The Project Gutenberg EBook of Le Salon des Refuss, by Fernand Desnoyers

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Title: Le Salon des Refuss
       Le Peinture en 1863

Author: Fernand Desnoyers

Release Date: September 26, 2005 [EBook #16758]
[Last updated: March 4, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SALON DES REFUSS

LA PEINTURE EN 1863

PAR

FERNAND DESNOYERS

PARIS

AZUR DUTIL, DITEUR

131, RUE MONTMARTRE, 131

1863

LE SALON DES REFUSS

PAR UNE RUNION D'CRIVAINS

SOUS LA DIRECTION DE FERNAND DESNOYERS

V'la l'bataillon d'la Moselle,
En sabots!
V'la l'bataillon d'la Moselle!!!
(_Chanson populaire_.)




I

=SOMMAIRE=

     Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu
     mchant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la
     question du Jury.--L'Empereur la rsout.--Grand embarras des
     Refuss.--Ils se reoivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle
     en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la
     peinture.--Le Comit de salut... des Refuss.--Son
     plbiscite.--Honneur au courage malheureux!--Unit de
     Refus.--Succs espr des Refuss.--M. Harpignies a tous les
     droits.--La Grenouille et le Livre, fable.--M. Briguiboul dans les
     deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets,
     navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La
     cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--Dfense des
     moulins non attaqus.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du
     critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la
     peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des
     peintres--cole de Paris.--cole de Montmartre.--cole de
     Rome.--cole de Fontainebleau.--La raison mme reprend la
     parole.--The end.

       *       *       *       *       *

Aux poques o le quart d'heure de l'Exposition des tableaux approche,
les peintres grouillent, s'agitent, se trmoussent, fouillent dans leurs
ateliers et n'y trouvent rien ou presque rien. Tous les jours, deux mois
avant le dernier moment, ils complotent de travailler et d'accoucher de
grandes oeuvres. Mais ces gigantesques complots avortent et s'panchent
dans les petits cerveaux des peintres. Il ne rsulte de tout cela que
des discussions. La discussion est tout  la fois le fort et le faible
des peintres. Non, les discussions ne sont pas le seul rsultat de tant
d'efforts quand il n'est plus temps: il arrive aussi que les tableaux
sont manqus, mal faits, pas faits et mauvais pour la plupart.

Fatigus de voir pricliter l'Art qu'ils n'avaient pas port bien haut,
les peintres, membres du jury, croient qu'ils deviennent svres. Ils le
croient aussi, les peintres qui courent, c'est--dire qui veulent tre
exposants. Bien des tableaux qu'on a vu se diriger  pied et en voiture,
sur des crochets ou des brancards, sont forcs de reprendre le chemin de
l'atelier natal.

Il n'en a pas t ainsi cette anne:

Les cris des peintres, leurs rclamations se sont levs du fond des
marais jusqu'aux oreilles de l'Empereur. Les plaintes parvenues  cette
hauteur ont obtenu justice. En vain le jury, souriant et haussant
doucement l'paule, disait:

On verra si nous n'avions pas raison!

En effet, on le verra.

Cette grave et ternelle question du jury et mme du jugement ne sera
donc jamais rsolue? Nous la verrons ternellement plante devant nous.
Elle nous ennuiera toujours.--O est-il, le jugement dernier? Le
voici,--par dcision impriale.--Les refuss seront accepts ou exposs.
Les exposs ou accepts, seront exposs comme les refuss.

Donc les accepts et les refuss, les exposants et les exposs, qui sont
 peu prs galement exposs et exposants, ont pu lire dans le
_Moniteur_ du 24 avril 1803 l'extrait suivant:

     De nombreuses rclamations sont parvenues  l'Empereur au sujet
     des oeuvres d'art qui ont t refuses par le jury de l'Exposition.
     Sa Majest, voulant laisser le public juge de la lgitimit de ces
     rclamations, a drid que les oeuvres d'art qui ont t refuses
     seraient exposes dans une autre partie du Palais de l'Industrie.

      Cette Exposition sera facultative, et les artistes qui ne
     voudraient pas y prendre part n'auront qu' en informer
     l'administration, qui s'empressera de leur restituer leurs oeuvres.

      Cette Exposition s'ouvrira le 15 mai. Les artistes ont jusqu'au 7
     mai pour retirer leurs oeuvres. Passe ce dlai, leurs tableaux
     seront considrs comme non retirs, et seront placs dans les
     galeries.

A cette nouvelle la joie des artistes fut grande, mais leur indcision
plus grande encore.

     A ces mots les lions deviennent des ttards.

La fameuse question du jury fit place  celle-ci: Exposerons-nous, ou
non?--Nous acceptons-nous, ou ne nous acceptons-nous pas? Nous
montrerons-nous aussi rigoureux envers nous-mmes que le jury? Ce serait
lui donner raison. Nous nous acceptons. Mais d'autre part regardons-nous
bien: nous ne nous acceptons pas!

Finalement, les uns ont t non indulgents, mais justes, en
s'acceptant,--et les autres aussi en se refusant. Que leurs ouvrages
soient bons ou mauvais, peu importe. Ceux qui veulent se voir et se
montrer le peuvent. Ils en appellent du jury qui n'est pas tumultueux,
au public qui n'est pas attentif. Il est vrai qu'ils n'admettraient
gure le jugement de tout le monde, s'il n'tait conforme  celui du
jury. C'est la loi de nature,--plus que de s'entr'aider.

Eh bien! je vais dire une chose qui va m'tonner, je suis de l'opinion
des peintres,--des peintres refuss par le jury qui s'acceptent tout
seuls et s'exposent. Certes le jugement du public  tte de veau n'est
pas plus sr que celui du jury palm, ni que celui des esthtistes et
des critiques d'art raisonneurs; mais un objet d'art doit tre vu de
tout le monde, sans excepter les imbciles; il doit se manifester, afin
de se constater lui-mme. C'est sa condition d'tre. Il y a toujours
trois ou quatre personnes qui comprennent et sauvent un chef-d'oeuvre.

Les Refuss insoumis ont raison, comme tous les insoumis en tout genre.
Ils luttent au moins. C'est le seul moyen, la seule chance qu'ils aient
de pouvoir avoir raison. Que leurs armes, leurs oeuvres soient
mauvaises, tant pis! Ils n'ont pas peur. Oui, M. Brivet lui-mme, que
des loustics appellent le vtrinaire Brivet ou Brivet-le-Gaillard, M.
Brivet lui-mme, lve de M. Yvon, a raison d'exposer ses _types de
chevaux_.--Ces chevaux sont de vritables types, en effet; ils sont de
toutes couleurs et semblent avoir uniformment des molletires de
zouaves. J'aurai la hardiesse de dire que, malgr leur comique et leur
puissance d'attirer le monde, on les trouve mauvais. Mais si leur auteur
les trouve bons, qui peut lui prouver qu'ils sont dtestables?

Les peureux, les poltrons, les couards, qui ont _remport_ leurs
tableaux, (comme dans le peuple on dit: _remporter une veste_), n'ont
fait qu'une rvrence de plus au jury. Ils ont tratreusement abandonn
leurs frres d'armes, le bataillon en sabots... des Refuss, soit,--mais
des Refuss qui combattent!

     Ce catalogue a t compos en dehors de toute spculation de
     librairie, par les soins du comit des artistes refuss par le jury
     d'admission au Salon de 1863, sans le secours de l'administration
     et sur des notices recueillies de tous cts et  la hte. Un
     certain nombre d'artistes n'ayant point eu sans doute connaissance
     de sa prparation, soit qu'ils aient t absents de Paris, soit que
     les avis publis par l'_Opinion Nationale_, la _Patrie_, le
     _Temps_, la _Presse_, le _Sicle_, le _Moniteur des Arts_, etc, ne
     soient point parvenus jusqu' eux, ce catalogue n'a pu tre rendu
     aussi complet que l'et dsir le Comit.

      En livrant la dernire page de ce catalogue  l'impression, le
     Comit a accompli sa mission tout entire; mais en la terminant, il
     prouve le besoin d'exprimer le regret profond qu'il a ressenti, en
     constatant le nombre considrable des artistes qui n'ont pas cru
     devoir maintenir leurs ouvrages  la Contre-exposition. Cette
     abstention est d'autant plus regrettable qu'elle prive le public et
     la critique de bien des oeuvres dont la valeur et t prcieuse,
     autant pour rpondre  la pense qui a inspir la
     Contre-exposition, que pour l'dification entire de cette preuve,
     peut-tre unique, qui nous est offerte.

     _Les membres du Comit_,

     Chintreuil,
     Desbrosses, (Jean),
     Desbrosses,
     Depuis (P. Flix),
     Junker (Frdric),
     Lapostolet,
     Lev,
     Pelletier (Jules).

      Paris, le 14 mai 1863.

S'il faut insister sur l'utilit, sur l'importance de la dfense et sur
celle de l'Exposition des tableaux refuss, je dirai que les tableaux
reus sont peut-tre moins mauvais, mais  coup sr plus ordinaires et
plus mdiocres que les autres. On trouvera bien plus de hardiesse et
d'essai, bien plus de tentatives malheureuses, mais courageuses dans les
tableaux refuss que dans ceux reus.

Une remarque trs-judicieuse  faire, c'est qu'il y a un systme absolu
d'exclusion pour les tableaux d'un certain genre, pour tous ceux, par
exemple, de l'cole dite _raliste_. Toute tentative faite en dehors des
principes ou des habitudes de l'Acadmie est rejete. Nous rsumerons 
la fin de ce livre ce que nous pensons de toutes les coles, de tous les
systmes, de l'Acadmie, des jurys, etc., et nous insisterons sur cette
rprhensible unit de refus, de rejet des oeuvres faites dans le got
d' prsent, vcues et humes dans l'air au lieu d'tre servilement
imites, ternellement rves de la mme manire.--tires d'un moule
uniforme.

Cette Exposition des Refuss faite pour la premire fois, attire
beaucoup plus de monde que celle des reus. On s'y amuse bien plus, et
l'on y vient juger juges et jugs. Que de tableaux refuss et accepts
sans la moindre apparence de raison! Pourquoi oui et, pourquoi
non?--Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas admis les paysages de M.
Harpignies? Ceux de M. Chintreuil, on s'explique encore leur refus; sans
tre d'une audace outre, ils contiennent une tude trs-minutieuse et
trs-fine de la nature champtre; ils sont un peu en dehors du
bien-faire ordinaire; ils ont pu, comme la grenouille, effrayer le
livre acadmique; mais les paysages de MM. Harpignies, de Serres,
Jongkind et de plusieurs autres; mais le grand tableau de M. Briguiboul,
suprieur  celui du mme peintre qui est parmi les reus; mais les
_Embrasseux_ de M. Jean Desbrosses, des _natures mortes_, des _fruits_,
des _ognons_, des _carottes_, etc.; les portraits de MM. Julian, Fantin,
Gilbert et vingt autres, pourquoi les avoir refuss? Personne, pas plus
un jur qu'un jury, pas plus un critique d'art qu'un peintre, ne pourra
donner une bonne raison du refus. Les peintures que je viens de citer
sont proprement, habilement excutes dans les rgles et dans les
conditions de sujet et de faire ordinaires. Donc, mme en dehors de tout
esprit rvolutionnaire, les peintres des tableaux susdits, qui ont
protest en profitant de la Contre-exposition offerte, ont eu doublement
raison.

Ah! je comprends les frayeurs du jury  l'aspect des hardiesses du
matre-peintre Courbet, ou du peintre des croque-morts, M. Lambron; les
peintres de talent ont presque tous eu le mme sort: on les a refuss
jusqu' ce qu'ils se soient imposs, jusqu' ce qu'ils soient entrs de
force, ports dans la salle par tout le monde. Quant aux peintres
originaux, il leur a fallu lutter toute la vie et employer des moyens
malicieux pour se faire admettre et se glisser derrire leurs pauvres
confrres,--pour se placer  cte d'eux.

Je comprends que l'amour du calme et le respect de l'Acadmie fassent
reculer les juges devant le gai tableau de M. Fitz-Barn, _La Cage_, qui
attire tant de monde, et qui contient tant d'animaux. Je m'explique le
rejet _du Lever_ de M. Julian, _du Jeu de paume_ de M. Colin, de _la
Femme adultre_ de M. A. Gautier, du _Bain_ de M. Manet, de _la Fille
Blanche_ de M. Whistler, le plus spirite des peintres, et de _la
Dernire heure_ de M. Viel-Cazal. Tous ces tableaux trs-remarquables,
ou trs-oss, ont d troubler des gens chargs de la dfense du bon
got, de l'Art, de la Science et de beaucoup trop de choses que personne
ne veut attaquer.

Tout le monde peut s'assurer que ce plaidoyer pour les Refuss est
juste; que je ne dis que des vrits et que ces vrits sautent aux
yeux.

On peut ds  prsent tre certain que les tableaux que j'ai cits
attirent et mritent l'attention par des raisons diverses.

Dieu! que c'est ennuyeux, l'Exposition! Comme tous ces cadres dors,
tous ces numros, toutes ces peintures _a giorno_ vous taquinent les
yeux, vous desschent la gorge, vous font mal au cou!

Si j'avais l'intention de devenir critique d'art et _de faire le Salon_
souvent, j'aimerais mieux, je crois, faire une tourne dans tous les
ateliers quelques jours avant l'Exposition, que d'aller au muse. Ce
serait plus fatigant et plus ennuyeux, mais je verrais mieux. Rien n'est
plus discordant que cet amas de peintures. Au-dessous d'un tableau grave
grimace un tableau grotesque.

Mais je ne veux pas devenir critique d'art.

Ah! les critiques d'art!

       Voil, voil, voil!
    Le vrai critique d'art franais.

Le fameux critique influent au gilet blanc, celui-l mme qui _se
groupait_ dans les foyers de thtre, les soirs de premire
reprsentation, et qui _protgeait_ si solennellement les auteurs
dramatiques et les acteurs, n'est rien auprs du critique d'art.

Le critique d'art a une importance qu'il ne cherche pas  dissimuler.
Cette importance est base sur sa science. C'est lui qui a fait des
dcouvertes d'esthtique, de Svedenborgisme, de philosophie et de
spiritisme dans les paysages et dans les tableaux. Jusqu'alors on
n'avait trouv dans la peinture que la reprsentation des objets plus ou
moins russie. Le critique d'art est enfin venu, arm de gros tomes, et
il a dmontr aux peintres que les diverses coles de philosophie
allemande, n'taient pas du tout trangres  la peinture. Kant,
Leibnitz, Spinosa, Hgel, Schelling, Fichte, Richter, Grimm, Locke,
Condillac et Denis Diderot, Svedenborg et Saint Martin font bien dans le
paysage et les critiques d'art, qui sont leurs interprtes pour les
peintres, les ont barbouilles de vermillon et de jaune de chrome et ont
puissamment prouv la ncessit absolue de leur incarnation dans la
peinture  l'huile. Avant le critique d'art, on ne savait que voir la
peinture, on ne savait pas la lire. Actuellement, grce aux critiques
d'art, les peintres mieux renseigns, remplissent leurs paysages et
leurs portraits d'esthtique et de svedenborgisme. Heureux qui peut
entendre un paysagiste approfondir les questions _d'objectif et de
subjectif_, de sensualisme, de matrialisme et de spiritisme, et
rsoudre le problme _des trois corps_, d'aprs le fameux marquis de
Condorcet.

J'ai eu la chance de me trouver dans une socit de peintres et de
critiques d'art, brasserie allemande, o l'on discutait fortement, 
propos de la dernire exposition de tableaux et de celles de Courbet,
sur la dfinition de _la substance_. Les peintres, en mditant le fameux
_Enterrement d'Ornans_ du matre-peintre, inclinaient d'abord pour le
cartsianisme, puis, dfinissant _la substance_, ils la considraient
comme purement passive et invoquaient  l'appui de leur dissertation
Mallebranche, Descartes et Spinosa. A la seconde tourne de canettes,
les critiques d'art ramenrent avec un grand bonheur d'expressions les
peintres aux _monades_ et  une _harmonie prtablie_ qui expliquait
tout.

Le critique d'art a rendu le peintre plus bte qu'il n'tait,--plus que
la nature,--presque autant que lui.

Il est la cause de la classification des peintres qui donnera une si
rude besogne aux professeurs du Musum:

    Les peintres, dsormais, rangs sur une liste,
    Seront tiquets par un naturaliste.

       *       *       *       *       *


=CLASSIFICATION DES PEINTRES=

COLE DE PARIS

Les peintres de cette cole sont gnralement lves de Gassendi; comme
ce clbre professeur, ils font leur syntagme lgrement colori
d'picurisme.--Voltaire, Rousseau, d'Alembert et Diderot empoignent les
peintres  leur sortie de l'cole de Gassendi et les poussent au
matrialisme. Le fameux Biard, un des plus vieux lves, se rappelant
que Molire avait t aussi disciple de Gassendi, s'est surnomm le
Molire de la peinture.

Quelques spirites jettent de la varit dans cette cole,  laquelle se
rattachent les Michel-Ange de Montmartre, dont nous avons
esquiss autrefois les portraits comme suit:


LES MICHEL-ANGE DE MONTMARTRE

Montmartre fut autrefois clbre dans le monde des railleurs par son
Acadmie. Les nes de Montmartre sont tous _artisses_.

       *       *       *       *       *

Tout le quartier Brda, la rue des Martyrs, les boulevards extrieurs et
les rues de Montmartre sont occups par des peintres, des gens de
lettres, sculpteurs, musiciens, acteurs et architectes de vilaine
espce. Le fluide sympathique, loi physique irrsistible, les a attirs,
groups et parqus dans un mme lieu.

       *       *       *       *       *

Gnralement ils sont malpropres. Ils affectent dans leurs allures, dans
leur mise, dans leur langage, une dsinvolture qui voudrait prouver que
l'Art seul les proccupe. Les lignes et les coupes vulgaires de leur
figure les rendent odieux aux yeux avant que les oreilles ne soient
blesses par leur voix: car l'horrible vulgarit leur sort par tous les
porcs et par tous les sens.

       *       *       *       *       *

Ils se font _des ttes_, ce qui serait excusable s'ils pouvaient
comprendre l'insuffisance de celles que la nature leur a faites; mais
non, ce n'est qu'une prtention bte: ils veulent attirer les regards
des bourgeois, dans les estaminets.

       *       *       *       *       *

Pour se faire de grands fronts, ils rejettent leurs longs cheveux en
arrire, les bouriffent ou les collent derrire l'oreille, les sparent
par une raie au milieu de la tte ou les portent  la _mal-content_, en
laissant alors crotre leur barbe, qu'ils taillent avec le mme art.

       *       *       *       *       *

Une remarque bizarre rsulte de leur examen. Au bout de peu de temps,
l'intimit leur donne  tous la mme voix, les mmes gestes, les mmes
paroles, la mme dmarche.

       *       *       *       *       *

Si l'un d'eux s'accoutre d'une faon, deux jours aprs le camarade est
affubl pareillement.--Les paletots-sacs et les feutres  larges bords
sont de leur got: _a_ a du _chic_ ou du _caractre_, disent-ils.

       *       *       *       *       *

Mais le plus souvent on les voit passer dans le quartier ou s'attabler
dans les cafs, habills de pantalons  pied  larges carreaux, de
vareuses rouges et coiffs de chapeaux de paille, de brets, ou plus
simplement tte nue.

       *       *       *       *       *

Ils partagent avec les acteurs la manie du tutoiement, et ce sont
justement leurs propos qui provoquent dans l'homme les hauts-le-coeur
les plus prcipits.

       *       *       *       *       *

Ils ne s'abordent jamais sans s'adresser cette phrase sacramentelle:
Bonjour, _ma vieille_, comment _qu'a te va_? Quelques mots d'argot
tincellent maladroitement dans leur conversation. Mais voici un
chantillon significatif, qui achvera de donner une ide juste de leurs
expressions:

       *       *       *       *       *

Un soir, quelques-uns de ces messieurs taient runis dans un atelier.
Un d'eux chanta une abominable niaiserie intitule: _le Voyage arien_.
Le chanteur prenait des airs inspirs qui paraissaient mouvoir
profondment l'auditoire. Quand il eut fini, tout le monde l'entoura, le
flicita vivement; puis un peintre lui serra les deux mains en lui
disant: _C'est gal, tu y as t de la larme_.

       *       *       *       *       *

Leurs moeurs ne sont pas difiantes. Leurs soires se passent dans les
bals de barrire ou dans les estaminets; leurs nuits, je ne peux pas
dire o. Enfin ils emploient leurs jours  dormir, flner, jouer au
billard ou  l'_impriale_,  fumer et  boire et manger des poisons qui
ne les tuent pas.

       *       *       *       *       *

Leurs opinions artistiques et littraires sont que M. Gustave Dor a un
talent _patant_, que M. Edmond About est _l'esprit franais_ en
personne; que sais-je encore? Cela suffit.

       *       *       *       *       *

Du reste, il n'est rien qui ne leur soit familier: peinture, posie,
sculpture, musique, philosophie, sciences, tout est de leur ressort.
Semblables en cela au _Solitaire_ de M. le vicomte d'Arlincourt, ils
voient tout, ils savent tout, ils sont partout.

       *       *       *       *       *

Quoiqu'ils soient tous de _bons garons_, il ne faut pas se fier  eux.
Comme ils sont naturellement rpulsifs, aux yeux d'abord, ensuite aux
oreilles et au nez mme, puis surtout aux intelligences, il en rsulte
qu'ils ont pris en aversion tous ceux qui voient, qui entendent ou qui
comprennent.

       *       *       *       *       *

C'est parce que ces _artisses_ ne font rien qu'ils se mlent de tout;
quand je dis qu'ils ne font rien, c'est l'exacte vrit. Cependant, de
temps en temps, ils barbouillent des vers ou de la prose, ils
griffonnent des tableaux, ptrissent de la musique et gchent des
pltres; ils sont tous peintres, musiciens, potes, sculpteurs et
philosophes. Cette multiplicit de moyens dans l'impuissance les a fait
surnommer _les Michel-Ange de Montmartre_.

(1856.)


COLE DE ROME

Les peintres de cette cole sont universels et clectiques. Ils n'ont
pas de parti pris en philosophie. Pic de la Mirandole, Bacon, Machiavel,
Gozzi, Humbold et Cousin sont sur leur palette. Quand ils rentrent 
Paris ils deviennent hommes du monde et quelquefois musiciens. Ils
reoivent.


COLE DE FONTAINEBLEAU

Cette cole est celle qui contient la plus grande varit de peintres
philosophes.--C'est toute une mnagerie.

Les peintres de Barbison
Ont des barbes de bison.

Presque toutes les clbrits picturales ont vcu  _Barbison_, 
_Marlotte_ et  _Samois_. Habitus  grimper de roc en roc dans les
_gorges d'Apremont_, ils abordent aisment les pics escarps de la
philosophie la plus allemande. Le _Mont-Aigu, Franchard_, la _Roche qui
pleure_ et la _Mare aux fes_ leur ont donn de saines ides sur
Leibnitz, Spinosa, Kant, ides dont les critiques d'art avaient plant
le germe en eux. Que de paysages philosophiques rsultent de ces divers
systmes!

Voil ce que les critiques d'art ont fait. Ils ont comme des incubes et
des sucubes tellement gratt les pauvres cervelets des peintres, qu'ils
le sont compltement rendus fous, tandis qu'eux restaient simples
crtins.

Il y a autant de _faiseurs de Salons_ que de tableaux  l'Exposition.
Chaque toile pourrait avoir son critique spcial. Il faut retenir
l'accent _niais_ et magistral des bonshommes de lettres disant: Cette
anne, je fais le Salon. C'est pourtant Denis Diderot qui est cause de
ce mal; il n'est pas plus coupable que le soleil de faire natre les
vers  soie; mais enfin tous les coloptres du petit et du grand
journalisme ont le nom de Diderot  la trompe; ils se collent comme des
taons au ventre des peintres et sur les tableaux, croyant faire comme le
grand crivain. Ils ne se doutent gure que Diderot examinait la
peinture bien plus en philosophe et en homme qu'en peintre. Le sujet,
les poses, les expressions, la composition, l'intressaient infiniment
plus que la manire de peindre, le dessin et la couleur. Greuze, par
exemple, ne traitant que des conceptions simples et humaines, ne
reprsentant que des scnes villageoises, bourgeoises ou familires avec
navet et arrangement tout  la fois, lui semblait tre le plus grand
peintre de l'poque. Quant  l'argot des rapins mch par les critiques
diptres; quant aux mystres de la couleur, si souvent rvls, dans ces
derniers temps, par les suceurs d'esthtique, je crois que Diderot n'y a
jamais song.

La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il
s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de reprsenter les
objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est
approche. La littrature peut tout; elle cre, dcrit ou peint, raconte
et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interprter. Je me
rappelle que ces opinions allumrent une grosse discussion entre
plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors,  l'appui de
ses arguments, Manon Lescaut. D'aprs le portrait qu'en fait l'abb
Prvost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, 
peu de diffrence prs, de la mme manire, et telle que les peintres et
dessinateurs eux-mmes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais
jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense dcrire ou
peindre son caractre et ses passions. Ils ne reprsenteraient que sa
personne et des situations.

L'Exposition des refuss est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que
j'ai dj cits de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier,
Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent
l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de
cette Exposition, o nous avons constat une dplorable _unit de
refus_, sur laquelle nous insistons. Nous rpterons les opinions de
beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses
qui pourraient tre faites par nous et par tout le monde.

       *       *       *       *       *





II

=SOMMAIRE=

     Grande, moyenne et petite classe des Refuss.--Les braves.--Les
     suspects.--Les poltrons.--On demande les ttes des
     suspects.--Messieurs, le matre-peintre Courbet!--vidence de sa
     supriorit.--Parenthse.--Encore le critique d'art.--Paysages de
     M. Daubigny en plusieurs chants.--Hautes opinions de Courbet 
     propos de la peinture.--Rvolution-Courbet.--Ornithologie des
     critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--Ralisme et
     Romantisme.--Haro sur le matre-peintre!--Les bons curs, tels que
     les voulait Branger et que ne les veut pas M. Veuillot.--Exposition
     du Refus en chef.--Peinture  l'encre ou description.--Conclusion
     raisonne.

       *       *       *       *       *

Les Refuss peuvent tre diviss en trois classes:

La premire, la _grande_, est celle des Oseurs, des
Rvolts, des Protestants contre les jurys, une
Batterie des hommes sans peur; c'est pour ces peintres-l, qui
ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce
qu'ils font, que l'Empereur a dcrt une Contre-Exposition. Elle tait
ouverte  tous; mais le danger d'tre tu ou bless,--c'est--dire de
dplaire au jury et d'tre vinc une autre fois, le peu de courage, de
foi en soi-mme aussi, ont empch un grand nombre de peintres de
s'exposer--aux balles coniques des critiques et aux obus du public,
autrement dit aux feuilletons et aux clats de rire.

Ces peintres-l, leurs confrres, les Braves refuss, les
appellent des Couards et fixent leur nombre  1,800 ou 2,000.
C'est eux qui composent la troisime, la petite classe.

Quant  la seconde, c'est celle des Suspects, gens timides,
indcis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement
oui; peintres timors qui laissent leurs tableaux dans la salle des
Refuss, mais qui sont inquiets d'tre vus. Ils ont l'air d'tre
derrire leurs confrres, bien qu'ils soient  ct d'eux; en deux mots,
ils ne mettent pas de numros  leurs toiles; ils ne se sont pas faits
inscrire dans le catalogue des Refuss, et ils ne peuvent tre signals
que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns mmes de
ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas sign
leurs ouvrages. Si le Comit des Refuss tait aussi dcid que son
an, le Comit de salut public, les Suspects seraient
guillotins tous comme les tratres et les lches.

A la tte des plus vaillants Refuss, il convient de placer Courbet.
Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Muse,
il est le plus Refus des Refuss.

Courbet est la plus puissante individualit qui se soit produite parmi
les peintres depuis une vingtaine d'annes.--Pour ceux qui ne cherchent
pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la
posie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y
voir la reprsentation nave et vigoureuse des faits et des objets, la
supriorit du matre-peintre est vidente.

(Je n'exagre pas la dmence des critiques d'art et d'une foule d'autres
gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit
qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est
ce qui n'y est pas. Voil un critique qui m'interrompt pour me lire son
article sur M. Daubigny: Chaque touche, a-t-il crit, est un
hmistiche et fait venir  l'esprit un son cadenc, etc. C'est _avant
tout_ un grand pote!!!)

Courbet tout en ayant, des ides assez vastes de la peinture et des
mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit _faire
ressemblant_, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir.
Cette opinion instinctive est assurment prfrable  celle de croire,
comme le fameux M. Thor, que la peinture est faite pour instruire les
masses et donner des leons de politique ou de morale.

Toute espce de tricherie est carte des tableaux de Courbet. Il vaut
mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir rv; la
peinture mythologique ou allgorique excite son rire franc-comtois; il
pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour
l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est
indispensable.

Le systme de Courbet a fait clore de nombreux partisans; on voit
maintenant une foule de tableaux du genre dit raliste. Tous ces
croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de
Courbet. Il fait cole non seulement pour le sujet, mais encore pour la
manire de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du
nouveau matre: des anciens, et des plus clbres, ont visiblement
modifi leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'_Enterrement
d'Ornans_, si dcri  son apparition, demeur le chef-d'oeuvre de
Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconnatre de, lui,
pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux trs-beaux sans
doute, mais d'une moindre importance, l'_Enterrement d'Ornans_, dis-je,
a fait meute, mais aussi rvolution. Les oeuvres que Courbet a exposes
en 1861, lui avaient ralli, outre les jurs et les acadmiciens, les
semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient
 sa collection. C'tait toujours la mme peinture, mais ce n'tait plus
le mme sujet. Les postres de la fameuse _Baigneuse_ qui avaient
empch bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle tait
admirablement peinte, dans un paysage et  ct d'une belle fille
galement excuts de main de matre, ne furent plus poss pendant un
instant sur leurs binocles. Le _Combat de cerfs_, le _Renard sur la
neige_, le _Cerf bless_, etc., sont de superbes peintures qui
n'offensent personne. Ceux mme que le mot: _ralisme_ retenait encore
par leurs pans d'habit commencent  comprendre que ce mot n'est qu'un
nom, comme toute rvolution littraire ou autre en a toujours pris un,
nom qui n'engage en rien les individualit entre elles, qui leur laisse
leur pleine libert, et qu'un artiste hardi, indpendant et original
peut accepter comme il et accept relui de romantisme en 1830.

Mais cette anne tout est bien chang. Il n'y a plus assez de cris
contre Courbet; il a envoy au jury un grand tableau, reprsentant _des
curs ivres_, dont nous allons parler tout  l'heure. Ce tableau tait
escort de deux bauches, une _Chasse au renard_ et un _Portrait de
dame_.

Courbet, mdaill, tait reu de droit; mais _les curs_, dodelinant et
barytonnant, ont scandalis le catholicisme du jury, et le tableau a
t--je ne puis pas dire: refus, car il serait expos,--a t... remis
 la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public o
il fut accept, a fini par le recevoir dans son atelier, rue
Hautefeuille n 32. Tout le monde est invit  venir le contempler tous
les jours jusqu' midi.--On fait queue.

Jamais le matre-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant,
aussi amusant, aussi pris sur nature et tudi que celui-l.

Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance
un groupe de curs rabelaisiens, dont un, doucement cahot sur un joli
ne, ressemble  un silne rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui
semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal  personne! Un cur 
lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire
qui pourrait bien lui appartenir de trs-prs, tant il lui ressemble, le
soutient de l; un autre jeune vicaire--ineffable, celui-l,--tire le
grison par la bride; un troisime vicaire ramasse un vieux cur qui
butte  chaque pas.

Un peu en arrire, marche  pas compts un cur bourgeonn, aux cheveux
vineux, balanc par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en
apercevoir, raille la faiblesse de son collgue. La goguenarderie, la
sanguinolence coutumire du teint, produite par une longue srie de
repas copieux et prolongs, l'quilibre de ce cur, sont des merveilles
de peinture.

Quatre servantes viennent au loin, grenant des chapelets, suivant avec
un calme bat cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine.

Un brave paysan regarde passer le cortge en riant de tout son coeur et
de tout son ventre, mais sans ironie, auprs de sa femme agenouille,
habitue au respect de monsieur le cur.

Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et des plus anims de
Courbet, n'est pas l'oeuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme
la bonne femme ci-dessus dsigne sur le passage d'une dbauche
presbytrale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions
malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconnat pas dans
cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de Branger, l'inventeur
de ce bon cur populaire de Meudon, qui boit et danse avec les
fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot.

Courbet n'a fait que reprsenter une scne significative, expressive et
gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait
l'admission.

       *       *       *       *       *





III

=SOMMAIRE=

     Missive d'un lve, jeune encore, au nom des Refuss.--trange
     prtention.--Un petit lopin.--Arguments sans rplique, rponse
     accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question
     de M. Brivet-le-Gaillard et de Molire.--Navet
     indispensable.--Premier prix donn  M. Whistler.--Plusieurs
     tuiles se dtachent et tombent sur les ttes du Jury.--La btise
     afflige les uns et rjouit les autres.--Dclaration de principes.
     --Dithyrambe bien appliqu  M. Signol.--L'art militaire et la
     religion mal reprsents dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul
     est acquitt.--La Mythologie de M. mile Loiseau n'est pas adresse
      milie Demoustier.--Mosaque ou dessin  petits carreaux.--M.
     Amand Gautier jette la pierre  la femme adultre.--Le sujet est
     mis au concours par tout le monde.--Le public refait le
     tableau.--Un amant en dshabill, vu de dos.--Le Musum-Gautier.
     --Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou
     l'Architecte en dmence.--Imitation de Vad  l'adresse du
     jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves  l'appui.

       *       *       *       *       *

Nous recevons une lettre de M. Ancourt, un des Refuss hardis inscrits
sur le catalogue, une rclamation _au nom des artistes refuss_....

_Cet lve, jeune encore_, crit que les Refuss _n'avaient pas la
prtention d'tre exposs face  face avec les peintres en renom et mme
dj dcors_ (sic). Mais, alors, quelle tait leur prtention en
envoyant leurs tableaux  la Commission d'examen?

_Nous n'avons demand qu'un petit coin_, rpond ledit peintre, _pour
recueillir, s'il est possible, quelques encouragements_. Ce petit coin,
si modeste, vous pouviez l'obtenir sans vous faire refuser. On ne vous a
fait la concession du grand coin de la Contre-Exposition que pour donner
satisfaction aux plaignants et rclamants, et les faire ainsi juger, eux
et le jury, par le public. Si le public ratifie par sa critique les refus
de la Commission, les peintres sont condamns, sinon, c'est la
Commission qui est coupable.

Quant aux encouragements, qu'est-ce cela? Un artiste ne se dcourage
pas. Il sait ce qu'il fait et n'a pas besoin de compliments.

Qu'en regardant son oeuvre il se dise: c'est bien,
Sr d'elle et sr de lui,--tout le reste n'est rien.

Encourager qui? Quelqu'un qui fait mal  continuer?

Notre correspondant ajoute: _Nous ne disons rien de la prtendue
injustice du jury_, etc. Pourquoi donc protester contre sa dcision en
acceptant la Contre-Exposition? Et M. Ancourt nous crit _tout ce que
dessus_ Au nom des artistes Refuss! J'affirme qu'il se trompe
et qu'un grand nombre de Refuss n'ont pas les mmes opinions que lui.

Quelques personnes se sont mprises  propos de la petite physiologie du
critique d'art dtaille au commencement de ce livre. Je n'ai appliqu
drisoirement ce titre qu' des _jugeurs_ dont j'ai fait la description
ressemblante, qu' des _faiseurs de Salons_ de profession qui ne savent
ni critiquer, ni crire, ni voir, ni lire. Mais il faut bien se garder
de croire que je puisse confondre ces importants personnages avec des
crivains de gnie ou de talent qui ont exprim leurs opinions sur des
peintres et sur la peinture. Si par quelques traits, ceux-ci se
rapprochent de ceux-l, ce n'est qu'un petit ridicule qui se noie dans
la valeur du littrateur-critique. Mais, je le rpte, je n'ai pas plus
voulu mler ces hommes spirituels, intelligents et savants, que
moi-mme, qui suis bien aussi un peu critique d'art, aux pdadogues du
Palais-de-Justice, de l'cole normale, du Notariat, du monde et de
brasserie, dont j'ai cit les infirmits, les tics, les dislocations,
les loupes et les bosses intellectuelles. Quand on fait le portrait d'un
type d'animal, cela n'est pas le portrait de tous les animaux. M.
Brivet-le-Gaillard, dj nomm, ne dit pas non plus que ses _Types de
chevaux_ reprsentent tous les chevaux. L'ancien Trissotin et l'ancien
Vadius n'taient pas, dans la pense de Molire, la portraiture de tous
les savants et potes de son temps. De mme, en caricaturant certains
peintres trs-nombreux, je ne parle que de ceux-l et non d'autres,
comme le verront les gens qui continueront la lecture de ce livre.
(Quoique tout ceci soit d'une simplicit qui le rend inutile  dire, il
est bon, il est important de le dire. On ne saurait trop expliquer les
choses).

La peinture la plus singulire, la plus originale, est celle de M.
Whistler. La dsignation de son tableau est: _La Fille blanche_. C'est
le portrait d'une _spirite_, d'un _mdium_. La figure, l'attitude, la
physionomie, la couleur, sont tranges. C'est tout  la fois simple et
fantastique. Le visage a une expression tourmente et charmante qui fixe
l'attention. Il y a quelque chose de vague et de profond dans le regard
de cette jeune fille, qui est d'une beaut si particulire, que le
public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce portrait est
vivant. C'est une peinture remarquable, fine, une des plus originales
qui aient pass devant les yeux du jury. Le refus de cette oeuvre
n'irrite que les gens qui croient aux examinateurs, aux comits et aux
acadmies; ce refus fait plaisir  d'autres personnes et leur confirme
une fois de plus la vrit. Ne rien faire qui vienne de soi-mme, ne
rien faire que d'aprs les autres, c'est ce que veulent dire rgle et
tradition, bases fondamentales de l'art acadmique,  qui nous devons
Abel de Pujol et M. Signol.

     Tombe aux pieds de ce sexe  qui tu dois, etc.

Et, puisque je parle de ce membre de l'Institut, de ce juge des
peintres, qu'il me soit permis (autrement je prends moi-mme la
permission) de citer ici,  cause de sa violence, un petit morceau
extrmement violent:

     M. SIGNOL

      Une des hontes de notre temps, c'est qu'un peintre de la force de
     M. Signol ait pu arriver  l'Institut. Ce que c'est, cependant, que
     la mdiocrit soutenue, la docilit acadmique et la btise
     soumise! N'avoir ni impression, ni ides, ni excution, mais garder
     bonne mmoire des _pensums_ donns  l'cole des Beaux-Arts, et
     pieusement conserver les recettes de la maison, cela suffit,
     parat-il, pour vous conduire  tout.

      M. Signol me reprsente un lve ignorant et nou, le dernier de
     sa classe, toujours coiff d'un bonnet d'ne, la rise de ses
     camarades et le plastron des professeurs. Plusieurs gnrations se
     succdent; petit  petit, la classe se vide; les professeurs
     meurent, et un beau jour, le bonnet d'ne, rest seul, finit par
     monter en chaire.

      Sa profonde nullit a fait sa fortune. Il n'a heurt personne,
     et, comme tous les gens mdiocres, il a avanc, soutenu par tout le
     monde. Trs-fidle  la tradition de l'cole, je ne crois pas qu'il
     ait jamais peint un sujet en dehors de l'Antique ou de l'vangile.
     Le cycle de ses sujets est pour lui le cercle de Popilius: Il n'en
     sort pas.

      Le _Supplice d'une vestale_ obtient au Salon, cette anne, un
     succs de fou rire, et _Rhadamiste et Znobie_ rappellent avec
     bonheur le Malek-Adel de Mme Cottin qui inspira tant de pendules
     au commencement de ce sicle. Il est impossible de dire ce qu'est
     la peinture. Elle a la propret lustre du cuir verni; elle en a
     aussi la scheresse cassante. Est-elle passe au four comme la
     peinture de Svres?

      Mais que vais-je chercher l? On ne peut pas plus s'occuper de la
     couleur de M. Signol, que de sa composition, que du choix de ses
     sujets. La seule chose qu'on soit en droit de lui demander, c'est
     un peu de pudeur. Lorsqu'on peint comme lui, on se cache.

      Henry De La Madelne.

      (_Figaro-Programme_, 20 mai 1863)

Il est  remarquer que les tableaux religieux, que les tableaux  sujets
acadmiques, militaires, mythologiques et romains, sont les plus
mauvais. Que de victimes de MM. Brascassat, Lon Cogniet, Yvon, Gleyre!
etc., etc.

Il faut excepter M. Briguiboul. Son tableau mythologique est beau; il a
bien plus de valeur que son tableau reu. Ce n'est pas seulement mon
opinion, c'est celle de beaucoup de peintres, et je crois pouvoir dire
de tout le monde. Mais, malgr son talent, M. Briguiboul doit tre
class parmi Les Suspects. Il n'est pas inscrit sur le
catalogue. Il proteste timidement au Salon des Refuss contre son rejet.
Il ne se montre que comme quelqu'un qui se cache. Je sais par hasard que
ce beau tableau est de lui.

Voici un autre tableau mythologique, celui de M. mile Loiseau, _Hercule
filant aux pieds d'Omphale_. Quelques peintres disent que ce tableau est
_un Jules Romain_. Ce n'est pas ce que je pense; d'ailleurs, mieux
vaudrait tre soi, fut-on mauvais, que d'tre un imitateur. _L'Hercule_
de M. Loiseau est formidable mme pour un Hercule. Ce n'est pas des
biceps qu'il a sur les bras, mais des montagnes. Son torse est tellement
accident d'normes capitons que cela doit le gner. Du reste, tout est
hercule dans ce tableau. Omphale aussi se porte bien! Quelle gaillarde!
Cependant cette peinture ne mritait pas les honneurs du refus. Par
exemple, _l'Intrieur mauresque_, du mme peintre n'est pas du tout de
mon got, je l'avoue. Il ressemble  une tapisserie ou plutt  un
dessin industriel colori sur papier  petits carreaux.


M. Amand Gautier figure aux deux Expositions. _La Femme adultre_ est un
beau tableau dont le refus ne peut s'expliquer que parce qu'il est beau.
Quelques peintres pensent que les peintres du jury, qui ont fait dans
leur jeunesse _une Femme adultre_, n'auront pas admis qu'on traitt le
sujet vanglique autrement que classiquement. M. Gautier a reprsent
sur le seuil d'un petit temple grec un mari froce, dont la figure est
toute en poils, menaant de transpercer de son doigt pointu sa femme
qu'il a chasse pour cause d'adultre.

    Une femme, aprs tout, n'est pas une muraille,
    Quand son coeur lui dit: Va! que diable! il faut qu'elle aille.

Un ciel en feu, un chien qui aboie, des arbres aux rameaux pointus et
tendus comme le doigt de l'poux irrit, semblent tre tous avec lui
contre la malheureuse jeune femme. Je ne pense pas que M. Gautier ait
voulu donner une leon  Jsus-Christ qui pardonne  la femme adultre;
mais j'ai entendu quelques personnes le supposer. Le tableau est
trs-bien peint;--la femme, le ciel, le chien surtout sont russis. On
ne peut s'empcher de prendre le parti de cette jeune pouse qui doit
tre jolie, je dis qui doit, car elle cache sa figure dans ses mains. Le
mari est plus dsagrable, plus mchant, plus ridicule encore que ne le
sont ses semblables ordinairement. Le ciel orageux est admirable--pas de
charit,--et cela s'explique mal, puis-qu'il est le sjour du Christ.

Ce qu'il y a de plus comique, c'est que chacun prouve le besoin de
recomposer le tableau de M. Gautier. L'un dit: le mari devrait tre
chauve, et fait plusieurs observations judicieuses  ce propos. L'autre
prtend que dans le fond du paysage on devrait apercevoir de dos
l'amant, fuyant en tenant sa culotte sur le bras. Un troisime voudrait
que le chien, au lieu de prendre part ... l'accident de son matre,
lcht les mains de sa douce matresse. Enfin, chacun refait le tableau
 sa manire, et _la Femme adultre_ est bien certainement le sujet qui
aura t trait le plus cette anne.

M. Amand Gautier est un des jeunes peintres qui se sont fait remarquer
dans ces derniers temps: _La Promenade des Frres_, _les Folles de la
Salptrire_, _les Soeurs de chant_ sont des tableaux connus, estims.
_La Femme adultre_ est digne de ces peintures qui avaient t admises
aux Expositions prcdentes.

Le peintre Gautier ne s'est pas seulement fait connatre par ses
tableaux; sa mnagerie ne l'a pas moins illustr. Il avait dans son
atelier, singe, chats, perroquet, chiens, rats, serins et une alouette
qu'il prfrait mme  son singe, nomm Arthur. Lorsque cette jolie
alouette mourut, je fis sur elle, pour adoucir la vive douleur du
peintre, la chanson suivante, qui arrive ici comme dans un vaudeville
(_entre habilement prpare_):


=L'ALOUETTE DU PEINTRE GAUTIER=

    Qu'a donc le peintre Gautier?
    Revient-il de l'autre monde?
    Ne sait-il plus son mtier?
    Est-ce que Courbet le gronde?
    Ses lvres n'ont plus d'accueil
    Mme pour le doux sourire.
    Une larme dans son oeil
    Ne cesse jamais de luire;

    Son ami, le singe Arthur,
    Ne fait plus de cabrioles.
    Le perroquet, d'un air dur,
    Roule d'amres paroles.
    Pourquoi donc tout l'atelier
    S'attriste-t-il de la sorte
    Avec le peintre Gautier?
    C'est que l'alouette est morte!!!

    Il aimait tant cet oiseau
    Auquel, sur la serinette,
    Il apprenait un morceau
    Ou l'air d'une chansonnette!
    Un rayon parti des champs
    Venait-il dorer sa cage,
    L'alouette dans ses chants
    Semblait rver paysage,

    Elle tait heureuse, alors,
    Le plumage de sa tte
    Tout d'un coup formant un corps
    Se dressait comme une aigrette!
    Elle semblait un instant,
    Par ses ailes soutenue,
    Planer sur le bl flottant
    Et s'lever dans la nue,

    Elle mangeait du millet
    Dans la main de son bon matre,
    Et jamais ne s'envolait
    Quand il ouvrait lu fentre.
    Avec tous les animaux
    Elle tait si bien unie.
    Que pas un jour de gros mots
    N'ont troubl leur harmonie.

    On n'aurait pas pu l'avoir
    Ni pour cent francs, ni pour mille,
    Me disait Gautier un soir.
    Sa douleur n'est pas purile.
    Il faudrait tre bien dur
    Pour railler d'une alouette.
    Les coeurs simples comme Arthur
    Comprendront qu'on la regrette.

    Un jour Gautier s'en allant
    Porte la pauvre petite
    Chez un ami bienveillant.
    Il devait revenir vite.
    L'alouette tait encor
    Plus aimainte que son matre,
    Son dpart causa sa mort.
    Elle se tua peut-tre!...

    Gautier comprit tous ses torts
    Et demeura morne en face
    De ce pauvre petit corps
    Dj froid comme la glace.
    Gchet, un bon mdecin,
    Fut charg de l'autopsie.
    L'oiseau, dit-il, tait sain;
    Il est mort d'apoplexie.

    Les restes du cher oiseau
    Furent dposs en terre
    Sous un cerisier fort beau,
    Dans un jardin solitaire.
    Trois dames ont accompli
    Cette mission secrte.
    An pied du bel arbre on lit:
    Ici gt une alouette.

Ce n'est pas tout.

Jugez de mon tonnement: Je passais dans le Salon de l'architecture
refuse. Tout d'un coup, je vis _Un projet de tombeau pour une
fauvette_! Ce projet de l'architecte, M. Edmond Morin, n'a pas t
ralis: il n'est pas mme indiqu dans le catalogue. On m'a racont que
l'auteur l'avait fait pour l'alouette de M. Gautier. Mais le peintre
l'ayant refus, prfrant un cerisier pour tout mausole, l'architecte,
vex, destina son projet de tombeau  une fauvette imaginaire.

M. Morin est le seul architecte dont nous parlerons. L'architecture,
comme la tragdie et comme la sculpture, est en pleine droute. On ne
sait mme pas imiter. On ne sait plus faire que des maisons et des
embarcadres, comme l'glise de Saint-Vincent-de-Paul et autres, ou des
chafaudages de ptisserie.

Reprenons haleine.

Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai dit des choses dsagrables
au jury--depuis le commencement de ce chapitre.

Ah! c'est que je ne suis pas comme la bonne province; je n'ai pas t
nourri dans le respect de la niaiserie chauve et du crtinisme entt
aux cheveux d'un blanc jaune, aux oreilles bouches par le coton.

    Ces cheveux--devenus blancs  force d'outrage
    Au bien lmentaire,--on doit les respecter,
    A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage
    Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter.

Vraiment, je ne suis pas flatteur--on le voit--pas plus pour mes amis
les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas
ceux-ci de compliments et ceux-l d'invectives. Je suis sr jusqu'au
bout de ne pas pargner les gens, sans pdantisme, sans forfanterie,
uniquement parce que je ressens l'irrsistible besoin de dire mon
opinion--mon opinion qui me semble tre pleine de raison,--autrement je
ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus
et tant de dessous de pain  l'huile--et au vinaigre--s'taler
majestueusement d'un ct interdit  d'autres pauvres crotes non moins
rassies et non moins trempes?--Et de ne rencontrer les plus hardies
peintures que dans les salles des Refuss!

N'est-il pas temps de laisser  tous les artistes le droit et la
possibilit de montrer leurs oeuvres? Que peuvent les censures? Le
public  tte de veau lui-mme n'est-il pas mille fois plus intelligent
que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne
ruinent ni ne dsesprent l'artiste. Au contraire, les arrts
acadmiques, outre qu'ils sont toujours contestables et contests,
accablent les pauvres victimes et les empchent de vendre leurs tableaux
bons ou mauvais. L les Acadmies cessent d'tre risibles. Puisqu'on ne
peut empcher les mauvais artistes de pulluler,  quoi bon les empcher
de vivre? Trop de mcaniques et de machines  vapeur remplacent
avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons
les peintres inoffensifs remplir tranquillement les crmeries en
essayant de faire quelque chose.

Aprs ces considrations philanthropiques, comment s'expliquer le
style--on pourrait dire acadmique--des critiques d'art de la banlieue
et de la province?

Heureusement qu'il est empaill! s'crie M. C. Brun, en
parlant d'un tableau, dans le _Courrier artistique_. L'article commence
ainsi:

     L'Exposition des Refuss pourrait aussi s'appeler l'Exposition des
     comiques. Quelles toiles! quelles oeuvres! quelle collection!
     quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont
     crases par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les
     dplorables! les impossibles! Jamais, certes, succs de fou rire ne
     fut mieux mrit. Le public, qui ne paye que vingt sols  la porte,
     s'amuse pour plus de cinq francs.

Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du _Mmorial de la Loire_:

     Mais j'ai puis, ce me semble, les divers chefs de plainte sans
     avoir rencontr de ces dnis de justice, de ces abus de pouvoir, de
     ces injustices criantes, dont vous tiez accuss et dont j'avais
     commenc par vous accuser moi-mme. C'est  peine si j'ai pu
     dmler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements
     inattaquables. Vous avez cru que c'tait votre droit comme
     dpositaires des saines doctrines, des traditions et des
     biensances de l'art, de protester contre des tendances funestes,
     de rejeter dans l'ombre des productions o l'art se ravale jusqu'
     violenter le regard par le scandale. Vous vous tes dit que le
     respect d aux grands artistes vos anctres, que le souci de votre
     illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays
     vous faisaient une loi d'tre sans piti pour les dvergondages de
     sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre
     approbation, sorte de brevet qui leur et reconnu le caractre
     lev et les qualits d'oeuvres d'art. Voil donc toute votre
     iniquit.

Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple,  moins que ce ne
soit pour faire plaisir au Jury.

       *       *       *       *       *





IV

=SOMMAIRE=

     La noblesse des Refuss remonte  bien avant les croisades.--Les
     imbciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre
     plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain
     d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un
     guitariste se rvle.--Tabatire  diable.--Des peintres devenus
     pierrots.--Conqute de toutes les Espagnes.--La sance est ouverte
     et leve.--Les rassemblements sont dfendus.--Bonjour. Thomas.--Un
     pote prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au trne.--Le vieux
     persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs
     brouills et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le
     Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune ge.--Vol de
     diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M.
     Millet.

       *       *       *       *       *

La race des Refuss ne vient pas d'clore. Tout artiste, tout auteur
d'une oeuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et
des _confections_, est presque toujours _refus_. Il blesse trop de gens
de la majorit pour ne pas tre rejet dans son individualit. Les sots
veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un
artiste n'imite pas, mais il ne veut pas tre imit. Celui mme qui ne
peut pas tre imit est le plus fort.

Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres
prdestins  tre refuss avant l'Exposition dont nous nous occupons.
Or, parmi ceux-l, s'panouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM.
Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de
la rvolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette rvolution  cette
jeune plade que l'enthousiasme pour Rembrandt a pouss 
l'eau-forte.--Ils font, je crois, tous partie de la socit des
Aqua-Fortistes, qui s'est galement illustre par ses dners aussi
fameux que ceux du journal _le Figaro_. Le clbre diteur Cadart
prsidait  ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de
ces messieurs.

A la prcdente Exposition--des reus,--un groupe de jeunes peintres
ci-dessus dsigns, s'arrta coi devant un tableau, reprsentant _Un
joueur de guitare espagnol_. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands
tant d'yeux et tant de bouches de peintres, tait signe d'un nom
nouveau, _Manet_.

MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardrent avec
tonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les
feries  trappes, d'o pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol
tait peint d'une certaine faon, _trange_, nouvelle, dont les jeunes
peintres tonns croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le
milieu entre celle dite raliste et celle dite romantique. Quelques
paysagistes, qui jouent un rle muet dans cette nouvelle cole,
exprimaient par une pantomime significative leur stupfaction. M.
Legros. qui avait fait lui-mme quelques tentatives audacieuses contre
les Espagnols, mais qui n'avait pas dpass le Tage, considrait le
musicien comme une conqute des Espagnes, au moins jusqu'au
Guadalquivir.

Il fut dcrt sance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres,
qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation clatante
de la nouvelle cole eut lieu.

M. Manet reut trs-bien la dputation, et rpondit aux orateurs qu'il
n'tait pas moins touch que flatt de cette preuve de sympathie. Il
donna sur lui-mme et sur le musicien espagnol tous les renseignements
qu'on voulut. Il apprit aux orateurs,  leur grand bahissement, qu'il
tait lve de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas  cette premire
visite. Les peintres mme amenrent un pote et plusieurs critiques
d'art  M. Manet.

Aprs divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne 
M. Manet. Les portraits de _Mademoiselle V. en costume d'Espada_, et du
_Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers_, d'aprs
Velasquez; _Philippe IV_, d'aprs Velasquez, et _Lola de Valence_,
gravures, le tout admis aux Refuss, justifient pleinement la grave
dtermination du comit de la jeune plade. _Le Bain_, mme, la plus
grande toile de M. Manet, quoique reprsentant des Parisiens et des
Parisiennes (elles en costume de bain _d'homme_, eux presque _en costume
de majo_), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans
cette peinture surtout, l'influence des victoires et conqutes de M.
Manet dans les Espagnes.

Les trois tableaux de M. Manet ont d jeter une perturbation profonde
dans les ides arrtes du Jury. Le public lui-mme ne laisse pas que
d'tre tonn de cette peinture qui, en mme temps, irrite les amateurs
et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais
non mdiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera
par ce qu'il est convaincu.--Finalement, quoique les amateurs prtendent
retrouver dans la manire de M. Manet des imitations de Goya et de M.
Couture,--lgre diffrence.--Je crois que M. Manet est bien lui-mme;
c'est le plus bel loge qu'on puisse lui faire.

M. Legros a un grand tableau aux Reus et un petit portrait aux Refuss.
Ce portrait est trs-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury,
en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis  la porte?
Silence du Jury.

Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce mme portrait,
dans diverses poses, avait dj t reu plusieurs fois. Pourquoi ne pas
l'admettre encore? Enigme du Jury.

En plus, M. Fantin jouit d'une grande rputation au Louvre pour ses
belles tudes. Son systme pictural ne se dveloppe pas d'une faon
aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est
sans dfaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son
bauche intitule _Ferie_. C'est un amas, une macdoine, un plat de
couleurs brouilles; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle
on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.

M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laiss aux
Refuss un tableau trs-remarquable: _Basques Espagnols jouant  la
pelote_. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le
midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de
Basques chtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention,
une promptitude et une adresse trs-observes. M. Gustave Colin gagne
d'emble la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la
chose comme elle est. Les costumes uniformment bleus et rouges des
Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effray le
peintre; tout cela est curieux et intressant et mrite d'tre vu comme
toute chose particulire.--Refus!--Pourquoi?--Rbus du Jury.

Un trs-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B.
est vu de profil, en train d'crire. La pose, le regard, la main, la
plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet _d'Antan_, tout
est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce
vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on
redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le dranger pendant
qu'il crit. C'est trs-bien fait, c'est peut-tre trop bien fait; ce
l'a t srement pour le Jury qui l'a rejet.

_Gants, fleurs et bijoux_, par M. Pipard, est un petit chef-d'oeuvre. Il
est impossible de reprsenter plus finement un _sujet_ aussi simple. Les
gants, c'est  les mettre; le verre, c'est  boire dedans; les bijoux,
c'est  les voler, tant ils sont bien excuts.--Refus.--Logogriphe du
Jury.

_La Mort de l'enfant_, du mme peintre, a les mmes qualits pousses un
peu moins loin.--Refus.--Charade du Jury.

Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les
pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer
que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M.
_Paulus Coesar_ Gariot qui a ajout aprs son nom: _Faciebat Parisiis
anno_ MDCCCLXIII. _Faciebat_ est joli surtout: _Il faisait_ en 1863!!!

Je ne sais de qui est lve M. Paulus Coesar Gariot, mais il est une des
nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint
exactement d'aprs son procd; c'est d'un lve, mais malgr la
faiblesse, c'est la mme chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement
excuts et il refuse. Quand M. Paulus Coesar lui dit avec raison:

     ...Quoi! ne m'avez-vous pas,
     Vous-mme,--ici,--tantt,--ordonn, etc.

Le jury lui rpond:

     H! fallait-il en croire une amante insense!

Il y a de quoi devenir fou. C'est  croire que les examinateurs, que les
magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et
qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus dsordonns,
des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant
d'estoc et de taille sans savoir o, uniquement pour taper.

Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient.

J'ai cit un petit article de M. Henri de la Madelne, concernant M.
Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du
mme auteur, sur M. Biard.


      M. BIARD

      J'espre parler aujourd'hui de M. Biard pour la dernire fois de
     ma vie. Ce triste farceur, dont la popularit fut un moment si
     grande, perd dcidment sa clientle, et n'arrte plus personne
     devant ses toiles. Voil un excellent symptme de sant publique
     qui vaut bien la peine d'tre signal.

      J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard  la
     littrature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru
     souverainement injuste. Certes, l'auteur de la _Pucelle de
     Belleville_ ne saurait tre rang parmi les classiques de la
     langue; mais on retrouve au milieu de sa banalit comme un dernier
     cho de verve gauloise. Paul de Kock est commun au possible, mais
     il est gai somme toute, et le _Cocu_ nous a tous drids.

      M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable
     dviation de l'esprit franais; quand le bourgeois de Paris se met
      tre bte, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun bourgeois du monde:
     M. Biard est le plus plat des bourgeois de ce temps. Il a toute la
     gravit de M. Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un
     queue-rouge, un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce
     qu'est _Mon voisin Raymond_ avant que Paul de Kock fasse crever sa
     culotte, et la grossiret de l'accident est sauve par les dtails
     qui le prcdent. Chez M. Biard, aucune prcaution: la brutalit de
     ce jocrisse excessif ne connat ni mnagements ni mesure. Il
     dveloppe la laideur, non dans le sens du caractre, comme fait
     Daumier, par exemple, mais par complaisance pure pour la laideur
     mme. Il ne conoit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse rire sans se
     tordre, exprimer un sentiment intrieur sans tirer la langue,
     quarquiller les yeux, hrisser les cheveux, convulser le corps
     tout entier. Et remarquez qu'avec cette grossiret des moyens il
     n'atteint pas mme une vrit triviale. Sa _Bourse_ est au-dessous
     de la ralit, son _Plaidoyer en province_ n'a jamais pu tre
     plaid par personne. Tout cela est glac, faux, pnible, outr,
     navrant, et je m'tonne que cela puisse encore faire rire quelques
     sots.

      Et dire que ce barbouilleur est dcor depuis 1838, pour ses
     oeuvres, et qu'il a gagn, par ses oeuvres, dix fois plus d'argent
     que Poussin!

      (_Figaro-Programme_.)

      Henry de la Madelne.

Autre _guitare_!

Je trouve dans le journal _l'Exposition_ une lettre de M. Millet,
adresse  M. Thodore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme o
le peintre dmontre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que
la peinture.

Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion.

Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite

     Monsieur,

      Je suis trs-heureux de la manire dont vous parlez de mes
     tableaux qui sont  l'Exposition. Le plaisir que j'en ai est grand,
     surtout  cause de votre faon de parler de l'art en gnral. Vous
     tes de l'excessivement petit nombre de ceux qui croient (tant pis
     pour qui ne le croit pas), que tout art est une langue et qu'une
     langue est faite pour exprimer ses penses. Dites-le, puis
     redites-le, cela fera peut-tre rflchir quelqu'un; si plus de
     gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et crire sans
     but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus coeurant
     que de montrer seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de
     l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habilet, et ceux
     qui en font commerce en sont grandement lous. Mais de bonne foi,
     et quand mme ce serait de la vraie habilet, est-ce qu'elle ne
     devrait pas tre employe seulement en vue d'accomplir le bien,
     puis se cacher bien modestement derrire l'oeuvre? L'habilet
     aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique  son compte?

      J'ai lu, je ne sais plus o: Malheur  l'artiste qui montre son
     talent avant son oeuvre! Il serait bien plaisant que le poignet
     marcht le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit
     Poussin dans une de ses lettres  propos du tremblement de sa main,
     quand il se sentait la tte de mieux en mieux dispose  marcher;
     mais en voici  peu prs la substance: Et quoique celle-ci (sa
     main) soit dbile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante
     de l'autre, etc.

      Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils
     ne s'emploieraient pas aussi rsolument  flatter le mauvais got
     et les mauvaises passions  leur profit, sans aucun souci du bien,
     et comme le dit si bien Montaigne:

      Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.

      Je saurais gr au hasard qui me donnerait l'occasion de causer
     avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se raliser
     immdiatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous
     dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des
     croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce
     que je fais: que les choses n'aient point l'air d'tre amalgames
     au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une
     liaison indispensable et force. Je voudrais que les tres que je
     reprsente aient l'air vous  leur position, et qu'il soit
     impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir  l'ide d'tre autre
     chose que ce qu'ils sont. Une oeuvre doit tre d'une pice, et gens
     et choses doivent toujours tre l pour une fin. Je dsire mettre
     bien pleinement et fortement ce qui est ncessaire, et  tel point
     que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites
     ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme
     dflores et gtes; mais je professe la plus grande horreur pour
     les inutilits (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages,
     ces choses ne pouvant amener d'autres rsultats que la distraction
     et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses reprsentes qui
     font le beau, que le besoin qu'on a eu de les reprsenter, et ce
     besoin lui-mme a cr le degr de puissance avec lequel on s'en
     est acquitt. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela
     arrive en son temps et  sa place, et par contre, que rien ne peut
     tre beau arrivant  contre-temps. Point d'attnuation dans les
     caractres: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les
     mlons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux.

      Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui
     qui est le mieux en situation.

      Je conclus donc  ceci: Le beau est ce qui convient. Cela
     pourrait se dvelopper  l'infini et se prouver par d'intarissables
     exemples. Il doit tre bien entendu que je ne parle pas du beau
     absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble
     la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les
     gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux
     pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art
     accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours
     fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des potiques au
     lieu d'tre potes. Caractriser! voil le but. Vasari dit que
     Bacci Bandinelli faisait une figure devant reprsenter ve. Mais,
     en avanant dans sa besogne, il s'est avis que cette figure, pour
     son rle d've, tait un peu efflanque. Il s'est content de lui
     mettre les attributs de Crs, et ve est devenue une Crs! Nous
     pouvons bien admettre, comme Bandinelli tait un habile homme,
     qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un model
     superbe et venant d'une grande science, mais tout cela
     n'aboutissant pas  un caractre dtermin, n'en a pas moins d
     faire l'oeuvre la plus pitoyable. Ce n'tait ni chair ni poisson.

      Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-tre si
     peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de
     rder dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans
     ma boutique.

      J.F. Millet.

       *       *       *       *       *





V.

=SOMMAIRE=

     La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au
     tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas franaise.--Cette
     vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Garon, encore une
     langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde
     pas.--Le sergent de ville tait dans son droit.--Oeuvre
     pie.--Saint-Eustache.--La qute.--Pour les pauvres, s'il vous
     plait!--Apollon avale la cigu--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le
     courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les
     cartes.--Une lettre... d'un homme  la campagne.--Nouvelles bvues
     du matre.--La vertu est rcompense.--Ils ont piss partout
     (hmistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un
     point sur un i.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les
peintres ne devraient jamais crire,--pas mme des lettres.--C'est pour
eux que la tlgraphie a t invente,--et pour les commerants et
amateurs,--tous gens _qui n'ont pas le temps_, comme ils disent. La
correspondance par signes, par tlgrammes, qui, pour faire des
conomies de lettres, exige qu'on crive par exemple:
Rouen.--Vu Michel.--Cotons baisse.--Moi, demain a paris... etc.
Ce langage-ngre est le style qui convient aux peintres et autres
personnes trop occupes et trop presses.

_Tant pis_, crit M. Millet, _pour qui ne croit pas que tout art est une
langue_.

Je suis persuad que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que
toute son esthtique gt dans la reprsentation des objets.

(Cette dfinition pourrait s'appliquer galement  la photographie qui
n'est pas un art).

Quand vous faites un _paysage_, ou un _intrieur de pauvres_, ou _un
travailleur dans les champs_, ne vous obstinez pas  croire que vous
avez approfondi quelque haute question philosophique, et que mme cet
_intrieur_, ce _paysage_ et ce _travailleur_ sont _des penses_. M.
Millet dit que c'est une trs-petite minorit qui croit que _tout art
est une langue_, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y
ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuad qu'il _exprime
ses penses_ par la peinture, que ses tableaux sont remplis de posie,
de tout ce qu'on voudra, et que consquemment _la peinture est une
langue_.

_Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et crire
sans but._

Quel but?--Celui de donner un enseignement, de chtier en riant les
moeurs, de faire de la politique ou de la philosophie?--Alors il y a
beaucoup de gens qui crivent sans but, mais il y en a peu qui peignent
sans but, car les peintres croient tous que _tout art est une langue_,
etc.

Moi, je suis sr, au contraire, que tout art qui sort de lui-mme, qui
s'occupe _d'autre chose_ que _de lui_, se mle de ce qui ne le regarde
pas et se nuit.

Pourquoi, s'il en tait autrement, les philosophes ne prtendraient-ils
qu'ils font de la peinture?...  l'huile?

_Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession_ n'a rien de
bien _coeurant_, et cette expression _exercice d'une profession_
ressemble  celle de la 6e Chambre _dans l'exercice de ses
fonctions_.

_L'habilet employe seulement en vue d'accomplir le bien, puis se
cacher modestement derrire l'oeuvre_! Ne croirait-on pas que nous
sommes  l'glise; franchement c'est plus catholique qu'artistique.

Le sermon continue par... _flatter le mauvais got et les mauvaises
passions, sans aucun souci du bien_, etc.

Il n'y a rien  rpondre  ceci: _Qu'Apollon soit Apollon et Socrate
Socrate. Ne les mlons point l'un dans l'autre, etc_.

Tout le reste de la lettre est le dveloppement plus ou moins solennel,
comme on peut revoir, du commencement que je viens d'piloguer. Je ne
veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les
peintres, mme du renom de M. Millet, ont tort d'crire, et d'crire
publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner
de leurs nouvelles  leurs amis, et c'est prcisment ce qu'ils ne font
pas.--Je parle d'un grand nombre.

Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gat,
celle-l. _Bing_! _Bing_! Je vais la placer ici,--pour les paysagistes,
_bam_! la voici, _boumm_!

    Voyez-vous, c'est charmant la journe d'un paysagiste:
    on se lve de bonne heure,  trois heures du matin, avant
    le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde
    et on attend.

    On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble
     une toile blanchtre o s'esquissent  peine les
    profils de quelques masses: tout est embaum, tout frissonne
    au souffle frachi de l'aube. _Bing_! le soleil s'claircit...
    le soleil n'a pas encore dchir la gaze derrire
    laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de
    l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme
    des flocons argents sur les herbes d'un vert transi.
    _Bing_!... _bing_!... un premier rayon de soleil... un second
    rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'veiller
    joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rose qui
    tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du
    matin.... Sous la feuille, les oiseaux invisibles chantent....
    Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prire...
    Les amours  ailes de papillons s'abattent sur la prairie
    et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien...
    tout y est.... Le paysage est tout entier derrire la gaze
    transparente du brouillard, qui monte... monte...
    monte..., aspir par le soleil... et laisse, en se levant,
    voir la rivire lame d'argent, les prs, les arbres, les
    maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin
    tout ce que l'on devinait d'abord.

    _Bam_! le soleil est lev.... _Bam_! le paysan passe au
    bout du champ avec sa charrette attele de deux boeufs....
    _Ding_! _ding_! c'est la clochette du blier qui mne le
    troupeau... _Bam_! tout clate, tout brille... tout est en
    pleine lumire... lumire blonde et caressante encore.
    Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux,
    se perdent dans l'infini du ciel,  travers un air brumeux
    et azur.... Les fleurs relvent la tte... les oiseaux
    voltent de ci de l.... Un campagnard, mont sur un cheval
    blanc, s'enfonce dans le sentier encaiss.... Les petits
    saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la
    rivire.

    C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh!
    la belle vache alezane enfonce jusqu'au poitrail dans les
    herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voil!
    Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!...
    Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre
    et n'ose pas approcher.--Oh! Simon!

    Bon, voil Simon qui s'avance et regarde.

    --Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?

    --Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...

    --Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?

    --J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros
    rocher jaune que vous avez mis l.

    _Boum_! _boum_! midi! Le soleil embras brle la terre....
    _Boum_! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs
    penchent la tte... les oiseaux se taisent, les bruits du
    village viennent jusqu' nous. Ce sont les lourds travaux...
    le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume....
    _Boum_! Rentrons....--On voit tout, rien n'y est
    plus.

    Allons djeuner  la ferme. Une bonne tranche de la
    miche de mnage, avec du beurre frais battu... des
    oeufs... de la crme... du jambon!... _Boum_! Travaillez,
    mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rve
    un paysage du matin... je rve mon tableau... plus tard,
    je peindrai mon rve.

    _Bam_! _bam_! le soleil descend vers l'horizon... il est
    temps de retourner au travail... _Bam_! le soleil donne un
    coup de tam-tam.... _Bam_! il se couche au milieu d'une
    explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise,
    de pourpre.... Ah! c'est prtentieux et vulgaire, je n'aime
    pas a.... Attendons, asseyons-nous l, au pied de ce
    peuplier... auprs de cet tang uni comme un miroir....
    La nature a l'air fatigue... les fleurettes semblent se
    ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas
    comme nous autres hommes, qui nous plaignons de
    tout.--Elles ont le soleil  gauche... elles prennent
    patience.... Bon, se disent-elles, tantt nous l'aurons 
    droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent
    que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec
    leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en
    bnissant Dieu!

    Mais le soleil descend de plus en plus derrire l'horizon....
    _Bam_! il jette son dernier rayon, une fuse d'or et
    de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voil
    tout  fait disparu..., bien, bien, le crpuscule commence....
    Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne
    reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron
    ple, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond
    dans le bleu fonc de la nuit en passant par des tons
    verdtres de turquoise malade d'une finesse inoue, d'une
    dlicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent
    leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses
    brunes ou grises... les eaux assombries refltent les tons
    suaves du ciel.... On commence  ne plus voir... on sent
    que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature
    s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les
    feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prire
    du soir... la rose emperle le velours des gazons.... Les
    nymphes fuient... se cachent... et dsirent tre vues.

    _Bing_! Une toile du ciel qui pique une tte dans
    l'tang... charmante toile dont le frmissement de l'eau
    augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris
    en clignant de l'oeil.... _Bing_! une seconde toile apparat
    dans l'eau, un second oeil s'ouvre. Soyez les bienvenues,
    fraches et souriantes toiles.... _Bing_! _bing_! _bing_! trois,
    six, vingt toiles.... Toutes les toiles du ciel se sont
    donn rendez-vous dans cet heureux tang.... Tout
    s'assombrit encore.... L'tang seul scintille.... C'est un
    fourmillement d'toiles.... L'illusion se produit.... Le soleil
    tant couch, le soleil intrieur de l'me, le soleil de l'art
    se lve.... Bon! voil mon tableau fait!

    Corot.

    (_Figaro_, 24 mai 1863.)

Aprs cette amusante lettre, d'un des matres du paysage, _bing_!
_bing_! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux
et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, _bam_!

Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se
lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une tude un peu plus
approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas
encore, qu'il n'avait pas rencontr dans un tableau, le rend fou de
joie. Il est le plus sincre amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux
on trouve quelque secret de jour ou de crpuscule, de pluie ou de vent,
pris  la nature. Voil un peintre convaincu et vraiment vou  son art,
un chercheur ternel, un trouveur, mme, indisciplin, qui mritait bien
d'tre vinc par les professeurs gards par les fameux lions riants et
boucls, symboles de l'Institut.

Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les
acadmiciens seront les mmes.

Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits.

Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte
M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage
reprsentant un coup de vent dans une fort en novembre, nous sommes en
plein novembre. C'est dsagrable, mais le peintre connat si bien son
calendrier qu'il en joue  son gr.

Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui
retombe sur le nez du jury.

M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refus deux portraits trs-bien
faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de
baudruche et l'indignation du public.

Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe
explicative, autrement, _quoique la peinture soit une langue_, on ne
comprendrait jamais le sujet.

Voici les vers clbres d'Alfred de Musset:

    Assez dormir, ma belle,
    Ta cavale, Isabelle,
    Hennit sous tes balcons.
    Vois les piqueurs alertes,
    Et, sur leurs manches vertes.
    Les pieds noirs des faucons.

Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les
faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau.

Une jeune femme nue, _comme le discours d'un acadmicien_, a dit le mme
de Musset, retourne sur un lit, regarde, on ne sait quoi,  travers les
carreaux de sa fentre, et montre ses postres  ceux qui la regardent,
c'est--dire au public.

Un cavalier _joyeux_,  la moustache blonde, se penche en appuyant une
main sur la susdite partie charnue pour faire voir  Isabelle

    Les pieds noirs des faucons, etc.

quelques cerises dtaches d'un collier de corail sont menaces d'tre
crases sur le lit par le gros... derrire d'Isabelle.

Cheveux noirs et moustaches rousses, postres et cerises, linge et
chair, tout est bien fait, vigoureusement peint.

Ce que ce tableau fait panouir de lazzis, de bons mots, parmi les
spectateurs, est norme.

Cela s'appelle _le Lever_,--_Lever de la lune_,  la bonne heure!
disait un loustic en posant, comme le _cavalier joyeux_, sa main sur les
reins _souples et dispos_ d'Isabelle,--devant lesquels s'arrtent les
dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'oeil 
travers les coups d'ventail!--D'autres dames passent plusieurs fois,
indignes, devant ces rondeurs de fille nue.

       *       *       *       *       *





VI

=SOMMAIRE=

     Quadrille!--Un critique d'art lve la jambe.--Trinit de M. Maxime
     Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M.
     Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas
     la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils
     au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni
     d'crire.--_Le Sjour des lus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_,
     selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple
     d'humilit donn par cet infortun peintre.--Les bons et les
     mchants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'vanouis!
     --D'o sort-il encore, ce peintre-l?--Cinq manants contre un
     gentilhomme!--Exemple de discrtion.--Mort de quelqu'un.--Selon M.
     Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--O la
     religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons
     l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste
     aux lettres.--Encore un petit saint.--Nue de sauterelles.--La
     toile se lve.--Le pre, le fils et....--Le bon
     fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez  la
     Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le
     tableau de Courbet.

       *       *       *       *       *

Les critiques d'art continuent  faire leurs farces.--M. Maxime Ducamp
trouve, dans la _Revue des Deux-Mondes_, qu'il n'y a que trois peintres
 l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me
rappelle pas le nom.

_J'aime mieux _, dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le
_Figaro_.

Aprs la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi,
qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,--mais qui vaut tous les autres
critiques d'art;--c'est ledit M. Maxime Ducamp.

Il les rsume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul,
etc., sont faits  son image.

Et  propos de M. Adrien Paul, le critique du journal _le Sicle_, je
vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier.

Au Salon de 1861, M. Leboeuf avait expos une statue colossale,
reprsentant un esclave ngre, un Spartacus amricain qui vient de
briser ses fers et s'lance  la rvolte. M. Adrien Paul prit cette
statue symbolique, ce Spartacus ngre, pour le fameux gladiateur, pour
le vritable Spartacus, hros de tragdie.

Rendre ainsi, crivait-il, l'un des hros, l'un des martyrs de la
libert!...--Il fallait  Spartacus un caractre fier, mle, hroque,
etc.

Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqu les grosses babines ou
lvres du ngre, s'indignait dmocratiquement de cette bouche, qu'il
trouvait enfle par l'envie, octroye par le sculpteur au librateur
des esclaves romains.

Cela suffit, n'est-ce pas?

Quoique les critiques d'art ne me soient pas agrables, il m'est doux de
temps en temps de citer leur littrature.

M. Castagnary, esthtiste connu, publie dans _le Courrier du Dimanche_
un compte-rendu de l'Exposition des Refuss, et il conclut par les
lignes suivantes:

     Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refuss
     deux cents toiles grotesques, qu' dfaut de l'Institut, un simple
     garon de bureau et pu dsigner, il resterait un ensemble de
     peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la
     pense au milieu de ce restant, ainsi chenill d'inepties
     flagrantes, les cent oeuvres des trente ou quarante artistes dont
     les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de
     toutes les expositions, parce qu'ils sont vritablement
     l'tat-major de l'art: vous avez immdiatement un Salon complet,
     aussi intressant que celui qu'a combin l'administration.

     A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est
     mauvaise; elle dcourage. Elle est injuste; elle outrepasse vos
     droits. Quand vous vous appeliez David et son cole, que vous aviez
     une esthtique  vous, que cette esthtique, accepte de tous,
     n'avait point encore t branle par le contrle d'une raison plus
     libre, vous pouviez avec certitude tablir la discipline dans
     l'art; vous deviez touffer les rvoltes, exclure les hrtiques.
     Mais l'cole romantique, en procurant l'avnement de
     l'individualisme, a sign votre destitution. Aujourd'hui, dans
     l'art, chacun ne relve que de soi-mme, n'admet d'autre
     suzerainet que la sienne. La socit a sanctionn et sanctionne
     encore chaque jour cette mancipation heureuse. Comme pouvoir
     dirigeant, vous n'tes plus rien. Abdiquez donc gnreusement ce
     qui vous reste d'autorit, et rsignez-vous  suivre un mouvement
     que vous ne pouvez plus arrter dsormais.

     Cas Agnary.

Les peintres ne cessent pas d'crire. Aprs la lettre de M. Corot est
venue celle de M. Millet, prcde de celle de M. Rousseau.

Un Refus, M. Tremblay, avait envoy au _Petit Journal_ une protestation
bien douce o il crivait que les moins bons de l'Exposition des
_lus_, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des
_rprouvs_.

Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation
banale de partialit; mais il est compos d'hommes accessibles  la
fatigue, etc.

Un peu plus loin, on trouvait dans le mme article: En quoi, aprs
tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?

Est-ce naf?--Je ne crois pas qu'on se soit moqu jamais plus
tranquillement de soi-mme, ni qu'on ait protest d'une plus sainte
faon.

Le mme peintre religieux qui signe: L. Tremblay, _l'un des
rprouvs, auteur de sainte Eugnie_, _qui compte huit annes
d'exposition_, cite  l'appui de ses arguments, le _doux_ philosophe,
le sage _aimable_, saint Franois de Sales, que _notre_ Henri IV aimait
_tendrement_.--Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger....

Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur _caf au lait_,
et  la raison couleur _cuisse de nymphe_ de ce pauvre _rprouv_ M.
Tremblay.

Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cit un si risible alina
 la fin de mon troisime chapitre, est encore un peintre.

Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'crirai aussi,--pas comme
les peintres;--je les citerai, je leur montrerai  eux-mmes qu'il vaut
mieux qu'ils _expriment_ leurs _ides par leurs tableaux_, et
que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet.

M. A. Gautier--lui aussi!--a crit, dans le journal _l'Exposition_, une
longue lettre  M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A.
Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente
d'en extraire ce petit passage:

     Si tu es friand d'entendre des choses singulires,
     retourne au Salon des _proscrits_, tu surprendras parfois des
     homme bien rflchis qui le quittent en _soupirant_.

Si ces mots des hommes bien rflchis ne s'appliquent pas spcialement
aux peintres refuss, le dernier mot, le _dernier soupir_ doit faire
bien rflchir le jury.

Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon
Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres
des peintres, que j'ai cites). M. Amand Gautier insiste aussi sur _la
haute moralit_ de son tableau, _la Femme adultre_, expos dans _le
purgatoire_, dit-il.

Qui diable se serait avis d'aller trouver de la morale dans ce tableau,
si ce n'est son auteur?

Il est  remarquer galement,  propos des crits des peintres, qu'ils
donnent tous des appellations diffrentes aux Refuss.

L'un dit qu'ils sont Exclus.

L'autre les traite d'Artistes non admis.

M. Tremblay les nomme Rprouvs.

M. Gautier les appelle Proscrits, etc., etc.

En se livrant aux mditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on
arriverait peut-tre  trouver dans ces diverses dsignations les
opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs.

Le public,  force d'entendre de justes apprciations, commence  ne
plus rire et  ne pas trop donner raison au jury,--ni aux peintres, il
est vrai,--au Salon des Refuss.

La quantit de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais
n'atteint pas au chiffre des mdiocres, des prtentieux, des affreux
tableaux qui surabondent  l'Exposition des Reus.--En outre, on ne
saurait trop le rpter, les tentatives souvent russies, les
individualits nouvelles, ne se rencontrent gure qu'au Salon des
Refuss.

Les tableaux que j'ai dj cits de MM. Whistler, Colin, Pipard,
Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., dfient,
bravent, et narguent le jury.

Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des
paysages et des natures mortes surtout.

Voici _les Embrasseux_, de M. Jean Desbrosses.

Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garon de
campagne fait claquer un baiser sur la joue penche d'une jeune et
frache paysanne,--_l'enjoleu_ a l'air si heureux, la petite coquette
est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont
vols  la nature. Cela est vrai, amusant et naf, cela sent bon; c'est
un charmant tableau.

M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout,
celui qui reprsente une route et des massifs d'arbres dans une fort,
est trs-beau.

_La Chute de la rivire de Loing_, _au soleil couchant_, par M.
Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est
fatigant de dire toujours: beau, trs-beau, trs-bien, trs-russi en
parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je
raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-mme, qui m'aurait fait
une impression particulire; mais comment dcrire les paysages des
autres,  moins de dire comme au thtre:--La scne se passe dans la
fort de Fontainebleau;  droite, sur le premier plan, un gros chne; 
gauche, un chemin qui mne  la ville. Je pourrais ajouter: _On entend
un cor,  la cantonnade_.

J'ai remarqu le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi
remarqu un tableau de M. Saint-Marcel fils,--mais d'une toute autre
faon.

En regardant ses _Chevaux de ferme  l'curie_, quoique M. Saint-Marcel
fils soit lve de MM. Decamp et Lon Cogniet, j'ai cru fermement qu'il
tait lve de M. Brivet-le-Gaillard.

Est-ce que les paysagistes commenceraient  croire, comme beaucoup
d'hommes de lettres,  ce stupide proverbe: _Tel pre_, _tel fils_? En
voil plusieurs qui donnent leurs pinceaux  leurs enfants dont ils
feront d'ternels lves. Un des exemples frappants de cette funeste
voie est M. Daubigny, dont le fils a expos cette anne, des paysages
copis sur ceux du papa. Ces paysages ont pu rjouir ce bon pre, mais
ils font approuver sans rserve la conduite des notaires qui accumulent
les barricades devant les envies artistiques de leurs fils.

Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refuss,
c'est le _Bcheron et la Mort_, par M. Pinkas.

     Un jour d't, un bcheron, puis sous le faix de la
     chaleur et du travail, ramassa ses suprmes efforts pour enfoncer
     son coin dans le tronc d'un vieux chne, puis retomba,
     dcourag. Les sueurs serpentaient sur son visage
     terreux et ravag, ses yeux grandissaient sans regards, et sa
     respiration dchirait son gosier dessch. Quant il revint 
     lui, le tableau splendide de la fort tranquille et heureuse,
     qui ne semblait occupe qu' couter, sous le soleil, le chant
     du coucou, lui fit faire une comparaison si fcheuse, qu'il
     se prit  pleurer. Le bonheur calme de la fort lui faisait
     envisager, par contraste, sa destine tourmente.

     Le bcheron,  force de se dsoler, en arriva bientt
      ce paroxysme de la douleur o l'on se met  parler tout
     haut.

     --Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas
     la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire
     vivre mes six enfants, ma femme et moi-mme! Et ma
     femme est encore enceinte!

     (Gnralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants 
     ceux qui n'ont mme pas de quoi se nourrir).

     --Ah! poursuivit le bcheron, je voudrais que la Mort
     ft la marraine de ce dernier enfant!

     Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le _comique_ qui
     ne perd jamais ses droits continuait  jouer des farces. Il
     soufflait _aux_ fourmis l'ide de grimper dans les jambes du
     bcheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou.
     Il en rsultait des grattements qui nuisaient  la gravit du
     tableau. Le chant monotone du coucou se mlant aux sanglots
     de l'infortun, une pie, oiseau de pantomime, qui
     allait et venait non loin de l, en sautillant comme... une
     pie, ajoutaient encore  la partie gaie.

     A peine le pauvre bcheron avait-il prononc cette phrase imprudente:
     Je voudrais que la Mort ft la marraine de ce dernier enfant! que le
     tronc d'un vieux chne s'ouvrit et donna passage  cette vilaine
     carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avana
     gracieusement vers le bcheron terrifi. Elle n'avait aucun vtement,
     c'tait un squelette dans toute sa simplicit. La Mort est la seule
     personne qui puisse sans indcence se prsenter nue aux gens.

     --Tu m'as invoque, dit-elle, ou plutt firent les os
     maxillaires au bcheron, sur lequel elle tnt fixs les deux
     trous qui lui servaient d'yeux.

    C'est, dit-il, afin de m'aider
    A recharger ce bois....

Telle est la scne reprsente par M. Pinkas, except la Mort qui a une
espce de casquette et une cravate rouge autour de l'arte qui lui sert
de cou.

Les _Roses_, de Mlle Adle de la Porte; les _Lgumes_, de M. Horace
Pagez; les _Lilas_, de M. Maistan,--un suspect qui n'est pas dans le
catalogue!--le _Gibier_, de Mlle Agla Laurandeau (suspecte); les
_Pches_, de M. Leroy (suspect); les _Roses et Marguerites_, le
_Seringat_, de M. Charles Laass d'Aguen; le _Citron_, de Mlle Louise
Darru; les _Pieds de cochon_, les _Oeufs et le Fromage_, de M. Graham,
et enfin le _Dessert_, de Marie Thibault, composent un festin complet et
charmant, aussi agrable au got qu'aux yeux.

Il faut que Messieurs du jury aient le palais--de l'Institut--difficile.
N'avoir pas voulu goter ces excellents mets et ces beaux fruits parmi
ces fraches fleurs, avoir repouss la peinture  la Sainte-Menehould de
M. Graham, fait supposer des estomacs et nez bien blass.

L'Exposition des Reus et des Refuss est termine depuis le 1er
juillet dernier. La distribution des prix ou mdaille et rcompenses
sera faite le 6 juillet.--Les Refuss doivent avoir des chances!

Un dcret du 23 juin dernier, insr au _Moniteur_, a fait savoir que
dornavant l'Exposition de peinture, de sculpture et d'architecture aura
lieu chaque anne, du 1er mai au 1er juillet.

Les Refuss ne sont probablement pas compris dans ce dcret, ce qui veut
dire que le jury ne sera plus troubl, continuera, comme par le pass, 
taper  l'aventure, et que les choses iront comme devant.

Quand donc lirons-nous le bienfaisant dcret qui supprimera le jury?

Finissons ce chapitre par l'annonce d'une grande nouvelle.

Le tableau de Courbet, _les Curs ivres_, dj clbre, quoique non vu,
va commencer son tour du monde par l'Angleterre.

Le matre-peintre consciencieux veut, avant le dpart, mettre une
perfection minutieuse dans les moindres dtails de son oeuvre. Il s'est
remis dessus et cherche des dfauts. Il ne veut pas qu'un seul critique,
un amateur, ni mme qu'un artiste puisse y trouver une petite bte. Il
considre ce tableau comme son meilleur et veut le faire ainsi
considrer par tout le monde.

Nous suivrons de loin ce tableau dans ses prgrinations, et nous
tiendrons nos lecteurs au courant de ses aventures et de ses effets.

Ds  prsent, nous savons qu'il sera expos  Londres et qu'il y aura
grand meeting.

       *       *       *       *       *





VII

=SOMMAIRE=

     Enterrements de toutes classes.--Une odeur de cuir chaud.--M.
     Briguiboul ne sera plus Refus.--L'honneur est le seul vrai
     salaire.--Morceau loquent.--Un marchal qui a raison.--Il a
     tort.--Les peintres ont mal compris.--On lit dans le _Moniteur_.

       *       *       *       *       *

La distribution _solennelle_ des croix et des mdailles d'honneur, des
mdailles de 1er, 2e et 3e classes, des mentions honorables et
des _rappels_ de mdailles aux peintres, architectes, sculpteurs,
graveurs et lithographes, est enfin termine.

Les discours ont pass comme un parfum d't.

M. Briguiboul est le seul Refus qui ait obtenu (non  cause de cette
qualit) une mdaille de 3e classe.

Si l'on admet ce principe absurde qu'une rcompense est due  un
artiste parce qu'il a du talent,--comme si la vraie, la seule rcompense
pour un artiste n'tait pas d'avoir du talent ou mme du gnie,--on
attribuera le don de cette 3e mdaille au tableau mythologique de M.
Briguiboul, qui est parmi les oeuvres refuses et non au tableau reu.
C'est pourtant ce dernier qui a valu  son auteur le grand honneur de
3e classe dont nous venons de parler.

Les jours de distribution de prix, les lycens ne sont pas plus heureux
et plus mus que les artistes ne le sont quand un ministre ou un
marchal leur octroye, dans une crmonie _solennelle_, au nom de
l'Empereur, des rcompenses diverses.

Quant  moi, si j'tais guerrier, je ne combattrai que pour
combattre,--parce que ce serait mon devoir,--et non pour obtenir un
grade ou une croix; peintre, je ne peindrai que pour faire de beaux
tableaux--et non pour tre applaudi ou rcompens; travailler pour
soi-mme me parat une superbe maxime que je voudrais lire en lettres
d'or sur champ d'azur chez tous les artistes.

Arriver  tre content de soi,  savoir,  tre sr qu'on a bien fait,
est la vraie gloire, la seule durable, la seule que se transmettent les
hommes de gnie, frres de celui qui l'a conquise.

Quel jury, quel souverain pourraient me donner tort ou raison contre
moi-mme. Quoi!--il dpendrait d'un homme parvenu--ou de
plusieurs--d'annihiler mon oeuvre ou d'augmenter sa valeur! J'oserais me
dire artiste et je n'aurais pas d'opinion! Le jugement mme d'un grand
homme prvaudrait contre le mien, quand je sais, quand j'ai appris,
tudi, travaill, quand j'ai vcu et fait mon oeuvre! Non, mille Dieux!
rpondrais-je. Je suis libre, je sens, je suis convaincu, je discute et
je maintiens ce que j'ai fait!

D'autre part, comment pourrait-on tablir la justice et la justesse des
condamnations et des rcompenses en matire d'art?--Il est inutile de
recommencer  dmontrer l'impossibilit des censures et des jurys.

La magistrature artistique infaillible n'est pas encore close. Ds lors
un peintre mdaill, homme consciencieux, s'apprciant  sa valeur
exacte,--s'il est possible,--pourra-t-il supporter de sangfroid qu'un
peintre de sa valeur ou plus fort que lui n'ait pas reu la mme faveur?
Croit-on que beaucoup d'acadmiciens pouvaient, sans rougir, frotter de
leurs habits  palmes, en passant, le paletot de Balzac?

Non, non.--Il est d'ternelles vrits toujours bonnes--et inutiles 
dire,--dont on ne profite gure, soit, mais que les crmonies, les
solennits et toutes les fausses grandeurs ne renverseront pas.

Le discours de M. le marchal Vaillant, ministre des Beaux-Arts, a ceci
de particulier que, pour la premire fois peut-tre, on a pu entendre
l'loge officiel de l'invention, de l'originalit. Dans les phrases
_d'un vieux soldat_, l'arme devait naturellement avoir quelques mots.
Mais nous ne sommes pas de l'opinion de M. le marchal quand il parle du
_jury clair_ et quand il affirme que _le public est toujours empress
d'accueillir une tentative originale_.

Quelques allusions aux peintres refuss se glissent dans le discours de
M. de Nieuwerkerke, qui a repouss _l'excentricit_ avec ddain.

Je crois, moi, que l'_excentricit_ est une rare facult en Art que n'a
pas qui veut, et contre laquelle consquemment il est peu urgent de se
mettre en garde.

Certaines parties du discours de M. de Nieuwerkerke ont t interprtes
par les artistes comme des promesses de libert pour les Expositions 
venir, et pour ce vivement applaudies.

Beaucoup d'artistes, et des meilleurs, dsirent et demandent la
suppression du jury et la libert des Expositions. C'est trop juste, et
cela se fera.

Voici, d'aprs le _Moniteur_, le compte-rendu de la crmonie et les
discours:


DISTRIBUTION SOLENNELLE

DES

=RCOMPENSES DCERNES AUX ARTISTES=

APRS L'EXPOSITION DE 1863

La distribution des rcompenses aux artistes qui ont pris part 
l'Exposition de 1863 a eu lieu hier,  une heure, au Palais de
l'Industrie.

S. Exc. le marchal Vaillant, ministre de la Maison de l'Empereur et des
Beaux-Arts, a prsid la crmonie. Il tait accompagn de M. Alphonse
Gautier, conseiller d'tat, secrtaire gnral du ministre de la Maison
de l'Empereur et des Beaux-Arts, et de M. le lieutenant-colonel
Monrival, son aide de camp. Il a t reu,  son arrive au Palais, par
M. le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts, assist de M.
Courmont, chef de la division des Beaux-Arts, de MM. les inspecteurs
gnraux des Beaux-Arts, de M. le marquis de Chennevires, conservateur
adjoint au Muse du Louvre, charg du service des Expositions.

A droite et  gauche de l'estrade d'honneur se sont placs les membres
du jury, les conservateurs et conservateurs adjoints des Muses
impriaux, et les fonctionnaires suprieurs du service des Beaux-Arts.

A une heure, la sance ayant t dclare ouverte, S. Exc. le marchal
Vaillant s'est lev et a prononc le discours suivant:

     Messieurs,

     C'est un vieux soldat qui vous remet, cette anne, les rcompenses
     accordes par l'Empereur  tous ceux dont les travaux honorent le
     pays. L'arme, vous le savez, a souvent bien mrit des artistes.
     Vous lui devez quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre que-vous admirez
     et que vous prenez pour modles; et nagure encore vous l'avez vue,
      Rome, suspendant les coups qui pouvaient porter le ravage dans
     ces sanctuaires des arts, objets de juste vnration. Aujourd'hui,
     ma tche est facile: je viens proclamer les dcisions d'un jury
     clair, confirmes par ce jury sans appel qu'on nomme le public.
     En aucun pays ses arrts ne sont plus autoriss qu'en France, parce
     qu'en France il n'y a personne qui ne s'intresse  vos travaux.
     Laissons la mdiocrit orgueilleuse accuser le got du sicle et
     dplorer ses changements et ses caprices.

     Les artistes, messieurs, trouveront toujours le public empress
     d'accueillir une tentative originale, parce que l'invention est une
     des plus prcieuses qualits de l'art. S'ils rencontrent de la
     svrit lorsque, pour suivre la vogue, ils renient leurs propres
     convictions; si, traits d'abord avec bienveillance, ils sont vite
     abandonns, c'est justice. Le public a toujours maudit, avec le
     pote, le troupeau servile des imitateurs. Il avait applaudi  de
     brillantes promesses, il retire sa faveur  qui ne les a pas
     tenues.

     Notre sicle, assurment, n'est pas de ceux dont les artistes
     aient  se plaindre. Je ne vous rappellerai pas la constante
     protection dont ils sont l'objet de la part de l'Empereur; les
     richesses nouvelles acquises par ses ordres pour nos Muses, les
     grands travaux excuts dans la capitale de l'Empire. Qu'il me soit
     permis de vous faire remarquer seulement que l'absence de prjugs,
     l'loignement pour la routine, le dgagement de toutes traditions
     troites, sont devenus les principes de la critique moderne. Plus
     heureux que la plupart de vos devanciers, vous n'avez plus  vous
     dbattre contre des rgles absolues que de glorieuses coles ont
     souvent laisses aprs elles. Aujourd'hui, qu'on poursuive l'tude
     de la nature jusque dans ses trivialits ou qu'on s'applique 
     rechercher un idal potique, tous les efforts consciencieux sont
     apprcis, et jamais le mrite d'un ouvrage ne sera contest pour
     n'avoir pas l'autorit d'exemples anciens. Cette disposition, qui
     laisse aux artistes la plus complte libert pour suivre leurs
     tendances et leurs inspirations, ne doit pas leur faire oublier les
     difficults nombreuses de leur carrire. A moins de s'tre prpar
     par de fortes tudes, il est imprudent de tenter des routes
     nouvelles, et, si j'ose me servir ici d'une comparaison emprunte 
     mon mtier, je dirai qu'il n'appartient qu'aux soldats aguerris et
     disciplins de tout oser avec l'espoir fond de russir.
     L'observation constante de la nature, les mditations patientes
     devant les oeuvres des matres, voil les plus srs moyens
     d'obtenir des succs durables. Telle a t l'ducation de ceux de
     vos prdcesseurs qui ont conquis une juste renomme; telle je
     voudrais que fut l'ducation de tous nos artistes.

     Vous avez dsir que des Expositions plus frquentes permissent 
     vos juges naturels de suivre, pour ainsi dire pas  pas, vos
     efforts et vos progrs. Le comte Walewski, mon honorable
     prdcesseur, qui, pendant son administration, a donn tant de
     preuves de sa sollicitude pour vos intrts, qui s'est montr si
     jaloux de multiplier les moyens d'encourager vos travaux, a port
     votre dsir  la connaissance de l'Empereur, et Sa Majest a
     ordonn la ralisation de cette mesure. Une anne ne se passera
     donc pas sans que cette enceinte reoive vos oeuvres nouvelles.
     J'ai la confiance que ces Expositions annuelles rpondront  votre
     attente, comme  celle du Gouvernement, grce  vos efforts et au
     concours du surintendant des Beaux-Arts, qui vient de recevoir de
     la confiance de l'Empereur une mission plus leve, et qui vous
     aidera d'autant plus srement de ses conseils et de son autorit
     qu'il est sorti de vos rangs et qu'il vous appartient toujours par
     ses oeuvres.

     Pourquoi faut-il qu'un douloureux souvenir attriste la joie de
     cette fte! Moins que personne et moins ici que partout ailleurs,
     au milieu de ces toiles animes qui nous parlent de combats et de
     victoires, je ne puis oublier que, dans le cours mme de cette
     anne, il y a quelques mois  peine, l'arme des arts perdait l'un
     de ses plus illustres marchaux.

     Vous l'avez reconnu, messieurs, et vos coeurs ont nomm avant moi
     le troisime, le dernier, le plus grand des Vernet.

     Peintre de l'pope impriale, Horace Vernet, dans son inpuisable
     fcondit, s'est associ  tous les triomphes de la France. Pendant
     une longue vie, qui gala presque celles du Titien et de
     Michel-Ange, cet infatigable crateur ne cessa pas un jour de
     travailler, et, sans jamais avoir vieilli, ne s'arrta que pour
     mourir!

     Nul plus que lui, sans doute, n'aurait eu droit  d'clatantes
     funrailles; le peuple et port l'artiste populaire  sa suprme
     demeure; jeunes et vieux, les soldats de l'Empire eussent voulu
     honorer encore celui qui avait reproduit tous leurs combats et
     popularis toutes leurs victoires; et vous, messieurs, ses
     derniers lves, ses premiers admirateurs, quelle escorte vous
     eussiez faite  sa cendre!

     Il ne l'a pas permis. Lass de la gloire, il a refus pour sa
     tombe tous les hommages; mais dans cette tombe il a emport tous
     les regrets.

     Ce que la reconnaissance du pays n'a pu faire alors, messieurs,
     l'Empereur, inspir par sa grande me, l'avait fait d'avance en
     accordant  votre vieux matre,  mon vieil ami, un honneur si
     exceptionnel qu'il est presque unique dans l'histoire de l'art.

     Que l'exemple vous soutienne, messieurs, et que la rcompense vous
     encourage. Il est bon, au dbut de la carrire, de se fortifier
     pour la lutte, et rien ne rehausse le coeur comme le spectacle du
     travail accompli, du succs mrit et de la gloire obtenue.

Ce discours a t plusieurs fois interrompu par des salves
d'applaudissements.

M. le comte de Nieuwerkerke a pris ensuite la parole et s'est exprim en
ces termes:

     Messieurs,

     A l'heure o les questions d'art deviennent plus graves parce
     qu'elles deviennent plus gnrales, l'Empereur, en runissant dans
     le ministre de sa Maison tous les services des Beaux-Arts, en les
     confiant  un marchal de France  la fois homme de science et
     de got, a voulu, pour ainsi dire, les rapprocher encore de Lui.

     Dj une mesure essentiellement librale a t prise cette anne
     en faveur d'un grand nombre d'artistes. Ils la doivent, vous ne
     l'ignorez pas,  la sollicitude de l'Empereur. Avec cette
     bienveillante initiative qui distingue chacun de ses actes, notre
     auguste Souverain a appel tous les artistes  partager le grand
     jour de la publicit. Il a pens que le moment tait venu de donner
     cette satisfaction au public, aux artistes, aux membres du jury
     eux-mmes. C'est donc  tous ceux dont les oeuvres ont t exposes
     que je m'adresse aujourd'hui,  ceux dont les noms sont inscrits au
     catalogue officiel, comme  ceux pour lesquels des salles
     particulires ont t ouvertes.

     Nous sommes heureux de constater le redoublement d'activit qu'a
     produit le Salon de 1863. Il nous donne la preuve de l'intrt
     croissant que l'art inspire; le nombre des visiteurs pendant la
     semaine a t plus considrable que les annes prcdentes, et
     chaque dimanche, 30  40,000 personnes, profitant de ce jour de
     repos, se sont empresses de venir contempler vos travaux.

     Vous rpondrez  ce prcieux encouragement de la foule, messieurs,
     et nous aurons bientt  enregistrer,  ct de noms dj clbres,
     d'autres talents qui seront une illustration de plus pour l'poque
     o nous vivons. Quand on voit constamment grandir l'lite vaillante
     de notre cole, quand on mesure sa moyenne fort leve, il est bien
     permis de caresser un pareil espoir.

     Nous qui suivons vos progrs avec une attention soutenue, nous
     reconnaissons que jamais dans l'cole franaise il n'y a eu une
     somme de talent si gnrale; cependant nous ambitionnons une
     supriorit plus haute encore. Ne vous mprenez pas sur notre
     pense, messieurs: lorsque nous souhaitons pour vous, pour l'art
     national, un plus vaste avenir, nous ne prtendons pas refuser au
     prsent la justice qui lui est due. C'est parce que vous pouvez
     beaucoup que nous vous demandons toujours davantage.

     Nous n'insisterons pas sur certains carts de got que le jury
     devait signaler  ceux qui les ont laisss se manifester dans leurs
     oeuvres. Cet avertissement suffira, nous en avons l'esprance, pour
     que de telles dfaillances ne se renouvellent plus; car, messieurs,
     vous qui avez dj du talent, croyez bien que l'excentricit n'a
     jamais eu d'autre effet que de retarder les succs lgitimes et
     durables. C'est  vous-mmes que nous en appelons, et nous ne
     doutons pas que dans un trs-bref dlai vous ne nous donniez
     raison.

     Si nous regrettons d'avoir  constater que l'on s'loigne de la
     grande peinture, il n'y a cependant pas lieu d'en tre trop alarm;
     si les prfrences de quelques-uns se portent vers l'tude du
     paysage, par exemple, leurs succs dans cette voie ne doivent pas
     nous inquiter sur les destines du grand art en France. Chaque
     poque, en effet, obit  un mouvement particulier,  une pression
     extrmement mobile de l'esprit et du got. L'important, c'est que
     dans chacune des directions parcourues, le talent soit  la hauteur
     de la tentative. D'ailleurs, comme pour tre sign de Raphal ou de
     Ruysdal, de Michel-Ange ou de Clodion, un chef-d'oeuvre n'en est
     pas moins un chef-d'oeuvre: en raison de la diversit des esprits,
     de la varit infinie des talents et des aptitudes originelles, nous
     comprenons que la plus grande libert rgne dans la pratique et la
     direction de l'art. Mais, au nom mme et en change de cette
     libert de tendances dont nous nous plaisons  reconnatre la
     lgitimit, nous vous demandons, nous vous recommandons avec
     instance le travail obstin, patient, convaincu. Mfiez-vous des
     -peu-prs en tout genre; la vritable force les a toujours
     ddaigns, et vous pouvez, vous devez tre vritablement forts.

     Le grand art sera toujours l'objet de nos prdilections. Pourtant
     que ceux d'entre vous qui ne suivent pas ses traditions ne croient
     pas que nous voulions les renier; ils sont nos enfants prodigues,
     mais,  l'inverse de celui de la parabole, ils reviennent parfois
     les mains pleines. L'cole franaise contemporaine est  la tte
     des coles d'art de l'Europe. Et si nos coeurs sont encore mus de
     la perte des Vernet, des Delaroche, des Decamps, des Pradier, et de
     tant d'autres, hlas! n'est-ce pas une consolation de penser que
     parmi vous il se fait ou se fera d'aussi grandes renommes? La
     France est fconde, messieurs, et, de mme que ses soldats, ses
     artistes sont les premiers du monde.--Dans cette lice o sont venus
     se mesurer les reprsentants de l'art europen, plus la lutte a t
     srieuse, plus la victoire est honorable, car nous sommes trop
     justes pour ne pas apprcier  sa vritable valeur le mrite des
     artistes trangers qui,  chaque Exposition, viennent concourir
     avec vous. Aussi est-ce sans distinction de nationalit que les
     rcompenses sont accordes au talent. L'Empereur et l'Impratrice,
     par de nombreuses acquisitions aux artistes de toutes coles et de
     tous pays, ont voulu consacrer ce principe.

     Maintenant, messieurs, je vais vous faire connatre les noms des
     artistes rcompenss. Tout en laissant au jury l'honneur comme la
     responsabilit de ses choix, il est juste de dire que la quantit
     des mdailles dont il pouvait disposer n'tant pas en rapport avec
     la somme des talents, il s'est trouv en prsence d'une grande
     difficult. Cet embarras du choix, nous sommes heureux d'en faire
     la remarque, prouve une fois de plus dans quelles proportions s'est
     augmente l'lite de l'cole franaise. Un autre systme de
     rcompenses tait donc devenu ncessaire; nous vous le ferons
     connatre prochainement, ainsi que le rglement de l'Exposition de
     1864

Le discours s'est termin au bruit des manifestations les plus
sympathiques.

Le surintendant des Beaux-Arts, aprs avoir demand les ordres de S.
Exc. le ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts, a fait
l'appel des artistes franais et trangers nomms dans l'ordre de la
Lgion d'honneur, par dcret imprial; puis il a lu la liste des
rcompenses dcerns par le jury.

Chaque artiste est venu, au milieu des acclamations des assistants,
recevoir les rcompenses de la main de S. Exc. le marchal Vaillant.

A deux heures, la sance tait termine.

(_Moniteur_, 7 juillet 1863.)

Outre M. Briguiboul, plusieurs Refuss-Reus, c'est--dire ayant des
tableaux aux deux Expositions, ont eu des _mentions honorables_.

C'est M. Blin et M. Mry, deux paysagistes de talent, deux _suspects_
qui figurent timidement parmi les Refuss et qui ne se sont pas nomms
dans le catalogue. Nous donnons, nous, une mention  leurs paysages
repousss. Puis, M. Harpignies, dj nomm, qui a deux paysages
remarquables, rejets par la mme raison qui a fait admettre un autre
tableau de lui, je veux dire sans savoir pourquoi. MM. Laurens et Tabar,
peintres connus et toujours reus jusqu' prsent. Enfin, MM. Vaud et
Wagrez. Refuss cachs comme leurs tableaux qui ne m'ont pas arrt.

Je ne cite ces mentions que comme des preuves de plus de la faillibilit
des censeurs et examinateurs. Comment s'expliquer que ces tableaux,
d'gale force et des mmes peintres, aient t--les uns admis, les
autres renvoys? Saint Basile, le fameux dialecticien, l'oracle
invincible, n'aurait pu claircir ce mystre.

       *       *       *       *       *





VIII

=SOMMAIRE=

     Donnez-vous la peine de vous asseoir.--La mnagerie d'un suspect
     amusant.--Gare aux animaux!--Ils nous donnent un sauf-conduit.--Le
     Temps a fait son temps.--Un condamn par la raison qu'il est
     criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?--On se
     jette les cartes et les verres  la tte.--A la tour de Nesle!--On
     parle encore de Branger.--L'auteur des _tourdis_, comdie en
     vers, fait la campagne d'Italie.--La gloire n'est que de la
     fume.--Une boucherie au clair de l lune.-_A nous_, _Franais_!
     etc.... (Varsovienne).--Celle fois, le gnral Hoche est bien
     tu.--Thorie du sous-lieutenant.

       *       *       *       *       *

Nous allons, pour nous dlasser, nous arrter un peu devant deux
peintures tout  fait amusantes; l'une est de M. Fitz-Barn, dont on ne
trouve pas le nom dans le catalogue, mais ce ne peut tre que par
erreur, car le tableau de ce peintre fait un tel tapage qu'on ne peut
souponner l'auteur d'avoir voulu se cacher. Tout d'un coup, nous nous
trouvons dans une grande cage avec tous les animaux de pantomime.
J'appelle ainsi les animaux fantastiques, domestiques et comiques, tels
que chat, singe, rat, pie, grenouille, chien, poule, geai, hibou, etc.,
etc., dont les mouvements, les allures et les physionomies sont vraiment
risibles ou tonnants.--Avec nous, dans la mme cage, crient,
gloussent, coassent, jappent, miaulent et grouillent les animaux que je
viens de citer. A travers le treillage, des figures singulires nous
examinent trs-attentivement. Le singe pluche ou pile un rat, ce
qui indigne une pie.--Deux petits chiens bleus se battent pour
rire.--Une grenouille montre sa tte immobile  fleur d'eau.--Un
chat-huant attend la nuit avec impatience, et de ses deux lueurs fixes,
qu'il a pour yeux, regarde passer le temps.--Bref, tous les animaux sont
dans leurs attributions respectives.--Quittons ce petit pandmonium. Les
animaux ne s'opposent pas  notre sortie de la cage.

L'autre peinture reprsente un vieillard qui ressemble au Temps, assis
sur un dbris de colonne. Il a fait des progrs depuis la Mythologie; il
a un chapeau, des lunettes, des bottes  revers et une lyre; il fait au
jury, sans doute, une grimace des plus grotesques.

Il est impossible que M. Paul Claparde, auteur de cette petite
grisaille, ne l'ait pas conue et peinte  la suite d'une absorption
exagre d'un hatchi inconnu, mais dont les effets doivent tre gais.

M. Viel-Cazal est encore un peintre hardi, un vigoureux raliste qui n'a
pas plus peur du sujet que de la couleur.

Il a expos un tude de _Tte de cheval_ et un trs-grand tableau, la
_Dernire heure_, dont voici la lgende:

Un cheval vicieux, condamn _pour cette raison_  tre abattu, et ayant
dj les crins coups, cherche  s'chapper des mains des quarrisseurs,
aprs avoir rompu ses entraves.

La description n'est pas trs-exacte.--Le cheval s'est chapp, il a
mme renvers, en s'chappant, l'un des quarrisseurs, et il enlve
l'autre  ses naseaux ensanglants; un boule-dogue s'lance  fond de
train sur le cheval.

Ce tableau est trs-vivant, trs-vrai, peint largement; il mritait
enfin de s'chapper des mains des jurs et de s'installer dans le salon
de la libert et de l'audace.

_Une Dispute de jeu_, par M. Thiery, est un tableau romantique qui
aurait eu du succs en 1833; mais le succs ne prouve rien, et M. Thiery
a fait une jolie peinture de cape et d'pe.

Hol! tavernier du diable! il ne s'agit pas d'apporter  boire! sus aux
querelleurs! enlevez les cartes si leurs pes vous laissent faire, ou,
vive Dieu! votre tonnelle enrage sera ferme avant le couvre-feu!

M. Allard Cambray a fait un beau Louis XI,  l'eau-forte, dans la
superbe collection de M. Cadart; mais, hlas! _Ags_... hlas! il en a
peint un bien faible. On voit qu'il s'est plus inspir de la ple
chanson de Branger que de l'histoire:

Heureux villageois, dansons,
Sautez, fillettes
Et garons!

Unissez vos joyeux sons,
Musettes
Et chansons!

Ainsi, dans ce tableau, non moins dcolor que le refrain, sautent et
dansent les heureux villageois devant le cadavre encore vivant du roi
Louis XI.

M. Andrieux nous montre _le gnral Bonaparte accompagn de non
escorte_, _le matin du combat_. (_Campagne d'Italie_, 1796.)

Bonaparte, entour de quelques officiers, galope dans un champ en
dsignant du doigt classique des hros l'endroit o il y a le plus de
fume.

C'est une vignette colorie assez habilement et dont le dessin dnote
une main plus exerce  excuter sur bois de petites manoeuvres
militaires qu' les peindre.

M. douard-Alphonse Aufray a trois tableaux, dit le catalogue, mais je
n'en ai trouv qu'un, _Choc de cavaliers_. On dirait que c'est la
_Bataille des Cimbres_, qui a donn aux Refuss son portrait en
miniature (son portrait, pas tout  fait cependant); mais il y a tant
d'enthousiasme pour cette _Bataille_, dans ce _choc_, qu'on voit bien
que _les cavaliers_ de M. Aufray se souviennent _des Cimbres_ de
Decamps. Ils se battent presque aussi furieusement.

Les deux autres tableaux de M. Aufray, dsigns dans le livret:
_Crpuscule_ et _Lever de lune_, semblent tre runis dans _le Choc des
cavaliers_ pour ne former  eux trois qu'une trinit. En effet, c'est
par un _crpuscule_ et par un _lever de lune_ que se _choquent les
cavaliers_.

Le _Cavalier polonais_, de M. Guillaume Regamey, est plus triste et
moins anim. Il songe  sa patrie et attend. Son cheval aussi est l qui
attend. Malgr le soin et le patriotisme, ce tableau, qui a des
qualits, n'est pas d'une belle couleur. On pourrait croire, du reste,
qu'il a t expos malgr son auteur, car il n'est pas indiqu dans le
catalogue.

_Les Dernires moments du gnral Hoche_ n'ont pas fait faire un bel
ouvrage  M. E. Courtois; mais je crois que la mdiocrit de ce tableau
tient plus au genre,--genre ou art militaire,--qu'au talent modr du
peintre.

On peut s'affermir dans cette opinion, en examinant avec
attention,--rude travail,--tous les tableaux de bataille, de revue ou de
guerriers, qui sont aux deux Expositions; les uns sont plus mdiocres,
les autres plus mauvais.

       *       *       *       *       *





IX

=SOMMAIRE=

     Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil
     blanc.--Mon impartialit bien connue....--Prenons le chemin de
     fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--Rhabilitation
     d'un condamn.--Encore une victime.--Une tragdie de MM. Ponsard et
     Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue
     au microscope.--Quelle tte!--On met  Shakespeare la perruque 
     marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est
     mort!--Hoche pacifie la Vende.--Les comestibles vont dvorer le
     cuisinier.--Le duc d'Orlans au bal masqu.--Le petit dieu
     malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien
     douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si
     jeune!...--Tableau selon saint Jean.--J'ai, Jean-Marc Mathieu,
     huissier au tribunal, etc....--Dcidment, c'est une langue!...
     mais pas franaise.--Vente par autorit de justice.--Autre tableau
     religieux selon saint Marc.

       *       *       *       *       *

Parmi les tableaux que le jury a t enchant de voir exposs dans la
salle des Refuss, parce que ces tableaux-l ressemblent aux primitifs
joujoux en bois dont les enfants ne veulent plus, et qu'ils font clater
la raison du jury dans toute sa splendeur, parmi ces tableaux il faut
citer un paysage de M. Castelnau, qui n'a pas eu, comme son matre M.
Brivet, l'nergie de s'exposer en plein catalogue.

Moi, qui ai la rsolution d'tre d'une complte franchise, je cite
galement les choses marquantes en bien ou en mal. Je voudrais pouvoir
parler de tout, mais j'ai des limites.[1]

[Note 1: Quand on franchit la borne, il n'est plus de limites! a dit
M. Ponsard.]

D'ailleurs, il y a mauvais et mauvais: le mauvais amusant et le mauvais
ennuyeux.

C'est  ce mauvais-l qu'appartiennent les imitateurs ou plutt les
victimes de MM. Brascassat, Flandrin, Grme, Muller, etc.

Mais c'est dans le mauvais amusant qu'il faut classer le paysage
enfantin de M. Castelnau. Il y a un petit chemin de fer avec locomotive,
un petit pont, des petites maisons en bois, des petits arbres en zinc
et des petits chevaux-Brivet.

Cela fait doucement sourire; cela rappelle l'enfance; on croit qu'on
vient soi-mme de mettre en rang tous ces jouets.

Un autre paysage qui voulait tre srieux, mais qui a l'air d'un dcor
du thtre des marionnettes aux Tuileries, c'est l'_Entre de
Throuanne_, par M. Delalleau.

M. Dsir Philippe a t reu pendant 15 ans. La commission d'examen a
trouv que c'tait assez.--Cependant ce n'est pas assez.

Il fallait que les portraits envoys par M. Philippe fussent en
dcadence; or, ils sont exactement ce qu'ils taient,--d'une valeur qui
n'a pas boug.

Le premier portrait, celui de M. Charles Vincent, est trs-ressemblant;
le second, celui d'un collgien, doit-tre encore plus ressemblant: cela
se devine.

Dans son tableau, une, _Famille de Tritons_, M. Athon Donner est une
victime de M. Millet.

M. Doneaud n'est pas dpourvu des qualits qui causent l'tonnement. Il
a fait une vritable _Jzabel morte_ qui indique qu'un membre de
l'Institut avait d'abord dirig ses tudes vers la tragdie,  la
manire de MM. Ronsard et Latour.

Cette Jzabel est d'un mauvais--mais de ce mauvais dplaisant dont je
parlais tout  l'heure.

Eh bien!--voil d'o vient l'tonnement,--M. Doneaud a expos un autre
tableau qui est bien fait, c'est: _Suite de jeu_. L'intention
philosophique y est peut-tre trop indique: des cartes, de l'or, une
dague et du sang!

Voil le tableau!

La plus gigantesque des oeuvres refuses c'est le _Berger et la
mer_,--_fable_!--par M. Doyen.

Ce berger est plus grand que la mer qu'il contemple.

Son genou est un immense rocher.--Et M. Doyen appelle cela une fable!

M. Duckett, _suspect_, a fait un affreux portrait qui doit tre celui de
M. Brascassat.

M. Hippolyte Dubois  traduit Shakespeare  la faon de Ducis.

Figurez-vous une _Titania_, le _Songe d'une nuit d't_, faits par un
prix de Rome, sans doute, lve de M. Gleyre--Gleyre obscur,--dirait le
_Tintamarre_.

Obron ne s'y tromperait pas et n'irait certes pas verser le suc des
fleurs sur les paupires de cette Titania-l.

_Les Funrailles du gneral Marceau_. _L'arme autrichienne lui rend les
honneurs militaires de concert avec les Franais_.

Nous ne ferons pas pour ce tableau de M. Dupray comme les Autrichiens et
les Franais pour Marceau: nous ne lui rendrons pas mme les honneurs
militaires (Voir ce que nous avons dit du tableau, la _Mort du gnral
Hoche)_.

M. Delord a fait un joli Persan--en bois.

Des lgumes et des comestibles normes sur le premier plan.--Au fond,
sur le cinquantime plan,  quelques lieues on aperoit dans une cuisine
un petit cuisinier lilliputien apprtant ses fourneaux pour faire cuire
ces gros lgumes qui pourraient bien le manger ou l'engloutir lui-mme.

Tel est le tableau assez plaisant de M. Fanchon.

On dirait en voyant le portrait de M. Horace Vernet par M. Ficatie, que
ce peintre a voulu faire le portrait du duc d'Orlans.

Cette peinture est encore du genre primitif et amusant dans lequel se
sont essays avec tant de succs MM. Brivet, Castelnau, Delord, etc.

J'aurais voulu citer l'auteur d'un _Franc-maon_ clatant et celui de la
_Naissance d'un Poulain-Brivet_; mais je n'ai pu dcouvrir leurs noms.

C'est dans cette srie de peintres qu'il faut classer M. Hudei, auteur
d'un _Mendiant suspect_, allgorie fine: ce mendiant, c'est l'amour....
Ah!--que dirait M. Hamon?

M. Mallet, auteur du 24 _septembre_ 1852 _ Viviers d'Ardche_; M.
Regnier, qui a fait le _Retour aux Tuileries_, 20 _mars_ 1815, et M.
Rocques, peintre sur faence, doivent tre nomenclatures dans cette mme
classe.

A ces diverses classifications de peintres, les _Suspects_, les
_Philosophes_, les _Victimes_--victimes nombreuses, hlas! de MM.
Signol, Pujol, Gleyre, Flandrin, Hamon, Brascassat, Yvon, etc.,--les
_Primitifs_ ou _Antdiluviens_, les _Poltrons_, les _Montagnards_, etc.,
etc., il faut ajouter les _Tristes_.

M. Guillaume Regamey, qui a fait le _Cavalier polonais_ dont j'ai parl,
est de cette srie.

Il faut y placer galement un peintre modeste, cach comme une violette,
qui a fait une petite pauvresse plante devant une boutique pleine de
polichinelles et de poupes. On devine dans la main qui se tortille une
envie dmesure de possder, de toucher les joujoux. C'est une de ces
peintures attendrissantes qui russissent toujours en public. Le peintre
l'a prise sur nature et a eu le bon got de ne donner  ce sujet que la
proportion convenable.

M. Fourau, non moins lgiaque, a mis dans un cadre de chne ou de sapin
une petite fille encore vivante, mais qui a l'air de bien souffrir.

M. Claude Maugey a expos deux tableaux: le _Christ abandonn_ et un
_Coin d'atelier_. Le cadavre du crucifi est bien abandonn en
effet.--Il est tendu sur le sol dans un dsert. M. Maugey a rendu
hardiment et mme originalement l'abandon immense, plus grand que la
solitude.

Ce tableau, bien conu et bien rendu, avait t command, m'a-t-on dit,
par un clbre et noble amateur qui n'en a pas voulu, le jury l'ayant
refus!

Il y a encore des gens qui croient au jury!

Dans tous les cas, ce n'tait pas une raison.

Le noble amateur n'tant pas le jury, n'avait pas le droit de refuser.

Le _Coin d'atelier_ est une simple petite toile qui montre des pinceaux,
une palette, des couleurs et un _prott_. Triste, triste,--comme dit
Hamlet,--triste allusion  la vie des peintres qui ne vendent pas leurs
tableaux vingt mille francs, car alors ils ne les vendent pas du tout.
Il n'y a pas de milieu.

La peinture rapporte des millions ou rien. C'est affaire de chance comme
en tout art.

Je ne sais si M. Maugey a voulu agiter ces hautes questions, et s'il
croit, comme M. Millet, que la peinture est une langue, mais
heureusement il n'en a pas l'air. Il conviendrait d'ailleurs avec moi
que ces petites vessies et ce papier timbr n'ont pas une grande
importance, ni une loquence victorieuse et tranchant la discussion.

Pour couper court  toute rplique, au lieu de cette douce plainte, il
aurait fallu, alors, reprsenter dans un grand tableau les huissiers
noirs emportant tout et le peintre rouge pleurant aux pieds du jaune
propritaire impitoyable.

Voil qui aurait corrobor l'apophthegme de M. Millet.

J'admets le tableau religieux de M. Maugey, le _Christ abandonn_, mais
je n'admets pas le _Christ mort_, de M. Zipelius. Celui-l est
dplorable; il a l'air d'avoir concouru pour le prix de Rome.

       *       *       *       *       *





X

=SOMMAIRE=

     Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'excuts.--On
     manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tus sous lui
     qui se portent bien.--Dernire fourne de victimes
     innocentes.--Gentillesses  l'aquarelle et au pastel.--Traduction
     libre de: _La garde meurt_..., etc.--loge des
     aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66
     (rclame).--La bataille de Waterloo recommence.--La
     sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un
     nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de
     statuaires.--Conclusion.

       *       *       *       *       *

Tout d'un coup le ciel s'obscurcit, un torrent de paysagistes nous
inonde. C'est comme une invasion de sauterelles en Afrique; il faudrait
du canon pour les disperser.

Cependant presque tous ces paysagistes ont du talent. C'est ce qui les a
fait refuser.

Citons les plus dignes et leurs tableaux.

M. Berne-Bellecour, _Pltreries_, _prs Fontainebleau_.

M. Besnus, _Bestiaux au pturage_.

M. Auguste Bouchet, auteur d'un superbe _Chemin creux dans la fort de
Montmorency_.

M. Berthelon, _Paysage_ (non inscrit dans le catalogue).

M. Chauvel, _Dans la Gorge aux Loups_, _Fontainebleau_.

M. Louis Cordier (non inscrit), une _Rue de village_ trs-bien peinte.

M. Dutilleux, _tude en fort_ et _Effet du soir_.

M. Fontaine (encore un suspect non inscrit!), _Paysage_.

M. Eugne Lambert, _Vue prise en aval du l'Ile de Veaux_.

M. Lan (suspect), _Paysage_.

M. Lansyer, _un Poste au bord de la mer_.

M. Lemarie, _Vieilles tanneries  Montargis_.

MM. Lalanne et Larochenoire, introuvables dans le catalogue, auteurs, M.
Lalanne qui avait toujours t reu, de _Ruines dans un paysage_, et M.
Larochenoire, de _Chevaux au pturage_.

M. Clestin Leroux, dont j'ai remarqu les trois _Sites de
Landebaudire_.

M. Edouard Lobjoy, qui a fait une trs-belle _Vue de l'glise
San-Tommaso_, _ Gnes_.

M. Longueville,--qui figure  l'exposition ordinaire,--_Joinville 
Nogent_.

M. Marois (non inscrit), _Paysage_.

M. Michelin, _Valle d'Hyres_.

M. Morel-Lamy, _Bords de la Marne_ et _Promenade prs le canal_, pastel.

M. Masure (non inscrit), _Marine_.

M. Perret (Franois), _les Bords de l'Oise_.

M. Petit (non inscrit), _Paysages_.

M. Pissaro, _Paysage_.

M. Lavery (non inscrit), _Paysage_.

M. G. de Serres, _Crpuscule_.

M. Sutter (David), _Paysages de Fontainebleau_.

M. Vollon, _Paysage_ (Charenton).

M. Valnay (non inscrit), _Paysages_.

M. Wagrez--admis  l'Exposition et mentionn,--_la Fort par la neige_.

J'en passe et d'aussi bons.

Tous ces paysages sont bien.--Pas un ne ressort absolument. C'est du
talent ordinaire, mais c'est du talent.--On n'a pas le droit de
repousser le talent, mme quand on n'en a pas. Plusieurs des auteurs de
ces tableaux sont  la fois admis et refuss et figurent aux deux
expositions. Presque tous ont deux ou trois peintures  la
Contre-Exposition; je n'ai cit que les meilleures.

Deux autres peintres trs-connus, MM. Jongkind et Eugne Lavielle, qui,
lui, ne s'est pas fait inscrire dans le catalogue, ont eu de charmants
paysages renverss, mais non tus,--au contraire,--sous le jury.

Quelques affreuses choses, _le Portrait de M. F._, par M. Tichit; _la
Femme adultre_, par M. Hbert; _la Fte romaine sous Pompe_, par M.
Navlet; un hideux fouillis sur faence par M. Rocques, qui ne s'est pas
assez cach, et _le Portrait de M. Dambry_, _inventeur de la capsule
dite tire-feu_,--(remarquez l'invention, je vous prie),--sont les
dernires peintures qui m'aient arrt  cause de leur tristesse ou de
leur comique involontaire.

Madame Pauline Viancin, dont le nom manque dans le catalogue, a fait un
trs-joli portrait au pastel.

M. Tournayre est auteur d'un beau paysage au fusain. Un dessin de M.
Saint-Franois, _la Fivre_, est des plus remarquables: un cadavre en
dlire se relve dans ses draps sur un grabat; ses crispations, sa
maigreur en sueur, les effets d'ombre et de lumire sont arrachs  la
nature fantastique. C'est admirable.

_La Promenade prs le canal_, pastel, par M. Morel-Lamy, et une _Plage_,
aquarelle, par M. Laurens, tous deux dj nomms; _le Naufrage de la
Mduse_, d'aprs Gricault, fusain par M. Eustache (non inscrit); des
fleurs et des fruits au pastel sont  citer.

M. Frdrick Junker, qui n'est pas sans habilet, a voulu faire de
l'esprit. Il a reprsent le livre des _Misrables_ ouvert  la page o
Cambronne rpond si nergiquement aux Anglais qui le somment de se
rendre. Un morceau de sucre brle sur une pelle pour ter l'odeur et
mieux faire sentir l'intention du dessinateur, qui a appel cette
mauvaise plaisanterie: _le Dernier mot du ralisme_.


GRAVURE

M. Bracquemond, un des meilleurs aqua-fortistes, un des artistes qui se
sont le plus distingus dans la magnifique galerie de M. Cadart, a
laiss au salon des Refuss un superbe _portrait d'rasme_, _d'aprs
Holbein_, _eau-forte commande par le ministre d'tat_, et un _Tournoi,
d'aprs Rubens_, _gravure commande par l'administration des Muses pour
la calcographie_.

Il parat que le jury n'est pas d'accord avec cette administration, ni
avec le ministre d'tat.

M. Lopold Desbrosses a une belle eau-forte: _Waterloo_; _pisode du
chemin creux d'Ohain_.

L'instant fut pouvantable. Le ravin tait l, inattendu, bant,  pic
sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
talus. Le second rang y poussa le premier et le troisime y poussa le
second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrire, tombaient
sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
bouleversant les cavaliers..., et quand cette fosse fut pleine d'hommes
vivants, on marcha dessus, et le reste passa.

Ces lignes expressives ont t comprises et rendues par M. Desbrosses.

Il faut encore signaler les gravures espagnoles de M. Manet: _le Martyre
de Saint-Barthelemy_, _d'aprs Ribeira_, par M. Masson; _une Tte_,
_d'aprs Jean Bellin_, par M. Balleroy, Refus craintif dont le
catalogue ne parle pas; enfin _les Folles de la Salptrire_ qui
reprsentent _une Sortie de soeurs de charit_; _les Bords de l'Oise_,
d'aprs Daubigny--(on voit une grange),--et divers croquis par M. Amand
Gautier.


SCULPTURE

Mon opinion est que la sculpture est en droute. Cela s'explique parce
qu'il faut tre savant pour tre sculpteur, et que pour un art manuel,
on rechigne  se bourrer d'tudes littraires et scientifiques. La
statuaire ne doit reprsenter que la beaut pure, correcte et nue,
froide et sans dfaut comme la matire qu'elle emploie.--La statuaire,
c'est la mythologie, c'est l'antiquit. Malgr les vigoureuses oeuvres
d'un des derniers sculpteurs de gnie que nous ayons eu, Rude, je trouve
absolument contraire  la statuaire, nos paletots, les habits de nos
gnraux et leurs chapeaux. Les riches et mles costumes des guerriers
de Louis XIII et de Louis XIV mme luttent mal en marbre avec les
draperies et surtout avec la nudit paenne.

Le ralisme ne peut pas tre aussi heureux en statuaire qu'en peinture.
Il fait trop d'efforts, d'efforts inutiles.

Une des plus hardies statues dans toute l'Exposition, est celle de
_l'Ignorance_ qu'on a refuse. Je n'ai pu dcouvrir le nom de l'auteur.

Un ngre herculen est riv  la glbe. Sans mme essayer de tout briser
en dtendant ses gros muscles, il s'allonge  terre en beuglant comme un
animal qui hume l'air. La stupidit puissante, norme, musculaire est
parfaitement exprime, et il y a une grande vigueur dans l'excution.

_La Panthre de Java guettant des petits lapins_, par M. Delabrire, est
un joli pltre.

M. Leclerc a un mdaillon  l'Exposition des Reus et un buste bien
bauch  celle des Refuss.

Le _buste de M. J.-S. de G._, par M. Matabon, est trs-soign; il n'a
rien d'audacieux, il ressemble au roi Victor-Emmanuel, il est convenable
de tous les cts. Quoi ou qui diantre  pu le faire refuser?

M. Auguste-Flavien Poitevin, fils de l'auteur du _Vengeur_, avait envoy
au Jury un _modle en pltre d'un Christ_.--Pas une raison de refus ne
peut se dcouvrir.--M. Poitevin fils a reu et reoit encore de son pre
les meilleures leons de sculpture. Il en a donn la preuve en son
Christ. On sent dans l'excution une jeunesse qui n'exclut ni l'habilet
ni la fermet.

Le _Naufrag_, par M. Ptre; _Diderot_, par M. Leboeuf; des bustes, par
MM. Durst, Virey et Alfred Michel, _une Tte de cuirassier_, sans nom
d'auteur; _la Famille Cabasson_, trs-spirituelle scne de saltimbanques
qui font leur _boniment_, terre-cuite, par M. Eugne Decan, auraient on
ne peut mieux figur au milieu des oeuvres de sculpture admises.


CONCLUSION

J'ai termin la revue des peintres, sculpteurs, graveurs et dessinateurs
Refuss contre tout droit et toute justice. Je ne crois avoir omis rien
d'important.--Je n'ai pas voulu ne parler que des oeuvres dont
l'excution ordinaire, mais compltement satisfaisante, sautait aux yeux
de tout le monde. J'ai cit hautement les peintures trop rares o la
hardiesse et l'originalit se laissent entrevoir. J'ai signal et class
les mauvais tableaux, les crotes et leurs auteurs, et je n'ai pas cess
de prendre, le plus franchement du monde, la dfense des peintres,--tout
en leur disant ce que je crois tre leurs vrits,--contre la niaiserie
du public et des critiques d'art, et contre l'arbitraire du jury.

Je rpte qu'il est honteux et absurde d'avoir rejet les tableaux de
MM. Whistler, Colin, Chintreuil, Gautier, Briguiboul, Pinkras, Pipard et
autres que j'ai dj plusieurs fois nomms. La surabondance des beaux
paysages et des nature-morte, dignes de matres, rvolte aussi contre
leur rejet.

Ces refus sont une condamnation  mort du jury. Tous les vrais artistes
demandent l'exposition libre et la suppression de toute espce de
censure ou de commission d'examen.--Ils l'auront,--_nous l'aurons_!

Nous avons encore bien des reproches  faire au jury. Pour se donner des
airs de raison, n'avait-il pas, l'espigle! pouss la malignit jusqu'
donner les places les plus en vue et les meilleures aux plus
dtestables, risibles et primitives peintures que les garons
d'administration et de bureau auraient refuses aussi, mais moins
srieusement, moins solennellement que l'Institut.

Un fait encore grave, c'est que les refuseurs appliquent maintenant, au
lieu d'une simple marque  la craie, un R. ineffaable sur la toile mme
des tableaux qui ne leur plaisent pas. De sorte que les peintres sont
obligs de faire rentoiler leurs oeuvres  grands frais pour pouvoir les
vendre aux amateurs et bourgeois que le stigmate effraye et qui croient
au jury. Je ne suis pas trop sensible et je ne m'attendris pas
facilement sur le sort des _pauvres artistes_, mais c'est outre-passer
le droit que de les marquer.

M. le marchal Vaillant a dit dans son discours officiel, le jour de la
distribution des prix aux peintres, que les artistes n'avaient
assurment pas  se plaindre de _ce sicle_: j'affirme alors qu'ils
n'ont jamais eu  se plaindre, car, certes, si l'on veut se donner la
peine d'aller les prendre au gte ou de les regarder dans leurs
terriers, on ne les trouvera pas trs-heureux.

Une des choses les plus rvoltantes  constater, c'est, je le rpte,
l'unit de refus pour les oeuvres dites ralistes.

Que signifie la beaut de convention pour un art comme la peinture,
dont l'esthtique consiste  reprsenter ce qu'on voit et ce qui est?

Quand on veut peindre la nature, ne faut-il pas tre vrai?

Le choix,  moins d'tre faux, est-il possible? N'y aurait-il pas
discordance, outre absurdit,  ne montrer que de jolies choses?

J'ai publi, il y a six ou sept ans, dans le journal _l'Artiste_, un
article sur cette vieille question. Je n'ai pas chang d'opinion et je
crois devoir, pour finir, le reproduire tel que je l'ai fait:

Cet article n'est ni la dfense d'un client, ni le plaidoyer pour un
individu, c'est un manifeste, une profession de foi; il commence comme
une grammaire, comme un cours de mathmatiques, par une dfinition:

Le ralisme est la peinture vraie des objets.

Il n'y a pas de peinture vraie sans couleur, sans esprit, sans vie ou
animation, sans physionomie ou sentiment. Il serait donc vulgaire
d'appliquer la dfinition qui prcde  un art mcanique:

L'esprit ne se peint que par l'esprit, d'o il suit qu'il serait
impossible  beaucoup de gens de lettres de faire le portrait d'un homme
spirituel.

(Peut-tre quelques lecteurs intelligents trouveront-ils inutile de
dfendre un art dont la base est la vrit, et qui acclame toutes les
manifestations de l'esprit humain,--qu'elles viennent de l'imagination
ou de la mmoire, de la rflexion ou de l'observation,-- la condition
qu'elles soient sincres et individuelles. Cependant il faut bien
dfendre, puisqu'on attaque.)

Le paysagiste qui ne sait pas remplir d'air son tableau, et qui n'a la
force que de rendre exactement la couleur, n'est non seulement pas un
peintre raliste, mais mme pas un peintre; car la vie d'un paysage,
c'est l'air.

L'crivain qui ne sait dpeindre les hommes et les choses qu' l'aide de
traits convenus et connus, n'est pas un crivain raliste; il n'est pas
un crivain du tout.

Le mot raliste n'a t employ que pour distinguer l'artiste qui est
sincre et clairvoyant d'avec l'tre qui s'obstine, de bonne ou de
mauvaise foi,  regarder les choses  travers les verres de couleur.

Comme le mot vrit met tout le monde d'accord et que tout le monde aime
ce mot, mme les menteurs, il faut bien admettre que le ralisme, sans
tre l'apologie du laid et du mal, a le droit de reprsenter ce qui
existe et ce qu'on voit.

Or, Vnus est rare, et il y a longtemps que les nymphes diaphanes et les
dieux aux arcs d'argent ont fui avec nos bois et notre ciel, et se sont
rfugis dans de certains volumes et tableaux.

On ne conteste  personne le droit d'aimer ce qui est faux, ridicule ou
dteint, et de l'appeler idal et posie; mais il est permis de
contester que cette mythologie soit notre monde, dans lequel il serait
peut-tre temps de faire un tour.

D'ailleurs, on abuse de la posie. On la met  toute sauce, et ce n'est
pas le cas de dire que la sauce fait le poisson.

La posie pousse comme l'herbe entre les pavs de Paris. Elle est rare,
et quand il s'en trouve un brin, les pieds-plats l'ont bien vite
crase. Laissons la posie tranquille! Chaque poque, chaque tre a la
sienne, et cependant il n'y en a qu'une. Arrangez-vous. Quant  moi, je
crois que cette posie, que chacun pense avoir dans sa poche, se trouve
aussi bien dans le laid que dans le beau, dans le fantastique que dans
le rel, pourvu que la pense soit nave et convaincue, et que la forme
soit sincre. Le laid ou le beau est l'affaire du peintre ou du pote:
c'est  lui de choisir et de dcider; mais  coup sr la posie, comme
le ralisme, ne peut se rencontrer que dans ce qui existe, dans ce qui
se voit, se sent, s'entend, se rve,  la condition de ne pas faire
semblant de rver. Il est singulier, a ce propos qu'on se soit
spcialement suspendu aux pans de l'habit du ralisme, comme s'il avait
invent la peinture du laid. Je voudrais bien que l'on m'indiqut le
pote ou le peintre dont l'oeuvre ne renferme pas quelques monstres et
beaucoup d'horreurs? Est-ce Shakespeare ou Rembrandt? Raphal mme ou
Homre? Perse ou Rubens? Vronse ou Rabelais? La plupart des
difformits invraisemblables, des normits hideuses, tout ce qui est
matire  dgot, horreur et pouvante, a t invent ou dpeint par les
grands artistes du pass.

Racine lui-mme se complat dans la peinture des vilaines passions et
des monstres odieux que vomit la plaine liquide, il est moins
pardonnable  Albert Durer de nous avoir montr les faces atroces des
Isralites diluviens, qu'aux peintres actuels de nous faire voir des
nudits du jour, certainement moins affreuses que celles qu'on rencontre
en gnral, et qui, d'ailleurs,  aucun litre ne justifieraient le
reproche de peinture du laid, puisqu'elles s'panouissent dans la belle
nature, sous des verdures pleines de couleurs et de frissons. Ne
faudrait-il pas, pour satisfaire le got des prtendus amateurs du beau,
mettre les scells sur les moeurs qui ne sont pas pures et les nez qui
ne sont pas ioniens? Qu'ils prennent une glace, et qu'ils ne sortent
plus de chez eux, alors.

L'antiquit surtout, la Mythologie, qui est beaucoup plus vraie qu'on ne
le pense, regorgent d'abominations. Les types les plus repoussants,
peints ou imprims, se trouvent dans les bibliothques et dans les
muses; il n'y a point de critiques qui s'en effarouchent. Que les
ralistes jouissent de la mme libert! Si les gens en paletot qui
passent devant nos yeux ne sont pas beaux, tant pis! Ce n'est pas une
raison pour mettre une redingote  Narcisse ou  Apollon. Je rclame le
droit qu'ont les miroirs, pour la peinture comme pour la littrature.
Les aventures d'-prsent ne sont pas moins tonnantes, rjouissantes et
invraisemblables que celles des temps passs. Il y a mme beaucoup de
bourgeois dont l'existence n'excitera pas moins la curiosit, dans
quelques sicles, que celles de Mercure et de Jupin. Les figures que
nous rencontrons sont aussi grotesques que bien des ttes conserves par
l'art grec, et la bourse de Paris ressemble au Parthnon.

Tout cela devrait engager les amateurs, membres de l'Institut et
conservateurs,  sortir un instant de Claros et de Trzne,  descendre
de l'Olympe et du Double-Mont, o les confine depuis si longtemps
l'amour du beau.

D'autres s'obstinent non moins utilement  se promener dans les longues
alles des parcs de Vatteau. Les marronniers de ces messieurs sont encore
en fleurs au mois de novembre; il y a toujours des frou-frou de soie
dans les bosquets--pommads,--et les fleurs sentent la vanille et le
patchouli; l'eau qui s'lance au-dessus des massifs ne cesse pas d'tre
irrise dans un air couleur d'arc-en-ciel.

Quant aux romantiques, depuis qu'ils n'ont plus  exterminer la famille
des Atrides, leurs moustaches d'hidalgo ressemblent absolument  celles
des vieux de la vieille. Les plumes de leurs feutres, les rubans de
leurs pourpoints ont dteint.

C'est en vain qu'ils prennent les volets de Paris pour les jalousies de
Sville et qu'ils fredonnent d'une voix chevrotante l'air de
l'Andalouse, pas un soupir ne filtre  travers les persiennes derrire
lesquelles ne se fait entendre nul frlement de robe effarouche
surprise par quelque fantme de Bartholo. La rue de Rivoli, semblable 
une flamberge, a travers de part en part le vieux Paris. C'tait l
seulement que les romantiques pouvaient rver au moyen ge! Il ne leur
reste plus que leurs dagues, vieilles ferrailles dont le cliquetis ne se
fait entendre que dans les feuilletons de Dartagnan; mais le journal [2]
de ce hros lui-mme est dsert comme un estaminet o l'on a chang la
qualit du gloria!

[Note 2: _Le Mousquetaire_.]

Quelques jeunes enthousiastes essayent bien encore de courir les
aventures; hlas! les sergents de ville eux-mmes n'y prennent pas
garde. Des gamins de Paris hurlent aux chausses des derniers
romantiques. Mais bientt ces galopins gouailleurs sont essouffls.

Ils ont alors besoin, pour se mettre  l'abri de l'ironie et pour ne pas
encourir la peine du talion, de produire des oeuvres. L'_exegi
monumentum_ leur semble tre leur loi: ils s'y soumettent et attrapent
au vol leurs souvenirs comme des mouches. Alors ils vont voyager dans la
plaine Saint-Denis et dans le bois de Boulogne. L'aspect de la nature
les meut; ils versent de douces larmes qui font pousser de grands
chnes et des tilleuls pleins de chants d'oiseaux.

Sous les feuillages ils aiment des figurantes amoureuses et des
couturires dvoues qui leur font de la tisane avec la fleur de ces
mmes tilleuls. Quand vient l'hiver, ils ne peuvent plus s'embrasser
sous les feuilles, car celles qui leur restent sont des feuilles de
papier et il faut crire dessus. Alors, semblables en cela aux
rossignols, ils ne peuvent plus chanter.

Le grattement perptuel qu'ils oprent sur leur front en fait sortir,
non pas Minerve, mais des myriades de danseurs qui renoncent au beau
monde pour se livrer  la littrature. Ces nouveaux venus ont toujours
l'air de polker; la plupart d'entre eux sont riches et ce qu'on appelle
de bons partis.

Ils cultivent les lettres en dpit d'abord de leurs mres, qui bientt
ne peuvent rsister  leur gloire en style coulant et facile; alors ils
mettent les deux pieds dans les feuilles publiques, et les belltres
deviennent de petits pdants.

Ils jugent avec des faons de beaux danseurs les livres srieux et
autres;  force de valser, ils deviennent influents et font cercle dans
les foyers, les soirs de premire reprsentation. Leur quadrille est
organis.

Puis viennent les professeurs qu'on appelle matres et qui font des
cours d'art, comme si la littrature ou la peinture s'apprenait! De
vieux journalistes conservent la causerie franaise.

Ce n'est que parmi eux que la courtoisie avec mouches sur le visages et
paniers aux reins fait des rvrences aux beaux parleurs. Ce sont les
derniers cabotins qui aient recueilli fidlement les traditions du
dix-huitime sicle.

Ils parlent de Voltaire et de Diderot et s'appliquent  prendre leurs
manires. Ils regrettent le caf Procope, et la dmolition du caf de la
Rgence les fait songer aux ruines de Carthage et de Pompe, et  la
dcadence de ce pays.

Heureusement le bec de gaz du Divan Lepelletier leur luit comme un phare
d'esprance. C'est le dernier rayon du Permesse.

Il y a aussi de nouveaux romantiques: ceux-l ne sont pas moins curieux.
Ils refont une charte  l'instar de la fameuse prface de Cromwell, qui
fait encore du bruit parmi les gens de 1830. Ils ont invent la
littrature industrielle, la posie Crampton.

Ils soutiennent que le meilleur moyen de rgnrer les lettres est de
chanter les bienfaits du gaz, de la machine  coudre, etc. De sorte que
les inventeurs et notables commerants n'auraient plus besoin de
rclames. Les livres seraient des livrets et des guides. Pourquoi nos
aeux n'y ont-il pas pens? Nous aurions de beaux pomes piques sur la
chandelle et des romans ou des tableaux prodigieux sur la pomme de
terre.

Cependant, au milieu de tout ce monde, on dcouvre quelques meneurs plus
agaants ou plus riches que d'autres. Un deux, que MM. Delaville et Luce
de Lancival (matre du membre de l'Institut, Villemain) eussent appel
folliculaire, est rput homme d'esprit autour des tables recouvertes de
drap vert. Il obtient des places, porte haut la tte, et, comme Diavolo,
il a sur les paules un manteau de l'effet le plus beau. L'oeil cherche
parmi les plis de ce manteau un petit bout de dague.

Il est vident qu'il ne doit son maintien fier, son attitude rejete en
arrire, qu' l'opinion considrable que lui inspire sa force; si l'on
crivait  coups de poing, il faut croire qu'il serait un hercule.

Ce critique demandait un jour  son feuilleton la signification de ce
mot: Ralisme. Par malheur, son feuilleton, n'ayant pas de dictionnaire,
ne put lui rpondre, et il fut rduit  admirer un recueil de chansons
dites populaires, dont l'auteur commence  tre servi au dessert des
grands dners.

Ce jeune homme chante au piano, fait les dlices des dames et excute 
lui tout seul, comme aux Folies-Nouvelles, de ravissantes oprettes.
C'est un farceur de socit. On dit de lui:--Nous avions hier ce
dlicieux X...

Les couplets de cet agrable tre jouissent de la faveur de deux matres
de la scne. Le premier a pris son art au srieux, et il a longtemps
essay de refaire  sa manire les vers de Corneille, de Racine, d'Andr
Chnier, en haine du romantisme. Ses grands succs l'ont engag  faire
autre chose.

Le voil qui confectionne, dans l'attitude du Molire de la rue
Fontaine, un brodequin  Thalie. Saint Crpin ne l'inspire pas et le
brodequin va mal.

Quant  l'autre auteur dramatique, la froideur du thtre moderne a
chauff sa bile.

Il est devenu tout rouge et s'est mis  la besogne, dcid  recommencer
la vieille gaiet gauloise.

Cette gaiet eut sans doute rjoui nos pres. Elle me fait souvenir de
l'esprit franais, qui, ne sachant plus o se fourrer, dans un temps o
les loyers sont si chers, est all se nicher dans la tte d'un jeune
crivain, comme disent certaines revues hebdomadaires. Ce que cet esprit
franais fait faire de btises au jeune crivain est incalculable.

Cependant on ne saurait refuser  cet esprit franais le prix de Rome.
La peinture raliste a allum sa mousqueterie; l'esprit franais crible
malicieusement la _Baigneuse_ de Courbet de grains de sel gris.

Un autre esprit, pour n'tre pas rput absolument franais, n'est pas
moins ptillant, car il ptille depuis 1825 et appartient  la fameuse
closion de 1830.

Il fait des _verss_ comme un autre ferait... des vers. Rien ne lui
cote. Ce n'est pas comme au public,--car le public achte ses
productions.--Ce merveilleux improvisateur et prestidigitateur veut
qu'on fourre de l'esprit partout, mme dans ses poches  lui; si le
ralisme parvient  tre aussi spirituel que lui, sa sanction n'est pas
douteuse. Mais cet esprit va trop vite pour qu'on puisse le rattraper,
il vaut mieux le laisser passer; au train dont il va, ce ne sera pas
long, etc., etc.

Tout ce monde ne croit qu'au pass et forme un immense carnaval. Ces
armures, pourpoints, culottes et pplums ne vont pas aux gens d'
prsent. Celle friperie est rouille, fane, troue, rape; tout est
trop grand ou trop petit.

Pourtant cette arme d'artistes, de littrateurs, peintres et critiques,
assiste  la reprsentation de ce qui se fait, en germe ou en moisson,
et parle en secouant la tte, des Grecs, des Romains, des Allemands, des
Anglais, etc., et de l'closion de 1830, absolument comme ces chauves
qui, les soirs de grande solennit, au Thtre-Franais, toussent les
noms de Mole, de Monvel et de Mademoiselle Mars.

L'art en est l. Discut et envahi par ces fameux hommes d'esprit, ces
dlicieux causeurs, dont les oeuvres intitules: Petites nouvelles,
Petites causeries, Revues de Paris, Coups d'pingle, etc., rjouissent
le provincial; ces potes en or et argent qui disparaissent comme
l'infme potichomanie; ces amoureux du joli, inventeurs du rire mouill,
et autres illuminant leurs phrases d'adjectifs de toutes couleurs; ces
vieux romantiques passs comme les morts de leurs ballades; ces
romantiques nouveaux qui ne peuvent pas passer, malgr leur locomotive;
ces pdants et pions inoccups qui se font juges et critiques au lieu
d'aller se faire tuer en Crime; ces habitus d'estaminets qui cuvent
leur bire sur des oeuvres consciencieuses; ces journalistes ignares et
ignorants qui expriment des opinions qui ne leur appartiennent pas plus
qu' d'autres; ces fondateurs de revues, et jolis messieurs qui se
servent du titre de journaliste pour en imposer aux femmes de mauvaises
moeurs et leur appliquer le chantage de l'amour; ces amateurs enfin,
bourgeois et beaux fils, bacheliers vads du collge Bourbon, que la
Facult de droit rejette dans la Socit des gens de lettres. Voil pour
la littrature.

Quant  la peinture et  la statuaire, elles sont escalades par les
traditions et imitations, par l'Acadmie, par l'tranger enfin, comme la
musique par le tapage, les tambours et les instruments de cuivre.

Enfin, le ralisme vient!

C'est  travers ces broussailles, cette bataille des Cimbres, ce
pandmonium de temples grecs, de lyres et de guimbardes, d'alhambras et
de chnes phthisiques, de bolros, de sonnets ridicules, d'odes en or,
de dagues, de rapires et de feuilletons rouills, d'hamadryades au
clair de la lune et d'attendrissements vnriens, de mariages de
Monsieur Scribe, de caricatures spirituelles et de photographies sans
retouche, de cannes, de faux-cols d'amateurs, de discussions et
critiques dentes, de traditions branlantes, de coutumes crochues et
couplets au public, que le ralisme a fait une troue.

Vous figurez-vous le tapage produit par tant de gens bousculs,
culbuts, roulant les uns par dessus les autres, dgringolant de
l'Hlicon, de la rue de Brda, de la Chausse-d'Antin et de toutes les
Acadmies? Que d'articles, que d'imprcations, que d'odes, que de rouge,
d'or, de bleu, de jaune, de vert et de noir ameuts sont sortis des
cadres et des journaux!

Et tout cela pourquoi? Parce que le ralisme dit aux gens: Nous avons
toujours t Grecs, Latins, Anglais, Allemands, Espagnols, etc., soyons
un peu nous, fussions-nous laids.

N'crivons, ne peignons que ce qui est, ou du moins ce que nous voyons,
ce que nous savons, ce que nous avons vcu.

N'ayons ni matres, ni lves!

Singulire cole, n'est-ce pas? que celle o il n'y a ni matre ni
lve, et dont les seuls principes sont l'indpendance, la sincrit,
l'individualisme!

       *       *       *       *       *

A part quelques allusions du moment et quelques dtails vieillis, cet
article rend encore assez mon opinion. Les diverses coles et coliers
dteints, voulant s'opposer  la transformation ou plutt  la
marche--(je ne dis pas au progrs)--de l'art,  sa vie, ont encore la
mme envie, mais un peu moins criarde.

Ce prtexte, l'amour du beau, leur est commode. Tout ce qui est faux est
bon--pour eux.--Encore une fois, et pour la millime, je ne fais pas
comme un peintre, je suis loin de nier l'imagination. Ce qu'un homme de
gnie rve est sublime quand il le ralise; mais justement ce rve,
devenu oeuvre, est sublime parce que le pote l'a vcu, parce qu'il est
vrai. De mme, un peintre qui reprsente ce qu'il a vu, tel qu'il l'a
vu, s'il possde son art, est un grand peintre.

La sensation qu'il a prouve donne la vie (c'est le gnie)  son
oeuvre. S'il a rencontr et aim Vnus, qu'il la fasse! Mais si une
scne de campagne, quelque chose d'ordinaire, de l'espce quotidienne,
un de ces incidents humains, un de ces aspects qu'on trouve  chaque
pas, est rendu par lui avec vrit, ce n'est pas moins beau. Vnus, en
art, n'est pas prfrable, comme sujet,  Quasimodo.

Depuis une quinzaine d'annes que le ralisme se dveloppe sur toute la
ligne de l'art, en peinture surtout, il n'est pas seulement repouss par
les jurys, il est compris  faux et pris  rebours par des hommes de
talent et mme par des artistes qui n'y voient, comme M. Prud'homme,
qu'un parti pris de ne reprsenter que des choses abjectes. J'en vais
citer, comme exemple, le morceau suivant de M. Paul de Saint-Victor:

Il serait cruel de parler des tableaux de M. Courbet; l'enfance de
l'art dsarme comme l'enfance du corps.

Comment un peintre,  qui ses adversaires les plus dcids ne pouvaient
refuser la science matrielle de la brosse et de la palette, a-t-il pu
produire les caricatures puriles signes de son nom?

Comment l'habile praticien de la _Chasse au chevreuil_ et du _Rut du
Printemps_, semble-t-il, aujourd'hui, tranger aux premires notions du
dessin et aux lments de la perspective?

Quoi qu'il en soit, tout en souhaitant que M. Courbet se relve, il est
permis  ceux qui dtestent les doctrines qu'il personnifie de se
rjouir d'une chute qui donne la mesure de leur abaissement.

Il est dmontr aujourd'hui que le ralisme attaque la main, aprs avoir
perverti le got et paralys l'imagination.

Ce n'est pas impunment qu'on adore le laid et qu'on s'adonne aux
trivialits; tt ou tard l'aberration du systme entrane la dgradation
du mtier.

M. Millet s'enfonce de plus en plus dans la voie o M. Courbet s'est
perdu. L'art, pour lui, se borne  copier servilement d'ignobles
modles.

M. Millet allume sa lanterne, et cherche un crtin; il a d chercher
longtemps avant de trouver son _Paysan se reposant sur sa houe_.

De pareils types ne sont pas communs, mme  l'hospice de Bictre.

Imaginez un monstre sans crne,  l'oeil teint, au rictus idiot, plant
de travers, comme un pouvantail, au milieu d'un champ. Aucune lueur
d'intelligence n'humanise cette brute au repos. Vient-il de travailler
ou d'assassiner? pioche-t-il la terre ou creuse-t-il une tombe?

La voix publique a trouv son nom: c'est Dumollart enterrant une bonne.

L'excution la plus nergique rendrait  peine supportable une pareille
figure. Or, le pinceau de M. Millet s'amollit et s'allourdit  vue
d'oeil: d'anne en anne sa couleur s'embourbe et son dessin se relche.
Les terrains, les chairs, les haillons, tout est fait de la mme
substance baveuse et mollasse. Faiblesse pour faiblesse, je prfre le
_poncif_ veule  l'horreur dbile. Ramenez-nous aux Vnus lisses et aux
Apollons ratisss.

Mieux dessine et mieux modele, la _Femme cardant de la laine_ est
laineuse de la tte aux pieds. La monotonie du faire recouvre
maintenant, comme d'une couche d'ennui, toutes les toiles de M. Millet.
L'me est aussi absente que dans le tableau prcdent. Il n'y a pas mme
de mlancolie dans l'apathie de cette femme ovine. Elle carde la laine,
comme les moutons qui l'ont fournie broutaient l'herbe; _E lo perche non
sanno_, c'est Dante qui l'a dit.

On peut louer dans _le Berger ramenant son troupeau_ un paysage
crpusculaire d'une tonalit fine et juste; mais le ptre et ses btes
sont clous au sol: je les dfie d'avancer. Quelle tournure d'esclave
abruti affecte d'ailleurs ce triste berger! Sommes-nous en France ou 
Carthage? Va-t-il rentrer  la ferme ou dans l'ergastule?

Si du moins cette matire inerte tait naturelle; mais elle a la raideur
d'un parti pris thorique. M. Millet semble glorifier l'idiotisme; il
interdit l'expression  ses figures rustiques, comme les prtres
gyptiens la dfendaient  leurs dieux.

On voit qu'il attache je ne sais quel sens mystrieux  la vague
bestialit qu'il leur prte. trange faon d'honorer le peuple, pour un
peintre vou aux choses plbiennes, que de le reprsenter sous les
masques dgrads de l'abrutissement! Comme si les races champtres
n'avaient pas leur beaut et leur lgance! comme si le travail du champ
frappait le laboureur de la stupidit de son boeuf!

Cette fausse cole est d'ailleurs, au Salon de cette anne, en plein
dsarroi. La facture tombe, la vulgarit reste, et le ralisme
s'vanouit.

Comme on le voit en tte de cette sortie contre le ralisme, c'est
principalement  Courbet que M. de Saint-Victor s'en prend.--En effet,
Courbet a eu sur la peinture actuelle une influence visible que
l'Acadmie veut vainement combattre.--Les deux bauches du
matre-peintre, que M. de Saint-Victor a vues  l'Exposition, sont 
peine des bauches. Courbet ne les avait envoyes, avec son tableau des
curs ivres, que pour former le nombre _trois_, puisque le jury avait
dcid que les peintres pouvaient leur adresser trois tableaux.

Qui connat un peu les peintres sait qu'ils se seraient bien gards de
manquer  ce chiffre. Quand Courbet le voudra, il fera deux excellents
tableaux de ces deux susdites bauches.

Il est dmontr aujourd'hui que le ralisme attaque la main, etc., dit
M. de Saint-Victor.

Le tableau des curs, dont le vritable titre est: _Retour d'une
confrence_, en ce moment  Londres, rpondrait au critique qui
reconnatrait forcment que jamais Courbet n'avait pouss plus loin la
science matrielle de la brosse et de la palette. Quant  l'_adoration
du laid_, je crois y avoir suffisamment rpondu.

Fernand Desnoyers.

=FIN=.


ERRATA

Quelques fautes d'impression se sont glisses dans cette brochure:

Page 6: _ la place de_: dans les tableaux refuss que ceux reus, _il
faut_: dans les tableaux refuss que dans ceux reus.

M. Briguiboul n'a point d'e  la fin de son nom, et il faut un t au
milieu du nom de M. Whistler, etc.

Plusieurs autres petites fautes, comme aura au lion de aurait, page
42, ont passe, et nous n'en parlons que par excs de conscience
minutieuse.

Une faute plus grave est celle qui drange le sens d'une phrase, page
42:  _la place de_: Il continuera par ce qu'il est convaincu,
finalement, etc.; _l'auteur avait mis_: Il continuera parce qu'il est
convaincu.--Finalement, etc....

_Finalement_ commence une autre phrase.


=PEINTRES, SCULPTEURS ET GRAVEURS=

NOMMS DANS CE LIVRE

Allard-Cambray.
Ancourt.
Andrieux.
Aufray.

Balleroy (A. de).
Barret.
Baudry.
Bellenger.
Berne-bellecour.
Berthelon.
Besnus.
Biard.
Blin.
Bouchet.
Bouguereau.
Bracquemond.
Brascassat.
Briguiboul.
Brivet.

Cabanel.
Cals.
Castelnau.
Chauvel.
Chaussat (Emma).
Chintreuil.
Claparde.
Cogniet (Lon).
Colin.
Cordier.
Corot.
Courbet.
Courtois.

Darjou.
Darru (Louis).
Daubigny.
Decan.
Decamps
Delaroche (Paul).
Delabrire.
Delaporte (Mlle).
Delalleau.
Delord.
Desbrosses (Jean).
Dsir.
Dietsh.
Donner.
Doneaud.
Doyen.
Dor.
Dubois.
Duckett.
Dupray.
Durst.
Dutilleux.

Eeckout.
Eustache.

Fanchon.
Fantin.
Ficatie.
Fitz-Barn.
Flandrin.
Fontaine.
Fourau.

Galimard.
Gagnon (Louis).
Gariot.
Gautier.
Grme.
Gilbert.
Gleyre.
Gorin.
Graham.

Hamon.
Harpignies.
Hbert.
Hudei (Louis).

Jongkind.
Julian.
Junker.

Laass d'Aguen.
Lan.
Lambron.
Lambert.
Lansyer.
Lalanne.
Lapostolet.
Larochenoire.
Laurandeau (Agla).
Laurens.
Lavielle.
Leboeuf.
Leclerc.
Legros.
Lemari.
Leroy.
Leroux.
Lobjoy.
Loiseau.
Longueville.

Maistan.
Mallet.
Manet.
Marois.
Mazure.
Masson.
Maugey
Matabon.
Mry.
Michel.
Michelin.
Millet.
Morel-Lamy.
Muller.

Navlet.

Pagez.
Perret.
Petit.
Ptre.
Philippe.
Pinkas.
Pipard.
Pissaro.
Poitevin.
Pujol.

Regnier.
Regamey.
Rocques.
Rosi.

Saint-Franois.
Saint-Marcel.
Schitz.
Serres (G. de).
Signol.
Sutter.

Tabar.
Tichit.
Thibault (Marie).
Thiery.
Tournayre.

Valnay.
Vaud.
Vernet (Horace).
Viel-Cazal.
Viancin (Pauline).
Virey.
Vollon.

Wagrez.
Whistler.

Yvon.

Zipelius.

       *       *       *       *       *





TABLE

PREMIER SOMMAIRE: Page 1.

     Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu
     mchant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la
     question du Jury.--L'Empereur la rsout.--Grand embarras des
     Refuss.--Ils se reoivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle
     en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la
     peinture.--Le Comit de salut... des Refuss.--Son
     plbiscite.--Honneur au courage malheureux!--Unit de
     Refus.--Succs espr des Refuss.--M. Harpignies a tous les
     droits.--La Grenouille et le Livre, fable.--M. Briguiboul dans les
     deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets,
     navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La
     cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--Dfense des
     moulins non attaqus.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du
     critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la
     peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des
     peintres--cole de Paris.--cole de Montmartre.--cole de
     Rome.--cole de Fontainebleau.--La raison mme reprend la
     parole.--The end.

DEUXIME SOMMAIRE: PAGE 19.

     Grande, moyenne et petite classe des Refuss.--Les braves.--Les
     suspects.--Les poltrons.--On demande les ttes des
     suspects.--Messieurs, le matre-peintre Courbet!--vidence de sa
     supriorit.--Parenthse.--Encore le critique d'art.--Paysages de
     M. Daubigny en plusieus chants.--Hautes opinions de Courbet 
     propos de la peinture.--Rvolution-Courbet.--Ornithologie des
     critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--Ralisme et
     Romantisme.--Haro sur le matre-peintre!--Les bons curs, tels que
     les voulait Branger et que ne les veut pas M. Veuillot.
     --Exposition du Refus en chef.--Peinture  l'encre ou
     description.--Conclusion raisonne.

TROISIME SOMMAIRE: Page 25.

     Missive d'un lve, jeune encore, au nom des Refuss.--trange
     prtention.--Un petit lopin.--Arguments sans rplique, rponse
     accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question
     de M. Brivet-le-Gaillard et de Molire.--Navet
     indispensable.--Premier prix donn  M. Whistler.--Plusieurs
     tuiles se dtachent et tombent sur les ttes du Jury.--La btise
     afflige les uns et rjouit les autres.--Dclaration de principes.
     --Dithyrambe bien appliqu  M. Signol.--L'art militaire et la
     religion mal reprsents dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul
     est acquitt.--La Mythologie de M. mile Loiseau n'est pas adresse
      milie Demoustier.--Mosaque ou dessin  petits carreaux.--M.
     Amand Gautier jette la pierre  la femme adultre.--Le sujet est
     mis au concours par tout le monde.--Le public refait le
     tableau.--Un amant en dshabill, vu de dos.--Le Musum-Gautier.
     --Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou
     l'Architecte en dmence.--Imitation de Vad  l'adresse du
     jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves  l'appui.

QUATRIME SOMMAIRE: Page 39.

     La noblesse des Refuss remonta  bien avant les croisades.--Les
     imbciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre
     plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain
     d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un
     guitariste se rvle.--Tabatire  diable.--Des peintres devenus
     pierrots.--Conqute de toutes les Espagnes.--La sance est ouverte
     et leve.--Les rassemblements sont dfendus.--Bonjour. Thomas.--Un
     pote prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au trne.--Le vieux
     persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs
     brouills et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le
     Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune ge.--Vol de
     diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M.
     Millet.

CINQUIME sommaire: Page 51.

     La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au
     tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas franaise.--Cette
     vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Garon, encore une
     langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde
     pas;--Le sergent de ville tait dans son droit.--Oeuvre
     pie.--Saint-Eustache.--La qute.--Pour les pauvres, s'il vous
     plait!--Apollon avale la cigu--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le
     courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les
     cartes.--Une lettre... d'un homme  la campagne.--Nouvelles bvues
     du matre.--La vertu est rcompense.--Ils ont piss partout
     (hmistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un
     point sur un i.

SIXIME sommaire: Page 61.

     Quadrille!--Un critique d'art lve la jambe.--Trinit de M. Maxime
     Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M.
     Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas
     la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils
     au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni
     d'crire.--_Le Sjour des lus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_,
     selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple
     d'humilit donn par cet infortun peintre.--Les bons et les
     mchants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'vanouis!
     --D'o sort-il encore, ce peintre-l?--Cinq manants contre un
     gentilhomme!--Exemple de discrtion.--Mort de quelqu'un.--Selon M.
     Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--O la
     religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons
     l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste
     aux lettres.--Encore un petit saint.--Nue de sauterelles.--La
     toile se lve.--Le pre, le fils et....--Le bon
     fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez  la
     Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le
     tableau de Courbet.

SEPTIME Sommaire: Page 73.

     Enterrements de toutes classes.--Une odeur de cuir chaud.--M.
     Briguiboul ne sera plus Refus.--L'honneur est le seul vrai
     salaire.--Morceau loquent.--Un marchal qui a raison.--Il a
     tort.--Les peintres ont mal compris.--On lit dans le _Moniteur_.

HUITIME SOMMAIRE: Page 88.

     Donnez-vous la peine de vous asseoir.--La mnagerie d'un suspect
     amusant.--Gare aux animaux!--Ils nous donnent un sauf-conduit.--Le
     Temps a fait son temps.--Un condamn par la raison qu'il est
     criminel. Ne pourrait-on pas le condamner pour autre chose?--On se
     jette les cartes et les verres  la tte.--A la tour de Nesle!--On
     parle encore de Branger.--L'auteur des _tourdis_, comdie en
     vers, fait la campagne d'Italie.--La gloire n'est que de la
     fume.--Une boucherie au clair de la lune.-_A nous_, _Franais_!
     etc.... (Varsovienne).--Celle fois, le gnral Hoche est bien
     tu.--Thorie du sous-lieutenant.


NEUVIME sommaire: Page 93.

     Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil
     blanc.--Mon impartialit bien connue....--Prenons le chemin de
     fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--Rhabilitation
     d'un condamn.--Encore une victime.--Une tragdie de MM. Ponsard et
     Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue
     au microscope.--Quelle tte!--On met  Shakespeare la perruque 
     marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est
     mort!--Hoche pacifie la Vende.--Les comestibles vont dvorer le
     cuisinier.--Le duc d'Orlans au bal masqu.--Le petit dieu
     malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien
     douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si
     jeune!...--Tableau selon saint Jean.--J'ai, Jean-Marc Mathieu,
     huissier au tribunal, etc....--Dcidment, c'est une langue!...
     mais pas franaise.--Vente par autorit de justice.--Autre tableau
     religieux selon saint Marc.

DIXIME SOMMAIRE: Page 100.

     Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'excuts.--On
     manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tus sous lui
     qui se portent bien.--Dernire fourne de victimes
     innocentes.--Gentillesses  l'aquarelle et au pastel.--Traduction
     libre de: _La garde meurt_..., etc.--loge des
     aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66
     (rclame).--La bataille de Waterloo recommence.--La
     sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un
     nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de
     statuaires.--Conclusion.

       *       *       *       *       *

Paris.--Imp. Poitevin, rue Damiette, 2 et 4.






End of Project Gutenberg's Le Salon des Refuss, by Fernand Desnoyers

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at https://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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