The Project Gutenberg EBook of Timon d'Athnes, by William Shakespeare

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Title: Timon d'Athnes

Author: William Shakespeare

Release Date: May 17, 2005 [EBook #15849]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHNES ***




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  Note du transcripteur.
  ======================================================================
  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 3
  Timon d'Athnes.
  Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone.
  Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't.
  Tout est bien qui finit bien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1862


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                             TIMON D'ATHNES

                                 COMDIE




NOTICE SUR TIMON D'ATHNES

Le nom de Timon tait devenu proverbial dans l'antiquit pour exprimer
un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre caractre
de ce personnage frapprent sans doute Shakspeare pendant qu'il
s'occupait d'_Antoine et Cloptre_, et voici le passage de Plutarque
qui lui a probablement suggr l'ide de sa pice:

Quant  Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses amis,
et feit bastir une maison dedans la mer, prs de l'isle de Pharos, sur
certaines chausses et leves qu'il fit jeter  la mer, et se tenoit
cans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et disoit qu'il
vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant qu'on lui avoit
fait le semblable qu' luy, et pour l'ingratitude et le grand tort que
luy tenoient ceulx  qui il avoit bien fait, et qu'il estimoit ses amis;
il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.

Ce Timon estoit un citoyen d'Athnes, lequel avoit vescu environ la
guerre du Ploponse; comme l'on peult juger par les comdies de Platon
et d'Aristophanes, esquelles il est moqu et touch comme malveuillant
et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant toute compagnie et
communication des autres hommes, fors que d'Alcibiades, jeune, audacieux
et insolent, auquel faisoit bonne chre, et l'embrassoit et baisoit
volontiers, dequoy s'esbahissant Apmantus, et lui en demandant la cause
pourquoi il chrissoit ainsi ce jeune homme l seul, et abominoit tous
les autres: Je l'aime, rpondit-il, pour autant que je say bien et
suis seur qu'un jour il sera cause de grands maulx aux Athniens. Ce
Timon recevoit aussi quelque fois Apmantus en sa compagnie, pour autant
qu'il toit semblable de moeurs  luy, et qu'il imitoit fort sa manire
de vivre. Un jour doncques que l'on clbroit  Athnes la solennit que
l'on appelle Chos, c'est--dire la feste des morts, l o on fait des
effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx
deux ensemble tout seuls, et se prit Apmantus  dire: Que voici un
beau banquet, Timon; et Timon lui respondit: Oui bien, si tu n'y
estois point.

L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assembl sur la place pour
ordonner de quelque affaire, il monta  la tribune aux harangues, comme
faisoient ordinairement les orateurs quand ils vouloient haranguer
et prescher le peuple; si y eut un grand silence et estoit chacun
trs-attentif  our ce qu'il voudroit dire,  cause que c'toit une
chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir en chaire. A la
fin, il commence  dire: Seigneurs Athniens, j'ai en ma maison une
petite place o il y a un figuier auquel plusieurs se sont desj penduz
et tranglez, et pour autant que je veulx y faire bastir, je vous ai
bien voulu advertir devant que faire couper le figuier,  cette fin que
si quelques-uns d'entre vous se veulent pendre, qu'ils se dpeschent.
Il mourut en la ville d'Hales, et fut inhum sur le bord de la mer.
Si advint que, tout alentour de sa spulture, le village s'boula,
tellement que la mer qui alloit flottant  l'environ, gardoit qu'on
n'et seu approcher du tombeau, sur lequel il y avoit des vers engravs
de telle substance:

  Ayant fini ma vie malheureuse,
  En ce lieu-cy on m'y a inhum;
  Mourez, mchants, de mort malencontreuse,
  Sans demander comment je fus nomm.

On dit que luy-mesme feit ce bel pitaphe; car celui que l'on allgue
communment n'est pas de lui, ains est du pote Callimachus:

  Ici je fais pour toujours ma demeure,
  Timon encor les humains hassant.
  Passe, lecteur, en me donnant male heure,
  Seulement passe, et me va maudissant.

Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon, mais ce
peu que nous en avons dit est assez pour le prsent.

(_Vie d'Antoine_, par Plutarque, traduction _d'Amyot_.)

Malgr quelques rapprochements qu'on pourrait trouver,  la rigueur,
entre le _Timon_ de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui porte le
mme titre, nous pensons que cet pisode de Plutarque lui a suffi pour
composer sa pice. C'est dans sa propre imagination qu'il a trouv
le dveloppement du caractre de Timon, celui d'Apmantus, dont la
misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la description
du luxe et des prodigalits de Timon au milieu de ses flatteurs, et sa
sombre rancune contre les hommes, au milieu de la solitude.

Cette pice est une des plus simples de Shakspeare: contre son
ordinaire, le pote est srieusement occup de son sujet jusqu'au
dernier acte; et, fidle  l'unit de son plan, il ne se permet aucune
excursion qui nous en loigne. La fable consiste en un seul vnement:
l'histoire d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en mme temps
que son opulence, et qui, du plus gnreux des hommes, devient le plus
sauvage et le plus atrabilaire. On a beaucoup discut sur le caractre
moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son malheur,
ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une mortification
mrite. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont t des vertus
d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une suite de sa
manie de se singulariser par tous les extrmes; dans sa gnrosit il
n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse nourrit le vice au
lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance claire ne prside
point  ses dons. Cependant sa confiance en ses amis indique une me
naturellement noble, et leur lche dsertion nous indigne surtout quand
ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune, a su trouver un serviteur
comme Flavius. La transition subite de la magnificence  la vie sauvage
est bien encore dans le caractre de Timon, et c'est un contraste
admirable que sa misanthropie et celle d'pmantus. Celui-ci a tout le
cynisme de Diogne, et son gosme et son orgueil, qui percent  travers
ses haillons, trahissent le secret de ses sarcasmes et de ses mpris
pour les hommes. Une basse envie le dvore; l'indignation seule s'est
empare de l'me de Timon; ses vhmentes invectives sont justifies par
le sentiment profond des outrages qu'il a reus; c'est une sensibilit
exagre qui l'gar, et s'il hait les hommes, c'est qu'il croit
de bonne foi les avoir aims; peut-tre mme sa haine est-elle si
passionne, si idale, qu'il s'abuse, lui-mme en croyant les har plus
qu'Apmantus dont l'me est naturellement lche et mchante.

Les sarcasmes du cynique et les loquentes maldictions du misanthrope
ont fait dire que cette pice tait autant une satire qu'un drame. Cette
intention de satire se remarque surtout dans le choix des caractres,
qu'on pourrait appeler une vritable critique du coeur de l'homme eu
gnral dans toutes les conditions de la vie. Nous venons de citer
Apmantus, goste cynique, et Timon, dont la vanit inspire la
misanthropie comme elle inspira sa libralit; vient ensuite Alcibiade,
jeune dbauch, qui n'hsite pas  sacrifier sa patrie  ses vengeances
particulires. Le peintre et le pote prostituent les plus beaux des
arts  une servile adulation et  l'avance; les nobles Athniens sont
tous des parasites; mais il semble cependant que Shakspeare n'ait jamais
voulu nous offrir un tableau compltement hideux d'hypocrisie. Flavius
est bien capable de rconcilier avec les hommes ceux en qui la lecture
de _Timon d'Athnes_ pourrait produire la mfiance et la misanthropie.
Que de dignit dans cet intendant probe et fidle! Timon lui-mme est
forc de rendre hommage  sa vertu. Ce caractre est vraiment une
concession que le pote a faite  son me naturellement grande et
tendre.

Hazzlitt, un des plus ingnieux commentateurs du caractre moral de
Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonne, semble jaloux de
celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la pice qui
nous occupe que, dans son isolement, Timon, rsolu  chercher le repos
dans un monde meilleur, entoure son trpas des pompes de la nature. Il
creuse sa tombe sur le rivage de l'Ocan, appelle  ses funrailles
toutes les grandes images du dsert et fait servir les lments  son
mausole.

Ne revenez plus me voir; mais dites  Athnes que Timon a bti sa
dernire demeure sur les grves de l'onde amre qui, une fois par jour,
viendra la couvrir de sa bouillante cume: venez dans ce lieu et que la
pierre de mon tombeau soit votre oracle. Plus loin Alcibiade, aprs
avoir lu son pitaphe, dit encore de Timon:

Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur
les regrets de notre douleur, si tu mprisais ces gouttes d'eau que la
nature avait laiss couler de nos yeux, une sublime ide t'inspira de
faire pleurer  jamais le grand Neptune sur ta tombe.

C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funrailles; que le
murmure de l'Ocan est une voix de douleur sur ses dpouilles mortelles,
et qu'il cherche enfin dans les ternelles solennits de la nature
l'oubli de la splendeur passagre de la vie.

_La vie de Timon d'Athnes_ parut d'abord dans l'dition in-folio de
1623. On ne sait avec certitude  quelle poque elle a t crite,
quoique Malone lui assigne pour date l'anne 1610.

Thomas Shadwell, pote laurat sous le roi Guillaume III, et rival de
Dryden, publia, en 1678, _Timon d'Athnes_ avec des changements; mais,
dans l'pilogue, il appelle sa pice une greffe ente sur le tronc de
Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements en
faveur de la part que ce pote y conserve.

La pice de _Timon d'Athnes,_ telle qu'on la joue encore aujourd'hui 
Londres, a t arrange par Cumberland, un des auteurs dramatiques
les plus estims de l'Angleterre. Il a conserv la majeure partie de
l'original, et marqu spcialement ses additions et corrections pour que
la part de chaque pote ft aperue au premier examen.

En 1723, Delisle traita le sujet de _Timon d'Athnes_ pour le thtre
italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages
allgoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre cachet que
celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine originalit, et
les Anglais l'ont traduite sous le titre de _Timon amoureux_.




TIMON D'ATHNES

COMDIE



PERSONNAGES

TIMON, noble Athnien.
LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon.
VENTIDIUS, un des faux amis de Timon.
APMANTUS, philosophe grossier.
ALCIBIADE, gnral athnien.
FLAVIUS, intendant de Timon.
FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon.
CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des cranciers
de Timon.
DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE,
CRANCIERS DE TIMON.
CUPIDON ET MASQUES. TROIS TRANGERS.
UN POTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND, UN VIEILLARD ATHNIEN,
UN PAGE, UN FOU. PHRYNIA [1], TIMANDRA, matresses d'Alcibiade AUTRES
SEIGNEURS, SNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS, VOLEURS ET SERVITEURS.

La scne est  Athnes et dans les bois voisins.

[Note 1: Phrynia. Peut-tre Shakspeare a-t-il voulu mettre en scne
la fameuse Phryn, qui tait si belle que, sur le point de se voir
condamne par ses juges, elle leur dcouvrit son sein, et fut renvoye
acquitte]




ACTE PREMIER



SCNE I


Athnes. Salle dans la maison de Timon.

_Entrent par diffrentes portes_ UN POTE, UN PEINTRE, _puis_ UN
JOAILLIER, UN MARCHAND _et autres_.

LE POTE.--Bonjour, monsieur.

LE PEINTRE.--Je suis bien aise de vous voir en bonne sant.

LE POTE.--Je ne vous ai pas vu depuis longtemps: comment va le monde?

LE PEINTRE.--Il s'use, monsieur, en vieillissant.

LE POTE.--Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque raret particulire?
qu'y a-t-il d'trange et dont l'histoire ne donne d'exemple?--Vois, 
magie de la gnrosit! c'est ton charme puissant qui voque ici tous
ces esprits!--Je connais ce marchand.

LE PEINTRE.--Et moi, je les connais tous deux: l'autre est un joaillier.

LE MARCHAND.--Oh! c'est un digne seigneur.

LE JOAILLIER.--Oui, cela est incontestable.

LE MARCHAND.--Un homme incomparable, anim,  ce qu'il semble, d'une
bont infatigable et soutenue. Il va au del des bornes.

LE JOAILLIER.--J'ai ici un joyau.

LE MARCHAND.--Oh! je vous prie, voyons-le: pour le seigneur Timon,
monsieur?

LE JOAILLIER.--S'il veut en donner le prix: mais, quant  cela....

LE POTE, _occup  lire ses ouvrages_.--Quand l'appt d'un salaire
nous a fait louer l'homme vil, c'est une tache qui fltrit la gloire des
beaux vers consacrs avec justice  l'homme de bien.

LE MARCHAND, _considrant le diamant_.--La forme est belle.

LE JOAILLIER.--Est-ce un riche bijou? voyez-vous la belle eau?

LE PEINTRE, _au pote_.--Vous tes plong, monsieur, dans la composition
de quelque ouvrage? Quelque ddicace au grand Timon?

LE POTE.--C'est une chose qui m'est chappe sans y penser: notre
posie est comme une gomme qui coule de l'arbre qui la nourrit. Le feu
cach dans le caillou ne se montre que lorsqu'il est frapp; mais notre
noble flamme s'allume elle-mme, et, comme le torrent, franchit chaque
digue dont la rsistance l'irrite. Qu'avez-vous l?

LE PEINTRE.--Un tableau, monsieur.--Et quand votre livre parat-il?

LE POTE.--Il suivra de prs ma prsentation.--Voyons votre tableau.

LE PEINTRE.--C'est un bel ouvrage!

LE POTE, _considrant le tableau_.--En effet, c'est bien, c'est
parfait.

LE PEINTRE.--Passable.

LE POTE.--Admirable! Que de grce dans l'attitude de cette figure!
Quelle intelligence tincelle dans ces yeux! Quelle vive imagination
anime ces lvres! On pourrait interprter ce geste muet.

LE PEINTRE.--C'est une imitation assez heureuse de la vie. Voyez ce
trait; vous semble-t-il bien?

LE POTE.--Je dis que c'est une leon pour la nature; la vie qui respire
dans cette lutte de l'art est plus vivante que la nature.

(Entrent quelques snateurs qui ne font que passer.)

LE PEINTRE.--Comme le seigneur Timon est recherch!

LE POTE.--Les snateurs d'Athnes! L'heureux mortel!

LE PEINTRE.--Regardez, en voil d'autres!

LE POTE.--Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. Moi, j'ai,
dans cette bauche, esquiss un homme  qui ce monde d'ici-bas prodigue
ses embrassements et ses caresses. Mon libre gnie ne s'arrte pas  un
caractre particulier, mais il se meut au large dans une mer de cire
[2]. Aucune malice personnelle n'empoisonne une seule virgule de mes
vers; je vole comme l'aigle; hardi dans mon essor, ne laissant point de
trace derrire moi.

[Note 2: On sait que les anciens crivaient sur des tablettes de
cire avec un stylet de fer.]

LE PEINTRE.--Comment pourrai-je vous comprendre?

LE POTE.--Je vais m'expliquer.--Vous voyez comme tous les tats, tous
les esprits (autant ceux qui sont liants et volages, que les gens graves
et austres), viennent tous offrir leurs services au seigneur Timon.
Son immense fortune, jointe  son caractre gracieux et bienfaisant,
subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer et le servir,
depuis le souple flatteur, dont le visage est un miroir, jusqu' cet
Apmantus qui n'aime rien autant que se har lui-mme; il plie aussi
le genou devant lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de
Timon.

LE PEINTRE.--Je les ai vus causer ensemble.

LE POTE.--Monsieur, j'ai feint que la Fortune tait assise sur son
trne, au sommet d'une haute et riante colline. La base du mont est
couverte par tages de talents de tout genre, d'hommes de toute espce,
qui travaillent sur la surface de ce globe, pour amliorer leur
condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont attachs sur la
souveraine, je reprsente un personnage sous les traits de Timon,  qui
la desse, de sa main d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur
actuelle change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et en
esclaves.

LE PEINTRE.--C'est bien imagin, ce trne, cette Fortune et cette
colline, et au bas un homme appel au milieu de la foule, et qui, la
tte courbe en avant, sur le penchant du mont, gravit vers son bonheur;
voil, ce me semble, une scne que rendrait bien notre art.

LE POTE.--Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. Ces hommes,
nagure encore ses gaux (et quelques-uns valaient mieux que lui),
suivent tous maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une cour
nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures flatteurs, comme la
prire d'un sacrifice, rvrent jusqu' son trier, et ne respirent que
par lui l'air libre des cieux.

LE PEINTRE.--Oui, sans doute: et que deviennent-ils?

LE POTE.--Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice et un changement
d'humeur, prcipite ce favori nagure si chri d'elle, tous ses
serviteurs qui, rampant sur les genoux et sur leurs mains, s'efforaient
aprs lui de gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas;
pas un ne l'accompagne dans sa chute.

LE PEINTRE.--C'est l'ordinaire; je puis vous montrer mille tableaux
moraux qui peindraient ces coups soudains de la fortune, d'une manire
plus frappante que les paroles. Cependant vous avez raison de faire
sentir au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le puissant
pieds en haut, tte en bas.

(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius cause
avec Timon.)

TIMON.--Il est emprisonn, dites-vous?

LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Oui, mon bon seigneur. Cinq talents sont
toute sa dette. Ses moyens sont restreints, ses cranciers inflexibles.
Il implore une lettre de votre Grandeur  ceux qui l'ont fait enfermer;
si elle lui est refuse il n'a plus d'espoir.

TIMON.--Noble Ventidius! Allons.--Il n'est pas dans mon caractre de me
dbarrasser d'un ami quand il a besoin de moi. Je le connais pour un
homme d'honneur qui mrite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je
veux payer sa dette et lui rendre la libert.

LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Votre Seigneurie se l'attache pour jamais.

TIMON.--Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa ranon; et
lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir. Ce n'est pas assez de
relever le faible, il faut le soutenir encore aprs. Adieu!

LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Je souhaite toute prosprit  votre
Honneur.

(Il sort.)

(Entre un vieillard athnien.)

LE VIEILLARD.--Seigneur Timon, daignez m'entendre.

TIMON.--Parlez, bon pre.

LE VIEILLARD.--Vous avez un serviteur nomm Lucilius?

TIMON.--Il est vrai; qu'avez-vous  dire de lui?

LE VIEILLARD.--Noble Timon, failes-le venir devant vous.

TIMON.--Est-il ici ou non? Lucilius!

(Entre Lucilius.)

LUCILIUS.--Me voici, seigneur,  vos ordres.

LE VIEILLARD.--Cet homme, seigneur Timon, votre crature, hante de nuit
ma maison. Je suis un homme qui, depuis ma jeunesse, me suis adonn
au ngoce; et mon tat mrite, un plus riche hritier qu'un homme qui
dcoupe  table.

TIMON.--Eh bien! qu'y a-t-il de plus?

LE VIEILLARD.--Je n'ai qu'une fille, une fille unique,  qui je puisse
transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des plus jeunes qu'on puisse
pouser. Je l'ai leve avec de grandes dpenses pour lui faire acqurir
tous les talents. Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son
amour. Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous  moi pour lui
dfendre de la frquenter; pour moi, j'ai parl en vain.

TIMON.-Le jeune homme est honnte.

LE VIEILLARD.--Il le sera donc envers moi, Timon.... Que son honntet
lui serve de rcompense sans m'enlever ma fille.

TIMON.--L'aime-t-elle?

LE VIEILLARD.--Elle est jeune et crdule. Nos passions passes nous
apprennent combien la jeunesse est lgre.

TIMON.--Aimes-tu cette jeune fille?

LUCILIUS.--Oui, mon bon seigneur, et elle agre mon amour.

LE VIEILLARD.--Si mon consentement manque  son mariage, j'atteste ici
les dieux que je choisirai mon hritier parmi les mendiants de ce monde,
et que je la dshrite de tout mon bien.

TIMON.--Et quelle sera sa dot, si elle pouse un mari sortable?

LE VIEILLARD.--Trois talents pour le moment;  l'avenir, tout.

TIMON.--Cet honnte homme me sert depuis longtemps: je veux faire un
effort pour fonder sa fortune, car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui
votre fille; ce que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes
dons, et je rendrai la balance gale entre elle et lui.

LE VIEILLARD.--Noble seigneur, donnez-m'en votre parole, et ma fille est
 lui.

TIMON.--Voil ma main, et mon honneur sur ma promesse.

LUCILIUS.--Je remercie humblement votre Seigneurie: tout ce qui pourra
jamais m'arriver de fortune et de bonheur, je le regarderai toujours
comme venant de vous.

(Lucilius et le vieillard sortent.)

LE POTE.--Agrez mon travail, et que votre Seigneurie vive longtemps!

TIMON.--Je vous remercie; vous aurez bientt de mes nouvelles; ne vous
cartez point. _(Au peintre.)_ Qu'avez-vous l, mon ami?

LE PEINTRE,--Un morceau de peinture, que je conjure votre Seigneurie
d'accepter.

TIMON.--La peinture me plat: la peinture est presque l'homme au
naturel; car depuis que le dshonneur trafique des sentiments naturels,
l'homme n'est qu'un visage, tandis que les figures que trace le pinceau
sont du moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage, et
vous en aurez bientt la preuve; attendez ici jusqu' ce que je vous
fasse avertir.

LE PEINTRE.--Que les dieux vous conservent!

TIMON.--Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la main: il faut
absolument que nous dnions ensemble.--Monsieur, votre bijou a souffert
d'tre trop estim..

LE JOAILLIER.--Comment, seigneur, on l'a dprci?

TIMON.--On a seulement abus des louanges. Si je vous le payais ce qu'on
l'estime, je serais tout  fait ruin.

LE JOAILLIER.--Seigneur, il est estim le prix qu'en donneraient ceux
mmes qui le vendent. Mais vous savez que des choses de valeur gale
changent de prix dans les mains du propritaire, et sont estimes en
raison de la valeur du matre. Croyez-moi, mon cher seigneur, vous
embellissez le bijou en le portant.

TIMON.--Bonne plaisanterie!

LE MARCHAND.--Non, seigneur; ce qu'il dit l, tout le monde le rpte
avec lui.

TIMON.--Voyez qui vient ici. Voulez-vous tre gronds?

(Entre Apmantus.)

LE JOAILLIER.--Nous le supporterons, avec votre Seigneurie.

LE MARCHAND.--Il n'pargnera personne.

TIMON.--Bonjour, gracieux Apmantus.

APMANTUS.--Attends que je sois gracieux pour que je te rende le
bonjour, quand tu seras devenu le chien de Timon, et ces fripons
d'honntes gens.

TIMON.--Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les connais pas.

APMANTUS.--Ne sont-ils pas Athniens?

TIMON.--Oui.

APMANTUS.--Alors, je ne me ddis pas.

LE JOAILLIER.--Tu me connais, Apmantus.

APMANTUS.--Tu sais bien que je te connais; je viens de t'appeler par
ton nom.

TIMON.--Tu es bien fier, Apmantus.

APMANTUS.--Fier surtout de ne pas ressembler  Timon.

TIMON.--O vas-tu?

APMANTUS.--Casser la tte  un honnte Athnien.

TIMON.--C'est une action qui te mnera  la mort.

APMANTUS.--Oui, si ne rien faire est un crime digne de mort.

TIMON.--Comment trouves-tu ce portrait, Apmantus?

APMANTUS.--Trs-bon; car il est innocent.

TIMON.--Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaill?

APMANTUS.--Celui qui a fait le peintre a mieux travaill encore, et
cependant il a fait un pitoyable ouvrage.

LE PEINTRE.--Tu es un chien.

APMANTUS.--Ta mre est de mon espce; qu'est-elle donc, si je suis un
chien?

TIMON.--Apmantus, veux-tu dner avec moi?

APMANTUS.--Non, je ne mange pas les grands seigneurs.

TIMON.--Si tu les mangeais, tu fcherais les dames.

APMANTUS.--Oh! elles mangent les grands seigneurs, voil ce qui leur
donne de gros ventres.

TIMON.--C'est une explication bien libertine.

APMANTUS.--C'est ainsi que tu la prends; garde-la pour ta peine.

TIMON.--Aimes-tu ce bijou, Apmantus?

APMANTUS.--Pas autant que la franchise, qui ne cote pas une obole [3].

[Note 3: Allusion, au proverbe anglais, _plain dealing is a jewell
but they that use it die beggars_: la franchise est un joyau, mais ceux
qui en usent meurent de faim.]

TIMON.--Combien penses-tu qu'il vaille?

APMANTUS.--Il ne vaut pas la peine que j'y pense.... Eh bien! pote!

LE POTE.--Eh bien! philosophe!

APMANTUS.--Tu mens.

LE POTE.--N'es-tu pas un philosophe?

APMANTUS.--Oui.

LE POTE.--Je ne mens donc pas?

APMANTUS.--Et toi, n'es-tu pas un pote?

LE POTE.--Oui.

APMANTUS.--En ce cas, tu mens. Regarde dans ton dernier ouvrage o tu
as reprsent Timon comme un digne personnage.

LE POTE.--Ce n'est point une fiction, c'est la vrit.

APMANTUS.--Oui, il est digne de toi, et digne de payer ton travail. Qui
aime la flatterie est digne du flatteur. Dieux, que ne suis-je un grand
seigneur!

TIMON.--Que ferais-tu donc, Apmantus?

APMANTUS.--Ce que fait maintenant Apmantus, je harais un grand
seigneur de tout mon coeur.

TIMON.--Quoi! tu te harais toi-mme?

APMANTUS.--Oui.

TIMON.--Pourquoi?

APMANTUS.--Pour avoir eu si peu d'esprit que d'tre un grand
seigneur,--N'es-tu pas marchand?

LE MARCHAND.--Oui, Apmantus.

APMANTUS.--Que le commerce te confonde, si les dieux ne veulent pas le
faire!

LE MARCHAND.--Si le commerce me confond, les dieux en seront la cause.

APMANTUS.--Ton dieu, c'est le commerce; que ton dieu te confonde!

(On entend des trompettes.)

(Entre un serviteur)

TIMON.--Quelle est cette trompette?

LE SERVITEUR.--C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers environ de sa
socit.

TIMON.--Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les fasse entrer.--Il
faut absolument diner avec moi.--Ne vous en allez pas, que je ne
vous aie fait mes remerciements. Et, aprs le dner, montrez-moi ce
tableau.--Je suis charm de vous voir tous.

(Quelques serviteurs sortent.)

(Entrent Alcibiade et sa socit.)

TIMON.--Vous tes le bienvenu, seigneur.

(Ils s'embrassent.)

APMANTUS.--Allons, allons, c'est cela! Que les maladies contractent
et desschent vos souples articulations! Se peut-il qu'il y ait si peu
d'amiti au milieu de ces doucereux coquins et de toute cette politesse!
La race de l'homme a dgnr en singes et en babouins.

ALCIBIADE.--Seigneur, vous contentez mon ardent dsir, je satisfais la
faim que j'avais de vous voir.

TIMON.--Vous tes le bienvenu, seigneur! Avant de nous sparer, nous
passerons ensemble un heureux temps en diffrents plaisirs.--Je vous en
prie, entrons.

(Ils sortent, except Apmantus.)

(Entrent deux seigneurs.)

PREMIER SEIGNEUR.--Quelle heure est-il, Apmantus?

APMANTUS.--L'heure d'tre honnte.

PREMIER SEIGNEUR.--Il est toujours cette heure-l.

APMANTUS.--Tu n'en es que plus digne d'tre maudit, toi qui la manques
sans cesse.

SECOND SEIGNEUR.--Tu vas au festin de Timon?

APMANTUS.--Oui, pour voir les viandes gorger des fripons et le vin
chauffer des fous.

SECOND SEIGNEUR.--Adieu! adieu!

APMANTUS.--Tu es fou de me dire deux fois adieu.

SECOND SEIGNEUR.--Pourquoi donc, Apmantus?

APMANTUS.--Tu aurais d garder un de ces adieux pour toi, car je
n'entends pas t'en rendre.

PREMIER SEIGNEUR.--Va te faire pendre.

APMANTUS.--Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations  ton ami.

SECOND SEIGNEUR.--Va-t'en, chien hargneux, ou je te chasserai d'ici.

APMANTUS.--En vritable chien, je fuirai les ruades de l'ne.

(Il sort.)

PREMIER SEIGNEUR.--Cet homme est en tout l'oppos de l'humanit.--Eh
bien! entrerons-nous, et prendrons-nous notre part des gnrosits de
Timon? Il est vraiment plus que la bont mme.

SECOND SEIGNEUR.--Il la rpand sur tout ce qui l'environne. Plutus, le
dieu de l'or, n'est que son intendant: pas le plus lger service qu'il
ne paye sept fois plus qu'il ne vaut: pas le plus lger cadeau qui ne
vaille  son auteur un prsent qui excde toutes les mesures ordinaires
de la reconnaissance.

PREMIER SEIGNEUR.--Il porte l'me la plus noble qui ait jamais inspir
un mortel.

SECOND SEIGNEUR.--Puisse-t-il vivre longtemps dans la prosprit!
Entrons-nous?

PREMIER SEIGNEUR.--Je vous suis.

(Ils sortent.)




SCNE II


Une salle d'apparat dans la maison de Timon.

(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent un
grand banquet.)

_Entrent_ TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS, _et autres
snateurs athniens, avec_ VENTIDIUS _et la suite. A quelque distance,
et derrire tous les autres, suit_ APMANTUS, _d'un air de mauvaise
humeur_.

VENTIDIUS.--Trs-honor Timon, il a plu aux dieux de se souvenir de la
vieillesse de mon pre, et de l'appeler  son long repos. Il a quitt
la vie sans regret, et il m'a laiss riche. Votre coeur gnreux mrite
toute ma reconnaissance, et je viens vous rendre ces talents auxquels
j'ai d la libert, accompagns de mes remerciements et de mon
dvouement.

TIMON.--Oh! point du tout, honnte Ventidius; vous vous mprenez sur mon
amiti: je vous ai fait ce don librement. On ne peut dire qu'on a donn,
quand on souffre que le don soit rendu. Si nos suprieurs jouent  ce
jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de belles fautes que
celles qui enrichissent.

VENTIDIUS.--Les nobles sentiments!

(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de crmonie.)

TIMON.--Seigneurs, la crmonie n'a t invente que pour voiler
l'insuffisance des actions, les souhaits creux, la bienfaisance qui se
repent avant d'avoir t exerce: mais o se trouve la vritable amiti,
la crmonie est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous tes les
bienvenus  ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue pour moi.

(Ils s'asseyent.)

LUCIUS.--Nous l'avons toujours avou, seigneur.

APMANTUS.--Oh! oui, avou, et vous n'tes pas encore pendus?

TIMON.--Ah! Apmantus, tu es le bienvenu.

APMANTUS.--Je ne veux pas tre le bienvenu; je viens pour que tu me
chasses.

TIMON.--Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris l une humeur qui ne sied
pas  l'homme: c'est un reproche  te faire.--On dit, mes amis, que _ira
furor brevis est_; mais cet homme-l est toujours en colre.--Allons,
qu'on lui dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie,
et il n'est vraiment pas fait pour elle.

APMANTUS.--Je resterai donc  tes risques et prils, Timon; car je
viens pour observer, je t'en avertis.

TIMON.--Je ne prends pas garde  toi.--Tu es Athnien, tu es donc le
bienvenu. Je ne dois pas tre aujourd'hui le matre chez moi; mais je
t'en prie, que mon diner me vaille ton silence.

APMANTUS.--Je mprise ton dner.... Il m'toufferait, car je ne
pourrais pas te flatter.--O dieux! que d'hommes dvorent Timon, et il ne
le voit pas! Je souffre de voir tant de gens tremper leur langue dans le
sang d'un seul homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite
lui-mme. Je m'tonne que les hommes osent se confier aux hommes! Je
pense, moi, qu'ils devraient les inviter sans couteaux. Leurs tables
y gagneraient, et leur vie serait plus en sret. On en a vu cent
exemples: l'homme, qui en ce moment est assis prs de son hte, qui
rompt avec lui son pain et boit  sa sant la coupe qu'ils ont partage
ensemble, sera le premier  l'assassiner. Cela est prouv. Si j'tais un
grand personnage, je craindrais de boire  mes repas, de peur que mes
htes n'piassent  quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les
grands seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier revtu
de fer.

TIMON, _ un des convives_.--Seigneur, de tout mon coeur, et que les
sants fassent la ronde.

PREMIER SEIGNEUR.--Qu'on verse de ce ct, mon bon seigneur.

APMANTUS.--De son ct! Fort bien: voil un brave. Il sait prendre 
propos son moment.--Toutes ces sants, Timon, te rendront malade, toi et
ta fortune. Voil qui est trop faible pour tre coupable, l'honnte eau
qui n'a jamais jet personne dans la boue; cette liqueur et mes aliments
se ressemblent, et sont toujours d'accord; les festins sont trop
orgueilleux pour rendre grces aux dieux.

_Actions de grces d'Apmantus._

  Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses,
  Je ne prie pour aucun homme que pour moi;
  Accordez-moi de ne jamais devenir assez insens
  Pour me fier  un homme sur son serment ou sur son billet,
  A une courtisane sur ses larmes,
  A un chien qui parat endormi,
  A un gelier pour ma libert,
  Ni  mes amis dans mon besoin:
  Amen: allons, courage!
  Le crime est pour le riche et je vis de racines.

Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apmantus.

TIMON.--Gnral Alcibiade, votre coeur en ce moment est sur le champ de
bataille.

ALCIBIADE.--Mon coeur, seigneur, est toujours prt  vous servir.

TIMON.--Vous aimeriez mieux un djeuner d'ennemis qu'un diner d'amis.

ALCIBIADE.--Pourvu que leur sang vnt de couler, seigneur, il n'est
point de mets plus dlicieux pour moi; je souhaiterais  mon meilleur
ami de se trouver  pareille fte.

APMANTUS.--Je voudrais que tous ces flatteurs fussent tes ennemis, afin
que tu pusses les gorger et m'inviter au festin.

PREMIER SEIGNEUR.--Si jamais, seigneur, nous avions le bonheur que
vous missiez nos coeurs  l'preuve; si jamais vous nous fournissiez
l'occasion de montrer une partie de notre zle, nous serions au comble
de nos voeux.

TIMON.--Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les dieux n'aient
eux-mmes rserv dans l'avenir un jour, o j'aurai besoin de votre
secours. Autrement, pourquoi, seriez-vous devenus mes amis?--Pourquoi
seriez-vous choisis entre mille autres, pour porter ce titre de
tendresse, si vous n'apparteniez pas de plus prs  mon coeur? Je me
suis dit de vous  moi-mme, plus que vous ne pouvez modestement en
dire, et je tiens ceci pour acquis sur votre compte. O dieux, me
disais-je, qu'aurions-nous besoin d'amis, si nous ne devions jamais
avoir besoin d'eux? Ce seraient les cratures du monde les plus inutiles
si nous ne devions jamais user d'eux. Ils, ressembleraient fort  des
instruments mlodieux suspendus dans leurs tuis et qui gardent pour eux
leurs accords. Oui, j'ai souhait souvent d'tre plus pauvre, afin de
me rapprocher davantage de vous. Nous sommes ns pour faire du bien, et
quel bien est plus  nous que les richesses de nos amis? O quel prcieux
avantage d'avoir tant d'amis qui, comme des frres, disposent de la
fortune l'un de l'autre! O volupt qui n'est dj plus avant mme d'tre
ne! Il me semble que mes yeux ne peuvent retenir leurs larmes.--Allons,
pour oublier leur faute, je bois  votre sant.

APMANTUS.--O Timon, plus tu pleures, plus ton vin se boit!

LUCULLUS.--La joie a eu la mme conception dans nos yeux, et en sort
comme un nouveau-n.

APMANTUS.--Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-n est un btard.

TROISIME SEIGNEUR.--Je vous proteste, seigneur, que vous m'avez
beaucoup mu.

APMANTUS.--Beaucoup.

(Son de trompette.)

TIMON.--Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il?

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a l des dames qui
demandent  entrer.

TIMON.--Des dames? que dsirent-elles?

LE SERVITEUR.--Elles ont avec elles un courrier qui est charg
d'annoncer leurs intentions.

TIMON.--Je vous en prie, faites-les entrer.

(Entre Cupidon.)

CUPIDON.--Salut  toi, gnreux Timon, et  tous ceux qui jouissent ici
de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent pour leur patron, et
viennent librement te fliciter de ton gnreux coeur. L'Oue, le Got,
le Toucher, l'Odorat, se lvent tous satisfaits de ta table: ils ne
viennent dans ce moment que pour rjouir tes yeux.

TIMON.--Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse bon accueil.
Allons, que la musique clbre leur entre.

(Cupidon sort.)

PREMIER SEIGNEUR.--Vous voyez, seigneur,  quel point vous tes aim.

(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en amazones,
dansant et jouant du luth.)

APMANTUS.--Hol! quel flot de vanit arrive ici! elles dansent;.... ce
sont des femmes folles! La gloire de cette vie est une folie semblable,
comme le prouve toute cette pompe compare  ce peu d'huile et  ces
racines. Nous nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de
flatteries nous buvons  ces hommes, sur la vieillesse desquels nous
verserons un jour le poison de l'envie et du mpris. Quel homme respire,
qui ne corrompe ou ne soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au
tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais bien que ceux
qui dansent l devant moi ne fussent les premiers  me fouler un jour
sous leurs pieds. C'est ce qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs
portes au soleil couchant.

(Les convives se lvent de table en montrant un grand respect pour
Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun d'eux prend une des
amazones, et ils dansent couple par couple: on joue deux ou trois airs
de hautbois, aprs quoi la danse et la musique cessent.)

TIMON.--Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames, et donn un
nouveau charme  notre fte, qui n'et pas t  moiti si brillante ni
si agrable sans vous; elle vous doit tout son prix et son clat, et
vous m'avez rendu moi-mme enchant de ma propre invention. J'ai  vous
en remercier.

PREMIRE DAME.--Seigneur, vous nous jugez au mieux.

APMANTUS.--Oui, ma foi; car le pire est dgotant, et ne supporterait
pas qu'on y toucht, je pense.

TIMON.--Mesdames, il y a un petit banquet qui vous attend; veuillez bien
aller vous asseoir.

TOUTES ENSEMBLE.--Mille remerciements, seigneur.

(Elles sortent.)

TIMON.--Flavius!

FLAVIUS.--Seigneur!

TIMON.--Apportez-moi la petite cassette.

FLAVIUS.--Oui, monseigneur.--(_A part_.) Encore des bijoux? On ne peut
l'arrter dans ses fantaisies; autrement je lui dirais....--Allons.--En
conscience, je devrais l'avertir. Quand tout sera dpens, il voudrait
bien alors qu'on l'et arrt. C'est grand dommage que la libralit
n'ait pas des yeux derrire: alors jamais un homme ne tomberait dans la
misre, victime d'un trop bon coeur.

PREMIER SEIGNEUR.--Nos serviteurs, o sont-ils?

UN SERVITEUR.--Les voici, seigneur,  vos ordres.

LUCIUS.--Nos chevaux.

TIMON.--Mes bons amis, j'ai encore un mot  vous dire Seigneur, je
vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter ce bijou; daignez le
recevoir et le porter, mon cher ami!

LUCIUS.--Je suis dj combl de vos dons!

TOUS.--Nous le sommes tous!

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Seigneur, plusieurs membres du snat sont descendus 
votre porte, et viennent vous visiter.

TIMON.--Ils sont les bienvenus.

FLAVIUS _rentre_.--J'en conjure votre Honneur, daignez couter un mot,
il vous touche de prs.

TIMON.--De prs! oh bien! alors, je t'couterai une autre fois. Je te
prie que tout soit prpar pour leur faire bon accueil.

FLAVIUS, _ part_.--Je ne sais trop comment.

(Entre un autre serviteur.)

LE SECOND SERVITEUR.--Seigneur, le noble Lucius, par un don de sa pure
amiti, vous a fait prsent de quatre chevaux blanc de lait, avec leurs
harnais en argent.

TIMON.--Je les accepte bien volontiers; ayez soin que ce prsent soit
dignement reconnu. (_Entre un troisime serviteur_.) Eh bien! qu'y
a-t-il de nouveau?

LE TROISIME SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, mon seigneur; cet
honorable seigneur, Lucullus, vous invite  chasser avec lui demain
matin, et il vous envoie deux couples de lvriers.

TIMON.--Je chasserai avec lui: qu'on reoive son prsent, mais non sans
un noble retour.

FLAVIUS, _ part_.--Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne
de pourvoir  tout, de rendre de riches prsents, et tout cela avec un
coffre vide: et il ne veut pas examiner sa bourse, ni m'accorder un
moment pour lui dmontrer  quelle indigence est rduit son coeur, qui
n'a plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses excdent si
prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il promet est une dette;
il doit pour chaque parole: il est assez bon pour payer encore les
intrts. Ses terres sont toutes couches sur leurs livres. Oh! que je
voudrais tre doucement congdi de mon office, avant d'tre forc de le
quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point d'amis  nourrir, que celui
qui est entour d'amis plus funestes que les ennemis mmes! Le coeur me
saigne de douleur pour mon matre.

(Il sort.)

TIMON.--Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez trop votre
mrite. Voici, seigneur, cette bagatelle, comme un gage de notre amiti.

SECOND SEIGNEUR.--Je la reois avec une reconnaissance particulire.

TROISIME SEIGNEUR.--Oh! il est l'essence mme de la bont.

TIMON.--A propos, seigneur, je me rappelle que vous avez vant l'autre
jour un coursier bai que je montais. Il est  vous, puisqu'il vous a
plu.

LE SECOND SEIGNEUR.--Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi; je ne
puis....

TIMON.--Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais par exprience qu'on
ne loue bien que ce qui vous plat: je juge des sentiments de mon ami
par les miens. Ce que je vous dis est la vrit. J'irai vous faire
visite.

TOUS LES SEIGNEURS.--Nul ne sera aussi bienvenu.

TIMON.--Je suis si reconnaissant de toutes vos visites que je ne puis
assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer des royaumes  mes amis,
et je ne me lasserais jamais....--Alcibiade, tu es un guerrier, et par
consquent rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car tu vis sur
les morts, et toutes les terres que tu possdes sont sur le champ de
bataille.

ALCIBIADE.--Oui, des terres souilles, seigneur.

PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous sommes si redevables!

TIMON.--Et moi  vous.

SECOND SEIGNEUR.--Nous vous chrissons si infiniment!

TIMON.--Je suis tout  vous!--Des flambeaux.--Encore des flambeaux!

TROISIME SEIGNEUR.--Que la plus pure flicit, l'honneur et les
richesses ne vous abandonnent jamais, noble Timon.

TIMON.--Au, service de ses amis.

(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.)

APMANTUS.--Quel tumulte ici! que d'inclinations de tte, que de
courbettes[4]! Je doute que toutes ces jambes vaillent les sommes dont
on paye leurs gnuflexions. Amiti pleine d'une lie impure! Il me semble
que les hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes si
lestes.--C'est ainsi que d'honntes dupes prodiguent leurs richesses
pour des rvrences.

[Note 4: _Serving of becks, and jutting out of bums. Beck_ veut dire
un salut fait avec la tte; _to serve a beck_, c'est saluer de la tte.
_Jutting out of bums_, littralement prolongement du derrire, signifie
rvrence, courbette.]

TIMON.--Voyons, Apmantus, si tu n'tais pas si bourru, tu prouverais
mes bonts.

APMANTUS.--Non, je ne veux rien. Si tu allais me corrompre aussi,
voyons, il ne resterait plus personne pour se moquer de ta folie, et tu
ferais encore plus de sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains
bien que tu ne finisses par te donner toi-mme[5]. A quoi bon ces ftes,
ce luxe et ces vaines magnificences?

[Note 5: Il y a dans le texte: _thou wilt give thyself in paper_,
tu te donneras en papier. Un commentateur prtend qu'Apmantus entend
par-l que Timon se donnera en billets, en lettres de change.]

TIMON.--Ah! si tu commences  mdire de la socit, j'ai jur de ne pas
t'couter. Adieu, et reviens chanter sur un ton plus aimable.

(Il sort.)

APMANTUS.--Allons: tu ne veux donc pas m'entendre  prsent: eh bien,
tu ne m'entendras jamais; je te fermerai la porte du ciel[6]. Oh! est-il
possible que l'oreille des hommes soit sourde aux bons conseils, et non
 la flatterie!

(Il sort.)

[Note 6: La porte du ciel. Apmantus veut parler ici des bons
conseils qu'il refusera dsormais  Timon.]

FIN DU PREMIER ACTE




ACTE DEUXIME



SCNE I


Athnes.--Appartement dans la maison d'un snateur.

_Entre un_ SNATEUR _avec des papiers  la main._

LE SNATEUR.--Et dernirement cinq mille  Varron; il en doit neuf
mille  Isidore, ce qui, joint  ce qu'il me devait auparavant, fait
vingt-cinq mille.--Quoi! toujours cette rage de dpenser? Cela ne peut
pas durer; cela ne durera pas.--Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'
voler le chien d'un mendiant, et en faire prsent  Timon: le chien me
battra monnaie.--Si je veux vendre mon cheval, et du prix en acheter
vingt autres meilleurs que lui, je n'ai qu' donner  Timon, je ne
lui demande rien. Je le lui donne; aussitt mon cheval me produit des
chevaux superbes.--Point de portier chez lui; mais un homme qui sourit 
tout le monde, et invite tous ceux qui passent. Cela ne peut durer; il
n'y a pas de raison pour croire sa fortune solide. Caphis, hol! Caphis.

(Entre Caphis.)

CAPHIS.--Me voil, seigneur; que dsirez-vous de moi?

LE SNATEUR.--Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon:
demandez lui avec importunit mon argent, qu'un lger refus ne vous
arrte pas; n'allez pas vous laisser fermer la bouche par un: Faites
mes compliments  votre matre, le bonnet tournant ainsi dans la main
droite. Dites-lui que mes besoins crient aprs moi, et que c'est  mon
tour  me servir de ce qui m'appartient. Tous les jours de dlais et de
grce sont passs; et par trop de confiance  ses vaines promesses, j'ai
altr mon crdit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne dois pas me
rompre les reins pour lui gurir le doigt; mes besoins sont pressants;
il faut que je sois satisfait immdiatement sans tre berc par des
paroles. Partez; prenez un air des plus importuns, un visage de
demandeur, car je crains bien que le seigneur Timon, qui maintenant
brille comme un phnix, ne soit bientt plus qu'une mouette plume,
quand chaque plume sera rendue  l'aile  laquelle elle appartient.

CAPHIS.--J'y vais, seigneur.

LE SNATEUR.--J'y vais, seigneur?--Portez donc les billets, et
prenez-en les dates en compte.

CAPHIS.--Oui, seigneur.

LE SNATEUR.--Allez.




SCNE II


Un appartement de la maison de Timon.

_Entre_ FLAVIUS _tenant plusieurs billets  la main_.

FLAVIUS.--Point de soin, pas un temps d'arrt! Si insens dans ses
dpenses, qu'il ne veut pas savoir comment les continuer ni arrter le
torrent de ses extravagances! Ne se demandant jamais comment l'argent
sort de ses mains; ne se proccupant pas davantage du temps que cela
durera. Jamais homme ne fut aussi fou et aussi bon! Que faire?--Il ne
voudra rien couter qu'il ne sente le mal.--Il faut que je sois franc
avec lui  son retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!

(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron[7]).

[Note 7: Les valets se donnent entre eux le nom de leurs matres.]

CAPHIS.--Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher de l'argent?

LE SERVITEUR DE VARRON.--N'est-ce pas aussi ce qui vous amne?

CAPHIS.--Oui; et vous aussi, Isidore?

LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Justement.

CAPHIS.--Plaise au ciel que nous soyons tous pays!

LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est de quoi je doute.

CAPHIS.--Voici le patron.

(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)

TIMON.--Mon cher Alcibiade, aussitt aprs le dner nous nous remettrons
en campagne.--Est-ce  moi que vous voulez parler? Eh bien! que
voulez-vous?

CAPHIS.--Seigneur, c'est la note de certaines dettes....

TIMON.--Des dettes? D'o tes-vous?

CAPHIS.--D'Athnes, seigneur.

TIMON.--Allez trouver mon intendant.

CAPHIS.--Ne vous dplaise, seigneur, il m'a remis tout le mois, de
jour en jour, pour le payement. Un besoin pressant force mon matre
 demander son argent; il vous supplie d'agir avec votre noblesse
ordinaire et de faire justice  sa requte.

TIMON.--Mon bon ami, revenez demain matin, je vous en prie.

CAPHIS.--Mais, seigneur....

TIMON.--Allons cessez, mon ami.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Un serviteur de Varron, seigneur.

LE SERVITEUR D'ISIDORE.--C'est de la part d'Isidore; il vous prie
humblement de le rembourser promptement.

CAPHIS.--Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin de mon
matre....

LE SERVITEUR DE VARRON.--Le terme est chu, seigneur, depuis plus de six
semaines.

LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Votre intendant me renvoie toujours, seigneur,
et mes ordres sont de m'adresser directement  votre Seigneurie.

TIMON.--Eh! laissez-moi respirer.--Je vous en prie, allez toujours
devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins  l'instant. (_Alcibiade et
les Seigneurs sortent._) (_A Flavius._) Venez ici, je vous prie, que
se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de
billets diffrs, des dettes arrires qui font tort  mon honneur?

FLAVIUS.--Messieurs, avec votre permission, le moment n'est pas
convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez aprs
le dner; donnez-moi le temps d'expliquer  sa Seigneurie pourquoi vous
n'avez pas t pays.

TIMON.--Oui, mes amis, attendez.--Ayez soin de les bien traiter.

(Timon sort.)

FLAVIUS.--coutez-moi, je vous prie.

(Il sort.)

(Entrent Apmantus et un fou.)

CAPHIS.--Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apmantus;
amusons-nous un moment avec eux.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'il aille se faire pendre; il va nous
injurier.

LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Que la peste l'touffe, le chien!

LE SERVITEUR DE VARRON.--Comment te portes-tu, fou?

APMANTUS.--Parles-tu  ton ombre?

LE SERVITEUR DE VARRON.--Ce n'est pas  toi que je parle.

APMANTUS.--Non, c'est  toi-mme. (_Au fou_.) Allons-nous-en.

LE SERVITEUR D'ISIDORE, _ celui de Varron_.--Voil le fou sur ton dos.

APMANTUS.--Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur lui.

CAPHIS.--O est le fou maintenant?

APMANTUS.--Il vient de le demander tout  l'heure. Pauvres misrables,
valets d'usuriers, entremetteurs entre l'or et le besoin!

TOUS LES SERVITEURS.--Que sommes-nous, Apmantus?

APMANTUS.--Des nes.

TOUS.--Pourquoi?

APMANTUS.--Parce que vous me demandez ce que vous tes, et que vous ne
vous connaissez pas vous-mmes. Parle-leur, fou.

LE FOU.--Comment vous portez-vous, messieurs?

TOUS.--Grand merci, bon fou! Que fait ta matresse?

LE FOU.--Elle met chauffer de l'eau pour chauder des poulets comme
vous. Que ne pouvons-nous vous voir  Corinthe!

APMANTUS.--Bon, grand merci!

(Entre un page.)

LE FOU.--Voyez, voici le page de ma matresse.

LE PAGE, _au fou_.--Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage
compagnie?--Comment se porte Apmantus?

APMANTUS.--Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te rpondre
d'une manire utile.

LE PAGE.--Je te prie, Apmantus, lis-moi l'adresse de ces lettres; je
n'y connais rien.

APMANTUS.--Tu ne sais pas lire?

LE PAGE.--Non.

APMANTUS.--Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras
pendu.--Celle-ci est pour le seigneur Timon, l'autre pour Alcibiade. Va,
tu es n btard et tu mourras proxnte.

LE PAGE.--Ta mre, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras
de faim comme un chien. Point de rplique. Je m'en vais.

(Il sort.)

APMANTUS.--C'est nous rendre le plus grand service.--Fou, j'irai avec
toi chez le seigneur Timon.

LE FOU.--Me laisseras-tu l?

APMANTUS.--Si Timon est chez lui,--Vous tes l trois qui servez trois
usuriers?

TOUS.--Oui; plt aux dieux qu'ils nous servissent!

APMANTUS.--Je le voudrais.--Je vous servirais comme le bourreau sert le
voleur.

LE FOU.--tes-vous tous trois valets d'usuriers?

TOUS.--Oui, fou.

LE FOU.--Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui n'aient un fou pour
serviteur. Ma matresse est une usurire, et moi je suis son fou. Quand
quelqu'un emprunte de l'argent  vos matres, il arrive tristement et
s'en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma matresse, et on en
sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?

LE SERVITEUR DE VARRON.--Je puis vous en donner une.

LE FOU.--Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent
d'infamie et un fripon. Va, tu n'en seras pas moins estim.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, fou?

LE FOU.--C'est un fou bien vtu, qui te ressemble un peu; c'est un
esprit: quelquefois il parat sous la figure d'un seigneur, quelquefois
sous celle d'un lgiste, quelquefois sous celle d'un philosophe qui
porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble
 un chevalier: enfin cet esprit rde sous toutes les formes que revt
l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu' treize.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Tu n'es pas tout  fait fou.

LE FOU.--Ni toi tout  fait sage: ce que j'ai de plus en folie, tu l'as
de moins en esprit.

VARRON.--Cette rponse conviendrait  Apmantus.

TOUS.--Place, place: voici le seigneur Timon.

APMANTUS,--Fou, viens avec moi, viens.

LE FOU.--Je n'aime point  suivre toujours un amant, un frre an, ou
une femme; quelquefois je suis un philosophe.

(Sortent Apmantus et le fou.)

FLAVIUS, _aux serviteurs_.--Promenez-vous, je vous prie, prs d'ici; je
vous parlerai dans un moment.

(Timon et Flavius restent seuls.)

TIMON.--Vous m'tonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous pas expos plus tt
l'tat de mes affaires? J'aurais pu proportionner mes dpenses  ce que
j'avais de moyens.

FLAVIUS.--Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je vous l'ai propos
plusieurs fois.

TIMON.--Allons, vous aurez peut-tre pris le moment o, tant mal
dispos, je vous ai renvoy; et vous avez profit de ce prtexte pour
vous excuser.

FLAVIUS.--O mon bon matre! je vous ai prsent bien des fois mes
comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejets,
en disant que vous vous reposiez sur mon honntet. Quand, pour quelque
lger cadeau, vous m'avez ordonn de rendre une certaine somme, j'ai
secou la tte et j'ai gmi: mme, je suis sorti des bornes du respect,
en vous exhortant  tenir votre main plus ferme. J'ai essuy de votre
part et bien souvent des rprimandes assez dures, quand j'ai voulu vous
ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l'accroissement
constant de vos dettes! O mon cher matre, quoique vous m'coutiez
aujourd'hui trop tard, cependant il est ncessaire que vous le sachiez:
tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moiti de vos dettes.

TIMON.--Qu'on vende toutes mes terres.

FLAVIUS.--Toutes sont engages; quelques-unes sont forfaites et perdues;
 peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux crances chues.
D'autres chances arrivent  grands pas. Qui nous soutiendra dans cet
intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte?

TIMON.--Mes possessions s'tendaient jusqu' Lacdmone.

FLAVIUS.--O mon bon matre! le monde n'est qu'un mot. Et quand vous le
possderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d'une seule
parole, combien de temps le garderiez-vous?

TIMON.--Tu me dis la vrit.

FLAVIUS.--Si vous avez le moindre soupon sur mon administration, sur
ma fidlit, citez-moi devant les juges les plus svres, et faites-moi
rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent
que, lorsque tous nos offices taient encombrs d'avides parasites,
lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement
brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des
concerts, moi, je me retirais prs d'un conduit toujours ouvert[8], pour
y verser des torrents de larmes.

[Note 8: _Wasteful cock_; _robinet prodigue_. Les commentateurs se
sont creus la tte pour expliquer cette expression et l'intention de
Flavius. On a prtendu que Flavius se retirait prs d'un conduit, d'o
l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait  lui
rappeler les prodigalits de Timon en mme temps que ce lieu cart
tait propice  sa rverie.]

TIMON.--Assez, je t'en prie.

FLAVIUS.--Dieux! disais-je, quelle bont dans le seigneur Timon! Que de
biens prodigus des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit!
Qui n'appartient  Timon? Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son pe,
son courage, sa bourse  Timon, au grand Timon, au noble, au digne, au
royal Timon? Hlas! quand la fortune dont il achte ces louanges sera
dissipe, le souffle qui les produit sera teint; ce qu'on a gagn au
festin on le perd dans le jene[9]. Un nuage d'hiver verse ses ondes,
et tous les insectes ont disparu.

[Note 9: Proverbe anglais: _feast-won, fast-lost_: gagn au festin,
perdu au jene.]

TIMON.--Allons, ne me sermonne plus.--Nul bienfait honteux n'a dshonor
mon coeur. J'ai donn imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi
pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse
manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les
rservoirs de mon amiti, et prouver les coeurs en empruntant, je
pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je
puis t'ordonner de parler.

FLAVIUS.--Puisse l'vnement ne pas tromper votre attente!

TIMON.--Et ce besoin o je me trouve aujourd'hui est en quelque sorte
pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant prouver
mes amis; tu connatras bientt combien tu t'es mpris sur l'tat de ma
fortune; je suis riche en amis. Hol! quelqu'un! Flaminius! Servilius!

(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)

UN ESCLAVE.--Seigneur? seigneur?

TIMON.--J'ai diffrents ordres  vous distribuer. Toi, va chez le
seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai chass aujourd'hui avec son
Honneur.--Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi  leur amiti, et
dites que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs services
pour me fournir de l'argent: demandez-leur cinquante talents.

FLAMINIUS.--Vos ordres seront remplis, seigneur.

FLAVIUS, _ part_.--Aux seigneurs Lucius et Lucullus?--Hom!

TIMON.--Et vous (_ un autre serviteur_), allez trouver les snateurs.
J'avais droit  leur reconnaissance, mme dans les jours de mon
opulence. Dites-leur de m'envoyer tout  l'heure mille talents.

FLAVIUS.--J'ai pris la libert de leur prsenter votre seing et votre
nom, dans l'opinion o j'tais que c'tait la ressource la plus facile;
mais tous ont secou la tte, et je ne suis pas revenu plus riche.

TIMON.--Est-il vrai? Est-il possible?

FLAVIUS.--Ils rpondent tous, de concert et d'une voix unanime, qu'ils
sont en baisse, qu'ils n'ont point de fonds, qu'ils ne peuvent faire ce
qu'ils dsireraient, qu'ils sont bien fchs.--Vous tes un homme si
respectable!.... Cependant.... ils auraient bien souhait....--Ils ne
savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa faute.--L'homme le plus
honnte peut faire un faux pas.--Plt aux dieux que tout allt bien....
c'est bien dommage!--Et ainsi occups d'autres affaires srieuses, ils
me renvoient avec ces regards ddaigneux et ces phrases interrompues;
leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me rduisent
au silence.

TIMON.--Grands dieux! rcompensez-les. Ami, je t'en prie, ne t'afflige
pas. L'ingratitude est hrditaire dans les vieillards; leur sang est
fig, glac, et coule  peine; ils manquent de reconnaissance, parce
que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la
terre il est faonn pour le voyage, il devient lourd et engourdi.--(_A
un serviteur_.) Va chez Ventidius,--_(A Flavius)_. Ah! de grce, ne sois
pas triste; tu es honnte et fidle, je te le dis comme je le pense; on
n'a rien  te reprocher.--(_Au serviteur_.) Ventidius vient d'enterrer
son pre, et cette mort met en sa possession une fortune considrable.
Quand il tait pauvre, emprisonn et en disette d'amis, je le dlivrai
avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans
un pressant besoin; qu'il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(_A
Flavius_.) Ds que tu les auras touchs, donne-les  ces gens dont je
suis le dbiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon
puisse prir au milieu de ses amis.

FLAVIUS.--Je voudrais bien n'tre jamais dans le cas de le penser. Cette
confiance est l'ennemie de la bont; tant gnreuse, elle croit que les
autres le sont comme elle.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


Appartement dans la maison de Lucullus,  Athnes.

FLAMINIUS _attend, entre_ UN SERVITEUR _qui s'approche de lui_.

LE SERVITEUR.--Je vous ai annonc  mon matre; il descend pour vous
parler.

FLAMINIUS.--Je vous remercie.

LE SERVITEUR.--Voil mon seigneur.

(Lucullus entre.)

LUCULLUS, _ part_.--Un des serviteurs du seigneur Timon! C'est quelque
prsent, je gage.--Oh, j'ai devin juste; j'ai rv cette nuit de bassin
et d'aiguire d'argent.--Flaminius, honnte Flaminius, vous tes mille
fois le bienvenu.--Qu'on me verse une coupe de vin. (_Le serviteur
sort_.)--Et comment se porte cet honorable, accompli, gnreux seigneur
d'Athnes, ton magnifique seigneur et matre?

FLAMINIUS.--Seigneur, sa sant est fort bonne.

LUCULLUS.--Je suis ravi de le savoir en bonne sant. Et que portes-tu l
sous ton manteau, mon ami Flaminius?

FLAMINIUS.--Ma foi, rien autre chose qu'une cassette vide, seigneur, que
je viens, au nom de mon matre, prier votre Grandeur de remplir. Il se
trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous
prier de les lui prter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ
 son secours.

LUCULLUS.--La! la! la! la!--Il ne doute pas, dit-il; hlas, le brave
seigneur! C'est un noble gentilhomme, s'il ne tenait pas un si grand
tat de maison. Cent fois j'ai din chez lui, et je lui en ai dit ma
pense. Je suis mme retourn souper chez lui, exprs pour l'avertir de
diminuer sa dpense; mais il n'a jamais voulu suivre mes conseils, et
mes visites n'ont pu le corriger. Chaque homme a son dfaut, et le sien
est la libralit; c'est ce que je lui ai rpt souvent; mais je n'ai
jamais pu le tirer de l.

(Entre un esclave qui apporte du vin.)

L'ESCLAVE.--Seigneur, voil le vin.

LUCULLUS.--Flaminius, je t'ai toujours remarqu pour un homme sage;
tiens,  ta sant.

FLAMINIUS.--Votre Grandeur veut plaisanter.

LUCULLUS.--Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un
esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand
il se prsente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon
parti. Tu as d'excellentes qualits.--(_ l'esclave._) Vas-t'en, maraud;
approche, honnte Flaminius. Ton matre est un seigneur plein de bont;
mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop
bien que ce n'est pas le moment de prter de l'argent, surtout sur la
simple parole de l'amiti, et sans aucune sret. Tiens, mon enfant,
voil trois solidaires[10] pour toi; mon garon, ferme les yeux sur moi,
et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien.

[Note 10: Je crois que cette monnaie est de l'invention du pote.
(STEEVENS.)]

FLAMINIUS.--Est-il possible que les hommes soient si diffrents
d'eux-mmes, et que nous soyons maintenant ce que nous tions tout 
l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore.

(Il jette l'argent qu'il a reu.)

LUCULLUS.--Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton
matre....

(Il sort.)

FLAMINIUS.--Puissent ces pices d'argent tre ajoutes  celles qui te
brleront! Que ton enfer soit du mtal fondu:  toi, peste d'un ami,
et non un ami! L'amiti a-t-elle un coeur[11] si faible et si facile 
s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je
ressens l'indignation de mon matre. Ce lche ingrat porte encore dans
son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui
une nourriture salutaire, lorsque lui-mme s'est chang en poison?
Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur
son lit de mort, que cette partie de son tre, fournie par mon matre,
serve, non pas  le gurir, mais  prolonger son agonie!

(Il sort.)

[Note 11: _Milky heart_, coeur de lait.]



SCNE II


Place publique d'Athnes.

_Entrent_ LUCIUS, TROIS TRANGERS.

LUCIUS.--Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: et un homme
honorable!

PREMIER TRANGER.--Nous le savons, quoique nous lui soyons trangers.
Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j'entends rpter
couramment; c'est que les heures fortunes de Timon sont passes; sa
richesse lui chappe.

LUCIUS.--Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut manquer d'argent.

SECOND TRANGER.--Mais croyez bien ceci, seigneur, c'est qu'il n'y a pas
bien longtemps qu'un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus
pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l'a press
instamment, en faisant sentir la ncessit o son matre est rduit; et
il a essuy un refus.

LUCIUS.--Comment?

SECOND TRANGER.--Un refus, vous dis-je, seigneur.

LUCIUS.--Quelle trange chose! Par tous les dieux, j'en suis honteux!
Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d'honneur. Quant 
moi, je dois l'avouer, j'ai reu de lui quelques petites marques de
sa bont, de l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables
bagatelles, rien auprs des prsents qu'a reus Lucullus; eh! bien, si,
au lieu de s'adresser  lui, il avait envoy chez moi, je ne lui aurais
jamais refus la somme dont il aurait eu besoin.

(Entre Servilius.)

SERVILIUS.--Voyez, par bonheur, voil le seigneur Lucius; j'ai
tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.--Trs-honor
seigneur....

LUCIUS.--Ah! Servilius! je suis charm de te voir, porte-toi bien,
recommande-moi  l'amiti de ton honnte et estimable matre, le plus
cher de mes amis.

SERVILIUS.--Seigneur, sous votre bon plaisir, mon matre vous envoie....

LUCIUS.--Oh! que m'a-t-il envoy? Que d'obligations je lui ai! Sans
cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que
m'envoie-il?

SERVILIUS.--Il vous envoie seulement l'occasion de lui rendre un
service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prter, en ce
moment, cinquante talents.

LUCIUS.--Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n'est
pas possible qu'il ait besoin de cinquante talents, ni mme de cinq fois
autant.

SERVILIUS.--Il a besoin pour le moment d'une somme plus petite. S'il
n'en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec
tant d'instances.

LUCIUS.--Parles-tu srieusement, Servilius?

SERVILIUS.--Sur mon me, c'est vrai, seigneur.

LUCIUS.--Quel vilaine brute je suis, de m'tre dgarni dans une si belle
occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d'avoir
t hier acqurir une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion
de me faire grand honneur! Servilius, je te jure,  la face des dieux,
qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....--Je n'en suis que plus
sot, dis-je, j'allais moi-mme envoyer demander quelque argent  Timon:
ces messieurs en sont tmoins; mais, je ne voudrais pas  prsent
l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athnes. Recommande-moi
affectueusement  ton bon matre. Je me flatte que je ne perdrai rien de
son estime, parce que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de
ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne
pouvoir faire ce plaisir  un si estimable seigneur. Bon Servilius, me
promets-lu de me faire l'amiti de rpter  Timon mes propres paroles?

SERVILIUS.--Oui, seigneur, je le ferai.

Lucius.--Va, je saurai t'en rcompenser, Servilius. (_Servilius sort._)
(_Aux trangers_.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruin, et
quand une fois on a prouv un refus, il est rare qu'on aille bien loin.

(Il sort.)

PREMIER TRANGER.--Avez-vous remarqu ceci, Hostilius?

SECOND TRANGER.--Oui, trop bien.

PREMIER TRANGER.--Eh bien! voil le coeur du monde: tous les flatteurs
sont faits de la mme toffe. Qui peut aprs cela donner le nom d'ami 
celui qui met la main dans le mme plat? Il est  ma connaissance que
Timon a servi de pre  ce seigneur; qu'il lui a conserv son crdit de
sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune mme; c'est de l'argent de Timon
qu'il a pay les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses
lvres ne touchent l'argent de Timon, et cependant....--Oh! vois quel
monstre est l'homme, quand il se montre sous les traits d'un ingrat! Au
prix de ce qu'il en a reu, ce qu'il ose lui refuser, l'homme charitable
le donnerait aux mendiants.

TROISIME TRANGER.--La religion gmit.

PREMIER TRANGER.--Pour moi, je n'ai jamais got des bienfaits de
Timon; jamais ses dons, rpandus sur moi, ne m'ont inscrit au nombre de
ses amis; cependant, en considration de son me noble, de son illustre
vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin,
il s'tait adress  moi, j'aurais tenu mon bien pour venu de lui, et
la meilleure part aurait t pour lui, tant j'aime son coeur; mais je
m'aperois que les hommes apprennent  se dispenser d'tre charitables:
l'intrt est au-dessus de la conscience.

(Ils sortent.)



SCNE III


Appartement de la maison de Sempronius. _Entrent_ SEMPRONIUS ET UN
SERVITEUR _de Timon_.

SEMPRONIUS.--Et pourquoi m'importuner, moi, hom! par prfrence  tous
les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser au seigneur Lucius,  Lucullus?
Ce Ventidius, qu'il a rachet de la prison, est riche maintenant. Ces
trois hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possdent.

LE SERVITEUR.--Hlas! seigneur, tous trois ont t essays  la pierre
de touche, et nous n'avons trouv en eux qu'un vil mtal; car ils ont
tous refus.

SEMPRONIUS.--Comment, ils l'ont refus! Lucullus, Ventidius l'ont
refus, et il vient s'adresser  moi?... Tous trois? Une pareille
dmarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d'amiti; dois-je
tre son dernier refuge? Ses amis, comme autant de mdecins, l'ont tous
trois condamn, et il faut que ce soit moi qu'on charge de cette cure?
Je m'en trouve trs-offens, je suis en colre contre lui, il et d
mieux connatre mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son
besoin, il ne m'ait pas implor d'abord; car enfin je suis, je l'avoue,
le premier homme qui ait reu des prsents de lui, et il me recule dans
son souvenir au point de penser que je serais le dernier  lui marquer
ma reconnaissance! Non.--Il n'en faut pas davantage pour me rendre un
objet de rise aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un
fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais mieux, pour trois fois la
somme qu'il demande, qu'il se ft adress  moi le premier, ne ft-ce
que pour l'honneur de mon coeur, j'avais si grand dsir de rendre un
service. Retourne, et  la froide rponse de ses amis ajoute celle-ci:
Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.

(Il sort.)

LE SERVITEUR.--A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le
diable n'a pas su ce qu'il faisait en rendant l'homme si astucieux: il
s'est fait tort; et je ne puis m'empcher de penser qu'au bout du compte
la sclratesse de l'homme le blanchira lui-mme. Comme ce seigneur
cherche  colorer sa bassesse, et copie de vertueux modles pour
justifier sa mchancet! ainsi font ceux qui, sous le voile d'un
patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel
est le caractre de cet ami politique. Il tait le plus solide espoir de
mon matre. Tous ont dsert, les dieux seuls excepts. Tous ses amis
sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prosprit, ne connurent
jamais de verrous, vont tre employes  protger la libert de leur
matre. Voil tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui
ne peut garder son argent doit  la fin garder sa maison.

(Il sort.)



SCNE IV


Une salle dans la maison de Timon.

_Entrent_ DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR DE LUCIUS, _qui
rencontrent_ TITUS, HORTENSIUS, _et d'autres_ VALETS _des cranciers de
Timon, qui attendent qu'il sorte_.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius!

TITUS.--Je vous rends la pareille, honnte Varron.

HORTENSIUS.--Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Je pense que le mme objet nous y amne tous;
le mien, c'est l'argent.

TITUS.--C'est le leur  tous, et le mien aussi.

(Entre Philotus.)

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Et le seigneur Philotus aussi, sans doute?

PHILOTUS.--Bonjour  tout le monde!

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure
croyez-vous qu'il soit?

PHILOTUS.--Il va sur neuf heures.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Dj?

PHILOTUS.--Et le seigneur de cans n'est pas encore visible?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Pas encore.

PHILOTUS.--Cela m'tonne; il avait coutume de briller ds sept heures du
matin.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui; mais les jours sont devenus plus courts.
Faites attention que la carrire de l'homme prodigue est radieuse comme
celle du soleil; mais elle ne se renouvelle pas de mme. Je crains bien
que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; je veux dire
qu'on peut y enfoncer la main bien avant, et n'y trouver que peu de
chose.

PHILOTUS.--J'ai la mme crainte que vous.

TITUS.--Je veux vous faire faire une remarque assez trange; votre
matre vous envoie chercher de l'argent?

HORTENSIUS.--Rien n'est plus vrai.

TITUS.--Et il porte maintenant des bijoux que lui a donns Timon, et
pour lesquels j'attends de l'argent.

HORTENSIUS.--C'est contre mon coeur.

TITUS.--Ne parat-il pas trange que Timon, en cela, paye plus qu'il ne
doit? C'est comme si votre matre envoyait demander le prix des riches
bijoux qu'il porte.

HORTENSIUS.--Les dieux me sont tmoins combien ce message me pse.
Je sais que mon matre a eu sa part des richesses de Timon; cette
ingratitude est plus criminelle que s'il les et vols.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Oui.--Mon billet  moi est de trois mille
couronnes; et le vtre?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--De cinq mille.

LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est une grosse somme, et qui fait voir que la
confiance de votre matre surpassait celle du mien, autrement sans doute
que leurs crances seraient gales.

(Entre Flaminius.)

TITUS.--Voil un des serviteurs du seigneur Timon.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Flaminius! Hol, un mot! Le seigneur Timon est
bientt prt  partir?

FLAMINIUS.--Non, vraiment, pas encore.

TITUS.--Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de l'en prvenir!

FLAMINIUS.--Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien que vous n'tes
que trop ponctuels.

(Entre Flavius, le visage cach dans son manteau.)

LE SERVITEUR DE Lucius.--Ah! n'est-ce pas l son intendant qui est ainsi
affubl? Il s'enfuit comme envelopp d'un nuage; appelez-le, appelez-le.

TITUS.--Entendez-vous, seigneur?

LE SERVITEUR DE VARRON.--Avec votre permission....

FLAVIUS.--Mon ami, que voulez-vous de moi?

LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur, j'attends ici le payement d'une
certaine somme....

FLAVIUS.--Si le payement tait aussi certain que l'on est sr de vous
voir l'attendre, on pourrait compter dessus. Que ne prsentiez-vous vos
comptes et vos billets, quand vos perfides matres mangeaient  la
table de mon seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient
sourire; leurs lvres affames en dvoraient les intrts. Vous ne
vous faites que du tort en m'agitant ainsi; laissez-moi passer
tranquillement.--Apprenez que mon matre et moi nous sommes au bout de
notre carrire; je n'ai plus rien  compter, ni lui  dpenser.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui, mais cette rponse ne servira pas.

FLAVIUS.--Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi vile que vous, car
vous servez des fripons.

LE SERVITEUR DE VARRON.--Que murmure donc l sa Seigneurie
banqueroutire?

TITUS.--Peu importe! Le voil pauvre, et nous sommes assez vengs. Qui a
plus droit de parler librement, que celui qui n'a pas un toit o loger
sa tte? Il peut se moquer des superbes difices.

(Entre Servilius.)

TITUS.--Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une rponse.

SERVILIUS.--Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir dans quelque
autre moment, vous m'obligeriez beaucoup; car, sur mon me, mon matre
est dans un trange abattement; son humeur sereine l'a abandonn; sa
sant est trs-drange, il est oblig de garder la chambre.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Tous ceux qui gardent la chambre ne sont pas
malades. D'ailleurs, si la sant de Timon est en si grand danger, c'est,
ce me semble, une raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin
de s'aplanir la route vers les dieux.

SERVILIUS.--Dieux bienfaisants!

TITUS.--Nous ne pouvons pas nous contenter de cette rponse.

FLAMINIUS, _dans l'intrieur de la maison_.--Servilius! Au secours! Mon
matre! mon matre!

(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)

TIMON.--Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? J'aurai toujours
t libre, et ma maison sera devenue l'ennemie de ma libert, ma
prison!--La salle o j'ai donn des festins me montre-t-elle maintenant,
comme toute la race humaine, un coeur de fer?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Commence, Titus.

TITUS.--Seigneur, voil mon billet.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Voici le mien.

LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.--Et le mien, seigneur.

LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Et les ntres, seigneur.

PHILOTUS.--Voil tous nos billets.

TIMON.--Assommez-moi avec eux.--Fendez-moi jusqu' la ceinture[12].

[Note 12: Jeu de mots de Timon sur les billets (_bills_) et sur les
haches d'armes (_bills_), que portaient encore les soldats du temps de
Shakspeare.]

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Hlas! seigneur.

TIMON.--Coupez mon coeur en pices de monnaie.

TITUS.--Le mien est de cinquante talents.

TIMON.--Paye-toi de mon sang.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Cinq mille cus, seigneur.

TIMON.--Cinq mille gouttes de mon sang pour les payer.--Et le vtre?--Et
le vtre?

LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur!

LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Seigneur!

TIMON.--Tenez, prenez-moi, dchirez-moi, et que les dieux vous
confondent?

(Il sort.)

HORTENSIUS.--Ma foi, je vois bien que nos matres n'ont qu' jeter
leurs bonnets aprs leur argent: on peut bien regarder les dettes comme
dsespres, puisque c'est un fou qui est le dbiteur.

(Ils sortent.)

(Rentre Timon avec Flavius.)

TIMON.--Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves! Des cranciers! Des
diables!

FLAVIUS.--Mon cher matre,...

TIMON.--Si je prenais ce parti....

FLAVIUS.--Mon seigneur....

TIMON.--Je veux qu'il en soit ainsi,--Mon intendant!

FLAVIUS.--Me voici, seigneur.

TIMON.--Fort  propos.--Allez, invitez tous mes amis; Lucius, Lucullus,
Sempronius.--Tous; je veux encore donner une fte  ces coquins.

FLAVIUS.--Ah! seigneur, c'est l'garement o votre raison est plonge
qui vous fait parler ainsi; il ne vous reste pas mme de quoi servir un
modeste repas.

TIMON.--Ne t'en inquite pas. Va, je te l'ordonne, invite-les tous,
amne ici ces flots de coquins; mon cuisisinier et moi nous saurons
pourvoir  tout.

(Ils sortent.)



SCNE V


La salle du snat d'Athnes.

_Le snat est assembl; entre_ ALCIBIADE _avec sa suite_.

PREMIER SNATEUR.--Seigneur, comptez sur ma voix, sa faute est capitale;
il faut qu'il meure; rien n'enhardit le crime comme la misricorde.

SECOND SNATEUR.--Cela est vrai; la loi doit l'craser de tout son
poids.

ALCIBIADE.--Sant, honneur, clmence dans l'auguste snat!

PREMIER SNATEUR.--Quel sujet, gnral...

ALCIBIADE.--Je viens supplier humblement vos vertus; car la piti est la
vertu des lois; il n'y a que les tyrans qui en usent avec cruaut. Il
plait aux circonstances et  la fortune de s'appesantir sur un de mes
amis, qui, dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abme sans
fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans prcaution. C'est un homme
qui,  part cette fatalit, est plein des qualits les plus nobles,
aucune lchet ne souille son action, et son honneur rachte sa faute.
C'est avec une noble fureur et une fiert louable que, voyant sa
rputation mortellement atteinte, il s'est arm contre son ennemi, il
a gouvern son ressentiment dans son excs avec tant de sagesse et une
modration si inoue qu'il semblait seulement prouver son argument.

PREMIER SNATEUR.--Vous soutenez un paradoxe inadmissible en cherchant
 faire passer pour bonne une mauvaise action. Aux efforts que vous
faites, on dirait que votre discours tend  lgitimer l'homicide, 
classer l'esprit querelleur au mme rang que la valeur, lorsque c'est,
 vrai dire, une valeur btarde venue au monde  la suite des sectes et
des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience
tout ce que l'homme le plus mchant fait rpandre contre lui; qui
regarde une injure comme une chose aussi trangre  sa personne, que
le vtement qu'il porte avec indiffrence; et qui ne prfre pas ses
injures  sa vie, en l'exposant  cause d'elles. Si le tort qu'on nous
fait est un mal qui peut nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce
pas de risquer ses jours pour un mal?

ALCIBIADE.--Seigneur....

PREMIER SNATEUR.--Vous ne pouvez justifier des fautes aussi normes. Le
courage ne consiste pas  se venger, mais  supporter.

ALCIBIADE.--Permettez-moi de parler, seigneurs, et pardonnez si je parle
en guerrier.--Pourquoi les hommes s'exposent-ils follement dans les
combats? Que n'endurent-ils toutes les menaces? que ne dorment-ils en
paix sur l'affront? et que ne se laissent-ils gorger tranquillement et
sans rsistance par l'ennemi? S'il y a tant de courage  se rsigner,
qu'allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui restent  la
maison seront plus braves que nous; si la rsignation l'emporte, l'ne
sera plus guerrier que le lion; et le coupable charg de fers sera plus
sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. Seigneurs, ayez
autant de clmence que vous avez de puissance.--Qui ne condamne pas la
violence commise de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excs
du crime; mais tuer pour se dfendre, par piti, c'est bien juste.
S'abandonner  la colre est une impit; mais quel est l'homme qui ne
se mette en colre? Pesez le crime avec toutes ces considrations?

SECOND SNATEUR.--Vous plaidez en vain.

ALCIBIADE.--Quoi! en vain? Ses services  Lacdmone et  Byzance
suffiraient pour racheter sa vie.

PREMIER SNATEUR.--Que voulez-vous dire?

ALCIBIADE.--Je dis qu'il a rendu des services signals; qu'il a, dans
les combats, tu un grand nombre de vos ennemis. Quelle valeur n'a-t-il
pas montre dans la dernire action? Que de blessures il a faites!

SECOND SNATEUR.--Il s'en est trop pay sur le butin. C'est un dbauch
dtermin; il est sujet  un vice qui noie sa raison et enchane sa
valeur. S'il n'avait point d'ennemis, celui-l seul suffirait pour
l'accabler. On l'a vu, dans cette fureur brutale, commettre mille
outrages, et susciter les querelles: on nous a informs que ses jours
sont souills d'excs honteux, et que son ivresse est dangereuse.

PREMIER SNATEUR.--Il mourra.

ALCIBIADE.--Sort cruel! Il aurait pu mourir  la guerre!--Seigneur,
si ce n'est  cause de ses qualits personnelles, quoi qu'il dt se
racheter par son bras droit sans rien devoir  personne, prenez, pour
vous flchir, mes services et joignez-les aux siens. Comme je sais qu'il
est de la prudence de votre ge de prendre des srets, je vous engage
mes victoires et mes honneurs, pour rpondre de sa reconnaissance. Si,
pour son crime, il doit sa vie  la loi, qu'il la donne  la guerre dans
un vaillant combat; car la loi est svre, et la guerre ne l'est pas
davantage.

PREMIER SNATEUR.--Nous tenons pour la loi; il mourra: n'insiste plus,
sous peine de notre dplaisir; ami ou frre, qui rpand le sang d'autrui
doit le sien  la loi.

ALCIBIADE.--Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, je vous en
conjure, connaissez-moi.

SECOND SNATEUR.--Comment?

ALCIBIADE.--Rappelez-vous qui je suis.

TROISIME SNATEUR.--Comment?

ALCIBIADE--Je dois croire que votre vieillesse m'a oubli: autrement on
ne me verrait pas ainsi abaiss demandant une grce aussi simple qu'on
me refuse. Mes blessures se rouvrent d'indignation.

PREMIER SNATEUR.--Oses-tu provoquer notre colre? Ecoute, ce n'est
qu'un mot, mais son effet est tendu: nous te bannissons pour jamais.

ALCIBIADE.--Me bannir? Moi!... Bannissez plutt votre radotage,
bannissez l'usure qui dshonore le snat.

PREMIER SNATEUR.--Si, aprs deux soleils, Athnes te voit encore,
attends de nous le jugement le plus rigoureux, et pour ne pas nous
chauffer davantage, il sera excut sur l'heure.

(Ils sortent.)

ALCIBIADE.--Puissent les dieux vous faire vieillir assez pour que vous
deveniez des squelettes dont tous les yeux se dtournent! Ma rage est au
comble.--Je faisais fuir leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur
argent et le prtaient  gros intrts.--Et moi, je ne suis riche qu'en
larges blessures.--Tout cela pour en venir  ceci! Est-ce l le baume
que ce snat d'usuriers verse dans les plaies des guerriers? Ah!
l'exil!--Je n'en suis pas fch: je ne hais pas d'tre exil; c'est un
affront fait pour allumer ma fureur et mon indignation, afin que je
puisse frapper Athnes. Je vais ranimer le courage de mes troupes,
mcontentes et gagner leurs coeurs. Il y a de la gloire  combattre de
nombreux ennemis. Les guerriers ne doivent, pas plus que les dieux,
souffrir qu'on les offense.

(Il sort.)



SCNE VI


Appartement magnifique dans la maison de Timon. Musique, tables
prpares, serviteurs.

PLUSIEURS SEIGNEURS _entrent par diverses portes_.

PREMIER SEIGNEUR.--Bonjour, seigneur.

SECOND SEIGNEUR.--Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable
Timon n'a fait que nous prouver l'autre jour.

PREMIER SEIGNEUR.--C'tait la rflexion qui occupait mon oisivet,
lorsque nous nous sommes rencontrs. Je me flatte qu'il n'est pas si bas
qu'il le semblait par l'preuve qu'il a faite de ses divers amis.

SECOND SEIGNEUR.--Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il
donne encore.

PREMIER SEIGNEUR.--Je le croirais. Il m'a envoy une invitation
trs-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient  refuser;
mais il a tant pri, qu'il a fallu me rendre.

SECOND SEIGNEUR.--Je me devais aussi moi-mme  des affaires
indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis
fch de m'tre trouv dnu de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de
l'argent.

PREMIER SEIGNEUR.--Je suis atteint du mme regret, maintenant que je
vois le cours que prennent les choses.

SECOND SEIGNEUR.--Chacun ici en dit autant.--Combien voulait-il
emprunter de vous?

PREMIER SEIGNEUR.--Mille pices d'or.

SECOND SEIGNEUR.--Mille pices!

PREMIER SEIGNEUR.--Et vous?

TROISIME SEIGNEUR.--Il m'avait envoy demander...--Le voil qui vient.

(Entre Timon avec suite.)

TIMON.--Je suis  vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous
portez-vous?

PREMIER SEIGNEUR.--Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien.

SECOND SEIGNEUR.--L'hirondelle ne suit pas l't avec plus de plaisir,
que nous votre Seigneurie.

TIMON, _ part_.--Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes
ressemblent  ces oiseaux de passage.--Seigneurs, notre dner ne vous
ddommagera pas de cette longue attente. gayez-vous un peu  entendre
cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu
harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre  table.

PREMIER SEIGNEUR.--J'espre que votre Seigneurie ne conserve aucun
ressentiment de ce que j'ai renvoy votre messager les mains vides.

TIMON.--Ah! seigneur, que cela ne vous inquite pas.

SECOND SEIGNEUR.--Noble seigneur....

TIMON.--Ah! mon digne ami, comment vous va?

(On apporte le banquet.)

SECOND SEIGNEUR.--Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'tre
malheureusement trouv si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya
l'autre jour chez moi.

TIMON.--N'y pensez plus, seigneur.

SECOND SEIGNEUR.--Si vous eussiez envoy seulement deux heures plus
tt....

TIMON.--Que ce souvenir n'loigne pas de vous des ides plus
agrables.--Allons, qu'on apporte tout  la fois.

SECOND SEIGNEUR.--Tous les plats couverts!

PREMIER SEIGNEUR.--Festin royal! J'en rponds.

TROISIME SEIGNEUR.--N'en doutez pas; si l'argent et la saison
permettent de se le procurer.

PREMIER SEIGNEUR.--Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles?

TROISIME SEIGNEUR.--Alcibiade est exil, le savez vous?

PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.--Alcibiade exil!

TROISIME SEIGNEUR.--Oui, soyez-en srs.

PREMIER SEIGNEUR.--Comment? Comment?

SECOND SEIGNEUR.--Et pourquoi, je vous prie?

TIMON.--Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?

TROISIME SEIGNEUR.--Je vous en dirai davantage tantt: voil un
splendide repas prpar!

SECOND SEIGNEUR.--C'est toujours le mme homme.

TROISIME SEIGNEUR.--Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?

SECOND SEIGNEUR.--A prsent, bon; mais un temps viendra, o....

TROISIME SEIGNEUR.--Je vous entends.

TIMON.--Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait 
s'approcher des lvres de sa matresse: vous serez galement bien servis
en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de crmonie
et ne laissez point refroidir le dner, pendant que nous dcidons des
premires places. Asseyez-vous, asseyez-vous.--Rendons d'abord grces
aux dieux.

O vous, grands bienfaiteurs, inspirez  notre socit la
reconnaissance. Faites-vous rendre grces de vos dons, mais rservez
toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinits
mprises. Prtez  chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de
prter  un autre. Si vos divinits taient rduites  emprunter des
hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin
soit plus aim que l'hte qui le donne; qu'il ne se forme jamais une
assemble de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de fripons.
S'il se trouve douze femmes  table, qu'elles soient.... ce qu'elles
sont dj. Pour le reste de vos dons!  dieux!.... que les snateurs
d'Athnes, avec toute la lie du peuple athnien, que leurs vices, 
dieux, soient les instruments de leur destruction.--Quant  tous ces
amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bnissez
en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus  rien.

--Dcouvrez les plats, chiens, et lapez.

UN DES SEIGNEURS.--Que veut dire sa Seigneurie?

UN AUTRE.--Je n'en sais rien.

TIMON.--Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (_On dcouvre
les plats qui sont pleins d'eau chaude_.) Runion d'amis de bouche, la
fume et l'eau tide sont votre parfaite image. Voil le dernier don de
Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dores,
s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lchet encore
fumante. (_Il leur jette l'eau  la figure_.) Vivez mpriss, vivez
longtemps, souriants, doucereux, dtestables parasites, ennemis polis,
loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin,
mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs,
Jacques d'horloge[13], que les flaux qui dsolent l'homme et la brute,
runis sur vous, vous couvrent entirement d'une crote.--Eh bien!
o allez-vous? Attendez.--Toi, prends d'abord ta mdecine,--et toi
aussi,--et toi encore.--(_Il leur jette les plats  la tte et les
chasse_.) Arrte! je veux te prter de l'argent et non t'en emprunter.
Quoi, tous en mouvement?--Qu'il ne se fasse plus dsormais de fte o
les fripons ne soient les bien reus! maison, que le feu te consume!
Pris, Athnes; et que dsormais l'homme et l'humanit soient has de
Timon!

(Il sort.)

[Note 13: _Minute Jack_, c'est ce qu'on appelle ordinairement _a Jack
of the clock house_, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les
heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces
hommes de bois qu'on appelle _jacquemarts_ et qui frappent les heures;
au mme instant une femme de bois se prsente et fait la rvrence.]

(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et snateurs.)

PREMIER SEIGNEUR.--Eh bien! seigneur?

SECOND SEIGNEUR.--Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du
seigneur Timon?

TROISIME SEIGNEUR.--Bah! Avez-vous vu mon chapeau?

QUATRIME SEIGNEUR.--J'ai perdu ma robe.

TROISIME SEIGNEUR.--Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que
par le caprice; l'autre jour il m'a donn un diamant, et aujourd'hui il
me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?

QUATRIME SEIGNEUR.--Avez-vous vu mon chapeau?

SECOND SEIGNEUR.--Le voil.

QUATRIME SEIGNEUR.--Voici ma robe.

PREMIER SEIGNEUR.--Htons-nous de sortir d'ici.

SECOND SEIGNEUR.--Le seigneur Timon est fou.

TROISIME SEIGNEUR.--Je le sens bien vraiment  mes paules.

QUATRIME SEIGNEUR.--Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain
des pierres.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


L'extrieur des murs d'Athnes. _Entre_ TIMON.

Que je vous regarde encore,  murs qui renfermez ces loups dvorants;
abmez-vous sous la terre et ne dfendez plus Athnes! Matrones,
livrez-vous  l'impudicit; que l'obissance manque aux enfants!
Esclaves et fous, arrachez de leurs siges les graves snateurs rids,
et jugez  leur place! Jeunes vierges, soyez plonges dans la fange!
commettez le crime sous les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez
ferme, et plutt que de rendre l'argent, tirez vos poignards, et coupez
la gorge  ceux qui vous l'ont confi. Serviteurs, volez; vos graves
matres sont des brigands  la large main, qui pillent au nom des lois.
Esclave, entre au lit de ton matre; ta matresse est dans un lieu
de dbauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton vieux pre
chancelant sa bquille veloute, et brise-lui la tte avec. Pit,
crainte, amour des dieux, paix, justice, bonne foi, respect domestique,
repos des nuits, bon voisinage, ducation, moeurs, religion, commerce,
rangs, usages, coutumes et lois, soyez remplacs par tous les dsordres
contraires. Que la confusion rgne seule; et vous, pestes funestes aux
hommes, accumulez vos fivres contagieuses sur Athnes; elle est mre
pour vos coups. Froide sciatique, estropie nos snateurs, et que leurs
membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Dbauche effrne[14],
glisse-toi dans les coeurs et jusqu' la moelle de la jeunesse, afin
qu'ils luttent avec succs contre le courant de la vertu, et aillent
se noyer dans la volupt. Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les
Athniens, et qu'ils en recueillent la moisson d'une lpre universelle!
que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur socit soit, comme leur
amiti, un poison! Cit dtestable, je n'emporte rien de toi, que ce
corps nu: arrache-le-moi aussi, en multipliant les proscriptions. Timon
fuit dans les forts, o les btes les plus froces seront pour lui plus
humaines que les hommes. O vous tous, dieux bienfaisants, exaucez-moi:
exterminez les Athniens au dedans et au dehors de leurs murs. Accordez
 Timon de voir crotre, avec ses annes, sa haine pour la race des
hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!

(Il sort.)

[Note 14: _Liberty_ est pris ici dans le sens de licence.]



SCNE II


Athnes. Appartement de la maison de Timon. _Entrent_ FLAVIUS ET DEUX OU
TROIS SERVITEURS.

UN SERVITEUR.--Parlez, matre intendant; o est notre
matre?--Sommes-nous perdus? renvoys? Ne reste-t-il rien?

FLAVIUS.--Hlas! mes camarades, que voulez-vous que je vous dise.--Que
les justes dieux daignent se souvenir de moi; je suis aussi pauvre que
vous!

UN SERVITEUR.--Une pareille maison renverse! un si gnreux matre
ruin; tout perdu, et pas un seul ami pour prendre sa fortune par le
bras et pour l'accompagner!

UN SECOND SERVITEUR.--De mme que nous tournons le dos  notre compagnon
ds qu'il est jet dans son tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune
ensevelie, se drobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux
trompeurs, comme des bourses vides: l'infortun, vou  la mendicit,
sans autre bien que l'air, avec sa pauvret, maladie que tout le monde
fuit, marche comme le mpris, tout seul. (_Entrent quelques autres
serviteurs de Timon_.) Voici encore quelques-uns de nos camarades.

FLAVIUS.--Tous instruments briss d'une maison ruine.

UN TROISIME SERVITEUR.--Nos coeurs n'en portent pas moins la livre de
Timon; je le lis sur nos visages. Nous sommes tous camarades encore,
servant tous ensemble dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous,
pauvres matelots, nous sommes sur le pont, coutant les menaces des
vagues, il faut que nous nous sparions tous, disperss dans l'ocan de
l'air.

FLAVIUS.--Braves amis, je veux partager avec vous tout ce qui me reste
de biens. En quelque lieu que nous puissions nous revoir, pour l'amour
de Timon, restons toujours camarades; secouons la tte, et disons, comme
si c'tait le glas de la fortune de notre matre: Nous avons vu des
jours plus heureux!--Que chacun prenne sa part; allons, tendez tous la
main.--Pas un mot de plus: c'est ainsi que nous nous sparons, pauvres
d'argent, mais riches en douleur. (_Il leur donne de l'argent, et tous
se retirent de diffrents cts_.) Oh! dans quelle affreuse dtresse la
prosprit nous a prcipits! Qui ne dsirera pas d'tre prserv des
richesses, puisque l'opulence aboutit  la misre et au mpris? Quel
homme voudrait se laisser tromper par l'clat de la prosprit, ou ne
jouir que d'un songe d'amiti? Qui voudrait de la magnificence et de
tous ces avantages du rang, qui ne sont que des peintures, comme ces
amis couverts de vernis? Mon pauvre brave matre! voil o son bon coeur
l'a rduit; c'est sa bont qui l'a perdu! trange, singulier caractre,
que celui dont le plus grand crime est d'avoir fait trop de bien! Qui
osera dsormais tre la moiti aussi bon, puisque la bont qui fait les
dieux dtruit l'homme? O mon cher matre, ador autrefois pour tre
maudit aujourd'hui, riche seulement pour tre misrable, ta grande
opulence est devenue ta grande calamit. Hlas! le bon seigneur, dans sa
rage il a fui cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien
avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le ncessaire. Je
veux le suivre et le dcouvrir. Je servirai toujours son me de tout mon
coeur, et tant qu'il me restera de l'or je serai son intendant.

(Il sort.)



SCNE III


Les bois. _Entre_ TIMON _avec une bche_.

--O soleil, bienfaisant gnrateur, fais sortir de la terre une humidit
empeste, infecte l'air sous l'orbe de ta soeur[15]! Prends deux frres
jumeaux nourris dans le mme sein, dont la conception, la gestation
et la naissance furent presque simultanes; fais-leur prouver des
destines diverses: le plus grand mprisera le plus petit. La nature
qu'assigent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu'en
mprisant la nature. lve ce mendiant, dpouille ce seigneur; le
seigneur va essuyer un mpris hrditaire, et le mendiant jouira des
honneurs de la naissance. C'est la bonne chre qui engraisse les flancs
d'un frre; c'est le besoin qui le maigrit[16]. Qui osera, qui osera
lever le front avec une puret mle, et dire: cet homme est un flatteur?
S'il en est un seul, ils le sont tous; chaque degr de la fortune est
aplani par celui qui est au-dessous. La tte savante fait plongeon
devant l'imbcile vtu d'or: tout est oblique, rien n'est uni dans notre
nature maudite, que le sentier direct de la perversit. Haine donc aux
ftes, aux socits et aux assembles des hommes! Timon mprise son
semblable et lui-mme. Que la destruction dvore le genre humain!--O
terre, cde-moi quelques racines. (_Il creuse la terre_.) Celui qui te
demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus
actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et prcieux
inconstant. Non, dieux[17], je ne suis point un suppliant inconstant. Des
racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait pour rendre le noir blanc,
la laideur beaut, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse
jeunesse, la lchet bravoure.--Oh! pourquoi cela, grands dieux?
Qu'est-ce donc,  dieux! pourquoi cet or peut-il faire dserter de vos
autels, vos prtres et vos serviteurs? il arrache l'oreiller plac sous
la tte du malade encore plein de vie[18]. Ce jaune esclave forme ou
rompt les noeuds des pactes les plus sacrs, bnit ce qui fut maudit,
fait adorer la lpre blanche; il place un fripon auprs du snateur,
sur le sige de justice, lui assure les titres, les gnuflexions et
l'approbation publique. C'est lui qui fait remarier la veuve fltrie.
Celle dont ses ulcres dgoteraient l'hpital, l'or la parfume et
l'embaume, et la ramne au mois d'avril. Viens, poussire maudite,
prostitue commune  tout le genre humain, qui smes le trouble parmi la
foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t'assigne la
nature!--(_Une marche militaire_.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je
veux t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux o ne peuvent
rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour chantillon.

[Note 15: Dans ce monde sublunaire.]

[Note 16: Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrass
les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant que _brother_
devait tre remplac par _weather, saison_, selon les uns, et _wether,
blier_, selon les autres, qu'on a oubli ce que Shakspeare voulait
dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur.

_It is the pasture lards the brother's side_.

C'est la bonne chre qui engraisse les flancs du frre, et non du
_blier_, ni de _la saison_; mais du frre de qui? Shakspeare ne dit-il
pas, huit vers plus haut: _Twinn'd brothers of one womb_, etc.]

[Note 17: _Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule!_
(PERSE.)]

[Note 18: Allusion  une ancienne coutume d'ter l'oreiller de
dessous la tte des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort
plus douce.]

(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.) (Entrent Alcibiade, avec
des fifres et des tambours comme dans une marche militaire; Phrynia,
Timandra.)

ALCIBIADE.--Qui es-tu? parle.

TIMON.--Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le coeur, pour venir
me montrer encore les yeux d'un homme!

ALCIBIADE.--Quel est ton nom? As-tu donc l'homme tellement en horreur,
toi qui es, toi-mme, un homme?

TIMON.--Je suis misanthrope[19], et je hais le genre humain.--Pour toi,
je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t'aimer un peu.

[Note 19: Le mot grec a plus d'nergie que celle que nous attachons 
cette expression devenue franaise.]

ALCIBIADE.--Je te connais bien, mais j'ignore compltement tes
aventures.

TIMON.--Je te connais, et cela me sufft; je ne dsire point en savoir
davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes,
couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont
cruelles! Que doit donc tre la guerre?--Cette fatale courtisane, que tu
mnes avec toi, porte en elle une destruction plus sre que ton pe,
malgr ses yeux de chrubin.

PHRYNIA.--Que tes lvres pourrissent!

TIMON.--Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes
lvres.

ALCIBIADE.--Comment le noble Timon est-il venu  ce changement?

TIMON.--Comme la lune change, faute de lumire  rpandre; mais je n'ai
pu, comme elle, renouveler ma clart; il n'y avait point de soleils,
pour en emprunter d'eux.

ALCIBIADE.--Noble Timon, quel service mon amiti peut-elle te rendre?

TIMON.--Aucun, sinon de justifier mes sentiments.

ALCIBIADE.--Quels sont-ils?

TIMON.--Promets-moi tes services, et ne m'en rends aucun. Si tu ne veux
pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu
tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme!

ALCIBIADE.--J'ai bien ou dira quelque chose de tes malheurs.

TIMON.--Tu les as vus dans le temps de ma prosprit.

ALCIBIADE.--Je les vois maintenant; alors c'tait un heureux temps.

TIMON.--Comme le tien maintenant, pass avec cette paire de prostitues.

TIMANDRA.--Est-ce donc l ce mignon d'Athnes, dont le monde parlait
avec tant d'admiration?

TIMON.--Es-tu Timandra?

TIMANDRA.--Oui.

TIMON.--Sois toujours prostitue. Ceux qui jouissent de toi ne t'aiment
point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie
bien tes heures de lubricit, prpare ces esclaves pour les baquets et
les bains, et rduis  la dite et aux remdes la jeunesse aux joues de
rose.

TIMANDRA.--Va te faire pendre, monstre!

ALCIBIADE.--Pardonne-lui, chre Timandra; son esprit s'est perdu et noy
dans ses calamits.--Brave Timon, il ne me reste qu'un peu d'or, dont
la disette excite tous les jours quelque rvolte parmi mes soldats
indigents. J'ai appris avec douleur comment la maudite Athnes, sans
faire cas de ton mrite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvrent
lorsque les tats voisins allaient l'craser, sans ton pe et ta
fortune....

TIMON.--Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.

ALCIBIADE.--Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains.

TIMON.--Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J'aimerais
mieux tre seul.

ALCIBIADE.--Eh bien! porte-toi bien; voil un peu d'or pour toi.

TIMON.--Garde-le, je ne peux pas le manger.

ALCIBIADE.--Quand j'aurai fait de la superbe Athnes un monceau de....

TIMON.--Fais-tu la guerre  Athnes?

ALCIBIADE.--Oui, Timon, et j'en ai sujet.

TIMON.--Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi aprs
quand tu auras triomph!

ALCIBIADE.--Moi, Timon, et pourquoi?

TIMON.--Parce qu'en gorgeant ces misrables, tu seras n pour conqurir
ma patrie.--Reprends ton or: pars, voil de l'or, pars: sois comme un
astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une
ville criminelle dans l'air empest. Que ton glaive n'en pargne pas un
seul; n'aie aucune piti de la respectable vieillesse en dpit de sa
barbe blanche; c'est un usurier: frappe-moi l'pouse hypocrite; rien
n'est honnte en elle que son vtement: c'est une prostitue. Que les
joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant de ton pe: ces
mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de
l'homme, ne sont point inscrites dans le livre de la piti; traite-les
comme des tratres odieux: n'pargne pas mme l'enfant dont le gracieux
sourire meut la compassion des sots; ne vois en lui qu'un btard qu'un
oracle quivoque a dsign comme devant t'gorger; mets-le en pices
sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux
d'une cuirasse impntrable aux cris des mres, des filles, des enfants,
 la vue des prtres souillant de leur sang leurs vtements sacrs.
Tiens, voil de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et
quand ta fureur sera assouvie, sois extermin toi-mme! Ne parle pas:
va-t'en.

ALCIBIADE.--As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; mais non tous tes
avis.

TIMON.--Suis-les, ou ne les suis pas; que la maldiction du ciel plane
sur toi!

TIMANDRA ET PHRYNIA.--Donne-nous de l'or, bon Timon: en as-tu encore?

TIMON.--Assez pour faire abjurer  une prostitue son mtier, et
renoncer une entremetteuse  faire des prostitues. Viles cratures,
tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas  vous qu'il faut
demander des serments qui vous enchanent, non que vous ne soyez prtes
 jurer,  prononcer des jurements excrables qui feraient trembler
d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient.
pargnez les serments; je me fie  votre penchant; restez des
prostitues. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir
soit lui-mme entran par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le
de vos feux profanes, plus puissants que la fume de ses discours. Ne
dsertez jamais votre profession; seulement prouvez six mois de
l'anne les peines mrites, et couvrez vos pauvres ttes chauves de
la dpouille des morts; quelques-uns ont t pendus, n'importe,
servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les
rides et les pustules de votre visage, jusqu' ce qu'il devienne un
bourbier.

TIMANDRA ET PHRYNIA.--Fort bien: encore de l'or.--Eh bien! sois persuad
que nous ferons tout pour de l'or.

TIMON.--Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes;
frappez leurs jambes dcharnes, dtruisez la rapidit de leur marche;
touffez la voix de l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux
titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des
subtilits. Couvrez de lpre le flamine qui dclame contre la chair, et
qui ne se croit pas lui-mme. Faites tomber le nez par terre pour qu'il
se le casse l'homme qui ne cherche qu' venter son avantage particulier
au milieu de l'intrt gnral. Rendez chauves les dbauchs  la tte
frise; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans
votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du mme flau.
Que votre activit corrompe et dessche les sources de toute vigueur.
Voil encore de l'or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne
 votre tour, et que les fosss vous servent  tous de tombeau!

TIMANDRA ET PHRYNIA.--Encore des avis et encore de l'argent, gnreux
Timon.

TIMON.--Encore plus de prostitues et plus de maux d'abord. Commencez
votre tche; je vous ai donn des arrhes.

ALCIBIADE.--Tambours! battez. Marchons vers Athnes.--Adieu, Timon; si
je prospre, je reviendrai te revoir.

TIMON.--Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais.

ALCIBIADE.--Je ne t'ai jamais fait de mal.

TIMON.--Tu as dit du bien de moi.

ALCIBIADE.--Appelles-tu cela du mal?

TIMON.--Oui, les hommes l'prouvent tous les jours.--Sors d'ici, pars,
et emmne tes chiennes avec toi.

ALCIBIADE.--Nous ne faisons ici que l'offenser.--Partons.

(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)

TIMON.--Se peut-il que la nature, blesse de l'ingratitude de l'homme,
puisse encore avoir faim!--O mre commune, toi dont le sein immense et
fcond enfante et nourrit tout (_il creuse la terre_); toi, qui de la
mme substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonfl,
engendre le noir crapaud, la vipre azure, le lzard dor, le serpent
aveugle[20], et mille autres cratures abhorres sous la vote du ciel,
o brillent les feux vivifiants d'Hyprion[21], donne  celui qui hait
tous tes enfants de l'humanit une pauvre racine!--Dtruis la fcondit
de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois
plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis
d'autres monstres nouveaux que ta face extrieure n'ait point encore
montrs  la vote bigarre qui te couvre.--Oh! une racine!--Je te
remercie.--Dessche tes veines, tes vignobles, et tes gurets dchirs
par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets
onctueux qui souillent la puret de l'me, et la privent de sa raison.
(_Entre Apmantus_.) Encore un homme! maldiction! maldiction!

[Note 20: L'aveugle, espce de serpent ainsi nomm  cause de la
petitesse de ses yeux: c'est le _ccilia_ des Latins.]

[Note 21: Hyprion, le soleil.]

APMANTUS.--On m'a montr ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs,
que tu les copies.

TIMON.--C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que
la peste te consume!

APMANTUS.--Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une
mlancolie indigne de l'homme, et qui est ne du changement de ta
fortune. Que signifient cette bche, cet endroit, ce vtement d'esclave,
et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie,
boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums
pernicieux, et ils ont oubli qu'il exista jamais un Timon. Ne dshonore
point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur 
ton tour; cherche  relever ta fortune par ce qui t'a ruin; apprends 
courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton
hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et
rige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille tait
toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil
gracieux aux fripons et  tous ceux qui l'approchent; il est juste que
tu deviennes un fripon toi-mme. Si tu avais encore des richesses, elles
appartiendraient aux fripons. Ne cherche point  me ressembler.

TIMON.--Si je te ressemblais, je renoncerais  moi-mme.

APMANTUS.--Tu as renonc  toi-mme en restant tel que tu tais, jadis
extravagant, sot aujourd'hui.--Quoi! attends-tu que cet air froid,
brusque chambellan, te vienne revtir d'une chemise chaude? Ces
arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et
bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace
prparera-t-elle ton repas du matin pour rparer tes excs de la nuit?
Appelle toutes les cratures qui vivent exposes  l'inclmence de
l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des
lments, ne rpondent qu' la nature; dis-leur de te flatter.--Oh! tu
trouveras....

TIMON.--Un fou en toi: va-t'en.

APMANTUS.--Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait.

TIMON.--Et moi, je te hais davantage.

APMANTUS.--Pourquoi?

TIMON.--Tu flattes la misre.

APMANTUS.--Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard.

TIMON.--Pourquoi m'es-tu venu chercher?

APMANTUS.--Pour te vexer.

TIMON.--C'est toujours le rle d'un lche ou d'un fou: te plais-tu dans
ce rle?

APMANTUS.--Oui.

TIMON.--Quoi, tu es aussi un coquin?

APMANTUS.--Si tu avais adopt ce genre de vie sauvage pour chtier ton
orgueil,  la bonne heure; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais
un courtisan, si tu n'tais pas un gueux.--L'indigence volontaire survit
 une opulence inquite et arrive plus tt au comble de ses dsirs.
L'une les remplit sans cesse et ne les complte jamais, l'autre est
toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement,
est un tat de peine et de misre, pire que ce qu'il y a de pis avec le
contentement. Tu devrais dsirer de mourir, puisque tu es misrable.

TIMON.--Non par la sentence de celui qui est plus misrable que moi. Tu
es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras
caressants; tu es n comme un chien. Si tu avais, comme moi, ds ton
berceau, pass successivement par toutes les douceurs que ce monde
de passage prodigue  ceux qui peuvent librement jouir de toutes
ses drogues assoupissantes, tu te serais plong tout entier dans la
dbauche; ta jeunesse se serait use dans tous les rendez-vous de la
volupt, tu n'aurais jamais appris les froids prceptes de l'obissance
aux lois, tu aurais suivi le jeu sucr qui t'tait offert.--Mais moi,
qui avais le monde entier pour confiseur, je rgnais sur la bouche, la
langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais
employer; ils taient attachs  moi comme les feuilles innombrables le
sont au chne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des
rameaux, et m'a expos nu  toutes les fureurs de la tempte. Ce n'est
pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais
que le bonheur; mais toi, ton existence a commenc dans la souffrance,
et le temps t'a endurci. Pourquoi harais-tu les hommes? Ils ne t'ont
pas flatt. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis
ton pre; ce pauvre misrable qui, dans son dpit, s'unit  quelque
malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misrable hrditaire.
--Hors d'ici, va-t'en; si tu n'tais pas n le pire des hommes, tu
aurais t un fripon et un flatteur.

APMANTUS.--As-tu encore de l'orgueil?

TIMON.--Oui, j'en ai de ne pas tre toi.

APMANTUS.--Et moi de n'avoir pas t un prodigue!

TIMON.--Et moi d'en tre encore un  prsent. Si tout ce que je
possde tait renferm en toi, je te permettrais d'aller te pendre;
va-t'en.--Que la vie d'Athnes entire n'est-elle dans cette racine! je
la dvorerais ainsi!

(Il mange une racine.)

APMANTUS, _lui offrant quelque chose_.--Tiens, je veux amliorer ton
repas.

TIMON.--Commence par amliorer ma socit; va-t'en.

APMANTUS.--Je vais amliorer la mienne en m'loignant de toi.

TIMON.--Elle ne sera pas amliore[22], elle ne sera que rapice; du
moins je le souhaite.

[Note 22: Shakspeare ne laisse jamais chapper l'occasion d'employer
 double sens le verbe _to mend: raccommoder, rapicer, corriger,
amliorer_.

Le dialogue commence ici  devenir plus grossier que spirituel.]

APMANTUS.--Que voudrais-tu envoyer  Athnes?

TIMON.--Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j'ai de l'or ici:
vois, j'en ai.

APMANTUS.--L'or n'est ici d'aucun usage.

TIMON.--Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne paye pas le
mal.

APMANTUS.--Timon, o couches-tu la nuit?

TIMON.--Sous ce qui est au-dessus de moi. Apmantus, o manges-tu le
jour?

APMANTUS.--O mon estomac trouve de la nourriture, ou plutt l o je
la mange.

TIMON.--Oh! si le poison connaissait ma volont, et voulait m'obir!

APMANTUS.--O l'enverrais-tu?

TIMON.--Assaisonner tes aliments.

APMANTUS.--Va, tu n'as jamais connu le juste milieu de l'humanit;
mais seulement l'un on l'autre extrme. Au milieu de ton or et de tes
parfums, on se moquait de toi pour ton excs de dlicatesse. Maintenant,
sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et on te mprise pour
l'excs contraire. Voici une nfle, mange-la.

TIMON.--Je ne mange point ce que je hais.

APMANTUS.--Et tu hais une nfle[23]?

[Note 23: Jeu de mots: _meddlar_, nfle, et _meddler_, un homme qui
se mle de tout, un flatteur, un intrigant.]

TIMON.--Oui, parce que tu lui ressembles.

APMANTUS.--Si tu avais ha plus tt les flatteurs, tu t'aimerais
toi-mme davantage aujourd'hui. Quel prodigue as-tu jamais connu qui ait
t jamais aim aprs la perte de ses moyens?

TIMON.--As-tu jamais connu un homme qui ft aim sans les moyens dont tu
parles?

APMANTUS.--Moi.

TIMON.--Je te comprends; tu as quelques moyens pour avoir un chien.

APMANTUS.--Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux  tes
flatteurs?

TIMON.--Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes
sont la flatterie elle-mme.--Apmantus, que ferais-tu de l'univers si
tu le tenais sous ta puissance?

APMANTUS.--Je l'abandonnerais aux btes froces pour me dlivrer des
hommes.

TIMON.--Voudrais-tu tomber toi-mme dans la destruction gnrale des
hommes et rester brute avec les brutes?

APMANTUS.--Oui, Timon.

TIMON.--Ambition de brute! que les dieux t'accordent ton dsir! Si tu
tais lion, le renard te duperait; si tu tais agneau, le renard te
dvorerait; si tu tais le renard, le lion te suspecterait, si par
hasard l'ne venait  t'accuser; si tu tais l'ne, ta stupidit ferait
ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de djener au loup; si
tu tais le loup, ta voracit serait ton supplice, et tu exposerais ta
vie pour ton diner; si tu tais la licorne[24], ta fureur et ton orgueil
seraient un pige pour toi, tu prirais victime de ta colre; si tu
tais un ours, tu serais tu par le cheval; si tu tais cheval, tu
serais la proie du lopard; si tu tais un lopard, tu serais cousin
germain du lion, et ta peau mouchete serait fatale  ta vie; tu
n'aurais de sret que dans la fuite, et ton absence serait ton unique
dfense. Quel animal pourrais-tu tre, qui ne ft soumis  quelque autre
animal? Et quel animal tu es dj, de ne pas voir comment tu perdrais 
la mtamorphose!

[Note 24: Voici ce qu'on racontait de la licorne: quand le lion, qui
est son ennemi, l'aperoit, il se tient appuy sur le tronc d'un arbre;
la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire;
la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient ainsi la proie du
lion.]

APMANTUS.--Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en
ce moment. La rpublique d'Athnes est devenue un repaire de btes.

TIMON.--L'ne a-t-il donc saut par-dessus les murailles, que te voil
hors de la ville?

APMANTUS.--Voil un pote et un peintre. Que la peste de la socit te
poursuive; de peur d'en tre atteint je dcampe: quand je ne saurai que
faire je reviendrai te voir.

TIMON.--Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras le bienvenu:
j'aimerais mieux tre le chien d'un mendiant qu'Apmantus.

APMANTUS.--Tu es le premier de tous les fous vivants!

TIMON.--Je voudrais que tu fusses assez propre pour te cracher au
visage.

APMANTUS.--Que la peste t'touffe! Tu es trop mchant pour que je te
maudisse.

TIMON.--Tous les coquins, prs de toi, sont purs.

APMANTUS.--Il n'est point de lpre pareille  ton langage....

TIMON.--Oui, si je te nommais.--Je te battrais, mais ce serait souiller
mes mains.

APMANTUS.--Je voudrais que ma langue pt les faire tomber en
pourriture.

TIMON.--Hors d'ici, progniture d'un chien galeux, la colre me
transporte de te voir vivant; je me trouve mal en te voyant.

APMANTUS.--Je voudrais te voir crever.

TIMON.--Va-t'en, coquin importun; j'en suis fch, mais je vais perdre
une pierre aprs toi[25]! (_Il lui jette une pierre._)

[Note 25: Tout homme a une pierre pour jeter  un chien.
(Proverbe.) On connat l'tymologie du mot _cynique_.]

APMANTUS.--Bte sauvage!

TIMON.--Esclave!

APMANTUS.--Crapaud!

TIMON.--Coquin, coquin, coquin! (_Apmantus s'loigne comme pour s'en
aller._) Je suis malade de dgot de ce monde pervers; je n'en veux
rien aimer, que les aliments ncessaires qui croissent sur sa
surface.--Allons, Timon, prpare maintenant ta tombe; repose dans un
lieu o l'cume lgre de la mer puisse chaque jour en baigner la
pierre: compose ton pitaphe, et que la mort rie en moi de la vie des
autres. (_Il regarde son or._) O toi, doux rgicide; cher mtal de
discorde entre le pre et le fils; toi, brillant corrupteur de la puret
du lit nuptial, vaillant Mars, amant toujours jeune, toujours frais
et sduisant, toujours aim, dont l'clat fond la neige consacre qui
protge le sein de Diane!  toi, dieu visible, qui runis les contraires
dans une alliance troite et les amne  s'embrasser; toi, qui parles et
assortis tous les langages  tous les desseins!  toi, pierre de touche
des coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se rvolte, et, par ta
puissance, allume entre eux des discordes mortelles! Puisse l'empire du
monde rester  la brute!

APMANTUS.--Que ton voeu s'exauce; mais quand je serai mort.--Je vais
dire que tu as de l'or; tu seras bientt entour d'une foule.

TIMON.--D'une foule?

APMANTUS.--Oui.

TIMON.--Tourne-moi le dos, je t'en conjure.

APMANTUS.--Vis et chris ta misre.

(Apmantus sort.)

TIMON.--Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous sommes
quittes.--Encore des visages humains! Mange, Timon, et dteste-les.

(Des voleurs entrent.)

PREMIER VOLEUR.--O peut-il avoir trouv cet or; sans doute ce sont
quelques pauvres restes, quelques misrables dbris de sa fortune?
La disette d'argent, l'abandon de ses amis l'ont jet dans cette
mlancolie.

SECOND VOLEUR.--Le bruit court qu'il possde un trsor immense.

TROISIME VOLEUR.--Faisons une tentative sur lui; s'il ne se soucie plus
de l'or, il nous l'abandonnera facilement; mais s'il est jaloux de le
conserver, comment l'aurons-nous?

SECOND VOLEUR.--Tu as raison; car il ne le porte pas sur lui: il est
cach.

PREMIER VOLEUR.--N'est-ce pas lui?

LES AUTRES.--O?

SECOND VOLEUR.--Le voil tel qu'on nous l'a peint.

TROISIME VOLEUR.--Lui-mme; je le reconnais.

LES VOLEURS.--Dieu te garde, Timon!

TIMON.--Quoi, des voleurs!

LES VOLEURS.--Des soldats, non des voleurs.

TIMON.--Tous les deux  la fois, et des fils d'une femme.

LES VOLEURS.--Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un
grand besoin.

TIMON.--Votre plus grand besoin, c'est le besoin de nourriture. Pourquoi
en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines;  un mille  la ronde
jaillissent cent sources; ces chnes produisent du gland; ces ronces
sont couvertes de graines vermeilles; la nature, mnagre bienfaisante,
vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous tes dans le
besoin, et pourquoi?

PREMIER VOLEUR.--Nous ne pouvons vivre d'herbes, de fruits sauvages et
d'eau comme les poissons, les oiseaux et les btes de ces forts.

TIMON.--Ni des btes elles-mmes, des oiseaux et des poissons: il faut
que vous dvoriez les hommes. Je dois vous rendre grces de ce que vous
tes des voleurs avous; de ce que pour faire votre mtier, vous ne
prenez point un masque respectable, car dans les professions lgitimes
de la socit, la rapacit n'a point de bornes. Brigands, tenez, voici
de l'or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu' ce qu'il
allume dans vos veines une fivre brlante qui fasse bouillir le vtre
et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au mdecin: ses antidotes sont
du poison; il commet plus d'assassinats que vous de vols; il vole la
bourse et la vie  la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque
c'est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout
l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante
attraction, vole le vaste ocan; la lune, voleur effront, vole au
soleil la ple lumire dont elle brille. L'Ocan est un autre voleur qui
fond la lune en larmes sales et les mle  ses flots. La terre est un
voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mlange soustrait au
rsidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les
lois, votre frein et votre verge, sont elles-mmes, par leur pouvoir
tyrannique, les plus effrns des brigands. Point d'amiti entre vous;
allez, volez-vous l'un l'autre; voil encore de l'or. Coupez les gorges;
tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez  Athnes,
brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu' des
voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empche pas de voler
encore: qu'il vous perde vous-mmes et vous confonde: ainsi soit-il!

(Il se retire vers sa caverne.)

TROISIME VOLEUR.--Il m'a presque dgot de mon mtier, en me le
vantant.

PREMIER VOLEUR.--Ce n'est pas le dsir que nous prosprions dans notre
profession mystrieuse, c'est la haine pour les hommes qui lui a dict
ces conseils.

SECOND VOLEUR.--Je veux le croire comme un ennemi, et je dis adieu  mon
tat.

PREMIER VOLEUR.--Attendons que nous revoyions la paix dans Athnes.

SECOND VOLEUR.--Il n'est point de temps si misrable o l'homme ne
puisse tre honnte.

(Ils sortent.)

(Entre Flavius.)

FLAVIUS.--O dieux! cet homme dans l'opprobre et la ruine est-il mon
seigneur? Quel tat de dprissement et de dgradation? O monument
tonnant de bienfaits mal placs! Quel changement dans sa situation ont
produit l'indigence et le dsespoir!--Quoi de plus vil sur la terre
que ces amis qui conduisent ainsi les mes les plus nobles  la plus
honteuse fin? Comme l'ordre donn  l'homme d'aimer ses ennemis
s'accorde bien avec ce temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'
celui qui me veut du mal, plutt qu' celui qui m'en fait!--Son oeil m'a
aperu; je vais lui prsenter ma douleur sincre, et je veux le servir,
comme mon seigneur, aux dpens de ma vie.--Mon cher matre.

(Timon sort de sa caverne.)

TIMON.--Va-t'en; qui es-tu?

FLAVIUS.--M'avez-vous oubli, seigneur?

TIMON.--Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oubli tous les hommes:
donc, si tu avoues tre un homme, je t'ai oubli aussi.

FLAVIUS.--Votre pauvre et honnte serviteur....

TIMON.--Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais un honnte homme
auprs de moi; je n'avais que des fripons qui servaient  manger  des
coquins.

FLAVIUS.--Les dieux me sont tmoins que jamais pauvre intendant ne versa
sur l'infortune de son matre de larmes plus sincres, que n'en ont
vers mes yeux sur la vtre.

TIMON.--Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je t'aime, parce que tu
es une femme, et que tu dsavoues le coeur de pierre des hommes, qui
ne pleurent jamais que de dbauche ou de folle joie!--La piti dort:
trange sicle que celui o on pleure de rire, non en pleurant!

FLAVIUS.--Reconnaissez-moi, mon cher matre, je vous en conjure; agrez
ma sincre douleur, et tant que ce faible trsor durera (_il
lui prsente tout ce qu'il a d'or_), souffrez que je sois votre
intendant[26].

[Note 26: Destouches a su profiter de cette scne dans le cinquime
acte de son _Dissipateur_.]

TIMON.--Quoi, j'avais un intendant si fidle, si juste, et aujourd'hui
si compatissant! Ceci adoucit presque mon caractre sauvage.--Voyons
ton visage.--Cet homme pourtant naquit srement d'une femme.--Dieux
ternellement sages! pardonnez-moi mon anathme tmraire et sans
exception; je proclame qu'il est un homme honnte: mais ne vous y
trompez pas; un seul, pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que
j'aurais voulu dtester tout le genre humain; mais tu te rachtes
toi-mme: toi seul except, je maudis tous les hommes.--Il me semble que
tu es plus honnte que sage. Car en me trahissant, en m'opprimant tu
aurais retrouv plus facilement un autre emploi; tant de gens arrivent
au service d'un second matre, en marchant sur le corps du premier. Mais
dis-moi la vrit; car je douterai toujours, malgr ma certitude; cette
tendresse n'est-elle point feinte, intresse, usuraire comme celle du
riche qui fait des prsents dans l'esprance de recevoir vingt pour un!

FLAVIUS.--Non, mon digne matre; la dfiance et le soupon sont entrs,
hlas! trop tard dans votre coeur. C'tait au milieu de vos festins que
vous auriez d craindre la perfidie; mais le soupon ne vient que quand
les biens sont dissips. Ma dmarche, le ciel m'en est tmoin, est pur
amour, devoir et zle pour votre me incomparable; je veux prendre soin
de votre nourriture et de votre subsistance, et, soyez-en persuad, mon
noble seigneur, tout ce que je possde, et tout ce que je puis esprer
dans l'avenir, je le donnerais pour remplir l'unique voeu de mon
coeur: que vous redevinssiez riche et puissant pour me rcompenser en
m'enrichissant vous-mme.

TIMON.--Vois, ton voeu est accompli, seul honnte homme qui existe.
Tiens, prends; les dieux, du fond de ma misre, t'envoient un trsor.
Va, vis riche et heureux; mais  condition que tu iras btir loin des
hommes; hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de piti pour aucun;
plutt que de secourir le mendiant, laisse sa chair extnue par la faim
se dtacher de ses os; donne aux chiens ce que tu refuseras aux hommes;
que les cachots les engloutissent, que les dettes les desschent, que
les hommes soient comme des arbres fltris, et que toutes les maladies
dvorent leur sang perfide!--Adieu, sois heureux.

FLAVIUS.--O mon matre, souffrez que je reste avec vous et que je vous
console.

TIMON.--Si tu crains les maldictions, ne t'arrte pas, fuis, tandis que
tu es libre et heureux. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te voie
jamais!

(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'loigne.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Devant la caverne de Timon.

_Entrent_ UN POTE ET UN PEINTRE, TIMON _est derrire eux sans en tre
vu._

LE PEINTRE.--Si je connais bien le lieu, sa demeure ne doit pas tre
loigne.

LE POTE.--Que doit-on penser de lui? En croirons-nous la rumeur, qu'il
regorge d'or?

LE PEINTRE.--Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia et Timandra ont
reu de l'or de lui; il a aussi enrichi libralement quelques soldats
maraudeurs. On dit qu'il a donn une somme considrable  son intendant.

LE POTE.--Ainsi, sa banqueroute n'tait destine qu' prouver ses
amis.

LE PEINTRE.--Rien de plus: vous le verrez encore comme un palmier dans
Athnes, fleurir parmi les plus grands, ainsi, il ne sera pas mal 
propos d'aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente.
Ce sera de notre part un procd honnte, et qui a bien des chances
d'amener nos desseins  ce qu'ils souhaitent, s'il est vrai qu'il soit
aussi riche qu'on le dit.

LE POTE.--Qu'avez-vous  lui prsenter maintenant?

LE PEINTRE.--Rien, quant  prsent, que ma visite; mais je lui
promettrai un chef-d'oeuvre.

LE POTE.--Il faut que j'en use de mme envers lui; je lui dirai que je
prpare certain ouvrage pour lui.

LE PEINTRE.--C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre est le ton du
sicle. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue
l'accomplissement d'une parole. Except pour les gens simples et
vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est
plus poli, plus  la mode; tenir sa promesse, c'est faire son testament,
ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui
le fait.

TIMON, _ part_.--Excellent artiste! tu ne pourrais pas peindre un homme
aussi mchant que toi.

LE POTE.--Je rve  l'ouvrage que je lui dirai avoir prpar pour lui.
Il faut qu'il en soit lui-mme le sujet. Ce sera une satire contre la
mollesse de la prosprit, et un dtail des flatteries qui obsdent la
jeunesse et l'opulence.

TIMON, _ part_.--Faut-il aussi que tu fasses le rle de fripon dans ta
propre pice? Chtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va,
cris, j'ai de l'or pour toi.

LE PEINTRE.--Mais cherchons-le: nous pchons contre notre fortune, quand
nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard.

LE POTE.--Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour
de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin  la
libre lumire qui vous est offerte; allons.

TIMON, _ part_.--Je vais vous joindre au tournant.--Quel dieu est donc
cet or, pour tre ador dans des temples plus vils et plus abjects que
les lieux o l'on nourrit les porcs? C'est toi qui quipes les flottes
et qui sillonnes l'onde cumante; toi qui attaches l'hommage et
le respect  l'esclave. Sois donc ador, et que tes saints soient
rcompenss par tous les flaux de n'obir qu' toi!--Il est temps que
je les aborde.

(Il s'avance vers eux.)

LE POTE.--Salut, noble Timon.

LE PEINTRE.--Notre ancien et digne matre.

TIMON.--Aurais-je assez vcu pour voir enfin deux honntes gens?

LE POTE.--Seigneur, ayant souvent prouv vos libralits, ayant appris
votre retraite et la dsertion de vos amis dont les natures ingrates....
Oh! les mes dtestables! le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi!
envers vous! dont la gnrosit, comme l'astre du ciel, donnait la vie
et le mouvement  tout leur tre; je me sens hors de moi; je ne connais
point d'expressions assez nergiques, pour revtir de ses vraies
couleurs, leur norme ingratitude.

TIMON.--Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront mieux.--Vous, qui
tes honntes, en tant ce que vous tes, faites  merveille voir et
connatre leur caractre.

LE PEINTRE.--Lui et moi, nous avons voyag sous la cleste rose de vos
bienfaits, et nous l'avons doucement sentie.

TIMON.--Oh! vous tes d'honntes gens.

LE PEINTRE.--Nous sommes venus ici vous offrir nos services.

TIMON.--mes honntes! comment vous rcompenserai-je?--Pouvez-vous
manger des racines et boire de l'eau? Non.

LE POTE.--Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous.

TIMON.--Vous tes d'honntes gens; vous avez appris que j'avais de l'or,
je le sais: dites la vrit, vous tes d'honntes gens.

LE PEINTRE.--On le dit, noble seigneur; mais ce n'est pas l ce qui
amne mon ami, ni moi.

TIMON.--Braves, honntes gens!--Il n'est personne dans Athnes qui soit
capable de faire un portrait comme toi. De tous les artistes, tu es
celui qui contrefais le mieux la vrit.

LE PEINTRE.--L! l! seigneur.

TIMON.--C'est comme je le dis. (_Au pote._) Et toi, dans tes fictions,
ton vers coule avec tant de grce et de douceur, que l'art y ressemble 
la nature. Cependant, mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous
avez un dfaut,  vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux pas
que vous preniez beaucoup de peine pour vous en corriger.

LE POTE ET LE PEINTRE.--Nous prions votre Honneur de nous le faire
connatre.

TIMON.--Vous le prendrez mal.

LE POTE ET LE PEINTRE.--Avec la plus vive reconnaissance, seigneur.

TIMON.--En vrit, croyez-vous?

LE POTE ET LE PEINTRE.--N'en doutez pas, seigneur.

TIMON.--C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se fie  un coquin
qui le trompe.

LE POTE ET LE PEINTRE.--Nous, Seigneur?

TIMON.--Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter, vous le voyez
dissimuler, vous connaissez son artifice grossier, et cependant vous
l'aimez, vous le nourrissez, vous le rchauffez dans votre sein. Soyez
pourtant bien srs que c'est un parfait sclrat.

LE PEINTRE.--Je ne connais personne de ce caractre, seigneur.

LE POTE.--Ni moi non plus.

TIMON.--coutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l'or, mais
chassez-moi de votre compagnie ces coquins, pendez-les, poignardez-les,
noyez-les dans les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et
venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or libralement.

LE POTE ET LE PEINTRE.--Nommez-les, seigneur, que nous les
connaissions.

TIMON.--Placez-vous ici, vous; et vous l; chacun de vous sparment,
tout seul, sans compagnon; eh bien! un matre fripon vous tient encore
compagnie.--(_Au peintre._) Si l o tu es tu ne veux pas qu'il se
trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui.--(_Au pote._)
Et toi, si tu ne veux pas habiter auprs d'un coquin, fuis loin de cet
homme. Hors d'ici, couple de fripons, voil de l'or. Vous tes venus
chercher de l'or, esclaves!--Vous avez travaill pour moi, vous voil
pays.--Hors d'ici: tu es alchimiste, toi; convertis cela en or. Loin
d'ici, vils chiens!

(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)



SCNE II


_Entrent_ FLAVIUS, DEUX SNATEURS.

FLAVIUS.--C'est en vain que vous cherchez  parler  Timon. Il s'est
tellement concentr en lui-mme, que de tous ceux qui ont la figure
humaine il est le seul qui soit en bon rapport avec lui-mme.

PREMIER SNATEUR.--Conduis-nous  sa caverne; c'est notre devoir; nous
avons promis aux Athniens de lui parler.

SECOND SNATEUR.--Dans des circonstances toutes semblables, les hommes
ne sont pas toujours les mmes. C'est le temps et le chagrin qui ont
produit en lui ce changement; le temps, en lui offrant d'une main plus
propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter en lui
l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et qu'il arrive ce qui
pourra.

FLAVIUS.--Voil sa caverne.--Que la paix et le contentement rgnent ici!
Seigneur Timon! seigneur Timon! reparaissez, parlez  vos amis: les
Athniens, reprsents par ces deux membres de leur respectable snat,
viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon.

(Timon sortant de sa caverne.)

TIMON.--Soleil, qui rchauffes, brle! (_Aux snateurs_.) Parlez, et
soyez pendus; que chaque parole vraie engendre une pustule, et que
chaque mensonge cautrise votre langue et la consume jusqu' la racine!

PREMIER SNATEUR.--Digne Timon!

TIMON.--Pas plus digne des hommes qui te ressemblent que toi de Timon.

SECOND SNATEUR.--Les snateurs d'Athnes vous saluent, Timon.

TIMON.--Je les remercie; et je voudrais, en retour, leur envoyer la
peste, si je pouvais la prendre pour la leur donner.

PREMIER SNATEUR.--Oubliez une injure dont nous-mmes nous sommes
affligs pour vous. Le snat, d'un consentement et d'un coeur unanimes,
vous rappelle  Athnes, et a pens  des dignits spciales qui,
devenues vacantes, vous sont destines.

SECOND SNATEUR.--Ils confessent que leur ingratitude envers vous fut
trop grande et grossire. Le peuple mme, qui se rtracte rarement, sent
le besoin qu'il a du secours de Timon, et reconnat le danger de sa
chute s'il refuse d'avoir recours  Timon. Il nous envoie pour vous
porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une rcompense qui
dpassera le poids de l'offense qu'il vous a faite. Oui, il vous promet
tant d'amas et de trsors d'amour et de richesses, que ses torts seront
effacs, et que l'empreinte de son amour sera grave en vous pour
attester  jamais son dvouement  votre personne.

TIMON.--Vos offres m'enchantent, me surprennent jusqu' m'arracher
presque des larmes: donnez-moi le coeur d'un fou et les yeux d'une
femme, et ces consolations, dignes snateurs, vont faire couler mes
pleurs.

PREMIER SNATEUR.--Daignez donc revenir parmi nous. Reprenez l'autorit
dans notre Athnes (la vtre et la ntre); vous y serez reu avec
transport, et revtu du pouvoir absolu; votre nom rvr y rgnera
en souverain, et nous aurons bientt repouss les froces attaques
d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage, cherche  draciner la paix
de sa patrie.

SECOND SNATEUR.--Et brandit son pe menaante sous les murs d'Athnes.

PREMIER SNATEUR.--Ainsi, Timon....

TIMON.--Oui, snateurs, je le veux bien; oui, je le veux bien.--Si
Alcibiade tue mes concitoyens, dites  Alcibiade, de la part de Timon,
que Timon ne s'en embarrasse gure; mais s'il livre la belle Athnes
au pillage, s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il
abandonne les vierges sacres aux outrages de la guerre insolente,
brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui ce que dit Timon: Par
piti pour notre jeunesse et pour nos vieillards, je ne puis m'empcher
de lui dire que je ne m'en inquite point.... Qu'il fasse tout au pire.
--Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des gorges  couper.
Quant  moi, il n'est point de poignard dans le camp le plus dsordonn
que je ne prfre  la gorge la plus respectable d'Athnes. Je vous
abandonne donc  la garde des dieux justes, comme des voleurs  leurs
geliers.

FLAVIUS.--Ne vous arrtez pas plus longtemps; tout est inutile.

TIMON.--Tenez, j'tais occup  crire mon pitaphe: on la verra demain.
Je commence  me rtablir de cette longue maladie de la vie et de la
sant; je retrouve tout dans le nant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit
votre flau et vous le sien, et vivez ainsi longtemps!

PREMIER SNATEUR.--Nous parlons en vain.

TIMON.--Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point homme  me
rjouir du malheur public, comme on en fait courir, le bruit.

PREMIER SNATEUR.--C'est bien parl.

TIMON.--Recommandez-moi  mes chers compatriotes.

PREMIER SNATEUR.--Voil des paroles dignes de passer par vos lvres.

SECOND SNATEUR.--Elles entrent dans nos oreilles comme des grands
triomphateurs sous les portes o retentissent les applaudissements.

TIMON.--Recommandez-moi  eux; dites-leur que, pour les consoler de
leurs peines, de la crainte de leurs ennemis, de leurs maux, de leurs
pertes, de leurs chagrins d'amour, et de toutes les autres souffrances
qui peuvent assaillir le frle vaisseau de la nature dans le voyage
incertain de la vie, je veux leur montrer quelque amiti, je veux leur
apprendre  prvenir la fureur du sauvage Alcibiade.

SECOND SNATEUR.--Ceci me plat assez, il reviendra.

TIMON.--J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je veux abattre pour mon
usage, et je ne tarderai pas  le couper. Dites  mes amis,  tous
les habitants d'Athnes, d'aprs l'ordre des rangs, aux grands et aux
petits, que si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hte de
venir ici avant que mon arbre ait senti la coigne, et qu'il se pende;
je vous prie, faites ma commission.

FLAVIUS.--Ne l'importunez pas davantage, vous le verrez toujours le
mme.

TIMON.--Ne revenez plus me voir; dites seulement aux Athniens que Timon
a bti sa demeure ternelle sur les grves de l'onde arrire, et qu'une
fois le jour la vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante
cume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.
Lvres, prononcez des paroles amres, et que ma voix cesse; que la peste
contagieuse rforme ce qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'
creuser leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!--Soleil, cache
tes rayons, le rgne de Timon est pass!

(Il se retire.)

PREMIER SNATEUR.--Sa haine est devenue insparable de sa nature.

SECOND SNATEUR.--Toute notre esprance en lui est morte; retournons, et
tentons les moyens qui nous restent dans notre grand pril.

PREMIER SNATEUR.--Il demande des pieds agiles.

(Ils sortent.)



SCNE III.


Le thtre reprsente les murs d'Athnes, _Entrent_ DEUX SNATEURS ET UN
MESSAGER.

PREMIER SNATEUR, _au messager_.--Tu as bien pris de la peine pour le
savoir; son arme est-elle aussi nombreuse que tu le disais?

LE MESSAGER.--Ce que je vous ai dit n'est rien encore; la rapidit de
ses mouvements promet qu'il va bientt tre ici.

SECOND SNATEUR.--Nous courons un grand pril si on n'amne pas Timon.

LE MESSAGER.--J'ai trouv en chemin un courrier, un de mes anciens
amis, quoique servant un parti diffrent; cependant nous avons cd au
penchant de notre vieille liaison, et nous avons caus comme des amis.
Il allait de la part d'Alcibiade  la caverne de Timon, charg de
lettres pour le prier de prter main-forte  la guerre contre notre
ville entreprise en partie  cause de lui.

(Arrivent les snateurs qui avaient t dputs  Timon.)

SECOND SNATEUR.--Voici nos frres.

TROISIME SNATEUR.--Ne parlez plus de Timon, n'attendez rien de
lui.--Dj les tambours des ennemis se font entendre, et leur marche
redoutable obscurcit les airs de poussire. Rentrons et prparons-nous:
je crains bien que nous ne tombions dans le pige de nos ennemis.

(Ils sortent.)



SCNE IV


Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier.

UN SOLDAT _cherchant Timon_.

D'aprs toutes les descriptions, ce doit tre ici l'endroit.--Y a-t-il
quelqu'un ici? Hol! Parlez.--Personne ne rpond.--Que veut dire
ceci?--Ah! Timon est mort. Il a termin sa carrire; quelque bte
sauvage a lev ce tertre. Point d'homme vivant ici.--Srement il est
mort, et voil son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il y a sur la
pierre.--Je vais enlever cette inscription sur la cire; notre gnral
connat tous les caractres. C'est un vieil interprte, quoique jeune
d'annes. Il a mis  l'heure qu'il est le sige devant l'orgueilleuse
Athnes, dont la ruine est son ambition.

(Il sort.)



SCNE V

Les remparts d'Athnes.


ALCIBIADE _parat  la tte de ses troupes; on entend les instruments de
guerre_.

ALCIBIADE.--Que la trompette annonce  cette ville effmine et lche
notre terrible approche. _(Un pourparler; les snateurs paraissent sur
les murs, Alcibiade leur adresse la parole_.) Jusqu' prsent vous avez
toujours continu; vous avez rempli vos jours d'abus d'autorit, prenant
votre volont pour mesure des lois. Jusqu' prsent, moi et ceux qui
dormaient  l'ombre de votre pouvoir, nous avons err les bras croiss,
et nous avons exhal en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu
o nos genoux[27] craquent sous le poids et crient d'eux-mmes: _C'est
assez_. La vengeance, hors d'haleine, ira s'asseoir et respirer sur vos
grands siges de repos, et l'insolence poussive perdra la parole de
crainte et d'horreur.

[Note 27: Image emprunte aux habitudes du chameau, qui se relve ds
qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.]

PREMIER SNATEUR.--Jeune et noble guerrier, quand tes premiers griefs
n'taient qu'imaginaires, avant que tu eusses la force en main et que
tu pusses nous inspirer de la crainte, nous avons envoy vers toi pour
calmer ta fureur, et rparer notre ingratitude par des marques d'amour
qui devaient en effacer le souvenir.

SECOND SNATEUR.--Nous avons tent aussi de rveiller, dans le coeur
transform de Timon, l'amour de notre ville, par un humble message et
des promesses. Nous n'avons pas tous t cruels, nous ne mritons pas
tous d'tre frapps par le glaive de la guerre.

PREMIER SNATEUR.--Nos murs n'ont point t levs par les mains de
ceux qui t'ont offens; et ton injure n'est pas si grave qu'il faille
dtruire ces tours superbes, ces trophes et ces acadmies, pour venger
des torts particuliers.

SECOND SNATEUR.--Les auteurs de ton exil ne vivent plus; la honte
d'avoir si fort manqu de prudence a bris leurs coeurs. Noble
Alcibiade, entre dans notre cit tes enseignes dployes; et si la soif
de la vengeance t'acharne sur une pture que la nature abhorre, prends
sur les habitants la dme de la mort, et que les malheureux marqus par
le sort des ds prissent.

PREMIER SNATEUR.--Tous ne t'ont pas offens; il n'est pas juste de
tirer vengeance sur ceux qui restent  la place de ceux qui ne sont
plus: le crime n'est pas hrditaire comme un champ. Ainsi, cher
concitoyen, fais entrer tes troupes, mais laisse ta colre hors des
remparts; pargne Athnes, ton berceau; pargne tes parents qui, dans
l'emportement de ta colre, priraient avec ceux qui t'ont offens.
Entre comme le berger dans le parc, et choisis les brebis infectes;
mais n'gorge pas tout le troupeau.

SECOND SNATEUR.--Quel que soit ton but, tu le gagneras plutt par ton
sourire que tu n'y arriveras  coups d'pe.

PREMIER SNATEUR.--Frappe seulement du pied nos portes fortifies; elles
vont s'ouvrir. Envoie ton noble coeur devant tes pas pour dire que tu
entres au nom de l'amiti.

SECOND SNATEUR.--Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui
nous assure que tu n'as pris les armes que pour te faire rendre justice,
et non pour nous renverser; ton arme entire tablira ses quartiers
dans la ville, jusqu'au moment o nous aurons rempli tes dsirs.

ALCIBIADE.--Tenez, voil mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans
tre attaqus; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens.
Ceux que vous me dsignerez pour le chtiment priront seuls, et, pour
dissiper vos frayeurs, en vous dclarant mes nobles sentiments, pas un
de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera le cours rgulier de
la justice dans l'enceinte de la ville, sous peine d'en rpondre  toute
la svrit de vos lois publiques.

LES DEUX SNATEURS.--Voil de nobles paroles.

ALCIBIADE.--Descendez, et tenez votre promesse.

(Les snateurs descendent et ouvrent les portes.) (Entre un soldat.)

LE SOLDAT.--Mon noble gnral, Timon est mort; il est enterr sur le
bord mme de la mer. J'ai trouv sur son tombeau cette inscription que
je vous apporte moule sur la cire, qui sert d'interprte  ma pauvre
ignorance.

ALCIBIADE _lisant l'pitaphe:_

Ci-gt un corps malheureux, spar d'une me malheureuse. Ne cherche
pas  savoir mon nom... Que la peste vous dvore tous, misrables
humains qui restez aprs moi! Ci-gt Timon, qui de son vivant dtesta
tous les hommes vivants. Passe et maudis  ton gr, mais passe et
n'arrte point ici tes pas.

Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en
horreur les regrets des humains, le flux qui coule de notre cerveau, et
ces gouttes d'eau que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une
sublime ide t'inspira de faire pleurer  jamais le grand Neptune sur
ton humble tombe, pour des fautes pardonnes: le noble Timon est mort;
nous nous occuperons plus tard de sa mmoire.--Conduisez-moi dans votre
ville, j'y vais porter l'olive avec l'pe. La guerre enfantera la
paix: la paix contiendra la guerre; l'une et l'autre se soigneront
rciproquement comme deux mdecins. Que les tambours battent.

(Ils sortent,)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athnes, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHNES ***

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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