The Project Gutenberg EBook of Les trophes, by Jos-Maria de Heredia

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les trophes

Author: Jos-Maria de Heredia

Release Date: January 25, 2005 [EBook #14805]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROPHES ***




This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.





Jos-Maria de Heredia
(1842--1905)

LES TROPHES



Table des matires

PTRE LIMINAIRE
LA GRCE ET LA SICILE
L'Oubli
HERCULE ET LES CENTAURES
Nme
Stymphale
Nessus
La Centauresse
Centaures et Lapithes
Fuite de Centaures
La Naissance d'Aphrodit
Jason et Mde
ARTMIS ET LES NYMPHES
Artmis
La Chasse
Nymphe
Pan
Le Bain des Nymphes
Le Vase
Ariane
Bacchanale
Le rveil d'un dieu
La magicienne
Sphinx
Marsyas
PERSE ET ANDROMDE
Andromde au monstre
Perse et Andromde
Le Ravissement d'Andromde
PIGRAMMES ET BUCOLIQUES
Le Chevrier
Les Bergers
pigramme votive
pigramme funraire
Le Naufrag
La Prire du Mort
L'Esclave
Le Laboureur
 Herms Criophore
La Jeune Morte
Regilla
Le Coureur
Le Cocher
Sur L'Othrys
ROME ET LES BARBARES
Pour le Vaisseau de Virgile
Villula
La Flte
 Sextius
HORTORUM DEUS
I
II
III
IV
V
Le Tepidarium
Tranquillus
Lupercus
La Trebbia
Aprs Cannes
 un Triomphateur
ANTOINE ET CLOPTRE
Le Cydnus
Soir de Bataille
Antoine et Cloptre
SONNETS PIGRAPHIQUES
Le Voeu
La Source
Le Dieu Htre
Aux Montagnes Divines
L'Exile
LE MOYEN-GE ET LA RENAISSANCE
Vitrail
piphanie
Le Huchier de Nazareth
L'Estoc
Mdaille
Suivant Ptrarque
Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard
La Belle Viole
pitaphe
Vlin dor
La Dogaresse
Sur le Pont-Vieux
Le Vieil Orfvre
L'pe
 Claudius Popelin
mail
Rves d'mail
LES CONQURANTS
Les Conqurants
Jouvence
Le Tombeau du Conqurant
Carolo Quinto imperante
L'Anctre
 un Fondateur de Ville
Au Mme
 une Ville morte
L'ORIENT ET LES TROPIQUES
LA VISION DE KHEM
I
II
III
Le Prisonnier
Le Samoura
Le Damio
Fleurs de Feu
Fleur sculaire
Le Rcif de Corail
LA NATURE ET LE RVE
Mdaille antique
Les Funrailles
Vendange
La Sieste
LA MER DE BRETAGNE
Un Peintre
Bretagne
Floridum Mare
Soleil couchant
Maris Stella
Le Bain
Blason cleste
Armor
Mer montante
Brise Marine
La Conque
Le Lit
La Mort de l'Aigle
Plus Ultra
La Vie des Morts
Au Tragdien E. Rossi
Michel-Ange
Sur un Marbre bris
ROMANCERO
LE SERREMENT DE MAINS
LA REVANCHE DE DIEG LAYNEZ
LE TRIOMPHE DU CID
LES CONQURANTS DE L'OR
I
II
III
IV
V
VI



L'amour sans plus du verd Laurier m'agre.

Pierre de Ronsard

* * * * *

Manibus
carissim
et
amantissim
matris
filius memor

J. M. H.

* * * * *



PTRE LIMINAIRE

 Leconte de L'Isle

_C'est  vous, cher et illustre ami, que j'aurais ddi ces
Trophes, si le respect d'une mmoire sacre qui, je le sais, vous
est chre aussi, ne m'et interdit d'inscrire un nom, si glorieux
soit-il, au frontispice de ce livre._

_Un  un, vous les avez vus natre, ces pomes. Ils sont comme
des chanons qui nous rattachent au temps dj lointain o vous
enseigniez aux jeunes potes, avec les rgles et les subtils
secrets de notre art, l'amour de la posie pure et du pur langage
franais. Je vous suis plus redevable que tout autre: vous m'avez
jug digne de l'honneur de votre amiti. J'ai pu, au cours d'une
longue intimit, comprendre mieux l'excellence de vos prceptes et
de vos conseils, toute la beaut de votre exemple. Et mon titre le
plus sr  quelque gloire sera d'avoir t votre lve bien
aim._

_C'est pour vous complaire que je recueille mes vers pars. Vous
m'avez assur que ce livre, bien qu'en partie inachev, garderait
nanmoins aux yeux du lecteur indulgent quelque chose de la noble
ordonnance que j'avais rve. Tel qu'il est, je vous l'offre, non
sans regret de n'avoir pu mieux faire, mais avec la conscience
d'avoir fait de mon mieux._

_Recevez-le, cher et illustre ami, en tmoignage de mon
affectueuse gratitude, et comme il serait malsant de clore sans
le voeu traditionnel une ptre liminaire, quelque brve qu'elle
soit, permettez que je vous souhaite,  vous et  tous ceux qui
feuilletteront ces pages, de prendre  lire mes pomes autant de
plaisir que j'eus  les composer._

Jos-Maria de Heredia



LA GRCE ET LA SICILE





L'Oubli

Le temple est en ruine au haut du promontoire.
Et la Mort a ml, dans ce fauve terrain,
Les Desses de marbre et les Hros d'airain
Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.

Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,
De sa conque o soupire un antique refrain
Emplissant le ciel calme et l'horizon marin,
Sur l'azur infini dresse sa forme noire.

La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux
Fait  chaque printemps, vainement loquente,
Au chapiteau bris verdir un autre acanthe;

Mais l'Homme indiffrent au rve des aeux
coute sans frmir, du fond des nuits sereines,
La Mer qui se lamente en pleurant les Sirnes.




HERCULE ET LES CENTAURES





Nme

Depuis que le Dompteur entra dans la fort
En suivant sur le sol la formidable empreinte,
Seul, un rugissement a trahi leur treinte.
Tout s'est tu. Le soleil s'abme et disparat.

 travers le hallier, la ronce et le guret,
Le ptre pouvant qui s'enfuit vers Tirynthe
Se tourne, et voit d'un oeil largi par la crainte
Surgir au bord des bois le grand fauve en arrt.

Il s'crie. Il a vu la terreur de Nme
Qui sur le ciel sanglant ouvre sa gueule arme,
Et la crinire parse et les sinistres crocs;

Car l'ombre grandissante avec le crpuscule
Fait, sous l'horrible peau qui flotte autour d'Hercule,
Mlant l'homme  la bte, un monstrueux hros.




Stymphale

Et partout devant lui, par milliers, les oiseaux,
De la berge fangeuse o le Hros dvale,
S'envolrent, ainsi qu'une brusque rafale,
Sur le lugubre lac dont clapotaient les eaux.

D'autres, d'un vol plus bas croisant leurs noirs rseaux,
Frlaient le front bais par les lvres d'Omphale,
Quand, ajustant au nerf la flche triomphale,
L'Archer superbe fit un pas dans les roseaux.

Et ds lors, du nuage effarouch qu'il crible,
Avec des cris stridents plut une pluie horrible
Que l'clair meurtrier rayait de traits de feu.

Enfin, le Soleil vit,  travers ces nues
O son arc avait fait d'clatantes troues,
Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu.




Nessus

Du temps que je vivais  mes frres pareil
Et comme eux ignorant d'un sort meilleur ou pire,
Les monts Thessaliens taient mon vague empire
Et leurs torrents glacs lavaient mon poil vermeil.

Tel j'ai grandi, beau libre, heureux, sous le soleil;
Seule, parse dans l'air que ma narine aspire,
La chaleureuse odeur des cavales d'pire
Inquitait parfois ma course ou mon sommeil.

Mais depuis que j'ai vu l'pouse triomphale
Sourire entre les bras de l'Archer de Stymphale,
Le dsir me harcle et hrisse mes crins;

Car un Dieu, maudit soit le nom dont il se nomme!
A ml dans le sang enfivr de mes reins
Au rut de l'talon l'amour qui dompte l'homme.




La Centauresse

Jadis,  travers bois, rocs, torrents et vallons,
Errait le fier troupeau des Centaures sans nombre;
Sous leurs flancs le soleil se jouait avec l'ombre;
Ils mlaient leurs crins noirs parmi nos cheveux blonds.

L't fleurit en vain l'herbe. Nous la foulons
Seules. L'antre est dsert que la broussaille encombre;
Et parfois je me prends, dans la nuit chaude et sombre,
 frmir  l'appel lointain des talons.

Car la race de jour en jour diminue
Des fils prodigieux qu'engendra la Nue,
Nous dlaisse et poursuit la Femme perdument.

C'est que leur amour mme aux brutes nous ravale;
Le cri qu'il nous arrache est un hennissement,
Et leur dsir en nous n'treint que la cavale.




Centaures et Lapithes

La foule nuptiale au festin s'est rue,
Centaures et guerriers ivres, hardis et beaux;
Et la chair hroque, au reflet des flambeaux,
Se mle au poil ardent des fils de la Nue.

Rires, tumulte... Un cri!... L'pouse pollue
Que presse un noir poitrail, sous la pourpre en lambeaux
Se dbat, et l'airain sonne au choc des sabots
Et la table s'croule  travers la hue.

Alors celui pour qui le plus grand est un nain,
Se lve. Sur son crne, un mufle lonin
Se fronce, hriss de crins d'or. C'est Hercule.

Et d'un bout de la salle immense  l'autre bout,
Dompt par l'oeil terrible o la colre bout,
Le troupeau monstrueux en renclant recule.




Fuite de Centaures

Ils fuient, ivres de meurtre et de rbellion,
Vers le mont escarp qui garde leur retraite;
La peur les prcipite, ils sentent la mort prte
Et flairent dans la nuit une odeur de lion.

Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion,
Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrte;
Et dj, sur le ciel, se dresse au loin la crte
De l'Ossa, de l'Olympe ou du noir Plion.

Parfois, l'un des fuyards de la farouche harde
Se cabre brusquement, se retourne, regarde,
Et rejoint d'un seul bond le fraternel btail;

Car il a vu la lune blouissante et pleine
Allonger derrire eux, suprme pouvantail,
La gigantesque horreur de l'ombre Herculenne.




La Naissance d'Aphrodit

Avant tout, le Chaos enveloppait les mondes
O roulaient sans mesure et l'Espace et le Temps;
Puis Gaia, favorable  ses fils les Titans,
Leur prta son grand sein aux mamelles fcondes.

Ils tombrent. Le Styx les couvrit de ses ondes.
Et jamais, sans l'ther foudroy, le Printemps
N'avait fait resplendir les soleils clatants,
Ni l't gnreux mri les moissons blondes.

Farouches, ignorants des rires et des jeux,
Les Immortels sigeaient sur l'Olympe neigeux.
Mais le ciel fit pleuvoir la virile rose;

L'Ocan s'entr'ouvrit, et dans sa nudit
Radieuse, mergeant de l'cume embrase,
Dans le sang d'Ouranos fleurit Aphrodit.




Jason et Mde

 Gustave Moreau

En un calme enchant, sous l'ample frondaison
De la fort, berceau des antiques alarmes,
Une aube merveilleuse avivait de ses larmes,
Autour d'eux, une trange et riche floraison.

Par l'air magique o flotte un parfum de poison,
Sa parole semait la puissance des charmes;
Le Hros la suivait et sur ses belles armes
Secouait les clairs de l'illustre Toison.

Illuminant les bois d'un vol de pierreries,
De grands oiseaux passaient sous les votes fleuries,
Et dans les lacs d'argent pleuvait l'azur des cieux.

L'Amour leur souriait, mais la fatale pouse
Emportait avec elle et sa fureur jalouse
Et les philtres d'Asie et son pre et les Dieux.




ARTMIS ET LES NYMPHES





Artmis

L'cre senteur des bois montant de toutes parts,
Chasseresse, a gonfl ta narine largie,
Et, dans ta virginale et virile nergie,
Rejetant tes cheveux en arrire, tu pars!

Et du rugissement des rauques lopards
Jusqu' la nuit tu fais retentir Ortygie,
Et bondis  travers la haletante orgie
Des grands chiens ventrs sur l'herbe rouge pars.

Et, bien plus, il te plat, Desse, que la ronce
Te morde et que la dent ou la griffe s'enfonce
Dans tes bras glorieux que le fer a vengs;

Car ton coeur veut goter cette douceur cruelle
De mler, en tes jeux, une pourpre immortelle
Au sang horrible et noir des monstres gorgs.




La Chasse

Le quadrige, au galop de ses talons blancs,
Monte au fate du ciel, et les chaudes haleines
Ont fait onduler l'or bariol des plaines.
La Terre sent la flamme immense ardre ses flancs.

La fort masse en vain ses feuillages plus lents;
Le Soleil,  travers les cimes incertaines
Et l'ombre o rit le timbre argentin des fontaines,
Se glisse, darde et luit en jeux tincelants.

C'est l'heure flamboyante o, par la ronce et l'herbe,
Bondissant au milieu des molosses, superbe,
Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,

Faisant voler les traits de la corde tendue,
Les cheveux dnous, haletante, perdue,
Invincible, Artmis pouvante les bois.




Nymphe

Le quadrige cleste  l'horizon descend,
Et, voyant fuir sous lui l'occidentale arne,
Le Dieu retient en vain de la quadruple rne
Ses talons cabrs dans l'or incandescent.

Le char plonge. La mer, de son soupir puissant,
Emplit le ciel sonore o la pourpre se trane,
Tandis qu' l'Est d'o vient la grande nuit sereine
Silencieusement s'argente le Croissant.

Voici l'heure o la Nymphe, au bord des sources fraches,
Jette l'arc dtendu prs du carquois sans flches.
Tout se tait. Seul, un cerf brame au loin vers les eaux.

La lune tide luit sur la nocturne danse,
Et Pan, ralentissant ou pressant la cadence,
Rit de voir son haleine animer les roseaux.




Pan

 travers les halliers, par les chemins secrets
Qui se perdent au fond des vertes avenues,
Le Chvre-pied, divin chasseur de Nymphes nues,
Se glisse, l'oeil ardent, sous les hautes forts.

Il est doux d'couter les soupirs, les bruits frais
Qui montent  midi des sources inconnues
Quand le Soleil, vainqueur tincelant des nues,
Dans la mouvante nuit darde l'or de ses traits.

Une Nymphe s'gare et s'arrte. Elle coute
Les larmes du matin qui pleuvent goutte  goutte
Sur la mousse. L'ivresse emplit son jeune coeur.

Mais d'un seul bond, le Dieu du noir taillis s'lance,
La saisit, frappe l'air de son rire moqueur,
Disparat... Et les bois retombent au silence.




Le Bain des Nymphes

C'est un vallon sauvage abrit de l'Euxin;
Au-dessus de la source un noir laurier se penche,
Et la Nymphe, riant, suspendue  la branche,
Frle d'un pied craintif l'eau froide du bassin.

Ses compagnes, d'un bond,  l'appel du buccin,
Dans l'onde jaillissante o s'bat leur chair blanche
Plongent, et de l'cume mergent une hanche,
De clairs cheveux, un torse ou la rose d'un sein.

Une gat divine emplit le grand bois sombre.
Mais deux yeux, brusquement, ont illumin l'ombre.
Le Satyre!... Son rire pouvante leurs jeux;

Elles s'lancent. Tel, lorsqu'un corbeau sinistre
Croasse, sur le fleuve perdument neigeux
S'effarouche le vol des cygnes du Castre.




Le Vase

L'ivoire est cisel d'une main fine et telle
Que l'on voit les forts de Colchide et Jason
Et Mde aux grands yeux magiques. La Toison
Repose, tincelante, au sommet d'une stle.

Auprs d'eux est couch le Nil, source immortelle
Des fleuves, et, plus loin, ivres du doux poison,
Les Bacchantes, d'un pampre  l'ample frondaison,
Enguirlandent le joug des taureaux qu'on dtelle.

Au-dessous, c'est un choc hurlant de cavaliers;
Puis les hros rentrant morts sur leurs boucliers
Et les vieillards plaintifs et les larmes des mres.

Enfin, en forme d'anse arrondissant leurs flancs
Et posant aux deux bords leurs seins fermes et blancs,
Dans le vase sans fond s'abreuvent des Chimres.




Ariane

Au choc clair et vibrant des cymbales d'airain,
Nue, allonge au dos d'un grand tigre, la Reine
Regarde, avec l'Orgie immense qu'il entrane,
Iacchos s'avancer sur le sable marin.

Et le monstre royal, ployant son large rein,
Sous le poids ador foule la blonde arne,
Et, frl par la main d'o pend l'errante rne,
En rugissant d'amour mord les fleurs de son frein.

Laissant sa chevelure  son flanc qui se cambre
Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d'ambre,
L'pouse n'entend pas le sourd rugissement;

Et sa bouche perdue, ivre enfin d'ambroisie,
Oubliant ses longs cris vers l'infidle amant,
Rit au baiser prochain du Dompteur de l'Asie.




Bacchanale

Une brusque clameur pouvante le Gange.
Les tigres ont rompu leurs jougs et, miaulants,
Ils bondissent, et sous leurs bonds et leurs lans
Les Bacchantes en fuite crasent la vendange.

Et le pampre que l'ongle ou la morsure effrange
Rougit d'un noir raisin les gorges et les flancs
O prs des reins rays luisent des ventres blancs
De lopards rouls dans la pourpre et la fange.

Sur les corps convulsifs les fauves blouis,
Avec des grondements que prolonge un long rle,
Flairent un sang plus rouge  travers l'or du hle;

Mais le Dieu, s'enivrant  ces jeux inous,
Par le thyrse et les cris les exaspre et mle
Au mle rugissant la hurlante femelle.




Le rveil d'un dieu

La chevelure parse et la gorge meurtrie,
Irritant par les pleurs l'ivresse de leurs sens,
Les femmes de Byblos, en lugubres accents,
Mnent la funraire et lente thorie.

Car sur le lit jonch d'anmone fleurie
O la Mort avait clos ses longs yeux languissants,
Repose, parfum d'aromate et d'encens,
Le jeune homme ador des vierges de Syrie.

Jusqu' l'aurore ainsi le choeur s'est lament,
Mais voici qu'il s'veille  l'appel d'Astart,
L'poux mystrieux que le cinname arrose.

Il est ressuscit, l'antique adolescent!
Et le ciel tout en fleur semble une immense rose
Qu'un Adonis cleste a teinte de son sang.




La magicienne

En tous lieux, mme au pied des autels que j'embrasse,
Je la vois qui m'appelle et m'ouvre ses bras blancs.
 pre vnrable,  mre dont les flancs
M'ont port, suis-je n d'une excrable race?

L'Eumolpide vengeur n'a point dans Samothrace
Secou vers le seuil les longs manteaux sanglants,
Et, malgr moi, je fuis, le coeur las, les pieds lents;
J'entends les chiens sacrs qui hurlent sur ma trace.

Partout je sens, j'aspire,  moi-mme odieux,
Les noirs enchantements et les sinistres charmes
Dont m'enveloppe encor la colre des Dieux;

Car les grands Dieux ont fait d'irrsistibles armes
De sa bouche enivrante et de ses sombres yeux,
Pour armer contre moi ses baisers et ses larmes.




Sphinx

Au flanc du Cithron, sous la ronce enfoui,
Le roc s'ouvre, repaire o resplendit au centre
Par l'clat des yeux d'or, de la gorge et du ventre,
La Vierge aux ailes d'aigle et dont nul n'a joui.

Et l'Homme s'arrta sur le seuil, bloui.
--Quelle est l'ombre qui rend plus sombre encor
mon antre?
--L'Amour.--Es-tu le Dieu?--Je suis le Hros.--Entre;
Mais tu cherches la mort. L'oses-tu braver?--Oui.

Bellrophon dompta la Chimre farouche.
--N'approche pas.--Ma lvre a fait frmir ta bouche...
--Viens donc! Entre mes bras tes os vont se briser;

Mes ongles dans ta chair... --Qu'importe le supplice,
Si j'ai conquis la gloire et ravi le baiser?
--Tu triomphes en vain, car tu meurs.-- dlice!...




Marsyas

Les pins du bois natal que charmait ton haleine
N'ont pas brl ta chair,  malheureux! Tes os
Sont dissous, et ton sang s'coule avec les eaux
Que les monts de Phrygie panchent vers la plaine.

Le jaloux Citharde, orgueil du ciel hellne,
De son plectre de fer a bris tes roseaux
Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux;
Il ne reste plus rien du chanteur de Clne.

Rien qu'un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l'if
Auquel on l'a li pour l'corcher tout vif.
 Dieu cruel!  cris! Voix lamentable et tendre!

Non, vous n'entendrez plus, sous un doigt trop savant,
La flte soupirer aux rives du Mandre ...
Car la peau du Satyre est le jouet du vent.




PERSE ET ANDROMDE





Andromde au monstre

La Vierge Cphenne, hlas! encor vivante,
Lie, chevele, au roc des noirs lots,
Se lamente en tordant avec de vains sanglots
Sa chair royale o court un frisson d'pouvante.

L'Ocan monstrueux que la tempte vente
Crache  ses pieds glacs l'cre bave des flots,
Et partout elle voit,  travers ses cils clos,
Biller la gueule glauque, innombrable et mouvante.

Tel qu'un clat de foudre en un ciel sans clair,
Tout  coup, retentit un hennissement clair.
Ses yeux s'ouvrent. L'horreur les emplit, et l'extase;

Car elle a vu, d'un vol vertigineux et sr,
Se cabrant sous le poids du fils de Zeus, Pgase
Allonger sur la mer sa grande ombre d'azur.




Perse et Andromde

Au milieu de l'cume arrtant son essor,
Le Cavalier vainqueur du monstre et de Mduse,
Ruisselant d'une bave horrible o le sang fuse,
Emporte entre ses bras la vierge aux cheveux d'or.

Sur l'talon divin, frre de Chrysaor,
Qui piaffe dans la mer et hennit et refuse,
Il a pos l'Amante perdue et confuse
Qui lui rit et l'treint et qui sanglote encor.

Il l'embrasse. La houle enveloppe leur groupe.
Elle, d'un faible effort, ramne sur la croupe
Ses beaux pieds qu'en fuyant baise un flot vagabond;

Mais Pgase irrit par le fouet de la lame,
 l'appel du Hros s'enlevant d'un seul bond,
Bat le ciel bloui de ses ailes de flamme.




Le Ravissement d'Andromde

D'un vol silencieux, le grand Cheval ail
Soufflant de ses naseaux largis l'air qui fume,
Les emporte avec un frmissement de plume
 travers la nuit bleue et l'ther toil.

Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagell,
Puis l'Asie... un dsert... le Liban ceint de brume...
Et voici qu'apparat, toute blanche d'cume,
La mer mystrieuse o vint sombrer Hell.

Et le vent gonfle ainsi que deux immenses voiles
Les ailes qui, volant d'toiles en toiles,
Aux amants enlacs font un tide berceau;

Tandis que, l'oeil au ciel o palpite leur ombre,
Ils voient, irradiant du Blier au Verseau,
Leurs Constellations poindre dans l'azur sombre.



PIGRAMMES ET BUCOLIQUES





Le Chevrier

 berger, ne suis pas dans cet pre ravin
Les bonds capricieux de ce bouc indocile;
Aux pentes du Mnale, o l't nous exile,
La nuit monte trop vite et ton espoir est vain.

Restons ici, veux-tu? J'ai des figues, du vin.
Nous attendrons le jour en ce sauvage asile.
Mais parle bas. Les Dieux sont partout,  Mnasyle!
Hcate nous regarde avec son oeil divin.

Ce trou d'ombre l-bas est l'antre o se retire
Le Dmon familier des hauts lieux, le Satyre;
Peut-tre il sortira, si nous ne l'effrayons.

Entends-tu le pipeau qui chante sur ses lvres?
C'est lui! Sa double corne accroche les rayons,
Et, vois, au clair de lune il fait danser mes chvres!




Les Bergers

Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges du Cyllne.
Voici l'antre et la source, et c'est l qu'il se plat
 dormir sur un lit d'herbe et de serpolet
 l'ombre du grand pin o chante son haleine.

Attache  ce vieux tronc moussu la brebis pleine.
Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet,
Elle lui donnera des fromages, du lait?
Les Nymphes fileront un manteau de sa laine.

Sois-nous propice, Pan!  Chvre-pied, gardien
Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien,
Je t'invoque... Il entend! J'ai vu tressaillir l'arbre.

Partons. Le soleil plonge au couchant radieux.
Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre,
Si d'un coeur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux.




pigramme votive


Au rude Ars!  la belliqueuse Discorde!
Aide-moi, je suis vieux,  suspendre au pilier
Mes glaives brchs et mon lourd bouclier,
Et ce casque rompu qu'un crin sanglant dborde.

Joins-y cet arc. Mais, dis, convient-il que je torde
Le chanvre autour du bois?--c'est un dur nflier
Que nul autre jamais n'a su faire plier--
Ou que d'un bras tremblant je tende encor la corde?

Prends aussi le carquois. Ton oeil semble chercher
En leur gaine de cuir les armes de l'archer,
Les flches que le vent des batailles disperse;

Il est vide. Tu crois que j'ai perdu mes traits?
Au champ de Marathon tu les retrouverais,
Car ils y sont rests dans la gorge du Perse.




pigramme funraire

Ici gt, tranger, la verte sauterelle
Que durant deux saisons nourrit la jeune Hell,
Et dont l'aile vibrant sous le pied dentel
Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle.

Elle s'est tue, hlas! la lyre naturelle,
La muse des gurets, des sillons et du bl;
De peur que son lger sommeil ne soit troubl,
Ah! passe vite, ami, ne pse point sur elle.

C'est l. Blanche, au milieu d'une touffe de thym,
Sa pierre funraire est frachement pose.
Que d'hommes n'ont pas eu ce suprme destin!

Des larmes d'un enfant sa tombe est arrose,
Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin
Une libation de gouttes de rose.




Le Naufrag

Avec la brise en poupe et par un ciel serein,
Voyant le Phare fuir  travers la mture,
Il est parti d'gypte au lever de l'Arcture,
Fier de sa nef rapide aux flancs doubls d'airain.

Il ne reverra plus le mle Alexandrin.
Dans le sable o pas mme un chevreau ne pture
La tempte a creus sa triste spulture;
Le vent du large y tord quelque arbuste marin.

Au pli le plus profond de la mouvante dune,
En la nuit sans aurore et sans astre et sans lune,
Que le navigateur trouve enfin le repos!

 Terre,  Mer, piti pour son Ombre anxieuse!
Et sur la rive hellne o sont venus ses os,
Soyez-lui, toi, lgre, et toi, silencieuse.




La Prire du Mort

Arrte! coute-moi, voyageur. Si tes pas
Te portent vers Cypsle et les rives de l'Hbre,
Cherche le vieil Hyllos et dis-lui qu'il clbre
Un long deuil pour le fils qu'il ne reverra pas.

Ma chair assassine a servi de repas
Aux loups. Le reste gt en ce hallier funbre.
Et l'Ombre errante aux bords que l'rbe entnbre
S'indigne et pleure. Nul n'a veng mon trpas.

Pars donc. Et si jamais,  l'heure o le jour tombe,
Tu rencontres au pied d'un tertre ou d'une tombe
Une femme au front blanc que voile un noir lambeau;

Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes;
C'est ma mre, tranger, qui sur un vain tombeau
Embrasse une urne vide et l'emplit de ses larmes.



L'Esclave

Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets,
Esclave--vois, mon corps en a gard les signes--
Je suis n libre au fond du golfe aux belles lignes
O l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets.

J'ai quitt l'le heureuse, hlas!... Ah! si jamais
Vers Syracuse et les abeilles et les vignes
Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes,
Cher hte, informe-toi de celle que j'aimais.

Reverrai-je ses yeux de sombre violette,
Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflte
Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir?

Sois pitoyable! Pars, va, cherche Clariste
Et dis-lui que je vis encor pour la revoir.
Tu la reconnatras, car elle est toujours triste.




Le Laboureur

Le semoir, la charrue, un joug, des socs luisants,
La herse, l'aiguillon et la faulx acre
Qui fauchait en un jour les pis d'une aire,
Et la fourche qui tend la gerbe aux paysans;

Ces outils familiers, aujourd'hui trop pesants,
Le vieux Parmis les voue  l'immortelle Rhe
Par qui le germe clt sous la terre sacre.
Pour lui, sa tche est faite; il a quatre-vingts ans.

Prs d'un sicle, au soleil, sans en tre plus riche,
Il a pouss le coutre au travers de la friche;
Ayant vcu sans joie, il vieillit sans remords.

Mais il est las d'avoir tant pein sur la glbe
Et songe que peut-tre il faudra, chez les morts,
Labourer des champs d'ombre arross par l'rbe.




 Herms Criophore

Pour que le compagnon des Naades se plaise
 rendre la brebis agrable au blier
Et qu'il veuille par lui sans fin multiplier
L'errant troupeau qui broute aux berges du Galse;

Il faut lui faire fte et qu'il se sente  l'aise
Sous le toit de roseaux du ptre hospitalier;
Le sacrifice est doux au Dmon familier
Sur la table de marbre ou sur un bloc de glaise.

Donc, honorons Herms. Le subtil Immortel
Prfre  la splendeur du temple et de l'autel
La main pure immolant la victime impollue.

Ami, dressons un tertre aux bornes de ton pr
Et qu'un vieux bouc, du sang de sa gorge velue,
Fasse l'argile noire et le gazon pourpr.




La Jeune Morte

Qui que tu sois, Vivant, passe vite parmi
L'herbe du tertre o gt ma cendre inconsole;
Ne foule point les fleurs de l'humble mausole
D'o j'coute ramper le lierre et la fourmi.

Tu t'arrtes? Un chant de colombe a gmi.
Non! qu'elle ne soit pas sur ma tombe immole!
Si tu veux m'tre cher, donne-lui la vole.
La vie est si douce, ah! laisse-la vivre, ami.

Le sais-tu? sous le myrte enguirlandant la porte,
pouse et vierge, au seuil nuptial, je suis morte,
Si proche et dj loin de celui que j'aimais.

Mes yeux se sont ferms  la lumire heureuse,
Et maintenant j'habite, hlas! et pour jamais,
L'inexorable rbe et la Nuit Tnbreuse.




Regilla

Passant, ce marbre couvre Annia Regilla
Du sang de Ganymde et d'Aphrodite ne.
Le noble Hrode aima cette fille d'ne.
Heureuse, jeune et belle, elle est morte. Plains-la.

Car l'Ombre dont le corps dlicieux gt l,
Chez le prince infernal de l'le Fortune
Compte les jours, les mois et la si longue anne
Depuis que loin des siens la Parque l'exila.

Hant du souvenir de sa forme charmante,
L'poux dsespr se lamente et tourmente
La pourpre sans sommeil du lit d'ivoire et d'or.

Il tarde. Il ne vient pas. Et l'me de l'Amante,
Anxieuse, esprant qu'il vienne, vole encor
Autour du sceptre noir que lve Rhadamanthe.




Le Coureur

Tel que Delphes l'a vu quand, Thymos le suivant,
Il volait par le stade aux clameurs de la foule,
Tel Ladas court encor sur le socle qu'il foule
D'un pied de bronze, svelte et plus vif que le vent.

Le bras tendu, l'oeil fixe et le torse en avant,
Une sueur d'airain  son front perle et coule;
On dirait que l'athlte a jailli hors du moule,
Tandis que le sculpteur le fondait, tout vivant.

Il palpite, il frmit d'esprance et de fivre,
Son flanc halte, l'air qu'il fend manque  sa lvre
Et l'effort fait saillir ses muscles de mtal;

L'irrsistible lan de la course l'entrane
Et passant par-dessus son propre pidestal,
Vers la palme et le but il va fuir dans l'arne.




Le Cocher

tranger, celui qui, debout au timon d'or,
Matrise d'une main par leur quadruple rne
Ses chevaux noirs et tient de l'autre un fouet de frne,
Guide un quadrige mieux que le hros Castor.

Issu d'un pre illustre et plus illustre encor...
Mais vers la borne rouge o la course l'entrane,
Il part, semant dj ses rivaux sur l'arne,
Le Libyen hardi cher  l'Autocrator.

Dans le cirque bloui, vers le but et la palme,
Sept fois, triomphateur vertigineux et calme,
Il a tourn. Salut, fils de Calchas le Bleu!

Et tu vas voir, si l'oeil d'un mortel peut suffire
 cette apothose o fuit un char de feu,
La Victoire voler pour rejoindre Porphyre.




Sur L'Othrys

L'air frachit. Le soleil plonge au ciel radieux.
Le btail ne craint plus le taon ni le bupreste.
Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste,
Reste avec moi, cher hte envoy par les Dieux.

Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux
Contempleront du seuil de ma cabane agreste,
Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thymphreste,
La riche Thessalie et les monts glorieux.

Vois la mer et l'Eube et, rouge au crpuscule,
Le Callidrome sombre et l'OEta dont Hercule
Fit son bcher suprme et son premier autel

Et l-bas,  travers la lumineuse gaze,
Le Parnasse o, le soir, las d'un vol immortel,
Se pose, et d'o s'envole,  l'aurore, Pgase!



ROME ET LES BARBARES





Pour le Vaisseau de Virgile

Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger,
Dioscures brillants, divins frres d'Hlne,
Le pote latin qui veut, au ciel hellne,
Voir les Cyclades d'or de l'azur merger.

Que des souffles de l'air, de tous le plus lger,
Que le doux Iapyx, redoublant son haleine,
D'une brise embaume enfle la voile pleine
Et pousse le navire au rivage tranger.

 travers l'Archipel o le dauphin se joue,
Guidez heureusement le chanteur de Mantoue;
Prtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon.

La moiti de mon me est dans la nef fragile
Qui, sur la mer sacre o chantait Arion,
Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile.




Villula

Oui, c'est au vieux Gallus qu'appartient l'hritage
Que tu vois au penchant du coteau cisalpin;
La maison tout entire est  l'abri d'un pin
Et le chaume du toit couvre  peine un tage.

Il suffit pour qu'un hte avec lui le partage.
Il a sa vigne, un four  cuire plus d'un pain,
Et dans son potager foisonne le lupin.
C'est peu? Gallus n'a pas dsir davantage.

Son bois donne un fagot ou deux tous les hivers,
Et de l'ombre, l't, sous les feuillages verts;
 l'automne on y prend quelque grive au passage.

C'est l que, satisfait de son destin born,
Gallus finit de vivre o jadis il est n.
Va, tu sais  prsent que Gallus est un sage.




La Flte

Voici le soir. Au ciel passe un vol de pigeons.
Rien ne vaut pour charmer une amoureuse fivre,
 chevrier, le son d'un pipeau sur la lvre
Qu'accompagne un bruit frais de source entre les joncs.

 l'ombre du platane o nous nous allongeons
L'herbe est plus molle. Laisse, ami, l'errante chvre,
Sourde aux chevrotements du chevreau qu'elle svre,
Escalader la roche et brouter les bourgeons.

Ma flte, faite avec sept tiges de cigu
Ingales que joint un peu de cire, aigu
Ou grave, pleure, chante ou gmit  mon gr.

Viens. Nous t'enseignerons l'art divin du Silne,
Et tes soupirs d'amour, de ce tuyau sacr,
S'envoleront parmi l'harmonieuse haleine.




 Sextius

Le ciel est clair. La barque a gliss sur les sables.
Les vergers sont fleuris, et le givre argentin
N'irise plus les prs au soleil du matin.
Les boeufs et le bouvier dsertent les tables.

Tout tenait. Mais la Mort et ses funbres fables
Nous pressent, et, pour toi, seul le jour est certain
O les ds renverss en un libre festin
Ne t'assigneront plus la royaut des tables.

La vie,  Sextius, est brve. Htons-nous
De vivre. Dj l'ge a rompu nos genoux.
Il n'est pas de printemps au froid pays des Ombres.

Viens donc. Les bois sont verts, et voici la saison
D'immoler  Faunus, en ses retraites sombres,
Un bouc noir ou l'agnelle  la blanche toison.




HORTORUM DEUS





I

_Olim truncus eram ficulnus._
HORACE.

 Paul Arne.

N'approche pas! Va-t'en! Passe au large, tranger!
Insidieux pillard, tu voudrais, j'imagine,
Drober les raisins, l'olive ou l'aubergine
Que le soleil mrit  l'ombre du verger?

J'y veille.  coups de serpe, autrefois, un berger
M'a taill dans le tronc d'un dur figuier d'gine;
Ris du sculpteur, Passant, mais songe  l'origine
De Priape, et qu'il peut rudement se venger.

Jadis, cher aux marins, sur un bec de galre
Je me dressais, vermeil, joyeux de la colre
cumante ou du rire blouissant des flots;

 prsent, vil gardien de fruits et de salades,
Contre les maraudeurs je dfends cet enclos...
Et je ne verrai plus les riantes Cyclades.




II

_Hujus nam domini colunt me_
_Deum que salutant._
CATULLE.

Respecte,  Voyageur, si tu crains ma colre,
Cet humble toit de joncs tresss et de glaeul.
L, parmi ses enfants, vit un robuste aeul;
C'est le matre du clos et de la source claire.

Et c'est lui qui planta droit au milieu de l'aire
Mon emblme quarri dans un coeur de tilleul:
Il n'a point d'autres Dieux, aussi je garde seul
Le verger qu'il cultive et fleurit pour me plaire.

Ce sont de pauvres gens, rustiques et dvots.
Par eux, la violette et les sombres pavots
Ornent ma gaine avec les verts pis de l'orge

Et toujours, deux fois l'an, l'agreste autel a bu,
Sous le couteau sacr du colon qui l'gorge,
Le sang d'un jeune bouc impudique et barbu.




III

_Ecce villicus_
_Venit..._
CATULLE.

Hol, maudits enfants! Gare au pige,  la trappe,
Au chien! je ne veux plus, moi qui garde ce lieu,
Qu'on vienne, sous couleur d'y qurir un caeu
D'ail, piller mes fruitiers et grappiller ma grappe.

D'ailleurs, l-bas, du fond des chaumes qu'il trape,
Le colon vous pie, et, s'il vient, par mon pieu!
Vos reins sauront alors tout ce que pse un Dieu
De bois dur emmanch d'un bras d'homme qui frappe.

Vite, prenez la sente  gauche, suivez-la
Jusqu'au bout de la haie o crot ce htre, et l
Profitez de l'avis qu'on vous glisse  l'oreille.

Un ngligent Priape habite au clos voisin;
D'ici, vous pouvez voir les piliers de sa treille
O sous l'ombre du pampre a rougi le raisin.




IV

_Mihi corolla picta vere ponitur._
CATULLE.

Entre donc. Mes piliers sont frachement crpis,
Et sous ma treille neuve o le soleil se glisse
L'ombre est plus douce. L'air embaume la mlisse.
Avril jonche la terre en fleur d'un frais tapis.

Les saisons tour  tour me parent: blonds pis
Raisins mrs, verte olive ou printanier calice
Et le lait du matin caille encor sur l'clisse,
Que la chvre me tend la mamelle et le pis.

Le matre de ce clos m'honore. J'en suis digne.
Jamais grive ou larron ne marauda sa vigne
Et nul n'est mieux gard de tout le Champ Romain.

Les fils sont beaux, la femme est vertueuse, et l'homme,
Chaque soir de march, fait tinter dans sa main
Les deniers d'argent clair qu'il rapporte de Rome.




V

_Rigetque dura barba juncta crystallo._
Diversorum Poctarum Lusus.

Quel froid! le givre brille aux derniers pampres verts;
Je guette le soleil, car je sais l'heure exacte
O l'aurore rougit les neiges du Soracte.
Le sort d'un Dieu champtre est dur. L'homme est pervers.

Dans ce clos ruin, seul, depuis vingt hivers
Je me morfonds. Ma barbe est hirsute et compacte,
Mon vermillon s'caille et mon bois se rtracte
Et se gerce, et j'ai peur d'tre piqu des vers.

Que ne suis-je un Pnate ou mme simple Lare
Domestique, repeint, repu, toujours hilare,
Gorg de miel, de fruits ou ceint des fleurs d'avril!

Prs des aeux de cire, au fond du vestibule,
Je vieillirais et les enfants, au jour viril,
 mon col vnr viendraient pendre leur bulle.




Le Tepidarium


La myrrhe a parfum leurs membres assouplis;
Elles rvent, gotant la tideur de dcembre,
Et le brasier de bronze illuminant la chambre
Jette la flamme et l'ombre  leurs beaux fronts plis.

Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits,
Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d'ambre
Ou se soulve  peine ou s'allonge ou se cambre
Le lin voluptueux dessine de longs plis.

Sentant  sa chair nue errer l'ardent effluve,
Une femme d'Asie, au milieu de l'tuve,
Tord ses bras nervs en un ennui serein;

Et le ple troupeau des filles d'Ausonie
S'enivre de la riche et sauvage harmonie
Des noirs cheveux roulant sur un torse d'airain.




Tranquillus

_C. Plinii Secundi Epist. Lib. I, Ep. XXIV._

C'est dans ce doux pays qu'a vcu Sutone;
Et de l'humble villa voisine de Tibur,
Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur,
Un arceau ruin que le pampre festonne.

C'est l qu'il se plaisait  venir, chaque automne,
Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur,
Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mr.
L sa vie a coul tranquille et monotone.

Au milieu de la paix pastorale, c'est l
Que l'ont hant Nron, Claude, Caligula,
Messaline rdant sous la stole pourpre;

Et que, du fer d'un style  la pointe acre
gratignant la cire impitoyable, il a
Dcrit les noirs loisirs du vieillard de Capre.




Lupercus

_M. Val. Martialis Lib. I, Epigr. CXVIII._

Lupercus, du plus loin qu'il me voit:--Cher pote,
Ta nouvelle pigramme est du meilleur latin;
Dis, veux-tu, j'enverrai chez toi demain matin,
Me prter les rouleaux de ton oeuvre complte?

--Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halte,
Mes escaliers sont durs et mon logis lointain
Ne demeures-tu pas auprs du Palatin?
Atrectus, mon libraire, habite l'Argilte.

Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend
Les volumes des morts et celui du vivant,
Virgile et Silius, Pline, Trence ou Phdre;

L, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers,
Ponc, vtu de pourpre et dans un nid de cdre,
Martial est en vente au prix de cinq deniers.




La Trebbia

L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s'veille. En bas roule et gronde le fleuve
O l'escadron lger des Numides s'abreuve.
Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.

Car malgr Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia dborde, et qu'il vente et qu'il pleuve,
Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.

Rougissant le ciel noir de flamboments lugubres,
 l'horizon, brlaient les villages Insubres;
On entendait au loin barrir un lphant.

Et l-bas, sous le pont, adoss contre une arche,
Hannibal coutait, pensif et triomphant,
Le pitinement sourd des lgions en marche.




Aprs Cannes


Un des consuls tu, l'autre fuit vers Linterne
Ou Venuse. L'Aufide a dbord, trop plein
De morts et d'armes. La foudre au Capitolin
Tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne.

En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne
Et consult deux fois l'oracle sibyllin;
D'un long sanglot l'aeul, la veuve, l'orphelin
Emplissent Rome en deuil que la terreur consterne.

Et chaque soir la foule allait aux aqueducs,
Plbe, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs
Et tout ce que vomit Subure et l'ergastule;

Tous anxieux de voir surgir, au dos vermeil
Des monts Sabins o luit l'oeil sanglant du soleil,
Le Chef borgne mont sur l'lphant Gtule.




 un Triomphateur

Fais sculpter sur ton arc, Imperator illustre,
Des files de guerriers barbares, de vieux chefs
Sous le joug, des tronons d'armures et de nefs,
Et la flotte captive et le rostre et l'aplustre.

Quel que tu sois, issu d'Ancus ou n d'un rustre,
Tes noms, famille, honneurs et titres, longs ou brefs,
Grave-les dans la frise et dans les bas-reliefs
Profondment, de peur que l'avenir te frustre.

Dj le Temps brandit l'arme fatale. As-tu
L'espoir d'terniser le bruit de ta vertu?
Un vil lierre suffit  disjoindre un trophe;

Et seul, aux blocs pars des marbres triomphaux
O ta gloire en ruine est par l'herbe touffe,
Quelque faucheur Samnite brchera sa faulx.



ANTOINE ET CLOPTRE





Le Cydnus

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
La trirme d'argent blanchit le fleuve noir
Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir
Avec des sons de flte et des frissons de soie.

 la proue clatante o l'pervier s'ploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Cloptre debout en la splendeur du soir
Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse, o l'attend le guerrier dsarm;
Et la brune Lagide ouvre dans l'air charm
Ses bras d'ambre o la pourpre a mis des reflets roses.

Et ses yeux n'ont pas vu, prsage de son sort,
Auprs d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
Les deux enfants divins, le Dsir et la Mort.




Soir de Bataille

Le choc avait t trs rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor dans l'air o vibraient leurs voix fortes
La chaleur du carnage et ses cres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons dfunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes;
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hriss de flches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraches,
Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, matrisant son cheval qui s'effare,
Sur le ciel enflamm, l'Imperator sanglant.




Antoine et Cloptre

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L'gypte s'endormir sous un ciel touffant
Et le Fleuve,  travers le Delta noir qu'il fend,
Vers Bubaste ou Sas rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berant le sommeil d'un enfant,
Ployer et dfaillir sur son coeur triomphant
Le corps voluptueux que son treinte embrasse.

Tournant sa tte ple entre ses cheveux bruns
Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires;

Et sur elle courb, l'ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux toils de points d'or
Toute une mer immense o fuyaient des galres.




SONNETS PIGRAPHIQUES





Le Voeu

ILIXONI
DEO
FAB. FESTA
V. S. L. M.

ISCITT DEO
HVNNV
VLOHOXIS
FIL.
V. S. L. M.

Jadis l'Ibre noir et le Gall au poil fauve
Et le Garumne brun peint d'ocre et de carmin,
Sur le marbre votif entaill par leur main,
Ont dit l'eau bienfaisante et sa vertu qui sauve.

Puis les Imperators, sous le Venasque chauve,
Btirent la piscine et le therme romain,
Et Fabia Festa, par ce mme chemin,
A cueilli pour les Dieux la verveine ou la mauve.

Aujourd'hui, comme aux jours d'Iscitt et d'Ilixon,
Les sources m'ont chant leur divine chanson;
Le soufre fume encore  l'air pur des moraines.

C'est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les voeux,
Tel qu'autrefois Hunnu, fils d'Ulohox, je veux
Dresser l'autel barbare aux Nymphes Souterraines.




La Source

NYMPHIS AVG. SACRVM

L'autel gt sous la ronce et l'herbe enseveli;
Et la source sans nom qui goutte  goutte tombe
D'un son plaintif emplit la solitaire combe.
C'est la Nymphe qui pleure un ternel oubli.

L'inutile miroir que ne ride aucun pli
 peine est effleur par un vol de colombe
Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe,
Seule, y reflte encore un visage pli.

De loin en loin, un ptre errant s'y dsaltre.
Il boit, et sur la dalle antique du chemin
Verse un peu d'eau rest dans le creux de sa main.

Il a fait, malgr lui, le geste hrditaire,
Et ses yeux n'ont pas vu sur le cippe romain
Le vase libatoire auprs de la patre.




Le Dieu Htre


FAG DEO.

Le Garumne a bti sa rustique maison
Sous un grand htre au tronc musculeux comme un torse
Dont la sve d'un Dieu gonfle la blanche corce.
La fort maternelle est tout son horizon.

Car l'homme libre y trouve, au gr de la saison,
Les fanes, le bois, l'ombre et les btes qu'il force
Avec l'arc ou l'pieu, le filet ou l'amorce,
Pour en manger la chair et vtir leur toison.

Longtemps il a vcu riche, heureux et sans matre,
Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Htre
De ses bras familiers semble lui faire accueil;

Et quand la Mort viendra courber sa tte franche,
Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil
L'incorruptible coeur de la matresse branche.




Aux Montagnes Divines

GEMINVS SERVVS
ET PR SVIS CONSERVIS.

Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits,
Moraines dont le vent, du Nthou jusqu' Bgle,
Arrache, brle et tord le froment et le seigle,
Cols abrupts, lacs, forts pleines d'ombre et de nids!

Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis,
Plutt que de ployer sous la servile rgle,
Hantrent avec l'ours, le loup, l'isard et l'aigle,
Prcipices, torrents, gouffres, soyez bnis!

Ayant fui l'ergastule et le dur municipe,
L'esclave Geminus a ddi ce cippe
Aux Monts, gardiens sacrs de l'pre libert;

Et sur ces sommets clairs o le silence vibre,
Dans l'air inviolable, immense et pur, jet,
Je crois entendre encor le cri d'un homme libre!




L'Exile

MONTIBVS.
GARRI DEO.
SABINVLA.
V. S. L. M.

Dans ce vallon sauvage o Csar t'exila,
Sur la roche moussue, au chemin d'Ardige,
Penchant ton front qu'argente une prcoce neige,
Chaque soir,  pas lents, tu viens t'accouder l.

Tu revois ta jeunesse et ta chre villa
Et le Flamine rouge avec son blanc cortge;
Et pour que le regret du sol Latin s'allge,
Tu regardes le ciel, triste Sabinula.

Vers le Gar clatant aux sept pointes calcaires,
Les aigles attards qui regagnent leurs aires
Emportent en leur vol tes rves familiers;

Et seule, sans dsirs, n'esprant rien de l'homme,
Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers
Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.




LE MOYEN-GE ET LA RENAISSANCE





Vitrail

Cette verrire a vu dames et hauts barons
tincelants d'azur, d'or, de flamme et de nacre,
Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,
L'orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons;

Lorsqu'ils allaient, au bruit du cor ou des clairons,
Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre,
Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d'Acre,
Partir pour la croisade ou le vol des hrons.

Aujourd'hui, les seigneurs auprs des chtelaines,
Avec le lvrier  leurs longues poulaines,
S'allongent aux carreaux de marbre blanc et noir;

Ils gisent l sans voix, sans geste et sans oue,
Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir
La rose du vitrail toujours panouie.




piphanie

Donc Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,
Chargs de nefs d'argent, de vermeil et d'maux
Et suivis d'un trs long cortge de chameaux,
S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.

De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages
Aux pieds du fils de Dieu n pour gurir les maux
Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux;
Un page noir soutient leurs robes  ramages.

Sur le seuil de l'table o veille Saint Joseph,
Ils tent humblement la couronne du chef
Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.

C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Csar,
Sont venus, prsentant l'or, l'encens et la myrrhe,
Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.




Le Huchier de Nazareth

Le bon matre huchier, pour finir un dressoir,
Courb sur l'tabli depuis l'aurore ahane,
Maniant tour  tour le rabot, le bdane
Et la rpe grinante ou le dur polissoir.

Aussi, non sans plaisir, a-t-il vu, vers le soir,
S'allonger jusqu'au seuil l'ombre du grand platane
O madame la Vierge et sa mre Sainte Anne
Et Monseigneur Jsus prs de lui vont s'asseoir.

L'air est brlant et pas une feuille ne bouge;
Et saint Joseph, trs las, a laiss choir la gouge
En s'essuyant le front au coin du tablier;

Mais l'Apprenti divin qu'une gloire enveloppe
Fait toujours, dans le fond obscur de l'atelier,
Voler des copeaux d'or au fil de sa varlope.




L'Estoc

Au pommeau de l'pe on lit: Calixte Pape.
La tiare, les clefs, la barque et le tramail
Blasonnent, en reliefs d'un somptueux travail,
Le Boeuf hrditaire armoy sur la chappe.

 la fuse, un Dieu paen, Faune ou Priape,
Rit, engan d'un lierre  graines de corail;
Et l'clat du mtal s'exalte sous l'mail
Si clair, que l'estoc brille encor plus qu'il ne frappe.

Matre Antonio Perez de Las Cellas forgea
Ce bton pastoral pour le premier Borja,
Comme s'il pressentait sa fameuse ligne;

Et ce glaive dit mieux qu'Arioste ou Sannazar,
Par l'acier de sa lame et l'or de sa poigne,
Le pontife Alexandre ou le prince Csar.




Mdaille

Seigneur de Rimini, Vicaire et Podest,
Son profil d'pervier vit, s'accuse ou recule
 la lueur d'airain d'un fauve crpuscule
Dans l'orbe o Matteo de Pastis l'incrusta.

Or, de tous les tyrans qu'un peuple dtesta,
Nul, comte, marquis, duc, prince ou principicule,
Qu'il ait nom Ezzelin, Can, Galas, Hercule,
Ne fut matre si fier que le Malatesta.

Celui-ci, le meilleur, ce Sigismond Pandolphe,
Mit  sang la Romagne et la Marche et le Golfe,
Btit un temple, fit l'amour et le chanta;

Et leurs femmes aussi sont rudes et svres,
Car sur le mme bronze o sourit Isotta,
L'lphant triomphal foule des primevres.




Suivant Ptrarque

Vous sortiez de l'glise et, d'un geste pieux,
Vos nobles mains faisaient l'aumne au populaire,
Et sous le porche obscur votre beaut si claire
Aux pauvres blouis montrait tout l'or des cieux.

Et je vous saluai d'un salut gracieux,
Trs humble, comme il sied  qui ne veut dplaire,
Quand, tirant votre mante et d'un air de colre
Vous dtournant de moi, vous couvrtes vos yeux.

Mais Amour qui commande au coeur le plus rebelle
Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle,
La source de piti me refust merci;

Et vous ftes si lente  ramener le voile,
Que vos cils ombrageux palpitrent ainsi
Qu'un noir feuillage o filtre un long rayon d'toiles.




Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard

Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil,
A grav plus d'un nom dans l'corce qu'il ouvre,
Et plus d'un coeur, sous l'or des hauts plafonds du Louvre,
 l'clair d'un sourire a tressailli d'orgueil.

Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil;
Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre
Et nul n'a disput, sous l'herbe qui les couvre,
Leur inerte poussire  l'oubli du cercueil.

Tout meurt. Marie, Hlne et toi, fire Cassandre,
Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre,
--Les roses et les lys n'ont pas de lendemain--

Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire,
N'et tress pour vos fronts, d'une immortelle main,
Aux myrtes de l'Amour le laurier de la gloire.




La Belle Viole

 Henry Cros

_ vous troupe lgre
Qui d'aile passagre
Par le monde volez..._
JOACHIM DU BELLAY.

Accoude au balcon d'o l'on voit le chemin
Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie,
Sous un ple rameau d'olive son front plie.
La violette en fleur se fanera demain.

La viole que frle encor sa frle main
Charme sa solitude et sa mlancolie,
Et son rve s'envole  celui qui l'oublie
En foulant la poussire o gt l'orgueil Romain.

De celle qu'il nommait sa douceur Angevine,
Sur la corde vibrante erre l'me divine
Quand l'angoisse d'amour treint son coeur troubl;

Et sa voix livre aux vents qui l'emportent loin d'elle,
Et le caresseront peut-tre, l'infidle,
Cette chanson qu'il fit pour un vanneur de bl.




pitaphe

_Suivant les vers de Henri III._

 passant, c'est ici que repose Hyacinthe
Qui fut de son vivant seigneur de Maugiron;
Il est mort--Dieu l'absolve et l'ait en son giron!--
Tomb sur le terrain, il gt en terre sainte.

Nul, ni mme Qulus, n'a mieux, de perles ceinte,
Port la toque  plume ou la fraise  godron;
Aussi vois-tu, sculpt par un nouveau Myron,
Dans ce marbre funbre un morceau de jacinthe.

Aprs l'avoir bais, fait tondre, et de sa main
Mis au linceul, Henry voulut qu' Saint-Germain
Ft port ce beau corps, hlas! inerte et blme;

Et jaloux qu'un tel deuil dure ternellement,
Il lui fit en l'glise riger cet emblme,
Des regrets d'Apollo triste et doux monument.




Vlin dor

Vieux matre relieur, l'or que tu ciselas
Au dos du livre et dans l'paisseur de la tranche,
N'a plus, malgr les fers pousss d'une main franche,
La rutilante ardeur de ses premiers clats.

Les chiffres enlacs que liait l'entrelacs
S'effacent chaque jour de la peau fine et blanche;
 peine si mes yeux peuvent suivre la branche
De lierre que tu fis serpenter sur les plats.

Mais cet ivoire souple et presque diaphane,
Marguerite, Marie, ou peut-tre Diane,
De leurs doigts amoureux l'ont jadis caress;

Et ce vlin pli que dora Clovis ve
voque, je ne sais par quel charme pass,
L'me de leur parfum et l'ombre de leur rve.




La Dogaresse

Le palais est de marbre o, le long des portiques,
Conversent des seigneurs que peignit Titien,
Et les colliers massifs au poids du marc ancien
Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiques.

Ils regardent au fond des lagunes antiques,
De leurs yeux o reluit l'orgueil patricien,
Sous le pavillon clair du ciel vnitien
tinceler l'azur des mers Adriatiques.

Et tandis que l'essaim brillant des Cavaliers
Trane la pourpre et l'or par les blancs escaliers
Joyeusement baigns d'une lumire bleue,

Indolente et superbe, une Dame,  l'cart,
Se tournant  demi dans un flot de brocart,
Sourit au ngrillon qui lui porte la queue.




Sur le Pont-Vieux

_Antonio di Sandro orefice._

Le vaillant Matre Orfvre,  l'oeuvre ds matines,
Faisait, de ses pinceaux d'o s'gouttait l'mail,
Sur la paix nielle ou sur l'or du fermail
panouir la fleur des devises latines.

Sur le Pont, au son clair des cloches argentines,
La cape coudoyait le froc et le camail;
Et le soleil montant en un ciel de vitrail
Mettait un nimbe au front des belles Florentines.

Et prompts au rve ardent qui les savait charmer,
Les apprentis, pensifs, oubliaient de fermer
Les mains des fiancs au chaton de la bague

Tandis que d'un burin tremp comme un stylet,
Le jeune Cellini, sans rien voir, ciselait
Le combat des Titans au pommeau d'une dague.




Le Vieil Orfvre

Mieux qu'aucun matre inscrit au livre de matrise,
Qu'il ait nom Ruyz, Arph, Ximeniz, Becerril,
J'ai serti le rubis, la perle et le bryl,
Tordu l'anse d'un vase et martel sa frise.

Dans l'argent, sur l'mail o le paillon s'irise,
J'ai peint et j'ai sculpt, mettant l'me en pril,
Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril,
 honte! Bacchus ivre ou Dana surprise.

J'ai de plus d'un estoc damasquin le fer
Et, pour le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer,
Aventur ma part de l'ternelle Vie.

Aussi, voyant mon ge incliner vers le soir,
Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Sgovie,
Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.




L'pe

Crois-moi, pieux enfant, suis l'antique chemin.
L'pe aux quillons droits d'o part la branche torse,
Au poing d'un gentilhomme ardent et plein de force
Est un faix plus lger qu'un rituel romain.

Prends-la. L'Hercule d'or qui tidit dans ta main,
Aux doigts de tes aeux ayant poli son torse,
Gonfle plus firement, sous la splendide corce,
Les beaux muscles de fer de son corps surhumain.

Brandis-la! L'acier souple en bouquets d'tincelles
Ptille. Elle est solide, et sa lame est de celles
Qui font courir au coeur un orgueilleux frisson;

Car elle porte au creux de sa brillante gorge,
Comme une noble Dame un joyau, le poinon
De Julian del Rey, le prince de la forge.




 Claudius Popelin

Dans le cadre de plomb des fragiles verrires,
Les matres d'autrefois ont peint de hauts barons
Et, de leurs doigts pieux tournant leurs chaperons,
Ploy l'humble genou des bourgeois en prires.

D'autres sur le vlin jauni des brviaires
Enluminaient des Saints parmi de beaux fleurons,
Ou laissaient rutiler, en traits souples et prompts,
Les arabesques d'or au ventre des aiguires.

Aujourd'hui Claudius, leur fils et leur rival,
Faisant revivre en lui ces ouvriers sublimes,
A fix son gnie au solide mtal;

C'est pourquoi j'ai voulu, sous l'mail de mes rimes,
Faire autour de son front glorieux verdoyer,
Pour les ges futurs, l'hroque laurier.




mail

Le four rougit; la plaque est prte. Prends ta lampe.
Modle le paillon qui s'irise ardemment,
Et fixe avec le feu dans le sombre pigment
La poudre tincelante o ton pinceau se trempe.

Dis, ceindras-tu de myrte ou de laurier la tempe
Du penseur, du hros, du prince ou de l'amant?
Par quel Dieu feras-tu, sur un noir firmament,
Cabrer l'hydre caille ou le glauque hippocampe?

Non. Plutt, en un orbe clatant de saphir
Inscris un fier profil de guerrire d'Ophir.
Thalestris, Bradamante, Aude ou Penthsile.

Et pour que sa beaut soit plus terrible encor,
Casque ses blonds cheveux de quelque bte aile
Et fais bomber son sein sous la gorgone d'or.




Rves d'mail

Ce soir, au rduit sombre o pleure l'athanor,
Le grand feu prisonnier de la brique rougie
Exalte son ardeur et souffle sa magie
Au cuivre que l'mail fait plus riche que l'or.

Et sous mes pinceaux nat, vit, court et prend l'essor
Le peuple monstrueux de la mythologie,
Les Centaures, Pan, Sphinx, la Chimre, l'Orgie
Et, du sang de Gorgo, Pgase et Chrysaor.

Peindrai-je Achille en pleurs prs de Penthsile?
Orphe ouvrant les bras vers l'pouse exile
Sur la porte infernale aux infrangibles gonds?

Hercule terrassant le dogue de l'Averne
Ou la vierge qui tord au seuil de la caverne
Son corps pouvant que flairent les Dragons?




LES CONQURANTS





Les Conqurants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigus de porter leurs misres hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rve hroque et brutal.

Ils allaient conqurir le fabuleux mtal
Que Cipango mrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizs inclinaient leurs antennes
Aux bords mystrieux du monde Occidental.

Chaque soir, esprant des lendemains piques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage dor;

Ou penchs  l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignor
Du fond de l'Ocan des toiles nouvelles.




Jouvence

Juan Ponce de Leon, par le Diable tent,
Dj trs vieux et plein des antiques tudes,
Voyant l'ge blanchir ses cheveux courts et rudes,
Prit la mer pour chercher la Source de Sant.

Sur sa belle Armada, d'un vain songe hant,
Trois ans il explora les glauques solitudes,
Lorsque enfin, dchirant le brouillard des Bermudes,
La Floride apparut sous un ciel enchant.

Et le Conquistador, bnissant sa folie,
Vint planter son pennon d'une main affaiblie
Dans la terre clatante o s'ouvrait son tombeau.

Vieillard, tu fus heureux, et ta fortune est telle
Que la Mort, malgr toi, fit ton rve plus beau;
La Gloire t'a donn la Jeunesse immortelle.




Le Tombeau du Conqurant

 l'ombre de la vote en fleur des catalpas
Et des tulipiers noirs qu'toile un blanc ptale,
Il ne repose point dans la terre fatale;
La Floride conquise a manqu sous ses pas.

Un vil tombeau messied  de pareils trpas.
Linceul du Conqurant de l'Inde Occidentale,
Tout le Meschacb par-dessus lui s'tale.
Le Peau Rouge et l'ours gris ne le troubleront pas.

Il dort au lit profond creus par les eaux vierges.
Qu'importe un monument funraire, des cierges,
Le psaume et la chapelle ardente et l'ex-voto?

Puisque le vent du Nord, parmi les cyprires,
Pleure et chante  jamais d'ternelles prires
Sur le Grand Fleuve o gt Hernando de Soto.




Carolo Quinto imperante

Celui-l peut compter parmi les grands dfunts,
Car son bras a guid la premire carne
 travers l'archipel des Jardins de la Reine
O la brise ternelle est faite de parfums.

Plus que les ans, la houle et ses cres embruns,
Les calmes de la mer embrase et sereine
Et l'amour et l'effroi de l'antique sirne
Ont fait sa barbe blanche et blancs ses cheveux bruns.

Castille a triomph par cet homme, et ses flottes
Ont sous lui complt l'empire sans pareil
Pour lequel ne pouvait se coucher le soleil;

C'est Bartolom Ruiz, prince des vieux pilotes,
Qui, sur l'cu royal qu'elle enrichit encor,
Porte une ancre de sable  la gumne d'or.




L'Anctre

_ Claudius Popelin._

La gloire a sillonn de ses illustres rides
Le visage hardi de ce grand Cavalier
Qui porte sur son front que nul n'a fait plier
Le hle de la guerre et des soleils torrides.

En tous lieux, Cte-Ferme, les, sierras arides,
Il a plant la croix, et, depuis l'escalier
Des Andes, promen son pennon familier
Jusqu'au golfe orageux qui blanchit les Florides.

Pour ses derniers neveux, Claudius, tes pinceaux,
Sous l'armure de bronze aux splendides rinceaux,
Font revivre l'aeul fier et mlancolique;

Et ses yeux assombris semblent chercher encor
Dans le ciel de l'mail ardent et mtallique
Les blouissements de la Castille d'Or.




 un Fondateur de Ville

Las de poursuivre en vain l'Ophir insaisissable,
Tu fondas, en un pli de ce golfe enchant
O l'tendard royal par tes mains fut plant,
Une Carthage neuve au pays de la Fable.

Tu voulais que ton nom ne ft point prissable,
Et tu crus l'avoir bien pour toujours ciment
 ce mortier sanglant dont tu fis ta cit;
Mais ton espoir, soldat, fut bti sur le sable.

Carthagne touffant sous le torride azur,
Avec ses noirs palais voit s'crouler ton mur
Dans l'Ocan fivreux qui dvore sa grve;

Et seule,  ton cimier brille,  Conquistador,
Hraldique tmoin des splendeurs de ton rve,
Une ville d'argent qu'ombrage un palmier d'or.




Au Mme

Qu'ils aient vaincu l'Inca, l'Aztque, les Hiaquis,
Les Andes, la fort, les pampas ou le fleuve,
Les autres n'ont laiss pour vestige et pour preuve
Qu'un nom, un titre vain de comte ou de marquis.

Toi, tu fondas, orgueil du sang dont je naquis,
Dans la mer carabe une Carthage neuve,
Et du Magdalena jusqu'au Darien qu'abreuve
L'Atrato, le sol rouge  la croix fut conquis.

Assise sur ton le o l'Ocan dferle,
Malgr les sicles, l'homme et la foudre et les vents,
Ta cit dresse au ciel ses forts et ses couvents;

Aussi tes derniers fils, sans trfle, ache ni perle,
Timbrent-ils leur cu d'un palmier ombrageant
De son panache d'or une Ville d'argent.




 une Ville morte

_Cartagena de Indias_
_1532--1583--1697._

Morne Ville, jadis reine des Ocans!
Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scombres
Et le nuage errant allonge seul des ombres
Sur ta rade o roulaient les galions gants.

Depuis Drake et l'assaut des Anglais mcrants,
Tes murs dsempars croulent en noirs dcombres
Et, comme un glorieux collier de perles sombres,
Des boulets de Pointis montrent les trous bants.

Entre le ciel qui brle et la mer qui moutonne,
Au somnolent soleil d'un midi monotone,
Tu songes,  Guerrire, aux vieux Conquistadors;

Et dans l'nervement des nuits chaudes et calmes,
Berant ta gloire teinte,  Cit, tu t'endors
Sous les palmiers, au long frmissement des palmes.




L'ORIENT ET LES TROPIQUES





LA VISION DE KHEM





I

Midi. L'air brle, et sous la terrible lumire
Le vieux fleuve alangui roule des flots de plomb
Du znith aveuglant le jour tombe d'aplomb,
Et l'implacable Phr couvre l'gypte entire.

Les grands sphinx qui jamais n'ont baiss la paupire,
Allongs sur leur flanc que baigne un sable blond,
Poursuivent d'un regard mystrieux et long
L'lan dmesur des aiguilles de pierre.

Seul, tachant d'un point noir le ciel blanc et serein,
Au loin, tourne sans fin le vol des gypates;
La flamme immense endort les hommes et les btes.

Le sol ardent ptille, et l'Anubis d'airain
Immobile au milieu de cette chaude joie
Silencieusement vers le soleil aboie.




II

La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit.
Et voici que s'meut la ncropole antique
O chaque roi, gardant la pose hiratique,
Gt sous la bandelette et le funbre enduit.

Tel qu'aux jours de Rhamss, innombrable et sans bruit,
Tout un peuple formant le cortge mystique,
Multitude qu'absorbe un calme granitique,
S'ordonne et se dploie et marche dans la nuit.

Se dtachant des murs brods d'hiroglyphes,
Ils suivent la Bari que portent les pontifes
D'Ammon-Ra, le grand Dieu conducteur du soleil;

Et les sphinx, les bliers ceints du disque vermeil,
blouis, d'un seul coup se dressant sur leurs griffes,
S'veillent en sursaut de l'ternel sommeil.




III

Et la foule grandit plus innombrable encor.
Et le sombre hypoge o s'alignent les couches
Est vide. Du milieu dsert des cartouches,
Les perviers sacrs ont repris leur essor.

Btes, peuples et rois, ils vont. L'urus d'or
S'enroule, tincelant, autour des fronts farouches;
Mais le bitume pais scelle les maigres bouches.
En tte, les grands dieux: Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor.

Puis tous ceux que conduit Toth Ibiocphale,
Vtus de la schenti, coiffs du pschent, orns
Du lotus bleu. La pompe errante et triomphale

Ondule dans l'horreur des temples ruins,
Et la lune, clatant au pav froid des salles,
Prolonge trangement des ombres colossales.




Le Prisonnier

 Grme.

L-bas, les muezzins ont cess leurs clameurs.
Le ciel vert, au couchant, de pourpre et d'or se frange;
Le crocodile plonge et cherche un lit de fange,
Et le grand fleuve endort ses dernires rumeurs.

Assis, jambes en croix, comme il sied aux fumeurs,
Le Chef rvait, berc par le haschisch trange,
Tandis qu'avec effort faisant mouvoir la cange,
Deux ngres se courbaient, nus, au banc des rameurs.

 l'arrire, joyeux et l'insulte  la bouche,
Grattant l'aigre guzla qui rhythme un air farouche,
Se penchait un Arnaute  l'oeil froce et vil;

Car li sur la barque et saignant sous l'entrave,
Un vieux Scheikh regardait d'un air stupide et grave
Les minarets pointus qui tremblaient dans le Nil.




Le Samoura

D'un doigt distrait frlant la sonore biva,
 travers les bambous tresss en fine latte,
Elle a vu, par la plage blouissante et plate,
S'avancer le vainqueur que son amour rva.

C'est lui. Sabres au flanc, l'ventail haut, il va.
La cordelire rouge et le gland carlate
Coupent l'armure sombre, et, sur l'paule, clate
Le blason de Hizen ou de Tokungawa.

Ce beau guerrier vtu de lames et de plaques,
Sous le bronze, la soie et les brillantes laques,
Semble un crustac noir, gigantesque et vermeil.

Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque,
Et son pas plus htif fait reluire au soleil
Les deux antennes d'or qui tremblent  son casque.




Le Damio

Sous le noir fouet de guerre  quadruple pompon,
L'talon belliqueux en hennissant se cabre
Et fait bruire, avec des cliquetis de sabre,
La cuirasse de bronze aux lames du jupon.

Le Chef vtu d'airain, de laque et de crpon,
tant le masque  poils de son visage glabre,
Regarde le volcan sur un ciel de cinabre
Dresser la neige o rit l'aurore du Nippon.

Mais il a vu, vers l'Est clabouss d'or, l'astre,
Glorieux d'clairer ce matin de dsastre,
Poindre, orbe blouissant, au-dessus de la mer;

Et, pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne bouge,
Il ouvre d'un seul coup son ventail de fer
O dans le satin blanc se lve un Soleil rouge.




Fleurs de Feu

Bien des sicles depuis les sicles du Chaos,
La flamme par torrents jaillit de ce cratre,
Et le panache ign du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.

Nul bruit n'veille plus la cime sans chos.
O la cendre pleuvait l'oiseau se dsaltre;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.

Pourtant, suprme effort de l'antique incendie,
 l'orle de la gueule  jamais refroidie,
clatant  travers les rocs pulvriss,

Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroment d'or du pollen qu'elle lance
S'panouit la fleur des cactus embrass.




Fleur sculaire

Sur le roc calcin de la dernire rampe
O le flux volcanique autrefois s'est tari,
La graine que le vent au haut Gualatieri
Sema, germe, s'accroche et, frle plante, rampe.

Elle grandit. En l'ombre o sa racine trempe,
Son tronc, buvant la flamme obscure, s'est nourri;
Et les soleils d'un sicle ont longuement mri
Le bouton colossal qui fait ployer sa hampe.

Enfin, dans l'air brlant et qu'il embrase encor,
Sous le pistil gant qu'il s'rige, il clate,
Et l'tamine lance au loin le pollen d'or;

Et le grand alos  la fleur carlate,
Pour l'hymen ignor qu'a rv son amour,
Ayant vcu cent ans, n'a fleuri qu'un seul jour.




Le Rcif de Corail

Le soleil sous la mer, mystrieuse aurore,
claire la fort des coraux abyssins
Qui mle, aux profondeurs de ses tides bassins,
La bte panouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
Mousse, algue chevelue, anmones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermicul du ple madrpore.

De sa splendide caille teignant les maux,
Un grand poisson navigue  travers les rameaux;
Dans l'ombre transparente indolemment il rde;

Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d'or, de nacre et d'meraude.




LA NATURE ET LE RVE





Mdaille antique

L'Etna mrit toujours la pourpre et l'or du vin
Dont l'rigone antique enivra Thocrite;
Mais celles dont la grce en ses vers fut crite,
Le pote aujourd'hui les chercherait en vain.

Perdant la puret de son profil divin,
Tour  tour Arthuse esclave et favorite
A ml dans sa veine o le sang grec s'irrite
La fureur sarrasine  l'orgueil angevin.

Le temps passe. Tout meurt. Le marbre mme s'use.
Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse
Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent;

Et seul le dur mtal que l'amour fit docile
Garde encore en sa fleur, aux mdailles d'argent,
L'immortelle beaut des vierges de Sicile.




Les Funrailles

Vers la Phocide illustre, aux temples que domine
La rocheuse Pytho toujours ceinte d'clairs,
Quand les guerriers anciens descendaient aux enfers,
La Grce accompagnait leur image divine.

Et leurs Ombres, tandis que la nuit illumine
L'Archipel radieux et les golfes dserts,
coutaient, du sommet des promontoires clairs,
Chanter sur leurs tombeaux la mer de Salamine.

Et moi je m'teindrai, vieillard, en un long deuil;
Mon corps sera clou dans un troit cercueil
Et l'on para la terre et le prtre et les cierges.

Et pourtant j'ai rv ce destin glorieux
De tomber au soleil ainsi que les aeux,
Jeune encore et pleur des hros et des vierges.




Vendange

Les vendangeurs lasss ayant rompu leurs lignes,
Des voix claires sonnaient  l'air vibrant du soir
Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir,
Mlaient  leurs chansons des appels et des signes.

C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes,
Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir,
La Bacchanale vit la Crtoise s'asseoir
Auprs du beau Dompteur ivre du sang des vignes.

Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux,
Dionysos vainqueur des btes et des Dieux
D'un joug enguirland n'treint plus les panthres;

Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor
Du pampre ensanglant des antiques mystres
La noire chevelure et la crinire d'or.




La Sieste

Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude,
Tout dort sous les grands bois accabls de soleil
O le feuillage pais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d'meraude.

Criblant le dme obscur, Midi splendide y rde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille clairs furtifs forme un rseau vermeil
Qui s'allonge et se croise  travers l'ombre chaude.

Vers la gaze de feu que trament les rayons
Vole le frle essaim des riches papillons
Qu'enivrent la lumire et le parfum des sves;

Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d'or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rves.




LA MER DE BRETAGNE





Un Peintre

 Emmanuel Lansyer.

Il a compris la race antique aux yeux pensifs
Qui foule le sol dur de la terre bretonne,
La lande rase, rose et grise et monotone
O croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.

Des hauts talus plants de htres convulsifs,
Il a vu, par les soirs temptueux d'automne,
Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne;
Sa lvre s'est sale  l'embrun des rcifs.

Il a peint l'Ocan splendide, immense et triste,
O le nuage laisse un reflet d'amthyste,
L'meraude cumante et le calme saphir;

Et fixant l'eau, l'air, l'ombre et l'heure insaisissables,
Sur une toile troite il a fait rflchir
Le ciel occidental dans le miroir des sables.



Bretagne

Pour que le sang joyeux dompte l'esprit morose,
Il faut, tout parfum du sel des gomons,
Que le souffle atlantique emplisse tes poumons;
Arvor t'offre ses caps que la mer blanche arrose.

L'ajonc fleurit et la bruyre est dj rose.
La terre des vieux clans, des nains et des dmons,
Ami, te garde encor, sur le granit des monts,
L'homme immobile auprs de l'immuable chose.

Viens. Partout tu verras, par les landes d'Arz,
Monter vers le ciel morne, infrangible cyprs,
Le menhir sous lequel gt la cendre du Brave;

Et l'Ocan, qui roule en un lit d'algues d'or
Is la voluptueuse et la grande Occismor,
Bercera ton coeur triste  son murmure grave.




Floridum Mare

La moisson dbordant le plateau diapr
Roule, ondule et dferle au vent frais qui la berce;
Et le profil, au ciel lointain, de quelque herse
Semble un bateau qui tangue et lve un noir beaupr.

Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpr,
Crulenne ou rose ou violette ou perse
Ou blanche de moutons que le reflux disperse,
Verdoie  l'infini comme un immense pr.

Aussi les golands qui suivent la mare,
Vers les bls mrs que gonfle une houle dore,
Avec des cris joyeux, volaient en tourbillons;

Tandis que, de la terre, une brise emmielle
parpillait au gr de leur ivresse aile
Sur l'Ocan fleuri des vols de papillons.




Soleil couchant

Les ajoncs clatants, parure du granit,
Dorent l'pre sommet que le couchant allume;
Au loin, brillante encor par sa barre d'cume,
La mer sans fin commence o la terre finit.

 mes pieds, c'est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l'homme est rentr sous le chaume qui fume;
Seul, l'Anglus du soir, branl dans la brume,
 la vaste rumeur de l'Ocan s'unit.

Alors, comme du fond d'un abme, des tranes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De ptres attards ramenant le btail.

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d'or de son rouge ventail.




Maris Stella

Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras
Vtus de laine rude ou de mince percale,
Les femmes,  genoux sur le roc de la cale,
Regardent l'Ocan blanchir l'le de Batz.

Les hommes, pres, fils, maris, amants, l-bas,
Avec ceux de Paimpol, d'Audierne et de Cancale,
Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale.
Que de hardis pcheurs qui ne reviendront pas!

Par-dessus la rumeur de la mer et des ctes
Le chant plaintif s'lve, invoquant  voix hautes
L'toile sainte, espoir des marins en pril;

Et l'Anglus, courbant tous ces fronts noirs de hle,
Des clochers de Roscoff  ceux de Sybiril
S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et ple.




Le Bain

L'homme et la bte, tels que le beau monstre antique
Sont entrs dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d'or de l'cre pulvrin,
Sur le ciel embras font un groupe athltique.

Et l'talon sauvage et le dompteur rustique,
Humant  pleins poumons l'odeur du sel marin,
Se plaisent  laisser sur la chair et le crin
Frmir le flot glac de la rude Atlantique.

La houle s'enfle, court, se dresse comme un mur
Et dferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets blouissants fait rejaillir l'eau bleue;

Et, les cheveux pars, s'effarant dans l'azur,
Ils opposent, cabrs, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet chevel de la fumante cume.




Blason cleste

J'ai vu parfois, ayant tout l'azur pour mail,
Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
 l'Occident o l'oeil s'blouit  les suivre,
Peindre d'un grand blason le cleste vitrail.

Pour cimier, pour supports, l'hraldique btail,
Licorne, lopard, alrion ou guivre,
Monstres, gants captifs qu'un coup de vent dlivre,
Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.

Certe, aux champs de l'espace, en ces combats tranges
Que les noirs Sraphins livrrent aux Archanges,
Cet cu fut gagn par un Baron du ciel;

Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
Il porte, en bon crois, qu'il soit George ou Michel,
Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.




Armor

Pour me conduire au Raz, j'avais pris  Trogor
Un berger chevelu comme un ancien vhage;
Et nous foulions, humant son arme sauvage,
L'pre terre kymrique o crot le gent d'or.

Le couchant rougissait et nous marchions encor,
Lorsque le souffle amer me fouetta le visage;
Et l'homme, par-del le morne paysage
tendant un long bras, me dit: Senz Ar-Mor!

Et je vis, me dressant sur la bruyre rose,
L'Ocan qui, splendide et monstrueux, arrose
Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir;

Et mon coeur savoura, devant l'horizon vide
Que reculait vers l'Ouest l'ombre immense du soir
L'ivresse de l'espace et du vent intrpide.




Mer montante

Le soleil semble un phare  feux fixes et blancs.
Du Raz jusqu' Penmarc'h la cte entire fume,
Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume,
 travers la tempte errent les golands.

L'une aprs l'autre, avec de furieux lans,
Les lames glauques sous leur crinire d'cume,
Dans un tonnerre sourd s'parpillant en brume,
Empanachent au loin les rcifs ruisselants.

Et j'ai laiss courir le flot de ma pense,
Rves, espoirs, regrets de force dpense,
Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer.

L'Ocan m'a parl d'une voix fraternelle,
Car la mme clameur que pousse encor la mer
Monte de l'homme aux Dieux, vainement ternelle.




Brise Marine

L'hiver a dfleuri la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformment grise
O la lame sans fin de l'Atlantique brise,
Le ptale fan pend au dernier pistil.

Et pourtant je ne sais quel arme subtil
Exhal de la mer jusqu' moi par la brise,
D'un effluve si tide emplit mon coeur qu'il grise;
Ce souffle trangement parfum, d'o vient-il?

Ah! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues
Qu'il vient, de l'Ouest, l-bas o les Antilles bleues
Se pment sous l'ardeur de l'astre occidental;

Et j'ai, de ce rcif battu du flot kymrique,
Respir dans le vent qu'embauma l'air natal
La fleur jadis close au jardin d'Amrique.




La Conque

Par quels froids Ocans, depuis combien d'hivers,
--Qui le saura jamais, Conque frle et nacre!--
La houle sous-marine et les raz de mare
T'ont-ils roule au creux de leurs abmes verts?

Aujourd'hui, sous le ciel, loin des reflux amers,
Tu t'es fait un doux lit de l'arne dore.
Mais ton espoir et vain. Longue et dsespre,
En toi gmit toujours la grande voix des mers.

Mon me est devenue une prison sonore:
Et comme en tes replis pleure et soupire encore
La plainte du refrain de l'ancienne clameur;

Ainsi du plus profond de ce coeur trop plein d'Elle,
Sourde, lente, insensible et pourtant ternelle,
Gronde en moi l'orageuse et lointaine rumeur.




Le Lit

Qu'il soit encourtin de brocart ou de serge,
Triste comme une tombe ou joyeux comme un nid,
C'est l que l'homme nat, se repose et s'unit,
Enfant, poux, vieillard, aeule, femme ou vierge.

Funbre ou nuptial, que l'eau sainte l'asperge,
Sous le noir crucifix ou le rameau bnit,
C'est l que tout commence et l que tout finit,
De la premire aurore au feu du dernier cierge.

Humble, rustique et clos, ou fier du pavillon,
Triomphalement peint d'or et de vermillon,
Qu'il soit de chne brut, de cyprs ou d'rable,

Heureux qui peut dormir sans peur et sans remords
Dans le lit paternel, massif et vnrable,
O tous les siens sont ns aussi bien qu'ils sont morts.




La Mort de l'Aigle

Quand l'aigle a dpass les neiges ternelles,
 ses larges poumons il veut chercher plus d'air
Et le soleil plus proche en un azur plus clair
Pour chauffer l'clat de ses mornes prunelles.

Il s'enlve. Il aspire un torrent d'tincelles.
Toujours plus haut, enflant son vol tranquille et fier,
Il plane sur l'orage et monte vers l'clair
Mais la foudre d'un coup a rompu ses deux ailes.

Avec un cri sinistre, il tournoie, emport
Par la trombe, et, crisp, buvant d'un trait sublime
La flamme parse, il plonge au fulgurant abme.

Heureux qui pour la Gloire ou pour la Libert,
Dans l'orgueil de la force et l'ivresse du rve,
Meurt ainsi d'une mort blouissante et brve!




Plus Ultra


L'homme a conquis la terre ardente des lions
Et celle des venins et celle des reptiles,
Et troubl l'Ocan o cinglent les nautiles
Du sillage dor des anciens galions.

Mais plus loin que la neige et que les tourbillons
Du Strm et que l'horreur des Spitzbergs infertiles,
Le Ple bat d'un flot tide et libre des les
O nul marin n'a pu hisser ses pavillons.

Partons! je briserai l'infranchissable glace,
Car dans mon corps hardi je porte une me lasse
Du facile renom des conqurants de l'or.

J'irai. Je veux monter au dernier promontoire,
Et qu'une mer, pour tous silencieuse encor,
Caresse mon orgueil d'un murmure de gloire.




La Vie des Morts

Au pote Armand Silvestre.

Lorsque la sombre croix sur nous sera plante,
La terre nous ayant tous deux ensevelis,
Ton corps refleurira dans la neige des lys
Et de ma chair natra la rose ensanglante.

Et la divine Mort que tes vers ont chante,
En son vol noir charg de silence et d'oublis,
Nous fera par le ciel, bercs d'un lent roulis,
Vers des astres nouveaux une route enchante.

Et montant au soleil, en son vivant foyer
Nos deux esprits iront se fondre et se noyer
Dans la flicit des flammes ternelles;

Cependant que sacrant le pote et l'ami,
La Gloire nous fera vivre  jamais parmi
Les Ombres que la Lyre a faites fraternelles.




Au Tragdien E. Rossi

APRS UNE RCITATION DE DANTE

 Rossi, je t'ai vu, tranant le manteau noir,
Briser le faible coeur de la triste Ophlie,
Et, tigre exaspr d'amour et de folie,
trangler tes sanglots dans le fatal mouchoir.

J'ai vu Lear et Macbeth, et pleur de te voir
Baiser, suprme amant de l'antique Italie,
Au tombeau nuptial Juliette plie.
Pourtant tu fus plus grand et plus terrible, un soir.

Car j'ai got l'horreur et le plaisir sublimes,
Pour la premire fois, d'entendre les trois rimes
Sonner par ta voix d'or leur fanfare de fer;

Et, rouge du reflet de l'infernale flamme,
J'ai vu--j'en ai frmi jusques au fond de l'me!--
Alighieri vivant dire un chant de l'Enfer.




Michel-Ange

Certe, il tait hant d'un tragique tourment,
Alors qu' la Sixtine et loin de Rome en ftes,
Solitaire, il peignait Sibylles et Prophtes
Et, sur le sombre mur, le dernier Jugement.

Il coutait en lui pleurer obstinment,
Titan que son dsir enchane aux plus hauts fates,
La Patrie et l'Amour, la Gloire et leurs dfaites;
Il songeait que tout meurt et que le rve ment.

Aussi ces lourds Gants, las de leur force exsangue,
Ces Esclaves qu'treint une infrangible gangue,
Comme il les a tordus d'une trange faon;

Et dans les marbres froids o bout son me altire,
Comme il a fait courir avec un grand frisson
La colre d'un Dieu vaincu par la Matire!




Sur un Marbre bris

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes;
Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain
La Vierge qui versait le lait pur et le vin
Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes.

Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes
Qui s'enroulent autour de ce dbris divin,
Ignorant s'il fut Pan, Faune, Herms ou Silvain,
 son front mutil tordent leurs vertes cornes.

Vois. L'oblique rayon, le caressant encor,
Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or;
La vigne folle y rit comme une lvre rouge;

Et, prestige mobile, un murmure du vent,
Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge,
De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant.




ROMANCERO





LE SERREMENT DE MAINS

Songeant  sa maison, grande parmi les grandes,
Plus grande qu'Iigo lui-mme et qu'Abarca,
Le vieux Diego Laynez ne gote plus aux viandes.

Il ne dort plus, depuis qu'un sang honteux marqua
La joue encore chaude o l'a frapp le Comte,
Et que pour se venger la force lui manqua.

Il craint que ses amis ne lui demandent compte,
Et ne veut pas, navr d'un vertueux ennui,
Leur laisser respirer l'haleine de sa honte.

Alors il fit qurir et rangea devant lui
Les quatre rejetons de sa royale branche,
Sanche, Alfonse, Manrique et le plus jeune, Ruy.

Son coeur tremblant faisait trembler sa barbe blanche;
Mais l'honneur roidissant ses vieux muscles glacs,
Il serra fortement les mains de l'an, Sanche.

Celui-ci, stupfait, s'cria:--C'est assez!
Ah! vous me faites mal!--Et le second, Alfonse,
Lui dit:--Qu'ai-je donc fait, pre? Vous me blessez!--

Puis Manrique:--Seigneur, votre griffe s'enfonce
Dans ma paume et me fait souffrir comme un damn!
--Mais il ne daigna pas leur faire de rponse.

Sombre, dsesprant en son coeur constern
D'entrer sur un bras fort son antique courage,
Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-n.

Il l'treignit, ttant et palpant avec rage
Ces paules, ces bras frles, ces poignets blancs,
Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvrage.

Il les serra, suprme espoir, derniers lans!
Entre ses doigts durcis par la guerre et le hle.
L'enfant ne baissa pas ses yeux tincelants.

Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout ple,
Sentant l'horrible tau broyer sa jeune chair,
Voulut crier; sa voix s'trangla dans un rle.

Il rugit:--Lche-moi, lche-moi, par l'enfer!
Sinon, pour t'arracher le coeur avec le foie,
Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer!--

Le Vieux tout transport dit en pleurant de joie:
--Fils de l'me,  mon sang, mon Rodrigue, que Dieu
Te garde pour l'espoir que ta fureur m'octroie!--

Avec des cris de haine et des larmes de feu,
Il dit alors sa joue insolemment frappe,
Le nom de l'insulteur et l'instant et le lieu;

Et tirant du fourreau Tizona bien trempe,
Ayant bais la garde ainsi qu'un crucifix,
Il tendit  l'enfant la haute et lourde pe.

--Prends-l. Sache en user aussi bien que je fis.
Que ton pied soit solide et que ta main soit prompte.
Mon honneur est perdu. Rends-le moi. Va, mon fils.--

Une heure aprs, Ruy Diaz avait tu le Comte.




LA REVANCHE DE DIEG LAYNEZ

Ce soir, seul au haut bout, car il n'a pas d'gaux,
Diego Laynez, plus ple aux lueurs de la cire,
S'est assis pour souper avec ses hidalgos.

Ses fils, ses trois ans, sont l; mais le vieux sire
En son coeur angoiss songe au plus jeune. Hlas!
Il n'est point revenu. Le Comte a d l'occire.

Le vin rit dans l'argent des brocs; le coutelas
Dgain, l'cuyer, ayant trouss sa manche,
Laisse chauffer le vin et refroidir les plats.

Car le matre et seigneur n'a pas dit: Que l'on tranche!
Depuis que dans sa chaise il est venu s'asseoir,
Deux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche.

Et le grave cuyer se tient prs du dressoir,
Devant la table vide et la foule bante,
Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir.

Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante,
Laynez ferme les yeux et baisse encore le front;
Mais il voit son fils mort et sa honte vivante.

Il a perdu l'honneur, il a gard l'affront;
Et ses aeux, de race irrprochable et forte,
Au jour du Jugement le lui reprocheront.

L'outrage l'accompagne et le mpris l'escorte.
De tout l'orgueil antique il ne reste plus rien.
Hlas! hlas! Son fils est mort, sa gloire est morte!

--Seigneur, ouvre les yeux. C'est moi. Regarde bien.
Cette table sans viande a trop pitre figure;
Aujourd'hui j'ai chass sans valet et sans chien;

J'ai forc ce ragot; je t'en offre la hure!--
Ruy dit, et tend le chef livide et hriss
Qu'il tient empoign par l'horrible chevelure.

Diego Laynez d'un bond sur ses pieds s'est dress:
--Est-ce toi, Comte infme? Est-ce toi, tte exsangue,
Avec ce rire fixe et cet oeil convuls?

Oui, c'est bien toi! Tes dents mordent encore ta langue;
Pour la dernire fois l'insolent a raill,
Et le glaive a tranch le fil de ta harangue!

Sous le col d'un seul coup par Tizona taill,
D'pais et noirs caillots pendent  chaque fibre;
Le Vieux frotte sa joue avec le sang caill.

D'une voix clatante et dont la salle vibre,
Il s'crie:-- Rodrigue,  mon fils, cher vainqueur,
L'affront me fit esclave et ton bras me fait libre!

Et toi, visage affreux qui rjouis mon coeur,
Ma main va donc, au gr de ma haine indomptable,
Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancoeur!--

Et souffletant alors la tte pouvantable:
--Vous avez vu, vous tous, il m'a rendu raison!
Ruy, sieds-toi sur mon sige au haut bout de la table.

Car qui porte un tel chef est Chef de ma maison.--




LE TRIOMPHE DU CID

Les portes du palais s'ouvrirent toutes grandes,
Et le roi Don Fernan sortit pour recevoir
Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes.

Quittant clotre, mtier, champ, taverne et lavoir,
Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte;
Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.

C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte,
Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui
Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte.

Il revient de la guerre, et partout devant lui,
Sur son genet rapide et ray comme un zbre
Le cavalier berbre en blasphmant a fui.

Il a tout pris, pill, ras, brl, de l'bre
Jusques au Guadiana qui roule un sable d'or,
Et de l'Algarbe en feu monte un long cri funbre.

Il revient tout charg de butin, plus encor
De gloire, ramenant cinq rois de Morrie.
Ses captifs l'ont nomm le Cid Campeador.

Tel Ruy Diaz,  travers le peuple qui s'crie,
La lance sur la cuisse, en triomphal arroi,
Rentre dans Zamora pavoise et fleurie.

Donc, lorsque les huissiers annoncrent: Le Roi!
Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles
Des tours et des clochers s'envolrent d'effroi.

Et Don Fernan debout sous les portes vermeilles,
Un instant, bloui, s'arrta sur le seuil
Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.

Il s'avanait, charg du glorieux accueil...
Tout  coup, repoussant peuple, massiers et garde,
Une femme apparut, ple, en habits de deuil.

Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde,
Et, sous le voile pars de ses longs cheveux roux,
Sanglotante et pme, elle cria:--Regarde!

Reconnais-moi! Seigneur, j'embrasse tes genoux.
Mon pre est mort qui fut ton fidle homme lige;
Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous!

Je me plains hautement que le Roi me nglige
Et ne veux plus attendre, au gr du meurtrier,
La vengeance  laquelle un grand serment t'oblige.

Oui, certe,  Roi, je suis lasse de larmoyer;
La haine dans mon coeur bout et s'irrite et monte
Et me prend  la gorge et me force  crier:

Vengeance,  Roi, vengeance et justice plus prompte!
Tire de l'assassin tout le sang qu'il me doit!--
Et le peuple disait:--C'est la fille du Comte.

Car d'un geste rigide elle montrait du doigt
Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle,
Lui dardait un regard tincelant et droit.

Et l'oeil sombre de l'homme et les yeux clairs de celle
Qui l'accusait, alors se croisrent ainsi
Que deux fers d'o jaillit une double tincelle.

Don Fernan se taisait, fort perplexe et transi,
Car l'un et l'autre droit que son esprit balance
Pse d'un poids gal qui le tient en souci.

Il hsite. Le peuple attendait en silence.
Et le vieux Roi promne un regard incertain
Sur cette foule o luit l'clair des fers de lance.

Il voit les cavaliers qui gardent le butin,
Glaive au poing, casque en tte, au dos la brigandine,
Rangs autour du Cid impassible et hautain.

Portant l'tendard vert consacr dans Mdine,
Il voit les captifs pris au Miramamolin,
Les cinq mirs vtus de soie incarnadine;

Et derrire eux, plus noirs sous leurs turbans de lin,
Douze ngres, chacun menant un cheval barbe.
Or, le bon prince tait  la justice enclin:

--Il a veng son pre, il a conquis l'Algarbe;
Elle, au nom de son pre, inculpe son amant.--
Et Don Fernan pensif se caresse la barbe.

--Que faire, songe-t-il, en un tel jugement?--
Chimne  ses genoux pleurait toutes ses larmes.
Il la prit par la main et trs courtoisement:

--Relve-toi, ma fille, et calme tes alarmes,
Car sur le coeur d'un prince espagnol et chrtien
Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.

Certes, Bivar m'est cher; c'est l'espoir, le soutien
De Castille; et pourtant j'accorde ta requte,
Il mourra si tu veux,  Chimne, il est tien.

Dispose, il est  toi. Parle, la hache est prte!--
Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux.
Elle ferma les yeux, elle baissa la tte.

Elle n'a pu braver ce front victorieux
Qu'illumine l'ardeur du regard qui la dompte;
Elle a baiss la tte, elle a ferm les yeux.

Elle n'est plus la fille orgueilleuse du Comte,
Car elle sent rougir son visage enflamm
Moins encor de courroux que d'amour et de honte.

--C'est sous un bras loyal par l'honneur mme arm
Que ton pre a rendu son me--que Dieu sauve!
L'homme applaudit au coup que le prince a blm.

Car l'honneur de Laynez et de Lan le Chauve,
Non moins pur que celui des rois dont je descends,
Vaut l'orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.

Condamne, si tu peux... Pardonne, j'y consens.
Que Gormaz et Laynez  leur antique souche,
Voient par vous reverdir des rameaux florissants.

Parle, et je donne  Ruy, sur un mot de ta bouche,
Belforado, Saldagne et Carrias del Castil.--
Mais Chimne gardait un silence farouche.

Fernan lui murmura:--Dis, ne te souvient-il,
Ne te souvient-il plus de l'amour ancienne?--
Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.

Et la main de Chimne a frmi dans la sienne.




LES CONQURANTS DE L'OR





I

Aprs que Balboa menant son bon cheval
Par les bois non frays, droit, d'amont en aval,
Eut, sur l'autre versant des Cordillres hautes,
Foul le chaud limon des insalubres ctes
De l'Isthme qui partage avec ses monts gants
La glauque immensit des deux grands Ocans,
Et qu'il eut, s'y jetant tout arm de la berge,
Plant son tendard dans l'cume encor vierge,
Tous les aventuriers, dont l'esprit s'enflamma,
Rvaient, en arrivant au port de Panama,
De retrouver, espoir cupide et magnifique,
Aux rivages dors de la mer Pacifique,
El Dorado promis qui fuyait devant eux,
Et, mlant avec l'or des songes monstrueux,
De forcer jusqu'au fond de ces torrides zones
L'pre virginit des rudes Amazones
Que n'avait pu dompter la race des hros,
De renverser des dieux  ttes de taureaux
Et de vaincre, vrais fils de leur anctre Hercule,
Les peuples de l'Aurore et ceux du Crpuscule.

Ils savaient que, bravant ces illustres prils,
Ils atteindraient les bords o germent les bryls
Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines,
Du vaste croulement des temples en ruines,
La ncropole d'or des princes de Zenu;
Et que, suivant toujours le chemin inconnu
Des Indes, par-del les les des pices
Et la terre o bouillonne au fond des prcipices
Sur un lit d'argent fin la Source de Sant,
Ils verraient, se dressant en un ciel enchant
Jusqu'au znith brl du feu des pierreries,
Resplendir au soleil les vivantes feries
Des sierras d'meraude et des pics de saphir
Qui reclent l'antique et fabuleux Ophir.

Et quand Vasco Nuez eut pay de sa tte
L'orgueil d'avoir tent cette grande conqute,
Poursuivant aprs lui ce mirage clatant,
Malgr sa mort, la fleur des Cavaliers, portant
Le pennon de Castille cartel d'Autriche,
Pntra jusqu'au fond des bois de Cte-Riche
 travers la montagne horrible, ou navigua
Le long des noirs rcifs qui cernent Veragua,
Et vers l'Est atteignit, malgr de grands naufrages,
Les bords o l'Ornoque, enfl par les orages,
Inondant de sa vase un immense horizon,
Sous le fivreux clat d'un ciel lourd de poison,
Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.

Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches,
S'embarqurent avec Pascual d'Andagoya
Qui, poussant encor plus sa course, ctoya
Le golfe o l'Ocan Pacifique dferle,
Mit le cap vers le Sud, doubla l'le de Perle,
Et cingla devant lui toutes voiles dehors,
Ayant ainsi, parmi les Conqurants d'alors,
L'heur d'avoir le premier fendu les mers nouvelles
Avec les perons des lourdes caravelles.

Mais quand, dix mois plus tard, malade et dconfit,
Aprs avoir trs loin navigu sans profit
Vers cet El Dorado qui n'tait qu'un vain mythe,
Brav cent fois la mort, dpass la limite
Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt,
Dans ses vaisseaux briss Andagoya revint,
Pedrarias d'Avila se mit fort en colre;
Et ceux qui, sur la foi du rcit populaire,
Hidalgos et routiers, s'taient tous rassembls
Dans Panama, du coup demeurrent troubls.

Or les seigneurs, voyant qu'ils ne pouvaient plus gure
Employer leur personne en actions de guerre,
Partaient pour Mexico; mais ceux qui, n'ayant rien,
taient venus tenter aux plages de Darien,
Dsireux de tromper la misre importune,
Ce que vaut un grand coeur  vaincre la fortune,
S'entretenant  jeun des rves les plus beaux,
Restaient, l'pe oisive et la cape en lambeaux,
Quoique tous bon marins ou vieux batteurs d'estrade,
 regarder le flot moutonner dans la rade,
En attendant qu'un chef hardi les commandt.




II

Deux ans taient passs, lorsqu'un obscur soldat
Qui fut depuis titr Marquis pour sa conqute,
Franois Pizarre, osa prsenter la requte
D'armer un galion pour courir par-del
Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila
Lui fit reprsenter qu'en cette conjoncture
Il n'tait pas prudent de tenter l'aventure
Et ses dangers sans nombre et sans profit; d'ailleurs,
Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs
De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,
Prodiguassent le sang des veines espagnoles,
Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,
N'avait pu triompher des bois de mangliers
Qui croisent sur ces bords leurs noeuds inextricables;
Que, la tempte ayant rompu vergues et cbles
 leurs vaisseaux en vain si loin aventurs,
Ils taient revenus mourants, dsempars,
Et trop heureux encor d'avoir sauv la vie.

Mais ce conseil ne fit qu'chauffer son envie.
Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats,
Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,
Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,
En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,
Pizarre le premier, par un brumeux matin
De novembre, montant un mauvais brigantin,
Prit la mer, et lchant au vent toute sa toile,
Se fia bravement en son heureuse toile.

Mais tout sembla d'abord dmentir son espoir.
Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel trs noir
La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre,
Dfona les sabords, rompit les mts et l'ancre,
Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau.
Enfin aprs dix jours d'angoisse, manquant d'eau
Et de vivres, sa troupe tant d'ailleurs fort lasse,
Pizarre dbarqua sur une cte basse.

Au bord, les mangliers formaient un long treillis;
Plus haut, impntrable et splendide fouillis
De lianes en fleur et de vignes grimpantes,
La berge s'levait par d'insensibles pentes
Vers la ligne lointaine et sombre des forts.

Et ce pays n'tait qu'un trs vaste marais.

Il pleuvait. Les soldats, devenus frntiques
Par le harclement venimeux des moustiques
Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims,
Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains,
Des reptiles nouveaux et d'tranges insectes
Ou voyaient merger des lagunes infectes,
Sur leur ventre caill se tranant d'un pied tors,
Ces lzards monstrueux qu'on nomme alligators.
Et quand venait la nuit, sur la terre trempe,
Dans leurs manteaux, auprs de l'inutile pe,
Lorsqu'ils s'taient couchs, n'ayant pour aliment
Que la racine amre ou le rouge piment,
Sur le groupe endormi de ces chercheurs d'empires
Flottait, crpe vivant, le vol mou des vampires,
Et ceux-l qu'ils marquaient de leurs baisers velus
Dormaient d'un tel sommeil qu'ils ne s'veillaient plus.

C'est pourquoi les soldats, par force et par prire,
Contraignirent leur chef  tourner en arrire,
Et, malgr lui, disant un ternel adieu
Au triste campement du port de Saint-Mathieu,
Pizarre, par la mer nouvellement ouverte,
Avec Bartolom suivant la dcouverte,
Sur un seul brigantin d'un faible tirant d'eau
Repartit, et, doublant Punta de Pasado,
Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne,
Le premier des marins, d'avoir franchi la Ligne
Et pouss plus au sud du monde occidental.

La cte s'abaissait, et les bois de santal
Exhalaient sur la mer leurs brises parfumes.
De toutes parts montaient de lgres fumes,
Et les marins joyeux, accouds aux haubans,
Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans
 travers la campagne, et tout le long des plages
Fuir des champs cultivs et passer des villages.

Ensuite, ayant serr la cte de plus prs,
 leurs yeux tonns parurent les forts.

Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres,
L'bnier, le gayac et les durs palissandres,
Jusques aux confins bleus des derniers horizons
Roulant le flot obscur des vertes frondaisons,
Varis de feuillage et varis d'essence,
Dployaient la grandeur de leur magnificence;
Et du nord au midi, du levant au ponant,
Couvrant tout le rivage et tout le continent,
Partout o l'oeil pouvait s'tendre, la ramure
Se prolongeait avec un ternel murmure
Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir,
tincelait un lac, immobile miroir
O le soleil, plongeant au milieu de cette ombre,
Faisait un grand trou d'or dans la verdure sombre.

Sur les sables marneux, d'normes camans
Guettaient le tapir noir ou les roses flamants.
Les majas argents et les boas superbes
Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes,
Ou, s'enroulant autour des troncs d'arbres pourris,
Attendaient l'heure o vont boire les pcaris.
Et sur les bords du lac horriblement fertile
O tout batracien pullule et tout reptile,
Alors que le soleil dcline, on pouvait voir
Les fauves par troupeaux descendre  l'abreuvoir:
Le puma, l'ocelot et les chats-tigres souples,
Et le beau carnassier qui ne va que par couples
Et qui par-dessus tous les flins est cit
Pour sa grce terrible et sa frocit,
Le jaguar. Et partout dans l'air multicolore
Flottait la vgtale et la vivante flore;
Tandis que les cactus aux hampes d'alos,
Les perroquets divers et les kakatos
Et les aras, parmi d'assourdissants ramages,
Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages,
Dans un ptillement d'ailes et de rayons,
Les frles oiseaux-mouches et les grands papillons,
D'un vol vibrant, avec des jets de pierreries,
Irradiaient autour des lianes fleuries.

Plus loin, de toutes parts lancs, des halliers,
Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers,
Pillant les monbins mrs et les buissons d'icaques,
Les singes de tout poil, ouistitis et macaques,
Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous
Par les figuiers gants et les hauts acajous,
Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues,
Innombrables, de l'aube au soir, durant des lieues,
Avec des gestes fous hurlant et gambadant,
Tout au long de la mer les suivaient.

Cependant,
Pouss par une tide et balsamique haleine,
Le navire, doublant le cap de Sainte-Hlne,
Glissa paisiblement dans le golfe d'azur
O sous l'clat d'un jour ternellement pur,
La mer de Guayaquil, sans colre et sans lutte,
Arrondissant au loin son immense volute,
Frange les sables d'or d'une cume d'argent.

Et l'horizon s'ouvrit magnifique et changeant.

Les montagnes, dressant les neiges de leur crte,
Coupaient le ciel fonc d'une brillante arte
D'o s'lanaient tout droits au haut de l'ther bleu
Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu:
Le mont Chimborazo dont la sommit ronde,
Dme prodigieux sous qui la foudre gronde,
Dpasse, gigantesque et formidable aussi,
Le cne incandescent du vieux Cotopaxi.

Attentif aux gabiers en vigie  la hune,
Dans le pressentiment de sa haute fortune,
Pizarre, sur le pont avec les Conqurants,
Jetait sur ces splendeurs des yeux indiffrents,
Quand, soudain, au dtour du dernier promontoire,
L'quipage, poussant un long cri de victoire,
Dans le repli du golfe o tremblent les reflets
Des temples couverts d'or et des riches palais,
Avec ses quais noircis d'une innombrable foule,
Entre l'azur du ciel et celui de la houle,
Au bord de l'Ocan vit merger Tumbez.

Alors, se recordant ses compagnons tombs
 ses cts, ou morts de soif et de famine,
Et voyant que le peu qui restait avait mine
De gens plus disposs  se ravitailler
Qu' reprendre leur course, errer et batailler,
Pizarre comprit bien que ce serait dmence
Que de s'aventurer dans cet empire immense;
Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort
Il fallait  tout prix qu'il restt le plus fort,
Il prit langue parmi ces nations tranges,
Rassembla beaucoup d'or par dons et par changes,
Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin
Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,
Il mouilla dans le port aprs trois ans de courses.
L, se trouvant  bout d'hommes et de ressources,
Bien que fort malhabile aux manires des cours,
Il rsolut d'user d'un suprme recours
Avant que de tenter sa dernire campagne,
Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne.




III

Or, lorsqu'il toucha terre au port de San-Lucar,
Il retrouva l'Espagne en allgresse, car
L'Impratrice-Reine, en un jour trs prospre,
Comblant les voeux du prince et les dsirs du pre,
Avait heureusement mis au monde l'Infant
Don Philippe--que Dieu conserve triomphant!
Et l'Empereur joyeux le ftait dans Tolde.
L, Pizarre, accouru pour implorer son aide,
Conta ses longs travaux et, ployant le genou,
Lui fit en bon sujet hommage du Prou.
Puis ayant prsent, non sans quelque vergogne
D'offrir si peu, de l'or, des laines de vigogne
Et deux lamas vivants avec un alpaca,
Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua
Ces moutons singuliers et de nouvelle espce
Dont la taille tait haute et la toison paisse;
Mme, il daigna peser entre ses doigts royaux,
Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux;
Mais quand il dut traiter l'objet de la demande,
Il rpondit avec sa rudesse flamande:
Qu'il trouvait,  son gr, que le vaillant Marquis
Don Hernando Corts avait assez conquis
En subjuguant le vaste empire des Aztques;
Et que lui-mme ainsi que les saints Archevques
Et le Conseil taient fermement rsolus
 ne rien entreprendre et ne protger plus,
Dans ses possessions des mers occidentales,
Ceux qui s'entteraient  ces courses fatales
O s'abma jadis Diego de Nicuessa.
Mais,  ce dernier mot, Pizarre se dressa
Et lui dit: Que c'tait chose qui scandalise
Que d'ainsi rejeter du giron de l'glise,
Pour quelques onces d'or, autant d'infortuns,
Qui, dans l'idoltrie et l'ignorance ns,
Ne demandaient, vous au cleste anathme,
Qu' laver leurs pchs dans l'eau du saint baptme.
Ensuite il lui peignit en termes loquents
La Cordillre norme avec ses vieux volcans
D'o le feu souverain, qui fait trembler la terre
Et fondre le mtal au creuset du cratre,
Prcipite le flux brlant des laves d'or
Que garde l'oiseau Rock qu'ils ont nomm condor.
Il lui dit la nature enrichissant la fable;
D'innombrables torrents qui roulent dans leur sable
Des pierres d'meraude en guise de galets;
La chicha fermentant aux celliers des palais
Dans des vases d'or pur pareils aux vastes jarres
O l'on conserve l'huile au fond des Alpujarres;
Les temples du Soleil couvrant tout le pays,
Revtus d'or, bords de leurs champs de mas
Dont les pis sont d'or aussi bien que la tige
Et que broutent, miracle  donner le vertige
Et fait pour rendre mme un Empereur pensif,
Des moutons d'or avec leurs bergers d'or massif.

Ce discours tonna Don Carlos, et l'Altesse,
Daignant enfin peser avec la petitesse
Des secours implors l'honneur du rsultat,
Voulut que sans tarder Don Franois rptt,
Par-devant Nosseigneurs du Grand Conseil, ses offres
De dilater l'glise et de remplir les coffres.
Aprs quoi, lui passant l'habit de chevalier
De Saint-Jacques, il lui mit au cou son bon collier.
Et Pizarre jura sur les saintes reliques
Qu'il resterait fidle aux rois Trs-Catholiques,
Et qu'il demeurerait le plus ferme soutien
De l'glise Romaine et du beau nom chrtien.
Puis l'Empereur dicta les augustes cdules
Qui faisaient assavoir, mme aux plus incrdules,
Que, sauf les droits anciens des hoirs de l'Amiral,
Don Franois Pizarro, lieutenant gnral
De Son Altesse, tait sans conteste et sans terme
Seigneur de tous pays, les et terre ferme,
Qu'il avait dcouverts ou qu'il dcouvrirait.
La minute tant lue et quand l'acte fut prt
 recevoir les seings au bas des protocoles,
Pizarre, ayant jadis peu hant les coles,
Car en Estremadure il gardait les pourceaux,
Sur le vlin royal d'o pendaient les grands sceaux
Fit sa croix, dclarant ne savoir pas crire,
Mais d'un ton si hautain que nul ne put en rire.
Enfin, sur un carreau brod, le bton d'or
Qui distingue l'Alcade et l'Alguazil Mayor
Lui fut remis par Juan de Fonseca. La chose
Ainsi dment rgle et sa patente close,
L'Adelantade, avant de reprendre la mer,
Et bien qu'il n'en gardt qu'un souvenir amer,
Visita ses parents dans Truxillo, leur ville,
Puis, joyeux, s'embarqua du havre de Sville
Avec les trois vaisseaux qu'il avait noliss.
Il reconnut Gomre, et les vents alizs,
Gonflant d'un souffle frais leur voilure plus ronde,
Entranrent ses nefs sur la route du monde
Qui fit l'Espagne grande et Colomb immortel.




IV

Or donc, un mois plus tard, au pied du matre-autel,
Dans Panama, le jour du noble vangliste
Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prne la liste
De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada
Sous Don Franois Pizarre, et les recommanda.
Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu l'hostie,
Voici de quelle sorte on fit la dpartie.

Lorsque l'Adelantade eut de tous pris cong,
Ce jour mme, aprs vpre, en tte de clerg,
L'vque ayant bni l'arme avec la flotte,
Don Bartolom Ruiz, comme royal pilote,
En pompeux apparat, tout vtu de brocart,
Le porte-voix au poing, montrant au banc de quart,
Commanda de rentrer l'ancre en la capitane
Et de mettre la barre au vent de tramontane.
Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux,
Les soldats inquiets et les marins joyeux,
Debout sur les haubans ou monts sur les vergues
D'o flottait un pavois de drapeaux et d'exergues,
Quand le coup de canon de partance roula,
Entonnrent en choeur l'Ave maris stella;
Et les vaisseaux, penchant leurs mts aux mille flammes,
Plongrent  la fois dans l'cume des lames.

La mer tant fort belle et le nord des plus frais,
Leur voyage fut prompt, et sans souffrir d'arrts
Ou pour cause d'aiguade ou pour raison d'escale,
Courant allgrement par la mer tropicale,
Pizarre saluait avec un mle orgueil,
Comme d'anciens amis, chaque anse et chaque cueil.
Bientt il vit, vainqueur des courants et des calmes,
Monter  l'horizon les verts bouquets de palmes
Qui signalent de loin le golfe, et dbarquant,
Aux portes de Tumbez il vint planter son camp.
L, s'abouchant avec les Caciques des villes,
Il apprit que l'horreur des discordes civiles
Avait ensanglant l'Empire du Soleil;
Que l'orgueilleux btard Atahuallpa, pareil
 la foudre, rasant villes et territoires,
Avait conquis, aprs de rapides victoires,
Cuzco, nombril du monde, o les Rois, ses aeux,
Dieux eux-mmes, sigeaient parmi les anciens Dieux,
Et qu'il avait courb sous le joug de l'pe
La terre de Manco sur son frre usurpe.

Aussitt, s'loignant de la cte  grands pas,
 travers le dsert sablonneux des pampas,
Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes,
Pizarre commena d'escalader les Andes.

De plateaux en plateaux, de talus en talus,
De l'aube au soir allant jusqu' n'en pouvoir plus,
Ils montaient, assaillis de funbres prsages.
Rien n'animait l'ennui des mornes paysages.
Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain
Dans sa vasque de pierre un lac couleur d'tain.
Sous un ciel tour  tour glacial et torride,
Harasss et tirant leurs chevaux par la bride,
Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets;
La montagne semblait prolonger  jamais,
Comme pour puiser leur marche errante et lasse,
Ses gorges de granit et ses crtes de glace.
Une trange terreur planait sur la sierra
Et plus d'un vieux routier dont le coeur se serra
Pour la premire fois y connut l'pouvante.
La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
Au milieu des clats de foudre, soulevant
Des tourmentes de neige et des trombes de grles,
Se lamentait avec des voix surnaturelles.
Et roidis, aveugls, perdus, les soldats,
Cramponns aux rebords  pic des quebradas,
Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
Sur leurs fronts la montagne tait abrupte et lisse,
Et plus bas, ils voyaient dans leurs lits trop troits,
Rebondissant le long des bruyantes parois,
Aux pointes des rochers qu'un rouge clair allume,
Se briser les torrents en poussire d'cume.
Le vertige, plus haut, les gagna. Les poumons
Saignaient en aspirant l'air trop subtil des monts,
Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
L'un sur l'autre appuys, broutaient un chaume ras,
Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
Et faisaient des grands feux avec ces ossuaires.

Pizarre seul n'tait pas mme fatigu.
Aprs avoir pass vingt rivires  gu,
Travers des pays sans hameaux ni peuplade,
Souffert le froid, la faim, et tent l'escalade
Des monts les plus affreux que l'homme ait mesurs,
D'un regard, d'une voix et d'un geste assurs,
Au coeur des moins hardis il soufflait son courage;
Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
Au feu de son dsir briller Caxamarca.

Enfin, cinq mois aprs le jour qu'il dbarqua,
Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
 grand bruit de tambours et la bannire au vent,
Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
En hte, il dvala le chemin de la plaine.




V

Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.
L'histoire a ddaign ces braves, mais il sied
De nommer par leur nom, qu'il soit noble ou vulgaire,
Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
Et de dire la race et le poil des chevaux,
Ne pouvant, au rcit de leurs communs travaux,
Ranger en mme lieu que des btes de somme
Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.

Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos
Chevauchent, par le sang et la bravoure gaux,
Autour des plis d'azur de la royale enseigne
O prs du chteau d'or le pal de gueules saigne
Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
Le fougueux Gabriel de Rojas, l'alferez,
Dont le pourpoint de cuir brod de cannetilles
Est gaufr du royal cu des deux Castilles,
Et qui porte  sa toque en velours d'Aragon
Un saint Michel d'argent terrassant le dragon.
Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
Qui s'illustra depuis sous Carbajal l'Impie;
Cet andalou de race arabe, et mal dompt,
Qui mche en se cabrant son mors ensanglant
Et de son dur sabot fait jaillir l'tincelle,
Peut dpasser, ayant son cavalier en selle,
Le trait le plus vibrant que saurait dcocher
Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.

 l'entour de l'enseigne en bon ordre se groupe,
Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe:
C'est Juan de la Torre; Christobal Peralta,
Dont la devise est fire: Ad summum per alta;
Le borgne Domingo de Serra-Luce; Alonze
De Molina, trs brun sous son casque de bronze;
Et Franois de Cuellar, gentilhomme andalous,
Qui chassait les Indiens comme on force des loups;
Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
tait en haut renom pour manier la lance.
Ils s'alignent, rglant le pas de leurs chevaux
D'aprs le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
Avec Orellana descendit les grands fleuves,
Et Juan de Salcedo qui, fils d'un noble sang,
Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.

Derrire, tous marris de marcher sur leurs pieds,
Viennent les dmonts et les estropis.
Juan Fors pique en vain d'un carreau d'arbalte
Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halte;
Ribera l'accompagne, et laisse  l'abandon
Errer distraitement la bride et le bridon
Au col de son bai brun qui boite d'un air morne,
S'tant, faute de fers, us toute la corne.
Avec ces pauvres gens marche don Pdre Alcon,
Lequel en son cu porte d'or au faucon
De sable, grillet, chaperonn de gueules;
Ce vieux seigneur jadis avait tourn les meules
Dans Grenade, du temps qu'il tait prisonnier
Des mcrants. Ce fut un bon pertuisanier.

Sous cette brave escorte, au trot de leurs deux mules
Fort pacifiquement s'en vont les deux mules:
Requelme, le premier, comme tout bon Contador,
Reste silencieux, car le silence est d'or;
Quant au licenci Gil Tellez, le Notaire,
Il dresse en son esprit le futur inventaire,
Tout prt  prlever, au taux juste et lgal,
La part des Cavaliers, aprs le Quint Royal.

Or, quelques fourrageurs rests sur les derrires,
Pour rejoindre leurs rangs, malgr les fondrires,
 leurs chevaux lancs ayant rendu la main,
Et bravant le vertige et brlant le chemin,
Par la montagne  pic descendaient ventre  terre.
Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.
Les voici: bride aux dents, le sang aux perons,
Dans la foule effare, au milieu des jurons,
Du tumulte, des cris, des appels  l'Alcade,
Ils dbouchent. Le chef de cette cavalcade,
Qui, d'aspect arrogant et vtu de brocart,
Tandis que son cheval fait un terrible cart,
Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,
En balayant la terre avec sa plume orange,
N'est autre que Fernan, l'an, le plus hautain
Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin
Qu'on dit d'Alcantara, leur frre par le ventre.
Briceo qui, depuis, se fit clerc et fut chantre
 Lima, n'tant pas trs habile cuyer,
Dans cette course folle a perdu l'trier,
Et, voyant ses amis dj loin, se dpche
Et pique sa jument couleur de fleur de pche.
Le brave Antonio galope  son ct;
Il porte avec orgueil sa noble pauvret,
Car, s'il a pour tout bien l'pe et la rondache,
Son cimier hraldique est ceint de feuilles d'ache
Qui couronnent l'cu des ducs de Carrion.

Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon.

 leurs cris, un seigneur, de ceux de l'avant-garde,
S'arrte, et, retournant son cheval, les regarde.
Il monte un genet blanc dont le caparaon
Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l'aron.
C'est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille
Est faite pour vtir le harnois de bataille.
Beau comme un Galaor et fier comme un Csar,
Il marche en tte, ayant pour nom Benalcazar.
Prs d'Oreste voici venir le bon Pylade:
Trs basan, le chef coiff de la salade,
Il rve, envelopp dans son large manteau;
C'est le vaillant soldat Hernando de Soto
Qui, rude explorateur de la zone torride,
Dcouvrira plus tard l'clatante Floride
Et le pre des eaux, le vieux Meschacb.
Cet autre qui, casqu d'un morion bomb,
Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane
En flattant de la voix sa jument alezane,
C'est l'aventurier grec Pedro de Candia,
Lequel ayant brl dix villes, ddia,
Pour expier ces feux, dix lampes  la Vierge.
Il regarde, au sommet dangereux de la berge,
Caracoler l'ardent Gonzalo Pizarro,
Qui depuis,  Lima, par la main du bourreau,
Ainsi que Carbajal, eut la tte branche
Sur le gibet, aprs qu'elle eut t tranche
Aux yeux des Cavaliers qui, sduits par son nom,
Dans Cuzco rvolt haussrent son pennon.
Mais lui, bien qu' son roi dloyal et rebelle,
tant bon hidalgo, fit une mort trs belle.

 quelques pas, l'pe et le rosaire au flanc,
Portant sur les longs plis de son vtement blanc
Un scapulaire noir par-dessus le cilice
Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,
Chevauche saintement l'ennemi des faux dieux,
Le trs savant et trs misricordieux
Moine dominicain fray Vincent de Valverde
Qui, tremblant qu' jamais leur me ne se perde
Et pour l'ternit ne brle dans l'Enfer,
Fit prir des milliers de paens par le fer
Et les auto-da-fs et la hache et la corde,
Confiant que Jsus, en sa misricorde,
Doux rmunrateur de son pieux dessein,
Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.

Enfin, les prcdant de dix longueurs de vare,
Et le premier de tous, marche Franois Pizarre.

Sa cape, dont le vent a drang les plis,
Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis;
Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,
Qui tous avaient quitt l'acier pour la cuirasse
De coton, il gardait, sous l'ardeur du Cancer,
Sans en paratre las, son vtement de fer.

Son barbe cordouan, rtif, faisait des voltes
Et hennissait; et lui, chtiant ces rvoltes,
Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts
Les molettes d'argent de ses lourds perons,
Mais sans plus s'mouvoir qu'un cavalier de pierre,
Immobile, et dardant de sa sombre paupire
L'insoutenable clat de ses yeux de gerfaut.

Son coeur aussi portait l'armure sans dfaut
Qui sied aux conqurants, et, simple capitaine,
Il caressait dj dans son me hautaine
L'espoir vertigineux de faire, tt ou tard,
Un manteau d'Empereur des langes du btard.




VI

Ainsi prcipitant leur rapide descente
Par cette route troite, encaisse et glissante,
Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,
Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,
Les hardis cavaliers couraient dans les tnbres
Des dfils en pente et des gorges funbres
Qu'clairait par en haut un jour terne et douteux
Lorsque, subitement, s'effondrant devant eux,
La montagne s'ouvrit sur le ciel comme une arche
Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche
Et comme s'ils sortaient d'une noire prison,
Dans leurs yeux aveugls l'espace, l'horizon,
L'immensit du vide et la grandeur du gouffre
Se mlrent, abme blouissant. Le soufre,
L'eau bouillante, la lave et les feux souterrains,
Soulevant son chine et crevassant ses reins,
Avaient ouvert, aprs des sicles de bataille,
Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.
Et, la terre manquant sous eux, les Conqurants
Sur la corniche troite ayant serr leurs rangs,
Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.
Les Andes tageaient leurs gradins de basalte,
De porphyre, de grs, d'ardoise et de granit,
Jusqu' l'ultime assise o le roc qui finit
Sous le linceul neigeux n'apparat que par place.
Plus haut, l'pre fort des aiguilles de glace
Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement
On dirait d'un terrible et clair fourmillement
De guerriers cuirasss d'argent, vtus d'hermine,
Qui campent aux confins du monde, et que domine
De loin en loin, colosse incandescent et noir,
Un volcan qui, dress dans la splendeur du soir,
Hausse, porte-tendard de l'hivernal cortge,
Sa bannire de feu sur un peuple de neige.
Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins
O, prs des cours d'eau chaude, au milieu des jardins,
Ils avaient vu, dans l'or du couchant clatantes,
Blanchir.  l'infini, les innombrables tentes
De l'Inca, dont le vent enflait les pavillons
Et de la solfatare en de tels tourbillons
Montaient confusment d'paisses fumerolles,
Que dans cette vapeur, couverts de banderoles,
La plaine, les coteaux et le premier versant
De la montagne avaient un aspect trs puissant.
Et tous les Conqurants, dans un morne silence,
Sur le col des chevaux laissant pendre la lance,
Ayant considr mlancoliquement
Et le peu qu'ils taient et ce grand armement,
Plirent. Mais Pizarre, arrachant la bannire
Des mains de Gabriel Rojas, d'une voix fire:
Pour Don Carlos, mon matre, et dans son Nom Royal,
Moi, Franois Pizarro, son serviteur loyal,
En la forme requise et par-devant Notaire,
Je prends possession de toute cette terre;
Et je prtends de plus que si quelque rival
Osait y contredire,  pied comme  cheval,
Je maintiendrai mon droit et laverai l'injure
Et par mon saint patron, Don Franois, je le jure!
Et ce disant, d'un bras furieux, dans le sol
Qui frmit, il planta l'tendard espagnol
Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales
Tordit superbement les franges triomphales.
Cependant les soldats restaient silencieux,
blouis par la pompe imposante des cieux.
Car derrire eux, vers l'ouest, o sans fin se droule
Sur des sables lointains la Pacifique houle,
En une brume d'or et de pourpre, linceul
Rougi du sang d'un Dieu, sombrait l'antique Aeul
De Celui qui rgnait sur ces tentes sans nombre.
En face, la sierra se dressait haute et sombre.
Mais quand l'astre royal dans les flots se noya,
D'un seul coup, la montagne entire flamboya
De la base au sommet, et les ombres des Andes,
Gagnant Caxamarca, s'allongrent plus grandes.
Et tandis que la nuit, rasant d'abord le sol,
De gradins en gradins haussait son large vol,
La mourante clart, fuyant de cime en cime,
Fit resplendir enfin la crte plus sublime;
Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voil
Que le dernier sommet des pics tincela,
Puis s'teignit.

Alors, formidable, enflamme
D'un haut pressentiment, tout entire, l'arme,
Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
Salua d'un grand cri la chute du Soleil.





End of the Project Gutenberg EBook of Les trophes, by Jos-Maria de Heredia

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROPHES ***

***** This file should be named 14805-8.txt or 14805-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14805/

This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
