The Project Gutenberg EBook of La sorcellerie, by Charles Louandre

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Title: La sorcellerie

Author: Charles Louandre

Release Date: January 24, 2005 [EBook #14792]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SORCELLERIE ***




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(BnF/Gallica)








LA

SORCELLERIE

PAR

CH. LOUANDRE




PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14




1853




LA SORCELLERIE.




I.

Universalit des sciences occultes.--Leurs diffrentes
divisions.--Sorciers mentionns dans la Bible.--Rle de Satan d'aprs la
tradition chrtienne.--Le diable de la sorcellerie, distinction
essentielle.


C'est une croyance universelle, et pour ainsi dire une tradition native
du genre humain, que l'homme,  l'aide de certaines formules et de
certaines pratiques, empruntes tantt  la religion, tantt  la
science, peut changer les lois ternelles de la nature, soumettre  sa
volont les tres invisibles, s'lever au-dessus de sa propre faiblesse,
et acqurir la connaissance absolue et la puissance sans limites. Ces
dons suprieurs auxquels il aspire, il les demande indistinctement aux
lments, aux nombres, aux astres, aux songes, au principe ternel du
bien comme au gnie du mal, aux anges,  Satan. gar par son orgueil,
il cre toute une science en dehors de l'observation positive; et, pour
rgner en matre absolu sur la nature, il outrage  la fois la religion,
la raison et les lois. Cette science, c'est la magie, qui se divise,
suivant les temps et les lieux, en une infinit de branches: cabale,
divination, ncromancie, gomancie, philosophie occulte, philosophie
hermtique, astrologie, etc., science empoisonne dans sa source, qui se
rsume, au moyen ge, dans la sorcellerie, et qui, toujours maudite,
toujours combattue par les lois de l'glise et de la socit, reparat
toujours impuissante et convaincue.

La Bible parle  diverses reprises, et partout avec svrit, des hommes
ou des femmes qui se livrent  la magie. Il ne se trouvera parmi vous,
est-il dit dans le _Deutronome_[1], personne qui fasse passer par le
feu son fils ou sa fille, qui professe la divination ou qui prdise les
temps; ni enchanteur, ni sorcire, ni personne qui consulte des esprits
familiers, ou qui soit magicien ou ncromancien. Les mmes dfenses se
retrouvent dans le _Lvitique_, et l'vocation de l'ombre de Samuel par
la pythonisse d'Endor, les prodiges oprs par les magiciens de Pharaon,
les accusations portes contre Manasss, prouvent que les pratiques des
oeuvres occultes n'taient point trangres aux Isralites. Ces faits
ont donn lieu  un grand nombre de commentaires. Quant  nous, nous
nous bornerons seulement  les constater ici, en ajoutant que la plupart
des commentateurs ont remarqu que rien n'indique qu'il y ait eu chez
les Juifs, comme au moyen ge, entre le dmon et les sorciers, un pacte
rel. Satan, dans la tradition sacre, n'est jamais ce qu'il fut plus
tard, l'esclave obissant de l'homme; il ne sert point ses passions et
ses vices; et, comme le dit Bergier, si les faits surnaturels dont il
est parl dans l'Ancien Testament doivent tre attribus aux dmons, il
faut en conclure seulement que Dieu consentait  ce que l'esprit
infernal les oprt, soit pour faire clater sa puissance, en opposant
aux prodiges des magiciens d'autres prodiges plus nombreux et plus
tonnants, soit pour punir les hommes de leur curiosit superstitieuse.
Satan reste soumis  la volont divine. Quand il trangle, dans la
chambre nuptiale, les sept premiers maris de Sara; quand il fait tomber
le feu du ciel sur les troupeaux de Job, quand il dchane l'ouragan
contre sa maison, il n'agit jamais qu'avec la permission de Dieu, et
Dieu lui permet d'agir pour prouver son fidle serviteur et faire
briller sa foi et sa vertu d'un plus grand clat.

[Footnote 1: Chap. XXIII, v. 10-11.]

Ainsi, entre la magie et le rle de Satan dans l'criture, et la magie
et le rle de Satan dans le moyen ge, il y a cette diffrence
essentielle et profonde que, d'un ct, le dmon n'est jamais qu'un
vaincu qui n'agit que par la permission de Dieu, qui reste entirement
indpendant de l'homme, et qui, dans la sphre mme la plus redoutable
de son action, n'est encore que l'instrument docile du souverain matre.
Dans la sorcellerie, au contraire, le dmon est asservi  la volont de
l'homme; il se met au service de ses haines, de ses passions. Il se
rvolte de nouveau contre Dieu, et semble vouloir faire retourner le
monde  l'antique idoltrie. Cette distinction, nettement, tablie, et
sans toucher davantage aux questions qui sont places par la foi en
dehors de la discussion, nous allons marcher  notre aise  travers le
rve et la lgende, en nous attachant toujours  porter, autant que
possible, l'ordre et la clart au milieu de ce chaos et de ces tnbres,
et en tablissant des classifications rationnelles, dans ce sujet, o la
plupart des historiens qui l'ont trait marchent au hasard, comme dans
un vritable labyrinthe.




II.

De la magie dans l'antiquit.--Elle se divise en deux branches, la
thurgie et la gotie.--La thurgie se confond avec la religion.--Ses
rites et ses formules.--La gotie se rapproche de la sorcellerie du
moyen ge.--Elle est essentiellement malfaisante.--Ses pratiques et ses
recettes.--Conjurations des sorciers gyptiens.--Circ, Canidie et
Sagone. Les sorcires de la Thessalie.--Le spectre du temple de
Pallas.--Malfices et talismans paens.--Lois de l'antiquit relatives
aux magiciens et aux sorciers.


Les crivains de l'antiquit, historiens ou potes, sont remplis de
nombreux tmoignages qui attestent l'importance de la magie et de la
sorcellerie dans le monde paen. Dans l'Inde, ces prtendues sciences se
confondent constamment avec la religion; on les retrouve en gypte, en
Thessalie et en Chalde, dans la Grce et  Rome. Quelques-uns des
crivains anciens, grecs ou romains, qui parlent de la magie la divisent
en deux branches distinctes: l'une, thurgique, qui relve uniquement de
la religion et de la science, et qui ne cherche que le bien; l'autre,
gotique, qui n'agit que par l'intermdiaire des gnies malfaisants ou
des dieux infernaux, et qui ne cherche que le mal. Ces deux branches, de
mme qu'elles ont un but et un esprit diffrents, procdent galement
par des moyens opposs.

Dans la thurgie, le crmonial est grave et srieux. La premire
condition impose  ceux qui la pratiquent, c'est la puret. Ils ne
doivent point se nourrir de choses qui aient vcu: ils doivent viter
tout contact avec les cadavres; dans leurs invocations, ils ne
s'adressent qu'aux gnies bienfaisants,  ceux qui veillent au bonheur
des hommes. Les herbes, les pierres, les parfums, tant chacun le
symbole particulier d'une divinit, le thurgiste les offrait aux dieux
qu'il voulait se rendre favorables; mais pour que l'opration russt,
il devait nommer tous les dieux et prsenter  chacun d'eux l'offrande
qui lui tait agrable: Une corde rompue, dit Jamblique, drange toute
l'harmonie d'un instrument de musique; ainsi une divinit, dont on a
oubli le nom ou  laquelle on n'a point prsent la pierre, l'herbe ou
le parfum qui lui plat, fait manquer le sacrifice. La thurgie, comme
la religion, avait des initiations, de grands et de petits mystres: on
en attribuait l'invention  Orphe, qui tait considr comme le plus
ancien des magiciens. Cette science ne changeait rien aux ides que la
thogonie paenne se formait des dieux, et toutes deux suivaient les
mmes rites pour arriver aux mmes rsultats.

Il n'en tait pas de mme de la magie gotique, qui s'adressait aux
divinits malfaisantes ou  celles qui prsidaient aux passions. Cette
magie avait un appareil sombre; elle cherchait pour ses oprations les
lieux souterrains, les herbes vnneuses, les ossements des morts, les
plus redoutables imprcations, et n'agissait que pour nuire. Du reste,
la distinction entre les deux sciences tait fort difficile  maintenir;
et si quelques esprits suprieurs ont tent, en se ralliant  la
thurgie, d'en faire l'auxiliaire des cultes paens dans ce qu'ils
avaient d'aspirations spiritualistes, la foule ne tint jamais compte des
diffrences. La thurgie et ses mystres restrent  l'tat de doctrines
occultes; et la gotie, comme la sorcellerie du moyen ge, dont elle est
l'aeule directe, tenta comme elle de s'emparer du monde et d'assurer 
l'homme l'entire satisfaction de tous ses penchants, de toutes ses
passions, de tous les dsirs de ses sens, de toutes les ambitions de son
esprit. Comme la sorcellerie, elle procdait, par des conjurations et
par une foule de pratiques absurdes ou minutieuses  l'aide desquelles
elle esprait asservir les dieux, les tres du monde supra-sensible, les
lments, les astres, et toutes les forces vives de la nature. Porphyre
nous a conserv les formules de conjurations des magiciens gyptiens:
ces magiciens s'adressaient au soleil,  la lune, aux astres. Ils leur
disaient que, s'ils ne se prtaient point  leurs dsirs, ils
bouleverseraient la vote du ciel, qu'ils dcouvriraient les mystres
d'Isis, qu'ils exposeraient ce qui tait cach dans l'intrieur du
temple d'Abydos, qu'ils arrteraient la course du vaisseau de l'gypte;
et que, pour plaire  Typhon, ils disperseraient les membres d'Osiris.
Les enchanteurs de l'Inde procdaient de mme par la menace et
l'imprcation; seulement ils s'adressaient aux gnies au lieu de
s'adresser aux astres, et leur crivaient au lieu de leur parler.

La plupart des recettes qui figurent en si grand nombre dans les livres
de la sorcellerie moderne se retrouvent dans l'antiquit. Sans parler de
la divination qui faisait partie intgrante du culte, les philtres, les
charmes, les vocations des morts, les mtamorphoses d'hommes en
animaux, tout cela est dans le paganisme grco-romain. Homre nous
montre le devin Tirsias prparant une fosse pleine de sang pour voquer
les mnes; il nous montre Circ changeant en pourceaux les compagnons
d'Ulysse, comme Horace nous montre Canidie et Sagone se rendant la nuit
dans un cimetire pour procder  leurs malfices. L elles enterrent un
jeune enfant tout vivant pour prparer un philtre avec son foie et sa
moelle; elles ramassent des herbes malfaisantes, des ossements
desschs; elles dchirent une brebis noire et versent son sang dans une
fosse creuse avec leurs ongles; elles animent, comme les envoteurs du
moyen ge, des figures de cire et les brlent ensuite. Les potes, dans
ces rcits, ne font que traduire les superstitions populaires; car le
monde paen n'est pas moins riche en lgendes de cette espce que le
monde fantastique du moyen ge. S'agissait-il d'voquer un mort, on
pouvait en toute sret recourir aux magiciens de Thessalie; on savait
que quand les Lacdmoniens eurent fait prir de faim Pausanias dans le
temple de Pallas, des magiciens avaient t chargs de dbarrasser ce
temple du spectre qui venait y rder chaque jour, et en cartait la
foule. Dans ce but, ils voqurent les mes de plusieurs citoyens qui,
pendant leur vie, avaient t les ennemis dclars de Pausanias; et
celles-ci, en retrouvant le spectre de l'homme qu'elles avaient dtest,
lui donnrent une telle chasse qu'il n'osa plus se prsenter, et laissa
parfaitement paisibles les visiteurs du temple. Voulait-on se faire
aimer d'une femme, on demandait aux disciples des prtres de Memphis,
pour l'enterrer sur le seuil de la maison qu'elle habitait, la laine
d'airain charge d'images lascives. On savait que les magiciens
faisaient tomber la grle, le tonnerre, qu'ils excitaient les temptes,
qu'ils voyageaient par les airs, qu'ils faisaient descendre la lune sur
la terre, et qu'ils transportaient les moissons d'un champ dans un
autre. On savait que pour se dfendre de leurs malfices, il fallait
faire des fumigations de soufre, ou clouer  la porte de sa maison une
tte de loup. Les plus grands hommes eux-mmes acceptaient ces
croyances. Csar avait son amulette, et Auguste portait pour talisman
une peau de veau marin dans la persuasion que cette peau le prserverait
de la foudre.

A Rome, comme chez nous, les magiciens et les sorciers, qui n'taient
souvent en ralit que des malfaiteurs ou des empoisonneurs, abritant
leurs crimes sous les mystres d'une doctrine secrte, furent
rigoureusement poursuivis par les lois. Ils s'taient tellement
multiplis en Italie, au temps de Tacite, sous le nom de mathmaticiens,
ils s'y livraient  de si tnbreuses pratiques, que ce grand historien
les place au nombre des plus redoutables flaux de l'empire, et malgr
la svrit des lois romaines qui les frappaient des peines les plus
svres, malgr l'exil ou la mort, ils reparaissaient toujours plus
nombreux, et, comme les sorciers du moyen ge, ils semblaient se
multiplier par la perscution.




III.

Transformation de la sorcellerie paenne  l'avnement du
christianisme.--Les dieux de l'Olympe se changent en dmons.--Les
druides et les bardes se changent en enchanteurs.--Diffrence de
l'enchanteur et du sorcier.--Biographie fantastique de Merlin.--Sa
naissance; il parle en venant au monde et prophtise  l'ge de six
mois.--Viviane et la fort de Brocliande.--La tour enchante.--Merlin
n'est pas mort.


Lorsque l'vangile se fut propag dans le monde romain, et qu'il eut
renvers les autels des dieux paens, on vit se produire un phnomne
trange. Parmi les nouveaux chrtiens, un grand nombre acceptant, comme
un fait rel, l'existence des divinits de l'Olympe, considrrent ces
divinits comme des dmons; la croyance se rpandit que Satan ligu avec
tous ces vaincus du pass contre le vainqueur de l'avenir, animait d'une
vie factice leurs idoles mourantes, et Salvien s'cria tristement: Le
dmon est partout, _ubique dmon_. Les folies du vieux monde firent
invasion en se modifiant dans la socit nouvelle;  la chute du
paganisme, ses rites, ses formes crmonielles multiples et varies, se
convertirent en pratiques superstitieuses, en magie; Diane devint le
dmon _Dianum_, et conduisit les femmes au sabbat, comme Mercure avait
conduit les mes dans le royaume des ombres. L'influence de ce que l'on
pourrait appeler l'agonie de l'idoltrie sur les sciences occultes du
moyen ge est un fait vident et incontestable, et qui se produisit en
mme temps pour le polythisme et le culte druidique. On sait qu'au Ve
sicle une sorte de rsurrection de ce culte se manifesta dans la grande
et la petite Bretagne. Dshrits de leur antique puissance comme
Jupiter et Vnus, les bardes furent galement adopts par les
superstitions populaires, et l'on vit paratre alors un tre
intermdiaire entre le magicien inspir et savant de la thurgie antique
et le sorcier des dmonographes. Cet tre, d'une nature suprieure 
celle de l'homme, et qui se rapproche des gnies de l'Orient, c'est
l'enchanteur, dont nous allons parler avec quelque dtail  cause de la
place qu'il occupe dans la tradition et la littrature du moyen ge.

Le type le plus parfait de l'enchanteur du moyen tige, c'est Merlin,
personnage rel, qui vcut, on le sait, au Ve sicle dans la Bretagne
armoricaine, et que l'on retrouve partout,  travers le moyen ge, dans
l'histoire, la lgende, la posie et les romans chevaleresques. Les voix
prophtiques qui avaient parl si longtemps dans les vieilles forts de
la Gaule, ne pouvaient se taire tout  coup. Aussi Merlin est-il
prophte. Fantastique incarnation des dernires traditions du druidisme,
de la mythologie Scandinave et du polythisme, il dfend la nationalit
bretonne comme Vellda dfendait sa patrie germaine. Il aide Arthur dans
ses longues luttes contre les Danois, comme Ulysse aidait Agamemnon de
ses conseils et de sa sagesse.

Dans sa transformation nouvelle, il garde les vieilles habitudes de
l'idoltrie celtique. Il aime les fontaines, d'eau vive perdues dans les
bois, les chnes centenaires; et, comme les dieux de l'Edda, il a son
loup familier qui va chasser pour lui. Les astres, ses confidents
habituels, lui rvlent tous les secrets de l'avenir, la destine des
rois et celle des peuples. Il sait tous les mystres de la cration, il
connat tous les esprits qui prsident  l'harmonie des sphres. Si l'on
en croit l'un de ses biographes, Robert de Borron, qui crivait au XIIIe
sicle, Merlin tait n d'une religieuse et d'un dmon incube. Sa mre
l'avait conu en dormant, et pour se purifier de cette souillure, elle
fit voeu, pendant le reste de sa vie, de ne manger qu'une fois par jour.
Le mystrieux enfant, qui n'avait point de pre parmi les hommes, vint
au monde noir et velu; en le voyant ainsi pareil aux btes fauves, sa
mre changea de couleur; mais lui, pour la rassurer, s'cria en
souriant: Je ne suis point un diable; l'effroi n'en fut que plus
grand. Le bruit de cette naissance trange se rpandit bientt. La
pauvre mre fut cite devant le juge. Vous tes sorcire, lui dit ce
magistrat, je vais vous faire brler.--Je vous le dfends, dit Merlin
en sautant des bras de sa mre. Respectez cette femme, ou malheur 
vous; car mon pouvoir est plus grand que celui des hommes; et si vous en
doutez, coutez ce que va vous dire le fils de l'incube. Merlin alors
dcouvrit au juge certains secrets intimes de son mnage, que celui-ci
tait loin de souponner. Le pauvre mari oublia la sorcire pour ne
songer qu' sa propre femme, car les dtails taient tellement prcis,
qu'il ne pouvait douter de son infortune. C'est ainsi que Merlin rvla
pour la premire fois cette intuition mystrieuse qui devait lever son
nom si haut dans l'admiration des peuples, et cependant  cette poque
il n'tait g que de six mois. Une vie qui dbutait par de pareils
prodiges devait tre fconde en merveilles, et elle le fut en effet.
L'enchanteur avait le don de se rendre invisible, ou de se donner telle
ressemblance qu'il voulait en se frottant avec le suc des herbes. Il
transportait d'un mot  de grandes distances les pierres les plus
pesantes, et lui-mme, mont sur son cerf bien-aim, il franchissait
l'espace avec la rapidit de l'clair. Dvou jusqu' la mort au roi
Arthur, il le sert dans ses guerres et dans ses amours; il l'aide 
triompher des piges de ses ennemis et des piges bien plus redoutables
de la femme, tout en s'y laissant prendre lui-mme. Un jour, en se
promenant dans une fort, il rencontre une jeune fille d'une clatante
beaut. Il s'arrte, surpris et troubl, et d'une voix caressante:
Douce dame, lui dit-il, daignez me prendre  merci; je vous dirai de
merveilleux secrets. Souhaitez-vous des fleurs? je ferai pousser des
rosiers au milieu de la neige. Souhaitez-vous d'tre belle
ternellement? je prparerai pour vous le bain qui efface les rides. La
jeune fille sourit. Merlin, pour prouver sa puissance, frappa la terre
d'un coup de baguette, et une fort magnifique s'leva aux alentours.
Pour prix de cette galanterie, Merlin demanda et obtint une entrevue
nouvelle. Viviane, c'tait le nom de la jeune femme, promit de revenir,
et tint parole. Mais, ce jour-l, l'enchanteur fut vaincu: Viviane
surprit tous les secrets de son art, et Merlin, sentant qu'il allait
quitter le monde, se rendit auprs du roi Arthur pour lui donner le
baiser d'adieu. Puis il alla trouver matre Blaise, qui l'avait lev.
Adieu, matre Blaise, lui dit-il, je vous donne une grande tche.
Recueillez les souvenirs de ma vie, mes rvlations sur l'avenir, et
transmettez-les par un livre  ceux qui vivront aprs nous.--Je vous le
promets, dit matre Blaise. Le livre, en effet, fut crit; et ces
prdictions de l'enchanteur, devenues au moyen ge les oracles de
l'Angleterre, ont t consultes, invoques par elle  tous les moments
solennels de son histoire.

L'enchanteur, en quittant matre Blaise, se rendit auprs de Viviane;
et celle-ci, qui le voyait triste, et craignait une sparation, lui
demanda comment on pouvait retenir un prisonnier sans lui mettre des
fers et sans l'enfermer dans une prison. Merlin lui donna pour cette
opration une formule magique; fatale indiscrtion qu'il devait expier
bientt! Le soir, en se promenant dans la fort de Brocliande, il se
reposa au pied d'un buisson d'aubpine, et s'endormit. Viviane alors
dtacha sa ceinture, et, traant avec cette ceinture un cercle autour de
lui, elle l'enferma pour toujours dans une enceinte sans issue. Une tour
indestructible, dont l'air mme avait ciment les pierres, s'tait
leve sur la ceinture et avait enferm Merlin jusqu' la fin des
sicles.

Depuis ce jour, la fort de Brocliande tend sur la tour ses rameaux
qui ne se fltrissent jamais, et Viviane veille au pied des murailles,
comme cette pieuse matrone qui garde le tombeau du roi douard, et qui
tresse sur le front de ce saint roi des cheveux dont la mort n'a point
arrt la croissance. Quant  Merlin, il est toujours vivant et captif,
et le voyageur, en passant dans les verts sentiers de Brocliande,
l'entend soupirer dans sa tour.

On le voit par ce qui prcde, les enchanteurs, dont Merlin est, comme
nous l'avons dj dit, le type le plus parfait, les enchanteurs ont une
tout autre physionomie que les sorciers. L'enchanteur est un tre
surhumain, qui a reu, en venant au monde, un pouvoir surnaturel; c'est
le frre des gnies et des fes; les sorciers sont tout simplement des
hommes. L'enchanteur fait indistinctement le bien et le mal; le sorcier
ne fait que le mal. L'enchanteur est vnr par les peuples, clbr par
les potes; le sorcier est mpris par tout le monde. En un mot,
l'enchanteur est un personnage clbre transfigur par la lgende,
Aristote, Virgile, ou Merlin, et le sorcier une espce de truand, qui
n'est bon qu' brler ou  pendre. Les enchanteurs, du reste, ont
toujours t beaucoup plus rares que les sorciers, et l'on vit un duc de
Savoie dpenser en pure perte cent mille cus pour en trouver un.




IV.

De la sorcellerie proprement dite.--Elle se confond dans les premiers
sicles de notre re avec les hrsies.--Son histoire  travers le moyen
ge.--Lgendes chrtiennes, et musulmanes sur ses origines.--Elle se
propage au XVe et au XVIe sicle.


L'ignorance, l'extrme imperfection des connaissances humaines,
l'attrait du mystre et de l'inconnu, l'ambition de se faire craindre,
les malheurs d'une socit grossire et sans cesse expose  tous les
dsastres, telles sont les causes qui contriburent  propager la magie
et la sorcellerie dans l'Europe du moyen ge, et cette triste aspiration
vers les mystres du monde infernal prouve combien alors taient
profondes la misre et la barbarie. La croyance est universelle, et la
terreur toujours persistante jusqu'au seuil mme de notre temps. Tous
les hrtiques des premiers sicles, de l'glise, les basilidiens, les
carpocratiens, les gnostiques, les manichens, sont accuss de magie et
de sorcellerie. En France, l'existence des sorciers nous est rvle par
le plus ancien de nos codes, la loi salique, qui porte au chapitre
LXVII: Quiconque en appellera un autre sorcier ou l'accusera d'avoir
port la chaudire au lieu o les sorciers s'assemblent, et ne pourra le
prouver, sera condamn  deux mille cinq cents deniers d'amende.
Grgoire de Tours nous apprend que le duc Boson usait de sortilge, et
qu' cette poque, c'est--dire au VIe sicle, on n'entreprenait rien
d'important sans recourir aux enchantements et aux philactres. Agobard,
qui crivait au commencement du IXe sicle, parle de certaines gens qui
excitaient des temptes, et d'autres qui pouvaient, au moyen de ce qu'il
appelle _aura levatitia_, se transporter  travers les airs. Agobard
tait vque de Lyon, et l'on tait si convaincu de la vrit de ce
fait dans son diocse, qu'on lui amena un jour un homme et une femme
qu'on avait vus tomber du ciel.

Dans le monde entier, la contagion fut gnrale. Dans toutes les
contres de l'Orient soumises  l'islamisme, la magie, au moyen ge,
tait regarde comme la science par excellence, et il se forma sur son
histoire une foule de lgendes dans lesquelles se confondent en
s'altrant les traditions chrtiennes et musulmanes. Suivant l'une de
ces lgendes, Adam lui-mme aurait invent la magie. Suivant d'autres,
les descendants de Can s'y seraient adonns les premiers, et Cham, au
moment du dluge, en aurait t le dpositaire et le propagateur.
N'osant point porter avec lui dans l'arche les livres qui traitent de
cette science, il en grava en trois mille vers, suivant les uns, et en
deux cent mille vers, suivant les autres, les principaux dogmes sur des
pierres trs-dures qui rsistrent  l'effort des eaux; ces pierres
furent recueillies par son fils Misram, qui fonda de nombreuses coles,
entre autres la clbre cole de Tolde, o, dans les XIIe et XIIIe
sicles, on venait de tous les points de l'univers tudier les sciences
occultes.

Par une bizarrerie singulire, ces sciences se dvelopprent en raison
mme du progrs de la civilisation, et le XVIe sicle, qui fut vraiment
le grand sicle du scepticisme, fut aussi le grand sicle de la
sorcellerie. Les crits sur les sciences occultes se multiplirent
propags par l'imprimerie. Elles eurent alors un rapport marqu avec les
affaires publiques; et les sorciers, les astrologues et les devins
furent souvent consults pour les choses du gouvernement, comme on avait
fait des oracles dans l'antiquit. A cette date cependant, sous la
pression des tudes scientifiques, la magie et la sorcellerie elle-mme
tentrent de se manifester sous des formes nouvelles. Elles se
rapprochrent de la philosophie, des sciences exactes, comme on peut le
voir dans le trait clbre d'Agrippa: _De la philosophie occulte_. La
sorcellerie fut vivement attaque par quelques esprits minents, tout en
gardant sur la foule son antique puissance; et ce fut seulement dans les
dernires annes du XVIIe sicle, qu'elle perdit le prestige dont elle
avait joui si longtemps.




V.

But de la sorcellerie au moyen ge.--Elle est avant tout matrialiste et
sensuelle.--La religion la considre justement comme une idoltrie
sacrilge.--Elle s'inspire de toutes les sciences
apocryphes.--numration et dfinition de ces
sciences.--Cabale.--Science des nombres.--Astrologie
judiciaire.--Divination et ses diverses branches.


Comme les sciences les plus positives elles-mmes, la sorcellerie a un
but nettement dtermin, et une srie de formules et de pratiques 
l'aide desquelles elle opre. Son but est le mme dans tous les temps:
elle veut donner  l'homme la connaissance des secrets de la nature,
satisfaire tous ses dsirs, lui rvler le pass et l'avenir, le rendre
riche, puissant, invisible comme les esprits, lger comme les oiseaux;
elle veut soumettre  sa volont les tres du monde supra-sensible,
rveiller les morts de leur sommeil ternel, dfendre les sens du
vieillard contre les atteintes de l'ge, livrer au jeune homme les
femmes qu'il convoite, dbarrasser l'amant de ses rivaux, l'ambitieux de
ses ennemis. Elle est donc dans son but essentiellement matrialiste et
sensuelle; elle est impie dans sa curiosit, parce qu'elle veut pntrer
les secrets que Dieu cache aux yeux des hommes. Elle est sacrilge,
parce qu'elle parodie les prires et les mystres les plus vnrables de
la religion.

Elle est absurde dans ses pratiques, parce que, laissant de ct
l'exprience et l'observation, elle attribue  ce qu'elle appelle les
forces lmentaires des vertus qu'elles ne possdent pas, qu'elles ne
peuvent pas possder. Aux yeux de la religion, elle n'est qu'une
idoltrie, parce qu'elle rend aux cratures un culte qui n'appartient
qu' Dieu, et quand l'glise la proscrit, elle a, comme la science,
compltement raison contre elle. Ceci pos, nous allons indiquer
d'abord les diverses branches dont l'ensemble constitue les sciences
occultes, et qui servent comme de prolgomnes  la sorcellerie, ce
vaste pandmonium de toutes les aberrations de l'esprit humain.

Au premier rang, et dans les hautes sphres de l'illuminisme, nous
trouvons la cabale, sorte de dgnrescence de la thurgie antique, qui
enseigne  dcouvrir le sens mystrieux des livres sacrs, et  se
mettre en rapport direct avec Dieu, les anges et les esprits
lmentaires, au moyen de certains mots auxquels est attache une
puissance surnaturelle. On distingue deux sortes de cabales: la haute
cabale, la plus ancienne, qui s'inspire des dix attributs de Dieu,
_couronne, sagesse, intelligence, clmence, justice, ornement, triomphe,
louange, base_ et _rgne_. Cette cabale reconnat en outre
soixante-douze anges, agents intermdiaires entre l'homme et Dieu, et
qui prtent leur assistance  l'homme pour l'lever au-dessus de la
condition ordinaire. La cabale lmentaire, beaucoup moins abstraite,
opre au moyen de quatre sortes d'esprits, qui sont: les _sylphes_ qui
prsident  l'air; _les salamandres_, au feu; les _ondines_  l'eau;
_les gnomes_,  la terre.

Tandis que la cabale cherche dans la combinaison des lettres empruntes
au nom de Dieu, des anges ou des gnies, un pouvoir suprieur  celui
de l'homme, la _science des nombres_ cherche ce mme pouvoir dans
l'arrangement mystrieux des chiffres. Ces deux prtendues sciences ont
t plus particulirement cultives par les Arabes et par les Juifs.

La divination n'est pas moins importante. Cette branche, si longtemps
populaire des sciences occultes, se subdivise elle-mme en une foule de
branches accessoires, dont la plus clbre est l'astrologie.

L'astrologie, ou l'art de prdire l'avenir par l'inspection des corps
clestes, remonte  la plus haute antiquit. On a retrouv dans le
tombeau de Rhamss V, roi d'gypte, des tables astrologiques pour toutes
les heures de tous les mois de l'anne. Tibre et la plupart des
empereurs romains consultaient les astrologues. Les plus grands esprits
du moyen ge, Machiavel entre autres, ont cru  leur infaillibilit. A
la cour de Catherine de Mdicis, ils ont joui d'un crdit sans bornes,
et quand Louis XIV vint au monde, l'astrologue Morin, plac dans la
chambre mme de la reine mre, fut charg de tirer son horoscope. Parmi
les mensonges des sciences occultes, il en est peu qui aient fait autant
de dupes; en effet, en empruntant en quelques points, et pour certains
problmes astronomiques, la certitude du calcul, l'astrologie avait pu
prdire quelquefois les rvolutions qui s'accomplissent dans l'espace;
et comme c'tait une croyance gnrale que les sept plantes et les
douze constellations du zodiaque, _gouvernent_, c'est le mot consacr,
le monde, les empires et les diverses parties du corps humain, on tait
logique dans l'erreur en pensant que ceux qui avaient surpris dans
l'infini le secret des astres pouvaient,  l'aide de ces mmes astres,
surprendre sur la terre les secrets de la vie de l'homme.

Nous trouvons encore  ct de l'astrologie une foule d'autres pratiques
dont le but tait de connatre l'avenir: ce sont les _sorts des saints_,
qui s'obtenaient au moyen ge, en ouvrant au hasard les saintes
critures, comme dans l'antiquit, les _sorts virgiliens_, en ouvrant
les livres des potes; l'_oniromancie_, l'_aromancie_, la
_pyromancie_, l'_hydromancie_, la _physiognomonie_, la _mtoposcopie_,
la _cartomancie_, l'_astrogalomancie_, la _lconomancie_,
l'_alphitomancie_, la _rhabdomancie_, la _clidomancie_,
l'_anthropomancie_, la _gomancie_, etc., c'est--dire la divination par
les songes, par les phnomnes de l'air, les mouvements de la flamme,
l'eau, les lignes du visage, les rides du front, les lignes de la main,
les cartes, les ds, les pierres prcieuses, la farine, la baguette, les
clefs, les entrailles de l'homme, l'aspect de la terre, etc.

Ces divers modes de divination taient pour la plupart trs-inoffensifs
dans la pratique, mais presque toujours dsastreux dans leurs
rsultats, parce qu'en trompant sur l'avenir ceux qui taient assez
crdules pour y avoir recours, ils les enchanaient d'avance  une sorte
de fatalit mystrieuse et anantissaient leur libre arbitre. Aussi
l'glise eut-elle toujours le soin de proscrire, quelles qu'elles
fussent, toutes les pratiques dont nous venons de parler, en les
considrant avec raison comme un danger pour l'homme et un outrage
envers Dieu, qui seul peut lire dans l'avenir.




VI.

De l'alchimie.--De la ncromancie.--Comment on voquait les
morts.--Recettes pour faire des spectres.--Causes rationnelles de la
croyance populaire aux apparitions des mes et aux revenants.


Bien que l'alchimie soit en gnral considre comme une aberration des
sciences naturelles plutt que comme l'une des subdivisions de la magie
et de la sorcellerie, nous croyons cependant devoir lui donner place 
ct de la cabale, de l'astrologie et de la divination, parce qu'il est
vident qu'elle s'en est inspire  toutes les poques, comme elle s'est
inspire galement de la dmonologie. Pour Albert le Grand et Roger
Bacon, l'alchimie, sauf ce tribut d'erreurs qu'il faut toujours payer 
son sicle, n'avait t, il est vrai, que l'tude des combinaisons
agrgatives de la matire et des lois de l'organisme. Mais c'tait l
une exception; et ds les premiers temps du christianisme, l'cole
d'Alexandrie avait imprim  l'art hermtique une direction mystrieuse.
La _table d'meraude_ et ses formules cabalistiques ouvrirent un vaste
champ  d'avides spculations; et  travers les sicles de tnbres,
l'alchimie, pour le plus grand nombre, comme pour Nicolas Flamel, eut un
but spcial, la production de l'or. Afin de donner  ses oprations une
puissance plus grande, l'alchimie ne se borna point  essayer entre les
divers corps organiss d'innombrables combinaisons; tout en soufflant
ses fourneaux pour faire germer des lingots, elle invoqua l'influence
des astres, elle emprunta de nombreuses formules  la cabale, 
l'astrologie,  la science des nombres, et souvent mme, quand la misre
dmentait ses efforts, quand l'or, objet de tant de veilles et
d'esprances, ne bouillonnait pas sur le rchaud brillant, elle
s'adressait au dmon, et lui offrait une me en change d'une formule.

Ainsi, de quelque ct que l'on se tourne dans ce monde de l'erreur et
du rve, on trouve toujours l'homme aux prises avec l'impossible, et
cette lutte obstine a pour thtre la cration tout entire. Quand
l'astrologue interroge le ciel, la ncromancie interroge la terre, pour
en faire sortir les morts. Elle voque les mes, comme la cabale voque
les anges, comme la sorcellerie voque le dmon. Suivant le pote
Lucain, elle oprait au moyen de l'emploi magique d'un os de la personne
morte, qu'elle voulait faire apparatre. Les rabbins avaient la mme
croyance: il fallait, suivant eux, prendre le crne de prfrence, sans
doute parce que c'tait l que l'me avait fait sa demeure, lui offrir
de l'encens et l'invoquer jusqu' ce que le mort lui-mme et apparu, ou
qu'un dmon, prenant sa figure, se prsentt et parlt en son nom. Le
plus ordinairement, on employait les prires de l'glise, en y ajoutant
quelques formules empruntes  la sorcellerie. On disait aussi que
lorsqu'on pouvait se procurer quelques dbris des cadavres, ou quelques
poignes de la terre dans laquelle ils avaient repos, et,  dfaut de
cette terre, un fragment des pierres de leur tombeau, un morceau de leur
croix funbre, on parvenait, en soumettant ces objets  l'action du feu,
 produire, par la combustion, des spectres, reprsentant exactement la
figure de ceux que l'on cherchait  rappeler de l'autre monde; on
assurait de plus que ces spectres, anims d'une vie factice et phmre,
rpondaient distinctement  toutes les questions qui leur taient
adresses.

Partant de cette ide que l'me, dgage des liens de la chair, a pris
une entire possession de ses attributs immortels, et qu'elle a
l'intuition complte du pass et de l'avenir, le ncromancien voquait
les morts pour connatre dans quel tat, batitude ou damnation, se
trouvaient ceux auxquels il s'intressait et dont il tait spar par la
tombe; pour s'clairer lui-mme sur les mystres de la vie future; pour
connatre l'poque de sa mort, de celle de ses proches ou de ses
ennemis; enfin pour s'clairer sur tout ce qui est indpendant de la
prvoyance humaine. Les morts, du reste, n'attendaient pas toujours, on
le sait, qu'on les rappelt de leur froid sommeil comme un homme qu'on
rveille violemment; ils revenaient souvent d'eux-mmes, quand ils
avaient de leur vivant promis de revenir, comme le spectre de Marsile
Ficin, le traducteur de Platon, qui se rendit, mont sur un cheval
blanc, chez son ami Michal Mercato, auquel il s'tait engag de rvler
les secrets de l'autre monde. Ici encore l'erreur tait logique; car
elle n'est que le rsultat d'un dogme irrcusable, l'immortalit de
l'me. La seconde vie, telle que le christianisme nous l'enseigne, telle
que nous l'esprons, se continue avec les souvenirs et les affections de
la vie premire; elle s'illumine mme de clarts nouvelles: ds lors,
pourquoi l'me qui se souvient de la terre ne reviendrait-elle pas,
libre et dgage de ses entraves, vers cette terre qui garde son
enveloppe mortelle, et o la rappelle le souvenir? Ainsi, dans ces
mystres de la mort et de la ncromancie elle-mme, la crdulit qui
nous fait sourire n'est que la consquence immdiate de la plus chre
des esprances qui nous consolent. Malgr cette excuse, la ncromancie
fut galement condamne dans l'antiquit et les temps modernes. Sous
Constantin, ceux qui s'y livraient encoururent la peine capitale; plus
tard on les brla; et  toutes les poques, on les assimila aux
violateurs des tombeaux, dans la pense qu'ils troublaient comme eux le
repos de la mort.




VII.

La sorcellerie complte, par l'intervention du diable, ses emprunts aux
diverses branches des sciences occultes.--Caractre et puissance du
diable dans les lgendes dmonographiques.--Comment l'homme se met en
rapport avec lui.--Du contrat diabolique et de ses consquences.--De la
complaisance et de la mchancet du dmon.--Les deux ples de la
vision.--Le pacte de Palma Cayet.--Histoires diverses.


Les diverses sciences occultes dont nous venons de parler: la cabale,
l'astrologie, la divination, la ncromancie forment chacune, on l'a vu,
une spcialit distincte et limite; mais il en est une qui les domine
et les rsume toutes: c'est la magie, devenue la sorcellerie du moyen
ge. La sorcellerie, en effet, prdit l'avenir, change et transforme
non-seulement les lments, mais mme les hommes; elle voque les
morts; elle tue les vivants  la distance de plusieurs centaines de
lieues; elle donne  ses adeptes la science sans tude, la fortune sans
travail; elle opre une foule de prodiges; et telle est la terreur
qu'elle inspire, ou la fascination qu'elle exerce sur ses initis, que
de toutes parts les bchers s'allument pour les consumer, tandis qu'un
grand nombre d'entre eux aiment mieux mourir plutt que de renier la
science qui leur cote la vie.

Comment, dans la croyance du moyen ge, le sorcier arrivait-il  cette
puissance suprieure? comment oprait-il ces prodiges qui ont pouvant
les vieux ges? Il les oprait par l'entremise du dmon; en d'autres
termes, la sorcellerie n'est que le rsum des sciences occultes
leves, par l'intervention de Satan,  leur dernier degr de puissance.
La tradition du pass tout entire est l pour l'attester. Satan, en
effet, pour les hommes du moyen ge, n'est point le vaincu de l'abme;
c'est le principe du mal des traditions indiennes, gal en puissance au
principe du bien: c'est le dispensateur des trsors, des plaisirs, le
rvlateur de tous les secrets de la nature; c'est le matre de tous
ceux qui veulent jouir et savoir, qui escomptent pour des biens
prissables les biens ternels, afin d'obtenir l'accomplissement de
leurs rves ou de leurs passions. Voyons maintenant comment
s'tablissent les relations qui mettent l'homme en contact avec le
dmon.

Nous ne parlerons point ici des possessions, qui sont attestes par
l'criture et par l'vangile. Nous nous occuperons seulement des
rapports qui s'tablissent dans la sorcellerie et qui sont relats dans
toutes les lgendes dmonographiques.

Dans la possession, telle qu'elle est dfinie par la tradition
religieuse, c'est le diable qui s'empare de l'homme, qui le pntre en
se _transfusant_, et qui substitue sa volont  la sienne. Le possd
est dompt  son insu, et toujours contre son gr. Dans la sorcellerie,
au contraire, c'est l'homme qui va au-devant de Satan. Il l'appelle, il
l'invite, il lui offre son me en change de ses services, l'asservit 
ses ordres et lui drobe ses secrets. D'un ct, c'est un matre; de
l'autre, c'est un esclave. Quand le sorcier, ou celui qui aspire 
l'tre, veut s'unir avec le dmon, il commence par renier le baptme; il
se livre, comme pour donner des arrhes, aux profanations les plus
sacrilges, et rdige un contrat en bonne forme, dans lequel est stipul
un double engagement: Le diable qui par l gagne une me, ne manque
jamais de venir signer; d'_apposer sa griffe_, le mot est rest dans la
langue. Si le contrat porte que le diable est tenu d'obir  tous ceux
qui se serviront du pacte, il doit se tenir  la disposition des
requrants; s'il n'y a point de stipulation semblable, il n'est oblig
qu'envers la personne qui a contract. Dans le premier cas, le pacte est
exprs; dans le second cas, il est tacite. Il y a des contrats
perptuels, et des contrats temporaires; les premiers sont valables
jusqu' la fin du monde entre les mains de ceux qui les possdent; les
seconds doivent tre renouvels  leur expiration. Ds ce moment, Satan
se trouve vis--vis de l'homme dans un vasselage complet, et il est
juste de dire qu'il remplit toujours ses engagements avec une grande
exactitude. Il se laisse enfermer dans des coffres, dans des botes,
dans des anneaux; il se laisse mettre en bouteille, et, pour mieux
servir ses matres, on l'a vu rester prs d'eux sous la forme de divers
animaux. Simon le Magicien et le docteur Faust l'avaient condamn 
entrer dans le corps d'un chien noir. Delrio raconte que Corneille
Agrippa de Nettesheim avait deux chiens, _Monsieur_ et _Mademoiselle_,
qui couchaient dans son lit, ou se tenaient des jours entiers sur sa
table de travail. Le jour de sa mort, Corneille Agrippa, touch de
repentir, appela _Monsieur_ dans son lit, et lui tant le collier
ncromantique qu'il portait au cou: Arrire, Satan! lui dit-il,
arrire, tu m'as perdu; je te maudis et te renie; laisse-moi, du moins,
mourir en paix. Le chien,  ces mots, se sauva en hurlant, la queue
basse, et courut se noyer dans la Sane. On a su depuis qu'il ne s'tait
pas noy, mais, qu'aprs avoir travers la France, il tait pass  la
nage en Angleterre, et qu'alors il s'tait attach  une jeune femme de
bonne famille, qui avait failli tre brle pour ce fait.

La croyance aux pactes infernaux fut, pour ainsi dire, universelle au
moyen ge. Tandis que les mystiques, les mes tendres et rveuses, se
tournaient par l'extase et l'aspiration religieuse vers les joies et les
clarts du ciel, ceux qui blasphmaient et qui souffraient, les mchants
qui rvaient le crime, les mes souilles qui rvaient de monstrueux
plaisirs, s'envolaient aussi vers les rgions de l'inconnu, mais en se
tournant vers l'autre ple, et les proscrits de cette socit incomplte
et barbare demandaient au Proscrit de l'abme les biens que le monde
leur refusait, les joies coupables qu'ils ne pouvaient demander  Dieu.
Chaque fois qu'un homme s'levait par son gnie ou sa fortune au-dessus
de la foule, cette foule ignorante et effraye l'accusait d'avoir
contract avec Satan. On disait qu'Albert le Grand lui avait demand le
mot des secrets de la nature; l'abb Trithme, le mot du mystre humain;
Virgile, le don de l'harmonie des vers; Faust, la science universelle.
Louis Gauffredi de Marseille se donna au diable pour inspirer de l'amour
aux femmes rien qu'en soufflant sur elles. Palma Cayet, l'auteur de la
_Chronologie novennaire_, s'tait galement livr corps et me, 
condition que l'esprit malin le rendrait toujours vainqueur dans ses
disputes contre les ministres de la religion rforme et qu'il lui
confrerait le don des langues. Le contrat fut trouv sign de son sang
dans ses papiers aprs sa mort; et comme le diable, au moment de son
dcs, tait venu chercher son corps et son me, on fut oblig, pour
tromper ceux qui devaient le porter en terre, de mettre de grosses
pierres dans son cercueil. En 1778 mme,  Paris, un laquais qui venait
de perdre son argent au jeu se vendit dix cus pour avoir un enjeu
nouveau; et vers le mme temps, l'Anglais Richard Dugdale, qui voulait
devenir le meilleur danseur du Lancashire, se vendit pour une leon de
danse. La lgende de Thophile, rve primitivement par Eutychien, et
transmise au moyen ge par Simon le Mtaphraste et Hroswita, l'abbesse
de Gandersheim en Saxe, prouve que la croyance aux faits de cette nature
remonte  une haute antiquit.

Satan, nous l'avons dit plus haut, remplissait exactement ses
engagements aussi longtemps que durait le contrat; mais  l'expiration
de ce contrat, il ne manquait jamais de venir rclamer le prix de ses
complaisances, et alors il fallait les payer cher; il n'attendait pas
toujours, pour s'indemniser de ses peines, que la fivre ou la
vieillesse emportt son dbiteur dans l'autre monde, et pour jouir plus
vite de cette me qui s'tait vendue et qu'il regardait comme son bien,
comme un bien sur lequel il avait hypothque, il la dliait souvent
lui-mme des liens de sa prison charnelle, en tordant le cou  l'homme
dont il s'tait fait pour quelques jours l'esclave obissant, afin
d'tre son matre dans l'ternit.




VIII.

Recettes pour faire apparatre le diable et les esprits
lmentaires.--Les noms efficaces et les lettres phsiennes.--Thorie
des conjurations diaboliques.--Statistique des sujets de Belzbuth
invoqus par les sorciers.--Les ducs et comtes de l'enfer.--Revue des
lgions sataniques.


Ce n'tait point seulement par le pacte ou contrat infernal que l'homme
se mettait en rapport direct avec Satan. On pouvait encore,  l'aide de
certaines oprations, de certaines formules le forcer  sortir de
l'abme, soit pour s'en servir momentanment, soit pour se l'attacher,
comme dans le pacte, durant un temps dtermin. Les magiciens, dit
Clment d'Alexandrie, se font gloire d'avoir le dmon pour ministre de
leur impit, et de le rduire par leurs vocations  la ncessit de
les servir. D'o vient, dit galement saint Augustin, que l'homme,
souill de tous les vices, fait des menaces au dmon pour s'en faire
servir comme par un esclave. On voit aisment, par ces deux passages,
que la thorie des conjurations tait connue ds les premiers sicles
de l'glise chrtienne; et en consultant les crivains orientaux, grecs
et romains, on en suit les traces  travers les sicles paens.

Dans l'Inde, on pratiquait la conjuration en regardant certaines
couleurs consacres, et en prononant huit mots qui signifiaient: DIEU
EST PUISSANT ET GLORIEUX. C'tait ce qu'on appelait les _noms
efficaces_. Chez les Grecs, les _lettres phsiennes_ jouaient le mme
rle; en gypte, on oprait en nommant les trente-six gnies qui
prsidaient au zodiaque; enfin le moyen ge s'inspira de toutes les
traditions antrieures; il ramassa des mots grecs, latins, chaldens,
qu'il mla au hasard en les dfigurant; il y ajouta, par une profanation
sacrilge et toujours dans un but coupable, les mots de la liturgie, les
noms les plus respectables, et il en forma une langue barbare,
inintelligible,  l'usage des rites de la sorcellerie, en un mot,
l'argot infernal.

Les dmonographes sont loin d'tre d'accord sur la manire d'oprer dans
les conjurations. Agrippa en reconnat de trois espces: 1 par les
lments; 2 par le monde cleste: toiles, rayons, force, influence; 3
par le monde des intelligences: religion, mystre, sacrement, Dieu. Il
est facile de reconnatre  premire vue que le mysticisme, l'astrologie
et la cabale se confondent dans cette thorie bizarre. Pour oprer
dans la magie, dit Agrippa, il faut une foi constante, de la confiance,
et la ferme conviction que l'on russira. Ici, on le voit, nous
retrouvons la thorie des magntiseurs. Suivant Agrippa, la voix a une
grande puissance en ce qu'elle exprime l'intention; mais elle ne
l'exprime que passagrement. L'criture qui la fixe, qui lui donne un
corps, est doue d'une puissance encore plus grande. On doit donc, quand
on fait une conjuration magique, exprimer le voeu, d'abord par la voix,
et ensuite par l'criture; et ce n'est pas  l'criture vulgaire qu'il
appartient de figurer dans de si grands mystres; il faut au magicien,
comme aux prtres des anciens cultes, un caractre accessible aux seuls
initis, une criture _cleste_, dont le type se trouve dans la
juxtaposition des astres. Cette formule est certainement parmi toutes
celles que nous avons rencontres la moins draisonnable, et on peut par
l juger des autres.

Suivant quelques crivains, moins enthousiastes qu'Agrippa de
l'astrologie et de la cabale, on ne doit dans les invocations s'adresser
qu'aux dmons; mais pour que l'opration soit efficace, il faut les
nommer tous, et c'est l que l'embarras commence, car il est fort
difficile,  cause du nombre, de connatre tous les sujets de ce que les
dmonographes appellent la monarchie infernale, laquelle se compose: 1
de Belzbuth, empereur de toutes les lgions diaboliques; 2 de sept
rois, qui sont: Bael, Pursan, Byleth, Paymon, Blial, Asmode, Zapan,
lesquels rgnent aux quatre points cardinaux; 3 de vingt-trois ducs, de
dix comtes, de onze prsidents, et de quelques centaines de chevaliers;
4 de six mille six cent soixante-six lgions, formes chacune de six
mille six cent soixante-six diables, soit pour le tout: quarante-quatre
millions quatre cent trente-cinq mille cinq cent cinquante-six diables.
Quelques docteurs en sorcellerie comptent diffremment en prenant
toujours le chiffre 6 pour multiplicateur cabalistique; ainsi ils
reconnaissent parmi les esprits de tnbres soixante-douze princes (6 X
12), et sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six dmons
(1 234 321 X 6). Il est  remarquer que ce dernier nombre offre, tant 
gauche qu' droite, les quatre nombres qui constituent la ttrade de
Pythagore et de Platon. En oprant sur de pareilles quantits, l'erreur
tait invitable, et le crmonial d'ailleurs se compliquait tellement,
que quand l'opration manquait, le sorcier pouvait toujours, pour
lui-mme ou pour les autres, invoquer l'excuse de l'oubli. Du reste,
pour remdier aux dfaillances de la mmoire, on avait des livres o se
trouvaient consignes les vocations et les conjurations les plus
redoutables, et ces livres, soumis eux-mmes  une foule de
conscrations magiques, acquraient par ce seul fait une sorte de
pouvoir surnaturel. Nous avons nomm les _clavicules_ et les
_grimoires_.




IX.

De la bibliothque infernale.--_Clavicula_ et _grimorium_.--_Arcanum
arcanorum_, etc.--Absurdit et impit grossire des livres de
conjurations.--Exemples.--Satan assign par huissier.--Formalits
accessoires, sacrifices et prsents.--Histoire d'un tudiant de
Louvain.--Les mariages diaboliques.


Les clavicules sont attribues  Salomon. On sait, en effet, que d'aprs
les croyances de l'Orient, croyances qui, du reste, ne paraissent pas
remonter au del des premiers sicles de l'islamisme, Salomon avait
asservi  ses ordres tous les tres du monde invisible; il tenait les
gnies dans un tat complet de dpendance; son nom appos sur un cachet
suffisait seul  donner  ce cachet une vertu magique; et l'on pensait
que ce roi, qui savait et qui pouvait tant de choses, n'avait point
voulu quitter la terre sans y laisser pour l'instruction des hommes des
monuments de son gnie. Il avait dans ce but compos un livre de
formules, auquel il avait donn le nom de _clavicule (clavicula)_,
c'est--dire petite clef avec laquelle on ouvre en quelque sorte tous
les secrets de la nature et les portes de l'enfer. Si les adeptes de la
sorcellerie s'taient donn la peine de vrifier l'ge des _clavicules_,
ils n'auraient point tard  reconnatre qu'ils taient dupes d'une
trange mystification; car on y cite non-seulement Porphyre et
Jamblique, mais Paracelse, Agrippa et d'autres personnages du XVIe
sicle.

Les _grimoires_ n'taient pas regards comme aussi anciens que les
_clavicules_; mais on ne leur en attribuait pas moins une puissance
irrsistible. Outre ceux qui sont rests manuscrits, nous en connaissons
plusieurs imprims, qui tous ont t fort clbres. L'un sous le titre
de _Mystre des mystres, perle rare et unique des secrets_--nous
traduisons littralement: _Arcanum arcanorum, gemma rara et unica
secretorum_--a circul sous le nom du pape Honorius. Les autres sont
intituls: l'_Art du grimoire (Ars grimori)_ le _Grimoire vrai
(Grimorium verum)_, et le _Grand grimoire_.

Pour donner  ces livres absurdes, o les choses les plus respectables
sont indignement profanes, une autorit plus grande, on disait qu'il
fallait les faire baptiser par un prtre, et les nommer comme un enfant.
Le prtre recommandait aux puissances infernales d'tre favorables  ce
nophyte; et il sommait l'une de ces puissances de venir, au nom de
toutes, apposer son cachet sur le volume. Le livre sign et scell, tout
l'enfer se trouvait soumis aux volonts de celui qui s'en servait, et il
n'y avait point de diable qui ne se ft un plaisir et un honneur
d'obir.

Tout ce que l'imagination la plus drgle peut inventer de plus
absurde, tout ce que l'impit peut rver de plus sacrilge se trouve
runi dans ces volumes, que l'on peut regarder avec raison comme devant
occuper le premier rang parmi les monuments de la sottise humaine. Les
noms de la Trinit, de Dieu, de Jsus-Christ, de sa mre, des saints et
des martyrs, les versets de l'Ancien et du Nouveau Testament y sont
profans sans cesse. On peut en juger par la conjuration suivante,
extraite du _grimoire_ faussement attribu au pape Honorius, et connue
sous le nom de: _Conjuration universelle pour tous les esprits_.

Moi (on se nomme), je te conjure, esprit (on nomme l'esprit qu'on veut
voquer), au nom du grand Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre et
tout ce qui est contenu en iceux, et en vertu du saint nom de
Jsus-Christ, son trs-cher fils, qui a souffert pour nous mort et
passion  l'arbre de la croix, et par le prcieux amour du Saint-Esprit,
trinit parfaite, que tu aies  m'apparatre sous une humaine et belle
forme, sans me faire peur, ni bruit, ni frayeur quelconque. Je t'en
conjure au nom du grand Dieu vivant, Adonay, Tetragrammaton, Jehova,
Tetragrammaton, Jehova, Tetragrammaton, Adonay, Jehova, Othos,
Athanatos, Adonay, Jehova, Othos, Athanatos, Ischyros, Athanatos,
Adonay, Jehova, Othos, Saday, Saday, Saday, Jehova, Othos, Athanatos,
Tetragrammaton,  Luceat, Adonay, Ischyros, Athanatos, Athanatos,
Ischyros, Athanatos, Saday, Saday, Saday, Adonay, Saday, Tetragrammaton,
Saday, Jehova, Adonay, Ely, Agla, Ely, Agla, Agla, Agla, Adonay, Adonay,
Adonay! _Veni_ (on nomme l'esprit), _veni_ (on nomme l'esprit), _veni_
(on nomme l'esprit).

Je te conjure derechef de m'apparatre comme dessus dit, en vertu des
puissances et sacrs noms de Dieu que je viens de rciter prsentement,
pour accomplir mes dsirs et volonts sans fourbe ni mensonge, sinon
saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond des
enfers; viens donc pour faire ma volont.

Le style des conjurations n'est point uniforme; il varie suivant les
temps et les lieux, et l'on y trouve souvent les traces des plus
anciennes idoltries. En Espagne, on y voit figurer l'ange-loup; en
Allemagne, au XVIe sicle, on y emploie avec une prfrence marque la
syllabe OUM[1], qui dsigne la trinit hindoue, Shiva, Wishnou, Brama,
et  laquelle l'Inde attribue un pouvoir sublime.

On pouvait aussi quelquefois faire venir le diable en employant tout
simplement envers lui les formalits de la justice ordinaire. M. de
Saint-Andr, dans ses _Lettres au sujet de la magie_[2], dit avoir
connu un bnficier, homme de beaucoup d'esprit, qui prtendait que l'on
pouvait forcer Satan  _comparoir_, au moyen de sommations ritres,
faites par des sergents approuvs, le tout sur papier de formule bien et
dment contrl.

[Footnote 2: Paris, 1725, in-12. C'est un livre curieux, et l'un des
meilleurs qui aient t crits sur les sciences occultes.]

Si grande que ft la puissance vocatrice des mots employs dans les
conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls  dterminer
Satan  paratre; il fallait corroborer leur action par diverses
formalits accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des poules
noires; on portait sur soi de la corde de pendu; on cherchait surtout 
se procurer des oeufs de coq, pondus dans le pays des infidles; on
lavait avec grand soin la chambre o devait se passer la crmonie, et
l'on y dressait une table sur laquelle on plaait, avec une nappe
blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne ft-ce
mme que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais _rien
pour rien_. Il fallait toujours, lorsqu'on le drangeait, lui offrir
quelque petit prsent, sous peine d'tre trangl; il fallait surtout
avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, o le
sorcier s'tablissait comme dans un asile inviolable.

Le diable ne rpondait point toujours en personne aux sommations de
ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer
des dlgus; ou de faire apparatre devant eux et de mettre  leur
disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la
demande. Ces sortes de communications n'taient pas, du reste, sans
danger, et ceux qui n'taient point suffisamment au courant de la
science risquaient souvent leur vie. C'est ce qui arriva, en 1526, 
Louvain. Un sorcier clbre qui,  cette poque, habitait cette ville,
sortit un jour de chez lui en laissant  sa femme les clefs de son
cabinet, avec la recommandation expresse de n'y laisser entrer personne;
mais celle-ci, indiscrte comme toutes les personnes de son sexe, les
remit  un tudiant qui habitait la mme maison. Pouss par une
curiosit fatale, ce jeune homme franchit le seuil de la retraite
mystrieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit.... Au mme
moment, un coup terrible branle la porte. Satan parat, et d'une voix
menaante: Me voil, que me veux-tu? L'tudiant plit et ne sait que
rpondre. Alors Satan, furieux de s'tre drang pour rien, le saisit 
la gorge, et l'trangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il voit des
diables perchs sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait signe
d'approcher. L'un d'eux se dtache de la bande, et lui raconte ce qui
s'est pass. Il court  son cabinet, et trouve en effet l'tudiant
tendu mort sur le pav. Que faire de ce cadavre? On va peut-tre
l'accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Aprs un moment de
rflexion, il ordonne au diable qui avait commis l'assassinat de passer
dans le corps de sa victime. Le diable obit, et va se promener sur la
place,  l'endroit le plus frquent des coliers. Mais tout  coup, sur
un nouvel ordre, le dmon quitte ce corps qu'il vient d'animer d'une vie
factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de
crainte. On pensa longtemps que l'tudiant avait t frapp de mort
subite; mais plus tard la vrit fut dcouverte; et le sorcier, oblig
de quitter Louvain, alla rpandre dans la Lorraine les poisons de son
abominable doctrine.

Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcires, de pactiser
avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dpendance plus grande,
pour obtenir de lui de plus clatantes faveurs, le traitaient souvent
comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques,
sont assez nombreux au moyen ge. En 1275, la date est prcise, on
dcouvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues annes dj,
avait pous un dmon. A l'ge de cinquante-trois ans elle donna le jour
 un monstre qui avait une tte de lapin, une queue de serpent et le
corps d'un homme. Elle le nourrit pendant deux ans avec de la chair de
petits enfants trangls avant le baptme; au bout de ce temps le
monstre disparut sans qu'on en ait jamais entendu parler depuis.




X.

Des instruments et des outils de la sorcellerie.--Des diverses espces
de talismans.--La peau d'hyne, les pierres prcieuses et les talismans
naturels.--Les talismans fabriqus.--Comment on les faisait.


Ainsi que les mathmatiques, ou les sciences physiques et naturelles, la
sorcellerie avait une foule d'instruments particuliers,  l'aide
desquels elle oprait. Ces instruments, comme les livres dont nous
venons de parler, portaient en eux-mmes une puissance extraordinaire,
puissance qui leur tait communique par le sorcier lui-mme, et qui
souvent aussi tait inhrente  leur nature. Ils comprenaient sous le
nom gnrique d'abraxas, talismans, phylactres, cercles, anneaux,
carrs magiques, etc., une foule d'objets trs-diffrents entre eux et
dont il suffira d'indiquer ici les principaux, en laissant toutefois de
ct les amulettes, qui appartiennent plutt  l'histoire des pratiques
superstitieuses qu' celle de la sorcellerie.

Parmi les talismans naturels, nous indiquerons la peau d'hyne, qui
rendait invulnrable au milieu des combats; la mandragore, qui
inspirait l'amour; la valriane et le sang des chiens noirs, qui
loignaient les dmons quand le sorcier voulait se dbarrasser de leur
prsence; la plupart des pierres prcieuses, telles que l'meraude, qui
prservait de la foudre, et rendait la mmoire infaillible; la topaze,
qui gurissait la mlancolie; le rubis, qui apaisait les soulvements
des sens, etc. L'hippomans, excroissance charnue de couleur brune, qui
se trouve  la tte des poulains lors de leur naissance, tait
considre du temps mme de saint Augustin comme un agent des plus
puissants pour produire l'amour; il en tait de mme du crapaud
dessch. La membrane dont la tte de certains enfants est couverte 
leur naissance, faisait russir les avocats au barreau. La pierre
alectorienne donnait aux soldats une victoire assure. Une autre pierre
qui, suivant Isidore de Sville, se trouve dans la tte d'une tortue des
Indes, procurait la facult de deviner l'avenir  ceux qui portaient
habituellement cette pierre sur leur langue. Ces talismans formaient ce
que l'on pourrait appeler l'arsenal inoffensif des sciences occultes, et
leur usage avait sa source dans une sorte de naturalisme panthistique
plutt que dans la sorcellerie proprement dite. Quant aux talismans
fabriqus, ils appartiennent de plein droit  la magie et souvent  la
magie la plus noire.

L'emploi de ces tranges objets remonte  la plus haute antiquit.
Pricls portait au cou un talisman que lui avaient donn les dames
d'Athnes. Csar, dit-on, s'en servait galement. Les anciens
attribuaient les plus grandes vertus au mot _abracadabra_, Quintus
Srnus prtend que ce mot crit sur du parchemin et pendu au cou, est
un remde infaillible contre la fivre. Les anneaux constells, les
bagues d'argent baptises, taient de srs prservatifs contre la peste,
la rage, l'pilepsie, etc. On trouve les talismans dans l'Inde, chez
tous les peuples de l'Orient, comme chez tous les peuples sauvages. Au
moyen ge, on avait recours, pour les confectionner,  toutes les forces
vives des sciences occultes,  l'astrologie,  la cabale,  l'vocation
des dmons, et l'on profanait mme les mots les plus saints, les
crmonies les plus vnrables de la religion.

On faisait des talismans ou abraxas avec des mots efficaces, dont les
plus clbres sont les mots _agla_ et _abracadabra_. On en faisait avec
les noms des diables, avec des chiffres, avec des figures astrologiques,
et pour ces derniers, voici comment on raisonnait: Les astres,
disait-on, sont des intelligences, ils voient, ils entendent; leurs
rayons ont une sorte d'instinct qui leur fait chercher par sympathie
dans le monde infrieur tout ce qui se rapporte  leur nature. Or, en
reproduisant sur des pierres ou des mtaux la figure ou le chiffre d'un
astre, on intresse cet astre  ces pierres ou  ces mtaux, et il leur
communique quelque chose de sa propre vertu.--Pour attirer la vertu du
soleil, dit Agrippa, qu'il faut toujours citer en ces tnbreuses
matires, on enveloppe le symbole ou signe astronomique du soleil dans
des fils d'or ou de soie jaune, couleur des rayons solaires; on suspend
ce signe  son cou, et l'astre y dpose quelques-unes de ses vertus. On
connat la fameuse mdaille o Catherine de Mdicis est reprsente
toute nue entre les constellations du Blier et du Taureau, le nom
d'bull Asmode sur la tte, un dard  la main, un coeur dans l'autre,
et dans l'exergue le nom d'Oxiel.

Le plus clbre des talismans du moyen ge tait, sans contredit,
l'anneau de Salomon; quelques rois, parmi les plus puissants, se sont
vants de le possder; mais ils se sont vants  tort, car on sait d'une
manire certaine, disent les cabalistes, que cet anneau incomparable
repose dans le tombeau mme de ce grand prince au milieu des les de
l'ocan Indien. Il y avait aussi des talismans avec les noms de
Jsus-Christ ou de saint Pierre, de saint Paul ou de saint Michel. Le
concile de Laodice, au IVe sicle, en interdit l'usage sous peine
d'excommunication, et dclara que ceux qui les fabriqueraient seraient
chasss de l'glise.




XI.

Le miroir magique.--La pistole volante.--Les ttes d'airain et
l'androde.--Les armes enchantes.--Les coupes.--Les bagues.--L'anneau
du voyageur et l'anneau d'invisibilit.--Le traphim.--Le carr.--La
baguette magique.--Comment elle se fabriquait.


L'une des pices les plus importantes de l'arsenal des sorciers tait
les miroirs magiques. Dans l'antiquit paenne les sorcires de la
Thessalie crivaient avec du sang humain leurs oracles sur ces miroirs,
et les oracles se rflchissaient dans le disque de la lune, o on
pouvait les lire comme dans un livre. L'usage de ces instruments devint
extrmement commun en France, au XVIe sicle, et l'on assure que
Catherine de Mdicis en possdait un  l'aide duquel elle apercevait
d'un coup d'oeil tout ce qui se passait en France, et tout ce qui devait
y arriver dans l'avenir. Pasquier rapporte qu'elle y vit un jour une
troupe de jsuites qui s'emparaient du pouvoir;  cette vue elle entra
dans une telle colre, qu'elle voulut briser l'instrument rvlateur,
mais on le lui arracha des mains, et  la fin du XVIIe sicle, en 1688,
on assurait que l'on pouvait encore le voir au Louvre. Les ennemis des
jsuites accusrent le pre Coton de faire voir  Henri IV, dans un
miroir toil, ce qui se passait dans les cours et les cabinets de tous
les princes.

La pistole volante tait une monnaie marque d'un signe magique, qui
revenait toujours dans la poche de son matre, comme les cinq sols du
Juif errant.

Les ttes d'airain, fabriques sous l'influence de certaines
constellations, avaient la facult de parler, et elles donnaient des
avis sur les affaires importantes. Virgile, Robert de Lincoln, Roger
Bacon, en possdaient plusieurs qui ne se trompaient jamais. Albert le
Grand avait mme fait un homme entier,  la confection duquel il
travailla trente ans; cet homme d'airain se nommait l'androde; mais il
fut bris par saint Thomas d'Aquin, qui ne pouvait supporter son babil.

Les armes enchantes, qui rappellent les armes forges par Vulcain, et
qui jouent un si grand rle dans les romans de chevalerie, avaient la
proprit de faire voler en clats toutes celles qui leur taient
opposes, et de ne jamais se briser elles-mmes.

Les coupes magiques communiquaient aux breuvages, dont elles taient
remplies, des vertus extraordinaires, et se brisaient lorsqu'elles
taient touches par une liqueur empoisonne.

Les peaux d'enfants sur lesquelles on traait des caractres magiques,
prservaient des maladies, et reculaient indfiniment la vieillesse.

Les bagues constelles renfermaient de petits dmons, appels
_servants_, qui remplissaient les fonctions de domestiques, et se
rendaient en un clin d'oeil, d'un bout du monde  l'autre, pour remplir
les commissions dont on les avait chargs. Quand le possesseur de la
bague avait besoin d'un avis, il approchait le chaton de son oreille, et
le servant rpondait  toutes ses questions. L'historien Froissart, qui
sjourna longtemps  la cour de Gaston Phoebus, comte de Foix, nous
apprend que ce seigneur avait un de ces lutins  ses ordres. Le lutin
avait d'abord t attach  un prlat romain qu'il avait quitt pour un
baron gascon. Celui-ci, qui tait vassal du comte de Foix, avait
consenti  ce qu'il passt au service de son seigneur. Il tait fort
utile au comte qui l'employait comme courrier, et l'envoyait dans tous
les pays du monde pour savoir ce qui s'y passait. Le lutin se rendait
immdiatement aux endroits dsigns, et revenait presque aussitt donner
des nouvelles  son matre.

L'anneau du voyageur faisait parcourir, sans fatigue, des espaces
immenses, et l'_anneau d'invisibilit_, rminiscence de l'anneau de
Gigs, avait la proprit, comme son nom l'indique, de drober a tous
les yeux la personne qui le portait. On pouvait aussi se rendre
invisible au moyen d'un tibia de chat noir, bouilli dans des herbes
magiques, ou d'une petite pierre qui se trouve dans le nid de la huppe.

Le traphim, espce d'automate dans le genre de l'androde, se
fabriquait galement sous l'influence des constellations. On le frottait
d'huile et d'ammoniaque, on l'entourait de cierges, on plaait sous sa
langue une lame d'or, sur laquelle tait crit en caractres mystrieux
le nom d'un dmon impur, et, dans cet tat, il rpondait  toutes les
questions qui lui taient faites.

Le carr magique, espce d'chiquier dont chaque case tait marque d'un
chiffre, servait tout  la fois aux conjurations et aux consultations
sur l'avenir; il devait tre trac sur un parchemin prpar avec la peau
d'un animal vierge, ou qui n'avait jamais engendr.

La baguette magique servait  tracer les cercles de conjuration et 
dcouvrir les trsors; il y eut mme, en 1700, dans la ville de
Toulouse, un cur qui devinait  l'aide de cet instrument ce que
faisaient les personnes absentes. Il consultait la baguette sur le
pass, le prsent et l'avenir. Elle s'abaissait pour rpondre oui, et
s'levait pour rpondre non. On pouvait faire les demandes de vive voix
ou mentalement, ce qui serait bien prodigieux, dit le pre Lebrun, si
plusieurs rponses ne s'taient trouves fausses. La baguette tait
faite d'une branche de coudrier de la pousse de l'anne; il fallait la
couper le premier mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, et
se servir d'un couteau neuf; une fois coupe on la bnissait, on
crivait au gros bout le mot _agla_; au milieu _cor_; au petit bout
_tetragrammaton_, avec une croix  chaque mot, de plus on prononait
cette formule: _Conjuro te cito mihi obedire. Venies per Deum vivum_, et
l'on faisait une croix,--_per Deum verum_,--une seconde croix,--_per
Deum sanctum_,--une troisime croix.--Ainsi, comme nous l'avons dj
remarqu, les mots les plus saints, les formules les plus vnrables
taient profanes dans les pratiques les plus absurdes. La sorcellerie
parodiait toutes les crmonies de l'glise, et l'glise en la
proscrivant se montrait justement svre, car elle ne dfendait pas
seulement la religion contre l'idoltrie satanique, elle dfendait aussi
les droits de la raison humaine contre la plus trange des aberrations.




XII.

Des onguents, des poudres et des breuvages.--Des plantes et matires
diverses qui entraient dans leur composition.--De l'emploi des cadavres
dans les prparations magiques.--Recettes.--Empoisonnements.


Aprs avoir cherch une puissance surnaturelle dans les rayons des
astres, dans le ciel et dans l'enfer, dans les chiffres et les lettres,
les traditions du paganisme et la parodie des crmonies chrtiennes,
les sorciers s'adressaient encore aux plantes, aux arbres, aux animaux,
aux cadavres; ils les soumettaient  des manipulations fantastiques,
elles combinaient de cent manires diffrentes pour en tirer des
onguents, des poudres ou des breuvages. Ces herbes de la Thessalie, sur
lesquelles on disait que Cerbre, vaincu par Hercule, avait rpandu sa
bave, ces herbes avaient gard pour le moyen ge leurs proprits
redoutables.

Parmi les plantes, la sorcellerie choisit de prfrence toutes celles
qui sont vnneuses ou infectes, telles que la cigu ou la valriane;
celles qui croissent dans les ruines et sur les tombeaux, le lierre, la
mauve et l'asphodle; parmi les arbres, elle choisit le cyprs, et,
comme pour rendre un dernier hommage  l'idoltrie druidique, elle prte
au gui une vertu mystrieuse. Parmi les animaux, elle s'attache  ceux
qui sont hideux, tristes ou malfaisants, comme le coq que l'antiquit
avait consacr  la mort; le serpent qui sduisit la premire femme sur
les gazons du paradis terrestre; le loup, le hibou, le crapaud.

Les cadavres humains eux-mmes figuraient dans les prparations
diaboliques, et les sorciers, fidles  leur principe de chercher
toujours ce qui tait impur et souill, recommandaient de n'employer, en
fait de dbris humains, que ceux qui provenaient des malfaiteurs, des
excommunis, des hrtiques et des pendus. Pour ajouter  l'efficacit
de ces restes affreux, on devait se les procurer dans les circonstances
les plus lugubres. Ceux que l'on ramassait dans les voiries taient
beaucoup plus efficaces que ceux qui provenaient des cimetires; mais
rien n'galait le corps des supplicis dtachs du gibet,  l'heure de
minuit, par une nuit sans lune, et surtout  la lueur des clairs,
pendant un orage.

Du reste les recettes variaient  l'infini. En voici une  l'usage des
sorciers espagnols: Prenez des crapauds, des couleuvres, des lzards,
des colimaons, et les insectes les plus laids que vous pourrez trouver.
corchez avec vos dents les crapauds et les reptiles; placez-les dans un
pot avec des os d'enfants nouveau-ns et des cervelles de cadavres tirs
de la spulture des glises. Faites bouillir le tout jusqu' _parfaite
calcination_, et faites bnir par le diable.

Shakspeare, rsumant dans ses drames splendides les croyances de son
pays et de son temps, nous offre dans _Macbeth_ une formule non moins
trange. L'une des sorcires fait bouillir dans une chaudire, avec les
entrailles empoisonnes d'un personnage de la tragdie, un crapaud, un
filet de serpent, un oeil de lzard, du duvet de chauve-souris, une
langue de chien, un dard de vipre, une aile de hibou, des cailles de
dragon, des dents de loup, un foie de juif, des branches d'if coupes
pendant une clipse, un nez de Turc, le doigt d'un enfant de fille de
joie, mis au monde dans un foss et trangl en naissant, le tout, aprs
parfaite cuisson, refroidi dans du sang de singe.

Dans les onguents ou breuvages destins  produire l'amour, on employait
des ttes de milan, des queues de loup, des cendres de tableaux ou
d'images de saints canoniss, des cheveux d'hommes et de femmes. Tous
les mlanges dont nous venons de parler, outre les vertus qu'ils avaient
par eux-mmes, devaient recevoir la conscration des paroles et des
conjurations magiques, et dans ces paroles il y avait toujours une
parodie des prires de l'glise, comme il y eut aussi quelquefois une
profanation de ses plus grands mystres par l'emploi sacrilge des
hosties consacres.

Ainsi la sorcellerie recommandait pour ses pratiques tout ce que
l'imagination la plus souille peut rver de plus hideux. Sans doute il
faut faire ici une trs-large part  la lgende et au conte; mais il
nous parat hors de doute que l'application de la plupart de ces
recettes a t souvent tente, et il est facile de comprendre quelles
profanations, quels dangers, quels crimes mme devaient en rsulter:
aussi voit-on dans plusieurs textes de lois que le sorcier et
l'empoisonneur se confondaient souvent, et sous le rgne mme de Louis
XIV, Le Sage, Bonard, la Vigoureux, Expilli, qui, aux yeux de la foule,
avaient pass pour sorciers, ne se trouvrent, en dernire analyse, que
des sclrats vulgaires, justiciables de la chambre des poisons. Il
tait difficile, en effet, que des individus qui croyaient ou qui
feignaient de croire  de semblables folies n'arrivassent point
rapidement au dernier degr de la dmoralisation.




XIII.

Applications diverses des recettes de la sorcellerie.--Les
prdictions.--Un soldat du duc Uladislas.--Les meurtres.--La sorcire de
Provins.--vocation des rois de France au chteau de Chaulmont.


Nous connaissons maintenant toutes les sources auxquelles les magiciens
et sorciers vont demander un pouvoir surnaturel. Nous connaissons les
pactes, les conjurations, le grimoire, les talismans, les carrs, les
baguettes, les anneaux magiques, les poudres, les breuvages et les
onguents. Nous allons voir maintenant  quels usages les sorciers
appliquaient tout ce formalisme lugubre, et ce qu'ils faisaient ou
prtendaient faire de leur puissance.

Cette puissance tait infinie et sans bornes, et en suivant  travers
l'histoire les prodiges qu'on lui attribuait, on reste pouvant de la
sottise humaine, et l'on a peine  comprendre ce qu'il en cote 
l'humanit de sicles et d'efforts pour secouer le joug des plus
grossiers mensonges.

La divination, qui formait dans l'antiquit l'une des branches les plus
importantes de la thogonie paenne, fut aussi dans le moyen ge, nous
l'avons indiqu plus haut, l'un des principaux attributs des magiciens
et des sorciers qui, en gnral, en empruntaient les pratiques 
l'astrologie. Il n'est point d'vnements importants que les magiciens
et les devins n'aient prdits; il n'est point d'hommes clbres dont ils
n'aient annonc la grandeur ou la mort; et l'on ferait des volumes avec
les contes auxquels cette croyance a donn lieu. Nous choisirons au
hasard, au milieu de ces rveries, quelques faits caractristiques.

nas Sylvius raconte que pendant la guerre du duc Uladislas contre
Grmiozilas, duc de Bohme, une sorcire dit  son fils, qui suivait le
parti d'Uladislas, que son matre succomberait dans l'a premire
bataille avec la plus grande partie de son arme, et que, pour lui, il
chapperait au pril s'il tuait le premier ennemi qu'il rencontrerait
dans la mle, s'il lui coupait ensuite les oreilles, et faisait une
croix avec son pe sanglante entre les pieds de devant de son cheval.
Le fils de la sorcire excuta fidlement ces prescriptions; il sortit
sain et sauf du combat, tandis qu'Uladislas resta sur le champ de
bataille avec une grande partie de son arme.

En 1452, dit le savant auteur d'un travail sur les vaudois, M.
Bourquelot, une trangre se prsente au grand htel-Dieu de Provins; on
la reoit avec bienveillance; mais au moment o elle entrait, un chien
se prcipite sur elle et la mord au visage. Furieuse alors, elle dit 
la gardienne de la maison: _Tu m'as fait mordre par ton chien; avant
trois jours, tu mourras de mauvaise mort._ La gardienne mourut en effet,
car la prdiction s'accomplissait toujours.

Voici maintenant, dans un autre genre, une anecdote qui a t plusieurs
fois raconte par de graves historiens, et qui se trouve consigne dans
les _Recherches_ de Pasquier: La feue royne mre Catherine de Mdicis,
dit Pasquier, dsireuse de savoir si tous ses enfants monteroient 
l'Estat, un magicien, dans le chteau de Chaulmont, qui est assis sur le
bord de la rivire de Loire entre Blois et Amboise, luy monstra dans une
chambre, autour d'un cercle qu'il avoit dress, tous les roys de France
qui avoient est et qui seroient, lesquels firent autant de tours autour
du cercle qu'ils avoient regn ou qu'ils dvoient regner d'annes; et
comme Henri troisime eut fait quinze tours, voil le feu roy qui entre
sur la carrire gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers et,
voulant achever le vingt et uniesme, il disparut. A la suite vint un
petit prince, de l'aage de huit  neuf ans, qui fit trente-sept 
trente-huit tours; et aprs cela toutes choses se rendirent invisibles,
parce que la feue royne mre n'en voulut voir davantage.

Les sorciers appliquaient leur science divinatoire  prdire les
vnements les plus importants comme les plus futiles; ils donnaient
l'horoscope des peuples, des villes et des individus. Ils annonaient
les disettes, les tremblements de terre, la perte ou le gain des
batailles, et leurs prdictions, propages dans la foule, tenaient
souvent pendant de longues annes tout un peuple en moi. Ils
annonaient galement, dans la vie prive, les maladies, la mort, la
perte de la fortune, les hritages, les infidlits des amants et des
matresses. Plusieurs d'entre eux payrent de leur vie leur prtendue
science, et il en fut quelquefois de mme de ceux qui les consultaient.
En 1521, le duc de Buckingham fut dcapit pour avoir cout les
prdictions d'un devin nomm frre Hopkins, et vers le mme temps lord
Humperford fut galement dcapit pour avoir consult certains devins
sur le terme de la vie de Henri VIII. A toutes les poques et dans tous
les rangs de la socit, chose humiliante pour la raison, ces prophtes
de mensonges ont trouv autour d'eux une foi robuste; la divination a
mme chapp au scepticisme moderne; bien des esprits forts; qui ne sont
souvent en ralit que des esprits faibles, aprs avoir dout de tout,
n'auraient point os douter de cette science absurde, et comme preuve,
il suffit de nommer Cagliostro, Mlle Lenormant, les cartomanciens, les
buccomanciens, l'auteur du _Corbeau sanglant_, et les devins de nos bals
publics. Vantons-nous aprs cela du progrs de nos lumires, de notre
perfectibilit et de notre civilisation.




XIV.

Les sorciers font la pluie et le beau temps.--Les marchands de
temptes.--Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux
domestiques.--Formules.--Le chteau de Belle-Garde.--Cration d'animaux
vivants.


En mme temps qu'ils rvlaient les mystres de l'avenir, les sorciers
opraient sur les lments, les hommes, les animaux, les objets
immatriels, et enfin sur eux-mmes une foule de prodiges dsigns sous
le nom de sorts, enchantements, malfices, envoussures, aiguillettes,
etc. Dans ce monde sans bornes de l'erreur, toutes les absurdits
s'enchanaient logiquement et dcoulaient pour ainsi dire les unes des
autres. Ds que la possibilit d'un seul fait tait admise, on pouvait
en admettre mille; ils se valaient tous, et l'on n'avait point 
choisir.

Quand ils opraient sur les lments, les sorciers produisaient  leur
gr le beau temps ou la pluie, le froid ou le chaud; mais comme ils
taient essentiellement malfaisants de leur nature, ils ne donnaient de
beau temps que quand ils en avaient besoin pour eux-mmes; ils
excitaient le plus souvent des ouragans et des temptes. Ceux qui se
livraient  cette spcialit sont dsigns par les lois romaines de la
dcadence et les lois du moyen ge, dont quelques-unes les punissent de
mort, sous le nom de _missores tempestatum, tempestarii_. Un roi des
Goths, suivant le Dmonographe de Lancre, n'avait, pour exciter un
orage, qu' tourner son bonnet du ct o il voulait que le vent
soufflt. Les Norvgiens et les Danois, peuples navigateurs, excellaient
dans ces sortes de pratiques, et leurs sorciers vendaient le vent, le
beau temps et la tempte. Un respectable voyageur allemand, qui explora
le nord vers la fin du XVIIe sicle, raconte, dit M. Marmier dans ses
_Souvenirs de voyage_, qu'il acheta d'un Finlandais un mouchoir, o il y
avait trois noeuds qui renfermaient le vent. Quand il fut en pleine mer,
le premier noeud lui donna un dlicieux petit vent d'ouest-sud-ouest,
qui tait prcisment, celui dont il avait besoin. Un peu plus loin,
comme il changeait de direction, il ouvrit le second noeud, et il
survint un vent moins favorable; mais le troisime noeud produisit une
horrible tempte, et c'tait sans doute, dit le naf conteur, une
punition de Dieu que nous avions irrit en faisant un pacte avec des
hommes rprouvs.

On ensorcelait des pays tout entiers comme on ensorcelait un homme. Les
forts surtout jouent un grand rle dans les traditions magiques, et
quand elles sont possdes ou habites, soit par des sorciers, soit par
des enchanteurs, elles prennent le nom de forts enchantes. Il en est
souvent parl dans la _Jrusalem_ du Tasse. La plus clbre en France,
tait celle de Brocliande, que nous avons mentionne plus haut 
l'occasion de Merlin, et dont la fort de Lorges comprend encore
quelques dbris. Les btes venimeuses et les mouches qui nuisent au
btail ne pouvaient vivre sous ses ombrages. On trouvait au centre de
cette fort la fontaine de Bellenton, auprs de laquelle le chevalier
Pontus fit sa veille des armes, et prs de la fontaine une grosse
pierre, nomme le perron de Bellenton. Chaque fois que dans le pays on
avait besoin de pluie, pour les biens de la terre, le seigneur de
Montfort se rendait  la fontaine; il arrosait la pierre avec l'eau de
cette fontaine, et le jour mme, de quelque ct que le vent ait
souffl, il tombait des pluies si abondantes et si tides que la terre
en tait fconde pour longtemps.

Les sorciers se vantaient galement d'arrter le cours des fleuves, de
les faire remonter vers leur source, de produire la foudre et de la
faire tomber l o ils voulaient, de transporter les moissons d'un champ
dans un autre, de frapper les terres de strilit. Chez les Romains,
cette dernire opration se pratiquait au moyen d'une pierre qui,
place sur le sol que l'on voulait rendre improductif, indiquait qu'il
tait vou  la maldiction, et que ceux qui oseraient le cultiver
taient  leur tour vous  la mort. Les lois prononaient la peine
capitale contre les sorciers qui se livraient  cet enchantement. Des
faits analogues se produisirent au moyen ge et mme dans les temps
modernes. On vit se former en cosse des associations de sorcires, dont
le but tait de s'approprier la rcolte des champs qui ne leur
appartenaient pas, et la superstition populaire s'emparant de ce fait,
inventa une foule de lgendes. On disait que, quand les sorcires
voulaient s'emparer des produits, d'un champ, elles labouraient ce champ
avec un attelage de crapauds; que le diable lui-mme, conduisait la
charrue, que les cordes de cette charrue taient de chiendent, que le
soc tait fait avec la corne d'un animal chtr, que ce singulier
labourage une fois termin, tous les fruits passaient d'eux-mmes dans
la grange des sorcires, et qu'il ne restait au propritaire que des
pines et des ronces.

Quand on agissait avec cette puissance sur la matire, on devait  bien
plus forte raison agir sur les tres vivants; aussi voyons-nous les
croyances populaires se proccuper constamment, et avec une insistance
qui persiste encore aujourd'hui dans les campagnes, des malfices et
des sortilges auxquels sont exposs les animaux domestiques. Les
bergers avaient, pour ainsi dire, monopolis cette sorte de malfices.
On les accusait de rpandre  leur gr les pizooties, de rendre les
chevaux immobiles, de desscher les pturages pour faire mourir de faim
les troupeaux de leurs ennemis, et de changer en loups les agneaux
naissants, qui dvoraient leurs mres au lieu de les tter; mais, par
compensation, s'ils taient puissants pour le mal, ils l'taient
galement pour le bien. Ils avaient des formules infaillibles pour
gurir les animaux ou pour loigner les loups; en voici un chantillon:

_Le chteau de Belle-Garde pour les chevaux._ Prenez du sel sur une
assiette; puis, ayant le dos tourn au lever du soleil, et les animaux
devant vous, prononcez, tant  genoux, la tte nue, ce qui suit:

--Sel qui es fait et form au chteau de Belle, sainte belle lisabeth,
au nom de Disolet, Soff portant sel, sel dont sel, je te conjure au nom
de Gloria, Doriant et de Galliane, sa soeur; sel, je te conjure que tu
aies  me tenir mes vils chevaux de btes cavalines que voici prsents,
devant Dieu et devant moi, saints et nets, bien buvants, bien mangeants,
gros et gras, qu'ils soient  ma volont; sel dont sel, je te conjure
par la puissance de gloire, et par la vertu de gloire, et en toute mon
intention toujours de gloire.

Ceci prononc au coin du soleil levant, vous gagnez l'autre coin,
suivant le cours de cet astre, vous y prononcez ce que dessus. Vous en
faites de mme aux autres coins; et tant de retour o vous avez
commenc, vous y prononcez de nouveau les mmes paroles. Observez,
pendant toute la crmonie, que les animaux soient toujours devant vous,
parce que ceux qui traverseront sont autant de btes folles.

Faites ensuite trois tours autour de vos chevaux, faisant des jets de
votre sel sur les animaux, disant:--Sel, je te jette de la main que Dieu
m'a donne; Grapin, je te prends,  toi je m'attends.

Dans le restant de votre sel, vous saignerez l'animal sur qui on monte,
disant:--Bte cavaline, je te saigne de la main que Dieu m'a donne;
Grapin, je te prends,  toi je m'attends.

Ou pourrait choisir entre mille recettes du mme genre; mais comme elles
se valent toutes, et que quelques-unes seulement se distinguent par des
profanations et des blasphmes, nous n'insisterons pas plus longtemps,
et pour en finir avec les malfices de cette espce, nous ajouterons que
certains sorciers avaient la prtention de crer des animaux, et de les
tirer, comme Dieu, du nant. L'auteur du _Monde enchant_, Bekker, a
examin  fond cette question, et si, forc, dit-il, par l'vidence, il
accorde aux magiciens le pouvoir de faire des poux, il croit que ce
pouvoir se borne l, et il leur refuse mme celui de faire des
grenouilles.




XV.

Oprations de la sorcellerie contre les hommes.--Maladies
effroyables.--Envotement.--La fivre du roi Duffus.--L'vque Guichard,
la reine Blanche et sa fille Jeanne.--De l'envotement  la cour de
France au XVIe sicle.


En suivant les pratiques de la sorcellerie d'aprs l'chelle ascendante
des tres, nous arrivons des lments  la matire, de la matire 
l'animal, de l'animal  l'homme, et nous trouvons le magicien oprant
sur ses semblables et, en dernire analyse, sur lui-mme; en d'autres
ternies, le sorcier _ensorcelle_ les autres et finit aussi par
s'ensorceler. Ici encore nous allons le suivre pas  pas  travers ses
tnbreuses pratiques.

Lorsque le sorcier agit sur les autres ou pour les autres, c'est, en
gnral, pour nuire ou servir des passions coupables, et en cela il
diffre essentiellement de l'enchanteur et mme du magicien, tel que ce
dernier est prsent par les croyances orientales, ou par les plus
anciens pomes chevaleresques, car dans ces pomes, comme dans ces
croyances, le magicien fait plus volontiers le bien que le mal et on
peut le prendre sans scrupule pour un savant ou pour un sage. Quant au
sorcier, c'est toujours et partout, dans ses rapports avec ses
semblables, l'homme que nous avons vu plus haut pactiser avec le diable;
c'est toujours un tre foncirement mchant; on en jugera par ce qui
suit.

Comme les dieux de l'enfer paen, le sorcier ne sait point s'attendrir,
et pour se venger de ses ennemis, quelquefois mme pour tourmenter par
plaisir ceux qui lui font envie, il les frappe de maladies effroyables.
M. de Saint-Andr parle d'une jeune fille ensorcele, qui, aprs avoir
perdu le mouvement et la respiration, vomit, pendant plusieurs mois, des
coques d'oeufs, du verre, des coquilles, des clous de roues de chariot,
des couteaux, des aiguilles et des pelotes de fil. D'autres vomissaient
des crapauds, des serpents, des hiboux; quelquefois le sorcier ordonnait
au diable lui-mme d'entrer dans le corps de la victime, et alors on
voyait se produire, par l'effet du malfice, tous les phnomnes de la
possession. Les ensorcels qui portaient en eux un autre tre, se
dtournaient de la socit des hommes pour s'exiler dans les cimetires,
et jusque dans les tombeaux. Leur figure avait la couleur du cdre;
leurs yeux rouges comme des charbons, sortaient des orbites; leur
langue, roule comme un cornet, pendait sur leur menton, et le contact
et la vue des choses saintes produisaient sur eux le mme effet que
l'eau sur les hydrophobes. La mdecine tait impuissante  les gurir,
et ils mouraient souvent comme suffoqus par le diable.

On envoyait aussi la maladie et la mort, soit aux personnes avec
lesquelles on pouvait communiquer, soit  celles qui se trouvaient  de
grandes distances,  l'aide de figures de cire, faites  leur image; ce
genre de malfice, connu au moyen ge sous le nom _d'envoussure_ ou
_d'envotement_, fut souvent pratiqu, principalement contre les grands
personnages. Aprs avoir baptis, nomm et habill la figure qui servait
 l'envotement, on la frappait, on la blessait plus ou moins fort, on
la jetait  l'eau, on la brlait, on l'enterrait, on la pendait, on
l'touffait, et toutes les tortures  laquelle elle tait soumise se
rptaient sur les corps des vivants. Quelquefois, lorsqu'on voulait
faire mourir  petit feu l'_envouss_, on enfonait dans la statuette,
o on les laissait fixes  demeure, des pingles trs-aigus, de telle
sorte que le malheureux sentt constamment dans ses chairs la pointe
meurtrire.

Les affaires d'envotement sont trs-nombreuses au moyen ge, et mme 
une poque assez rapproche de nous; elles sont de plus rpandues dans
toute l'Europe. On racontait en cosse que le roi Duffus, ayant t
attaqu tout  coup d'une fivre brlante et de sueurs continuelles,
dont rien ne pouvait calmer l'ardeur ou diminuer l'abondance, les
mdecins dclarrent que leur art tait impuissant, et que sans aucun
doute Duffus tait ensorcel. Les sergents et les magistrats se mirent
en qute et trouvrent deux femmes d'une fort mauvaise rputation, qui
faisaient des crmonies tranges sur une petite statuette de cire
qu'elles chauffaient  un grand feu. Les femmes, conduites en prison,
avourent qu'elles avaient envot le roi, et que c'taient elles qui
avaient caus la fivre et les sueurs; les mdecins alors ordonnrent de
placer la statuette dans un endroit frais. L'ordre fut excut. Aussitt
le roi cessa de suer, et ne tarda point  se rtablir.

Les premires annes du XIVe sicle offrirent un clbre procs
d'envotement, et ce procs fit d'autant plus de bruit, que l'accus
tait un grand dignitaire de l'glise, Guichard, vque de Troyes, que
le peuple avait surnomm le fils de l'incube. La reine, Blanche de
Navarre, tant morte en 1304, et sa fille Jeanne l'ayant suivie de prs
dans la tombe,  l'ge de trente-trois ans, Guichard fut accus d'avoir
fait prir ces deux princesses par _oeuvre magique_. On instruisit son
procs, et voici ce qu'on lit dans l'acte d'accusation: L'vque
Guichard portait une haine mortelle  la reine Jeanne et  sa mre,
parce que c'tait  leur poursuite qu'il avait t chass du conseil du
roi. Il s'tait vant de les faire mourir, et s'tait associ dans ce
but une sorcire, une _femme inspirite_, et un moine jacobin; ils
avaient tous trois voqu le diable, et le diable interrog avait
rpondu qu'il fallait faire une image de cire, ressemblant  la reine,
la baptiser, lui donner les noms de cette princesse, l'approcher du feu,
la piquer avec une aiguille au cou et  la tte; que la reine alors
commencerait  se mal porter, et qu'elle mourrait aussitt que la cire
serait fondue: d'aprs ce conseil du diable, Guichard fit l'image et la
baptisa, conjointement avec le jacobin, dans l'ermitage de Saint-Flavy;
il y fit fondre l'image et aussitt la reine mourut.

De nombreux tmoins furent interrogs, entre autres l'ermite de
Saint-Flavy, qui confirma les faits; l'vque fut condamn, mais le
caractre dont il tait revtu le sauva du dernier supplice, et il resta
en prison jusqu'en 1313, poque  laquelle son innocence fut reconnue.
Vers le mme temps, des accusations de sorcellerie furent aussi, on le
sait, portes contre les templiers, mais moins heureux que l'vque
Guichard, ils expirent sur le bcher les crimes, pour la plupart
imaginaires, dont on les avait chargs.

Au XVIe sicle, la mode des envotements devint tout  fait populaire.
On sait que la duchesse de Montpensier employa souvent ce malfice
contre Henri III, et qu'elle ne recourut au poignard de Jacques Clment
qu'aprs en avoir reconnu l'inutilit. Catherine de Mdicis, qui
patronna toutes les folies et toutes les sclratesses, se servit aussi
plusieurs fois de l'envotement, tout en redoutant pour elle-mme ses
terribles effets, et lorsque La Mole et Coconas furent livrs au dernier
supplice, elle se montra fort inquite de savoir s'ils ne l'avaient
point envote: c'est qu'en effet, du moment o l'efficacit de cette
pratique tait admise, il n'y avait plus de scurit, mme au sein de la
puissance absolue, et la garde des barrires du Louvre n'en dfendait
pas les rois.




XVI.

De l'aiguillette.--Comment on la noue et on la dnoue.--Des
philtres.--Les sorciers improvisent l'amour et l'amiti--De l'alphabet
sympathique et de la tlgraphie humaine.


En mme temps qu'il donnait la mort par l'envotement, le sorcier, par
l'aiguillette, empchait l'homme ou la femme de transmettre la vie. Ce
malfice, connu de l'antiquit, est mentionn dans Virgile et dans
Ovide. Le nouement de l'aiguillette se faisait ordinairement pendant la
crmonie du mariage. Le sorcier opposait aux paroles du prtre des
paroles magiques, en prononant le nom des deux poux, s'il voulait les
ensorceler, tous deux, ou seulement le nom du mari ou le nom de la
femme; s'il ne voulait en ensorceler qu'un seul. De plus, lorsque le
prtre disait les paroles sacramentelles, celui qui pratiquait le
malfice faisait un ou plusieurs noeuds  un bout de cuir, de laine, de
coton ou de soie qu'il tenait  la main, et ds ce moment l'aiguillette
tait noue, c'est--dire que la consommation du mariage devenait
impossible, et restait impraticable aussi longtemps que le noeud n'tait
point dfait. Le malfice tait beaucoup plus puissant encore, quand on
avait fait passer le noeud magique  travers l'anneau nuptial. La femme
pouvait elle-mme nouer l'aiguillette  son mari, et pour cela il lui
suffisait, le jour de ses noces, de jeter son anneau de mariage  la
porte de l'glise o la bndiction lui avait t donne, ou bien, la
premire union contracte devant un prtre, d'en contracter
immdiatement une seconde devant un juif, un excommuni ou un Turc, ou
bien encore d'envelopper une aiguille dans un drap mortuaire et de
mettre cette aiguille sous du fumier. Dans l'antiquit, les procds
taient diffrents. On faisait des figures de cire, comme dans
l'envotement du moyen ge; on prononait sur ces figures des
imprcations, et on leur enfonait des clous ou des aiguilles  la place
du foie, sige de l'amour. Le moyen le plus sr de se prserver de ces
malfices, c'tait de porter dans le chaton d'une bague une dent de
belette; mais une fois le sortilge opr, la personne qui avait nou
l'aiguillette pouvait seule la dnouer. Elle devait surtout faire
attention  ne point couper le noeud, car dans ce cas l'enchantement
tait ternel.

L'aiguillette, comme toutes les choses du moyen ge, avait son
contraire, et les hommes qui, dans certains cas, dtruisaient l'amour,
le produisaient dans d'autres circonstances. La huitime glogue de
Virgile fait connatre avec dtail les pratiques au moyen desquelles on
allumait dans le coeur des hommes ou des femmes d'irrsistibles
passions. Dans ce curieux morceau de posie, on voit une sorcire,
fatigue de l'indiffrence de son amant Daphnis, essayer, pour exciter
ses feux, des formules les plus efficaces. On la voit portant une figure
de cire au pied des autels, l'apostropher dans les termes les plus
passionns. Elle ceint cette figure de trois bandelettes de couleurs
diffrentes, et s'adressant  Amaryllis, elle la conjure de nouer les
trois bandelettes de trois noeuds, et de dire, en faisant cette
opration, qu'elle serre les liens de Vnus. On oprait encore au moyen
des breuvages connus sous le nom de philtres; mais ces breuvages
n'taient souvent, et tout simplement, que des boissons aphrodisiaques,
et mme des poisons, comme on le voit par le philtre qui donna, dit-on,
la mort au pote Lucrce.

Les philtres furent galement connus du moyen ge. On les fabriquait
avec de la racine d'_emil campan_, cueillie la veille de la
Saint-Jean, de la _pomme d'or_, de l'ambre gris, le tout ml et tritur
avec adjonction d'un morceau de papier sur lequel tait crit le mot
_sheva_. Leur usage tait extrmement rpandu; sous le rgne de Louis
XIV, les plus hauts personnages en usaient avec une confiance aveugle,
et le rsultat le plus certain de cette mode singulire fut d'enrichir
les charlatans qui les vendaient et de ruiner souvent la sant de ceux
qui les avaient achets.

L'amiti s'improvisait avec la mme facilit que l'amour. On n'avait,
pour la faire natre, qu' fabriquer deux figures de cire qui
s'embrassaient, et  les lier ensemble au moyen de cordonnets de soie.
Les hommes dont elles offraient l'image, et dont elles portaient le nom,
restaient amis aussi longtemps qu'elles restaient attaches elles-mmes
par leurs cordonnets. L'_alphabet sympathique_, auquel bien des gens
croient encore aujourd'hui, complte toute la partie de la sorcellerie
qui se rapporte  l'amiti. Pour composer cet alphabet, on se traait
sur le bras la figure des vingt-quatre lettres, au moyen d'une aiguille,
et on introduisait dans les piqres le sang de l'ami avec lequel on
voulait correspondre  tous les moments de la vie et  toutes les
distances. Cet ami rptait sur lui-mme une opration semblable, et ds
ce moment, quand l'un des deux individus voulait donner de ses nouvelles
 l'autre, il n'avait qu' toucher successivement toutes les lettres
composant les mots ncessaires  la correspondance; l'autre personne
ressentait immdiatement une lgre douleur au bras,  chacune des
lettres que son ami avait touches. C'tait un vritable tlgraphe
humain, moins les rsultats positifs.




XVII.

Ensorcellements des sorciers par eux-mmes.--Mtamorphoses des hommes en
btes.--De la lycanthropie.--La patte du loup et la main de la
chtelaine.--Anecdotes diverses.--La caverne de Lucken-Have.--La
sorcire volante.


Les divers enchantements dont nous venons de parler, quelque absurdes
qu'ils soient, ont du moins leurs motifs dans les sentiments ou les
passions. On conoit en effet que l'homme dsire ardemment connatre
l'avenir; qu'il recherche la vengeance, l'amour ou l'amiti, qu'il
veuille asservir les lments  sa puissance, et qu'il tente mme de
crer des tres vivants, en dehors des lois ordinaires de la
reproduction des races. Il y a l tout  la fois, de sa part, un effort
de son orgueil et une lutte dsespre contre sa propre faiblesse. Mais
ce qui se conoit plus difficilement, c'est qu'il soit venu  l'ide des
hommes de se changer eux-mmes en animaux malfaisants, comme cela se
pratiquait dans la lycanthropie, ou mtamorphose de l'homme en loup.

L'antiquit, comme le moyen ge, a cru avec une bonne foi singulire 
cette trange transformation. Hrodote en parle comme d'un fait avr;
Virgile en parle galement, et dans sa huitime glogue, il fait dire 
Alphsibe: J'ai vu Moeris se faire loup et s'enfoncer dans les bois.
Au moyen ge, on vit les lycanthropes, devenus loups-garous, jeter
l'pouvante dans les villes et dans les campagnes. Les sorciers
opraient cette mtamorphose sur leurs ennemis, mais le plus souvent,
ils l'opraient sur eux-mmes, et sous cette forme nouvelle ils
attaquaient, non-seulement les troupeaux, mais encore les hommes, dont
ils dvoraient la chair saignante; ils pouvaient toujours, quand ils le
voulaient, reprendre leur premire forme, mais quand, par hasard, ils
avaient reu en se trouvant  l'tat de loup, une blessure qui les avait
privs d'un membre, ils gardaient, en redevenant hommes, l'empreinte de
cette mutilation, et c'est par l que l'on parvenait souvent  les
reconnatre. L'un des dmonographes les plus entts du XVIe sicle,
Boguet, raconte que, dans les montagnes de l'Auvergne, un chasseur fut
un jour attaqu par un loup norme, auquel, en se dfendant, il coupa la
patte droite. L'animal ainsi mutil s'enfuit en boitant sur trois
pattes, et le chasseur se rendit dans un chteau voisin pour demander
l'hospitalit au gentilhomme qui l'habitait; celui-ci, en l'apercevant,
s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour rpondre  cette question,
il voulut tirer de sa gibecire la patte qu'il venait de couper au loup
qui l'avait attaqu, mais quelle ne fut point sa surprise, en trouvant
au lieu d'une patte, une main et  l'un des doigts un anneau que le
gentilhomme reconnut pour tre celui de sa femme. Il se rendit
immdiatement auprs d'elle, et la trouva blesse et cachant son
avant-bras droit. Ce bras n'avait plus de main, on y rajusta celle que
le chasseur avait rapporte, et force fut  cette malheureuse d'avouer
que c'tait bien elle qui, sous la forme d'un loup, avait attaqu le
chasseur dans la plaine, et s'tait sauve ensuite en laissant une patte
sur le champ de bataille. Le gentilhomme qui ne se souciait point de
garder une telle compagne, la livra  la justice, et elle fut
brle.--Les sorciers ne se dguisaient pas seulement en loups, ils se
changeaient encore, suivant les occasions, en corneilles, en chats, en
livres et en autres animaux. Une sorcire cossaise, du nom d'Isobel,
ayant t envoye par le diable porter un message  ses voisines sous
la forme d'un livre, rencontra des laboureurs accompagns de leurs
chiens. Les chiens poursuivirent la sorcire avec une telle vivacit que
celle-ci n'eut point le temps de prononcer les paroles magiques qui
devaient lui rendre sa forme humaine, et qu'elle regagna en toute hte
sa maison o elle parvint  dpister les chiens en se cachant dans un
rduit. Les histoires de ce genre sont excessivement nombreuses, et
comme elles se ressemblent  peu prs toutes, nous nous bornerons, 
celle que nous venons de raconter.

Il faudrait des volumes pour exposer en dtail tous les prodiges
attribus aux sorciers; nous avons essay, dans les pages qu'on vient de
lire, de grouper autant que possible, dans un ordre logique, ceux qui
passaient pour tre les plus frquents, et qui formaient pour ainsi dire
la tradition classique; mais il en reste encore une infinit d'autres
qui sont tout  fait en dehors de cette tradition, et qui paraissent au
milieu de toutes ces merveilles, des merveilles exceptionnelles. Les
deux rcits suivants, pris au hasard entre mille autres du mme genre,
nous ont paru mriter une distinction particulire, le premier  cause
de sa teinte potique et chevaleresque, le second parce qu'il est
gravement enregistr dans une histoire srieuse, celle de Charles-Quint,
par Sandoval.

Dans le premier rcit il s'agit d'une arme enchante, qu'un patriote
cossais tenait en rserve pour le jour o son pays serait en danger.
Cette arme, immobile et glace comme une arme de statues, tait range
dans d'immenses cavernes en attendant l'heure du combat, et voici
comment son existence fut dcouverte: Un maquignon avait vendu, dit
Walter Scott, un cheval noir  un vieillard  l'air vnrable, qui lui
donna rendez-vous  minuit, pour lui en payer le prix, sur la pointe
remarquable appele _Lucken-Have_, sur les montagnes d'Eildon. Le
maquignon y alla. La somme lui fut paye en pices de monnaie fort
anciennes, et l'acheteur l'invita  venir voir sa demeure. Le marchand
de chevaux le suivit avec le plus grand tonnement dans d'immenses
curies, de chaque ct desquelles taient rangs des chevaux dans un
tat d'immobilit parfaite, et auprs de chaque coursier tait un
guerrier galement immobile.--Tous ces hommes, lui dit le vieillard 
voix basse, s'veilleront  la bataille de Sheriffmoor.--A l'extrmit
de ces curies extraordinaires taient suspendus une pe et un cor, que
le prophte montra au maquignon comme offrant le moyen de rompre le
charme. Celui-ci, troubl et Confondu, prit le cor et essaya d'en tirer
quelques sons. Au mme instant, les chevaux hennirent, trpignrent et
secourent leurs harnais; les guerriers se levrent, le bruit de leurs
armures retentit, et le maquignon, effray du tumulte qu'il avait
excit, laissa tomber le cor de ses mains. Alors, une voix semblable 
celle d'un gant s'leva au-dessus du bruit qui rgnait, et pronona ces
paroles:--Malheur au lche qui ne tire pas l'pe avant de donner du
cor!--Un tourbillon poussa le maquignon hors de la caverne, et il ne put
jamais en retrouver l'entre.

Le second fait, comme nous l'avons dit, est emprunt  Sandoval. En
1547, dit cet historien, on dcouvrit dans la Navarre un grand nombre de
femmes qui se livraient aux pratiques de la sorcellerie. L'un des
inquisiteurs voulant s'assurer, par sa propre exprience, de la vrit
des faits, fit venir une vieille sorcire, lui promit sa grce 
condition qu'elle ferait devant lui toutes les oprations de
sorcellerie, et lui permit de s'chapper pendant son travail, si elle en
avait le pouvoir. La vieille ayant accept la proposition, demanda une
bote d'onguent qu'on avait trouve sur elle, et monta avec le
commissaire dans une tour, o elle se plaa avec lui devant une fentre.
Elle commena,  la vue d'un grand nombre de personnes, par se mettre de
son onguent dans la paume de la main gauche, au poignet, au noeud du
coude, sous le bras, dans l'aine et au ct gauche; ensuite elle dit
d'une voix trs-forte: _Es-tu l?_ Tous les spectateurs entendirent dans
les airs une voix qui rpondit: _Oui, me voici_. La femme alors se mit
 descendre le long de la tour, la tte en bas, en se servant de ses
pieds et de ses mains,  la manire des lzards; arrive au milieu de la
hauteur, elle prit son vol dans l'air, devant les assistants, qui ne
cessrent de la voir que lorsqu'elle eut dpass l'horizon. Dans
l'tonnement o le prodige avait plong tout le monde, le commissaire
fit publier qu'il accorderait une somme d'argent considrable 
quiconque lui ramnerait la sorcire. On la lui prsenta au bout de deux
jours qu'elle fut arrte par des bergers. Le commissaire lui demanda
pourquoi elle n'avait pas vol assez loin pour chapper  ceux qui la
cherchaient. A quoi elle rpondit, que son matre n'avait voulu la
transporter qu' la distance de trois lieues, et qu'il l'avait laisse
dans le champ o les bergers l'avaient rencontre.

Nous avons, on le voit, travers dj dans cette histoire, bien des
rcits tranges, voqu bien des visions fantastiques, et cependant il
nous reste encore  raconter bien des folies. Ces folies sont comme
entasses dans un rve qui les rsume toutes; nous avons nomm le
sabbat.




XVIII.

Du sabbat,--Ce que c'est que le sabbat.--Des assembles gnrales et
particulires.--O elles se tiennent.--Ce qu'il faut faire pour y tre
admis.--Noviciat sacrilge des initis.--Convocation 
domicile.--Comment on se transporte au sabbat.--La pluie d'hommes.--Mise
en scne et crmonial.--De la forme du diable et de l'aspersion.


On appelait sabbat les assembles que les sorciers tenaient la nuit sous
la prsidence du diable, pour clbrer les rites les plus mystrieux de
leur art infernal, rendre hommage  leur matre, et se livrer entre eux
 tous les emportements de leurs passions.

La croyance au sabbat, universelle dans l'Europe du moyen ge, remonte
au V sicle environ, et on la retrouve formellement condamne au IXe,
dans le clbre capitulaire sur les sortilges et les sorciers, _de
sortilegiis et sortiariis_. Ce capitulaire est principalement dirig
contre les femmes qui, abuses par des illusions, croyaient traverser
les airs avec la desse Diane, devenue le dmon _Dianum_, mais  cette
date les dtails manquent; il faut attendre jusqu'au XIVe sicle pour en
trouver de circonstancis et de prcis; et alors, par compensation, ils
sont tellement nombreux, qu'on est souvent embarrass pour choisir.

Les assembles du sabbat taient de deux sortes, gnrales et
particulires. Le grand sabbat runissait tous les sorciers d'une mme
nation, le petit sabbat, tous ceux d'une mme ville ou d'un mme canton.
Le premier se clbrait quatre fois l'anne, au renouvellement de chaque
saison, le second, deux fois chaque semaine, dans la nuit du lundi et du
vendredi. Les runions se tenaient dans les lieux solitaires, au sommet
des montagnes, au fond des bois, sur les charniers des champs de
bataille, sur le bord des routes, aux endroits mmes o des meurtres
avaient t commis. La runion gnrale de l'Italie avait lieu sur le
Vsuve, qu'on regardait comme un soupirail de l'enfer, et celle de
l'Allemagne sur le Bloksberg. Les assassins, les adultres, les envieux,
les hrtiques, les filles perdues sur le retour de l'ge, les jeunes
filles qui souhaitaient de se perdre, les rengats, les excommunis, en
un mot tous les vassaux de l'empire infernal, formaient le personnel
ordinaire de ces ftes, o Satan, comme les rois et les barons du moyen
ge, tenait cour plnire et lit de justice. Il fallait, pour y tre
admis, faire comme dans les mtiers, l'apprentissage et le
chef-d'oeuvre, ou comme dans les ordres monastiques, le noviciat. On
prsentait donc une requte au dmon, qui faisait passer  l'aspirant un
examen svre, et s'assurait longuement de sa capacit pour le mal.
Lorsque l'examen tait satisfaisant, le diable crivait sur un registre
le nom du rcipiendaire, il le faisait signer ensuite, et aprs l'avoir
fait renoncer au baptme et  l'glise, il lui imprimait sur le corps la
marque de l'ongle du petit doigt; en signe d'investiture. Ces formalits
remplies, le sorcier prononait ses voeux, obtenait le droit
d'assistance, et pouvait participer  tous les plaisirs et  toutes les
pratiques. Quand le diable enrlait une sorcire, il avait soin, pour ne
point l'effrayer, de lui apparatre sous la figure d'un beau jeune
homme, et de quitter son vilain nom de Belzbuth ou de Satan pour en
prendre un qui caresst mieux l'oreille, tel que _Joli-Bois_,
_Vert-Joli_, _Verdelet_, etc.

Le diable, pour runir ses affids, faisait paratre dans les airs un
signe dont eux seuls connaissaient le sens, ou il envoyait une
chauve-souris, un papillon de nuit, et quelquefois un mouton, les
prvenir  domicile. Quelques-uns se rendaient  l'endroit dsign
monts sur un manche  balai, parodie vulgaire du dard merveilleux
qu'Apollon hyperboren avait donn  Abaris, et sur lequel celui-ci
traversait les airs. De Lancre nous apprend que, quand on partait
emport par cette singulire monture, il fallait, pour ne point tomber
de la rgion des nuages, rpter  plusieurs reprises, MEN TAN,
c'est--dire en argot satanique, ICI et LA. D'autres se frottaient avec
des onguents magiques, ou le venin lanc par un crapaud effray et
irrit, et, par le seul effet de ces drogues, ils se trouvaient tout 
coup transports au lieu de la runion. Quelquefois aussi, quand le
sorcier voulait aller au sabbat; il se dpouillait de ses vtements, et
aprs s'tre frott aux aisselles, aux plis des bras, aux poignets, sous
la plante des pieds, avec une graisse dont nous donnons plus loin la
composition, il montait le long de la chemine, et, l  l'extrmit du
tuyau, il trouvait un grand homme cornu, velu et noir, qui le
transportait avec la rapidit de la pense, au lieu de la runion. Cet
homme, on le devine, c'tait le diable, qui poussait la complaisance
jusqu' prter ses paules; aux initis; mais ce mode de transport
n'tait point sans pril, car il arrivait souvent qu'au milieu du voyage
le malin esprit, humili de son rle, ou par simple fantaisie de mal
faire, se cabrait comme un cheval rtif; les cavaliers dsaronns se
cassaient le cou en tombant du haut des airs, et on les trouvait le
lendemain matin, accrochs au sommet des arbres, ou couchs tout
sanglants sur les chemins, dans leur costume du sabbat. C'est l, dit un
dmonographe, ce qui a donn lieu  cette croyance, qu'il y avait des
pluies d'hommes. Lorsqu'un sorcier tait convoqu pour le sabbat, et
qu'il avait la ferme intention de s'y rendre, aucun pouvoir humain
n'tait capable de l'en empcher. Quand on l'enfermait, il passait par
la serrure. Un mari voulut un jour retenir sa femme; il l'attacha prs
de lui dans son lit. Mais la femme chappa  l'treinte des liens en se
changeant en chauve-souris, et se sauva par la chemine.

Tous les sorciers taient tenus d'assister aux assembles gnrales, et
ils ne pouvaient se justifier d'y avoir manqu qu'en prsentant un
certificat en bonne forme, qui donnait  leur absence un motif
plausible. Le diable, dans ces assembles, se faisait rendre compte de
leurs actions, des malfices qu'ils avaient pratiqus; il les recevait
d'une faon d'autant plus bienveillante, qu'ils avaient fait plus de
mal, et, quand par hasard ils n'en avaient point fait, il les grondait,
les battait, leur donnait des coups d'trivires et de baguettes.

Dans les assembles ordinaires, le crmonial variait  l'infini,
suivant les temps ou les lieux, mais, sauf les nuances de certains
dtails, le fond restait le mme  peu prs partout; et voici comme les
choses se passaient gnralement.

Dans ces drames fantastiques l'unit de temps et de lieu est toujours
svrement observe. Une lampe sans huile, comme ces lampes ternelles
qui brlaient dans les tombeaux paens, rpand sur l'assistance une
lueur tremblante et sombre. Satan prside; assis sur un trne, et
toujours sous une forme hideuse; c'est un crapaud couvert de laine ou de
plumes, un corbeau monstrueux avec un bec d'oie, un bouc ftide, un
homme blanc, et transparent de maigreur, dont l'haleine donne le
frisson, un chat noir avec des yeux verts et des griffes de lion, etc.
La forme du reste varie suivant les pays. En Sude, le diable se montre
au sabbat avec un habit gris, des bas rouges, une barbe rousse, un
chapeau  haute forme et des jarretires d'une longueur dmesure.
Chaque sorcier, en arrivant, dpose auprs du diable, son _herbe de
sabbat_, c'est--dire une plante quelconque, dont il s'est muni en
partant, fougre, gui, plantain, armoise, cigu, etc. Satan prend une
poigne de ces herbes, fait une aspersion de son urine  toute
l'assemble, et alors la sance, est ouverte.




XIX.

Continuation du sabbat.--Hommages rendus au diable par les initis.--De
la messe diabolique.--De la fabrication des onguents
magiques.--Exhortations du diable  ses htes.--Le festin.--Le bal.


La sance une fois ouverte, chacun prend son rle: comme de raison, le
plus important appartient au diable; et ce rle peut se ranger sous
quatre chefs principaux: 1 Satan reoit les hommages de ses sujets; 2
il compose, pour les leur distribuer, des poudres et des onguents
magiques; 3 il fait des confrences et des exhortations; 4 il se
livre,  l'gard des crmonies du catholicisme, aux profanations les
plus sacrilges.

Nous ne dcrirons pas les hommages que le diable exigeait de ses
affids. L'inquisiteur Pierre Broussard, qui fit brler, au XVe sicle,
les vaudois d'Arras, n'osait pas lui-mme en parler, _pour doute_, dit
un vieil historien, _que les oreilles innocentes ne fussent averties de
si vilaines choses, tant il s'y commettoit des crimes puants et
normes_. Nous ne parlerons pas non plus de la messe diabolique, dont on
peut lire le dtail dans l'_Histoire de l'inquisition d'Espagne_, de
Llorente; il nous suffira de dire ici que tout ce que l'imagination la
plus souille, la plus monstrueuse, peut rver de plus obscne et de
plus impie, se trouve entass comme  plaisir dans ces lgendes, qui
effrayent par leur perversit. Nous nous arrterons seulement  la
composition des onguents, et aux exhortations.

Aprs avoir fait l'aspersion dont nous avons parl plus haut, Satan
plaait toutes les herbes apportes par les initis dans une immense
chaudire, avec des crapauds, des couleuvres, des balayures d'autels, de
la limaille de cloches et des enfants coups par morceaux. Il cumait la
graisse de cet affreux bouillon, et, aprs avoir prononc sur cette
graisse des paroles sacramentelles, il en faisait des onctions aux
assistants, et leur en distribuait ensuite de petits pots; c'tait l,
pour les malfices, l'ingrdient le plus infaillible, et cette drogue
conservait dans son action quelque chose de la perversit et de la
puissance de celui qui l'avait prpare.

Les sorciers, aprs avoir reu l'onguent, mangeaient les dbris des
chairs qui avaient servi  sa composition et ils se rangeaient ensuite
autour du trne, pour couter les exhortations de leur matre. Celui-ci
revtait, comme pour la messe diabolique, une mitre, une aube, une
chasuble noire. On ne dit pas si, pour cette nouvelle crmonie, il
reprenait la forme humaine, car ces vtements devaient figurer fort mal
sur un bouc, un corbeau ou un crapaud. Debout sur son trne d'bne, Il
les preschoit, et leur dfendoit d'aller  l'glise, d'ouyr la messe,
prendre de l'eau bnite, et que, s'ils en prenoient pour montrer qu'ils
fussent chrtiens, ils diroient:--Ne dplaise  notre matre! Satan
recommandait  ses vassaux de faire tout ce que rprouvait l'glise, et
leur ordonnait le meurtre, l'inceste, l'adultre, la trahison, tous les
grands crimes, et, pour gages de leur soumission, il leur demandait
d'affreux blasphmes. Ses discours taient entrecoups d'imprcations
terribles, et sa voix rauque et discordante. Il semblait plutt braire
que parler, et il terminait son discours en donnant le signal des
rjouissances.

Comme dans les ftes mondaines, ces rjouissances consistaient
principalement en danses et en festins. Le menu de ces festins tait des
plus varis. Tantt la table tait charge de mets splendides, prpars
avec une dlicatesse extrme, tantt on n'y mangeait que du pain noir et
de la chair d'enfants; mais cette chair et les mets les plus recherchs
eux-mmes taient toujours d'une extrme fadeur, attendu que l'on n'y
employait jamais le sel, parce que l'glise s'en servait dans la
bndiction de l'eau et dans le baptme; de plus, les sorciers avaient
beau manger et boire, ils ne parvenaient jamais  calmer leur soif ou
leur faim, ce qui fait dire  quelques dmonographes que le diable ne
donnait jamais aux invits du sabbat que des viandes et des vins
fantastiques. Quelquefois, pour gayer les convives, Satan chantait,
comme les jongleurs dans les repas des barons, des histoires empruntes
aux lgendes de l'enfer, et, la chanson termine, on portait des toasts
 la ruine de la foi,  l'hrsie,  l'Antechrist.

Aprs le repas, on dansait; chaque homme devait amener une femme, et
quand, par hasard, il manquait quelques personnes pour complter les
quadrilles, Satan y supplait par des incubes et des succubes,
c'est--dire des dmons mles et femelles. La toilette de rigueur tait
une nudit complte. Les danseurs et les danseuses, au lieu de
bouquets, portaient  la main des torches de poix noire; un vieux Turc
ouvrait la danse avec une jeune religieuse qui avait forfait  ses
voeux; alors, au milieu d'une ronde effrne, tous les assistants se
livraient aux actes de la plus hideuse dpravation. La danse termine,
et au moment o le chant du coq annonait les premires lueurs du jour,
chacun retournait chez soi, comme il tait venu, sur un balai ou sur le
dos du diable.




XX.

Coup d'oeil rtrospectif sur l'ensemble de la sorcellerie.--Impit et
dangers de cette prtendue science.--Confiance qu'elle inspire dans tout
le moyen ge.--De la conviction des sorciers.--Explication naturelle de
divers faits extraordinaires.--Charlatans et hallucins.


Nous connaissons maintenant toutes les aspirations, tous les secrets,
tous les actes de la sorcellerie. En parcourant cette lugubre histoire,
nous nous sommes born  raconter les faits sans rflexions, sans
commentaires; il nous faut maintenant passer du rve  la ralit.

On le voit, par ce que nous venons de dire, la sorcellerie, qui va
toujours en se dgradant  travers le moyen ge, arrive, au seuil mme
des temps modernes, aux dernires limites de la folie et de l'impit.
Ce n'est plus seulement, comme  l'origine, une sorte de superftation
de la science; c'est une sombre et cynique protestation contre les
croyances les plus saintes et les plus respectables. C'est en quelque
sorte la religion du mal qui se pose en face d'une religion divine.
C'est la rhabilitation de tous les instincts pervers, le triomphe et
l'exaltation de toutes les passions redoutables. C'est un outrage  la
raison humaine. Que feront l'glise, la raison, la socit,  l'gard de
cette prtendue science, qui ne tend  rien moins qu' bouleverser les
lments,  commettre avec impunit tous les crimes,  s'lever
au-dessus des lois divines et humaines?

Pendant de longs sicles, la raison accepte et s'incline. Quelque
absurdes que soient les faits, le moyen ge les croit toujours, et, dans
son ignorance, il se garde bien de souponner qu'il insulte  la fois
l'homme et Dieu: l'homme, en rapportant  une intelligence suprieure et
mauvaise la science et la puissance d'action qui sont le rsultat de
l'intelligence et de la volont humaine; Dieu, le matre absolu, en lui
faisant partager l'empire du monde avec une crature voue  sa colre.
Quand on a fait la part du charlatanisme, qui sans aucun doute a, dans
tous les temps, y compris le ntre, exploit habilement la crdulit
publique; quand on a fait  l'ignorance des chroniqueurs et des
dmonographes la plus large part possible, on n'en constate pas moins,
d'une manire irrcusable, l'adhsion universelle des hommes, et mme
des hommes clairs; on reconnat que les faits les plus absurdes ont
acquis, auprs d'une foule de gens, l'vidence des faits les plus
irrcusables; et ce qu'il y a de plus trange ce n'est pas que la foule
ait cru qu'il y avait des sorciers et qu'elle en ait vu partout, c'est
qu'un trs-grand nombre d'individus se soient sincrement imagin qu'ils
l'taient eux-mmes. C'est l un point sur lequel il convient de
s'arrter.

Lorsqu'on suit avec attention les procs de sorcellerie, on ne tarde
point  reconnatre que les accuss se partagent en trois catgories
distinctes, qui se composent: 1 des vritables malfaiteurs qui
cherchent  dguiser leurs crimes sous les apparences d'une science
suprieure; 2 de malheureux qui sont innocemment victimes des prjugs
de leur temps; 3 d'hallucins qui sont dupes de leurs rves. C'est de
ces derniers que nous allons nous occuper d'abord.

On trouve, dans les procs dont nous venons de parler, une foule
d'individus qui, appliqus  la torture, font des aveux complets, et les
rtractent ensuite, en disant qu'ils n'ont avou que pour chapper  la
douleur; mais on en trouve aussi un trs-grand nombre qui soutiennent la
ralit des faits dont on les accuse, et qui s'obstinent  croire et 
mourir. On en voit d'autres qui, sur le bcher mme, restent persuads
que le diable viendra les dlivrer, et qui affrontent le supplice avec
un courage extraordinaire. La science moderne a cherch l'explication de
ce singulier phnomne, et elle l'a trouv dans l'hallucination et
l'extase. Elle a remarqu d'abord que les sorciers vritablement
convaincus taient, en gnral, des gens appartenant aux classes les
moins claires de la socit, ou  celles qui se trouvaient en lutte
ouverte avec elle, comme les juifs, les cagots, les bohmiens, les
hrtiques; il rsulte videmment de l, d'une part, que ces malheureux,
par leur ignorance mme, taient aptes  recevoir sans examen
l'impression de toutes les folies qui avaient cours de leur temps, et,
de l'autre, qu'ils avaient intrt  chercher en dehors de la socit
mme des ressources secrtes pour vivre d'une manire plus heureuse, ou
pour se dfendre contre les attaques auxquelles ils taient en butte. Du
moment o la croyance universelle admettait une science suprieure, il
tait naturel qu'ils se tournassent vers elle pour lui demander, comme
nous l'avons dj dit, tout ce que le monde leur refusait. L'tude et la
pratique de cette science devenant pour eux l'objet d'une constante
proccupation, et l'instinct de l'homme le portant toujours  croire ce
qu'il dsire, ils finissaient par s'absorber dans une ide fixe. Le
caractre sombre et mystrieux des pratiques auxquelles ils se livraient
exaltait leur imagination, et ils s'levaient, par degrs,  une sorte
d'tat extatique. Ils acquraient le fanatisme et la conviction de leur
erreur; le rve finissait par dominer la raison, en un mot, ils avaient
la folie de la sorcellerie. Les drogues dont ils faisaient usage
ajoutaient encore  cet tat d'excitation naturelle, et, en ce qui
touche les faits relatifs au sabbat, nous citerons quelques exemples
concluants.

Laissant ici de ct le bouillon de couleuvres; de crapauds et de
limaille de cloches et toutes les recettes dont nous avons parl plus
haut, nous constaterons, d'aprs des tmoignages irrcusables, que les
sorciers pour se rendre au sabbat pratiquaient rellement sur diverses
parties de leur corps une onction magique, c'est--dire qu'ils se
frottaient avec diffrentes drogues, et qu'ils usaient de certains
breuvages. Lucien et Apule parlent de cette onction, que pratiquaient
galement les initis aux mystres de l'antre de Trophonius. Or, quand
on trouve dans Porta, dans Cardan et dans quelques autres mdecins et
philosophes naturalistes du moyen ge ou de la renaissance, l'indication
des drogues que l'on employait  cet usage, on comprend le sabbat. Ces
drogues, c'tait le _stramonium_ dont la racine cause un dlire
accompagn d'un sommeil profond; le _solanum somniferum_, la jusquiame
et l'opium. Ds ce moment, la vision s'explique. Le sorcier, aprs
l'onction magique ou l'usage des boissons prescrites par son art, tombe
dans un sommeil fbrile, travers de rves terribles, riants,
voluptueux. Les ides qui l'ont occup, possd dans l'tat de veille,
se pressent en foule dans son esprit, et le sommeil ralise pour lui
tous ses dsirs, toutes ses esprances. Il y a l sans doute encore un
mystre profond, mais ce mystre du moins est dans les lois ordinaires
de la nature; et des esprits srieux et positifs l'avaient dj constat
au moment mme o les croyances  la sorcellerie rgnaient dans toute
leur puissance. En 1545, les mdecins du pape Jules III voulurent
prouver sur une femme attaque d'une maladie nerveuse l'effet d'une
pommade trouve chez un sorcier; elle dormit pendant trente-six heures
de suite. Lorsqu'on parvint  la rveiller, elle se plaignit qu'on
l'arrachait aux embrassements d'un beau jeune homme; elle raconta une
foule d'hallucinations tranges, et le mdecin n'hsita point 
attribuer  l'effet naturel des drogues ce qu'elle attribuait 
l'onction magique. Une exprience du mme genre fut faite  Florence au
commencement du XVIIe sicle. On conduisit un jour devant un juge une
femme qui s'accusait elle-mme d'tre sorcire. Le juge, qui tait un
homme de bon sens, ne reut cette accusation qu'avec beaucoup de
dfiance; et fit des reprsentations  la sorcire; mais celle-ci qui
tenait  prouver son talent, dt la mort s'ensuivre, dclara qu'elle
irait au sabbat le soir mme si on voulait la laisser retourner chez
elle et pratiquer l'onction. Le magistrat y consentit. Elle se frotta de
ses drogues, et s'endormit sur-le-champ; alors on l'attacha sur un lit,
on la piqua, on lui fit de lgres brlures, ce qui ne l'empcha point
de dormir pendant vingt-quatre heures, et le lendemain en s'veillant,
elle raconta avec le plus grand dtail tout ce qu'elle avait vu au
sabbat, en ajoutant que le diable l'avait pique et brle. On lui dit
alors ce qui s'tait pass, mais il fut impossible de la dtromper, et
malgr cet enttement on la renvoya saine et sauve. Gassendi essaya sur
un paysan l'effet d'une pommade analogue compose de jusquiame et
d'opium; le paysan s'endormit d'un sommeil profond, et  son rveil il
fit la description d'une assemble merveilleuse  laquelle il avait
assist.

Ce qui se passait pour le sabbat, se passait galement pour les
lycanthropes. Certains individus s'imaginrent qu'ils avaient le pouvoir
de se transformer en loup, et l'on en vit qui dans cette ide marchaient
 quatre pattes et cherchaient  imiter le cri de cette bte fauve. Un
de ces hommes encore fort jeune, dit Walter Scott, fut mis en jugement 
Besanon. Il dclara qu'il tait le serviteur ou le piqueur du seigneur
de la fort, ainsi qu'il nommait son matre, qu'on jugea tre le diable.
Par le pouvoir de ce matre, il tait transform en loup, prenait le
caractre de cet animal, et se voyait accompagn dans ses courses par un
loup de plus grande taille, qu'il supposait tre le seigneur de la fort
lui-mme. Ces loups dvastaient les troupeaux et gorgeaient les chiens
qui les dfendaient. Si l'un ne voyait pas l'autre, il hurlait  la
manire des loups pour inviter son camarade  venir partager sa proie;
et si celui-ci n'arrivait pas  ce signal, le premier enterrait cette
proie aussi bien qu'il le pouvait. Ce malheureux croyait
trs-sincrement  ce rcit, et les juges qui l'interrogrent le firent
brler, en toute scurit de conscience, aprs l'avoir fait condamner
sur sa propre dposition. En 1498, le parlement de Paris s'tait montr
beaucoup plus raisonnable en cassant un arrt rendu par le lieutenant
criminel d'Angers contre un habitant de Maumusson, prs Nantes, qui
prtendait avoir err pendant plusieurs annes sous la forme d'un loup,
et en envoyant ce pauvre diable  l'hpital Saint-Germain des Prs o il
fut trait comme maniaque.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les faits de ce genre. Les
nombreuses tudes auxquelles les philosophes et les mdecins[3] se sont
livrs de notre temps ne laissent aucun doute sur la puissance avec
laquelle le rve, dans l'extase, l'hallucination et la folie, prend les
apparences de la ralit, et combien les illusions de l'esprit
ragissent sur les illusions des sens. On voit ds lors comment une
foule d'aventures plus ou moins extraordinaires, n'taient en ralit
que des hallucinations, des ides fixes, transformes par l'imagination
de certains hommes en faits apparents et tangibles. Qu'on admette
ensuite la contagion de l'hallucination, contagion qui n'est pas moins
irrcusable que les effets de l'hallucination elle-mme, qu'on fasse en
mme temps la part des phnomnes naturels que la science n'avait point
encore constats ou vrifis, et l'on comprendra avec quelle facilit
les erreurs les plus tranges ont pu s'accrditer.

[Footnote 3: Voy. Brierre de Boismont, _Des hallucinations_. Paris,
1845, in-8.]




XXI.

De quelques hommes clbres accuss de sorcellerie.--Virgile, Roger
Bacon, Albert le Grand, les papes.--Raction contre la sorcellerie,
provoque par le procs de Jeanne d'Arc.


Contagieuse comme l'hallucination, la crdulit qui transformait en
oeuvres magiques les faits les plus simples, transformait galement en
sorciers les hommes qui par leur gnie ou leur science s'levaient
au-dessus du vulgaire. Orphe, Amphion, Zoroastre, Pythagore,
Dmocrite, Socrate, Aristote, Numa Pompilius, dans l'antiquit paenne,
sont rputs sorciers. On disait mme que ce dernier, pour rdiger ses
lois, avait recours  l'hydromancie, et qu' l'aide de conjurations
magiques, il en avait fait apparatre tous les articles dans un baquet
d'eau qui en refltait le texte comme un miroir. Cham et Mose furent
galement regards comme des magiciens. Jsus-Christ lui-mme fut trait
de magicien par les ennemis de sa divinit, qui allrent jusqu' dire
que, pour oprer ses miracles, il consultait les heures astrologiques.
Apollonius de Tyane, Simon, Porphyre, Jamblique, jouirent dans les
premiers sicles de notre re d'une immense rputation  cause des
prodiges qu'on leur attribuait. Quelques Pres de l'glise mme, avant
que la foi n'et touch leur coeur, approchrent leurs lvres, disent
les hagiographes, de ces sources empoisonnes. Saint Cyprien d'Antioche
entre autres, voulut s'initier aux sciences infernales; mais convaincu
bientt de la faiblesse des dmons il se dgota de son art; et comme il
faisait des reproches au diable de son impuissance, celui-ci le renversa
par terre et s'effora de le tuer[4].

[Footnote 4: Voy. pour plus amples dtails, dom Remi Cellier, _Histoire
des auteurs ecclsiastiques_, t. IV, p. 89.]

Virgile compltement dfigur tait devenu un petit homme bossu et laid,
qui s'occupait de toute autre chose que de vers, et qui n'avait plus
gure de commun avec le divin pote que de porter le mme nom, d'avoir
demeur  Rome et d'tre enterr aux environs de Naples. Ce no-Virgile,
trs-souvent cit dans les romans de chevalerie, appliquait
principalement sa science infernale  la mcanique,  l'architecture,
aux beaux-arts. En se transformant il tait rest artiste; car on sait
qu'il fit une lampe inextinguible, un pont trs-long qui se soutenait
sans arches, en un mot un vritable pont suspendu, une tte d'airain qui
annonait l'avenir, une mouche du mme mtal qui dbarrassait les
maisons des vritables mouches, un oeuf sur lequel tait btie une ville
entire qui s'croulait quand on remuait l'oeuf, et l'instant d'aprs se
rebtissait d'elle-mme, etc.

L'une des priodes les plus curieuses de l'histoire des sciences
occultes est, sans contredit, l'poque qui s'tend du Ier au IIIe sicle
de notre re. Une transformation profonde s'opre dans l'esprit des
paens eux-mmes, de ceux que n'a point encore touchs la lumire de la
religion nouvelle. Cette voix mystrieuse, qui courait le long des rives
de la mer ge: _Le grand Pan est mort_, semble annoncer qu'un ge
nouveau va commencer pour le monde; aux antiques lgendes du paganisme,
s'ajoutent des lgendes philosophiques et populaires qui sont comme la
source des traditions merveilleuses du moyen ge. Une foule d'illumins
rclament pour eux-mmes le pouvoir qui chappe aux dieux dtrns de
l'Olympe. Les enchanteurs, les devins, les sorciers, ont de nombreux
prcurseurs. La magie s'allie encore avec la philosophie et la science
antiques, en mme temps qu'elle cherche  opposer ses mensonges aux
miracles de la foi nouvelle. Deux hommes, au premier sicle de notre
re, reprsentent cette double tendance, nous avons nomm Apollonius de
Tyane et Simon le Magicien.

Simon, contemporain des aptres, avait achet  Tyr une femme perdue,
nomme Hlne; il disait que cette femme tait la cratrice des anges,
qu'elle tait descendue sur la terre en passant de ciel en ciel; que
quant  lui, il n'avait que la figure de l'homme, qu'il tait le vrai
Messie, et pour sduire les peuples, il opposait aux miracles du Christ
des enchantements et des sortilges. Il se vantait de pouvoir rappeler
des enfers les mes des prophtes, de voler  travers les airs; il
disait qu'il s'tait envelopp dans le feu, qu'il se confondait avec cet
lment et ne pouvait en tre consum. Il avait, disait-il, anim, fait
mouvoir et parler des statues, chang des pierres en pains; il se
rendait invisible  volont, passait  travers les rochers, et les
creusait sans employer autre chose que des mots. Il faisait natre tout
 coup des arbres chargs de fleurs et de fruits, prenait la forme de
divers animaux, et changeait de visage sans qu'il ft possible de le
reconnatre. Il racontait que sa mre l'ayant un jour envoy dans les
champs faire la moisson, il avait ordonn  sa faucille de moissonner
toute seule et qu'elle avait fait plus de besogne que dix ouvriers
ensemble. La foule, toujours crdule, toujours facile  tromper,
acceptait sans contrle ces rcits merveilleux, et on racontait qu'un
jour il avait dit  Nron: Faites-moi dcapiter, et dans trois jours je
ressusciterai. Nron, qui aimait le sang, voulut tenter l'exprience;
mais Simon se fit remplacer par un blier sous forme humaine, et trois
jours aprs, il se montra comme s'il tait ressuscit. Quelques Pres de
l'glise racontent que Simon tant  Rome, sous l'empereur Nron,
entreprit de voler et de monter au ciel et qu'en effet il vola pendant
quelques moments; mais que les aptres saint Pierre et saint Paul,
s'tant mis en prire, le magicien fut prcipit et mourut de sa chute,
ce qui n'empcha point, vers l'an 150, le peuple romain de lui lever
une statue contrairement aux lois de l'empire qui condamnaient la magie
et punissaient svrement ceux qui s'adonnaient  ses pratiques.

Apollonius de Tyane n'avait point eu, comme Simon, connaissance de la
vraie foi. C'tait un philosophe pythagoricien, originaire de Tyane,
ville de Cappadoce. Aprs avoir pratique toutes les austrits de la
secte pythagoricienne, il entreprit de longs voyages, visita Babylone,
Taxella, capitale des Indes, et acquit, dans le cours de ses
prgrinations, une renomme si grande, qu' son entre  phse tous
les artisans quittrent leurs travaux, pour le voir. Ce nuage fatidique,
qui couronnait, dans ces ges reculs tous les hommes suprieurs, ne
tarda point  l'environner d'une aurole blouissante, et il fut
considr par le peuple comme le plus puissant des magiciens. En effet,
Philostrate qui nous a transmis sa vie, raconte de lui des merveilles
surprenantes. Il comprenait le langage des animaux, et traduisait avec
la plus grande facilit les prsages annoncs par les cris des oiseaux.
Il interprtait galement les songes. Pendant un sjour assez long qu'il
fit  Syracuse, une femme mit au monde un enfant  trois ttes. Ces
monstruosits humaines faisaient toujours alors une sensation trs-vive.
Tous ceux qui expliquaient les prodiges furent consults; mais leur
science fut impuissante. Apollonius n'eut qu' jeter les yeux sur
l'enfant pour expliquer le phnomne. Les trois ttes signifiaient les
trois prtendants  l'empire, Galba, Othon et Vitellius. Un dmon, d'un
caractre mchant et dissimul, tant entr dans le corps d'un jeune
garon, Apollonius l'en chassa en lui adressant une lettre pleine de
menaces. Une autre fois il gurit un tueur de lions qui avait t
bless  la cuisse, en combattant un de ces animaux, par la seule
apposition des mains sur le membre bless. Il enseignait aux femmes 
enfanter sans douleurs, en cachant sous leurs vtements un livre
vivant. Il leur enseignait galement  prserver leurs enfants de
l'intemprance en leur faisant manger des oeufs de hibou avant qu'ils
aient bu de vin.

Apollonius tait tout  la fois devin et ncromancien. A Pergame, sur
les ruines de Troie, il passa la nuit sur le tombeau d'Achille, et par
le moyen d'un sortilge, qu'il avait appris dans l'Inde, il voqua l'me
du hros, et eut avec cette me une trs-longue conversation. A phse,
il annona l'approche d'une peste et d'un tremblement de terre; il se
trouvait encore dans cette ville au moment mme de la mort de Domitien,
et l'on raconte qu'il s'arrta tout  coup au milieu d'une discussion
publique, et s'cria: C'est bien fait! Stphanus, courage, tue le
tyran. Ensuite, aprs un moment de silence, il reprit: Le tyran est
mort, il est tu en ce moment mme.

Apollonius n'tait pas moins habile dans la pratique de cette mdecine
merveilleuse qui gurissait avec des mots. Dans la ville de Tarse, un
chien enrag avait mordu un jeune homme, et celui-ci s'tait mis  faire
comme les chiens,  aboyer et  marcher  quatre pattes. La famille du
jeune homme tait dsespre de cet accident, et sur la grande
rputation d'Apollonius, elle le pria de gurir cette maladie trange.
Celui-ci demanda o tait le chien, on lui dit qu'il se tenait
ordinairement auprs d'une fontaine, et que l, toujours altr et
n'osant jamais boire, on le voyait s'agiter sans cesse avec des
mouvements convulsifs. Qu'on me l'amne, dit le magicien. L'ordre fut
excut; le chien en voyant Apollonius, s'approcha de lui dans
l'attitude d'un suppliant et avec des gmissements. Celui-ci le caressa
et, se faisant amener le jeune homme qui avait t mordu, il ordonna 
l'animal de lcher la plaie qu'il avait faite. La gurison fut
instantane. Quant au chien, il le conduisit sur le bord du fleuve qui
traversait la ville, et lui ordonna de le passer  la nage. Le chien,
toujours docile, obit encore, et quand il eut touch l'autre rive, il
se mit  courir,  aboyer, a redresser les oreilles et  remuer la
queue, car il tait joyeux de se sentir guri.

Nous avons insist sur ces dtails parce que Simon le Magicien et
Apollonius sont clbres entre tous les faiseurs de prodiges, et que
tous deux, au seuil mme du moyen ge, sont comme le type et la souche
originelle de cette double race qui se perptue  travers les lgendes,
l'une s'adressant, comme Simon, au gnie du mal, pour faire le mal;
l'autre, comme Apollonius, cherchant dans une science suprieure le
pouvoir d'adoucir les maux de l'humanit, et d'tendre la puissance de
l'homme au del des limites imposes  sa faiblesse; en un mot, le
sorcier et l'enchanteur.

Pour puiser la liste de tous les hommes clbres, il faudrait pour
ainsi dire citer les noms de tous ceux qui, dans les arts, la mdecine,
les sciences, la philosophie, ont fait faire au moyen ge quelques
progrs  l'esprit humain. Ce qui contribua puissamment  corroborer
cette croyance, c'est que les sciences comme les arts technologiques
s'envelopprent toujours,  ces poques de tnbres, d'un certain
mystre; que leurs formules taient considres comme des secrets, et
que souvent on ne les communiquait qu' un petit nombre d'initis, ce
qui sans aucun doute fit perdre une foule de dcouvertes prcieuses.
L'illustre Roger Bacon ne parut  la plupart de ses contemporains qu'un
sorcier vulgaire. Il en fut de mme des encyclopdistes Thomas d'Aquin,
Albert le Grand, Raymond Lulle, car on ne pouvait comprendre qu'un homme
parvnt sans le secours du diable  embrasser l'universalit des
connaissances humaines.

On voit par le grand nom de saint Thomas, que les thologiens n'taient
pas plus pargns que les savants, et les papes  leur tour furent
accuss comme les thologiens. Ces papes sont Sylvestre II, Benot IX,
Jean XX, Jean XXI, Grgoire VII, et Lon III, six en tout. Les
communications que Sylvestre II (Gerbert) avait eues avec les Arabes, et
les connaissances qu'il leur devait, attirrent sur lui les soupons les
plus absurdes, et on alla jusqu' l'accuser de ne s'tre lev  la
papaut qu'en se vendant au diable, en un mot d'avoir chang son me
pour la tiare. Des reproches du mme genre furent adresss  Grgoire
VII, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ces reproches ont fait le
sujet d'un livre crit par un grand dignitaire de l'glise, le cardinal
Beno.

Toutes les absurdits que peut rver une imagination en dlire sont
entasses dans les biographies lgendaires des prtendus sorciers, et
nous recommandons aux personnes curieuses du fantastique l'histoire du
docteur Faust, de ce mme Faust que le gnie de Goethe devait emprunter
aux dmonographes, pour en faire un des types les plus grandioses de la
posie moderne. Fils d'un paysan des environs de Weimar, Jean Faust, n
au commencement du XVIe sicle, aprs avoir tudi la thologie et la
mdecine, se livra exclusivement  la magie, et devint pour les
Allemands l'idal du sorcier. Faust, qui excellait  conjurer le diable,
avait asservi  ses ordres, par un pacte de vingt-quatre ans, un dmon
nomm Mphistophls. A l'aide de ce dmon, il descendit aux enfers,
parcourut les sphres clestes et toutes les rgions du monde
sublunaire. Il eut un commerce de galanterie avec Hlne, femme de
Mnlas, qu'il avait rappele de l'autre monde pour s'assurer de sa
beaut. Il fit apparatre Alexandre le Grand devant Charles-Quint, et
pour terminer convenablement son infernale existence, il eut 
l'expiration de son pacte le cou tordu par le diable[5].

[Footnote 5: Voy. l'_Histoire prodigieuse et lamentable du docteur Faust
avec sa mort espouvantable_. Paris; 1603, pet. in-12.]

La plus clbre comme la plus cruelle de ces accusations de magie est
sans contredit celle qui fut porte contre Jeanne d'Arc, ce miracle
vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble
grandir encore chaque jour  la distance des sicles, et qui
reprsentera dsormais pour tous les ges, comme pour tous les peuples,
le symbole de l'hrosme lev par la foi  son dernier degr de
puissance. Les dtails du procs de cette sainte et noble fille sont
trop connus pour qu'il soit besoin de les rapporter ici, mme en ce qui
se rattache directement  notre sujet. Mais ce que nous tenons 
constater, ce que personne jusqu'ici n'a remarqu, c'est que de ce
procs date en France et en Europe une re nouvelle dans l'histoire de
la sorcellerie; le doute se manifeste pour la premire fois. L'vidente
absurdit des reproches dont Jeanne fut l'objet, la grandeur de sa
raison quand elle rfuta ces calomnies grossires, son amour du pays et
sa foi, dmontrrent  tous les esprits qui gardaient quelque notion du
bon sens qu'il tait possible dans ce monde de faire de grandes choses
sans l'intervention du diable. Les crivains qui s'efforcrent de la
justifier du reproche d'avoir t sorcire, en arrivrent ncessairement
 se demander ce que c'tait que la sorcellerie, et tandis que, d'un
ct, il y avait une vritable recrudescence de crdulit, de l'autre il
se formait une cole investigatrice qui devait aboutir au remarquable
livre de Naud, _Apologie des grands hommes accuss de magie_, mais il
s'coula prs de quinze sicles,  dater de notre re, avant que cette
cole se ft forme; et si en demandant plus haut ce qu'avait fait la
raison, nous avons pu dire justement qu'elle s'tait incline, nous
pouvons dire ici plus justement encore qu'elle avait abdiqu
compltement.




XXII.

Dispositions diverses de la lgislation, relatives  la
sorcellerie.--Lois romaines.--Lois barbares.--Lois
ecclsiastiques.--Influence des hrsies du XIIe et du XIIIe sicle sur
la dmonologie.--La sorcellerie est dvolue  l'inquisition.


On conoit que, du moment o certains hommes taient investis par la
tradition universelle d'un pouvoir aussi grand, et surtout aussi
malfaisant que celui des sorciers, la socit se soit crue srieusement
menace, et qu'elle ait pris, pour se dfendre, les plus grandes
prcautions. On conoit galement que l'glise, outrage dans sa foi, se
soit arme d'une rprobation svre. Cette rprobation tait lgitime;
mais comme en semblable matire, les dlits taient le plus souvent
imaginaires, la rpression atteignit une foule de victimes innocentes,
et les chtiments furent presque toujours d'une effroyable rigueur.

L'antiquit elle-mme avait compris le danger qui pouvait rsulter d'une
science tnbreuse dont le but tait de changer l'ordre ternel de la
nature; elle avait reconnu que les malfices et les philtres cachaient
souvent de vritables empoisonnements; que ceux qui,  ct des oracles
et des prtres, se mlaient de prdire l'avenir par l'vocation des
morts n'taient que des charlatans qui cherchaient des dupes; et tout en
admettant une espce de magie, moiti scientifique, moiti religieuse,
elle poursuivit avec svrit les adeptes des sciences occultes, qu'on
dsignait alors sous le nom de mathmaticiens. Une loi de Constantin,
promulgue en 321, tablit nettement la distinction entre les deux
sciences, en admettant que certains magiciens peuvent rendre de
vritables services, gurir les maladies, conjurer les vents, et que,
dans ce cas, il faut les laisser faire; mais bientt Constance frappa
d'une mme rprobation tous les adeptes des sciences occultes. Il leur
imposa un _silence ternel_, et par une loi promulgue en 358, il
condamna les magiciens et les Chaldens  tre dchirs avec des ongles
de fer. Les codes barbares les proscrivirent galement, et le chapitre
LXVII de la loi salique porte que les sorcires qui dvoreront des
hommes seront condamnes  huit mille deniers d'amende.

Les Pres de l'glise, persuads que la magie tait l'hritire directe
des rites et des impurets du paganisme, se montrrent aussi pour elle
d'une grande svrit. Les conciles d'Ancyre et de Laodice frapprent
les sciences occultes d'anathmes, mais en punissant seulement par la
pnitence et des peines spirituelles ceux qui se livraient  des
malfices. Ds ce moment, la lgislation civile et religieuse fut
nettement tablie, et la pnalit seule se modifia suivant les temps.
Charlemagne, dans ses Capitulaires, s'inspirant des lois romaines, des
lois barbares, des canons des conciles, dclara les magiciens des hommes
excrables. Jusqu'au XIIIe sicle, les condamnations furent peu
nombreuses, et beaucoup moins svres qu'elles ne l'ont t depuis.
Charlemagne, tout en ordonnant qu'on se saist des sorciers, ne veut pas
qu'on les fasse prir, et il recommande seulement qu'on les tienne en
prison, afin qu'ils s'amendent. On voit mme, en 936, le pape dclarer
solennellement que, quoique les devins, les enchanteresses et les
sorciers soient condamns  mort par l'ancienne loi, les juges
ecclsiastiques doivent cependant leur sauver la vie, pour qu'ils
puissent faire pnitence. Cette indulgence, trois sicles plus tard, fit
place  la plus inexorable svrit.

Jusqu' la fin du XIIe sicle, les hrsies, en France, avaient t
avant tout philosophiques; mais,  cette poque, elles s'imprgnrent
d'une foule de superstitions, qui semblent en certains points reproduire
les doctrines orientales. Les vaudois et les albigeois, qui furent
considrs comme les descendants directs des manichens, admettaient
comme eux l'existence de deux principes, entirement indpendants, qui
se partageaient le gouvernement du monde. Bardesanes, Mans,
Priscillien, semblaient renatre dans les sectes que nous venons de
nommer. Ces sectes, en levant le diable jusqu' l'ide de cause, en
firent le vice-roi tout-puissant de ce monde; elles partagrent leurs
adorations, et l'importance que prit alors la sorcellerie fut une
consquence de leurs doctrines. L'glise, qui retrouvait l d'antiques
erreurs, s'arma d'une rigueur nouvelle. Elle enveloppa dans une mme
proscription les hrtiques et les sorciers, et pour punir des crimes
qui remontaient jusqu' Dieu, on recourut aux supplices que Dieu
lui-mme imposait aux rprouvs: on brla ceux que l'on regardait comme
coupables d'hrsie et de sorcellerie. Une juridiction nouvelle, celle
de l'inquisition, fut institue pour connatre de ces crimes, et une
bulle du pape Innocent VIII signala les sorciers  la svrit des
inquisiteurs. Nous avons appris, dit cette bulle, qu'un grand nombre de
personnes des deux sexes ne craignent pas d'entrer en communication avec
le diable, et que par leurs sorcelleries elles frappent galement les
hommes et les animaux, rendent les mariages striles, font prir les
enfants des femmes et les petits des bestiaux, fltrissent les bls, les
jardins, les fruits et l'herbe des pturages. Par ces motifs, les
inquisiteurs furent arms de pouvoirs extraordinaires. Les juges civils
les secondrent dans l'oeuvre de la rpression. Les bchers
s'allumrent, et les sorciers, ou ceux que l'on regardait comme tels,
furent immols par centaines. Dj, ds les premiers sicles de notre
re, le juif Philon avait dit que leur mort ne doit pas tre diffre
d'un instant; qu'il faut les tuer, comme on crase les serpents, les
scorpions, et autres btes venimeuses, avant qu'elles aient fait un
mouvement pour mordre. Le moyen ge suivit  la lettre cette
recommandation cruelle, et quand Voltaire dit qu'on a brl en Europe
plus de cent mille sorciers, il est sans aucun doute rest bien
au-dessous du chiffre vritable.




XXIII.

Procs de sorcellerie au XIVe et au XVe sicle.--Affaire des vaudois
d'Arras.--Contradiction explique par une absurdit.


Au XIVe et au XVe sicle, on voit les procs de sorcellerie se
multiplier d'une manire extraordinaire, principalement en Espagne et en
Italie. Les accuss appartiennent  toutes les classes de la socit,
aux plus claires comme aux plus ignorantes, et les membres du clerg
ne sont pas mme pargns.

Pierre d'Albano, crivain italien et savant fort distingu, fut accus
d'avoir appris les sept arts libraux par le secours de sept dmons. On
voulut le convaincre d'avoir enferm ces sept dmons dans une grosse
bouteille qu'on trouva chez lui remplie d'une mixtion de sept drogues
diffrentes. Il fut mis en prison  l'ge de quatre-vingts ans; on lui
fit son procs, mais il mourut avant le jugement; et comme il n'avait
point t condamn, on l'enterra d'abord dans l'glise Saint-Antoine de
Padoue. Bientt les inquisiteurs le firent dterrer, et, par leur ordre,
on brla ses os dans la grande place.

En 1453, le prieur de Saint-Germain en Laye, Guillaume deline, docteur
en thologie, fut accus de s'tre donn au dmon dans l'intention de
possder une femme dont il tait vivement pris, et de s'tre trouv
souvent au sabbat. La sentence fut prononce  vreux; mais protg
qu'il tait par sa qualit de prtre, il en fut quitte pour une prison
perptuelle, et le pain et l'eau pour toute nourriture.

Ce fut surtout dans les procs intents aux vaudois que se rvlrent en
France la sottise et la cruaut des lois, la crdulit des juges et la
perversit de certains hommes qui exploitaient dans un intrt de
vengeance et de fortune l'ignorance et la mchancet de leurs
contemporains. Les vaudois du XVe sicle sont mentionns pour la
premire fois dans une bulle du pape Eugne IV donne  Florence le 10
avril 1439. Eugne accuse Amde VIII, duc de Savoie, que le concile de
Ble venait d'lire pape, aprs l'avoir dpos lui-mme, de s'tre
laiss sduire par des _sorciers, frangules, straganes_ ou _vaudois_, et
de s'tre servi de leur aide pour l'excution de ses coupables projets.
Voici ce que dit Monstrelet:

Le duc, le prince et l'ouvrier de toute cette nphande oeuvre a est ce
trs desloyal Sathan Asmodus, jadis duc de Savoye, lequel j pi a ces
choses prmedictes en son couraige et a est acertn de plusieurs
fauches pronostications et sorceries de plusieurs inexccrs et maulditz
hommes et femmes, lesquelz ont dlaiss leur Sauveur derrire et se sont
convertiz aprez Sathan, sduitz par illusion de dyables, lesquelz en
commun langage sont nommes sorceries, frangules, straganes ou
_vaudoyses_, desquelz on dit en avoir grant foison en son pays. Et par
telles gens, j pass aulcuns ans, a est sduyt tellement que affin que
il peust esleue estre ung chief monstrueux et difforme en l'glise de
Dieu, il print ung habit de hermite, etc.

Les accusations de vaudrerie se multiplirent bientt avec une extrme
rapidit, principalement au nord de la France, en Flandre et en
Picardie. Dans un chapitre gnral des frres prcheurs tenu  Langres
en 1459, un nomm Robinet de Vaulx, natif de Hbuterne, en Artois,
condamn au feu comme vaudois ou sorcier, car les deux noms taient
synonymes, signala un grand nombre de personnes comme coupables du mme
dlit. De nouvelles arrestations furent faites, et les vicaires de
l'vque d'Arras, voyant que le nombre des accuss augmentait dans une
proportion effrayante, et de plus que les faits taient loin d'tre
prouvs, furent d'avis d'abandonner les poursuites. Jacques Dubois,
docteur en thologie, et l'vque Jean Faulconnier, soutinrent au
contraire la culpabilit, et prtendirent que aussitt qu'un homme
estoit print, et accus pour ladicte vaulderie, on ne les debvoit aider
ny secourir, l'eust pre, mre, frre ou quelque autre proche parent ou
amy, sous peine d'estre prins pour vaudois. Ces doctrines prvalurent.
La piti fut interdite; on nomma des commissions composes de clercs, de
moines et de jurisconsultes, on amena les accuss, la tte couverte
d'une mitre, sur un chafaud au milieu de la cour du palais piscopal;
et l, l'inquisiteur Pierre Broussard leur reprocha d'avoir assist au
sabbat. On les soumit ensuite  la torture, et quand on leur demanda si
les faits allgus contre eux taient rels: vaincus par la douleur, ils
rpondirent que oui. Peu de jours aprs on les brla, et tous, en
mourant, protestrent de leur innocence. L'anne suivante, en 1460, de
nouvelles excutions eurent lieu. Mais en 1461 le nouvel vque, Jean
Geoffroy, qui pendant toutes ces scnes lugubres avait t absent de sa
ville piscopale, y revint enfin pour mettre un terme  ces cruauts; il
dsapprouva vivement la conduite des juges; le parlement s'intressa
dans l'affaire; on relcha les prtendus vaudois qui se trouvaient
encore en prison, et trente ans plus tard, le 10 juillet 1491, la
mmoire des malheureuses victimes de cette odieuse perscution fut
solennellement rhabilite au lieu mme o elles avaient subi le dernier
supplice[6].

[Footnote 6: F. Bourquelot. _Les vaudois au XVe sicle_, in-8 de 32
pages.]

Ici se prsente naturellement cette question qui ressort de la nature
mme des accusations dont les sorciers taient l'objet: comment des
hommes qui avaient asservi les lments, qui se transportaient par les
airs avec la rapidit de la pense, et dont le diable lui-mme s'tait
fait l'esclave complaisant, comment de pareils hommes pouvaient-ils se
laisser prendre, ou comment une fois pris n'chappaient-ils point  la
prison, et par cela mme au supplice? Il y avait l, pour ceux qui
croyaient au pouvoir des sorciers, un fait embarrassant; mais le moyen
ge avait toujours une rponse prte pour toutes les absurdits, et les
juges aussi bien que la foule ignorante taient persuads que du moment
o le sorcier se trouvait dans les mains de la justice, le diable
l'abandonnait aussitt; qu'il pouvait bien, pendant la dure du procs,
lui donner quelques conseils, mais qu'il tait tout  fait impuissant 
le sauver. L'absurdit de l'accusation se trouvait ainsi sauvegarde par
une absurdit nouvelle.




XXIV.

La sorcellerie au XVIe sicle.--Scepticisme et crdulit de cette
poque.--Les diableries de Luther.--Poursuites nombreuses.--Causes de
ces poursuites.--Interrogatoires, aveux et supplices.--Sorciers emports
par le diable.


Le XVIe sicle, que l'on est convenu de regarder comme une poque
d'affranchissement pour l'esprit humain, se montra, en ce qui touche les
sciences occultes, plus crdule et aussi cruel que les sicles
prcdents. Le nombre des sorciers s'accrut par toute l'Europe dans une
proportion considrable; et les traits de sorcellerie et de dmonologie
qui furent  cette date publis dans toutes les langues et chez tous les
peuples de la chrtient, contriburent  fortifier encore les erreurs
populaires, chez les catholiques aussi bien que chez les rforms.

La plupart des prdicateurs institus aprs l'adoption des doctrines de
Luther taient en gnral des hommes dpourvus d'instruction, des
artisans trangers  toute espce de science et de littrature. Au lieu
de combattre la sorcellerie, ils contriburent encore  la propager dans
les sectes nouvelles, et Luther lui-mme leur donna l'exemple. Les
sympathies de l'orgueil et de la rvolte rapprochent le dmon et le
rformateur, et pour le moine de Worms il semble que le monde ne soit
qu'une immense diablerie: il tient avec le diable des confrences
thologiques; et il arriva mme un jour que Luther, ne sachant que
rpondre aux arguties de son adversaire, lui lana,  dfaut de
raisonnements et de textes, son critoire  la figure; on montra
longtemps dans la chambre clbre de la Wartbourg une large tache
d'encre qui rappelait la dispute. Dans ce grand sicle du scepticisme,
qui est aussi le grand sicle de la crdulit, Satan se relve de son
antique dchance, et il vient d'un souffle puissant teindre les lueurs
tremblantes de la raison, comme autrefois il teignait les lampes dans
le clotre de Cteaux.

Ainsi qu'au temps de Salvien, le diable est partout avec son cortge de
sorciers. Au nord et au midi, en Italie, en Espagne, en France, en
Angleterre, la ronde chevele du sabbat emporte dans son tourbillon
fantastique les adorateurs de Satan. Les bchers brident sans
s'teindre. En quelques annes, le seul lectorat de Trves vit prir
plus de six mille de ses habitants. En Angleterre, un enfant de cinq ans
fut accus de tourmenter ceux que lui dsignaient les initis, et des
gens qui s'imaginaient avoir t mordus par lui montraient sur leur
corps les marques de ses dents. Les animaux mmes ne furent point
pargns, et l'on pendit un chien pour crime de sorcellerie.

En France, la perscution fut incessante et sans misricorde. Pierre de
Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller d'tat
pour avoir envoy  la mort, dans le pays de Labourd, environ cinq cents
malheureux, qui furent tous brls. Un conseiller du duch de Lorraine,
Nicolas Rmi, dit avec un certain orgueil, en rsumant ses services: Je
compte que depuis quinze ans que je juge  mort en Lorraine, il n'y a
pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoys au supplice par
notre tribunal. Il existait, dit-on,  Paris, sous le rgne de Charles
IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En
1515, cinq cents sorciers furent excuts  Genve dans le cours de
trois mois. Un millier prirent en une anne dans le diocse de Cme,
et, plus tard, dans le mme diocse, on en brla une centaine, terme
moyen, par anne.

A cette triste poque, l'art de reconnatre les sorciers, de les
interroger, de les torturer, de pntrer dans les secrets de leur
science, devint, pour quelques hommes, une spcialit qui leur valut des
honneurs, du pouvoir, de la renomme. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet,
le roi d'Angleterre Jacques II, ont excell dans les questions de
sorcellerie, et l'on conoit que du moment o ces crivains admettaient
la ralit des faits consigns dans leurs livres, ils aient cru
rellement rendre un grand service  la socit et  la religion en
dbarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la souillaient par
leur prsence. On peut en juger par les quinze chefs d'accusation
suivants qui nous ont t conservs par Bodin, et qui tous, selon lui,
mritent une _mort exquise_: 1 Les sorciers renient Dieu; 2 ils le
blasphment; 3 ils adorent le diable; 4 ils lui vouent leurs enfants;
5 ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptiss; 6 ils les
consacrent  Satan ds le ventre de leur mre; 7 ils lui promettent
d'attirer tous ceux qu'ils pourront  son service; 8 ils jurent par le
nom du diable, et s'en font honneur; 9 ils commettent des incestes; 10
ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11 ils se
nourrissent de charognes et de pendus; 12 ils font mourir les gens par
le poison et par les sortilges; 13 ils font crever le btail; 14 ils
font prir les fruits et causent la strilit; 15 enfin ils ont
copulation charnelle avec le diable.

On frmit quand on voit sur quels soupons et sur quelles preuves
impossibles reposent la plupart des procs de sorcellerie. Les juges
voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott
en parlant des crits de de Lancre, son histoire ressemble  la relation
d'une guerre  outrance entre Satan, d'un ct, et les commissaires du
roi de l'autre, attendu, dit le dmonographe, que rien n'est plus propre
 frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une commission
arme de tels pouvoirs. La simple accusation quivalait la plupart du
temps  un arrt de mort, car il tait toujours impossible de prouver
qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une pidmie venait-elle 
clater dans une ville, un orage avait-il ravag la campagne, un paysan
perdait-il ses boeufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens
pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'tait l, pour les haines
et les vengeances, une accusation commode, et c'tait aussi, pour la
cupidit, une source fconde de profit, car, en plusieurs pays, les
biens des condamns taient rpartis, aprs confiscation, non-seulement
entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les
dnonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la crdulit,
peut expliquer le grand nombre des accusations[7]. Le prsident Hnault
rapporte que demandant  La Peyrre, auteur d'une histoire de Gronland,
pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui
rpondit: C'est que le bien de ces prtendus sorciers que l'on fait
mourir est en partie confisqu au profit de ceux qui les condamnent.

[Footnote 7: Voy. _Discours des sorciers_, avec six advis en faict de
sorcellerie, et une instruction pour un juge en semblable matire, par
H. Boguet, grand juge en la terre de Saint-Oyan-de-Joux. Lyon, 1610, 3e
dit.]

Dans les procs pour sortilges, l'audition des tmoins n'tait qu'une
formalit insignifiante, et souvent dangereuse pour ces tmoins
eux-mmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils
manifestaient le moindre doute ou la moindre piti. Les circonstances
les plus futiles taient regardes comme des preuves irrcusables de
culpabilit. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'aprs une croyance
gnrale, Satan, dans les initiations du sabbat, imprimait avec l'ongle
du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des nophytes.
L'un des premiers soins des juges tait de retrouver cette marque sur
les accuss, et il suffisait souvent de la plus lgre cicatrice pour
tre dclar sorcier. L'insensibilit, telle qu'elle existe dans la
catalepsie, et quelquefois mme dans le sommeil; l'extrme abattement du
regard, l'impossibilit de pleurer, taient aussi considrs comme des
tmoignages irrcusables, et les faits les plus simples, traduits en
faits merveilleux, prenaient de suite le caractre du crime. Nous ne
citerons qu'un exemple, tir du dmonographe Boguet, exemple qui nous
dispensera des autres par sa sottise et son atrocit: Un paysan, couch
auprs de sa femme, s'aperut que celle-ci tait compltement immobile.
Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le
souffle mme tait compltement suspendu en elle, lorsqu'il la vit tout
 coup, aux premires clarts du jour, se lever sur son sant, ouvrir de
grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, pouvant, alla de
suite raconter cet vnement  Boguet. Aussitt celui-ci fit emprisonner
la femme, et trouva dans les circonstances racontes par le mari les
lments d'une accusation des plus graves. La pauvre femme eut beau
protester, en attribuant son sommeil et son insensibilit  la fatigue
prouve dans le travail du jour, elle fut condamne et brle.

Ce n'taient pas seulement les hommes, mais les dmons eux-mmes qui
punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcire d'Angleterre,
pressentant sa mort prochaine, dit  ses enfants: Aujourd'hui ma
charrue est parvenue  son dernier sillon. Les diables viendront
chercher mon corps et mon me. Je vous prie donc de prendre ce corps, de
le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bire de
pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes
chanes. Peut-tre la terre ne voudra-t-elle point recevoir ma
dpouille. Cependant quatre jours aprs ma mort, vous me donnerez la
spulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous ferez
dire des messes et rciter des prires. Les enfants excutrent la
volont de leur mre; le corps fut port dans une glise, les prtres
officirent autour du cercueil; mais vers la troisime nuit on entendit
tout  coup un bruit effroyable, les portes du temple furent brises en
morceaux; des hommes d'une figure trange apparurent aussitt; l'un
d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres,
s'avana vers le cercueil, et ordonna  la morte de se lever. Celle-ci
rpondit qu'elle ne le pouvait pas  cause de la chane qui liait son
cercueil. Cette chane sera brise, dit l'inconnu, qui n'tait autre
que le diable. La chane en effet fut brise comme verre; le diable
poussant du pied, le couvercle de la bire, prit la morte par la main et
la conduisit  la porte de l'glise. L un cheval noir, magnifiquement
enharnach, hennissait et battait la terre du pied; le dmon fit asseoir
le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval
partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcire qui criait
et appelait du secours; bientt ses plaintes se perdirent dans la nuit,
et ceux qui furent tmoins de cette trange aventure ne doutrent point
qu'elle ne ft partie pour l'enfer. Les instruments qui servaient aux
malfices des sorciers taient traits avec la mme rigueur que les
sorciers eux-mmes; on brisait leurs anneaux, et on brlait leurs
livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'glise, comme on le
voit par l'exemple de saint Paul, qui brla dans la ville d'phse une
masse considrable de volumes magiques reprsentant une valeur de
cinquante mille livres d'argent.




XXV.

Le licenci Torralba.--Des procs de sorcellerie et de la croyance aux
sorciers depuis le XVIe sicle jusqu' nos jours.


Vous le connaissez tous, ce licenci fameux, car don Quichotte en
parlait avec Sancho lorsque, mont sur Chevillard, il entreprenait de
dtruire l'enchantement qui avait couvert de barbe le menton des dames
du chteau du duc. Souviens-toi, disait le chevalier de la Manche, que
les diables emportrent Torralba dans l'air,  cheval sur un roseau, les
yeux bands; qu'il arriva  Rome en douze heures, o il descendit  la
tour de Nona, qui est une rue de cette ville, d'o il put voir le choc
et la mort du Bourbon, et que, le lendemain matin, il tait dj de
retour  Madrid, o il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Il
raconta aussi qu'tant dans les airs, le diable lui dit d'ouvrir les
yeux, ce qu'ayant fait, il se vit si prs du disque de la lune qu'il
aurait pu la toucher de la main, et qu'il n'osa point tourner ses
regards sur la terre, crainte de s'vanouir.

Clbre entre tous les sorciers de l'Espagne, Torralba a racont
lui-mme sa vie aux inquisiteurs qui furent chargs de le poursuivre, et
nous la raconterons d'aprs lui-mme, parce qu'elle offre dans l'espce
une varit particulire, et qu'elle montre que, si pour de malheureux
hallucins, la sorcellerie tait un rve dangereux, elle pouvait aussi
quelquefois, pour des intrigants habiles, devenir, en dpit des
inquisiteurs eux-mmes, une assez bonne spculation. Le licenci
Torralba naquit dans la ville de Cuena;  quinze ans il fut attach au
Cardinal Soderini. Vers 1501, il fut reu mdecin, et se lia d'amiti
avec un juif nomm Alphonse, qui avait renonc  la loi de Mose pour
celle de Mahomet,  laquelle il renona bientt pour se faire chrtien,
et revenir ensuite par une nouvelle volution  la religion naturelle.
Alphonse fit faire  Torralba la connaissance d'un certain moine
dominicain, nomm frre Pierre, lequel,  son tour, le mit en rapport
avec un esprit lmentaire nomm Zquiel, que nul autre esprit n'galait
dans la connaissance de l'avenir et des choses caches. Zquiel, sur
l'invitation de frre Pierre, apparut sous la figure d'un jeune homme
blanc et blond, vtu d'un habit couleur de chair et d'un surtout noir.
Il dit  Torralba: Je serai  toi pour tout le temps que tu vivras, et
te suivrai partout o tu seras oblig d'aller. Depuis ce temps,
l'esprit tint sa promesse; il apparut  son protg aux diffrents
quartiers de la lune, et lui enseigna les secrets merveilleux propres 
la gurison des maladies. Il lui apprit en mme temps  connatre
l'avenir par l'inspection des mains, ce qui fit au licenci une grande
rputation et le mit en rapport avec les principaux personnages de son
temps. Torralba se trouvait, en 1510,  la cour de Ferdinand le
Catholique, lorsque Zquiel le chargea de dire  ce prince qu'il
recevrait bientt une nouvelle dsagrable. Le lendemain on apprit par
un courrier d'Afrique, la dfaite de l'expdition entreprise contre les
Maures, et la mort de don Garcie de Tolde, fils du duc d'Albe, qui
commandait l'arme espagnole. Une autre fois, Torralba prdit 
l'archevque Ximens de Sisneros, qu'il parviendrait  tre roi, ce qui
se vrifia, au moins quant au fait, puisqu'il fut gouverneur absolu de
toutes les Espagnes et des Indes. En 1513, Torralba, qui se trouvait
alors  Rome, eut envie de voir un de ses amis intimes dont la rsidence
tait Venise. Zquiel, qui connut son dsir, le mena dans cette ville et
le ramena  Rome en si peu de temps que les personnes qui faisaient sa
socit habituelle ne s'aperurent point qu'il leur et manqu.

Le 5 mai 1525, Zquiel dit au licenci que le lendemain la ville de Rome
serait prise par les troupes de l'empereur. Le licenci pria l'esprit de
le conduire dans la capitale du monde chrtien pour tre tmoin de ce
grand vnement. Zquiel y consentit; il remit  son affid un bton
plein de noeuds en lui disant: Ferme les yeux, ne t'effraye pas, prends
ceci dans ta main, et il ne t'arrivera rien de fcheux. Ils se
trouvrent bientt  Rome. C'est  cet vnement que don Quichotte fait
allusion. Aprs avoir assist  toutes les pripties de la prise de
cette ville, ils revinrent  Valladolid en une heure et demie. Torralba
publia tout ce qu'il avait vu, et comme on ne tarda pas  apprendre 
la cour la nouvelle de tous les vnements qui venaient de s'accomplir
en Italie, la rputation du licenci, qui tait alors mdecin de
l'amiral de Castille, se rpandit dans toute l'Espagne, et on le
proclama le plus grand ncromancien, le plus grand sorcier, le plus
habile devin qui et encore exist.

Jusqu' ce moment, Torralba en exploitant habilement les connaissances
surhumaines de son lutin Zquiel, tait parvenu  se faire un nom
clbre,  ramasser de grosses sommes d'argent,  se donner auprs des
grands, importance et crdit. Il n'avait oubli qu'une chose, c'est
qu'il fallait, un jour ou l'autre, compter avec l'inquisition. Aprs
avoir subi une dtention de trois ans dans les prisons du saint-office,
il fut arrt au commencement de l'anne 1528, et, aprs un an
d'information, il fut dcrt que Torralba serait appliqu  la question
autant que son ge et sa qualit pouvaient le permettre, afin de savoir
quelle avait t son intention en recevant et en gardant auprs de lui
l'esprit Zquiel; s'il croyait fermement que ce ft un mauvais ange,
s'il avait fait un pacte pour se le rendre favorable, quel avait t ce
pacte, comment s'tait passe la premire entrevue, si alors, ou depuis
ce jour, il avait employ la conjuration pour l'invoquer, etc. Le
licenci ne s'effraya point, il donna des dtails prcis qui ne
permirent point aux inquisiteurs de douter de l'existence de Zquiel,
et ils suspendirent la condamnation pendant l'espace d'un an, pour se
donner la gloire d'amener  une clatante conversion un sorcier si
fameux. Frre Augustin Barragan, prieur du couvent des dominicains de
Cuena, et Digue Manrique, chanoine de la cathdrale de la mme ville,
furent chargs de prparer la rconciliation de l'accus avec l'glise.
Celui-ci rpondit aux exhortations des deux prtres qu'il se repentait
beaucoup de toutes ses fautes; mais que, quant aux conseils qu'on lui
donnait, de s'interdire toute communication avec l'esprit Zquiel, la
chose n'tait pas en son pouvoir attendu que cet esprit tait beaucoup
plus puissant que lui; que du reste il consentait  ne plus l'appeler,
et qu'il s'engageait  n'couter  l'avenir aucune de ses propositions.
Les inquisiteurs se contentrent de la rponse, et l'amiral de Castille
aidant, le licenci fut bientt mis en libert. Le procs de Torralba
fut longtemps clbre en Espagne o Zquiel est encore populaire, et un
historien moderne, en racontant toutes les pripties de cette affaire
clbre, dit qu'on ne sait ce qui doit le plus tonner, ou la crdulit
et l'ignorance des inquisiteurs et des conseillers du saint-office, ou
l'audace de l'accus, qui entreprend de faire passer ses impostures pour
des faits, malgr un emprisonnement de trois annes, et les tourments
de la question. Ce mme historien ajoute, avec raison, que c'est l un
exemple frappant de ce que l'homme est capable d'entreprendre lorsqu'il
veut attirer sur lui l'attention publique, et s'lever  la fortune et
aux honneurs. L'histoire de bien des sorciers dans ce monde est en
ralit la mme que celle du licenci Torralba.

La torture tait, pour ainsi dire, le seul mode d'information, et il
rsultait de l que les accuss se trouvaient toujours condamns d'aprs
leur propre tmoignage, car ceux qui persistaient  se dclarer
innocents au milieu des douleurs atroces qu'on leur faisait subir, ne
formrent jamais qu'une trs-faible minorit. Il suffit de jeter les
yeux sur les interrogatoires de quelques sorciers pour reconnatre qu'il
n'y a l que les hallucinations de la folie, ou des rponses
incohrentes arraches par d'intolrables douleurs. Consultons, par
exemple, les faits et dicts mmorables advenus en la confession de
Marie de Sains, princesse de magie. Nous verrons Marie de Sains
dclarer qu'elle avait donn son corps et son me au diable; avait occis
plusieurs petits enfants, les avait ouverts tout vifs, afin de les
sacrifier au diable; en avait gorg plusieurs, mang le coeur 
d'autres. Elle en avait vol et les avait tus pour les porter au
sabbat; elle les avait premirement touffs. Elle en avait rti, noy,
brl, bouilli, jet dans les latrines, dans des fours chauffs, donn
 manger aux loups, lions, serpents; elle en avait pendu par les pieds,
par les bras, par le cou; chiquet aucuns si menu que sel;  aucuns
bris la teste contre une muraille; escorch d'autres, assomm comme on
assomme boeufs, tir les entrailles du ventre; elle en avait li  de
gros chiens pour les carteler, tenaill et crucifi pour dpiter et
faire dshonneur  celui qui les avait crs. Elle avait ador le prince
du sabbat, Louis Gaufridi, et cependant elle se croyait une sainte,
quoiqu'elle et mang journellement la chair des petits enfants. Elle
avait chant en l'honneur de Lucifer le psaume: _Laudate Dominum de
coelis_, et autres; mpris le paradis de tout son coeur, dsir l'enfer
pour son ternelle demeure; donn au dmon toutes les parties de son
corps, toutes les gouttes de son sang, tous ses nerfs, tous ses os,
toutes ses veines, etc., etc.

Didyme, sorcire, s'accusera de faits analogues[8]: Le diable lui a
conseill de prendre l'habit dans un couvent pour y jeter le trouble;
elle a sem des poudres dans tous les parloirs, dans les clotres, dans
les jardins, pour que ceux qui y viendraient se rompissent le cou; le
diable l'a incite  faire devenir fous,  faire mourir subitement tous
les habitants de la maison.

[Footnote 8: Voy. _Histoire mmorable des trois possdes de Flandre_.
Paris, 1628, in-8.--La confession Maistre Jehan de Bas qui fut ars 
Paris pour les arts magiques. Biblioth. imp. mss., fonds Saint-Victor,
n 515.]

Elle a mang de la chair des petits enfants; elle en a port sept ou
huit  la synagogue, o on les a tus; elle a mang de la chair d'un de
ces enfants, et du coeur d'autres enfants. Elle en a tu un de ses
propres mains, avec un licou; c'est Belzbuth qui le lui a
command.--Elle a t baptise au nom de trs-mchants dmons.

Elle a donn au diable une cdule signe de son propre sang, par
laquelle elle lui donnait son corps et son me. Elle a reni Dieu, sa
mre et toute la cour cleste.

Pour chapper aux affreuses souffrances auxquelles ils taient soumis
dans la torture, les sorciers au moyen de certaines drogues dont la
recette est aujourd'hui perdue, arrivaient  un tat complet
d'insensibilit. Cet tat est attest par un grand nombre d'crivains,
entre autres par Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, qui,
dans son _Trait des faux sorciers et de leurs impostures_, publi en
1585, dit qu'il est inutile de donner la question,  cause d'une drogue
engourdissante que les geliers vendaient aux accuss. Nicolas Eymeric,
grand inquisiteur d'Aragon, dans son _Directoire des inquisiteurs_,
parle galement en termes formels de sorciers qui, appliqus  la
torture, paraissaient insensibles. Les phnomnes de l'thrisation
donnent  ces faits un nouveau degr de vraisemblance; mais, si les
accuss parvenaient ainsi  se drober aux douleurs de la question, ils
ne se drobaient point pour cela au supplice,--car les juges, en voyant
l'adresse des bourreaux impuissante et vaincue, se rejetaient encore sur
le diable, qu'ils accusaient d'tre l'auteur de ce phnomne, aprs
l'avoir accus, toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, d'abandonner
ses disciples lorsqu'ils tombaient sous la main de la justice,--et
l'insensibilit fut regarde comme la preuve la plus certaine de la
culpabilit. Que pouvait-on attendre de juges comme de Lancre, comme
Boguet ou comme les membres du parlement d'Aix, qui sigrent dans le
procs du cur Gaufridi? Ces derniers entraient pour tenir sance dans
la grande chambre, lorsque tout  coup on vit rouler sur le parquet, au
milieu d'un nuage de poussire, un objet volumineux et noir. Messieurs
de la Tournelle, pouvants, s'imaginant qu'ils avaient affaire au
diable, se mirent  fuir en criant, hormis le rapporteur, qui,
embarrass dans sa robe, s'tait agenouill en marmottant des prires.
L'objet noir,  son tour, demanda pardon, et tout s'claircit. Le
prtendu diable tait un petit ramoneur qui, en train de nettoyer la
chemine, avait perdu l'quilibre; les fugitifs se remirent en sance;
le rapporteur commena la lecture des pices, et Gaufridi fut condamn
au feu, sans qu'il leur vnt  l'ide que d'autres avaient pu, comme
eux, prendre un ramoneur pour le diable.

C'est  peine si, durant de longs sicles, quelques voix s'levrent
pour protester contre ces cruauts et ces folies qui infestrent les
plus beaux jours du rgne de Louis XIV lui-mme. Fnelon, La Fontaine,
La Bruyre, Molire, s'lvent en plusieurs passages de leurs crits
immortels contre l'absurde croyance  l'astrologie judiciaire,
toute-puissante encore dans les hautes classes de la socit; et,
quoique tout soit possible aux hommes en fait de sottise et de
mchancet, on ne peut comprendre que les procs de Loudun et de
Louviers soient contemporains de la _Mthode de Descartes_, de
_Polyeucte_ et de _Cinna_. La lumire, cependant, brillait d'un clat
trop vif pour que les tnbres de la sorcellerie ne fussent point
bientt dissipes. La croyance absolue, qui avait t si longtemps la
rgle gnrale, devint enfin l'exception. Le parlement donna le signal
de la raction officielle. Il demanda, avant de condamner au feu, des
preuves certaines et videntes. Il infirma ou modra un grand nombre de
sentences des juges infrieurs, craignant justement, dit le pre Le
Brun, que certes on n'accusera pas de scepticisme, de condamner des
visionnaires plutt que des malfaiteurs; et il posa en principe qu'on
ne devait examiner les accuss que par des voies naturelles et
lgitimes. En 1672, une dclaration de Louis XIV dfendit  tous les
tribunaux du royaume d'admettre les simples accusations de sorcellerie;
enfin, en 1682, une ordonnance nouvelle rduisit les crimes de magie 
des proportions naturelles, en les traitant comme des impits et des
sacrilges. L'exemple de Louis XIV fut suivi en Angleterre, et, l comme
en France, cette date de 1682 marque la fin des perscutions.

Depuis cette poque jusqu' nos jours, on vit encore a et l se
reproduire quelques faits qui attestent combien est puissante la
persistance des traditions. En 1732, Dangis publia un trait sur la
magie, en appelant sur les sorciers la svrit des lois. En 1750, 
Wurtzbourg, on brla une religieuse qui se prtendait sorcire, et qui
affirmait avoir donn la mort  plusieurs personnes, quoique ces
personnes vcussent encore. Des illumins fondrent en Allemagne une
cole de magie et de thurgie, et recrutrent de nombreux disciples;
enfin, de notre temps mme, le 2 dcembre 1823, un arrt de la cour
prvtale de la Martinique condamna aux galres  perptuit un ngre,
nomm Raymond, comme vhmentement souponn d'avoir us de sortilges
et malfices.

Aujourd'hui la sorcellerie s'est rfugie au fond des campagnes, plutt
comme un souvenir que comme une croyance encore vivace et agissante.
Les bergers en sont les derniers reprsentants, comme Matthieu Laensberg
est le dernier reprsentant des astrologues, comme les fes sont les
dernires filles des druides. Mais les fes ont perdu leur baguette; les
sorts des bergers ne changent plus en loups les jeunes agneaux; le
voyageur qui se met en route sans manteau, sur la foi de Matthieu
Laensberg, est souvent tremp par la pluie; et ce monde fantastique dont
nous venons de raconter l'histoire s'est vanoui devant les clarts de
notre ge comme le palais de Morgane aux premiers rayons du jour. Malgr
son impuissance et sa folie, la sorcellerie n'en a pas moins domin
longtemps avec l'autorit des choses les plus vraies et les plus
saintes; elle a tent de supplanter la science; elle s'est rvolte
contre Dieu; elle a fait clater au grand jour tout ce qu'il y a de
folie et de mchancet au fond de l'me humaine, et, de quelque point de
vue que l'on se place pour la juger, soit du point de vue religieux,
soit du point de vue physiologique ou mdical, soit mme du point de vue
de la simple curiosit, elle prsentera toujours l'un des phnomnes les
plus tranges, les plus attrayants et les plus douloureux de l'histoire;
un phnomne trange, parce qu'elle montre avec quelle facilit l'erreur
s'impose et persiste; douloureux, parce qu'elle laisse  travers les
sicles une trace sanglante; attrayante, parce qu'on y voit poindre
toutes les curiosits de l'esprit humain, et qu'elle cherche en dehors
de toute observation positive, la solution de quelques-uns des problmes
que la science moderne a rsolus. Par l'alphabet sympathique, elle veut
correspondre aux extrmits du monde, et aujourd'hui le tlgraphe
lectrique marche comme la pense elle-mme. Elle demande  l'anneau du
voyageur la locomotion rapide et sans fatigue, et la vapeur plus
rapidement encore que d'aprs les anciennes croyances l'anneau
mystrieux ne le pouvait faire; le _fulgurateur_ antique veut  son gr
faire tomber la foudre, et Franklin, le _fulgurateur_ moderne, arrache
au ciel la foudre obissante; enfin la sorcire volante veut se frayer
un chemin  travers les airs, et le ballon, dans cette route des
oiseaux, nous emporte plus loin que les aigles et plus haut que les
nuages.


FIN.




TABLE.


I. Universalit des sciences occultes.--Leurs diffrentes
divisions.--Sorciers mentionns dans la Bible.--Rle de Satan d'aprs la
tradition chrtienne.--Le diable de la sorcellerie, distinction
essentielle.

II. De la magie dans l'antiquit.--Elle se divise en deux branches, la
thurgie et la gotie.--La thurgie se confond avec la religion.--Ses
rites et ses formules.--La gotie se rapproche de la sorcellerie du
moyen ge.--Elle est essentiellement malfaisante.--Ses pratiques et ses
recettes.--Conjuration des sorciers gyptiens.--Circ, Canidie et
Sagone. Les sorcires de la Thessalie.--Le spectre du temple de
Pallas.--Malfices et talismans paens.--Lois de l'antiquit relatives
aux sorciers et aux magiciens.

III. Transformation de la sorcellerie paenne  l'avnement du
christianisme.--Les dieux de l'Olympe se changent en dmons.--Les
druides et les bardes se changent en enchanteurs.--Diffrence de
l'enchanteur et du sorcier.--Biographie fantastique de Merlin.--Sa
naissance; il parle en venant au monde, et prophtise  l'ge de six
mois.--Viviane et la fort de Brocliande.--La tour enchante.--Merlin
n'est pas mort.

IV. De la sorcellerie proprement dite.--Elle se confond dans les
premiers sicles de notre re avec les hrsies.--Son histoire  travers
le moyen ge.--Lgendes chrtiennes et musulmanes sur ses
origines.--Elle se propage au XVe et au XVIe sicle.

V. But de la sorcellerie au moyen ge.--Elle est avant tout matrialiste
et sensuelle.--La religion la considre justement comme une idoltrie
sacrilge.--Elle s'inspire de toutes les sciences
apocryphes.--numration et dfinition de ces sciences--Cabale.--Science
des nombres.--Astrologie judiciaire.--Divination et ses diverses
branches.

VI. De l'alchimie.--De la ncromancie.--Comment on voquait les
morts.--Recette pour faire des spectres.--Causes rationnelles de la
croyance populaire aux apparitions des mes et des revenants.

VII. La sorcellerie complte, par l'intervention du diable, ses emprunts
aux diverses branches des sciences occultes.--Caractre et puissance du
diable dans les lgendes dmonographiques.--Comment l'homme se met en
rapport avec lui.--Du contrat diabolique et de ses consquences.--De la
complaisance et de la mchancet du Dmon.--Les deux ples de la
vision.--Le pacte de Palma Cayet.--Histoires diverses.

VIII. Recettes pour faire apparatre le diable et les esprits
lmentaires.--Les noms efficaces et les lettres phsiennes.--Thorie
des conjurations diaboliques.--Statistique des sujets de Belzbuth
invoqus par les sorciers.--Les ducs et comtes de l'enfer.--Revue des
lgions sataniques.

IX. De la bibliothque infernale.--_Clavicula_ et _grimorium_.--_Arcanum
arcanorum_, etc.--Absurdit et impit grossire des livres des
conjurations.--Exemples.--Satan assign par huissier.--Formalits
accessoires, sacrifices et prsents.--Histoire d'un tudiant de
Louvain.--Les mariages diaboliques.

X. Des instruments et des outils de la sorcellerie.--Des diverses
espces de talismans.--La peau d'hyne, les pierres prcieuses et les
talismans naturels.--Les talismans fabriqus.--Comment on les faisait.

XI. Le miroir magique.--La pistole volante.--Les ttes d'airain et
l'androde.--Les armes enchantes.--Les coupes.--Les bagues.--L'anneau
du voyageur et l'anneau d'invisibilit.--Le traphim.--Le carr.--La
baguette magique.--Comment elle se fabriquait.

XII. Des onguents, des poudres et des breuvages.--Des plantes et
matires diverses qui entraient dans leur composition.--De l'emploi des
cadavres dans les prparations magiques.--Recettes.--Empoisonnements.

XIII. Applications diverses des recettes de la sorcellerie.--Les
prdictions.--Un soldat du duc Uladislas.--Les meurtres.--La sorcire de
Provins.--vocation des rois de France au chteau de Chaulmont.

XIV. Les sorciers font la pluie et le beau temps.--Les marchands de
temptes.--Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux
domestiques.--Formules.--Le chteau de Belle-Garde.--Cration d'animaux
vivants.

XV. Oprations de la sorcellerie contre les hommes.--Maladies
effroyables.--Envotement.--La fivre du roi Duffus.--L'vque Guichard,
la reine Blanche et sa fille Jeanne.--De l'envotement de la cour de
France au XVIe sicle.

XVI. De l'aiguillette.--Comment on la noue et on la dnoue.--Des
philtres.--Les sorciers improvisent l'amour et l'amiti.--De l'alphabet
sympathique et de la tlgraphie humaine.

XVII. Ensorcellement des sorciers par eux-mmes.--Mtamorphoses des
hommes en btes.--De la lycanthropie.--La patte du loup et la main de la
chtelaine.--Anecdotes diverses.--La caverne de Lucken-Have.--La
sorcire volante.

XVIII. Du sabbat.--Ce que c'est que le sabbat.--Des assembles gnrales
et particulires.--O elles se tiennent.--Ce qu'il faut faire pour y
tre admis.--Noviciat sacrilge des initis.--Convocation 
domicile.--Comment on se transporte au sabbat.--La pluie d'hommes.--Mise
en scne et crmonial.--De la forme du diable et de l'aspersion.

XIX. Continuation du sabbat.--Hommages rendus au diable par les
initis.--De la messe diabolique.--De la fabrication des onguents
magiques.--Exhortations du diable  ses htes.--Le festin.--Le bal.

XX. Coup d'oeil rtrospectif sur l'ensemble de la sorcellerie.--Impit
et dangers de cette prtendue science.--Confiance qu'elle inspire dans
tout le moyen ge.--De la conviction des sorciers.--Explication
naturelle de divers faits extraordinaires.--Charlatans et hallucins.

XXI. De quelques hommes clbres accuss de sorcellerie.--Virgile, Roger
Bacon, Albert le Grand, les papes.--Raction contre la sorcellerie,
provoque par le procs de Jeanne d'Arc.

XXII. Dispositions diverses de la lgislation, relatives  la
sorcellerie.--Lois romaines.--Lois barbares.--Lois
ecclsiastiques.--Influence des hrsies du XIIe et du XIIIe sicle sur
la dmonologie.--La sorcellerie est dvolue  l'inquisition.

XXIII. Procs de sorcellerie au XIVe et au XVe sicle.--Affaires des
vaudois d'Arras.--Contradictions expliques par une absurdit.

XXIV. La sorcellerie au XVIe sicle.--Scepticisme et crdulit de cette
poque.--Les diableries de Luther.--Poursuites nombreuses.--Causes de
ces poursuites.--Interrogatoires, aveux et supplices.--Sorciers emports
par le diable.

XXV. Le licenci Torralba.--Des procs de sorcellerie et de la croyance
aux sorciers depuis le XVIe sicle jusqu' nos jours.

FIN DE LA TABLE.






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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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