The Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II
by Charles Dickens

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Title: Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Author: Charles Dickens

Release Date: January 24, 2005 [EBook #14789]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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AVENTURES

DE MONSIEUR

PICKWICK




CHARLES DICKENS


AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK


ROMAN ANGLAIS

TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR SOUS LA DIRECTION DE P. LORAIN

PAR P. GROLIER

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1893




AVENTURES

DE

M. PICKWICK.


       *       *       *       *       *




CHAPITRE PREMIER.

Comment les pickwickiens firent et cultivrent la connaissance d'une
couple d'agrables jeunes gens, appartenant  une des professions
librales; comment ils foltrrent sur la glace; et comment se termina
leur visite.


Eh bien! Sam, il gle toujours? dit M. Pickwick  son domestique
favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de Nol,
pour lui apprter l'eau chaude ncessaire.

L'eau du pot  eau n'est plus qu'un masque de glace, monsieur.

--Une rude saison, Sam!

--Beau temps pour ceux qui sont bien vtus, monsieur, comme disait
l'ours blanc en s'exerant  patiner.

--Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en
dnouant son bonnet de nuit.

--Trs-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de carabins.

--Une couple de quoi? s'cria M. Pickwick en s'asseyant sur son lit.

--Une couple de carabins, monsieur.

--Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain si
c'tait un animal vivant ou quelque comestible.

--Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. Mais
tout le monde sait que c'est un chirurgien.

--Oh! un chirurgien?

--Justement, monsieur. Quoique a, ceux-l ne sont que des chirurgiens
en herbe; ce sont seulement des apprentis.

--En d'autres termes, ce sont, je suppose, des tudiants en mdecine?

Sam Weller fit un signe affirmatif.

J'en suis charm, dit M. Pickwick, en jetant nergiquement son bonnet
sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement
est mri par l'habitude d'observer et de rflchir; dont les gots sont
purs par l'tude et par la lecture: je serai charm de les voir.

--Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam.

--Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que j'aime:
surabondance d'esprits animaux et de socialit.

--Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de son
matre; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe ferme de
l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a
pris un baril d'hutres entre ses genoux, il les ouvre  la vapeur, et
les avale de mme, et avec les coquilles il vise not' jeune popotame qui
est endormi dans le coin de la chemine.

--Excentricits du gnie, Sam. Vous pouvez vous retirer.

Sam se retira, en consquence, et M. Pickwick, au bout d'un quart
d'heure, descendit pour djeuner.

Le voici  la fin, s'cria le vieux Wardle. Pickwick, je vous prsente
le frre de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, et vous
pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami intime,
monsieur....

--M. Bob Sawyer, dit M. Benjamin Allen. Et l-dessus, M. Bob Sawyer et
M. Benjamin Allen clatrent de rire en duo.

M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; aprs
quoi Ben et son ami intime s'occuprent trs-assidment des comestibles,
ce qui donna au philosophe la facilit de les examiner.

M. Benjamin Allen tait un jeune homme pais, ramass, dont les cheveux
noirs avaient t taills trop courts, dont la face blanche tait
taille trop longue. Il s'tait embelli d'une paire de lunettes, et
portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui tait
boutonn jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de jambes,
revtues d'un pantalon couleur de poivre, termin par une paire de
bottes imparfaitement cires. Quoique les manches de son habit fussent
courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et
quoique son visage ft assez large pour admettre l'encadrement d'un col
de chemise, il n'tait orn d'aucun appendice de ce genre. Au total, son
costume avait l'air un peu moisi, et il rpandait autour de lui une
pntrante odeur de cigares  bon march.

M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vtement bleu moiti paletot, moiti
redingote, d'un large pantalon cossais, d'un grossier gilet  doubles
revers, avait cet air de prtention mal propre, cette tournure
fanfaronne, particulire aux jeunes gentlemen qui fument dans la rue
durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les
garons des tavernes par leur nom de baptme, et accomplissent dans la
rue divers autres exploits non moins factieux; il portait un gros
bton, orn d'une grosse pomme, se gardait de mettre des gants, et
ressemblait en somme  un Robinson Cruso, tomb dans la dbauche.

Telles taient les deux notabilits auxquelles M. Pickwick fut prsent,
dans la matine du jour de Nol.

Superbe matine, messieurs, dit-il. M. Bob Sawyer fit un lger signe
d'assentiment  cette proposition, et demanda la moutarde  M. Benjamin
Allen.

--tes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. Pickwick.

--De l'auberge du _Lion-Bleu_,  Muggleton, rpondit brivement M.
Allen.

--Vous auriez d arriver hier au soir, continua M. Pickwick.

--Et c'est ce que nous aurions fait, rpliqua Bob Sawyer, mais
l'eau-de-vie du _Lion-Bleu_ tait trop bonne pour la quitter si vite;
pas vrai, Ben?

--Certainement, rpondit celui-ci, et les cigares n'taient pas mauvais,
ni les ctelettes de porc frais non plus, hein Bob?

--Assurment, repartit Bob; et les amis intimes recommencrent plus
vigoureusement leur attaque sur le djeuner, comme si le souvenir du
souper de la veille leur avait donn un nouvel apptit.

Mastique, Bob, dit Allen  son compagnon, d'un air encourageant.

--C'est ce que je fais, rpondit M. Bob; et, pour lui rendre justice,
il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment.

--Vive la dissection pour donner de l'apptit, reprit M. Bob Sawyer, en
regardant autour de la table.

M. Pickwick frissonna lgrement.

 propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette jambe?

-- peu prs, rpondit M. Sawyer, en s'administrant la moiti d'une
volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant.

--Vraiment? dit ngligemment M. Allen.

--Mais oui, rpliqua Bob Sawyer, la bouche pleine.

--Je me suis inscrit pour un bras  notre cole, reprit M. Allen. Nous
nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous
ne trouvons pas d'amateur pour la tte. Vous devriez bien la prendre.

--Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi.

--Bah! bah!

--Impossible! une cervelle, je ne dis pas.... Mais une tte tout
entire, c'est au-dessus de mes moyens.

--Chut! chut! messieurs! s'cria M. Pickwick; j'entends les dames.

M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentrrent de leur
promenade matinale. Elles avaient t galamment escortes par MM.
Snodgrass, Winkle et Tupman.

Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait plus de
surprise que de plaisir,  la vue de son frre.

--Je te ramne demain  la maison, Arabelle, rpondit Benjamin.

M. Winkle devint ple.

Tu ne vois donc pas Bob Sawyer? poursuivit l'tudiant, d'un ton de
reproche.

Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la serrait
d'une manire visible, M. Winkle sentit dans son coeur un frmissement
de haine.

Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu t prsent 
M. Winkle?

--Non, mais ce sera avec plaisir, rpondit son frre gravement; puis il
salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se
dvisageaient du coin de l'oeil avec une mfiance mutuelle.

L'arrive de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en rsultait
pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence,
modifi d'une manire dplaisante l'entrain de la compagnie, si
l'amabilit de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hte ne s'taient
pas dployes au plus haut degr pour le bonheur commun. M. Winkle
s'insinua graduellement dans les bonnes grces de M. Benjamin Allen, et
entama mme une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, grce 
l'eau-de-vie, au djeuner et  la causerie, se trouvait dans une
situation d'esprit des plus factieuses. Il raconta avec beaucoup de
verve comment il avait enlev une tumeur sur la tte d'un vieux
gentleman, illustrant cette agrable anecdote en faisant, avec son
couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre,  la grande
dification de son auditoire.

Aprs le djeuner, on se rendit  l'glise, o M. Benjamin Allen
s'endormit profondment, tandis que M. Bob Sawyer dtachait ses penses
des choses terrestres par un ingnieux procd, qui consistait  graver
son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre
pouces de hauteur environ.

Aprs un goter substantiel, arros de forte bire et de cerises 
l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit  ses htes:

Que pensez-vous d'une heure passe sur la glace? Nous avons du temps 
revendre.

--Admirable! s'cria Benjamin Allen.

--Fameux! acclama Bob Sawyer.

--Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, ncessairement?

--Eh!... oui, oh! oui, rpliqua M. Winkle. Mais... mais je suis un peu
rouill.

--Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime
tant  voir patiner!

--C'est si gracieux! continua une autre jeune demoiselle.

Une troisime jeune demoiselle ajouta que c'tait lgant; une
quatrime, que c'tait arien.

J'en serais enchant, rpliqua M. Winkle en rougissant; mais je n'ai
pas de patins.

Cette objection fut aisment surmonte: M. Trundle avait deux paires de
patins, et le gros joufflu annona qu'il y en avait en bas une
demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle
dclara qu'il tait ravi; mais, en disant cela, il avait l'air
parfaitement misrable.

M. Wardle conduisit donc ses htes vers une large nappe de glace. Sam
Weller et le gros joufflu balayrent la neige qui tait tombe la nuit
prcdente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une dextrit qui,
aux yeux de M. Winkle, tait absolument merveilleuse. Ensuite il se mit
 tracer des cercles,  crire des huit,  inscrire sur la glace, sans
s'arrter un seul instant, une collection d'agrables emblmes, 
l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les
dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un vritable enthousiasme,
quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assists par ledit Bob,
accomplirent nombre de figures et d'volutions mystiques.

Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains taient
bleus de froid, s'occupait  mettre ses patins avec la pointe par
derrire et  emmler les courroies de la manire la plus complique. Il
avait t aid dans cette opration par M. Snodgrass, qui se connaissait
en patins  peu prs aussi bien qu'un Hindou; nanmoins, grce 
l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrs assez
solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin lev sur
ses jambes.

Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en route,  cette
heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre.

--Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui
avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noy. Comme c'est
glissant, Sam!

--La glace est presque toujours comme a. Tenez-vous donc, monsieur.

Cette dernire exhortation tait inspire  Sam par un brusque mouvement
du patineur, qui semblait avoir un dsir frntique de lever ses pieds
vers le ciel et de briser la glace avec le derrire de sa tte.

Voil... voil des patins bien peu solides; n'est-ce pas, Sam? balbutia
M. Winkle, en trbuchant.

--Je crois plutt, rpliqua l'autre, que c'est le gentleman qui est
dedans qui n'est pas solide.

--Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout  fait ignorant de ce qui se
passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience.

--Oui, oui, rpondit l'infortun jeune homme, avec un sourire qui
faisait mal  voir; oui, oui, j'y vais  l'instant.

--Voil que a va commencer! dit Sam en cherchant  se dgager. Allons,
monsieur, en route!

--Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant  son
soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle
maintenant que j'ai  la maison deux habits qui ne me servent plus; je
vous les donnerai, Sam.

--Merci, monsieur.

--Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; ne
me lchez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce matin, pour
vos trennes de Nol, mais vous les aurez cette aprs-midi, Sam.

--Vous tes bien bon, monsieur.

--Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? L... c'est cela. Je m'y
habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!

M. Winkle, pench en avant, et le corps presque en deux, tait soutenu
par Sam, et s'avanait sur la glace d'une manire singulire, mais
trs-peu arienne, lorsque M. Pickwick cria, fort innocemment, du bord
oppos:

Sam!

--Monsieur!

--Venez ici, j'ai besoin de vous.

--Lchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon matre, qui
m'appelle? Lchez-moi donc, monsieur!

En parlant ainsi, Sam se dgagea par un violent effort, des mains du
malheureux M. Winkle et lui communiqua en mme temps une vitesse
considrable. Aussi, avec une prcision qu'aucune habilet n'aurait pu
surpasser, l'infortun patineur arriva-t-il rapidement au milieu de ses
trois confrres, au moment mme o M. Bob Sawyer accomplissait une
figure d'une beaut sans pareille; M. Winkle se heurta violemment contre
lui, et tous les deux tombrent sur la glace avec un grand fracas. M.
Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer tait dj
relev, mais M. Winkle tait trop prudent pour en faire autant, avec des
patins aux pieds. Il tait assis sur la glace et faisait des efforts
convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage exprimait
l'angoisse la plus profonde.

tes-vous bless? demanda anxieusement Ben Allen.

--Pas beaucoup, rpondit M. Winkle, en frottant son dos.

--Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un empressement
gnreux.

--Non! non! merci, rpliqua vivement le pickwickien dsaronn.

--Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.

Le philosophe tait indign! Il fit un signe  Sam Weller, en disant
d'une voix svre:

tez-lui ses patins.

--Les ter? mais je ne fais que commencer, reprsente M. Winkle, d'un
ton de remontrance.

--tez-lui ses patins, rpta M. Pickwick avec fermet.

On ne pouvait rsister  un ordre donn de cette manire. M. Winkle
permit silencieusement  Sam de l'excuter.

Levez-le, dit M. Pickwick.

Sam aida M. Winkle  se relever.

M. Pickwick s'loigna de quelques pas, et ayant fait signe  son jeune
ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pntrant et pronona d'un
ton peu lev, mais distinct et emphatique, ces paroles remarquables:

Vous tes un imposteur, monsieur.

--Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant.

--Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le
dsirez: un blagueur, monsieur.

Ayant laiss tomber ces mots d'une lvre ddaigneuse, le philosophe
tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la socit.

Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus rapporte, Sam et
le gros joufflu avaient runi leurs efforts pour tablir une glissade,
et s'exeraient d'une manire trs-brillante. Sam, en particulier,
excutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle
vulgairement _cogner  la porte du savetier_, et qui consiste  glisser
sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace
d'un coup redoubl.

La glissade tait longue et luisante, et comme M. Pickwick se sentait 
moiti gel d'tre rest si longtemps tranquille, il y avait dans ce
mouvement quelque chose qui semblait l'attirer.

Voil un joli exercice, et qui doit bien rchauffer, n'est-ce pas?
dit-il  M. Wardle.

--Oui, ma foi! rpondit celui-ci, qui tait tout essouffle d'avoir
converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur
la glace mille figures gomtriques. Glissez-vous?

--Je glissais autrefois, quand j'tais enfant; sur les ruisseaux.

--Essayez maintenant.

--Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plat! s'crirent toutes les
dames.

--Je serais enchant de vous procurer quelque amusement, repartit le
philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai gliss!

--Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en tant ses patins avec
l'imptuosit qui le caractrisait. Allons! je vous tiendrai compagnie;
venez!

Et en effet le joyeux vieillard s'lana sur la glissade avec une
rapidit digne de Sam Weller, et qui enfonait compltement le gros
joufflu.

M. Pickwick le contempla un instant d'un air rflchi, ta ses gants,
les mit dans son chapeau, prit son lan deux ou trois fois sans pouvoir
partir, et  la fin, aprs avoir couru sur la glace la longueur d'une
centaine de pas, se lana sur la glissade et la parcourut lentement et
gravement, avec ses jambes cartes de deux ou trois pieds. L'air
retentissait au loin des applaudissements des spectateurs.

Il ne faut pas laisser  la marmite le temps de se refroidir,
monsieur, cria Sam; et le vieux Wardle s'lana de nouveau sur la
glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis
de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; chacun
glissant sur les talons de son prdcesseur, tous courant l'un aprs
l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait
dpendu de leur vlocit.

La manire dont M. Pickwick excutait son rle dans cette crmonie,
offrait un spectacle du plus haut intrt. Avec quelle anxit, avec
quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au
risque imminent de le renverser! Arriv  la fin de la glissade, avec
quelle satisfaction il se relchait graduellement de la crispation
pnible qu'il avait dploye d'abord, et, tournant sur lui-mme,
dirigeait son visage vers le point d'o il tait parti! Quel jovial
sourire se jouait sur ses lvres quand il avait accompli sa distance,
quel empressement pour reprendre son rang et pour courir aprs son
prdcesseur! Ses gutres noires trottaient gaiement  travers la neige;
ses yeux rayonnaient de gaiet derrire ses lunettes, et quand il tait
renvers (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), quel
plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son
mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflamme, avec une
ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre!

Le jeu s'chauffait de plus en plus; on glissait de plus en plus vite;
on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit
entendre. On se prcipite vers le bord; les dames jettent un cri
d'horreur; M. Tupman y rpond par un gmissement; un vaste morceau de
glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les
gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: c'tait
tout ce qui restait de ce grand homme.

La crainte, le dsespoir taient gravs sur tous les visages. Les hommes
plissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. Winkle
s'taient saisis convulsivement par la main, et contemplaient d'un oeil
effar la place o avait disparu leur matre; tandis que M. Tupman,
emport par le dsir de secourir efficacement son ami, et de faire
connatre, aussi clairement que possible, aux personnes qui pourraient
se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait  travers
champs comme un possd, en criant de toute la force de ses poumons: Au
feu! au feu! au feu!

Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence de
l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la
convenance qu'il y aurait  saigner gnralement toute la compagnie,
afin de s'exercer la main, lorsqu'une tte et des paules sortirent de
dessous les flots et offrirent aux regards enchants des assistants les
traits et les lunettes de M. Pickwick.

Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, vocifra M.
Snodgrass.

--Oui! hurla M. Winkle, profondment mu; je vous en supplie,
soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!

Cette adjuration n'tait peut-tre pas fort ncessaire; car, suivant
toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, il
n'aurait pas manqu de le faire pour l'amour de lui-mme.

Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond?

--Oui, certainement, rpondit M. Pickwick, en respirant longuement et en
pressant ses cheveux pour en faire dcouler l'eau; je suis tomb sur le
dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.

La vrit de cette assertion tait corrobore par la cuirasse d'argile
qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme le
gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus
de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis
pour dlivrer le philosophe embourb. Aprs bien des craquements, des
claboussures, des plongeons, M. Pickwick fut,  la fin, tir de sa
dsagrable situation et se retrouva sur la terre ferme.

Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume pouvantable, s'cria mily.

--Pauvre chre me! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans mon chle, M.
Pickwick.

--C'est ce qu'il y a de mieux  faire, ajouta M. Wardle. Ensuite, courez
 la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans votre lit
sur-le-champ.

Une douzaine de chles furent offerts  l'instant, et M. Pickwick, ayant
t emmaillot dans trois ou quatre des plus chauds, s'lana vers la
maison, sous la conduite de Sam, offrant  ceux qui le rencontraient le
singulier phnomne d'un homme g, ruisselant d'eau, la tte nue, les
bras attachs au corps par un chle fminin et trottant sans aucun but
apparent avec une vitesse de six bons milles  l'heure.

Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait
gure des apparences. Soutenu par Sam, il continua  courir de toutes
ses forces jusqu' la porte de Manoir-Ferme, o M. Tupman, arriv
quelques minutes avant lui, avait dj rpandu la terreur. La vieille
lady, saisie de palpitations violentes, se dsolait, dans l'inbranlable
conviction que le feu avait pris  la chemine de la cuisine: genre de
calamit qui se prsentait toujours  son esprit sous les plus affreuses
couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation.

M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans son
lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son dner.
Bientt aprs, on monta un bol de punch, et il y eut des rjouissances
gnrales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux Wardle ne
voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux
fonctions de _fauteuil_ de la prsidence, et M. Pickwick, nomm
prsident de la table. Un second, un troisime bol furent apports, et
le lendemain matin, quand le prsident s'veilla, il ne ressentait aucun
symptme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit trs-bien remarquer
M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas
semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet
dsir, c'est simplement parce que le patient tait tomb dans l'erreur
vulgaire de n'en pas prendre suffisamment.

Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les ftes de
Nol avaient forme. Les collgiens qui se quittent en sent enchants;
mais plus tard, dans la vie du monde, ces sparations deviennent
pnibles. La mort, l'intrt, les changements de fortune divisent chaque
jour d'heureux groupes, dont les membres, disperss au loin, ne se
rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit
exactement le cas dans cette circonstance; nous dsirons seulement
informer nos lecteurs que les htes de M. Wardle se sparrent pour le
moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent
de nouveau leur place  l'extrieur de la voiture de Muggleton, pendant
que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frre Benjamin et de
l'ami intime dudit frre, se rendait  sa destination. Nous sommes
oblig de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle tait cette
destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne
l'ignorait pas.

Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes tudiants
le prirent  part d'un air mystrieux.

Dites donc, vieux, o se trouve votre perchoir? lui demanda M. Bob
Sawyer, en introduisant son index entre deux des ctes du philosophe,
dmontrant  la fois, par cette action, sa gaiet naturelle et ses
connaissances ostologiques.

M. Pickwick rpondit qu'il perchait, pour le moment,  l'htel du
_George et Vautour_.

Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.

--Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.

--Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. _Lant-street,
Borough_. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprs de
_Guy's hospital_. Quand vous avez pass l'glise Saint-George, vous
tournez  droite.

--Je vois cela d'ici.

--Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous.
J'aurai quelques tudiants en mdecine ce soir-l; Ben y sera, et nous
n'engendrerons pas de mlancolie.

M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il prouverait  rencontrer les
tudiants en mdecine; et, des poignes de main ayant t changes, nos
nouveaux amis se sparrent.

Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes expos  ce qu'on nous
demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen,
et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass
causait  part avec mily Wardle, et, dans ce cas, quel tait le sujet
de leur conversation. Nous rpondrons  ceci que, quoi qu'ils aient pu
dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout  M.
Pickwick, ni  M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, durant
tout ce temps, ils soupirrent toutes les trois minutes et refusrent
d'un air tnbreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur taient offertes. Si
nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques
conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.




CHAPITRE II.

Consacr tout entier  la loi et  ses savants interprtes.


Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres
sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant
toute la matine, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la
moiti de la soire, dans le temps des sessions, une arme de clercs
d'avous portant d'normes paquets de papiers sous leurs bras et dans
leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le
premier clerc, qui a pay une pension, qui est avou en perspective,
possde un compte courant chez son tailleur, reoit des invitations de
soires, connat une famille dans Gower-street et une autre dans
Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son pre,
entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate
des clercs. Il y a le clerc salari, externe ou interne, suivant les
cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires
 orner sa personne et  la divertir. Trois fois par semaine, au moins,
il assiste  moiti prix[1] aux reprsentations du thtre d'_Adelphi_,
et fait majestueusement la dbauche dans les tavernes qui restent
ouvertes aprs la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature
malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expditionnaire,
homme d'un certain ge, pre d'une nombreuse famille: il est toujours
rp et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier
habit; ils prouvent un mpris convenable pour les enfants  l'cole, se
cotisent en retournant  la maison, le soir, pour l'achat de saucissons
et de _porter_, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie.
Il y a, en un mot, des varits de clercs trop nombreuses pour que nous
puissions les numrer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les
voit toutes,  certaines heures rgles, s'engouffrer dans les lieux
sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.

[Footnote 1:  une certaine heure, les places des thtres anglais ne se
payent plus que moiti prix.]

Ces antres, isols du reste du monde, nous reprsentent les bureaux
publics de la justice. L sont lances les assignations; l les
jugements sont signs; l les dclarations sont remplies; l une
multitude d'autres petites machines sont ingnieusement mises en
mouvement pour la torture des fidles sujets de Sa Majest, et pour le
profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses,
sentant le renferm, o d'innombrables feuilles de parchemin qui y
transpirent en secret depuis un sicle, mettent un agrable parfum,
auquel vient se mler, pendant la journe, une odeur de moisissure, et
pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et
de chandelles rances.

Une quinzaine de jours aprs le retour de M. Pickwick  Londres, on vit
entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un
individu dont les longs cheveux taient scrupuleusement rouls autour
des bords de son chapeau, priv de poil. Il avait un habit brun, avec
des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre tait si bien tir sur
ses bottes  la Blcher, que ses genoux menaaient  chaque instant de
sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de
parchemin, long et troit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima
un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre
poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec
des blancs pour les noms, une copie imprime du parchemin. Il remplit
les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'loigna d'un pas
prcipit.

L'homme  l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques,
n'tait autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison
Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner
vers l'tude d'o il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et
entrant tout droit dans l'htel du _George et Vautour_, il demanda si un
certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.

Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M.
Pickwick.

Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si
vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-mme.

Votre nom, monsieur? demanda le garon.

--Jackson, rpondit le clerc.

Le garon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui pargna la
peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la
chambre avant qu'il et pu articuler une syllabe.

Ce jour-l, M. Pickwick avait invit ses trois amis  dner, et ils
taient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M.
Jackson se prsenta de la manire qui vient d'tre indique.

Comment vous portez-vous, monsieur, dit-il, en faisant un signe de
tte  M. Pickwick.

Le philosophe salua d'un air lgrement surpris, car la physionomie de
M. Jackson ne s'tait pas loge dans sa mmoire.

Je viens de chez Dodson et Fogg, dit M. Jackson d'un ton explicatif.

Notre hros s'chauffa  ce nom. Monsieur, dit-il, adressez vous  mon
homme d'affaire, Perker, de _Gray's-Inn_.--Garon: reconduisez ce
gentleman.

--Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rtorqua Jackson en posant
son chapeau par terre, d'un air dlibr, et en tirant de sa poche le
morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit
tre signifie par un clerc ou un agent, parlant  sa personne, etc.,
etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalits lgales, eh! eh!

M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant 
l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi:
Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,--qui de vous,
messieurs, s'appelle Snodgrass?

 cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut
pas besoin de faire une autre rponse.

Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manire plus affable
qu'auparavant. J'ai un petit papier  vous remettre, monsieur.

-- moi? s'cria M. Snodgrass.

--C'est seulement une citation, un _sub poena_ dans l'affaire Bardell et
Pickwick,  la requte de la plaignante, rpliqua le clerc, en
choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se
poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 fvrier, bien que la citation
porte la date du dix, et nous avons demand un jury spcial. Voil pour
vous, monsieur Snodgrass; et en parlant ainsi, M. Jackson prsenta le
parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le
papier et le shilling.

M. Tupman avait considr cette opration avec un tonnement silencieux.
Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui  l'improviste:

Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur?

M. Tupman jeta un coup d'oeil  M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses
yeux tout grands ouverts aucun encouragement  nier son identit, il
rpliqua:

Oui, monsieur, mon nom est Tupman.

--Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?

M. Winkle balbutia une rponse affirmative, et tous les deux furent
alors approvisionns d'un morceau de papier et d'un shilling par
l'adroit M. Jackson.

Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais
j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom
de Samuel Weller, monsieur Pickwick.

--Garon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.

Le garon se retira fort tonn, et M. Pickwick fit signe  Jackson de
s'asseoir.

Il y eut un silence pnible, qui fut  la fin rompu par l'innocent
dfendeur.

Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je
suppose que l'intention de vos patrons est de chercher  m'incriminer
par le tmoignage de mes propres amis?

M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le ct gauche de son
nez, afin d'intimer qu'il n'tait pas l pour divulguer les secrets de
la boutique, puis il rpondit d'un air jovial:

Peux pas dire.... Sais pas.

--Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles
t remises?

--Votre souricire est trs-bonne, monsieur Pickwick, rpliqua Jackson
en secouant la tte; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas
de mal  essayer, mais il n'y a pas grand'chose  tirer de moi.

En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire  la compagnie;
et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa
main droite un moulin  caf imaginaire, accomplissant ainsi une
gracieuse pantomime, fort en vogue  cette poque, mais par malheur
presque oublie maintenant, et que l'on appelait _faire le moulin_.

Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de
Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lanc ces
citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu' attendre jusqu' ce
que l'action arrive, et ils le sauront alors.

M. Pickwick jeta un regard de dgot excessif  son malencontreux
visiteur, et aurait probablement accumul d'effroyables anathmes sur la
tte de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas t empch par
l'arrive de Sam.

Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.

--Une des plus grandes vrits que vous ayez dites depuis bien
longtemps, rpondit Sam d'un air fort tranquille.

--Voici un _sub poena_ pour vous, monsieur Weller?

--Qu'est-ce que c'est que a, en anglais?

--Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre
explication.

--Lequel?

--Ceci, rpliqua Jackson en secouant le parchemin.

--Ah! c'est a l'original? Eh bien! je suis charm d'avoir vu
l'original; c'est un spectacle bien agrable et qui me rjouit beaucoup
l'esprit.

--Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.

--Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent
si peu, de m'envoyer un cadeau. Voil ce que j'appelle une fire
politesse, monsieur. C'est trs-honorable pour eux de rcompenser comme
a le mrite o il se trouve; m'en voil tout mu.

En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa
paupire gauche,  l'instar des meilleurs acteurs quand ils excutent du
pathtique bourgeois.

M. Jackson paraissait quelque peu intrigu par les manires de Sam;
mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien  dire, il
fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans
sa main, pour sauver les apparences, et retourna  son tude rendre
compte de sa mission.

M. Pickwick dormit peu cette nuit-l. Sa mmoire avait t
dsagrablement rafrachie au sujet de l'action Bardell. Il djeuna de
bonne heure le lendemain, et ordonnant  Sam de l'accompagner, se mit en
route pour _Gray's Inn Square_.

Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrire lui:

Sam!

--Monsieur, fit Sam en s'avanant auprs de son matre.

--De quel ct?

--Par Newgate-Street, monsieur.

M. Pickwick ne se remit pas immdiatement en route, mais pendant
quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et
poussa un profond soupir.

Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?

--Ce procs, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.

--Remarquable concidence, monsieur.

--Quoi de remarquable, Sam?

--Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une
violation de promesse de mariage.

[Footnote 2: Jour o un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses
s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des dclarations srieuses ou
ironiques.]

Le sourire de Sam Weller n'veilla aucun rayon de gaiet sur le visage
de son matre, qui se dtourna vivement et continua son chemin en
silence.

Depuis quelque temps, M. Pickwick, plong dans une profonde mditation,
trottait en avant et Sam suivait par derrire, avec une physionomie qui
exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et
de chaque chose; tout  coup, Sam, qui tait toujours empress de
communiquer  son matre les connaissances spciales qu'il possdait,
hta le pas jusqu' ce qu'il ft sur les talons de M. Pickwick, et, lui
montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:

Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.

--Oui; elle en a l'air.

--Une fameuse fabrique de saucisses.

--Vraiment?

--Vraiment? rpta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous
ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est l qu'un respectable
industriel a disparu mystrieusement il y a quatre ans.

M. Pickwick se retourna brusquement.

Est-ce que vous voulez dire qu'il a t assassin?

--Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que a,
monsieur. Il tait le matre de cette boutique et l'inventeur d'une
nouvelle mcanique  vapeur, patente, pour fabriquer des saucisses sans
fin. Sa machine aurait aval un pav, si vous l'aviez mis auprs, et
l'aurait broy en saucisses aussi aisment qu'un tendre bb. Il tait
joliment fier de sa mcanique, comme vous pensez; et, quand elle tait
en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu'
ce qu'il devint tout mlancolique de joie. Il aurait t heureux comme
un roi dans la possession de cette mcanique-l et de deux jolis enfants
par-dessus le march, s'il n'avait pas eu une femme qui tait la plus
mauvaise des mauvaises. Elle tait toujours autour de lui  le
tarabuster et  lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y pouvait
plus tenir. Voyez-vous, ma chre, qu'il lui dit un jour, si vous
persvrez dans cette sorte d'amusement, je veux tre pendu si je ne
pars pas pour l'Amrique. Et voil, qu'il dit.--Vous tes un grand
feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux Amricains,
si vous y allez. Alors elle continue  l'agoniser pendant une
demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrire la
boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera
prir, et tout a avec des coups de pied et des coups de poing, que a
dure trois heures. Pour lors, voil que le lendemain matin, le mari ne
se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait mme pas
mis son paletot; ainsi, il tait clair qu'il ne s'tait pas pay
l'Amrique. Cependant il ne revient pas le jour d'aprs, ni la semaine
d'aprs non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire
que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui tait fort
libral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. Alors,
tous les canaux sont visits; et, pendant deux mois aprs, toutes les
fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go  la
boutique des saucisses; mais pas un ne rpondait au signalement. Elle
fit courir le bruit que son mari s'tait sauv, et elle continua son
commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, trs-maigre, vient
dans la boutique, en grande colre. tes-vous la matresse de cette
boutique ici? dit-il.--Oui, qu'elle dit.--Eh bien! madame, je suis venu
pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas tre
trangls  cause de vous. Et plus que a; permettez-moi de vous
observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier
choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du boeuf aussi bon
march que des boutons.--Des boutons? monsieur, dit-elle.--Des boutons,
madame, dit l'autre en dployant un morceau de papier et lui montrant
vingt ou trente moitis de boutons. Voil un joli assaisonnement pour
des saucisses, madame; des boutons de culotte.--Saperlote! s'crie la
veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari! L-dessus,
voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. Je
vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est
btement converti en saucisses! Et c'tait vrai, monsieur, poursuivit
Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick,
c'tait vrai. Ou bien, peut-tre qu'il avait t pris dans la machine.
Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours ador
les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a jamais
plus entendu parler depuis!

La relation de cette touchante tragdie domestique amena le matre et le
valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte  moiti
ouverte, tait en conversation avec un homme dont l'air et les vtements
paraissaient galement misrables. Ses bottes taient sans talons, et
ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de
privations, presque de dsespoir sur sa figure maigre et creuse par les
soucis. Il avait la conscience de sa pauvret, car il se rangea sur le
ct obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha.

C'est bien malheureux, disait l'tranger avec un soupir.

--Effectivement, rpondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte,
et en l'effaant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire
quelque chose?

--Quand pensez-vous qu'il reviendra?

--Je n'en sais rien du tout, rpliqua Lowten, en clignant de l'oeil  M.
Pickwick, pendant que l'tranger abaissait ses regards vers le plancher.

--Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, en
regardant d'un air d'envie dans le bureau.

--Oh! non, rtorqua le clerc en se plaant plus exactement au centre de
la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine... et
c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'aprs. Quand une
fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir.

--Hors de la ville! s'cria M. Pickwick, juste ciel! que c'est
malheureux!

--Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une lettre
pour vous.

L'tranger parut hsiter. Il contempla de nouveau le plancher; et le
clerc fit un signe du coin de l'oeil  M. Pickwick, comme pour lui faire
entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce
que c'tait, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il se
serait agi de sa vie.

Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur Watty,
voulez-vous me donner un message, ou bien revenir?

--Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre o en est mon affaire,
rpondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez pas,
monsieur Lowten.

--Non, non, je ne l'oublierai pas, rpliqua le clerc.--Entrez, monsieur
Pickwick.--Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener,
n'est-ce pas? Ayant ainsi parl, et voyant que l'tranger hsitait
encore, il fit signe  Sam de suivre son matre dans l'appartement, et
ferma la porte au nez du pauvre diable.

Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis
le commencement du monde! s'cria Lowten, en jetant sa plume sur la
table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outrag. Il n'y a pas
encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie,
et je veux tre damn s'il ne vient pas nous ennuyer deux fois par
semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, 
la porte, avec de misrables rps comme cela.

En profrant ces expressions de dpit, Lowten attisait un feu
remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il
ajouta: Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker _y est_: je sais
qu'il vous recevra volontiers.

Ah! mon cher monsieur, dit le petit avou en s'empressant de se lever,
lorsque M. Pickwick lui fut annonc. Et bien! mon cher monsieur,
quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos
amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah!
ce sont des gaillards bien madrs, bien madrs, en vrit.

En concluant cet loge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique,
comme un tribut  la madrerie de MM. Dodson et Fogg.

Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick.

--Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme
vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple
que vous ne considriez pas ces choses l d'un point de vue
professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui tait ncessaire.
J'ai retenu matre Snubbin.

--Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick.

--Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous l, mon cher
monsieur; mais matre Snubbin est  la tte de sa profession. Il a trois
fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engag dans tous
les procs de ce genre. Il ne faut pas rpter cela au dehors, mais nous
disons, entre nous, qu'il mne le tribunal par le bout du nez.

Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette
communication  M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste mystrieux.

Ils ont envoy des citations  mes trois amis, dit le philosophe.

--Ah! naturellement; ce sont des tmoins importants: ils vous ont vu
dans une situation dlicate.

--Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle
s'est jete elle-mme dans mes bras.

--C'est trs-probable, mon cher monsieur; trs-probable et trs-naturel.
Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le
prouvera?

M. Pickwick passa  un autre sujet, car la question de M. Perker l'avait
un peu dmont. Ils ont galement cit mon domestique, dit-il.

--Sam?

M. Pickwick rpliqua affirmativement:

Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais d'avance;
j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur,
si vous voulez faire vos affaires vous-mme, aprs les avoir confies 
votre avou, il faut en subir les consquences.

Ici M. Perker se redressa avec un air de dignit, et fit tomber
quelques grains de tabac, gars sur son jabot.

Que veulent-ils donc prouver par son tmoignage? demanda M. Pickwick,
aprs deux ou trois minutes de silence.

--Que vous l'avez envoy  la plaignante pour faire quelques affaires de
compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup d'inconvnient,
car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de
lui.

--Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgr sa vexation, il ne put
s'empcher de sourire  la pense de voir Sam paratre comme tmoin.
Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il.

--Nous n'en avons qu'une seule  adopter, mon cher monsieur; c'est de
contre-examiner les tmoins, de nous fier  l'loquence de Snubbin, de
jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.

--Et si le verdict est contre moi?

M. Perker sourit, prit une trs-longue prise de tabac, attisa le feu,
leva les paules, et garda un silence expressif.

Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les
dommages-intrts? reprit M. Pickwick, qui avait examin avec un
maintien svre cette rponse tlgraphique.

Perker donna au feu une autre secousse fort peu ncessaire, en disant:
J'en ai peur.

--Et moi, reprit M. Pickwick avec nergie, je vous annonce ici ma
rsolution inaltrable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun,
Perker. Pas une guine, pas un penny de mon argent ne s'engouffrera dans
les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma dtermination rflchie,
irrvocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick dchargea sur la table qui
tait auprs de lui un violent coup de poing, pour confirmer
l'irrvocabilit de ses intentions.

--Trs-bien, mon cher monsieur; trs-bien: vous savez mieux que personne
ce que vous avez  faire.

--Sans aucun doute, reprit notre hros avec vivacit. O demeure matre
Snubbin?

--Dans _Old-Square, Lincoln's Inn_.

--Je dsirerais le voir.

--Voir matre Snubbin! mon cher monsieur, s'cria M. Perker, dans le
plus grand tonnement. Poh! Poh! impossible! Voir matre Snubbin! Dieu
vous bnisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler d'une
chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire,  moins d'avoir
pay d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu un
rendez-vous.

Malgr tout cela, M. Pickwick avait dcid, non-seulement que cela
pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en consquence, dix
minutes aprs avoir reu l'assurance que la chose tait impossible, il
fut conduit par son avou dans le cabinet extrieur de l'illustre matre
Snubbin.

C'tait une pice assez grande, mais sans tapis. Auprs du feu tait une
table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute
prtention  son ancienne couleur verte, et qui, grces  l'ge et  la
poussire, tait graduellement devenue grise, except dans les endroits
nombreux o elle tait noircie d'encre. On voyait sur la table une
norme quantit de petits paquets de papier, attachs avec de la ficelle
rouge; et, derrire la table, un clerc assez g, dont l'apparence
soigne et la pesante chane d'or accusaient clairement la clientle
tendue et lucrative de matre Snubbin.

Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au
vieux clerc, en lui offrant sa tabatire, avec toute la courtoisie
imaginable.

--Oui, mais il est trop occup. Voyez-vous toutes ces affaires? Il n'a
pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les
honoraires d'expdition sont pays pour toutes.

Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une
sensualit qui semblait tre compose de got pour le tabac et d'amour
pour les honoraires.

a ressemble  de la clientle, cela, dit Perker.

--Oui, rpondit le clerc, en offrant  son tour sa bote, avec la plus
grande cordialit; et le meilleur de l'affaire c'est que personne au
monde, except moi, ne peut lire l'criture du patron. Si bien que,
quand il a donn son opinion, on est oblig d'attendre que je l'aie
copie, h! h! h!

--Ce qui profite  quelqu'un aussi bien qu' matre Snubbin, et
contribue  vider la bourse du client, ha! ha! ha!

 cette observation, le clerc recommena  rire; non pas d'un rire
bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intrieur, qui
faisait mal  M. Pickwick. Quand un homme saigne intrieurement, c'est
une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit intrieurement,
cela ne prsage rien de bon pour les autres.

Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires que je
vous dois? reprit Perker.

--Non; pas encore.

--Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous
tes trop occup  empocher l'argent comptant pour penser  vos
dbiteurs, h! h! h!

Cette plaisanterie parut chatouiller agrablement le clerc, et il se
rgala sur nouveaux frais de son ricanement goste.

Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout
d'un coup sa gravit, et en tirant par le revers de son habit le grand
clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous
persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voil.

--Allons! allons! en voil une bonne! voir matre Snubbin? C'est par
trop absurde!

Malgr l'absurdit de la proposition, le clerc se laissa doucement
emmener hors de l'oue de M. Pickwick, puis aprs quelques
chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la
justice. Il en revint bientt sur la pointe du pied et informa M. Perker
et M. Pickwick qu'il avait dcid matre Snubbin  les admettre
sur-le-champ, en violation de toutes les rgles tablies.

Matre Snubbin, suivant la phrase reue, pouvait avoir une cinquantaine
d'annes. C'tait un de ces individus ples, maigres, desschs, dont la
figure ressemble  une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds,
saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tte des
gens qui se sont appliqus pendant de longues annes  de laborieuses et
monotones tudes; des yeux qui l'auraient fait reconnatre pour myope
quand mme on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa
poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux taient rares et
grles, ce qu'on pouvait attribuer en partie  ce qu'il n'avait jamais
sacrifi beaucoup de temps  leur arrangement, mais surtout  ce qu'il
avait port pendant vingt-cinq ans la perruque lgale, que l'on voyait
derrire lui, sur une tte  perruque. Les traces de poudre qui
souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal
attache, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il avait
quitt la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre
changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son costume,
donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps dsirable,
sans que sa tournure en ft amliore. Des livres de droit, des
monceaux de papiers, des lettres ouvertes, taient rpandus sur la
table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement tait vieux et
dlabr, les portes de la bibliothque semblaient vermoulues;  chaque
pas la poussire s'levait en petits nuages du tapis rp; les rideaux
taient jaunis par l'ge et par la fume, et l'tat de toutes choses,
dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que matre Snubbin tait
trop absorb par sa profession pour faire attention  ses aises.

L'illustre avocat s'occupait  crire, lorsque ses clients entrrent; il
salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut prsent par son
avou, fit signe  ses visiteurs de s'asseoir, plaa soigneusement sa
plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et
attendit qu'on lui adresst la parole.

Matre Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le dfendeur dans
Bardell et Pickwick.

--Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-l?

--Oui, monsieur.

L'avocat inclina la tte, et attendit une autre communication.

Matre Snubbin, reprit le petit avou, M. Pickwick avait le plus vif
dsir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous
assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prtexte  l'action intente
contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paratrait pas devant la
cour, si sa conscience n'tait pas compltement tranquille en rsistant
aux demandes de la plaignante.--Ai-je bien exprim votre pense, mon
cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.

--Parfaitement.

Matre Snubbin dveloppa son lorgnon, l'leva  la hauteur de ses yeux,
et aprs avoir considr notre hros pendant quelques secondes, avec une
grande curiosit, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant
lgrement:

La cause de M. Pickwick est-elle bonne?

L'avou leva les paules.

Vous proposez-vous d'appeler des tmoins?

--Non, monsieur.

Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa jambe
avec une violence redouble, et se rejetant en arrire dans son
fauteuil, il toussa dubitativement.

Tout lgers qu'taient ces indices des sentiments de l'avocat, ils ne
furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez
les bsicles  travers lesquelles il avait attentivement contempl les
dmonstrations que l'homme de loi avait laiss chapper, puis il lui
dit, avec une grande nergie, et en dpit des clins d'oeil et des
froncements de sourcils de l'avou:

Mon dsir de vous tre prsent dans un semblable but, monsieur, parat
sans doute fort extraordinaire  une personne qui voit tant d'affaires
du mme genre?

L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire,
le sourire revint encore sur ses lvres. M. Pickwick continua:

Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus
mauvais ct de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les
rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par
exprience jusqu' quel point les jurs se laissent prendre par la mise
en scne, et naturellement vous attribuez aux autres le dsir
d'employer, dans un but d'intrt et de dception, le moyen dont vous
connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment dans
l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en
faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer  cette cause
l'opinion vulgaire mais gnrale, que vous tes, comme corps, froids,
souponneux, gostes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le
dsavantage qu'il y a  vous faire une semblable dclaration, dans la
circonstance o je me trouve. Nanmoins, comme vous l'a dit mon ami, M.
Perker, je suis venu ici pour vous dclarer positivement que je suis
innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse
parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande
la permission d'ajouter que je renoncerais  me servir de votre talent,
si vous n'tiez pas absolument convaincu de ma sincrit.

Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, tait
d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat tait retomb dans
ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et
aprs avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la prsence de
son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton
assez brusque:

Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause?

--M. Phunky, rpliqua l'avou.

--Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-l. C'est donc un jeune
homme?

--Oui, c'est un trs-jeune homme. Il n'y a que quelques semaines qu'il a
plaid sa premire cause, il n'y a pas encore huit ans qu'il est au
barreau.

--Oh! c'est ce que je pensais, reprit matre Snubbin, avec cet accent de
commisration que l'on emploie dans le monde pour parler d'un pauvre
petit enfant sans appui.--M. Mallard, envoyez chez monsieur...
monsieur....

--Phunky, Holborn-Court, suppla M. Perker

--Trs-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant.

M. Mallard partit pour excuter sa commission, et matre Snubbin retomba
dans son abstraction, jusqu'au moment o M. Phunky fut introduit.

M. Phunky tait un homme d'un ge mr, quoique un avocat en bourgeon. Il
avait des manires timides, embarrasses, et en parlant, il hsitait
pniblement. Cependant ce dfaut ne semblait pas lui tre naturel, mais
paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui
opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-tre bien de
savoir faire. Il tait intimid par l'avocat, et se montrait
obsquieusement poli pour l'avou.

Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky, dit matre
Snubbin avec une condescendance hautaine.

M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de
voir matre Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie d'un homme
pauvre.

Vous tes avec moi dans cette cause,  ce que j'apprends? poursuivit
l'avocat.

Si M. Phunky avait t riche, il aurait immdiatement envoy chercher
son clerc, pour savoir ce qui en tait; s'il avait t habile, il aurait
appliqu son index  son front et aurait tch de se rappeler si, dans
la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette affaire:
mais, comme il n'tait ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il
devint rouge et salua.

Avez-vous lu les pices, M. Phunky? continua le grand avocat.

Ici encore, M. Phunky aurait d dclarer qu'il n'en avait aucun
souvenir; mais comme il avait examin tous les papiers qui lui avaient
t remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas pens  autre
chose depuis deux mois qu'il avait t retenu comme junior de matre
Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.

Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans la
direction de l'endroit o notre philosophe se tenait debout.

M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la rvrence qu'inspire un
premier client, et ensuite inclina la tte du ct de son chef.

Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit matre Snubbin, et... et... et
couter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Aprs cela,
nous aurons une consultation, naturellement.

Ayant ainsi donn  entendre qu'il avait t drang suffisamment,
matre Snubbin qui tait devenu de plus en plus distrait, appliqua son
lorgnon  ses yeux, pendant un instant, salua lgrement, et s'enfona
plus profondment dans l'affaire qu'il avait devant lui. C'tait une
prodigieuse affaire; une interminable procdure occasionne par le fait
d'un individu, dcd depuis environ un sicle, et qui avait envahi un
sentier conduisant d'un endroit d'o personne n'tait jamais venu,  un
autre endroit o personne n'tait jamais all!

M. Phunky ne voulant jamais consentir  passer une porte avant M.
Pickwick et son avou, il leur fallut quelque temps avant d'arriver dans
le square. Ils s'y promenrent longtemps en long et en large, et le
rsultat de leur confrence fut qu'il tait fort difficile de prvoir si
le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la
prtention de prdire le rsultat de l'affaire; enfin qu'on tait fort
heureux d'avoir prvenu l'autre partie, en retenant matre Snubbin.

Aprs avoir entendu diffrents autres topiques de doute et de
consolation, galement bien appropris  son affaire, M. Pickwick tira
Sam du profond sommeil o il tait tomb depuis une heure, et ayant dit
adieu  Lowten, retourna dans la Cit, suivi de son fidle domestique.




CHAPITRE III.

O l'on dcrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun
journal de la cour une soire de garon, donne par M. Bob Sawyer en son
domicile, dans le _Borough_.


Le repos et le silence qui caractrisent Lant-street, dans le
_Borough_[3], font couler jusqu'au fond de l'me les trsors d'une douce
mlancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est consolante
et o l'on voit toujours beaucoup d'criteaux aux croises. Une maison,
dans Lant-street, ne pourrait gure recevoir la dnomination d'_htel_,
dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile
fort souhaitable. Si quelqu'un dsire se retirer du monde, se soustraire
 toutes les tentations, se prcautionner contre tout ce qui pourrait
l'engager  regarder par la fentre, nous lui recommandons Lant-street
par-dessus toute autre rue.

[Footnote 3: Faubourg mridional de Londres.]

Dans cette heureuse retraite sont colonises quelques blanchisseuses de
fin, une poigne d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, plusieurs
petits employs des Docks, une pince de couturires et un
assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorit des aborignes dirige
ses facults vers la location d'appartements garnis, ou se dvoue  la
saine et librale profession de la calandre. Ce qu'il y a de plus
remarquable dans la nature morte de cette rgion, ce sont les volets
verts, les criteaux de location, les plaques de cuivre sur les portes
et les poignes de sonnettes du mme mtal. Les principaux spcimens du
rgne animal sont les garons de taverne, les marchands de petits
gteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population est
nomade; elle disparat habituellement  l'approche du terme, et
gnralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont rarement
recueillis dans cette valle fortune. Les loyers sont hypothtiques, et
la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de la
rente.

Au commencement de la soire  laquelle M. Pickwick avait t invit
par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen,
s'talaient aux deux coins de la chemine, au premier tage d'une des
maisons de la rue que nous venons de dcrire. Les prparatifs de
rception paraissaient complets. Les parapluies avaient t retirs du
passage et entasss derrire la porte de l'arrire-parloir; la servante
de la propritaire avait t son bonnet et son chle de dessus la rampe
de l'escalier, o ils taient habituellement dposs. Il ne restait que
deux paires de socques sur le paillasson, derrire la porte de la rue;
enfin, une chandelle de cuisine, dont la mche tait fort longue,
brlait gaiement sur le bord de la fentre de l'escalier. M. Bob Sawyer
avait achet lui-mme les spiritueux dans un caveau de High-street, et
avait prcd jusqu' son domicile celui qui les portait, pour empcher
la possibilit d'une erreur. Le punch tait dj prpar dans une
casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge
verte, avait t amene du parloir pour jouer aux cartes, et les verres
de l'tablissement, avec ceux qu'on avait emprunts  la taverne
voisine, garnissaient un plateau, sur le carr.

Nonobstant la nature singulirement satisfaisante de tous ces
arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer.
Assis  ct de lui, Ben Allen regardait attentivement les charbons avec
une expression de sympathie qui vibra mlancoliquement dans sa voix
lorsqu'il se prit  dire, aprs un long silence:

C'est damnant qu'elle ait tourn  l'aigre justement aujourd'hui! Elle
aurait bien d attendre jusqu' demain.

--C'est pure mchancet, pure mchancet! rtorqua M. Bob Sawyer avec
vhmence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour donner une soire,
je dois en avoir assez pour payer son petit mmoire.

--Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par parenthse
un mmoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le gnie de
l'homme ait jamais invent: une fois en mouvement, il continue  courir
de soi-mme, sans jamais s'arrter, durant la vie la plus longue).

--Il n'y a gure que trois ou quatre mois, rpliqua l'autre.

Ben Allen toussa d'un air dsespr en contemplant fixement les barres
de la grille.  la fin, il ajouta:

a sera diablement dsagrable si elle se met dans la tte de faire son
sabbat quand les amis seront arrivs, hein?

--Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!

En ce moment un lger coup se fit entendre  la porte. M. Bob Sawyer
jeta un regard expressif  son ami; et, lorsqu'il eut dit: Entrez! on
vit apparatre dans l'ouverture de la porte la tte mal peigne d'une
servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur  la fille d'un
balayeur retrait.

Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle dsire vous parler.

M. Bob Sawyer n'avait pas encore mdit sa rponse, lorsque la jeune
fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment tir par
derrire, et en mme temps un autre coup fut frapp  la porte, un coup
sec et dcid, qui semblait dire: me voici; c'est moi.

M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle apprhension, et
cria de nouveau: Entrez.

La permission n'tait nullement ncessaire, car, avant qu'elle ft
articule, une petite femme, ple et tremblante de colre, s'tait
lance dans la chambre.

M. Sawyer, dit-elle en s'efforant de paratre calme, voulez-vous avoir
la bont de rgler mon petit mmoire? Je vous serai bien oblige, parce
que j'ai mon loyer  payer ce soir, et que mon propritaire est en bas
qui attend.

Ici la petite femme se frotta les mains et fixa firement ses regards
sur la muraille, par-dessus la tte de M. Bob Sawyer.

Je suis excessivement fch de vous incommoder, madame Raddle, rpondit
Bob avec dfrence, mais....

--Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une voix
aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui;
mais, comme cet argent-l va directement dans la poche du propritaire,
autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis
pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont vcu
ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire ncessairement
quiconque est vritablement un gentleman.

Ayant ainsi parl, mistress Raddle secoua sa tte, mordit ses lvres, se
frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que
jamais. Il tait clair que la vapeur s'amassait, comme le dit plus tard
M. Bob lui-mme, dans un style d'allgorie orientale.

Je suis bien fch, madame Raddle, rpondit-il avec toute l'humilit
imaginable; mais le fait est que j'ai t dsappoint dans la cit
aujourd'hui.

C'est un endroit bien extraordinaire que cette cit; nous connaissons un
nombre tonnant de gens qui y sont journellement dsappoints.

Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant solidement
sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me
fait  moi?

--Je... je suis certain, madame Raddle, rpondit Bob en ludant la
dernire question; je suis certain qu'avant le milieu de la semaine
prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons plus
rgulirement.

C'tait l tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait escalad
l'appartement de l'infortun Bob avec tant d'envie de faire une scne,
qu'elle aurait t probablement contrarie si elle avait reu son
argent. En effet, elle tait singulirement bien dispose pour une
rcration de ce genre, car elle venait d'changer, dans la cuisine,
avec M. Raddle, quelques compliments prparatoires.

Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'cria-t-elle en levant la voix pour
l'dification des voisins, supposez-vous que je garderai ternellement
dans ma maison un individu qui ne pense jamais  payer son loyer, et qui
ne donne pas mme un rouge liard pour le beurre et pour le sucre de son
djeuner, ni pour le lait qu'on lui achte  la porte? Supposez-vous
qu'une femme honnte et laborieuse, qui a vcu vingt ans dans cette rue
(dix ans sur le pav et neuf ans et neuf mois dans cette maison), n'a
rien autre chose  faire que de s'reinter pour loger et nourrir un tas
de paresseux qui sont toujours  fumer,  boire et  flner, au lieu de
travailler pour payer leur mmoire? Supposez-vous....

--Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante....

--Ayez la bont, monsieur, de garder vos observations pour vous-mme,
dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son
loquence, et en s'adressant  l'interrupteur avec une lenteur et une
solennit imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez aucun
droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir lou
cet appartement?

--Non, certainement, rpondit Benjamin.

--Parfaitement, monsieur, rtorqua mistress Raddle avec une politesse
hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous
contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les
hpitaux, et vous tenir  votre place. Autrement il y aura peut-tre ici
quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur.

--Mais vous tes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin.

--Je vous demande excuse, jeune homme, s'cria mistress Raddle, que la
colre inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la bont de
rpter un peu ce mot-l?

--Madame, rpondit Benjamin, qui commenait  devenir inquiet pour son
propre compte, je n'attachais pas d'offense  cette expression.

--Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un ton
encore plus impratif et plus lev. Qui avez-vous appel une femme?
Est-ce  moi que vous adressez cette remarque-l, monsieur?

--Eh! mon Dieu!... fit Benjamin.

--Je vous demande, oui ou non, si c'est  moi que vous appliquez ce
nom-l, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en ouvrant la
porte toute grande.

--Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre tudiant.

--Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement jusqu'
la porte, et en levant la voix  sa plus haute clef, pour le bnfice
spcial de M. Raddle, qui tait dans la cuisine. En effet, chacun sait
qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari
roupille en bas, sans faire plus d'attention  moi qu' un caniche. Il
devrait rougir (ici mistress Raddle commena  sangloter); il devrait
rougir de laisser traiter sa femme comme la dernire des dernires, par
des bouchers de chair humaine qui dshonorent le logement (autres
sanglots). Le poltron! le sans coeur! qui laisse sa femme expose 
toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour
corriger ces bandits-l! Il a peur de monter! Il a peur de monter!

Ici mistress Raddle s'arrta pour couter si la rptition de ce dfi
avait rveill sa meilleure moiti. Voyant qu'elle n'y pouvait russir,
elle commenait  descendre l'escalier en poussant d'innombrables
sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment  la
porte de la rue. Elle y rpondit par des gmissements qui duraient
encore au sixime coup frapp par le visiteur; puis,  la fin, dans un
accs irrsistible d'agonie mentale, elle renversa tous les parapluies
et se prcipita dans l'arrire-parloir en fermant la porte aprs elle
avec un fracas pouvantable.

N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick  la
servante qui lui ouvrit la porte.

--Au premier, la porte en face de l'escalier, rpondit la jeune fille en
rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue
qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.

M. Snodgrass, qui tait entr le dernier, parvint, aprs bien des
efforts,  fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant grimp
l'escalier en trbuchant, furent reus par Bob, qui n'avait pas os
descendre au-devant d'eux, de peur d'tre assailli par Mme Raddle.

Comment vous portez-vous? leur dit l'tudiant dconfit, charm de vous
voir. Prenez garde aux verres!

Cet avertissement s'adressait  M. Pickwick, qui avait pos son chapeau
sur le plateau.

Pardon! s'cria celui-ci; je vous demande pardon.

--Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je suis
un peu  l'troit ici; mais il faut en prendre son parti quand on vient
voir un garon. Entrez donc.... Vous avez dj vu ce gentleman, je
pense?

M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis suivirent
son exemple. Ils taient  peine assis lorsqu'on entendit frapper de
nouveau un double coup  la porte.

J'espre que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!... Oui, c'est lui.
Montez, Jack, montez.

Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se prsenta
sous un gilet de velours noir, orn de boutons flamboyants. Il portait,
en outre, une chemise bleue raye, surmonte d'un faux-col blanc.

Vous arrivez bien tard, lui dit Ben.

--J'ai t retenu  l'hpital.

--Y a-t-il quelque chose de nouveau!

--Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois.

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick.

--Un homme qui est tomb d'un quatrime tage, voil tout. Mais c'est un
cas superbe.

--Voulez-vous dire que le patient gurira probablement?

--Non, rpondit le nouveau venu d'un air d'indiffrence, j'imagine
plutt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opration demain; quel
spectacle magnifique si c'est Slasher qui opre!

--Vous regardez donc M. Slasher comme un bon oprateur?

--Le meilleur qui existe assurment. La semaine dernire, il a
dsarticul la jambe d'un enfant, qui a mang cinq pommes et un morceau
de pain d'pice pendant l'opration. Mais ce n'est pas tout; deux
minutes aprs, le moutard a dclar qu'il ne voulait pas rester l pour
le roi de Prusse, et qu'il le dirait  sa mre si on ne commenait pas.

--Vous m'tonnez, s'cria M. Pickwick.

--Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob?

--Rien du tout, rpliqua M. Sawyer.

-- propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage attentif de M.
Pickwick un coup d'oeil  peine perceptible, nous avons eu un curieux
accident la nuit dernire. On nous a amen un enfant qui avait aval un
collier.

--Aval quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick.

--Un collier. Non pas tout  la fois, cela serait trop fort; vous ne
pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! ha!
ha!

Ici M. Hopkins clata de rire, enchant de sa propre plaisanterie, puis
il continua:

Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont trs-pauvres; la
soeur ane achte un collier, un collier commun, des grosses boules de
bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le collier,
le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que c'est
une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre
boule....

--Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle pouvantable chose! Mais
je vous demande pardon, monsieur; continuez.

--Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se
rgale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il avait
expdi tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La soeur, qui est
une jeune fille conome, et qui ne dpense gure d'argent en parure, se
dessche les lacrymales  force de pleurer son collier; elle le cherche
partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve nulle
part. Quelques jours aprs, la famille tait  dner... une paule de
mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait
pas faim, jouait dans la chambra. Voil que l'on entend un bruit du
diable, comme s'il tait tomb de la grle. Ne fais pas ce bruit l,
mon garon, dit le pre.--Ce n'est pas moi, rpond le moutard.--C'est
bon, dit le pre; ne le fais plus alors. Il y eut un court silence, et
le bruit recommena de plus belle. Mon garon, dit le pre, si tu ne
m'coutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de rien. En mme
temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et
voil qu'il entend un cliquetis terrible. Dieu me damne! s'crie-t-il,
c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!--Non,
non, papa dit le moucheron en se mettant  pleurer. C'est le collier de
ma soeur; je l'ai aval, papa. Le pre prend l'enfant dans ses bras et
court avec lui  l'hpital; et, tout le long du chemin, les boules de
bois retentissaient dans son estomac  chaque secousse; et les
boutiquiers cherchaient de tous les ctes d'o venait un si drle de
bruit. L'enfant est  l'hpital maintenant; et il fait tant de tapage en
marchant, qu'on a t oblig de l'entortiller dans une houppelande de
watchman, de peur qu'il n'veille les autres malades.

Voil l'accident le plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu
parler! s'cria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de poing
emphatique.

--Oh! cela n'est rien encore, rtorqua Jack Hopkins. N'est-ce pas, Bob?

--Non, certainement.

--Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses
singulires dans notre profession.

--Je le crois facilement, rpondit M. Pickwick.

Un nouveau coup de marteau frapp  la porte annona un gros jeune
homme, dont l'norme tte tait ombrage d'une perruque noire. Il
amenait avec lui un jouvenceau engan dans une troite redingote, et
qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont
la chemise tait seme de petites ancres rouges. Celui-ci fut suivi de
prs par un ple garon, dcor d'une lourde chane en chrysocale.
L'entre d'un individu manir, au linge parfaitement blanc, aux
bottines de lasting, complta la runion. La petite table  la serge
verte fut amene; le premier service de punch fut apport dans un pot
blanc, et les trois heures suivantes furent dvoues au vingt et un, 
un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agrable jeu fut
interrompu par une lgre difficult qui s'leva entre le jeune nomma
scorbutique et le gentleman aux ancres rouges.  cette occasion le
premier exprima un brlant dsir de tirer le nez du second, et celui qui
portait les emblmes de l'esprance dclara qu'il n'entendait accepter,
 titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme  la
contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orn d'une tte
humaine.

Quand la dernire banque fut termine, et lorsque le compte des fiches
et des pence fut ajust  la satisfaction de toutes les parties, M. Bob
Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimrent dans les
coins, pendant qu'on servait le festin.

Ce n'tait pas une opration aussi facile qu'on pourrait l'imaginer.
D'abord il fut ncessaire d'veiller la fille qui tait tombe endormie
sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et mme
lorsqu'elle eut rpondu  la sonnette, un autre quart-d'heure s'coula
avant qu'on pt exciter chez elle une faible tincelle de raison.
D'autre part, l'homme  qui on avait demand des hutres, n'avait pas
reu l'ordre de les ouvrir; or il est trs-difficile d'ouvrir une hutre
avec un couteau de table, ou avec une fourchette  deux pointes; aussi
n'en put-on pas tirer grand parti. Le boeuf n'offrit gure plus de
ressources, car il n'tait pas assez cuit, et l'on en pouvait dire
autant du jambon, quoiqu'il ft de la boutique allemande du coin de la
rue. En revanche l'on possdait abondance de _porter_ dans un broc
d'tain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le monde,
car il tait trs-fort. Au total le souper fut aussi bon qu'il l'est en
gnral dans une runion de ce genre.

Aprs souper, un autre bol de punch fut plac sur la table, avec un
paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut
une pause pnible, occasionne par une circonstance fort commune en
pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante.

Le fait est que la fille tait occupe  laver les verres.
L'tablissement s'enorgueillissait d'en possder quatre; ce que nous ne
rapportons nullement comme tant injurieux  Mme Raddle, car il n'y a
jamais eu, jusqu' prsent, d'appartement garni o l'on ne ft pas 
court de verres. Ceux de l'htesse taient des petits goblets, troits
et minces; ceux qu'on avait emprunts l'auberge voisine taient de
grands vases souffls, hydropiques, ports, chacun, sur un gros pied
goutteux. Ceci, de soi, aurait t suffisant pour avertir la compagnie
de l'tat rel des affaires; mais la jeune servante _factotum_, pour
empcher la possibilit du doute  cet gard, s'tait empare violemment
de tous les verres, longtemps avant que la bire ft finie, en dclarant
hautement, malgr les clins d'oeil et les interruptions de l'amphytrion,
qu'elle allait les porter en bas pour les rincer.

C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne souffle
rien de bon pour personne. L'homme manir, aux bottines d'toffe,
s'tait inutilement efforc d'accoucher d'une plaisanterie durant la
partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux.  l'instant o
les verres disparurent, il commena une longue histoire, au sujet d'une
rponse singulirement heureuse, faite par un grand personnage
politique, dont il avait oubli le nom,  un autre individu galement
noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vrifier l'identit. Il
s'tendit soigneusement et avec dtail sur diverses circonstances
accessoires, mais il ne put jamais venir  bout, dans ce moment, de se
rappeler la rponse mme, quoiqu'il et l'habitude de raconter cette
anecdote, avec grand succs, depuis dix annes.

Voil qui est drle! s'cria l'homme manir, est-ce extraordinaire
d'oublier ainsi!

--J'en suis fch, dit Bob, en regardant avec anxit vers la porte, car
il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis trs-fch!

--Et moi aussi, rpliqua le narrateur, parce que je suis sr que cela
vous aurait bien amus. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici  une
demi-heure, ou environ, j'espre bien parvenir  m'en souvenir.

L'homme manir en tait l, lorsque les verres revinrent; et M. Bob
Sawyer qui jusqu'alors tait rest comme absorb lui dit en souriant
gracieusement, qu'il serait enchant d'entendre la fin de son histoire,
et que, telle qu'elle tait, c'tait la meilleure qu'il et jamais oui
raconter.

En effet, la vue des verres avait replac notre ami Bob dans un tat
d'quanimit qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue avec l'htesse.
Son visage s'tait clairci, et il commenait  se sentir tout  fait 
son aise.

Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavit, en dispersant le
petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentr au
milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et dpchez-vous,
comme une brave fille.

--Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, rpliqua Betsy.

--Pas d'eau chaude! s'cria Bob.

--Non, reprit la servante avec un hochement de tte plus ngatif que
n'aurait pu l'tre le langage le plus verbeux, madame a dit que vous
c'en auriez point.

La surprise qui se peignait sur le visage des invits inspira un nouveau
courage  l'amphitryon.

Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il avec le
calme du dsespoir.

--Mais je ne peux pas! Mme Raddle a teint le feu et enferm la
bouilloire avant d'aller se coucher.

--Oh! c'est gal, c'est gal, ne vous tourmentez pas pour si peu, dit M.
Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la
physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne.

--Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen.

--Mon htesse est sujette  de lgres attaques de drangement mental,
dit Bob avec un sourire glac. Je crains d'tre oblig de lui donner
cong.

--Non, non, fit Benjamin.

--Je crains d'y tre oblig, poursuivit Bob, avec une fermet hroque.
Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai cong ce matin.

Pauvre garon! avec quelle dvotion il souhaitait de pouvoir le faire!

Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup,
communiqurent leur influence dcourageante  la compagnie. La plupart
de ses htes, pour ranimer leurs esprits, s'attachrent avec un surcrot
de cordialit au grog froid, dont les premiers effets se firent sentir
par un renouvellement d'hostilits entre le jeune homme scorbutique et
le propritaire de la chemise pleine d'espoir. Les belligrants
signalrent pendant quelque temps leur mpris mutuel par une varit de
froncements de sourcil et de reniflements; mais  la fin, le jeune
scorbutique sentit qu'il tait ncessaire de provoquer un
claircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela.

Sawyer, dit-il d'une voix retentissante.

--Eh bien, Noddy, rpondit l'amphitryon.

--Je serais trs-fch, Sawyer, d'occasionner le moindre dsagrment 
la table d'un ami, et surtout  la vtre, mon cher; mais je me crois
oblig de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est pas un
gentleman.

--Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais trs-fch d'occasionner
le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur d'tre
oblig d'alarmer les voisins, en jetant par la fentre la personne qui
vient de parler.

--Qu'est-ce que vous entendez par l, monsieur, demanda M. Noddy?

--J'entends ce que j'ai dit, monsieur.

--Je voudrais bien voir cela, monsieur!

--Vous allez le sentir dans une minute, monsieur.

--Je vous serai oblig de me donner votre carte, monsieur.

--Je n'en ferai rien, monsieur.

--Pourquoi pas, monsieur?

--Parce que vous la placeriez  votre glace, pour faire croire que vous
avez reu la visite d'un gentleman.

--Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin.

--Je vous suis trs-oblig de m'en prvenir, monsieur; j'aurai soin de
dire au domestique d'enfermer l'argenterie.

En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposrent et
reprsentrent aux deux parties l'inconvenance de leur conduite. En
consquence, M. Noddy dclara que son pre tait aussi respectable que
le pre de M. Gunter.  quoi M. Gunter rtorqua que son pre tait tout
aussi respectable que le pre de M. Noddy, et que, tous les jours de la
semaine, le fils de son pre valait bien M. Noddy. Comme cette
dclaration semblait prluder au renouvellement de la dispute, il y eut
une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une
vaste quantit de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy se
laissa vaincre graduellement par son motion, et protesta qu'il avait
toujours profess pour M. Gunter un attachement et un dvouement sans
bornes.  cela, M. Gunter rpliqua, qu'au total, il prfrait peut-tre
M. Noddy  son propre frre. En entendant cette dclaration, M. Noddy se
leva avec magnanimit, et tendit la main  M. Gunter; M. Gunter la
secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette
discussion avait t conduite d'une manire grandement honorable pour
les deux parties belligrantes.

Maintenant, Bob, pour vous remettre  flot, dit M. Jack Hopkins, je ne
demande pas mieux que de chanter une chanson. Cette proposition ayant
t accueillie par des applaudissements tumultueux, Hopkins se plongea
immdiatement dans _God save the King_, qu'il chanta de toutes ses
forces sur un nouvel air compos de la _Baie de Biscaye_ et de _Une
grenouille volait_. Le refrain tait l'essence de la chanson, et comme
chaque gentleman le chantait en choeur, sur l'air qu'il savait le mieux,
l'effet en tait rellement saisissant.

 la fin du choeur du premier couplet, M. Pickwick leva la main pour
rclamer l'attention des assistants, et dit, aussitt que la
tranquillit fut rtablie:

Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends appeler
l-haut.

Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer plissait.

Je crois que j'entends encore le mme bruit, poursuivit M. Pickwick.
Ayez la bont d'ouvrir la porte.

 peine la porte fut-elle ouverte que toute espce de doute se trouva
dissip.

M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second tage.

--C'est mon htesse, dit Bob en regardant ses invits avec angoisse.
Oui, Mme Raddle.

--Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? rpta la voix avec une aigre
rapidit. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et l'argent que
j'ai pay pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos amis,
qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous
fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la
maison par les fentres, et a  deux heures du matin. Renvoyez-moi ces
gens-l!

--Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle
paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines.

--Mourir de honte, certainement, rpta sa douce moiti. Mais vous,
poule mouille que vous tes, pourquoi n'allez vous pas les rouler en
bas des escaliers? Voil ce que vous feriez si vous tiez un homme.

--Voil ce que je ferais, si j'tais une douzaine d'hommes, ma chre,
rpliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un peu trop
l'avantage du nombre sur moi.

--Hou! le poltron, rtorqua Mme Raddle avec un mpris suprme. M.
Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non?

--Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misrable Bob. Je
crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il  ses amis, je
pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit.

--C'est bien malheureux, fit observer l'homme manir, juste au moment
o nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de
retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile 
digrer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est difficile 
digrer, hein!

--Il ne faut pas endurer cela, rpliqua Hopkins. Chantons l'autre
couplet, Bob, allons!

--Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste
amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons
mieux d'en rester l. Les gens de cette maison sont trs-violents,
excessivement violents.

--Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le propritaire?
dit Hopkins, ou que je carillonne  la sonnette, ou que j'aille aboyer
sur l'escalier? Disposez de moi, Bob.

--Je suis bien oblig  votre amiti et  votre bon naturel, rpondit le
malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour viter toute
dispute, est de nous sparer sur-le-champ.

--Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aige de Mme Raddle, s'en vont-ils,
ces brigands?

--Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont  la minute.

--C'est heureux! s'cria Mme Raddle en allongeant son bonnet de nuit
par-dessus la rampe, juste au moment o M. Pickwick, suivi de M. Tupman,
sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de
venir.

--Ma chre dame, dit M. Pickwick en levant la tte....

--Allez-vous-en, vieux farceur! rtorqua Mme Raddle, en tant
prcipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour tre son grand-pre,
le dbauch! Vous tes le pire de tous.

M. Pickwick reconnut qu'il tait inutile de protester de son innocence.
Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par
MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui tait affreusement
contrist par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette scne, les
accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia  M.
Winkle, comme  une personne singulirement digne de sa confidence,
qu'il tait dcid  couper la gorge de tout gentleman, autre que M. Bob
Sawyer, qui oserait aspirer  l'affection de sa soeur Arabelle. Ayant
exprim sa dtermination d'excuter avec une fermet convenable ce
pnible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfona son chapeau sur
ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrta devant
la porte du march du Borough. L, jusqu'au point du jour, il s'occupa 
frapper  coups redoubls et  faire alternativement de petits sommes
sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il tait devant
sa porte, et qu'il en avait oubli la clef.

Les invits tant ainsi partis, grce  la requte assez pressante de
Mme Raddle, l'infortun Bob se trouva libre de mditer sur les
vnements probables du lendemain et sur les plaisirs de la soire.




CHAPITRE IV.

M. Weller _senior_ profre quelques opinions critiques concernant les
compositions littraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il
s'acquitte d'une partie de sa dette envers le rvrend gentleman au nez
rouge.


Le 13 fvrier, comme le savent aussi bien que nous les lecteurs de cette
authentique narration, tait la veille du jour dsign pour le jugement
de l'action intente par Mme Bardell. Ce fut une journe fatigante pour
Samuel Weller, qui fut occup sans interruption, depuis 9 heures du
matin jusqu' 2 heures de l'aprs-midi, inclusivement,  voyager de
l'htel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et rciproquement; non
pas qu'il y et la moindre chose  faire, car les consultations avaient
eu lieu, et l'on avait dfinitivement arrt la marche qui devait tre
suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un tat d'excitation
excessive, persistait  envoyer constamment  son avou de petites notes
contenant seulement cette demande: _Cher Perker, tout marche-t-il
bien?_-- quoi M. Perker rpondait invariablement: _Cher Pickwick, aussi
bien que possible_. Le fait est, comme nous l'avons dj fait entendre,
que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu' l'audience du
jour subsquent. Mais on doit passer aux gens qui vont volontairement
devant un tribunal, ou qui y sont trans forcment pour la premire
fois, l'irritation temporaire et l'anxit dont ils sont atteints. Sam
n'ignorait pas cela, il savait se prter philosophiquement aux
faiblesses de la nature humaine; aussi excuta-t-il toutes les
fantaisies de son matre, avec cette bonne humeur imperturbable qui
formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son
caractre.

Il s'tait rconfort avec un petit dner fort agrable, et attendait 
la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engag  prendre
pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune
garon, dont la casquette  poil, la jaquette de flanelle et toute la
tournure, annonaient qu'il avait la louable ambition d'atteindre un
jour la dignit de palefrenier, entra dans le passage du _George et
Vautour_, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du corridor
puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherch quelqu'un pour qui
il aurait eu une commission.

La demoiselle de comptoir ne considrant pas comme improbable que ladite
commission et pour objet l'argenterie de l'tablissement, accosta en
ces termes l'indiscret personnage:

Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez?

--Y a-t-il ici quettes un appel Sam? rpondit le gamin d'une voix de
fausset.

--Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant.

--Est-ce que j'sais, moi, rtorqua vivement le jeune gentleman  la
casquette velue.

--Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais  vot' place, je ne
ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous
l'mousser. Qu'est-ce que a veut dire de venir dans un htel, demander
aprs Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien?

--Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit.

--Quel vieux? demanda Sam avec un profond ddain.

--Celui-l qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise  not'
auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' aprs-midi au _George et
Vautour_, et de demander Sam.

--C'est mon auteur, ma chre, dit Sam, en se tournant d'un air
explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bnisse s'il sait mon
autre nom! Eh bien! jeune chou fris qu'est-ce qu'il y a encore?

--Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous  six heures, parce qu'i' veut
vous voir,  _l'Ours Bleu_, prs du march de Leadenhall. J'y dirai-t-i'
que vous viendrez?

--Oui, monsieur, rpliqua Sam avec une exquise politesse; vous pouvez
vous aventurer  dire cela.

Ayant reu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman s'loigna, veillant
en chemin tous les chos de George Yard, par des imitations
singulirement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier.

Sam obtint facilement un cong de M. Pickwick, car dans l'tat
d'excitation et de mcontentement o se trouvait notre philosophe, il
n'tait pas fch de demeurer seul. Sam se mit donc en route, longtemps
avant l'heure indique, et ayant du temps  revendre, s'en alla tout en
flnant jusqu' Mansion-House[4]. L, il s'arrta et s'occupa 
contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les
innombrables voitures de toute espce qui stationnent aux environs,  la
grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de
Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant mus dans cet endroit pendant une
demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le march de
Leadenhall,  travers une multitude de ruelles et de cours. Comme il
travaillait  perdre son temps, et s'arrtait devant presque tous les
objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'tonner de ce qu'il
fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans
autre explication paratrait surprenant, c'est qu' peine ses yeux
s'taient-ils arrts sur certaines peintures exposes aux vitres de la
boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa nergiquement de sa main
droite sur sa cuisse, et s'cria avec grande vhmence: Ma foi,
j'aurais oubli de lui en envoyer un! Je ne me serais pas rappel que
c'est demain la Saint-Valentin![5].

[Footnote 4: Htel du maire de Londres ou htel de ville.]

[Footnote 5: Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours
avant la Saint-Valentin des dclarations enjolives dont le prix varie
de deux sols  trois ou quatre francs, lesquelles sont destines aux
amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer
eux-mmes une des ptres qu'on expdie par centaines de milliers en
cette saison.]

Le dessin colori sur lequel s'taient arrts les yeux de Sam, tandis
qu'il parlait ainsi, reprsentait deux coeurs humains, hauts en couleur,
fixs ensemble par une flche, et qui cuisaient devant un feu ardent. Un
couple de cannibales, mle et femelle, en costume moderne (le gentleman
vtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une pelisse rouge
avec un parasol pareil), s'avanaient vers ce rti, d'un air affam et
par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garon fort immodeste
(car il n'avait pour tout vtement qu'une paire d'ailes), surveillait la
cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'glise de Langham;
bref, cela reprsentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme un
_Valentin_[6]. Il s'en trouvait dans la boutique un vaste assortiment,
comme l'annonait une inscription manuscrite colle au carreau, et le
papetier s'engageait  les livrer  ses concitoyens au prix modr d'un
shilling six pence.

[Footnote 6: Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots:
_Voulez-vous de moi pour votre Valentin?_]

Eh bien! je n'aurais jamais song  lui en envoyer un, rpta Sam; et
en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une
feuille du plus beau papier  lettre dor sur tranche, ainsi qu'une
plume taille dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu
promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort
diffrent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. Arriv prs du
march de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une enseigne sur
laquelle le peintre avait dessin quelque chose qui ressemblait  un
lphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de trompe.
Conjecturant judicieusement que c'tait l'_Ours Bleu_ en personne, Sam
entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours.

Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus tt, rpondit la
jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'_Ours Bleu_.

--Trs-bien, ma chre, rpliqua Sam. Faites-moi donner pour neuf pence
d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plat, miss.

L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant t apports dans le
petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre
pour l'empcher de flamber, et emporta le fourgon pour ter toute
possibilit d'attiser le feu, sans avoir obtenu pralablement le
consentement et la participation de l'_Ours Bleu_. Pendant ce temps,
Sam, assis dans une stalle, prs du pole, tirait de sa poche la feuille
de papier dor et la plume au bec dur, examinait soigneusement la fente
de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, poussetait
la table, de peur qu'il n'y et des miettes de pain sous son papier,
relevait les parements de son habit, talait ses coudes, et se prparait
 crire.

crire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, pour les
ladies et les gentlemen qui ne se dvouent pas habituellement  la
science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'crivain a
toujours considr comme ncessaire d'incliner sa tte sur son bras
gauche, de manire  placer ses yeux, autant que possible, au mme
niveau que son papier, et, tout en considrant de ct les lettres qu'il
construit, de former avec sa langue des caractres imaginaires pour y
correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement la
composition, ils retardent quelque peu les progrs de l'crivain. Aussi
y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait  crire, en
caractres menus, effaant avec son petit doigt les mauvaises lettres,
pour en mettre d'autres  la place, et repassant plusieurs fois sur
celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappel 
lui-mme, par l'entre du respectable M. Weller.

Eh ben! Sammy, dit le pre.

--Eh bien! Bleu de Prusse, rpondit le fils, en dposant sa plume. Que
dit le dernier bulletin de la sant de belle-mre?

--Mme Weller a pass une bonne nuit; mais elle est d'une humeur joliment
massacrante ce matin. Sign z'avec serment Tony Weller, squire. Voil le
dernier bulletin, Sammy, rpliqua M. Weller en dnouant son chle.

--a ne va donc pas mieux?

--Tous les symptmes agravs, dit le pre en hochant la tte. Mais
qu'est-ce que vous faites donc l Sammy? Instruction primaire, hein?

--J'ai fini maintenant, rpondit Sam avec un lger embarras; j'tais en
train d'crire.

--Je le vois bien, pas  une jeune femme, j'espre?

--Ma foi, a ne sert  rien de dissimuler, c'est un Valentin.

--Un quoi? s'cria le pre, que le son de ces mots semblait frapper
d'horreur.

--Un Valentin.

--Samivel, Samivel! reprit le pre d'un ton plein de reproches, je
n'aurais pas cru cela de toi, aprs l'exemple que tu as eu des penchants
vicieux de ton pre, aprs tout ce que je t'ai raisonn sur ce sujet
ici, aprs avoir vcu toi-mme avec ta belle-mre, qu'est une leon
morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu' la fin de ses jours; je
ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais pas
cru!

Ces rflexions taient trop pnibles pour l'infortun pre; il porta le
verre de Sam  ses lvres, et en but le contenu, tout d'un trait.

Comment a va-t-il maintenant? lui demanda son fils.

--Ah! Sammy, a sera une furieuse preuve de voir a  mon ge!
Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une consolation,
comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il tait
oblig de le tuer pour le porter au march.

--Qu'est-ce qui sera une preuve?

--De te voir mari, Sammy; de te voir comme une victime abuse, qui
s'imagine que tout est rose. C'est une preuve effroyable pour les
sentiments d'un pre, Sammy!

--Btises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas pour cela.
Demandez plutt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; l!

Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut calm
par la perspective de sa pipe ou par la pense qu'il y avait dans sa
famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il tait
inutile de vouloir lutter. Nous sommes port  croire que cet heureux
rsultat fut atteint  la fois par ces deux sources combines de
consolation, car il rpta frquemment la seconde  voix basse, pendant
qu'il sonnait pour se faire apporter la premire. Ensuite il se
dbarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaa le dos au feu,
de manire  en recevoir toute la chaleur et  s'appuyer en mme temps
sur le manteau de la chemine; puis il tourna vers Sam son visage
notablement adouci par la bnigne influence du tabac, et l'engagea 
dmarrer.

Sam plongea sa plume dans l'encre pour tre prt  faire des
corrections, et commena d'un air thtral.

Aimable....

Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre de
l'invariable, ma chre.

--Trs-bien, monsieur, rpondit la jeune fille; et avec une singulire
prestesse elle disparut, revint et redisparut.

--Ils ont l'air de connatre vos ides, ici, fit observer Sam.

--Oui, rpondit son pre; j'y ai z't qu'que fois dans ma vie. Allons
Sam.

Aimable crature....

Est-ce que c'est des verses?

--Non, non.

--Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme
qui parle en verses, except la circulaire du bedeau, le jour des
trennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar, ou
qu'que gens de ce poil l. Ne te laisse jamais aller  parler en
verses, mon garon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu a, Sammy.

Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennit d'Aristarque, et
Sam, recommenant pour la troisime fois, lut ainsi qu'il suit:

Aimable crature, je sens que mon coeur est bigrement....

Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en tant sa pipe de
sa bouche.

--Non, a n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre plus au
jour. C'est joliment; il y a un pt l. Je sens que mon coeur est
joliment tonteux.

--Trs-bien, marchez.

--Est joliment tonteux et sir.... J'ai oubli le mot qu'il y a l, dit
Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume.

--Pourquoi ne le regardes-tu pas alors?

--C'est ce que je fais, mais il y a un autre pt. Il y a un s et un i
et un r.

--Circonscrit, peut-tre? suggra M. Weller.

--Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voil.

--a n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. Weller
gravement.

--Vous croyez?

--Sr et certain.

--Vous ne trouvez pas que a dit plus de choses?

--Eh! Eh! fit M. Weller aprs un moment de rflexion. C'est peut-tre un
mot plus tendre. Va toujours, Sammy.

--Mon coeur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat pelle de
vous, car vous tes un joli brain de fille, et je voudrais bien qu'on
vint me dire le contraire....

Voil une belle pense, dit M. Weller, en tant sa pipe, pour laisser
sortir cette remarque.

--Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, rpondit son fils,
singulirement flatt.

--Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de
noms aux gens; tu n'y mets pas de Vnus, ni d'autres machines de ce
genre-l.  quoi sert d'appeler une jeune femme une Vnus ou un ange,
Sammy?

--Ah! oui,  quoi bon!

--Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite _griffon_ ou _licorne_, qu'est
bien connu pour tre des animaux mtaphysiques.

--a vaudrait tout autant.

--Roulez toujours, Sammy.

Sam obit, et continua  lire, tandis que son pre continuait  fumer,
avec une physionomie de sagesse et de contentement tout  fait
difiante.

--Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames fucent
pareils....

Elles le sont, fit observer M. Weller, entre parenthses.

Mai maintenant je vois quel fichu btte de corps nid chond j'ai zt,
car il nid a pas dent tout le monde une prresone come vous quoi que je
vous me come tout!

J'ai pens que je ferais bien de mettre cela un peu fort, dit Sam en
levant la tte.

M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit:

In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come dit le
genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que la
1re et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprim dent
mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu
d portret fait par la machinne  porfil (don vous avet peu tatre
entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le quadre
avec un annot  boue pour la crocher en 2 minutes un cart.

J'ai peur que a ne frise le potique, fit observer M. Weller d'un air
dubitatif.

--Pas du tout, rpondit Sam, en recommenant promptement  lire pour
viter toute discussion.

Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset  se que je
vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.--Voil tout.

a s'arrte un peu court, il me semble, Sammy

--Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et voil le
grand art d'crire des lettres!

--Eh! ben, i' y a qu'que chose l dedans. Je voudrais seulement que te
belle-mre conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce que vous
n'allez pas signer.

--C'est la difficult, a. Je ne sais pas ce que je vas signer.

--Signe: _Weller_, dit le vieux propritaire de ce nom.

--a n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son propre
nom.

--Signe: _Pickwick_ alors, c'est un trs-bon nom et facile  peler.

--Voil l'affaire. Si je finissais par des verses, hein?

--Je n'aime pas a, mon garon; je n'ai jamais connu un respectable
cocher qu'a crit de la posie, except un qu'a fait un morceau de
verses attendrissant, le jour avant qu'il a t pendu, pour un vol de
grand chemin, et encore c'tait seulement un homme de Cambervell. Ainsi
a ne compte pas.

Cependant Sam ne put tre dissuad de l'ide potique qui lui tait
survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit:

    L'amour me pique,
    Piquewique.

Ayant ensuite ferm son ptre d'une manire trs-complique, il y mit
obliquement l'adresse:

_Miss Mary fam de chambre ch monsieur Nupkins mre  Ipswick Suffolk._
Puis aprs l'avoir cachete il la fourra dans sa poche, toute prte pour
la poste.

Cette importante affaire tant termine, M. Weller _senior_ commena 
dvelopper celle pour laquelle il avait convoqu son hritier.

La premire histoire regarde ton gouverneur, Sammy, lui dit-il. Il va
tre jug demain, n'est-il pas vrai?

--Sr comme ache.

--Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qu'ques tmoins pour jurer
ses moeurs, ou bien peut-tre pour prouver un allbi. J'ai retourn tout
cela dans ma tte, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai ramass
qu'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais voil
mon avis  moi. Vous inquitez pas des moeurs, et raccrochez vous 
l'allbi. Rien comme un allbi, Sammy, rien.

Ayant dlivr cette opinion lgale d'un air singulirement profond, M.
Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de
rapides clins d'oeil  son fils tonn.

Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que vous vous
imaginez qu'il va passer en cour d'assises?

--a ne fait rien  l'affaire, Sammy. N'importe o ce qui sera jug, mon
garon; un allbi voil la chose. Nous avons sauv Tom Wildspark d'un
meurtre, avec un allbi, quand toutes les grosses perruques disaient
que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion
est que si ton gouverneur ne prouve pas un allbi, il se trouvera
couronn des deux jambes.

Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et inaltrable que le
_Old Bailey_ tait la cour suprme de judicature de l'Angleterre, et que
ses formes de procdure rglaient toutes les autres cours de justice
sans exception, il n'couta en aucune manire les assurances et les
arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi tait inadmissible;
mais il continua  protester avec vhmence que M. Pickwick allait tre
_victimis_. Trouvant qu'il tait inutile de discuter davantage cette
matire, Sam changea de sujet, et demanda quel tait le second topique,
sur lequel son vnrable parent dsirait le consulter.

C'est un point de politique domestique, Sammy, rpondit celui-ci. Tu
sais bien ce Stiggins?

--L'homme au nez rouge?

--Le mme. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta belle-mre avec une
bont et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant notre
famille que, quand il s'en va, il ne peut pas tre confortable,  moins
qu'il n'emporte qu'que chose pour se souvenir de nous.

--Et si j'tais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais qu'que
chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans.

--Une minute: j'allais te dire qu' prsent il apporte toujours une
bouteille plate, qui tient  peu prs une pinte et demie, et qu'avant de
s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum.

--Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose?

--Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi  lui
pour cela, Sammy. Maintenant, mon garon, ces gaillards ici vont tenir
ce soir l'assemble mensuelle de la branche de _Brick-Lane_ de la grande
union _Ebenezer_,  l'association de Temprance. Ta belle-mre tait
pour y aller Sammy, mais elle a attrap le rhumatique, et elle ne peut
pas; et moi j'ai attrap les deux billets qu'on y avait envoys.

M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et ensuite
se mit  cligner de l'oeil, si infatigablement que Sam commena  penser
qu'il avait le tic douloureux dans la paupire droite.

Eh bien! dit le jeune gentleman.

--Eh bien! continua son pre en regardant avec prcaution autour de
lui, nous irons ensemble, ponctuels  l'heure, Sammy. Le substitut du
berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!

Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha
graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux
gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le dos
de son pre, assez vivement pour l'enflammer par la friction, s'il et
t un peu plus sec.

Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme a de mes
jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc  rire, corpulence?

--Chut! Sammy, rpondit M. Weller, en regardant autour de lui, avec
encore plus de dfiance, et en parlant  voix basse. Deux de mes amis,
qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes
sortes de farces, ont pris le substitut du berger  la remorque, et
quand il viendra  la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien sr de
faire, car ils le reconduiront jusqu' la porte, et ils le feront
monter, bon gr malgr, si c'est ncessaire), il sera embourb dans le
rhum aussi fort qu'il l'a jamais t au marquis de Granby, et c'est pas
peu dire.

Ici, M. Weller recommena  rire immodrment, et en consquence retomba
sur nouveaux frais dans un tat de suffocation partielle.

Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les ides de Sam que le projet de
dmasquer les penchants et les qualits relles de l'homme au nez rouge.
L'heure dsigne pour la runion approchant, le pre et le fils se
dirigrent immdiatement vers Brick-Lane, et pendant le chemin Sam
n'oublia pas de jeter sa lettre  la poste.

L'assemble mensuelle de la branche de l'Association de Temprance de
_Brick-Lane_, embranchement de la grande union _Ebenezer_, se tenait
dans une vaste chambre, situe d'une manire agrable et are au sommet
d'une chelle sre et commode. Le prsident tait le juste M. Anthony
Humm, pompier converti, maintenant matre d'cole, et occasionnellement
prdicant-voyageur. Le secrtaire tait M. Jonas Mudge, garon
chandelier, vase d'enthousiasme et de dsintressement, qui vendait du
th aux membres de l'association. Pralablement au commencement des
oprations, les dames taient assises sur des tabourets et buvaient du
th, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis qu'une
large tirelire de bois tait place en vidence sur le tapis vert du
bureau, derrire lequel le secrtaire se tenait debout, reconnaissant
par un gracieux sourire, chaque addition  la riche veine de cuivre que
la botte renfermait dans ses flancs.

Dans la prsente occasion, les dames commencrent par boire une quantit
de th presque alarmante,  la grande horreur de M. Weller qui,
mprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards o
pouvaient se lire, avec facilit, son tonnement et son mpris.

Sammy, murmura-t-il  son fils, si qu'ques uns de ces gens ici n'ont
pas besoin d'tre oprs pour l'hydropisie, demain matin, je ne suis pas
ton pre! Vois-tu cette vieille lady, assise auprs de moi? elle se noie
avec du th.

--Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam.

--Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent
d'agitation profonde, fais attention  ce que je te dis, mon garon; si
ce secrtaire continue encore cinq minutes, il va crever  force
d'avaler des rties et de l'eau chaude.

--Eh bien! laissez-le, si a lui fait plaisir. Ce n'est pas votre
affaire.

--Si a dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller  voix basse,
je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrtien, de me lever
et d'adresser qu'ques paroles au prsident. Il y a l une jeune femme,
au troisime tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois qui
gonfle visiblement  l'oeil nu.

Il n'y a nul doute que M. Weller et excut ses bienveillantes
intentions, si un grand bruit, occasionn par le choc des tasses,
n'avait pas heureusement annonc que le th tait termin. La faence
ayant t enleve et la table  la serge verte apporte au centre de la
chambre, les oprations de la soire furent entames par un petit homme
chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement 
l'chelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes.

Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au fauteuil
notre excellent frre, M. Anthony Humm.

 cette proposition les dames agitrent une lgante collection de
mouchoirs, et l'imptueux petit homme porta littralement au fauteuil
M. Humm, en le prenant par les paules et le poussant vers un ustensile
d'acajou, qui avait autrefois reprsent cette pice d'ameublement.
L'agitation des mouchoirs fut renouvele, et M. Humm, qui avait un
visage blafard et luisant, en tat de transpiration perptuelle, salua
gracieusement l'assemble,  la grande admiration des femelles, et prit
gravement son sige. Le silence fut alors rclam par le petit homme,
puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frres et des
soeurs de la branche de _Brick-Lane_, alors prsents, le secrtaire
lirait le rapport du comit de la branche de _Brick-Lane_, proposition
qui fut encore accueillie par un trpignement de mouchoirs.

Le secrtaire ayant ternu d'une manire trs-expressive, et la toux
qui saisit toujours une assemble, quand il va se passer quelque chose
d'intressant, ayant eu son cours rgulier, on entendit la lecture du
document suivant:

_Rapport du Comit de la Branche de Brick-Lane de la Grande Union
Ebenezer de l'Association de Temprance._

Votre comit a poursuivi ses agrables travaux, durant le mois pass,
et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de
nouveaux convertis  la temprance.

M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il tait plus
 son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale et de
la bire. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas sirot pendant
vingt ans, deux fois par semaines, du _nez de chien_, que votre comit
trouve, sur enqute, tre compos de porter chaud, de cassonade, de
genivre et de muscade. (Ici une femme ge pousse un gmissement en
s'criant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans argent;
il pense que ce doit tre la faute du porter (applaudissements) ou la
perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des deux,
mais il regarde comme trs-probable que s'il n'avait bu que de l'eau
toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqu avec une aiguille
rouille, ce qui a occasionn son accident (immenses applaudissements).
Il n'a plus rien  boire que de l'eau claire, et ne se sent jamais
altr (grands applaudissements).

Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un oeil, va en journe
comme femme de mnage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un oeil, mais
sait que sa mre buvait solidement, ne serait pas tonne si cela en
tait la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas comme
impossible qu'elle et deux yeux maintenant, si elle s'tait toujours
abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). tait habitue 
recevoir par jour _1 shilling et 6 pence_, une pinte de porter et un
verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la branche
de _Brick-Lane_ elle demande toujours  la place _3 shillings et 6
pence_ (l'annonce de ce fait intressant est reue avec le plus
tourdissant enthousiasme).

Henry Beller a t pendant nombre d'annes matre d'htel pour
diffrents dners de corporations. En ce temps-l il buvait une grande
quantit de vins trangers. Il en a peut-tre emport quelque fois une
bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout  fait certain de cela,
mais il est sr que s'il les a emportes, il en a bu le contenu. Il se
trouve trs-mal dispos et mlancolique, est agit la nuit et prouve
une soif continuelle. Il pense que ce doit tre le vin qu'il avait
l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant,
et ne tte jamais une seule goutte de vins trangers (applaudissements
pouvantables).

Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des schrifs et de
plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu
avec un intrt saisissant). Il a une jambe de bois: il trouve qu'une
jambe de bois cote bien cher quand on marche sur le pav. Il avait
l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait
rgulirement chaque soir un verre d'eau et de genivre chaud;
quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperu que les jambes
d'occasion se fendaient et se pourrissaient trs-promptement; il est
fermement persuad que leur constitution tait mine par l'eau et le
genivre (applaudissements prolongs). Il achte maintenant des jambes
de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du th lger. Les
nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les
anciennes, et il attribue cela uniquement  ses habitudes de temprance
(applaudissements triomphants).

Aprs cette lecture, Anthony Humm proposa  l'assemble de se rgaler
d'une chanson. Il l'invita  se joindre  lui pour chanter les paroles
du joyeux batelier, adaptes  l'air du centime psaume par le frre
Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de
la socit (grands applaudissements). M. Anthony Humm saisit cette
opportunit d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin[7],
reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait crit cette chanson
pour montrer les avantages de l'abstinence. C'est une chanson de
temprance (tourbillon d'applaudissements). La propret du costume de
l'intressant jeune homme, son habilet, comme rameur, la dsirable
disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du
pote, de ramer tout le jour en ne pensant  rien; tout se runit pour
prouver qu'il devait tre buveur d'eau (applaudissements). Oh! quel tat
de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle
fut la rcompense du jeune homme! que tous les jeunes gens prsents
remarquent ceci:

[Footnote 7: Auteur de chansons clbres.]

Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau (bruyants
applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les
jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans
le sentier du devoir et de la temprance. Mais taient-ce seulement les
jeunes filles de bas tage, qui le soignaient, qui le consolaient, qui
le soutenaient? Non!

    Il tait le rameur chri
    Des plus belles dames du monde.

(Immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul
homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune
batelier, et se dtournait avec dgot des buveurs de spiritueux
(applaudissements). Les frres de la _Branche de Brick-Lane_ sont des
bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est
leur bateau; cette audience reprsente les jeunes filles, et l'orateur,
quoique indigne, est leur rameur chri (applaudissements frntiques et
interminables).

Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le _doux sexe_? demanda M. Weller 
voix basse.

--La femme, rpondit Sam du mme ton.

--Pour a, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment _douce_ pour se
laisser plumer par des olibrius comme a.

Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues par le
commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes
par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne
connaissaient point la lgende. Pendant qu'on chantait, le petit homme
chauve disparut, mais il revint aussitt que la chanson fut termine,
et parla bas  M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance.

Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, pour faire
taire quelques vieilles ladies qui taient en arrire d'un vers ou deux;
mes amis, un dlgu de la branche de Dorking, de notre socit, le
frre Stiggins, est en bas.

Les mouchoirs s'agitrent de nouveau et plus fort que jamais, car M.
Stiggins tait extrmement populaire parmi les dames de _Brick-Lane_.

Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de lui avec
un sourire fixe. Frre Tadger, il peut venir auprs de nous et remplir
sa mission.

Le petit homme chauve, qui rpondait au nom de frre Tadger, dgringola
l'chelle avec grande rapidit, puis immdiatement aprs, on l'entendit
remonter avec le rvrend M. Stiggins.

Le voil qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le visage tait
pourpre d'une envie de rire supprime.

--Ne lui dites rien, rpartit Sam, je ne pourrais pas me retenir. Il est
prs de la porte; je l'entends qui se cogne la tte contre la cloison.

Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frre Tadger parut,
immdiatement suivi par le rvrend M. Stiggins. L'entre de celui-ci
fut accueillie par des bravos, par des trpignements, par des agitations
de mouchoirs. Mais,  toutes ces manifestations de dlices, le frre
Stiggins ne rpondit pas un mot, se contentant de regarder avec un
sourire hbt la chandelle qui fumait sur la table, et balanant en
mme temps son corps d'une manire irrgulire et alarmante.

Est-ce que vous n'allez pas bien, frre Stiggins? lui dit tout bas M.
Anthony Humm.

--Je vais trs-bien, monsieur, rpliqua M. Stiggins d'une voix aussi
froce que le permettait l'paisseur de sa langue. Je vais parfaitement,
monsieur.

--Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de
quelques pas.

--J'espre que personne ici ne se permet de dire que je ne suis pas
bien?

--Oh! certainement non.

--Je les engage  ne pas le dire, monsieur, je les y engage.

Tendant ce colloque, l'assemble tait reste parfaitement silencieuse,
attendant avec une certaine anxit la reprise de ses travaux
ordinaires.

Frre, dit M. Humm avec un sourire engageant, voulez-vous difier
l'assemble?

--Non, rpliqua M. Stiggins.

L'assemble leva les yeux au ciel et un murmure d'tonnement parcourut
la salle.

Monsieur, dit M. Stiggins, en dboutonnant son habit, et en parlant
trs-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemble s'est honteusement
sole.--Frre Tadger, continua-t-il avec une frocit croissante, et en
se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous tes sol,
monsieur.

En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager la
sobrit de rassemble, et d'en exclure toute personne indigne, lana
sur le nez de frre Tadger un coup de poing, si bien appliqu, que le
petit secrtaire disparut en un clin d'oeil. Il avait t prcipit la
tte premire en bas de l'chelle.

 ce mouvement oratoire, tes femmes poussrent des cris dchirants, et
se prcipitant par petits groupes autour de leurs frres favoris, les
entourrent de leurs bras pour les prserver du danger. Cette preuve
d'affection touchante devint presque fatale au frre Humm, car il tait
extrmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne ft touff par
la foule des sdes femelles qui se pendirent  son cou, et
l'accablrent de leurs caresses. La plus grande partie des lumires
furent promptement teintes, et l'on n'entendit plus, de toutes parts,
qu'un tumulte pouvantable.

Maintenant, Sammy, dit M. Weller en tant sa redingote d'un air
dlibr, allez-vous-en me chercher un watchman.

--Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant?

--Ne vous inquitez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper  rgler un
petit compte avec ce Stiggins ici.

Ayant ainsi parl, et avant que Sam pt le retenir, l'hroque vieillard
pntra dans le coin de la chambre o se trouvait le rvrend M.
Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextrit.

Venez-vous-en, dit Sam.

--Avancez donc! s'cria M. Weller, et sans autre avertissement, il
administra au rvrend M. Stiggins une tape sur la tte, puis se mit 
danser autour de lui, avec une lgret parfaitement admirable chez un
gentleman de cet ge.

Voyant que ses remontrances taient inutiles, Sam enfona solidement
son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son pre, et saisissant le
gros cocher par la ceinture, l'entrana de force le long de l'chelle,
et de l dans la rue, sans le lcher, et sans lui permettre de
s'arrter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le tumulte
occasionn par la dispersion, dans diffrentes directions, des membres
la branche de _Brick-Lane_ de la grande union d'_Ebenezer_ 
l'association de Temprance, et virent bientt aprs passer le rvrend
M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les hues de la populace, afin de
lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cit.




CHAPITRE V.

Entirement consacr au compte-rendu complet et fidle du mmorable
procs de Bardell contre Pickwick.


Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir mang ce
matin  son djeuner, dit M. Snodgrass par manire de conversation, dans
la mmorable matine du 14 fvrier.

--Ah! rpondit M. Perker, j'espre qu'il a fait un bon djeuner.

--Pourquoi cela? demanda M. Pickwick.

--C'est fort important, extrmement important, mon cher monsieur. Un bon
jury satisfait, qui a bien djen, est une chose capitale pour nous.
Des jurs mcontents ou affams, sont toujours pour le plaignant.

--Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de complte stupfaction,
quelle est la cause de tout cela?

--Ma foi, je n'en sais rien, rpondit froidement le petit homme, c'est
pour aller plus vite, je suppose. Quand le jury s'est retir dans la
chambre des dlibrations, si l'heure du dner est proche, le chef des
jurs tire sa montre, et dit:

Juste ciel! gentlemen, dj cinq heures moins dix, et je dn  cinq
heures!--Moi aussi, disent tous les autres, except deux individus qui
auraient d dner  trois heures, et qui en consquence sont encore plus
presss de sortir. Le chef des jurs sourit et remet sa montre. Eh
bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le
dfendant, gentlemen! Je suis dispos  croire, quant  moi.... Mais que
cela ne vous influence pas.... Je suis assez dispos  croire que
plaignant a raison. L-dessus deux ou trois autres jurs ne manquent
pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils
font leur affaire unanimement et confortablement. Neuf heures dix
minutes, continua le petit homme en regardant  sa montre, il est
grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est ordinairement
pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous
ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous
arriverons trop tard.

M. Pickwick tira immdiatement la sonnette; une voiture fut amene, et
les quatre Pickwickiens y tant monts, avec M. Perker, se firent
conduire  Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, contenant la
procdure, suivaient dans un cabriolet.

Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas perdus,
mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M.
Pickwick lui-mme sera mieux auprs de moi.

--Par ici, mon cher monsieur, par ici. En parlant de la sorte, le petit
homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un sige peu
lev, situ au-dessous du bureau du conseil du roi. De l, les avous
peuvent commodment chuchoter, dans l'oreille des avocats, les
instructions que la marche du procs rend ncessaires. Ils y sont
d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils sont
assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurs, dont les
siges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le dos, et
regardent le juge.

Voici la tribune des tmoins, je suppose? dit M. Pickwick, en montrant,
 sa gauche, une espce de chaire, entoure d'une balustrade de cuivre.

--Oui, mon cher monsieur, rpliqua Perker en extrayant une quantit de
papiers du sac bleu que Lowten venait de dposer  ses pieds.

--Et l, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une couple de
bancs, enferms d'une balustrade, l sigent les jurs, n'est-il pas
vrai?

--Prcisment, rpondit Perker, en tapant sur le couvercle de sa
tabatire.

Ainsi renseign, M. Pickwick se tint debout dans un tat de grande
agitation, et promena ses regarda sur la salle.

Il y avait dj, dans la galerie, un flot assez pais de spectateurs, et
sur le sige des avocats, une nombreuse collection de gentlemen en
perruque, dont la runion prsentait cette tonnante et agrable varit
de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement
clbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possdaient un dossier le
tenaient de la manire la plus visible possible, et de temps en temps
s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de
la ralit de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient aucun dossier
 montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, relis en
basane fauve  titres rouges. D'autres qui n'avaient ni diplmes ni
livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air
aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que
d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et
affaire, satisfaits d'veiller, de la sorte, l'admiration des trangers
non initis. Enfin, au grand tonnement de M. Pickwick, ils taient tous
diviss en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, avec la
tranquillit la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais t question de
jugement.

Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place, derrire
le banc rserv au conseil du roi, attira l'attention de M. Pickwick. 
peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque Me Snubbin parut, suivi
par M. Mallard, qui dposa sur la table un immense sac cramoisi, donna
une poigne de main  M. Perker, et se retira. Ensuite entrrent deux ou
trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit
un signe de tte amical  Me Snubbin, et lui dit que la matine tait
belle.

Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre conseil, et de
lui dire que la matine est belle? demanda tout bas M. Pickwick  son
avou.

--C'est Me Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce gentleman plac
derrire lui, est M. Skimpin, son junior.

M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide sclratesse de
cet homme, allait demander comment Me Buzfuz, qui tait l'avocat de son
adverse partie, osait se permettre de dire,  son propre avocat, qu'il
faisait une belle matine, quand il fut interrompu par un long cri de:
_silence!_ que poussrent les officiers de la cour, et au bruit duquel
se levrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et s'aperut que
ce tumulte tait caus par l'entre du juge.

M. le juge Stareleigh (qui sigeait en l'absence du chef-justice,
empch par indisposition), tait un homme remarquablement court, et si
gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle
sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salu gravement le barreau,
qui le salua gravement  son tour, il mit ses deux petites jambes sous
la table, et son petit chapeau  trois cornes, dessus. Lorsque M. le
juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui
c'taient deux petits yeux fort drles, une large face carlate, et
environ la moiti d'une grande perruque trs-comique.

Aussitt que le juge eut pris son sige, l'huissier qui se tenait debout
sur le parquet de la cour, cria: _silence!_ d'un ton de commandement, un
autre huissier dans la galerie rpta immdiatement: _silence!_ d'une
voix colrique, et trois ou quatre autres huissiers lui rpondirent avec
indignation: _silence!_ Ceci tant accompli, un gentleman en noir, assis
au-dessous du juge, appela les noms des jurs. Aprs beaucoup de
hurlements, on dcouvrit qu'il n'y avait que dix jurs spciaux qui
fussent prsents. Me Buzfuz ayant alors demand que le jury spcial ft
complt par des _tales quales_, le gentleman en noir s'empara
immdiatement de deux jurs ordinaires,  savoir un apothicaire et un
picier.

Gentlemen, dit l'homme en noir, rpondez  votre nom pour prter le
serment. Richard Upwitch?

--Voil, rpondit l'picier.

--Thomas Groffin?

--Prsent, dit l'apothicaire.

--Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidlement et loyalement....

--Je demande pardon  la cour, interrompit l'apothicaire, qui tait
grand, maigre et jaune, mais j'espre que la cour ne m'obligera pas 
siger.

--Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh.

--Je n'ai pas de garon, milord, rpondit l'apothicaire.

--Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un.

--Je n'en ai pas le moyen, milord.

--Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rtorqua le juge en
devenant rouge, car son temprament frisait l'irritable et ne supportait
point la contradiction.

--Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prosprais comme je
le mrite; mais je ne l'ai pas, milord.

--Faites prter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton
premptoire.

L'officier n'avait pas t plus loin que le _vous jugerez fidlement et
loyalement_, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire.

Est-ce qu'il faut que je prte serment, milord? demanda-t-il.

--Certainement, monsieur, rpliqua l'entt petit juge.

--Trs-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air rsign. Il y aura mort
d'homme avant que le jugement soit rendu, voil tout. Faites-moi prter
serment si vous voulez, monsieur.

Et l'apothicaire prta serment avant que le juge et pu trouver une
parole  prononcer.

Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort tranquillement, je
voulais seulement vous faire observer que je n'ai laiss qu'un galopin
dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se
connat fort peu en drogues; et je sais que, dans son ide, _sel
d'Epsom_ veut dire _acide prussique_, et _sirop d'Ipcacuanha,
laudanum_. Voil tout, milord.

Ayant profr ces mots, l'apothicaire s'arrangea commodment sur son
sige, prit un visage aimable et parut prpar  tout vnement.

M. Pickwick le considrait avec le sentiment de la plus profonde
horreur, lorsqu'une lgre sensation se fit remarquer dans la cour. Mme
Bardell, supporte par Mme Cluppins, fut amene et place, dans un tat
d'accablement pitoyable,  l'autre bout du banc qu'occupait M. Pickwick.
Un norme parapluie fut alors apport par M. Dodson, et une paire de
socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient prpar pour cette
occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants.
Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell.  la vue de son
enfant, la tendre mre tressaillit, revint  elle et l'embrassa avec des
transports frntiques; puis, retombant dans un tat d'imbcillit
hystrique, la bonne dame demanda  ses amies o elle tait. En
rpliquant  cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders dtournrent la
tte et se prirent  pleurer, tandis que MM. Dodson et Fogg suppliaient
la plaignante de se tranquilliser. Me Buzfuz frotta ses yeux de toutes
ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui
semblait faire appel  son humanit. Le juge tait visiblement affect,
et plusieurs des spectateurs toussrent pour cacher leur motion.

Une trs bonne ide, murmura Perker  M. Pickwick. Dodson et Fogg sont
d'habiles gens. Voil une scne d'un excellent effet, mon cher monsieur,
d'un excellent effet.

Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement  elle, et
Mme Cluppins, aprs avoir soigneusement examin les boutons de monter
Bardell et leurs boutonnires respectives, le plaait sur le parquet de
la cour, devant sa mre: position avantageuse o il ne pouvait manquer
d'veiller la commisration des jurs et du juge. Cependant cela ne
s'tait pas fait sans une opposition considrable de la part du jeune
gentleman lui-mme; car il n'tait pas loign de croire que ce ft l
une formalit lgale, aprs laquelle on le condamnerait  une excution
immdiate ou  la transportation au del des mers pour le reste de ses
jours, tout au moins.

Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la cause qui
se trouvait la premire sur la liste.

--Milord, dit Me Buzfuz, je suis pour la plaignante.

--Avec qui tes-vous, Me Buzfuz? demanda le juge.

M. Skimpin salua pour exprimer que c'tait avec lui.

Je parais pour le dfendeur, milord, dit  son tour Me Snubbin.

--Il y a quelqu'un avec vous, Me Snubbin? reprit le juge.

--M. Phunky, milord.

--Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en crivant
les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il crivait. Pour
le dfendeur, Me Snubbin et M. Tronquet.

--Je demande pardon  votre seigneurie: Phunky.

--Oh! trs-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir d'entendre
le nom de monsieur.

Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et
alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'effora d'avoir
l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais
russi jusqu' prsent  personne, et qui suivant toutes probabilits,
ne russira en aucun temps.

Procdons, dit le juge.

Les huissiers, crirent de nouveau: _silence!_ et M. Skimpin exposa
l'affaire; mais, lorsqu'elle fut expose, l'audience n'en fut gure plus
avance, car l'avocat avait soigneusement gard pour lui-mme les
particularits qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de trois
minutes, la religion du jury tait prcisment aussi claire
qu'auparavant.

Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignit qu'exigeait la nature de
sa cause, chuchota avec Dodson, confra brivement avec Fogg, tira sa
robe sur ses paules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury.

Il commena par dire que jamais, dans le cours de sa carrire, jamais
depuis le premier moment o il s'tait appliqu  l'tude des lois, il
ne s'tait approch d'une cause avec des sentiments d'motion aussi
profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilit;
responsabilit, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu assumer
s'il n'avait pas t soutenu par la conviction, assez forte pour
quivaloir  une certitude, par la conviction que la cause de la
justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente
abuse, innocente et perscute, devait prvaloir auprs des douze
gentlemen intelligents, nobles et gnreux, qu'il voyait assis en face
de lui.

Les avocats commencent toujours de cette manire, parce que cela rend
les jurs contents d'eux-mmes en leur faisant croire qu'ils doivent
tre des personnages bien difficiles  tromper. Un effet visible fut
produit immdiatement et plusieurs jurs commencrent  prendre avec
activit de volumineuses notes.

Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz,
quoiqu'il st trs-bien que les gentlemen du jury n'avaient rien appris
du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami
que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans
laquelle les dommages demands sont de 1500 livres sterling; mais vous
n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas dans
les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les
circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen,
vous allez les entendre dtaills par moi et prouvs par les vridiques
dames que je placerai devant vous dans cette tribune.

Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot _tribune_, frappa sa
table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent
un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de dfi pour le
dfendeur.

La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d'une voix douce et
mlancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve.
Feu M. Bardell, aprs avoir joui, pendant beaucoup d'annes, de l'estime
et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses
revenus royaux, s'loigna presque imperceptiblement de ce monde, pour
aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut
jamais accorder.

 cette potique description du dcs de M. Bardell (qui avait eu la
tte casse d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du
savant avocat trembla et s'teignit un instant. Il continua avec grande
motion.

Quelque temps avant sa mort, il avait imprim sa ressemblance sur le
front d'un petit garon. Avec ce petit garon, seul gage de l'amour du
dfunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la
tranquillit de la rue Goswell. L elle plaa  la croise de son
parloir un criteau manuscrit portant cette inscription: _Appartement de
garon  louer en garni; s'adresser au rez-de-chausse._

Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury
prenaient note de ce document.

Est-ce qu'il n'y a point de date  cette pice? demanda un jur.

--Non, monsieur, il n'y a point de date, rpondit l'avocat. Mais je suis
autoris  dclarer que cet criteau fut mis  la fentre de la
plaignante il y a justement trois annes. J'appelle l'attention du jury
sur les termes de ce document: _Appartement de garon  louer en garni_.
Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'tait forme de l'autre sexe
tait drive d'une longue contemplation des qualits inestimables de
l'poux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle n'avait
pas de mfiance; elle n'avait pas de soupons; elle tait tout abandon
et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell tait
autrefois garon; c'est  un garon que je demanderai protection,
assistance, consolation. C'est dans un garon que je verrai
ternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'tait M. Bardell,
quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est  un garon que
je louerai mon appartement. Entrane par cette belle et touchante
inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite
nature, gentlemen), la veuve solitaire et dsole scha ses lames,
meubla son premier tage, serra son innocente progniture sur son sein
maternel, et mit  la fentre de son parloir l'criteau que vous
connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent tait aux aguets,
la mche tait allume, la mine tait prpare, le sapeur et le mineur
taient  l'ouvrage. L'criteau n'avait pas t trois jours  la fentre
du parloir... trois jours, gentlemen! quand un tre qui marchait sur
deux jambes et qui ressemblait extrieurement  un homme et non point 
un monstre, frappa  la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au
rez-de-chausse; il loua le logement, et le lendemain il s'y installa.
Cet tre tait Pickwick; Pickwick le dfendeur.

Me Buzfuz avait parl avec tant de volubilit que son visage en tait
devenu absolument cramoisi. Il s'arrta ici pour reprendre haleine. Le
silence rveilla M. le juge Stareleigh qui, immdiatement, crivit
quelque chose avec une plume o il n'y avait pas d'encre, et prit un air
extraordinairement rflchi, afin de faire croire au jury qu'il pensait
toujours plus profondment quand il avait les yeux ferms.

Me Buzfuz continua.

Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet prsente peu de charmes,
et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen,  m'tendre
complaisamment sur son gosme rvoltant, sur sa sclratesse
systmatique.

En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques
instants crivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque
vague ide d'attaquer Me Buzfuz sous les yeux mmes de la justice,
s'tait prsente  son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le
retint, et il couta le reste du discours du savant gentleman avec un
air d'indignation qui contrastait compltement avec le visage admirateur
de Mmes Cluppins et Sanders.

Je dis sclratesse systmatique, gentlemen, continua l'avocat en
regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement  lui; et, quand je
dis sclratesse systmatique, permettez-moi d'avertir le dfendeur,
s'il est dans cette salle, comme je suis inform qu'il y est, qu'il
aurait agi plus dcemment, plus convenablement, avec plus de jugement et
de bon got, s'il s'tait abstenu d'y paratre. Laissez-moi l'avertir,
messieurs, que s'il se permettait quelque geste de dsapprobation dans
cette enceinte, vous sauriez les apprcier et lui en tenir un compte
rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira,
gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne
doit tre ni intimid, ni menac, ni maltrait, et que toute tentative
pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tte du
machinateur, qu'il soit demandeur ou dfendeur, que son nom soit
Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.

Cette petite digression du sujet principal amena ncessairement le
rsultat dsir, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz,
s'tant partiellement remis de l'tat d'lvation morale o il s'tait
fouett, continua plus posment.

Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux annes, Pickwick
continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission,
dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout ce
temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire ses
repas, donna son linge  la blanchisseuse, le reut, le raccommoda, et
jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai
que, dans beaucoup d'occasions, il donna  son petit garon des
demi-pence, et mme, dans, quelques occasions, des pices de six pence;
je vous prouverai aussi, par la dposition d'un tmoin qu'il ara
impossible  mon savant ami de rcuser ou d'infirmer; je vous prouverai,
dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tte, et, aprs
lui avoir demand s'il avait gagn rcemment beaucoup de billes et de
calots, se servit de ces expressions remarquables: _Seriez-vous bien
content d'avoir un autre pre?_ Je vous prouverai, en outre, gentlemen,
qu'il y a environ un an, Pickwick commena tout  coup  s'absenter de
la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention
de se sparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai voir aussi
qu' cette poque sa rsolution n'tait pas assez forte ou que ses bons
sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les
charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportrent sur ses
intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un voyage,
il lui fit positivement des offres de mariage, aprs avoir pris soin
toutefois qu'il ne put y avoir aucun tmoin de leur contrat solennel.
Cependant je suis en tat de vous prouver, d'aprs le tmoignage de
trois de ses amis, qui dposeront bien malgr eux, gentlemen, que, dans
cette mme matine, il fut dcouvert par eux, tenant la plaignante dans
ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses.

Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie
du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de
papier, il continua:

Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement
retrouv deux lettres, que le dfendeur confesse tre de lui, et qui
disent des volumes. Ces lettres dvoilent le caractre de l'homme. Elles
ne sont point crites dans un langage ouvert, loquent, fervent,
respirant le parfum d'une tendresse passionne; non, elles sont pleines
de prcautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont
bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus
brlantes, les plus potiques images: lettres qui doivent tre examines
avec un oeil souponneux; lettres qui taient destines, par Pickwick, 
drouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je
vais vous lire la premire, gentlemen. Garraway, midi. Chre mistress
B. Ctelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout  vous. Pickwick.
Ctelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! Gentlemen, le
bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il tre  jamais
dtruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de date, ce
qui, par soi-mme, est dj suspect. Chre madame B. Je n'arriverai 
la maison que demain matin: la voiture est en retard. Et ensuite
viennent ces expressions trs-remarquables: Ne vous tourmentez point
pour la bassinoire. La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se tourmente
pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme
a t trouble par une bassinoire? par une bassinoire, qui est en
elle-mme un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai mme,
commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement supplie de ne
point d'affliger pour la bassinoire?  moins (comme il n'y a pas l'ombre
d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle  un feu cach, qu'il ne
soit l'quivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse
flatteuse, le tout dguis par un systme de correspondance nigmatique,
artificieusement imagin par Pickwick, dans le dessein de prparer sa
lche trahison, et qui, effectivement, est rest indchiffrable pour
tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: _La voiture est en
retard?_ Je ne serais point tonn qu'elles s'appliquassent  Pickwick
lui-mme qui, incontestablement, a t bien criminellement en retard
durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera inopinment
acclre, et dont les roues, comme il s'en apercevra  son dam, seront
incessamment graisses par vous-mmes, gentlemen!

Me Buzfuz s'arrta en cet endroit, pour voir si le jury souriait 
cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, except
l'picier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce
qu'il avait soumis, dans la matine mme, son chariot au procd en
question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber
encore dans le lugubre.

Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un coeur
dchir; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies
sont veilles. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce n'est pas une
figure de rhtorique de dire que sa maison est vide. L'criteau n'est
pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des clibataires
estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas
pour eux d'invitation  s'adresser au rez-de-chausse. Tout est sombre
et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix mme de
l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont abandonns,
car sa mre gmit et se dsespre; ses agates et ses billes sont
ngliges; il n'entend plus le cri familier de ses camarades: pas de
tricherie! Il a perdu l'habilet dont il faisait preuve au jeu de pair
ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infme destructeur de cette
oasis domestique qui verdoyait dans le dsert de Goswell Street,
Pickwick qui se prsente devant vous au jourd'hui, avec son infernale
_sauce aux tomates_ et son ignoble _bassinoire_, Pickwick lve encore
devant vous son front d'airain, et contemple avec frocit la ruine dont
il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la
seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que
vous puissiez offrir  ma cliente; et c'est dans cet espoir qu'elle
fait, en ce moment, un appel  l'intelligence,  l'esprit lev,  la
sympathie,  la conscience,  la justice,  la grandeur d'me d'un jury
compos de ses plus honorables concitoyens.

Aprs cette belle proraison, Me Buzfuz s'assit, et M. le juge
Stareleigh s'veilla.

Appelez lisabeth Cluppins, dit l'avocat en se relevant au bout d'une
minute, avec une nouvelle vigueur.

L'huissier le plus proche appela: lisabeth Tuppins! un autre,  une
petite distance, demanda: lisabeth Supkins! et un troisime enfin se
prcipita dans King-Street et beugla: lisabeth Fnuffin! jusqu' ce
qu'il en ft enrou.

Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combine de Mmes
Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, tait conduite vers la
tribune des tmoins. Lorsqu'elle fut heureusement juche sur la marche
d'en haut, Mme Bardell se plaa debout sur celle d'en bas, tenant d'une
main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille de
verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de
vinaigre, afin d'tre prte  tout vnement. Mme Sanders, dont les yeux
taient attentivement fixs sur le visage du juge, se planta prs de Mme
Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un
air dtermin son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir
qu'elle tait prte  l'ouvrir, au plus lger signal.

Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame,
tranquillisez-vous.

Bien entendu qu' cette invitation, Mme Cluppins se prit  sangloter
avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de
sensibilit, qu'elle semblait  chaque instant prte  s'vanouir.

Cependant, aprs quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit:
Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous tre trouve dans la chambre
du fond, au premier tage, chez Mme Bardell, dans une certaine matine
de juillet, tandis qu'elle poussetait l'appartement de M. Pickwick?

--Oui milord, et messieurs du jury, rpondit Mme Cluppins.

--La chambre de M. Pickwick tait au premier, sur le devant, je pense?

--Oui, Monsieur.

--Que faisiez-vous dans la chambre de derrire, madame? demanda le petit
juge.

--Milord et messieurs! s'cria Mme Cluppins, avec une agitation
intressante, je ne veux pas vous tromper....

--Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.

--Je me trouvais l  l'insu de Mme Bardell. J'tais sortie avec un
petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui
m'ont bien cot deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de
Mme Bardell entre-bille....

--Entre quoi? s'cria le petit juge.

-- moiti ouverte, milord, dit Me Snubbin.

--Elle a dit entre-bille, fit observer le petit juge d'un air
plaisant.

--C'est la mme chose, milord, reprit l'illustre avocat.

Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait note.
Mme Cluppins continua.

Je suis entre, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis monte
les escaliers, d'une manire pacifique, et je suis pntre dans la
chambre de derrire et... et....

--Et vous avez cout, je pense, madame Cluppins? dit Me Buzfuz.

--Je vous demande excuse, monsieur, rpliqua Mme Cluppins, d'un air
majestueux, j'en mpriserais l'action, les voix taient trs-leves,
monsieur, et se forcrent sur mon oreille.

--Trs bien, vous n'coutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de
ces voix tait-elle celle de M. Pickwick?

--Oui, monsieur.

Mme Cluppins, aprs avoir dclar distinctement que M. Pickwick
s'adressait  Mme Bardell, rpta lentement et en rponse  de
nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent dj.
Me Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurs prirent un air
souponneux; mais leur physionomie devint absolument menaante, lorsque
Me Snubbin dclara qu'il ne contre-examinerait pas le tmoin, parce que
M. Pickwick croyait devoir convenir que son rcit tait exact en
substance.

Mme Cluppins ayant une fois bris la glace, jugea que l'occasion tait
favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires
domestiques. Elle commena donc par informer la cour qu'elle tait au
moment actuel mre de huit enfants, et qu'elle entretenait l'esprance
d'en prsenter un neuvime  M. Cluppins dans environ six mois.
Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l'interrompit
trs-colriquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame
et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous
l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procs.

Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin.

--Prsent, rpondit M. Winkle, d'une voix faible; puis il entra dans la
tribune des tmoins, et aprs avoir prt serment, salua le juge avec
une grande dfrence.

--Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en
rponse  son salut. Regardez le jury.

M. Winkle obit, avec empressement,  cet ordre, et se tourna vers la
place o il supposait que le jury devait tre, car dans l'tat de
confusion o il se trouvait, il tait tout  fait incapable de voir
quelque chose.

M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'tait un jeune homme de 42
ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui tait ncessairement fort
dsireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un tmoin notoirement
prdispos en faveur de l'autre partie.

Maintenant, monsieur, aurez-vous la bont de faire connatre votre nom
 Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de ct pour
couter la rponse, et pour jeter en mme temps aux jurs un coup d'oeil
qui semblait indiquer que le got naturel de M. Winkle pour le parjure
pourrait bien l'induire  dclarer un autre nom que le sien.

--Winkle, rpondit le tmoin.

--Quel est votre nom de baptme, monsieur? demanda le petit juge d'un
ton courrouc.

--Nathaniel, monsieur.

--Daniel? Vous n'avez pas d'autre prnom?

--Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire.

--Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel?

--Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel.

--Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel?

--Je ne l'ai pas dit, milord.

--Vous l'avez dit, monsieur, rtorqua le juge, avec un austre
froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je crit: _Daniel_, dans mes
notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?

Cet argument tait videmment sans rplique.

M. Winkle a la mmoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en
jetant un autre coup d'oeil au jury; mais j'espre que nous trouverons
moyen de la lui rafrachir.

--Je vous conseille de faire attention, monsieur, dit le petit juge au
tmoin, en le regardant d'un air sinistre.

Le pauvre M. Winkle salua, et s'effora de feindre une tranquillit dont
il tait bien loin; ce qui, dans son tat de perplexit, lui donnait
prcisment l'air d'un filou pris sur le fait.

Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, coutez moi avec
attention, s'il vous plat, et laissez-moi vous recommander, dans votre
propre intrt, de ne point oublier les injonctions de milord.
N'tes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le dfendeur?

--Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M.
Pickwick depuis prs de....

--Monsieur, n'ludez pas la question. tes-vous oui ou non ami intime
du dfendeur?

--J'allais justement vous dire que....

--Voulez-vous, oui ou non, rpondre  ma question, monsieur?

--Si vous ne rpondez pas  la question, je vous ferai incarcrer,
monsieur, s'cria le petit juge en regardant par-dessus ses notes.

--Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plat, rpta M. Skimpin.

--Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.

--Ah! vous l'tes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier
coup, monsieur? Vous connaissez peut-tre aussi la plaignante? n'est-ce
pas, monsieur Winkle?

--Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.

--Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez
la bont de dire  MM. les jurs, ce que vous entendez par cette
distinction, monsieur Winkle?

--J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue
quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.

--Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?

--Combien de fois?

--Oui, monsieur, combien de fois? Je vous rpterai cette question tant
que vous le dsirerez, monsieur. Et le savant gentleman, aprs avoir
fronc svrement les sourcils, plaa ses mains sur ses hanches, et
sourit aux jurs, d'un air souponneux.

Sur cette question, s'leva l'difiante controverse, ordinaire en pareil
cas. D'abord M. Winkle dclara qu'il lui tait absolument impossible de
prciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda
s'il l'avait vue vingt fois?  quoi il rpondit: Certainement plus que
cela.--S'il l'avait vue cent fois?--S'il pouvait jurer de l'avoir vue
plus de cinquante fois?--S'il n'tait pas certain de l'avoir vue, au
moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite.  la fin on arriva 
cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde  lui
et  ses rponses. Le tmoin ayant t rduit de la sorte  l'tat
dsir de susceptibilit nerveuse, l'interrogatoire fut continu ainsi
qu'il suit:

Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir t chez le dfendeur
Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine
matine de juillet?

--Oui, je me le rappelle.

--tiez-vous accompagn dans cette occasion par un ami du nom de Tupman,
et par un autre du nom de Snodgrass.

--Oui, monsieur.

--Sont-ils ici?

--Oui, ils y sont, rpondit M. Winkle en regardant avec inquitude
l'endroit o taient placs ses amis.

--Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas
 vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'oeil
expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de
consultation pralable avec vous, s'ils n'en ont pas eu dj (autre
regard au jury). Maintenant, monsieur, dites  MM. les jurs ce que vous
vtes en entrant dans la chambre du dfendeur, le jour en question.
Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tt ou
tard.

--Le dfendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant
ses mains autour de sa taille, rpliqua M. Winkle, avec une hsitation
bien naturelle; et la plaignante paraissait tre vanouie.

--Avez-vous entendu le dfendeur dire quelque chose?

--Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne me, et l'engager  se
calmer, en lui reprsentant dans quelle situation on les trouverait s'il
survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.

--Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question  vous
faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord.
Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le dfendeur, n'a pas
dit dans l'occasion en question: Ma chre madame Bardell, vous tes une
bonne me; habituez-vous  cette situation: un jour vous y viendrez,
mme devant quelqu'un; ou quelque chose comme cela.

--Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle tonn
de l'ingnieuse explication donne au petit nombre de paroles qu'il
avait entendues. J'tais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre
distinctement. L'impression qui m'est reste est que....

--Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de
vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient gure des personnes
honntes et franches: vous tiez sur l'escalier et vous n'avez pas
entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne
se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je
bien compris?

--Non, je ne le peux pas jurer, rpliqua M. Winkle; et M. Skimpin
s'assit d'un air triomphant.

Jusque-l, la cause de M. Pickwick n'avait pas march d'une manire
tellement heureuse qu'elle ft en tat de supporter le poids de nouveaux
soupons, mais comme on pouvait dsirer de la placer sous un meilleur
jour, s'il tait possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque
chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout 
l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.

Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un
jeune homme?

--Oh non! rpondit M. Winkle, il est assez g pour tre mon pre.

--Vous avez dit  mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis
longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il tait
sur le point de se marier?

--Oh non! certainement, non! rpliqua M. Winkle avec tant d'empressement
que M. Phunky aurait d le tirer de la tribune le plus promptement
possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espces de tmoins
particulirement dangereux: le tmoin qui rechigne, et le tmoin qui a
trop de bonne volont. Ce fut la destine de M. Winkle de figurer de ces
deux manires, dans la cause de son ami.

--J'irai mme plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins
satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manires de
M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire 
croire qu'il ne serait pas loign de renoncer  la vie d'un vieux
garon?

--Oh non! certainement, non!

--Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours
t celle d'un homme qui, ayant atteint un ge assez avanc, satisfait
de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours
comme un pre traite ses filles?

--Il n'y a pas le moindre doute  cela, rpliqua M. Winkle dans la
plnitude de son coeur. C'est--dire... oui... oh! oui certainement.

--Vous n'avez jamais remarqu dans sa conduite envers Mme Bardell, ou
envers toute autre femme, rien qui ft le moins du monde suspect? ajouta
M. Phunky, en se prparant  s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait
signe du coin de l'oeil.

--Mais... n... n... non, rpondit M. Winkle, except... dans une lgre
circonstance, qui, j'en suis sr, pourrait tre facilement explique.

Cette dplorable confession n'aurait pas t arrache au tmoin, sans
aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'tait assis quand Me Snubbin
lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrt ds le dbut ce
contre-examen irrgulier. Mais il s'tait bien gard de le faire, car il
avait remarqu l'anxit de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa
cliente en tirerait quelque profit. Au moment o ces paroles
malencontreuses tombrent des lvres du tmoin, M. Phunky s'assit  la
fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-tre un peu trop, de dire au tmoin
de quitter la tribune. M. Winkle s'y prparait avec grande satisfaction,
quand Me Buzfuz l'arrta.

Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au
petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bont de demander au
tmoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour
tre son pre, s'est comport d'une manire suspecte envers des femmes?

--Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misrable et dsespr
tmoin, vous entendez la question du savant avocat. Dcrivez la
circonstance  laquelle vous avez fait allusion.

--Milord, rpondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxit, je... je
dsirerais me taire  cet gard.

--C'est possible, rtorqua le petit juge, mais il faut parler.

Parmi le profond silence de toute l'assemble, M. Winkle balbutia que la
lgre circonstance suspecte tait que M. Pickwick avait t trouv, 
minuit, dans la chambre  coucher d'une dame, ce qui s'tait termin, 
ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projet de la dame
en question, et ce qui avait amen, comme il le savait fort bien, la
comparution force des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire,
magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.

Vous pouvez quitter la tribune, monsieur, dit alors Me Snubbin. M.
Winkle la quitta en effet, et se prcipita, en courant comme un fou,
vers son htel o il ft dcouvert par le garon, au bout de quelques
heures, la tte ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des
gmissements qui fendaient le coeur.

Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appels  la
tribune. L'un et l'autre corroborrent la dposition de leur malheureux
ami, et chacun d'eux ft presque rduit au dsespoir par d'insidieuses
questions.

Susannah Sanders fut ensuite appele, examine par Me Buzfuz, et
contre-examine par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M.
Pickwick pouserait Mme Bardell. Elle savait qu'aprs l'vanouissement
de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait
t le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait
entendu dire  mistress Mudberry, la revendeuse, et  la repasseuse,
mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry
ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit
garon s'il aimerait  avoir un autre pre. Elle ne savait pas si Mme
Bardell faisait socit avec le boulanger, mais elle savait que le
boulanger tait alors garon, et est maintenant mari. Elle ne pouvait
pas jurer que Mme Bardell ne ft pas trs-prise du boulanger, mais elle
imaginait que le boulanger n'tait pas trs-pris de Mme Bardell, car
dans ce cas il n'aurait pas pous une autre personne. Elle pensait que
Mme Bardell s'tait vanouie dans la matine du mois de juillet parce
que M. Pickwick lui avait demand de fixer le jour; elle savait
qu'elle-mme avait tout  fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui
avait demand de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui
peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance.
Enfin elle avait entendu la question adresse par M. Pickwick au petit
Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de
chrtienne, elle ne savait pas quelle diffrence il y avait entre une
bille et un calot.

Interroge par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders rpondit que,
pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reu de lui des
lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur
correspondance M. Sanders l'avait appele trs-souvent mon _canard_,
mais jamais _ma ctelette_ ou _ma sauce aux tomates_. M. Sanders aimait
passionnment le canard; peut-tre que s'il avait autant aim la
ctelette et la sauce aux tomates, il en aurait employ le nom comme un
terme d'affection.

Aprs cette dposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus
d'importance qu'il n'en avait dj montr, et dit d'une voix forte:
Appelez Samuel Weller.

Il tait tout  fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller
monta lentement dans la tribune au moment o son nom fut prononc. Il
posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina
la cour,  vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial.

Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.

--Sam Weller, milord, rpliqua ce gentleman.

--L'crivez-vous avec un V ou un W?

--a dpend du got et de la fantaisie de celui qui crit, milord. Je
n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'cris
avec un V.

Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: C'est bien a,
Samivel; c'est bien a. Mettez un V, milord.

--Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'cria le petit juge
en levant les jeux. Huissier!

--Oui, milord.

--Amenez cette personne ici, sur-le-champ.

--Oui, milord.

Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et
aprs une grande commotion, tous les assistants, qui s'taient levs
pour regarder le coupable, se rassirent.

Aussitt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se
tourna vers le tmoin et lui dit:

Savez-vous qui c'tait, monsieur?

--Je suspecte un brin que c'tait mon pre, milord.

--Le voyez-vous maintenant?

--Non, je ne le vois pas, milord, rpliqua Sam, en attachant ses yeux 
la lanterne par laquelle la salle tait claire.

--Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner
sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.

Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz,
avec son air de bonne humeur imperturbable.

Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz.

--Voil, monsieur, rpliqua Sam.

--Vous tes, je crois, au service de M. Pickwick, le dfendeur en cette
cause? Parlez s'il vous plat, monsieur Weller.

--Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici,
et c'est un trs-bon service.

--Pas grand'chose  faire, et beaucoup  gagner, je suppose? dit
l'avocat, d'un air farceur.

--Ah! oui, suffisamment  gagner, monsieur, comme disait le soldat,
quand on le condamna  cent cinquante coups de fouet.

--Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute
autre personne, interrompit le juge.

--Trs-bien, milord.

--Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous
rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matine o
vous ftes engag par le dfendeur? voyons! monsieur Weller?

--Oui, monsieur.

--Ayez la bont de dire au jury ce que c'tait.

--J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-l, messieurs du
jury, et c'tait une circonstance trs-remarquable pour moi, dans ce
temps-l.

Ces mots excitrent un clat de rire gnral, mais le petit juge,
regardant avec colre par-dessus son bureau: Monsieur, dit-il, je vous
engage  prendre garde.

--C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris
bien garde  conserver ces habits-l, vritablement, milord.

Pendant deux grandes minutes, le juge regarda svrement le visage de
Sam, mais voyant que ses traits taient compltement calmes et sereins,
il ne dit rien, et fit signe  l'avocat de continuer.

Est-ce que vous prtendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en
croisant ses bras emphatiquement et en se tournant  demi vers le jury,
comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait  bout du tmoin,
est-ce que vous prtendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas
vu la plaignante vanouie dans les bras du dfendeur, comme vous venez
de l'entendre dcrire par les tmoins?

--Non certainement: j'tais dans le corridor jusqu' ce qu'ils m'ont
appel, et la vieille lady tait partie alors.

--Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en
trempant une norme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui
faisant voir qu'il allait noter sa rponse. Vous tiez dans le corridor
et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux,
monsieur Weller?

--Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour a. Si c'taient des
microscopes au gaz, brevets pour grossir cent mille millions de fois,
j'aurais peut-tre pu voir  travers les escaliers et la porte de
chne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est
limite.

 cette rponse qui fut dlivre de la manire la plus simple et sans la
plus lgre apparence d'irritation, les spectateurs ricanrent, le petit
juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulirement dconfit. Aprs une
courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de
nouveau vers Sam, et lui dit avec un pnible effort pour cacher sa
vexation.

Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un
autre point, s'il vous plat.

--Je suis  vos ordres, monsieur, rpondit Sam avec une admirable bonne
humeur.

--Vous rappelez-vous tre all chez Mme Bardell un soir de novembre?

--Oh! oui, trs bien.

--Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en
recouvrant son quanimit. Je pensais bien que nous arriverions 
quelque chose  la fin.

--Je le pensais bien aussi, monsieur, rpliqua Sam; et les spectateurs
rirent encore.

--Bien. Je suppose que vous y tes all pour causer un peu du procs,
eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lanant un coup d'oeil malin au
jury.

--J'y suis all pour payer le terme; mais nous avons caus un brin du
procs.

--Ah! vous en avez caus? rpta Me Buzfuz dont le visage devint
radieux, par l'anticipation de quelque importante dcouverte.
Voulez-vous avoir la bont de nous raconter ce qui s'est dit  ce
propos, monsieur Weller?

--Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Aprs quelques
observations gure importantes des deux respectables dames qui ont
dpos ici aujourd'hui, elles se sont quasi pmes d'admiration sur la
vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont
assis  ct de vous maintenant.

Ceci, bien entendu, attira l'attention gnrale sur Dodson et Fogg qui
prirent un air aussi vertueux que possible.

Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlrent donc avec loge de l'honorable
conduite de MM. Dodson et Fogg, les avous de la plaignante, hein?

--Oui, monsieur. Elles dirent que c'tait une bien gnreuse chose de
leur part de prendre cette affaire-l par spculation, et de ne rien
demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer  M.
Pickwick.

 cette rplique inattendue, les spectateurs ricanrent encore, et
Dodson et Fogg, qui taient devenus tout rouges, se penchrent vers Me
Buzfuz, et d'un air trs-empress lui chuchotrent quelque chose dans
l'oreille.

Vous avez compltement raison, rpondit tout haut l'avocat, avec une
tranquillit affecte. Il est parfaitement impossible de tirer quelque
claircissement de l'impntrable stupidit du tmoin. Je n'abuserai
point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous
pouvez descendre, monsieur.

--Il n'y a pas quelque autre gentleman qui dsire m'adresser une
question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de
lui d'un air dlibr.

--Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en
riant.

--Vous pouvez descendre, monsieur, rpta Me Buzfuz, en agitant la main
d'un air impatient.

Sam descendit en consquence, aprs avoir fait  la cause de MM. Dodson
et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvnient, et aprs
avoir parl le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui tait
prcisment le but qu'il s'tait propos.

Milord, dit Me Snubbin, si cela peut pargner l'interrogatoire d'autres
tmoins, je n'ai pas d'objections  admettre que M. Pickwick s'est
retir des affaires et possde une fortune indpendante et considrable.

--Trs-bien, rpliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres
de M. Pickwick.

Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du dfendeur, et dbita un
trs-long et trs-emphatique discours, dans lequel il donna  la
conduite et aux moeurs de M. Pickwick les plus magnifiques loges. Mais
comme nos lecteurs doivent s'tre form relativement au mrite de ce
gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous
ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il
s'effora de dmontrer que les lettres qui avaient t produites se
rapportaient simplement au dner de M. Pickwick et aux prparations 
faire dans son appartement, pour le recevoir  son retour de quelque
excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre hros,
et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est
impossible de faire plus.

M. le juge Starleigh fit son rsum, suivant les formes et de la manire
la plus approuve. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut
possible d'en dchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des
commentaires sur chaque tmoignage. Si mistress Bardell avait raison, il
tait parfaitement vident que M. Pickwick avait tort. Si les jurs
pensaient que le tmoignage de mistress Cluppins tait digne de
croyance, c'tait leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils
taient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage,
ils devaient attribuer  la plaignante les dommages-intrts qu'ils
jugeraient convenables; mais d'un autre ct s'il leur paraissait qu'il
n'y et jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le
dfenseur sans aucun dommage. Aprs cette harangue, les jurs se
retirrent dans leur salle pour dlibrer, et le juge se retira dans son
cabinet pour se rafrachir avec une ctelette de mouton et un verre de
xrs.

Un quart d'heure plein d'anxit s'coula. Le jury revint; on alla
qurir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du
jury, avec un coeur palpitant et une contenance agite.

Gentlemen, dit l'individu en noir, tes-vous tous d'accord sur votre
verdict?

--Oui, nous sommes d'accord, rpondit le chef du jury.

--Dcidez-vous en faveur de la plaignante ou du dfendeur, gentlemen?

--En faveur de la plaignante.

--Avec quels dommages, gentlemen?

--Sept cent cinquante livres sterling.

M. Pickwick ta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les
renferma dans leur tui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant
mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considrer le chef
du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac
bleu.

M. Perker s'arrta dans une salle voisine pour payer les honoraires de
la cour. L, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et l aussi il
rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes
extrieurs d'une vive satisfaction.

Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.

--Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.

--Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas,
gentlemen?

Fogg rpondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson
sourit en disant qu'ils essayeraient.

Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et
Fogg, s'cria M. Pickwick avec vhmence, mais vous ne tirerez jamais de
moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste
de mon existence dans une prison pour dettes.

--Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme,
monsieur Pickwick.

--Hi! hi! hi! nous verrons cela incessamment, monsieur Pickwick, ricana
M. Fogg.

Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraner par son avou et par
ses amis qui le firent monter dans une voiture, amene en un clin d'oeil
par l'attentif Sam Weller.

Sam avait relev le marchepied, et se prparait  sauter sur le sige,
quand il sentit toucher lgrement son paule. Il se retourna et vit son
pre, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une
expression lugubre. Il secoua gravement la tte, et dit d'un ton de
remontrance:

Je savais ce qu'arriverait de cette manire-l de conduire l'affaire. O
Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un albi.




CHAPITRE VI.

Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux  faire est
d'aller  Bath, et y va en consquence.


Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker  M. Pickwick, qu'il tait
all voir dans la matine qui suivit le jugement, vous n'entendez pas,
en ralit et srieusement, et toute irritation  part, que vous ne
payerez pas ces frais et ces dommages?

--Pas un demi-penny, rpta M. Pickwick avec fermet, pas un demi-penny.

--Hourra! vivent les principes! comme disait l'usurier en refusant de
renouveler le billet, s'cria Sam, qui enlevait le couvert du djeuner.

--Sam, dit M. Pickwick, ayez la bont de descendre en bas.

--Certainement, monsieur, rpliqua Sam en obissant  l'aimable
insinuation de son matre.

--Non, Perker, reprit M. Pickwick d'un air trs-srieux. Mes amis ici
prsents se sont vainement efforcs de me dissuader de cette
dtermination. Je m'occuperai comme  l'ordinaire. Mes adversaires ont
le pouvoir de poursuivre mon incarcration, et, s'ils sont assez vifs
pour s'en servir et pour arrter une personne, je me soumettrai aux lois
avec une parfaite tranquillit. Quand peuvent-ils faire cela?

--Ils peuvent lancer une excution pour le montant des dommages et des
frais taxs, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon cher
monsieur.

--Trs-bien. D'ici l, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et
maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire
bnvole et un regard brillant que nulles lunettes ne pouvaient
obscurcir, voici la seule question  rsoudre: O dirigerons-nous notre
prochaine excursion?

M. Tupman et M. Snodgrass taient trop affects par l'hrosme de leur
ami pour pouvoir faire une rponse. Quant  M. Winkle, il n'avait pas
encore suffisamment perdu le souvenir de sa dposition en justice, pour
oser lever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M. Pickwick
attendit.

Eh bien! reprit-il, si vous me permettez de choisir notre destination,
je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais t?

M. Perker, regardant comme trs-probable que le changement de scne et
la gaiet du sjour engageraient M. Pickwick  mieux apprcier sa
dtermination, et  moins estimer une prison pour dettes, appuya
chaudement cette proposition. Elle fut adopte  l'unanimit, et Sam
immdiatement dpch au _Cheval-Blanc_, pour retenir cinq places dans
la voiture qui partait le lendemain matin,  sept heures et demie.

Il restait justement deux places  l'intrieur et trois places 
l'extrieur. Sam les arrta, changea quelques compliments avec le
commis, qui lui avait gliss mal  propos une demi-couronne en tain, en
lui rendant sa monnaie, retourna au _Georges et Vautour_, et s'y occupa
activement, jusqu'au moment de se mettre au lit,  comprimer des habits
et du linge dans la plus petit espace possible, et  inventer
d'ingnieux moyens mcaniques pour faire tenir des couvercles sur des
botes qui n'avaient ni charnires ni serrure.

Le lendemain matin se leva fort dplaisant pour un voyage, sombre,
humide et crott. Les chevaux des diligences qui passaient fumaient si
fort que les passagers de l'extrieur taient invisibles. Les crieurs de
journaux paraissaient noys et sentaient le moisi; la pluie dgouttait
des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur
tte par la portire des voitures, elles en arrosaient l'intrieur d'une
manire trs rafrachissante. Les juifs fermaient de dsespoir leurs
canifs  cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en faisaient
vritablement des agendas de poche; les chanes de montres et les
fourchettes  faire des rties se livraient  porte; les porte-crayons
et les ponges taient pour rien sur le march.

Laissant Sam Weller disputer les bagages  sept ou huit porteurs qui
s'en taient violemment empars aussitt que la voiture de place s'tait
arrte, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes  attendre avant
le dpart de la diligence, M. Pickwick et ses amis allrent chercher un
abri dans la salle des voyageurs, dernire ressource de l'humaine
misre.

La salle des voyageurs, au _Cheval-Blanc_, est comme on le pense bien,
peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs.
C'est le parloir qui se trouve  main droite, et dans lequel une
ambitieuse chemine de cuisine semble s'tre impatronise, avec
l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes
rfractaires. Le pourtour de la salle est divis en stalles pour la
squestration des voyageurs, et la salle elle-mme est garnie d'une
pendule, d'un miroir et d'un garon vivant; ce dernier article tant
habituellement renferm dans une espce de chenil o se lavent les
verres,  l'un des coins de la chambre.

Le jour en question, une des stalles tait occupe par un homme
d'environ quarante-cinq ans, dont le crne chauve et luisant sur le
devant de la tte, tait garni sur les cts et par derrire d'pais
cheveux noirs qui se mlaient avec ses larges favoris. Son habit brun
tait boutonn jusqu'au menton; il avait une vaste casquette de veau
marin et une redingote avec un manteau taient tendus sur le sige, 
ct de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux de dessus son
djener avec un air fier et premptoire tout  fait plein de dignit;
puis, aprs avoir scrut notre philosophe et ses compagnons, il se mit
 chantonner de manire  faire entendre que, s'il y avait des gens qui
se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point.

Garon! dit le gentleman aux favoris noirs.

--Monsieur! rpliqua, en sortant du chenil ci-dessus mentionn, un homme
qui avait un teint malpropre et un torchon idem.

--Encore quelques rties!

--Oui, monsieur.

--Faites attention qu'elles soient beurres, ajouta le gentleman d'un
ton dur.

--Tout de suite, monsieur, repartit le garon.

Le gentleman aux favoris noirs recommena  chantonner le mme air;
puis, en attendant l'arrive des rties, il vint se placer le dos au
feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses bottes
en ruminant.

Vous ne savez pas o la voiture arrte  Bath? dit M. Pickwick d'un ton
doux en s'adressant  M. Winkle.

--Hum! Eh! qu'est-ce! dit l'tranger.

--Je faisais une observation  mon ami, dit M. Pickwick, toujours prt 
entrer en conversation. Je demandais o la voiture arrte  Bath. Vous
pouvez peut-tre m'en informer, monsieur?

--Est-ce que vous allez  Bath?

--Oui, monsieur.

Et ces autres gentlemen?

--Ils y vont aussi.

--Pas dans l'intrieur! Je veux tre damn si vous allez dans
l'intrieur!

--Non, pas tous.

--Non certes, pas tous, reprit l'tranger avec nergie. J'ai retenu deux
places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une bote infernale
qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste  leurs
frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places,
que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que cela
se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y
mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne!

Ici le froce gentleman tira la sonnette avec grande violence et dclara
au garon que si on ne lui apportait pas ses rties avant cinq secondes,
il irait lui-mme en savoir la raison.

Mon cher monsieur, dit M. Pickwick, permettez-moi de vous faire
observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de places
 l'intrieur que pour deux.

--Je suis charm de le savoir, rpondit l'homme froce. Je retire mes
expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance.

--Avec grand plaisir, rpliqua M. Pickwick. Nous devons tre compagnons
de voyage, et j'espre que nous trouverons mutuellement notre socit
agrable.

--Je l'espre. J'en suis persuad. J'aime votre air; il me plat.
Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance.

Ncessairement un change de salutations amicales suivit ce gracieux
discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le mme systme
de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom tait Dowler,
qu'il allait  Bath pour son plaisir, qu'il tait autrefois dans
l'arme, que maintenant il s'tait mis dans les affaires, comme un
gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne
pour qui la seconde place avait t retenue par lui, n'tait pas une
personne moins illustre que Mme Dowler, son pouse.

C'est une jolie femme, poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai
raison de l'tre.

--J'espre que nous aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec
un sourire.

--Vous en jugerez. Elle vous connatra. Elle vous estimera. Je lui ai
fait la cour d'une singulire manire. Je l'ai gagne par un voeu
tmraire. Voil. Je la vis; je l'aimai; je la demandai; elle me refusa.
Vous en aimez un autre?--pargnez ma pudeur.--Je le
connais.--Vraiment?--Certes; s'il reste ici, je l'corcherai vif.

--Diable! s'cria M. Pickwick involontairement.

--Et... l'avez-vous corch, monsieur? demanda M. Winkle en plissant.

--Je lui crivis un mot. Je lui dis que c'tait une chose pnible.
C'tait vrai.

--Certainement, murmura M. Winkle.

--Je dis que j'avais donn ma parole de l'corcher vif, que mon honneur
tait engag, et que, comme officier de Sa Majest, je n'avais pas
d'autre alternative. J'en regrettais la ncessit, mais il fallait que
cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les rgles de service
taient impratives. Il s'enfuit. J'pousai la jeune personne. Voici la
voiture. C'est sa tte que vous voyez  la portire.

En achevant ces mots, M. Dowler montrait une voiture qui venait de
s'arrter. On voyait effectivement  la portire une figure assez jolie,
coiffe d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, cherchait
probablement l'homme violent lui-mme. M. Dowler paya sa dpense et
sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M.
Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places.

M. Tupman et M. Snodgrass s'taient huchs derrire la voiture; M.
Winkle tait mont dans l'intrieur et M. Pickwick se prparait  le
suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond mystre, et,
chuchotant dans l'oreille de son matre, lui demanda la permission de
lui parler.

Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant?

--En voil une de svre, monsieur!

--Une quoi?

--Une histoire, monsieur. J'ai bien peur que le propritaire de cette
voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence.

--Comment cela, Sam? Est-ce que nos noms ne sont point sur la feuille de
route?

--Certainement qu'ils y sont, monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est
qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture.

En parlant ainsi, Sam montrait  son matre cette partie de la portire
o se trouve ordinairement le nom du propritaire; et l, en effet, se
lisait en lettres dores, d'une raisonnable grandeur, le nom magique de
_Pickwick_.

Voil qui est curieux! s'cria M. Pickwick, tout  fait tourdi de
cette concidence; quelle chose extraordinaire!

--Oui; mais ce n'est pas tout, reprit Sam en dirigeant de nouveau
l'attention de son matre vers la portire. Non contents d'crire
_Pickwick_, ils mettent _Mose_ devant. Voil ce que j'appelle ajouter
l'injure  l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a appris 
parler anglais, aprs l'avoir emport de son pays natal.

--Cela est certainement assez singulier, Sam; mais si nous restons l,
debout, nous perdrons nos places.

--Comment! est-ce qu'il n'y a rien  faire en consquence, monsieur?
s'cria Sam tout  fait dmont par la tranquillit avec laquelle M.
Pickwick se prparait  s'enfoncer dans l'intrieur.

-- faire? dit le philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire?

--Est-ce qu'il n'y aura personne de ross pour avoir pris cette libert,
monsieur? demanda Sam, qui s'tait attendu, pour le moins,  recevoir la
commission de dfier le cocher et le conducteur en combat singulier.

--Non, certainement, rpliqua M. Pickwick avec vivacit. Sous aucun
prtexte! Montez  votre place, sur-le-champ.

--Ah! murmura Sam en grimpant sur son banc, faut que le gouverneur ait
quelque chose; autrement il n'aurait pas pris a aussi tranquillement.
J'espre que ce jugement-ici ne l'aura pas affect; mais a va mal, a
va trs-mal, continua-t-il en secouant gravement la tte.

Et, ce qui est digne de remarque, car cela fait voir combien il prit
cette circonstance  coeur, il ne pronona plus une seule parole
jusqu'au moment o la voiture atteignit le turnpike de Kensington.
C'tait pour lui un effort de taciturnit tellement extraordinaire,
qu'il peut tre considr comme tout  fait sans prcdent.

Il n'arriva rien durant le voyage qui mrite une mention spciale. M.
Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses
prouesses personnelles; et,  chacune d'elles il en appelait au
tmoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, sous la
forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler
avait oublies, ou peut-tre que sa modestie avait omises; car ces
additions tendaient toujours  montrer que M. Dowler tait un homme
encore plus tonnant qu'il ne le disait lui-mme. M. Pickwick et M.
Winkle l'coutaient avec la plus grande admiration: par intervalles,
cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui tait une personne tout
 fait sduisante. Ainsi, grces aux histoires de M. Dowler et aux
charmes de son autre moiti, grces  l'amabilit de M. Pickwick et 
l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de l'intrieur de
la diligence excutrent leur voyage en bonne harmonie et en parfaite
humeur.

Les voyageurs de l'extrieur se conduisirent comme leurs places le
comportaient. Ils taient gais et causeurs au commencement de tous les
relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et
veills vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en manteau de
caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y avait
un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie
d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant
videmment tourdi, aprs la seconde bouffe, il les jetait par terre,
quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait sur
le sige un troisime jeune homme qui dsirait se connatre en chevaux,
et par derrire, un vieillard qui semblait trs-fort en agriculture. On
rencontrait sur la route une constante succession de noms de baptme, en
blouses ou en redingotes grises, qui taient invits par le garde 
monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque
aubergiste de la contre. Enfin on fit un dner, qui aurait t bon
march  une demi-couronne par tte, si on avait eu le temps d'en manger
quelque chose. Quoi qu'il en soit,  sept heures du soir, M. Pickwick et
ses amis, et M. Dowler ainsi que son pouse se retirrent respectivement
dans leur salon particulier  l'htel du _Blanc-Cerf_, en face de la
grande salle des bains de Bath; htel illustre dans lequel les garons,
grces  leur costume, pourraient tre pris pour des tudiants de
Westminster, s'ils ne dtruisaient pas l'illusion par leur sagesse et
leur bonne tenue.

Le lendemain matin, le djeuner des pickwickiens avait  peine t
enlev, lorsqu'un garon apporta la carte de M. Dowler, qui demandait la
permission de prsenter un de ses amis. M. Dowler lui-mme suivit
immdiatement sa carte, amenant aussi son ami.

L'ami tait un charmant jeune homme d'une cinquantaine d'annes tout au
plus. Il avait un habit bleu trs-clair, avec des boutons
resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et
la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or tait suspendu 
son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatire d'or tournait
lgamment entre l'index et le pouce de sa main gauche; des bagues
innombrables brillaient  ses doigts; un norme solitaire, mont en or,
tincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et une
chane d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa lgre canne d'bne
portait une lourde pomme d'or; son linge tait le plus fin, le plus
blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huil, le plus
noir, le plus boucl des faux toupets. Son tabac tait du tabac du
rgent, son parfum, _bouquet du roi_. Ses traits s'embellissaient d'un
perptuel sourire, et ses dents taient si parfaitement ranges qu' une
petite distance il tait difficile de distinguer les fausses des
vritables.

Monsieur Pickwick, dit Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire,
_magister ceremoniorum_.--Bantam, monsieur Pickwick. Faites
connaissance.

--Soyez le bienvenu  Ba-ath, monsieur. Voici en vrit une
acquisition.... Trs-bien venu  Ba-ath, monsieur.... Il y a longtemps,
trs-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les eaux. Il y a
un sicle, monsieur Pickwick. Re-marquable.

En parlant ainsi, M. Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M.
Pickwick; et, tout en disloquant ses paules par une constante
succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes,
comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la lcher.

--Il y a certainement trs-longtemps que je n'ai bu les eaux, rpondit
M. Pickwick, car,  ma connaissance, je ne suis jamais venu ici jusqu'
prsent.

--Jamais venu  Ba-ath, monsieur Pickwick! s'cria le grand matre en
laissant tomber d'tonnement la main savante. Jamais venu  Ba-ath! ha!
ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez  plaisanter! Pas mauvais, pas
mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable.

--Je dois dire,  ma honte, que je parle tout  fait srieusement. Je ne
suis jamais venu ici.

--Oh! je vois, s'cria le grand matre d'un air extrmement satisfait.
Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous tes le gentleman dont nous
avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous
vous connaissons.

Ils ont lu, dans ces maudits journaux, les dtails de mon procs, pensa
M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire.

Oui, reprit Bantam, vous tes le gentleman rsidant  Clapham-Green,
qui a perdu l'usage de ses membres pour s'tre imprudemment refroidi
aprs avoir pris du vin de Porto; qui,  cause de ses souffrances
aigus, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des
bouteilles de la source des bains du roi  103, se les fit apporter par
un chariot dans sa chambre  coucher  Londres, se baigna, ternua et
fut rtabli le mme jour. Trs-remarquable.

M. Pickwick reconnut le compliment que renfermait cette supposition, et
cependant il eut l'abngation de la repousser. Ensuite, prenant avantage
d'un moment o le matre des crmonies demeurait silencieux, il demanda
la permission de prsenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M.
Snodgrass; prsentation qui, comme on se l'imagine, accabla le matre
des crmonies de dlices et d'honneur.

Bantam, dit M. Dowler, M. Pickwick et ses amis sont trangers; il faut
qu'ils inscrivent leurs noms. O est le livre?

--La registre des visiteurs distingus de Ba-ath sera  la salle de la
Pompe aujourd'hui  deux heures. Voulez-vous guider nos amis vers ce
splendide btiment et me procurer l'avantage d'obtenir leurs
autographes.

--Je le ferai, rpliqua Dowler. Voil une longue visite. Il est temps de
partir. Je reviendrai dans une heure. Allons.

--Il y a bal ce soir, monsieur, dit le matre des crmonies en prenant
la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans
Ba-ath, sont des instants drobs au paradis, des instants que rendent
enchanteurs la musique, la beaut, l'lgance, la mode, l'tiquette,
etc..., et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout  fait
incompatibles avec le paradis. Ces gens-l ont, entre eux, tous les
quinze jours, au Guidhall, une espce d'amalgame qui est, pour ne rien
dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu.

Cela dit, et ayant protest tout le long de l'escalier qu'il tait fort
satisfait, entirement charm, compltement enchant, immensment
flatt, on ne peut pas plus honor, Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c.
monta dans un quipage trs-lgant qui l'attendait  la porte et
disparut au grand trot.

 l'heure dsigne, M. Pickwick et ses amis, escorts par Dowler, se
rendirent aux salles d'assemble et crivirent leur nom sur le livre,
preuve de condescendance dont Anglo Bantam se montra encore plus confus
et plus charm qu'auparavant. Des billets d'admission devaient tre
prpars pour les quatre amis; mais, comme ils ne se trouvaient pas
prts, M. Pickwick s'engagea, malgr toutes les protestations d'Angelo
Bantam,  envoyer Sam les chercher,  quatre heures, chez le M.C., dans
Queen-Square.

Aprs avoir fait une courte promenade dans la ville et tre arrivs  la
conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues
perpendiculaires qu'on voit dans les rves, et qu'on ne peut pas venir 
bout de gravir, les pickwickiens retournrent au _Blanc-Cerf_ et
dpchrent Sam pour chercher les billets.

Sam Weller posa son chapeau sur sa tte d'une manire chalante et
gracieuse, enfona ses mains dans les poches de son gilet, et se
dirigea, d'un pas dlibr, vers Queen-Square, en sifflant le long du
chemin plusieurs airs populaires de l'poque, arrangs sur un mouvement
entirement nouveau pour les instruments  vent. Arriv dans
Queen-Square, au numro qui lui avait t dsign, il cessa de siffler
et frappa solidement  une porte, que vint ouvrir immdiatement un
laquais  la tte poudre,  la livre magnifique,  la stature carre.

C'est-il ici M. Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du
monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'oeil 
l'apparition du laquais poudr,  la livre magnifique, etc.

--Pourquoi cela, jeune homme? rpondit celui-ci d'un air hautain.

--Parce que, si c'est ici chez lui, portez-lui a, et dites-lui que M.
Weller attend la rponse. Voulez-vous m'obliger, six pieds?

Ainsi parla Sam; et, tant entr froidement dans la salle, il s'y assit.

Le laquais poudr poussa violemment la porte et frona les sourcils avec
dignit; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui s'occupait
 regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un lgant
porte-parapluie en acajou.

La manire dont M. Bantam reut la carte disposa apparemment le laquais
poudr en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit
amicalement et lui dit que la rponse allait tre prte sur-le-champ.

Trs-bien, rpliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas
se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai
dn.

--Vous dnez de bien bonne heure, monsieur.

--C'est pour mieux travailler au souper.

--Y a-t-il longtemps que vous restez  Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le
plaisir d'entendre parler de vous.

--Je n'ai pas encore caus ici une sensation tonnamment surprenante,
rpondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages distingus
que j'accompagne, nous ne sommes arrivs que d'hier au soir.

--Un joli endroit, monsieur.

--a m'en a l'air.

--Bonne socit, monsieur. Des domestiques fort agrables, monsieur.

--a me fait cet effet-l, des gaillards affables, sans affectation,
qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas!

--Oh! c'est bien vrai, monsieur, rpliqua le laquais poudr, croyant
videmment que le discours de Sam renfermait un superbe compliment. En
prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite tabatire.

--Pas sans ternuer.

--Oh! c'est difficile, monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par
degrs. Le caf est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai longtemps
port du caf, monsieur; cela ressemble beaucoup  du tabac.

Ici un violent coup de sonnette rduisit le laquais poudr 
l'ignominieuse ncessit de remettre la tabatire dans sa poche et de se
rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam.
Observons, par parenthse, que tous les individus qui ne lisent et
n'crivent jamais, ont toujours quelque petit arrire-parloir qu'ils
appellent leur _cabinet_.

Voici la rponse, monsieur, dit  Sam le laquais poudr. J'ai peur que
vous ne la trouviez incommode par sa grandeur.

--Ne vous tourmentez pas, rpondit Sam en recevant la lettre, qui tait
enferme dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut
supporter cela sans tomber en dfaillance.

--J'espre que nous nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudr en
se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu' la porte.

--Vous tes bien obligeant, monsieur, rpliqua Sam; mais, je vous en
prie, n'reintez pas outre mesure une personne aussi aimable. Considrez
ce que vous devez  la socit, et ne vous laissez pas craser par
l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille
que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde!

Sam s'loigna sur ces mots pathtiques.

Un jeune homme fort singulier, dit en lui-mme le laquais poudr, avec
une physionomie tout bahie.

Sam ne dit rien, mais il cligna de l'oeil, hocha la tte, sourit, cligna
de l'oeil sur nouveaux frais, et s'en alla lgrement, avec une
physionomie qui semblait dnoter qu'il tait singulirement amus, par
une chose ou par une autre.

Le mme soir, juste  huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus
Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture  la porte des salons
d'assemble, avec le mme toupet, les mmes dents, le mme lorgnon, la
mme chane et les mmes cachets, les mmes bagues, les mmes pingles
et la mme canne, que celles ou ceux dont il tait affubl le matin. Le
seul changement remarquable dans son costume tait qu'il portait un
habit d'un bleu plus clair, doubl de soie blanche, un pantalon collant
noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il
tait, si cela est possible, encore un peu plus parfum.

Ainsi accoutr, le matre des crmonies se planta dans la premire
salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de
son indispensable office.

Bath tait comble. La compagnie et les pices de 6 pence pour le th,
arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans
les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des
pieds taient absolument tourdissants. Les vtements de soie
bruissaient, les plumes se balanaient, les lumires brillaient, et les
joyaux tincelaient. On entendait la musique, non pas des contredanses,
car elles n'taient pas encore commences, mais la musique toujours
agrable  entendre, soit  Bath, soit ailleurs, des pieds mignons et
dlicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux de
jeunes filles, des voix de femmes retenues et voiles. De toutes parts
scintillaient des yeux brillants, clairs par l'attente du plaisir; et
de quelque cot qu'on regardt, on voyait glisser gracieusement, 
travers la foule, quelque figure lgante, qui,  peine perdue, tait
remplace par une autre, aussi sduisante et aussi pare.

Dans la salle o l'on prenait le th, et tout autour des tables de jeu,
s'entassaient une foule innombrable d'tranges vieilles ladies et de
gentlemen dcrpits, discutant tous les petits scandales du jour avec
une vivacit qui montrait suffisamment quel plaisir ils y trouvaient.
Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mres de famille, absorbes,
en apparence, par la conversation  laquelle elles prenaient part, mais
jetant de temps  autre un regard inquiet du ct de leurs filles.
Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de
l'occasion, taient en plein exercice de coquetterie, garant leurs
charpes, mettant leurs gants, dposant leurs tasses  th, et ainsi de
suite, toutes choses lgres en apparence, mais qui peuvent tre fort
avantageusement exploites par d'habiles praticiennes.

Auprs des portes et dans les recoins, divers groupes de jeunes gens,
talant toutes les varits du dandysme et de la stupidit, amusaient
les gens raisonnables par leur folie et leur prtention, tout en se
croyant, heureusement, les objets de l'admiration gnrale. Sage et
prvoyante dispensation de la Providence, qu'un esprit charitable ne
saurait assez louer.

Sur les bancs de derrire, o elles avaient dj pris leur position pour
la soire, taient assises certaines ladies non maries, qui avaient
pass leur grande anne climatrique, et qui, ne dansant pas, parce
qu'elles n'avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur d'tre
regardes comme irrvocablement vieilles filles, taient dans la
situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu'il
retombt sur elles-mmes. Tout le monde, en effet, se trouvait-l.
C'tait une scne de gaiet, de luxe et de toilettes, de glaces
magnifiques, de parquets blanchis  la craie, de girandoles, de bougies,
et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une
souplesse silencieuse, saluant obsquieusement telle socit, faisant un
signe familier  telle autre, et souriant complaisamment  toutes, se
faisait remarquer la personne tire  quatre pingles, d'Angelo-Cyrus
Bantam esquire, _le matre des crmonies_.

Arrtez-vous dans la salle du th. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils
distribuent de l'eau chaude et appellent cela du th. Buvez, dit tout
haut M. Dowler  M. Pickwick, qui s'avanait en tte de leur socit,
donnant le bras  Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la salle du
th, et M. Bantam, en l'apercevant, se glissa  travers la foule, et le
salua avec extase.

Mon cher monsieur, je suis prodigieusement honor.... Ba-ath est
favoris.... Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je vous
flicite vos plumes re-marquables!

--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda M. Dowler d'un air ddaigneux.

--Quelqu'un? l'lite de Ba-ath! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame
en turban de gaze?

--Cette grosse vieille dame? demanda M. Pickwick innocemment.

--Chut! mon cher monsieur, chut! Personne n'est gros ni vieux, dans
Ba-ath. C'est la lady douairire Snuphanuph.[8]

[Footnote 8: Prise assez.]

--En vrit! fit M. Pickwick.

--Ni plus ni moins. Chut! approchez un peu par ici, monsieur Pickwick.
Voyez-vous ce jeune homme, richement vtu, qui vient de notre ct?

--Celui qui a des cheveux longs, et le front singulirement troit?

--Prcisment. C'est le plus riche jeune homme de Ba-ath, en ce moment.
Le jeune lord Mutanhed[9].

[Footnote 9: Tte de mouton.]

--Quoi, vraiment?

--Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il me
parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet
rouge et des moustaches noires, est l'honorable M. Crushton, son ami
intime.--Comment vous portez-vous, mylord?

--Trs-saudement, Bantam, rpondit Sa Seigneurie.

--En effet, il fait trs-chaud, milord, reprit le M.C.

--Diablement, ajouta l'honorable M. Crushton.

Aprs une pause durant laquelle le jeune lord s'tait efforc de
dcontenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte
rflchissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler le plus
avantageusement, M. Crushton, dit:

Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord?

--Mon Dieu non. Une malle-poste? Quelle excellente ide. Re-marquable!

--Vaiment, je coyais que tout le monde l'avait vue! C'est la plus zolie,
la plus lzre, la plus gacieuse chose qui ait zamais t sur des roues.
Peinte en rouge, avec des gevaux caf au lait.

--Et avec une vritable malle pour les lettres; tout  fait complte,
ajouta l'honorable M. Crushton.

--Et un petit sige devant, entour d'une tringle de fer pour le cozer,
continua Sa Seigneurie. Ze l'ai conduite  Bristol l'aut'matin, avec un
habit calate et deux domestiques courant un quart de mille en arrire,
et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour
m'arrter et me demander si je n'tais pas la poste! Glo'ieux!
Glo'ieux!

Le jeune lord rit de tout son coeur de cette anecdote, et les auditeurs
en firent autant, bien entendu.

Charmant jeune homme! dit le matre des crmonies  M. Pickwick.

--Il en a l'air, rpliqua schement le philosophe.

La danse ayant commenc, les prsentations ncessaires ayant t faites,
et tous les prliminaires tant arrangs, Angelo Bantam rejoignit M.
Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux.

Au moment de leur entre, lady Snuphanuph et deux autres ladies, d'une
apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour
d'une table inoccupe. Aussitt qu'elles aperurent M. Pickwick, sous la
conduite d'Angelo Bantam, elles changrent entre elles des regards qui
voulaient dire que c'tait l justement la personne qu'il leur fallait
pour faire un rob.

Mon cher Bantam, dit la lady douairire Snuphanuph, d'un air engageant,
trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme
une bonne me que vous tes.

Dans ce moment M. Pickwick regardait d'un autre ct, de sorte que
milady fit un signe de tte expressif en l'indiquant.

Le matre des crmonies comprit ce geste muet.

Milady, rpondit-il, mon ami M. Pickwick s'estimera, j'en suis sr,
trs-heureux, re-marquablement.--M. Pickwick, lady Snuphanuph, Mme la
colonel Wugsby, miss Bolo.

M. Pickwick salua et voyant qu'il tait impossible de s'chapper, se
rsigna. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss Bolo,
contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby.

 la seconde donne, au moment o la retourne venait  tre vue, deux
jeunes ladies accoururent dans la salle et se placrent de chaque ct
de Mme Wugsby, o elles attendirent patiemment et silencieusement que le
coup ft fini.

Eh bien! dit Mme Wugsby en se retournant vers l'une de ses filles,
qu'est-ce qu'il y a?

--M'man, rpondit  voix basse la plus jeune et la plus jolie des deux,
je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley.

--Mais  quoi donc pensez-vous, Jane? rpondit la maman avec
indignation. N'avez-vous pas entendu dire cent fois, que son pre n'a
que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui
encore! Vous me faites rougir de honte! Non, sous aucun prtexte.

--M'man, chuchota l'autre demoiselle qui tait beaucoup plus vieille que
sa soeur, et avait l'air insipide et artificiel; lord Mutanhed m'a t
prsent. J'ai dit que je croyais n'tre pas engage, m'man.

--Vous tes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier  vous,
rpondit Mme Wugsby, en tapant de son ventail la joue de sa fille. Il
est immensment riche, ma chrie. En parlant ainsi, Mme Wugsby baisa sa
fille ane fort tendrement, admonesta la cadette par un froncement de
sourcil, et mla les cartes.

Pauvre M. Pickwick! il n'avait jamais jou jusqu'alors avec trois
vieilles femmes aussi compltement joueuses. Elles taient d'une
habilet qui l'effrayait. S'il jouait mal, miss Bolo le poignardait du
regard; s'il s'arrtait pour rflchir, lady Snuphanuph se renversait
sur sa chaise et souriait, en jetant  Mme Wugsby un coup d'oeil ml
d'impatience et de piti.  quoi celle-ci rpondait en haussant les
paules et en toussant, comme pour demander s'il se dciderait jamais 
jouer.  la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une contenance
sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n'avait pas
rendu atout, attaqu trfle, coup pique, finass la dame, fait chec 
l'honneur, invit au roi ou quelque autre chose de semblable; et M.
Pickwick tait tout  fait incapable de se disculper de ces graves
accusations, car il avait dj oubli le coup. Ce n'est pas tout; il y
avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick;
enfin, prs de la table, s'changeait une conversation fort active et
fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui,
tant filles et un peu mres, faisaient une cour assidue au matre des
crmonies, dans l'espoir d'attraper, de temps en temps, un danseur de
rencontre. Toutes ces choses combines avec le bruit et les constantes
interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua
vritablement assez mal; de plus, les cartes taient contre lui, de
sorte que quand il quitta la table,  onze heures dix minutes, miss Bolo
se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans
une chaise  porteurs.

M. Pickwick fut rejoint bientt aprs par ses amis, qui protestrent
unanimement avoir rarement pass une soire aussi agrable. Ils
retournrent tous ensemble au _Blanc-Cerf_, et le philosophe s'tant
consol de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se coucha
et s'endormit presque simultanment.




CHAPITRE VII.

Occup principalement par une authentique version de la lgende du
prince Bladud, et par une calamit fort extraordinaire dont M. Winkle
fut la victime.


M. Pickwick, en proposant de rester au moins deux mois  Bath, jugea
convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement
particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix modr, la
partie suprieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et comme il
s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens,
M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre  coucher et un
salon. Cette proposition fut accepte avec un empressement, et des le
troisime jour les deux socits furent tablies dans leur nouveau
domicile. M. Pickwick commena alors  prendre les eaux avec la plus
grande assiduit. Il les prenait systmatiquement, buvant un quart de
pinte avant le djeuner, et montant un coteau; un autre quart de pinte
aprs le djeuner, et descendant un coteau; et aprs chaque nouveau
quart de pinte, M. Pickwick dclarait, dans les termes les plus
solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se
rjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas douts, jusque-l,
qu'il et  se plaindre de la moindre chose.

La grande buvette est un salon spacieux, orn de piliers corinthiens,
d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue de
Nash, et d'une inscription en lettres d'or,  laquelle tous les buveurs
d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel  leur
charit. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre o le garon plonge
sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et c'est
un spectacle prodigieusement difiant et satisfaisant, que de voir avec
quelle gravit et quelle persvrance les buveurs d'eau engloutissent le
contenu de ces verres. Tout auprs on a dispos des baignoires, dans
lesquelles se lavent une partie des malades; aprs quoi la musique joue
des fanfares pour les congratuler d'en tre sortis. Il existe encore une
seconde buvette, o les ladies et les gentlemen infirmes sont rouls
dans une quantit de chaises et de fauteuils, si tonnante et si varie,
qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire
d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possde encore quand il en
sort.

Enfin il y a une troisime buvette o se runissent les gens
tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se fait
d'ailleurs aux environs une infinit de promenades avec bquilles ou
sans bquilles, avec canne ou sans canne, et une infinit de
conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit.

Chaque matin les buveurs d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait
M. Pickwick, se runissaient dans les buvettes, avalaient leur quart de
pinte, et marchaient suivant l'ordonnance.  la promenade de
l'aprs-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady Snuphanuph,
mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du
matin, se runissaient en grande compagnie. Aprs cela, ils se
promenaient  pied, ou en voiture, ou dans les chaises  porteurs, et se
rencontraient sur nouveaux frais. Aprs cela, les gentlemen allaient au
cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la socit; aprs
quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'tait jour de
thtre, on se rencontrait au thtre; si c'tait jour d'assemble, on
se rencontrait au salon, et si ce n'tait ni l'un ni l'autre, on se
rencontrait le jour suivant: agrable routine  laquelle on pourrait
peut-tre reprocher uniquement une lgre teinte de monotonie.

Aprs une journe dpense de cette manire, M. Pickwick, dont les amis
s'taient alls coucher, s'occupait  complter son journal, lorsqu'il
entendit frapper doucement  sa porte.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit la matresse de la maison, Mme
Craddock, en insinuant sa tte dans la chambre, vous n'avez plus besoin
de rien?

--De rien du tout, madame, rpondit M. Pickwick.

--Ma jeune fille est alle se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bont
de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort
tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus
besoin de rien, j'irais me coucher aussi.

--Vous ferez trs-bien, madame.

--Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.

--Bonne nuit, madame.

Mistress Craddock ferma la porte et M. Pickwick continua d'crire.

En une demi-heure de temps ses notes furent mises  jour. Il appuya
soigneusement la dernire page sur le papier buvard, ferma le livre,
essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier
pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier 
lettres, crites serres et plies de telle sorte que le titre, moul en
ronde, sautait aux yeux. Voyant par l que ce n'tait point un document
priv, qu'il paraissait se rapporter  Bath, et qu'il tait fort court,
M. Pickwick dplia le papier, et tirant sa chaise auprs du feu, lut ce
qui suit:

LA VRITABLE LGENDE DU PRINCE BLADUD.

Il n'y a pas encore deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains
publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant
fondateur, le renomm prince Bladud. Cette inscription est maintenant
efface, mais une vieille lgende, transmise d'ge en ge, nous apprend
que plusieurs sicles auparavant cet illustre prince, afflig de la
lpre depuis son retour d'Athnes, o il tait all recueillir une ample
moisson de science, vitait la cour de son royal pre, et faisait
tristement socit avec ses bergers et ses cochons. Dans le troupeau,
dit la lgende, se trouvait un porc d'une contenance grave et
solennelle, pour qui le prince prouvait une certaine sympathie; car ce
porc tait un sage, un personnage aux manires pensives et rserves, un
animal suprieur  ses semblables, dont le grognement tait terrible,
dont la morsure tait fatale. Le jeune prince soupirait profondment en
regardant la physionomie majestueuse du quadrupde. Il songeait  son
royal pre, et ses yeux se noyaient de larmes.

Ce porc intelligent aimait beaucoup  se baigner dans une fange molle
et verdtre, non pas au coeur de l't, comme font maintenant les porcs
vulgaires, pour se rafrachir, et comme ils faisaient mme dans ces
temps reculs (ce qui prouve que la lumire de la civilisation avait
dj commenc  briller, quoique faiblement); mais au milieu des froids
les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme tait toujours si
lisse et sa complexion si claire, que le prince rsolut d'essayer les
qualits purifiantes de l'eau, qui russissait si bien  son ami. Un
beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdtre, sourdissaient
les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guri. S'tant
rendu aussitt  la cour du roi son pre, il lui prsenta ses respects
les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder cette
ville et ces bains fameux.

D'abord il chercha le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amiti;
mais, hlas! ces eaux clbres avaient t cause de sa perte. Il avait
pris un bain  une temprature trop leve et le philosophe sans le
savoir n'tait plus. Pline qui lui succda dans la philosophie, prit
galement victime de son ardeur pour la science.

Telle tait la lgende: coutez l'histoire vritable.

Le fameux Lud Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a
bien des sicles. C'tait un redoutable monarque: la terre tremblait
sous ses pas, tant il tait gros; ses peuples avaient peine  soutenir
l'clat de sa face, tant elle tait rouge et luisante. Il tait roi
depuis les pieds jusqu' la tte, et c'tait beaucoup dire, car, s'il
n'tait pas trs-haut, il tait trs-puissant, et son immense ampleur
compensait et au del, ce qui pouvait manquer  sa taille. Si quelque
prince dgnr de ces temps modernes pouvait lui tre compar, ce
serait le vnrable roi Cole, qui seul mriterait cette gloire.

Ce bon roi avait une reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un
fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait plac dans une cole
prparatoire des tats de son pre, jusqu' l'ge de dix ans, mais alors
il avait t dpch, sous la conduite d'un fidle messager, pour finir
ses classes  Athnes. Comme il n'y avait point de supplment  payer
pour rester  l'cole les jours de fte, et pas d'avertissement
pralable  donner pour la sortie des lves, il y demeura huit annes,
 l'expiration desquelles le roi son pre envoya le lord chambellan pour
solder sa dpense, et pour le ramener au logis. Le lord chambellan
excuta habilement cette mission difficile, fut reu avec
applaudissements, et pensionn sans dlai.

Quand le roi Lud vit le prince son fils, et remarqua qu'il tait devenu
un superbe jeune homme, il s'aperut du premier coup d'oeil que ce
serait une grande chose de le marier immdiatement, afin que ses enfants
pussent servir  perptuer la glorieuse race de Lud, jusqu'aux derniers
ges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade extraordinaire de
nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose  faire, et qui
dsiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya  un roi
voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui
dclarer, en mme temps, que, comme roi chrtien, il souhaitait
vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son frre
et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans
la pnible ncessit de lui aller rendre visite, avec une arme
nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui tait le
plus faible, rpondit  cette dclaration, qu'il tait fort oblig au
roi son frre, de sa bont et de sa magnanimit, et que sa fille tait
toute prte  se marier, aussitt qu'il plairait au prince Bladud de
venir et de l'emmener.

Ds que cette rponse parvint en Angleterre, toute la nation fut
transporte de joie, on n'entendait plus que le bruit des rjouissances
et des ftes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la sacoche
des collecteurs, chargs de lever sur le peuple l'impt ncessaire pour
dfrayer la dpense de cette heureuse crmonie.

C'est dans cette occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trne,
en plein conseil, se leva, dans la joie de son me, et commanda au lord
chef de la justice de faire venir les mnestrels, et de faire apporter
les meilleurs vins. L'ignorance des historiens lgendaires attribue cet
acte de gracieuset au roi Cole, comme on le voit dans ces vers
clbres:

    Il fit venir sa pipe, et ses trois violons,
    Pour boire un pot, au doux bruit des flonflons.

Mais c'est une injustice vidente envers la mmoire du roi Lud, et une
malhonnte exaltation des vertus du roi Cole.

Cependant, au milieu de ces ftes et de ces rjouissances, il y avait
un individu qui ne buvait point, quand les vins gnreux ptillaient
dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des
mnestrels s'veillaient sous leurs doigts. C'tait le prince Bladud
lui-mme, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses poches, et
remplissait son gosier. Hlas! c'est que le prince, oubliant que le
ministre des affaires trangres avait le droit incontestable de devenir
amoureux pour lui, tait dj devenu amoureux pour son propre compte,
contrairement  tous les prcdents de la diplomatie, et s'tait mari,
dans son coeur, avec la fille d'un noble Athnien.

Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de
la civilisation. Si le prince avait vcu de nos jours, il aurait pous
sans scrupule la princesse choisie par son pre, et se serait
immdiatement et srieusement mis  l'ouvrage pour se dbarrasser
d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchanement systmatique
de mpris et d'insultes; puis si la tranquille fiert de son sexe, et
la conscience de son innocence, lui avaient donn la force de rsister 
ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manire de
lui ter la vie et de s'en dlivrer sans scandale. Mais ni l'un ni
l'autre de ces moyens ne s'offrit  l'imagination du prince Bladud; il
se borna donc  solliciter une audience prive de son pre, et  lui
tout avouer.

C'est une ancienne prrogative des souverains de gouverner toutes
choses, except leurs passions. En consquence le roi Lud se mit dans
une colre abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-l
les rois gardaient leur couronne sur leur tte et non pas dans la Tour);
trpigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi
son propre sang se rvoltait contre lui, et finalement, appelant ses
gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de
traitement que les rois d'autrefois employaient gnralement envers
leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne
s'accordaient pas avec leurs propres vues.

Aprs avoir t enferm dans son donjon, pendant prs d'une anne, sans
que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son
esprit d'autre perspective qu'un perptuel emprisonnement, le prince
Bladud commena naturellement  ruminer un plan d'vasion, grce auquel,
au bout de plusieurs mois de prparatifs, il parvint  s'chapper,
laissant avec humanit son couteau de table dans le coeur de son
gelier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne ft
souponn d'avoir favoris sa fuite, et ne ft puni en consquence par
le roi irrit.

Le monarque devint presque enrag quand il apprit l'escapade de son
fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque
heureusement il vint  penser au lord chambellan, qui l'avait ramen
d'Athnes. Il lui fit donc retrancher en mme temps sa pension et sa
tte.

Cependant le jeune prince, habilement dguis, errait  pied dans les
domaines de son pre, soutenu et rjoui dans toutes ses privations par
le doux souvenir de la jeune Athnienne, cause innocente de ses
malheurs. Un jour, il s'arrta pour se reposer dans un bourg. On dansait
gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le
prince se hasarda  demander quelle tait la cause de ces rjouissances.

O tranger, lui rpliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la rcente
proclamation de notre gracieux souverain?

--La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il
n'avait voyag que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce
qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles taient alors.

--En bien! dit le paysan, la demoiselle trangre que le prince dsirait
pouser, s'est marie  un noble tranger de son pays, et le roi
proclame le fait et ordonne de grandes rjouissances publiques, car
maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour pouser la
princesse que son pre a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le
soleil de midi.  votre sant, monsieur, Dieu sauve le roi!

Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfona
dans les lieux les plus dserts d'un bois voisin. Il errait, il errait
sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dvorant, sous les ples
rayons de la lune, malgr la chaleur de midi, malgr les nocturnes
brouillards;  la lueur gristre du matin,  la rouge clart du soir: si
dsol, si peu attentif  toute la nature, que, voulant aller  Athnes,
il se trouva un matin  Bath, c'est--dire qu'il se trouva dans
l'endroit o la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de
vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas mme de fontaine
thermale. En revanche, c'taient le mme paysage charmant, la mme
richesse de coteaux et de valles, le mme ruisseau qui coulait avec un
doux murmure, les mmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux
peines de la vie quand elles sont vues  distance et partiellement
obscurcies par la brume argente du matin, perdent leur sauvagerie et
leur rudesse, et ne prsentent aux yeux que de doux et gracieux
contours. mu par la beaut de cette scne, le prince se laissa tomber
sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enfls par la fatigue.

Oh! s'cria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux
au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces
douces larmes, que m'arrache un amour mal plac, pouvaient couler en
paix pour toujours!

Son voeu fut entendu. C'tait le temps des divinits paennes, qui
prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gnant. Le
sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se
referma immdiatement au-dessus de sa tte; mais ses larmes brlantes
continurent  couler, et continueront pour toujours  sourdre
abondamment de la terre.

Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de
gentlemen, parvenus  un certain ge sans avoir pu se procurer de
partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont presss
d'en obtenir, se rendent annuellement  Bath, pour boire les eaux, et
prtendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait
honneur aux larmes du prince Bladud, et la vracit de cette lgende en
est singulirement corrobore.


M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant  la fin de ce petit
manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir
de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond
ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.

Il s'arrta, suivant sa coutume,  la porte de M. Dowler, et y frappa
pour lui dire bonsoir.

Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir
faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?

--Terrible! rpondit M. Pickwick; bonne nuit!

--Bonne nuit!

M. Pickwick monta dans sa chambre  coucher, et M. Dowler reprit son
sige, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester
sur pied jusqu'au retour de sa femme.

Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre
quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir.
Vous ne pouvez vous empcher de penser combien le temps, qui passe si
lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et
plus vous pensez  cela plus vous sentez dcliner votre espoir de la
voir arriver promptement. Le tic tac des horloges parat alors plus lent
et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une
tunique de toiles d'araignes. D'abord c'est quelque chose qui dmange
votre genou droit, ensuite la mme sensation vient irriter votre genou
gauche. Aussitt que vous changez de position, cela vous prend dans les
bras; vous contractez vos membres de mille manires fantastiques, mais
tout  coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez  le
gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez
infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien
grands inconvnients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mche d'une
chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine.
Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du mme
genre, rendent fort problmatique le plaisir de veiller, lorsque tout le
monde, dans la maison, est all se coucher.

Telle tait prcisment l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait
seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre
les danseurs inhumains qui le foraient  rester debout. D'ailleurs sa
bonne humeur n'tait pas augmente par la rflexion que c'tait lui-mme
qui avait imagin d'avoir mal  la tte et de garder la maison.  la
fin, aprs s'tre endormi plusieurs fois, aprs tre tomb en avant vers
la grille, et s'tre redress juste  temps pour ne pas avoir le visage
brl, M. Dowler se dcida  s'aller jeter un instant sur son lit, dans
la chambre de derrire, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour
penser.

--J'ai le sommeil trs-dur, se dit  lui-mme M. Dowler, en s'tendant
sur le lit; il faut que je me tienne veill. Je suppose que d'ici
j'entendrai frapper  la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le
watchman; le voil qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant....
Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...

Arriv  cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il
avait si longtemps hsit, et s'endormit profondment.

Juste au moment o l'horloge sonnait trois heures, une chaise 
porteurs, contenant mistress Dowler, dboucha sur la demi-lune, balance
par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et
mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de
la peine  se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, o la
tempte soufflait avec une furie capable de draciner les pavs, ce fut
bien pis, et ils s'estimrent fort heureux, lorsqu'ils eurent dpos
leur fardeau, et donn un bon double coup  la porte de la rue.

Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint.

Le domestique est dans les bras de lord fe, dit le petit porteur en se
chauffant les mains  la torche du galopin qui les clairait.

--Il devrait bien le pincer et le rveiller, ajouta le grand porteur.

--Frappez encore, s'il vous plat, cria mistress Dowler de sa chaise.
Frappez deux ou trois fois, s'il vous plat.

Le petit homme tait fort dispos  en finir, il monta donc ses les
marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le
grand homme s'loignait de la maison et regardait aux fentres s'il y
avait de la lumire.

Personne ne vint; tout tait sombre et silencieux.

Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous
plat.

--N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur.

--Oui, il y en a une, interrompit le gamin  la torche. Voil je ne sais
combien de temps que je la tire.

--Il n'y a que la poigne, dit mistress Dowler, le ressort est bris.

--Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tte des domestiques,
grommela le grand porteur.

--Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plat, recommena
mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.

Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et  plusieurs reprises, sans
produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et
se mit  frapper perptuellement des doubles coups, comme un facteur
enrag.

 la fin, M. Winkle commena  rver qu'il se trouvait dans un club, et
que les membres tant fort indisciplins, le prsident tait oblig de
cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il
eut l'ide confuse d'une vente  l'encan, o il n'y avait pas
d'enchrisseurs, et o le crieur achetait toutes choses. Enfin, en
dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'tait pas tout  fait
impossible que quelqu'un frappt  la porte de la rue. Afin de s'en
assurer, en coutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant
environ dix minutes, et lorsqu'il eut compt trente et quelques coups,
il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'tre si
vigilant.

Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrtait
plus.

M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait tre;
puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de
chambre, alluma une chandelle  la veilleuse qui brlait dans la
chemine, et descendit les escaliers.

 la fin vla ququ'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.

--Je voudrais ben tre derrire lui avec un poinon, murmura son grand
compagnon.

--Qui va l? cria M. Winkle, en dfaisant la chane de la porte.

--Ne vous amusez pas  faire des questions, tte de buse, rpondit avec
ddain la grand homme, s'imaginant avoir affaire  un laquais. Ouvrez la
porte.

--Allons dpchez, l'endormi, ajouta l'autre d'un ton encourageant.

M. Winkle, qui n'tait qu' moiti veill, obit machinalement  cette
invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La premire chose
qu'il aperoit c'est la lueur rouge du falot. pouvant par la crainte
soudaine que le feu ne soit  la maison, il ouvre la porte toute grande,
lve sa chandelle au-dessus de sa tte, et regarde d'un air effar
devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise 
porteurs, ou une pompe  incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent
arrive; la chandelle s'teint; M. Winkle se sent pouss par derrire,
d'une manire irrsistible, et la porte se ferme avec un violent
craquement.

Bien, jeune homme! c'est habile! dit le petit porteur.

M. Winkle, apercevant un visage de femme  la portire de la chaise, se
retourne rapidement et se met  frapper le marteau de toute la force de
son bras, en suppliant en mme temps les porteurs d'emmener la dame.

Emportez-la! s'criait-il, emportez-la! Bien! voil quelqu'un qui sort
d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe o, dans cette
chaise.

En prononant ces phrases incohrentes, il frissonnait de froid, car
chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait
sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manire trs-inquitante.

Voil, une socit qui arrive sur la place... il y a des dames!
Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi! criait M.
Winkle avec angoisses. Mais les porteurs taient trop occups de rire
pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames
s'approchaient de minute en minute.

M. Winkle donna un dernier coup de marteau dsespr... les dames
n'taient plus loignes que de quelques maisons. Il jeta au loin la
chandelle teinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de
sa tte, et s'lana vers la chaise  porteurs, dans laquelle se
trouvait toujours mistress Dowler.

Or, mistress Craddock avait,  la fin, entendu les voix et les coups de
marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tte
quelque chose de plus lgant que son bonnet de nuit, tait descendue au
parloir pour s'assurer que c'tait bien mistress Dowler, et venait
prcisment de lever le chssis de la fentre, lorsqu'elle aperut M.
Winkle qui s'lanait vers la chaise.  ce spectacle elle se mit 
pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ,
pour empcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.

 ces cris,  ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son
lit, aussi vivement qu'une balle lastique, et, se prcipitant dans la
chambre de devant, arriva  une des fentres comme M. Pickwick ouvrait
l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant
dans la chaise  porteurs.

Watchman, s'cria Dowler d'un ton froce, arrtez-le, empoignez-le,
enchanez-le, enfermez-le, jusqu' ce que j'arrive! Je veux lui couper
la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une  l'autre oreille, mistress
Craddock! Je veux lui couper la gorge! Tout en hurlant ces menaces,
l'poux indign s'arracha des mains de l'htesse et de M. Pickwick,
saisit un petit couteau de dessert, et s'lana dans la rue.

Mais M. Winkle ne l'attendit pas.  peine avait-il entendu l'horrible
menace du valeureux Dowler, qu'il se prcipita hors de la chaise, aussi
vite qu'il s'y tait introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue,
pour mieux prendre ses jambes  son cou, fit le tour de la demi-lune,
chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Nanmoins il avait
conserv son avantage quand il revint devant la maison. La porte tait
ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa
chambre  coucher, ferma la porte, empila par derrire un coffre, une
table, un lavabo, et s'occupa  faire un paquet de ses effets les plus
indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.

Cependant Dowler temptait de l'autre ct de la porte du malheureux
Winkle, et lui dclarait,  travers le trou de la serrure, son intention
irrvocable de lui couper la gorge, le lendemain matin.  la fin, aprs
un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement
celle de M. Pickwick qui s'efforait de rtablir la paix, les habitants
de la maison se dispersrent dans leurs chambres  coucher respectives,
et la tranquillit fut momentanment rtablie.

Et pendant tout ce temps-l, dira peut-tre quelque lecteur sagace, o
donc tait Samuel Weller? Nous allons dire o il tait, dans le chapitre
suivant.




CHAPITRE VIII.

Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte
d'une soire o il fut invit et assista; et qui raconte, en outre,
comment ledit Sam Weller fut charg par M. Pickwick d'une mission
particulire, pleine de dlicatesse et d'importance.


Monsieur Weller, dit mistress Craddock, dans la matine du jour
mmorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une lettre
pour vous.

--C'est bien drle, rpondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose,
car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui
soit capable d'en crire une.

--Peut-tre est-il arriv quelque chose d'extraordinaire, fit observer
mistress Craddock.

--Faut que a soit quelque chose de bien extraordinaire pour produire
une lettre d'un de mes amis, rpliqua Sam, en secouant dubitativement la
tte. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune
gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. a ne peut pas tre
de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours des
lettres moules parce qu'il a appris  crire dans les affiches. C'est
bien extraordinaire! D'o cette lettre-l peut-elle me venir?

Tout en parlant ainsi, Sam faisait ce que font beaucoup de personnes
lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le
cachet, puis l'adresse, puis les cts, puis le dos de la lettre, et
enfin, comme dernire ressource, il pensa qu'il ferait peut-tre aussi
bien de regarder l'intrieur, et d'essayer d'en tirer quelques
claircissements.

C'est crit sur du papier dor, dit Sam en dpliant la lettre, et
cachet de cire verte, avec le bout d'une clef; faut voir! et avec une
physionomie trs-grave, il commena  lire ce qui suit:

Une compagnie choisie de domestiques de Bath prsentent leurs
compliments  M. Weller et rclament le plaisir de sa compagnie pour un
rat-houtte amical, compos d'une paule de mouton bouillie avec
l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table  neuf
heures et demie, heure militaire.

Cette invitation tait incluse dans un autre billet ainsi conu:

M. John Smauker, le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M.
Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques jours,
a l'honneur de transmettre  M. Weller la prsente invitation. Si M.
Weller veut passer chez M. John Smauker  9 heures, M. John Smauker aura
le plaisir de prsenter M. Weller.

_Sign_: JOHN SMAUKER.

La suscription portait: _ M. Weller esquire, chez M. Pickwick_; et,
entre parenthses, dans le coin gauche de l'adresse taient crits ces
mots, comme une instruction au porteur: _Tir la sonnette de la rue_.

Eh bien! dit Sam, en voil une drle! Je n'avais jamais auparavant
entendu appeler une paule de mouton bouillie un rat-houtte; comment
donc qu'il l'appellerait si elle tait rtie?

Cependant, sans perdre plus de temps  dbattre ce point, Sam se rendit
immdiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un cong
qui lui fut facilement accord. Avec cette permission, et la clef de la
porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure dsigne,
et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. L il eut la
satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tte poudre, appuye
contre un poteau de rverbre, fumait une cigarette  travers un tube
d'ambre.

Comment vous portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en
soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait
l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur?

--Eh! eh! la convalescence n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous,
mon cher, comment vous va?

--L, l.

--Ah! vous aurez trop travaill. J'en avais terriblement peur, a ne
russit pas  tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous laisser emporter
comme a par votre ardeur.

--Ce n'est pas tant cela, monsieur Weller; c'est plutt le mauvais vin.
Je mne une vie trop dissipe, je le crains.

--Oh! c'est-il cela? c'est une mauvaise maladie, a.

--Et pourtant, les tentations, monsieur Weller?

--Ah! bien sr.

--Plong dans le tourbillon de la socit, comme vous savez monsieur
Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir.

--Ah! c'est terrible, en vrit!

--Mais c'est toujours comme cela quand la destin vous pousse dans une
carrire publique, monsieur Weller. On est soumis  des tentations dont
les autres individus sont exempts.

--Prcisment ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge,
rpondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a bu sa
mort en moins d'un terme.

M. Smauker parut profondment indign du parallle tabli entre lui et
le dfunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le calme le
plus immuable, M. Smauker y rflchit mieux, et reprit son air affable.

Nous ferions peut-tre bien de nous mettre en route, dit-il, en
consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense
gousset, et qui tait leve  la surface au moyen d'un cordon noir,
garni  l'autre bout d'une clef de chrysocale.

--C'est possible, rpondit Sam; autrement on pourrait laisser brler le
rat-houtte et a le gterait.

--Avez-vous bu les eaux, M. Weller? demanda son compagnon, tout en
marchant vers High-Street.

--Une seule fois.

--Comment les trouvez-vous?

--Considrablement mauvaises.

--Ah! vous n'aimez pas le got vrugineux, peut-tre?

--Je ne connais pas beaucoup a; j'ai trouv qu'elles sentaient la tle
rouge.

--C'est le vrugineux, monsieur Weller; rtorqua M. John Smauker d'un
ton contemptueux.

--Eh bien, c'est un mot qui ne signifie pas grand'chose, voil tout. Au
reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.

En achevant ces mots, et  la grande horreur de M. John Smauker, Sam
commena  siffler.

Je vous demande pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, tortur par
ce bruit inlgant; voulez-vous prendre mon bras?

--Merci, vous tes bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai
l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si a vous est
superficiel.

En disant ceci, Sam joignit le geste aux paroles et recommena  siffler
plus fort que jamais.

Par ici, dit son nouvel ami qui paraissait fort soulag en entrant dans
une petite rue. Nous y serons bientt.

--Ah! ah! fit Sam, sans tre le moindrement mu, en apprenant qu'il
tait si proche de la fleur des domestiques de Bath.

--Oui, reprit M. John Smauker, ne soyez pas intimid, monsieur Weller.

--Oh! que non.

--Vous verrez quelques uniformes trs-brillants, et peut-tre
trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est
naturel, vous savez: mais ils se relcheront bientt.

--a sera trs-obligeant de leur part.

--Vous savez? reprit M. Smauker avec un air de sublime protection, comme
vous tes un tranger, ils se mettront peut-tre un peu aprs vous,
d'abord.

--Ils ne seront pas trop cruels, n'est-ce pas? demanda Sam.

--Non, non, repartit M. Smauker en tirant sa tabatire, qui reprsentait
une tte de renard, et en prenant une prise distingue. Il y a parmi
nous quelques gais coquins, et ils aiment  s'amuser... vous savez...
mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention.

--Je tcherai, dit Sam, de supporter le dbordement des talents et de
l'esprit.

-- la bonne heure, rpliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche
la tte de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous
soutiendrai.

En causant ainsi, ils taient arrivs devant une petite boutique de
fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors
s'panouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres symptmes
nergiques d'un tat fort dsirable de satisfaction intime.

Aprs avoir travers la boutique du fruitier, et dpos leurs chapeaux
sur les marches de l'escalier qui se trouvait derrire, ils entrrent
dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la scne
se dvoila aux regards de Sam Weller.

Deux tables, d'ingale hauteur, accouples au milieu de la chambre,
taient couvertes de trois ou quatre nappes de diffrents ges,
arranges, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule. Sur ces
nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit
personnes. Or les manches de ces couteaux taient verts, rouges et
jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes taient noirs, ce qui
produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes,
pour un nombre gal de convives, chauffaient derrire le garde-cendres.
Les convives eux-mmes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus
remarquable comme le plus important, tait un grand et vigoureux
gentleman, dont la calotte et l'habit  longs pans, resplendissaient
d'une clatante couleur d'carlate. Il se tenait debout, le dos au feu,
et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la
tte son chapeau retrouss, il gardait  la main une trs-longue canne,
telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter
derrire les carrosses.

Smauker, mon garon, votre nageoire, dit le gentleman au chapeau 
cornes.

M. Smauker insinua le bout du petit doigt de sa main droite dans la main
du gentleman au chapeau  cornes, en lui disant qu'il tait charm de le
voir si bien portant.

C'est vrai: on dit que j'ai l'air assez ros; et c'est tonnant! Depuis
une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux heures,
et rien que de contempler si longtemps la faon dont elle agrafe sa
vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre
hippofondre pour le reste de votre vie, je consens  perdre mon
traitement.

 ces mots, la compagnie choisie se mit  rire de tout son coeur, et
l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura  son voisin, qui
avait une culotte verte, que Tuckle tait en train ce soir-l.

 propos, reprit M. Tuckle, Smauker mon garon, vous....

Le reste de la sentence fut dpos dans le tuyau de l'oreille de M.
Smauker.

Ah! tiens! je l'avais oubli! rpondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M.
Weller.

--Fch de vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de
tte familier. J'espre que vous n'avez pas froid, Weller?

--Pas le moins du monde, Flambant, rpliqua Sam. Faudrait un sujet bien
glac pour avoir froid vis--vis de vous. Vous conomiseriez la houille
si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai!

Comme cette rpliqua paraissait faire une allusion personnelle  la
livre carlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux durant quelques
secondes. Pourtant il s'loigna graduellement du feu, et dit avec un
sourire forc:

Pas mauvais, pas mauvais.

--Je vous suis bien oblig pour votre bonne opinion, monsieur, reprit
Sam. Nous arriverons peu  peu, j'espre. Plus tard, nous en essayerons
un meilleur.

En cet endroit la conversation fut interrompue par l'arrive d'un
gentleman vtu de peluche orange. Il tait accompagn d'un autre
personnage en drap pourpre, avec un remarquable dveloppement de bas.
Les nouveaux venus ayant t congratuls par les anciens, M. Tuckle
proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut adopte
unanimement.

Le fruitier et sa femme dposrent alors sur la table un plat de mouton
bouilli, avec une sauce chaude aux cpres, des navets et des pommes de
terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-prsident le
gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de
castor pour donner les assiettes et se plaa derrire la chaise de M.
Tuckle.

Harris! dit celui-ci d'un ton de commandement.

--Monsieur?

--Avez-vous mis vos gants?

--Oui, monsieur.

--Alors tez le couvercle.

--Oui, monsieur.

Le fruitier, avec de grandes dmonstrations d'humilit, fit ce qui lui
tait ordonn, et tendit obsquieusement  M. Tuckle le couteau 
dcouper; mais, en faisant cela, il vint par hasard  biller.

Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une
grande asprit.

--Je vous demande pardon, monsieur, rpondit le fruitier, dcontenanc.
Je ne l'ai pas fait exprs, monsieur. J'ai veill tard la nuit dernire.

--Je vais vous dire mon opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M.
Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous tes une brute mal leve.

--J'espre, gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop svres
envers moi. Je vous suis certainement trs-oblig, gentlemen, pour votre
patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a
besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'espre,
gentlemen, que vous tes satisfaits de moi.

--Non, monsieur, dit M. Tuckle. Bien loin de l, monsieur.

--Vous tes un drle sans soin, grommela le gentleman en peluche orange.

--Et un fichu chenapan, ajouta le gentleman en culotte verte.

--Et un mauvais gueux, continua le gentleman de couleur pourpre.

Le pauvre fruitier saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le
gratifiait de ces petites pithtes, selon le vritable esprit de la
plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour prouver
sa supriorit, M. Tuckle commena  dcouper l'paule de mouton et 
servir la compagnie.

Cette importante affaire tait  peine entame, quand la porte s'ouvrit
brusquement et laissa apparatre un autre gentleman en habit bleu clair,
avec des boutons d'tain.

Contre les rgles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard.

--Non, non; impossible de faire autrement, rpondit le gentleman bleu.
J'en appelle  la compagnie. Une affaire de galanterie, un rendez-vous
au thtre.

--Oh! dans ce cas-l! s'cria le gentleman en peluche orange.

--Oui, riellement, parole d'honneur. J'avais promis de conduire notre
plus jeune demoiselle  dix heures et demie, et c'est une si jolie
fille, riellement, que je n'ai pas eu le coeur de la dsobliger. Pas
d'offense  la compagnie prsente, monsieur; mais un cottillon,
monsieur, riellement, c'est irrvocable.

--Je commence  souponner qu'il y a quelque chose l-dessous, dit
Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait  ct de Sam. J'ai
remarqu, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre paule
quand elle descend de voiture.

--Oh! riellement, riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas
bien.... J'ai pu dire  qu'ques amis que c'tait une divine criature et
qu'elle avait refus deux ou trois mariages sans motif, mais... non,
non, riellement, Tuckle.... Devant des trangers encore! C'est pas bien;
vous avez tort.... La dlicatesse, mon cher ami, la dlicatesse!

Ayant ainsi parl, l'homme  la livre bleue releva sa cravate, ajusta
ses parements, grimaa et frona les sourcils, comme s'il avait pu en
dire infiniment plus long, mais qu'il se crt, en honneur, oblig de se
taire. C'tait une sorte de petit valet de pied,  l'air libre et
dgag, aux cheveux blonds, au cou empes, et qui avait attir ds
l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut dbut de cette manire,
M. Weller se sentit plus que jamais dispos  cultiver sa connaissance;
aussi s'immisa-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec
l'indpendance qui le caractrisait.

 votre sant, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je
la trouve vraiment jolie.

En entendant ce discours, l'homme bleu sourit comme une personne
accoutume aux compliments, mais en mme temps il regarda Sam d'un air
approbatif et rpondit qu'il esprait cultiver davantage sa
connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'toffe d'un joli
garon, et tout  fait selon son coeur.

Vous tes bien bon, monsieur, rtorqua Sam. Quel heureux gaillard vous
tes!

--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste
confusion.

--Cette jeune demoiselle ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis
sr. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un oeil en roulant sa
tte d'une paule  l'autre, d'une manire fort satisfaisante pour la
vanit personnelle du gentleman azur.

Vous tes trop malin, rpliqua-t-il.

--Non, non, c'est bon pour vous, reprit Sam; a ne me regarde pas, comme
dit le gentleman qu'tait en dedans du mur  celui qu'tait dans la rue,
quand le taureau courait comme un enrag.

--Eh bien! monsieur Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqu mon
air et me manires.

--J'imagine que a ne peut gure tre autrement.

--Avez-vous qu'que amourette de ce genre en train, monsieur? demanda 
Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son
gilet.

--Pas exactement, rpondit Sam; il n'y a pas de demoiselle  la maison,
autrement j'aurais fait la cour  l'une d'elles, ncessairement. Mais,
voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme au-dessous
d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait folle
de moi, mais pas autrement, non ma foi!

--Certainement, non, monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser
dprcier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous savons que, tt ou
tard, un bel uniforme corne toujours le coeur d'une dame. Au fait,
c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service.

--Justement, dit Sam; c'est a, rien que a.

Aprs ce dialogue confidentiel, des verres furent distribus  la ronde;
et, avant que la taverne ft ferme, chaque gentleman demanda ce qu'il
aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui taient
les beaux fils de la socit, ordonnrent du grog froid; mais le
breuvage favori des autres paraissait tre le genivre et l'eau sucre.
Sam appela le fruitier: _Satan coquin!_ et ordonna un bol de punch,
deux circonstances qui semblrent l'lever beaucoup dans l'opinion des
domestiques choisis.

Gentlemen, dit l'homme bleu avec le ton du plus consomm dandy, allons!
 la sant des dames!

--coutez! coutez! s'cria Sam, aux jeunes matresses.

 ce mot, de toutes parts on entendit crier: _ l'ordre!_ Et M. John
Smauker, tant le gentleman qui avait introduit Sam dans la socit,
l'informa que ce mot n'tait pas parlementaire.

Quel mot, monsieur? demanda Sam.

--Matresse, monsieur, rpondit M. Smauker avec un froncement de
sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions
semblables.

--Oh! trs-bien alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai
les chres criatures, si Flambant veut bien le permettre.

Quelques doutes parurent s'lever dans l'esprit du gentleman en culotte
verte, sur la question de savoir si le prsident pouvait tre lgalement
interpell par le nom de Flambant; toutefois, comme les assistants
semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation
n'eut point de suite. L'homme au chapeau  cornes fit entendre une
petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment
qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus
mal.

Aprs un instant de silence, un gentleman, dont l'habit brod descendait
jusqu' ses talons, et dont le gilet, galement brod, tenait au chaud
la moiti de ses jambes, remua son genivre et son eau avec une grande
nergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un violent
effort, annona qu'il dsirait adresser quelques observations  la
compagnie. L'homme au chapeau retrouss s'tant ht de l'assurer que la
compagnie serait trs-heureuse d'entendre toutes les observations qu'il
pourrait avoir  faire, le gentleman au grand habit commena en ces
termes:

Je sens une grande dlicatesse  me mettre en avant, gentlemen, ayant
l'infortune de n'tre qu'un cocher et n'tant admis que comme membre
honoraire dans ces agrables soires; mais je me sens pouss, gentlemen,
l'peron dans le ventre, si je puis employer cette expression,  vous
faire connatre une circonstance affligeante qui est venue  ma
connaissance et qui est arrive, je puis dire,  la porte de mon fouet.
Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu
orange); notre ami, M. Whiffers a donn sa dmission.

Un tonnement universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman
regardait son voisin et reportait ensuite son oeil inquiet sur le
cocher, qui continuait  se tenir debout.

Vous avez bien raison d'tre surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci.
Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette irrparable
perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les noncer
lui-mme, pour l'instruction et l'imitation de ses amis.

Cette suggestion ayant t hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua.
Il dit qu'il aurait certainement dsir de continuer  remplir l'emploi
qu'il venait de rsigner. L'uniforme tait extrmement riche et coteux,
les dames de la famille trs-agrables, et les devoirs de sa place, il
tait oblig d'en convenir, n'taient pas trop lourds. Le principal
service qu'on exigeait de lui tait de passer le plus de temps possible
 regarder par la fentre, en compagnie d'un autre gentleman, qui avait
galement donn sa dmission. Il aurait dsir pargner  la compagnie
les pnibles et dgotants dtails dans lesquels il allait tre oblig
d'entrer; mais, comme une explication lui avait t demande, il n'avait
pas d'autre alternative que de dclarer hardiment et distinctement qu'on
avait voulu lui faire manger de la viande froide.

Impossible de concevoir le dgot qu'veilla cet aveu dans le sein des
auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de
violents cris de: _Honteux! Ignoble!_ mls de sifflets et de
grognements.

M. Whiffers ajouta alors qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne
pt tre justement attribu  ses dispositions obligeantes et
accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois 
manger du beurre sal; et, dans une occasion o il y avait eu subitement
plusieurs malades dans la maison, il s'tait oubli au point de monter
lui-mme un panier de charbon de terre jusqu'au second tage. Il
esprait qu'il ne s'tait pas abaiss dans la bonne opinion de ses amis
par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce malheur,
il se flattait d'y tre remont par la promptitude avec laquelle il
avait repouss le dernier et fltrissant outrage qu'on avait voulu faire
subir  ses sentiments d'homme et d'Anglais.

Le discours de M. Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et
l'on but  la sant de l'intressant martyr, de la manire la plus
enthousiaste. Le martyr fit ses remercments  la socit et proposa la
sant de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas le
plaisir de connatre intimement, mais qui tait l'ami de M. John
Smauker, ce qui devait tre, partout et toujours, une lettre de
recommandation suffisante pour toute socit de gentlemen. Par ces
considrations, il aurait t dispos  voter la sant de M. Weller avec
tous les _honneurs_, si ses amis avaient bu du vin; mais comme ils
prenaient des spiritueux et qu'il pourrait tre dangereux de vider un
verre  chaque toast, il proposait que les honneurs fussent
sous-entendus.

 la conclusion de ce discours, tous les assistants burent une partie de
leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puis dans le bol et
aval deux verres en l'honneur de lui-mme, offrit ses remercments 
l'assemble dans un lgant discours.

Bien oblig, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus grande
dsinvolture. Venant d'o ce que a vient, c'est prodigieusement
flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais
pas, je dois le dire, que vous eussiez t d'aussi tonnamment jolis
hommes que vous tes. J'espre seulement que vous ferez attention  vous
et que vous ne compromettrez en rien votre dignit, qui est une
charmante chose  voir, quand on vous rencontre en promenade, et qui m'a
toujours fait grand plaisir depuis que je n'tais qu'un moutard, moiti
si haut que la canne  pomme de cuivre de mon trs-respectable ami
Flambant, ici prsent. Quant  la victime de l'oppression en habit
jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'espre qu'il
trouvera une occupation aussi bonne qu'il le mrite, moyennant quoi il
sera trs-rarement afflig avec des rat-houttes froids.

Cela dit, Sam se rassit avec un agrable sourire, et son oraison ayant
t bruyamment applaudie, la socit se spara bientt aprs.

Par exemple, vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam 
son ami M. John Smauker?

--Il le faut, en vrit, rpondit celui-ci. J'ai promis  Bantam.

--Oh! c'est trs-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-tre
qu'il donnerait sa dmission si vous le dsappointiez. Mais vous,
Flambant, vous ne vous en allez pas?

--Mon Dieu, si, rpliqua l'homme au chapeau  cornes.

--Quoi! et laisser derrire vous les trois-quarts d'un bol de punch?
Cette btise! rasseyez-vous donc!

M. Tuckle ne put rsister  une invitation si pressante; il dposa son
chapeau et sa canne et rpondit qu'il boirait encore un verre pour faire
plaisir  M. Weller.

Comme le gentleman en bleu demeurait du mme ct que M. Tuckle, il
consentit galement  rester. Lorsque le punch fut  moiti bu, Sam fit
venir des hutres de la boutique du fruitier, et leur effet, joint 
celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiff de son chapeau
 cornes et arm de sa canne  grosse pomme, se mit  danser un pas de
matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman
en bleu l'accompagnait sur un ingnieux instrument musical, form d'un
peigne et d'un papier  papillotes.  la fin quand le punch fut termin
et que la nuit fut galement fort avance, ils sortirent tous les trois
pour chercher leur maison.  peine M. Tuckle se trouva-t-il au grand air
qu'il fut saisi d'un soudain dsir de se coucher sur le pav. Sam
pensant que ce serait une piti de le contredire, lui laissa prendre son
plaisir o il la trouvait; mais, de peur que le chapeau  cornes de
Flambant ne s'abmt, dans ces conjonctures, il l'aplatit bravement sur
la tte du gentleman en livre bleue, lui mit la grande canne  la main,
l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et s'en
alla tranquillement  son htel.

Dans la matine suivante, M. Pickwick descendit, compltement habill,
beaucoup plus tt qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna son
fidle domestique.

Sam ayant rpondu exactement  cet appel, le philosophe commena par lui
faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite:

Sam, il est arriv ici, la nuit dernire, un malheureux accident qui a
donn  M. Winkle quelques raisons de redouter la violence de M. Dowler.

--Oui, monsieur, j'ai entendu dire cela  la vieille dame de la maison.

--Et je suis fch d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air intrigu et
contrari, je suis fch d'ajouter que, dans la crainte de cette
violence, M. Winkle est parti.

--Parti!

--Il a quitt la maison ce matin, sans la plus lgre communication avec
moi, et il est all je ne sais pas o.

--Il aurait d rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton
contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler.

--C'est possible, Sam; j'ai peut-tre aussi quelques doutes sur sa
grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut le
trouver, Sam, le trouver et me le ramener.

--Et si il ne veut pas venir, monsieur?

--Il faudra le lui faire vouloir, Sam.

--Et qui le fera, monsieur? demanda Sam avec un sourire.

--Vous.

--Trs-bien, monsieur.

 ces mots, Sam quitta la chambre, et bientt aprs M. Pickwick
l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint
d'un air aussi calme que s'il avait t dpch pour le message le plus
ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points  M.
Winkle, tait parti le matin pour Bristol, par la voiture de l'Htel
royal.

Sam, dit M. Pickwick en lui serrant la main, vous tes un garon
prcieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam.

--Certainement, monsieur.

--Aussitt que vous le dcouvrirez, crivez-moi. S'il essaye de vous
chapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous dlgue toute
mon autorit, Sam.

--Je ne l'oublierai pas, monsieur.

Vous lui direz que je suis fort irrit, excessivement indign de la
dmarche extraordinaire qu'il lui a plu de faire.

--Oui, monsieur.

--Vous lui direz que, s'il ne revient pas dans cette maison, avec vous,
il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher.

--Je lui en glisserai deux mots, monsieur.

--Vous pensez pouvoir le trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant
Sam d'un air inquiet.

--Je le trouverai s'il est quelque part, rpliqua Sam avec confiance.

--Trs-bien. Alors plus tt vous partirez, mieux ce sera.

M. Pickwick ayant ajout une somme d'argent  ses instructions, Sam mit
quelques objets ncessaires dans un sac de nuit et s'loigna pour son
expdition. Pourtant il s'arrta au bout du corridor, et, revenant
doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne
laissant voir que sa tte:

Monsieur? murmura-t-il.

--Eh bien! Sam.

--J'entends-t-il parfaitement mes instructions, monsieur?

--Je l'espre.

--C'est-il convenu pour le terrassement, monsieur

--Parfaitement. Faites ce que vous jugerez ncessaire. Vous aurez mon
approbation.

Sam fit un signe d'intelligence; et, retirant sa tte de la porte
entre-bille, se mit en route pour son plerinage le coeur tout  fait
lger.




CHAPITRE IX.

Comment M. Winkle, voulant sortir de la pole  frire, se jeta
tranquillement et confortablement dans le feu.


L'infortun gentleman, cause innocente du tumulte qui avait alarm les
habitants du _Royal-Crescent_, dans les circonstances ci-devant
dcrites, aprs avoir pass une nuit pleine de trouble et d'anxit,
quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir o il
dirigerait ses pas. On ne saurait jamais apprcier trop hautement, ni
trop chaudement louer les sentiments rflchis et philanthropiques qui
dterminrent M. Winkle  adopter cette conduite. Si ce Dowler,
raisonnait-il en lui-mme, si ce Dowler essaye (comme je n'en doute pas)
d'excuter ses menaces, je serai oblig de l'appeler sur le terrain. Il
a une femme; cette femme lui est attache et a besoin de lui. Ciel! si
j'allais l'immoler  mon aveugle rage, quels seraient ensuite mes
remords! Cette rflexion pnible affectait si puissamment l'excellent
jeune homme que ses joues plissaient, que ses genoux
s'entre-choquaient. Dtermin par ces motifs, il saisit son sac de nuit,
et descendant l'escalier  pas de loups, ferma, avec le moins de bruit
possible, la dtestable porte de la rue, et s'loigna rapidement. Il
trouva  l'Htel royal une voiture sur le point de partir pour Bristol.
Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre endroit!
Il monta donc sur l'impriale, et atteignit le lieu de sa destination en
aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'esprer de deux
chevaux obligs de franchir quatre fois par jour la distance qui spare
les deux villes.

M. Winkle tablit ses quartiers  l'htel du _Buisson_. Il tait rsolu
 s'abstenir de toute communication pistolaire avec M. Pickwick jusqu'
ce que la frnsie de M. Dowler et eu le temps de s'vaporer, et trouva
que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux  faire que de
visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frapp de ce fait
qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspect les docks
ainsi que le port, et admir la cathdrale, il demanda le chemin de
Clifton, et suivit la route qui lui fut indique; mais, de mme que les
pavs de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres de tous
les pavs, de mme ses rues ne sont pas absolument les plus droites ni
les moins entrelaces. M. Winkle se trouva bientt compltement
embrouill dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une boutique
dcente, o il pt demander de nouvelles instructions.

Ses yeux tombrent sur un rez-de-chausse nouvellement peint qui avait
t converti en quelque chose qui tenait le milieu entre une boutique et
un appartement. Une lampe rouge qui s'avanait au-dessus de la porte
l'aurait suffisamment annonc comme la demeure d'un suppt d'Esculape
quand mme le mot: _chirurgie_[10] n'aurait pas t inscrit, en lettres
d'or, au-dessus de la fentre, qui avait autrefois t celle du parloir
au devant. Pensant que c'tait l un endroit convenable pour demander
son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs et
de flacons, aux inscriptions dors. N'y apercevant aucun tre vivant, il
frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer
l'attention des personnes qui pourraient tre dans l'arrire-parloir,
espce de _sanctum sanctorum_ de l'tablissement, car le mot:
_chirurgie_ tait rpt sur la porte, en lettres blanches, cette fois,
pour viter la monotonie.

[Footnote 10: En Angleterre, surtout dans les petites villes, les gens
qui vendent des mdicaments donnent en mme temps des consultations, et
prennent le titre de _chirurgiens_.]

Au premier coup, un bruit trs-sensible jusqu'alors, et semblable 
celui d'un assaut excut avec des pelles et des pincettes, cessa
soudainement. Au second coup un jeune gentleman,  l'air studieux,
portant sur son nez de larges bsicles vertes et dans ses mains un
norme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant
derrire le comptoir, demanda  M. Winkle ce qu'il dsirait.

Je suis fch de vous dranger, monsieur, rpondit celui-ci.
Voulez-vous avoir la bont de m'indiquer....

--Ha! ha! ha! se mit  beugler le studieux gentleman, en jetant en l'air
son norme livre et en le rattrapant avec grande dextrit, au moment o
il menaait de rduire en atomes toutes les fioles qui garnissaient le
comptoir. En voil une bonne!

Si l'inconnu entendit par l une bonne secousse, il n'avait pas tort,
car M. Winkle avait t si tonn de la conduite extraordinaire du
jeune docteur, qu'il avait prcipitamment battu en retraite jusqu' la
porte, et paraissait fort troubl par cette trange rception.

Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? s'cria le
chirurgien-apothicaire.

M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir.

Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis soigner la
moiti des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance.
Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi! Cette adjuration
s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lana, avec une
vigueur remarquable,  l'autre bout de la boutique; puis, retirant ses
lunettes vertes, il dcouvrit aux regards stupfaits de M. Winkle, le
ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant tudiant 
l'hpital de Guy, dans le _Borough_, et possesseur d'une rsidence
prive dans _Lant-Street_.

Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le contraire?
s'cria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. Winkle.

--Non, sur ma parole! rpliqua celui-ci en serrant la main de M. Sawyer.

--Quoi! vous n'avez pas remarqu mon nom? demanda Bob en appelant
l'attention de son ami sur la porte extrieure, au-dessus de laquelle
taient tracs ces mots: _Sawyer successeur de Nockemorf_.

--Mes yeux ne sont pas tombs dessus, dit M. Winkle.

--Ma foi! si j'avais su que c'tait vous, reprit Bob, je me serais
prcipit et je vous aurais reu dans mes bras. Mais, sur mon honneur,
je croyais que vous tiez le percepteur des contributions.[11]

[Footnote 11: Le gouvernement anglais a l'obligeance de faire toucher
les taxes chez les contribuables.]

--Pas possible!

--Vrai. J'allais vous dire que je n'tais pas  la maison, et que si
vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le
remettre; car le collecteur des taxes ne me connat point, pas plus que
celui de l'clairage, ni du pav. Je crois que le collecteur de l'glise
souponne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore pas,
parce que je lui ai tir une dent le premier jour que je suis venu ici.
Mais entrez, entrez donc!

Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans
l'arrire-parloir, o s'tait assis un personnage qui n'tait pas moins
que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement  faire de petites
cavernes circulaires dans le manteau de la chemine, au moyen d'un
fourgon rougi.

En vrit, dit M. Winkle, voil un plaisir que je n'avais pas espr.
Quelle jolie retraite vous avez l!

--Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai t reu peu de temps aprs cette
fameuse soire; et mes amis se sont saigns pour m'aider  acheter cet
tablissement. Ainsi j'ai endoss un habit noir et une paire de
lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que
possible.

--Et vous avez sans doute une jolie clientle? demanda M. Winkle d'un
air fin.

--Oh! si mignonne, qu' la fin de l'anne vous pourriez mettre tous les
profits dans un verre  liqueur, et les couvrir avec une feuille de
groseille.

--Vous voulez rire. Rien que les marchandises....

--Pure charge, mon cher garon. La moiti des tiroirs est vide, et
l'autre moiti n'ouvre point.

--Vous plaisantez?

--C'est un fait, rtorqua Bob en allant dans la boutique et dmontrant
la vracit de son assertion par de violentes secousses donnes aux
petits boutons dors des tiroirs imaginaires.

--Du diable s'il y a une seule chose relle dans la boutique, excepts
les sangsues; et encore elles ont dj servi.

--Je n'aurais jamais cru cela! s'cria M. Winkle plein de surprise.

--Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement  quoi serviraient les
apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon.
Ben, mon garon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous le
digestif brevet.

M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du
buffet une bouteille noire,  moiti pleine d'eau-de-vie.

Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob  M. Winkle.

--Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et j'aimerais
mieux mlanger, si vous ne vous y opposez point.

--Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, rpliqua
Bob en avec sensualit un verre du liquide bienfaisant. Ben, passe-nous
l'eau.

M. Benjamin Allen tira de la mme place une petite cocote de cuivre,
dont M. Bob dclara qu'il tait trs-fier  cause de sa physionomie
mdicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la cocote, au
moyen de plusieurs pelletes de charbon de terre que Bob puisa dans une
caisse qui portait pour inscription: _eau de selz_, M. Winkle baptisa
son eau-de-vie, et la conversation commenait  devenir gnrale,
lorsqu'elle fut interrompue par l'entre d'un jeune garon, vtu d'une
svre livre grise, ayant un galon d'or  son chapeau, et tenant sur
son bras un petit panier couvert.

M. Bob l'apostropha immdiatement.

Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en consquence.) Vous
vous tes arrt  toutes les bornes de Bristol, vilain fainant!

--Non, monsieur, rpondit l'enfant.

--Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage menaant. Pensez-vous que
quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son garon jouer
aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la
grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de
votre profession. Avez-vous port tous les mdicaments, paresseux?

--Oui, monsieur.

--La poudre pour les enfants, dans la grande maison habite par la
famille nouvellement arrive? Et les pilules digestives chez le vieux
gentleman grognon et goutteux?

--Oui, monsieur.

--Alors fermez la porte et faites attention  la boutique.

--Allons! dit M. Winkle quand le jeune garon se fut retir, les choses
ne vont pas tout  fait aussi mal que vous voudriez me le faire croire.
Vous avez toujours quelques mdicaments  fournir.

Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait pas
d'oreilles trangres, puis se penchant vers M. Winkle, il lui dit 
voix basse: Il se trompe toujours de maison.

La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y tait plus du tout, tandis
que Bob et son ami riaient  qui mieux mieux.

Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison, tire la
sonnette, fourre un paquet de mdicaments sans adresse dans la main,
d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle
 manger; le matre l'ouvre, et lit la suscription: _Potion  prendre
le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de
Nockemorf, prpare avec soin les ordonnances, etc., etc._ Le gentleman
montre le paquet  sa femme; elle lit l'inscription, elle le renvoie aux
domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le garon revient:
Trs-fch. Il s'est tromp. Tant d'affaires, tant de paquets  porter.
M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste
dans la mmoire, et voil l'affaire, mon garon; cela vaut mieux que
toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces
qui a couru dans la moiti des maisons de Bristol, et qui n'a point
encore fini sa ronde.

--Tiens, tiens! je comprends, rpondit M. Winkle, un fameux plan.

--Oh! Ben et moi, nous en avons trouv une douzaine comme cela; continua
l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de
rverbres reoit dix-huit pence par semaines pour tirer ma sonnette de
nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et
tous les dimanches, mon garon court dans l'glise, juste au moment des
psaumes, quand personne n'a rien  faire que de regarder autour de soi,
et il m'appelle avec un air effar. Bon! disent les assistants,
quelqu'un est tomb malade tout  coup; on envoie chercher Sawyer,
successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occup!

Ayant ainsi divulgu les arcanes de l'art mdical, M. Bob Sawyer et son
ami Ben Allen se renversrent sur leurs chaises, et clatrent de rire
bruyamment. Quand ils s'en furent donn  coeur joie, la conversation
recommena, et vint toucher un sujet qui intressait plus immdiatement
M. Winkle.

Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait
habituellement fort sentimental, aprs boire. Le cas n'est pas unique,
comme nous pouvons l'attester nous-mme, ayant eu affaire quelquefois 
des patients affects de la mme manire. Dans cette priode de son
existence, M. Allen avait plus que jamais une prdisposition  la
sentimentalit. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait depuis
plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'tait pas
remarquable par la temprance, et l'invit ne pouvait nullement se
vanter d'avoir la tte forte. Pendant tout cet espace de temps, Benjamin
avait toujours flott entre l'ivresse partielle et l'ivresse complte.

Mon bon ami, dit-il  M. Winkle, en profitant de l'absence temporaire
de M. Bob Sawyer, qui tait all administrer  un chaland quelques-unes
de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux!

M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et
demanda s'il ne pouvait rien faire pour allger les chagrins de
l'infortun tudiant.

Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma soeur Arabelle?
Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez
remarque cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle. Peut-tre que
mes traits pourront vous rappeler sa physionomie.

M. Winkle n'avait pas besoin de procds artificiels pour se souvenir de
la charmante Arabelle, et c'tait fort heureux, car certainement les
traits du frre lui auraient difficilement rappel ceux de la soeur. Il
rpondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en feindre,
qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question,
et qu'il se flattait qu'elle tait en bonne sant.

Pour toute rponse, M. Ben Allen, lui dit: Notre ami Bob est un
charmant garon, Winkle.

--C'est vrai, rpliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait pas
beaucoup le rapprochement de ces deux noms.

--Je les ai toujours destins l'un  l'autre; ils ont t cres l'un
pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont t
levs l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son verre avec
emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher garon; il
n'y a entre eux qu'une diffrence de cinq ans, et tous les deux sont ns
dans le mois d'aot.

M. Winkle tait trop impatient d'entendre le reste, pour exprimer
beaucoup d'tonnement de cette concidence, toute merveilleuse qu'elle
ft. Ainsi, aprs une larme ou deux, Ben continua  dire que malgr
toute son estime et son respect, et sa vnration pour son ami, sa soeur
Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montr la plus vive
antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il y
a un attachement antrieur.

--Avez-vous quelque ide sur la personne? demanda en tremblant M.
Winkle.

M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une manire martiale
au-dessus de sa tte, infligea un coup mortel sur un crne imaginaire,
et termina en disant, d'une faon trs-expressive: Je voudrais le
connatre, voil tout. Je lui montrerais ce que j'en pense! et pendant
ce temps le fourgon tournoyait avec plus de frocit que jamais.

Tout cela, comme on le suppose, tait fort consolant pour M. Winkle. Il
resta silencieux durant quelques minutes, mais  la fin, il rassembla
tout son courage, et demanda si miss Allen tait dans le comt de Kent.

Non, non, rpondit Ben, en dposant le fourgon et en prenant un air
fort rus. Je n'ai pas pens que la maison du vieux Wardle ft
exactement ce qui convenait pour une jeune fille entte. Aussi, comme
je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont
dfunts, je l'ai amene dans ce pays-ci pour passer quelques mois chez
une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien ferme.
J'espre que cela la gurira. Si a ne russit pas, je l'emmnerai 
l'tranger pendant quelque temps, et nous verrons alors.

--Et... et... la tante demeure  Bristol? balbutia M. Winkle.

--Non, non; pas dans Bristol, rpondit Ben, en passant son pouce
par-dessus son paule droite. Par-l bas; mais chut! voici Bob. Pas un
mot, mon cher ami, pas un mot.

Toute courte qu'avait t cette conversation, elle produisit chez M.
Winkle l'anxit la plus vive. L'attachement antrieur, que souponnait
Ben, agitait son coeur. Pouvait-il en tre l'objet? tait-ce pour lui
que la sduisante Arabelle avait ddaign le spirituel Bob Sawyer? ou
bien avait-il un rival prfr? Il se dtermina  la voir, quoi qu'il
pt en arriver. Mais ici se prsentait une objection insurmontable; car
si l'explication donne par Ben avec ces mots: _par l-bas_, voulait
dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle ne
pouvait en aucune faon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, pour le
moment, le loisir de penser  ses amours, l'arrive de Bob ayant t
immdiatement suivie par celle d'un pt, dont M. Winkle fut instamment
pri de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de mnage, qui
officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mre du jeune
garon en livre grise apporta un troisime couteau et une troisime
fourchette (car l'tablissement domestique de M. Sawyer tait mont sur
une chelle assez limite), et les trois amis commencrent  dner. La
bire tait servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans son tain
natif.

Aprs le dner, Bob fit apporter le plus grand mortier de sa boutique,
et y brassa un mlange fumant de punch au rhum, remuant et amalgamant
les matriaux avec un pilon, d'une manire fort convenable pour un
pharmacien. Comme beaucoup de clibataires, il ne possdait qu'un seul
verre, qui fut assign par honneur  M. Winkle. Ben Allen fut accommod
d'un entonnoir de verre, dont l'extrmit infrieure tait garnie d'un
bouchon; quant  Bob lui-mme, il se contenta d'un de ces vases de
cristal cylindriques, incrusts d'une quantit de caractres
cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent habituellement
les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces
prliminaires ajusts, le punch fut got et dclar excellent. On
convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur vase
deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commena les
libations sur ce pied d'galit avec bonne humeur et de fort bonne
amiti. On ne chanta point, parce que Bob dclara que cela n'aurait pas
l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien et
si fort, que les passants  l'autre bout de la rue pouvaient entendre et
entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine
du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des
trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du
jeune garon pharmacien, car au lieu de dvouer sa soire, comme il le
faisait ordinairement,  crire son nom sur le comptoir et  l'effacer
ensuite, il se colla contre la porte vitre, et de la sorte put couter
et voir en mme temps ce qui se passait chez son patron.

La gaiet de M. Bob Sawyer se tournait peu  peu en fureur, M. Ben Allen
retombait dans le sentimental, et le punch tait presque entirement
disparu, quand le jeune garon entra rapidement pour annoncer qu'une
jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on
attendait impatiemment. Ceci termina la fte. Lorsque le garon eut
rpt pour la vingtime fois son message, M. Bob Sawyer commenant  le
comprendre, attacha autour de sa tte une serviette mouille, afin de se
dgriser; et, y ayant russi en partie, mit ses lunettes vertes et
sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il tait impossible
d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible
sur le sujet qui l'intressait le plus, refusa de rester jusqu'au retour
du chirurgien, et s'en retourna  son htel.

L'inquitude qui l'agitait et les nombreuses mditations qu'avait
veilles dans son esprit le nom d'Arabelle, empchrent la part qu'il
avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait
pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, aprs avoir pris  la
buvette de son htel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il entra
dans le caf, plutt dcourag qu'anim par les aventures de la soire.

Un grand gentleman, vtu d'une longue redingote, se trouvait seul dans
le caf, assis devant le feu, et tournant le dos  M. Winkle. Comme la
soire tait assez froide pour la saison, le gentleman rangea sa chaise
de ct pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais quelle fut
l'motion de M. Winkle, quand ce mouvement lui dcouvrit le visage du
vindicatif et sanguinaire Dowler!

Sa premire pense fut de tirer violemment le cordon de sonnette le plus
proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrire la chaise de son
adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en saisir
la poigne, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: Monsieur
Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le
supporterais point. Un soufflet? Jamais!

Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que M.
Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emporte.

Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle.

--Un soufflet, monsieur, rpliqua Dowler. Matrisez vos premiers
mouvements, asseyez-vous, coutez-moi.

--Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds  la tte, avant que
je consente  m'asseoir auprs ou en face de vous, sans la prsence d'un
garon, il me faut d'autres assurances de scurit. Vous m'avez fait des
menaces la nuit dernire, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M. Winkle
s'arrta et devint encore plus ple.

--C'est la vrit, repartit M. Dowler avec un visage presque aussi blanc
que celui de son antagoniste. Les circonstances taient suspectes. Elles
ont t expliques. Je respecte votre courage. Vous avez raison. C'est
l'assurance de l'innocence. Voil ma main, serrez-la.

--Rellement, monsieur, rpondit M. Winkle, hsitant  donner sa main,
dans la pense que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en
tratre, rellement, monsieur, je....

--Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous
sentez offens. C'est naturel, j'en ferais autant  votre place. J'ai eu
tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi.... Et en mme
temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la
plus grande vhmence, dclara qu'il le regardait comme un garon plein
de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais.

Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout. Comment
m'avez-vous dcouvert? Quand est-ce que vous tes parti pour me suivre?
Soyez franc, dites tout.

--C'est entirement par hasard, rpliqua M. Winkle grandement intrigu
par la tournure singulire et inattendue de leur entrevue, entirement.

--J'en suis charm. Je me suis veill ce matin. J'avais oubli mes
menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des
dispositions amicales: je le dis.

-- qui?

-- mistress Dowler.--Vous avez fait un voeu, me dit-elle.--C'est vrai,
rpondis-je.--C'tait un voeu tmraire.--C'est encore vrai. J'offrirai
des excuses. O est-il?

--Qui? demanda M. Winkle.

--Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas. Pickwick
avait l'air sombre. Il secoua la tte, il dit qu'il esprait qu'on ne
commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez
insult. Vous tiez sorti pour chercher un ami, peut-tre des pistolets.
Un noble courage, me dis-je, je l'admire.

M. Winkle toussa, et commenant  voir o gtait le livre, prit un air
d'importance.

Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que j'tais
fch. C'tait vrai. Des affaires pressantes m'appelaient ici. Vous
n'avez pas t satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez demand une
explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes
affaires sont termines. Je m'en retourne demain, venez avec moi.

 mesure que Dowler avanait dans son rcit, la contenance de M. Winkle
devenait de plus en plus digne. La mystrieuse nature du commencement de
leur conversation tait explique; M. Dowler tait aussi loign de se
battre, que lui-mme. En un mot, ce vantard personnage tait un des plus
admirables poltrons qui eussent jamais exist. Il avait interprt selon
ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le mme parti que lui
il c'tait dcid  s'absenter, jusqu' ce que toute irritation ft
passe.

Quand l'tat rel des affaires se fut dvoil  l'esprit de M. Winkle,
sa physionomie devint terrible. Il dclara qu'il tait parfaitement
satisfait, mais il le dclara d'un air capable de persuader M. Dowler
que, s'il n'avait pas t satisfait, il s'en serait suivi une horrible
destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa
magnanimit, et les deux belligrants se sparrent, pour la nuit, avec
mille protestations d'amiti ternelle.

Il tait minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle jouissait des
douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout  coup rveill par
un coup violent frapp  sa porte, et rpt immdiatement aprs, avec
tant de vhmence, qu'il en tressaillit dans son lit, et demanda avec
inquitude qui tait l, et ce qu'on lui voulait.

S'il vous plat, monsieur, rpondit une servante, c'est un jeune homme
qui dsire vous voir, sur-le-champ.

--Un jeune homme! s'cria M. Winkle.

--Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, rpondit une autre voix 
travers le trou de la serrure; et si ce mme intressant jeune garon
n'est pas introduit, sans dlai, vous ne vous tonnerez pas que ses
jambes entrent chez vous avant sa phylosomie. En achevant ces mots,
l'tranger branla lgrement avec son pied le panneau infrieur de la
porte, comme pour donner plus de force  son insinuation.

--C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant  bas du lit.

--Pas possible de reconnatre un gentleman sans regardes son visage,
rpondit la voix d'un ton dogmatique.

M. Winkle n'ayant plus gure de doutes sur l'identit du jeune homme,
tira les verrous et ouvrit. Aussitt Sam entra prcipitamment, referma
la porte  double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, aprs
avoir examin M. Winkle des pieds  la tte, lui dit: Eh bien, vous
vous conduisez gentiment, monsieur.

--Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec
indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie?

--Ce que a signifie! Eh bien, en voil une svre, comme dit la jeune
lady au ptissier qui lui avait vendu un pt o il n'y avait que de la
graisse dedans. Ce que a signifie! Eh bien, en voil une bonne!

--Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ.

--Je quitterai cette chambre, monsieur, juste prcisment au moment mme
o vous la quitterez, monsieur, rpondit Sam d'une voix imposante, et en
s'asseyant avec gravit. Seulement si je suis oblig de vous emporter
sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, ncessairement. Mais
permettez-moi d'esprer que vous ne me rduirez pas  des extrmits,
monsieur, comme disait le gentleman au colimaon obstin, qui ne voulait
pas sortir de sa coquille, malgr les coups d'pingle qu'on lui
administrait, et qu'il avait peur d'tre oblig de l'craser entre le
chambranle et la porte.

 la fin de ce discours, singulirement prolixe pour lui, Sam planta ses
mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression
de visage o l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du tout
envie de plaisanter.

Vous tes vraiment un jeune homme bien aimable, monsieur, poursuivit-il
d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre
prcieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand il s'est
dtermin  tout faire pour les principes. Vous tes pire que Dodson,
monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges auprs de
vous.

Sam ayant accompagn cette dernire sentence d'une tape emphatique sur
chaque genou, croisa ses bras d'un air ddaigneux, et se renversa sur sa
chaise, comme pour attendre la dfense du criminel.

Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je respecte votre
attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment trs-chagrin
d'avoir augment ses sujets d'inquitude. Allons, Sam, allons! Et tout
en parlant, ses dents claquaient de froid, car il tait rest debout,
dans son costume de nuit, durant toute la leon de M. Weller.

--C'est heureux, rpondit Sam d'un ton bourru, en secouant cependant
d'une manire respectueuse la main qui lui tait offerte; c'est heureux,
quand on s'amende  la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai
tourmenter par personne, et voil la chose.

--Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher,
nous parlerons de tout cela demain matin.

--J'en suis bien fch, monsieur; je ne peux pas m'aller coucher.

--Vous ne pouvez pas vous aller coucher?

--Non, rpondit Sam, en secouant la tte, pas possible.

--Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'cria M. Winkle, grandement
surpris.

--Non, monsieur,  moins que vous ne le dsiriez absolument, mais je ne
dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont
premptoires.

--Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou trois
jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider 
avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en
souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter
Bristol.

Mais en rplique  toutes ces instances, Sam continua  secouer la tte
nergiquement, en rpondant avec fermet: Pas possible, pas possible!

Cependant, aprs beaucoup d'arguments et de reprsentations de la part
de M. Winkle; aprs une exposition complte de tout ce qui s'tait pass
dans l'entrevue avec Dowler, le fidle domestique commena  hsiter. 
la fin les deux parties en vinrent  un compromis, dont voici les
principales clauses:

Que Sam se retirerait et laisserait  M. Winkle la libre possession de
son appartement,  condition qu'il aurait la permission de fermer la
porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne manqut
pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger
contingent; que M. Winkle crirait le lendemain  M. Pickwick une lettre
qui lui serait porte par Dowler, et dans laquelle il lui demanderait,
pour Sam et pour lui-mme, la permission de rester  Bristol, afin de
poursuivre le but dj indiqu; que si la rponse tait favorable, les
susdites parties contractantes demeureraient en consquence  Bristol;
que sinon, elles retourneraient  Bath immdiatement; et enfin que M.
Winkle s'engageait positivement  ne pas chercher  s'chapper, en
attendant, ni par les fentres, ni par la chemine, ni par tout autre
moyen vasif. Ce trait ayant t dment ratifi, Sam ferma la porte et
s'en alla.

Il tait arriv au bas de l'escalier, quand il s'arrta court.

Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un quart de
conversion, j'avais entirement oubli le terrassement. Le gouverneur me
l'avait pourtant bien recommand.... Bah! c'est gal, poursuivit-il en
remettant la clef dans sa poche, a peut toujours se faire demain matin,
comme aujourd'hui.

Apparemment consol par cette rflexion, Sam descendit le reste de
l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientt enseveli
dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison.




CHAPITRE X.

Sam Weller, honor d'une mission d'amour, s'occupe de l'excuter. On
verra plus loin avec quel succs.


Durant toute la journe subsquente, Sam tint ses yeux constamment fixs
sur M. Winkle, dtermin  ne point le perdre de vue avant d'avoir reu
de nouvelles instructions. Quelque dsagrable que ft pour le
prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la
supporter que de s'exposer  tre emport de vive force; car le fidle
serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict
sentiment de ses devoirs le forcerait  adopter cette ligne de conduite.
Il est mme probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses
scrupules, en ramenant  Bath M. Winkle, pieds et poings lis, si la
prompte attention donne par M. Pickwick au billet remis par Dowler,
n'avait point rendu inutile, cette manire de procder. En un mot, 
huit heures du soir, M. Pickwick, lui-mme entra dans le caf de l'htel
du Buisson, et avec un sourire dit  Sam enchant, qu'il s'tait
trs-bien comport et n'avait pas besoin de monter la garde davantage.

J'ai pens, continua M. Pickwick, en s'adressant  M. Winkle, pendant
que Sam le dbarrassait de sa redingote et de son cache-nez, j'ai pens
que je ferais mieux de venir moi-mme, m'assurer que vos vues sur cette
jeune personne sont honorables et srieuses, avant de consentir  ce que
Sam soit employ dans cette affaire.

--Tout  fait honorables et srieuses, rpliqua M. Winkle avec grande
nergie, je vous l'assure du fond de mon coeur, de toute mon me.

--Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide,
rappelez-vous que nous l'avons rencontre chez notre excellent ami
Wardle. Ce serait bien mal reconnatre son hospitalit, que de traiter
avec lgret les affections de sa jeune amie. Je ne le permettrais pas,
monsieur; je ne le permettrais pas.

--Je n'ai certainement pas cette ide-l, s'cria chaleureusement M.
Winkle. J'ai rflchi pendant longtemps, et je sens que mon bonheur est
tout entier en elle.

--Voil ce que j'appelle mettre tous ses oeufs dans le mme panier,
interrompit Sam avec un agrable sourire.

M. Winkle prit un air srieux  cette observation, et M. Pickwick irrit
engagea son serviteur  ne pas badiner avec un des meilleurs sentiments
de notre nature.

Certainement, monsieur, rpondit Sam, mais il y en a tant de ces
meilleurs-l, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en parle.

Cet incident termin, M. Winkle raconta ce qui s'tait pass entre lui
et M. Ben Allen, relativement  Arabelle. Il dit que son but actuel
tait d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui faire un
aveu formel de sa passion. Enfin il dclara que le lieu de sa dtention
lui paraissait tre quelque part aux environs des Dunes, ce qui semblait
rsulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen; mais
c'tait tout ce qu'il avait pu apprendre ou souponner.

Malgr l'inanit de ces renseignements il fut dcid que Sam partirait
le lendemain, pour une expdition de dcouverte. Il fut convenu aussi
que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur
habilet, se promneraient pendant ce temps dans la ville et entreraient
_par hasard_, chez M. Bob Sawyer, dans l'esprance d'apprendre quelque
chose sur la jeune lady.

En consquence, Sam se mit en qute le lendemain matin, sans tre
aucunement dcourag par les difficults qui l'attendaient. Il marcha de
rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est
toute monte jusqu' Clifton. Durant tout ce temps il ne vit rien, il ne
rencontra personne qui pt jeter la moindre lumire sur son entreprise.
Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre l'air
 des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient prendre
l'air  des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien tirer ni
des uns ni des autres qui et le rapport le plus loign avec l'objet de
son habile enqute. Il y avait dans force maisons, force jeunes ladies,
dont le plus grand nombre taient violemment souponnes par les
domestiques mles ou femelles d'tre profondment attaches 
quelqu'un, ou parfaitement disposes  s'attacher au premier venu, si
l'occasion s'en prsentait; mais comme aucune de ces jeunes ladies
n'tait miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam
prcisment aussi instruit qu'il l'tait auparavant.

Il poursuivit sa route  travers les Dunes, en luttant contre un vent
violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il tait
toujours ncessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin il arriva
dans un endroit ombrag, o se trouvaient rpandues plusieurs petites
villas, d'une apparence tranquille et retire. Au fond d'une longue
impasse, devant une porte d'curie, un groom, en veste du matin,
s'occupait  flner, en socit d'une pelle et d'une brouette; moyennant
quoi, il se persuadait apparemment  lui-mme qu'il faisait quelque
chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons
rarement vu un groom auprs d'une curie, qui, dans ses moments de
laisser aller, ne ft pas plus ou moins victime de cette singulire
illusion.

Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec tout
autre, et cela d'autant plus, qu'il tait fatigu de marcher, et qu'il y
avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina
donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit la
conversation avec l'admirable aisance qui le caractrisait.

Bonsoir, vieux, dit-il.

--Vous voulez dire bonjour? rpliqua le groom, en jetant  Sam un regard
rechign.

--Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va?

--Eh! je ne me sens gure mieux, depuis que vous tes l.

--C'est drle, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur, vous avez
la mine si guillerette que a rjouit le coeur de vous voir.

 cette plaisanterie, le groom rechign parut plus rechign encore, mais
non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci
lui demanda immdiatement, et avec un air de grand intrt, si le nom de
son matre n'tait pas un certain M. Walker.

Non, rpondit le groom.

--Ni Brown, je suppose.

--Non.

--Ni Wilson.

--Non.

--Eh! bien alors, je me suis tromp et il n'a pas l'honneur de ma
connaissance, comme je me l'tais d'abord figur.

Cependant le groom, ayant rentr sa brouette, s'apprtait  fermer la
porte.

Ne restez pas  l'air pour moi, lui cria Sam. O il y a de la gne, il
n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux.

--Je vous casserais bien la tte pour un liard, dit le groom rechign en
fermant une moiti de la porte.

--Peux pas la cder pour si peu, rtorqua Sam, a vaudrait au moins tous
vos gages jusqu' la fin de vos jours, et encore a serait trop bon
march. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas pour
dner, et qu'on ne mette rien de ct pour moi, parce que ce serait
froid avant que je revienne.

En rponse  ces compliments, le groom dont la bile s'chauffait,
grommela un dsir indistinct d'endommager le crne de quelqu'un.
Nanmoins il disparut sans excuter sa menace, poussant la porte
derrire lui avec colre et sans faire attention  la tendre requte de
M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une mche de ses cheveux.

Sam tait rest assis sur la pierre et continuait de mditer sur ce
qu'il avait  faire. Dj il avait arrang dans son esprit un plan, qui
consistait  frapper  toutes les portes, dans un rayon de cinq milles
autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre  cent cinquante ou
deux cents par jour, et comptant de cette manire arriver  dcouvrir
miss Arabelle Allen dans un temps donn, lorsque tout  coup le hasard
jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une
anne, sans le rencontrer.

Dans l'impasse o s'tait install Sam, ouvraient trois ou quatre
grilles appartenant  autant de maisons, qui, quoique dtaches les unes
des autres, n'taient cependant spares que par leur jardin. Comme
ceux-ci taient grands et bien plants, non-seulement les maisons se
trouvaient cartes, mais la plupart taient caches par les arbres. Sam
tait assis les yeux fixs sur la porte voisine de celle o avait
disparu le groom rechign; il retournait profondment dans son esprit
les difficults de sa prsente entreprise, lorsqu'il vit la porte qu'il
regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui
venait secouer dans la ruelle des descentes de lit.

M. Weller tait si proccup de ses penses, que trs-probablement il
se serait content de lever la tte et de remarquer que la jeune
servante avait l'air trs-gentille, si ses sentiments de galanterie
n'avaient pas t fortement remus, en voyant qu'il ne se trouvait l
personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien
pesants pour ses mains dlicates. Sam tait un gentleman fort galant 
sa manire. Aussitt qu'il eut remarqu cette circonstance, il quitta
brusquement sa pierre, et s'avanant vers la jeune fille: Ma chre,
dit-il d'un ton respectueux, vous gterez vos jolies proportions, si
vous secouez ces tapis l toute seule. Laissez-moi vous aider.

La jeune bonne, qui avait modestement affect de ne pas savoir qu'un
gentleman tait si prt d'elle, se retourna au discours de Sam, dans
l'intention (comme elle le dit plus tard elle-mme) de refuser l'offre
d'un tranger, quand, au lieu de rpondre, elle tressaillit, recula et
poussa un lger cri, qu'elle s'effora vainement de retenir. Sam n'tait
gure moins boulevers: car dans la physionomie de la servante,  la
jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aime, la
gentille bonne de M. Nupkins.

Ah! Mary, ma chre!

--Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens!

Sam ne fit pas de rponse verbale  cette plainte, et nous ne pouvons
mme pas dire prcisment quelle rponse il fit. Seulement nous savons
qu'aprs un court silence, Mary s'cria: Finissez donc, M. Weller! et
que le chapeau de Sam tait tomb quelques instants auparavant, d'aprs
quoi nous sommes disposs  imaginer qu'un baiser, ou mme plusieurs,
avaient t changs entre les deux parties.

Pourquoi donc tes-vous venu ici? demanda Mary quand la conversation,
ainsi interrompue, fut reprise.

--Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma chre,
rpondit Sam, permettant pour une fois  sa passion de l'emporter sur sa
vracit.

--Et comment avez-vous su que j'tais ici? Qui peut vous avoir dit que
j'tais entre chez d'autres matres  Ipswich, et qu'ensuite ils
taient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire a, M. Weller?

--Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voil la question: qui peut
me l'avoir dit?

--Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas?

--Oh! non, rpliqua Sam avec un branlement de tte solennel, ce n'est
pas lui.

--Il faut que ce soit la cuisinire?

--Ncessairement.

--Eh bien! qui est-ce qui se serait dout de a!

--Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma chre (ici les
manires de Sam devinrent extrmement tendres), Mary, ma chre, j'ai sur
les bras une autre affaire trs-pressante. Il y a un ami de mon
gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez?

--Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens.

--Bon! Il est dans un horrible tat d'amour, absolument confusionn, et
tout sens dessus dessous.

--Bah! s'cria Mary.

--Oui, poursuivit Sam; mais a ne serait rien, si nous pouvions
seulement trouver la jeune lady.

Ici, avec beaucoup de digressions sur la beaut personnelle de Mary, et
sur les indicibles tortures qu'il avait prouves pour son propre compte
depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un rcit fidle de la situation
prsente de M. Winkle.

Par exemple, dit Mary, voil qui est drle!

--Bien sr, reprit Sam; et moi, me voil ici, marchant toujours comme le
juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le _turf_, et que
vous connaissez peut-tre, Mary, ma chre? qui avait fait la gageure de
marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour
chercher cette miss Arabelle Allen.

--Miss qui? demanda Mary avec grand tonnement.

--Miss Arabelle Allen.

--Bont du ciel! s'cria Mary en montrant la porte que le groom rechign
avait ferme aprs lui. Elle est l, dans cette maison. Voil six
semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a racont tout cela
devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore.

--Quoi! la porte  ct de vous?

--Prcisment.

Sam se sentit tellement tourdi en apprenant cette nouvelle, qu'il se
trouva oblig de prendre la taille de la jolie bonne pour se soutenir,
et que plusieurs petits tmoignages d'amour s'changrent entre eux,
avant qu'il ft suffisamment remis pour retourner au sujet de ses
recherches.

Eh bien! reprit-il  la fin, si a n'enfonce pas les combats de coq,
rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier
secrtaire d'tat proposa la sant de madame la mairesse aprs dner.
Juste la porte aprs! Moi, qui ai reu un message pour elle, et qui ai
dj pass toute une journe, sans trouver moyen de le lui remettre!

--Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne se
promne dans le jardin que le soir, et seulement pendant quelques
minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady.

Sam rumina durant quelques instants, et  la fin s'arrta au plan
d'oprations que voici: il rsolut de revenir  la brune, poque 
laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, tant admis par
Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le
mur, au-dessous des branches pendantes d'un norme poirier qui
l'empcherait d'tre aperu de loin, puis, une fois l, il dlivrerait
son message et tcherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une entrevue
pour le lendemain  la mme heure. Ayant conclu ces arrangements fort
rapidement, il aida Mary  secouer ses tapis durant si longtemps
ngligs.

Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de
secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal  les
secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que
secouer, tant que les deux parties sont spares par toute la longueur
du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en
inventer. Mais quand on commence  plier, et quand la distance diminue
d'une moiti  un quart, puis  un huitime, puis  un seizime, puis 
un trente-deuxime, si le tapis est assez long, cela devient extrmement
prilleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent replis
dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer qu'
chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre.

Les adieux termins, M. Weller alla se rgaler, avec modration,  la
taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu' la brune, fut
introduit dans le jardin par Mary, et, ayant reu d'elle plusieurs
admonestations concernant la sret de ses membres et de son cou, il
monta dans le poirier et attendit l'arrive d'Arabelle.

Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il commenait 
craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un
lger bruit de pas, et, immdiatement aprs, aperut Arabelle elle-mme,
qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut arrive
presque au-dessous du poirier, Sam, qui dsirait lui indiquer doucement
sa prsence, commena  faire diverses rumeurs diaboliques, semblables 
celles qui seraient sans doute, naturelles  une personne attaque  la
fois, ds son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la coqueluche.

La jeune lady jeta un regard effray vers le lieu d'o partaient ces
horribles sons, et ses alarmes n'tant nullement diminues en voyant un
homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait
alarm la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas prive
de tous mouvements et ne l'avait pas force  s'asseoir sur un banc, qui
par bonheur se trouvait l.

La voil qui s'en va, se disait Sam tout perplexe. Quelle vexation que
ces jeunes cratures veulent toujours s'vanouir mal  propos! Eh! jeune
lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous!

tait-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fracheur de l'air? ou
quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu
important  savoir. Elle releva la tte et demanda d'une voix
languissante:

Qui est l? que me voulez-vous?

--Chut! rpondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y blottissant dans
le moindre espace possible; a n'est que moi, miss, a n'est que moi.

--Le domestique de M. Pickwick? s'cria Arabelle avec vivacit.

--Lui-mme, miss. Voil M. Winkle qu'est tout  fait estomaqu de
dsespoir.

--Ah! fit Arabelle en s'approchant plus prs du mur.

--Hlas! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait lui mettre
la camisole de force la nuit dernire. Il n'a fait que rver toute la
journe, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il veut
tre.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de dsagrable!

--Oh non! non, M. Weller! s'cria Arabelle en joignant les mains.

--C'est l ce qu'il dit, miss, rpliqua Sam froidement. C'est un homme
d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a
tout appris du vilain magot en lunettes.

--Mon frre! s'cria Arabelle  qui la description de Sam rappelait des
souvenirs de famille.

--Je ne sais pas trop lequel est votre frre, miss. Est-ce le plus
malpropre des deux?

--Oui, oui, M. Weller! Continuez, dpchez-vous, je vous prie.

--Eh bien! miss, il a tout appris par lui, et c'est l'opinion du
gouverneur que, si vous ne le voyez pas trs-promptement, le carabin
dont nous venons de parler recevra assez de plomb dans la tte, pour la
dtriorer, si on veut jamais la conserver dans de l'esprit de vin.

--Oh! ciel! que puis-je faire pour prvenir ces pouvantables querelles?

--C'est la supposition d'un attachement antrieur qui est la cause de
tout, miss. Vous feriez mieux de le voir.

--Mais o? comment? s'cria Arabelle. Je ne puis quitter la maison toute
seule, mon frre est si peu raisonnable, si injuste! Je sais combien il
peut paratre trange que je vous parle ainsi, M. Weller, mais je suis
malheureuse, bien malheureuse!...

Ici la pauvre Arabelle se mit  pleurer amrement, et Sam devint
chevaleresque.

C'est possible que a ait l'air trange, reprit-il avec une grande
vhmence, mais tout ce que je puis dire, c'est que je suis dispos 
faire l'impossible pour arranger les affaires, et si a peut tre utile
de jeter soit l'un soit l'autre des carabins par la fentre, je suis
votre homme. En disant ceci, et pour intimer son empressement de se
mettre  l'ouvrage, Sam releva ses parements d'habit, au hasard imminent
de tomber du haut en bas du mur, pendant cette manifestation.

Quelque flatteuse que ft cette profession de dvouement, Arabelle
refusa obstinment d'y avoir recours, au grand tonnement de l'hroque
valet. Pendant quelque temps elle refusa, tout aussi courageusement,
d'accorder  M. Winkle l'entrevue demande par Sam d'une manire si
pathtique; mais  la fin, et lorsque la conversation menaait d'tre
interrompue par l'arrive intempestive d'un tiers, elle lui donna
rapidement  entendre, avec beaucoup d'expressions de gratitude, qu'il
ne serait pas impossible qu'elle se trouvt dans le jardin le lendemain,
une heure plus tard. Sam comprit parfaitement la chose; et Arabelle, lui
ayant accord un de ses plus doux sourires, s'loigna d'un pas leste et
gracieux, laissant M. Weller dans une vive admiration de ses charmes,
tant spirituels que corporels.

Descendu sans encombre de sa muraille, Sam n'oublia pas de dvouer
quelques minutes  ses propres affaires, dans le mme dpartement; puis
il retourna directement  l'htel du Buisson, o son absence prolonge
avait occasionn beaucoup de suppositions et quelques alarmes.

Il faudra que nous soyons trs-prudents, dit M. Pickwick aprs avoir
cout attentivement le rcit de Sam: non dans notre propre intrt,
mais dans celui de la jeune lady. Il faudra que nous soyons
trs-prudents.

--Nous? s'cria M. Winkle avec une emphase marque.

Le ton de cette observation arracha  M. Pickwick un coup d'oeil
d'indignation momentane, mais qui fut remplac presque aussitt par son
expression de bienveillance accoutume, lorsqu'il rpondit: Oui,
_nous_, monsieur! Je vous accompagnerai.

--Vous? s'cria M. Winkle.

--Moi, reprit M. Pickwick d'un ton doux. En vous accordant cette
entrevue, la jeune lady a fait une dmarche naturelle, peut-tre, mais
trs-imprudente. Si je m'y trouve prsent, moi qui suis un ami commun,
et assez vieux pour tre le pre de l'un et de l'autre, la voix de la
calomnie ne pourra jamais s'lever contre elle, par la suite.

En parlant ainsi, la contenance de M. Pickwick s'illumina d'une honnte
satisfaction de sa propre prvoyance.

M. Winkle fut touch de cette preuve dlicate de respect donne par M.
Pickwick  sa jeune protge. Il saisit la main du philosophe avec un
sentiment qui tenait de la vnration.

Vous y viendrez? lui dit-il.

--Oui, rpliqua M. Pickwick. Sam, vous prparerez mon paletot et mon
chle, et vous aurez soin de faire venir une voiture  la porte, demain
soir un peu avant l'heure ncessaire, afin que nous soyons srs
d'arriver  temps.

Sam toucha son chapeau en signe d'obissance et se retira pour faire les
prparatifs de l'expdition.

La voiture fut ponctuelle  l'heure dsigne, et aprs avoir install M.
Pickwick et M. Winkle dans l'intrieur, Sam se plaa sur le sige  ct
du cocher. Ils descendirent comme ils taient convenus,  environ un
quart de mille du lieu du rendez-vous, et, ordonnant au cocher
d'attendre leur retour, firent le reste du chemin  pied.

C'est dans cette priode de leur entreprise que M. Pickwick, avec
plusieurs sourires et divers autres signes d'un grand contentement
intrieur, tira d'une de ses poches une lanterne sourde dont il s'tait
pourvu spcialement pour cette occasion. Tout en marchant, il en
expliquait  M. Winkle la grande beaut mcanique,  l'immense surprise
du peu de passants qu'ils rencontraient.

Je m'en serais mieux trouv si j'avais eu quelque chose de la sorte
dans ma dernire expdition nocturne, au jardin de la pension, eh! eh!
Sam? dit-il en se tournant avec bonne humeur vers son domestique qui
marchait derrire lui.

--Trs-jolies choses quand on connat la manire de s'en servir,
monsieur. Mais si on ne veut pas tre vu, je crois qu'elles sont plus
utiles quand la chandelle est teinte.

M. Pickwick fut apparemment frapp de la remarque de Sam, car il mit la
lanterne dans sa poche, et ils continurent  marcher en silence.

Par ici, monsieur, murmura Sam. Laissez-moi vous conduire. Voici la
ruelle, monsieur.

Ils entrrent dans la ruelle, et comme elle tait passablement noire, M.
Pickwick, pour voir le chemin, tira deux ou trois fois sa lanterne, et
jeta devant eux une petite chappe de lumire fort brillante d'environ
un pied de diamtre. C'tait extrmement joli  regarder; mais cela ne
semblait avoir d'autre effet que de rendre plus obscures les tnbres
environnantes.

 la fin, ils arrivrent  la grosse pierre, sur laquelle Sam fit
asseoir son matre et M. Winkle, tandis qu'il allait faire une
reconnaissance, et s'assurer que Mary les attendait.

Aprs une absence de huit ou dix minutes, Sam revint dire que la porte
tait ouverte et que tout paraissait tranquille. M. Pickwick et M.
Winkle, le suivant d'un pas lger, se trouvrent bientt dans le jardin,
et l tout le monde se prit  dire: Chut! chut! un assez grand nombre de
fois; mais cela tant fait, personne ne sembla plus avoir une ide
distincte de ce qu'il fallait faire ensuite.

Miss Allen est-elle dj dans le jardin, Mary? demanda M. Winkle fort
agit.

--Je n'en sais rien, monsieur, rpondit la jolie bonne. La meilleure
chose  faire, c'est que M. Weller vous donne un coup d'paule dans
l'arbre, et peut-tre que monsieur Pickwick aura la bont de voir si
personne ne vient dans la ruelle pendant que je monterai la garde 
l'autre bout du jardin. Seigneur! qu'est-ce que cela?

--Cette satane lanterne causera notre malheur  tous! s'cria Sam
aigrement. Prenez garde  ce que vous faites, monsieur; vous envoyez un
tremblement de lumire, droit dans la fentre du parloir.

--Pas possible!... dit M. Pickwick, en dtournant brusquement sa
lanterne. Je ne l'ai pas fait exprs.

--Maintenant, vous illuminez la maison voisine, monsieur.

--Bont divine!... s'cria M. Pickwick en se dtournant encore.

--Voil que vous clairez l'curie, et l'on croira que le feu y est.
Fermez la cloison, monsieur; est-ce que vous ne pouvez pas?

--C'est la lanterne la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontrez
dans toute ma vie! s'cria M. Pickwick, grandement abasourdi par les
effets pyrotechniques qu'il avait produits sans le vouloir. Je n'ai
jamais vu de rflecteur si puissant.

--Il sera trop puissant pour nous, si vous le tenez flambant de cette
manire ici, monsieur, rpliqua Sam, comme M. Pickwick, aprs d'autres
efforts inutiles, parvenait  fermer la coulisse. J'entends les pas de
la jeune lady, monsieur Winkle, monsieur, oup l!

--Arrtez, arrtez!... dit M. Pickwick. Je veux lui parler d'abord;
aidez-moi, Sam.

--Doucement, monsieur, rpondit Sam en plantant sa tte contre le mur et
faisant une plate-forme de son dos. Montez sur ce pot de fleur ici,
monsieur. Allons maintenant, oup!

--J'ai peur de vous blesser, Sam.

--Ne vous inquitez pas, monsieur. Aidez-le  monter, monsieur Winkle.
Allons, monsieur, allons! voil le moment.

Sam parlait encore, et dj M. Pickwick tait parvenu  lui grimper sur
le dos, par des efforts presque surnaturels chez un gentleman de son ge
et de son poids. Ensuite Sam se redressa doucement, et M. Pickwick,
s'accrochant au sommet du mur, tandis que M. Winkle le poussait par les
jambes, ils parvinrent de cette faon  amener ses lunettes juste au
niveau du chaperon.

Ma chre, dit M. Pickwick, en regardant par-dessus le mur et en
apercevant de l'autre ct Arabelle, n'ayez pas peur ma chre, c'est
seulement moi.

--Oh! je vous en supplie, monsieur Pickwick, allez-vous-en! Dites-leur
de s'en aller; je suis si effraye! Cher monsieur Pickwick, ne restez
pas l; vous allez tomber et vous tuer, j'en suis sre.

--Allons, ma chre enfant, ne vous alarmez pas, reprit M. Pickwick d'un
ton encourageant. Il n'y a pas le plus petit danger, je vous assure.
Tenez-vous ferme, Sam, continua-t-il en regardant en bas.

--Tout va bien, monsieur, rpliqua Sam. Cependant ne soyez pas plus long
qu'il ne faut, si a vous est gal; vous tes un brin pesant, monsieur.

--Encore un seul instant, Sam. Je dsirais seulement vous apprendre, ma
chre, que je n'aurais pas permis  mon jeune ami de vous voir de cette
manire clandestine, si la situation dans laquelle vous tes place lui
avait laiss une autre alternative. Mais, de peur que l'inconvenance de
cette dmarche ne vous caust quelque dplaisir, j'ai voulu vous faire
savoir que je suis prsent. Voila tout, ma chre.

--En vrit, monsieur Pickwick, je vous suis trs-oblige pour votre
bont et votre prvoyance, rpondit Arabelle en essuyant ses larmes avec
son mouchoir.

Elle en aurait dit bien davantage, sans doute, si la tte de M. Pickwick
n'avait pas soudainement disparu, en consquence d'un faux pas qu'il
avait fait sur l'paule de Sam, et grce auquel il se trouva tout  coup
sur la terre. Cependant il fut remis sur ses pieds en un moment, et,
disant  M. Winkle de se hter de terminer son entrevue, il courut au
bout de la ruelle pour monter la garde avec tout le courage et l'ardeur
d'un jeune homme. M. Winkle, inspir par l'occasion, fut sur le mur en
un clin d'oeil; il s'y arrta nanmoins pour engager Sam  prendre soin
de son matre.

Soyez tranquille, monsieur, je m'en charge.

--O est-il, que fait-il, Sam?

--Dieu bnisse ses vieilles gutres! rpliqua Sam en regardant vers la
porte du jardin. Il monte la garde dans la ruelle avec sa lanterne
sourde, comme un aimable Mandrin. Je n'ai jamais vu une si charmante
crature de mes jours. Dieu me sauve! si je n'imagine pas que son coeur
doit tre venu au monde vingt-cinq ans aprs son corps, pour le moins.

M. Winkle n'tait pas rest pour entendre l'loge de son ami; il s'tait
prcipit  bas du mur, il s'tait jet aux pieds d'Arabelle, et
plaidait la sincrit de sa passion avec une loquence digne de M.
Pickwick lui-mme.

Pendant que ces choses se passaient en plein air, un gentleman d'un
certain ge, et fort distingu dans les sciences, tait assis dans sa
bibliothque, deux ou trois maisons plus loin et s'occupait  crire un
trait philosophique, adoucissant de temps en temps son gosier et son
travail avec un verre de Bordeaux, qui rsidait  ct de lui dans une
bouteille vnrable. Pendant les agonies de la composition, le savant
gentleman regardait quelquefois le tapis, quelquefois le plafond,
quelquefois la muraille; et quand ni le tapis, ni le plafond, ni la
muraille ne lui donnaient le degr ncessaire d'inspiration, il
regardait par la fentre.

Dans une de ces dfaillances de l'invention, notre savant observait avec
abstraction les tnbres extrieures, lorsqu'il fut trangement surpris
en remarquant une lumire trs-brillante qui glissait dans les airs, 
une petite distance du sol, et qui s'vanouit presque instantanment. Au
bout de quelques secondes, le phnomne s'tait rpt, non pas une
fois, ni deux, mais plusieurs.

 la fin, le savant dposa sa plume, et commena  chercher quelle
pouvait tre la cause naturelle de ces apparences.

Ce m'taient point des mtores, elles luisaient trop bas; ce n'taient
pas des vers luisants, elles brillaient trop haut. Ce n'taient point
des feux follets, ce n'taient point des mouches phosphoriques, ce
n'taient point des feux d'artifice; que pouvait-ce donc tre? Quelque
jeu de la nature, tonnant, extraordinaire, qu'aucun philosophe n'avait
jamais vu auparavant; quelque chose que lui seul tait destin 
dcouvrir, et qui, recueilli par lui pour le bnfice de la postrit,
devait immortaliser son nom. Plein de ces ides, le savant saisit de
nouveau sa plume, et confia au papier la description exacte et
minutieuse de ces apparitions sans exemple, avec la date, le jour,
l'heure, la minute, la seconde prcise o elles avaient t visibles.
C'taient les premiers matriaux d'un volumineux trait, plein de
grandes recherches et de science profonde, qui devait tonner toutes les
socits mtorologiques des contres civilises.

Enivr par la contemplation de sa future grandeur, le savant se renversa
dans son fauteuil. La mystrieuse lumire reparut, plus brillante que
jamais, dansant, en apparence, du haut en bas de la ruelle, passant d'un
ct  l'autre, et se mouvant dans une orbite aussi excentrique que
celle des comtes elles-mmes.

Le savant tait garon: ne pouvant appeler sa femme pour l'tonner, il
tira la sonnette et fit venir son domestique. Pruffie, lui dit-il, il y
a cette nuit dans l'air quelque chose de bien extraordinaire. Avez-vous
vu cela? Et il montrait, par la fentre, les rayons lumineux qui
venaient de reparatre.

--Oui, monsieur.

--Et qu'en pensez-vous, Pruffie?

--Ce que j'en pense, monsieur?

--Oui. Vous avez t lev  la campagne; savez-vous quelle est la cause
de ces lumires?

La savant attendait en souriant une rponse ngative.

Monsieur, dit-il  la fin, j'imagine que ce sont des voleurs.

--Vous tes un sot! Vous pouvez retourner en bas.

--Merci, monsieur, rpondit Pruffie; et il s'en alla.

Cependant le savant tait cruellement tourment par l'ide que son
profond trait serait infailliblement perdu pour le monde, si
l'hypothse de l'ingnieux M. Pruffie n'tait pas touffe ds sa
naissance. Il mit donc son chapeau et descendit doucement dans son
jardin, dtermin  tudier  fond le mtore.

Or, quelque temps avant que le savant ft descendu dans son jardin, M.
Pickwick, croyant entendre venir quelqu'un, avait couru jusqu'au fond de
la ruelle, le plus vite qu'il avait pu, pour communiquer une fausse
alerte, et, dans sa course rapide, avait de temps en temps tir la
coulisse de sa lanterne sourde pour viter de tomber dans le foss.
Aussitt que cette alerte eut t donne, M. Winkle regrimpa sur son
mur, Arabelle courut dans sa maison, la porte du jardin fut ferme, et
nos trois aventuriers s'en revenaient, de leur mieux, le long de la
ruelle, quand ils furent effrays par le bruit que faisait le savant en
ouvrant la porte de son jardin.

Halte! murmura Sam, qui marchait en avant, bien entendu. Montrez la
lumire juste une seconde, monsieur.

M. Pickwick fit ce qui lui tait demand, et Sam voyant une tte d'homme
qui s'avanait avec prcaution,  environ deux pieds de la sienne, lui
donna de son poing ferm une lgre tape qui lui fit sonner le creux
contre la grille; puis, ayant accompli cet exploit avec grande
promptitude et dextrit, il prit M. Pickwick sur son dos et suivit M.
Winkle le long de la ruelle, avec une rapidit vritablement tonnante,
vu le poids dont il tait charg.

Monsieur, demanda-t-il  son matre, quand il fut arriv au bout,
avez-vous repris votre respire?

--Tout  fait... tout  fait maintenant, rpliqua M. Pickwick.

--Allons! pour lors, reprit Sam en remettant le philosophe sur ses
pieds, venez entre nous, monsieur; pas plus d'un demi-mille  courir.
Imaginez que vous gagnez un prix, et en route!

Ainsi encourag, M. Pickwick fit le meilleur usage possible de ses
jambes, et l'on peut assurer avec confiance que jamais une paire de
gutres noires n'arpenta le terrain plus lestement que ne le firent les
gutres de M. Pickwick dans cette occasion mmorable.

La voiture attendait, les chevaux taient frais, la route bonne et le
cocher bien dispos. Toute la troupe arriva saine et sauve  l'htel
avant que M. Pickwick et eu le temps de reprendre haleine.

Entrez tout de suite, monsieur, dit Sam en aidant son matre 
descendre. Ne restez pas une seconde dans la rue aprs cet exercice ici.
Je vous demande pardon, monsieur, continua-t-il, en touchant son
chapeau,  M. Winkle qui descendait de la voiture. J'espre qui n'y a
pas d'attachement antrieur?

M. Winkle serra la main de son humble ami, et lui dit  l'oreille: Tout
va bien, Sam; parfaitement bien!

 cette annonce, M. Weller, en signe d'intelligence, frappa trois coups
distincts sur son nez, sourit, cligna de l'oeil, et monta l'escalier,
avec une physionomie qui exprimait la satisfaction la plus vive.

Quant au savant gentleman de la ruelle, il dmontra, dans un admirable
trait, que ces tonnantes lumires taient des effets de l'lectricit,
et il le prouva clairement, en dtaillant comment un clair blouissant
avait dans devant ses yeux, lorsqu'il avait mis la tte hors de sa
porte, et comment il avait reu un choc qui l'avait tourdi pendant un
grand quart d'heure. Grce  cette dmonstration, qui charma toutes les
socits savantes de l'univers, il fut toujours considr, depuis lors,
comme une des lumires de la science.




CHAPITRE XI.

O l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scne du grand drame de la
vie.


Le reste du temps que M. Pickwick avait destin  son sjour  Bath
s'coula sans rien amener de remarquable. Le terme de la Trinit
commenait, et avant que sa premire semaine ft acheve, M. Pickwick,
revenu  Londres, avec ses amis, tait all s'tablir dans ses anciens
quartiers,  l'htel de _George-et-Vautour_.

Trois jours aprs leur arrive, juste au moment o les horloges de la
cit sonnaient individuellement neuf heures du matin, et collectivement
environ neuf cents heures, Sam tait en train de prendre l'air dans la
cour, lorsqu'il vit s'arrter devant la porte de l'htel une trange
sorte de vhicule, frachement peint, hors duquel sauta lgrement une
trange sorte de gentleman, qui semblait fait pour le vhicule, comme le
vhicule semblait fait pour lui, et qui donna les rnes  un gros homme
assis auprs de lui.

Ce vhicule n'tait pas exactement un tilbury, et n'tait pas non plus
un phaton. Ce n'tait pas ce qu'on appelle vulgairement un dog-cart, ni
une carriole, ni un cabriolet; et cependant il participait du caractre
de chacune de ces machines. La caisse tait peinte en jaune clair, sur
lequel se dtachaient, en noir, les rayons et les jantes des roues. Le
conducteur tait assis, suivant le style classique, sur des coussins
empils environ deux pieds au-dessus du dossier. Le cheval tait un
animal bai, d'assez bonne tournure, mais ayant nanmoins un air de
mauvais ton et de mauvais sujet  la fois, qui s'accordait admirablement
avec le vhicule et avec son matre.

Le matre lui-mme tait un homme d'une quarantaine d'annes, ayant des
cheveux et des favoris noirs, soigneusement peigns. Il tait vtu d'une
manire singulirement recherche, et couvert d'une quantit de bijoux,
tous environ trois fois plus grands que ceux qui sont ports
ordinairement par un gentleman. Pour couronner le tout, il tait
envelopp d'une grosse redingote  long poils.

Aussitt qu'il fut descendu, il fourra sa main gauche dans l'une des
poches de sa redingote, tandis qu'avec sa main droite, il tirait d'une
autre poche un foulard trs-brillant, dont il se servit pour pousseter
trois grains de poussire sur ses bottes, et qu'il garda ensuite, en le
froissant dans sa main, pour traverser la cour d'un air fendant.

Pendant que ce personnage descendait de voiture, Sam remarqua qu'un
autre homme, vtu d'une vieille redingote brune, veuve de plusieurs
boutons, et qui, jusque l, tait rest  flner de l'autre ct de la
rue, la traversa et se tint immobile non loin de la porte. Ayant plus
d'un soupon sur le but de la visite du premier gentleman, Sam le
prcda  l'entre de l'htel, et, se retournant brusquement, se planta
au centre de la porte.

Allons! mon garon, dit le gentleman d'un ton imprieux, en essayant
en mme temps de pousser Sam.

Allons! monsieur. Qu'est-ce que c'est? rpliqua Sam, en lui rendant sa
bousculade avec les intrts composs.

Allons, allons! mon garon, a ne prend pas avec moi, rtorqua
l'tranger, en levant la voix et en devenant tout blanc. Ici, Smouch.

--Ben! quoi qui gnia, grommela l'homme  la redingote brune, qui
pendant ce court dialogue s'tait graduellement avanc dans la cour.

C'est ce jeune homme qui fait l'insolent, dit le principal, en
poussant Sam de nouveau.

Oh, pas de btises! gronda Smouch, en bourrant Sam beaucoup plus
fort.

Ce compliment eut le rsultat qu'en attendait l'habile M. Smouch: car
tandis que Sam, empress d'y rpondre, le froissait contre la porte, le
principal se faufilait, et pntrait jusqu'au bureau. Sam l'y suivit
immdiatement, aprs avoir chang avec M. Smouch quelques arguments,
composs principalement d'pithtes.

Bonjour, ma chre, dit le principal, en s'adressant  la jeune personne
du bureau, avec une aisance de dtenu libr. O est la chambre de M.
Pickwick, ma chre?

--Conduisez-le, dit la jeune lady au garon, sans daigner jeter un
second coup d'oeil au fashionable.

Le garon se mit en route, suivi du personnage; Sam venait derrire, et
tant le long de l'escalier se soulageait par d'innombrables gestes de
dfi et de mpris suprme,  la grande satisfaction des domestiques et
des autres spectateurs de cette scne. M. Smouch, qui tait troubl par
une grosse toux, resta en bas, et expectora dans le passage.

M. Pickwick tait profondment endormi dans son lit, quand ce visiteur
matinal entra dans sa chambre, toujours suivi par Sam. Le bruit de cette
intrusion le rveilla.

De l'eau pour ma barbe, Sam, dit-il sans ouvrir les yeux.

Oui, oui, nous allons vous faire la barbe, M. Pickwick, dit l'tranger,
en tirant un des rideaux du lit. J'ai un mandat d'arrt contre vous, 
la requte de Bardell. Voici le _warrant_, lanc par la cour des _common
pleas_; et voil ma carte. Je suppose que vous viendrez chez moi?

En parlant ainsi, l'officier du shriff, car tel tait son titre, donna
une tape amicale sur l'paule de M. Pickwick, puis il jeta sa carte sur
la courte-pointe, et tira de la poche de son gilet un cure-dents, en or.

Namby est mon nom, poursuivit-il, pendant que M. Pickwick aveignait ses
lunettes de dessous son traversin, et les mettait sur son nez pour lire
la carte. Namby, Bell Aley, Coleman Street.

En cet endroit, Sam qui avait eu jusque-l les yeux fixs sur le chapeau
luisant de M. Namby, l'interrompit:

tes-vous quaker[12]? lui demanda-t-il.

[Footnote 12: Les _quakers_ gardent leur chapeau en certaines occasions
o d'autres se croient tenus de l'ter.]

Je vous ferai connatre ce que je suis, avant de vous quitter, rpondit
l'officier indign. Je vous apprendrai la politesse, mon garon, un de
ces beaux matins.

--Merci, rpliqua Sam. J'en ferai autant pour vous, tout de suite. tez
vot' chapeau. En parlant ainsi, Sam envoyait, d'un revers de main, le
chapeau de M. Namby  l'autre bout de la chambre, et cela avec tant de
violence, que peu s'en fallut qu'il n'y fit voler le cure-dents d'or
par-dessus le march.

Observez cela, M. Pickwick, s'cria l'officier dconcert, en reprenant
haleine. J'ai t attaqu dans votre chambre, par votre domestique, dans
l'exercice de mes fonctions. J'ai des craintes personnelles, je vous
prends  tmoin.

--Ne soyez tmoin de rien, monsieur, interrompit Sam, fermez vos yeux
solidement, monsieur! Je le jetterais volontiers par la fentre;
seulement il ne tomberait pas assez loin,  cause du plomb.

--Sam! s'cria M. Pickwick d'une voix mcontente, pendant que son
domestique faisait diverses dmonstrations d'hostilits, si vous dites
une autre parole, si vous causez le moindre trouble  cette personne, je
vous renvoie sur-le-champ.

--Mais, monsieur....

--Taisez-vous et ramassez ce chapeau.

Malgr la svre rprimande de son matre, Sam refusa positivement de
relever le chapeau; et comme l'officier du _shrif_ tait press, il
condescendit  le ramasser lui-mme. Ce ne fut pas, toutefois, sans
lancer contre Sam un dluge de menaces, que celui-ci recevait avec la
plus grande tranquillit, se contentant de faire observer que si M.
Namby voulait avoir la bont de remettre son chapeau sur sa tte, il le
lui enverrait aux grandes Indes. M. Namby, pensant qu'une telle
opration produirait peut-tre quelques inconvnients pour lui-mme, ne
voulut pas exposer son adversaire  une trop forte tentation, et bientt
aprs appela Smouch. L'ayant inform que la capture tait faite, et
qu'il n'avait plus qu' attendre jusqu' ce que le prisonnier et fini
de s'habiller, Namby s'en fut en se pavanant et remonta dans son
vhicule. Smouch ayant pri M. Pickwick de _ne pas s'endormir_, tira une
chaise auprs de la porte et y resta assis jusqu' ce que notre hros
et fini de s'habiller. Sam fut alors dpch pour amener une voiture de
place, dans laquelle le triumvirat se rendit  Coleman-Street. Le trajet
n'tait pas long, heureusement; car, outre que M. Smouch n'tait pas
dou d'une conversation fort enchanteresse, sa socit tait rendue
dcidment dsagrable, dans un espace limit, par la faiblesse physique
 laquelle nous avons fait allusion plus haut.

La voiture ayant tourn dans une rue trs-sombre et trs-troite,
s'arrta devant une maison dont toutes les fentres taient grilles. La
muraille en tait dcore du nom et du titre de _Namby, officier des
shrifs de Londres_. La porte intrieure ayant t ouverte, au moyen
d'une norme clef, par un gentleman qui pouvait passer pour un frre
jumeau nglig de M. Smouch, M. Pickwick fut introduit dans la salle du
caf.

Cette salle du caf tait principalement remarquable par du sable frais,
qui jonchait le plancher, et par une odeur de tabac qui parfumait l'air.
M. Pickwick salua en entrant, trois personnes qui s'y trouvaient, et
ayant envoy Sam pour chercher M. Perker, se retira dans un coin obscur,
et de l regarda avec quelque curiosit ses nouveaux compagnons.

Un de ceux-ci tait un jeune garon de dix-neuf ou vingt ans, qui,
quoiqu'il ft  peine dix heures du matin, buvait de l'eau et du
genivre, et fumait un cigare, amusements auxquels il devait avoir
dvou presque constamment les deux ou trois dernires annes de sa vie,
 en juger par sa contenance enflamme. En face de lui, et s'occupant 
attiser le feu avec le bout de sa botte droite, se trouvait un jeune
homme, d'environ trente ans, pais, vulgaire, au visage jaune,  la voix
dure, et possdant videmment cette connaissance du monde et cette
sduisante libert de manires qui s'acquiert dans les salles de
billards et les estaminets de bas tage. Le troisime prisonnier tait
un homme d'un certain ge, vtu d'un trs-vieil habit noir. Son visage
tait ple et hagard, et il parcourait incessamment la chambre,
s'arrtant de temps en temps pour regarder par la fentre avec beaucoup
d'inquitude, comme s'il et attendu quelqu'un. Aprs quoi il
recommenait  marcher.

Vous feriez mieux d'accepter mon rasoir ce matin, M. Ayresleigh, dit
l'homme qui attisait le feu, en clignant de l'oeil  son ami, le jeune
garon.

--Non, je vous remercie, je n'en aurai pas besoin. Je compte bien tre
dehors avant une heure ou deux, rpliqua l'autre avec prcipitation;
puis allant, une fois de plus,  la fentre, et revenant encore
dsappoint, il soupira profondment et quitta la chambre. Les deux
autres poussrent des clats de rire bruyants.

Eh bien, je n'ai jamais vu une farce comme cela! dit le gentleman qui
avait offert le rasoir, et dont le nom paraissait tre Price. Jamais!
Il confirma cette assertion par un juron, et recommena  rire; en quoi
il fut imit par le jeune garon qui le regardait videmment comme un
modle accompli.

Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M. Pickwick, que ce
bonhomme-l, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point encore ras
une fois? Il se croit si sr de sortir avant une demi-heure, qu'il aime
autant attendre qu'il soit rentr chez lui.

--Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il rellement quelques chances de
se tirer d'affaire?

--Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas a
pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici  dix ans. En
parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un
instant aprs il tira la sonnette.

Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au domestique, qui,
par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un
nourrisseur banqueroutier et un bouvier en tat d'insolvabilit. Un
verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais crire  mon pre,
et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable
d'entortiller le vieux.

Il est inutile de dire que le jeune homme se pma, en entendant ce
discours factieux.

Voil la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser abattre; c'est
amusant, hein?

--Fameux! dit le jeune gentleman.

--Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez vu
le monde?

--Un peu! rpliqua le jeune homme. Il l'avait regard  travers les
vitres malpropres d'un estaminet.

M. Pickwick n'tait pas mdiocrement dgot par ce dialogue, aussi bien
que par l'air et les manires des deux tres qui l'changeaient. Il
allait demander s'il n'tait pas possible d'avoir une chambre
particulire, lorsqu'il vit entrer deux ou trois trangers, d'une
apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son
cigare dans le feu, et dit tout bas  M. Price qu'ils taient venus pour
le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, auprs d'une table, 
l'autre bout de la chambre.

Il paratrait cependant qu'on ne tirait pas le jeune homme _d'affaire_
aussi promptement qu'il l'avait imagin; car il s'en suivit une
trs-longue conversation, dont M. Pickwick ne put s'empcher d'entendre
certains passages, concernant une conduite dissolue et des pardons
rpts.  la fin, le plus vieux des trois trangers fit des allusions
fort distinctes  une certaine rue Whitecross[13], au nom de laquelle le
jeune gentleman, malgr son aplomb et sa connaissance du monde, appuya
sa tte sur la table, et se mit  sangloter cruellement.

[Footnote 13: Rue o se trouve la prison pour dettes.]

Trs-satisfait d'avoir vu si soudainement rabaisser le ton et abattre la
valeur du jeune homme, M. Pickwick tira la sonnette, et fut conduit, sur
sa requte, dans une chambre particulire, garnie d'un tapis, d'une
table, de plusieurs chaises, d'un buffet, d'un sofa, et orne d'une
glace et de plusieurs vieilles gravures. L, tandis que son djeuner
s'apprtait, il eut l'avantage d'entendre Mme Namby toucher au piano,
au-dessus de sa tte, et quand le djeuner arriva, M. Perker arriva
aussi.

Ah! ah! mon cher monsieur, dit le petit avou; coffr  la fin, eh?
Allons, allons! je n'en suis pas trs-fch, parce que vous allez voir
l'absurdit de cette conduite. J'ai not le montant des frais taxs et
des dommages, et nous ferons bien de rgler cela, sans perdre de temps.
Namby doit-tre revenu  l'heure qu'il est. Qu'en dites-vous, mon cher
monsieur? Voulez-vous crire un mandat, ou bien aimez-vous mieux m'en
charger? En disant ceci, Perker se frottait les mains, avec une gaiet
affecte; mais, ayant observ la contenance de M. Pickwick, il ne put
s'empcher de jeter vers Sam un regard dcourag.

Perker, dit M. Pickwick, je vous prie de ne plus me parler de cela. Je
ne vois aucun avantage  rester ici; ainsi j'irai  la prison ce soir.

--Vous ne pouvez pas aller  Whitecross, mon cher monsieur, s'cria le
petit homme; impossible! Il y a soixante lits par dortoir, et les
grilles sont fermes seize heures sur vingt-quatre.

--J'aimerais mieux aller dans quelque autre prison, si je le puis,
rpondit M. Pickwick. Si non, je m'arrangerai le mieux que je pourrai de
celle-l.

--Vous pouvez aller  la prison de Fleet-Street, mon cher monsieur; si
vous tes dtermin  aller quelque part.

--C'est cela. J'irai aussitt que j'aurai fini mon djeuner.

--Doucement, doucement, mon cher monsieur, dit le brave homme de petit
avou. Il n'est pas besoin d'aller si vite dans un endroit dont tous les
autres hommes sont si empresss de sortir. Il faut d'abord que nous
ayons un _habeas corpus_. Il n'y aura pas de juges aux chambres avant
quatre heures de l'aprs-midi; il faudra que vous attendiez jusque-l.

--Trs-bien, dit M. Pickwick, avec une patience inbranlable. Alors nous
mangerons une ctelette ici,  deux heures. Occupez-vous-en, Sam, et
dites qu'on soit ponctuel.

M. Pickwick demeurant immuable, malgr les remontrances et les arguments
de Perker, les ctelettes parurent, et disparurent en temps utile.
Ensuite on attendit pendant une heure ou deux M. Namby, qui avait des
personnes distingues  dner, et ne pouvait se dranger, sous aucun
prtexte. Enfin notre philosophe monta avec lui et M. Perker dans une
voiture qui les transporta  _Chancery-lane_.

Il y avait deux juges de service  _Serjeants' Inn_, l'un du banc du
roi, l'autre des _common pleas_; et s'il fallait en croire la foule de
clercs qui allaient et venaient avec des paquets de papiers, il devait
passer par leurs mains une immense quantit d'affaires. Lorsque M.
Pickwick et ses acolytes eurent atteint la basse arcade qui forme
l'entre de _Serjeants' Inn_, Perker fut retenu, pendant quelques
moments, pour parlementer avec le cocher, concernant le prix de la
course et la monnaie, et M. Pickwick, se mettant de ct pour tre hors
du courant d'individus qui entraient, regarda autour de lui avec
curiosit.

Les personnages qui attiraient le plus son attention, taient trois ou
quatre hommes d'une tournure  la fois prtentieuse et misrable. Ils
touchaient leur chapeau devant la plupart des avous qui passaient, et
semblaient tre l pour quelque affaire, dont M. Pickwick ne pouvait
deviner la nature. C'taient des individus fort curieux  observer. L'un
tait grand et boiteux, avec un habit noir rp et une cravate blanche;
un autre tait un gros courtaud, galement vtu de noir, mais dont la
cravate, jadis noire, avait une teinte rougetre; un troisime tait un
drle de corps,  la tournure avine,  la face bourgeonne. Ils se
promenaient aux alentours, les mains derrire le dos, et quelquefois,
d'un air empress, ils murmuraient deux ou trois mots  l'oreille des
personnes qui passaient auprs d'eux avec des paquets de papiers. M.
Pickwick se souvint de les avoir souvent remarqus sous l'arcade,
lorsqu'il se promenait par-l, et il prouva une vive curiosit de
savoir  quelle branche de la chicane appartenaient ces flneurs peu
distingus.

Il allait le demander  Namby, qui tait rest auprs de lui, et qui
s'occupait  sucer un large anneau d'or, dont son petit doigt tait
dcor, lorsque Perker revint avec empressement leur dire qu'il n'y
avait pas de temps  perdre, et se dirigea vers l'intrieur de la
maison. M. Pickwick se disposait  le suivre, lorsque le boiteux
s'approcha de lui, toucha poliment son chapeau, et lui tendit une carte
crite  la main. Notre excellent ami, ne voulant pas contrister cet
inconnu par un refus, accepta gracieusement sa carte, et la dposa dans
la poche de son gilet.

Nous y voil, dit Perker, en se retournant, pour voir si ses
compagnons taient auprs de lui, avant d'entrer dans les bureaux. Par
ici, mon cher monsieur. Eh! qu'est-ce que vous voulez?

Cette dernire question tait adresse au boiteux, qui s'tait joint 
leur socit, sans que M. Pickwick l'et remarqu. Pour toute rponse le
boiteux toucha de nouveau son chapeau, avec la plus grande politesse, et
montra le philosophe.

Non, non, dit Perker avec un sourire; nous n'avons pas besoin de vous,
mon cher ami.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit le boiteux. Le gentleman a pris
ma carte. J'espre que vous m'emploierez, monsieur. Le gentleman m'a
fait un signe. Je consens  tre jug par le gentleman lui-mme. Vous
m'avez fait un signe, monsieur.

--Bah, bah! folie. Vous n'avez fait de signe  personne, Pickwick? C'est
une erreur, c'est une erreur.

--Ce monsieur m'a tendu sa carte, rpliqua M. Pickwick, en la sortant de
la poche de son gilet. Je l'ai accepte, comme il paraissait le dsirer.
Au fait j'avais quelque curiosit de la regarder quand j'en aurais le
loisir. Je....

Le petit avou clata de rire, et rendant la carte au boiteux l'informa
que c'tait une erreur. Ensuite, pendant que cet homme s'en allait, de
mauvaise humeur, il dit  demi-voix  M. Pickwick que c'tait simplement
une caution.

Une quoi? s'cria M. Pickwick.

--Une caution.

--Une caution!

--Oui, mon cher monsieur, il y en  une demi-douzaine ici. Ils vous
servent de caution, n'importe pour quelle somme, et ne prennent pour
cela qu'une demi-couronne. Un curieux mtier, hein? dit Perker, en se
rgalant d'une prise de tabac.

--Quoi! s'cria M. Pickwick, renvers par cette dcouverte, dois-je
entendre que ces hommes se font un revenu en se parjurant devant les
juges du pays, au taux d'une demi-couronne par crime!

--H! h! Quant au parjure, je n'en sais trop rien, mon cher monsieur;
c'est un mot svre, mon cher monsieur; trs-svre. Il y a l une
notion lgale, rien de plus.

Ayant dit ceci, l'avou sourit, haussa les paules, prit une seconde
pince de tabac, et entra dans le bureau du clerc du juge.

C'tait une chambre d'une apparence essentiellement malpropre, dont le
plafond tait bas et les murs couverts de vieilles boiseries. Elle tait
si mal claire que, quoiqu'il ft grand jour au dehors, des chandelles
de suif brlaient sur les bureaux.  l'une des extrmits ouvrait une
porte qui conduisait dans le cabinet du juge, et autour de laquelle se
trouvaient runis une nue d'avous et de clercs, qui y taient
introduits par ordre. Chaque fois que cette porte s'ouvrait pour laisser
sortir un groupe, un autre groupe se prcipitait pour entrer. Et comme
ceux qui avaient vu le juge mlaient des discussions assez intimes aux
bruyants dialogues de ceux qui ne l'avaient point encore vu, il en
rsultait un tapage aussi immense qu'il est possible de l'imaginer dans
un espace aussi rtrci.

Cependant ces conversations n'taient point le seul bruit qui fatigut
les oreilles. Debout sur une bote, derrire une barre de bois, 
l'autre bout de la chambre, tait un clerc arm de lunettes, qui
recevait les attestations; et de temps en temps un autre clerc en
emportait de gros paquets dans le cabinet du juge, pour les lui faire
signer. Il y avait un trs-grand nombre de clercs d'avous qui devaient
prter serment; et, comme il tait moralement impossible de le leur
faire prter  tous en mme temps, les efforts de ces gentlemen pour se
rapprocher du clerc aux lunettes taient semblables  ceux de la foule
qui assige la porte du parterre d'un thtre, lorsque sa trs-gracieuse
Majest l'honore de sa prsence. Un autre fonctionnaire exerait de
temps en temps la force de ses poumons  appeler le nom de ceux qui
avaient prt serment, afin de leur rendre leurs attestations lorsque
celles-ci avaient t signes par le juge, ce qui occasionnait de
nouvelles luttes; et, toutes ces choses, se passant en mme temps,
donnaient naissance  autant de hourvari qu'en puisse dsirer la
personne la plus active. Il y avait encore une autre classe d'individus
qui n'taient pas moins bruyants, c'taient ceux qui venaient pour
assister  des confrences demandes par leurs patrons. L'avou de la
partie adverse pouvait ou non s'y rendre,  son choix; et les clercs en
question n'avaient pas d'autre affaire que de crier de temps en temps le
nom de l'avou adverse, afin de s'assurer qu'il ne se trouvait pas l.

Par exemple, tout auprs du sige o s'tait assis M. Pickwick, se
tenaient appuys contre la muraille deux clercs, dont l'un avait une
voix de basse-taille, tandis que l'autre en avait une de tnor.

Un clerc entra avec un paquet de papiers et se mit  regarder tout
autour de lui.

Sniggle et Blink, miaula le tnor.

--Porkin et Snob, mugit la basse.

--Stumpy et Deacon, hurla le nouveau venu.

Personne ne rpondit, et le premier individu qui entra aprs cela fut
salu par tous les trois  la fois, et  son tour cria d'autres noms.
Puis un nouveau personnage en vocifra d'autres encore, et ainsi de
suite.

Pendant tout ce temps, l'homme aux lunettes travaillait sans rpit 
faire jurer les clercs. Leur serment tait toujours administr sans
aucune espce de ponctuation, et ordinairement dans les termes suivants:

Prenez le livre dans votre main droite ceci est votre nom et votre
criture au nom de Dieu vous jurez que le contenu de votre prsente
attestation est vritable un shilling il faut vous procurer de la
monnaie je n'en ai pas.

Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, je suppose qu'on prpare l'_Habeas
corpus_?

--Oui, rpondit Sam, je voudrais bien qu'ils l'amnent leur _ayez sa
carcasse_. C'est pas dlicat de nous faire attendre comme a. Dans ce
temps-l moi j'aurais arrang une douzaine d'_ayez sa carcasse_ tout
emballs et tout ficels.

Sam paraissait s'imaginer qu'un _habeas corpus_ est une espce de
machine encombrante; mais nous ne saurions dire au juste de quelle
sorte, car en ce moment M. Perker revint et emmena M. Pickwick.

Les formalits ordinaires ayant t accomplies, le corpus de Samuel
Pickwick fut confi  la garde d'un huissier, pour tre, par lui,
conduit au gouverneur de la prison de la Flotte, et pour tre l dtenu
jusqu' ce que le montant des dommages et des frais rsultant de
l'action de Bardell contre Pickwick ft entirement pay et sold.

Et ce ne sera pas de sitt, dit M. Pickwick en riant. Sam--appelez une
autre voiture. Perker, mon cher ami, adieu.

--Je vais aller avec vous pour vous voir tabli en sret.

--En vrit, je prfrerais tre seul avec Sam. Aussitt que je serai
organis, je vous crirai pour vous le dire, et je vous attendrai
immdiatement. Jusque-l, adieu.

Cela dit, M. Pickwick monta dans la voiture qui venait d'arriver;
l'huissier le suivit et Sam se plaa sur le sige.

Voil un homme comme il n'y en a gure! dit Perker en s'arrtant pour
mettre ses gants.

--Quel banqueroutier il aurait fait, monsieur! suggra Lowten, qui se
trouvait auprs de lui. Comme il aurait fait aller les commissaires!
S'ils avaient parl de le coffrer, il les aurait mis au dfi, monsieur.

L'avou ne fut apparemment pas fort touch de la manire toute
professionnelle dont son clerc estimait le caractre de M. Pickwick, car
il s'loigna sans daigner lui rpondre.

La voiture de M. Pickwick se trana en cahotant le long de
_Fleet-Street_, comme les voitures de place ont coutume de le faire. Les
chevaux allaient mieux, dit le cocher, quand ils avaient une autre
voiture devant eux (il fallait qu'ils allassent  un pas bien
extraordinaire quand ils n'en avaient pas); en consquence, il les avait
mis derrire une charrette. Quand la charrette s'arrtait, la voiture
s'arrtait, et quand la charrette repartait, la voiture repartait aussi.
M. Pickwick tait assis en face de l'huissier, et l'huissier tait assis
avec son chapeau entre ses genoux, sifflant un air et regardant par la
portire.

Le temps fait des miracles, et avec l'aide de ce puissant vieillard, une
voiture de place elle-mme peut accomplir un mille de distance. Celle-ci
arriva enfin, et M. Pickwick descendit  la porte de la prison.

L'huissier, regardant par-dessus son paule pour voir si M. Pickwick le
suivait, prcda le philosophe dans le btiment. Tournant immdiatement
 gauche, ils entrrent par une porte ouverte sous un vestibule, de
l'autre ct duquel tait une autre porte qui conduisait dans
l'intrieur de la prison: celle-ci tait garde par un vigoureux
guichetier tenant des clefs dans sa main.

Le trio s'arrta sous ce vestibule pendant que l'huissier dlivrait ses
papiers, et M. Pickwick apprit qu'il devait y rester jusqu' ce qu'il
et subi la crmonie connue des initis sous le nom de _poser pour son
portrait_.

Poser pour mon portrait! s'cria M. Pickwick.

--Pour prendre votre ressemblance, monsieur, dit le vigoureux
guichetier. Nous sommes trs-forts sur les ressemblances ici. Nous les
prenons en un rien de temps et toujours exactes. Entrez, monsieur, et
mettez-vous  votre aise.

M. Pickwick se rendit  l'invitation du guichetier; et, lorsqu'il se fut
assis, Sam s'appuya sur le dos de sa chaise et lui dit tout bas que,
_poser pour son portrait_, voulait tout bonnement dire subir une
inspection des diffrents geliers, afin qu'ils pussent distinguer les
prisonniers de ceux qui venaient les visiter.

Eh bien! alors, Sam, dit M. Pickwick, je dsire que les artistes
arrivent promptement. Ceci est un endroit un peu trop public pour mon
got.

--Ils ne seront pas longs, monsieur, soyez tranquille. Voil une horloge
 poids, monsieur.

--Je la vois.

--Et une cage d'oiseaux, une prison dans une prison, monsieur. C'est-il
pas vrai?

Pendant que Sam donnait cours  ces rflexions philosophiques, M.
Pickwick s'apercevait que la sance tait commence. Le vigoureux
guichetier s'tait assis non loin de notre hros et le regardait
ngligemment de temps en temps, tandis qu'un grand homme mince, plant
vis--vis de lui, avec ses mains sous les pans de son habit, l'examinait
longuement. Un troisime gentleman, qui avait l'air de mauvaise humeur
et qui venait sans doute d'tre drang de son th, car il mangeait
encore un reste de tartine de beurre, s'tait plac prs du philosophe,
et, appuyant ses mains sur ses hanches, l'inspectait minutieusement;
enfin deux autres individus groups ensemble tudiaient ses traits avec
des visages pensifs et pleins d'attention. M. Pickwick tressaillit
plusieurs fois pendant cette opration, durant laquelle il semblait fort
mal  l'aise sur son sige; mais il ne fit de remarque  personne, pas
mme  Sam, qui, inclin sur le dos de sa chaise, rflchissait partie
sur la situation de son matre et partie sur la satisfaction qu'il
aurait prouve  attaquer, l'un aprs l'autre, tous les geliers
prsents, si cela avait t lgal et conforme  la paix publique.

Quand le portrait fut termin, on informa M. Pickwick qu'il pouvait
entrer dans la prison.

O coucherai-je cette nuit? demanda-t-il.

--Ma foi, rpondit le vigoureux guichetier, je ne sais pas trop, pour
cette nuit. Demain matin, vous serez accoupl avec quelqu'un, et alors
vous serez tout  l'aise et confortable. La premire nuit, on est
ordinairement un peu en l'air; mais tout s'arrange le lendemain.

Aprs quelques discussions, on dcouvrit qu'un des geliers avait un lit
 louer pour la nuit, et M. Pickwick s'en accommoda avec empressement.

Si vous voulez venir avec moi, je vais vous le montrer sur-le-champ,
dit l'homme. Il n'est pas bien grand, mais on y dort comme une douzaine
de marmottes. Par ici, monsieur.

Ils traversrent la porte intrieure et descendirent un court escalier;
la serrure fut referme derrire eux, et M. Pickwick se trouva, pour la
premire fois de sa vie, dans une prison pour dettes.




CHAPITRE XII.

Ce qui arriva  M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle espce de
dbiteurs il y vit, et comment il passa la nuit.


Le gentleman qui accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom
Roker, tourna  droite au bas de l'escalier, traversa une grille qui
tait ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une galerie
longue et troite, basse et malpropre, pave de pierres et trs-mal
claire par deux fentres places  ses deux extrmits.

Ceci, dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en
regardant ngligemment M. Pickwick par-dessus son paule, ceci est
l'escalier de la salle.

--Oh! rpliqua M. Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un
escalier sombre et humide, qui semblait mener  une range de votes de
pierres au-dessous du niveau de la terre. L, je suppose, sont les
caveaux o les prisonniers tiennent leur petite provision de charbon de
terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je
parie qu'ils sont fort commodes.

--Oui, je crois bien qu'ils sont commodes, vu qu'il y a quelques
personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien!

--Mon ami, reprit M. Pickwick, vous ne voulez pas dire que des tres
humains vivent rellement dans ces misrables cachots?

--Je ne veux pas dire! s'cria M. Roker avec un tonnement plein
d'indignation, et pourquoi pas?

--Qui vivent! qui vivent l?

--Qui vivent l, oui, et qui meurent l aussi fort souvent. Et pourquoi
pas? Qu'est-ce qui a quelque chose  dire l contre? Qui vivent l! oui,
certainement. Est-ce que ce n'est pas une trs-bonne place pour y
vivre?

Comme M. Roker, en disant cela, se tourna vers M. Pickwick d'une manire
assez farouche, et murmura en outre, d'un air excit, certaines
expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne point
poursuivre davantage ce discours. M. Roker commena alors  monter un
autre escalier aussi malpropre que le prcdent, et fut suivi, dans
cette ascension, par M. Pickwick et par Sam.

Quand ils eurent atteint une autre galerie de la mme dimension que
celle du bas, M. Roker s'arrta pour respirer, et dit  M. Pickwick:
Voici l'tage du caf; celui d'au-dessus est le troisime, et celui
d'au-dessus est le grenier: la chambre o vous allez coucher cette nuit
s'appelle la salle du gardien, et voil le chemin, venez.

Lorsqu'il eut dbit tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre
escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons.

Cet escalier recevait la lumire par plusieurs petites fentres, places
 peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour sable, borne par
un grand mur de briques, au sommet duquel rgnaient dans toute la
longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'aprs le tmoignage
de M. Roker, tait le jeu de paume; et il paraissait, en outre, toujours
d'aprs la mme autorit, qu'il y avait une autre cour plus petite, du
ct de _Farringdon-Street_, laquelle tait appele la cour _peinte_,
parce que ses murs avaient t autrefois dcors de certaines
reprsentations de vaisseaux de guerre, voguant  toutes voiles, et de
divers autres sujets artistiques, excuts jadis aux heures de loisir de
quelque dessinateur emprisonn.

Ayant communiqu cette information, plus en apparence pour dcharger sa
conscience d'un fait important que dans le dessein particulier
d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie, pntra
dans un petit corridor qui se trouvait  l'extrmit, ouvrit une porte,
et dcouvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect fort
peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer.

Voil, dit M. Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M.
Pickwick d'un air triomphant, voil une chambre.

Cependant la physionomie de M. Pickwick exprimait une si lgre dose de
satisfaction  l'apparence de son logement, que M. Roker reporta ses
regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gard un silence plein
de dignit, esprant apparemment trouver plus de sympathie sur son
visage.

Voil une chambre! jeune homme, rpta-t-il.

--Oui, je la vois, rpondit Sam, avec un signe de tte pacifique.

--Vous ne vous attendiez pas  trouver une chambre comme a dans l'htel
de Farringdon, hein? dit M. Roker avec un sourire plein de
complaisance.

Sam rpondit  ceci en fermant d'une manire aise et naturelle un de
ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pens, ou qu'il n'y
avait jamais pens du tout, au gr de l'imagination de l'observateur.
Ayant excut ce tour de force, Sam rouvrit son oeil et demanda  M.
Roker quel tait le lit particulier qu'il avait dsign d'une faon si
flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes.

Le voil, dit M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer
rouill. a ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou non.

--a me fait c't effet-l, rpondit Sam en examinant le meuble en
question avec un air de dgot excessif. J'imagine que l'eau d'non
n'est rien auprs.

--Rien du tout, fit M. Roker.

--Et je suppose, poursuivit Sam, en regardant son matre du coin de
l'oeil, dans l'esprance de dcouvrir sur son visage quelque symptme
que sa rsolution tait branle par tout ce qui s'tait pass, je
suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais
_gentlemen_?

--Rien que de a. I'y en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour,
et qui n'arrte pas de fumer, mme  ses repas.

--Ce doit tre un fier homme, fit observer Sam.

--Numro 1! rpliqua M. Roker.

Nullement dompt par cet loge, M. Pickwick annona, en souriant, qu'il
tait dtermin  essayer pour cette nuit le pouvoir du lit narcotique.
M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir  l'heure qui
lui conviendrait, sans autre formalit, et le laissa ensuite avec Sam
dans la galerie.

Il commenait  faire sombre; c'est--dire que, dans cet endroit o il
ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en
manire de compliment pour la nuit qui s'avanait au dehors. Comme il
faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites
chambres qui ouvraient  droite et  gauche sur la galerie avaient
entre-baill leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'oeil, en
passant, avec beaucoup d'intrt et de curiosit. Ici, quatre ou cinq
grands lourdauds, qu'on apercevait  peine  travers un nuage de fume
de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de bire 
moiti vides, ou jouaient  l'impriale avec des cartes remarquablement
grasses. L, un pauvre vieillard solitaire, courb sur des papiers
jaunis et dchirs, crivait  la lueur d'une faible chandelle, et pour
la cinquime fois, peut-tre, le long rcit de ses griefs, dans l'espoir
de le faire parvenir  quelque grand personnage dont ces papiers ne
devaient jamais arrter les yeux, ni toucher le coeur. Dans une
troisime chambre, on pouvait voir un homme occup avec sa femme 
arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de
ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrime et dans une cinquime,
et dans une sixime et dans une septime, le bruit et la bire et les
cartes et la fume de tabac reparaissaient de plus en plus fort.

Dans la galerie mme, et principalement dans les escaliers, flnaient un
grand nombre de gens qui venaient l, les uns parce que leur chambre
tait vide et solitaire, les autres parce que la leur tait pleine et
touffante; le plus grand nombre parce qu'ils taient inquiets, mal 
leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mmes.

Il y avait l toutes sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de
gros drap jusqu' l'lgant prodigue, en robe de chambre de cachemire
fort convenablement perce au coude. Mais ils se ressemblaient tous en
un point, ils avaient tous un certain air ngligent, inquiet, effar, de
gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est
impossible de dcrire par des paroles, mais que chacun peut connatre
quand il le dsirera, car il suffit pour cela de mettre le pied dans la
prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe
de prisonniers qui se prsentera, avec le mme intrt que rvlait la
figure intelligente de M. Pickwick.

Ce qui me frappe, Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de
fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour
dettes est  peine une punition.

--Vous croyez, monsieur?

--Vous voyez comme ces gaillards l boivent, fument et braillent. Il
n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup.

--Ah! voil justement la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas,
ceux-l. C'est tous les jours fte pour eux, tout _porter_ et jeux de
quilles. C'est les autres qui s'affectent de a: les pauvres diables qui
ont le coeur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bire, ni jouer aux
quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le
coeur quand ils sont enferms. Je vais vous dire ce qui en est,
monsieur; ceux qui sont toujours  flner dans les tavernes, a ne les
punit pas du tout; et ceux qui sont toujours  travailler quand ils
peuvent, a les abme trop. C'est ingal, comme disait mon pre quand il
n'y avait pas une bonne moiti d'eau-de-vie dans son grog; c'est ingal,
et voil pourquoi a ne vaut rien.

--Je crois que vous avez raison, Sam, dit M. Pickwick, aprs quelques
moments de rflexion; tout  fait raison.

--Peut-tre qu'il y a par-ci par-l quelques honntes gens qui s'y
plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en rappeler
beaucoup, except le petit homme crasseux, en habit brun, et c'tait la
force de l'habitude.

--Qui tait-ce donc?

--Voil prcisment ce que personne n'a jamais su.

--Mais qu'est-ce qu'il faisait?

--Ah! il avait fait comme beaucoup d'autres qui sont bien plus connus.
Il avait trop de crdit sur la place et il s'en tait servi.

--En d'autres termes, il avait des dettes, je suppose.

--Juste la chose, monsieur; et, au bout d'un certain temps, il est venu
ici, en consquence. Ce n'tait pas pour beaucoup: excution pour neuf
livres sterling, multiplies par cinq, pour les frais. Mais c'est gal,
il est rest ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il avait gagn
quelques rides sur la face, elles taient effaces par la crasse, car
son visage malpropre et son habit brun taient juste les mmes  la fin
du temps qu'ils taient au commencement. C'tait une petite crature
paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou celui-l, ou
jouant  la paume et ne gagnant jamais; si bien qu' la fin les geliers
taient devenus tout  fait amoureux de lui, et il tait dans la loge
tous les soirs  bavarder avec eux, et  leur compter des histoires et
tout a. Un soir qu'il tait, comme d'habitude, tout seul avec un de ses
vieux amis, qui tait de garde, il dit tout d'un coup: Je n'ai pourtant
pas vu le march, Bill, qu'il dit (le march de Fleet-Street tait
encore l  cette poque); je n'ai pourtant pas vu le march depuis
dix-sept ans.--Je sais a, dit le gelier en fumant sa pipe.--J'aimerais
bien  le voir une minute, Bill, qu'il dit.--Je n'en doute pas, dit le
gelier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air
d'entendre ce que parler voulait dire.--Bill, dit le petit homme brun
brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma tte. Laissez-moi
voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas
frapp d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes,  l'horloge.--Et
qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous tes frapp d'apoplexie, dit
le gelier.--Eh bien! dit la petite crature, ceux-l qui me trouveront
me ramneront  la maison, car j'ai ma carte dans ma poche: n 20,
_escalier du caf_, dit-il.--Et c'tait vrai, car, quand il avait envie
de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude
de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonne avec ces
mots-l dessus, et pas autre chose; en considration de quoi on
l'appelait toujours Numro Vingt. Le gelier le regarda fisquement, puis
 la fin, il dit d'un air solennel: Numro Vingt, qu'il dit, je me fie 
vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?--Non,
mon garon; j'espre que j'ai quelque chose de meilleur l-dessous, dit
le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en
laissant dgringoler une larme de chaque oeil, ce qui tait fort
extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait touch
son visage. Il secoua la main du gelier et le voil parti.

--Et il n'est jamais revenu, dit M. Pickwick.

--Enfonc pour cette fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant
le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqu d'tre
cras par une voiture de place, qu'il n'y tait plus habitu, et qu'il
voulait tre pendu, s'il n'en crivait pas au lord maire.  la fin, on
finit par le pacifier, et pendant cinq ans aprs a, il ne mit pas
seulement le nez  la grille.

-- l'expiration de ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick.

--Non, monsieur; il lui vint la fantaisie de goter la bire, dans une
nouvelle taverne, tout  ct de la prison, et il y avait un si joli
parloir, qu'il se mit dans la tte d'y aller tous les soirs, et il n'y
manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours
rgulirement, un quart d'heure avant la fermeture des grilles. a
allait bien et confortablement; mais fin finale, il commena  se mettre
si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne
s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu' ce
qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait
dj tourn la clef quand l'autre rentra. Un moment, Bill, qu'il
dit.--Comment, Numro Vingt, dit le guichetier, vous n'tiez pas encore
rentr?--Non, fit le petit homme avec un sourire.--Eh bien! alors, je
vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la porte
lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de
mauvaises connaissances dernirement, et que vous vous drangez; j'en
suis trs-fch. Voyez-vous, je ne veux pas vous dsobliger, qu'il dit;
mais si vous ne vous bornez pas  voir des gens comme il faut, et si
vous ne revenez pas  des heures rgulires, aussi sr comme vous tes
l, je vous laisserai  la porte tout  fait. Le petit homme fut saisi
d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison
depuis.

Pendant ce discours, M. Pickwick avait lentement redescendu les
escaliers. Aprs avoir fait quelques tours dans la cour peinte, qui
tait presque dserte  cause de l'obscurit, il engagea Sam  se
retirer pour la nuit et  chercher un lit dans quelque auberge voisine,
afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses
effets du _George et Vautour_. Sam se prpara  obir  cette requte
d'aussi bonne grce qu'il lui fut possible, mais nanmoins avec une
expression de mcontentement fort notable. Il alla mme jusqu' essayer
diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des cours
de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick tait
obstinment sourd  de telles suggestions, il se retira dfinitivement.

On ne saurait dissimuler que M. Pickwick se trouvait fort peu
confortable et fort mlancolique. En effet, quoique la prison ft pleine
de monde et qu'une bouteille de vin lui et immdiatement procur la
socit de quelques esprits choisis, sans aucun embarras de prsentation
formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule grossire. Il
ne pouvait donc rsister  l'abattement inspir par la perspective d'une
prison perptuelle; car, pour ce qui est de se librer en satisfaisant
la friponnerie et la rapacit de Dodson et Fogg, sa pense ne s'y arrta
pas un seul instant.

Dans cette disposition d'esprit, il rentra dans la galerie du caf et
s'y promena lentement. L'endroit tait intolrablement malpropre, et
l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un
perptuel tapage de portes ouvertes et fermes, et le bruit des voix et
des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans ses
bras un enfant, et qui semblait  peine capable de se traner, tant elle
tait maigre et avait l'air misrable, marchait le long du corridor en
causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir.
Lorsque cette femme passait auprs de M. Pickwick, il l'entendait
sangloter amrement, et, une fois, elle se laissa aller  un tel
transport de douleur, qu'elle fut oblige de s'appuyer contre le mur
pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et
s'efforait vainement de la consoler.

Le coeur de notre excellent ami tait trop plein pour pouvoir supporter
ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre.

Or, quoique la salle des gardiens ft extrmement incommode, tant, pour
le bien-tre aussi bien que pour la dcoration,  plusieurs centaines de
degrs au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de
province; elle avait, pour le prsent, le mrite d'tre tout  fait
dserte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de fer, et
entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette pice
dgotante. S'tant convaincu, par une opration mathmatique, qu'elle
rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres,
il en vint  se demander, avec tonnement, quelle tentation pouvait
avoir une petite mouche noirtre, qui rampait sur son pantalon,  venir
dans une prison mal are, quand elle avait le choix de tant d'endroits
agrables. Ses rflexions sur ce sujet l'amenrent, par une suite de
dductions rigoureuses,  cette conclusion, que l'insecte tait fou.
Aprs avoir dcid cela, il commena  s'apercevoir qu'il
s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il avait
eu la prcaution d'y insrer le matin, et s'tant dshabill tout
doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profondment.

Bravo, zphyre! Bien dtach! En voil un d'entrechat! Je veux tre
damn si l'opra n'est pas votre sphre! Allons, hurrah!...

Ces exclamations, plusieurs fois rptes du ton le plus bruyant, et
accompagnes d'clats de rire retentissants, tirrent M. Pickwick d'un
de ces sommeils lthargiques qui, ne durant en ralit qu'une
demi-heure, semblent au dormeur avoir t prolongs pendant trois
semaines ou un mois.

Le bruit des voix avait  peine cess, quand le plancher de la chambre
fut branl avec tant de violence que les vitres en vibrrent dans leurs
chssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit, se leva
sur son sant et resta abruti pendant quelques minutes par la scne qui
se passait devant lui.

Au milieu de la chambre, un homme en habit vert, avec une culotte de
velours et des bas de coton gris, excutait le pas le plus populaire
d'une cornemuse, avec une exagration burlesque de grce et de lgret,
qui, jointe  la nature de son costume, en faisait la chose la plus
absurde du monde. Un autre individu, videmment fort gris, et qui
probablement avait t apport dans son lit par ses compagnons, tait
assis, envelopp dans ses draps, et fredonnait d'une manire
prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler
d'une chanson comique. Un troisime enfin, assis sur un autre lit,
applaudissait les excutants de l'air d'un profond connaisseur, et les
encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait
rveill M. Pickwick.

Ce dernier personnage tait un magnifique spcimen d'une classe de gens
qui ne peuvent jamais tre vus dans toute leur perfection, except dans
de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un tat
imparfait, autour des curies et des tavernes; mais ils n'atteignent
leur entier dveloppement que dans ces admirables serres chaudes, qui
semblent sagement tablies par le lgislateur dans le dessein de les
propager.

C'tait un grand gaillard au teint olivtre, aux cheveux longs et noirs,
aux favoris pais et runis sous le menton. Le collet de sa chemise
tait ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait jou  la paume
toute la journe. Il portait sur la tte une calotte grecque, qui avait
bien cot dix-huit pence et dont le gland de soie clatant se balanait
sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui taient fort longues et
grles, embellissaient un pantalon collant, destin  en faire ressortir
la symtrie, mais qui, tant mis ngligemment, et n'tant
qu'imparfaitement boutonn, tombait par une succession de plis peu
gracieux sur une paire de souliers assez culs pour laisser voir des
bas blancs extrmement sales. Enfin il y avait dans tout ce personnage
une sorte de recherche grossire et de friponnerie impudente, qui
valaient un monceau d'or.

Ce fut lui qui le premier aperut M. Pickwick. Il cligna de l'oeil au
zphyre, et l'engagea avec une gravit moqueuse,  ne point rveiller le
gentleman.

Comment, dit le zphyre en se retournant, et en affectant la plus
grande surprise; est-ce que le gentleman est rveill! _Mais oui, il est
rveill_!... Heim!... Cette citation est de Shakspeare!... Comment vous
portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la chre
vieille dame qu'est  la maison, monsieur? Eh! monsieur, Voudriez-vous
avoir la bont de leur transmettre mes compliments dans le premier petit
paquet que vous enverrez par l, monsieur, en ajoutant que je les aurais
envoys auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient casss dans
la charrette, monsieur.

--N'ennuyez donc pas le gentleman de civilits banales, quand vous voyez
qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le
gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut
prendre?

--Nom d'un tonnerre! je l'avais oubli, s'cria l'autre. Qu'est-ce que
vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto,
monsieur? ou du Xrs? Je puis vous recommander l'ale, monsieur. Ou
peut-tre que vous voudriez tter du Porter? Permettez-moi d'avoir le
plaisir d'accrocher votre casque  mche, monsieur.

En disant ceci, l'orateur enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa
en un clin d'oeil sur celle de l'homme ivre, qui continuait  bourdonner
ses chansons comiques, de la manire la plus lugubre qu'on puisse
imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une socit
nombreuse et choisie.

Malgr tout le sel qu'il y a  enlever violemment le bonnet de nuit d'un
homme, et  l'ajuster sur la tte d'un gentleman inconnu, dont
l'extrieur est notoirement malpropre, c'est l certainement une
plaisanterie assez hasarde. Considrant la chose prcisment  ce point
de vue, M. Pickwick, sans avoir donn le moindre avertissement pralable
de son dessein, s'lana vigoureusement hors de son lit, donna au
zphyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le priver
d'une portion considrable du souffle que la nature a jug ncessaire
aux organes respiratoires, puis, ayant rcupr son bonnet, se plaa
hardiment dans une posture de dfense.

Maintenant, s'cria-t-il en haletant, non moins par excitation que par
la dpense de tant d'nergie, maintenant, avancez tous les deux, tous
les deux ensemble! et, tout en faisant cette librale invitation, le
digne gentleman imprimait  ses poings ferms un mouvement de rotation,
afin d'pouvanter ses antagonistes par cette dmonstration scientifique.

tait-ce la manire complique dont M. Pickwick tait sorti de son lit
pour tomber tout d'une masse sur le danseur? tait-ce la preuve
inattendue de courage donne par lui, qui avait touch ses adversaires?
Il est certain qu'ils taient touchs: car au lieu d'essayer de
commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils
s'arrtrent, se regardrent l'un l'autre pendant quelque temps, et
finalement clatrent de rire.

Allons, vous tes un bon zig, dit le zphyre. Rentrez dans votre lit,
ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune, j'espre?
continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir
ces gants d'tain rouge qui se balancent habituellement au-dessus de la
porte des gantiers.

--Non certainement, rpondit M. Pickwick avec empressement; car
maintenant que l'excitation du moment tait passe, il commenait 
sentir le froid sur ses jambes.

--Permettez-moi, monsieur, d'avoir le mme _honneur_, dit le gentleman
aux favoris en prsentant sa main droite, et en aspirant le _h_.

--Avec beaucoup de plaisir, monsieur, rpliqua M. Pickwick qui remonta
dans son lit, aprs avoir chang une poigne de main trs-longue et
trs-solennelle.

--Je m'appelle Smangle, monsieur, dit l'homme aux favoris.

--Oh! fit M. Pickwick.

--Et moi, Mivins, dit l'homme aux bas gris.

--Je suis charm de le savoir, monsieur, rpondit M. Pickwick.

M. Smangle toussa: hem!

Vous me parliez, monsieur? demanda M. Pickwick.

--Non, monsieur, rpliqua M. Smangle.

--Je l'avais cru, monsieur, dit M. Pickwick.

Tout ceci tait fort poli et fort agrable, et pour augmenter encore la
bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il
entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman.
Or, on devait assurment lui en savoir un gr infini, car il tait
impossible de supposer qu'il pt les comprendre.

Vous allez vous faire dclarer insolvable, monsieur? demanda M.
Smangle.

--Me faire quoi? dit M. Pickwick.

--Dclarer insolvable par la cour de la rue de Portugal[14]. La cour
pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez?

[Footnote 14: Tribunal.]

--Oh! non, du tout.

--Vous allez sortir peut-tre? suggra M. Mivins.

--J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques dommages-intrts, et
je suis ici en consquence.

--Ah! fit observer M. Smangle, le papier a t ma ruine.

--Vous tiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment.

--Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tomb si bas que cela; pas
de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change.

--Ah! vous employiez le mot dans ce sens?

--Par le diable! un gentleman doit s'attendre  des revers. Mais quoi?
je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis
plus pauvre pour cela?

--Au contraire, rpliqua M. Mivins; et il avait raison: bien loin que
M. Smangle ft plus pauvre pour cela, le fait est qu'il tait plus
riche; car ce qui l'avait amen dans la prison, c'est qu'au moyen de son
papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles
de joaillerie qui, depuis lors, avaient t placs par lui chez un
prteur sur gages.

Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec. Il faut
nous rincer la bouche avec une goutte de Xrs brl. Le dernier venu le
payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai  le boire. C'est ce que
j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne!

Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit  cette
proposition. Il donna de l'argent  M. Mivins, qui ne perdit pas un
instant pour se rendre au caf, car il tait prs de onze heures.

Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussitt que son ami eut
quitt la chambre.

--Combien lui avez-vous donn?

--Un demi-souverain.

--C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne
connais personne qui le soit plus, mais.... Ici M. Smangle s'arrta
court en hochant la tte d'un air dubitatif.

Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet argent  ses
besoins personnels? demanda M. Pickwick.

--Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que c'tait un
gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal 
ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son
bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin. Ici,
h! monsieur! dgringolez en bas, s'il vous plat, et voyez un peu ce
que fait le gentleman qui vient de descendre.

Cette requte tait adresse  un jeune homme  l'air timide, modeste,
dont l'extrieur annonait une grande pauvret, et qui, pendant tout ce
temps, tait rest aplati sur son lit, ptrifi, en apparence, par la
nouveaut de sa situation.

Vous savez o est le caf, n'est-ce pas? Descendez seulement et dites
au gentleman que vous tes venu l'aider  monter le bol... ou bien...
attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous
l'attraperons, dit Smangle d'un air malin.

--Comment cela? demanda M. Pickwick.

--Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse ide!
Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus,
continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au
besoin.

Cette manoeuvre tait si ingnieuse, et elle avait t accomplie avec un
aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre
d'obstacle, quand mme il l'aurait pu. Au bout de peu de temps, M.
Mivins revint apportant le Xrs, que M. Smangle distribua dans deux
petites tasses fles, faisant observer judicieusement par rapport 
lui-mme, qu'un gentleman ne doit pas tre difficile, dans de semblables
circonstances, et que, quant  lui, il n'tait pas trop fier pour boire
 mme dans le bol. En mme temps pour montrer sa sincrit, il porta un
toast  la compagnie, et vida le vase presque en entier.

Une touchante harmonie ayant t tablie de cette manire, M. Smangle
commena  raconter diverses anecdotes romanesques de sa vie prive,
concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique
juive, l'un et l'autre d'une beaut surprenante, et singulirement
convoits par la noblesse des trois royaumes.

Longtemps avant la conclusion de ces lgants extraits de la biographie
d'un gentleman, M. Mivins s'tait mis au lit et avait commenc 
ronfler, laissant M. Pickwick et le timide tranger profiter seuls de
l'exprience de M. Smangle.

Cependant ces deux auditeurs eux-mmes ne furent pas apparemment aussi
difis qu'ils auraient d l'tre par les rcits touchants qui leur
furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un tat
de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme ivre
avait recommenc  psalmodier ses chansons comiques, et que M. Smangle
lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'tait pas
dispos musicalement, en lui versant le pot  l'eau sur la tte. Notre
hros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que M.
Smangle tait encore occup  raconter une longue histoire, dont le
point principal paraissait tre que dans une certaine occasion spcifie
avec dtails, il avait _fait_ une lettre de change et _refait_ un
gentleman.




CHAPITRE XIII.

Dmontrant, comme le prcdent, la vrit de ce vieux proverbe, que
l'adversit vous fait faire connaissance avec d'tranges camarades de
lit; et contenant, en outre, l'incroyable dclaration que M. Pickwick
fit  Sam.


Quand M. Pickwick ouvrit les yeux, le lendemain matin, le premier objet
qu'il aperut fut Samuel Weller assis sur un petit porte-manteau noir,
et regardant d'un air de profonde abstraction la majestueuse figure de
l'blouissant M. Smangle, tandis que celui-ci,  moiti habill et assis
sur son lit, s'occupait de l'entreprise tout  fait dsespre de faire
baisser les yeux dudit Sam. Nous disons tout  fait dsespre, parce
que Sam, d'un regard qui embrassait tout  la fois la culotte, les
pieds, la tte, le visage, les jambes et les favoris de M. Smangle,
continuait de l'examiner avec un air de vive satisfaction et sans plus
s'inquiter des sentiments du sujet, que s'il avait inspect une statue
ou le corps empaill d'une effigie de Guy Faux.

Eh bien! me reconnatrez-vous? dit M. Smangle en fronant le sourcil.

--Je prterai serment de le faire, n'importe o, monsieur, rpondit Sam
d'un air de bonne humeur.

--Ne dites pas d'impertinences  un gentleman, monsieur.

--Non, assurment; si vous voulez me dire quand il s'veillera, je lui
ferai des politesses extra-superfines.

Cette observation ayant une tendance indirecte  impliquer que M.
Smangle n'tait pas un gentleman, excita quelque peu son courroux.

Mivins, dit-il d'un air colrique.

--Qu'y a-t-il? rpliqua M. Mivins de sa couche.

--Qui diable est donc ce gaillard-l?

--Ma foi, dit M. Mivins en regardant languissamment de dessous ses
draps, je devrais plutt vous le demander. A-t-il quelque chose  faire
ici?

--Non, rpliqua Smangle.

--Alors jetez-le en bas des escaliers, et dites-lui de ne pas se
permettre de se relever jusqu' ce que j'aille le trouver, rpondit M.
Mivins. Puis ayant donn cet avis, l'excellent gentleman se remit 
dormir.

La conversation montrant ces symptmes peu quivoques de devenir
personnelle, M. Pickwick jugea qu'il tait temps d'intervenir.

Sam, dit-il.

--Monsieur?

--Il n'y a rien de nouveau depuis hier?

--Rien d'important, monsieur, rpliqua Sam, en lorgnant les favoris de
M. Smangle. L'humidit et la chaleur de l'atmosphre parat favorable 
la croissance de certaines mauvaises herbes terribles et rougetres;
mais  a prs, tout boulotte assez raisonnablement.

--Je vais me lever, interrompit M. Pickwick. Donnez-moi du linge blanc.

Quelque hostiles qu'eussent pu tre les intentions de M. Smangle, elles
furent immdiatement radoucies par le porte-manteau dont le contenu
parut lui donner tout  coup la plus favorable opinion, non-seulement de
M. Pickwick, mais aussi de Sam. En consquence, il saisit promptement
une occasion de dclarer d'un ton assez lev pour que cet excentrique
personnage pt l'entendre, qu'il le reconnaissait pour un original pur
sang et partant pour l'homme suivant son coeur. Quant  M. Pickwick,
l'affection qu'il conut pour lui en ce moment ne connut plus de bornes.

Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, mon cher
monsieur? lui dit-il.

--Rien que je sache; je vous suis oblig, rpondit le philosophe.

--Vous n'avez pas de linge  envoyer  la blanchisseuse? Je connais une
admirable blanchisseuse dans le voisinage. Elle vient pour moi deux fois
par semaine.... Par Jupiter! comme c'est heureux! c'est justement son
jour! Mettrai-je quelques-unes de vos petites affaires avec les miennes?
Ne parlez pas de l'embarras: au diable l'embarras!  quoi servirait
l'humanit, si un gentleman dans la malheur ne se drangeait pas un peu
pour assister un autre gentleman qui se trouve dans le mme cas?

Ainsi parlait M. Smangle en s'approchant en mme temps du porte-manteau
aussi prs que possible, et laissant voir dans ses regards toute la
ferveur de l'amiti la plus dsintresse.

Est-ce que vous n'avez rien  faire brosser au garon, mon cher ami?
continua-t-il.

--Rien du tout mon fiston, dit Sam en se chargeant de la rplique.
Peut-tre que si l'un de nous avait la bonne ide de dcamper sans
attendre le garon, a serait plus agrable pour tout le monde, comme
disait le matre d'cole au jeune gentleman qui refusait de se laisser
fouetter par le domestique.

--Et il n'y a rien que je puisse envoyer dans ma petite bote  la
blanchisseuse? ajouta M. Smangle en se tournant de nouveau vers M.
Pickwick avec un air quelque peu dconfit.

--Pas l'ombre d'une camisole, monsieur, rtorqua Sam. J'ai peur que la
petite bote ne soit dj comble de vos effets.

Ce discours fut accompagn d'un coup d'oeil expressif jet sur cette
partie du costume de M. Smangle qui atteste ordinairement la science de
la blanchisseuse; aussi ce gentleman se crut-il oblig de tourner sur
ses talons et d'abandonner, pour le prsent du moins, toutes prtentions
sur la bourse et sur la garde-robe de M. Pickwick. Il se retira donc
d'assez mauvaise humeur au jeu de paume, o il djeuna lgrement et
sainement d'une couple des cigares qui avaient t achets le soir
prcdent.

M. Mivins qui n'tait pas fumeur, dont le compte en petits articles
d'picerie avait dj atteint le bas de l'ardoise, et pour lequel on
refusait de retourner ce grand livre primitif, demeura dans son lit, et
suivant sa propre expression demanda  djeuner  Morphe.

M. Pickwick djeuna dans un petit cabinet, dcor du nom de boudoir,
dont les habitants temporaires avaient l'inexprimable avantage
d'entendre tout ce qui se disait dans le caf voisin; ensuite il dpcha
Sam pour faire quelques commissions ncessaires; puis il se rendit  la
loge, afin d'interroger M. Roker concernant son tablissement futur.

Ah! ah! M. Pickwick, dit ce gentleman en consultant un norme livre.
Nous ne manquons pas de place. Votre billet de _copin_ sera pour le 27,
au troisime.

--Mon quoi? demanda M. Pickwick.

--Votre billet de copin. Vous n'y tes pas?

--Pas tout  fait, dit M. Pickwick en souriant.

--Vraiment, c'est aussi clair que le jour. Vous aurez un billet de copin
pour le 27, au troisime, et ceux qui habitent la mme chambre seront
vos copins.

--Sont-ils nombreux? demanda M. Pickwick d'un air intrigu.

--Trois....

M. Pickwick toussa.

L'un deux est un ministre, continua M. Roker en crivant sur un petit
morceau de papier; l'autre est un boucher.

--Hein! fit M. Pickwick.

--Un boucher, rpta M. Roker en appuyant le bec de sa plume sur son
bureau pour la dcider  marquer. Neddy, vous rappelez-vous Tom Martin,
quel noceur a faisait? dit M. Roker  un autre habitant de la loge,
lequel s'amusait  ter la boue de ses souliers, avec un canif 
vingt-cinq lames.

--Je crois bien, rpondit l'individu interrog.

--Dieu nous bnisse! continua M. Roker en branlant doucement la tte, et
en regardant d'un air distrait par les barreaux de la fentre comme
quelqu'un qui prend plaisir  se rappeler les scnes paisibles de son
enfance; il me semble que c'est hier qu'il donnait une roule aux
charretiers, l bas  _Fox-under-the-Hill_, prs de l'endroit o on
dbarque le charbon. Je le vois encore le long du _Strand_, entre deux
Watchmen, un peu dgris par ses meurtrissures, avec un empltre de
vinaigre et de papier gris sur l'oeil droit; et sur ses talons, son joli
boule-dogue, qui a dvor le petit garon ensuite. Quelle drle de
chose que le temps, hein, Neddy?

Le gentleman  qui ses observations taient adresses et qui paraissait
d'une disposition pensive et taciturne, se contenta de rpter la mme
phrase, et M. Roker secouant les ides sombres et potiques qui
s'taient empares de lui, redescendit aux affaires communes de la vie,
et reprit sa plume.

Savez-vous quel est le troisime gentleman? demanda M. Pickwick, fort
peu enchant par cette description de ses futurs associs.

--Neddy, qu'est-ce que c'est que Simpson? dit M. Roker, en se tournant
vers son compagnon.

--Quel Simpson?

--Celui qui est au 27, au troisime, avec qui ce gentleman va tre
copin.

--Oh! lui? rpliqua Neddy, il n'est rien du tout; autrefois c'tait le
compre d'un maquignon; aujourd'hui il est floueur.

--C'est ce que je pensais, rpliqua M. Roker en fermant son livre, et en
pinant le petit morceau de papier dans la main de M. Pickwick. Voil le
billet, monsieur.

Trs-embarrass par cette manire sommaire de disposer de sa personne,
M. Pickwick rentra dans la prison, en rflchissant  ce qu'il avait de
mieux  faire.

Convaincu toutefois qu'avant de tenter une autre dmarche, il tait
utile de voir les trois gentlemen avec qui on voulait le colloquer, il
se dirigea le mieux qu'il put vers le troisime tage.

Aprs avoir err quelque temps dans la galerie en essayant de
dchiffrer, malgr l'obscurit, les numros qui se trouvaient sur les
diffrentes portes, il s'adressa  la fin  un garon de taverne qui
poursuivait son occupation matinale de glaner les pots d'tain.

O est le n 27, mon ami? demanda M. Pickwick.

--Cinq portes plus loin, rpliqua le garon. Il y a sur la porte en
dehors le portrait  la craie d'un gentleman pendu qui fume sa pipe.

Guid par ces instructions, M. Pickwick s'avana lentement le long de la
galerie jusqu'au moment o il rencontra le portrait du gentleman
ci-dessus dcrit. Il frappa  la porte avec le revers de son index,
doucement d'abord, puis ensuite plus fortement. Aprs avoir inutilement
rpt cette opration, il se hasarda  ouvrir et  regarder dans
l'intrieur.

Il y avait dans la chambre un seul homme qui se penchait par la fentre
aussi loin qu'il le pouvait sans perdre l'quilibre, et qui s'efforait
avec grande persvrance de cracher sur le chapeau d'un de ses amis
intimes qui se trouvait en bas dans la cour. M. Pickwick n'ayant pu lui
indiquer sa prsence ni en parlant, ni en toussant, ni en ternuant, ni
en frappant, ni par aucun autre moyen d'attirer l'attention, se
dtermina enfin  s'approcher de la fentre et  tirer doucement la
basque de l'habit de cet individu. Celui-ci rentra vivement la tte et
les paules, et demanda  M. Pickwick, d'un ton bourru, ce qu'il lui
voulait.

Je crois, dit M. Pickwick en consultant son billet, je crois que c'est
ici le n 27, au troisime?

--Eh bien?

--C'est en vertu de ce morceau de papier que je suis venu ici.

--Voyons un peu a.

M. Pickwick obit.

M. Roker aurait bien pu vous fourrer ailleurs, dit d'un air mcontent
M. Simpson (car c'tait ce chevalier d'industrie).

M. Pickwick le pensait aussi, mais, dans de telles circonstances, il
jugea prudent de garder le silence.

M. Simpson rflchit pendant quelques instants, puis mettant la tte 
la fentre, il donna un coup de sifflet aigu et pronona  haute voix
certaines paroles. M. Pickwick ne put pas les distinguer, mais il
imagina que c'tait quelque sobriquet qui distinguait M. Martin, car
immdiatement aprs, un grand nombre de gentlemen qui se trouvaient en
bas se mirent  crier: Le boucher! le boucher! en imitant le cri par
lequel les membres de cette utile classe de la socit ont coutume de
faire connatre quotidiennement leur prsence, aux grilles des sous-sols
des maisons de Londres.

Les vnements subsquents confirmrent l'exactitude de cette hypothse,
car au bout de quelques secondes un gentleman prmaturment gros pour
son ge, habill du bourgeron bleu professionnel et avec des bottes 
revers, et  bouts ronds, entra presque hors d'haleine dans la chambre:
il fut suivi de prs par un autre gentleman en habit noir trs-rp, et
en bonnet de peau de loutre. Celui-ci s'occupait tout le long du chemin
 rattacher son habit jusqu'au menton, au moyen de boutons et
d'pingles. Il avait un visage trs-rouge et trs-commun, et faisait
l'effet d'un chapelain ivre, ce qu'il tait effectivement.

Ces deux gentlemen ayant  leur tour parcouru le billet de M. Pickwick,
l'un exprima son opinion que c'tait embtant, et l'autre, sa conviction
que c'tait une scie. Ayant manifest leurs sentiments en ces termes
intelligibles, ils se regardrent entre eux et regardrent M. Pickwick,
au milieu d'un silence fort embarrassant.

Quel ennui! Et il faut que a arrive au moment o nous formons une
petite socit si agrable, reprit le chapelain en regardant trois
matelas malpropres, rouls chacun dans une couverture, et qui occupaient
durant le jour un coin de la chambre, formant une toilette d'un nouveau
genre, sur laquelle taient placs une vieille cuvette fle, une bote
et un pot  eau de faence  fleurs bleues. Quel ennui!

M. Martin exprima la mme opinion en termes plus nergiques, et M.
Simpson, aprs avoir lanc dans le monde une quantit d'adjectifs sans
aucun substantif pour les accompagner, releva le bas de ses manches et
commena  laver des choux pour le dner.

Pendant que cela se passait, M. Pickwick s'occupait  considrer la
chambre, qui tait outrageusement sale et sentait le renferm d'une
manire intolrable. Il n'y avait point de vestige de tapis, de rideaux,
ni de jalousies; il n'y avait pas mme un cabinet.  la vrit, s'il y
en avait en un, il ne se trouvait pas grand'chose  y mettre; mais,
quoique peu nombreux et peu considrables, individuellement, cependant
des morceaux de fromage, des crotons de pain, des torchons mouills,
des restes de viande, des objets de vtements, de la vaisselle mutile,
des soufflets sans bout, des fourchettes sans manche, prsentent quelque
chose d'assez peu confortable, en apparence, quand ils sont rpandus sur
le carreau d'une petite salle qui reprsente  la fois le salon et la
chambre  coucher de trois individus dsoeuvrs.

Je suppose pourtant que cela peut s'arranger, dit le boucher, aprs un
assez long silence. Que prendriez-vous pour vous en aller?

--Je vous demande pardon, rpliqua M. Pickwick: qu'est-ce que vous
disiez? je n'ai pas bien entendu.

--Combien demandez-vous pour vous en aller? D'ordinaire c'est trois
francs, mais on vous en donnera quatre; a vous va-t-il?

--Au besoin, nous nous fendrons d'une roue de cabriolet, suggra M.
Simpson.

--Va pour la roue de cabriolet; a ne nous fait que quelques sous de
plus par personne, ajouta M. Martin. Qu'en dites-vous. Nous vous offrons
quatre shillings par semaine pour vous en aller. Eh bien?

--On fera monter un _gallon_ de bire par-dessus le march, intercala M.
Simpson. L!

--Et nous le boirons sur-le-champ, ajouta le chapelain Allons!

--Je suis rellement si ignorant des rgles de cet endroit, rpondit M.
Pickwick, que je ne vous comprends pas encore parfaitement. Est-ce que
je puis loger ailleurs? Je ne le croyais pas.

En entendant cette question, M. Martin regarda ses deux amis avec une
excessive surprise, et alors chacun des trois gentlemen tendit son
pouce droit par-dessus son paule gauche. Ce geste, que les paroles:
_as-tu fini!_ ne sauraient rendre que d'une faon fort imparfaite,
produit un effet fort gracieux et fort arien quand il est excut par
un certain nombre de ladies et de gentlemen, habitus  agir de concert.
Il exprime un lger sarcasme plein d'atticisme et de bonne humeur.

Vous ne le croyiez pas? rpta M. Martin avec un sourire de piti.

--Eh bien! dit l'ecclsiastique, si je connaissais la vie aussi peu que
cela, je mangerais mon chapeau et sa boucle avec!

--Et moi, _item_, ajouta le boucher solennellement.

Aprs cette courte prface, les trois copins informrent M. Pickwick,
tout d'une haleine, que l'argent avait dans la prison la mme vertu que
dehors; qu'il lui procurerait instantanment presque tout ce qu'on peut
dsirer, et que, si M. Pickwick en possdait et voulait bien le
dpenser, il n'avait qu' signifier son dsir d'avoir une chambre  lui
seul, et qu'il la trouverait toute meuble et garnie en moins d'une
demi-heure de temps.

Nos gens se sparrent alors avec une satisfaction mutuelle: M. Pickwick
retournant sur nouveaux frais  la loge, et les trois copins se rendant
au caf pour y dpenser les cinq shillings que le ministre, avec une
admirable prvoyance, avait emprunts dans ce dessein au candide
philosophe.

Lorsque M. Pickwick eut dclar  M. Roker pourquoi il revenait:

Je le savais bien, s'cria celui-ci avec un gras rire, ne l'ai-je pas
dit, Neddy?

Le sage possesseur du couteau universel fit entendre un grognement
affirmatif.

Parbleu! je savais qu'il vous fallait une chambre  vous seul. Voyons!
Il vous faudra des meubles; c'est moi qui vous les louerai, je suppose,
suivant l'usage.

--Avec grand plaisir, rpliqua M. Pickwick.

--Il y a dans l'escalier du caf une chambre magnifique qui appartient 
un prisonnier de la chancellerie: elle vous cotera une livre sterling
par semaine. Je suppose que vous ne regardez pas  cela?

--Pas le moins du monde.

--Venez avec moi, cria M. Roker en prenant son chapeau avec une grande
vivacit. L'affaire sera faite en cinq minutes. Que diable! pourquoi
n'avez-vous pas commenc par dire que vous consentiez  bien faire les
choses?

Comme le guichetier l'avait prdit, l'affaire fut promptement arrange.
Le prisonnier de la Chancellerie tait l depuis assez longtemps pour
avoir perdu amis, fortune, habitudes, bonheur, et pour avoir acquis en
change le droit d'avoir une chambre  lui tout seul. Cependant, comme
il prouvait le lger inconvnient de manquer souvent d'un morceau de
pain, il consentit, avec empressement  cder cette chambre  M.
Pickwick, moyennant la somme hebdomadaire de vingt shillings, sur
laquelle il s'engageait, en outre,  payer l'expulsion de toute personne
qui pourrait tre envoye comme copin dans cet appartement.

Pendant que ce march se concluait, M. Pickwick examinait le prisonnier
avec un intrt pnible. C'tait un grand homme dcharn, cadavreux,
envelopp d'une vieille redingote, et dont les pieds sortaient  moiti
de ses pantoufles cules. Son regard tait inquiet, ses joues
pendantes, ses lvres ples, ses os minces et aigus. Le malheureux! on
voyait que la dent de fer de l'isolement et du besoin l'avait lentement
rong depuis vingt annes!

Et vous, monsieur, o allez-vous demeurer maintenant? lui demanda M.
Pickwick en dposant d'avance, sur la table chancelante, la premire
semaine de son loyer.

L'homme ramassa l'argent d'une main agite et rpliqua qu'il n'en savait
rien encore, mais qu'il allait voir o il pourrait transporter son lit.

J'ai peur, monsieur, reprit M. Pickwick en posant doucement sa main
sur le bras du prisonnier; j'ai peur que vous ne soyez oblig de loger
dans quelque endroit bruyant et encombr de monde. Mais, je vous en
prie, continuez  considrer cette chambre comme la vtre, quand vous
aurez besoin d'un peu de tranquillit, ou lorsque vos amis viendront
vous voir.

--Mes amis! interrompit le prisonnier d'une voix qui rlait dans son
gosier. Si j'tais clou dans mon cercueil, enfonc dans la bourbe du
foss infect qui croupit sous les fondations de cette prison, je ne
pourrais pas tre plus oubli, plus abandonn que je ne le suis ici. Je
suis un homme mort, mort  la socit, sans avoir obtenu la piti qu'on
accorde  ceux dont les mes sont alles comparatre devant leur juge.
Des amis pour me voir, mon Dieu! Ma jeunesse s'est consume dans ce
donjon, et il n'y aura personne pour lever sa main au-dessus de mon lit,
quand je serai mort, et pour dire: Dieu soit lou, il ne souffre plus!

Le feu inaccoutum que l'excitation du vieillard avait jet sur ses
traits s'teignit aussitt qu'il eut fini de parler; il pressa l'une
contre l'autre ses mains dcharnes et sortit brusquement de la chambre.

Eh! eh! il se cabre encore quelquefois! dit M. Roker avec un sourire.
C'est comme les lphants; ils sentent la pointe de temps en temps, et
a les rend furieux.

Ayant fait cette remarque, pleine de sympathie, M. Roker s'occupa avec
tant d'activit des arrangements ncessaires au confort de M. Pickwick,
qu'en peu de temps la chambre fut garnie d'un tapis, de six chaises,
d'une table, d'un lit sofa, des ustensiles ncessaires pour le th, et
de divers autres, etc. Le tout ne devait coter  M. Pickwick que le
prix fort raisonnable de vingt-sept shillings et six pence par semaine.

Y a-t-il encore quelque chose que nous puissions faire pour vous?
demanda M. Roker en regardant autour de lui avec grande satisfaction et
en faisant sonner dans sa main la premire semaine de son loyer.

Mais, oui, rpondit M. Pickwick, qui, depuis quelques minutes,
rflchissait profondment. Trouve-t-on ici des gens qui font des
commissions?

--Vous voulez dire au dehors?

--Oui, des gens qui puissent aller au dehors, pas des prisonniers.

--Nous avons votre affaire. Il y a un pauvre diable qui a un ami dans
le quartier des pauvres et qui est bien content quand on l'emploie.
Voil deux mois qu'il fait des courses et des commissions pour gagner sa
vie. Faut-il que je vous l'envoie?

--S'il vous plat... attendez... non.... Le quartier des pauvres,
dites-vous? Je suis curieux de voir cela; je vais y aller moi-mme.

Le quartier des pauvres, dans une prison pour dettes, est, comme son nom
l'indique, la demeure des dbiteurs les plus misrables. Un prisonnier
qui se dclare pour le quartier des pauvres ne paye ni rente, ni taxe de
copie. Le droit qu'il doit acquitter, en entrant dans la prison et en en
sortant, est extrmement rduit, et il reoit une petite quantit de
nourriture, achete sur le revenu des faibles legs laisss de temps en
temps pour cet objet par des personnes charitables. Il y a quelques
annes seulement, on voyait encore extrieurement, dans le mur de la
prison de la Flotte, une espce de cage de fer o se postait un homme 
la physionomie affame, qui secouait de temps en temps une tirelire en
s'criant d'une voix lugubre: N'oubliez pas les pauvres dbiteurs, s'il
vous plat! La recette de cette qute, lorsqu'il y avait recette, tait
partage entre les pauvres prisonniers, qui se relevaient tour  tour
dans cet emploi dgradant.

Quoique cette coutume ait t abolie et que la cage ait disparu
maintenant, la condition misrable de ces pauvres gens est encore la
mme. On ne souffre plus qu'ils fassent appel  la compassion des
passants, mais, pour l'admiration des ges futurs, on a laiss subsister
les lois justes et bienfaisantes qui dclarent que le criminel vigoureux
sera nourri et habill, tandis que le dbiteur sans argent se verra
condamn  mourir de faim et de nudit. Et ceci n'est pas une fiction:
il ne se passe pas une semaine dans laquelle quelques-uns des
prisonniers pour dette ne dussent invitablement prir dans les lentes
agonies de la faim, s'ils n'taient pas secourus par leurs camarades de
prison.

Repassant ces choses dans son esprit, tout en montant l'troit escalier,
au pied duquel il avait t laiss par le guichetier, M. Pickwick
s'chauffa graduellement jusqu'au plus haut degr d'indignation; et il
avait t tellement excit par ses rflexions sur ce sujet, qu'il tait
entr dans la chambre qu'on lui avait indique dans le quartier des
pauvres, sans avoir aucun sentiment distinct ni de l'endroit o il
tait, ni de l'objet de sa visite.

L'aspect de la chambre le rappela tout  coup  lui-mme, mais lorsque
ses regards se portrent sur un homme languissamment assis prs d'un
mauvais feu, il laissa tomber son chapeau de surprise et resta immobile
et comme ptrifi.

Oui, cet homme sans habit, sans gilet, dont le pantalon tait dchir,
dont la chemise de calicot tait jaunie et dchire, dont les grands
cheveux pendaient en dsordre, dont les traits taient creuss par la
souffrance et par la famine, c'tait M. Alfred Jingle! Il se tenait la
tte appuye sur la main: ses yeux taient fixs sur le feu et tout son
extrieur dnotait la misre et l'abattement.

Auprs de lui, ngligemment accot contre le mur, se trouvait un
vigoureux campagnard, caressant avec un vieux fouet de chasse-la-botte
qui ornait son pied droit, le pied gauche tant fourr dans une
pantoufle. Les chevaux, les chiens, la boisson avaient caus sa ruine.
Il y avait encore  cette botte solitaire un peron rouill, qu'il
enfonait quelquefois dans l'air en faisant vigoureusement claquer son
fouet et en murmurant quelques-unes de ces interjections par lesquelles
un cavalier encourage son cheval: il excutait, videmment, en
imagination, quelque furieuse course au clocher. Pauvre diable! le
meilleur cheval de son curie ne lui avait jamais fait faire une course
aussi rapide que celle qui s'tait termine  la Flotte.

De l'autre ct de la chambre, un vieillard, assis sur une caisse de
bois, tenait ses yeux attachs au plancher. Un profond dsespoir
immobilisait son visage. Un enfant, son arrire-petite-fille, se pendait
aprs lui et s'efforait d'attirer son attention par mille inventions
enfantines; mais le vieillard ne la voyait ni ne l'entendait. La voix
qui lui avait paru si musicale, les yeux qui avaient t sa lumire, ne
produisaient plus d'impression sur ses sens; la maladie faisait trembler
ses genoux et la paralysie avait glac son esprit.

Dans un autre coin de la salle, deux ou trois individus formaient un
petit groupe et parlaient bruyamment entre eux. Plus loin, une femme au
visage maigre et hagard, la femme d'un prisonnier, s'occupait  arroser
les misrables restes d'une plante dessche, qui ne devait jamais
reverdir: emblme trop vrai, peut-tre, du devoir qu'elle venait remplir
dans la prison.

Tels taient les misrables prisonniers qui se prsentrent aux yeux de
M. Pickwick, tandis qu'il regardait autour de lui avec tonnement.
Entendant le pas prcipit de quelqu'un qui entrait dans la chambre, il
tourna les yeux vers la porte, et, dans le nouveau venu,  travers ses
haillons, sa malpropret, sa misre, il reconnut les traits familiers de
M. Job Trotter.

Monsieur Pickwick! s'cria Job  haute voix.

--Eh! fit Jingle en tressaillant et en se levant de son sige,
monsieur.... C'est vrai; drle d'endroit, trange chose! Je le mritais;
c'est bien fait.

En disant ces mots, M. Jingle fourra ses mains  la place o les poches
de son pantalon avaient coutume d'tre; et, laissant tomber son menton
sur sa poitrine, s'affaissa de nouveau sur sa chaise.

M. Pickwick fut affect; ces deux hommes avaient l'air si misrable! Le
coup d'oeil affam, involontaire que Jingle avait jet sur un petit
morceau de mouton cru, apport par Job, expliquait plus clairement que
ne l'aurait pu faire un rcit de deux heures l'tat de dnment auquel
il avait t rduit. M. Pickwick regarda Jingle d'un air doux et lui
dit:

Je dsirerais vous parler en particulier. Voulez-vous sortir avec moi
pour un instant.

--Certainement, rpondit Jingle en se levant avec empressement. Ne peux
pas aller bien loin. Pas de danger de trop marcher ici. Parc clos d'un
mur  chevaux de frise. Joli terrain, pittoresque, mais peu tendu.
L'entre ouverte au public. La famille toujours en ville. La femme de
charge terriblement soigneuse.

--Vous avez oubli votre habit, dit M. Pickwick en descendant
l'escalier.

--Ah! oui.... il est au clou.... accroch chez une de mes bonnes
parentes, ma tante du ct maternel. Pouvais pas faire autrement. Faut
manger, vous savez; besoins de nature, et tout cela.

--Qu'est ce que vous voulez dire?

--Mon vtement a sign un engagement volontaire, mon cher monsieur,
dernier habit. Bah! ce qui est fait est fait. J'ai vcu d'une paire de
bottes toute une quinzaine; d'un parapluie de soie, poigne d'ivoire,
toute une semaine; c'est vrai ma parole d'honneur. Demandez  Job; il le
sait bien.

--Vous avez vcu pendant trois semaines d'une paire de bottes et d'un
parapluie de soie avec une poigne d'ivoire! s'cria M. Pickwick, frapp
d'horreur, et qui n'avait entendu parler de choses semblables que dans
l'histoire des naufrages.

--Vrai, rtorqua Jingle en secouant la tte. Les reconnaissances sont
l. Prteurs sur gages, tous voleurs: ne donnent presque rien....

--Oh! dit M. Pickwick grandement soulag par cette explication. Je
comprends; vous avez mis vos effets en gage?

--Tout. Job aussi; toutes ses chemises en plus. Bah! a conomise le
blanchissage. Plus rien bientt. On reste couch; on meurt de faim.
L'enqute se fait. Pauvre prisonnier. Misre! touffer cela! Les
gentlemen du jury, fournisseurs de la prison; pas d'clat, mort
naturelle. Convoi des pauvres, bien mrit. Tout est fini: tirez le
rideau.

Jingle dbita ce singulier sommaire de son avenir avec sa volubilit
accoutume et en s'efforant par diffrentes grimaces de contrefaire un
sourire. Cependant M. Pickwick s'aperut aisment que cette insouciance
tait joue; et, le regardant en face, mais non pas svrement, il vit
que ses yeux taient mouills de larmes.

Bon enfant, reprit Jingle en pressant la main du philosophe et en
dtournant la tte. Chien d'ingrat! Bte de pleurer; impossible de faire
autrement. Mauvaise fivre; faible, malade, affam; mrit tout cela,
mais souffert beaucoup! ah! beaucoup!

Incapable de se contenir, et peut-tre plus nerv par les efforts qu'il
avait dj faits pour y parvenir, l'histrion abattu s'assit sur
l'escalier; et, couvrant son visage de ses mains, se prit  sangloter
comme un enfant.

Allons! allons! dit M. Pickwick avec beaucoup d'motion. Je verrai ce
qu'on peut faire quand je connatrai mieux votre histoire. Ici Job; o
est-il donc?

--Voil, monsieur, rpondit Job en se montrant sur l'escalier.

Nous l'avons reprsent quelque part comme ayant, dans son bon temps,
des yeux fort creux. Dans son tat prsent de besoin et de dtresse, il
avait l'air de n'en plus avoir du tout.

Voil, monsieur, dit Job.

--Venez ici, monsieur, reprit M. Pickwick en essayant d'avoir l'air
svre, avec quatre grosses larmes qui coulaient sur son gilet. Prenez
cela.

Prenez quoi? Suivant les habitudes du monde, ce devait tre un coup de
poing solidement appliqu, car M. Pickwick avait t dup, bafou par
le pauvre diable qui se trouvait maintenant en son pouvoir. Faut-il dire
la vrit? C'tait quelque chose qui sortait du gousset de M. Pickwick
et qui sonna dans la main de Job; et, lorsque notre excellent ami
s'loigna prcipitamment, une tincelle humide brillait dans son oeil et
son coeur tait gonfl.

En rentrant dans sa chambre, M. Pickwick y trouva Sam, qui contemplait
ces nouveaux arrangements avec une sombre satisfaction, fort curieuse 
voir. Dcidment oppos  ce que son matre demeurt l, en aucune
manire, il considrait comme un devoir moral de ne paratre content
d'aucune chose qui y serait faite, dite, suggre ou propose.

Eh bien! Sam?

--Eh bien! monsieur?

--Assez confortable, maintenant, n'est-ce pas?

--Oui, pas mal, monsieur, rpondit Sam en regardant autour de lui d'une
manire mprisante.

--Avez-vous vu M. Tupman et nos autres amis?

--Oui, monsieur. Ils viendront demain; et ils ont t bien surpris
d'apprendre qu'ils ne devaient pas venir aujourd'hui.

--Vous m'avez apport les choses dont j'avais besoin?

Pour toute rponse, Sam montra du doigt diffrents paquets qui taient
arrangs aussi proprement que possible dans un coin de la chambre.

Trs-bien, dit M. Pickwick; et, aprs un peu d'hsitation, il ajouta:
coutez ce que j'ai  vous dire, Sam.

--Certainement, monsieur; faites feu, monsieur.

--Sam, poursuivit M. Pickwick avec beaucoup de solennit, j'ai senti,
ds le commencement, que ce n'est pas ici un endroit convenable pour un
jeune homme.

--Ni pour un vieux, non plus, monsieur.

--Vous avez tout  fait raison, Sam. Mais les vieillards peuvent venir
ici  cause de leur imprudente confiance, et les jeunes gens peuvent y
tre amens par l'gosme de ceux qu'ils servent. Il vaut mieux, pour
ces jeunes gens, sous tous les rapports, qu'ils ne restent point ici. Me
comprenez-vous, Sam?

--Ma foi! non, monsieur; non, rpondit Sam d'un ton obstin.

--Essayez, Sam.

--Eh bien! monsieur, rpliqua Sam aprs une courte pause je crois voir
o vous voulez en venir; et, si je vois o vous voulez en venir, c'est
mon opinion que c'est un peu trop fort, comme disait le cocher de la
malle lorsqu'il fut pris dans un tourbillon de neige.

--Je vois que vous me comprenez, Sam. Comme je vous l'ai dit, je dsire
d'abord que vous ne demeuriez pas  perdre votre temps dans un endroit
comme celui-ci; mais, en outre, je sens que c'est une monstreuse
absurdit qu'un prisonnier pour dettes ait un domestique avec lui. Il
faut que vous me quittiez pour quelque temps, Sam.

--Oh! pour quelque temps, monsieur? rpta Sam, avec un lger accent de
sarcasme.

--Oui, pour le temps que je demeurerai ici. Je continuerai  payer vos
gages, et l'un de mes trois amis sera heureux de vous prendre avec lui,
ne ft-ce que par respect pour moi. Si jamais je quitte cet endroit,
Sam, poursuivit M. Pickwick avec une gaiet affecte, je vous donne ma
parole que vous reviendrez aussitt avec moi.

--Maintenant, je vas vous dire ce qui en est, monsieur; rpliqua Sam
d'une voix grave et solennelle. a ne peut pas aller comme a: ainsi,
n'en parlons plus.

--Sam, je vous parle srieusement: j'y suis rsolu.

--Vous tes rsolu, monsieur? Trs-bien, monsieur. Eh bien! moi aussi
alors.

En prononant ces mots d'une voix ferme, Sam fixa son chapeau sur sa
tte avec une grande prcision, et quitta brusquement la chambre.

Sam! lui cria M. Pickwick, Sam, venez ici!

Mais la longue galerie avait dj cess de rpter l'cho de ses pas.
Sam tait parti.




CHAPITRE XIV.

Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.


Dans une grande salle mal claire et plus mal are, situe dans
_Portugal Street, Lincoln's Inn fields_, sigent durant presque toute
l'anne un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont devant
eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont  leur
main droite;  leur main gauche, une enceinte pour les dbiteurs
insolvables; et en face, un plan inclin de figures spcialement
malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour
des insolvables, et l'endroit o ils sigent est la Cour des insolvables
elle-mme.

Depuis un temps immmorial, c'est le remarquable destin de cette cour
d'tre regarde, par le consentement universel de tous les gens rps de
Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle
est toujours pleine; les vapeurs de la bire et des spiritueux montent
constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et redescendent
comme une pluie le long des murs. L, se trouvent  la fois plus de
vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du
quartier de _Houndsditch_, et plus de peaux crasseuses, plus de barbes
longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers situes
entre _Tyburn_ et _Whitechapel_ n'en pourraient nettoyer entre le lever
et le coucher du soleil.

Il ne faut pas supposer que quelques-uns de ces individus aient l'ombre
d'une affaire dans l'endroit o ils se rendent si assidment; s'ils en
avaient, leur prsence ne serait plus surprenante, et la singularit de
la chose cesserait immdiatement. Quelques-uns dorment pendant la plus
grande partie de la sance; d'autres apportant leur dner dans leur
mouchoir, ou dans leur poche dchire, et mangent tout en coutant, avec
un double dlice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu pour
avoir le plus lger intrt personnel dans aucune des affaires traites
par la cour. Quelle que soit la manire dont ils occupent leur temps,
ils restent l, tous, depuis le commencement jusqu' la fin de la
sance. Quand il pleut, ils arrivent tout tremps, et alors, les vapeurs
qui s'lvent de l'audience ressemblent  celles d'un marais.

Un observateur qui se trouverait l par hasard pourrait imaginer que
c'est un temple lev au gnie de la pauvret rpe. Il n'y a pas un
seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y
a pas dans tout l'tablissement un seul homme passablement frais et bien
portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs,  la figure
rougeaude; et encore, comme une cerise  l'eau-de-vie mal conserve, il
semble avoir t dessch par un procd artificiel dont il n'a pas le
droit de tirer vanit. Enfin les perruques des avocats eux-mmes sont
mal poudres et mal frises.

Mais, aprs tout, les avous qui sigent derrire une vaste table toute
nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande curiosit
de cet endroit. L'tablissement professionnel du plus opulent de ces
gentlemen consiste en un sac bleu,[15] et un jeune clerc ordinairement
juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires
lgales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons o ils se rendent
en foule et se disputent les chalands,  la manire des conducteurs
d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les
souponner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie et de
friponnerie. Leur rsidence se trouve ordinairement dans un rayon d'un
mille, autour de l'oblisque de _Saint George's Fields_. Leur tournure
n'est pas engageante, et leurs manires sont _sui generis_.

[Footnote 15: Les avocats anglais portent leurs dossiers dans un sac de
serge bleue.]

M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, tait un homme
gras, flasque et ple. Son habit semblait tantt vert, tantt brun,
suivant les reflets du jour, et tait orn d'un collet de velours, qui
offrait la mme particularit. Son front tait troit, sa face large, sa
tte grosse, et, son nez tourn tout d'un ct, comme si la nature,
indigne des mauvais penchants qu'elle dcouvrait en lui  sa naissance,
lui avait donn, de colre, une secousse dont il ne s'tait jamais
relev. Au reste, comme M. Pell tait replet et asthmatique, il
respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait
peut-tre en utilit ce qui lui manquait en beaut.

Je suis sr de le tirer d'affaire, disait M. Pell.

--Bien sr? demanda la personne  qui cette assurance tait donne.

--Sr et certain, rpliqua M. Pell. Mais, voyez-vous, s'il avait
rencontr quelque praticien irrgulier je n'aurais pas rpondu des
consquences.

--Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte.

--Non, je n'en aurais pas rpondu, rpta M. Pell; et il pina ses
lvres, frona ses sourcils, et secoua sa tte mystrieusement.

Or, l'endroit o se tenait ce discours tait la taverne qui se trouve
juste en face de la Cour des insolvables; et la personne  qui il tait
adress n'tait autre que M. Weller, _senior_. Il tait venu l pour
rconforter un de ses amis dont la ptition, pour tre renvoy en
qualit de dbiteur honntement insolvable, devait tre prsente ce
jour-l mme; et c'tait  ce sujet que l'avou exposait son opinion de
la manire sus-nonce.

Et George, o est-il? demanda M. Weller.

M. Pell ayant inclin la tte dans la direction d'un arrire-parloir, M.
Weller s'y rendit immdiatement, et fut salu de la manire la plus
chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses confrres.
Le gentleman insolvable, qui avait contract une passion spculative,
mais imprudente, pour tablir des relais de poste, avait l'air fort bien
portant, et s'efforait de calmer l'excitation de ses esprits avec des
omettes et du _porter_.

Le salut chang entre M. Weller et ses amis se borna strictement  la
franc-maonnerie du mtier, c'est--dire au renversement du poignet
droit, en agitant en mme temps le petit doigt en l'air. Nous avons
connu autrefois deux fameux cochers (pauvres garons, ils sont morts
maintenant!) qui taient jumeaux, et entre lesquels existait
l'attachement le plus sincre, le plus dvoue. Ils se croisaient,
chaque jour, sur la route de Douvres, sans changer jamais d'autre salut
que celui que nous venons de dcrire; et cependant, quand l'un des deux
mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bientt aprs.

Eh ben! George? dit M. Weller, en tant sa redingote et en s'asseyant
avec sa gravit accoutume. Comment a marche-t-i'. Tout va-t-i' ben
sur l'impriale; tout est-i' plein dans le coup?

--Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait de
mauvaises affaires.

--La jument grise est-elle passe  quelqu'un? demanda M. Weller avec
anxit. Georges fit un signe affirmatif.

--Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi?

--Consignes dans un endroit sr, rpliqua Georges, en arrachant la tte
d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de
crmonie.

--Trs-bien, trs-bien; dit M. Weller. Faites toujours attention  la
mcanique quand vous descendez un coteau. La feuille de route est-elle
bien dresse?

M. Pell devinant la pense de M. Weller, prit la parole et dit:
L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi
satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre.

M. Weller fit un signe de tte qui impliquait son approbation de ces
arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en
montrant son ami Georges:

Quand est-ce que vous y tez sa couverture?

--Eh?... Il est le troisime sur la liste des dbiteurs dont les
cranciers refusent de reconnatre l'insolvabilit, et je pense que son
tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit  mon clerc de venir me
prvenir quand il y aurait une chance.

M. Weller considra l'avou des pieds  la tte avec grande admiration,
et dit emphatiquement:

Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu?

--Mais, en vrit, vous tes bien.... Ma parole d'honneur, je n'ai pas
l'habitude de.... Il est rellement de si bonne heure que.... Eh bien!
Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma chre.

La demoiselle servante, qui avait anticip la conclusion de ce discours,
posa un verre devant Pell et se retira.

Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne chance 
votre ami! Je n'aime pas  me vanter, gentlemen, ce n'est pas dans mes
habitudes; pourtant je ne puis pas m'empcher de dire que, si votre ami
n'avait pas t assez heureux pour tomber dans des mains qui.... Mais je
ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen,  vos sants!

Ayant vid son verre en un clin d'oeil, M. Pell fit claquer ses lvres
et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels il
passait videmment pour une espce d'oracle.

Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen?

--Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M.
Weller avec une gravit factieuse.

--Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon....  cette
poque-ci de la matine, ce serait un peu.... Eh bien! vous attendez, ma
chre.... Vous pouvez m'apporter la seconde dition, s'il vous plat....
Hem!

Ce dernier mot reprsente une toux solennelle et pleine de dignit, que
M. Pell avait cru se devoir  lui-mme, en remarquant parmi ses
auditeurs une indcente disposition  la gaiet.

Gentlemen, reprit M. Pell, le dfunt lord chancelier m'aimait beaucoup.

--Et c'tait fort honorable pour lui, interrompit M. Weller.

--coutez, coutez! cria le client de l'homme d'affaires. Pourquoi pas?

--Ah! oui; pourquoi pas, en vrit? rpta un homme au visage
trs-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui avait tout 
fait l'air de n'avoir rien  dire de plus. Pourquoi pas?

Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie.

Je me rappelle, gentlemen, que, dnant avec lui un certain jour... nous
n'tions que nous deux, mais tout tait aussi splendide que si l'on
avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau tait sur une tagre,
 sa droite, et  sa gauche un homme en grande perruque et couvert d'une
armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui
se fait perptuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me dit tout 
coup: Pell, dit-il, pas de fausse dlicatesse. Pell, vous tes un homme
de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez  la Cour des
insolvables. Votre pays doit tre fier de vous, Pell. Ce sont l ses
propres paroles, Mylord, lui dis-je, vous me flattez.--Pell, dit-il, si
je vous flatte, je veux tre damn!...

--A-t-il dit a? interrompit M. Weller.

--Il l'a dit.

--Eh bien! alors je dis que le parlement aurait d le mettre  l'amende
pour avoir jur, et si le chancelier avait t un pauv' diable, on l'y
aurait mis.

--Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discrtion.... Il me disait
cela en toute confiance.

--Et quoi?

--En toute confiance.

--Ah! trs-bien, rpartit M. Weller aprs un petit moment de rflexion.
S'il se damnait en toute confiance, a change la question.

--Ncessairement la distinction est vidente.

--a change la question entirement. Continuez, monsieur.

--Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et
srieuse. Vous m'avez rappel, monsieur, que c'tait une conversation
prive.... prive et confidentielle, gentlemen. Gentlemen, je suis un
homme de loi.... Il est possible que je sois fort estim dans ma
profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le
savoir; je n'en dis rien. On a dj fait dans cette chambre des
observations injurieuses  la mmoire de mon noble ami. Vous
m'excuserez, gentlemen, j'avais t imprudent.... Je sens que je n'ai
pas le droit de parler de cette matire sans son consentement. Je vous
remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir.

M. Pell, ainsi dgag, fourra ses mains dans ses poches, fit rsonner
avec une dtermination terrible trois demi-pence qui s'y trouvaient, et
frona le sourcil en regardant autour de lui.

Il venait  peine d'exprimer sa vertueuse rsolution, lorsque le galopin
et le sac bleu, deux insparables compagnons, se prcipitrent dans la
chambre et dirent (ou du moins le galopin _dit_, car le sac bleu ne prit
aucune part  cette annonce) que la cause allait passer  l'instant.
Toute la compagnie se hta aussitt de traverser la rue et de faire le
coup de poing pour pntrer dans la salle, crmonie prparatoire qui,
dans les cas ordinaires, a t calcule durer de vingt-cinq  trente
minutes.

M. Weller, qui tait puissant, se jeta tout d'abord au milieu de la
foule dans l'esprance d'arriver,  la fin, dans quelque endroit qui lui
conviendrait; mais le succs ne rpondit pas entirement  son attente,
et son chapeau, qu'il avait nglig d'ter, fut tout  coup enfonc sur
ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment froiss les
orteils. Cet individu regretta apparemment son imptuosit, car
l'instant d'aprs, murmurant une indistincte exclamation de surprise, il
entrana le gros homme dans la salle, et, avec de violents efforts, le
dbarrassa de son chapeau.

Samivel! s'cria M. Weller, quand il lui fut possible de voir la
lumire.

Sam fit un signe de tte.

Tu es un fils bien affectionn, bien soumis? Coiffer com' a ton pre
dans sa vieillesse!

--Comment pouvais-je savoir que c'tait vous? Est-ce que vous croyez que
je peux vous reconnatre au poids de votre pied?

--Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller immdiatement amolli. Mais
qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici,
Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas. Et
M. Weller secouait la tte avec une gravit toute judiciaire.

--Quelle vieille caboche obstine! s'cria Sam. Toujours avec les
verdicts et les allbis, et tout a. Qu'est-ce qui vous parle de
verdicts?

M. Weller ne fit point de rponse, mais il secoua encore la tte avec
une solennit officielle.

Ne dandinez pas votre coloquinte comme a, si vous ne voulez pas la
dmancher tout  fait, poursuivit Sam avec impatience. Comportez-vous
raisonnablement. J'ai t vous chercher hier soir au marquis de Granby.

--As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir.

--Oui.

--Quelle mine avait la pauvre femme?

--Fort drle. J'imagine qu'elle se dtriore graduellement avec le rhum
et les autres mdecines de mme nature qu'elle s'administre.

--Tu crois, Sammy? s'cria M. Weller avec un vif intrt.

--Oui, bien sr.

M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa retomber;
et durant cette action, sa contenance ne rvlait pas la crainte ni la
douleur, mais refltait plutt la douce expression de l'esprance. Un
rayon de rsignation et mme de contentement passa sur son visage,
pendant qu'il disait:

Je ne suis pas tout  fait sr et certain de la chose, Sammy; je ne
veux pas trop y compter de peur d'un dsappointement subsquent; mais il
me semble, mon garon, il me semble que le berger a gagn une maladie de
foie.

--A-t-il mauvaise mine?

--tonnamment ple, except son nez qu'est plus rouge que jamais. Son
apptit est mdiocre; mais il imbibe prodigieusement.

Pendant que M. Weller prononait ces dernires paroles, quelques ides
associes avec le rhum passaient probablement dans son esprit, car son
air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussitt, ce qui
fut attest par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels il
n'avait coutume de se livrer que quand il tait particulirement
satisfait.

Allons, maintenant, arrivons  mon affaire, reprit Sam. Ouvrez-moi vos
oreilles, et ne soufflez mot jusqu' ce que j'aie fini.

Aprs ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il le put la
dernire et mmorable conversation qu'il avait eue avec M. Pickwick.

Pauvre crature! s'cria M. Weller. Rester l tout seul sans personne
pour prendre son parti! a ne se peut pas, Samivel; a ne se peut pas.

--Parbleu! je savais a avant que de venir.

--Ils le mangeraient tout cru, Sammy. Sam tmoigna par un signe qu'il
tait de la mme opinion.

Et s'ils ne le dvorent pas, il en sortira si bien plum que ses
propres amis ne le connatront pas. Un pigeon bard n'es rien auprs,
Sammy.

Sam rpta le mme signe.

a ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller gravement.

--a ne sera pas, dit Sam.

--Certainement non, poursuivit M. Weller.

--Eh bien! reprit Sam, vous prophtisez comme un vritable Bt-l'ne,
qui a un visage si rougeaud dans le livre  six pence.

--Qu'est-ce qu'il tait, Sammy?

--a ne vous fait rien; c'tait pas un cocher; a doit vous suffire.

--J'ai connu un palefrenier de ce nom l, dit M. Weller en
rflchissant.

--C'est pas lui; le mien tait un prophte.

--Qu'est-ce que c'est qu'un prophte? demanda M. Weller en regardant son
fils d'un air svre.

--Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver.

--Je voudrais bien le connatre, Sammy. Peut-tre qui pourrait me jeter
un petit brin de lumire sur cette maladie de foie dont je te parlais
tout  l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a laiss
sa boutique  personne, voil qu'est fini. Continue, Sammy, dit M.
Weller avec un soupir.

--Eh bien! reprit Sam, vous avez prophtis ce qui arrivera au
gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir soin
de lui?

--Non, Sammy, non, rpondit M. Weller d'un air pensif.

--Pas de moyens du tout?

--Non, pas un seul.  moins.... Un rayon d'intelligence claira la
contenance de M. Weller. Il rduisit sa voix au plus faible
chuchottement, et, appliquant la bouche  l'oreille de sa progniture: 
moins de le faire sortir dans un matelas roul,  l'insu du guichetier,
ou de le dguiser en vieille femme avec un voile vert.

Sam reut ces deux suggestions avec un ddain inattendu, et rpta sur
nouveaux frais sa question.

Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y restez, je ne
vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est pas
une grand' route.

--Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de me
prter vingt-cinq livres sterling.

--Quel bien a fera-t-i a?

--Vous inquitez pas. Peut-tre que vous me les redemanderez cinq
minutes aprs; peut-tre que je dirai que je ne veux pas les rendre, et
que je ferai l'insolent. Et vous, vous tes capable de faire arrter
votre propre fils pour un peu d'argent. Vous tes capable de l'envoyer
en prison, pre dnatur!

 ces mots, le pre et le fils changrent un code complet de signes et
de gestes tlgraphiques, aprs quoi M. Weller s'assit sur une pierre et
se mit  rire si violemment qu'il en devint pourpre.

Quelle vieille face d'image! s'cria Sam, indign de cette perte de
temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir l et de faire des
grimaces comme le marteau d'une porte cochre. Est-ce que nous n'avons
pas autre chose  faire? O est la monnaie?

--Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant  ses
traits leur expression accoutume. Tiens mon chapeau, Sam.

Dbarrass de cet ornement, M. Weller tordit son corps tout d'un cot,
et, par un mouvement habile, parvint  insinuer sa main droite dans une
poche immense, d'o il vint  bout d'extraire, aprs bien des efforts et
des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, ferm par une norme
courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de mches de
fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'chantillon d'avoine, et
enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il
choisit la somme requise, qu'il tendit  Sam.

Et maintenant, Sammy, dit-il aprs avoir rintgr dans le portefeuille
les mches, les boucles et le sac d'avoine, et aprs avoir de nouveau
dpos le portefeuille dans le fond de sa grande poche; maintenant,
Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la
besogne en moins de rien. C'est un suppt de la loi, Sammy, qu'a de la
cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de lord
chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe  faire pour te faire
enfermer toute ta vie si i'voulait.

--Halte-l, interrompit Sam, pas de a.

--Pas de quoi?

--Pas de ces moyens inconstitutionnels. Aprs le mouvement perptuel,
les _ayez sa carcasse_ est une des plus excellentes choses qu'on ait
jamais inventes. J'ai lu a dans les journaux trs-souvent.

--Eh bien! qu'est-ce que a a affaire ici?

--Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre
dedans de cette manire l. Pas de manigances avec le chancelier; je
n'aime pas a. Ce n'est peut-tre pas bien sain, pour ce qui est d'en
ressortir.

Dfrant sur ce point au sentiment de son fils, M. Weller alla retrouver
M. Salomon Pell et lui communiqua son dsir d'obtenir sur-le-champ une
prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les frais,
contre un certain Samuel Weller; la dpense  ce ncessaire devant tre
paye d'avance  Salomon.

L'homme d'affaires tait de fort bonne humeur, car son client venait de
recevoir sa dcharge. Il approuva hautement l'attachement de Sam pour
son matre, dclara que cela lui rappelait fortement ses propres
sentiments de dvouement pour son ami, le chancelier, et mena sans dlai
M. Weller au Temple, pour y prter serment au sujet de la dette dont
l'attestation venait d'tre dresse sur place, par le petit clerc,
assist du sac bleu.

Pendant ce temps Sam ayant t formellement prsent au gentleman, qui
venait d'tre libr du poids de ses dettes, et  ses amis, comme le
rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut trait avec une
distinction marque, et invit  se rgaler avec eux en l'honneur de la
circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune espce de difficult.

La gaiet des gentlemen de cette classe est ordinairement d'un caractre
grave et tranquille; mais il s'agissait l d'une rjouissance toute
particulire, et ils se relchrent, en proportion, de leur gravit
accoutume. Aprs quelques toasts assez tumultueux, en l'honneur du chef
des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de dployer une
habilet si transcendante, un gentleman, au teint marbr de rouge, qui
avait pour cravate un chle bleu, proposa de chanter. La rplique
naturelle tait que le gentleman au teint marbr, qui dsirait une
chanson, la chantt lui-mme; mais il s'y refusa fermement, et mme d'un
air lgrement offens: il s'ensuivit comme cela arrive assez souvent en
pareil cas, un colloque aigre doux.

Gentlemen, dit le client de M. Pell, plutt que de dtruire l'harmonie
de cette dlicieuse runion, peut-tre que M. Samuel Weller voudra bien
obliger la socit.

--Rellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans l'habitude de
chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille,
comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du phare.

Aprs ce lger prlude, M. Samuel Weller se lana tout  coup dans
l'admirable lgende que nous prenons la libert d'imprimer ci-dessous,
car nous pensons qu'elle n'est pas gnralement connue. Nous prions les
lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le
premier et le quatrime vers, et qui, non-seulement permettent au
chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant
singulirement le mtre.

    ROMANCE.

    _1er Couplet._

    Un beau jour le hardi Turpin, oh!
    Galoppait grand train sur sa jument noire.
    V'l qu'un bel vque, en robe de moire,
    Se prom'nait sur le grand chemin, oh!
    V'l Turpin qui court aprs le carosse,
    Et qui met sa tt' tout entir' dedans;
    Et l'vqu' qui dit: L' diable emport' ma crosse,
    Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents!

    _Le choeur._

    Et l'vequ' qui dit: L' diable emport' ma crosse,
    Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents!

    _2e Couplet._

    Turpin dit: Vous mang'rez c'mot l, oh!
    Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb.
    Alors i' tire un pistolet d'aron
    Et lui fait entrer dans la gorge, oh!
    Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade,
    Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop;
    Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,
    Et de s'arrter ainsi le persuade.

    _Le choeur, d'un ton sarcastique._

    Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,
    Et de s'arrter ainsi le persuade.

Je maintiens que cette chanson est personnelle  la profession, dit le
gentleman au teint marbr, en l'interrompant en cet endroit. Je demande
le nom de ce cocher.

--On n'a jamais pu le savoir, rpliqua Sam; vu qu'il n'avait pas sa
carte dans sa poche.

--Je m'oppose  l'introduction de la politique, reprit le cocher au
teint marbr. Je remarque que dans la prsente compagnie cette chanson
est politique, et, ce qu'est  peu prs la mme chose, qu'elle n'est pas
vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauv, mais qu'il est mort
bravement comme un des plus grands z'hros, et je ne veux pas entendre
dire le contraire.

Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'nergie et de dcision, et comme
les opinions de la compagnie paraissaient divises  ce sujet, on tait
menac de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell
arrivrent, fort  propos.

Tout va bien, Sammy, dit M. Weller.

--L'officier sera ici  quatre heures, ajouta M. Pell. Je suppose que
vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha!

--Peut-tre que mon cruel papa se repentira d'ici l? balbutia Sam, avec
une grimace comique.

--Non, ma foi, dit M. Weller.

--Je vous en prie, continua Sam.

--Pour rien au monde, rtorqua l'inexorable crancier.

--Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois.

--Je n'en veux pas.

--Ha! ha! ha! trs-bon, trs-bon! s'cria M. Salomon Pell, qui
s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort
amusant, en vrit.--Benjamin, copiez cela; et M. Pell recommena 
sourire, en faisant remarquer le total  M. Weller.

--Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes que
le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings
et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien oblig,
monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort intressant. Tout
 fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un jeune
homme, tout  fait, ajouta M. Pell, en souriant fort gracieusement  la
ronde, et en empochant son argent.

--Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un vritable
enfant prodige.

--Prodigue, monsieur, enfant prodigue, suggra doucement M. Pell.

--Ne vous tourmentez pas, monsieur, rpliqua M. Weller, avec dignit. Je
sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la
demanderai, monsieur.

Lorsque l'officier arriva, Sam s'tait rendu si populaire, que les
gentlemen runis  la taverne se dterminrent  le conduire, en corps,
 la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le dfendeur
marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en tte et huit
puissants cochers formaient l'arrire-garde. Aprs s'tre arrts au
caf de _Sergeant's Inn_ pour se rafrachir et pour terminer tous les
arrangements lgaux, la procession se remit en marche.

Une lgre commotion fut excite dans Fleet-Street par l'humeur
plaisante des huit gentlemen de l'arrire-garde, qui persistaient 
marcher quatre de front. On dcida qu'il tait ncessaire de laisser en
arrire le gentleman grl pour boxer avec un commissionnaire, et il fut
convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces lgers
incidents furent les seuls qui arrivrent pendant la route. Quand on fut
parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur,
poussa trois effroyables acclamations pour le dfendeur, et ne le quitta
que lorsqu'il eut plusieurs fois secou la main de chacun de ses
membres.

Sam ayant t formellement remis entre les mains du gouverneur de la
flotte,  l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy lui-mme,
entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit  la chambre de son
matre, et frappa  la porte.

Entrez, dit M. Pickwick.

Sam parut, ta son chapeau, et sourit.

Ah! Sam, mon bon garon! dit M. Pickwick, videmment charm de revoir
son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce
que je vous ai dit, mon fidle serviteur. Posez votre chapeau, Sam, et
laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes ides.

--a ne peut-il pas attendre  tout  l'heure, monsieur?

--Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant?

--J'aimerais mieux tout  l'heure, monsieur.

--Pourquoi donc?

--Parce que..., dit Sam en hsitant.

--Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarm par les manires de son
domestiqua. Parlez clairement, Sam.

--Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse.

--Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam.

--Rien de bien consquent, monsieur.

--Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez m'entendre
d'abord.

--J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire, rpliqua Sam, en
hsitant encore.

M. Pickwick eut l'air surpris, mais ne rpondit pas.

Le fait est, dit Sam, en s'arrtant court.

--Eh bien? reprit M. Pickwick, parlez donc.

--Eh bien! le fait est, rpliqua Sam avec un effort dsespr, le fait
est que je ferais peut-tre mieux de voir aprs mon lit.

--Votre lit! s'cria M. Pickwick, plein d'tonnement.

--Oui, mon lit, monsieur; je suis prisonnier; j'ai t arrt cette
aprs-midi, pour dettes.

--Arrt pour dettes! s'cria M. Pickwick, en se laissant tomber sur une
chaise.

--Oui, monsieur, pour dettes, et l'homme qui m'a mis ici ne m'en
laissera jamais sortir, tant que vous y serez vous-mme.

--Que me dites vous donc l!

--Ce que je dis, monsieur, je suis prisonnier, quand a devrait durer
quarante ans! et j'en suis fort content encore; et si vous aviez t
dans Sewgate, 'aurait t la mme chose! maintenant le gros mot est
lch, sapristi! c'est une affaire finie!

En prononant ces mots, qu'il rpta plusieurs fois avec grande
violence, Sam aplatit son chapeau sur la terre, dans un tat
d'excitation fort extraordinaire chez lui; puis ensuite, croisant ses
bras, il regarda son matre en face et avec fermet.




CHAPITRE XV.

O l'on apprend diverses petites aventures arrives dans la prison,
ainsi que la conduite mystrieuse de M. Winkle; et o l'on voit comment
le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relch.


M. Pickwick tait trop vivement touch par l'inbranlable attachement de
son domestique, pour pouvoir lui tmoigner quelque mcontentement de la
prcipitation avec laquelle il s'tait fait incarcrer, pour une priode
indfinie. La seule chose sur laquelle il persista  demander une
explication, c'tait le nom du crancier de Sam; mais celui-ci persvra
galement  ne point le dire.

a ne servirait de rien, monsieur, rptait-il constamment. C'est une
crature malicieuse, rancunire, avaricieuse, vindicative, avec un coeur
qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire au
gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien  sa femme, que
de btir une chapelle avec.

--En vrit, Sam, la somme est si petite qu'il serait fort ais de la
payer; et puisque je me suis dcid  vous garder avec moi, vous devriez
faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez
aller au dehors.

--Je vous suis bien oblig, monsieur, mais je ne voudrais pas.

--Qu'est-ce que vous ne voudriez pas, Sam?

--Je ne voudrais pas m'abaisser  demander une faveur  cet ennemi sans
piti.

--Mais ce n'est pas lui demander une faveur que de lui offrir son
argent.

--Je vous demande pardon, monsieur, ce serait une grande faveur de le
payer, et il n'en mrite pas. Voil l'histoire, monsieur.

En cet endroit, M. Pickwick frottant son nez avec un air de vexation,
Sam jugea qu'il tait prudent de changer de thme. Monsieur, dit-il, je
prends ma dtermination par principe, comme vous prenez la vtre, ce qui
me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tu par principe. Vous le
savez ncessairement, monsieur! Ici Sam s'arrta de parler, et du coin
de l'oeil gauche jeta  son matre un regard comique.

Il n'y a pas de ncessit l-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se
laissant aller graduellement  sourire, malgr le dplaisir que lui
avait caus l'obstination de Sam. La renomme du gentleman en question
n'est jamais venue  mes oreilles.

--Jamais, monsieur? Vous m'tonnez, monsieur; il tait employ dans les
bureaux du gouvernement.

--Ah! vraiment?

--Oui, monsieur; et c'tait un gentleman fort agrable encore; un de
l'espce soigneuse et mthodique, qui fourrent leurs pieds dans leurs
claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami prs de
leur coeur qu'une peau de livre. Il faisait des conomies par principe;
mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait
jamais  aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne lui
empruntassent de l'argent; enfin c'tait rellement un caractre tout 
fait agrable. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze jours, par
principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe
conomique: trois vtements par an, et renvoyer les anciens. Comme
c'tait un gentleman trs rgulier, il dnait tous les jours au mme
endroit,  trente-trois pence par tte, et il en prenait joliment pour
ses trente-trois pence. L'hte le disait bien ensuite, en versant de
grosses larmes, sans parler de la manire dont il attisait le feu dans
l'hiver, ce qui tait une perte sche de quatre pence et demi par jour,
outre la vexation de le voir faire. Avec a il tait si long  lire les
journaux: Le _Morning-Post_ aprs le gentleman, disait-il tous les
jours en arrivant. Voyez pour le _Times_, Thomas. Apportez-moi le
_Morning-Herald_, quand il sera libre. N'oubliez pas de demander le
_Chronicle_, et donnez-moi l'_Advertiser_. Alors il appliquait ses yeux
sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps,
pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se
mettait  le lire avec tant d'intrt et de persvrance, qu'il
rduisait les autres habitus au dsespoir et  la rage, surtout un
petit vieux trs colre, que le garon tait toujours oblig de
surveiller de prs, dans ces moments-l, de peur qu'il ne se porta 
quelque excs avec le couteau  dcouper. Eh bien! monsieur, il restait
l, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne prenant
jamais rien aprs son dner qu'un petit somme; et ensuite, il s'en
allait au caf  ct, et il avalait une petite tasse de caf et quatre
_crumpets_[16]; aprs quoi il rentrait  Kensington et se mettait au
lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coup vert,
avec une espce de marchepied  la Robinson Cruso, qu'il pouvait
baisser et relever aprs lui quand il voulait, pour que le cocher ne
soit pas oblig de descendre, et ne laisse pas voir au public qu'il n'a
qu'un habit de livre et pas de culottes pareilles. Bien. Qu'est-ce que
vous avez? dit le docteur.--a va trs-mal, dit le patient.--Qu'est-ce
que vous avez mang? dit le docteur.--Du veau rti, dit le
patient.--Quelle est la dernire chose que vous avez dvor? dit le
docteur.--Des _crumpets_, dit le patient.--C'est a, dit le docteur. Je
vas vous envoyer une bote de pilules sur-le-champ, et n'en prenez plus,
dit-il.--Plus de quoi, dit le patient? des pilules?--Non pas, des
_crumpets_, dit le docteur.--Pourquoi? dit le patient en se levant sur
son sant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans, par
principe.--Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le
docteur.--C'est un gteau trs-sain, monsieur dit le patient.--C'est un
gteau trs-malsain, dit le docteur avec colre.--Mais a revient si bon
march, dit le patient en baissant un peu la voix, et a remplit si bien
l'estomac pour le prix.--C'est trop cher pour vous, n'importe  quel
prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger.
Quatre crumpets par soire! dit-il: a ferait votre affaire en six
mois. Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et  la
fin, il lui dit, aprs avoir bien rumin: tes-vous sr de a,
monsieur?--J'en mettrais ma rputation au feu, dit le docteur.--Combien
pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le
patient.--Je ne sais pas, dit le docteur.--Pensez-vous que si j'en
mangeais pour trois francs, a me tuerait? dit le patient.--C'est
possible, dit le docteur.--Pour trois francs soixante-quinze, a ne me
manquerait pas, je suppose? dit le patient.--Certainement, dit le
docteur.--Trs-bien, dit le patient. Bonsoir. Le lendemain il se lve,
fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze
de _crumpets_, les fait rtir toutes, les mange et se brle la cervelle.

[Footnote 16: Gteau anglais.]

--Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick, affect au
plus haut point, par le dnoment tragique de la narration.

--Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les
_crumpets_ sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne
voulait se laisser mener par personne.

C'est par de tels artifices oratoires que Sam luda les questions de son
matre, pendant le premier soir de sa rsidence  la flotte.  la fin,
voyant que toute remontrance tait inutile M. Pickwick consentit,
quoiqu'avec regret,  ce qu'il se loget,  tant la semaine, chez un
savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries
suprieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas, une
couverture et des draps lous  M. Roker, et lorsqu'il s'tendit sur ce
lit improvis, il y tait aussi  son aise que s'il avait t lev dans
la prison, et que toute sa famille y et vgt depuis trois
gnrations.

Fumez-vous toujours aprs que vous tes couch, vieux coq? demanda Sam
 son hte, lorsque l'un et l'autre se furent placs horizontalement
pour la nuit.

--Oui, toujours, jeune cochinchinois, rpondit le savetier.

--Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites votre
lit sous la table?

--Parce que j'ai toujours t z'habitu  un baldaquin, avant de venir
ici, et je trouve que la table fait juste le mme effet.

--Vous avez un fameux caractre, monsieur[17], dit Sam.

[Footnote 17: Jeu de mots: _caractre_, en anglais, veut dire  la fois
_un original_, et un certificat de bonne conduite.

(_Note du traducteur._)]

--Je n'en sais rien, rpondit le savetier, en secouant la tte; mais si
vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine
dans cet tablissement ici.

Pendant ce dialogue, Sam tait tendu sur son matelas,  une extrmit
de la chambre, et le savetier sur le sien,  l'autre extrmit.
L'appartement tait illumin par la lumire d'une chandelle, et par la
pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent.
Toute courte qu'et t cette conversation, elle avait singulirement
prdispos Sam en faveur de son hte. En consquence il se souleva sur
son coude, et se mit  l'examiner plus soigneusement qu'il n'avait eu
jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire.

C'tait un homme blme, tous les savetiers le sont. Il avait une barbe
rude et hrisse, tous les savetiers l'ont ainsi; son visage tait un
drle de chef-d'oeuvre, tout contourn, tout raboteux, mais o rgnait
un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort
joyeuse expression, car ils jetaient encore des tincelles. Le savetier
avait soixante ans d'ge, et Dieu sait combien de prison, de sorte qu'il
tait assez singulier de dcouvrir encore en lui quelque chose qui
approcht de la gaiet. C'tait un petit homme; et comme il tait repli
dans son lit, il paraissait  peu prs aussi long qu'il aurait d
l'tre, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche une
grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec
une batitude vritablement digne d'envie.

Y a-t-il longtemps que vous tes ici? lui demanda Sam, aprs un silence
de quelques minutes.

--Douze ans, rpondit le savetier en mordant, pour parler, le bout de sa
pipe.

--Pour mpris envers la cour de chancellerie? demanda Sam.

Le savetier fit un signe affirmatif.

Eh bien! alors, reprit Sam avec mcontentement, pourquoi vous
embourbez-vous dans votre obstination,  user votre prcieuse vie ici,
dans cette grande fondrire? Pourquoi ne cdez-vous pas, et ne
dites-vous pas au chancelier que vous tes fch d'avoir manqu de
respect  la cour, et que vous ne le ferez plus?

Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et la
ramena ensuite  sa place, mais ne rpondit rien.

Pourquoi? reprit Sam avec plus de force.

--Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces affaires-l. Voyons,
qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruin?

--Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez
fait des dettes pour commencer?

--Je n'ai jamais d un liard; devinez encore.

--Eh bien! peut-tre que vous avez achet des maisons, ce qui veut dire
devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous tes mis  btir, ce
qu'on appelle tre incurable, en langage mdical.

Le savetier secoua la tte et dit: Essayez encore.

--J'espre que vous ne vous tes pas amus  plaider? poursuivit Sam,
d'un air souponneux.

--C'est pas dans mes moeurs. Le fait est que j'ai t ruin pour avoir
fait un hritage.

--Allons! allons! a ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un riche
ennemi qui tramerait ma destruction de cette manire-l. Je me
laisserais faire.

--Ah! j'tais sr que vous ne me croiriez pas, dit le savetier, en
fumant sa pipe avec une rsignation philosophique. J'en ferais autant 
votre place. C'est pourtant vrai malgr a.

--Comment a se peut-il? demanda Sam, dj  moiti convaincu par l'air
tranquille du savetier.

--Voil comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais dans la
province, et dont j'avais pous une parente (elle est morte, grce 
Dieu! puisse-t-il la bnir!) eut une attaque et s'en alla.

--O? demanda Sam qui, aprs les nombreux vnements de la soire, tait
un peu endormi.

--Est-ce que je puis savoir a? rpondit le savetier, en parlant 
travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut.

--Ah! bien! Et ensuite?

--Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling.

--C'tait bien distingu de sa part.

--Il me laissa mille livres  moi, parce que j'avais pous une de ses
parentes, voyez-vous.

--Trs-bien, murmura Sam.

--Et tant entour d'un grand nombre de nices et de neveux, qui taient
toujours  se disputer, il me fit son excuteur et me chargea de diviser
le reste entre eux, comme fidi-commissaire.

--Qu'est-ce que vous entendez par-l, demanda Sam, en se rveillant un
peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant,  quoi a sert-il?

--C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi.

--Je ne crois pas a, rpartit Sam en hochant la tte; il n'y a gure de
confiance dans cette boutique-l. Mais c'est gal; marchez.

--Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le
testament, les nices et les neveux, qui taient furieux de ne pas avoir
tout l'argent, s'y opposent par un _caveat_.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Un instrument lgal. Comme qui dirait: halte-l!

--Je vois; un parent du _ayez sa carcasse_. Ensuite?

--Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur
l'excution du testament, ils retirent le _caveat_ et je paye tous les
legs.  peine si j'avais fait tout cela, quand voil un neveu qui
demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois
aprs devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre  ct du
cimetire de Saint-Paul; et aprs que quatre avocats ont pass chacun
une journe  embrouiller l'affaire, il passe une semaine ou deux 
rflchir sur les pices qui faisaient six gros volumes, et il donne son
jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et
comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais.
J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen
trs-endormis, qui l'avaient dj entendue dans l'autre cour, o ils
sont des avocats sans cause. La seule diffrence, c'est que dans l'autre
cour on les appelait les dlgus, et que dans cette cour-ci, on les
appelle docteurs: tchez de comprendre a. Bien: ils confirment
trs-respectueusement la dcision du vieux gentleman sourd. Mon homme de
loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le
principal, comme ils appellent a, et les frais, je suis ici pour dix
mille livres sterling, et j'y resterai  raccommoder des souliers
jusqu' ce que je meure. Quelques gentlemen ont parl de porter la
question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait;
seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais
pas aller leur parler, et ils se sont ennuys de mes longues lettres, et
ils ont abandonn l'affaire, et tout ceci, c'est la vrit devant Dieu,
sans un mot de suppression ni d'exagration, comme le savent trs-bien
cinquante personnes tant ici que dehors.

Le savetier s'arrta pour voir quel effet son histoire avait produit sur
Sam. Il s'tait endormi. Le savetier secoua la cendre de sa pipe, la
posa par terre  ct de lui, soupira, tira sa couverture sur sa tte,
et s'endormit aussi.

Le lendemain matin, Sam tant activement engag  polir les souliers de
son matre et  brosser ses gutres noires, dans la chambre du savetier,
M. Pickwick se trouvait seul,  djener, lorsqu'un lger coup fut
frapp  sa porte. Avant qu'il et eu le temps de crier _entrez!_ il vit
apparatre une tte chevelue et une calotte de velours de coton,
articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine  reconnatre comme la
proprit personnelle de M. Smangle.

Comment a va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en accompagnant
cette question de deux ou trois signes de tte. Attendez-vous quelqu'un
ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement lgants, qui
demandent aprs vous, en bas, et qui frappent  toutes les portes. Aussi
ils sont joliment rembarrs par les pensionnaires qui prennent la peine
de leur ouvrir.

--Mais  quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant. Oui, ce
sont sans doute quelques amis que j'attendais plutt hier.

--Des amis  vous! s'cria Smangle, en saisissant M. Pickwick par la
main. En voil assez, Dieu me damne! ds ce moment ils sont mes amis, et
ceux de Mivins aussi: Diablement agrable et distingu, cet animal de
Mivins, hein? dit M. Smangle avec grande sensibilit.

--Vritablement, rpondit M. Pickwick avec hsitation, je connais si peu
ce gentleman que....

--Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur l'paule. Vous le
connatrez mieux quelque jour; vous en serez charm. Cet homme-l,
monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des
talents comiques qui feraient honneur au thtre de Drury-Lane.

--En vrit?

--Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre
chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en
donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me
damne! on ne peut pas s'empcher d'aimer un homme qui a un talent
pareil. Il n'a qu'un seul dfaut, cette petite faiblesse dont je vous ai
prvenu, vous savez?

Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa tte d'une manire
confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire
quelque chose: Ah! fit-il, en consquence, et il regarda avec
impatience vers la porte.

--Ah! rpta M. Smangle, avec un profond soupir; cet homme-l, monsieur,
c'est une dlicieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure
compagnie. Il n'a que ce petit dfaut; si l'ombre de son grand-pre lui
apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbr, et le
prierait de l'endosser.

--Pas possible! s'cria M. Pickwick

--Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de l'voquer une
seconde fois, il l'voquerait au bout de deux mois et trois jours, pour
renouveler son billet.

--Ce sont-l des traits fort remarquables, dit M. Pickwick; mais pendant
que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort embarrasss
pour me trouver.

--Je vais les amener, rpondit Smangle en se dirigeant vers la porte.
Adieu, je ne vous drangerai point pendant qu'ils seront ici.... 
propos....

En prononant ces deux derniers mots, Smangle s'arrta tout  coup,
referma la porte, qu'il avait  moiti ouverte, et et retournant sur la
pointe du pied prs de M. Pickwick, lui dit tout bas  l'oreille:

Vous ne pourriez pas, sans vous gner, me prter une demi-couronne
jusqu' la fin de la semaine prochaine?

M. Pickwick put  peine s'empcher de sourire; cependant il parvint 
conserver sa gravit, tira une demi-couronne, et la plaa dans la main
de M. Smangle. Celui-ci, aprs un grand nombre de clignements d'oeil,
qui impliquaient un profond mystre, disparut pour chercher les trois
trangers, avec lesquels il revint bientt aprs. Alors ayant touss
trois fois, et fait  M. Pickwick autant de signes de tte, comme une
assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poignes de main
 toute la compagnie, d'une manire fort engageante, et se retira.

Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement les mains
de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui taient les trois
visiteurs en question; je suis enchant de vous voir.

Le triumvirat tait fort affect. M. Tupman branla la tte d'un air
plor; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une motion visible; M.
Winkle se retira  la fentre, et renifla tout haut.

Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les souliers
et les gutres. Plus de mrancolie, comme disait l'colier quand la
matresse de pension mourut. Soyez les bienvenus  la prison, gentlemen.

--Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la tte, pendant
qu'il s'agenouillait pour boutonner les gutres de son matre, ce fou de
Sam, qui s'est fait arrter pour rester avec moi!

--Quoi! s'crirent les trois amis.

--Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille, monsieur,
s'il vous plat.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me voil confin[18],
comme disait la petite dame.

[Footnote 18: Jeu de mots: _to be confined_ signifie tre en couches et
tre prisonnier.]

--Prisonnier, s'cria M. Winkle avec une vhmence inconcevable.

--Oh, monsieur? reprit Sam, en levant la tte; qu'est-ce qu'il y a,
monsieur?

--J'avais espr Sam, que.... C'est--dire.... Rien, rien, rpondit M.
Winkle prcipitamment.

Il y avait quelque chose de si brusque et de si gar dans les manires
de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis,
comme pour leur demander une explication.

Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en rponse  ce muet appel. Il a
t fort agit ces deux jours-ci, et tout  fait diffrent de ce qu'il
est ordinairement. Nous craignions qu'il n'et quelque chose, mais il le
nie rsolument.

--Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M. Pickwick,
je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher
monsieur; seulement je serai oblig de quitter la ville, pendant quelque
temps, pour une affaire prive, et j'avais espr que vous me
permettriez d'emmener Sam.

La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus d'tonnement.

Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas refus; mais
videmment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier ici. Je
serai donc oblig d'aller tout seul.

Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque
tonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses gutres,
comme s'il avait t surpris ou mu. Quand M. Winkle eut cess de
parler, Sam leva la tte pour le regarder, et quoique le coup d'oeil
qu'ils changrent ne dura qu'un instant, ils eurent l'air de
s'entendre.

Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de ceci?

--Non monsieur, rpliqua Sam, en recommenant  boutonner avec une
assiduit extraordinaire.

--En tes-vous sr, Sam?

--Eh! mais, monsieur, je suis bien sr que je n'ai jamais rien entendu
sur ce sujet, jusqu' prsent. Si je fais quelques conjectures
l-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le droit de
dire ce que c'est, de peur de me tromper.

--Et moi je n'ai pas le droit de m'ingrer davantage dans les affaires
d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, aprs un court
silence.  prsent je dirai seulement que je n'y comprends rien du tout.
Mais en voil assez l-dessus.

M. Pickwick s'tant ainsi exprim, amena la conversation sur un autre
sujet, et M. Winkle parut graduellement plus  son aise, quoiqu'il ft
encore loin de l'tre tout  fait. Cependant nos amis avaient tant de
choses  se dire, que la matine s'coula rapidement. Vers trois heures,
Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un norme pt, sans
parler de plusieurs plats de lgumes et de force pots de _porter_, qui
se promenaient sur les chaises et sur les canaps. Quoique ce repas et
t achet et dress dans une cuisine voisine de la prison, chacun se
montra dispos  y faire honneur.

Au _porter_ succdrent une bouteille ou deux d'excellent vin, pour
lequel M. Pickwick avait dpch un exprs au caf de la _Corne_, dans
_Doctors' Common_. Pour dire la vrit, _la bouteille ou deux_
pourraient tre plus convenablement nonces comme une bouteille ou
_six_, car avant qu'elles fussent bues et le th achev, la cloche
commena  sonner pour le dpart des trangers.

Si la conduite de M. Winkle avait t inexplicable dans la matine, elle
devint tout  fait surnaturelle, lorsqu'il se prpara  prendre cong de
son ami, sous l'influence des bouteilles vides. Il resta en arrire
jusqu' ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et alors,
saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie o le calme
d'une rsolution dsespre se mlait effroyablement avec la
quintessence de la tristesse:

Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents jointes.

--Dieu vous bnisse, mon cher garon! rpliqua M. Pickwick, en serrant
avec chaleur la main de son jeune ami.

--Allons donc! cria M. Tupman de la galerie.

--Oui, oui, sur-le-champ, rpondit M. Winkle. Bonsoir!

--Bonsoir, dit M. Pickwick.

Un autre bonsoir fut chang, puis un autre, puis une demi-douzaine
d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du
philosophe, et considrait son visage avec la mme expression
extraordinaire.

Vous serait-il arriv quelque chose? lui demanda  la fin M. Pickwick,
lorsqu'il eut le bras fatigu de secousses.

--Non, non.

--Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de dgager sa main.

--Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle en
le saisissant par le poignet; ne me jugez pas svrement, et lorsque
vous apprendrez  quelles extrmits des obstacles insurmontables....

--Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant  la porte. Si vous ne
venez pas, nous allons tre enferms ici!

--Oui, oui; je suis prt, rpliqua M. Winkle, et par un violent
effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick.

Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un muet
tonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota un
instant  l'oreille de M. Winkle.

Oh! certainement, comptez sur moi, rpondit tout haut celui-ci.

--Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur?

--Non, assurment.

--Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais
beaucoup aim aller avec vous, monsieur; mais naturellement le
gouverneur avant tout.

--Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle; et en
parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et
disparaissaient.

C'est trs-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en rentrant dans sa
chambre et en s'asseyant prs de sa table dans une attitude rflchie.
Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire?

Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette ide, lorsque la voix
de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer.

Certainement, dit M. Pickwick.

--Je vous ai apport un traversin plus doux, monsieur, en place du
provisoire que vous aviez la nuit dernire.

--Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin?

--Vous tes bien bon, monsieur, rpliqua M. Roker en acceptant le verre.
 la vtre, monsieur.

--Bien oblig.

--Je suis fch de vous apprendre que votre propritaire n'est pas
trs-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en inspectant
la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tte.

--Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'cria M. Pickwick.

--Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur,
rpliqua Roker, en tournant son chapeau, de manire  pouvoir lire le
nom du chapelier.

--Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous
voulez dire!

--Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la peine 
respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que le
changement d'air pourrait seul le sauver.

--Grand Dieu! s'cria M. Pickwick, cet homme a-t-il t lentement
assassin par la loi, durant six mois?

--Je ne sais pas a, monsieur, repartit Roker, en pesant son chapeau par
les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de mme
partout ailleurs. Il est all  l'infirmerie ce matin. Le docteur dit
qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur lui
envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du
gouverneur, monsieur.

--Non, sans doute, rpliqua promptement M. Pickwick.

--Malgr cela, reprit Roker en hochant la tte, j'ai peur que tout ne
soit fini pour lui. J'ai offert  Neddy, tout  l'heure, de lui parier
une pice de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en reviendrait pas,
mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous
remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur.

--Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, o est l'infirmerie?

--Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la montrer
si vous voulez.

M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit immdiatement le
guichetier.

Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de la
porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'tait une grande
chambre nue, dsole, o il y avait plusieurs lits de fer; l'un d'eux
contenait l'ombre d'un homme maigre, ple, cadavreux. Sa respiration
tait courte et oppresse:  chaque minute il gmissait pniblement. Au
chevet du lit tait assis un petit vieux, portant un tablier de
savetier, et qui,  l'aide d'une paire de lunettes  monture de corne,
lisait tout haut un passage de la bible. C'tait l'heureux lgataire.

Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de
s'arrter. Celui-ci ferma le livre et le plaa sur le lit.

Ouvrez la fentre, dit le malade.

Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, les
cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairs d'une puissante
multitude, pleine de vie et d'occupations, pntrrent aussitt dans la
chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, s'levaient de
temps en temps quelques clats de rire joyeux ou quelques lambeaux de
chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix et
des pas, sourds mugissements des flots agits de la vie, qui roulaient
pesamment au dehors.

Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent
mlancoliques  celui qui les coute de sang-froid, mais combien plus 
celui qui veille auprs d'un lit de mort!

Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces murs le
corrompent. Il tait frais  l'entour quand je m'y promenais, il y a
bien des annes, mais en entrant dans la prison il devient chaud et
brlant.... Je ne puis plus le respirer.

--Nous l'avons respir ensemble pendant longtemps, dit le savetier.
Allons, allons, patience!

Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs
s'approchrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de son vieux
camarade de prison et la retint serre avec affection, dans les siennes.

J'espre, bgaya-t-il ensuite d'une voix entrecoupe et si faible que
ses auditeurs se penchrent sur son lit pour recueillir les sons  demi
forms qui s'chappaient de ses lvres livides; j'espre que mon juge
plein de clmence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte sur
terre. Vingt annes, mon ami, vingt annes dans cette hideuse tombe! Mon
coeur s'est bris, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas mme pu
l'embrasser dans sa petite bire! Depuis lors, au milieu de tous ces
bruits et de ces dbauches, ma solitude a t terrible. Que Dieu me
pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolonge!

Aprs ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura encore quelque
chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il
ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire.

Pendant quelques minutes ils parlrent entre eux,  voix basse, mais le
guichetier s'tant courb sur le traversin se releva prcipitamment.
Ma foi! dit-il, le voil libr  la fin.

Cela tait vrai. Mais durant sa vie il tait devenu si semblable  un
mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expir.




CHAPITRE XVI.

O l'on dcrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa
famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend
la rsolution de ne s'y mler,  l'avenir, que le moins possible.


Quelques matines aprs son incarcration, Sam ayant arrang la chambre
de son matre avec tout le soin possible, et ayant laiss le philosophe
confortablement assis prs de ses livres et de ses papiers, se retira
pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la
journe tait belle, il pensa qu'une pinte de _porter_, en plein air,
pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit
amusement dont il lui serait possible de se rgaler.

tant arriv  cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta
sa bire, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit  la
cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commena  s'amuser
d'une manire trs-mthodique.

D'abord il but un bon coup de bire, et levant les yeux vers une
croise, lana un coup d'oeil platonique  une jeune lady qui y tait
occupe  peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le
plia de manire  mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais
comme ceci est une oeuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il
prit un autre coup de bire aussitt qu'il en fut venu  bout. Alors il
lut deux lignes du journal, et s'arrta pour contempler deux individus
qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut termine, il leur
cria: _Trs-bien_, d'une manire encourageante, puis regarda tout autour
de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le
sien. Ceci entranait la ncessit de regarder aussi aux fentres; et
comme la jeune lady tait encore  la sienne, ce n'tait qu'un acte de
pure politesse de cligner de l'oeil de nouveau et de boire  sa sant,
en pantomime, un autre coup de bire. Sam n'y manqua pas; puis ayant
hideusement fronc ses sourcils  un petit garon qui l'avait regard
faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et,
tenant le journal  deux mains, commena  lire srieusement.

 peine s'tait-il recueilli dans l'tat d'abstraction ncessaire, quand
il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'tait pas
tromp, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de
secondes aprs l'air retentissait des cris de: _Weller! Weller!_

Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce
qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprs pour lui dire que sa
maison de campagne est brle?

--On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant.

--Merci, mon vieux, rpondit Sam. Faites un brin attention  mon journal
et  mon pot ici, s'il vous plat. Je reviens tout de suite. Dieu me
pardonne! si on m'appelait  la barre du tribunal, on ne pourrait pas
faire plus de bruit que cela.

Sam accompagna ces mots d'une lgre tape sur la tte du jeune gentleman
ci-devant cit, lequel, ne croyant pas tre si prs de la personne
demande, criait _Weller!_ de tous ses poumons; puis il traversa la
cour, et, montant les marches quatre  quatre, se dirigea vers le
parloir. Comme il y arrivait, la premire personne qui frappa ses
regards fut son cher pre, assis au bout de l'escalier, tenant son
chapeau dans sa main et vocifrant _Weller!_ de toutes ses forces, de
demi-minute en demi-minute.

Qu'est-ce que vous avez  rugir? demanda Sam imptueusement, quand le
vieux gentleman se fut dcharg d'un autre cri. Vous voil d'un si beau
rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colre;
qu'est-ce qu'il y a?

--Ah! rpliqua M. Weller. Je commenais  craindre que tu n'aies t
faire un tour au parc, Sammy.

--Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre
avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi tes-vous assis l? Ce
n'est pas mon appartement.

--Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.

--Attendez une minute, dit Sam. Vous tes tout blanc par derrire.

--Tu as raison, Sammy: te cela, rpliqua M. Weller pendant que son fils
l'poussetait. a pourrait passer pour une personnalit de se montrer
ici avec un habit blanchi  la chaux[19].

[Footnote 19: En argot, _tre blanchi  la chaux_, veut dire avoir
obtenu un certificat d'insolvabilit.]

Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptmes non quivoques
d'un prochain accs de rire, Sam se hta de l'arrter.

Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme
a. Qu'est-ce que vous avez  vous crever maintenant?

--Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces
jours,  force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garon.

--Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que
vous avez  me dire maintenant?

--Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se
reculant d'un pas ou deux, en pinant ses lvres et en relevant ses
sourcils.

--M. Pell?

M. Weller secoua la tte, et ses joues roses se gonflrent de tous les
rires qu'il s'efforait de comprimer.

L'homme au teint marbr peut-tre?

M. Weller secoua la tte de nouveau.

Et qui donc, alors?

--Ta belle-mre, Sammy, s'cria le gros cocher, fort heureusement pour
lui, car autrement ses joues auraient ncessairement crev, tant elles
taient distendues. Ta belle-mre, Sammy, et l'homme au nez rouge, mon
garon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!

En disant cela, M. Weller se laissa aller  de joyeuses convulsions,
tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se rpandait
graduellement sur toute sa physionomie.

Ils sont venus pour avoir une petite conversation srieuse avec toi,
Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien
suspecter sur ce crancier dnatur.

--Comment, ils ne savent pas qui c'est?

--Pas un brin.

--O sont-ils? reprit Sam, dont le visage rptait toutes les grimaces
du vieux gentleman.

--Dans le divan, prs du caf. Attrape l'homme au nez rouge o ce qu'il
n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une
agrable promenade en voiture ce matin pour venir du march ici,
poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une manire
plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char  bancs
qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mre. On y avait mis un
fauteuil pour le berger, et je veux tre pendu, Samivel, continua M.
Weller avec un air de profond mpris, si on n'a pas apport sur la
route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter!

--Bah!... C'est pas possible?

--C'est la vrit, Sammy; et je voudrais que tu l'aies vu se tenir aux
cts en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de six pieds de
haut et d'tre broy en un million de morceaux. Malgr a, il est mont
 la fin, et nous voil partis; mais j'ai peur.... j'ai bien peur, Sam,
qu'il a t un peu cahot quand nous tournions les coins.

--Ah! je suppose que vous aurez accroch une borne ou deux?

--Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroch quelques-unes,
repartit M. Weller en multipliant les clins d'oeil. J'en ai peur, Sammy.
Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.

Ici M. Weller roula sa tte d'une paule  l'autre en faisant entendre
une sorte de rlement enrou, accompagn d'un gonflement soudain de tous
ses traits, symptmes qui n'alarmrent pas lgrement son fils.

Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand,  force de se
tortiller et de frapper du pied, il eut recouvr la voix. C'est
seulement une espce de rire tranquille que j'essaye.

--Eh bien! si ce n'est que a, vous ferez bien de ne pas essayer trop
souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse.

--Tu ne l'admires pas, Sammy?

--Pas du tout.

--Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de ses
joues, 'aurait t un bien grand avantage pour moi, si j'avais pu m'y
habituer; a m'aurait sauv bien des mauvaises paroles avec ta
belle-mre. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de l'apoplexie,
beaucoup trop, Samivel.

Cette conversation amena nos deux personnages  la porte du divan. Sam
s'y arrta un instant, jeta par-dessus son paule un coup d'oeil malin 
son respectable auteur, qui ricanait derrire lui, puis il tourna le
bouton et entra.

Belle-mre, dit-il en embrassant poliment la dame, je vous suis
trs-oblig pour cette visite ici. Berger, comment a vous va-t-il?

--Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est pouvantable.

--Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger? rpondit Sam.

M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de manire 
n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutt que le jaune; mais il ne
fit point de rponse vocale.

Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam  sa belle-mre.

--L'excellent homme est pein de vous voir ici, rpliqua Mme Weller.

--Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'et oubli de
prendre du poivre avec les dernires concombres qu'il a manges.
Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi
remarqua  ses ministres, le jour o il voulait leur flanquer une
semonce.

--Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous ne
soyez pas amend par l'emprisonnement.

--Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bont d'observer?

--Je crains, jeune homme, que ce chtiment ne vous ait pas adouci,
rpta M. Stiggins d'une voix sonore.

--Ah! monsieur, vous tes bien bon; j'espre bien que je ne suis pas
trop doux[20]; je vous suis bien oblig, monsieur pour vot' bonne
opinion.

[Footnote 20: _Soft_, veut dire _doux_ ou _sot_.]

 cet endroit de la conversation, un son, qui approchait indcemment
d'un clat de rire, se fit entendre du ct o tait assis M. Weller, et
sa moiti, ayant rapidement considr le cas, crut devoir se payer
graduellement une attaque de nerfs.

Weller, s'cria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman tait assis dans
un coin.)

--Bien oblig, ma chre; je suis tout  fait bien o je suis.

 cette rponse Mme Weller fondit en larmes.

Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam.

--Oh! Samuel, rpliqua-t-elle, votre pre me rend bien malheureuse! il
n'est donc sensible  rien?

--Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'tes sensible 
rien.

--Bien oblig de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais
trs-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir une, mon
garon?

En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. Stiggins
poussa un gmissement.

Oh! voil l'infortun gentleman qui est retomb, dit Sam en se
retournant. O a vous fait-il mal, monsieur?

--Au mme endroit, jeune homme, au mme endroit.

--O cela peut-il tre, monsieur? demanda Sam, avec une grande
simplicit extrieure.

Dans mon sein, jeune homme, rpondit M. Stiggins, en appuyant son
parapluie sur son gilet.

 cette rponse touchante, Mme Weller incapable de contenir son motion,
sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge
tait un saint.

Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans sa
physolomie, ne soit un peu altr par le mlancolique spectacle qu'il a
sous les yeux. C'est-il le cas, maman?

La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une rponse, et celui-ci,
avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite,
et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif.

Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en vrit que ces
motions ne l'aient altr.

--Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam.

--Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que vanits!

--Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller,
avec un gmissement et un signe de tte approbatif.

--Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanit
particulire, monsieur? Quelle vanit aimez-vous le mieux?

--Oh, mon cher jeune ami, je les mprise toutes. Pourtant, s'il en est
une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle
rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre.

--J'en suis trs-fch, monsieur; mais on ne permet pas de vendre cette
vanit-l dans l'tablissement.

--Oh! les coeurs endurcis, les coeurs endurcis! s'cria M. Stiggins. Oh!
la cruaut maudite de ces perscuteurs inhumains!

Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommena  tourner ses yeux, en
frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous
devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni lgre.

Lorsque Mme Weller et le rvrend gentleman eurent vigoureusement
dblatr contre cette rgle barbare, et lanc contre ses auteurs un
grand nombre de pieuses excrations, M. Stiggins recommanda une
bouteille de vin de Porto, mle avec un peu d'eau chaude, d'pices et
de sucre, comme tant un mlange agrable  l'estomac et moins rempli de
vanit que beaucoup d'autres compositions.

Pendant qu'on prparait cette clbre mixture, l'homme au nez rouge et
Mme Weller s'occupaient  contempler M. Weller, tout en poussant des
gmissements.

Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espre que tu te trouveras ragaillardi
par cette aimable visite? Une conversation trs-gaie et
trs-instructive, n'est-ce pas?

--Vous tes un rprouv, dit Sam; et je vous prie de ne plus m'adresser
vos observations impies.

Bien loin d'tre difi par cette rplique, pleine de convenance, M.
Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette
conduite impnitente ayant induit la vertueuse dame et M. Stiggins 
fermer les yeux et  se balancer sur leur chaise comme s'ils avaient eu
la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de
pantomime, indiquant le dsir de ramollir la tte et de tirer le nez du
rvrend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne ft dcouvert,
car M. Stiggins ayant tressailli  l'arrive du vin chaud, amena sa tte
en violent contact avec le poing ferm de M. Weller, qui depuis quelques
minutes dcrivait autour des oreilles de rvrend homme un feu
d'artifice imaginaire.

Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage pour prendre
le verre? s'cria Sam, avec une grande prsence d'esprit. Ne voyez-vous
pas que vous avez attrap le gentleman?

--Je ne l'ai pas fait exprs, Sammy, rpondit M. Weller, un peu dmont
par cet incident inattendu.

--Monsieur, dit Sam au rvrend Stiggins, qui frottait sa tte d'un air
dolent, essayez une application intrieure. Comment trouvez-vous cela
pour une vanit, monsieur?

M. Stiggins ne fit pas de rponse verbale, mais ses manires taient
expressives: il gota le contenu du verre que Sam avait plac devant
lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur,
en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le
reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lvres, tendit son verre
pour en avoir une nouvelle dose.

Mme Weller se tarda pas non plus  rendre justice au vin chaud. La bonne
dame avait commenc par protester qu'elle ne pouvait pas en prendre une
goutte; ensuite elle avait accept une petite goutte; puis une grosse
goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilit tait,
apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans
l'esprit de vin,  chaque goutte de liqueur elle versait une larme; si
bien qu' la fin elle arriva  un degr de misre tout  fait
pathtique.

M. Weller manifestait un profond dgot, en observant ces symptmes, et
quand, aprs un second bol, M. Stiggins commena  soupirer d'une
terrible manire, l'illustre cocher ne put s'empcher d'exprimer sa
dsapprobation, en murmurant des phrases incohrentes, parmi lesquelles
une colrique rptition du mot _blague_ tait seule perceptible 
l'oreille.

Samivel, mon garon, chuchota-t-il enfin  son fils, aprs une longue
contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire ce
qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de dcroch dans l'intrieur
de ta belle-mre et dans celui de M. Stiggins.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les nourrir.
a se change en eau chaude tout de suite, et a vient couler par les
yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmit constitutionnaire.

M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de
clins d'oeil, et de signes de tte qui furent malheureusement remarqus
par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer
quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour
elle-mme, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment plus
mal, lorsque le rvrend, se mettant sur ses pieds aussi bien qu'il put,
commena  dbiter un touchant discours pour le bnfice de la
compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes
difiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits d'iniquits o il
tait tomb. Il le conjura de s'abstenir de toute hypocrisie et de tout
orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modle sur lui-mme (M.
Stiggins). Bientt alors, il arriverait  l'agrable conclusion qu'il
serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que
toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misrables dbauchs
abandonns de Dieu, et sans nulle esprance de salut; ce qui, ajouta M.
Stiggins, est une grande consolation.

Il le supplia en outre d'viter par-dessus toutes choses le vice
d'ivrognerie, qu'il comparait aux dgotantes habitudes des pourceaux,
ou bien  ces drogues malfaisantes qui dtruisent la mmoire de celui
qui les mche. Malheureusement,  cet endroit de son discours, le
rvrend gentleman devint singulirement incohrent; et comme il tait
prs de perdre l'quilibre  cause des grands mouvements de son
loquence, il fut oblig de se rattraper au dos d'une chaise, afin de
maintenir sa perpendiculaire.

M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs  se dfier de ces faux
prophtes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant pas le
sens ncessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni le coeur
assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la
socit, bien plus dangereux que les criminels ordinaires: car ils
entranent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les plus
faibles, appellent le mpris surtout ce qui devrait tre le plus sacr,
et font rejaillir, jusqu' un certain point, la dfiance et le ddain
sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. Stiggins
resta pendant fort longtemps appuy sur le dos de sa chaise, tenant un
de ses yeux ferm et clignant perptuellement de l'autre, il est
prsumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui.

Mme Weller pleurait  chaudes larmes, pendant le dbit de cette oraison,
et sanglotait  la fin de chaque paragraphe. Sam s'tant mis  cheval
sur une chaise, les bras appuys sur le dossier, regardait le
prdicateur avec une physionomie pleine de douceur et de componction, se
contentant de jeter de temps en temps vers son pre un regard
d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru enchant au
commencement, se mit  dormir vers le milieu.

Bravo! Bravo! trs-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins, ayant cess de
mditer, commena  mettre ses gants percs par le bout, et  les tirer
si bien qu'ils laissaient passer  peu prs la moiti de chaque doigt.

--J'espre que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress Weller
solennellement.

--Je l'espre, maman, rpondit Sam.

--Je dsirerais bien que cela en ft aussi  votre pre.

--Merci, ma chre, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous  prsent,
mon amour?

--Impie!

--Homme gar, dit le rvrend.

--Ma digne crature, rpondit M. Weller; si je ne trouve pas de
meilleure lumire que votre petit clair de lune, il est probable que je
continuerai  voyager dans la nuit, jusqu' ce que je sois mis  pied
tout  fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma chre jument,
demeure plus longtemps  l'curie, elle ne restera pas tranquille quand
nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans
quelque haie avec le berger dedans.

En entendant cette supposition, le rvrend M. Stiggins, avec une
consternation vidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et proposa
de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant
accompagns jusqu' la porte, prit un cong respectueux.

_Adiou_, Sam, dit le vieux cocher.

--Qu'est-ce que c'est a, _adiou_ demanda Sam.

--Bonsoir, alors.

--Ah! trs-bien, j'y suis, rpliqua Sam. Bonsoir, vieux rprouv.

--Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour de
lui, mes devoirs  ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des rflexions
sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un bniste,
j'ai fait un plan pour le tirer de l. Un piano, Sammy, un piano, dit M.
Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se
reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Un piano forc, Samivel, rpliqua M. Weller d'une manire encore plus
mystrieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas.

--Et  quoi servira-t-il, alors?

--Il fera dire  mon ami, l'bniste, de le remporter; y es-tu?

--Non.

--Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra aisment avec son chapeau
et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous
avez un passage tout prt pour la Mrique... Le gouvernement des
Mricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent  dpenser.
Le gouverneur n'a qu' rester l jusqu' ce que Mme Bardell soit morte,
ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des
deux vnements, et ensuite il revient et crit un livre sur les
Mricains, qui payera toutes ses dpenses, et plus, s'il les mcanise
suffisamment.

M. Weller dbita ce rapide sommaire de son complot, avec une grande
vhmence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait peur
d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce,
il fit le salut du cocher et s'enfuit.

Sam avait  peine recouvr sa gravit ordinaire, grandement trouble par
la communication secrte de son respectable parent, lorsque M. Pickwick
l'accosta.

Sam, lui dit-il.

--Monsieur?

--Je vais faire le tour de la prison, et je dsire que vous me suiviez.
Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voil un prisonnier de votre
connaissance qui vient par l.

--Lequel, monsieur? Le gentleman velu, o bien l'intressant captif avec
les bas bleus?

--Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis.

--De mes amis!

--Je suis sr que vous vous le rappelez trs-bien; ou vous auriez moins
de mmoire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en croyais.
Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici.

Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air aussi
misrable, et portait des vtements  demi uss, retirs, grce  M.
Pickwick, des griffes du prteur sur gages. Ses cheveux avaient t
coups, il portait du linge blanc; mais il tait encore trs-ple et
trs-maigre. Il se tranait lentement, en s'appuyant sur un bton, et
l'on voyait sans peine qu'il avait t rudement prouv par la maladie
et par le besoin. Il ta son chapeau lorsque M. Pickwick le salua, et
parut fort troubl et tout honteux en apercevant Sam.

Derrire lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter, qui, du
moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque
d'attachement  son compagnon. Il tait encore dguenill et malpropre,
mais son visage n'tait plus tout  fait aussi creux que lors de sa
premire rencontre avec M. Pickwick. En tant son chapeau  notre
bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoupes de
reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de
faim.

Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec impatience. Restez
derrire avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle. Pouvez-vous
marcher sans son bras?

--Certainement, monsieur,  vos ordres. Pas trop vite, jambes
vacillantes, tte ahurie, sorte de tremblement de terre.

--Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick.

--Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul.

--Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux.

Voyant que Jingle tait confus, agit, et ne savait que faire, M.
Pickwick coupa court  ses incertitudes, en tirant sous son bras celui
de l'ex-comdien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une autre
parole.

Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait
l'tonnement le plus monstrueux, le plus stupfiant qu'il soit possible
d'imaginer. Aprs avoir promen ses yeux de Job  Jingle, et de Jingle 
Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible!
pas possible! et rpta ces mots une douzaine de fois; aprs quoi il
parut compltement priv de la parole, et recommena  contempler tantt
l'un, tantt l'autre, dans une muette perplexit.

Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derrire lui.

--Voil, monsieur, rpliqua Sam en suivant machinalement son matre,
mais sans ter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait  ct de
lui.

Pendant quelque temps Job tint ses regards fixs sur la terre, tandis
que Sam, les yeux rivs sur lui, se heurtait contre les passants,
tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux
barrires sans paratre s'en apercevoir, lorsque Job, le regardant  la
drobe, lui dit:

Comment vous portez-vous, monsieur Weller?

--C'est lui! s'cria Sam, et ayant tabli avec certitude l'identit de
Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son motion en une
sorte de sifflement long et aigu.

--Les choses ont bien chang pour moi, monsieur Weller.

--a m'en a l'air, rpondit Sam en examinant avec une vidente surprise
les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme
dit le gentleman, quand il reut de la mauvaise monnaie pour une bonne
demi-couronne.

--Vous avez bien raison, rpliqua Job en secouant la tte; il n'y a pas
de dception maintenant, monsieur Weller. Les larmes, ajouta-t-il avec
une expression de malice momentane, les larmes ne sont pas les seules
preuves de l'infortune, ni les meilleures.

--C'est vrai, rpliqua Sam, d'un ton expressif.

--Elles peuvent tre commandes, monsieur Weller.

--Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes prtes,
et qui lchent la bonde quand elles veulent.

--Oui, mais voici des choses qui ne sont pas aisment contrefaites,
monsieur Weller; et pour y arriver, le procd est long et pnible.

En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la manche
de son habit, dcouvrait son bras si frle et si dcharn, qu'il
semblait pouvoir tre bris par le moindre choc.

Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'cria Sam en reculant.

--Rien.

--Rien?

--Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange
gure davantage.

Sam embrassa d'un coup d'oeil la figure maigre de M. Trotter et son
costume misrable, puis, le saisissant par le bras, il commena 
l'entraner de vive force.

O allez-vous, monsieur Weller? s'cria Job en se dbattant vainement
sous la main puissante de son ancien ennemi.

--Venez, venez! rpondit Sam sans daigner lui donner d'autre
explication, jusqu'au moment o ils atteignirent la buvette, et o il
demanda un pot de _porter_, qui fut promptement apport.

--Maintenant, dit Sam, buvez-moi a jusqu' la dernire goutte, et
ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que
vous avez pris la mdecine tout entire.

--Mais, mon cher monsieur Weller....

--Avalez-moi a, reprit Sam d'un ton premptoire.

Ainsi admonest, M. Trotter porta le pot  ses lvres et en leva le
fond lentement, et d'une manire presque imperceptible. Une fois,
seulement, il s'arrta pour respirer longuement, mais sans retirer son
visage du vase; et quelques moments aprs, lorsqu'il le tint  bras
tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba  terre, si ce n'est trois
ou quatre flocons de mousse, qui se dtachrent lentement du bord.

Bien opr, dit Sam. Comment vous trouvez-vous, aprs a?

--Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense.

--Ncessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un ballon. Vous
devenez plus gros  vue d'oeil. Qu'est-ce que vous dites d'un autre
verre de la mme tisane?

--J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai
assez.

--Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus
solide?

--Grce  votre digne gouverneur, nous avons,  trois heures, un
demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre.

--Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'cria Sam avec un
accent emphatique.

--Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon matre
tait fort malade, il a lou une chambre pour nous. Nous tions dans un
chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne
pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes
relles cette fois, je serais capable de servir cet homme-l, jusqu' ce
que je tombe mort  ses pieds.

--Dites donc, mon ami, pas de a, s'il vous plat! s'cria Sam.

Job Trotter le regarda d'un air tonn.

Je vous dis que je n'entends pas cela, mon garon, poursuivit Sam, avec
fermet. Personne ne le servira, except moi; et puisque nous en sommes
l-dessus, continua-t-il, en payant sa bire, je vas vous apprendre un
autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre
d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des
gutres; non, pas mme au spectacle, quoique a ait pu se faire; mais
voyez-vous, Job, malgr a, je vous dis que c'est un vritable ange, pur
sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire!

Ayant profr cette provocation, qu'il confirma par de nombreux gestes
et signes de tte, Sam empocha sa monnaie et se mit en qute de l'objet
de son pangyrique.

M. Pickwick tait encore avec Jingle, et lui parlait vivement, sans
jeter un coup d'oeil sur les groupes varis et curieux qui
l'entouraient.

Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon s'approchrent: vous
verrez comment vous irez, et en attendant, vous rflchirez  cela.
Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en
causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air
fatigu, et vous n'tes pas assez vigoureux pour demeurer longtemps
dehors.

M. Alfred Jingle,  qui il ne restait plus une tincelle de son ancienne
vivacit, ni mme de la sombre gaiet qu'il avait feinte, le premier
jour o M. Pickwick l'avait rencontr dans sa misre, salua fort bas,
sans parler, et s'loigna avec lenteur, aprs avoir fait signe  Job de
ne pas le suivre immdiatement.

Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne humeur. Ne
voil-t-il pas une curieuse scne?

--Tout  fait, monsieur, rpondit Sam; et il ajouta, en se partant 
lui-mme: Les miracles ne sont pas finis. Voil-t-il pas ce Jingle qui
se met aussi  faire jouer les pompes!

Dans la partie de la prison o se trouvait alors M. Pickwick, l'espace
circonscrit par les murs, tait assez tendu pour former un bon jeu de
paume; un des cts de la cour tait ferm, cela va sans dire, par le
mur mme, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue sur
Saint-Paul; ou, plutt, qui _aurait eu_ vue sur cette cathdrale si on
avait pu voir  travers la muraille. L se montraient un grand nombre de
dbiteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes possibles
d'une inquite fainantise. La plupart attendaient le moment de
comparatre devant la cour des insolvables; les autres taient renvoys
en prison pour un certain temps, qu'ils s'efforaient de passer de leur
mieux. Quelques-uns avaient l'air misrable, d'autres ne manquaient
point de recherche; le plus grand nombre taient crasseux; le petit
nombre moins malpropres. Mais tous en flnant, en se tranant, en
baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'intrt, aussi peu
d'animation, que les animaux qui vont et viennent derrire les barreaux
d'une mnagerie.

D'autres prisonniers passaient leur temps aux fentres qui donnaient sur
les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec
les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres
jouaient  la balle avec quelques aventureux personnages, qui les
_servaient_ du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de paume,
ou coutaient les garons qui criaient le jeu.

Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour se
rendre  la cuisine, qui tait dans un coin de la cour. Dans un autre
coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des
quilles et les cris des joueurs se mlaient perptuellement  ces mille
bruits divers; tout tait mouvement et tumulte, except  quelques pas
de l, dans un misrable petit hangar o gisait, ple et immobile, le
corps du prisonnier de la chancellerie, dcd la nuit prcdente, et
attendant la comdie d'une enqute. Le corps! c'est le terme lgal pour
exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxits, d'affections,
d'esprances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi
possdait le corps du prisonnier; il tait l, tmoin effrayant des
tendres soins de cette bonne mre.

Voulez-vous voir une boutique sifflante[21], monsieur? demanda Job  M.
Pickwick.

[Footnote 21: tymologie: _s'humecter le sifflet_ (boire).]

--Qu'est-ce que vous voulez dire? rpondit celui-ci.

--Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam.

--Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur?

--Du tout! monsieur, reprit Job; c'est o l'on vend des liqueurs. Il
expliqua alors brivement, qu'il tait dfendu d'introduire dans la
prison des dbiteurs des boissons spiritueuses; mais que cet article y
tant singulirement apprci, quelques geliers spculateurs,
dtermins par certaines considrations lucratives, s'taient aviss de
permettre  deux ou trois prisonniers de dbiter, dans leurs chambres,
le rgal favori des ladies et des gentlemen confins dans la prison. Cet
usage, continua Job, a t introduit graduellement dans toutes les
prisons pour dettes.

--Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont
bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les
payent point; et quand a arrive, ils sont lous dans les journaux pour
leur vigilance; de manire que a fait d'une pierre deux coups; a
empche les autres de faire le commerce, et a relve leur rputation.

--Voil la chose, ajouta Job.

--Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres pour
savoir si elles contiennent des spiritueux?

--Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent d'avance;
ils prviennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils viennent,
Jean! L'inspecteur ne trouve rien.

Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait  une porte qui
fut immdiatement ouverte par un gentleman mal peign, puis
soigneusement referme au verrou, quand la compagnie fut entre; aprs
quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant;
l-dessus Job se mit aussi  rire, autant en fit Sam; et M. Pickwick,
pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage
souriant, jusqu' la fin de l'entrevue.

Le gentleman mal peign parut comprendre parfaitement cette silencieuse
manire d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une
bouteille de grs plate, qui pouvait contenir environ une couple de
pintes, et remplit de genivre trois verres, que Job et Sam dpchrent
habilement.

En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur.

--Non, merci, dit Job Trotter.

M. Pickwick paya, la porte fut dverrouille, et comme M. Roker passait
en ce moment, le gentleman mal peign lui fit un signe de tte amical.

En sortant de l, M. Pickwick erra dans les escaliers et le long des
galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison.

 chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir Mivins et
Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population
paraissait compose d'individus d'une seule espce. C'tait la mme
malpropret, le mme tumulte, le mme remue-mnage, les mmes symptmes
caractristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme dans les
pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et
l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se sparer, comme on
voit passer des ombres dans les rves d'une nuit agite.

J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise dans sa
petite chambre. Ma tte est fatigue de ces scnes bruyantes, et mon
coeur aussi. Dornavant je serai prisonnier dans ma propre chambre.

M. Pickwick se tnt parole. Durant trois longs mois il resta enferm
tout le jour, ne sortant qu' la nuit pour respirer l'air, quand la plus
grande partie des autres prisonniers taient dans leur lit, ou se
rgalaient dans leur chambre. Sa sant commenait videmment  souffrir
de la rigueur de cette rclusion, mais ni les frquentes supplications
de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus frquents
de Sam, ne pouvaient le dcider  changer un _iota_  son inflexible
rsolution.




CHAPITRE XVII.

O l'on rapporte un acte touchant de dlicatesse accompli par MM. Dodson
et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.


Vers la fin du mois du juillet, un cabriolet de place dont le numro
n'est point spcifi, s'avanait d'un pas rapide vers _Goswell-Street_,
trois personnes y taient entasses, outre le conducteur, plac, comme 
l'ordinaire, dans son petit sige de cot. Sur le tablier pendaient deux
chles, appartenant, selon toute apparence,  deux dames  l'air
revche, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une tournure
paisse et soumise, tait soigneusement comprim entre les deux ladies,
par l'une ou par l'autre desquelles il tait immdiatement rabrou
lorsqu'il s'aventurait  faire quelque lgre observation. Ces trois
personnages donnaient en mme temps au cocher des instructions
contradictoires, tendant toutes au mme but, qui tait d'arrter  la
porte de Mme Bardell; mais tandis que l'pais gentleman prtendait que
cette porte tait verte, les deux ladies revches soutenaient qu'elle
tait jaune.

Cocher, disait le gentleman, arrtez  la porte verte.

--Quel tre insupportable! s'cria l'une des dames. Cocher, arrtez  la
maison qui a la porte jaune.

Pour arrter  la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si
brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais 
cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de
devant, en disant: Arrangez a entre vous. Moi a m'est gal.

La dispute recommena alors avec une nouvelle violence; et comme le
cheval tait tourment par une mouche qui lui piquait le nez, le cocher
employa humainement son loisir  lui donner des coups de fouet sur les
oreilles, suivant le systme mdical des rvulsions.

C'est la majorit qui l'emporte, dit  la fin l'une des dames revches.
Cocher, la porte jaune. Mais lorsque le cabriolet fut arriv d'une
manire brillante devant la porte jaune, faisant rellement plus de
bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des
ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la
petite tte ronde de Master Bardell se fit voir  la fentre d'une
maison qui avait une porte rouge, quelques numros plus loin.

tre assommant! s'cria la dame ci-dessus mentionne, en lanant 
l'pais gentleman un regard capable de le rduire en poudre.

--Mais ma chre, ce n'est pas ma faute.

--Taisez-vous imbcile! La maison  la porte rouge, cocher. Oh! Si
jamais pauvre femme a t z'unie avec une crature qui prend plaisir 
la tourner en ridicule devant les trangers, je puis me vanter d'tre
cette femme!

--Vous devriez mourir de honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui
n'tait autre que Mme Cluppins.

--Dites-moi donc au moins ce que j'ai fait?

--Taisez-vous, brute, de peur de me faire oublier de quelle cole je
suis, et que je ne m'abaisse  vous gifler!

Pendant ce petit dialogue matrimonial, le cocher conduisait
ignominieusement le cheval par la bride, et s'arrtait devant la porte
rouge que Master Bardell avait dj ouverte. Quelle manire plate et
commune de se prsenter devant la porte d'une amie! au lieu d'arriver
avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire
frapper  la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier avec
bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant
d'air, au lieu de se faire tendre son chle comme si on avait un
domestique  soi! Tout le zeste de la chose tait perdu; c'tait plus
vulgaire que de venir  pied.

Eh ben! Tommy, dit Mme Cluppins; comment va c'te pauv' chre femme de
mre?

--Oh! elle va trs-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute
prte. Je suis tout prt aussi, moi. En parlant ainsi, Master Bardell
fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait  sauter de la premire
marche du perron sur le trottoir, et _vice versa_.

--Y a-t-il encore quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en
arrangeant sa plerine.

--Mme Sanders y va aussi; et moi aussi, j'y vas aussi, moi.

--Peste soit du moutard, il ne pense qu' lui seul. Dites donc, Tommy,
mon petit homme?

--Hein?

--Qu'est-ce qui vient encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une
manire insinuante.

--Oh! Mme Rogers, elle vient aussi, elle, rpondit Master Bardell, en
ouvrant ses yeux de toutes ses forces.

--Quoi! la dame qui a lou le logement? s'cria Mme Cluppins.

Master Bardell enfona ses mains plus profondment dans ses poches, et
baissa la tte trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer qu'il
s'agissait bien de la dame du logement.

Ah a! continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce.

--Qu'est-ce que vous diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le
buffet? ajouta Master Bardell.

--Qu'est-ce qu'il y a donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air
sduisant. Je suis sre que vous allez me le dire.

--Non, je ne veux pas; rtorqua l'intressant hritier, en secouant sa
tte un nombre indtermin de fois, et en recommenant  sauter sur
l'escalier.

--Quel petit mtin embtant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez
la chose  votre chre Cluppy.

--Maman ne veut pas. Si je ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai,
moi! Rjoui par cette agrable perspective, le jeune prodige s'appliqua
avec une nouvelle vigueur  son mange enfantin.

Cette espce d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme
Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course.
L'altercation s'tant termine  l'avantage de l'automdon, Mme Raddle
entra dans la maison, affreusement agite.

Ciel qu'avez-vous donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins.

--Ah! Betsy! j'en suis encore toute tremblante! Raddle n'est pas un
homme; il me laisse tout sur le dos.

Cette attaque contre la virilit de pauvre Raddle, tait  peine loyale:
car, ds le commencement de la dispute, il avait t mis de cot par son
aimable pouse, et avait reu l'ordre premptoire de tenir son bec. Quoi
qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se dfendre, car il devenait
vident que Mme Raddle allait s'vanouir. Ds qu'on s'en aperut, de la
fentre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire et la
servante de la locataire, sortirent prcipitamment, et portrent
l'intressante lady dans l'appartement, parlant toutes  la fois, et
l'accablant d'expressions de condolances et de piti, comme si elle
tait la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut dpose sur
un sofa du parloir, et la dame du premier tage ayant couru chercher un
flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua
sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe. Aprs
de nombreux plongeons, aprs s'tre bien dbattue, la dame vanouie fut
enfin oblige de dclarer qu'elle se trouvait mieux.

Ah! pauvre crature! s'cria Mme Rogers; je conois ce qu'elle prouve,
hlas! je le sais trop bien.

--Ah! pauvre crature! Et moi aussi je le sais, rpta Mme Sanders, et
alors toutes les dames commencrent  gmir  l'unisson, en disant
qu'elles aussi savaient ce qu'il en tait, et la plaignaient de tout
leur coeur. La petite servante elle-mme, haute de trois pieds, et ge
de treize ans, manifestait sa profonde sympathie.

--Mais qu'est-ce qui est arriv? demanda Mme Bardell.

--Oui, ajouta Mme Rogers, qu'est-ce qui vous a mis dans cet tat,
madame?

--J'ai t contrarie, rpondit Mme Raddle d'un ton de reproche. Toutes
les dames jetrent aussitt  M. Raddle des regards pleins
d'indignation.

--Le fait est, dit ce malheureux gentleman, en s'avanant, le fait est
que, quand nous sommes descendus  la porte, nous avons eu une dispute
avec le conducteur du cabriolet. Un cri aigu de sa femme,  la mention
de ce nom, rendit toute autre explication impossible.

Raddle, dit Mme Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec
elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous
serez l.

Toutes les dames tant de la mme opinion, M. Raddle fut pouss hors de
la chambre, et engag  prendre l'air dans la cour. Il s'y promenait
depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer,
avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il
devait faire bien attention  la manire dont il se conduirait avec sa
femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises
intentions, mais Mary-Ann n'tait pas forte, et s'il n'y prenait pas
garde, il pourrait la perdre au moment o il s'y attendrait le moins; ce
qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite.

M. Raddle entendit tout cela et bien d'autres choses encore, avec grande
soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau.

Mon Dieu, madame Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a t
prsent!--M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme Raddle,
madame....

--Soeur de Mme Cluppins, fit observer Mme Sanders.

--Ah! vraiment? dit mistress Rogers gracieusement; car elle tait
locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa
position, elle devait tre plus gracieuse qu'intime. Ah! vraiment!

Mme Raddle sourit agrablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins dclara
qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la
connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de
choses avantageuses. Ce compliment bien tourn fut reu par la lady du
premier tage avec une condescendance parfaite.

Savez-vous, monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous
trouver fort honor de ce que vous et Tommy, vous tes les seuls
gentlemen chargs d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol 
Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers?

--Oh! certainement, madame, rpondit Mme Rogers; aprs quoi les autres
dames rptrent: Oh certainement!

--Sans aucun doute, madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant
les mains, et en laissant apercevoir une lgre tendance  la gaiet. Et
mme, je disais  Mme Raddle, pendant que nous venions dans le
cabriolet...

En entendant ce mot, qui rveillait tant de souvenirs pnibles, Mme
Raddle appliqua de nouveau son mouchoir  ses yeux, et ne put s'empcher
de pousser un cri touff; Mme Bardell frona le sourcil, en regardant
M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se
taire; puis, avec un air de dignit, elle pria la domestique de Mme
Rogers de mettre le vin sur la table.

 ce signal, les trsors cachs du buffet furent apports, en l'honneur
de la locataire, et donnrent  tous les assistants une satisfaction
sans limite. C'taient plusieurs plats d'oranges et de biscuits, une
bouteille de vieux porto,  trente-quatre pence, puis une autre
bouteille du clbre xrs des Indes orientales,  quatorze pence. Mais
alors,  la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut sur le
point de raconter comment il avait t interrog par elle, concernant le
contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de
travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques
minutes, et touffa son rcit dans son germe.

Aprs ce petit incident, la compagnie alla chercher la voiture de
Hampstead, et au bout de deux heures elle tait arrive, saine et sauve,
au Jardin Espagnol. Mais l le premier acte du malheureux M. Raddle
faillit occasionner une rechute de sa tendre pouse; car n'alla-t-il pas
s'aviser de demander du th pour sept, tandis que, comme toutes les
dames le firent remarquer  la fois, rien n'tait plus facile que de
faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le
monde, quand le garon aurait eu le dos tourn, ce qui aurait pargn du
th pour un, sans qu'il en ft moins bon pour cela?

Quoi qu'il en soit, il n'y avait plus de ressources, et le th arriva
avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la mme
chelle. Mme Bardell fut leve au fauteuil  l'unanimit; Mme Rogers se
plaa  sa droite, Mme Raddle  sa gauche, et la collation chemina avec
beaucoup de gaiet et de succs.

Que la campagne est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais
vraiment y vivre toujours!

--Oh! vous ne l'aimeriez pas longtemps, madame, rpliqua Mme Bardell
avec prcipitation; car il n'tait pas  propos d'encourager de
semblables ides chez sa locataire.

--Je suis sre, madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous
en contenteriez pas quinze jours; vous tes trop gaie et trop recherche
 la ville.

--Cela se peut, madame.... cela se peut, murmura doucement la locataire
du premier tage.

--La campagne, fit observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance
et de gaiet, la campagne est trs-bonne pour les personnes seules, qui
n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont eu
des peines de coeur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour
une me blesse, dit le pote....

Or, de toutes les paroles que pouvait profrer le malheureux gentleman,
celles-ci taient indubitablement les plus mal trouves. En effet, 
cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et voulut
quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit 
pousser des cris affreux.

Est-il possible, s'cria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la
locataire du premier tage, est-il possible qu'une femme soit marie 
un tre aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa
sensibilit  chaque instant de la journe.

--Ma chre, dit M. Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la
moindre pense....

--Vous n'aviez pas la moindre pense, rpta Mme Raddle avec un noble
ddain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous tes une brute.

--Ne vous tourmentez pas, Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il
faut vraiment faire attention  votre sant ma chre, vous n'y songez
pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne me. Elle est toujours
plus mal quand elle vous Voit.

--Oui, oui, dit Mme Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon,
vous ferez bien de prendre votre th tout seul, monsieur.

Mme Sanders qui, suivant sa coutume, tait fort occupe du pain et du
beurre, exprima la mme opinion, et Raddle se retira sans souffler mot.

Aprs cela, les dames s'empressrent d'lever Master Bardell dans les
bras de sa mre, mais comme il tait un peu grand pour cette manoeuvre
enfantine, ses bottines s'embarrassrent dans la table  th, et
occasionnrent quelque confusion parmi les tasses et les soucoupes.
Heureusement que cette espce d'attaque, qui est contagieuse chez les
dames, dure rarement longtemps: aussi, aprs avoir bien embrass son
bambin, aprs avoir pleur sur ses cheveux, Mme Bardell revint  elle,
le remit par terre, s'tonna d'avoir t si peu raisonnable, et se versa
une autre tasse de th.

En ce moment, on entendit le roulement d'un carrosse qui s'approchait,
et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place s'arrter
 la porte du jardin.

Encore du monde, dit Mme Sanders.

--C'est un gentleman, reprit Mme Raddle.

--Eh mais! s'cria Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez
Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait pay les dommages?

--Ou offert le mariage, suggra Mme Cluppins.

--Comme le gentleman est long  venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne
se dpche-t-il pas?

Cependant, M. Jackson, aprs avoir adress quelques observations  un
homme en habit noir rp, qui venait de descendre du fiacre, et qui
tenait un gros bton de frne, se dirigea vers l'endroit o les dames
taient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord de son
chapeau.

Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell
avec anxit.

--Rien du tout, madame, rpondit Jackson. Comment a va-t-il, madame? Je
vous demande pardon, madame, de vous dranger, mais la loi, madame, la
loi.... En profrant cette apologie, M. Jackson sourit, fit un salut
commun  toutes les dames, et donna  ses cheveux un autre tour. Mme
Rogers chuchota  Mme Raddle que c'tait rellement un jeune homme bien
lgant.

Je suis all chez vous, reprit Jackson, et en apprenant que vous tiez
ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous
sur-le-champ, madame Bardell.

--Besoin de moi! s'cria la dame, que la soudainet de cette
communication avait fait tressaillir.

--Oui, dit Jackson en se mordant les lvres, c'est une affaire
trs-importante, trs-pressante, et qui ne peut pas tre remise. Dodson
me l'a dit expressment et Fogg aussi. Tellement que j'ai gard la
voiture pour vous remmener.

--Quelle drle de chose! s'cria Mme Bardell.

Toutes les dames convinrent que c'tait fort drle, mais elles furent
unanimement d'avis que ce devait tre fort important; sans quoi Dodson
et Fogg n'auraient pas envoy  Hampstead. Enfin elles ajoutrent que,
puisque l'affaire tait importante, Mme Bardell ferait bien de se rendre
sur-le-champ  l'tude.

Lorsqu'on est demand avec une hte si monstrueuse par son homme
d'affaires, cela donne un certain degr de relief, qui n'tait
nullement dsagrable  Mme Bardell. En effet, elle pouvait
raisonnablement esprer que cela la rehausserait dans l'opinion de sa
locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation
et d'hsitation, mais elle conclut,  la fin, qu'elle ferait bien de
s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: Vous vous
rafrachirez bien un peu aprs votre course, monsieur Jackson?

--Rellement, il n'y a pas beaucoup de temps  perdre; et puis j'ai l
un ami, rpondit Jackson en montrant l'homme au bton de frne.

--Oh! mais, monsieur, faites entrer votre ami.

--Mais.... je vous remercie, rpliqua Jackson avec quelque embarras. Il
n'est pas habitu  la socit des dames, et cela le rend tout timide.
Si vous voulez ordonner au garon de lui porter quelque chose, je ne
suis pas bien sr qu'il le boive, mais vous pouvez essayer. Vers la fin
de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour
de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement.

Le garon fut immdiatement dpch vers le gentleman timide, qui
consentit  prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque chose,
et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalit. M. Jackson
ayant alors dclar qu'il tait temps de partir, Mme Sanders, Mme
Cluppins et Tommy grimprent dans la voiture, laissant les autres dames
sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la dernire.

Isaac, dit alors Jackson, en regardant son ami qui tait assis sur le
sige, et fumait un cigare.

--Eh bien?

--Voil madame Bardell.

--Oh! il y a longtemps que je le savais.

Mme Bardell tant entre dans le carrosse, M. Jackson s'y plaa aprs
elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la
perspicacit de l'ami de M. Jackson, Que ces hommes de loi sont malins!
pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens!

Au bout de peu de temps Mme Cluppins et Mme Sanders s'tant endormies,
M. Jackson dit  la veuve du douanier: Savez-vous que les frais de
votre affaire sont bien lourds?

--Je suis fche que vous ne puissiez pas les faire payer, rpondit
celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par
spculation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps en temps.

--On m'a dit qu'aprs le procs, vous aviez donn  Dodson et Fogg un
_cognovit_ pour le montant des frais.

--Oui, simple affaire de forme.

--Sans doute, rpliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme,
comme vous dites.

On continuait  rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se rveilla au
bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arrta.

Comment! s'cria-t-elle. Sommes-nous dj  _Freeman's Court_?

--Nous n'allons pas tout  fait jusque-l, repartit Jackson. Voulez-vous
avoir la bont de descendre?

Mme Bardell obit machinalement, car elle n'tait pas encore
compltement rveille. Elle se trouvait dans un drle d'endroit: un
grand mur avec une grille au milieu; et,  l'intrieur d'un vestibule,
un bec de gaz qui brlait.

--Allons, mesdames! dit l'homme au bton de frne en regardant dans la
voiture et en secouant Mme Sanders pour la rveiller, descendons.

Mme Sanders ayant pouss son amie, elles descendirent, et Mme Bardell,
appuye sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la main, tait
dj entre sous le porche.

La chambre o les trois dames pntrrent ensuite tait encore plus
singulire que l'entre du btiment. Il s'y trouvait tant d'hommes
debout, et ils regardaient si fixement les ladies!

Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en
s'arrtant.

--C'est une de nos administrations publiques, rpondit Jackson, en lui
faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres
femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'cria-t-il.

--N'ayez pas peur, rpondit l'homme au bton de frne. La porte se
referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques
marches.

--Enfin, nous y voil! s'cria Jackson en regardant d'un air triomphant
autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell?

--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda la dame dont le coeur
palpitait sans qu'elle st pourquoi.

--Voil, rpondit Jackson en la tirant un peu de ct. Ne vous effrayez
pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus dlicat que Dodson,
madame, ni plus humain que Fogg. C'tait leur devoir, comme hommes
d'affaires, de vous faire mettre  l'ombre pour ces frais; mais ils
tenaient beaucoup  mnager votre sensibilit, autant que possible.
Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous
tes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une bonne
nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy.

Ayant dit ces mots, Jackson s'loigna rapidement avec l'homme au bton
de frne. Un autre individu, qui se trouvait l avec des clefs  la
main, emmena Mme Bardell, tout perdue,  un corridor du second tage.
La malheureuse veuve poussa un cri de dsespoir, Tommy l'accompagna d'un
grognement, Mme Cluppins resta ptrifie; quant  Mme Sanders, elle
s'enfuit, sans plus de faon, car M. Pickwick, l'homme innocent et
opprim, tait l, prenant sa pitance d'air quotidienne, et prs de lui
se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, ta son chapeau
avec une politesse moqueuse, tandis que son matre indign faisait une
pirouette sur le talon.

Ne la tracassez pas, cette pauvre femme, dit le guichetier  Sam
Weller, elle ne fait que d'arriver.

--Prisonnire! s'cria Sam en remettant son chapeau avec vivacit.  la
requte de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux!

--Dodson et Fogg, rpondit l'homme. En vertu d'un _cognovit_ pour des
frais.

--Ici, Job! Job! vocifra Sam en se prcipitant le long du corridor,
courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ. Voil une
bonne affaire pour nous, j'espre. Ah! la bonne farce! Hourra! O est le
gouverneur?

Mais personne ne rpondit  ces questions, car aussitt que Job avait
appris de quoi il s'agissait, il tait parti comme un furieux, et Mme
Bardell s'tait vanouie pour tout de bon.




CHAPITRE XVIII.

Principalement dvou  des affaires d'intrt et  l'avantage temporel
de Dodson et Fogg. Rapparition de M. Winkle dans des circonstances
extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte
que son obstination.


Job Trotter, sans rien diminuer de sa rapidit, courut tout le long
d'_Holborn_. Il s'ouvrait un passage tantt au milieu de la rue, tantt
sur le trottoir, tantt dans le ruisseau, suivant l'endroit o il voyait
le plus de chances d'avancer  travers la foule de voitures, d'hommes,
de femmes et d'enfants qui encombraient cette longue rue, et sans se
soucier d'aucune espce d'obstacle. Il ne s'arrta pas une seule
seconde, tant qu'il n'eut pas atteint la porte de _Gray's Inn_.
Cependant, malgr toute sa diligence, il y avait une bonne demi-heure
qu'elle tait ferme; lorsqu'il y arriva, et avant qu'il et dcouvert
la femme de mnage de M. Perker, laquelle vivait avec une de ses filles,
marie  un garon de bureau, non rsident, qui demeurait  un certain
numro, dans une certaine rue, tout auprs d'une certaine brasserie,
quelque part derrire _Gray's Inn Lane_, il ne s'en fallait plus que de
quinze minutes que la prison ft ferme pour la nuit. Il tait encore
ncessaire de dterrer M. Lowten dans l'arrire-parloir de la _Pie et la
Souche_, et Job lui avait  peine communiqu le message de Sam, lorsque
l'horloge sonna dix heures.

Ah! ah! dit Lowten; vous ne pourrez pas rentrer cette nuit, il est trop
tard. Vous avez pris la clef des champs, mon ami.

--Ne vous occupez pas de moi, rpliqua Job. Je puis dormir n'importe o;
mais ne serait-il pas bon de voir M. Perker ce soir pour qu'il puisse
faire notre affaire demain, ds le matin.

--Voyez-vous, rpondit Lowten aprs avoir rflchi pendant quelques
instants; si c'tait pour tout autre personne, Perker ne serait pas bien
charm que j'allasse le relancer chez lui; mais comme c'est pour M.
Pickwick, je pense que je puis me permettre le cabriolet aux frais de
l'tude, pour l'aller trouver.

S'tant dcid  suivre cette marche, M. Lowten prit son chapeau, pria
la compagnie de faire occuper le fauteuil par un vice-prsident, durant
son absence temporaire, conduisit Job  la place de voitures la plus
voisine, et choisissant la plus rapide en apparence, donna au cocher
cette adresse: _Montague-Place, Russell-Square_.

M. Perker avait eu du monde  dner, comme le tmoignaient les lumires
qu'on apercevait aux fentres, le son d'un piano carr _perfectionn_ et
d'une voix de salon _perfectionnable_, qui s'chappaient des mmes
fentres, et l'odeur, un peu trop forte de victuaille, qui remplissait
les escaliers. Le fait est qu'une couple d'excellents agents d'affaires
de province, tant venus  Londres, en mme temps, M. Perker avait
runi, pour les recevoir, une agrable socit. C'taient M. Snicks, le
secrtaire du bureau d'assurances sur la vie; M. Prosant, le clbre
avocat; trois avous, un commissaire des banqueroutes, un avocat spcial
du Temple, et son lve, petit jeune homme  l'air dcid, qui avait
crit sur les lois mortuaires un livre fort amusant, embelli d'un grand
nombre de notes marginales; enfin, divers autres personnages aussi
aimables et aussi distingus. Telle tait la runion que quitta le petit
Perker, lorsqu'on lui eut annonc  voix basse que son clerc demandait 
lui parler. Arriv dans la salle  manger, il y trouva M. Lowten avec
Job. Une chandelle de cuisine, pose sur la table, clairait
mdiocrement les deux visiteurs, car le gentleman qui, pour un salaire
trimestriel, consentait  porter une culotte de peluche, entretenait
pour le clerc et pour toute la boutique un mpris bien naturel, et
n'avait pas daign leur donner d'autres luminaires.

Eh bien! Lowten, dit le petit Perker en fermant la porte, qu'est-ce
qu'il y a de nouveau? Quelque lettre importante arrive dans un paquet?

--Non, monsieur; mais voil un messager de M. Pickwick.

--De Pickwick, eh? dit le petit homme, et se tournant vivement vers Job.
Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?

--Dodson et Fogg ont fait coffrer Mme Bardell pour les frais de son
affaire, monsieur.

--Pas possible! s'cria Perker, en mettant ses mains dans ses poches et
en s'appuyant sur le buffet.

--Il parat qu'ils se sont fait donner par elle un _cognovit_ aussitt
aprs le jugement.

--Par Jupiter! s'cria Perker en retirant ses mains de ses poches et en
frappant emphatiquement le dos de la droite dans la paume de la gauche:
Par Jupiter! ce sont les gaillards les plus habiles que j'aie jamais
rencontrs.

--Et les plus russ que j'aie jamais connus, monsieur, ajouta Lowten.

--Je le crois bien, fit Perker; on ne sait par o les prendre.

--C'est trs-vrai, monsieur, rpondit Lowten. Et tous les deux, alors,
clerc et avou, demeurrent silencieux, pendant quelques minutes, avec
une physionomie anime, comme s'ils avaient t occups  rflchir sur
l'une des plus belles dcouvertes qui aient jamais enorgueilli l'esprit
humain. Lorsqu'ils furent revenus de ce transport d'admiration, Job
Trotter se dchargea du reste de sa commission. Perker hocha la tte
d'un air pensif, et tirant sa montre:

Demain  dix heures prcises, j'y serai, dit-il, Sam a tout  fait
raison: dites-le-lui de ma part. Voulez-vous prendre un verre de vin,
Lowten?

--Non, monsieur, je vous remercie.

--Vous voulez dire oui, je pense? a reprit le petit homme en prenant une
bouteille et des verres.

Comme effectivement Lowten voulait dire oui, il n'ajouta rien sur le
mme sujet, mais, s'adressant  Job, il lui demanda  voix basse, assez
haut cependant pour tre entendu de Perker, si son portrait, qui tait
pendu  ct de la chemine, n'tait pas tonnant de ressemblance?
Ncessairement Job rpondit que oui; puis, le vin tant vers, Lowten
but  la sant de mistress Perker et des enfants, et Job  celle de M.
Perker. Cependant le gentleman aux culottes de peluche, ne regardant pas
comme une partie de son devoir de reconduire les gens de l'tude, et ne
daignant pas rpondre  la sonnette, nos deux messagers se
reconduisirent eux-mmes. L'avou rentra dans son salon, le clerc dans
sa taverne et Job dans le march de _Covent-Garden_, pour y passer la
nuit, dans un panier  lgumes.

Le lendemain matin, ponctuel  l'heure dite, le brave petit avou frappa
 la porte de M. Pickwick. Sam l'ouvrit avec empressement. Monsieur
Perker, dit-il  M. Pickwick, qui tait assis prs de la fentre, dans
une attitude pensive; puis il ajouta: Je suis bien content, monsieur,
que vous soyez venu par hasard. J'imagine que le gouverneur a quelque
chose  vous dire.

Perker fit comprendre  Sam, par un coup d'oeil d'intelligence, qu'il ne
parlerait pas de son message, et lui ayant fait signe de s'approcher, il
lui chuchota quelques mots  l'oreille.

Vraiment, monsieur? c'est-il possible! s'cria Sam en reculant de
surprise.

Perker sourit et fit un geste affirmatif. Sam regarda le petit avou,
puis M. Pickwick, puis le plafond, puis le petit avou sur nouveaux
frais; il sourit, il clata de rire tout  fait, et finalement,
ramassant son chapeau, il disparut sans autre explication.

Qu'est-ce que tout cela signifie? demanda M. Pickwick en regardant
Perker avec tonnement. Qu'est-ce qui a mis Sam dans un tat aussi
extraordinaire?

--Oh! rien, rien, rpliqua le petit homme; mais, mon cher monsieur,
approchez votre chaise de la table, je vous prie, car j'ai beaucoup de
choses  vous dire.

--Quels sont ces papiers? demanda M. Pickwick en voyant l'avou dposer
sur la table une liasse attache avec de la ficelle rouge.

--Les papiers de Bardell et Pickwick, rpliqua Perker en dnouant la
ficelle avec ses dents.

Le philosophe fit grincer les pieds de sa chaise sur le carreau, se
renversa sur le dossier, croisa ses bras et regarda son avou avec un
air svre, si tant est que M. Pickwick pt prendre un air svre.

Vous n'aimez pas  entendre parler de cette affaire? poursuivit le
petit homme, toujours occup de son noeud.

--Non, en vrit.

--J'en suis fch, car ce sera le sujet de notre conversation, et....

--Perker, interrompit prcipitamment M. Pickwick, j'aimerais beaucoup
mieux que ce sujet ne ft jamais mentionn entre nous.

--Bah! bah! mon cher monsieur, rpliqua l'avou en dfaisant sa liasse
et en regardant son client du coin de l'oeil; il est ncessaire que nous
en parlions. Je suis venu ici exprs pour cela. tes-vous prt 
entendre ce que j'ai  vous dire, mon cher monsieur? Ne vous pressez
pas: si vous n'tes pas encore dispos, je puis attendre. J'ai apport
un journal, je serai  vos ordres quand vous voudrez. Voil. En parlant
ainsi, le petit homme croisa ses jambes, et parut commencer  lire _le
Times_ avec beaucoup de tranquillit et d'application.

--Allons, dit M. Pickwick avec un soupir, qui pourtant se termina en un
sourire; dites tout ce que vous voudrez. C'est encore la vieille
rengaine, je suppose?

--Avec une diffrence, mon cher monsieur, rpliqua Perker en fermant
soigneusement le journal et en le remettant dans sa poche. Mme Bardell,
la demanderesse, est dans ces murs, monsieur.

--Je le sais.

--Trs-bien, et vous savez comment elle est venue, je suppose? Je veux
dire pour quelle cause et  la requte de qui?

--Oui!... c'est--dire que j'ai entendu la version de Sam  ce sujet,
rpondit M. Pickwick avec une indiffrence affecte.

--Je suis persuad que la version de Sam tait parfaitement correcte Eh
bien! maintenant, mon cher monsieur, voici la premire question que
j'aie  vous adresser. Cette femme doit-elle rester ici?

--Rester ici! rpta M. Pickwick.

--Rester ici, mon cher monsieur, rpliqua Perker en s'appuyant sur le
dos de la chaise et en regardant fixement son client.

--Pourquoi me demander cela  moi? Cela dpend de Dodson et Fogg, vous
le savez trs-bien.

--Je ne le sais pas du tout, rtorqua M. Perker avec fermet. Cela ne
dpend pas de Dodson ni de Fogg; vous connaissez les personnages aussi
bien que moi, mon cher monsieur. Cela dpend entirement et uniquement
de vous.

--De moi! s'cria M. Pickwick en se levant par un mouvement nerveux, et
en se rasseyant  l'instant mme.

Le petit homme frappa deux fois sur le couvercle de sa tabatire,
l'ouvrit, prit une grosse pince de tabac, referma la bote et articula
ces paroles: de vous seul.

Je dis, mon cher monsieur, poursuivit l'avou,  qui sa prise semblait
donner, plus de confiance, je dis que sa libration prochaine, ou son
ternelle rclusion, dpendent de vous, et de vous seul. coutez-moi
jusqu'au bout, s'il vous plat, mon cher monsieur; et ne dpensez pas
tant d'nergie, car cela n'est bon  rien du tout, qu' vous mettre en
transpiration. Je dis, continua le petit homme, en tablissant chaque
proposition sur chacun de ses doigts; je dis qu'il n'y a que vous qui
puissiez la retirer de cet abme de misre, et que vous ne pouvez faire
cela qu'en payant les frais du procs, ceux de la demanderesse et ceux
du dfendeur, entre les mains de ces requins de _Freeman's Court_.
Allons, mon cher monsieur, soyez calme, je vous en prie.

Pendant ce discours, le visage de M. Pickwick avait subi les changements
les plus extraordinaires, et il tait videmment sur le point de laisser
clater sa foudroyante indignation. Cependant il calma sa rage comme il
put, et Perker, renforant son argumentation par une autre prise de
tabac, poursuivit ainsi qu'il suit:

J'ai vu cette femme ce matin. En payant les frais, vous pouvez obtenir
une dcharge pleine et entire des dommages, et ce qui sera pour vous,
j'en suis sr, un motif beaucoup plus puissant, une confession
volontaire, crite par elle, sous la forme d'une lettre  moi adresse,
et dclarant que, ds le commencement, cette affaire a t imagine,
fomente, et poursuivie par ces individus, Dodson et Fogg; qu'elle
regrette profondment d'avoir servi d'instrument pour vous tourmenter,
et qu'elle me prie d'intercder auprs de vous pour obtenir que vous
lui pardonniez.

--.... Si je paye les frais pour elle, s'cria M. Pickwick avec
indignation. Un merveilleux document, en vrit!

--Il n'y a point de _si_ dans l'affaire, mon cher monsieur, reprit
Perker d'un air triomphant. Voici la lettre mme dont je parle. Elle a
t apporte  mon tude ce matin,  neuf heures, par une autre femme,
avant que j'eusse mis le pied dans la prison; avant que j'eusse eu
aucune communication avec Mme Bardell; sur mon honneur! Le petit avou
choisit alors dans ses papiers la lettre en question, la posa devant M.
Pickwick, et se bourra le nez de tabac, durant deux minutes
conscutives.

--Est-ce l tout ce que vous avez  me dire, demanda doucement M.
Pickwick.

--Pas tout  fait. Je ne puis pas dire encore si la contexture du
_cognovit_, et les preuves que nous pourrons runir sur la conduite de
toute l'affaire, seront suffisantes pour justifier une accusation de
captation contre les deux avous. Je ne l'espre pas, mon cher monsieur;
ils sont sans doute trop habiles pour cela; mais je dirai du moins que
ces faits, pris ensemble, seront suffisants pour vous justifier aux yeux
de tout homme raisonnable. Et maintenant, mon cher monsieur, voil mon
raisonnement: ces cent cinquante livres sterling en nombre rond, ne sont
rien pour vous. Les jurs ont dcid contre vous.... Oui, leur verdict
est erron, je le sais; mais cependant ils ont dcid, selon leur
conscience et contre vous. Or, il se prsente une occasion de vous
placer dans une position bien plus avantageuse que vous ne le pourriez
faire en restent ici. Car, croyez-moi, mon cher monsieur, pour les gens
qui ne vous connaissent pas, votre fermet ne serait qu'une obstination
brutale, qu'un enttement criminel. Pouvez-vous donc hsiter  profiter
d'une circonstance qui vous rend votre libert, votre sant, vos amis,
vos occupations, vos amusements; qui dlivre votre fidle serviteur
d'une rclusion gale  la dure de votre vie, et par-dessus tout qui
vous permet de vous venger d'une manire magnanime, et tout  fait selon
votre coeur, en faisant sortir cette femme d'un rceptacle de misre et
de dbauche, o jamais aucun homme ne serait renferm, si j'en avais le
pouvoir, mais o l'on ne peut confiner une femme sans une effroyable
barbarie. Eh bien! mon cher monsieur, je vous le demande non pas comme
votre homme d'affaires, mais comme votre vritable ami, laisserez-vous
chapper l'occasion de faire tant de bien, pour cette misrable
considration que quelques livres sterling passeront dans la poche d'une
couple de fripons, pour qui cela ne fait aucune sorte de diffrence, si
ce n'est que plus ils en auront gagn de cette manire, plus ils
chercheront  en gagner encore, et par consquent plus tt ils seront
entrans dans quelque coquinerie, qui finira par une culbute. Je vous
ai soumis ces observations, mon cher monsieur, trs-faiblement,
trs-imparfaitement, mais je vous prie d'y rflchir. Retournez-les dans
votre esprit aussi longtemps qu'il vous plaira, j'attendrai patiemment
votre rponse.

Avant que M. Pickwick et pu rpliquer, avant que Perker et pris la
vingtime partie de tabac qu'exigeait imprativement un si long
discours, ils entendirent dans le corridor un lger chuchotement, suivi
d'un coup frapp avec hsitation  la porte.

Quel ennui! quel tourment! s'cria M. Pickwick, qui avait t
videmment mu par le discours de son ami. Qui est l?...

Moi, monsieur, rpondit Sam, en faisant voir sa tte.

--Je ne puis pas vous parler dans ce moment, Sam; je suis en affaire.

--Je vous demande pardon, monsieur, mais il y a ici une dame qui prtend
qu'elle a quelque chose de trs-urgent  vous dire.

--Je ne puis pas la voir, rpliqua M. Pickwick, dont l'esprit tait
rempli de visions de Mme Bardell.

--Je ne crois pas a, reprit Sam en secouant la tte. Si vous saviez
qu'est-ce qu'est l, j'imagine que vous changeriez de note, comme disait
le milan en entendant le rouge-gorge chanter dans la haie.

--Qui est-ce donc? demanda M. Pickwick.

--Voulez-vous la voir, monsieur? rtorqua Sam, en tenant la porte
entr'ouverte, comme s'il avait amen de l'autre ct quelque animal
curieux.

--Il le faut bien, je suppose, dit le philosophe en regardant, Perker.

--Eh bien! alors, a va commencer! s'cria Sam. En avant la grosse
caisse, tirez le rideau. Entrez les deux conspirateurs.

En parlant ainsi, Sam ouvrit entirement la porte, et l'on vit
apparatre M. Nathaniel Winkle conduisant par la main la jeune lady qui,
 Dingley-Dell, avait port les brodequins fourrs, et qui maintenant
formait un sduisant compos de confusion, de dentelles, de rougeur, et
de soie lilas.

Miss Arabelle Allen! s'cria M. Pickwick en se levant de sa chaise.

--Non, mon cher ami, madame Winkle, rpondit le jeune homme, en tombant
sur ses genoux. Pardonnez-nous, mon respectable ami, pardonnez-nous.

M. Pickwick pouvait  peine en croire l'vidence de ses sens, et
peut-tre ne s'en serait-il pas content, si leur tmoignage n'avait pas
t corrobor par la physionomie souriante de M. Perker et par la
prsence corporelle de Sam et de la jolie femme de chambre qui, dans le
fond du tableau, paraissaient contempler avec la plus vive satisfaction
la scne du premier plan.

O monsieur Pickwick, dit Arabelle d'une voix tremblante, et comme
alarme de son silence. Pouvez-vous me pardonner mon imprudence?

M. Pickwick ne fit pas de rponse verbale  cette demande, mais il ta
prcipitamment ses lunettes, et saisissant les deux mains de la jeune
lady dans les siennes, il l'embrassa un grand nombre de fois (un plus
grand nombre de fois peut-tre qu'il n'tait absolument ncessaire);
ensuite, retenant toujours ses deux mains, il dit  M. Winkle qu'il
tait un coquin bien audacieux, et lui ordonna de se lever. M. Winkle,
qui depuis quelques minutes grattait son nez avec le bord de son
chapeau, d'une manire trs-repentante, se remit alors sur les pieds; et
M. Pickwick, aprs lui avoir tap plusieurs fois sur le dos, donna une
poigne de main pleine de chaleur au petit avou. De son ct, pour ne
pas rester en arrire dans les compliments qu'exigeait la circonstance,
le petit homme embrassa de fort bon coeur la marie et la jolie femme de
chambre, puis aprs avoir secou cordialement la main de M. Winkle,
complta sa dmonstration de joie en prenant une quantit de tabac
suffisante pour faire ternuer, durant le reste de leur vie, une
demi-douzaine de nez ordinaires.

Eh bien, ma chre enfant, dit M. Pickwick, comment tout cela s'est-il
pass? Allons, asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. Comme elle
est jolie, Perker! continua l'excellent homme, en examinant le visage
d'Arabelle, avec autant de plaisir et d'orgueil que si elle avait t sa
propre fille.

--Dlicieuse, mon cher monsieur! Si je n'tais pas mari moi-mme, je
vous porterais envie, heureux coquin, dit Perker en bourrant dans les
ctes de M. Winkle un coup de poing, que ce gentleman lui rendit
immdiatement. Aprs quoi l'un et l'autre se mirent  rire aux clats,
mais non pas aussi fort que Sam Weller, car il venait de calmer son
motion en embrassant la jolie femme de chambre, derrire la porte d'une
armoire.

--Sam, dit Arabelle avec le plus doux sourire imaginable, je ne pourrai
jamais assez vous tmoigner ma reconnaissance. Je me souviendrai
toujours de vos bons services dans le jardin de Clifton.

--Faut pas parler de a, madame, rpondit Sam; je n'ai fait qu'aider la
nature, comme dit le docteur  la mre de l'enfant qui tait mort d'une
saigne.

--Mary, ma chre, asseyez-vous, dit M. Pickwick en coupant court  ces
compliments. Et maintenant, combien y a-t-il de temps que vous tes
maris, hein?

Arabelle regarda d'un air confus son seigneur et matre qui rpondit:
Seulement trois jours.

--Seulement trois jours! Et qu'est-ce que vous avez donc fait pendant
ces trois mois-ci?

--Ah, oui! voil la question! interrompit M. Perker. Comment pouvez-vous
excuser tant de lenteur? Vous voyez bien que le seul tonnement de
Pickwick c'est que cela ne se soit pas fait plus tt.

--Le fait est, rpliqua M. Winkle en regardant la jeune femme qui
rougissait; le fait est que j'ai t longtemps avant de pouvoir
persuader  Bella de s'enfuir avec moi; et lorsque je suis parvenu  la
persuader, il s'est pass longtemps avant que nous pussions trouver une
occasion. D'ailleurs, Mary tait oblige de prvenir un mois d'avance,
avant de quitter sa place, et nous ne pouvions gure nous passer de son
assistance.

--Sur ma parole, s'cria M. Pickwick, qui avait remis ses lunettes et
qui contemplait tour  tour Arabelle et M. Winkle, avec l'air le plus
panoui que puissent donner  une physionomie humaine la bienveillance
et le contentement; sur ma parole, vous avez agi d'une manire
trs-systmatique. Et votre frre est-il instruit de tout ceci, ma
chre?

--Oh! non, non! rpondit Arabelle en changeant de couleur. Cher monsieur
Pickwick, c'est de vous seul qu'il doit l'apprendre. Il est si violent,
si prvenu, et il a t si.... si partial pour son ami M. Sawyer, que je
redoute affreusement les consquences.

--Ah! sans aucun doute, ajouta Perker gravement. Il faut que vous vous
chargiez de cette affaire-l, mon cher monsieur. Ces jeunes gens vous
respecteront, mais ils n'couteraient nulle autre personne. Vous seul
pouvez prvenir un malheur. Des ttes chaudes! des ttes chaudes! Et le
petit homme prit une prise de tabac menaante, en faisant une grimace
pleine de doute et d'anxit.

Mais, mon ange, dit M. Pickwick d'une voix douce, vous oubliez que je
suis prisonnier?

--Oh! non, en vrit, je ne l'oublie pas! je ne l'ai jamais oubli; je
n'ai jamais cess de penser combien vos souffrances devaient tre
grandes, en cet horrible sjour. Mais j'esprais que vous consentiriez 
faire, pour notre bonheur, ce que vous ne vouliez pas faire pour
vous-mme. Si mon frre apprend cette nouvelle de votre bouche, je suis
sre que nous serons rconcilis. C'est le seul parent que j'aie au
monde, monsieur Pickwick, et si vous ne plaidez pas ma cause, je crains
bien de perdre mme ce dernier parent. J'ai eu tort, trs-grand tort, je
le sais.... Ici la pauvre Arabelle cacha son visage dans son mouchoir,
et se prit  pleurer amrement.

Le bon naturel de M. Pickwick avait bien de la peine  rsister  ces
larmes; mais quand Mme Winkle, schant ses yeux, se mit  le cliner, 
le supplier, avec les accents les plus doux de sa douce voix, il devint
tout  fait indcis et mal  son aise, comme il le laissait voir
suffisamment en frottant avec un mouvement nerveux les verres de ses
lunettes, son nez, ses gutres, sa tte et sa culotte.

Prenant avantage de ces symptmes d'indcision, M. Perker, chez qui le
jeune couple tait dbarqu dans la matine, rappela, avec l'habilet
d'un homme d'affaires, que M. Winkle _senior_ n'avait pas encore appris
l'importante dmarche que son fils avait faite; que le bien-tre futur
dudit fils dpendait entirement de l'affection que continuerait  lui
porter ledit M. Winkle _senior_; et que cette affection serait fort
probablement endommage si on lui cachait davantage ce grand vnement;
que M. Pickwick, en se rendant  Bristol pour voir M. Allen, pourrait
galement aller  Birmingham pour voir M. Winkle _senior_; enfin que M.
Winkle _senior_ pouvant  juste titre regarder M. Pickwick comme le
mentor et pour ainsi dire le tuteur de son fils, M. Pickwick se devait 
lui-mme de l'informer personnellement de toutes les circonstances de
l'affaire, et de la part qu'il y avait prise.

M. Tupman et M. Snodgrass arrivrent fort  propos dans cet endroit de
la plaidoirie; car comme il fallait bien leur apprendre ce qui tait
arriv, avec les diverses raisons, pour et contre, la totalit des
arguments fut passe en revue sur nouveaux frais; aprs quoi chaque
personne prsente rpta  son tour,  sa manire et  son aise, tous
les raisonnements qu'elle put imaginer.  la fin M. Pickwick suppli,
raisonn, de manire  renverser ses rsolutions, et presque  troubler
sa raison, prit Arabelle dans ses bras, dclara qu'elle tait une
charmante crature, que ds qu'il l'avait vue il avait eu de l'affection
pour elle, et ajouta enfin qu'il n'avait pas le courage de s'opposer au
bonheur de deux jeunes gens, et qu'ils pouvaient faire de lui tout ce
qu'ils voudraient.

Aussitt que Sam eut entendu cette concession, il s'empressa de dpcher
Job Trotter  l'illustre M. Pell, pour lui demander la dcharge dont M.
Weller avait eu soin de le munir dans la prvision que quelque
circonstance inattendue pourrait la rendre immdiatement ncessaire. Sam
changea ensuite tout ce qu'il avait d'argent comptant contre vingt-cinq
gallons de porter, qu'il distribua lui-mme dans le jeu de paume,  tous
ceux qui en voulurent tter; puis enfin il parcourut la prison en
poussant des hourras, jusqu' ce qu'il en et perdu la voix, aprs quoi
il retomba dans ses habitudes calmes et philosophiques.

 trois heures de l'aprs-midi, M. Pickwick quitta pour toujours sa
petite chambre, et traversa avec quelque peine la foule des dbiteurs
qui se pressaient autour de lui, pour lui donner des poignes de main.
Quand il fut arriv aux marches de la loge, il se retourna et ses yeux
brillrent d'un clat cleste, car dans cette foule de visages hves et
amaigris, il n'en voyait pas un seul qui n'et t plus malheureux
encore, sans sa sympathie et sa charit.

Perker, dit-il au petit avou, en faisant signe  un jeune homme de
s'approcher: voici M. Jingle dont je vous ai parl.

--Trs-bien, mon cher monsieur, rpondit l'homme d'affaires en regardant
Jingle d'un oeil scrutateur. Vous me reverrez demain, jeune homme, et
j'espre que vous vous rappellerez, durant toute votre vie, ce que je
vous communiquerai.

L'ex-comdien salua respectueusement, prit d'une main tremblante la main
que lui offrait M. Pickwick, et se retira.

Vous connaissez Job? je pense, reprit notre philosophe en le prsentant
 M. Perker.

--Oui, je connais le coquin, rpondit celui-ci d'un ton de bonne
humeur. Allez voir votre ami, et trouvez-vous ici demain  une heure,
entendez-vous. Vous n'avez plus rien  me dire, Pickwick?

--Rien du tout. Sam, vous avez donn  votre hte le petit paquet que je
vous ai remis pour lui?

--Oui, monsieur, il s'est mis  pleurer, et il a dit que vous tiez bien
bon et bien gnreux, mais qu'il souhaiterait plutt que vous puissiez
lui faire inoculer une bonne apoplexie, vu que son vieil ami, avec qui
il avait vcu si longtemps, est mort, et qu'il n'en trouvera plus jamais
d'autre.

--Pauvre homme! dit M. Pickwick: pauvre homme! Que Dieu vous bnisse,
mes amis!

Lorsque l'excellent homme eut ainsi fait ses adieux, la foule poussa une
acclamation bruyante, et beaucoup d'individus se prcipitaient vers lui
pour serrer de nouveau ses mains; mais il passa son bras sous celui de
Perker et s'empressa de sortir de la maison, infiniment plus triste en
cet instant que lorsqu'il y tait entr. Hlas! combien d'tres
infortuns restaient l aprs lui; et combien y sont encore enchans!

Ce fut une heureuse soire, du moins pour la compagnie qui s'tait
rassemble  l'htel de _George et Vautour_; et le lendemain matin il
sortit de cette demeure hospitalire deux coeurs lgers et joyeux, dont
les propritaires taient M. Pickwick et Sam Weller. Le premier fut
bientt aprs dpos dans l'intrieur d'une bonne chaise de poste, et le
second monta lgrement sur le petit sige de derrire.

Monsieur, cria le valet  son matre.

--Eh! bien, Sam? rpondit M. Pickwick en mettant la tte  la portire.

--Je voudrais bien que ces chevaux-l soient rests trois mois en
prison, monsieur.

--Et pourquoi cela, Sam?

--Ma foi, monsieur, s'cria Sam en se frottant les mains c'est qu'ils
dtaleraient d'un fameux train!




CHAPITRE XIX.

O l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya
d'amollir le coeur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M.
Robert Sawyer.


M. Ben Allen et M. Bob Sawyer, assis en tte  tte dans leur
arrire-boutique, s'occupaient activement  dvorer un hachis de veau et
 faire des projets d'avenir, lorsque le discours tomba, assez
naturellement, sur la clientle acquise par le susdit Bob, et sur ses
chances actuelles d'obtenir un revenu suffisant au moyen de l'honorable
profession  laquelle il s'tait dvou.

Je les crois lgrement douteuses, dit l'estimable jeune homme, en
suivant le fil de la conversation.

--Lgrement douteuses? rpta M. Ben Allen; et, aprs avoir aiguis son
intelligence au moyen d'un verre de bire, il ajouta: Qu'est-ce donc que
vous trouvez lgrement douteux?

--Les chances que j'ai de faire fortune.

--Je l'avais oubli, Bob. La bire vient de me faire souvenir que je
l'avais oubli! C'est vrai, elles sont douteuses.

--C'est tonnant comme les pauvres gens me patronnent, reprit Bob d'un
ton rflchi. Ils frappent  ma porte  toutes les heures de la nuit,
prennent une quantit fabuleuse de mdecines, mettent des vsicatoires
et des sangsues, avec une persvrance digne d'un meilleur sort, et
augmentent leur famille d'une manire vritablement hyperbolique. Six de
ces petites lettres de change, chant toutes le mme jour, et toutes
confies  mes soins, Ben!

--C'est une chose fort consolante, rpondit M. Ben Allen en approchant
son assiette du plat de hachis.

--Oh! certainement. Seulement j'aimerais autant avoir la confiance de
patients qui pourraient se priver d'un ou deux shillings. Cette
clientle-ci tait parfaitement dcrite dans l'annonce; c'est une
_clientle_..., une clientle trs tendue, et rien de plus!

--Bob, dit M. Ben Allen en posant son couteau et sa fourchette, et en
fixant ses yeux sur le visage de son ami; Bob, je vais vous dire ce
qu'il faut faire.

--Voyons.

--Il faut vous rendre matre, aussi vite que possible, des mille livres
sterling (25 000 fr.) d'Arabelle.

--Trois pour cent consolids, actuellement inscrits, en son nom, sur le
livre du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, ajouta
Bob Sawyer avec la phrasologie lgale.

--Exactement. Elle en jouira  sa majorit, ou lorsqu'elle sera marie.
Il s'en faut d'un an qu'elle ne soit majeure; et si vous aviez du
toupet, il ne s'en faudrait pas d'un mois qu'elle ne ft marie.

--C'est une crature charmante, dlicieuse, Ben, et elle n'a qu'un seul
et unique dfaut, mais malheureusement cette lgre tache est un manque
de got. Elle ne m'aime pas.

--Je crois qu'elle ne sait pas qui elle aime, rpliqua M. Ben Allen d'un
ton ddaigneux.

--C'est possible: mais je crois qu'elle sait qui elle n'aime pas, et
cela est encore plus grave.

--Je voudrais, s'cria M. Ben Allen en serrant ses dents, et en parlant
comme un guerrier sauvage qui dvore la chair crue d'un loup, aprs
l'avoir dchir avec ses ongles, plutt que comme un jeune gentleman
civilis, qui mange un hachis de veau avec un couteau et une fourchette;
je voudrais savoir s'il y a rellement quelque misrable qui ait essay
de gagner ses affections. Je crois que je l'assassinerais, Bob.

--Si je le rencontrais, rpondit M. Sawyer en s'arrtant au milieu d'une
longue gorge de _porter_, et en regardant d'un air farouche par-dessus
le pot; si je le rencontrais, je lui mettrais une balle de plomb dans le
ventre; et si cela ne suffisait pas, je le tuerais en l'en extrayant.

Benjamin regarda pensivement et silencieusement son ami, pendant
quelques minutes, puis il lui dit:

Vous ne lui avez jamais fait de propositions directes, Bob?

--Non, parce que je savais que cela ne servirait  rien.

--Vous lui en ferez avant qu'il se passe vingt-quatre heures; reprit
Ben, avec le calme du dsespoir. Elle vous pousera ou.... elle dira
pourquoi. J'emploierai toute mon autorit.

--Eh bien! nous verrons.

--Oui, mon ami, nous verrons! rpta Ben Allen d'un ton froce. Il se
tut pendant quelques secondes, et ajouta d'une voix saccade par
l'motion: Vous l'avez aime ds son enfance, mon ami; vous l'aimiez
quand nous tions  l'cole ensemble, et ds lors elle faisait la
bgueule et ddaignait votre jeune tendresse. Vous rappelez-vous qu'un
jour, avec toute la chaleur d'un amour enfantin, vous la pressiez
d'accepter une pomme et deux petits biscuits aniss, proprement
envelopps dans le titre d'un de vos cahiers d'criture?

--Oui, je me le rappelle.

--Elle vous refusa, n'est-ce pas?

--Oui, elle me dit que j'avais gard le paquet dans la poche de mon
pantalon, pendant si longtemps, que la pomme avait acquis une chaleur
dsagrable.

--Je m'en souviens, reprit M. Allen d'un air sombre. Et l dessus, nous
la mangemes nous-mmes, en y mordant alternativement.

Bob Sawyer indiqua par le mlancolique froncement de ses sourcils qu'il
se rappelait encore cette dernire circonstance; et les deux amis
restrent, durant quelques minutes, absorbs dans leurs mditations.

Tandis que ces rflexions taient changes entre M. Bob Sawyer et M.
Benjamin Allen, et tandis que le jeune garon en livre grise,
s'tonnant de la longueur inaccoutume du dner, et ressentant de
tristes pressentiments, relativement  la quantit de veau hach qui lui
resterait, jetait de temps en temps vers la porte vitre un regard plein
d'anxit, une voiture bourgeoise roulait pacifiquement  travers les
rues de Bristol. C'tait une espce de coup, peint d'une triste couleur
verte, tir par une espce de cheval fourbu et conduit par un homme 
l'air rechign, dont les jambes taient couvertes comme celles d'un
groom, pendant que son corps tait revtu d'un habit de cocher. Ces
apparences sont communes  beaucoup de voitures entretenues par de
vieilles dames conomes; et en effet, dans cette voiture, tait assise
une vieille dame, qui se vantait d'en tre propritaire.

Martin? dit la vieille dame en appelant l'homme rechign par la glace
de devant.

--Eh bien? rpondit l'homme rechign en touchant son chapeau.

--Chez M. Sawyer.

--J'y allais.

La vieille dame fit un signe de satisfaction  cette preuve
d'intelligence de son domestique; et l'homme rechign, donnant un bon
coup de fouet au cheval fourbu, ils arrivrent, tous ensemble, devant la
maison de M. Bob Sawyer.

Martin, dit la vieille dame quand la voiture fut arrte  la porte de
M. Bob Sawyer, successeur de Nockemorf.

--De de quoi?

--Dites au garon de faire attention au cheval.

--J'y ferai ben attention moi-mme, rpondit le cocher-groom en posant
son fouet sur l'impriale du coup.

--Non, cela ne se peut pas: votre tmoignage sera trs-important, et je
vous emmnerai avec moi dans la maison. Vous ne bougerez pas de mon ct
pendant toute l'entrevue, entendez-vous?

--J'entends.

--Eh bien! qu'est-ce qui vous arrte?

--Rien.

En profrant ce monosyllabe, l'homme rechign descendit posment de la
roue, o il se balanait sur le gros orteil de son pied droit, appela le
garon en livre grise, ouvrit la portire, abaissa le marchepied, et,
tendant sa main enveloppe d'un gant de daim de couleur sombre,
aveignit la vieille dame, d'un air aussi peu attentif que s'il s'tait
agi d'un paquet de linge.

Hlas! s'cria-t-elle; maintenant que me voil ici, je suis si agite,
que j'en suis toute tremblante.

M. Martin toussa derrire son gant de daim, mais ne donna pas d'autres
signes de sympathie. En consquence, la vieille dame se calma, et,
suivie de son domestique, monta les marches de M. Bob Sawyer. Aussitt
qu'elle fut entre dans l'officine, MM. Ben Allen et Bob Sawyer, qui
s'taient empresss de faire disparatre les liqueurs et de rpandre des
drogues nausabondes, pour dissimuler l'odeur du tabac, sortirent
au-devant d'elle, avec des transports de plaisir et d'affection.

Ma chre tante, s'cria Benjamin; que vous tes bonne d'tre venue nous
voir! Monsieur Sawyer, ma tante.... Mon ami, monsieur Bob Sawyer, dont
je vous ai parl.... ici, M. Ben Allen, qui n'tait pas tout  fait 
jeun, ajouta le mot _Arabelle_, d'un ton de voix qu'il croyait tre un
murmure, mais qui, en ralit, tait si distinct et si lev que
personne n'aurait pu s'empcher de l'entendre, mme en y mettant toute
la bonne volont du monde.

--Mon cher Benjamin, dit la vieille dame qui s'efforait de reprendre
haleine, et qui tremblait de la tte aux pieds, ne vous alarmez pas, mon
cher enfant.... Mais je crois que je ferai mieux de parler  monsieur
Sawyer en particulier, pour un instant, pour un seul instant.

--Bob, dit M. Allen, voulez-vous emmener ma tante dans le laboratoire?

--Certainement, rpondit Bob d'une voix professionnelle. Passez par ici,
ma chre dame. N'ayez pas peur, madame, je suis persuad que nous
remdierons  tout cela, en fort peu de temps. Ici, ma chre dame, je
vous coute.

En parlant ainsi, M. Bob Sawyer conduisait la vieille lady vers son
fauteuil, fermait la porte, tirait une chaise auprs d'elle et attendait
qu'il lui plt de dtailler les symptmes de quelque maladie, dont il
calculait dj les profits probables.

La premire chose que fit la vieille dame fut de branler la tte un
grand nombre de fois et de se mettre  pleurer.

Les nerfs agits, dit le chirurgien avec complaisance. Julep de
camphre, trois fois par jour, et, le soir, potion calmante.

--Je ne sais par o commencer, monsieur Sawyer. C'est si pnible, si
dsolant....

--Ne vous tourmentez pas, madame; je devine tout ce que vous voudriez
dire. La tte est malade.

--Je serais bien dsespre de croire que c'est le coeur, rpondit la
dame avec un profond soupir.

--Il n'y a pas le plus petit danger, madame. L'estomac est la cause
primitive.

--Monsieur Sawyer! s'cria la vieille dame en tressaillant.

--Ce n'est pas douteux, madame; poursuivit Bob, d'un air prodigieusement
savant. Une mdecine, en temps utile, aurait prvenu tout cela.

--Monsieur Sawyer! s'cria la vieille dame plus agite qu'auparavant;
cette conduite est une impertinence,  moins qu'elle ne provienne de ce
que vous ne comprenez pas l'objet de ma visite. S'il avait t au
pouvoir de la mdecine, ou de la prudence humaine, de prvenir ce qui
est arriv, je ne l'aurais pas souffert, assurment. Mais je ferais
mieux de parler  mon neveu, ajouta la vieille dame, en tortillant avec
indignation son ridicule, et en se levant tout d'une pice.

--Attendez un moment, madame; j'ai peur de ne vous avoir pas bien
comprise. De quoi s'agit-il? madame.

--Ma nice, monsieur Sawyer, la soeur de votre ami....

--Oui, madame, interrompit Bob plein d'impatience; car la vieille lady,
quoique extrmement agite, parlait avec la lenteur la plus
tantalisante, comme le font volontiers les vieilles ladies. Oui madame.

--A quitt ma maison, monsieur Sawyer, il y a quatre jours, sous
prtexte d'aller faire une visite  ma soeur, qui est aussi sa tante, et
qui tient une grande pension de demoiselles, prs de la borne du
troisime mille, o il y a un grand bnier et une porte de chne. En
cet endroit, la vieille dame s'arrta pour essuyer ses yeux.

--Eh! que le diable emporte l'bnier, s'cria Bob,  qui son anxit
faisait oublier sa dignit mdicale. Allez un peu plus vite, je vous en
supplie.

--Ce matin, continua la vieille dame avec lenteur, ce matin elle....

--Elle est revenue, je suppose, interrompit Bob vivement. Est-elle
revenue?

--Non, elle n'est pas revenue; elle a crit.

--Et que dit-elle? demanda Bob avec impatience.

--Elle dit, monsieur Sawyer, et c'est  cela que je vous prie de
prparer l'esprit de Benjamin, lentement et par degrs, monsieur Sawyer.
Elle dit qu'elle est.... J'ai la lettre dans ma poche, mais j'ai laiss
mes lunettes dans la voiture, et sans elles je ne ferais que perdre du
temps, en essayant de vous montrer le passage. En un mot, elle dit
qu'elle est marie.

--Quoi? dit ou plutt beugla M. Bob Sawyer.

--Marie! rpta la vieille dame.

Bob n'en couta pas davantage, mais, s'lanant du laboratoire dans la
boutique, il s'cria d'une voix de stentor: Ben, mon garon, elle a
dcamp.

M. Ben Allen, dont les genoux s'levaient  un demi-pied environ plus
haut que la tte, tait en train de sommeiller derrire le comptoir.
Aussitt qu'il eut entendu cette effrayante communication, il se
prcipita sur Martin, et entortillant sa main dans la cravate de ce
taciturne serviteur, il exprima l'intention obligeante de l'trangler
sur place; ce qu'il commenait, effectivement,  excuter avec cette
promptitude que produit souvent le dsespoir, et qui dnotait beaucoup
de vigueur et d'adresse chirurgicale.

M. Martin, qui n'tait pas un homme verbeux, et qui comptait peu sur ses
talents oratoires, se soumit durant quelques secondes  cette opration,
avec une physionomie trs-calme et trs-agrable. Cependant,
s'apercevant qu'elle devait en peu de temps le mettre hors d'tat de
jamais rclamer ses gages, il murmura quelques reprsentations
inarticules, et, d'un coup de poing, il tendit M. Benjamin Allen sur
la terre; mais il fut immdiatement oblig de l'y suivre, car le
temprant jeune homme n'avait pas lch sa cravate. Ils taient donc l,
tous les deux, en train de se dbattre, lorsque la porte de la boutique
s'ouvrit et laissa entrer deux personnages inattendus, M. Pickwick et
Sam Weller.

En voyant ce spectacle, la premire impression produite sur l'esprit de
Sam, fut que Martin tait pay par l'tablissement de Sawyer, successeur
de Nockemorf, pour prendre quelque violent remde; ou pour avoir des
attaques et se soumettre  des expriences, ou pour avaler de temps en
temps du poison, afin d'attester l'efficacit de quelque nouvel
antidote, ou pour faire n'importe quoi, dans l'intrt de la science
mdicale, et pour satisfaire l'ardent dsir d'instruction qui brlait
dans le sein des deux jeunes professeurs. Ainsi, sans se permettre la
moindre intervention, Sam resta parfaitement calme, attendant, avec
l'air du plus profond intrt, le rsultat de l'exprience; mais il n'en
fut pas de mme de M. Pickwick: il se prcipita, avec son nergie
accoutume, entre les combattants tonns et engagea  grands cris les
assistante  les sparer.

Ceci rveilla M. Sawyer qui, jusque-l, tait rest comme paralys par
la frnsie de son compagnon. Avec son assistance, M. Pickwick remit Ben
Allen sur ses pieds: quant  Martin, se trouvant tout seul sur le
plancher, il se releva, et regarda autour de lui.

Monsieur Allen, dit M. Pickwick, qu'est-il donc arriv?

--Cela me regarde, monsieur, rpliqua Benjamin, avec une hauteur
provoquante.

--Qu'est-ce qu'il y a, demanda M. Pickwick en se tournant vers Bob.
Est-ce qu'il serait indispos?

Avant que le pharmacien et pu rpliquer, Ben Allen saisit M. Pickwick
par la main et murmura d'une voix dolente: Ma soeur! mon cher monsieur,
ma soeur!

--Oh! est-ce l tout? rpondit M. Pickwick. Nous arrangerons aisment
cette affaire,  ce que j'espre. Votre soeur est en sret et bien
portante, mon cher monsieur, je suis ici pour....

--Demande pardon, monsieur, interrompit Sam, qui venait de regarder par
la porte vitre, fch de faire quelque chose qui puisse dranger ces
agrables oprations, comme dit le roi en mettant le parlement  la
porte, mais il y a une autre exprience qui se fait l-dedans, une
vnrable vieille qui est tendue sur le tapis, et qui attend pour tre
dissque, ou galvanise, ou quelque autre invention ressuscitante et
scientifique.

--Je l'avais oublie! s'cria M. Allen; c'est ma tante.

--Bont divine! dit M. Pickwick. Pauvre dame! Doucement, Sam, doucement.

--Une drle de situation pour un membre de la famille, fit observer Sam,
en hissant la tante sur une chaise. Maintenant apprenti carabin,
apportez les volatils.

Cette dernire phrase tait adresse au garon en livre grise, qui
avait confi le coup  un watchman, et tait rentr pour voir ce que
signifiait tant de bruit. Grce  ses soins,  ceux de M. Bob Sawyer, et
 ceux de M. Ben Allen, qui tant cause par sa violence de
l'vanouissement de sa tante, se montrait plein d'une tendre sollicitude
pour la faire revenir, la vieille dame fut  la fin rendue  la vie, et
alors l'affectionn neveu se tournant vers M. Pickwick avec une
physionomie tout ahurie, lui demanda ce qu'il allait dire lorsqu'il
avait t interrompu d'une manire si alarmante.

Il n'y a ici que des amis, je prsume? dit M. Pickwick en toussant
pour claircir sa voix et en regardant l'homme au visage rechign.

Ceci rappela  Bob Sawyer que le garon en livre grise tait l,
ouvrant de grands yeux, et des oreilles encore plus grandes. Il l'enleva
par le collet de son habit, et l'ayant jet de l'autre ct, il engagea
M. Pickwick  parler sans rserve.

Votre soeur, mon cher monsieur, dit le philosophe, en se retournant
vers Ben Allen, est  Londres, bien portante et heureuse.

--Son bonheur n'est pas le but que je me propose, monsieur, rpondit
l'aimable frre, en faisant un geste ddaigneux de la main.

--Son mari sera un but pour moi, monsieur! s'cria Bob; il sera un but
pour moi,  douze pas, et j'en ferai un crible de ce lche coquin!

C'tait l un joli dfi et fort magnanime; mais le pharmacien en
affaiblit lgrement l'effet, en y ajoutant quelques observations
gnrales sur les ttes ramollies, et sur les yeux au beurre noir,
lesquelles n'taient que des lieux communs en comparaison.

--Arrtez, monsieur! interrompit M. Pickwick; et avant d'appliquer ces
pithtes au gentleman en question, considrez de sang-froid l'tendue
de sa faute, et surtout rappelez-vous qu'il est mon ami.

--Quoi! s'cria M. Bob Sawyer.

--Son nom? vocifra Ben Allen, son nom?

--M. Nathaniel Winkle, rpliqua M. Pickwick avec fermet.

 ce nom, Benjamin crasa soigneusement ses lunettes sous le talon de sa
botte, en releva les morceaux qu'il plaa dans trois poches diffrentes,
se croisa les bras, se mordit les lvres, et lana des regards menaants
sur la physionomie calme et douce de M. Pickwick.  la fin rompant le
silence:

C'est donc vous, monsieur, qui avez encourag et fabriqu ce mariage?

--Et je suppose, interrompit la vieille dame, je suppose que c'est le
domestique de monsieur qu'on a vu rder autour de ma maison, pour
essayer de corrompre mes gens. Martin?

--De de quoi? dit l'homme rechign en s'avanant.

--Est-ce l le jeune homme que vous avez vu dans la ruelle, et dont vous
m'avez parl ce matin?

M. Martin, qui tait un homme laconique, comme on l'a dj vu,
s'approcha de Sam, fit un signe de tte et grommela: C'est l'homme.
Sam, qui n'tait jamais fier, lui adressa un sourire de connaissance et
confessa, en termes polis, qu'il avait dj vu cette boule-l quelque
part.

Et moi, s'cria Benjamin, moi qui ai manqu d'trangler ce fidle
serviteur! Monsieur Pickwick, comment avez-vous os permettre  cet
individu de participer  l'enlvement de ma soeur? Je vous prie de
m'expliquer cela, monsieur.

--Oui, monsieur, ajouta Bob avec violence, expliquez cela!

--C'est une conspiration! reprit Ben.

--Une vritable souricire, continua Bob.

--C'est une honteuse ruse, poursuivit la vieille dame.

--On vous a mis dedans, fit observer M. Martin.

--coutez-moi, je vous en prie, dit M. Pickwick, tandis que M. Ben
Allen, humectant copieusement son mouchoir, se laissait tomber dans le
fauteuil o l'on saignait les malades. Je ne suis pour rien dans tout
ceci, si ce n'est que j'ai voulu tre prsent  une entrevue des deux
jeunes gens, que je ne pouvais pas empcher, et dont je pensais carter
ainsi tout reproche d'inconvenance. C'est l toute la part que j'ai eue
dans cette affaire, et mme  cette poque, je ne me doutais pas que
l'on penst  un mariage immdiat. Cependant remarquez bien, ajouta M.
Pickwick sur-le-champ, remarquez bien que je ne dis point que je
l'eusse empch si je l'avais su.

--Vous entendez cela? reprit M. Benjamin Allen; vous l'entendez tous?

--J'y compte bien, poursuivit paisiblement le philosophe, en regardant
autour de lui; et j'espre qu'ils entendront ce qui me reste  dire,
ajouta-t-il, d'une voix plus leve et avec un visage plus color: c'est
que vous aviez grand tort de vouloir forcer les inclinations de votre
soeur, et que vous auriez d plutt, par votre tendresse et par votre
complaisance, lui tenir lieu des parents qu'elle a perdus ds son
enfance. Quant  ce qui regarde mon jeune ami, je dirai seulement que,
sous le rapport de la fortune, il est dans une position au moins gale 
la vtre, si ce n'est suprieure, et que je refuse positivement de rien
entendre davantage sur ce point,  moins que l'on ne s'exprime avec la
modration convenable.

--Je dsirerais ajouter quelques observations  ce qui a t dit par le
gentleman qui vient de quitter la tribune, dit alors Sam, en s'avanant.
Voici ce que c'est: une personne de l'honorable socit m'a appel
individu....

--Cela n'a aucun rapport  la question, Sam, interrompit M. Pickwick.
Retenez votre langue, s'il vous plat.

--Je ne veux rien dire sur ce sujet, monsieur. Mais voil la chose:
Peut-tre que l'autre gentleman pense qu'il y avait un attachement
antrieur; mais il n'y a rien de cette espce-l, car la jeune lady a
dclar, ds le commencement, qu'elle ne pouvait pas le souffrir. Ainsi
personne ne lui a fait du tort, et il ne serait pas plus avanc si la
jeune lady n'avait jamais vu M. Winkle. Voil ce que je dsirais
observer, monsieur, et maintenant j'espre que j'ai tranquillis le
gentleman.

Une courte pause suivit cette consolante remarque, aprs quoi M. Ben
Allen se levant de son fauteuil protesta qu'il ne reverrait jamais le
visage d'Arabelle, tandis que M. Bob, en dpit des assurances flatteuses
de Sam, continuait  jurer qu'il tirerait une affreuse vengeance de
l'heureux mari.

Mais prcisment  l'instant o les affaires avaient pris cette tournure
menaante, M. Pickwick trouva un alli inattendu et puissant, dans la
vieille dame qui avait t vivement frappe de la manire dont il avait
plaid la cause de sa nice. Elle s'approcha donc de Ben Allen, et se
hasarda  lui adresser quelques rflexions consolantes, dont les
principales taient, qu'aprs tout il tait heureux que la chose ne ft
pas encore pire; que moins on parlerait, mieux cela vaudrait; qu'au
bout du compte, il n'tait pas prouv que ce ft un si grand malheur;
que ce qui est fait est fait, et qu'il faut savoir souffrir ce qu'on ne
peut empcher, avec diffrents autres apophthegmes aussi nouveaux et
aussi rconfortants.

 tout cela, M. Benjamin Allen rpliquait qu'il n'entendait pas manquer
de respect  sa tante, ni  aucune personne prsente, mais que, si cela
leur tait gal, et si on voulait lui permettre d'agir  sa fantaisie,
il prfrerait avoir le plaisir de har sa soeur jusqu' la mort, et par
de l.

 la fin, quand cette dtermination eut t annonce une cinquantaine de
fois, la vieille dame se redressant tout  coup, et prenant un air fort
majestueux, demanda ce qu'elle avait fait pour n'obtenir aucun respect 
son ge, et pour tre oblige de supplier ainsi son propre neveu, dont
elle pouvait raconter l'histoire environ vingt-cinq ans avant sa
naissance, et qu'elle avait connu personnellement avant qu'il et une
seule dent dans la bouche; sans parler de ce qu'elle avait t prsente
la premire fois qu'on lui avait coup les cheveux, et avait galement
assist  nombre d'autres crmonies de son enfance, toutes suffisamment
importantes pour mriter  jamais son affection, son obissance, sa
vnration.

Tandis que la bonne dame exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick
s'tait retir dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et celui-ci,
durant leur conversation, avait appliqu plusieurs fois  sa bouche une
certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits
avaient pris graduellement une expression tranquille et mme joviale. 
la fin, il sortit de la pice, bouteille en main, et faisant observer
qu'il tait trs-fch de s'tre conduit comme un fou, il proposa de
boire  la sant et au bonheur de M. et de Mme Winkle, dont il voyait la
flicit avec si peu d'envie, qu'il serait le premier  les congratuler.
En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil,
saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon coeur, que son
visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-mme, car la
liqueur tait forte. Finalement la bouteille noire fut passe  la ronde
jusqu' ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de poignes de main
donnes, tant de compliments changs, que le visage glac de M. Martin
lui-mme condescendit  sourire.

Et maintenant, dit Bob en se frottant les mains, nous allons terminer
joyeusement la soire.

--Je suis bien fch d'tre oblig de retourner  mon htel, rpondit
M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutum au
mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigu.

--Vous prendrez au moins un peu de th, monsieur Pickwick, dit la
vieille lady avec une douceur indescriptible.

--Je vous suis bien oblig, madame, cela me serait impossible.

Le fait est que l'admiration visiblement croissante de la vieille dame
tait la principale raison qui engageait M. Pickwick  se retirer; il
pensait  Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui donnait
une sueur froide.

M. Pickwick ayant absolument refus de rester, il fut convenu, sur sa
proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage auprs du
pre de M. Winkle, et que la voiture serait  la porte le lendemain
matin,  neuf heures. Il prit alors cong, et suivi de Sam, il se rendit
 l'htel du _Buisson_. C'est une chose digne de remarque que le visage
de M. Martin prouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la main de
Sam en le quittant, et qu'il lcha  la fois un juron et un sourire. Les
personnes les mieux instruites des manires de ce gentleman ont conclu
de ces symptmes, qu'il tait enchant de la socit de Sam, et qu'il
exprimait le dsir de faire connaissance avec lui.

Voulez-vous un salon particulier, monsieur? demanda Sam  son matre,
lorsqu'ils furent arrivs  l'htel.

--Ma foi, rpondit celui-ci, comme j'ai dn dans la salle du caf et
que je me coucherai bientt, ce n'en est gure la peine. Voyez quelles
sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs?

Sam revint bientt dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui
buvait un bol de bishop avec l'hte.

C'est bon, je vais les aller trouver.

--C'est un drle de gaillard, monsieur, que ce borgne, dit Sam en
conduisant M. Pickwick. Il en fait avaler de toutes les couleurs au
matre de l'htel, si bien que le pauvre homme ne sait plus s'il se
tient sur la semelle de ses souliers ou sur la forme de son chapeau.

Lorsque M. Pickwick entra dans la salle, l'individu  qui s'appliquait
cette observation tait en train de fumer une norme pipe hollandaise,
et tenait son oeil unique constamment fix sur le visage arrondi de
l'aubergiste. Il venait apparemment de raconter au jovial vieillard
quelque histoire tonnante, car celui-ci laissait encore chapper de ses
lvres des exclamations de surprise. Eh bien, je n'aurais pas cru a!
c'est la plus trange chose que j'aie jamais entendu dire! Je ne pensais
pas que ce fut possible!

Serviteur, monsieur, dit le borgne  M. Pickwick; une jolie soire,
monsieur.

--Trs-belle, rpondit le philosophe; et il s'occupa  mlanger
l'eau-de-vie et l'eau chaude que le garon avait places devant lui. Le
borgne le regardait avec attention et lui dit enfin:

Je crois que je vous ai dj rencontr.

--Je ne m'en souviens pas.

--Cela ne m'tonne pas, vous ne me connaissiez pas. Mais moi je
connaissais deux de vos amis qui restaient au _Paon d'argent_ 
Eatanswill,  l'poque des lections.

--Oh! en vrit.

--Oui; Je leur ai racont une petite aventure qui tait arrive  un de
mes amis nomm Tom Smart. Peut-tre que vous leur en aurez entendu
parler?

--Souvent, dit M. Pickwick en souriant. Il tait votre oncle, je pense.

--Non, non, seulement un ami de mon oncle.

--Malgr a, c'tait un homme bien tonnant que votre oncle, dit
l'aubergiste en branlant la tte.

--Eh! eh! je le crois bien, rpliqua le borgne. Je pourrais vous
rapporter une histoire de ce mme oncle, qui vous tonnerait peut-tre
un peu, gentlemen.

--Racontez-la nous, je vous en supplie, dit M. Pickwick avec
empressement.

Le borgne tira du bol un verre de vin chaud et le but; prit une bonne
bouffe de fume dans la pipe hollandaise, et voyant que Sam lanternait
autour de la porte, lui dit qu'il pouvait rester s'il voulait, et qu'il
n'y avait rien de secret dans son histoire. Enfin, fixant son oeil
unique sur l'aubergiste, il commena dans les termes du chapitre
suivant.




CHAPITRE XX.

Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur.


Mon oncle, gentlemen, dit le commis-voyageur, tait le gaillard le plus
jovial, le plus plaisant, le plus malin qui ait jamais exist. Je
voudrais que vous l'eussiez connu, gentlemen.... Mais non, en y
rflchissant, je ne le voudrais point; car, suivant le cours de la
nature, si vous l'aviez connu, vous seriez ou morts ou si prs de
l'tre, que vous auriez renonc  courir le monde, ce qui me priverait
de l'inestimable plaisir de vous parler en ce moment. Gentlemen, je
voudrais que vos pres et vos mres eussent connu mon oncle, il leur
aurait plu tonnamment, principalement  vos respectables mres. J'en
suis sr et certain. Si parmi ses nombreuses vertus il y en avait deux
qui prdominaient, j'oserais dire que c'tait son punch et ses chansons
 boire. Pardonnez-moi de me laisser aller ainsi au mlancolique
souvenir du mrite qui n'est plus; vous ne verrez pas tous les jours de
la semaine un homme comme mon oncle, gentlemen.

J'ai toujours regard comme fort honorable pour mon oncle d'avoir t
compagnon et ami intime de Tom Smart, de la grande maison de Bilson et
Slum, _Cateaton-Street, City_. Mon oncle voyageait pour Tiggin et Welps;
mais, pendant longtemps, il fit  peu prs la mme tourne que Tom. Le
premier soir o ils se rencontrrent, mon oncle se prit d'une fantaisie
pour Tom, et Tom se prit d'une fantaisie pour mon oncle. Ils ne se
connaissaient pas depuis une demi-heure, lorsqu'ils parirent  qui
ferait le meilleur bol de punch, et le boirait le plus vite. On jugea
que mon oncle avait gagn, pour la faon; mais pour ce qui est de boire,
Tom l'emporta environ d'une demi-cuiller  sel. Ils prirent alors un
autre bol chacun, pour boire mutuellement  leur sant, et furent
toujours amis dvous, depuis lors. Il y a une destine dans ces sorte
de choses, gentlemen; c'est plus fort que nous.

En apparence personnelle, mon oncle tait une ide plus court que la
taille moyenne, il tait aussi une ide plus gros; et peut-tre que son
visage tait une ide plus rouge que les visages ordinaires. Il avait la
face la plus joviale que vous ayez jamais vue, gentlemen. Quelque chose
qui tenait de polichinelle, avec un nez et un menton beaucoup plus
avantageux. Ses yeux tincelaient toujours de gaiet, et sur sa figure
s'panouissait perptuellement un sourire; non pas un de vos ricanements
insignifiants, btes, vulgaires, mais un vrai sourire, joyeux,
satisfait, malin. Une fois il fut lanc hors de son cab, et se cogna la
tte contre une borne. Il resta l, tourdi, et le visage si abm par
le sable, que, pour me servir de son expression nergique, si sa pauvre
mre avait pu revenir sur la terre, elle ne l'aurait pas reconnu. En y
rflchissant, gentlemen, je puis vous en donner ma parole d'honneur,
car lorsqu'elle mourut, mon oncle n'avait que deux ans et sept mois; et,
sans parler des corchures, ses bottes  revers auraient sans doute
singulirement embarrass la bonne dame, pour ne rien dire non plus de
son nez et de sa face rubiconde. N'importe: il tait l, tendu, et j'ai
souvent entendu dire qu'il souriait aussi agrablement que s'il tait
tomb par partie de plaisir, et qu'aprs avoir t saign, aussitt
qu'il s'tait senti revivre, il avait commenc par se dresser dans son
lit, clater de rire, embrasser la jeune fille qui tenait la palette,
aprs quoi il avait demand sur-le-champ une ctelette de mouton et des
noix marines. Il tait fort amateur de noix marines, gentlemen; il
disait que, prises sans vinaigre, elles faisaient trouver la bire
meilleure.

La grande tourne de mon oncle avait lieu  la chute des feuilles. C'est
alors qu'il faisait rentrer les fonds, et prenait les commissions dans
le Nord. Il allait de Londres  dimbourg, d'dimbourg  Glascow; de
Glascow il revenait  dimbourg, et enfin  Londres, par le paquebot. Il
faut que vous sachiez que cette seconde visite  dimbourg tait pour
son propre plaisir; il avait l'habitude d'y revenir pour une semaine,
juste le temps de voir ses vieux amis; et comme il djeunait avec
celui-ci, gotait avec celui-l, dnait avec un troisime et soupait
avec un autre, il passait une jolie petite semaine, pas mal occupe. Je
ne sais pas si quelqu'un de vous, gentlemen, a jamais tt d'un solide
djeuner cossais, substantiel, abondant, puis est all ensuite faire un
petit goter d'un baril d'hutres et d'une douzaine de bouteilles d'ale,
avec un ou deux flacons de whiskey, pour terminer. Si cela vous est
arriv, vous conviendrez avec moi qu'il faut avoir la tte un peu
solide pour faire honneur, aprs cela, au dner et au souper.

Mais que Dieu vous bnisse tant cela n'tait rien pour mon oncle. Il y
tait si bien fait, que ce n'tait pour lui qu'un jeu d'enfant. Je lui
ai entendu dire qu'il pouvait tenir tte aux gens de Dundee, et revenir
chez lui sans trbucher; et cependant, gentlemen, les gens de Dundee ont
des ttes et du punch aussi forts que vous pouvez en rencontrer entre
les deux ples. J'ai entendu parler d'un homme de Dundee et d'un autre
de Glasgow, qui burent ensemble pendant quinze heures conscutives.
Autant qu'on put s'en assurer, ils furent suffoqus  peu prs au mme
instant: mais  cela prs, gentlemen, ils ne s'en trouvrent pas plus
mal.

Un soir, vingt-quatre heures avant l'poque qu'il avait fixe pour son
embarquement, mon oncle soupa chez un de ses plus anciens amis, qui
restait dans la vieille ville d'dimbourg. Un Mac quelque chose, avec
quatre syllabes aprs. Il y avait la femme du bailli, et les trois
filles du bailli, et le grand-fils du bailli, et trois ou quatre gros
cossais madrs,  sourcils pais, que le bailli avait rassembls pour
faire honneur  mon oncle, et pour aider  chasser la mlancolie. Ce fut
un glorieux souper. On y mangea du saumon marin, des merluches fumes,
une tte d'agneau, et un boudin, un haggis, clbre plat cossais, qui
faisait toujours  mon oncle l'effet de l'estomac d'un petit amour. Il y
avait bien d'autres choses encore, dont j'ai oubli les noms, mais de
bonnes choses nanmoins. Les jeunes filles taient agrables, la femme
du bailli paraissait une des meilleures cratures qui aient jamais
exist, et mon oncle se montra d'une humeur charmante. Aussi, pendant
toute la soire, fallait-il voir les jeunes filles sourire en dessous,
et la vieille dame clater de rire, et les joyeux compagnons pouffer si
joliment que leur large face en devenait carlate. Je ne me rappelle
pas, au juste, combien de verres de grog au _whiskey_ chacun d'eux but,
aprs souper; mais ce que je sais, c'est que, vers une heure du matin,
le grand fils du bailli perdit connaissance au moment o il entamait
pour la vingtime fois un couplet de la chanson de Burns: _Oh! Wilie
brassa un picotin d'orge_. Comme depuis une demi-heure environ c'tait
le seul convive que mon oncle pt voir au-dessus de la table, il s'avisa
qu'il tait bientt temps de s'en aller, afin qu'il pt rentrer chez lui
 une heure dcente, d'autant plus qu'on avait commenc  boire  sept
heures du soir. Croyant nanmoins qu'il ne serait pas poli de partir
sans dire gare, mon oncle se vota au fauteuil, mlangea un autre verre
de grog, se leva pour proposer sa sant, s'adressa un discours bien
tourn et trs flatteur, et but le toast avec enthousiasme. Cependant
personne ne se rveillait. Mon oncle but encore une petite goutte pure,
cette fois, de peur que le punch ne lui ft mal, et finalement,
empoignant son chapeau, sortit dans la rue.

Il faisait beaucoup de vent, lorsque mon oncle ferma la porte du bailli.
Il enfona solidement son chapeau sur sa tte, fourra ses mains dans ses
poches, et regardant en l'air, passa rapidement en revue l'tat de
l'atmosphre. Des nuages passaient sur la lune avec la plus folle
vitesse, tantt l'obscurcissant tout  fait, tantt lui permettant de
rpandre toute sa splendeur sur les objets environnants, puis passant de
nouveau sur elle avec une rapidit incroyable. Rellement, dit mon
oncle en s'adressant au temps comme s'il s'tait senti personnellement
offens, a ne peut pas aller comme cela. Ce n'est pas l du tout le
temps qu'il me faut pour mon voyage. Je n'en veux pas  aucun prix dit
mon oncle d'une voix imposante. Aprs avoir rpt cela plusieurs fois,
et aprs avoir recouvr son quilibre, car il tait un peu tourdi
d'avoir regard si longtemps en l'air, il se remit gaiement en marche.

La maison du bailli tait dans _Canongate_, et mon oncle allait 
l'autre bout du _Leithwalk_; un peu plus d'un mille de distance.  sa
droite et  sa gauche, s'levaient vers les cieux de grandes maisons
isoles, hautes, dcharnes, dont les faades taient noircies par
l'ge, dont les fentres, comme les yeux des vieillards, semblaient tre
ternes et creuses par les annes. Six, sept, huit tages, s'empilaient
comme des chteaux de cartes, les uns au-dessus des autres, jetant leur
ombre paisse sur la route pave de pierres raboteuses, en rendant la
nuit encore plus noire. Un petit nombre de lanternes taient parpilles
 de grandes distances; mais elles servaient seulement  marquer
l'entre malpropre de quelques troits culs-de-sac, ou de quelques
escaliers conduisant par des mandres roides et compliqus aux divers
tages suprieurs. Regardant toutes ces choses de l'air de quelqu'un qui
les a vues trop souvent pour s'en soucier beaucoup, mon oncle marchait
au milieu de la rue, avec son pouce dans chacune des poches de son
gilet, modulant de temps en temps la chansonnette avec tant de chaleur
que les honntes habitants du voisinage, rveills en sursaut de leur
premier sommeil, restaient tremblante dans leur lit, jusqu' ce que le
son s'teignit en s'loignant, et convaincus alors que c'tait quelque
propret  rien d'ivrogne qui regagnait sa maison, ce recouvraient
chaudement et s'endormaient de nouveau.

Gentlemen, je vous raconte minutieusement comment mon oncle marchait au
milieu de la rue, avec ses pouces dans les poches de son gilet, parce
que, comme il le disait souvent et avec raison, il n'y a rien du tout
d'extraordinaire dans cette histoire, si vous ne voyez pas bien
distinctement, ds le commencement, qu'il n'avait pas du tout l'esprit
tourn au merveilleux, ni au romantique.

Mon oncle marchait donc, avec ses pouces dans les poches de son gilet,
occupant le milieu de la rue  lui tout seul, et chantant tantt un
refrain d'amour, tantt un refrain bachique; puis, quand il tait
fatigu de l'amour et du Bacchus, sifflant mlodieusement; lorsqu'il
atteignit le pont du Nord, qui, en cet endroit, runit la vieille ville
d'dimbourg  la ville nouvelle. Il s'y arrta, pendant une minute, 
considrer l'amas trange et irrgulier de lumires, empiles si haut
dans les airs, qu'on croirait voir des toiles briller, d'un ct, sur
les mures de la forteresse, et de l'autre sur Calton-Hill, pour
illuminer des chteaux ariens.  leur pied, l'antique et pittoresque
cit dormait pesamment dans son obscurit majestueuse, tandis que le
vieux trne d'Arthur, qui s'levait imposant et sombre, comme un
puissant gnie, semblait garder et protger le chteau et la chapelle
d'Holyrood. Je dis, gentlemen, que mon oncle s'arrte l une minute ou
deux, pour regarder autour de lui. Ensuite faisant un doigt de
compliment au temps qui s'tait un peu clairci, quoique la lune fut sur
son dclin, il se remit  marcher aussi royalement qu'auparavant,
occupant le milieu de la route, avec une grande dignit, et comme
quelqu'un qui voudrait bien voir qu'on lui en disputt la possession.
Pourtant, comme il ne se trouvait l personne qui ft dispos  ouvrir
une contestation  ce sujet, il continua de marcher, avec les pouces
dans les poches de son gilet, aussi paisible qu'un agneau. Quand mon
oncle eut atteint la fin de Leith-Walk, il lui fallut traverser un grand
terrain vague, au bout duquel, en ce temps-l, se trouvait un enclos,
appartenant  un charron, qui rachetait  l'administration des postes
les voitures hors de service. Mon oncle tait grand amateur de voitures,
vieilles, jeunes ou d'ge moyen, et il lui prit fantaisie de se dranger
de sa route, sans autre but que d'aller lorgner, entre les palissades,
une douzaine d'antiques malles-postes, qu'il se rappelait avoir vues la,
en fort mauvais tat et toutes dmantibules. Mon oncle, gentlemen,
tait d'un caractre dcid, et avait la tte chaude: ne pouvant pas
voir  son aise  travers les pieux, il grimpa par-dessus, et,
s'asseyant tranquillement sur un vieux timon, il commena  considrer
les dbris des carrosses avec une gravit remarquable.

Il y en avait peut-tre une douzaine, ou mme davantage; mon oncle
n'tait pas bien sr de cela, et comme c'tait un homme fort scrupuleux
 propos de chiffres, il n'aimait point  en citer  la lgre. Enfin
ils taient l tous, ple-mle, dans un tat de dsolation inimaginable.
Les portires avaient t arraches de leurs gonds, les garnitures
enleves; seulement de distance en distance, une loque pendait encore 
un clou rouill. Les lanternes taient parties, les timons vanouis
depuis longtemps, les ressorts briss, les boiseries dpouilles de
peinture. Le vent sifflait  travers les crevasses, et la pluie, qui
s'tait amasse sur les impriales, tombait goutte  goutte dans
l'intrieur, avec un son lugubre et sourd: c'taient enfin les
squelettes des malles-postes dcdes; et dans cette place solitaire, 
cette heure de la mort, elles avaient quelque chose de lugubre et
d'horrible.

Mon oncle appuya sa tte sur ses mains, et se mit  penser aux gens
actifs, affairs, qui avaient roul autrefois dans ces vieilles
voitures, et qui maintenant taient aussi silencieux et aussi changs
qu'elles-mmes. Il pensa aux nombreux individus  qui ces carcasses
vermoulues avaient apport, pendant des annes,  travers toutes les
saisons, tant de nouvelles, impatiemment attendues: nouvelles d'heureux
voyage et de bonne sant; envoi de lettres de change et d'argent. Le
marchand, l'amant, l'pouse, la veuve, la mre, l'colier, le bambin
mme qui se tranait  la porte, en entendant frapper le facteur; avec
quelle anxit chacun d'eux avait attendu l'arrive de cette vieille
malle-poste! Et maintenant, qu'taient-ils tous devenus? Gentlemen, mon
oncle disait qu'il avait pens  tout cela; mais je souponne plutt
qu'il l'avait lu depuis dans quelque livre, car il dclarait
positivement que, tout en regardant ces squelettes de voitures, il tait
tomb dans une espce d'assoupissement, dont il avait t rveill
soudain par une cloche voisine qui sonnait deux heures. Or, mon oncle
n'a jamais t distingu pour penser vite, et s'il avait rellement
song  toutes ces choses, je suis convaincu que cela l'aurait tenu,
pour le moins, jusqu' deux heures et demie. Je crois donc pouvoir
affirmer que mon oncle tomba dans cette espce d'assoupissement, sans
avoir pens  rien du tout.

Quoi qu'il en soit, l'horloge de l'glise sonna deux heures. Mon oncle
s'veilla, frotta ses yeux, et sauta sur ses pieds, d'tonnement.

En un instant, ds que l'horloge eut sonn deux heures, cet endroit
dsert et abandonn devint plein de vie et d'activit. Les portires
furent remises sur leurs gonds, les garnitures restaures, les boiseries
repeintes, les lampes allumes. Dos coussins, des houppelandes taient
placs sur chaque sige; les porteurs fourraient des paquets dans chaque
coffre; les gardes rangeaient les sacs de lettres; les palefreniers
jetaient des seaux d'eau sur les roues renouveles; une quantit
d'hommes se prcipitaient de toutes parts, fixant des timons  chaque
voiture. Les passagers arrivaient; les porte manteaux taient emballs;
les chevaux attels; enfin il devenait vident que chaque malle allait
partir sans retard. Gentlemen, mon oncle ouvrait de si grands yeux, en
voyant tout cela, que jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne pouvait
s'expliquer comment il avait jamais t capable de les refermer.

Allons, allons! dit une voix  ct de mon oncle, en mme temps qu'il
sentait une main se poser sur son paule; vous tes inscrit pour un
intrieur, il est temps de monter.

--Moi inscrit! s'cria mon oncle en se retournant.

--Oui, certainement.

Mon oncle, gentlemen ne put rien dire, tant il tait tonn. La plus
drle de chose tait que, quoiqu'il y et l un si grand nombre de
personnes, et quoique de nouveaux visages arrivassent  chaque instant,
on ne pouvait pas dire d'o ils venaient; ils semblaient sortir
mystrieusement de sous terre ou de l'air, et disparatre de la mme
manire. Ds qu'un commissionnaire avait mis son bagage dans la voiture
et reu son pourboire, il se retournait, et crac, il avait disparu!
Avant que mon oncle et eu le temps de s'inquiter de ce qu'il tait
devenu, une demi-douzaine d'autres apparaissaient, chancelant sous le
poids de paquets qui paraissaient assez gros pour les craser. Une autre
singularit, c'est que les voyageurs taient tous habills d'une manire
trange. Ils avaient de grands habits brods, avec de larges basques,
d'normes parements, et pas de collets: enfin ils portaient de vastes
perruques, avec un sac par derrire. Mon oncle n'y pouvait rien
comprendre.

Eh bien! allons-nous monter? dit l'individu qui s'tait dj adress
 mon oncle.

Il tait habill comme un courrier de malle-poste, mais il avait une
perruque sur la tte, et de prodigieux parements  ses manches. D'une
main il tenait une lanterne, et de l'autre une grosse espingole.

En finirez-vous de monter, Jack Martin? rpta le garde en approchant
sa lanterne du visage de mon oncle.

--Par exemple! s'cria mon oncle en reculant d'un pas ou deux, voil qui
est familier.

--C'est comme cela sur la feuille de route, rpliqua le courrier.

--Est-ce qu'il n'y a pas un _monsieur_ devant? demanda mon oncle; car il
trouvait qu'un conducteur, qu'il ne connaissait pas, et qui l'appelait
_Jack Martin_, tout court, prenait une libert que l'administration de
la poste n'aurait pas approuve, si elle en avait t instruite.

--Non, il n'y en a pas, rtorqua le conducteur froidement.

--La place est-elle paye? demanda mon oncle.

--Bien entendu.

--Ah! ah! Eh bien, allons. Quelle voiture?

--Celle-ci, rpondit le garde en montrant une malle-poste gothique, dont
la portire tait ouverte, le marchepied abaiss, et qui faisait le
service d'dimbourg  Londres.

--Attendez, voici d'autres voyageurs: laissez-les monter d'abord.

Tandis qu'il parlait, mon oncle vit tout  coup apparatre en face de
lui un jeune gentilhomme, avec une perruque poudre et un habit bleu,
brod d'argent, dont les basques doubles de bougran taient tonnamment
carres. Tiggin et Welps taient dans les nouveauts, gentlemen, si bien
que mon oncle reconnut du premier coup d'oeil ces toffes. L'tranger
avait, en outre, une culotte de soie, des bas de soie et des souliers 
boucles. Il portait  ses poignets des manchettes, sur sa tte un
chapeau  trois cornes, et  son ct une pe trs-mince. Les pans de
son gilet couvraient  moiti ses cuisses, et les bouts de sa cravate
descendaient jusqu' sa ceinture. Il s'avana gravement vers la portire
de la voiture, ta son chapeau et le tint  bras tendu au-dessus de sa
tte, arrondissant en mme temps son petit doigt, comme le font quelques
personnes manires, en prenant une tasse de th. Puis il plaa ses
pieds  la troisime position, fit un profond salut, et enfin tendit sa
main gauche. Mon oncle allait s'avancer et la secouer cordialement,
quand il s'apert que ces civilits n'taient pas pour lui, mais pour
une jeune lady, qui parut en ce moment au bas du marchepied. Elle avait
une robe de velours vert, d'une coupe antique, avec une longue taille et
un corsage lac. Elle tait coiffe en cheveux, et portait sur la tte
un capuchon de soie noire. Elle se retourna un instant, et dcouvrit 
mon oncle le plus beau visage qu'il et jamais vu, mme en peinture.
Quand elle monta dans la voiture, elle releva sa robe d'une main, et,
comme le disait mon oncle, avec un juron, chaque fois qu'il racontait
cette histoire, il n'aurait jamais cru que des pieds et des jambes
pussent atteindre cette perfection, s'il ne l'avait pas vu de ses
propres yeux.

Cependant mon oncle s'tait aperu que la jeune dame paraissait
pouvante, et qu'elle avait jet vers lui un regard suppliant. Il
remarqua aussi que le jeune homme  la perruque poudre, malgr toutes
ses apparences de respect et de galanterie, lui avait troitement serr
le poignet, pour la faire monter, et l'avait suivie immdiatement. Un
autre individu, de fort mauvaise mine, tait avec eux. Il avait une
petite perruque brune, un habit raisin de Corinthe, une norme rapire 
large coquille, et des bottes qui lui montaient jusqu'aux hanches. Quand
il s'assit auprs de la charmante lady, elle se renfona d'un air
craintif, dans son coin, et mon oncle fut confirm dans son ide
premire, qu'il allait se passer quelque drame sombre et mystrieux; ou,
comme il le disait lui-mme, qu'il y avait quelque chose qui clochait.
En un clin d'oeil, il se dcida  secourir la jeune dame, si elle avait
besoin d'assistance.

Sang et tonnerre! s'cria le jeune gentilhomme en mettant la main sur
son pe lorsque mon oncle entra dans la voiture.

--Mort et enfer! vocifra l'autre individu en tirant sa rapire et en
se fendant sur mon oncle, sans plus de crmonies.

Mon oncle n'avait pas d'armes; mais, avec une grande dextrit, il
enleva le chapeau  trois cornes de son adversaire, et recevant la
pointe de l'pe juste au milieu de la forme, serra les deux cots et
empoigna solidement la lame.

--Piquez-le par derrire, s'cria l'homme de mauvaise mine  son
compagnon, tout en s'efforant de rattraper son pe.

--Qu'il ne s'en avise pas, s'cria mon oncle en relevant d'une manire
menaante le talon d'un de ses souliers ferrs, je lui ferais sauter la
cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le crne!
Employant en mme temps toute sa vigueur, il arracha l'pe de son
adversaire et la jeta bravement par la portire.

--Sang et tonnerre! cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en
mettant encore la main sur le pommeau de son pe, mais sans la tirer.
Peut-tre, comme le disait mon oncle avec un sourire, peut-tre avait-il
peur d'effrayer la jeune dame.

Maintenant, gentlemen, dit mon oncle en prenant tranquillement sa
place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une
dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage.
Ainsi, s'il vous plat, nous nous assirons pacifiquement  nos places
comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau 
dcouper de ce gentleman.

Mon oncle n'avait pas achev ces mots, lorsque le conducteur parut  la
portire avec l'pe. En la passant dans l'intrieur, il leva sa
lanterne et regarda fixement mon oncle, qui,  sa grande surprise,
aperut autour de la voiture une fourmilire de conducteurs ayant tous
les yeux rivs sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu un si
grand nombre de visages ples, d'habits rouges et de regards fixes.

Voil la chose la plus trange qui me soit arrive jusqu' ce jour,
pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau, monsieur.

L'individu de mauvaise mine reut en silence le chapeau  trois cornes,
regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et, finalement,
le plaa sur le sommet de sa perruque, avec une solennit dont l'effet
fut cependant lgrement diminu par un violent ternuement qui fit
retomber son tricorne sur ses genoux.

En route! cria la conducteur arm de la lanterne, en montant par
derrire sur son petit sige. La voiture partit. Mon oncle, en sortant
de la cour, regarda  travers les glaces, et vit que les autres malles,
avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient
en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles 
l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme ngociant
il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les dpches, et il rsolut
d'en crire  la direction des postes aussitt aprs son retour 
Londres.

Bientt cependant toutes ses penses se concentrrent sur la jeune dame,
qui tait assise  l'autre coin de l'intrieur, le visage soigneusement
envelopp dans son capuchon. Le gentilhomme  l'habit bleu se trouvait
en face d'elle, et  ct d'elle, l'autre individu en habit raisin de
Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait
frler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de mauvaise
mine mettre la main sur sa rapire, et il tait sr, par la respiration
du jeune matamore (car la nuit tait trop noire pour distinguer les
visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu
l'avaler. Ce mange irrita mon oncle de plus en plus, et il rsolut d'en
voir la fin  tout prix. Il avait une grande admiration pour les yeux
brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les
jolies jambes; en un mot, il tait passionn pour le sexe tout entier.
Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui.

Mon oncle employa bien des subterfuges pour attirer l'attention de la
jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses
mystrieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne voulaient
pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon oncle
mettait la tte  la portire et demandait  haute voix pourquoi on
n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer  crier, personne
ne faisait attention  lui. Il se renfonait alors dans son coin et
pensait au joli visage, au pied mignon,  la jambe fine de sa compagne
de voyage; ceci russissait  lui faire passer le temps, et l'empchait
de s'inquiter de l'trange situation o il se trouvait, allant toujours
sans savoir o. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup tourment
de toute manire; car mon oncle, gentlemen, tait un gaillard
entreprenant, nomade, sans peur et sans souci.

Tout d'un coup la voiture s'arrta:

Oh! cria mon onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant;

--Descendez ici, dit le conducteur en abattant le marchepied.

--Ici! fit mon oncle.

--Ici rpta le garde.

--Je n'en ferai rien.

-- la bonne heure, alors, restez o vous tes.

--C'est mon intention.

--C'est bien.

Les autres voyageurs avaient cout ce colloque fort attentivement.
Voyant que mon onde tait dtermin  rester, le jeune gentilhomme passa
devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de
mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui dshonorait le fond
de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans
la main de mon oncle, et, approchant les lvres de son visage, si prs
qu'il sentit sur son nez une tide haleine, lui murmura tout bas ces
deux mots:Secourez-moi monsieur. Mon oncle s'lana  bas de la
voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts.

Ah! vous vous ravisez? a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur
ses jambes.

Mon oncle le regarda pendant quelques secondes, incertain s'il devait
lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la
tte du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune dame et
disparatre au milieu de la fume. En y rflchissant, toutefois, il
abandonna ce plan, comme d'une excution un peu mlodramatique, et il se
contenta de suivre les deux hommes mystrieux dans une vieille maison
devant laquelle la voiture s'tait arrte. Conduisant entre eux la
jeune dame, ils tournrent dans le corridor, et mon oncle s'y enfona 
leur suite.

De tous les endroits ruins et dsols que mon oncle avait rencontrs
dans sa vie, celui-ci tait le plus dsol et le plus ruin. On voyait
que 'avait t autrefois un vaste htel, mais le toit tait ouvert dans
plusieurs endroits, et les escaliers taient raboteux et dfoncs. Dans
la chambre o les voyageurs entrrent, il y avait une vaste chemine,
toute noire de fume, quoiqu'elle ne ft gaye par aucun feu. La cendre
blanchtre du bois brl tait encore rpandue sur l'tre, mais le foyer
tait froid, et tout paraissait sombre et triste.

Voil du joli, dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui
fait six milles et demi  l'heure, et qui s'arrte indfiniment dans un
trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais a sera connu; j'en crirai
aux journaux.

Mon oncle dit cela d'une voix assez leve et d'une manire ouverte et
sans rserve, pour tcher d'engager la conversation avec les deux
trangers; mais ils se contentrent de chuchoter entre eux, en lui
lanant des regards farouches. La dame tait  l'autre bout de la
chambre, et elle s'aventura, une fois,  agiter sa main, comme pour
demander l'assistance de mon oncle.

 la fin les deux trangers s'avancrent un peu, et la conversation
commena.

Mon brave homme, dit le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas,
je suppose, que ceci est une chambre particulire.

--Non, mon brave homme; je n'en sais rien, rtorqua mon oncle.
Seulement si ceci est une chambre particulire, prpare exprs,
j'imagine que la salle publique doit tre joliment confortable!

En disant cela, mon oncle s'tablit dans un grand fauteuil et mesura de
l'oeil les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient
pu leur fournir l'toffe d'un habit, sans y mettre un pouce de plus ni
de moins.

Quittez cette chambre! dirent les deux hommes ensemble, en saisissant
leurs pes.

--Hein? fit mon oncle, sans avoir l'air de comprendre ce qu'ils
voulaient dire.

--Quittez cette chambre, ou vous tes mort! dit l'homme de mauvaise
mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger
au-dessus de sa tte.

--Tue! tue! s'cria l'homme  l'habit bleu, en dgainant aussi son pe
et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue!

La dame jeta un grand cri. Mon oncle, gentlemen, tait remarquable pour
sa hardiesse et pour sa prsence d'esprit. Pendant tout le temps qu'il
avait paru si indiffrent  ce qui se passait, il tait occup 
chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme
dfensive; et au moment mme o les pes furent tires, il aperut,
dans le coin de la chemine, une vieille rapire  coquille, avec un
fourreau rouill. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la tira, la fit
tourner rapidement au-dessus de sa tte, cria  la jeune dame de se
retirer dans un coin, lana le fourreau  l'homme de mauvaise mine, jeta
une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur
confusion, tomba sur tous les deux, ple-mle.

Il y a une vieille histoire, qui n'en est pas moins bonne pour tre
vieille, concernant un jeune gentleman irlandais,  qui l'on demandait
s'il jouait du violon: Je n'en sais rien, rpondit-il; car je n'ai
jamais essay. Ceci pourrait fort bien s'appliquer  mon oncle et  son
escrime. Il n'avait jamais tenu une pe dans sa main, si ce n'est une
fois, en jouant Richard III sur un thtre d'amateurs; et encore, dans
cette occasion, il avait t convenu que Richmond le tuerait par
derrire, sans faire le simulacre du combat; mais ici, voil qu'il
faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de
quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la manire la plus
courageuse et la plus adroite, quoique jusqu' ce moment il ne se ft
pas dout qu'il et la plus lgre notion de la science de l'escrime.
Cela montra la vrit de ce vieux proverbe, qu'un homme ne sait pas ce
qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essay.

Le bruit du combat tait terrible. Les trois champions juraient comme
des troupiers, et leurs pes faisaient un cliquetis plus bruyant que ne
pourraient faire tous les couteaux et toutes les mcaniques  affiler du
march de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus anim,
la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira entirement
son chaperon, et lui fit voir une si blouissante beaut qu'il aurait
combattu contre cinquante dmons pour obtenir d'elle un sourire, et
mourir au mme instant. Il avait fait des merveilles jusque-l, mais il
commena alors  se dtacher comme un gant enrag.

Le gentilhomme en habit bleu aperut en se retournant que la jeune dame
avait dcouvert son visage; il poussa une exclamation de rage et de
jalousie, et, tournant son pe vers elle, il lui lana un coup de
pointe, qui fit pousser  mon oncle un rugissement d'apprhension. Mais
la jeune dame sauta lgrement de ct, et saisissant l'pe du jeune
homme avant qu'il se ft redress, la lui arracha, le poussa vers le
mur, et lui passant l'pe en travers du corps, jusqu' la garde, le
cloua solidement dans la boiserie. C'tait d'un magnifique exemple. Mon
oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irrsistible, fit reculer
son adversaire dans la mme direction, et plongeant la vieille rapire
juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua  ct de son
ami. Ils taient l tous les deux gentlemen, gigotant des bras et des
jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants
font mouvoir avec un fil. Mon oncle rptait souvent, dans la suite, que
c'tait l la manire la plus sre de se dbarrasser d'un ennemi, et
qu'elle ne prsentait qu'un seul inconvnient, c'tait la dpense
qu'elle entranait, puisqu'il fallait perdre une pe pour chaque homme
mis hors de combat.

La malle! la malle! cria la jeune dame, en se prcipitant vers mon
oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons
encore nous sauver!

--Vraiment, ma chre, dit mon oncle, cala ne me parat gure douteux. Il
me semble qu'il n'y a plus personne  tuer.

Mon oncle tait un peu dsappoint, gentlemen; car il pensait qu'un
petit intermde d'amour et t fort agrable aprs ce massacre, quand
ce n'et t qu' cause du contraste.

Nous n'avons pas un instant  perdre ici, reprit la jeune lady.
Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du puissant
marquis de Filleteville.

--Eh bien! ma chre, j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre,
rpondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui tait
piqu contre le mur comme un papillon. Vous avez teint le majorat, mon
amour.

--J'ai t enleve  ma famille,  mes amis, par ce sclrat, s'cria la
jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce misrable m'aurait
pouse de force avant une heure.

--L'impudent coquin! dit mon oncle en jetant un coup d'oeil mprisant 
l'hritier moribond des Filleteville.

--Comme vous pouvez en juger par ce que vous avez vu, leurs complices
sont prts  m'assassiner, si vous invoquez l'assistance de quelqu'un.
S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera
peut-tre trop tard pour fuir. La malle! la malle!

En prononant ces mots, la jeune dame, puise par son motion et par
l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville, se
laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussitt devant
la porte de la maison. La malle tait l, attele de quatre chevaux
noirs  tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et mme sans
palefrenier  la tte des chevaux.

Gentlemen, j'espre que ne je fais pas tort  la mmoire de mon oncle en
disant que, quoique garon, il avait tenu, avant ce moment-l, quelques
dames dans ses bras. Je crois mme qu'il avait l'habitude d'embrasser
les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a t vu par
des tmoins dignes de foi dposant un baiser sur le cou d'une matresse
d'htel d'une manire trs perceptible. Je mentionne ces circonstances
afin que vous jugiez combien la beaut de cette jeune lady devait tre
incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait
souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et ses
beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint  elle, il
s'tait senti si agit, si drle, que ses jambes en tremblaient sous
lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se sentir
tout drle? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais certains
yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur!

Vous ne me quitterez jamais, murmura la jeune dame.

--Jamais! rpondit mon oncle. Et il le pensait comme il le disait.

--Mon brave librateur, mon excellent, mon cher librateur!

--Ne me dites donc pas de ces choses-l!

--Pourquoi pas?

--Parce que votre bouche est si sduisante quand vous parlez que j'ai
peur d'tre assez impertinent pour la baiser.

La jeune femme leva sa main comme pour avertir mon oncle de n'en rien
faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez
une paire de lvres les plus dlicieuses du monde, et quand elles
s'panouissent doucement en un sourire fripon, si vous tes assez prs
d'elles et sans tmoin, vous ne pouvez mieux tmoigner votre admiration
de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce
que fit mon oncle, et je l'honore pour cela.

coutez, s'cria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit
des roues et des chevaux?

--C'est vrai, dit mon oncle en se baissant.

Il avait l'oreille fine et tait habitu  reconnatre le roulement des
voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si
nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en
deviner le nombre. Il semblait qu'il y et cinquante carrosses emports
chacun par six chevaux.

Nous sommes poursuivis! s'cria la jeune dame en tordant ses mains.
Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul!

Il y avait une telle expression de terreur sur son charmant visage que
mon oncle se dcida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture, lui dit
de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses lvres sur les siennes,
et l'ayant engage  lever les glaces pour sa prserver du froid, monta
sur le sige.

Attendez, mon sauveur, dit la jeune lady.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon oncle de son sige.

--Je voudrais vous parler. Un mot, un seul mot, mon chri!

--Faut-il que je descende? demanda mon oncle.

La jeune dame ne fit pas de rponse, mais elle sourit encore, et d'un si
joli sourire, gentlemen, qu'il enfonait l'autre compltement. Mon oncle
fut par terre en un clin d'oeil.

Qu'est-ce qu'il y a ma chre? dit-il en mettant la tte  la portire.

La dame s'y penchait en mme temps par hasard, et elle lui parut plus
belle que jamais. Il tait fort prs d'elle dans ce moment-l; ainsi il
ne pouvait pas se tromper.

Qu'est-ce qu'il y a, ma chre? demanda mon oncle.

--Vous n'aimerez jamais d'autre femme que moi? Vous n'en pouserez
jamais d'autre?

Mon oncle jura ses grands dieux qu'il n'pouserait jamais une autre
femme, et la jeune lady retira sa tte et releva la glace. Mon oncle
s'lana de nouveau sur le sige, quarrit ses coudes, ajusta les rnes,
prit le fouet sur l'impriale, le fit claquer savamment, et en route!
Les quatre chevaux noirs  tout crin s'lancrent avec la vieille malle
derrire eux, dvorant quinze bons milles en une heure. Brrr! brrrr!
comme ils galopaient!

Pourtant le bruit des voitures devenait plus fort par derrire. Le vieux
carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus
vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient ligus pour
l'atteindre; le fracas tait pouvantable, mais par-dessus tout
s'levait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui criant:
Plus vite! plus vite! plus vite!

Ils volaient comme l'clair. Les arbres sombres, les meules de foin, les
maisons, les glises, tous les objets fuyaient  droite et  gauche,
comme des brins de paille emports par un ouragan. Leurs roues
retentissaient comme un torrent qui dchire ses digues, et pourtant le
bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore
la jeune lady crier d'une voix dchirante: Plus vite! plus vite! plus
vite!

Mon oncle employait le fouet et les rnes, et les chevaux dtalaient
avec tant de rapidit, qu'ils taient tout blancs d'cume, et cependant
la jeune dame criait encore: Plus vite! plus vite! Dans l'excitation
du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le
talon de sa botte... et il s'aperut que l'aube blanchissait, et qu'il
tait assis sur le sige d'une vieille malle d'dimbourg, dans l'enclos
du carrossier, grelottant de froid et d'humidit, et frappant ses pieds
pour les rchauffer. Il descendit avec empressement, et chercha la
charmante jeune lady dans l'intrieur.... Hlas! il n'y avait ni
portire, ni coussin  la voiture, c'tait une simple carcasse.


Mon oncle vit bien qu'il y avait l-dessous quelque mystre, et que tout
s'tait pass exactement comme il avait coutume de le raconter. Il resta
fidle au serment qu'il avait fait  la jeune dame, refusa, pour l'amour
d'elle, plusieurs matresses d'auberge, fort dsirables, et mourut
garon  la fin. Il faisait souvent remarquer quelle drle de chose
c'tait qu'il et dcouvert, en montant tout bonnement par-dessus cette
palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des
cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages
rgulirement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait tre le seul
individu vivant qu'on et jamais pris comme passager dans une de ces
excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du
moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre.

Je ne comprends pas ce que ces ombres de malles-postes peuvent porter
dans leurs sacs?... dit l'hte, qui avait cout l'histoire avec une
profonde attention.

--Parbleu, les lettres mortes. [22]

[Footnote 22: En anglais, _dead letters_, lettres mises au rebut. (_Note
du traducteur._)]

--Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pens.




CHAPITRE XXI.


Comment M. Pickwick excuta sa mission et comment il fut renforc, ds
le dbut, par un auxiliaire tout  fait imprvu.


Les chevaux furent ponctuellement amens le lendemain matin  neuf
heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que
Sam, l'un  l'intrieur, l'autre  l'extrieur, le postillon reut ordre
de se rendre  la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M. Benjamin
Allen.

La voiture arriva bientt devant la boutique o se lisait cette
inscription: _Sawyer, successeur de Nockemorf_; et M. Pickwick, en
mettant la tte  la portire, vit, avec une surprise extrme, le jeune
garon en livre grise, activement occup  fermer les volets.  cette
heure de la matine c'tait une occupation hors du train ordinaire des
affaires, et cela fit penser d'abord  notre philosophe que quelque ami
ou patient de M. Sawyer tait mort, ou bien peut-tre que M. Bob Sawyer
lui-mme avait fait banqueroute.

Qu'est-il donc arriv? demanda-t-il au garon.

--Rien du tout, monsieur, rpondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu'
ses oreilles.

--Tout va bien, tout va bien cria Bob en paraissant soudainement sur le
pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre,
dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un chle. Je
m'embarque, vieux.

--Vous?

--Oui, et nous allons faire une vritable expdition. H! Sam,  vous!
Ayant ainsi brivement veill l'attention de Sam Welter, dont la
physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce procd expditif,
Bob lui lana son havresac, qui fut immdiatement log dans le sige.
Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de force
dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de la
portire du carrosse, y fourra sa tte, et se prit  rire bruyamment.

Quelle bonne farce! dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui
tombaient de ses yeux.

--Mon cher monsieur, rpliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je
n'avais pas la moindre ide que vous nous accompagneriez.

--Justement; voil le bon de la chose.

--Ah! voila le bon de la chose? rpta M. Pickwick, dubitativement.

--Sans doute: outre le plaisir de laisser la pharmacie se tirer
d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien dcide  ne pas se tirer
d'affaire avec moi.

Ayant ainsi expliqu le phnomne des volets, M. Sawyer retomba dans une
extase de joie.

Quoi vous seriez assez fou pour laisser vos malades sans mdecin? dit
M. Pickwick d'un ton srieux.

--Pourquoi pas? rpliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un
qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu' un
chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque
plus de mdicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce moment-ci,
j'aurais t oblig de leur donner  tous du calomel; ce qui aurait pu
mal russir  quelques-uns. Ainsi, tout est pour le mieux.

Il y avait dans cette rponse une force de raisonnement et de
philosophie  laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il rflchit
pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une manire moins ferme
toutefois:

Mais cette chaise, mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que
deux personnes, et je l'ai promise  M. Allen.

--Ne vous occupez pas de moi un seul instant, j'ai arrang tout cela,
Sam me fera de la place sur le sige de derrire,  ct de lui.
Regardez ceci; ce petit criteau va tre coll sur la porte: _Sawyer,
successeur de Nockemorf. S'adresser en face, chez Mme Cripps_. Mme
Cripps est la mre de mon groom. M. Sawyer est trs fch, dira Mme
Cripps, il n'a pas pu faire autrement. On est venu le chercher ce matin
pour une consultation, avec les premiers chirurgiens du pays. On ne
pouvait pas se passer de lui; on voulait l'avoir  tout prix. Une
opration terrible. Le fait est, ajouta Bob, pour conclure, que cela me
fera, j'espre, plus de bien que de mal. Si on pouvait annoncer mon
dport dans la journal de la localit, ma fortune est faite. Mais voila
Ben.... Allons, montez!

Tout en profrant ces paroles prcipites, Bob poussait de cot le
postillon, jetait son ami dans la voiture, fermait la portire, relevait
le marchepied, collait l'criteau sur sa porte, la fermait, mettait la
clef dans sa poche, s'lanait  cot de Sam, ordonnait au postillon de
partir, et tout cela avec une rapidit si extraordinaire, que la voiture
roulait dj, et que M. Bob Sawyer tait compltement tabli comme
partie intgrante de l'quipage, avant que M. Pickwick et eu le temps
de peser en lui-mme s'il devait l'emmener ou non.

Tant que la voiture se trouva dans les rues de Bristol, le factieux Bob
conserva ses lunettes vertes, et se comporta avec une gravit
convenable, se contentant de chuchoter diverses plaisanteries pour
l'amusement spcial de Samuel Weller; mais, une fois arriv sur la
grand'route, il se dpouilla  la fois de ses lunettes et de sa gravit
professionnelle, et se rgala de diverses charges qui pouvaient jusqu'
un certain point attirer l'attention des passante sur la voiture, et
rendre ceux qu'elle contenait l'objet d'une curiosit plus qu'ordinaire.
Le moins remarquable de ces exploits tait l'imitation bruyante d'un
cornet  piston et le dploiement ambitieux d'un mouchoir de soie rouge
attach au bout d'une canne, en guise de pavillon, et agit de temps en
temps d'un air de suprmatie et de provocation.

Je ne comprends pas, dit M. Pickwick en s'arrtant au milieu d'une
grave conversation avec M. Ben Allen, sur les bonnes qualits de M.
Winkle et de sa jeune pouse, je ne comprends pas ce que tons les
passants trouvent en nous de si extraordinaire pour nous examiner ainsi.

--La bonne tournure de la voiture, rpondit Ba avec un lger sentiment
d'orgueil. Je parierais qu'ils n'en voient pas tous les jours de
semblables.

--Cela n'est pas impossible... cela ne peut... cela doit tre reprit M.
Pickwick, qui se savait sans doute persuad que cela _tait_ si,
regardant en ce moment par la portire, il n'avait pas remarqu que la
contenance des passants n'indiquait aucunement un tonnement
respectueux, et que diverses communications tlgraphiques paraissaient
s'changer entre eux et les habitants extrieurs de la voiture. M.
Pickwick, comprenant instinctivement que cela pouvait avoir quelques
rapports loigns avec l'humeur plaisante de M. Bob Sawyer: J'espre,
dit-il, que notre factieux ami ne commet pas d'absurdits l derrire.

--Oh que non! rpliqua Ben Allen; except quand il est un peu lanc, Bob
est la plus paisible crature de la terre.

Ici l'on entendit l'imitation prolonge d'un cornet  piston,
immdiatement suivie par des cris, par des hourras, qui sortaient
videmment du gosier et des poumons de _la plus paisible crature du
monde_, ou, en termes plus clairs, de M. Bob Sawyer lui-mme.

M. Pickwick et M. Ben Allen changrent un regard expressif, et le
premier de ces gentlemen, tant son chapeau et se penchant par la
portire, de faon que presque tout son gilet tait en dehors, parvint
enfin  apercevoir le jovial pharmacien.

M. Bob Sawyer tait assis, non pas sur le sige de derrire, mais sur le
haut de la voiture, les jambes aussi cartes que possible; il portait
sur le coin de l'oreille le chapeau de Sam, et tenait d'une main une
norme sandwich, tandis que, de l'autre, il soulevait un immense flacon.
D'un air de suave jouissance, il caressait tour  tour l'un et l'antre,
variant toutefois la monotonie de cette occupation en poussant de temps
en temps quelques cris, ou en changeant avec les passants quelques
spirituels badinages. Le pavillon sanguinaire tait soigneusement
attach au sige de la voiture, dans une position verticale, et M.
Samuel Weller, dcor du chapeau de Bob, tait en train d'expdier une
double sandwich avec une contenance anime et satisfaite, qui annonait
son entire approbation de tous ces procds.

Cela tait bien suffisant pour irriter un gentleman ayant, autant que M.
Pickwick, le sentiment des convenances; mais ce n'tait pas encore l
tout le mal, car la chaise de poste croisait, en ce moment-l mme, une
voiture publique, charge  l'extrieur comme  l'intrieur de
voyageurs, dont l'tonnement tait exprim d'une manire fort
significative. Les congratulations d'une famille irlandaise qui courait
 ct de la chaise en demandant l'aumne, taient aussi passablement
bruyantes, surtout celles du chef de la famille, car il paraissait
croire que cet talage faisait partie de quelque dmonstration politique
et triomphale.

Monsieur Sawyer! cria M. Pickwick dans un tat de grande excitation.
Monsieur Sawyer, monsieur!

--Oh! rpondit l'aimable jeune homme en se penchant sur un ct de la
voiture avec toute la tranquillit imaginable.

--tes-vous fou, monsieur?

--Pas le moins du monde! Je ne suis que gai.

--Gai! Otez-moi ce scandaleux mouchoir rouge, monsieur! J'exige que vous
l'abattiez, monsieur! Sam, tez-le sur-le-champ!

Avant que Sam et pu intervenir, M. Bob Sawyer amena gracieusement son
pavillon, le plaa dans sa poche, fit un signe de tte poli  M.
Pickwick, essuya le goulot de la bouteille et l'appliqua  sa bouche,
lui faisant comprendre par l, sans perte de paroles, qu'il lui
souhaitait toutes sortes de bonheur et de prosprit. Ayant excut
cette pantomime, Bob replaa soigneusement le bouchon, et, regardant M.
Pickwick d'un air bnin, mordit une bonne bouche dans sa sandwich, et
sourit.

Allons! dit M. Pickwick, dont la colre momentane n'tait pas 
l'preuve de l'aimable aplomb de Bob; allons, monsieur, ne faites plus
de semblables absurdits, s'il vous plat.

--Non, non, rpliqua le disciple d'Esculape en changeant de chapeau avec
Sam. Je ne l'ai pas fait exprs; le grand air m'avait si fort anim que
je n'ai pas pu m'en empcher.

--Pensez  l'effet que cela produit, reprit M Pickwick d'une voix
persuasive. Ayez quelques gards pour les convenances.

--Oh! certainement, rpliqua Bob. Cela n'tait pas du tout convenable.
C'est fini, gouverneur.

Satisfait de cette assurance, M. Pickwick rentra la tte dans la
voiture; mais  peine avait-il repris la conversation interrompue, qu'il
fut tonn par l'apparition d'un petit corps opaque qui vint donner
plusieurs tapes sur l glace, comme pour tmoigner son impatience d'tre
admis dans l'intrieur.

Qu'est-ce que cela? s'cria M. Pickwick.

--a ressemble  un flacon, rpondit Ben Allen en regardant l'objet en
question  travers ses lunettes et avec beaucoup d'intrt. Je pense
qu'il appartient  Bob.

Cette opinion tait parfaitement exacte. M. Bob Sawyer ayant attach le
flacon au bout de sa canne, le faisait battre contre la fentre, pour
engager ses amis de l'intrieur  en partager le contenu, en bonne
harmonie et en bonne intelligence.

Que faut-il faire? demanda M. Pickwick en regardant le flacon. Cette
ide-l est encore plus absurde que l'autre.

--Je pense qu'il vaudrait mieux le prendre et le garder opina Ben Allen.
Il le mrite bien.

--Certainement. Le prendrai-je?

--Je crois que c'est ce que nous pouvons faire de mieux.

Cet avis concidant compltement avec l'opinion de M. Pickwick, il
abaissa doucement la glace et dtacha la bouteille du bton. Celui-ci
fut alors retir, et l'on entendit M. Bob Sawyer rire de tout son coeur.

Quel joyeux gaillard! dit M. Pickwick, le flacon  la main.

--C'est vrai, rpondit Ben.

--On ne saurait rester fch contre lui.

--Tout  fait impossible.

Pendant cette courte communication de sentiments, M. Pickwick avait
machinalement dbouch la bouteille. Qu'est-ce que c'est? demanda
nonchalamment M. Allen.

--Je n'en sais rien, rpliqua M. Pickwick avec une gale nonchalance.
Cela sent, je crois, le punch.

--Vraiment? dit Benjamin.

--Je le suppose du moins, reprit M. Pickwick, qui n'aurait pas voulu
s'exposer  dire une fausset. Je le suppose, car il me serait
impossible d'en parler avec certitude sans y goter.

--Vous ne feriez pas mal d'essayer. Autant vaut savoir ce que c'est.

--Est-ce votre avis? Eh bien! ci cela vous fait plaisir, je ne veux pas
m'y refuser.

Toujours dispos  sacrifier ses propres sentiments aux dsirs de ses
amis, M. Pickwick s'occupa assez longuement  dguster le contenu de la
bouteille.

Qu'est-ce que c'est? demanda M. Allen, en l'interrompant avec quelque
impatience.

--C'est extraordinaire! rpondit le philosophe en lchant ses lvres; je
n'en suis pas bien sur. Oh! oui, ajouta-t-il, aprs avoir got une
seconde fois, c'est du punch.

M. Ben Allen regarda M. Pickwick, et M. Pickwick regarda M. Ben Allen.
M. Ben Allen sourit, mais M. Pickwick garda son srieux.

Il mriterait, dit ce dernier avec svrit, il mriterait que nous
buvions tout, jusqu' la dernire goutte.

--C'est prcisment ce que je pensais.

--En vrit! Eh bien alors,  sa sant!

Ayant ainsi parl, notre excellent ami donna un tendre et long baiser 
la bouteille, et la passa  Benjamin. Celui-ci ne se fit pas prier pour
suivre son exemple: les sourires devinrent rciproques, et le punch
disparut graduellement et joyeusement.

Aprs tout, dit M. Pickwick en savourant la dernire goutte, ses ides
sont rellement trs-plaisantes, trs-amusantes en vrit!

--Sans aucun doute, rpliqua Ben. Et, pour prouver que M. Bob tait un
des plus joyeux compres existants, il raconta lentement et en dtail,
comment son ami avait tant bu une fois, qu'il y avait gagn une fivre
chaude, et qu'on avait t oblig de le raser. La relation de cet
agrable incident durait encore, lorsque la chaise arrta devant l'htel
de _la Cloche_,  Berkeby-Heath, pour changer de chevaux.

Nous allons dner ici, n'est-ce pas? dit Bob en fourrant sa tte  la
portire.

--Dner! s'cria M. Pickwick. Nous n'avons encore fait que dix-neuf
milles, et nous en avons quatre-vingt-sept et demi  faire.

--C'est prcisment pour cela qu'il faut prendre quelque chose qui nous
aide  supporter la fatigue, rpliqua Bob.

--Oh! reprit M. Pickwick en regardant sa montre, il est tout  fait
impossible de dner  onze heures et demie du matin.

--C'est juste, c'est un djeuner qu'il nous faut.--Oh! monsieur! un
djeuner pour trois, sur-le-champ, et n'attelez les chevaux que dans un
quart d'heure. Faites mettre sur la table tout ce que vous avez de
froid, avec quelques bouteilles d'ale, et votre meilleur madre. Ayant
donn ces ordres avec un empressement et une importance prodigieuse, M.
Bob Sawyer entra immdiatement dans la maison pour en surveiller
l'excution. Il revint, en moins de cinq minutes, dclarer que tout
tait prt et excellent.

La qualit du djeuner justifia compltement les assertions du
pharmacien, et ses compagnons de voyage y firent autant d'honneur que
lui. Grce  leurs efforts runis, les bouteilles d'ale et le vin de
Madre disparurent promptement. Le flacon fut ensuite rempli du meilleur
quivalent possible pour le punch, et quand nos amis eurent repris leurs
places dans la voiture, le cornet sonna et le pavillon rouge flotta,
sans la plus lgre opposition de la part de M. Pickwick.

 Tewkesbury, on arrta pour dner, et on y expdia encore de l'ale, une
bouteille de madre et du porto par-dessus le march; enfin le flacon y
fut rempli, pour la quatrime fois. Sous l'influence combine de ces
liquides, M. Pickwick et M. Allen restrent endormis pendant trente
milles, tandis que Bob et Sam Weller chantaient des duos sur leur sige.

Il faisait tout  fait sombre, quand M. Pickwick se secoua et s'veilla
suffisamment pour regarder par la portire. Des chaumires parses sur
le bord de la route, la teinte enfume de tous les objets visibles,
l'atmosphre nbuleuse, les chemins couverts de cendre et de poussire
de brique, la lueur ardente des fournaises embrases,  droite et 
gauche, les nuages de fume qui sortaient pesamment des hautes chemines
pyramidales et qui noircissaient tous les environs, l'clat des lumires
lointaines, les pesants chariots qui rampaient sur la route, chargs de
barres de fer retentissantes ou d'autres lourdes marchandises, tout
enfin indiquait qu'on approchait de la grande cit industrielle de
Birmingham.

Le mouvement et le tapage d'un travail srieux devenaient de plus en
plus sensibles,  mesure que la voiture avanait dans les troites rues
qui conduisent au centre des affaires, une foule active circulait
partout; des lumires brillaient, jusque sous les toits, aux longues
files de fentres; le bourdonnement du travail sortait de chaque maison;
le mouvement des roues et des balanciers faisait trembler les murailles.
Les feux dont les reflets rougetres taient visibles depuis plusieurs
milles, flambaient furieusement dans les grands ateliers. Le bruit des
outils, les coups mesurs des marteaux, le sifflement de la vapeur, le
lourd cliquetis des machines, retentissaient de tous les cts, comme
une rude harmonie.

La voiture tait arrive dans les larges rues et devant les boutiques
brillantes qui entourent le vieil htel _Royal_, avant que M. Pickwick
et commenc  considrer la nature dlicate et difficile de la
commission qui l'avait amen l.

La dlicatesse de la commission et la difficult de l'excuter
convenablement n'taient nullement amoindries par la prsence volontaire
de M. Bob Sawyer. Pour dire la vrit, M. Pickwick n'tait nullement
enchant de l'avantage qu'il avait de jouir de sa socit, quelque
agrable et quelque honorable qu'elle ft d'ailleurs. Il aurait mme
donn joyeusement une somme raisonnable, pour pouvoir le faire
transporter, temporairement,  cinquante milles de distance.

M. Pickwick n'avait jamais eu de communications personnelles avec M.
Winkle pre, quoiqu'il et deux ou trois fois correspondu par lettre
avec lui, et lui et fait des rponses satisfaisantes concernant la
conduite et le caractre de M. Winkle junior. Il sentait donc, avec un
frmissement nerveux, que ce n'tait pas un moyen fort ingnieux de le
prdisposer en sa faveur, que de lui faire sa premire visite,
accompagn de Ben Allen et de Bob Sawyer, tous deux lgrement gris.

Quoi qu'il en soit, pensait M. Pickwick en cherchant  se rassurer
lui-mme, il faut que je fasse de mon mieux. Je suis oblig de le voir
ce soir, car je l'ai positivement promis  son fils; et si les deux
jeunes gens persistent  vouloir m'accompagner, il faudra que je rende
l'entrevue aussi courte que possible, me contentant d'esprer que, pour
leur propre honneur, ils ne feront pas d'extravagances.

Comme M. Pickwick se consolait par ces rflexions, la chaise s'arrta 
la porte du vieil htel _Royal_. Ben Allen,  moiti rveill, en fut
tir par Sam, et M. Pickwick put descendre  son tour. Ayant t
introduit, avec ses compagnons, dans un appartement confortable, il
interrogea immdiatement le garon concernant la rsidence de M. Winkle.

Tout prs d'ici, monsieur, rpondit le garon. M. Winkle a un entrept
sur le quai, mais sa maison n'est pas  cinq cents pas d'ici, monsieur.

Ici le garon teignit une chandelle et la ralluma le plus lentement
possible, afin de laisser  M. Pickwick le temps de lui adresser
d'autres questions, s'il y tait dispos.

Dsirez-vous quelque chose, monsieur? dit-il, en dsespoir de cause. Un
dner, monsieur? du th ou du caf?

--Rien, pour le moment.

--Trs-bien, monsieur. Vous ne voulez pas commander votre souper,
monsieur?

--Non, pas  prsent.

--Trs-bien, monsieur.

Le garon marche doucement vers la porte, et s'arrtant court, se
retourna et dit avec une grande suavit:

Vous enverrai-je la fille de chambre, messieurs?

--Oui, s'il vous plat, rpondit M. Pickwick.

--Et puis vous apporterez une bouteille de soda-water ajouta Bob.

--Soda-water? Oui, monsieur. Avec ces mots, le garon, dont l'esprit
paraissait soulag d'un poids accablant en ayant  la fin obtenu l'ordre
de servir quelque chose, s'vanouit imperceptiblement. En effet, les
garons d'htel ne marchent ni ne courent; ils ont une manire
mystrieuse de glisser, qui n'est pas donne aux autres hommes.

Quelques lgers symptmes de vitalit ayant t veills chez M. Ben
Allen par un verre de soda-water, il consentit enfin  laver son visage
et ses mains, et  se laisser brosser par Sam. M. Pickwick et Bob Sawyer
ayant galement rpar les dsordres que le voyage avait produits dans
leur costume, les trois amis partirent, bras dessus, bras dessous, pour
se rendre chez M. Winkle. Le long du chemin, Bob imprgnait l'atmosphre
d'une violente odeur de tabac.

 un quart de mille environ, dans une rue tranquille et propre,
s'levait une vieille maison de briques rouges. La porte,  laquelle on
montait par trois marches, portait sur une plaque de cuivre ces mots: M.
WINKLE. Les marches taient fort blanches, les briques trs-rouges, et
la maison trs-propre.

L'horloge sonnait dix heures quand MM. Pickwick, Ben Allen et Bob Sawyer
frapprent  la porte. Une servante proprette vint l'ouvrir, et
tressaillit en voyant trois trangers.

M. Winkle est-il chez lui, ma chre? demanda M. Pickwick.

--Il va souper, monsieur, rpondit la jeune fille.

--Donnez-lui cette carte, s'il vous plat, et dites-lui que je suis
fch de le dranger si tard, mais que je viens d'arriver, et que je
dois absolument le voir ce soir.

La jeune fille regarda timidement M. Sawyer, qui exprimait par une
tonnante varit de grimaces l'admiration que lui inspiraient ses
charmes; ensuite, jetant un coup d'oeil aux chapeaux et aux redingotes
accrochs dans le corridor, elle appela une autre servante, pour garder
la porte pendant qu'elle montait. La sentinelle fut rapidement releve,
car la jeune fille revint immdiatement, demanda pardon aux trois amis
de les avoir laisss dans la rue, et les introduisit dans un
arrire-parloir, moiti bureau, moiti cabinet de toilette, dont les
principaux meubles taient un bureau, un lavabo, un miroir  barbe, un
tire-botte et des crochets, un tabouret, quatre chaises, une table et
une vieille horloge.

Sur le manteau de la chemine se trouvait un coffre-fort en fer fix
dans le mur; enfin un almanach et une couple de tablettes charges de
livres et de papiers poudreux dcoraient les murs.

Je suis bien fch de vous avoir fait attendre  la porte, monsieur,
dit la jeune fille en allumant une lampe et en s'adressant  M. Pickwick
avec un gracieux sourire; mais je ne vous connaissais pas du tout, et il
y a tant d'aventuriers qui viennent pour voir s'ils peuvent mettre la
main sur quelque chose que rellement....

--Il n'y a pas le moindre besoin d'apologie, ma chre enfant, rpliqua
M. Pickwick avec bonne humeur.

--Pas le plus lger, mon amour, ajouta Bob en tendant plaisamment les
bras, et sautant d'un ct de la chambre  l'autre, comme pour empcher
la jeune fille de s'loigner immdiatement. Mais elle ne fut nullement
attendrie par ces gracieusets, car elle exprima tout haut son opinion
que M. Bob Sawyer tait un polisson, et lorsqu'il voulut l'amadouer par
des moyens encore plus pressants, elle lui imprima ses jolis doigts sur
le visage, et bondit hors de la chambre, avec force expressions
d'aversion et de mpris.

Priv de la socit de la jeune bonne, M. Bob Sawyer chercha  se
divertir en regardant dans le bureau, en ouvrant les tiroirs de la
table, en feignant de crocheter la serrure du coffre-fort, en retournant
l'almanach, en essayant, par-dessus ses bottes, celles de M. Winkle
senior, et en faisant sur les meubles et ornements diverses autres
expriences amusantes, qui causaient  M. Pickwick une horreur et une
agonie inexprimables, mais qui donnaient  M. Bob Sawyer un dlice
proportionnel.

 la fin, la porte s'ouvrit, et un petit vieillard, en habit couleur de
tabac, dont le visage et le crne taient exactement la contre-partie du
crne et du visage appartenant  M. Winkle _junior_ (si ce n'est que le
petit vieillard tait un peu chauve), entra, en trottant, dans la
chambre, tenant d'une main la carte de M Pickwick, de l'autre un
chandelier d'argent.

Monsieur Pickwick, comment vous portez-vous, monsieur? dit le petit
vieillard en posant son chandelier et tendant sa main. J'espre que
vous allez bien, monsieur? Charm de vous voir, asseyez-vous, monsieur
Pickwick, je vous en prie Ce gentleman est?...

--Mon ami monsieur Sawyer, rpondit M. Pickwick, un ami de votre fils.

--Oh! fit M. Winkle en regardant Bob d'un air un peu refrogn. J'espre
que vous allez bien, monsieur?

--Comme un charme, rpliqua Bob.

--Cet autre gentleman, dit M. Pickwick, cet autre gentleman, comme vous
le verrez quand vous aurez lu la lettre dont je suis charg, est un
parent trs-proche.... ou plutt devrais-je dire, un intime ami de votre
fils. Son nom est Allen.

--Ce gentleman? demanda M. Winkle, en montrant avec la carte M.
Benjamin Allen, qui s'tait endormi dans une attitude telle qu'on
n'apercevait de lui que son pine dorsale, et le collet de son habit.

M. Pickwick tait sur le point de rpondre  cette question, et de
rciter tout au long les noms et honorables qualits de M. Benjamin
Allen, quand le spirituel Bob, afin de faire comprendre  son ami la
situation o il se trouvait, lui fit dans la partie charnue du bras un
violent pinon. Ben se dressa sur ses pieds, avec un grand cri; mais
s'apercevant aussitt qu'il tait en prsence d'un tranger, il s'avana
vers M. Winkle et lui secouant tendrement les deux mains pendant environ
cinq minutes, murmura quelques mots sans suite,  moiti intelligibles,
sur le plaisir qu'il prouvait  le voir; lui demandant, d'une manire
trs-hospitalire, s'il tait dispos  prendre quelque chose aprs sa
promenade, ou s'il prfrait attendre jusqu'au dner; aprs quoi il
s'assit, et se mit  regarder autour de lui, d'un air hbt, comme s'il
n'avait pas eu la moindre ide du lieu o il se trouvait; ce qui tait
vrai, effectivement.

Tout ceci tait fort embarrassant pour M. Pickwick, et d'autant plus que
M. Winkle _senior_ tmoignait un tonnement palpable  la conduite
excentrique, pour ne pas dire plus, de ses deux compagnons. Afin de
mettre un terme  cette situation, il tira une lettre de sa poche, et la
prsentant  M. Winkle, lui dit:

Cette lettre, monsieur, est de votre fils. Vous verrez par ce qu'elle
contient que son bien-tre et son bonheur futur dpendent de la manire
bienveillante et paternelle dont vous l'accueillerez. Vous m'obligerez
beaucoup en la lisant avec calme, et en en discutant ensuite le sujet
avec moi, d'une manire grave et convenable. Vous pouvez juger de quelle
importance votre dcision est pour votre fils, et quelle est son extrme
anxit,  ce sujet, puisqu'elle m'a engag  me prsenter chez vous, 
une heure si avance, et, ajouta M. Pickwick en regardant lgrement ses
deux compagnons, et dans des circonstances si dfavorables.

Aprs ce prlude, M. Pickwick plaa entre les mains du vieillard tonn,
quatre pages serres de repentir superfin; puis, s'tant assis, il
examina sa figure et son maintien, avec inquitude il est vrai, mais
avec l'air ouvert et assur d'un homme qui a accept un rle dont il n'a
pas  rougir ni  se dfendre.

Le vieux ngociant tourna et retourna la lettre avant de l'ouvrir;
examina l'adresse, le dos, les cts; fit des observations
microscopiques sur le petit garon grassouillet imprim sur la cire;
leva ses yeux sur le visage de M. Pickwick; et enfin, s'asseyant sur le
tabouret de son bureau et rapprochant la lampe, brisa le cachot, ouvrit
l'ptre, et, l'levant prs de la lumire, se prpara  lire.

Juste dans ce moment, M. Bob Sawyer, dont l'esprit tait demeur inactif
depuis quelques minutes, plaa ses mains sur ses genoux et se composa un
visage de clown, d'aprs les portraits de feu M. Grimaldi.
Malheureusement il arriva que M. Winkle, au lieu d'tre profondment
occup  lire sa lettre, comme Bob l'imaginait, s'avisa de regarder
par-dessus, et, conjecturant avec raison que le visage en question tait
fabriqu en drision de sa propre personne, fixa ses yeux sur le
coupable avec tant de svrit, que les traits de feu M. Grimaldi se
rsolurent, graduellement, en une contenance fort humble et fort
confuse.

Vous m'avez parl, monsieur? demanda M. Winkle aprs un silence
menaant.

--Non, monsieur, rpliqua Bob qui n'avait plus rien d'un clown, except
l'extrme rougeur de ses joues.

--En tes-vous bien sr, monsieur?

--Oh! certainement; oui, monsieur, tout  fait.

--Je l'avais cru, monsieur, rtorqua le vieux gentleman avec une emphase
pleine d'indignation. Peut-tre que vous m'avez regard, monsieur?

--Oh! non, monsieur, pas du tout, rpliqua Bob de la manire la plus
civile.

--Je suis charm de l'apprendre, monsieur, reprit le vieillard en
fronant ses sourcils d'un air majestueux; puis il rapprocha la lettre
de la lumire et commena  lire srieusement.

M. Pickwick le considrait avec attention, tandis qu'il tournait de la
dernire ligne de la premire page  la premire ligne de la seconde; et
de la dernire ligne de la seconde page  la premire ligne de la
troisime; et de la dernire ligne de la troisime page  la premire
ligne de la quatrime; mais quoique le mariage de son fils lui ft
annonc dans les douze premires lignes, comme le savait trs bien M.
Pickwick, aucune altration de sa physionomie n'indiqua avec quels
sentiments il prenait une si importante nouvelle.

M. Winkle lut la lettre jusqu'au dernier mot, la replia avec la
prcision d'un homme d'affaires, et juste au moment o M. Pickwick
attendait quelque grande expansion de sensibilit, il trempa une plume
dans l'encrier, et dit aussi tranquillement que s'il avait parl de
l'affaire commerciale la plus ordinaire: Quelle est l'adresse de
Nathaniel, monsieur Pickwick?


 l'htel _George et Vautour_, pour le prsent.

--George et Vautour, o est cela?

--George Yard, Lombard street.

--Dans la cit?

--Oui.

Le vieux gentleman crivit mthodiquement l'adresse sur le dos de la
lettre, et l'ayant place dans son bureau, qu'il ferma, dit en rangeant
le tabouret et en mettant la clef dans sa poche: Je suppose que nous
n'avons plus rien  nous dire, monsieur Pickwick?

--Rien  nous dire, mon cher monsieur? s'cria l'excellent homme avec
une chaleur pleine d'indignation. Rien  nous dire! N'avez-vous pas
d'opinion  exprimer sur un vnement si considrable dans la vie de mon
jeune ami? Pas d'assurance  lui faire transmettre par moi, de la
continuation de votre affection et de votre protection? Rien  dire qui
puisse le rassurer, rien qui puisse consoler la jeune femme inquite,
dont le bonheur dpend de lui? Mon cher monsieur, rflchissez.

--Prcisment, je rflchirai. Je ne puis rien dire maintenant. Je suis
un homme mthodique, monsieur Pickwick, je ne m'embarque jamais
prcipitamment dans aucune affaire et d'aprs ce que je vois de
celle-ci, je n'en aime nullement les apparences. Mille livres sterling
ne sont pas grand chose, monsieur Pickwick.

--Vous avez bien raison, monsieur, dit Ben Allen, justement assez
veill pour savoir qu'il avait dpens ses mille livres sans la plus
petite difficult. Vous tes un homme intelligent. Bob, c'est un
gaillard intelligent.

--Je suis enchant que vous me rendiez cette justice, dit M. Winkle, en
jetant un regard mprisant  M. Ben Allen, qui hochait la tte d'un air
profond. Le fait est, monsieur Pickwick, qu'en permettant  mon fils de
voyager sous vos auspices pendant un an ou deux, pour apprendre 
connatre les hommes et les choses, et afin qu'il n'entrt pas dans la
vie comme un colier, qui se laisse attraper par le premier venu, je
n'avais nullement compt sur ceci. Il le sait trs bien, et si je
cessais de le soutenir, il n'aurait pas lieu d'tre surpris. Au reste il
apprendra ma dcision, monsieur Pickwick. En attendant, je vous souhaite
le bonsoir. Margaret, ouvrez la porte.

Pendant tout ce temps M. Bob Sawyer avait fait des signes  son ami pour
l'engager  dire quelque chose qui ft frapp au bon coin; aussi Ben
improvisa-t-il, sans aucun avertissement pralable, une petite oraison
brve, mais pleine de chaleur. Monsieur, dit-il en regardant le vieux
gentleman avec des yeux ternes et fixes et en balanant furieusement son
bras de bas en haut: Vous.... vous devriez rougir de votre conduite.

--En effet, rpliqua M. Winkle; comme frre de la jeune personne, vous
tes un excellent juge de la question. Allons! en voil assez. Je vous
en prie, monsieur Pickwick, n'ajoutez plus rien. Bonne nuit, messieurs.

Ayant dit ces mots, le vieux ngociant prit le chandelier et ouvrit la
porte de la chambre, en montrant poliment le corridor.

Vous regretterez votre conduite, monsieur, dit M. Pickwick en serrant
troitement ses dents, pour contenir sa colre, car il sentait combien
cela tait important pour son jeune ami.

--Je suis pour le moment d'une opinion diffrente, rpondit M. Winkle
avec calme. Allons, messieurs, je vous souhaite encore un bonne nuit.

M. Pickwick regagna la rue d'un pas irrit; Bob Sawyer, compltement
mat par les manires dcides du vieux gentleman, prit le mme parti;
le chapeau de M. Ben Allen roula aprs eux sur les marches, et la
personne de M. Ben Allen le suivit immdiatement; puis les trois
compagnons allrent se coucher en silence, et sans songer. Mais avant de
s'endormir, M. Pickwick pense que s'il avait su quel homme mthodique
tait M. Winkle _senior_, il ne serait assurment pas charg d'une telle
commission pour lui.




CHAPITRE XXII.

Dans lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance, circonstance
fortuite  la quelle la lenteur est principalement redevable des dtails
brlants d'intrt ci-dessous consigns, concernant deux hommes
politiques.


Lorsque M. Pickwick se rveilla  huit heures du matin, l'tat de
l'atmosphre n'tait nullement propre  gayer son esprit, ni  diminuer
l'abattement que lui avait inspir le rsultat inattendu de son
ambassade. Le ciel tait triste et sombre, l' air humide et froid, les
rues mouilles et fangeuses. La fume restait paresseusement suspendue
au sommet des chemines, comme si elle avait manqu d'nergie pour
s'lever, et la brume descendait lentement, comme si elle n'avait pas eu
mme le coeur  tomber. Un coq de combat, priv de toute son animation
habituelle, se balanait tristement sur une patte, dans la cour, tandis
qu'une bourrique, sous un troit appentis, tenait sa tte baisse, et,
s'il fallait en croire sa contenance misrable, devait mditer un
suicide. Dans les rues, on ne voyait que des parapluies, et l'on
n'entendait que le cliquetis des casques et le clapotement de l'eau, qui
dgouttait des toits.

Pendant le djeuner, la conversation demeura singulirement tranante.
M. Bob Sawyer lui-mme ressentait l'influence du temps, et la raction
de l'excitation du jour prcdent. Suivant son propre et expressif
langage, il tait _aplati_. M. Ben Allen l'tait aussi; et pareillement
M. Pickwick.

Dans l'attente prolonge d'une claircie, le dernier journal de Londres
fut lu et relu, avec une intensit d'intrt qui ne s'observe jamais que
dans des cas d'extrme misre. Les trois compagnons d'infortunes ne
mirent pas moins de persvrances  arpenter chaque fleur du tapis; ils
regardrent par la fentre assez souvent pour justifier l'imposition
d'une double taxe; ils entamrent, sans rsultat, toutes sortes de
sujets de conversation, et  la fin, lorsque midi fut arriv sans amener
aucun changement favorable, M. Pickwick tira rsolument la sonnette et
demanda sa voiture.

La route tait boueuse, il bruinait plus fort que jamais, et la boue
tait lance dans la chaise ouverte en si grande quantit, qu'elle
incommodait les habitants de l'intrieur presque autant que ceux de
l'extrieur. Pourtant, dans le mouvement mme, dans le sentiment d'un
changement, d'une action, il y avait quelque chose de bien prfrable 
l'ennui de rester enferm dans une chambre sombre, et de voir pour toute
distraction la pluie tomber tristement dans une triste rue. Aussi nos
voyageurs s'tonnrent-ils d'abord d'avoir t si longtemps  prendre
leur parti.

Quand ils arrtrent  Coventry pour relayer, la vapeur qui sortait des
chevaux formait un nuage si pais, qu'elle clipsait compltement le
palefrenier; seulement on l'entendit s'crier au milieu du brouillard,
qu'il esprait bien obtenir la premire mdaille d'or de la socit
d'humanit, pour avoir t le chapeau du postillon, attendu que celui-ci
aurait t infailliblement noy par l'eau qui dcoulait des bords, si
l'invisible gentleman n'avait pas eu la prsence d'esprit de l'enlever
vivement, et d'essuyer avec un bouchon de paille le visage du naufrag.

Ceci est agrable, dit Bob en arrangeant le collet de son habit, et en
tirant son chle sur sa bouche pour concentrer la fume d'un verre
d'eau-de-vie qu'il venait d'avaler.

--Tout  fait, rpondit Sam d'un air tranquille.

--Vous n'avez pas l'air d'y faire attention.

--Dame! monsieur, je ne vois pas trop quel bien a me ferait.

--Voil une excellente rponse, ma foi!

--Certainement, monsieur. Tout ce qui arrive est bien, comme remarqua
doucement le jeune seigneur quand il reut une pension, parce que le
grand-pre de la femme de l'oncle de sa mre avait une fois allum la
pipe du roi avec son briquet phosphorique.

--Ce n'est pas une mauvaise ide cela, rpliqua Bob d'un air approbatif.

--Juste ce que le jeune courtisan disait ensuite tous les jours
d'chance pendant le reste de sa vie.

Aprs un court silence, Sam jeta un coup d'oeil au postillon, et
baissant la voix de manire  ne produire qu'un chuchotement mystrieux:
Avez-vous jamais t appel, quand vous tiez apprenti carabin, pour
visiter un postillon?...

--Non, je ne le crois pas.

--Vous n'avez jamais vu un postillon dans un hpital n'est-ce pas?

--Non, je ne pense pas en avoir vu.

--Vous n'avez jamais connu un cimetire o y avait un postillon
d'enterr? vous n'avez jamais vu un postillon mort, n'est-ce pas?
demanda Sam, en poursuivant son catchisme.

--Non, rpliqua Bob.

--Ah! reprit Sam d'un air triomphant, et vous n'en verrez jamais, et il
y a une autre chose qu'on ne verra jamais, c'est un ne mort. Personne
n'a jamais vu un ne mort, except le gentleman[23] en culotte de soie
noire, qui connaissait la jeune femme qui gardait une chvre, et encore
c'tait un ne franais; ainsi il n'tait pas de pur sang, aprs tout.

[Footnote 23: _Yorick_. Voy. le voyage sentimental de Sterne. _(Note du
traducteur.)_]

--Eh bien! quel rapport tout cela a-t-il avec le postillon? demanda Bob.

--Voil. Je ne veux pas assurer, comme quelques personnes trs-senses,
que les postillons et les nes sont un tre immortel, tous les deux;
mais voil ce que je dis: C'est que, quand ils se sentent trop roides
pour travailler, ils s'en vont, l'un portant l'autre: un postillon pour
deux nes, c'est la rgle. Ce qu'ils deviennent ensuite, personne n'en
sait rien; mais il est trs-probable qu'ils vont pour s'amuser dans un
monde meilleur, car il n'y a pas un homme vivant qui ait jamais vu un
postillon ni un ne s'amuser dans ce monde ici.

Dveloppant compendieusement cette remarquable thorie, et citant 
l'appui divers faits statistiques, Sam Weller gaya le trajet jusqu'
Dunchurch. L on obtint un postillon sec et des chevaux frais. Daventry
tait le relais suivant, Towcester celui d'aprs, et  la fin de chaque
relais, il pleuvait plus fort qu'au commencement.

Savez-vous, dit Bob d'un ton de remontrance en mettant le nez  la
portire de la chaise, lorsqu'elle arrta devant la tte du sarrasin, 
Towcester, savez-vous que a ne peut pas aller comme a?

--Ah a! dit M. Pickwick, qui venait de sommeiller un peu: J'ai peur
que vous n'attrapiez de l'humidit.

--Oh vraiment! en effet, je crois que je suis lgrement humide! dit
Bob, et personne ne pouvait le nier, car la pluie coulait de son cou, de
ses coudes, de ses parements, de ses casques et de ses genoux. Tout son
costume tait si luisant d'eau, qu'on aurait pu croire qu'il tait
imprgn d'huile.

--Je crois que je suis lgrement humide, rpta Bob, en se secouant et
en jetant autour de lui une petite pluie fine, comme font les chiens de
Terre-Neuve, en sortant de l'eau.

--Je pense vraiment qu'il n'est pas possible d'aller plus loin ce soir,
fit observer Ben Allen.

--Tout  fait hors de question, monsieur, ajouta Sam en s'approchant
pour assister  la confrence? C'est de la cruaut envers les animaux
que de les faire sortir d'un temps pareil. Il y a des lits ici,
monsieur. Tout est propre et confortable. Un trs-bon petit dner, qui
peut tre prt en une demi-heure; des poulets et des ctelettes, du
veau, des haricots verts, une tarte et de la propret. Vous ferez bien
de rester ici, monsieur, si j'ose donner mon avis gratis. Consultez les
gens de l'art, comme disait le docteur.

L'hte de la _Tte de Sarrasin_ arriva fort  propos, en ce moment, pour
confirmer les loges de Sam, relativement aux mrites de son
tablissement et pour appuyer ses supplications par une quantit de
conjonctures effrayantes concernant l'tat des routes, l'improbabilit
d'avoir des chevaux frais aux relais suivant la certitude infaillible
qu'il pleuvrait toute la nuit, et la certitude, galement infaillible,
que le temps s'claircirait le matin; avec divers autres raisonnements
sducteurs familiers  tous les aubergistes.

C'est bien! dit M. Pickwick; mais alors il faut que j'envoie une
lettre  Londres, de manire  ce que qu'elle soit remise demain, ds le
matin. Autrement je serais oblig de continuer ma route,  tout hasard.

L'hte fit une grimace de plaisir. Rien n'tait plus facile que
d'envoyer une lettre empaquete dans une feuille de papier gris, soit
par la malle, soit par la voiture de nuit de Birmingham. Si le gentleman
tenait particulirement  ce que qu'elle ft remise de suite, il pouvait
crire sur l'enveloppe _trs-presse_, moyennant quoi il serait certain
qu'elle serait porte immdiatement, ou bien _une demi-couronne au
porteur si ce paquet est remis de suite_, ce qui serait encore plus sr.

Trs-bien! dit M. Pickwick. Alors nous allons rester ici.

--John, cria l'aubergiste; des lumires dans le _soleil_; faites vite du
feu, les gentlemen sont mouills. Par ici, messieurs. Ne vous tourmentez
pas du postillon, monsieur, je vous l'enverrai quand vous le sonnerez.
Maintenant, John, les chandelles.

Les chandelles furent apportes, le feu fut attis et une nouvelle bche
y fut jete. En dix minutes de temps un garon mettait la nappe pour le
dner, les rideaux taient tirs, le feu flambait, et, comme il arrive
toujours dans une auberge anglaise un peu dcente, on aurait cru,  voir
l'arrangement de toutes choses, que les voyageurs taient attendus
depuis huit jours au moins.

M. Pickwick s'assit  une petite table et crivit rapidement, pour M.
Winkle, un billet dans lequel il l'informait simplement qu'il tait
arrt par le mauvais temps, mais qu'il arriverait certainement 
Londres, le jour suivant; remettant d'ailleurs,  cette poque, le
dtail de ses oprations. Ce billet, arrang de manire  avoir l'air
d'un paquet, fut immdiatement port  l'aubergiste, par Sam.

Aprs s'tre sch au feu de la cuisine, Sam revenait pour ter les
bottes de son matre, quand, en regardant par une porte entr'ouverte, il
aperut un grand homme, dont les cheveux taient roux. Devant lui, sur
une table, tait tal un paquet de journaux, et il lisait l'article
politique de l'un d'eux, avec un air de sarcasme continuel, qui donnait
 ses narines et  tous ses traits une expression de mpris superbe et
majestueux.

H! dit Sam, il me semble que je connais cette boule-l, et le lorgnon
d'or, et la tuile  grands rebords. J'ai vu tout cela  Eatanswill, ou
bien je suis un crtin!

 l'instant mme, afin d'attirer l'attention du gentleman, Sam fut saisi
d'une toux fort incommode. Celui-ci tressaillit, en entendant du bruit,
leva sa tte et son lorgnon, et laissa apercevoir les traits profonds et
pensifs de M. Pott, l'diteur de _la Gazette d'Eatanswill_.

Pardon, monsieur, dit Sam en s'approchant avec un salut. Mon matre est
ici, monsieur Pott.

--Chut! chut! cria Pott, en entranant Sam, dans la chambre et en
fermant la porte, avec une expression de physionomie pleine de mystre
et d'apprhension.

--Qu'est-ce qu'il y a? monsieur, dit Sam en regardant avec tonnement
autour de lui.

--Gardez-vous bien de murmurer mon nom. Nous sommes dans un pays jaune:
si la population irritable savait que je suis ici, elle me dchirerait
en lambeaux.

--En vrit, monsieur?

--Oui; je serais la victime de leur furie. Mais maintenant jeune homme,
qu'est-ce que vous disiez de votre matre?

--Qu'il passe la nuit dans cette auberge, avec un couple d'amis.

--M. Winkle en est-il? demanda M. Pott en fronant lgrement le
sourcil.

--Non, monsieur, il reste chez lui maintenant. Il est mari.

--Mari! s'cria Pott avec une vhmence effrayante. Il s'arrta, sourit
d'un air sombre, et ajouta  voix basse et d'un ton vindicatif: C'est
bien fait, il n'a que ce qu'il mrite.

Ayant ainsi exhal, avec un sauvage triomphe, sa mortelle malice envers
un ennemi abattu, M. Pott demanda si les amis de M. Pickwick taient
bleus, et l'intelligent valet, qui en savait  peu prs autant que
l'diteur lui-mme, ayant fait une rponse trs-satisfaisante, M. Pott
consentit  l'accompagner dans la chambre de M. Pickwick. Il y fut reu
avec beaucoup de cordialit, et l'on convint de dner en commun.

Lorsque M. Pott eut pris son sige prs du feu, et lorsque nos trois
voyageurs eurent t leurs bottes mouilles et mis des pantoufles:
Comment vont les affaires  Eatanswill? demanda M. Pickwick.
_L'Indpendant_ existe-t-il toujours?

--_L'Indpendant_, monsieur, rpliqua Pott, trane encore sa misrable
et languissante carrire, abhorr et mpris par le petit nombre de ceux
qui connaissent sa honteuse et mprisable existence; suffoqu lui-mme
par les ordures qu'il rpand en si grande profusion, assourdi et aveugl
par les exhalaisons de sa propre fange, l'obscne journal, sans avoir la
conscience de son tat dgrad, s'enfonce rapidement sous la vase
trompeuse qui semble lui offrir un point d'appui solide auprs des
classes les plus basses de la socit, mais qui, s'levant par degr
au-dessus de sa tte dteste, l'engloutira bientt pour toujours.

Ayant dbit avec vhmence ce manifeste, tir de son dernier article
politique, l'diteur s'arrta pour prendre haleine, puis regardant
majestueusement Bob: Vous tes jeune, monsieur, lui dit-il.

M. Sawyer inclina la tte.

Et vous aussi, monsieur, ajouta Pott en s'adressant  M. Ben Allen.

Celui-ci reconnut l'agrable imputation.

--Et vous tes tous les deux profondment imbus de ces principes bleus,
que j'ai promis aux peuples de ce royaume de dfendre et de maintenir
tant que je vivrai?

--H! h! quant  cela, je n'en sais trop rien, rpliqua Bob, je
suis....

--Pas un jaune, n'est-ce pas? monsieur Pickwick, interrompit l'diteur
en reculant sa chaise. Votre ami n'est pas un jaune, monsieur.

--Non, non, rpliqua Bob. Je suis une espce de tartan cossais, 
prsent; un compos de toutes les couleurs.

--Un vacillateur, dit Pott d'une voix solennelle; un vacillateur! Ah!
monsieur, si vous pouviez lire une srie de huit articles, qui ont paru
dans _la Gazette d'Eatanswill_, j'ose dire que vous ne seriez pas
longtemps sans asseoir vos opinions sur une base ferme et solide.

--Et moi, j'ose dire que je deviendrais tout bleu, avant d'tre arriv 
la fin, rtorqua Bob.

M. Pott le regarda d'un air souponneux, pendant quelques minutes, puis
se tournant vers M. Pickwick: Vous avez lu, sans doute, les articles
littraires qui ont paru par intervalles, depuis trois mois, dans _la
Gazette d'Eatanswill_, et qui ont excit une attention si gnrale
et.... et je puis le dire, une admiration si universelle.

--Eh! mais, rpliqua M. Pickwick, lgrement embarrass par cette
question, le fait est que j'ai t tellement occup, d'une autre
manire, que je n'ai rellement pas eu la possibilit de les parcourir.

--Il faut les lire, monsieur, dit l'diteur d'un air svre.

--Oui, certainement.

--Ils ont paru sous la forme d'une critique trs-dtaille d'un ouvrage
sur la mtaphysique chinoise.

--Ah! trs-bien.... Ces articles sont de vous? j'espre.

--Ils sont de mon critique, monsieur, rpliqua Pott avec grande dignit.

--Un sujet bien abstrait,  ce qu'il semble?

--Tout  fait, rpondit Pott, avec l'air profond d'un sage. Il a fait,
sous ma direction, des tudes prparatoires. D'aprs mon avis, il s'est
aid, pour cela, de l'_Encyclopdie britannique_.

--En vrit? Je ne savais pas que cet excellent ouvrage contnt quelque
chose sur la mtaphysique chinoise.

--Monsieur, continua Pott, en posant sa main sur le genou de M.
Pickwick et en regardant autour de lui avec un sourire de supriorit
intellectuelle, il a lu, pour la mtaphysique,  la lettre M; et pour la
Chine,  la lettre C; et il a amalgam les fruits de cette double
lecture, monsieur!

Les traits de M. Pott rayonnrent de tant de grandeur additionnelle, au
souvenir de la puissance de gnie et des trsors de science dploys
dans le docte travail en question, qu'il s'coula quelques minutes avant
que M. Pickwick et la hardiesse de recommencer la conversation.
Pourtant la contenance de l'diteur tant retombe graduellement dans
son expression ordinaire de suprmatie morale, notre philosophe se
hasarda  lui dire: Me sera-t-il permis de demander quel grand objet
vous a amen si loin de votre maison?

--L'objet qui me guide et qui m'anime toujours, dans mes gigantesques
travaux, rpliqua Pott avec un sourire; le bien de mon pays.

--Je supposais, effectivement, que c'tait quelque mission politique.

--Oui, monsieur, vous aviez raison, rpondit Pott. Puis, se courbant
vers M. Pickwick, il lui murmura  l'oreille d'une voix creuse et lente:
Il doit y avoir demain soir un bal jaune  Birmingham.

--En vrit! s'cria M. Pickwick.

--Oui, monsieur; et un souper jaune!

--Est-il possible?

Pott affirma le fait par un signe majestueux.

Quoique M. Pickwick fit semblant d'tre atterr par cette communication,
il tait si peu vers dans la politique locale, qu'il ne pouvait pas
comprendre suffisamment l'importance de l'affreuse conspiration dont il
tait question. M. Pott s'en aperut, et tirant le dernier numro de _la
Gazette d'Eatanswill_, lui lut avec solemnit le paragraphe suivant:

RUNION CLANDESTINE DES JAUNES.

Un reptile contemporain a rcemment vomi son noir venin dans le vain
espoir de souiller la pure renomme de notre illustre reprsentant,
l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons prdit, longtemps
avant qu'il et atteint sa position actuelle, si noble et si chrie,
qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi
dfenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a fait
d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier  charbon, en plaqu,
superbement cisel, offert  cet admirable citoyen par ses mandataires
enchants. Ce misrable et obscur crivain insinue que l'honorable
Samuel Slumkey a, lui-mme, contribu, par le moyen d'un ami intime de
son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la
souscription. Eh! quoi? cette crature rampante ne voit-elle pas que, si
ce fait tait vrai, il ne servirait qu' placer l'honorable M. Slumkey
dans une aurole encore plus brillante, s'il est possible. Sa cervelle
obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant dsir d'exaucer
les voeux des lecteurs doit le rendre cher  jamais  ceux de ses
compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres
termes, qui ne sont pas tombs aussi bas que notre contemporain? Mais
telles sont les misrables quivoques des jaunes jsuitiques. Et ce ne
sont pas l leurs seuls artifices! La trahison couve sous la cendre.
Nous dclarons hardiment, maintenant que nous sommes provoqu  tout
dire, et nous nous plaons en consquence sous la sauvegarde de notre
pays et de ses constables, nous dclarons hardiment qu'on fait, en ce
moment mme, des prparatifs pour un bal _jaune_, qui sera donn dans
une ville _jaune_, au centre mme d'une population _jaune_, qui sera
dirig par un matre des crmonies _jaune_, o assisteront quatre
membres du parlement _ultra-jaunes_, et o l'on ne sera admis qu'avec
des billets _jaunes_! Notre infernal contemporain frissonne-t-il? Qu'il
se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots:
_Nous serons l_.

Aprs avoir dbit cette tirade, le journaliste, tout  fait puis,
referma la gazette, en disant: Voil monsieur, voil l'tat de la
question.

L'aubergiste et le garon entrant en ce moment avec le dner, M. Pott
posa son doigt sur ses lvres, pour indiquer qu'il comptait sur la
discrtion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme matre de sa vie.
M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'taient irrvremment endormis
pendant la lecture de la Gazette, furent rveills par la prononciation
 voix basse de ce mot cabalistique: _dner_, et se mirent  table, avec
bon apptit.

Pendant le repas et la sance qui lui succda, M. Pott, descendant pour
quelques instants  des sujets domestiques, informa M. Pickwick que
l'air d'Eatanswill ne convenant pas  son pouse, elle tait alle
visiter diffrents tablissements fashionables d'eaux thermales, afin de
recouvrer sa bonne humeur, et sa sant accoutume. C'tait l une
manire dlicate de voiler le fait, que Mme Pott, excutant sa menace de
sparation souvent rpte, et en vertu d'un arrangement arrach  M.
Pott par son frre le lieutenant, s'tait retire pour vivre, avec son
fidle garde du corps, de la moiti des profits annuels provenant de la
vente de la gazette d'Eatanswill.

Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les diffrents
sujets qu'il traitt, embellissait la conversation par des passages
extraits de ses propres lucubrations, un majestueux tranger, mettant
la tte  la portire d'une diligence qui se rendait  Birmingham, et
qui s'tait arrte devant l'auberge pour y laisser quelques paquets,
demanda s'il pouvait trouver dans l'htel un bon lit.

Certainement, monsieur, rpliqua l'hte.

--En tes-vous sr? puis-je y compter? reprit l'tranger, dont les
regards et les manires avaient quelque chose de souponneux.

--Sans aucun doute, monsieur.

--Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit.

Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez mauvaise
humeur, l'tranger descendit. C'tait un petit gentleman, dont les
cheveux noirs et roides taient taills en hrisson, ou si l'on aime
mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa tte. Son aspect
tait pompeux et menaant; ses manires premptoires, ses yeux perants
et inquiets; toute sa tournure, enfin, annonait le sentiment d'une
grande confiance en soi-mme, et la conscience d'une incommensurable
supriorit sur tout le reste du monde.

Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement assigne au
patriote M. Pott, et le garon remarqua, avec un muet tonnement, que la
chandelle tait  peine allume quand l'tranger, plongeant la main dans
son chapeau, en tira un journal, et commena  le lire avec la morne
expression d'indignation et de mpris, qui avait jailli une heure
auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que
l'indignation de M. Pott avait t allume par un journal nomm
l'_Indpendant d'Eatanswill_, tandis que le profond mpris du nouveau
gentleman tait excit par une feuille intitule: _La gazette
d'Eatanswill_.

Envoyez-moi le matre de l'htel, dit l'tranger.

--Oui, monsieur.

L'hte arriva bientt aprs.

tes-vous le matre de l'htel? demanda l'tranger.

--Oui, monsieur.

--Me connaissez-vous?

--Je n'ai pas ce plaisir-l, monsieur.

--Mon nom est _Slurk_.

L'hte inclina lgrement la tte.

Slurk, monsieur! rpta le gentleman d'un air hautain. Me
connaissez-vous, maintenant, aubergiste?

L'hte se gratta la tte, regarda le plafond, puis l'tranger, et sourit
faiblement.

Me connaissez-vous?

L'hte parut faire un grand effort, et rpondit  la fin:

Non monsieur, je ne vous connais pas.

--Grand Dieu! s'cria l'tranger en frappant la table de son poing;
voil donc ce que c'est que la popularit!

L'hte recula d'un pas ou deux vers la porte, et l'tranger poursuivit,
en le suivant des yeux:

Voil donc la reconnaissance que l'on accorde  des annes d'tude et
de travail, sacrifies en faveur des masses! Je descends de voiture,
mouill, fatigu, et les habitants ne s'empressent point pour fliciter
leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom mme ne rveille
aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez,
continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez
pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le
dcider  abandonner leur cause  jamais!

--Monsieur demande un grog  l'eau-de-vie? dit l'hte en hasardant une
insinuation.

--Au rhum! rpondit Slurk en se tournant vers lui d'un air farouche.
Avez-vous du feu quelque part?

--Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur.

--Oui! et qu'il donne de la chaleur  l'instant de me coucher. Y a-t-il
quelqu'un dans la cuisine?

--Pas une me, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde s'est
retir et la porte est ferme pour la nuit.

--C'est bien! je boirai mon grog prs du feu de la cuisine.

Et l-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son journal,
l'tranger marcha d'un pas solennel derrire l'hte. Arriv dans la
cuisine, il se jeta sur un sige, au coin du feu, reprit sa physionomie
mprisante, et commena  lire et  boire, avec une dignit silencieuse.

Or, un dmon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la tte du
Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosit, aperut Slurk,
confortablement tabli au coin du feu de la cuisine et, dans une autre
chambre, Pott, lgrement exalt par le vin. Aussitt le malicieux
dmon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable rapidit, et
s'introduisant du mme temps dans la tte de Bob Sawyer, lui souffla le
discours suivant.

Dites donc, nous avons laiss teindre le feu; cette pluie a joliment
refroidi l'air.

--C'est vrai, rpondit M. Pickwick en frissonnant.

--a ne serait pas une mauvaise ide de fumer un cigare au feu de la
cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excit par le
dmon susdit.

--Je crois que cela serait tout  fait confortable, rpliqua M.
Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott?

M. Pott donna facilement son assentiment  la mesure propose, et les
quatre voyageurs se rendirent immdiatement  la cuisine, chacun d'eux
tenant son verre  la main, et Sam Weller marchant  la tte de la
procession, afin de montrer le chemin.

L'tranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M. Pott
recula d'un pas.

Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick.

--Ce reptile! rpliqua Pott.

--Quel reptile? s'cria M. Pickwick en regardant autour de lui, de peur
de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araigne hydropique.

--Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui
montrant l'tranger; ce reptile, Slurk, de _l'Indpendant_.

--Nous ferions peut-tre mieux de nous retirer? demanda M. Pickwick.

--Jamais, monsieur, jamais! rpliqua Pott; et prenant position 
l'autre coin de la chemine, il choisit un journal dans son paquet et
commena  lire en face de son ennemi.

M. Pott naturellement lisait l'_Indpendant_, et M. Slurk lisait _la
Gazette_, et chaque gentleman exprimait son mpris pour les compositions
de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements
sarcastiques. Ensuite ils passrent  des manifestations plus ouvertes,
telles que: Absurde! misrable! atrocit! blague! coquinerie! boue!
fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable.

MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observ ces symptmes
de rivalit avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de got au
cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouffes. Lorsque le feu
roulant d'observations commena  s'apaiser, le malicieux Bob,
s'adressant  Slurk avec une grande politesse, lui dit: Voudriez-vous
me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini,
monsieur?

--Vous trouverez peu de chose qui mrite d'tre lu dans ces mprisables
gasconnades, rpondit Slurk en lanant  son rival un regard satanique.

--Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa
figure, ple de rage, et avec une voix que la mme cause rendait
tremblante: vous serez amus par l'ignorance de cet crivassier.

Une terrible emphase fut mise sur ces mots: _mprisables_ et
_crivassier_, et le visage des deux diteurs commena  prendre une
expression provocatrice.

La galimatias et l'infamie de ce misrable sont par trop dgotants,
poursuivit Pott en affectant de s'adresser  M. Bob Sawyer, tout en
jetant un regard menaant  M. Slurk.

M. Slurk se mit  rire de tout son coeur, et, repliant le papier de
manire  passer  la lecture d'une nouvelle colonne, dclara que,
malgr tout, il ne pouvait s'empcher de rire des absurdits de cet
imbcile.

Quelle ignorance crasse! s'cria Pott en passant du rouge au cramoisi.

--Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk  Bob
Sawyer.

--Jamais. C'est donc bien mauvais?

--Dtestable!

--Rellement! s'cria Pott, feignant d'tre absorb dans sa lecture;
ceci est par trop infme!

Slurk tendit son journal  Bob Sawyer en lui disant: Si vous avez le
courage de parcourir cet amas de mchancets, de bassesses, de
faussets, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez
peut-tre quelque plaisir  rire du style peu grammatical de ce cuistre
ignorant.

--Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'cria Pott en relevant sa tte,
toute tremblante de fureur.

--Cela ne vous regarde pas, monsieur.

--Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant, monsieur?

--Oui, monsieur, rpliqua Slurk; je dirai mme _style de haut
embtement_, si cela peut vous faire plaisir.

M. Pott ne rpliqua rien, mais ayant soigneusement repli son
indpendant, il le jeta par terre, l'crasa sous sa botte, cracha
dessus, en grande crmonie, et le lana dans le feu.

Voil, dit-il en reculant sa chaise, voil comme je traiterais le
serpent qui a vomi ce venin, si je n'tais pas retenu, heureusement pour
lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette considration, je le
traiterais de mme.

--Traitez-le donc de mme, monsieur! cria Slurk en se levant. Il n'en
appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de
mme, monsieur!

--coutez, coutez! dit Bob Sawyer.

--Rien ne saurait tre plus loyal, fit observer Ben Allen.

--Traitez-le donc de mme, monsieur, rpta Slurk d'un ton lev.

M. Pott lui darda un regard de mpris qui aurait glac une fournaise.

Traitez-le donc de mme! continua l'autre, d'une voix encore plus
stridente.

--Je ne le veux pas, monsieur, rpondit Pott.

--Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit
Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut
pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas,
ah! ah! ah!

--Monsieur, rtorqua Pott mu par ce sarcasme; je vous regarde comme une
vipre. Je vous considre comme un homme qui s'est mis en dehors de la
socit, par sa conduite impudente, dgotante, abominable. Vous n'tes
plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vipre, une pure
et simple vipre!

L'Indpendant indign n'attendit pas la fin de cette dclaration, mais
saisissant son sac de nuit, qui tait raisonnablement garni de biens
meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott s'loignait, et le
laissant retomber avec un grand fracas, sur la tte du gazetier,
l'tendit tout de son long sur le carreau.

Messieurs! s'cria M. Pickwick, pendant que Pott se relevait et
saisissait la pelle; messieurs, rflchissez, au nom du ciel! Du
secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc  les
sparer!

Tout en prononant ces exclamations incohrentes, M. Pickwick s'tait
prcipit entre les deux combattants, juste  temps pour recevoir, sur
ses paules, le sac de nuit d'un ct et la pelle de l'autre. Soit que
les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveugls par leur
animosit, soit qu'tant tous deux de subtils raisonneurs, ils eussent
vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups,
il est certain qu'ils ne firent pas la plus lgre attention au
philosophe, mais que, se dfiant mutuellement avec audace, ils
continurent  employer la pelle et le sac de nuit. M. Pickwick aurait
sans doute cruellement souffert de son trop d'humanit, si Sam, attir
par les cris de son matre, n'tait pas accouru en cet instant, et,
saisissant un sac  farine, n'avait pas efficacement arrt le conflit
en l'enfonant sur la tte et sur les paules du puissant Pott, et en le
serrant au-dessous des coudes.

tez le sac de nuit  l'autre enrag! cria-t-il en mme temps,  MM.
Ben Allen et Bob Sawyer qui jusqu'alors s'taient contents de voltiger
autour des combattants, une lancette  la main, prts  saigner le
premier individu tourdi. Lchez votre sac, misrable petite crature,
ou je vous touffe l dedans!

Intimid par cette menace, et d'ailleurs tout  fait hors d'haleine,
l'Indpendant consentit  se laisser dsarmer. Sam ta alors l'teignoir
qu'il tenait sur Pott, et le laissa libre en lui disant: Allez vous
coucher tranquillement, ou bien je vous mettrai tous les deux dans le
sac, je le fermerai, et je vous laisserai battre dedans  votre aise. Et
quand vous seriez douze, je vous en ferais autant, pour vous apprendre 
vous conduire de la sorte!

--Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant  son matre, ayez la
bont de venir par ici, s'il vous plat.

En parlant ainsi il prit M. Pickwick par le bras et l'emmena, tandis que
les diteurs rivaux taient conduits vers leurs lits par l'aubergiste,
sous l'inspection de MM. Ben Allen et Bob Sawyer. Chemin faisant, les
deux combattants exhalaient encore leur courroux en menaces
sanguinaires, et se donnaient de vagues et froces rendez-vous pour le
lendemain. Toutefois, quand ils y eurent mieux pens, ils trouvrent que
la presse tait l'arme la plus redoutable: ils recommencrent donc sans
dlai leurs sanglantes hostilits, et tout Eatanswill fut effray de
leur valeur... sur le papier.

Le jour suivant nos amis apprirent que les diteurs taient partis, ds
le matin, par des voitures diffrentes, et comme le temps s'tait
clairci, ils se mirent en route pour Londres.




CHAPITRE XXIII.

Annonant un changement srieux dans la famille Weller, et la chute
prmature de l'homme au nez rouge.


Croyant que la dlicatesse ne lui permettait point de prsenter, sans
prparation, MM. Bob Sawyer et Ben Allen au nouveau mnage, et dsirant
mnager, autant que possible, la sensibilit d'Arabelle, M. Pickwick
proposa  ses compagnons de descendre, pour le moment, quelque part et
de le laisser aller seul, avec Sam,  l'htel de _George et Vautour_.
Ils y consentirent facilement et prirent, en consquence, leurs
quartiers dans une taverne situe sur les confins du _Borough_. Ils s'y
trouvaient en pays de connaissance, car, en d'autre temps, leurs noms y
avaient souvent brill en tte de certains calculs longs et complexes
enregistrs  la craie derrire la porte.

Tiens, c'est vous? Bonjour, monsieur Weller, dit la jolie femme de
chambre, lorsqu'elle rencontra Sam  la porte.

--C'est toujours un bon jour quand je vous vois, ma chre, rpondit Sam
en restant en arrire, de manire  n'tre pas entendu de son matre.
Quelle jolie crature vous faites, Mary!

--Allons! monsieur Weller, quelles folies vous dites! Oh! finissez donc,
monsieur Weller.

--Finissez quoi, ma chre?

--Eh! mais ce que vous faites.... Laissez-moi donc monsieur Weller, dit
la jolie bonne en souriant et en poussant Sam contre le mur. Vous avez
chiffonn mon bonnet, dfris mes cheveux, et vous m'empchez de vous
dire qu'il y a ici une lettre qui vous attend depuis trois jours. Vous
ne faisiez que de partir quand elle est arrive, et il y a _presse_
dessus.

--O est-elle, mon amour?

--J'en ai pris soin  cause de vous; autrement je suis bien sre
qu'elle aurait t perdue depuis longtemps. En vrit, c'est plus que
vous ne mritez.

Tout en parlant ainsi et en exprimant avec une petite coquetterie
charmante des doutes, des craintes, de l'espoir, sur la conservation de
la lettre, Mary la tira de la plus jolie petite guimpe qu'on puisse
imaginer, et la tendit  Sam, qui la baisa aussitt avec beaucoup de
galanterie et de dvotion.

Tiens, tiens, dit Mary en ajustant sa collerette avec une feinte
ignorance; vous avez l'air d'tre devenu bien amoureux de cette
criture-l tout d'un coup?

Sam ne rpondit que par une oeillade, dont l'expression brlante ne
pourrait tre rendue par aucune description; puis s'asseyant auprs de
Mary, sur l'appui de la fentre, il ouvrit la lettre et en examina le
contenu.

Oh! s'cria-t-il, qu'est-ce que a veut dire?

--Pas de malheur, j'espre? dit Mary en regardant par-dessus son paule.

--Que Dieu bnisse vos jolis yeux! s'cria Sam en se retournant.

--Ne vous occupez pas de mes yeux et pensez  votre lettre, rtorqua la
charmant bonne.

Mais en parlant ainsi, elle lui dcochait un regard o brillait tant de
malice et de vivacit qu'il tait absolument irrsistible.

Sam se rafrachit donc d'un baiser, et lut ensuite ce qui suit:

Markis Gran by Dorken, mekerdi.

Mon cher Saumule,

Je suis trs fch davoir le plsir de vous anonser des mvses
nouvelles. Votre Belmaire a atrapp un rumhe en consquance quelle a u
limprudanse de rester trop lontems assise sur le gason humid a la pluie
pour antendre un berger qui navet pas pu tenir son bec que tr tar dent
la nui parce qui stait si bien mont avec du grogue qui na pas pu
sarrter aveng deitre un peu dgris ce ka pris plusieurres heurres le
docteur dit que si elle avait pris du grogue chaux aprais au lieur de le
prandre avent elle naurait pas t endommajait. Ses roues a t
immdiatement grais et on a fai tout ce quel on a pu pour la faire
rouler Votre pre esprait quel pourait march comme  lordinairre mais
juste comme elle tournais le coin mon garson elle a pris le mauves
chemin et elle a dgring aulet la montagne avec une vellocit comme on
nen na jams veu et malgr que le mdecin a voulu lenrayer a na servi
de rien du tout car elle a fait son dernier relai ire souarre  si
zeurre moins vin minnutes ayant fait le voilliage en baucoup moins de
temsp qu' lordinaire peut htre parce quelle avait pris tr peu de
bagaje en route. Votre pre dit que si vous voulez venir me voir samy il
en sera bien satisfz car je suis for sollitaire sammivel. N.B. il veut
que a soit hortografhi comme cela que je dis qui nat pas bien et
comme il y a beaucoup de chose  arrranger il hait sr que votre
gouvernur ne si refusera pas bien sr qu'il ne si refuserra pas samy car
je le connais bien ainsil vous envoie ses devoirs auquels je me joint et
suis pour la vie infernalement dvou,

_Votre pre_ TONY VELLER

Quelle drle de lettre, dit Sam. Y a-t-il moyen de comprendre ce qu'il
veut dire avec ses _il_ et ses _je_. Ce n'est pas l'criture de mon
pre, except cette signature ici en lettres moules. a c'est sa
griphe.

--Peut-tre qu'il l'a fait crire par quelqu'un et qu'il a sign
ensuite, dit la jolie femme de chambre.

--Attendez un peu, reprit Sam en parcourant la lettre de nouveau et en
s'arrtant a et l pour rflchir. Vous avez raison. Le gentleman qui
l'a crite racontait le malheur qui est arriv d'une manire convenable,
et alors v'l le pre qui vient regarder par-dessus son paule et qui
complique l'histoire en y fourrant son nez. C'est prcisment comme a
qu'il fait toujours. Vous avez raison, Mary, ma chre.

S'tant mis l'esprit en repos sur ce point, Sam relut encore la lettre,
et paraissant, pour la premire fois, se faire une ide nette de son
contenu, il la referma d'un air pensif en disant:

Ainsi la pauvre crature est morte. J'en suis fch: elle n'aurait pas
eu un mauvais caractre, si ces bergers l'avaient laisse tranquille.
J'en suis trs-fch.

Sam murmura ces paroles d'un air si srieux que la jolie bonne baissa
les yeux et prit une physionomie grave.

Quoi qu'il en soit, poursuivit Sam en mettant la lettre dans sa poche
avec lger soupir, a devait arriver comme a, et il n'y a plus de
remde maintenant, comme dit la vieille lady, aprs avoir pous son
domestique. C'est-il pas vrai, Mary?

Mary secoua la tte et soupira aussi.

Il faut que je demande un cong  l'empereur, maintenant.

Mary soupira encore; la lettre tait si touchante.

Adieu, dit Sam.

--Adieu, rpondit la jolie bonne en dtournant la tte.

--Une poigne de mains. Est-ce que vous ne voulez pas?

La jolie bonne tendit une main qui tait fort petite, quoique ce fut la
main d'une bonne. Puis elle se leva pour s'en aller.

Je ne serai pas bien longtemps, dit Sam.

--Vous tes toujours absent, rpliqua Mary en donnant  sa tte la plus
lgre secousse possible. Vous n'tes pas plus tt revenu que vous voil
reparti, monsieur Weller.

Sam attira plus prs de lui la beaut domestique et commena  lui
parler  voix basse. Bientt elle retourna son visage et consentit  le
regarder de nouveau, de sorte que, quand ils se sparrent, elle fut
oblige d'aller dans sa chambre pour rarranger son bonnet et ses
cheveux, avant de se rendre auprs de sa matresse. Tout en montant
lgrement les escaliers, elle faisait encore  Sam, par-dessus la
rampe, un grand nombre de signes et de sourires.

Je ne serai pas plus d'un jour ou deux, monsieur, dit Sam  M.
Pickwick.

--Aussi longtemps qu'il sera ncessaire, Sam; vous avez toute permission
de rester.

Sam salua.

Vous direz  votre pre que si je puis lui tre de quelque utilit, je
suis prt  faire pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir.

--Je vous remercie bien, monsieur; je le lui dirai.

Ayant chang ces expressions de bonne volont et d'intrt mutuel, le
matre et le valet se sparrent.

Il tait sept heures du soir quand Samuel Weller descendit du sige
d'une voiture publique, qui passait par Dorking,  quelques cents pas du
marquis de Granby. La soire tait triste et froide, la petite rue,
noire et dserte, et le visage d'acajou du noble marquis, pouss 
droite et  gauche par le vent qui le faisait craquer d'une manire
lugubre, semblait plus mlancolique qu' l'ordinaire; les jalousies
taient baisses, les volets ferms en partie; il n'y avait pas un seul
flneur devant la porte; la scne tait silencieuse et dsole.

Voyant qu'il ne se trouvait l personne pour rpondre  des questions
prliminaires, Sam entra doucement et aperut bientt le respectable
auteur de ses jours.

Le veuf tait assis prs d'une petite table dans le cabinet situ
derrire le comptoir. Il fumait sa pipe et ses yeux taient
attentivement fixs sur le feu. Les funrailles avaient videmment eu
lieu le jour mme, car une grande bande de crpe noir d'environ une aune
et demie tait encore attache  son chapeau qu'il avait gard sur sa
tte, et, passant par-dessus le dossier de sa chaise, descendait
ngligemment jusqu' terre. M. Weller tait dans une disposition si
contemplative que Sam l'appela vainement plusieurs fois par son nom; il
continua de fumer avec la mme physionomie calme et immobile jusqu'au
moment o son fils le rveilla dfinitivement en posant la main sur son
paule.

Sammy, dit M. Weller, tu es le bienvenu.

--Je vous ai appel une demi-douzaine de fois, rpondit Sam en
accrochant son chapeau  une patre; mais vous ne m'entendiez pas.

--C'est vrai, rpliqua M. Weller en regardant encore le feu d'une
manire pensive; j'tais dans une _rverri_, Sammy.

--Qu'est-ce que a? demanda Sam, en tirant une chaise prs du foyer.

--Je pensais  elle. En disant ces mots, le veuf inclina sa tte du
ct du cimetire de Dorking, pour indiquer que ses paroles se
rapportaient  la dfunte Mme Weller. Je pensais, poursuivit-il en
regardant fixement son fils par-dessus sa pipe, comme pour l'assurer que
la dclaration qu'il allait entendre, tout extraordinaire, tout
incroyable qu'elle ft, tait profre avec calme et rflexion, je
pensais qu'aprs tout, je suis trs-fch qu'elle est partie.

--Eh bien! vous devez l'tre.

M. Weller fit un signe d'assentiment, et fixant de nouveau ses yeux sur
le feu, s'enveloppa dans un nuage de fume et de rflexions.

Aprs un long silence, il reprit, en chassant la fume avec sa main:

C'est des observations trs-raisonnables qu'elle m'a fait, Sammy.

--Quelles observations?

--Celles qu'elle m'a faites quand elle a t malade.

--Qu'est-ce que c'tait?

--Quelque chose comme ceci: Weller, qu'elle dit, j'ai peur que je n'ai
pas z't avec vous comme j'aurais d tre. Vous tiez un brave homme,
avec un bon coeur, et j'aurais pu vous rendre votre maison plus
confortable. Maintenant qu'il est trop tard, dit-elle, je m'aperois que
si une femme marie veut s'montrer dvote, il faut qu'elle commence par
remplir ses devoirs dans sa maison, et qu'elle rende ceux qui sont
autour d'elle confortables et heureux. Pourvu qu'elle aille  l'glise
ou  la chapelle en temps convenable, il ne faut pas qu'elle se serve de
ces sortes de choses pour excuser sa paresse ou sa gourmandise, ou bien
pire. J'ai fait tout a, dit-elle, et j'ai dpens mon temps et mon
argent pour des gens qui employaient leur temps encore plus mal que moi.
Mais quand je serai partie, Weller, j'espre que vous vous rappellerez
de moi, telle que j'tais rellement par mon naturel avant d'avoir connu
ces gens-l.--Suzanne, que je lui ai dit--j'avais t pris un peu court
par cette remarque-l, Samivel, je ne veux pas le nier, mon garon--.
Suzanne, que je lui ai dit, vous avez t une trs-bonne femme pour moi
au total; ainsi ne parlons plus de cela. Reprenez bon courage, ma chre,
et vous vivrez encore assez longtemps pour me voir ramollir la tte de
ce Stiggins. a l'a fait sourire, Samivel, dit le vieux gentleman en
touffant un soupir avec sa pipe. Mais elle est morte tout de mme!

Au bout de trois ou quatre minutes consumes par l'honnte cocher 
balancer lentement sa tte d'une paule  l'autre, en fumant
solennellement, Sam crut devoir se hasarder  lui offrir quelques lieux
communs de consolation:

Allons, gouverneur, dit-il, faut bien que nous en passions tous par l
un jour ou l'autre.

--C'est vrai, Sammy.

--Il y a une providence dans tout a.

--Certainement, rpondit le pre avec un signe d'approbation rflchie;
sans cela, que deviendraient les entrepreneurs des pompes funbres?

Perdu dans le champ immense de conjectures ouvert par cette rflexion,
M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu d'un air pensif.

Tandis qu'il tait ainsi occup, une cuisinire grassouillette, vtue de
deuil, et qui, depuis quelques instants, avait l'air ranger le comptoir,
se glissa dans la chambre, et, accordant  Sam plusieurs sourires de
reconnaissance, se plaa silencieusement derrire la chaise de M.
Weller, auquel elle annona sa prsence par une lgre toux, rpte
bientt aprs sur un ton beaucoup plus lev.

Oh! dit M. Weller en reculant prcipitamment sa chaise et en se
retournant si vite qu'il laissa tomber le fourgon, qu'est-ce qu'il y a
maintenant?

--Prenez une petite tasse de th, mon bon monsieur Weller dit d'une voix
cline la cuisinire grassouillette.

--Je n'en veux pas, rpliqua brusquement le cocher. Allez vous-en 
tous.... Allez vous promener, dit-il en sa reprenant et d'un ton plus
bas.

--Voyez donc comme le malheur change le monde! s'cria la dame en levant
les yeux au ciel.

--a ne me fera pas changer d'tat au moins, murmura M. Weller.

--Rellement, je n'ai jamais vu un homme de si mauvaise humeur!

--Ne vous inquitez pas; c'est pour mon bien, comme disait l'colier
pour se consoler quand on lui donnait le fouet.

La dame potele hocha la tte d'un air plein de sympathie, et
s'adressant  Sam, lui demanda s'il ne pensait pas que son pre devrait
faire un effort pour se remonter et ne pas cder  son abattement.

Voyez-vous, monsieur Samuel, poursuivit-elle, c'est ce que je lui
disais avant z'hier. I'sentira qu'il est bien seul. a ne se peut pas
autrement, monsieur; mais il devrait tcher de prendre courage, car je
suis sre que nous le plaignons bien et que nous sommes prtes  faire
ce que nous pourrons pour le consoler. Il n'y a point dans la vie de
situation si malheureuse qu'on ne puisse l'amender, et c'est ce qu'une
personne trs-digne me disait quand mon mari est mort.

Ici l'orateur potel, mettant sa main devant sa bouche, toussa encore et
regarda affectueusement M. Weller.

Comme je n'ai pas besoin de vot'conversation dans ce moment, ma'm,
voulez-vous avoir l'obligeance de vous retirer, lui dit le cocher d'une
voix grave et ferme.

--Bien, bien, monsieur Weller! Je ne vous ai parl que par bont d'me
pour sr.

--C'est trs-probable, ma'm. Samivel, reconduisez madame, et fermez la
porte aprs elle.

Cette insinuation ne fut pas perdue pour la cuisinire grassouillette,
car elle quitta la chambre sans dlai, et jeta violemment la porte
derrire elle.

Alors M. Weller retombant sur sa chaise, dans une violente
transpiration:

Sammy, dit-il, si je restais ici tout seul une semaine, rien qu'une
semaine, mon garon, je suis sr que cette femme-l m'pouserait de
force.

--Elle vous aime donc furieusement?

--Je le crois bon qu'elle m'aime; je ne puis pas la faire tenir. Si
j'tais enferm dans un coffre-fort de fer, avec une serrure brevete,
elle trouverait moyen d'arriver jusqu' moi.

--C'est terrible d'tre recherch comme cela! fit observer Sam en
souriant.

--Je n'en tire pas d'orgueil, Sammy, rpliqua M. Weller en attisant le
feu avec vhmence. C'est une horrible situation! Je suis positivement
chass de ma maison  cause de cela.  peine si les yeux de vot' pauvre
belle-mre taient ferms, que v'l une vieille qui m'envoie un pot de
confitures; une autre, un bocal de cornichons; une autre qui m'apporte
elle-mme une grande cruche de tisane de camomille. M. Weller s'arrta
avec un air de profond dgot, et, regardant autour de lui, ajouta 
voix basse: C'taient toutes des veuves, Sammy; toutes, except celle 
la camomille, qu'tait une jeune demoiselle de cinquante-trois ans.

Sam rpondit  son pre par un regard comique, et le vieux gentleman se
mit  briser un gros morceau de charbon de terre, avec une physionomie
aussi vindicative et aussi froce que si 'avait t la tte de l'une
des veuves ci-mentionnes.

Enfin, Sam, poursuivit-il, je ne me sens pas en sret ailleurs que sur
mon sige.

--Comment y tes-vous plus en sret qu'ailleurs? interrompit Sam.

--Parce qu'un cocher est un tre privilgi, rpliqua M. Weller en
regardant son fils fixement. Parce qu'un cocher peut faire, sans tre
souponn, ce qu'un autre homme ne peut pas faire; parce qu'un cocher
peut tre sur le pied le plus amicable avec quatre-vingt mille
voyageuses du beau sexe, sans que personne pense jamais qu'il ait envie
d'en pouser une seule. Y a-t-il un autre mortel qui puisse en dire
autant, Sammy?

--Vraiment, y a quelque chose l dedans, rpondit Sam d'un air
mditatif.

--Si ton gouverneur avait t un cocher, crois-tu que les jurys
l'auraient condamn? En supposant que les choses en seraient venues 
ces extrmits-l, ils n'auraient pas os, mon garon.

--Pourquoi pas? demanda Sam dubitativement.

--Pourquoi pas? Parce que a aurait t contre leur conscience. Un
vritable cocher est une sorte de trait-d'union entre le clibat et le
mariage; tous les hommes pratiques savent cela.

--Vous voulez dire qu'ils sont les favoris de tout le monde, et que
personne ne veut abuser de leur innocence.

Le pre Weller fit un signe de tte affirmatif, puis il ajouta:

Comment a en est venu l, je ne peux pas le dire. Pourquoi le cocher
de diligence possde tant d'insinuation et est toujours lorgn,
recherch, ador par toutes les jeunes femmes dans chaque ville o il
travaille, je n'en sais rien; je sais seulement que c'est comme a.
C'est une rgle de la nature, un dispensaire de la providence, comme
votre pauvre belle-mre avait l'habitude de dire.

--Une dispensation, fit observer Sam, en corrigeant le vieux gentleman.

--Trs-bien, Samivel, une dispensation si a te plat; moi je l'appelle
un dispensaire, et c'est toujours crit comme a dans les endroits o on
vous donne des mdecines pour rien, pourvu que vous apportiez une fiole:
voila tout.

En prononant ces mots, M. Weller bourra et ralluma sa pipe; puis,
reprenant encore une expression de physionomie rflchie, il continua
ainsi qu'il suit:

C'est pourquoi, mon garon, comme je ne vois pas l'utilit de rester
ici pour tre mari de force, et comme je ne veux pas me sparer des
plus aimables membres de la socilit, j'ai rsolu de conduire encore
l'_inversable_, et de me remiser  la _Belle-Sauvage_, ce qu'est mon
lment naturel, Sammy.

--Et qu'est-ce que la boutique deviendra?

--La boutique, mon garon, fonds, crientle et ameublement, sera vendue
par un bon contrat, et comme ta belle-mre m'en a montr le dsir avant
de mourir, sur le prix de la vente on relvera deux cents livres
sterling, qui seront places en ton nom dans les.... Comment appelles-tu
ces machines-l?

--Quelles machines?

--Ces histoires qui sont toujours  monter et  descendre dans la cit.

--Les omnibus?

--Non, ces histoires qui sont toujours en fluctuation, et qui
s'entremlent continuellement, d'une manire ou d'une autre, avec la
dette nationale, les bons du trsor et tout a?

--Ah! les fonds publics.

--Oui, les fontes publiques. Deux cents livres sterling, qui seront
places pour toi dans les fontes, quatre et demi pour cent, Sammy.

--C'est trs-aimable de la part de la vieille lady, d'avoir pens  moi,
et je lui en suis fort oblig.

--La reste sera plaa en mon nom, et quand je recevrai ma feuille de
route, a te reviendra. Ainsi prends garde de ne pas tout dpenser d'un
coup, mon garon, et fais attention qu'il n'y ait pas quelque veuve qui
se doute de ta fortune, ou bien te voil enfonc!

Ayant profr cet avertissement paternel, M. Weller reprit sa pipe avec
une contenance plus sereine, son esprit tant en apparence
considrablement soulag par la rvlation qu'il venait de faire  son
fils.

On frappe, dit Sam au bout d'un moment.

--Laisse-les frapper, rpondit son pre avec dignit.

Sam demeurant donc immobile, un autre coup se fit entendre, puis un
autre, puis une longue succession de coups, et Sam demandant pourquoi la
personne qui tapait n'tait pas admise:

Chut! murmura M. Weller avec un air d'apprhension; n'y fais pas
attention, Sammy, c'est une veuve peut-tre.

Au bout de quelque temps l'invisible tapeur, remarquant qu'on ne
s'occupait pas de lui, s'aventura  entr'ouvrir la porte pour jeter un
coup d'oeil dans la chambre, et l'on aperut alors par l'ouverture, non
pas une tte fminine, mais les longs cheveux noirs et la face rougeaude
de M. Stiggins.

La pipe du vieux cocher lui tomba des mains.

Le rvrend gentleman entre-billa la porte par un mouvement presque
imperceptible, jusqu' ce que l'ouverture ft assez large pour permettre
le passage de son corps dcharn, puis il se glissa dans la chambre et
referma la porte avec soin et sans faire de bruit. Se tournant alors
vers Sam il leva ses yeux et ses mains vers le plafond, en tmoignage du
chagrin inexprimable que lui avait caus la calamit tombe sur la
famille; puis il porta le grand fauteuil dans un coin, auprs du feu, et
s'asseyant sur le bord du sige, tira de sa poche un mouchoir brun, et
l'appliqua  ses yeux.

Tandis que ceci se passait, M. Weller tait demeur sur sa chaise, les
yeux dmesurment ouverts, les mains plantes sur ses genoux, et toute
sa contenance exprimant la stupfaction la plus accablante. Sam plac
vis--vis de lui attendait en silence et avec une inquite curiosit, la
fin de cette scne.

M. Stiggins tint, pendant quelques minutes, le mouchoir brun devant ses
yeux, tout en gmissant d'une manire dcente. Ensuite, ayant surmont
sa tristesse par un violent effort, il remit son mouchoir dans sa poche
et l'y boutonna; aprs quoi il attisa le feu, frotta ses mains, et
regarda Sam.

Oh! mon jeune ami, dit-il en rompant le silence, mais d'une voix
trs-basse; voil une terrible affliction pour moi.

Sam baissa lgrement la tte.

Et pour l'impie galement! Cela fait saigner le coeur.

Sam crut entendre son pre murmurer quelque chose sur un nez qui
pourrait bien aussi saigner; mais M. Stiggins ne l'entendit point.

Le rvrend rapprocha sa chaise de Sam.

Savez-vous, jeune homme, lui dit-il, si elle a lgu quelque chose 
Emmanuel?

--Qui c'est-il? demanda Sam.

--La chapelle..., notre chapelle..., notre troupeau, monsieur Samuel.

--Elle n'a rien laiss pour le troupeau, rien pour le berger, rien pour
les animaux, ni pour les chiens non plus, rpondit Sam d'un ton
dcisif.

M. Stiggins regarda Sam finement, jeta un coup d'oeil au vieux gentleman
qui avait ferm les yeux, comme s'il s'tait endormi, et rapprochant
encore sa chaise de Sam, lui dit:

Rien pour moi, monsieur Samuel?

Sam secoua la tte.

Il me semble qu'il doit y avoir quelque chose, dit Stiggins en devenant
aussi ple que cela lui tait possible. Rappelez-vous bien, monsieur
Samuel, pas un petit souvenir?

--Pas seulement la valeur de votre vieux parapluie.

--Peut-tre, reprit avec hsitation M. Stiggins, aprs quelques minutes
de rflexion profonde; peut-tre qu'elle m'a recommand aux soins de
l'impie?

--C'est fort probable, d'aprs ce qu'il m'a dit. Il me parlait de vous
tout  l'heure.

--Vraiment! s'cria M. Stiggins en se rassrnant. Ah! il est chang, je
l'espre? Nous pourrons vivre trs-confortablement ensemble maintenant,
monsieur Samuel. Je pourrai prendre soin de son bien, quand vous serez
partis; bien du soin, croyez-moi.

Tirant du fond de sa poitrine un long soupir, M. Stiggins s'arrta pour
attendre une rponse; Sam baissa la tte, et M. Weller laissa exhaler un
son extraordinaire qui n'tait ni un gmissement, ni un grognement, ni
un rlement, mais qui paraissait participer, en quelque degr, du
caractre de tous les trois.

M. Stiggins, encourag par ce son, qu'il expliqua comme un signe de
repentir, regarda autour de lui, frotta ses mains, pleura, sourit,
pleura sur nouveaux frais; et ensuite, traversant doucement la chambre,
prit un verre sur une tablette bien connue, et y mit gravement quatre
morceaux de sucre. Ce premier acte accompli, il regarda de nouveau
autour de lui, et soupira lugubrement, puis il entra  pas de loup dans
le comptoir, et revenant avec son verre  moiti plein de rhum, il
s'approcha de la bouilloire qui chantait gaiement sur le foyer, mlangea
son grog, le remua, le gota, s'assit, but une longue gorge, et
s'arrta pour reprendre haleine.

M. Weller, qui avait continu  faire d'effrayants efforts pour paratre
endormi, ne hasarda pas la plus lgre remarque pendant ces oprations,
mais quand M. Stiggins s'arrta pour reprendre haleine, il se prcipita
sur lui, arracha le verre de ses mains, lui jeta au visage le restant du
grog, lana le verre dans la chemine, et saisissant par le collet le
rvrend gentleman, lui dtacha soudainement des coups de pied par
derrire, en accompagnant chaque application de sa botte de violents et
incohrents anathmes, sur toute la personne du berger tourdi.

Sammy, dit-il en s'arrtant un moment, enfonce-moi solidement mon
chapeau.

En fils soumis, Sam enfona le chapeau paternel orn de la longue bande
de crpe, et le brave cocher, reprenant ses occupations plus activement
que jamais, roula avec M. Stiggins  travers le comptoir,  travers le
passage,  travers la porte de la rue, et arriva dans la rue mme, les
coups de pied continuant tout le long du chemin, et leur violence, loin
de diminuer, paraissant s'augmenter encore, chaque fois que la botte se
levait.

C'tait un superbe et rjouissant spectacle, de voir l'homme au nez
rouge, dont le corps tremblait d'angoisse, se tordre dans les serres de
M. Weller tandis que les coups de pied se succdaient furieusement.
Mais l'intrt redoubla, lorsque le puissant cocher, aprs une lutte
gigantesque, plongea la tte de M. Stiggins dans une auge pleine d'eau,
et l'y tint enfonce jusqu' ce qu'il ft presque suffoqu.

Voil! dit-il enfin en permettant au rvrend de retirer sa tte de
l'auge, et en mettant toute son nergie dans un dernier coup de pied.
Envoyez-moi ici quelques-uns de vos paresseux de bergers, et je les
rduirai en gele, puis je les dlayerai ensuite. Sammy, donne-moi le
bras, et verse-moi un verre d'eau-de-vie, je suis tout hors d'haleine,
mon garon.




CHAPITRE XXIV.

Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une
grande matine d'affaires dans _Gray's Inn square_, termine par un
double coup frapp  la porte de M. Perker.


Lorsque M. Pickwick, aprs de prudentes prparations et de nombreuses
assurances qu'il n'y avait pas la plus petite raison d'tre dcourag,
eut appris  Arabelle le rsultat peu satisfaisant de sa visite 
Birmingham, elle fondit en larmes et se plaignit en termes touchants,
d'tre un malheureux sujet de discorde entre le pre et le fils.

Ma chre enfant, dit M. Pickwick avec bont, ce n'est pas du tout votre
faute. Il tait impossible de prvoir que le vieux Winkle serait si
fortement prvenu contre le mariage de son fils. Je suis sr,
ajouta-t-il en regardant son joli visage, qu'il ne se doute pas de tout
le plaisir qu'il se refuse.

--Oh! mon cher monsieur Pickwick, reprit Arabelle, que ferons-nous s'il
continue  tre en colre contre nous?

--Nous attendrons patiemment qu'il se ravise, ma chre enfant, rpliqua
l'excellent homme d'un air conciliant.

--Mais, mon cher monsieur Pickwick, qu'est-ce que Nathaniel deviendra si
son pre lui retire son assistance.

--En ce cas-l, ma chre petite, je parierais bien qu'il trouvera
quelque autre ami pour l'aider  faire son chemin dans le monde.

La signification de cette rponse s'tait pas assez voile pour
qu'Arabelle ne la comprt point: aussi jetant ses bras autour du cou de
M. Pickwick, elle l'embrassa tendrement, et sanglota encore plus fort.

Allons, allons! dit-il en prenant ses mains nous attendrons encore
quelques jours, et nous verrons s'il crit ou s'il fait quelque autre
rponse  la communication de votre mari. Si nous ne recevons pas de
nouvelles, j'ai dans la tte une douzaine de plans, dont un seul
suffirait pour vous rendre heureux sur-le-champ. Voil, ma chre,
voil.

En disant ces mots, M. Pickwick pressa doucement la main d'Arabelle, et
l'invita  scher ses larmes, pour ne point tourmenter son mari.
Aussitt, la jeune femme, qui tait la meilleure petite crature du
monde, mit son mouchoir dans son sac, et lorsque M. Winkle arriva, il
trouva sur sa physionomie le mme gracieux sourire et les mmes regards
tincelants qui l'avaient originairement captiv.

Voil une situation affligeante pour ces deux jeunes gens, pensa M.
Pickwick, en s'habillant le lendemain matin. Je vais aller jusque chez
Perker, et le consulter l-dessus. Comme il tait en outre invit  se
rendre chez le bon petit avou par un vif dsir de rgler son compte
avec lui, il djeuna  la hte, et excuta ses intentions si rapidement,
qu'il s'en fallait encore de dix minutes que l'horloge et sonn dix
heures quand il atteignit _Gray's Inn_.

Lorsqu'il se trouva sur le carr o s'ouvrait l'tude de Perker, les
clercs n'taient pas arrivs et il se mit  la fentre pour passer le
temps.

Le soleil, tant clbr, d'une belle matine d'octobre, semblait gayer
un peu les vieilles maisons elles-mmes, et quelques-unes des fentres
vermoulues paraissaient presque joyeuses, grce  l'influence de ses
rayons. Les clercs, arrivant par les diverses portes, se prcipitaient
l'un aprs l'autre dans le square, et regardant la grande horloge,
diminuaient ou augmentaient leur vitesse, suivant l'heure  laquelle
leur bureau devait s'ouvrir; les gens de neuf heures et demie, devenant
tout  coup fort empresss, et les gentlemen de dix heures retombant
dans une lenteur aristocratique. L'horloge sonna dix heures, et le flot
des clercs se rpandit plus vite que jamais, chacun d'eux arrivant en
plus grande transpiration que son prdcesseur. Le bruit des portes
ouvertes et fermes retentissait de tous les cts; des ttes
apparaissaient, comme par enchantement,  chaque fentre; les
commissionnaires prenaient leur place pour la journe; les femmes de
mnage, en savates, se retiraient prcipitamment; le facteur courait de
maison en maison, et toute la ruche lgale se montrait pleine
d'agitation.

Vous voil de bien bonne heure, monsieur Pickwick, dit une voix
derrire notre savant ami.

--Ah! ah! monsieur Lowten! rpliqua M. Pickwick en se retournant.

--Il fait joliment chaud  marcher, reprit Lowten en tirant de sa poche
une clef Bramah, garnie d'un petit fausset, pour empcher l'entre de la
poussire.

--Il parat que vous vous en tes aperu, dit M. Pickwick au clerc qui
tait rouge comme une crevisse.

--Je suis venu un peu vite. Il tait neuf heures et demie quand j'ai
travers le _Polygone_; mais comme je suis arriv avant lui, a m'est
gal!

Consol par cette rflexion, M. Lowten ta la cheville de sa clef,
ouvrit la porte, rechevilla et rempocha son bramah, recueillit les
lettres que le facteur avait mises dans la bote, et introduisit M.
Pickwick dans son cabinet. L, en un clin d'oeil, il se dpouilla de son
habit, tira d'un pupitre et endossa un vtement rp jusqu' la corde,
accrocha son chapeau, tira quelques feuilles de papier-cartouche,
disposes par lits alternatifs avec des feuillets de papier buvard, et
posant sa plume sur son oreille, frotta ses mains avec un air de grande
satisfaction.

Vous voyez, monsieur Pickwick, me voil au grand complet! J'ai mis mon
habit de bureau, ma boutique est ouverte; il peut venir maintenant aussi
vite qu'il voudra. Est-ce que vous n'avez pas une prise de tabac  me
donner?

--Je n'en ai pas, malheureusement.

--Tant pis! mais c'est gal, je vais courir chercher une bouteille de
soda-water. N'ai-je pas quelque chose de drle dans les yeux, monsieur
Pickwick?

Le philosophe consult examina d'une certaine distance les yeux de M.
Lowten, et exprima son opinion qu'ils n'avaient rien de plus drle qu'
l'ordinaire.

J'en suis bien aise, reprit leur possesseur. Nous ne nous en sommes pas
mal donn, la nuit passe,  la _Souche_, et je me sens tout farce, ce
matin.-- propos, Perker s'occupe de votre affaire.

--Quelle affaire? Les frais pour mistress Bardell?

--Non, l'affaire du dbiteur pour qui nous avons rachet les dettes,
par votre ordre,  un rabais de cinquante pour cent. Perker va le tirer
de prison et l'envoyer  Demerary.

--Ha! M. Jingle, dit vivement M. Pickwick. Eh bien!

--Eh bien! tout est arrang, rpondit Lowten, en surcoupant sa plume.
L'agent de Liverpool a dit qu'il avait t oblig par vous bien des
fois, quand vous tiez dans les affaires, et qu'il le prendrait avec
plaisir, sur votre recommandation.

--C'est trs-bien, rpondit M. Pickwick; j'en suis charm.

--Mais, reprit Lowten en grattant une autre plume avec le dos de son
canif avant de la tailler; l'autre est-il bonasse!

--Quel autre?

--Eh! mais, le domestique, ou l'ami,... vous savez bien,... Trotter.

--Bah! fit M. Pickwick, avec un sourire, j'ai toujours pens de lui tout
le contraire.

--Eh bien! moi aussi, d'aprs le peu que j'en avais vu. Cela montre
seulement comment on est tromp. Qu'est-ce que vous diriez s'il s'en
allait  Demerary aussi?

--Quoi? il renoncerait  ce qu'on lui offre ici?

--Il a reu comme rien l'offre que lui faisait Perker de dix-huit
shillings par semaine, avec de l'avancement s'il se comportait bien. Il
dit qu'il ne peut pas quitter l'autre. Il a persuad  Perker d'crire
sur nouveaux frais, et on lui a trouv quelque chose sur la mme
proprit... d'un peu moins avantageux que ce qu'obtiendrait un
_convict_ dans la Nouvelle-Galles au sud, s'il paraissait devant le
tribunal avec des habits neufs.

--Quelle folie! s'cria M. Pickwick avec des yeux brillants, quelle
folie!

--Oh! c'est pire que de la folie, c'est de la vritable bassesse, comme
vous voyez, rpliqua Lowten en coupant sa plume d'un air mprisant. Il
dit que c'est le seul ami qu'il ait jamais eu, et qu'il lui est attach,
et tout a. L'amiti est certainement une trs-bonne chose, dans son
genre. Par exemple, aprs notre grog, nous sommes tous trs-bons amis, 
_la Souche_, o chacun paye son cot. Mais le diable emporte celui qui
se sacrifierait pour un autre, n'est-ce pas? Un homme ne doit avoir que
deux attachements: l'un pour le premier des pronoms personnels, l'autre
pour les dames en gnral; voil mon systme, ha! ha! ha!

M. Lowten termina cette profession du foi par un bruyant clat de rire,
moiti joyeux, moiti drisoire, mais qui fut coup court par le bruit
des pas de Perker sur l'escalier. En l'entendant approcher, le clerc
s'lana sur son tabouret avec une agilit remarquable, et se mit 
crire furieusement.

Les salutations entre M. Pickwick et son conseiller lgal furent
cordiales et chaudes, mais le client tait  peine tendu dans le
fauteuil de l'avou, quand un coup se fit entendre  la porte, et une
voix demanda si M. Perker tait l.

coutez, dit le petit homme, c'est un de nos vagabonds; Jingle
lui-mme, mon cher monsieur. Voulez-vous le voir?...

--Qu'en pensez-vous? demanda M. Pickwick en hsitant.

--Je pense que vous ferez bien. Allons, monsieur... chose... entrez.

Obissant  cette invitation familire, Jingle et Job entrrent dans la
chambre; mais, apercevant M. Pickwick, ils s'arrtrent avec confusion.

Eh bien, dit Perker, reconnaissez-vous ce gentleman?

--Bonnes raisons pour cela, rpliqua Jingle en s'avanant. Monsieur
Pickwick, les plus grandes obligations, sauv la vie, remis  flot. Vous
ne vous en repentirez jamais, monsieur.

--Je suis charm de vous l'entendre dire, rpondit M. Pickwick. Vous
avez bien meilleure mine.

--Grces  vous, monsieur. Grand changement. La prison de Sa Majest,
malsaine, trs-malsaine, dit Jingle en hochant la tte.

Il tait proprement et dcemment vtu, ainsi que Job, qui se tenait
debout derrire lui, regardant fixement M. Pickwick avec un visage
d'airain.

Quand partent-ils pour Liverpool? demanda M. Pickwick  son avou.

--Ce soir, monsieur,  sept heures, dit Job en avanant d'un pas; par la
grande diligence de la cit, monsieur.

--Les places sont retenues?

--Oui, monsieur.

--Et vous tes tout  fait dcid  partir?

--Tout  fait, monsieur.

--Quant  l'quipement de Jingle, dit Perker en s'adressant tout haut 
M. Pickwick, j'ai pris sur moi de faire un arrangement pour dduire,
tous les trois mois, de son salaire, une petite somme, et pour nous
rembourser ainsi de l'argent qu'il a fallu avancer. Je dsapprouve
entirement que vous fassiez pour lui quelque chose qu'il ne
reconnatrait pas par ses propres efforts et par sa bonne conduite.

--Certainement, interrompit Jingle avec fermet. Esprit juste, homme du
monde, il a raison, parfaitement raison.

--En dsintressant ses cranciers, en retirant ses habits mis en gage,
en le nourrissant dans la prison, en payant le prix de son passage,
continua Perker sans s'occuper de l'observation de Jingle, vous avez
dj perdu plus de cinquante livres sterling....

--Pas perdus! s'cria Jingle prcipitamment, tout sera rembours. Je
travaillerai comme un cheval jusqu'au dernier liard. La fivre jaune,
peut-tre... a ne peut pas s'empcher... sinon....

Jingle s'arrta, et, frappant le fond de son chapeau avec violence,
passa sa main sur ses yeux et s'assit.

Il veut dire, ajouta Job en s'avanant de quelques pas, il veut dire
que s'il n'est pas emport par la fivre jaune, il remboursera tout
l'argent. S'il vit, il le fera, monsieur Pickwick; j'y tiendrai la main.
Je suis sr qu'il le fera, monsieur, rpta Job avec beaucoup d'nergie;
j'en ferais volontiers serment.

--Bien, bien, dit M. Pickwick, qui, pour arrter l'numration de ses
bienfaits, avait fait au petit avou une douzaine de signes que celui-ci
s'tait obstin  ne point remarquer. Je vous engage seulement  jouer
plus modrment  la crosse, monsieur Jingle, et  ne point renouer
connaissance avec sir Thomas Blazo. Moyennant cela, je ne doute pas que
vous ne conserviez votre sant.

M. Jingle sourit  cette saillie, mais en mme temps il avait l'air
embarrass, aussi M. Pickwick changea-t-il de sujet en disant:
Savez-vous ce qu'est devenu un de vos amis, un pauvre diable, que j'ai
vu  Rochester?

--Jemmy le lugubre? demanda Jingle.

--Oui.

--Gaillard malin, reprit Jingle en branlant la tte, drle de corps,
gnie mystificateur, frre de Job.

--Frre de Job! s'cria M. Pickwick. Eh bien, maintenant que j'y regarde
de plus prs, je trouve de la ressemblance.

--On en a toujours trouv entre nous, dit Job avec un grain de malice
dans le coin de ses yeux; seulement, j'tais rellement d'une nature
srieuse, et lui tout le contraire. Il a migr en Amrique, monsieur,
parce qu'on s'occupait trop de lui dans ce pays-ci. Nous n'en avons plus
entendu parler depuis.

--Cela m'explique pourquoi je n'ai pas reu _la page du roman de la vie
relle_ qu'il m'avait promise un matin sur le pont de Rochester, o il
paraissait mditer un suicide. Je puis apparemment me dispenser de
demander si sa conduite lugubre tait naturelle ou affecte? continua M.
Pickwick en souriant.

--Il savait jouer tous les rles, monsieur, et vous devez vous regarder
comme trs-heureux de lui avoir chapp si aisment. 'aurait t pour
vous une connaissance encore plus dangereuse que....

Job regarda Jingle, hsita et ajouta finalement:

Que..., que moi-mme.

--Savez-vous que votre famille donnait beaucoup d'esprances, monsieur
Trotter? dit le petit avou en cachetant une lettre qu'il venait
d'crire.

--C'est vrai, monsieur, beaucoup.

--J'espre que vous allez la dshonorer, reprit Perker en riant. Donnez
cette lettre  l'agent, quand vous arriverez  Liverpool, et
permettez-moi de vous engager, gentlemen,  ne pas tre trop habiles en
Amrique. Si vous manquiez cette occasion de vous rhabiliter, vous
mriteriez richement d'tre pendus tous les deux, comme j'espre
dvotement que vous le seriez. Maintenant, vous pouvez me laisser seul
avec M. Pickwick, car nous avons des affaires  terminer, et le temps
est prcieux.

En disant cela, Perker regarda la porte, avec le dsir vident de rendre
les adieux aussi brefs que possible.

Ils furent assez brefs, en effet, de la part de Jingle. Il remercia par
quelques paroles prcipites le petit avou de la bont et de la
promptitude qu'il avait dployes pour le secourir; puis, se tournant
vers son bienfaiteur, il resta immobile pendant quelques secondes, comme
incertain de ce qu'il devait faire ou dire. Job Trotter termina sa
perplexit, car, ayant fait  M. Pickwick un salut humble et
reconnaissant, il prit doucement son ami par le bras, et l'emmena hors
de la chambre.

Un digne couple! dit Perker lorsque la porte se fut referme derrire
eux.

--J'espre qu'ils le deviendront, rpliqua M. Pickwick. Qu'en
pensez-vous? Y a-t-il quelques chances pour qu'ils s'amendent?

Perker haussa les paules, mais observant l'air dsappoint de M.
Pickwick, il rpondit:

Ncessairement il y a une chance; j'espre qu'elle sera bonne. Ils
sont videmment repentants, maintenant; mais, comme vous le savez, ils
ont encore le souvenir tout frais de leurs souffrances rcentes. Ce
qu'ils feront quand ce souvenir se sera effac, c'est un problme que ni
vous ni moi ne pouvons rsoudre. Cependant, mon cher monsieur,
ajouta-t-il en posant sa main sur l'paule de M. Pickwick, votre action
est galement honorable, quel qu'en soit le rsultat. Je laisse  des
ttes plus habiles que la mienne le soin de dcider si cette espce de
bienveillance, si clairvoyante, qu'elle s'exerce rarement, de peur de
s'exercer mal  propos, est une charit relle ou bien une contrefaon
mondaine de la charit. Mais, quand ces deux gaillards-ci commettraient
un Vol qualifi ds demain, mon opinion sur votre conduite n'en serait
pas moins toujours la mme.

Ayant dbit ce discours d'une manire plus anime que ce n'est
l'habitude des gens d'affaires, il approcha sa chaise de son bureau et
couta le rcit que lui fit M. Pickwick de l'obstination du vieux M.
Winkle.

Donnez-lui une semaine, dit-il en hochant la tte d'une manire
prophtique.

--Pensez-vous qu'il se rendra?

--Mais, oui; autrement, il faudrait essayer les moyens de persuasion de
la jeune dame, et c'est mme par o tout autre que vous aurait
commenc.

M. Perker prenait une prise de tabac avec diverses contractions
grotesques de sa physionomie, en honneur du pouvoir persuasif des jeunes
ladies, lorsqu'on entendit dans le premier bureau un murmure de demandes
et de rponses; aprs quoi, Lowten frappa  la porte du cabinet.

Entrez! cria le petit homme.

Le clerc entra et ferma la porte aprs lui d'un air mystrieux.

Qu'est-ce qu'il y a? lui dit Perker.

--On vous demande, monsieur.

--Qui donc?

Lowten regarda M. Pickwick et fit entendre une lgre toux.

Qui est-ce qui me demande? Est-ce que vous ne pouvez pas parler,
monsieur Lowten?

--Eh! mais, monsieur, MM. Dodson et Fogg.

--Parbleu! s'cria le petit homme en regardant  sa montre, je leur ai
donn rendez-vous ce matin  onze heures et demie pour terminer votre
affaire, Pickwick. C'est fort embarrassant; que ferez-vous, mon cher
monsieur? Voudriez-vous passer dans la chambre  ct?

La chambre  ct tant prcisment celle dans laquelle se trouvaient
Dodson et Fogg, M. Pickwick rpliqua avec une contenance anime et
beaucoup de marques d'indignation qu'il voulait rester o il tait,
attendu que MM. Dodson et Fogg devaient tre honteux de paratre devant
lui, mais que lui pouvait les regarder en face sans rougir, circonstance
qu'il priait instamment M. Perker de noter.

Trs-bien, mon cher monsieur, rpliqua M. Perker. Je vous dirai
seulement que, si vous vous attendez  ce que Dodson ou Fogg montrent
quelques symptmes de honte ou de confusion en vous regardant ou en
regardant qui que ce soit en face, vous tes l'homme le plus jeune que
j'aie jamais rencontr. Faites-les entrer, monsieur Lowten.

M. Lowten disparut en riant tout bas; et, revenant bientt aprs,
introduisit formellement les associs, Dodson d'abord, et Fogg ensuite.

Vous avez dj vu M. Pickwick, je pense, dit Perker en inclinant sa
plume dans la direction o le philosophe tait assis.

--Comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? cria Dodson d'une voix
bruyante.

--Eh! eh! comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? reprit Fogg en
approchant sa chaise et en regardant autour de lui avec un sourire.
J'espre que vous n'allez pas mal ce soir? Je savais bien que je
connaissais votre figure.

M. Pickwick inclina fort lgrement la tte en rponse  ces
salutations, puis, voyant que Fogg tirait un paquet de sa poche, il se
leva et se retira dans l'embrasure de la croise.

Il n'y a pas besoin que M. Pickwick se drange, monsieur Perker, dit
Fogg en dtachant le cordon rouge qui entourait le petit paquet et en
souriant encore plus agrablement. M. Pickwick connat dj cette
affaire-l. Il n'y a point de secret entre nous, j'espre. H! h! h!

--Non; il n'y en a gure, ajouta Dodson; ha! ha! ha! et les deux
partenaires se mirent  rire joyeusement, comme on fait d'ordinaire
quand on va recevoir de l'argent.

--M. Pickwick a bien achet le droit de tout voir, reprit Fogg d'un air
notablement spirituel. Le montant des sommes taxes est de cent
trente-trois livres sterling six shillings et quatre pence, monsieur
Perker.

Perker et Fogg s'occuprent alors attentivement  comparer des papiers,
 tourner des feuillets, et, pendant ce temps, Dodson dit  M. Pickwick
d'une manire affable:

Vous ne m'avez pas l'air tout  fait aussi solide que la dernire fois
o j'ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Pickwick.

--C'est possible, monsieur, rpliqua notre hros, qui avait lanc sur
les deux habiles praticiens mille regards d'indignation, sans produire
sur eux le plus lger effet. C'est trs-probable, monsieur. J'ai t
dernirement tourment et perscut par des fripons, monsieur.

Perker toussa violemment et demanda  M. Pickwick s'il ne voulait pas
jeter un coup d'oeil sur le journal; mais celui-ci rpondit par la
ngative la plus dcide.

Effectivement, reprit Dodson, je parierais que vous avez t tourment
dans la prison. Il y a l de drles de gens. O tait votre appartement,
monsieur Pickwick?

--Mon unique chambre tait  l'tage du caf.

--Oh! en vrit! C'est, je pense, la partie la plus agrable de
l'tablissement.

--Trs-agrable, rpliqua schement M. Pickwick.

Le sang-froid de ce misrable tait bien fait pour exasprer une
personne d'un temprament irritable. M. Pickwick restreignit sa colre
par des efforts gigantesques; mais quand Perker eut crit un mandat pour
le montant de la somme, et lorsque Fogg le dposa dans son portefeuille
avec un sourire triomphant, qui se communiqua galement  la contenance
de Dodson, il sentit que son sang montait dans ses joues en bouillonnant
d'indignation.

Allons, monsieur Dodson, dit Fogg en empochant son portefeuille et en
mettant ses gants, je suis  vos ordres.

--Trs-bien, rpondit Dodson en se levant; je suis aux vtres.

--Je me trouve trs-heureux, reprit Fogg, adouci par le mandat qu'il
avait empoch, je me trouve trs-heureux d'avoir eu le plaisir de faire
la connaissance de monsieur Pickwick. J'espre, monsieur, que vous
n'avez plus aussi mauvaise opinion de nous, que la premire fois o nous
avons eu le plaisir de vous rencontrer.

--J'espre que non, ajoute Dodson avec le ton d'lvation d'une vertu
calomnie. Vous nous connaissez mieux maintenant monsieur Pickwick; mais
quelle que puisse tre votre opinion des gentlemen de notre profession,
je vous prie de croire, monsieur, que je ne conserve pas de rancune
contre vous, pour les sentiments qu'il vous a plu d'exprimer dans notre
bureau de _Freeman's Court Cornhill_, lors de la circonstance  laquelle
mon associ vient de faire allusion.

--Oh! non, nous dit Fogg avec une charit toute chrtienne.

--Notre conduite, monsieur, poursuivit l'autre associ, parlera pour
elle-mme et se justifiera d'elle-mme, en toutes occasions. Nous avons
t dans la profession pas mal d'annes, monsieur Pickwick, et nous
avons mrit la confiance de beaucoup d'honorables clients. Je vous
souhaite le bonjour, monsieur.

--Bonjour, monsieur Pickwick, dit Fogg; en parlant ainsi, il mit son
parapluie sous son bras, ta son gant droit, et tendit une main
conciliatrice au philosophe indign. Celui-ci fourra aussitt ses
poignets sous les pans de son habit, et lana  l'avou des regards
pleins d'une surprise mprisante.

--Lowten! s'cria au mme instant M. Perker, ouvrez la porte!

--Attendez un instant, dit M. Pickwick. Je veux parler, Perker.

--Mon cher monsieur, interrompit le petit avou, qui, pendant toute
cette entrevue, avait t dans un tat d'apprhension nerveuse, mon cher
monsieur, en voil assez sur ce sujet. Restons-en l, je vous supplie,
monsieur Pickwick.

--Monsieur, reprit M. Pickwick avec vivacit, je ne veux pas qu'on me
fasse taire!--Monsieur Dodson, vous m'avez adress quelques
observations....

Dodson se retourna, pencha doucement la tte et sourit.

Vous m'avez adress quelques observations, rpta M. Pickwick, presque
hors d'haleine, et votre associ m'a tendu la main, et tous les deux
vous avez pris avec moi un ton de gnrosit et de magnanimit! C'est l
un excs d'impudence auquel je ne m'attendais pas, mme de votre part.

--Quoi, monsieur? s'cria Dodson.

--Quoi, monsieur? rpta Fogg.

--Savez-vous bien que j'ai t victime de vos perfides complots?
Savez-vous que je suis l'homme que vous avez emprisonn et vol?
Savez-vous que vous tes les avous de la plaignante, dans Bardell et
Pickwick.

--Oui, monsieur, nous savons cela, repartit Dodson.

--Ncessairement, nous le savons, ajouta Fogg en frappant sur sa poche,
peut-tre par hasard.

--Je vois que vous vous en souvenez avec satisfaction, reprit M.
Pickwick en essayant, pour la premire fois de sa vie, de produire un
rire amer, et en l'essayant tout  fait en vain. Quoique j'aie longtemps
dsir de vous dire, en termes clairs et nets, quelle est mon opinion de
votre conduite, j'aurais laiss passer cette occasion, par dfrence
pour les dsirs de mon ami Perker, sans le ton inexcusable que vous avez
pris et sans votre insolente familiarit. Je dis insolente familiarit,
monsieur! rpta M. Pickwick en se retournant vers Fogg, avec une
vivacit qui fit battre l'autre en retraite jusqu' la porte.

--Prenez garde, monsieur! s'cria Dodson, qui, quoique le plus grand et
le plus gros des deux, s'tait prudemment retranch derrire Fogg, et
qui parlait par-dessus la tte de son associ avec un visage trs-ple.
Laissez-vous maltraiter, monsieur Fogg; ne lui rendez point ses coups
sous aucun prtexte.

--Non, non, je ne les lui rendrai pas, dit Fogg en se reculant un peu
plus, au soulagement vident de son associ, qui se trouvait ainsi
arriv au bureau extrieur.

--Vous tes, continua M. Pickwick en reprenant le fil de son discours,
vous tes une paire bien assortie de vils chicaneurs, de fripons, de
voleurs....

--Allons, interrompit Perker, est-ce l tout?

--Tout se rsume l dedans, reprit M. Pickwick. Ce sont de vils
chicaneurs, des fripons, des voleurs!

--Bien, bien, reprit Perker d'un ton conciliant. Mes chers messieurs, il
a dit tout ce qu'il avait  dire. Maintenant, je vous en prie,
allez-vous-en. Lowten, la porte est-elle ouverte?

M. Lowten qui riait dans le lointain, rpondit affirmativement.

--Allons, allons; adieu, adieu; allons, mes chers messieurs; monsieur
Lowten, la porte, cria le petit homme en poussant Dodson et Fogg hors de
son bureau. Par ici, mes chers messieurs. Terminons cela, je vous en
prie. Que diable, monsieur Lowten, la porte! Pourquoi ne
reconduisez-vous pas, monsieur?

--S'il y a quelque justice en Angleterre, dit Dodson en mettant son
chapeau et en regardant M. Pickwick, vous nous payerez cela, monsieur!

--Vous tes une paire de voleurs!

--Souvenez-vous que vous nous le payerez bien! cria Fogg en agitant son
poing.

--Chicaneurs! fripons! voleurs! continua M. Pickwick sans s'embarrasser
des menaces qui lui taient adresses.

--Voleurs! cria-t-il en courant sur le carr pendant que les deux avous
descendaient.

--Voleurs! vocifra-t-il en s'chappant des mains de Lowten et de
Perker et en mettant sa tte  la fentre de l'escalier.

Quand M. Pickwick retira sa tte de la fentre, sa physionomie tait
radieuse, souriante et tranquille, et en rentrant dans le bureau, il
dclara que son esprit tait soulag d'un grand poids, et qu'il se
trouvait maintenant tout  fait heureux.

Perker ne dit rien du tout jusqu' ce qu'il eut vid sa tabatire et
renvoy Lowten pour la remplir; mais alors il fut saisi d'un accs de
fou rire, qui dura cinq minutes,  l'expiration desquelles il fit
observer qu'il devrait se mettre en colre, mais qu'il ne pouvait pas
encore penser srieusement  cette affaire, et qu'il se fcherait ds
qu'il le pourrait.

Maintenant, dit M. Pickwick, je voudrais bien rgler mon compte avec
vous.

--Est-ce de la mme manire que vous avez rgl l'autre? demanda Perker
en recommenant  rire.

--Non, pas exactement, rpondit le philosophe, en tirant son
portefeuille, et en secouant cordialement la main du petit avou. Je
veux parler seulement de notre compte pcuniaire. Vous m'avez donn
plusieurs preuves d'amiti dont je ne pourrai jamais m'acquitter, ce que
d'ailleurs je ne dsire pas, car je prfre continuer  rester votre
oblig.

Aprs cette prface, les deux amis s'enfoncrent dans des comptes fort
compliqus, qui furent rgulirement exposs par Perker, et
immdiatement solds par M. Pickwick, avec beaucoup d'expressions
d'affection et d'estime.

 peine cette opration tait-elle termine, qu'on entendit frapper  la
porte du carr, de la manire la plus violente et la plus pouvantable.
Ce n'tait pas un double coup ordinaire, mais une succession constante
et non interrompue de coups formidables, comme si le marteau avait t
dou du mouvement perptuel, ou comme si la personne qui l'agitait avait
oubli de s'arrter.

Ah ! qu'est-ce que cela? s'cria Perker en tressaillant.

--Je pense qu'on frappe  la porte, rpondit M. Pickwick, comme s'il y
avait pu avoir le moindre doute  cet gard.

Le marteau fit une rponse plus nergique que n'auraient pu faire des
paroles, car il continua  battre, sans un moment de relche, et avec
une force et un tapage surprenants.

Si cela continue, dit Perker en faisant retentir sa sonnette, nous
allons ameuter tout le quartier! Monsieur Lowten, n'entendez-vous pas
qu'on frappe?

--J'y vais  l'instant, monsieur, rpliqua le clerc.

La marteau parut entendre la rponse, et pour assurer qu'il lui tait
impossible d'attendre plus longtemps, il fit un effroyable vacarme.

C'est pouvantable! dit Perker en se bouchant les oreilles.

M. Lowten, qui tait en train de se laver les mains dans le cabinet
noir, se prcipita vers la porte, et tournant le bouton se trouva en
prsence d'une apparition, qui va tre dcrite dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXV.

Contenant quelques dtails relatifs aux coups de marteau, ainsi que
diverses autres particularits, parmi lesquelles figurent, notablement,
certaines dcouvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady.


L'objet qui se prsenta aux yeux du clerc, tait un jeune garon
prodigieusement gras, revtu d'une livre de domestique, et se tenant
debout sur le paillasson, mais avec les yeux ferms comme pour dormir.
Lowten n'avait jamais vu un jeune garon aussi gras, et sa corpulence
extraordinaire, jointe au repos complet de sa physionomie, si diffrente
de celle qu'on aurait d raisonnablement attendre d'un si intrpide
frappeur, le remplirent d'tonnement.

Que voulez-vous? demanda le clerc.

L'enfant extraordinaire ne rpondit point un seul mot, mais il baissa la
tte, et Lowten s'imagina l'entendre ronfler faiblement.

D'o venez-vous? reprit le clerc. Le gros garon respira profondment,
mais il ne bougea point.

Le clerc rpta trois fois ses questions, et ne recevant aucune
rponse, il se prparait  fermer la porte, quand tout  coup le jeune
garon ouvrit les yeux, les cligna plusieurs fois, ternua et tendit la
main, comme pour recommencer  frapper. S'apercevant que la porte tait
ouverte, il regarda autour de lui avec stupfaction, et,  la fin, fixa
ses gros yeux ronds sur le visage de Lowten.

Pourquoi diable frappez-vous comme cela? lui demanda le clerc avec
colre.

--Comme quoi? rpondit le gros garon d'une voix endormie.

--Comme quarante cochers de place.

--Parce que mon matre m'a dit de ne pas arrter de frapper jusqu' ce
qu'on ouvre la porte, de peur que je m'endorme.

--Eh bien! quel message apportez-vous?

--Il est en bas.

--Qui?

--Mon matre; il veut savoir si vous tes  la maison.

En ce moment, M. Lowten imagina de mettre la tte  la fentre. Voyant
dans son carrosse ouvert un vieux gentleman qui regardait en l'air avec
anxit, il lui fit signe, et le vieux gentleman descendit
immdiatement.

--C'est votre matre qui est dans la voiture, je suppose, dit Lowten.

Le gros garon baissa la tte d'une manire affirmative.

Toute autre question fut rendue inutile par l'apparition du vieux
Wardle, qui, ayant mont lestement l'escalier et reconnu Lowten, passa
immdiatement dans la chambre de Perker.

Pickwick! s'cria-t-il, votre main, mon garon. C'est d'hier seulement
que j'ai appris que vous vous tiez laiss mettre en cage. Comment
avez-vous souffert cela, Perker?

--Je n'ai pas pu l'empcher, mon cher monsieur, rpliqua le petit avou
avec un sourire et une prise de tabac. Vous savez comme il est obstin.

--Certainement, je le sais, mais je suis enchant de le voir malgr
cela. Ce n'est pas de sitt que je le perdrai de vue.

Ayant ainsi parl, Wardle serra de nouveau la main de M. Pickwick, puis
celle de Perker, et se jeta dans un fauteuil, son joyeux visage brillant
plus que jamais de bonne humeur et de sant.

Eh bien! dit-il, voil de jolies histoires! Une prise de tabac, Perker
mon garon. Avez-vous jamais rien vu de pareil, hein?

--Que voulez-vous dire? demanda M. Pickwick.

--Ma foi! je pense que toutes les filles ont perdu la tte. Vous direz
peut-tre que cela n'est pas bien nouveau, mais c'est vrai nanmoins.

--Eh! mon cher monsieur, dit Perker, est-ce que vous tes venu  Londres
tout exprs pour nous apprendre cela?

--Non, non, pas tout  fait; quoique ce soit la principale cause de mon
voyage. Comment va Arabelle?

--Trs-bien, rpondit M. Pickwick; et elle sera charme de vous voir,
j'en suis sr.

--La petite coquette aux yeux noirs! J'avais grandement ide de
l'pouser moi-mme un de ces beaux jours, mais nanmoins je suis charm
de cela, vritablement.

--Comment l'avez-vous appris? demanda M. Pickwick.

--Oh! par mes filles naturellement. Arabelle leur a crit avant-hier
qu'elle s'tait marie sans le consentement du pre de son mari, et que
vous tiez all pour le lui demander, quand son refus ne pourrait plus
empcher le mariage, et tout cela. J'ai pens que c'tait un bon moment
pour donner une petite leon  mes filles, pour leur faire remarquer
quelle chose terrible c'tait quand les enfants se mariaient sans le
consentement de leurs parents, et le reste. Mais baste! je n'ai pas pu
faire la plus lgre impression sur elles. Elles trouvaient mille fois
plus terrible qu'il y et eu un mariage sans demoiselles d'honneur, et
j'aurais aussi bien fait de prcher Joe lui-mme.

Ici le vieux gentleman s'arrta pour rire, et quand il s'en fut donn
tout son content, il reprit en ces termes:

Mais ce n'est pas tout,  ce qu'il parat. Ce n'est l que la moiti
des complots et des amourettes qui se sont machins. Depuis six mois
nous marchons sur des mines, et elles ont clat  la fin.

--Qu'est-ce que vous voulez dire, s'cria M. Pickwick, en plissant. Pas
d'autre mariage secret, j'espre.

--Non! non! pas tout  fait aussi mauvais que cela; non.

--Quoi donc alors! suis-je intress dans l'affaire?

--Dois-je rpondre  cette question, Perker?

--Si vous ne vous compromettez pas, en y rpondant, mon cher monsieur.

--Eh bien! alors, dit M. Wardle en se tournant vers M. Pickwick; eh bien
alors, oui, vous y tes intress.

--Comment cela, demanda celui-ci avec anxit. En quelle manire?

--Rellement, vous tes un jeune gaillard si emport, que j'ai presque
peur de vous le dire. Nanmoins, si Perker veut s'asseoir entre nous,
pour prvenir un malheur, je m'y hasarderai.

Ayant ferm la porte de la chambre, et s'tant fortifi par une autre
descente dans la tabatire de Perker, le vieux gentleman commena sa
grande rvlation en ces termes:

Le fait est que ma fille Bella... Bella qui a pous le jeune Trundle,
vous savez?

--Oui, oui, nous savons, dit M. Pickwick avec impatience.

--Ne m'intimidez pas ds le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir,
s'assit  ct de moi lorsque mily fut alle se coucher, avec un mal de
tte, aprs m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et commena  me parler de
ce mariage. Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en pensez.--Ma
foi, ma chre, rpondis-je, j'aime  croire que tout ira bien. Il faut
vous dire que j'tais assis devant un bon feu, buvant mon grog
paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un
mot indcis, l'engager  continuer son charmant petit babil. Mes deux
filles sont tout le portrait de leur pauvre chre mre et plus je
deviens vieux, plus j'ai de plaisir  rester assis en tte  tte avec
elles. Dans ces moments-l, leur voix, leur physionomie, me reportent au
temps le plus agrable de ma vie, me rendent encore aussi jeune que je
l'tais alors, quoique pas tout  fait aussi heureux. C'est un
vritable mariage d'inclination, dit Bella aprs un moment de
silence.--Oui, ma chre, rpondis-je; mais ce ne sont pas toujours ceux
qui russissent le mieux....

--Je soutiens le contraire! interrompit M. Pickwick avec chaleur.

--Trs-bien; soutenez ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour 
parler, mais ne m'interrompez pas.

--Je vous demande pardon.

--Accord. Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis fche de vous
entendre parler contre les mariages d'inclination.--J'ai eu tort, ma
chre, rpondis-je en tapant ses joues aussi doucement que peut le faire
un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre
mre a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.--Ce n'est pas l
ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais
vous parler d'mily.

M. Pickwick tressaillit.

Qu'est-ce qu'il y a maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arrtant
dans sa narration.

--Rien, rpondit le philosophe; continuez, je vous en prie.

--Ma foi! Je n'ai jamais su filer une histoire, reprit le vieux
gentleman brusquement. Il faut que cela vienne tt ou tard, et a nous
pargnera beaucoup de temps, si a vient tout de suite. Le fait est qu'
la fin Bella se dcida  me dire qu'mily tait fort malheureuse; que
depuis les dernires ftes de Nol elle avait t en correspondance
constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'tait fort sagement
dcide  s'enfuir avec lui, pour imiter la louable conduite de son
amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction,  ce sujet,
attendu que j'avais toujours t passablement bien dispos pour tous les
deux, elle avait pens qu'il valait mieux commencer par me faire
l'honneur de me demander si je m'opposerais  ce qu'ils fussent maris
de la manire ordinaire et vulgaire. Voil la chose; et maintenant,
Pickwick, si vous voulez bien rduire vos yeux  leur grandeur
habituelle, et me conseiller, je vous serai fort oblig.

Cette dernire phrase, profre d'une manire bourrue par l'honnte
vieillard, n'tait pas tout  fait sans motifs, car les traits de M.
Pickwick avaient pris une expression de surprise et de perplexit tout 
fait curieuse  voir.

Snodgrass!... Depuis Nol.... murmura-t-il enfin, tout confondu.

--Depuis Nol, rpliqua Wardle. Cela est clair, et il faut que nous
ayons eu de bien mauvaises bsicles, pour ne pas le dcouvrir plus tt.

--Je n'y comprends rien, reprit M. Pickwick en ruminant. Je n'y
comprends rien.

--C'est pourtant assez facile  comprendre, rtorqua le colrique
vieillard. Si vous aviez t plus jeune, vous auriez t dans le secret
depuis longtemps. Et de plus, ajouta-t-il aprs un peu d'hsitation, je
dois dire que ne sachant rien de cela, j'avais un peu press mily,
depuis quatre ou cinq mois, afin qu'elle ret favorablement un jeune
gentleman du voisinage; si elle le pouvait, toutefois, car je n'ai
jamais voulu forcer son inclination. Je suis bien convaincu qu'en
vritable jeune fille, pour rehausser sa valeur et pour augmenter
l'ardeur de M. Snodgrass, elle lui aura reprsent cela avec des
couleurs trs-sombres, et qu'ils auront tous deux fini par conclure
qu'ils sont un couple bien perscut, et qu'ils n'ont pas d'autre
ressource qu'un mariage clandestin, ou un fourneau de charbon.
Maintenant voil la question: Qu'est-ce qu'il faut faire?

--Qu'est-ce que vous avez fait, demanda M. Pickwick?

--Moi?

--Je veux dire qu'est-ce que vous avez fait, quand vous avez appris cela
de votre fille ane?

--Oh! J'ai fait des sottises, naturellement.

--C'est juste, interrompit Perker, qui avait cout ce dialogue en
tortillant sa chane, en grattant son nez et en donnant divers autres
signes d'impatience. Cela est trs-naturel. Mais quelle espce de
sottises?

--Je me suis mis dans une grande colre, et j'ai si bien effray ma mre
qu'elle s'en est trouve mal.

--C'tait judicieux, fit remarquer Perker. Et quoi encore, mon cher
monsieur?

--J'ai grond et cri toute la journe suivante; mais  la fin, lass de
rendre tout le monde, et moi-mme, misrable, j'ai lou une voiture 
Muggleton, et je suis venu ici sous prtexte d'amener mily pour voir
Arabelle.

--Miss Wardle est avec vous, alors? dit M. Pickwick.

--Certainement, elle est en ce moment  l'htel d'Osborne  moins que
votre entreprenant ami ne l'ait enleve depuis que je suis sorti.

--Vous tes donc rconcilis? demanda Perker.

--Pas du tout; elle n'a fait que languir et pleurer depuis ce temps-l,
except hier soir; entre le th et le souper; car alors elle a fait
grande parade d'crire une lettre, ce dont j'ai fait semblant de ne
point m'apercevoir.

--Vous voulez avoir mon avis dans cette affaire,  ce que je suppose?
dit Perker en regardant successivement la physionomie rflchie de M.
Pickwick, et la contenance inquite de Wardle, et en prenant plusieurs
prises conscutives de son stimulant favori.

--Je le suppose, rpondit Wardle, en regardant M. Pickwick.

--Certainement, rpliqua celui-ci.

--Eh bien! alors, dit Perker en se levant et en repoussant sa chaise,
mon avis est que vous vous en alliez tous les deux vous promener,  pied
ou en voiture, comme vous voudrez; car vous m'ennuyez; vous causerez de
cette affaire-l ensemble. Et si vous n'avez pas tout arrang la
premire fois que je vous verrai, je vous dirai ce que vous avez 
faire.

--Voil quelque chose de satisfaisant, dit Wardle, qui ne savait pas
trop s'il devait rire ou s'offenser.

--Bah! bah! mon cher monsieur, je vous connais tous les deux, beaucoup
mieux que vous ne vous connaissez vous-mmes. Vous avez dj arrang
tout cela dans votre esprit.

En parlant ainsi, le petit avou bourra sa tabatire dans la poitrine de
M. Pickwick et dans le gilet de M. Wardle; puis tous les trois se mirent
 rire ensemble, mais surtout les deux derniers gentlemen, qui se
prirent et se secourent la main sans aucune raison apparente.

Vous dnez avec moi aujourd'hui? dit M. Wardle  Perker, pendant que
celui-ci le reconduisait.

--Je ne peux pas vous le promettre, mon cher monsieur; je ne peux pas
vous le promettre. En tout cas, je passerai chez vous ce soir.

--Je vous attendrai  cinq heures.

--Allons, Joe! Et Joe ayant t veill,  grand'peine, les deux amis
partirent dans le carrosse de M. Wardle. Joe monta derrire et s'tablit
sur le sige que son matre y avait fait placer par humanit; car s'il
avait d rester debout, il aurait roul en bas et se serait tu, ds son
premier somme.

Nos amis se firent conduire d'abord au _George et Vautour_. L ils
apprirent qu'Arabelle tait partie avec sa femme de chambre, dans une
voiture de place, pour aller voir mily; dont elle avait reu un petit
billet. Alors, comme Wardle avait quelques affaires  arranger dans la
cit, il renvoya la voiture et le gros bouffi  l'htel, afin de
prvenir qu'il reviendrait  cinq heures avec M. Pickwick pour dner.

Charg de ce message, le gros bouffi s'en retourna, dormant sur son
sige aussi paisiblement que s'il avait t sur un lit soutenu par des
ressorts de montre. Par une espce de miracle, il se rveilla de
lui-mme lorsque la voiture s'arrta, et se secouant vigoureusement,
pour aiguiser ses facults, il monta l'escalier, afin d'excuter sa
commission.

Mais, soit que les secousses que s'tait donnes le gros joufflu eussent
embrouill ses facults, au lieu de les remettre sur un bon pied; soit
qu'elles eussent veill en lui une quantit d'ides nouvelles,
suffisantes pour lui faire oublier les crmonies et les formalits
ordinaires; soit (ce qui est encore possible) qu'elles n'eussent pas
t suffisantes pour l'empcher de se rendormir en montant l'escalier,
le fait est qu'il entra dans le salon, sans avoir pralablement frappa 
la porte, et aperut ainsi un gentleman, assis amoureusement sur le
sofa, auprs de miss mily, en tenant un bras pass autour de sa taille,
tandis qu'Arabelle et la jolie femme de chambre feignaient de regarder
attentivement par une fentre,  l'autre bout de la chambre.  cette vue
le gros joufflu laissa chapper une exclamation, les femmes jetrent un
cri, et le gentleman lcha un juron, presque simultanment.

Qui venez-vous chercher ici, petit misrable? s'cria le gentleman,
qui n'tait autre que M. Snodgrass.

Le gros joufflu, prodigieusement pouvant, rpondit brivement:
Matresse.

Que me voulez-vous, stupide crature? lui demanda mily, en dtournant
la tte.

--Mon matre et M. Pickwick viennent dner ici  cinq heures.

--Quittez cette chambre! reprit M. Snodgrass, dont les yeux lanaient
des flammes sur le jeune homme stupfi.

--Non! non! non! s'cria prcipitamment mily. Arabelle, ma chre,
conseillez-moi.

mily et M. Snodgrass, Arabelle et Mary tinrent conseil dans un coin, et
se mirent  parler vivement,  voix basse, pendant quelques minutes,
durant lesquelles le gros joufflu sommeilla.

Joe, dit  la fin Arabelle, en se retournant avec le plus sduisant
sourire; comment vous portez-vous, Joe?

--Joe, reprit mily, vous tes un bon garon. Je ne vous oublierai pas,
Joe.

--Joe, poursuivit M. Snodgrass, en s'avanant vers l'enfant tonn, et
en lui prenant la main, je ne vous avais pas reconnu. Voil cinq
shillings pour vous, Joe.

--Je vous en devrai cinq aussi, ajouta Arabelle, parce que nous sommes
de vieilles connaissances, vous savez, et elle accorda un second
sourire, encore plus enchanteur, au corpulent intrus.

Les perceptions du gros bouffi tant peu rapides, il parut d'abord
singulirement intrigu par cette soudaine rvolution qui s'oprait en
sa faveur, et regarda mme autour de lui, d'un air trs-alarm.  la
fin, cependant, son large visage commena  montrer quelques symptmes
d'un sourire proportionnellement large, puis, fourrant une
demi-couronne dans chacun de ses goussets, et, ses mains et ses poignets
par-dessus, il laissa chapper un clat de rire enrou. C'est la
premire et ce fut la seule fois de sa vie qu'on l'entendit rire.

Je vois qu'il nous comprend, dit Arabelle.

--Il faudrait lui faire manger quelque chose sur-le-champ, fit observer
mily.

Il s'en fallut de peu que le gros bouffi ne rit encore en entendant
cette proposition. Aprs quelques autres chuchotements, Mary sortit
lestement du groupe et dit:

Je vais dner avec vous aujourd'hui, monsieur, si vous voulez bien?

--Par ici, rpondit le jeune garon avec empressement. Il y a un fameux
pt de viande en bas!

 ces mots, le gros joufflu descendit l'escalier pour conduire Mary 
l'office, et le long du chemin sa jolie compagne captivait l'attention
de tous les garons, et mettait de mauvaise humeur toutes les femmes de
chambre.

Le pt, dont le gros joufflu avait parl avec tant de tendresse, se
trouvait effectivement, encore dans l'office; on y ajouta un bifteck, un
plat de pommes de terre, et un pot de porter.

Asseyez-vous, dit Joe. Quelle chance! Le bon dner! Comme j'ai faim!

Ayant rpt cinq ou six fois ces exclamations avec une sorte de
ravissement, le jeune garon s'assit au haut bout de la petite table, et
Mary se plaa au bas bout.

Voulez-vous un peu de cela? dit le gros joufflu, en plongeant dans le
pt son couteau et sa fourchette jusqu'au manche.

--Un peu, s'il vous plat.

Joe ayant servi  Mary un peu du pt, et s'en tant servi beaucoup 
lui-mme, allait commencer  manger, quand, tout  coup il se pencha en
avant sur sa chaise, en laissant ses mains, avec le couteau et la
fourchette, tomber sur ses genoux, et dit trs-lentement.

Vous tes gentille  croquer, savez-vous?

Ceci tait dit d'un air d'admiration trs-flatteur, mais cependant il y
avait encore, dans les yeux du jeune gentleman, quelque chose qui
sentait le cannibale plus que l'amour passionn.

--Eh! mais, Joseph, s'cria Mary, en affectant de rougir, qu'est-ce que
vous voulez dire?

Le gros joufflu, reprenant graduellement sa premire position, rpliqua
seulement par un profond soupir, resta pensif pendant quelques minutes,
et but une longue gorge de _porter_. Aprs quoi, il soupira encore, et
s'appliqua trs-solidement au pt.

Quelle aimable personne que miss mily! dit Mary, aprs un long
silence.

--J'en connais une plus aimable.

--En vrit?

--Oui, en vrit, rpliqua le gros joufflu, avec une vivacit
inaccoutume.

--Comment s'appelle-t-elle?

--Comment vous appelez-vous?

--Mary.

--C'est son nom. C'est vous.

Le gros garon, pour rendre ce compliment plus incisif, y joignit une
grimace, et donna  ses deux prunelles une combinaison de loucherie,
croyant ainsi, selon toute apparence, lancer une oeillade meurtrire.

Il ne faut pas me parler comme cela, dit Mary. Vous ne me parlez pas
srieusement.

--Bah! que si, je dis.

--Eh bien?

--Allez-vous venir ici rgulirement?

--Non, je m'en vais demain soir.

--Oh! reprit le gros joufflu, d'un ton prodigieusement sentimental,
comme nous aurions eu du plaisir  manger ensemble, si vous tiez
reste!

--Je pourrais peut-tre venir quelquefois, ici, pour vous voir, si vous
vouliez me rendre un service, rpondit Mary, en roulant la nappe pour
jouer l'embarras.

Le gros joufflu regarda alternativement le pt et la grillade, comme
s'il avait pens qu'un service devait tre li en quelque sorte avec des
comestibles; puis, tirant de sa poche une de ses demi-couronnes, il la
considra avec inquitude.

Vous ne me comprenez pas? poursuivit Mary, en regardant finement son
large visage.

Il considra sur nouveaux frais la demi-couronne, et rpondit
faiblement: non.

Les ladies voudraient bien que vous ne parliez pas au vieux gentleman
du jeune gentleman qui tait l-haut; et moi je le voudrais bien aussi.

--C'est-il l tout? rpondit le gros garon, videmment soulag d'un
grand poids, et rempochant sa demi-couronne. Je n'en dirai rien, bien
sr.

--Voyez-vous, M. Snodgrass aime beaucoup miss mily; et miss mily aime
beaucoup M. Snodgrass; et si vous racontiez cela, le vieux gentleman
vous emmnerait bien loin  la campagne, o vous ne pourriez plus voir
personne.

--Non, non, je n'en dirai rien, rpta le gros joufflu, rsolument.

--Vous serez bien gentil. Mais,  prsent, il faut que je monte en haut,
et que j'habille ma matresse pour le dner.

--Ne vous en allez pas encore.

--Il le faut bien. Adieu, pour  prsent.

Le gros joufflu, avec la galanterie d'un jeune lphant, tendit ses
bras pour ravir un baiser; mais comme il ne fallait pas grande agilit
pour lui chapper, son aimable vainqueur disparut, avant qu'il les et
referms. Ainsi dsappoint, l'apathique jeune homme mangea une livre ou
deux de bifteck, avec une contenance sentimentale, et s'endormit
profondment.

On avait tant de choses  se dire dans le salon, tant de plans 
concerter pour le cas o la cruaut de M. Wardle rendrait ncessaires un
enlvement et un mariage secret, qu'il tait quatre heures et demie
quand M. Snodgrass fit ses derniers adieux. Les dames coururent pour
s'habiller dans la chambre d'mily, et le gentleman, ayant pris son
chapeau, sortit du salon; mais  peine tait-il sur le carr, qu'il
entendit la voix de M. Wardle. Il regarda par-dessus la rampe et le vit
monter, suivi de plusieurs autres personnes. Dans sa confusion, et ne
connaissant point les tres de l'htel, M. Snodgrass rentra
prcipitamment dans la chambre qu'il venait de quitter, puis passant de
l dans une autre pice, qui tait la chambre  coucher de M. Wardle, il
en ferma la porte doucement, juste comme les personnes qu'il avait
aperues entraient dans le salon. Il reconnut facilement leurs voix:
c'taient M. Wardle et M. Pickwick, M. Nathaniel Winkle et M. Benjamin
Allen.

C'est trs-heureux que j'aie eu la prsence d'esprit de les viter,
pensa M. Snodgrass avec un sourire, en marchant, sur la pointe du pied,
vers une autre porte, situe auprs du lit. Cette porte-ci ouvre sur le
mme corridor, et je puis m'en aller par l tranquillement et
commodment.

Il n'y avait qu'un seul obstacle  ce qu'il s'en allt tranquillement
et commodment, c'est que la porte tait ferme  double tour et la clef
absente.

Garon! dit le vieux Wardle, en se frottant les mains; donnez-nous de
votre meilleur vin, aujourd'hui.

--Oui, monsieur.

--Faites savoir  ces dames que nous sommes rentrs.

--Oui, monsieur.

M. Snodgrass aussi dsirait bien ardemment faire savoir  ces dames
qu'il tait rentr. Une fois mme il se hasarda  chuchoter  travers le
trou de la serrure: Garon! Mais pensant qu'il pourrait voquer
quelque autre personne, et se rappelant avoir lu le matin, dans son
journal, sous la rubrique _Cours et Tribunaux_, les infortunes d'un
gentleman, arrt dans un htel voisin, pour s'tre trouv dans une
situation semblable  la sienne, il s'assit sur un porte-manteau, en
tremblant violemment.

Nous n'attendrons pas Perker une seule minute, dit Wardle en regardant
sa montre. Il est toujours exact, il sera ici  l'heure juste s'il a
l'intention de venir; sinon il est inutile de nous en occuper. Ah!
Arabelle.

--Ma soeur! s'cria Benjamin Allen, en l'enveloppant de ses bras d'une
manire fort dramatique.

--Oh! Ben, mon cher, comme tu sens le tabac! s'cria Arabelle,
apparemment suffoque par cette marque d'affection.

--Tu trouves? C'est possible... (C'tait possible en effet, car il
venait de quitter une charmante runion de dix ou douze tudiants en
mdecine, entasss dans un arrire-parloir devant un norme feu.)
Combien je suis charm de te voir! Dieu te bnisse, Arabelle.

--L, dit Arabelle, en se penchant en avant et en tendant son visage 
son frre; mais, mon cher Ben, ne me prends pas comme cela, tu me
chiffonnes.

En cet endroit de la rconciliation, M. Ben Allen se laissant vaincre
par sa sensibilit, par les cigares et le _porter_, promena ses yeux sur
tous les assistants  travers des lunettes humides.

Est-ce qu'on ne me dira rien  moi? demanda M. Wardle en ouvrant ses
bras.

--Au contraire, dit tout bas Arabelle, en recevant l'accolade et les
cordiales flicitations du vieux gentlemen; vous tes un mchant, un
cruel, un monstre!

--Vous tes une petite rebelle, rpliqua Wardle du mme ton; et je me
verrai oblig de vous interdire ma maison. Les personnes comme vous, qui
se sont maries en dpit de tout le monde, devraient tre squestres de
la socit. Mais, allons! ajouta-t-il tout haut, voici le dner; vous
vous mettrez  ct de moi.--Joe, damn garon, comme il est veill!

Au grand dsespoir de son matre, le gros joufflu tait effectivement
dans un tat de vigilance remarquable. Ses yeux se tenaient tout grands
ouverts et ne paraissaient point avoir envie de se fermer. Il y avait
aussi dans ses manires une vivacit galement inexplicable! Chaque fois
que ses regards rencontraient ceux d'mily ou d'Arabelle, il souriait en
grimaant; et une fois Wardle aurait pu jurer qu'il l'avait vu cligner
de l'oeil.

Cette altration dans les manires du gros joufflu naissait du sentiment
de sa nouvelle importance, et de la dignit qu'il avait acquise en se
trouvant le confident des jeunes ladies. Ces sourires et ces clins
d'oeil taient autant d'assurances condescendantes qu'elles pouvaient
compter sur sa fidlit. Cependant comme ces signes taient plus propres
 inspirer les soupons qu' les apaiser, et comme ils taient, en
outre, lgrement embarrassants, Arabelle y rpondait de temps en temps
par un froncement de sourcils, par un geste de rprimande; mais le gros
garon ne voyant l qu'une invitation  se tenir sur ses gardes,
recommenait  cligner de l'oeil et  sourire avec encore plus
d'assiduit, afin de prouver qu'il comprenait parfaitement.

Joe, dit M. Wardle, aprs une recherche infructueuse dans toutes ses
poches, ma tabatire est-elle sur le sofa?

--Non, monsieur.

--Oh! je m'en souviens; je l'ai laisse sur la toilette ce matin. Allez
la chercher dans ma chambre.

Le gros garon alla dans la chambre voisine, et aprs quelques minutes
d'absence revint avec la tabatire, mais aussi avec la figure la plus
ple qu'ait jamais porte un gros garon.

Qu'est-ce qui lui est donc arriv? s'cria M. Wardle.

--Il ne m'est rien arriv, rpondit Joe avec inquitude.

--Est-ce que vous avez vu des esprits? demanda le vieux gentleman.

--Ou bien est-ce que vous en avez bu? suggra Ben Allen.

--Je pense que vous avez raison, chuchota Wardle  travers la table; il
s'est gris, j'en suis sr.

Ben Allen rpondit qu'il le croyait; et comme il avait observ beaucoup
de cas semblables, Wardle fut confirm dans la pense qui cherchait 
s'insinuer dans son cerveau depuis une demi-heure, et arriva  la
conclusion que le gros joufflu tait tout  fait gris.

Ayez l'oeil sur lui pendant quelques minutes, murmura-t-il; nous
verrons bientt s'il a rellement bu.

Le fait est que l'infortun jeune homme avait seulement chang une
douzaine de paroles avec M. Snodgrass; que celui-ci l'avait suppli de
s'adresser  quelque ami pour le faire mettre en libert, puis l'avait
pouss dehors avec la tabatire de peur qu'une absence trop prolonge
n'veillt des soupons. Rentr dans la salle  manger, Joe tait rest
quelques instants  ruminer, avec une physionomie renverse, puis il
avait quitt la chambre pour aller chercher Mary.

Mais Mary tait retourne au _Georges et Vautour_, aprs avoir habill
sa matresse, et le gros joufflu tait revenu, plus dmont
qu'auparavant.

M. Wardle et Ben Allen changrent plusieurs coups d'oeil.

Joe, dit M. Wardle.

--Oui, monsieur.

--Pourquoi tes-vous sorti?

Le gros joufflu regarda d'un air troubl chacun des convives, et bgaya
qu'il n'en savait rien.

Oh! dit Wardle, vous n'en savez rien. Portez ce fromage  M. Pickwick.

Or, M. Pickwick, se trouvant en parfaite sant et en parfaite humeur,
s'tait rendu universellement dlicieux pendant tout le temps du dner,
et paraissait en ce moment, engag dans une intressante conversation
avec mily et M. Winkle. Courbant gracieusement sa tte du ct de ses
auditeurs, et tout rayonnant de paisibles sourires, il agitait doucement
sa main droite, pour donner plus de force  ses observations. Il prit un
morceau de fromage sur l'assiette et allait se retourner pour continuer
sa conversation, quand le gros garon se baissant de manire  amener sa
tte au mme niveau que celle de M. Pickwick, dirigea son pouce
par-dessus son paule comme pour lui montrer quelque chose, et fit en
mme temps la grimace la plus hideuse qu'on ait jamais vue.

Eh mais! s'cria M. Pickwick en tressaillant, voil qui est... Eh...?
il s'arrta court, car Joe venait de se redresser, et tait ou
prtendait tre profondment endormi.

Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Wardle.

--Votre jeune homme est si singulier, continua M. Pickwick en regardant
Joe d'un air inquiet. Cela vous tonnera peut-tre, mais sur ma parole,
j'ai peur qu'il n'ait quelquefois l'esprit un peu drang.

--Oh! monsieur Pickwick ne dites point cela, s'crirent ensemble mily
et Arabelle.

--Je n'en rpondrais pas, bien entendu, reprit le philosophe, au milieu
d'un profond silence et d'une pouvante gnrale; mais ses manires avec
moi, en ce moment, taient vraiment alarmantes! Oh l l! cria M.
Pickwick en sautant sur sa chaise. Je vous demande pardon, mesdames;
mais il vient de m'enfoncer quelque chose de pointu dans la jambe....
Rellement, il est trs-dangereux.

--Il est sol! vocifra le vieux Wardle avec colre. Tirez la sonnette,
appelez les garons! il est sol!...

--Je ne suis pas sol! s'cria le gros bouffi en tombant  genoux,
pendant que son matre le saisissait par le collet, je ne suis pas sol!

--Alors vous tes fou, ce qui est encore pis; appelez les garons!

--Je ne suis pas fou, je suis trs-raisonnable, rpliqua Joe en
commenant  pleurer.

--Alors pourquoi diable piquez-vous la jambe de M. Pickwick?

--Il ne voulait pas me regarder, j'avais quelque chose  lui dire.

--Que vouliez-vous lui dire? demandrent une demi-douzaine de voix  la
fois.

Joe soupira, regarda la porte de la chambre  coucher, soupira encore,
et essuya ses larmes avec les jointures de ses deux index.

Qu'est-ce que vous vouliez lui dire? demanda M. Wardle en le secouant.

--Arrtez! dit M. Pickwick, laissez-moi lui parler. Qu'est-ce que vous
dsiriez me communiquer, mon pauvre garon?

--Je voulais vous parler tout bas.

--Vous vouliez lui mordre l'oreille, je suppose, interrompit M. Wardle;
ne l'approchez pas, Pickwick, il est enrag. Tirez la sonnette pour
qu'on l'emmne en bas.

 l'instant o M. Winkle prenait le cordon de la sonnette, il fut arrt
par d'universelles exclamations de surprise. L'amant captif, avec un
visage pourpre de confusion, tait soudainement sorti de la chambre 
coucher, et faisait un salut gnral  toute le compagnie.

Oh! ah! s'cria M. Wardle en lchant le collet du gros joufflu et en
reculant d'un pas, qu'est-ce que cela signifie?

--Monsieur, rpliqua M. Snodgrass, je suis cach dans la chambre voisine
depuis votre retour.

--mily, ma fille, dit M. Wardle d'un ton de reproche, vous savez
pourtant bien que je dteste les cachoteries et les mensonges. Ceci est
tout  fait indlicat et inexcusable. Je ne mritais pas cela de votre
part, mily, en vrit.

--Cher papa, dit mily, j'ignorais qu'il tait l. Arabelle peut vous le
dire, et Joe aussi, et tout le monde. Auguste, au nom du ciel,
expliquez-vous!

M. Snodgrass, qui avait attendu seulement qu'on voult bien l'entendre,
raconta immdiatement comment il avait t plac dans cette position
embarrassante; comment la crainte d'exciter des dissensions domestiques
l'avait seule engag  viter la rencontre de M. Wardle; comment il
voulait simplement s'en aller par une autre porte, et comment, la
trouvant ferme, il avait t forc de rester, contre sa volont. Il
termina en disant qu'il se trouvait plac dans une situation pnible;
mais qu'il le regrettait moins maintenant, puisque c'tait une occasion
de dclarer devant leurs amis communs qu'il aimait profondment et
sincrement la fille de M. Wardle; qu'il tait orgueilleux d'avouer que
leur penchant tait mutuel, et que, quand mme il serait spar d'elle
par des milliers de lieues, quand mme l'Ocan roulerait entre eux ses
ondes infinies, il n'oublierait jamais un seul instant cet heureux jour
o, pour la premire fois, etc., etc., etc.

Ayant pror de cette manire, M. Snodgrass salua encore, regarda dans
son chapeau, et se dirigea vers la porte.

Arrtez! s'cria M. Wardle. Pourquoi, au nom de tout ce qui est....

--Inflammable, suggra doucement M. Pickwick, pensant qu'il allait venir
quelque chose de pis.

--Eh bien! au nom de tout ce qui est inflammable, dit M. Wardle en
adoptant cette variante, pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela,  moi, en
premier lieu?

--Ou pourquoi ne vous tes-vous pas confi  moi? ajouta M. Pickwick.

--Voyons, dit Arabelle, en se chargeant de la dfense,  quoi sert de
faire tant de questions; maintenant surtout, quand vous savez que vous
aviez choisi, dans des vues intresses, un beau-fils beaucoup plus
riche, et que vous tes si mchant et si emport, que tout le monde a
peur de vous, except moi? Donnez-lui une poigne de mains, et
faites-lui servir quelque chose  manger, pour l'amour du ciel! Vous
voyez bien son air affam! et, je vous en prie, faites apporter votre
vin tout de suite, car vous ne serez pas supportable jusqu' ce que vous
ayez bu vos deux bouteilles, au moins.

Le digne vieillard tira Arabelle par l'oreille, l'embrassa sans le plus
lger scrupule, embrassa galement sa fille avec une grande affection,
et secoua cordialement la main de M. Snodgrass.

Elle a raison sur un point, tout au moins, dit-il joyeusement; sonnez
pour le vin.

Le vin arriva, et Perker entra en mme temps. M. Snodgrass fut servi sur
une petite table, et quand il eut dpch son dner, il tira sa chaise
auprs d'mily, sans la plus lgre opposition de la part du vieux
gentleman.

La soire fut charmante. Le petit Perker tait tout  fait en train. Il
raconta plusieurs histoires comiques, et chanta une chanson srieuse qui
parut presque aussi comique que ses anecdotes. Arabelle fut ravissante,
M. Wardle jovial, M. Pickwick harmonieux, M. Ben Allen bruyant, les
amants silencieux, M. Winkle bavard, et toute la socit fort heureuse.




CHAPITRE XXVI.

M. Salomon Pell, assist par un comit choisi de cochers, arrange les
affaires de M. Weller senior.


Samivel, dit M. Weller en accostant son fils, le lendemain des
funrailles, je l'ai trouv; je pensais bien qu'il tait ici.

--Qu'est-ce que vous avez trouv?

--Le testament de ta belle-mre, Sammy, qui fait ces arrangements dont
je t'ai parl, pour les fontes.

Quoi! elle ne vous avait pas dit o il tait?

--Pas un brin, Sammy. Nous tions en train d'ajuster nos petits
diffrents, et je la remontais, et je l'engageais  se remettre sur
pieds, si bien que j'ai oubli de lui parler de cela. Ensuite, je ne
sais pas trop si j'en aurais parl, quand mme je m'en serais souvenu,
car c'est une drle de chose, Sammy, de tourmenter quelqu'un pour sa
proprit, quand vous l'assistez dans une maladie. C'est comme si vous
mettiez la main dans la poche d'un voyageur de l'impriale, qui a t
jet par terre, pendant que vous l'aidez  se relever, et que vous lui
demandez, avec un soupir, comment il se porte.

Aprs avoir donn cette illustration figure de sa pense, M. Weller
ouvrit son portefeuille, et en tira une feuille de papier  lettre,
passablement malpropre, et sur laquelle taient inscrits divers
caractres, amoncels dans une remarquable confusion.

Voil ici le document, Sammy; je l'ai trouv dans la petite thire
noire, sur la planche de l'armoire du comptoir. C'est l qu'elle mettait
ses bank-notes avant d'tre marie, Sammy; j'y en ai vu prendre bien des
fois. Pauvre crature! elle aurait pu remplir de testaments toutes les
thires de la maison, sans se gner beaucoup, car elle ne prenait gure
de cette boisson-l dans les derniers temps, except dans les soires de
temprance, ous-ce qu'elle mettait une fondation de th pour poser les
esprits par-dessus.

--Qu'est-ce qu'il dit? demanda Sam.

--Juste ce que je t'ai racont, mon garon: deux cents livres sterling
dans les fontes,  mon beau-fils Samivel, et tout le reste de mes
proprits de toute sorte  mon mari, M. Tony Veller, que je nomme mon
seul quateur.

--Est-ce tout?

--C'est tout. Et comme c'est clair et satisfaisant pour vous et pour
moi, qui sont les seules parties intresses, je suppose que nous
pourrons aussi bien mettre ce morceau de papier ici dans le feu.

--Qu'est-ce que vous allez faire, lunatique? s'cria Sam en saisissant
le testament, tandis que son pre attisait innocemment le feu avant de
l'y jeter. Vous tes un joli excuteur, vritablement.

--Pourquoi pas? demanda M. Weller en se retournant d'un air svre, avec
le fourgon dans sa main.

--Pourquoi pas! Parce qu'il faut qu'il soit galis, et falzifl, et
jur, et toutes sortes de manires de formalits.

--C'est-y srieux tout a? demanda M. Weller en dposant le fourgon.

Sam boutonna soigneusement le testament dans sa poche, en intimant, par
un geste, qu'il parlait fort srieusement.

Alors je vas te dire la chose, reprit M. Weller aprs une courte
mditation; voil une affaire qui regarde l'ami intime du chancelier. I
faut que Pell mette son nez l dedans. C'est un fameux gaillard dans une
question de loi difficile. Nous allons faire produire a sur-le-champ
devant la Cour des insolvables, Sammy.

--Je n'ai jamais vu une vieille crature aussi cervele! s'cria Sam
colriquement. _Old Baileys_, et la Cour des insolvables, et les
_albis_, et toute sorte de fariboles qui se brouillent dans sa
cervelle. Vous feriez mieux de mettre votre habit du dimanche et de
venir avec moi  la ville, pour arranger cette affaire ici, que de
rester l  prcher sur ce que vous n'entendez pas.

--Trs-bien, Sammy, je suis tout  fait concordant  ce qui pourra
expdier les affaires. Mais fais attention  ceci, mon garon, il n'y a
que Pell, il n'y a que Pell, dans une affaire lgislative.

--Je n'en demande pas un autre; mais tes-vous prt  venir?

--Attends une minute, Sammy, rpliqua M. Weller en attachant son chle 
l'aide d'une petite glace accroche  la fentre; attends une minute,
Sammy, poursuivit-il en s'efforant d'entrer dans son habit au moyen des
plus tonnantes contorsions; quand tu seras devenu aussi vieux que ton
pre, tu n'entreras pas dans ta veste aussi aisment qu' prsent, mon
garon.

--Si je ne pouvais pas y entrer plus aisment que cela, je veux tre
pendu si j'en mettais jamais une.

--Tu penses comme a, maintenant, rpliqua M. Weller avec la gravit de
l'ge; mais tu t'apercevras que tu deviendras plus sage quand tu
deviendras plus gros. La grosseur et la sagesse vont toujours ensemble,
Sammy.

Ayant dbit cette infaillible maxime, rsultat de beaucoup d'annes et
d'observations personnelles, M. Weller parvint, par une habile inflexion
de son corps,  boutonner le premier bouton de sa lourde redingote.
Ensuite, s'tant repos quelques secondes pour reprendre haleine, il
brossa son chapeau avec son coude, et dclara qu'il tait prt.

Comme quatre ttes valent mieux que deux, Sammy, dit M. Weller en
conduisant sa carriole sur la route de Londres, et comme cette proprit
ici est une tentation pour un gentleman de la justice, nous prendrons
deux de mes amis avec nous qui seront bientt sur ses talons, s'il veut
faire qu'que chose d'inconvenant: deux de ceux que tu as vus  la
prison l'autre jour. C'est les meilleurs connaisseurs en chevaux que tu
aies jamais rencontrs.

--Et en hommes d'affaires aussi?

--L'homme qui sait former un jugement judiciaire d'un cheval peut former
un jugement judiciaire de n'importe quoi, rpondit M. Weller si
dogmatiquement, que Sam n'osa point contester cet aphorisme.

En consquence de cette notable rsolution, M. Weller mit en rquisition
les services du gentleman au teint marbr et ceux de deux autres
trs-gros cochers, choisis apparemment  cause de leur ampleur et de
leur sagesse proportionnelle. Le quintette se rendit alors  la taverne
du _Portugal-Street_, d'o un messager fut dpch  la Cour des
insolvables, pour requrir la prsence immdiate de M. Salomon Pell.

Le messager le trouva dans la salle, occup  prendre une petite
collation froide, compose d'un biscuit et d'un cervelas. Les affaires
taient un peu languissantes en ce moment; aussi  peine le message lui
eut-il t souffl dans l'oreille qu'il fourra les restes de son
djeuner dans sa poche parmi plusieurs autres documents professionnels,
et se dirigea vers ses clients avec tant de vivacit qu'il avait atteint
le parloir de la taverne avant que le messager se ft dgag de la salle
d'audience.

Gentlemen, dit M. Pell en touchant son chapeau, je vous offre mes
services. Je ne dis pas cela pour vous flatter, gentlemen, mais il n'y a
pas dans le monde cinq autres personnes pour qui je fusse sorti de la
cour aujourd'hui.

--Fort occup? dit Sam.

--Occup par-dessus les paules, comme mon ami le dfunt lord chancelier
me disait souvent, quand il venait d'entendre des appels dans la chambre
des Lords. Il n'tait pas bien robuste, et il se ressentait beaucoup de
ces appels. J'ai pens bien des fois qu'il ne pourrait pas y rsister,
en vrit.

En achevant ces paroles, M. Pell branla la tte et s'arrta. Aussitt M.
Weller, poussant du coude son voisin pour lui faire remarquer les
connaissances distingues de l'homme d'affaires, demanda  celui-ci si
les fatigues en question avaient produit quelques mauvais effets
permanents sur la constitution de son noble ami.

Je ne pense pas qu'il s'en soit jamais remis, rpliqua Pell. En fait,
je suis sr que non. Pell, me disait-il souvent, comment diable
pouvez-vous soutenir tout le travail que vous faites? C'est un mystre
pour moi.--Ma foi, rpondais-je, sur ma vie, je ne le sais pas
moi-mme.--Pell, ajoutait-il en soupirant et en me regardant avec un peu
d'envie.... une envie amicale, comme vous voyez, gentlemen, pure envie
amicale.... je n'y faisais pas attention; Pell, disait-il, vous tes
tonnant, vraiment tonnant. Ah! vous l'auriez beaucoup, aim si vous
l'aviez connu, gentlemen. Apportez-moi pour trois pence de rhum, ma
chre.

Ayant adress cette dernire phrase  la servante d'un ton de douleur
comprime, M. Pell soupira, regarda ses souliers, puis le plafond, but
son rhum et tirant sa chaise plus prs de la table: Quoi qu'il en soit,
un homme de ma profession n'a pas le droit de penser  ses amitis
prives, quand son assistance lgale est requise. Par parenthse,
gentlemen, depuis la dernire fois que je vous ai vus, nous avons eu 
pleurer sur une mlancolique circonstance. (M. Pell tira son mouchoir en
prononant le mot _pleurer_, mais il n'en fit pas d'autre usage que
d'essuyer une lgre goutte de rhum qui teignait sa lvre suprieure.)
J'ai vu cela dans l'_Advertiser_, monsieur Weller, poursuivit-il. Et
dire qu'elle n'avait pas plus de cinquante-deux ans!

Ces exclamations d'un esprit pensif taient adresses  l'homme au teint
marbr, dont M. Pell avait fortuitement rencontr le regard.
Malheureusement, la conception de celui-ci tait, en gnral, d'une
nature fort nuageuse. Il s'agita d'un air inquiet sur sa chaise en
dclarant qu'en vrit.... quant  cela.... il n'y avait pas moyen de
dire comment les choses en taient venues l: proposition subtile,
difficile  dtruire par des arguments, et qui, en consquence, ne fut
controverse par personne.

J'ai entendu dire que c'tait une bien belle femme, monsieur Weller,
ajouta-t-il d'un air de sympathie.

--Oui, monsieur, c'est vrai, rpliqua le cocher, quoiqu'il n'aimt pas
trop cette manire d'entamer le sujet; mais il pensait que l'homme
d'affaires, vu sa longue intimit avec le dfunt lord chancelier,
devait se connatre mieux que lui en politesse et en bonnes manires.
Elle tait fort belle femme quand je l'ai connue, monsieur; elle tait
veuve alors.

--Voil qui est curieux, dit Pell, en regardant les assistants avec un
douloureux sourire; Mme Pell, aussi, tait une veuve.

--C'est un fait fort extraordinaire, fit observer l'homme au teint
marbr.

--Oui, c'est une singulire concidence, reprit Pell.

--Pas du tout reprit M. Weller d'un ton bourru, il a y plus de veuves
que de filles qui se marient.

--Trs-bien, trs-bien, rpondit Pell, vous avez tout  fait raison,
monsieur Weller. Mme Pell tait une femme lgante et accomplie; ses
manires faisaient l'admiration gnrale du voisinage. J'tais
orgueilleux quand je la voyais danser. Il y avait quelque chose de si
ferme, de si noble, et cependant de si naturel dans son maintien! Sa
tournure, gentlemen, tait la simplicit mme.... Ah!
hlas!--Permettez-moi cette question, monsieur Samuel, poursuivit
l'avou d'une voix plus basse, votre belle-mre tait-elle grande?

--Pas trop.

--Mme Pell tait grande; c'tait une femme superbe, d'une magnifique
figure, et dont le nez, gentlemen, avait t fait pour commander. Elle
m'tait fort attache, fort! Elle avait de plus une famille distingue:
le frre de sa mre, gentlemen, avait fait une faillite de huit cents
livres sterling comme _Law stationer_[24].

[Footnote 24: Papetier qui se charge de faire faire des copies d'actes
et vend des quittances de loyer, etc. etc.]

--Maintenant, interrompit M. Weller, qui s'tait montr inquiet et agit
pendant cette discussion, maintenant, pour parler d'affaires....

Ces paroles furent une dlicieuse musique aux oreilles de M. Pell. Il
cherchait depuis longtemps  deviner s'il y avait quelque affaire 
traiter, ou s'il avait t simplement invit pour prendre sa part d'un
bol de punch ou de grog; et le doute se trouvait rsolu sans qu'il et
tmoign aucun empressement capable de le compromettre. Il posa son
chapeau sur la table et ses yeux brillaient en disant:

Quelle est l'affaire sur laquelle.... hum?--Y a-t-il un de ces
gentlemen qui dsire passer devant la cour? Nous avons besoin d'une
arrestation: une arrestation amicale fera l'affaire. Nous sommes tous
amis ici, je suppose?

--Donne-moi le document Sammy, dit M. Weller  son fils, qui paraissait
jouir tonnamment de cette scne. Ce que nous dsirons, mossieu, c'est
vtrification de ceci.

--Une vrification, mon cher monsieur; vrification, fit observer Pell.

--C'est bien, mossieu, reprit M. Weller aigrement; vrification, ou
vtrification, c'est toujours la mme chose. Si vous ne me comprenez
pas, j'espre que je trouverai quelqu'un qui me comprendra.

--Il n'y a pas d'offense, monsieur Weller, rpondit Pell d'un ton doux.
Vous tes l'excuteur  ce que je vois, ajouta-t-il en jetant les yeux
sur le papier.

--Oui, mossieu.

--Ces autres gentlemen sont lgataires,  ce que je prsume? demanda
Pell avec un sourire congratulatoire.

--Sammy est locataire, rpliqua M. Weller. Ces autres gentlemen sont de
mes amis, venus avec moi pour voir que tout se passe comme il faut, des
espces d'arbitres.

--Oh! trs-bien; je n'ai aucune raison pour m'opposer  cela,
assurment. Je vous demanderai la lgre somme de cinq livres
sterling[25] avant de commencer, ha! ha! ha!

[Footnote 25: 125 francs.]

Le comit ayant dcid que les cinq livres sterling pouvaient tre
avances, M. Weller produisit cette somme. Ensuite on tint,  propos de
rien, une longue consultation, dans laquelle M. Pell dmontra,  la
parfaite satisfaction des arbitres, que si le soin de cette affaire
avait t confi  tout autre qu' lui, elle aurait tourn de travers
pour des raisons qu'il n'expliquait pas clairement, mais qui taient,
sans aucun doute, satisfaisantes. Ce point important dpch, l'homme de
loi prit pour se restaurer trois ctelettes, arroses de bire et
d'eau-de-vie, puis ensuite toute la troupe se dirigea vers _Doctor's
Commons_.

Le lendemain, on fit une autre visite  _Doctors' Commons_, mais les
attestations ncessaires furent un peu enrayes par un palfrenier ivre,
qui se refusait obstinment  jurer autre chose que des jurons profanes,
au grand scandale d'un procureur et d'un dlgu du lord chancelier. La
semaine suivante, il fallut faire encore d'autres visites  _Doctor's
Commons_, puis au bureau des droits d'hritage; puis il fallut rdiger
au contrat pour la vente de l'auberge, ratifier ledit contrat, dresser
des inventaires, accumuler des masses de papier, expdier des djeuners,
avaler des dners, et faire enfin une foule d'autres choses galement
ncessaires et profitables. Aussi M. Salomon Pell, et son garon, et son
sac bleu par-dessus le march, se remplumrent-ils si bien qu'on aurait
eu infiniment de peine  les reconnatre pour le mme homme, le mme
garon et le mme sac, qui flnaient  vide, quelques jours auparavant,
dans _Portugal-Street_.

 la fin, toutes ces importantes affaires ayant t arranges, un jour
fut fix pour la vente et le transfert en rentes qui devais tre fait
par les soins de Wilkins Flasher, esquire[26], agent de change,
demeurant aux environs de la Banque, lequel avait t recommand par M.
Salomon Pell.

[Footnote 26: En Angleterre tout le monde peut s'tablir agent de
change.]

C'tait une sorte de jour de fte, et nos amis n'avaient pas manqu de
se costumer en consquence. Les bottes de M. Weller taient frachement
cires et ses vtements arrangs avec un soin particulier. Le gentleman
au teint marbr portait  la boutonnire de son habit un norme dalhia
garni de quelques feuilles, et les habits de ses deux amis taient orns
de bouquets de laurier et d'autres arbres verts. Tous les trois avaient
mis leur costume de fte, c'est--dire qu'ils taient envelopps
jusqu'au menton, et portaient la plus grande quantit possible de
vtements; ce qui a toujours t le nec-plus-ultra de la toilette pour
les cochers de voitures publiques, depuis que les voitures publiques ont
t inventes.

M. Pell les attendait  l'heure dsigne, dans le lieu de runion
ordinaire. Lui aussi avait mis une paire de gants et une chemise
blanche, malheureusement raille au col et aux poignets par de trop
frquents lavages.

Deux heures moins un quart, dit-il en regardant l'horloge de la salle.
Le meilleur moment pour aller chez M. Flasher c'est deux heures un
quart.

--Que pensez-vous d'une goutte de bire, gentlemen? suggra l'homme au
teint marbr.

--Et d'un petit morceau de boeuf froid? dit le second cocher.

--coutez! coutez! cria Pell.

--Ou bien d'une hutre? ajouta le troisime cocher, qui tait un
gentleman enrou, support par des piliers normes.

--Afin de fliciter monsieur Weller sur sa nouvelle proprit, continua
l'habile homme d'affaires. Eh! ha! hi! hi! hi!

--J'y suis tout  fait consentant, gentlemen, rpondit M. Weller. Sammy,
tirez la sonnette.

Sam obit, et le _porter_, le boeuf froid et les hutres ayant t
promptement apports, furent aussi promptement dpchs. Dans une
opration o chacun prit une part si active, il serait peut-tre
inconvenant de signaler quelque distinction; pourtant, si un individu
montra plus de capacits qu'un autre, ce fut le cocher  la voix
enroue, car il prit une pinte de vinaigre avec ses hutres sans trahir
la moindre motion.

Lorsque les coquilles d'hutres eurent t emportes, un verre d'eau et
d'eau-de-vie fut plac devant chacun des gentlemen.

Monsieur Pell, dit M. Weller en remuant son grog, c'tait mon intention
de proposer un toast en l'honneur des _fontes_ dans cette occasion; mais
Samivel m'a souffl tout bas (ici M. Samuel Weller qui, jusqu'alors
avait mang ses hutres avec de tranquilles sourires, cria tout  coup
d'une voix sonore: coutez!) m'a souffl tout bas qu'il vaudrait mieux
dvouer la liqueur  vous souhaiter toutes sortes de succs et de
prosprit, et  vous remercier de la manire dont vous avez conduit mon
affaire.  vot'sant, mossieu.

--Arrtez un instant, s'cria le gentleman au teint marbr avec une
nergie soudaine; regardez-moi, gentlemen!

En parlant ainsi, le gentleman au teint marbr se leva, et ses
compagnons en firent autant. Il promena ses regards sur toute la
compagnie, puis il leva lentement sa main, et en mme temps chaque
gentleman prsent prit une longue haleine et porta son verre  sa
bouche. Au bout d'un instant, le coryphe abaissa la main, et chaque
verre fut dpos sur la table compltement vide. Il est impossible de
dcrire l'effet lectrique de cette imposante crmonie.  la fois
simple, frappante et pleine de dignit, elle combinait tous les lments
de grandeur.

Eh bien! gentlemen, fit alors M. Pell, tout ce que je puis dire, c'est
que de telles marques de confiance sont bien honorables pour un homme
d'affaires. Je ne voudrais point avoir l'air d'un goste, gentlemen;
mais je suis charm, dans votre propre intrt, que vous vous soyez
adresss  moi: voil tout. Si vous tiez tombs entre les griffes de
quelques membres infimes de la profession, vous vous seriez trouvs
depuis longtemps dans la rue des enfoncs. Plt  Dieu que mon noble
ami et t vivant pour voir comment j'ai conduit cette affaire! Je ne
dis pas cela par amour-propre, mais je pense... mais non, gentlemen, je
ne vous fatiguerai pas de mon opinion  cet gard. On me trouve
gnralement ici, gentlemen; mais si je ne suis pas ici, au bien de
l'autre ct de la rue, voil mon adresse. Vous trouverez mes prix fort
modrs et fort raisonnables. Il n'y a pas d'homme qui s'occupe plus que
moi de ses clients, et je me flatte, en outre, de connatre suffisamment
ma profession. Si vous pouvez me recommander  vos amis, gentlemen, je
vous en serai trs-oblig, et ils vous seront obligs aussi quand ils me
connatront.  votre sant, gentlemen.

Ayant ainsi exprim ses sentiments, M. Salomon Pell plaa trois petites
cartes devant les amis de M. Weller, et regardant de nouveau l'horloge,
manifesta la crainte qu'il ne ft temps de partir. Comprenant cette
insinuation, M. Weller paya les frais; puis l'excuteur, le lgataire,
l'homme d'affaires et les arbitres, dirigrent leurs pas vers la cit.

Le bureau de Wilkins Flasher, esquire, agent de change, tait au premier
tage, dans une cour, derrire la Banque d'Angleterre; la maison de
Wilkins Flasher, esquire, tait  _Brixton, Surrey_; le cheval et le
_stanhope_ de Wilkins Flasher, esquire, taient dans une curie et une
remise adjacente; le groom de Wilkins Flasher, esquire, tait en route
vers le _West-End_ pour y porter du gibier; le clerc de Wilkins Flasher,
esquire, tait all dner; et ainsi ce fut Wilkins Flasher lui-mme qui
cria: Entrez! lorsque M. Pell et ses compagnons frapprent  la porte de
son bureau.

Bonjour, monsieur, dit Pell en saluant obsquieusement. Nous
dsirerions faire un petit transfert, s'il vous plat.

--Bien, bien, entrez, rpondit M. Flasher. Asseyez-vous une minute, je
suis  vous sur-le-champ.

--Merci, monsieur, reprit Pell; il n'y a pas de presse.--Prenez une
chaise, monsieur Weller.

M. Weller prit une chaise, et Sam prit une bote, et les arbitres
prirent ce qu'ils purent trouver, et se mirent  contempler un almanach
et deux ou trois papiers, colls sur le mur, avec d'aussi grands yeux et
autant de rvrence que si 'avaient t les plus belles productions des
anciens matres.

Eh bien! voulez-vous parier une demi-douzaine de vin de Bordeaux, dit
Wilkins Flasher, esquire, en reprenant la conversation que l'entre de
M. Pell et de ses compagnons, avait interrompue un instant.

Ceci s'adressait  un jeune gentleman fort lgant, qui portait son
chapeau sur son favori droit, et qui, nonchalamment appuy sur un
bureau, s'occupait  tuer des mouches avec une rgle. Wilkins Flasher,
esquire, se balanait sur deux des pieds d'un tabouret fort lev,
frappant avec grande dextrit, de la pointe d'un canif, le contre d'un
petit pain  cacheter rouge, coll sur une bote de carton. Les deux
gentlemen avaient des gilets trs-ouverts et des collets trs-rabattus,
de trs-petites bottes et de trs-gros anneaux, de trs-petites montres
et de trs-grosses chanes, des pantalons trs-symtriques et des
mouchoirs parfums.

Je ne parie jamais une demi-douzaine. Une douzaine, si vous voulez?

--Tenu. Simmery, tenu!

--Premire qualit.

--Naturellement, rpliqua Wilkins Flasher, esquire; et il inscrivit le
pari sur un petit carnet, avec un porte crayon d'or. L'autre gentleman
l'inscrivit galement, sur un autre petit carnet, avec un autre porte
crayon d'or.

--J'ai lu ce matin un avis concernant Boffer, dit ensuite M. Simmery.
Pauvre diable! il est excut.

--Je vous parie dix guines contre cinq, qu'il se coupe la gorge.

--Tenu.

--Attendez! Je me ravise, reprit Wilkins Flasher d'un air pensif. Il se
pendra peut-tre.

--Trs-bien! rpliqua M. Simmery, en tirant le porte crayon d'or. Je
consens  cela. Disons qu'il se dtruira.

--Qu'il se suicidera.

--Prcisment. Flasher, dix guines contre cinq; Boffer se suicidera.
Dans quel espace de temps dirons-nous?

--Une quinzaine.

--Non pas! rpliqua M. Simmery, en s'arrtant un instant pour tuer une
mouche. Disons une semaine.

--Partageons la diffrence; mettons dix jours.

--Bien dix jours.

Ainsi il fut enregistr sur le petit carnet, que Boffer devait se
suicider dans l'espace de dix jours; sans quoi Wilkins Flasher, esquire,
payerait  Frank Simmery, esquire, la somme de dix guines; mais que si
Boffer se suicidait dans cet intervalle, Frank Simmery, esquire,
payerait cinq guines  Wilkins Flasher, esquire.

Je suis trs-fch qu'il ait saut, reprit Wilkins Flasher, esquire.
Quels fameux dners il donnait.

--Quel bon porter il avait! J'envoie demain notre matre d'htel  la
vente, pour acheter quelques bouteilles de son soixante-quatre.

--Diantre! mon homme doit y aller aussi. Cinq guines que mon homme
couvre l'enchre du votre.

--Tenu.

Une autre inscription fut faite sur les petits carnets, et M. Simmery,
ayant tus toutes les mouches et tenu tous les paris, se dandina jusqu'
la Bourse, pour voir ce qui s'y passait.

Wilkins Flasher, esquire, condescendit alors  recevoir les instructions
de M. Salomon Pell, et, ayant rempli quelques imprims, engagea la
socit  le suivre  la Banque. Durant le chemin, M. Weller et ses amis
ouvraient de grands yeux, pleins d'tonnement,  tout ce qu'ils
voyaient, tandis que Sam examinait toutes choses avec un sang froid que
rien ne pouvait troubler.

Ayant travers une cour remplie de mouvement et de bruit, et pass prs
de deux portiers qui paraissaient habills pour rivaliser avec la pompe
 incendie peinte en rouge et relgue dans un coin, nos personnages
arrivrent dans le bureau o leur affaire devait tre expdie, et o
Pell et Flasher les laissrent quelques instants, pour monter au bureau
des testaments.

Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit-ci? murmura l'homme au teint
marbr  l'oreille de M. Weller _senior_.

--Le bureau des consolids, rpliqua tout bas l'excuteur testamentaire.

--Qu'est-ce que c'est que ces gentlemen qui s'tiennent derrire les
comptoirs? demanda le cocher enrou.

--Des consolids rduits, je suppose, rpondit M. Weller. C'est-t'il pas
des consolids rduits, Samivel?

--Comment? vous ne supposez pas que les consolids sont vivants? dit Sam
avec quelque ddain.

--Est-ce que je sais, moi, reprit M. Weller. Qu'est-ce que c'est alors?

--Des employs, rpondit Sam.

--Pourquoi donc qu'ils mangent tous des _sandwiches_ au jambon?

--Parce que c'est dans leur devoir, je suppose. C'est une partie du
systme. Ils ne font que a toute la journe.

M. Weller et ses amis eurent  peine un moment pour rflchir sur cette
singulire particularit du systme financier de l'Angleterre, car ils
furent rejoints aussitt par Pell et par Wilkins Flasher, esquire, qui
les conduisirent vers la partie du comptoir au-dessus de laquelle un
gros W tait inscrit sur son criteau noir.

Pourquoi c'est-il, cela? demanda M. Weller  M. Pell, en dirigeant son
attention vers l'criteau en question.

--La premire lettre du nom de la dfunte, rpliqua l'homme d'affaires.

--a ne peut pas marcher comme a, dit M. Weller en se tournant vers les
arbitres. Il y a quelque chose qui ne va pas bien. V est notre lettre.
a ne peut pas aller comme a.

Les arbitres, interpells, donnrent immdiatement leur opinion que
l'affaire ne pouvait pas tre lgalement termine sous la lettre W; et,
suivant toutes les probabilits, elle aurait t retarde d'un jour, au
moins, si Sam n'avait pas pris sur-le-champ un parti peu respectueux, en
apparence, mais dcisif. Saisissant son pre par le collet de son habit,
il le tira vers le comptoir et l'y tint clou jusqu' ce qu'il et
appos sa signature sur une couple d'instruments; ce qui n'tait pas une
petite affaire, vu l'habitude qu'avait M. Weller de n'crire qu'en
lettres moules. Aussi, pendant cette opration, l'employ eut-il le
temps de couper et de peler trois pommes de reinette.

Comme M. Weller insistait pour vendre sa portion, sur-le-champ, toute la
bande se rendit de la Banque  la porte de la Bourse.

Aprs une courte absence, Wilkins Flasher, esquire, revint vers nos
amis, apportant, sur _Smith Payne et Smith_, un mandat de cinq cent
trente livres sterling, lesquelles cinq cent trente livres sterling
reprsentaient, au cours du jour, la portion des rentes de la seconde
madame Weller, affrente  M. Weller _senior_.

Les deux cents livres sterling de Sam restrent inscrites en son nom, et
Wilkins Flasher, esquire, ayant reu sa commission, la laissa tomber
nonchalamment dans sa poche et se dandina vers son bureau.

M. Weller tait d'abord obstinment dcid  ne toucher son mandat qu'en
souverains; mais les arbitres lui ayant reprsent qu'il serait oblig
de faire la dpense d'un sac, pour les emporter, il consentit 
recevoir la somme en billets de cinq livres sterling.

Mon fils et moi, dit-il en sortant de chez le banquier, mon fils et moi
nous avons un engagement trs-particulier pour cette aprs-dner, et je
voudrais bien enfoncer cette affaire ici compltement. Ainsi,
allons-nous-en tout droit quelque part pour finir nos comptes.

Une salle tranquille ayant t trouve dans le voisinage, les comptes
furent produits et examins. Le mmoire de M. Pell fut tax par Sam, et
quelques-uns des articles ne furent pas allous par les arbitres; mais
quoique M. Pell leur et dclar, avec de solennelles assurances, qu'ils
taient trop durs pour lui, ce fut certainement l'opration la plus
profitable qu'il et jamais faite, et elle servit  dfrayer pendant
plus de six mois son logement, sa nourriture et son blanchissage.

Les arbitres ayant pris la goutte, donnrent des poignes de main et
partirent, car ils devaient conduire le soir mme. M. Salomon voyant
qu'il n'y avait plus rien  boire ni  manger, prit cong de la manire
la plus amicale, et Sam fut laiss seul avec son pre.

Mon garon, dit M. Weller, en mettant son portefeuille dans sa poche de
ct, il y a l onze cent quatre-vingts livres sterling, y compris les
billets pour la cession du bail et le reste. Maintenant Samivel, tournez
la tte du cheval du ct du _George et Vautour_.




CHAPITRE XXVII.

M. Weller assiste  une importante confrence entre M. Pickwick et
Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive
inopinment.


M. Pickwick tait seul, rvant  beaucoup de choses, et pensant
principalement  ce qu'il y avait de mieux  faire pour le jeune couple,
dont la condition incertaine tait pour lui un sujet constant de regrets
et d'anxit, lorsque Mary entra lgrement dans la chambre, et,
s'avanant vers la table, lui dit d'une manire un peu prcipite:

Oh! monsieur, s'il vous plat, Samuel est en bas, et il demande si son
pre peut vous voir!

--Certainement.

--Merci, monsieur, dit Mary, en retournant vers la porte.

--Est-ce qu'il y a longtemps que Sam est ici?

--Oh! non, monsieur. Il ne fait que de revenir, et il ne vous demandera
plus de cong,  ce qu'il dit.

Mary n'aperut sans doute, qu'elle avait communiqu cette dernire
nouvelle avec plus de chaleur qu'il n'tait absolument ncessaire; ou
peut-tre remarque-t-elle le sourire de bonne humour avec lequel M.
Pickwick la regarda, quand elle eut fini de parler. Le fait est qu'elle
baissa la tte et examina le coin de son joli petit tablier, avec une
attention qui ne paraissait pas indispensable.

Dites-leur qu'ils viennent sur-le-champ.

Mary, apparemment fort soulage, s'en alla rapidement avec son message.

M. Pickwick fit deux ou trois tours dans la chambre, et frottant son
menton avec sa main gauche, parut plong dans de profondes rflexions.

Allons, allons! dit-il  la fin, d'un ton doux, mais mlancolique,
c'est la meilleure manire dont je puisse rcompenser sa fidlit. Il
faut que cela soit ainsi. C'est le destin d'un vieux garon de voir ceux
qui l'entourent former de nouveaux attachements et l'abandonner. Je n'ai
pas le droit d'attendre qu'il en soit autrement pour moi. Non, non,
ajouta-t-il plus gaiement, ce serait de l'gosme et de l'ingratitude.
Je dois m'estimer heureux d'avoir une si bonne occasion de l'tablir.
J'en suis heureux, ncessairement j'en suis heureux.

M. Pickwick tait si absorb dans ces rflexions, qu'on avait frapp
trois ou quatre fois  la porte avant qu'il l'entendit. S'asseyant
rapidement et reprenant l'air aimable qui lui tait ordinaire, il cria:

Entrez! Et Sam Weller parut, suivi par son pre.

Je suis charm de vous voir revenu, Sam. Comment vous portez-vous,
monsieur Weller?

--Trs-bien, mossieu, grand merci, rpliqua le veuf. J'espre que vous
allez bien, mossieu?

--Tout  fait, je vous remercie.

--Je dsirerais avoir un petit brin de conversation avec vous, mossieu,
si vous pouvez m'accorder cinq minutes.

--Certainement. Sam, donnez une chaise  votre pre.

--Merci, Samivel, j'en ai attrap une ici. Un bon joli temps mossieu,
dit M. Weller en s'asseyant et en posant son chapeau par terre.

--Fort beau pour la saison, rpliqua M. Pickwick, fort beau.

--Le plus joli temps que j'aie jamais vu, reprit M. Weller. Mais,
arriv l, il fut saisi d'un violent accs de toux, et sa toux termine,
il se mit  faire des signes de tte, des clins d'oeil, des gestes
suppliants et menaants  son fils, qui s'obstinait mchamment  n'en
rien voir.

M. Pickwick s'apercevant que le vieux gentleman tait embarrass,
feignit de s'occuper  couper les feuillets d'un livre, et attendit
ainsi que M. Weller expliqut l'objet de sa visite.

Je n'ai jamais vu un garon aussi contrariant que toi, Samivel, dit 
la fin le vieux cocher, en regardant son fils d'un air indign. Jamais,
de ma vie ni de mes jours.

--Qu'a-t-il donc fait, M. Weller? demanda M. Pickwick.

--Il ne veut pas commencer, mossieu; il sait que je ne suis pas capable
de m'exprimer moi-mme, quand il y a quelque chose de particulier 
dire, et il reste l, comme une ferme, plutt que de m'aider d'une
syllabe. Il me laisse embourber dans l'chemin pour que je vous fasse
perdre votre temps, et que je me donne moi-mme en spectacle. Ce n'est
pas une conduite filiale, Samivel, poursuivit M. Weller en essuyant son
front; bien loin de l!

--Vous disiez que vous vouliez parler, rpliqua Sam; comment pouvais-je
savoir que vous tiez embourb ds le commencement?

--Tu as bien vu que je n'tais pas capable de dmarrer, que j'tais sur
le mauvais ct de la route, et que je reculais dans les palissades, et
toutes sortes d'autres dsagrments. Et malgr a, tu ne veux pas me
donner un coup de main. Je suis honteux de toi, Samivel.

--Le fait est, monsieur, reprit Sam avec un lger salut; le fait est que
le gouverneur vient de retirer son argent des fontes...

--Trs-bien, Samivel, trs-bien, interrompit M. Weller, en remuant la
tte d'un air satisfait. Je n'avais pas l'intention d'tre dur envers
toi, Sammy. Trs-bien, voil comme il faut commencer; arrivons au fait
tout de suite. Trs-bien, Samivel, en vrit.

Dans l'excs de son contentement M. Weller fit une quantit
extraordinaires de signes de tte, et attendit d'un air attentif que
Sam continut son discours.

--Sam, dit M. Pickwick, en s'apercevant que l'entrevue promettait d'tre
plus longue qu'il ne l'avait imagin, vous pouvez vous asseoir.

Sam salua encore, puis il s'assit; et son pre lui ayant lanc un coup
d'oeil expressif, il continua.

Le gouverneur a touch cinq cent trente livres sterling....

--Toutes consolides, interpella M. Weller,  demi-voix.

--a ne fait pas grand choses, que ce soit des fontes consolides ou
non, reprit Sam. N'est-ce pas cinq cent trente livres sterling?

--Justement, Samivel.

-- quoi il a ajout pour la vente de l'auberge....

--Pour le bail, les meubles et la clientle, expliqua M. Weller.

--De quoi faire en tout onze cent quatre-vingts livres sterling.

--En vrit, fit M. Pickwick, je vous flicite, monsieur Weller, d'avoir
fait de si bonnes affaires.

--Attendez une minute, mossieu dit le sage cocher, en levant la main
d'une manire suppliante. Marche toujours, Samivel.

--Il dsire beaucoup, reprit Sam, avec un peu d'hsitation, et je dsire
beaucoup aussi voir mettre cette monnaie-l dans un endroit o elle sera
en sret; car, s'il la garde, il va la prter au premier venu, ou la
dpenser en chevaux, ou laisser tomber son portefeuille de sa poche sur
la route, ou faire une momie gyptienne de son corps, d'une manire o
d'une autre.

--Trs-bien, Samivel, interrompit M. Weller, d'un air aussi complaisant
que si son fils avait fait le plus grand loge de sa prudence et de sa
prvoyance.

--C'est pourquoi, continua Sam, en tortillant avec inquitude le bord de
son chapeau; c'est pourquoi il l'a ramasse aujourd'hui, et est venu ici
avec moi, pour dire... c'est--dire pour offrir... ou en d'autres termes
pour....

--Pour dire ceci, continua M. Weller avec impatience, c'est que la
monnaie ne me servira de rien,  moi, vu que je vas conduire une voiture
rgulirement; et comme je n'ai pas d'endroit pour la mettre,  moins
que je ne paye le conducteur pour en prendre soin, ou que je la mette
dans une des poches de la voiture, ce qui serait une tentation pour les
voyageurs du coup; de sorte que si vous voulez en prendre soin pour
moi, mossieu, je vous serai bien oblig. Peut-tre, ajouta M. Weller, en
se levant et en venant parler  l'oreille de M. Pickwick, peut-tre
qu'elle pourra servir  payer une partie de cette condamnation.... Tout
ce que j'ai  dire, c'est que vous la gardiez, jusqu' ce que je vous la
redemande.

En disant ces mots, M. Weller posa son portefeuille sur les genoux de M.
Pickwick, saisit son chapeau, et se sauva hors de la chambre, avec une
clrit qu'on aurait eu bien de la peine  attendre d'un sujet aussi
corpulent.

Sam, arrtez-le! s'cria M. Pickwick d'un ton srieux. Rattrapez-le!
ramenez-le moi sur-le-champ, Monsieur Weller, arrtez, arrtez!

Sam vit qu'il ne fallait pas badiner avec les injonctions de son matre.
Il saisit son pre par le bras, comme il descendait l'escalier, et le
ramena de vive force.

Mon ami, dit M. Pickwick en le prenant par la main, votre honnte
confiance me confond.

--Il n'y a pas de quoi, monsieur, repartit le cocher, d'un ton obstin.

--Je vous assure, mon ami, que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut;
bien plus qu'un homme de mon ge ne pourra jamais en dpenser.

--On ne sait pas ce qu'on peut dpenser tant qu'on n'a pas essay.

--C'est possible; mais comme je ne veux pas faire cette exprience-l,
il n'est gure probable que je tombe dans le besoin. Je dois donc vous
prier de reprendre ceci, monsieur Weller.

--Trs-bien, rpliqua le vieux cocher d'un ton mcontent. Faites
attention  ceci, Samivel; je ferai un acte de dsespr avec cette
proprit; un acte de dsespr!

--Je ne vous y engage pas, rpondit Sam.

M. Weller rflchit pendant quelque temps, puis, boutonnant son habit
d'un air dtermin, il dit: je tiendrai un _turnpike_[27].

[Footnote 27: Un _Turnpike_, barrire pour le page des voitures sur les
routes anglaises.

(_Note du traducteur._)]

Quoi? s'cria Sam.

--Un _turnpike_ rtorqua M. Weller entre ses dents serres. Dites adieu
 votre pre, Samivel; je dvoue le reste de ma carrire  tenir un
_turnpike_!

Cette menace tait si terrible, M. Weller semblait si dtermin 
l'excuter, et si profondment mortifi par le refus de M. Pickwick, que
l'excellent homme, aprs quelques instants de rflexion, lui dit:

Allons, allons, monsieur Weller, je garderai votre argent. Il est
possible effectivement que je puisse faire plus de bien que vous avec
cette somme.

--Parbleu, rpondit M. Weller en se rassrnant, certainement, que vous
pourrez en faire plus que moi, mossieu.

--Ne parlons plus de cela, dit M. Pickwick, en enfermant le portefeuille
dans son bureau. Je vous suis sincrement oblig, mon ami. Et maintenant
rasseyez-vous, j'ai un avis  vous demander.

Le rire comprim de triomphe qui avait boulevers, non seulement le
visage de M. Weller, mais ses bras, ses jambes et tout son corps,
pendant que le portefeuille tait enferm, fut remplac par la gravit
la plus majestueuse, aussitt qu'il eut entendu ces paroles.

Laissez-nous un instant, Sam, dit M. Pickwick.

Sam se retira immdiatement.

Le corpulent cocher avait l'air singulirement profond, mais
prodigieusement tonn, lorsque M. Pickwick ouvrit le discours en
disant:

Vous n'tes pas, je pense, un avocat du mariage, monsieur Weller?

Le pre de Sam secoua la tte, mais il n'eut point la force de parler;
il tait ptrifi par la pense que quelque mchante veuve avait russi
 enchevtrer M. Pickwick.

Tout  l'heure, en montant l'escalier avec votre fils, avez-vous, par
hasard, remarqu une jeune fille?

--J'ai vu une jeunesse, rpliqua M. Weller brivement.

--Comment l'avez-vous trouve, monsieur Weller? Dites-moi candidement
comment vous l'avez trouve?

--J'ai trouv qu'elle tait dodue, et les membres bien attachs,
rpondit le cocher d'un air de connaisseur.

C'est vrai, vous avez raison. Mais qu'avez-vous pens de ses manires?

--Eh! eh! trs-agrables, mossieu, et trs-conformables.

Rien ne dterminait le sens prcis que M. Weller attachait  ce dernier
adjectif; mais comme le ton dont il l'avait prononc indiquait
videmment que c'tait une expression favorable, M. Pickwick en fut
aussi satisfait que s'il l'avait compris distinctement.

Elle m'inspire beaucoup d'intrt, monsieur Weller, reprit M.
Pickwick.

Le cocher toussa.

Je veux dire que je prends intrt  son bien-tre,  ce qu'elle soit
heureuse et confortable, vous me comprenez?

--Trs-clairement, rpliqua M. Weller, qui ne comprenait rien du tout.

--Cette jeune personne est attache  votre fils.

-- Samivel Weller! s'cria le pre.

--Prcisment.

--C'est naturel, dit M. Weller, aprs quelques instants de rflexion;
c'est naturel, mais c'est un peu alarmant; il faut que Samivel prenne
bien garde.

--Qu'entendez-vous par l?

--Prenne bien garde de ne rien lui dire dans un moment d'innocence, qui
puisse servir  une conviction pour violation de promesse de mariage.
Faut pas jouer avec ces choses-l, monsieur Pickwick. Quand une fois
elles ont des desseins sur vous, on ne sait comment s'en dptrer, et
pendant qu'on y rflchit, elles vous empoignent. J'ai t mari comme
a moi-mme la premire fois, mossieu; et Samivel est la consquence de
la manoeuvre.

--Vous ne me donnez pas grand encouragement pour conclure ce que j'avais
 vous dire; mais je crois, pourtant, qu'il vaut mieux en finir tout
d'un coup. Non-seulement, cette jeune personne est attache  votre
fils, mais votre fils lui est attach, monsieur Weller.

--Eh ben! voil de jolies choses pour revenir aux oreilles d'un pre!
Voil de jolies choses!

--Je les ai observs dans diverses occasions, poursuivit M. Pickwick,
sans faire de commentaires sur l'exclamation du gros cocher; et je n'en
doute aucunement. Supposez que je dsirasse les tablir, comme mari et
femme, dans une situation o ils puissent vivre confortablement; qu'en
penseriez-vous, monsieur Weller?

D'abord, M. Weller reut avec de violentes grimaces une proposition
impliquant mariage, pour une personne  laquelle il prenait intrt:
mais comme M. Pickwick, en raisonnant avec lui, insistait fortement sur
ce que Mary n'tait point une veuve, il devint graduellement plus
traitable. M. Pickwick avait beaucoup d'influence sur son esprit, le
cocher d'ailleurs avait t singulirement frapp par les charmes de la
jeune fille,  qui il avait dj lanc plusieurs oeillades trs-peu
paternelles.  la fin, il dclara que ce n'tait pas  lui de s'opposer
aux dsirs de M. Pickwick, et qu'il suivrait toujours ses avis avec
grand plaisir. Notre excellent ami le prit au mot avec empressement, et
sans lui donner le temps de la rflexion, fit comparatre son
domestique.

Sam, dit M. Pickwick en toussant un peu, car il avait quelque chose
dans la gorge, votre pre et moi, avons eu une conversation  votre
sujet.

-- ton sujet, Samivel, rpta M. Weller, d'un ton protecteur et calcul
pour faire de l'effet.

--Je ne suis pas assez aveugle, Sam, pour ne pas m'tre aperu, depuis
longtemps, que vous avez pour la femme de chambre de madame Winkle, plus
que de l'amiti.

--Tu entends, Samivel, ajouta M. Weller du mme air magistral.

--J'espre, monsieur, dit Sam en s'adressant  son matre; j'espre
qu'il n'y a pas de mal  ce qu'un jeune homme remarque une jeune femme
qui est certainement agrable, et d'une bonne conduite.

--Aucun, dit M. Pickwick.

--Pas le moins du monde, ajouta M. Weller, d'une voix affable mais
magistrale.

--Loin de penser qu'il y ait du mal dans une chose si naturelle, reprit
M. Pickwick, je suis tout dispos  favoriser vos dsirs. C'est pour
cela que j'ai eu une petite conversation avec votre pre; et comme il
est de mon opinion....

--La personne n'tant pas une veuve, fit remarquer M. Weller.

--La personne n'tant pas une veuve, rpta M. Pickwick en souriant, je
dsire vous dlivrer de la contrainte que vous impose votre prsente
condition auprs de moi, et vous tmoigner ma reconnaissance pour votre
fidlit, en vous mettant  mme d'pouser cette jeune fille,
sur-le-champ, et de soutenir, d'une manire indpendante, votre famille
et vous-mme. Je serai fier, poursuivit M. Pickwick, dont la voix
jusque-l tremblante, avait repris son lasticit ordinaire, je serai
fier et heureux de prendre soin moi-mme de votre bien-tre  venir.

Il y eut pendant quelques instants un profond silence, aprs lequel, Sam
dit d'une voix basse et entrecoupe, mais ferme nanmoins:

Je vous suis trs-oblig pour votre bont, monsieur, qui est tout 
fait digne de vous, mais a ne peut pas se faire.

--Cela ne peut pas se faire! s'cria M. Pickwick, avec tonnement.

--Samivel! dit M. Weller avec dignit.

--Je dis que a ne peut pas se faire, rpta Sam d'un ton plus lev.
Qu'est-ce que vous deviendriez, monsieur?

--Mon cher garon, rpondit Pickwick, les derniers vnements qui ont eu
lieu parmi mes amis changeront compltement ma manire de vivre 
l'avenir. En outre, je deviens vieux, j'ai besoin de repos et de
tranquillit; mes promenades sont finies, Sam.

--Comment puis-je savoir a, monsieur? Vous le croyez comme a,
maintenant; mais supposez que vous veniez  changer d'avis, a n'est pas
impossible, car vous avez encore le feu d'un jeune homme de vingt-cinq
ans; qu'est-ce que vous deviendriez sans moi? a ne peut pas se faire,
monsieur, a ne peut pas se faire.

--Trs-bien, Samivel. Il y a beaucoup de raison l-dedans, fit observer
M. Weller, d'une voix encourageante.

--Je parle aprs de longues rflexions, Sam, reprit M. Pickwick en
secouant la tte. Les scnes nouvelles ne me conviennent plus; mes
voyages sont finis.

--Trs-bien, monsieur. Alors raison de plus pour que vous ayez toujours
avec vous quelqu'un qui vous connaisse, pour vous rendre confortable. Si
vous voulez avoir un gaillard plus lgant, c'est bel et bon, prenez-le;
mais avec ou sans gages, avec cong ou sans cong, nourri ou non nourri,
log ou non log, Sam Weller, que vous avez pris dans la vieille auberge
du _Borough_, s'attache  vous, arrive qui plante; et tout le monde aura
beau faire et beau dire, rien ne l'en empchera!

 la fin de cette dclaration, que Sam fit avec grande motion, son pre
se leva de sa chaise, et oubliant toute considration de lieu et de
convenance, agita son chapeau au-dessus de sa tte, en poussant trois
vhmentes acclamations.

Mon garon, dit M. Pickwick, lorsque M. Weller se fut rassis, un peu
honteux de son propre enthousiasme, mon garon, vous devez considrer
aussi la jeune fille.

--Je considre la jeune fille, monsieur; j'ai considr la jeune fille,
je lui ai dit ma position, et elle consent  attendre, jusqu' ce que je
sois prt. Je crois qu'elle tiendra sa promesse, monsieur: si elle ne
la tenait pas, elle ne serait pas la jeune fille pour qui je l'ai prise,
et j'y renonce volontiers. Vous me connaissez bien, monsieur; mon parti
est arrt, et rien ne pourra m'en faire changer.

Qui aurait eu le coeur de combattre cette rsolution? Ce n'tait pas M.
Pickwick. L'attachement dsintress de ses humbles amis lui inspirait,
en ce moment, plus d'orgueil et de jouissances de sentiments que
n'auraient pu lui en causer dix mille protestations des plus grands
personnages de la terre.

Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre de M. Pickwick,
un petit vieillard en habit couleur de tabac, suivi d'un porteur et
d'une valise, se prsentait  la porte de l'htel. Aprs s'tre assur
d'une chambre pour la nuit, il demanda au garon s'il n'y avait pas dans
la maison une certaine Mme Winkle; et sur sa rponse affirmative:

Est-elle seule? demanda le petit vieillard.

--Je crois que oui, monsieur. Je puis appeler sa femme de chambre, si
vous....

--Non, je n'en ai pas besoin; interrompit vivement le petit homme.
Conduisez-moi  sa chambre sans m'annoncer.

--Mais, monsieur! fit le garon.

--tes-vous sourd?

--Non, monsieur.

--Alors coutez-moi, s'il vous plat. Pouvez-vous m'entendre maintenant?

--Oui, monsieur.

--C'est bien. Conduisez-moi  la chambre de mistress Winkle sans
m'annoncer.

En profrant cet ordre, le petit vieillard glissa cinq shillings dans la
main du garon et le regarda fixement.

Rellement, monsieur, je ne sais pas si....

--Eh! vous finirez par le faire, je le vois bien; ainsi autant vaut le
faire tout de suite; cela nous pargnera du temps.

Il y avait quelque chose de si tranquille et de si dcid dans les
manires du petit vieillard, que le garon mit les cinq shillings dans
sa poche et le conduisit sans ajouter un seul mot.

C'est l? dit l'tranger. Bien, vous pouvez vous retirer.

La garon obit, tout en se demandant qui le gentleman pouvait tre et
ce qu'il voulait. Celui-ci attendit qu'il fut disparu et frappa  la
porte.

Entrez, fit Arabelle.

--Hum! une jolie voix toujours; mais cela n'est rien.

En disant ceci, il ouvrit la porte et entra dans la chambre. Arabelle,
qui tait en train de travailler, se leva en voyant un tranger, un peu
confuse, mais d'une confusion pleine de grce.

Ne vous drangez pas, madame, je vous prie, dit l'inconnu en fermant la
porte derrire lui. Mme Winkle, je prsume?

Arabelle inclina la tte.

Mme Nathaniel Winkle, qui a pous le fils du vieux marchand de
Birmingham? poursuivit l'tranger en examinant Arabelle avec une
curiosit visible.

Arabelle inclina encore la tte et regarda autour d'elle avec une sorte
d'inquitude, comme si elle avait song  appeler quelqu'un.

Ma visite vous surprend,  ce que je vois, madame? dit le vieux
gentleman.

--Un peu, je le confesse, rpondit Arabelle en s'tonnant de plus en
plus.

--Je prendrai une chaise, si vous me le permettez, madame, dit
l'tranger en s'asseyant et en tirant tranquillement de sa poche une
paire de lunettes qu'il ajusta sur son nez. Vous ne me connaissez pas,
madame? dit-il en regardant Arabelle si attentivement qu'elle commena 
s'alarmer.

--Non, monsieur, rpliqua-t-elle timidement.

--Non, rpta l'tranger en balanant sa jambe droite; je ne vois pas
comment vous me connatriez. Vous savez mon nom cependant, madame.

--Vous croyez? dit Arabelle toute tremblante, sans trop savoir pourquoi.
Puis-je vous prier de me le rappeler?

--Tout  l'heure, madame, tout  l'heure, rpondit l'inconnu qui n'avait
pas encore dtourn les yeux de son visage. Vous tes marie depuis peu,
madame?

--Oui, monsieur, rpliqua Arabelle d'une voix  peine perceptible et en
mettant de ct son ouvrage; car une pense, qui l'avait dj frappe
auparavant, l'agitait de plus en plus.

--Sans avoir reprsent  votre mari la convenance de consulter d'abord
son pre, dont il dpend entirement,  ce que je crois?

Arabelle mit son mouchoir sur ses yeux.

Sans mme vous efforcer d'apprendre par quelque moyen indirect quels
taient les sentiments du vieillard sur un point qui l'intressait
autant que celui-l.

--Je ne puis le nier, monsieur, balbutia Arabelle.

--Et sans avoir assez de bien, de votre ct, pour assurer  votre poux
un ddommagement des avantages auxquels il renonait en ne se mariant
pas selon les dsirs de son pre? C'est l ce que les jeunes gens
appellent une affection dsintresse, jusqu' ce qu'ils aient des
enfants  leur tour et qu'ils viennent alors  penser diffremment.

Les larmes d'Arabelle coulaient abondamment, tandis qu'elle s'excusait
en disant qu'elle tait jeune et inexprimente, que son attachement
seul l'avait entrane, et qu'elle avait t prive des soins et des
conseils de ses parents presque depuis son enfance.

C'tait mal, dit le vieux gentleman d'un ton plus doux, c'tait fort
mal. C'tait romanesque, mal calcul, absurde.

--C'est ma faute, monsieur, ma faute  moi seule, rplique la pauvre
Arabelle en pleurant.

--Bah! Ce n'est pas votre faute, je suppose, s'il est devenu amoureux de
vous.... Mais si pourtant, ajouta l'inconnu en regardant Arabelle d'un
air malin, si, c'est bien votre faute; il ne pouvait pas s'en empcher.

Ce petit compliment, ou l'trange faon dont le vieux gentleman l'avait
fait, ou le changement de ses manires qui taient devenues beaucoup
plus douces, ou ces trois causes runies, arrachrent  Arabelle un
sourire au milieu de ses larmes.

O est votre mari? demanda brusquement l'inconnu pour dissimuler un
sourire qui avait clairci son propre visage.

--Je l'attends  chaque instant, monsieur. Je lui ai persuad de se
promener un peu ce matin; il est trs malheureux, trs-abattu, de
n'avoir pas reu de nouvelles de son pre.

--Ah! ah! c'est bien fait, il le mrite.

--Il en souffre pour moi, monsieur; et, en vrit, je souffre beaucoup
pour lui, car c'est moi qui suis la cause de son chagrin.

--Ne vous tourmentez pas  cause de lui, ma chre; il le mrite bien.
J'en suis charm, tout  fait charm, pour ce qui est de lui.

Ces mots taient  peine sortis de la bouche du vieux gentleman, lorsque
des pas se firent entendre sur l'escalier. Arabelle et l'tranger
parurent les reconnatre au mme instant. Le petit vieillard devint
ple, et, faisant un violent effort pour paratre tranquille, il se leva
comme M. Winkle entrait dans la chambre.

Mon pre! s'cria celui-ci en reculant d'tonnement.

--Oui, monsieur, rpondit le petit vieillard. Eh bien! monsieur,
qu'est-ce que vous avez  me dire?

M. Winkle garda le silence.

Vous rougissez de votre conduite, j'espre?

M. Winkle ne dit rien encore.

Rougissez-vous de votre conduite, monsieur, oui ou non?

--Non, monsieur, rpliqua M. Winkle, en passant le bras d'Arabelle sous
le sien; je ne rougis ni de ma conduite ni de ma femme.

--Vraiment? dit le petit gentleman ironiquement.

--Je suis bien fch d'avoir fait quelque chose qui ait diminu votre
affection pour moi, monsieur; mais je dois dire en mme temps que je
n'ai aucune raison de rougir de mon choix, pas plus que vous ne devez
rougir de l'avoir pour belle-fille.

--Donne-moi la main, Nathaniel, dit le vieillard d'une voix mue.
Embrassez-moi, mon ange; vous tes une charmante belle-fille, aprs
tout.

Au bout de quelques minutes, M. Winkle alla chercher M. Pickwick et le
prsenta  son pre qui changea avec lui des poignes de main pendant
cinq minutes conscutives.

Monsieur Pickwick, dit le petit vieillard d'un ton ouvert et sans
faon, je vous remercie sincrement de toutes vos bonts pour mon fils.
Je suis un peu vif, et la dernire fois que je vous ai vu j'tais
surpris et vex. J'ai jug par moi-mme maintenant, et je suis plus que
satisfait. Dois-je vous faire d'autres excuses?

--Pas l'ombre d'une, rpondit M. Pickwick.... Vous avez fait la seule
chose qui manquait pour complter mon bonheur.

L-dessus il y eut un autre change de poignes de mains, pendant cinq
autres minutes, avec accompagnement de compliments qui avaient le mrite
trs-grand et trs-nouveau d'tre sincres.

Sam avait respectueusement reconduit son pre  la _Belle Sauvage_,
quand,  son retour, il rencontra dans la cour le gros joufflu qui
venait d'apporter un billet d'mily Wardle.

Dites donc, lui cria le jeune phnomne, qui paraissait singulirement
en train de parler, dites donc, Mary est-elle assez gentille, hein? Je
l'aime joliment, allez!

Sam ne fit point de rponse verbale, mais, compltement ptrifi par la
prsomption du gros garon, il le regarda fixement pendant une minute,
le conduisit par le collet jusqu'au coin de la rue et le renvoya avec un
coup de pied innocent mais crmonieux, aprs quoi il rentra  l'htel
en sifflant.




CHAPITRE XXVIII.

Dans lequel le club des pickwickiens est dfinitivement dissous, et
toutes choses termines,  la satisfaction de tout le monde.


Durant une semaine, aprs l'arrive de M. Winkle de Birmingham, M.
Pickwick et Sam Weller s'absentrent de l'htel toute la journe,
rentrant seulement  l'heure du dner et ayant l'un et l'autre un air de
mystre et d'importance tout  fait tranger  leur caractre. Il tait
vident qu'il se prparait quelque vnement notable, mais on se perdait
en conjectures sur ce que ce pouvait tre. Quelques-uns (parmi lesquels
se trouvait M. Tupman) taient disposs  penser que M. Pickwick
projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient
fortement cette ide. D'autres inclinaient  croire qu'il avait projet
quelque expdition lointaine, dont il faisait les arrangements
prliminaires. Mais cela avait t vigoureusement ni par Sam lui-mme
qui, press de questions par Mary, avait solennellement assur qu'il ne
s'agissait point de nouveaux voyages.  la fin, lorsque les cerveaux de
toute la socit se furent mis inutilement  la torture, pendant six
jours entiers, il fut unanimement dcid que M. Pickwick serait invit 
expliquer sa conduite, et  dclarer nettement pourquoi il privait ainsi
de sa socit ses amis, remplis d'admiration pour sa personne.

Dans ce but, M. Wardle invita tout le monde  dner  l'_Adelphi-Htel_,
et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table,
il entama l'affaire en ces termes:

Mon cher Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons
pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout
votre temps  ces promenades solitaires.

--Chose singulire! rpondit M. Pickwick, j'avais justement l'intention
de vous donner aujourd'hui mme une explication complte. Ainsi, si vous
voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre
curiosit.

La bouteille passa de main en main avec une vivacit inaccoutume, et M.
Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis:

Tous les changements qui sont arrivs parmi nous, dit-il, je veux dire
le mariage qui s'est fait et le mariage qui doit se faire, avec les
consquences qu'ils entranent, rendaient ncessaire pour moi de penser
srieusement et d'avance  mes plans pour l'avenir. Je me suis dtermin
 me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli et
tranquille. J'ai vu une maison qui me convenait, je l'ai achete et
meuble. Elle est tout  fait prte  me recevoir et je compte m'y
tablir sur-le-champ. J'espre que je pourrai encore passer bien des
annes heureuses dans cette paisible retraite, rjoui, pendant le reste
de mes jours, par la socit de mes amis, et suivi, aprs ma mort, de
leurs regrets affectueux.

Ici M. Pickwick s'arrta et l'on entendit autour de la table un murmure
doux et triste.

La maison que j'ai choisie, poursuivit-il, est  Dulwich, dans une des
situations les plus agrables qu'on puisse trouver auprs de Londres. Il
y a un grand jardin, et l'habitation est arrange de manire  ce qu'on
n'y manque d'aucun confort. Peut-tre mme n'est-elle pas dpourvue
d'une certaine lgance. Vous en jugerez vous-mme. Sam m'y
accompagnera. J'ai engag, sur les reprsentations de Perker, une femme
de charge, une trs-vieille femme de charge, et les autres domestiques
qu'il a jugs ncessaires. Je me propose de consacrer cette petite
retraite en y faisant accomplir une crmonie  laquelle je prends
beaucoup d'intrt. Je dsire, si mon ami Wardle ne s'y oppose point,
que les noces de sa fille soient clbres dans cette nouvelle demeure,
le jour o j'en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens,
poursuivit M. Pickwick un peu mu, a toujours t le plus grand plaisir
de ma vie; mon coeur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre
toit, s'accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers.

M. Pickwick s'arrta encore; Arabelle et mily sanglotaient.

J'ai communiqu, personnellement et par crit, avec le club, reprit le
philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue absence,
il avait t divis par des dissensions intestines. Ma retraite, jointe
 diverses autres circonstances, a dcid sa dissolution.
_Pickwick-Club_ n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches aient
pu paratre  certaines gens, continua M. Pickwick d'une voix plus
grave, je ne regretterai jamais d'avoir dvou prs de deux annes 
tudier les diffrentes varits de caractre de l'espce humaine.
Presque toute ma vie ayant t consacre  des affaires positives, et 
la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux
points de vue dont je n'avais aucune ide, et qui, je l'espre, ont
largi mon intelligence et perfectionn mon esprit. Si je n'ai fait que
peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi,
j'espre qu'au dclin de ma vie chacune de mes aventures ne m'apportera
que des souvenirs consolants et agrables. Et maintenant, mes chers
amis, que Dieu vous bnisse tous!

 ces mots, M. Pickwick remplit son verre et le porta  ses lvres d'une
main tremblante. Ses yeux se mouillrent de larmes lorsque ses amis se
levrent simultanment pour lui faire raison, du fond du coeur.

Il y avait peu d'arrangements  faire pour le mariage de M. Snodgrass.
Comme il n'avait ni pre ni mre, et qu'il avait t, dans sa minorit,
pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l'tat de sa
fortune. Le compte qu'il en rendit  M. Wardle le satisfit compltement,
comme, en vrit, l'aurait satisfait tout autre compte; car le bon
vieillard avait le coeur plein de tendresse et de contentement. Il donna
 mily une belle dot, et le mariage tant fix pour la quatrime jour,
le peu de temps accord pour les prparatifs faillit faire perdre la
tte  trois couturires et  un tailleur.

Le lendemain, ayant fait mettre des chevaux de poste  sa voiture, M.
Wardle partit pour aller chercher sa mre  Dingley-Dell. La vieille
lady  qui il communiqua cette nouvelle avec son imptuosit ordinaire,
s'vanouit  l'instant; mais, ayant t promptement ranime, elle
ordonna d'empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit 
raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au
mariage de la fille ane de feu lady Tollimglower. Ce rcit dura trois
heures, et, au bout de ce temps, il n'tait encore qu' moiti.

Il tait ncessaire d'informer Mme Trundle des prodigieux prparatifs
qui se faisaient  Londres; et, comme sa situation tait alors
trs-intressante, cette nouvelle lui fut communique par M. Trundle, de
peur qu'elle n'en ft bouleverse. Mais elle ne fut pas bouleverse le
moins du monde, car elle crivit sur-le-champ  Muggleton pour se faire
faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle dclara, de
plus, sa dtermination d'tre prsente  la crmonie. M. Trundle,  ces
mots, envoya immdiatement chercher le docteur. Le docteur dcida que
Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait;
 quoi Mme Trundle rpondit qu'elle se sentit assez forte pour aller 
Londres et qu'elle y irait. Or, le docteur tait un docteur habile et
prudent. Il savait ce qui tait bon pour lui-mme aussi bien que pour
ses malades; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle,
elle se tourmenterait peut-tre de manire  se faire plus de mal que ne
lui en ferait le voyage, et que, par consquent, il valait mieux la
laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l'attention de
lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route.

En addition  tous ses embarras, M. Wardle avait t charg de deux
petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier
comme demoiselles d'honneur. En apprenant cette importante nouvelle, les
deux demoiselles faillirent se dsesprer de n'avoir rien  mettre dans
une occasion aussi importante, et pas mme le temps de rien faire faire,
circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes papas
desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent rajustes, on
fabriqua  la hte des chapeaux neufs, et les deux demoiselles furent
aussi belles qu'il tait possible de l'esprer. D'ailleurs, comme elles
pleurrent aux endroits convenables, le jour de la crmonie, et comme
elles tremblrent  propos, tous les assistants convinrent qu'elles
s'taient admirablement acquittes de leurs fonctions.

Comment les deux parents pauvres atteignirent Londres; s'ils y allrent
 pied, ou montrent derrire des voitures, ou grimprent dans des
charrettes, ou se portrent mutuellement, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais ils y taient arrivs avant M. Wardle, et ce furent eux qui,
les premiers, frapprent  la porte de M. Pickwick, le jour du mariage.
Leur visage n'tait que sourires et cols de chemise.

Ils furent reus cordialement, car la pauvret ou la richesse n'avaient
aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques taient
tout empressement, toute vivacit; Sam, dans un tat sans pareil de
bonne humeur et d'exaltation; Mary, blouissante de beaut et de jolis
rubans.

Le mari qui demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou
trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la marie  l'glise de
Dulwich. Il tait accompagn de MM. Pickwick, Ben Allen, Sawyer et
Tupman. Sam tait  l'extrieur de la voiture, vtu d'une brillante
livre, invente expressment pour cette occasion; il portait  sa
boutonnire une faveur blanche, gage d'amour de la dame de ses penses.
Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la marie,
et les demoiselles d'honneur, et les Trundle; et lorsque la crmonie
fut termine, tous les carrosses roulrent vers la maison de M.
Pickwick. Le djeuner et le petit Perker les y attendaient.

L s'effacrent les lgers nuages de mlancolie engendrs par la
solennit de la crmonie. Tous les visages brillaient de la joie la
plus pure, et l'on n'entendait que des compliments et des
congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par
derrire, la serre mignonne, la salle  manger, le salon, les chambres 
coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d'tude avec ses
tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables tranges, ses
livres sans nombre, ses grandes fentres, ouvrant sur une jolie pelouse
et sur une belle perspective; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et
les chaises, et les sofas; tout tait si beau, si solide, si propre et
d'un got si exquis,  ce que disait chacun, qu'il n'y avait rellement
pas moyen de dcider ce qu'on devait admirer le plus.

Au milieu de toutes ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et
sa physionomie tait radieuse de sourires auxquels n'aurait pu rsister
aucun coeur d'homme, ni de femme, ni d'enfant. Il semblait le plus
heureux de tous les assistants; il serrait, de minute en minute, les
mains des mmes personnes, et quand ses mains n'taient pas ainsi
occupes, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se retournait de
tous cts  chaque expression nouvelle de curiosit ou d'admiration, et
charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie.

Le djeuner est annonc. M. Pickwick conduit au sommet d'une longue
table la vieille lady, fort loquente, comme d'ordinaire, sur le
chapitre de Tollimglower; Wardle se met au fin bout; les amis
s'arrangent comme ils l'entendent, des deux cts, et Sam prend sa place
derrire la chaise de son matre. Les rires et les causeries cessant
pour une minute, M. Pickwick ayant dit le bndicit, s'arrte un moment
et regarde autour de lui; des larmes de joie coulent de ses yeux en
contemplant cette heureuse runion.

Nous allons prendre cong de notre ami dans un de ces moments de bonheur
sans mlange qui viennent de temps en temps embellir notre passagre
existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l'aurore joyeuse
n'en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes,
pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleure yeux pour
les tnbres que pour la lumire; nous, qui ne leur ressemblons point,
nous prouvons plus de plaisir  jeter un dernier regard aux compagnons
imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment o le rapide
clat du bonheur les illumine de ses passagres clarts.

C'est le destin de la plupart des hommes, mme de ceux qui n'arrivent
qu' l't de la vie, d'acqurir dans le monde quelques amis sincres et
de les perdre, suivant le cours de la nature. C'est le destin de tous
les romanciers, de se crer des amis fantastiques et de les perdre,
suivant le cours de l'art. Mais ce n'est pas l toute leur infortune;
ils sont encore obligs d'en rendre compte.

Pour nous soumettre  cette coutume, videmment dtestable, nous
ajouterons ici une courte notice biographique sur la socit runie chez
M. Pickwick.

M. et Mme Winkle, compltement rentrs en grce auprs de M. Winkle
senior, furent, bientt aprs, installs dans une maison nouvellement
btie,  moins d'un mille de celle de M. Pickwick. M. Winkle tant
engag comme correspondant de son pre dans la Cit, changea son ancien
costume contre l'habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans
la suite l'extrieur d'un chrtien civilis.

M. et Mme Snodgrass s'tablirent  Dingley-Dell, o ils achetrent et
cultivrent une petite ferme, pour s'occuper plutt que pour en tirer
profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et
mlancolique, est, jusqu' ce jour, rput grand pote parmi ses amis et
connaissances, quoique nous ne sachions pas qu'il ait jamais rien crit
pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de
personnages clbres dans la littrature, la philosophie et les autres
facults, dont la haute rputation n'est pas base sur de meilleurs
fondements.

Lorsque M. Pickwick fut tabli  poste fixe et ses amis maris, M.
Tupman prit un logement  Richmond, o il a toujours rsid depuis.
Pendant les jours d't, il se promne constamment sur la rive d'un air
juvnile et coquet, grce auquel il fait l'admiration des nombreuses
ladies d'un certain ge qui habitent ces parages dans une vertueuse
solitude. Cependant il n'a jamais risqu de nouvelles propositions.

MM. Bob Sawyer et Ben Allen, aprs avoir fait banqueroute, passrent
ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils ont
eu, tous les deux, la fivre jaune jusqu' quatorze fois, et se sont
rsolus enfin  essayer d'un peu d'abstinence. Depuis cette poque, ils
se portent bien.

Mme Bardell continua  louer ses logements  plusieurs gentlemen,
garons et agrables. Elle en tira de bons profits, mais elle n'attaqua
plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses allis, MM.
Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires; ils se font toujours un
riche revenu, et sont considrs comme les plus habiles entre les
habiles.

Sam Weller tint sa parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au
bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick tant morte,
M. Pickwick leva Mary  cette dignit, sous la condition d'pouser Sam
sur-le-champ, ce qu'elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer
que cette union ne fut pas strile, car on a vu plusieurs fois deux
petits garons bouffis  la grille du jardin.

M. Weller senior conduisit sa voiture pendant un an; mais, tant attaqu
de la goutte, il fut oblig de prendre sa retraite. Fort heureusement,
le contenu de son portefeuille avait t si bien plac par M. Pickwick,
qu'il peut vivre  son aise dans une excellente auberge, prs de
Shooter's Hill. Il y est rvr comme un oracle, se vante de son
intimit avec M. Pickwick, et a conserv pour les veuves une aversion
insurmontable.

M. Pickwick lui-mme continua de rsider dans sa nouvelle maison,
employant ses heures de loisir, soit  mettre en ordre les souvenirs
dont il fit prsent ensuite au ci-devant secrtaire du clbre club;
soit  se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne manquent
jamais de lui procurer beaucoup d'amusement. Il fut d'abord frquemment
drang par les nombreuses prires que lui firent M. Snodgrass, M.
Winkle et M. Trundle, de servir de parrain  leurs enfants; mais il y
est habitu maintenant et remplit ces fonctions comme une chose toute
simple. Il n'a jamais eu de raison de regretter ses bonts pour Jingle
et pour Job Trotter; car ces deux personnages sont devenus, avec le
temps, de respectables membres de la socit. Cependant, ils ont
toujours refus de revenir sur le thtre de leurs anciennes tentations
et de leurs premires chutes. M. Pickwick est un peu infirme maintenant;
mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent occup
 contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les beaux
jours,  faire une agrable promenade dans le voisinage. Il est connu de
tous les pauvres gens d'alentour, qui ne manquent jamais d'ter leur
chapeau avec respect lorsqu'il passe. Les enfants l'idoltrent, et, pour
bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque anne, il se rend 
une grande runion de famille, chez M. Wardle, et, dans cette occasion,
comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagn de son
fidle Sam; car il existe entre le matre et le serviteur un attachement
rciproque et solide que la mort seule pourra briser.



FIN DU DEUXIME ET DERNIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME

I. Comment les pickwickiens firent et cultivrent la connaissance d'une
couple d'agrables jeunes gens, appartenant  une des professions
librales; comment ils foltrrent sur la glace; et comment se termina
leur visite.

II. Consacr tout entier  la loi et  ses savants interprtes

III. O l'on dcrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun
journal de la cour une soire de garon, donne par M. Bob Sawyer en son
domicile, dans le Borough.

IV. M. Weller senior profre quelques opinions critiques concernant les
compositions littraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il
s'acquitte d'une partie de sa dette envers le rvrend gentleman au nez
rouge.

V. Entirement consacr au compte rendu complet et fidle du mmorable
procs de Bardell contre Pickwick.

VI. Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux  faire est
d'aller  Bath, et y va en consquence.

VII. Occup principalement par une authentique version de la lgende du
prince Bladud, et par une calamit fort extraordinaire dont M. Winkle
fut la victime.

VIII. Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant
compte d'une soire o il fut invit et assista; et qui raconte, en
outre, comment ledit Sam Weller fut charg par M. Pickwick d'une mission
particulire, pleine de dlicatesse et d'importance.

IX. Comment M. Winkle, voulant sortir de la pole  frire, se jeta
tranquillement et confortablement dans le feu.

X. Sam Weller, honor d'une mission d'amour, s'occupe de l'excuter. On
verra plus loin avec quel succs.

XI. O l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scne du grand drame de la
vie.

XII. Ce qui arriva  M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle
espce de dbiteurs il y vit, et comment il passa la nuit.

XIII. Dmontrant, comme le prcdent, la vrit de ce vieux proverbe,
que l'adversit vous fait faire connaissance avec d'tranges camarades
de lit; et contenant, en outre, l'incroyable dclaration que M. Pickwick
fit  Sam.

XIV. Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.

XV. O l'on apprend diverses petites aventures arrives dans la prison,
ainsi que la conduite mystrieuse de M. Winkle; et o l'on voit comment
le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relch.

XVI. O l'on dcrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa
famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend
la rsolution de ne s'y mler,  l'avenir, que le moins possible.

XVII. O l'on rapporte un acte touchant de dlicatesse accompli par MM.
Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.

XVIII. Principalement dvou  des affaires d'intrt et  l'avantage
temporel de Dodson et Fogg. Rapparition de M. Winkle dans des
circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre
plus forte que son obstination.

XIX. O l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam,
essaya d'amollir le coeur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de
M. Robert Sawyer.

XX. Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur

XXI. Comment M. Pickwick excuta sa mission et comment il fut renforc,
ds le dbut, par un auxiliaire tout  fait imprvu.

XXII. Dans lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance,
circonstance fortune  laquelle le lecteur est principalement redevable
des dtails brlants d'intrt ci-dessous consigns, concernant deux
grands hommes politiques.

XXIII. Annonant un changement srieux dans la famille Weller, et la
chute prmature de l'homme au nez rouge.

XXIV. Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une
grande matine d'affaires dans Gray's Inn square, termine par un double
coup frapp  la porte de M. Perker.

XXV. Contenant quelques dtails relatifs aux coups de marteau, ainsi
que diverses autres particularits, parmi lesquelles figurent,
notablement, certaines dcouvertes concernant M. Snodgrass et une jeune
lady.

XXVI. M. Salomon Pell, assist par un comit choisi de cochers, arrange
les affaires de M. Weller senior.

XXVII. M. Weller assiste  une importante confrence entre M. Pickwick
et Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive
inopinment.

XXVIII. Dans lequel le club des pickwickiens est dfinitivement dissous,
et toutes choses termines  la satisfaction de tout le monde.


FIN DE LA TABLE DES MATIRES





End of the Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II
by Charles Dickens

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK ***

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