se laissa pas troubler dans
l'panchement de sa gaiet.

A la fin la chanson joyeuse avait cess de rsonner dans la
laverie et l'on n'y entendait plus que le bruit d'un tonneau que l'on
dplaait avec effort.

--Pour l'amour de Dieu, Lina, cesse maintenant, cria la femme. Tu as
travaill toute la journe au jardin et voil que tu continues 
trimer sans relche dans l'obscurit.

--Tout de suite, mre, rpondit la voix. Le beurre est fait, je vais
m'essuyer les mains.

Un instant aprs la jeune fille entra dans la pice.

--Lina, Lina, pourquoi n'coutes-tu pas mon conseil? dit la femme
avec un accent de reproche. Depuis ce matin tu retournes la terre et
tu tranes la brouette comme un journalier. Ce n'est pourtant pas l
un ouvrage pour une jeune fille telle que toi.

--Mais, ma mre, si je ne le fais pas, qui est-ce qui le fera? Vous
devez vous soigner pour le mnage, et d'ailleurs, quand mme le bon
Dieu exaucerait mes prires et vous procurerait la gurison, vous
tes encore trop faible, ma chre mre... Grand-pre, n'est-ce
pas? Avant d'aller  son ouvrage de tous les jours ou aprs en tre
revenu. Je ne veux pas qu'il s'chine encore comme un esclave aprs
avoir travaill toute la sainte journe.

--Grand-pre est un homme et il est encore robuste, mon enfant. En
retournant tous les jours un peu la terre, il en aurait fini en peu
de temps sans trop se fatiguer. Ne t'a-t-il pas dit qu'il terminerait
cette semaine le travail du jardin et que tu ne dois pas y mettre la
main?

--Oui, je le sais bien, dit Lina en riant. Mais ce qui est fini,
grand-pre ne le recommencera pas.

--Enfant, enfant, tu te fatigueras  travailler, soupira la femme. Et
si tu savais combien c'est pnible d'tre malade.

--Eh bien, chre mre, travailler est sain, dit Lina. Quand je
puis me remuer ainsi toute la journe, je me sens heureuse, et il me
semble que je danserais de contentement. Venez, je vais vous aider 
couvrir la table.

Caroline Wouters tait encore trs jeune et n'tait ni trs
grande ni trs forte; mais ses joues rondes et fleuries, et ses bras
musculeux, l'air de sant que prsentait toute sa personne taient
bien en harmonie avec l'ide de courage et d'nergie qu'exprimaient
ses paroles. Elle avait la bouche remarquablement petite, le sourire
ouvert, l'air ingnu, et toute sa personne respirait un parfum de
fracheur virginale.

--Grand-pre reste longtemps dehors aujourd'hui, dit-elle. Il sera
all, sans doute, chez Coba, le jardinier, chercher des chalas pour
les pois. Voulez-vous que j'aille l'appeler?

--Je comprends ce que c'est, rpondit la femme. Tu sais que,
d'aprs les ordres de son matre, il devait aller cet aprs-midi 
l'auberge de l'_Aigle d'or_ pour tablir un nouveau chantier dans
la cave. C'est un ouvrage press et on le retiendra probablement
l jusqu' ce que le chantier soit achev... Nous attendrons, je
laisserai le fricot sur le pole. Assieds-toi et repose-toi un peu,
enfant.

La jeune fille prit la chaise qu'on lui offrait et secoua la tte
sans rien dire, comme si les dernires paroles de sa mre lui
donnaient matire  rflexion.

--A quoi songes-tu comme a tout  coup? demanda la femme.

--Et vous croyez, mre, que grand-pre travaille comme cela au del
de son heure parce que son matre le lui a dit ou command?

--Oui, mon enfant.

--Non, non, cela n'est certes pas la raison, rpliqua la jeune fille
 demi fche.

--Et quelle serait donc la raison, Lina?

--Grand-pre devient de plus en plus conome. Pour gagner quelques
sous au-dessus de sa journe, il travaillerait mme toute la nuit,
si c'tait possible. Le dimanche aprs-midi, il ne va plus jamais
boire une pinte avec ses amis, et il n'allume plus que rarement une
pipe, lui qui auparavant avait l'habitude de fumer presque constamment
 la maison. Le tabac est trop cher, dit-il. Vraiment, mre, cela me
fait peine quand je le vois le soir regarder autour de lui d'un air si
proccup. Je sais bien ce que ses yeux cherchent; mais il rsiste
 la tentation, pour pargner une couple de cents, souvent mon coeur
se gonfle de piti et il me prend des envies de pleurer; mais, Dieu
merci, cela ne durera plus longtemps.

--Non, cela ne durera plus longtemps, rpta la veuve avec un accent
de tristesse, encore quelques mois. Ma grave maladie, qui m'a tenue
alite tout l'hiver, nous a mis en arrire. C'est un crve-coeur
pour notre bon pre. Jamais il n'a pu supporter l'ide d'avoir des
dettes si petites qu'elles soient. Maintenant il travaille et il peine
pour soulager nos paules de ce fardeau. Laisse-le faire, Lina; tu
sais que toutes les observations sur ce point restent inutiles.

--Non, je ne le laisserai pas faire, murmura la jeune fille d'un ton
rsolu. Attendez un peu, je saurai bien le forcer  fumer sa pipe
comme devant.

--Le forcer? Comment t'y prendras-tu?

--Vous verrez, ma mre, quand il sera temps.

En achevant ces paroles, elle se dirigea vers un coin de la pice,
prit son carreau de dentellire et vint s'asseoir prs de la table.
Elle dcouvrit une large dentelle dj en partie acheve et se mit
 entremler vivement ses fuseaux en rptant joyeusement:

--Oui, oui, vous le verrez, mre... Vous me regardez si curieusement?
Allons, je vais vous dire ce que j'ai imagin depuis quelques jours.
Dans une couple de semaines c'est l'anniversaire de grand-pre,
n'est-ce pas? Pour ce temps-l ma dentelle sera acheve et
Thrse, la colporteuse, m'en donnera  peu prs dix-neuf francs.

--Et tu veux faire cadeau d'un nouveau chapeau  grand-pre? Je le
sais depuis longtemps.

--En effet, il va maintenant  l'glise avec un vieux chapeau roux
et les gens parlent de cela. Puisqu'il ne veut pas en acheter un
nouveau, c'est moi qui le ferai sans qu'il le sache... Mais ce n'est
pas tout, mre. Baptiste, le fils du charron, a plant l'anne
dernire une grande pice de tabac; il en a fait scher et couper
les feuilles; il en a sur son grenier la charge d'au moins trois
brouettes. Les gens qui en ont achet disent que ce tabac est d'une
excellente qualit et d'un got parfait. Eh bien, je vais acheter du
charron plein mon tablier de tabac, et quand grand-pre verra ce tas
dans sa chambre il faudra bien qu'il fume, bon gr, mal gr.

--Plein un tablier, perds-tu la tte, Lina? Tu ne peux pas faire
cela.

--Ne sommes-nous pas convenus, ma mre, que je puis disposer
librement de l'argent que je gagne, en dehors de ma journe,  faire
de la dentelle.

--Oui, mais de cette faon tu ne garderas pas assez pour toi, pour
t'acheter un nouveau mouchoir de tte pour l't.

--Bah, je travaillerai un peu plus tard le soir.

--Non, pas a, mon enfant, je ne puis pas le permettre. Juste ciel,
ne travailles-tu pas dj assez?

--C'est gal, la conviction que j'ai de possder un moyen de faire
plaisir  grand-pre me rend capable de tout. J'excuterai mon
projet, mre.

--Silence l-dessus maintenant, Lina, dit la femme on posant un doigt
sur ses lvres. Voici grand-pre qui vient, j'entends son pas.

Un homme d'environ soixante-cinq ans, vtu comme un ouvrier, avec une
veste et un tablier, parut sur le seuil de la porte en murmurant un
bonjour  voix basse. Il avait de larges paules et semblait encore
robuste pour son ge; mais son dos lgrement courb et les plis
profonds de son visage attestaient qu'il s'tait us par une vie de
labeur incessant. Il entra et plaa sous la fentre,  ct de la
porte, un sac de toile qui contenait probablement des outils.

Avant qu'il se ft redress, la jeune fille lui avait jet les
deux bras autour du cou et l'embrassait en lui souhaitant gaiement
le bonsoir. Il la serra sur son coeur et lui murmura doucement 
l'oreille:

--Merci, ma chre Lina. Depuis quelque temps nous avons la vie assez
dure; mais cependant j'ai encore des raisons de remercier Dieu. Il t'a
donn un coeur excellent et il a rendu la sant  ta pauvre mre.
De quoi pourrais-je me plaindre?

--Allons, allons, prenez place  la table, grand-pre, vous devez
avoir faim, dit la jeune fille avec une certaine nuance d'inquitude;
car la voix du vieillard avait un ton qui ne lui tait pas ordinaire
et qui faisait craindre  la jeune fille qu'il ne lui ft arriv
quelque chose de dsagrable.

Tous trois prirent place  table et baissrent la tte pour dire
leur prire.

--Bon apptit, grand-pre, vite  l'oeuvre maintenant, j'ai une
faim de loup. Ah! voil des pommes de terre bien accommodes; c'est
 s'en lcher les doigts. Mre, vous en avez de l'honneur.

Lina avait prononc ces paroles d'un ton joyeux videmment pour
dissiper les proccupations du vieillard. Elle remarqua qu'il
s'interrompait quelque fois de manger et qu'il secouait la tte.

--Grand-pre chri, dit-elle, vous tes si taciturne. Allons,
racontez-nous quelque chose. Comment vont les gens de l'_Aigle d'or_?
Locadie se mariera-t-elle bientt avec le fils du fermier Kanteels?
Est-il vrai qu'Isabelle va demeurer  Bruxelles?

--Que Dieu protge ces gens gars! soupira Jean Wouters. Si le
pre Mol n'ouvre pas promptement les yeux, il dplorera trop tard
son coupable aveuglement. Le malheur et la honte sont suspendus sur
cette maison, tout y va mal.

--Mal, comment l'entendez-vous, grand-pre?

--Maintenant, mes enfants, desservez d'abord la table et puis je vous
dirai ce qui m'a fait de la peine.

La jeune fille se dpcha de porter dans la laverie le pot, les
assiettes et les cuillers, revint, prit une chaise  ct du
vieillard et murmura en le regardant curieusement:

--Eh bien? eh bien?

--Ah! mes enfants, dit-il, depuis quelques semaines il se passe de
malheureuses choses  l'_Aigle d'or_; il y vient de temps en temps de
riches messieurs de la ville qui y dpensent en un aprs-midi plus
d'argent qu'il n'en faut pour soutenir pendant une anne entire une
famille d'ouvriers.--Vous croyez que j'exagre? Ils y boivent du vin
et ils le font couler par terre  pleins ruisseaux; et ce vin cote
douze francs la bouteille!

--Douze francs! comment est-ce possible? s'cria la veuve,  moins
que ce soit de l'argent fondu!

--Non, Anna, au contraire, c'est un breuvage fade. L'aubergiste m'en
a fait goter  la cave, cela a le got d'eau sucre et cela pique
un peu le nez comme de la bire de Louvain qui est depuis longtemps
en bouteille. a s'appelle du Champagne. Mais ce breuvage n'est pas
aussi inoffensif qu'il le parat. Il pousse d'abord les gens  la
gaiet, il les tourdit ensuite et leur fait perdre la tte.....
J'tais  mon travail dans la cave lorsque le jeu a commenc. Comme
la porte de la salle du restaurant tait presque constamment ouverte,
j'entendais les sons de leurs voix confuses et j'entendais en partie
ce qu'ils criaient; car ils parlaient tous d'un ton trs lev.
Le reste me fut racont par l'aubergiste ou par la servante, qui
descendaient  chaque instant  la cave pour prendre de nouvelles
bouteilles. Quelque chose d'incroyable me fit frmir de surprise et
de honte. A travers tout le bruit qu'ils faisaient, j'entendais les
filles de l'_Aigle d'or_ clater du rire et crier  l'aide comme des
enfants qu'on poursuit en jouant... et, pensez donc, on avait pari
l-haut vingt bouteilles que Locadie avait les bras plus gros que
sa soeur Isabelle. Les jeunes filles ne paraissaient pas disposes
a laisser mesurer leurs bras par les parieurs en gaiet; mais
l'aubergiste les y a forces!

--Est-ce possible? murmura Lina.

--L'argent, l'argent, mon enfant. L'aubergiste gagne huit francs sur
chaque bouteille. Ce pari lui a fait gagner cent soixante francs en
moins d'une heure, autant qu'un bon ouvrier en deux mois. Mais ses
enfants n'y perdront-elles pas leur bonheur et leur honneur? Voil
la triste question. L'argent qu'on gagne d'une pareille faon ne peut
pas profiter. Dieu est trop juste pour a. La servante a bien voulu
me faire accroire qu'Isabelle avait beaucoup de chances de se marier
avec un de ces beaux messieurs de la ville; mais la pauvre fille, sans
le savoir peut-tre, sert de jouet  ces jeunes libertins... Et ce
n'est pas encore tout; les choses devaient encore aller plus mal.
A peine avaient-ils vid une partie des vingt bouteilles, que leur
gaiet bruyante se changea petit  petit en une scne scandaleuse
de dbauche. J'entendis tout  coup, au milieu des cris aigus,
le bruit des tables et des chaises renverses et des verres qui se
brisaient en tombant par terre. Effray et voulant venir en aide 
l'aubergiste, je montai prcipitamment. Il y avait au milieu de la
salle de caf un trs jeune monsieur aux cheveux bouriffs et
aux regards allums, qui mettait en pices tout ce qu'il pouvait
atteindre. Ses compagnons, l'htelier et ses filles assistaient
en riant  ces actes de sauvagerie. Je ne savais que penser. Le
garde-champtre accourut pour expulser au nom de la loi ces ivrognes
de l'_Aigle d'or._ J'entendis l'htelier lui dire: Ces Messieurs
s'amusent et ne font pas de mal. Si je trouve bon ce qui se passe
dans ma maison, personne n'a le droit de s'en mler. Et le
garde-champtre s'est loign en levant les paules. Le fait est
que l'aubergiste, comme il me l'a dit lui-mme  l'oreille, se fera
payer au double et au triple la valeur des objets qu'on a briss chez
lui.

--Et ils ont sans doute fini par se battre, grand-pre?

--Non, mon enfant. Ces messieurs, en jetant par terre les verres et
les bouteilles, n'avaient pas l'air d'tre fchs. Je le comprends,
c'est par orgueil qu'ils agissent ainsi. Ils ne peuvent pas dpenser
assez d'argent rien qu' boire, alors ils cassent tout et versent
par terre le vin prcieux pour montrer que l'argent n'a pas de valeur
pour eux.

--Ah! c'est affreux! soupira la femme. Il y a des milliers de pauvres
gens, frapps par le malheur ou la maladie, qui souffrent de la faim
avec femme et enfants. Quelques francs les sauveraient, les rendraient
riches, leur feraient bnir la main qui les aiderait dans
leur dtresse, et l on gaspille, on dissipe l'argent dans de
scandaleuses dbauches!

--Mais, mais, comme ces gens-l doivent tre riches! murmura la
jeune fille, en levant les mains.

--C'est l'argent de leurs parents qu'ils dissipent, rpondit le
vieillard. Un argent durement gagn peut-tre et pargn sou 
sou. Qui sait si chaque pice d'or ne cote pas des larmes  leur
pre et surtout  leur mre?... Il y avait dans la bande un des
plus extravagants  qui on donnait le nom de baron. Cela m'a rappel
une bien triste histoire. Anna, vous souvenez-vous bien encore de
la baronne qui a habit dans le temps le chteau appartenant
actuellement  M. Dalster? Elle tait veuve, la bonne et charitable
femme, et elle n'avait qu'un fils. Celui-ci fit pendant de longues
annes comme ces jeunes gens de l'_Aigle d'or_, peut-tre encore
pis, rien ne pouvait le retenir, ni le dsespoir de sa mre, ni la
misre qui approchait  grands pas. Il fallut vendre beaucoup de
terres, puis le chteau, et la pauvre baronne, accable de honte, le
coeur bris, tomba gravement malade et mourut peu de temps aprs...
Vers cette poque, pendant l'hiver, il y avait un maon, pre de
beaucoup d'enfants,--il s'appelle Henri Knop--qui, sans ouvrage depuis
longtemps et pouss par la faim, alla voler la nuit dans une ferme
un panier de pommes de terre. Il fut condamn  cinq ans de prison,
obtint par sa bonne conduite une diminution de peine et fut mis en
libert ds la troisime anne. Il dplorait son mfait et
tait rsolu  gagner dsormais honntement son pain. Cependant
personne ne voulut lui donner de l'ouvrage, on l'vita, lui et les
siens, comme une famille fltrie, et  la fin il se vit rduit 
quitter le village avec sa femme et ses enfants, pour ne pas mourir de
faim devant l'impitoyable aversion des habitants. Ce qu'il est devenu
depuis personne n'en sait rien.

Le vieillard se tut un moment et les femmes, pniblement affectes
par son rcit fait d'une voix altre, ne trahissaient leur
motion qu'en secouant tristement la tte et en murmurant  voix
basse.

Il reprit en souriant amrement:

--Et le fils de la baronne, demanderez-vous? Le parricide sans me?
Lui aussi, croyez-vous, a continu  tre poursuivi par le mpris
public? Eh bien, pas du tout. Plus tard, il a hrit d'un oncle
et il est redevenu riche; maintenant petits et grands lui parlent le
chapeau  la main; il est baron et bourgmestre... Ah! mes enfants,
les hommes ne sont pas toujours justes, heureusement il y a l-haut
un juge suprme qui ne se laisse influencer ni par l'argent ni par la
naissance, et celui qui a martyris ou humili sa mre ne trouvera
pas de grce devant ses yeux.

Les deux femmes changrent encore tristement quelques rflexions
sur la lche conduite des jeunes gens  l'auberge de l'_Aigle d'or_;
mais Jean Wouters, abm dans ses pnibles penses, ne prit plus
part  l'entretien que par quelques monosyllabes.

Lina se leva, passa dans la chambre voisine et revint avec une pipe et
une boite  tabac en cuivre.

--Prenez, grand-pre, dit-elle, voil votre tabac. Laissons de
ct toutes ces tristes penses. Nous ne sommes pas riches et nous
pouvons nous estimer heureux de n'tre pas coupables de ces vilaines
choses. Faites-moi le plaisir d'allumer votre pipe.

--Non, je n'en ai pas envie, rpondit-il.

--Je vous en prie, faites a pour moi, j'aime tant l'odeur du tabac.
Elle me rafrachit les ides et me rend toute joyeuse... Allons, ne
me refusez pas ce petit plaisir.

Pendant ce temps, elle avait bourr elle-mme la pipe et la tendit
au vieillard avec une allumette enflamme.

Il commena  fumer; et cela devait vritablement lui faire du
bien, car petit  petit son visage s'illumina d'une expression de
contentement.

Lina reprit son carreau  dentelles et la mre son tricot.

Alors commena une conversation plus tranquille, o le jardin, le
printemps et les vaches eurent la plus grande part.

Pendant qu'ils causaient ainsi, ils entendirent dans le lointain des
voix qui chantaient ou qui criaient.

--Ce sont les jeunes messieurs de l'_Aigle d'or_, dit Jean Wouters.
Ils se rendent au chemin de fer pour prendre le dernier train. Leur
bamboche a dur jusqu' prsent.

--Il me semble qu'ils se disputent, remarqua Lina.

--Non, ils se connaissent trs bien et ils sont habitus  faire
une vie pareille. Depuis une couple de mois ils viennent une ou deux
fois par semaine  l'_Aigle d'or_ et y font toujours la mme vie, 
ce que m'a dit la servante... Maintenant, ils chantent et ils crient.
Tenez, le bruit cesse. Ils se dpchent pour arriver au chemin de
fer.

Nos braves gens coutrent encore un instant le bruit qui allait en
s'affaiblissant, puis ils reprirent leur travail et leur conversation.

Une demi-heure aprs, pendant que le plus profond silence de la nuit
rgnait autour de la maison solitaire, Lina leva tout  coup la
tte avec surprise de dessus son travail et demanda:

--N'avez-vous pas entendu, mre?

--Qu'aurais-je entendu, mon enfant?

--Et vous, grand-pre?

--Non, rien, Lina.

--Il m'a sembl que j'entendais soupirer; mais je me suis trompe,
ce sera la vache qui aura fait du bruit... Mais non, voil que je
l'entends encore!

--C'est comme s'il y avait  la porte un chien qui gronde, murmura la
femme.

--Non, ma mre, c'est un homme qui souffre et qui se plaint.

Et elle prit la lampe pour aller voir.

--Reste, reste, s'cria la mre en la retenant effraye. Dieu sait
ce que c'est!

--C'est une crature humaine, soyez-en sre. Un homme qui s'est
gar dans les tnbres et qui est tomb, sans doute. Il s'est
peut-tre fait mal. Le laisserons-nous, sans piti, appeler au
secours?

--Lina a raison, dit le vieux charpentier. Prends la lampe, mon
enfant, nous irons voir.

Lorsqu'elle eut ouvert la porte et envoy les rayons de sa lumire
sur l'avant-cour, ils virent, tendue au pied d'un des noyers, une
personne qui remuait les bras et murmurait des menaces inintelligibles
comme si elle se croyait entoure d'ennemis.

Le vieillard et la jeune fille s'approchrent vivement et passrent
tous deux le bras sous la tte de l'inconnu pour le relever.

--Pauvre garon, dit Lina, qui vous a fait du mal? De mchantes
gens? N'ayez plus peur; nous sommes des amis. Allons, levez-vous, nous
vous conduirons dans la maison; nous vous donnerons des secours.

Ils furent obligs d'employer toutes leurs forces pour le relever;
il laissait traner ses jambes et pesait lourdement sur leurs bras.
Cependant, ils parvinrent  le conduire lentement vers la maison.
Pendant ce temps, il grommelait d'une voix rauque:

--Au diable, laissez-moi, je ne vais pas avec vous, je veux
retourner  l'_Aigle d'or_... Eh, l'hte, vite du Champagne... dix
bouteilles... c'est a, versez... encore, encore...

--C'est un des jeunes messieurs de l'_Aigle d'or_, murmura Jean
Wouters. Oui, oui, le plus dbauch de tous. Celui qui a mis la
grande glace en pices. Voil le rsultat de ces scandaleux excs
et de...

--Taisez-vous donc, grand-pre, et ayez piti de lui; le pauvre
garon est si malade.

--trange maladie; tu as raison cependant, ma chre enfant. Nous
sommes des chrtiens et il peut avoir besoin de secours. Ne songeons
qu' remplir notre devoir.

Ils le portrent  l'intrieur et le placrent sur une chaise. Il
demeura immobile, affaiss sur lui-mme et les yeux ferms comme un
tre inanim.

--Mre, mre, allez chercher de l'eau, dit la jeune fille. O ciel,
voyez, il a du sang sur sa figure! Ah! le pauvre homme!

Le jeune homme,  demi vanoui ou  demi endormi, avait laiss
tomber sa tte sur sa poitrine, les yeux toujours ferms et une
sorte de rle sourd sortait de sa poitrine haletante.

Il tait encore trs jeune et, autant qu'on pouvait le voir 
travers les taches de sang mal essuy qui lui souillaient les joues
et les mches de cheveux qui lui pendaient sur le front, les traits
de son visage paraissaient trs doux. Ses habits, d'une coupe
lgante et d'une toffe riche, taient en dsordre et couverts
de boue.

Lina, profondment mue de piti, se dpcha de prendre l'eau que
sa mre tait alle chercher et se mit  laver la figure du jeune
homme.

--Dieu soit lou, s'cria-t-elle toute joyeuse, ce n'est rien. Il
est tomb, et il s'est fait un peu de mal. Une petite corchure 
la joue.

A peine lui eut-elle rafrachi le cerveau en l'humectant d'eau
froide, qu'il ouvrit les yeux, regarda la jeune fille et balbutia avec
un rire abruti:

--Non, Isabelle, enlevez ce verre. Ne me faites plus boire, j'en
ai assez pour ce soir... Tiens, tiens, ce n'est pas Isabelle... Qui
tes-vous donc? Ah! que voil de jolis yeux bleus! Mais maintenant
je n'ai pas le temps, demain, demain je vous ferai nager dans le
champagne, si vous en avez envie; mais maintenant laissez-moi, je vais
dormir.

Tout  coup la jeune fille laissa tomber le linge qu'elle tenait
 la main et recula de quelques pas. Elle tait devenue ple et
paraissait profondment effraye. Des larmes brillaient dans ses
yeux.

Le grand-pre et la mre, pensant que le libre langage du jeune
homme avait si fort bless et attrist Lina, essayrent de la
consoler en lui faisant comprendre qu'un homme qui est dans un pareil
tat ne sait plus ce qu'il dit et qu'il ne faut pas prendre ses
paroles au srieux.

La jeune fille n'coutait pas; elle tremblait visiblement d'motion
et ses yeux ne quittaient pas le jeune homme qui paraissait s'tre
endormi. Elle secoura la tte, comme pour se dbarrasser de penses
importunes et dit enfin sans oser faire un pas en avant:

--Mais, grand-pre, cet homme ne peut pas rester ici, conduisez-le
dans le village,  l'_Aigle d'or_.

--C'est tout  fait impossible, mon enfant, si loin et dans
l'obscurit.

--Le pauvre garon n'a plus de jambes, ajouta la veuve. Et
grand-pre ne peut cependant pas le porter.

--Laissez-moi aller chercher le docteur, ma mre, il pourrait devenir
dangereusement malade.

--Bah, bah, il n'est pas malade, rpliqua le vieux charpentier. Je
n'ai jamais t un grand buveur, mais je ne puis pas dire qu'tant
jeune je ne me sois pas quelquefois oubli en compagnie de bons
camarades; je connais la chose. Ce jeune monsieur, quand il aura dormi
pendant quelques heures, ne ressentira plus rien qu'un grand mal de
tte. Laissez-le reposer.

--Ciel, il pourrait donc passer toute la nuit dans notre maison?
s'cria Lina avec une certaine inquitude. Non, non, grand-pre,
conduisons-le  l'_Aigle d'or_. L on est habitu  donner 
loger. Si c'est absolument ncessaire, je vous aiderai. Avec un peu
de peine nous finirons par y arriver.

--Mais pourquoi parais-tu si effraye, Lina? Ce jeune homme ne fera
de mal  personne. Il est tout  fait sans connaissance. A l'_Aigle
d'or_ il y a sans doute encore du monde. Pensez donc quelle honte ce
serait pour lui si nous l'amenions l dans un pareil tat. On rirait
et on se moquerait de lui. Nous pouvons et nous devons lui pargner
cette confusion.

--C'est vrai, c'est vrai, s'cria la jeune fille; mais que faire
alors?

--Rien de plus simple. Je vais tirer les bottines du jeune monsieur
et je le coucherai tout habill sur mon lit o il pourra dormir tout
son saoul.

--Mais vous alors, grand-pre?

--Je resterai ici, prs du pole, et dormirai sur une chaise.

--a ne se peut pas, exposer votre sant!

--Aimerais-tu mieux rester toi-mme ici, Lina?

--Moi? Oh! non, j'ai peur.

--Bah, bah. Quand Jacques le jardinier tait si gravement malade,
j'ai pass plus de dix nuits  veiller auprs de son lit. Cela
m'a-t-il fait du mal? Ne discutons pas plus longtemps. Va chercher
son chapeau, Lina, il est sous le noyer. Et vous, Anna, aidez-moi 
porter cet endormi sur mon lit.

La jeune fille revint avec le chapeau et ne voyant plus personne
elle fit quelques pas pour entrer dans la chambre  coucher de son
grand-pre; mais elle s'arrta hsitante et recula comme si elle
tait retenue par une terreur secrte.

Sa mre sortit seule de la chambre et dit d'un air content:

--Il dort comme une pierre, le pauvre garon. Grand-pre est en
train de le bien couvrir; car il ne fait pas trop chaud l-dedans.
C'est dommage tout de mme, n'est-ce pas, ma fille, que de pareils
gens qui sont riches et qui peuvent jouir en paix de tout ce que leur
coeur dsire, s'abment la sant par des excs et se rendent la
vie amre.

Lina prit la main de sa mre et, sans rpondre  sa question, lui
dit en baissant la voix:

--Savez-vous, mre, pourquoi j'tais si agite et pourquoi j'avais
si peur? Vous ne le croirez pas, car c'est trange. Ce jeune homme,
devinez qui il est?

--Le connais-tu donc, Lina?

--Oui, je le connais, ma mre.--C'est Herman Steenvliet.

--Herman Steenvliet?

--Oui, ce petit garon avec qui je jouais quand j'tais enfant.

--Ah, tu te trompes, c'est impossible, murmura la femme avec un rire
d'incrdulit.

--Non, non, mre, soyez-en sre; c'est bien lui.

--Pre, venez donc ici! cria la femme en voyant paratre le
vieillard. Lina a une ide singulire. Elle croit que le jeune
monsieur qui dort l dans votre chambre est le fils de Charles
Steenvliet.

--Le fils de M. Sleenvliet, le riche entrepreneur? Bah, Lina, tu te
trompes certainement.

--Je ne me trompe pas, grand-pre; depuis mon enfance je n'ai plus
revu Herman Steenvliet, et cependant je ne puis pas me tromper;
un seul regard de ses grands yeux bruns a suffi pour me le faire
reconnatre.

--Tout est possible, dit le vieux charpentier, nous allons le savoir
immdiatement. Il est couch sur le dos, et il dort si profondment
qu'un coup de canon ne le rveillerait pas. Regardons-le de prs
avec la lumire.

Les femmes le suivirent. Tandis qu'il tenait la lampe leve
au-dessus de la tte du dormeur tous les trois regardaient
attentivement son visage sans dire un mot; et au bout d'un instant ils
quittrent la chambre, toujours silencieux.

--Ce n'est pas lui, tu t'es trompe, dit le grand-pre.

--Il ne lui ressemble pas du tout, affirma la mre. 'a t une
illusion de tes sens.

--Oui, maintenant qu'il a les yeux ferms je ne sais vraiment pas
ce que je dois en penser, dit la jeune fille hsitante. Je me serai
peut-tre trompe en effet.

Et elle s'assit toute pensive prs du pole.

--C'et t un hasard surprenant, dit le vieillard. M. Steenvliet,
le riche entrepreneur qui habite maintenant  Bruxelles, au quartier
Lopold, une maison qui ressemble  un palais, tait autrefois,
a Ruysbroeck, le voisin de ton pre, Lina, un simple manoeuvre de
maon, un ouvrier comme lui.

--Je le sais, grand-pre, ils taient bons amis.

--C'est--dire, fit observer la veuve, c'tait de bonnes
connaissances, mais pas des amis de coeur, car Charles Steenvliet
tait un peu fier. D'ailleurs feu ton pre tait charpentier
et Steenvliet tait maon. Ils ne frquentaient pas les mmes
camarades; mais il est vrai cependant, Lina, que tu as jou presque
tous les jours avec le fils Steenvliet, un bel et brave enfant, qui ne
paraissait prendre plaisir que dans ta compagnie.

--Et comment cet apprenti maon, ce M. Steenvliet, veux-je dire,
est-il devenu depuis lors immensment riche?

--Peuh, les gens en parlent diffremment, rpondit la femme en
levant les paules.

--Oh! la chose est trs simple, dit le grand-pre, on voit souvent
s'lever de ces fortunes tonnantes. Dj, lorsque ton pre
vivait encore, Charles Steenvliet, qui tait un bon ouvrier et un
gaillard audacieux, avait risqu quelques petites entreprises et
amass ainsi un peu d'argent. Peu  peu il a fait des entreprises
plus considrables, et il a fait ses affaires avec tant de bonheur
qu'il a trouv de gros bailleurs de fonds. C'est ainsi que sa fortune
s'est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux
publics en pays trangers il a gagn des sommes normes; des
millions,  ce qu'on dit.

--Si riche! Se rappellerait-il l'amiti de feu mon pre? murmura la
jeune fille.

--Je ne le crois pas, mon enfant. Il y a plus de quinze ans que mon
pauvre fils a t enlev subitement par le cholra, et alors
Steenvliet tait dj all demeurer  Bruxelles... Ne nous
laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.

Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa
paupire. Lina baissa les yeux et poussa un soupir; mais, n'entendant
plus la voix de son grand-pre, elle releva la tte et lui demanda,
probablement pour dissiper sa tristesse:

--Et n'avez-vous plus jamais vu M. Steenvliet depuis qu'il est devenu
riche?

--Oui, quelquefois. J'ai travaill une fois pour lui pendant
plusieurs semaines, et j'ai mme caus avec lui  diffrentes
reprises quand il m'interrogeait sur mon travail.

--Et il vous a sans doute reconnu?

--Il ne pouvait pas me reconnatre, Lina. Quand Charles Steenvliet
tait le voisin de ton pre  Ruysbroeck, moi je demeurais 
Ternorth.

--Mais vous lui avez parl de l'amiti de feu mon pre, n'est-ce
pas? Qu'est-ce qu'il vous rpondait?

--Je ne lui en ai jamais parl. Vois-tu, Lina, les gens riches, quand
ils ont t ouvriers, n'aiment pas qu'on leur rappelle leur pass.
D'ailleurs M. Steenvliet aurait pu supposer que je lui parlais de
pareilles choses par orgueil ou bien pour obtenir de lui une faveur.
Le mieux tait donc de n'en point parler... Allons, enfants, allons
nous coucher, il est dj tard; vous voyez bien que le jeune
monsieur, qui est ici  ct, n'a pas encore remu. Dormez
tranquilles, je soignerai pour tout.

--Si vous avez besoin de quelque chose, mon pre, vous nous
appellerez tout de suite, n'est-ce pas?

--Et si le jeune monsieur se rveillait, s'il sortait de votre
chambre  coucher, vous nous appelleriez aussi, n'est-ce pas,
grand-pre?

--Sans doute, Lina, sois tranquille.

--Eh bien alors, bonne nuit et bon courage, grand-pre! dit la jeune
fille en l'embrassant.

Les deux femmes montrent  l'tage. Jean Wouters s'assit prs de
la table et posa sa tte sur son coude... Au bout de quelques heures
il couta  moiti endormi si aucun bruit ne se faisait entendre
dans la chambre  ct, puis il retomba dans un profond sommeil.




II


Lorsque la premire clart du jour se rpandit dans le ciel, Jean
Wouters ouvrit les yeux, se leva et s'approcha de la chambre voisine
dont il ouvrit doucement la porte. Il secoua la tte avec un sourire,
referma la porte, retourna s'asseoir en murmurant  part lui:

--Il dort toujours comme un morceau de bois. Tant mieux, cela lui fera
du bien... Comme il fait encore froid le matin, je vais me dpcher
d'allumer le pole et de mettre de l'eau sur le feu; car les enfants
ne tarderont pas  se rveiller.

Peu de temps aprs, les deux femmes descendirent et demandrent avec
une curiosit inquite comment se portait le jeune homme.

--St, St, plus bas, pas de bruit, rpondit le vieillard. Il n'est
pas encore veill et dort toujours  poings ferms. Laissez-le
reposer jusqu' ce qu'il s'veille de lui-mme; sans cela il aura
mal  la tte... Mais, Lina, tu parais prte  sortir? O vas-tu
donc?

--Moi, sortir? pas du tout, grand-pre.

--C'est parce que je vois que tu as mis ta robe verte avec des noeuds
rouges: ce n'est pas cependant aujourd'hui dimanche,  ce que je
crois?

--Non, grand-pre, c'est mercredi; mais mes vtements de travail
sont si uss! Et tant que ce jeune monsieur tranger est dans la
maison, vous comprenez bien, je n'aimerais pas qu'il se ft une ide
dfavorable de notre propret.

--En effet, je comprends cela, mon enfant, tu as raison.

La mre tait dj occupe  faire le caf. Lina prit le pain
et le couteau pour couper les tartines.

Au bout de quelques instants ils taient assis tous les trois 
table, silencieux et se dpchaient de djeuner, ce qui fut bien
vite termin.

--Je vais faire du caf un peu plus fort, dit la mre. Car il est
probable que ce jeune monsieur en se rveillant aura besoin d'un
rconfortant. Et rien de mieux pour l'estomac drang que du fort
caf.

--Et moi, dit Lina, je m'en vais traire la vache. J'aurai fini mon
ouvrage le plus press lorsque le jeune monsieur se rveillera. Je
voudrais bien le regarder encore une fois avec attention avant qu'il
s'en aille. J'ai rv toute la nuit qu'il pourrait bien tre Herman
Steenvliet... Oui, oui, ma mre, moquez-vous de moi. Je crois aussi
que je me suis trompe; mais tout est possible; les montagnes ne se
rencontrent pas; mais les hommes se rencontrent, comme on dit.

En achevant ces derniers mots, elle sortit. La mre continua 
verser le caf, et le grand-pre resta assis sur la chaise auprs
du pole, enfonc dans ses penses.

En ce moment le jeune homme se rveilla dans la chambre voisine. La
clart du jour, dj clatante, blessa ses yeux enflamms et il
se mit machinalement les mains sur le visage; mais cela ne dura que
quelques secondes; il se mit sur son sant et regarda avec stupeur
autour de la chambre. A mesure qu'il reprenait possession de
lui-mme, ses lvres se contractaient en une expression de moquerie
et de colre. Bientt il appuya pniblement sa main sur sa poitrine
et murmura:

--Maudit vin, poison qui me brle comme un feu d'enfer! ma tte,
ma tte! O suis-je ici? A l'_Aigle d'or_? Ah! je sais! Je n'ai pas
voulu retourner  Bruxelles, et je suis revenu ici. Dans quel tat,
 ciel.

Il regarda encore une fois autour de lui et remarqua seulement alors
l'ameublement singulier de cette chambre.

--Que je suis tomb bas, grommela-t-il. Cet imbcile d'aubergiste et
ses mijaures de filles m'ont jet au grenier ou peut-tre dans un
trou comme un animal. Ah! ils me le paieront, qu'ils attendent!

En achevant ces mots, il essaya de se lever et de descendre du lit;
mais il tait encore si tourdi qu'il fit un faux pas et tomba
lourdement par terre.

Pendant qu'il faisait tous ses efforts pour se relever en poussant des
grognements de mauvaise humeur, le vieux charpentier, attir par le
bruit de la chute, entra dans la chambre et courut au jeune homme pour
le soutenir; mais celui-ci repoussa rudement la main qu'on lui tendait
et dit avec colre:

--Laissez-moi tranquille. Croyez-vous que je suis un enfant et que je
ne sais pas encore marcher tout seul. Ne restez pas l  me regarder
si btement et donnez-moi mes souliers.

Cette brutalit blessa le vieillard; mais il rprima son
mcontentement et obit  l'ordre du jeune homme auquel il dit en
souriant:

--Soyez tranquille, Monsieur, les charpentiers sont sur votre toit et
tapent  grands coups de marteau. C'tait  prvoir; on connat
cette maladie et prenez courage, elle passera bientt.

--Oui, moquez-vous de moi aussi, grossier lourdaud, rpondit l'autre.
Je le mrite bien. O est votre matre? Il dort sans doute encore,
le grippe-sou? Lui aussi a bu du Champagne; mais s'il pouvait en
attraper la crampe ternelle...

--Mon matre? rpte le vieillard. Je n'ai pas de matre.

--N'tes-vous pas le domestique de l'_Aigle d'or_?

--Non, je suis le matre ici.

--Ah! c'est trange! O suis-je donc ici?

--Dans une maison d'ouvriers, prs du chemin de Loth.

--Et o sont rests mes camarades?

--Nous n'avons vu personne que vous. Vous tiez tomb dans
l'obscurit devant notre porte et vous vous tiez sans doute fait
mal. Notre Lina et moi, nous vous avons relev, port dans la maison
et couch sur mon lit pour vous reposer.

Le jeune homme jeta sur le vieillard un regard moins hostile.

--S'il en est ainsi, je vous remercie de tout coeur, brave homme,
murmura-t-il. Mais vous auriez beaucoup mieux fait de me laisser
coucher dehors.

--Au milieu de la nuit? A l'air froid? Sur le sol humide? Ah!
Monsieur, vous auriez pu y contracter une maladie mortelle.

--C'et t tant mieux, brave homme; je ne mrite pas de vivre.
Je suis un lche, un mauvais sujet. Personne n'aurait dplor ma
perte.

--Vous n'avez donc pas de pre, Monsieur?

Le jeune homme leva les paules.

--Une mre?

--Ah! si j'avais encore ma mre, soupira le jeune monsieur en
levant les yeux au ciel, je ne me conduirais pas comme un mprisable
libertin.

--Bah! bah! Monsieur, prenez courage, dit le vieillard d'un ton
de compassion affectueuse. Votre coeur est encore bon, et quand le
repentir est l l'amendement et le salut sont  la porte.

Tout en parlant, le jeune homme s'tait approch d'un petit
miroir pendu  la muraille, il s'y regarda et recula avec une sorte
d'aversion  l'aspect de son image.

--Dieu que je suis laid et sale! s'cria-t-il en tremblant de honte.
Paratre ainsi devant les gens en plein jour!

--L, sur cette petite table il y a un bassin avec de l'eau de
pluie; un essuie-mains et un morceau de savon. Tout ce qui vous est
ncessaire, mme une brosse  habits. Monsieur veut-il s'habiller
et s'arranger? Je vous laisse seul et j'attendrai l dehors que vous
ayez fini. Il fait froid, notre pole brle bien, ma fille tient
toute prte pour vous une tasse de fort caf. Cela vous remettra
compltement.

A ces mots Jean Wouters sortit et tira la porte derrire lui.

Le jeune homme commena  se laver la figure et les mains en
grommelant. Quand il eut fini, il essaya galement de nettoyer la
terre et la boue qui couvraient ses habits; mais la brosse tait
trs use et malgr toutes les peines qu'il se donna il ne russit
pas  faire disparatre les nombreuses taches. Il s'en plaignit
amrement et mme, dans son dpit et son impatience, il jeta
la brosse par terre. Il devint encore plus mcontent lorsqu'il se
regarda pour la seconde fois dans la petite glace. Il paraissait
terriblement laid avec son linge chiffonn, ses habits malpropres,
ses yeux pleins de sang, ses joues tires, blmes et jaunes.

Et le vieillard n'avait-il pas parl de sa fille? Il y avait donc
encore d'autres personnes dans la maison? Des femmes? Et il lui
faudrait rougir sous leurs yeux? Se sentir humili en prsence de
pauvres ouvriers?

Il resta au milieu de la chambre, les lvres pinces en une pnible
grimace qui se changea bientt en un sourire amer et ddaigneux.

--Bah! bah! murmura-t-il. Je paierai ces gens-l pour leurs peines et
je m'en irai sans me commettre avec eux. Au cabaret de l'_Aigle d'or_
je trouverai tout ce qui m'est ncessaire pour refaire ma toilette.
Je puis rester l jusqu' ce que mon affreux mal de tte soit
un peu pass. On voudra encore me faire boire? Mais non, non, plus
aujourd'hui!

Il ouvrit la porte et entra dans l'autre chambre o une chaise
l'attendait auprs de la table.

--Approchez-vous du pole, Monsieur, dit le vieux charpentier. Je
l'ai bourr pour le faire ronfler; voyez, il est rouge. Vous tremblez
de froid; je le vois.

--Oui, oui, mon joli Monsieur, asseyez-vous ici, le dos au feu, ajouta
la femme d'un air aimable. J'ai fait pour vous du fort caf qui va
vous remettre tout de suite. Et si notre caf n'est pas aussi bon
qu'en ville, songez que nous sommes de pauvres gens et que nous
donnons ce que nous avons.

Pendant ce temps elle remplit une tasse du breuvage fumant.

Le jeune homme paraissait hsiter et regardait du ct de la porte.

--Vous vous donnez beaucoup de peines, murmura-t-il, mais je n'ai pas
le temps et veux m'en aller.

--Vous refusez le caf que j'ai prpar pour vous avec tant de
soin? Trop de peines! Croyez-vous donc, Monsieur, qu'il ne vous est
pas offert de tout coeur? Vous tes malade. Allons, je vous en prie,
asseyez-vous.

Et, joignant l'action  la parole, elle le poussa vers la table et le
fora avec une douce violence de faire ce qu'elle voulait.

Il se laissa tomber sur la chaise en rechignant, prit la jatte d'une
main tremblante, et but une gorge de caf chaud.

Il paraissait avoir hte de partir. Les regards du vieillard et de
la femme qui ne pouvaient pas se dtacher de lui, le blessaient et le
remplissaient de confusion. Aussi se leva-t-il immdiatement, mit la
main  la poche et demanda:

--Qu'est-ce que je dois ici? N'ayez pas peur de demander trop... Vous
ne rpondez pas? Voil vingt francs, est-ce assez?

Et posant une pice d'or sur la table, il se dirigeait dj vers la
porte; mais le vieux charpentier le retint par le bras, le ramena 
la table et murmura, d'un ton svre:

--Restez, Monsieur; vous ne quitterez pas ma maison avant d'avoir
remis cet argent dans votre poche. Nous ne tenons pas un cabaret.
Ce que nous avons fait pour vous, nous l'avons fait par charit
chrtienne et pas autrement.

Le jeune homme regarda ses htes avec une expression de surprise en
mme temps que d'incrdulit moqueuse, et dit en souriant:

--Allons donc, c'est impossible; vous ne parlez pas srieusement.
Vous tes pauvres, et vous refusez de l'argent? Pour de l'argent, on
vend son me, et mme celle des autres. Allez plutt le demander 
l'_Aigle d'or_,  l'aubergiste et  ses filles.

--Ramassez, Monsieur, ramassez! s'cria Jean Wouters, en colre.
Oui, nous sommes pauvres; mais nous ne voulons pas d'argent que nous
n'avons pas gagn par notre travail.

Lina, qui jusqu' ce moment tait reste dans le jardin ou dans
l'curie, entendit probablement les sons levs de la voix de son
grand-pre. Elle entra dans la chambre avec un visage souriant.

--Monsieur ne me connat-il pas? demanda-t-elle.

--C'est singulier, murmura-t-il en se frottant le front, il me semble
que je vous connais, en effet. Mais o vous ai-je vue? Mes ides
sont un peu troubles; il doit y avoir bien longtemps.

--En effet, il y a trs longtemps, Monsieur. Ne vous en souvient-il
pas? il y avait un enfant, un tout petit enfant, qui jouait avec vous
lorsque vous demeuriez encore  Ruysbroeck avec vos parents.

--Un enfant, balbutia-t-il d'une voix presque imperceptible. Un petit
enfant, avec des yeux bleus et une chevelure blonde toute boucle?

--Comme vous dites, Monsieur.

--Ciel! Cet enfant? la petite Caroline Wouters! Vous?

--Moi-mme, Monsieur.

--Ah! mon Dieu, et c'est vous, Caroline, qui avez aid  me ramasser
dans la boue?

Et, courbant la tte, il grogna tout bas:

--Damnation! Et la honte ne me fait pas entrer sous terre!

--Voyez-vous bien, mre, s'cria Lina, qu'il ne l'a pas encore
oubli.

--Oubli! rpta-t-il avec une confusion douloureuse. Oubli! ces
jours d'innocence, de paix et de puret! C'est la seule lueur, la
seule tincelle lumineuse qui brille parfois encore dans mon me
fltrie!

La jeune fille s'approcha de lui et lui dit avec une douceur
insinuante:

--Ne soyez pas si contrari, monsieur Steenvliet. C'est un accident
qui peut arriver  tout le monde. Vous tes un peu malade; mais a
se gurit trs vite. Prenez courage. a ne vous arrivera plus.

--Ne plus m'arriver? grogna-t-il avec une sombre ironie. Je l'ai dit
et espr tant de fois moi-mme. Maintenant il est trop tard. Je
suis un tre sans force et sans nergie. La vie m'est  charge. Ah!
si je pouvais mourir.

Lina poussa un cri d'angoisse. Des larmes brillaient dans ses yeux. Le
jeune homme la regarda un instant avec hsitation.

--Vous pleurez? dit-il avec tonnement. Vous avez piti de moi?
Merci, Caroline; mais je ne le mrite pas.

--Ah! comment est-il possible? gmit la jeune fille. Lui, le bon, le
gnreux enfant! qui me tira un jour de la rivire au pril de sa
vie et qui me sauva de la mort. Il serait devenu un mauvais sujet?
un vaurien? un homme corrompu? Et je ne pleurerais pas sur un pareil
malheur?

--Je vous ai sauv la vie? Moi? Mais non; mais non.

--Comment pouvez-vous l'avoir oubli, Monsieur? En moi, du moins, le
souvenir reconnaissant de votre bienfait ne s'est point effac. Et
vous revoir ainsi malade, dsespr, malheureux--car vous tes
malheureux--cela me dchire le coeur!

Elle poussa un sanglot et cacha son visage dans ses mains.

Profondment touch de l'affliction de la jeune fille, Herman
Steenvliet sentit les larmes monter  ses yeux.

Il fit un pas vers le vieillard, leva les mains vers lui en
s'criant:

--Oubliez l'injure que je vous ai faite, je ne vous connaissais pas;
je suis un misrable... Pardonnez-moi... Adieu.

En achevant ces mots il quitta ses htes bahis; et s'enfuit hors de
la maison dans la direction du village.




III


Dans la rue de la Loi,  Bruxelles, parmi les htels et les maisons
de matre de ce quartier aristocratique, s'levait une habitation
qui se distinguait des autres par les sculptures de sa faade et par
la hauteur de sa porte cochre, sur les panneaux en chne vein de
laquelle se dtachaient deux grandes ttes de lion en bronze.

Derrire cette porte, entre des murs de stuc, se prolongeait une
galerie, assez large pour livrer passage aux voitures, jusqu'au
jardin, dont une des faces latrales tait occupe par de vastes
curies et remises.

Au commencement de cette galerie, du ct gauche, on remarquait deux
statues,--deux oeuvres d'art--au pied de l'escalier dans les marches
cires duquel on et pu facilement se mirer. Les murailles taient
couvertes de grands tableaux dans des cadres dors. Les marbres
polis et les ors brillants des moulures attestaient la richesse et
l'opulence des matres du logis. A la vue de tout ce luxe, on aurait
cru que cet htel devait tre la demeure d'un prince, ou tout au
moins d'un gentilhomme, grand propritaire foncier; mais sur la
premire porte qu'on remarquait  droite de la galerie, on lisait
ces mots en lettres d'or:

_Bureaux. Entrez sans frapper._

Le matre de cette demeure princire tait donc un homme qui avait
des bureaux et faisait des affaires. En effet, il n'tait autre que
M. Steenvliet, l'entrepreneur, qui avait t autrefois un simple
maon, et qui, par son habilet et son activit, ou par un concours
de circonstances heureuses,--qui pouvait le savoir?--tait devenu
immensment riche, et voyait encore chaque jour l'argent affluer dans
ses coffres.

M. Steenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie.
Ami du calme et du repos, il voulait tre  son aise et ne pas
tre troubl par le bruit incessant de la rue,  ce qu'il disait du
moins. Mais la vritable raison tait qu'il avait gard de sa vie
d'autrefois certaines habitudes qu'il s'efforait le plus possible
de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il
craignait d'tre surpris par des visites non annonces d'avance.

Ses prcautions taient bien prises; il recevait, dans un parloir
contigu, les gens d'affaires, les propritaires, les architectes, les
entrepreneurs:--et quant aux fermiers, aux ouvriers, et  certains de
ses commis qui avaient sa confiance, il les recevait dans son cabinet.
Avec beaucoup de ces derniers il se comportait comme s'il prenait
plaisir  montrer qu'il se souvenait de sa situation d'autrefois.
Mais ds qu'on lui annonait la visite d'une personne appartenant
aux classes leves de la socit, il sortait de son cabinet par
une porte drobe pour aller faire toilette et se transformer autant
que possible en ce qui concerne le costume et la manire d'tre.

Ce jour-l, vers onze heures du matin, M. Steenvliet tait assis
devant un pupitre, auquel il tournait  moiti le dos. Il tait
envelopp dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents
une pipe en cume de mer, et fumait  si grosses bouffes qu'il
tait entour d'un nuage bleutre. Si son visage soucieux n'avait
pas trahi la mauvaise humeur ou la contrarit  laquelle il
tait en proie, la rapidit fivreuse avec laquelle il tirait des
bouffes de sa pipe et suffi pour montrer que son esprit devait
tre assombri par des rflexions inquitantes.

L'aspect de cette pice tait singulier: les murailles taient
ornes de tableaux et de gravures  cadres dors; les rideaux des
fentres taient assez riches pour un palais; la pendule et les
bronzes de la chemine de marbre taient de prcieux objets d'art;
mais le plancher en planches nues, jadis cires, tait  et
l marqu de taches humides, produites par les jets de salive que
l'entrepreneur lanait en fumant, le drap vert du pupitre tait
presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe,
beaucoup de choses portaient les traces d'une extrme ngligence, ou
peut-tre d'une malpropret volontaire.

M. Steenvliet pouvait avoir dpass un peu la cinquantaine; il
tait d'une taille leve, solidement bti, avec de larges mains
et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, tait encadr de
favoris grisonnants, longs et mal taills, tandis que ses lvres,
habituellement pinces, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il
riait, des dents larges et peu soignes.

Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins
grande nergie, on en pouvait conclure en mme temps que cet
homme,--comme dit le proverbe,--n'avait pas t berc sur les
genoux d'une mre et qu'il n'avait pas non plus pass les annes de
sa jeunesse sur les bancs d'une universit.

Sous l'empire d'une rflexion plus dsagrable que les autres, M.
Steenvliet jeta sa pipe dans un coin, se leva, frappa du pied avec
colre, et grommela:

--Depuis la mort de ma pauvre femme, il n'y a plus rien de bon 
attendre de cet imbcile! Il a encore dcouch, le bambocheur!....
Malheur! quelle sera la fin scandaleuse de tout cela? Ah! je rve
pour lui le succs, le bonheur et la considration dans le monde;
je me tue  piocher, pour lui laisser une grande fortune et pour le
rendre puissant et honor par l'argent... Et toute cette sollicitude,
cette perptuelle activit n'auraient pas d'autres fruits que la
honte et l'humiliation? Mon fils unique ne deviendrait pas autre chose
qu'un dbauch vulgaire et un ivrogne? Oh! non, non, il m'obira,
ou cette fois je lui casse les reins, aussi vrai que j'existe! Je
me remarie, je lui donne une martre... ou plutt je renonce, aux
affaires, je dissipe ma fortune, et je me rduis  la pauvret. Ce
sera la rcompense de l'ingrat.

Mais la violence de pareilles ides l'effraya. Il se laissa tomber
sur une chaise, secoua la tte, et demeura ainsi, profondment
dcourag, les yeux fixs au parquet.

On frappa  la porte; et comme l'entrepreneur n'entendait pas ou ne
voulait pas entendre, on se remit  frapper plus fort.

--Entrez! cria M. Steenvliet avec impatience.

Un domestique en livre ouvrit la porte.

--Ne vous ai-je pas dit, lourdaud que vous tes, que je n'y suis pour
personne? gronda le matre de la maison.

--En effet, Monsieur, mais c'est un cas particulier, et vous m'en
voudriez, sans doute, si je renvoyais encore M. Doureet, et pour la
troisime fois.

--Doureet, l'inspecteur des travaux au quartier Louise?

--Oui, Monsieur.

--Eh bien! parlez, qu'est-ce qu'il veut?

--Vous savez, Monsieur, c'est un Ligeois. Il a reu une lettre qui
lui annonce que sa vieille mre est mortellement malade et qu'elle
dsire le voir. Il a couru toute la matine pour obtenir de vous
l'autorisation d'aller  Lige.

--Sa mre est mortellement malade? rpta l'entrepreneur.
Pauvre Doureet, cela est grave. Le remplacer immdiatement est
difficile..... Dites-lui nanmoins qu'il parte, et qu'il reste
 Lige aussi longtemps que sa mre aura besoin d'aide et de
consolation. Allez dans les bureaux, et faites part de cette affaire
au chef de bureau. Qu'il envoie au quartier Louise le conducteur
Dalmans avec les instructions ncessaires... Et vous, Jacques,
oubliez que je vous ai parl un peu durement. Vous avez bien fait de
venir m'avertir. Mon naturel est emport, vous le savez; n'y faites
pas attention. Retenez bien maintenant que je veux qu'on me laisse en
paix; je n'y suis pour personne... Dites-moi, mon fils n'est-il pas
encore rentr?

--Pas encore, Monsieur.

Le valet quitta le cabinet.

M. Steenvliet le suivit des yeux, puis il se remit  marcher de long
en large, grommelant entre ses dents et faisant des gestes irrits,
comme s'il menaait quelqu'un qui lui aurait donn des sujets de
colre.

A peine tait-il seul depuis quelques minutes, qu'il se retourna
vivement en entendant de nouveau frapper  la porte.

--tourneau, avez-vous dj oubli mes ordres? grogna-t-il en
s'adressant au domestique qui avait ouvert la porte sans attendre de
rponse. Filez sur-le-champ, je ne veux rien entendre.

Mais le valet ne parut pas prendre garde  la mauvaise humeur de son
matre: il s'approcha sans crainte et dit:

--Monsieur ne dsapprouvera pas ma hardiesse. M. le baron d'Overburg
lui fait demander un moment d'entretien.

Cette annonce fit un effet surprenant sur M. Steenvliet. Son visage
exprima, en mme temps, le contentement et l'inquitude. Il demanda
avec une prcipitation visible:

--Mon ami le baron d'Overburg vient me voir? L'avez-vous introduit
dans le grand salon?

--Naturellement, Monsieur.

--Retournez auprs de lui, et prsentez-lui mes excuses. Dites-lui
que je le rejoindrai dans quelques instants.

Et, sans attendre que le domestique fut sorti, M. Steenvliet courut
dans une pice voisine, peigna sa chevelure et ses favoris, et se
dpcha de changer de vtements.

Il n'avait mme pas compltement achev sa toilette lorsqu'il
ouvrit la porte du salon le chapeau  main, pour saluer le visiteur.
Il n'avait pas seulement chang de vtements, il avait compltement
chang de visage; sa figure exprimait ou simulait maintenant la plus
joyeuse humeur.

Le baron d'Overburg tait un de ces hommes qui portent, pour ainsi
dire, sur le front, le sceau de la noblesse. Tout en lui tait
lgant et distingu, le visage, le corps et les vtements. De
toute sa personne, de son langage, de ses gestes s'exhalait comme
un parfum aristocratique qui n'avait rien de voulu, et qui tait
videmment naturel.

Par habitude de politesse, il souriait d'un air aimable, mais au fond
de ce sourire, il y avait quelque chose de triste, de profondment
douloureux.

Ces deux hommes qui s'abordaient ainsi s'efforaient donc de
dissimuler, pour les mmes raisons,--au commencement du moins--le
chagrin qu'ils portaient au fond du coeur.

Le baron s'inclina en silence en voyant entrer l'entrepreneur;
celui-ci lui prit la main, la secoua amicalement, et s'cria:

--Quoi! monsieur le baron, vous me faites l'honneur de venir me
rendre visite  l'improviste? C'est bien  vous! Asseyons-nous, nous
boirons un verre de vin de liqueur  votre sant.

--Je vous rends grce, je ne prends jamais rien le matin.

--Monsieur le baron consentira bien  faire une exception en ma
faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possdent. Je ne vous
dirai pas combien chaque bouteille me cote. Sachez seulement que
le dernier ministre de France  Bruxelles lorsqu'il tait encore
ambassadeur auprs de la cour de Portugal, l'avait fait rcolter et
prparer pour lui-mme,  Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de
bouteilles. Il faut que vous le gotiez bon gr mal gr.

--Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir.

M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla au-devant du
domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.

--Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire trs
importante, balbutia le baron en hsitant.

--Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon
monsieur d'Overburg,--mon ami, oserai-je dire.--Causons d'abord un
instant de choses agrables. Tout  l'heure je vous couterai avec
plaisir. Veuillez vous asseoir. Comment se porte madame la baronne?
Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle
Clmence?

--Dieu merci, passablement bien, Monsieur. Ils m'ont charg de vous
saluer en leur nom.

--Quel honneur pour moi! Tant de bont de leur part! Ah! monsieur le
baron, je ne l'oublierai de la vie, cet aprs-midi que j'ai pass
 votre chteau, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble
famille. Quelle diffrence avec le monde bourgeois dans lequel je
suis oblig de vivre! Ne secouez pas la tte, monsieur le baron.
C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la vritable
politesse, l'affabilit qui convient, la bienveillance unie  la
gnrosit. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie
 gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer 
ces manires exquises et distingues... Mon fils Herman a bien, il
est vrai, reu une bonne ducation; mais, hlas, il ne me cause que
du chagrin et me fait craindre pour son avenir.

Le domestique parut avec un plateau d'argent sur lequel il y avait
une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un
guridon et s'loigna.

Aprs avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un  son
hte et lui dit:

--A votre sant, monsieur le baron. Eh bien, que dites-vous de ce
Porto-l?

--Il est exquis, monsieur Steenvliet. Je bois  votre sant et 
celle de votre fils.

--De mon fils? rpondit l'entrepreneur avec un soupir. Le pauvre
garon se perdra. Il s'oublie compltement dans des plaisirs
grossiers. Cette nuit encore... Vous ne pourriez croire combien il me
rend malheureux.

--N'est-ce que cela qui vous attriste? dit M. d'Overburg en souriant.
Je sais ce qui s'est pass hier; mon fils Alfred y tait, ils
taient en socit avec le comte de Hautmanoir, le chevalier Van
Beverhof et avec une douzaine d'autres jeunes sportsmen; ils taient
alls au chteau de M. Dalster, le banquier, pour voir les nouveaux
chevaux qu'il a fait venir rcemment d'Angleterre. L, ils ont
dgust diffrents vins, ce qui leur a donn une pointe. Il
parait qu'au retour ils se sont arrts en route et qu'ils ont bu
passablement de champagne. Mon fils Alfred, qui n'est revenu qu'au
milieu de la nuit, m'a racont la chose ce matin, et m'a dit que M.
Herman n'tait pas le moins gai de la bande.

--Fasse Dieu, dit l'entrepreneur, que tout cela n'ait pas de suites
irrparables! Moi-mme j'ai engag mon fils,--je l'ai mme forc,
je dois le dire,-- frquenter des jeunes gens de bonne maison; mais
il est trop faible, ou il n'a pas assez de raison; Il se perdra tout
 fait. Cette crainte me ronge le coeur et me dsespre.

--Vous avez tort de vous dsoler si fort pour cela, dit le baron. M.
Herman n'est probablement pas le plus engag de tous dans cette voie
de dissipation. Nous sommes tous dans le mme cas. Quand j'tais
jeune, nos parents et le monde nous imposaient la plus grande retenue.
Une conduite lgre, en public, tait svrement blme.
Mais aujourd'hui, il en est tout autrement. Les jeunes gens de bonne
maison, comme vous les nommez, se croiraient humilis s'ils ne
pouvaient pas surpasser ou du moins galer leurs compagnons de
plaisir en prodigalits tapageuses. C'est une triste chose, surtout
pour les parents; mais la mode, le monde le veut ainsi. Nous devons
nous rsigner  des choses que nous ne pouvons pas empcher. Cette
vie de dissipation finira bien un jour ou l'autre.

--Oui, mais comment finira-t-elle? Par la perte de la fortune, de la
sant ou de l'esprit?

--Oh! non; vous prenez les choses trop au tragique; la fin naturelle
est le mariage, et aprs cela on ne parle plus des pchs de
jeunesse.

L'entrepreneur murmura quelques paroles inintelligibles, et demeura
pensif.

--Puis-je vous faire connatre maintenant les motifs de ma visite?
demanda le baron d'un presque suppliant.

--Excusez mon impolitesse, monsieur le baron je ne suis qu'un
goste qui ne songe qu' ce qui assombrit mon esprit. Parlez, je
vous coute.

--C'est une terrible, une affreuse chose que vous allez apprendre,
commena le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Steenvliet, que je
suis riche; du moins mon train de maison et mes proprits vous
le font supposer. Eh bien, je suis un homme ruin; j'ai tout perdu,
tout. Je ne possde plus rien...

--Vous avez tout perdu! Vous ne possdez plus rien! s'cria
l'entrepreneur au comble de la surprise. Ciel! comment est-ce
possible?

--Permettez-moi, je vous en prie, monsieur Steenvliet, de vous
expliquer les causes de ma ruine. Mon pre m'a laiss une fortune
qui tait greve de dettes assez lourdes. Cependant, dans les
premires annes de mon mariage, il me fut possible en vivant
avec la plus stricte conomie, de tenir cache cette situation
embarrasse, et mme de l'amliorer sensiblement. Dieu m'a
donn sept enfants: deux fils et cinq filles. Ils grandirent. Alors
commena pour moi une vie d'preuves et de chagrin. Mon fils an,
il est  Paris maintenant, devint un dissipateur insens. Pour
l'empcher de dshonorer mon nom, j'ai d m'imposer  diffrentes
reprises les plus pnibles sacrifices. Il y a trois mois seulement,
j'ai pay encore, en une seule fois, trente mille francs pour le
sauver de la honte. Mon second fils Alfred, vous le savez, suit 
peu prs la mme voie. Ajoutez  cela l'accroissement incessant
des dpenses qu'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied
convenable; la toilette de mes filles, l'obligation o je me trouve
de rendre des dners ou des soires, et vous comprendrez, monsieur
Steenvliet, que je devais fatalement et rapidement marcher vers la
ruine. Il y a quelques annes je me suis vu contraint de vendre deux
fermes situes en France. Cette situation m'effraya. Il me fallait,
si je ne voulais pas dchoir lentement mais certainement, chercher
des moyens d'augmenter considrablement mes revenus. Ces moyens
j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'industrie; mais
nous, gentilshommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est
dans ces tristes circonstances que je me laissai entraner par
quelques-unes de mes connaissances  prendre part  la fondation de
la banque _la Prudence_. Je grevai mes biens d'une hypothque de deux
cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette
somme.

--Ce n'tait pas une mauvaise entreprise, fit observer M. Steenvliet.
_La Prudence_ donne de bons dividendes et ses actions sont bien
au-dessus du pair.

--Hlas! ce n'tait qu'une vaine apparence. Tandis que chacun
pensait que la banque faisait des brillantes affaires, un caissier
infidle tait occup  creuser un abme o beaucoup de fortunes
devaient s'engloutir.

--Vous m'pouvantez, monsieur le baron.

--Hier, trs tard dans la soire, on m'a apport la nouvelle de ce
malheur. Ce caissier infidle, aprs avoir pendant plus de deux ans
dtourn des millions de sa caisse et surtout des dpts, a pris
la fuite et a disparu sans laisser de traces.

--Mais on le poursuivra, on l'arrtera, s'cria l'entrepreneur.

--Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant.
Chacun croyait qu'il possdait personnellement une grande fortune; il
a fait jouer  diffrentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi
qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois.
Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent
la catastrophe; mais  la Bourse elle sera infailliblement connue, et
alors les actions de _la Prudence_ tomberont  rien.

Bien que le baron fit tous ses efforts pour dissimuler son motion,
l'altration de sa voix trahissait assez l'inquitude et le chagrin
auxquels il tait en proie.

--C'est trs pnible, en effet, dit l'entrepreneur.

Mais cependant vous avez tort, me semble-t-il, monsieur le baron, de
vous laisser abattre si fort par ce malheureux vnement, Car enfin
supposons que vous y perdiez cent cinquante mille francs, ce n'est pas
encore l la ruine.

--Hlas! vous ne savez pas encore tout, soupira M. d'Overburg dont
les yeux se mouillrent de larmes. gar par les conseils de
quelques-uns de mes amis qui faisaient partie de l'administration de
la Banque, j'acceptai leur proposition d'entrer dans un syndicat ayant
pour but de spculer  la Bourse pour notre propre compte. A cet
effet, on m'ouvrit  la Banque un crdit qui me permit de faire 
ce syndicat un apport de deux cent cinquante mille francs. J'avais
confiance en ces amis qui avaient l'habitude de manier des sommes
aussi considrables et qui taient connus comme hommes d'affaires
capables et prudents. Malheureusement ils avaient,  mon insu,
charg de leurs oprations le mme caissier infidle.

--Et il a tromp galement le syndicat?

--Tout le capital de notre syndicat est perdu!

--Quoi? s'cria l'entrepreneur en levant les mains. Vous perdez
quatre cent cinquante mille francs, presque un demi-million? Quel coup
fatal! Je vous plains, monsieur d'Overburg... Et vous dites que toute
votre fortune y est engloutie?

--Tout entire.

--Mais il faut chercher les moyens de vous sauver, vous et vos
enfants. Vos parents sont riches, ils vous aideront.

--J'en ai dj parl  deux membres de ma famille, les seuls qui
pourraient le faire... Ils refusent.

--Tournez-vous vers les autres membres votre famille, ensemble ils
peuvent beaucoup. Mais il faut vous presser, la chose ne souffre aucun
retard. Cette catastrophe sera connue tout de suite. Vous ne pouvez
chapper au dshonneur qu'en versant les deux cent cinquante mille
francs  la Banque. Heureusement vous ne faites point partie du
conseil d'administration, sans cela on pourrait vous rendre responsable
du dtournent de l'argent des actionnaires.

--Je n'espre rien de mes parents, murmura le baron. La somme est
trop considrable. D'ailleurs je n'ai pas le temps d'attendre.

--Mais, mon pauvre monsieur d'Overburg, que croyez-vous donc pouvoir
tenter?

--Je n'ose presque pas vous le dire, rpondit le baron d'un air
craintif. Vous m'avez tmoign de l'amiti, vous m'avez fait des
offres de service. Dans ma dtresse j'ai pens  vous comme  mon
dernier recours.

--A moi? grommela l'entrepreneur, peu flatt de la prfrence. Je
ne dis point que je n'aurais pas plaisir  venir  votre secours;
mais deux cinquante mille francs! C'est une fortune.

M. d'Overburg tendit les mains vers lui, et dit sec un ton de
supplication:

--Ah! ayez piti de mon malheur! Vous possdez des millions. Vos
grandes entreprises de toute nature amnent encore tous les jours de
nouveaux capitaux dans votre caisse. Si vous consentiez  me prter
ce dont j'ai besoin pour acquitter ma dette envers la Banque, vous
n'en resteriez pas moins riche.

--Mais, monsieur le baron, lors mme que je voudrais, il me serait
impossible de tirer un quart de million de ma poche sans me mettre
moi-mme dans l'embarras.

--Vous avez un crdit illimit, mon bon monsieur Steenvliet.

--En tous cas, on ne prte pas deux ou trois cent mille francs sans
garantie.

--Non, en effet; mais je puis vous en donner une. J'value au moins
deux cent mille francs l'excdent de la valeur de mes biens sur
l'hypothque dont ils sont grevs. Prenez l-dessus une hypothque
de second rang. Quant aux cinquante mille francs restants, pour
ceux-l je ne peux pas vous donner de garantie; mais rflchissez
que je dois hriter de diffrents cts, entre autres de mon oncle
maternel, le marquis de la Chesnaie, qui a plus de soixante-dix ans et
qui est tellement malade que depuis six mois il sjourne  Monaco,
sur les bords de la Mditerrane, o il espre rtablir sa sant
chancelante. Il possde au moins deux millions.

--Eh bien, voil le moyen, interrompit l'entrepreneur avec joie.
crivez  votre oncle, il vous sauvera.

--Oh! non; il est, par malheur, comme beaucoup de vieilles gens,
extrmement avare. Je n'obtiendrais pas seulement mille francs de
lui. Vous voyez, monsieur Steenvliet, vous ne risquez rien, ce n'est
qu'une affaire de temps. Allons, soyez gnreux, montrez votre bon
coeur; ne me laissez pas partir d'ici dsol. C'est  vous que nous
devrons notre bonheur. Votre conscience vous rcompensera; car elle
vous donnera la conviction d'avoir sauv le nom et l'honneur d'une
vieille noble famille, qui, sans votre assistance, allait dchoir et
s'effondrer. C'est une belle et noble action, monsieur Steenvliet, que
de maintenir debout une race que les sicles ont fonde et le temps
avait jusqu' prsent respecte.

L'entrepreneur paraissait mu et son irrsolution se lisait dans ses
yeux.

--Tenez, mon bon monsieur Steenvliet, s'cria le baron, je vous
supplie  mains jointes et les larmes aux yeux, ayez piti de moi et
de mes pauvres enfants!

Au bout d'un moment de silence, M. Steenvliet prit la main de son
visiteur et lui dit:

--Croyez-moi, monsieur d'Overburg, votre malheur me touche
profondment. Je voudrais pouvoir vous aider; mais je ne puis pas
ainsi prendre tout  coup un parti au sujet d'un emprunt aussi
considrable, et non seulement j'ai besoin de rflchir; mais je
dois savoir encore s'il me serait possible de tirer cette grosse somme
de mes affaires courantes. Revenez demain, je vous ferai connatre ma
rsolution.

--Puis-je esprer qu'elle me sera favorable?

--Esprer, oui, mais vous comprenez que je ne puis pas encore me lier
dfinitivement.

--Ah! Et si ds aujourd'hui ma situation envers la banque est connue
 la Bourse?

--Chargez un de vos amis en ce cas de dclarer tout haut que vous
tes prt  verser l'argent que vous devez... Par ce moyen, vous
prvenez tous les bruits fcheux. Maintenant, ayez bon courage,
monsieur le baron, j'espre que je pourrai vous aider... Allons,
prenez encore un verre de vin, cela vous ragaillardira et vous donnera
des forces contre le chagrin.

M. d'Overburg  demi consol vida son verre.

--Ah! puisse le bon Dieu vous inspirer de me sauver! dit-il. Vous me
rendriez encore un autre service. Mon fils Alfred, vous le savez,
est un dsoeuvr, un dissipateur. Il est temps qu'on mette fin aux
dbordements de sa vie de jeune homme. J'tais en ngociations avec
le comte van Eeckholt qui ne parat pas loign d'accorder 
mon fils la main de sa fille cadette. Votre aide seule peut rendre
possible cette brillante alliance.

--Et vous croyez que monsieur Alfred, par ce mariage, renoncerait 
sa vie de dissipation?

--Infailliblement.

--Ah! si je pouvais aussi, par le mme moyen, ramener mon fils dans
le bon chemin! soupira l'entrepreneur.

--Mais vous le pouvez, cherchez une femme pour lui, dit le baron.

--Croyez-vous, monsieur le baron, que cela me serait facile?

--Comment pareille chose serait-elle difficile pour vous qui possdez
des millions?

L'entrepreneur secoua un instant la tte d'un air pensif.

--Jusqu' prsent, dit-il, j'ai vainement cherch une femme
possible pour Herman. Les offres n'ont certainement pas manqu; mais
l'orgueil paternel me pousse, quand il s'agit de mon fils unique, 
lever mes vues au-dessus des gens parmi lesquels nous avons vcu
jusqu' prsent. Mon travail, mon esprit d'conomie, un peu
d'intelligence et beaucoup de bonheur m'ont fait gagner quelques
millions. Je les ai gagns honntement, personne n'a jamais dit une
parole de blme contre moi. Je me demande si, dans cette situation,
je n'ai pas le droit d'esprer pour mon fils un meilleur lot et une
place dans les hautes classes de la socit.

--Certes, vous avez ce droit, affirma le baron. Vous n'avez qu'
regarder autour de vous, je ne doute pas qu'en cherchant bien vous ne
trouviez la bru que vous souhaitez.

L'entrepreneur resta un moment pensif, puis il dit tout  coup:

--Je crois, monsieur le baron, que j'ai dcouvert le moyen de vous
dlivrer en une fois de toutes vos inquitudes...

--Ah! ciel, puissiez-vous ne pas vous tromper! s'cria M. d'Overburg
avec joie. Et cet heureux moyen?

--Lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'inviter  visiter votre
chteau, mademoiselle Clmence, votre fille, et mon fils ont eu deux
ou trois fois l'occasion de passer quelques heures de compagnie. Il
parat que les jeunes gens ne se hassent point. Je suis dispos
 donner  mon fils un million de dot. De plus, sa femme deviendra
matresse dans ma maison o elle disposera de tout selon son bon
plaisir. Qu'est-ce que vous dites de cela?

Le baron le regarda avec stupeur comme s'il n'avait pas compris.

--Si vous consentez  ce mariage, reprit Steenvliet, je vous prte
immdiatement deux cent cinquante mille francs sans autre garantie
que votre signature.

Le baron parut hsiter ou rflchir.

--Quoi? vous ne rpondez rien? murmura l'entrepreneur d'un ton de
mcontentement. Est-ce donc un refus?

--Oh! non, vous vous trompez, s'cria le baron effray. J'accepte...
avec reconnaissance... avec joie... mais je ne puis pas, comme cela,
prendre  l'instant une rsolution dfinitive, sans savoir ce que
pensent de cela ma femme et ma fille.

--Madame la baronne ne peut pas refuser, et si elle devait y voir
un certain sacrifice, elle s'y rsignerait pour le bonheur et pour
l'honneur de son poux.

--En effet, soupira le baron.

--Et pour ce qui regarde mademoiselle Clmence, mon fils est
un garon bien tourn et elle paraissait le distinguer
particulirement. De son ct, vous ne rencontrerez pas
d'opposition.

--Je crois galement pouvoir l'esprer, mon bon monsieur Steenvliet;
Clmence m'a parl avec loges de M. Herman et surtout de sa
politesse et de sa dlicate rserve; mais n'en ft-il pas ainsi,
cela ne serait pas un obstacle insurmontable. C'est une autre
difficult qui m'empche d'accepter immdiatement votre gnreuse
proposition.

--Une difficult? Avez-vous peut-tre pris dj d'autres
engagements pour votre fille?

--Non. Je vais vous expliquer. Vous tes un homme raisonnable et vous
le comprendrez. Au dcs de mon oncle, le marquis de la Chesnaie, je
dois entrer en possession de plus de deux millions. Il est le parrain
de notre Clmence. Si j'allais, sans l'avoir consult, disposer
de la main de ma fille, il en serait tellement irrit qu'il me
dshriterait. Vous ne pouvez donc pas exiger que je mette en pril
la fortune future de mes enfants.

--Naturellement, je ne vous le conseille mme pas. crivez-en 
votre oncle. Mais qu'attendez-vous? S'il refusait d'approuver ce
projet de mariage?

--Refuser, monsieur Steenvliet? Je le craindrais s'il pouvait tre
assez gnreux pour me tirer de l'embarras o je suis; mais, comme
je vous le disais, il est d'une avarice extrme et les dissipations
de mes fils l'ont rendu inexorable sur ce point.

--Et vous concluez, monsieur le baron?

--Je ne puis pas vous donner ma parole dcisive avant de connatre
le sentiment de mon oncle. Je courrais le risque de vous tromper ou de
le tromper; ma conscience me le dfend.

--Je ne vous demande pas une dcision. Je vous demande seulement
votre parole de gentilhomme que vous ferez sincrement tout votre
possible pour pargner  mon fils un refus humiliant.

--Je vous la donne, monsieur Steenvliet.

--Eh bien, je veux lutter de bonne volont avec vous, dit
l'entrepreneur en lui serrant joyeusement la main. Ds demain, si
vous voulez, vous pouvez disposer sur ma maison pour deux cent mille
francs, soit en une fois, soit en plusieurs. Il suffira que vous
fassiez des mandats  ordre sur ma caisse. La chose vous va-t-elle
ainsi?

--Oh! gnreux ami; s'cria le baron. Merci; mille fois merci! Vous
tes mon sauveur et celui de toute ma famille!

--Je pousserai mme plus loin mon assistance, monsieur d'Overburg. Je
me propose, un peu plus tard, de dgrever vos biens patrimoniaux de
leurs hypothques... Mais si, par malheur, on me faisait l'injure de
repousser ou de rendre impossible les projets d'union convenus entre
nous, alors, vous le comprenez bien, je serais libre de retirer mes
promesses et mon aide.

--Ne craignez rien pour cela, rpondit le baron. Une pareille
alliance, j'en conviens, aurait peut-tre rencontr autrefois
d'insurmontables obstacles; mais aujourd'hui l'argent est devenu le
levier tout-puissant qui abaisse les montagnes, qui comble les abmes
et qui, dans le monde moral, peut rendre possibles les choses qui ne
l'taient pas autrefois.

--En tout cas, baron, au besoin, rappelez  vos parents que je me
mettrai au lieu et place de la banque et que je serai votre crancier
au mme titre et avec les mmes droits que cet tablissement.

--Si mon oncle consent je pourrai bien me passer de l'approbation
de mes autres parents; et c'est pourquoi je pense qu'il serait trs
prudent de ne parler de ce projet de mariage qu'aux membres de nos
deux familles et encore en leur recommandant strictement le secret.
Sans cela des bruits prmaturs pourraient encore nous susciter des
difficults. Par exemple si un de mes parents crivait au marquis
avant que celui-ci m'et envoy sa rponse. Mon oncle est un homme
bizarre.

--Eh bien, gardons la chose secrte entre nous jusqu' ce que vous
ayez reu sa lettre. Ce sera, en effet, le plus prudent.

--Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi de vous quitter
pour aujourd'hui, J'ai hte d'aller me conformer  votre sage
conseil pour prvenir tous les bruits dfavorables et en mme temps
d'crire  mon oncle. Ds que je recevrai sa rponse, je viendrai
vous en faire part. D'ailleurs, l'occasion ne me manquera pas
pour vous tmoigner encore, dans l'entre-temps, ma profonde
reconnaissance. Adieu.

--Au revoir, monsieur le buron.

Et l'entrepreneur escorta son hte jusqu' la porte en lui
prodiguant encore des paroles d'encouragement.

Lorsque le baron se fut loign, M. Steenvliet retourna dans son
cabinet. Il ne paraissait pas satisfait de la faon dont le baron
avait, au commencement du moins, accueilli sa proposition. Son
visage exprimait le mcontentement et il secouait la tte d'un air
soucieux.

Arriv dans son cabinet il alluma sa pipe en cume de mer et se
mit  fumer  grosses bouffes comme il avait coutume de le faire
lorsque des penses peu agrables assombrissaient son esprit.

Enfin, lorsque ses rflexions et son tabac l'eurent insensiblement
men  envisager l'affaire sous un jour plus favorable, il murmura:

--Le baron n'a pas accueilli ma proposition avec une grande joie. Il
en paraissait tout troubl. Pour ce qui le concerne, je crois  son
consentement sincre; mais il craint ses parents, surtout son oncle,
le marquis. Certes, dans le monde c'est un avantage considrable et
un grand honneur d'appartenir  une race illustre; mais, au fond,
tous ces gens si fiers ne sont pas faits d'une autre essence que
nous tous. Ah! ils pourraient bien refuser. Le baron pourrait faiblir
devant leur rsistance. Il y aurait donc une lutte entre leur orgueil
et mon ambition paternelle? Ils ne me connaissent pas; ils ne savent
pas que, jusqu' prsent, je n'ai pas laiss inexcut un seul de
mes projets... Pourquoi donc m'inquiter du rsultat? Le baron peut
hsiter, chercher  obtenir des dlais; mais est-ce que je ne le
tiens point par l'argent? Attendre n'est rien, pourvu que j'aie des
chances d'atteindre mon but; et ce but, je veux l'atteindre et je
l'atteindrai.

Un valet entra, aprs avoir frapp lgrement  porte.

--Monsieur, annona-t-il, monsieur votre fils vient d'entrer. Selon
vos ordres, je lui ai dit que vous vouliez lui parler immdiatement.

--Eh bien?

--Il m'a rpondu: Allez au diable! Et il est mont.

--Quel air avait-il?

--Trs fatigu, ple et de mauvaise humeur, Monsieur.

--C'est bien.

Le domestique sortit.

--Il me fera avoir une attaque d'apoplexie, s'cria l'entrepreneur en
frappant du pied avec colre. Je ne pense qu' lui,  son bonheur,
et lui, aprs une nuit de dsordre et de dissipation, ne daigne pas
seulement venir me saluer. Il mprise mes ordres en prsence de mes
domestiques. Ah! a ne peut pas durer ainsi! Il faut qu'il sache, et
il saura que c'est moi qui suis le matre ici.

En achevant ces menaces il gravit l'escalier de marbre et ouvrit la
porte d'une des chambres qui s'ouvraient sur le palier.

Il vit son fils, qui avait dj t sa redingote, debout devant
son lit.

--Mauvais sujet, s'cria-t-il, Jacques ne t'a-t-il pas dit que je
voulais te voir  ton retour? Pourquoi ne m'obis-tu pas?

--Je suis malade, grommela le jeune homme d'un ton revche. Je vais
me coucher.

--Malade? Tu as encore une fois pass toute la nuit dans une
scandaleuse dbauche. Tu n'es qu'un mprisable ivrogne.

--Pas encore tout  fait, mon pre; mais je crains fort de le
devenir. Et  qui la faute?

--Et tu n'es pas honteux, fils ingrat, de me dire pareille chose?
s'cria l'entrepreneur afflig et courrouc  la fois,  moi, 
ton pre qui a pioch et pein toute sa vie pour te voir heureux?

--Pourquoi vous cacher la vrit, mon pre? Vous savez assez
vous-mme que...

--Ces griffes sur ta joue, qu'est-ce que cela signifie? Tu t'es battu,
battu avec des femmes?

--Non, soyez tranquille, mon pre, j'tais en bonne compagnie:
vous les connaissez bien les jeunes gentilshommes et les autres
dissipateurs du club. Chemin faisant nous avons bu du champagne dans
un cabaret de village, par seaux, suivant la coutume, et, pour nous
amuser, nous avons mis en pices quelques verres et quelques glaces.
Dans l'obscurit, je me suis heurt contre un marbre; de l
vient l'gratignure de ma joue. Allons, pre, ne me faites pas de
reproches inutiles. Ce n'est pas la premire fois que pareille chose
m'arrive, et ce ne sera probablement pas la dernire. Soyez un peu
indulgent et laissez-moi me mettre au lit.

L'entrepreneur, mis dans la plus violente colre par le calme
exasprant de son fils, s'lana vers lui le poing ferm.

--Vaurien sans coeur! vocifra-t-il. Tu n'iras pas te coucher, tu
couteras respectueusement ce qu'il me plaira de te dire!

--Eh! mon Dieu, ne vous mettez pas en colre, mon pre. Si vous le
dsirez, je resterai lev.

--Ah! tu continueras  boire,  bambocher comme un tre sans
ducation, oses-tu dire! Je comprends: tu crois que je n'ai ni le
droit, ni le pouvoir de t'imposer ma volont. Eh bien! tu te trompes,
et joliment! N'oublie pas que quand ta mre mourut je n'avais encore
qu'une toute petite fortune. Depuis lors tu m'as cot et tu as
dissip au moins trois fois autant que ton petit hritage maternel.
Ce que je possde m'appartient tout  fait,  moi seul, et s'il me
plaisait de te refuser  l'avenir toute monnaie...

--Fasse Dieu que vous me l'eussiez toujours refuse, mon pre,
murmura le jeune homme sans s'mouvoir. Cet argent que d'autres
mettent au dessus de tout, je le hais comme la cause de ma misre et
de mon dsespoir. Ces paroles vous fchent, mon pre? Vous croyez
que je dis cela pour vous faire de la peine! Croyez, que malgr tout,
je vous aime et je vous respecte; oui, je voudrais tre la joie de
vos vieux jours; mais je ne suis plus bon  rien, plus capable de
rien. La vie m'ennuie tellement que je voudrais tre mort.

L'accent de conviction avec lequel Herman avait prononc ces
dernires paroles, effraya profondment M. Steenvliet et fit tomber
sa colre comme par enchantement.

--Mon fils, mon fils, si tu savais comme tu me fais de la peine! Aie
piti de ton pre! Je te donne tout ce que ton coeur peut dsirer;
des chevaux de prix, des voitures de luxe, de l'argent en abondance,
et tu ne t'estimes pas encore heureux!

--Je suis malheureux, mon pre, profondment malheureux!

--Comment cela est-il possible? As-tu peut-tre une cause secrte de
chagrin? Confie-la moi, je t'aiderai  en triompher.

--Vous la connaissez, cette cause, rpondit le jeune homme. Ce n'est
pas la premire fois que je vous en parle; mais vous voulez que je
vous la rpte? Eh bien, soit. Mon excellente mre tait une fille
de paysans. Malgr votre fortune, qui croissait tous les jours, elle
a lev ma premire jeunesse comme elle pouvait; elle m'a inculqu
sa simplicit, son amour pour la vrit et pour la vertu, en
mme temps que son aversion pour le faux luxe; mais les manires
distingues, le vernis spirituel et brillant, l'ambition de
s'lever,--qualits que l'on doit avoir suces avec le lait
maternel pour les possder entirement,--elle ne pouvait me les
apprendre ou me les inspirer, ni vous non plus, mon pre. L'argent ne
vous avait pas encore pouss  chercher pour moi le bonheur dans la
vie inutile et fastueuse de ce qu'on est convenu d'appeler le grand
monde. Vous et mre, vous rviez pour moi une carrire fructueuse
et en mme temps honorable. Je deviendrais artiste, peintre, et je
suivais les leons de l'Acadmie. J'eus des professeurs particuliers
qui me firent faire quelques progrs; je commenai  peindre.
J'avais des dispositions, beaucoup de dispositions; tout prsageait
qu'aprs de srieuses tudes, je ferais honneur  votre nom et
 mon pays. Je regrette ce temps d'enthousiasme, d'amour du beau,
d'ardentes croyances en l'avenir. J'tais bien heureux alors! Mais la
fortune vous favorisa d'une manire aussi inattendue qu'inespre
et, pour comble de malheur, Dieu rappela  lui ma pauvre mre. Vous
m'avez forc alors, mon pre, impitoyablement forc, de dposer
pour jamais le crayon et le pinceau. Le fils d'un millionnaire ne
pouvait plus travailler... C'est ainsi que vous avez bris l'espoir
de ma vie et tout mon courage; car j'ai oubli ce que j'avais appris
et maintenant il est trop tard.

--Allons, allons, mon fils, dit l'entrepreneur d'un ton trs calme.
Tout a n'est qu'une erreur de tes sens. La migraine te rend chagrin
et grognon. Tu voulais devenir peintre? Qu'est-ce, au fond, qu'un
peintre, sans parler bien entendu de quelques gnies exceptionnels
presque aussi rares que le merle blanc? Un peintre est un ouvrier qui
fait des meubles pour orner les salons des gens riches. Il s'estime
heureux lorsqu'il russit  nouer pniblement les deux bouts de
l'anne. N'est-ce pas ainsi?

Un sourire triste et improbateur plissa les lvres du jeune homme.

--Oui, ris de mes paroles, continua le pre. Tu ne me feras pas
croire qu'il ne serait pas de la dernire stupidit de courir avec
un tableau sous le bras pour l'offrir en vente, de se jeter aux genoux
des journalistes et des critiques d'art, ou de se laisser traner
dans la boue par des concurrents jaloux, quand on a des millions  sa
disposition. Reconnais qu'en ceci du moins j'ai raison.

--En tous cas, cela importe peu actuellement, rpliqua le jeune
homme. Vous avez jug qu'il valait mieux pour moi de frquenter
les plus hautes classes de la socit et de vivre sans rien faire
d'utile. Je vous ai obi. De quoi pouvez-vous vous plaindre?

--Mais Herman, mon pauvre garon, ce n'est pas une raison pour te
traner dans une crapuleuse dbauche, s'cria l'entrepreneur avec
un accent d'indulgence paternelle. Que tu t'amuses dans la compagnie
des membres du Club, je n'y trouve rien  redire; mais faut-il pour
cela te livrer  de pareils excs de boisson au risque de troubler
ton intelligence et de perdre ta sant et ta bonne rputation?

--J'ai profondment rflchi  cette question, mon pre; ce matin
encore, pendant des heures. Est-il ncessaire de faire de pareils
excs de boisson en telle compagnie? Pour moi, cela est invitable.

--Invitable? Mais avec une volont un peu ferme on peut toujours se
retenir.

--On pourrait le croire, mon pre, mais cependant ce n'est pas ainsi.
Quand je me trouve dans la compagnie de ces jeunes nobles, avant
qu'ils soient chauffs par le vin, je me sens  chaque instant
profondment humili; car, mme sans le vouloir, ils montrent assez
qu'ils ne me considrent que comme un intrus d'un sang de qualit
infrieure. Je dois reconnatre d'ailleurs que je suis rellement
bien au-dessous d'eux: je ne parle pas leur langue, je n'ai pas leurs
belles manires, je ne puis point parler de mes anctres ni de mon
blason, de mon oncle le duc, ni de ma tante la comtesse; mais quand le
vin dborde sur la table et que les ttes sont allumes, alors je
deviens insensiblement leur gal et mme je les dpasse tous par
la seule puissance dont vous me laissez disposer: par l'argent... Et
lorsque, en leur prsence, je sme l'or  pleines poignes et que
je paie mme l'cot des plus riches, alors ils m'admirent et ils
m'encensent; alors ils s'crient que si je ne suis pas d'un sang
noble je mritais du moins d'en tre. Vous voyez donc bien, mon
pre, que je ne puis pas chapper  la folle vie qui vous afflige,
 moins que je ne dise adieu dfinitivement et pour toujours  la
dangereuse socit de ces nobles gentilshommes, le dsirez-vous?

--Non, pas cela, Herman, maintenant moins que jamais. Mais si tu
t'amusais avec une certaine mesure et si tu t'arrtais de boire ds
que tu sens que le vin va te faire mal?

--Ah! mon pre, cela n'est pas possible, je ne suis pas un ange.
Pour n'tre pas ddaign par mes nobles amis je dois du moins faire
comme eux, et si le vin m'a une fois obscurci l'esprit je n'en ai pour
cela moins d'intelligence et de volont que les autres.

--Essaie du moins, mon fils, promets-moi que tu l'essaieras.

--Je veux bien promettre, murmura Herman en haussant les paules;
promettre est facile, mon pre; mais je ne rponds pas que je
pourrai tenir ma parole. Ainsi, par exemple, dans huit jours nous
avons dans le mme cabaret une fte, un banquet, o l'on ne boira
pas peu de chose. Le banquier d'Alster a perdu le pari d'un dner de
quinze couverts contre le comte de Hautmanoir. Ce dner dgnrera
probablement en une longue bamboche, car l'htelier de l'_Aigle
d'or_, un fin renard, a deux filles qui, malgr leur innocence
apparente, connaissent parfaitement le truc pour nous entraner dans
de folles dpenses d'argent. Vous me direz, mon pre: N'allez pas
 cette partie. C'est impossible: J'tais avec le baron Arthur
d'Overburg le tmoin du pari. Si j'y manquais...

--Non, pour cette fois je ne puis pas vous le conseiller, interrompit
l'entrepreneur. J'ai pour cela certaines raisons puissantes. Vas-y
et tiens-toi un peu bien et ne fais pas de choses dangereuses...
Maintenant que tu te montres raisonnable, j'ai bien envie de te parler
d'une autre affaire, mais puisque tu es fatigu j'attendrai jusqu'
demain.

--Ma fatigue est passe, mon pre.

L'entrepreneur prit la main de son fils:

--Herman, dit-il, coute mes paroles avec bonne volont et sans
prvention. Tout ce que j'ai fait jusqu' prsent, je l'ai fait
par amour pour toi. Mon rve tait de t'lever dans le monde, de
te faire jouir dans la socit des honneurs et de la considration
pour lesquels je ne suis pas n et je n'ai pas t lev
moi-mme, j'ai l'espoir maintenant que bientt je pourrai atteindre
ce but de tous mes efforts. Tu as vingt-quatre ans, dis-moi, n'as-tu
jamais song au mariage?

--Jamais, mon pre.

--Eh bien si je t'offrais une femme aimable, spirituelle et charmante,
repousserais-tu sa main?

--Je n'en sais rien.

--Mais si je te disais que ton consentement me rendrait heureux?

--A ces conditions je pourrais me soumettre  vos dsirs. Un
changement si radical dans ma position me gurirait peut-tre de
l'ennui et du dgot de l'existence.

--Et puis rflchis, mon fils, qu'une matresse de maison est
ncessaire ici, une femme distingue, bien leve, qui sache
recevoir comme il convient. Je voudrais jouir un peu de ma fortune,
inviter  des dners,  des soires, des gens dans une belle
position... Je pourrais me remarier, oui, mais je t'aime trop pour te
donner une martre. Ta femme sera la matresse ici et c'est elle
qui tiendra la maison. Ah! Herman, si je russis cette fois dans mes
efforts, il est probable que tu me remercieras ternellement pour un
si brillant mariage... Tu connais mademoiselle d'Overburg?... Elle est
charmante, elle sduit tout le monde par sa conversation spirituelle
et par la grce de ses manires.

--Quoi? c'est Clmence Overburg que vous voulez me proposer pour
fiance? s'cria Herman avec une expression de surprise mle
de regret? Une fille de baron de vieille noblesse? Elle est aimable,
spirituelle, je le reconnais; mais jolie, je ne l'ai point remarqu.

--Tu te trompes, Herman, sa figure est trs bien. Et rflchis donc
quel grand et beau nom! Tu seras donc admis dans une des familles les
plus nobles et les plus illustres de tout le pays.

--C'est prcisment cela qui m'effraie; en prsence de cette
demoiselle d'Overburg d'une si haute naissance, je ne me sens qu'un
tout petit garon, mon pre. Cela m'humilie profondment. Je ne
connais ni les ides, ni les habitudes, ni le langage de ce grand
monde. Une femme qui a plus d'esprit que son mari et qui peut lui
donner des leons sur tout, serait-ce bien la condition d'une
vie supportable? Et puis il y a les nobles parents, quel accueil
feront-ils  l'intrus qui a du sang d'ouvrier dans les veines? Ils ne
l'accueilleront qu'avec ddain naturellement.

--Tu n'envisages que le vilain ct de l'affaire, mon fils,
rpliqua l'entrepreneur. Ma grande fortune te garantira contre
l'humiliation que tu as tort de craindre... Allons, Herman, mets-y de
la bonne volont. Promets-moi que tu ne te mettras pas en travers
de mon projet; rassure-moi. Dis-moi que tu accepteras Clmence
d'Overburg comme femme si on t'offre sa main.

--Je consentirai pour vous plaire, mon pre, mademoiselle Clmence
ou une autre, a m'est gal. Je ne puis pas devenir plus malheureux
que je ne le suis.

L'entrepreneur, qui s'tait attendu  une vive rsistance, tait
tonn autant que joyeux de la condescendance de son fils.

--Eh bien, Herman, je suis content de toi, dit il, nous ne parlerons
pas davantage aujourd'hui de cette affaire encore quelque peu
incertaine. Va te mettre au lit maintenant et tache de prendre du
repos. Cela te fera du bien.

Et aprs avoir serr encore une fois la main de son fils, il sortit
de la chambre avec un joyeux sourire sur les lvres.




IV


Lorsque le baron d'Overburg eut fait encore deux ou trois courses,
toutes relatives  sa situation envers la banque, il se rendit au
chemin de fer et monta dans un wagon de premire classe. Dans
le compartiment o il entra il n'y avait que deux personnes qui
causaient  voix basse entre elles et qui ne firent gure
attention  lui. Il put donc se livrer, sans tre troubl,  ses
rflexions, dans le coin o il avait pris place.

Durant quelque temps sa physionomie s'illumina d'un sourire; il
rflchissait qu'il avait t sur le bord d'un abme. Sa fortune
tait tout  fait perdue, et sa situation envers la Banque avait
t si critique et si menaante, qu'il n'avait plus eu devant les
yeux qu'une dchance sans espoir, une ruine complte, la honte et
la misre pour lui et ses enfants. C'est Dieu lui-mme, pensait-il,
qui m'a inspir l'ide d'invoquer le secours de M. Steenvliet, Ce
gnreux bourgeois lui fournissait les moyens de cacher  tout le
monde les brches de sa fortune, jusqu' ce que l'autre hritage
vnt le dlivrer de toute inquitude. Sa conscience essaya bien
de lui faire voir aussi les points noirs de cette affaire. Sa fille
devrait se marier avec un jeune homme de sang roturier: elle, rejeton
de l'illustre famille des Overburg, allie avec le fils d'un homme
qui, il le savait, avait commenc sa carrire comme journalier,
comme simple maon. Une pareille msalliance ne souillerait-elle pas
d'une tache ineffaable le nom immacul de ses anctres?... Mais sur
ce point-l, pensait-il, le temps a considrablement modifi les
ides.

D'ailleurs si Clmence avait de l'inclination pour Herman Steenvliet
et acceptait librement sa main? Ce mariage ne faisait pas entrer un
bourgeois dans sa famille,  proprement parler, c'tait simplement
une descendante, un rejeton fminin qui passait  l'tat de
bourgeoise. Dans tous les cas et de quelque faon que la chose
se prsentt, il n'avait plus le moyen de rsister. Accepter la
proposition de M. Steenvliet ou se rsigner  la dcadence et  la
honte, il ne lui restait pas d'autre choix.

Le train s'arrta dans une petite station. Le baron descendit. Il
devait encore marcher pendant six ou sept minutes. Aprs avoir suivi
la grande route pendant quelques centaines de mtres, il prit un
chemin de traverse qu'ombrageait une double range de htres.

Au bout de ce chemin s'levait une large et pesante construction
flanque d'une tour des deux cts de la faade. C'tait le
chteau patrimonial des barons d'Overburg.

Sans doute, plusieurs sicles avaient pass sur cette noble demeure;
car certaines parties portaient la marque d'une haute antiquit;
mais chaque poque nouvelle y avait chang quelque chose. La vieille
porte seigneuriale existait encore, mais le pont-levis avait depuis
longtemps disparu. Les fentres ogivales avaient t transformes
en fentres carres et les petites vitres enchsses dans les
lamelles de plomb avaient t remplaces par de grandes glaces.

Tel qu'il tait actuellement, refait et dform en partie, le
chteau, par sa grandeur et sa hauteur, donnait une ide favorable
de la richesse de ses propritaires. Il tait d'ailleurs prcd
d'un magnifique jardin et entour d'un vaste parc plant d'arbres
sculaires. Personne n'et pu supposer que, sous les riches lambris
de cette demeure seigneuriale rgnaient la dtresse et la crainte de
la ruine.

Le baron d'Overburg entra dans son chteau et ouvrit la porte d'une
pice du rez-de-chausse dont les fentres s'ouvraient sur le parc.

Son retour inattendu surprit la baronne qui tait assise auprs
de la fentre, un ouvrage de tapisserie  la main. Elle paraissait
avoir pleur, car ses yeux taient encore rouges. Elle se leva comme
en sursaut et demanda avec une expression d'angoisse:

--Marcel, vous souriez? Dites-moi vite quelles nouvelles vous
apportez.

--De trs heureuses nouvelles, Laure, nous sommes sauvs!

--Sauvs? Ah! que Dieu soit bni de sa misricorde, s'cria
la vieille dame en levant les mains vers le ciel. J'ai peine 
le croire, j'avais perdu tout espoir. Tranquillisez-moi, Marcel,
dites-moi qui nous prte si gnreusement son secours. Notre
cousin, le chevalier d'Havenport?

Au lieu de lui rpondre, M. d'Overburg demanda:

--O est Clmence?

--Elle est assise sous le berceau, prs de l'tang.

--Et les autres enfants?

--Je les ai loigns. Ils sont alls passer la journe  la
campagne de la douairire Van Langenhove.

--Qu'est-ce que Clmence connat du malheur qui nous a frapps?

--Je lui ai dit seulement que nous avions perdu beaucoup d'argent.
Elle en est fort afflige parce qu'elle craint que ce malheur ne soit
un obstacle au mariage de son frre. Mais elle ignore absolument
que nous tions compltement ruins par la catastrophe de _La
Prudence_.

--Tant mieux, Laure; il faut que cela reste cach pour tout le
monde... Asseyons-nous. Je vous raconterai mon aventure, et j'ai
d'ailleurs  vous parler d'une chose fort importante. D'abord, je me
suis rendu au chteau de notre cousin le chevalier d'Havenport. Il
m'a refus compltement toute assistance. Ensuite j'allai rendre
visite  Bruxelles  notre riche ami De la Croix. Il m'accueillit
avec des conseils humiliants et repoussa ma demande d'une faon
presque grossire. J'tais l, sur le pav, dsespr et ne
sachant que tenter, lorsque le ciel m'inspira tout  coup l'ide
d'aller invoquer l'aide de M. Steenvliet.

--De M. Steenvliet, l'entrepreneur? demanda madame d'Overburg avec
tonnement.

--Oui, de M. Steenvliet, le riche entrepreneur, qui a, deux ou trois
fois dj, pass l'aprs-midi ici avec son fils Herman. J'avais
peu d'espoir en sa gnrosit, Laure, aussi peu que vous en ce
moment. Et ce n'est qu'en hsitant et avec crainte que je me dirigeai
vers sa demeure.

--Et il a consenti  votre demande?

--Non seulement il nous prte, sous la seule garantie de ma
signature, les deux cent cinquante mille francs dont nous avons
besoin; mais il nous ouvre sa caisse et il nous tirera de tous nos
embarras. Il le peut; il a des millions  sa disposition.

--Ah! quel bonheur inattendu! s'cria madame d'Overburg. Quelle
grandeur d'me chez un homme de basse extraction! Ah! Marcel,
si affligeant que cela soit, il faut pourtant le reconnatre,
actuellement il n'est pas rare de trouver parmi les bourgeois enrichis
plus de noblesse de coeur et de bont que parmi les gens de haute
naissance.

--N'exagrez pas, Laure, rpliqua son mari. Ces bourgeois peuvent
exercer le commerce et l'industrie. Quand la chance leur sourit,
ils gagnent normment d'argent, et ils ne sont pas obligs de
l'pargner par devoir de famille. Nous, au contraire, si nous ne
pouvons pas conserver ce que nos parents nous ont laiss, nous allons
insensiblement, mais infailliblement vers la dchance.

--Mais, maintenant, Marcel, nous sommes dlivrs de cette
inquitude, n'est-ce pas?

--Oui; mais M. Steenvliet a mis une condition  son assistance.

--Oh! nous l'acceptons sans hsiter.

--Naturellement, Laure; notre salut est  ce prix.

--Et quelle est cette condition?

--Je vais vous le dire: vous avez vu le fils de M. Steenvliet; c'est
un gentil garon, trs poli, intelligent, et de plus, rserv et
modeste. Notre Clmence paraissait se plaire particulirement en sa
compagnie, n'est-ce pas?

--En effet, Marcel; mais pourquoi me demandez-vous tout cela?

--C'est parce que M. Steenvliet m'a fait la proposition de permettre
que notre Clmence pouse son fils Herman.

La baronne se leva et regarda son mari en face avec autant
d'tonnement que si elle apprenait la chose du monde la plus
incroyable.

--Permettre que notre Clmence pouse son fils? rpta-t-elle
lentement. Mais cela est impossible.

--C'est regrettable  coup sr, Laure, mais serait-ce la premire
fois qu'une famille noble, pour sauver son honneur ou son existence,
se rsigne  un pareil sacrifice?

--Une msalliance? Notre Clmence, la femme du fils d'un bourgeois
qui,  ce qu'on dit, a commenc sa fortune comme simple journalier!
Mais  la seule nouvelle d'un pareil mariage votre oncle le marquis
se mettra dans une furieuse colre, et nous dshritera par
vengeance.

--Ne vous inquitez pas de cela, Laure; je vais d'abord lui demander
son approbation, et je suis certain qu'il ne me la refusera pas si
je puis lui annoncer que vous et Clmence avez donn votre
consentement. Voyons, rasseyez-vous... Vous pleurez, Laure? Non, ne
luttez pas inutilement contre une inexorable fatalit. Je comprends
votre chagrin; mais il y a des circonstances dans la vie o de
deux maux on est contraint de choisir le moindre. Vous tes mre;
dcidez: la pauvret, la honte pour nous et nos enfants; la chute
dfinitive de notre race, ou bien le mariage de Clmence avec
un fils de bourgeois qui lui apporte en dot un million,--je dis un
million. Parlez, que choisissez-vous?

--Situation terrible! Mais, hlas! je le sens bien, il n'y a pas
moyen de s'y soustraire, soupira la vieille dame d'un ton de profond
dcouragement.

--Vous consentez, Laure?

--Ah! il le faut bien; nous ne pouvons faire autrement. Pauvre
Clmence!

--Pauvre Clmence, dites-vous, mais elle acceptera probablement avec
joie la main d'Herman Steenvliet. Il ne lui est pas antipathique; le
million que son pre lui donne en dot plaidera aussi quelque peu en
sa faveur... Que pensez-vous Laure, des dispositions de Clmence 
l'gard de Herman Steenvliet?

--Elle m'a, en effet, parl quelquefois de lui avec loge; mais
prouve-t-elle pour lui une sympathie particulire, c'est ce que je
ne saurais dire.

--Nous allons le savoir tout de suite, Laure. Allons, prenez courage,
et cachez votre tristesse. Je vais faire venir Clmence.

Il sortit pour donner un ordre  un domestique, et revint auprs de
sa femme.

Laure, dit-il, quel que soit le sentiment de notre fille, n'oubliez
pas qu'il faut qu'elle consente; il le faut! Ainsi, point de
faiblesse; au contraire, vous m'aiderez franchement et sans hsiter.
En ne le faisant pas, vous m'affligeriez inutilement; s'il le faut,
faites violence  votre compassion maternelle. Eh bien, que puis-je
attendre de vous?

--Je vous aiderai de tout mon pouvoir; c'est mon devoir, je le sens
bien, rpondit la vieille dame d'un ton rsolu.

--Merci, Laure, vous me faciliterez ma pnible tche. Maintenant
tchez de faire bon visage et de ne pas avoir l'air triste. J'entends
venir Clmence.

--Laissez-moi entamer l'affaire, dit madame d'Overburg. Vous y
mettriez trop de prcipitation, et pourriez l'effrayer.

La jeune fille ouvrit la porte de l'appartement. Elle n'tait point
particulirement jolie de visage; mais sa taille svelte et bien
prise, et l'lgante richesse de sa claire toilette du matin lui
donnaient un extrieur des plus agrables.

Elle se jeta au cou du baron en s'criant:

--Ah! vous souriez, mon cher pre; vous tes de bonne humeur; votre
chagrin est pass! Mon frre Alfred pourra-t-il devenir le fianc
de la jeune comtesse van Eeckholt?

--Oui, mon enfant, rpondit M. d'Overburg, mais votre mre a, de son
ct,  vous communiquer une heureuse nouvelle qui vous intresse
particulirement.

--Qui me concerne, moi! Parlez, mre chrie! qu'est-ce que c'est?
s'cria la jeune fille avec une vive curiosit. Me donnez-vous la
belle robe de soie bleue que nous avons admire Montagne-de-la-Cour
 Bruxelles?

--Il s'agit de tout autre chose; d'une chose de la plus haute
importance et du plus brillant rsultat, dit la vieille dame en
saisissant les deux mains de sa fille. Vous allez aussi vous marier,
enfant.

--Moi, me marier?

--Oui; vous voulez bien, n'est-ce pas?

--Sans doute, je veux bien, mre... Et qui sera mon fianc? Est-ce
un joli homme?

--Oui, Clmence, un trs joli garon, qui apporte un million de
dot.

--L'ai-je dj vu, mre?

--Vous l'avez vu plus d'une fois et vous avez caus avec lui; vous le
trouviez mme trs aimable.

--Mais qui est-ce?

--Devinez.

La jeune fille posa l'index sur son front et murmura toute pensive:

--Le chevalier Van Rietwyck?... Pas celui-l! Guillaume de Hooghe?...
Pas non plus? Paul de Deule? M. de Garchamp?

A chaque nom la vieille dame secouait la tte en signe de
dngation.

Le visage du baron prit une expression d'inquitude. Cette
conversation prenait une tournure peu favorable,  ce qu'il
lui semblait. En effet, si Clmence avait prouv la moindre
inclination pour Herman Steenvliet, n'est-ce pas  lui qu'elle et
song tout d'abord?

--Ah! je sais qui vous voulez dire, s'cria la fille: M. de Menting.

--Non, pas celui-l non plus, dit la mre.

--C'est cependant un comte ou un baron pour moins, ma mre?

--Non, mais son pre possde des millions; vous pourrez briller
au-dessus des plus riches.

--Vous ma faites frmir d'impatience. Dites-moi vite de qui il
s'agit.

--Il s'appelle Herman.

--Herman? Herman? Quel Herman? rpta la une fille toute surprise.

--Herman Steenvliet, mon enfant. N'est-ce pas un joli jeune homme
distingu et digne d'tre aim?

Une expression de piti ddaigneuse contracta le visage de la jeune
fille, qui murmura:

--Oui, peut-tre bien, ma mre... mais le pauvre garon n'est mme
pas de sang noble.

Et elle ajouta en riant presque aux clats;

--Ah! ah! moi la fiance d'Herman Steenvliet! Alfred dit que son
pre a t maon. Mre, mre, vous avez voulu vous amuser 
mes dpens. Quoi: mon frre va pouser une comtesse, et moi je
deviendrais la femme d'un fils d'ouvrier. Quelle mauvaise plaisanterie
est-ce l?... Vous vous taisez, mon pre? Vous paraissez contrari?
Je commence  avoir peur. Je vous en prie, rassurez-moi; dites-moi
que les paroles de ma mre n'taient srieuses.

--Elles sont trs srieuses, au contraire, mon enfant, rpondit le
baron. Asseyez-vous l devant moi, Clmence. Je vais tcher de
vous faire comprendre que vous avez les meilleures raisons du monde
d'accepter cette union avec une grande joie. Herman Steenvliet est
un joli garon, bien lev et plein de coeur. De ce ct,
vous n'avez certes pas  vous plaindre. Son pre, qui est veuf et
immensment riche, lui donne un million de dot et vous installe dans
son htel en souveraine matresse. Vous jouirez donc,  partir du
jour de votre mariage, de tout ce qui peut rendre une femme heureuse:
une demeure princire, des quipages magnifiques, de nombreux
serviteurs, des ftes splendides o vous pourrez clipser les plus
riches par le luxe de vos toilettes et l'clat de vos diamants.

--Mais tout cela ne lui donne pas une goutte de sang noble!
interrompit pour la troisime fois la jeune fille.

Le baron, contrari parce qu'il entrevoyait l'insuccs de ses
efforts, secoua la tte et grommela avec impatience:

--Puisque les mrites personnels de votre futur poux, et la grande
fortune qu'il vous apporte vous laissent indiffrente, j'invoquerai
d'autres raisons.

--C'est superflu, mon pre: Je ne ressens pas la moindre sympathie
pour ce M. Herman Steenvliet, et je n'ai aucune envie de vendre ma
naissance pour de l'argent.

--Votre volont n'est pas plus libre que la ntre en cette affaire,
Clmence. La fatalit le veut ainsi, et au besoin j'userais de mon
autorit paternelle pour vous imposer ce mariage.

La jeune fille s'aperut seulement alors au ton ferme de la voix de
son pre, que tout cela tait srieux. Elle prit peur, et se jeta
en pleurant au cou de la baronne.

--Mre, mre, protgez votre enfant! gmit-elle.

--Vous avez tort, ma chre Clmence, dit la vieille dame en faisant
violence  sa propre douleur. Cent autres  ta place bniraient le
ciel d'une union si avantageuse.

--Mais vous me repoussez de la famille, vous me jetez dans les bras
d'un fils d'ouvrier! s'cria la jeune fille. Je perds ma noblesse et
mon mari n'en restera pas moins un roturier...

--Soyons calmes, Clmence, ordonna M. d'Overburg. Asseyez-vous, et
comprimez vos larmes, je le veux!

Lorsque sa fille eut obi, il reprit d'une voix sombre et
imprieuse.

--Ah! vous vous montrez rebelle aux conseils et aux dsirs de vos
parents! Je me vois donc contraint de vous apprendre dans quelle
situation le sort nous a placs? Eh bien, coutez, je vais vous
le dire. Pour faire honneur  notre position dans le monde, pour
pourvoir aux frais du l'ducation de vos soeurs et des prodigalits
de vos frres,  demi ruin par des pertes antrieures, j'ai t
oblig de grever nos biens d'hypothques. En outre j'ai emprunt
une somme considrable  la socit _La Prudence_ et je l'ai
confie  des amis afin de spculer  la Bourse pour notre compte
commun. Un serviteur infidle a vol des millions  la banque _La
Prudence_, et dans cette catastrophe nous avons perdu toute notre
fortune. Nous ne possdons plus rien; il ne nous reste rien au monde
qu'une dette que nous ne pouvons pas payer...

La pauvre jeune fille, ple comme un linge, regardait son pre en
tremblant et versait d'abondantes larmes, sans dire un mot.

--S'il vous tait possible de refuser ce mariage, Clmence,
savez-vous ce qu'il arriverait? poursuivit son pre. Je dois  la
Banque deux cent cinquante mille francs. Pour se rembourser de cette
somme, les cranciers feraient vendre aux enchres publiques tous
nos biens, mme notre chteau patrimonial, et nous mettraient
impitoyablement sur la rue. Que nous resterait-il  faire, alors,
poursuivis, dshonors et rduits  la plus profonde misre? Oui,
peut-tre pourrions-nous trouver, les uns ici, les autres plus loin,
un asile passager chez nos parents; mais nanmoins il nous faudrait
recevoir de mains trangres le pain de l'aumne et le manger dans
la douleur et l'humiliation, nous, nous, rejetons de l'illustre maison
des Overburg! Acceptez la main d'Herman Steenvliet et vous vous sauvez
vous-mme, et nous tous avec vous. Le pre de votre mari ne m'aide
pas seulement  teindre compltement ma dette, il purge mes
proprits de toutes les hypothques dont elles sont greves...
Vous ne dites rien, Clmence.

--Sacrifier ma noblesse! Moi, devenir la femme d'un bourgeois!
Irrvocablement, pour toujours! murmura la jeune fille frmissante
de douleur et presque de dgot!

--O Clmence, ayez piti de votre malheureux pre, de votre mre,
de vos frres et soeurs, dit le baron d'un ton suppliant. Soyez notre
ange protecteur  tous, dvouez-vous pour sauver l'honneur de notre
race.

La jeune fille parut hsiter.

--Allons, ma chre enfant, soumettez-vous  la fatalit. S'il
vous en cote de faire ce sacrifice pour notre bonheur  tous,
consolez-vous  l'ide qu' l'poque o nous vivons, de pareilles
unions, entre nobles et bourgeois, ne sont plus, comme autrefois,
chose extraordinaire. Souvenez-vous des demoiselles Van Wiegers et Van
Sackel, et mme du jeune baron de Dorp, qui a pous rcemment la
fille d'un banquier.

--tre pour toujours dchue de noblesse, rejete hors de notre
famille! soupira la jeune fille luttant encore.

--Ah! Clmence, ma chre Clmence, s'cria le baron en tendant les
mains vers sa fille, voyez votre pre qui vous implore les larmes aux
yeux! Soyez gnreuse, sauvez-nous de la honte, de la dchance!
consentez!

La jeune fille releva la tte, essuya ses larmes, et rpondit avec
une rsolution surprenante:

--Eh bien, mon pre et vous, ma mre, peut-tre que la conviction
que je me sacrifie pour l'honneur d'un grand nom--que je ne porterai
plus, hlas--suffira-t-elle pour me donner la force de subir mon
triste sort avec rsignation. Je consens! Qu'Herman Steenvliet
devienne mon poux!

--Viens sur mon coeur, ma chre, ma noble enfant, dit la vieille
dame en embrassant sa fille avec transport. Tu es l'ange gardien de la
maison d'Overburg.

Le baron serra aussi sa fille dans ses bras avec une effusion pleine
de reconnaissance. Aprs ces panchements, il reprit:

--Clmence, une bonne oeuvre ne doit pas rester inacheve. Puisque
vous acceptez par dvouement filial le mariage qu'on vous propose,
vous ne pouvez pas laisser supposer que cette alliance vous afflige
ou que vous n'y consentez que sous la pression d'une inluctable
ncessit. Si l'on surprenait des larmes dans vos yeux...

--Je pleurerai dans la solitude, mon pre, quand je serai sre que
personne ne peut me voir.

--Et la premire fois que M. Steenvliet viendra nous rendre visite,
accompagn de son fils? On ne se marie pas sans se rencontrer un
certain nombre de fois au pralable. Vous plissez, Clmence?
Comment accueillerez-vous votre futur?

--L'ide de la premire visite m'effraie, en effet, mon pre.
J'essaierai de cacher ce qui se passe dans mon coeur; je me montrerai
envers lui aussi jolie, aussi aimable que possible... Mais,  ciel,
s'il s'enhardissait  me parler de sympathie et d'amour.

--Ne craignez pas cela, dit le baron, il y a une raison qui s'y
oppose. Je n'ai accept moi-mme ce projet de mariage que sous la
condition bien expresse qu'il ne pourra tre, de part ni d'autre,
considr comme dcid qu'aprs l'approbation de mon oncle, le
marquis de la Chesnaie.

--Ah! mon sort dpend de mon parrain le marquis? s'cria la jeune
fille dont le regard s'illumina d'un rayon d'espoir. Il refusera.

--Non, Clmence, il ne peut pas refuser. Je vais lui crire.
Il aura, comme nous,  choisir entre cette union et une chute
irrmdiable. Pour pouvoir refuser, il devrait me prter plus d'un
quart de million. L'en croyez-vous capable?

--Hlas, non! Je suis condamne! soupira la jeune fille en baissant
la tte avec un profond dcouragement.

--Ne vous dcouragez pas ainsi, mon enfant, dit le baron. Vous vous
accoutumerez petit  petit  l'ide de cette union. La possession
de millions compense bien des choses. Puisez des forces dans la
conviction que vous serez la bienfaitrice de toute votre famille.
Je me retire dans mon appartement pour crire au marquis. Votre
consentement contribuera pour beaucoup  le...

--Ah! mon pre, mon pre, allez-vous dj lui annoncer que je
consens?...

--Que vous consentez avec joie, il le faut Clmence!

--Oh! je vous en prie, ne faites pas cela!

--Voudriez-vous dj retirer votre parole? Choisissez-vous donc la
misre et la honte pour nous tous?

--Non, non, crivez que je consens, c'est la vrit.

--Eh bien! prenez courage; les choses iront mieux que vous ne croyez.
En attendant, pas un mot de cette affaire  personne, songez-y bien.
Je me charge d'apprendre  vos frres et soeurs ce qu'ils ont besoin
d'en savoir.

En achevant ces mots, il sortit du salon pour se rendre dans son
cabinet. L, il se dirigea lentement vers son bureau, mais il ne s'y
assit pas, et resta debout, la tte baisse et le regard fix 
terre.

Une larme vint mouiller sa paupire; il se parlait  voix basse,
et dans son triste monologue, le nom de sa chre fille et le mot de
msalliance revenaient souvent. Cependant, aprs qu'il fut rest
absorb pendant assez longtemps dans ses pnibles rflexions, il
redressa tout  coup la tte en se disant  lui-mme:

Mais  quoi bon toutes ces douloureuses rflexions? Il faut que
cela se passe. Hsiter serait une folie; allons, prenons courage!
Il s'assit devant son bureau et se mit  crire. De temps en temps
il s'interrompait pour peser ses mots et pour chercher des tournures
de phrase propres  mnager les susceptibilits de son oncle, en
mme temps que pour rflchir  ce qu'il devait lui confier et 
ce dont il devait lui faire mystre. En effet, un refus du marquis ou
une exhrdation prononce par lui taient un malheur irrparable
qu'il devait viter a tout prix.

C'est en vue du rsultat  obtenir qu'il raconta la catastrophe de la
banque _La Prudence_ et la perte immense qui rsultait pour lui comme
pour beaucoup d'autres, des abominables malversations d'un caissier
infidle. Il ne dit pas un mot, naturellement, de ses spculations
 la Bourse et des spculations qu'il avait laiss faire en son nom
par un syndicat. Il expliqua  son oncle qu'un gnreux ami l'avait
sauv de sa situation sans issue, en lui prtant deux cent cinquante
mille francs. Il arriva  la fin  confesser que cette personne,--un
entrepreneur de grands travaux publics, riche de plusieurs millions,
et gnralement entour de l'estime de la bourgeoisie,--avait
demand pour son fils la main de Clmence. Ce serait, malgr la
roture de M. Steenvliet, un brillant mariage, que sa femme et lui,
mais surtout Clmence, dsiraient ardemment voir se raliser;
mais ni la baronne, ni M. d'Overburg, ni Clmence, ne voulaient rien
dcider  ce sujet sans avoir obtenu l'approbation de leur cher et
respectable oncle et parrain. C'est  l'effet de solliciter cette
approbation qu'il lui crivait, et ils espraient tous qu'il ne
tarderait pas  leur envoyer une rponse favorable.

Il relut attentivement sa lettre, la ferma, la cacheta du sceau  ses
armes et tira un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

--Tenez, lui dit le baron, remettez cette lettre  Vincent le
chasseur. Qu'il coure  la gare du chemin de fer, et qu'il la jette
dans la bote de la poste.




V


M. d'Overburg, inquit par les bruits qui couraient en ville sur
la chute de la banque _La Prudence_, avait dj depuis quatre jours
dispos des deux cent cinquante mille francs et vers cette somme
dans la caisse de la Banque.

A cette occasion, il tait venu lui-mme chez M. Steenvliet et lui
avait dit de quelle faon pressante il avait crit  son oncle le
marquis. La rponse ne lui tait pas encore parvenue, mais il ne
doutait nullement qu'elle ne ft favorable.

A la demande de l'entrepreneur, il fut convenu entre eux que le baron
donnerait, une dizaine de jours plus tard, un grand dner auquel il
inviterait quelques-uns de ses parents les plus considrables, ainsi
que M. Steenvliet et son fils. Et  ce dner on ferait connatre le
projet de mariage.

Mais nanmoins, ds que la rponse approbative du marquis
arriverait, le baron la ferait connatre  l'entrepreneur, et
celui-ci viendrait avec son fils au chteau, pour que Herman et
Clmence, devenus fiancs, pussent faire plus ample connaissance.
Les convenances exigeaient que jusque-l on ne mnaget pas aux
jeunes gens d'occasions de se rencontrer.

Lorsque M. Steenvliet fit part  son fils de la joie que lui causait
la tournure favorable des choses relativement au mariage d'Herman
avec mademoiselle d'Overburg, le jeune homme se montra trs froid. Il
dclara qu'il tait prt  se conformer aux dsirs de son
pre; mais que ce mariage russt ou non, cela le laissait fort
indiffrent.

En attendant, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il
devait, d'aprs les conseils de son pre, faire tous ses efforts
pour pntrer plus avant dans l'amiti de M. Alfred, car celui-ci
pouvait contribuer pour beaucoup  disposer favorablement le coeur de
sa soeur.

Il en rsulta naturellement que Herman, qui, sans cela, n'tait
dj que trop enclin  boire, courut le danger de s'oublier dans le
vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra plus d'une fois
au logis trs tard dans la nuit et avec un violent mal de tte; mais
heureusement, dans ces derniers jours, il ne se prsenta pas au club
de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.

Plusieurs fois Herman avait pens  la maisonnette du vieux
charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait
clairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dressait devant ses
yeux, et alors il prouvait un sentiment de regret et de honte, et
il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle
pas aid  le ramasser dans la boue du chemin? Ne devait-elle pas le
considrer comme un misrable ivrogne?... Il s'efforcerait d'oublier
cette rencontre. S'il tait devenu indiffrent  l'opinion que le
monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir  rougir
devant les innocents compagnons des jeux de son enfance...

Sur ces entrefaites, arriva le jour fix pour le banquet  l'_Aigle
d'Or_.

Pendant toute la matine, Herman fut comme poursuivi par la question
de savoir s'il n'tait pas de son devoir de profiter de cette
occasion pour aller fliciter le charpentier et sa famille de leur
gnreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette
ide, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se reprsenta si
souvent qu'il finit par l'admettre, et rsolut de faire une courte
visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa
reconnaissance.

S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses
compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quittait en
route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir  ces jeunes
gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil
du charpentier? Serait-ce l la rcompense qu'il devait apporter
en guise de remerciement  ces braves gens si simples? Oh! non, ce
serait une lchet...

Il y avait un moyen, pensait-il, d'viter cet inconvnient. Il
partirait par le chemin de fer, mais beaucoup plus tt que ses amis.

Lorsque, mettant  excution cette rsolution, il descendit peu
aprs quatre heures  la station de Loth, il vit le garon de
l'htel de l'_Aigle d'or_ et un ouvrier qui emportaient un panier et
deux grandes caisses qu'on venait de descendre d'un wagon de bagages.
C'taient probablement des fruits, des tartes et du dessert pour le
banquet.

Herman se droba, autant que possible,  l'attention de ces deux
individus, et marcha rapidement sur la chausse.

Aprs avoir march pendant quelques minutes dans cette direction,
il prit un chemin de terre  droite, et le suivit d'un pas rapide,
jusqu' ce que,  quelques centaines de pas plus loin, il vt se
dresser la maisonnette de Jean Wouters.

L'humble maison d'ouvriers o on l'avait si gnreusement soign
et hberg, tait l solitaire en plein champ,  demi cache
sous le feuillage sombre de ses noyers gants, et gaye par la
verdure plus claire des cerisiers et des pommiers du verger. Au-dessus
de la haie d'pines qui servait de clture au jardinet prcdant
la maison, s'levaient deux buissons de syringa chargs de fleurs,
dont le parfum pntrant se rpandait au loin et que le jeune homme
respirait avec dlices.

Le clair soleil de mai versait sa lumire bienfaisante sur cette
tranquille oasis, quelques pigeons roucoulants se promenaient sur
le toit de cette pittoresque demeure, et du feuillage touffu d'un
cerisier s'levait la chanson mlodieuse d'un rossignol.

Herman s'arrta impressionn: une expression trange parut sur son
visage; l'enthousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il
se mit  murmurer en lui-mme:

--Comme nous sentons tout  coup raviver nos souvenirs en voyant
des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant des
parfums aims!... Je revois ma grand-mre et mon vieux grand-pre
qui me sourient derrire la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans
une maisonnette pareille  celle-ci, un peu plus grande... ma mre
me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons
d'entrer dans le joli mois de mai, comme  prsent; c'est le jour
anniversaire de mon grand-pre. Je porte un gros bouquet de fleurs;
je balbutie mon compliment de fte; le vieillard me serre en
tremblant sur son coeur; je sens une larme tomber sur mon front...
Hlas! ils ne sont plus, ces nobles coeurs... et morte aussi est ma
bonne mre!

Il secoua la tte avec tristesse, et lutta pendant un instant contre
ces penses affligeantes. Enfin il marcha rsolument vers la maison.

Arriv dans le jardinet qui la prcdait, il s'arrta de nouveau
pour contempler avec une satisfaction intime les humbles fleurettes
qui bordaient le chemin, et qui semblaient lui sourire comme  une
ancienne connaissance. C'taient en effet des amies de son heureuse
enfance, et il se souvint, en ce moment, combien de fois il en avait
par, en jouant, la tte blonde de la petite Caroline Wouters; la
violette odorante, la marguerite blanche au coeur rose, l'glantine
pourpre, le joli bouton d'or; diamants bruts de la couronne de son
innocente compagne de jeux, bien autrement beaux et prcieux pour
son coeur que les fleurs rares et chres qu'il avait vues depuis
lors dans le jardin de son pre ou dans les magnifiques serres de ses
nobles camarades du Club.

Peut-tre ft-il rest longtemps absorb dans ces souvenirs et
dans cette rverie, si une voix de femme n'avait tout  coup frapp
son oreille.

--Eh quoi, c'est vous, M. Steenvliet; ne restez donc pas  la porte;
entrez, je vous en prie.

--Bonjour, mre Wouters, N'y a-t-il pas d'empchement?

--De l'empchement? Il n'y a jamais d'empchement, Monsieur. Et
dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Entrez donc. Et
comment vous portez-vous maintenant? Vous paraissez en parfaite sant
et de bonne humeur. Ah! maintenant je vous retrouve; mais l'autre
soir, j'aurais eu peine  vous reconnatre; vous aviez un si
drle d'air! Asseyez-vous, monsieur Steenvliet. Non, pas sur cette
chaise-l: en voici une meilleure... et  quoi devons-nous l'honneur
de votre visite, s'il n'y a pas d'indiscrtion  vous le demander?

--Je venais vous remercier tous de vos bonts envers moi, rpondit
le jeune homme.

--C'tait bien ce que je pensais, Monsieur, mais cela n'tait pas
ncessaire, car en pareille circonstance nous en eussions fait autant
pour tout le monde.

--Je vous crois, mre Wouters; mais cela n'empche cependant pas que
je ne doive de la reconnaissance  votre pre et  votre fille pour
la piti gnreuse qu'ils m'ont tmoigne. C'est surtout au pre
Wouters que je veux exprimer ma gratitude.

--Mon pre est  son travail, au village; notre Lina est alle 
Hal...

--Alors, je vais vous dire adieu, et je viendrai vous revoir un autre
jour.

--A votre place, j'attendrais plutt un peu, Monsieur, notre Lina
est alle porter  la facteuse la dentelle qu'elle venait d'achever;
elle devrait dj tre de retour: je l'attends  chaque instant...
Vous en aller sans avoir vu mon pre ou ma fille? Et vous vous tes
donn la peine de venir de Bruxelles pour cela?

--Pas prcisment, la mre; nous avons une petite fte d'amis 
l'_Aigle d'or_.

La bonne femme le regarda avec tonnement.

--Vous allez  l'_Aigle d'or_? murmura-t-elle. Oh! Monsieur, pour
l'amour de Dieu, ne faites pas cela! Vous allez encore vous rendre
malade... Voici justement notre Lina qui arrive. Je l'entends qui
chante.

Un joyeux sourire claira la physionomie du jeune homme, pendant
qu'il prtait l'oreille aux sons encore lointains. Il chantonnait
lui-mme  demi-voix:

    Gais bergers, bergres jolies,
    Sur l'herbe verte des prairies
    Menez vos moutons bondissants;
    Voici venir le doux printemps.

--Vous connaissez la chanson, Monsieur? demanda la femme.

--Si je la connais, mre Wouters? Je l'ai chante des centaines de
fois. Ma mre m'a berc avec cette chanson-l.

Il se rapprocha de la porte et se mit sur le seuil. De l il vit de
loin Lina qui arrivait par le chemin de terre.

La jeune fille, pour aller  Hal, avait mis ses habits des dimanches.
Le costume original des paysannes brabanonnes lui seyait 
merveille, surtout le madras aux couleurs tendres pingl sur
sa tte, et qui retombait sur ses paules en encadrant ses joues
fraches.

Quoique, jusqu' ce moment, la seule cause des dispositions joyeuses
du jeune homme et t le souvenir de son heureuse enfance que lui
rappelaient les lieux o il se trouvait, il ne put pas s'empcher de
reconnatre pourtant que l'innocente compagne de ses jeux d'autrefois
tait devenue une jolie et charmante jeune fille. Cela lui fit
vritablement plaisir pour elle.

--Bonjour, monsieur Steenvliet, dit Lina on entrant dans la maison.
Que je suis contente de vous voir! J'tais si curieuse de savoir si
vous n'tiez pas devenu srieusement malade aprs la triste nuit de
la semaine dernire; mais, Dieu soit lou, ma crainte n'tait pas
fonde.

--Je vous remercie, ma bonne Lina, rpondit-il: je ne mrite pas un
si vif intrt.

Tout en parlant, la jeune fille avait t le mouchoir qui lui
couvrait la tte, et l'avait dpos sur un buffet. Elle s'approcha
de la table en disant:

--Je suis un peu fatigue d'avoir march vite. Si monsieur
Steenvliet daignait prendre une chaise, je pourrais m'asseoir
galement.

Le jeune homme dfra  son dsir tout en dclarant qu'il ne
pouvait pas rester longtemps. Il n'tait venu que pour les remercier
des bonts qu'ils avaient tous eues pour lui. On l'attendait 
l'_Aigle d'or_.

--Juste ciel! s'cria Lina, allez-vous encore  l'_Aigle d'or_? Ah!
Monsieur, vous me faites trembler!

--En effet, vous paraissez tout effraye, dit-il en souriant.
Pourquoi?

--Comment pouvez-vous le demander? Je ne suis qu'une pauvre paysanne,
et vous un riche monsieur; Je n'ai pas le droit de vous donner des
conseils, mais je n'oublie pas cependant que, tout enfant, j'ai jou
avec vous, et que vous m'avez sauv la vie... Si vous tiez mon
frre, je me jetterais  vos genoux et vous supplierais, les larmes
aux yeux, de ne pas aller  l'_Aigle d'or_.

--Vous prenez la chose trop au srieux, Lina.

--Que ne donnerais-je pas pour vous retenir d'aller  l'_Aigle
d'or_! dit la jeune fille en soupirant. Grand-pre me l'a assez fait
comprendre. Si vous retournez  l'_Aigle d'or_, vous deviendrez de
nouveau... de nouveau... malade. Sur cette pente on glisse toujours de
plus en plus, et l'on est perdu avant qu'on le sache.

--Avec votre permission, Monsieur, ma fille a raison, ajouta la mre.
Un si gentil garon, ah! ce serait vraiment dommage. N'oubliez pas le
proverbe qui dit: vitez les endroits o tombent les flaux.

--Oui, bonnes gens, murmura Herman devenu pensif, je ne dis pas qu'il
ne vaudrait point infiniment mieux pour moi de suivre votre conseil;
mais  prsent cela ne se peut pas. Cet aprs-midi,  cinq heures,
il y aura un banquet d'amis  l'_Aigle d'or_, et il faut absolument
que j'y assiste.

Il y eut un moment de silence; la jeune fille avait laiss retomber
sa tte sur sa poitrine, et ses yeux demeuraient baisss.

--Lina, dit-il, je vois avec peine que mes paroles vous affligent. Je
vous remercie de l'intrt et de l'amiti que vous me tmoignez...
Pour vous prouver que je vous en suis sincrement reconnaissant, je
vous promets que je me conduirai avec retenue  l'_Aigle d'or_ et
de ne pas y boire plus de vin qu'il ne convient  quelqu'un qui a
rsolu de garder son sang-froid. Ne secouez pas la tte, Lina; plus
d'une fois on a exig de moi semblable promesse, sans que j'aie pu la
tenir. Mais, faite  vous, cette fois, elle sera sacre.

Il avait prononc ces mots avec un tel accent de conviction que Lina,
heureuse et fire de son triomphe, releva la tte et regarda le
jeune homme avec un gai sourire.

--Merci, merci, monsieur Steenvliet, s'cria-t-elle en battant des
mains. Je vous crois; maintenant je suis contente.

Herman se leva comme pour prendre cong.

--Vous allez dj nous dire adieu? demanda la mre. Il est a peine
quatre heures. Vous avez encore trois quarts d'heure de temps.

--En effet, mre Wouters, mais je crains de vous dranger.

--Mais pas du tout, Monsieur: je vous en prie, restez assis.

Aprs un moment de silence, pendant lequel Herman regarda tout autour
de la chambre, il dit  la jeune fille, comme s'il voulait donner un
autre tour  la conversation:

--Je le vois bien, Lina, vous n'tes pas riche; mais nanmoins tout
respire ici le bien-tre et le bonheur. Vous croyez que les grandes
richesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez!
Mon pre possde des millions, je puis dpenser de l'argent, en
dissiper mme autant que je veux. Ah! je donnerais volontiers toute
cette richesse pour pouvoir revivre dans le pass, pour retrouver
avec la navet de l'enfance, la puret de l'me et la paix du
coeur... Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour o
je remportai  l'cole le premier prix de lecture, tandis que vous
obteniez, vous, le premier prix d'criture? Ma grand'mre, dans sa
petite ferme, avait prpar une grande marmite de riz au lait avec
du sucre et de la cannelle, et invit  la fte une vingtaine de
nos condisciples... Comme nous avons couru, dans et saut dans le
verger, toute cette journe-l!

--Si je m'en souviens! murmura la jeune fille mue. Pendant que vous
en parlez, Monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.

--Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit
toujours dans ma mmoire, c'est la figure de ma mre qui,  la fin
de la fte, nous prit tous les deux dans ses bras, et prtendit
que le roi et la reine,--c'est ainsi qu'on nous nommait ce
jour-l,--devaient s'embrasser entre eux.

--Non, je n'ai pas souvenir de cela, dit Lina on riant.

--C'est bien ainsi, j'tais l, s'cria la mre Wouters en battant
joyeusement des mains. C'tait une joie! Et la mre Steenvliet
paraissait si heureuse!

--Ma mre tait une femme d'un excellent coeur, n'est-ce pas?

--La bont mme: un coeur d'ange, Monsieur.

--Ah! J'ai gard un doux souvenir de cette journe-l, dit
Lina. Vous rappelez-vous, Herman...--pardon, je veux dire monsieur
Steenvliet.

--Non, je vous en prie, appelez-moi simplement Herman; sans cela vous
m'obligeriez  vous appeler mademoiselle.

--Eh bien, monsieur Herman, vous rappelez-vous encore quel livre vous
avez reu en prix? Non? Il avait pour titre: _les Pauvres Orphelins_,
et l'histoire qu'il contenait tait si belle et si touchante que j'en
pleurais tous les soirs quand votre mre nous en faisait la lecture.

--Oui, certes, je m'en souviens, rpondit le jeune homme.

--Un jour que le grand Nicolas du forgeron m'avait battue dans la
prairie, et que je pleurais amrement, vous m'avez donn ce livre
pour me consoler, monsieur Herman, du consentement de votre mre, car
vous n'ignoriez pas combien ce cadeau devait me faire plaisir.

Elle se leva, s'approcha de la muraille et revint avec un petit livre
en s'criant joyeusement:

--Tenez, le voici, votre cadeau. Votre nom s'y trouve inscrit par
le matre d'cole... Si je pense encore quelquefois  ces jours
heureux? Presque tous les dimanches je relis le soir ce joli petit
livre, et alors je revois en pense toutes les personnes, grandes et
petites, dont il me rappelle la tendre amiti.

--Oh! les souvenirs du coeur, quelle source de douces et pures
jouissances! dit Herman en soupirant. Laissez-moi feuilleter ce cher
petit livre... Ah! voil mon nom; et vous, bonne Lina, pour ne pas
l'oublier, vous avez crit dessous, de votre propre main, que je vous
en ai fait prsent  Ruysbroeck, le 20 septembre 1840.

--Lisez, donc  la page 30, monsieur Herman: ce livre raconte que les
pauvres orphelins sont sur le point de mourir de froid et de faim, et
comment la dame charitable leur donne a manger et leur distribue de
chauds vtements. C'est surtout  ce passage que je versais des
larmes, monsieur Herman.

Le jeune homme avait cherch la page dsigne et se mit  lire 
voix basse, assez haut cependant pour tre entendu de Lina, le rcit
de l'extrme dtresse des enfants abandonns.

Pendant ce temps la femme Wouters s'occupait de faire le caf, et
tirait de l'armoire un pain bis et une assiette avec du beurre.

Lorsque Herman arriva  l'endroit o les enfants affams sont
secourus par une dame charitable, sa vue s'obscurcit tout  coup.
Il regarda la jeune fille et vit qu' travers son sourire brillaient
deux larmes qui roulrent sur ses joues comme deux perles.

--Ah ah! c'est trange! s'cria-t-il en riant galement.
Nous tions redevenus enfants. Il me semblait voir ma mre qui
m'coutait, et  ct d'elle une petite fille avec deux yeux bleus
pleins de larmes...

--Allons, allons, mettez ce livre de ct maintenant, dit la mre
qui se prparait  tendre sur la table une nappe raye. Vous nous
feriez oublier notre caf du goter. Si Monsieur Steenvliet voulait
nous faire l'honneur...

--Je prendrai volontiers une tasse de caf pour vous faire plaisir,
rpondit-il; mais aprs cela il faut que je parte; mes amis
m'attendent probablement dj depuis longtemps.

--Comme il vous plaira, Monsieur... Maintenant, Lina, mettez-vous 
table: nous prendrons aussi notre part.

Et les deux femmes mordirent avec apptit dans leurs tartines bises.

Herman les regardait silencieusement avec une expression singulire,
comme s'il prouvait un sentiment d'envie.

--Nous avons galement du pain blanc dans la maison, dit la veuve.
Mon pre a l'estomac un peu dbile et ne supporte pas bien le pain
de seigle. Si Monsieur a envie de goter notre pain de froment...

--Ah! que l'homme est un tre bizarre! Un dner princier m'attend
 l'_Aigle d'or_; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous
servira toutes les primeurs, tous les mets rares et chers... et
maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouche de ce lourd pain
de seigle! Allons, la mre, je vous en prie, donnez-moi une tartine.

La mre Wouters, grandement tonne, s'empressa de dfrer 
son dsir, et il mordit  belles dents dans la tranche de pain dur,
pendant que ses yeux brillaient de plaisir.

--Lina, Lina, vous souvient-il encore, demanda-t-il, que ma mre,
quand nous revenions ensemble de l'cole, nous tendait  tous
deux une tartine de pain bis, pareille  celle-ci, et que nous nous
jetions dessus comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez
grosses et assez lourdes, disait ma mre, pour jeter un paysan  bas
de son cheval?... Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux!
Voil plus de quinze ans que je n'avais plus got de ce pain-l.

--Mais ce dont je me souviens mieux encore, rpondit la jeune fille
avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec
les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de
feuilles sches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.

--Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.

--Et comme nous jouions  la dnette alors, n'est-ce pas?

--Et moi, comme je savais que vous aimiez beaucoup les navets,
j'allais en arracher une pleine brasse dans le champ du fermier
Christian.

--Oui, oui, je me rappelle mme qu'un jour le garde-champtre vous
attrapa et vous arracha presque les oreilles, tant il vous les secoua;
et vous, au lieu de pleurer, vous n'en ftes que rire.

--Je le crois bien, Lina, j'avais fait cela pour vous; cela faisait
mon orgueil et ma force.

--C'est dans une de ces folles journes que vous avez saut dans le
ruisseau le Malbeek pour m'en retirer et me placer sur le bord, moi
qui tais dj  moiti noye. Voire pre tait trs fch
et vous gronda svrement parce que vous rentriez  la maison
couvert de boue; mais votre mre vous approuva et dit qu'elle tait
fire de votre courage et de votre bon coeur.

--Non, je ne me rappelle pas cela.

Herman se leva.

Immdiatement la jeune fille ajouta comme si elle voulait le retenir:

--N'avez-vous pas oubli comment nos mres,--elles sont ensemble
au ciel maintenant,--nous avaient travestis une fois le jour des
Innocents? Vous portiez la veste de votre pre, et on vous avait
trac au-dessus de la lvre de grosses moustaches noires avec un
morceau de tison brl; moi, j'tais affuble de la jaquette et
du bonnet pliss de ma mre. Nous devions aller manger des
_Couquebacques[1]_ chez grand'mre Steenvliet; mais vous me
paraissiez si laid, et j'avais tellement peur de vos grosses
moustaches noires, que je vous plantai l, et pris la fuite...

[Note 1: Espce de crpes.]

--Je dois me dpcher d'aller  l'_Aigle d'or_, interrompit le
jeune homme. Ah! Lina, que ne peut-on passer sa vie au milieu de ces
souvenirs rayonnants de son enfance! Je ne sais pas ce qui m'arrive,
mais je suis trs heureux; il y a comme une lumire, une consolante
lumire qui est descendue dans mon coeur; mais l'illusion ne peut
pas durer toujours. Maintenant il faut que, bon gr, mal gr, je me
dcide  prendre cong de vous.

--Mais il n'est pas encore quatre heures et demie, je vous en prie,
monsieur Herman, restez encore quelques minutes, dit la jeune fille
avec un regard suppliant.

--Votre coucou retarde. Je commence rellement  croire, Lina, que
vous cherchez  m'empcher d'aller  l'_Aigle d'or_.

--Eh bien, oui, j'en conviens. Il me semble mme que je sacrifierais
volontiers deux annes de ma vie pour vous en empcher.

--Allons, allons, votre bon coeur vous fait craindre sans raison.
Je tiendrai la promesse que je vous ai faite. Croyez-moi, ce soir
du moins je serai trs sobre, trs modr... D'ailleurs ma vie
orageuse de jeune homme va bientt prendre fin. Je vais me marier.

--Ah! c'est bien! s'cria joyeusement Lina. Votre future est sans
doute trs riche.

--C'est la fille d'un baron.

--Et vous vous aimez sincrement, n'est-il pas vrai? demanda la mre
Wouters.

--Cela viendra peut-tre, murmura Herman en levant les paules.

--Se marie-t-on donc sans amour chez les gens riches?

--Quelquefois. J'pouse une trs noble demoiselle que je n'ai vue
que deux fois et trs peu de temps; mais je l'pouse parce que mon
pre dit que ce mariage le rendra heureux.

--Ah! c'est une autre affaire, Monsieur; comme cela je comprends la
chose.

--Maintenant, bonnes gens, dit le jeune homme en se tournant vers la
porte, je vous renouvelle l'expression de mes sincres remerciements,
et je vous prie d'annoncer au pre Wouters que je considre comme un
devoir pour moi de venir  la premire occasion lui tmoigner aussi
ma reconnaissance.

--Si vous vouliez de temps en temps nous honorer d'une visite en
passant, vous nous feriez beaucoup de plaisir, murmura la jeune fille.
Pas vrai, ma mre, M. Herman sera toujours le bienvenu ici?

--Oui, oui, Monsieur, toujours le bienvenu, affirma la vieille femme.

--Portez-vous bien toutes deux: au revoir!

Et Herman Steenvliet, traversant le jardinet devant la maison, enfila
le chemin de terre.

Il pressa le pas dans la direction de l'auberge de l'_Aigle d'or_;
mais il secouait la tte en se parlant  lui-mme, et souriait en
voquant l'un aprs l'autre tous les doux souvenirs qui lui avaient
fait revoir, comme dans un beau rve, les jours heureux de son
enfance.

Il avait dj fait un bon bout de chemin lorsque, dans sa
proccupation, il faillit renverser en le heurtant, un vieillard qui
venait en sens contraire avec un sac de toile sur le bras.

--Ah! pre Wouters, je vous demande pardon, balbutia-t-il. J'tais
tellement distrait et absorb que je ne vous avais pas vu.

--Maintenant je vous reconnais bien aussi, dit le vieillard; vous
tes M. Herman Steenvliet.

--Oui, et je suis all chez vous pour vous remercier de vos bons
soins. Je suis enchant de vous rencontrer. Croyez que je vous
garderai une profonde reconnaissance.

--Vous paraissez tout  fait rtabli et bien portant, tant mieux!
rpondit le vieux paysan. Malheureusement je n'ai pas besoin de
demander  Monsieur o il se rend encore une fois, C'est facile 
deviner, car on chante et on fait dj assez de tapage  l'_Aigle
d'or_.

--En effet, c'est l que je vais.

--Permettez  un vieillard de vous le dire, grommela Jean Wouters
avec une expression de profond mcontentement, qui s'expose ainsi
volontairement au danger et compromet sa sant dans de folles
orgies, ne mrite ni estime ni piti... Et, puisqu'il en est ainsi,
Monsieur, je dois vous avertir que si je vous rencontrais encore une
fois dans le mme tat que la semaine dernire, je ne prendrais
plus la peine de vous ramasser.

Sans couter les excuses du jeune homme bahi, le pre Wouters
s'loigna en grommelant un adieu sec et bref.

Au moment o il allait atteindre sa demeure, il se retourna pour
suivre M. Steenvliet du regard.

--Ah ! pourquoi diable m'arrt-je ainsi en chemin? se dit
le vieillard  lui-mme. Hsiterait-il? Ah! si une bonne pense
pouvait le retenir! Il y aura un fameux train ce soir  l'_Aigle
d'or_; on y chante dj si fort que le vacarme s'entend jusqu'au
milieu de la Place... Tiens, le voil qui tourne  gauche et qui
disparat entre les arbres!

Jean Wouters regarda encore un moment, puis il continua son chemin.
Rentr chez lui, il dit aux deux femmes qui commencrent  lui
parler de M. Steenvliet.

--Oui, oui, je sais, je l'ai rencontr. Je n'ai pas le temps
d'couter maintenant. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvrage 
l'atelier. Je reviens, avec la permission de notre patron, pour
pouvoir planter encore avant le noir, dans notre petit jardin, ces
fveroles que j'ai t chercher chez Kobe le jardinier. Le temps
est favorable, il faut en profiter... Non, j'ai dj mang les
tartines de mon bissac; je ne veux pas de caf.

En achevant ces mots il sortit, alla prendre dans l'table une bche
et un rateau, et se mit immdiatement  l'oeuvre pour planter, comme
il l'avait annonc, les fveroles qu'il venait de rapporter...

Il pouvait avoir fait  peu prs la moiti de sa tche lorsque le
pas prcipit d'un passant lui fit lever la tte.

--Eh quoi! monsieur Steenvliet, dj de retour! demanda-t-il. Je
pensais prcisment  vous. Je vous voyais en pense buvant du vin
mousseux  l'auberge de l'_Aigle d'or_.

--Je n'y suis pas all, rpondit le jeune homme. Votre svre mais
sage avertissement, les conseils amicaux de la mre Wouters et de
Lina m'ont fait rflchir, et m'ont donn la force de volont
ncessaire pour prendre une bonne rsolution. On ne me verra pas 
l'_Aigle d'or_ aujourd'hui.

--Entrez donc, monsieur Steenvliet. Les femmes seront bien heureuses
d'apprendre cela.

--Je ne peux pas; j'ai  peine le temps d'arriver au chemin de fer
avant le dpart du train pour Bruxelles.

--Mais il y a encore plusieurs dparts, Monsieur.

--Non, non, il ne fait pas bon ici pour moi. Je pourrais encore
changer de rsolution. Adieu, adieu, jusqu' la prochaine occasion!

Et sans se retourner vers le vieillard, il suivit en toute hte le
chemin de terre qui passait devant la maison.




VI


Plus de huit jours s'taient couls depuis que le baron d'Overburg
avait crit  son oncle le marquis de la Chesnaie, et aucune
rponse ne lui tait encore parvenue.

Cela le mit dans un grand embarras. Il commenait  croire que
c'tait par mcontentement que le marquis le faisait attendre si
longtemps, et  craindre que la rponse tant retarde ne ft un
refus. D'ailleurs, la baron avait invit quelques-uns de ses plus
proches parents  un dner o il se proposait de leur prsenter le
file de M. Steenvliet comme le futur poux de sa fille.

Ce dner devait avoir lieu dans quatre jours. Faute d'une rponse
approbative de son oncle, le baron ne pouvait pas prendre sur lui
d'annoncer ces fianailles, car dans sa lettre au marquis il avait
promis de la faon la plus formelle de garder secret ce projet
d'union jusqu' ce qu'il et obtenu son consentement.

L'entrepreneur aussi montrait de l'impatience et de la mfiance 
cause du long silence du marquis; mais M. d'Overburg le rassura plus
ou moins en lui disant que son oncle tait un homme bizarre, qui
ne pouvait jamais se dcider  prendre un parti avant d'y avoir
rflchi d'abord pendant toute une semaine.

Quant au dner au chteau, il tait trop tard pour l'ajourner ou le
contremander. Si la rponse du marquis n'arrivait pas avant le jour
fix, on ne parlerait pas encore du mariage; dans ce cas,
cette runion ne serait pas autre chose qu'un moyen de faire
connaissance--et mme ce serait peut-tre l une circonstance
favorable, attendu que plus tard l'annonce dfinitive du mariage
surprendrait moins les parents de M. d'Overburg et leur paratrait
moins extraordinaire.

Lorsque l'entrepreneur causait de ces choses avec son fils, Herman
continuait  montrer la mme bonne volont, mais aussi la mme
indiffrence. M. Steenvliet se figurait que cette froideur tait en
grande partie simule; car sans cela, comment expliquer que, depuis
qu'il tait question de cette union, la conduite du jeune homme
se ft si profondment modifie? En effet, pendant la dernire
semaine coule, Herman n'tait all que trois fois au Club; et
encore ne s'y tait-il rendu que sur l'invitation de son pre. Et
chaque fois il tait rentr au logis avant onze heures, la tte
frache et l'esprit parfaitement dispos, Les autres soires il les
avait passes dans sa chambre  lire ou  dessiner, chose qui ne
lui tait plus arrive depuis bien longtemps.

M. Steenvliet ne pouvait donc pas douter qu'Herman ne songet
continuellement  la charmante et noble fiance que lui donnait ce
projet d'union. Ce n'tait qu'un vif et profond sentiment d'amour qui
se dveloppait dans le coeur du jeune homme, et qu'il cherchait 
cacher aux autres et  lui-mme.

Cette esprance, cette conviction, pour parler plus exactement,
rjouissait d'autant plus l'entrepreneur, qu'il croyait pouvoir
considrer la douceur, la soumission d'Herman  son gard,
comme une marque de reconnaissance pour le brillant mariage que M.
Steenvliet allait lui permettre de contracter, au prix des plus grands
sacrifices. Dans l'intervalle, Herman tait retourn une fois dans
la maison de Jean Wouters. Il avait eu envie plutt de revoir les
lieux o s'tait passe son enfance, et qui lui rappelaient des
souvenirs si chers  son coeur. Herman choisit pour sa seconde visite
un dimanche aprs-midi, afin de rencontrer le vieux charpentier au
logis.

Il fut reu par le vieillard, par Lina et par sa mre avec une
cordialit et une amabilit qui n'avaient rien de contraint. La joie
de ces gens simples fut grande, lorsqu'ils apprirent de sa bouche
que, depuis sa dernire visite, il ne s'tait pas seulement abstenu
d'aller  l'_Aigle d'or_, mais qu'il n'avait pas une seule fois pris
assez de vin pour tre plus anim que d'habitude.

C'tait  eux,  leurs sages et bienveillants conseils, qu'il
devait ce bonheur, oui, ce bonheur inapprciable, car c'tait
maintenant seulement qu'il vivait en paix avec sa conscience, qu'il
avait l'esprit calme, le coeur content, et que l'avenir lui souriait
de nouveau...

Quoi qu'il pt lui advenir par la suite, il n'oublierait jamais
ce bienfait... Ils taient pauvres; l'argent avait pour lui peu de
valeur. Il pouvait dissiper des milliers de francs pour satisfaire une
fantaisie; mais il n'osait pas leur offrir de l'argent, car il pensait
l-dessus comme matre Wouters, et il craignait que, si l'argent
s'en mlait, il ne vnt diminuer leur estime rciproque, et
fltrir peut-tre, ou du moins altrer dans sa puret, leur
amiti dsintresse. Consquemment, quoi qu'il ft tout dispos
 leur donner de l'or, beaucoup d'or mme, pour les rcompenser,
il leur dclara que de son propre mouvement, il ne leur ferait jamais
une pareille offre.

Cette manire de voir plut tellement  l'honnte ouvrier, qu'il
avait les yeux humides de larmes en serrant la main du jeune homme, et
qu'il le remercia avec effusion de ses bons sentiments  leur gard;
car vraiment, s'il avait os leur offrir de l'argent, ne ft-ce
qu'une simple pice d'or, il l'aurait pri, ou plutt il lui
aurait enjoint de passer dsormais devant la porte de leur humble
maisonnette.

Ils taient donc enchants l'un de l'autre, et se remirent  parler
du temps pass, lorsqu'ils demeuraient tous  Ruysbroeck, sauf le
grand-pre, et qu'Herman et Lina taient d'insparables compagnons
de jeu. En voquant ces souvenirs tantt ils riaient et battaient
gaiement des mains, tantt leurs yeux se mouillaient de douces larmes
d'motion. Herman se sentait comme emport dans un monde enchant.
Il redevenait enfant, courait  la ronde, encore mal affermi sur ses
petites jambes, et tenant la petite Caroline par la main, au milieu
d'une nature aimable et riante, avec un soleil plus chaud, un air plus
doux, des fleurs plus odorantes, et o les sources du bonheur et de
la force n'taient pas l'argent, mais la puret de l'me, la bont
du coeur et l'amour du prochain.

Il resta pour prendre le caf de l'aprs-midi avec ses amis pauvres,
mais nobles  ses yeux; il mangea encore avec le mme plaisir des
tartines de pain de seigle, et parla,  cette occasion, de sa bonne
mre, avec un si vif regret et une tendresse si touchante et si
communicative, que ses auditeurs avaient toutes les peines du monde 
se retenir de pleurer.

Puis il parla de son futur mariage, et rpondit aux questions de Lina
et de sa mre que sa fiance, quoique fille d'une baronne, tait
une jeune fille simple, affable et intelligente. A la vrit elle
n'avait pas des joues fleuries comme une personne dont le sang est
tonifi par le soleil, le grand air et le travail des champs; mais
elle tait bien faite, distingue, lgante, pleine de charme dans
ses manires, dans sa dmarche et dans son langage. Il n'prouvait
pas pour elle une inclination particulire; mais comme son pre
y tenait si fort et que, d'ailleurs, ce mariage le retiendrait
probablement, lui Herman, de retomber dans cette vie de dissipation
dont il avait horreur aujourd'hui comme d'une chose vile et
mprisable, il accepterait cette union disproportionne, quoi qu'il
n'esprt pas y trouver une vie agrable.

Lina et ses parents s'efforcrent de le consoler et de l'encourager.
D'aprs leur sentiment, son inquitude tait sans aucun fondement.
Comment pouvait-il craindre de n'tre pas heureux avec une fiance
noble et riche qu'il dpeignait lui-mme comme aimable, douce et
distingue. Et quant  l'amour, il viendrait insensiblement, de
lui-mme.

L-dessus, Herman avait secou la tte et pouss un profond
soupir, sans rpondre un mot.

Ils se levrent de table. Jean Wouters voulut montrer  Herman le
verger et le potager. On se promena pendant quelque temps dans les
sentiers du petit jardin, on cueillit  et l une fleur, qui
rappela naturellement aux deux jeunes gens les doux souvenirs de
leur heureuse enfance, on causa, on rit, joyeusement et navement,
jusqu' l'heure o les approches du soir firent sentir  Herman
que sa visite avait assez dur. Il se leva et annona qu'il allait
retourner  Bruxelles.

--Quand pouvons-nous esprer que monsieur Herman nous honorera d'une
nouvelle visite? demanda Lina en lui adressant un regard suppliant.

--Ah! rpondit-il, un pareil aprs-dner d'intime et amicale
causerie a plus de prix pour moi que toutes les ftes et les plaisirs
coteux du soi-disant grand monde. Vous revoir, bonnes gens, pouvoir
passer de temps en temps quelques instants en votre rconfortante
compagnie, cela seul, j'en suis convaincu, me donnerait la force de
ne pas retomber dans les excs de ma vie dsespre; mais je n'ose
vraiment pas vous demander la permission...

--Vous serez toujours le trs bien venu chez nous, Monsieur, dit le
charpentier.

--Votre visite nous honorera et nous fera plaisir, ajouta la veuve.

--N'oubliez pas, monsieur Steenvliet, que vous m'avez sauv la
vie, et que nous vous devons, pour cela seul, une reconnaissance
ternelle, dit la jeune fille d'un ton trs srieux.

--Soit, Lina, rpondit le jeune homme avec un doux sourire. Et
maintenant, vous voulez,  votre tour, sauver mon me, n'est-ce pas?
Ne secouez pas la tte, je pntre votre gnreuse intention.
Si vous atteignez votre but, lequel de nous deux devra le plus 
l'autre? Allons, allons, il vaut mieux ne pas discuter l-dessus.
Bonjour, au revoir!

Herman reprit, les pas et le coeur lgers, le chemin de terre qui
conduit  Loth. Il se frottait les mains, murmurait des phrases
joyeuses; il avait devant les yeux les images de Jean Wouters et de
sa fille, mais surtout l'image de Lina qui le prcdait en lui
souriant.

Cela l'amena  la fin  faire cette rflexion, qu'il tait n
bien certainement pour la vie simple et tranquille de la campagne.
Et maintenant il allait se marier avec une jeune fille noble qui ne
chercherait son bonheur que dans une vie de luxe. Ce n'tait
pas l'amour qui les avait pousss l'un vers l'autre; elle ne lui
apportait rien que ses quartiers de noblesse; lui, pas autre chose que
les richesses paternelles... Pour d'autres, une pareille union tait
peut-tre dsirable; mais pour lui, il n'y paraissait destin ni
par la volont de Dieu, ni par sa nature intime. Mais quoi qu'il en
ft, il avait promis  son pre d'accepter la main de Clmence de
bonne volont, et il voulait tenir sa promesse. D'ailleurs, c'tait
encore le mieux qu'il et  faire, car sans cela sa triste vie
devenait encore inutile et sans but comme auparavant.

Ces penses occuprent son esprit jusqu'au moment o il descendit
du train  Bruxelles, et o il se disposait  rentrer en ville.

Mais alors il sentit tout  coup que quelqu'un lui frappait sur
l'paule. Il se retourna et vit un homme d'une forte corpulence,
avec des joues rouges et bouffies, portant une blouse bleue et une
casquette en peau de loutre. C'tait Pierre Mol, l'aubergiste de
l'_Aigle d'or_, qui lui prit familirement la main en lui disant:

--Ah! ah! c'est vous, monsieur Herman. Bien le bonjour. Que diable,
vous avez une mine excellente; tes-vous tout  fait guri?

--Guri? rpta le jeune homme avec tonnement. Dieu soit lou,
je n'ai pas t malade, matre Mol. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Mais, parce que vous n'avez pas assist  la fte de mercredi
dernier. On vous a attendu si longtemps! Notre Isabelle aurait bien
pleur de ne pas vous voir... 'a t vraiment un banquet royal.
Mais  cause de votre absence on ne s'est pas trop amus. Je m'en
suis bien aperu  ma cave: on n'a pas bu seulement une bouteille
de champagne par tte, et  dix heures tout le monde tait dj
parti. C'est vous, monsieur Herman, qui tes le grand boute-en-train,
et quand vous n'tes pas l, cela ne va pas du tout... Deux jours
aprs, M. Dalster nous a dit que vous tiez malade, et qu'on ne vous
avait pas encore vu au Club. Notre Locadie ne cesse pas de marcher
la tte basse, et notre Isabelle pleure quand elle est seule.
Oui, vous comprenez cela, n'est-ce pas? La pauvre fille vous est si
attache, si dvoue, que pendant des journes entires elle ne
pense qu' vous.

--A moi? s'cria le jeune homme stupfait et quelque peu indign.
Isabelle pense  moi? Je voudrais bien savoir pourquoi.

--Allons, allons, fine mouche, rpondit Pierre Mol en riant, ne
faites donc pas l'innocent. Vous savez parfaitement que notre Isabelle
n'est heureuse que lorsqu'elle vous voit.

--Moi? grommela Herman, je n'en sais rien du tout.

L'aubergiste pencha sa tte sur l'paule d'Herman et lui souffla 
l'oreille:

--Avez-vous donc dj oubli ce que vous disiez  Isabelle? Vous
lui avez avou que vous ne pouviez pas la regarder sans que votre
coeur se mt  battre... Et naturellement la pauvre enfant a fini
par raffoler tout  fait de vous.

--Ah , matre Mol, interrompit Herman sans chercher  dissimuler
sa mauvaise humeur, je vous prie de ne pas m'ennuyer davantage avec
vos ridicules bavardages. Je ne sais qu'une chose, c'est que vos deux
filles--Locadie aussi bien qu'Isabelle,--nous flattent et excitent
notre amour-propre pour nous engager  boire  l'envi et a dpenser
le plus d'argent possible. Tout ce que j'ai consomm ou cass chez
vous, je l'ai pay; par consquent nous sommes absolument quittes.
Passez donc votre chemin et laissez-moi tranquille.

Pierre Mol retint le jeune homme par le bras; Herman, de crainte
d'ameuter les curieux, ne voulut pas employer la violence pour se
dbarrasser de cet importun personnage.

--Mais, monsieur Herman, consolez-moi donc un peu, je vous en prie,
dit l'aubergiste d'un ton obsquieux. Avant-hier le chevalier Van
Beverhof est venu chez nous. Il nous a fait beaucoup de peine  tous
eu nous affirmant que vous ne viendriez plus jamais  l'_Aigle d'or_!
Ce n'tait qu'une plaisanterie, il nous a tromps, n'est-ce pas?

--Je n'ai jamais rien dit de pareil, rpondit Herman, mais j'entends
tre entirement libre de mes actions, et je n'ai de comptes  en
rendre  personne.

--Ah! Monsieur, je vous en prie, ayez piti de moi et de mes enfants!
Si vous ne venez plus chez nous, je suis tout  fait perdu. Ces
nobles jeunes gens, vos amis, cesseront galement de venir, et ainsi
tout le vin dont j'ai rempli ma cave me restera pour compte. Soyez
gnreux, Monsieur, promettez-moi de venir encore dans mon auberge.

--Eh bien, oui, si j'en ai l'occasion. Adieu! grommela Herman, en
s'loignant en toute hte.

Il sauta dans une voiture de place et ordonna au cocher de le conduire
rue de la Loi.

Chemin faisant il rflchit aux tranges paroles de Pierre Mol.
Isabelle prouverait pour lui une inclination particulire, et
mme, pour employer le mot propre, un vritable amour? Que pouvait
bien signifier ce mot-l dans la bouche de jeunes filles qui
adressaient en mme temps leurs sourires  vingt jeunes gens
diffrents, comme un appt pour les dcider  s'amuser et 
dpenser de l'argent? Si jamais il avait dit  Isabelle, mme
en plaisantant, quelque chose qui ft de nature  lui donner le
ridicule espoir d'tre distingue par lui, la sympathie de la jeune
fille se comprendrait. Mais il ne lui avait jamais rien dit de pareil.
Ce n'tait donc encore qu'un prtexte invent par le rus pre
Mol pour flatter la vanit du jeune homme, et le ramener ainsi
 l'_Aigle d'or_. Mais cette ruse ne pouvait pas russir; si,
prcdemment, il n'avait ressenti ni sympathie ni estime pour
les filles intresses de l'aubergiste, maintenant que ses yeux
s'taient ouverts, il n'avait plus pour elles que de l'aversion et du
mpris.

L'amour, pensait-il, est bien certainement l'effluve qui s'exhale
d'une me encore pure; une attraction inconsciente, une abngation
candide et dsintresse; mais il y a, auprs du coeur de l'homme,
un dmon jaloux pour ternir la puret de cette flamme ou pour
l'touffer tout  fait: l'or, l'idole matrielle, qui fausse et
corrompt tout.

La voiture, en s'arrtant rue de la Loi, coupa court  ces
rveries. Les becs de gaz taient dj en partie allums.

Il paya le cocher et entra sous la porte cochre. Le domestique de
M. Steenvliet, Jacques, vint  sa rencontre et lui annona que son
pre dsirait lui parler.

Lorsqu'il fut entr dans le cabinet, M. Steenvliet lui dit:

--Herman, j'ai reu des nouvelles de Monaco. M. d'Overburg est venu
et m'a montr la lettre.

--Et le marquis de la Chesnaie consent-il  mon mariage, mon pre?

--Oui; mais comment cette affaire se terminera-t-elle, voil la
question. Le marquis doit tre un homme hardi autant qu'orgueilleux
pour oser donner une semblable rponse; mais en tout cas ce n'est pas
la faute du baron d'Overburg, qui en est encore plus afflig que moi.

--Afflig? Les nouvelles sont-elles donc mauvaises?

--Pas prcisment mauvaises, Herman, mais elles ne sont pas comme
je les aurais souhaites, Asseyez-vous l, je vais vous expliquer
la chose. Le marquis crit que le projet d'une pareille
msalliance,--il dit msalliance! l'afflige au plus haut point;
mais que comme Clmence pense que ce mariage la rendra heureuse, et
que, d'autre part, il en reconnat lui-mme la ncessit, il est
prt  y donner son consentement ds qu'il se sera personnellement
convaincu que tout ce que son neveu le baron lui a crit  ce sujet
n'est ni mal fond ni exagr. A cet effet il viendra lui-mme 
Bruxelles... dans trois semaines! Car bien que sa sant soit
beaucoup meilleure maintenant, le mdecin de Monaco le menace d'une
invitable rechute, si pendant prs d'un mois encore il ne continue
pas  prendre des bains chauds d'eau de mer. Le marquis dfend
strictement  son neveu, et sur un ton d'autorit qu'il suppose
irrsistible, de faire ou de dcider rien concernant ce mariage
avant qu'il soit venu en personne donner son consentement. Ainsi,
encore un mois de dlai assurment. Comment trouvez-vous cela,
Herman?

--Eh bien, pour vous dire la vrit, mon pre, rpondit le jeune
homme, je trouve cela une circonstance heureuse.

--Comment, une circonstance heureuse?

--C'est naturel, mon pre; on ne passe pas sans hsitation de la vie
libre de jeune homme dans la chane indissoluble du mariage. Ce mois
de rpit me permettra de m'habituer  l'ide de mon nouvel tat.

--Vous n'esprez ou vous ne dsirez pas cependant que votre mariage
choue?

--Oh! non, pas cela, mon pre.

--Du reste, cela y ferait peu de chose. Je me suis mis fermement dans
la tte que vous deviendrez l'poux de mademoiselle Clmence... Et
cela se passera comme a, malgr le monde entier. J'ai votre parole,
et quant aux autres, je les tiens tous dans ma main grce  mon
argent.

--Ne vous fchez pas, mon pre; puisque le marquis crit qu'il
consentira...

--Oui, mais cette mfiance et ces dlais m'humilient et m'nervent.
M. de la Chesnaie veut probablement prendre d'abord des informations
pour s'assurer que ma fortune n'est pas une illusion. Eh bien soit,
qu'il vienne!... Ah! oui, j'oublie de vous parler du dner qui a lieu
au chteau aprs-demain. Pour obir au voeu, ou plutt  l'ordre
du marquis, nous sommes convenus qu' cette fte il ne sera pas
encore fait allusion au mariage projet. Vous y verrez votre fiance
et vous ferez plus ample connaissance en causant avec elle; mais
vous devez galement viter tous les deux de parler de mariage.
Aurez-vous bien assez d'empire sur vous-mmes?...

--Oh! rien de plus facile, mon pre.

--Eh bien, alors c'est parfait. Mais je veux vous donner encore un
autre conseil. Cette entrevue peut avoir des consquences graves,
Vous devez tcher de produire une impression favorable sur Clmence
et sur ses nobles parents. Quoi qu'on on dise, c'est d'aprs son
plumage qu'on juge l'oiseau. Apportez le plus grand soin  votre
toilette, et n'pargnez pas l'argent.

--Mais, mon pre, rpondit Herman, j'ai ma toilette noire de
crmonie toute neuve, je n'ai pas besoin d'autre chose.

--Vous ferez du moins friser vos cheveux?

--Naturellement, mon pre.

--Il y a quelques mois, Herman, j'ai remarqu au doigt du baron
d'Alterre un diamant qui brillait et jetait des tincelles comme un
charbon ardent. J'ai achet une bague comme celle-l. Elle est un
peu grande pour votre doigt, mais vous irez chez le bijoutier, et la
ferez rtrcir. Ce diamant attirera tous les regards.

--Vous voulez, mon pre, que je mette cette bague?

--Oui, elle attestera notre richesse.

--En cela il faut pourtant que je rsiste  votre dsir, mon pre.
Que des personnes ges portent de pareils joyaux, c'est peut-tre
une habitude dans la haute noblesse. Mais ce que je sais fort
bien, c'est que cela ne sied pas aux jeunes gens. D'ailleurs, si
mademoiselle Clmence et les autres attendent aprs cela pour me
tmoigner de la sympathie ou de l'estime...

--Cela suffit: assez l-dessus; je porterai moi-mme la bague  mon
doigt, a fait qu'on la verra tout de mme... Dites donc, Herman, si
nous attelions nos quatre chevaux  la voiture, cela ferait joliment
de l'effet l-bas!

--Mais, mon pre, les nobles convives de M. le baron ne viendront
qu'avec deux chevaux tout ou plus. Le luxe de notre train les
blesserait profondment.

--Eh bien, quel mal y aurait-il l-dedans?

--Ce n'est pas le moyen de se faire accueillir favorablement, mon
pre.

--En effet, vous avez peut-tre raison. Je renonce  mon ide.
Ce n'est pas pour moi que je veux convaincre tout le monde de notre
richesse. Au fond, je me moque pas mal de ce que les gens pensent de
moi; mais c'est pour vous, mon cher Herman, pour votre bonheur... Pour
finir, encore une recommandation. Le baron me fait comprendre chaque
fois que son fils Alfred n'est pas trs port pour votre mariage.
Pourquoi n'essayez-vous pas de vaincre cette rsistance? Voici le
soir: allez au Club, vous y trouverez Alfred, car les membres se
runissent aujourd'hui pour dlibrer sur les courses de chevaux de
cet t.

--Je n'en ai pas grande envie, mon pre.

--Pourquoi?

--Parce que M. Alfred, depuis que son pre lui a parl de mon
mariage, est visiblement embarrass en ma prsence, et qu'il
m'vite.

--Bah! bah! c'est probablement une supposition sans fondement,
Faites-moi ce plaisir, allez au Club.

--Eh bien, soit! J'y mangerai quelque chose. A tantt, mon pre, car
je n'y resterai pas tard.

Et le jeune homme sortit du cabinet, aprs avoir reu une cordiale
et vigoureuse poigne de main en rcompense de son bon vouloir.




VII


Le jour fix pour le dner au chteau tait enfin venu.

Le temps ne paraissait gure favoriser cette fte, car tandis que
tout le monde au chteau tait occup,--les valets et les servantes
 la cuisine, les jeunes filles  leur toilette,--la pluie tombait
dru au dehors. On tait  la fin du mois de mai; aprs quelques
jours des premires chaleurs de l't, le ciel s'tait couvert et
charg d'lectricit, et depuis l'aube, de gros nuages d'un noir
menaant passaient, signalant leur passage par des roulements de
tonnerre ou par des averses.

Vers cinq heures de l'aprs-midi, le baron d'Overburg se tenait avec
sa femme, son fils Alfred et ses cinq filles,--parmi lesquelles il
y en avait deux presque encore enfants,--dans un salon du chteau,
prts  recevoir leurs invits.

Trois de ceux-ci taient dj prsents: le chevalier de Saintenoy,
le comte de Elsdorp et la douairire Van Langenhove; les deux
derniers si vieux, si maigres et si rids, qu'en additionnant
leurs ges ils ne devaient pas compter moins d'un sicle et demi.
Cependant, malgr leur taille au-dessus de la moyenne, ils marchaient
la tte droite. Il y avait dans leurs paroles et dans leurs gestes
quelque chose de solennel, et lors mme qu'on les et revtus
d'une dfroque de mendiants, encore leur regard ferme et fier et la
dignit hautaine de leur attitude les aurait fait reconnatre pour
des gens de haute naissance.

Quant au chevalier de Saintenoy, il tait impossible de deviner
son ge. Peut-tre portait-il le poids de douze lustres; mais sa
chevelure tait noire, grce aux inventions de la chimie moderne, et
peut-tre comprenait-il, comme certaines femmes, l'art de se donner
les apparences d'une interminable jeunesse. Cet homme n'avait jamais
t mari; il avait laiss chapper toutes les occasions, si
avantageuses qu'elles fussent, et toute sa vie s'tait passe 
papillonner autour des femmes maries et des jeunes filles. Aussi lui
avait-on donn le sobriquet de voltigeur.

Et il le mritait bien, ce sobriquet, car mme ici, o chacun se
tenait prt avec une certaine gravit  recevoir les invits, le
chevalier de Saintenoy ne pouvait pas se tenir un moment tranquille.
Il allait d'une dame  l'autre, s'inclinant jusqu' terre, mme
devant les petites filles, les accablant de fadeurs et de compliments
banals, pirouettait comme un danseur sur ses talons, et s'arrtait
devant les glaces pour s'admirer, la main sur la hanche gauche, comme
s'il portait une pe.

Un valet en livre bleu et rouge ouvrit la double porte du salon et
annona:

--Monsieur le marquis de Hooghe!... Monsieur le baron Van Moersbeke!

Les gentilshommes annoncs firent leur entre, s'inclinrent devant
chacune des personnes prsentes en murmurant les saluts d'usage,
prirent place dans le cercle, et changrent quelques paroles
avec leurs voisins. Ils taient vieux et gris, et mme l'un d'eux
semblait ployer sous le fardeau des ans tellement il tait courb.

Quelques instants plus tard le valet annona le nom du chevalier Van
Dievoort.

Celui-ci entra en riant, donna une poigne de main  chacun
des nobles convives--qui visiblement, ne s'y prtaient qu'
contre-coeur,--leur souhaita le bonjour d'une voix retentissante,
frappa familirement sur l'paule du vieux marquis van Elsdorp, et
flicita le chevalier de Saintenoy de la noirceur de ses cheveux 
un ge aussi respectable.

Ce gentilhomme peu poli n'tait pas le bienvenu, cela se voyait du
reste; mais il tait un des plus proches parents, trs riche et
clibataire. Il fallait donc lui faire bon visage et bon accueil,
quoique l'on n'et pour lui que fort peu d'estime; car dans la vie
publique il faisait cause commune avec les ennemis de la noblesse, et
se vantait d'appartenir au parti populaire ou  la dmocratie.

L'entre du chevalier avait jet comme un froid sur la noble
assemble. Personne ne disait plus mot, et tous semblaient plus
ou moins embarrasss. Mais comme d'ailleurs, l'heure fixe tait
dj passe, on commenait  regarder M. d'Overburg comme pour
lui demander s'il n'tait pas encore temps de se mettre  table.

--Messieurs, dit le baron, j'attends encore deux invits de
Bruxelles, M. Steenvliet et son fils.

--M. Steenvliet? Qui est-ce cela? murmurrent les assistants, qui
n'avaient peut-tre jamais entendu parler de l'entrepreneur ou qui
feignaient de ne pas le connatre.

--C'est un trs estimable bourgeois, reprit M. d'Overburg, riche
de nombreux millions, et qui m'a rendu de grands services. Veuillez
prendre un peu de patience, Messieurs; ce retard m'tonne de sa part.
C'est un homme trs exact, et je suis sr que dans quelques instants
il sera ici.

Les invits ne rpondirent rien; mais ils se mirent a parler entre
eux  voix basse de parvenus assez mal levs pour faire attendre
des nobles, et de millions gagns par des moyens suspects. Le
chevalier de Saintenoy, qui connaissait mieux M. Steenvliet qu'il
n'avait voulu en convenir d'abord, dit mme  l'oreille de la
douairire que l'entrepreneur millionnaire avait commenc par
tre un simple ouvrier, un maon. Cette rvlation, rpandue
secrtement parmi les nobles convives, provoqua de leur part un
murmure d'indignation. Seul le chevalier Van Dievoort ne paraissait ni
tonn ni mcontent.

Enfin on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et bientt
aprs le valet annona:

--Monsieur Steenvliet pre; monsieur Herman Steenvliet.

Le baron d'Overburg, pour pargner  ses nouveaux convives la
mortification d'un premier accueil peu favorable, marcha  leur
rencontre, leur serra cordialement la main, les introduisit dans
le salon, et les prsenta  chacun de ses invits comme ses amis
particuliers.

M. Steenvliet s'excusa de son arrive tardive; c'tait, dit-il, la
faute d'un de ses valets d'curie qui avait mal serr l'crou d'une
des roues de sa voiture, ce qui leur avait presque caus un accident
en route: heureusement un marchal-ferrant avait pu rparer le mal.
C'est ce qui les avait mis en retard.

L'entrepreneur, flatt et encourag par les dmonstrations
d'amiti de M. d'Overburg, parlait librement et  voix haute, et
racontait sa msaventure avec beaucoup de paroles auxquelles les
autres ne paraissaient prter que peu d'attention; il y en avait
mme qui affectaient de regarder d'un autre ct, comme si
les explications du bourgeois enrichi leur taient absolument
indiffrentes.

Pendant ce temps, Herman regardait Clmence qui paraissait maladive.
Lorsqu'il l'avait salue  son entre, elle lui avait rendu son
salut d'une faon aimable, mais nanmoins trs brve. Maintenant
elle tenait les yeux baisss et semblait viter son regard. Elle
tait visiblement confuse ou embarrasse, la pauvre jeune fille;
mais pourquoi? Craignait-elle, en prsence de tous ses parents,
de laisser deviner le secret qui lui avait t si strictement
recommand? C'tait probablement l la cause, car Alfred lui-mme
se tenait coi et rserv, comme s'il voulait dissimuler qu'il
connaissait particulirement Herman et que depuis longtemps ils
taient camarades de plaisir.

Sur un signe de la baronne la double porte de la salle  manger
s'ouvrit, et un matre-d'htel cria:

--Monsieur le baron est servi.

Avec une sollicitude qui s'expliquait facilement, madame d'Overburg
s'tait tenue  ct de l'entrepreneur, et au moment de passer
dans la salle  manger, elle lui demanda son bras, avant qu'aucun
autre invit et pu le prvenir.

Le coeur de M. Steenvliet se gonfla de joie et d'orgueil; il poussa
son fils en avant en lui disant que c'tait  lui  conduire
mademoiselle Clmence dans la salle  manger.

Herman s'avana pour suivre le conseil de son pre; mais le
chevalier de Saintenoy le prvint, et offrit le bras a Clmence au
moment mme o Herman s'inclinait devant elle pour lui offrir le
sien. Pendant ce temps les autres invits avaient dj ouvert la
marche: la douairire conduite par le comte Van Elsdorp, la soeur
pune de Clmence par le baron de Moersbeke, puis le marquis de
Hooghe et le chevalier Van Dievoort.

Il ne restait plus personne qu'une fillette de douze ou treize ans
qui, lorsque Herman voulut lui offrir le bras, le laissa en plan et
courut en riant rejoindre les autres convives dans la salle  manger.

Chacun d'eux s'assit  la place que lui indiqurent M. et madame
d'Overburg, et lorsqu'ils furent tous assis, voici dans quel ordre ils
taient placs:

Au milieu de la table,  la droite de l'amphitryon, la douairire
Van Langenhove, entre celle-ci et l'une des jeunes demoiselles
d'Overburg, Herman Steenvliet. A la gauche du baron, l'entrepreneur,
une autre jeune fille et le chevalier Van Dievoort.

De l'autre ct de la table, en face de son mari, la baronne
d'Overburg avait  sa gauche d'abord le marquis de Hooghe, puis
Clmence et  ct de celle-ci le chevalier de Saintenoy,
surnomm le voltigeur. Les autres convives et les parents du baron
avaient pris place  table selon leur fantaisie.

Herman tait donc assis en face de celle qui devait tre sa
fiance. Vu la distance qui les sparait, il n'tait pas oblig,
par la biensance, de causer beaucoup; mais il pouvait cependant, si
l'envie lui en prenait, changer de temps en temps quelques paroles
avec elle, en levant un peu la voix. Il comprenait les raisons et la
prudence de cet arrangement et il l'approuvait intrieurement.

Pour ce qui regarde M. Steenvliet, celui-ci se sentait transport
au septime ciel. Assis  la droite du baron, il occupait la place
d'honneur avant tous les nobles invits prsents  ce banquet.
Si le brillant mariage qu'il esprait pour son fils tait une des
causes principales de la joie et de la fiert qui rayonnaient sur
son visage, d'autre part l'amour-propre flatt et la satisfaction
personnelle n'y taient certes pas trangers. Il tait honor
au-dessus de gentilshommes illustres par leur naissance, lui, l'ancien
ouvrier, enrichi par le travail. N'y avait-il pas de quoi tre fier?

Le service commena. On ne parlait presque pas. Cela n'tait pas
tonnant, d'ailleurs; la plupart des convives taient de vieilles
gens, srieux et naturellement rservs... et qui sait si
l'intrusion d'un parvenu et l'amiti que lui tmoignait le baron,
ne les avait pas blesss et rendus muets? En tous cas, on n'a pas
l'habitude de causer beaucoup au commencement d'un dner, si ce n'est
 voix basse avec ses voisins. La satisfaction de l'apptit a le pas
sur les attraits de la causerie.

Herman tournait souvent ses regards du ct de Clmence et il
piait toutes les occasions de lui adresser la parole. Quand la
politesse ne permettait pas  la jeune fille de se taire, elle lui
rpondait avec affabilit et le remerciait mme d'un sourire, mais
ce sourire s'effaait aussitt, comme s'il n'tait qu'une pnible
contraction nerveuse.

Pendant qu'Herman se demandait  part lui quelle pouvait tre la
cause de cette singulire manire d'tre, il remarqua,  son grand
tonnement, que mademoiselle Clmence, lorsqu'elle causait avec son
voisin le chevalier de Saintenoy, parlait beaucoup plus librement et
que le sourire ne disparaissait pas sitt de ses lvres.

Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Son coeur ne pouvait
cependant prouver aucune sympathie pour ce vieux hobereau teint et
maquill. C'tait donc sa prsence  lui, Herman. qui seule
la rendait confuse. Il le comprenait bien, et mme il le trouvait
naturel, car la rserve et la discrtion qu'on leur avait imposes,
devaient tre pour la jeune fille une pnible contrainte qui lui
enlevait, vis--vis de lui du moins, toute libert d'attitude et de
langage.

Quant  lui-mme, cette rserve oblige l'aurait peu gn; mais
la conduite de Clmence  son gard le rendait galement plus
ou moins confus, et il commenait  reconnatre que ce dner de
crmonie n'aurait rien de bien amusant pour lui.

Pour ne point paratre stupide ou mal lev, il tenta d'adresser
une humble demande  sa voisine la fire douairire Van Langenhove.
Elle fit d'abord comme si elle ne l'entendait pas; puis elle lui
rpondit d'un ton si bref et si sec, que le jeune homme, froiss, se
dtourna d'elle et parut donner toute son attention aux plats que les
valets lui prsentaient.

Ne sachant  quoi occuper son esprit, il se mit  regarder autour de
la salle  manger et  examiner tout ce qui s'y trouvait.

L'appartement tait richement dcor, mais tout ce qui le
garnissait avait un cachet d'antiquit. Ni les tentures, ni
les rideaux, ni les tapis, ni les meubles, ni la garniture de la
chemine, ni mme le surtout et le service de table n'avaient la
forme du sicle actuel; rien de tout cela n'tait moderne. Dans
le fond de la salle, entre quelques portraits de gnraux, de
gouverneurs et de diplomates, brillait un trophe d'armes compos
d'pes, de boucliers, de casques, d'armures et de hallebardes,
dont l'aspect voqua dans l'esprit d'Herman les merveilleux romans de
chevalerie qu'il avait lus dans sa premire jeunesse.

Il reporta ensuite ses regards sur la table et lorsqu'il eut
galement contempl l'un aprs l'autre tous les convives, un
sourire aigre plissa le coin de ses lvres. Il se dit en lui-mme
qu'il se trouvait l dans un milieu o tous, les hommes et les
choses, appartenaient  un monde vieilli... Et c'est dans ce monde,
si antipathique  sa nature et  son origine, qu'il devrait passer
sa vie! Cette pense le fit frmir: ce fut avec un sentiment de
tristesse qu'il reprit son couteau et sa fourchette pour dcouper le
morceau de faisan qu'on venait de lui servir.

Le dner approchait insensiblement de sa fin et les nobles convives,
rchauffs par quelques verres d'un vin gnreux, devenaient
plus communicatifs. Il y en avait mme deux ou trois parmi eux qui
commenaient  parler si haut qu'on pouvait les entendre d'un bout
 l'autre de la table.

--Eh quoi! madame la douairire, s'criait le marquis de Hooghe,
vous souriez et vous paraissez douter du srieux de mes paroles!
Je rpte et j'affirme encore que le comte du Wargnies, dont le
portrait pend  la muraille l, derrire moi, tait l'ami intime
d'un de mes anctres. Ils portaient tous deux, comme pages d'honneur,
la trane de la robe de l'infante Isabelle,  l'occasion de
son entre solennelle  Bruxelles, en 1599. Je trouve cette
particularit dans les archives de ma famille.

--Eh bien, soit, marquis, je vous crois, rpondit la douairire,
mais alors tous les deux auront assurment connu le comte Van
Langenhove, qui tait attach en qualit de Grand-Louvetier  la
cour de son royal poux, l'archiduc Albert.

L'affaire tait en train maintenant. Chacun des nobles invits sut
conduire la conversation de telle sorte qu'elle lui fournt, comme
par hasard, l'occasion de mettre sur le tapis ses illustres aeux. Le
chevalier prtendit qu'en 1542,  la bataille de Pavie, un Saintenoy
aida  faire prisonnier Franois Ier, roi de France.

Un comte Van Elsdorp avait t prsent, en 1419,  l'assassinat de
Jean-sans-Peur,  Montereau.

Et, remontant plus haut encore dans l'histoire du temps pass, le
baron de Moersbeke soutint qu'en 1270, un de ses anctres avait t
au sige de Tunis avec saint Louis, et qu'il aida mme  fermer les
yeux du roi, lorsque celui-ci fut emport par la peste.

On raconta des exploits hroques; on parla de services clatants
rendus  la patrie, de batailles gagnes, de traits de paix
conclus, et de plus personne n'oublia de rappeler les illustres
alliances de sa race, pour prouver qu'il tait en possession d'un
nombre respectable de quartiers de noblesse. Ils mettaient dans
le dnombrement de ces particularits tant d'amour-propre et
d'animation, qu'ils ne trouvaient ni le temps ni l'occasion de
parler d'autre chose, mme pour les demoiselles, qui n'coutaient
peut-tre pas sans ennui cette leon d'histoire et de gnalogie.

M. Steenvliet, au contraire, semblait s'amuser beaucoup, et ne se
privait point, dans son imperturbable attention, de manifester
de temps en temps son approbation par de petits cris admiratifs.
L'amiti du baron d'Overburg et ses vins vieux l'avaient mis en belle
humeur.

Il n'en tait pas de mme de son fils: celui-ci, assis entre
la hautaine douairire,--qui se comportait comme si elle avait
compltement oubli qu'il tait assis  ct d'elle,--et une
fillette, une enfant, qui paraissait avoir peur de lui, tait dans un
grand embarras pour se donner une contenance. D'ailleurs, quoique les
causeurs ne le fissent certainement pas avec intention, tout ce qu'il
entendait tait une dsapprobation implicite, mais svre, de
son futur mariage, et une pnible humiliation pour lui qui, en fait
d'anctres, ne pouvait en produire d'autres que son grand-pre,
lequel avait t galement un simple maon.

Il remarqua que Clmence ne ressentait pas moins que lui les piqres
que leur faisaient ces vantardises sur les naissances illustres et
les nobles alliances. La jeune fille, depuis le commencement de
cet entretien, tait devenue beaucoup plus triste, malgr les
compliments flatteurs que ne cessait de lui adresser le crmonieux
chevalier de Saintenoy. Herman entendit mme Clmence rpondre 
une question du chevalier, qu'elle ne se sentait pas trs bien, et
qu'elle avait un peu mal  la tte.

Prcisment le marquis de Hooghe venait de prtendre qu'il
pouvait prouver qu'un de ses anctres tait mont sur les murs de
Jrusalem en mme temps que Godefroid de Bouillon, lorsque le sire
Van Dievoort s'cria en riant:

--Bah! tout cela, c'est des sottes histoires! Que m'importe que mes
anctres aient ou n'aient pas t louvetiers, ambassadeurs ou
porte-queue de Charlemagne ou de Jacqueline de Bavire? On est ce
qu'on est, et non pas ce que d'autres ont t avant nous. Si l'un
de nous tait venu au monde  Constantinople, il aurait certainement
t Turc. Nous, les Dievoort, nous sommes Bruxellois de pre en
fils. En 1700, mes parents taient encore tisserands. Mon grand-pre
tait, en 1740, doyen de sa corporation, et parce que sa grande
fortune lui permit de tirer d'embarras le prince de Kaunitz,
chancelier de Marie-Thrse, l'impratrice lui octroya des lettres
de noblesse. Oui, oui, je descends d'une famille d'ouvriers, et je
m'en vante.

Un vif murmure de dsapprobation accueillit cet trange langage.
Ceux qui avaient quelque chose  attendre de la succession de M.
Van Dievoort se taisaient et dvoraient leur dpit. Mais ceux qui
taient entirement indpendants ne lui ripostrent qu'avec plus
d'indignation.

--Dites tout ce que vous voudrez, rpondit-il avec chaleur, les
mrites personnels sont les plus beaux titres de noblesse. Voici
M. Steenvliet, qui possde beaucoup de millions. Il a commenc par
tre ouvrier... maon, je crois. Eh bien, personne ne lui a rien
laiss; par sa propre intelligence, par son propre travail, il
a gagn sa grande fortune. C'est  des hommes tels que lui que
j'accorde surtout mon estime... et pour preuve, voici ma main,
monsieur Steenvliet, la main d'un vritable ami.

L'entrepreneur, touch jusqu'aux larmes, saisit la main qui lui
tait tendue, et la serra avec reconnaissance.

Le dpit, l'indignation ou le regret se lisaient sur la figure de
tous les autres. Mais le sentiment des convenances les empchait de
donner cours  leur colre  voix haute. La vieille douairire
grommelait  voix basse qu'on l'avait entrane dans un affreux
pige; le comte Van Elsdorp murmurait que la place n'tait pas
tenable pour un gentilhomme qui se respecte; M. d'Overburg tait
confus et constern.

Heureusement la baronne avait mieux conserv sa prsence d'esprit.
Elle jeta un coup d'oeil  travers la table, et voyant que l'on
tait  la fin du dessert, elle se leva et pria les convives de la
suivre dans un autre salon pour prendre le caf. Elle interrompit
ainsi cette conversation pleine de dangers.

Dans le salon, o le caf tait servi, le sire Van Dievoort fut
bloqu dans un coin par ses contradicteurs les plus acharns et la
discussion parut y continuer, quoique sur un ton plus calme.

Madame d'Overburg fit asseoir sa fille prs d'elle, et montra 
Herman un sige  ct de Clmence, en l'invitant d'un signe  y
prendre place.

Bien qu'il en et peu d'envie, il obit par politesse, et adressa,
avec une grande libert d'esprit, quelques phrases banales  la
jeune fille.

D'abord elle parut frmir, et ce qu'elle rpondit n'tait pour
ainsi dire qu'un inintelligible murmure. Mais lorsqu'elle s'aperut
que le fianc qu'on lui destinait ne parlait que de choses
indiffrentes, et qu'elle crut tre assure qu'elle n'avait
 redouter de sa part ni avances, ni paroles indiscrtes, son
inquitude se dissipa compltement.

A partir de ce moment la jeune fille se montra fort aimable pour lui,
et parut prendre plaisir  sa conversation,--ou peut-tre ne le
feignait-elle que par pure politesse.

Ce qu'ils se disaient ne signifiait pas grand'chose; ils parlaient
du mauvais temps, des prochaines courses de chevaux, du dernier
Longchamps et des modes nouvelles qu'on y avait remarques.
Prenaient-ils plaisir  se trouver ensemble! Il et t difficile
de le dire. Quoi qu'il en ft, il y avait prs d'une demi-heure
qu'ils taient en conversation suivie, lorsque la baronne jugea
probablement qu'il tait temps d'interrompre poliment ce long
entretien qui pouvait blesser ses parents. Elle se leva et dit 
Clmence:

--Venez, ma fille, M. Herman nous excusera, la douairire nous a
dj deux fois fait signe qu'elle a quelque chose  nous dire.

En achevant ces mots elle s'loigna avec Clmence pour se rendre
auprs de la vieille madame Van Langenhove.

Herman comprit parfaitement ce que cela signifiait; on lui avait
accord cette courte conversation avec sa future femme par
bienveillance, par condescendance pure; mais maintenant c'tait
assez, il ne pouvait plus, sans inconvenance, causer avec Clmence de
toute la soire.

Pour se donner une contenance au milieu de la noble compagnie, il
se tourna successivement vers Alfred, vers chacune de ses soeurs,
et mme vers quelques-uns des vieux gentilshommes; mais tous lui
rpondirent  peine par un oui ou par un non et se dtournaient le
plus vite possible ds qu'ils le pouvaient sans se montrer grossiers.

Cela le blessa profondment et fit descendre comme un sombre nuage
sur son esprit; mais ce qui l'attristait plus encore, c'tait de
voir que son pre s'tait laiss entraner par M. Van Dievoort
 prendre part  la discussion sur la noblesse de naissance et les
mrites personnels. Il entendait mme son pre dclarer hautement
qu'il tait fier d'avoir t un ouvrier; et il remarqua en mme
temps que le comte Van Elsdorp, le marquis de Hooghe et la douairire
Van Langenhove, mcontents et dpits, rapprochaient leurs trois
vnrables ttes comme pour comploter quelque chose.

Le comte sortit du salon presque  la drobe, et rentra de mme
un instant aprs.

Quelques minutes plus tard un valet ouvrit la porte et annona:

--Les voitures de M. le comte, de M. le marquis et de madame la
douairire sont avances.

Le baron d'Overburg plit. C'tait une conspiration pour lui faire
sentir qu'il avait eu tort de runir ses parents avec des gens de
basse extraction et de mauvais esprit. Nanmoins, par politesse, il
s'effora de retenir le comte et le marquis, et eux, par convenance,
exprimrent le sincre regret qu'ils prouvaient de devoir le
quitter si tt; mais la pluie, l'obscurit, l'orage qui menaait
et le mauvais tat des chemins, les foraient de prendre cong plus
vite qu'ils n'auraient voulu.

Et en effet, aprs avoir serr la main  tout le monde, except
au sire Van Dievoort,  M. Steenvliet et  son fils, qu'ils se
bornrent  saluer d'un simple mouvement de tte, ils sortirent
du salon... Quelques minutes aprs un bruit de roues roulant sur le
pav annona que les voitures s'loignaient du chteau.

Le baron d'Overburg prit M. Steenvliet  part pour le convaincre que
les paroles imprudentes de M. Van Dievoort tait la seule cause du
brusque dpart de ses orgueilleux parents. Il n'eut pas beaucoup de
peine  persuader l'entrepreneur, car celui-ci se sentait si heureux
et si fier de sa belle soire, passe au milieu de convives d'une
naissance illustre, qu'il et support de bien plus graves offenses
sans pouvoir ou sans vouloir les remarquer.

Pendant ce temps Herman,  la clairvoyance duquel rien n'chappait,
se tenait dans un coin, rflchissant  tout ce qui venait de se
passer. Il souriait lorsque quelqu'un lui adressait la parole; il
causa mme un court instant; mais il avait la honte et l'amertume au
fond du coeur.

En ce moment le valet cria de nouveau:

--La voiture de M. le baron de Moersbeke est attele.

Pendant que chacun s'approchait de ce gentilhomme pour lui souhaiter
un bon retour et lui manifester le regret de le voir partir de si
bonne heure, Herman rejoignit son pre et lui dit tout bas:

--Il est temps que nous partions d'ici, mon pre; tout le monde s'en
va; nous ne pouvons pas rester les derniers, cela ne serait ni poli,
ni digne. Je vous en prie, permettez-moi de faire atteler notre
voiture.

L'entrepreneur fit d'abord quelques objections, mais il se laissa
bientt persuader, et donna  son fils l'autorisation demande.

--Vous aussi, mon bon monsieur Steenvliet, vous voulez dj nous
quitter? lui dit le baron d'Overburg. Cela me fait beaucoup de
peine, croyez-le bien. Mais vous avez peut-tre raison. Des clairs
commencent  briller  l'horizon; il y a un nouvel orage dans l'air.
Mais il est encore bien loin, et vous pourrez tre chez vous avant
qu'il clate.

M. Steenvliet et son fils prirent cong, Clmence tendit la main
 son futur, et lui souhaita le bonsoir d'un air fort aimable.
Peut-tre tait-ce seulement la joie de le voir partir qui illumina
pour la premire fois son visage d'un sourire qui n'avait rien de
contraint.

Lorsque Herman eut pris place  ct de son pre dans la voiture,
et qu'ils se furent loigns du chteau de quelques centaines de
mtres, M. Steenvliet se mit  exalter le bonheur qui attendait son
fils lorsqu'il serait membre d'une si noble famille. Herman balbutia
une timide dngation.

--Quoi, vous ne serez pas heureux? s'cria l'entrepreneur tonn.

--Je ne le crois pas, mon pre, rpondit le jeune homme.

--Pas encore content d'une pareille femme? Vous voudriez peut-tre
pouser une reine!

--Non, je voudrais vivre au milieu de gens qui ne nous regarderaient
pas de si haut.

--Allons, allons, tout a c'est des enfantillages, mon fils.
Mademoiselle Clmence n'est-elle pas une fille charmante, aimable et
spirituelle?

--Ce n'est pas de Clmence que je veux parler mon pre.

--De qui, alors?

--De ses parents, qui ont assez montr qu'ils nous considrent comme
des intrus, comme des ouvriers parvenus, dont le contact les blesse et
les humilie.

--Ah ! Herman, sur quelle pine avez-vous donc march? Ces
nobles seigneurs m'ont tmoign beaucoup d'estime et d'amiti. J'en
tais mme confus. Pensez donc! j'tais  la place d'honneur
au milieu de tous ces comtes et barons! Les millions sont aussi une
noblesse, mon fils.

Le jeune homme, sentant bien que le moment tait mal choisi pour
faire part  son pre de ce qu'il avait remarqu et de la faon
dont il jugeait la situation, s'tendit au fond de la voiture.

--J'ai la tte un peu lourde et je suis trs fatigu, dit-il.
D'ailleurs le bruit des roues couvre  moiti le son de vos paroles.
Laissez-moi donc reposer un peu, mon pre, je vous en prie. Demain
je vous dirai quelles rflexions ce dner a fait natre dans mon
esprit.

--Le baron d'Overburg possde une excellente cave. Vous avez
peut-tre bu un verre de trop, Herman?

--J'ai passablement bu, mon pre.

--Et cela vous alourdit? Moi, au contraire, le bon vin me
ragaillardit. Il me semble que je n'ai pas trente ans... Mais vous
ne m'coutez pas, je crois... Allons, allons, dormez donc, si vous
pouvez.

Herman ne rpondit pas, et son pre continua  se rjouir  part
lui de l'honneur et du plaisir dont il avait joui ce soir-l.




VIII


Le lendemain, en causant avec son pre de ce dner de crmonie,
Herman dcrivit l'trange et blessante conduite des nobles convives
 leur gard, et s'effora de le convaincre que s'il pousait
mademoiselle d'Overburg, ce mariage l'exposerait pendant toute sa vie
aux mmes humiliations. Quant  Clmence elle-mme, il n'avait
aucun mal  dire d'elle. Elle paraissait tre, en effet, une douce
et aimable fille; mais quel que pt tre son sentiment actuel
relativement  cette union, plus tard elle la regretterait comme une
irrparable erreur.

Toutes ses raisons, si fondes qu'elles fussent, restrent sans
effet sur l'esprit de son pre, qui, toujours galement heureux et
fier de la rception qu'on lui avait faite, tait devenu aveugle
pour tout ce qui pouvait jeter une ombre sur son horizon, et il
ne voyait que le brillant avenir rserv  son fils. Herman
n'allait-il pas, en qualit de membre de l'antique maison des
Overburg, vivre sur un pied d'galit avec des barons et des comtes?
L'orgueilleux pre le croyait du moins, et c'tait pour lui le seul
point intressant; tout le reste lui importait peu, et il expliquait
l'hsitation d'Herman par ce sentiment naturel  tout jeune homme au
moment o il va changer sa libert contre l'tat de mariage.
En tous cas, les millions paternels prserveraient Herman de toute
humiliation, et avec une charmante et douce fiance comme Clmence,
il lui paraissait impossible que son fils ne ft pas heureux.

Herman reconnut en lui-mme que rien ne pourrait dtourner son pre
de son ide prconue, et que tous les efforts qu'il pourrait
faire pour y parvenir n'auraient d'autre rsultat que de l'attrister
inutilement. Il cessa donc de lui faire des objections, et l'assura
que malgr tout il se soumettrait  son dsir, et ne refuserait pas
la main de Clmence.

Son pre le remercia par une nergique et tendre poigne de main.

Quelques jours plus tard, le baron d'Overburg rendit visite 
M. Steenvliet pour lui apprendre qu'il avait conduit Clmence au
chteau d'une de ses tantes dans les environs de Lige, et qu'elle
y resterait jusqu' ce que son parrain, le marquis de la Chesnaie,
revnt de Monaco.

Cette nouvelle surprit l'entrepreneur et lui inspira de la mfiance;
mais le baron lui fit comprendre que le dpart de Clmence n'tait
pas seulement exig par les convenances, mais qu'il tait mme
ncessaire pour la bonne russite de leurs projets. En effet, si
leurs intentions relativement au mariage de leurs enfants devaient
tre connues avant le retour du marquis, celui-ci s'en trouverait
peut-tre bless, et en tout cas cela lui dplairait fort. Si
Herman faisait des visites rptes au chteau d'Overburg, il
serait impossible de cacher le secret aux domestiques. D'ailleurs, les
rencontres d'Herman et de Clmence, pendant qu'ils taient encore
obligs de se taire sur l'unique chose qui les proccupait, ne
pouvaient tre que contraintes et par consquent pnibles. Ils se
reverraient avec d'autant plus de plaisir quand le consentement du
marquis leur donnerait toute libert de parler de leur futur mariage.

Comme M. Steenvliet avait une confiance sans bornes dans la loyaut
du baron, il se laissa facilement convaincre. L'loignement
momentan de Clmence lui apparaissait mme comme une circonstance
favorable; car de cette faon son fils n'aurait plus de nouveaux
griefs qui le feraient hsiter dans ses bonnes rsolutions.

Herman ne se montra ni tonn, ni attrist de l'absence de la jeune
fille. Le pre et le fils rsolurent donc unanimement d'attendre
patiemment et avec confiance le retour du marquis. Trois ou quatre
semaines seraient d'ailleurs bien vite passes.

Herman n'allait au Club que tous les deux jours, n'y consommait
presque rien, et rentrait au logis trs tt dans la soire.

A la fin de la premire semaine, le fils du banquier Dalster l'invita
 venir, au chteau de son pre, admirer un jeune poulain de grande
esprance, invitation qu'Herman accepta avec empressement et mme
avec joie. Plus d'une fois dj il s'tait senti port  aller
voir encore une fois Jean Wouters et sa famille; mais la crainte
d'tre indiscret, d'abuser de leur accueil amical,--peut-tre
la conscience du danger qu'il pouvait faire courir  la bonne
rputation de Lina,--l'avait toujours retenu. Mais maintenant,
croyait-il, l'invitation de M. Dalster lui offrait une occasion
plausible.

Au jour fix, il descendit  Loth, et se dirigea par des chemins
dtourns vers le chteau du banquier, pour viter de passer
devant l'_Aigle d'or_.

Aprs avoir admir le beau poulain et les autres chevaux dans les
belles et vastes curies de M. Dalster, il trouva un prtexte pour
quitter le chteau.

Son intention, telle qu'il se l'avouait  lui-mme, tait
uniquement de dire en passant un petit bonjour  la veuve Wouters
et  sa fille... mais lorsqu'il se prsenta dans leur demeure,
l'accueil amical qu'il y reut lui fit bientt oublier sa
rsolution.

Durant prs de deux heures il resta l, toujours prt  s'en
aller, et toujours retenu par la douce et gaie causerie de Lina.

De quoi parlait-elle si joyeusement, ce qui le faisait rire de si
bon coeur, quel sentiment tait la source de la bonne humeur et du
contentement qui brillaient dans leurs yeux serait chose difficile 
expliquer. Ils ne le savaient pas eux-mmes. Pour Lina, c'tait
sans doute la prsence du compagnon des jeux de son enfance, et la
conviction flatteuse que lui, qui l'avait sauve un jour de la mort,
serait  son tour sauv d'un grand danger par ses conseils  elle,
la pauvre fille de paysans. Aussi se montrait-elle on ne peut plus
aimable envers lui, pour lui donner le courage de persvrer, et
pour l'armer contre l'entranement de plaisirs bruyants.

Pour Herman, ce n'tait pas autre chose que le besoin, qu'il
prouvait au fond du coeur, de revivre par le souvenir les beaux
jours de son heureuse enfance. Ces gens simples, leur bont nave,
leur langage sans apprt, l'humble petite maisonnette, le verger,
l'table; tout ce qu'il voyait, entendait l, lui parlait du temps
o son grand-pre et sa mre taient encore de ce monde, et o
le monde lui apparaissait,  lui, l'innocent enfant gt par cette
double affection, comme un paradis que des images ne devaient jamais
assombrir.

Il n'tait donc nullement tonnant qu'Herman et invent, trois
jours plus tard, un nouveau prtexte pour leur rendre visite; et que
ces visites devinssent de plus en plus frquentes sans que personne,
pas mme le vieux charpentier, y vt le moindre mal.

Herman Steenvliet, au contraire, avait compris ds sa seconde visite,
qu'il pouvait compromettre la bonne rputation de Lina, si quelqu'un
remarquait qu'il venait si souvent dans la petite maison de Jean
Wouters. Aussi, dsireux de prserver la jeune fille de ce danger,
il avait calcul avec le plus grand soin les moyens de tenir ses
visites aussi caches que possible.

Tantt il allait en chemin de fer jusqu' Ruysbroeck,  Loth ou 
Hal, choisissait rarement le mme chemin pour se rendre  la demeure
de Jean Wouters et piait,  cet effet, le moment o il n'y avait
personne dans les environs. Il lui tait trs facile d'atteindre ce
but, parce que des chemins creux trs profonds coupaient la campagne
de tous les cts.

Il croyait en toute sincrit n'tre pouss  prendre ces
prcautions que par la crainte de voir son amie d'enfance compromise
par ses visites ritres, si elles taient connues, et d'tre
priv lui-mme, par le fait, du calme et doux plaisir qu'il
prouvait  se trouver dans la socit de ces gens simples...

Mais dans le courant de la troisime semaine, une lumire
inquitante se fit dans son esprit, non pas tout  coup, mais petit
 petit, insensiblement, et pour ainsi dire malgr lui, car bien
qu'il essayt de se dissimuler la vrit  lui-mme, le
bandeau lui tomba des yeux... Non, ce qui l'attirait avec une force
irrsistible vers la maisonnette de Jean Wouters, ce n'tait pas
seulement l'accueil amical des habitants; ce qui faisait battre son
coeur sous le pur regard de Lina, ce n'taient pas seulement ses
souvenirs d'enfance; un autre sentiment, plus intime, plus profond,
plus puissant, avait envahi son me. Il ne pouvait le mconnatre,
sa conscience le lui criait tout haut: il aimait Lina.

Sous l'influence de cette dcouverte, il passa plusieurs jours dans
un grand trouble d'esprit; il marchait la tte basse, soupirant et
tremblant, et luttant contre cette ide pnible que le devoir lui
commandait de cesser dsormais ses visites chez le vieux charpentier.

En effet, quelles consquences une pareille inclination pouvait-elle
amener? La bonne renomme, l'honneur de l'innocente jeune fille
compromis, son anglique bont rcompense par une tache
ineffaable, et peut-tre la paix de son coeur trouble pour
jamais.

Il se disait bien parfois en lui-mme qu'il renoncerait volontiers
 tout,  l'hritage de son pre et  la considration du monde,
pour pouvoir faire de Lina sa femme, et pour pouvoir passer sa vie
avec elle dans la solitude et l'obscurit... Mais ce n'tait
qu'un vague souhait de son coeur, et il le refoulait chaque fois en
lui-mme avec un sourire amer.

Car il n'y fallait point penser. Lui, l'hritier de plusieurs
millions, qui devait se marier avec une jeune fille de haute
naissance, oserait-il jamais exprimer le dsir d'pouser la fille
d'un pauvre artisan? Le moindre mot sur ce sujet ferait clater son
pre d'une lgitime colre, et le rendrait probablement malade...
Et combien serait-il raill et plaisant, ce pauvre pre, par ses
amis et connaissances, qui savaient tous parfaitement que l'ambition
et l'orgueil de sa vie entire tait l'lvation de son fils
unique.

Non, non, il n'y avait pas d'hsitation possible; le devoir
tait vident. Si quelqu'un devait souffrir, cruellement souffrir
peut-tre  cause de l'erreur de ses sens, ce serait lui seul,
lui Herman. Heureusement pas un mot, pas un geste de sa part,--il le
croyait du moins--ne pouvait avoir trahi le secret de son me; il
tait donc libre de tenir ce secret cach pour tout le monde et pour
toujours.

Sa rsolution tait irrvocablement prise: il ne retournerait plus
 la maisonnette de Jean Wouters; il attendrait patiemment le retour
du marquis de la Chesnaie, accepterait Clmence pour femme, et, dans
sa nouvelle situation, il oublierait insensiblement le sentiment qui
lui tenait si fort au coeur.

Il persista dans cette bonne rsolution bien que d'autres ides
vinssent continuellement l'assaillir et que l'image de Lina, qu'il
s'efforait vainement de chasser, ft toujours devant ses yeux.

Ah! combien la victoire est difficile  remporter dans ces
luttes contre notre propre coeur! Le pauvre jeune homme rsista
courageusement pendant quatre jours, au bout desquels son nergie et
sa volont succombrent sous l'attraction irrsistible.

Ne plus revoir Lina, jamais, jamais, plus une seule fois, cela tait
au-dessus de ses forces: mais il se dissimula  lui-mme sa dfaite
et essaya de rassurer sa conscience par la certitude que, s'il voulait
retourner encore une fois  la maisonnette de Jean Wouters, c'tait
uniquement pour colorer son loignement de l'un ou de l'autre
prtexte aux yeux de ces braves gens, et en mme temps pour prendre
dfinitivement cong d'eux. Il ne pouvait pas dcemment, aprs
avoir t accueilli avec tant d'amiti et de cordialit,
s'loigner tout  coup sans adieu et sans un seul mot d'explication.

A la suite de cette rsolution nouvelle, il monta en chemin de fer et
descendit  la station de Loth.

A peine avait-il march pendant quelques minutes dans le chemin
creux, qu'il s'arrta en secouant la tte d'un air pensif. Qu'est-ce
qui le faisait hsiter ainsi tout  coup? Pourquoi son coeur
battait-il si violemment? Pourquoi frissonnait-il comme un coupable?

Ah! il le sentait bien: Lina n'tait plus la mme pour lui; elle
n'tait pas seulement la compagne des jeux de son enfance, dont la
prsence tait pour lui la source des plus doux souvenirs de son
pass; non, c'tait une femme pour laquelle il nourrissait une
secrte mais puissante affection; ses yeux, sa rserve, sa timidit
mme ne trahiraient-ils pas ce qui se passait dans son coeur? Et
comment supporterait-il maintenant le clair regard de la jeune fille?

Retourner sur ses pas?... Il ne pouvait pas s'y dcider. Il y avait
dj six jours que les braves gens ne l'avaient plus vu. Sans
doute ils taient inquiets et se demandaient les motifs de sa
longue absence; il ne pouvait pas se dispenser d'aller les rassurer.
D'ailleurs il y avait un moyen de prvenir toute impression
dsavantageuse; c'tait de prtexter qu'il tait trs press,
d'abrger sa visite autant que possible, et de ne pas mme consentir
 prendre un sige.

Il poursuivit rapidement son chemin sous l'influence de ces ides, et
il approcha bientt de la demeure du pre Wouters.

Lina tait dans le jardinet devant la maison, prs du puits; elle
tait occupe  puiser de l'eau. A peine eut-elle aperu le
jeune homme, qu'elle leva les bras et se mit  battre des mains si
joyeusement que sa mre accourut au bruit. Elle aussi accueillit
Herman avec les plus vives dmonstrations de joie.

--Entrez, entrez donc, monsieur Herman Steenvliet, dit la veuve en le
prenant familirement par le bras. Ah! que vous nous avez inquits
en restant si longtemps sans venir nous voir et sans nous donner de
vos nouvelles! Lina tait bien triste depuis deux ou trois jours.

--Triste? De mon absence? murmura Herman.

--Oui, certes, fort triste, rpondit la jeune fille, Nous craignions
que vous ne fussiez tomb malade. Pensez donc, monsieur Herman,
nous avons pri pour vous tous ensemble; mais Dieu soit lou! notre
inquitude n'tait pas fonde. Vous n'avez pas l'air malade du
tout; cela me rend si joyeuse que j'ai des envies de chanter.

--Ce n'est pas seulement l'incertitude au sujet de votre sant
qui nous rendait inquites, ajouta la veuve. Une autre ide nous
effrayait; grand-pre supposait que vous vous tiez encore une fois
laiss... comment dirai-je... entraner  l'_Aigle d'or_ par ces
jeunes messieurs qui... Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur
Steenvliet?

--En effet, mes bons amis, je vous comprends, dit le jeune homme
avec un sourire de reconnaissance. Heureusement vos craintes taient
galement mal fondes sous ce rapport-l. Je ne sais comment
expliquer cela, mais vos bons conseils, vos paroles d'encouragement,
votre douce compagnie m'ont inspir un profond dgot pour ces
dissipations et ces plaisirs bruyants. Quoi qu'il advienne de moi par
la suite, je n'oublierai jamais que c'est vous qui, par votre amiti
dsintresse, m'avez dtourn du chemin du vice o sans cela je
me serais perdu dfinitivement...

--Aussi, monsieur Herman, vous ne pouvez plus rester si longtemps sans
venir nous voir, interrompit la jeune fille. Quand nous restons
tant de jours sans vous voir, il nous vient tout de suite des ides
noires, des inquitudes. Si vous vous laissiez entraner de nouveau
 l'_Aigle d'or_ par vos riches amis, quel malheur!

--Si ce n'est que cette crainte qui vous fait dsirer ma prsence,
soyez pleinement rassure, Lina. Mais aujourd'hui je suis venu
pour...

--Ce n'est pas cette crainte seule, rpliqua la mre Wouters.
Avouez-le franchement, Lina: ds que deux ou trois jours se sont
passs depuis la dernire visite de M. Steenvliet, nous ne savons
plus ce qui nous manque. Nous allons constamment sur la porte pour
voir s'il ne vient pas, et nous ne parlons que de vous, Monsieur. Vous
tes si bon, vous avez tant d'esprit, et l'on a tant de plaisir 
vous entendre parler! Dans notre solitaire et tranquille existence,
votre prsence n'est pas seulement un grand honneur, c'est aussi un
grand bonheur pour nous. Ah! si vous deviez tout  coup cesser de
venir ici, il me semble que nous le regretterions longtemps.

Herman avait eu sur les lvres l'annonce d'une sparation
dfinitive, et il avait dj commenc  prononcer les premiers
mots d'adieu, mais la force lui manqua pour affliger si cruellement
ces braves gens. Vaincu, il se laissa tomber sur la chaise qu'on lui
offrait vainement depuis qu'il tait entr, et couta, avec une
dlicieuse motion, les tmoignages d'amiti et de dvouement
dont les deux femmes l'accablaient  l'envi.

D'abord il rpondit aux questions pleines de sollicitude de la jeune
fille, qu'en effet il se sentait un peu indispos, et qu'il avait
un gros mal de tte, il ne pourrait donc pas rester longtemps;
d'ailleurs, des affaires urgentes le rappelaient  la maison.

Mais sa volont et son courage ne rsistrent pas au charme magique
de l'aimable conversation de Lina. L'innocente fille, pensait-il, ne
pouvait pas souponner ce qui le troublait si profondment en sa
prsence. Il n'y avait donc pas de danger immdiat. S'il ne
trouvait pas la force de lui dire de vive voix adieu pour toujours, il
chercherait un autre moyen, dt-il le lendemain crire une lettre 
ce sujet  Jean Wouters.

Bientt il eut oubli compltement ses bonnes rsolutions, et
se livra sans arrire-pense au bonheur de regarder et d'couter
encore une fois Lina aussi longtemps que possible. C'tait la
dernire, pensait-il.

C'est ainsi qu'il se fit que deux grandes heures s'taient dj
passes avant que Herman songet  quitter ces braves gens.

Il se leva et hsita un instant: l'ide lui venait encore une lois
de leur dclarer qu' son grand chagrin il se voyait contraint de
leur dire adieu pour longtemps; mais Lina et sa mre l'empchrent
d'exprimer son intention, en le suppliant toutes deux de ne plus
rester plusieurs jours sans venir les voir. Elles lui demandrent
avec de si vives instances de leur pargner ce chagrin, que Herman,
retombant dans sa prcdente irrsolution, s'en alla en balbutiant
une promesse vague de donner satisfaction  leur ardent dsir.

Lorsqu'il eut dpass la haie qui servait de clture au petit
jardinet devant la maison, il remarqua avec une certaine surprise un
homme qui se tenait cach derrire un des arbres du chemin, et qui
paraissait l'espionner.

Cette supposition le blessa et l'effraya en mme temps; il marcha
droit  l'homme qui se cachait ainsi, pour lui demander compte de sa
hardiesse. Mais l'homme en le voyant venir, poussa un grand clat
de rire, et s'enfuit  toutes jambes dans la direction du village.
Herman avait reconnu dans cet espion Pauw le tortu, le domestique de
l'_Aigle d'or_. Il en fut trs contrari, car il devinait ce qui
s'tait pass, et il prvoyait ce qui allait se passer encore.
Quelqu'un devait avoir remarqu ses visites dans la maison de Jean
Wouters, et cela tait probablement venu aux oreilles du pre Mol,
l'aubergiste. Celui-ci, aigri contre Herman Steenvliet parce qu'il ne
voulait plus venir  l'_Aigle d'or_, avait envoy son garon pour
s'assurer de la vrit de la nouvelle.

Quelle en serait maintenant la consquence? Mol et ses filles
ne pouvaient pas se venger sur lui; il tait au-dessus de leurs
atteintes. Mais Lina, la pauvre Lina? Combien il leur serait facile
de ternir la rputation de la noble et pure jeune fille par de
mchantes insinuations et des faux bruits.

Et que pouvait-il, lui, l'unique cause du tout le mal, que pouvait-il
pour dfendre son innocente amie contre la calomnie? Rien, hlas?

Ces pnibles penses lui gonflaient le coeur. Ce fut en soupirant
tout bas et en se plaignant de son sort, qu'il s'loigna et disparut
entre les hauts escarpements du chemin creux.




IX


Ce que Herman Steenvliet avait prvu ne tarda pas a se raliser.
Ds le lendemain dj les gens du village se runissaient par
petits groupes et se parlaient mystrieusement  l'oreille avec une
expression de doute et d'indignation. On levait les bras a ciel,
on dplorait la corruption du sicle, on poussait des hlas!
hypocrites au sujet de la honte et du scandale qui rejaillissaient sur
la commune, mais tout cela si bas, si bas, qu' un pas de distance il
et t impossible d'entendre ce qui se disait.

Et il en tait de mme partout: dans les maisons, dans les rues,
dans les champs. Tout le monde savait que Lina Wouters recevait
presque tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un
de ces riches dissipateurs qui prcdemment avaient men une vie de
polichinelle  l'_Aigle d'or_.

Sans doute l'aubergiste Mol et ses filles n'taient pas trangers 
la diffusion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il
avoir pntr jusqu'au fond des maisons les plus isoles du
village, puisque personne ne l'exprimait  haute voix, et qu'on se le
disait seulement  l'oreille.

Telle est la nature de la mdisance: en apparence une parole de
piti, murmure  voix basse, sur les dfauts du prochain; mais en
ralit un monstre invisible, un serpent ail qui s'avance avec la
rapidit de l'clair, et verse dans tous les coeurs, mme dans les
plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la
vie d'une victime souvent innocente.

La mdisance se transforme rapidement en calomnie: On ne peut pas
toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom.
Aussi, c'tait chose tonnante, ce que l'on racontait dj, ds
le troisime jour, sur le compte de Lina Wouters et du jeune monsieur
de la ville: et comme chacun y ajoutait de son propre chef quelque
dtail indit, il tait  craindre qu'avant la fin de la semaine
la jeune fille ne ft, aux yeux de tous, assez coupable pour mriter
d'tre chasse du village  coups de pierre.

Comme d'ordinaire, les victimes de la calomnie taient les seules
personnes qui, jusque-l, n'avaient rien appris des bruits qui
couraient. S'amuser  dire du mal d'autrui, c'tait un plaisir que
les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis--vis de
ceux qu'ils calomniaient la responsabilit de cette mauvaise action,
ils ne l'osaient pas.

Ce matin-l, Jean Wouters tait dans l'atelier de son matre,
occup  travailler  son tabli de menuisier, et maniant la
varlope avec ardeur. Deux autres charpentiers taient derrire lui
dans un coin, en train d'ajuster les ais d'une porte. Ils regardaient
du coin de l'oeil leur camarade aux cheveux gris, puis changrent
un regard d'intelligence et haussrent les paules en ricanant 
demi, mais sans rien dire.

Jean Wouters souriait en travaillant, et paraissait de la meilleure
humeur du monde. Il pensait  Lina,  la joie,  l'orgueil de ses
vieux jours. Quelle tendre affection elle lui portait. Pauvre enfant,
coeur aimant et gnreux, n'avait-elle point, pendant des mois,
abm ses yeux  faire de la dentelle, pour pouvoir acheter un
chapeau neuf  son grand-pre, un chapeau si fin et d'une forme
si nouvelle, que dimanche,  l'glise, bien des gens l'avaient
remarqu. Et ce n'tait pas encore assez: comme elle savait qu'il
aimait  fumer une bonne pipe, elle lui avait fait cadeau, pour son
anniversaire, d'un gros paquet d'excellent tabac.

Son lot avait t dur sur cette terre. Depuis son enfance, il avait
rudement pein pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de
bonne heure sa femme et son fils bien-aim, et depuis lors il avait
lutt plus d'une fois contre le besoin et la maladie; mais cependant,
il bnissait Dieu avec une sincre gratitude, d'avoir fait rayonner
sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.

Un joyeux sourire clairait son visage. Il murmurait prcisment le
doux nom de sa chre petite-fille, lorsqu'un des apprentis vint lui
annoncer que le matre avait quelque chose  lui dire, et le pria de
passer dans l'arrire-boutique.

Jean Wouters dposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor
il rencontra son patron.

--Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.

--Oui, suivez-moi, j'ai  vous parler d'une chose importante,
rpondit le matre charpentier d'un ton dont le srieux tonna le
vieillard.

Lorsqu'ils furent dans l'arrire-boutique, le matre ferma la porte
et dit:

--Wouters, vous devinez probablement ce dont je veux vous parler?

--Non, matre, je ne m'en doute pas.

--Quoi! vous n'avez rien appris des bruits qui courent sur votre
compte? Tout le village en est plein.

--Quels bruits, matre? Je n'en connais rien.

--Ce sont des bruits terribles; mais je ne crois pas un mot de ces
perfides calomnies. Ne vous ai-je pas, depuis de longues annes,
connu et estim comme un honnte homme? Ne sais-je pas que vous
tes incapable de faire ou de tolrer des choses qui pourraient
attirer la honte sur vous ou sur la commune?

--J'espre, matre, rpondit le vieillard sans s'mouvoir, que je
n'ai rien perdu de votre estime. Je resterai honnte homme jusqu'
mon dernier jour.

--Je n'en doute nullement, Wouters, malgr tout le mal que les
mchantes langues racontent de vous.

--Mais dites-moi donc ce qu'on raconte de si terrible contre moi?

--Je n'ose presque pas le rpter; tellement cela parat mchant
et ridicule. Mais c'est mon devoir de vous avertir. Vous savez bien,
Wouters, que des jeunes gens de la ville venaient de temps en temps 
l'_Aigle d'or_, des dissipateurs, des ivrognes, qui, pour le scandale
des habitants, se comportaient l comme une bande de sauvages, sans
vergogne et sans foi?

Jean Wouters fit un signe affirmatif.

--Eh bien, savez-vous ce qu'on ose raconter? On prtend qu'un de ces
jeunes libertins, un certain M. Steenvliet, vient presque tous les
jours dans votre maison, aussi bien pendant que vous y tes que
pendant que vous travaillez ici. Quoique beaucoup de gens soutiennent
avoir vu ce M. Steenvliet sortir de chez vous, je ne crois pas que ce
soit possible.

--C'est pourtant vrai, dit le vieux charpentier.

--Qu'est-ce qui est vrai?

--Que M. Herman Steenvliet nous honore de temps en temps de sa visite.

--Ciel! ce ne serait donc pas une calomnie! Ce citadin frquente
rellement votre maison, et vous le permettez?

--Mais, cher patron, quel mal y a-t-il  cela?

--Comment, quel mal il y a? C'est vous, Jean Wouters, un homme de
soixante-cinq ans, qui me faites pareille question?... Pourquoi,
pensez-vous, ce jeune monsieur vient-il si souvent chez vous?

--Nous lui avons rendu un service; il vient nous voir par
reconnaissance.

--Par reconnaissance? Pour vous tmoigner sa gratitude,  vous ou 
la mre Anna? rpta le matre charpentier avec un accent d'amre
raillerie. Peut-tre tes-vous sincre dans votre croyance; mais
homme simple et naf que vous tes, ne comprenez-vous pas ce que
veut ce jeune tourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un
loup; vous avez un tendre agneau dans la maison; il veut le dvorer.

Le vieillard commenait seulement  deviner  qui faisaient
allusion les malignes insinuations de son matre. Une expression de
mpris plissa ses lvres, et il rpondit d'un ton trs calme:

--Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe
fort peu, tant que ma conscience ne me reproche rien; mais que vous,
matre, qui avez toujours t bon pour moi, vous paraissiez douter
de notre honntet, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont
vous parlez se montre chez nous si rserv et si poli, que les gens
les plus svres et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver
 redire  sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un tranger
pour nous: lorsqu'il tait encore enfant, ses parents demeuraient 
Ruysbroeck  ct de la maison de mon fils, et alors il jouait tous
les jours avec notre Lina.

Le martre charpentier secoua la tte.

--Oui, voil ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup
vorace, a trouv l-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau
sans dfiance... Et vous, Jean Wouters, vous tes assez innocent
pour vous laisser abuser par de pareils prtextes? Hlas! mon ami,
je vous plains du fond du coeur. Vous tes aveugle; vous seul ne
savez peut-tre pas ce qui se passe: vos yeux s'ouvriront quand il
sera trop tard. Ah! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village!
Ce que beaucoup de gens prtendent avoir vu de leurs propres yeux!

--Eh bien, que raconte-t-on? Je vous en prie, matre, cessez de me
parler par nigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement,
dites-moi franchement ce que l'on met  notre charge; je ne crains
pas la vrit.

--Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer;
mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous
fait courir votre fatal aveuglement... Voyons, rpondez-moi avec
sincrit, Wouters. Pendant bien des mois vous tes all le
dimanche  l'glise avec un chapeau us et bossu, et vous
dclariez  qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en
acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous
imposait la plus svre conomie. Il n'y a rien de chang dans
votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau 
la dernire mode. Comment cela se fait-il?

--Comment cela se fait, matre? dit Jean Wouters en riant. C'est on
ne peut plus simple. Notre Lina a travaill le soir, mme la nuit,
en dehors des heures ordinaires,  faire de la dentelle, pour gagner
un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la
brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.

--Ah! cet argent provient de la dentelle?

--Et d'o proviendrait-il sans cela, matre?

--Et les nouvelles boucles d'oreilles que porte votre petite-fille?

--Quelles boucles d'oreilles? Notre Lina n'en a pas d'autres que
celles dont sa grand'mre lui a fait prsent  l'occasion de sa
premire communion.

--Non, non, de nouvelles, de grandes, enrichies de brillants; on les a
vues  ses oreilles pas plus tard que dimanche dernier.

Le vieux charpentier, profondment bless et indign, releva la
tte et dit:

--a, matre, cela va trop loin. Je commence seulement  bien
comprendre de quoi l'on nous accuse. Ou veut dire que nous recevons de
l'argent de M. Steenvliet, n'est-ce pas? Et c'est avec cet argent que
notre Lina aurait achet non seulement mon chapeau, mais aussi de
nouveaux pendants d'oreille? Lina n'a point de nouveaux pendants
d'oreilles, je l'affirme. Qui donc ose raconter ces mchancets
btes?

--Certainement ces choses-l doivent vous tre pnibles, rpliqua
le matre charpentier. Probablement qu'on vous trompe, et que vous
tes en effet trs ignorant de ce qui se passe; mais c'est un devoir
pour moi, comme matre et comme ami, de vous arracher le bandeau des
yeux... Attendez, j'ai un moyen de vous convaincre. Lucas, l'apprenti,
a vu les boucles d'oreilles. Je vais l'appeler.

Il sortit en achevant ces mots.

Jean Wouters, lorsqu'il fut seul, posa sa main sur son front brlant
et se mit  rflchir. Il frmissait d'indignation et s'efforait
de prendre assez d'empire sur lui-mme pour mpriser cette vile
calomnie; mais un sentiment d'angoisse et de tristesse descendit dans
mon coeur  l'ide que sa bonne Lina tait l'objet des suppositions
malveillantes des villageois. Il dplorait comme un malheur qu'Herman
Steenvliet et mis le pied sur le seuil de sa porte.

Le matre charpentier rentra suivi de l'apprenti. Celui-ci ne
paraissait pas  son aise et regardait le vieillard avec frayeur.

--Lucas, dit le matre, vous avez vu les nouvelles boucles d'oreilles
de Lina Wouters. Attestez-le  son grand-pre... N'ayez pas peur,
je vous ordonne de dire franchement ce que vous savez et Jean Wouters
vous y invite aussi.

--Je n'ai pas vu les boucles d'oreilles, matre, rpondit
l'apprenti. C'est Mathieu Romyn qui m'en a parl.

--Et Romyn les a-t-il vues?

--Il ne les as pas vues non plus.

--Alors qui?

--Puis-je le dire, matre?

--Certes, vous devez le dire.

--Eh bien, il y a un marchand de bestiaux de Ruysbroeck qui connat
bien Lina. Celui-ci a dit  Mathieu Romyn qu'il a rencontr, il y
a huit jours,  Bruxelles, Lina Wouters au bras d'un jeune monsieur.
Elle portait une robe de soie comme une demoiselle de la ville, et de
grandes boucles d'oreilles qui brillaient comme des diamants. Je n'en
sais pas davantage.

Le vieillard tait devenu tout ple et ses lvres tremblaient; mais
il ne disait pas un mot, et paraissait muet de colre et de chagrin.

Sur un signe du matre l'apprenti sortit.

--Pauvre Wouters, si pareilles choses n'taient pas des calomnies,
comme ce serait terrible. Le soupon seul est dj un malheur,
n'est-il pas vrai?

Pour toute rponse le vieux charpentier poussa un cri de dsespoir,
se laissa tomber sur un sige, cacha sa figure dans ses mains, et sa
mit a pleurer amrement.

Aprs un moment de silence, son matre lui dit:

--Allons, Wouters, consolez-vous. Il n'est probablement pas trop tard
pour ramener Lina dans le bon chemin.

--Mais tout est faux, tout! s'cria le vieillard. Ceux qui rpandent
ces bruits sont des serpents venimeux qui crachent leur venin sur un
ange. Lina est innocente et pure comme l'enfant qui vient de natre.

--Oui, je le crois; vous avez peut-tre raison mais vous ne pouvez
pas en tre tout  fait certain. Qu'allez-vous faire maintenant?

--Je n'en sais rien, matre. Puis-je fermer la bouche aux mchantes
gens?

--Oui, vous pouvez le faire et vous le ferez sans retard. Si vous ne
montrez pas en cette circonstance que vous tes rest rellement un
honnte homme, je serais contraint de vous donner cong. Qui aime
la honte doit la porter lui-mme sans faire peser sur les paules
d'autrui une partie de ce lourd fardeau. coutez donc mon conseil
avec calme et avec bon vouloir. Il importe peu que Lina soit coupable
ou ne le soit pas; mais qu'un jeune homme de la ville, un de ces
riches dsoeuvrs et libertin, frquente habituellement votre
maison, c'est l que gt le scandale de l'affaire, et, quoi que vous
fassiez, le nom de votre petite-fille en restera, hlas!  jamais
terni. Et s'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits qui
courent?

--Il ne peut y avoir rien de vrai l-dedans.

--Naturellement, telle est votre ide; mais dans de pareilles
affaires il arrive que le plus vigilant soit tromp. En tout cas,
votre devoir, comme grand-pre et comme homme d'honneur, est de
dfendre votre porte  ce jeune effront, sans hsitation et sans
faiblesse, et si svrement qu'il perde toute vellit de revenir.
Quel est votre sentiment  cet gard?

--Vous avez raison, matre. Oui, c'est l mon devoir et je
l'accomplirai: mais souponner notre Lina? Jamais, jamais; elle est
l'innocence et la puret mmes!

--Soit, Wouters, vous pouvez penser l-dessus ce que vous voulez.
Faites seulement en sorte que ce M, Steenvliet n'ait plus l'occasion
de voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit 
petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre ct... Mais
il y a un autre ct de l'affaire qui m'chappe. Auriez-vous par
hasard conu l'esprance insense qu'un mariage pourrait devenir
possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?

Un rire d'ironie fut la seule rponse du vieillard.

En ce moment l'apprenti rouvrit la porte et fit signe  son matre
qu'il avait quelque chose a lui annoncer. En effet, il lui souffla
quelques paroles  l'oreille, puis il repartit immdiatement.

Jean Wouters, dit le matre charpentier, voulez-vous savoir quelle
nouvelle Lucas vient de m'apporter l? Pauw le tortu, le domestique
de l'_Aigle d'Or_, vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman
Steenvliet descendre du train  la station de Loth. Sans doute le
jeune monsieur est dj chez vous. Voil une bonne occasion pour
vous de mettre fin  cette dplorable affaire. Retournez chez vous,
restez-y aussi longtemps qu'il sera ncessaire, prenez courage, pas
de faiblesse, faites votre devoir.

--Oui, je ferai mon devoir, rpondit le vieux charpentier du ton le
plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme rsolution. Je vous
remercie de votre bont, matre; mais, je vous en prie, croyez-moi,
tout ce que l'on raconte est un tissu de faussets. Aprs
aujourd'hui, Herman Steenvliet ne mettra plus les pieds dans notre
maison. Ce qui m'effraie, c'est de devoir dire  la pauvre Lina des
choses dont elle est tellement innocente qu'elle n'en a mme pas
la moindre ide... Mais au nom du ciel, je le sens bien, il n'y pas
moyen de s'y soustraire.

En achevant ces mots il traversa l'atelier  la hte et quitta la
maison de son matre.

Toujours soutenu par la conviction de l'innocence de Lina, il passa
par la rue du village la tte droite et en regardant les gens bien en
face, mais lorsqu'il eut atteint le chemin de terra et qu'il se
trouva tout seul dans la campagne, il pencha lentement sa tte sur
sa poitrine et poussa un profond soupir. A quoi cela pouvait-il leur
servir, qu'il se rvoltt au dedans de lui-mme contre la calomnie?
Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations
contre Lina, n'avait-on pas fait  sa bonne renomme une brche
irrparable? Comme elle allait souffrir! Ne succomberait-elle pas
sous le coup de cette honte immrite?

Le courage du vieillard faiblit  cette ide et des larmes
jaillirent de ses yeux.

Il rflchit, chemin faisant,  tout ce que son matre lui avait
dit; sans doute il croyait fermement  l'innocence de Lina... mais
pourquoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres?
D'o venait cette sueur froide qui perlait sur son front?

Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil  un serpent
venimeux, voulait, malgr sa rsistance, se glisser dans son esprit.
Non, non, Lina tait incapable de le tromper... Mais,  ciel, si le
jeune monsieur Steenvliet tait un trompeur, un sducteur, un loup,
comme avait dit le matre charpentier? S'il avait nou un bandeau
sur les yeux de la pauvre enfant et s'il lui avait t ainsi la
conscience du bien et du mal? On avait dj vu ces choses-l...
Cela tait-il possible? Herman se comportait envers Lina avec
rserve, avec respect, jamais il n'avait laiss chapper une
parole douteuse. Un homme ne peut pourtant pas feindre  ce point...
Calomnie, rien que calomnie.

Alors il redressait la tte et souriait... mais presque aussitt
son visage redevenait sombre, sous l'influence de rflexions plus
inquitantes.

--Un marchand de bestiaux de Ruysbroeck, murmurait-il, affirme avoir
vu Lina  Bruxelles au bras de M. Herman? Et vtue de soie comme une
demoiselle? Ah! quelle sottise! Depuis plusieurs mois elle n'est
plus alle ... Ciel! s'interrompit-il tout  coup en cessant
de marcher; elle a t  Bruxelles, il y a huit jours... pour
m'acheter un chapeau! Aurait-elle rencontr M. Herman? s'est-elle
promene avec lui,  son bras? Me l'aurait-elle cach par crainte,
par remords, par honte?

Il tremblait et essuyait machinalement les larmes qui lui troublaient
la vue.

L'inquitude me rend fou, reprit-il, en secouant douloureusement
la tte. Que l'homme est faible contre la calomnie! Moi, son
grand-pre, moi qui l'aime et qui l'admire pour la puret de son
me, je la souponnerais d'hypocrisie et de fausset! Loin de moi
ces sottes et odieuses penses! Lina est reste ce qu'elle tait:
innocente et pure.

C'est ainsi que le malheureux vieillard luttait contre les tourments
du doute et de l'incertitude, tantt rejetant toutes les suppositions
contraires, tantt succombant  l'angoisse qui lui treignait le
coeur.

Au moment o il approchait de sa maison, son esprit avait repris un
peu de calme et de clart.

--Ces craintes, ces alternatives d'inquitude et de scurit, de
doute et de certitude, ne suivent  rien, se disait-il en lui-mme.
Je vais savoir ce qu'il y a  craindre. Quoi qu'il en soit, le plus
coupable, c'est moi. C'est moi qui ai charge d'mes; je suis vieux,
je suis le pre, c'tait  moi  veiller sur un enfant sans
exprience. Ah! fasse Dieu qu'il ne soit point trop tard! Maintenant
du moins mes yeux se sont ouverts et je veillerai avec sollicitude,
sans me laisser retenir par quoi que ce soit. J'accomplirai mon
devoir, pas de respect, pas de piti! M. Herman doit sortir de ma
maison sur-le-champ, pour ne plus jamais y remettre les pieds... De la
prudence pourtant, car s'il n'y avait rien, absolument rien de fond
dans tous ces bruits? J'accuserais donc injustement Lina, je la ferais
rougir inutilement?

Il traversa le petit jardin devant la maison et entra dans sa demeure.
La mre Anne tait seule dans la pice.

--O est Lina? demanda-t-il.

--Lina est dans le potager, qui travaille.

--M. Herman n'est pas ici?

--M. Herman? Non. Pourquoi me demandez-vous cela d'un ton si
singulier, mon pre?

--Appelez Lina, j'ai  lui parler.

--Vous tes si ple! On dirait presque que vous avez pleur!
murmura la veuve avec un accent de frayeur. Ciel! est-il arriv un
malheur?

--Non; faites ce que je vous dis: appelez Lina, vous allez le savoir.

La veuve obit. Il la suivit du regard  travers la porte vitre du
jardin.

Il vit de loin Lina venir  lui, par l'alle du milieu, avec un
doux et aimable sourire sur les lvres. Son regard tait si clair,
l'expression de son visage si sereine, si pure et si gaie, qu'il eut
l'envie de serrer l'innocente enfant dans ses bras et de lui demander
pardon; mais sa conscience le cuirassa contre cette faiblesse.

--Bonjour, grand-pre, s'cria Lina. Dj de retour? Vous
avez quelque chose  me dire? est-ce une bonne nouvelle?... Mais
qu'avez-vous, grand-pre? tes-vous malade?

--Non, mon enfant, je ne suis pas malade; j'ai beaucoup de chagrin.

--Du chagrin? Pauvre grand-pre, venez, asseyez-vous, et racontez-moi
ce que c'est, je vous consolerai bien, moi!

Elle lui passa le bras autour du cou et voulut le conduire  un
sige; mais il se dgagea et lui dit:

--Lina, ma chre Lina, ce que j'ai  vous demander vous fera aussi
beaucoup de peine. Pardonnez-le moi, ce n'est pas ma faute. Soyez-en
bien sre, mon enfant, de tout ce que l'on dit dans le village, je
ne crois rien; mais il faut que je soulage mon coeur du poids qui
m'touffe.

--Ah! grand-pre, allez-vous couter maintenant les vains propos des
gens?

Mais le vieillard lui prit la main et lui demanda d'un ton presque
suppliant:

--Lina, promettez-moi de me dire la vrit, toute la vrit?

--Qu'est-ce que c'est que cette demande-l? grommela la mre Anne
stupfaite. Avez-vous jamais pris Lina en dlit de mensonge?

--Non, mais cette fois, si elle me cachait quelque chose, elle me
rendrait profondment malheureux.

--Mon cher grand-pre, dit la jeune fille, je ne vous comprends
vraiment pas. Qu'est-ce que je pourrais vous cacher?

--Eh bien, soyez sincre. Vous tes alle  Bruxelles, il y a huit
jours?

--Oui, pour vous acheter un nouveau chapeau, vous le savez bien.

--Et n'y avez-vous rencontr personne?

--Naturellement; toute sorte de gens;  Bruxelles il y a toujours
beaucoup de monde dans les rues. Mais pourquoi me demandez-vous cela,
grand-pre?

--N'avez-vous pas rencontr M. Herman Steenvliet,  Bruxelles?

--Non.

--Et si vous l'aviez rellement rencontr? Si vous vous tiez
promene avec lui, me l'avoueriez-vous?

--Ah! pauvre grand-pre, s'cria-t-elle, si cela tait, pourquoi
vous en aurais-je fait mystre? M. Herman lui-mme vous l'aurait
dit. Est-ce l les sottes histoires que l'on raconte dans le village?
Et vous vous attristez pour de semblables cancans?

--Mais, mon pre, qu'est-ce que vous avez donc dans l'esprit? murmura
la veuve d'un ton de reproche. Croyez-vous donc que notre Lina ne
sache pas comment une honnte fille doit se conduire? Je suis
bien sre que si M. Steenvliet l'avait rencontre, elle se serait
contente de lui dire simplement bonjour, et empresse de passer son
chemin.

--M. Herman, d'ailleurs, ne m'aborderait pas au milieu de la rue,
ajouta Lina, il a beaucoup trop d'esprit pour cela. Laissez donc jaser
les ignorants, grand-pre, ils ne savent pas ce qu'ils disent.

Jean Wouters demeura un instant silencieux. Il tait pleinement
convaincu de l'innocence de la jeune fille et il allait renoncer 
toute question ultrieure; cependant, obissant  ce qu'il croyait
tre de son devoir, il demanda encore:

--Lina, vous n'avez jamais, n'est-ce pas, port d'autres vtements
que ceux que nous connaissons, votre mre et moi? Jamais un autre
bijou que les boucles d'oreilles, de votre grand'mre dfunte, n'a
brill  vos oreilles?

Les deux femmes, muettes et comme ahuries, le regardrent comme si
elles ne le comprenaient pas.

--Rpondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-pre.

--Mais, pour l'amour du ciel, mon pre, qu'est-ce qui vous arrive?
s'cria la veuve. Des habits, des joyaux, notre Lina? O sont donc
vos esprits?

Le vieillard s'absorba dans ses rflexions; un sourire de
satisfaction entr'ouvrait ses lvres. Mais sa physionomie redevint
tout de suite srieuse, car il se souvint du conseil, de la menace
de son patron, et en mme temps de la promesse formelle,  lui Jean
Wouters. Il secoua tristement la tte et dit:

--Ah! mes enfants, qu'il y a de mchantes gens au monde! Tout ce que
l'on raconte n'est que fausset, calomnie et venin. Mais nous n'avons
pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre
bonne renomme et la dfense de notre rputation exigent de nous
certains sacrifices, nous ne pouvons pas hsiter... Asseyez-vous
toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade.
Je ne vous dirai pas tout,--cela n'est pas ncessaire,--mais assez du
moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.

Ds qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en
cherchant ses mots:

--M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine.
Nous savons qu'il n'est amen chez nous que par reconnaissance,
par amiti peut-tre, et cela nous suffit pour l'accueillir sans
arrire-pense. Oui, vous, Lina, et votre mre, vous avez engag
M. Herman  renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous
croyions que nous pouvions contribuer par l  le tenir loign
de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, tait louable...
Hlas! mes enfants nous sommes des coeurs simples et nous ne
connaissons pas le monde. Tandis que nous vivions ici en pleine
scurit, la calomnie courait dans le village pour dire toute sorte
de mal de nous. Par exemple, on a l'impudence d'affirmer que nous
attirons ici M. Herman par cupidit, par calcul. On ose mme
prtendre, Lina, que vous portez des robes de soie et des boucles
d'oreilles enrichies de brillants, que vous auriez acceptes de M.
Herman.

--Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles de M. Herman?
rpta la jeune fille en riant. Quelle folie est-ce l? Et qui
rpand ces bruits absurdes, grand-pre?

--Ce sont de mchantes gens, de mauvaises langues, mon enfant. Ne
vous en inquitez pas! s'cria la mre.

--Des langues envenimes, c'est certain, reprit le vieillard; mais
elles n'ont pas tout  fait tort; nous sommes coupables du moins
d'une grave imprudence. Ce que nous avons perdu de vue, c'est que les
visites d'un jeune monsieur si riche dans notre humble petite maison
devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En effet, les
villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de
la ville, riche et instruit, peut trouver dans la socit de gens
simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils
se forgent toute sorte de mauvaises penses sur notre compte; ils
bavardent entre eux sur nous, et disent des choses dont la seule
ide... En un mot ils nous volent notre honneur et ternissent notre
bonne renomme.

Jean Wouters, qui avait d'abord l'intention de faire connatre en
peu de mots les raisons de son retour inopin au logis, tombait
maintenant d'une hsitation dans l'autre. Il n'osait pas dclarer
quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'Herman
Steenvliet. L'innocente Lina n'avait pas mrit une si cruelle
injure; lui, son grand-pre, ne pouvait pas trouver le courage de lui
plonger ce poignard dans le coeur.

--Allons, grand-pre, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune
fille. C'est affreux, c'est agir mchamment avec nous qui n'avons
jamais fait de mal  personne; mais nous ne pouvons pas empcher les
mchantes langues d'aller leur train. Que nous fait leur bavardage,
aussi longtemps que nous n'avons rien  nous reprocher?

--Oui, mon pre, pourquoi nous laisser troubler par ces vains cancans
tant que notre conscience ne nous reproche rien?

--Nous avons quelque chose  nous reprocher, enfants. Non, nous
n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le
vieillard d'une voix plus ferme. Il ne suffit pas de ne point faire le
mal, il faut galement carter toute apparence de mal, et ne point
donner aux gens de prtexte  commentaires malveillants... Ah! je ne
sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire...
Mon matre m'a appel dans son arrire-boutique et m'a expliqu
comment tout le village fait scandale autour de notre nom parce que
M. Herman vient chez nous. Un si riche monsieur de la ville dans la
maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peut pas durer, prtend-il; cela
nous ravirait pour toujours notre rputation d'honntes gens; tous
les habitants du village nous considreraient comme des gens sans
honneur... J'ai promis  mon patron que nous dfendrons  M.
Steenvliet l'entre de notre maison, et qu'il ne remettrait plus
jamais les pieds chez nous.

--Quoi? que dites-vous l, grand-pre? s'cria imptueusement la
jeune fille avec incrdulit! Vous chasseriez M. Herman de notre
maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?

--Oui, oui, mon pre, rpondez, quel mal ce bon jeune homme nous
a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir  quelques langues
envenimes du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.

--Dites ce que vous voudrez, mes enfants, il m'est dfendu de rien
entendre. Herman Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il
vient encore une fois chez nous aprs aujourd'hui, mon patron me
renverra de l'atelier. Quelle honte! Et d'ailleurs, o trouverai-je
alors du travail et du pain?

Ces mots, qui rsonnaient  ses oreilles comme une condamnation,
arrachrent  Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure
dans les mains et se mit  pleurer en silence. Bientt les larmes
ruisselrent  travers ses doigts.

Jean Wouters la regardait le coeur serr. Cette extrme tristesse
 la seule annonce de l'loignement de Herman, qu'est-ce que cela
signifiait? Ciel, allait-il apprendre un dplorable secret? Avait-il
en effet t aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il
forc de bnir les calomniateurs qui l'avaient rappel  temps 
la conscience de ses devoirs paternels?

Pendant qu'il tait assailli de ses pnibles penses, la mre Anne
continuait ses efforts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas
le droit d'interdire ainsi brusquement et grossirement  M. Herman
l'entre de leur maison. Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il
valait mieux que le jeune homme cesst ses visites, mais on pouvait
le lui faire sentir petit  petit. Il tait, aprs tout, un jeune
homme bien lev, auquel ils n'avaient rien  reprocher, et on ne
chasse pas ainsi des honntes gens comme un voleur ou un mendiant.

La vue de la profonde motion de Lina semblait avoir irrit le
vieillard. Un feu sombre brillait dans ses yeux fixes; ses lvres
taient contractes, et ce fut d'un ton bref et tranchant qu'il
rpondit enfin:

--Je n'coute rien, Anna. C'est mon matre qui m'a envoy ici. Pauw
le tortu a vu M. Herman descendre du train  Loth. Il n'est pas ici;
je le regrette. S'il vient en mon absence, envoyez immdiatement
Lina  l'atelier pour m'appeler. Je ferai connatre  M. Herman ma
rsolution irrvocable.

--Ah! mon pre, rflchissez encore quelques jours.

--Plus un mot, Anna; le sentiment du devoir me rend inexorable. Je
veux tre obi.

Il se dirigea vers la porte, prt  partir. Mais malgr ses
suppositions douloureuses, son coeur s'ouvrit  la piti; il alla 
Lina, lui prit la main, et lui dit tristement:

--Allons, Lina, schez vos larmes et prenez courage. La pense que
M. Herman ne reviendra plus jamais ici vous afflige profondment;
malheureuse enfant, mettez-vous donc le plaisir de sa socit
au-dessus du soin de votre propre rputation? Reconnaissez votre
devoir: soumettez-vous avec rsignation  la ncessit, et votre
chagrin sera bien vite pass.

--Mon chagrin, grand-pre! rpta la jeune fille; mon chagrin n'est
rien... Mais lui, le pauvre jeune homme, vous allez donc le chasser
comme un mauvais homme?

--Le chasser, Lina? C'est--dire que je lui ferai comprendre qu'il
ne peut plus venir nous rendre visite, et qu'il doit se comporter
dornavant comme s'il ne nous avait jamais connus. L'intgrit de
notre honneur, le repos de notre vie sont  ce prix.

--Oh! grand-pre, comment pouvez-vous tre devenu tout  coup
si cruel et si impitoyable? Vous allez rendre M. Herman malheureux,
peut-tre pour toujours. N'affirme-t-il pas lui-mme que c'est notre
amiti seule qui lui prte la force de ne pas retomber dans les
carts de sa conduite passe? Vous voulez l'abandonner maintenant
sans aide, sans soutien,  la sduction des plaisirs bruyants.
Prenez encore un peu de patience, quelques semaines seulement,
jusqu' ce qu'il se marie.

--Pas de patience, Lina, cela n'est pas possible. Si M. Herman vient
encore nous rendre visite aujourd'hui, comme cela est probable, il
faut qu'il entende un adieu dfinitif.

--Mais, grand-pre, ce jeune homme m'a sauve de la mort.

--Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces
paroles sont superflues. Je ne veux pas tre chass de mon atelier
avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-tre mrit. Maintenant
que je sais quel est mon devoir de pre et d'honnte homme, rien
ne peut me faire reculer. coutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient
encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour
m'annoncer son arrive. Je veux, j'ordonne que vous m'obissiez en
cela. Si vous restiez auprs de M. Herman, si vous lui parliez de
toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous
m'avez bien compris, n'est-ce pas?

Les deux femmes tremblaient en coutant le son de sa voix qui avait
pris un accent imprieux. Jamais elles ne l'avaient vu si svre,
si rsolu, si implacable. Il tait dj sorti qu'elles tendaient
encore les mains vers lui.

Mais tout  coup il rentra en disant prcipitamment:

--La-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les
deux  l'tage. Dpchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez,
vous dis-je.

La jeune fille poussa un cri de dsespoir; elle sa laissa tomber 
genoux devant son grand-pre et lui dit en pleurant:

--Ah! grand-pre, ayez piti de lui! Il est si bon! Ne lui dites
point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le dsespoir.

--Cela dpendra de lui-mme, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire
des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et
le devoir, alors... Anne, obissez-moi, montez avec Lina, et ne
redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux tre tout 
fait seul avec M. Steenvliet.

Lina se leva, et quoiqu'elle tremblt de tous ses membres, elle prit
le bras de sa mre et monta l'escalier d'un pas ferme.

Le vieillard agit passa sa main sur son front et essaya de
reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses
supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et dfiant.
Il commenait seulement  comprendre clairement qu'il devait rester
impitoyable... Mais d'un autre ct sa raison lui disait qu'il
n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme,
attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait  lui reprocher
autre chose que l'imprudence dont ils s'taient tous rendus
coupables. Il devait donc rester calme et faire connatre  M.
Herman sa volont sans colre. Mais s'il advenait qu'il oppost de
la rsistance, s'il refusait de cesser dfinitivement ses visites,
alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur
peuvent donner mme  un vieillard us par le travail, la force et
la volont d'accomplir son devoir sans crainte.

A peine ses rflexions l'avaient-elles amen  cette rsolution,
que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la
pice, et demanda son chapeau  la main.

--Bonjour, pre Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous
rencontrer ici  cette heure? Je ne m'y attendais pas. Vous n'tes
pas seul  la maison, n'est-ce pas?

--Voici une chaise, Monsieur, grogna le vieux charpentier. J'ai 
causer avec vous srieusement, trs srieusement.

Herman, frapp du ton inaccoutum du vieillard, le regarda avec
tonnement.

--Vous me faites trembler, matre. Est-il arriv ici un accident?

--Un malheur, un grand malheur! rpondit l'autre.

--Ciel! Lina est-elle tombe malade?

--Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, Monsieur,
asseyez-vous, et coutez avec attention ce que j'ai  vous dire.
Je n'ai pas beaucoup de temps; notre entretien doit tre court... Le
hasard vous a conduit dans notre maison; vous avez trouv bon, aprs
cela, de venir nous voir diffrentes fois,--trop souvent pour notre
bonheur, hlas!--et nous, dans notre simplicit, nous vous avons
reu sans arrire-pense, avec plaisir mme. Nous sommes de
pauvres ouvriers; vous, vous tes le fils d'un homme riche 
millions. Il parat que,  cause de cette grande diffrence de
conditions, vos assiduits dans cette maison sont considres par
le monde comme compromettantes pour nous. Si vous saviez, Monsieur,
quelles choses odieuses on raconte de nous dans le village!

--Je le craignais: l'aubergiste de l'_Aigle d'or_ s'est veng!
soupira Herman.

--L'aubergiste de l'_Aigle d'or_ ou d'autres, cela n'y fait rien.
La vrit, la triste vrit est que notre pauvre Lina a perdu
sa bonne rputation peut-tre pour toujours. A peine si j'ose vous
dclarer ce que l'on dit et ce que l'on croit d'elle. On assure
qu'elle vous attire ici pour avoir de l'argent de vous; que vous
lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontre 
Bruxelles se promenant a votre bras...

--Ah! les vipres! s'cria le jeune homme qui se leva en serrant les
poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet ange si
pur, si noble de coeur!... Ah! cela ne durera pas longtemps: je
cours au village, et je saurai bien fermer la bouche  ces lches
calomniateurs.

--Non, Monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le dfends, dit le
vieillard en lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc par
votre intervention publique, donner raison  la malignit des gens
et rendre tout le village hostile  notre pauvre Lina? Ce n'est pas
par la violence que l'on peut combattre la calomnie: au contraire,
ce serait jeter de l'huile sur le feu. Il n'y avait qu'un moyen de
prvenir le mal; il n'y a qu'un moyen pour en diminuer l'effet autant
que possible, maintenant que le mal s'est produit. Vous avez plus
d'esprit, plus d'exprience du monde que nous, vous, Monsieur
Steenvliet. Votre conscience, votre coeur devraient vous avoir depuis
longtemps indiqu ce moyen.

--Ah! ils me l'ont indiqu, murmura le jeune homme.

--Est-il possible? Et vous n'avez pas cout leur voix?

--Ce qui est arriv, je le craignais depuis longtemps. Il y a plus de
quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme rsolution de ne
plus venir vous voir dsormais.

--Hlas! pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

--Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lvres, pre Wouters; mais
chaque fois le courage de le prononcer m'a manqu. Je n'ai pas bien
agi, je le reconnais trop tard. Pardonnez-le moi.

--Vous reculiez devant le chagrin que vous pensiez devoir rsulter
pour Lina de votre dpart?

--Non, ce n'tait pas l la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas
vous tromper, c'est l'gosme qui m'a retenu. Et qu'il y a-t-il
d'tonnant? Rflchissez un peu, pre Wouters: feu ma mre m'a
mis au coeur le dsir des plaisirs tranquilles, simples, modestes,
l'aspiration vers une amiti douce et dsintresse... et
malgr cela, j'tais en voie de perdre compltement ma sant, mon
intelligence et mon honneur dans les dbordements d'un libertinage
stupide. Je me mprisais moi-mme; j'tais dgot de la vie.
Ici, dans votre humble maisonnette, mon me a retrouv la paix;
j'ai t rconcili avec ma conscience, et la vie m'a souri
de nouveau... Renoncer  ce bonheur,  cette dlivrance,... me
retrouver seul, sans appui, sans consolation, dans un monde que je
hais! Ah! c'tait trop pnible. Dire pour toujours adieu  vous, 
la bonne mre Anne,  Lina, cela m'effrayait; et si bien convaincu
que je sois que cet adieu dfinitif devra tout de mme tre
prononc une fois, je diffrais cette triste chance pour
prolonger mon bonheur d'un jour, d'un seul jour.

--Mais maintenant, Monsieur?

--A prsent, pre Wouters, c'est dcid. Aprs aujourd'hui, je ne
ferai plus aucun effort pour vous revoir, ni votre femme, ni
Lina... Ah! si vous saviez, pre Wouters, comme cette sparation
irrvocable me dchire le coeur!

Jean Wouters tait mu.

--Allons, mon jeune ami, dit-il d'un ton consolant, ne perdez pas
courage. Nous avons t tous galement imprudents. Peut-tre,
lorsque vous ne viendrez plus chez nous, les gens reconnatront-ils
leur erreur. Mais si mme notre bonne rputation devait en rester
atteinte, comme cela est  craindre, eh bien, nous le supporterons
sans vous accuser pour cela.

--Oui, vous tes assez gnreux pour me pardonner ma faiblesse, dit
Herman d'un ton amer, mais je ne me la pardonne pas moi-mme; je ne
me pardonne pas d'avoir, par lche gosme, expos votre bonne
Lina  la calomnie des mauvaises langues. Je le regretterai toute ma
vie. Hlas, l'innocente compagne de jeux de mon enfance, elle dont la
douce amiti m'a tir de l'abme de l'abjection et du dsespoir,
je l'ai jete en pture  la malignit publique; je suis cause que
son nom est souill du venin de la calomnie, et restera peut-tre
souill. Dieu, qui lit dans mon coeur, sait bien que je donnerais
tout au monde pour racheter le mal que je lui ai fait... mais je ne
le puis pas!... Pourquoi ne suis-je pas un pauvre ouvrier comme vous?
Pourquoi cet argent maudit se trouve-t-il entre nous, si ce n'est pour
m'empcher de vous faire triompher de la calomnie en vous levant
au-dessus d'elle? Ah! ciel, je suis fou de colre et de chagrin. Ma
tte tourne... Je ne sais plus ce que je dis!

Herman s'tait lev et avait pris la main du vieillard.

--Maintenant, pre Wouters, adieu! murmura-t-il les larmes aux yeux.
Je m'en vais: vous ne me reverrez plus.

--Monsieur Herman, nous nous comprenons bien, n'est-ce pas, plus
jamais?

--Non, plus jamais... Je vais me marier avec une demoiselle de la
haute noblesse. Priez Dieu pour moi, pre Wouters, afin que, dans ce
brillant mariage, il me fasse retrouver quelques miettes du bonheur,
de la paix de l'me que me fait perdre cette douloureuse sparation.

Il se dirigea vers la porte d'un pas ferme et rsolu; mais l il
s'arrta et regarda le charpentier d'un air suppliant, comme pour lui
demander quelque chose.

--Soyez gnreux, rpondit le vieillard  cette prire muette;
pargnez-leur cette triste motion.

--Un mot, un seul mot!

--Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose
 la fatalit qui pse sur nous?

--Non, vous avez raison, matre. Adieu! Adieu! Et, touffant un cri
de dsespoir, Herman Steenvliet sortit de la maison en courant et
reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui
l'piaient et qui le suivirent des yeux en changeant de grossires
plaisanteries.




X


Herman Steenvliet, le coeur plein d'angoisse et de chagrin, marchait
dans le chemin creux qui devait le conduire  Loth, prs de la
station de chemin de fer; mais, arriv l, il se sentit un tel
dgot pour la socit des hommes, et un tel besoin de solitude,
qu'il rsolut d'aller  pied jusqu' Bruxelles, en suivant les
bords du canal de Charleroy.

En chemin il s'arrtait souvent, secouant la tte, se parlait tout
haut  lui-mme et se faisait violence pour retenir les larmes qui
voulaient  chaque instant jaillir de ses yeux.

Sa conscience l'accusait; il comprenait fort bien que l'honneur et
la bonne rputation de Lina resteraient compromis, car au village
surtout, les souillures que la calomnie rpand sur ses victimes sont,
de leur nature, ineffaables. Lui, Herman, avait prvu le mal et
l'avait redout; par gosme ou par faiblesse il avait continu
ses visites, et consquemment c'tait par sa faute que son amie
d'enfance allait rester mprise et blme. C'est ainsi qu'il
avait rcompens ces braves gens de l'amiti dsintresse
qu'ils lui avaient tmoigne.

Cette conviction lui tait extrmement pnible. Il se creusait le
cerveau  chercher un moyen de dfendre Lina contre les soupons
injurieux des gens du village; mais son esprit restait strile.
Considrant que tout ce qu'il pouvait tenter aurait pour unique
rsultat de provoquer des calomnies nouvelles et plus odieuses
encore contre l'innocente jeune fille, il devait se soumettre avec
rsignation  la fatalit qui pesait sur lui.

Il ne reverrait plus jamais Lina Wouters; tout tait rompu entre elle
et lui; leurs relations ne devaient jamais se renouer.

Ah! il mesurait maintenant toute l'tendue, toute la puissance de son
amour pour la nave compagne de son enfance, et il s'en effrayait. Et
quoique le serment de fidlit qu'il allait jurer au pied des autels
 une autre femme lui ft un devoir devant Dieu d'oublier Lina, il
sentait bien, hlas! qu'il ne le pourrait pas. Ah! si les millions de
son pre ne s'levaient pas entre lui et la victime de son goste
imprudence, s'il tait pauvre, avec quelle joie triomphante il
lverait Lina au-dessus des atteintes de la calomnie! Mais il ne
pouvait pas y penser: il ne pouvait pas se soustraire  son triste
sort; il fallait qu'il devnt l'poux de Clmence d'Overburg.

Ces douloureuses penses tourbillonnaient dans son esprit et lui
faisaient saigner le coeur.

Lorsqu'il arriva enfin chez lui, il tait tout  fait abattu et
dcourag. Il monta  sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil
et resta l, le regard fixe, perdu dans le vide, luttant contre
l'obsession de l'image de Lina qu'il voyait constamment devant lui,
tantt les yeux pleins de larmes, tantt souriant du plus doux
sourire.

Pour chapper  cette vision, il sortit de nouveau et alla se
promener trs loin sur la route de Tervueren; mais rien n'adoucit
sa douleur, et plus cette lutte contre les arrts du sort se
prolongeait, plus profondment s'enracinait en lui la conviction que
rien au monde n'tait assez puissant pour affaiblir dans son coeur la
sentiment qui l'enchanait  Lina Wouters.

Durant trois jours, il resta en proie aux luttes intrieures les plus
pnibles sans parvenir  dterminer clairement ce qui lui restait
 faire. Mais le quatrime jour, aprs de longues heures passes
dans sa chambre  rflchir et  mditer, il se leva tout 
coup, l'oeil brillant d'une ferme rsolution:

--C'est dcid: attendre plus longtemps ne servirait de rien, Que
mon sort s'accomplisse! Mon pauvre pre croira que je l'attriste sans
hsitation et sans piti. Ah! s'il pouvait lire dans mon coeur! Ce
qu'il dsire voir se raliser lui est inspir par son affection
pour moi, je le sais bien. Mais il se trompe. Je ne peux pas
consentir  tre pendant toute ma vie la victime d'une erreur de
sa tendresse... et, lors mme que je le voudrais, je demeurerais
impuissant contre une chose qui est plus forte que ma volont...
L'argent est le tyran qui me condamne  l'avenir le plus amer; eh
bien, je veux, en ce qui me concerne, briser ce sceptre infernal;
je serai pauvre, peut-tre, et oblig de gagner mon pain en
travaillant; mais libre, du moins, et matre de mon coeur et de mes
actions.

En prononant ces paroles  voix haute, il descendit rapidement et
entra sans frapper dans le cabinet de son pre.

--Ah! ah! on vous voit donc  la fin! lui dit joyeusement M.
Steenvliet. Que diable, mon fils, o donc tes-vous toute la
journe? Je vous ai  peine entrevu deux ou trois fois depuis le
commencement de la semaine.

--Mon pre, j'ai  vous parler d'une affaire importante, rpondit
le jeune homme. Je vous en prie, ayez la bont de m'couter avec
calme.

--Quelle mine srieuse vous avez, Herman! Vous piquez ma curiosit.
Il ne s'agit pas de votre prochain mariage?

--Si, mon pre.

--Mais sur ce point, il n'y a plus rien  dire. Parlez, cependant.
Quelque nouvel enfantillage?

--Jugez-en, mon pre. Depuis quatre jours j'ai la tte en feu;
depuis quatre jours j'ai la fivre, mes nerfs sont tendus  se
rompre, parce que je m'effraye  l'ide de vous dplaire et de vous
faire du chagrin; car, je le reconnais, vous tes bon pour moi, vous
m'aimez, et dans tout ce que vous faites vous n'avez en vue que mon
bien-tre, tel que vous le comprenez, du moins.

--Ah ! qu'est-ce que tout cela signifie? Vous n'allez pas pleurer,
n'est-ce pas?

--Non, mon pre, mais je m'efforce de vous faire comprendre que je
vous suis reconnaissant et que je vous respecte...

--Je le sais bien, mon garon. Laissez l ces dtours, et allez
droit au but. Que dsirez-vous? De l'argent?

--Non; je veux vous faire part d'une rsolution, d'une immuable
rsolution que j'ai prise.

--Immuable! Nous verrons bien. J'coute.

Le jeune homme hsita et parut rassembler ses forces. Il dit enfin
d'un ton dcid:

--Mon pre, je n'pouse pas mademoiselle d'Overburg.

--Ne l'avais-je pas devin? s'cria l'entrepreneur. Vous voil
encore une fois! De pareilles hsitations sont peut-tre naturelles;
mais elles ne sont certainement pas srieuses. Quand il en sera
temps, vous vous estimerez heureux de pouvoir donner le nom d'pouse
 la noble demoiselle Clmence.

--Croyez l-dessus ce qu'il vous plaira, mon pre, mais je vous
dclare que jamais, non jamais, je n'accepterai la main de Clmence
d'Overburg.

M. Steenvliet clata de rire.

--Ah! ah! vous tournez comme une girouette! dit-il en ricanant;
aujourd'hui par-ci, demain par-l. Allez encore vous promener un peu,
Herman, et venez me dire ce soir quelles sont vos intentions. Vous
aurez encore une fois chang d'avis.

Le jeune homme frmissait d'impatience, mais il se contint, et
rpondit avec un calme apparent:

--Vous tes un homme nergique, mon pre; tout le monde vante la
fermet de votre volont. Moi, au contraire, j'ai t jusqu'
prsent un tre faible et hsitant, parce que l'on a contrari
tous les penchants de ma nature primitive. Mais votre sang coule dans
mes veines. Ne vous tonnez donc pas, mon pre, qu'aprs quatre
jours de rflexions et de souffrances, je sois arriv  prendre une
rsolution si ferme et si irrvocable que rien au monde ne pourrait
la changer...

--Pas mme la volont de votre pre?

--Non.

--Ni mes prires?

--Je vous demande bien humblement pardon, mon pre, mais mon parti
est pris. Je n'pouserai pas Clmence d'Overburg.

Cependant M. Steenvliet se refusait  croire que son fils parlait
srieusement, quoique le ton grave du jeune homme, son air dcid,
et la rsolution de son regard ne fussent point sans inquiter
l'entrepreneur.

--Mais, Herman, dit-il, je ne vous comprends pas. Expliquez-moi
donc quelles raisons vous poussent  rompre ainsi vos engagements.
Avez-vous appris, sur Clmence ou sur ses parents, quelque chose qui
vous blesse?

--Non, mon pre. A quoi bon vous rpter encore une fois les
raisons qui, ds le premier moment, me firent considrer cette union
disproportionne comme devant faire le malheur de toute ma vie? Avec
votre argent vous achetez une bru, rameau d'une antique et illustre
souche. Elle ne peut pas m'aimer jamais, moi, le fils d'un ouvrier
enrichi, le bourgeois goste dont l'orgueil veut anantir et
absorber sa noblesse. Je lirais sans cesse cette accusation dans
ses yeux... Ses parents se vengeraient sur moi par une haine
irrconciliable, et me mpriseraient... Et moi, moi, je devrais
baisser humblement et sans rsistance la tte devant cette
humiliation! car ma conscience me dirait que je l'ai mrite.

--Bah! bah! folies que tout cela. Cela n'a pas le sens commun. C'est
peut-tre la quatrime fois que vous me rptez ces rflexions
dfavorables, et chaque fois vous avez reconnu qu'elles n'taient
pas fondes.

--En effet, mon pre, chaque fois je me suis soumis par respect, par
affection pour vous. Et s'il n'avait pas surgi d'autres raisons pour
me faire reculer, j'aurais probablement accept mon sort, si triste
qu'il me part.

--Ah! bon, il y a une nouvelle raison?

--Clmence d'Overburg n'a pas la moindre inclination pour moi; au
contraire!

--Vous vous trompez, Herman, soyez-en sr, son pre me disait encore
dernirement qu'elle parle de vous dans chacune de ses lettres, et
qu'elle s'informe avec intrt de votre sant.

--Cela se peut; mais son frre Alfred, sans me le dclarer
positivement, m'a fait suffisamment comprendre que mademoiselle
Clmence redoute le mariage projet comme une msalliance
dshonorante.

--Vous avez mal compris ses paroles.

--Ah! n'est-ce pas naturel? Clmence courbe la tte sous la volont
de son pre, sous la pression de la fatalit. Elle se sacrifie 
l'honneur et au bien tre de sa race; elle se vend pour sauver ses
parents d'une dcadence scandaleuse. Certes, cette abngation de
soi-mme est un acte digne d'loges; mais plus noble Clmence se
montre, plus lche et plus cruel serais-je en consentant  conduire
 l'abattoir cet innocent agneau. Non, je ne le ferai pas, jamais,
jamais! Ce rle de bourreau me rpugne. L'ide que je devrais vivre
jusqu' la fin de mes jours cte  cte avec ma victime, me fait
trembler d'horreur... Et je vous le rpte, mon pre, rien au monde
ne peut me faire consentir  pouser mademoiselle d'Overburg.

L'entrepreneur secoua la tte avec impatience.

--Vous tes de bien mauvaise humeur aujourd'hui, dit-il. Les paroles
sans porte d'Alfred d'Overburg vous ont indispos: mais je
veux croire que cet accs de dpit se passera bientt, comme
prcdemment; sans cela votre hardiesse, la lgret avec
laquelle vous essayez de reprendre vos promesses, me mettraient dans
une juste colre. Ah! mon sang coule dans vos veines? Ah! vous
avez une volont ferme? Mais moi, je suis votre pre, et j'ai
une volont qui n'a jamais pli. Si cela devenait ncessaire, je
saurais vous montrer que quand une fois j'ai mrement et fermement
dcid quelque chose, tout doit se courber devant moi: vous surtout,
qui tes mon fils... Allons, poussez votre audace jusqu'au bout:
osez me rpter que vous refuseriez d'obir  mes ordres,  mes
prires! Est-ce ainsi que vous voulez me rcompenser de toute ma vie
de dvouement et de sacrifices?

Le jeune homme, qui ne voulait pas rpondre  cette question, avait
laiss tomber sa tte sur sa poitrine, et regardait obstinment
le parquet, sans rien dire. Son attitude humble fut prise par M.
Steenvliet pour un signe d'hsitation ou de regret.

--Voyons, mon bon Herman, dit-il, ne vous laissez pas aller  toutes
ces sottes ides. Elles vous attristent inutilement; car,  supposer
qu'elles soient fondes en partie,  quoi cela vous avancerait-il?
L'affaire est pousse trop loin pour que l'on puisse revenir sur
ses pas. Puis-je aller dire maintenant au baron d'Overburg que nous
refusons la main de sa fille? Je n'oserais jamais lui faire un si
sanglant affront. Cela est compltement impossible, et d'ailleurs je
ne le voudrais pas. Oubliez-vous donc, Herman, que l'unique but de
mes efforts, de mes labeurs, de mes pargnes, de ma vie, a t
de prparer et de raliser votre lvation dans le monde. Et
maintenant que mon voeu le plus ardent va s'accomplir, maintenant
que vous allez devenir l'poux d'une jeune fille de haute noblesse,
maintenant que le vieux maon,--devenu riche grce  son habilet
et  son travail,--va voir son sang plbien se mler au sang
illustre des Overburg, vous renonceriez  cette brillante alliance?
Ah! ah! quelle folie! Soyez plus avis; dites-moi que vous acceptez
avec gratitude la main de Clmence.

--Je ne l'accepte pas, mon pre!

--Ah ! tes-vous ensorcel? s'cria l'entrepreneur irrit.
Ne comprenez-vous donc pas que si je prenais au srieux votre
proposition insense, vous me rendriez profondment malheureux?

--Je le sais, mon pre, et pourtant...

--Pourtant quoi?

--Pourtant je dois refuser. Si je n'pouse pas Clmence, vous en
aurez du chagrin pendant quelque temps; mais si je l'pouse, je me
condamne moi-mme  une existence sans amour, sans espoir, sans
dignit. Je ne veux pas m'acheminer vers le tombeau, courb sous
l'humiliation et la haine... C'est une loi: de deux maux il faut
choisir le moindre. Mademoiselle d'Overburg ne sera jamais ma femme.

--Par le diable, c'est ce que nous verrons!

Herman fit quelques pas en arrire, comme pour s'en aller.

--Restez! commanda M. Steenvliet. Je devrais me fcher, mais je suis
trop fermement convaincu que votre nouvelle lubie ne tiendra pas.
Ah! si ce que vous venez de dire tait bien mrement rflchi et
dlibr, si, par hasard, vous persistiez dans votre refus, je
me vengerais impitoyablement de votre dsobissance et de votre
opinitret. Je puis vivre assez longtemps encore pour dissiper
toute ma fortune, et pour m'en aller de ce monde aussi pauvre que j'y
suis venu. Alors vous n'auriez rien.

--Agissez en cela comme vous le trouverez bon, mon pre, rpondit le
jeune homme avec le plus grand calme. Je suis assez grand pour gagner
ma vie en travaillant.

--Vous allez peut-tre devenir peintre? ricana le pre.

--Peintre ou autre chose. Votre exemple m'a appris ce que l'on peut
avec de la volont et de la persvrance.

--Allons, Herman, vous perdez la tte. Les millions que j'ai gagns
pour vous ne serviraient donc  rien?

--Ils serviront du moins, mon pre,  me faire apprcier
l'humilit et  me rendre malheureux pour toute ma vie.

--Ah! c'est ainsi: Monsieur va demander son gagne-pain au travail de
ses mains, et ds qu'il gagnera un peu d'argent, il pousera l'une
ou l'autre petite paysanne; qui sait? peut-tre mme la fille de
quelque artisan.

--Une femme de cette condition ne reprochera pas, du moins,  mon
pre d'avoir t maon, grommela le jeune homme d'un ton acerbe.
Ce serait un mariage avec un amour partag et un respect rciproque.

--Vous radotez. Voyez-vous le fils unique du millionnaire Steenvliet
demeurer dans une hutte et souffrir de la faim? Allez vous mettre au
lit, Herman, reposez-vous un peu et laissez vos esprits se calmer;
car, vraiment, vous tes  moiti fou. Demain ce sera pass. En
tout cas, n'esprez pas que dans cette affaire importante je prte
les mains  vos caprices et  vos lubies. Clmence d'Overburg sera
votre femme; c'est dcid, et cela reste dcid.

--Est-ce bien votre dernier mot, mon pre?

--Mon tout dernier mot.

--Soit donc! Je sais ce qu'il me reste  faire.

En achevant ces paroles, Herman sortit du cabinet.

L'entrepreneur le suivit un instant des yeux d'un air pensif, puis il
secoua la tte et se dit  lui-mme en souriant:

--Pauvre garon! La crainte de ne pas tre aim de mademoiselle
Clmence le jette maintenant dans un doute pnible. Son coeur est
trop sensible, trop tendre. Il tient cela de sa mre. Sans amour sa
vie serait triste, en effet; mais il se trompe compltement. Ds
le premier abord Clmence a montr une sympathie particulire pour
lui. Je lui fournirai les moyens de satisfaire les moindres dsirs de
sa femme. Et si rellement elle n'prouvait pas encore un vritable
amour pour lui, cela viendra tout seul plus tard. L'argent est une
baguette magique toute-puissante sur le coeur des hommes... Si l'on
devait dcider dfinitivement aujourd'hui de ce mariage, peut-tre
Herman n'y consentirait-il pas. Il est singulirement mal dispos
 cet gard; mais l'effet des paroles d'Alfred ne tardera pas  se
dissiper. Nous avons tout le temps d'attendre. Ce qui m'inquite plus
que les lubies de mon fils, c'est l'hsitation et les atermoiements
du marquis de la Chesnaie. Il ne consentira qu'aprs avoir ici mme
en personne examin la situation de mes affaires. L'ide qu'une
demoiselle d'Overburg pouserait le fils d'un ouvrier enrichi le
blesse et l'humilie. S'il allait refuser? Je manquerais donc le but de
tous mes efforts?... Mais je crois vraiment que la folie de mon fils
me rend  mon tour hsitant! Est-ce que je ne les domine pas tous
par l'argent? Seraient-ils capables de prfrer le dshonneur et la
dchance? Non, non, j'ai tort de m'inquiter, l'affaire suivra son
cours comme je l'ai rsolu...

Un valet ouvrit la porte et annona  son matre que M. le baron
d'Overburg tait venu pour lui parler, et qu'il l'attendait au salon.

--Ah! le pre de Clmence maintenant, grommela l'entrepreneur en
tant sa robe de chambre. Pourvu que celui-ci ne vienne pas  son
tour avec des hsitations et des faux-fuyants. Je finirais par perdre
patience. Bah! peut-tre m'apporte-t-il, au contraire, de bonnes
nouvelles; car lui, du moins, est un homme sens et il sait ce
qu'il fait, ou du moins ce qu'il peut faire. Voyons, nous allons bien
savoir.

En entrant dans le salon, il alla  la rencontre de son noble
visiteur avec un sourire aimable, lui serra la main et lui dit:

--Bonjour, monsieur le baron. Voil une agrable surprise, 
laquelle je ne m'attendais pas aujourd'hui. Vous deviez tre en
ville pour vos affaires; et vous n'avez pas voulu retourner  votre
chteau sans m'honorer d'une visite. Je vous remercie du fond du
coeur pour cette bonne ide. Veuillez vous asseoir, monsieur le
baron... Mais je ne sais pas ce que je vois  l'air de votre visage.
Auriez-vous du chagrin? Tout ne marche-t-il pas au gr de vos
dsirs?

--Non, pas tout, monsieur Steenvliet, rpondit le baron. Il y a
certaines choses qui m'inquitent depuis une couple de jours. Je suis
venu pour causer de cela trs srieusement avec vous.

Mais d'abord, je dois vous annoncer que mon oncle, le marquis de la
Chesnaie, m'a crit qu'il part aujourd'hui de Monaco, et arrangera
son voyage de manire  arriver jeudi prochain  Bruxelles. Vous
pouvez donc vous attendre  notre visite pour la fin de la semaine
prochaine.

--Peut-tre le marquis prfrerait-il que je vinsse lui parler 
votre chteau?

--En ce cas, monsieur Steenvliet, je vous le ferais savoir.

--Et peut-on supposer, d'aprs les termes de sa lettre, qu'il est
toujours favorablement dispos?

--Toujours favorablement. Ce n'est que pour la forme qu'il diffre
son approbation dfinitive, jusqu' ce qu'il ait obtenu par
lui-mme les renseignements ncessaires. Mais ces renseignements
seront-ils bien de nature  le satisfaire compltement? Voil la
question que je me pose, et qui m'inquite depuis deux jours.

--Et qu'est-ce qui pourrait bien y manquer, monsieur le baron? Vous
lui avez fait connatre avec une entire sincrit la vritable
situation des choses. N'est-il pas vrai que vous lui avez crit tout
ce qui pouvait exercer quelque influence sur sa dcision?... Quoi?
Vous secouez la tte?

--Ce que j'ignorais alors, je ne pouvais naturellement pas le lui
mander. S'il l'apprend--et je crains fort qu'il ne l'apprenne--alors
il est probable qu'il s'opposera au mariage de Clmence. Vous avez ma
parole, monsieur Steenvliet, la mauvaise tournure de mes affaires, le
gnreux secours que vous m'avez prt, me rendent votre oblig
et m'engagent envers vous. Je n'hsiterais pas  conclure ce
mariage, mme sans le consentement de mon oncle; mais le marquis nous
dshriterait et mes enfants y perdraient plus de deux millions. Je
vous en prie, mon bon monsieur Steenvliet, ayez pour la seconde fois
piti d'un malheureux gentilhomme! Employez toute votre autorit
paternelle pour faire cesser un scandale qui, du moins en prsence
des projets d'union qui existent entre nous, est dshonorant pour
votre fils, pour ma pauvre Clmence, pour vous mme et pour toute ma
famille.

--Mais parlez donc clairement, monsieur le baron, murmura M.
Steenvliet pouvant. Un scandale? Que voulez-vous dire?

--C'est difficile  dire, rpondit le baron. Ce sont des choses que
nous voyons, hlas, se passer trop souvent. Mais nous, qui sommes
d'une autre poque, nous reculons devant une pareille publicit.

--Pour l'amour de Dieu, ne mettez pas ma patience  une si rude
preuve! s'cria l'entrepreneur. Un scandale? Et mon fils en serait
l'auteur? Vous faites signe que oui? J'espre bien, du moins, qu'il
n'a ni vol, ni tu?

--Non, non, calmez-vous, je vais vous dire ce que c'est... D'aprs
des bruits dont la vrit n'est pas douteuse, M. Herman ne va
presque plus au Club et il n'y reste que quelques instants quand il
y va. Ses camarades d'autrefois ne le rencontrent nulle part.
Savez-vous, monsieur Steenvliet, o votre fils passe tout son temps
depuis un mois?

--Sans doute que je le sais, rpondit l'entrepreneur avec un rire
triomphant. Le mariage projet l'a rendu tout  coup srieux,
beaucoup trop srieux mme  mon avis, le jeune homme se promne,
dessine, lit et rve.

--Ainsi, vous ignorez qu'on peut le trouver du matin au soir dans
certaine maison d'ouvriers situe au bord d'un chemin isol, pas
bien loin du village o le banquier Dalster a son chteau?

--Bah! bah! Quelle folie! Que diable mon fils irait-il faire l?

--L'ouvrier a une fille qui,  ce qu'il parat, n'est pas seulement
trs jolie, mais aussi trs madre et trs artificieuse.

--Et vous voulez dire, monsieur d'Overburg, que c'est l que mon
fils s'amuse? Voil ce que je ne crois pas et, en tous cas, ce que je
n'approuverais pas. Mais en serait-il bien ainsi?

--Le mal est dj assez grave lors mme qu'il resterait cach;
mais, ce qui ne se peut supporter surtout par nous, gentilshommes,
c'est que ce mal soit publi. Votre fils, au vu et au su de tout
le monde, passe des journes entires dans cette pauvre maison
d'ouvriers, il y mange  la table commune comme s'il faisait partie
de la famille, il achte  la fille des robes de soie et des bijoux,
il se promne dans les rues de Bruxelles avec cette jeune effronte
 son bras.

Pniblement atteint par cette rvlation, l'entrepreneur secoua la
tte et rpondit aprs un moment d'hsitation:

--Mais, mon cher monsieur d'Overburg, tout cela ne serait-il pas une
simple mdisance? Pour des choses de cette nature mon fils tait,
jusqu' prsent, beaucoup plus rserv que d'autres jeunes gens de
son ge.

--Le vieux monsieur Dalster est mon tmoin. Informez-vous de la
vrit dans le village, vous apprendrez que les habitants sont
indigns de la conduite de M. Herman et de celle qui le tient
captif dans ses filets. Et si de simples paysans, qui ne sont en
rien responsables des actes de la fille de l'ouvrier, se sentent
dshonors par ces relations blmables, que dois-je dire, moi,
gentilhomme, moi, pre de la future femme de votre fils?

--Je lui parlerai de cela aujourd'hui mme, monsieur le baron, et si
vos renseignements sont fonds...

--Ils sont fonds, n'en doutez pas.

--Et bien, je lui ferai comprendre qu'il doit rompre avec cette fille.

Le baron frmissait d'impatience et de dpit.

--Hlas! monsieur Steenvliet, dit-il, je m'effraye de vous voir
si calme, et de ne pas vous trouver pntr de l'imprieuse
ncessit d'une rupture immdiate et complte de ces
dshonorantes relations. Si ces bruits parvenaient aux oreilles de ma
fille Clmence, n'aurait-elle pas le droit de refuser sa main, contre
ma volont,  un homme qui, d'avance et publiquement, manque au
respect qu'il doit  sa future femme? Et si mon oncle, le marquis,
devait apprendre quelque chose de cette triste affaire, lui si fier et
si susceptible sur le point d'honneur, il m'accablerait de reproches
et soulverait toute ma famille contre moi. Vous-mme, monsieur
Steenvliet, vous regretteriez profondment, n'est-ce pas, que des
circonstances imprvues vinssent rendre impossible le mariage de
votre fils.

--Mais, jusqu' prsent, ce mariage ne court pas de danger,
j'espre?

--Si, un grand danger. Je vous en conjure, prenez des mesures
nergiques pour nous prserver de ce malheur; car pour moi, vous le
savez, la non-russite de ce mariage serait une catastrophe. Je n'ai
pas d'autre moyen de reconnatre votre bienfait et de mriter la
continuation de votre gnreux secours.

--Mais, mon digne monsieur d'Overburg, que puis-je faire, sinon de
montrer  mon fils son imprudence, son tourderie?

--Lui dfendre svrement, absolument, de remettre les pieds dans
cette maison; lui faire promettre fermement et irrvocablement de
rompre dsormais toutes relations avec cette mprisable fille.

--N'est-ce que cela que vous dsirez, monsieur le baron? Soyez donc
bien tranquille: Herman n'ira plus dans ce village. Je vous le promets
en son nom.

--Et s'il refusait de vous obir?

--Non, pas cela. Herman peut avoir une faiblesse et faire une folie;
mais c'est un garon raisonnable et il a un coeur excellent. En
tout cas, je n'ai pas l'habitude de voir ma volont mconnue...
Doutez-vous encore? Souhaitez-vous qu'Herman vienne lui-mme
s'excuser auprs de vous et vous promettre d'viter dsormais tout
prtexte de soupon ou de mdisance?

--Oh! non, je n'exige pas cela, s'cria joyeusement M. d'Overburg. Je
vous remercie, mon bon monsieur Steenvliet: j'ai foi en votre parole.
Il me suffit de pouvoir au besoin dclarer et affirmer que ces bruits
n'ont plus de fondement... Allons, cartons toutes ces douloureuses
inquitudes et esprons que rien n'empchera ni ne retardera le
mariage souhait. A la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous
rendre visite avec mon oncle le marquis. Nous rglerons tout alors en
sa prsence... Permettez-moi de vous dire adieu pour aujourd'hui. Je
dois partir pour Lige o je vais chercher Clmence. Je vous serre
la main, rassur et consol.

Prs de la porte cochre, et prt  remonter en voiture, le baron
murmura a l'oreille de l'entrepreneur:

--N'oubliez pas vos promesses. Je vous en supplie, soyez nergique.
Notre bonheur  tous en dpend.

--Je n'ai jamais laiss protester une promesse, rpondit M.
Steenvliet. Soyez sans aucune crainte.

La voiture s'loigna, et l'entrepreneur retourna  pas lents  son
cabinet, o il se laissa tomber sur une chaise. Il y resta longtemps
pensif et immobile.

En prsence du baron, il avait cach ses impressions pour amoindrir
autant que possible la faute d'Herman; mais, maintenant qu'il se
trouvait seul, l'expression de son visage changea et devint amre.

--L'imbcile! grommela-t-il. A quels ridicules enfantillages va-t-il
se livrer au moment mme o l'on prpare son mariage avec la fille
d'un baron! Lui, si indiffrent pour toutes les jeunes filles, si
riches et si jolies qu'elles soient, se laisserait charmer par une
fille d'ouvrier? Il lui achterait des robes de soie et des bijoux!
Il se promnerait avec elle dans les rues de Bruxelles? Tout ce qu'il
me disait de son aversion pour une union disproportionne n'tait
donc que fausset? Oui, car la distance entre lui et une simple
ouvrire est infiniment plus grande que la distance entre moi et
M. d'Overburg. Il repousserait et ddaignerait mes ordres et mes
prires, par amour pour une fine mouche de village, qui n'a pas
d'autre but que de lui soutirer de l'argent, beaucoup d'argent? Et
moi, son pre, je devrais cder  une aussi mprisable adversaire?
Ah! ah! cela ne sera pas! Il ne jouera pas un jour de plus avec mon
honneur, et ne me rendra pas plus longtemps ridicule aux yeux de
quiconque nous connat. Que dis-je, un jour? Non, pas une heure; je
vais sur-le-champ lui signifier ma volont, et malheur  lui s'il ne
m'obit pas immdiatement.

En achevant ces mots, il sortit de son cabinet, monta l'escalier en
courant, ouvrit la porte d'Herman, et fit irruption dans la chambre le
poing en avant.

Mais il s'arrta surpris et dsappoint, car son fils n'y tait
pas.

--Il n'est pas l! grommela-t-il. L'entt coquin serait-il dj
sorti?... Oui, voil son bonnet grec qui pend l; son chapeau n'y
est pas, et je ne vois pas non plus son pardessus. Il veut donc rester
dehors jusqu' la nuit? O peut-il tre?... Ah! je comprends; mais
il n'y restera pas, duss-je aller l'en arracher.

Il alla dans un des angles de la pice et tira un cordon de sonnette.
Un valet ne tarda pas  paratre.

--Jacques, avez-vous vu sortir mon fils? demanda-t-il.

--Hlas! oui, Monsieur, rpondit l'autre, j'en suis encore
profondment troubl.

--Troubl? Pourquoi?

--Notre jeune matre avait les larmes aux yeux; il m'a serr la main
et m'a dit adieu d'un ton singulier, comme s'il voulait dire que je ne
le reverrais jamais.

M. Steenvliet plit visiblement; mais il matrisa son motion, et
demanda avec un calme simul:

--Avait-il des bagages?

--Rien que sa petite sacoche de cuir.

--Et o est-il all?

--Je ne sais pas, Monsieur. Il m'a fait chercher un fiacre, et
lorsqu'il y est mont aprs m'avoir serr encore une fois la main,
je l'ai entendu qui disait au cocher: gare du Nord, ventre  terre.

--tes-vous bien sr de ne pas vous tromper, Jacques? Herman
n'a-t-il pas dit: gare du Midi?

--Non, Monsieur, j'ai trs bien entendu. Il a positivement dit Nord.

--Eh bien, allez aussi me chercher ma voiture; mais pas un mot de
tout cela. Entendez-vous. C'est une lubie d'Herman qui sera oublie
demain. Personne n'a  se mler de cela.

--Je comprends, Monsieur.

--Allez, courez et ramenez-moi une voiture.

L'entrepreneur rentra chez lui, endossa fivreusement une redingote
et courut  la porte cochre avant que le valet, qui n'avait qu'
aller jusqu'au coin de la rue, pt tre de retour.

Cette courte attente parut encore trop longue  M. Steenvliet; il
marronnait en lui-mme, frappait du pied, serrait les poings et
paraissait en proie  un profond chagrin et  une vive inquitude.

Enfin, sans dire un mot de plus  son domestique, il monta en voiture
en criant au cocher:

--Au Nord. Double prix si nous allons vite.

Le cocher enleva ses chevaux d'un coup de fouet et les stimula
tellement que la voiture faillit verser en tournant l'angle de la rue
de la Loi.

M. Steenvliet ne savait que penser. Pourquoi Herman s'tait-il fait
conduire  la gare du Nord?

Il n'tait donc pas all au village o demeurait la fille de
l'ouvrier? Car il ne pouvait y aller que par la ligne du Midi. O
tait-il donc all? Quoique le pauvre pre essayt de se persuader
que ses craintes n'taient pas fondes, de temps en temps un frisson
glacial parcourait ses membres.

Sous sa froideur et sa duret apparentes se cachait une tendresse
excessive pour son fils; on pouvait mme dire que celui-ci tait
l'unique objet de son amour et de sa sollicitude. Herman avait dit
adieu au domestique les larmes aux yeux, un adieu solennel! Qu'est-ce
donc que le pauvre jeune homme pouvait bien avoir en tte? Herman
paraissait faible et irrsolu, mais l'entrepreneur savait bien qu'une
volont ferme et nergique se cachait au fond du caractre de son
fils. C'tait dans le sang. Cette rsolution ne pouvait-elle pas le
rendre capable de prendre le parti le plus insens? Ah! Dieu,
combien son coeur paternel tait tourment par les plus effrayantes
prvisions!... Mais son fils n'tait probablement pas encore parti;
il le trouverait encore au chemin de fer, il le retiendrait, le
menacerait de sa colre, au besoin il le supplierait de renoncer 
son projet; et, s'il fallait absolument lui permettre de refuser la
main de Clmence, eh bien, M. Steenvliet sacrifierait l'espoir de
toute sa vie pour sauver son enfant gar!

M. Steenvliet n'eut pas beaucoup le temps de rflchir. La voiture
s'arrta devant la gare. Il sauta  terre, jeta une pice de cinq
francs au cocher et courut dans la station  droite et  gauche,
regardant de tous cts pour voir s'il n'apercevait pas Herman.

Mais toutes ses recherches furent infructueuses. Il se retourna vers
les distributeurs de coupons; il s'adressa aux employs, aux hommes
d'quipe, aux hommes de peine, leur dcrivit la personne et le
costume de son fils et leur demanda s'ils ne l'avaient pas remarqu,
ou s'ils ne savaient pas dans quelle direction il tait parti.

Quelques-uns rpondirent qu'ils avaient bien vu un jeune homme
rpondant au signalement donn; mais l'un affirmait qu'il avait pris
un coupon pour Lige; un second disait qu'il l'avait vu monter dans
le train d'Anvers, tandis qu'un troisime prtendait qu'il tait
parti pour Ostende.

Aprs avoir perdu l plus d'une heure, l'entrepreneur comprit
l'inutilit de ses efforts, et monta dans un fiacre pour se faire
ramener chez lui.

Alors seulement, et loin des yeux du monde, il se livra au chagrin
et  l'inquitude qui lui serraient le coeur. Il resta longtemps
immobile, la tte basse, les yeux fixes, perdu dans la contemplation
de visions effrayantes. Peut-tre craignait-il de perdre son fils
pour toujours.

Sans qu'il s'en apert, des larmes coulaient lentement sur ses
joues.

Quand la voiture s'arrta devant sa porte et qu'il vit qu'il tait
chez lui, alors seulement il s'veilla de son pnible rve, et
essuya d'un mouvement nerveux ses yeux noys de pleurs.

Il ouvrit la portire, sauta  terre, paya le cocher sans prononcer
une syllabe, rentra chez lui, et hta le pas pour aller s'enfermer
dans son cabinet. Mais Jacques, le vieux domestique, vint  sa
rencontre tenant  la main un papier pli.

--Monsieur, lui dit-il, voici un tlgramme pour vous.

--Un tlgramme? Donnez, donnez vite, s'cria l'entrepreneur. C'est
peut-tre de lui.

Il ouvrit la dpche et lut:

Mon pre, je pars pour un pays tranger. Ne soyez pas inquiet de
moi. Ds que j'aurai trouv un sjour fixe, je vous crirai.
Quoi qu'il m'arrive, je vous aimerai toujours, et je vous serai
ternellement reconnaissant.

--Hypocrite! grommela le pre bless, en froissant le tlgramme
avec colre.

--Monsieur, s'il vous plat, m'est-il permis de vous demander si ce
tlgramme vient de M. Herman? demanda le vieux domestique.

--Oui, Jacques, il vient de l'tourneau. Mais soyez tranquille, c'est
encore une folle lubie sans gravit.

--Ah! Dieu soit lou!

M. Steenvliet entra dans son cabinet et se laissa tomber sur une
chaise, puis. Mais il se releva aussitt, serra les poings
d'un air menaant, et murmura avec une expression de colre et
d'amertume:

--Le sans coeur! le bourreau! Moi, son pre, me faire souffrir
ainsi, me faire mourir d'angoisse, d'inquitude et de peur! Ah! c'est
affreux. L'hypocrite! Il m'aime, il me respecte? Il me dchire le
coeur sans piti! Ah! il me le paiera cher, trs cher. Pense-t-il
donc rendre impossible son mariage avec Clmence d'Overburg? Eh bien,
il se trompe. J'ai confiance dans le temps; j'ai une patience que rien
ne lasse, et une volont de fer. Herman n'a pas d'argent; il faudra
bien qu'il revienne au bout de quelques mois ou de quelques semaines,
cela m'est gal. Il pousera tout de mme mademoiselle d'Overburg,
ne ft-ce que pour le punir de son affreuse cruaut envers moi. Oui,
il se mariera, aussi vrai que j'existe.

Et l'entrepreneur appuya cet arrt d'un violent coup de poing sur son
bureau.




XI


Ce matin-l, Lina tait assise prs du pole, la tte penche
sur sa poitrine et aussi immobile que si elle tait endormie.

A ses pieds il y avait un chaudron plein d'eau; sur ses genoux une
pelure de pomme de terre en spirale, et elle tenait encore  la main
le couteau dont elle venait de se servir pour les besoins du mnage.

Sa mre sortit de l'table et la surprit dans cette attitude. Elle
haussa les paules avec compassion et lui dit:

--Lina, mon enfant, vous avez tort de rvasser toujours ainsi en
vous-mme. A quoi rflchissez-vous si profondment?

--Comment pouvez-vous le demander, ma mre? rpondit la jeune fille.
A quoi,  qui pensez-vous vous-mme du matin au soir? Je voudrais
savoir comment il va maintenant, mre. Ah! s'il allait retomber dans
ses erreurs passes! La crainte qu'il pourrait devenir malheureux
et se perdre peut-tre m'afflige profondment. Cela est-il si
tonnant!

--Non, mon enfant, je suis aussi inquite que vous  cet gard,
j'en conviens; mais il faut garder une juste mesure en tout. Vous
tes tellement absorbe dans vos ides, que vous laissez l votre
ouvrage pour vous abandonner  vos rveries.

--Mon ouvrage est fini, ma mre, dit la jeune fille en se levant. Je
vais allumer le pole et mettre les pommes de terre sur le feu.

--Innocente, o sont vos esprits? Il est encore une grosse heure trop
tt.

--Alors, je continuerai au jardin  piquer des tuteurs auprs des
jeunes pois.

--Cela ne presse pas, Lina. Je vous ferai une autre proposition. J'ai
remarqu tout  l'heure qu'il ne nous reste plus assez de pain;
demain le caf nous manquera galement. Il fait un temps superbe;
allez au village, cela vous distraira un peu.

--Au village, ma mre? Et dimanche, suivant votre conseil, je suis
alle  la messe  Hal pour ne pas rencontrer une de ces mchantes
langues.

--Bah! Lina, depuis lors les commrages ont bien diminu;
d'ailleurs, vous ne pouvez pas rester ternellement sans vous montrer
au village; cela paratrait encore plus trange. Il vaut encore
mieux que l'on vous voie, mon enfant. De cette faon vous pourrez du
moins convaincre nos amis qu'ils se sont tromps sur notre compte...
Allez, Lina, cette promenade vous fera du bien; allez au village
chercher du pain et du caf.

--Eh bien, j'irai, ma mre, si vous le dsirez. Au fond, je n'ai
pas d'objection  y faire. On peut penser de moi ce qu'on veut; ma
conscience est pure, et l'on ne me mangera pas l-bas.

La jeune fille ta son tablier, se coiffa d'un autre bonnet, et se
dirigea vers le village par le chemin de terre.

Le ciel n'avait pas un nuage; un doux vent d'ouest susurrait dans
le feuillage vert des arbres et temprait l'ardeur du soleil. Des
milliers de fleurs toilaient les champs et les prairies, et les
oiseaux clbraient par leurs chansons amoureuses le retour du gai
printemps.

Sous l'influence heureuse de ce beau temps, Lina redressait la
tte et respirait  pleins poumons l'air charg de senteurs
printanires. Des ides consolantes surgissaient dans son esprit;
un doux sourire entr'ouvrait ses lvres, et elle marchait d'un pas
allgre sous les arbres du chemin.

Insensiblement, cependant, elle ralentit le pas, et l'expression de
son visage redevint srieuse. Elle s'arrta mme tout  fait et
demeura immobile, les yeux fixs au sol comme si elle interrogeait la
terre sur des choses douteuses dont la solution lui tenait au coeur.
La rponse qui se prsentait  son esprit ne devait pas tre
favorable, car elle secoua la tte avec un certain dcouragement.

Tout  coup un sourire claira de nouveau ses traits rassrns,
et elle dirigea joyeusement son regard sur les champs longeant le
chemin, o elle voyait s'agiter au-dessus des fleurs jaunes des
pissenlits une foule de boules floconneuses.

C'est la coutume, parmi les jeunes villageoises de certaines
contres, lorsqu'elles dsirent ardemment quoique chose, de
consulter, en soufflant dessus, les ttes floconneuses des pissenlits
monts en graine. C'est ce que Lina voulait faire galement.

Elle entra dans la prairie, choisit une de ces touffes de graines,
l'approcha de sa bouche, et demanda  haute voix:

--Est-il malade? Est-il bien portant?

Elle rpta plusieurs fois ces questions, et chaque fois elle
souffla avec force sur la touffe, jusqu' ce que le dernier flocon
de graine se ft envol et et ainsi rpondu affirmativement  la
dernire question pose.

Le rsultat final de cette consultation fut sans doute favorable, car
le visage de Lina respirait le contentement, et elle jeta vers le ciel
un coup d'oeil furtif, comme si elle prouvait le besoin de remercier
Dieu.

Elle s'tait dj retourne et se disposait  sortir de la
prairie, lorsqu'une ide lui vint; Elle s'arrta, regarda
les pissenlits en hsitant, et, obissant  une attraction
mystrieuse, elle cueillit une nouvelle tte floconneuse de
pissenlit, et demanda d'une voix  peine perceptible:

--Le reverrai-je encore?... Ne le reverrai-je plus jamais?

Sa main tremblait; elle osait  peine souffler, et  mesure que les
graines se dtachaient de la tige, son anxit grandissait. Elle
craignait videmment une rponse dfavorable.

Sans attendre le rsultat final de l'preuve, elle jeta la tte du
pissenlit, clata de rire et s'cria:

--Ah! folle que je suis! Qu'est-ce que cette innocente fleur sait de
ces choses-l?

Elle ajouta d'une voix plus contenue:

--Je ne peux plus le revoir, et je ne dsire pas le voir encore...
Que c'est cruel, cependant! C'est comme si une autre Lina vivait
en moi, une Lina qui pense, qui souhaite et qui espre, sans ma
participation, et mme contre mon gr... Mais tout cela, ce sont
des folies. Que dirait ma mre si elle me voyait dans la prairie,
interrogeant les pissenlits comme une enfant? Allons, allons,
acquittons-nous de notre commission.

Elle rentra dans le chemin de terre, pressa le pas, et atteignit peu
de temps aprs les premires maisons du village.

Elle ne remarqua point que  et l, lorsqu'elle passait, certaines
gens venaient sur le seuil de leur porte pour la suivre des yeux, et
que mme un vieux paysan tendit vers elle son poing menaant.

Dans la premire rue, elle vit venir la petite Catherine, la fille
du forgeron, qui avait toujours t une de ses bonnes amies. Elle
voulait aller au-devant d'elle et prononait dj son nom; mais
 peine la petite Catherine eut-elle reconnu celle qui l'appelait,
qu'une expression de mpris et d'aversion se montra sur sa figure, et
qu'elle s'enfuit en toute hte dans le village.

Lina souponnait les raisons de cette trange conduite. La bonne
petite Catherine s'tait laiss tromper par les commrages. Lina en
fut profondment afflige, mais Catherine tait une fille nave
et crdule. Lina, aprs avoir fini ses commissions, se proposait
d'aller chez elle, et quelques paroles suffiraient pour convaincre
le forgeron, qui tait un homme raisonnable, et sa fille, qu'ils
s'taient laiss conter des fables ridicules par de mchantes
langues.

C'est dans ces consolantes dispositions d'esprit que Lina arriva sur
la grand'place du village. L'auberge de l'_Aigle d'or_ tait droit
devant elle. Elle vit les deux filles, Locadie et Isabelle, qui se
tenaient derrire la fentre, et la regardaient avec une expression
de haine et de mpris, en lui faisant des gestes de menace.

Loin d'tre embarrasse ou confuse, Lina regarda de son ct les
deux filles bien en face, d'un air de bravade. Les gens de l'_Aigle
d'or_ n'taient-ils pas les ennemis d'Herman? Locadie et Isabelle,
par dpit de ce qu'il ne voulait plus venir  l'_Aigle d'or_,
n'avaient-elles pas t les premires  rpandre sur son compte
la mdisance et la calomnie?

Cela suffisait pour rendre  Lina tout le courage, tonte la fiert
de l'innocence. Elle passa devant l'_Aigle d'or_ avec un sourire
moqueur, et l'expression de son visage signifiait qu'elle ne faisait
aucun cas de l'estime de personnes telles qu'Isabelle et Locadie.

Proccupe de cette circonstance, elle ne remarqua pas, bien loin,
 ct de l'glise, un groupe nombreux de gens qui la regardaient.
On y procdait  la vente  la crie du mobilier et du btail de
la veuve Struyf, rcemment dcde, et  cette occasion la maison
mortuaire tait pleine de monde.

Lina entra dans la boutique de l'picier. Deux autres chalands se
tenaient devant le comptoir, attendant leur tour d'tre servis.
C'taient une jeune fille et un garon bien connus de Lina. Au
village, tout le monde se connat.

--Bonjour, Fifine Bals. Beau temps aujourd'hui, n'est-ce pas? Bonjour,
Martin Palinck. On nous a dit que vous aviez la fivre; mais, Dieu
soit lou! vous paraissez frais comme une rose. Votre vache tachete
est-elle vendue?

La seule rponse qu'elle obtint fut un grognement inintelligible, et
elle remarqua avec un certain effroi que la jeune fille et le jeune
garon reculaient insensiblement pour s'loigner d'elle le plus
possible.

--Mais, braves gens, dit-elle d'un ton plaintif, pensez-vous que j'aie
le cholra et que je vous le communiquerai?

--C'est tout comme, grommela Fifine Bals. Qui trane sa rputation
dans la boue doit rester loign des honntes gens.

--Ah! vous aussi, vous avez ajout foi  la calomnie? rpliqua
Lina. Mais de tout ce qu'on dit il n'y a rien de vrai.

--Vous nous prenez donc pour des enfants innocents? ricana Martin
Palinck. Beaucoup de gens,--et moi-mme,--ont vu de leurs propres
yeux, vu, depuis bien des semaines, qu'un riche monsieur de la ville
vient presque tous les jours dans votre maison. Cela n'est pas vrai
non plus, dites?

Lina parut dconcerte.

--Oui, cela est vrai, balbutia-t-elle, mais il venait par pure
amiti.

--Naturellement; ce n'est pas la haine qui l'amenait, c'est certain.

--Ds qu'il a appris qu'on interprtait mal ses visites, il est
parti pour ne plus jamais revenir.

--Faites croire cela aux oies.

--Mais, mon ami, soyez donc raisonnable, et laissez-moi vous
expliquer...

--Mon ami, osez-vous dire! Fi, je vous le dfends. Appelez votre ami
celui qui vous donne des boucles d'oreilles de diamant.

Attriste jusqu'aux larmes, Lina essaya encore de se justifier; mais
le jeune homme, aigri et irrit, l'interrompit aussitt et dit  la
boutiquire:

--Je ne sais pas comment cette impudente linotte ose encore mettre
les pieds dans votre boutique. Dpchez-vous de la servir, patronne,
pour qu'elle s'en aille bien vite.

--Oui, alors nous serons dlivrs de sa dshonorable prsence,
ajouta Finie.

Lina avait le coeur bris. Elle s'approcha du comptoir d'un air
craintif et demanda timidement ce dont elle avait besoin, en regardant
l'picire dans les yeux tristement et avec une supplication muette,
comme pour implorer sa piti.

La boutiquire haussa les paules et se mit  peser sans rien dire
le caf demand.

Pendant ce temps, on entendait dans la rue un bruit de voix qui se
rapprochait insensiblement, et qui, redoublant de force, semblait
s'arrter devant la boutique.

Lina n'avait plus le coeur de regarder vers la porte. Au frmissement
de ses membres, aux grosses larmes qui brillaient dans ses yeux,
on voyait qu'elle comprenait ce que signifiait ce rassemblement des
villageois devant la boutique de l'picire.

En effet, ds qu'Isabelle et Locadie eurent annonc  leur pre
la prsence de Lina Wouters dans le village, celui-ci s'tait rendu
auprs de son valet d'curie, un lourd et mchant imbcile, et
l'avait envoy sur la Grand'Place pour exciter les gens contre la
jeune fille. Pauw le tortu s'tait immdiatement acquitt de cette
commission, et il se tenait maintenant au milieu d'une trentaine de
jeunes garons, de femmes, et d'hommes gs, devant la porte de la
boutique.

D'abord on n'entendait pas distinctement ce qui se disait dans
les rangs de cette foule malveillante; la plupart des assistants
n'taient venus l que par curiosit, et les autres n'taient
pas encore assez monts pour se rpandre en injures et en paroles
grossires.

Mais le valet d'curie de l'_Aigle d'or_ leva la voix, et cria tout
haut de manire  tre entendu jusqu'au fond de la boutique:

--Jetez cette sale coureuse  la porte! Ahou! Ahou!

Et il ajouta un chapelet de paroles si grossires, qu'en tout autres
circonstances elles eussent fait rougir de honte les auditeurs.

--Tenez, malheureuse fille, voil le caf demand, dit la
boutiquire. Les gens sont bien monts contre vous. Vous voyez
maintenant ce qu'il en cote de ne pas conserver sa bonne renomme.
Retournez bien vite chez vous, c'est le mieux que vous pouvez faire.

Lina aurait bien voulu suivre ce conseil, mais elle avait encore 
chercher du pain chez le boulanger. De plus, elle tait blesse et
indigne d'entendre le valet de l'_Aigle d'or_ lever la voix et
exciter la foule contre elle. Elle n'ignorait pas quel rle actif
et mchant Pauw le tortu avait jou dans les calomnies rpandues
contre Herman Steenvliet et contre elle-mme.

Avec une sorte de rsolution virile elle redressa la tte et sortit
hardiment de la boutique. Son attitude dcide fit reculer les
jeunes garons groups dans la rue, qui lui livrrent passage pour
se rendre  la boulangerie. Mais elle fut immdiatement suivie
 deux ou trois pas de distance, et accable des injures les plus
grossires.

Malgr les excitations de Pauw, Lina atteignit pourtant la maison
du boulanger, o elle entra pendant que l'on criait furieusement
derrire elle:

--Pas de pain pour la coureuse, ne lui donnez pas de pain!

--Sortez de ma maison, et n'y rentrez plus jamais, dit la boulangre
 la pauvre fille terrifie.

Comment osez-vous encore vous montrer au village aprs une conduite
aussi dshonorante? N'tes-vous pas honteuse? Allez, allez, hors
d'ici, et dites  votre mre qu'il n'y a plus de pain ici pour elle.

Combien Lina se sentait malheureuse en ce moment! Elle tait donc
pour tous un objet de haine et de mpris, comme une criminelle!
vite, repousse, redoute comme une pestifre! On lui
refusait du pain, et si on l'avait pu, on aurait,  cause d'elle,
condamn son grand-pre et sa mre  mourir de faim!

L'injustice des gens lui semblait si grande qu'elle se rvoltait au
fond de sa conscience, et qu'elle reparut au milieu des villageois
rsolue et la tte haute.

De mme que la premire fois on la laissa faire quelques pas en
avant, sans autre obstacle que des injures: mais Pauw le tortu,
s'apercevant qu'elle voulait quitter le village et retourner chez
elle, courut en avant avec trois ou quatre polissons, et lui barra le
chemin.

--Que voulez-vous de moi, mchante langue que vous tes? dit Lina au
valet d'curie de l'_Aigle d'or_. Ne vous suffit-il pas d'avoir dit
toute sorte de mal de moi comme un calomniateur que vous tes, et
faut-il encore que vous excitiez ces jeunes gens simples et crdules
 me maltraiter? Mais je vous prviens que le premier qui ose me
toucher apprendra  ses dpens qu'il n'a pas affaire  un enfant.

Comme pour rpondre  cette bravade, Pauw saisit le ruban qui
pendait sur son paule et lui arracha son bonnet de la tte. Mais
mal lui en prit, car il reut de la jeune fille un soufflet si bien
appliqu qu'il tomba  la renverse dans la poussire.

Tandis que Lina ramassait son bonnet et tchait de le rajuster sur
ses cheveux qui s'taient dnous, le valet d'curie se releva et,
cumant de rage, il cria  ses compagnons de jeter de la boue et des
pierres aprs cette fille sans vergogne, pour la chasser du village.
Joignant l'action aux paroles, il se baissa, et, ne trouvant pas de
pierres sous la main, il ramassa de la boue dans l'ornire et la lui
jeta  la figure.

Excits par ces paroles haineuses, beaucoup de jeunes garons et
mme quelques femmes suivirent son exemple. Les mottes de terre et
la boue volaient comme un nuage autour de la tte de la malheureuse
Lina, qui, voyant bien qu'elle tait impuissante  rsister plus
longtemps, essaya d'atteindre la sortie du village.

Mais, hlas! elle en fut galement empche. Le nombre de ses
ennemis s'tait tellement accru, qu'elle se vit bientt entoure
de tous cts et que, perdant courage, elle se rsigna  supporter
l'orage la tte basse et les yeux ferms, jusqu' ce que ses
agresseurs fassent fatigus de leur jeu cruel, ou qu'elle-mme y
succombt.

Mais alors parut tout  coup au milieu du groupe hostile un vieillard
de haute taille qui frappait sur eux avec un mtre en bois de chne,
et les dispersa.

Un cri de dlivrance s'chappa de la poitrine oppresse de Lina;
elle s'lana vers son sauveur, se jeta  son cou, et s'cria:

--Ah! grand-pre, c'est Dieu qui vous envoie. Si vous n'tiez pas
arriv, ces mchantes gens m'auraient peut-tre tue  coups de
pierre.

--Ah! ma pauvre Lina, vous voir traite ainsi; soupira Jean Wouters.
Me fallait-il encore, dans mes vieux jours, voir chose pareille? J'ai
beaucoup souffert, mais aujourd'hui......

Il ne put en dire davantage et se mit  pleurer: ses larmes se
mlaient aux larmes de l'enfant qu'il aimait plus que la prunelle
de ses yeux, et qu'il voyait maintenant injustement condamne  une
honte et  une douleur ternelles...

Pauw et sa bande s'taient mis prudemment hors des atteintes du vieux
charpentier, mais ils continuaient  crier de loin de scandaleuses
injures qui peraient le coeur de Jean Wouters comme autant de coups
de couteau. Quoi! l'on osait articuler de pareilles infamies contre
son innocente petite-fille. C'tait  mourir de douleur; c'tait 
rentrer sous terre, de honte.

--Venez, mon enfant, retournons  la maison, dit-il. Mon sang bout:
je pourrais faire un malheur et cela serait encore bien pis. Vous
tremblez, et vous tes effraye? Ne craignez plus rien; j'ai encore
assez de courage et de force pour vous dfendre.

Il la prit par la main et se dirigea avec elle,  pas lents, vers la
rue latrale qui devait le conduire dans la campagne. Mais Pauw et
ses compagnons, devinant son intention, parurent enflamms d'une
rage nouvelle. Ils se rapprochrent jusqu' une certaine distance,
redoublrent d'injures et de gros mots contre la malheureuse Lina, et
se remirent  lui lancer de la boue et des mottes de terre.

En ce moment un gros morceau de terre durcie l'atteignit si violemment
 l'paule qu'elle poussa un cri de douleur.

--Bourreaux stupides, brutes sans me! cria Jean Wouters en tournant
ses yeux qui lanaient des clairs vers cette foule tumultueuse,
pour voir qui avait jet; mais le groupe tait si nombreux et les
agresseurs taient entours de tant de gens simplement indiffrents
ou curieux, qu'il dut reconnatre son impuissance et renoncer 
toute ide de rsistance.

--Lina, Lina, venez vite, dpchons-nous, dit-il, il n'y a pas
d'autre moyen...

A ces mots il doubla le pas et enfila la rue latrale, suivi par
la foule qui ne le quitta qu'aux dernires maisons du village,
et remplissait l'air de ses cris furieux et de ses vocifrations
injurieuses.




XII


Lorsque Jean Wouters, rentrant dans sa maison, raconta  la mre de
Lina le traitement barbare que l'on avait inflig  la pauvre enfant
dans le village, la maisonnette fut remplie pendant quelque temps de
cris de dsespoir et de pleurs de colre.

Malgr sa propre douleur, Lina s'effora de consoler sa mre et
son grand-pre en se mettant, en apparence du moins, au-dessus de
la calomnie, et indiffrente  la lche agression des villageois
gars.

Elle russit  calmer quelque peu les vieilles gens et  les
dcider  prendre leur repas: l'heure habituelle tait passe
depuis longtemps, et le grand-pre ne pouvait pas arriver trop tard
 son travail. Tous sentaient qu'en ce moment plus qu'en tout autre
une pareille ngligence pourrait tre fatale.

Aussi,  peine Jean Wouters eut-il mang, bien  contre-coeur,
quelques pommes de terre, qu'il se leva de table, et sortit pour se
rendre au village, o il travaillait.

Lina continua ses efforts pour dpeindre  sa mre, sous des
couleurs moins sombres, les scnes qui s'taient passes le matin.
Que leur importait, au fond, que les gens du village, excits par
les filles de l'_Aigle d'or_ et leur valet d'curie, fussent monts
contre eux? Leur conscience leur reprochait-elle quelque chose, et
tout ce qui se racontait l-bas tait-il autre chose que fausset
et calomnie? D'ailleurs, cela changerait bientt, ds que l'on
saurait que M. Herman ne mettait plus le pied chez eux. En attendant,
ils n'avaient pas besoin de conserver des relations avec le village;
ils pouvaient aller aux offices  Loth, et s'y approvisionner de tout
ce dont ils avaient besoin, comme Lina avait d'ailleurs l'intention de
le faire cet aprs-midi mme, ds que la table serait desservie et
la vaisselle lave.

En causant ainsi de leur triste situation, Lina avait encore assez
d'empire sur elle-mme pour esquisser de temps en temps un sourire,
et pour parler en plaisantant de la mchancet des villageois. Sous
l'influence de ces paroles consolantes, la tristesse de la veuve se
changea petit  petit en une vive rancune contre l'aubergiste de
l'_Aigle d'or_ et son stupide valet. L'panchement de sa colre
soulagea son coeur, et ramena un repos relatif dans son me
endolorie.

D'abord elle avait approuv le projet de sa fille d'aller chercher
 Loth le pain qu'on lui avait refus au village. Elle se mit 
rflchir pourtant, non sans effroi, que Lina pouvait rencontrer
encore sur son chemin de mchantes gens qui l'insulteraient et
l'injurieraient.

Aussi manifesta-t-elle l'intention d'aller elle-mme  Loth,
prtendant qu'elle prouvait le besoin de prendre un peu l'air. Elle
avait la tte lourde, et cette promenade la remettrait tout  fait.

La jeune fille ne fit pas d'objections et elle sourit mme sans
contrainte en souhaitant  sa mre une bonne promenade.

Mais lorsque la veuve fut partie et eut disparu dans le chemin creux,
Lina rentra dans sa chambre, s'affaissa sur une chaise, mit ses mains
sur ses yeux, et commena  pleurer  chaudes larmes.

Elle resta longtemps ainsi, soulageant  force de pleurer son coeur
meurtri du poids qui l'oppressait.

Enfin, le courage lui revint; elle se leva, secoua la tte et essuya
ses larmes. Elle prit une houe, alla au jardin tout contre la haie,
s'agenouilla sur le bord d'un parterre de verdure, et se mit 
sarcler les jeunes carottes.

Parfois elle restait immobile tout  coup, et s'absorbait dans
ses penses, puis aprs une courte interruption elle reprenait de
nouveau son travail avec activit. Sans doute, lorsque son visage
exprimait la tristesse et l'indignation, elle pensait aux grossires
injures auxquelles elle avait t en butte; mais souvent un doux
sourire entr'ouvrait ses lvres, et une sorte d'orgueil brillait dans
ses yeux. A quoi,  qui pensait-elle alors?

Tandis que la jeune fille travaillait ainsi tout absorbe, un
monsieur dj avanc en ge s'avanait par le chemin de terre qui
vient du village. Il cherchait videmment  reconnatre le pays,
car il regardait de tous cts et paraissait fort impatient.

Heureusement, un paysan sorti d'un sentier latral dboucha en ce
moment sur le chemin.

Le monsieur lui demanda quelque chose. L'homme, continuant sa route,
lui dsigna du doigt la maisonnette de Jean Wouters et murmura:

--C'est l, derrire cette haie d'pine.

Un sourire amer plissa les lvres du vieux monsieur, tandis qu'il
dirigeait ses regards vers l'humble demeure.

--Ah! c'est l, derrire la haie d'pine, rpta-t-il en
ricanant. C'est dans cette misrable hutte qu'elle demeure, la
sorcire villageoise, la grossire sirne qui tient le fils de
Steenvliet le millionnaire captif dans ses filets! Je sens mon front
rougir de honte et d'humiliation. C'est donc l le pays tranger
pour lequel mon imbcile de fils est parti? Me tromper ainsi! Ah! ah!
nous allons mettre dfinitivement fin  cette indigne comdie.

Cependant, lorsqu'il eut pntr dans le jardinet  l'intrieur
de la haie, il s'arrta tout  coup en regardant les belles fleurs
si bien entretenues qui parfumaient l'air aux deux cts du sentier
conduisant  la maison. Un sourire d'une douceur singulire claira
son visage.

Ces fleurs communes taient pour lui aussi des amies d'enfance, et
elles lui rappelaient les beaux jours de son premier amour, lorsque
son me n'avait pas encore perdu sa candeur printanire dans la
bataille de la vie et la poursuite de la fortune.

Ces ides l'amenrent  considrer la maisonnette avec moins de
prvention. Elle ressemblait rellement  la demeure des parents
de sa dfunte femme. Elle tait plus petite,  la vrit; mais
ce noyer, cette vigne, ces fentres vertes avec leurs petits rideaux
plisss! Combien de fois n'avait-il pas, avec des battements de
coeur, fait pour elle un petit bouquet de ces mmes fleurs! Et
comme le bon grand-pre lui souriait amicalement derrire de petits
rideaux blancs pareils  ceux-ci! Ah! il se le rappelait encore:
le puits avait entendu le premier, le pudique aveu de son amour pour
elle. Elle tait venue puiser de l'eau, et il avait profit de
l'occasion pour lui balbutier  l'oreille ce qu'il avait sur le
coeur. Cette larme de bonheur sur sa joue, quel diamant pouvait avoir
pour lui plus de prix que cette perle humide?

Il secoua la tte comme pour chasser des ides importunes et
grommela d'un ton mcontent:

--Ah ! est-ce que je deviens aussi bte que mon fils? Vais-je me
laisser attendrir follement par des choses qu'on trouve dans toutes
les maisons de paysan? Il ne manquerait plus que cela! Allons, allons,
pas de folie; arrachons un fils dnatur aux griffes de cette
enchanteresse!

La porte tait grande ouverte; il entra, mais ne rencontra personne.

Au lieu d'appeler, il fit l'inspection de la chambre, probablement
dans l'espoir d'y dcouvrir quelque chose qui traht la prsence de
son fils.

--Rien, absolument rien! grommela-t-il. S'il est vrai, ainsi que
l'affirment les gens du village, qu'il lui donne beaucoup d'argent,
elle ne l'a certainement pas employ  acheter de beaux meubles.
Tout ici indique la gne et la pauvret... Mais comme tout est
propre, pourtant, et reluisant! Ce sable blanc sur les carreaux, cette
draperie de chemine finement plisse, ce crucifix avec sa branche
de buis bnit entre ces deux perroquets de pltre peints en vert...
C'est comme dans la maison de ma mre. Je la vois encore; j'tais un
petit garon alors; elle me joint les mains et m'apprend  bgayer
Notre pre qui tes aux cieux... Mais est-ce que je perds la
tte? Qu'est-ce qui m'arrive donc? Me voil tout prt  pleurer.
J'oublie que j'ai une tche srieuse  remplir ici... Personne? Mon
fils doit tre ici cependant. Il est peut-tre au jardin avec elle.

Pouss par cette ide, il marcha vers la porte de derrire qui
tait galement ouverte. Il se disposait  appeler, lorsqu'il
aperut au bout du jardin une jeune fille agenouille et
profondment courbe vers la terre, en train d'arracher les
mauvaises herbes d'une couche de jeunes carottes.

C'tait donc l l'ennemie de son bonheur, l'obstacle 
l'lvation de son fils dans le monde. Il ne pouvait pas se tromper,
car on lui avait dit dans le village qu'il n'y avait qu'une seule
fille dans la maison.

Pendant un instant ses yeux restrent fixs avec amertume sur la
jeune fille occupe  sarcler; un sourire de mpris plissa mme
ses lvres lorsqu'il contempla ses vtements; son corsage brun,
sa jupe verte et son mouchoir de cou en coton  fleurs, pauvres et
uss, quoique ports avec une certaine lgance?

Un mouvement qu'elle fit permit en cet instant  M. Steenvliet de
voir les traits de son visage. Il frmit de crainte pour son fils.
Ah! il comprenait maintenant comment un jeune homme inexpriment
avait pu se laisser charmer et sduire par une fille qui, sous le
masque d'un frais et ravissant visage, cachait sa fausset et sa
cupidit. Maintenant elle paraissait travailler d'arrache-pied sans
penser  rien; mais probablement ils l'avaient vu venir; Herman
s'tait cach quelque part, et la jeune fille ruse faisait
semblant de ne rien savoir.

--Hol! Y a-t-il quelqu'un au logis? cria-t-il!

La jeune fille se leva, le regarda un instant avec tonnement, puis
accourut vers lui avec un cri de joie et lui dit:

--Bonjour, monsieur Steenvliet! Quel bonheur de vous voir ici! Et
comment se porte M. Herman?

--Quoi, M. Steenvliet? grommela l'entrepreneur,  la fois surpris et
bless. D'o savez-vous mon nom?

--Je vous reconnais, Monsieur; votre fils vous ressemble tonnamment.

--Voil la premire fois qu'on me dit cela. Vous croyez me
flatter... Herman m'a vu venir, n'est-il pas vrai?

--Ah! je vous en supplie, monsieur Steenvliet, tranquillisez-moi.
Lorsque M. Herman nous a quitts pour la dernire fois, il tait si
triste, si dsespr! N'est-il pas malade?

--Ne faites donc pas l'ignorante, dit l'entrepreneur d'un ton acerbe.
Vous cherchez  me faire sortir du jardin; mais ces grosses malices
ne peuvent pas russir avec moi. Herman est ici, et je veux le voir,
tout de suite, sans retard.

--Mais pourquoi avez-vous l'air si fch contre moi, Monsieur?
murmura Lina de plus en plus tonne. M. Herman serait ici? Je n'en
sais rien. Il y a cinq jours qu'il nous a honors la dernire fois
de sa visite.

--Vous me trompez.

--Ah! Monsieur, moi vous tromper? Pourquoi?

--Mon fils vient ici tous les jours.

--Oui, prcdemment nous le voyions deux ou trois fois par semaine;
mais  prsent il ne viendra plus jamais ici.

--Alors, vous voulez me faire croire qu'il a rompu tout  fait avec
vous?

--Je ne comprends pas bien. Mon grand-pre a interdit  M. Herman
l'accs de notre maison, et M. Herman a promis d'obir, si pnible
que lui ft cet adieu dfinitif.

--Serait-il possible? On a chass mon fils d'ici?

--On l'a pri, suppli, d'oublier dsormais le chemin de notre
humble maisonnette.

--S'tait-il donc mal conduit, mme envers vous?

--Non, il est la bont et l'honntet mme. Mais les gens du
village disaient de nous toute sorte de mal  cause des visites que
M. Herman nous rendait. Ils croyaient que nous l'attirions chez nous
pour nous faire donner de l'argent, ils osaient mme rpandre le
bruit que j'avais accept de lui des robes de soie et des pendants
d'oreilles en brillants.

--Je viens du village; un honnte habitant m'a affirm avoir vu
de ses propres yeux vos robes de soie et vos boucles d'oreille en
brillants... Et cela ne serait pas vrai?

--Oh! Monsieur, les gens du village ne savent pas ce qu'ils disent.
Votre fils respectait trop notre pauvret pour nous offrir quelque
chose, et nous attachions un trop haut prix  son estime et  son
amiti pour accepter quelque chose de lui.

L'entrepreneur ne savait que penser. Il luttait vainement contre
l'influence enchanteresse de la nave jeune fille, dont les doux
yeux, la voix musicale et le langage calme et rserv taient
l'indice certain d'une me pure et d'un coeur sincre.

--Mais c'est incomprhensible, murmura-t-il. Vous ne me ferez
pourtant pas croire que mon fils passait ici des journes entires
 boire du lait battu. Que venait-il donc y faire, suivant vous?

--La calomnie est une bte venimeuse, dit-elle en poussant un profond
soupir. Ce que les villageois gars pensent de moi peut m'affliger,
mais non pas me dcourager. Mais que vous, monsieur Steenvliet,
vous, son pre, pour qui il a tant d'affection et de respect, ayez pu
croire aux mchants bruits rpandus contre lui et contre moi, cela
me fait saigner le coeur. Ah! permettez-moi de vous faire connatre
la vrit. Je vous en supplie, entrez dans la maison, asseyez-vous,
et veuillez m'couter pendant quelques instants. Je vous dirai ce que
M. Herman venait faire ici. Nous ne demandons rien de lui ni de vous
que votre estime, et je suis bien sre qu'aprs mes explications
vous reconnatrez que vous n'avez pas le droit de nous la refuser.

Domin par sa rsolution, l'entrepreneur la suivit dans la maison et
accepta la chaise qu'elle lui offrait.

--Eh bien, parlez maintenant, dit-il.

--Je ne sais pas, commena la jeune fille en hsitant, comment
vous raconter quel singulier hasard amena M. Herman chez nous pour la
premire fois. Il y avait eu une fte entre amis  l'_Aigle d'or_,
et l'on y avait, parat-il, bu beaucoup de vin. Trs tard dans la
soire nous trouvmes, sous le plus grand noyer qui est l devant
la porte, un jeune monsieur tendu tout de son long par terre. Il
tait malade. Nous le portmes dans la maison et nous le soignmes.
C'tait M. Herman, votre fils. Je le reconnus du premier coup d'oeil,
et ds qu'il se fut un peu repos et qu'il eut repris ses sens, il
me reconnut galement. Nous nous mmes  parler des belles annes
de notre enfance, lorsque nous allions tous les jours ensemble 
l'cole, la main dans la main, et que nous jouions gaiement tous les
deux.

--Qu'est-ce que vous me racontez l? interrompit l'entrepreneur--Qui
tes-vous donc?

--Ah! innocente que je suis, s'cria la jeune fille, ne le savez-vous
pas, Monsieur? Mon pre tait autrefois votre ami, et moi j'tais
l'insparable compagne de jeux de votre fils.

--En effet, Wouters, Victor Wouters...

--C'est le nom de mon pre, Monsieur.

--Avez-vous donc demeur prcdemment  Ruysbroeck?

--Oui, Monsieur, juste en face de votre maison.

--Victor Wouters vit-il encore?

--Non, Dieu l'a rappel  lui. Ma mre est veuve depuis longtemps,
mais son vieux pre demeure avec nous.

--Et vous tes fille de Victor Wouters? Il me semble qu'il me
souvient d'une petite fille...

--Mais, Monsieur, j'ai t si souvent assise sur un de vos genoux,
tandis que Herman enfourchait l'autre. Vous nous faisiez aller  dada
ensemble. Ne vous en souvenez-vous plus? La petite Caroline Wouters
avec sa tte blonde boucle? L'enfant gte de la mre et de la
grand'mre Steenvliet.

--Quoi! comment! Vous tes la petite Caroline Wouters? s'cria
l'entrepreneur, la jolie et aimable enfant qui charmait tout le monde
par sa douceur?

Et, s'oubliant pendant un instant, il saisit les deux mains de la
jeune fille et les serra dans les siennes, en la regardant avec une
sorte de joyeux enthousiasme.

--Vous, Caroline, murmura-t-il, vous seriez une mauvaise femme, vous
seriez devenue une crature sans coeur et sans honneur? Impossible!
Je ne puis, je ne veux pas le croire. Venez, mon enfant, asseyez-vous
aussi et continuez; donnez-moi la conviction que les gens du village
vous ont calomnie, je vous en serai reconnaissant.

--Eh bien, reprit Lina, quelques jours plus tard M. Herman est revenu.
Il nous avait dit lui-mme qu'il craignait d'tre conduit  sa
perte par cette funeste habitude de boire tant de vin avec ses amis.
Cela m'attristait profondment. Lorsque nous tions encore enfants,
Herman m'a sauv un jour la vie en me tirant du ruisseau le Malbeck
o j'tais tombe, vous devez vous le rappeler, Monsieur, car vous
n'aviez pas voulu le croire et vous l'aviez puni parce qu'il tait
rentr au logis tout couvert de boue.

--En effet, je me le rappelle, pauvre garon, il a reu une vole
de giffles, tandis qu'il mritait plutt une mdaille d'honneur.
Ah! Caroline, quel joli couple d'enfants vous formiez  vous deux!
Lui, hardi et dj gnreux, vous, aimable et douce. Je vois
encore ma bonne et dfunte femme vous serrer tous les deux dans ses
bras, avec autant d'amour et d'orgueil que si vous aviez t aussi
son enfant. Quelle douce et noble femme c'tait, n'est-ce pas?

--Elle me sourit encore souvent dans mes rves, Monsieur.

--Ne parlons plus de cela, Caroline, il n'est pas bon de penser  ces
choses qui sont passes depuis si longtemps, il y a, hlas, dans ces
souvenirs, tant de places devenues vides!

--Comme je vous le disais, Monsieur, poursuivit la jeune fille, la
reconnaissance me fit former le projet de sauver M. Herman  mon
tour. Je conviens que pour atteindre ce but j'ai fait tout ce qui
tait possible pour l'attirer ici. Nuit et jour j'ai calcul les
moyens d'y parvenir et ma mre m'y a aide. Le bon Dieu ne devait
pas dsapprouver mon intention, puisqu'il a second mes efforts.
Oui, Monsieur, mon unique dsir tait de tenir M. Herman loign
des plaisirs malsains et des orgies o l'entranaient ses amis.
Ce but, je l'ai atteint. M. Herman, depuis qu'il est venu chez nous,
vite les occasions qui pouvaient l'entraner  boire. Il est
guri et sauv. Il est vrai que j'ai  souffrir cruellement 
cause de cela. Ce matin mme on m'a chasse du village en me jetant
de la boue et des pierres; mais je ne regrette pas ce que j'ai fait,
au contraire, je bnis le ciel qui m'a permis de m'acquitter envers
M. Herman du bienfait que j'ai reu de lui dans mon enfance.

L'entrepreneur la regardait avec des yeux qui ne brillaient
pas seulement d'admiration, mais qui se mouillaient aussi
d'attendrissement. Il comprenait parfaitement maintenant comment il se
faisait que son fils se ft laiss charmer par l'aimable fille qui
avait t son amie d'enfance. Lui-mme, son pre, malgr ses
cheveux gris, se sentait tellement sous le charme, qu'il oubliait sa
propre situation. Il se leva, posa son bras sur l'paule de la jeune
fille et effleura son front pur d'un baiser paternel.

--C'est donc vous, ma bonne Caroline, dit-il doucement, qui avez tir
Herman du chemin dangereux de la dissipation et du vice? Oh! soyez-en
bnie, mon enfant! Et moi qui croyais que vous tiez la seule cause
de mon chagrin.

--Moi, la cause de votre chagrin, Monsieur?

--Herman devait se marier avec une jeune fille de haute noblesse. Il
refuse... Ce rayon de bonheur dans vos yeux! Ce refus vous rjouit
donc?

--Oh! non, il me surprend et m'tonne. Il nous avait pourtant si
fermement assur qu'il tait positivement dcid  se conformer
 vos dsirs!

--A moi aussi il a promis la mme chose plusieurs fois. C'tait le
voeu, le rve de toute ma vie; j'allais toucher au but de tous mes
efforts et maintenant, maintenant il refuse obstinment. Oui, pour se
soustraire  mes ordres,  mes prires, peut-tre pour me tromper,
il ose m'crire qu'il est parti pour un pays tranger.

--Pour un pays tranger? Herman? O mon Dieu! s'cria la jeune fille
dont les yeux se mouillrent de larmes. Lui, s'en aller courir
loin de sa patrie, loin de son pre? Maintenant je comprends votre
chagrin, Monsieur, il est votre unique enfant. Pour moi il n'est qu'un
ancien compagnon de jeux, un ami, et cependant mon coeur se brise
d'angoisse et de piti.

--Oui, oui, je le vois bien, dit l'entrepreneur avec inquitude, un
ami et probablement aussi quelque chose de plus. Il est ncessaire
que je voie clair l-dedans. Je vais savoir, Caroline, si vous tes
rellement sincre et si vous ne reculez pas devant un aveu bien
franc... Mon fils vous aime. Vous le savez, n'est-il pas vrai?

Pendant un instant la jeune fille le regarda avec stupeur, comme si
elle ne l'avait pas bien compris; mais sans doute un rayon de
lumire descendit tout  coup dans son esprit, car une vive rougeur
s'panouit sur son visage.

--Eh bien, vous ne rpondez rien? C'est donc vrai? Ce n'est
probablement pas votre faute, Caroline; mais du moins vous tiez
matresse de votre propre coeur. L'aimez-vous?

--Ah! Monsieur, que pensez-vous de moi, rpondit la jeune fille en
balbutiant et sans lever les yeux. M. Herman ne m'a jamais parl de
pareilles choses.

--Soit, mais je rpte ma rponse, l'aimez-vous?

--L'aimer? Qu'est-ce que c'est qu'aimer, Monsieur? dit-elle en
soupirant. tre capable de se dvouer pour quelqu'un, sacrifier pour
lui sa bonne rputation et le repos de sa vie, et n'esprer rien,
ne souhaiter aucune autre rcompense que le plaisir de le rendre
heureux, est-ce l aimer?

--Cela y ressemble fort, du moins: c'est peut-tre plus noble et plus
beau.

--Eh bien, oui, Monsieur, c'est ainsi que j'aime celui qui m'a sauve
d'une mort certaine... mais non pas comme le racontent mchamment
les gens du village, non pas comme vous, son pre, semblez le croire
galement. Non, pas ainsi.

En achevant ces mots, elle avait relev la tte et regardait M.
Steenvliet sans aucune crainte.

Il y eut un moment de silence.

--Je vous remercie, ma bonne Caroline, dit l'entrepreneur. Vous tes
une fille intelligente. Beaucoup de dames du grand monde n'ont pas le
coeur si haut plac que vous. Je suis millionnaire; Herman est mon
unique hritier, il doit se marier avec une personne de sa condition.
Vous n'avez d'ailleurs jamais eu l'ide, n'est-ce pas, que vous
pourriez devenir sa femme?

--Ah! Monsieur, ne me traitez pas si durement! s'cria Lina d'un
ton suppliant. Nous sommes des ouvriers, de pauvres gens qui doivent
gagner leur quotidien  la sueur de leur front. Croyez-vous que nous
soyons capables de l'oublier? Les ides dont vous parlez seraient
insenses et ridicules.

--Par consquent, vous ne souhaitez pas que le mariage d'Herman avec
Clmence d'Overburg soit rompu?

--Pas le moins du monde.

--Et si Herman revenait ici, vous sentiriez-vous assez forte pour lui
conseiller ce mariage?

--Certes, Monsieur.

--Et mme pour user de toute votre influence sur lui afin de l'y
dcider, et mme, au besoin, de l'y contraindre?

--Ce mariage le rendra heureux ainsi que vous, je n'en doute pas, et
cela me suffit. Oui, Monsieur, je le sens, j'ai assez d'empire sur son
esprit pour le convaincre qu'il ne peut pas rsister  votre voeu
paternel; mais il ne reviendra plus jamais ici.

--J'ai les plus srieuses raisons de croire le contraire. Eh bien,
promettez-moi que vous le ramnerez  des ides meilleures, et,
une fois mon fils mari, je ne vous oublierai pas, et je vous
rcompenserai largement, vous et vos parents, de votre gnreux
sacrifice.

--Ne nous mprisez pas, Monsieur, telle est la seule rcompense 
laquelle nous tenons.

--Vous mpriser, Caroline! exclama l'entrepreneur. Oh! pourquoi
Dieu ne vous a-t-il pas donn un grand nom, ou seulement une belle
position dans le monde... Mais ayez bon espoir, Caroline: Dieu est
juste, vous serez heureuse, car vous le mritez... Je dois vous
quitter, mon enfant. Donnez-moi la main; je la serre avec estime et
avec une sympathie vritable. Saluez vos parents de ma part... Vous
me promettez donc, si mon fils revient ici, de lui persuader qu'il
doit accepter la main de mademoiselle d'Overburg?

--Oui, Monsieur.

--Et que vous ne cesserez pas, jusqu' ce que sa rsistance soit
entirement vaincue?

--Jusqu' ce que je sois certaine de son consentement sincre.

--C'est parfait comme cela, Caroline. Je ne suis pas un ingrat; nous
nous reverrons encore; portez-vous bien.

La jeune fille le salua et le suivit des yeux jusqu' ce qu'il et
disparu derrire la haie. Alors elle revint  pas lents dans la
maison, et demeura un instant immobile, les yeux clous au sol.

Tout  coup, un trange sourire illumina son visage, et elle
s'cria:

--Il m'aimerait, lui?

Mais cette parole lui paraissait un pch; sa joie s'vanouit comme
par enchantement. Elle s'agenouilla, et soupira en levant les yeux
vers le ciel:

--O Dieu, ne le punissez pas pour cette erreur de son bon coeur. Ne
lui retirez pas votre protection.

Elle baissa la tte sur sa poitrine, et continua  prier en silence.

Pendant ce temps, M. Steenvliet, la tte pleine de pensers
contradictoires, se dirigeait vers le village. Il admirait la
gnrosit de cette nave jeune fille qui, par reconnaissance,
par simple esprit de sacrifice, s'tait expose volontairement  la
calomnie, et avait accept un martyre moral pour retirer son fils
 lui du chemin du vice. Avec l'aide d'une si puissante allie, il
tait impossible qu'il n'et pas raison de la rsistance de son
fils, Herman deviendrait le mari de mademoiselle d'Overburg, et ainsi
le but de sa vie serait atteint.

Ces ides consolantes caressaient encore son esprit lorsqu'il
rencontra,  l'entre du village, l'aubergiste de l'_Aigle d'or_ qui
lui demanda:

--Eh bien, Monsieur, ne vous ai-je pas dit la vrit? La perfide
sorcire n'a-t-elle pas scandaleusement sduit votre fils?

--Au diable! laissez-moi tranquille, grogna M. Steenvliet d'un ton
menaant. Vous tes un vil et infme calomniateur; vous n'tes
pas mme digne d'essuyer les souliers de Caroline Wouters. Si je ne
mprisais pas les cancans de la foule, je vous citerais devant le
tribunal et vous ferais expier par quelques mois de prison vos lches
calomnies.




XIII


Le baron d'Overburg tait all en voiture ouverte  la station du
chemin de fer pour aller au-devant de son oncle le marquis qui l'avait
averti de son arrive par tlgramme.

Pendant ce temps la baronne se tenait, avec tous ses enfants, dans un
des salons du chteau, prte  recevoir le marquis.

Quoiqu'elle ft intrieurement inquite et triste, elle feignait
une grande libert d'esprit, et essayait de faire comprendre  ses
filles qu'il tait de leur devoir de se montrer gaies, afin que M. de
la Chesnaie ne doutt pas de leur vif dsir de voir s'accomplir le
mariage de Clmence avec Herman Steenvliet.

Alfred seul rpondit  ces conseils par un murmure de protestation.
Malgr sa conduite lgre, le jeune homme avait un caractre fier,
et parmi toutes ses soeurs, il avait toujours aim Clmence
d'une amiti particulire,  cause de son bon coeur et de sa
complaisance. Il savait combien elle tait tourmente et mme
malade par la seule ide que cette msalliance allait la faire
dchoir de sa noblesse. Il reconnaissait bien,  la vrit, que ce
mariage, impos par la fatalit, ne pouvait pas tre vit; mais
feindre la joie en ce moment o sa soeur allait tre dfinitivement
condamne, il n'en avait pas la force.

Clmence, au contraire, assurait  sa mre qu'elle excuterait ses
promesses rsolument et sans hsiter, et qu'elle ne laisserait
pas supposer au marquis, ni par un mot, ni par un geste, qu'elle ne
consentait que malgr elle  une alliance dont elle n'esprait
aucun bonheur.

Mais ce que la pauvre jeune fille ne pouvait cependant pas cacher,
c'tait la pleur de son visage et la fatigue de ses yeux battus. Il
ne pouvait pas non plus chapper  l'attention de M. de la Chesnaie
que, depuis son dpart pour Monaco, Clmence avait sensiblement
maigri. Mais en disant qu'elle avait eu la fivre, et qu'elle n'en
tait dbarrasse que depuis quelques jours, on viterait toute
explication ultrieure  ce sujet.

Quant aux jeunes soeurs de Clmence, celles-l taient rellement
joyeuses. Le mariage de leur ane les sauvait d'un sort malheureux,
et ouvrait devant elles un avenir sans nuages. Sans doute, elles
eussent, pour elles-mmes, repouss un semblable mariage avec
mpris; mais puisque Clmence se dclarait prte  l'accepter, et
qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'chapper  la dchance, elles
taient disposes  faire tout ce qu'il fallait pour que le marquis
envisaget ce mariage sous le jour le plus favorable.

Tandis que la baronne les confirmait dans ces bonnes rsolutions, un
domestique vint annoncer que M. le baron et M. le marquis arrivaient
au bout de l'avenue.

Madame d'Overburg et ses enfants sortirent pour se rendre dans la cour
d'honneur, au sommet du grand escalier du chteau.

Ds que la voiture eut franchi la grille de fer aux lances dores,
et qu'ils purent apercevoir le marquis, ils se mirent  agiter leurs
mouchoirs et  le saluer de loin de leurs compliments de bienvenue.

--Que Clmence aille en avant, dit la baronne, elle est sa filleule,
et elle doit l'embrasser la premire.

Le marquis de la Chesnaie tait un vieillard de plus de soixante-dix
ans, trs maigre, avec un front profondment rid et des yeux trs
enfoncs sous l'orbite. Ses cheveux, blancs comme neige, et quelque
chose de svre dans son regard, lui donnaient un air imposant. Sa
physionomie inspirait le respect.

En ce moment-l il ne devait pas tre de bonne humeur, car il
rpondit par un sourire  peine perceptible aux bruyants souhaits de
bienvenue de ses nices.

A peine avait-il mis pied  terre avec l'aide d'Alfred, que Clmence
se jeta  son cou et l'embrassa avec une tendresse sincre. Elle
avait d'ailleurs pour son parrain un profond respect et une vritable
affection.

--Ma pauvre Clmence, dit le marquis, l'amour est aveugle, je le
sais; mais cependant je ne me serais pas attendu  pareille chose de
votre part; une msalliance! Vous, ma chre filleule, la femme d'un
bourgeois!

La jeune fille fit un effort sur elle-mme et rpondit d'une voix
qui s'tranglait dans sa gorge:

--Mon cher parrain il est si bon; son coeur est si noble!

--Si vous l'aimez, si votre amour est assez profond pour que vous lui
fassiez le sacrifice de votre noblesse...

En ce moment les soeurs de Clmence accoururent avec une joyeuse
impatience, se jetrent au cou du vieillard et lui souhaitrent la
bienvenue en le comblant de marques de tendresse et en le flicitant
chaleureusement de son heureux rtablissement.

L'entretien de Clmence avec le marquis fut donc momentanment
interrompu, et le vieux gentilhomme, tran par beaucoup de mains
amies, se laissa emmener dans le chteau et introduire au salon o
on le fit asseoir dans le fauteuil le plus confortable.

Il eut toutes les peines du monde  rpondre aux nombreuses
questions qu'on lui adressait de tous cts sur son sjour 
Monaco, sur sa maladie et son heureuse gurison. L'panchement de
la joie gnrale, la chaleur de ces tmoignages de sympathie,
paraissaient au marquis quelque chose d'extraordinaire. Mme les
efforts que faisaient le baron et la baronne pour le flatter et lui
plaire, ne lui semblaient pas exempts de contrainte. Quelle raison
pouvait-on avoir d'exagrer visiblement les manifestations de
l'affection qu'on lui portait? Et pourquoi Clmence, la seule
peut-tre qui l'aimt sincrement, tait-elle la seule qui restt
tranquille et rserve?

Cette pense lui fit considrer sa filleule avec plus d'attention.
Comme elle tait ple! Non, il ne se trompait pas, elle avait
beaucoup maigri. Qu'est-ce que cela signifiait?

--Venez donc un peu prs de moi, Clmence, lui dit-il, j'ai, quelque
chose  vous demander. Votre visage, qui a d'assez fraches couleurs
habituellement, est  prsent fort ple. Avez-vous du chagrin?

--Oui, marquis, vous l'avez devin, se hta de rpondre le baron.
Vous comprenez? L'inquitude, la crainte de vous voir peut-tre
vous dclarer contre son mariage; et sans votre consentement elle
n'oserait jamais...

--Est-ce vrai, Clmence?

--Oui, mon bon parrain, c'est ainsi. La crainte que...

--Et cette crainte vous aurait fait maigrir?

--Elle a eu la fivre, interrompit une des soeurs, mais depuis huit
jours elle est tout  fait gurie.

Le marquis prit la main de la jeune fille.

--Clmence, dit-il, je ne dois pas vous cacher que votre projet de
mariage avec un roturier a t pour moi une source de chagrin. Cela
me fait vraiment de la peine de penser que vous, ma chre filleule,
vous viviez dornavant dans un monde infrieur... Mais, si vous
croyez que votre bonheur dpend de cette union ingale, si vous
courez le danger de devenir gravement malade, si l'on rsiste au
voeu de votre coeur, je ne serai pas assez cruel pour sacrifier votre
sant et votre bonheur pour des motifs de convenances sociales.
Venez, affirmez-moi que vous souhaitez ce mariage de toutes les forces
de votre me.

La jeune fille jeta sur lui un regard plaintif et languissant; elle
hsitait; le mot fatal se refusait  sortir de ses lvres.

--Rpondez donc, Clmence, dit sa mre d'un ton pressant.

--Eh bien, mon enfant, dites-moi que vous dsirez ardemment ce
mariage, rpta le vieillard.

--Oui, oui, je le dsire ardemment, balbutia-t-elle.

--Votre consentement la rendra si heureuse: ajouta le baron.

--Eh bien, soit, Clmence, reprit le marquis. Puisque vous le voulez,
devenez donc la femme de... Mais,  ciel! vous frmissez? vous
devenez encore plus ple? Qu'est-ce que cela signifie?

La jeune fille poussa un soupir trange et se mit  trembler si
visiblement sur ses jambes que sa mre accourut pour la soutenir,
mais elle en profita pour murmurer  son oreille quelques paroles
svres, afin de lui faire comprendre que l'heure tait solennelle
et qu'elle devait tenir sa promesse.

La pauvre fille rassembla tout son courage, retourna auprs du
marquis et lui dit:

--Ah! merci, mon bon parrain, c'est la joie qui m'meut si
profondment.

Mais le marquis ne se laissa pas tromper cette fois. La mfiance
s'tait glisse dans son esprit, et il commenait  douter si
Clmence ne lui cachait pas le vritable tat de son coeur sous la
pression d'une violence secrte.

Cette pense le blessa et l'effraya. Il se leva, regarda svrement
le baron, et dit d'un ton qui n'admettait aucune rplique:

--Ce consentement que l'on attend de moi est, dans tous les cas, une
chose de la plus haute importance; il pourrait devenir,  mon insu,
une dcision fatale. Puisque j'ai  remplir ici le rle de juge, je
veux tre bien et compltement clair avant de rendre mon arrt.
Laissez-moi causer pendant quelques instants seul avec Clmence. Si
dans cet entretien je trouve de quoi dissiper mes doutes, je donnerai
mon consentement sans hsiter... Venez, Clmence, ne tremblez pas:
votre bonheur est mon unique but. Suivez-moi, mon enfant.

Le baron et sa femme s'efforaient de cacher l'inquitude et la
crainte que leur inspirait l'intention du marquis. Ils n'osaient pas
faire d'objections et se bornaient  engager Clmence  la fermet
par leurs regards suppliants et par leurs gestes significatifs.

--Entrez dans le grand salon, mon oncle, personne ne vous y
drangera, dit M. d'Overburg, trs rassur en apparence sur le
rsultat de cet entretien.

Mais le marquis, qui connaissait parfaitement les tres du chteau,
traversa un long corridor, et ouvrit la porte d'une pice qui avait
vue sur le parc.

--Asseyez-vous, Clmence, dit-il en lui avanant un sige. On
dirait que vous avez peur. En ce cas, vous avez tort, car je n'ai pas
d'autre intention que de bien savoir ce que vous dsirez rellement.
Je veux me conformer  vos souhaits, et, pour que vous ne craigniez
pas de me dire la vrit, je fermerai la porte  cl en dedans.

La jeune fille le suivait de l'oeil en tremblant. Sa situation tait
vritablement cruelle, son sang se glaait  l'ide de tromper son
bon parrain en ce moment solennel. Si la force lui manquait pour le
faire, elle rendait son consentement impossible, et condamnait ses
parents et ses soeurs  la pauvret. Par un suprme effort sur
elle-mme elle rassembla tout son courage et rsolut de se rsigner
encore  ce dernier sacrifice, le plus pnible de tous. Mais, 
Dieu, ne succomberait-elle pas dans la lutte contre la vrit?

Lorsque le marquis se fut assis en face d'elle, il lui dit:

--Clmence, vous avez toujours montr, plus que vos frres et
soeurs, que vous sentez et que vous savez quels devoirs impose 
l'homme le privilge d'tre sorti d'une race illustre. J'ai toujours
trouv en vous la conviction que nous devons reculer devant tous les
actes qui peuvent ternir l'clat du nom de nos aeux ou souiller
l'honneur de notre race. Aussi lorsque votre pre m'crivit que
vous, vous-mme, Clmence, vous imploriez mon consentement pour
pouvoir contracter mariage avec le fils d'un bourgeois, je fus comme
frapp d'un coup de foudre, et je restai pendant plusieurs heures
absorb par mes tristes rflexions sur ce revirement inattendu
dans vos ides. Cela me paraissait absolument impossible; mais les
affirmations rptes de votre pre ne me permirent point de
persister dans mes doutes. Je n'en disconviens pas, ce mariage,--une
msalliance au premier chef,--me rendit pendant quelques semaines
triste et malheureux. Certainement j'aurais refus mon consentement,
si, d'un autre ct, je n'avais pas t forc de reconnatre
que ce mariage tait un moyen de tirer vos parents d'une situation
critique et trs difficile. Connaissez-vous cette situation telle
qu'elle est?

--Je la connais tout  fait, rpondit la jeune fille.

--Eh bien, Clmence, si je m'apercevais cependant que vous n'acceptez
la main du jeune M. Steenvliet que d'aprs les conseils de vos
parents, et non sans contrainte, alors, certainement je ne me
sentirais pas la force de concourir  votre malheur en vous donnant
mon consentement.

--J'espre que je serai heureuse, mon bon parrain. Personne n'exerce
la moindre pression sur moi.

--Alors, c'est probablement qu'une sympathie, secrte et rciproque
vous attire l'un vers l'autre. En pareil cas, vous ne seriez
peut-tre pas malheureuse, quoique j'en doute fort. Vous l'aimez donc
bien sincrement? Rpondez-moi sans crainte: je suis un vieillard et
je suis votre parrain.

--Je l'aimerai.

--Quoi! l'amour doit encore venir?

--Non, non, je l'aime maintenant, depuis longtemps, balbutia la jeune
fille.

--C'est donc un bien beau garon?

--Beau et bon. Il a un million de dot. Son pre possde des
richesses immenses; il est fils unique, et il hritera de tout.

La jeune fille avait prononc ces derniers mots avec une sorte
d'animation fbrile; le marquis la regarda avec tonnement et secoua
la tte d'un air de doute.

--Pauvre Clmence, dit-il, seraient-ce peut-tre ses millions qui
vous sduisent? Je ne puis le croire. Pour nous surtout, l'argent
n'est pas une source d'honneur ni de mrite. Notre richesse consiste
dans les services que nos aeux, de pre en fils, ont rendus au
roi et au pays, dans notre sang vers, dans les faits hroques
accomplis, dans tous les sacrifices pour conserver pur et sans tache
le nom de notre race a travers tous les vnements de l'histoire et
toutes les sductions du monde.

--Je le sais, mon cher parrain, soupira la jeune fille, et
cependant...

--Et cependant vous dsirez vous marier avec Herman Steenvliet?

--Oui, je le dsire!

--Bien sincrement?

--De tout mon coeur!

--Vous dites tout cela d'un singulier ton, mon enfant. Enfin soit. Je
me permettrai encore une seule rflexion: Je voudrais tre convaincu
que vous avez aussi envisag cette affaire importante sous son aspect
dfavorable... Vous ne pouvez pas avoir oubli, Clmence, que, dans
la bourgeoisie o vous voulez entrer, votre noblesse de race ne
vous suivra pas. Vous-mme et vos enfants vous serez dsormais des
bourgeois, et bourgeois vous resterez. Avez-vous song combien il est
triste pour une femme de descendre les degrs de l'chelle sociale?
Vos frres, vos soeurs, vos parents, moi-mme, nous devrons vous
regarder d'en haut, et l o nous devions chercher une noble dame,
avec un beau nom, une baronne, une comtesse, notre gale enfin, nous
ne trouverons plus qu'une certaine madame Steen... Steenvliet, perdue
dans la bourgeoisie travailleuse et esclave des affaires. Ah! ma
pauvre filleule, j'avais rv pour vous un sort brillant, mais,
puisque vous le voulez, puisque vous me suppliez de consentir  cette
msalliance, eh bien...

Clmence, succombant aux souffrances de son coeur bris, avait pos
sa tte sur la poitrine du vieillard et pleurait sans rien dire; ses
larmes coulaient en silence.

Ce que venait de dire son parrain, ce n'tait que la traduction des
rflexions amres qu'elle faisait depuis longtemps dans l'insomnie
de ses nuits solitaires, et qui la rendaient malade en faisant
bouillir son cerveau. La douleur l'avait vaincue, et cependant elle
luttait encore pour s'armer d'un nouveau courage et pour reprendre le
rle qu'on l'avait charge de jouer.

--Ah! Clmence, je le souponnais bien, vous me cachez quelque
chose, murmura le marquis.

--Non, non, vos paroles svres m'meuvent, mon cher parrain,
murmura-t-elle en tendant vers lui ses mains suppliantes. Ah! je vous
en prie, ne me refusez pas votre consentement, vous me rendriez bien
malheureuse!

Mais le marquis se leva et grommela avec amertume:

--On me trompe ici. N'essayez pas de feindre plus longtemps,
Clmence, je vois bien que ce mariage vous fait peur. Je ne m'tonne
plus de vous voir si ple et si maigre... Je ne donne pas mon
consentement!

--Mon parrain, mon bon parrain, ayez piti de moi, ayez piti de mon
pauvre pre.

--De votre pre? C'est donc lui qui vous impose sa volont? Je
comprends maintenant le ton trange de ses lettres. Il voulait
m'arracher mon consentement par la ruse; mais ce jeu indigne doit
cesser. Je vais lui parler. S'il ne me dit pas la vrit, qu'il
craigne les suites de ma colre.

En achevant cette menace, il se dirigea vers la porte. Mais la
jeune fille, avec de nouvelles larmes, courut se jeter  son cou et
s'effora de le retenir. Le vieillard, profondment bless, demeura
sourd  ses prires; il se dgagea de ses bras en grommelant d'un
air sombre:

--Non, non, je n'coute plus rien. Je veux savoir la vrit. Et
malheur  votre pre si mes soupons sont fonds!

--Eh bien! restez, mon cher parrain, je vous confesserai toute la
vrit, dit tout  coup la jeune fille, encore toute frmissante
d'angoisse, mais avec un regard plein de rsolution.

Le marquis la regarda avec tonnement:

--Est-ce bien sincre, cette fois, ce que vous me dites-l,
Clmence, dit-il. Ne vous abusez pas vous-mme, mon enfant, vous
n'auriez pas le courage d'accuser votre pre.

--En effet, rpliqua-t-elle, mais le courage ne me manquera pas pour
remplir mon inexorable devoir, pour justifier mon pauvre pre 
vos yeux et pour vous convaincre que vous ne pouvez pas refuser votre
consentement  mon mariage. Puisque nos confidences craintives et
notre prudence calcule n'ont pas su vous donner cette conviction,
la vrit, la simple et rude vrit le pourra peut-tre.
coutez-moi, mon bon parrain, je ne vous cacherai rien, rien
absolument.

--Quel incomprhensible secret pse donc sur vous, mon enfant? dit
le marquis. Vous avez peur du mariage projet, et vous vous faites
violence  vous-mme pour m'arracher mon consentement  ce mariage!
Parlez donc, parlez, je vous coute.

--J'ai vu  peine trois fois ce monsieur Herman Steenvliet,
dit-elle en hsitant d'abord, mais sa voix reprit insensiblement de
l'assurance. C'est un gentil garon, bon, intelligent, discret et
bien lev. Mais je suis un rameau de l'antique souche des Overburg;
mon coeur ne pouvait, sans y tre contraint, s'ouvrir pour un homme
qui n'a pas de sang noble dans les veines.

--Vous ne l'aimez donc pas, Clmence?

--Lorsque la fatalit m'imposa comme un devoir imprieux et
implacable la ncessit d'accepter cette msalliance, je frmis
de tous mes membres d'aversion et de douleur. J'ai pleur en secret,
pendant des semaines entires, dans la solitude de mes nuits sans
sommeil; la fleur de la sant a disparu de mes joues, et j'ai maigri
affreusement. Ah! je vais faire abstraction de ma naissance, de ma
noblesse; c'est comme si j'avais  faire le sacrifice de ma vie
mme. Et nanmoins, il faut que cela s'accomplisse!

--Est-ce votre pre qui vous contraint  ce mariage?

--C'est la fatalit, l'inexorable fatalit.

--Je ne vous comprends pas, mon enfant.

--Mon pre, par l'escroquerie du caissier de la banque _La Prudence_,
a perdu normment d'argent. Nous tions menacs de la ruine, de
la pauvret, de la honte. Tous nos biens, mme notre chteau, le
berceau de notre famille, allaient tre vendus. Ce malheur ne pouvait
tre conjur que par le sacrifice d'une victime expiatoire, et cette
victime expiatoire, c'est moi!

--Vous exagrez sans doute, dit le marquis en secouant la tte;
votre pre a perdu deux cent mille francs dans la faillite de la
banque; mais cette perte le laissait bien loin de la ruine. Pourquoi
parlez-vous donc de si terribles choses?

--C'est que mon pre, de crainte de vous affliger, ne vous a pas tout
dit, reprit la jeune fille. Sa perte,  la suite de la faillite de
_La Prudence_, s'lve  prs d'un demi-million.

--Un demi-million,  ciel! Comment cela est-il possible?

--Depuis longtemps, mon cher parrain, mes parents se trouvaient dans
une situation pnible; nos revenus n'taient plus suffisants; nous
allions chaque jour en arrire; une dchance lente, mais certaine,
nous menaait, Alors mon pre  cherch des moyens d'augmenter ses
ressources; il a grev nos biens pour une somme de deux cent mille
francs, pour laquelle il a pris des actions dans la banque _La
Prudence_.

--Oui. je sais cela, mon enfant, et cet argent est malheureusement
perdu.

--Ce que vous ne savez pas,--je tremble, j'hsite  vous le
rvler, mais vous devez connatre la vrit, toute la
vrit,--ce que vous ne savez pas, c'est que mon pre s'est laiss
entraner par deux ou trois administrateurs de cette banque,  jouer
avec eux  la Bourse, et qu'il a emprunt, pour cela,  la Banque,
deux cent cinquante mille francs.

--Et cette somme norme?

--Est galement perdue.

--Quoi? Que dites-vous? s'cria le marquis en se levant brusquement.
Votre pre a jou  la Bourse avec de l'argent qui ne lui
appartenait pas? Mais cela est affreux!

--Il s'est laiss entraner par des hommes qui jouissaient de
l'estime gnrale, par des nobles, ses amis, entre autres par
le baron Van Listerberg, qui est devenu comme lui la victime de la
fortune adverse.

Le vieillard, profondment troubl, n'coutait plus ses
explications; il se passait fivreusement les mains dans les cheveux,
ses yeux enflamms regardaient dans le vide, et il grommelait
d'indistinctes menaces.

--Je vous en prie, cher parrain, coutez-moi jusqu'au bout, supplia
la jeune fille. Je vous ai dit la vrit, dans l'espoir de vous
convaincre que vous devez donner votre consentement  mon mariage.
Nous sommes pauvres, nous serons chasss du chteau de nos pres,
si je refuse la main de M. Herman Steenvliet, Mes parents, mes frres
et soeurs,... toute notre famille doit tre sauve de la misre et
de la honte. Le sacrifice est pour moi pnible et effrayant; mais le
devoir commande. Dieu, dans sa misricorde, soutiendra mes forces et
me rcompensera.

--Mais cela est inou, cela est horrible! s'cria le marquis,
rpondant  ses propres penses. Quoi! il dissipe un demi-million
 des spculations de Bourse, et quand il a livr ainsi  des
chevaliers d'industrie le restant de son hritage paternel, il vous
vend, vous, Clmence, la plus noble de ses enfants! Il vend votre
naissance, votre sang, votre bonheur, pour payer sa folle imprudence!
March honteux et qui crie vengeance. Et j'y consentirais? Non,
non, jamais! Cessez, Clmence, ma colre est lgitime, je suis
inexorable. Laissez-moi sortir: votre pre doit rendre compte de sa
duplicit  mon gard. Je veux lui parler sans retard; il saura ce
qu'il en cote de me tromper si effrontment!

Il se tourna vers la porte. La jeune fille tomba  genoux devant lui
et l'implora, les larmes aux yeux, pour son malheureux pre. Mais le
marquis, tremblant d'indignation, la repoussa doucement en disant:

--Restez ici, Clmence, restez. Schez vos larmes, mon enfant: vous
n'pouserez pas ce bourgeois enrichi. Je reviens prs de vous tout
de suite.

Et, sans s'arrter davantage aux plaintes dsespres de la jeune
fille, il sortit de l'appartement.

Clmence, ple comme une morte d'inquitude et d'effroi, sa laissa
tomber sur une chaise. Elle pleurait  chaudes larmes, et frmissait
 l'ide qu'en dclarant la vrit, elle ne ft la cause de plus
grands malheurs. Non seulement le marquis allait accabler son pre
de cruels reproches, mais il le dshriterait probablement. Et ainsi
toute esprance leur tait enleve, mme dans l'avenir!

Mais, parmi les rflexions qui traversaient son esprit troubl avec
la rapidit de l'clair, il y en avait une moins pnible et moins
inquitante.

Son parrain avait dit: Vous ne serez pas la femme de ce bourgeois.
Quelle tait donc son intention? Aurait-il le projet magnanime
de payer la dette de M. d'Overburg envers l'entrepreneur, et de le
librer ainsi de la contrainte qui pesait sur lui? C'tait peu
probable, mais qui pouvait le savoir?... et d'ailleurs, en supposant
qu'il n'en ft rien et que son pre ft dshrit, ne lui
restait-il pas la ressource d'accepter la main d'Herman Steenvliet, et
d'ouvrir  ses parents une nouvelle source de prosprit?

Son attention fut attire par un bruit de voix qui parvenait
indistinctement  son oreille,  travers le mur mitoyen de la salle
voisine. Ce bruit devint insensiblement plus fort, et bientt
elle distingua les voix de son pre et du marquis, sans comprendre
cependant ce qu'ils disaient. On discutait, on disputait mme
violemment; la voix de son parrain clatait parfois en sons aigus qui
trahissaient la colre et l'amertume.

Clmence s'tait leve et coutait toute tremblante. Combien elle
regrettait maintenant son imprudence! Elle implorait  mains jointes
la protection de Dieu pour son malheureux pre.

Mais elle entendit tout  coup la porte du salon s'ouvrir avec
violence, et sa mre pousser un cri dchirant de dtresse. Elle
sortit rapidement de la pice o elle se tenait, et vit le marquis
paratre au fond du couloir.

--Non, s'criait-il, en se retournant encore du ct du salon,
non, je ne vous connais plus. Vendez votre enfant, bourreaux que vous
tes; moi je retourne  Monaco, et je veux y finir mes jours. Et,
quant  mon hritage, vous n'en aurez pas un sou. Adieu!

Et il dirigea ses pas avec une hte fivreuse vers la porte de
sortie.

La jeune fille, pleurant et gmissant, courut aprs lui, le
rejoignit dans la cour d'honneur, lui jeta les bras autour du cou,
et essaya de le ramener au chteau par ses pleurs, par ses
supplications, par la violence mme.

--Clmence, ma pauvre filleule, ne n'empchez pas de partir, dit
tristement le marquis, je ne puis plus rien pour vous; hlas, vous
tes condamne!

--Oh! mon cher parrain, vous, mon unique espoir, mon seul refuge,
ne m'abandonnez pas. Venez, venez, pardonnez  mon pre; je vous
aimerai, je vous remercierai, je bnirai votre nom jusqu' mon
dernier soupir!

Des larmes jaillirent des yeux du vieillard, et puis par ces
scnes successives, vaincu par le chaleureux appel de sa chre
filleule, il se laissa ramener au chteau.




XIV


Quatre jours s'taient couls depuis que Herman avait quitt
la maison de son pre, et l'on n'avait pas encore reu de ses
nouvelles.

Cette absence inquitait singulirement M. Steenvliet, et du matin
au soir il ne faisait que penser  son fils, quoi qu'il ft bien
convaincu qu'Herman ne tarderait pas  revenir, du moins chez
Caroline Wouters, et celle-ci le persuaderait sans doute qu'il devait
prendre pour femme mademoiselle d'Overburg. Alors, le chemin serait
dfinitivement dblay de tous les obstacles, et l'entrepreneur
pourrait dire encore une fois que son inbranlable volont avait
triomph.

Il tait assis dans son cabinet et souriait en pensant  cette
affaire. Avec quelle habilet il l'avait conduite, ou plutt,
comme le hasard l'avait servi! Caroline Wouters, qui pouvait tre un
obstacle insurmontable  la ralisation de ses voeux, allait devenir
l'instrument de la soumission volontaire d'Herman! Au cours de ses
rflexions, M. Steenvliet se demanda de quelle faon il pourrait
le mieux rcompenser Caroline Wouters et ses parents de leurs
bons offices et de leur dsintressement. Cela lui serait facile,
pensait-il. Le vieux pre Wouters tait charpentier et, comme M.
Steenvliet l'avait appris dans le village, c'tait un humble mais
habile ouvrier. Eh bien, ds que le mariage d'Herman avec Clmence
serait clbr, Steenvliet prterait ou donnerait de l'argent au
vieux Wouters pour se construire un atelier. Il lui procurerait mme
de petites entreprises de charpente, lui donnerait des conseils, de
l'assistance, en un mot il le favoriserait de telle sorte qu'il
lui ferait gagner au moins quatre ou cinq mille francs par an, et
probablement mme davantage, pourvu que le courage et l'habilet
ne lui fissent pas dfaut. Et ainsi Caroline et sa mre seraient
galement rcompenses; et, s'il arrivait que plus tard la jeune
fille voult entrer en mnage avec un brave garon de sa condition,
l'entrepreneur lui donnerait une bonne dot, et il protgerait et
pousserait aussi son mari.

Pendant qu'il se frottait les mains avec une visible satisfaction,
rsultat de ses rflexions agrables, un valet entra dans son
cabinet et dposa sur le pupitre devant son matre quelques lettres
que le facteur de la poste venait d'apporter; puis il se retira sans
rien dire.

M. Steenvliet continua  suivre le cours de ses rflexions sans
faire attention aux lettres.

--En effet, se disait-il en lui-mme, ces Wouters sont des gens
simples et honntes, de braves gens dans toute la force du terme.
Et feu Victor Wouters, je m'en souviens maintenant, a toujours eu
beaucoup d'amiti pour moi et m'a rendu mille petits services. A mon
tour maintenant! Que peut-il m'en coter de tirer ces braves gens de
leur situation gne et de les rendre relativement riches? Presque
rien. J'emploie des centaines de gens, et que je fasse gagner de
l'argent au vieux Wouters ou  d'autres petits entrepreneurs, c'est
la mme chose pour moi. Je ferai plus pour eux, je veux les rendre
heureux; cette ide me sourit; mais il faut d'abord que mon fils soit
mari avec mademoiselle d'Overburg.

Il prit alors les lettres qu'on venait de lui apporter, et les ouvrit
l'une aprs l'autre. Elles ne contenaient videmment rien de bien
intressant, car il les mit de ct avec indiffrence. Mais,
lorsqu'il jeta les yeux sur la dernire lettre, il poussa un cri de
joie et lut  haute voix: J'ai eu le plaisir de rencontrer hier 
Anvers votre fils Herman. Il m'a dit qu'il tait en parfaite sant,
ce qui m'a fait beaucoup de plaisir...

--Ah! ah! le farceur! s'cria l'entrepreneur. C'est  Anvers qu'il
s'est rfugi, C'est l le pays tranger dont il me menaait. Il
pense que son absence me flchira et me fera renoncer  mes projets
relativement  son mariage? En quoi il se trompe fort, car il ne se
passera pas longtemps avant qu'il ne soit fatigu lui-mme; il aura
certainement besoin d'argent, et il se sentira invinciblement attir
 revenir prs de Caroline.

Il reprit la lecture de la lettre.

--Que veut dire ceci? grommela-t-il d'un air inquiet, oui, a y est
bien en toutes lettres:

J'ai instamment pri M. Herman de venir visiter avec moi les
travaux d'cluse, pour qu'il puisse vous annoncer que tout ici est
pour le mieux, mais il n'avait absolument pas le temps, disait-il,
et il m'a quitt pour se rendre  bord du steamer amricain
_Philadelphie_, qui part samedi pour New-York. J'aurais voulu lui
souhaiter un bon voyage, mais, j'eus beau attendre, je ne russis pas
 le revoir.

--Ciel! qu'ai-je lu? s'cria l'entrepreneur. Sur un steamer
amricain? Le malheureux veut-il aller en Amrique? L'Ocan entre
mon fils et moi! Ne plus le voir pondant des annes! Oh non, cela ne
sera pas, cela ne peut pas tre.

Il appuya sa tte dans ses mains et se mit  rflchir
profondment aux moyens de dtourner de lui un coup si douloureux.
D'aprs la date de la lettre, le _Philadelphie_ ne devait partir que
le surlendemain. Il avait donc tout le temps d'aller  Anvers et de
tcher de retrouver son fils. Oui, c'tait ce qu'il voulait faire.
Mais comment s'y prendre pour retenir Herman? Le supplier? le menacer
et, au besoin, invoquer son autorit paternelle? Mais tout cela
pouvait chouer contre une rsolution arrte de son fils. Le
jeune homme tait majeur, et, d'aprs la loi, parfaitement libre et
matre de ses actions. Herman voulait partir pour l'Amrique sans
avoir revu Caroline Wouters? Il tait donc bien clair qu'il avait
pour but unique de se soustraire au mariage projet avec Clmence
d'Overburg. Le seul moyen qui restt, et qui pt exercer une
influence dcisive sur le jeune homme, tait donc, pour M.
Steenvliet, de lui dire qu'il renonait  ce mariage... Mais il
n'tait pas possible  l'entrepreneur de renoncer au voeu de toute
sa vie. Comment donc faire? Que lui dire? Combien il regrettait
qu'Herman n'et pas fait une dernire visite  Caroline Wouters.
Elle seule et t capable de le retenir. Mais maintenant, hlas,
cette dernire esprance tait galement perdue.

Pendant quelque temps M. Steenvliet resta absorb dans ces tristes
penses. Vingt fois il se demanda s'il ne ferait pas mieux de ne
plus s'occuper du mariage de son fils; mais alors son ambition et
son orgueil paternel s'levaient violemment contre cette ide
humiliante, et ainsi le malheureux entrepreneur luttait pniblement
avec lui-mme sans savoir  quel parti se rsoudre pour aboutir 
un rsultat satisfaisant.

Nonobstant l'incertitude de la russite de sa tentative, il rsolut
d'aller le lendemain  Anvers.

Il prit en main le cordon de sonnette pour appeler son valet de
chambre et lui ordonna de faire atteler le coup, pondant qu'il se
prparerait lui-mme  se mettre en route...

Mais voil que tout  coup la porte s'ouvrit, et  sa grande
stupfaction, son fils Herman se prsenta devant ses yeux.

Le jeune homme paraissait triste et abattu.

--Je vous croyais sur l'Ocan, en route pour l'Amrique, dit M.
Steenvliet. Vous avez donc renonc  votre projet insens?

--Non, mon pre, le paquebot ne part qu'aprs-demain, rpondit
Herman d'une voix trangle.

--Je comprends: vous avez besoin d'argent; mais n'attendez pas
de secours de moi pour l'excution d'un projet qui me dplat
souverainement.

--Je n'ai pas besoin de secours, mon pre. Un ami  qui j'ai prt
maintes fois de l'argent, vient de m'en prter  son tour.

--Il parat, mon garon, que ce voyage lointain vous sourit
mdiocrement? Votre voix est altre, vous tes ple, vous vous
sentez malheureux, je le vois bien. Eh bien, Herman, soyez mieux
avis: restez ici, et ne pensez plus a voyager.

--Personne ne peut plus me retenir, mon pre.

--Que venez-vous donc faire ici?

Le jeune homme rpondit d'un ton suppliant:

--Mon pre, je vais vous quitter, peut-tre pour plusieurs annes.
Je puis juger par ma propre douleur combien vous seriez afflig si
je partais pour l'Amrique sans avoir pris d'abord cong de vous, et
sans vous avoir donn l'assurance que ni le respect ni l'amour de mon
bon pre ne se sont affaiblis dans mon coeur. Vous ne souhaitez que
mon bien-tre, j'en suis convaincu, mais vous vous trompez sur les
moyens de me rendre heureux. Je suis domin par une ncessit
implacable, et je dois fuir une destine qui m'inspire de l'effroi,
Que mon loignement temporaire ne vous afflige pas trop, et n'ayez
nulle crainte quant au sort qui m'attend. Je ne cesserai point de
penser  vous avec reconnaissance, je resterai honnte homme et je
ne m'exposerai pas inutilement au danger... Soyez gnreux jusqu'au
bout, mon pre, donnez-moi, avec votre bndiction, le courage
ncessaire de ne pas succomber, sur cette terre lointaine, au regret
et au chagrin... Permettez-moi de vous serrer dans mes bras en vous
disant adieu.

A ces mots il se jeta au cou de son pre.

Celui-ci, remu jusqu'aux entrailles, se prta avec bonheur  cette
effusion filiale, et serra vigoureusement son fils contre son coeur.
Tous deux avaient les larmes aux yeux; ils restrent un moment sans
rien dire.

--trange, singulier garon! murmura l'entrepreneur. Vous
me chrissez, je le sais. Comment pouvez-vous donc me faire
volontairement un si amer chagrin? Cela n'est pas naturel. Allons,
dites-moi que vous ne voulez plus me quitter... Vous secouez la tte?
Vous persistez dans votre fatale rsolution? Je me suis trop ht,
peut-tre. Je ne vous ai pas laiss assez de temps pour vous
accoutumer  l'ide de ce mariage avec mademoiselle d'Overburg? Eh
bien, je veux me montrer accommodant: Restez ici, je ferai retarder
le mariage, ft-ce de plusieurs mois. Que risquez-vous  accepter ce
temps d'preuve?

--Cela ne peut point changer ma rsolution, murmura Herman.

--Vous exigez donc que je fasse au baron d'Overburg l'injure de
repousser la main de sa fille?

--Mme cette preuve de votre immense bont ne pourrait pas me
retenir.

--Cette fois je n'y comprends plus rien! s'cria l'entrepreneur. Je
commence  croire, Herman, que vous avez quelque flure au cerveau.
Asseyez-vous l, devant moi, et causons avec calme... Dites-moi
franchement quel est en ralit votre projet.

--Je vais  New-York, mon pre et de l  Chicago.

--A Chicago?  trois cents lieues dans l'intrieur du pays?

--C'est dans cette ville, vous le savez, mon pre, que demeure M.
Patteels, votre ancien associ dans vos entreprises. Il y a quelques
mois il vous crivait encore qu'il tait surcharg de travaux de
toute espce, et vous demandait si vous ne pouviez pas lui envoyer
quelques jeunes gens qui eussent une certaine connaissance de la
peinture dcorative ou ornementale. Je sais dessiner; j'ai appris
autrefois  manier le pinceau; il me donnera de l'occupation.
M. Patteels tait pour vous un ami dvou, et il m'a toujours
tmoign beaucoup d'intrt. Lorsque j'aurai acquis l'exprience
ncessaire, je risquerai, avec son aide, et avec votre exemple sous
les yeux, je risquerai  mon tour quelques petites entreprises.

--C'est donc pour gagner un peu d'argent que vous voulez quitter
votre patrie? ricana M. Steenvliet. Mais, innocent enfant, n'en
possdons-nous pas assez, de cet argent? Vous ai-je jamais rien
refus?

--Gagner de l'argent n'est pas mon unique but, mon pre.

--Vraiment? Et quoi donc encore?

--Je veux me faire une existence indpendante: je veux devenir libre,
pour disposer de mon coeur, et de mon sort en ce monde.

--Ah! ah! c'est donc une rvolte contre moi? grommela l'entrepreneur
froiss. Monsieur veut chercher les moyens de m'ter toute influence
sur sa destine?

--Oh! non, mon pre, je veux seulement viter le malheur de me voir
imposer une pouse que je n'aurai pas choisie moi-mme. Pour tout le
reste, croyez-moi, je suis prt  me soumettre avec le plus profond
respect  vos moindres dsirs.

M. Steenvliet secoua la tte d'un air pensif; un sourire, moiti
triste, moiti ironique, entr'ouvrait ses lvres. Peut-tre
commenait-il  souponner quelles pouvaient tre les causes de
l'incomprhensible conduite de son fils.

--Eh bien, supposons qu'au bout de quelques annes vous ayez plus ou
moins atteint votre but; quoi, alors? demanda-t-il.

--Alors, je reviens, mon pre.

--Et vous vous mariez?

--Et je me marie.

--Vous n'tes pas sincre avec moi, dit l'entrepreneur avec ironie.
Pensez-vous que je ne sache pas quelles folles ides vous trottent
par la tte? Oui, vous reviendrez aussitt que vous le pourrez, et
alors vous voudrez vous marier. Avec qui!... Parlez donc. Vous
vous taisez? Vous n'osez pas confier  votre pre le nom de cette
trange fiance. Vous avez peur qu'il ne se moque de vous. Ne
serait-ce pas la fille d'un simple ouvrier charpentier, votre ancienne
compagne de jeux, qui vous a ainsi tourn l'esprit? Il est inutile de
chercher  me le cacher, Herman, je sais tout. Ah! ce serait donc l
le rsultat, la rcompense de ma paisible et laborieuse existence,
de voir mon fils pouser la fille de pauvres ouvriers, une fille dont
les doux yeux et le sourire sduisent.

--Ah! je vous en supplie, mon pre, s'cria le jeune homme en lui
tendant les mains, ne dites pas de mal d'elle en ma prsence! Elle
est bonne; son coeur est noble et pur comme celui d'un ange...

--Je ne dirai pas de mal d'elle, mon fils, au contraire, je le
reconnais volontiers, elle est aimable, intelligente, et elle a un
grand coeur.

--Ciel, vous l'avez donc vue, mon pre?

--Je l'ai vue et je lui ai parl.

--Est-il possible? Eh bien?

--Ah! mon fils, si Caroline Wouters tait seulement la fille d'un bon
bourgeois, peut-tre je comprendrais que vous dsiriez la prendre
pour femme; mais ayez du moins un peu de bon sens, mon garon.
N'est-il pas absolument impossible que le fils unique d'un
millionnaire pouse une fille qui habite une chaumire et qui n'a
pour vivre que le salaire quotidien d'un charpentier? Le monde entier
se rirait de moi.

--Les moqueries du monde ne durent pas longtemps, mon pre, rpondit
le jeune homme d'un ton pntr, mais un mariage sans amour est
une chane, un fardeau, un malheur, qui durent jusqu'au tombeau.
Que m'importe le monde si je dois acheter son approbation au prix du
bonheur de toute ma vie et du bonheur de mon pre lui-mme.

--De mon bonheur?

--Oui, mon pre, de la joie de vos vieux jours.

--Vous tes fou. Mon bonheur consisterait donc dans l'anantissement
de tout ce que j'ai rv pour vous?

Le jeune homme, comme dcid  un suprme effort, prit la main de
son pre, et dit avec animation:

--Caroline Wouters est si douce, si aimante, si reconnaissante! Elle
vous aimerait, elle vous respecterait, elle chercherait  lire dans
vos yeux vos moindres dsirs. J'irais demeurer avec elle dans une
maison de campagne, loin du monde, dont vous redoutez les jugements.
Nous y vivrions tranquilles, aspirant aprs les heures qu'il vous
plairait de venir passer auprs de nous. Vous y trouveriez un lieu
de repos, aprs vos travaux de la ville, o tout vous sourirait avec
amour, o tout le monde n'aurait qu'un seul but: vous aimer et vous
rendre la vie douce... L, personne ne se rappellerait que vous
avez t un ouvrier, si ce n'est pour admirer l'nergie de votre
volont et la force de votre intelligence, pour bnir ces nobles
mains dont le travail a cr notre bien-tre... Et si la fatigue de
la vieillesse arrive un jour pour vous, vous trouverez l des enfants
dans les prires desquels votre nom aurait place  ct du nom du
Seigneur...

L'entrepreneur tait profondment mu par les paroles loquentes
de son fils; mais il cherchait  dissimuler son motion sous un rire
d'incrdulit.

--Ah! mon cher pre, convenez-en, s'cria Herman, un pareil sort
serait sans doute infiniment plus beau que si nous devions, notre
vie durant, mendier un regard d'estime dans les salons de nobles
gentilshommes. Quoi de plus noble et de plus digne que de savoir que
tout ce qui nous entoure nous doit son bonheur, et que pas un regard
ne se lve vers nous qui ne soit brillant de reconnaissance et
d'amour!

M. Steenvliet se tut un moment: il paraissait lutter contre ses
propres ides. Peut-tre, sous l'impression du touchant appel
d'Herman, tait-il sur le point de consentir  son mariage avec
Caroline Wouters; mais en tout cas cette hsitation ne fut pas
longue, un sourire de mcontentement ne tarda pas  plisser les
coins de sa bouche.

--Je ne vous savais pas si loquent, mon fils, dit-il. Vous rvez
tout veill, et vous me feriez presque perdre  moi-mme
le sentiment de la ralit; mais ce sont l des enfantillages
impossibles que vous m'avez raconts. Votre mariage avec Clmence
est une affaire dcide, du moins en ce qui me concerne. Je suis
li envers le baron d'Overburg, et je ne puis retirer ma parole...
D'ailleurs, il y a un autre obstacle: Caroline Wouters ne vous aime
pas.

--Elle ne m'aime pas? rpta Herman! Ah! mon pre, si vous saviez!

--Je ne le sais que trop bien. Parce que vous vous sentez attir vers
Caroline Wouters, vous vous figurez que son coeur doit avoir la mme
inclination pour vous. Quelle navet!... Voyons, dites-moi, lui
avez-vous jamais demand comment elle est dispose envers vous 
cet gard?

--Non, en effet; mais cela n'tait pas ncessaire; par ses yeux je
pouvais lire jusqu'au fond de son me.

--Pauvre garon! Croyez-vous cela rellement? Comme vous vous
trompez pourtant!

--Ciel! Avez-vous des raisons srieuses d'en douter, mon pre?
s'cria Herman plissant.

--Certes! Elle m'a dit  moi-mme qu'elle vous est reconnaissante
parce que vous lui avez sauv la vie autrefois, mais qu'elle ne
vous aime pas du tout de la manire que vous l'entendez. Je sais par
Caroline que vous ne lui avez jamais laiss souponner votre amour
pour elle. Comment pouvez-vous donc savoir quels sont ses sentiments
 votre gard?

--C'est vrai! soupira le jeune homme avec consternation.

--Et maintenant, vous alliez partir pour un autre monde sans
rien savoir de ses dispositions envers vous! Innocent rveur, ne
comprenez-vous pas ce qui se passerait pendant votre absence? Caroline
ferait la connaissance d'un autre jeune homme de sa condition, et 
votre retour vous la trouveriez marie.

--Mais je lui crirai, balbutia Herman tout dconcert.

M. Steenvliet paraissait vouloir atteindre un but cach; un sourire
malin se jouait sur ses lvres. Sans doute, il voulait, par dtour,
pousser son fils  faire encore une visite  Caroline Wouters, bien
convaincu qu'il tait que la jeune fille le ferait renoncer  son
voyage en Amrique, et le persuaderait qu'il devait accepter la main
de mademoiselle d'Overburg. Telle tait, en tout cas, la dernire
esprance de l'entrepreneur.

--Vous lui cririez? de Chicago? dit-il avec ironie. A quoi cela
servirait-il? Ses parents l'empcheraient de vous rpondre, et
elle-mme ne l'oserait pas. Les pauvres gens ont tellement peur des
commrages du monde, que leur esprit s'pouvanterait  l'ide
d'entretenir des relations secrtes avec vous, qui les rendraient
coupables  leurs propres yeux.

--Vous exagrez, mon pre. J'ai promis au pre Wouters que je
n'essayerais plus de revoir Lina, et je veux rester fidle  ma
parole; mais, une fois l'Ocan entre eux et moi, ils ne craindront
plus la calomnie, et ils rpondront  mes lettres, j'en suis
certain.

L'entrepreneur paraissait triste et dsappoint. Il avait espr
amener son fils  retourner auprs de Caroline Wouters, et voil
que cet espoir lui chappait aussi. Cependant il ne voulut pas
abandonner la partie sans faire une dernire tentative.

--Mais vous ne savez pas, rveur obstin, ce qui s'est pass
l-bas pendant votre courte absence, insista-t-il. Ce sont des choses
si pnibles, si terribles mme, que pour vous pargner un plus
grand chagrin, j'aurais prfr les taire. Pauvre Caroline, une
pareille honte, mrite ou immrite, fait une blessure dont on
conserve toujours la trace.

--Ciel, que voulez-vous dire, mon pre? soupira le jeune homme
effray.

--C'est une chose  peine croyable, Herman. Il y a quatre ou cinq
jours, Caroline tait alle au village. Les paysans l'ont accable
des plus odieuses injures, lui ont jet de la boue au visage, et
l'ont chasse de la commune  coups de pierres. Si elle en faisait
une maladie mortelle, ce ne serait pas...

--Ah Dieu! est-il possible! s'cria le jeune homme tremblant
d'angoisse et d'indignation. On a chass la pauvre Lina du village
 coups de pierres? Et je suis, hlas! la seule cause de ce sort
affreux!... Ah! mon pre, ce qui n'tait en moi qu'un sentiment
goste d'amour, ou soif de bonheur, se change maintenant en la
conscience d'un devoir imprieux!... Je vais voir Lina Wouters...
Vous avez raison, mon pre; avant de partir il faut que je sache si
l'on me permettra de rparer le mal que je lui ai fait.

--Je veillerai  cette rparation, Herman, si vous voulez couter
avec calme et avec bon vouloir ce que Caroline vous dira; car elle
est, en effet, une fille intelligente et raisonnable.

--Laissez-moi aller auprs d'elle, mon pre, j'en meurs
d'impatience. Aujourd'hui mme je saurai ce que j'ai  esprer ou
 dplorer.

--Reviendrez-vous ici, Herman? Je suis aussi curieux que vous.

--Mon intention est de rester avec vous jusqu' demain soir, mon
pre.

--C'est bien, je vous attendrai.

Il serra la main de son fils et lui conseilla encore de s'armer contre
toute dception, contre toute dsillusion. Quoi qu'il pt advenir,
aprs son retour ils examineraient ce qu'il y avait  faire pour
tarir dfinitivement cette source de chagrins et d'inquitudes.
Caroline avait un noble coeur, et elle tait incapable de cacher la
vrit ou de la travestir; Herman devait donc avoir une foi entire
en ses paroles.

Le jeune homme sortit de l'appartement aprs avoir salu son pre.

Un sourire de triomphe illumina le visage de l'entrepreneur, et il se
frotta joyeusement les mains en disant:

--Ah! ah! voil le candide jouvenceau en route pour aller trouver
Caroline Wouters! Il en a cot assez de peine pour le dcider 
cette nouvelle visite. Maintenant je suis tranquille. Caroline lui
persuadera que ce serait une grande folie de sa part de refuser la
main de mademoiselle d'Overburg, et une cruaut de rendre son
pre malheureux par ce refus. J'ai sa promesse solennelle; elle est
loquente... Herman a un excellent coeur au fond, et cela lui
fait beaucoup de peine de m'affliger ainsi. Il hsitait dj
visiblement. Dieu merci, malgr toutes ces contrarits, mon voeu
le plus ardent se ralisera, Clmence d'Overburg deviendra la femme
de mon fils.

On frappa  la porte. Un valet entra et tendit  son matre une
carte de visite qui, de loin, rpandait un doux parfum d'ambre et de
musc.

--Quelle visite m'annoncez-vous, Jacques? demanda M. Steenvliet en
souriant. C'est au moins une comtesse, n'est-ce pas?

--Non, c'est un vieux monsieur. Il attend au salon.

--Le marquis de la Chesnaie! se dit l'entrepreneur  lui-mme aprs
avoir jet un coup d'oeil sur la carte. Il aurait bien pu rester
encore une couple de semaines  Monaco... Il m'apporte son
consentement... Que lui rpondrai-je? Bah, il n'a pas besoin de
savoir qu'Herman a hsit... Allez, Jacques, annoncez au marquis de
la Chesnaie que je viens tout de suite.

Lorsque l'entrepreneur entra dans le salon, il vit un vieillard de
haute stature, qui devait tre g d'au moins soixante-dix ans,
et dont le visage imposant et la chevelure blanche comme la neige
imposait le respect.

--Bonjour, monsieur le marquis, dit M. Steenvliet en s'inclinant
profondment. J'attendais une invitation de votre part pour me rendre
au chteau de M. le baron d'Overburg, mais puisque vous avez la
bont de m'honorer le premier d'une visite, c'est du plus profond
de mon coeur que je vous souhaite la bienvenue. Permettez-moi de vous
serrer la main.

Il prit en effet la main du gentilhomme qui la lui abandonna, mais qui
ne rpondit  son treinte qu'avec une froideur marque.

Un frmissement parcourut les membres de M. Steenvliet. Il se sentait
humili sans savoir au juste pourquoi; car il ne pouvait videmment
pas exiger que le marquis, qui ne le connaissait pas encore, le
traitt comme un vieil ami ds sa premire visite.

Cette rflexion lui fit dominer son dpit.

--Veuilles vous asseoir, monsieur de la Chesnaie, dit-il en lui
prsentant un fauteuil. Nous avons  causer d'une chose trs
importante pour nous; mais, comme je suis prt  accepter toutes les
conditions qu'il vous plaira de mettre  ce mariage, nous pourrons
changer tout de suite un consentement rciproque.

Le marquis secoua la tte d'un mouvement lent.

--Douteriez-vous? Croyez-vous avoir des motifs d'hsitation? murmura
l'entrepreneur qui commenait  craindre un refus.

--Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi, avant de
rpondre  votre question, de faire un appel  la bont de votre
coeur et  vos sentiments paternels, dit le marquis. Lorsque mon
neveu, le baron d'Overburg, fut frapp si cruellement et d'une
manire si inattendue d'un revers de fortune, et qu'il ne put trouver
d'aide nulle part pour sauver son honneur et sa position sociale, vous
lui avez gnreusement ouvert votre caisse, et  cette occasion
vous lui avez demand la main de Clmence, ma filleule, pour votre
fils Herman. Sans aucun doute, vous pensiez assurer par l le bonheur
des deux jeunes gens. Eh bien, Monsieur, vous vous tes tromp dans
votre gnreuse intention, compltement tromp, je vous demande la
permission de vous en convaincre, et je ne doute pas que votre amour
pour votre fils ne vous dcide  renoncer au mariage projet.

--Mon fils a-t-il dit qu'il n'accepte qu' contre-coeur la main de
mademoiselle Clmence?

--Non, Monsieur, je suppose mme qu'il souhaite ardemment devenir son
fianc; mais le trop confiant jeune homme ne prvoit pas, hlas,
le triste sort qui l'attend, surtout s'il prouve pour Clmence une
affection sincre.

Mcontent et bless par la prvision d'un refus catgorique, M.
Steenvliet rpondit avec un dpit visible:

--Oui, je comprends parfaitement votre but, monsieur le marquis. Vous
voudriez dlier le baron de ses engagements envers moi, et ce que
vous avez rsolu de me dire ne sert qu' enguirlander l'affront;
mais je ne me laisserai pas garer ainsi.

--Ah! Monsieur, que pensez-vous donc de moi?

--Je pense que vous tes venu pour reprendre la parole solennelle
du baron; mais cela ne russira point. La promesse rciproque doit
tre tenue, sinon...

--Calmez-vous, mon bon monsieur Steenvliet, dit le marquis. Je vous
prie, avant de suspecter ma loyaut, de vouloir bien couter mes
raisons. Aprs cela, vous jugerez si vous devez, oui ou non, ajouter
foi  mes paroles.

--Soit, j'coute.

--Vous avez un noble coeur, monsieur Steenvliet; je suis certain que
vous ne consentiriez jamais sciemment et volontairement  condamner
une innocente jeune fille  un chagrin ternel, au dsespoir, et
peut-tre mme  la mort.

--Vous parlez de mademoiselle Clmence?

--Oui; depuis longtemps elle a la fivre, elle pleure jour et nuit,
elle est ple et amaigrie; elle se consume d'inquitude et d'effroi.

--Quoi donc, monsieur la marquis, l'ide de devenir bientt la femme
de mon fils l'effrayerait et la rendrait malade?

--En effet, Monsieur.

--Non, monsieur le marquis, il n'en est pas ainsi; son pre m'a
encore assur, il y a cinq ou six jours, que Clmence accepte avec
joie la main de mon fils.

--Ah! mon neveu n'osait pas vous rvler la vrit. Son coeur
paternel reculait bien devant le sacrifice de sa pauvre fille, mais
il tait domin par les fatales ncessits de sa situation. Il
craignait que vous ne lui retirassiez votre aide et qu'il ne retombt
de nouveau dans l'abme dont vous l'avez si gnreusement tir.

--Vraiment? Et maintenant il ne le craint plus?

--Je lui ai fait esprer que, pris de piti pour la malheureuse
Clmence, vous lui rendriez sa parole.

L'entrepreneur, qui croyait rellement qu'on cherchait  le tromper,
se leva avec imptuosit et grommela d'un ton amer:

--Eh bien, monsieur le marquis, vous avez eu tort, la chose est trop
avance maintenant: je ne renonce point  ce mariage. Quoi! vous
vous imaginez qu'il me serait possible de laisser faire  mon fils
ce sanglant outrage? Si nous ne sommes pas d'un sang illustre, nous ne
sommes cependant pas, moins que vous tous, sensibles  l'humiliation.

--Je vous crois, monsieur Steenvliet, rpondit le gentilhomme avec un
calme imperturbable, mais je crois galement que, comme pre, vous
ne reculeriez pas moins que nous devant un fait qui condamnerait votre
enfant  une douleur ternelle.

--Prtextes que tout cela! s'cria l'entrepreneur. Mon fils rendra
mademoiselle Clmence heureuse, et il sera heureux avec elle.

--Fatal aveuglement! soupira le marquis. La rendre heureuse, elle, qui
ne pourrait voir en lui que la cause de son malheur et peut-tre de
sa fin prmature!

L'entrepreneur bondit de nouveau de sa chaise; il avait peine 
matriser sa colre, et il rpondit vivement d'un ton presque
brutal:

--Ah , marquis, permettez-moi de vous le dire: notre entretien
ne peut pas continuer sur ce pied-l. Jouons cartes sur table: Vous
voulez refuser votre consentement, mais vous paraissez oublier que le
mariage de mademoiselle Clmence avec mon fils est une des conditions
du prt que j'ai fait  son pre. Quelles sont vos intentions 
cet gard?

--Je suis prt  donner mes biens en garantie de la dette de mon
neveu, et  vous assurer le paiement d'un bon intrt.

--Cela n'est pas suffisant, monsieur le marquis.

--Ft-ce mme six pour cent?

--Pensez-vous donc que je sois un usurier? Ce n'est pas ainsi que je
comprends la chose. Si vous refusez rellement votre consentement
au mariage de mon fils, je veux recevoir en une seule fois le
remboursement intgral du capital prt, qui est de deux cent
cinquante mille francs.

--Ah! soyez plus accommodant, monsieur Steenvliet. Il m'est
impossible, sans beaucoup de peine, et surtout sans grande perte, de
rassembler une pareille somme en si peu de temps. Je voudrais
vendre quelques fermes, de la main  la main et sans publicit.
Accordez-moi, je vous en prie, le dlai ncessaire pour attendre les
circonstances favorables  cette ralisation. J'acquitterai la dette
de mon neveu par des versements partiels, en trois ou quatre fois.

--On est impitoyable pour moi, rpliqua l'entrepreneur. Pourquoi donc
aurais-je des complaisances pour ceux qui me font un sanglant outrage
dans mon honneur et dans mes sentiments paternels? Vous consentirez au
mariage de Clmence avec mon fils, ou je poursuis immdiatement le
remboursement de la dette de M. d'Overburg envers moi.

Le marquis avait courb la tte et paraissait absorb dans de
pnibles rflexions.

Un nouveau rayon d'espoir descendit dans le coeur de l'entrepreneur.
Il pensait pouvoir s'attendre  ce que le marquis fint par changer
de rsolution et par donner son consentement.

M. de la Chesnaie releva la tte comme s'il s'veillait d'un songe.
Ses yeux taient humides.

--Ce que vous exigez de moi est impossible, dit-il. Je vous en
supplie, ayez piti de la pauvre Clmence, ne la laissez pas mourir
de chagrin.

--Mourir? rpta M. Steenvliet en ricanant  demi. Si la jeune
demoiselle est malade, par hasard, si elle a la fivre comme vous le
dites, cela se passera bien, allez!

--Vous vous montrez sans piti pour nous. Eh bien, soit! Mais
tes-vous donc aussi sans coeur pour votre fils, pour pouvoir
le vouer en riant au sort le plus malheureux? s'cria le vieux
gentilhomme d'un ton qui trahissait suffisamment toute la peine qu'il
avait  contenir son indignation et son courroux.

--Mon fils? Ne vous inquitez pas de lui, monsieur le marquis.

--Alors, ayez du moins piti de vous-mme.

--De moi-mme! Est-ce une menace?

--Mais monsieur Steenvliet, ne sentez-vous pas que ce mariage, s'il
tait possible, vous condamnerait tous les deux  une existence
insupportable? Vous croyez que cette alliance vous rehausserait aux
yeux du monde? que votre sang deviendrait plus noble, parce que vous
auriez achet  prix d'argent la main d'une fille de noble maison?
Dtrompez-vous. Votre pauvre victime accuserait ses bourreaux
jusqu' son dernier soupir... et nous, membres de la vieille
noblesse, nous vous harions et vous mpriserions.

--Nous mpriser,  ciel!

--Oui, car vous ne seriez pour nous que la preuve ternelle de notre
abaissement et de notre honte.

L'entrepreneur fut si profondment bless de l'injustice de ces
reproches, qu'il regardait le marquis d'un air furieux et paraissait
prt  l'assaillir  poings ferms; mais il fut retenu par le
regard froid et imprieux du vieux gentilhomme.

--Vous tes fous d'orgueil, grommela M. Steenvliet. Oser me dire en
face que l'on nous hara et que l'on nous mprisera parce que nous
sommes des bourgeois, parce que nous avons travaill depuis notre
jeune ge et que nous avons apport notre part au bien-tre
gnral! N'est-il pas vrai, marquis, c'est pour cette raison-l
seule que vous nous mprisez?

--Non, ce n'est pas pour cela, rpliqua l'autre avec un calme
exasprant. Pour nous, tous les gens ont le mme droit d'tre
estims et respects, except pourtant ces ambitieux qui, au moyen
d'intrigue ou d'argent, s'insinuent dans nos rangs, et ont assez peu
de vergogne pour venir implorer de nous des regards d'indulgence, avec
le vain espoir que par l ils oublieront eux-mmes et que d'autres
oublieront comme eux o tait plac leur berceau. De quel ct
est l'orgueil insens?

--Assez, assez! s'cria l'entrepreneur frmissant de rage. Sortez de
ma maison, monsieur le marquis, sortez sur-le-champ, car je le sens,
je ne resterais pas matre de moi. Ds demain matin je donnerai
les ordres ncessaires pour faire poursuivre judiciairement le
remboursement immdiat des deux cent cinquante mille francs!... Mais
vous pouvez encore revenir sur votre rsolution; je vous donne du
temps jusqu' demain matin  dix heures.

--Ceci est devenu tout  fait inutile, Monsieur, dit le marquis
avec un tranquille sourire. Jusqu' prsent j'ai recul 
l'ide d'entamer si profondment ma fortune. J'esprais en votre
gnrosit. Mais votre invincible aveuglement me dcide; j'aime
mieux vendre une grande partie de mes biens que de sacrifier ma pauvre
Clmence  votre garement. Je vous annonce, monsieur Steenvliet,
qu'avant quatre jours les deux cent cinquante mille francs vous seront
pays, capital et intrts. En consquence, j'ai le droit de
reprendre et je reprends compltement la parole du baron d'Overburg.

L'entrepreneur tait comme frapp de la foudre. Le baron ne lui
avait-il pas affirm,  diffrentes reprises, que son oncle tait
un avare endurci, qui ne donnerait pas seulement mille francs pour
sauver son neveu.

Le rouge de la colre et de la honte lui montait au front, et il
murmura, stupfait et dcontenanc.

--Vous, marquis, vous paierez la somme entire, en une seule fois,
avant qu'il se soit pass quatre jours?

--Cela vous tonne? Moi aussi je possde des millions, en
biens-fonds il est vrai, mais mes prcautions sont prises; je sais
o je puis lever l'argent ncessaire.

--Il ne reste donc plus d'espoir pour mon fils? soupira l'entrepreneur
dcourag.

--Allons, mon pauvre monsieur Steenvliet, soyez raisonnable, rpondit
le vieux gentilhomme avec une expression de piti qui pera le
coeur de son interlocuteur comme un coup de poignard. De pareilles
msalliances sont toujours malheureuses, aussi bien pour ceux qui
s'lvent que pour ceux qui s'abaissent. Vous le reconnatrez
plus tard, et vous m'en saurez gr, car je n'aurai pas seulement
prserv Clmence d'une existence douloureuse, mais en mme temps
je vous aurai rendu,  votre fils et  vous, un inapprciable
service... Et maintenant, Monsieur, adieu, et sans rancune.

Et M. de la Chesnaie sortit du salon.

L'entrepreneur tait tellement cras de dpit, de honte et
de chagrin, qu'il ne songea pas  sonner pour faire reconduire le
marquis.

Il s'affaissa sur une chaise, les mains dans les cheveux, grommelant,
tremblant, crispant les poings, riant convulsivement comme un homme
qui lutte contre une effrayante catastrophe, mais qui n'a pas encore
perdu tout espoir.

Tout  coup il se leva, poussa un cri de triomphe, tira violemment le
cordon de la sonnette, et murmura d'une voix trangle et stridente:

--Oui, ce sera ma vengeance.

Un valet accourut immdiatement. M. Steenvliet lui dit:

--Qu'on tire le grand landau de la remise, et qu'on y attelle les
grands trotteurs. Vite, vite, Jacques; il faut que tout soit prt
dans cinq minutes.

Le domestique sortit pour aller excuter les ordres de son matre.

M. Steenvliet se mit  arpenter le salon en long et en large, en
proie  la plus vive agitation; il se parlait  lui-mme, frappait
du pied le plancher, riait fivreusement et battait l'air de ses
poings ferms.

Quelqu'un qui l'et surpris dans cet tat aurait infailliblement
suppos qu'il venait d'tre frapp d'une attaque de dmence.





XV


Dans la matine du mme jour, la mre Wouters tait assise prs
de son pole, occupe  plucher les lgumes pour le dner.

De temps en temps elle regardait du ct de la fentre. Il tombait
une grosse pluie, et la bonne femme poussa un soupir en pensant qu'il
ne serait pas possible, par une pareille averse, de continuer au
jardin le travail commenc.

Bientt son attention fut dtourne par un lger bruit qu'elle
entendit dans l'table. Elle couta un instant, puis elle se dit 
elle-mme  voix basse:

--Pauvre Lina, elle ne chante plus jamais. A peine puis-je l'entendre
quand elle travaille pourtant si prs de moi... Son coeur est plein
de chagrin; elle s'efforce de nous le cacher, mais je le vois bien...
Certes, cela me fait galement beaucoup de peine que M. Herman, pour
ne pas tre oblig de se marier, s'est enfui en pays tranger et
a si grandement attrist son pauvre pre. Mais est-ce notre faute
 nous? Y pouvons-nous quelque chose? Si nous ne songions qu'
notre propre bien-tre, ne devrions-nous pas nous en rjouir, au
contraire? Car maintenant M. Herman ne viendra certainement plus ici,
et, Dieu merci, les gens finiront par reconnatre qu'ils nous ont
calomnis...

Lina entra et s'arrta au milieu de la pice sans prononcer une
syllabe; elle regardait autour d'elle et avait l'air de chercher
quelque chose. Sa mre la regarda  la drobe et secoua la tte
avec compassion. La jeune fille se dirigea  pas lents vers un des
angles de la pice, prit un carreau de dentellire, s'assit de
l'autre ct du pole sans rien dire, et se mit a entremler ses
fuseaux.

--Lina, vous voil encore bien triste aujourd'hui, dit la veuve.

--Le mauvais temps me chasse hors du potager, ma mre,
rpondit-elle.

--Non, ce n'est pas cela: vous pensez sans cesse  M. Herman.

--Je l'avoue, mre.

--Vous n'tes pas raisonnable, mon enfant. Avoir piti de ceux
qui sont malheureux, mme par leur propre faute, c'est assurment
louable; mais cela ne doit pas aller jusqu'au point de se rendre
malade soi-mme.

--Mais je ne suis pas malade, et ne le deviendrai pas, dit la jeune
fille avec un sourire plutt triste que joyeux.

--Vous aviez pourtant fermement promis  grand-pre de chasser ces
ides tristes.

--Ah! ma mre, nous avons beau promettre, nos ides vont et viennent
malgr nous.

--Puisque M. Herman est parti maintenant pour un pays tranger, nous
ne le verrons probablement plus. Penser  lui plus longtemps ne peut
lui faire ni bien ni mal; vous devriez donc l'oublier tout  fait,
mon enfant.

--Je le voudrais, mre, mais cela m'est impossible: son image est
toujours devant mes yeux. Cette nuit mme je l'ai vu, les yeux pleins
de larmes, et me suppliant d'avoir piti de son sort amer.

La mre Wouters regarda sa fille avec tonnement; mais elle chassa
immdiatement de son esprit le soupon qui venait d'y pntrer, et
lui dit:

--Allons, allons, Lina, vous tes encore une innocente enfant. Les
songes doivent toujours se prendre au contre-pied; nous avons donc des
raisons de croire que M. Herman n'est pas aussi malheureux que vous
pensez.

--Pas malheureux, mre? rpta Lina avec une triste ironie. Son
pre a cherch et trouv pour lui une fiance, une demoiselle
noble et riche. Le bon M. Steenvliet,--car son coeur est excellent
au fond, croyez-le, ma mre,--tait si satisfait, si joyeux de ce
brillant mariage, qu'il considrait comme la rcompense de sa longue
vie de travail... Mais M. Herman, qui parat avoir une aversion pour
le mariage, s'enfuit en pays tranger et laisse son pauvre pre tout
seul! Ah! Herman a agi sans doute dans un moment d'garement; mais,
quoi qu'il en soit, pensez-vous, ma mre, qu'aprs une pareille
action un homme puisse avoir encore un seul jour de repos? Savoir
qu'on a rendu son vieux pre malheureux, cette douloureuse conviction
doit lui ronger le coeur comme un ver. Et vous et grand-pre vous
trouvez tonnant que j'aie piti de celui sans la gnreuse
amiti duquel je ne serais plus de ce monde.

--Il y a bien quelque chose de vrai dans vos paroles, Lina, mais vous
exagrez.

--Ah! mre, comment pouvez-vous dire cela? Supposez donc que vous
ayez rsolu, grand-pre et vous, de me faire pouser quelqu'un,
un bon et brave jeune homme, et que je m'enfuie loin d'ici; ne vous
plaindriez-vous pas au ciel de mon ingratitude et de ma cruaut? Et
moi, comme punition, ne mourrais-je pas de chagrin et de regret?

--Oui, certes, mon enfant, mais ce n'est pas la mme chose. Et, en
tout cas, que pouvons-nous y faire?

--Ah! je pourrais bien y faire quelque chose, mre, si je pouvais
causer encore une fois avec M. Herman.

--Cela est compltement impossible. Dieu sait s'il n'est pas dj
 plus de cent lieues d'ici?

--Son pre m'a dit pourtant qu'il reviendrait bientt.

--Ce n'tait qu'une supposition, et d'ailleurs, innocente rveuse
que vous tes, oubliez-vous donc que grand-pre nous a dfendu,
trs strictement dfendu, de parler encore avec Herman? Et ne
devez-vous pas, s'il reparaissait ici, fuir immdiatement sa
prsence? La calomnie veille et nous pie, mon enfant.

--Que m'importe la calomnie, ma mre?

--Soit! mais le chagrin, la colre de grand-pre?

--Cela est pis, en effet! soupira Lina dcourage. Allons, mre, ne
parlons plus de ces tristes choses, il a cess de pleuvoir, je vais
reprendre mon travail dans le potager.

En achevant ces mots elle mit son carreau  dentelles de ct, le
recouvrit d'un drap blanc et sortit de la pice. La veuve, de son
ct, continua  faire sa cuisine. Elle plaa un pot de fer sur le
pole, le remplit  moiti d'eau et recommena  peler ses pommes
de terre.

A peine s'tait-elle remise  l'ouvrage qu'elle poussa un cri de
surprise et d'angoisse. Elle ne pouvait en croire ses yeux, Herman,
Herman Steenvliet, venait d'entrer.

Son visage tait trs ple et ses lvres tremblaient pendant qu'il
regardait de tous cts autour de lui.

La femme Wouters se leva prcipitamment, courut  la porte du jardin
pour la fermer, revint, leva ses mains devant le jeune homme comme
pour l'empcher d'avancer et s'cria d'une vois touffe:

--Ah! monsieur Steenvliet, que venez-vous faire ici? Partez, je vous
en prie. Voulez-vous encore nous exposer  la calomnie?

--Je veux voir Lina, rpondit-il.

--Mais grand-pre l'a strictement dfendu, si Lina savait que vous
tes venu, elle s'enfuirait.

--Je dois lui parler et je lui parlerai. O est-elle? Au jardin?

Il se dirigeait dj vers la porte du jardin, mais la veuve
effraye se plaa devant lui et le supplia  mains jointes.

--Pour l'amour de Dieu, Monsieur, allez-vous-en. Il y a peut-tre des
gens qui vous ont vu entrer chez nous. Que va-t-on dire encore dans le
village?

--a m'est gal! s'cria-t-il fivreusement. Je pars demain pour
l'Amrique.

--Pour l'Amrique! Est-il possible? A l'autre bout du monde?

--Mais je ne partirai pas sans avoir vu Lina et sans lui avoir parl.
Ce que j'ai  lui dire doit dcider de mon sort et de ma vie.
Allons, mre Wouters, pour la dernire fois peut-tre, soyez bonne
pour moi, rappelez Lina du jardin.

--Je n'ose pas, rpondit la veuve en soupirant.

Mais la porte de la cour s'ouvrit et Lina rentra. Un gai sourire
illuminait son visage.

--Bonjour, monsieur Steenvliet, je vous attendais, dit-elle.

--Vous m'attendiez? Ah! merci, Lina! s'cria-t-il. Le doute, le
dsespoir me dchiraient le coeur. Votre seule voix me rend le
courage. Veuillez m'couter et vous aussi, mre Wouters.

--Nous ne pouvons pas, rpliqua la vieille avec angoisse. Il faut
partir, Monsieur... Lina, songez  grand-pre, montez  votre
chambre.

--Non, ma mre, laissez parler M. Herman. Il vient nous annoncer
qu'il ne quitte point sa patrie et qu'il accepte la main de
mademoiselle Clmence.

--Erreur, folie! grommela le jeune homme avec un sourire convulsif.
Moi, le mari de Clmence? Jamais, jamais! j'aimerais mieux mourir!

Les deux femmes le regardrent avec une expression d'pouvante.
Elles paraissaient croire qu'il avait perdu l'esprit.

--L'impatience de connatre mon sort me brle le sang,
poursuivit-il. Je n'ai pas le temps de prendre des dtours... Lina,
j'ouvre mon coeur devant vous, lisez-y... Nous avons jou ensemble
tant enfants: nous tions des amis insparables. Oui, je vous ai
sauv la vie au pril de la mienne. Qu'est-ce qui me donna 
moi, faible et innocent enfant, la force et le courage d'un pareil
dvouement? Ah! c'est qu'alors dj Dieu avait dpos dans mon
me le germe qui, aprs seize ans de sparation, devait se changer
en un sentiment irrsistible. Je vous ai revue, Lina; ce que personne
n'aurait probablement pu faire, vous l'avez accompli facilement; vous
m'avez retir du chemin du vice, et vous m'avez rconcili avec
ma conscience. Vous tes pour moi le vivant souvenir de mon pass
regrett, l'image de ma mre! votre bont simple et nave, la
puret de votre coeur,--et qui sait? la volont du ciel,--tout me
pntre de la conviction qu'il n'y a pas de bonheur sur terre 
esprer pour moi, sinon  vos cts...

Lina s'tait affaisse sur une chaise; elle tenait la tte baisse
et luttait contre les larmes qui voulaient jaillir de ses yeux. La
femme Wouters, domine par la voix frmissante du jeune homme,
le contemplait avec un vritable bahissement. Il lui et t
impossible d'articuler une parole, de sorte qu'Herman put continuer
sans tre interrompu:

--Et c'est alors que l'on vient me dire: pousez Clmence
d'Overburg, une jeune fille noble que je connais  peine, qui est
d'une autre race et d'un autre sang que moi? Serais-je assez faible,
assez lche pour laisser ainsi sparer violemment deux mes que
Dieu lui-mme a prdestines  rester unies jusqu'au tombeau! Non,
non, Lina, vous serez ma femme, vous ou jamais personne!

--Mais Monsieur, Monsieur, que dites-vous? balbutia la veuve. Pour
l'amour du ciel, calmez vos esprits gars.

--O Herman, songez  votre pre! s'cria la jeune fille en tendant
vers lui des mains suppliantes.

--Mes esprits gars? rpta le jeune homme. Il ne serait pas
tonnant qu'ils le fussent en effet: mais je m'efforcerai de me
calmer, et je vous dirai ce que je viens faire ici. Mon pre, abus
par sa tendresse exagre pour moi, reste inexorable et veut me
contraindre  prendre Clmence pour femme. Moi, je ne le veux
pas, je pars demain pour l'Amrique,  trois cents lieues dans
l'intrieur du pays. Je vais essayer si je ne puis pas y gagner par
mon propre travail assez d'argent pour tre libre de toute contrainte
et pour pouvoir offrir  la femme que mon coeur a choisie une
existence modeste avec une honnte aisance. J'ai besoin de quelques
annes pour cela, et pendant ce temps je resterai loign de ma
patrie; mais alors je reviens triomphant pour vous supplier, Lina, de
me donner avec votre main le bonheur de toute ma vie... Oui, tel est
mon projet; mais lorsque j'en ai fait part  mon pre, il a nerv
tout mon courage en m'assurant, Lina, que vous ne m'aimez pas, et que
vous n'attendrez pas mon retour. Si cela tait vrai, hlas, il ne me
resterait plus qu' courber la tte sous le poids de ma misre, et
 me rsigner  un avenir sans espoir... Que dois-je croire, Lina?
Prononcez mon arrt et dlivrez-moi de cet affreux doute. Est-il
vrai que vous ne m'aimez pas?

La jeune fille jeta sur lui un regard plein de piti, mais elle
laissa sa question sans rponse.

--Soit, reprit le jeune homme. Je comprends que vos lvres si pures
ne veuillent pas prononcer un tel aveu. Mais savez-vous ce que mon
pre m'a dit encore? Il m'a dit que pendant mon absence vous pourriez
choisir un autre mari. C'est une crainte que je ne veux pas emporter
dans mon long voyage. Ah! tandis que je travaillerais, que je
peinerais l-bas comme un esclave, avec l'esprance de vous avoir
un jour pour femme; tandis que cette esprance brillerait devant
mes yeux comme une radieuse toile, on briserait ici pour jamais
le bonheur de ma vie? Je vous en conjure, Lina, dites-moi que vous
attendrez mon retour!

La mre Wouters essuya avec le coin de son tablier les larmes qui
coulaient sur ses joues; la jeune fille aussi avait les yeux humides;
elle avait frmi plus d'une fois au chaleureux appel d'Herman, et
elle tait ple d'motion. Mais elle avait conserv assez d'empire
sur elle-mme pour pouvoir discerner ce que le devoir exigeait d'elle
et ce qu'elle avait promis au vieux M. Steenvliet.

Elle se leva et dit d'une voix qui, quoique trahissant une motion
profonde, attestait nanmoins une ferme rsolution:

--Monsieur Herman, vous m'avez ouvert votre coeur, lisez aussi dans le
mien maintenant. Je suis si sensible  votre extrme sympathie pour
moi que je voudrais vous baiser les mains en signe de reconnaissance.
Vous me demandez si je voudrais devenir votre femme? Si j'tais une
fille de votre condition et que votre pre pt bnir notre
union, alors, oui, je vous attendrais, ft-ce pendant vingt ans, et
fallt-il sacrifier la moiti des jours qui me restent a vivre, pour
mriter cette grce du ciel, je le ferais avec bonheur...

--Lina, malheureuse enfant! s'cria la veuve effraye.

--Ah! cela me suffit, s'cria Herman, ivre de joie.

--Non, vous vous trompez, cela ne suffit pas, rpliqua Lina. Je ne
sparerai pas le pre du fils, et ne vous rendrai pas malheureux
tous les deux.

--Mon pre finira par consentir  notre mariage, Lina.

--N'esprez pas cela. Que serais-je pour lui? La cause de votre
dsobissance, une ennemie qui lui aurait ravi l'amour de son unique
enfant. Je ne pourrais pas vivre ainsi, Herman.

--C'tait donc la vrit, l'affreuse vrit! s'cria le jeune
homme d'un ton plaintif. Vous ne voulez pas faire pour moi le plus
lger sacrifice? Lina, Lina, non, vous ne m'aimez pas!

--D'ailleurs, Dieu sait ce que je lui ai confess si souvent depuis
votre dernire visite.

--Eh bien, alors?

--Mais cette affection mme m'impose le devoir de vous rconcilier
avec votre pre.

--Et le moyen pour cela?

--C'est d'pouser mademoiselle Clmence.

--Mais, Lina, vous ne savez pas ce que vous dites.

--Je le sais parfaitement, Herman.

--Vous me dchirez le coeur.

--Votre chagrin se dissipera  la longue. L'inimiti entre votre
pre et vous serait un malheur irrparable.

--Ainsi, vous ne voulez pas tre ma femme?

--Sans le consentement de votre pre? Non, positivement non...
Voyons, coutez-moi avec bienveillance, Herman, je vous convaincrai
que vous devez accepter la main de mademoiselle Clmence.

Mais le jeune homme, cras par cet arrt, se laissa tomber sur une
chaise et cacha sa tte dans ses mains en sanglotant.

La vue de ses larmes brisa le courage des deux femmes; elles se mirent
 pleurer aussi.

Lina continua cependant  l'exhorter  se soumettre  la volont
paternelle; elle parla de la vie laborieuse de M. Steenvliet, de sa
bont, de son amour pour son fils unique, de son chagrin. Trouble
au dernier point par le mutisme obstin du jeune homme, elle finit
par s'agenouiller devant lui.

--Herman, mon cher Herman, s'criait-elle en l'implorant  mains
jointes, coutez mes prires. Donnez-moi cette dernire preuve de
votre gnreuse amiti: Acceptez Clmence pour femme!

Le jeune homme se leva d'un bond, ple comme un linge, avec un amer
ricanement sur les lvres.

--Vous! c'est vous qui me condamnez! exclama-t-il d'un ton de
reproche. Eh bien, que mon sort cruel s'accomplisse. Je serai
l'poux de Clmence, avec l'espoir que le poignard acr que vous
m'enfoncez dans le coeur me dlivrera bientt de ce fatal lien en
m'tant la vie qui m'est  charge. Adieu, pour toujours, adieu!

Et sans faire attention aux cris des deux femmes, il courut vers la
porte.

Mais  peine eut-il fait quelques pas, qu'il s'arrta frapp de
stupeur ou d'pouvante, en s'criant:

--Grand Dieu! mon pre!

Les deux femmes regardrent galement au dehors, ples et blmes
d'inquitude.

Deux hommes descendaient d'une voiture qui venait de s'arrter devant
la maisonnette: M. Steenvliet et Jean Wouters. L'entrepreneur entra le
premier.

--Vous voulez partir? restez, je vous l'ordonne, dit-il  son fils.

Il se dirigea immdiatement vers la jeune fille tremblante comme la
feuille, lui prit la main et lui dit:

--Caroline, vous aimez Herman, j'en suis certain. Vous sentez-vous
capable de m'accorder une petite place dans votre coeur? Pourriez-vous
aimer le vieux Steenvliet comme un pre?

--Ah! je vous aimais dj de toutes les forces de mon me,
bgaya-t-elle.

--Eh bien, Herman, eh bien, Caroline, coutez bien ce que je
vais vous dire. Voil M. Jean Wouters, matre, charpentier et
entrepreneur. Il a donn son consentement et je donne le mien. Venez,
Herman, mon entt, mon brave fils, tendez la main  Caroline; elle
devient votre femme.

Herman poussa un cri de bonheur, et serra son pre et sa fiance sur
son coeur dans une mme treinte passionne.

Jean Wouters et la mre Anne, priant et pleins de reconnaissance,
levaient vers le ciel leurs yeux mouills de douces larmes.

FIN

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--19062-3.





End of the Project Gutenberg EBook of Argent et Noblesse, by Henri Conscience

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARGENT ET NOBLESSE ***

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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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