The Project Gutenberg EBook of La sirne, by Gustave Toudouze

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La sirne
       Souvenir de Capri

Author: Gustave Toudouze

Release Date: December 9, 2005 [EBook #17264]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRNE ***




Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






GUSTAVE TOUDOUZE


LA SIRNE

SOUVENIR DE CAPRI



Paris

E. Dentu, diteur

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orlans.


MDCCCLXXV


*       *       *       *       *


A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUY

_Souvenir reconnaissant_.

GUSTAVE TOUDOUZE.

Octobre 1874.


*       *       *       *       *


LA SIRNE




I


C'est le matin: Naples s'veille sous les premiers baisers du soleil.
Mille cris se heurtent et se croisent dj, les gestes le disputant en
vivacit aux paroles.

Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un
fruit, s'arrachant un jouet, courant aprs le sou du passant gnreux ou
du _forestiere_ charm de leur bonne mine. Sales, la figure barbouille
et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton
et la forme des enfants peints par Raphal. A quelques pas, leurs mres
et leurs soeurs, assises auprs d'un panier de fruits ou surveillant un
fourneau allum pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air,
faisant gravement la chasse  un insecte importun, lissant leurs cheveux
et n'interrompant la natte commence que pour crier leur marchandise,
invectiver une voisine ou administrer une taloche  un marmot
rcalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adosses au parapet qui
borde le golfe, du Fort de l'OEuf au Palais du Roi, se dressent les
lgres boutiques  claire-voie o l'on dbite les _fiori_ et les
_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui
grouillent ple-mle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la
foule des marchands, des flneurs napolitains et des trangers, les
cochers lancent  toutes brides leurs chevaux sans craser un enfant ni
renverser un talage, et ne se font pas faute d'interpeller les
passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une
voiture de lgumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les
cuivres tincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement
de sa tte.

Mais comment ne point pardonner  ce quai Santa-Lucia sa salet et son
tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en
le voyant, exubrant de vie et de gaiet, baign par le soleil,
s'tendre paresseusement en face du Vsuve, s'allonger avec une sorte de
volupt au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?

Descendants des fameux lazzaroni, peut-tre mme leurs fils, des
pcheurs, tendus  plat ventre sur la crte du parapet, dorment ou
causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau
 vapeur, encore amarr au quai, en partance pour Capri; de grands
gamins, vtus d'un lambeau de chemise ou culotts d'une loque de
pantalon maintenue sur l'paule par une bretelle en corde, fixent leurs
yeux noirs du mme ct.

La cloche tintait  coups prcipits, lanant dans la puret de l'air sa
note stridente, et les ondes sonores allaient, s'largissant, porter au
loin l'appel monotone du bateau. S'chappant avec un sifflement aigu,
une sorte de cri dchirant et prolong, la vapeur mlait son nuage
impalpable  l'paisse fume noire vomie par le tuyau principal, pendant
que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trpidations 
toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs franais, des
touristes anglais, gouailleurs  la mine panouie, farceurs aux traits
gourms et impassibles, s'amusaient  lancer dans l'eau des pices de
monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix  seize ans,
compltement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur,  la
recherche de cette manne de nouvelle espce. Les passagers joignaient
leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces
tritons bruns et agiles qui s'battaient dans l'cume de la vague,
enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau.

Ce tapage aquatique avait un indiffrent: le marin en long bonnet de
laine qui frappait sans relche la cloche d'appel, n'coutant rien, ni
les rclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des
passagres nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine.
Celui-ci, appuy au bastingage, fumait lentement un long cigare travers
d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffe odorante
qui tourbillonnait autour de sa tte, il fixait son attention sur le
quai inond d'une blouissante nappe de soleil, et alternait avec
philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout  coup son
cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernire
vibration mourut peu  peu dans la mer.

Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situes sur le quai, se
dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de
voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le btiment
changea d'allure: les trpidations, aprs avoir atteint leur paroxysme,
cessrent subitement; le panache de fume roula sur lui-mme, plus noir,
plus acre, plus pais, s'abattant de faon  masquer aux voyageurs une
partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur
dcrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs
dont il tait envelopp, et s'lana, traant un sillon cumeux dans la
mer tendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs,
les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe
s'claircit de minute en minute; tous abandonnrent la poursuite: la
_Speranza_ marchait droit sur Capri.

Imprgne de senteurs fortifiantes, la brise marine temprait la chaleur
naissante du jour, agitant mme par moments la toile tendue au-dessus
des voyageurs pour les protger contre l'action trop directe de ce ciel
de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait,
laissant derrire lui, comme une trane d'argent, les seules vagues qui
parvinssent  rider la surface du golfe.

Debout  l'avant, plongs dans une admiration extatique, les deux jeunes
gens arrivs en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidit,
avec religion, le magique spectacle qui se droulait tout autour d'eux 
mesure qu'ils avanaient en mer.

Derrire, ils laissaient Naples et ses tages de maisons pittoresquement
groupes, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent
San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer
baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vsuve
avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur maries
au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravage
par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux
et les terrasses, o schent le mas et le bl, ont un aspect gyptien.
Comme un dfi de la civilisation, une bravade du progrs, le chemin de
fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches
de lave superposes, et sa ligne, moiti blanche, moiti noire, faisait
une ceinture  la montagne. En haut, imperceptible fume, une vapeur
dessinait les contours du terrible cratre: le gant sommeillait,
toujours prt au plus effrayant des rveils. A droite se creusait le
golfe dans sa merveilleuse beaut, montrant tour  tour, avec une espce
de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de
sable fouille par les pcheurs, les cabanes de bois, les barques sur le
flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette
route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour
rejoindre Pouzzoles, Baes, Misne: les figuiers aux larges feuilles,
les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la
blancheur d'un mur, l'tincellement d'un toit,  travers la verdure
sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et
presser le flot entre ses rochers anguleux et l'le de Nisida.

Penchs en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces
merveilles, les mains tendues comme pour les toucher et convaincre
leurs yeux de la ralit du spectacle; parfois, las d'admirer en
silence, ils causaient. Leurs paroles taient graves, basses et mues
par la vnration ressentie: un certain crasement de cette beaut
pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, ples de bonheur et
d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique
frnsie, et des exclamations irrsistibles, ardentes de jeunesse,
partaient de leurs lvres, de leurs coeurs, pour ainsi dire. Isols des
autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs
impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette
contemplation: aucun bruit, aucune voix n'et pu les arracher  leur
extase; il leur semblait tre dans un monde tranger, quelque pays de
leur cration o l'humanit ne les suivait pas. Peintre et pote
sentaient de la mme faon, et cette admiration, sorte de magntisme
man du milieu o ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y
imprimant comme un reflet de ces mille beauts, toutes concourant  ce
but sublime, le beau absolu.

Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de
cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, 
certains accents,  de belles et touchantes illusions, vainement
cherches plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le coeur
sent moins vivement.

Paul Maresmes, grand jeune homme blond, trs-distingu d'allures sous le
nglig de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa
physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage
naturellement ple et un peu fminin dans les contours. L'oeil,
trs-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matrielle, plus loin
que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul tait n pote,
avec ce temprament nerveux, impressionnable, presque maladif,
particulier  certains amants de la muse. Souvent, plong dans ses
rflexions ou emport par quelque rverie, il se laissait entraner hors
de toute limite matrielle, suivant son rve au del du possible, et
finissant par en faire une ralit qu'il voulait adapter aux choses de
la vie. C'est alors que son ami venait  son secours, le ramenant sur la
terre et s'efforant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux,
plus petit que le pote, brun de cheveux et de barbe, le visage color
et les yeux vifs, tait aussi plus raliste, plus amoureux de la nature:
sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait
ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le
faire revenir au sentiment naturel, au terre  terre prosaque de la vie
de chaque jour.

Tous deux avaient quitt Paris pour une longue excursion en pays
italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes
plumes et des projets de pomes gigantesques; Julien, muni de toiles
blanches, de couleurs, de pinceaux, et rvant des tableaux cyclopens.
S'entendant  merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour
admirer les belles choses et maudire le laid. Ils dclarrent Turin une
ville assommante, malgr son muse, en voyant ses rues tires en ligne
droite et aboutissant toutes  un centre commun. Il fallut Milan pour
rhabiliter l'Italie  leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise,
Saint-Marc, les gondoles et les Paul Vronse, s'ils n'avaient eu en
perspective Florence, la cit des fleurs et des chefs-d'oeuvre, la patrie
des Guelfes et des Gibelins. De Florence  Rome, de Rome  Naples, ils
avaient regard, chant et peint sans trve ni repos. Leur dernier rve
avant le retour  Paris, passer une quinzaine de jours  Capri, allait
se raliser: le bateau les y conduisait.

Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour
de nous, quel monde pass nous enveloppe de sa mmoire! jusqu' ce ciel
que le Vsuve a souill de ses cendres, le jour o il a dtruit Pompi,
jusqu' ce rivage lointain o Pline succomba! Auguste et Tibre sont
venus mourir ici, et leurs mes errantes reviennent peut-tre visiter
ces rivages L-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre
ct, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rveurs cette vue de la
mer, cet aperu sur l'tendue; et la cendre glace du pote ami de
Mcne doit encore tressaillir, quand souffle la tempte, quand la vague
vient battre le rocher o il repose, et que les hurlements de la rafale
clament sur son mausole! Plus loin, n'est-ce pas la petite le de
Nisida?

--Oui, Nisida, avec les dbris des rservoirs du fastueux Lucullus.
Asinius Pollion y possdait aussi des piscines, o ses voraces murenes
taient dlicatement nourries de chair humaine.

--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.

--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudit!

--Julien, peux-tu songer  cela au milieu de cette magie de la nature?

--Magie! tu as raison: n'est-ce pas dsesprant pour un peintre,
reprenait le jeune homme dsignant les silhouettes d'Ischia et de
Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette
incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de
peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel
et les tons d'outremer de ces les!

--Contente-toi d'admirer.

--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.

--Regarde maintenant la nouvelle figure que prsente Capri.

Nous arriverons bientt: la distance diminue  vue d'oeil.

Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se
tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se
confondait en une longue tache blanche, couronne par la masse vert
sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'le de Capri,
spare en deux par un creux profond et dressant  une hauteur inoue
ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'tait toujours l'le dcrite
par Sutone comme inaccessible  cause de l'lvation de ses rochers et
de l'abme des mers qui l'encerclaient de toutes parts.

Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu  peu:
dj apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des
maisonnettes se dressaient, clatantes de blancheur sous la lumire
vigoureuse du soleil. Une verdoyante valle, tache de points blancs, de
plaques lumineuses, reliait maintenant les deux normes blocs qui
composent l'le. Bientt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine,
devant son troit rivage bord de barques tires  sec et de
maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pcheurs, de gamins et
principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages,
et mme servent de maons, portant le pltre et les outils; elles sont
grandes, fortes, parfaitement dcouples, avec l'air un peu fier.

A peine dbarqus, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une
de ces femmes, et dix noms d'htels ou de maisons meubles leur furent
cris aux oreilles, plus peut-tre qu'il n'y avait d'endroits habitables
 Capri!

_Albergo della Luna_!

_Albergo di Tiberio_!

_Albergo della Croce_!

_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'paule de son
ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu tre l'hte d'un
empereur romain? et de quel prince, Tibre!

--Allons chez Tibre! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant,
puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de
_Mero_.

--Tu veux frquenter un ivrogne, toi un pote!

--Me crois-tu incapable d'apprcier sa cave, et les potes n'ont-ils pas
toujours chant le vin?

--Comment rsister au dsir de banqueter chez Csar, la coupe en main,
le front couronn de roses et de myrtes?

--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur.

--Il n'corchera plus que notre bourse.

--Va pour l'auberge de Tibre; en route!

La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant
l'troit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit  Capri,
entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes pineuses
aux feuilles paisses.

On se croirait en Afrique, dit Julien, qui vitait les pointes
menaantes d'un alos gigantesque pour aller se heurter  un cactus aux
larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout 
l'heure dans un douar arabe gard par des fusils damasquins et des
burnous.

--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, rpondit Paul, montrant les
premires maisons de la ville; regarde plutt ces maisons basses et
carres que l'oeil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore
l'Italie ou bien le Caire? Quel trange et curieux pays!

--La chaleur est galement digne du climat africain!

Julien s'pongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'venter
en agitant son chapeau.

On ne respire pas, et je n'ai d'autre dsir que de m'tendre  l'ombre,
de boire et de dormir.

--Tibre nous donnera satisfaction.

--Une simple coupe de falerne.

--Pourquoi pas du ccube ou du massique?

--Je prfrerais peut-tre ce vin de Setia qui ptille dans le verre.

--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hte baptisera son _capri
rosso_ ou son _capri bianco_?

--Tu ne le ddaignais pas  Naples, o on le fabrique.

--Quel parfum peut bien avoir le cru vritable?

--Un bouquet princier.

--Salut  Csar! nous sommes arrivs.

La fameuse auberge n'tait qu'une maison un peu plus grande que les
autres. On leur apporta des rafrachissements, et, au bout de quelques
minutes, ils commenaient  reprendre haleine et  respirer plus
librement.

Patron, demanda tout  coup Julien  l'hte qui s'empressait autour
d'eux, connaissez-vous Tibre?

--_Tiberio? S signor_! Parfaitement.

--Ah! ah! Vous en descendez peut-tre?

--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre
aubergiste; du reste je ne suis pas de l'le, je suis n  Sorrente.

--Pourquoi avez-vous donn ce nom de Tibre  votre auberge?

--A cause de ma femme.

--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possde un
Csar parmi ses anctres?

--_S signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibre.

--Une de ses matresses?

--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste  ma femme
cette illustre origine.

--O diable la vanit va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant.

--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibre dans cette
bicoque.

--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule
dans les veines de sa femme!

--Pourquoi refuser cette joie  ce brave homme?

Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en
temps avec impatience son ami qui, tendu sur le dos, fumait
paisiblement une cigarette de l'air le plus bat et le plus apathique.

Nous ne sortons pas? dit-il enfin.

--Attends  demain, rpondit languissamment Julien, et modre
l'agitation qui te dvore; tu tournes comme un cureuil dans sa cage. Du
reste, le jour va tomber.

--Je maudis ton indiffrence.

--Repose-toi aujourd'hui. Aie piti de ton ami.

--Profane! Et les ruines de Capri?

--N'as-tu pas la socit d'une arrire-arrire-petite-fille de Tibre?
Tes gots archologiques ont l de quoi se satisfaire. Recherche son
arbre gnalogique, remonte  Tacite,  Sutone, et fais ce cadeau 
notre hte. Moi, je m'engage  lui peindre pour enseigne le portrait du
second Csar: large d'paules et de poitrine, teint ple et bourgeonn,
cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux trs
grands, air morose, la tte raide, incline en arrire.--Avoue que pour
un peintre je connais bien mes auteurs.

--Tu plaisantes toujours.

--Je te jure que le patron aura ce portrait.

--Tu veux influencer son hospitalit.

--Il est mme capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau
mis en place.

--Paresseux!

--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de
rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose;
mais demain!--Nous sommes abms de fatigue, et les villas de Tibre, si
curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni
chambres de repos, pas mme un simple banc pour nous asseoir. Les
fameuses salles de bain sont sans doute dans le mme tat, sans vote et
sans murailles;  peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe,
un pan de mur, une mosaque grande comme la main, asiles non contests
des couleuvres et des lzards!--Aie piti de ton ami, et remets toutes
tes promenades  demain et aux jours suivants.

--Demain! soupira le jeune pote en s'asseyant.

--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain
matin.

Ce dernier argument parut dcider Paul Maresmes.

Ah! oui, ce pcheur de la Petite Marine, qui parle franais.

--Il viendra, ne dsespre pas; et quant  son langage, toi qui sais
l'italien, tu le comprendras toujours.

--J'attendrai.

--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul!

--Raille, faux ami!

--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibre.

--Oui, si les moustiques et les puces le permettent.




II


Le lendemain matin, bien reposs, Paul et Julien partaient sous la
conduite du pcheur Pagano: ce dernier avait dpass la cinquantaine,
mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilit
extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide,
plurent immdiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois
maille de mots italiens et de locutions franaises, tait facile 
comprendre.

Ils commencrent leur excursion par le ct oriental. Un sentier troit,
passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut
une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardrent pas  voir
l'glise _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur mme; puis, en face
du cap Campanella, les restes de la plus clbre des villas de Tibre,
celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui tait
ddie  Jupiter, et fut commence par l'empereur Auguste. Pagano montra
un fragment de colonne gisant sur un des cts du sentier:

L'entre _del Palazzo_!

--Et le palais lui-mme! ajouta Julien en dsignant une longue et large
muraille  moiti ruine, mais dont les fragments rsistaient
victorieusement  l'action du temps et aux violences des mauvaises
saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge
un ermite, vivant d'aumnes et faisant la cuisine; nos visiteurs se
dbarrassrent de lui moyennant une honnte rtribution.

Paul s'tait arrt pensif devant ces dbris: quelques votes creves
par places, des pierres ronges par la pluie, des fragments de mosaque
blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes,
prouvaient seuls qu'un difice avait exist en cet endroit. Le jeune
pote songeait alors  Tibre tout-puissant empereur; Tibre qui de ce
rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses
dbauches; Tibre, orgueilleux Csar levant douze superbes villas,
palais ddis aux douze grands dieux, et couvrant l'le entire de
bosquets, de bois, de forts; construisant des aqueducs pour distribuer
l'eau dans toutes ces demeures luxueusement dcores; crant des bains
magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais,
palais de Jupiter, bravant et tenant courbs sous le joug de sa terreur,
le peuple romain, le Snat, le monde entier. L, il crivait ses ordres
 Rome, et les snateurs plissaient et tremblaient  la lecture des
terribles lettres dates de Capre. Peut-tre ces chambres ruines,
dgrades et s'miettant en poussire avaient-elles vu runis Tibre et
Caligula, quand l'empereur manda prs de lui ce dernier, alors g de
vingt ans, et dans le mme jour le fit homme, le revtant de la robe
virile et lui faisant couper la barbe.

Un monde d'ides tranges assaillaient le jeune homme emport par la
fivre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos  la mer;
il jetait les yeux sur toute l'le, y cherchant les bosquets
d'autrefois, les asiles  Vnus abritant des couples amoureux, les
villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il
croyait voir la Capre du Csar romain, et Tibre lui-mme venait  lui,
raide, morose, effrayant; Tibre promenant dans cette retraite son
oisivet malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activit et
les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.

Un cri de Julien l'arracha  cette vision; le peintre et le guide
venaient de s'arrter au bord d'un effroyable prcipice: la falaise
prsentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent
vingt-cinq mtres sparant le sommet du rocher de l'anse profonde o
bouillonnait la mer.

_Il Salto_!

--Le saut de Tibre! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'o il
faisait prcipiter ses victimes! et des yeux il mesurait le gouffre.

Sutone prtend, ajouta Julien, que des bateliers, posts en bas,
achevaient les malheureux supplicis. Le rcit me parat de pure
invention, quand je vois cet abme.

--Sutone a-t-il jamais visit Capre?

--Il serait cependant curieux de contrler ses anecdotes; et ce sentier
 pic, qui plonge dans la mer aprs avoir sillonn la falaise, a
peut-tre si mal  propos servi de route  l'infortun pcheur dont il
raconte la cruelle aventure.

--Celui dont Tibre fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet,
ensuite avec une langouste, pour le punir de s'tre prsent trop
subitement devant lui?--Tu as peut-tre raison.

--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite o il tudiait les
toiles et la science chaldenne avec l'astrologue Thrasylle.

--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutt
croire  un phare. Il dit en termes catgoriques:

_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis
Lumina noctivag tollit pharus mula lun_!

La demeure des Tlbens o le phare, mule de la lune, nocturne
voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des
marins. Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir
que Capri, possde par les Grecs, fut aussi habite par les Tlbens.

--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'tant pas assez
savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que
l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attir; mais
laissons l les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on dcouvre
d'ici.

L'endroit tait en effet merveilleux:  moins d'une lieue en face d'eux,
le cap Campanella, autrefois ddi  Minerve, s'avanait dans la mer,
entirement revtu d'arbres et de villas;  leurs pieds, les lots et
les rochers sems dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et
au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vsuve. Puis, tout
au fond du golfe de Salerne,  une trs-grande distance, apparaissait
une cte lointaine nettement dcoupe, et un groupe de monuments
brillait au soleil avec une forme imposante.

_Pstum_! s'cria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se
dressait sur le rivage campanien.

Ils auraient voulu d'un lan traverser la mer qui les sparait de ces
ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grce transporte sur le
sol italien: Pstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois
l'an; Pstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de
fivres pouvantables, le refuge des plus dangereux bandits!

Mais qu'est-ce cela? reprit le peintre, dont l'attention mobile
changeait constamment d'objet; il laissait de ct Pstum et le paysage
pour dsigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les
rochers de la cte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du
Saut de Tibre.

Une femme, je crois, dit Paul, quittant  regret la vue potique o il
planait un instant auparavant.

--Diable! elle ne craint pas le vertige.

--Une Capriote?

--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui
manquer, et le gouffre est sous elle.

--Elle suit le fameux sentier dont nous causions  propos de Sutone et
de l'anecdote du pcheur.

--H! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?

A peine le guide eut-il regard dans la direction indique par les
voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi.

Tu as peur!

--_Santa Madonna! la Maga_!

--Une magicienne! que veux-tu dire?

--_Signori! signori_! c'est une sirne.

--Cette fille si agile? dis plutt une chvre.

--Chut! ne parlons pas d'elle ici.

--Tu es fou, Pagano.

--Cela porte malheur!

--Explique-toi.

--Plus tard, chez moi,  la Petite Marine, quand vous aurez vu ses
soeurs.

Il fut impossible d'obtenir autre chose du pcheur.

Cependant la jeune fille se rapprochait; bientt ils purent voir
distinctement ses traits. De son ct, elle s'arrta, fixant sans aucune
frayeur ses yeux noirs sur les trangers.

Par Vnus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tte
superbe! quelle fiert d'allure!

--Admirable!

--Le temple d'Erechthe a-t-il laiss fuir une de ses cariatides?

--Elle revient des mystres d'leusis, des Anthestries ou des
Thesmophories!

--C'est peut-tre une canphore; parlons-lui.

Et, malgr les gestes terrifis et les supplications de Pagano, Julien
et Paul s'avancrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie,
ses cheveux noirs relevs en couronne sur la tte et traverss par une
flche d'argent, ses vtements retombant avec une grce svre autour
d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette,
purement dessine sur le fond clair du ciel, avait une trange majest,
quelque chose d'imposant et d'enivrant  la fois par l'attraction
bizarre de sa physionomie; les yeux, trs-allongs, d'une douceur
africaine, semblaient lancer de lumineux rayons  travers la soie des
cils pais; la rougeur vivante des lvres, charnues et bien coupes,
contrastait avec le ton de la peau, ple malgr la couleur dore que lui
avait donne le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence,
faisait voltiger quelques mches de ses cheveux et accentuait la courbe
onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse 
l'paule.

Paul la regardait avec une curiosit mue, se sentant invinciblement
attir par cette trange et superbe crature: il lui semblait retrouver
quelque cration de son cerveau, un rve tout  coup voqu par une
puissance suprieure.

Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les
voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison?
C'est une sirne!

--Une pareille figure, s'cria Julien avec admiration, serait un succs
pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modle!

Les jeunes gens s'taient arrts  quelques pas, n'osant approcher
davantage de peur de la faire fuir. Avanant un peu la tte par un
mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement;
puis, s'adressant particulirement  Paul Maresmes, elle dcouvrit dans
un charmant sourire l'mail de ses dents, et, appuyant les deux mains
sur ses lvres, lui envoya un baiser.

Moiti charm, moiti tonn, Paul resta clou  sa place, tandis que le
peintre riait aux clats. Elle en profita pour s'lancer comme une folle
dans le sentier horriblement escarp qui conduisait  la mer et
disparatre en quelques secondes.

La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre.

--Elle t'a ensorcel avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement
son ami qui allait perdre l'quilibre et rouler dans le prcipice.

--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'tait rapproch, la Giovanna ne
se tuera pas. Il montra du doigt la jeune fille dj parvenue au bord
de la mer et se perdant derrire les rochers.

La singulire fille! reprit le pote qui cherchait vainement 
l'apercevoir encore.

--Prends garde  la Sirne, Paul, elle te veut du bien.

--Ne crains rien, je saurai rsister  son charme.

--Dfends ton coeur contre son amour et ne sois pas aussi sensible  ses
baisers.

--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense mme plus.

--Alors, en route; nous avons encore du chemin  faire avant d'arriver 
la Petite Marine.

De la tour du Phare on suivait la cte baigne par le golfe de Salerne.
Aprs avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se
trouvrent dans une sorte de valle se dirigeant au sud vers la mer et
conduisant  la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans
les ruines parses en cet endroit que fut trouv le bas-relief
mithriaque expos maintenant au muse de Naples: la table de marbre, de
quatre pieds de long sur trois de large, reprsente Mithra, le gnie du
soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du
taureau. Mais ils ne s'arrtrent que peu de temps en cet endroit, 
prs de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie seme d'cueils et
de rochers.

De la valle, Pagano leur fit gagner une seconde colline, domine par le
tlgraphe et formant l'oppos du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro
grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la
pointe de Tragara, l'cueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la
vue tait superbe. Sur la colline mme on remarquait quelques restes
antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-tre s'y levait
autrefois une des villas de Tibre. Paul partageait galement l'avis de
ceux qui pensent que la petite le du Moine, sorte d'cueil de trois
cents pas de primtre, est la fameuse ville des Oisifs ({~GREEK CAPITAL
LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON WITH OXIA~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
SMALL LETTER FINAL SIGMA~}) d'Auguste, et que les ruines parses a et
l sont celles du tombeau de son favori Masgabas, mort pendant sa
tourne  Capre.

Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficults,
 cinq cents mtres au-dessus de la mer,  la pointe de Tragara. Ils
dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Mditerrane
qui baigne la Sicile et va se perdre sur les ctes d'Afrique. Dans le
bleu de la mer se dtachaient trois blocs noirs, trois cueils. Pagano
les dsigna aux jeunes gens.

Les Sirnes! dit-il  voix basse, par crainte de voir ses paroles
emportes vers elles par le vent.

--Ah! oui, les soeurs de la jeune fille du Saut de Tibre! Et Julien
lana dans l'air un joyeux rire.

Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient! Le pcheur se signa
dvotement, et montra  Paul et  Julien le chemin qu'il fallait prendre
pour redescendre vers la Petite Marine. C'tait un passage taill dans
le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de
route. Le pied glissait sur les roches polies, s'corchait contre des
pointes, et parfois des pierres s'boulaient tout  coup, entranant
dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la
mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffes salines, et de temps
 autre comme une rose enleve par le vent  la crte des vagues; puis
retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot
roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.

Enfin une claircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le
rocher, montrant le bleu de l'eau joint  l'azur plus clair du ciel, et
au bas du sentier une petite plage de galets o la mer venait dferler
en petites lames courtes, garnies d'une frange d'cume: c'tait la
Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pche. Dans la
falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots taient
tirs  sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et
souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers
abritent les pcheurs et les dfendent de la mer. L, entre deux
immenses rochers pointant leurs ttes dans les nuages, se trouvait la
cabane de Pagano, adosse  un bloc norme.

Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espce d'avance
et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:

Les voyez-vous?

--Parfaitement, rpondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton
histoire? Nous sommes aussi dsireux de l'entendre que toi de la
raconter.

La nuit tombait, la course avait t longue et fatigante au milieu de
ces montes, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent
gaiement  la table du pcheur et partagrent le repas de sa famille.
Quand ils eurent termin, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec
dans la chemine, et les deux amis, la cigarette  la bouche, les pieds
 la chaleur, prtrent l'oreille au rcit du guide.

Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la
Petite Marine un homme tendu: le corps,  moiti dans l'eau, roulait un
peu  chaque vague nouvelle avec un mouvement rgulier et lent, mais il
tait raide, glac; autour de lui pas un dbris n'expliquait sa prsence
en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux
environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux
reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauv et
recueilli. Il tait Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car
personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais  Naples.
Embarqu trs-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyag, faisant
plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les
les de l'ocan Indien. Puis, un immense dsir l'avait pris de revoir
l'Italie, et il rsolut de quitter  l'insu de ses camarades le navire
sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se prsenta, il s'enfuit
sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un
courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment
jusqu' son retour  la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir
de rien. Sa barque avait chou sur les Sirnes.

--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider
dans notre travail, dans nos pches. Les jours passrent, il ne parlait
pas de retourner  Naples. Enfin, aprs un sjour de deux mois, il
dclara vouloir se fixer tout  fait  la Petite Marine. Avec l'argent
de ses conomies, qu'il avait eu la prcaution de serrer dans une
ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un
attirail de pche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse
et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui
regarde les Sirnes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois
pendant les temptes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pchant,
amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses rcits de
voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait 
tous.

Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque  la
mer, malgr les menaces du temps; on chercha vainement  le dissuader de
se mettre en route, il n'couta personne et piqua droit sur la haute
mer. La tempte fut affreuse, on le considra comme perdu. Cependant le
matin, quand la tourmente fut apaise, nous le trouvmes tranquillement
assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille
de quelques mois  peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un
sourire de pre. Nous restmes stupfaits; mais  toutes nos demandes il
refusa de rpondre, disant seulement que c'tait sa fille, sa Giovanna
chrie; et mme, quelques-uns ayant mis de l'insistance  l'interroger,
il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirnes,
et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.

C'tait une impit, un sacrilge: il en fut puni. Un matin, son corps
fut retrouv sur la grve, tout dchiquet par les roches et le crne
bris; il tait mort, et des pcheurs virent des fragments de sa barque
sur les Sirnes: elles s'taient venges. Dans la cabane dormait la
petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de
faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succdrent aux
jours, schant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive,
Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait
des journes entires accroupie en face de la mer, surtout  l'endroit
o son pre avait habit autrefois, et il fallait l'arracher  ces
engourdissements,  cette espce d'extase pour la faire manger. Elle
grandit, et sa beaut tout  fait extraordinaire attira l'attention des
jeunes gens de l'le; mais son sourire, son charme, taient mortels.
Malheur  ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui rsister: elle
fascine, c'est une sirne, comme ses soeurs de la pleine mer, et le vieux
Giovanni Massa a peut-tre dit vrai!

--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui coutait de l'air le plus srieux
et le plus attentif le rcit du guide, tandis que Julien conservait son
air railleur et sa mine incrdule.

--Rien n'est plus srieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont os
aimer la Sirne.

--Eh bien?

--Ils sont morts.

--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant.

--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pcheur; elle
charme par sa voix, par ses manires, et entrane peu  peu dans la mer
l'imprudent qui l'a coute et suivie.

Derrire eux, la femme de Pagano, pouvante d'une semblable
conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'tait mise en
prires devant une petite madone incruste dans la muraille et claire
par une veilleuse.

La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de
pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parent en l'unissant 
ces trois vilains rochers.

--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fuss-je votre
mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou mme de la rencontrer sur la
plage par un jour de tempte!

--Un jour de tempte? interrogea Paul que le rcit semblait intresser
vivement.

--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_!

--Pourquoi?

_Perch_? Et le pcheur avant de rpondre fit un grand double signe de
croix, ce qui rassura un peu sa femme. Parce que, lorsque la mer est en
fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois
Sirnes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se
changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avanant
jusqu'au rivage. L, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec
leur soeur Giovanna. Alors, malheur au tmraire qui les coute, malheur
 celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu  peu par leurs
chants, par leur voix  laquelle on ne peut rsister; puis l'une d'elles
s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lvres, les
yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cde, c'est fini:
elles l'emmnent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de
la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-tre le lendemain le flot
roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers
mortels, pour qu'une spulture chrtienne puisse tre donne  cette
dpouille inerte!

--C'est pouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu,
Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle
m'a donn une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-mme.

--Comment! vous souponnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation.

--Tout le monde l'accuse  Capri.

--Pauvre fille! personne ne prend-il sa dfense?

--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni mme l'insulter: son
seul charme fait sa meilleure dfense.

--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirnes?

--Quand ce ne serait que pour rhabiliter Giovanna, je le ferai
certainement.

--Pote! pote! je crois que la Sirne a trouv un vaillant chevalier.

--Mon cher, cela ne te rvolte-t-il pas?

--Y pouvons-nous quelque chose?

--Si vous vous croyez assez forts pour rsister  l'enchantement des
Sirnes, reprit le pcheur, je vous conduirai, un jour de tempte,
derrire un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachs l, vous
pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en prviens, il y va
de la vie, il y va de l'me peut-tre, et je vous laisserai seuls, car
rien que d'en parler porte malheur!

--Accept, digne Pagano! rpondit Paul.

--Maintenant, mon cher hte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous
servir de lit: je tombe de sommeil et nous rclamons ton hospitalit
jusqu' demain. Le peintre billait d'une terrible faon pour prouver
son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif  la manire
napolitaine.

Aprs leur avoir indiqu leur couchette, Pagano, avant de dormir  son
tour, alla joindre ses oraisons aux prires de sa femme, toujours
agenouille devant la madone.

_Santa Madonna_! protge-les! dit le brave homme en terminant, et il
jeta un regard sympathique vers le coin o reposaient paisiblement les
deux jeunes gens.




III


Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et
de toucher eux-mmes ce qui veillait leur intrt, les deux amis
passrent cinq jours  parcourir l'le. Ils escaladrent comme de
vritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches tailles en
plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvrent l
une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du
reste toujours expos au vent brlant d'Afrique; puis ils visitrent les
diffrents endroits sems de ruines o les archologues reconstruisent
les villas de Tibre, sans pourtant parvenir  s'accorder dans leurs
affirmations, et crurent navement avoir vu les _Cubicula_ de Sutone,
les immondes retraits du vieux Csar. Enfin Pagano, les prenant dans sa
barque, leur fit visiter d'une manire moins fatigante le tour de l'le.
Partant de la Petite Marine, ils doublrent les pointes _Ventroso, del
Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le
ct occidental de Capri, pour se rendre  la clbre grotte d'azur.

Leur premire curiosit satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester
encore une quinzaine de jours  Capri: le jeune pote s'y sentait retenu
par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part  son ami;
quant  Julien, il avait dcouvert de superbes points de vue, des
rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses
pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage.
Un endroit entre tous l'avait frapp d'admiration, c'taient les ruines
de ce que l'on suppose avoir t les bains de Tibre, ces fameuses
piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Csars_, et portant
actuellement le nom de _Palazzo di Mare_.

Figurez-vous, au bord de la mer,  l'ouest de la Grande Marine, une
srie de constructions en briques,  moiti encastres dans la roche et
baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des
conduites brises, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les dbris
de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronons de colonnes
en marbre cipolin gristre, une chambre, sorte de piscine carre qui
s'tend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un trange
effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchtre des roches
de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots
ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, o parfois la bavure
d'une vague s'crase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu
dans les ronces conduit  ces bains. Julien commena en cet endroit une
suite d'tudes pour un tableau dont l'ide lui tait venue.

Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intresser  ses travaux;
il errait sur les rochers, songeant et rvant devant ce magnifique
spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache
blanchtre indiquait Naples sur le ton fonc de la cte, et une ligne
dcoupait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse
du Vsuve. Ses yeux allaient de l'exubrante verdure de Sorrente, des
paysages touffus de Massa di Somma,  l'escarpement du Pausilippe et au
promontoire de Misne plong dans la poussire d'or et de feu du soleil.
Peu  peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta
moins longtemps prs de son ami, puis l'abandonna tout  fait. Cette
conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain  savoir ce
que faisait Paul, et ne put, malgr l'adresse de ses questions, lui
arracher son secret.

Un matin, contre son habitude, ce fut Paul qui partit le premier aprs
avoir serr la main de son ami: le pote s'loignait d'un pas agile,
joyeux, la tte dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur
la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mlancoliquement la tte;
une ombre obscurcissait son front et une pense nouvelle lui entrait au
cerveau. Peut-tre Paul avait-il un amour cach, quelqu'une de ces
affections personnelles et jalouses qui loignent de l'ami et font tout
oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus
confiance en son amiti? Puis, aprs un instant de rflexion, il sourit
de cette hypothse, et n'y songea pas davantage.

Sa bote  couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre,
le jeune peintre descendait  travers les ronces jusqu'au _Palazzo di
Mare_. Quand il fut arriv en face du point qu'il tudiait, toutes ses
proccupations s'envolrent, subitement chasses par la radieuse beaut
de l'endroit: un flot de lumire inonda ses yeux, pntrant en lui comme
une vie nouvelle; il sentit son me s'imprgner de cette nature
merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose
disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son oeuvre, rendant les mille
aspects du rocher, de la mer et des ruines baignes par les eaux bleues.

Malgr sa sincre affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire
qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoy du bout des doigts
l'avait frapp d'une trange et douce motion: sans l'aimer encore, il
se laissait aller  elle,  son souvenir gracieux, et ses rveries
l'voquaient souvent.

Sa promenade de rveur solitaire, de pote  la poursuite des magies du
vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait 
s'en foncer dans cette ombre et  plonger ses yeux dans l'immensit
limpide tendue devant lui. S'enveloppant de tnbres indcises, il se
sentait comme entour par des divinits mystrieuses dont le pouvoir
invisible pesait sur lui. Quelquefois le frlement d'aile d'un oiseau
s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une
main de desse, et un frisson d'inquitude et de joie faisait battre son
coeur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la valle, suivant les
dtours et les replis de la nouvelle route qui conduisait  la grotte,
l'ancienne ayant t sans doute dtruite dans l'un des cataclysmes
volcaniques dont l'le fut autrefois bouleverse, peut-tre dans ce
tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibre, quelque temps
avant la mort du terrible Csar. Peu  peu il se trouvait  trois cents
pas sous la valle, tournait brusquement  droite et arrivait devant
l'ouverture bante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule
troue dans la montagne, les ruines d'un temple.

Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne,  cinq cents pieds
au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'tend
vers le coeur de la colline. Le temple dont elle contient les restes
tait de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable
grandeur, ayant d abriter des statues, et des ruines de chambres
anciennement peintes. L'architecture en est romaine.

A qui fut ddi ce temple? Certains archologues prtendent que c'est 
Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief
dcouvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran
solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tourne vers l'orient,
reoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la
personnification dans la gense persane.

Paul Maresmes, curieux de toutes les choses tranges, avide des mystres
religieux, toujours raconts aux peuples en langage potique, errait
dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant
une poussire sculaire. Cette ide de Mithra lui plaisait: il se
souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient
apport en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des
Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil
mme, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'nergie
guerrire. Avant d'tre crass par Pompe, ces pirates taient les
matres de la mer; ils dominaient la Mditerrane, faisant de toutes les
les des repaires et des dpts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les
ayant attirs par sa position formidable, devenait bientt une de leurs
citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et
o ils se rfugiaient aprs le pillage. L'le leur paraissant favorable,
ils avaient lev ce temple  leur dieu favori: c'est l que se
faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles
o se donnaient les diffrents grades mithriaques, _soldats, lions_ et
_coureurs du soleil_.

Avec son imagination exalte, Paul, plong dans une rverie fivreuse,
assistait  quelqu'une de ces mystrieuses crmonies, o brillait au
fond de l'antre obscur le feu sacr. Le nouvel initi s'avanait vers la
lueur rougetre, dont l'clat se refltait nergiquement dans ses yeux,
et, repoussant d'un geste la couronne prsente par l'initiateur,
saisissait l'pe offerte en mme temps  son choix, en prononant la
formule mystique: Mithra est ma couronne! Quand il s'arrachait peu 
peu  ces visions, Paul se trouvait avec tonnement au milieu des
ruines, ne pouvant croire  l'vanouissement de son rve, et certain
d'avoir vu.

Un jour, au moment o, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il
s'arrta frapp de surprise; une joie infinie lui emplissait le coeur:
dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout,
semblable  quelque chef-d'oeuvre oubli l par Phidias; mais de ses yeux
jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivr du
pote. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherche le long
des rochers et sur les plages dsertes qui avoisinent la Petite Marine:
c'tait Giovanna.

Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant
les tnbreuses penses; il voit et rassasie son me d'un radieux
spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magntique, puise
 mme et se plonge dans le monde impalpable du rve et de
l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre
redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacre de Crs, mre
de Proserpine: n'est-ce pas galement dans des grottes que les Phrygiens
et les Crtois clbraient les mystres de la Grande Desse? Interrogez
les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de
la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Plasges prosterns
devant D-Mter, agenouills aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est
plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirne, une des
compagnes chries de la malheureuse enleve par Pluton; elle revient
visiter cet endroit consacr  celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir
surnaturel l'a revtue d'une figure humaine.

Mais, en mme temps que cette illusion merveilleuse domine le pote, un
poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble
le cerveau et frappe au coeur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux
admirent la crature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle
communique, infiniment sduisante; il ne rsiste pas,--il aime.

Quand il s'avana vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de
l'offenser, il se heurta  son sourire, plus enchanteur encore. Avec une
lgret pleine de grce, avec cette voluptueuse ondulation qui
enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable
attraction, elle sauta du pidestal et vint au-devant du jeune homme
hsitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait
sous les yeux une mortelle ou une divinit. Ce fut la jeune fille qui
lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue
existence. Il rpondit, et peu  peu son illusion se dissipa: Giovanna
se familiarisait rapidement, ayant des rflexions d'enfant, un mlange
curieux de sauvagerie et de navet.

Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante  travers les
rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une
caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de
la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les
Sirnes. Le pote, heureux, coutait, s'absorbant dans ces mille dtails
nafs, comme s'il et entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il
ressentait les mmes motions, cette adorable enfant lui paraissant
l'cho vivant de ses propres rveries. Il avait surtout remarqu la
mlodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une
musique et les mots s'chappaient de son gosier en gammes tincelantes
de vie, de gaiet et de jeunesse.

Entran par les ardeurs qui brlaient son cerveau, il parlait  son
tour: la jeune fille l'coutait, suspendue  ses lvres, buvant
avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la
nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues,
les clarts du soleil, les mirages lointains de la haute mer.

Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et
s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perl
frappait les chos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi
muet, aussi perdu que devant le baiser du premier jour de leur
rencontre: une flamme lui brlait le front. Il ne songea mme pas 
poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son coeur de mille
motions jeunes et fraches, et une voix mystrieuse chantait en lui,
l'enivrant de la folie dlicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse
l'crasait de son puissant engourdissement.

Telle fut la premire entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlrent
pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le
trahissait.

Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrrent souvent
au mme endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une
terreur mystrieuse de ce lieu sacr qui cachait leurs amours: il y
voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithse d'un nid
d'oiseaux amoureux construit dans un hypoge d'Egypte.

Ils causaient, assis prs l'un de l'autre en face de la vue splendide
tendue devant eux, et toujours,  quelque moment imprvu, comme
s'arrachant  un rve,  un oubli engourdissant de bonheur, la jeune
fille s'enfuyait sans permettre  Paul de la suivre.

Il restait encore longtemps aprs elle; de grandes ombres envahissaient
la grotte, noyant de tnbres les angles aigus et les formes accentues
des ruines: des bruits tranges s'levaient du sein de la colline,
venant du coeur mme de la terre, et se joignaient au grandiose murmure
del mer. Le pote, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait
lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque
mystre leusiaque, quelque fte funbre en l'honneur de Proserpine:
dans ces moments-l, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinit;
 son amour se mlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait
battre le coeur et plissait ses joues.

Parfois, dans les nattes tresses de sa chevelure elle portait un
bizarre ornement, une pierre verte, trs-ple, ayant la figure d'un
scarabe. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes
tranges, avait immdiatement reconnu le scarabe de feldspath que les
prtres gyptiens plaaient dans le spulcre des Apis, dans les
sarcophages royaux de Thbes et de Memphis, ou dans les syringes
hiratiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille  ce sujet, pour
connatre la provenance de ce bijou, elle frona le sourcil et supplia
le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous
peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant  la vie
aventureuse du pre de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni
Massa avait rapport cet objet d'un voyage en Egypte, et que la
superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de
terribles proprits.

Cependant,  chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait
moiti heureux, moiti triste; cette conduite irritante l'nervait,
surexcitant ses facults: il sentait des bouillonnements de jeunesse
enfler sa poitrine, et des dsirs grondaient dans son sang. De l ses
distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses
besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour.

Enfin, un jour, au moment o Giovanna allait le quitter, il la retint
doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune
fille, d'abord irrite de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul
demandait un rendez-vous pour le soir.

Dj! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son
sein.

--Giovanna! n'aurez-vous pas piti de moi! Il l'entourait de ses bras,
n'osant cependant la presser sur sa poitrine.

Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau
rve! Et l'trange crature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant
ses yeux dans ceux du pote.

Je t'aime! rpta le jeune homme avec enivrement.

--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit o tu me
trouveras. Elle traa quelques mots sur une feuille du carnet de Paul
et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra imprieusement la
main, en disant encore:

Ce soir! je t'attends!

--Giovanna! Giovanna! je le jure.

Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, cras de cette
complte ralisation de son rve le plus cher.




IV


Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dner, Paul,
absorb dans la lecture d'un billet, ne pensait pas  toucher aux plats.
Julien, s'ventant avec sa serviette, jetait un regard ddaigneux aux
ctelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets prpars par la
descendante de Tibre.

Diable de chaleur! s'cria-t-il tout  coup en vidant un second verre
d'eau.

--Oui! oui! dit Paul distraitement.

--Tu ne parais pas avoir faim.

--Non! cette journe m'accable trop.

--Moi, je n'ai pu tenir en place;  peine avais-je essay de peindre que
le soleil me brlait comme un fer rouge. Je me suis tendu  l'ombre
d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage,
ce soir peut-tre.

--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre
ses doigts et que ces derniers mots tirrent de sa rverie.

--Cela semble te contrarier.

--Peut-tre!

--Et pourrais-je savoir pourquoi?

Avec un sourire quelque peu fat, le jeune pote tendit  son ami le
chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui
faire oublier le dner: c'taient quatre mots italiens signs d'un nom
de femme.

Que signifie ce grimoire? demanda Julien.

--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrire les rochers, sur la
petite plage qui fait face aux Sirnes.

--Ta Capriote choisit bien son temps!

--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui.

--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous,
au clair de lune,  un pote?

--Tu la connais bien.

--Je t'assure que....

--C'est notre amie du phare de Tibre.

--La Sirne, la magicienne de Pagano?

--Elle-mme, mon cher Julien.

--Tu as l'intention de te rendre  cette invitation, dans un endroit si
mal vu des pcheurs?

--Je n'ai pas leurs superstitions.

--Tu es ensorcel, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai.

--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort,
l'incrdule!

--Suis-je ton ami, oui ou non?

--Non, si tu me refuses ce bonheur.

--Malheureux! en es-tu dj l?

--Julien! je l'aime.

--C'est ce que je craignais: la Sirne te prend dans ses filets.

--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi!
Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-tre: eh
bien soit! Ne t'oppose pas  cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer,
laisse-moi tre aim!

--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais  t'abandonner.

--Je prfre ma folie  ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante,
adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcel, si tu veux, fou comme
moi. L'amour n'est-il pas la plus dlicieuse des magies, et les yeux de
la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres?
Oh! je t'en supplie!

Le jeune pote serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien
dtournait la tte, refusant de l'couter. En ce moment un pas prcipit
se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pcheur Pagano entra,
ruisselant de sueur, couvert de poussire.

Voulez-vous me suivre immdiatement?

Les deux jeunes gens le regardaient, tonns de cette brusque
apparition.

Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?

--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?

Le pcheur, se tournant vers la fentre, dsigna du doigt le ciel.

Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil blouissant?

--Eh bien?

--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempte clatera
avec furie.

--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps?

--Vous ne voulez donc plus voir les Sirnes?

--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais compltement oubli
ton histoire fantastique. Nous te suivrons o tu voudras, car je veux
m'assurer du fait.

--Alors, en route: il n'y a pas de temps  perdre.

--Viens, Paul; tu seras en avance  ton rendez-vous; c'est exactement au
mme endroit, et au moins je serai l pour te secourir.

--Paul semblait hsiter, son ami le prit par le bras:

--Crains-tu les Sirnes?

--Tu vois bien que non. Il montrait le billet.

Oh! celle-l, tu ne la redoutes pas assez.

--Bah! partons, et que Proserpine nous protge!

--Qu'elle nous garde plutt des embches de ses chres compagnes!

--Elles ne sont pas si redoutables.

Le pcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le
ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espces de vapeurs dgages
de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote 
travers les chemins rocailleux et escarps qu'il leur faisait prendre
pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitt la route, ils
entrrent dans un sentier plus dsert et plus sauvage encore: dj une
petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de
l'atmosphre et pntrant dans leurs poumons avides de fracheur. Enfin,
aprs avoir souvent manqu de tomber, aprs s'tre dchirs  tous les
buissons, piqus  tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taill
en plein roc qui conduisait  la Petite Marine,  la hutte du pcheur.

En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait 
moiti cach par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des
vapeurs rousstres flottaient  l'horizon, noyant la ligne de la mer, et
quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base
des rochers devenait plus sombre, avec de mystrieux renfoncements, des
trous pleins d'ombre, des cavernes bantes, que l'approche du soir
faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au coeur des falaises.
Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un clat rouge, frappes
obliquement par les dernires flches du soleil. La mer s'tendait,
bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards.

Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'pais
cabans de pcheurs pour se dfendre du froid et de la pluie et les
conduisit vers le rocher o ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux,
avanant un peu dans la mer, pouvait  la fois les abriter contre les
vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans tre vus,
tout ce qui se passerait sur la petite plage tendue au pied des
falaises et contigu  cette roche.

Vous tes bien rsolus  voir et  entendre les Sirnes, leur dit
encore le guide qui semblait hsiter  les laisser seuls avant d'avoir
essay une dernire fois de les dtourner de leur dessein.

--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre
demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames.

--Adieu! Je retourne prs de ma femme.

--Au revoir, Pagano.

--Au revoir, si la Madone vous protge! Personne n'en est revenu. Et il
fit un geste dubitatif.

Bah! tu ne parviendras pas  nous effrayer; va te coucher mon ami, et
bonne nuit!

--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher
et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort!

-- demain.

Ils restrent seuls.

Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le
ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempte en
choisissant une place dans les anfractuosits de la roche. Paul, rveur,
immobile, regardait les trois fameux rochers, plongs  moiti dans la
mer  une assez grande distance de la cte: sur le fond encore bleu et
clair ils se dtachaient, dcoupant leurs noires silhouettes.

Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la
ligne des falaises, la mer et le ciel. En mme temps, du sein des
vapeurs brumeuses o se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant
une masse indcise et tnbreuse, s'levait comme un rideau noir montant
rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre
encore.

Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus
convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et
une pluie d'cume tombait par instants sur les jeunes gens.  mesure que
le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait
assourdissant, les empchant mme de s'entendre; ils se contentaient
d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et
qu'une poussire humide les inondait. Dans les cavernes de la cte le
choc des vagues tait terrible.

De toute la nature montait un grondement sourd, gal, grossissant de
minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien
lui-mme sentait une vague terreur secouer son coeur sceptique et, avec
Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bout, regardant
perdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement
dans la pleine mer; seulement de noirs, ils taient devenus gris,
prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire
en comparaison du ciel entirement couvert par le nuage. Aux hurlements
du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement
de tonnerre cach dans ces tnbres. La tempte arrivait de partout;
mais on pressentait qu'avant de se ruer elle prparait son lan,
ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa
violence, pour se dchaner plus imptueuse, irrsistible.

Tout  coup, Paul et Julien se serrrent la main et se regardrent sans
dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs
visages: ils taient ples et atterrs.

En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus
rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'cume balance sur la
crte des vagues et s'avanant sous la folle impulsion du vent; plus de
rochers, la mer est vide, l'horizon dsert.--Par un inconcevable
prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitt une minute les trois formes
gristres, les Sirnes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer,
et la vague se creuse en vain  l'endroit qu'elles occupaient.

Le peintre ne veut cependant pas tre le jouet d'une illusion; il
s'accroche des deux mains aux asprits du rocher, se dresse malgr la
fureur du vent et regarde avidement. Son oeil se fatigue dans une vaine
recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les et
emports. Julien reprend son poste, trangement proccup de cette
disparition.

Tout est noir: la tempte se dchane farouche, la vague bat le rivage,
et des colonnes d'cume rejaillissent, semblables  une fume enleve
par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni clairs; le roulement du
tonnerre rpond seul au tapage grandiose de la mer. A moiti aveugls
dans leur refuge, tourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus
rien voir autour d'eux: les tnbres sont devenues compltes.

Au bout d'un instant Paul frappe sur l'paule de Julien; de la main il
lui montre la mer, visible de nouveau, grce  une phosphorescence
provenant de l'lectricit rpandue dans l'air, tandis que les rochers
gardent leur obscurit profonde; leurs yeux voient alors un phnomne
incroyable.

Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres;
elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte
continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions:
tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'cume
neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent,
disparaissent, reviennent, tantt perdues dans les blancs flocons  la
crte du flot, tantt visibles dans le creux de la vague. Cependant la
tempte n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une
faon sauvage et dsordonne, souffle comme dans des cordes
harmonieuses; une clart blafarde s'lve de la mer, laissant les ctes
dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette
clart, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations
charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au
mouvement de la mare.

Ils regardent interdits, croyant  un mirage, et se frottent les yeux.
Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lvres
ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:

Les Sirnes!

Julien lui-mme subit le charme et ne peut dtacher ses yeux de
l'incroyable et dangereux spectacle.

Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaant peu  peu; les vagues
s'lvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps
blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus
de grondements menaants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus
de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-mme,
l'cume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines
diminuent leurs rauques mugissements, chos redoutables de la tempte.

Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible
maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble natre de leurs
corps; en mme temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une
majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mlodieux  la fois.
Tout se tait pour mieux couter; un concert inou retentit: ce sont les
Sirnes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes
paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans
une double flte; la troisime chante. C'est un air simple et
languissant, se soutenant toujours  la dernire octave avec cinq notes
qui reviennent rgulirement comme dans l'ancienne musique grecque,
peut-tre une cantilne, compose en l'honneur de Crs et chante aux
ftes d'leusis.

L'trange mlope se trane comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle
comme une clameur d'pouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et
lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et rsonnent, on
croirait entendre un gmissement; la double flte redit une plainte. Ce
concert, o se mlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme,
pntre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible
puissance.

Comme dans le rcit d'Homre, le vent s'apaise, un calme profond succde
 la tempte, et une divinit assoupit les flots; une accalmie
surnaturelle pse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une
certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement rgulier
accompagne le chant des Sirnes, et le vent, soufflant avec douceur,
traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note olienne.

Une dernire lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au
milieu d'une gerbe d'cume et viennent s'tendre sur la plage.

Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrire le rocher qui les
cache, regardent stupfaits: ils sentent qu'un danger terrible est l
tout prs d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.

Quels sont les profanes qui ont donn aux Sirnes des corps d'oiseaux,
des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de
l'enlvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les reprsentent
termines en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes
charmantes, des corps d'une exquise beaut, et non des monstres.

Elles s'tendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours
parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont
la transparence nacre des anmones de mer, la pulpe brillante des
mduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur
de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables  des algues
marines, se rpandent en masses paisses autour d'elles.--Assises, 
moiti couches, elles caressent de la main leurs chevelures humides
encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis--vis de la
mer: devant elles l'immensit se perdant  l'horizon dans les tnbres;
derrire, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et
d'admiration, mus de curiosit et de crainte, qui osent  peine
regarder  travers les interstices de la roche le visage des perfides
enchanteresses.

La lyre rsonne, portant le frisson, veillant la terreur dans l'me et
dans le corps des indiscrets aux coutes: ils regardent avec effroi le
terrible instrument mani par la Sirne. Les cordes rouges semblent
saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernires
imprcations des naufrags, les plaintes des mourants, leurs suprmes
adieux  la vie; puis la double flte, dbris humain longtemps roul par
les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de dsespoir du
malheureux qui se sent perdu; elle mle ses sons aigus ou monotones,
sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme
est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout  coup la
troisime sirne joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un
chant altern, o les trois charmeuses se rpondent tour  tour, s'lve
et s'abaisse, suivant les modulations de la flte, selon les vibrations
presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.

Mes soeurs, mes soeurs, que venons-nous faire encore sur cette plage
ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal o
l'impitoyable et fallacieux Ulysse chappa  nos piges en bravant nos
chants? Qui peut nous couter? Quel mortel ose nous entendre?
Rpondez-moi, Parthnope! Pisino, rpondez-moi!

PARTHNOPE.--Pourquoi gmir, Thelxipie, pourquoi transformer en une
plainte amre et dsespre nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec
rus a fui, et de dsespoir nous nous sommes prcipites dans la mer;
oui, il a pu revoir Ithaque et Pnlope, grce aux conseils de la
magicienne Circ! Mais les hommes avaient assez souffert de notre
prsence dans ces eaux charmantes et les ossements, sems sur les sables
sous-marins marquent nos succs. Interrogez les branches brillantes du
corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abme! Comptez
les crnes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets
aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas tre satisfait de
semblables holocaustes?

PISINO.--Tu as lieu d'tre orgueilleuse,  Parthnope; tu es de nous
toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perptu ton souvenir et
vnr ta mmoire en te ddiant une ville, la plus gaie, la plus
heureuse, la plus illustre de ces rivages dlicieux: Parthnope, Naples,
tu vis toujours, ternellement couche au fond de ce golfe aim, dont
les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser
doucement. En face, le Vsuve lui-mme te respecte, n'osant attaquer ta
divinit! Nous, infortunes, que sommes-nous deyenues? A peine quelques
potes parlent-ils de nous!

THELXIPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous
donnent une forme repoussante; est-ce l notre immortalit?

PARTHNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel
audacieux peut nous viter s'il coute nos voix et gote nos chants? Pas
un pcheur n'ose s'aventurer du ct des Sirnes, quand gronde la
tempte et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses
bouillonnements!

PISINO.--Malheureuses filles d'Achlos et de Calliope! tristes
compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues aprs
l'accomplissement du terrible oracle? Hlas! hlas!  peine de temps 
autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme
humaine; rochers muets et ternels que bat la vague, que couvre l'cume,
nous n'arrtons plus les vaisseaux et les barques nous vitent!

THELXIPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les
cavernes et le choc des lames irrites; notre harmonie, c'est la
tempte!

PARTHNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et
cependant, sans la cire paisse qui fermait les oreilles de ses
compagnons  nos chants, sans les liens qui le retenaient au mt du
navire, il et succomb comme les autres, enivr par nos accents.

PISINO.--Hlas! en vain lui chantions-nous: Viens  nous, glorieux
Ulysse, honneur de la Grce; arrte ton navire afin d'entendre notre
voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir coute
les doux chants qui s'chappent de nos lvres. Puis l'on s'loigne
transport de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons
rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes
plaines d'Ilion; par la volont des dieux nous sommes instruites de tout
ce qui arrive sur la terre fertile!

THELXIPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles
voix! En vain son coeur brlait-il de nous couter, en vain ordonnait-il
 ses compagnons de le dtacher et de rompre ses liens; ceux-ci font
force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Primde se
lvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'loigne, le navire
fuit, disparat, et nous sommes condamnes  disparatre, pour accomplir
l'oracle qui disait que nous devions prir si un seul vaisseau passait
prs de nous sans se laisser charmer!

Le chant harmonieux continuait, chaque Sirne lanant dans les airs une
phrase mlodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irrite,
tandis que la lyre rsonnait toujours et que par moments la flte
reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.

Une motion tendre baignait l'me des jeunes gens, qui sentaient
l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchs, pntrs
jusque dans les fibres les plus intimes du coeur, ils compatissaient au
malheur des Sirnes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs
regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y
soustraire.

Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre 
celles des trois Sirnes.

Mes soeurs, mes soeurs, pourquoi m'avoir oublie si longtemps? J'avais
l'ardent dsir de vous revoir, et, chaque fois que la tempte remuait
les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prires.

Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile  sa merveilleuse nudit que
les cheveux noirs tombant jusqu' ses pieds. La stupfaction te la voix
aux jeunes gens et pse de tout son poids sur eux, paralysant leurs
langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont
Pagano leur a racont l'histoire.

Plus belle encore dbarrasse de ses grossiers vtements, elle s'avance
vers les Sirnes  mesure que les paroles s'chappent de sa bouche avec
une dlicieuse mlodie. Rien ne cache les formes pures de son corps,
aussi blanc, aussi parfait que celui de ses soeurs; dans ses cheveux,
au-dessus du front, brille d'un clat curieux la pierre verdtre en
forme de scarabe, parfois vue par Paul Maresmes  cette mme place sur
la tte de Giovanna. Le pote y voit comme une rvlation de la nature
mystrieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la
terre, le scarabe gyptien tant, dans les croyances hiratiques, le
symbole de la gnration cleste qui fait regermer le dfunt dans une
nouvelle vie; par une secrte incubation il a t donn  la Sirne de
revivre sous la forme de Giovanna.

Toutes trois se sont leves sur la plage pour recevoir la nouvelle
venue.

Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!

Mais, tandis que Julien immobile, cras par une fascination plus
puissante que sa volont, ne peut rien dire et demeure incapable de
bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de
Paul Maresmes. Transfigur, les yeux rayonnants d'un bonheur immense,
soulev par une force irrsistible, il se dresse, oublieux du danger,
mprisant toute prcaution; l'amour seul le possde et il dpasse de son
corps entier la ligne sombre du rocher.

Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?

La Sirne se tourne alors vers le jeune pote, lui tendant les bras et
l'enivrant de son plus dlicieux sourire.

Viens, mon bien-aim! Viens vite! Je suis fidle au rendez-vous!

Julien, glac de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade
rapidement le rocher, saute sur la plage et court  l'enchanteresse. Le
jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirnes l'entourent,
leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle
expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lvres de Paul
et celles de la Sirne se joignent dans un suprme et dlirant baiser!

*       *       *       *       *

La tempte clate furieuse; la nature est bouleverse de nouveau. Le
vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues cument,
s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crvent
les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel
et la mer; des clats terribles vont se heurter  tous les chos du
rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et
s'crasent avec des flots d'cume sur le rocher auquel se cramponne
dsesprment Julien Danoux. Bientt il n'a plus le sentiment de rien;
ses ongles crisps le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont
arc-bouts contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec
elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et
croit mourir, au milieu du tumulte pouvantable qui convulsionne tout
autour de lui.

Les lueurs blafardes de l'aube, aprs cette nuit horrible, clairrent
un corps tendu sur le rocher et semblable  un cadavre, sinistre pave
de quelque naufrage; c'tait le jeune peintre. Ses membres raidis,
glacs par l'eau, ne pouvaient se dtendre; et, le coeur serr d'une
immense pouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans
bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien,
les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixit devant lui.
Sur la plage, la vague encore irrite venait seule cracher son cume au
milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel
sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets,
impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un
problme insoluble.


Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces;
le pcheur parvint  le tirer de cet engourdissement et Julien fut
bientt en tat de se tenir debout, de marcher. Sa premire question fut
pour s'informer de Paul Maresmes.

Je ne l'ai pas vu; il doit tre encore avec vous, dit Pagano.

Julien, dsespr, se prit la tte  deux mains comme pour faire appel 
sa raison et  son courage.

Le malheureux! Pourquoi s'est-il lev? Pourquoi leur a-t-il parl?

--A qui?

--Aux Sirnes.

--Vous les avez donc vues?

Le pcheur se signa, reculant de quelques pas: Nous les avons vues, et
Paul a march vers elles.

--Que Dieu ait son me! Pagano tomba  genoux et murmura une prire.

Le peintre pleurait comme un enfant, bris par cet effroyable vnement;
ananti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans
penser,  la hutte du pcheur. De temps en temps quelques mots, toujours
les mmes, sortaient de sa bouche:

Paul! mon pauvre et cher Paul!

Et les larmes coulaient, sans qu'il chercht  les cacher, sur ses joues
plies.

Le surlendemain seulement la tempte cessa compltement: une brise tide
avait chass les nuages orageux, le soleil brillait comme lav par la
pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se
frangeant  peine d'une lgre cume qui mourait sans murmures sur la
plage, en caressant les galets.

A la premire heure du jour, dans une petite anse  sec, prs de la
hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire
errait encore sur ses lvres dcolores, et sa main crispe serrait
convulsivement le scarabe de feldspath verdtre qui se trouvait dans
les cheveux de la jeune fille.

Julien, aid de Pagano, recueillit pieusement les restes de son
malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage o il avait
trouv la mort.

Giovanna ne reparut jamais  Capri: les pcheurs de la Petite Marine
disent qu'elle a rejoint ses soeurs.

En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baigne par l'cume
marine, les Sirnes se dressent sombres et menaantes, immuables rochers
qui brisent ternellement la vague.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of La sirne, by Gustave Toudouze

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SIRNE ***

***** This file should be named 17264-8.txt or 17264-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17264/

Produced by Carlo Traverso, Massimo Blasi and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
