The Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Hyacinthe

Author: Alfred Assollant

Release Date: October 2, 2005 [EBook #16789]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE ***




Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)








HYACINTHE

LIBRAIRIE DE E. DENTU, DITEUR

DU MME AUTEUR

    L'AVENTURIER, 2 VOL                       6 fr.
    UN MILLIONNAIRE, 1 VOL                    3 
    RACHEL, 1 VOL                             3 
    LE SEIGNEUR DE LANTERNE, 1 VOL            3 
    LE PUY DE MONTCHAL, 1 VOL                 3 
    LA, 4 VOL                                3 
    LE DOCTEUR JUDASSHON, 1 VOL               3 
    LA CROIX DES PRCHES, 2 VOL               6 
    LE PLUS HARDI DES GUEUX, 1 VOL            3 
    NINI, 1 VOL                               3 
    LE VIEUX JUGE, 1 VOL                      3 
    UNE VILLE DE GARNISON, 1 VOL              1 
    UN MARIAGE AU COUVENT, 1 VOL              1 
    DEUX AMIS EN 1792, 1 VOL                  1 

HYACINTHE

PAR

ALFRED ASSOLLANT

PARIS

    E. DENTU, DITEUR
    LIBRAIRIE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
    3, PLACE DE VALOIS (Palais-Royal)



I

ENTRE NOTAIRES


Alors, c'est--dire le 22 mai 1877, mon patron, matre Bouchardy,
notaire, homme excellent, justement renomm pour sa finesse, sa gaiet,
sa bonne humeur, dans la clbre ville de Creux-de-Pile et  cinq lieues
tout autour, regarda l'heure  sa montre et dit  son confrre:

--Voyons, mon cher Saumonet, voici quatre heures trois quarts. Le dner
est pour cinq heures. Mihite est furieuse du moindre retard. Les sauces
rousses seront brles. Les sauces blanches auront tourn. La dinde
truffe sera calcine, ou sera rtie en deux fois, c'est--dire
dessche. Voulez-vous en finir?

Matre Saumonet fit signe de la tte qu'il le voulait, mais ne pronona
pas une parole.

--Rcapitulons alors, reprit Bouchardy. Vous avez une fille  marier...

--Une jolie fille, Bouchardy! une trs jolie fille, une fille qui n'a
pas sa pareille dans tout le voisinage, une fille que nous appelons
Hyacinthe, ami Bouchardy, parce qu'elle est ne comme une fleur de la
plus potique des mres, madame Rosine Forestier, notre cliente, et du
moins potique des pres, M. Forestier, notre client aussi,--et depuis
six ans dput de l'arrondissement de Creux-de-Pile!...

--Ne vous chauffez pas, Saumonet!... Dans cette saison, par cette
chaleur pouvantable, on attrape aisment une pleursie. Si vous avez
une jolie fille  mettre en bataille, nous avons, nous, un joli garon,
qui s'appelle Michel, ce qui est un nom d'archange, comme Hyacinthe est
un nom de fleur, et qui est n du lgitime mariage de M. Louis Bernard,
mdecin de la Facult de Paris, avec madame Reine Bernard, aujourd'hui
veuve et propritaire--en y comprenant tous les biens meubles et
immeubles de la succession conjugale,--de quatre cent cinquante mille
francs au plus bas mot; et nous ne sommes pas veuve  lcher un centime
de nos droits, entendez-vous cela, Saumonet?... Nous n'avons jamais
attach, nous n'attacherons jamais nos chiens avec des saucisses et si
par malheur notre fils Michel, parce qu'il est amoureux comme un fou de
votre jolie Hyacinthe et parce qu'elle le lui rend bien, voulait subir
les conditions d'un contrat ingal...

Ici, il y eut une suspension. M. Bouchardy tenait sa langue en arrt
comme un bon cavalier tient sa lance. Enfin, il se tourna vers moi et
dit:

--Trapoiseau!...

(C'est mon nom.)

.... Dans ton me de premier clerc, tu as quelquefois autant de bon sens
et de connaissance des lois que beaucoup de notaires; tu vas couter
avec soin notre conversation; tu marqueras les concessions que nous
ferons de part et d'autre; tu changeras ce qu'il faut changer dans
le projet de contrat et tu nous l'apporteras,  la fin du dner,
c'est--dire ce soir, vers huit heures... Tu m'entends?

Je rpondis modestement:

--Oui, monsieur.

Et je me rjouis au fond de mon me d'avoir une si belle occasion
de contempler dans toute sa magnificence le plus beau salon de
Creux-de-Pile, celui o l'esprit coule  pleins bords (suivant le mot de
M. le receveur de l'enregistrement). Alors M. Bouchardy, faisant face 
son confrre, reprit son discours en ces termes:

--Oui, Saumonet, si notre bien-aim fils et unique hritier Michel
Bernard subissait un contrat ingal, inique et dsastreux, si la future
pouse nous apportait en dot moins de 200.000 francs, espces sonnantes
et trbuchantes...

L'autre notaire se leva et dit:

Que feriez-vous alors?... Vous refuseriez votre consentement, peut-tre?

--Prcisment.

Oui, mais votre fils a vingt-sept ans; il est plus que majeur. Votre
fils est amoureux, votre fils a une fortune indpendante qui lui vient
de son pre et qu'on ne peut pas lui ter, votre fils est avocat depuis
trois ans et n'a pas besoin de vous pour vivre; il aime, on l'aime et il
fera pour pouser notre belle Hyacinthe tous les actes respectueux qu'il
faudra faire.

M. Bouchardy, d'un geste noble, interrompit son confrre:

--Vous vous trompez, mon ami. Notre fils Michel ne vous fera jamais
d'actes respectueux. Il sait trop ce qu'il nous doit...

--Sait-il aussi, demanda Saumonet en riant, ce que vous lui devez? A-t
il demand des comptes de tutelle?

--Jamais!

--Sait-il, qu'au plus bas mot, vous lui devez, vous la mre et tutrice,
plus de 80.000 fr., et que cet argent n'est pas perdu, que vous ne
l'avez pas prt aux Turcs ni aux Egyptiens, mais plac en bonnes
rentes franaises, qui ne priront pas, car la France entire leur sert
d'hypothque?...

--Eh bien, Saumonet, est-ce que vous nous faites un crime de notre
prudence? Si par une sage administration nous avons augment la fortune
dont Michel hritera un jour..., aprs notre mort..., le plus tard
possible..., est-ce un motif pour lui de nous manquer de respect et de
braver notre volont maternelle? Faut-il nous dpouiller du fruit de
notre conomie?... Et enfin, si nos conditions vous paraissent trop
dures, si vous comptez sur la folle passion d'un fils dnatur, si vous
croyez qu'il osera nous envoyer des actes respectueux, allez faites;
nous aurons le plaisir de voir M. Forestier, dput de Creux-de-Pile,
essayer d'introduire de force sa fille unique dans une famille
honorable, nous verrons si cette fille elle-mme y consentira, nous
verrons surtout si sa mre, madame Rosine Forestier...

M. Bouchardy, mon patron, avait le souffle puissant et pouvait parler
plusieurs minutes sans reprendre haleine, ce qui est, dit-on le signe
distinctif des grands orateurs; mais M. Saumonet l'interrompit, car il
tait sec et piquant autant que l'autre tait verbeux et majestueux.

--Enfin, demanda-t-il, que voulez-vous dire? Parlons franchement, et que
chacun lche son dernier mot, car cinq heures vont sonner. Avez-vous des
pleins pouvoirs pour traiter?

--J'en ai, rpondit M. Bouchardy, subjugu par cette imptuosit.

--Moi aussi... Qui est-ce qui fait des difficults pour ce contrat? ce
n'est pas le jeune homme, je pense?

--Michel! Ah! Dieu, non! Il ne demande qu' conclure, n'importe  quel
prix, et qu' emporter la jeune Hyacinthe au pays o fleurit l'oranger.

--Alors, c'est madame Bernard? Je comprends a... Elle avait l'argent de
son fils et les clefs. Il faut les rendre. C'est dur. Le pre en mourant
avait laiss la jouissance de la moiti de sa fortune  sa femme,
mais seulement jusqu'au mariage de son fils. S'il se marie, il faut
y renoncer. C'est 6.000 francs par an, au moins. Demander une dot
de 200.000 francs  M. Forestier, pre de la future, c'est rompre le
mariage, en feignant de soutenir avec trop de zle les intrts de
Michel. Voil pourquoi, Bouchardy, vous mettez des btons dans les
roues. C'est l'ordre de la vieille dame que vous suivez?

M. Bouchardy se mit  rire et rpliqua:

--Vous l'avez devin Saumonet. Madame Bernard ne veut pas remettre 
une bru le gouvernement de la maison; elle veut encore moins lcher la
jouissance de 6.000 francs de rente que lui assure le testament de son
mari, jusqu'au mariage de son fils, et si elle tait force de laisser
Michel se marier, elle veut lui vendre son consentement le plus cher
possible.

--Michel le sait-il?

--Comme vous et moi. Mais, par respect, il feint de ne rien deviner de
tous ces calculs. En revanche, il m'a charg, lui aussi, de ses pleins
pouvoirs, et s'il ne tient qu' lui, tout sera bientt termin... A
votre tour, maintenant, Saumonet, je vais confesser vos clients, comme
vous avez confess les miens.

--Faites, rpliqua l'autre notaire.

--Qu'est-ce que le pre Forestier donne pour dot  sa fille? 100.000
francs. Pas davantage.

--Sans doute, dit M. Saumonet, mais il en garde  peine autant pour
lui-mme.

--Et la fortune de sa femme, qui est de plus de 400.000 francs?

--Madame Forestier fait bourse  part. Elle administre elle-mme ses
revenus et n'en rend compte  personne. En revanche, elle se fait
expliquer jusqu'au moindre centime l'emploi de l'argent de son mari.
Elle le tient mme si serr que le pauvre homme est oblig, de temps en
temps, d'emprunter cinq ou six francs qu'il rembourse comme il peut, en
faisant croire  la dame que ce sont des dpenses lectorales.

--Donc, Saumonet, la femme ne voulait rien donner et le mari ne pouvant
pas donner plus de cent mille francs, le mariage est rompu?

--Je le crains.

M. Bouchardy se mit  siffler en regardant le jardin, l'horizon bleu,
d'un air de rflexion profonde:

--Au diable, les femmes potiques! s'cria-t-il enfin.

--tes-vous sr, rpliqua l'autre, que les femmes prosaques vaillent
mieux?

--Et cependant, Seigneur, mon Dieu! il en faut, comme disait saint
Augustin.

Cette pense du plus loquent et du plus inspir des Pres de l'glise
ramena une douce gaiet sur le visage des deux notaires.

--Voyons, dit M. Bouchardy, c'est bien votre dernier mot, n'est-ce pas?

--Le dernier des derniers, cher confrre.

--Eh bien, que votre volont soit faite et non la mienne. Je consens 
la ruine de mon client.

Saumonet se rcria:

--J'y consens, reprit M. Bouchardy, mais c'est par son ordre. Michel qui
a tout prvu, car c'est un homme de bon sens dans tout le reste, et qui,
par respect pour la mmoire de son pre ne veut pas plaider contre sa
mre, m'a charg d'acheter son consentement. Il lui en cotera 6.000
francs de rente, jusqu' la mort de la brave dame, mais,  ce prix, je
m'en suis assur, toutes les difficults seront leves, elle ne figurera
au contrat que pour approuver et signer, et elle serrera mademoiselle
Hyacinthe sur son coeur comme une fille bien-aime!...

--J'en suis touch jusqu'aux larmes, dit M. Saumonet.

--Mais vous, ne ferez-vous aucune concession?

--Pas la moindre! Madame Forestier qui est une femme potique, un
sylphe, un gros sylphe  la vrit, un sylphe de quatre-vingt-dix
kilogrammes, a dclar que les jeunes filles devaient se marier sans dot
ou ne jamais se marier; que demander une dot  mademoiselle Hyacinthe,
c'tait lui faire une offense impardonnable; que si M. Forestier son
mari, voulait doter sa fille, il le pouvait, mais  ses frais, et
qu'elle ne donnerait pas un centime: qu'il tait libre de se ruiner,
lui, mais  ses risques et prils (_Mange a tien, tu ne mangeras pas a
mien_), comme disent toutes les saintes femmes du pays: qu'elle n'tait
pas folle, elle, et qu'elle avait de la prvoyance pour toute la
famille; qu'elle avait rsolu de garder toujours sa fortune intacte et
de la rserver pour ses enfants ou mieux encore pour ses petits-enfants,
et surtout pour ses arrire-petits-enfants (qu'elle adore par avance,
les pauvres chrubins); que c'tait pour elle un devoir de conscience
et ne transigerait jamais... J'ai voulu hasarder quelques observations;
mais la grosse dame plus potique et plus tragique que vous ne l'avez
jamais vue, s'est crie:

Ma fille, ma chre fille, ma douce et tendre Hyacinthe, cette gracieuse
hirondelle que j'ai rchauffe dans mon sein, sait bien qu'elle peut
compter sur moi!... Quelles que soient les dceptions de la vie, quelque
chagrin que dans l'avenir puisse lui donner son futur mari, (et il lui
en donnera des multitudes, j'en vois dj trop les signes prcurseurs!)
mon coeur de mre et mes bras lui seront toujours ouverts.

Je mettrai tout en commun avec ma fille!... Mais pour son mari, non! Il
n'aura pas un centime de moi! Pas un centime!

Vrai, mon ami, c'tait si touchant que j'avais peine  retenir mes
larmes.

--Comme a, rpliqua l'autre notaire, elle garde tout?

--Parfaitement. Et madame Bernard?

--Presque tout, rpondit Saumonet.

--Deux vrais coeurs de belles-mres, conclut M. Bouchardy qui tait
philosophe.

Puis se tournant vers moi:

--Tu as bien entendu, Trapoiseau?... A toi d'arranger de ton mieux
les termes du contrat. Tu nous rejoindras  huit heures, chez M.
Forestier... Nous, Saumonet, allons dner, et dpchons-nous, car il est
cinq heures cinq... La forte Mihite doit grogner sur ses fourneaux.

Et tous deux s'en allrent bras dessus, bras dessous, en chantant le
joyeux refrain:

    _Gloria tibi, Domine,_
    Que tout chantre
    Boive  plein ventre




II

ANGLINE


Enfin la porte du jardin se referma sur les deux notaires,--Bouchardy,
surnomm le _Gros_,  cause de son paisseur, et Saumonet, surnomm
l'_Aiguille_,  cause de sa longueur et de sa maigreur extraordinaires.

Alors, rest seul en face de Dieu, de la Nature et du papier timbr
que je devais noircir d'encre, je pris mon menton de la main gauche,
j'appuyai le coude du mme ct sur la table et mon esprit vagabond
s'enfona lentement dans mes penses, comme un promeneur qui marche au
travers de la fort.

Ce n'est pas une petite affaire de rdiger un contrat de mariage! Ah!
non, certes! et, comme dit la potique Mme Forestier, quand elle ordonne
 sa cuisinire de peler douze pommes de terre, _je dirigerais plus
aisment les quarante principales maisons de commerce de Paris_; mais
enfin il faut rdiger et je rdigerai; il le faut! il le faut! Michel
m'en a pri, Mlle Hyacinthe compte sur moi (Elle a de bien beaux yeux,
Mlle Hyacinthe) quelquefois en traversant la rue elle me regarde d'un
air aimable, caressant et presque malin, comme si elle devinait de moi
quelque chose que je ne veux pas dire, et comme si elle s'intressait
 moi,  cause d'une autre personne pour qui elle aurait une amiti
particulire... Je croirais volontiers que cette personne qui n'a pas de
barbe au menton (et n'en aura jamais) lui parle de moi de temps en temps
et qu'il y a des confidences changes... Ah! si j'en tais sr, mais,
c'est un rve... Jamais Angline n'a pens  moi, except pour descendre
dans l'tude, quand matre Bouchardy, son pre, va faire au cercle sa
partie de billard; et alors, elle me dit:

Monsieur Trapoiseau, vous qui savez tout, dites-moi donc o mon pre
a cach le _Voyage en Orient_ de Lamartine et la traduction du pome
d'Antar qui est  la suite...

Et alors je suis bien forc de chercher le _Voyage en Orient_. Puis,
comme la bibliothque a quinze pieds de haut, il faut tenir l'chelle.
C'est moi qui monte et c'est elle qui la tient... Je regarde en haut et
en bas,  droite et  gauche, je fourrage au hasard parmi les livres;
je prends par mgarde un trait de mdecine sur _le plus doux des
lnitifs_, et je descends avec empressement pour l'offrir  Mlle
Angline. Elle le regarde et me le jette au nez en riant et se moquant
de ma btise, mais si gaiement, si dlicatement, si... je ne sais
comment, que j'en ai le coeur tout troubl et rempli d'une joie
infinie.

Au fond, est-elle jolie? Qui peut savoir? Supposons cependant que je
sois pour un moment photographe ou gendarme et charg de donner un
signalement. Qu'est-ce que je devrais dire pour ne pas tromper le
public?

(Tais-toi, mon coeur, et ne cherche pas  m'influencer!)

Eh bien, voici ou  peu prs son signalement:

Cheveux: blond-cendr (c'est une jolie couleur).

Nez: un peu trop gros du bout, mais joliment relev. Plein d'esprit, ce
nez-l, mais pas grec du tout, gaulois plutt; car j'en ai vu beaucoup
de cette forme en Auvergne. C'est un nez qui n'a pas de rputation
chez les peintres et chez les sculpteurs, mais des milliers de mres
de famille en ont un tout pareil et s'en font honneur. Pourquoi donc
Angline serait-elle plus modeste?

Bouche: un peu grande. Oui, un peu grande, il faut l'avouer..., mais
tout est relatif. Elle est grande certainement, si vous la comparez
 celle de Mlle Hyacinthe Forestier qui est une petite cerise rouge
entr'ouverte,--a, c'est l'idal! En revanche, elle est de mdiocre
dimension en comparaison de celle de Mme Ttempot qui fut dessine par
la nature sur le modle d'un four de boulanger.

Quant aux dents, rien  dire que de flatteur. Elles sont grandes, c'est
vrai, mais elles sont blanches, bien ranges et toutes prsentes 
l'appel, comme on peut s'en assurer, car Angline, sous prtexte de
rire, les montre  chaque instant.

Menton rond et marqu d'une fossette. Signe de bonne humeur et de bonne
volont ferme... Eh! eh! la bonne humeur est une excellente chose. La
volont ferme en est une autre trs apprcie des connaisseurs. Mais
cela ressemble fort  une bonne pe, bien trempe. Celui qui en tient
la poigne est en sret; mais l'autre, son associ, sur qui la pointe
est dirige, n'a-t-il rien  craindre?

Quand au reste, Mlle Angline est grande et forte comme son
pre. L'autre jour, une vieille dame disait devant moi: Elle
est grassouillette! La vrit, c'est qu'elle est admirablement
proportionne dans le sens de la rondeur, qu'elle a une sant superbe,
un teint assorti,--c'est--dire plus rouge que blanc;--et des yeux, oh!
des yeux d'une douceur divine (quand elle veut, bien entendu).

Me croirez-vous? Je n'ai jamais pu voir la couleur de ces yeux-l!
Sont-ils noirs, bleus, verts, gris, chtains? C'est ce que j'ignorerai
toujours. Et aprs tout,  quoi me servirait de le savoir? Mon oncle le
cur me le disait hier encore:

--Flix, Flix, mademoiselle Angline Bouchardy n'est pas faite pour ton
nez!

Et comme je me dfendais d'y penser:

--Souviens-toi que si je suis cur de Creux-de-Pile et le personnage le
plus respect de tout le pays, parce que je suis inamovible et parce que
je donne ma bndiction aux autres qui ne peuvent me le rendre, tu
n'es et ne seras longtemps, toi, mon neveu, fils de ma soeur, que
l'hritier du nom et de la considration de l'huissier Trapoiseau, ton
pre, ce qui est mince. Moi, vois-tu, j'ouvre  ceux qui m'obissent les
portes du paradis et  ceux qui se rvoltent les portes de l'enfer; mais
ton pre, lui, n'ouvrait que celles de la salle d'audience, et il y a la
mme diffrence entre son mtier et le mien qu'entre ceux de nos matres
respectifs: je veux dire: le prsident du tribunal et Dieu le pre.
Comprends-tu bien, Flix?

Hlas! je ne comprend que trop. Je ne me fais pas illusion. Angline
aura cent mille cus aprs la mort de son pre, et moi,--je m'en
flicite d'ailleurs,--je verrais mourir toute la terre sans recueillir
un centime parmi tous les testaments qu'on ne manquerait pas de faire.
Un seul homme pourrait me lguer quelque chose, car il est riche,--c'est
mon oncle le cur,--mais personne ne connat au juste sa fortune, et
je crois qu'il l'a promise  l'vque pour une fondation pieuse.
D'ailleurs, comme il dit souvent: Aprs la mort de Trapoiseau, ton
pre, je t'ai envoy au petit sminaire de S***, j'ai pay ta pension
(deux cent cinquante francs par an), je t'ai expdi pendant trois ans
dans la capitale, o tu m'as mang cinquante francs par mois  tudier
la chicane; maintenant encore je te donne quatre-vingt-dix francs par
trimestre, pour que tu te perfectionnes ici dans l'art de plumer tes
concitoyens, comme huissier, avou ou notaire; mais mon cher enfant, ne
m'en demande pas davantage!

Et je n'en demandais pas d'avantage, en effet, je prenais le papier
timbr en patience, j'attendais qu'un huissier vnt  mourir pour
prendre sa place, ou mme un avou.

Un huissier? Je pouvais l'esprer. Un avou? Je pouvais le dsirer. Mais
un notaire! Oh! c'est un rve! Et cependant... Angline, je le sais,
n'pousera pas moins qu'un notaire. Je la connais. Elle est fire,
elle a le coeur haut, elle est fille de notaire, elle ne voudra pas
descendre jusqu' un avou!...

Comme j'en tais l de mes rflexions, car, au lieu de rdiger le
contrat de Michel Bernard et d'Hyacinthe Forestier, je pensais 
mademoiselle Angline Bouchardy, fille de mon patron, j'entendis tout
 coup un pas lger le long de l'escalier et un frlement de robe de
grenadine qui ne m'tait pas inconnu.

Je regardai si la seconde porte de l'tude, celle qui sparait le second
et le troisime clerc de moi, leur chef et de matre Bouchardy, leur
patron, tait bien ferme, et j'attendis avec une douce anxit ce qui
allait suivre.

Oh! mon Dieu, ce qui suivit fut ce que j'esprais. Une main adroite
et lgre tourna le pne de la serrure, ouvrit la porte; Mlle Angline
parut et s'cria d'un air tonn:

--Ah!

Son tonnement ne m'tonna pas, comme vous pensez bien, car j'y tais
habitu; et je me levai avec empressement pour montrer mon zle.

Elle me regarda en riant et dit:

--Je croyais que mon pre tait ici.

Si elle le croyait, Dieu seul peut le savoir. Quant  moi, je rpliquai:

--Mademoiselle, il vient de sortir tout  l'heure avec M. Saumonet.

Elle reprit, en fronant lgrement les sourcils:

--J'en suis bien fche... Je voulais le consulter. C'est trs
dsagrable... Il faut se dcider tout de suite.

Je la regardais. Elle regardait ses bottines d'un air souriant et
embarrass. A la fin elle me dit:

--Mon pre est all dner chez M. Forestier,  l'occasion du contrat,
n'est-ce pas?

--Oui, mademoiselle.

--Eh bien! il me laisse dans un embarras terrible. Je suis invite, moi,
 prendre le th; il y aura sans doute beaucoup de monde; quelle robe
dois-je mettre?

Et comme j'hsitais, elle reprit imptueusement:

--Voyons, ne me dissimulez rien, monsieur Trapoiseau. Une robe de
soie, une robe d'organdi, une robe de satin, une robe de brocart brode
d'or?... Rpondez: mais rpondez donc, puisque mon pre n'est pas l
pour rpondre!

Je baissai la tte, en tendant les bras, pour indiquer mon embarras:

--Mademoiselle je suis perplexe; je suis vraiment perplexe... Je suis au
fond de la plus profonde perplexit.

--Alors vous ne savez pas si je dois tre en blanc, en rose, en bleu, en
gris ou en noir?

--Comment pourrais-je le savoir, mademoiselle?

--En tudiant la question dans les bons auteurs, monsieur Trapoiseau!

Elle fit quelques tours dans l'tude comme un chardonneret dans sa cage,
en ayant l'air de regarder les livres de la bibliothque et de faire un
choix; puis, elle s'arrta, appuya sur mon bureau ses deux belles mains,
un peu grandes et mme un peu rouges, mais bien faites et demanda:

--Vous serez des ntres, ce soir, chez madame Forestier?

Je rpondis modestement:

--Oui, mademoiselle;... c'est--dire que je suis invit  porter le
papier timbr, le contrat, l'encrier et les plumes...

Elle rpliqua d'un air de douce autorit:

--Vous tes invit; je le sais. Hyacinthe me l'a dit. On dansera. Vous
me ferez vis--vis...

--Ah! mademoiselle!... Mais personne ne m'a dit que je fusse invit...

--Eh bien! je vous le dis, moi... Vous me ferez donc vis--vis, 
moins...

Ici elle hsita, ou fit semblant.

Je demandai, le coeur palpitant:

--A moins?...

--A moins que vous ne prfriez me demander vous-mme la premire
contredanse.

O joie!  bonheur! J'avais une terrible envie de tomber aux pieds
d'Angline et de les baiser avec la pit qu'on doit aux anges du
Seigneur; mais elle s'en aperut et s'cria tout  coup:

--Qu'est-ce que vous faisiez l, quand je suis entre?

--Mademoiselle, je rdigeais ou plutt je me prparais  rdiger le
contrat...

--D'Hyacinthe?

--Oui, mademoiselle.

Elle se pencha anxieusement, et, ne voyant rien qu'un papier timbr
priv de toute souillure, me dit:

--C'est a le contrat?

--Oui, mademoiselle.

--Et vous n'avez rien fait?

--J'allais commencer.

--Alors, je me sauve.

En effet, elle ouvrit la porte et me dit  demi-voix:

--N'oubliez pas de venir en habit, avec des gants... Hyacinthe compte
sur vous..., toutes ces dames aussi.

Elle fit une pause et ajouta:

--Moi surtout... A ce soir, monsieur Flix!

--A ce soir, mademoiselle!

La porte se referma, et je restai seul avec mon contrat  rdiger.

Eh bien, me croira qui voudra, cet  ce soir, monsieur Flix? m'avait
rendu le plus heureux des hommes. C'est la premire fois qu'elle
m'appelait de mon nom de baptme. Jusque-l j'avais t Trapoiseau,
premier clerc de matre Bouchardy. Du coup je venais de passer Flix.
Sentez-vous la diffrence?




III

MA MRE


Je perdis bien encore quelques minutes  bercer dans mes rveries cette
douce pense que deux jeunes demoiselles,--les plus belles  mon avis,
et les plus riches de la puissante cit de Creux-de-Pile,--m'avaient mis
souvent en tiers dans leurs conversations, et que l'une d'elles parlait
dans l'intimit de Flix, tandis que l'autre rpondait en parlant de
Michel.

H! h! n'a pas ce bonheur-l qui veut!

Enfin, il fallut prendre la plume et commencer gravement:

Par devant matre Bouchardy et son collgue...

Aprs quoi j'allai tout d'un trait et sans dbrider jusqu' la fin, tant
j'tais rempli, pntr, satur des clauses du contrat.

Quand tout fut prt, je rentrai chez moi pour souper et prendre un habit
noir et une cravate blanche.

Chez moi, je veux dire chez ma mre, et quoiqu'on se doute bien que la
veuve de l'huissier Trapoiseau n'tait pas une grande dame et n'habitait
pas un palais, on imaginera difficilement la vrit.

Ma mre occupait au second tage et de plain-pied avec la rue, la maison
tant adosse au rocher (notez cette concidence), une grande chambre et
un petit cabinet qui dominaient tous les deux la rivire de plus de cent
pieds de haut. Le pav de la chambre tait fait de terre battue, comme
celui des granges. Le cabinet, plus heureux, avait un plancher de bois.
Mais la chambre servait  tout.

D'abord, ma mre y couchait. Ensuite elle y faisait sa cuisine (maigre,
trs maigre cuisine!) compose le matin d'une soupe  l'oignon,  midi
d'un ragot de mouton et de pommes de terre qui durait trois jours. Le
quatrime jour, on le remplaait par une omelette mle de pommes de
terre. A dire vrai, les pommes de terre taient le lgume favori de ma
mre et sa nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard dans
toutes les sauces, et telle est la douce influence d'un bon apptit que
j'avalais avec plus de plaisir une omelette aux pommes de terre qu'un
banquier n'avale une dinde aux truffes.

Le souper, rgulirement servi  sept heures du soir, se composait, en
hiver: le lundi, d'une soupe aux choux; le mardi d'une soupe aux raves;
le mercredi, d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe aux raves; le
vendredi d'une soupe aux choux; le samedi d'une soupe aux raves; et le
dimanche,--jour de fte, de luxe, de magnificence et de prodigalit,
d'une soupe aux choux mls de raves et de pommes de terre.

Pour faire couler le tout, une eau dlicieuse puise  la fontaine
voisine, au pied du rocher sur lequel la maison tait btie. Quant au
vin, il tait n dans le pays, c'est--dire plus pre et plus difficile
 digrer qu'une condamnation  trois mois de prison et 6.000 francs
d'amende. Au reste, ma mre n'en a jamais got; pour moi, j'en buvais
avec une extrme modration. Un litre tous les dix jours que ma mre
allait chercher dans la boutique du cabaretier d'en face. Cinq sous en
gros et six sous au dtail.

Vous me croirez si vous voulez, ce rgime, aid du grand air et de
beaucoup d'exercice, vaut mieux que celui des Parisiens. Mon
grand-pre Trapoiseau qui n'a jamais got ni vin ni viande a vcu
quatre-vingt-quinze ans.

Vous voyez maintenant le logis de ma mre et le mien. Quant  ma mre
elle-mme, figurez-vous une coiffe de paysanne, une figure taille 
coups de serpe dans un chne, des bras solides, des poignets noueux et
un air dur et gai tout ensemble,--dur pour elle-mme et quelquefois pour
le prochain, mais toujours gai pour moi,--c'est elle.

La maison que nous habitions tait  nous; mais par quart seulement.
Ma mre avait achet le second tage et le grenier. Le propritaire
du premier,--un aristocrate celui-l, tait un tisserand. Celui du
rez-de-chausse tait un marchal-ferrant. Les chevaux descendaient chez
lui par un sentier troit garni d'un parapet ou garde-fou de deux pieds
de haut qui les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur de
tomber dans la rivire...

Le grenier avait t cd de bonne grce  un propritaire qui serrait
l son foin et son avoine. Je veux dire qu'on les serrait pour lui;
car ce pauvre Aristide tait si bte, au dire de ma mre, qu'il n'avait
jamais su rien faire de ses dix doigts.

En deux mots, c'tait un ne, un ne  quatre pattes, l'ne de ma mre
et aprs moi ce qu'elle avait de plus prcieux au monde. Aristide tait
son gagne-pain, son compagnon de voyage; il aurait t le confident de
ses peines si elle avait eu des peines: mais elle avait trop de courage
et de bon sens pour s'inquiter ou s'affliger de rien.

C'est Aristide qui tranait la voiture; car ma mre avait une voiture,
comme une duchesse, et la conduisait elle-mme  la foire. Ce n'tait
pas un carrosse, oh! non; ni une calche dcouverte, ni un four-in-hand,
ni un huit ressorts; c'tait une bonne carriole bien solide o ma mre
qui faisait tous les commerces honntes, depuis le bonnet de coton
jusqu'aux clous et aux fers  cheval, avait l'habitude d'entasser sa
marchandise.

La carriole n'avait que deux roues, ma mre marchait  ct d'Aristide
dans la monte et tricotait en disant de bonnes paroles pour
l'encourager. Vers le haut de la cte, elle tirait de sa poche un
morceau de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait pas
d'esprit pour son ge, car il avait quatorze ans dj, faisait un
dernier effort, surmontait le dernier obstacle et tirait voluptueusement
la langue o ma mre dposait le sucre. Il fermait les yeux pendant une
minute pour mieux savourer son bonheur.......

Aprs quoi, l'on se remettait en marche, dans les descentes, ma mre
s'asseyait sur le derrire de la carriole pour faire contre-poids.

Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et que le philosophe
avait raison, qui dit que l'ne est un frre infrieur de l'homme!
Si j'osais, je dirais un frre suprieur car il est meilleur, plus
honnte, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus doux et souvent
plus courageux. Que lui manque-t-il donc?... L'intelligence?... Qui
sait? Il n'entend pas le latin, c'est vrai, et mme,  cause de cela on
dcore du nom d'nes, dans les collges, ceux qui ne peuvent pas
lire Snque  livre ouvert... Eh bien! aprs?... En sont-ils plus
malheureux?...

Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit aimer ses amis,
cogner ses ennemis (comme il fit le jour o le petit Carbeyrou, ayant
attach un fagot d'pines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une
ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants, c'est--dire
se ranger sur le passage de la diligence, de peur d'tre accroch;
braire galamment  la vue des bourriques, ce qui est un hommage  leur
beaut; traner une carriole pesamment charge; faire enfin tout ce qui
concernait son tat, et par ce moyen avoir du foin, de l'avoine et des
chardons en abondance.

En savez-vous tous autant, chrtiens qui m'coutez?

Mais je reviens  mon histoire. J'arrivai donc  sept heures chez ma
mre qui m'attendait, exacte et ponctuelle comme toujours, la soupe sur
la table, la cuiller en arrt.

Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis prcipitamment:

--Mre, cherche-moi mon pantalon noir, mon habit noir, mon gilet noir,
ma cravate blanche et mes gants gris-perle,--tu sais bien, ceux que j'ai
achets, il y a six mois.

Elle me regarda, trs tonne:

--Seigneur Dieu! est-ce que tu vas  la noce?

--Prcisment.

Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuilleres normes.

Alors, en cherchant et brossant mes vtements, elle demanda:

--Quelle noce?

--Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle Hyacinthe.

Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute personnelle et
trs imprvue que j'avais reue d'Angline.

Aux dtails du contrat ma mre ne fit aucune rflexion, si ce n'est:

--Deux mres comme a, c'est fait pour empoisonner deux familles... Et
a ne manquera pas, crois-moi!

Quant  l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par mot tous les
dtails, parut en tirer une conclusion mentale qu'elle garda pour
elle-mme et finit par demander assez ngligemment pendant qu'elle
rangeait mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:

--Comment la trouves-tu?

--Qui? maman.

--Mademoiselle Angline.

Je rpondis en riant:

--Je la trouve trs bien... D'abord, c'est la fille du patron; et si je
la trouvais laide, je ne le dirais pas... a, c'est lmentaire.

Ma mre reprit:

--Elmentaire, qu'est-ce que c'est que a? Est-ce une bte nouvelle de
la nature? Je te demande si elle te plat ou si elle ne te plat pas.
Rponds-moi entre quatre-z-yeux?

Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne me pressais pas de
rpondre, car il y a des choses qu'on n'aime pas  dire, mme  sa mre,
elle ajouta:

--L'aimes-tu, enfin?

Alors, vaincu par cette question trop nette, je rpondis:

--A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne serai jamais son mari?

--Qu'en sais-tu?

Ce mot me troubla dlicieusement. Comment donc! Je pouvais..., j'avais
l'espoir de... Mais non, ma mre se trompait... L'amour maternel lui
donnait une illusion que je ne pouvais pas partager.

Comme j'allais lui demander des explications, un petit gte-sauce entra
chez nous prcipitamment et me dit:

--Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est press, press, press!... On a
besoin de vous.

--Chez qui?

--Chez M. Forestier.

--Qui t'envoie?

--M. Bouchardy, le notaire.

--Mais je ne suis pas habill.

--Il a dit de venir en chemise... Il parat qu'il est arriv un grand
malheur... M. Saumonet, l'autre notaire, lve les bras en l'air et crie
comme un sourd... On les entend tous les deux de la cuisine.

--Le dner est fini?

--Ah! oui, rpliqua le petit gte-sauce, et ce n'est pas malheureux,
seigneur Jsus! Ils sont  prendre le caf dans le jardin. Croiriez-vous
qu'ils n'ont laiss que des pilons, des ailerons, des carcasses et
des os de gigot. Encore Forestier est venue  la cuisine et voulait me
donner les morceaux de pain  demi mangs,--on y voyait encore la marque
des dents,--mais Mihite a bien su dire: Madame, si ces rogatons sont
bons, gardez-les pour vous, et s'ils ne le sont pas, donnez-les aux
chiens? Alors madame a voulu se fcher et jeter par-dessus l'paule
qu'une dame comme elle ne se commettait pas avec des torchons; mais
nous avons tellement ri et nous avons tellement fait tous: Hou! hou!
hou! qu'elle s'est sauve en criant qu'elle n'avait jamais souffert,
qu'elle ne souffrirait jamais qu'on lui manqut de respect.

Pendant que le petit garon parlait, je m'habillai  la hte. Ds qu'il
fut parti, je me regardai dans la glace de trente centimtres de haut
et quinze centimtres de large qui tait le seul meuble de luxe de
la maison. Il s'agissait de rsoudre un problme ardu, et de faire le
noeud de ma cravate.

L, tout le bon sens de ma mre et toute sa tendresse ne pouvaient me
servir de rien. Elle vit mon embarras et me dit:

--Tu ne sais pas t'en tirer?

--Non, maman.

--Eh bien, laisse-moi faire.

Elle me fit un noeud  la Colin, et comme je regardais avec inquitude
ce noeud dans la glace, elle ajouta:

--Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle Angline, c'est qu'elle
ne s'y connat pas. C'est avec un noeud fait comme a que ton pre m'a
persuade de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mre ne vaut pas
mademoiselle Bouchardy?

La question tait sans rplique; aussi je brossai mon chapeau avec soin
et je partis.




IV

A LA CUISINE


Il n'y avait pas loin du faubourg Saint-Hilaire o je demeure  la
maison de M. Forestier, honorable dput de Creux-de-Pile. Cent
pas, tout au plus. Tous les _principaux de la ville_, comme dit le
secrtaire de la sous-prfecture, habitaient cet heureux quartier, le
seul o chaque maison et son jardin et, au bas du jardin, la rivire.

Je ne tardai donc pas  toucher le but de la course, c'est--dire
le marteau en forme de poigne qui avertissait l'honorable dput de
l'approche d'un de ses lecteurs. Mais avant d'agiter ce marteau,
je prtai l'oreille. Un grand bruit d'assiettes, de chaudrons, de
casseroles, de verres choqus les uns contre les autres, d'clats de
rire et de cris de joie sortait de la cuisine et annonait  tout le
pays le prsent contrat et la noce future.

Le chef de cuisine, renomm  plus de dix lieues  la ronde, et emprunt
pour ce jour-l au fameux htel du _Dauphin_, o descendent tous les
conseillers gnraux et o dnent tous les notaires du dpartement,
prsidait naturellement le festin. Je reconnus sa forte voix bien
timbre qui proposait un toast; et en regardant  travers la fentre
ouverte, j'aperus sa haute et magnifique encolure. En face de lui tait
la grosse Mihite, faite au tour, je veux dire comme une barrique
monte sur deux courtes pattes, et majestueuse aussi, mais  sa manire,
c'est--dire en largeur et en profondeur plutt qu'en hauteur. Son teint
tait rouge de brique, ses joues s'levaient comme deux poires normes
ou plutt comme deux collines arrondies au fond desquelles on apercevait
un vallon troit et court. C'tait son nez. Son menton suprieur, le
vrai, reposait mollement sur deux autres qu'on aurait pu prendre pour
des coussins. Sa voix en revanche, tait grle, mais perante, et, sans
retentir, se faisait entendre au loin, comme le son de la plus haute
note du violon.

Autour de ces deux personnages considrables taient assis et groups,
chacun suivant son importance, sept ou huit autres personnes, servantes
ou domestiques mles appels  prendre leur part de la fte,  condition
de servir  table les invits de M. Forestier, ou de faire dans la
cuisine de Mihite, pour ce jour-l et sous ses ordres, les travaux
d'ordre infrieur.

Le chef de cuisine, le grand chef se leva, remplit son verre et celui de
tous les assistants d'un vin que je reconnus  la forme des bouteilles
n'tre pas vin du pays, mais bien bordeaux le plus pur, mit une
main dans son gilet, comme il avait entendu dire que faisait le grand
Napolon, et dit:

--Mesdames et messieurs, je bois  la sant des dames ici prsentes...

--Bravo! crirent tous les convives qui avaient de la barbe au menton ou
qui nourrissaient l'esprance d'en avoir un jour.

(Parmi ceux-ci je remarquai la voix glapissante du petit gte-sauce qui
tait venu me relancer chez moi.)

Toutes les dames se levrent et tendirent leurs verres du ct de
l'orateur.

Il reprit:

--Je bois  la sant des dames ici prsentes...

Le gte-sauce interrompit:

--Et des demoiselles.

L'orateur irrit s'cria:

--Et des demoiselles aussi. C'est ce que j'allais dire...

--Oui, mais il ne l'avait pas dit! rpliqua le gte-sauce, fier de son
succs, car toutes les dames lui avaient souri. Elles taient toutes
demoiselles, hlas! ou du moins elles n'avaient jamais comparu devant
M. le maire, ce qui est l'essentiel.

Le chef de cuisine continua:

--Je bois encore et en premier lieu  la sant de mademoiselle Mihite,
ici prsente, et qui nous fait l'honneur de nous recevoir dans sa
maison...

Mihite s'inclina d'un air de protection bienveillante.

--... Dans sa maison..., reprit le chef, et de nous offrir quelques
bouteilles de ses meilleurs crus, parmi lesquels je remarque avec
plaisir du Chteau-Margaux, messieurs, du Chteau-Yquem, mesdames...

--Et, dit Mihite en montrant quelques bouteilles caches derrire sa
robe, nous avons aussi du Chambertin et du Corton, sans compter les vins
de dessert et quelques liqueurs que j'ai eu soin de prendre pendant que
madame Forestier faisait des grces avec les dames et les messieurs de
l-bas... Sans a, je la connais, elle aurait tout mis sous clef, ou, si
elle avait oubli, les messieurs auraient tout siffl.

--Ah! dit le cocher de M. Forestier, c'est vrai qu'ils sifflent dur,
quand ils s'y mettent. L'autre jour,  Saint-Perry, aprs la foire, le
patron, le prsident et le procureur de la Rpublique,--deux autres de
son espce,--ont fait apporter dix bouteilles,--dix, vous m'entendez
bien,--et n'ont pas laiss au fond de quoi donner  boire  un merle.

Il y eut un cri d'indignation autour de la table.

--Ils ne t'ont rien donn? demanda Mihite.

--Rien du tout. Ah! si! le patron m'a donn l'ordre que voici:

--Pierre, tu donneras l'avoine au cheval et tu boiras un verre de vin
gris  ma sant.

--Oh! dit Mihite, je le reconnais bien l. Tout pour lui. Rien pour les
autres.

--Aussi, ajouta Pierre, je les ai joliment mens dans la calche, tout
le long de la route. Je suis parti au galop, j'ai pass dans toutes les
ornires, j'ai travers tous les tas de pierres, je les faisais rouler
l'un sur l'autre et je les secouais comme la salade dans le panier. M.
Forestier a voulu descendre un instant; j'ai fait semblant d'arrter; il
a mis un pied par terre, j'ai lanc mon cheval, sans en avoir l'air, il
est tomb les quatre fers en l'air. a lui apprendra  m'offrir un verre
de vin gris quand il se remplit, lui, comme une tonne.

--Mais, demanda le chef de cuisine, qu'est-ce qu'il a dit en se
relevant?

--Il a dit comme vous auriez dit,  sa place:

--Sacr nom de Dieu!

A cette rponse, tous les convives se mirent  rire, et surtout les
demoiselles.

Pierre continua:

--Il aurait bien voulu se fcher, mais j'ai cri plus fort que lui. J'ai
dit aussi: Sacr nom de Dieu! mais en parlant  mon cheval. J'ai jur
contre le bourrelier, contre le carrossier, contre la calche, contre
les saints, contre tous les diables d'enfer, contre l'agent-voyer qui
a fait la route, contre les ouvriers qui l'ont cailloute, contre la
pluie, contre le vent, et, tout en jurant, je relevais le patron, je
l'essuyais, je le brossais, car il tait tout couvert de boue, je le
plaignais, je lui disais tout bas que c'tait bien malheureux pour lui,
qu'on croirait qu'il s'tait gris  la foire et qu'il n'avait pas pu se
tenir debout sur ses pattes; que madame Forestier lui ferait une scne
au retour, mais que je serais tmoin, moi, qu'il n'avait pas bu plus que
les autres...

Enfin j'en ai tant dit qu'au lieu de m'appeler fichu animal et sacre
rosse, comme au commencement, il a fini par me remercier comme si je
lui avais rendu service... Et voil!... Oh? les matres, voyez-vous,
c'est tous de la canaille. Si on ne les tenait pas bride en main, on
n'en ferait rien de bon.

--Et les matresses donc? dit Mihite. En voil qui sont bassinantes! Il
faut se lever  cinq heures du matin, se coucher  minuit, leur porter
le chocolat au lit avec du pain grill et beurr, revenir  dix heures,
au coup de sonnette de madame, recevoir les ordres pour le djeuner,
pour le dner, pour le lunch (une invention de ces chiens d'Anglais qui
ne savent quoi faire pour tourmenter le pauvre monde!), balayer par-ci,
balayer par-l, faire les lits, lacer madame qui est faite comme une
tour et qui veut paratre mince comme une gupe (l'autre jour j'ai cass
deux lacets,  force de tirer; elle criait comme une brle, et moi je
serrais toujours plus fort, a m'amuse, quand elle crie); ensuite il
faut faire la cuisine, et quand on l'a faite, entendre dire  madame qui
ne saurait pas seulement mettre un rognon de veau  la broche: Mihite,
vous ne comprenez donc rien? Vous jetez le sel  poignes; vous poivrez
tout que c'est une bndiction; vous mettez trois livres de beurre
dans le macaroni, comme si le beurre ne cotait rien, ou comme si on le
ramassait sur les grands chemins; il faut faire attention, ma fille, ou
je vous mettrai  la porte!...

En parlant, Mihite imitait de son mieux le ton et la colre de sa
matresse, et les autres domestiques riaient aux clats.

A la fin, le chef de cuisine lui dit:

--Est-ce que vous ne lui rpondez rien?

Mihite se redressa firement:

--Moi! Je lui dis d'aller dans son salon pour faire la gracieuse et de
me laisser dans ma cuisine, o je veux tre matresse de mes fourneaux.
Je ne veux pas que personne vienne goter mes sauces avant qu'elles
soient sur la table. Alors elle m'appelle de tous les noms et crie
qu'une dame de dput comme elle ne peut pas se disputer avec un
torchon comme moi. Mais moi je lui rplique qu'il y a des torchons qui
valent mieux que des dames de dputs, que les torchons savent faire
le dner et que les dames de dputs ne savent que le manger; que si
j'avais de quoi, je saurais bien me coucher  moiti sur mon canap pour
recevoir les messieurs et lever les yeux en l'air pour en montrer le
blanc, comme font les tanches dans la pole  frire. L'autre jour, elle
s'est avance vers moi, la main leve pour me donner un soufflet, en
m'appelant carogne...

--Qu'as-tu fait? demanda Pierre.

--Rien que de bon. C'tait un quart d'heure avant dner. J'ai plong ma
grande cuiller dans le pot-au-feu; je l'ai retire pleine de bouillon et
j'ai dit Madame, les carognes sont faites comme vous, et si vous me
touchez, mon bouillon est brlant, je vous en marquerai pour la vie. Et
voil!

Elle tait en toilette; elle allait faire des grimaces devant ses
invits; elle a eu peur et s'est sauve.

Le chef de cuisine demanda:

--Elle ne vous a pas renvoye?

Mihite rpliqua d'un air profond:

--Renvoye! Elle s'en garderait bien. J'en sais bien trop long sur son
compte!

Les assistants essayrent vainement de la faire parler.

--Non, non, rpondit Mihite; voil vingt ans que je suis dans la
maison. J'y suis entre huit jours aprs la naissance d'Hyacinthe.
Ce n'est pas  moi de dire des choses qui ne sont pas  dire et qui
feraient du tort.

--A qui? demanda une curieuse.

--A ton bonnet, bavarde! Elle le sait bien, et ce n'est pas elle qui
me renverra jamais! Ah! quand elle tait jeune! Ce pauvre M. Forestier
n'tait pas toujours content...

Puis elle se mordit la langue, heureuse d'avoir excit la curiosit
publique, heureuse aussi de ne pas la satisfaire, ce qui lui donnait une
rputation de discrtion et faisait souponner bien des mystres.

--Mais vous, demanda le chef de cuisine, si elle ne vous renvoie pas,
est-ce que vous ne la quitterez jamais?

--Moi! rpliqua Mihite d'un air capable, a dpend... Quand nous aurons
mari notre Hyacinthe, on verra.

--Elle est jolie, votre Hyacinthe! Ah! ma foi, c'est tout ce qu'il y a
de plus joli  Creux-de-Pile et aux environs.

--Et dans tout le dpartement! s'cria Mihite avec transport. C'est moi
qui l'ai leve, cette enfant, et je m'en vante! Ce n'est pas elle qui
m'appellerait carogne, comme sa mre a fait l'autre jour, ni qui me
menacerait d'un soufflet! Ah! la pauvre chrie! Elle est bonne comme le
bon pain. Elle ne ferait pas de mal  une mouche, et elle est gaie
comme un petit chat gris. Tenez, savez-vous ce qu'elle me disait
hier:--coute, ma bonne Mihite, tu ne peux pas t'accorder avec maman,
veux-tu venir avec moi? Je vais me marier, tu sais, avec Michel...--Ah!
oui, un joli garon, ai-je rpondu.--N'est-ce pas, Mihite? Et que
j'aime comme il m'aime... Eh bien, tu feras notre mnage. Veux-tu?

J'ai dit:

--Mais ton pre va se fcher, lui qui ne trouve de bon que mes
sauces...

--Eh bien! papa viendra dner souvent chez nous. a le changera!

Et alors ma foi, j'ai dit: oui, et dans trois jours je vais quitter la
cambuse. Je rendrai mon tablier  madame et je dirai:

--Madame Forestier, au plaisir de ne jamais vous revoir!

Le discours de Mihite tant fini, je frappai  la porte et l'on ouvrit.




V

UN ARTICLE DU CONTRAT


C'est le petit gte-sauce qui se montra le premier. Il courut m'annoncer
au fond du jardin, et je vis arriver  pas prcipits mon respectable
patron, M. Bouchardy, suivi de son collgue, qui gardait dans sa
dmarche quelque chose de sec, de net et de tranchant comme une lame
de rasoir. Derrire eux, mais  quelque distance, mon ami Michel nous
observait  travers le feuillage, et mademoiselle Hyacinthe, appuye sur
son bras le regardait d'un air inquiet.

Visiblement il s'agissait de quelque chose de grave. Une des deux
parties avait trop tendu le cble; il allait casser. Les deux vieilles
dames (je les appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagnaires ni
l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec dignit. Mme Forestier,
tant matresse de la maison feignait de s'occuper surtout de ses htes,
et leur offrait  boire avec des grces incomparables.

--Comment trouvez-vous ce caf, chre belle?

--Excellent, chre madame, excellent, tout  fait excellent! rpondait
une dame au nez rouge. O donc l'achetez-vous?

--Nous ne l'achetons pas, chre belle. Nous le recevons directement
de Bourbon et de Moka, par la malle des Indes. C'est sir John Miller,
gouverneur d'Aden, qui nous l'envoie mlang tout exprs, dans des
proportions dont vous n'avez pas d'ide.

Ces derniers mots dont vous n'avez pas d'ide avaient pour but
d'humilier la dame au nez rouge; mais celle-ci s'cria:

--Mon cousin qui est  la Martinique m'en envoie souvent...

Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car il n'est pas donn 
tout le monde d'avoir un cousin  la Martinique.

Alors madame Forestier lui coupa la parole et rpliqua un peu schement:

--... Chre belle, s'il faut tout dire, ce mlange est prpar par sir
John Miller lui-mme; pour lui, cela va de soi; pour le grand shrif de
la Mecque qui n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article
secret du dernier trait qu'il a sign avec l'Angleterre) et pour la
reine Victoria.

--Mais alors vous tes donc trs intimes avec sir John Miller?

--Intimes, chre belle, au point que sir John et lady John m'ont promis
de venir me voir, l'hiver prochain,  Paris.

Elle s'interrompit pour offrir du caf  une autre dame qu'elle appelait
ma chrie.

Pendant ce temps, chre belle, la dame au nez rouge, disait 
demi-voix  sa voisine:

--Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine; pour un Anglais qu'elle
connat et qui est sous-prfet chez les ngres!

De son ct, Rosine--je veux dire Mme Forestier,--faisait le tour du
cercle en prodiguant les chre belle, ma chrie, mon bel ange
bleu, mon petit chou, et tous les termes de protection bienveillante
dont elle croyait caresser et accabler  la fois ses htes.

A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la mre de Michel, qui,
soit par hasard, soit de parti pris, l'attendait fermement assise sur sa
chaise et regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuys l'un sur
l'autre et cachs  demi dans l'ombre.

L, comme j'tais assez proche et comme la voix des deux dames tait
fort claire et par moments presque aigu, j'entendis ce qui suit:

--Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et prenant les mains de son
amie, c'est donc aujourd'hui que nous allons signer le bonheur de ces
enfants!

Et d'un geste elle montra les jeunes gens.

--Oui, ma pauvre Rosine, rpliqua l'autre, c'est le moment de dire adieu
 la jeunesse. Nous vieillissons, ma chre!...

C'tait vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier ne l'avouait pas.
Aussi l'autre, plus ge d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec
plaisir. Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde pierre au
cou de sa bonne amie,--afin de la noyer aussi.

--Ah! ma chre, dit Mme Forestier, en vitant le combat (quoiqu'elle
ft trs vaillante, Dieu le sait?), quel chagrin quand on pense qu'on a
lev une fille pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses,
qu'on l'a entoure de tant de soins, qu'on l'a aime avec tant de
passion, qu'on lui a sacrifi tous ses gots, toutes ses ides, tout son
bonheur, car je peux bien l'avouer  prsent; c'est malgr moi et dans
l'intrt de mon mari que je me suis laiss traner dans le monde...
Oui, quand je pense  tout cela et que je vois Hyacinthe toute prte 
me quitter sans remords, presque sans regrets, je me dis: Seigneur mon
Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?

Alors cette tendre mre posa sur ses yeux un mouchoir brod de dentelle
pour cacher ses larmes; mais l'autre dame--la mre de Michel,--non moins
tendre, quoique moins potique et plus philosophe, lui rpliqua:

--Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien en passer par l! Tu as
dans. Ta fille veut danser  son tour. C'est la loi de ce monde. Tu
as montr tes grces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer les
siennes.

A ce mot de montrer ses grces, Mme Forestier reprit assez aigrement:

--Qu'entends-tu par l, montrer mes grces?

--J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi bien que moi, si tu
n'es pas sourde. Et si le capitaine Smintry, aujourd'hui colonel 
Batna, tait ici...

--Ma chre, le capitaine Smintry tait un sot, et ceux qui rptent ces
sottises...

J'aurais bien cout cette conversation, pendant quelques minutes, sans
trop d'ennui, mais comme le diapason des voix s'levait de seconde
en seconde, je craignis quelque malheur, je fis signe  Michel de
s'approcher et je vins moi-mme prsenter mes plus profonds respects aux
vieilles dames qui, du reste, me regardrent toutes deux avec un parfait
mpris.

--Ah! dit madame Forestier, en reprenant son grand air de femme
distingue, qu'elle avait un instant failli perdre, au souvenir, mal
 propos rappel, du capitaine Smintry, voici le petit Trapoiseau, je
crois...

Et me regardant de plus en plus par-dessus l'paule, comme si j'eusse
t un meuble du jardin:

--Eh bien, mon garon, l'acte est-il prt?

Elle dit cela lentement, ngligemment, comme une personne du grand
monde, qui a tellement d'affaires en tte qu'elle sait  peine qui lui
parle et de quoi on lui parle.

Mme Bernard, au contraire, visant moins  la distinction et  la posie,
me regardait de ses yeux noirs et froids, mais non pas languissants,
de vrais yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en affaires,
parce qu'elle demande beaucoup d'argent aux autres et qu'elle n'en veut
donner  personne.

Je rpondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient aussi bien que
la bouche de l'autre:

--Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.

Mais alors, Michel qui tait en face de moi, debout derrire sa mre, me
fit un signe, sans tre vu d'elle. J'ajoutai donc par prcaution:

--... Cependant, de peur d'avoir oubli quelque chose, je vais relire le
contrat  M. Bouchardy et  M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?

Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit  demi voix  sa
fiance, toute ple d'motion et suppliante:

--Ne t'inquite de rien, Hyacinthe. Je te jure de mettre le feu  nos
deux maisons, plutt que de ne pas forcer tous les obstacles.

Je crois bien avoir entendu qu'un souffle lger comme un baiser suivit
cette promesse, moins digne d'un avocat que d'un homme de guerre, mais
je ne voudrais pas l'affirmer par serment... Et, aprs tout, qu'importe?
Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui incommode?

Une seconde aprs, pourtant, je crus pouvoir me retourner sans
indiscrtion. Je vis alors les beaux yeux de Mlle Hyacinthe me sourire;
elle me salua d'un gracieux signe de tte et me dit en montrant son
fianc:

--Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau, retenez-le; je vous
en prie; il veut tout casser!

Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angline me regardait 
son tour d'un air fort amical et qui ajouta:

--Monsieur Trapoiseau, dpchez-vous! Les danseuses s'impatientent.

Enfin nous arrivmes, Michel et moi, dans une alle sombre qui
descendait vers la rivire, profonde en cet endroit de dix pieds et
large de trente pas environ.

Alors il s'arrta devant moi et me dit:

--Mon cher ami, je vais tre demain le plus heureux ou le plus
malheureux des hommes. Je ne sais pas encore lequel des deux; car tout
dpend de deux femmes; or, l'une est horriblement mchante et tout 
fait folle, c'est ma future belle-mre. L'autre, c'est... ma mre. Tu
connais comme moi ses dispositions d'esprit. Quant au pre Forestier,
c'est un zro que sa femme mne par le bout du nez, ou plutt qu'elle
pousse et retient  coups de cravache. Or, de ces deux femmes, qui par
des moyens divers, se sont rendues matresses de la fortune des deux
familles, si l'une refuse son consentement au mariage, tout est perdu;
l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe, mon mariage et moi,
nous serons tous flambs.

--Qu'est-ce qui est donc arriv, depuis le dner?

--Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe; heureusement elle
n'a pas encore clat. Ma mre ignore tout; mais quand elle saura!... je
la vois, je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...

--Tu veux dire violente.

--... Et qu'elle mnage peu ses expressions...

--C'est--dire qu'au premier mot de travers elle va vider sur ses amis
toute une hotte d'injures. Enfin qu'est-il arriv?

--Voici, dit Michel. Pendant le dner j'tais plac, naturellement,
 ct d'Hyacinthe et comme tu peux croire, je n'coutais gure
la conversation des voisins; mais Hyacinthe, elle, me paraissait
proccupe, agite, presque triste; enfin l'on et dit qu'elle avait
quelque grief contre moi. Plus le dner avanait, plus sa tristesse
devenait visible et commenait  m'inquiter. A la fin, comme je la
pressais toujours de parler, elle m'a dit tout bas: En effet, j'ai
quelque chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, Michel. Je vous
aime et je sais que vous m'aimez. Ce que je crains ne vient ni de vous
ni de moi. Je vous le dirai tout  l'heure, au jardin. Et alors, avant
la fin du dessert, elle est sortie, sous prtexte d'aller recevoir Mlle
Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe une minute aprs.

Elle m'a dit: Michel, mon pre m'a charge avant dner de la plus
dsagrable commission du monde... On vous a promis que j'aurais une
dot; on vous a tromp. Je n'en ai pas...

L-dessus, comme tu peux croire, je me suis jet  genoux devant elle,
je lui ai bais mille fois les mains, je l'ai prie de ne pas penser 
cela. J'ai protest que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine
et que j'en gagnais assez dj dans mon mtier d'avocat pour que nous
n'eussions besoin de personne; je l'ai rassure enfin, de toutes les
manires; mais elle m'a rpliqu: Oh! Michel, ce n'est pas de vous que
je doute; c'est de votre mre qui dteste la mienne, qui ne m'aime gure
et qui peut-tre sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. Or,
si elle refuse son consentement, tout est perdu, de son ct, ma mre va
prendre les armes et nous voil spars pour la vie.

Alors Hyacinthe m'a rpt les explications que le pre Forestier n'ose
pas me donner en face. Il avait en propre, le jour de son mariage, cent
mille cus de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le
conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dpens dans l'entretien et
l'amlioration d'une trs grande proprit qui appartient  celle-ci
et sur laquelle il a fait construire,  ses frais, lui, Forestier, une
magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la femme se dit matresse
de tout, ne veut pas donner un centime, garde le revenu aussi bien
que le capital, proteste que son mari a dissip sa propre fortune en
dpenses insenses, ce qui est un affreux mensonge, et menace de mettre
celui-ci  la porte, s'il fait acte de rbellion... Sparation de corps
et de biens! Juge un peu du scandale pour un dput  l'approche des
lections qu'on prvoit.

J'coutais ce rcit en riant. J'en avais vu bien d'autres depuis que je
rdigeais des contrats.

--Alors, demandai-je  Michel, elle refuse absolument tout?

--Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en se saignant aux
quatre veines,--elle qui jouait de soixante-dix mille livres de rentes
dont la moiti, en bonne justice, est due au travail et au patrimoine de
son mari, elle pourra donner mille cus par an au lieu de dot, mais elle
ne s'y engage pas formellement... Du reste, si Hyacinthe une fois marie
venait  se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui ouvrirait ses
bras de mre et la protgerait vigoureusement contre quiconque. Jolie
perspective pour Hyacinthe et pour moi!

--Oui, je connais ces belles mres plus redoutables pour leurs
gendres que quatre vipres en fureur... Alors, ta mre va refuser son
consentement?

--A coup sr!

--Et tu seras dsespr?

--A en mourir.

Je repris:

--Attends-moi l, Michel!... La bataille est en danger, comme  Marengo,
mais une charge de cavalerie faite  propos peut tout sauver.

--Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me rendre ce service,
compte que ma vie est  toi, quand tu voudras la prendre, comme dans
_Hernani_,--au premier son du cor!

Sur cette promesse, j'allai trouver la mre.




VI

LE PRSIDENT DE CREUX-DE-PILE


Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron; agir sans son
consentement et t grave,--plus que grave,--dangereux!

Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec son collgue, M.
Saumonet, M. Forestier et le prsident du tribunal au fond du cabinet
du jardin; et tous les quatre dlibraient sur le cas de Michel
et d'Hyacinthe; car le prsident du tribunal qui, pour des raisons
particulires, tait au courant de tout et prenait un intrt trs grand
 l'affaire, venait de mettre la question sur le tapis, devant les
deux notaires et s'appliquait majestueusement  l'embrouiller,  la
compliquer,  l'envenimer.

C'est, je crois, le moment de parler de ce brave homme qui n'est pas un
des moindres personnages de cette histoire.

Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et la pesanteur du
corps, il ne le cdait qu'aux lphants. Mais pour l'art de se tourner
toujours du ct du plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour
lui, soit pour les siens, il tait sans gal dans le dpartement.
Aussi quoique son nom de famille ft Portefoin, on l'avait surnomm
Vire--Temps, et il virait en effet la barque avec tant de bonheur et
d'adresse qu'il avait toujours le vent en poupe.

Il tait fort respect, car, comme dit un philosophe, rien ne russit
autant que le succs. Bon prsident du reste, toutes les fois qu'il
n'avait pas intrt  juger d'un ct ou de l'autre, voici par quels
degrs il tait entr dans la magistrature.

Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme l'avait fait riche.
Louis-Philippe, avant le 24 fvrier, l'avait fait juge; la Rpublique
le fit sous-prfet; Napolon III le fit prsident du tribunal de
Creux-de-Pile, qui est la principale ville du dpartement, et le dcora
deux fois. Puis, comme il avait des cousins et des amis dans le conseil
gnral, il fit tracer, aux frais du public, cinq ou six routes au
travers de ses terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de
bruyres quatre fois aussi cher que si la route avait pass dans les
terrains marachers des environs de Paris.

Cependant, il eut la sagesse, car c'tait vraiment un sage qui
ne donnait rien  la vaine gloire, de refuser pour lui-mme tout
avancement. Mais c'est qu'il gardait son crdit pour ses trois fils.

L'an, qui n'tait bon  rien, fut nomm sous-prfet et mari
sur-le-champ  une riche hritire, avant qu'on pt apercevoir sa
nullit.

Le cadet fut fait receveur des finances, sans apprentissage. Le
troisime fut procureur de l'empire d'abord, puis de la Rpublique.
Il avait promesse des plus hauts personnages (c'est--dire de trois ou
quatre chefs de division au ministre de la justice) de remplacer son
pre  la prsidence quand la limite d'ge serait arrive.

Celui-l tait l'ambitieux de la famille. C'est lui que le pre,
confiant dans son jeune mrite et dans sa souplesse, destinait  tre
prsident d'abord du tribunal de premire instance, puis conseiller  la
cour d'appel, puis prsident encore, mais assis  cette hauteur o
les humains ne semblent plus que des insectes qu'on met  l'amende,
en prison, qu'on dshonore ou qu'on ruine  volont en appliquant et
combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de n'importe quel code.
Un peu plus tard,  cinquante ans peut-tre, le prsident de la cour
d'appel deviendrait conseiller  la cour de cassation; puis prsident
encore, et alors aurait la tte dans les nues, comme notre saint pre le
pape, car ses jugements seraient infaillibles.

Le vieux Portefoin (dit Vire--Temps) s'en rjouissait d'avance, et
voyait, comme un autre Abraham, sa race s'tendre et dominer au loin,
par tout l'univers.

Malheureusement, pour monter si haut, il fallait un point d'appui. En
temps de rpublique il y en a deux, la Chambre des dputs et le Snat
(sans compter les antichambres). C'est par ces deux grandes portes qu'on
entre la tte haute dans les ambassades, les prsidences, les recettes
gnrales et les ministres.

Or, ces deux portes taient bouches pour le moment, l'une, celle de
la dputation, par M. Forestier, l'autre, celle du Snat, par un cousin
germain du prsident, homme aimable, homme d'esprit, tout dvou au
vieux Vire--Temps, mais qui avait lui-mme un gendre parfaitement sot
et nul, et qui voulait (ne sachant  quoi l'employer), lui rserver au
moins son poste de snateur.

De l vient que le prsident tournait autour de son ami Forestier et de
la belle Hyacinthe, qu'il aurait bien voulu faire pouser  son fils le
receveur (car malheureusement le procureur tait mari); oui, mais plus
malheureusement encore, le receveur tait tellement mou de corps et
d'esprit, quoique pareil  son pre pour la forme et la complexion,
qu'aucune fille bien rente n'en aurait voulu pour mari. De plus, il
avait pour les vieilles servantes une passion dplorable et presque
scandaleuse.

Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre la rpugnance
d'Hyacinthe et s'allier troitement par elle  M. Forestier! Le
prsident, le dput, le receveur, le procureur, le sous-prfet,--tous
les pouvoirs runis dans la mme famille et presque dans la mme main,
celle du prsident. Le vieux Vire--Temps aurait gouvern avec un
pouvoir absolu et pourtant lgal plus de cent mille hommes. Une seule
chose lui aurait manqu: c'est la facult de les envoyer en enfer, soit
en leur faisant couper le cou, soit, aprs leur mort, en les faisant
piquer avec des fourches rougies au feu par les diables.

Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, n'appartenait qu'au
cur, mon oncle, et par bonheur, le cur qui se dfiait un peu du
prsident (il y a toujours eu concurrence entre les deux mtiers) ne se
livrait pas aisment. On pouvait avoir son appui, mais en le payant de
mille concessions, car l'homme de soutane ne le cdait pas en orgueil
au prsident, au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien de
personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants  pourvoir, et quant  moi,
son neveu, sans me ngliger tout  fait (il avait mme autrefois dpens
quelque argent pour mon ducation), il ne s'occupait pas beaucoup de
mon avancement dans le monde; je n'tais qu'un Trapoiseau, fils de
l'huissier Trapoiseau, destin, suivant toute apparence,  crier, comme
feu mon pauvre pre: Silence, messieurs! et  recevoir, la tte basse,
des ordres de M. le procureur de la Rpublique ainsi rdigs:

Trapoiseau, vous assignerez demain les nomms Dubois, Chauvin et
Cambalu; allez porter ma robe  la femme du concierge et dites-lui
qu'elle raccommode ce trou... A propos, vous emmnerez mon chien ce soir
 la promenade, et vous direz  ma femme de mnage de faire mon dner
pour cinq heures, etc., etc.

Peut-tre si j'avais port le nom du cur, mon oncle qui s'appelait
Torlaiguille, aurait-il pris soin de ma fortune, mais si j'tais
Torlaiguille par ma mre, j'tais encore plus Trapoiseau par mon pre.

De l, un avenir de Trapoiseau, c'est--dire d'huissier maigre, rp,
destin, pendant la vie entire,  ne parler aux gens que pour les
prendre au collet, leur demander de l'argent, saisir et faire vendre
leurs meubles et recevoir en change sur la tte un tas de maldictions
mles quelquefois (hlas)! de vieux trognons de chou, de balayures, de
pots casss et de choses encore moins respectables.

Mais je m'gare. Revenons  mon prsident.

Il tait donc assis et  demi-couche comme un homme d'importance, homme
d'rudition, homme de capacit et savant jurisconsulte, dans un fauteuil
en bois de chne assez artistement tordu par le plus habile de tous les
menuisiers de Creux-de-Pile.

Il tait assis, cet homme noble et puissant, et le fauteuil craquait
sous lui, comme un cheval prt  s'affaisser sous un cavalier trop
pesant. En face, dans des attitudes diverses, mais plus modestes,
taient assis pareillement M. Forestier, le dput, et les deux
notaires.

Il parlait. Les autres coutaient.

Je suivis leur exemple et j'coutai aussi.

Le prsident tira lentement de son cigare (car M. Forestier avait pris,
 Versailles, l'habitude du cigare et en offrait volontiers  l'lite
de ses htes), il tira, dis-je, une grosse bouffe, regarda la lune qui
commenait  se lever  l'horizon, sur la montagne en face, et dit avec
une majest incomparable:

--C'est grave!

Les autres demeurrent consterns de cet arrt, et gardrent le silence.
Il reprit aprs deux autres bouffes:

--C'est trs grave! C'est plus que grave!

Je m'approchai pour tcher d'apprendre ce qui tait grave, car il ne
fallait pas songer  le lui demander moi-mme... Un simple premier
clerc sans fortune et sans nom,  un prsident! Il ne m'aurait mme pas
regard,--bien loin de me rpondre!

M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer contre la balustrade
et d'couter.

--Au fond, dit le prsident, d'une voix onctueuse et solennelle, je
comprends trs bien, mon cher ami, les craintes maternelles de madame
Forestier. Sa tendresse, toujours en veil pour le bonheur de sa fille,
prvoit beaucoup de choses...

--Elle en prvoit trop, interrompit le dput, car enfin elle traite
d'avance Michel comme un misrable qui pourrait manger la dot de
sa femme, la laisser sans asile et sans pain, et la tuer  coups de
bton... Aprs tout, Michel n'est pas encore un sclrat. C'est mme
un joli garon; un avocat de grand mrite, qui a plaid l'autre jour, 
Poitiers, d'une faon trs remarquable,--je le sais, j'y tais!--qui
est fort estim ici, qui a ds aujourd'hui une assez belle fortune, qui
l'augmentera certainement, outre que sa mre est riche et lui laissera
un bon patrimoine, car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous
n'avons pas le droit, aprs tout, d'tre bien difficiles pour Hyacinthe,
car ma femme ne lui donne pas un radis...

(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer plus fortement
cette belle pense).

Quant  moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai rien, absolument
rien, rien de rien, ce qui s'appelle rien, au dire de Rosine, qui prend
pour elle tout l'argent et ne me laisse que les traites  payer... C'est
pour empcher mes dissipations, dit-elle. Ah! Seigneur Dieu du ciel et
de la terre! except mon traitement de dput que je ne veux lcher 
aucun prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence, qu'est-ce que
je reois, except les notes des fournisseurs? Vous le savez, Saumonet?

Le notaire fit signe qu'il le savait.

--Eh bien! voyons, reprit le dput d'un ton suppliant, ne pourrai-je
pas, puisque ma femme est matresse de tout, lui arracher quelque chose
pour ma fille, pour ma chre petite Hyacinthe!

Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri un tigre; matre
Saumonet rpondit:

--Monsieur, vous connaissez les instructions que m'a donnes madame
Forestier. Je suis forc de m'y tenir. Mille cus de pension  la
future, voila tout; et elle ne s'engage  verser cette somme que dans
les mains de sa fille, et encore  condition que la conduite de sa fille
et de son gendre la satisfera pleinement; sans quoi elle supprimerait
tout!... Du reste, si, comme elle a lieu de l'esprer, leur conduite
est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit pas le droit de faire
quelque chose de plus; mais elle est et veut demeurer toujours matresse
de ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu, de sa fille
qu'elle en agit ainsi.

Vous auriez ri si vous aviez vu la mine  la fois solennelle, ironique
et pince de matre Saumonet, pendant qu'il dbitait ce petit discours.

M. Forestier tait accabl.

M. Vire--Temps prsidait.

Quant  M. Bouchardy, il se leva; me conduisit  dix pas de l et me
dit:

--Trapoiseau, mon ami, voil un fichu contrat et mme un contrat fichu.
Jamais Michel et sa mre n'accepteront...

Je rpliquai:

--Patron, laissez-moi faire.

Et j'expliquai mon projet qu'il approuva en ces termes:

--a vaut mieux que le plan de Trochu.




VII

L'ORAGE


Alors j'allai prsenter mes respects ou, ce qui est plus exact, livrer
bataille  la mre de Michel, qui, sans s'attendre au coup que je
m'tais charg de lui porter, recevait d'un air assez contraint les
compliments et les flicitations de tous les assistants.

Elle me vit venir de loin, et, malgr la modestie ordinaire de mon
maintien, elle devina sans doute  la fixit de mon regard que j'tais
charg d'une importante mission. Un clair brilla dans ses yeux, pareil
 une baonnette au soleil, et m'aurait fait trembler si j'avais d lui
parler de mes propres affaires et non de celles de son fils; mais on est
toujours plus brave pour autrui que pour soi-mme.

Les voisins et voisines, voyant  mon regard doux mais ferme et 
l'clair de la dame que nous avions  causer srieusement ensemble,
s'cartrent par discrtion,--Hyacinthe et Mlle Angline donnant
l'exemple.

Celle-ci, passant prs de moi, me dit tout bas:

--Du courage, monsieur Flix, notre bonheur  toutes dpend de vous!

Qu'est-ce que a pouvait signifier notre bonheur  toutes? Qu'il leur
tardait sans doute d'entrer en danse.

Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup, car j'tais en face
de l'ennemi.

C'est Mme Bernard qui commena le feu.

--Vous avez quelque chose  me dire, Trapoiseau?

Je rpliquai d'un air assez embarrass, mais un peu ngligent dans la
forme:

--Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose; mais encore faut-il que
vous en soyez avertie...

Je tranais lentement les mots pour retarder autant que possible
l'explosion prvue.

--Avertie de quoi, Trapoiseau?

--Il s'agit, madame, d'une lgre modification que madame Forestier
propose d'introduire dans le contrat projet. C'est peu de chose
peut-tre au fond; mais, dans la forme, je craindrais que cette
modification ne pt susciter au dernier moment des difficults
inattendues, et j'ai cru de mon devoir...

J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un tube de macaroni de
trente pieds de longueur.

Tout  coup je vis tinceler plus vivement les yeux de la dame. Elle
m'interrompit en disant d'un ton amer;

--C'est Rosine qui propose ce changement!

Ah! ah! Je suis curieuse de voir a.

Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible la suppression
de toute dot; l'offre de mille cus de pension, payables  volont,
c'est--dire aussi longtemps qu'il plairait  Mme Forestier, etc., etc.

J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses cette
communication dsagrable et j'attendis.

Par hasard, la dame m'avait cout jusqu'au bout, sans m'interrompre. Il
me parut mme qu'un petit sourire de triomphe ironique relevait le coin
de ses lvres. La nouvelle, je crois, ne lui dplaisait pas; aussi, ds
que j'eus fini:

--C'est tout? demanda-t-elle.

--Oui, madame.

--Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutt, j'y vais moi-mme.

En effet, elle se leva d'un bond.

Je la retins:

--Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a charg de vous
l'apprendre.

--Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?

--Il dit qu'il accepte.

Elle s'cria furieuse:

--Michel est un lche!

Je reculai de deux pas, car on n'aime pas  se trouver trop prs des
panthres dchanes, et, aprs tout, l'affaire m'intressait, mais non
assez pour m'obliger  risquer ma vie.

Je rpliquai pourtant:

--Madame, il l'aime!

Alors elle se tourna contre moi, et me portant les mains au visage, mais
si prs que je me prparai  venir  la parade, et, si elle allait trop
loin,  la riposte, elle ajouta d'une voix sifflante:

--Quant  vous, Trapoiseau, vous tes un imbcile!

a, c'tait pain bnit, en comparaison de ce que j'avais craint d'abord;
aussi je ne m'amusai pas  rclamer. Au contraire, je pris un air
souriant, comme si j'avais reu un compliment inespr.

Elle continua:

--C'est trop peu dire: un imbcile, Trapoiseau! Vous tes un ne!

--Madame, vous me comblez!

--Et un ne bien digne de servir de compagnon  Michel... Mais c'est lui
que je veux voir et non votre museau de singe!

Pour les injures, je prenais patience, tant de ceux qui ne s'arrtent
pas aux pierres du chemin et ne s'occupent que d'arriver au but.
D'ailleurs, l'effroyable caractre de la dame tait si connu par les
rcits de ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine, que je
m'tais cuirass d'avance contre toutes les choses possibles.

Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis hardiment en travers
du chemin et je lui dis, en tendant les mains entre elle et moi, par
prudence:

--Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce moment!

--Je ne peux pas voir mon fils?

--Non, madame! Il a prvu que vous seriez saisie d'une motion
trop vive, que vous pourriez lui dire des choses vhmentes, qu'il
regretterait de les entendre, qu'il serait expos  rpliquer, malgr
tout le respect qu'il vous doit...

Ici elle m'interrompit:

--Oh! qu'il rplique tant qu'il voudra.

En effet, la bonne dame tait en fonds pour lui rendre la monnaie de
sa pice,  lui et  vingt autres ensemble. Bataille! bataille! Elle ne
demandait que cette joie au Seigneur Dieu des armes.

Je repris:

--Enfin, madame, sa rsolution est inbranlable; il accepte toutes les
conditions de madame Forestier et il m'a charg de vous en informer.

--Oh! le misrable!

A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et qui fit retourner
toutes les ttes dans le jardin, elle ajouta, mais d'une voix plus
concentre:

--Il n'aura pas mon consentement.

--C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre refus entranerait
certainement celui de madame Forestier, et qu'alors son mariage
serait rompu pour toujours.... Aussi m'a-t-il charg d'obtenir votre
consentement  tout prix.

Ces derniers mots  tout prix lui firent dresser l'oreille, comme  un
cheval de guerre le son de la trompette. Cependant elle feignit d'abord
de n'y faire aucune attention.

--Je refuse! je refuse! je refuse! s'cria-t-elle.

Je rpliquai tranquillement:

--Madame, la premire partie de ma mission est remplie, avec peu de
succs, je le vois, maintenant, j'arrive  la seconde... Mais d'abord,
si j'osais vous prier de vous asseoir, car je prvois que mon discours
sera long et que je ne vous convaincrai pas du premier coup.

Etonne de mon sang-froid et curieuse surtout de savoir ce que j'avais
 dire, elle s'assit en effet dans un fauteuil. Quant  moi, toujours
modeste, je m'assis pareillement, mais sur une simple chaise, je
regardai autour de moi pour savoir si nous n'tions couts de personne,
et je commenai en ces termes:

--Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice, d'abord, de votre
fils et d'usufruitire par moiti de la fortune de votre mari, feu M.
le docteur Bernard, en son temps mdecin renomm, et de son chef matre
d'une fortune considrable, vous avez reu une somme totale de trois
cent vingt mille francs, dont vous avez dpens environ la moiti pour
l'entretien du mnage et l'ducation de votre fils mineur.

La seconde moiti, compose d'actions de chemins de fer et de titres
de rentes 3%, qui valent ensemble (au cours de la Bourse d'aujourd'hui)
cent quatre-vingt mille francs, appartient par moiti  vous, madame, et
 Michel.

Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.

--Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je n'ai de comptes 
rendre  personne.

--Non, certes, madame,  moi; mais  votre fils. Michel n'a jamais reu
ses comptes de tutelle.

--Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce n'est pas  un
mercenaire, presque  un domestique, au fils de la Trapoiseau, enfin,
que je vais...

A mon tour, je commenai  perdre mon sang-froid. Etre appel, moi,
imbcile, ne, mercenaire, domestique, museau de singe, j'en avais
pris mon parti facilement, mais entendre dire de ma mre la Trapoiseau
me fit bondir  mon tour. Je rpliquai:

--Madame, sachez que le fils de la Trapoiseau est fier de sa mre et
que Michel, lui, n'a pas lieu d'tre fier de la sienne. La Trapoiseau
a travaill toute sa vie pour m'lever et pour faire de moi un honnte
homme et un bourgeois...

--Elle a bien russi, dit la dame, en souriant ironiquement: Il est
joli, le bourgeois; il est bien lev, le Trapoiseau!

Je continuai:

--Quant  vous, madame...

Puis, me souvenant que je n'tais pas l pour plaider ma propre cause ou
pour humilier madame Bernard, mais pour accommoder, si c'tait possible,
les affaires de Michel, je conclus:

--... Je vous dirai vos vrits, une autre fois, si c'est ncessaire.
Aujourd'hui, je suis charg par monsieur Bouchardy, mon patron, de vous
dire qu'il a tous les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait o
vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a plac lui-mme et qu'il a gard
les numros de tous les titres, qu'il peut prouver, quand on voudra, que
vous devez  Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit, plus de
quatre-vingt-dix mille francs.

Cela, c'est pour M. Bouchardy.

Quant  Michel, comme il a fait tous les sacrifices possibles  la paix,
comme il consent  vous laisser l'usufruit que le testament de son pre
vous te,  dater du jour du mariage, comme il vous aime, comme il
vous respecte, comme il ne demande qu' vivre toujours avec vous dans
l'intimit la plus tendre et la plus parfaite; mais, comme, en mme
temps, il est rsolu  se tuer plutt qu' ne pas pouser mademoiselle
Hyacinthe, il m'a charg de vous dire qu'il se met  vos pieds; qu'il
vous supplie de ne pas faire son malheur, qu'il sera toujours pour vous
ce qu'il a t jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux
des fils...

Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.

--Oh! c'est infme! s'cria-t-elle.

Et elle essaya de sangloter.

--Michel!... Michel que j'aimais tant,  qui j'ai sacrifi ma vie, pour
qui je ne me suis pas remarie, et Dieu sait si les occasions m'ont
manqu... Le capitaine Smintry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur de
l'enregistrement et des domaines, un homme d'lite, celui-l, et tant
d'autres!...

A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard avait t demande
en mariage par tout ce qu'il y avait de plus distingu dans la noblesse
franaise.

J'aurais cout avec plaisir, mais le temps passait. Les invits
s'tonnaient et s'impatientaient. Mlle Angline, surtout, me faisait de
loin signe d'en finir. Enfin, je crus le moment venu de frapper le coup
dcisif.

Je dis:

--Madame, votre fils est persuad de votre tendresse comme vous devez
tre persuade de la sienne; mais sa rsolution est inbranlable. Vous
allez,  l'instant mme, signer le contrat tel qu'il est rdig, ou je
vais vous sommer devant tout le monde, moi,--c'est--dire mon patron, M.
Bouchardy,--de rendre vos comptes de tutelle!

Elle s'cria:

--Michel oserait!

--Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour Paris, sans vous
voir; mais j'oserai, moi, le fils de la Trapoiseau comme vous dites;
j'ai ses pleins pouvoirs et pas la moindre raison de vous mnager.

Elle clata:

--Trapoiseau, vous tes une canaille!

--Possible!

--Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un sclrat, le dernier
des misrables! Vous excitez un fils contre sa mre!

Je tirai ma montre:

--Madame, il est temps de vous dcider.

Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes les passions
passrent successivement sur son visage, comme les nuages sur la face du
ciel. Enfin, elle poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et
Hyacinthe, et quand ils furent prs d'elle, les serrant tous deux sur
son coeur, elle dit d'une voix que remplissait la plus douce motion:

--Mes enfants, je vous bnis! Aimez-moi toujours comme je vous aime!




VIII

DOUX PROPOS


Tel fut le dnoment heureux, mais imprvu, de la ngociation dont on
m'avait charg.

Aussitt, comme si Mme Bernard en avait donn le signal, tout le monde
s'attendrit  la fois. Les deux mres tombrent dans les bras l'une
de l'autre, comme les deux branches lgrement cartes d'une paire
de ciseaux. M. Forestier, qui se tenait  l'cart et qui avait gard
jusque-l une contenance fort timide et assortie au rle qu'il devait
jouer dans le contrat, reprit un peu d'assurance et de gaiet, et parla
mme d'inviter Mme Bernard  la valse. Le prsident Vire--Temps la
flicita de se dvouer ainsi comme toujours  son fils, ajoutant
avec perfidie qu'on ne pouvait pas dire de Michel qu'il pousait Mlle
Hyacinthe pour sa dot. Les autres aussi flicitrent  leur tour,
suivant leur ge, leur sexe, leur profession et l'loquence dont la
nature les avait dous.

La fiance me remercia en me regardant avec des yeux humides de joie.
Elle avait appris de Michel ce qu'ils me devaient tous les deux. Quant 
lui, il me dit, devant elle:

--Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce miracle. Ma chre
Hyacinthe, souvenez-vous toujours que c'est  lui que nous devons notre
bonheur.

Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant  Mlle Bouchardy qui
s'approchait de nous:

--Angline, ma chre Angline, au nom de notre amiti, je te commande de
rpter  M. Flix Trapoiseau, ici prsent, l'loge que tu m'as fait de
ses vertus et qualits diverses...

A quoi Mlle Angline, souriante et rougissante, rpliqua, en riant
aussi:

--Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parl de M. Trapoiseau!

--O menteuse! s'cria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu lui cacher ce que tu
m'as dit, qu'il tait le plus savant des hommes, qu'il connaissait la
place de tous les livres de la bibliothque de ton pre, qu'il tait au
courant de toutes les histoires, de toutes les posies, de toutes les
philosophies de l'univers... Enfin, si ce n'est  cause de sa science,
fais-lui bon accueil,  cause de moi.

--Trs volontiers, dit l'autre demoiselle.

Et comme tout le monde avait sign, les jeunes, les vieux, les gros,
les gras, les maigres et jusqu'aux petits enfants de cinq ans dont l'un,
arrire-cousin d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un
norme pt d'encre en place de signature, Angline,  qui il tardait de
danser, se mit au piano et commena un vieux quadrille, car, en pareil
cas, il faut que quelqu'un se sacrifie au bien public.

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:

--Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez promis la premire
danse...

Elle m'interrompit:

--Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde, vous le voyez bien,
puisque je ne la donne  personne... Ne faites pas la grimace, s'il vous
plat; vous tes trs laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas l-bas
une bonne mre de famille qui commence  se dganter et qui va prendre
ma place dans un instant? Prenez donc patience, s'il vous plat, ou
plutt, non... allez inviter ma cousine Benot, qui vous en saura gr,
car personne ne la regarde.

En effet, la pauvre cousine Benot tant boiteuse et bossue, ne
rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y courus, par obissance, je fus
reu comme la manne dans le dsert, par le peuple d'Isral, je dansai de
mon mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angline me regardait de temps
en temps et m'encourageait d'un sourire demi-malin, demi-amical.

Quand le quadrille fut termin, une bonne dame se chargea, comme Mlle
Bouchardy l'avait prvu, de la remplacer au piano et, alors, je reus le
prix de mon dvouement, ainsi qu'on va le voir.

A ne rien cacher, je n'tais pas sans motion...

Tous les hommes sont gaux entre eux et en particulier tous les
Franais. Par Franais, vous entendez sans doute aussi les Franaises,
car s'il y avait supriorit de l'un des deux sexes sur l'autre, elle
appartiendrait certainement au sexe masculin, qui est plus grand, plus
gros, plus fort, qui mange et boit davantage, qui est barbu, qui fait
les lois et qui fournit les gendarmes.

Tout cela est incontestable. D'o vient pourtant que je tremblais
presque, en face de Mlle Bouchardy, et qu'elle ne tremblait pas du tout
en face de moi? Loin de l, elle s'tait empare de moi et me faisait
manoeuvrer comme un pompier  l'exercice. Est-ce parce qu'elle tait
la fille du patron et que je subissais mme dans un salon l'influence
despotique du pre?

Non. Oh! non. C'est plutt, je crois, parce que le sort de tous les
honntes gens (et mme des malhonntes) est de s'attacher  un cotillon
et de le suivre, et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et mme
ne le voulant pas, je m'tais attach  celui d'Angline.

Au reste, je n'eus pas  m'en repentir. Elle me regarda d'un air assez
doux, et tout en s'occupant de boutonner ses gants, elle me dit:

--N'est-ce pas que ma cousine Benot a beaucoup d'esprit!

Je rpondis par politesse:

--Oui, mademoiselle.

En effet, la cousine Benot n'tait pas plus bte qu'une autre. Et
comme, tant presque sans dot, boiteuse et bossue, mais d'un caractre
assez doux, elle avait de bonne heure senti son infriorit et voulait
la racheter, elle faisait de grands efforts pour plaire et russissait
assez bien.

--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?

--Des choses trs intressantes, mademoiselle, mais je ne sais pas si je
dois vous les rpter.

--Oh! oh! c'est donc bien grave?

--Non. Pas trs grave si vous le prenez par un bout; mais bien grave si
vous le prenez par l'autre.

Angline se mit  rire, ce qui tait d'ailleurs, comme je l'ai dit, sa
manire ordinaire de montrer ses dents.

--Vous allez me raconter a, j'espre.

--Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura fini la _chane
anglaise_.

Aussitt que nous fmes revenus  nos places:

--D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de quoi?

--Je ne sais s'il est permis...

Et je feignis d'tre embarrass.

--Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le droit d'entendre, je
suppose, ce que ma cousine Benot peut vous dire.

--Eh bien! voici ce qui est arriv. Elle m'a parl de la plus belle et
de la plus aimable personne de tout le pays.

--La plus belle personne... Connais pas. A moins que ce ne soit mon amie
Hyacinthe.

--Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.

Angline reprit:

--Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.

Elle devinait trs bien, au contraire, mais comme toutes les filles
d've, et peut-tre comme tous les fils d'Adam, elle tait friande de
compliments.

Elle parut rflchir pendant quelques secondes et demanda d'un air naf:

--Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par hasard!... Elle est
trs distingue, elle a de trs bonnes manires, elle revient du
Sacr-Coeur, et son pre est un fameux avou, comme dit M. le
prsident, un jurisconsulte minent...

Je rpliquai vivement:

--Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est tout ce que vous
dites,--distingue, du Sacr-Coeur, et ne d'un jurisconsulte
minent;--mais c'est d'une autre que nous avons parl. Celle-l, je ne
vous la nommerai pas, ce n'est pas ncessaire, mais je vous ferai son
portrait si ressemblant que personne ne pourra s'y tromper... Cheveux
blond-cendr, teint dlicieux, front...

Ici je fus interrompu dans ma description.

--Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul! Vous continuerez tout
 l'heure.

J'obis, non sans inquitude, car c'est au cavalier seul qu'un homme
doit dployer toutes ses grces et montrer qu'il n'est embarrass ni
de ses bras, ni de ses jambes, ni de sa tte, ni de sa physionomie. Il
s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas grimacer, de ne pas
se troubler, de ne pas tre constern comme un condamn qu'on mne 
l'chafaud, ni consternant comme un magistrat qui prononce une sentence
de mort. Il faut avoir de la gaiet, car on est l pour s'amuser;
il faut sourire, pour plaire aux dames; il faut garder une certaine
dignit, pour prouver que rentr dans la vie civile on est un homme
srieux; il faut danser avec grce, mais sans excs, de peur de passer
pour un matre de danse; il faut couter soigneusement la musique, afin
de ne pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les dames; il faut
avoir l'air profondment proccup de leurs charmes, ce qui fait excuser
toutes vos distractions; il faut..., que sais-je encore?

J'essayai d'viter tous ces cueils et de doubler tous les caps. Si j'y
russis, Dieu seul le sait! Cependant mademoiselle Angline eut la bont
de croire que je m'en tais trs bien tir.

Pour rcompense, elle me permit de la ramener  sa place et de reprendre
ma description de la plus belle personne de Creux-de-Pile au point o je
l'avais laisse.

--Vous disiez donc, monsieur Flix?

--Je disais, mademoiselle, que le front de cette demoiselle est d'une
rare beaut, que le nez est d'une forme incomparable...

Angline se mit  rire:

--Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop arrondi par le bout.

Je voulus protester.

--Non, non, je sais  quoi m'en tenir l-dessus. J'ai regard
quelquefois ce nez-l dans la glace, et vous pouvez croire que j'en
connais les contours... Je sais maintenant qui vous voulez dire...
Eh bien, qu'est-ce que ma cousine Benot vous a dit de l'heureuse
propritaire de ce nez rond et de ces cheveux blond-cendr?

--Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous tiez bonne, que vous
tiez belle, que vous tiez pleine d'esprit, que...

Angline m'interrompit svrement:

--Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prvoir que je m'attirerais tous
ces compliments, croyez que je n'aurais pas fait tant de questions...

(Si elle avait pu prvoir!  menteuse!  tratresse!)

Et comme elle me voyait fort troubl de ses paroles, elle ajouta:

--Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne... Ce n'est pas 
moi qu'il faut dire tout le bien que vous pensez de moi.

Je demandai assez navement:

--A qui donc, mademoiselle?

--A tout le monde, monsieur... Je suis contente qu'on le rpte partout;
mais je ne veux pas qu'on me le dise  moi.

Puis, tout en riant ou feignant de rire aux clats, pour couper court
 cette conversation, elle me montra un grand, gros et fort garon de
trente ans  peu prs qui s'avanait assez gauchement vers nous et me
dit:

--Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter pour une
mazurka. Faites-lui place, s'il vous plat.

Je fis place en enrageant, car c'tait le plus dangereux rival que je
pusse craindre auprs d'Angline.

Un rival! un rival! En tais-je donc l dj? tais-je amoureux?
tais-je encourag?

Peu importe, rival ou non, M. le receveur des finances me fut bien
dsagrable ce jour-l!




IX

M. LE RECEVEUR DES FINANCES


Ce qui me consola un peu de cette contrarit, c'est que le receveur ne
s'en aperut pas, et qu'il tait incapable d'en deviner la cause, s'il
avait pu apercevoir l'effet.

C'tait un grand et gros garon, sans esprit, sans intelligence,
sans bont, sans mchancet, incapable de faire du mal  une mouche,
incapable aussi de la retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle ft noye;
bel homme, mais de ceux qu'apprcient surtout les grosses servantes et
les vieilles femmes trop exprimentes. Trs poli, du reste, trs
bien lev, ayant les meilleures manires de la haute socit de
Creux-de-Pile; mangeant comme un loup, buvant comme un trou; suivant
avec une docilit parfaite les instructions de son pre, dont il avait
reconnu ds l'enfance la supriorit intellectuelle; n'ayant au monde
qu'une seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance et sans rien
faire, il tait le point de mire de presque toutes les filles  marier,
et, pour cette raison, la terreur de tous les jeunes gens.

Partout o M. le receveur des finances se montrait, les vieilles dames
et les jeunes demoiselles n'avaient de regards que pour lui. Il avait
une si belle voiture, un si beau cheval et si bien harnach, un si gros
traitement (dix-huit mille francs au moins, car Creux-de-Pile n'est pas
un petit morceau)! il tait gant si soigneusement, ds le matin; il
tait si rgulier dans ses moeurs et ses habitudes (dont la principale
tait de rendre visite, tous les soirs, dix heures sonnant,  une
grosse marchande de tabac bourgeonne qui avait t belle vingt ans
auparavant), il tait si occup de son bien-tre et si peu de
dchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie des habitants de
Creux-de-Pile!

Une autre chose inspirait la plus grande confiance aux pres et aux
mres de famille. Il ne lisait jamais et n'avait jamais rien lu, except
des recueils de calembours. Il avait fait ses classes comme tout le
monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live et Virgile, mme il
en avait copi (mais bien  contre coeur!) des milliers de lignes ou
de vers; quant  les entendre, il y avait renonc. Aprs tout, quand on
donne de temps en temps sa signature et qu'on reoit pour soulagement de
cette fatigue quinze cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homre
ou Horace dans le texte?

Tel tait l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement et peut-tre
de tout le dpartement. Il se nourrissait bien; il ne se fatiguait pas;
il ne faisait jamais plus de trois cents pas, except  cheval ou en
voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle sant du monde.

Cependant cette sant si chre lui inspirait continuellement les plus
vives inquitudes, et faisait le sujet de ses conversations. Il avait
mal au pied,  la main, au genou,  l'estomac principalement! Le rcit
de ses indigestions faisait la joie de ses amis.

Malgr ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui l'avaient rendu
clbre dans la ville, M. Franois Portefoin, fils de M. le prsident
Vire--Temps et receveur des finances, tait regard par tout le monde
comme le futur mari de Mlle Angline Bouchardy, fille unique de mon
patron:

De l ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.

Pour apaiser un peu ma colre en disant du mal de mon ennemi (car
c'tait vraiment un ennemi) j'allai de nouveau tenir compagnie  Mlle
Benot qui parut surprise de mes assiduits et les attribua sans
doute, comme il est naturel,  son propre mrite. Elle me sourit trs
gracieusement, et me dit:

--Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?

--Non, mademoiselle.

--Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien vraiment pour elle le
plus beau jour de la vie!

Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.

Je rpliquai:

--Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous qu'il s'en est
fallu de peu que le mariage ne ft rompu?

Je racontai alors tous les dtails du contrat et ma querelle avec Mme
Bernard, la mre de Michel que je drapai, cela va sans dire, comme elle
le mritait.

La petite bossue, mise en verve par ce rcit, me rpliqua:

--Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau! Il y a bien d'autres
anguilles sous roche. Regardez l-bas, s'il vous plat, Monsieur le
prsident Vire--Temps et madame Forestier... Il est bien g, M. le
prsident; elle est bien couperose et cramoisie, madame Forestier; ne
trouvez-vous pas cependant que ce serait un beau couple?

Et elle se mit  rire.

Je dis avec une gravit affecte qui n'avait d'ailleurs pour but que de
faire parler la petite bossue:

--En vrit, mademoiselle, vous m'tonnez! Verriez-vous,
souponneriez-vous quelque mal  cette intime amiti qui joint deux
personnes de sexes diffrents, mais toutes deux minentes par...

Mlle Benot m'interrompit au milieu de ma phrase:

--Sachez donc la vrit, monsieur Trapoiseau! M. Forestier, le pre
d'Hyacinthe, est un pauvre homme.

--a, c'est vrai!

--S'il venait, continua la bossue,  mourir d'apoplexie ce soir (vous
voyez qu'il a le cou trs court et trs large), il ne serait regrett de
personne, except de la petite Hyacinthe; M. le prsident est veuf, il
pouserait madame Forestier, qui serait veuve alors et pour qui il a
fait des vers trs potiques, en 1857; il hriterait de la fortune et
de la dputation du dfunt, donnerait sa dmission de prsident,
ferait mettre son plus jeune fils  sa place et dploierait ses
talents politiques  Versailles. Qu'en dites-vous, monsieur Trapoiseau?
Voyez-vous comme le prsident parle de prs  la dame, pendant que le
pauvre gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiter de rien?

En effet, je le voyais. Le vieux prsident faisait l'amoureux, le
pressant, roulait les yeux, attendrissait sa voix; la dame couperose
aux cheveux gris rpondait  ces galanteries par des mines toutes
pareilles, je veux dire assorties  son sexe, quoiqu'un peu trop jeunes
pour son ge.

Mais, en mme temps, je voyais autre chose qui m'intressait, ou plutt
qui me dplaisait bien davantage. C'tait M. le receveur des finances
qui saisissait par la taille la belle Angline et qui mazurkait avec
elle d'un air conqurant.

Hlas! hlas!

Pour elle, mollement penche sur le bras de M. le receveur, elle fermait
 demi les yeux, heureuse, sans doute, la perfide, de montrer ses grces
 tous les assistants!

La bossue s'aperut de ce mange et me dit:

--Voyez-vous ma chre Angline avec le gros Francis? Quel beau couple
cela fera!...

Je m'criai brusquement, car le mot m'avait bless au coeur:

--Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous, mademoiselle?
tes-vous la confidente de mademoiselle Angline?

Elle me regarda malicieusement.

--Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce que je vous le rpterais
si quelqu'un me l'avait confi? c'est parce qu'on ne m'a rien racont
que je sais tout.

--Tout! Quoi?...

Au fond, j'tais rempli d'une colre furieuse; mais que je n'osais
montrer.

--Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est une affaire arrange
depuis longtemps. M. le prsident Vire--Temps avait rv un autre
mariage pour son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme je vous
l'ai dit, d'assurer la dputation dans sa famille, soit en la prenant
pour lui-mme, aprs la mort prvue et dsire de M. Forestier, son plus
intime ami, soit en la faisant passer sur la tte de son troisime fils
le procureur. Vous concevez bien a, n'est-ce pas?

--Ah! certes!

--Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles trs inquiet. Il
voit qu'on va faire des lections nouvelles et que le vent est  la
Rpublique. Il a peur de n'tre pas rlu.

--Et qui donc lui ferait concurrence?

--Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui hritera, comme on sait,
d'une belle fortune; qui, ds aujourd'hui, a de l'argent  dpenser; qui
parle comme M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer; qui
est fils de feu M. Bernard que tout le monde aimait et respectait
dans le pays: qui est rpublicain de la veille, lui, car il n'a que
vingt-sept ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que M. Forestier
n'est qu'un bonapartiste converti ou mal blanchi, comme disent les
rpublicains... Alors, comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui
n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-tre rpublicaine, mais jolie
comme un amour et plus douce qu'un petit agneau blanc, le pre
Forestier, moins bte qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille;
mais  condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne sera jamais
candidat du vivant de son beau-pre, except si M. Forestier est fait
snateur... Et voil!

J'coutais, le coeur serr, cette explication. Enfin, je demandai:

--Alors,  dfaut de mademoiselle Hyacinthe, le vieux Vire--Temps se
rabat?...

--Sur Angline. Oui, monsieur Trapoiseau.

--M. Bouchardy consent?

--A peu prs. Il aura sa fille prs de lui, et plus tard ses
petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes ne seront pas changes;
le gros Francis n'est pas mchant, il a un trs beau revenu, il ne joue
pas, il dne chez son pre, par conomie, et aussi parce qu'on y
dne trs bien (car le vieux Vire--Temps n'entend pas raillerie sur
l'article de la cuisine), il dnera donc trs volontiers chez son
beau-pre, ce qui fera la bonheur d'Angline...

--Mais elle?

--Angline? Je suppose qu'elle n'en sera pas fche non plus. a ne
changera rien  sa vie ordinaire. Ce ne sera qu'un mari de plus dans
la maison et une occasion de montrer les belles robes qu'on lui donnera
pour son trousseau... Qu'avez-vous donc  me regarder de travers,
monsieur Trapoiseau, comme si je vous avais march sur le pied?...

En effet, je devais avoir l'air sombre du noir Othello.

Je me levai prcipitamment en disant:

--Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je suis proccup. Je crains
d'avoir nglig, dans la rdaction du contrat, quelque formalit. Si ce
malheur m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car cela pourrait faire
plus tard un cas de nullit, et Dieu sait quels procs les avocats et
les avous pourraient en retirer!

--Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie, car elle
sentait bien o le bt me blessait; allez  vos affaires.

J'y courus en effet, avec l'esprance de me venger de la belle Angline,
qui venait de s'asseoir aprs la danse, et dont le regard aimable et
joyeux semblait m'appeler.

Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche, ne me permit pas
de m'arrter. J'allai me planter tout droit en face de Mlle Patural, qui
tait  la droite d'Angline, et je lui demandai de mon plus grand air
de gentilhomme, si elle voulait me faire l'honneur de m'accorder la
prochaine contredanse.

Ah! la belle Angline allait pouser le gros Francis! Eh bien! elle
verrait de quoi Flix Trapoiseau tait capable!




X

FIN D'UN TH


Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de ma danseuse:

La famille Patural se perd dans la nuit des temps. Certainement, un
Patural fut tu au sige de Saint-Jean-d'Acre, et sous les yeux de
Philippe-Auguste. Un autre dut enlever le drapeau des Suisses  Marignan
et un troisime, celui des Espagnols  Rocroy.

Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille avait fortement
dcru vers le milieu du sicle dernier; car le premier Patural dont
on ait des nouvelles incontestables ne sortit de l'obscurit que pour
devenir gelier, en 1817, et pour pouser, vers 1825, la fille d'un
huissier dont l'tude par la mort du pre tait vacante.

Ce jour-l, l'toile des Patural commena lentement  reprendre son
clat et sa splendeur. Elle s'leva comme Vnus  l'horizon. A force de
saisir, d'assigner et, comme le Grand Cond dans la bataille, de porter
partout la terreur, Patural l'huissier, amassa de quoi payer l'tude
de son fils unique Patural, l'avou; celui-l mme que le prsident
Vire--Temps appelait un minent jurisconsulte.

C'est ainsi que se fondent et s'lvent les grandes familles, et
qu'elles marchent d'un pas ferme vers la gloire et les honneurs.

Naturellement, l'avou Patural fit de bonnes affaires et gagna beaucoup
d'argent, ce qui lui permit d'pouser la fille trs distingue d'un
brave homme qui de son ct en avait beaucoup gagn, lui aussi, 
pratiquer l'usure.

De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit Mlle Berthe
Patural,--Berthe aux grands pieds,--comme disait un jeune homme de
beaucoup d'esprit et trs rudit, qui passait son temps  donner des
sobriquets  ses concitoyens des deux sexes.

C'est cette jeune demoiselle--qu'on regardait comme la plus
riche hritire de Creux-de-Pile, plus riche mme qu'Hyacinthe et
Angline,--que je venais d'inviter  danser.

La pauvre fille tait laide  faire compassion  ses amis (mais elle
n'en avait pas) et plaisir  ses ennemies.

Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de plus comme un pou,
suivant la belle expression de ses voisins qu'elle ne saluait gure.

Une tte aplatie au sommet, comme celle de certaines tribus indiennes,
des oreilles cartes, des pommettes saillantes, un nez court, plat
et large, une physionomie parfaitement satisfaite de son mrite
et malveillante pour le prochain; voil Mlle Berthe Patural,--trs
recherche nanmoins, en tous lieux, car ma fille aura de a, comme
disait le pre, en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile et
frappant avec force sur son gousset.

J'aurais d, moi, Flix Trapoiseau n'en approcher qu'avec crainte et
timidit; par malheur, l'envie que j'avais de me venger de l'injure
que je croyais avoir reue d'Angline me donna toute l'assurance qu'il
fallait pour faire une sottise.

J'invitai donc; je fus accept, et Berthe aux grands pieds me suivit,
sans daigner me regarder, jusque dans le cercle des danseurs.

J'essayai de lier conversation.

--Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.

Elle ne rpondit pas.

Je rptai cette pense neuve et originale.

Alors, avec beaucoup de grce, elle se tourna vers moi et fit:

--Hein?

Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru qu'elle venait d'entendre
grogner un petit chien.

J'allais la donner au diable et garder le silence pendant tout le reste
de la contredanse, lorsque j'aperus la belle Angline qui me regardait,
en riant malicieusement, et qui dansait en mme temps, la perfide,
avec un petit jeune homme blond, cousin de Mlle Hyacinthe. Cette vue
me rendit mon ardeur de vengeance, et je criai d'une voix qui dut tre
entendue au fond du jardin:

--Mademoiselle, il fait bien chaud?

Cette fois Berthe aux grands pieds ne pouvant plus faire semblant de
ne pas m'apercevoir, rpliqua d'une voix languissante et ddaigneuse:

--Ah! vous croyez?...

Je sais bien que le ddain des grues, des oies et des bcasses n'est pas
mortel, qu'il tombe au hasard comme la pluie sur la tte des hommes et
que les plus grands et les plus illustres peuvent en tre arross comme
les plus humbles et les plus petits... C'est gal! tre ddaign sous
les yeux d'Angline qui riait de plus en plus en nous regardant, et par
une fille plus laide qu'un pch mortel, me mit dans une telle colre
que je brouillai toutes les figures de la contredanse, que je poussai ma
danseuse au hasard dans toutes les directions, que je me fis maudire
de mon vis--vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe Patural  sa
place, au lieu de me saluer comme c'est l'usage, elle dit tout haut  sa
mre;

--Il est insupportable, ce Trapoiseau!

Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:

--Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme a dans la bonne socit?

Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait pour inviter les personnes
de distinction  passer dans la salle  manger et  prendre le th,
n'entendit pas cette parole; sans quoi mon compte et t rgl
sur-le-champ, car Mme Forestier, tant une femme potique et
naturellement sublime, avait pour prtention principale de ne recevoir
dans son salon que des gens de la plus haute vole et mprisait
profondment son mari que le mtier de dput obligeait  mille
politesses envers ses lecteurs.

Quoi qu'il en soit, on alla boire du th, manger des sandwichs, et le
pre Forestier, qui savait gr  Michel et  moi de n'avoir pas suscit
de difficults pour le contrat, nous prit mystrieusement par le bras,
en mme temps que les deux notaires, et nous conduisit dans son cabinet
de travail, comme il l'appelait.

L, grce  la protection de la forte Mihite, qui n'avait pas pour
monsieur la mme antipathie que pour madame, nous trouvmes du
pain frais, du pt froid, du jambon et huit ou dix bouteilles d'un vin
dlicieux qui aurait ramen la gaiet dans les mes les plus tristes.

M. Bouchardy chantait  pleine voix:

    Y avait une fois quatre hommes
    Conduits par un caporal
    Prsentant tous les symptmes
    D'un embtement gnral...

A quoi Saumonet mlait l'histoire du fameux _Sire de Framboisy_:

    La prit trop jeune,
    Bientt s'en repentit...

    Corbleu, madame,
    Que faites-vous ici?

Je commenais moi-mme la sombre mlope:

    Orlans, Beaugency,
    Notre-Dame-de-Clry,
    Vendme,
    Vendme...

lorsque M. Forestier, plus gai que nous tous, entonna:

    Gai! gai! _De profundis!_
    Ma femme a rendu l'me.
    Gai! gai! _De profundis!_
    Qu'elle aille en paradis!
    A cette me si chre
    Le paradis convient,
    Car, suivant ma grand'mre,
    De l'enfer on revient.

Et, ma foi, nous allions reprendre le refrain en choeur, except
Michel, qui s'tait chapp sans rien dire, pour aller rejoindre sa
fiance, lorsque je fus saisi tout  coup d'une horrible frayeur.

M. Forestier, que je regardais en ce moment-l mme et qui faisait face
 la fentre du jardin (nous, tions au rez-de-chausse), demeura tout 
coup immobile, la bouche ouverte, sans oser pousser un son.

On et dit qu'il tait frapp d'apoplexie. Je m'lanai pour le soutenir
et lui porter secours; en mme temps et presque machinalement, je
regardai du ct de la fentre et je vis alors la figure sombre
et indigne de Mme Forestier qui donnait le bras  M. le prsident
Vire--Temps et qui avait entendu le refrain sacrilge de son mari.

Ce fut pour moi comme un choc en retour, de ceux que produit, dit-on,
la foudre. J'aurais voulu entrer  dix pieds sous terre. Les yeux de la
dame tincelaient de fureur contenue:

--Messieurs, nous dit-elle d'une voix sifflante, je vois que vous tes
tous bien gais, mon mari surtout. Dans l'intrt de sa sant (elle
lui lana un regard imprieux et terrible) je crois qu'il ferait mieux
d'aller se coucher.

Sur ma parole, si avec les yeux une bonne femme peut donner la fesse
 son mari, je crois que le pauvre M. Forestier fut fess ce jour-l et
pendant cette terrible minute.

Il chercha un appui dans les deux notaires; mais ceux-ci dj inquiets
pour eux-mmes prirent leurs chapeaux et s'avancrent du ct de la
porte. Quant  moi, trop petit personnage pour essayer d'une lutte
inutile, j'enfilais dj la venelle, comme dit le pote, c'est--dire
que je cherchais un asile dans le salon.

J'entendis cependant, en suivant le corridor, que M. Forestier disait
d'un ton suppliant:

--Voyons, ma chre Rosine, est-ce qu'on ne peut pas rire un jour de
contrat?

A quoi elle rpliqua:

--Voil l'exemple que vous donnez  votre fille et  votre futur gendre;
un bel exemple, en vrit! Au reste, vous n'en faites jamais d'autres.
Pierre, mardi dernier, vous a ramen de la foire tout couvert de vin et
de boue. Vous faites piti mme  vos domestiques.

Qu'est-ce qui suivit? Je n'en sais rien, mais cinq minutes aprs, Mme
Rosine reparut au milieu du salon o j'tais dj rentr, et d'un
air faussement inquiet appela dans un coin le plus clbre mdecin de
Creux-de-Pile, le fameux docteur Vadlavan, homoeopathe de premier
ordre.

--Docteur, je crains pour mon mari. Il me parat bien excit.

--Comment! papa est malade! s'cria Hyacinthe inquite.

Et elle courut au-devant de son pre qui l'embrassa tendrement et lui
dit:

--Rassure-toi, ma chre enfant. C'est une plaisanterie de ta mre. C'est
elle qui est excite...

Ici les deux poux changrent deux regards de telle nature que tous les
assistants allrent chercher leurs chles, leurs chapeaux, leurs cannes,
et prirent cong, ne se souciant pas d'tre tmoins du duel.

Naturellement, je fus des premiers  sortir, et comme je prenais cong
de Mlle Angline, elle me dit, voyant que son pre avait le dos tourn:

--Monsieur Trapoiseau, vous avez t bien aimable, ce soir!

Ce qui avait, peut-tre, le mme sens que le mot de Giboyer  sa pipe
qu'il a laiss tomber dans un salon:

--Toi! Si jamais je te ramne dans le monde!...

Cependant tout paraissait finir gaiement, except pour M. et Mme
Forestier, mais quelle terrible journe que celle du lendemain! Je
tremble encore en la racontant.




XI

UN DON GNREUX


Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais, c'est--dire du
second tage qu'habitait Mme Trapoiseau, ma mre et, je repassais dans
mon esprit tous les incidents de la soire, lorsqu'une voix m'appela de
loin. C'tait celle de Michel.

Je l'attendis.

Il me rejoignit en courant et dit:

--La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux. Les poules sont
couches. Veux-tu venir faire un tour de promenade?

J'acceptai volontiers. Michel et moi nous tions amis d'enfance; nous
avions pass par les mmes chemins, fait les mmes tudes, suivi les
mmes cours aux coles de Paris; enfin, et c'est peut-tre ce qui nous
avait le plus troitement lis, nous avions t tous les deux cte 
cte, six mois en campagne, sur les bords de la Loire, pendant l'anne
1870. Nous tions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous avions
fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile, j'ose le dire.

Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas bronch sous les
balles,--c'est un souvenir agrable et qu'on aime  se rappeler.
Du reste, mon ami Michel n'avait rien de cette morgue ou de cette
familiarit insolente que beaucoup de gens riches en province prennent
pour de la dignit. Il tait simple, gai, bon enfant, presque artiste
par ses gots et se faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien
taill, bien proportionn, avec de beaux yeux noirs, doux et vifs et des
cheveux crpus; annonc depuis longtemps par la voix populaire comme un
jeune homme de grand avenir, qui pouvait devenir  son tour prsident
de la Rpublique, il tait admir ou envi de tous les jeunes gens, et
peut-tre convoit par toutes les filles  marier.

Il me prit doucement par le bras et me conduisit sur la route qui est
borde  droite d'un talus de trois cents pieds de haut. De l'autre ct
la montagne boise s'lve  pic, et presque  pareille hauteur.

La lune clairait la route qui tait dserte, de sorte que nous pouvions
causer librement, sans craindre d'tre entendus.

Michel me demanda:

--Qu'as-tu dit  ma mre pour la persuader? car elle n'a pas d se
rendre du premier coup, et tout  l'heure, comme je mettais la clef dans
la serrure pour la faire rentrer  la maison, elle m'a dit bonsoir ou
plutt a reu le mien d'un air de rancune qui ne promet rien de bon pour
Hyacinthe et pour moi.

Je racontai franchement ce qui s'tait pass.

Michel poussa un profond soupir.

--Alors, pour obtenir son consentement, tu l'as menace d'une demande de
comptes de tutelle?

--Ne m'avais-tu pas donn pleins pouvoirs?

Second soupir, suivi de profondes rflexions. Enfin, il conclut:

--Il fallait russir, et tu as russi. Je te remercie, Flix, mais je
crains les reprsailles... Si tu savais comme elle dteste Mme Forestier
et comme elle en est dteste! C'est terrible!

--Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et alors, M. le maire
ayant enregistr le consentement, tu n'auras plus rien  craindre.

--Ah! rpliqua Michel, ce n'est pas trois jours que je vais attendre,
c'est soixante-douze heures!

Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux, commenait  le
plonger dans de douces rveries, il me raconta ses amours avec Hyacinthe
et comment tout avait commenc.

Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'tait en 1871. Il
revenait de la guerre, de la triste guerre o il avait fait son devoir,
et tch de tuer beaucoup de Prussiens et de sauver la patrie...

Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait et mme ont
t tus en le faisant, qui n'ont reu pour rcompense ni gloire ni
avancement. Il avait reu, lui, deux balles  Patay, dont l'une, venue
par ricochet, n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tire de
trop loin, sans doute, s'tait arrte dans le collet de sa tunique. Je
le savais, moi, qui n'tais pas  plus de cent pas de distance.

--Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est pas un prodigieux
exploit que de recevoir deux balles, dont l'une est amortie et l'autre
s'arrte dans le collet de sa tunique; mais on en avait parl, le bruit
courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard avait t tu
raide d'abord, puis mortellement bless, puis seulement perc de cinq
balles et de trois coups de baonnette, et enfin qu'il tait guri et
qu'on allait le faire capitaine et le dcorer pour tant d'exploits.
Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne put pas rsister au
dsir de voir un hros si prodigieux.

Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance, car la maison de son
pre, comme tu vois, touche la ntre, ou plutt nous sommes spars
par un mur mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale
fentre de la salle  manger de madame Forestier s'ouvre sur le jardin
de ma mre. Quant au mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout
juste, c'est--dire construit de faon que la crte peut servir d'appui
 mon menton, ce n'est pas un obstacle pour causer, c'est un dossier de
fauteuil.

Donc, quand je revins aprs la paix faite et les mobiles licencis,
un matin, comme je me promenais dans mon jardin, j'aperus une
jeune demoiselle de la plus rare beaut (tu la connais, il n'est
pas ncessaire d'en faire l'loge), qui se promenait de son ct, en
regardant d'un air rveur la montagne grise et le ciel bleu.

L-dessus, je tombe en arrt comme un braque. Je venais de faire un
mtier utile et glorieux, mais pnible et peu profitable, j'avais donn
toutes mes penses  la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement, je
crus avoir le droit de penser un peu  moi-mme.

Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et regardait obstinment
le ciel bleu, la montagne grise, la rivire, ou la maison de sa mre qui
est en face; mais, sans se tourner jamais de mon ct, et comme par
un ordre secret de la Providence,  chaque tour d'alle, elle se
rapprochait davantage de moi.

Enfin, et par un hasard que je bnis, elle arriva juste en face, leva
les yeux quand elle se vit au pied du mur, et s'cria:

--Comment! c'est vous, Michel?

--C'est moi, Hyacinthe.

Familiarit que la liaison trs ancienne des deux familles et surtout le
voisinage autorisaient pleinement.

Naturellement, comme elle tait blanche, rose, souriante, charmante,
je le lui dis avec empressement et j'offris la plus belle rose de
mon jardin. Le compliment fut reu avec modestie; la fleur, avec
empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne et de dire combien
j'avais tu de Prussiens; je racontai mes batailles: je fus cout avec
tant d'attention que des larmes d'admiration, de tristesse et de joie
vinrent successivement mouiller les deux plus beaux yeux de France. Le
soir, chez madame Forestier, on me fit rpter mon histoire; on compara
ma conduite  celle du gros Francis, le fils du prsident Vire--Temps,
qui pour ne pas aller  la guerre, quoiqu'il ft fort comme un Turc et
haut de cinq pieds huit pouces, avait sollicit le poste d'ordonnance
du capitaine de recrutement, et, six semaines aprs, pour avoir cir
assidment, mais loin des batailles, les bottes de cet officier, avait
obtenu, par intrigues de son pre, le poste de receveur des finances.

--Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux? Quand on pense qu'on
pourrait tomber sur un mari comme celui-l!

M. Forestier rpondait:

--Ma chre enfant, parmi les maris on prend ce qu'on trouve!

Et madame Forestier qui est potique et tendre, ajoutait:

--M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger sa mre qui serait
morte de chagrin, si elle avait pu croire que son fils courrait le
danger d'tre tu dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bnit
les enfants qui obissent  leur mre. Une mre, vois-tu, c'est tout ce
qu'il y a de plus sacr sur la terre...

--Et le pre? demandait M. Forestier, en posant son journal sur la
table, est-ce que a compte pour rien?

A quoi madame Forestier rpliqua:

--Mon ami, je ne te parle pas. Je parle  Hyacinthe.

Et Michel en me racontant cette premire soire o il avait vu son
idole, riait et se rjouissait.

Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, plus intimes et plus
amusantes qui peut-tre trouveront place dans cette histoire, et je
l'coutai patiemment et mme avec plaisir, en errant avec lui sur la
grande route, car un homme passionn choque souvent, mais n'ennuie
jamais.

Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait (au contraire!) en
faisant le rcit de ses amours.

Cependant le jour tait lev depuis longtemps, et il fallait revenir
 la maison, moi pour rassurer ma mre, qui ne m'ayant jamais vu
dcoucher, aurait eu quelque inquitude ou quelque soupon fcheux,
et Michel parce que sa mre, aprs l'avoir attendu longtemps pour le
chapitrer, avait d perdre patience, se coucher et dormir, ce qui lui
donnait  lui-mme quelque repos.

Tout  coup, vers six heures du matin, comme nous descendions la
grande rue borde de maisons et de jardins qui traverse le faubourg
Saint-Hilaire, nous vmes deux portes s'ouvrir presque en mme
temps,--celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.

Par ces deux portes sortirent avec une tonnante prcision les deux
servantes, Mihite et Marion, chacune avec son balai, comme deux
guerriers arms de leurs lances.

On connat dj la forte Mihite, faite comme une barrique et monte sur
deux courtes pattes. Marion toute diffrente, tait longue et maigre,
mais bilieuse et redoutable.

Elles se regardrent d'un air de dfi et de mpris rciproque.

Par malheur, la rue tait en pente, et, comme les rues de Creux-de-Pile
ne sont pas tout  fait aussi bien balayes que celles de Paris, chacun
pousse tout ce qui le gne dans sa maison sur son voisin, qui le pousse
 son tour sur un autre, jusqu' ce que le dernier hritier de cet amas
d'os, de vieux papiers et de trognons de choux s'en dbarrasse en le
jetant dans la rivire.

C'est une rgle immuable qui s'est tablie dans Creux-de-Pile, dix-sept
cents ans avant la fondation de Rome, et qui subsistera sans doute
encore dix-sept mille ans aprs le jour du jugement dernier.

La forte Mihite avait donc l'habitude de pousser sur le terrain de sa
voisine tous les objets que les municipalits malhonntes appellent du
nom d'ordures.

Ce jour-l, comme tous les autres jours, elle balaya le trottoir, amassa
lentement des multitudes d'os grands et petits, d'artes de poissons,
de pelures de pommes, d'oranges et de citrons, et de dtritus de toute
espce appartenant aux trois rgnes de la nature. Aprs quoi d'un seul
et immense effort, elle poussa le tout sur la voisine Marion qui la
regardait faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis)
qu'une occasion de commencer le combat.

Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit avec empressement.

--Dis donc, Mihite, garde donc tes salets pour toi! Est-ce que je suis
faite pour balayer tes pluchures?

A quoi Mihite, irrite, rpliqua d'un air superbe:

--Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!

Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde sont souvent mal
interprtes! Ce don gnreux qui aurait d faire plaisir  Marion,
la fit entrer dans une fureur bleue et fut le commencement d'une
catastrophe. Hlas! hlas! qu'il est sage, mais qu'il est rare de
mesurer ses paroles!




XII

UN DON GNREUX (Suite)


Marion, qui se crut brave, rpliqua:

--Toi, tes os et tes artes, voici le cas que j'en fais!

Et elle cracha avec mpris du ct de Mihite.

Celle-ci, qui jusque-l gardait une contenance majestueuse, imitant de
son mieux les nobles attitudes de sa matresse Mme Forestier, perdit
tout  coup son sang-froid et s'cria d'une voix aigu et vibrante:

--Salope!

A quoi l'autre rpliqua:

--Rosse!

--Vieille peau!

--Chameau!

Mais Mihite reprit:

--Enfant de trente-six pres!

--Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu n'en as pas du tout;
c'est bien pire.

Il y eut une pause et comme une trve entre les deux combattantes. Je
riais franchement de ce duel imprvu; mais Michel ne riait pas, lui.

Il me dit tout  coup:

--Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut les sparer.

--Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu de la mle et recevoir
les claboussures?

--Non, non. Faisons un dtour. J'ai la clef du jardin et je vais rentrer
chez moi par derrire. Quand nous serons dans la maison, j'appellerai
Marion. La querelle sera termine par l. Viens avec moi.

Nous entrmes, en effet, par la porte du jardin, et nous courmes dans
la chambre de Michel dont la fentre tait ouverte.

Malheureusement, dans ce court intervalle, la querelle s'tait anime ou
plutt Mihite et Marion avaient choisi un autre champ de bataille, et
commenaient comme les cochers en fureur  frapper sur leurs bourgeoises
respectives.

--Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce qu'elle a mang du
saumon, hier soir!

--a, rpliqua Mihite avec orgueil, c'est une preuve que nous pouvons
le payer... Et un saumon de vingt livres encore! On n'en fait plus comme
a que pour nous!

Ici Marion s'indigna:

--Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle avec dignit,--oui,
du saumon, soir et matin, et des truffes avec,--si nous tions comme ces
dames de rien du tout qui lvent le nez en l'air et qui n'ont pas trois
sous  donner en dot  leurs filles!

--Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihite? Que nous ne donnons pas de dot
 notre Hyacinthe!... Eh bien, si a nous plat de garder notre argent
pour nous!

Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur son sceptre d'or.

Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.

--a vous plat, dit-elle, a vous plat, parce que vous n'avez pas le
sou..., parce que vous passez le temps  faire des frimes..., parce que
vous avez jou un tour de coquin  notre pauvre Michel qui ne vous en
veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,--tout a pour faire de
lui ce que vous avez fait de son beau-pre...

Ici Mihite leva si fortement la voix que tout le quartier l'entendit
et commena  s'assembler:

--Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-pre? demanda-t-elle.

--Vous en avez fait...

Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:

--Un dput.

--Oui, a d'abord, rpliqua Marion. Mais a lui cote assez cher,  ce
pauvre homme!... Aprs a, il est si bte! Il ne s'en aperoit peut-tre
pas!

--De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en ft un empereur?

--Ah! dit Marion avec bont, vous pouviez bien en faire un dput, a,
c'tait honnte et permis, mais vous n'auriez pas d le faire...

Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de le rpter, mais
celle qui le dit clata de rire, celle  qui il tait dit clata
pareillement, et tous ceux qui l'avaient entendu de prs ou de loin
entrrent dans une joie profonde, inextinguible, pareille  celle que
les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de filet, pcha Vnus et
le dieu Mars.

Je ne sais pas ce que Mihite aurait pu rpondre, car, au mme instant,
une des jalousies du premier tage de la maison Forestier s'ouvrit,
et la belle Rosine (je dis la belle, comme on dit  un vieux soldat en
retraite: Mon colonel) se montra en camisole  la fentre, et cria
d'un air hautain:

--Mihite!

L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre. Alors, madame Forestier
leva la voix d'une octave plus haut:

--Mihite!

--Madame!

--Vous ne m'entendez-donc pas?

--Ah! madame, on fait tant de bruit dans la rue!...

--Mihite! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?

L-dessus Mihite se mit  rire en regardant Marion.

--Madame, rpondit-elle, c'est Marion qui dit que vous faites votre
mari...

Au mme instant, et avant qu'elle et pu prvoir ou parer le coup, la
pauvre Mihite reut du premier tage tout le contenu d'un pot  eau.

C'est M. Forestier, le dput de Creux-de-Pile, qui prenait lui-mme la
peine d'arroser sa servante.

Elle leva les yeux, le reconnut, et s'cria en levant les mains au ciel:

--Ah! seigneur Dieu! prenez donc,  prsent, les intrts de vos
matres!... Mais a m'apprendra! Si jamais je dis quelque chose en votre
faveur, monsieur Forestier, je veux bien que le cric me croque.

Puis, se retournant vers son ennemie Marion et montrant de la main M. et
Mme Forestier:

--Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu voudras. Je m'en
_moque_. Eux, ta matresse et toi, c'est canaille et compagnie.

En mme temps elle secoua son balai sur Marion et rentra prcipitamment
dans la maison Forestier, car l'autre la poursuivait l'pe (je veux
dire le balai) dans les reins.

Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant pris la fuite,
et j'allais rentrer chez moi, lorsque je m'aperus que Michel m'avait
laiss seul dans sa chambre.

O tait-il! Je ne m'en inquitai pas d'abord, et je continuai de
regarder par la fentre ce qui se passait.

Au moment o je m'y attendais le moins, une fentre s'ouvrit  ct de
celle de Michel et dans la mme maison. C'tait celle de sa mre.

Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette comme Mme Forestier.
Elle demanda d'une voix aigre et vibrante:

--Marion!

--Madame!

--Que faites vous-l?

--Madame vous le voyez bien, je balaie.

La dame regarda et dit:

--Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?

Ici Marion s'aperut que sa matresse lui saurait gr de ne pas pargner
ses voisins. Elle rpondit:

--a, madame, je ne sais pas..., a vient de chez madame Forestier.

--Qu'est-ce que tu disais tout  l'heure  Mihite?

Alors Marion feignit l'embarras et rpondit en regardant de ct la
jalousie derrire laquelle Mme Forestier observait toute la scne:

--Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...

--Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que tu me rpondes!... Je
le veux.

Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur incomparable.

Alors Marion, qui ne demandait que d'tre presse, rpondit modestement.

--Madame, ce n'est pas ma faute...

Et elle feignit d'hsiter.

--Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arriv? Je veux le savoir!...

Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:

--J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je suppose?

Marion parut prendre une rsolution brusque et rpliqua:

--Eh bien! puisque madame veut savoir, madame saura... Aprs tout, a la
regarde autant que moi...

Mihite a pouss ses balayures chez moi, comme si j'tais faite pour
balayer les ordures des Forestier... Vous comprenez, madame, on a sa
dignit  garder... Alors, je l'ai appele rosse! Elle m'a appele
chameau! Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle des saumons de vingt
livres. Comme si madame ne pouvait pas manger des saumons, des brochets
et tout ce qu'il lui plat... Alors, j'ai dit, que quand on mange des
saumons de vingt livres, il faut donner une dot  sa fille, et qu'il ne
faut pas faire son mari ce qu'il n'aurait pas envie d'tre, le pauvre
homme, si madame Forestier lui demandait son consentement... Et voil!

Mme Reine Bernard se mit  rire:

--Marion, tu n'as pas parl d'autre chose!

--Oh! non, madame, je vous jure.

--Eh bien, il n'y a pas de mal  a, ma fille: il faut toujours dire la
vrit.

--N'est-ce pas que c'est la vrit? madame, reprit Marion toute joyeuse,
et que M. Forestier doit se cogner le front, quand il passe sous les
portes?

--Ah! oui, c'est vrai! rpliqua la dame, et si le capitaine Smintry
tait l, c'est lui qui pourrait en rendre tmoignage.

Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine et de son amie sans
amener de quelque faon dans le discours le nom de ce capitaine fameux.
A coup sr, il tenait plus de place dans son esprit que Csar, Alexandre
et Napolon, ou plutt l'arme franaise tout entire tait reprsente
 ses yeux par le capitaine Smintry.

Pour dire en quelques mots d'o venait la grande rputation de cet
officier, il faut savoir que, quinze ans auparavant, il tait venu, par
hasard, en cong  Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure
assez grave reue au Mexique ft tout  fait cicatrise, et qu'il avait
t trs bien accueilli par toute la socit de Creux-de-Pile et en
particulier par Mme Forestier, qu'on en avait caus, que l'intimit
avait redoubl, aprs le dpart de M. Forestier, alors dput au corps
lgislatif et zl bonapartiste; que Mme Forestier qui se vantait
auparavant de ne pouvoir supporter que Paris et les Parisiens et de
ne vivre  Creux-de-Pile qu'avec dgot, tant elle tait Parisienne de
vocation, naturellement lgante et potique, dclara, cette anne-l,
qu'elle avait des nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les
frais ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes verdoyantes, les
parties de campagnes et tout ce qui s'en suit...

Par un heureux hasard, Smintry aimait aussi toutes ces choses, de sorte
qu'on voyait presque continuellement ensemble ces deux mes qui, sans
doute, en s'panchant dans le sein l'une de l'autre, avaient rencontr
leur commun idal.

Vous devinez les commentaires venimeux de Mme Bernard et de plusieurs
autres dames qui peut-tre avaient jet les yeux sur le capitaine...

Tout cela tait bien ancien, car il tait parti depuis longtemps
et personne ne l'avait revu, mais les histoires scandaleuses ne
vieillissent jamais en province. On les voit reparatre aprs deux ou
trois gnrations, et celle-ci n'tant ge que de quinze ans  peine,
paraissait aussi frache qu'au premier jour.

Aussi l'effet des dernires paroles de Mme Bernard ne fut pas moins
prompt que foudroyant.

Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes jusque-l,
s'ouvrirent tout--coup et frapprent la muraille d'un coup si terrible
que tous les assistants tressaillirent et que Marion, jusque-l si
brave, rentra dans sa maison avec son balai.

--Qui est-ce qui a parl du capitaine Smintry?... demanda la belle
Rosine, d'une voix clatante comme celle de la trompette.

(Et comme personne ne rpondait, elle continua:)

--... Serait-ce cette vieille gaupe?

De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait tranquillement de sa
fureur.

Celle-ci rpliqua:

--Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens, je t'pargnais,  cause
de ta fille, qui n'est pas coupable, la pauvre enfant! Ce n'est pas sa
faute si le bon Dieu lui a donn une mre pareille. Mais toi, tu es une
vieille...

J'ai bien entendu le mot, mais je ne le rpterai pas, n'tant pas
naturaliste de profession. Au reste, vous devinez bien ce qu'une dame
trs froce peut dire  une autre qui a eu des amants.

--Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne songea mme pas
 nier, pourquoi es-tu venue me demander Hyacinthe en mariage pour ton
fils?

--Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel qui l'a voulu, mais
il n'en veut plus  prsent, et si elle entrait jamais chez moi je la
mettrais  la porte, comme sa voleuse de mre.

--Voleuse! moi! rpliqua Rosine. C'est toi qui es voleuse! C'est toi qui
as vol la succession de ton mari! C'est toi qui...

L'autre allait rpliquer, mais Michel qui venait d'entrer dans la
chambre de sa mre, l'obligea de se retirer, ferma la fentre avec
autorit et lui dit:

--Ma mre, au nom du ciel, pas un mot de plus! Je ne veux pas
qu'Hyacinthe en entende davantage!




XIII

SOUS LES FAYANTS


Ce jour-l, jusqu' huit heures du soir, je ne vis et n'entendis rien
de plus, car on se doute bien que je ne m'amusai pas  couter la
conversation de Michel et de sa mre. Il n'y aurait eu,  prter
l'oreille, ni prudence ni discrtion.

Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me fut possible, de
cette maison dangereuse et je ne fus en effet remarqu de personne,
ayant fait de longs dtours  travers les prs et les bosquets qui
bordent ce ct de la ville.

Deux heures plus tard, ayant racont  ma mre comment la nuit s'tait
passe  danser et  se promener, ce qui lui fit secouer la tte d'un
air bien singulier, j'allai dans l'tude de matre Bouchardy, reprendre
mes fonctions de premier clerc.

Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je crois, la grasse
matine. Ensuite il djeuna confortablement, comme c'tait son habitude.
Aprs avoir rempli ces deux devoirs envers lui-mme, il pensa au
troisime, qui tait de digrer, et descendit le long de la rivire en
suivant des yeux les truites qui sautaient brusquement pour attraper
les mouches  la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent, et
j'ai vrifi par ma propre exprience, qu'il n'y a pas d'exercice plus
hyginique et plus favorable aux oprations de l'intelligence.

Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dner, traversa l'tude
et ne me dit qu'un mot:

--Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de la bouillie pour les
chats.

Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;

--Le contrat de Michel est dchir. Pour ma part, je n'en suis pas
fch. Il allait se mettre la corde au cou.

Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la salle  manger et ferma
la porte.

A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, j'allai souper  mon
tour, et,  huit heures, je me trouvai sur la route des _Fayants_, ainsi
nomme de ce qu'on s'arrte ordinairement sur le haut de la colline o
sont plants des htres magnifiques (_fagus_, _fayant_).

C'est l que le plus grand monde de Creux-de-Pile vient se promener
dans la belle saison. C'est l que les dames viennent essayer l'effet
de leurs robes et lire dans les yeux du public l'admiration qu'elles
inspirent. C'est de l aussi qu'on aperoit  l'horizon la cime blanche
des monts Dore.

Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais beaucoup de la robe de
ces dames et je ne les admirais gure, n'ayant rien  gagner dans cet
exercice; mais je voulais voir Angline.

Nous nous tions quitts en mauvais termes la veille. Je sais bien
qu'elle avait eu tort de danser d'abord avec le gros Francis, fils du
puissant Vire--Temps, et ensuite avec un petit jeune homme blond que je
ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, c'est vrai, et de plus elle
m'avait dit bonsoir trop lgrement et comme si elle avait t choque
elle-mme de ma conduite, ce qui tait injuste; mais enfin elle s'tait
trompe peut-tre, elle avait cru des choses qui n'taient pas...
Quelles choses? Pour le savoir il fallait le lui demander... Or, elle
n'avait point paru dans l'tude pendant toute la journe, elle n'avait
demand aucun livre, elle m'avait compltement oubli... Oh! l'ingrate!

Voil pourquoi je remontais la route des Fayants, esprant qu'un heureux
hasard me permettrait de la rencontrer, de lui parler, de lui faire
sentir sa cruelle injustice, et, si c'tait ncessaire, de m'humilier et
d'implorer mon pardon.

Car j'avais bien vu qu'elle tait fche.

Mais au lieu de la belle Angline, c'est mon pauvre ami Michel que je
rencontrai.

Il tait encore plus malheureux que moi, quoique d'une autre manire, et
ds qu'il m'aperut il courut  moi, et me saisit par le bras:

--Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.

--Je m'en doute  peu prs.

--Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!

Je pensais comme lui que tout tait fini, mais pour lui donner du
courage, je rpondis d'un air gai:

--Eh bien, si tout est fini, tout est  recommencer! Voyons, qu'est-il
arriv?

--Il est arriv, rpondit Michel, qu'aprs la scne de ce matin 
laquelle j'ai mis fin malgr ma mre, en fermant la fentre, pendant
que le pre Forestier, je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa
femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche main a crit  ma mre
la petite lettre que voici:

Madame,

C'est  regret, vous pouvez m'en croire, que j'avais accord  votre
fils la main de ma chre Hyacinthe.

Je n'avais pas pu rsister  vos pressantes supplications et 
celles de Michel, malgr le soupon que j'avais que mon enfant serait
difficilement heureuse dans la famille Bernard. Mais, aprs la scne
honteuse et les viles et basses calomnies de ce matin, vous devez
comprendre vous-mme que ma chre enfant ne peut pas, ne veut pas tre
expose  entendre matin et soir insulter une mre qu'elle adore.

Le contrat est dchir. Je refuse mon consentement. Aussi bien la fille
de M. Forestier, dput de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine  trouver
un mari plus prsentable qu'un petit avocat sans rputation et sans
fortune  laquelle il pourrait prtendre.

J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les sentiments qui vous
sont dus.

Rosine FORESTIER.

--Que dis-tu de a? demanda Michel en repliant sa lettre avec soin et la
mettant au fond de sa poche.

--Je dis que ta mre a d rpondre, et de la bonne encre.

A quoi il rpliqua en tirant de la mme poche une autre lettre;

--coute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma mre qu'elle m'a
permis d'emporter et recommand de relire souvent, tant elle tait
contente soit du fond, soit de la forme de ses penses;

Madame,

Vous m'avez prvenue. J'allais vous envoyer un compliment tout pareil.
Michel est, croyez-vous, un petit avocat sans rputation. Je n'en dirai
pas au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mre qui la suivra en tous
lieux. Je la plains, la pauvre enfant!... Rien n'est plus affreux que
d'avoir  rougir des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre partout
murmurer sur son passage: C'est la fille de madame Chose, vous savez
bien, celle qui...

Mais, madame, puisque nous ne devons plus nous revoir, ce n'est pas
la peine de rappeler des souvenirs qui, tout en ayant peut-tre quelque
douceur pour vous, ne sauraient tre que pnibles pour ce pauvre M.
Forestier.

Un mot pourtant.

Vous parlez de mes pressantes supplications et de celles de Michel.
Vous tes folle, ma chre. Oui, en vrit, vous avez perdu la raison.

Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon Dieu! de donner  mon fils
unique la main de mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine
Forestier! Allons donc!

    Ma commre, il faut vous purger
    Avec deux grains d'ellbore...

Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez tout. Son pre est dput
aujourd'hui, mais les lections approchent et tout le monde demande 
Michel de se prsenter. Par gnrosit, il ne voulait pas le faire, mais
qu'il dise un mot: M. Forestier tombe  terre du premier coup.

    Et sans avoir l'clat du verre,
    Il en a la fragilit.

Et je vous aurais supplie, ma chre, de donner  mon fils qui sera
dput dans trois mois (car il le sera, je vous en rponds), la fille
sans dot d'un dput dgomm et d'une femme dont il vaut mieux ne point
parler, puisqu'on n'en peut rien dire que de honteux! Allons donc! vous
vous prenez pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous croyez encore au
temps o vous tiez jeune et fringante, o le capitaine Smintry...

..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On dit qu'il est
aujourd'hui colonel  Batna... Est-ce vrai? Vous devez le savoir mieux
que personne... Il doit tre bien cass aujourd'hui, car il y a quinze
ans de cela, ma chre, et vous n'tiez dj plus ni l'un ni l'autre de
la premire jeunesse...

Enfin,  tout pch misricorde. Ce mariage est rompu. Je le regrette
pour Hyacinthe, qui avait besoin d'entrer dans une honnte famille et
d'avoir de bons exemples sous les yeux. Cette chre enfant est jeune et
innocente encore. Je la plains sincrement. Elle mritait mieux que de
vivre prs de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser, ma chre, mais
parce que c'est la vraie vrit.

Prsentez, je vous prie, mes compliments  ce bon M. Forestier. On
annonce un prochain concours rgional.

Dites-lui de se prsenter pour les btes  cornes et qu'il aura le
prix. C'est certain.

Au plaisir de ne jamais vous revoir, chre bien-aime!

Reine BERNARD.

Comme je retournais le papier avec tonnement, Michel me dit:

--Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je voulais te demander
conseil. D'ailleurs ma mre a pris soin de recopier la sienne et deux ou
trois exemplaires circulent dj dans la ville. Il ne me servirait donc
de rien d'en garder le secret...

--Alors ton mariage est rompu?

--Comme tu vois. Nos deux mres retirant l'une et l'autre leur
consentement, Hyacinthe et moi nous demeurons assis par terre... A ma
place, Flix, qu'est-ce que tu ferais?

Je me grattai la tte, ce qui favorise le travail de la rflexion, et je
rpondis:

--a dpend.

En effet, a dpendait, mais de quoi?

C'est ce que Michel me demanda.

--a dpend de ce que pense mademoiselle Hyacinthe.

--Ah! s'cria Michel, elle pense tout ce qu'il faut penser. Elle m'aime,
je l'aime, et nous voulons nous marier: voil!

--Comment le sais-tu?

--Parce qu'elle me l'a dit ce matin.

--Ah! ah!

--Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes se disputaient, j'ai
compris qu'il allait arriver quelque chose, alors j'ai couru sous la
fentre d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus que moi; je
lui ai confi mes inquitudes. Elle est descendue en robe de chambre
dans le jardin et m'a ouvert la porte. J'ai dit:--Je crains un malheur
pouvantable, et j'ai expliqu ce qui se passait dans la rue. J'ai
ajout: M'aimerez-vous toujours?

--Oui.--Quoi qu'il arrive? Elle m'a rpondu en riant:--Ah! pourtant,
si vous ne m'aimiez plus, vous, Michel? Alors je me suis mis  genoux
et prostern. J'ai bais le dessus de ses clestes pantoufles, j'aurais
bais la semelle si elle l'avait permis, je me suis relev, j'ai bais
les mains et le bas de la robe, j'ai fait tous les serments imaginables,
j'ai invoqu tous les saints, j'ai pri saint Michel archange, mon
patron, de me frapper de sa foudroyante pe si je venais  violer ma
foi, j'ai ador de nouveau, enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus,
j'espre, et je serais encore devant elle  genoux dans l'herbe et
la rose, si la terrible madame Forestier n'avait paru subitement et
prononc ces funestes paroles:

--Hyacinthe! Rentrez!

L'ange s'est sauv. Le diable est rest. J'ai voulu m'excuser sur ce
que, le contrat tant sign, j'avais cru pouvoir... Madame Forestier m'a
rpliqu:

--Monsieur, je vous dfends de parler  ma fille, de voir ma fille, de
penser  ma fille!

Et comme je m'criais:

--Ah! madame...

Elle a continu:

--Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez rejoindre votre mre!

Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste si imprieux que
j'ai d rentrer dans le mien. Mais comme elle refermait cette maudite
porte, j'ai vu Hyacinthe  la fentre et j'ai cri:

--A vous toujours! M'attendrez-vous?

--Je vous attendrai, Michel!

Sur quoi la mre est arrive et a ferm la fentre.

Tel fut le rcit de Michel qui fut fait dans l'alle des _Fayants_,

    Sous la sombre clart qui tombe des toiles.




XIV

LACHE! LACHE!! LACHE!!!


J'coutais ce rcit avec la plus profonde attention. Je ne demandai rien
si ce n'est:

--Que vas-tu faire maintenant, Michel?

--Voil, rpondit cet amant malheureux, voil ce qui m'embarrasse et sur
quoi je voulais avoir ton avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...

Et comme je dclinais modestement ce titre:

--Oui, tu es un sage, rpliqua Michel avec chaleur, tu n'as jamais aim,
toi! Ou si tu as aim...

Je pensai  la belle Angline.

--Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai pris patience.
L'amour, vois-tu, c'est comme la faim et la soif quand on se promne
dans la campagne. Si l'on ne trouve pas  dner dans une auberge, on
dne dans une autre.

Je faisais le philosophe, mais Michel indign s'cria:

--Blasphmateur! sacrilge! oses-tu comparer?...

--Enfin, ta mre et ta belle-mre sont d'accord pour te sparer
d'Hyacinthe, n'est-ce pas?

--Oui.

--Parce qu'elles se dtestent, elles veulent que leurs enfants se
dtestent aussi?

--Tu l'as dit!

--Et vous ne vous dtestez pas! au contraire!

--Ah! certes!... Par Jupiter, le pre des dieux et des hommes, je ne
l'ai jamais aime davantage!

--Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout a?

--Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.

--Comment! tu ne l'as pas vu et tu dsespres!

--Il est si peu matre chez lui!

--Matre ou non, Michel, il faut le sommer de tenir sa parole?

Tout  coup Michel s'cria:

--Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de suite.

En effet, M. le dput de Creux-de-Pile s'avanait lentement donnant le
bras  sa femme. Mademoiselle Hyacinthe marchait sur la mme ligne, mais
 trois pas de distance, tout prs de la belle Angline Bouchardy,
que M. Bouchardy, mon patron, ctoyait. Un peu plus loin, venait M.
le prsident Vire--temps, accompagn du gros Francis. Tous deux
s'essoufflaient  monter la cte pour rejoindre la famille Forestier.

En un mot, toute l'lite de la _socit_ s'avanait, car 
Creux-de-Pile on appelle socit tous ceux qui ont reu de l'argent
en naissant ou qui en ont gagn par un moyen quelconque. Le reste est du
petit monde.

Moi, j'tais du petit monde; Michel tait de la socit, et de la
plus haute, quoique son pre et t rpublicain, ce qui parut trs
bizarre, car le grand-pre tait lgitimiste: or, il est reu comme
article de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hriter des opinions et des
tics de son pre comme de ses vieux paletots et de ses vieilles bottes.

Michel alla donc bravement au-devant de madame Forestier; mais comme par
une manoeuvre habile il se rapprochait beaucoup plus de la fille que
du pre madame Forestier dit d'une voix imprieuse:

--Hyacinthe, donne le bras  ton pre!

La jeune demoiselle obit, et (sa mre s'tant place de l'autre ct)
se trouva flanque de ses parents comme un pauvre petit agneau innocent
qui aurait  sa droite et  sa gauche deux forts chiens de berger pour
le dfendre de la dent des loups. Je voyais la manoeuvre et j'en
riais, car, certes, le doux agneau ne craignait pas la dent du loup qui
s'approchait.

J'entendis, car je n'tais qu' dix pas, la conversation qui suivit:

Michel salua silencieusement madame Forestier, qui ne rpondit pas  ce
salut et ne parut mme pas le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne
parla pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient bien des choses;
puis il tendit la main au dput, qui ne la prit pas,--foudroy qu'il
tait par un coup d'oeil terrible de sa femme,--et enfin demanda:

--Monsieur Forestier, je dsirerais causer un instant avec vous...

L'autre consulta du regard sa femme et rpondit d'un air fort
embarrass:

--Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas le moment. On ne cause
pas ainsi d'affaires sur le grand chemin... car c'est d'affaires je
suppose...

--C'est de l'affaire la plus importante de ma vie, s'cria Michel. En
deux mots,  quelle heure voulez-vous venir aprs demain  la mairie?

L'autre rpliqua:

--A la mairie? Pourquoi faire?

--Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous dj oubli?

Forestier demeura stupfait.

--Mais, mon cher ami, rpliqua-t-il en cherchant ses mots avec lenteur,
je croyais que vous...

Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante et plus
couperose que je l'avais jamais vue, interrompit son mari, et d'une
voix sifflante comme un coup de cravache:

--Monsieur, aprs les infamies que, ce matin...

Mais Michel lui coupa la parole:

--Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est  M. Forestier que je
m'adresse. Il est votre mari. Il est pre d'Hyacinthe. Il est chef de la
famille aussi, je suppose?...

--Et moi, j'en suis sr! dit le dput d'une voix sonore et en se
rengorgeant comme un vieux dindon.

--Montre-le donc alors! reprit la mre.

--Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros homme, et pour
commencer: tais-toi, ma femme!...

Mais cet clair de vigueur n'tait destin qu' couvrir sa lchet:

--Monsieur Bernard, je suis matre chez moi, et je dclare
solennellement qu'aprs la scne de ce matin jamais personne de votre
famille n'entrera dans la mienne et ne passera le seuil de ma maison!

--Trs bien, dit madame Forestier. Monsieur Bernard, nous n'avons plus
qu' nous saluer.

Et elle esquissa une rvrence pleine d'ironie et de dignit,--du moins
 ce qu'elle croyait.

Mais Michel,  son tour, rpliqua:

--Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera bientt. Nous attendrons
jusque-l... N'est-ce pas, Hyacinthe?

La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui baisa et vint me
rejoindre  dix pas de l.

J'entendis quelques mots qui furent comme les dernires fuses d'un feu
d'artifice qui s'teint.

--Tu ne l'as pas soufflet quand il a os te dire une pareille
insolence? s'criait la belle Rosine.

--Mais, ma bonne amie, rpliquait Forestier, j'aurais bien voulu te
voir  ma place! Vous autres femmes, vous ne parlez que de donner des
soufflets. On voit bien que vous n'en craignez pas les consquences.
Aprs tout, souffleter Michel parce qu'il veut pouser Hyacinthe--ce qui
tait lgitime et permis, hier au soir,--c'est peut-tre un peu vif...
On y regarde  deux fois.

--Oh lche! lche!! lche!! s'cria Rosine. Ah! si j'tais homme!

--Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant, tu n'y songes
pas!... Si l'on venait  t'entendre.

--C'est pour le coup, conclut le dput, que mon lection, qui dj
branle dans le manche, serait joliment fichue  l'eau.

Au mme instant le prsident Vire--Temps et son fils vinrent les
rejoindre. Aussitt madame Forestier fit avec ses lvres petite pomme,
et de sa voix petite flte, rserve aux gens de distinction, s'cria:

--Comment, c'est vous, monsieur le prsident?

--C'est vous, belle dame! rpliqua le justiciard d'un air d'tonnement,
de galanterie et d'admiration. On aurait cru qu'il venait d'apercevoir
la Vnus de Milo avec deux bras.

--Comment allez-vous, monsieur Francis?

Le gros Francis, trs poli mais peu loquent, rpondit qu'il allait
 merveille, et les compliments suivirent de part et d'autre. L'un se
portait mieux que jamais. L'autre, la dame, tait panouie comme une
rose; en effet, rose ou couperose c'est tout comme pour le spectateur
qui n'a pas mis ses lunettes.

Bref, le bruit flatteur des compliments rciproques s'tendit et finit
par se perdre dans la valle.

Un dernier mot pourtant arriva jusqu' nous et pera le coeur de
Michel, c'est celui-ci, dit par madame Forestier:

--Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le prsident et moi, nous
avons  causer avec ton pre.

--Oh! s'cria Michel en serrant les poings, quand je pense que ce sera
la mme chose tout le long de l'anne, et que ce gros Francis va prendre
ma place, j'ai une envie terrible de le massacrer.

Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances, je lui dis:

--Michel, je te le dfends, ou je jure de ne plus me mler de tes
affaires.

Il se retourna brusquement.

--Tiens, Flix, tu es un bon enfant, un ami sincre, et tu sais, je
crois, que je ferai tout ce qu'il faudra pour te servir, si l'occasion
s'en prsente, eh bien...

--Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque sottise!

--Non, non, rassure-toi... coute-moi bien. Si nous tions au dsert
dans le pays des gazelles, o l'on ne trouve pas de notaires, de maires
et de belles-mres, mais o soufflent le sirocco, pre du mistral, et
le simoun, frre an du sirocco, o le papier timbr est inconnu, o
le lion se cache  l'ombre des palmiers pour causer avec la lionne, si
j'tais Kabyle enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que mon
cheval et ma lance et d'autre pense que mes amours, si la fille d'un
cheik m'avait dit: Je t'aime! si le vieux cheik, plus bte qu'une oie,
m'avait d'abord accord, puis refus sa main, que faudrait-il faire,
rponds?

Je rpondis sans hsitation:

--L'enlever, parbleu!

--Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe. Veux-tu m'aider?

--Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau, futur huissier, futur
avou, futur notaire peut-tre, j'irais me fourrer et te fourrer dans
ce gupier! Jamais de la vie, camarade! C'est bon dans le dsert, ces
procds-l, et encore!

--Faux ami, va!

--Mais non! mais non! Clairvoyant ami,  la bonne heure!

Je m'en flatte. Un enlvement! _Nombre de Dios!_ Pour qui me prends-tu?
Je suis un serviteur de la loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi
d'abord si mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais ne compte pas
sur moi!

Comme nous en tions l et revenions lentement dans l'ombre du ct de
Creux-de-Pile, la voix de la belle Angline se fit entendre. Elle nous
suivait de prs avec son pre.

Alors Michel me dit tout bas:

--Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer une minute avec
mademoiselle Bouchardy.

--Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau mettre dans le contrat
toutes les complaisances possibles et faire toutes les concessions, il
n'y a pas en moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu, rien ne
peut les apaiser, pas mme l'intrt le plus pressant... Michel n'y perd
rien. Au contraire. Pour l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant 
la fiance, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle n'est pas seule
de son sexe, mme  Creux-de-Pile...

Il jeta du ct de sa fille un regard de complaisance qui me fit frmir.

--... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent, ambitieux, dj trs
considr dans le pays, soit pour son pre, soit pour lui-mme; il sera
dput cette anne s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...

Ces derniers mots furent dits avec une grande intention de finesse.

--... Aprs tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de nous est amoureux 
son tour, comme chacun de nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au
contraire! Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'ge de Michel
j'tais amoureux de toutes les filles...

Puis, se reprenant:

--... de toutes celles qui en valaient la peine...

--C'est--dire, monsieur Bouchardy, de toutes celles qui avaient une
dot, je suppose?

Il rpliqua avec un gros rire:

--Certainement. Me prends-tu pour un niais?

Au mme instant, Angline et Michel se rapprochrent de nous.

--Eh bien, demanda gaiement le pre, as-tu consol ce pauvre amoureux?

--J'ai essay, du moins, de panser son coeur bless, rpondit
Angline.

--Et elle a si bien russi, ajouta Michel, qu'on voudrait tre bless
tous les jours pour tre pans par la main d'un pareil chirurgien.

--Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le pre.

Et nous nous sparmes,--Michel heureux et souriant, et moi, dvor de
jalousie.

Qu'avait-elle pu dire  Michel pour le consoler si vite, cette perfide
Angline?




XV

LA MORT DE CSAR


Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout le peuple de
Creux-de-Pile ( commencer par les plus hauts bourgeois) n'eut pas
d'autre sujet de conversation pendant plusieurs semaines.

Cependant la matine avait t paisible. Un soleil brlant, tempr par
un vent frais et lger, clairait la terre et rendait l'ombre plus douce
et la verdure des prairies plus agrable aux yeux.

Les enfants criaient.

Les chiens aboyaient.

Les oiseaux piaulaient.

Les boeufs mugissaient.

Les femmes piaillaient.

Les hommes buvaient et se querellaient en parlant politique.

Enfin chacun faisait son mtier en conscience. Pour moi, en l'absence de
M. Bouchardy, mon patron, qui lisait son journal aprs djeuner, au fond
du jardin, je venais de distribuer le travail  mon lieutenant et  mon
sous-lieutenant, je veux dire au second et au troisime clercs, et je
rflchissais lorsque midi sonna.

Je pris mon chapeau aprs l'avoir bross avec soin de peur que
mademoiselle Angline ft debout  la fentre occupe  regarder la
rue, le paysage et les passants, et je sortis en recommandant  mes deux
subordonns de travailler avec ardeur.

L'un d'eux, aussitt que j'eus le dos tourn, rpondit  cet
exhortation:

--Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on lui fasse sa
besogne?...

Et il ajouta d'un air indign:

--Ah bien oui! il peut se fouiller?

Et l'autre, ne trouvant pas cette pense assez nergique, ajouta d'une
voix retentissante:

--Malheur! Os qu'est mon fusil?

Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant d'entendre. Ce
n'est pas pour rien qu'on a le plaisir de commander. Ceux qui obissent
vous font payer cher leur obissance. Je le sais, depuis longtemps et
pour cette raison je commande le moins possible.

Je sortis donc et j'allai retrouver l'ternelle ratatouille de mouton
aux pommes de terre qui faisait, comme je l'ai dit dj, le fond de la
cuisine de ma mre.

Il est vrai pourtant que la ratatouille tait bonne. De plus, ma mre
me tmoignait de tant de faons la joie qu'elle avait de me voir et me
rservait avec tant de soin les meilleurs morceaux, que je prfrais
vraiment son dner  celui de tous les archevques. Ne croyez pas, du
reste, que notre salle  manger ft moins belle que celle de la terrasse
de Saint-Germain, qui a tant de rputation!

En t ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fentre pour voir la
verte valle de Creux-de-Pile, la rivire limpide, les montagnes grises
et bleues, la vieille glise romane sur la colline en face et tout ce
qui fait de cette ville prodigieuse l'ternel objet de l'admiration des
hommes.

Ce jour-l donc, je dnai et je regardai, suivant mon habitude,
rpondant avec un peu de distraction  toutes les questions de ma mre.

Aprs que j'eus donn quelques dtails sur la rupture du mariage de
Michel et d'Hyacinthe, ma mre devint peu  peu rveuse, ce qui ne lui
arrivait gure, et me demanda tout  coup:

--Comment trouves-tu mademoiselle Patural?

Cette question m'tonna beaucoup, car nous n'avions jamais parl de la
pauvre fille, et, pour moi, je n'y avais jamais pens.

Cependant, par respect pour ma mre, je rpondis qu'elle avait un bien
vilain nez, un crne aussi plat que le fond d'une assiette, des oreilles
trop cartes et des pieds, oh! des pieds si grands que si
leurs pantoufles eussent t de bois, elles auraient pu servir 
l'embarquement d'une arme comme les fameux bateaux du camp de Boulogne.

--Tant pis! dit ma mre.

--Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que a peut t'intresser?

Alors ma mre qui tait un Machiavel  sa manire, ajouta:

--Oui, tant pis, Flix, et tu vas voir pourquoi... Ton ami Michel a
t mis  la porte de M. Forestier... ne te fche pas. Ce sont les
deux mres qui l'ont voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se
marieront pas. Elles se sont querelles hier, elles se sont dit toutes
les horreurs de la nature. Michel est flamb; Hyacinthe aussi.

Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:

--Attends, c'est le commencement, a. Tu vas voir le reste. Le prsident
Vire--Temps qui les guette va demander Hyacinthe pour son fils. Le pre
Forestier qui n'a pas de dot  donner ne refusera pas. La mre qui tient
toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce que c'est le prsident,
parce qu'elle est flatte de voir un si bel homme qui a dj soixante
ans passs lui dire belle dame, parce que...

--Mais alors, maman, qu'est-ce que tout a peut faire  mademoiselle
Patural?

--Aveugle! s'cria ma mre, tu ne vois donc pas que le fils du prsident
qui allait pouser mademoiselle Bouchardy, pousera Hyacinthe, fille
du dput, que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle
Angline a une belle dot, l'pousera et sera le gendre de M. Bouchardy,
et que mademoiselle Berthe Patural qui est laide, mais qui a de a, et
qui visait ton ami Michel ou le fils du prsident, les voyant placs
tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande en mariage,--mais
quelqu'un de bien, tu m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui
peut acheter une tude de notaire ou une tude d'avou;--alors, eh bien!
Berthe, aux grands pieds, comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une
marmite n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; mais elle a
toujours besoin d'un couvercle. Quand on ne trouve pas un joli avocat ou
un gros receveur, on prend un avou!... Entends-tu, mon garon?

Et ma mre se mit  rire en me regardant d'un air triomphant.

Je voulus objecter:

--Mais, maman, si j'tais avou, je ne voudrais pas de Berthe Patural
pour femme, et je ne suis pas avou. Je gagne cent francs par mois, et
ce n'est pas avec a qu'on achte n'importe quoi...

--Tche de plaire  la demoiselle de l'avou, rpliqua ma mre d'un air
mystrieux. Moi, je me charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il
faudra.

Sur ce mot _j'emprunterai_ que ma mre n'avait jamais prononc devant
moi et qu'elle paraissait avoir en horreur autant que le tratre Judas
Iscariote qui vendit Notre Seigneur Jsus-Christ pour trente sous, je
pris cong et je retournai  l'tude de matre Bouchardy, mon patron.

Je descendais la cte en fredonnant:

    Voyez donc ce beau garon-l,
            C'est l'amant d'A,
            C'est l'amant d'A,
    Voyez donc ce beau garon-l,
            C'est l'amant d'Amanda.

Mais ce n'est pas  Berthe Patural que je pensais, vous pouvez m'en
croire. Oh! non. L'ange de mes rves avait des formes plus agrables 
l'oeil, une voix plus douce au coeur, et s'appelait du nom dlicieux
d'Angline.

Tout  coup, comme j'arrivais devant la porte de l'tude de M.
Bouchardy, une grande clameur se fit entendre  l'extrmit de la rue.
De toutes parts on s'assembla devant la maison de madame Bernard, et des
cris perants retentirent.

Marion--je la reconnus  la voix--s'arrachait les cheveux et hurlait:

--Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassin, les gueux!

En mme temps elle montra le poing  la maison Forestier, reprit haleine
un instant et ajouta:

--Ils lui ont coup le cou; mais je le leur couperai  mon tour! Ah les
gueux! Ah! les gueux! Pauvre chri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il
allait chez eux tous les jours, il tait bon comme le bon pain, il les
aimait tant! Je lui disais bien: N'y va pas, mon chri! C'est tous de
mchantes gens, de la canaille, de la bouaille! a n'a pas pour deux
sous de coeur! a ne vit que pour boire et manger! a se fait servir
des saumons de vingt livres et a n'a pas seulement mille cus  donner
en dot  leur fille! Il n'a pas voulu m'couter, et le voil, il est
mort maintenant; ils lui ont coup le cou, les misrables! Mais qu'ils y
viennent donc pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!

De la main droite elle brandissait un long et large couteau de cuisine
pendant que de la gauche elle montrait avec le geste tragique de Niob
le corps de la malheureuse victime, dpos dans l'intrieur de la
maison.

Je m'approchai trs inquiet et je demandai  l'une des femmes qui
taient l:

--Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?

Alors, avant que la femme pt rpondre, la grosse et courte Mihite se
montra  la fentre du premier tage et cria:

--Fallait pas qu'il passt par-dessus le mur de notre jardin! Madame
l'avait dfendu; c'est bien fait!

Cette rponse me fit trembler pour Michel. Je demandai  Marion:

--Vraiment! Est-ce qu'il est mort?

Elle cria en sanglotant:

--Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop vrai. Sa tte est d'un
ct, son corps est de l'autre... Pauvre chri, va! Comment vais-je
annoncer a  madame?

J'entrai prcipitamment dans la maison pour voir ce malheureux Michel.
Est-il possible! A son ge! Un grand et beau garon, plein de force,
d'amour et de joie avait si trangement pri!

Marion me suivit en pleurant toujours comme j'allais monter dans la
chambre de mon malheureux ami, elle me retint, me conduisit dans sa
cuisine et me montra le dfunt.

--Le voil! dit-elle.

--Qui? Michel?

Je cherchais des yeux et ne voyais rien.

--Eh! monsieur Trapoiseau, rpliqua-t-elle en colre, qui est-ce qui
vous parle de Michel? Couper la tte  Michel! Ah bien! il ne manque
plus que a aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en chair
 pt,  commencer par la Rosine qui m'a appele souillon et  finir
par la Mihite qui m'a appele chameau!... Et encore qu'est-ce que je
dis? de la chair  pt! C'est bien plutt de la chair  saucisse!...
Celui qu'ils ont tu, les gueux! c'est notre pauvre paon, mon beau
Csar... Tenez voyez la tte! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa
queue!... Il n'y en avait pas de pareille dans tout le dpartement.

Notre saint pre le pape lui-mme (c'est votre oncle M. le cur qui me
l'a dit  son retour de Rome) aurait voulu en avoir un pareil. Tous les
cardinaux en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas d'aussi
beau. Je crois bien que M. le cur aurait voulu l'avoir pour le donner 
notre saint pre, a l'aurait peut-tre fait nommer cardinal  son tour;
mais pour a, bernique! Csar ne voulait pas se sparer de moi, ni moi
de Csar; il aimait tant Michel, il le suivait toujours quand il entrait
dans le jardin des Forestier, et  cause de Michel il aimait tant
Hyacinthe... C'est bien a qui l'a perdu! Il avait trop de coeur, le
pauvre chri! Ce matin, Michel est all en voyage pour les affaires de
ses clients (car nous avons une clientle, nous autres, nous ne sommes
pas comme ce dput galeux qui vit aux frais des pauvres gens); c'est en
son absence qu'ils ont fait le coup.

Je demandai quelques dtails sur l'assassinat.

Marion rpliqua brusquement:

--Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir? Est-ce que j'ai
vu? Si j'avais vu, croyez-vous que j'aurais laiss faire?... Sans doute
Csar aura pass par-dessus le mur, comme c'tait son habitude pour
aller djeuner avec les poules des Forestier. Vous savez, c'tait son
caractre,  ce pauvre ami; il aimait  dner en ville, et comme il
tait mieux habill que les autres et un peu glorieux, il faisait le
beau devant les poules pour faire enrager le coq. On ne lui disait rien
 cause du mariage de Michel et d'Hyacinthe; il a cru tre dans son
droit. Il a vu signer le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est
dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il n'a pas bien
compris, car il tait un peu bte, le pauvre Csar; il est all dans le
poulailler, la serviette autour du cou, comme il faisait tous les jours,
il a voulu se mettre  table. Alors on l'a pris en tratre et on l'a
guillotin.

Ici Marion fit une pause.

Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer la justice de l'tre
suprme:

--Oh! mais ils me le payeront, les sclrats, et plus cher qu'au march
encore!

Tout  coup, comme je sortais de la maison, aprs avoir entendu
l'oraison funbre de Csar, je vis de loin madame Bernard qui revenait
de faire une visite et marchait  pas prcipits. Alors, prvoyant une
tragdie nouvelle, je me rfugiai dans l'tude de M. Bouchardy pour n'en
pas tre tmoin.




XVI

DEUX CITATIONS


C'est un vendredi que ce dplorable vnement eut lieu. Je veux dire
la mort de Csar. Croyez que celle du vainqueur des Gaules, qui fut
assassin au milieu du Snat, ne fit pas plus de bruit  Rome que celle
du malheureux paon de madame Bernard  Creux-de-Pile.

Ds le lendemain matin, madame Rosine Forestier,  son lever, reut, en
mme temps que son chocolat, la citation suivante  comparatre devant
M. le juge de paix.

L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq mai.

A la requte de madame veuve Bernard, propritaire, demeurant 
Creux-de-Pile, laquelle fait lection de domicile en sa demeure.

Je, soussign, Chrysostme Pouscaillou, huissier, audiencier, ai cit le
sieur Charles Forestier, dput, rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son
domicile et parlant  la fille Mihite, sa servante, ainsi qu'elle m'a
dit tre et se nommer.

A comparatre le jeudi 1er juin prochain, onze heures du matin, devant
M. le juge de paix du canton de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire
de ses audiences, sis  la maison de ville, pour:

Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres ou sur les
instigations dudit sieur Forestier, son pouse, de la demoiselle
Hyacinthe leur fille mineure et lgitime ou des domestiques de la
famille, un paon, oiseau de l'espce la plus prcieuse et la plus chre,
appartenant  l'ordre des gallinacs et  la famille des phasianids,
si rare qu'on ne rencontre ses congnres que dans les plaines les plus
recules de l'Asie centrale, a t trouv dcapit, mais chaud encore,
le 23 mai, dans le jardin de madame veuve Bernard, sa propritaire;

Attendu que la mort tragique de ce brillant animal, qui faisait la joie
de madame veuve Bernard et des voisins, ne saurait tre attribue ni 
l'effet ordinaire des lois de la nature, puisque Csar (c'est son nom),
tait encore  la fleur de l'ge, ni au dgot prmatur de la vie,
puisqu'il avait eu la tte tranche d'un coup de couperet (ce qui exclut
toute ide de suicide), ni  la malveillance des passants, puisqu'il
ne sortait jamais de la cour ou du jardin sans la permission de ses
matres;

Attendu, de plus, que de certaines discussions rcentes entre les deux
familles et de certaines paroles malsonnantes et injurieuses prononces,
soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihite, sa servante, il
rsulte la certitude que le meurtre de Csar avait t ds longtemps
prmdit et prpar dans l'intention de vexer et molester madame veuve
Bernard;

Attendu, de plus et subsquemment, que les paroles suivantes:--_Fallait
pas qu'il passt par-dessus le mur de notre jardin, madame l'avait
dfendu, c'est bien fait!_ prononces devant trente tmoins, par
la fille Mihite, prouvent jusqu' l'vidence que le coup avait t
prpar;

--S'entendre condamner, ledit sieur Forestier, dput,  trois cents
francs d'amende et cinq cents francs de dommages-intrts, avec les
intrts, tels que de droit  partir de ce jour, et, en outre, aux
dpens;

Et pour que ledit sieur Forestier, dput n'en ignore, j'ai, en son
domicile et parlant comme dessus  ladite Mihite, servante ci-dessus
dnomme, laiss copie du prsent exploit dont le cot est de un franc
vingt-cinq centimes.

_Sign_: POUSCAILLOU.

C'est le samedi que ce poulet fut remis. La rplique ne tarda gure.

Ds le lundi suivant, c'est--dire le surlendemain, Chienduroy, autre
huissier audiencier, rival de Pouscaillou, dposa entre les propres
mains de madame Bernard une citation analogue et reconventionnelle,
comme il disait lui-mme,  comparatre le mme jeudi,  la mme heure,
devant le juge de paix, pour s'expliquer sur les injures dites  la dame
Forestier, sur les ravages causs par le paon Bernard dans la pte
des poules Forestier pour s'entendre condamner  payer les frais et les
dommages-intrts, dont ce magistrat respectable serait charg de fixer
le montant.

Peindre la colre des deux dames serait impossible. Si chacune des deux
avait eu son mari sous la main, le pauvre homme aurait pass martyr et
subi le sort des chrtiens dans le cirque. Mais le mari de l'une tait
mort, et le mari de l'autre, le pauvre M. Forestier, ds le lendemain
de la signature du contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle
devant cent personnes, ne sachant comment parer le coup, ni comment
consoler la pauvre Hyacinthe qui se dsolait de voir son mariage rompu,
avait pris le train express pour Paris et prtext que les affaires
publiques les plus graves l'appelaient  Versailles.

Michel, qui avait son plan, tait parti quelques heures auparavant, de
sorte que les deux tigresses ou si vous voulez, les deux belles-mres,
se trouvrent face  face.

Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants naturels, n'ayant
personne qui ost les sparer, elles se seraient griffes d'abord
et dvores ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit la
socit?

Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient rien, except cet
tre insaisissable et redoutable.

Et encore, je parle surtout de madame Rosine Forestier, car la mre de
Michel, petite femme brune et moustachue, au nez allong en forme de
presqu'le, aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle se
mettait en fureur, c'est--dire presque  toutes les heures du jour, se
souciait moins que sa voisine de l'opinion publique. Ds qu'elle ouvrait
la bouche, la chre dame, les injures les plus atroces venaient se poser
sur le bout de sa langue comme dans leur sjour naturel, et elle les
crachait sans relche  la figure des gens.

Quant  sa rivale, la grosse et couperose Rosine, chez elle aux
premiers mots tout tait sucre et miel. Vous eussiez dit l'me la plus
douce, la plus gracieuse, la plus thre, une me d'ange! Mais  la
premire contradiction l'ange repliait ses ailes et devenait vipre.

C'est donc le lundi que la seconde bombe clata car la premire avait
clat l'avant-veille, et Creux de-Pile fut averti que les deux
dames les plus distingues de tout le pays, autrefois amies intimes,
maintenant ennemies mortelles, allaient se rencontrer devant M. le juge
de paix.

Ce sage et savant magistrat s'en rjouissait d'avance, car on
s'ennuie,--quand on sent dans sa cervelle s'agiter la sagesse du roi
Salomon,--de ne juger que des affaires de bornage ou de rgler les
comptes embrouills d'un boulanger avec ses pratiques.

Et si les deux dames voulaient venir plaider leur cause, face  face,
Reine contre Rosine, c'est l que le juge de paix aurait de quoi se
rjouir, et le public aussi. loquentes, imptueuses et venimeuses comme
on les connaissait, elles ne manqueraient pas de faire des rvlations
intressantes et piquantes sur la vie prive de l'une et de l'autre...
D'avance les autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs
places  l'audience. Ah! quelle joie!

Je pensais  ces choses et je taillais soigneusement mes ongles au
fond de l'tude de M. Bouchardy lorsque la grande Marion entra tout
essouffle et me dit:

--Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous demande. Venez vite!...
vite!... vite!...

Je la suivis, demandant si par hasard quelque malheur tait arriv, si
Michel...

--Non, non, n'ayez pas peur, rpondit Marion, c'est madame qui veut vous
consulter. Voil tout.

En effet, madame Bernard me reut assez froidement, mais assez poliment,
comme elle avait l'habitude de le faire quand elle avait besoin des
gens, se rservant d'ailleurs de les insulter horriblement  la premire
occasion.

Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais pas encore,--si
ce n'est de rputation,--et me dit:

--Mon cher Trapoiseau, Michel est  Paris, il arriverait trop tard pour
plaider sa cause; d'ailleurs, c'est trop peu important pour le dranger.
Est-ce que vous voulez vous en charger?

C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait un service. Notez
que j'tais le seul avocat et licenci en droit qu'elle pt prendre, car
les autres, sans tre plus savant que moi, auraient ddaign de plaider
devant la justice de paix. Mon seul concurrent possible tait un de mes
amis, premier clerc d'avou, savant lui aussi en droit, ferr sur la
dialectique, mais dsign d'avance par M. Forestier, pour plaider
toutes ses causes en justice de paix. Et il en avait beaucoup, vu l'pre
caractre de la belle Rosine.

C'tait donc mon adversaire naturel.

Je rpondis assez froidement  la dame, car je me souvenais qu'elle
avait devant moi, trois jours auparavant, appel ma mre _la
Trapoiseau_; cependant je promis, pour rendre service  Michel, de
plaider tout ce qu'on voudrait.

Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait besoin de moi, elle ne se
montra pas difficile.

--Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous bien que je ne veux pas
que vous mnagiez ces Forestier. Si vous le faisiez, j'en serais trs
mcontente, et Michel aussi.

Je promis d'corcher vifs dans mon discours le pauvre dput et madame
Rosine; mais le mercredi suivant, veille de l'audience, je reus de
Michel la lettre suivante:

Paris, 29 mai 1877.

Cher ami,

Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon dpart et celui de M.
Forestier, le meurtre affreux du pauvre Csar qui paie pour tout le
monde, comme tous les tres faibles et sans dfense, les citations, les
exploits d'huissier et la bataille que tu vas livrer devant le juge de
paix.

C'est cette bataille surtout que je crains. Ma mre et ma belle-mre
(car la vieille Rosine sera ma belle-mre ou je lui couperai le cou
comme elle l'a fait  Csar) ont jur de me sparer d'Hyacinthe. J'ai
jur, moi, de l'pouser, et mon serment vaut le leur.

Mais il faut user d'adresse.

A parler sincrement, j'avais pens d'abord  l'enlever comme on
faisait au sicle dernier, l'pe  la main. Malheureusement (ou
heureusement peut-tre) ma chre Hyacinthe a des ides bourgeoises. N'en
parlons plus.

Pour me consoler et arriver au mme but par un autre moyen, j'ai form
un projet d'une profondeur tonnante.

Amour et politique, je ne te dis que a... Dans quelques jours, et de
vive voix, je t'expliquerai mon ide.

En attendant, cher ami, poursuis le moins possible la vengeance de
Csar qu'on ne peut plus le ressusciter. Mets autant d'huile dans les
ressorts que ma mre et ma belle-mre y voudront mettre de vinaigre pour
les rouiller et les faire grincer. Si l'une et l'autre pouvaient tre
renvoyes, dos  dos, dpens compenss, mon bonheur serait au comble.

A propos, on m'crit que le gros Francis et son pre, le rus
Vire--Temps, tournent autour d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand
Jupiter! Dans ce cas, j'tranglerai Francis. Dis-lui a, et que tu seras
mon tmoin.

Adieu, ami,

MICHEL.

Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je dormis d'un sommeil
paisible en attendant la bataille du lendemain qui fonda pour longtemps
 Creux-de-Pile ma rputation de dialectique et d'loquence.




XVII

LA SALLE D'AUDIENCE


La salle d'audience de la justice de paix tait pleine ds neuf heures
du matin. C'tait un long paralllogramme  angles droits qui servait
 diverses crmonies et que dcoraient les images de tous les chefs de
gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur de la France.

Au fond,  la place d'honneur, tait le portrait en pieds du feu roi
Louis XVIII. Je dis en pieds, pour expliquer qu'on voyait ses pieds
aussi bien que sa tte, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait t
oblig de se faire peindre assis dans un fauteuil de velours rouge 
cause de ses infirmits. Dans le mme cadre et debout se tenait madame
la duchesse d'Angoulme, la pieuse Antigone, comme on disait  la cour,
mais la svre figure d'Antigone, expose dans un champ de bl, aurait
mis en fuite les moineaux les plus braves.

Dans le cadre de droite tait le bon roi Charles X,--debout
celui-l,--en grand uniforme, la main gauche appuye sur son pe,
maigre et mince d'ailleurs, la lvre pendante, la bouche ouverte et
souriant agrablement  son peuple.

Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe. Prs de
lui tait sa femme; un peu en arrire, une demi-douzaine de princes
et de princesses, la plus belle famille royale qui ft au monde, comme
disaient les prfets entre 1830 et 1848.

Et enfin,  l'autre bout de la salle, bien en face du public, mais
derrire le fauteuil de M. le juge de paix, se tenait Napolon III; 
ct de lui, l'impratrice Eugnie et le prince imprial en grenadier de
la garde.

Comme on voit, la salle tait dcore de manire  satisfaire tous les
gots et  flatter toutes les dynasties.

--En effet, disait le concierge de la mairie,--celui que ses concitoyens
appelaient _maire deux_, comme on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour
exprimer d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il tait le second
de sa dynastie,--est-ce que nous savons qui est-ce qui sera roi ou
empereur demain matin? Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec
celui-l? C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive. Au
moins, comme a, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques, il trouvera son
portrait sur le mur, il verra qu'on a pens  lui et qu'on l'avait
toujours au fond du coeur, quoique, par politesse pour les autres, on
ne voult pas le dire tout haut... a le flattera, ce brave homme!

Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de la Rpublique;
mais d'abord, comment est-elle faite? Qui a vu jamais son image ou
ressemblance? Ensuite,--et c'est plus grave,--parmi les autorits, pas
une seule, ni prfet, ni sous-prfet, ni maire, ni fonctionnaire pay
par l'tat n'a demand qu'on lui ft cette honneur.

Au contraire, on entend dire  toute heure dans tous les salons de
Creux-de-Pile (car nous avons des salons, nous autres, tout comme les
Parisiens) que la Rpublique n'a pour elle que des meurt-de-faim, des
va-nu-pieds et des pas-grand-chose.

Je crois que Michel et moi nous tions  peu prs les seuls parmi
les gens sachant lire, crire et parler correctement le franais qui
eussions l'audace de se dire rpublicains, et encore, je le laissais
dire, moi, mais je ne le disais pas, except  maman Trapoiseau qui
connaissait toutes mes penses depuis le jour de ma naissance.

Quand  Michel, il l'avait proclam de tout temps, mais Michel tait
riche, et les riches, voyez-vous par tout pays, mais surtout en
province.

    C'est les rois de la terre,

comme dit la chanson.

On vient de voir quel tait le mobilier de la salle d'audience. Il faut
y ajouter vingt-huit ou trente bancs de chne sur lesquels le public
tait invit  s'asseoir, plus une chaise pour le greffier, et enfin un
fauteuil pour M. le juge de paix.

Ce jour-l, je veux dire le 1er juin 1877, par extraordinaire, quarante
ou cinquante chaises de paille avaient t places derrire le fauteuil
du juge et rserves,--cela se voyait du reste,-- des personnes de la
plus haute distinction.

Ces personnes ou personnages, c'tait la fameuse socit de
Creux-de-Pile. Tout ce qu'il y avait de plus hupp dans le pays.

En premire ligne, M. de Courbillon et son pouse, propritaires,
bourgeois d'ancienne date, de fortune mdiocre, de capacit pire,
mais relevs aux yeux des hommes par une pit profonde, une honntet
vritable, une habitude de ne rien faire qui datait de trois gnrations
et un respect profond de leur gentilhommerie, qui d'ailleurs pour
l'origine et l'anciennet en valait beaucoup d'autres plus clbres en
France.

En seconde ligne... mais peut-tre, afin d'viter une numration plus
longue que celle d'Homre, ferai-je mieux de rpter la conversation
que j'avais ce jour-l mme, un quart d'heure avant l'audience, avec mon
camarade, adversaire et ami Nanmoins, qui devait plaider pour madame
Forestier.

Et d'abord, il faut que je vous prsente Nanmoins. Ce nom bizarre
qu'il n'avait pas reu au baptme o il fut prsent sous le nom de
Charles-Jules (pre et mre inconnus) lui vint de ce que, trs bien dou
d'ailleurs du ct de l'intelligence, il avait entre les deux yeux un
nez plus petit des trois quarts que le plus petit de tous les nez de
l'arrondissement.

Ce n'tait pas sa faute; il n'avait pas eu le choix, comme disait la
bonne soeur de Saint-Roch qui le recueillit; le pauvre garon tait
arriv le dernier  la foire des nez, et n'en ayant pas trouv
d'autre, s'tait accommod de celui-l. De l vint le nom de Nanmoins
(_Nez-en-moins_), qui fut coll sur lui par ses camarades au lieu et
place du nom de son pre.

Ce n'est pas tout. Nanmoins, un peu trop court du ct du nez, tait
trop bomb du ct oppos. En d'autres termes, il tait bossu, et sa
bosse s'levait entre ses deux paules comme une montagne entre deux
plateaux. Un large buste, de longs bras et de longues jambes pareilles
 celles d'un faucheux, un visage assorti  tout le reste, trs
intelligent, mais aussi trs trivial, voil mon ami Nanmoins, qui
ajoutait  ces grces naturelles une certaine manire d'agiter en
marchant ses bras comme un batelier agite ses rames, de sorte que les
enfants se retournaient dans la rue pour le voir et pour le contrefaire.

Trs populaire avec cela, il avait deux noms au lieu d'un. Quand on
l'appelait par devant, son nom tait Nanmoins; mais quand il avait le
dos tourn, on l'appelait Bossenplus.

Contrefait comme il tait, horriblement laid, sans famille, sans
fortune, couvert de deux sobriquets ridicules, il aurait d tre triste
ou mchant.

Ni l'un ni l'autre. Nanmoins avait l'humeur aussi gaie que si les dieux
l'avaient fait pareil au bel Endymion, qui fut enlev par la chaste
Diane. Il riait le premier de sa bosse, de son nez, de sa pauvret, et,
sans grimace, faisait rire les autres. lev par charit, il avait
reu une excellente ducation primaire, en avait trs bien profit, et
s'tait fourr de bonne heure dans la procdure.

Il tait, en ce temps-l, matre clerc de M. Patural, l'avou, et dj
commenait  diriger l'tude, le patron devenu gros, gras et riche,
ne pensant plus qu' jouir de la vie, suivant la formule clbre du
Marseillais:

_Manger tout son sol, boire des aliqueurs, et voir les femmes comment
elles sont faites..._

Peut-tre Nanmoins ne gagnait-il pas beaucoup d'argent  ce mtier de
premier clerc, charg des pleins pouvoirs de son patron,--douze cents
francs tout au plus et ce qu'il pouvait tondre sur quelques petites
consultations de hasard,--mais il y ajoutait les produits de son
loquence.

Lui et moi nous plaidions contradictoirement les affaires de la justice
de paix, je veux dire celles o des personnages considrables taient
intresss; car pour les pauvres diables qui se disputaient depuis
trente sous jusqu' six francs, ceux-l plaidaient eux-mmes.

Mais aussitt qu'un plaideur tait averti que son adversaire avait mis
sa cause dans les mains de l'un de nous, vite il courait chez l'autre.
Trapoiseau, Nanmoins taient les deux colonnes de la justice de paix.

Aussi bons amis d'ailleurs hors de la salle d'audience qu'acharns 
nous contredire  l'intrieur, Nanmoins m'avait mme cinq ou six fois
invit  souper chez une veuve un peu mre qui avait pour lui des bonts
malgr (ou peut-tre  cause de) son nez et de sa bosse; mais j'avais
refus de peur de contrarier ma mre qui veillait au dcorum et rvait
pour moi de hautes destines.

En deux mots, lui et moi, nous n'avions gure de secrets l'un pour
l'autre, et en particulier nous parlions avec une libert suprme de
tout ce qu'il y avait de plus riche dans la finance ou dans l'industrie,
de plus lev dans l'administration, de plus joli et de mieux fait dans
le beau sexe, de plus souverain dans la magistrature.

C'est pourquoi, comme M. le juge de paix, homme d'une exactitude sans
pareille, ne devait faire son entre qu'une demi-heure plus tard, nous
nous appuymes, Nanmoins et moi, sur la balustrade en bois qui domine
l'escalier de l'htel de ville, et nous regardmes monter les bourgeois
et les bourgeoises de Creux-de-Pile.

--Tiens, dit Nanmoins, regarde ce nez fendu comme celui d'un bouledogue
et cette tenue d'ancien gendarme qui se croit toujours sur le point
d'arrter les gens, c'est Crochard, le percepteur. Joli garon,
celui-l, avec ses yeux froces, son nez bourgeonn et sa voix de
rogomme; il doit tre aimable avec sa femme s'il l'est moiti autant
qu'avec le public.

Je rpondis:

--Nanmoins, mon ami, je t'invite  respecter l'autorit mme dans ce
qu'elle a de plus laid et de plus dsagrable... Et celui-ci, qui parle
le dos pli, le chapeau  la main,  quelqu'un qu'on ne voit pas encore,
qui est-ce?

--H! c'est le gros Francis Vire--Temps qui offre le bras  sa belle
soeur, la femme de M. le sous-prfet. Elle est charmante, la petite
dame.

Ici, Nanmoins fit claquer sa langue d'un air de connaisseur. Je crus
devoir le rappeler aux convenances.

--... Oui, charmante, en vrit, jolis yeux, taille mince et bien prise.
Tournure svelte et gracieuse. Un petit air tonn, riant et charm, qui
vous charme vous-mme. Pas bte, ce gros sous-prfet, qui a su trouver
a et cent mille cus de dot avec!... L'hutre et la perle!... Ah! ces
Vire--Temps, ces Vire--Temps sont ns coiffs!

Je demandai:

--Que vient faire ici la petite dame?

--Parbleu! tu le vois bien... Montrer sa toilette du matin, qui est
dlicieuse (arrive de Paris hier au soir, le chef de gare me l'a dit),
se montrer elle-mme, et je te garantis qu'elle fera plus d'effet que
sa toilette, profiter de l'absence force de mademoiselle Hyacinthe
Forestier, qui pourrait seule lui disputer le prix de la beaut, voir un
spectacle nouveau, ce qui plat  toutes les dames, et avoir pour toute
la semaine un sujet de jacasserie...

A ce dernier mot je m'criai:

--Nanmoins, Nanmoins, tu m'indignes...

Alors il rpliqua d'un ton philosophique et grave que le savant Aristote
lui-mme n'aurait pas ddaign:

--Mon ami, Mme Eva Vire--Temps, femme du sous-prfet, belle-fille
du prsident, belle-soeur du gros Francis, future belle-soeur de
mademoiselle Hyacinthe, est un ange... qui le sait mieux que moi?...

Il poussa un profond soupir.

--... Mais, ajouta-t-il, comme il n'est pas d'ange qui ne touche  la
terre par quelque ct, celle-ci a le petit dfaut de jacasser un peu...
cela te dplat. Mettons qu'elle est un ange sans dfaut...

Et ainsi de suite. Mon ami Nanmoins nomma et analysa toutes les
personnes qui montaient le grand escalier d'honneur.

Tout  coup, onze heures sonnrent  la grande horloge de la ville. Nous
allmes, lui et moi, prendre nos places dans la salle d'audience, et
M. le juge de paix qui tait mont, sans qu'on le vt, par un petit
escalier drob, fit son entre.




XVIII

LE JUGE DE PAIX


De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont jug sur leurs siges
ou pror debout dans Creux-de-Pile, M. Robin tait certainement le plus
aimable.

C'tait un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit, lettr, bien
lev, doux, plein de naturel et de charme dans la conversation, et
d'une bienveillance un peu railleuse qui ne se dmentait jamais, except
avec quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement les
mmoires et auxquels il appliquait toujours le minimum de la taxe, car
il avait t trente ans juge au tribunal avant d'tre nomm juge de
paix.

Avec cela, le plus honnte homme du monde et le moins attach 
l'argent; assez riche d'ailleurs de son patrimoine, il avait rduit
de bonne heure tous ses besoins au strict ncessaire, n'ayant qu'une
vieille cuisinire, mais habile dans son mtier et bien paye, sobre
mais dlicat dans ses gots; toujours vtu de la mme manire en
quelque occasion ou crmonie que ce pt tre, mais proprement et avec
l'lgance discrte qui convient aux vieillards; il avait dot sa
fille unique marie  un officier tabli en Algrie, non seulement de
l'hritage de sa femme morte depuis longtemps, mais encore presque
de tout le sien propre, ne gardant pour lui que le strict ncessaire,
c'est--dire deux mille cinq cents francs de rente, afin, disait-il,
de ne pas dpendre du hasard et des gouvernements ou des prfets qui
pouvaient survenir.

Quant  son traitement de juge de paix, il le partageait en trois
portions gales; de la premire il faisait des prsents  sa fille  ses
petits-enfants; la seconde tait rserve aux pauvres diables de
toute espce qui venaient lui demander conseil et assistance; pour la
troisime il la donnait  une vieille fille autrefois jolie, qui
avait charm son ge mr et celui de deux autres bourgeois indivis.
La malheureuse tait devenue laide et les autres bourgeois l'avaient
dlaisse; mais M. Robin qui n'allait plus la voir, prenait toujours
soin de sa vieillesse, et empchait qu'elle ne ft maltraite, car,
disait-il souvent, il n'y a qu'un malhonnte homme qui laisse cracher
dans la fontaine aprs s'y tre dsaltr.

Tel tait le savant magistrat qui allait juger la grande querelle de Mme
Bernard contre Mme Forestier.

Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgr ses quatre-vingts
ans, salua le public et les dames d'un air souriant, bienveillant et
grave comme il convenait  sa situation sociale,  son ge et  son
caractre, et fut salu  son tour trs respectueusement. Il tait
fort aim des ouvriers, parce qu'il les aidait de ses conseils et de sa
bourse, et des dames parce qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il
l'avouer?) parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que
personne les histoires grivoises de l'ancien temps.

En un mot, cet homme excellent n'tait pas parfait; mais quelle distance
de lui  la plupart de ces bourgeois, dont tous les vices taient
assaisonns de grossiret, de btise, de cynisme ou d'hypocrisie.

A peine assis, il regarda l'auditoire plac devant et derrire lui,
et surtout les dames, sourit  madame la sous-prfte, belle-fille
du prsident Vire--Temps, qui tait incontestablement la plus jolie,
expdia lestement quatre ou cinq affaires de braves gens qui se
querellaient pour des niaiseries, et enfin, au bout d'un quart d'heure,
fit signe  mon ami Nanmoins et  moi que notre tour tait venu.

Sans tre un orateur hardi et sr de son auditoire, je ne suis certes
pas timide, mais ce jour-l j'avais des palpitations de coeur, car je
venais de reconnatre au fond de la salle, derrire M. le juge de paix,
et un peu  gauche, Mlle Bouchardy, qui me regardait fort attentivement,
et cette vue m'tait la plus grande partie des moyens oratoires.

chouer devant Angline! Ah! grands dieux! ce serait  se jeter au fond
de la rivire!

Je m'avanai donc un air modeste, pesant toutes mes paroles,

    Priant des justes dieux, conducteurs de ma langue,

de ne dire rien devant cet auguste auditoire qui pt tre requis, et je
commenai l'exposition des faits.

Je vantai d'abord les vertus et les grces du pauvre Csar dfunt.
Jamais paon plus magnifique n'avait dans aucune basse-cour de France
ou d'Angleterre, dploy sa queue au soleil; ses tectrices caudales,
monsieur le juge, taient au nombre de dix-huit.

Ici, Nanmoins m'interrompit:

--Tectrices, dit-il, qu'est-ce que c'est que a? Allons-nous parler
latin devant les dames?

Il esprait faire rire  mes dpens, mais je rpliquai d'un air grave:

--Je comptais n'tre pas oblig d'expliquer  mon honorable confrre que
les tectrices caudales sont ces belles plumes molles qui couvraient
et entouraient comme d'un pais et resplendissant bouclier la queue du
malheureux Csar.

Je fis une pause comme si j'tais suffoqu par l'motion, et j'ajoutai
en poussant un profond soupir:

--Malheureusement, ce bouclier ne l'a pas prserv des coups d'un lche
assassin.

Alors M. le juge de paix me dit avec bont:

--Voyons, monsieur Trapoiseau, expliquez-nous comment il a pri. Ces
dames brlent d'envie de l'apprendre.

Je rpliquai:

--Il a pri, monsieur le juge de paix, comme tout ce qui est beau et bon
en ce monde,--sous les efforts runis de la haine et de l'envie.

Puis, d'un ton moins lev et qui ne visait plus  la haute loquence,
je racontai les circonstances prsumes de l'vnement, l'entre de
Csar dans le jardin de Mme Forestier o sans doute on l'avait attir
par de perfides caresses, et sa mort violente que je comparai en
finissant  celle du jeune Conradin, qui tait venu rclamer son
hritage  Naples et qu'on avait fait dcapiter.

--Son hritage! reprit Nanmoins. Entendez-vous par l, matre
Trapoiseau, le grain qu'on donne  nos poules?

Comme j'allais rpliquer vivement, M. le juge de paix prit la parole
et dit  mon adversaire, qui dj retroussait ses manches pour mieux
montrer la blancheur de ses manchettes:

--Mon ami Nanmoins, avez-vous quelque chose  nier dans ce rcit
tragique?

--Je nie tout, monsieur le juge, le fait principal d'abord, et ensuite
les circonstances accessoires; je nie...

--C'est bien, matre Nanmoins. Nous verrons cela tout  l'heure. O
sont les tmoins?

L'huissier appela la grande Marion.

Elle s'avana, fit une grande rvrence  M. le juge, une autre 
l'auditoire, un sourire  moi, une grimace  Mihite son ennemie, mit
les mains sur ses hanches, pour mieux garder la perpendiculaire et dit
d'une voix retentissante:

--Monsieur le juge, n'coutez pas ce bossu...--elle montrait
Nanmoins--... ce btard, ce...

Un si bel exorde commenait  rpandre la joie dans l'assistance, et mon
adversaire lui-mme, habitu d'ailleurs  de pareils compliments,
riait ou faisait semblant de rire comme les autres; mais M. Robin
l'interrompit:

--Marion, si vous n'avez pas  tmoigner d'autre chose, je vais vous
envoyer plucher vos oignons et vos carottes.

Elle rpondit.

--Seigneur, mon Dieu! on ne peut donc plus parler devant le monde?

--Non, vous n'avez le droit d'insulter personne!

--Ah! que vous tes dur pour les pauvres gens, monsieur le juge!...
Enfin, dites-moi vous-mme ce qu'il faut dire, alors!

--Vous aviez un paon, Marion?

--Et un joli encore, monsieur le juge. J'ai vu des princes qui ne le
valaient pas... Tenez, vous vous rappelez bien celui qui passa l'an
dernier avec deux domestiques  l'auberge, et qui se sola comme une
grive aux vendanges...

--Marion, je ne vous parle pas d'un prince, mais de votre paon!... On
l'a tu?

--Oui, monsieur.

--Qui l'a tu?

--Est-ce que je sais, monsieur... Si je le savais, je lui ferais passer
un mauvais quart d'heure.

Alors dans un rcit assez diffus, elle expliqua ce qu'elle avait vu, et
qui devait tre cause du meurtre.

--C'est la Mihite, j'en mettrais ma main au feu! C'est une mauvaise
femme, cette Mihite! En mme temps, elle montra le poing  son ennemie
qui, de son ct, allait rpliquer lorsque M. Robin leur coupa la
parole.

--Retournez  votre place, Marion, mais ne vous loignez pas; j'aurai
besoin de vous tout  l'heure.

--A votre service, monsieur le juge de paix, ici et ailleurs!

Mihite vint  son tour; mais avertie et rendue prudente par le sort de
sa rivale, elle attendit les questions:

--Mihite, avez-vous vu le paon le jour o il a t tu?

Elle rpondit triomphante:

--Si je l'ai vu, monsieur le juge de paix!... c'est--dire que je n'ai
fait que a!... Il tait assez laid, son Csar ador, avec son bec long
et plat comme le nez de M. Pouscaillou ici prsent...

De la main elle montrait l'huissier contre qui sans doute elle avait
quelque vieille rancune.

--Mihite, prenez garde  vos paroles, interrompit le juge de paix.

Mais elle continua:

--... Pour les pattes, a ressemblait  celles de madame...

Elle cherchait des yeux dans l'assemble  qui elle appliquerait un
compliment, et la plupart des dames tremblaient, mais M. Robin lui dit:

--Voyons, Mihite, laissez-l son bec et ses pattes. Est-ce vous qui
l'avez tu?

--Et pourquoi donc a ne serait-il pas moi? demanda Mihite. Il m'a
assez ennuye, je vous en rponds, pendant qu'il vivait. Il criait tout
le temps. On croyait tantt que le cochon grognait, tantt que le dindon
gloussait; pas du tout, c'tait mon Csar qui chantait... Et si vous
saviez la voix qu'il avait!... Tenez, vous avez bien entendu Mme...

--Mihite! reprit svrement M. Robin.

--Enfin, vous savez bien la dame que je veux dire, quand elle chante,
elle fait aboyer les chiens et tourner le lait des nourrices; eh bien,
Csar chantait tout comme elle.

--Alors vous l'avez tu?

--Eh bien, oui, monsieur le juge de paix, c'est moi! rpliqua Mihite
avec une nergie sauvage. Et si c'tait  refaire, je le referais!...

--Oh! oh! s'cria Marion d'un air de dfi.

--Oui, je le referais! Et ce n'est pas toi qui m'en empcherais
encore!... Monsieur le juge de paix, voici la chose... Le matin Mme
Forestier me dit: Mihite, vous voyez comment on m'a traite! En effet,
la Marion et Mme Bernard nous avaient agonises de sottises... Eh bien,
a dit madame, tout ce que tu pourras lui faire de pire, fais-le... Et
pour commencer, si cette sale volaille vient manger la pte de
nos poules... coupe-lui le cou!... Alors le Csar est venu comme 
l'ordinaire pour dner chez nous, sa marmite tait renverse chez lui,
et ma foi, j'ai fait comme Mme avait dit.

Marion s'cria en montrant le poing:

--Va! va! elle et toi, vous ne le porterez pas en paradis!

L'autre allait rpliquer; M. Robin lui fit signe de se taire et demanda:

--Matre Nanmoins, aprs l'aveu de Mihite, niez-vous toujours le fait
principal?

Alors, mon ami Nanmoins fit un grand geste oratoire et dit:

--Monsieur le juge de paix, il est vrai que Csar a t tu. Mais dans
quelle circonstances?... C'est l'objet de l'action reconventionnelle que
nous poursuivons aujourd'hui. J'attends de votre justice, monsieur, que
les deux causes ne soient pas disjointes, mais runies et conjointes.

--Elles le seront, dit M. Robin, si cela est ncessaire. Allez,
Nanmoins, vous avez la parole.




XIX

LE JUGEMENT


Il y eut un mouvement dans l'assistance, et ce qu'en termes
parlementaires on appelle une sensation. D'abord parce que tant de
spectateurs assis depuis longtemps et immobiles, taient fort mal 
l'aise, ensuite parce que les femmes tant, comme toujours, en majorit,
avaient besoin d'changer leurs impressions et de prendre parti.

Toutes les chaises furent remues. Quelques dames places au dernier
rang et dont la toilette mritait ( leur avis) d'tre mise en vue,
changrent de place avec quelques messieurs trs polis et passrent au
premier rang.

Alors les conversations s'engagrent.

Mon ami Nanmoins ne paraissait pas press de commencer. Je crois que,
pareil  tous les orateurs habiles, il dsirait connatre d'avance les
dispositions de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il feignait
de chercher dans ses papiers quelque document crasant pour ses
adversaires et en mme temps il prtait l'oreille.

--Que dites-vous de a, ma chre comtesse? demanda la pieuse Mme de
Courbillon  sa voisine, vieille chanoinesse, venue cinquante ans
auparavant du fond des Vosges et qui passait pour la femme la plus noble
de race et la plus originale de tout l'arrondissement de Creux-de-Pile.

--Ma chre, rpondit la chanoinesse, en laissant tomber sur l'assistance
un regard ddaigneux de ses gros yeux voils par l'ge, de mon temps,
les gens de maison se querellaient pour leurs matres, et maintenant les
matres se querellent pour leurs domestiques. Voil un des beaux effets
de leur Rvolution. Ils n'avaient pas prvu a, les bourgeois.

Et les deux nobles dames sourirent d'un air de mpris en pensant  la
btise des bourgeois.

Une autre dame, plus jeune et de moins noble race,--son pre avait t
ferblantier, son mari tait banquier,--dit  sa voisine:

--C'est maintenant que nous allons rire quand on va dire que M.
Forestier est...

Elle baissa la voix et lcha le mot qui fit beaucoup rire la voisine.

Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne demandait qu' voir
dissiper ses doutes.

--Si vrai, rpliqua la banquire, qu'on a vu une nuit le capitaine
Smintry passer par-dessus le mur du jardin pendant l'absence du mari.
C'est la belle Rosine qui tenait l'chelle.

--Est-il, Dieu, possible!

--C'est certain, ma chre, et si Mihite voulait parler!... Elle en sait
long, celle-l! Oh! oui, elle en sait long!

Je n'entendis rien de plus, car M. le juge de paix, voyant que Nanmoins
n'attendait plus qu'un signal pour commencer, lui donna la parole:

--Monsieur, dit le fond de pouvoirs de la belle Rosine, voici
l'affaire:

Nous avons tu un paon. a, c'est vrai, incontestable, indiscutable,
indniable. Ce paon s'appelait Csar. Nous ne le contestons pas
davantage. On connat notre franchise. On sait que nous ne cherchons
jamais  fuir la consquence de nos actes.

Mais dans quelles circonstances avons-nous tu ce paon? tait-il sur nos
terres ou sur celles de notre adversaire? Il tait sur les ntres. Que
faisait-il?... Il mangeait, monsieur le juge de paix; il dvorait (j'ai
honte pour lui et pour ses matres de le dire) la pte de nos poules.
Elles maigrissaient, les malheureuses! Il engraissait  nos dpens, lui,
ce gros bndictin, ce gros plein de soupe... de notre soupe  nous!

Nous le supportions pourtant ou plutt nous le subissions... Oui, nous
le subissions; mais nous le supportions... D'autres ne l'auraient pas
fait; mais nous le faisions, nous! il nous plaisait de le faire...

Ici Nanmoins redressa firement sa bosse.

... Nous le faisions par bont, par gnrosit, parce que nous voulions
garder de bonnes relations avec notre voisine, Mme Reine Bernard, malgr
tous les sujets de plainte qu'elle nous avait donns,--parce qu'une
alliance qui aurait combl les voeux de Mme Bernard et qui (dans une
certaine mesure, je le reconnais, ne nous dplaisait pas) semblait prs
d'unir deux des familles les plus honorables du pays; parce qu'enfin...

Le juge de paix l'interrompit:

--Mon ami, dit-il, venez au fait, s'il vous plat.

Alors, Nanmoins reprit:

--Voici le fait. Le lendemain du jour o le contrat de Mlle Hyacinthe
Forestier et de M. Michel Bernard a t sign, la servante de Mme
Bernard a cherch querelle  la ntre; nous avons t traits de la
faon la plus grossire: on nous a jet  la tte des mots abominables
et que la dcence mme dfend de rpter devant les dames...

Toutes les femmes prsentes brlaient au contraire, d'envie de les
entendre rpter; mais le vieux juge de paix, qui tait rellement
conciliant, fit signe qu'il approuvait cette rserve et mme qu'il
blmerait fortement Nanmoins s'il osait s'en carter. Celui-ci
continua:

... Enfin, Mme Bernard et sa servante nous ont traits comme la dernire
des dernires... Alors, justement indigns qu'on rpondt par de
tels procds  toutes nos bonts, nous avons mis  la porte toute la
famille; M. Michel Bernard  qui nous avons retir la main de notre
fille, la veuve Bernard sa mre, la Marion qu'on vient de voir dposer
tout  l'heure et le paon.

Csar n'a pas voulu obir  la loi. Il a saut par-dessus le mur; il
a franchi le Rubicon; il est tomb victime de sa tmrit, de sa
goinfrerie ou peut-tre de l'avarice de Mme Bernard et de Marion qui ne
le nourrissait pas assez bien...

--Si l'on peut dire!... interrompit Marion furieuse.

Mais le juge de paix lui fit signe de se taire.

--Enfin, que demandez-vous, Nanmoins?

--Voici mes conclusions, monsieur..... Cent francs d'amende que Mme
Bernard paiera au gouvernement de la Rpublique, cinq cents francs
de dommages-intrts, qu'elle nous paiera,  nous; et, si vous croyez
devoir en change nous faire payer la valeur du paon, qui n'tait ni
beau ni bon, qui avait un gloussement plus dsagrable que celui des
dindes et qui laissait partout (vous m'entendez bien, monsieur le juge
et vous aussi, mesdames) des traces de sa digestion, eh bien, nous
consentons de grand coeur  ce qu'on diminue de deux francs cinquante
centimes la somme de cinq cents francs que nous attendons de votre
justice.

Et voil!

Ayant dit ces choses, Nanmoins s'essuya le front et regarda d'un air
assur tout l'auditoire.

--Et vous, matre Trapoiseau, demanda le juge de paix, qu'avez-vous 
rpliquer?

--Presque rien, monsieur, except que les torts sont  peu prs
rciproques, que la servante de ma cliente a t provoque, qu'elle
a rpondu vivement, qu'un mot malheureux a t lanc qui ne pouvait
d'ailleurs blesser en rien l'honneur et la rputation inattaquables de
Mme Forestier, que, d'ailleurs, il a t prononc par la servante et
non par la matresse qui s'empresserait de la dsavouer si elle tait
prsente...

J'allais continuer mes explications en suivant les instructions de
Michel, pallier, adoucir et mettre de l'huile dans les ressorts, mais
tout  coup une voix aigre et vibrante retentit au fond de la salle, et
d'un coin obscur sortit une petite vieille dame vtue de noir et voile
que personne n'avait remarque jusque-l.

C'tait Mme Reine Bernard, qui releva son voile pais, s'avana en face
du juge de paix, et dit:

--Taisez-vous, Trapoiseau!... Puisque vous ne savez pas plaider pour
moi, je vais plaider moi-mme.

Je me retirai modestement et lui cdai la place. Je connaissais la
fureur continuelle de la dame et son vocabulaire toujours riche en
injures; je n'avais pas envie de dtourner sur moi un torrent prt 
couler sur la famille Forestier.

Du reste, tous les assistants se rjouissaient  la pense d'entendre
Mme Bernard. Le juge de paix lui-mme, sous couleur d'impartialit,
ne hassait pas la plaisanterie, et ce petit incident semblait le
distraire. Il dit donc d'un air aimable et souriant:

--Madame, vous avez la parole.

Alors Mme Bernard commena:

--D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges que de mots dans ce que
vous a dbit ce bossu.

Elle montrait du doigt Nanmoins, qui prit l'attitude d'un homme
au-dessus de l'injure; du moins c'est ce qu'il voulait figurer, je
crois, en fourrant ses pouces dans les entournures de son gilet et
renversant la tte en arrire comme s'il avait regard quelque mouche au
plafond ou quelque toile au znith.

Elle continua:

--Quant  Trapoiseau,  voir la mollesse avec laquelle il dfend mes
intrts, je m'explique bien le soupon qui m'est venu qu'on l'a pay
pour...

Au fond de mon me, je l'appelai pcore. J'essayai de l'interrompre et
de rclamer; mais le juge de paix me fit signe de la main:

--Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de rclamer. Nous vous
connaissons tous. Vous savez bien d'ailleurs qu'il faut pardonner
quelque chose  la colre des dames.

Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:

--Voyons, ma chre enfant, vous tiez un peu mue l'autre jour, cela se
comprend, et vous tes fche, n'est-ce pas? d'avoir lch un mot trop
vif que rien ne pouvait justifier.

Mme Bernard l'interrompit en riant comme les cavales furieuses
hennissent:

--Ah! ah! Fche, moi, d'avoir trait la Forestier comme elle le mrite!
Fche d'avoir appel son mari...

Le vieux juge de paix tait un excellent homme, je l'ai dj dit, doux,
poli, instruit, lettr, et qui avait toujours vcu dans le respect des
femmes, mais quand il vit que la dame allait prononcer le mot terrible
et aggraver devant tous les bourgeois de Creux-de-Pile une injure dj
si cruelle pour le pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de
poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. Puis il dit d'un
ton svre:

--Madame, retirez-vous. La cause est entendue.

Elle voulut rpliquer, mais il reprit:

--Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais la faire enfermer comme
folle.

A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volont d'excuter, la
froce dame fut si pouvante, qu'elle me suivit sans rien dire, la tte
basse. Je la conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'htel de ville,
o sa fidle Marion vint la rejoindre.

Toutes deux rentrrent au logis en maudissant le juge de paix.

Quant  lui, ds que je fus rentr, il dicta un jugement tout pareil
 ceux de Salomon, compensant les dpens, condamnant les deux
parties chacune  une amende de cinquante francs, n'accordant de
dommages-intrts ni  l'une ni  l'autre; puis, s'essuyant le front,
car il faisait chaud, il leva la sance, et crut sans doute la paix
rtablie ou feignit de le croire; mais qu'il tait loin de compte, et
quelles scnes tragiques se prparaient pour la joie des habitants de
Creux-de-Pile!

Cependant tout le monde se dispersa pour aller dner, car, de quelque
nom qu'on l'appelle, le principal repas de tous les bourgeois de
Creux-de-Pile est entre midi et deux heures; dans l'aprs-midi les
hommes vont au caf et jouent aux cartes; les femmes s'habillent, font
des visites, et disent du bien des absents.

Pour moi, comme je me retirais avec les autres, je vis que mademoiselle
Angline Bouchardy, qui tait venue sous le bras de son pre, me
regardait si fixement que mon pauvre coeur trop tendre se mit 
palpiter comme un petit oiseau dans la main d'un enfant.

Alors je m'approchai d'un air indiffrent, me doutant bien qu'on avait
quelque avis ou quelque ordre  me donner. Mais ce fut tout autre chose.

Angline me dit:

--Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement plaid.

Je n'avais pas prononc trente paroles; mais, comme dit en grec saint
Chrysostme, _felices fortuna juvat_; aux gens heureux tout russit. Et
ce jour-l j'tais heureux.

Je rpliquai:

--Mademoiselle, c'est votre prsence qui m'a inspir.

Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et Angline elle-mme,
qui rougit un peu par surcrot.

Du moins, je l'ai cru ce jour-l. Si c'tait une illusion, grand
Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!




XX

ENTRE LECTEURS


Le mme jour, vers quatre heures de l'aprs-midi, pendant que je
rdigeais le testament d'une vieille dame dont on avait beaucoup parl
 Paris trente ans auparavant, mais non dans le meilleur monde, et
qui voulait, pour racheter les pchs de sa jeunesse, lguer toute sa
fortune  un couvent, la porte de l'tude s'ouvrit sans bruit.

Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence, je fredonnais
doucement le refrain:

    Sapristi! qu'est-ce qui paiera
    La goutte  la pa,  la pa pa,
    Sapristi! qu'est-ce qui paiera
        La goutte  la patrouille?

J'en tais  l'article 5 du testament. Il s'agissait d'un vieux monsieur
qui devait tre charg d'un fidei-commis de cent mille francs, destin,
bien entendu, au couvent, lequel, en retour, ferait dire quelques
centaines de messes pour retirer ma cliente du purgatoire. Il s'agissait
de prvenir les procs en captation qu'un hritier naturel qui se croit
frustr n'est que trop souvent dispos  intenter, et aussi de prendre
quelques prcautions contre l'infidlit possible du fidi-commissaire.
Il n'tait pas ais de trouver la formule; alors je continuai le couplet
suivant:

            La baronne avait du monde,
            Mais c'taient ses quatre soeurs,
    Dont trois brunes et l'autre blonde,
            Avec huit-z-yeux ravisseurs.

A ce moment, je m'aperus qu'une ombre venait de se planter entre la
fentre et moi. Je levai les yeux.

C'tait la belle Angline.

Je me levai prcipitamment et m'excusai de ne l'avoir pas vue plus
tt. Sans cela, elle pouvait croire que je ne me serais pas permis de
chanter...

Elle sourit avec bont et rpliqua:

--Ne vous excusez pas, monsieur Flix...

(Flix! elle disait Flix!)

..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter quand j'ouvre la
porte; c'est moi qui n'aurais pas d entrer de peur d'interrompre vos
chansons...

--Oh! mademoiselle!...

--Vous chantez trs bien d'ailleurs... Orateur le matin, tnor le
soir...

Elle riait et peut-tre se moquait un peu de mes talents varis, mais si
doucement, si gaiement que j'prouvais la sensation du chat  qui l'on
passe lentement la main sur le dos et qui ronronne avec reconnaissance.
Si je ne ronronnais pas, moi, c'tait par respect pour le mtier de
notaire que j'tais expos  exercer un jour et aussi parce je n'avais
pas le gosier fait comme celui des chats.

Elle n'tait pourtant pas venue, du moins je le suppose, pour m'entendre
chanter ou pour me faire des compliments sur ma voix de tnor; elle me
demanda donc un volume de l'_Histoire ancienne_, de Rollin.

--Lequel, mademoiselle?

Elle rpondit:

--Celui que vous voudrez; a m'est gal.

Puis, comme elle s'aperut de son tourderie, elle se reprit;

--Celui de la prise de Carthage.

Je me htai de chercher et de lui donner le livre. Alors, comme se
dcidant tout  coup:

--A propos, dit-elle, je suis charge d'une commission...

--Laquelle?

--Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts que vous avez faits
ce matin pour empcher  l'audience un clat qui la sparerait
ternellement de Michel, m'a charge de vous en remercier.

En mme temps elle me regarda d'un air si particulier et si aimable, que
je me sentis tout  coup transport d'une hardiesse extraordinaire et
que j'osai dire:

--Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe n'a donc pas
renonc  Michel?

--Non.

--Comme Michel sera heureux de n'tre pas oubli!

Angline rpliqua d'un air distrait:

--Oui, oui! trs heureux!

--Et alors, il ne vous pouse donc pas?

--Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?

Je rpondis tout troubl:

--Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...

--... Qu' dfaut d'Hyacinthe, Michel viendrait  moi! Monsieur
Trapoiseau, vous tes un impertinent! Je ne chasse pas sur les terres de
mes amies.

Le mot tait dur, quoique la manire demi-srieuse, demi-plaisante dont
il tait prononc en diminut beaucoup la force.

Je me htai de m'excuser. Cependant, trouvant l'occasion favorable et
craignant qu'elle ne se prsentt plus, j'osai dire encore:

--Je sais quelqu'un qui sera bien content de l'apprendre.

--Qui donc, s'il vous plat, monsieur?

Et elle me regarda d'un air assez hautain.

--M. Francis Vire--Temps, le fils de M. le prsident, le receveur de
Creux-de-Pile, par exemple. On dit que M. Bouchardy ne le dteste pas...

Cette fois, la belle Angline me regarda entre les deux yeux, mais sans
colre, et me dit:

--Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu' faire des contrats, c'est
votre tat, et alors, ds que vous voyez un receveur sans femme, vous
voulez me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je ne suis
pas presse, moi, de me marier, que je suis libre et matresse chez
moi,--libre et matresse, vous m'entendez bien?--que tous les receveurs
du monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de rpondre  vos
questions, et enfin... bonsoir. Tenez, reprenez votre livre. Je sais
en gros que Carthage a t dtruite par les Romains, a me suffit pour
aujourd'hui.

Tout cela fut dbit d'une haleine et presque avec indignation.

Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me vit presque constern,
et d'une voix lgre ajouta:

--Au revoir, monsieur Trapoiseau.

Alors la porte se referma, et la vieille tude sombre qui avait t
claire d'un rayon de soleil rentra dans les tnbres.

Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais succs et en rdigeant
avec application le fameux paragraphe 5 du testament de la vieille, je
sentais je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement, car
c'est ma manie de chanter quand je suis seul:

    Oh! les petits agneaux,
    Qu'est-ce qui casse les verres?...

Au fond, quoiqu'elle m'et trouv trop hardi peut-tre pour l'avoir
questionne, Angline m'avait rpondu, et mme fort nettement au
sujet de Michel et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de
l'autre... Elle n'tait pas presse... Elle attendait donc quelqu'un ou
quelque chose; mais quoi?... H! h! si c'tait le fils unique de maman
Trapoiseau?...

Ici mon me se plongea dans un abme de rveries et de flicits...

Le mme soir, vers neuf heures, comme je me promenais dans les rues, je
rencontrais un groupe nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort
agits et qui parlaient politique  l'entre du caf de la _Perle_ o se
runissent tous les hommes d'tat de Creux-de-Pile.

L'un d'eux, me reconnaissant, malgr l'heure avance, m'appela de loin:

--H! Trapoiseau!

--Qu'y a-t-il?

--Grande nouvelle. La Chambre des dputs va tre dissoute.

--Je sais.

--On fera des lections.

--Je sais.

--Le pre Forestier va revenir.

--Je sais.

--Il est des 363.

--Peut-tre!

--Le prfet n'en veut pas.

--Je sais.

--L'vque est indcis.

--Je sais.

Alors, celui qui m'avait appel, s'cria en rptant une plaisanterie
fort connue de ce temps-l:

--Il sait tout, ce Trapoiseau.

Ce qui faisait illusion  une parole qu'on disait chappe  un fameux
homme de guerre en montrant son secrtaire particulier.

Tous les autres se mirent  rire et m'obligrent  m'asseoir avec eux
dans le caf, o naturellement on se remit  parler politique.

--Toi qui sais tout, dit mon ami Nanmoins, tu ne sais peut-tre pas que
Michel est candidat?

En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.

--Apprends donc, reprit Nanmoins, que Michel va revenir; qu'il renonce
 la belle Hyacinthe de son plein gr ou parce qu'il ne peut pas
faire autrement; que pour se venger il va se prsenter aux lections
prochaines, qu'il sera soutenu par les rpublicains  qui le pre
Forestier, ancien bonapartiste mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon;
qu'on va courir les champs et la ville  la poursuite des lecteurs;
qu'il y aura des comits, des assembles, des runions populaires, tout
le diable et son train; que les hommes loquents comme toi et moi vont
se faire connatre et poser leur candidature pour un prochain avenir...

On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.

--Le pre Forestier est une oie, dit un des assistants.

--Eh bien, tant mieux pour lui, rpliqua l'autre. Il ne fera ombrage 
personne. As-tu jamais vu que les lecteurs aient rejet un dput parce
qu'il tait trop bte?

--Non, rpliqua un troisime, car dans ce cas, ils n'en taient que
mieux reprsents. Lui et eux se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau
d'oies va prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle voudrait
les enlever dans les airs  sa suite et peut-tre leur ferait casser le
cou. Les oies aiment bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison,
qui ne s'lve jamais,--aussi bien qu'elles,-- plus de deux pieds de
terre. Un oison, vois-tu, en toutes choses, c'est plus sr et moins
trompeur.

--C'est donc pour cela, reprit Nanmoins, qu'il y en a tant dans nos
grandes Assembles.

Je lui coupai la parole.

--Nanmoins, mon ami, tu vas blasphmer contre les dieux!

Alors on revint  Michel, et les opinions se croisrent pour et contre.

--Il a du talent, ce garon!

--Heu! heu!

--Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu tenir le crachoir
pendant deux heures et l'on ne s'ennuyait pas!

--Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en France?

--Ceux qui rflchissent!

Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.

--Michel a-t-il des chances?

--Pourquoi non?... Son pre en avait.

--Il n'est pas des 363, lui, et le pre Forestier en est peut-tre...

--Oui, mais si peu!

--On dit que le prsident Vire--Temps le soutient.

--Oui, comme la corde soutient le pendu, en attendant qu'elle
l'trangle.

--Il a du gnie, ce Vire--temps... Jamais on ne l'a vu que du ct du
plus fort.

--Trs malin, ce Vire--temps... Tous ceux qui veulent tre avec le
gouvernement vont suivre le prsident.

--Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?

--Ah! c'est l'imprvu. Mais Vire--temps ne se trompe jamais. On ne
risque rien  le suivre.

--Vous savez le prix du march? Son fils, le gros Francis pousera la
belle Hyacinthe et Rosine donnera une dot.

--Ah bah!

--Parole d'honneur! a lui arrachera l'me d'abouler ses cus; mais
qu'est-ce qu'elle ne ferait pas pour ce gros prsident?

--Mauvaise langue!

--Pauvre Michel! dit quelqu'un.

--Ah! il tait trop heureux, celui-l. Joli garon. De l'argent. Du
talent. Le nom respect de son pre. Un caractre heureux. Il aurait
eu par-dessus le march la plus jolie fille du pays. En vrit, c'tait
trop pour un seul homme!

Sur cette rflexion philosophique, on se spara.




XXI

LES BANS


Quelques jours plus tard, en passant le long de l'Htel-de-Ville, je lus
avec tonnement l'annonce du prochain mariage de M. Francis Vire--Temps
(ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel on avait l'habitude
de dsigner le pre et les enfants) avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille
mineur et lgitime, etc.

Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la surpasser, except celle
des habitants de Creux-de-Pile qui tous connaissaient l'histoire de
Michel et d'Hyacinthe.

La femme du coutelier d'en face en tait si indigne qu'elle sortit de
sa boutique tout exprs pour me dire:

--Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc  prsent aux belles
demoiselles, aux filles de dputs! A-t-elle assez fait de manires,
celle-l, pour attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez les
yeux pour le regarder en dessous quand elle allait  la messe ou  la
promenade?... Et  prsent voil!... La maman ne veut plus... Eh bien,
tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, un mari ou un autre,
qu'est-ce que a fait? La nuit tous les chats sont gris. Au fond, ce
n'est pas le mari qu'elle aimait, c'tait le mariage.

Franchement, je le croyais un peu.

J'avais bien entendu dire (car tout se sait  Creux-de-Pile), que la
belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse rsistance aux volonts de
sa mre, qu'elle avait pri, suppli, pleur; mais enfin tout s'tait
apais. M. Forestier tait revenu. Il avait, sur l'ordre de sa femme,
comme c'tait son devoir, dclar fermement  sa fille qu'elle devait
renoncer  Michel et prendre sans retard le fils du prsident.

Elle obissait. Qu'y a-t-il d'tonnant? N'est-ce pas dans toutes
les familles bien rgles, le devoir de la fille d'obir au pre qui
lui-mme obit  la mre, laquelle obit tantt au bon sens, tantt  sa
fantaisie? C'est gal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage avant de
cder.

Le mme jour, comme je rflchissais  ce changement subit et me
chantais  moi-mme (je vous l'ai dit, c'est mon habitude):

    La donna  mobile,

je vis entrer dans ma chambre  dix heures du soir mon ami Michel en
habit de voyage.

Aprs avoir salu ma mre, il me prit par le bras:

--coute, ami, puisque tu n'es pas couch, nous allons nous promener un
peu. J'ai beaucoup  te dire et  entendre de toi.

Je le suivis et lui racontai ce qui s'tait pass en son absence, sans
oublier, bien entendu, la publication des bans.

Je croyais qu'il en serait mu; mais non...

--Dj! dit-il simplement.

Puis il prit la parole  son tour.

--Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, afin de n'tre vu ou
remarqu de personne, car, grce  Dieu, les bonnes gens de ce pays se
couchent plus tt que les poules. D'o crois-tu que je viens?

--De Paris.

--En effet, c'est l que je faisais adresser mes lettres. C'est de l
que partaient mes rponses et j'y tais hier au soir. Mais, en ralit,
depuis un mois je n'ai pas quitt ce bienheureux pays o respire
Hyacinthe...

Et comme je le regardais tonn:

--Je suis all tout bonnement chercher un gte  deux lieues d'ici dans
la montagne, chez un brave homme, mon client, pour qui j'ai plaid trois
ou quatre fois sans lui demander un centime, qui habite seul au coin
d'un bois, qui ne parle  personne (il est all un peu aux galres dans
sa jeunesse) et qui, pour quelques maravdis par jour m'entretient de
pain bis, de lait, de fromage, de petit sal et de vin trs pre, mais
qui rchauffe le coeur.

Tous les soirs, mon pauvre galrien, qui est le plus honnte homme du
monde, au fond, et qui rendrait des points, pour la gnrosit,  Jean
Valjean, prend son pervier et part pour la pche sans s'occuper de moi,
car il a contract au bagne l'habitude de n'tre pas curieux... De
mon ct, je prends mon bton de voyage, une blouse de charbonnier, un
chapeau large et mou, j'arrive vers onze heures du soir  Creux-de-Pile,
je fais le tour des remparts, j'vite les chemins tracs, je m'enfonce
dans les prs, j'en sors pour entrer dans les terres, je vais dtacher
une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, je passe la
rivire et j'entre dans le jardin de M. Forestier, dput...

Qu'est-ce que tu dis de a, Flix Trapoiseau?

Je rpondis gravement:

--Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous tes fou. Qu'allez-vous voir 
cette heure indue?

--Hyacinthe, parbleu!

--Elle est exacte au rendez-vous?

--Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours o je reviens
bredouille. Mais, en temps ordinaire, je lui parle assez facilement
quoique d'un peu loin, car elle demeure au rez-de-chausse,  ct de la
chambre de sa mre; mais nous sommes spars par une fentre grille...
Malheureusement, il y a des jours o madame Forestier reoit des visites
et retient ses visiteurs jusqu' deux heures du matin. Alors je m'en
vais... Mais tout a va finir.

--En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros Francis. Que dis-tu de
a, Michel?

Il rpliqua froidement:

--C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donn son consentement.

Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle bien saine.

--Mais que penses-tu faire? L'enlever?

--C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant, Flix. Il est
possible qu'il y ait du sang vers.

--Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de couteau  la famille
Vire--Temps?

--Des coups de couteau, non; mais peut-tre un bon coup d'pe...

--A Francis?

--A lui-mme.

--Oh! le pauvre gros garon, tu aurais le coeur de lui percer le
flanc?

--Je l'aurai.

--Tu perceras?

--Je percerai.

--Le vieux Vire--Temps te fera empoigner par les gendarmes.

--Je l'en empcherai bien. Le gros Francis sera mis  mort ayant que son
pre sache qu'il est en danger.

Et c'est toi, Flix Trapoiseau, mon ami, qui porteras le cartel et qui
seras mon tmoin.

--Hum! cela demande rflexion, Michel.

Alors il s'cria indign:

--Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont les deux plus grands
saints du calendrier, si tu ne promets pas d'tre mon tmoin, je jure,
moi, de renoncer ds ce soir  ton amiti.

Puis, s'adoucissant peu  peu:

--Si tu savais, Flix, comme elle est belle, ma Hyacinthe!

Je rpondis assez froidement:

--Oui, oui, je la connais!

--Tu crois la connatre, reprit-il, parce que tu as vu son enveloppe
mortelle qui est d'une beaut idale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien
vu d'aussi beau qu'elle!

--Peut-tre...

Je pensais  Angline; mais lui, sans m'couter:

--Son me immortelle est plus belle encore. Quand elle parle, vois-tu,
sa voix est une musique; les paroles qui lui chappent, c'est de la
fleur de posie; ce qu'elle pense...

Alors, impatient de tout cet enthousiasme, je lui dis:

--J'en connais une qui est dix fois plus belle...

Il recula tonn.

--Oh! oh!...

--Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus belle, et pour qui je
donnerais, moi, mon me, ma vie, mon salut ternel, ma part de paradis
et mme les douze cents francs par an que je reois de matre Bouchardy,
son pre...

--Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy que tu parles?...

--D'elle-mme.

--O pauvre ami, s'cria Michel, pauvre ami, pauvre ami!

Je cherchais avec inquitude comment j'avais pu exciter  ce degr sa
compassion,  la fin il reprit:

--Il faut que tu saches, Flix, que je t'aime plus que tout, except...

--Oui, except Hyacinthe, a va sans dire... aprs?

--Aprs?... voici. Si j'pouse Hyacinthe, le gros Francis va se rejeter
sur mademoiselle Bouchardy, avec qui son mariage tait  peu prs
arrang il y a six semaines. Le vieux Vire--Temps l'a rompu ds qu'il a
vu la querelle de ma mre et de madame Forestier, parce qu'il prfrait
Hyacinthe; mais il renouera si j'pouse Hyacinthe...

--Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y compte pas, Michel!
J'aime Angline...

--Le lui as-tu dit!

--Non.

--L'as-tu dit  son pre?

--Non.

--Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?

--Non.

A cette rponse, Michel clata de rire.

--Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque tu ne possdes rien?

--Et l'esprance, Michel? N'est-ce pas le plus grand bien des
malheureux? Qui sait? Je serai peut-tre riche un jour.

--Pourquoi non?

Il essayait de me consoler et de m'encourager.

Enfin, comme minuit sonnait.

    A l'horloge de bronze:

--Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant que les
bans d'Hyacinthe sont publis, je n'ai plus besoin de me cacher; au
contraire! A propos, garde-moi le secret, et tiens-toi prt  me voir
gorger le gros Francis!

Je promis, et l'accompagnai jusqu' la porte de sa maison. Comme il
allait entrer, une lumire parut dans la maison Forestier et descendit
l'escalier. Nous entendmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit
et nous n'emes que le temps, Michel et moi, de nous cacher dans une
encoignure pour n'tre pas vus.

Le prsident et ses deux fils, le receveur et le sous-prfet,
descendaient tous trois ensemble. Le sous-prfet donnait le bras  sa
femme, Francis et son pre changeaient les dernires politesses avec la
famille Forestier.

--Au revoir, mon cher ami, disait le prsident.

--A demain, rpondait le dput.

Francis saluait sa future belle-mre avec dfrence, et sa fiance avec
toute la grce dont il pouvait disposer. Au fond, il la trouvait jolie,
on lui promettait une belle dot; peut-tre, par le crdit de son futur
beau-pre, deviendrait-il trsorier payeur gnral du dpartement;
c'taient bien des raisons de la trouver admirable.

Quand  madame Forestier, elle recevait ses compliments avec une
condescendance affectueuse.

Pour Hyacinthe, elle tait polie, souriait d'un air incertain, les yeux
baisss comme une demoiselle leve dans un couvent de choix, et ne dit
pas une parole intelligible.

--Alors le mariage est fix le 1er juillet? dit le vieux Vire--Temps
pour conclure.

--Si vous voulez, rpondit Forestier.

--S'il ne dpendait que de moi, ajouta Francis, nous serions aujourd'hui
le 30 juin.

--Ces jeunes gens! c'est toujours press! dit madame Forestier en
souriant avec indulgence.

Sur ce mot la porte se referma et tout le monde alla se coucher,--moi
comme les autres.




XXII

UN ASSASSINAT


Cependant le jugement si sage du bon juge de paix qui renvoyait dos
 dos ou  peu prs les deux parties, n'avait pas calm leurs esprits
chauffs.

Au contraire, la fureur des deux dames en avait redoubl,  la grande
joie des voisins, et  la grande frayeur de M. Forestier qui ne pouvait
pas sortir de sa maison sans tre appel _Sganarelle_, (vous entendez
bien,) ni rentrer chez lui sans y recevoir l'pithte de lche.

Voici comment la chose se passa le 20 juin. Par ce jour-l on pourra
juger des jours prcdents.

Ds qu'il sortit, la grande Marion charge de le guetter et qui
remplissait ce devoir avec un zle infini, s'cria en riant aux clats:

--Madame, madame, il vient d'arriver un accident  ce pauvre M.
Forestier!

Avertie par ce signal, Mme Bernard courut  sa fentre et demanda d'une
voix retentissante:

--Qu'est-ce que c'est, Marion? Qu'y a-t-il? Est-ce qu'il s'est bless au
front?

--C'est justement a, madame. Le capitaine Smintry les lui a faites
trop hautes, et il ne passe jamais la porte sans se cogner.

En entendant ces mots, M. Forestier menaa Marion de sa canne, et
celle-ci poussa des cris de frayeur.

--Ah! madame! madame! Voici M. le dput qui veut m'assassiner!

--Eh bien, cache ton fichu rouge, Marion, tu sais bien que a met en
colre les btes  cornes!

Et ainsi de suite.

Quand le pauvre dput rentra chez lui tout dconfit, une autre antienne
l'attendait au logis.

--Qu'est-ce que c'est que ces cris? demandait l'imprieuse Rosine.

--Rien! ce n'est rien! rpliqua le malheureux.

--Mais si! mais si! J'entends qu'on parle de...

--De rien, Rosine! Et si l'on parle, je veux que tu te taises... Aprs
tout, c'est toi qui m'attires tous ces affronts. Si tu n'avais pas...

Il s'arrta, effray de sa propre audace.

--Si je n'avais pas... quoi?... Rponds donc! s'cria Rosine, en se
plantant, les yeux tincelants, devant son mari.

Les fentres taient ouvertes,  cause de la saison, et toutes les
voisines regardaient et coutaient, de sorte qu'aucun dtail de la scne
ne fut perdu pour le public.

--Osez donc dire, monsieur, ajouta la bouillante dame, osez dire que
vous avez contre moi le moindre sujet de plainte. Osez dire que
j'ai manqu au moindre de mes devoirs, quelque occasion qui se soit
prsente, et Dieu sait si elles ont manqu!...

--Ma bonne amie, je t'en supplie... Qui est-ce qui te parle de a? Par
grce, laisse-moi tranquille!

--Vous ne m'en parlez pas, monsieur Forestier; mais c'est pour cela que
je vous en parle, moi! C'est une honte qu'une femme telle que moi soit
expose  de pareils affronts, par la lchet et l'imbcillit de son
mari. Oui, c'est une honte, une vritable ignominie! Avoir pous
un courtaud de boutique, car vous n'tiez pas autre chose, monsieur
Forestier, lui avoir port en dot plus de cent mille cus, l'avoir vu se
ruiner dans des entreprises insenses; avoir alors pris le gouvernail,
relev ma fortune compromise, assur l'avenir de ma fille; vous avoir
fait nommer vous-mme dput, malgr votre incapacit reconnue, le
prfet, M. de Walpurgis me l'a dit bien souvent: C'est vous qu'on vient
d'lire, madame, et non votre mari, et voir en rcompense que vous
n'osez mme pas me dfendre contre d'infmes propos qui vous offensent
plus que moi... Ah! tenez, c'est cela qui me fait bondir le coeur...
Vous n'tes donc pas un homme! Vous n'avez donc pas de sang dans les
veines! vous tes donc un lche!

M. Forestier s'essuya le front.

--Enfin, dit-il, que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux cependant pas
entrer de force chez madame Bernard, ni me battre contre elle et contre
Marion!

Rosine rpliqua d'un air de hauteur souveraine.

--Ce n'est pas  moi de vous indiquer ce que l'honneur vous commande! Si
vous avez peur de Michel...

--Mais non, ma bonne amie, je n'ai pas peur de Michel, mais Michel n'est
pour rien dans l'affaire. Quand je passe, il me salue toujours avec
dfrence. De tout temps, il ne m'a rien dit que d'aimable. Il aimait
Hyacinthe, a n'est pas dfendu...

Alors Hyacinthe essaya d'intervenir.

--C'est vrai, maman, papa a raison. Michel aimait et respectait papa. Il
l'aime et le respecte encore, je le sais...

Mme Forestier se retourna, irrite, contre sa fille.

--Tu le sais!

--Oui, je le sais! rpliqua Hyacinthe d'une voix ferme.

--Comment le sais-tu?

Elle hsita un peu, puis se dcidant tout  coup:

--Parce qu'il me l'a dit plus de cent fois, et qu'il ne changerait
jamais ni pour papa, ni pour moi.

--Ah! tu vois bien! s'cria le pre heureux de se voir appuy par sa
fille.

Mais alors la vieille Rosine lana  celle-ci un regard foudroyant.

--Va dans ta chambre, Hyacinthe! jusqu' ton mariage, tu ne dois point
parler sans mon ordre. Je suis seule matresse ici, entends-tu bien?

La jeune fille obit. Alors sa mre, reste seule avec le pauvre dput,
qui tremblait de tous ses membres, reprit:

--Puisque vous tes plus mou et plus avachi qu'un chiffon, monsieur
Forestier, puisque vous tes trop lche pour affronter Michel, je me
chargerai moi-mme du chtiment!

--C'est a! c'est a! vas-y! Et campe-lui un bon soufflet sur la joue
droite et un autre sur la joue gauche, dit le dput entre haut et bas,
et s'il te les rend, ne m'appelle pas, car, sur mon salut ternel, je te
verrais rouer de coups de bton, ma chrie, sans aller  ton secours!

Croyez que Mme Bernard et la grande Marion n'avaient pas perdu un mot
de cette conversation et qu'elles se frottaient les mains en riant de
toutes leurs forces,--Mme Bernard surtout qui se prparait  jouer un
nouveau tour  sa voisine.

J'ai dj dit que la maison de M. Forestier servait de limite au jardin
de Michel. Mme,  cause de la familiarit constante et de l'intimit
des deux familles qui durait depuis quatre ou cinq ans, Mme Forestier
avait eu longtemps l'habitude d'ouvrir les contrevents des deux fentres
de la salle  manger qui tait vaste comme celles de toutes les vieilles
maisons bourgeoises, mais qui ne recevait d'air et de lumire que par le
jardin contigu.

Cette petite servitude, loin de gner les uns ou les autres, avait au
contraire beaucoup favoris l'amour naissant de mon ami Michel et de la
belle Hyacinthe. Il offrait les roses de son jardin. Elle acceptait et
causait volontiers, accoude avec sa mre sur le rebord de la fentre,
au rez-de-chausse. Quelquefois mme, pour ne pas faire le tour des deux
maisons et pour entendre de plus prs la musique d'Hyacinthe, Michel
avait saut par l, les fentres n'tant pas  plus de quatre pieds de
terre, et, en l'absence des parents, allait baiser les belles mains de
sa fiance, qui ne se fchait pas trop. Au contraire.

Hlas! ce jour-l, ces fentres si bien places pour le bonheur des
amoureux, furent la cause ou l'occasion de la catastrophe la plus
tragique dont on ait parl dans l'histoire des deux familles; tant il
est vrai, quand vous plantez un pommier, que vous ne savez pas s'il vous
donnera des fruits et de l'ombrage, ou si vous y accrocherez une corde
pour vous pendre!

Il tait six heures du soir, et Mme Forestier allait se mettre  table
avec sa fille et son mari, lorsque tout  coup elle s'aperut que
les contrevents se refermaient d'eux-mmes; la salle  manger, qui ne
recevait de lumire que par ces deux fentres, se trouva plonge dans
l'obscurit.

En mme temps, on riait aux clats dans le jardin.

M. Forestier tonn, oubliant le chemin de sa cuiller  sa bouche, versa
une partie de sa soupe sur son gilet.

La belle Rosine s'cria:

--Mihite! ouvrez donc les contrevents! On n'y voit plus!

Mihite obit.

--C'est un coup de vent, dit-elle, mais elle n'en croyait pas un mot.

Hyacinthe devint fort inquite.

Le dput souponnant la vrit, aurait bien voulu partir pour
Versailles. Il se voyait entre le marteau et l'enclume, et regrettait
les doux propos de la buvette parlementaire.

Quant  Mme Forestier, sans hsiter, elle appela Mihite et lui donna
tout bas un ordre.

--C'est a, madame, rpondit la cuisinire, a leur apprendra!

Et elle revint deux minutes aprs apportant d'un air mystrieux un objet
long de quatre pieds, assez pesant, de forme arrondie, qu'elle tenait
cach derrire son dos.

La belle Rosine s'empara de cet objet, alla se poster entre les deux
fentres et attendit son ennemi comme un Zoulou attend un Anglais au
passage. videmment, la plaisanterie avait paru si bonne aux gens qui
taient dans le jardin qu'ils ne manqueraient pas de la renouveler.

Les contrevents de la premire fentre se refermrent  grand bruit, et
dj une main inconnue poussait ceux de la seconde; on voyait le bras
bien  dcouvert, lorsque Mme Forestier, bondissant hors de sa
cachette comme une lionne et brandissant l'objet mystrieux apport par
Mihite--c'tait un manche  balai, elle frappa un coup si vigoureux
sur le bras  dcouvert que l'clat de rire du jardin se changea en un
effroyable cri de douleur.

--Ah! mon Dieu! s'cria Mme Reine Bernard, car c'tait elle-mme, elle
m'a cass le bras, cette coquine!...

Tous les mots les plus violents de la langue franaise suivirent
celui-ci.

Enfin elle appela Marion.

De son ct, Rosine, se tournant vers son mari d'un air de triomphe, lui
dit:

--Voil ce que tu aurais d faire si tu n'avais pas t le lche que tu
es!

A quoi le gros papa Forestier rpondit la bouche pleine:

--Oui, voil de belle besogne. Tu as fait une bonne journe, je te
conseille de t'en fliciter!

Et comme elle allait rpliquer avec emportement, il ajouta:

--Tiens, ma pauvre Hyacinthe, ta mre est une vieille folle. Pour lui
rendre justice, il faudrait la mettre  Charenton avec une camisole de
force!

Elle s'avana sur lui d'un air menaant:

--Monsieur Forestier! avant de me mettre  Charenton, il faudrait
d'abord avoir le moyen de payer ma pension, et vous n'avez rien, c'est
moi qui vous nourris, qui vous loge, qui vous blanchis, qui vous donne
de l'argent de poche pour vos menus plaisirs; sans moi, vous ne dneriez
pas!... Non, vous ne dneriez pas!... Osez donc dire devant moi, que
vous dneriez!

--Maman! Oh! maman! interrompit Hyacinthe suppliante. On va t'entendre!
Le jardin de Mme Bernard est dj rempli de monde!

--Eh bien, je veux qu'on m'entende, moi. Je veux qu'on sache qu'il n'y a
que moi seule de matresse ici, que personne n'a le droit de commander,
except moi, et que...

Puis tout  coup:

--Pour commencer, reprit-elle, qu'on se remette  table et continuons de
dner.

--Ah! pour a non, dit le dput, en jetant sa serviette, je vais finir
mon dner  l'_htel des Trois-Empereurs_.

Hyacinthe voulut en vain le retenir. Il s'enfuit.

Cependant le peuple s'amassait dans le jardin de Mme Bernard. Un envoy
extraordinaire, choisi parmi les galopins les plus agiles du faubourg,
tait all chercher le vieux docteur Vadlavan, chirurgien renomm, et
sur la route racontait  qui voulait l'entendre que Mme Bernard venait
d'tre assassine par Mme Forestier. On racontait dj les plus affreux
dtails. Le dput avait pris part au crime. Cinq coups de couteau
n'avaient pas assouvi la fureur de ces deux poux. Mme Bernard tait
tendue dans une mare de sang... En mourant, elle avait du mme coup
pardonn sa mort  ses lches assassins et lgu sa vengeance  son
fils.

Au bout d'un quart d'heure, toute la ville fut sur pied et s'avana
en procession vers la maison Bernard. Une heure plus tard, Michel, qui
revenait  cheval de la campagne, fut averti par le bruit public qu'il
tait devenu orphelin.




XXIII

CHAMBRE DE MALADE


Le lendemain, Mme Bernard tait au lit, ple, gmissante, mais furieuse
toujours et ne rvant que la vengeance.

Prs d'elle se tenait le vieux Vadlavan, qui lui ttait le pouls, et
d'un air affectueux disait:

--Ma chre enfant, il ne faut pas vous chauffer. Vous avez tort... tout
a comme a... c'est grave, mais a passera.

Elle rpliqua d'une voix grinante et sifflante:

--a passera... a passera... Il en prend bien  l'aise, ce vieil
imbcile! On voit bien que ce n'est pas lui qui a reu le coup!

Aprs quoi, le docteur, qui tait plus fin qu'loquent et qui feignait
d'tre un peu sourd pour n'entendre que ce qui lui plaisait dans la
conversation, continua:

--C'est une forte luxation... Tout a comme a... Si je n'avais pas
t l, pour la rduire sur-le-champ, je ne sais pas ce qui aurait pu
arriver... une forte fivre, la gangrne, le ttanos peut-tre...

Il semblait parler  Michel; mais la dame prtait une oreille attentive
et plissait de frayeur.

--Que dites-vous l, docteur? La gangrne! Le ttanos!

Vadlavan parut contrari d'avoir t entendu; au fond, il tait
enchant; la crainte de la mort assurait son empire sur sa malade.

--Ne craignez rien, ma chre enfant. Je vais vous envoyer un de mes
petits flacons. Vous en prendrez une cuillere  caf dans un grand
verre d'eau sucre, tous les quarts d'heure... Vous aurez soin de ne pas
vous mettre en colre dans les intervalles. Cela est essentiel...

Il tira sa montre, regarda l'heure et ajouta:

--Il faut que j'aille prendre le train express. La femme du prfet de
***

Il nomma une ville situe  vingt lieues de l.

... M'a fait appeler pour une opration des plus dangereuses, qu'on
n'ose pas confier  mes confrres de l-bas... Il s'agit de vie ou de
mort...

Comme il allait sortir, Mme Bernard, effraye, s'cria:

--Mais, docteur, si le ttanos venait tout  coup, qu'est-ce qu'il
faudrait faire?

Elle attendait son arrt avec angoisse.

Il rpondit tranquillement:

--Rien autre chose que prendre les cuilleres  caf de mon petit
flacon, toujours dlayes dans l'eau sucre...

--Et quand le flacon sera vide?

--Je vais en envoyer trois... Bonsoir et bonne nuit, ma chre enfant...
Tout a comme a... Du calme surtout, du calme, le plus grand calme!

Il prit son chapeau  larges bords, sa canne et sortit. Michel
l'accompagna jusque dans la rue et revint d'un air fort tranquille.

La consultation des mdecins tant termine, celle des hommes de loi
allait commencer.

Elle fut vive et violente. Mme Bernard ne parlait d'abord que de
traduire son assassin en cour d'assises.

Souffl par Michel, je fis observer modestement que le jury tait si
indulgent...

--Ou plutt si lche! interrompit la dame.

--... Si lche, si vous prfrez, qu'il ne manquera pas d'acquitter,
tandis qu'un bon petit procs en police correctionnelle ne pouvait pas
manquer d'aboutir  l'amende et  la prison.

Et comme Michel sortait de nouveau pour commander des compresses, sa
mre me dit:

--Comprenez-vous a, Trapoiseau? Mon fils a l'air de prendre a comme la
pluie ou le beau temps?

Je lui ai dit hier: fais-moi venir le juge d'instruction et le procureur
de la Rpublique. Il a rpondu: Oui, maman! Et il les a fait venir.

--Mais, madame, que voulez-vous qu'il ft de plus?

--Ah! s'il avait du sang dans les veines! il aurait massacr ce gros
Forestier et sa coquine de femme... Mais non, c'est tout le portrait
de son grand dadais de pre; il n'est tonn de rien; il ne se fche de
rien; on gorgerait sa mre sous ses yeux qu'il enverrait tout bonnement
chercher le mdecin et les gendarmes!...

J'osai risquer:

--Mais, madame, aprs tout...

Elle me coupa la parole.

--Vous d'abord, Trapoiseau, taisez-vous! Qu'est-ce que vous pouvez
comprendre au dchirement du coeur d'une mre qui se voit abandonne
de son fils, oui, lchement abandonne du fruit de ses entrailles?...

Je fis signe en silence qu'en effet n'ayant jamais t lchement
abandonn du fruit de mes entrailles, je ne pouvais pas comprendre le
dchirement.

--... Eh bien, alors, continua la dame, _fichez-moi la paix!_

Je la lui fichai sur sa demande et j'allais prendre cong lorsque
le juge de paix parut, qui venait offrir comme tous les autres ses
compliments de condolance.

Mais il fut bien reu! ah! oui, bien reu!

Ds les premiers mots Mme Bernard lui dit:

--Monsieur Robin, c'est votre faute! Tout a ne serait pas arriv si
vous m'aviez rendu justice l'autre jour, mais la Smintry--car on ne
peut plus l'appeler maintenant la Forestier,--encourage par votre
jugement...

Alors le vieux juge de paix rpliqua d'un ton paternel:

--Ma chre enfant, je t'aime beaucoup...

--Il y parat, dit amrement la dame.

--Je t'ai vue natre...

--Vous tes assez vieux pour avoir vu natre ma grand'mre.

--Et je ne peux pas m'empcher de penser que le cur Torlaiguille avait
raison quand il disait: Il n'y a pas, dans ma paroisse, de femme plus
folle et plus mchante que Mme Forestier...

--Ah! qu'il a donc raison monsieur le cur! s'cria Mme Bernard,
triomphante... C'est un homme sage et de bons sens, celui-l!

--Attends donc, ma chre enfant, tu ne connais pas la fin de sa phrase.
La voici: ... except madame Bernard!

Les yeux de la dame tincelrent.

--Il n'a pas dit a, monsieur Robin. Vous mentez! M. le cur est
incapable de dire une sottise pareille!... Et, s'il l'avait dite, vous
seriez un sot de me la rpter.

Le pre Robin se leva de son fauteuil et rpliqua:

--Ma chre enfant, il avait tort de parler avec si peu de respect des
deux dames les plus aimables et les mieux leves de France; mais enfin
il l'a fait et je l'ai entendu de mes oreilles; au reste, tu pourras
t'en assurer tout  l'heure, car le voici.

En effet, mon oncle le cur s'avanait  travers le jardin d'un pas
majestueux, et fut introduit sur-le-champ.

Mais il avait  peine fini de saluer et de s'informer de la sant de
l'intressante malade, lorsque le juge de paix lui demanda brusquement:

--Est-il vrai, mon cher cur, que vous avez dit devant moi ce matin...

Et il rpta la phrase:

Ici le cur regarda Mme Bernard, puis le juge de paix, devina ce qui
s'tait pass, et rpondit en souriant d'un air de reproche:

--Toute vrit n'est pas bonne  dire. Si j'avais laiss entrevoir une
opinion dfavorable pour quelqu'une de mes paroissiennes, il est vrai,
monsieur le juge de paix, que j'aurais eu tort, mais...

Alors Mme Bernard l'interrompit d'une voix brve:

--C'est bon, c'est bon, monsieur le cur. Je ne veux pas en apprendre
davantage. Je sais maintenant ce qu'il faut penser de votre amiti.

J'avais cout sans rien dire ces discours et ces rpliques, mais le
juge de paix, pour dtourner la conversation, me demanda des nouvelles
de la politique du jour. Qu'est-ce que je pensais de M. de Broglie?

--Un homme bien fin, celui-l, un fameux diplomate parlementaire!

--Ah! et M. de Fourtou?

--Un ministre  poigne, qui fera mettre en prison tous les
rcalcitrants!

Et celui-ci, et celui-l... Et qu'est-ce que je pensais de la Hollande?

--Rien que de bon.

--De l'Angleterre?

--J'avais des soupons.

--De l'Allemagne?

--Des inquitudes.

--De l'Italie?

--J'y voyais du zist et du zest.

--De la Russie?

--Elle a des vues sur l'Orient.

--De la Turquie?

--Elle devrait payer ses dettes.

--De l'Autriche?

--C'est bien compliqu. Les ultraleithans et les cisleithans...

--De la Grce?

--Ils ont Athnes et veulent avoir Constantinople. C'est un trop gros
morceau. Ils s'toufferont en voulant l'avaler.

Pendant que nous tions perchs sur ces hauteurs de la politique, Mme
Bernard qui ne dormait pas  cause de son bras lux et qui grognait
comme un sanglier, en nous tournant le dos dans son lit, se retourna
tout  coup et s'cria:

--Marion! Marion!

La cuisinire parut.

--Courez vite, ma fille, au fond du jardin. Dites que je n'y suis pas...

--Eh! madame, tout le monde sait que vous tes couche! rpondit la trop
sincre Marion.

--Je vous rpte que je n'y suis pas, que je n'y serai jamais, que je ne
veux jamais recevoir ni ce gros imbcile, ni personne de sa famille.

Et du doigt elle montrait le malheureux dput qui venait s'excuser, ou
plutt excuser sa femme, supplier qu'on lui pargnt ce scandale, et qui
s'avanait accompagn de Michel.

Mon oncle le cur dit  demi-voix:

--Madame,  tout pch misricorde. Ce n'est pas la faute de ce pauvre
M. Forestier, si...

--Monsieur le cur, rpliqua aigrement la dame, je vous prie de
m'pargner vos conseils. A mon ge on sait ce qu'on doit faire, je
suppose!

--En effet, madame! Ou bien si on l'ignore, on croit le savoir. a
revient tout  fait au mme. _Sapiens est qui credit esse_, comme dit
saint Thomas d'Aquin.

Quant au juge de paix il n'offrit pas ses conseils, devinant sans doute
qu'ils seraient aussi mal reus que ceux de son voisin. Il attendit, le
menton appuy sur la pomme de sa canne, ce qui allait arriver.

Michel, contre l'usage, entra le premier, frayant la route au dput, et
dit:

--Maman, voici M. Forestier qui vient te rendre visite et t'exprimer ses
regrets...

--... Des regrets plus profonds qu'il n'est possible d'imaginer,
continua le dput.

Il attendit quelques secondes une rponse encourageante qui ne vint pas.

Michel reprit:

--Maman c'est M. Forestier...

Alors la dame rpliqua:

--Forestier! Qui a, Forestier?... Le mari de la Smintry?...

A ce mot, le malheureux dput se leva d'un bond et courut  la porte.
Mais la voix perante et vengeresse de Mme Bernard le suivit jusqu'au
fond du jardin.

--Dis-lui, Michel, de ne jamais remettre les pieds ici. Dis-lui que mon
tapis n'est pas fait pour les souliers d'un...

--Madame, interrompit le cur, je suis venu vous voir de peur que vous
n'eussiez besoin de mon ministre;  la manire dont vous parlez, je
vois que vous tes vivante et bien vivante...

--Grce  Dieu, monsieur le cur! Voudriez-vous dj me voir enterre?

--Non, madame; mais je voudrais vous voir plus douce envers le prochain,
surtout envers celui que vous avez offens!... Venez-vous faire un tour
de promenade  monsieur le juge de paix?

--Avec plaisir, mon cher cur.

Je les suivis, et sur le seuil de la porte je rencontrai Michel qui me
dit:

--Trapoiseau, il n'y a plus de milieu pour moi. Il faut tre dput ou
mourir.

--Eh bien, ne meurs pas!

--Tu m'aideras?

--Certes!

Et ce fut la prface de cette fameuse lection dont on a tant parl plus
tard  Versailles et mme en Europe.




XXIV

UN COMIT LECTORAL


Deux jours aprs, Michel vint me chercher vers neuf heures du soir.
Cette fois, il ne s'agissait plus de promenade sentimentale au clair de
la lune.

--Je sais tout, me dit-il. Le pre Forestier et le pre Vire--Temps ont
fait une alliance offensive et dfensive que cimente le mariage projet
d'Hyacinthe avec le gros Francis.

--C'est naturel.

--Et je connais d'avance les manoeuvres du vieux Vire--Temps.

--Il t'en a fait confidence?

--Non; mais le gros Francis, qui est plus bte que mchant, en a parl
librement pour montrer sa finesse ... quelqu'un qui m'a tout rpt.

--A mademoiselle Hyacinthe, je suppose!

--Prcisment... N'est-ce pas son droit,  elle, de se dfendre par tous
les moyens possibles contre un mariage qu'elle dteste et de revenir 
moi?

--C'est mieux que son droit, Michel, c'est son devoir.

--Donc, on va d'abord, et pour premier gage d'alliance, touffer le
procs en police correctionnelle ou en cour d'assises que ma mre
intente  Mme Forestier... On prendra pour cela mille prtextes. On dira
d'abord, sur le rapport du docteur Vadlavan, que l'incapacit de
travail doit durer plus de vingt jours, ce qui mne tout droit en cour
d'assises, sur le mme banc que Troppmann et Lacenaire... Ensuite, aprs
un second examen, provoqu par M. Forestier et fait par deux savants
mdecins de Paris, on reconnatra l'erreur et l'on proclamera que le
docteur est un ignorantus, ignoranta, ignorantum... Naturellement, il
se rebiffera, soutiendra les conclusions de son rapport, retiendra
l'instruction en suspens... Le juge charg de ladite instruction qui,
par envie d'avancer et pour plaire  son chef, opine toujours avec
Vire--Temps, emploiera six semaines  rdiger son rapport. L'affaire,
aprs deux mois, sera renvoye devant le tribunal de premire instance;
mais au moment de plaider, l'avocat de Mme Forestier,--un clbre avocat
de Paris, fera dfaut.

Par dfrence pour le clbre avocat, on renverra le procs  quinzaine;
de dlais en dlais on atteindra les vacances, les lections seront
faites, Hyacinthe sera marie; M. Forestier, qui tait absent lors du
vote des 363 et n'avait pas pu voter, tournera  droite ou  gauche
aussi bien que Vire--Temps, mais de faon  se trouver toujours avec le
vainqueur, et se fera nommer snateur aussitt que le titulaire actuel
sera mort,--ce qui ne peut pas tarder, il est sourd et aveugle depuis
dix ans.

Alors Vire--Temps qui touche  l'ge de la retraite, se fera nommer
dput  son tour ou fera nommer son fils, l'ambitieux procureur, et
la dynastie des Vire--Temps, appuye sur le snateur, le dput, le
prsident, le sous-prfet, le receveur particulier. Francis qu'on se
propose de faire trsorier-payeur gnral, sera plus solidement tablie
 Creux-de-Pile que les ponts les plus fameux, btis par les Romains.
Comprends-tu a, Trapoiseau?

--Parfaitement. Mais le procs en police correctionnelle?

--Il tombera dans l'eau. Dans tous les cas, Mihite, qui est aussi
innocente du coup de bton donn sur le bras de ma mre qu'un petit
enfant qui vient de natre, paratra seule devant le tribunal,
s'accusera, s'excusera sur ce qu'elle croyait frapper un pau de fagot
et non le bras d'une dame distingue... On la condamnera  l'amende,
peut-tre  deux jours de prison. Madame Forestier rcompensera
ce dvouement en donnant cinq ou six cents francs  sa servante et
l'honneur sera sauf.

--Mais toi, Michel, que comptes-tu faire?

--Rien du tout. Je vais les laisser patauger et mentir tant qu'ils
voudront. Au dernier moment, je les prendrai dans leur propre filet.

--En attendant tu vas te faire nommer dput?

--Peut-tre.

--Et la belle Hyacinthe est complice?

--a, mon ami, c'est un secret entre elle et moi.

--Et la pit filiale, qu'en faites-vous?

--Trapoiseau, mon ami, vous tes un moraliste insupportable... On se
dfend comme on peut contre des parents barbares.

L, nous nous mmes  rire de bon coeur. Puis, nous pensmes qu'il ne
suffisait pas de poser sa candidature pour tre nomm dput, qu'il
y fallait un concours de circonstances et qu'il fallait prparer ce
concours.

C'est pourquoi, ds le lendemain soir, une dizaine de citoyens, choisis
un  un parmi les plus chauds rpublicains, et surtout parmi les plus
jeunes et les plus loquents, se trouva runie au fond d'un cabaret
borgne; nous aurions prfr un temple majestueux avec des colonnes
doriques ou la cathdrale de Reims, mais nous n'avions pas de choix.

Aprs tout, d'ailleurs, la plus illustre assemble de
l'univers--l'Assemble constituante de 1789,--s'est runie, faute de
mieux, dans un jeu de paume, et Jsus-Christ, fils de Dieu, est n dans
une table entre le boeuf et l'ne,  plus forte raison pouvait-on
dsigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.

Parmi tous les hommes loquents qui venaient nous prter leur concours,
un seul manquait  l'appel, c'tait le plus prcieux de tous, mon rival
et ami Nanmoins.

Vainement je l'avais pri de venir. Il m'avait rpondu avec un regret
bien sincre:

--Pas possible, cher ami, je suis _reteint_ (retenu).

Si tu m'avais parl de a dix jours auparavant,  la bonne heure, on
aurait pu voir; mais, tu comprends, je n'ai qu'une salive  vendre.
Elle est au service de M. Saumonet, mon patron, et par consquent de
M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour moi de changer de
parti. Saumonet, pour ne pas perdre la clientle des gros bourgeois et
des riches propritaires qui suivent tous la bannire de Forestier et
surtout de Vire--Temps, m'enverrait voir dans la rue si j'y suis.

Et en s'arrachant par ci par l quelques cheveux, il rptait d'un air
dpit:

--Quel malheur de ne pouvoir tre avec Michel et toi! a m'allait comme
un gant. Nous aurions ri, nous aurions cri, nous aurions braill,
disput... Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en face de
moi puisque je ne peux pas tre  ct de toi dans le rang; allons-nous
en donner de ces bons coups de langue! Allons-nous donner la fesse 
nos bourgeois respectifs et mutuels!

Tels taient les projets de Nanmoins.

Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chme pas, dit un vieux proverbe.
Faute de celui-l, nous avions encore assez d'orateurs parmi nous pour,
de notre surplus, fournir deux Chambres des dputs.

Comme j'avais convoqu  moi seul tous les assistants, je leur devais et
ils attendaient de moi un discours d'ouverture.

Je commenai donc en ces termes:

Messieurs et chers concitoyens...

Un de mes amis, trop press d'applaudir, cria: Bravo! bravo!

Son voisin, jaloux de mon succs, lui donna un grand coup de coude en
criant:--Vas-tu pas taire ton bec, Antonin?

Je repris:

Messieurs et chers concitoyens,

N'tes-vous pas ennuys...

--Pas encore! interrompit celui qui avait coup la parole  Antonin,
mais si tu es trop long, a ne tardera pas!

--Silence! dit un autre, laissez parler l'orateur.

Je continuai:

... Ennuys de n'tre rien dans la ville, rien dans la commune, rien
dans l'arrondissement, rien dans le dpartement, rien dans la France,
rien dans l'tat...?

--Et par consquent rien en Europe! ajouta Antonin.

--Rien! rien! rien! cria un autre. Rien que de malheureux contribuables
 qui, tous les mois, le porteur de contraintes apporte un papier rouge
ou vert avec ces mots: Frre, il faut payer!

--C'est vrai, a! dit un troisime. Trapoiseau a raison. Nous ne sommes
rien du tout.

Je continuai en m'inspirant du fameux abb Sieys:

Messieurs, vous n'tes rien, et vous devriez tre tout!...

--Bravo! bravo!

--... Je dirai plus! vous pouvez tre tout!

--Comment? comment? crirent  la fois plusieurs voix.

Je rpondis avec une gravit croissante:

C'est ce que j'allais vous expliquer... Qui tes-vous,  mes amis? Toi,
tu es picier; toi, ferblantier; toi, cafetier; toi, boucher; toi,
clerc d'avou; toi, horloger; toi, jardinier; toi, professeur de
belles-lettres; toi, marchand de calicot; toi, marchand de chevaux; toi
enfin, tu es propritaire et rentier et tu fumes ta pipe tout le long du
jour au bord de la rivire, ce qui fait prosprer le commerce du tabac
et engraisser la rgie... Tous enfin, vous tes utiles  l'tat, quoique
de diffrentes manires...

Je m'arrtai un instant pour reprendre haleine, car la priode tait
longue, puis je continuai:

... Oui, c'est vous qui faites la richesse, la force, la puissance,
l'clat, la gloire et la prosprit de la nation franaise. Est-il
quelqu'un qui oserait le contester?...

De toutes parts on cria:

--Personne!

... Eh bien! mes chers concitoyens et mes amis, vous  qui la France
doit tout, qu'tes-vous en France?... Rien. On verse votre sang dans
les batailles et votre or dans les coffres de l'tat, mais quant  vous
consulter dans vos propres affaires, l'a-t-on jamais fait?...

--Jamais! jamais!

... Est-il un seul de vous qui soit prsident de la Rpublique?.

--Non! cria l'Assemble.

Ou ministre du prsident?

--Non!

Ou snateur?

--Non! non!

Ou dput?

--Non, non, non!

Ou maire, adjoint, conseiller municipal, sous-prfet? Pas un!...

Je m'arrtai quelques secondes pour appuyer davantage sur cette triste
vrit et je repris:

N'est-ce pas une honte que parmi tant de jeunes gens d'une capacit
prouve dans vingt professions diverses, pas un seul n'ait encore t
choisi soit par le gouvernement, soit par ses concitoyens?

C'est vrai, c'est une honte. Je le vis bien dans le regard de mes
auditeurs.

... Voulez-vous en savoir la raison? vous tes trop jeunes,  ce que
disent les gens qui sont en possession de tout. Il faut attendre que
vous ayez fait vos preuves... Ils ont fait leurs preuves, eux, ces
Grontes, mais leurs preuves d'incapacit...

--Bravo! Bravo!

... De lchet...

--Bravo! Bravo!

... De stupidit, d'hypocrisie, de cynisme...

L'enthousiasme allait toujours croissant.

... Ce n'est pas tout, disent-ils encore, il faut respecter les droits
acquis... Les droits acquis, messieurs! O les ont-ils acquis, sinon
en remplissant les antichambres des ministres, des prfets et des
dputs!...

A ces mots, les applaudissements clatrent. On se jeta sur moi pour
m'embrasser. Quelques-uns voulaient me porter en triomphe. Je refusai
modestement.

La sance, suspendue de fait pendant un quart d'heure, fut enfin
reprise et l'on me demanda quel remde je voyais  tant d'abus et  des
injustices si horribles.

Alors, j'levai la voix:

--Un seul, messieurs!... Il nous faut chercher un dput, jeune comme
nous, ardent comme nous, intelligent comme nous...

--loquent comme toi! interrompit Antonin.

--Eh bien, dit un autre, rien n'est plus simple. Prenons Trapoiseau.

Et dans le premier transport d'enthousiasme on aurait peut-tre
adopt la proposition sauf  s'en repentir et  me laisser seul ds
le lendemain si je n'avais dclin cette offre trop flatteuse pour ma
modestie.

--Non, mes chers amis, ce n'est pas moi qu'il faut nommer, c'est un
homme qui... un homme que...

J'numrai toutes les vertus qu'on devait demander  ce candidat idal,
je promis d'avance qu'il donnerait satisfaction  tous les intrts, et
enfin je nommai Michel Bernard dont le nom fut reu avec acclamation.

Juste au mme instant Michel entrait.




XXV

AU CAF DE LA PERLE


Cette entre, demi prpare, demi fortuite, fit le plus grand effet.

Tous se prcipitrent au-devant de Michel et lui serrrent la main
comme de vieux amis. A peine au courant de ce qui s'tait pass, il me
remercia de la marque d'amiti que je venais de lui donner, remercia
aussi trs gracieusement les autres lecteurs, et, sans se prononcer
lui-mme, dclara qu'il respectait trop la volont du peuple pour
vouloir s'imposer  lui, mais que si les assistants, lite du corps
lectoral de Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps lectoral
et provoquer dans les autres cantons ou communes de l'arrondissement la
formation de comits semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec
le comit central, lui alors, Michel, se tiendrait prt  obir  la
volont du peuple, quelle qu'elle pt tre.

Ayant fait ce petit discours qui fut trouv admirable par plusieurs
et trs convenable par tous les autres, il ajouta ngligemment que les
frais des comits seraient  sa charge.

Et pour preuve il paya la prsente _consommation_, ce qui redoubla
l'enthousiasme, ou, pour mieux dire, l'assit sur une base solide; car,
il faut l'avouer, si l'argent est le nerf de la guerre, il est encore
plus le nerf des lections dans tous les pays du monde.

Aprs plusieurs autres discours, flicitations et congratulations
rciproques, on se spara, et je demeurai seul avec Michel.

Alors il quitta son masque lectoral et me dit d'un air sombre:

--Mon cher ami, nous marchons  une catastrophe!

Je rpliquai, pensant aux affaires publiques qui paraissaient fort
embrouilles par la dissolution de la Chambre:

--Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira mieux que tu ne penses!

--Trapoiseau, mon cher ami, la rsistance est presque impossible.

--Rien de plus facile, au contraire! La force d'inertie suffirait seule,
au besoin. L'arme d'ailleurs ne le suivra pas...

--L'arme! Qu'est-ce que tu me chantes l? Je te parle d'Hyacinthe.

--Ah! Et moi, je te parle de Mac-Mahon.

Nous clatmes de rire tous les deux.

--coute, me dit Michel, je vais risquer un coup dsespr.

--Tu vas tuer quelqu'un?

--Justement.

--Ton rival?

--Lui-mme.

--Hlas! Le pauvre gros Francis est bien innocent de tout crime. Mais tu
ne veux pas l'assassiner, je pense?

--Non, non. a se passera dans les rgles, en public, devant quatre
tmoins. Un bon duel  mort.

--Mais a ne s'est jamais fait  Creux-de-Pile.

--a se fera, Trapoiseau!

--Mais c'est sauvage! Tu ne trouveras pas un second tmoin, car pour moi
je vois bien que tu comptes sur mon amiti.

--Certes, et tu m'iras chercher un second tmoin. Je ne suis pas
inquiet. C'est un rle glorieux et sans pril. Il y a toujours de braves
gens pour se dvouer en pareil cas.

--Allons, tu veux exterminer Francis Vire--Temps?

--Je le veux, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'empcher son mariage
avec Hyacinthe.

--Mais comment feras-tu pour lui chercher querelle? Il est si doux,
si poli, si bien lev quoiqu'un peu entt dans les discours
politiques!...

Michel m'interrompit en riant:

--Entt dans la discussion! c'est tout ce qu'il me faut. Qu'est-ce
qu'il est?... Bonapartiste, je crois? Je vais dire du mal des Bonaparte.
Doucement d'abord, pour ne pas le mettre sur ses gardes, puis crment,
puis je le pousserai  fond. Viens avec moi.

Nous allmes ensemble chercher le gros Francis, au caf de la _Perle_,
o il passait une heure tous les soirs, sans rien _consommer_, comme
disait amrement le cafetier, et pour lire les journaux sans payer
l'abonnement. C'est l'usage conomique des plus gros bourgeois de
Creux-de-Pile.

Comme nous l'avions prvu, il tait l, regardant jouer au billard,
jugeant des coups et ne prvoyant pas la machination qu'avait prpare
le perfide Michel.

Celui-ci entra d'un air ais et bon enfant comme  l'ordinaire et donna
des poignes de main  tout le monde et  Francis lui-mme, quoique
leur rivalit auprs d'Hyacinthe et mis entre eux un certain froid.
Cependant, comme ils taient bien levs tous les deux, les formes de la
politesse subsistaient toujours.

Michel s'assit sans affectation  une table voisine et je lui fis face.
Nous causmes d'abord de choses indiffrentes et en particulier d'un
procs qui se prparait. Nous discutmes pendant cinq minutes la
question de droit en feignant de boire des bocks.

Tout  coup Michel me dit:

--A propos, sais-tu la grande nouvelle que donne un journal anglais, le
_English Duck_?

--A ces mots grande nouvelle _English_ et _Duck_, les oreilles du
bon Francis Vire--Temps s'ouvrirent toutes grandes pour recueillir le
discours de Michel.

Celui-ci poursuivit:

--Il parat que le prince imprial va faire une descente  Cherbourg.
L'arme de mer va se soulever en sa faveur et lui livrer les forts. On
compte sur trois rgiments de ligne et sur un rgiment d'artillerie.
Plusieurs chefs de gare et chefs de trains sont gagns.

Je m'criai:

--Pas possible!

--Si possible et mme si certain, continua Michel, que le gouvernement
franais a pris toutes ses prcautions. Sa police en Angleterre a tout
dcouvert.

--Mais alors, dit Francis qui brlait de prendre part  la conversation,
puisque tout est dcouvert, l'chec n'est pas douteux.

--Qui sait? rpondit Michel. On parle aussi d'une conspiration de Paris
qui se relierait  celle de Cherbourg. M. Paul de Cassagnac en serait
et prendrait le commandement des insurgs de Belleville o il a de
nombreuses intelligences...

Puis, baissant la voix:

--Bismarck est dans l'affaire... C'est lui qui fournit l'argent.

Ici Francis n'eut plus aucun doute.

--Eh bien, tant mieux! dit-il. a fera sauter cette sale Rpublique...

Mais alors Michel l'interrompit:

--Qu'est-ce que vous dites, Francis? Cette sale Rpublique! C'est vous
qui l'appelez de ce nom, vous qu'elle loge, qu'elle nourrit, qu'elle
hberge, qu'elle paie grassement, vous dont elle nourrit, hberge, loge
et paie grassement le pre et les frres!

Le bon gros receveur recula comme s'il avait march sur un serpent, et
vraiment la voix de Michel avait quelque chose de mordant et d'irritant
qui ne rassurait pas.

--Voyons, dit-il, mon cher ami, ne nous fchons pas pour si peu de
chose. J'oubliai que vous tiez rpublicain. Je dirai, si vous voulez,
que votre Rpublique est propre et brillante comme un sou neuf.

--a ne suffit pas, rpliqua Michel.

--Soit! je le penserai.. Tenez, je le pense dj! dit le gros Francis,
qui croyait  une plaisanterie assez dsagrable, mais qui voulait avant
tout viter une querelle.

Michel, voyant que cette inaltrable bonhomie ne lui laissait aucune
prise, continua, mais en s'adressant  moi:

--N'est-ce pas honteux que tous ces gens-l,--le pre et les trois
fils,--vivent du budget de la Rpublique et osent encore l'appeler
sale?... Mais c'est eux qui la salissent! c'est eux qu'il faudrait
balayer!

Cette fois, le doute n'tait plus possible. Le gros Francis vit bien que
son adversaire cherchait une querelle srieuse. Il regarda autour de lui
comme pour chercher un appui; les joueurs de billard se rapprochrent
tenant leur queue  la main pour mieux entendre; deux ou trois habitus
se levrent, mais tout le monde paraissait indiffrent ou plutt
favorable  Michel qui s'cria les yeux tincelants:

--A-t-on jamais vu chose pareille?

Puis, dsignant de la main le pauvre Francis.

--a ose dire du mal de la Rpublique!

--Oh! s'cria le choeur avec indignation.

--a reoit les cus de la Rpublique, et a ose l'appeler sale!...

--Oh! oh! oh! continurent les assistants qui parurent prts  faire un
mauvais parti au receveur.

Alors le gros Francis pouss  bout rpliqua:

--C'est donc une querelle que vous me cherchez, Michel?

L'autre se leva:

--Et si c'en tait une, monsieur le receveur, qu'avez-vous  dire?

Francis rflchit pendant quelques secondes; sans doute il eut envie
de sauter sur son adversaire et de l'trangler. Mais le sentiment de la
conservation personnelle l'emporta. Il rpondit avec une prudence qui ne
saurait tre trop admire:

--Eh bien, Michel, vous tes fou, mais je serai plus sage que vous, je
vous cde la place!

Aprs quoi, il sortit, au milieu des clats de rire des assistants.

Quelques minutes plus tard, le cafetier ferma sa boutique, et je me
retrouvai seul avec Michel dans la rue.

--Dcidment, dit-il, je ne parviendrai jamais  tuer ce garon-l en
duel. Il prend trop de soin du fils de sa mre. Rentrons chez moi; je
veux faire un dernier effort.

Et il crivit un billet que j'tais charg de remettre en grande
crmonie, assist d'un autre ami de Michel qui nous parut trs propre
 remplir cet office, car il tait riche propritaire, vivait  la
campagne, braconnait presque toute l'anne, n'aimait pas le vieux
Vire--Temps qui l'avait condamn plusieurs fois  l'amende et
connaissait  merveille le maniement des armes  feu.

Voici le billet:

Monsieur,

Hier, vous avez insult la Rpublique en l'appelant _sale_, et vous
rjouissant de ce qu'on la ferait sauter... c'est vous qui sauterez, je
vous le prdis, sans tre grand prophte.

Ce n'est pas tout. En sortant du caf de la _Perle_, vous avez dit que
j'tais fou...

La promptitude avec laquelle vous tes rentr chez vous et l'obscurit
de la nuit m'ont empch de vous poursuivre et de vous donner
sur-le-champ dans le dos des marques de ma satisfaction... Mais, vous
entendez bien que cette injure ne peut pas rester impunie. Je vous
prie de dsigner deux de vos amis qui s'entendront avec les miens, MM.
Trapoiseau et Crancy, pour rgler les conditions d'une rencontre ou les
excuses publiques que j'ai droit d'attendre de vous.

MICHEL BERNARD.

_P.S._ Mes amis ont ordre de vous laisser le choix des armes.

Le braconnier et moi nous portmes ce billet doux le lendemain, vers
une heure de l'aprs-midi, pendant que le gros Francis et le vieux
Vire--Temps, son pre, dnaient tranquillement en tte--tte.

Je ne sais quelles furent leurs rflexions, mais au bout de cinq
minutes, M. le prsident parut, la serviette accroche  la boutonnire
de son paletot, les yeux allums par la colre et peut-tre par la bonne
chre; il s'avana vers nous et dit:

--C'est vous, Trapoiseau, qui venez m'apporter a dans ma propre maison?

Je rpliquai schement:

--Monsieur, c'est  votre fils et non  vous...

Il prit un air de majest foudroyante:

--Mon fils et moi, c'est tout un. Entendez cela, Trapoiseau, et ne vous
avisez pas de recommencer!

Je commenais  me fcher srieusement. Je lui dis:

--Monsieur le prsident, au tribunal, je vous respecte comme je dois;
mais ici, ce n'est pas  vous que je m'adresse... Je suis charg avec
mon honorable ami M. Crancy, d'attendre et de rapporter la rponse  une
lettre que je vous ai remise... Et j'attends!

Ces derniers mots furent prononcs d'une voix trs ferme, qui redoubla
la colre du vieux Vire--Temps. Se voir ainsi brav par un clerc de
notaire, lui le souverain magistrat de l'arrondissement!

Il cumait. Il tira de sa poche la lettre de Michel, la dchira en vingt
morceaux et dit:

--Voil ma rponse.

Et comme j'allais insister:

--Coralie! cria-t-il  sa cuisinire, allez chercher les gendarmes!

J'aurais bien rpliqu; mais au mot de gendarmes Crancy fut saisi
d'une telle frayeur qu'il s'enfuit et que je fus oblig de le suivre. Au
moins pour couvrir notre retraite, je dis au prsident:

--Monsieur, avertissez Francis de ne pas sortir s'il veut viter quelque
scne dsagrable.

Mais le soir mme, le procureur de la Rpublique fit appeler Michel et
lui fit prter serment, sous peine d'tre coffr sur-le-champ, qu'il ne
donnerait pas suite  sa menace.

--Au reste, dit Michel en prtant le serment demand, il suffit qu'on
connaisse partout la poltronnerie du pauvre Francis!

Mais la catastrophe approchait.




XXVI

A LA MAIRIE


C'tait le 1er juillet. Jamais les habitants de Creux-de-Pile n'avaient
vu de crmonie aussi somptueuse que celle qui se prparait pour le
mariage de mademoiselle Hyacinthe Forestier avec M. le receveur Francis
Vire--Temps, plus communment appel le gros Francis.

On devait aller en voiture de la maison de la marie jusqu' l'glise
de la paroisse; mais grce  l'heureuse combinaison des rues, des ponts,
des montes et des descentes qui font de cette admirable ville quelque
chose d'assez semblable  un bossu orn de plusieurs bosses, il ne
fallait pas moins de trois quarts d'heure pour faire le trajet 
dcouvert sous les yeux des passants.

Au reste, cet apparat ne dplaisait pas au pre Forestier qui jouissait
de sa puissance et qui se rengorgeait avec un trs lgitime orgueil en
regardant sa fille.

Il avait l'air de dire  tous: Voil mon oeuvre; et en effet le
capitaine Smintry n'y tait pour rien, n'ayant paru  Creux-de-Pile que
trois ou quatre ans aprs la naissance d'Hyacinthe.

Pour elle, je m'aperus avec tonnement qu'elle paraissait trs gaie,
d'une beaut charmante (cela va sans dire), et qu'elle ne regrettait pas
du tout le pauvre Michel.

Plusieurs des spectateurs en firent tout haut la remarque, et, s'il faut
tout dire, les spectatrices--celles du peuple surtout--ne furent pas
indulgentes.

Dans la seconde voiture s'talait le vieux Vire--Temps,  ct de Mme
Rosine Forestier, qu'il couvrait de compliments et qui lui rpondait par
des sourires dont le capitaine Smintry avait connu la puissance quinze
ans plus tt... Mais depuis ce temps-l, hlas! quel changement!

Les autres membres des deux familles et les amis suivaient dans
quarante-cinq carrosses de diffrentes formes et grandeurs. Il y avait
des pataches, des coups, des landaus, des chars--bancs, des calches
et mme des tape-_fonds_. Forestier et Vire--Temps, pour frapper d'une
pierre deux coups, avaient invit tous les lecteurs influents, et en
particulier la plupart des maires de l'arrondissement, au dner de noces
qui devait avoir lieu dans le jardin. Aprs dner, le sous-prfet, frre
du gros Francis, s'tait charg, de concert avec le prsident, de leur
enseigner leurs devoirs lectoraux; madame Eva Vire--Temps, femme
du sous-prfet, devait les charmer de ses regards; enfin, on comptait
beaucoup sur l'effet de cette journe pour la rlection de M.
Forestier.

C'est dans ce bel ordre de bataille et en voiture qu'on se rendit  la
mairie, o je me prcipitai  pied en jouant des poings, des coudes et
des genoux pour me faire une place. Grce  mon nergie, je me trouvai
au premier rang, et je fus bien tonn de voir Michel  trois pas de l,
tranquillement assis sur une chaise et accoud sur la table.

Je lui demandai tout bas:

--Que fais-tu l? Ce n'est pas ta place. Veux-tu faire un scandale?

Il me rpondit tranquillement:

--J'ai le droit, comme tout le monde, de regarder la crmonie... et je
regarde.

Cependant, malgr sa tranquillit apparente, j'tais frapp de sa pleur
et de la fixit de son regard. videmment il tait trs mu. Je me
rapprochai de lui pour le soutenir ou le contenir au moment fatal.

Enfin toute la noce entra, le pre Forestier et sa fille en tte, et les
autres, chacun suivant son grade ou le degr de parent.

Le maire, qui tait en habit noir et en cravate blanche, ouvrit sa
tabatire, se bourra le nez de faon  couvrir sa chemise de grains de
tabac, se moucha fortement, posa son mouchoir  carreaux bleus sur la
table comme en-cas, et commena  lire la formule de la loi.

L, tous les coeurs battaient un peu. On regardait Michel avec
tonnement et avec inquitude. Lui-mme ne regardait qu'Hyacinthe. Il
plissait et rougissait de minute en minute.

Pour elle, sans le regarder, les yeux baisss, elle attendait
modestement la question suprme:

Consentez-vous  prendre pour mari, etc.. etc.

Alors, d'une voix nette et claire, elle rpondit:

--Non, monsieur le maire. Mon mari sera M. Michel Bernard ici prsent.
Je n'en aurai jamais d'autre.

A ces mots, Michel, transport de joie, se leva et s'cria:

--Et moi, Hyacinthe, je jure de vous aimer ternellement.

Ce fut un coup de thtre si imprvu que les parents d'Hyacinthe
n'eurent pas le temps de s'y opposer.

Le gros Francis demeura constern. Le vieux Vire--Temps parut trs
vex. Le sous-prfet, frre an de Francis, leva les paules comme pour
dire: C'est une fantaisie de petite fille, cela passera. La femme du
sous-prfet se mit  rire sans autre raison que de montrer ses dents
blanches qui taient fort bien ranges.

Quant aux amis et aux lecteurs convoqus des quatre coins de
l'arrondissement, leur stupfaction tait inexprimable, et je dois
ajouter aussi leur tristesse.

Comment! on les avait fait venir de deux, trois, quatre, dix lieues
pour assister  une noce, s'en fourrer jusque-l, voir leur dput, leur
sous-prfet, leur prsident, expliquer, recommander leurs affaires  ces
gros bonnets, et tout d'un coup, patatras!... plus ce mariage!

Mais alors, plus de dner, plus rien! Car enfin on ne peut pas dcemment
aller boire et manger chez des gens qui sont occups  s'arracher les
cheveux en famille. Non, en vrit, cela ne se fait pas! Que le diable
emporte le caprice de cette petite Hyacinthe!... Voil ce qui se lisait
sur toutes les figures.

Franchement, ce n'tait pas gai. Quant  la famille Vire--Temps, tous
ses projets d'avenir taient  vau-l'eau.

Mais que dire de la fureur de Mme Forestier? Rien ne pourrait en donner
une ide.

--Maudite chipie!....

Et elle leva la main pour donner un soufflet  sa fille, mais le pre
Forestier, quoique fort dsagrablement surpris, eut le bon sens et
le temps de lui saisir le poignet, de manire  empcher un plus grand
malheur.

--Voyons, ma chre amie, dit-il, tu n'y penses pas! Hyacinthe elle-mme
est prise ce matin d'un caprice inexplicable, car enfin elle consentait
hier et tous les jours prcdents  ce mariage qui comblait tous vos
voeux, qui resserrait notre intimit avec un vieil ami (il se tourna
vers le prsident et lui serra la main avec effusion); qu'est-ce qui est
donc arriv qui a pu changer ainsi ses rsolutions?

--Elle est folle, cria la mre.

Hyacinthe rpliqua:

--Non, maman, je ne suis pas folle. Mais je ne veux pas qu'on dispose
de moi sans mon consentement. Quand vous m'avez prsent Michel, je l'ai
accept de suite, parce qu'il m'aime, et que je l'aime. Vous n'en avez
plus voulu... C'est bien; mais moi je n'ai pas chang comme vous, comme
toi surtout, maman, et je ne changerai jamais.

--Et moi, s'cria la vieille Rosine, je jure que...

Mais le vieux Vire--Temps se leva et dit avec assez de grce 
Hyacinthe:

--Ma chre enfant, mon bonheur et celui de Francis auraient t de vous
garder avec nous; mais vous comprenez bien que nous vous aimons trop
l'un et l'autre pour avoir jamais eu la pense de vous contraindre.
Croyez que je ferai toujours pour vous, et Francis comme moi, les
voeux les plus sincres.

Le pauvre gros Francis, n'tant pas loquent, serra silencieusement la
main d'Hyacinthe, et tous les deux se retirrent, promptement suivis
de leurs amis particuliers qui ne savaient quelle contenance garder,
et qui, d'ailleurs, taient presss de dner  l'auberge,--car c'tait
l'heure de la plupart des tables d'hte.

Michel, voyant la salle se vider, voulut s'approcher d'Hyacinthe et la
remercier de son courage, mais la vieille Rosine se campa au-devant de
sa fille dans une attitude si belliqueuse que mon ami craignit d'tre
cause d'un nouveau scandale et sortit avec moi.

Quand nous fmes dehors, Michel me dit:

--Eh bien, qu'en penses-tu, Trapoiseau? Le coup tait-il bien combin?
A-t-il assez russi?

--Comment, c'est toi qui...

--Parfaitement vrai.

--Je ne m'tonne plus de la tranquillit o tu vivais ces derniers
jours.

--Voici. Grce au mur du jardin et  la fentre grille de sa chambre,
je peux, sinon voir et toucher Hyacinthe, du moins lui parler toutes
les nuits... C'est moi qui l'ai dcide  accepter la main du pauvre
Francis, qu'elle avait d'abord nettement refuse. Je lui ai prouv que
nous ne pouvions obtenir le consentement de son pre que par un coup
d'clat qui forcerait ce pauvre homme  prendre une rsolution virile.
Hyacinthe a combattu longtemps, mais enfin elle a fini par donner
son consentement. De l, l'vnement que tu viens de voir. Ce qui l'a
dcide surtout, c'est le cartel que j'ai adress  Francis; elle a eu
peur d'un duel o je pouvais tre tu. Pour prvenir ce danger, elle a
fait elle-mme l'acte de courage dont tu as t tmoin tout  l'heure.

Et maintenant, cher ami, vive la joie!

Michel sautait et dansait de bonheur. Je lui demandai:

--Mais ton lection, qu'en fais-tu?

--Je me fais lire plus que jamais.

--Mais si tu es lu, papa Forestier te refusera la main d'Hyacinthe.

--Mais, Trapoiseau que tu es, si je ne me prsente pas contre lui, comme
il ne me craindra pas, il me la refusera bien mieux encore...

Il tira de sa poche une petite affiche-manifeste et me la mit sous les
yeux.

--Tiens, lis a et tu m'en diras des nouvelles.

    SAMEDI PROCHAIN

    4 juillet

    M. MICHEL BERNARD FERA UNE CONFRENCE DANS LA
    GRANDE SALLE DU CAF DE LA PERLE

    sur ce sujet:

    _LES PROCHAINES LECTIONS_

Notre minent concitoyen, qui s'est dj fait connatre dans plusieurs
de nos plus grandes villes, et dont les confrences sur les _Populations
de la France de l'Ouest_ ont obtenu un prodigieux succs au boulevard
des Capucines,  Paris, se propose d'aborder samedi et de traiter avec
la merveilleuse autorit qui lui est propre les questions si complexes
que prsente la crise actuelle o se dbat la Rpublique.

--Alors, tu vas faire un discours?

--Un, deux, trois, quatre discours.

--Et que diras-tu au public?

--Cela dpendra de la rponse que papa Forestier va faire demain.

--A quelle question?

--A celle que je lui poserai moi-mme.

--O?

--Chez M. Bouchardy, ton patron, qui le fera venir sous un prtexte...
Toi, cher ami, va faire imprimer et coller mon affiche sur tous les
murs.




XXVII

CONCLUSION


Le lendemain; dans l'aprs-midi, papa Forestier, la tte basse, l'air
inquiet et proccup, se parlant  lui-mme et faisant des gestes, parut
au bout du jardin de M. Bouchardy.

Mais, dans l'intervalle, le plan de bataille de Michel avait t chang.
C'tait  moi de soutenir le premier et principal choc,  lui d'emporter
la victoire et d'en recueillir le fruit.

Mon patron, qui tait dans la confidence de Michel, tait sorti tout
exprs pour me laisser seul avec le dput.

Je fis ses excuses en son nom, cela va sans dire, allguant une affaire
presse et qu'il n'aurait pu remettre, sans grave prjudice pour ses
clients. J'eus soin pourtant d'ajouter qu'il allait rentrer _d'un
instant  l'autre_, afin de retenir le poisson accroch  la ligne.

Au reste, M. Forestier lui-mme n'tait pas fch de trouver ce
prtexte pour causer avec moi, qu'il savait l'intime ami de Michel et
le dpositaire de ses secrets. Il s'y prit donc finement et, tout
en feignant de biller pendant que je faisais de mon ct semblant
d'crire, il me dit d'un air goguenard:

--Vous vous mlez donc aussi de politique, Trapoiseau?

--Peut-tre, monsieur le dput. Mais comment le savez-vous?

--On me l'a dit... Il parat que vous tes rpublicain?

--Tout--fait.

--Oh! mais un chaud, chaud rpublicain, de ceux qui disent: Sois mon
frre, ou je te tue!

--H! h! monsieur, il en est quelque chose...

Je riais, il riait aussi, car Dieu sait si je suis farouche et si j'en
ai la mine.

Il continua:

--On m'a dit que vous seriez candidat aux prochaines lections...

Je rpondis simplement:

--Cela pourra venir, mais il faut que Michel passe avant moi.

Il parut trs tonn:

--Comment Michel se prsente?... Pas possible!

--Lisez sur les murs l'annonce de sa confrence.

M. Forestier leva les paules.

--Michel n'a pas de chances, dit-il. Michel est trop jeune. Michel n'a
pas fait ses preuves. Michel n'a pas une nombreuse clientle et l'appui
du gouvernement, de la magistrature et du clerg que j'ai, moi. Michel
n'a pas la possession d'tat. Il n'est pas dput de Creux-de-Pile
depuis vingt ans. Enfin Michel est trop exalt. Il aura contre lui
tout ce qui pense bien, tout ce qui est riche, tout ce qui veut vivre
paisible et honor... Allons donc, Michel n'aura pas cinq cents voix!

Cette fois le bonhomme parlait avec chaleur et ne cachait plus sa pense
ou plutt son pre dsir de rester dput  tout prix.

Voyant cela, je rpliquai ngligemment que le suffrage universel tait
chose journalire comme le vent et la pluie; qu'on avait t trs
mcontent  Creux-de-Pile que le dput n'et pas vot dans la sance
fameuse o 363 hros avaient affirm la Rpublique...

M. Forestier parut troubl.

--Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais tout a, moi?
Est-ce que je pouvais deviner la pense de mes lecteurs? Si j'avais su
 quel parti ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais
pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que a me fait  moi,
au fond,--entre quat'z-yeux, je peux bien vous le dire,
Trapoiseau,--qu'est-ce que a me fait de voter  droite ou  gauche?..
Encore  prsent ils n'ont qu' parler, mes lecteurs! je dirai, je
ferai tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me rlisent!...

Le pauvre homme perdait la tte et me parlait comme  sa conscience.

Je rpondis gravement:

--Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop tard. Nous avons
choisi Michel, qui est jeune, qui nous plat, qui parle bien, qui ne
nous abandonnera pas, qui votera toujours pour la Rpublique, et--ici
je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur de faire
attention,-- moins que Michel lui-mme ne renonce  sa candidature...

Les yeux du bonhomme brillrent d'une ide soudaine. On et dit un bec
de gaz allum tout  coup dans un cabinet obscur. Il s'cria tout mu:

--Mais s'il y renonait?

Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer plus fortement je
dis:

--Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est ambitieux, il est
orateur, il a devant lui un long avenir; ma foi, il serait bien sot d'y
renoncer, ayant d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comits
secrets s'organisent de toutes parts et ont reu des instructions de
Paris...

M. Forestier plit  cette nouvelle. Cependant il essaya de faire bonne
contenance.

--J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux, de plus riche et de
plus influent dans le pays... M. le prsident Vire--Temps d'abord, qui
dispose  lui seul de trois mille voix...

A ces mots j'clatai de rire.

--Vous ne savez donc pas la nouvelle?

--Quoi encore?

--M. Vire--Temps est, depuis hier soir, candidat pour son propre
compte.

--Ah! mon Dieu! Est-ce possible?

--Hier, aussitt en revenant de la mairie, lui et son fils le
sous-prfet ont runi les maires qui taient venus pour assister au
mariage de mademoiselle Hyacinthe...

--Maudite enfant! s'cria le pre. C'est elle qui est cause de tout..
Enfin qu'ont-ils dcid?

--... Que M. le prsident se prsenterait aux lections contre vous et
contre Michel, que les maires et les curs le soutiendraient chaudement,
etc., etc. Le sous-prfet a mme dit en riant quelque chose que je ne
voudrais pas rpter...

--Quoi donc, voyons?

--Que les conservateurs votant pour son pre et les rpublicains pour
Michel, vous resteriez entre deux chaises... _Assis_ par terre.

--Il a dit a cet imbcile! s'cria Forestier indign; eh bien, nous
verrons!... Et pour commencer...

Au mme instant, Michel parut dans le jardin. Il s'avanait lentement et
saluait Angline  sa fentre sans faire semblant d'apercevoir le pre
Forestier.

Mais celui-ci, tout chaud des rvlations que je venais de faire, me
quitta en disant:

--Je vais vous laisser  votre travail, Trapoiseau, et faire un tour de
promenade.

Je ne cherchai pas  le retenir, et voici, d'aprs le rcit de Michel,
ce qui se passa entre eux.

Chacun des deux fit comme au thtre et s'arrangea pour heurter l'autre
par hasard, se rcrier d'tonnement et s'excuser.

--Ah! ah! dit le dput, je ne m'attendais gure  vous rencontrer
ici, monsieur Michel Bernard! Mais puisque vous voil, nous allons nous
expliquer, s'il vous plat.

Cela fut dit d'un ton demi-fch, demi-affectueux, qui fit voir  Michel
que j'avais trs bien rempli mes instructions. Il rpondit donc avec
respect qu'il tait trop heureux de cette rencontre, qu'il l'aurait
sollicite s'il avait os ou si mademoiselle Hyacinthe l'avait permis...

--Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes paraissait avoir
pris son parti de beaucoup de choses, vous l'aimez?

--Passionnment.

--Elle vous aime?

--Vous l'avez entendue hier.

--Eh bien, prenez-la, je vous la donne...

Michel se jeta dans ses bras en s'criant:

--Ah! vous serez vraiment mon pre!

M. Forestier ajouta:

--Ah! mais, minute!... D'abord les conditions du contrat seront les
mmes qu'autrefois, except pour votre belle-mre qui, je vous en
rponds, ne donnera pas un centime, mme de revenu...

--Qu'importe? rpliqua firement Michel.

--Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous vous en apercevrez plus tard
quand vous aurez des enfants... De plus, coutez-moi bien!... Au lieu
d'tre mon adversaire aux lections, vous serez mon principal avocat et
soutien.

--Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un dput rpublicain.

--Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque ou pour un crustac?
Je suis rpublicain, mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous
allez me dire--je le lis dans vos yeux,--que j'tais bonapartiste au
Corps lgislatif de l'empire... eh bien, qu'est-ce que cela prouve?...
Mes lecteurs voulaient Bonaparte, alors je faisais comme eux...
Maintenant ils veulent la Rpublique, c'est donc mon devoir de voter
pour elle... Enfin je m'y engage, et ds demain je vais crire  tous
les journaux mes regrets de n'avoir pas t  Versailles le jour du
vote des 363. J'aurais t le trois cent soixante-quatrime. tes-vous
content?

--Oui, dit Michel.

En effet, ds le soir mme tout fut arrang. Il rentra dans la maison
Forestier.

Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur beau-pre, le discours
qu'il s'tait engag  faire contre lui au caf de la Perle, et cela fut
trouv trs fort, au dire de mon ami Nanmoins.

Un hasard heureux empcha la vieille Rosine d'y mettre obstacle. La
nuit prcdente, cette femme potique, rvant  sa fentre pendant qu'il
pleuvait, avait attrap une pleursie, et mourut quelques jours aprs,
laissant peu de regrets.

On lui fit cependant des funrailles trs convenables, et la belle
Hyacinthe, que tout le monde croyait sans dot, se trouva la plus riche
hritire de tout le pays. Il est vrai que Michel se hta de restituer
au pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle, ce qui le rendit
plus joyeux qu'un poisson dans l'eau.

Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques difficults, mais mon
oncle, le cur Torlaiguille, homme de bon sens et de bon conseil, lui
fit sentir qu'elle ne ferait qu'loigner de sa maison Michel et ses
futurs petits-enfants. D'ailleurs elle tait contente, ayant vu
mourir son ennemie. Elle rechigna donc, garda la plus grande partie de
l'hritage de son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna son
consentement, c'tait l'essentiel.

Le gros Francis Vire--Temps, un peu dmont par l'affront qu'il avait
reu de la belle Hyacinthe, pousa Berthe aux grands pieds, la fille de
M. Patural, jurisconsulte minent; il n'tait pas homme, le bon gros
receveur,  se chagriner longtemps ni  prfrer fortement une femme
 une autre. Pourvu que son dner ft bon et servi tous les jours  la
mme heure, il tait heureux.

Il l'est encore.

Quant  moi,--les sicles futurs voudront-ils croire  mon
bonheur?--j'ai pous ma chre Angline, voici comment:

Une aprs-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme robuste et bien portant
mais un peu gros, eut un soupon d'apoplexie. Comme il tait prudent
et sage, il se tint pour averti, voulut rgler ses affaires et m'en fit
confidence. Il songeait  vendre son tude et voulait la faire afficher
dans les journaux de Paris.

Le soir je racontai l'histoire  ma mre, qui du premier mot me dit:

--Achte-la.

--Avec quoi, maman?

--Avec ce que tu vas voir, Flix!

Et alors elle tira du fond de son armoire, o je n'avais jamais cherch,
des titres de rentes et des actions de chemins de fer pour plus de deux
cent mille francs.

Comme je la regardais avec tonnement, elle me dit:

--Flix, voil trente ans que je travaille  te faire riche; si je te
l'avais dit quand tu tais petit, tu te serais mis  flner, comme tant
de fils de bourgeois qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu
t'es cru pauvre, tu as travaill, tu es un homme maintenant. Voil. Tout
est  toi! Achte l'tude de ton patron. Mon mari tait huissier, mais
mon fils sera notaire, et qui sait? Peut-tre un jour prsident de la
Rpublique!

Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'tude, j'tonnai matre
Bouchardy, qui ne me croyait pas si riche, je demandai Angline en
mariage et je l'obtins; Michel et la belle Hyacinthe vinrent  la noce
avec le papa Forestier, que nous avions fait rlire et que nous fmes
ensuite nommer snateur, aprs la mort de son cousin. Michel a remplac
son beau-pre  la Chambre des dputs. Quant  moi, je suis conseiller
municipal depuis deux ans, pre depuis dix-huit mois et maire de
Creux-de-Pile depuis six mois.

Que Dieu vous garde, mes frres!


FIN


    TABLE

    I. Entre Notaires
    II. Angline
    III. Ma Mre
    IV. A la Cuisine
    V. Un article du Contrat
    VI. Le Prsident de Creux-de-Pile
    VII. L'Orage
    VIII. Doux Propos
    IX. M. le Receveur des Finances
    X. Fin d'un Th
    XI. Un Don gnreux
    XII. Un Don gnreux (suite)
    XIII. Sous les Fayants
    XIV. Lche! Lche!! Lche!!!
    XV. La Mort de Csar
    XVI. Deux Citations
    XVII. La Salle d'Audience
    XVIII. Le Juge de Paix
    XIX. Le Jugement
    XX. Entre lecteurs
    XXI. Les Bans
    XXII. Un Assassinat
    XXIII. Chambre de malade
    XXIV. Un Comit lectoral
    XXV. Au Caf de la Perle
    XXVI. A la Mairie
    XXVII. Conclusion

    FIN DE LA TABLE






End of the Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE ***

***** This file should be named 16789-8.txt or 16789-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/6/7/8/16789/

Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

