The Project Gutenberg EBook of Escal-Vigor, by Georges Eekhoud

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Title: Escal-Vigor

Author: Georges Eekhoud

Release Date: May 17, 2005 [EBook #15844]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Georges Eekhoud



ESCAL-VIGOR



(1899)



Table des matires

PREMIRE PARTIE ALFRED VALLETTE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
DEUXIME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
TROISIME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR
I
II
III
IV
V



PREMIRE PARTIE
ALFRED VALLETTE


I

Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune Dykgrave ou comte
de la Digue, chtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse
compagnie, en manire de Joyeuse Entre, pour clbrer son retour
au berceau de ses aeux,  Smaragdis, l'le la plus riche et la
plus vaste d'une de ces hallucinantes et hroques mers du Nord,
dont les golfes et les fiords fouillent et dcoupent
capricieusement les rives en des archipels et des deltas
multiformes.

Smaragdis ou l'le smaragdine dpend du royaume mi-germain et mi-
celtique de Kerlingalande.  l'origine du commerce occidental, une
colonie de marchands hansates s'y fixa. Les Kehlmark prtendaient
descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu
mtins de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent
Frdric Barberousse dans ses expditions en Italie, et se
distingurent par un attachement inbranlable, la fidlit du
thane pour son roi,  la maison de Hohenstaufen.

Un Kehlmark avait mme t le favori de Frdric II, le sultan de
Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette
romanesque maison de Souabe, qui vcut les rves profonds et
virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark
prit  Bnvent avec Manfred, le fils de son ami.

Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard
d'Escal-Vigor reprsentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen,
embrassant Frdric de Bade avant de monter avec lui sur
l'chafaud.

Au XVe sicle,  Anvers, un Kehlmark florissait, crancier des
rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces
Hansates fastueux qui se rendaient  la cathdrale ou  la
Bourse, prcds de joueurs de fifres et de violes.

Demeure historique et mme lgendaire, tenant d'un burg teuton et
d'un palazzo italien, le chteau d'Escal-Vigor se dresse 
l'extrmit occidentale de l'le,  l'intersection de deux trs
hautes digues d'ou il domine tout le pays.

De temps immmorial, les Kehlmark, avaient t considrs comme
les matres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et
l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des
sicles. On attribuait mme  un anctre d'Henry la construction
de ces remparts normes qui avaient  jamais prserv la contre
de ces inondations, voire de ces submersions totales dans
lesquelles s'engloutirent plusieurs les soeurs.

Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer
tait parvenue  rompre une partie de cette chane de collines
artificielles et  rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de
l'le mme; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor et
t assez vaste et assez approvisionn pour servir de refuge et
d'entrept  toute la population.

Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hbergea son
peuple, et lorsqu'elles se furent retires, non seulement il
rpara la digue  ses frais, mais il rebtit les chaumires de ses
vassaux. Avec le temps, ces digues, prs de cinq fois sculaires,
avaient revtu l'aspect de collines naturelles. Elles taient
plantes,  leur crte, d'pais rideaux d'arbres un peu penchs
par le vent d'ouest. Le point culminant tait celui o les deux
ranges de collines se rejoignaient pour former une sorte de
plateau ou de promontoire, avanant comme un peron ou une proue
dans la mer. C'tait prcisment  l'extrmit de ce cap que se
dressait le chteau. Face  l'Ocan, la digue taille  pic
prsentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin
dans lesquels semble avoir t dcoup le manoir qui les couronne.

 mare haute, les vagues venaient se briser au pied de cette
forteresse rige contre leurs fureurs. Du ct des terres, les
deux digues dvalaient en pente douce, et,  mesure qu'elles
s'cartaient, leurs branches formaient un vallon allant en
s'largissant et qui reprsentait un parc merveilleux avec des
futaies, des tangs, des pturages. Les arbres, jamais monds,
ouvraient de larges ventails toujours frmissants d'arpges
oliens. Les fuites de daims passaient comme un clair fauve parmi
les frondaisons compactes, o des vaches broutaient cette herbe
humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu 
l'le son nom de Smaragdis ou d'meraude.

Malgr la popularit des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt
ans le domaine tait demeur inhabit. Les parents du comte
actuel, deux tres jeunes et beaux, s'y taient aims au point de
ne pouvoir survivre l'un  l'autre. Henry y tait n quelques mois
avant leur mort. Sa grand'mre paternelle le recueillit, mais ne
voulut plus remettre le pied dans cette contre,  l'atmosphre et
au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prmature
de ses enfants. Kehlmark fut lev sur le continent, dans la
capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des
mdecins, on l'avait envoy tudier dans un pensionnat
international de la Suisse.

L-bas,  Bodemberg Schloss[1] o s'tait coule son adolescence,
Henry reprsenta longtemps un blondin gracile, lgrement menac
d'anmie et de consomption, la physionomie rflchie et
concentre, au large front bomb, aux joues d'un rose mourant, un
feu prcoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant
sur le violet de l'amthyste et la pourpre des nues et des vagues
au couchant; la tte trop forte crasant sous son faix les paules
tombantes; les membres chtifs, la poitrine sans consistance. La
constitution dbile du petit Dykgrave le dsignait mme aux
brimades de ses condisciples, mais il y avait chapp par le
prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux
professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rverie,
sa propension  fuir les communs dlassements,  se promener seul
dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur
favori ou mme, le plus souvent, se contentant de sa seule pense.
Son tat maladif augmentait encore sa susceptibilit. Souvent des
migraines, des fivres intermittentes le clouaient au lit et
l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait
d'atteindre sa quinzime anne, il pensa se noyer pendant une
promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la
barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis,
par un trange caprice de l'organisme humain, il se trouva que
l'accident qui avait failli l'enlever dtermina la crise
salutaire, la raction si longtemps souhaite par son aeule dont
il tait tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du
jeune comte, elle avait mme fait choix de ce pensionnat si
loign, parce que celui-ci reprsentait, en mme temps qu'un
collge modle, un vritable _Kurhaus_ situ dans la partie la
plus salubre de la Suisse. Avant d'tre converti en un gymnase
cosmopolite destin aux jeunes patriciens des deux mondes, le
Bodemberg Schloss avait t un tablissement de bains, rendez-vous
des malades lgants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud.
L'aeule d'Henry avait donc compt sur le climat salubre de la
valle de l'Aar et l'hygine de cette maison d'ducation, pour
rattacher  la vie, pour rgnrer l'unique descendant d'une race
illustre. Ce petit-fils idoltr, n'tait-il pas le seul enfant de
ses enfants morts de trop d'amour?

Kehlmark recouvra non seulement la sant, mais il se trouva
gratifi d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide
convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit
 grandir,  se carrer,  gagner des muscles, des pectoraux, de la
chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il tait venu 
Kehlmark une candeur, une ingnuit dont son me, trop studieuse
et trop rflchie jusque-l, ignorait la tideur et le baume.

Autrefois contempteur des travaux athltiques,  prsent il se mit
 s'y entraner et finit par y exceller. Loin de bouder comme
nagure aux pripties des gageures violentes, il se distinguait
par son intrpidit, son acharnement; et lui qui, pour s'pargner
la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans
les souterrains, au fond des anciennes tuves de la maison de
bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs
de montagnes.

Il demeura, en mme temps que liseur et homme d'tude, grand
amateur de prouesses physiques et de jeux dcoratifs; rappelant
sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la
Renaissance.

 la mort de la douairire qu'il adorait, il tait venu s'tablir
dans le pays dont, depuis ses annes de collge, il entretenait un
souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers
devaient plaire  son me friande d'exubrance et de franchise.

Les aborignes de Smaragdis appartenaient  cette race celtique
qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe sicle, des
croisements avec les Espagnols y perpturent, y invtrrent
encore la prdominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark
savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et
fonce sur les populations blanches et rostres qui les
entouraient -- faire exception aussi, dans le reste du royaume,
par une sourde rsistance  la morale chrtienne et surtout
protestante. Lors de la conversion de ces contres, les barbares
de Smaragdis n'acceptrent le baptme qu' la suite d'une guerre
d'extermination que leur firent les chrtiens pour venger l'aptre
saint Olfgar, martyris avec toutes sortes d'inventions
cannibalesques, reprsentes d'ailleurs mticuleusement et presque
professionnellement en des fresques dcorant l'glise paroissiale
de Zoutbertinge, par un lve de Thierry Bouts, le peintre des
corchs vifs. La lgende voulait que les femmes de Smaragdis se
fussent particulirement distingues dans cette tuerie, au point
mme d'ajouter le stupre  la frocit et d'en agir avec Olfgar
comme les bacchantes avec Orphe.

Plusieurs fois, dans le cours des sicles, de sensuelles et
subversives hrsies avaient lev dans ce pays  bouillant
temprament et d'une autonomie irrductible. Au royaume, devenu
trs protestant, de Kerlingalande, o le luthrianisme svissait
comme religion d'tat, l'impit latente et parfois explosive de
la population de Smaragdis reprsentait un des soucis du
consistoire.

Aussi l'vque du diocse dont l'le dpendait venait-il d'y
envoyer un domin[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et
bilieux, nomm Balthus Bomberg, qui brlait de se distinguer et
qui s'tait un peu rendu  Smaragdis comme  une croisade contre
de nouveaux Albigeois.

Sans doute en serait-il pour ses frais de catchisation. En dpit
de la pression orthodoxe, l'le prservait son fonds originel de
licence et de paganisme. Les hrsies des anversois Tanchelin et
Pierre l'Ardoisier qui,  cinq sicles d'intervalle, avaient agit
les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient pouss de
fortes racines  Smaragdis et consolid le caractre primordial.

Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres
provinces, s'y perptuaient, malgr les anathmes et les
monitoires. La Kermesse s'y dchanait en tourmentes charnelles
plus sauvages et plus dbrides qu'en Frise et qu'en Zlande,
clbres cependant par la frnsie de leurs ftes votives, et il
semblait que les femmes fussent possdes tous les ans,  cette
poque, de cette hystrie sanguinaire qui effrna autrefois les
bourrles de l'vque Olfgar.

Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les
extrmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion
dfinie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart
des indignes des autres pays de brumes fantmales et de mtores
hallucinants. Leur merveillosit se ressentait des thogonies
recules, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais
d'pres apptits se mlaient  leurs imaginations fantasques, et
celles-ci exaspraient leurs tendresses aussi bien que leurs
aversions.


II

Henry, nature passionne et de philosophie audacieuse, s'tait
dit, non sans raison, que par ses affinits, il se sentirait chez
lui dans ce milieu bellement barbare et instinctif.

Il inaugurait mme son avnement de Dykgrave par une innovation
contre laquelle le domin Balthus Bomberg devait infailliblement
fulminer, du haut de son pupitre pastoral. En effet, pour flatter
le sentiment autochtone, Henry avait invit  sa table non
seulement quelques hobereaux et gros terriens, deux ou trois
artistes de ses amis de la ville, mais il avait convi en masse de
simples fermiers, de petits armateurs, d'infimes patrons de
chalands et de voiliers, le garde-phare, l'clusier, les chefs
d'quipe de diguiers et jusqu' de simples laboureurs. Avec ces
indignes, il avait pri  cette crmaillre leurs femmes et leurs
filles.

Sur sa recommandation expresse, tous et toutes avaient revtu le
costume national ou d'uniforme. Les hommes se modelaient en des
vestes d'un velours mordor ou d'un roux aveuglant, ouvrant sur
des tricots brods des attributs de leur profession: ancres,
instruments aratoires, ttes de taureaux, outils de terrassiers,
tournesols, mouettes, dont le bariolage presque oriental se
dtachait savoureusement sur le fond bleu marin, comme des
armoiries sur un cusson.  de larges ceintures rouges brillaient
des boucles en vieil argent d'un travail  la fois sauvage et
touchant; d'autres exhibaient le manche en chne sculpt de leurs
larges couteaux; les gens de mer paradaient en grandes bottes
goudronnes, des anneaux de mtal fin adornaient le lobe de leurs
oreilles aussi rouges que des coquillages; les travailleurs de la
glbe avaient le rble et les cuisses brids dans des pantalons de
mme velours que celui de leur veste, et ces pantalons, collant du
haut, s'largissaient depuis les mollets jusqu'au coup de pied.
Leur petit feutre rappelait celui des basochiens au temps de Louis
XI. Les femmes arboraient des coiffes  dentelles sous des
chapeaux coniques  larges brides, des corsages plus historis,
aux arabesques encore plus fantastiques que les gilets des hommes,
des jupes bouffantes du mme velours et du mme ton mordor que
les vestes et les culottes; des jaserans ceignant trois fois leur
gorge, des pendants d'oreille d'un dessin antique quasi byzantin
et des bagues au chaton aussi gros que celui d'un anneau pastoral.

C'taient pour la plupart de robustes spcimens du type brun, de
cette ardente et pourtant copieuse race de Celtes noirs et
nerveux, aux cheveux crpus et en rvolte. Paysans et marins
hls, un peu embarrasss au dbut du repas, avaient vite recouvr
leur assurance. Avec des gestes lourds mais non emprunts, et mme
de ligne souvent trouve, ils se servaient du couteau et de la
fourchette.  mesure que le repas avanait, les langues se
dliaient, des rires, parfois un juron, scandaient leur idiome
guttural, haut en couleur avec, pourtant, des caresses et des
velouts inattendus.

Logique dans sa drogation  l'tiquette, violant toute prsance,
l'amphitryon avait eu le bon esprit d'asseoir chaque fois  ct
d'un de ses pairs de l'oligarchie une fermire, une patronne de
chaloupe ou une poissonnire, et, rciproquement,  ct d'une
voisine de chteau, se calait un jeune nourrisseur de crne
encolure ou un chaloupier aux biceps noueux.

Les amis de Kehlmark constatrent que presque tous les convives
taient dans la fleur ou dans la chaude maturit de l'ge. On
aurait dit une slection de femmes avenantes et de gars plastiques
et galbeux.

Parmi les invits se trouvait un des principaux cultivateurs du
pays, Michel Govaertz de la ferme des Plerins, veuf, pre de deux
enfants, Guidon et Claudie.

Aprs le seigneur de l'Escal-Vigor, le fermier des Plerins tait
l'homme le plus important de Zoudbertinge, le village sur le
territoire duquel tait situ le chteau des Kehlmark.

Durant la minorit et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait
mme remplac  la tte de la _wateringue_ ou conseil d'entretien
et de prservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil
dont le Dykgrave tait le chef. Et ce n'tait pas sans une
certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de
Kehlmark, le fermier des Plerins s'tait vu relgu au rang d'un
simple membre des comices en question. Mais l'affabilit du jeune
comte avait bientt fait oublier  Govaertz cette petite
diminution d'autorit. Puis, auparavant, il ne sigeait dans la
wateringue que comme reprsentant du Dykgrave, tandis que comme
jur il avait droit d'initiative et voix dlibrative dans le
chapitre. De plus, n'avait-il point t rcemment lu bourgmestre
de la paroisse? Gros paysan, quadragnaire de belle prestance, pas
mchant, mais vaniteux, de caractre nul, il avait t extrmement
flatt d'tre invit au chteau et d'occuper, avec sa fille, la
tte de la table. Soutenu par ses compres, surtout styl et
instigu par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus
intelligente Claudie, il incarnait les prrogatives et les
immunits civiles et tenait frondeusement tte au pasteur Bomberg.
Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitt de
son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais
Henry abhorrait la politique, les comptitions qu'elle engendre,
les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose
aux hommes publics. De ce ct, Govaertz n'avait donc rien 
craindre. Aussi rsolut-il de se faire un ami et un alli du grand
seigneur, pour rduire le domin  l'impuissance. Cette attitude
lui avait t recommande par Claudie ds qu'on apprit l'arrive
du chtelain d'Escal-Vigor.

Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz
 sa droite.

Claudie, la forte tte de la maison, tait une grande et
plantureuse fille, au temprament d'amazone, aux seins volumineux,
aux bras muscls,  la taille robuste et flexible, aux hanches de
taure,  la voix imprative, type de virago et de walkyrie. Un
opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tte volontaire
et rpandait ses mches sur un front court, presque jusqu' ses
yeux hardis et effronts, bruns et fluides comme une coule de
bronze, dont un nez droit et vas, une bouche gourmande, des
dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute
en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition
froce parvenait seule  rfrner ses apptits et  la conserver
chaste et inviole jusqu' prsent, malgr les ardeurs de sa
nature. Pas l'ombre de sensibilit ou de dlicatesse. Une volont
de fer et aucun scrupule pour arriver  ses fins. Depuis la mort
de sa mre, c'est--dire depuis ses dix-sept ans -- aujourd'hui
elle en comptait vingt-deux -- elle gouvernait la ferme, le mnage
et, jusqu' un certain point, la paroisse. C'est avec elle que
devrait compter le pasteur. Son frre Guidon, un adolescent de
dix-huit ans, et mme son pre le bourgmestre, tremblaient
lorsqu'elle levait la voix. Un des plus beaux partis de l'le,
elle avait t trs recherche, mais elle avait conduit les
prtendants les plus argenteux, car elle rvait un mariage qui
l'lverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle
tait mme la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de
chair, aussi affriole qu'affriolante, elle dcourageait les
poursuites des mles srieusement intentionns, quoiqu'elle et
voulu s'abandonner, se pmer dans leurs bras et leur rendre
treinte pour treinte, qui sait, peut-tre mme les provoquer et,
au besoin, les prendre de force.

Afin de mater et d'tourdir ses postulations, Claudie se
dpensait, la semaine, en corves, en besognes reintantes, et,
aux kermesses, elle se livrait  des danses furieuses, provoquait
des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses
galants, mais leurrant le vainqueur, le matrisant au besoin,
affectant encore plus de brutalit que lui, allant jusqu' le
battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis
s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une
caresse, de tolrer quelque privaut anodine, elle se reprenait au
moment critique, rappele  la sagesse par son rve d'un glorieux
tablissement.

Aussitt qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir
chtelaine de l'Escal-Vigor.

Henry tait beau cavalier, clibataire, fabuleusement riche  ce
qu'on prtendait, et aussi noble que le Roi. Cote que cote il
pouserait cette altire femelle. Rien de plus facile que de se
faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tte  tous
les jeunes villageois?  quelles extrmits les plus hupps ne se
seraient-ils pas rsolus pour la conqurir? Il ferait beau voir
qu'un homme la refust si elle consentait  se livrer  lui.

Claudie savait dj, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la
plage, que le comte tait accompagn d'une jeune femme, sa
gouvernante ou plutt sa matresse. Ce concubinage avait mme mis
le comble  la sainte indignation du domin Bomberg! Mais Claudie
ne s'inquitait pas outre mesure de la prsence de cette personne.
Kehlmark ne devait pas en faire grand cas.  preuve que la
demoiselle ne s'tait pas mme montre  table. Claudie se
flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la
remplacer en attendant le mariage; assez sre d'elle-mme pour se
donner  Kehlmark et le forcer ensuite  l'pouser. Puis, la
jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite
personne ple et mivre, vaguement anmique, maigrichonne, prive
de ces robustes appas si priss des rustres.

Non, le comte de la Digue n'hsiterait pas longtemps entre cette
mijaure et la superbe Claudie, la plus blouissante femelle de
Smaragdis et mme de Kerlingalande.

Durant le dner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair
lascifs de bacchante, en mme temps qu'elle estimait le mobilier,
le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de
commissaire-priseur. Quant  la valeur du domaine, elle lui tait
connue depuis longtemps, d'ailleurs comme  tous ceux du village.
Ce vaste vallon triangulaire, limit de deux cts par les digues,
et du troisime par une grille et de larges fosss, reprsentait,
avec les cultures et les bois dpendants, prs du dixime de l'le
entire. Et la rumeur publique attribuait en outre  Kehlmark des
possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie.

On se racontait aussi que son aeule, la douairire, lui avait
laiss prs de trois millions de florins en titres de rente. Il
n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie juget
Kehlmark un pouseur, un mle trs sortable. Peut-tre, s'il
n'avait pas t riche et titr, l'et-elle prfr un peu plus
membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son
lgance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses
beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche
soigneusement taille. Ce que le Dykgrave prsentait d'un peu
rserv ou d'un peu timide, de presque langoureux et mlancolique
par moments, n'tait pas fait pour dplaire  la pataude. Non
point qu'elle donnt dans le sentimentalisme: rien, au contraire,
n'tait plus loin de son caractre extrmement matriel; mais
parce que ces moments de rverie chez Kehlmark lui paraissaient
rvler une nature faible, un caractre passif. Elle n'en
rgnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune.
Oui, ce noble personnage devait tre on ne peut plus mallable et
ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de
cette espce, de cette demoiselle, que l'expditive Claudie
n'tait pas loin de considrer comme une intruse? Le raisonnement
auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: S'il
s'est laiss engluer et dominer par cette pimbche, combien il
serait plus vite subjugu par une vraie femme!

Et les faons d'Henry n'taient point faites pour la dcevoir. Il
se montra tout le temps d'une gat fbrile, presque la gat d'un
penseur trop absorb qui cherche  s'tourdir; il lutinait et
agaait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle-
ci se crut dj arrive  ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark
acheva de scandaliser les quelques hobereaux invits  ces
excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paratre, et, tout
en se gaussant intrieurement de cette runion saugrenue, 
laquelle ils avaient consenti d'assister par gard pour le rang et
la fortune du Dykgrave, en sa prsence ils affectrent de trouver
l'ide de cette crmaillre souverainement esthtique, et se
rcrirent d'admiration. Nous laissons  penser en quels termes
ils racontrent cette inconvenante mascarade au domin et  sa
femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourms et
collet mont formaient les seules ouailles. L'un aprs l'autre ils
demandrent leur voiture et se retirrent furtivement avec leurs
prudes pouses et hritires. On ne s'en amusa que mieux aprs
leur dpart.

Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de
profession, se plut, au caf,  croquer un trs pimpant mdaillon
de Claudie, qu'il lui offrit aprs qu'on l'eut fait circuler  la
ronde, pour l'merveillement des naturels de plus en plus ravis
par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz,
particulirement, tait aux anges, flatt des attentions du comte
pour son enfant prfre. Tout le temps Henry avait trinqu avec
elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: Il
vous sied  ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus
naturellement sous ces atours que cette dame, l-bas, qui se fait
habiller  Paris! Et il lui dsignait du regard une baronne trs
compasse et fagote, assise  l'autre bout de la table, et qui,
flanque de deux dsinvoltes loups de mer, ne s'tait point
dpartie, depuis le potage, d'une moue dgote et d'un silence
plein de morgue.

-- Peuh! avait rpondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le
comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays,
sinon je me serais aussi vtue comme nos dames d'Upperzyde.

-- Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil
affublement. Ce serait faire acte de trahison!

Et le voil qui se lance dans un pangyrique du costume navement
appropri aux particularits du terroir, aux diffrences de
contres et de races. Le costume, dclare-t-il, complte le type
humain. Ayons nos vtements personnels comme nous avons notre
flore et notre faune spciales! Ses mots imags semblent peindre
et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapes.

Au plus fort de sa confrence thologique, il s'aperoit que la
jeune paysanne l'coute sans rien comprendre  son enthousiasme.

Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses
pices du chteau frachement restaur, bourr de souvenirs et de
reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il
invita les autres villageois  les suivre d'enfilade en enfilade.
Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dvoraient l'or
des cadres, des lambris et des torchres, les tapisseries
fodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient
insensibles  l'art, au got,  l'ordonnance de ces luxueux
accessoires. De nobles nus, peints ou sculpts, entre autres les
copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions
du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume
_in naturalibus._ Elle clatait, en se renversant, d'un rire
polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement,
la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frmir et panteler
contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la
bande ahurie et grillarde. Des loustics commentaient les toiles
de matres, s'affriolaient et, devant les nudits mythologiques,
faisaient, de l'oeil et mme du geste, leur choix.

 plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de
discrtion.

Comme il revenait de les rappeler vainement  la dcence:
Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur
le comte, dit-il, c'est notre domin, Dom Balthus Bomberg.

-- Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui port-je ombrage? je ne
pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long
que lui sur le chapitre des religions, et quant  la vritable,
l'ternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous
les cultes... Au fait, Dom Balthus a dclin mon invitation
d'aujourd'hui, en donnant  entendre que pareilles promiscuits
rpugnent  son caractre... En voil de l'vanglisme!... Il est
gentil pour ses paroissiens...

-- Savez-vous bien, qu'il a dj prch contre vous! dit Claudie.

-- Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur.

-- Il ne vous a pas attaqu directement et s'est bien gard de
vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout
de mme compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il
dnonait tels beaux chtelains venus de la capitale, qui
affichent des ides de mcrants et qui, manquant  tous leurs
devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en
moquant, par leurs moeurs dissolues, le trs saint sacrement du
mariage! Et patati, et patata! Il parat qu'il en a eu pour un bon
quart d'heure, du moins  ce que nous ont racont mes dvotes de
soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son
glise!...

En entendant cette allusion  son faux mnage, le comte avait
lgrement chang de couleur, et ses narines accusrent mme une
nerveuse contraction de colre qui n'chappa point  Claudie.

-- N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame... ou, comment
dirai-je, mademoiselle...? demanda la paysanne en balbutiant avec
affectation.

Une nouvelle expression de furtif mcontentement passa sur la
physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'chappa non plus  la fute
villageoise. Tant mieux, songeait-elle, la mijaure semble dj
l'avoir excd!

-- Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon conome, fit
Kehlmark d'un air enjou! Excusez-la. Elle est trs occupe et, de
plus, extrmement timide... Son grand plaisir consiste  prparer
et  diriger, dans la coulisse, mes petites rceptions... Elle est
quelque chose comme mon matre de crmonies, le rgisseur gnral
de l'Escal-Vigor...

Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pinc et trangl. En
revanche ce fut avec une intonation sincrement attendrie qu'il
ajouta: C'est presque une soeur...  deux nous avons ferm les
yeux  mon aeule!

Aprs un silence: Et vous viendrez nous voir, aux Plerins,
monsieur le comte? demanda Claudie, un peu inquite, dans ses
spculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des
dernires paroles d'Henry.

-- Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par
cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, les
Plerins n'ont point leur gal dans tout le royaume. Nous ne
possdons que btes de choix, sujets prims, les vaches et les
chevaux aussi bien que les porcs et les moutons...

-- Comptez sur moi, fit le jeune homme.

-- Sans doute, monsieur le comte connat-il tout le pays? demanda
Claudie.

-- Ou  peu prs. L'aspect en est assez vari. Upperzyde m'a
laiss le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et mme
un muse curieux... J'y dcouvris autrefois un savoureux Frans
Hals... Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus
merveilleuse symphonie de chair, de vture et d'atmosphre dont
cet exubrant et viril artiste ait jamais enchant la toile...
Pour ce ravissant petit drle, je donnerais toutes les Vnus, mme
celles de Rubens... Il me faudra retourner  Upperzyde.

Il s'arrta, songeant qu'il parlait latin  ces braves gens.

-- On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyres de
Klaarvatsch... Attendez donc. N'y a-t-il point par l des
paroissiens bizarres?...

-- Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et
mpris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et
indigents du pays!... C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui
les a pratiqus! Chose triste  dire, il pourrait tre des leurs!

-- Je prierai votre garon de me conduire un jour par l,
bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses htes dans une
autre pice. Ses yeux s'taient allums, au souvenir du petit
joueur de chalumeau.  prsent ils se voilaient et sa voix avait
eu un tremblement, un accent d'une indicible mlancolie, suivi
comme d'un sanglot dguis en toux. Claudie continuait  regarder
 droite et  gauche, supputant la valeur marchande des bibelots
et des rarets.

Dans la salle de billard, o ils venaient d'entrer, toute une
paroi tait prise, comme on sait, par le _Conradin et Frdric de
Bade, _peinture de Kehlmark lui-mme d'aprs une gravure trs
populaire en Allemagne. Le suprme baiser des deux jeunes princes,
victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une
expression d'amour extrme, quasi sacramentel, intensment rendue
par Henry.

-- a?... Deux petits princes. Les matres d'un de mes trs
arrire-aeux... On va leur couper la tte! expliqua-t-il,
singulirement gouailleur,  Claudie qui bait devant cette
peinture presque avec des yeux de badaude, habitue des excutions
capitales.

-- Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent
comme des amoureux...

-- Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il et dit
_amen._ Et il entrana plus loin sa compagne. Comme elle
constatait navement la profusion de statues et d'acadmies
d'hommes parmi les tableaux et les marbres: En effet, ce sont des
machines comme il s'en trouve  Upperzyde et dans d'autres
muses!... Cela meuble! Faute de modles je travaille d'aprs
cela! rpliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indiffrent,
contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux
qu'il pilotait.

Moquait-il ses invits ou se surveillait-il lui-mme?

Selon la mode villageoise, on s'tait mis  table  midi.

Il tait neuf heures et le soir tombait.

Tout  coup on entendit sonner et ronfler des cuivres.

Des torches se rapprochrent avec des rythmes de srnades
foraines et projetrent, dans la pnombre des salons, un
rougeoiement d'aurore borale.


III

-- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se rcria Kehlmark en
prenant un air intrigu.

-- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Ccile, notre
harmonie, qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le
comte! annona crmonieusement le fermier des Plerins.

Les yeux de Kehlmark brillrent d'un feu oblique: Une autre fois,
je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir! dit-il, en
rebroussant chemin et en se htant de descendre l'escalier
d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre
laquelle pestait intrieurement la ruse Claudie.

Les Govaertz et les autres invits le suivirent en bas dans la
vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours
invisible Blandine, les larges portes vitres.

Les musiciens de la Ghilde se sont forms en demi-cercle au pied
du perron.

Ils soufflent  pleins poumons dans les tubes  larges pavillons
et martlent en conscience la peau d'ne des caisses.

Tous portaient,  quelques variantes prs, le costume pittoresque
des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, lim et mme
rapic, contractait plus de patine et de ragot que les nippes
trop neuves des convives. Il y en avait de franchement dbraills,
sans veste, en manches de chemise, la vareuse dgageant leur col
robuste jusqu' la naissance des pectoraux.

C'taient presque tous de grands et fermes garons, des bruns bien
dcoupls, recruts dans toutes les castes de l'le, dans les
fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de
Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence trs dmocratique, fondait les
fils de notables avec la progniture mle des pillards d'paves et
des coureurs de grves.

Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux
cheveux bouriffs, aux yeux brillants mais farouches,  la figure
brunie comme celle des anges du Guide, dj membrus, le pantalon
tenu par des cordes d'toupe en guise de bretelles, et finissant
aux genoux par des dchiquetures ornes d'pines et de feuilles
mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire,
l'office de porteurs de torches. Et sous prtexte de raviver
l'clat du luminaire, mais  la vrit pour s'amuser,  tout bout
de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des
langues enflammes de la rsine qu'ils trpignaient ensuite pour
les teindre, sans crainte de brler leurs pieds nus dont la
plante tait devenue dure comme la corne.

En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Ccile joua de trs
vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine
harmonique dans la tideur parfume de ce soir. Un, surtout, navra
et surprit dlicieusement Henry par sa mlodie plaintive comme le
jusant, la rafale sur la bruyre et les ahanements onomatopiques
des diguiers enfonant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plutt
leurs chefs d'quipe, le chantent en effet pour donner du coeur 
leurs hommes pendant le travail. Attels chacun  une corde,
simultanment ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent
retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les
croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air  bord
des sloops de pche. Des marins prennent leur instrument avec eux
et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les
heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur
plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues.

Un des gars, lve de l'cole de musique d'Upperzyde, avait
transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette
mlope modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas
et de trombones voquant la basse profonde des flots.

Kehlmark considra le joueur de bugle, un adolescent mieux
dcoupl et plus lanc que les compagnons de son ge, aux reins
cambrs, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils
noirs,  la bouche charnue et trs rouge, aux narines dilates par
de mystrieuses sensualits olfactives, aux cheveux noirs plants
drus, avantageusement moul dans son mchant costume qui adhrait
 ses formes comme leur pelage aux membres lastiques des flins.
Le corps doucement balanc et tortill semblait suivre les
ondulations de la musique et excutait sur place une danse trs
lente, comparable au frmissement des trembles, par ces nuits
d't o la brise se rduit  la respiration des plantes. La
sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief
musculaire de ses pareils  l'on ne sait quel souci de la ligne,
rappelait prcisment  Kehlmark le _Joueur de chalumeau_ de Frans
Hals. Cet phbe lui reprsentait un merveilleux tableau vivant
d'aprs la toile du muse d'Upperzyde. Son coeur se serra, il
retint sa respiration, en proie  une ferveur trop grande.

Michel Govaertz s'tant aperu de l'attention accorde par le
Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour
aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au
risque de la lui meurtrir, auprs de Kehlmark.

Rien ne rendrait l'expression  la fois piteuse, effarouche et
extatique du petit sonneur de bugle brusquement confront avec le
Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se
concentrassent toute la sublime dtresse d'un martyr.

-- Monsieur le comte, voil mon fils Guidon, le vaurien dont je
vous parlais tout  l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter
le gamin sur lui-mme; voil le compagnon des sacripants de
Klaarvatsch, un fieff paresseux, une mauvaise tte qui runit
peut-tre toutes les qualits de gosier des pinsons et des
alouettes, mais qui ne possde aucun des mrites que j'esprais
rencontrer chez un garon de mon sang. Ah! rvasser, siffloter,
roucouler dans le vide, ber aux mouettes, s'tendre sur le dos ou
se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable,
voil qui lui convient!... Figurez-vous que depuis sa naissance il
ne nous a encore t d'aucune utilit. Comme il ne nous aidait en
rien  la ferme, j'avais song  en faire un matelot et je
l'embauchai comme mousse sur une barque de pche... Bernique!
Aprs trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a
ramen... Au milieu de la manoeuvre, il s'arrtait court pour
regarder les nuages et les vagues... Sa ngligence et son
tourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les
coups n'avaient pas plus raison de ce mchant mousse, que les
remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien
fallu le reprendre et le mettre  une besogne d'endormi: il garde
les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces
petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde...
Bti comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et
pleurnichard! a se met  braire, a se trouve mal quand on tue un
porc  la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le
dos des ouailles  convertir en gigots!... Guidon, c'est une fille
manque... Mon vrai garon, c'est notre Claudie... En voil une
qui abat de la besogne!...

-- C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua
le Dykgrave, avec autant d'indiffrence que possible. Et c'est
qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien
pour de vrai!

-- Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est
incapable de s'appliquer  quoi que ce soit de profitable. Ma
parole, pour m'en dbarrasser, j'ai dj voulu le livrer  des
saltimbanques. Peut-tre et-il fait un bon pitre? En attendant,
il ne me vaut que des dgts et des affronts. Ainsi ne s'est-il
pas avis de barbouiller de charbon les murs frachement blanchis
de la ferme, sous prtexte de reprsenter nos btes!

-- Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? profra d'un
air ennuy Kehlmark, qui alla mme jusqu' prendre la contenance
de quelqu'un qui rprime un billement.

Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de
Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit ptre mis ainsi sur
la sellette par son propre pre. Les drilles se trmoussaient, se
donnaient l'un  l'autre du coude dans les reins, soulignant, par
des rires et des murmures, les dolances que le bourgmestre
faisait sur son fils.

Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces
narquois. Claudie couvait son frre de regards durs et
malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et dcriait
ainsi son garon pour flatter Claudie, sa prfre. Entre cette
fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plutt affin,
l'incompatibilit devait tre crispante  l'extrme. Perspicace,
Henry se suggra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et
il en eut le coeur singulirement treint. Au surplus Claudie lui
parut visiblement agace de l'attention tmoigne par le Dykgrave
 cet enfant rpudi, mis au ban, vivant presque en marge de la
famille.

-- coutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark.
Peut-tre y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce
fantaisiste!

Paroles bien vasives et qui n'engageaient  rien, mais en les
prononant Henry ne put se dfendre de tourner un instant les yeux
vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins
crut lire un engagement bien plus srieux que celui contenu dans
les termes mmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine
d'esprance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regard
ainsi, ou plutt jamais il n'avait lu tant de bont dans une
physionomie. Mais le jeune rfractaire se trompait sans doute! Le
comte aurait t bien fou de s'intresser  un paroissien si
fallacieusement recommand par le fermier des Plerins. Qui
songeait encore  s'emptrer de ce sauvageon, de cette mauvaise
graine?

-- Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi!
songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entran
et pris  l'cart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira
pour donner des ordres  Blandine. On servit  boire aux
musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se
fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui
tendait -- oh si dvotement! -- le fils du bourgmestre Govaertz?
Celui-ci en prouva un moment de tristesse, mais se reprit
aussitt  commenter le regard caressant de tout  l'heure. Il
s'carta des buveurs pour errer dans les salons et admirer  son
tour les tableaux. Occup ostensiblement  courtiser la
plantureuse Claudie, Henry observait souvent  la drobe le jeune
bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression  la fois rflchie et
extatique du petit devant _Conradin et Frdric, _auxquels la
soeur n'avait accord tout  l'heure qu'une attention de liseuse
de causes et de supplices clbres.

 pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs
de srnades. Il leur sembla mme un tantinet mch, ce qui
n'tait point fait pour les choquer, eux les indignes de
Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.

La compagnie, en apptit d'exercice, se rpandit dans les jardins
et sur la plage qui retentirent de lourds bats et de clameurs
luronnes. Le hourvari effara mme un couple de mouettes dans les
arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur
la terrasse du ct de la mer, vit quelque temps les bestioles
tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare
et leur accorda un effluve de potique commisration, dont sa
compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrlation
s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres
angoisses? Puis il se remit  dbiter des propos badins  la fille
du bourgmestre.

Cependant les confrres de la Ghilde rclamaient leur petit bugle,
et comme il s'ternisait dans les appartements, devant les
peintures, ils s'en furent le relancer et l'entranrent, quoi
qu'il en et, au fond du parc. Henry s'exagra sans doute leurs
dispositions taquines  l'gard du jeune Govaertz, car, avec
Claudie, il se porta, trangement sollicit, du ct de leurs
groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux
brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur.
Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empchait
Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protg; il se
dtournait de lui et s'abstint mme de lui adresser la parole;
mais en batifolant avec Claudie, il levait la voix et Guidon se
figura trs ingnument que le comte voulait tre entendu de lui...

Enfin, la bande se dcida  regagner le village. Le tambour battit
le rappel. Aprs de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va-
nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La
musique prit la tte du cortge. Le comte leur donna la conduite
jusqu' la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scands
de leur marche favorite, s'vanouir dans la grande ormaie rgnant
entre le chteau et le village.

Claudie, sautillant au bras de son pre, lui vantait le comte de
la Digue ou plutt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore
au fermier le grand projet qu'elle avait conu.

Le petit Guidon, tte droite, jouait sa partie avec une bravoure
inusite. Son bugle semblait provoquer les toiles. Et, tout le
temps, Guidon songeait au matre de l'Escal-Vigor. Dans les chos
de sa fanfare, il esprait retrouver les accents de la voix
vanglique du Dykgrave, et c'tait aussi un peu de son regard
profond qu'il piait dans les tnbres veloutes. Bizarre
contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait
le coeur gros, la gorge noue, les yeux tout disposs aux larmes -
- et c'taient parfois des appels de dtresse, des cris au
secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les
coutait encore, non moins navr de sympathie, bien aprs qu'ils
se fussent teints sous les ormes particulirement solennels.


IV

Blandine, la jeune femme qui donnait de l'ombrage  l'ambitieuse,
Claudie, celle que le comte avait appele, non sans persiflage,
l'conome, le rgisseur de l'Escal-Vigor, approchait de la
trentime anne. Jamais  la voir, blanche, dlicate, les allures
rserves, les traits empreints d'une extrme noblesse, la
physionomie mlancolique et fire, la mise soigne, on ne se ft
dout de son humble extraction.

Fille ane de tout petits paysans, laitiers et marachers,
originaire d'une de ces rudes contres flamandes que se sont
partages la France, la Hollande et la Belgique, jusque vers sa
seizime anne elle et pu le disputer en formes plantureuses et
en faons pataudes avec la jeune fermire des Plerins! Son pre
se remaria et, pour combler le malheur de la petiote, seule enfant
du premier lit, il mourut aprs lui avoir donn quantit de frres
et soeurs. La martre de Blandine l'excdait de travail et de
coups. Elle fut courageuse et stoque, vraie bte de somme: non
seulement elle aida sa seconde mre dans les besognes du mnage,
s'occupa de dbarbouiller, de veiller et de soigner ses puns,
mais elle travaillait au potager, gardait les vaches, se rendait
toutes les semaines  pied au march de la ville, charge de
jarres  lait et de mannes de lgumes.

Par la suite, souvent aux heures de solitude, penche sur un
ouvrage de couture, Blandine devait voquer la contre natale et,
notamment, la chaumire paternelle.

Celle-ci s'encapuchonne de joubarbe et de mousse; les murs
effrits dissimulent leurs lzardes derrire l'enchevtrement du
chvre-feuille et de la vigne folle. Dans la cour, des porcs
s'battent prs du fumier, entre des poules qu'ils effarent et des
pigeons blancs qui s'envolent sur le toit avec ce frou-frou
plaintif que font leurs ailes; un chien noir,  poil ras, de la
race des _spits_,  la fois gardien vigilant et solide bte de
trait, bille dans sa niche et, par la chatire ouverte dans la
porte de l'table, s'estompent deux vaches mastiquant le trfle
nouveau.

Blandine se suggrera bien des annes encore,  Smaragdis, les
alentours de sa borde familiale au pays de Campine. La Nthe court
non loin de l et se livre  des mandres buissonniers; un de ses
bras morts se perd derrire le courtil dans les pacages
marcageux. Les vertes _drvilles, _ou petites alles d'aulnes
hirsutes et de saules gibbeux que circonviennent  la saison les
chvrefeuilles parfums, accompagnent en chaperons jaloux, la
course de la rivire argente, qui, l-bas, aux confins du
village, fait tourner un moulin  eau pour la grande joie de la
marmaille.

L'intendante de l'Escal-Vigor se rappelle, derrire les prairies
et les cultures, une morne tendue de bruyre, au milieu de
laquelle se renfle un mamelon o des genvriers noirs et difformes
s'accroupissent comme un conventicule de _cabouters_, -- farfadets
de la garigue -- autour d'un htre isol -- arbre si rare dans
cette rgion, qu'un oiseau de passage dut en laisser choir la
graine.

Cet arbre miraculeux appelait videmment une de ces petites
figurines de la Vierge, renfermes sous verre, dans une miniature
de reposoir, que les simples appendent avec un instinct tonnant
aux endroits les plus romantiques de leurs paroisses. Ce tertre
rappelle l'oratoire en plein air sur lequel Jeanne d'Arc coutait
ses voix...

La petite Blandine prsentait ds l'ge le plus tendre un compos
trange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison.
Elle avait t leve dans la religion catholique, mais, ds le
catchisme, elle rpugnait  la lettre troite pour ne s'en tenir
qu' l'esprit qui vivifie tout.  mesure qu'elle avana en ge,
elle confondit l'ide de Dieu avec la conscience. C'est assez dire
qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien
de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion
gnreuse et chevaleresque. Les dispositions potiques, la
fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe
sens de la vie. Vaillante et adroite, si elle possdait
l'imagination d'une bonne fe, elle en tenait aussi les doigts
industrieux.

Femme, gouvernant l'conomie d'un domaine seigneurial, elle se
revoit fillette, petite vachre,  l'ombre du htre dominant la
vaste plaine campinoise. Par la pense, Blandine coute rler les
rainettes dans les flaques et elle se dlecte comme autrefois 
l'incomparable arme des brlis d'essarts, que la brise porte 
des lieues! Bivacs du berger accusant, au crpuscule, leurs
spirales de fume et,  la nuit, leurs ples flammes parses! me
de la plaine infinie! Parfum sauvage, avant-coureur de la rgion,
que n'oubliera jamais plus quiconque l'a respir.

C'est de cette posie un peu farouche et triste, mais cordiale et
nergique, inspiratrice des devoirs, et mme des sacrifices, voire
des hrosmes anonymes, que s'tait imprgne Blandine, alors une
petite paysanne laborieuse, mais qui trouvait le temps de rver et
d'admirer, malgr les durs et constants labeurs auxquels sa
martre l'attelait.

Il y avait surtout une poque climatrique qui induisait en
nostalgie rtrospective la pseudo-chtelaine de l'Escal-Vigor:
c'tait aux approches du vingt-neuf juin, jour des SS. Pierre et
Paul, le moment o les contrats entre matres et valets sont
abrogs.

Ces mutations de domestiques servent chaque anne de prtexte 
une fte dont Blandine se souvient avec une voluptueuse et
lnitive mlancolie.  Smaragdis, il lui suffit de l'odeur des
seringas et des sureaux pour se reprsenter le cadre et les
acteurs de ces pompes rustiques:

Un beau soleil active les fragrances des haies et des bosquets. La
caille blottie dans les bls piaule sensuellement. Personne ne
travaille aux gurets. Dans leur empressement  prendre du
plaisir, les hommes ont abandonn,  et l, la faux et la serpe,
la herse et le tranoir. Si les cultures sont dsertes, par
contre, le long des routes vicinales, c'est une procession de
voitures marachres bches de blanc, charges non point, comme
les vendredis, de lgumes et de laitages, mais peintes  neuf,
tapisses de fleurs, les arceaux tresss de rubans, menes grand
train par des chefs d'attelage endimanchs, baubis et farauds, et
au fond desquelles se trmoussent des rustaudes non moins
rjouies, pares de leurs coquets atours.

Ces valets vinrent prendre le matin, en crmonie, les servantes 
leur ancienne rsidence pour les conduire chez leurs nouveaux
matres, et, comme les gars ne doivent tre rendus  destination
que le soir, ils profiteront de la longue journe estivale pour
lier connaissance avec leurs futures compagnes de semailles, de
faons et de rcoltes.

Souvent les journaliers d'une mme paroisse, les salaris de
petits paysans, empruntent un char  foin  un gros fermier et se
cotisent pour la location des chevaux. Toutes les quipes:
batteurs en grange, vanneurs, aoterons, vachres, faneuses,
prennent place sur le chariot, transform en un verger ambulant,
o les faces rouges et joufflues clatent dans les branches comme
des pommes rubicondes.

L'mouchette caparaonne les forts chevaux, car les taons font
rage le long des chnaies; mais les mailles du filet disparaissent
sous les boutons d'or, les marguerites et les roses. Des
cavalcades se forment. Les voitures se rendant aux mmes villages,
ou revenues des mmes clochers, cahotent  la file, trimbalent de
compagnie leur nouvelle lgion de servantes.

Dfil blouissant et tapageur, apothose des oeuvres de la glbe
par ses affilis. Sur leur passage, l'air vibre de parfum, de
lumire et de musique!

Bouviers et garons de charrue, le sarrau bleu festonn d'un ruban
carlate, la casquette ceinte d'un rameau feuillu, une branche
pour aiguillon, prcdent le cortge en manire de postillons, ou
caracolent sur les accotements; d'aucuns affourchs  la genette,
les jambes trs cartes tant leurs montures ont le dos large,
d'autres assis en travers de la selle, les jambes ballant du ct
du montoir, comme on les rencontre au crpuscule par les sentiers,
aprs le labeur.

Leurs voix clatantes se rpercutent d'un village  l'autre.

-- Voil encore un _rozenland_! un pays de roses! disent les
gamins que leur approche ameute prs de l'glise; car on a dnomm
pays de roses, ces chars de joie,  cause du refrain de la
ballade que les compagnons ne chantent que ce jour-l:

_Nous irons au pays des roses,
Au pays des roses d'un jour,
Nous faucherons comme foin les fleurs trop belles
Et en tresserons des meules si hautes et si odorantes
Qu'elles borgneront la lune
Et feront ternuer le soleil__[3]__._

Des sarabandes se nouent  la porte des cabarets. Les pays de
roses -- le nom a pass des chars  la charrete humaine --
envahissent la salle en vacarmant comme un sabbat.  chaque tape,
on emplit de bire et de sucre un norme arrosoir et, aprs en
avoir dtach la gerbe, on le fait circuler  la ronde de couple
en couple.

La fille, aide par son meneur, trempe la premire les lvres au
breuvage, puis, d'un geste retrouv des temps hroques, elle se
cambre, son bras nu presque aussi robuste que celui des mles de
la bande, saisit l'anse de l'original vaisseau, le brandit, le
soulve au-dessus de sa tte et finit par l'incliner vers son
cavalier.

Un genou en terre, le soiffard embouche le tuyau du rservoir et
pompe sans relche avec des mines bates que la petite Blandine
comparait, bien malgr elle,  l'extase des communiants recevant
leur Dieu les jours de ftes carillonnes. Les coteries se sont
fait accompagner d'un mntrier ou d'un joueur d'orgue, mais,
indiffrent  la mlodie et au rythme, racls ou moulus, c'est
toujours la mme sabotire que dansent les drilles, c'est le mme
choeur que braillent leurs voix psalmodiantes:

_Nous irons au pays des roses..._

Les serfs sont les seigneurs et les pauvres sont les riches.

Le salaire de toute une anne sonne contre leur genou dans la
poche profonde comme un semoir.

Jour de frairie, jour de kermesse rvolutionnant les prtres
rsigns de la terre! Chaudes matines qui font clore les
idylles: soirs orageux, instigateurs de carnages!

Ce n'est pas sans raison que les gendarmes surveillent  distance
les pays de roses.

Ils sont ples et tortillent nerveusement leur moustache, les
gendarmes, car, vers le tard,  l'heure des ractions, les
farouches et les jaloux leur en font voir de rouges. Ces bons
drilles qui trinquent avec effusion sont prts, pour un rien,  se
jeter les pintes  la tte et  se dchiqueter comme des coqs. 
force d'accoler son voisin, cet expansif compre a fini par le
presser si troitement contre sa poitrine qu'il l'a terrass et un
peu meurtri.

Tous ces festoyeurs ne s'baudissent pas, mais tous
s'tourdissent. Ils noient leur souci dans la bire et l'touffent
dans le tapage. Ils boivent: les uns pour oublier, peut-tre pour
calmer le regret du toit et des visages familiers qu'ils
dlaissent; les autres, au contraire, pour clbrer leur
affranchissement du joug ancien et saluer, pleins de confiance, le
foyer nouveau.

La plupart fraternisent d'emble avec leurs camarades de demain et
se dclarent sur-le-champ aux pataudes embauches avec eux.

Et ces excellentes ptes, ces irresponsables que la pense
fatiguerait, savourent sans se dfier et sans se mnager, jusqu'
la licence,  corps perdu, le charme puissant de cette trve o
ils sont libres de leurs paroles, de leurs gestes et de leur
chair. Ils ont des frnsies de chien qu'on dtache, ce vertige
que doivent prouver,  leur premier essor vers l'espace, les
oiseaux ns dans une cage; et l'infini de leur bonheur rend celui-
ci presque aussi poignant qu'une extrme souffrance. On ne sait
par moments s'ils pleurent ou s'ils rient aux larmes, s'ils se
trmoussent d'aise ou s'ils se tortillent dans les convulsions.

Comme le voyage est long et la journe pleine, vers le midi on
arrte devant la principale herberge de la bourgade et on
dtelle. Les blousiers s'abattent sur les bancs de la grande
salle, devant les plates fumantes. Mais malgr leurs fringales et
l'ivresse de leur mancipation, qui se traduit le jour durant par
des dfis d'une crudit froce envoys  Dieu,  sa vierge et 
ses saints, ils n'omettent pas, entre deux signes de croix, de
rapprocher leurs larges mains calleuses.

Plus tard, Blandine se rendit un compte exact et intense de tous
ces sentiments et de toutes ces sensations, par le souvenir de ce
qu'elle avait prouv et endur lors d'une de ces mmorables
journes des saints Pierre et Paul. Quoiqu'elle n'et que treize
ans passs  cette poque, elle tait plus outre chez les siens
que la plus malheureuse servante. Sa martre, s'tant humanise
par hasard, ou peut-tre pour l'humilier en la confondant avec les
valets et mercenaires, l'autorisa  monter sur un vaste
rozenland affrt par cotisation. La petiote, rose et joufflue,
aux yeux opalins variant du bleu cleste au vert marin, prit avec
gratitude sa part de ces dduits ancillaires; la belle humeur
expansive de ces pauvres diables la rjouissait elle-mme; elle
gotait un naf plaisir  trner sur ce char fleuri et turbulent,
et  boire de la bire sucre aux tapes dsignes par le chef de
la charrete. Les gars payaient la bire, les filles de quoi la
sucrer; Blandine y allait  son tour de son cot de sucre en
poudre. Elle riait, chantait et ballait comme ses compagnons et
ses compagnes. Ne songeant  mal, les privauts qu'ils prenaient
autour d'elle ne l'effarouchaient pas plus que les pourchas des
oiseaux dans les branches ou la danse des insectes dans un rai de
soleil.  l'heure du dner, elle partagea le repas des autres
_rozenlands_; puis s'loigna encore  leur suite, entrane dans
leur sillon de bombance et de caresses, se sentant leur petite
amie, et ne pouvant se rsoudre  les quitter.

Cependant vers le soir, une langueur, une morbidesse, un trouble
la prenait. Les baisers et les treintes autour d'elle
participaient des extravagances du rve. Rien ne l'effrayait. Elle
se trouvait dans des dispositions d'esprit extrmement
conciliantes.

La nuit est tombe. Personne ne prend plus garde  Blandine.
Chaque servante est pourvue. Mais Blandine aura encore au moins
trois saisons  attendre qu'un honnte garon s'occupe d'elle. Son
tour viendra! C'est ce que lui disent, avec un hommage anticip,
en passant, les regards humects ou brillants, ou les cuisses
frleuses des lurons. L'enfant ne lit dans ces yeux et ne tte
dans ces charnures qu'une sympathie un peu bourrue, voil tout!
Autour d'elle, l'air si tide chatouille et picote les dermes
chauffs. Travailles depuis des heures, les ambiances de dsirs
s'exasprent. Bientt Blandine ne se rappellera plus les dernires
beuveries et sarabandes auxquelles elle prit part. Mais ce qui
l'enivre, c'est bien plus cette fermentation de robuste jeunesse
autour d'elle, que le parfum des roses et la bire sucre. Quasi
somnanbulique, presque dfaillante de bien-tre, elle reprend
place sur le Rozenland ou bien elle en descend avec les autres;
et le refrain toujours rpt concourt  son tat de demi-veille.

Cependant,  travers la campagne, les charrettes bches de toile
blanche, aux cerceaux de fleurs, roulent plus lentement. Valets et
servantes entendent bruire et sentent courir sur leur nuque comme
une nervante brise d'quinoxe. C'est la respiration chaude des
couples affals sur les banquettes derrire eux. Elles soupirent;
ils haltent... La petiote finissait par s'endormir, assoupie par
cette atmosphre plus capiteuse que les bouffes de la fenaison.
Comme personne ne s'offre  la reconduire, il serait temps pour
elle de mettre pied  terre et de rebrousser chemin, car les
autres ne songent pas encore au retour, et le pays de roses est
loin de la dernire station de son plerinage aux chapelles du
boire. Pour la bande luronne le vrai plaisir ne fait mme que
commencer.

Enfin on se dcide  rveiller la benjamine. L'un d'eux la mettra
sur son chemin et rattrapera le pays des roses  l'tape
suivante. Mais la petite remercie ce garon. Inutile qu'il se
drange. Elle regagnera bien toute seule la chaumire paternelle.
Des fois, les jours de march, elle rentre plus tard encore et par
quels temps et quels chemins! Le drille obligeant se borne donc 
lui indiquer la route  prendre.

-- coute, petite, tu traverseras la bruyre que voil en
obliquant de droite  gauche; tu arriveras  une sapinire que tu
laisseras  ta droite...

Blandine ne l'coute gure, la voix n'arrive mme plus jusqu'
elle, car elle s'est loigne d'un pas dlibr. Bonsoir  tous!
leur a-t-elle cri avec assurance. Leur rponse se perd dans les
claquements du fouet et le fracas du pays de roses se remettant
en marche.

Jamais Blandine n'avait eu peur. Puis, ce soir tout le pays n'est-
il pas en joie? Qui songerait  faire du mal  une enfant?

Tout  l'heure,  table, aprs la ventre, on a racont, pourtant,
force aventures terrifiantes ou affligeantes. Ainsi quelqu'un
s'tant tonn qu'un certain Ariaan, dit le Roi des Vanneurs,
longtemps au service d'un fermier de la paroisse, n'tait pas de
la partie, un des camarades de l'absent apprit  la compagnie que
le gaillard avait mal tourn depuis leur fte dernire, mme si
mal que son patron n'avait pas cru devoir attendre la Saint-Pierre
nouvelle ou la date sacramentelle pour se priver de ses services.
Malgr ses talents, le roi des Vanneurs avait t congdi
d'urgence pour avoir fait la concurrence aux fouines, belettes,
putois et autres amateurs de poules. N'ayant pas trouv de matre
 qui louer ses bras, sans doute devait-il tre hberg pour
l'instant dans l'un ou l'autre des ces asiles que la gnrosit de
l'tat ouvre aux pieds-poudreux.

La table s'tait apitoye pour la forme, non sans biller et
s'tirer, sur la guigne d'un ancien compagnon, d'un boute-en-
train, une belle fourchette et le reste! Mais, comme l'avait fait
observer l'un des gars, en rallumant sa pipe, ce n'tait pas le
moment de brasser mlancolie et, se rangeant  son avis, ils
s'taient empresss de deviser d'autre chose.

Comment se fait-il qu'en traversant la bruyre, la petite Blandine
se remmore obstinment la msaventure du Roi des Vanneurs?
Quoique Ariaan ne soit pas tout  fait un inconnu pour elle, il ne
lui tient par aucun lien. Il avait demeur une saison non loin de
chez elle. Par la porte de la grange, Blandine l'entrevoyait
furtivement,  sa besogne, nu jusqu' la ceinture, rostre et
moite, avenant tout de mme dans la pnombre. En cadence le van
battait son genou durillonn et finissait par user sa culotte de
coutil toujours rapice au mme endroit.

Blandine, en trottant, cesse de fredonner le refrain du jour pour
se rappeler celui du vanneur:

_Van! Vanne! Vanvarla!
Balle!
Vole!
Vanci! Vanla!_

Si son coeur se serre mme un peu, tandis qu'elle presse le pas,
ce n'est point par anxit pour elle-mme, mais par une sorte de
commisration pour le dvoy. La nuit attendrie prte  ces
penses vagues. L'obscurit diaphane rappelle de sombres
pierreries. Les tnbres scintillent comme si, trop vhments, les
parfums dont elles sont satures, avaient pris subitement feu. Les
phosphorescences intermittentes des vers luisants s'accordent avec
le cri-cri des grillons...

Tout  coup, tandis qu'il semble  la petite retardataire que
ceux-ci exasprent leur crispante musique, Blandine est bouscule,
treinte, renverse sur un tertre par une forme humaine qui s'est
rue de derrire un buisson de gents. L'assaillant lui retrousse
les jupes, fourrage parmi ses chairs d'adolescente, la palpe, en
soupirant, avec nergie mais sans brutalit, et finit par la
prendre.

Ariaan! Le nom qu'elle aurait voulu crier en reconnaissant le
roi des Vanneurs lui est rest dans la gorge, refoul par
l'effroi. Elle prouve une courte douleur, comme un dchirement de
son ventre, suivi presque aussitt aprs d'une trange batitude.
Son tre s'est-il doubl? Dou d'une sympathie nouvelle, elle
s'est projete hors d'elle-mme pour se fondre en un dlice
infini...

Pendant qu'il la tient sous lui, elle se sent surtout conjure par
les yeux rvulss du vanneur et elle associera, par la suite,
l'imploration de ces yeux aux scintillements livides des lampyres,
aux raclements des grillons, aux notes expirantes du refrain des
pays de roses et au rythme de l'ancienne chanson d'Ariaan:

_Van! Vanne!
Vanci! Vanla!_

Le rdeur se releva, encore pantelant, le souffle plus prcipit
qu' ses besognes d'antan, et, l'ayant aide  se relever  son
tour, il la tint quelques secondes par les poignets, la regarda
avec une gratitude mle de repentir, et s'loigna, tout en se
rajustant, les jambes un peu flageolantes. Elle n'oublia jamais sa
face saurette, et les zigzags que sa silhouette traait dans
l'espace immobile o il finit par s'enfoncer...

Blandine se trana, plutt afflige qu'indigne, jusqu' sa maison
et, en se couchant, elle se promit bien de ne raconter jamais ce
qu'il lui tait arriv. Plutt un instinct de solidarit qu'un
sentiment de pudeur lui dictait ce silence.  la vrit elle ne
parvenait pas  en vouloir  ce brutal, d'abord si imprieux, puis
accabl, presque penaud; elle tait mme convaincue qu'il lui
aurait demand pardon s'il l'et os, mais la tendresse et une
certaine gratitude le rendaient presque aussi timide que le
violent dsir l'avait effrn. Quelques jours aprs Blandine
apprit que le grand Ariaan avait t arrt dans les environs,
rejoint par les gendarmes, comme il traversait la Nthe  la nage.
Son pitoyable violateur tait devenu un redoutable rcidiviste.
Elle se jura de se taire plus que jamais, soucieuse de lui viter
de nouveaux dsagrments, une aggravation de peine.

Mais la pauvresse avait compt sans les dlations de la nature.
Elle devint grosse.

La martre, pharisiennement vertueuse, jeta les hauts cris,
s'arracha les cheveux, feignit de dsesprer, mais elle tait
enchante de cette occasion plausible de svir contre sa victime,
de donner libre cours  ses instincts dnaturs. Peut-tre mme,
en envoyant cette enfant avec les pays de roses avait-elle
espr qu'on la lui dflorerait!

-- Jour du jugement et de la damnation! fulminait cette mgre.
Honte et triple scandale! C'en est fait de notre bon renom! Catin
des catins! Quel exemple pour tes frres et soeurs! Il est heureux
pour toi que ton honnte homme de pre soit mort. Il t'aurait
creve comme une chienne que tu es!

Elle la somma de s'expliquer:

-- Son nom? Me diras-tu son nom?

-- Jamais, pardonnez-moi de vous dsobir, ma mre.

-- Son nom! Parleras-tu? Tiens!

Une gifle, puis une seconde.

-- Son nom?

-- Non, mre.

-- Ah tu refuses... C'est ce que nous allons voir... Son nom!...
Car il faut qu'il t'pouse.

-- Vous ne le voudriez pas pour gendre, ma mre...

-- Charogne! C'est toi qui conviens de son indignit!... Il est
donc si bas, ton galant, que nous, pouilleux, sommes trop propres
pour lui!... Mais il s'agit bien de mariage! Le gueux qui t'a
dbauche mangera plutt de la prison, car tu es mineure quoique
nubile et prcoce comme une chatte de gouttire!... Voyons, c'est
sans doute l'un de ces pays de roses, l'un ou l'autre porcher
ivre qui t'aura efflanque songeant  sa truie favorite?...
N'espre point le sauver car les juges lui arracheront bien un
aveu ou ses camarades finiront par le vendre!

Cette fois elle rpondit avec feu et non sans piti:

-- Non, ce n'est aucun des pays de roses. C'est un pauvre, un
passant plus misrable que le plus infime d'entre eux; je ne l'ai
jamais vu auparavant et il n'est mme point d'ici... Il tait
triste, m'a-t-il sembl... Un de ceux auxquels on fait volontiers
l'aumne... je ne lui aurais rien refus, et je ne savais mme pas
avant ces derniers jours ce que je lui avais accord...

-- Misrable hypocrite! Tu mens!

La furie appliqua de nouveaux soufflets  la fillette en la
sommant chaque fois de parler, puis, comme Blandine continuait 
se rebiffer, elle se mit  la battre des poings et des pieds.

Pour se donner du coeur, sous les coups, Blandine, un sourire aux
lvres, se rappelait le grand garon, au teint de bronze nouveau,
aux yeux tristes et implorateurs. Il lui tait agrable d'endurer
quelque chose pour cet homme traqu et honni.

La martre la tranait par terre, exaspre par cette srnit.

Alors, indiffrente  la douleur, opinitre dans son dvouement,
Blandine se mit  chanter l'_Ave Maris Stella, _un des cantiques
du mois de mai. Puis, sous les coups qui continuaient  pleuvoir
sur elle, l'enfant se suggra le bruit sec du van sur le genou
d'Ariaan. Dfaillante, mais moralement, inbranlable, elle mlait
les deux chants, le cantique religieux et la villanelle du
manoeuvre; et, fermant les yeux, elle confondit en un souvenir
fanatique les fumes de l'encens et la poussire s'levant au-
dessus du van, les parfums de l'glise et la sueur du rustre:

_Van!... Vanne!... Vanvarla!
Balle!... Vole! Vanci! Vanla!
Vanne!... Ave!... Maris!... Stella!_

La voyant tout en sang, la forcene la trana dans l'auge  porcs,
l'y enferma, et lui fit apporter par l'un des enfants une cruche
d'eau et un quignon de pain. Le lendemain, la marachre tenta de
revenir  la charge, mais elle et succomb elle-mme avant de
tirer de Blandine ce qu'elle voulait savoir.

De guerre lasse, la vertueuse paysanne fit entreprendre sa fille
par le cur.

Celui-ci fut paterne et patelin:

-- Qu'est-ce  dire, petite Blandine, me faut-il croire ce que
raconte votre digne mre? On fait la mchante tte!... On se
rvolte. Aprs avoir faut on refuse de dire son complice... Ah,
c'est mal, bien mal cela!

-- Mon pre, j'ai avou ma faute  ma mre et suis prte  vous la
confesser, mais la dlation me rpugne...

-- Tout beau, ma fille! Comme nous nous exaltons! Et si moi, votre
pasteur, j'estimais qu'il vous faut nous livrer le nom de ce
malfaiteur...

-- Je refuserais tout de mme, monsieur le cur.

Et comme le prtre, interloqu par cette insubordination, lui
lanait un regard dur, Blandine clata en sanglots:

-- Oui, je refuserais, monsieur le cur, ce nom je ne le dirais
mme pas au bon Dieu si sa providence l'ignorait! Cet homme est
dj bien assez malheureux! Le nommer serait lui valoir une
nouvelle condamnation. On le retiendrait plus longtemps en prison
 cause de moi!...

La candide enfant avait t bien difie depuis ces derniers jours
sur les lois humaines et les conventions du juste et de l'injuste.

-- Mais, objecta le prtre, vous l'aimez donc ce misrable!

-- Je ne sais si je l'aime, mais je ne le hais point.

-- Il vous a cependant fait du mal, mon enfant!

-- Peut-tre... Je veux mme le croire, puisque vous l'affirmez;
mais, monsieur le cur, n'est-il pas dit dans le catchisme que
nous devons pardonner  nos ennemis, chrir jusqu' ceux qui nous
hassent!...

Le prtre maugra, mais n'insista point.

La paysanne, curieuse et salace, changeant de tactique voulut au
moins savoir si l'enfant avait t prise par violence.

Blandine, pour mieux dpister les limiers de justice et pallier la
faute du pauvre diable, prtendit ne pas avoir essay de se
drober  son attentat.

Mais un moment, la martre persistant  souponner l'un ou l'autre
pays de roses, la pauvre Blandine avait prouv de douloureux
scrupules. En refusant de livrer le vrai coupable, n'exposait-elle
point ces braves gars  tre inquits, condamns peut-tre?
Heureusement il leur fut facile,  tous, d'tablir leur parfaite
innocence.

Les dignes garons taient extrmement marris de l'aventure,
surtout celui qui s'tait propos de reconduire Blandine et qui
s'en voulait  prsent de ne pas l'avoir accompagne malgr elle.

Des fois aussi, la magnanime enfant entretint l'envie de se mettre
 la recherche de celui qui l'avait dshonore, de celui qui
n'oserait pas rparer sa faute, non seulement parce qu'il avait
commis un crime aux yeux des hommes, mais parce qu'aux yeux de la
foule, la condition d'un btard et d'une fille-mre serait
prfrable  celle du fils lgal et de la compagne lgitime du
voleur et du vagabond. Blandine de plus en plus exalte se sentait
de taille  marcher  l'encontre de toute convention injuste,
religieuse ou sociale.

Depuis cette fatale SS. Pierre et Paul, une vocation de dvouement
et de sacrifice s'tait dclare lancinante et cruelle en son
coeur.

Elle tait dcide, elle se rendrait  la prison. Elle verrait
Ariaan pour lui pardonner; elle le disculperait par un sublime
mensonge en s'accusant de s'tre donne  lui et de lui avoir
cach son ge. Forme comme elle l'tait, Ariaan aurait pu croire,
de bonne foi, n'avoir sduit qu'une fille majeure. C'en tait
fait. Elle accepterait d'tre la femme du voleur, du repris de
justice...

Mais quel mystrieux pressentiment arrta la jeune fille dans son
lan de charit et lui fit entendre que son heure n'tait pas
encore venue, qu'un tre bien autrement malheureux et anathme que
ce candide voleur de poules l'attendait quelque part?

Pourtant elle hsitait encore, de sourds combats continuaient  se
livrer en elle, lorsque l'vnement rendit pour le quart d'heure
tout sacrifice inopportun: Blandine mit au monde un enfant mort.

Ce dnouement dsarmait la vindicte paroissiale et coupait court
au scandale. La faute tant expie de cette faon, mme la martre
traita la pauvresse avec moins de barbarie. Les frres et soeurs
cessrent de molester Blandine et de la tenir  l'cart comme une
bte puante. On accepta ses services et elle obtint la grce de
pouvoir s'vertuer pour le bien de sa famille.  quelque temps de
l, sa mre mourut. Blandine, alors ge de quinze ans, se montra
dcidment de trempe hroque, quoique toute simple. Elle prit le
gouvernement de la maisonne, vaqua aux multiples besognes, fit
face  toutes les charges, dressa les enfants, n'eut de cesse
avant d'avoir plac avantageusement les uns et les autres, ceux-ci
en apprentissage, celles-l en condition. La vaillante petite mre
oeuvra si bien qu'elle se trouva mieux que rhabilite. Le cur,
tout le premier, n'en revenait pas;  son admiration se mlait une
espce de stupeur. La vaillance et le caractre de cette mioche le
confondaient.


V

Vers cette poque la douairire de Kehlmark ayant renonc  son
fastidieux train de maison et  son nombreux domestique pour se
retirer dans une coquette villa du faubourg noble de la capitale,
s'enqurait d'une personne de confiance tenant le milieu entre la
dame de compagnie et la camriste. Une de ses vieilles amies,
rsidant l't au village de Blandine, lui vanta  la requte mme
du cur, cette courageuse fillette, sans omettre l'aventure dont
elle avait t autrefois victime. Il se trouva que cette
particularit des rfrences tait faite pour rallier  la
pauvresse les sympathies de la grand'mre d'Henry, qui l'engagea
aussitt qu'elle se fut prsente.

Mais aussi quelle gentille et accorte villageoise! Elle embaumait
la sant et la droiture. Un galbe de statue grecque modernis,
avifi par des joues roses; des yeux limpides et confiants, du
bleu saphir trs clair; une bouche au pli gracieux et
mlancolique; les cheveux d'un blond cendre, un peu crespels,
spars en bandeaux sur un front d'ivoire immacul. De taille
moyenne, admirablement prise, dans ses vtements de paysanne, on
et dit une fille de qualit dguise en pastourelle.

De son ct, Blandine s'tait sentie attire par cette
septuagnaire de grande race, mais dpourvue de morgue ou
d'affterie et qui n'et pas t dplace, par son large esprit
philosophique, au sicle de l'Encyclopdie et de Diderot. Femme de
gnreuse culture et sans prjugs, si elle demeurait jusqu' un
certain point entiche de la noblesse de naissance, c'est parce
qu'en se comparant aux parvenus qui l'entouraient, elle avait bien
t force de convenir de la supriorit des sentiments, du ton et
de l'ducation d'une caste de plus en plus rduite, et encore
mieux proscrite et abolie par la crasse des msalliances
financires que par la guillotine et les septembrisades. Mais, en
revanche, elle considrait comme d'apanage vraiment aristocratique
ces hautes qualits de coeur et d'esprit qu'on rencontre  tout
chelon de la socit; les possder quivalait pour elle  des
lettres patentes et tenait largement lieu d'un arbre gnalogique.
Malvina de Kehlmarck, ne de Taxandrie, autrefois d'une beaut
que, vers 1830, les almanachs des Muses proclamrent ossianique,
avait des yeux vifs, d'azur gris aux irisations de perle fine, des
boucles  l'anglaise, un nez busqu, des lvres spirituelles; elle
tait grande, sche et nerveuse, avec un port de reine, ce que les
peintres appellent la ligne, encore solennis par de tranantes
robes de velours ou de satin noirs, aux larges manches de
guipures, des bonnets  la Marie Stuart, une toilette opulente et
svre que constellaient les escarboucles de ses bagues et de sa
broche; celle-ci, une tte de sphinx taille dans un onyx et
coiffe d'un pschent de brillants et de rubis.

Chez cette matresse femme rien de pdant ou de collet mont; ni
prude, ni vulgaire; bonne sans mivrerie, mme avec brusquerie et
goguenardise, mais affectueuse, loyale, d'une sensibilit infinie;
nullement pharisienne, n'abhorrant que la trahison, la duplicit
et la bassesse d'me.

Cette athe vanglique devait infailliblement s'accorder avec
cette chrtienne fort dissidente. La douairire se moquait sans
malice de ce qu'elle appelait les momeries de Blandine, mais ne la
contrariait en rien dans la pratique d'ailleurs trs rduite de sa
religion. Par son humeur enjoue, optimiste, frondeuse,
Mme de Kehlmarck contrastait avec le caractre prmaturment
rflchi et tremp de cette jeune fille qu'elle surnommait sa
petite Minerve, sa Pallas Athne.

La vieille dame s'amusa  l'instruire, et lui apprit  lire et 
crire, si bien qu'elle en fit sa lectrice et son secrtaire.

Mais elle lui inculqua surtout une dvotion pour son petit-fils,
son Henry qui tudiait alors au Bodenberg Schloss, et dont
Mme de Kehlmarck disait navement  Blandine qu'il tait son seul
prjug, sa superstition, son fanatisme. Sans cesse elle
entretenait sa demoiselle de compagnie de ce petit prodige, de cet
enfant prcoce et compliqu. Elle lisait et se faisait relire les
lettres du collgien, Blandine rpondait  ces lettres, sous la
dicte de la grand'mre; mais trs souvent elle trouvait, la
premire, le mot et mme le tour de phrase mu que cherchait la
vieille dame. Elle finit par crire d'emble toute l'ptre,
d'aprs le canevas qu'elle demandait  sa matresse; et celle-ci
avouait que le style de Blandine tait plus maternel encore que le
sien.

La douairire lui montrait aussi les portraits du jeune comte; et
les deux femmes ne se lassaient point de parcourir durant des
heures l'iconographie de leur ftiche: depuis un daguerrotype qui
le reprsentait, remuant bb, un pied dchauss, sur les genoux
de sa mre, jusqu' l'preuve la plus rcente, montrant un premier
communiant fluet aux grands yeux trop fixes.

Au dbut, Blandine avait feint de s'intresser  tout ce qui
concernait le petit Kehlmark et elle mettait elle-mme l'entretien
sur lui, uniquement pour plaire  l'excellente femme et flatter sa
touchante sollicitude; mais, insensiblement, elle se surprit 
partager ce culte pour l'absent. Elle le chrissait profondment
avant de l'avoir jamais vu.

Par la suite on verra qu'il y eut dans cet attachement une
influence plus haute et plus providentielle qu'un simple phnomne
d'auto-suggestion.

Qu'il doit tre grand  prsent! Et fort! Et beau!
conjecturaient les deux femmes. Elles se le dcrivaient
mutuellement, l'une apportant des retouches flatteuses  l'image
que l'autre se faisait de lui. Combien il tardait  Blandine de le
voir! Elle languissait mme en l'attendant. Et voil qu'une
sinistre nouvelle arriva de Suisse au moment des vacances qui
devaient le rendre  son aeule: Henry tait tomb malade. Jamais
Blandine n'avait connu pareilles transes. Elle aurait vol au
chevet du collgien si elle n'avait t retenue prs de l'aeule,
suspendue elle-mme entre la vie et la mort tant que son petit-
fils ne fut hors de danger. Puis, quelle jubilation quand Blandine
apprit le rtablissement du jeune homme.

La perspective du retour au pays, de cet enfant tant choy, ne
rendait pas Blandine la moins anxieuse des deux femmes. Elle
comptait les jours et, purilement, les biffait sur un calendrier,
comme le collgien devait le faire l-bas.

Quand Henry sonna  la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui
ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son
coeur. Elle l'adora d'emble, respectueuse, sans espoir intress,
sans ambition, pour lui-mme, et comprit qu'en vivant toujours en
la prsence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son dsir, tout le
but de ses aspirations. Plus tard, elle se rendit un meilleur
compte de ce qui s'tait produit en elle ds cette premire mais
dcisive confrontation. Aussi, cette impression complexe ne
pourra-t-elle se dfinir que par les phases successives de ce
rcit. En somme, Henry imposait trangement  la pieuse Blandine.
Dans ce coup de foudre prpar par un vhment afflux de
sympathies, entrait un mlange de crainte, de navrance et
d'admiration, peut-tre mme un peu de cette piti occulte que
nous prouvons devant les choses rares, phmres presque
incompatibles avec la vie conforme.

-- Ah, c'est mademoiselle Blandine, sans doute! La petite fe dont
bonne maman m'a fait un si chaleureux loge! dit le jeune homme en
tendant la main  la camriste. Je vous suis bien, bien
reconnaissant de vos soins pour elle! ajouta-t-il avec un peu de
timidit.

Les deux jeunes gens ne tardrent pas  se traiter sur un pied de
camaraderie. Sous des allures enjoues Blandine cacha le profond
et grave amour qui la possdait. tait-ce parce qu'elle se savait
acquise  Kehlmark pour la vie qu'elle ne recourut  aucun des
manges par lesquels la femme s'attache un amoureux? Cette absence
de coquetterie contribua  mettre  l'aise cet adolescent timide
et quinteux, inapte aux faons galantes. Il y avait des jours o
il se montrait trs empress auprs d'elle; d'autres jours, il la
couvait de regards singuliers ou semblait l'viter et mme la
fuir.

Trois ans se sont couls. On est au mois de mai, aux approches de
la nuit. La douairire de Kehlmark dne seule chez sa vieille
amie, Mme de Gasterl, comme elle y est accoutume tous les mois.
Blandine ira la reprendre chez cette dame au coup de dix heures.
Henry s'est retir dans sa chambre o il travaille, -- o plutt
il prtend travailler, car le moment et la saison incitent aux
imaginations, aux curiosits, aux nervements.

Par la fentre ouverte, le jeune comte entend les accordons et
les orgues d'un faubourg ouvrier dont le sparent quelques
hectares de jardins de plaisance, distribus entre la villa de la
douairire et celles des voisins, et spars par des haies vives.
Depuis plusieurs soirs, les bouffes dolentes des cuivres
fignolant le couvre-feu dans une caserne d'artillerie, situe l-
bas aux confins du faubourg, parviennent  Kehlmark avec les
fanfares des lilas qui agitent leurs thyrses jusque sous sa
fentre.

On btit aussi dans le voisinage; le gros oeuvre sera demain sous
toit, et, tout le jour, le jeune patricien a entendu les maons
tirer d'argentines musiques des briques qu'ils battent de leurs
truelles. Plusieurs fois, sollicit, il s'est pench au dehors, et
il a vu les manoeuvres blancs et fauves, poupins garons de la
campagne, l'auget ou l'oiseau  l'paule, inconscients
quilibristes, gravir les chafaudages et affronter les vertiges.
Parfois les feuillages les lui masquent, puis, brusquement, ils
mergent de la futaie, en dramatique relief de chair active sur le
bleu indiffrent du ciel...

Pourquoi son coeur gonfle-t-il d'indicible nostalgie quand, aprs
le coucher du soleil, il leur voit passer le rustique sarrau bleu
par-dessus leurs nippes aussi barbouilles qu'une palette? Ce sera
pire encore aprs-demain, quand ils auront fini; leur activit
harmonieuse comme une orchestrique devenait une habitude flattant
ses yeux et il prvoit qu'ils lui manqueront, ces peinards; l'un
surtout, un alerte blondin, mieux quarri, plus cambr que les
autres, qui trouvait, sans les chercher, des coups de reins, de
jarret et d'paules  dsesprer un sculpteur. Il y aura de ces
aides-maons drobs  leur dcoratif mtier par la caserne,
songe Kehlmark en entendant les appels du clairon, peut-tre les
leurs, expirer dans un friselis de feuilles et un remous de
fragrances. Manoeuvres, paysans, dracins de leurs villages,
soldats caserns, villages dsirs et lointains, clochers
lancinants qui vous trouent les coeurs en mal de pays: cette
association d'ides fugaces tourna chez Kehlmark en une capiteuse
suggestion rustique d'o se dtacha tout  coup, symbolique,
l'image de Blandine, non point la Blandine d' prsent, mais la
petite paysanne telle qu'elle s'avoua rtrospectivement  lui, le
pote pris de force et de pleine nature.

-- Elle est l-haut  sa toilette! se dit-il, car l'heure approche
de rejoindre bonne maman.

Somnambulique, les yeux ivres de courses agrestes et d'treintes
perdues, il monte  la chambre de la petite.

Quoiqu'elle ft en chemise, Blandine n'eut qu'un frisson  peine
frileux devant cette intrusion. C'tait comme si elle l'avait
attendu. Elle tait en train de dmler sa luxuriante chevelure
flottant sur ses paules et, embaumant la lavande et les
aromatiques herbages de son pays, elle se tourna vers lui avec un
confiant sourire. Il la prit par les mains, mais presque sans la
regarder, scrutant des absences, des au-del, fermant mme les
yeux pour sonder ces perspectives fuyantes, et il la poussa
soumise, sans une parole, vers le lit frachement refait. Elle,
frmissante et ravie, continuait  sourire et se donna comme  un
nouveau vagabond.

Pourquoi se rappelait-il, avant le spasme, l'accordonie au
crpuscule,  travers les lilas en fleurs, et les jeunes
villageois tirant le sarrau bleu sur les feuilles mortes de leurs
hardes de travail? tait-ce parce que ces petits rustauds auraient
pu tre du pays de l'amante? Glorieux, il communiait en elle toute
une humanit agreste; c'tait la force, la saveur, le geste rude
et charnu, la chair de la glbe, la sve villageoise qu'il aimait
en Blandine par ce soir nuptial. Cette fois et celles qui
suivirent, il la possda dans l'ide des dsirs qu'elle aurait
allums chez de robustes manoeuvres ruraux, dans la rue fauve,
fumeuse et dpoitraille d'une priape de kermesse...

Un moment, Blandine avait rencontr le regard de ses yeux
entr'ouverts. Quel abme y dcouvrit-elle? L'abme attire et
l'amour est fait d'une part de vertige. Sans s'abandonner  la
plnitude de la joie qu'elle avait espre, sans se pmer comme
dans la bruyre phosphorescente entre les bras du Roi des
Vanneurs, elle prouva, du cerveau aux entrailles, une tendresse
plus tragique pour le jeune comte de Kehlmark. C'est qu'elle avait
surpris dans le regard d'Henry une angoisse infinie, dans son
treinte le cramponnement d'un noy, dans son baiser la
suffocation de l'assassin qui appelle au secours.

Elle s'tait livre  lui, domine par sa supriorit d'esprit;
elle mit toujours du respect et de l'humilit dans leurs rapports.
Ariaan, la brute saine et belle -- Blandine en avait la
conviction,  prsent -- n'avait jamais t consum d'affres
rotiques comparables  celles qui tisonnaient la chair et
l'imagination de ce jeune patricien, trop crbral, trop
spculatif.

Tout en l'adorant, elle l'approchait toujours avec une certaine
inquitude: la petite mort du nageur au premier contact de l'eau.
Elle le trouvait singulier, fantasque, presque effrayant. Par
moments il dgageait la tristesse des paysages diffams; il tait
morne et glauque comme un canal traversant une banlieue encombre
de gravats et de scories. Le crpuscule qui pesait, par
intermittences, sur ses penses, passait comme une taie sur son
beau regard bleu. Au plus fort de ses accs de bont et de
tendresse se produisirent des retours, des froids, de subits
recroquevillements. Des ractions continuelles cartelaient son
caractre. N'importe, ds la premire apparition de Kehlmark, elle
s'tait sentie en prsence d'un tre mystrieux en qui parlait une
voix inconnue dont elle resterait  jamais anxieuse; elle s'tait
voue  lui, sans espoir de salut, comme  un dieu qui la
relguerait ternellement loin de son paradis, et quand elle le
regardait il y avait dans ses yeux  elle l'expression de ceux des
martyrs cherchant vainement  travers les nues le vol d'anges qui
tardent  venir les enlever. Et pourtant, elle ignorait encore les
rites et les pires preuves de la religion d'amour  laquelle elle
s'tait consacre.


VI

Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques
se furent relchs, puis dissous, Blandine ne s'en affligea gure
et en fut  peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus
passionnment que jamais, et elle lui gardait une idoltre
reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant
heureuse et fire de son attachement.

La douairire avait souponn leur bonne entente, mais elle ignora
toujours jusqu' quel point ils s'taient aims. Elle souriait 
cette affection, car elle s'habituait de plus en plus  considrer
Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de
son Henry.

Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide,
avertie par sa sollicitude mme, elle le devinait exceptionnel
jusqu' l'anomalie; quelque chose lui disait,  elle aussi, que le
jeune comte serait malheureux s'il ne l'tait dj. Elle
s'alarmait de cette promptitude, ou plutt de cette inquitude de
son gnie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa
chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant,
composant des partitions, se saturant l'me de Beethoven, Schumann
et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis,
 ces claustrations excessives, succdaient des priodes o il
prouvait un besoin froce de s'tourdir, o il se complaisait 
battre les quartiers interlopes,  courir les bouges  matelots et
 chaloupiers, se livrant  un noctambulisme effrn,
disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals
entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre,  la
faon d'une pave choue sur la grve ou d'un fauve pourchass et
bless qui a pu se traner jusqu' sa tanire,  bout, dmoli,
c'tait pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et
dormir, dormir, et dormir encore!

On juge des transes par lesquelles passrent les deux femmes. Le
plus souvent, elles ne savaient ce qu'il tait devenu. En partant
pour ces caravanes, il se gardait de dire o il se rendait, tout
comme  son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la
nature de ses hantises. Comment concilier ces dportements avec la
ferveur filiale qu'il entretenait pour son aeule! Au retour de
ces quipes, il pleurait comme un enfant, demandait pardon  la
bonne dame, mais, disait-il, c'tait plus fort que lui; il lui
avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait
besoin de s'tourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour
chasser le diable sait quelle proccupation; car, sur celle-ci, il
refusait de s'expliquer. Ou bien il prtextait des maux de tte,
des nvralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois  la
pension.

Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de
conduire Blandine au bal le plus foltre de la saison. Vers
l'aube, il l'entrana,  la faveur du domino, dans des bastringues
de moindre tage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui
fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui
l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer
la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua  la ville
qu'il ne frayait gure avec les gens de sa caste et qu'il
recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrs
besoigneux ou mme de parasites infimes. Rfractaire  l'tiquette
et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.

Ses gots et ses penchants offraient de bizarres contradictions.
Ainsi, le mme dilettante acqureur de rares estampes et amateur
de reliures de prix, collectionnait des dfroques et des outils de
pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entres de
bals faubouriens.

Aprs s'tre montr d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se
rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie mme tait
dsordonne et une rauque intonation de voix en rvlait parfois
la sombre arrire-pense, au point que Blandine douta longtemps
qu'il et connu un jour de vritable srnit. Son plaisir
grimaait, son rire grinait. Il avait l'air de porter au dedans
de lui cette aigre fume dont parle le Dante: _portando dentro
accidioso fummo._ Il semblait vouloir touffer un mal secret,
imposer silence  l'on ne savait quel remords! Dans ses grands
yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de
l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses
yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y
avait surprise et qui l'avait conjure pour la vie, cette navrance
comparable aux affres d'une bte accule, d'un supplici montant 
l'chafaud, ou mieux encore au regard  la fois sinistre et
sublime d'un Promthe ravisseur du feu dfendu.

Gnreux jusqu' la prodigalit, passionn pour les causes justes,
rvolt par les vilenies de la multitude, sensible  l'excs, il
en arrivait  ne plus admettre la contradiction et  s'emporter
contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que
Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens
venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'tait
pris de tendresse, il s'oublia jusqu' poursuivre son amie un
poignard  la main et jusqu' la blesser  l'paule... Une dtente
se produisit aussitt et, fou de dsespoir, il se faisait horreur,
menaant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirige contre
Blandine.

Justement alarme  la suite de cette alerte, la douairire lui
mnagea,  son insu, pour ne pas l'impressionner fcheusement, une
entrevue avec un praticien clbre, qui se rendit  la villa sous
prtexte de demander  Kehlmark un renseignement bibliophilique.
Le mdecin tudia longuement le jeune homme,  la faveur d'une
causerie sur la littrature  base scientifique.

Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilit
nerveuse dont ils s'ingnirent vainement  dcouvrir la cause. 
tout hasard, il prescrivit un rgime hydrothrapique, la natation,
l'escrime, le patinage, le cheval, et dclara, au surplus, n'avoir
dcouvert chez le sujet, aucune lsion organique, aucune tare
morbide. Au contraire, il prtendit n'avoir jamais rencontr plus
souple intelligence, jugement aussi sain, pareille lvation de
vues dans une nature plus vibrante; et il finit par fliciter
l'aeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle:
Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalt
fera honneur  votre nom. Il a du gnie, votre petit-fils; il est
de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les
conqurants ou les aptres! -- Que n'est-il plutt de la trempe
des lus du bonheur! soupira la douairire, peu ambitieuse, mais
sensible pourtant  ces prdictions de gloire.


VII

En attendant que se vrifiassent ces brillants pronostics,
Kehlmark se remit donc  ces exercices gymniques dans lesquels il
avait excell  la pension. Malheureusement, il apportait  ces
sports la fivre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses
actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa 
traverser  la nage de trop larges rivires,  naviguer  la voile
par des temps houleux,  dresser des chevaux rtifs et vicieux. Un
jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferre,
galopait  la tte d'un train express, de front avec la
locomotive, jusqu'au moment o elle s'abattait, entranant son
cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une
autre fois, le mme cheval, couteux  l'extrme, attel  un dog-
car prenait ombrage d'une brouette de maon abandonne au milieu
de la rue, et, aprs un cart effrayant, se livrait  une course
frntique sur le square plant d'arbres, jusqu' ce qu'il allt
se jeter, avec la voiture, contre un rverbre. Kehlmark et son
groom furent culbuts croupe par-dessus tte, mais se remirent
aussitt sur leurs pieds sans une gratignure. Le cheval sortait
indemne de la collision. Quant  la voiture, dfonce et tordue,
un badaud, appt par une gratification, se chargea de la rouler
jusque chez le carrossier. Un commerant du quartier s'empressa de
mettre son cheval et sa voiture  la disposition de
M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairire attendait
Henry pour le dner, et il tait loin du logis. Le groom attira
l'attention de son matre sur l'extrme excitation du cheval, qui
pointait des oreilles et s'brouait encore tout frmissant, et lui
conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne
consentit  emprunter que la voiture. La trop ardente bte fut
attele  la voiture du notable. Kehlmark reprit les rnes, le
groom monta sur le sige non sans rechigner. Contre leur attente,
le cheval semblait calm et prit une allure normale.

Mais en dbouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils
avisrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameut
devant un train de ptrole qui flambait en projetant des flammes
hautes comme des maisons.

-- Attention, monsieur le comte, a va lui reprendre!  votre
place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.

Et il fit mine de vouloir descendre.

Mais Henry l'en empcha en fouettant le cheval et en rendant les
rnes, de sorte que la bte effare s'engagea au trot  travers la
cohue.

--  la grce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire
ddaigneux.

Djouant les prvisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout
de papier, qu'une feuille morte suffisait  apeurer traversa la
foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du
crpitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes 
vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs.

-- C'est gal, monsieur, nous l'avons chapp belle! dit
Landrillon lorsqu'ils eurent dpass la zone critique.

Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents:

 des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son
affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau?

On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de
se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien tre afflig
pour mpriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforaient
de lui faire si radieuse et si douillette?

 prsent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses
encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aeule esprait lui
concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus
dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se
ruiner de biens et de corps. Que deviendra-t-il quand je n'y
serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une
compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien
au dvouement profond et absolu!

Par un reste de prjug, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu'
recommander le mariage  ceux qu'elle appelait ses deux enfants,
mais elle ne le leur aurait point dconseill. Quand elle tait
seule avec Blandine, elle lui exprimait ses apprhensions pour
l'avenir du jeune comte: Il faudrait, disait-elle, une vritable
sainte, une gide  ce grand enfant illusionn pour le conduire
dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement  ses
chimres, le mnerait tout doucement par la main dans les sentiers
de la ralit!

Blandine promit du fond de l'me  sa bienfaitrice de toujours
veiller sur le jeune comte et de ne se sparer de lui que s'il la
chassait. La douairire et voulu rendre leur union indissoluble,
mais elle n'osa aborder ce sujet dlicat avec Henry et lui faire
part de son voeu le plus cher.  force de se ronger le coeur, sa
robuste sant finit par s'altrer et son tat s'aggrava de jour en
jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fire rsignation
puise dans les crits de ses philosophes prfrs; elle l'aurait
mme accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la
fatigue d'une rude semaine, manifeste  l'ide du repos dominical,
si le sort de son cher garon ne l'avait bourrele d'angoisses.

Henry et Blandine se tenaient  son chevet, tromps par le calme
de la moribonde, et ne pouvant croire  l'imminence de la fin.

Il parat que le voisinage de la mort prte aux agonisants le don
de seconde vue et de prophtie. La douairire de Kehlmark
entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle
de demander  Blandine d'associer irrvocablement sa destine 
celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son dsir
suprme. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se
borna  presser sacramentellement leurs mains runies, et elle
passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.

Par testament, elle laissait  Blandine une somme assez forte pour
assurer son indpendance et lui permettre de s'tablir. Mais ne
l'et-elle point promis  la morte tant vnre, que la jeune
femme serait demeure pour la vie avec Henry de Kehlmark.

Quand, quelques mois aprs la mort de l'aeule, le comte, de plus
en plus dgot du monde banal et conforme, annona  Blandine son
projet de s'installer  l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans
une le luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:

-- Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.

Malgr leur intimit, il tait rare qu'elle ne ft prcder le nom
du jeune homme de cette appellation respectueuse.

Kehlmark, n'ayant sond encore l'affection absolue qu'elle lui
vouait, s'tait imagin qu'elle profiterait des libralits de la
dfunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre
en qute d'un pouseur sortable.

-- Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimid par l'air de
douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.

-- Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout
o vous jugerez bon de vous fixer,  moins que ma prsence ne vous
soit devenue importune...

Et des larmes de reproche tremblaient  ses cils, quoiqu'elle ft
un effort pour lui sourire comme toujours.

-- Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit... Vous savez
bien que nulle compagnie, nulle prsence ne pourrait m'tre plus
prcieuse que la vtre... Mais encore ne veux-je abuser de votre
abngation... Aprs avoir sacrifi quelques-unes des plus belles
annes de votre jeunesse  soigner ma vnrable aeule, je ne puis
consentir  ce que vous vous enterriez l-bas, dans un dsert,
avec moi; dans une situation fausse, expose aux mdisances de
rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que
vous tes libre, la chre dfunte ayant essay de reconnatre vos
dvous services en vous assurant de quoi ne dpendre de
personne... Vous pourrez donc vous tablir avantageusement...

Il allait ajouter et trouver un mari, mais les yeux de plus en
plus plors de sa matresse lui firent sentir que cette parole
et t abominable.

-- Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant
de ces yeux nigmatiques dans lesquels il y avait  la fois du
malaise et de l'exaltation, vous mritez d'tre heureuse, trs
heureuse, ma bonne Blandine!... Car vous ftes si affectueuse,
mme meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien
aime... Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, -- vous en
savez quelque chose, vous sa confidente, -- je la navrai bien
malgr moi, mais cruellement tout de mme... Et peut-tre par mon
caractre ingal et mes nombreuses frasques, ai-je ht sa fin...
Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'tait pas de ma faute: non,
non, jamais je ne le faisais exprs... Il y avait autre chose, des
choses que personne, pas mme toi, ne pourrait comprendre et
s'imaginer; la fatalit, l'inexplicable s'en mlait...

Ici, son regard se fit plus nbuleux encore et, d'un revers de la
main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de
ne pouvoir en mme temps se dbarrasser d'une image obsdante.

-- Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez t
que baume, sourire et caresse... Ah, laissez-moi, ma pauvre
enfant, c'est le moment de la sparation... Cela vaudra mieux pour
vous sinon pour moi...

Il se dtournait tout boulevers, lui-mme prt  pleurer, et
s'loignait en faisant le geste de la repousser, mais elle
s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:

-- Vous ne le voudrez pas, Henry! s'cria-t-elle avec un accent de
supplication qui alla au coeur du jeune comte. O m'en irais-je?
Aprs votre sainte aeule, il ne me reste que vous  chrir. Vous
tes ma raison d'tre. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice.
Les annes que j'eus le bonheur de passer auprs de
Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu tre plus belles!... Je dois
tout  votre grand'mre, monsieur le comte!...  laissez-moi bien
humblement reporter sur vous la dette que j'ai contracte envers
elle... Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour
s'occuper de vos affaires, grer votre fortune, diriger votre
maison... Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles ides
pour vous tracasser  tous ces dtails prosaques et matriels.
Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie... Je
ne connais mme que a! Allons, monsieur l'artiste, (elle se
faisait adorablement cline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas
cette fois-ci; consentez  me maintenir dans l'emploi que je
remplissais chez la comtesse... Si elle tait ici, elle-mme
intercderait pour moi...  moins que vous ne songiez  vous
marier?

-- Me marier! se rcria-t-il. Moi, me marier!

Impossible de se mprendre  l'intonation de ces paroles. Le comte
de Kehlmark devait tre en effet rfractaire  tout pacte
conjugal.

Blandine parvint  peine  dissimuler sa joie; du rire traversait
ses larmes.

-- Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra
votre grand chteau l-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il
quelqu'un qui connaisse vos gots mieux que moi et qui mette
autant de sollicitude  les flatter? Non, Henry, la sparation est
impossible... Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je
pourrais me proscrire de votre prsence... Tenez, mme si vous
vous tiez mari, j'aurais voulu vivre  votre foyer dans l'ombre,
obscure, soumise, rien que votre humble servante... Oui, si vous
le dsirez, je ne serai plus que votre fidle factotum... Ah!
monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai
gure encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je
m'effacerai autant que vous l'exigerez... D'ailleurs, je puis bien
vous le dire, Henry, c'tait le voeu de votre grand'mre, gardez-
moi au moins, par gard pour la chre en alle...

Et, profondment remue, Blandine clata de nouveau en sanglots;
Kehlmark aussi se sentit branl jusqu'au fond de l'me.

Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa
fraternellement sur le front.

-- Eh bien, qu'il soit fait selon ton dsir! murmura-t-il, mais
puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce
fatal consentement!

En prononant ces dernires paroles, sa voix tremblait et
s'assourdissait comme sous la menace d'une inluctable
catastrophe.


VIII

Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmen  l'Escal-Vigor,
son seul domestique, le mme qui l'accompagnait lors de l'accident
de voiture.

Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, tait un
courtaud trapu et solide, assez bien tourn. Ayant pass longtemps
par la caserne, il en gardait le type et les faons du
fricoteur, du casseur d'assiettes et de coeurs, comme il
disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait
l'oeil brun, merillonn aux moiteurs lubriques, un petit nez
carlin et frtillant de grosses lvres de ce rouge de minium,
signe,  la fois, de cruaut et de sensibilit; un pinceau de
moustache, la virgule; les joues allumes par une menace de
couperose; de petites oreilles ourles et poilues de satyre, les
cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les
hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas tage, il
cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongaronnier,
une me rapace et trigaude.

Ses faons scurriles, ses sorties peuple et pimentes avaient
cependant le don d'amuser et de drider le pensif et toujours
proccup, toujours tendu chtelain d'Escal-Vigor,  la faon dont
les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient
autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard
vicieux ayant tran dans les sentines de la dbauche, palefrenier
des pieds  la tte, le moral aussi imprgn de fumier que sa
souquenille et ses bottes, ce garon suintait l'esprit d'une fleur
de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait  jouer le
bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des
poches de la culotte, le brle-gueule dans un coin de la bouche ou
la chique promene d'une joue  l'autre; et s'entourant d'cres
jets de salive ou de bouffes suffocantes dont semblait se
pimenter et se colorer son vocabulaire.

Aucun bienfait ne l'et touch ou attendri.  l'gard de son
matre qui l'avait cependant ramass dans la boue, en dpit d'une
cartouche jaune et de dplorables rfrences, il entretenait
l'envie, le mauvais gr, la rancune du gueux contre le riche et du
bltre contre l'homme bien n, une hargne froce dissimule sous
une luronnerie de gavroche. Ses allures dsintresses masquaient
un effrn dsir de jouissances triviales, car du luxe et de la
fortune, les tempraments de cette trempe convoitent exclusivement
les sensations toutes physiques que peuvent se payer les
dtenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que gotait
Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.

Le comte accordait une grande tolrance  ce drle. Il souriait 
lui entendre dgoiser ses quipes de batteur de bouges et de
coureur de mansardes. O Landrillon se montrait particulirement
impayable, c'tait dans des charges de misogyne, dans des tirades
paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui,  l'en croire, ne
lui avait cependant point mnag ses complaisances.

Tant qu'ils avaient vcu  la ville, Landrillon ne logeait pas
chez la douairire, mais au-dessus des curies relgues  quelque
distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer
aux grimaces de ce singe.

Maintenant le gaillard tait bel et bien dans la place et, comme
on dit  la chambre, s'il cachait son jeu, il avait du moins tir
son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces
grappillages et de ces carottes de domestique infidle. Autrement
srieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de
devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'tait promis
d'pouser la gouvernante du chteau. Il va sans dire qu'il avait
devin d'emble la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas
dgot du tout, il se contenterait parfaitement des restes du
matre. La majordome de l'Escal-Vigor reprsentait une gaupe assez
friande aux yeux de cet amateur, mais il l'pouserait surtout pour
l'amour de la belle galette qu'elle avait su soutirer  la
vieille. De son ct, notre bourreau des coeurs n'avait pas amen
non plus un mauvais numro  la loterie des agrments naturels, et
de plus il possdait quelques conomies rondelettes.

Toutefois, la dcente Blandine ne laissait pas d'en imposer
quelque peu  cet pateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait
 une vraie dame, la donzelle! Pour sr qu'elle lui ferait
honneur, se prlassant derrire le zinc d'un bar fashionable et
sportif o se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits
jobards de la haute!

Mais il fallait commencer, mon garon, par te faire bien venir de
la particulire. Jusque-l, partageant l'aversion de feu la
comtesse, elle ne lui avait tmoign qu'une sympathie bien
relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'tait pas homme  se
laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps.

Peut-tre se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale
 l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez tonn de la voir,
devenue rentire, accompagner Kehlmark  Smaragdis. C'est mme ce
qui le dcida  les y suivre.

Malheur! se disait-il, si elle reste auprs du bourgeois, c'est
qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit
semble en avoir pris tout son saoul! Des nfles, qu'il
t'pousera! -- Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se
tirant le nez ce qui, chez lui, tait un signe de satisfaction, la
mtine songe  arrondir sa pelote en prenant la direction du
mnage! Bon apptit! Nous ne nous en entendrons que mieux!

Le drle mesurait toute conscience  l'aune de la sienne. Ces
malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de dcouvrir
de nobles mobiles.

 l'Escal-Vigor, il rsolut de pousser sa pointe sans plus
d'hsitation. L'ennui aidant, nglige par le Dykgrave,
Mme l'Intendante ouvrirait peut-tre l'oreille avec un peu plus de
complaisance aux dclarations du galant cocher. Si la mijaure
continuait  se retrancher derrire ses grands airs et  se draper
dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver  ses fins par
d'autres arguments.  bout de patience et d'action persuasive, il
tait bien dcid  la prendre par surprise et par la force. O
serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mle plus
refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins
l'gal de son matre. La belle ne perdrait point au change.

Kehlmark continuait donc  s'accommoder du ton et des faons de ce
loustic grillard, sur le caractre et le fond duquel il s'tait
totalement mpris. Le comte tait mme tent de croire cette
licence et ce cynisme dicts par un excs de franchise, une
largesse de vue presque philosophique et analogue  ses propres
conceptions.

Henry avait t touch aussi par l'empressement avec lequel le
domestique avait consenti  quitter la capitale pour le suivre 
Smaragdis:

-- Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce
perchoir  mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, a!

Il tait loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il
poussait mme l'aveuglement jusqu' assimiler sa fidlit et son
dvouement  ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se
serait peut-tre priv plus difficilement de la prsence ptulante
et tortille de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que
la jeune femme entretenait dans ses ambiances.

Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le
sarcasme perptuel et les blasphmes de ce larbin flattaient l'me
amertume du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature
aimante, subtile et passionne tolra si longtemps le voisinage de
ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et
n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements gnsiques que dans une
atmosphre de lupanars et de triperies.



DEUXIME PARTIE
LES SACRIFICES DE BLANDINE


I

Le surlendemain de la crmaillre, le Dykgrave se rendit  la
ferme des Plerins. Il y arriva  cheval, prcd de trois beaux
setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait
une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bche, et n'eut que le
temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge;
mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches
sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux
accoururent, essouffls,  la rencontre du visiteur considrable
et, aprs les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de
lui faire les honneurs de la ferme.

Michel Govaertz ne s'tait point vant. Tout l'tablissement,
depuis le corps de logis jusqu' la moindre dpendance, les
curies, les tables, les celliers, la grange, la basse-cour,
trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.

Henry se montra de nouveau trs empress auprs de Claudie,
s'intressant  l'conomie de la ferme, se faisant donner des
explications par la fermire, s'arrtant avec complaisance et sans
montrer le moindre ennui devant des rserves de pommes de terre,
de betteraves, de fveroles ou de crales qu'on lui montrait dans
des greniers torrides ou des rduits humides et noirs. Il tomba
plus d'une fois en arrt devant certains travaux des gens de la
ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garons de
charrue; l'un debout sur une charrete de trfle, l'autre camp 
l'entre de la grange et recevant sur sa fourche les bottes 
fleurs de sang que lui lanait son camarade. Le teint rissol, des
yeux bleu de faence, le sourire puril de leurs grosses lvres
dmasquant de saines dentures, ils peinaient crnement et Claudie
les ayant hls d'une voix gutturale et gaillarde, ils
redoublrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les
stimulait  peu prs comme elle et flatt de vaillantes btes de
somme.

Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton dtach et comme
par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait tre l-
bas, quelque part du ct de Klaarvatsch. Claudie dsigna
l'horizon  l'autre bout de l'le d'un geste ennuy, en haussant
les paules, et s'empressa de dtourner la conversation.

Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention
que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il
caressa, encourag par son exemple, la croupe luisante des vaches;
il lui fallut goter au lait fumant dont des trayeuses hommasses
remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pice voisine,
d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement
saurette coeurait Henry, et il prfra respirer les senteurs
cres de l'curie o son cheval tait en train de mastiquer du
trfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au
jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de girofles
qu'elle-mme lui planta, non sans le palper, dans l'chancrure de
son gilet. Il faudra revenir  la saison des fraises! disait-
elle en se baissant sous prtexte de lui montrer les baies
mrissantes, mais  la vrit pour le provoquer par les flexions
et les contours irritants de sa charnure.

-- Dj midi! s'cria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure
sonnait au clocher de Zoudbertinge.

Le fermier l'invita en riant  partager leur soupe rustique, mais
sans oser esprer qu'il accepterait.

-- Volontiers, dit-il, mais  condition de manger  la table des
gens et mme de piquer au plat comme eux!

-- Quelle ide! se rcria Claudie, pourtant flatte par ce sans-
faon. Cette condescendance lui paraissait mme de nature 
rapprocher la distance du trs urbain gentilhomme  une simple
fille de la glbe.

-- Tout ce monde crve de sant! constata Kehlmark en embrassant
la table dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce
qu'ils dvorent, et leur mine ragotante ajoute au fumet de la
plate.

Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes
et ne mangeaient qu'aprs ceux-ci. Elles apportrent une sorte de
garbure au lard et aux lgumes, dans laquelle Henry trempa, le
premier, sa cuillre d'tain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui
avaient rentr les trfles, l'imitrent allgrement.

-- Et votre fils ne rentre-t-il pas dner? demanda Kehlmark au
bourgmestre.

-- Oh, celui-l, il emporte chaque matin son pain et sa viande!
fut la rponse de Claudie.

Aprs le dner, Henry s'ternisa. Claudie, persuade qu'elle le
captivait  ce point, le promena encore sur les terres des
Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs
champs allaient jusque l-bas, plus loin que le moulin  vent.
Tenez,  l'endroit o vous voyez ce bouleau blanc! Elle donna 
entendre au Dykgrave qu'ils taient fort riches dj, sans les
esprances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes,
quoique brouilles avec le bourgmestre, avaient cependant promis
de laisser leurs biens  ses enfants.

Kehlmark trana tellement que le soir tombait quand il songea 
faire seller son cheval. Le comte esprait revoir le petit joueur
de bugle et au moment de se rsigner  partir, il s'informa de
nouveau de lui: Souvent il ne rentre qu' la nuit, disait Claudie
en se renfrognant  la seule mention du gamin rebut. Il lui
arrive mme de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous
inquitent plus, pre et moi. Nous n'en sommes pas autrement
surpris!

Avec un serrement de coeur, le comte se reprsentait le petit gars
anuit dans la lande suspecte.

--  propos, bourgmestre, dit-il au moment o le fermier lui
amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphon.

-- Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre prsident, notre
protecteur.

-- C'est dit. J'accepte.

En songeant  Guidon, le comte s'tait rappel la srnade de
l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre
souvent cet air mlancolique et candide que jouait si bien le
petit ptre.

Un pied dans l'trier, il se ravisa encore; quelque chose lui
tenait au coeur. S'loignerait-il avant de s'tre ouvert sur le
vritable objet de sa visite?

-- Il est possible, se dcida-t-il  dire timidement au fermier,
que votre fils ait de srieuses dispositions pour la musique et le
dessin. Envoyez-le-moi... Peut-tre y aura-t-il moyen d'en faire
quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.

-- Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais,
franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien
ne vous fera aucun honneur.

-- Au contraire, monsieur le comte, enchrit la soeur du petit, il
ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient  rien et  personne
ou plutt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant
blanc quand les honntes gens pensent noir...

-- N'importe, je veux tenter l'exprience! reprit le comte de
Kehlmark en battant de sa cravache la poussire de ses bottes et
en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous
l'avouerais-je, j'aime assez les tches difficiles, celles qui
exigent quelque persvrance et mme quelque courage. Ainsi j'ai
dompt et dress pas mal de chevaux rtifs. Je vous confesserai
mme, et ceci n'est pas  mon honneur, qu'il a suffi parfois de me
mettre au dfi d'assumer une tche, pour que je me sois engag
dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai
la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tte, cet
indisciplin, vous m'obligeriez, vrai... Tenez, ajouta-t-il, il se
peut que j'aille relancer le bonhomme ds demain en me promenant
du ct de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il
jauge...

-- Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous
les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons
mme reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si
le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.


Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyres de
Klaarvatsch. Il eut bientt avis le petit gars dans un groupe de
polissons dguenills, accroupis autour d'un feu de brindilles et
de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. 
l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et,  l'exception
de Guidon, coururent se blottir, effars, derrire les
broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visire de la
main, regarda bravement le comte de Kehlmark.

-- Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux-
tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes
triers?...

Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rnes. Tout en
raccourcissant les courroies, opration qui n'tait pour Henry
qu'un prtexte, un moyen de se donner une contenance, il
l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la
conversation, tandis que le gamin, de son ct, ne perdait pas un
de ses mouvements, et se sentait bizarrement troubl, apprhendant
et souhaitant  la fois ce qui allait se passer entre eux... Leurs
yeux se rencontrrent et semblrent se poser une poignante et
subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le
petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des
prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait
faite la veille aux siens.

-- Tu comprends... Tu viendras tous les jours au chteau. Je
t'apprendrai moi-mme  lire et  crire,  dessiner,  peindre, 
brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre
soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu
verras! Nous ne nous ennuierons point!

L'enfant l'coutait sans mot dire, si baubi qu'il en avait l'air
hbt, la bouche ouverte, les yeux carquills et fixes, presque
hagard.

Le comte se tut, interloqu, croyant avoir fait fausse route, mais
continuant  le dvisager. Tout  coup Guidon changea de couleur,
son visage se contracta, il clata d'un rire nerveux. En mme
temps, au profond moi de Kehlmark, il reculait et s'efforait de
retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait,
qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades trs amuss
par cette scne. Le comte, dcourag, le lcha.

Le petit sauvage prit son lan vers les autres vachers, mais il
s'arrta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses
yeux, et se laissa choir dans l'herbe o il se vautrait, le corps
secou par des sanglots, mordillant la bruyre, et entrechoquant
ses pieds nus.

Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever:

-- Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point
compris! C'est  tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai
jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton
bien. Je me flattais de mriter ta confiance, de devenir ton grand
ami. Et voil que tu te mets dans cet tat pnible! Mettons que je
n'ai rien dit! Sois tranquille... Je ne veux point t'enlever
malgr toi! Adieu...

Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se
redressa  moiti, se trana  genoux, lui prit les mains, les
embrassa, les mouilla de larmes et clata enfin, se soulagea en un
flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqu, il
parvenait  se dbonder:

-- Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui
m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'tre triste, mais
je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous
coutant! Si je pleure, c'est que vous tes trop bon... Et d'abord
je n'ai pas voulu croire... Vous ne vous moquez point, n'est-ce
pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?

Le Dykgrave, aussi attir qu'il ft par cet impressionnable petit
paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il
l'habitua doucement  l'ide du bonheur qui allait tre le sien,
et finit par le laisser ravi, la face illumine de joie, aprs lui
avoir donn rendez-vous le lendemain mme  l'Escal-Vigor.


II

Aprs cet accord, Guidon vint chaque jour au chteau. Kehlmark
s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune
paysan mit  s'instruire et  s'initier un zle et une ardeur de
nophyte, dignes aussi de ceux d'un _creato_ ou apprenti des
matres de la Renaissance italienne. Pas de dlassement comparable
pour tous deux  cette initiation. Guidon tait  la fois le
modle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils taient
fatigus d'crire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son
bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des
airs hroques et primordiaux que lui avaient appris les pcheurs
de Klaarvatsch.

Kehlmark ne parvenait plus  se passer de son lve et le faisait
appeler s'il tardait  venir. On ne les voyait jamais l'un sans
l'autre. Ils taient devenus insparables. Guidon dnait
gnralement  l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait gure aux
Plerins que pour se coucher.  mesure que Guidon se
perfectionnait, s'panouissait en dons exceptionnels, l'affection
intense de Kehlmark pour son lve devenait exclusive, mme
ombrageuse et presque goste. Henry s'tait rserv le privilge
d'tre seul  former ce caractre,  jouir de cette admirable
nature qui serait sa plus belle oeuvre,  respirer cette me
dlicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs
effrns qui eussent tu l'indiscret ou le concurrent assez
tmraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une
intimit suave. Ils se suffisaient l'un  l'autre. Guidon,
merveill, ne rvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La
gloire, le souci d'tre applaudi, n'intervenait en rien dans leur
activit d'artistes absolus.

Puis Kehlmark avait vu d'assez prs la vie sociale et de surface
des soi-disant artistes. Il savait la vanit des rputations, la
prostitution de la gloire, l'iniquit du succs, les immondices de
la critique, les comptitions entre rivaux plus froces et plus
abominables que celles des sordides boutiquiers.

Blandine, un peu dfiante, avait accueilli cordialement ce
commensal du chteau. Heureuse de la flicit que le jeune
Govaertz procurait  Henry, elle lui faisait bon visage sans
parvenir toutefois  lui tmoigner beaucoup d'expansion. Au fond,
sans prouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle
dut tre parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus,
et, malgr son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'me, elle
eut sans doute de frquents mouvements de dpit contre ce commerce
intellectuel si intime, cette troite camaraderie, cette entente
parfaite des deux hommes. Elle alla mme jusqu' jalouser le
talent et le temprament du jeune artiste, ces dons spirituels qui
le rapprochaient plus de l'me de Kehlmark que tout son amour 
elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne crature ne
montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa
raison reprochait  son instinct.

Quant  Claudie, au dbut et mme longtemps, elle ne fut
aucunement offusque de cette grande faveur tmoigne par le
Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une faon pour le comte de
faire indirectement la cour  la soeur, en mettant le frre dans
ses intrts. Sans doute Kehlmark ferait du petit ptre le
confident de son amour pour la jeune fermire. Il est trop timide
pour se dclarer directement  moi, se disait-elle; il s'en
ouvrira d'abord au petit, et il tchera d'tre difi par lui sur
la nature de mes sentiments. Il a pris un assez pitre
intermdiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette
sollicitude que le comte tmoigne  ce mchant polisson va plutt
 moi! Et, trs infatue, la rude fille se rjouissait de ce
commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps
rpudi, presque reni par les siens. Elle en arrivait mme  se
dpartir de sa brusquerie et de sa hargne  l'gard de son pun.
 prsent elle le choyait, l'entourait d'gards, s'occupait de ses
vtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait
pas t habitu. Pour expliquer ce revirement, la mtine avait mis
Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le
bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit  ces hautes vises et
ne douta pas un instant de la russite.  l'exemple de son enfant
prfre, il cessa de rudoyer et il mnagea son garon.

Lorsque aprs quelques mois de soi-disant preuve, le Dykgrave
dclara au bourgmestre qu'il se chargeait dfinitivement du
prtendu propre  rien, Claudie dtermina Michel Govaertz 
accepter cette proposition.

Le bourgmestre, trs vaniteux, avait un peu hsit parce que,
d'aprs ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au chteau,
serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de
Landrillon, mais d'un valet tout de mme.

Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait raval son
garon en le relguant au plus bas de son quipe de manouvriers et
qu'il lui avait confi les soins les plus vils de la ferme, sa
vanit paternelle et souffert de le voir dpendre d'une autre
autorit que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark
leur avait soumis des dessins dj trs pousss du jeune apprenti,
mais pas plus que la fille, le pre n'tait capable d'apprcier
les promesses contenues dans ces premiers essais.

-- Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie,
rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent
dbarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne
s'emptre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous tre
agrable, pour me tmoigner sa sollicitude. Nous le
dsobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes
intentions  l'gard du petit. C'est une faon de m'ouvrir les
portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun
cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagre-t-il ses faibles
mrites...

Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du chteau,
elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journe, sur ce qui se
passait  l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du
Dykgrave. Le comte s'est-il inform de moi? Que t'a-t-il racont?
Il nous porte bien de l'intrt, dis? Voyons, parle, ne me cache
rien. Pour sr, il a d t'avouer certain faible pour ta soeur?

Guidon rpondait vasivement, mais de manire  ne pas se
compromettre. En effet, le comte s'tait inform d'elle comme de
son pre et mme des gens, voire des btes de la ferme. Mais sans
insister.  la vrit, Claudie dfrayait fort peu les causeries du
matre et du disciple, tout entiers  leurs tudes et  leurs
travaux.

Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur premire
conjonction, il avait vou  son protecteur une fidlit aussi
totale et aussi intense que celle de Blandine.  son affection
fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que
l'intelligence et la culture crbrale ajoutent au sentiment.
Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre,
reprsentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable
qui fortifiait et embellissait chaque jour.

Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes,
il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il
pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour.
Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux
que pas un les abmes de vulgarit et les incompatibilits totales
existant entre elle et Kehlmark.

L'lve en tait mme arriv  se savoir prfr par son matre 
madame l'intendante,  cette noble Blandine. Toujours est-il que
le comte semblait se proccuper beaucoup plus de lui que de son
amante. Guidon s'enorgueillissait intrieurement de cette
prdilection dont il tait l'objet, et, par ses prvenances pour
la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la
part prpondrante qu'il prenait dans la vie de son matre.

Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se rvlait, ne se
livrait  fond qu' son disciple. Avec les autres il se tenait sur
la rserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la
caresse, l'onction et le velout de ses panchements auprs de son
protg.

Jamais Blandine ne l'avait vu si enjou, si radieux que depuis
qu'il s'tait charg de l'ducation et du sort de ce jeune va-nu-
pieds. Quelque dfrent et empress que celui-ci se montrt 
l'gard de la dame, il ne parvenait pas  dissimuler sa joie
d'tre devenu le principal et constant souci du matre de l'Escal-
Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait navement,
s'attendrissait mme sur la femme un peu dlaisse, et, dans son
gosme d'enfant gt, de nophyte, d'lu, il ne s'apercevait pas
du mutisme et de la rserve de Blandine, lorsque le comte le
retenait  dner, ou des regards singuliers qu'elle leur lanait 
l'un et  l'autre quand ils conversaient en s'chauffant et en
s'exaltant, accoupls dans un mme lyrisme, sans prendre garde 
la prsence de ce tmoin.

Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la
faveur particulire accorde par le Dykgrave au fils de Govaertz.

Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent
et  la vocation du petit.

C'est une bonne oeuvre et une charit, se disaient-ils. Le pre
n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et
intraitable, ayant mpris le travail autant que les distractions
des apprentis de son ge.

Les patauds s'merveillaient mme que le comte ft parvenu 
retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su
apprendre jusque-l qu' jouer assez proprement du bugle.

D'ailleurs plus le matre et le disciple se chrissaient, plus
Kehlmark se montrait accueillant, gnreux, mme prodigue, faisant
largesse aux confrries d'agrment, multipliant les occasions de
cocagnes et de tournois gymnastiques.

Il institua des rgates  la voile autour de l'le, o, mont avec
Guidon dans un yacht pavois  ses couleurs, il faillit l'emporter
sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers
les instruments de la ghilde Sainte-Ccile; assista assidment aux
rptitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrrie
de jeunes gars; et il lui arriva mme plus d'une fois, les belles
nuits d't o le crpuscule et l'aube semblent se confondre,
aprs une veille prolonge  grands renforts d'intermdes
athltiques et de pantalonnades d'entraner toute la bande dans un
exode  travers l'le et de ne rendre les turlupins  leurs foyers
conjugaux ou paternels que le lendemain soir, aprs une
pittoresque caravane illustre de saltations, de beuveries, de
ventres et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les
foins.

Kehlmark dpensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait
s'acheter par des libralits souvent excessives et des bonnes
oeuvres inconsidres son droit  un mystrieux et exigeant
bonheur; qu'il voult en quelque sorte payer la ranon d'une
jalouse et fragile flicit.

Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de
Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et
avisait au moyen de faire face  ces dpenses intempestives.

Naturellement, il entrait dans la popularit du Dykgrave une
grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidit; mais, si la
plupart des rustres l'aimaient grossirement, du moins l'aimaient-
ils  leur faon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se
seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.

En fait d'ennemi dclar, le comte ne se connaissait que le domin
Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche,
le ministre tonnait contre l'impit et le dvergondage du
Dykgrave et menaait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient 
ce libertin,  ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les
visiteurs tmraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce chteau
diabolique peupl de scandaleuses nudits...

Quoique brouill  mort avec le bourgmestre, dans son zle
fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, troitement sectaire,
se dcida  se rendre aux Plerins pour signaler au pre le risque
qu'il courait en confiant l'ducation du jeune Guidon  ce mauvais
riche scandalisant la communaut par son concubinage et son
impit. Comme tous les calvinistes invtrs, Balthus se doublait
d'un iconoclaste. S'il n'avait redout la furie des paysans, assez
attachs  cette vieille relique qui leur rappelait
l'intransigeance de leurs anctres, il et mme fait gratter la
fresque du _Martyre de saint Olfgar._

Kehlmark lui tait doublement odieux, et comme paen, et comme
artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma
d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire dshriter
aussi Claudie et Guidon par leurs deux vnrables tantes. Michel
et Claudie, de plus en plus entichs de leur Dykgrave, renvoyrent
le fcheux  son glise avec force sarcasmes et moqueries. Guidon,
qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne
voulut mme pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les
paules, en esquissant mme un geste plus libre encore.

Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer
sensiblement. Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait-
elle  celui qu'elle s'imaginait tre le trait d'union entre elle
et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point charg d'une commission,
d'un mot spcial pour moi? Guidon inventait quelque bourde, mais
souvent, pris au dpourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos.
La maritorne s'emportait alors contre la stupidit de leur
intermdiaire et il lui dmangeait mme de le houspiller et de le
brutaliser comme autrefois.

Par tactique, le Dykgrave continuait  visiter assidment les
Plerins et  faire l'aimable auprs de la jeune fermire. Elle
l'et souhait plus entreprenant. Il mettait bien du temps  se
dcider et  faire sa demande. C'est  peine s'il se ft risqu 
la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un
baiser.

Ds qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son
escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme,
prenant presque plaisir  afficher son amour, tant elle tait
certaine du succs. Aussi commenait-on  parler beaucoup, aux
veilles, des assiduits du Dykgrave.

Quoiqu'il ft acquis presque exclusivement au petit Guidon, le
Dykgrave s'ingniait  se faire bien voir de chacun. Il poussait
mme la magnanimit jusqu' la coquetterie. En rponse aux
diatribes et aux anathmes du virulent pasteur, il rpandait les
aumnes, se ruinait en dons de vtements et de vivres pour les
pauvres soutenus directement par la cure. Le domin distribuait
l'argent et les autres aumnes, mais ne dsarmait point pour cela.

Plus d'une fois les amis d'Henry, les pcheurs de crevettes et les
coureurs de grves de Klaarvatsch s'offrirent  mettre le domin 
la raison; cinq d'entre eux notamment employs en permanence au
chteau, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de
naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'paves, le peintre
les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur
escrime au couteau mouchet, ou bien il les confessait et, avec
Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent rcit de
leurs exploits. Ces gars irrguliers, rdeurs incorrigibles qui
n'avaient su s'acclimater nulle part et s'taient fait renvoyer de
partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers matres du
petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.

Dites un mot, proposait tantt l'un, tantt l'autre  Kehlmark,
voulez-vous que nous saccagions le presbytre; que nous pendions
haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous
lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois
 l'aptre Olfgar, cet autre trouble-fte?

Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui
de leur matre, et, avec eux, tous se fussent dchans sur
l'importun prcheur.

Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la
ghilde Sainte-Ccile poussrent des hues. Un soir de libations,
on alla mme jusqu' casser les vitres.  la Saint-Sylvestre, on
dposa contre la porte du domin un affreux mannequin de paille 
tte de pain bis, reprsentant sa digne compagne et son me
damne, et, comme,  la suite de cette injure, il s'tait rpandu
en de nouveaux anathmes contre le Dykgrave et Blandine, les
polissons de Klaarvatsch barbouillrent d'excrments la faade
nouvellement repeinte du presbytre.

Jaune de dpit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul
contre toute la paroisse et mme contre toute l'le.

-- Comment, se demandait Balthus Bomberg, rduire cet orgueilleux
Kehlmark? Comment entamer son prestige, dtacher de lui ces brutes
gares et aveugles, les insurger contre leur idole, leur faire
brler ce qu'elles adorent!

Loin de l'couter, on dsertait son glise. Il finit par ne plus
prcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles
cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent
seules  le soutenir.

Dans l'engouement idoltre que le jeune Dykgrave avait suscit,
entrait un peu du culte exalt du peuple de Rome pour Nron, son
indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.


III

En prodiguant les attentions  son entourage et  la communaut,
Kehlmark redoublait de prvenances  l'gard de Landrillon. Il le
traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un
regain de plaisir  ses charges de corps de garde.

Mais le coquin n'tait point dupe de cette ostentation de
bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tard 
prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry
de Kehlmark, et peut-tre surprit-il une vague lueur -- rien ne
rend plus perspicace que l'envie -- de l'tendue de l'affection
que se portaient ces deux tres. Qu'on s'imagine le sentiment de
basse comptition d'un pitre qui voit le succs et la vogue
l'abandonner pour aller  un comdien plus grave et d'un genre
plus relev, et on se reprsentera le mauvais gr sourd et recuit
que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.

Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses
promenades en voiture, et c'tait Landrillon qui les conduisait.
Lors d'une excursion qu'ils firent  Upperzyde, pour visiter les
muses et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea
l'appartement du matre, tandis que Landrillon fut relgu dans
les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique tait forc de
servir  table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la rise et
le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et  prsent,
bouffi d'importance, dorlot, choy, devenu l'insparable de
monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se
passer de la compagnie de ce mchant galopin qui lui gaspillait de
beau papier, de coteuse toile et de bonnes couleurs!

Si le larbin n'avait rv de devenir l'poux de Blandine, peut-
tre et-il t plus indispos encore contre ce maudit pastoureau.
Jusqu' un certain point, le domestique n'tait-il mme pas fch
de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la
vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment
opportun cette intimit des deux hommes pour dtacher Blandine de
son matre. Nglige et mme dlaisse par Kehlmark, la pauvre
femme ne se montrerait que plus dispose  couter un nouveau
galant.

Profitant d'un moment o Blandine tait descendue  la cuisine
pour y vaquer  quelque besogne mnagre, Landrillon se hasarda un
jour  lui faire sa dclaration:

-- J'ai quelques petites conomies, profra-t-il, et s'il est vrai
que la vieille vous ait laiss une part de son magot, nous ferions
un gentil couple, dites, qu'en pensez-vous, mamzelle Blandine?...
Car si vous tes jolie  croquer, convenez qu'il en est de plus
mal tourns que moi. Pas mal de gaillardes de votre sexe se sont
d'ailleurs ingnies  me le persuader! ajouta le sducteur en se
tortillant la moustache.

Trs ennuye par cette dclaration, Blandine dclina froidement et
avec dignit l'honneur qu'il voulait lui faire en se dispensant
mme de lui donner le moindre motif de ce refus.

-- Ouais, mamzelle! Ce n'est point l votre dernier mot. Vous
rflchirez. Sans me vanter, des pouseurs de mon poil, des
galants pour le bon motif ne se rencontrent pas tous les jours.

-- N'insistez pas, monsieur Landrillon. je n'ai qu'une parole.

-- C'est donc que vous avez des vues sur un autre?

-- Non, je ne me marierai jamais.

-- Tout au moins en aimez-vous un autre?

-- C'est l mon secret et affaire entre ma conscience et moi-mme.

Un peu allum, car il avait bu quelques verres de genivre pour
s'enhardir, il s'avisa de la prendre par la taille, de
l'treindre, et il voulut mme lui drober un baiser. Mais elle le
repoussa et, comme il recommenait, elle le souffleta, menaant de
se plaindre au comte. Pour l'instant, il se le tint pour dit.

Cette scne se passait dans les premiers jours de leur
installation  l'Escal-Vigor.

Mais Landrillon ne se donna point pour battu. Il revint  la
charge, profitant des moments o il se trouvait seul avec elle
pour l'obsder de gravelures et de privauts.

Chaque fois qu'il avait bu, elle courait un srieux danger. Tandis
que le comte s'tait retir dans son atelier avec Guidon ou qu'ils
taient alls se promener, Landrillon en profitait pour harceler
la jeune femme. Il la poursuivait d'une pice dans l'autre et,
pour chapper  ses entreprises, elle devait s'enfermer dans sa
chambre. Encore menaait-il d'enfoncer la porte.

Comme  la ville, du temps de la douairire, Henry n'avait pour le
servir  demeure que Blandine et Landrillon. Les cinq gars de
Klaarvatsch attachs  sa personne ne logeaient pas au chteau. De
sorte que bien souvent la pauvre conome se trouvait abandonne
presque  la merci de ce drle.

La vie devint insupportable  la jeune femme. Si elle s'abstint de
se plaindre  Kehlmark, ce fut parce qu'elle croyait encore ce
plaisantin trivial, ce loustic de bas tage, indispensable 
l'amusement d'Henry. Tel tait son dvouement au Dykgrave que la
noble enfant se ft fait scrupule de le priver du moindre objet
capable de le distraire de sa mlancolie et de son abattement.
Ainsi voyait-elle avec stocisme et renoncement l'influence que le
petit Govaertz prenait sur l'esprit de son matre et s'efforait-
elle mme de sourire et de plaire au favori de son amant.

Elle supporta donc les importunits et les taquineries du satyre
en se bornant  se drober de son mieux  ses violences.

La rsistance, le mpris de Blandine ne faisaient qu'exasprer le
dsir du ruffian. Il fut mme un jour sur le point de lui imposer
son odieuse passion, lorsqu'elle s'arma d'un couteau de cuisine
oubli sur la table et menaa de le lui plonger dans le ventre.

Puis, comme il reculait, plore, elle courut vers l'escalier,
dcide  monter  la chambre du comte et  lui dnoncer l'indigne
conduite du drle.

--  ton aise! ricana Landrillon blme de rage et de
concupiscence, rsolu, lui aussi,  recourir aux extrmits. Mais
 ta place je n'en ferais rien. Je ne crois pas que tu sois la
bienvenue, l-haut. Il t'en voudra au contraire de l'avoir
drang. Car si tu en tiens toujours pour lui, il se moque bien de
toi, ton ancien amoureux!

-- Que voulez-vous dire? protesta la jeune femme en s'arrtant sur
la premire marche.

-- Inutile de faire la sainte nitouche... On sait ce qu'on sait,
pardine!... Tu as t sa matresse, ne t'en dfends point.

-- Landrillon!

-- Eh, c'est la fable de Zoudbertinge et mme de tout Smaragdis.
Le rvrend Balthus Bomberg ne cesse de tonner contre la catin du
Dykgrave.

Renonant  gravir l'escalier, elle revint sur ses pas, se laissa
choir sur une chaise, dfaillante, presque morte de douleur et
d'opprobre.

Un prlude de piano troubla le silence qu'ils gardaient tous deux.

Guidon entonnait, l-haut, de sa voix agreste, frachement mue,
et encore un peu fruste, mais au timbre singulirement magntique,
une ballade de naufrageur que Kehlmark accompagnait au piano.

Le corps secou par des sanglots, Blandine marquait
douloureusement le rythme de cette chanson. On et dit que la voix
du jeune gars achevait de la navrer.

En coutant le petit paysan, un sourire quivoque parut sur les
lvres du valet et il couva d'un regard non moins ironique la
malheureuse Blandine:

-- Voyons, dit-il d'un ton patelin, en lui touchant l'paule, ne
nous fchons point, la belle. coutez-moi plutt. On vous veut du
bien, que diable! Vous auriez bien tort d'aimer encore cet
oublieux et ddaigneux aristo. Quelle duperie! Ne voyez-vous pas
qu'il a cess de vous chrir...

Et comme elle relevait la tte, il lui fit signe, un doigt sur la
bouche, d'couter la chanson trangement passionne que le
disciple chantait  son matre et, aprs un nouveau silence,
durant lequel tous deux prtaient l'oreille:

-- Tenez, poursuivit-il  mi-voix, il s'occupe bien plus de ce
petit rustre que de vous et moi, notre matre. Aussi,  votre
place, je le planterais l et le laisserais s'adonner aux
flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans...
Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous scherez de
dpit. Votre beaut se fanera sans aucun profit pour la moindre
crature du bon Dieu!... Si vous m'en croyez, ma chre, nous
retournerons tous deux  la ville. J'en ai assez de la
villgiature  Smaragdis. C'est  n'y pas croire, mais depuis que
ce jeune sournois est entr au chteau, il n'y en a plus que pour
lui! Vous et moi, nous passons  l'arrire-plan. Quel assotement
subit! Deux doigts de la mme main ne sont pas plus insparables!

-- Eh bien, qu'avez-vous  reprendre  cet attachement? fit
Blandine en cherchant encore une fois  dominer ses prventions.
Ce Guidon Govaertz est un gentil garon, mconnu des siens, bien
suprieur, tout nous l'a prouv, par l'intelligence et les
sentiments,  la masse de ces grossiers insulaires... Le comte a
bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend
d'ailleurs de plus en plus digne de ces bonts...

-- Oui, d'accord; mais monsieur exagre son patronage. Il
n'observe pas assez les distances; il tmoigne vraiment trop de
tendresse  ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point,
que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs...

-- Encore une fois, que voulez-vous dire?

Pour toute rponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches
et se mit  siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de
la chanson du petit ptre.

Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart
d'heure.

Blandine, demeure seule, se reprit  pleurer. Sans penser  mal,
quoi qu'elle ft pour s'en remontrer  elle-mme, elle
s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protg. Elle
avait beau se raisonner et vouloir se rjouir de la mtamorphose
de Kehlmark, de son activit, de sa joie de vivre, elle regrettait
que cette gurison morale ne ft pas son oeuvre  elle, mais un
miracle opr par ce petit intrus.

-- Eh bien, dit, quelques jours aprs, Landrillon  la jeune
femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!... Ah c'est
qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!... Hier, ils
se becquetaient  bouche que veux-tu!

-- Tu racontes des btises, Landrillon, fit-elle en riant avec
effort. Encore une fois, le comte est attach  ce petit rustre
parce que celui-ci fait honneur  ses leons... O est le mal? Je
te l'ai dj dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frre
cadet, comme un lve intelligent dont il a ouvert et cultiv la
raison...

-- Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse
de sous-entendus.

Vicieux jusqu'aux moelles, ayant pass par les pires promiscuits
des chambres, il y avait en lui du mouchard de moeurs, du
prostitu et du matre-chanteur. Incapable d'apprcier ce qu'il y
a de noble et de profond dans les affections ordinaires, encore
moins lui et-il t possible de saisir et d'admettre l'absolue
lvation d'un grand amour d'homme  homme.

Comme Blandine se taisait, ne comprenant rien  ces insinuations:
On a son ide, mamzelle, poursuivit le drle. M'est avis  moi
qu'il n'accorde plus beaucoup d'attention aux jupons, not' matre,
en supposant qu'il s'en soit jamais proccup... Vous devez en
savoir quelque chose, dites?... Aurait-il dj dtel? Lui, un
homme jeune, pourtant.

-- Landrillon! protesta Blandine, abstenez-vous je vous prie de ce
genre de rflexions... Vous n'avez pas  juger monsieur le comte.
Ce qu'il fait est bien fait, entendez-vous?

-- Faites excuse, mademoiselle, on se taira, on se taira...
N'empche qu'il est bien mystrieux, notre seigneur! Il mne une
drle de vie!... Toujours avec ses paysans, et surtout avec ce
petit enjleur... Nous ne comptons pas plus  ses yeux que son
cheval et ses chiens... Vrai, j'admire votre indulgence pour ses
fredaines!... Vous savez mieux que moi qu'il vous a compltement
lche! Si c'est le changement qu'il lui faut -- dam! j'aime aussi
goter de diffrents fruits! -- il n'aurait qu' regarder autour
de lui et  vouloir. Les plus belles filles de Smaragdis, de
Zoudbertinge  Klaarvatsch, seraient  sa disposition. J'en
connais une (et il dit ces paroles non sans dpit, car il avait
dj tt le terrain pour son compte, de ce ct) qui brle
jusqu'au sang et aux moelles de le voir -- comment dirai-je? -- en
son particulier... Tenez, c'est prcisment la grande Claudie, la
soeur mme de ce damoiseau... Quoiqu'il se rende plusieurs fois
par semaine aux Plerins, on ne m'tera jamais de l'ide que le
galant en pince plus srieusement pour les culottes du petit drle
que pour les cottes de sa soeur!

-- Encore une fois, taisez-vous! fit Blandine le coeur crisp 
l'ide de l'amour que la virago prouvait pour Kehlmark et qui se
savait dteste par la pataude au point que celle-ci ne la saluait
pas quand elles se rencontraient par les routes. Quant 
l'affection de Kehlmark pour Guidon Govaertz, si elle en souffrait
malgr sa volont, elle persistait  n'y rien suspecter d'anormal
et d'incompatible.

-- Qui vivra verra, mamzelle Blandine. L'occasion se prsentera
bientt de vous difier sur la couleur de la liaison de ces deux
peintres! ricana Thibaut, enchant de sa plaisanterie.

-- Assez! Plus un mot! s'cria Blandine... Je ne sais ce qui me
retient de faire part sur-le-champ  monsieur le comte de vos
abominables imputations... ou plutt, je le sais trop, je mourrais
de honte avant d'oser rpter devant lui ce que vous venez de me
dire!


IV

Un soir, assis sur un banc de la Digue dominant le pays, Henry de
Kehlmark et Guidon Govaertz, les mains enlaces, prolongeaient une
de leurs ineffables causeries interrompues par des silences aussi
loquents et fervents que leurs paroles...

C'tait pendant une de ces arrire-saisons favorables 
l'vocation des lgendes, dans un cadre de bruyre fleurie et de
cieux aux chevauchantes nues. Au loin, vers Klaarvatsch, par-
dessus les futaies du parc, nos amis embrassaient un immense tapis
lie de vin, sur lequel le soleil couchant mettait un lustre de
plus. Des monceaux d'essarts crpitaient  et l; un parfum de
brlis flottait dans l'air humide. Il faisait extrmement doux, et
le soir exhalait comme de la langueur; la brise rappelait la
respiration d'un travailleur qui halte ou d'un amant que le dsir
oppresse.

 la vue d'un nuage rougetre et de forme fantastique, les amis
s'taient rappel le Berger de Feu clbre dans toutes les
plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il
paraissait ruminer quelque pense grave associe  ces croyances
terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne
lui avait pas encore vu cet air douloureux, contract.

-- Vous souffrez, matre? dit-il.

-- Non, cher..., un rien de mauvais souvenir... cela passera.
Peut-tre cette vespre extrmement capiteuse... Ne trouves-tu
pas?... Connais-tu l'histoire vritable du Berger de Feu dont tu
parlais tout  l'heure... J'ai tout lieu de croire qu'on la
raconte mal... Je devine et me suggre une version plus exacte...
J'ai confess les paysages hants, par des soirs analogues 
celui-ci, de prfrence ces coins de bruyre, o la tristesse
rgnait encore plus navrante qu'ailleurs, o la plaine et
l'horizon quintessenciaient leur mlancolie lourde et leur
ombrageux sommeil. Certains dtails du paysage contractent, tu
l'auras remarqu en gardant tes moutons, une signification
poignante, presque fatidique. La nature parat souffrir de
remords. Les nues arrtent et accumulent leurs funbres cortges
au-dessus d'une mare prdestine  une noyade,  un thtre de
crime et de suicide...

Cher petit, que de bonnes rsolutions ont chavir par des temps
pareils... Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant
aux catastrophes d'autrui... J'ai fini par compatir au sort du
damn frre de Can. C'est lui que je plains et non plus ses
victimes... Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre...
Mais je te raconte des btises, et te narre des histoires  faire
peur, comme les bonnes femmes  la veille...

-- Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de
choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire
des larmes et du sang.

-- Soit. L'heure est propice... Et puisque nous sommes si bien
ici, il me tarde de te dire  quel point je participe  la
dtresse du ptre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'
l'obsession la bruyre violette et nocturne de mon me... Je me
surprends  rder en esprit  ses cts, parmi ses ouailles
sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la ghenne,
mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison 
moiti consum, un tison de la fournaise ternelle; le chien qui
partage le sort de son matre et dont la moiti du corps
recommence  flamber quand l'autre a repris une apparence de
vie...

Voici ce que m'ont confi ces fantmes:

Il y a bien, bien longtemps, Grard tait le berger d'un couple de
paysans vieux et avares, isols dans un pays perdu de Brabant,
fait de garigues et de steppes comme l-bas  Klaarvatsch. On ne
savait d'o il tait venu. Quand on le dcouvrit pour la premire
fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait  peine vtu; ses
allures taient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre
 parler comme  un enfant.  tout hasard, les vieux avares le
firent baptiser et, l'ayant pris  leur service, le dressrent 
patre leurs ouailles. Il ne leur cotait que sa pitance, pis que
frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne
action.

Sans doute la mre nature chrissait ce libre garon, car,
engendr on ne sait par quelles cratures sylvestres, rpudi par
les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en
plus robuste et beau. C'tait un grand garon si chevelu que des
boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses
yeux divins o semblaient se condenser l'infini et l'ternit.

On eut beau le catchiser, il n'attacha jamais grande importance 
nos momeries et  nos rites troits. La simple nature demeura son
modle et sa conseillre. En d'autres termes, il n'couta que ses
instincts.

Cependant, sur le tard, bien gs dj, ses matres eurent un
enfant, un tout chtif garonnet auquel ils donnrent le nom
d'tienne. Comme les parents taient trop vieux pour le choyer, ce
fut Grard qui l'leva en commenant par lui choisir pour
nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un
enfant potel, rose, joli comme un chrubin. Grard continuait 
lui rserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits
aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait
comme aucun tre humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de
sauvage n'ayant jamais pu dpenser les trsors d'affection qu'il
accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il tait aussi
blond que l'autre tait brun; et le petiot commandait au grand
garon farouche. Les vieux gostes et maniaques les laissrent
vaguer et vivre ensemble.

Lorsqu'ils se baignaient dans le Dmer, Grard admirait ce jeune
corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir
comparable  celui d'enlacer ce corps souple et tide, de
l'emporter dans ses bras, trs longtemps et trs loin, jusqu'au
fond des bois o ils finissaient par rouler parmi les fougres et
les mousses. Grard chatouillait Tiennet en promenant ses lvres
sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se drober, ruait
de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du
grand qui acceptait des coups pour des caresses...

Cette idylle dura jusqu'au jour o les parents de Tiennet reurent
la visite de deux cousins accompagns de Wanna, une fillette
blonde, de l'ge de Tiennet, guillerette et piquante comme une
aube de claire gele, apptissante comme une fraise des bois. Les
vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui
s'taient plu d'emble.

Ds l'arrive de la petite Wanna, le grand Grard tait devenu
tout triste  cause de l'attention que son petit Tiennet
tmoignait  sa gentille cousine. Tiennet, enfant gt, n'aimait
Grard que comme il et aim un chien fidle et docile,
complaisant partenaire de ses jeux, prt  passer par tous ses
caprices. Grard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux
homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le
contrarier, espigle et fine, elle enlevait le plus souvent
Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignt loin du
jaloux.

Grard,  bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier.
Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chri? C'est la loi
de la nature. Vois les btes de notre ferme, vois les fauves des
bois!...

-- Oh piti! je ne sais ce que j'prouve, mais je te veux pour moi
seul, sans partage... Pourquoi imiter les btes, et faire comme
les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu tre jamais
aim comme par ton Grard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la
cration prolifique. Ne nat-il point assez de cratures? Vivons
pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, piti; c'est toi que je
veux, tout  moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un
homme comme les autres; tu m'es incomparable... Oh! qu'avait-elle
besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal... Tes yeux
tonns me tuent... coute, j'ai mal par tout le corps quand je te
sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos
mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me
lacrer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en
songeant qu'elle t'embrassera sur les lvres, qu'elle t'enlvera
loin d'ici et qu'il me faudra te cder pour toujours  cette
voleuse de ma vie...

Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforant de le rendre
raisonnable: Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront
pas. Vois, ne suis-je pas toujours le mme? Nous nous
rapprocherons comme par le pass. Tu me suivras avec elle...

Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.

 mesure que la date fatale approchait Grard dprissait, perdait
l'apptit, boudait tout ce qu'il clbrait autrefois, ngligeait
son troupeau, et ses allures devinrent mme si inquitantes que
ses matres l'envoyrent chez le cur. Peut-tre lui avait-on jet
un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposs, eux-
mmes, aux malfices de leurs pareils. Le candide Grard raconta
simplement sa profonde peine au prtre. Au premier mot que le
saint homme en entendit: Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta
prsence empeste... Je ne sais ce qui me retient de te livrer au
drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant... et de te faire
brler sur le Grand March comme on fait  ceux de ton espce...
tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranch de la communaut
des fidles... Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette-
toi  ses pieds... Tu n'as encore pch qu'en pense. C'est mme
pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du
bcher purificateur!

Grard retourna auprs de ses matres, sans honte mais plus
dsespr que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce
qui s'tait pass entre le ministre de Dieu et lui, mais il se
borna  dclarer qu'il allait entreprendre un long plerinage pour
expier un pch trop capital... Cette nuit mme il se mettrait en
route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer
d'indiscrets et de curieux... Comme faveur suprme, il sollicita
de Tiennet qu'il l'accompagnt jusqu' une certaine distance de
leur chaumire. Wanna voulut retenir son fianc, mais Tiennet eut
piti de son ami, et, devant la perspective d'une sparation peut-
tre ternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de
jadis...

-- Frre, quelle est la faute si grave qui t'exile? demanda 
plusieurs reprises Tiennet, en cheminant,  son fal. Mais l'autre
se taisait et se bornait  le regarder longuement et  hocher la
tte.

Ils marchrent longtemps, le coeur treint, sans changer un mot;
mais quand ils atteignirent le carrefour o ils devaient
s'embrasser pour la dernire fois, tout  coup, Grard tourna les
talons et montra  Tiennet une lueur rouge  l'horizon, du ct
d'o ils taient partis.

Alors, avec un rire sauvage: Regarde, dit-il, c'est la maison des
vieux qui flambe, et Wanna, ta Wanna brle avec eux!...  prsent,
tu m'appartiens pour toujours!

Et il treignit avec frnsie le jeune homme qui se dbattait:

-- Grard! Tu me fais peur! Au secours! Au loup-garou! Il
m'gorge...

--  moi; c'est moi qui t'ai donn la vie. Je suis plus que ta
mre, entends-tu; donc plus que devrait tre n'importe quelle
femme!... Tu demandais la cause secrte de mon dpart... Tu vas la
savoir. Leur prtre m'a maudit. Je suis vou au feu ternel. Eh
bien, je cours me plonger par anticipation dans ce feu, mais aprs
avoir aspir jusqu'aux sources de ta vie, aprs m'tre repu des
groseilles de tes lvres, ce fruit succulent qui me dsaltrera
ternellement au sein de la fournaise infernale!...  moi, 
moi!...

Un orage subit se dchana, tandis que le misrable criait ainsi
vengeance au ciel.

-- Ah, jubilait-il, feu du chtiment, sois mon feu de joie! 
Nature, brle-moi, consume-moi! Que tu viennes, comme ils disent,
de Dieu, ou que tu manes du Diable, que m'importe! Viens, runis-
nous dans la mort!... Lve-toi, bel orage de la dlivrance! Je
n'ai plus rien  perdre, les torrents de feu seront ruisseau frais
et limpide sur ma chair, compars  l'amour qui me dvore et qui
m'a dsespr!... Viens!...

Et le maudit pressa Tiennet contre son coeur, le pressa 
l'touffer, colla ses lvres aux siennes, ne les en dtacha plus,
jusqu' ce que le feu du ciel les et envelopps tous deux...

En ce point de cette improvisation pathtique, la voix de Kehlmark
s'teignit en un murmure comparable  un rle.

-- Oh! mon doux enfant, gmit-il, en tombant aux pieds du petit
ptre, je t'aime perdument, je t'aime autant que Grard aimait
Tiennet.

-- Moi, je vous aime aussi, cher matre; et cela de toutes mes
forces rpondit Guidon en lui jetant les bras au cou. Je suis 
vous,  vous seul et sans partage... Est-ce seulement d' prsent
que vous le savez? Faites de moi tout ce que vous voudrez!...

-- Je n'eus qu' te voir, soupira Kehlmark, pour compatir  ta
beaut mconnue et firement vierge. Mon amour naquit de cette
compassion.

-- Et moi, mon cher matre, balbutia le petit Govaertz, je n'eus
qu' vous voir pour vous deviner triste et redoutable, et ma
dvotion s'engendra de mon anxit!...

-- Le mal prtendu que ton pre disait de toi, reprenait le
Dykgrave, dcida de ma sympathie, et la moue ddaigneuse de ta
soeur, la malveillance de son regard, t'illuminrent dsormais 
mes yeux d'une permanente lumire de transfiguration!... Je n'osai
me dclarer avant de t'avoir revu et je feignis de l'indiffrence
pour drouter les tiens et ces camarades trop brusques que
j'empchai le mme soir, rien qu'en me rapprochant de leur
turbulent essaim, de te harceler, mon enfant, l'lu de ma vie!...

L'clair ne les frappa point, mais ils entendirent un cri sourd,
un sanglot, un froissement dans les broussailles derrire eux.
Deux silhouettes indistinctes fuyaient par les tnbres.

-- On nous coutait! dit Kehlmark qui s'tait mis debout et qui
scrutait l'ombre paisse.

-- Qu'importe, je suis  vous, murmurait Guidon en l'attirant 
lui et en se blottissant frileusement contre sa poitrine. Vous
tes tout pour moi, et je ne crois pas au feu du ciel! Avant toi,
personne ne m'avait dit la seule bonne parole... Je n'avais su que
mchancets et rudesses... Tu es mon matre et mon amour. Fais de
moi ce que tu veux... Tes lvres!...


V

Quelques jours aprs cette alerte dans les jardins, Blandine se
prsenta  Kehlmark en train d'crire, seul dans son atelier.

Longtemps elle avait hsit avant de se rsoudre  une dmarche
qu'elle croyait indispensable, mais dont elle ne se dissimulait
point la gravit.

Toutefois, quoiqu'elle souffrt mille morts, elle ne songeait qu'
mettre Kehlmark sur ses gardes, qu' le prmunir contre les
consquences de sa trop exclusive entente avec ce mchant petit
vagabond. Elle se refusait encore  en croire ses oreilles sur
l'excs mme de cette passion; elle s'obstinait  n'y voir qu'une
toquade un peu inconsidre, surtout qu'elle connaissait
l'exaltation du Dykgrave, la curiosit, l'emportement, la fougue
qu'il mettait dans toutes ses entreprises, dans ses moindres
actions, lui l'impulsif par excellence.

Lorsqu'elle entra, sa pleur et son visage dcompos surprirent le
comte de Kehlmark.

Aussitt qu'il l'eut fait asseoir et se fut inform de l'objet de
sa visite, elle commena rsolument, sans prcautions oratoires,
mais la gorge noue:

-- J'ai cru de mon devoir de vous avertir, monsieur le comte,
qu'on commence  s'occuper dans la contre de la prsence
continuelle du fils Govaertz, ici,  l'Escal-Vigor. Passe encore
qu'il vienne au chteau, mais je crains, Henry, que vous
n'affichiez vraiment une prdilection outre pour ce petit rustre
devant ses pareils, au dehors...

-- Blandine! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume
et se mettant debout, confondu par l'audace de ce prambule.

-- Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que
vos actes ne les regardent pas. Mais c'est gal, les gens sont si
bavards! Voir toujours ce jeune paysan accroch  vos talons, fait
travailler les imaginations et les mdisances...

-- Voil bien de quoi m'inquiter! se rcria le comte avec un rire
forc. Que voulez-vous que cela me fasse? En vrit, Blandine,
vous m'tonnez en vous proccupant des clabauderies du vulgaire...
C'est vraiment tmoigner beaucoup de condescendance  l'gard de
misrables envieux...

-- Tout de mme, monsieur Henry, poursuivit-elle avec un peu moins
d'assurance, je vous avouerai bien humblement que je tiens
l'tonnement des villageois pour assez fond. Franchement, malgr
ses qualits, ce petit Guidon n'est pas une socit pour vous...
Convenez-en!... Vous ne voyez plus que lui, ou vous courez la
prtentaine avec ces vagabonds de Klaarvatsch,  l'autre bout de
l'le... De vos anciens amis, personne n'est plus invit 
l'Escal-Vigor... Tout cela n'est pas naturel et prte  bien des
commrages... D'autres que des patauds malveillants et ombrageux
auraient le droit de s'en tonner...

-- Blandine! interrompit le Dykgrave, d'un ton glacial et hautain.
Depuis quand vous avisez-vous de contrler mes actes, et
d'intervenir dans mes frquentations?

-- Oh! ne vous fchez pas, monsieur Henry, fit-elle, toute
meurtrie par ce ton dur et ce regard de proscription; je ne suis,
je le sais, que votre humble servante, mais je vous aime toujours,
poursuivait-elle en pleurant, je vous suis toute dvoue. Je ne
voudrais vous contrarier en rien... mais votre rputation, votre
nom illustre, me sont plus chers et sacrs que ma propre
conscience... C'est mon grand amour seul qui me dicte mes paroles.
Ah Henry, si vous saviez!...

Et les sanglots l'empchrent de continuer.

-- Blandine, dit avec plus de douceur le Dykgrave, compatissant 
cette douleur, que vous prend-il? Encore une fois, je ne vous
comprends point... Expliquez-vous, enfin...

-- Eh bien, monsieur le comte, non seulement les gens du village
se moquent de votre trange affection pour ce petit ptre, mais
d'aucuns vont jusqu' prtendre que vous le dtournez de ses
devoirs envers les siens... Et que n'invente-t-on encore! Bref,
tout le monde voit d'un mauvais oeil que vous choyiez ainsi un
misrable petit vacher...

-- Et vous-mme, n'avez-vous point gard les vaches! Que vous
voil fire! dit cruellement le Dykgrave.

-- Je suis fire de vous appartenir, monsieur le comte; puis, la
comtesse...

Blandine hsita.

-- Ma grand'mre? interrogea le comte.

-- Votre sainte aeule, ma protectrice, m'a leve jusqu' vous,
mais elle m'apprit surtout  vous aimer! ajouta-t-elle avec une
dchirante flexion de voix qui fit se contracter le coeur de
Kehlmark.

-- Eh oui, je le sais bien, ma pauvre Blandine! moi aussi, je
t'affectionne et je me fie compltement  toi!... C'est pourquoi
je suis tonn de te voir pactiser avec les envieux et les
malveillants...

Je n'ai rien  me reprocher sache-le bien. La protection que mon
aeule t'accorda, j'en fais profiter aujourd'hui ce jeune paysan.
Et c'est toi qui viendras  prsent incriminer le bien que je veux
 cet enfant mconnu et dshrit? Ah Blandine, je ne te reconnais
plus... Guidon est un garon admirablement dou, d'une nature
exceptionnelle... Il m'intressa ds le jour o je le vis pour la
premire fois...

-- Ce soir maudit de la srnade!

Le comte fit semblant de n'avoir pas entendu cette parole amre et
poursuivit:

-- Je me suis plu  l'lever,  l'instruire,  en faire le fils de
ma pense,  partager tout mon savoir avec lui. Qu'y a-t-il de
rprhensible  cela? Je l'aime...

-- Vous l'aimez trop!

-- Je l'aime comme il me plat de l'aimer...

-- Oh Henry! des frres jumeaux ne tiennent pas l'un  l'autre,
comme vous semblez chrir cet obscur petit ptre... Non, coutez-
moi, ne vous fchez pas de ce que je vais vous dire; mais je ne
crois pas que vous ayez jamais aim une femme autant que ce
mchant galopin... Tenez, vous saurez tout... L'autre soir, je
m'tais glisse dans les taillis derrire le banc o vous tiez
assis tous deux. J'ous les brlantes et terribles choses que vous
lui dbitiez d'une voix... ah d'une voix qui m'et arrach les
entrailles!... J'tais encore l, quand vous l'avez embrass
longuement sur la bouche et quand, aprs vous tre tran  ses
genoux, il s'est pm frileusement sur votre coeur...

-- Ah, fit rageusement Kehlmark, vous tes descendue si bas,
Blandine!... De l'espionnage! Toutes mes flicitations!

Et, craignant de s'abandonner  sa colre, aprs l'avoir accable
d'un regard hostile il s'apprtait  quitter la chambre.

Mais elle se cramponnait  ses genoux et lui prenait les mains:

-- Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais
savoir!... D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes
oreilles... Oh, piti!... Piti pour vous, monsieur le comte! Vous
avez des ennemis. Le domin Bomberg vous guette et brle de vous
perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'veil. Cessez
de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous pier
l'autre soir. Rpudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le  sa
bouse et  son table! Il en est temps encore... Craignez le
scandale. Dbarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait racont
tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent  penser et 
murmurer tout bas...

-- Jamais! s'cria Kehlmark avec une nergie presque sauvage.
Jamais, entendez-vous?

Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux
que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me dtachera de lui!

-- Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se
relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied 
l'Escal-Vigor, je vous quitte!

--  votre aise! Je ne vous retiens pas!

-- Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc
plus la moindre bont pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!

-- Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me
mette le march  la main. Si ceux qui prtendent m'aimer ne
consentent point  faire bon mnage et se jalousent entre eux, je
me spare de celle qui a profr des menaces et conspir
envieusement contre un autre tre qui m'est cher. Voil tout. J'ai
vcu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes
inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main
et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de
dfi, rappelez-vous que je vous ai prvenue avant de m'exiler ici.
Je voulais me sparer de vous. Avez-vous oubli votre promesse:
Je ne serai plus que votre fidle intendante et ne vous
importunerai en rien. Je cdai  vos supplications, mais non sans
prvoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonn 
mon destin... Ce qui arrive me donne raison. Cette exprience
suffit, je crois... Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le
moment est venu de nous quitter pour jamais...

Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du
Dykgrave?

-- Non, non, je ne veux pas, s'cria-t-elle. Je ritre ma
promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole... Oh!
ne m'arrache pas tout  fait de ta prsence et de ton coeur!

-- Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas
avec Guidon Govaertz. C'est l'tre que je chris le plus au monde;
il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a
rconcili avec la vie... Et surtout jamais une allusion devant
lui  ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de tmoigner
la moindre rancune, de faire le plus minime reproche  cet enfant.
S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'tait ravi
d'une faon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu
compris?

Elle inclina la tte en signe de soumission, dcide  endurer les
pires tortures, mais de ses mains, et sous ses yeux.


VI

En apparence, les conditions de la vie  l'Escal-Vigor, les
rapports entre Kehlmark, Blandine, le jeune Govaertz et Landrillon
ne subirent aucune modification.

Le valet, ignorant l'explication que Blandine avait eue avec le
comte, la croyait tout acquise  ses projets et ne cessait de
prsenter sous un jour scabreux les rapports entre le Dykgrave et
son protg. Elle tait force d'entendre ses odieuses
plaisanteries et devait pousser la dissimulation jusqu' faire
chorus avec le misrable. De plus, Landrillon la pressait de se
donner  lui. Devant les refus de Blandine, il s'impatientait:
Allons, sois gentille, disait-il, et je m'engage  ne point
troubler son idylle avec le jeune Govaertz, sinon je ne rponds
plus de rien!

Blandine s'efforait de l'amuser, de gagner du temps. Elle alla
mme jusqu' lui promettre le mariage  condition qu'il se
tairait. Je tiens le march, acceptait-il, mais il faut que tu
paies comptant! -- Bah! Rien ne presse, objectait Blandine,
demeurons encore quelque temps ici pour arrondir notre magot!

Cette femme honnte, s'il en fut, se fit donc passer pour une
coquine aux yeux de ce drle, qui ne l'en admira que davantage,
n'ayant jamais rencontr hypocrisie et dissimulation pareilles.
Cette duplicit le ravit non sans l'effrayer un peu. La gaillarde
ne serait-elle pas trop roue pour lui? Par malheur pour Blandine,
il en devenait de plus en plus charnellement amoureux. Il aurait
tant voulu prendre un pain sur la fourne! disait-il. Blandine ne
se dfendait plus qu' moiti, elle ludait la consommation du
sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s'y soustraire.
Landrillon redoublait de privauts.

 la vrit, jamais Blandine n'avait tant aim Henry de Kehlmark.
Aussi qu'on se reprsente son martyre: d'une part, expose aux
entreprises d'un homme excr, force de flatter sa rancune contre
le Dykgrave; d'autre part, oblige d'assister  l'intimit,  la
communion troite de Kehlmark et du jeune Govaertz.

Atroces tiraillements! Certains jours, la nature et l'instinct
reprenaient leurs droits. Elle tait sur le point de dnoncer le
domestique  son matre, mais Landrillon, chass, se ft veng de
Kehlmark en rvlant ce qu'il appelait ses turpitudes. D'autres
fois, Blandine  bout de forces, place dans cette crispante
alternative de se livrer  Landrillon ou de perdre Kehlmark, tait
rsolue  fuir,  abandonner la partie; elle aspirait mme  la
mort, songeait  se jeter dans la mer; mais son amour pour le
comte l'empchait de mettre ce projet  excution. Elle ne pouvait
l'abandonner aux embches de ses ennemis; elle tenait  le
protger,  lui servir d'gide contre lui-mme.

Comme elle devait se faire une violence terrible pour ne pas
montrer trop de froideur au jeune Govaertz, elle vitait de se
trouver sur son passage et s'abstenait autant que possible de
venir  table. Elle mettait ces clipses sur le compte de la
migraine.

-- Qu'a donc madame Blandine? demandait le petit Guidon  son ami.
Je lui trouve si trange mine...

-- Une lgre indisposition, un rien. Cela passera. Ne t'inquite
pas.

Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une
agite, battant les portes, drangeant les meubles  grand fracas,
avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolrable
souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci
la matait, la domptait d'un regard.

Un jour que Landrillon l'avait particulirement nerve, en la
menaant de ne plus pargner Kehlmark si elle ne se donnait  lui,
elle se droba encore  cette odieuse extrmit, et la tte un peu
partie, fit une brusque intrusion dans l'atelier o le comte se
trouvait avec son disciple. Ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put
s'empcher de lancer au petit paysan un regard de rprobation. Les
deux amis taient en train de lire. Aucun des trois ne dit un mot.
Mais jamais silence ne fut plus charg de menace. Elle sortit
aussitt, alarme des suites de cette incartade.

-- Blandine, vous oubliez nos conventions! lui dit Kehlmark, la
premire fois qu'il se trouva seul avec elle.

-- Pardonnez-moi, Henry, je n'en puis plus. J'ai trop prsum de
mes forces. Vous n'aimez plus que lui. Le reste du monde a cess
d'exister pour vous. C'est  peine si vous m'accordez encore un
regard ou une parole...

-- Eh bien, oui, dit-il avec rsolution, avec une certaine
solennit, mais avec ce courage du stoque qui exposait le poing
aux flammes d'un brasier -- oui, je l'aime par-dessus toute chose.
En dehors de lui, je ne vois plus de salut pour moi...

-- Aime une autre femme; oui, si tu es fatigu de moi, prends
cette Claudie qui te convoite de toute l'effervescence de sa
chair, mais...

-- Quand je te jure que cet enfant me suffit...

-- Oh, ce n'est pas possible!

-- Je n'aime, je n'aimerai plus que lui!

Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible  sa compagne, mais
lui-mme tait excd; l'arme dont il la frappait, il la
retournait dans sa propre blessure; il avait pass, faut-il
croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la
situation du damn, avide de faire partager son supplice.

-- Ah, reprit-il, tu veux me sparer de cet enfant! Tant pis pour
toi! Tu vas voir comme je me dtacherai de lui. Et pour commencer,
voici ma rponse  tes sommations. Dsormais, Guidon ne me
quittera plus. Il logera au chteau...

-- Prenez garde... Je souffre tellement que je pourrais vous faire
du mal sans le vouloir. Il y a des moments o je me sens devenir
folle, o je ne rponds plus de moi!

-- Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis  bout de patience. Tu
l'as voulu, tu m'as forc d'en venir  ces extrmits. Je
t'pargnais, je me bornais  souffrir seul; pour ne pas
t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse
Blandine, je te mnageais, persuad que toi-mme tu te refuserais
 me comprendre et que tu me renierais... Tu as voulu savoir, tu
sauras tout. Sois tranquille, je ne te clerai plus rien. Vois, je
ne te prie mme plus de partir. Dsormais, inutile de me
moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour,
d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon... Je l'adore.

Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrtienne taient
atteintes galement.

-- Oh Henry piti! tu mens, tu n'as pu te dgrader...

-- Me dgrader! Je m'enorgueillis au contraire.


Il y eut entre eux des scnes de plus en plus violentes. Blandine
cdait, se soumettait, partage entre une pouvante et une
compassion infinies, qui runies devenaient une des formes les
plus corrosives de l'amour.

 prsent, Guidon dormait au chteau. Blandine l'vitait, mais
elle se montrait parfois  Kehlmark, et telle tait l'expression
de son visage qu' sa vue le comte clatait en objurgations:

-- Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez
un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais vou une
sorte de culte fond sur une profonde reconnaissance. Je vous
vnrais comme je n'ai plus vnr de femme depuis mon aeule.

Mais je finirai par vous excrer. En vous plaant toujours comme
un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez
aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver
de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites l de jolie et bien
charitable besogne, la sainte, l'honnte, l'anglique femme!

Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame
des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir
t la principale teigneuse de mon intelligence...

Voil prs d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que
tu m'obsdes et que tu me brles le coeur  petit feu, sous
prtexte de m'aimer...

-- Pourquoi m'avez-vous sduite? lui demanda-t-elle.

-- Te sduire? Tu n'tais pas vierge! eut-il la mchancet de lui
rpondre.

-- Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous tes plus brutal que le
pauvre hre qui abusa de moi. Vous tes plus coupable que lui, car
vous m'avez possde sans joie et sans bont!

-- Oh pourquoi?

-- Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes
rpugnances invtres... Tu es mme la seule femme que j'aie
possde; la seule qui ait presque parl  ma chair.


VII

 la suite de ces scnes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui-
mme. Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme se
disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur premire
intimit chez l'aeule. Toujours il avait t son oracle, son
dieu. Elle le servait auprs de la douairire, palliait ses
fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. O
rencontrer fidlit et dvouement pareils? N'allait-elle point 
prsent jusqu' tolrer sa passion pour le jeune Govaertz?

Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un
revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard,
sur ce qu'il croyait lire de svre et de scandalis dans la
physionomie de Blandine, il se reprenait  douter d'elle, mme 
la dtester, ne voyant dans son dvouement qu'une curiosit
inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de
mpris. Elle s'ingniait, s'imaginait-il,  le confondre, 
l'accabler par son abngation. Cet ange ne lui reprsentait qu'une
tortionnaire subtile.

Et  la premire occasion, le malheureux se rpandait contre elle
en invectives de plus en plus atroces.

 cette priode, la beaut de Blandine refltait l'vanglisme
surhumain de ses sentiments; cette beaut confinait mme  la
majest de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement
absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.

Harcele par Landrillon, elle avait fini par se donner  lui. Elle
avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'me de
celui qu'elle croyait sacrilge et criminel; chrtienne, sans
doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher  la damnation,
s'leva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment mme o
elle s'immolait entre les bras de l'odieux chanteur.

Le sacrifice se renouvela aprs chaque exigence du drle. Blandine
respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la rputation
du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait
de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.


Des semaines s'coulrent. Voil longtemps que nous prenons du
plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement
de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires srieuses. Et
pour commencer, nous allons nous marier.

-- Bah! Est-ce bien ncessaire? fit-elle avec un rire forc.

-- Cette question! Si c'est ncessaire? Te voil ma matresse et
tu refuserais d'tre ma femme!

--  quoi bon, puisque tu m'as eue...

-- Comment,  quoi bon? Je tiens  devenir ton poux. Ah ,
qu'espres-tu encore en restant ici?

-- Rien!

-- Alors, quoi! dcampons. Assez de grappillages. C'est le moment
de runir nos petites conomies en passant devant le notaire, puis
devant le cur. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark.

-- Jamais! fit-elle avec une nergie farouche, songeant aux deux
autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur.

-- Ah ! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu?
Je te veux pour lgitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou
prfres-tu que je dvoile  Balthus Bomberg et  Claudie Govaertz
les chastes mystres de l'Escal-Vigor?

-- Tu n'en feras rien, Landrillon.

-- C'est ce que nous verrons!

-- Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te
donnerai tout ce que je possde, mais laisse-moi vivre ici et
cherche une autre femme.

-- L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drle. Tant
pis. Il faut te rsoudre  le quitter et  devenir madame
Landrillon. Pas de btises. Tu as deux mois pour rflchir et
marcher...


Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark!

La fatalit voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse
rencontrt Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqu par son
visage boulevers, la prt de nouveau  partie:

-- Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus
monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-mme
un monstre de t'attacher  un tre tel que moi!

Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplici,
si ce n'est pas mon exception, ma prtendue anomalie qui flatte
tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dvouement n'entre
pas un peu de perversion gnsique, comme disent les savantasses;
un peu de cette volupt de souffrance qu'ils ont appele de ce
joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abngation ne
reprsenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et
turpitude pour les autres!  la vertu!  la sant! O tes-vous?

Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement.

-- Hlas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le dsespre
ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai
consenti, pour acheter son repos,  vivre, et de quelle vie,
Seigneur!

-- Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais-
toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante,
ton esclave. Qu'as-tu encore  me reprocher?

-- Ton mpris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi.
Abandonne ce pestifr. Je ne veux plus de ton insultante
compassion... Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que
tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment
attach au pilori, sous le fer rouge du bourreau...

Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui
meurtrir; il lui criait dans le visage:

--  femme normale, modle, irrprochable, je te hais, entends-tu
bien, je te hais!

Va, j'en ai assez. Toute extrmit plutt que cet enfer. Livre-
moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'le entire.
Cours chez le domin. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela
m'est gal...

Ce perptuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants
m'touffe et me pse. Tout est prfrable  ce supplice. Si tu ne
parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!... Ah, je te
parais infme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infme
que moi d'avoir vcu aux crochets de celui que tu mprises; de
t'tre fait nourrir, entretenir par ce rprouv, d'avoir tolr si
longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!...

-- Henry, mon bien-aim! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en
voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vrit!


Ah oui, qu'il tait injuste. L'injustice dont lui-mme se croyait
victime, le rendait frntique et aveugle, cruel comme la
fatalit.

Il assimilait  la foule,  la masse malveillante et conforme,
cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite
ou impuissante, prsumant trop de ses forces pourtant hroques,
pousse, elle aussi,  bout, mais repuisant dans son amour un
nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait
de son ciel.

-- Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux gar. Tu
m'pargnes, tu me mnages parce que tu mnes ici une existence de
chtelaine et parce que tu te crois indispensable  ce prodigue, 
ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne
puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner
de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Dbarrasse-moi
de ta prsence!... Je te donnerai mme de l'argent! Mais pour
l'amour du ciel, loigne-toi au plus vite! Quelque chose
d'irrparable s'est pass entre nous. Dsormais nous nous ferons
mutuellement horreur.

-- Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme...

Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humili; et elle
se retira pour ne point tre tente de lui dire la vrit.


VIII

Demeur seul, pour la premire fois l'ide vint  Kehlmark de
parcourir ses livres de comptes; de s'difier par lui-mme sur
l'tat de ses affaires. Il avait donn sa procuration  Blandine.
C'est elle qui grait sa fortune. Il savait dans quel meuble elle
serrait les pices relatives  la comptabilit. La clef n'tait
point sur le tiroir. Sans hsiter il fit sauter la serrure. Et le
voil furetant parmi les paperasses; parcourant des colonnes de
chiffres, des actes notaris... Avant qu'il soit arriv au bout de
ses vrifications, il a vu clair: il est aussi bien que ruin.
L'Escal-Vigor est  peu prs la seule de ses terres qui ne soit
hypothque. Mais alors d'o vient l'argent par lequel on subvient
 son faste,  ses largesses,  son train de vie princier? Quel
banquier gnreux lui avance des sommes considrables sans
garantie, sans la moindre chance d'tre jamais rembours?

Soudain, il comprit.

Blandine! Blandine qu'il venait d'insulter si grossirement. Les
rles taient renverss. C'tait lui l'entretenu! Au lieu de le
calmer, dans les dispositions d'esprit o il se trouvait, cette
dcouverte l'exaspra.

Au diapason o il tait mont, rien ne pouvait balancer
l'injustice dont il avait  se plaindre.

Il relana la jeune femme:

-- De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achtes, tu
m'entretiens; je ne possde plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor
devrait t'appartenir. C'est  peine s'il reprsente la valeur des
sommes que tu m'as donnes. Mais, ma chre, vous avez fait un faux
calcul en vous flattant ainsi de me lier  vous, de me rendre
votre chose lige... Non, non, je ne suis pas  vendre. Je sortirai
d'ici. Je vous laisse le chteau. Je ne veux rien de vous...

Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait
lui-mme, aprs ce que je t'en ai avou, tu eusses fait une pitre
acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!

Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le
croyais... Tu n'es vraiment pas dgote. Mais, petite sotte, avec
l'argent que te laissait mon aeule, tu aurais pu te procurer un
mle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais
mme pas chercher bien loin... Ce Landrillon...

Malheureux Kehlmark!

Dans son besoin de rvolte et de reprsailles, il venait de porter
 Blandine la pire des blessures. Ah, le misrable! Il ne se
doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait
faits! L'abandon de sa fortune n'tait rien compar  cet autre
holocauste! Quel dmon venait de mettre sur les lvres
imprcatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il et d prononcer.

Kehlmark ne devait jamais connatre jusqu' quel point il s'tait
montr abominable en ce moment, mais  peine le nom de Landrillon
fut-il sorti de sa bouche qu'une dtente se produisit en lui: le
blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui rvlrent une
partie du coup qu'il venait de lui porter.

Il reut la femme dfaillante dans ses bras:

-- Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chrie. Pardonne-moi.
C'est un pass de douleur inoue et de secret opprobre; ce sont
mes sens exasprs qui se vengent.

Et pour obtenir son pardon, il lui fit une confession gnrale, ou
mieux un tableau complet de sa vie intrieure.

En se rappelant ses heures sombres il redevenait cruel et agressif
comme tout  l'heure, puis il se reprenait  la caresser, et son
exaltation sardonique confinait par moments  la folie:

-- Ah, Blandine! Blandine! Ce que j'ai souffert, ce que je souffre
encore, on ne le saura jamais que si on a pass par les mmes
affres!

Pauvre chrie, tu as cru que je t'en voulais et que je me plaisais
 te faire du mal...

Voyons, sois raisonnable. Tu observes quelqu'un attach au bcher
et brlant  petit feu; et c'est toi qui lui reproches le
spectacle atroce que son supplice inflige aux mes sensibles!...
Ah! un spectacle qu'il t'offrit bien malgr lui!

Et c'est cette victime martyrise, ce patient endolori dont tout
l'tre est une perptuelle torture, une crispante lancinance,
c'est ce brl vif que tu accuses d'tre ton bourreau.

Dsormais,  ma soeur, fais-lui grce de tes mines dgotes, de
ta vertueuse rprobation.

Ah, j'en ai assez! Puisque je t'ai fait du mal inconsciemment, 
toi la meilleure des femmes, je me demande pourquoi je mnagerais
les sentiments de la turbe. Loin de m'humilier, je me redresse...

Tu me jugerais, tu me condamnerais, comme les autres?  ton aise.
Mais je te conteste mme le droit de m'absoudre. Je ne suis ni
malade, ni coupable. Je me sens le coeur plus grand et plus large
que leurs aptres les plus vants. Aussi ne te montre point
pharisienne  mon gard,  mon irrprochable Blandine!

Et surtout plus de ces mots insultants et fltrisseurs, n'est-ce
pas, en parlant de mes amours, de mes seules possibles amours!

Ces mots,  mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le
bnfice de ton existence entire de bont et de comprhension.
Assez, de ce dvouement qui vous brle au fer rouge... Assez de
cautres!

-- Henry, gmissait la pauvre femme, ne revenons point sur le
pass; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi... C'en
est fait. Loin de te blmer, je fais plus que t'excuser, je
t'approuve. Est-ce l ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne
avec toi, je renie le baptme, l'vangile et Jsus!

Il l'coutait  peine, se dbondait, levait toutes les vannes de
son coeur.

Elle, transfigure, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle
lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils
mlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le dsespoir de
Kehlmark avait la prsance sur le sien et elle consentait 
n'tre plus que maternelle.

-- Dis-moi, Blandine, poursuivait-il,  qui m'est-il arriv de
faire du mal?  toi? Mais sans le vouloir; je n'tais point celui
que tu avais rv, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en
puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu
pleures en m'coutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces
larmes  l'image de mon calvaire, de ma longue Passion... Ta
compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte
pour moi que tu pleures, ma chrie, si tu me rprouves et me
renies, si tu partages le prjug de ce monde occidental et
protestant... oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je
n'ai que faire de ta sympathie honteuse.

Oui,  partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et
de lche pudeur, Blandine.

Un moment viendra o je proclamerai ma raison d'tre  la face de
l'univers entier...

Il en est temps. Mon enfer n'a que trop dur. Il avait commenc
ds ma pubert. Envoy au collge, mes camaraderies contractrent
toute la vivacit et la mlancolie du plus tendre des sentiments.
Aux baignades, la nudit frileuse de mes compagnons m'induisait en
de troublantes extases. En dessinant d'aprs l'antique, je gotai
les nobles acadmies masculines; paen de vocation, je ne
dcouvrais pas de vertu sans la revtir des harmonieuses formes
d'un athlte, d'un hros adolescent ou d'un jeune dieu, et
j'accordai voluptueusement les rves et les aspirations de mon me
 l'hymne de la chair gymnique. En mme temps, je trouvai coqs et
faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus
prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et
dissimulais mes prdilections. Je tentai mme d'en imposer  mes
yeux et  mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, 
les persuader de leurs mprises et de l'aberration de leurs
sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en dsespr, William
Percy, un jeune lord anglais, celui-l mme qui avait failli me
noyer, sans jamais oser lui tmoigner que par une ferveur
fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].

Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine,
je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun.
Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un
accident dans ma vie sexuelle. Malgr des efforts loyaux et
hroques, une tyrannique concentration de volont pour les fixer
sur la meilleure et la plus dsirable des femmes, mes postulations
charnelles se dtournrent bientt de toi et je ne t'aimai plus
que de toute mon me,  Blandine!  cette poque, des restes de
scrupules chrtiens, ou plutt bibliques, me dgotaient de moi-
mme. Je me faisais horreur et me croyais vritablement maudit,
possd, dsign aux feux de Sodome!

Puis, l'injustice, l'iniquit de mon destin me rconcilia,
sourdement, avec moi-mme. J'en arrivai  n'accepter en mon for
intrieur que le tmoignage de ma propre conscience. Fort de mon
honntet absolue, je m'insurgeai  part moi contre l'orientation
amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevrent de
m'difier sur la raison d'tre et la lgitimit de mes penchants.
Des artistes, des sages, des hros, des rois, des papes, voire des
dieux justifiaient et exaltaient mme par leur exemple le culte de
la beaut mle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me
retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les
brlants sonnets de Shakespeare  William Herbert, comte de
Pembroke, ceux, non moins idoltres, de Michel-Ange, au chevalier
Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de
Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de
Carpenter; j'voquais les jeunes gens du banquet de Platon, les
amants du bataillon sacr de Thbes, Achille et Patrocle, Damon et
Pythias, Adrien et Antinos, Chariton et Mlanippe, Diocls,
Clomaque, je communiai en toutes ces gnreuses passions viriles
de l'Antiquit et de la Renaissance qu'on nous vante
cuistreusement au collge en nous en taisant le superbe rotisme
inspirateur d'art absolu, de gestes piques et de suprmes
civismes.

Cependant ma vie extrieure continuait  tre une contrainte, une
dissimulation perptuelle. J'atteignis, au prix d'une discipline
impie,  la matrise du mensonge. Mais ma nature droite et probe
ne cessait de se soulever contre cette imposture. Reprsente-toi,
ma pauvre amie, l'antagonisme atroce entre mon caractre ouvert et
expansif, et ce masque dnaturant et calomniant mes impulsions et
mes affinits! Ah, je puis bien te l'avouer  prsent, plus d'une
fois, mon indiffrence charnelle pour la femme menaa de tourner
en une vritable haine. Et toi-mme, ma Blandine, tu faillis
m'exasprer contre ton sexe tout entier, toi, la meilleure des
femmes! Le jour o tu te flattas de me sparer de Guidon Govaertz,
je sentis ma pit presque filiale pour toi se transformer en une
complte excration. Dans ces conditions, tu comprendras que
souvent, refoul et isol, virtuellement anathme, je pensai
perdre la raison!

Plus d'une fois, je roulai sur la pente des aberrations. Puisqu'on
me taxe de monstruosit, me disais-je, puisque je suis dchu,
socialement rprouv, autant jouir du bnfice de mon ignominie.

Les forfaits sadiques d'un Gilles de Rais tentaient mon insomnie.

Te rappelles-tu l'enfant que tu arrachas un jour de mes bras?
Rageur, je te frappai d'un couteau, et, cependant, tu n'avais pas
lu dans mon arrire-pense! Un autre jour, quand nous habitions
encore  la ville, j'accostai un jeune rdeur du port, dguenill
comme les petits coureurs des grves de Klaarvatsch. Aiguillonn
par une perversion abominable, j'allais l'emporter  l'cart,
derrire un monceau de ballots.

Je soulevai le mioche sur mes bras: le garonnet souriait 
pleines lvres, il n'avait point peur, quoique je dusse avoir, en
ce moment, la face congestionne d'un apoplectique strangul par
l'asphyxie. Le monsieur voulait jouer sans doute et lui donnerait
ensuite la pice. L'enfant tait potel comme une pche, aussi
brun que ses haillons de velours, et ses yeux marrons ptillaient
d'espigle caresse. Tandis que je pressais le pas, la gorge sche,
il se mit mme, clin,  me tirer la barbiche. Le voile de soufre
et de bitume se dchira devant mes yeux. Je me rappelai mon
enfance, ma grand'mre, toi, Blandine, mon ange! Non, non! Je
dposai le petiot et m'enfuis. Depuis lors je rpudiai ces
sinistres suggestions enfantes par la foi catholique. Non, ne
dflore point l'innocence ou du moins pargne la faiblesse, me
disais-je. N'aspire que le parfum qui s'exhale vers toi! N'abuse
de l'enfant qui s'ignore ou du mle  venir!

Peu de temps aprs, mon aeule mourut. Je rsolus de me mettre 
la recherche de l'tre que je pourrais aimer selon ma nature;
c'est pourquoi je m'exilai en cette le; j'avais le pressentiment
d'y rencontrer mon lu. Guidon n'eut qu' se montrer pour que mon
coeur se projett aussitt vers lui. Je lui reconnus, avec des
aptitudes aux arts que j'aime, des orgueils et des notions de vies
diffrentes de ceux de la foule domestique. Comment, d'ailleurs,
demeurer insensible  la muette et dlicate imploration de ses
yeux? Il m'avait devin aussi bien que je l'avais senti. Lui seul,
le premier, assouvirait mon premier besoin d'tre! Si notre chair
a mal fait, la plus totale ferveur morale fut notre complice. Nos
sentiments s'accordrent avec nos dsirs!...

Mais non, la nature ne dsavoue, ne rpudie rien de ce qui nous
batifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre
nous ait enfants pour l'abstinence et la douleur. Imposture!
L'excrable crateur que celui qui se complairait en la torture de
ses cratures!  ce compte, le pire des sadismes serait celui d'un
prtendu Dieu d'amour! Notre supplice ferait sa volupt!...

Tu t'expliques  prsent ma vie, et tu comprends pourquoi je te
parle si orgueilleusement malgr ta splendeur d'me,  Blandine!

Tu m'as connu autrefois quelques amis de ma caste, des gens
excellents, une lite capable de toutes les indulgences et de
toutes les comprhensions, des penseurs, des esprits d'avant-
garde, qu'aucune spculation, ft-elle la plus ose, ne semblait
devoir effaroucher. Tu te rappelles combien ils me recherchaient.
Eh bien, souviens-toi de mes subites tristesses en leur compagnie
pourtant si cordiale; de mes clipses prolonges, de mes
apparentes bouderies. Quelle en tait la cause? Au milieu d'une
conversation enjoue, au plus fort de nos confidences et de nos
panchements, je me demandais quel accueil me feraient ces mmes
amis s'ils lisaient dans mon me, s'ils se doutaient de ma
diffrence. Et  cette seule ide, je m'insurgeais intrieurement
contre cet opprobre qu'ils n'eussent point manqu de m'infliger,
tout suprieurs et audacieux qu'ils se prtendaient. Les plus
gnreux se seraient abstenus de tout blme, mais m'eussent vit
comme un lpreux. Combien de fois en des milieux moins cultivs,
lorsque j'entendais fltrir, avec des gestes et des sobriquets
horribles, les amants de ma sorte, ne fus-je pas sur le point
d'clater, de proclamer ma solidarit avec les prtendus
transgresseurs et de cracher au visage de tous ces implacables
honntes gens!

Et mes souffrances aussi, quand on mettait la conversation sur la
galanterie et les bonnes fortunes! Forc de rire, de me mler 
cet assaut d'historiettes croustilleuses et mme de raconter  mon
tour une gaudriole ou une prouesse libertine, je me sentais lever
le coeur et me reprochais ma lche complaisance.

Le Berger de Feu dont tu m'entendis nagure conter la lgende
refusa de se rendre en plerinage  Rome pour se jeter aux pieds
du pape et implorer sa misricorde. Ce pcheur rpudiait tout
arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un
jour j'crivis  un rvolutionnaire illustre,  un de ces porteurs
de torches, qui passent pour tre en avance sur tout leur sicle
et qui rvent un monde de fraternit, de bonheur et d'amour. Je le
consultai sur mon tat comme s'il s'tait agi de celui d'un de mes
amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole
rassurante, un signe de tolrance, me rpondit par une lettre
d'anathme et d'interdit. Il criait _raca_ sur le transfuge de la
morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les tres
d'exception que le pape de la lgende pour le chevalier
Tannhuser. Ah! Ah! ce pape de la rvolution me voua pour la vie
au Venusberg ou mieux  l'Uranienberg!

Cette excommunication majeure qui aurait d me dsesprer me
rendit au sentiment de ma dignit individuelle, de mes devoirs
envers ma nature. J'ai puis la force de vivre conformment  ma
conscience,  mes besoins, dans l'iniquit mme qui m'tait faite
par l'humanit; mais, isol, je passai par des alternatives de
dcouragement et de rvolte, et tu t'expliqueras  prsent, ma
pauvre chrie, mes humeurs bizarres, mes prodigalits, mes excs,
mes exploits de casse-cou. Oui, je cherchais toujours l'oubli, et
plus d'une fois la mort!

-- Tu as souffert plus que moi, lui dit Blandine, comme il
s'arrtait soulag, avec une sorte de srnit, le visage presque
panoui, illumin de franchise, -- mais du moins ne souffriras-tu
plus par ma faute!... Je me convertis  ta religion d'amour, je me
dpouille de mes derniers prjugs. Non seulement je t'excuse,
mais je t'admire et t'exalte... je consens  ce que tu voudras...
Sois tranquille, Henry, tu n'entendras plus une plainte, encore
moins un reproche...

Guidon, celui que tu chris de corps et d'me, sera mon ami, je
serai sa soeur. Nous quitterons ce pays, si tu veux, Henry, nous
irons vivre ailleurs,  trois, modestement mais dsormais apaiss
et rconcilis...

Confondu par tant d'abngation, le Dykgrave s'cria:

-- Oh, ne pouvoir t'aimer que comme une mre, une mre encore plus
tendre que la meilleure, ma sainte Blandine, mais seulement une
mre!...

Elle lui ferma la bouche par ce cri:

-- Ah! voil pourquoi quelque chose m'empcha jadis d'aller
rechercher l'autre dans sa prison!

Il y avait du triomphe, de la jubilation dans ce dsespoir de
Blandine. C'tait la folie sublime du sacrifice. La femme
s'levait jusqu' l'ange.

Elle devait monter plus haut encore, rejeter toute jalousie
charnelle.

Joignant le geste  la promesse, elle demanda  Kehlmark d'appeler
Guidon, et quand le jeune homme se fut prsent, elle lui prit les
mains, elle les mit elle-mme dans celles du matre, puis elle
dposa un baiser chaste, mais secourable comme la tombe, sur le
front rougissant du disciple.



TROISIME PARTIE_
_LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR


I

 la suite de cette explication suprme, le Dykgrave,  qui
Blandine avait rvl une partie des manoeuvres de Landrillon,
celles dont elle n'avait pas t directement victime, mit le
domestique  la porte. Le comte prfrait affronter les pires
consquences de ce renvoi, plutt que de continuer  respirer le
mme air que ce fourbe, et Blandine, entirement acquise aux vues
de son matre, ne redoutait plus le scandale dont le drle l'avait
toujours menace.

Landrillon fut stupfait de cette excution inattendue.

Il croyait toucher au but, les tenir tous deux, Blandine et le
comte,  sa merci? Comment osaient-ils bien le chasser?

Vrai, il n'en revenait pas.

Mais, quoique interloqu un moment, quand Kehlmark, l'ayant fait
appeler, lui signifia ce cong  brle-pourpoint, son effronterie
reprit bientt le dessus:

-- Ouais, monsieur le comte, gouailla-t-il, vous croyez que nos
relations vont en rester l! Que nenni! Vous n'aurez pas fini de
sitt avec moi. On sait beaucoup de choses, car on n'a pas eu les
yeux et les oreilles en poche.

-- Canaille! fit Kehlmark en faisant baisser les yeux par un
regard intrpide et loyal au coquin qui se flattait de
l'intimider. Sortez! Je me ris de vos complots! Toutefois,
apprenez qu' la moindre diffamation qui nous viserait, moi ou les
tres qui me sont chers, je vous en rendrais responsable et vous
ferais traner devant les tribunaux...

Et comme le valet contractait les lvres pour lancer quelque
parole immonde, d'un geste Kehlmark le mit dehors, tte basse, en
lui faisant rentrer l'injure dans la gorge.


Ayant fait ses paquets, Landrillon, blme de rage, ivre de
vengeance, rejoignit Blandine, se flattant de se rabattre sur
celle-ci et de la terroriser pour deux.

-- C'est srieux. On me dclare donc la guerre? Gare  vous! lui
dit-il.

-- Vous ferez ce que vous voudrez! rpondit Blandine, dsormais
aussi calme et rassure que Kehlmark. Nous nous attendons  tout
de votre part!

-- Nous! On s'est donc remis avec le... bougre. Soyons poli! Pas
dgote la petite! Nous allons le partager avec son... gamin.
Pour tre poli, toujours! Mnage  trois! Tous mes compliments!...

Ces insinuations ne lui arrachrent mme pas un tressaillement.
Elle se borna  le considrer d'un air de mpris.

Cette impassibilit mit le comble  la stupfaction du groom.

La coquine lui chappait. N'aurait-il plus aucun pouvoir sur elle?
Pour s'en assurer:

-- Il ne s'agit pas de tout cela, reprit-il. Assez plaisant! Tu
as souscrit un pacte avec moi. On me chasse; tu me suivras.!

-- Jamais!

-- Comment dis-tu cela? Tu es  moi... As-tu racont  ton piteux
seigneur que tu t'es pouss du plaisir avec moi? Ou bien veux-tu
que je l'en informe?

-- Il sait tout! dit-elle.

Elle mentait  dessein pour parer toute attaque de la part de
Landrillon. S'il parlait, le comte ne le croirait pas. La noble
femme voulait que Kehlmark ignort toujours jusqu' quel point
elle s'tait sacrifie pour son repos; elle ne voulait point
l'humilier, ou plutt lui causer un ternel chagrin en lui
prouvant combien elle l'avait aim.

-- Et malgr cela, il te reprend! constata Landrillon. Pouah!
Vraiment vous tes dignes l'un de l'autre... Ainsi tu l'aimes
encore, ce dcati, ce pann?...

-- Tu l'as dit. Et, si possible, plus que jamais...

-- Tu m'appartiens. Je te veux, et sur-le-champ... Ne ft-ce
qu'une dernire fois?

-- Plus jamais; je suis libre et me ris dsormais de toutes tes
entreprises!


Landrillon fut tellement pris au dpourvu par cette volte-face et
mat par l'air dsesprment rsolu des matres de l'Escal-Vigor,
qu'au dehors il n'osa donner suite  sa conspiration et divulguer
ce qu'il avait vu ou, tout au moins, parler de ce qu'il
souponnait.

Au village, il prtendit avoir quitt l'Escal-Vigor de son propre
gr afin de s'tablir, et comme, du chteau, on ne dmentit point
cette version, cet vnement inopin ne donna point lieu  trop de
commrages.

N'osant encore rompre ouvertement en visire  son ancien matre,
il entreprit d'entamer sa popularit.

Ainsi il fit une cour assidue  Claudie, que sa luronnerie
grillarde avait toujours amuse, et il flatta l'amour-propre du
fermier des Plerins. Rebut par Blandine, il jetait son dvolu
sur la riche hritire de la ferme, mais ce caprice nouveau il le
mettrait au service de la haine inextinguible qu'il portait
dsormais  la matresse du Dykgrave, une de ces haines qui
reprsentent l'aberration de l'amour. Car il s'tait repris 
dsirer follement la femme qui lui chappait et qui l'avait jou.
Elle le frustrait, elle le volait, elle le spoliait.

Landrillon parut aussi aux offices, aux prches de Dom Balthus. Il
s'insinua dans les grces de la femme du pasteur et des deux
vieilles filles, les soeurs du fermier des Plerins.

L'ancien valet n'osait encore agir ouvertement, mais il
dchanerait un terrible orage contre Kehlmark, sa concubine et
leur mignon. Leur fiert, leur audace le passaient: Vrai, ils en
ont de l'aplomb et un toupet! Concilier des moeurs pareilles avec
de la dignit! Il ne leur manque plus que de tirer gloire de leur
ignominie!

Le gaillard ne se savait point si bon devin. Il se croyait le
droit de mpriser profondment son ancien matre. Les mille
gredineries auxquelles, troupier vendu de corps et d'me, absolu
prostitu, il s'tait livr durant son temps de bagne militaire ne
reprsentaient que bagatelles ne tirant pas  consquence. De tout
temps, le vice a condamn l'amour vrai, et les Kehlmark ont t la
rhabilitation des Landrillon. La turbe prfrera toujours
Barrabas  Jsus.

Pour commencer, Landrillon s'appliquerait  dtacher Michel
Govaertz du chtelain de l'Escal-Vigor,  refroidir le bel
enthousiasme du pre et de la fille,  chauffer la rancune de la
virago contre Blandine, puis  incriminer vaguement les rapports
de Guidon et de Kehlmark:

--  votre place, se hasarda-t-il  dire un jour  Michel et 
Claudie, je ne laisserais pas le jeune Guidon au chteau. Le faux
mnage du comte et de cette chipie est un mauvais exemple pour un
jeune homme!

 leur sourire tonn, il comprit qu'il faisait fausse route et
n'insista point.

Landrillon n'aurait pu fournir la preuve des scandaleuses
imputations qu'il brlait de formuler contre le matre de l'Escal-
Vigor. Dire qu'un instant le fourbe s'tait flatt de produire
Blandine contre lui!

Prvenu, averti, le comte se tiendrait  quatre, n'aurait garde de
se livrer, de se compromettre, de tomber dans un traquenard. Il
sauvait parfaitement les apparences.

La prsence de Guidon au chteau se justifiait sous tous les
rapports. Loin de s'en sparer, le comte venait de se l'attacher
comme secrtaire.

Un instant, Thibaut songea  suborner des tmoins,  corrompre les
manouvriers de Klaarvatsch, les cinq hercules que le comte
employait aux corves du chteau et qui posaient dans son atelier.
Mais ces gars simples et rudes taient fous de leur patron et
eussent assomm l'ennemi ds le premier mot qu'il leur et touch
de son plan. Il fallait ruser, les prendre, les gagner d'une autre
faon et peu  peu sans brusquer les choses.

Il se borna pour le quart d'heure  circonvenir ceux de
Klaarvatsch qui ne travaillaient pas  demeure au chteau, les
plastiques marins, les comparses des jeux athltiques et des
tournois dcoratifs, les personnages des sortes de masques et
tableaux vivants composs par le Dykgrave.

Landrillon les indisposa graduellement contre les cinq privilgis
et surtout contre le petit favori, les grands rles de ces
mascarades, comme les appelait le valet, d'ailleurs rigoureusement
exclu, pour cause de trivialit, de ces intermdes esthtiques.
Les figurants finissaient par convenir avec Landrillon que
l'ascendant de Guidon Govaertz, ce petit morveux encore imberbe,
sur le Dykgrave tait par trop considrable. Indisposs contre le
page, ils ne tarderaient point, calculait ce machiavel du fumier,
 voir de moins bon oeil, le chtelain.

D'autre part, l'ancien domestique, qui avait ouvert une sorte de
tourne-bride entre le parc de l'Escal-Vigor et le village de
Zoudbertinge, attirait l'attention ombrageuse des notables sur le
trop d'intrt tmoign par Henry aux va-nu-pieds de Klaarvatsch,
au rebut de l'le smaragdine.

Landrillon voyait souvent Balthus Bomberg  prsent. Il se bornait
 l'entretenir du faux mnage de Blandine et du comte, mais sans
lui faire entrevoir encore une irrgularit morale autrement
choquante, norme.

Le domin, qui se cassait la tte pour renverser et perdre le
Dykgrave, ne se ft jamais arrt, mme en imagination,  une arme
si malfique que celle dont Landrillon comptait se servir. Ah la
terrible explosion! Si cette mine-l clatait un jour, les pires
chenapans devraient lcher l'indigne favori! Pas un homme honnte
dans l'le ne tendrait encore la main au rprouv.

-- Comment faire, mon cher monsieur Landrillon, demandait, en
attendant, le cur  son nouvel alli, pour exorciser, pour
retourner ces fanatiques, pour les dtacher de cet ensorceleur, de
ce corrupteur?...

-- Oui, oui, corrupteur n'est pas trop dur! l'interrompait
Landrillon, avec un rire en dedans qui et donn  supposer bien
des choses  un autre qu' ce pasteur rigoriste mais born.

-- Notez, protestait celui-ci, que je n'en veux pas  ce mauvais
noble, mais que je suis uniquement entran par mon zle pour la
religion, les bonnes moeurs et la cause du bien!...

-- Pour bien faire, mon rvrend Monsieur, reprenait Landrillon,
avec sa mine chafouine, il nous faudrait dcouvrir chez le comte
de Kehlmark une transgression qui heurterait un prjug terrible
et en quelque sorte indracinable dans notre ordre social et
chrtien; vous comprenez ce que je veux dire, une abomination qui
crierait non seulement vengeance au ciel, mais aux pcheurs les
moins timors...

-- Oui, mais qui nous fournira la preuve d'un forfait de ce genre!
soupirait Bomberg.

-- Patience, mon rvrend Monsieur, patience! nasillait
cauteleusement le mauvais domestique.


Bomberg tenait ses suprieurs ecclsiastiques au courant de la
tournure plus favorable que prenaient leurs affaires.

Continuellement entreprise par Landrillon, Claudie commenait 
s'impatienter des lenteurs et des temporisations du comte de
Kehlmark. Ce qui contribuait  l'irriter, c'est que dans le pays
les prtendants vincs ne se gnaient point pour se moquer d'elle
et mme la chansonner dans les cabarets. Landrillon lui faisait
accroire que Blandine tenait encore le Dykgrave. Aussi la pataude
en voulait-elle de plus en plus  l'intendante,  cette
pimpesoue. Tout aussi rserv qu'avec Bomberg, Landrillon n'avait
garde de mettre dj la vhmente paysanne sur la vritable piste.
Ah nous en verrons de drles le jour o la Claudie saura toute la
vrit! Y en aura-t-il de la casse! songeait le trigaud en se
frottant les mains et en riant sous cape.

Il jubilait  l'avance, savourait, recuisait sa vengeance,
aiguisait voluptueusement l'arme dcisive, la repassant sur la
pierre, ne voulant frapper qu' coup sr et en toute scurit pour
lui.

Claudie, pourtant, ne renonait point  son grand projet. Elle
conquerrait Kehlmark sur sa ple rivale.

La voyant toujours si frue du Dykgrave, Landrillon,  qui sa
haine vigilante tenait lieu de vertu divinatoire, commena par lui
rvler la gne financire du comte, puis il prdit la dconfiture
du grand seigneur et mme son prochain dpart.

Contre l'attente du valet, Claudie, assez surprise, ne s'en montra
pourtant que plus porte pour le gentilhomme ruin. Elle se
rjouit presque de cette dbcle, car elle se flattait de prendre
le comte sinon par l'amour, du moins par l'argent.  partir de ce
moment, elle caressa mme un petit projet, infaillible  son sens,
dont elle ne souffla mot  personne.

Si Kehlmark tait ruin ou  peu prs, Claudie se trouvait assez
riche pour deux. Puis, restaient toujours le titre de comtesse, le
prestige attach  l'Escal-Vigor! Les Govaertz se sentaient de
taille  pouvoir redorer le blason des Kehlmark.

En attendant, Claudie entrait en apparence dans le mouvement de
dsapprobation entretenu et attis par Landrillon contre le
Dykgrave, et semblait mme encourager ostensiblement les
poursuites du larbin.

Dans la paroisse, les lurons ne se gnrent point pour dire que,
dpite de ne pouvoir dcrocher la couronne comtale, elle s'tait
rabattue sur la livre.

Il entrait dans la tactique personnelle de Claudie, d'isoler
compltement le Dykgrave, de lui mettre tout Smaragdis  dos;
puis, lorsqu'il serait rduit  quia, elle lui apparatrait comme
une providence. Elle brouillerait mme Kehlmark avec le
bourgmestre, et lui reprendrait le jeune Guidon.

Dj Kehlmark avait donn sa dmission de Dykgrave; il renonait
aussi aux prsidences des confrries et des socits d'agrment;
il se dsintressait de la vie collective. Plus de largesses, plus
de ftes. Il n'en fallut pas plus pour lui faire perdre les deux
tiers de sa popularit.

Claudie s'tait rconcilie avec les deux soeurs de son pre, 
l'insu de celui-ci. Autorises, instigues par leur nice, elles
forcrent leur frre  mettre les pouces: Tu rompras avec le
matre de l'Escal-Vigor, ou tu nous feras dshriter ta chre
Claudie!

Govaertz se serait peut-tre rebiff, mais il n'avait pas le droit
de compromettre l'avenir de ses enfants. Claudie vint  la
rescousse et dclara ne plus vouloir devenir comtesse. En outre,
elle attaqua son pre par la vanit. Depuis que le comte tait
revenu au pays, lui, Michel Govaertz, ne comptait plus pour rien.
Il n'tait plus bourgmestre que de nom.

Govaertz finit par se jeter dans les bras du domin.

Ce fut un vnement lorsque le pre et la fille rentrrent 
l'glise.

Le pasteur tonna avec plus de virulence que jamais contre le
chtelain et sa concubine. Durant l'office, Claudie contemplait,
avec une curiosit avide, les fresques reprsentant le martyre de
saint Olfgar.

En se rapatriant avec Bomberg, le bourgmestre se brouillait
infailliblement avec Kehlmark. Govaertz, toujours conseill par sa
fille, accentua cette rupture, en rappelant le jeune Guidon. Mais,
sur ces entrefaites, celui-ci avait atteint sa majorit, et il fit
 son pre, l'accueil qu'il avait fait autrefois  la dmarche du
domin.

Cette insubordination du gamin surprit Claudie, mais sans lui
donner autrement  rflchir.

Quant aux htes de l'Escal-Vigor, ils ne vivaient plus que pour
eux-mmes. Depuis le renvoi de Landrillon, Kehlmark avait cess
ses visites aux Plerins. C'est ce qui avait mme dtermin
Claudie  lui faire la guerre.

Kehlmark, de nouveau transfigur, avait repris tout son courage et
sa belle philosophie.

Durant la priode de ses dchirantes explications avec Blandine,
il tait retomb dans ses humeurs sombres;  prsent il s'tait
reconquis, il rpudiait ses dernires attaches chrtiennes; il se
croyait, mieux qu'un rvolt, un aptre; c'est lui qui prendrait
l'offensive et qui jugerait ses juges.


En attendant l'occasion d'entrer en scne, il s'armait de
lectures, compilait des documents, runissait dans l'histoire et
la littrature des exemples illustres et apologtiques.

Certes, le mdecin consult autrefois par Mme de Kehlmark, ne
supposait point  quel genre d'apostolat se serait livr celui
dont il prvoyait le gnie et l'exceptionnelle destine...


 quel moment Landrillon s'avisa-t-il de faire part secrtement 
Bomberg, et seulement  celui-ci, des prsomptions majeures 
tablir contre la conduite du comte? Probablement le jour o
Claudie lui donna  entendre qu'elle en tenait encore profondment
pour Kehlmark.

Au premier mot que le domin apprit de l'aberration passionnelle
de son ennemi, il feignit une sorte de douleur scandalise et de
commisration professionnelle. Au fond il exultait! Mais comment
exploiter ce bienheureux opprobre contre le comte? Il n'y avait
pas de preuves. Et en et-on tenu, qu'il et fallu se rsoudre 
publier la honte du jeune Govaertz! Les deux allis convinrent
d'attendre encore une occasion opportune. Qui sait peut-tre,
parviendrait-on  retourner un jour le petit dvoy contre son
excrable naufrageur?

En attendant, la popularit du Dykgrave continuant  baisser,
Landrillon se remettrait  travailler, avec quelque espoir de
succs, ces rdeurs de Klaarvatsch dont le comte avait fait si
longtemps son entourage de prdilection et dont les plus rogues
demeuraient encore  son service.

-- Comment n'ai-je pas devin tout cela, plus tt! songea Bomberg
aprs le dpart du dlateur, en se frappant la tte. Triple buse
que je suis! Mais tout aurait d m'avertir, me donner l'intuition
de ces horreurs! Les parents de ce libertin ne s'taient-ils pas
aims  un excs qui crie vengeance au ciel! Ne vivant que pour
eux-mmes, pour eux deux; limitant la raison d'tre de l'univers 
leur exclusive dualit corporelle et morale, dans leur monstrueux
gosme ils n'avaient mme pas voulu avoir d'enfants, tant ils
craignaient de se distraire l'un de l'autre!

Le domin avait t renseign sur cette particularit par son
prdcesseur. Henry n'tait mme n que par hasard, aprs
plusieurs annes de ce mariage dnatur.

D'ailleurs,  l'poque dj lointaine o Henry de Kehlmark se
bourrelait la conscience  cause de son inversion, ayant appris
par son aeule  quel excs ses parents s'taient adors, il
attribuait cette anomalie au regret impie que les siens durent
prouver lors de sa conception.

Sans doute s'en taient-ils voulu d'avoir mis au monde un tre qui
s'introduirait en tiers dans leur tendresse. Le jeune comte
s'imagina longtemps avoir t engendr sous l'empire de cette
maternelle rancune. Ce sentiment d'aversion n'avait pas persist
chez cette femme aimante. Henry en avait eu la preuve. Nanmoins
il demeura persuad, jusqu'au jour de son complet affranchissement
moral, que l'enfant procr sous l'influence d'une antipathie
devait fatalement tre boulevers aussi dans ses affinits et
rendre  la femme en gnral la rpugnance que lui avait un moment
tmoigne sa mre.

Telle tait encore la conviction de Bomberg.

Mais  prsent, Henry tait revenu au sentiment de sa dignit, de
son autonomie et de sa conscience.

Avec Guidon et Blandine, il se sentait de force  crer la
religion de l'amour absolu, aussi bien homo qu'htrognique.

Il s'exaltait comme un confesseur  la veille d'un dpart pour une
mission imprieuse, fatale.



II

Dans quelques jours Kehlmark, Blandine et Guidon quitteraient
l'Escal-Vigor sans esprit de retour.

Blandine, avertie par des pressentiments, avanait mme les
prparatifs du dpart. Elle avait hte de regagner la grande ville
et la villa o s'tait teinte la douairire de Kehlmark.

Landrillon voyait sa proie lui chapper. Il se flattait d'obtenir
Claudie, mais il tenait peut-tre davantage  se venger des gens
du chteau. Aussi rsolut-il de brusquer les vnements de part et
d'autre.

C'tait la veille de la vhmente kermesse de Smaragdis, la date
sacramentelle des fianailles. Landrillon se rendit aux Plerins
et pressa Claudie de faire un choix entre le comte et lui. La
rustaude lui demanda quelques heures de rpit. Elle se proposait
de faire le lendemain matin une suprme dmarche auprs du comte.

-- Ah , qu'est-ce qu'elles ont donc toutes  s'entorcher de ce
particulier! se rcria Landrillon. Non, non, Claudie, il n'y a pas
d'avance  t'entter  son sujet. Tourne-toi plutt de mon ct,
maintenant qu'il est ruin, je vaux mieux que lui sous tous les
rapports. Consens...

-- Pas avant que je lui aie parl une dernire fois.

-- Peine perdue... Autant te flatter de rchauffer un refroidi, de
faire un homme d'un...

Landrillon se retint et ne lcha pas encore le mot abominable
qu'il avait sur les lvres.

-- Il suffit de savoir s'y prendre! observa Claudie.

-- De plus apptissantes que toi y perdraient leurs avances!
Voyons, tu tiens tant que a  devenir comtesse!

-- En effet.

-- Mais quand je te dis qu'il n'a plus un clou. C'est Blandine qui
l'entretient. Dans quelques jours, ils auront quitt le pays et le
chteau sera vendu. Si tu voulais, Claudie, nous nous marierions,
nous rachterions l'Escal-Vigor...

-- Non, Kehlmark sera mon poux. Il faut une comtesse dans un
chteau. D'ailleurs, il n'aime plus cette Blandine...

-- Mais il ne t'aime pas davantage...

-- Il m'aimera...

-- Jamais...

-- Pourquoi, jamais?

-- Tu verras!

-- coute, lui dit-elle, tu sais l'usage tabli en cette le.
Demain est le grand jour de la kermesse, la Saint-Olfgar... Or,
malgr les vques catholiques ou protestants, depuis que les
femmes de Smaragdis dchirrent l'aptre qui se refusait  leur
folie,  chaque anniversaire du martyre les jeunes filles ont
coutume de se dclarer au garon timide ou rcalcitrant qu'elles
convoitent pour poux. Je vais user de ce droit. Demain matin, je
me rendrai  l'Escal-Vigor et je me fais fort de revenir du
chteau avec la promesse du chtelain...

-- Lanlaire!

-- Tu ne crois point? Eh bien j'en suis si sre, moi, que s'il me
refuse je me donnerai  toi, Landrillon. Je serai ta femme, et
mme, ds demain soir, aprs la danse, je te paierai comptant...

Par cette brutale promesse, l'orgueilleuse fille ne croyait
s'engager  rien.

En ce cas, je cours faire publier nos bans! exulta Landrillon,
sachant, mieux que la pataude,  quoi s'en tenir sur les vellits
matrimoniales de son ancien matre. Saint Olfgar te soit
secourable! ajouta-il en ricanant, comme elle se retirait,
persuade de sa conqute.


Le Dykgrave reut Claudie avec beaucoup de dignit et de
dfrence. Son air de mlancolie sereine en imposa d'abord  la
visiteuse. Elle finit tout de mme par lui dire sans prcautions
oratoires l'objet de sa dmarche.

Kehlmark ne la rebuta point. Il l'interrompit d'un geste distant
et la remercia avec un sourire qui parut  la grossire paysanne
un dfi, une moquerie, incapable qu'elle tait d'y scruter un
immense, un tragique renoncement.

-- Vous riez, protesta-t-elle rageuse, mais songez donc, monsieur
le comte, que tout comte que vous tes, je vous vaux bien... Les
Govaertz, tablis depuis aussi longtemps dans Smaragdis que les
Kehlmark, sont presque aussi nobles que leurs seigneurs.

Mais se faisant subitement cline et suppliante:

coutez, monsieur le comte, reprit-elle, prte  se donner  lui
s'il l'y et encourage par le moindre signe, je vous aime, oui,
je vous aime... Je me suis mme imagine longtemps que vous
m'aimiez, dit-elle en levant le ton, exaspre par cette attitude
sereine dans laquelle elle ne devinait pas une douleur tarie, la
cicatrice d'une plaie longtemps incurable. Autrefois, vous me
tmoigniez quelque gentillesse... Je n'eus point l'air de vous
dplaire, il y a trois ans, au dbut de votre installation ici.
Pourquoi ce jeu? Moi, je vous ai cru et j'ai rv devenir votre
femme! Forte de cette conviction, j'ai conduit les plus riches
prtendants de la contre, mme des notables de la ville...

Comme il ne soufflait mot, aprs un silence elle se dcida 
frapper le coup dcisif:

-- coutez, reprit-elle, on dit, comme cela, que vous n'tes plus
trs bien dans vos affaires; sauf respect, si vous vouliez il y
aurait peut-tre moyen...

Cette fois il plit; mais d'un ton mesur, paterne:

-- Ma bonne fille, les Kehlmark ne se vendent point... Vous
trouverez plus d'un pouseur sortable chez ceux de votre caste.
Toutefois, croyez bien que ce n'est point par orgueil que je
refuse votre offre... Moi, je ne puis vous aimer, entendez-vous?
Je ne le puis... Suivez mon conseil... Acceptez un brave garon
pour mari... Il n'en manque point dans cette le si prospre. Je
ne suis point le compagnon qui vous conviendrait.

Plus il parlait avec componction, sage et persuasif, plus la
passion de Claudie se mettait  bouillir. Elle tait tente de ne
voir en lui qu'un mystificateur hautain, qu'un fat orgueilleux qui
s'tait moqu d'elle.

-- Vous disiez  l'instant qu'un Kehlmark n'tait pas  vendre!
dit-elle, haletant de dpit. Peut-tre n'y ai-je pas mis le prix!
Mamzelle Blandine,  ce que l'on raconte, vous a tout de mme fait
accepter quelque douceur!

-- Ah Claudie! dit-il, d'un ton navr qui ne la dsarma pourtant
point. En voil assez! Rompons cet entretien, mon enfant. Vous
devenez mchante... Mais je ne vous en veux pas!... Adieu!

Son regard froid et fixe, trangement chaste, o se concentrait on
ne sait quelle foi, quelle rsolution, la congdia mieux que tout
geste.

Elle sortit en battant les portes, outre.

-- Eh bien, fit Landrillon, qui la guettait  l'entre du parc,
que vous avais-je dit? Il ne t'aime point, il ne t'aimera jamais.

-- Mais qu'est-ce donc que cet homme-l? Ne suis-je point belle,
la plus belle de toutes?... D'o provient tant de froideur!

-- Pardine, c'est facile  t'expliquer... Il ne faut point
chercher bien loin... C'est, comment dirai-je, un type dans le
genre de saint Olfgar... Non, je fais injure au grand saint.

-- Que veux-tu dire?

-- Pour parler plus clairement, ce beau monsieur a eu le mauvais
got de te prfrer ton frre...

Elle lui clata de rire au nez, malgr sa rage. tait-il assez
farceur, ce Landrillon?

-- Il n'y a pas  rire, c'est comme je te le dis...

-- Tu mens! tu draisonnes! Comment avancer pareilles bourdes...

-- Mieux que a. Guidon le paie de retour.

-- Impossible!

-- Mettez donc le gamin  l'preuve... C'est bien simple. Il a
pass vingt et un ans, je prsume, quoiqu'il y paraisse  peine...
Tu viens de recourir  l'une des coutumes du pays. Il en est une
autre qui s'applique  ton frre. Ce soir, tout gars de son ge
n'est-il pas tenu d'aller  la danse et de faire choix d'une
compagne provisoire ou dfinitive?... Gageons que le damoiseau se
montrera aussi frigide en prsence de n'importe quel cotillon que,
tout  l'heure, son protecteur l'tait devant vous.

-- Va donc! profra Claudie d'une voix  la fois sourde et
sifflante. Ah, les hypocrites, les infmes! Mais malheur  eux!

-- Pardi! Ah, tu vois clair, enfin! Ce n'est pas malheureux! En
faisant l'empress auprs de toi, le noble sire se flattait de
donner le change sur ses vritables ardeurs...

Et il lui raconta tout ce qu'il avait surpris; inventant,
amplifiant, l o il n'aurait pu invoquer le tmoignage de ses
sens.

Elle suffoquait de dpit, mais manifestait surtout un vertueux
dgot:

-- coute, disait-elle  Thibaut; je me donnerai  toi, ce soir
mme. C'est jur. Mais d'abord, tu me vengeras de tous, 
commencer par mon frre, ce sournois, ce pourri que je renie!

Avec cette intelligence de la haine, elle tait rsolue  frapper
Guidon pour mieux atteindre Kehlmark.

-- Pas d'esclandre, surtout! dit Landrillon.

-- Sois tranquille. Le moment nous favorise. La kermesse excuse
bien des extravagances! murmura-t-elle avec un sourire affreux.

Pour l'honneur du nom de Govaertz, elle ne divulguerait point ce
qu'elle savait de la situation de son frre auprs du Dykgrave.
Elle se contenterait de mettre Guidon en posture humiliante et
dsagrable. Elle le mettrait aux prises avec quelques gaillardes,
au pralable suffisamment prpares  une agression par les
liqueurs et les bires. Mais, comme la suite le prouvera, elle
avait trop prsum de son sang-froid et compt sans l'ardeur et le
vertige de sa vengeance.


III

Ce jour-l, pass midi, les femmes de Smaragdis dambulent par
bandes, de baraque en baraque, de taverne en taverne, criardes,
turbulentes, provocantes, et battent ensuite les routes, du soir
jusqu'au fond de la nuit.

De leur ct, les jeunes gens aussi rdent par coteries, bras
dessus, bras dessous. Les mles entreprennent les femelles, mais
celles-ci se montrent encore plus agressives.

Au dbut de la campagne, il ne s'agit que d'escarmouches, d'un
simple assaut de propos graveleux, de parades et de bravades.

Des deux parts on se nargue, on s'chauffe. Mille agaceries. On se
provoque de la parole et mme du geste.

treintes furtives, bourrades, attouchements, subterfuges et
simulacres: on leurre les postulations, on lude les redditions de
compte.

Les deux camps, les deux sexes ont l'air d'ennemis qui tiraillent,
se tenant sur le qui-vive, gardant leurs positions. On s'observe,
on se hle, on se dprcie, on marchande, on maquignonne. Dfense
aux amoureux de se joindre avant le soir. Dans les guinguettes,
les hommes fringuent et toupillent entre eux, de mme les femmes.
Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs...

Si pendant la journe une bande de femmes rencontre une colonne de
gars, c'est un feu crois, une canonnade de propos obscnes,
normes. Les corps  corps se prolongent, le temps de prendre ou
de se laisser drober un baiser, parmi les pousses, les
pinceries, et autres bagatelles de la porte. Vareuses et corsages,
jupes et culottes, de se froisser et de se rper sur les
contorsions.

 la tombe de la nuit, aprs le coucher du soleil, et une sorte
de fanfare furieuse sonne aux quatre coins de l'le, s'ouvre
l're des engagements de consquence.

Les amoureux rejoignent leurs amies et, aussitt forms, les
couples de promis ou de partenaires d'une nuit deviennent sacrs
pour les hordes chasseresses, lesquelles continuent  dferler,
clamantes, houleuses, dans la tnbre complice.

 chaque collision, des dfections se produisent de part et
d'autre, des appariements s'oprent entre transfuges. Aussi
hardies que les hommes, les femmes finissent par se pourvoir.

Les colonnes s'claircissent  la suite de ces liminations
ritres.

Cela dure jusqu' ce que toutes ou  peu prs aient conquis leurs
danseurs et leurs coucheurs pour le reste de la fte. Les
dernires, naturellement, sont les plus enrages. Parfois la
malice des lurons consiste  esquiver leurs recherches,  se faire
traquer et donner la chasse par ces femelles en folie. Ils
feignent d'abandonner la partie, jouent  cache-cache, semblent
vouloir se drober  la galante corve.

Alors excites par la boisson, la danse, les contacts, les
tortillements, rauques, presque cumantes, elles errent, comme des
louves en rut, de carrefour en carrefour, ou se tiennent replies
dans les taillis, muettes,  l'afft de la proie.

Au loin, des chants moqueurs rpondent  leurs chants tragiques.
Le gibier les nargue, prenant plaisir  dpister,  frustrer les
chasseresses goulues.

Malheur au tranard,  l'isol: il paie pour les autres.

Malheur mme au profane ou  l'tranger qu'elles abordent; il est
somm de faire son choix ou de suivre, de servir celle  qui le
sort l'adjuge. De sinistres histoires dfraient depuis longtemps
le rpertoire des chanteurs de complaintes et ce n'est point le
seul Olfgar qui fut victime de la luxure des lices de Smaragdis.

Henry de Kehlmark n'ignorait point ces traditions violentes.
Aussi, quelque friand qu'il ft de dduits originaux, il avait
toujours vit de sortir cette aprs-midi de kermesse. C'tait
mme la seule fte publique, la seule tradition locale qu'il
boudt. On lui avait pass jusque-l cette abstention en raison
des excs et de l'normit mme de cette saturnale. Un si haut
personnage ne pouvait dcemment se commettre avec ces nergumnes.
Ce jour-l, les filles honntes aussi se claquemuraient chez
elles, de mme les jeunes poux et les fiancs, partisans
d'effusions moins incendiaires.

La visite de Claudie avait laiss Kehlmark dans un tat de
dpression qu'il n'avait plus connu ces derniers temps. Il se
dsolait de la haine que lui porterait cette virago. Il se
reprochait mme de ne pas lui avoir confess la vrit. Mais c'et
t trahir Guidon, le perdre peut-tre. Non, ce qu'il avait pu
avouer  une sainte comme Blandine, il ne pouvait s'en ouvrir
auprs d'une crature aussi grossire que Claudie.  plus juste
titre, il se repentait de la comdie amoureuse qu'il avait si
longtemps joue auprs d'elle.

Guidon, nerv par le malaise de son ami qui crut devoir lui taire
cette dmarche de Claudie, avait manifest l'intention de sortir
et de faire un tour de foire, dans l'espoir que le grand air le
remettrait.

Henry s'effora de le retenir, de le dissuader de cette sortie.

Mais il semblait au jeune Govaertz qu'on l'appelt imprieusement
l-bas, au village. Des embches occultes, des fluides malfiques
les entouraient.

-- Non, laisse-moi, finit-il par dire  Kehlmark,  deux nous
augmenterons encore notre fivre et l'horripilation inhrente,
faut-il croire,  cet anniversaire. Nous finirions par nous
quereller ou du moins par ne plus si bien nous entendre. Jamais je
ne me suis senti si irritable et si navr. On dirait d'un
urticaire moral. Ces miasmes de folie bestiale saturent jusqu'
notre retraite. Mieux vaut encore les affronter  l'air du large.
Puis, comme nous partons demain, ce sera ma dernire promenade
dans Smaragdis, mes adieux  l'le natale o je souffris tant,
mais pour aimer, jouir encore davantage, me reconnatre en toi...

Kehlmark tenta donc vainement de le dtourner de cette flnerie.
Guidon semblait aimant par une force occulte qui l'appelait
imprieusement au dehors.

Sans mfiance, le fils Govaertz s'tait attard sur le champ de
foire,  badauder avec d'anciens camarades. L'ide qu'il allait
les quitter pour toujours leur prtait un nouvel attrait. Il s'en
fut tirer  l'arc,  la perche et au berceau, jouer aux quilles et
au palet; courut lutter nu jusqu' la ceinture avec ceux de
Klaarvatsch, s'amusant  ces treintes courtoises et mme
cordiales,  ces tides corps  corps; il fut tomb quelquefois,
il en tomba d'autres, souriant de sa force, de sa grce souple,
oubliant en ce moment les joies profondes de l'esprit et de l'art.

Guidon ne songeait mme pas  cette circonstance, capitale en
cette journe, qu'il venait d'atteindre sa majorit, qu'il avait
l'ge d'une liaison obligatoire avec une fillette du pays. L'usage
et la loi de Smaragdis ne lui taient plus prsents  l'esprit. Sa
rverie voguait dj vers l'au-del.


IV

La fte gonflait, se tendait et s'effrnait...

Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposes sur
l'estran montait une odeur de moules cuites mle au parfum du
varech et du frai accrochs aux brise-lames. Les chandelles
s'allumaient sur les trteaux et aux ventaires. Il rgnait une
cacophonie de tambours, de cymbales, de _rommelpots_, de pitreries
railles; les guinguettes rsonnaient d'accordonies hoquetantes
bafoues d'clats de fifre; les spectacles du soir commenaient
dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient
cho  la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait
quelle houle humaine, quelle trpidation charnelle, quelle
tourmente de stupre dans les campagnes.

Jamais la mer n'avait t si phosphorescente. Des feux Saint-Elme
s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mts des yachts et des
barques pavoiss.

Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperu violemment
clair comme une architecture d'meraude, puis un voile de sang
s'appliqua, sur la faade tourne du ct de l'Ocan.

Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se
rencontraient  l'cart des villages. Elles hurlaient leur envie,
ils gesticulaient leur dsir...

Guidon avait enfin pris cong de ses camarades, ceux du bourg
misreux de Klaarvatsch. Bouscul, il pressait le pas pour sortir
de la mle foraine qui commenait  l'obsder, et regagner
l'Escal-Vigor. L'ide de son ami lui revint pleine de doux
reproche, de conjuration et de nostalgie.

Au passage, des regards intimidrent le transfuge. On se le
dsignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements.

Il s'arrtait pour respirer loin de la zone des pousses, quand,
prt  s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant 
l'entre du parc de l'Escal-Vigor, une bande dboucha d'une alle
latrale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs.

-- Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes!

--  le joli garon qui se drobe!

-- Fi donc! Un jour de kermesse!

-- Par saint Olfgar! Cela vous a le duvet  la lvre et n'a jamais
touch  une fille. Demandez plutt  sa propre soeur!

Elles le pressaient, lui tenaient force propos incendiaires avec
volubilit; elles menaaient de le fouiller, se frottaient  lui
avec des dhanchements, en se renversant, le corsage relch, la
bouche entr'ouverte comme une corolle de fleur pme au soleil.

-- Elles ont raison, frrot! intervint Claudie, en s'avanant,
atrocement pateline. Il y a longtemps que tu es homme. Remplis ton
devoir de galant. Fais ton choix. Que te faut-il pour te dcider?
Voici dix rudes compagnes qui t'ont attendu, des plus belles de la
contre. Elles ne manquaient point d'amateurs. Ne les as-tu pas
entendues bramer tout le jour par la campagne? Mais sur ma
recommandation, elles ont consenti  t'accorder la prfrence.
Aucune ne se rendra  une autre sommation avant que tu ne te sois
dcid... Et pourtant, je te le rpte, ils abondent ce soir par
les chemins, les solides et les flamboyants coqs qui haltent
aprs ces poules friandes et qui se rgaleront de celles que tu
ddaigneras!... Allons, prononce-toi!  laquelle va ta fantaisie
de nouvel homme?  qui les prmices de ta force?

Le jeune homme devina un sinistre persiflage en ces paroles
flatteuses, les premires qu'elle lui adresst depuis de longs
mois qu'ils taient brouills, et, au lieu de rpondre  sa soeur,
il se flatta d'amadouer les dix autres femelles, solides
gaillardes du type de Claudie, la gorge abondante et la croupe
lastique.

-- Je le regrette, les jolies filles; je suis press, je
reviendrai tout  l'heure; on m'attend au chteau!

-- Au chteau! se rcrirent-elles. Au chteau! On n'y a pas
besoin de toi, aujourd'hui.

-- Le Dykgrave se passera bien de tes services! -- C'est kermesse
et campo pour tout le monde! -- On chme chez les matres comme
chez les valets! -- Le plaisir prime la corve! -- L'amour passe
avant le devoir! -- Puis, il a de quoi s'occuper avec sa Blandine,
ton Dykgrave! dit Claudie d'un ton qui ouvrait  Guidon les pires
alternatives.

-- Quand je vous assure, mes friandes poulettes, que ma prsence
l-bas est indispensable, je ne me suis dj que trop attard!

Et il voulut passer outre, presser le pas.

-- Tarare! On t'attendra encore! Tu vas retourner avec nous au
village; tu nous feras danser toutes; et ensuite, pour la
reconduite, tu choisiras l'une de nous, avec qui tu te comporteras
selon la loi des honntes gens de Smaragdis...! Montre que tu es
un digne Govaertz!

Il continuait  se dfendre; elles le harcelaient, excites par
Claudie:

-- Oui, oui, il faut qu'il y passe! Il paiera son tribut comme les
autres!  chacun son devoir,  chacune son d! Sus au
rcalcitrant! Ton patron attendra bien. Une heure de plus ou de
moins ne fait rien  l'affaire!...

Il se dbattait non sans impatience rageuse, effarouch; mais
elles taient solides, se piquaient au jeu. Plus il rechignait,
plus elles se torchaient de lui.

-- Hardi, mes filles!  l'assaut mes gaillardes! N'y aura-t-il
personne pour faire danser ce grand nicaise!

Dans le conflit elles flairaient le mle sveux et cambr, et son
haleine prcipite par ses efforts le leur rendait plus savoureux
et plus apptissant encore. Elles le bafouaient en le caressant;
le ttaient, l'empoignaient au hasard, qui par un bras, qui par
une jambe; l'une lui faisant une ceinture, l'autre un collier de
ses bras; mais il se dbattait ferme  prsent; se trmoussait
pour de bon, et aurait mme fini par leur chapper malgr leur
acharnement.

Mais cette vasion et fait encore moins le compte de Claudie que
le leur. La rsistance du jeune homme l'difiait compltement sur
sa froideur  l'gard de la femme. Landrillon n'avait rien
invent. En elle une jalousie terrible se donnait les apparences
d'un vertueux mpris.

-- Il se rendra! Faut qu'il se rende! hurlait-elle. S'il ne veut
tre  l'une de vous, il sera  toutes!

--  la rescousse, Landrillon! appela-t-elle, car, en prvision
d'une lutte ingale o elles auraient eu  faire  trop forte
partie, elle avait apost son complice dans les taillis de
l'accotement. Un coup de main, Landrillon!

Il tait temps: Guidon chappait  ses perscutrices en leur
laissant entre les mains sa veste et mme une partie de son tricot
et de ses grgues.

-- Halte-l, Joseph! gouailla Landrillon en le terrassant au moyen
d'un croc en jambe.

Tenu sous le valet qui l'avait pris  la gorge, Guidon se
dfendait de son mieux, battait des pieds et des poings, essayait
mme de mordre.

-- Une ficelle! demanda Landrillon. C'est que le petit bougre rue
comme un diable! Attachons-lui les mains et les pieds!

-- Oui, oui!

Faute de ficelle, les gaupes lacrrent leurs mouchoirs de cou.
Dpoitrailles, la gorge au vent, cheveles, meurtries, du sang
aux ongles, dans l'air opaque et fauve de cette lisire de bois,
elles auraient voqu les mnades.

-- Lche!  moi! Au secours! criait la victime.

Deux fois il rompit ses liens. Du sang coulait de ses poignets et
de ses chevilles.

Claudie, plus froce que les autres, mais mieux avise, poussa un
cri de triomphe:

-- Tiens! La courroie de cuir qui retient ses culottes!

-- Au fait, elles peuvent tomber  prsent! ricana le domestique.

Et elle-mme dboucla cette ceinture dont Landrillon garrotta les
jarrets du patient.

Cette fois, Guidon, rduit  l'impuissance, gisait, aux trois
quarts nu, car les furies ne s'taient pas contentes de lui
rabattre les chausses, elles avaient mis son vtement en pices.

Alors, sur l'instigation de Claudie, les serres de ces harpies
violrent,  tour de rle, la chair rcalcitrante et horrifie du
malheureux.

Guidon avait fini par se taire; il pleurait, essayait de se
raidir; ses tortillements devenaient des convulsions, il pantelait
malgr lui; son spasme tournait au rle de l'agonie, et au lieu de
sve elles ne tiraient plus que du sang. N'importe. L'attentat
recommena. Elles juraient de tarir ses forces, mais, essouffles
par leur action, cessaient leurs clabauderies.

Cependant, aux cris pousss d'abord par la victime et ses
perscutrices, d'autres femmes, d'autres villageois taient
accourus des rtisseries et des bastringues. Ivres, affriols, ds
qu'on les et mis au courant, ils applaudirent, jubilrent,
trouvant la plaisanterie croustilleuse.

On s'attroupait, on faisait cercle, on jouait des coudes pour
voir. Des couples qui s'taient carts interrompirent leurs
intimes bats pour venir prendre leur part de ces drisions
rotiques. De tout jeunes gamins, la marmaille de Klaarvatsch, les
porteurs de torches des srnades, clairaient, bants, cet atroce
mystre ou en mimaient l'indcence. D'autres s'appelaient comme
des hynes  la cure et, tandis que les cuivres funambulesques
continuaient de rauquer, ces rires taient vraiment ceux des
animaux profanateurs. Les jeunes mles qui avaient langui pour
Claudie la flattaient de leurs trmous lascifs et balourds,
pendant que du geste et de la parole elle continuait  exciter ces
corybantes. Que ne le dpeaient-elles  vif? Allait-il prir
dissqu sous les ongles?

Les sicles couls avaient probablement vu les arrire-aeules de
ces immolatrices s'acharner ainsi sur des naufrags, danser autour
d'un bcher d'paves; et, aux temps fabuleux, saint Olfgar avait
d voir semblables rictus de cannibales faire la nique  son
agonie.

Landrillon, irrmissiblement compromis, ne gardait plus aucun
mnagement et, volant de l'un  l'autre, racontait  sa faon les
mystres de l'Escal-Vigor, dvoilait  qui voulait l'entendre les
stupres de Guidon et de son protecteur, mettant de cette faon la
religion et les bonnes moeurs dans son jeu: le sclrat obscne
devenait un justicier, le crime un acte de salubrit et de
vindicte publique.

Il avait suffi au misrable de prononcer un seul mot d'accusation
pour que toute l'le ft comme ivre et ne se connt plus.

Pas un qui n'et donn de son pied dans les reins du coupable.
Quelques-uns s'en tenaient les ctes. D'autres trouvaient qu'il
n'en avait pas encore assez.

-- Quand vous l'aurez achev, disait Landrillon aux femelles, nous
le jetterons  la mer.

-- Oui,  la mer, l'infme!

Et ils allaient le transporter vers la grve,  travers la foire,
quand une diversion s'opra.


V

Depuis le dpart de son ami, le comte de Kehlmark n'avait plus eu
de repos. Il ne tenait plus en place. Son agitation augmentait 
mesure que la kermesse lointaine approchait de son plus haut
priode de frnsie. Il suffoquait comme dans l'attente d'un orage
lent  clater.

-- Quelle tourmente de plaisir! disait-il  Blandine, qui
s'efforait, maternelle et balsamique, de le distraire de son
accablement. Jamais ils n'ont men pareil sabbat!  entendre ces
clameurs, on dirait qu'ils s'amusent  s'entr'gorger!

Les autres annes, la cacophonie, le hourvari forain, ptarades,
sifflets, orgues et pistons, ne lui parvenaient point en rafales
tellement significatives. Aujourd'hui aussi, cette atmosphre
lectrique se compliquait de bouffes de sueur, d'ivresse, de
ripailles et de rut. Cette aprs-midi de saturnale abhorre ne
finirait donc jamais!

Ce fut bien pis quand se coucha le soleil et que l'hallali
rotique des trompettes se fut rpercut d'un cap  l'autre de
Smaragdis, ajoutant comme un brouillard cuivreux aux affres rouges
du ciel agonisant. Et des voix humaines plus stridentes, plus
paroxystes encore, reprirent le signal furieux des fanfares et
l'aggravrent au risque d'incendier les tnbres...

Kehlmark n'y tint plus. Profitant d'un moment o Blandine vaquait
aux prparatifs du souper, il se jeta dans le parc. Tout  coup
une note aigu et dchirante, un cri plus lancinant encore que les
appels du bugle de Guidon, sous l'ormaie, le soir de leur premire
confrontation, domina le fracas mtallique.

Kehlmark surprit la voix de son ami.

-- C'est lui qu'on massacre!

Projet en avant par cette pouvantable certitude, il courut
perdu dans la nuit, s'orientant sur les clameurs et les
lamentations.

Comme il touchait  la lisire du parc, prt  dboucher dans
l'avenue mme o se perptuait l'attentat, il y eut une
recrudescence de hues, de vocifrations, et il entendit le nom du
bien-aim ml  ce toll homicide.

L'instant d'aprs, il se ruait dans la cohue, les forces
dcuples, bousculant les sinistres badauds, dispersant, assommant
les cannibales.

Avec un cri de tigresse s'abattant sur le corps de son petit, il
dgagea Guidon priv de connaissance, meurtri et dguenill,
pollu de stupre, le baisa, le souleva dans ses bras.

Sa stature paraissait agrandie.

Arm d'une canne, il dcrivait de terribles moulinets. Autour de
lui le cercle s'largissait, et lentement, face aux forcens et
aux furies, il rtrogradait vers le parc. Mais Landrillon et
Claudie sommrent les autres, passagrement atterrs par cette
intervention majestueuse.

Il y eut un redoublement d'insultes. La rprobation se dtournait
du jeune Govaertz pour foudroyer le Dykgrave. Personne ne se
mettait de son ct. Ses partisans les plus dbrids, les gueux de
Klaarvatsch, ayant appris l'accusation qui pesait sur lui, se
taisaient, penauds, contrists, s'abstenant, ne prenant point fait
et cause.

Landrillon lui jeta la premire pierre. On lana vers le Dykgrave
tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour
conqurir le prix des tirs  la perche et au berceau, visrent
sans vergogne le si prodigue roi de leur confrrie. Une flche
l'atteignit  l'aisselle; une autre troua la gorge de Guidon et
fit gicler le sang sur le visage d'Henry. Kehlmark, sans souci de
sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le
corps outrag de son ami. Mais perc, une seconde fois, vers le
coeur, il tomba avec sa prcieuse charge.

Comme ils bondissaient pour l'achever, une femme en blanc se mit
devant eux, les bras en croix, offrant sa poitrine  leurs coups.

Et sa majest, sa douleur taient telles, tels surtout le calme
hrosme, le renoncement divin rpandu sur son visage, que tous
s'cartrent et que Claudie repoussa pour toujours, loin d'elle,
Landrillon qui l'entranait rclamant le prix convenu, -- pour se
jeter,  jamais folle, dans les bras de son pre d'o elle clata
de rire au nez du sordide Bomberg...

Blandine ne pronona point une parole, n'eut ni une larme, ni un
cri.

Mais sa prsence retrempait les bonnes mes: les cinq pauvres, les
prfrs de Kehlmark, vainquirent leur lche obissance au voeu
public, et enlevrent sur leurs paules Kehlmark et Guidon enlacs
dans une commune agonie. Les rudes hommes pleurrent, convertis...

Blandine les prcda au chteau.

Pour ne point porter les blesss jusqu' l'tage, on leur dressa
un lit sur le billard. Les amis reprirent connaissance, presque
simultanment. En ouvrant les yeux, ils les arrtrent sur
_Conradin et Frdric de Bade, _puis ils se regardrent, se
sourirent, se rappelrent la tuerie, s'embrassrent troitement,
et, leurs lvres ne se dtachant plus, ils attendirent le moment
de leurs derniers souffles.

-- Et moi, murmura Blandine, ne me diras-tu point un mot d'adieu,
Henry! Songe combien je t'aimais!

Kehlmark se tourna vers elle:

-- Oh, murmura-t-il, pouvoir t'aimer dans l'ternit comme tu
mritais d'tre aime sur la terre, femme sublime!

-- Mais, ajouta-t-il, en reprenant la main de Guidon, je voudrais
t'aimer, ma Blandine, en continuant aussi  chrir celui-ci, cet
enfant de dlices!... Oui, rester moi-mme, Blandine! Ne pas
changer!... Demeurer fidle jusqu'au bout  ma nature juste,
lgitime!... Si j'avais  revivre, c'est ainsi que je voudrais
aimer, duss-je souffrir autant et mme plus que je n'ai souffert;
oui, Blandine, ma soeur, ma seule amie, duss-je mme te faire
souffrir encore comme je te fis souffrir!... Et bnie notre mort 
tous trois, Blandine, car nous ne te prcderons que de bien peu
hors de ce monde, bni notre martyre qui rachtera, affranchira,
exaltera enfin toutes les amours!

Et ses lvres ayant repris les lvres de l'enfant, perdument
offertes aux siennes, Guidon et Henry confondirent leurs haleines
dans un suprme baiser.

Blandine leur ferma les yeux,  tous deux; puis, stoque,  la
fois paenne et sainte, elle adressa des prires prcursoriales 
la Rvlation nouvelle; n'ayant plus conscience de rien de
terrestre et de contemporain, sauf d'un vide infini, dans le
coeur, un vide que nulle image humaine ne pourrait dsormais
combler.

Le dieu l'appellerait-il enfin dans son ciel?



     [1] Voir _Climatrie_ dans _Mes Communions._
     [2] _Domin,_ pasteur protestant.
     [3] Voir, dans les _Nouvelles Kermesses : La Fte
des SS. Pierre et Paul._
     [4] _Drossard_, magistrat, justicier, dans le duch
de Brabant, au moyen ge.
     [5] Voir, dans _Mes Communions : Climatrie._





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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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