The Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Valls

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Title: L'enfant

Author: Jules Valls

Release Date: January 16, 2005 [EBook #14704]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***




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Jules Valls

(1832-1885)

L'ENFANT

(1879)



Table des matires

DDICACE
1 Ma mre
2 La famille
3 Le collge
4 La petite ville
5 La toilette
6 Vacances
7 Les joies du foyer
8 Le Fer--Cheval
9 Saint-tienne
10 Braves gens
11 Le lyce
12 Frottage--Gourmandise--Propret
13 L'argent
14 Voyage au pays
15 Projets d'vasion
16 Un drame
17 Souvenirs
18 Le dpart
19 Louisette
20 Mes humanits
21 Madame Devinol
22 La pension Legnagna
23 Madame Vingtras  Paris
24 Le retour
25 La dlivrance




DDICACE

 TOUS CEUX
qui crevrent d'ennui au collge
ou
qu'on fit pleurer dans la famille
qui, pendant leur enfance,
furent tyranniss par leurs matres
ou
rosss par leurs parents

Je ddie ce livre.
Jules VALLS.


1
Ma mre

Ai-je t nourri par ma mre? Est-ce une paysanne qui m'a donn
son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,
je ne me rappelle pas une caresse du temps o j'tais tout petit;
je n'ai pas t dorlot, tapot, baisot; j'ai t beaucoup
fouett.

Ma mre dit qu'il ne faut pas gter les enfants, et elle me
fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,
c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.

Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.

C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure
au-dessous de nous. D'abord elle tait contente: comme elle n'a pas
d'horloge, a lui donnait l'heure. Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voil
le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon caf au
lait.

Mais un jour que j'avais lev mon pan, parce que a me cuisait
trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon
derrire lui a fait piti.

Elle voulait d'abord le montrer  tout le monde, ameuter les
voisins autour; mais elle a pens que ce n'tait pas le moyen de
le sauver, et elle a invent autre chose.

Lorsqu'elle entend ma mre me dire: Jacques, je vais te fouetter!

--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire a
pour vous.

--Oh! chre demoiselle, vous tes trop bonne!

Mademoiselle Balandreau m'emmne; mais au lieu de me fouetter,
elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mre remercie, le
soir, sa remplaante.

 votre service rpond la brave fille, en me glissant un bonbon
en cachette.

Mon premier souvenir date donc d'une fesse. Mon second est plein
d'tonnement et de larmes.


C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille
chemine; ma mre tricote dans un coin; une cousine  moi, qui
sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches
ronges quelques assiettes de grosse faence avec des coqs  crte
rouge et  queue bleue.

Mon pre a un couteau  la main et taille un morceau de sapin; les
copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me
fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont
dj tailles; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur
cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va tre fini;
j'attends tout mu et les yeux grands ouverts, quand mon pre
pousse un cri et lve sa main pleine de sang. Il s'est enfonc le
couteau dans le doigt. Je deviens tout ple et je m'avance vers
lui; un coup violent m'arrte; c'est ma mre qui me l'a donn,
l'cume aux lvres, les poings crisps.

C'est ta faute si ton pre s'est fait mal!

Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le
front contre la porte.

Je crie, je demande grce, et j'appelle mon pre: je vois, avec ma
terreur d'enfant, sa main qui pend toute hache; c'est moi qui en
suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On
me battra aprs si l'on veut. Je crie, on ne me rpond pas.
J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met
des compresses.

Ce n'est rien, vient me dire ma cousine, en pliant une bande de
linge tache de rouge.

Je sanglote, j'touffe: ma mre reparat et me pousse dans le
cabinet o je couche, o j'ai peur tous les soirs.

Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.

Ce n'est pas ma faute, pourtant!

Est-ce que j'ai forc mon pre  faire ce chariot? Est-ce que je
n'aurais pas mieux aim saigner, moi, et qu'il n'et point mal?

Oui--et je m'gratigne les mains pour avoir mal aussi.

C'est que maman aime tant mon pre! Voil pourquoi elle s'est
emporte.

On me fait apprendre  lire dans un livre o il y a crit en
grosses lettres, qu'il faut obir  ses pre et mre: ma mre a
bien fait de me battre.


La maison que nous habitons est dans une rue sale, pnible 
gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais o les
voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y
arrivent, tranes par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.
Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur
peau fume. Je m'arrte toujours  les voir, quand ils portent des
fagots et de la farine chez le boulanger qui est  mi-cte; je
regarde en mme temps les mitrons tout blancs et le grand four
tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et a sent la
crote et la braise!


La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent
souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans
regarder ni  droite ni  gauche, l'oeil fixe, l'air malade.

Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains
en inclinant la tte pour remercier.

Ils n'ont pas du tout l'air mchant.

Un jour on en a emmen un sur une civire, avec un drap blanc qui
le couvrait tout entier; il s'tait mis le poignet sous une scie,
aprs avoir vol; il avait coul tant de sang qu'on croyait qu'il
allait mourir.

Le gelier, en sa qualit de voisin, est un ami de la maison; il
vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et
nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmne quelquefois 
la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on
joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et
qui fait des cathdrales avec des bouchons et des coquilles de
noix.

 la maison, l'on ne rit jamais; ma mre bougonne toujours.--Oh!
comme je m'amuse davantage avec ce vieux l et le grand qu'on
appelle le braconnier, qui a tu le gendarme  la foire du
Vivarais!

Puis, ils reoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur
leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'taient des
femmes qui les leur donnaient.

D'autres ont des oranges et des gteaux que leurs mres leur
portent, comme s'ils taient encore tout petits. Moi, je suis tout
petit, et je n'ai jamais ni gteaux, ni oranges.

Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur  la maison. Maman dit
que a gne, et qu'au bout de deux jours a sent mauvais. Je
m'tais piqu  une rose l'autre soir, elle m'a cri: a
t'apprendra!


J'ai toujours envie de rire quand on dit la prire. J'ai beau me
retenir! Je prie Dieu avant de me mettre  genoux, je lui jure
bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, ds que je suis 
genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le
dmangent, et il les gratte, puis il les mord; j'clate.--Ma
mre ne s'en aperoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui
voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?

Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dn  la maison
avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on tait
en train de manger la _tourte_, quand tout  coup il a fait noir.
On avait eu chaud tout le temps, on touffait, et l'on avait t
ses habits. Voil que le tonnerre a grond. La pluie est tombe 
torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussire.
Il y avait une fracheur de cave, et aussi une odeur de poudre;
dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les
vitres se sont mises  grincer; il tombait de la grle.

Mes tantes et mes oncles se sont regards, et l'un d'eux s'est
lev; il a t son chapeau et s'est mis  dire une prire. Tous se
tenaient debout et dcouverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux
pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'tre pas trop cruel
pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs
moissons en fleur.

Un grlon a pass par une fentre, au moment o l'on disait
_Amen_, et a saut dans un verre.


Nous venons de la campagne.

Mon pre est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que
son fils tudit _pour tre prtre_. On a mis ce fils chez un
oncle cur pour apprendre le latin, puis on l'a envoy au
sminaire.

Mon pre--celui qui devait tre mon pre--n'y est pas rest, a
voulu tre bachelier, arriver aux honneurs, et s'est install dans
une petite chambre au fond d'une rue noire, d'o il sort, le jour,
pour donner quelques leons  dix sous l'heure, et o il rentre le
soir, pour faire la cour  une paysanne qui sera ma mre, et qui
accomplit pour le moment ses devoirs de nice dvoue prs d'une
tante malade.

On se brouille pour cela avec l'oncle cur, on dit adieu 
l'glise; on s'aime, on _s'accorde_, on s'pouse! On est aussi au
plus mal avec les pre et mre,  qui l'on a fait des sommations
pour arriver  ce mariage de la dbine et de la misre.

Je suis le premier enfant de cette union bnie. Je viens au monde
dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des
puces de sminaire.


La maison appartient  une dame de cinquante ans qui n'a que deux
dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle
est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noy en faisant
le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rver et me donne
grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit
bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris
jusqu' mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin
qui sent l'homme qu'elle a aim: les souliers du mort sont aussi
sur une planche, comme deux chopines vides.

On se grise pas mal dans la maison o je demeure.

Un abb qui reste sur notre carr ne sort jamais de table sans
avoir les yeux hors de la tte, les joues luisantes, l'oreille en
feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le ft, et son
nez a l'air d'une tomate corche. Son brviaire embaume la
matelote.

Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de ct,
quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les
coins.

Au second, M. Grlin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour
de la Fte-Dieu, il commande sur la place. M. Grlin est
architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que c'est lui qui
est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a cot
cinquante mille francs  la ville, et que, _sans sa femme_... On
dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands
yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la
lvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons
quand elle marche.

Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons  l'imiter
quelquefois.

On dit qu'elle a des amants. Je ne sais pas ce que c'est, mais
je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en
passant, des tapes sur les joues, et que j'aime  ce qu'elle
m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont
l'air de l'viter un peu, mais sans le lui montrer.

 Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?

--Oui, oui, au mieux!

--Ah! ah! et ce pauvre Grlin?

J'entends cela de temps en temps, et ma mre ajoute des mots que
je ne comprends pas.

Nous autres, les honntes femmes, nous mourons de faim. Celles-l,
on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour
leurs ftes!

Est-ce que madame Grlin n'est pas honnte? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?
pauvre Grlin! Mais Grlin a l'air content comme tout. Ils
sont toujours  donner des caresses et des joujoux  leurs
enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de
l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus
heureux si j'tais le fils  Grlin: mais voil! L'adjoint
viendrait chez nous quand ma mre serait seule... a me serait
bien gal,  moi. Madame Toullier reste au troisime: voil une
femme honnte! Madame Toullier vient  la maison avec son ouvrage,
et ma mre et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,
et aussi des gens de Raphal et d'Espailly. Madame Toullier prise,
a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle
est plus honnte que madame Grlin. Elle est plus bte et plus
laide aussi.


Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me
rappelle que, devant la fentre, les oiseaux viennent l'hiver
picorer dans la neige; que, l't, je salis mes culottes dans une
cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires
engraisse des dindes. On me laisse ptrir des boulettes de son
mouill, avec lesquelles on les bourre, et elles touffent. Ma
grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il parat
que j'aime le bleu!

Ma mre apparat souvent pour me prendre par les oreilles et me
calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de
cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuad
qu'elle est une bonne mre et que je suis un enfant ingrat.

Oui ingrat! car il m'est arriv quelquefois, le soir, en grattant
mes bosses, de ne pas me mettre  la bnir, et c'est  la fin de
mes prires, tout  fait, que je demande  Dieu de lui garder la
sant pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.


Je suis grand, je vais  l'cole.

Oh! la belle petite cole! Oh! la belle rue! et si vivante, les
jours de foire!

Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se tranent en
grognant, une corde  la patte; les poulets qui s'gosillent dans
les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons
carlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraches, les paniers
de fruits; les radis roses, les choux verts!...

Il y avait une auberge tout prs de l'cole, et l'on y dchargeait
souvent du foin.

Le foin, o l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'o l'on sortait
hriss et suant, avec des brins qui vous taient rests dans le
cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des pingles!...

On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son
ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fte, toutes les
motions d'un danger... Quelles minutes!

Quand il passe une voiture de foin, j'te mon chapeau et je la
suis.



2
La famille

Deux tantes du ct de ma mre, la tante Rosalie et la tatan
Mariou. On appelle cette dernire _tatan_; je ne sais pourquoi,
parce qu'elle est plus caressante peut-tre. Je vois toujours son
grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et
assez gracieuse, elle est femme.

Ma tante Rosalie, son ane, est norme, un peu vote; elle a
l'air d'un chantre; elle ressemble au pre Jauchard, le boulanger,
qui entonne les vpres le dimanche et qui commence les cantiques
quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son
mnage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de
gratter une petite verrue qui joue le grain de beaut dans son
visage frip, tir, rid.--J'ai remarqu, depuis, que beaucoup
de paysans ont de ces figures-l, ruses, vieillottes, pointues;
ils ont du sang de thtre ou de cour qui s'est gar un soir de
fte ou de comdie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le
cabotin, le ci-devant, le vieux noble,  travers les odeurs de
l'table  cochons et du fumier: ratatins par leur origine, ils
restent gringalets sous les grands soleils.

Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau
laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des
poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, dor; il a la
peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des
lvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise
entrouverte, un gilet ray jaune, et son grand chapeau  chenille
tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des
champs dans des paysages de peintres.

Deux tantes du ct de mon pre.

Ma tante Mlie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!

Ses yeux, son front, ses lvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,
ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,
interroge, rpond; elle vous harcle de questions, elle demande
des rpliques; ses prunelles se dilatent, s'teignent; ses joues
se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, l,
lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen
de finir la conversation. Il faut y tre, avoir un signe pour
chaque signe, un geste pour chaque geste, des rparties, du trait,
regarder tantt dans le ciel, tantt  la cave, attraper sa pense
comme on peut, par la tte ou par la queue, en un mot, se donner
tout entier, tandis qu'avec les commres qui ont une langue, on ne
fait que prter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.

Pauvre fille! elle n'a pas trouv  se marier. C'tait certain, et
elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle
manque de rien,  vrai dire, mais elle est coquette, la tante
Amlie!

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses
yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du got:
elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et
trouver la couleur du ruban qui ira le mieux  son corsage, prs
de son coeur qui veut parler...

Grand-tante Agns.

On l'appelle la bate[1].

Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-l.

M'man, qu'est-ce que a veut dire, une bate?

Ma mre cherche une dfinition et n'en trouve pas; elle parle de
conscration  la Vierge, de voeux d'innocence.

L'innocence. Ma grand-tante Agns reprsente l'innocence? C'est
fait comme cela, l'innocence!

Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux
blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a
toujours un serre-tte noir qui lui colle comme du taffetas sur le
crne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils
ici, une petite mche qui frisotte par l, et de tous cts des
poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa
figure.

Pour mieux dire, sa tte rappelle, par le haut,  cause du serre-tte
noir, une pomme de terre brle et, par le bas, une pomme de
terre germe: j'en ai trouv une gonfle, violette, l'autre matin,
sous le fourneau, qui ressemblait  grand-tante Agns comme deux
gouttes d'eau.

Voeux d'innocence.

Ma mre fait si bien, s'explique si mal, que je commence  croire
que c'est malpropre d'tre bate, et qu'il leur manque quelque
chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.

Bate?

Elles sont quatre bates qui demeurent ensemble--pas toutes
avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,
comme grand-tante Agns, qui est coquette, mais toutes avec un
brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de ctelette, et
l'invitable serre-tte, l'empltre noir!

On m'y envoie de temps en temps.

C'est au fond d'une rue dserte, o l'herbe pousse.

Grand-tante Agns est ma marraine, et elle adore son filleul.

Elle veut me faire son hritier, me laisser ce qu'elle a,--pas
son serre-tte, j'espre.

Il parat qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et
quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouv un sac d'cus
dans le fond d'un pot  beurre, elle rit dans sa barbe.

Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son
pot  beurre!

Il fait noir dans cette grande pice, espce de grenier soutenu
par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont
piques et moisies!

La fentre donne sur une cour, d'o monte une odeur de boue cuite.

Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent
 me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,
un cochon; ils sont peints en violet sur l'toffe, c'est le mme
sujet rpt cent fois. Mais je m'amuse  les regarder de tous les
cts, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux
de ma grand-tante, quand je mets ma tte entre mes jambes pour les
regarder.

La chasse--c'est le sujet--me parat de toutes les couleurs.
Je crois bien! Le sang me descend  la figure; j'ai le cerveau
comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forc de
retirer ma tte par les cheveux pour me relever, et de la replacer
droit comme une bouteille en vidange.

On fait des prires  tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la
rave et aprs l'oeuf.

Les raves sont le fond du dner qu'on m'offre quand je vais chez
la bate; on m'en donne une crue et une cuite.

Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la
langue un got de noisette et un froid de neige.

Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de
la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et
qui est le meuble indispensable des bates.--Huit jambes de
bates: quatre chaufferettes--qui servent de bote  fil en t,
et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.

Il y a de temps en temps un oeuf.

On tire cet oeuf d'un sac, comme un numro de loterie et on le met
 la coque, le malheureux! C'est un vritable crime, un
_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.

Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le
monde n'en mange pas, que j'ai le bnfice d'une raret, mais sans
entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet 
la petite cuiller.

En hiver, les bates travaillent _ la boule:_ elles plantent une
chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur
blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.

En t, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la
porte, et les _carreaux _vont leur train.

Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses pingles  tte de
perle, avec les fils qui semblent des tranes de bave d'argent
sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux
bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaiet.

Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellires, dans
les rues de bates, les jours chauds, au seuil des maisons
muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, ds qu'elles sont
seulement cinq ou six  travailler,--puis quand midi sonne, le
silence!...

Les doigts s'arrtent, les lvres bougent, on dit la courte prire
de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous rpondent
mlancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent 
bavarder...


Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui
s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un
boeuf; il ressemble  un joueur d'orgue; la peau brune, de grands
yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe trs noire, un
buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains normes toutes
couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant
la prire!

Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs
rubans, et il m'emmne quelquefois chez la Mre des menuisiers. On
boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la
ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai
plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je
touche  leurs mtres et  leurs compas, je gote au vin qui me
fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des
planches, et m'borgne  leurs grands faux-cols, je m'gratigne 
leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.

Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la
bachellerie" qu'avec nous?

--Oh! mais non!

Il appelle messieurs de la bachellerie les instituteurs,
professeurs, matres de latinage ou de dessin, qui viennent
quelquefois  la maison et qui parlent du collge, tout le temps;
ce jour-l, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on
me dfend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer
les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je
m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis
si heureux avec les menuisiers!

Je couche  ct de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans
m'avoir cont des histoires--il en sait tout plein,--puis il
bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il
m'apprend  donner des coups de poing, et il se fait tout petit
pour me prsenter sa grosse poitrine  frapper; j'essaie aussi le
coup de pied, et je tombe presque toujours.

Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mre viendrait.

Il part le matin et revient le soir.

Comme j'attends aprs lui! Je compte les heures quand il est sur
le point de rentrer.

Il m'emporte dans ses bras aprs la soupe, et il m'emmne jusqu'
ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, o il
travaille  son compte, le soir, en chantant des chansons qui
m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est
moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts
dans son vernis.

Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les
mains dans les poches, l'paule contre la porte. Ils me font des
amitis, et mon oncle est tout fier: Il en sait dj long, le
gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!

Un jour, l'oncle Joseph partit.

Ce fut une triste histoire!

Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noy dans sa cuve,
avait une nice qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la
catastrophe.

Une grande brune, avec des yeux normes, des yeux noirs, tout
noirs, et qui brlent; elle les fait aller comme je fais aller
dans l'tude un miroir cass, pour jeter des clairs; ils roulent
dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.

Il parat que j'en tombai amoureux fou. Je dis il parat, car je
ne me souviens que d'une scne de passion, d'pouvantable
jalousie.

Et contre qui?

Contre l'oncle Joseph lui-mme, qui avait fait la cour 
mademoiselle Clina Garnier, s'y tait pris, je ne sais comment,
mais avait fini par la demander en mariage et l'pouser.

L'aimait-elle?

Je ne puis aujourd'hui rpondre  cette question; aujourd'hui que
la raison est revenue, que le temps a vers sa neige sur ces
motions profondes. Mais alors,--au moment o mademoiselle
Clina se maria, j'tais aveugl par la passion.

Elle allait tre la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si
pur. Je ne savais pas encore la diffrence qu'il y avait entre une
dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous
les choux.

Quand j'tais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me
promenais dans les lgumes, avec l'ide que moi aussi je pouvais
tre pre...

Mais tout de mme, je tressaillais quand ma tante me tapotait les
joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une
certaine faon, le coeur me tournait, comme le jour o, sur le
Breuil, j'tais mont dans une balanoire de foire.

J'tais dj grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:

N'pouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un
homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de
rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?

Ce n'tait pas pour de rire, du tout; ils taient maris bel et
bien, et ils s'en allrent tous les deux.

Je les vis disparatre.

Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.

Elle me tordit le coeur, cette clef! J'coutai, je fis le guet.
Rien! rien! Je sentis que j'tais perdu. Je rentrai dans la salle
du festin, et _je bus pour oublier._

Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-l.
Cependant quand il vint nous voir, la veille de son dpart pour
Bordeaux, il ne fit aucune allusion  notre rivalit et me dit
adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!

Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.

C'est comme a qu'ils ont baptis leur fille, ces paysans!

Chre cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,
de longs cheveux chtains, des paules de neige; un cou frais, que
coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le
sourire tendre et la voix tranante, devenant rose ds qu'elle
rit, rouge ds qu'on la fixe. Je la dvore des yeux quand elle
s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en
la regardant retenir avec ses dents et relever sur son paule
ronde sa chemise qui dgringole, les jours o elle couche dans
notre petite chambre, pour tre au march la premire, avec ses
blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle
a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.

Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les ctes, de
ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre
en me dfendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la
mordre, mais je ne pouvais pas m'empcher de serrer les dents,
comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a cri:
Petit mchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;
j'ai cru que j'allais m'vanouir et j'ai soupir en lui rpondant;
je me sentais la poitrine serre et l'oeil plus doux.

Elle m'a quitt pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle
avait attrap froid. Elle ressemble par derrire au poulain blanc
que monte le petit du prfet.

J'ai pens  elle tout le temps, en faisant mes thmes.


Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison
au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une
bouffe.

C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez
nous! Si tu veux venir!

Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et
je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traner sur sa gorge
veine de bleu!

Toujours cette odeur de framboise.

Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de
chemise.

Je mets une cravate verte et je vole  ma mre de la pommade pour
sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tte sur mes
cheveux!

Mon paquet est fait, je suis graiss et cravat, mais je me trouve
tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'bouriffe de
nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col
ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. a
me chatouillait; je ne lui disais pas.

Le garon d'curie a donn une tape sur la croupe du cheval, un
cheval jaune, avec des touffes de poils prs du sabot; c'est celui
de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre
 porter, ou de fromages bleus  vendre. La bte va l'amble ta ta
ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et
sa crinire couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui
ressemblent  des coeurs de moutons.

La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les
mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de
ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.

Hue donc! Ho, ho!

C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin
d'avoine et il hennit en retroussant ses lvres et montrant ses
dents jaunes.

Le voil sell.

Passez-moi Jacquinou, dit la Polonie, qui est parvenue 
abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installe 
pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide 
m'asseoir sur la croupe.


J'y suis!

Mais on s'aperoit que j'ai oubli mes habits rouls dans un
torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cerns par
les mouches.

On les apporte.

Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de
ma taille, serre-moi bien.

Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je
m'aperois  ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait
rciter est vrai.

Dieu fait bien ce qu'il fait!

Ma mre en me fouettant m'a durci et tann la peau.

Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!

Et je la serre sous son fichu peint sem de petites fleurs comme
des hannetons d'or, je sens la tideur de sa peau, je presse le
doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous
mes doigts qui s'appuient, et tout  l'heure, quand elle m'a
regard en tournant la tte, les lvres ouvertes et le cou
rengorg, le sang m'est mont au crne, a grill mes cheveux.

J'ai un peu desserr les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par l
que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'tais tout
fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui
sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat
de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je
disais hue! comme un maquignon.

Nous avons travers le faubourg, pass le dernier bourrelier.

Nous sommes  Expailly!

Plus de maisons! except dans les champs quelques-unes; des fleurs
qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long
d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivire au bas,--
qui s'tire comme un serpent sous les arbres, borne d'une bande
de sable jaune plus fin que de la crme, et piqu de cailloux qui
flambent comme des diamants.

Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur chine noire, verdie
par le poil des sapins, le bleu du ciel o les nuages tranent en
flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donn
un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au
bout du fil.

Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivire
frissonnante, l'air tide et le grand aigle...

J'avais oubli que j'tais le coeur battant contre le dos de la
Polonie. Elle-mme, ma cousine, semblait ne penser  rien, et je
ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement
d'une vache...



3
Le collge

Le collge.--Il donnait, comme tous les collges, comme toutes
les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'tait pas loin du
Martouret, le Martouret, notre grande place, o taient la mairie,
le march aux fruits; le march aux fleurs, le rendez-vous de tous
les polissons, la gaiet de la ville. Puis le bout de cette rue
tait bruyant, il y avait des cabarets, des bouchons, comme on
disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour
servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de
querelles, un got de vin qui me montait au cerveau, m'irritait
les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.

Ce got de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le
nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.

Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons
vivants, avec des rubans  leur fouet et des agrments pleins leur
blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de
cochons ou de vaches.

Encore un bouchon qui saute, un rire qui clate, et les bouteilles
trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette
de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il
cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,
empeste, fume et bourdonne.


 deux minutes de l, le collge moisit, sue l'ennui et pue
l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent teignent leur
regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,
troubler le silence, dranger l'tude.

Quelle odeur de vieux!...


C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mre est
souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais
m'enfermer l-dedans jusqu' huit heures du soir.  ce moment-l,
mademoiselle Balandreau revient et me ramne. J'ai le coeur bien
gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.


Mon pre fait la premire tude, celle des lves de
mathmatiques, de rhtorique et de philosophie. Il n'est pas aim,
on dit qu'il est _chien_.

Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son
tude, prs de sa chaire, et je suis l, piochant mes devoirs 
ses cts, tandis qu'il prpare son agrgation.

Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop
mchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqu; ils
ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce
qu'ils disent de mon pre, comment ils l'appellent; ils se moquent
de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule 
mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.

Il me brutalise quelquefois dans ces moments-l. Qu'est-ce que tu
as donc?--Comme il a l'air nigaud!

Je viens de l'entendre insulter et j'tais en train de dvorer un
gros soupir, une vilaine larme.

Il m'envoie souvent, pendant l'tude du soir, demander un livre,
porter un mot  un des autres pions qui est au bout de la cour,
tout l-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,
il y a des tages  monter, un long corridor, un escalier obscur,
c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire
peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien  l'aise que quand
je suis rentr dans l'tude o l'on touffe.

J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est
en retard. Les lves sont alls souper, conduits par mon pre.


Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient
quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon pre non plus, je
ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau
de bte et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent
l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil
dur, m'te brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,
met le quinquet sur mes cahiers, jette  terre mon petit paletot,
me pousse de ct comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne
dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon pre
revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas rapporter. Je ne le
fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence
de collgien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes
matres.

Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse
arriver du mal,  mon pre, et je lui cache qu'on me maltraite,
pour qu'il ne se dispute pas  propos de moi. Tout petit, je sens
que j'ai un devoir  remplir, ma sensibilit comprend que je suis
un fils de galrien, pis que cela! de garde-chiourme! et je
supporte la brutalit du lampiste.

J'coute, sans paratre les avoir entendues, les moqueries qui
atteignent mon pre; c'est dur pour un enfant de dix ans.

Il est arriv que j'ai eu trs faim, quelques-uns de ces soirs-l,
quand on tardait trop  venir. Le rfectoire lanait des odeurs de
grill, j'entendais le cliquetis des fourchettes  travers la
cour.

Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!

J'ai su depuis qu'on la retenait exprs; ma mre avait soutenu 
mon pre que s'il n'tait pas une poule mouille, il pourrait me
fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplment
qu'il demanderait au rfectoire.

Si c'tait elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait
qu' mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite
bote, s'il voulait.

Mon pre avait toujours rsist--le pauvre homme. La peur d'tre
vu! le ridicule s'il tait surpris--la honte! Ma mre tchait de
lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affam, dans
son tude,  l'heure du souper. Il ne cdait pas, il prfrait que
je souffrisse un peu et il avait raison.

Je me souviens pourtant d'une fois o il s'chappa du rfectoire,
pour venir me porter une petite ctelette pane qu'il tira d'un
cahier de thmes o il l'avait cache: il avait l'air si troubl
et repartit si mu! Je vois encore la place, je me rappelle la
couleur du cahier, et j'ai pardonn bien des torts plus tard  mon
pre, en souvenir de cette ctelette chipe pour son fils, un
soir, au lyce du Puy...


Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoy en disgrce dans ce
trou du Puy.

Il a crit un livre: _Les Vacances d'Oscar._

On les donne en prix, et aprs ce que j'ai entendu dire, ce que
j'ai lu  propos des gens qui taient auteurs, je suis pris d'une
vnration profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des
_Vacances d'Oscar_, qui daigne tre proviseur dans notre petite
ville, proviseur de mon pre, et qui salue ma mre quand il la
rencontre.

J'ai dvor _Les Vacances d'Oscar_.

Je vois encore le volume cartonn de vert, d'un vert marbr qui
blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de
peau blanche, s'ouvrant mal, imprim sur papier  chandelle. Eh
bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon
souvenir, il tombe une impression de fracheur chaque fois que j'y
songe!

Il y a une histoire de pche que je n'ai point oublie.

Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des
perles, les poissons frtillent dans les mailles, deux pcheurs
sont dans l'eau jusqu' la ceinture, c'est le frisson de la
rivire.

Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dgomm, ce chantre du
petit Oscar, traner ce grand filet le long d'une page et faire
passer cette rivire dans un coin de chapitre...


Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une
tte comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans
la voix.

Il aimait  prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un
glissait un argument, mme dans son sens, il indiquait qu'on le
drangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une
russite.

Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,
des haricots.

Nous plaons ici un haricot, bon!--l, une allumette.--Madame
Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rang, ici les
vices de l'homme, l les vertus, j'arrive avec les FACULTS DE
L'ME.

Ceux qui n'taient pas au courant regardaient du ct de la porte
s'il entrait quelqu'un, ou du ct de sa poche, pour voir s'il
allait sortir quelque chose. Les facults de l'me, c'tait de la
haute, du chenu! Ma mre tait flatte.

Les voici!

On se tournait encore, malgr soi, pour saluer ces dames; mais
Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec
impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que
diable! voulait-on qu'il prouvt l'existence de Dieu, oui ou non!

Moi, a m'est gal, et vous? disait mon oncle Joseph  son
voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.

Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et
regardait voler les mouches.

Mais le professeur de bon Dieu tenait  avoir mon oncle pour lui
et le ramenait  son sujet, l'agrippant par son amour-propre et
s'accrochant  son mtier.

Chadenas, vous qui tes menuisier, vous savez qu'avec le
compas...

Il fallait aller jusqu'au bout:  la fin le petit homme cartait
sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et
disait: DIEU EST L.

On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les
haricots taient dans un coin avec les allumettes, les bouts de
bouchons et quelques autres salets, qui avaient servi  la
dmonstration de l'_tre suprme_.

Il parat que les vertus, les vices, les facults de l'me
venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir  ce tas-l. Tous les
haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.



4
La petite ville

La porte de Pannesac.

Elle est en pierre, cette porte, et mon pre me dit mme que je
puis me faire une ide des monuments romains en la regardant.

J'ai d'abord une espce de vnration, puis a m'ennuie; je
commence  prendre le dgot des monuments romains.

Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.

Les culasses de bl s'affaissent et se tassent comme des endormis,
le long des murs. Il y a dans l'air la poussire fine de la farine
et le tapage des marchs joyeux. C'est ici que les boulangers ou
les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.


J'ai le respect du pain.

Un jour je jetais une crote, mon pre est all la ramasser. Il ne
m'a pas parl durement comme il le fait toujours.

Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur
 gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en
avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras
peut-tre un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que
je te dis l, mon enfant!

Je ne l'ai jamais oubli.

Cette observation, qui, pour la premire fois peut-tre dans ma
vie de jeunesse, me fut faite sans colre, mais avec dignit, me
pntra jusqu'au fond de l'me; et j'ai eu le respect du pain
depuis lors.

Les moissons m'ont t sacres, je n'ai jamais cras une gerbe,
pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tu
sur sa tige la fleur du pain!

Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-tre 
ces paroles, prononces simplement ce jour-l, d'avoir toujours eu
le respect, et toujours pris la dfense de ceux qui ont faim.

Tu verras ce qu'il vaut.

Je l'ai vu.


Aux portes des alles sont des mitrons en jupes comme des femmes,
jambes nues, petite camisole bleue sur les paules.

Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde
comme de la crote.

Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et
blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou
une paule de monsieur qu'ils frlent.

Les patrons sont au comptoir, o ils psent les miches, et eux
aussi ont des habits avec des tons blanchtres, ou couleur de
seigle. Il y a des gteaux, outre les miches, derrire les vitres:
des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du
papier mou.

 ct des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts
ou luisants comme des cailloux de rivire, les marchands avaient
du plomb dans les cuelles de bois.

C'tait donc l ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les
livres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait mme que les
charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une
mchoire d'homme.

Je plongeais mes doigts l-dedans, comme tout  l'heure j'avais
plong mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb
qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.
Je ramassais comme des reliques ce qui tait tomb des cuelles et
des sacs.


Les articles de pche aussi se vendaient  Pannesac.

Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme
un pois ou comme une orange, tout ce qui tait une tache de
couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil
d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et
les belles lignes luisantes comme du satin jaune.

Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivires, ramener un
poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et
deviendrait d'or dans le beurre!

Un goujon pris par moi!

Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!

J'allais donc vivre du produit de ma pche; comme les insulaires
dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.

J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres  leurs huttes avec
de la colle de poisson, et je voyais le jour o je placerais les
carreaux  toutes les fentres de ma famille; je me proposais de
gratter tout ce qui mordrait et de mettre ce rsidu d'caille et
de fiente dans ma grande poche.

Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,
produisit des rsultats inattendus,  la suite desquels je fus un
objet de dgot pour mes voisins.

Cela branla ma confiance dans les rcits des voyageurs, et le
doute s'leva dans mon esprit.

Il y avait une picerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux
odeurs tranquilles du march une odeur touffe, chaude, violente,
qu'exhalaient les morues sales, les fromages bleus, le suif, la
graisse et le poivre.

C'tait la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les
insulaires, les huttes, la colle et les phoques fums.

Je lanais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais
rgulirement d'tre cras, prs de la porte de pierre.

Je me jetais de ct pour laisser passer les grands chariots qui
portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces
moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fte
dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarins et de
pierrots  dos d'Hercule!


L-haut, tout l-haut, est l'cole normale.


Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.

Il y a un jardin derrire l'cole, avec une balanoire et un
trapze.

Je regarde avec admiration ce trapze et cette balanoire;
seulement il m'est dfendu d'y monter.

C'est ma mre qui a recommand aux parents du petit garon de ne
pas me laisser me balancer ou me pendre.

Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'tre toujours 
me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obir  ma mre.
J'obis.

Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mre m'aime; et
elle lui permet pourtant ce qu'on me dfend!

J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent
aussi.

Ils se casseront donc les reins?

Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui
laissent ainsi leurs enfants jouer  ces jeux-l ne sont pas tout
simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des
assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs
petits, les envoient au trapze--et  la balanoire!

Car enfin, pourquoi ma mre m'aurait-elle condamn  ne point
faire ce que font les autres?

Pourquoi me priver d'une joie?

Suis-je donc plus cassant que mes camarades?

Ai-je t recoll comme un saladier?

Y a-t-il un mystre dans mon organisation?

J'ai peut-tre le derrire plus lourd que la tte!

Je ne peux pas le peser  part pour tre sr.

En attendant je rde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,
que je touche du doigt en sautant comme un chien aprs un morceau
de sucre plac trop haut.

Mais que je voudrais donc avoir la tte en bas!

Oh! ma mre! ma mre! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur
le trapze et me mettre la tte en bas!

Rien qu'une fois!

Vous me fouetterez aprs, si vous voulez!


Mais cette mlancolie mme vient  mon secours et me fait trouver
les soires plus belles et plus douces sur la grande place qui est
devant l'cole, et o je vais, quand je suis triste d'avoir vu le
trapze et la balanoire me tendre inutilement les bras dans le
jardin!

La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma
bouderie et mon chagrin.

Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un
banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou
relevant tout d'un coup ma tte pour regarder l'incendie qui
s'teint dans le ciel...

Tu ne dis rien, me fait le petit de l'cole normale,  quoi
penses-tu?

-- quoi je pense? Je ne sais pas.

Je ne pense pas  ma mre, ni au bon Dieu, ni  ma classe; et
voil que je me mets  bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans
un champ, qui aurait cass sa corde; et je grogne, et je caracole
comme un cabri, au grand tonnement de mon petit camarade, qui me
regarde gambader, et s'attend  me voir brouter. J'en ai presque
envie.



5
La toilette

Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosit du
pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.
Son tonnement a t extrme, quand il a reconnu que j'tais
vivant. Il a mis pied  terre, et s'adressant  ma mre, lui a
demand respectueusement si elle voulait bien lui indiquer
l'adresse du tailleur qui avait fait mon vtement.

C'est moi, a-t-elle rpondu, rougissant d'orgueil.

Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.

Ma mre m'a parl souvent de cette apparition, de cet homme qui se
dtournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.


Je suis en noir souvent, rien n'habille comme le noir, et en
habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un
pole.

Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a achet, dans la campagne,
une toffe jaune et velue, dont je suis envelopp. Je joue
l'ambassadeur lapon. Les trangers me saluent; les savants me
regardent.

Mais l'toffe dans laquelle on a taill mon pantalon se sche et
se racornit, m'corche et m'ensanglante.

Hlas! Je vais non plus vivre, mais me traner.

Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux
barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomni des
uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donn, au sein
mme de ma ville natale,  douze ans, de connatre, isol dans ce
pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.


Madame Vingtras y met quelquefois de l'espiglerie.

On m'avait invit pendant le carnaval  un bal d'enfants. Ma mre
m'a vtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a t
force d'aller ailleurs; mais elle m'a men jusqu' la porte de
M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.

Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le
jardin; j'ai appel.

Une servante est venue et m'a dit:

C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider  la
cuisine?

Je n'ai pas os dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle
toute la nuit.

Quand le matin ma mre est venue me chercher, j'achevais de rincer
les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperu; on avait
fouill partout.

Je suis entr dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, 
ma vue, les petites filles ont pouss des cris, des femmes se sont
vanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait  travers ces
robes fraches, parut singulire  tout le monde.

Ma mre ne voulait plus me reconnatre; je commenais  croire que
j'tais orphelin!

Je n'avais cependant qu' l'entraner et  lui montrer, dans un
coin, certaine place couture et violace, pour qu'elle crit 
l'instant: C'est mon fils! Un reste de pudeur me retenait. Je me
contentai de faire des signes, et je parvins  me faire
comprendre.

On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosit.


La distribution des prix est dans trois jours.

Mon pre, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des
prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur
la tte une couronne trop grande, qu'il ne pourra ter qu'en
s'corchant, et qu'il sera embrass sur les deux joues par quelque
autorit.

Madame Vingtras est avertie, et elle songe...

Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il
faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a
du got.

Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.

On cherche dans la grande armoire o est la robe de noce, o sont
les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de
soie.

Elle s'gratigne enfin  une toffe criante, qui a des reflets de
tigre au soleil;--une toffe comme une lime, qui exaspre les
doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une
casserole! Une belle toffe, vraiment, et qui vient de la grand-mre,
et qu'on a paye  prix d'or. Oui, mon enfant,  prix d'or,
dans l'ancien temps.

Jacques, je vais te faire une redingote avec a, m'en priver pour
toi!..., et ma mre ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la
tte, sourit du sourire des sacrifies heureuses.

J'espre qu'on vous gte, monsieur, et elle sourit encore, et
elle dodeline de la tte, et ses yeux sont noys de tendresse.

C'est une folie! tant pis! on fera une redingote  Jacques avec
a.

On m'a essay la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,
mes ongles sont uss. Cette toffe crve la vue et chatouille si
douloureusement la peau!

Seigneur! dlivrez-moi de ce vtement!

Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prte.


Non, Jacques, elle n'est pas prte. Ta mre est fire de toi; ta
mre t'aime et veut te le prouver.

Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans
ajouter un grain de beaut une mouche, un pompon, un rien sur le
revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta
mre, Jacques!

Et ne la vois-tu pas qui joue,  la fois orgueilleuse et modeste,
avec des noyaux verts!

La mre de Jacques lui fait mme kiki dans le cou.

Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...

Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme
d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras pargne rien!--
qu'on va coudre tout le long,  la _polonaise_!  la polonaise,
Jacques!

Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi
d'tonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui
cousu  un souvenir terrible... la redingote de la distribution
des prix, la redingote  noyaux, aux boutons ovales comme des
olives et verts comme des cornichons.

Joignez  cela qu'on m'avait affubl d'un chapeau haut de forme
que j'avais bross  rebrousse-poil et qui se dressait comme une
menace sur ma tte.

Des gens croyaient que c'taient mes cheveux et se demandaient
quelle fureur les avait fait se hrisser ainsi. Il a vu le
diable, murmuraient les bates en se signant...

J'avais un pantalon blanc. Ma mre s'tait saigne aux quatre
veines.

Un pantalon blanc  sous-pieds!

Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et
qui tendaient la culotte  la faire craquer.

Il avait plu, et, comme on tait venu vite, j'avais des plaques de
boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, tremp par endroits,
coll sur mes cuisses.

MON FILS, dit ma mre d'une voix triomphante en arrivant  la
porte d'entre et en me poussant devant elle.

Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me
chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains
au ciel.


J'entrai dans la salle.

J'avais t mon chapeau en le prenant par les poils; j'tais
reconnaissable, c'tait bien moi, il n'y avait pas  s'y tromper,
et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.

Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du ct de
ma classe, voil un des sous-pieds qui craque, et la jambe du
pantalon qui remonte comme un lastique! Mon tibia se voit,--
j'ai l'air d'tre en caleon cette fois;--les dames, que mon
cynisme outrage, se cachent derrire leur ventail...

Du haut de l'estrade, on a remarqu un tumulte dans le fond de la
salle.

Les autorits se parlent  l'oreille, le gnral se lve et
regarde: on se demande le secret de ce tapage.

Jacques, baisse ta culotte, dit ma mre  ce moment, d'une voix
qui me fusille et part comme une dcharge dans le silence.

Tous les regards s'abaissent sur moi.

Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus
nergique que les autres donne un ordre:

Enlevez l'enfant aux cornichons!


L'ordre s'excute discrtement; on me tire de dessous la banquette
o je m'tais tapi dsespr, et la femme du censeur, qui se
trouve l, m'emmne, avec ma mre, hors de la salle, jusqu' la
lingerie, o on me dshabille.

Ma mre me contemple avec plus de piti que de colre.

Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garon!

Elle en parle comme d'une infirmit et elle a l'air d'un mdecin
qui abandonne un malade.

Je me laisse faire. On me loge dans la dfroque d'un petit, et ce
petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand
je rentre dans la salle, on commence  croire  une mystification.

Tout  l'heure j'avais l'air d'un lopard, j'ai l'air d'un
vieillard maintenant. Il y a quelque chose l-dessous.

Le bruit se rpand, dans certaines parties de la salle, que je
suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et
qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version
gagne du terrain; heureusement on me connat, on connat ma mre;
il faut bien se rendre  l'vidence, ces bruits tombent d'eux-mmes,
et l'on finit par m'oublier.

J'coute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans
le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.

 cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un
dortoir dont on a enlev les lits en les entassant avec leurs
accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par
une porte vitre, qui aurait d avoir un rideau, mais n'en avait
pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant
l'anne servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant
les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.

C'tait le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait
choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y
mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait  coeur
joie!

Adosse  cette salle tait l'estrade, avec le personnel de la
baraque, je veux dire du collge:--Monseigneur au centre, le
prfet  gauche, le gnral  droite, galonns, teints de violet,
panachs de blanc, cuirasss d'or comme les cuyers du cirque
Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.

Je crus voir un lphant; c'tait un haut fonctionnaire qui avait
la tte, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'lphant,
mais qui tait douanier de son tat ou capitaine de gendarmerie,
j'ai oubli. Il tait gros comme une barrique et essouffl comme
un phoque: il avait beaucoup du phoque.

C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me
dit: C'est bien, mon enfant! Je croyais qu'il allait dire Papa
et replonger dans son baquet.



6
Vacances

Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis 
Farreyrolles.


M. Soubeyrou est un maracher des environs.

Trois fois par semaine, mon pre donne quelques leons au fils de
ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
demand que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.

Je prends le plus long pour arriver.


Je suis donc libre!


Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagn,
surveill, press, que je descends la rue en me laissant glisser
sur la rampe de fer.

Non. J'ai mon temps, une aprs-midi, toute une aprs midi!

Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mre.

--Oui, m'man.

Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.

Tiens! si je disais trop vite que a m'amuse, elle serait capable
de m'empcher d'y aller.

Si une chose me chagrine bien, me rpugne, peut me faire pleurer,
ma mre me l'impose sur-le-champ.

Il ne faut pas que les enfants aient de volont; ils doivent
s'habituer  tout.--Ah! les enfants gts! Les parents sont bien
coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...

Je dis: Oui, m'man, de faon qu'elle croie que c'est _non_, et
je me laisse habiller et sermonner en rechignant.


Je descends dans la ville.

Je ne m'arrte pas au Martouret, parce que ma mre peut me voir
des fentres de notre appartement, perch l-haut au dernier tage
d'une maison, qui est la plus haute de la ville.

Je fais le sage et le press en passant sur le march; mais, dans
la rue Porte-Aiguire, je m'abrite derrire le premier gros homme
qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.

De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dvorer des
yeux la devanture du bourrelier, o il y a des tas de houppes et
de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
et des harnais qui brillent comme de l'or.

Je reste cach le temps qu'il faut pour voir si ma mre est  la
fentre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets  regarder les
boutiques  loisir.


Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
que le marteau marque comme une croupe de jument pommele et qui
fait dzine, dzine, sur le carreau; chaque coup me fait froncer
la peau et cligner des yeux.

Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
verte pour enseigne, une grande botte cambre, qui a un peron et
un gland d'or;  la vitrine s'talent des bottines de satin bleu,
de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
bouquets, et qui ont l'air vivantes.

 ct, les pantoufles qui ressemblent  des souliers de Nol.

Mais le fils du jardinier attend.

Je m'arrache  ces parfums de cirage et  ces flamboiements de
vernis.


Je prends le Breuil...

Il y a un dcrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.

Mon rve est de me faire dcrotter un jour par Moustache, de venir
l comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
puis,--et de paratre habitu  ce luxe, de tirer ngligemment
mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
jettent leurs deux sous:

_Pour la goutte, Moustache!_

Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!

_Pour la goutte, Moustache!_

J'ai essay toutes les inflexions de voix; je me suis cout, j'ai
prt l'oreille, travaill devant la glace, fait le geste:

_Pour la goutte_...

Non, je ne puis!

Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrte  le
regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
bote  dcrotter; il m'a mme cri une fois:

_Cirer vos bottes, m'ssieu?_

J'ai failli m'vanouir.

Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les runir que plus tard
dans une autre ville,--et je dus secouer la tte, rpondre par
un signe, avec un sourire ple comme celui d'une femme qui
voudrait dire: Il m'est dfendu d'aimer!


Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
peaux qui schent, son odeur aigre.

Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidit
ou qui font scher leur sueur au soleil.

Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.

--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouve sur mon
chemin,  deux lieues  la ronde, je l'ai flaire, et j'ai tourn
de ce ct mon nez reconnaissant...


Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par o je passais,
comment finissait la ville.

Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un foss qui
sentait mauvais, et que je marchais  travers un tas d'herbes et
de plantes qui ne sentaient pas bon.

J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
des marachers!

Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
haies; autant j'avais le dgot de cette campagne  arbres courts,
 plantes ples, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.

Quelques feuilles jauntres, dessches, galeuses, pendaient avec
des teintes d'oreilles de poitrinaires.

On avait dshonor toutes les places, et l'on drangeait  chaque
instant un tourbillon d'insectes qui se rgalaient d'un chien
crev.


Pas d'ombre!

Des melons qui ont l'air de boulets chauffs  blanc; des choux
rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
et d'oignons!


J'arrive chez M. Soubeyrou.

Je reste, avec le petit malade, dans la serre.

Il est tout ple, avec un grand sourire et de longues dents, le
blanc des yeux tach de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
lui a achets pour qu'il ne s'ennuie pas trop.

Un _sope_ avec des gravures colories.

Je me rappelle encore une de ces gravures qui reprsentait Bore,
le Soleil et un voyageur.

Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
front et un norme manteau lie-de-vin.


Veux-tu t'amuser, m'aider  arroser les choux? me dit le pre
Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
pantalon retrouss, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.

Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur,  une patte de
cochon grill; il a sa chemise trempe et des gouttes d'eau
roulent sur le poil de son poitrail.

Non, je ne veux pas m'amuser, aider  arroser les choux!

Si a l'amuse lui, tant mieux!

Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui rponds
par un mensonge.

Je suis tomb hier, et je me suis fait mal aux reins.

J'aime les choux, mais cuits.

Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pres, pour
venir tirer de l'eau chez des trangers.

Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
l'oignon.

Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas  ce puits l-bas: je ne
tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
me livrerai pas au travail honnte des jardins.

Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!

Mais je ne veux pas tirer d'eau!


DEVANT LES MESSAGERIES

En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Caf des
Messageries_.

L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une
bonne femme, un paysan, un soldat, un prtre, un singe.

C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et
c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Caf jusqu' l'_S_
de Messageries.

Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.

Il fallait rentrer.

Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosit
saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du
paysan, la giberne du soldat, le rabat du cur, la queue du singe,
autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les
palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur mtier,
donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.

Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.

J'tais l quelquefois  l'arrive: la diligence traversait le
Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussire
ou en envoyant des toiles de boue.

Elle tait assaillie par un troupeau de portefaix qui se
disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des
gens engourdis qui s'tiraient les jambes sur le pav.

Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait
la main, on s'embrassait; c'taient des adieux, des au revoir, 
n'en plus finir.

On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec
regret des dames, qui rpondaient avec rserve:

O aurai-je le plaisir de vous retrouver?

--Nous nous rencontrerons peut-tre. Ah! voici maman.

--Voici mon mari.

--Je vois mon frre qui arrive avec sa femme.

Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs
qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'chappait
comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un
champ.


J'en ai vu pourtant qui restaient l,  la mme place, fouillant
le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne
venait pas.

Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.


Je me rappelle une jeune femme qui avait une tte fine, longue et
ple.

Elle attendit longtemps...

Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'tait pas son mari,
car sur la petite malle qu'elle avait  ses pieds, il y avait
crit: Mademoiselle.

Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les
fleurs de son chapeau taient fanes, sa robe de mrinos noir
avait des reflets roux, ses gants taient blanchis au bout des
doigts. Elle demandait s'il n'tait pas venu de lettre  telle
adresse: poste restante.

Je vous ai dit que non.

--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?

--Non.

Elle salua, quoiqu'on ft grossier, poussa un soupir et s'loigna
pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer--cheval_, o elle resta
jusqu' ce que des officiers qui passaient l'obligrent, par leurs
regards et leurs sourires,  se lever et  partir.

Quelques jours aprs, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord
de l'eau le cadavre d'une femme qui s'tait noye. J'allai voir.
Je reconnus la jeune fille  la tte ple...


Je vais chez mes tantes  Farreyrolles.

J'arrive souvent au moment o l'on se met  table.

Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands
bancs de chaque ct.

Dans ces tiroirs il trane des couteaux, de vieux oignons, du
pain. Il y a des taches bleues au bord des crotes, comme du
vert-de-gris sur de vieux sous.

Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.

On mange entre deux prires.

C'est l'oncle Jean qui dit le bndicit.

Tout le monde se tient debout, tte nue, et se rassoit en disant:
_Amen!_

_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand
j'tais petit.

_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou,
tout bte.

Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de
faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits
clous  cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.

Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent
avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.

Ils se donnent des coups de coude dans les ctes, en manire de
chatouillade.

Ils rient comme de gros bbs; quand ils clatent, ils renclent
comme des nes ou beuglent comme des boeufs.


C'est fini,--ils remettent le couteau  oeil de grenouille dans
la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la
main sur la bouche, se balayent les lvres, et retirent leurs
grosses jambes de dessous la table.

Ils vont flner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le
porche de l'curie, s'il pleut; soulevant  peine leurs sabots qui
ont l'air de souches, o se sont enfoncs leurs pieds.

Je les aime tant avec leur grand chapeau  larges ailes et leur
long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la
barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau
comme de l'corce, et des veines comme des racines d'arbres.

Quelquefois, quand leur tablier de cuir est  bas, le vent
entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de
hle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair
blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.

Je les approche et je les touche comme on tte une bte; ils me
regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!--
quelques-uns me comparent  un cureuil, mais presque tous  un
singe.

Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs,
en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.

J'entre jusqu'au genou dans les sillons,  la saison du labourage;
je me roule dans l'herbe au moment o l'on fait les foins, je
piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes
comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.

Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un
ruisseau bord de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans
l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les
bouquets de feuilles et les branches de sureau dor que je jetais
dans le courant!...

Ma mre n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche bante, 
regarder couler l'eau.

Elle a raison, je perds mon temps.

Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes
leons!

Puis, faisant l'mue, affichant la sollicitude:

Si c'est permis, tout tach de vert, des talons pleins de boue...
On t'en achtera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
Allons, repars  la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!

Je sais bien que les souliers s'abment dans les champs et qu'il
faut mettre des sabots, mais ma mre ne veut pas! ma mre me fait
donner de l'ducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard
comme elle!

Ma mre veut que son Jacques soit un _Monsieur_.

Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, achet un tuyau de
pole, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier,
retourne  l'curie mettre des sabots!

Ah oui! je prfrerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de
Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de
huitime; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma
grammaire, et rder dans l'table que traner dans l'tude.

Je ne me plais qu' nouer des gerbes,  soulever des pierres, 
lier des fagots,  porter du bois!

Je suis peut-tre n pour tre domestique!

C'est affreux! oui, je suis n pour tre domestique! je le vois!
je le sens!!!

Mon Dieu! Faites que ma mre n'en sache rien!

J'accepterais d'tre Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une
branche  la main, une pomme verte aux dents, conduire les btes
dans le pturage, prs des mres, pas loin du verger.

Il y a des glantiers rouges dans les buissons, et l-haut un
point barbu, qui est un nid; il y a des btes du bon Dieu, comme
de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches
vertes qui ont l'air saoules.

On laisse Pierrouni se dpoitrailler, quand il a chaud, et se
dpeigner quand il en a envie.

On n'est pas toujours  lui dire:

Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait  ta
cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est
bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,--
Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive l,  gauche, la plus
verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!


Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon pre!

Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonns jusqu'en haut
pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon
oncle Jean comme mon pre a peur du proviseur; ils ne se cachent
pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous;
ils chantent de bon coeur,  pleine voix, dans les champs, quand
ils travaillent; le dimanche, ils font tapage  l'auberge.

Ils ont, au derrire de leur culotte, une pice qui a l'air d'un
empltre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la
couleur des feuilles, des branches et des choux.

Mon pre, qui n'est pas domestique, mnage, avec des
frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a
aval dj dix cheveaux de fil, tu vingt aiguilles, mais qui
reste grl, fragile et mou!

 peine il peut se baisser,  peine pourra-t-il saluer demain...

S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-l... (il y a  donner des
coups de chapeau  tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.),
s'il ne salue pas en faisant des grces, dont le derrire du
pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!

Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!--
comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.

On en parle, on en rit, les lves se moquent, les collgues
aussi. On lui paye ses gages (ma mre nomme a les
appointements) et on l'envoie en disgrce quelque part faire
mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours
l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...


Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du
professeur de septime.

'a t toute une affaire!...

On a fait comparatre mon pre, ma mre; la femme du proviseur
s'en est mle; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:

Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de
professeur!

Le petit Viltare m'avait jet de l'encre sur mon pantalon et mis
du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassin, mais je lui ai
donn un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tomb et
s'est fait une bosse.

On a amen cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de
_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur
Vingtras), mais qui doit surveiller la discipline et faire
respecter la hirarchie; je les entends toujours dire a. Il m'a
fait venir, et j'ai d demander pardon  M. Viltare, 
Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer 
la maison pour me faire fouetter.

Ma mre m'avait dit d'tre l au quart avant cinq heures.


Ce n'est pas comme a  Farreyrolles.

Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous
sommes rouls dans les champs, arrach les cheveux, cogns, et
recogns, il m'a poch un oeil, je lui ai engourdi une oreille,
nous nous sommes relevs, pour nous retomber encore dessus!

Et aprs?

Aprs?--nous avons rentr nos tignasses, lui, sous son chapeau,
moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main.
--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bndicit
et les Grces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai
montr que j'avais du sang  mon mouchoir.


C'est le jour du _Reinage_.

On appelle ainsi la fte du village; on choisit un roi, une reine.

Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des
rubans au chapeau de la reine.

Ils sont  cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des
fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-l, pour
faire des cadeaux aux filles.

On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la
mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche
d'un grand arbre.

Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulire, et
mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont ples,
et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tte fendue ou les
ctes brises.

Il y en a un qui est la bte noire du pays et qui srement ne
reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin o serait
le fils du braconnier Souliot ou celui de la mre Maichet, qu'on a
condamne  la prison parce qu'elle a mordu et dchir ceux qui
venaient l'arrter pour avoir ramass du bois mort.

En revenant de l'glise, on se met  table.

Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucr, mme
Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte l bas.

On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...

On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on
prend des cuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un
vivarais qu'on va traire tout mousseux  une barrique qui est prs
des vaches...

Les veines se gonflent, les boutons sautent!

On est tous mls; matres et valets, la fermire et les
domestiques, le premier garon de ferme et le petit gardeur de
porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher,
Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur
plus large coiffe et d'normes ceintures vertes.

Aprs le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.

Gare aux filles!

Les garons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou
viennent s'asseoir de force prs d'elles sur le chne mort qui est
devant la ferme et qui sert de banc.

Elles relvent toujours leur coude assez  temps pour qu'on les
embrasse  pleines joues.

Je danse la bourre aussi, et j'embrasse tant que je peux.


Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...

C'est  la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
Sansac sont venus, et il y a eu bataille.

On se tue dans le cabaret.

--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!

On franchit les fosss, en se baissant dans la course pour
ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute,
une branche  noeuds; j'en vois mme un qui a un vieux fusil! ils
ne crient pas, ils vont essouffls et ples...

Voil le cabaret!

On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: 
moi,  moi! comme un sanglot.

C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!

Ils se sont jets sur ce cabaret comme des mouches sur un tas
d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge,
un soir, dans le pr.

Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les
bouches des paysans...

Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?

J'ai la tte en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans
mes veines d'enfant!

Je veux y tre comme les autres, et taper dans le tas!

Je me sens pris par un pan de ma veste, arrt brusquement, et je
tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas
empch ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne
veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.

a ne fait rien. Si je peux de derrire un arbre lancer une pierre
aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de
labour, de reinage et de bataille!


7
Les joies du foyer

_1er janvier._

Les collgues de mon pre, quelques parents d'lves, viennent
faire visite, on m'apporte des bouts d'trennes.

Remercie donc, Jacques! Tu es l comme un imbcile.


Quand la visite est finie, j'ai plaisir  prendre le jouet ou la
friandise, la bote  diable ou le sac  pralines;--je bats du
tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on
se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est  en devenir
fou!

Mais ma mre ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la
trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les
lche. Mais ma mre ne veut pas que j'aie des manires de
courtisan: On commence par lcher le ventre des bonbons, on finit
par lcher... Elle s'arrte, et se tourne vers mon pre pour voir
s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;--
en effet, il se penche et montre qu'il comprend.

Je n'ai plus rien  faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on
m'a permis seulement de traner un petit bout de langue sur les
bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y
avait Eugnie et Louise Rayau qui taient l, et qui riaient en
rougissant un peu. Pourquoi donc?

Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus
le got du bois blanc des trompettes!...

On m'arrache tout et l'on enferme les trennes sous clef.

Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la
cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu' ce soir,
et demain je serai bien sage!

--J'espre que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je
te fouetterai. Donnez donc de jolies choses  ce saligaud, pour
qu'il les abme.

Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de
jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons  corset de dentelle,
ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces gots
fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de
l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces
parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du
tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fivre, ah! comme c'est
bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mre ne soit pas
sourde!

Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents!
Par le coin de la fentre, je vois dans la maison voisine, chez
les gens d'en face, des tambours crevs, des chevaux qui n'ont
qu'une jambe, des polichinelles casss! Puis ils sucent, tous,
leurs doigts; on les a laisss casser leurs jouets et ils ont
dvor leurs bonbons.

Et quel boucan ils font!


Je me suis mis  pleurer.

C'est qu'il m'est gal de regarder des jouets, si je n'ai pas le
droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les dcoudre
et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si a
m'amuse...

Je ne les aime que s'ils sont  moi, et je ne les aime pas s'ils
sont  ma mre. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent
les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme
des ttes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque,
si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai t
sage. Je les aime quand j'en ai trop.

Tu as un coup de marteau, mon garon! m'a dit ma mre un jour
que je lui contais cela, et elle m'a cependant donn une praline.

Tiens, mange-la avec du pain.

On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leon
dans un mot. Ma mre a de ces bonheurs-l, et elle sait me
rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit tre la loi d'une
vie bien conduite et d'un esprit bien rgl.

Mange-la avec du pain!

Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer btement, cette
praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre!  quoi cela t'aurait-il
profit! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une
portion, tu la manges avec du pain.

J'aime mieux le pain tout seul.


LA SAINT-ANTOINE

C'est samedi prochain la fte de mon pre.

Ma mre me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.

C'est la fte--_de--ton--pre_.

Elle me le rpte d'un ton un peu irrit; je n'ai pas l'air assez
remu, parat-il.

Ton pre s'appelle Antoine.

Je le sais, et je n'prouve pas de frisson; il n'y a pas l le
mystrieux et l'empoignant d'une rvlation. Il s'appelle Antoine,
voil tout.

Je suis sans doute un mauvais fils.

Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon pre, ce qu'elle dit me
ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la
poitrine, je me tte et me gratte; mais je ne me sens pas chang
du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et
aussi malpropre. C'est pourtant sa fte, samedi.


As-tu appris ton compliment?

Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne
sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra
dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter
sur la barbe de mon pre et la frotter en y enfonant mon nez--
bien rappropri, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,
que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le dbarrasser tout
de suite, et m'en aller  reculons, avec des signes d'motion, en
murmurant: Quel beau jour!  ce moment-l, je commencerai:

_Oui, cher papa_...

J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bte...--Non,
j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne ft point sa
fte...

La fte de mon pre!


Mes inquitudes redoublent, quand ma mre m'annonce que je devrai
offrir un pot de fleurs.

Comme ce sera difficile!

Mais ma mre sait comment on exprime l'motion et la joie d'avoir
 fliciter son pre de ce qu'il s'appelle Antoine.

Nous faisons des rptitions.

D'abord, je gche trois feuilles de papier  compliments: j'ai
beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes
majuscules, j'borgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,
et je fais chaque fois un pt sur le mot allgresse. J'en suis
pour une srie de taloches. Ah! elle me cote gros, la fte de mon
pre!

Enfin, je parviens  faire tenir, entre les filets d'or teints de
violet et ports par des colombes, quelques phrases qui ont l'air
d'ivrognes, tant les mots diffrent d'attitudes, grce aux haltes
que j'ai faites  chaque syllabe pour les _fioner!_

Ma mre se rsigne et dcide qu'on ne peut pas se ruiner en mains
de papier; je signe--encore un pt--encore une claque.--
C'est fini!

Reste  rgler la crmonie.

Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu
t'avances...

Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;
--c'est quatre gifles, deux par vase.


Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rve que je
marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des
rouleaux de papier  compliment, ce qui me fait mal!

L'achat du pot provoque un grand dsordre sur la place du march.
Ma mre prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en
remue bien une centaine avant de se dcider, et voil que les
jardiniers commencent  se fcher!--elle a drang les talages,
troubl les classifications, brouill les familles; un botaniste
s'y perdrait!

On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et mme pour
son fils--qu'on ne craint pas d'appeler aztque et avorton. Il
est temps de fuir.

Au bout de la place, ma mre s'arrte et me dit:

Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu
sais,--s'il veut te donner le granium pour onze sous.

Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-l; c'est
justement celui qui m'a appel avorton.

J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de mme; j'ai l'air de
chercher une pingle par terre; je marche les yeux baisss, les
cuisses serres, comme un ressort rouill qui se droule mal, et
j'offre mes onze sous.

Il a piti, ce gros, et il me donne le granium sans trop se
moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je
puis rejoindre ma mre avec cette fleur, emblme de notre
allgresse:


_Accepte cette fleur..._
_Qui poussa dans mon coeur._


_Vendredi soir._

Vendredi soir, rptition gnrale, dans le mystre et l'ombre.

Mon pre--Antoine--est cens ne plus savoir ce qui se passe.
Il sait tout; il a mme hier soir renvers le granium mal cach,
et je l'ai vu qui le relevait  la sourdine et le refrisait d'un
geste furtif.

Il a failli marcher sur le compliment raide, gomm, et qui en
gardera la cassure. Je l'avais pourtant cach dans la table de
nuit. Il sait tout, mais il feint, naf comme un enfant et bon
comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une
surprise.

Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.

Comment! c'est ma fte?

Avec un sourire, tournant un oeil d'poux vers ma mre:

Dj si vieux! Allons, que je vous embrasse!

Il embrasse ma mre qui me tient par la main comme Cornlie
amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette tranant son fils.
Elle me lche pour tomber dans les bras de son poux.


C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment
d'abord et qu'on n'embrassait qu'aprs le pot de fleurs. Il parat
qu'on embrasse avant.

Je m'avance.

Je tiens le granium de onze sous et le rouleau, ce qui me gne
pour grimper.

Mon pre m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je
glisse. Mon pre me rattrape, il est forc de me saisir par le
fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est
pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-mme je ne trouve pas
son visage. Quelle position! Puis je sens le granium qui file; il
a fil, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture tait
un peu souleve.

On me chasse dans la chambre  coups de pied, et je n'ai pas la
joie pure d'embrasser mon pre, d'tre embrass par lui le jour de
sa fte; mais je n'ai pas non plus  lire le compliment. C'est
entendu, bcl, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.


La fte de ma mre ne me produit pas les mmes motions: c'est
plus carr.

Elle a dclar nettement, il y a de longues annes dj, qu'elle
ne voulait pas qu'on ft des dpenses pour elle. Vingt sous sont
vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un
saucisson. Ajoutez ce que coterait le papier d'un compliment!
Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon
pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la pole de dire a;
mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le mnage, elle
sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous  un franc, a
fait vingt-quatre sous partout.

Quoique je ne songe pas  la contredire, mais pas du tout (je
pense  autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me
regarde en parlant, et elle est nergique, trs nergique.

Puis les plantes, a crve quand on ne les soigne pas.

Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!


La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,
parce que c'est gratis.

La messe de minuit!

De la neige sur les toits et la crte des murs.

Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on
patauge dans la boue.

C'est triste en haut, sale en bas.

Il y a un monde fou chez les charcutiers.

On commande du boudin pour la nuit; et notre picier a tu un
cochon exprs l'autre soir.

L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Nol.

Une satane petite queue de cochon m'apparat partout, mme dans
l'glise.

Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban
rose, qui sert  faire des signets dans les livres et jusqu' la
mche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isole et fadasse au coin
d'une oreille violette; la flamme mme des cierges, la fume qui
monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de
petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de
dnouer; que je visse par la pense  un derrire de petit porc
gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la rsurrection du
Christ, le bon Dieu, Pre, Fils, Vierge et Cie.

J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la
pense je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de
la moutarde!

Je lche ma mre pour aller avec les voisins  l'picerie qui est
 ct de chez nous.

Les acheteurs chez notre picire sont des impies.

Ils ont attaqu un saucisson sur le comptoir en buvant une
bouteille de vin blanc.

J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la
charcuterie m'ont agaillardi.

Leur conversation est poivre comme le reste.

Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel
et de l'glise, et qu'ils sont tout de mme pleins d'apptit et de
gaiet.

Encore une rondelle, une hostie  l'ail!--Versez toujours,
madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?
Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph
tait cocu


8
Le Fer--Cheval

Le Fer--cheval...

J'y vais avec ma cousine Henriette.

C'est pour voir Pierre Andr, le sellier du faubourg, qu'elle y
vient.

Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des
nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis
pas connatre; car ils s'cartent pour se les confier, et elle les
lui dit  l'oreille.

Je le vois l-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.


Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute borde de grands
peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.

C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont
encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.

Je m'amuse  bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus
loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombs. J'en ramasse
plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais
pas au bon Dieu en les enfilant!

Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,
violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.


Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe  travers les branches et
fait des plaques claires, qui s'talent comme des taches jaunes
sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes lastiques comme
des fils de fer, avec une tte qui remue toujours;--et surtout
cet air frais, ce silence!

On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le
bruit que fait un attelage  grelots dans la route blanche, l-bas...

coute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...

Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit
tout l'horizon et retombe.

C'est comme un coup sur la poitrine.

Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame
s'asseyent et causent tout bas.

Mademoiselle Balandreau m'loigne, mais je me retourne.

Comme ils s'embrassent!


LE PLOT

Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des
poulets et du beurre.

Je vais les y voir, et c'est une fte chaque fois.

C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!

Il y a des embrassades et des querelles.

Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les
joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les
oeufs, renversent les ventaires, dpoitraillent les matrones et
me remplissent d'une joie pure.

Je nage dans la vie familire, grasse, plantureuse et saine.

J'aspire  plein nez des odeurs de nature: la mare, l'table, les
vergers, les bois...

Il y a des parfums cres et des parfums doux, qui viennent des
paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'chappent des
tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du
pot de miel.

Et comme les habits sont bien des habits de campagne!

Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux,
les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait
un champignon dessous.

Des cols de chemise comme des oeillres de cheval, des pantalons 
ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes,
des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des
souliers comme des troncs d'arbre...

Les parapluies normes, en coton sang-de-boeuf, les longs btons
qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se
cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs
pattes  la hussarde...

C'est l'arche de No en plein vent, dballe sur un lit de fumier,
de paille et de feuillage.

La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de
fracheur.


Un homme qui a une tte de belette, la mine triste, qui n'a pas
l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanch
ou d'un prisonnier libr de la veille, montre dans un panier des
petits loups vivants.

Prisonnier? Mendiant?

Il appartient, bien sr,  cette race.

On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque
histoire dans sa vie.

Il est le fils d'un guillotin ou d'un galrien; ou bien il a
lui-mme eu affaire aux gendarmes.

Il rde sur la marge des bois, sur le bord de la rivire, dans la
montagne.

Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il
blesse un aigle,--il montre sa bte ou sa niche pour deux sous
 la ville; pour un morceau de lard dans les villages.

J'ai eu peur de lui jusqu'au jour o mon oncle Joseph lui a donn
dix sous et lui a parl:

Comment a va, Dsoss?

Et en s'en allant il a dit: Pauvre bougre! il ne mange pas tous
les jours.


SUR LE BREUIL

J'ai eu bien des motions au Breuil.

On a plant une tente de toile comme une grosse toupie renverse,
et, en allant faire une commission, j'ai vu par-l un grand ngre.

C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.

Ils ont un lphant et un chameau, une bande de musiciens  shakos
et  tuniques rouges, avec des parements d'or et des paulettes
comme des pts.

Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
les cuyres sont en amazones et les cuyers en gnraux.

Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
en trottant.

Une cuyre a laiss tomber sa cravache.

Nous nous sommes jets dix pour la ramasser, et on s'est battu 
qui la rendrait. L'cuyre riait; son oeil a rencontr le mien; et
j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...

J'veux _la_ revoir, _cette femme_!

Puis je reverrai aussi le chameau et l'lphant.

Sur l'affiche on les montre qui se mettent  genoux, dansent sur
deux jambes, dbouchent des bouteilles--avec un clown bariol
qui fait le saut prilleux par-dessus.

Je les ai revus, tous; et mme le clown m'a donn, en se jetant,
par farce, sur le parterre, un coup de tte dans l'estomac.


C'est sur moi qu'il est tomb!

--Pas vrai, sur moi!

-- preuve qu'il m'a laiss du blanc sur ma veste!

--Il ne t'a pas corch, toi,--j'ai du rouge  la joue, c'est
lui qui m'a fait a!

Et de l, dispute  qui a t bouscul, blanchi, ensanglant par
le clown!


Au tour de l'cuyre!

Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
regarde...

Elle crve les cerceaux, elle dit: Hop! hop!

Elle encadre sa tte dans une charpe rose, elle tord ses reins,
elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.

Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!


Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'cuyre.

J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
sous, prix des troisimes.

J'irai tout de mme.

Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
des dimanches, je mets des manchettes de ma mre et je pars pour
le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grlin.

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu' ce que
j'aperoive les lampions qui brlent rouge dans la brume. La
musique est rentre dans l'intrieur; on a commenc. J'entends
claquer la chambrire  travers la toile qui sert de mur.

_Elle_ est l!

Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.

Je fais le tour du mange, je colle mon oeil  des fentes, je me
dresse sur mes orteils,  m'en casser les ongles; pas un trou pour
mon regard de flamme!


Par ici...

Par ici la toile est plus courte. Elle est dchire prs du
poteau, et en dchirant encore un peu...

J'ai largi la dchirure, mis le pied--je veux dire pass la
tte--dans le chemin qui conduit  l'curie.

Je suis  plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
habit!

M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
me fais des corchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
gure; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
_la_ voir en passant derrire cette grosse bonne.

Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
me raccroche  ce que je trouve...

Un cri!... tumulte!

Une femme serre ses jupes, appelle au secours!

On croit que le cirque s'croule!

J'ai pris la bonne  pleine chair, je ne sais o; elle a cru que
c'tait le singe ou la trompe gare de l'lphant.

On me prend moi-mme par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
comme du crottin dans l'curie, on m'interroge, je ne rponds pas!

On m'entoure. ELLE est l prs de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
ne peux pas la voir  cause de mon nez qui gonfle.


Je me retrouve  temps  la maison pour m'entendre avec madame
Grlin, qui m'empchera d'tre fouett,--(oh! Paola!) et  qui
je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
et de l'lphant dont on a souponn la trompe.

Et quand quelquefois je tche de me rappeler le Breuil, c'est
toujours Paola et le gras de la bonne que la mmoire empoigne. Le
Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...



9
Saint-tienne

Mon pre a t appel comme professeur de septime  Saint-tienne,
par la protection d'un ami. Il a d filer _dare-dare_.

Ma mre et moi, nous sommes rests en arrire, pour arranger les
affaires, emballer, etc., etc.


Enfin nous partons. Adieu le Puy!


Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en dcembre.
Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
chancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
douce  l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
trs longs.

Une plaisanterie-- laquelle je ne comprends rien--dite par le
commis voyageur, lui carte les lvres et lui arrache un bon gros
rire.  partir de ce moment-l, ils ne font plus que rigoler et
ils se donnent mme des tapes, au grand scandale de ma mre, qui
s'carte et manque de m'craser dans mon coin,  la grande joie du
petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
branlant la tte.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
 travers les fentres de l'auberge qui se passent les radis--
toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre  la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
par mettre le bouquet o il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mre, celle-l!

Que viens-je de dire?... Ma mre est une sainte femme qui ne rit
pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang  garder,--son
honneur, Jacques!

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
dire en remontant dans sa voiture); elle va  Beaucaire pour
vendre de la toile et avoir une boutique  la foire. Et tu la
compares  ta mre, jeune Vingtras!


Nous arrivons  Saint-tienne.


Il fait nuit; mon pre n'est pas l pour nous recevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
les rues et je regarde l'ombre des rverbres se dtacher sur ce
blanc cru. Ma mre fouille la place d'un oeil qui lance des
clairs; elle va et vient, se mord les lvres, se tord les mains,
fatigue les employs de questions ternelles.

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
bureau ou sur le pav, si elle persistera longtemps avec ses
malles  encombrer la porte.

J'attends mon mari qui est professeur au lyce.

Ils ont l'air de s'en moquer un peu!

Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gels, les
doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part  ma mre.

Jacques!

Un Jacques qui inaugure mal notre entre dans cette ville--et
elle marmotte entre ses dents qui claquent:

Il laisserait sa mre crever de froid, tenez, tandis qu'il se
rtirait les cuisses!

Mais elle peut se rtir les jambes aussi! Rien ne l'empche,
puisqu'on lui a demand si elle voulait se mettre prs du feu.


Mon pre arrive tout essouffl.

Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
bon voyage? (Il tend les bras vers ma mre et la manque.)

Il se retourne vers moi.

Ah! voil Jacques!

--Crois-tu pas que je t'en aurais amen un autre? dit ma mre.

Mon pre dit: Non, non!--c'est--dire--il ne sait plus trop.

Il va pour m'embrasser  mon tour, il me rate; comme il a rat ma
mre. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
baisers.

J'tais avec l'conome, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
diligence...

On ne lui rpond rien, rien, rien!


Nous prenons un fiacre pour nous rendre  la maison.

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
Mon pre regarde  la portire, ma mre s'est accroupie dans un
coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
tourner mes os, virer ma tte. Je tourmente du bout du doigt un
gland de parapluie;  ce moment le parapluie m'chappe--je me
penche pour le rattraper; mon pre se tournait--_pan! _--Nous
nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.

Le sourire jaune reparat sur la face de mon pre; des changements
visibles s'oprent sur la mienne. C'tait la lutte de l'oeuf dur
contre l'oeuf mollet. Mon pre a pu supporter le choc et il
sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
pesant comme une maison. Mon pre tend sa main dans l'obscurit,
pour tter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
le gner tout  l'heure; il tend la main, c'est mon nez qu'il
attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
plus conforme  sa dignit ou meilleur  ma sant de rester un
instant sur ce nez qu'il a l'air de bnir ou de consulter.

De ma mre on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
soie: ce sont ses ongles qui en veulent  sa ceinture.

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
des augures, c'et t un prsage; pour mon pauvre pre, c'en
tait un aussi; il annonait des malheurs. Il devait nous en
arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
neigeuse et triste, notre fiacre muet.


La maison o la voiture nous descend fait le coin de la rue.

L'entre est misrable, avec des pierres qui branlent sur le
seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi 
laquelle il manque des membres.

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
pieds--ce qui gne tout le monde. Il semblait qu'on devait
rester muet jusqu' la fin des sicles. Mon pre fait l'affair.

Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
trou l. Tiens-toi  la rampe.

Il joue avec la clef pendue  son petit doigt; le geste est isol
et saugrenu comme un geste de bb.

Je tranais le parapluie.

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
cogner le flanc de ma mre, c'est du maladroit par-ci, du
nigaud par-l; elle crie, je reois une gifle.

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mre est
contente quand elle me donne une gifle,--cela l'moustille,
c'est le frtillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
elle s'tire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
une mre de le sentir  sa porte et de se dire: c'est lui, c'est
mon enfant, mon fruit, cette joue est  moi,--clac!

Mais non.

Elle a les bras croiss et les garde cachs sous son chle...
Allons! Elle n'est pas dispose  la bonne humeur.

Mon pre use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
ferme, dans le corridor que glace le vent, avec ma mre et moi
contre le mur comme des habits de la Morgue.

Jamais moment ne m'a paru plus long.

Enfin une des chimiques prend, et mon pre peut introduire la clef
dans la serrure...

Nous entrons dans une pice immense o arrive, par des croises
normes, la lumire d'un rverbre qui clignote dans la rue.

Elle tombe en plein sur ma mre, qui se tient immobile et muette,
avec la rigidit d'une morte, l'insensibilit d'un mannequin et la
solennit d'un revenant.

....................................

Mais je sauve toujours les situations avec ma tte ou mon
derrire, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.

Je me sens tout d'un coup dgringoler, je tombe!

Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
s'aperoit en se penchant vers moi, comme sur un problme. Je
dconcerte les mathmaticiens par l'imprvu de mes oprations.--
C'est ma mre tout d'un coup rappele  l'amour de son fils, par
cette chute  tournure de mystification, qui remarque la premire
cette peau d'orange.

Elle croise ses bras et avance sur mon pre:

On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...

Et elle trpigne, trpigne... Je ne sais ce que cela veut dire.

Je suis  terre, forc de lever la tte pour voir tout ce qui se
passe; ma situation d'historiographe ressemble  celle d'un
cul-de-jatte qu'on a port l et laiss tomber comme un sac trop
lourd.

Je ne veux pourtant pas mourir  cette place! Puis je ne dois pas
couter ma mre qui est debout, dans cette position indiffrente,
m'isolant d'elle avec l'apparence du mpris; Jacques, tu as trop
tard dj!

Relve-toi, et mets-toi entre le discours de ta mre et l'effroi
de ton pre. Relve-toi, fils ingrat.

Mais non, non!

J'ai voulu bouger... je ne puis...

Je suis tomb sur une gravure et j'ai cass le verre.

On est forc de reconnatre des lsions affligeantes, et quelques
gouttes de sang qui tranent sur le plancher servent de prtexte 
mon pre--et  ma mre aussi--pour entrer dans des mouvements
nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
content tout de mme d'avoir drang ce silence, _cass la glace_,
et ma famille en arrache les morceaux.

On me lave comme une ppite; on me sarcle comme un champ.

L'opration est minutieuse et faite avec conscience.

Dans le hasard de l'chenillage, les mains se rencontrent, les
paroles s'appellent; on se rconcilie sournoisement sur ma
blessure, et je crois mme que mon pre fait traner le sarclage
pour laisser  la colre de sa femme le temps de tomber tout 
fait. Je saigne bien un peu; je suis tantt  quatre pattes,
tantt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
piquants se prsentent; mais je sens que j'ai rendu service  ma
famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
M. Beliben ne dirait-il pas: Voyez si Dieu est fin et s'il est
bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'poux et l'pouse qui
se fchaient? Il a pris le derrire d'un enfant, du petit
Vingtras, et en a fait le sige du raccommodement.

On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
catchisme.

J'en fus malade, j'eus la fivre. Mais l'orage avait t apais:
on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
raison pour l'arrive tardive  la diligence; on mit les
compresses sur la colre; on m'en mit aussi ailleurs.

On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il parat qu'il y avait
un mystre, tout de mme...

Mon pre avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
le sus en l'entendant causer avec un collgue, qui vint le voir, 
un moment o ma mre, fatigue par le voyage, l'attente, l'orage
et surtout l'chenillage, faisait un somme.

Vous direz ceci, je dirai cela. Nous prviendrons Chose.--
Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnatre dans la
rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?

J'entendais tout de mon lit, o je reposais  plat ventre, un peu
de ct, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
signifiait.


10
Braves gens

Je pourrais  peine dire comment tait fait l'appartement dans
lequel nous entrmes, ainsi que je l'ai cont, avec bris de cadre,
clignotement de rverbre et raccommodement posthume--si
posthume est le mot.

 peine tions-nous installs, qu'un grand vnement arriva.

Ma mre dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
celle de la tante Agns peut-tre, et je restai seul avec mon
pre.


C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais l, je suis libre, et
je vis au rez-de-chausse avec les petits du cordonnier et ceux de
l'picire.

J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime  entendre le
tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
veau neuf et la pierre bleue.

On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frre ressemble 
mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
et quelquefois c'est moi qui attache les rubans  sa canne et
brosse sa redingote de crmonie. Les jours ordinaires, il me
laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.

Je suis presque de la famille. Mon pre m'a mis en pension chez
eux; il dne je ne sais o, au collge sans doute, avec les
professeurs d'lmentaires. Moi, j'avale des soupes normes, dans
des cuelles brches, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
verre, quand on mange le _chevreton_.

Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
enfant: tout a travaille, mais en jacassant; tout a se dispute,
mais en s'aimant.

On les appelle les Fabre.

L'autre famille du rez-de-chausse, les Vincent, sont piciers.


Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
que je vois et que ma mre mprise parce qu'ils sont paysans,
savetiers ou peseurs de sucre.

Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
vtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est rest que deux
heures, et est reparti.

Il parat qu'ils sont spars--judiciairement, je ne sais pas ce
que c'est--et il vit en Afrique, en _Algre_, dit Fabre.

Il tait venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
rit toujours, ne riait pas ce jour-l! Il s'en fallait de tout; on
l'entendait qui disait: Non; non, d'une voix dure,  travers la
porte--et le petit Vincent qui pleurait:

Je veux rester avec maman!

--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui l.

Un pistolet! un cheval!

Si mon pre m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
ma mre! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote  olives et
le chapeau tuyau de pole, quel soupir de joie j'aurais pouss!--
 la porte seulement--de peur que ma mre ne m'entendt et ne
voult me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!

Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
jupes.

Il y eut encore du bruit... le pre qui se fchait, la mre qui
parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.

Il me fit de la peine tout de mme. Je le vis qui se cachait au
coin de la rue; il regardait la maison d'o il sortait, o taient
sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
crus m'apercevoir qu'il pleurait.

Je trouve des pres qui pleurent, des mres qui rient; chez moi,
je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
qu'aussi mon pre est un professeur, un homme du monde, c'est que
ma mre est une mre courageuse et ferme qui veut m'lever comme
il faut.


Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
criarde, joueuse, insupportable.

Vous tes insupportables, Jacques, Ernest...

C'est la mre Vincent qui veut faire la mchante et qui ne peut
pas; c'est le pre Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
sourire de vieux.

Insupportables! Ah! si je vous y reprends!

On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.

Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lchaient de sales; mais
on disait d'eux: Bons comme le bon pain, honntes comme l'or. Je
respirais dans cette atmosphre de poivre et de poix, une odeur de
joie et de sant; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
ils balanaient les hanches et tenaient les doigts carquills,
parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le mtier qui
veut a, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'tre
ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie o l'on n'avait peur ni
de sa mre ni des riches, o l'on n'avait qu' se lever de grand
matin, pour chanter et taper tout le jour.

Puis, on avait de belles alnes pointues. On voyait luire sous la
main le museau allong d'une bottine, le talon cambr d'une botte,
et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
piquait le nez.

Braves gens!

Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumne.
Ce n'tait pas comme chez nous.


Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mre dire qu'il ne
fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
rivire, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
sans qu'il me tombt du chagrin sur le coeur, comme un poids.

Mais comment cela se fait-il cependant?

Madame Vincent tait contente quand son fils tirait un des sous de
sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
embrassait Ernest et disait: Il a bon coeur!

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
pourtant, sans cela elle l'aurait donn  l'homme au burnous
blanc.

Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mre
Vincent et la mre Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
tenait pas une minute quand j'y rflchissais.

Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumne,
parce que cela faisait plaisir  leur petit coeur.

Ma mre avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle touffait
ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinait;--vous
croyez que cela ne lui cotait pas!--Il lui arriva mme de se
casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
main hsita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.

Plus d'une fois aussi elle recula  l'ide de meurtrir sa chair
avec la mienne; elle prit un bton, un balai, quelque chose qui
l'empchait d'tre en contact avec la peau de son enfant, son
enfant ador.

Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'hrosme des
sentiments qui guidaient ma mre, que je m'accusais devant Dieu de
ma dsobissance, et je disais bien vite deux ou trois prires
pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais trs peu de temps 
moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
Charles ou Barnab, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
glissade, une promenade ou une bourrade,  propos de bottes ou de
marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
quelque querelle ou quelque pot  vider pour aider la boutique ou
l'choppe, le travail ou la rigolade.


Nous allions au second faire enrager la femme du pltrier.

La pltrire tait une grande blonde,  l'air trs doux, fort
propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
quand son mari n'tait pas l; mais, ds qu'elle l'entendait, il
fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
languissantes encore. Elle parlait toujours  madame Vincent
d'avoir un enfant, qu'elle avait peur que ce ne ft pas encore
pour cette fois, que cela dsesprait son mari.

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
passait  ce moment, elle se taisait; mais lui, en manire de
farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu' la racine de
ses cheveux ples: elle essayait de sourire tout de mme, mais
elle semblait doucement gne.

Vous avez du pltre ici (il montrait une place blanche) et de
l'dredon l--(il enlevait une petite plume sur l'paule, et
hochait la tte en rigolant).

--Ce M. Fabre!...

--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
choux.

J'tais l, quand il lcha ce: On ne les trouve pas sous les
choux.


Le mot m'entra dans l'oreille comme une alne et s'y attacha comme
de la poix.

M'a-t-on gar?


Ma mre est revenue. L'affaire d'hritage s'est arrange, je ne
sais trop comment. Je suis retomb sous le fouet et je ne suis
plus libre que les jours o elle est absente par hasard.

Mais le mardi gras, la femme d'un collgue est venue la prendre 
l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
got!--et en mme temps pour passer la journe. Ma mre n'a pas
eu le temps de m'enfermer. Je suis mon matre, un mardi gras!

Ce jour-l, c'est la coutume que dans chaque rue on lve une
pyramide de charbon, un bcher en forme de meule, comme un gros
bonnet de coton noir avec une mche  laquelle on met le feu le
matin.

On avait dit que ceux de la rue  ct devaient venir dmolir
notre difice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
et saisi.


Je suis de garde un des premiers.

Voil que je crois reconnatre le petit Somonat, un de la rue
Marescaut, qui passe son nez derrire la porte de l'glise...

Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
serai dbord, tourn.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me dfends pas en
hros?

Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
et je la fais claquer, en lanant au hasard du ct des Marescauts
une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
ferms! Je fouille  l'aventure comme on fouille avec le canon.--
Je me figure que je suis au sige d'Arbelles ou  Mazagran.--Si
j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
de Mazagran est toute frache. On ne parle que de cela et du
capitaine Lelivre.

Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!

Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.

On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
toujours ma fronde, mais je commence  me demander comment finira
le sige.

J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
une chambre; j'ai peut-tre tu quelqu'un. On ne riposte pas! Je
me suis donc tromp; on n'attaquait point.--Je vais tre pris,
jug, mon pre perdra sa place.

Que faire?

J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
Je le puis peut-tre, la place est dserte, en filant  gauche...

Je prends ma course.


Qu'ai-je donc? Je suis tomb. On m'entoure. J'ai le bras cass.

M. Dropal, le mdecin passe, on l'arrte. Que va-t-il dire?

Si par hasard ce n'tait rien, que deviendrais-je?

Comment oser rentrer devant ma mre. Et les lapids, que me
feront-ils?

Le mdecin hoche la tte avec un ah! qui est triste. Je fais
l'vanoui pour mieux l'entendre.

C'est grave, c'est grave!

Dieu soit lou! Qu'on aille vite dire  ma mre que c'est grave,
pour qu'elle ne pense pas  me gronder et  me rosser!

C'tait grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que
je ne mritais: on dit que j'ai la langue coupe! Comme c'est
commode! pas d'explication  donner; je serai malade pendant
longtemps probablement, et tout sera apais quand je serai guri.


Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point
ds que je le pus.

Je voyais bien qu' mesure que je gurissais, ma mre faisait des
additions.

Dj pour deux francs de diachylum[2]!

Brave femme qui voulait l'conomie dans son mnage, et n'oubliait
jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et
sans lesquelles on finit par l'hpital et l'chafaud.

Moi, je me dsolais  l'ide que j'allais gurir!

J'apprhendais le moment o je serais  point pour tre corrig,
quoique je n'eusse pas besoin d'une roule pour n'avoir pas envie
de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour
un nouveau sige, une nouvelle chute, un flot si terrible
d'motions. J'aurais voulu que ma mre le st, que mon pre le
comprt, et l'on ne m'aurait peut-tre pas frapp.

On ne me frappa pas--on fit pire.

On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par l.


Au surplus, il y avait longtemps que ma mre tait jalouse et
honteuse; elle souffrait de me voir traner dans un monde de
cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le
projet de m'en dtacher.

Seulement elle tait bavarde, la mre Vingtras, et on l'coutait
chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-tre
qu'elle leur tait suprieure, cette dame  chapeau; en tout cas,
ils lui prtaient une oreille complaisante, et l'on cartait la
poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.

Elle voulait que son Jacques ne frayt plus avec les savetiers,
mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de
mnager la chvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se
brouilla point pourtant.

Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a
dj assez souffert, le pauvre enfant.

--Oh oui, dit la mre Fabre qui pensait qu'une approbation--
mme de savetire--, ferait pencher la balance du ct du pardon.

--Aussi je ne veux pas le battre.

J'entendais la conversation, non pas que je l'coutasse, mais
j'tais derrire la porte; ma mre le savait et voulait peut-tre
que je l'entendisse. C'tait la premire sortie: j'tais encore
assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon
un peu ple; ma mre savait que trop de suc fait plus de mal que
de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec
du jus de raisin--car c'tait de la vache.--C'est plus
tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les
grandes personnes.

J'tais donc soutenu seulement par un peu de vache dtrempe;
j'avais encore le dtraquement de la chute, et ma tte me semblait
vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait
fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui
brlaient.

On ne voulait pas me battre!

On voulait faire plus.

Je ne veux pas le battre, reprit ma mre, mais comme je sais
qu'il se plat bien avec vos fils je l'empcherai de les voir; ce
sera une bonne correction.

Les Fabre ne rpondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient
pas le droit de discuter les rsolutions de la femme d'un
professeur de collge, et ils taient au contraire tout confus de
l'honneur qu'on faisait  leurs gamins, en ayant l'air de dire
qu'ils taient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,
prfrait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mre avait
devin o il fallait me frapper, ce qui faisait mal  mon me.
J'ai quelquefois pleur tant petit; on a rencontr, on
rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais
pourquoi je me souviens avec une particulire amertume du chagrin
que j'eus ce jour-l. Il me sembla que ma mre commettait une
cruaut, tait mchante.

Tout malade encore, presque estropi, enferm depuis des semaines
dans une chambre avec la souffrance et la fivre, j'avais besoin
de causer  des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,
et de leur raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant  moi dans
l'escalier, et m'avaient dit avec affection: Comme tu es
ple!... Il y avait dans leur voix de l'motion, presque de
l'amiti. Braves petits garons, saine niche de savetiers,
marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mre aurait mieux
faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut
guri.



11
Le lyce

Mon pre tait donc professeur de septime, professeur
lmentaire, comme on disait alors.

J'tais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe tait
prs des latrines, et ces latrines taient les latrines des
petits!

Pendant une anne j'ai aval cet air empest. On m'avait mis prs
de la porte parce que c'tait la plus mauvaise place, et en ma
qualit de fils de professeur, je devais tre  l'avant-garde, au
poste du sacrifice, au lieu du danger...

 ct de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut
personnage, un grand prfet, et qui  cette poque-l tait un
affreux garnement, fort drle du reste, et pas mauvais compagnon.

Il faut bien qu'il ait t vraiment un bon garon, pour que je ne
lui aie pas gard rancune de deux ou trois brles que mon pre
m'administra, parce qu'on avait entendu de notre ct un bruit
comique, ou qu'il tait parti d'entre nos souliers une fuse
d'encre. C'tait mon voisin qui s'en payait.

Chaque fois que je le voyais prparer une farce, je tremblais; car
s'il ne se dnonait pas lui-mme par quelque imprudence, et si sa
culpabilit ne sautait pas aux yeux, c'tait moi qui la gobais;
c'est--dire que mon pre descendait tranquillement de sa chaire
et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de
pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvt qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il
n'avait pas de prfrence. Il me favorisait de roules magistrales
et il m'accordait la prfrence pour les coups de pied au
derrire.

Souffrait-il d'tre oblig de taper ainsi sur son rejeton?

Peut-tre bien, mais mon voisin, le farceur, tait fils d'une
autorit.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,
c'tait se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui
arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et
des gants  trois boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre  l'aise, mon pre feignait de croire que j'tais
le coupable, quand il savait bien que c'tait l'autre.

Je n'en voulais pas  mon pre, ma foi non! je croyais, je sentais
que ma peau lui tait utile pour son commerce, son genre
d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonne) dans ce milieu
de moutards malins, tout disposs  faire souffrir le fils du
professeur de la haine qu'ils portaient naturellement  son pre.

Ces roules publiques me rendaient service; on ne me regardait pas
comme un ennemi, on m'aurait plaint plutt, si les enfants
savaient plaindre!

Mon apparence d'insensibilit d'ailleurs ne portait pas  la
piti; je me garais des horions tant bien que mal et pour la
forme; mais quand c'tait fini, on ne voyait pas trace de peur ou
de douleur sur ma figure. Je n'tais de la sorte ni un _patiras
_ni un pestifr; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un
camarade moins chanard qu'un autre et meilleur que beaucoup,
puisque jamais je ne rpondais: a n'est pas moi. Puis j'tais
fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du
_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant
gonfler son bout de biceps. Je m'tais battu,--_j'y avais fait_
avec Rose qui tait le plus fort de la cour des petits. On
appelait cela _y faire_. Veux-tu _y faire_, en sortant de
classe?

Cela voulait dire qu' dix heures cinq ou  quatre heures cinq, on
se proposait de se flanquer une trpigne dans la cour du Coq-Rouge,
une auberge o il y avait un coin dans lequel on pouvait se
battre sans tre vu.

J'avais inflig  Rose quelques atouts qui avaient fait du bruit
--sur son nez et au collge.--Songez donc! j'avais
l'autorisation de mon pre.

Il avait eu vent de la querelle--pour une plume vole--et vent
de la provocation.

Rose ne tenait par aucun fil  l'autorit. Il y avait plus; son
oncle, conseiller municipal, avait eu maille  partir avec
l'administration. Je pouvais _y faire_.

Et  chaque coup de poing que je lui portais,  ce malheureux, je
me figurais que je semais une graine, que je plantais une
esprance dans le champ de l'avancement paternel.

Grce  cette bonne aventure, j'chappai au plus pouvantable des
dangers, celui d'tre--comme fils de professeur--perscut,
isol, cogn. J'en ai vu d'autres si malheureux!

Si cependant mon pre m'avait dfendu de me battre; si Rose et
t le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, tre
battu?...

On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain
qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et
pleure, pauvre enfant, fils du professeur...


Puis les principes!

Que deviendrait une socit, disait M. Beliben, une socit
qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un
haricot...

J'eus la chance de tomber sur Rose.

O qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez
reoive mes sincres remerciements:


_Calice  narines, sang de mon sauveur,_
_Salutaris nasus, encore un baiser!_


... J'ai t puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roul sous
la pousse d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui
passait par l, et qui est tomb derrire par-dessus tte! Il
s'est fait une bosse affreuse, et il a cass une fiole qui tait
dans sa poche de ct; c'est une topette de cognac dont il boit--
en cachette,  petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il
semblait faire une prire, et il se frottait dlicieusement
l'estomac.--Je suis cause de la topette casse, de la bosse qui
gonfle... Le pion s'est fch.

Il m'a mis aux arrts;--il m'a enferm lui-mme dans une tude
vide, a tourn la clef, et me voil seul entre les murailles
sales, devant une carte de gographie qui a la jaunisse, et un
grand tableau noir o il y a des ronds blancs et la binette du
censeur.

Je vais d'un pupitre  l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer
la place, et les lves ont dmnag.

Rien, une rgle, des plumes rouilles, un bout de ficelle, un
petit jeu de dames, le cadavre d'un lzard, une agate perdue.

Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'corche les
ongles  essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la rgle, en
cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde
le titre: ROBINSON CRUSO.


Il est nuit.

Je m'en aperois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je
suis dans ce livre?--quelle heure est-il?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes
yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se
mlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou bris, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;
je suis rest pench sur les chapitres sans lever la tte, sans
entendre rien, dvor par la curiosit, coll aux flancs de
Robinson, pris d'une motion immense, remu jusqu'au fond de la
cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment o la lune
montre l-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous
les oiseaux de l'le, et je vois se profiler la tte longue d'un
peuplier comme le mt du navire de Cruso! Je peuple l'espace vide
de mes penses, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;
debout contre cette fentre, je rve  l'ternelle solitude et je
me demande o je ferai pousser du pain...

La faim me vient: j'ai trs faim.

Vais-je tre rduit  manger ces rats que j'entends dans la cale
de l'tude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!
Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!


Clic, clac! on farfouille dans la serrure.


Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait
_oubli_, et qui vient voir si j'ai t dvor par les rats, ou si
c'est moi qui les ai mangs.

Il a l'air un peu embarrass, le pauvre homme!--Il me retrouve
gel, moulu, les cheveux secs, la main fivreuse; il s'excuse de
son mieux et m'entrane dans sa chambre, o il me dit d'allumer un
bon feu et de me rchauffer.

Il a du thon marin dans une timbale et peut-tre bien une goutte
de je ne sais quoi, par l dans un coin, qu'un ami a laisse il y
a deux mois.

C'est une topette d'eau-de-vie, son pch mignon, sa marotte
humide, son dada jaune.

Il est forc de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse
seul, seul avec du thon,--poisson d'Ocan,--la goutte--salut
du matelot--et du feu,--phare des naufrags.

Je me rejette dans le livre que j'avais cach entre ma chemise et
ma peau, et je le dvore--avec un peu de thon, des larmes de
cognac--devant la flamme de la chemine.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y
a dix ans que j'ai quitt le collge; j'ai peut-tre les cheveux
gris, en tout cas le teint hl.--Que sont devenus mes vieux
parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur
enfant perdu? (C'tait l'occasion pourtant, puisqu'ils ne
l'embrassaient jamais auparavant.)  ma mre! ma mre!

Je dis:  ma mre! sans y penser beaucoup, c'est pour faire
comme dans les livres.

Et j'ajoute: Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!

Je la reverrai, _si Dieu le veut._

Mais quand je reparatrai devant elle, comment serai-je reu? Me
reconnatra-t-elle?

Si elle allait ne pas me reconnatre!

N'tre pas reconnu par celle qui vous a entour de sa sollicitude
depuis le berceau, envelopp de sa tendresse, une mre enfin!

Qui remplace une mre?

Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!

Ne pas me reconnatre! mais elle sait bien qu'il me manque
derrire l'oreille une mche de cheveux, puisque c'est elle qui me
l'a arrache un jour. Ne pas me reconnatre; mais j'ai toujours la
cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour
laquelle on m'a empch de voir les Fabre. Toutes les traces de sa
tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en
petites places bleues. Elle me reconnatra; il me sera donn
d'tre encore aim, battu, fouett, pas gt!

Il ne faut pas gter les enfants.


Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est
crie:

Te voil donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre
jusqu' deux heures du matin,  brler la bougie,  tenir la porte
ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bille encore! devant
sa mre!

--J'ai sommeil.

--On aurait sommeil  moins!

--J'ai froid.

--On va faire du feu exprs pour lui,--brler un fagot de bois!

--Mais c'est M. Doizy qui...

--C'est M. Doizy qui t'a oubli, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais
pas fait tomber, il n'aurait pas eu  te punir, et il ne t'aurait
pas oubli. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voil
ce qui me reste d'une bougie que j'ai commence hier. Tout a pour
veiller en se demandant ce qu'tait devenu monsieur! Allons, ne
faisons pas le gel,--n'ayons pas l'air d'avoir la fivre...
Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que
tu fusses bien malade une bonne fois, a te gurirait peut-tre...


Je ne croyais pas tre tant dans mon tort: en effet, c'est ma
faute; mais je ne puis pas m'empcher de claquer des dents, j'ai
les mains qui me brlent, et des frissons qui me passent dans le
dos. J'ai attrap froid cette nuit sur ces bancs, le crne contre
le pupitre; cette lecture aussi m'a remu...

Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.

te-toi de l, me dit ma mre en retirant la chaise. On ne dort
pas  midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?

--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigu, parce que je
n'ai pas repos dans mon lit.

--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas 
_vagabonder_.

--Je n'ai pas vagabond...

--Comment a s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort 
sa mre  prsent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leons
pour ce soir?


Oh! l'le dserte, les btes froces, les pluies ternelles, les
tremblements de terre, la peau de bte, le parasol, le pas du
sauvage, tous les naufrages, toutes les temptes, des cannibales,
--mais pas les leons pour ce soir!

Je grelottai tout le jour. Mais je n'tais plus seul; j'avais pour
amis Cruso et Vendredi.  partir de ce moment, il y eut dans mon
imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu
la posie des rves, et mon coeur mit  la voile pour les pays o
l'on souffre, o l'on travaille, mais o l'on est libre.

Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!

Je m'occupai de savoir  qui il appartenait; il tait  un lve
de quatrime qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il
avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la
_Vie de Cartouche_, avec des gravures.

Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non!
Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un
mourant fait appeler le procureur gnral et lui confie l'histoire
d'un crime. Il m'est pnible de faire cette confession, mais je le
dois  l'honneur de ma famille, au respect de la vrit,  la
Banque de France,  moi-mme.

J'ai t _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de dsesprer
des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de
faussaire un masque impntrable et que nulle main n'a russi 
arracher.

Je me dnonce moi-mme, et je vais dire dans quelle circonstance
je commis ce faux, comment je fus amen  cette honte, et avec
quel cynisme j'entrai dans la voie du dshonneur.

Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine
Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes
camarades--treize ans et les cheveux rouges--tait l qui les
possdait...

Il mit  s'en dessaisir des conditions infmes; je les acceptai...
Je me rappelle mme que je n'hsitai pas.

Voici quelles furent les bases de cet odieux march.

On donnait au collge de Saint-tienne, comme partout, des
exemptions. Mon pre avait le droit d'en distribuer ailleurs que
dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une
surveillance dans quelque tude; il allait dans chacune  tour de
rle, et il pouvait infliger des punitions ou dlivrer des
rcompenses. Le garon qui avait les livres  gravures consentit 
me les prter, si je voulais lui procurer des exemptions.

Mes cheveux ne se dressrent pas sur ma tte.

Tu sais faire le paraphe de ton pre?

Mes mains ne me tombrent pas des bras, ma langue ne se scha pas
dans ma bouche.

Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prte la _Vie
de Cartouche_.

Mon coeur battait  se rompre.

Je te la donne! Je ne te la _prte_ pas, je te la _donne_...

Le coup tait port, l'abme creus; je jetai mon honneur
par-dessus les moulins, je dis adieu  la vie de socit, je me
rfugiai dans le faussariat.


J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose
mesurer, j'ai bourr de signatures contrefaites ce garon, qui
avait, il est vrai, conu le premier l'ide de cette criminelle
combinaison, mais dont je me fis, tte baisse, l'infernal
complice.

 ce prix-l, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-mme;
--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait mme
entretenir des grenouilles derrire des dictionnaires. J'aurais pu
avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'tais
capable de dshonorer le nom de mon pre pour pouvoir lire, parce
que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je
n'avais pu rsister  cette tentation-l, je m'tais jur de
rsister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une
grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitis
d'aveux.

Et n'est-ce point assez d'avoir tromp la confiance publique,
imit une signature honorable et honore, pendant deux ans! Cela
dura deux ans. Nous nous arrtmes, las du crime ou parce que cela
ne servait plus  rien; j'ai oubli, et nul ne sut jamais que nous
avions t des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus
mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfivre, que le
remords plit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien
ne mord et que leur infamie n'empche pas de jouer  la toupie et
de mettre insouciamment des queues de papier au derrire des
hannetons.


Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est
peut-tre un remde, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air
si ouvert, que pendant cette priode du faussariat.

Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me
confesse en rougissant. On commence par contrefaire des
exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais
pens aux billets: c'est peut-tre que j'avais autre chose 
faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez
moi; mais si la contrefaon des exemptions mne au bagne, je
devrais y tre.


Et qui dit que je n'irai pas?


12
Frottage--Gourmandise--Propret

On me charge des soins du mnage. Un homme doit savoir tout
faire.

Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes  laver, un coup
de balai  donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main
malheureuse, je casse de temps en temps une cuelle, un verre.

Ma mre crie que je l'ai fait exprs, et que nous serons bientt
sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.

Une fois, je me suis coup le doigt--jusqu' l'os.

Et encore il se coupe! fait-elle avec fureur.

Le malheur est qu'elle a une mthode... comme Descartes, dont
M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des
bouquets avec des pluchures.


Pas pour deux liards d'ide.

Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le
plancher avec l'eau ou la poussire, en se balanant un peu,
minaudire et souriante.

Ah! je n'ai pas cette grce, certainement!

Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec
du tripoli ou une brosse  gros poils, et elle attaque un luisant
de cuivre ou un coin de meuble.

Elle fait: Han! comme un mitron; elle geint  faire pousser des
pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!

Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le
torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le
meuble ou je me prcipite contre la rampe, et je mange le bois, je
dvore le vernis.

Jacques, Jacques! tu es donc fou!

En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie
flottante...

Jacques, veux-tu bien finir! Il nous dmolirait la maison, ce
brutal, si on le laissait faire!

Je suis fort embarrass:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que
je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que
j'appuie trop.

Je n'ai pas deux liards d'ide. C'est vrai, je le sens. Pas mme
capable de faire la vaisselle avec grce! Que deviendrai-je plus
tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain
et du jambon dans le papier. J'irai dner  la campagne pour
laisser les restes dans l'herbe.

(Serais-je pote? J'aime  dner dans la prairie!)

C'est que je n'aurai pas  laver d'assiettes, et Dieu ne
m'obligera pas  enlever les crottes des petits oiseaux.

Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me
met un tablier comme  une bonne. Mon pre reoit quelquefois des
visites de parents, de mres d'lves, et l'on m'aperoit 
travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume
de Cendrillon. On me reconnat et on ne sait  quoi s'en tenir, on
ne sait pas si je suis un garon ou une fille.


Je maudis l'oignon...

Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et
pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans
tre malade.

J'ai le dgot de ce lgume.

Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espce de petit orgueilleux, je
me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me
donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'coutais_, je
me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur,
--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne
sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.

Il faut _se forcer_, criait ma mre. Tu le fais exprs,
ajoutait-elle comme toujours.


C'tait le grand mot. Tu le fais exprs!

Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de
cinq ans, quand j'entrai en troisime, je pouvais manger du hachis
aux oignons. Elle m'avait montr par l qu'on vient  bout de
tout, que la volont est la grande matresse.

Ds que je pus manger du hachis aux oignons sans tre malade, elle
n'en fit plus-- quoi bon? c'tait aussi cher qu'autre chose et
a empoisonnait. Il suffisait que sa mthode et triomph,--et
plus tard, dans la vie, quand une difficult se levait devant moi,
elle disait:

Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu
l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi,
Jacques!

Et je me souvenais trop.


J'aimais les poireaux.

Que voulez-vous?--Je hassais l'oignon, j'aimais les poireaux.
On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des
mains d'un criminel, comme on enlve la coupe de poison  un
malheureux qui veut se suicider.

Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.

--Parce que tu les aimes, rpondait cette femme pleine de bon
sens, et qui ne voulait pas que son fils et de passions.

Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras
pas de poireaux, parce que tu les adores.

Aimes-tu les lentilles?

--Je ne sais pas...

Il tait dangereux de s'engager, et je ne me prononais plus
qu'aprs rflexion, en ayant tout balanc.

Jacques, tu mens!

Tu dis que ta mre t'oblige  ne pas manger ce que tu aimes.

Tu aimes le gigot, Jacques.

Est-ce que ta mre t'en prive?

Ta mre en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.

Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?

On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons,
c'est sacr--tu en as deux portions au lieu d'une.

Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi,
pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot  son
enfant? Qui? parle!

C'est ta mre--comme le plican blanc! Tu le finis, le gigot--
 toi l'honneur!

Dcrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empcherai, va!

Entends-tu, c'est ta mre qui te crie de ne pas avoir de
scrupules, d'en prendre  ta faim, elle ne veut pas borner ton
apptit... Tu es libre, il en reste encore, ne te gne pas!

Mais Dieu se reposa le septime jour! voil huit fois que j'y
reviens, j'ai un mouton qui ble dans l'estomac: grce, piti!

Non, pas de grce, pas de piti! Tu aimes le gigot, tu en auras.

As-tu dit que tu l'aimais!

--Je l'ai dit, lundi...

--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la
dernire bouche! J'espre que tu t'es rgal?...


C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du
mois, quand mon pre touchait ses appointements. Ils y gotaient
deux fois; je devais finir le reste--en salade,  la sauce, en
hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre
monotonie; mais  la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais
des blements et je ptaradais quand on faisait prou, prou.


Le bain!--Ma mre en avait fait un supplice.

Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me rcurer  fond,
que tous les trois mois.

Elle me frottait  outrance, me faisait avaler, par tous les
pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille
 deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de
chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient
pendant une semaine, et ma bouche en bavait...

J'ai bien dtest la propret, grce  ce savon de Marseille!


On me nettoyait hebdomadairement  la maison.

Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait
fourbi le samedi; le dimanche on me passait  la dtrempe; ma mre
me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galate, et je
devais comme Galate--fuir pour tre attrap, mon beau Jacques!
Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon
impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du mme coup, nu
comme un amour, cul-de-lampe lger, ange du dcrott.

Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les
narines, comme aux ttes de veau. J'avais leur reflet bleutre,
fade et mollasse; mais j'tais propre, par exemple!


Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de
serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un
foret, comme on plante un tire-bouchon...

Le petit tortillon tait enfonc si vigoureusement que j'en avais
les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'tais
sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.

La propret avant tout, mon garon!

tre propre et se tenir droit, tout est l.


Je suis propre comme une casserole rtame. Oui, mais je ne me
tiens pas droit.

C'est--dire que pendant que j'apprends mes leons, je m'endors
souvent, et je me cache la tte dans les bras, le dos en rond.

Ma mre veut que je me tienne droit.

Personne n'a encore t bossu dans notre famille, ce n'est pas
toi qui vas commencer, j'espre!

Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'tre
bossu, elle m'en terait du coup l'envie.



13
L'argent

M'man! J'ai mal.

--Ce sont les vers, mon enfant!

--Je sens bien que j'ai mal.

--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!...
Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon pre, fais la
culbute!


L'argent!--les rentes!

On me promet, comme  tous les gamins, des rcompenses, un gros
sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une
petite picette blanche. On me la donne?... Non, ma mre m'aime
trop pour cela.

Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.

Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se
coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.

C'est pour toi, disait ma mre en me faisant voir la pice et
avant de la glisser dans le trou!

Je ne la revoyais plus!

Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!

C'est le remplaant cach dans cette tirelire qui absorbe toutes
les petites pices et les gros sous que d'autres, mes copains,
dpensent le dimanche et les jours de foire, en entres aux
baraques, cigares  paille, canons en cuivre.

Toujours sage, donnant la leon sans pdantisme, ma mre, qui
marchait avec son sicle, m'inspirait ainsi la haine des _armes
permanentes _et me faisait rflchir sur _l'impt du sang_. Je me
regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dpensaient
leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.


C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!

Elle avait mme une parole de tristesse et un accent de compassion
 l'gard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler
en dpensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embosss
sans que cela part.

Et pourquoi! disait-elle en se parlant  elle-mme et arrivant
jusqu' l'impit.

C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il
t'a pargn, toi, reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me
montrer qu'il n'y avait pas de gibbosit et qu'elle pouvait,
qu'elle devait,--c'tait son rle de mre--continuer  nourrir
le remplaant dans le fond de la tirelire...

Et moi, dfiant, ingrat, dsirant monter sur les chevaux de bois,
je regrettais souvent de n'tre pas bossu, et je priais Dieu de
commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et
qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de
prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette
satane tirelire.


Les inspecteurs gnraux vont arriver dans quelque temps.

Mon pre reinte les lves et convoque les forts pour prparer
l'inspection. Il leur distribue les rles. Il demandera  celui-ci
ce passage,  celui-l cet autre.

Tribouillard, vous avez le _que retranch_[3].--Caillotin,
l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophtes_.

--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezchiel?_


Ma mre se frappe le front, comme Andr Chnier.

Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici  ce que
l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi
tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.

Elle m'a montr de _l'or_; c'est une pice de vingt sous. Oh!
pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part
d'une mre?

Il se livr un combat en moi-mme--pas trs long.

Pour moi tout seul? J'achterai ce qu'il me plaira avec? Je les
donnerai  un pauvre, si je veux?

Les donner  un pauvre!--ma mre chancelle; ma folie l'pouvante
et pourtant elle rpond  la face du ciel:

Oui, elle sera  toi. J'espre bien que tu ne la donneras pas 
un pauvre!

Mais c'est une rvolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui
ft  moi, pas mme ma peau.

Je lui fais rpter.


_Minuit._

Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour tre premier,--et
je pioche, je pioche!

Le samedi arrive.

Le proviseur entre. Les lves se lvent; le professeur lit:

Thme grec.

--Premier: Jacques Vingtras.


Eh bien? dit ma mre en arrivant.

--Je suis premier.

--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux
avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.

La pachade est une espce de pte ptrie avec des pommes de terre,
un mortier jaune, sans beurre, que ma mre m'a prsent comme un
plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une
pice de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question
est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mre fait l'affaire
pour la pachade et me montre un oeuf tout crott en me disant:
J'espre qu'il est gros!

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagns, oui ou
non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-tre que je les
lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oubli?

Je vois bien  un peu de gne,  cette coquetterie de l'oeuf,  la
contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle
tient peut-tre  garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler
 la mre ce qu'elle a promis.

Maman, et mes vingt sous?

Elle ne me rpond pas de suite; mais, venant  moi tout d'un coup,
d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espigle et
charmante, en montrant le gros oeuf crott:

Jacques, veux-tu faire crdit  ta mre?...

Il y a dans l'accent toute la dignit d'une vaincue qui accepte
son sort d'avance, mais demande une grce au vainqueur. Elle ne
dfend pas sa bourse, la voil!--Les vingt sous sont sur la
table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.

Oui, ma mre, je vous fais crdit. Oh! gardez, gardez ces vingt
sous, soit qu'ils doivent servir  rparer une brche, soit que
vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans
me rien dire, en ayant l'air plutt de mendier un pardon, vous
joignez mon capital au vtre, vous m'intressez dans les affaires,
vous me faites l'associ de la maison! Merci!

Et elle s'entend en affaires, ma mre; elle sait comment on fait
rapporter  l'argent; car elle m'a racont, bien souvent, qu'
quatre ans, elle pouvait dj gagner sa vie.

Elle a commenc par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui
avait donns, parce qu'elle avait gard les oies. Elle a engraiss
le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du
ventre de la mre.

Elle a revendu cet agneau et s'est procur un veau, toujours du
mme ge.

Ds qu'il y avait dans une curie, une table, un chenil, quelque
bte en travail, on voyait accourir ma mre qui attendait,
curieuse des phnomnes de la nature, avec son argent tout prt 
dposer cus sur bonde, monnaie sous ventre.

Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais
et je ne penserais pas  acheter un lapereau  la mamelle pour
gagner avec l'argent un veau au dbarqu.


Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous  refuser
au remplaant et  donner aux chevaux de bois. Il s'agissait
encore d'tre _premier _deux ou trois fois avant le bal du
proviseur.

Je dcrochai de nouveau la timbale.

J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien
demand: _Elle sera pour moi? Je la garderai_. J'avais indiqu
que je ne voulais pas joindre cette somme  celle que j'avais dj
dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en
met pas sept.

_Je la garderai?_

--_Tu la garderas._

Ma mre ne manqua pas  sa promesse. On me remit les quarante
sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller
sur les chevaux de bois, ma mre me rappela le contrat:

Tu m'as dit que tu les _garderais_!

Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pice, j'aurais
affaire  elle. Comme je protestais:

Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que a,
mon garon!

Je ne pouvais pas le nier; j'tais cras par moi-mme. Je m'tais
suicid avec ma propre langue.

J'en fus rduit  traner ces quarante sous comme une plaque
d'aveugle.

Tous les soirs, ma mre demandait  les voir.

Un jour je ne pus les lui montrer!...

J'tais all sur la place Marengo, dans un bazar  treize, _tout
_ treize!

J'achetai une paire de bretelles  pattes. Elles taient rose
tendre!

 peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'tendue. La
pice tait entame: j'avais treize sous de bretelles. Il ne
restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mre?--Perdu pour
perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.

Jouir...--aprs moi, le dluge!

Je commenai par m'enfoncer dans une alle o je me dshabillai
pour mettre mes bretelles. Aprs quelques tentatives inutiles,
toujours drang et regard de travers par des gens tonns de me
voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent,
quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retir, le
premier que je trouverais.

Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu
une si grosse somme  ma disposition. Elle gonflait et crevait mes
poches.--Patatras! les sous roulent  terre,--mme ailleurs!

C'est horrible.

Je n'ai retrouv qu'un franc deux sous. Je perds la tte...

Je m'approche d'un des jeux qui sont installs place Marengo:

Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.

Je prends la carabine, j'paule et je tire... Je tire les yeux
ferms, comme un banquier se brle la cervelle.

Il a gagn le lapin!


C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un
Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-l, les enfants apprennent
 tirer  trois ans et qu' dix ans il y en a qui cassent des
noisettes  vingt pas.

Il faut lui donner le lapin!

Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la
foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il
ne donne pas le lapin qui est l et qui broute.

Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.

Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts
terribles. Il va m'chapper tout  l'heure.

Comme dans toutes les luttes, chaque ct a ses partisans. Les uns
tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le
Suisse--et je sens toute la responsabilit qui pse sur ma tte.
Quelquefois l'animal fait un bond qui pouvante les miens. Je
voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en
temps. Je n'ose pas devant cette foule.

Je n'ai pas le courage de tourner la tte, mais je devine que les
rangs se sont grossis.

On marque le pas.

Je suis en avant,  quelques pas de la colonne, seul comme un
prophte ou un chef de bande...

On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une ide
religieuse ou une pense sociale qui me pousse.

Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse l le lapin!
--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.

Mes doigts sont crisps, les oreilles vont me rester dans la main.
Le lapin fait un suprme effort...

Il m'chappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une
culotte de mon pre, mal retape, large du fond, troite des
jambes.--Il y reste.

On s'inquite, on demande...

Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas
ainsi son drapeau!

_Le La-pin! Le La-pin!_ sur l'air des _Lampions_.

Des gens se mettent aux fentres; les curieux arrivent.

Le lapin est toujours entre chair et toffe, je le sens.

Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est l--je
l'enfile...

On me cherche, mais je connais les coins.

O aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'conome. Je lui ai fait
des commissions, j'ai port des lettres  une dame. J'ai son
secret, je suis prt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je
lui dis tout.

Tiens, voil tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que
c'est moi qui t'ai gard, et lche-moi cette bte!


Ma mre croit  notre mensonge.

Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il tait avec vous...
Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les
mineurs ont voulu se rvolter et ont mis le feu  un couvent.


Le lendemain.

Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin
maintenant?

Elle a achet un lapin, ce matin,  bas prix, parce qu'il est un
peu cras, et qu'on lui a trouv des bouts de chemise dans les
dents.

O est la peau?...

Je vais  la cuisine.

C'est _lui!..._



14
Voyage au pays

Jacques ira passer ses vacances au pays.

C'est ma mre qui m'annonce cette nouvelle.

Tu vois, on te pardonne tes farces de cette anne, nous
t'envoyons chez ton oncle; tu monteras  cheval, tu pcheras des
truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voil trois francs
pour tes frais de voyage.

La vrit est que mon oncle le cur, qui _va sur soixante-dix_, a
parl de me faire son hritier, et il demande  m'avoir prs de
lui pendant les vacances.

Le vieux prtre, qui conomise, a pour notaire un bonhomme qui en
a touch deux mots  mon pre dans une lettre qu'on a oublie sur
la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une
somme de... payable  ma majorit: c'est l'ide du testament.


J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visire et une
gourde.

Il a l'air d'un Anglais.

Ce mot me remplit d'orgueil.

Mon pre (il me gte!) m'emmne au caf pour lamper le coup de
l'trier.

Allons, bois cela, a te fera du bien.

J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait ternuer
pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais
pleur toute la nuit. La langue me cuit  vouloir la tremper dans
le ruisseau.

Sois aimable avec ton oncle.

C'est la dernire recommandation de mon pre.

Aie bien soin de ta veste neuve.

C'est le cri suprme de ma mre.


En route, fouette, cocher!


Les adieux ont t simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez
le grand-oncle.

On n'a pas fait de sentiment.

Et je n'attendais, moi, que le moment o les chevaux fileraient...


J'ai pass ma nuit  savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rv, j'ai
pris des sirops au buffet, j'ai soulev les vasistas, je suis
descendu_ aux ctes_.

 six heures du matin, je me suis trouv en plein Puy, devant le
caf des Messageries.

Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne
maison, o mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a crit
que j'arriverais, sans fixer le jour.

Je frappe.

Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive bouriffe
et mue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrass
ma mre.

Elle s'occupe de me dbarrasser, et elle a peur que je sois las,
et que j'aie eu froid...

Tu dois tre fatigu. te-moi ce paletot-l. Ce n'est pas
possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit
en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?

--Pas ferm l'oeil.

Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son
favori n'ait pas ferm l'oeil et paraisse si frais, si fort.--
C'est un grand garon qui peut passer les nuits.

Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--
Tu vas prendre une tasse de caf au moins?--Tu sais, comme je
t'en donnais en cachette de ta mre, avec du lait.--Tu
l'crmais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".

Comme elle m'aime!

Nous faisons le caf ensemble. Elle a l'air d'une sorcire, et moi
d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le
moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...

Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--
elle aime son caf au lait  l'adoration,--et il est bon, ma
foi! J'en ai les lvres toutes grasses et les joues toutes
chaudes. C'est le mme bol que celui o je trempais autrefois mon
museau, en buvant des gorges doubles parce que ma mre pouvait
arriver et que ma mre ne voulait pas qu'on me gtt en dehors
d'elle;--puis le caf au lait, c'est mauvais pour les enfants,
a donne des glaires.


Mais venez donc le voir!

Elle est alle chercher les voisins, elle a ramen les commres.
Il y a une petite demoiselle dans un coin.

Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?

Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de
velours, ses cheveux dfaits, avec qui je me battais, qui
m'gratignait--j'en ai encore la marque,--elle tait mchante
comme la gale; c'est elle qui est l avec une belle natte retenue
par un peigne d'caille, un noeud bleu au corsage, une petite
fraise de tulle qui entoure son cou dor, une fume brune sur les
joues et la lvre?

Embrassez-vous donc!

Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!

Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions jou au
petit mari et  la petite femme, dans le temps; nous avions fait
la dnette ensemble, et la grande gratignure, celle qui me reste
comme un bout de fil blanc, avait t donne, je crois,  la suite
d'une scne de jalousie.

Je m'en souviens, elle ne l'a peut-tre pas oubli.

Ma malle est aux messageries.

Je dis cela avec un revenez-y de vanit, il est entendu que j'irai
avec un petit voisin la chercher.

C'est bien lourd pour toi, dit mademoiselle Balandreau.

Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet
pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre
pour un monsieur.

Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux
et a cherch partout un _rognon_.

J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec
le mme tonnement;  la fin on a trouv une chose couleur de fer,
que mon pre a empaquete avec soin et que je dois porter au
collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute
Universit, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut
s'accrocher  ce rognon.

Ce mot de rognon me gne tout de mme, et quand une dame, qui se
trouve l au moment o je dboucle ma malle, demande ce que c'est
que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.

J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,
retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et
me met cinq francs dans la main en arrivant  la porte.

C'est pour toi, fait-il.

--Pas pour mes parents? ai-je dit tout boulevers.

--Pour toi, pour t'amuser en vacances.


Je viens de faire le tour de la ville, j'ai long la rivire, j'ai
cherch des endroits dserts, j'avais besoin d'tre seul.

 la tte d'une fortune!--Si jeune,  mon ge, sans que j'aie
besoin d'en rendre compte  mes parents, avec le droit d'en
disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou
d'conomiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par
les fentres!

Il y a peut-tre un crime l-dessous.

Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnte homme, il a une
bonne figure,--mme l'air un peu bte;--j'ai entendu dire que
les criminels n'ont jamais l'air bte. M. Buzon a une situation 
l'abri du soupon.


Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de
ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.


Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en
prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...

Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entrane par sa robe
jusque devant la porte du monsieur au rognon.

Je suis cach dans un coin et je regarde si elle entre.

Quand elle sort, elle me dit: C'est fait, et elle m'embrasse en
se frottant le nez plusieurs fois.

Mais tu pleures!

--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en
s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre
la pice. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je
pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!
Dj si fier...

Elle s'ponge le nez et les cils.

Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en
allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.


 cheval!

Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus
pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmneront. L'un
d'eux a justement achet un cheval. Je le monterai et nous irons
en caravane  Chaudeyrolles.

Le rendez-vous est chez Marcelin.

Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la
rputation  dix lieues  la ronde pour le vin blanc et les
grillades de cochon.

Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de btes en
sueur qui avance, comme une bue, de l'curie. Dans la salle o
l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, vers sur la
grillade, et qui mord les feuilles de persil.

Il y a aussi les manations fortes du fromage bleu.

C'est vigoureux  respirer, et c'est plein de montant, plein de
bruit, plein de vie.

On dit des btises en patois, et l'on se verse le vin  rasades.

Je joue avec une paire de vieux perons qui rdent sur la table,
et je soupse de gros btons cravats de cuir: quelques-uns ont
une histoire qu'on raconte.--Il y a aprs le bout de la peau
d'huissier.

_Anyn!... _Il faut partir.

Le bruit que font les triers en se cognant au moment o l'on
apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,
j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le
garon d'curie.

Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.

Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voil! On me met
rnes en mains.

Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu mont quelquefois?

--Non.

--a ne fait rien. _As pas peur!_

Tout le monde est  cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On
s'occupe  peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve
assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!


CHAUDEYROLLES

Je suis arriv bien moulu et bien corch, mais j'ai fait celui
qui n'est pas fatigu.


Les premiers moments ont t tristes.


Le cimetire est prs de l'glise, et il n'y a pas d'enfants pour
jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec
colre, parce qu'il ne trouve pas  se loger dans le feuillage des
grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des
mts, et la montagne apparat l-bas, nue et pele comme le dos
dcharn d'un lphant.

C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchs, ou des
chevaux plants debout dans les prairies!

Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de
plerins, et des rivires qui ont les bords rougetres, comme s'il
y avait eu du sang; l'herbe est sombre.

Mais, peu  peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me
fait passer des frissons sur la peau.

J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'carte ma chemise
pour qu'il me batte la poitrine.

Est-ce drle? Je me sens, quand il m'a baign, le regard si pur et
la tte si claire!...

C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds
sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fume, la
crasse des mines, un horizon  couper au couteau,  nettoyer 
coups de balai...

Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fume, c'est une
gaiet dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de
bois mort allum l-bas par un berger, ou du feu de sarment frais
sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, prs de ce
bouquet de sapins...

Il y a le vivier, o toute l'eau de la montagne court en moussant,
et si froide qu'elle brle les doigts. Quelques poissons s'y
jouent. On a fait un petit grillage pour empcher qu'ils ne
passent. Et je dpense des quarts d'heure  voir bouillonner cette
eau,  l'couter venir,  la regarder s'en aller, en s'cartant
comme une jupe blanche sur les pierres!

La rivire est pleine de truites. J'y suis entr une fois
jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupes avec
une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'prouver ce premier
frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les
fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le pre Regis
est l, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, o elles
ont l'air de lames d'argent avec des piqres d'or et de petites
taches de sang.


Mon oncle a une vache dans son curie; c'est moi qui coupe son
herbe  coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pr,
cette faux, quand j'en ai aiguis le fil contre la pierre bleue
trempe dans l'eau frache!

Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.

Je porte moi-mme le fourrage  la bte, et elle me salue de la
tte quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire
dans le pturage et qui la ramne le soir. Les bonnes gens du pays
me parlent comme  un personnage, et les petits bergers m'aiment
comme un camarade.

Je suis heureux!

Si je restais, si je me faisais paysan?

J'en parle  mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dner
sous le manteau de la chemine, et qu'il avait bu de son vin
pelure d'oignon.

Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine,
mais tu ne voudrais pas tre valet de ferme?

Je n'en sais trop rien.


Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pcher ni d'aller
chercher des groseilles sauvages l-bas, au pied de la montagne,
entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brle comme
une plaque de tle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,--
ces jours-l, je m'enferme dans la bibliothque de mon oncle et je
lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abb
de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napolon, et je
fais tout veill des rves pleins de Sainte-Hlne. Je regarde
par la fentre la campagne dserte, l'horizon vide, et je cherche
Hudson Lowe. Si je le tenais!


Mon oncle attend les curs du voisinage pour la _confrence_.

Ils viennent. Je les entends  table qui disent du mal du vicaire
de Saint-Parlier, du cur de Solignac; ils ne paraissent pas plus
penser au bon Dieu qu' l'an quarante!

Mon oncle se mle peu aux conversations. Son ge l'en dispense; il
se fait mme plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et
presque l'aveugle; mais le vin a dli la langue des autres. Un
gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe
crasseuse tache de vin et drange son rabat jaune de caf. Un
maigre,  tte de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de
ct et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au thtre
de Saint-tienne, une fois, le tratre qui servait du poison dans
les verres; il a cet air-l.

Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont
une prire  dire, ils ont encore la bouche pleine.

On voit leur culotte sous leur robe sale.

Le crasseux, le gros, se tourne de mon ct.

C'est votre neveu, monsieur le cur? Il a bon apptit au moins,
ce gaillard-l; est-il rbl!

Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dgote et me gne.


Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une
voix.

--Il est maintenant au lac de Saint-Front.

--Avec le tas! C'est l qu'ils ont fait leur nid.

--Nid de vipres, siffle la _tte_ de serpent.

Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la
bibliothque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brls,
qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damns.

Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un
grand voyage. Je pense tout le long du chemin  la Saint-Barthlemy,
et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.

Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des
cabanes perdues dans des champs tout autour.

On m'a dit d'aller vers la hutte  gauche, chez Jean Robans; je
n'ai qu' dire que je suis le neveu du cur, on m'offrira du lait
et on me montrera les protestants.

On m'accueille bien; et quant aux protestants, me dit l'homme, il
y en a un qui est justement l-bas, debout dans le sillon.

Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,--
et raide comme une pe.

Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on?
A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies
dans la Bible, et les livres de la bibliothque les appellent des
sclrats! J'en touche un mot  mon oncle, le soir; il me rpond
mal, et je commence  croire qu'il en est des protestants infmes
comme des btes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout a!


Il faut partir.

Mon oncle a une tourne  faire, et je dois d'ailleurs bientt
rentrer  Saint-tienne pour le collge.

Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai
cette fois un cheval doux, on m'a caleonn, ouat, et je me suis
suif d'avance. D'ailleurs, j'ai mont  cheval depuis un mois, je
suis aguerri, et je trouve une joie bien vive  me retourner sur
la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon
pour avoir un temps de galop, je flatte la bte comme un vieil
ami...

Mon oncle me quitte  la Croix de la Mission. Il me parle avec
bont.

Travaille bien, dit-il.

--Vous crirez  papa de me faire revenir l'anne prochaine.

--Ton pre! ce n'est pas ton pre qui t'empchera, mais peut-tre
ta mre; je ne suis pas bien avec ta mre, vois-tu!

Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrive, j'ai entendu
la servante parler dans la chambre.

C'est le fils de madame Vingtras?

--Oui.

--Celle qui disait tant de mal de vous?

--C'est fini maintenant, je lui ai pardonn,--et j'aime cet
enfant.


Il n'tait pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez
gros, des poils un peu partout, mais il tait bon.

Je savais qu'il sentait que j'tais malheureux chez nous et qu'en
le quittant je perdais de la libert et du bonheur. Il tait aussi
triste que moi.


Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poigne de
main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu
trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien  ta
mre.

Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de
tte et partit.

Oh! s'il et t mon pre, cet oncle au bon coeur!

Mais les prtres ne peuvent tre les pres de personne, il parat:
pourquoi donc?

J'avais envoy une lettre  mademoiselle Balandreau lui annonant
mon arrive, une lettre qu'elle a montre  tout le monde.

Comme il crit bien! voyez ces majuscules!

Elle m'a prpar un lit dans un petit cabinet qui est  ct de sa
chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de
fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter
mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de clibataire, je
range des papiers, je fredonne...


Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parl mon oncle?

_Dix francs!_

Je puis les accepter de lui...

Me voil riche tout d'un coup.


Le temps est superbe, et je descends ds neuf heures en ville,
libre, et craquant du bonheur d'tre libre; je me sens gai, je me
sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en
avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat
dans la rue; je rde  travers le march, je longe la mairie, je
vais au Breuil flner, les mains derrire le dos, en chassant
quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur
particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.

Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni pre ni mre,
personne, rien!

Il y a le tambour de ville qui s'arrte au coin du carrefour et
amasse les gens; il y a les officiers  paulettes d'or que je
frle; j'ai le droit d'aller  tous les rassemblements.

Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah!
mais!

Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache 
conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour
m'ouvrir les ides et le coeur!


Nous allons le soir au caf; on est trois ou quatre anciens
camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait
brler son eau-de-vie! Cette fume, cette odeur d'alcool, le bruit
des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double
mes sens et il me semble qu'il m'est pouss des moustaches et que
je soulverais le billard!

On va en sortant au Fer--Cheval faire un tour--comme des
rentiers!--On s'arrte en rond aux moments intressants, je
marche quelquefois  reculons devant la bande.

Puis l'ge reprend le dessus.

C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc  pieds joints?
Lverais-tu cette pierre  bras tendu?

--Je parie que je renverse Michelon.

Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y
mets de volont! J'aurais prfr vomir le sang par la bouche que
lcher la pierre ou demander grce  Michelon.

Je suis _mon matre_; je fais ce que je veux et mme je suis un
peu le chef, celui qu'on coute et qui a dit l'autre jour, quand
un voyou nous a jet une pierre: Ne bougez pas, vous autres!--
J'ai attrap le voyou et je l'ai ramen en le tenant par la
ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--Demande
pardon! Il tait plus grand que moi.


Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et
nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien
amuss!


On m'avait voulu nommer capitaine.

Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.

Et je me suis tendu dans le bateau, regardant le soleil qui me
faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau
bleue...


Un oncle de je ne sais quelle branche court aprs moi dans le
Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
Balandreau qu'il m'emmne dans sa carriole voir sa famille; il me
renverra aprs-demain.

Filons, mon neveu. Hue! la Grise.

C'est moi qui tiens les rnes en passant dans le faubourg.
J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air
de jurer en frappant avec le manche: Ah! _carcan!_

Nous nous arrtons au Cheval-Blanc pour le picotin  la Grise. Je
saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en
l'air comme un maquignon.

L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.

C'est mon neveu! dit-il  tout le monde dans l'htel.

Nous dnons les coudes sur la table, il me raconte (tout en
mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par
une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa
branche. Il a pous ci, a, il est issu de germain, etc.

Tu verras tes cousines, elles sont jolies.


Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air dlur, mtin!

C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens
bte. Elles parlent trs bien franais pour des paysannes. Elles
ont t  l'cole au bourg voisin.

Un verre de vin! me disent-elles.

--Oui, un verre de vin.

Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les
auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je
ne prends de cognac que pour faire des brlots: c'est joli les
flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dpass tout d'un coup
par ces cousines  l'air hardi,  la voix tintante, et je vais
boire--boire du bleu et du courage.

 votre sant! font-elles aprs avoir vers une goutte, une
toute petite goutte au fond de leurs verres.

Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.

Je crois que je suis un peu gris.--Gare  vous! cousines.

C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!


Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y
entre en sautant par-dessus la barrire  pieds joints.

Voil comme je suis, moi!

Mes cousines me regardent bahies, je ris en revenant  elles pour
leur tendre la main et les aider  enjamber. Une, deux, voyons!

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en
mettant pied  terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous
allons dgringoler! Nous dgringolons, ma foi, on perd tous
l'quilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des
jarretires bleues.

Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me
tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur
leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent
autour des ruches, derrire ces groseilliers, met une musique
monotone dans l'air...


Qu'est-ce que vous faites donc l-bas? crie une voix du seuil de
la maison.

Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne
l'ai jamais t, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux
chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui
sentaient la fraise.


Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens
sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles
s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude,
chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me
demander ce que je sais.

On me gronde dj, remarquez! On prtend que je ne rponds pas ou
que je rponds mal. On ne me dira plus rien si je me moque comme
a... Voulez-vous bien!

On me donne des tapes, on me fait des reproches.

C'est que j'ai adopt un systme pour tre  l'aise: je les
embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop
difficile.

Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!

Elles veulent me _rouler._

Vous savez la gographie?

--Pas trop.

--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...

Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgr le verre de gros
bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.


Nous arrivons  table. Il est midi. Les sabots des garons de
ferme battent l'heure du dner dans la cour, et tout le monde
rentre, mme les poules, qui viennent attendre leur grain et se
pressent contre la porte. Un poussin estropi se dpche en tirant
la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
champs les charrues s'arrter et les laboureurs s'asseoir pour
manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
vert.

C'est le grand calme de midi et son grand silence.


 notre table (on a servi le dner  part pour le neveu), il y a
une nappe blanche, des fruits dresss dans des soucoupes et une
branche d'glantier, qui est l toute frissonnante dans l'eau,
frache comme un panache vert avec des grelots rouges.

Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
qui s'en va, tant cette odeur est douce!


Aprs le dner.

Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?

--La Grise est trop fatigue, dit le pre.

--C'est vrai. O irons-nous alors?

J'offre d'aller du ct des sureaux, et nous voil, au bout d'un
moment, occups  vider la moelle de ces sureaux et  faire des
sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
blanc des feuilles.

On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
arbres qui sont cause qu'on s'est coup.

On va vers la mare o les canards barbotent, on va dans la grange
o les _flaux _s'arrtent quand les demoiselles et le cousin
entrent! Puis ils repartent dcrivant un grand cercle, et battent
en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
vent... S'il touchait une tte, il la casserait comme du verre.

Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
une ligne avec un bton que je ramasse  terre, un bout de ficelle
que je trouve dans mes poches, et une pingle que fournit
Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban carlate, et la
pche commence.

Quels cris quand la premire rainette mord! Mais il faut
l'arracher de l'hameon, personne n'ose, la grenouille s'chappe
et les jeunes filles s'enfuient.


Je les suis! Nous passons une journe dlicieuse  battre les
champs,  entrer jusqu'aux genoux dans la rivire! Je cours aprs
elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.

 un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.

Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout coll et
pesant, m'tendre au soleil. Je fume comme une soupe.

Si nous le tordions? dit une cousine, en faisant un geste de
lessive.

Elles vont de leur ct, derrire une pierre qui les cache mal,
ter leurs bas; elles ont les jambes trempes, quoi qu'elles en
disent... et si blanches!

Enfin nous voil schs, et nous repartons joyeux.

Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
chemins bords de mres, et pleins de petites prunes violettes qui
sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons  poignes,--
j'avale les noyaux pour faire l'homme.

On se fche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
bras dessous, raccommods et curieux: moi, racontant ce que je
fais  Saint-tienne, les farces de collge; elles, disant des
gaiets de pension, ceci, cela, et finissant par crier:

Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?

--Laquelle aimes-tu mieux? dit carrment Marguerite, qui jette
le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.

Ne sachant que rpondre, je les embrasse toutes deux. On me
fouette la figure avec une fleur et l'on s'carte pour me
bombarder de prunes violettes.


Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre use
devant la maison, comme de petits vieux  la porte d'une auberge.

Ah! c'est Marguerite que je prfre dcidment! Elle me prend la
main toujours  la fin de ses phrases, elle me dit, bouriffant ma
crinire de ses doigts: Rejette donc tes cheveux en arrire, tu
n'es pas beau comme a!

On me conduit  ma chambre qui est prs du grenier,--le grenier
o l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entass les pommes,
avec des bouquets de fenouil et des touffes sches de lavandes. Il
en est rest une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!

Je me mets  la fentre et regarde au loin s'teindre les hameaux.
Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met  chanter.
Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.

J'coute et finis par ne rien entendre.

Le coq me rveille en sursaut, je m'tais endormi le front dans
mes mains et je me dshabille avec un frisson, pour dormir d'un
sommeil sans rve, tourdi de parfums, cras de bonheur.

Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
prs des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
flau, le chant doux des rivires et l'odeur du sureau!


Il faut partir!


Tu m'criras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...

Elle me donne son front  embrasser, rien que son front. Ces deux
jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lvres; elle a l'air
toute srieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
mouchoir, comme font les chtelaines dans les livres, quand leur
fianc s'en va; je tte le bouquet qu'elle a fourr dans ma
poitrine et je me pique le doigt  ses pines. J'ai suc ce doigt-l.

Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
sches...



15
Projets d'vasion

J'entre en quatrime. Professeur Turfin.

Il a t reu le second  l'agrgation; il est le neveu d'un chef
de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
il a la lvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
faence, des cheveux longs et plats.

Il a du mpris pour les pions, du mpris pour les pauvres,
maltraite les boursiers et se moque des mal vtus.

Il fait rire les autres  mes dpens; je crois qu'il veut faire
rire de ma mre aussi.

Je le hais...


On m'accorde des _faveurs_ en ma qualit de fils de professeur.

Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
rentre presque jamais  la maison. On m'apporte du rfectoire un
morceau de pain sec.

De cette faon, on lui donne  djeuner pour rien; je sauve
encore une ratatouille  la mre Vingtras.

C'est Turfin qui parle ainsi  quelque collgue qui sourit; il le
dit assez loin de moi  demi-voix, mais il veut, je crois, que je
l'entende.

Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai touffs pendant qu'on ne
me voyait pas!


Je ne suis plus qu'une bte  pensums!

Des lignes, des lignes!--des arrts et des retenues, du cachot!

Je prfre le cachot  la retenue.

Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
seul.

Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
potences auxquelles je pends Turfin, je me remets  la besogne
vers le soir et je fais mon pensum.

On me renvoie  neuf heures  la maison.

Le cachot ne m'pouvante pas; mme j'prouve un petit orgueil 
revenir le soir par les cours dsertes, en rencontrant au passage
quelques lves qui me regardent comme un rvolt!

Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'tude des grands.

Il va entrer en lmentaires.

C'est lui qui doit tre reu  Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
champion de Saint-tienne; on ne le renverrait pas pour un empire.

Il porte un kpi  galons d'or et _il prend des leons d'armes._

Malatesta me fait des signes de tte en passant et me dit: Salut,
Vingtras! Salut, comme en latin, Vingtras, comme  un homme.


C'est la retenue qui m'ennuie le plus.

J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon
encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes
papiers qui s'envolent, mon pupitre que je dmanche.

Vingtras, cent lignes!

Patatras! mon paquet de livres qui dgringole et fait un tapage
d'enfer!

Cent lignes de plus.

--M'sieu!

--Vous rpliquez? Cinq pages de grammaire grecque.

Encore! Toujours!

Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-l!

C'est  peine si je vois le soleil!

Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande
retenue, de deux  six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-l,
 cause du silence crasant, du bruit mlancolique que fait un
soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un
cri de marchand bien loin, bien loin!

Nous sommes l une vingtaine.

Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois
tours en regardant le ciel  travers les croises.

M'sieu... sortir!

Il fait oui de la tte, et sous prtexte d'aller l-bas, je trane
un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles
vides, je jette par une fentre une bille, j'envoie une boulette
de pain  un moineau, je lorgne l'infirmire et je tche d'aller
chiper des fruits au rfectoire, puis je reviens  cloche-pied,
dans l'tude.

Je me replonge la tte dans ce qui me reste de papier, que je
barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense  tout autre
chose qu' ce que j'cris--et il se trouve qu'il y a quelquefois
dans mes pensums des Turfin pignouf. Turfin crtin.


_Mardi matin_.

C'tait composition en version latine.

Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon pre
m'a donn  la place de Quicherat.

Turfin croit que c'est une traduction.

Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout  l'heure.

Je lui montre le petit dictionnaire.

Ce n'est pas celui-l.

--Si, m'sieu!

--Vous copiez votre version.

--Ce n'est pas vrai!

Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.

Mon pre et mre me battent, mais eux seuls dans le monde ont le
droit de me frapper. Celui-l me bat parce qu'il dteste les
pauvres.

Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-prfet, qu'il a
t reu second  l'agrgation.

Oh! si mes parents taient comme d'autres, comme ceux de Destrme
qui sont venus se plaindre parce qu'un des matres avait donn une
petite claque  leur fils!

Mais mon pre, au lieu de se fcher contre Turfin, s'est tourn
contre moi, parce que Turfin est son collgue, parce que Turfin
est influent dans le lyce, parce qu'il pense avec raison que
quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur
ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.

J'ai eu un mouvement de colre sourd contre mon pre.

Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'chappe de la maison et
du collge.


O irai-je?-- Toulon.

Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du
monde.

Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera
un tranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je
m'enfuirai  la nage dans quelque le dserte, o l'on n'aura pas
de leon  apprendre ni du grec  traduire.

Il y a encore une consolation, mme si l'on est attach au grand
mt ou enchan  fond de cale; il y a l'esprance d'arriver 
tre officier  son tour, et l'on a le droit de souffleter le
capitaine.

Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je
puisse me venger.

Mon pre peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma
jeunesse; je lui dois l'obissance et le respect.

Les rgles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de
mort sur moi.

Je suis un mauvais sujet, aprs tout!

On mrite d'avoir la tte cogne et les ctes casses, quand, au
lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou
voler les mouches.

On est un fainant et un drle, quand on veut tre cordonnier,
vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet,
au lieu de rver une _toge_ de professeur, avec une toque et de
l'hermine.

On est un insolent vis--vis de son pre, quand on pense qu'avec
la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!

C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.

Je le dshonore avec mes gots vulgaires, mes instincts
d'apprenti, mes manies d'ouvrier.

Mes parents m'ont donn de l'ducation et je n'en veux plus!

Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les
agrgs; et j'ai toujours trouv mon oncle Joseph moins bte que
M. Beliben!...

Fort comme il est, et si fainant! disent-ils toujours. C'est
justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes
et ces tudes o l'on me garde tout le jour. Les jambes me
dmangent, la nuque me fait mal.

Je suis gai de nature; j'aime  rire et j'ai la rate qui va en
clater quelquefois! Quand je peux chapper aux pensums, viter le
squestre, tre loin du pion ou du professeur, je saute comme un
gros chien, j'ai des gaiets de ngre.

tre ngre!

Oh! comme j'ai dsir longtemps tre ngre!

D'abord, les ngresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une
mre aimante.

Puis quand la journe est finie, ils font des paniers pour
s'amuser, ils tressent des lianes, cislent du coco, et ils
dansent en rond!

Zizi, bamboula! Dansez, Canada!

Ah! oui! j'aurais bien voulu tre ngre. Je ne le suis pas, je
n'ai pas de veine!

Faute de cela, je me ferai matelot.

Tout le monde s'en trouvera bien.

Je les fais prir de chagrin? ils me l'ont assez dit, n'est-ce
pas?

Ils vont revivre, ressusciter.

Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils
devront finir le gigot!

Finir le gigot?

Je suis une triste nature dcidment! Je ne songe pas seulement au
plaisir d'chapper  ce gigot; mais, dvor d'une ide de
vengeance, je me dis, comme un petit jsuite, que c'est eux qui
auront  le manger, rti, revenu, en vinaigrette,  la sauce
noire, en mincs et en boulettes,--comme je faisais.


Je vais plus loin, hypocrite que je suis!

Je me dis qu'il faut m'exercer, me tter, m'endurcir, et je
cherche tous les prtextes possibles pour qu'on me _rosse_.

J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe
_d'avance, ou plutt qu'on me _rompe _au mtier; et me voil
pendant des semaines disant que j'ai cass des cuelles, perdu des
bouteilles d'encre, mang tout le papier!--Il faut dire que je
mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne
peux pas m'en empcher.

Mon pre ne se doute de rien et se laisse prendre au pige, le
malheureux!...

Je lui use trois rgles et une paire de bottes en quinze jours, il
me casse les rgles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans
les reins.

Je lui cote les yeux de la tte, je le ruine, cet homme!

Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention;
et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.

Un peu fatigu seulement quand il m'a ross trop longtemps,--il
a chaud!

Je me trane alors jusqu' la fentre, et je la ferme pour qu'il
n'attrape pas de courants d'air.

La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise.

_Je me couche en chemise!_
_Dieu puissant! favorise_
_Cette sainte entreprise!_

Partirai-je seul?

C'est bien ennuyeux! Et puis  plusieurs on peut s'emparer d'un
navire, faire le corsaire, au besoin mener les rvoltes, et quand
on est fatigu, fonder une colonie.

Qui entranerai-je dans cette expdition?

Malatesta est justement parti d'hier.

Sa mre est tout d'un coup tombe malade, et il est all la voir.

Il adore sa mre, une mauvaise mre, cependant!

Elle lui envoie toujours des pastques, des dattes et des oranges;
elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.

Elle est donc bien riche, ta mre? lui demandai-je un jour.

--Non, mais elle est si bonne!

--Tu l'aimes bien!

--Si je l'aime!

Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.

Lui qui doit tre soldat!

Avoir une si mauvaise mre et l'aimer tant! Une mre qui le
console quand il est puni, qui mange peut-tre moins de pain pour
que son enfant ait plus d'oranges!

Que fait-elle, ta mre?

--Elle est charcutire  Modne.

Et il n'a pas l'air de rougir!

Charcutire! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_.

Ma mre n'aurait jamais t charcutire. Jamais!


Ah! elle est fire, ma mre, il faut lui accorder a.

Si ce n'avait pas t pour elle, c'et t pour son fils qu'elle
n'et pas voulu vendre du jambon.

Elle prfrait crever la misre, conseiller  mon pre d'tre
lche!...

Elle prfrait vivre d'une vie sourde, bte et vile; mais elle
tait la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait
un jour:

Mon pre tait dans l'Universit.

Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer
drlement, ces messieurs de l'universit!

Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que
les lves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents
disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle
savait comme ils sont mpriss par les chefs mme: le proviseur,
l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mre riche se plaint,
rpondent:

N'ayez peur: je lui laverai la tte!

Du petit cabinet o l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au
cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et
je n'ai pas manqu d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque
fois que j'ai pu.

Un jour, un des matres est venu se plaindre qu'un domestique
l'avait insult. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle
le pion Souillard, qui lui sert de secrtaire: M. Souillard, il y
a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parl insolemment
devant les lves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens 
Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbcile qui n'a
pas de protections, qui achte cent francs de bouquins pour faire
son livre d'tymologie et qui porte des habits qui nous
dshonorent.

crivez en marge  son dossier:

"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de
salet--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans
une autre localit."


Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!

Et les cordonniers aussi! vivent les piciers et les bouviers!

Vivent les ngres!...

Moi, plutt que d'tre professeur, je ferai tout, tout, tout!...


Il n'y a donc pas  compter sur Malatesta, qui est  la
charcuterie de Modne, et il a mme laiss intacte dans son
pupitre une bote de fruits confits qu'on se partage en retenue.

Je cherche de tous cts d'autres complices; je jette sur la foule
des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures
 plusieurs: ils hsitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas
 la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur
pre rigole avec eux, que leur mre a les mmes dfauts que celle
de Malatesta.

On ne te bat donc pas?

--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-l; je suis sr
que le soir on me mnera au spectacle ou bien qu'on me donnera une
pice de dix sous. Mon pre en est tout embt, et ils se
cherchent des raisons avec ma mre.--C'est toi qui en es cause.
--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au
moins!--J'ai bien tap un peu fort, quel brutal je suis!

Tu lui as fait du mal au moins, demande ma mre  mon pre, 
l'envers de ces parents imbciles. J'espre qu'il l'a senti cette
fois!

Et il faut bien avouer que ma mre est logique. Si on bat les
enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au
moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirs, les
oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un systme,
elle l'applique.

Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit  qui on
donne dix sous quand on lui a envoy une taloche; qui tapent sans
savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.

Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents,
qui sont si btes et ont si peu d'nergie.

Je suis tomb sur une mre qui a du bon sens, de la mthode.


Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!

Ricard?

Ils sont neuf enfants.

On les fouette  outrance.--Quel bonheur!

Je tte Ricard;--quand je dis je tte, je parle au figur: il me
dfend de le tter (il a trop mal aux ctes)--il est sale comme
un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que
leur mre les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!

Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils
jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie
toujours: _Crotte pour toi!_

Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne
jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.

On le bat tout de mme. Pourquoi donc?

Parce qu'il ne faut pas faire de prfrences dans les familles,
c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en
plaindre.

Puis, il est l comme une oie.

Il est l comme une oie.--Voil pourquoi on le bat.

On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent
et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et
se tient tranquille.

_Il est l comme une oie_...

Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il
pisse au lit.

Voil le secret de sa misre, pourquoi il est triste, pourquoi sa
mre crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau
de cela!

Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce
qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou dfi, un
jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de
dsoeuvr. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il
fait ne sert  rien.--Il se rveille dans le crime, et on est
oblig de mettre ses draps  la fentre tous les matins.

On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme
on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte
au-dessus du chteau!...

Il en pleure de douleur, le pauvre mtin, il se prive de tout,
exprs, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.

C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y
a un saint spcialement affect  ce genre de pch; il retombe
dsespr sous le coup de torchon de sa mre, qui a une drle
d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa
grosse voix, et en levant le fouet:

Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!

Allusion, sans doute (ironique et cruelle),  la faiblesse de son
enfant et  l'opration que le chasseur fait subir au lapin
atteint par son plomb meurtrier.

Je le dcide. Il fera son hamac lui-mme  bord du navire, et
personne ne saura que le lapin a pleur!


Si je parlais aussi  Vidaljan?

C'est le fils d'un rat-de-cave; il reoit, comme moi, des roules
 tout casser.

Encore un qui voudrait tre ce que son pre ne voudrait pas qu'il
ft: il voudrait tre escamoteur.

Il est venu un escamoteur au collge. Les lves payaient vingt
sous. Vidaljan a eu le malheur d'tre choisi pour monter sur
l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou  la
tourterelle, brler le mouchoir; il a frl Domingo, le compre.

Pardon, mon ami, qu'avez-vous l dans votre poche?

Et l'on a retir de sa poche une perruque.

Vous portez donc vos conomies dans vos cheveux?

Et l'on rafle sur sa tte une pice de cinq francs.

Maintenant, mon ami, je vous remercie.

Il est descendu  sa place devant tout le collge, entour,
questionn, envi; sa classe crve de jalousie.

Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?

Il a de la chance, a dit Ricard an, qui pense que, la nuit
prochaine...


Depuis cette soire o il a eu son rle, clair par toutes les
bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dvor par
les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-l, la
rsolution de Vidaljan est prise, sa vocation est dcide: il va
se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant
pour l'escamotage!

C'est le plus grand chipeur du collge; il aimait dj  fouiller
dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus
l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutt. Il
savait couper une orange en huit et cacher une pice dans le coin
d'un mouchoir.

Il escamotait dj la toupie, l'agate et la plume  tte de mort.
Il avait une collection de petits dessins cueillis  l'aide de
fausses clefs dans les botes des copains.

Non qu'il aimt les arts, mais il se plaisait  faire de la
serrurerie sournoise et  passer sa main entre les fentes. Il
volait les cahiers de punition et les listes de places dans la
poche des matres. Il avait une fois subtilis le porte-feuille
d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient t  la
merci des moutards pendant huit jours.

Le pauvre Boquin en avait manqu un mariage et failli perdre sa
place.

Vidaljan avait apport aussi des amliorations dans la plume 
_pensums:_ il tait parvenu  ficeler quatre becs ensemble, ce qui
ne s'tait jamais vu encore, de l'aveu mme de Gravier, qui avait
t trois mois en pension  Paris, et il crivait quatre vers de
Virgile  la fois.

Dj port  l'escamotage, il eut la tte tourne par la magie
blanche.

Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vmes avec des
gobelets et des muscades, avec des crapauds schs et des
coquilles d'oeufs vides.

Il fabriquait de la poudre.

C'est ce qui me dcida  m'adresser  lui,--malgr l'espce de
dfiance que m'inspiraient ses habitudes.

Il avait, deux jours auparavant, failli tre assomm par l'auteur
de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son
fils se livrait  la mcanique; et, en retournant le lit de son
enfant, la mre avait trouv des peaux de serpents et des punaises
de cuivre mles aux punaises de famille.

Je lui offris d'tre mon lieutenant.

Il accepta.--Ricard aussi.


Mais, au jour fix, le drapeau flotte  la fentre de Ricard, et
il me jette par cette fentre un papier, un peu humide, qui me
donne de douloureux dtails. Il a t criminel plus que de coutume
et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traner.

Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les lves arrivent
l'un aprs l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas l.
Que s'est-il pass?

Je vais du ct de sa maison en me cachant; je rencontre des
commres qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils
Vidaljan avec.

Il a laiss tomber une allumette sur une cuelle o il faisait de
la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis a dans la
tte, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez,
et qui a son chle coll sur le dos comme une limande: Vingtrou,
Vingtras... On doit tre en train de le chercher. J'espre qu'on
le fichera en prison.

--Mais le voil, je le reconnais, crie une commre, qui
m'aperoit tout d'un coup dans le coin o j'tais courb, et d'o
j'essayais de filer.

On s'empare de moi.--On me ramne  la maison.

Ma mre m'en donna une vole!

Elle ne s'arrta que quand j'eus promis sur tous les saints du
paradis de ne plus m'chapper.


Et Vidaljan?--Il gurit et ne fit plus de poudre.

Et Ricard an?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
Vidaljan lui fit une rvolution, et il ne pissa plus au lit.

C'est toujours a.



16
Un drame

Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.

C'est une petite crature potele, vive, aux yeux pleins de
flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir
trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrire pour rire,
tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air
d'une caresse! Et elle vous a des faons de se trmousser qui
paraissent singulires  mon pre lui-mme, car il rougit, plit,
perd la voix et renverse les chaises.

Drle de petite femme! Elle a trois enfants.

Elle conduit et lve tout cela avec une activit fivreuse, elle
ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre,
plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de
crne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant
celui-ci, nettoyant celle-l. Toujours en l'air!

Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique
devant un vieux piano  queue;  la fin de chaque morceau, elle en
arrache un _boum _grave du ct des notes graves et un _hi_ flt
du ct des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._


M. Vingtras, vous tes triste comme un bonnet de nuit, c'est que
vous ne vous tes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en
sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez
l'trenne de votre barbe.

Et en mme temps elle passe prs de lui, met sa main sur sa main,
le frle avec sa jupe. Elle lui prend le bras mme et lui donne sa
ceinture  presser.

Valsons, dit-elle.

Et avanant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste
rejet en arrire, les cheveux flottants, elle entrane son
cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop troite,--et
elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon
pre qui ne dit rien.

Puis elle file du ct de la cuisine o l'on a entendu du bruit.

C'est la fillette qui est  terre; c'est le gamin qui a cass une
cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre,
disparat, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains 
plat entre ses genoux, penche pour mieux rire, et secouant sa
jolie tte, en racontant quelque aventure sale arrive  un de
ses rejetons.

Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras
en passant.


M. Brignolin est rarement l: c'est un savant. Il est associ dans
une fabrique de produits chimiques, et il a dj invent un tas de
choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est
toujours dans les _cornues_, et j'ai mme remarqu que l'on riait
quand on disait ce mot-l.


Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.

Elle a vingt ans: douce, complaisante et ple, ple comme la cire,
et j'entends dire tout bas qu'elle va bientt mourir.

Madame Brignolin est pleine de bont pour elle, nous l'aimons
tous; nous jouons aux cartes et aux ds sur ses genoux; elle nous
fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile
de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille 
coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empche de toucher:
C'est l qu'est mon coeur, a-t-elle dit un jour, et l'on raconte
qu'elle meurt d'un amour perdu.

Le jour o madame Brignolin contait cela, mon pre tait prs
d'elle. Ma mre tait absente. Je tournai la tte: j'entendis un
soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait
les mains sur celles de mon pre et les yeux dans ses yeux! Il
avait l'air gn, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:

Grand bte!

Je devinai que je les embarrassais et ils jetrent sur moi, tous
les deux en mme temps, un regard qui voulait dire: Pas devant
lui, ou Pourquoi est-il l? Je n'ai jamais oubli ce grand
bte! si tendre et ce geste si doux.


Pour mademoiselle Miolan, on a lou un bout de campagne, o l'on
va passer deux ou trois heures le soir, aprs le collge, o l'on
dpense, quand il fait beau, toute la journe du dimanche.

Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!

Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est
au bout d'un chemin dsert, noir de charbon, jaune de sable, gris
de poussire, qui sent le brl, a des odeurs de cendre, sur
lequel les souliers s'corchent et les voitures crient. Il y a une
mine l-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats
dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle
trane par places comme des restes de poil sur un dos de chameau;
il y a des dbris de coke et de briques, rougetres et ternes
comme des grumeaux de sang caill; mais nous entassons tout cela
en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous
dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme
brille, la fume tourne dans le vent. Cela sent le travail,
rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si
l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des
hommes, et comme des hommes on a l'motion que donne toujours le
silence.

Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de
la nuit descend, quand les bruits tombent un  un comme des
pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est
coiffe de rouge et chausse de vert.

Il y a un jardinet, deux arbres, des carrs de penses, un
_soleil_.

Ces penses, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et
leurs paupires bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et
je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il
en reste encore des ptales dans un vieux livre o je les avais
mises.

 l'heure o la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui
luit comme une toile.

Ces dames et mon pre improvisent un souper de fruits, avec du
lait et du pain noir. On est all chercher tout cela dans le fond
du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de flicit dans les
yeux.


Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions.
Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mre retrousse sa robe,
et mon pre aide  plucher les lgumes.--On nous jette,  nous,
quelques carottes crues  grignoter, et nous aidons pour la
cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise
(en arrtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout,
nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.

C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de
mchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on gote au
vin blanc mousseux.

On trinque, on retrinque.

C'est toujours  la sant de madame Vingtras qu'on boit d'abord!

Elle rpond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
libre dans cette atmosphre de campagne, avec ces petites odeurs
de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!

 peine elle pense  mon pantalon que je dois retrousser,  mes
chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
d'ailleurs, l'en empche.

Il faut que tout le monde s'amuse! dit-elle en lui fermant la
bouche et en la tirant par le bras pour l'entraner  la promenade
ou au jardin.

C'est mon pre qui parat heureux!

Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
coins, qui pousse la balanoire quand on est las de jouer, il
chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance aprs lui
des chansons du Midi.

Ma mre--paysanne--dit: a, c'est des airs de freluquets, et
elle entonne en auvergnat:

_Digue d'Janette,_
_Te vole marigua_
_Laya!_
_Vole prendre un homme!_
_Que sabe trabailla,_
_Laya!_

_Laya!_ reprend madame Brignolin en esquissant  son tour une
pose de danse--rien qu'un geste, la tte renverse, le buste
pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejet de
hanche!

Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
de s'vanouir avec les lvres entrouvertes, par o passe un
souffle qui soulve sa poitrine; elle est reste un moment sans
rire, mais elle repart bien vite dans un accs de gaiet qui mle
la cachucha et la bourre, l'espagnol et l'auvergnat,

_La Madona et la fouchtra,_
_Laya!_

Qu'est-ce que cela veut dire? demande M. Brignolin, un positif,
qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.

Il essaye des jus concentrs bass sur la chimie, qui sentent le
savant et gtent le dner.

On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!

Il_ l'_est toujours.

C'est lui qui_ l'est!_

Mme Brignolin dit cela d'une drle de faon et presque toujours en
regardant mon pre; puis elle ajoute en secouant son mari:

Allons, tu n'es bon qu' donner le bras; prends le bras de
Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vtre?--
Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.


Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
empourpre ses joues ples, puis la laisse retomber sur l'oreiller
qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de mme et
elle se fche quand nous voulons nous taire  cause d'elle.

Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
cela me fait du bien, amusez-vous.

Sa voix s'arrte, mais son geste continue et nous dit:

Amusez-vous!


CHMAGE

La vie change tout d'un coup.

J'ai t jusqu'ici le tambour sur lequel ma mre a battu des
_rrra_ et des _fla_, elle a essay sur moi des roules et des
toffes, elle m'a travaill dans tous les sens, pinc, balafr,
tamponn, bourr, soufflet, frott, card et tann, sans que je
sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait
pouss des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le
dos--aprs tant de gigots pourtant!

 un moment, son affection se dtourne. Elle se relche de sa
surveillance.

On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On
m'appelait bandit, _sapr_ gredin!--_Sapr_ pour sacr;--elle
disait_ bouffre_ pour _bougre_.

Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq
minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser  bout, sans
exasprer son amour.

Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?

Je ne dtestais pas qu'on m'appelt bandit, gredin; j'y tais
fait,--mme cela me flattait un peu.

Bandit!--comme dans le roman  gravures.--Puis je sentais bien
que cela faisait plaisir  ma mre de me faire du mal; qu'elle
avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique
sans aller au gymnase, o il aurait fallu qu'elle mt un petit
pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en
petite blouse et en petit pantalon.

Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle
gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.


Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafrachisse ou
me rchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de
palpiter sous le flau, comme l'oie qui, cloue par les pattes,
gonfle devant le feu.

Je n'ai plus  me lever pour aller--cible rsigne--vers ma
mre; je puis rester assis tout le temps!

Ce chmage m'inquite.

Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux
habitudes passes, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, o
en serai-je? Les dlices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus
la cuirasse de l'habitude, le caleon de l'exercice, le grain du
cuir battu!


Que se passe-t-il donc?

Je ne comprends gure, mais il me semble que madame Brignolin est
pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans
cette colre blanche de ma mre.

Ma mre reste de longues soires sans rien dire, les yeux fixes et
les lvres pinces. Elle se cache derrire la fentre et soulve
le rideau, elle a l'air de guetter une proie.


Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une
voisine.

--Si, si!

--Il y a un peu de froid?

--Non, non!... nous allons mme  la campagne ensemble, dimanche
prochain.

En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une
rconciliation aprs quelques semaines de froideur; j'ai aussi
distingu quelques mots que ma mre a prononcs tout bas: N'avoir
l'air de rien, les laisser seuls, venir  pas de loup...

On se fait de nouveau des amitis, on se voit le jeudi et l'on
combine tout pour le dimanche.


J'avais justement gob une _retenue!_

J'avais laiss tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
charbon ramass prs de la maison de campagne. J'avais entendu
M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les clats de
mine; et depuis ce jour-l, je ramassais tous les morceaux qui
avaient une veine luisante, un point jaune.

Le professeur crut  une farce,--me voil pinc! forc de rester
en ville ce dimanche-l, pour aller  une heure faire ma retenue--
dans l'tude des internes, au lyce mme.

Adieu la maison de campagne!

Je les vis partir avec les paniers de provisions.

Les dames avaient mis ce jour-l des robes neuves.

Madame Brignolin tait charmante; un peu dcollete, avec une
charpe  raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
bon--mais bon!

Ma mre trennait un chle vert qui criait comme un damn  ct
de la robe de mousseline frache  pois roses, qui faisait
brouillard autour de madame Brignolin.


On m'avait trac mon programme. Je devais djeuner avec des
haricots  l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
l'conome, M. Laurier, qui me ferait dner  sa table.

C'est plus que tu ne mrites, m'avait dit ma mre.

Cette perspective tait assez flatteuse pour que le regret de ne
point aller  la maison de campagne ne ft pas trop grand; et
j'acceptai mon sort de bon coeur.

Je mangeai les haricots  l'huile,--j'allai jouer aux billes
avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai  la
retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
prtexte de besoins urgents, d'aller flner dans le gymnase, o je
dcrochai un trapze et faillis me casser les reins; je bclai mon
pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivrent.

La retenue tait finie, on nous lcha, je montai chez M. Laurier.

Te voil, gamin?

--Oui, m'sieu.

--Toujours en retenue, donc!

--Non, m'sieu!

--Tu as faim?

--Oui, m'sieu!

--Tu veux manger?

--Non, m'sieu!

Je croyais plus poli de dire _non_: ma mre m'avait bien
recommand de ne pas accepter tout de suite, a ne se faisait pas
dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
goulu, tu entends; et elle prchait d'exemple. Nous avions dn
quelquefois chez des parents d'lves.

Voulez-vous de la soupe, madame?

--Non, si, comme cela, trs peu...

--Vous n'aimez pas le potage?

--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...

--Diable! pas faim, dj!


Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond. Encore une
recommandation qu'elle m'avait faite.

En laisser un peu dans le fond.

C'est ce que je fis pour le potage, au grand tonnement de
l'conome, qui avait dj trouv que j'tais trs bte en disant
que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.

Mais moi, je sais qu'on doit obir  sa mre--elle connat les
belles manires, ma mre,--j'en laisse dans le fond, et je me
fais prier.

L'conome m'offre du poisson.--Ah! mais non!

Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
paysan.

Tu veux de la carpe?

--Non, M'sieu!

--Tu ne l'aimes pas?

--Si, M'sieu!

Ma mre m'avait bien recommand de tout aimer chez les autres; on
avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
pas ce qu'ils vous servaient.

Tu l'aimes? eh bien!

L'conome me jette de la carpe comme  un niais, qui y gotera
s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.

Je mange ma carpe--difficilement.

Ma mre m'avait dit encore: Il faut se tenir cart de la table;
il ne faut pas avoir l'air d'tre chez soi, de prendre ses aises.
Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise  une lieue de
mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.


J'ai fini mon pain!

Ma mre m'a dit qu'il ne fallait jamais demander, les enfants
doivent attendre qu'on les serve.

J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
lch, et il mange, la tte dans un journal.

Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
comme une tte mcanique. Ce cliquetis  la Galopeau,  la Fattet,
le dcide enfin  jeter un regard,  couler un oeil par-dessous
_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulve, de
manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!

Du pain, du pain!

J'ai les mains comme un allumeur de rverbres, je n'ose pas
m'essuyer trop souvent  la serviette. On a l'air d'avoir les
doigts trop sales, m'a dit ma mre, et cela ferait mauvais effet
de voir une serviette toute tache quand on desservira la table.

Je m'essuie sur mon pantalon par derrire,--geste qui dconcerte
l'conome quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
que penser!

a te dmange?

--Non, m'sieu!

--Pourquoi te grattes-tu?

--Je ne sais pas.

Cette insouciance, ces rponses de rveur et ce fatalisme mystique
finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
rpulsion.

Tu as fini ton poisson?

--Oui, m'sieu!

M. Laurier m'te mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
de veau et de la sauce aux champignons.

Mange, voyons, ne te gne pas, mange  ta faim.

Ah! puisque le matre de la maison me le recommande! et je me
jette sur le ris de veau.

Pas de pain! pas de pain!

Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
de sauce et se livrent un combat acharn.

Il me semble que j'ai un navire dans l'intrieur, un navire de
beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mang un pot
de pommade  six sous la livre!

Le dner est fini: il tait temps! M. Laurier me renvoie, non sans
mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigr mon
pantalon bleu; le repas finit en queue de lopard.

_7 heures et demie_.

Je suis tendu tout habill sur mon lit; un bout de lune perce les
vitres; pas un bruit!

J'ai la tte qui me brle, et il me semble qu'on m'a cass le
crne d'un ct.

Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
nageait, du veau qui ttait...

a ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
moins conserv les belles manires. J'ai souffert, mais je suis
rest loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
j'ai t fidle aux leons de ma mre.


_9 heures_.

Deux heures de sommeil; le mal de tte est parti. Si je voyais un
veau dans la chambre, je sauterais par la fentre; mais ce n'est
pas probable, et je rvasse en me dshabillant.


_10 heures_.

J'avais allum la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
rentreront.

Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente  laquelle
on arrive par une petite chelle; on y touffe en t, on y gle
en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
suspendu, o je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
tous les murmures de mes colres et de mes douleurs.


_Minuit_.

Je m'tais assoupi!--Je me suis rveill brusquement!

Un bruit confus, des cris dchirants,--un surtout qui m'entre au
coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
mre...

Je saute au bas de l'chelle, en chemise; l'chelle n'tait pas
accroche et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
genou sur le carreau.

C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mre qui est
renverse sur la rampe, les yeux hagards, et mon pre qui la tire
 lui, ple, chevele.

Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?

Je veux crier.

Non, non! fait mon pre en me fermant la bouche, non!--Il me
brise presque les dents sous son poing.--Non, non!--Il y a
autant de colre que de terreur dans sa voix.

Je me penche sur ma mre vanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
fronts des mres! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
reconnat, elle dit: Jacques! Jacques!--Elle prend ma main
dans sa main, et elle la presse. C'est la premire fois de sa vie.

Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
d'abandon, un accs de tendresse, une faiblesse d'me, elle laissa
aller doucement sa main et son coeur.

Je sentis  ce mouvement de bont que lui arrachait l'effroi dans
cet instant suprme, je sentis que tous les gestes bons auraient
eu raison de moi dans la vie.

Retourne te coucher, m'a dit mon pre.

J'y retourne glac, j'ai attrap froid sur les dalles de
l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fentres
ouvertes pour que la malade et de l'air!


Qu'est-il donc arriv?

Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux penses,
rflchir dans ma fivre! Les heures tombent une  une.

Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espce de fume
blanche monte  l'horizon.

J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
regard comme une tte de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a pass un
courant de vieillesse sur ma vie, il a neig sur moi. Je sens
qu'il est tomb du malheur sur nos ttes!


Qu'est-il arriv? Je voudrais le savoir.

J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
jamais trembl comme je tremblais ce jour-l, quand je me
demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
regarderait mon pre qui avait dit si ple: Non, non, n'appelle
pas!

J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.

Je cherchais quel visage il fallait qu'et leur fils, quels mots
je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
Mais par qui commencer?

Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
effray d'tre gauche, d'avancer, ou de pleurer  faux, qu'effray
du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.

C'est ainsi quand on n'est point sr du coeur des siens et qu'on
craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
instinctivement, on sent qu'il ne faut pas  ces douleurs un
accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
colre.

Aussi on hsite, on recule!

Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'tre mchant,
puisque vous ne semblez pas mu de leur douleur!--Parler? Mais
ils vous en voudront de ce que vous avez soulign leur faute ou
leur crime, de ce que vous avez, le matin, rveill par vos
larmes,--vos _simagres_--des fantmes qui devaient mourir
avec le dernier cri, le premier soleil!

Et je ne savais que faire!


Il y avait longtemps que c'tait le matin.--Mon pre se levait
d'ordinaire  sept heures afin d'tre prt pour la classe de huit
heures. Je me levais aussi.

Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.

Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.

Enfin, au quart avant huit heures mon pre m'appela.

Il ne parut point tonn de me trouver tout prt;  travers la
porte il me demanda du papier et de l'encre; crivit une lettre au
censeur et une autre  un mdecin, et me chargea de les porter.

Tu reviendras ds que tu les auras remises.

--Je n'irai pas en classe?

--Non, il faut soigner ta mre malade. Si le censeur te demande
ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a t prise de frayeur dans la
campagne, et qu'elle est au lit avec la fivre...

Il disait cela sans paratre trop mu, avec un peu de vulgarit
dans la tournure,--il tranait ses pantoufles sur le parquet et
rajustait son pantalon.

Que s'tait-il pass?

Je ne l'ai jamais bien su.  des cris qui chapprent dans les
orages,  des clats de querelles que mes oreilles recueillirent,
je crus comprendre que ma mre s'tait mise en embuscade et avait
surpris madame Brignolin causant bas avec mon pre au dtour du
jardin, dans ce dimanche de malheur!

Il s'en tait suivi une scne de jalousie et de bataille, il
parat, et qui s'tait continue jusqu'au milieu de la nuit,
jusqu' l'heure o je les avais vus revenir.

Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
de ce moment m'obsdait comme un mal, et je le chassais au lieu
d'essayer de le savoir!

Savoir quoi? Ce qui tait fait tait fait!


Je suis peut-tre le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
l'enfant!

Mon pre, depuis ce jour-l (est-ce la fivre ou le remords, la
honte ou le regret?), mon pre a chang pour moi. Il avait
jusqu'ici vcu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
prtexte qu'il avait  donner des rptitions au collge et 
assister  quelques confrences que faisait le professeur de
rhtorique, pour les matres qui n'taient pas agrgs.

Il reste  la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
le sourcil fronc, le regard dur, les lvres serres, morne et
ple, et un rien le fait clater et devenir cruel.

Il parle  ma mre d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
sent qu'il cherche  paratre bon et qu'il souffre; il lui montre
une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait piti.

Il a le coeur ulcr, je le vois.

Oh! la maison est horrible! et l'on marche  pas lents, et l'on
parle  voix basse.

Je vis dans ce silence et je respire cet air charg de tristesse.

Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.

Mon pre a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
passer sur moi son chagrin, sa colre. Ma mre m'a lch, mon pre
m'empoigne.

Il me sangle  coups de cravache, il me rosse  coups de canne
sous le moindre prtexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
je le jure, sans que je le mrite.

J'ai gard longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les ctes
et auquel j'avais machinalement emmanch une lame, je m'tais dit
que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
l'ide de me tuer une fois!

Voici  quelle occasion.


Mon pre rentre brusque et ple, et me prenant par le bras qu'il
faillit casser:

Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
le carreau!

J'entrevis un supplice--et justement, j'tais  peine guri
d'une dernire correction qui m'avait rompu les membres.

Il prtendit que chez le proviseur, au moment o l'on traitait la
question des boursiers et des non payants, quand on tait arriv 
mon nom, le proviseur, s'avanant, lui avait dit:

M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?

--C'est toi, misrable, qui me fais avoir des reproches du
proviseur? et il se jeta sur moi avec fureur.

Ce furent de vritables souffrances,--mais mon chagrin tait
bien plus grand que mon mal!

Quoi! j'tais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
qu'on le dplacerait par disgrce, ou peut-tre qu'on le
destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
coups plus forts que ceux de ses poings ferms, et le me serais
peut-tre tu, tant j'tais dsespr, si je n'avais pens 
rparer le mal que mon pre m'accusait d'avoir fait.

Je me mis  travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
plus au collge, mais  la maison on me battait tout de mme.

J'aurais t un ange qu'on m'aurait ross aussi bien en
m'arrachant les plumes des ailes car j'avais rsolu de me raidir
contre le supplice, et comme je dvorais mes larmes et cachais mes
douleurs, la fureur de mon pre allait jusqu' l'cume.

Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
qu'on tue en leur arrachant l'me: il en fut pouvant lui-mme!
mais il recommenait toujours, tant il avait la pense malade,
l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'tais un gredin, je le
pense.--Il voyait tout  travers le dgot ou la fureur!

Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mre intervient;--
et elle qui m'a calott  outrance, accuse mon pre de barbarie!

Tu ne toucheras pas cet enfant!


De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux  la
fois! Les raccommodements durent peu.

Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours  coeur le reproche
sanglant de mon pre, et je me dis que je dois expier ma faute, en
courbant la tte sous les coups et en _bchant _pour que sa
situation universitaire, dj compromise, ne souffre pas encore de
ma paresse!

Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois  minuit, et
mme ma mre, qui jadis m'accusait de dormir trop tt, m'accuse
maintenant de brler trop de chandelle: Et pour quoi faire? Des
singeries, tout a.

Mon pre prtend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
pas gr du mal que je me donne, et c'est  peine si l'on parat
content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tte
et je suis le premier de la classe.

Pour arriver  cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passes!

Ce _Gradus ad Parnassum_[4] o je cherche les pithtes de qualit,
et les brves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!

Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangs; c'est moi qui les ai
mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.

Tout ce latin, ce grec, me parat baroque et barbare; je m'en
bourre, je l'avale comme de la boue.

Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
et j'entends qu'on dit par derrire:

C'est parce que son pre lui donne des danses.

On dit aussi:

Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
sainte-nitouche?


J'ai t premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
compositions au proviseur; mais il est en conversation
particulire avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
cabinet voisin.--celui d'o l'on entend tout.

On parlait de nous.

Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?

--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
l'Universit, et puis, vous savez, j'aurais t  sa place, avec
une femme comme celle qu'il a...

--Il est de fait! et toujours  vous parler des cochons qu'elle a
gards, des bourres qu'elle a danses.--Youp, la, la!--tandis
que madame Brignolin, eh! eh!

--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!

J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant  la porte,
l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.

C'tait le proviseur et l'inspecteur d'acadmie: j'avais reconnu
leur voix. Ils reprirent:

Je me suis content de lui donner un avertissement une fois. J'ai
pris le prtexte de son fils.

--Qu'est-ce que c'est que ce garon-l?

--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
bat comme un tapis, pas bte, bon coeur. Il a plu beaucoup 
l'inspecteur, la dernire fois... Je l'ai donc pris pour prtexte.
"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
l'observation.


Je restai rveur toute la journe du lendemain...

Mon pre s'en fcha, et me bousculant avec un geste de colre:

Vas-tu retomber dans tes rvasseries, fainant? L'inspecteur doit
arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
comme l'an pass, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!

Quelle honte? quelle paresse?

Mon pre m'avait menti.


17
Souvenirs

M. Laurier, l'conome, qui a pass dans un collge de premire
classe du ct de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
 Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
s'est dmen pour que mon pre l'obtnt.


La nomination arrive.


Nous allons quitter Saint-tienne. Je viens de ranger les cahiers
d'agrgation de mon pre: les thmes grecs ici, les versions
latines par-l; il y en a des tas.

Mes parents vont faire leurs adieux.

Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.

Instinctivement, prs du passage Klber, ils se dtournent et
prennent la gauche du chemin, pour viter la maison o madame
Brignolin demeure...


J'enfile du regard cette rue qui d'un ct mne au collge, de
l'autre  la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.

Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
catchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
aujourd'hui de ce que je vois; peur des matres mchants, des
mres jalouses et des pres dsesprs. J'ai touch la vie de mes
doigts pleins d'encre. J'ai eu  pleurer sous des coups injustes
et  rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
disaient.

Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bont du ciel
et des commandements de l'glise. Je sais que les mres promettent
et ne tiennent pas toujours.

 l'instant, en rdant dans cet appartement o tranent les
meubles comme les dcors d'un drame qu'on dmonte, j'ai vu les
dbris de la tirelire o ma mre mettait l'argent pour m'acheter
un homme et qu'elle vient de casser.

Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
plus tard, quand j'aurai quitt un lieu o j'ai vcu, mme un coin
de prison?

Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entasses? Je
l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
partir.


Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.

C'tait  ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
Farreyrolles sous prtexte qu'elle tait ne avec des manires de
dame, et qu'un sjour de quelque temps dans notre famille ne
pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
dans la compagnie des gens d'ducation et de got.


Pauvre cousine Marianne!

On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
moins les coups.

Nous tions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
c'tait la consigne. Ma mre avait fait remarquer avec conviction
que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voil
pourquoi je faisais le_ gros_.

On l'a oblige aussi  garder son petit bonnet de campagne. Elle
en tait toute fire  Farreyrolles et savait que les gars
disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'
Saint-tienne cela faisait rire. On dtournait la tte, on la
regardait avec curiosit.

Ma mre de dire:

C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
diffrence entre eux deux. Et elle ajoutait: Jacques pourrait
presque s'en fcher.

Oui, je me fche, et je voudrais qu'on ft une diffrence; c'est
bien assez qu'on m'ait ennuy comme on l'a fait, sans qu'on
l'ennuie aussi.

M. Laurier lui-mme a fait observer que ce n'tait point de mise 
la ville; ma mre a rpondu:

Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
j'aie l'air d'tre honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
avec ma nice parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
me connaissez mal, M. Laurier.


Un jour cependant elle crut avoir assez bris la volont de sa
nice et assez prouv qu'elle ne rougissait pas de son origine;
elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
elle-mme une robe.

Je ne sortirai jamais habille comme a, dit Marianne le jour o
on les essaya.

--Tu entends par l que ta tante n'a pas de got, que ta tante
est une bte, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...

--Je n'ai pas dit a, ma tante.

--Et hypocrite avec a!--Oui va-t'en dire partout que je
souillonne les robes de mes nices.--Tu ajouteras peut-tre
aussi que je les laisse mourir de faim!

Une pause.

Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui tait vraiment
celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
ressusciter la mre:

Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mre...

Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait port, tout cela
me troubla beaucoup et je m'avanai comme si j'avais march dans
de la colle.

Tu ne viens pas embrasser ta mre! s'cria-t-elle attriste de
ce retard en levant les mains au ciel.

Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
donna un baiser  ressort qui me rejeta contre le mur o mon crne
enfona un clou!

Oh! ces mres! quand la tendresse les prend! a ne fait rien, le
clou m'a fait une mchure.

Ces mres qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
d'embrasser leur petit!

Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.

Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme a! Ah! tu sais, j'ai
regard le fond du grand chaudron, tout  l'heure:--tu appelles
a nettoyer, mon garon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
n'y a pas touch, je parie!

--Ce matin, maman!

--Ce matin! tu oses!...

--Je t'assure.

--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mre qui ment.

--Non! m'man.

--Viens que je te gifle!


Chre Marianne, depuis ce jour-l, elle fut bien malheureuse. Elle
crivit  sa mre qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
tout de suite au village.

Mais  la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mre rpliqua:

Veux-tu donner raison  ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!

C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.

On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
mois encore.

Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-l, mais moi, comme je fus
heureux!

Elle tait blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
cheveux taient presque couleur de chanvre, et ses joues taient
saupoudres de rousseurs; mais la peau du cou tait blanche,
tendre et fine comme du lait caill.

Je l'ai revue, longtemps aprs, dans le fond d'un couvent, 
travers une grille: elle s'tait faite religieuse.

Si j'tais reste plus longtemps  Saint-tienne, murmura-t-elle
en baissant les paupires, je ne serais peut-tre jamais venue
ici.

--Le regrettez-vous?

Elle loigna du guichet sa tte ple encadre dans la grande
coiffe blanche des soeurs de Charit et ne rpondit rien, mais je
crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
reconnatre un geste de regret et de tendresse...

Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
d'ivoire tach de sang.


Voil le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui tait si
haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.

Quelles soires tristes et maussades j'ai passes l, et quelles
mauvaises matines de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
et mes beaux habits!

Mon pre m'a souvent cogn la tte contre l'angle, quand je
regardais le ciel par la fentre au lieu de regarder dans les
livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'tais perdu dans mon
rve, et il m'appelait fainant, en me frottant le nez contre le
bois.

C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.

J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
rest une cicatrice  la figure, d'un coup de rgle qu'il me donna
pour me punir.


Voil, plein de vieille vaisselle, un panier rong!

C'tait l que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
censeur, envoy en disgrce, nous avait donne pour en avoir soin.
Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
pas si, dans le trou o on l'enterrait, il aurait seulement du
pain pour sa femme et son enfant.

Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appel imbcile,
grand niais, quand, devant la petite bte morte, j'clatai en
sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
en bas comme un cercueil!

J'avais demand qu'on attendt le soir pour aller l'enterrer. Un
camarade m'avait promis un coin de son jardin.

Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mre, qui
ricanait. Bouscul par mon pre, je faillis rouler avec elle dans
l'escalier. Arriv en bas, je dtournai la tte pour vider le
panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
en criant:

Mais puisqu'on pouvait l'enterrer! C'tait une ide d'enfant,
qu'elle n'et point la tte entaille par la pelle du boueux ou
qu'elle ne vidt pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
la vis longtemps ainsi, guillotine et ventre, au lieu d'avoir
une petite place sous la terre o j'aurais su qu'il y avait un
tre qui m'avait aim, qui me lchait les mains quand elles
taient bleues et gonfles, et regardait d'un oeil o je croyais
voir des larmes son jeune matre qui essuyait les siennes...


18
Le dpart

Quelle joie de partir, d'aller loin!

Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
contempler des temptes!

J'entrevois dj le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
dsespoirs des naufrages.

J'ai lu _la France maritime_, ses rcits d'abordages, ses
histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu tre
marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejet dans les
livres, o tourbillonnent les oiseaux de l'Ocan.

J'ai dj fait des narrations de sinistres comme si j'en avais t
un des hros, et je crois mme que les phrases que je viens
d'crire sont des rminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
compositions que j'ai esquisses dans le silence du cachot.

Dsespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
_temptard_ favori. Je me rpte ces grands mots comme un
perroquet enchan au grand mt; mais au fond de moi-mme il y a
l'esprance du galrien qui pense s'vader cette fois.

 Nantes, je pourrai m'chapper quand je voudrai.

En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
dans l'Ocan.

Je n'appartiens plus  mon pre; je me cache dans la sainte-barbe,
je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperoit de
ma disparition, je suis en pleine mer.

Le capitaine a jur, sacr--mille sabords du diable!--en me
voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'quipage!


Le voyage actuel, en attendant l'vasion par eau sale, est dj
plein de posie.

Nous avons d'abord la diligence,--l'impriale,--puis nous
entrons dans une gare!

Les machines renclent comme des nes, ou beuglent comme des
boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
sifflet qui fendent l'me!


ORLANS

Nous arrivons  Orlans la nuit.

Les malles sont laisses  la gare.

Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi, dit ma mre.
Et elle a gard beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai
l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec
difficult.

Il s'croule toujours quelque bote qu'on ramasse aux clarts de
la lune.

On ne se dcide  rien: on est port, par l'heure et le calme
immense,  une espce de recueillement trs fatigant pour moi qui
ai tout sur le dos.

Il y a bien eu des facteurs et des garons d'htel qui,  la gare,
ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au
Coq-Hardi.-- deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'htel!

Aller  l'htel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en
battait d'moi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se
livrer comme cela au premier venu et suivre un tranger dans une
ville qu'ils ne connaissent pas.

Ma mre sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui
lui convnt, et elle rde, tirant mon pre comme un aveugle,
hasardant des regards et lanant des questions qui se perdent dans
l'obscurit et le brouhaha.

Elle a si bien fait, qu' un moment on s'est trouv seuls comme un
paquet d'orphelins.


On teint les lumires.--Il n'est plus rest qu'un rverbre 
l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voil
comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place 
laquelle nous sommes arrivs en nous tranant, ma mre disant 
mon pre: C'est ta faute! mon pre rpondant: C'est trop fort;
est-ce que ce n'est pas toi!

--Ah! par exemple!

Nous avons hl des isols qui passaient par l; nous avons mme
cru voir une chaise  porteurs, mais nos cris se sont perdus dans
l'espace.

La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont
eue jusqu'ici pour tmoin.

Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de
notre ombre. C'est mme curieux.

Je parais norme avec mon chafaudage biblique, et quand mon pre
ou ma mre courent aprs un colis qui est tomb, les ombres
s'allongent et se cognent sur le pav.--Mon pre a un nez!

Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore chapper
quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.


Quelqu'un l-bas!


Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un
jongleur qui attend une boule; j'ai la tte qui m'entre dans la
poitrine, les bras qui me tombent des paules, j'ai l'air d'un
tlescope qu'on ferme.

Quelqu'un!

--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!

--Sur quoi est-elle monte?

--Sur quoi?

--Oui, sur quoi?--(Ma mre est aigre, trs aigre.)

--H! la bonne femme!

Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'crouler.

....................................

Mes amis, nous nous sommes tous tromps...

La voix de mon pre a un accent religieux, des notes graves; on
dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.

Tous tromps, reprend-il avec le ton du plus sincre repentir.

Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une
femme, c'est la PUCELLE D'ORLANS.

Il s'arrte un moment:

Jacques, c'est la _Pucelle!_

J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrmy, la
bergre de Vaucouleurs!

C'est la Pucelle, Jacques!


Je sens qu'il faut tre mu, je ne le suis pas. J'ai trop de
paniers, aussi!

Ma mre a pris dans le mnage le rle ingrat; elle a voulu tre
mre de famille, selon la Bible, et elle n'a gure eu que le temps
de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle
connat de rputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste
que lui a donn l'Histoire.

Quand tu auras fini de dire des salets  cet enfant!

Les bras lui tombent en voyant que mon pre me dit des mots qui ne
doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages  deux
heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne
connaissons pas...

C'est Jeanne d'Arc, reprend ce pre accus d'tre lger devant
son enfant, celle qui a sauv la France!

--Oui, rpond ma mre d'un air distrait, et elle ajoute d'un air
content: on peut s'asseoir contre.


Nous avons pass la nuit l;--c'tait un peu dur, mais on avait
le dos appuy.

Un sergent de ville qui nous a vus s'est approch.

Le sergent de ville nous a pris pour une famille de plerins
fanatiques, qui taient venus tomber d'puisement--avec beaucoup
de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne
nous a pas brusqus, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il
s'est offert  nous mener dans une auberge tenue par son beau-frre
mme, au bout de la rue, prs du march.

Tu n'as pas faim? demande mon pre  ma mre pendant le chemin.

--Pourquoi aurais-je faim?

Il faut dire que mon pre, dans la soire, avait parl de dner au
buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait
pas cette prcaution. Ma mre s'y tait oppose et elle
n'entendait pas qu'on et l'air de jeter un reproche sur sa
dcision en lui demandant si elle avait faim.

Mon pre ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mre
un regard de terreur.


Nous sommes dans l'auberge.

Elle s'veillait; un garon d'curie rdait avec une lanterne, on
attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son
beau-frre, en tapant contre une cloison.

Un grognement.

On y va, on y va!

 travers les fentes, on voit passer une lumire et l'on entend
l'homme qui s'habille en billant, ses bretelles qui claquent et
ses souliers qui tranent.

Ces personnes demandent  coucher et un morceau sur le pouce.

Morceau sur le pouce est dit le visage tourn vers mon pre. Il se
souvient de ce: Pourquoi aurais-je faim? de ma mre.

Mais elle intervient.

Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous rveillant.

--Comme vous voudrez, fait l'aubergiste,  qui il importe peu de
vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui prfre mme, une
fois les voyageurs couchs, se recoucher aussi.

J'entends les boyaux de mon pre qui grognent comme un tonnerre
sous une vote: les miens hurlent;--c'est un change de
borborygmes; ma mre ne peut empcher, elle aussi, des glouglous
et des billements; mais elle a dit,  la station, qu'il ne
fallait pas dner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne
_man-ge-ra_ pas.

Elle a pourtant cri  mon pre:

Mange, si tu veux, toi!

Mon pre a simplement branl la tte; il a ouvert la bouche comme
une carpe, et il a murmur:

Non, non, demain.

Il sait ce que cela signifie!

Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu
respires un fromage! Mon pre va se coucher; ma mre le suit. On
met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je
m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous rveillons
tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.

Ma mre est du concert comme les autres,--mais elle ne cdera
pas.--C'est une femme de tte, ma mre. Ah! je l'admire
vraiment! Quelle volont! Quelle diffrence avec moi! Si j'avais
faim, moi, je le dirais, et mme je becquterais... s'il y avait
de quoi!

Nature vulgaire, poule mouille, avorton!

Regarde donc ta mre, qui, pour tre fidle  sa parole, s'en
tenir  ce qu'elle a dit, passe la nuit  se serrer le ventre, et
attend le matin pour casser une crote. Elle fera encore celle qui
mange par habitude, sans apptit, tu verras.--Tu as pour mre
une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le
nez, car tu l'as en pied de marmite.


Nous avons djeun,--ma mre, du bout des dents: mais je l'ai
vue qui dvorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait
demand  la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;--
elle mordait l-dedans!

Mon pre a mang  en clater,--il en a les oreilles bleues.

Il ne s'est pas rebiff cette nuit, parce qu'il a les mains lies
et qu'il a commis au moment du dpart une grande imprudence. Il a
confi  ma mre tout l'argent.

Ma mre avait dit, sans avoir l'air de rien:

Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra
mieux; c'est moi qui payerai en route.

Mon pre n'a pas compris tout de suite l'tendue de son malheur,
la gravit de la faute; mais au premier relais il a senti la
blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pice d'un franc,
pas une pice de deux sous. Il avait vid sa monnaie dans les
mains des gens  pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des
messageries, et il n'avait pas mme de quoi rendre un verre de
groseille.

Il mourait de soif.

Donne-moi de l'argent.

--Tu veux de l'argent?...

--Oui, Jacques a soif...

Ma mre se tourne vers moi.

Tu as soif?

Ma foi! Je veux bien soutenir mon pre, quand c'est possible; mais
pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne rponds
rien  la question de ma mre, dont les yeux vont avec une ironie
froide de son fils  son poux.

Il peut attendre, bien sr, dit-elle en se replongeant dans son
coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon pre que s'il
n'existait pas.


Cela a dur trois jours, les demandes d'argent et les refus de
versement!

Mon pre s'est fch;--il y a mme eu scandale, d'abord sur le
pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mre a eu le dessus:
mon pre a demand grce.

C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: Je
suis franche comme l'or.

Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut  mon pre,
devant les hteliers, devant les voyageurs, d'tre un homme sans
coeur, un poux sans conduite.

Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.

C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah!
ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-tre
l'argent pour lcher sa femme et son fils et retourner chez
sa matresse.


Mon pre qui a demand cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec
cela!

Il est sur des pines, tche de couper les phrases, de morceler
les mots, de dtruire l'effet; mais ma mre est si franche!

Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me
pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien...
Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le
monde, peut-tre?...


SUR LE BATEAU

Le bateau nous affranchit,--ma mre se trouve malade
heureusement.

Elle est reste trop longtemps sans manger, elle a aval le foie
de veau trop vite,--elle n'a pas ferm l'oeil de la nuit.--
Enfin la migraine la prend et l'endort.

Mon pre reste prs d'elle, le temps moral ncessaire pour tre
sr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a
plus la force de fondre sur lui.

Il monte sur le pont...


UNE RECONNAISSANCE

Chanlaire!

--Vingtras!

Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possde  Nantes un oncle
avec lequel il tait brouill pendant le pionnage, mais avec
lequel il s'est raccommod, et chez qui il retourne aprs un
voyage  Paris dans l'intrt de la maison.

Il est heureux, gagne de l'argent.

Quelle rencontre!

--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?

Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
un peu dsappoint quand mon pre rpond, d'un air triste:

En bas,--et d'un air plus gai: malade.

--Ce ne sera rien.

--Non,--non,--non.

--a n'empche pas de dcoiffer une bouteille de bourgogne, au
contraire...

Se tournant vers moi:

Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
yeux!--Garon!


Il y avait des sous-officiers qui allaient en cong, et avaient
aussi rencontr des camarades.

La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
cruches de bire.

De la gaiet, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
bishofs; il y a une odeur de citron.

Voil qu'on chante, maintenant!

Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!

Je m'en mle, et ma voix criarde se mle  leurs voix mles: j'ai
bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon pre, qui
a les pommettes roses, les yeux brillants.

Il a cont bravement  Chanlaire,--aprs la troisime tourne,--
qu'il a le gousset vide.

C'est la bourgeoise qui a le sac!

Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez  Nantes, nous nous
y reverrons, j'espre, et, nous y ferons de bonnes parties...
Mais, je dis cela devant le moutard...

--Il n'y a pas de danger.

Non, pre, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.

Il me parle comme  un grand garon.

Allons, Jacques, une goutte!

Puis une ide lui vient:

Si nous cassions une crote? Ces pieds de cochon me disent
quelque chose; j'ai envie de leur rpondre deux mots.

C'est un langage hardi pour un professeur de septime; mais le
proviseur de Saint-tienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
pas encore l, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
odorants.

Oh! j'ai encore le got de la sauce Sainte-Menehould, avec son
parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!


On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
servir et me verser moi-mme. C'est la premire fois que je suis
camarade avec mon pre, et que nous trinquons comme deux amis.

Je m'essuie  la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
commodment,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manires, je
suis  mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'veille, ma
mre dort.


... Ma jeunesse s'teint, ma mre est veille!

Elle apparat comme un spectre dans la cabine,--elle tait dans
celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
droit  nous, et va commencer une scne.

Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garons vont et
viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
rdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
part, une chanson qui clate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
fait long feu.

Seule de femme, elle est d'avance sre d'tre vaincue; puis,
elle a vu de l'argent dans la main de mon pre, qui paye les pieds
de cochon.

Oui, nous avons de l'argent, dit mon pre guilleret et narquois,
et il crie:

--Une autre bouteille de ce jaune-l!

--Je n'ai pas soif.

--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?

C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
malice, pas de mchancet, le vin l'a rendu bon.

Et vous, madame? fait-il en tendant un verre et la bouteille.

Il n'y a pas moyen de se fcher. Ma mre ne s'y frotte pas et sent
que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:

Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
Jacques, viens avec moi.

--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
dominos, il fera le _troisime_.

Faire le troisime,  ct des sous-officiers, sur la mme table;
carter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garons qui
me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouett, le battu, le_
sangl_, qui suis l, cartant les jambes, tant ma cravate,
pouvant rire tout haut et salir mes manches!


La partie de dominos est finie.

Jacques, va dire  ta mre que nous montons.

Nous l'avions oublie, et j'en ai, ds que le coup de feu de la
premire motion est passe, j'en ai un peu de remords. Ma mre
m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaant; mon remords s'en
va. Il me semble qu'elle aurait d deviner que je pensais en ce
moment  elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
au-dessus de mon explosion de gaiet, et je lui en veux de son
accueil.

Quand nous serons arrivs, tu me payeras tout a.

Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
tremp le bout de mes lvres dans des verres o il y avait de la
mousse, et o je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arriv
vous pourrez me battre...


C'est mon jour de chance!

Une dame est venue s'asseoir prs de nous et la conversation s'est
engage. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
mise lui fait l'honneur de causer avec elle.

On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire 
leur mre, m'entranent dans leurs jeux.

Jacques, reste l.

--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bont
l'interlocutrice lgante.

--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?

C'est tout ce que ma mre trouve  dire, mais elle est flatte que
son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
noie, tant pis!

Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
approchons d'un feu, elle a peur que je me brle. Un jour, un
ballon partait dans la cour du collge, elle a cri: Il va
t'emporter!

Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a souffl ou
tap sur ma curiosit, mes envies ont enfl comme ma peau sous le
fouet.

C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas tre plus
poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
ne se brlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
jamais rat un _filage_; je me suis empress de manquer la classe
aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
prs de la forge, dans la grande usine, dont le pre de Terrasson
est le contrematre.

Je suis mont sur le grand arbre du _Clos Plissier_, et je suis
all jusqu'au bout de la grande branche.

Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
moustill. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empche
d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mre ait
peur;--mais,  la premire occasion, je me rattraperai,
j'entrerai dans la rivire jusqu' la ceinture, et je mettrai mon
pied au-dessus des _coules_ de fer fondu.

C'est bien dcid. En attendant, ce soir, comme ma mre m'a laiss
libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.

Si elle m'avait dfendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empcher de
me pencher sur la roue, de chercher  prendre de l'cume dans le
creux de la main...

Nous courons d'un bout du bateau  l'autre; nous hlons le
mcanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
aux cordages, nous ttons le cabestan, nous essayons de soulever
l'ancre...

La journe fuit, le soir arrive.


Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mlancolie du
crpuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
grands cheveux secous par le vent, nous regardons le sillon que
creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premires toiles
qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moire les
tranes de lune.

La machine fait _poum, poum_!


C'est la cloche qui parle  prsent; nous approchons du pont.

Nous voici  Tours: on relche ici.

M. Chanlaire connat un htel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
veut. C'est entendu. Et, dix minutes aprs le dbarquement, nous
arrivons au _Grand-Cerf_.


Nous dnons  la table d'hte.

Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prtre: tout le
monde fait honneur  la cuisine, qui sent bon, et une certaine
moutarde de Dijon a un succs qui profite  la cave. Son piquant
donne soif.

J'ouvre des yeux normes, j'carte les narines et je dresse les
oreilles. Quel luxe! Combien de rchauds d'argent! Dix plats! On
bavarde, on dvore.

Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?

Il me semble que je suis  un repas des _Mille et une Nuits_.

Je suis profondment tonn de voir que tout le monde foule aux
pieds les prceptes que m'a inculqus ma mre sur la faon de se
tenir en socit. Le cur lui-mme a les coudes sur la nappe et sa
chaise tout prs de la table, comme j'tais, moi aussi, ce matin,
dans la cabine, en face du pied de cochon grill et du petit vin
jaune.

Ma mre est  ct de la dame de Paris, qui nous a placs  sa
droite, ses fils et moi.

Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mre ne s'en
plaint pas, et mme elle se fche  un moment parce que je refuse
de quelque chose.

Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien  prix
fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle  M. Chanlaire.

--Oui, deux francs par tte.

--Jacques, crie-t-elle aussitt, mange de tout!

C'est jet comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
Mange de tout!

Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
et fait rire tout un coin de table.

Elle ne peut s'empcher de s'occuper de moi, de la place o elle
est, et veille toujours sur son enfant.

Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
pas manger les croupions!

Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
poche des provisions qui tranent. On la remarque.

J'en deviens rouge.

Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!

Ah! elle m'a gt mon plaisir... Je m'aperois parfaitement que
les voisins se moquent d'elle, et les matres de l'htel la
regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
en redemander aux garons: Passez-moi ce plat-l! m'essuyer la
bouche avec une serviette, en me renversant en arrire, et dire en
finissant: En voil encore un que les Prussiens n'auront pas.


M. Chanlaire se lve:

Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.

--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mre, du ton dont
elle dirait: On ne m'enlvera pas mon fils.

--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'trenne de
cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
comme une balle; les enfants les premiers!

Il remplit mon verre, qui dborde, et dit:

Vide-moi a!

Ma mre me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!

Je n'ose la regarder ni boire.

Tu es l comme un empot, voyons!

Empot! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
fend, la main qui tremble et je renverse la moiti du champagne
sur une robe d' ct.

Nigaud! dit l'inonde...

Empot! Nigaud! C'est ma mre qui est cause que j'ai t si bte.

Elle me sermonne encore aprs, en renchrissant sur les autres.

Je vais me coucher gonfl et piteux.

Par ici, votre chambre, dit le garon.

Au moment o je suis au bout du corridor, disant adieu  la dame
de Paris et  ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitis,
ma mre m'appelle:

Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!


Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
aussi--elle prend des prcautions auxquelles son enfant, avec
l'imprudence de son ge, ne songe pas.

Mes camarades sourient, leur mre rougit, la mienne salue.

Aujourd'hui encore dans mes rves, dans un salon quelquefois, au
milieu de femmes dcolletes,  table, dans un bal, j'entends,
comme Jeanne d'Arc, une voix: Jacques! les cabinets sont en bas!


Le lendemain matin nous reprenons le bateau.

La dame de Paris est encore avec ma mre et je suis avec ses fils.

Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrtent pas au milieu du
pont, les lvres entrouvertes et le nez frmissant, pour respirer
et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
rivire bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
j'aperois le fond de la ville qui dgringole tout joyeux!


L-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
un vieillard qui va lentement, avec un chapeau  grandes ailes et
des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
prtres, l'air jsuite aussi.

C'est lui! c'est lui!

Quelqu'un a donn un nom  cet homme qui passe et on l'a reconnu.

C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Branger[6].

Mon pre me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!

Il a t son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
s'il faisait sa prire. Il est plein de respect pour les gloires,
mon pre, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
russi  m'inspirer cette vnration, et tandis qu'on regarde
Branger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
osiers.

Dans ma gographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
France.

Jardin de la France! oui, et je l'aurais appel comme a, moi
gamin! C'est bien l'impression que j'en ai garde;--ces parfums,
ce calme, ces rives semes de maisons fraches, et qui ourlent de
vert et rose le ruban bleu de la Loire!...

Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
C'est la mer qui approche, et vomit la mare; la Loire va finir,
et l'Ocan commence.

Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis rest tout
le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu jou avec
mes petits camarades, qui s'tonnaient de mon silence.

L'espace m'a toujours rendu silencieux.

Nous sommes prs du pont en fil de fer, je lis au loin _Htel de
la Fleur_.--C'est Nantes.


NANTES

Ma mre a tann M. Chanlaire pour lui demander o nous ferions
bien d'aller en dbarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il
l'a envoye au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitt
qu'on arrive. Il jette son adresse  mon pre, sa valise  un
portefaix, et le voil loin.

La dame de Paris s'en va de son ct. Nous nous serrons la main
avec ses enfants, et voil M. Vingtras, professeur de sixime au
collge de Nantes, debout, sur le pav de la ville, avec ses
malles, sa femme et son garon.


Notre spcialit est d'encombrer de notre prsence et de gner de
nos bagages la vie des cits o nous pntrons. Pour le moment,
nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et
l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous
sommes un obstacle au commerce, les dchargements se font mal.--
 nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un
port marchand, et dj il se forme des rassemblements autour de
notre colonie.

Ma mre a _entrepris_ mon pre.

Tu ne pouvais pas demander  M. Chanlaire?...

--Puisque c'est toi qui t'en tais charge...

--Moi!

Elle a la note aigu et qui fait retourner les passants. On
s'attroupe. Un portefaix s'approche. Combien! dit ma mre, pour
emporter a?

--Trois francs.

--Trois francs!

--Pas un sou de moins.

--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas
trois francs, dit ma mre, confiant ses paquets, ses chles et
une bote  mon pre et allant  un malheureux en guenilles qui
tranait par l.

Il a  peine le temps de rpondre que le portefaix arrive, montre
sa mdaille, fond dans le tas, accable le dguenill de coups et
la famille Vingtras d'injures.

Dans la bagarre, les botes s'croulent et roulent vers la
rivire.

Jacques, Jacques!

Je cours aprs un colis, ma mre en poursuit un autre; elle pousse
des cris, le dguenill aussi; les gendarmes arrivent vers mon
pre. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voil notre
entre  Nantes.


Ouf!!!

Nous sommes installs, ce n'est pas sans peine.

Nous avons pass huit jours dans une auberge dont le propritaire
s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai
_jamais._

Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mre a
trouv moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de
corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de
voyageurs. On a discut sur la note; la bonne a rclam un
pourboire. On nous a chasss; nous nous sommes trouvs de nouveau
 midi sur le pav, M. Vingtras, son pouse et son rejeton.

Heureusement, M. Chanlaire est arriv au moment o nous montions
la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir
me mettre en route, comme une division sac au dos, ds qu'on
saurait o se diriger.

Nous tions dj connus dans le quartier, qui avait remarqu nos
querelles avec les portefaix. Ce nouveau dballage en pleine rue,
cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le
mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma
mre, l'embarras de mon pre, tout avait fait sensation et, aprs
avoir inspir la curiosit, commenait  inspirer la dfiance.

Que j'aurais donc voulu tre sur un navire, pendant une bataille
navale, la hache d'abordage  la main, sous les boulets, loin des
bagages!

Nous tions dans la rue,--ma mre d'un ct, moi de l'autre, mon
pre en claireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il
est notre providence dcidment.

Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il
connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se
demandaient ce que voulait cette famille.

Mon pre n'avait pas voulu dire qui il tait, l'auberge tant
indigne de sa situation, et il planait du mystre sur nos ttes.


Mon pre est entr en fonctions le lendemain mme de notre
emmnagement, et il a fait peur aux lves, tout de suite: cela
lui garantit la tranquillit dans sa classe pour toujours et des
leons particulires en quantit.--Il a l'air si chien,--on
prendra des rptitions!

Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.

Toutes mes illusions sur l'Ocan, envoles; tous mes rves de
temptes tombs dans l'eau douce, car c'tait de l'eau douce!

Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni
d'officiers en chapeau de commandement; point de salves
d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires
ni de soute aux poudres; point de rptition de branle-bas; pas
d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de
mer. J'eus une esprance: on me parla de _ttes de mort _entasses
sur un trois-mts; c'taient des fromages de Hollande.

Comme la vie de marin me parat bte!

Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais
chercher du vin en chopine pour notre dner et j'y coudoie des
matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas
nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mt dans la
vague cumante, ils ne luttent pas contre la fureur des
flots.... Non, s'ils tombaient  l'eau, ils se noieraient. Il n'y
a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah
bien! merci!

Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les
grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas
grande diffrence entre les navires marchands et les bateaux. Vu
cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et
le marinier dans un mme mpris; j'enveloppe dans mon ddain, je
confonds dans ma dsillusion le loup de mer et l'ameneur de
fromages.


MON PROFESSEUR

J'ai pour professeur un petit homme  lunettes cercles d'argent,
au nez et  la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts
de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empcheront pas de faire
son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette,
taupe: il arrive de Paris, o il a t reu, comme Turfin, un des
premiers  l'agrgation; il y a laiss des protecteurs que son
esprit de gringalet amuse; il en a rapport une femme amusante,
jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.

M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses lves,--il
est caressant avec les fils des influents, qu'il mnage et auprs
de qui il a conquis une popularit parce qu'il les traite comme de
grands garons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu
qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose
quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.

Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses
blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade
qui prend des rptitions avec lui, que j'ai voulu tre cordonnier
et que maintenant j'aimerais tre forgeron. Je lui semble commun;
ma mre d'ailleurs lui parat vulgaire et mon pre lui fait
l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a
l'air de me croire, mme quand je dis que j'ai _oubli _mes
devoirs, ou que je me suis _tromp _de leon.

 la fin de l'anne, aux compositions de prix, il nous lit des
romans de Walter Scott.


Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai
quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux
couronnes et que je fus embrass sur l'estrade par un homme qui
empoisonnait.--Toujours donc!

Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de
n'en pas avoir, du moment que mon pre ne me tourmentait point.


LA MAISON

Nous demeurons dans une vieille maison repltre, repeinte, mais
qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dgage une odeur
de trbenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre 
l'touffe: pas d'air, point d'horizon!

Je passe l, les dimanches surtout, des heures pnibles. Pas de
bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, mme en
semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
sous le ciel fumeux de Saint-tienne.

J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
et des colres des mineurs.

Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
d'usines  tincelles et d'hommes  oeil de feu, comme presque
tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.

Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
ils vont muets derrire leurs chariots  travers la ville et ont
l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
l'allure large, la voix forte! La lvre est mince ou le nez est
pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire,  des
boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
blanc sale, comme un surplis crott. Je leur trouve l'air dvot,
dur et faux,  ces fils de la Vende,  ces hommes de Bretagne.

Le cours Saint-Pierre me parat si vide--avec ses quelques vieux
qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
glissent comme des insectes noirs du ct de l'glise...

Je me sens des envies de pleurer!


On ne me bat plus. C'est peut-tre pour a. J'tais habitu  la
souffrance ou  la colre,--je vivais toujours avec un peu de
fivre.

On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette cole. Il a
entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la mme
mthode que mon pre sur les reins de son fils;--il l'a fait
venir.

Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
votre changement et j'appuie pour votre disgrce.

La nouvelle est arrive aux oreilles de mon pre et a protg les
miennes.

Ma mre a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
bossue.

On va se promener tous les soirs quand il fait beau.

J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
avec ordre de ne pas m'carter, de ne pas courir, et je ne puis
mme pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
cela ferait clater mon pantalon.

Il est arriv qu'une de mes culottes a craqu un jour, et madame
Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant t trs offusque.
On m'a dfendu de me baisser jusqu' ce qu'on m'ait fait une
culotte large.

On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flne  l'aise,--
j'ai l'air d'un canard dont le derrire pousse.

Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circ.


COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES

Le supplice  propos de ma toilette recommence. Beaucoup de
personnes me croient lgitimiste.--J'ai une cravate qui fait
trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables,
comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant
les esprances que ce parti a pu concevoir  mon propos ne tardent
pas  s'vanouir. Ma mre a trouv  ct d'un collier de chien,
dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie
au bonapartisme cette fois! C'est le signe de ralliement des
brigands de la Loire, la cravate des duellistes du caf Lemblin.

Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui
est justement l sur la place? On se perd en conjectures, mais
l'tonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit
apparatre sur le cours, vtu comme la _meilleure des
rpubliques_.

J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.

C'est mon costume de demi-saison. Ma mre voit que je grandis et
elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a
de l'toffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet 
lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je prfrerais
vivre dans l'obscurit, ne pas donner aux partis des esprances
touffes le lendemain,--avec cela que j'touffe aussi! cette
redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne
puis pas me moucher.

Lgitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel
aprs-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on
dmoralise les masses!

Puis les camarades sont toujours l,--on m'appelle Louis-Philippe.
C'est mme dangereux par ce temps de rgicide.

Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois
citoyen_, je rentre bris.


NOS BONNES

Nous avons une bonne,--il parat que mon pre gagne de l'argent.

Il donne la rptition en_ tas_; il prend six ou sept lves qui
lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
heure des choses qu'ils n'coutent pas;  la fin du mois, il
envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
trimestre.

Les rpts ont moins de pensums et flnent pendant ces va-et-vient
dans les corridors. C'est pendant ce temps-l que s'crivent
ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
celui-l, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
raides, et la femme du censeur est gne quand elle passe.

Nous la regardons  travers des trous, des fentes: elle est bien
jolie, bien frache; elle a pous le censeur parce qu'il avait
quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
j'ai entendu marmotter  ma mre qui ajoute aussi qu'elle
s'habille mal.

Si c'est a, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
_cheux nous._

Cela est lanc  la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
rire qui a sa porte. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!

Bien dsintress dans la question,--puisque j'tonne mme les
tailleurs du pays et que je ne suis vtu  aucune mode connue
depuis l'antiquit jusqu' nos jours! mannequin inconscient d'une
politique que je ne comprends pas, camlon sans le vouloir,--je
puis apporter mon tmoignage, il a son poids.

Eh bien, je prfre l'charpe rose que la femme du censeur
entortille autour de sa taille souple, au chle jauntre dont ma
mre est maintenant si fire. Je prfre le chapeau de la
Parisienne,  petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
marguerites aux yeux d'or,  la coiffure que porte celle qui m'a
donn ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--o il
y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.


On est donc heureux  la maison.

a m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'tais occup au
moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
lorsque je dplaais les gros meubles. J'aimais  donner des coups
de marteau, des coups d'paule et des coups de scie. Je me sentais
fort et je m'exerais  porter des armoires sur le dos et des
seaux pleins  bras tendus. Je ne dois plus toucher  rien et si
je suis press, je ne puis mme pas dcrotter mes souliers.

Il y a de la boue autour!

--C'est l'affaire de la bonne, cela!

--Avec la grosse brosse seulement?

--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste  biller
toute la journe.

Elle n'a pas le temps de biller, la pauvre fille! Oh! ma mre a
l'oeil!

Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nice! Pourquoi donc lui
montrer les mmes gards qu' moi? Elle fait pour les trangers ce
qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'tablit pas de diffrence
entre sa domestique et son fils. Ah! je commence  croire qu'elle
ne m'a jamais aim!

La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
cependant. Ma mre lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.

Ce n'est pas moi qui pargnerais le manger  une bonne!

Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
cuit.

C'est bon pour son temprament, ces choses-l. Et les boulettes
froides, voil qui fortifie!

Pauvre Jeanneton! Si elle n'tait pas soigne si bien, comme elle
dprirait! Car mme avec ce rgime, elle se porte mal, elle n'est
pas grasse, tant s'en faut!

Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mre et
queue s'applique  la contrarier.

Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?

--Merci, madame.

--Merci oui, ou merci non.

--Non, madame.

--Vous n'aimez pas le cidre?

Jeanneton balbutie.

Comme vous voudrez, ma fille! Et ma mre ajoute d'un air dpit:
Je mets le verre l, vous le prendrez tout  l'heure si vous
voulez; vous le laisserez s'venter, si cela vous amuse.

Le cidre ne s'ventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
deux jours qu'il trane dans une bouteille que mon pre a
repousse parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oubli de
boucher.--Il est tomb un _cafard_ dedans. Mais ma mre l'a
retir tout  l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
dcide  l'offrir  Jeanneton.

Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.

Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
prendrai du cidre comme celui-l, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?

Ma mre m'avait vu regarder ce cafard en rflchissant.

C'est signe que le cidre est bon. S'il tait mauvais, il n'y
serait pas all. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.

Ah! les malins!

Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
qu'il n'y et pas de mouches dans l'huile!

Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
mre lui offrait en signe d'adieu.

Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui tait
pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._

Jeanneton a refus.

On remplace Jeanneton par Margoton.

Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
entrant.

Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
viande; je veux manger chaud.


Margoton joue gros jeu.

Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
l'estomac de Margoton est protg comme les reins du petit
Vingtras. L'autorit veille dans le corsage de la bonne comme dans
la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roule  son
rejeton, ou parce qu'il toufferait sa bonne avec des chicots de
boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de mme de
ne pas dplaire au grand chef  propos de son mme et de sa
domestique.

Ah! quelle faute on a commise en s'adressant  la femme du
proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!

On n'ose pas renvoyer la grosse recommande, malgr les
prtentions qu'elle affiche, et elle entre en place.


Ma mre a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
 propos de cette bonne.

Elle n'est pas forte et a la fatigue de couper. Couper une
tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'pouse,
c'est son rle de mre; elle n'y faillira pas!

Mais quand il faut servir Margoton!...

Vous avez encore faim?

--Oui, madame.

--Comme cela?

--Encore un petit morceau, si vous voulez.

Ma mre en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
qu'elle trangle quand elle reprend le couteau,  l'expression de
ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
dessert, qu'elle est force de mettre les cerises dans l'assiette
de la bonne, une par une, comme avec un dchirement.

Marguerite en demande toujours.


Mais ma mre renat  vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez bni!

Elle renat, redevient espigle, reprend des couleurs. Elle est
entre un jour dans le cabinet de mon pre, toute joyeuse.

Antoine!--et elle lui a parl  l'oreille.

--Tu es sre? a rpondu mon pre avec stupeur et en drangeant
son bonnet grec.

Elle se contente de hocher la tte en souriant.

Il ne s'agit plus que de les surprendre...

Elle enlve le bonnet grec et dpose d'un geste  la fois
langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son poux, mon pre,
un baiser furtif.

On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
mre a mis son chle jaune et son beau chapeau--celui au petit
melon et  l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
proviseur.

Elle en revient en se frottant les mains et en balanant
joyeusement la tte:  en faire tomber l'oiseau et le melon.

Dix minutes aprs, je vois Margoton qui fait ses paquets et  qui
on rgle son compte. Elle a laiss de la viande dans son assiette:
qu'y a-t-il?

Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.

Madame, c'tait pour le bon motif!

--Pour le bon motif!... dans une cave!...

Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
quelques jours aprs, ma mre parlant  mon pre cause de
Margoton.

Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
le proviseur se fche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
amant!

Je ne comprends pas.

Il est dcid qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: a
fatigue trop ma mre!

Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
qui sortent de la tte, et de l'estomac qui crve sa robe! Il nous
vient beaucoup d'estomac  la maison.

Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
ma mre au march pour porter les provisions. Ma mre veut mme
qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
bonne, qu'il y a une domestique attache  ma personne. J'obis,
en allant en peu en avant ou en arrire de Ptronille; c'est son
nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
 moi; on nous voit ensemble.

On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collge, on
m'appelle _suon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
de mon pre avec _suon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
Suons.

Voici pourquoi:

Ptronille occupe ses heures de loisir  vendre des sucres d'orge
dans les rues, et les lves la connaissent bien. On s'est
demand, en me rencontrant avec elle, quel lien mystrieux nous
reliait, et le bruit se rpand que nous fabriquons les sucres
d'orge la nuit, que mon pre a ajout cette branche d'industrie au
professorat.

On dit mme qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associ 
Ptronille.


Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
rester  la maison et qu'on me force  sortir pour marcher, sans
avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
si les fleurs taient des dominos, que j'ai  aller chercher sur
un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
cela. H! Munito!

Je me pique dans les orties, je m'enfonce les pines sous la peau,
c'est une corve, un embtement! J'en arrive  har les jardins, 
dtester les bouquets,  confondre les fleurs nobles et les fleurs
comiques, les roses et les gratte-culs.


Je dois faire de trs grands pas, c'est plus _homme_, puis a use
moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'tre 
la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
rapidit d'une ombre chinoise.

Et toujours une petite queue d'toffe par derrire!


Je voudrais tre en cellule, tre attach au pied d'une table, 
l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
le soir.


J'ai march ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
mre dit que je grandis et que je dois me prparer  aller dans le
monde; elle me demande pour cela de chtier mon langage, et elle
veut que je dise dsormais: _chose_ de bouteille, et quand j'cris
je dois remplacer _chose_ par un trait.)

J'ai march sur un _chose_ de bouteille et je me suis entr du
verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
mdecin a eu peur en voyant la plaie.

Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?

Oui, je souffre, mais  ce moment le vent a entrouvert ma fentre;
j'ai aperu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
le bord de campagne triste o l'on m'emmne tous les soirs. Je
n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coup. Quelle chance!

Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.


MON ENTRE DANS LE MONDE

Ma mre ne se contente pas de me recommander la chastet pour les
mots, elle veut que je joigne l'lgance  la pudeur.

Elle a eu l'ide de me faire donner des leons de _comme il
faut_.

Il y a M. Soubasson qui est matre de danse, de chausson et
professeur de _maintien_.

C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais
qui nage comme un poisson et a une mdaille de sauvetage. Il a
retir de l'eau l'inspecteur d'acadmie qui allait se noyer. On
lui a donn cette_ chaire_ de chausson et de danse au lyce en
manire de rcompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours
de _maintien_, qui est trs suivi, parce que M. Soubasson a la vue
basse, l'oreille dure, aime  _tter_, et qu'en lui portant aux
lvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce
qu'on veut dans son cours.

Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!

Mais moi, j'ai des leons particulires en dehors du lyce.
M. Soubasson vient  la maison. Il amne son fils, que mon pre
saupoudre d'un peu de latin, et en change M. Soubasson me donne
des rptitions de maintien.

Ma mre y assiste.

Glissez le pied, une, deux, trois,--la rvrence!--souriez!

--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!

Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.

Il faut essayer tout de mme, et je fais la bouche en _chose_ de
poule.

Ma mre, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille
et trouve enfin un sourire qu'elle me prsente comme une grimace.

Tiens, comme cela!

Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, a me fatigue!

Attention  l'auriculaire, dit toujours M. Soubasson, qui s'est
fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui
trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est
toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la
fouille mme un peu trop  mon ide.


Ce que ma mre me dit de choses blessantes pendant la leon de
maintien, ce que je la fais souffrir dans ses gots d'lgance,
cette femme,  quel point je suis commun et j'ai l'air d'un
paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas
arriver  glisser mon pied ni mme  tenir mon petit doigt en
l'air!

Je te croyais fort, dit ma mre, qui sait que je pose un peu
pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil.

Je ne suis pas fort, il parat, puisque au bout de dix minutes,
l'auriculaire retombe nerv, demandant grce, crisp comme une
queue de rat empoisonn! Rien que d'y penser, il se tord encore
aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.

Au bout de deux mois, c'est  peine si je suis en tat de faire
une rvrence  trois glissades; en tout cas, je suis incapable de
parler en mme temps. Si je parlais, il me semble que je dirais:
_j'avons, jarnigu, moussu le maire_, parce que je salue comme les
villageois dans les pices. Il me prend des envies, quand je
rpte avec ma mre, de l'appeler Nanette et de lui crier que je
m'appelle Jobin, ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal,
je le sens bien!


Il faut pourtant que tout ce temps-l n'ait pas t perdu, que je
mette en pratique, tt ou tard, mes leons d'lgance et que je
fasse plus ou moins honneur  M. Soubasson,  ma mre.

Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prpare
ton maintien.

J'en serre l'auriculaire avec frnsie, je fais et refais des
rvrences, j'en sue le jour, j'en rve la nuit!

Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en crmonie.

Pan, pan!

--Entrez!

Ma mre passe la premire, je ne vois pas comment elle s'en tire,
j'ai un brouillard devant les yeux.


C'est mon tour!

Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on
s'carte. La compagnie stupfaite se retire comme devant un
faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une
baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On
attend. J'entre dans le cercle et je commence:

Une--je glisse.

Deux--je recule.

Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.

C'est un clou de mon soulier.

Ma mre tait derrire modestement et n'a rien vu. Elle me
souffle:

Le sourire, maintenant!

Je souris.

Et il rit, encore! murmure indigne la femme du proviseur.

Oui, et je continue  ventrer le tapis.

C'est trop fort!

On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.

Ma mre demande grce.

Moi, j'ai perdu la tte et je crie: Nanette! Nanette!

Mon avancement est fichu pour cinq ans, dit mon pre le soir en
se couchant.

On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en
faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises
manires; je n'en suis pas fch pour mon petit doigt qui se
dtend, reprend sa forme accoutume. Je prfre avoir de mauvaises
manires et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat
empoisonn.


J'ai une _veine _dans mon malheur.

Ma blessure au pied tait mal gurie. Elle se rouvre de temps en
temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas
sortir, sous prtexte que je ne puis marcher. Je la gratte mme et
je la gratterais encore davantage, mais a me chatouille.

Ce_ chose_ de bouteille (je vous obirai, ma mre) m'a rendu un
fier service. Je reste  la maison et je ne rde plus dans les
chemins vides, bords d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper,
ourls d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la
poussire desquels je trane, comme un insecte estropi dans la
boue.

Je reste devant une table o il y a des livres que j'ai l'air de
lire, tandis que je fais des rves qu'on ne devine point.

Mon pre travaille de l'autre ct et ne me gne pas, except
quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de
son nez.

Je n'ai pas besoin de bcher beaucoup pour le collge, je suis
souvent le premier et je n'ai qu' faire claquer les feuilles du
dictionnaire pour que mon pre croie que je cherche des mots,
tandis que je cours aprs des souvenirs de Farreyrolles, du Puy,
de Saint-tienne...

Je trouve une drle de joie  regarder dans ce pass.

On nous donne quelquefois un paysage  traiter en _narration_. J'y
mets mes souvenirs.

Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine, me dit le
professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce
sont des vers; ni des guenilles de Cicron, si c'est du latin; ni
du Thomas ni du Marmontel, si c'est du franais.

Mais je vais arriver  tre le dernier un de ces matins!

Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus  ce que
je deviendrai qu' ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_
facilit_, mon imagination s'vanouissent, se meurent, sont
mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funbres_.)


Un M. David, qui est prsident de l'_Acadmie potique_ de Nantes,
donne de grandes soires. Il invite les professeurs et leurs
femmes  venir danser chez lui.

C'est dans un grand salon nu, o il y a le buste de Socrate sur la
chemine. Une jeune dame le regarde et dit:

C'est donc si vilain que a, un philosophe?

Ma mre vient avec mon pre, _naturellement_, et mme on m'a amen
au commencement.

Notre arrive est annonce avec plaisir et est accueillie avec
faveur.

Mon pre est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le
front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de
chat sous une gouttire. Il a l'air peu commode.

Ma mre!... hum!... ma mre!... Elle a une robe raisin avec une
ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu
bouffants, comme des noeuds de paille  la queue trousse d'un
cheval. Rien que a comme toilette._ tre simple_, c'est sa
devise.

Une fois seulement, elle a ajout l'oiseau de son chapeau--en
broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un
essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.

Qu'est-ce que cet oiseau fait l? demande-t-on.

Il y en avait qui auraient prfr le bec en l'air, le _chose _en
bas.

Ma mre faisait la mignonne, agaant le bec de la bte comme s'il
tait vivant.

Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!_

Mon pre a obtenu qu'elle laisst l'oiseau sur le chapeau,--le
joli toiseau!

Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:

Antoine, avait rpondu ma mre, suis-je une honnte femme? Oui ou
non! Tu hsites, tu ne dis rien! Ton silence devient une
injure!...

--Ma chre amie!

--Tu me crois honnte, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu
souponner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source
impure, tait un fruit gt, avec un ver dedans?...

Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta
femme a un soupon de coquetterie, peut-tre,--nous sommes
filles d've, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si
j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le
droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas
pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait
 un brin de toilette et de bon got.

Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne
un petit coup sec sur la main de mon pre:

Vilain jaloux!


On danse.

Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?

--Nous sommes trop _vieux_, dit mon pre avec un sourire et en
saluant.

--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela? fait ma mre.

La scne se passe dans un coin o elle a accul Antoine, derrire
un rideau.

Ce ne peut tre que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune
que sa femme. Antoine, coute-moi...

--Parle moins haut.

--Je parlerai sur le ton qu'il me plat.

Elle lve encore plus la voix.

Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai
pas envie de l'tre, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des
pieds  la tte.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'ge de la
Brignoline, n'est-ce pas?

Je suis sur des pines et je fais un peu de bruit avec mes pieds,
un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite
dans mon coin des instruments  vent,--au risque d'tre
calomni!

Enfin, on s'apaise derrire le rideau.


Je ne m'amuse pas aux soires du proviseur; on me trouve trop
triste.--Je suis habill  neuf. Seulement on a choisi une drle
d'toffe; j'ai l'air d'tre dans un bas de laine; c'est terne, _
ctes, _mais si terne!

Comme a dteint, je fais des taches aux habits des autres.

On s'carte de moi. Ma mre elle-mme ne me parle que de loin,
comme  un tranger presque!--Oh! mon Dieu!


Je dan-se-rai, a-t-elle dit; et elle danse.

Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais,
bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits
airs;--une vritable colire, je vous dis!

Au galop final une ide lui vient, celle de faire partager  son
enfant les joies de Terpsichore, et s'loignant du galop une
seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop
est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui
fait danser une marionnette.--a me fait si mal sous les bras!

Depuis quelque temps elle est rveuse.

Ta mre a quelque ide en tte, fait mon pre du ton d'un homme
qui prvoit un malheur.

Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits
cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise  travers
la porte qui faisait des grces devant un miroir, en s'appuyant le
front.

Soire chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est
d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh!
quoique revu et corrig comme les morceaux choisis par
l'archevque de Tours.

La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi
la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.

C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle o l'on
vient de danser est vide.

On entend un petit cri.

_Eh! youp! eh! youp!_

Mon pre, qui est en face de moi, a l'air frapp d'un coup de sang
et je vais _voler dans ses bras._

_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_

En mme temps une apparition traverse le salon et tourne sur le
parquet.

L'apparition chante:


_Ch la bourra, la la!_
_Oui, la bourra, fouchtra!_


Et la voix devenant nergique, presque biblique, dit tout d'un
coup:

_Anyn_, mon homme!

Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait
pressenti le danger,--c'est mon pre qui est entran comme je
le fus le jour des marionnettes.

_Anyn_, mon homme, _Anyn!_

Et ma mre le plante devant elle, en le gourmandant de sa
_mollche_-- la _chtupfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas
t prvenue.

Eh! chante! chante donque!

J'ai peur qu'on _chonge_  moi aussi, et je disparais dans les
cabinets. Toute la soire, je rpondis:

_Il y a quelqu'un!..._

La nuit me trouva harass, vide!

Je sortis enfin quand la dernire lampe fut teinte, et je revins
au logis, o l'on ne pensait pas  moi.

Ma mre seule avec mon pre murmurait  son oreille:

Eh bien! Est-ce que la bourre ne vaut pas le fandango?

Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:

Dis-moi _cha!_

C'tait la mutinerie dans la fiert, l'espiglerie dans le
bonheur!


Tout se gte.

Mon pre--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma
mre.

La soire de la bourre lui a compltement tourn la tte, elle
s'est grise avec son succs; restant dans la veine trouve,
s'enttant  suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps,
elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._

Mon pre  la fin lui interdit formellement l'auvergnat.

Elle rpond avec amertume:

Ah! c'est bien la peine d'avoir reu de l'ducation pour tre
jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon
pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grcaillerie, tu en es
rduit  dfendre  ta femme, qui est de la campagne, de_
t'clipser!_

Les querelles s'enveniment.

Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande
pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait.
Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit,
mais ne me pousse pas  bout, vois-tu, ou je recommence.

Elle continue:

Et d'abord ma mre disait _estatue_... elle tait aussi
respectable que la tienne, sache-le bien!

Mon pre se trouve menac de tous cts, entre _estatue_ et
_mouchu._

Il met les pieds dans le plat et dfend l'un et l'autre.

Ma mre se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le
blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette!
Ces diphtongues entrent profondment dans le coeur de mon pre. Le
samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soire sans
elle.


Le samedi d'aprs, mme jeu, mais  minuit ma mre vient me
rveiller.

Lve-toi, tu vas aller attendre ton pre  la porte de chez
M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra!
_J'arriverai, tu nous laisseras.


J'ai cri:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.

Elle lui fait une scne devant tout le monde, tout haut, disant
qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.

Il a un bien gros derrire pour un enfant qui meurt de faim, dit
quelqu'un.

--Oui, rpte ma mre, il nous laisse mourir de faim.

Nous avons mang une grosse soupe  dner, puis des andouilles:
pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle
a beaucoup mang aussi.

Ma mre crie toujours.

Mon enfant n'a pas une chemise  se mettre sur le dos, voyez
comme il est mis!

Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris,
pantalon gris; je ressemble  un infirmier.

Le monde s'amasse, mon pre veut glisser sous une voiture, s'gare
entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de l-dessous.

Il reparat enfin; son chapeau de soire est cras et a l'air
d'un accordon. Ma mre lui prend le bras comme ferait un sergent
de ville.

Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes.
Viens, dis-lui que tu es son fils!

Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je
suis chang depuis sept heures?

Tout le long du chemin, je tche de trouver  la porte des
modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai
depuis que je meurs de faim.


TU, VOUS

La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps
de Mme Brignolin, quand c'tait si triste. Mon pre ne va plus en
soire, il va je ne sais o.

Ma mre, un soir, m'a ordonn de le suivre en me cachant. Mais mon
pre est arriv au mme moment.

Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant
tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son pre?

Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit.
J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.

Ce _vous_ la fit plir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.

Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd,
on le sent  l'accent, on le voit au geste.

C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'tre veill tous les
soirs quand_ tu_ rentres...

--Je ne _vous_ rveillerai plus, rpond mon pre.

Le soir de ce jour-l, mon pre alla chercher un matelas et un
pliant dans le grenier.


On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun
dans notre coin, et l'on se parlait  peine.

Les femmes de mnage au bout de huit jours partaient, disant qu'on
jaunissait dans cette baraque.

Comme c'est triste l-dedans! C'tait le proverbe du quartier.


Il y a longtemps que cela dure. Ma mre m'oblige  lui tenir
compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa
chambre,  la lueur d'une mauvaise chandelle, prs d'un feu sans
flamme.

Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des
dsolations dans ces livres d'glise.


Une scne!

Mon pre, en retournant une vieille malle, a dcouvert quelque
chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu' la cheville
de pices de cent sous.

Il est en train de s'tonner, quand ma mre entre comme une furie
et se jette sur le bas pour le lui arracher.

C'est  moi, cet argent-l. Je l'ai conomis sur ma toilette.

Mon pre ne lche pas, ma mre crie:

Jacques, aide-moi!

Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un  l'autre:

Papa! Maman!

Mon pre reste matre du sac et l'enferme dans son armoire.


Ils se sont raccommods!

Ma mre est tout simplement alle trouver mon pre et lui a dit:

Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,--
retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.


Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout
haut, par l'avouer  Antoine,  qui elle confesse qu'elle a eu
tort--et lui demande d'oublier.

Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se dfend que pour
la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatt qu'on
lui demande grce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille
devant lui; et maintenant qu'il est sr d'tre le matre, qu'elle
a lch pied, il prfre s'vader de la gne o le mettait tant de
tristesse et de silence.

Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?

J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrasss.

Jacques, rpond mon pre, tu peux aller jouer avec le petit du
premier.



19
Louisette

M. Bergougnard a t le camarade de classe de mon pre.

C'est un homme osseux, blme, toujours vtu svrement.

Il tait le premier en dissertation, mon pre n'tait que le
second, mais mon pre redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont
gard l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes
d'tat, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprcier.

Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont ns pour les
grandes choses, mais que les ncessits de la vie les ont tenus
loigns du champ de bataille.

Ils se sont partag le domaine.

Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination
brlante...

Mon pre se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre
un clair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans
l'espace--et se dpeigne en cachette.

Tu es l'Imagination folle...

Mon pre joue l'garement et fait des grimaces terribles.

Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glace,
implacable. Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.

Il ajuste en mme temps, sur un nez jauntre, piqu de noir comme
un d, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent 
des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.

On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande mme
quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air
d'une grosse tache noire, l-dessous.

Je suis la Raison froide, glace, implacable...

Il y tient. Il dit cela presque en grinant des dents, comme s'il
crasait un dilemme et en mchait les cornes.

Il a t dans l'Universit aussi, a se voit bien; mais il en est
sorti pour pouser une veuve,--qui crut se marier  un grand
homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put
travailler  son grand livre _De la Raison chez les Grecs._

Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de
grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut
raisonner serr, lui, il ne veut pas d'une logique lche,--ce
qui le constipe, il parat, et lui donne de grands maux de tte.

Le cerveau, vois-tu, dit-il  mon pre, en se tapant le front
avec l'index...

--Pas le cerveau, dit le mdecin, qui croit  une affection du
gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si
M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constip, ou s'il
est constip parce qu'il est philosophe.

On en parle; il s'lve quelques petites discussions trs aigres 
ce propos dans les cafs. Le cerveau a ses partisans.

Ma mre s'tait d'abord prononce avec violence.

Mon pre, un certain jour, avait eu l'ide de prendre
M. Bergougnard comme orateur et de le dpcher  elle, solennel,
les dents menaantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de
la convaincre qu'elle s'cartait quelquefois, vis--vis de son
mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes
l'ont compris, en lui faisant des scnes dont on n'avait pas
l'quivalent dans les grands classiques.

Je viens vous poser un dilemme.

--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.

Il tait parti, et il ne serait jamais revenu si ma mre n'avait
surmont ses rpugnances  cause de moi.

Elle mit sa rponse un peu verte sur le compte d'une gaiet de
paysanne qui aime  _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais
d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revnt--dans
mon intrt--par amour pour son fils.

C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu' l'excuse, et
faisait encore asseoir prs d'elle,--autant que s'asseoir se
pouvait,--cette statue vivante de la constipation.

Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me
montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les
philosophes de la vieille Grce et de Rome battaient leurs fils 
tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--
Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fesses.

Ma mre, malgr son antipathie, par amour pour son Jacques,
s'tait rejete dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,
qui avait les entrailles embarrasses, comme homme, mais qui n'en
avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises  graver
les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--
comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.

Ma mre avait devin que je n'avais pas la foi cutane.

Demande  M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les ctes
du petit Bergougnard!

En effet, aprs avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le
mnage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation dlicieuse 
ct de celles dans lesquelles les petits Bergougnard taient
placs journellement: tantt la tte entre les jambes de leur
pre, qui, du mme coup, les tranglait un peu et les fouettait
commodment; tantt de face, enlevs par les cheveux et poussets
 coups de canne, mais  fond,--jusqu' ce qu'il n'y et plus de
cheveux ou de poussire.

On entendait quelquefois des cris terribles sortir de l-dedans.

Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard  des
illustrations:

C'est l que demeure le philosophe, disaient-ils en tendant les
bras vers la villa,--c'est l que M. Bergougnard crit: _De la
Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.

Tout d'un coup ses fils apparaissaient  la fentre en se tordant
comme des singes et en rugissant comme des chacals.


Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses  ct de ceux que
M. Bergougnard distribue  sa famille.

M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son
bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnab,--et pour son
plaisir  lui Bergougnard.

Il n'est pas goste et personnel,--il est dvou  une cause,
c'est  l'humanit qu'il s'adresse, en relevant d'une main la
chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants
qu'il va exercer son systme.

Il donne une fesse comme il tire un coup de canon, et il est
content quand Bonaventure pousse des cris  faire peur  une
locomotive.

Il aurait apport aux rostres le derrire saignant de son fils; en
Turquie, il l'et plant comme une tte au bout d'une pique, et
enfonc  la grille devant le palais.


Je ne suis qu'un isol, un dclass, un inutile,--je ne sers 
rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que
Bonaventure est un exemple et entre _ reculons_, mais
profondment dans la philosophie.

Je ne plains pas Bonaventure.

Bonaventure est trs laid, trs bte, trs mchant. Il bat les
petits comme son pre le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a
coup une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait
dgoutter comme un bton de cire  la bougie; il faisait mine de
cacheter les lettres avec les gouttes de sang.

Une autre fois, il a plum un oiseau vivant.

Son pre tait bien content.

Bonaventure aime  se rendre compte, Bonaventure aime la
science...

Depuis qu'il a coup la queue du chat, depuis qu'il a plum
l'oiseau, je le dteste. Je le laisserais craser  coups de
pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?

L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourr de
coups de pied et tap le nez contre le mur.


Mais sa petite soeur!-- mon Dieu!


Elle tait reste chez une tante, au pays. La tante est morte, on
a renvoy l'enfant. Pauvre innocente, chre malheureuse!

Mon coeur a reu bien des blessures, j'ai vers bien des larmes!
J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais
jamais je n'ai eu devant l'amour, la dfaite, la mort, des affres
de douleur, comme au temps o l'on tua Louisette devant moi.

Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me
battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--
je riais quelquefois mme parce que je trouvais ma mre si drle
quand elle tait bien en colre,--j'avais des os durs, du
_moignon, _j'tais un homme.

Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me casst pas les membres,--
parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.

Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!

Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en
joignant ses menottes, en tombant  genoux, se roulant de terreur
devant son pre qui la frappait encore... toujours!...

Mal, mal! Papa, papa!

Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans
crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir
quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!

Le cri de cette folle m'tait rest dans l'oreille, la voix de
Louisette, folle de peur aussi, ressemblait  cela!

Pardon, pardon!

J'entendais encore un coup;  la fin je n'entendais plus rien,
qu'un bruit touff, un rle.

Une fois je crus que sa gorge s'tait casse, que sa pauvre petite
poitrine s'tait creve, et j'entrai dans la maison.

Elle tait  terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant
plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son pre
froid, blme, et qui ne s'tait arrt que parce qu'il avait peur,
cette fois, de l'achever.


On la tua tout de mme. Elle mourut de douleur  dix
ans....................

De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.

Et aussi du mal que font les coups!

On lui faisait si mal! et elle demandait grce en vain.

Ds que son pre approchait d'elle, son brin de raison tremblait
dans sa tte d'ange....................

Et on ne l'a pas guillotin, ce pre-l! on ne lui a pas appliqu
la peine du talion  cet assassin de son enfant, on n'a pas
supplici ce lche, on ne l'a pas enterr vivant  ct de la
morte!

Veux-tu bien ne pas pleurer, lui disait-il, parce qu'il avait
peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle
se tt: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer
davantage.


Elle tait gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand
elle arriva.

Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs dj, et
elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle
entendait rentrer son pre.

Je l'avais embrasse en caressant ses joues rondes et tides! aux
Messageries, o nous avions accompagn M. Bergougnard, pour la
recevoir comme un bouquet.

Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour
elle!) elle tait blanche comme la cire; je vis bien qu'elle
savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire
avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,
Louisette, quand elle mourut  dix ans,--de douleur, vous dis-je!

Ma mre vit mon chagrin le jour de l'enterrement.

Tu ne pleurerais pas tant, si c'tait moi qui tais morte?

Ils m'ont dj dit a quand le chien est crev.

Tu ne pleurerais pas tant.

Je ne dis rien.

Jacques! quand ta mre te parle, elle entend que tu lui
rpondes...--Veux-tu rpondre?

Je n'coute seulement pas ce qu'ils disent, je songe  l'enfant
morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laiss
battre, au lieu d'empcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils
lui disaient  elle qu'elle ne devait pas tre mchante, faire de
la peine  son papa!

Louisette, mchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre
et ce regard mouill!

Voil que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais
quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la
pauvre assassine.

Veux-tu lcher cette salet!

....................................

Ma mre se prcipite sur moi. Je serre le fichu contre ma
poitrine; elle se cramponne  mes poignets avec rage.

Veux-tu le donner!

--C'tait  Louisette...

--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par
ton fils?

Mon pre m'ordonne de lcher le fichu.

Non, je ne le donnerai pas!

--Jacques! crie mon pre furieux.

Je ne bouge pas.

Jacques!

Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais
de Louisette.

Il y a encore une salet dans un coin que je vais faire
disparatre aussi, dit ma mre.

C'est le bouquet que me donna ma cousine.

Elle l'a trouv au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.

Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla
qu'on _tuait_ quelque chose en dchirant ce bouquet fan...

J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;
je pensais  Bergougnard et  ma mre,  Louisette et  la
cousine...

Assassins! assassins!

Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le rptai
longtemps dans un frisson nerveux...

Je me rveillai, la nuit, croyant que Louisette tait l, assise
avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grle qui
sortait, avec des marques de coups!...



20
Mes humanits

Comme mon professeur de cette anne est _serin!_

Il sort de l'cole normale, il est jeune, un peu chauve, porte des
pantalons  sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit
_arakn _pour araigne, et quand je me baisse pour rentrer mes
lacets dans mes souliers, il me crie: Ne portez pas vos
extrmits digitales  vos cothurnes. De beaux _cothurnes_, vrai,
avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.

Je vais toujours rder dans une curie, qui est prs de chez nous,
et o je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je
n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi
dans mes livres.

Il dit _cothurnes_ et _arakn _avec un bout de sourire, pour qu'on
ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se
voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imit de
Bossuet).


Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.

Quelle imagination il a, et quelle facilit! Minerve est sa
marraine!

--Tante Agns, dit ma mre.

--Tantagns, Tantagntos, Tantagntton.

--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effraye par une de
ces consonances, et a rougi du gnitif pluriel!

--Quelle imagination! rpte le professeur pour se sauver.

Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._

JE N'EN AI PAS!


On nous a donn l'autre jour comme sujet--Thmistocle
haranguant les Grecs. Je n'ai rien trouv, rien, rien!

J'espre que voil un beau sujet, h! a dit le professeur en se
passant la langue sur les lvres,--une langue jaune, des lvres
crottes.

C'est un beau sujet certainement, et, bien sr, dans les petits
collges, on n'en donne pas de comme a; il n'y a que dans les
collges royaux, et quand on a des lves comme moi.

Qu'est-ce que je vais donc bien dire?

Mettez-vous  la place de Thmistocle.

Ils me disent toujours qu'il faut se mettre  la place de celui-ci,
de celui-l,--avec le nez coup comme Zopyre? avec le poignet
rti comme Scvola?

C'est toujours des gnraux, des rois, des reines!

Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire 
Annibal,  Caracalla, ni  Torquatus, non plus!

Non, je ne le sais pas!

Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne
fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._

Mon pre l'ignore, je n'ai pas os l'avouer.

Mais lui, lui-mme! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu
que ses exercices  lui, pour l'agrgation, taient faits aussi de
pices et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crtins?...

Quelquefois il compose un discours o il faut faire parler une
femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie  Socrate, Julie 
Ovide.

Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec
horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il
n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord,
dsespr!

Je sens toute l'infriorit de ma nature, et j'en souffre
beaucoup.

Je souffre de me voir accabl d'loges que je ne mrite pas, on me
prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole 
droite,  gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je
suis mme malhonnte quelquefois. J'ai besoin d'une pithte; peu
m'importe de sacrifier la vrit! Je prends dans le dictionnaire
le mot qui fait l'affaire, quand mme il dirait le contraire de ce
que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon
sponde ou mon dactyle, tant pis!--la _qualit_ n'est rien,
c'est la _quantit_ qui est tout.


Il faut toujours tre prs du Janicule avec eux.

Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.

Je ne puis pas!

Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je
sors de la classe. Je n'ai pas t en Grce non plus! Ce ne sont
pas les lauriers de Miltiade qui me gnent, c'est l'oignon qui me
fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que
j'ai reues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reu
quelques-unes par derrire.

Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme a...

Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je
reois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je
ne connais pas d'autre consul que mon pre, qui a une grosse
cravate, des bottes ressemeles, et en fait de vieille femme
(_anus_), la mre Gratteloux qui fait le mnage des gens du
second.

Et l'on continue  dire que j'ai de la facilit.


C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'touffe!...

Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde
aime au collge. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a
son franc parler. C'est un bon garon.

Je me jette  ses pieds et je lui dis tout.

M'sieu Jaluzot!

--Quoi donc, mon enfant?

--M'sieu Jaluzot!

Je baigne ses mains de mes larmes.

J'ai, m'sieu, que je suis un filou!

Il croit que j'ai vol une bourse et commence  rentrer sa chane.

Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai
raval de _rejets_, je dis o je prends le derrire de mes vers
latins.

Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramass ces pluchures et fait
vos compositions avec? Vous n'tes au collge que pour cela, pour
mcher et remcher ce qui a t mch par les autres.

--Je ne me mets jamais  la place de Thmistocle!

C'est l'aveu qui me cote le plus.

M. Jaluzot me rpond par un clat de rire, comme s'il se moquait
de Thmistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.


Pour la _narration franaise_, je russis aussi par le retapage et
le ressemelage, par le mensonge et le vol.

Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la
libert pour lever l'me.

Je ne sais pas ce que c'est que la libert, moi, ni ce que c'est
que la patrie. J'ai t toujours fouett, gifl,--voil pour la
libert;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement o
je m'embte, et les champs o je me plais, mais o je ne vais pas.

Je me moque de la Grce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas.
J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le
crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la
salade.


RCITATION CLASSIQUE ET DBIT

Plus fort, mon enfant!

C'est ma mre qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui!
Plus fort est dit comme par une soeur d'hpital  un malade dont
on tient le front brlant; plus fort! l! du courage! c'est
bien!

Je retombe extnu sur un fauteuil, les bras pendants et mous
comme un lapin mort; j'ai mme, comme le lapin assassin, une
goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est
rougetre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si
j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont
partis, noys, tant il m'a pass d'eau dans les narines depuis ce
matin!


C'est qu'aujourd'hui on compose en _rcitation classique et
dbit_, et ma mre veut que j'aie le prix.

Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un
nez vigoureusement clarifi permet d'avoir la voix claire.

On m'a clarifi le nez.

Ma mre l'a pris et mis dans l'eau; il est rest l longtemps,
longtemps! oh! les minutes taient des sicles!

Enfin elle l'a retir bien proprement et m'a dit:

Renifle, mon enfant! renifle!

Je ne pouvais plus.

Fais un effort, Jacques!

Je l'ai fait.


Seringue molle, mon nez a tir et crach l'eau pendant une
demi-heure, peut-tre plus, et il me semble qu'on m'a vid et que ma
tte tient  mon cou comme un ballon rose  un fil; le vent la
balance. J'y porte la main. O est-elle?--Ah! la voil!

Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe
comme un bouchon de carafe.

Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-mme, et je me
conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu' mon pupitre, o je
repasse ma leon.

Quelquefois le but est manqu, mon nez dgoutte dans tous les
sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je
dis: Baban.

BABAN, pour appeler celle qui m'a donn le jour!

_Oh! baban, ba bre! _pour dire: Maman, ma mre.

En classe, quand je rcite le premier chant de l'_Iliade_, je dis:
_Benin, aede!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_

Je trane dans le ridicule le vieil _Hobre! _Atchoum! Atchoum!
Zim, mala ya, boum, boum!


Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un
trombone qui a un trou,--o j'ai le nez. Je reprsente bien
l'homme tel qu'un philosophe l'a dpeint, un tube perc par les
deux bouts.


Rien de meilleur pour une tte d'enfant, dit le proviseur parlant
de l'exercice de purification nasale dont ma mre lui a parl.
Rien de meilleur pour en faire une pte, oui.

Je suis malgr ou _balgr_ tout,--avec ou sans _atchiou,
atchoum, _--d'une force _norbe_ en rcitation. Ma mmoire prend
a comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de
l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,--
mais a part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie
l'alos bienfaisant.

LES MATHMATIQUES


Il a une imagination de feu, cet enfant.

C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent
le chou: on en mange tant  la maison!).


Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui
sera fort en mathmatiques!


On a l'air d'tablir qu'tre fort en mathmatiques c'est bon pour
ceux qui n'ont rien _l._

Est-ce qu' Rome,  Athnes,  Sparte, il est question de
chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des
soustractions avec des zros, et je ne comprends rien  la preuve
de la division, rien, rien!

Mon pre en rit, le professeur de lettres aussi.

Je suis toujours dans les six derniers.

Mais un beau jour, une nouvelle se rpand.

Grand tonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.

J'ai t premier en gomtrie.

Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan
--ou n'en suis-je pas un?...

Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas
pill, copi, _truqu_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si
je m'en tirerai la craie  la main.

Je m'en tire, et j'ajoute mme  la leon. Je me tourne vers mes
camarades et je leur explique le problme en faisant des gestes,
en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule
des cornets, je btis des figures et je ne m'arrte que quand le
professeur me dit d'un air bless:

Est-ce que vous avez bientt fini votre mange? Est-ce vous qui
faites le cours, ou moi?

Je remonte  ma place au milieu d'un murmure d'admiration.

 la fin de la classe, on m'interroge:

Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris? Comment j'ai
appris?


Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques
carreaux casss qu'on a empltrs de papier; une cage noire pend 
la fentre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au
vent.

L demeure un pauvre, un Italien proscrit.

La premire fois que je le vis, je frissonnai; j'tais mu. Tout
le pass de mes versions allait m'apparatre en chair et en os,
reprsent par un homme qui s'tait baign dans le Tibre: Tacite,
Tite-Live, le cheval de Csar, la chvre de Septimus, la torche de
Nron!...

Mais comme ce logement est triste!

Une petite lampe qui brle sur une table charge de vieux livres,
un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme 
cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte
en guenilles.

C'tait le Romain.

Je viens de la part de mon pre, M. Vingtras...

Je lui remis une lettre qu'on m'avait charg de porter. Il lut, je
le suivais des yeux.

Quoi! il venait de Rome? Il tait du pays des gladiateurs, ce
vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une choppe de
savetier et qui mettait un fond  son pantalon.

C'tait son _vexillum_[7]  lui, et cette aiguille tait son pe?
O donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...

En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts  la main;
c'tait laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui
restaient avaient l'air de deux cornes.

Il trembla un peu en refermant la lettre.

Vous remercierez bien votre pre, dit-il.

Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau
dans les yeux.

Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?

Je commenais  croire qu'on s'tait tromp ou qu'il avait menti;
il me tendait un petit livre.

C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les
mathmatiques?...

Il vit que non  mon air.

Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-tre tout de mme.
Tenez, il y a une bote avec.

Il me conduisit jusqu' la porte, tenant toujours sa culotte, et
relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui
disait  son chien:

C'est une leon de quarante sous; tu auras de la pte; moi,
j'aurai du pain.

Il avait t adress  mon pre, par hasard, et mon pre lui avait
trouv une rptition; c'tait l'objet de la lettre.

Aimez-vous les mathmatiques?

Il ne voyait donc pas tout de suite que j'tais un _volcan? _Est-ce
qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'tait une me de teneur de
livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du
civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!

Qu'y avait-il dans sa bote?

Des pltres en tranches.

Et dans ce livre? Des mots de gomtrie.


Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme
mon pre me l'avait permis, je passai ma journe avec ce livre et
ces pltres.

C'est le samedi suivant que j'tais premier.

J'allai tout joyeux en faire part  cet homme, qui me raconta son
histoire.

Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples,
qui taient venus pour l'arrter comme conspirateur, et contre
lesquels il s'tait dfendu pour sauver des papiers qui
compromettaient d'autres gens. C'est l qu'il avait eu les doigts
hachs. Il avait pu se traner dans un coin; on l'avait ramass,
sauv, et il tait pass en France.

Conspirateur! Vous tiez conspirateur?

--J'tais maon, heureusement. J'ai profit de ce que je savais
de mon mtier pour faire ces modles de gomtrie.  propos: vous
avez compris mon systme, il parat.

--Il n'y a qu' regarder et  toucher. Tenez, voulez-vous que je
vous explique?

Prenant les pltres que je trouvais sous la main, je refis ma
dmonstration.

C'est a! c'est a! disait-il en hochant la tte. On veut
enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cne, comment on le
coupe, le volume de la sphre, et on leur montre des lignes, des
lignes! Donnez-leur le cne en bois, la figure en pltre,
apprenez-leur cela, comme on dcoupe une orange!--De la
thologie, tout leur vieux systme! Toujours le bon Dieu! le bon
Dieu!

--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?

--Rien, rien.

Il eut l'air de sortir d'une colre, et il me reparla de la
gomtrie avec des fils et du pltre.


21
Madame Devinol

M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmnerai au
thtre avec moi.

Voulez-vous?

C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe
de mon pre, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol
n'tait pas un personnage influent, riche, on aurait mis le
moutard  la porte depuis longtemps.

Mais sa mre est distingue, un peu trop brune peut-tre: les yeux
si noirs, les dents si blanches! Elle vous claire en vous
regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est
doux, c'est bon.

Pourquoi deviens-tu rouge? me demanda-t-elle brusquement.

Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:

Voyez-vous ce grand garon!... Oui, je l'emmnerai au thtre
chaque fois qu'il sera premier.

Cela flatte mon pre qu'on me voie dans la socit d'une si
importante personne, mais cela tonne beaucoup ma mre.

Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?

--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils,
un petit multre, et qui marche comme un soldat!

--Il a un bien gros ventre! dit ma mre. On ne le dirait pas...
mais Jacques a beaucoup de ventre.

Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.

Oui, oui, c'est comme a; peut-tre moins maintenant, mais tu as
eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je
dissimule a par la toilette.


Madame Devinol sourit en me regardant.

Moi, il me plat comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon
ami, et m'accompagner?

Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait
ressembler  Louis-Philippe?

Ma mre consent  me laisser sortir avec ma casquette.

J'ai par hasard un habit assez propre, gagn  la loterie. Il y
avait une tombola. Une maison de confection avait offert un
costume; ma mre avait pris un numro au nom de son enfant.

Le numro est sorti.

Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours rcompense.

--Et ceux qui n'ont pas gagn?

--Les desseins de Dieu sont impntrables. Ce n'est pas tout
laine, par exemple.


Madame Devinol m'emmne.

Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme
a, l; trs bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.

Je ne sais pas comment je n'clate pas brusquement, d'un ct ou
d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle
sente la vigueur du biceps.

Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau
gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses  me
conter!

Je perds contenance, je rougis, je plis. Ah! bah! tant pis! Je
lui conte tout.

Elle rit, elle rit  pleine bouche, et elle se trmousse en
disant:

Vrai, la_ polonaise_, le gigot!

Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots
d'argent.

Je lui narre mes malheurs.

J'ai jet mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai
dvid mon chapelet avec un peu de verve; je crois mme que je
l'ai tutoye  un moment; je croyais parler  un camarade.

a ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je
te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur?
C'est que je pourrais tre ta maman, sais-tu?

Fichtre! comme j'aurais prfr a!

Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?

Elle me regarde avec des yeux comme des toiles.

Non, non!

--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me rpondre? C'est
que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...

--Non... oh! non!..

--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...


Elle me mne au spectacle chaque fois que je suis premier, comme
c'est convenu.

Il y a un mois que nous nous connaissons.

Tu aimes  venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.

--Oui, madame; moi, j'aime bien le thtre, je me plais beaucoup
 la comdie.

Une fois,  Saint-tienne, on m'avait men voir _les Pilules du
Diable_; j'tais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant
deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'tait des drames,
maintenant; quelquefois de l'opra. Il n'y avait plus tant de
dcors! Mais comme je prenais tout de mme  coeur la misre des
orphelins, les malheurs du grand rle! Et _les Huguenots_, avec la
bndiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle
Masson chantait:

 mon Fernand!

Elle dnouait ses cheveux, tordait ses bras:


_ mon Fernand, tous les biens de la terre!_


Elle disait cela avec son me, et comme si elle tait une de ces
chrtiennes dont on nous racontait le martyre au collge, mais ce
n'tait pas le ciel qu'elle priait, c'tait un grand brun, qui
avait une moustache noire, des bottes molles.

Ce n'tait donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait
fort et qu'on tournait les yeux!


_Oh! viens dans une autre patrie!_
_Viens cacher ton bonheur..._


Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;--
la mre Vingtras disait que ces soires, c'tait la mort du linge.

Mme avant que le rideau ft lev, je me sentais grandi et pris
d'motion.

J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et
d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et
vous touffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces
parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premires_,
ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames dcolletes se
penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous
jetaient des lazzis et lanaient des programmes. Les riches
mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y
avait de la lumire  foison!

J'tais dans une le enchante; et devant ces femmes qui
tournaient la trane de leurs robes, comme des sirnes dans nos
livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais  Circ et
 Hlne.

Il y avait le gmissement du trombone, le pleur du violon, le
_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de
voleur, quand les musiciens entraient un  un  l'orchestre et
essayaient leurs instruments.


Lorsque Mlle Masson tait en scne, j'oubliais que Mme Devinol
tait l.

Elle s'en apercevait bien.

Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?

--Non!... oui!... je l'aime bien.


Mme Devinol tait venue me prendre un peu plus tt, certain jour,
pour faire un tour, et nous flnions prs du thtre.

Nous croisons une dame en chemin.

La reconnais-tu?

--Qui?

--Cette femme, l-bas, qui passe prs du caf, avec un mantelet
de soie.

Je regarde.

Mlle Masson?

Je ne suis pas encore bien sr.

Oui, _mon Fernand_, fit Mme Devinol en riant...

Quelle dsillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis
trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne
sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait  sa ceinture,
trop gros, et elle relevait mal sa jupe.

Eh bien! me dit Mme Devinol.

 ce moment mme, le directeur du thtre passa et salua l'actrice
qu'il vit la premire, Mme Devinol ensuite.

Elles rpondirent  son salut: l'actrice comme tout le monde,
Mme Devinol avec une inclination de tte, et un jeu de paupires
qui lui donnrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et
un air fier, mais si fier!

Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.

Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?

--Oh! non! par exemple!

--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me prfre
alors?


Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir prs d'elle,
tout prs.

Encore plus prs. Je te fais donc peur?

Un peu.


Comme je bche mes compositions maintenant!

De temps en temps je rate mon affaire tout de mme. Je ne suis pas
premier.

Oh! une fois! en vers latins!

On nous avait donn  raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit
tout ce qu'on pouvait dire quand on a  parler d'un malheur comme
celui-l: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant
passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa
rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-mme!--_triste
ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date
lilia plenis_.[9]

Dans un vers ingnieux, je m'tais cri: Maintenant, hlas! vous
pouvez planter du persil sur la tombe!

Le professeur a rendu hommage  ce dernier trait, mais je ne dois
passer qu'aprs Bresslair, dont l'motion s'est encore montre
plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'ide, comme dans les
cantiques, de mettre un refrain qui revient:

Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!

_Eheu_, quatre fois rpt! Je ne puis pas crier  l'injustice.
Oh! c'est bien!

Je ne suis que second, et je n'irai pas au thtre. C'est 
s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets mme de
ct. Qui sait?

Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade,
maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir
de la barbe.


Mon pre cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre
sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je
l'ai us  force de frotter sur la machine.

Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me
glisse, comme un assassin... dans un lieu retir.

Je ne suis pas drang. Il est trop tt!

Je puis m'asseoir.

J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais
tous mes petits prparatifs, et je commence.

Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espce de jus
verdtre, comme si on battait un vieux bas.


J'attrape des entailles terribles.

Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup rflchir
le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui
me prend la tte quand il a le temps.

Ou cet enfant se penche de ct exprs, pour que le chat puisse
l'gratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...

Il s'arrte pensif et m'interroge.

Te penches-tu pour qu'il t'gratigne?

--Quelquefois. (Je dis a pour me ficher de lui.)

--Pas toujours?

--Non, m'sieu.

--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent...
Aprs avoir t donn, pendant des sicles, de haut en bas, le
coup de patte est donn maintenant de droite  gauche...
Bizarrerie du grand Cosmos! mtamorphose curieuse de
l'animalisme!

Il s'loigne en branlant la tte.


Nous tions au thtre. Mme Devinol me dit:

Tu as l'air tout drle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es
fch?...

Fch! elle croit que je puis tre fch contre elle, moi qui ai
quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum  faire pour
demain, moi l'indcrottable!

Je ne suis pas fch. Mais je me suis, hier, presque coup le bout
de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une
bague.

Je dirai tout de mme: Je suis fch!

C'est commode comme tout. J'ai un prtexte pour lui tourner le dos
et cacher mon nez.


Je m'arrangeai pour n'tre pas premier, tant que la cicatrice fit
anneau, et pour n'tre pas l quand elle venait  la maison.
Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un ct. Je pus
lui parler de profil.

Quelles soires!

Nous revenons du thtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son
mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Caf des
acteurs_, o l'on fait la partie aprs le spectacle. C'est un
joueur. Elle prend mon bras la premire, et elle le presse. Elle
languit contre moi. Je sens depuis son paule jusqu' ses hanches.
Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de
ses doigts trane sur mon poignet entre ma manche et mon gant.

Arrivs  sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous
recommenons ce mange jusqu' ce qu'elle se dgage elle-mme d'un
geste lent et sans me lcher.

Tu me retiens toujours si longtemps...

Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai mme t si tonn le
premier jour o, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener
encore et rder en chatte sur le trottoir, o sonnaient ses
bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui
moulait sa cheville, en se fronant quand elle posait son petit
pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc dor comme de la laine,
un peu gras comme de la chair.

Elle s'arrta deux ou trois fois.

Est-ce que je n'ai pas perdu mon mdaillon?

Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut dfaire un bouton.

Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura gliss!

Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma
cravate quand elle serre trop.

Aide-moi...

Au mme moment le mdaillon jaillit et brilla sous la lune.

On aurait dit qu'elle en tait furieuse.

Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu
sche, en voyant que je me baissais.

--Non, je lace mes souliers.

Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros
et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnire qui a
crev.


Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je
t'emmnerai  Aigues-la-Jolie. Je dirai  mon mari que je vais
chez la nourrice de Josphine, et nous partirons pour la campagne
tous les deux _en garons_. Nous mangerons des pommes vertes dans
le verger, et puis des truffes dans un restaurant.

Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!

J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon pre,
devant ma mre qui a rougi.


Je suis premier, parbleu!

J'ai accouch d'une posie latine qui a soulev l'admiration.

Ne croirait-on pas entendre le gallinac? a dit le professeur.

Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.

Et j'avais fait un vers qui commenait:

_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)

Nous irons donc  la campagne, comme c'est convenu.


Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge o est la diligence
pour Aigues. Le conducteur achve d'habiller les chevaux.

Je m'tais cach au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne
suis arriv qu'aprs elle; j'avais peur de rester l tout seul. Si
l'on m'avait demand: Qui attendez-vous?

Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler ma tante devant le monde.
Elle m'a dit cela hier, et elle me le rpte aujourd'hui, en
montant dans la voiture.

Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du
coucou.

Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie
 torrents.

Un voyageur de l'impriale demande si on peut lui donner asile. On
n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir 
son ct.

Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place 
sa gauche, de son ct.

Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie  droite, elle est
presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...

 chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et parat avoir bien
peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait
anneau, et je ne sais o mettre mon nez. Mais comme c'est doux,
cette femme  moiti dans mes bras, et dont le souffle me fait
chaud dans le dos!...


Nous sommes arrivs; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le
porche, pendant qu'on dtelle la diligence dont la bche
ruisselle, et que j'tire mes jambes moulues. Il n'y a pas moyen
d'avoir une voiture?

--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges
d'un pied, et des ornires comme des cavernes! Vous plaisantez, ma
petite dame!

--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?

Elle me regarde, et elle rit.

S'il y avait une chambre o s'abriter en regardant l'orage.

--Nous en avons une, dit l'aubergiste.

--Ah!


DANS LA CHAMBRE

Je me sens toute mouille, sais-tu...

Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!

Toute mouille.--J'ai de l'eau plein le cou. a me roule dans
la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'te ma guimpe... Tu
permets! Je vous fais peur, monsieur?

....................................

Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...

Vingtras! Vingtras!

Ils sont dix  demander Vingtras.

C'est la seconde tude qui est venue en promenade de ce ct et
qui s'est prcipite dans l'auberge. Je vois cela  travers le
rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme  clef; puis
elle se ravise. Non, sors plutt; va, va vite! Je cherche mon
chapeau, qui n'y est pas.

Avez-vous vu mon chapeau?

--Sors donc, que je referme!

--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?

--Tu diras ce que tu voudras, IMBCILE.


Voici ce qui s'tait pass. En entrant dans l'auberge on avait
remarqu sur une table un pardessus bizarre, c'tait le mien, et
mon chapeau  gros poils. On m'avait reconnu!...

PILOGUE


Je suis forc de quitter la ville. On a jas de mon aventure.

Le proviseur conseille  mon pre de m'loigner.

Si vous voulez, mon beau-frre le prendra  Paris,  prix rduit,
comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que
je lui crive?

--Oui, mon Dieu, oui, dit mon pre, qui a envie d'aller faire un
tour  Paris; et c'est une occasion.

On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mre; je m'en
arrache, et en route!

Nous courons sur Paris.



22
La pension Legnagna

Je suis  Paris.

J'y suis arriv avec une fluxion. Legnagna, le matre de pension,
m'a accueilli avec tonnement. Il a dit  sa femme: Ce n'est pas
un lve, c'est une vessie.

Enfin, cela n'empche pas d'avoir des prix aux concours.

Vous travaillez bien, n'est-ce pas?

Et moi dont la lvre tient toute la joue, je rponds:

Boui, boui.

Il m'a trouv moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans
mes devoirs.

Il ne faut pas mettre du _vtre_, je vous dis: il faut imiter les
Anciens.

Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les
camarades.

Il y a fait allusion ds le second jour. Il y avait des pinards.
Je n'aime pas les pinards, et voil que je laisse le plat.

Il passait.

Vous n'aimez pas a?

--Non, monsieur!

--Vous mangiez peut-tre des ortolans chez vous? Il vous faut
sans doute des perdrix rouges?

--Non; j'aime mieux le lard!

Il a rican en haussant les paules et s'en est all en murmurant:
Paysan!


Il donne des soires, le dimanche; on m'invite.

Je dis toujours: Sacr mtin! C'est une habitude; elle me suit
jusque dans son salon.

_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table  l'autre,
o avez-vous t lev? Est-ce que vous avez gard les vaches?

--Oui, monsieur, avec ma cousine.

Il en perd la tte et devient tout rouge.

Croyez-vous, madame! dit-il  une voisine.

Et se tournant vers moi:

Allez au dortoir!


Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit
peu, mais sans que a me gne; qui ont l'air de faire les malins,
et que je trouve btes, mais btes!... Il y a une gloire, un prix
de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy,
se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment 
s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.

Il y a une demi-gloire,--Anatoly.

Il est pour les bons rapports entre les lves et les matres; il
voudrait qu'on s'entendt bien,--pourquoi donc?

J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres,
on me blague comme provincial. Anatoly me protge.

Il se fera, ne l'embtez pas! Dans un mois il sera comme nous;
dans deux, vous verrez!

Oh! on ne m'embte pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas
mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. a m'est  peu
prs gal qu'on me blague, je ne suis pas bloui par les copains.

Ah! je me faisais une autre ide de ces forts en latin! Je
trouvais la province plus gaie, moi!

Ils parlent toujours, mais toujours de la mme chose,--de celui-ci
qui a eu un prix, de celui-l qui a failli l'avoir; il y a eu
un barbarisme commis par Gerbidon, un solcisme par...

Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de
version grecque, il n'est pas venu parce que son pre tait mort
le matin. Labadens a t le chercher en lui promettant qu'il le
ramnerait en voiture  l'enterrement. Il n'a pas voulu et a
continu  pleurer.

Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.

La pension mne  Bonaparte.

Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et
je reste jusqu' ce que le professeur ait eu le temps de tourner
le coin; alors je m'chappe aussi. J'ai devant moi une grande
heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la
copie qu'on me croit en train de finir.

Je flne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si
gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les
suis des yeux, je les coute fredonner, et je les regarde 
travers les vitres djeuner  ct de ciseleurs en blouses
blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que
je regarde.

Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de
bagages pour m'en empcher; je trouve que toutes les pierres se
ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.

Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du
faubourg Saint-Honor, le chemin du lyce Bonaparte, la rue
Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de
domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe,
dont les rubans volent  la brise.


Le dimanche, nous allons en promenade.

Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'alle du Sanglier.

Ce _Sanglier! _je le dteste, il m'agace avec son groin de pierre.


Je m'ennuie moins cependant,  partir du jour o M. Chaillu
devient notre pion.

Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous parpiller le
dimanche,  condition qu' six heures nous soyons l.

Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le
caf des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_
ceux qui se destinent aux coles  uniforme et en ont un dj, 
bande orange,  collet saumon, avec des kpis  visires dures, 
galons d'or ou d'argent.

Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout
avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de
vingt sous, et je suis forc d'y regarder  deux fois avant de
trinquer.

Un jour j'ai eu une fire peur. Nous avions jou et j'avais perdu
un franc cinquante.  partir de la premire partie, je voulais me
lever; je n'ai pas os.

Allons, allons, reste l!

Sueur dans le dos, frissons sur le crne.

Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la
_culotte_!...

Par bonheur on se battit. Il s'leva une querelle entre une
volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des
anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent  voler.

Ce fut une mle, je m'y jetai  corps perdu.

Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pices.

Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reois rien.

Je n'en fus pas moins sauv tout de mme.

On nous jeta  la porte, tout un lot, pour dbarrasser la place,
et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais;
mais j'avais jusqu' l'autre dimanche.

Je vendis un discours latin  la composition du mardi,--vingt
sous comptant.

Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne
place  quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait pater
pour sa fte, ou qui avait un intrt quelconque  tre _dans les
dix_, quoi!

Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la
main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou
une souscription des volailles qui avait rgl la _casse_ et les
consommations.

J'eus de l'argent devant moi, et en plus une rputation de friand
du coup de poing.

N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches!
Et la nuit, dans mon lit d'colier, je me demande ce que je
deviendrai, moi que l'on destine  une cole dans laquelle j'ai
peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volont,
mon but, et qui n'aurai pas de fortune.


Ma vie des dimanches change tout d'un coup.

Il y avait au collge de Nantes un lve modle nomm Matoussaint.

Matoussaint vient rester  Paris. Mon pre lui a donn une lettre
qui l'autorise  me faire sortir le dimanche.

Matoussaint n'est libre qu' deux heures. C'est bien assez de la
demi-journe,--nous ne savons que faire jusqu' cinq heures;
nous ne voulons pas aller au caf pour ne pas dpenser notre
argent. Il m'a apport vingt francs de la part de ma mre; mais je
les mnage.

Nous tuons mal l'aprs-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se
promener quand tous les autres se promnent aussi, et qu'on a tous
l'air bte. Ah! si c'tait comme en semaine! On verrait grouiller
le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme
des prtres.

Il faudrait aller  Meudon. L on rit, on s'amuse.

Mais c'est_ dix sous_, de Paris  Meudon! Attendons qu'on ait fait
fortune!

a fait du bien de marcher par ce froid-l, dit Matoussaint,--
qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un
lustre qu'on poussette.

J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.

Les dimanches de pluie, nous allons dans les muses.

On apprend toujours quelque chose, dit Matoussaint, en entrant
dans les galeries.

On apprend quoi?

--Tu contemples les tableaux, les marbres!

--Et aprs?

Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:

Toi qui as fait de si beaux vers latins!

C'est vrai, tout de mme!

Matoussaint me voit branl et continue

Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!

--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en tendant sa
baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est
dans le coin.

Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre
et des monuments, dcidment.


C'est  cinq heures que Lematre nous rejoint. Lematre est
_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend
que les professions nobles. Cependant, comme Lematre connat des
_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille  bras ouverts.

Il arrive et l'on va prendre l'absinthe  la Rotonde, ou  la
_Pissote_, o l'on espre rencontrer Grassot. Oh! voici
Sainville!--Non! Si!

L'absinthe une fois sirote dans le demi-jour de six heures, nous
filons du ct du Palais-Royal, o l'on doit trouver les amis chez
Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle,  la
table du coin.

Nous dnons  trente-deux sous.

Les calicots, camarades de Lematre, sont avec leurs petites
amies, bien chausses, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,
 propos de tout et de rien...


Et comme c'est bon ce qu'on mange!

_Pure Crcy, ctelettes Soubise, sauce Montmorency_.  la bonne
heure! Voil comment on apprend l'histoire!

a vous a un got relev, piquant, ces plats et ces sauces!

M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces
blagues-l.

Garon, un pied de cochon grill... Pour faire des pieds de
cochon, prenez vos pieds, grattez-les.

On rit. Moi, je ne dis rien, j'coute.

Votre ami est muet, M. Matoussaint?

Je fais une grimace et pousse un son, pour tablir que je
n'appartiens pas aux disciples de l'abb de l'pe. On me discute
au coin de la table.

Une tte--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!_

Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,
j'crase les doigts, je soulve la soupire avec les dents, je
reste quatre-vingts secondes sans respirer,  la grande peur des
gens d'-ct, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me
sortent de la tte.

Je n'aime pas qu'on fasse a prs de moi quand je mange, dit un
voisin.

Radigon lui-mme en a assez.

Ah! c'est qu'il nous embte  la fin, avec sa respiration!


Aprs le dner, il faut que je parte.

Les autres lves de la pension ont jusqu' minuit. Legnagna--
par mchancet,--exige que je sois l  huit heures.

Je quitte la _socit _et je redescends du ct du faubourg
Saint-Honor.

Il me reste un quart d'heure  assassiner avant de regagner le
bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su o dpenser mon temps
si je reparaissais avant l'heure.

J'aimerais mieux tre rentr. Je ne crains pas la solitude de ce
dortoir o j'entends revenir un  un les camarades. Je puis
penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand
silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule o ma
timidit m'isole, je ne suis pas troubl par les bruits de
dictionnaires ni les rcits de grand concours.

Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade  Vourzac,
d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette
pension qui s'endort, la tte tourne vers la fentre d'o
j'aperois le champ du ciel, je rve non  l'avenir, mais au
pass.


On m'appelle un jour chez Legnagna.

Il me dlivre un paquet que ma mre m'envoie; il a l'air furieux.

Vous emporterez cela aussi, me dit-il.

Il me glisse en mme temps un pot et me reconduit vers la porte.

Je n'y comprends rien, je dplie le paquet. J'y trouve une lettre:


_Mon cher fils,_

_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fte, c'est ton pre qui
l'a taill sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous
avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons
un habit bleu  boutons d'or. Par le mme courrier, j'envoie 
M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._

_Travaille bien, mon enfant, et relve tes basques quand tu
t'assieds._


Il y avait un mot de mon pre aussi.

Je lui avais crit que Legnagna essayait de m'humilier, que je
voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'tre ainsi
bless tous les jours.

Mon pre m'a rpondu une lettre qui m'a tout troubl. Fait-il le
comdien? Est-il bon au fond?


_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta
faute si tu es  Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye
avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vrits._


Pas une allusion au pass, rien? Pas un reproche; presque de la
bont, un peu de tristesse!... Je lui aurais saut au cou s'il
avait t l.

Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des
prix.

Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce
que cela me fait  moi les barbarismes et les solcismes!

Et toujours, toujours le grand concours!

Le professeur s'appelle D***.

Il a une petite bouche pince, il marche comme un canard, il a
l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme
de la plume. Il a eu pour la troisime fois le prix d'honneur au
concours gnral; l'an pass, on l'a dcor, il a une crte rouge.
Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: Cic-on,
discou-e, _Alma pa-ens_.

Il est le professeur de latin, il a un franais  lui.

Quand des lves ont manqu la classe pour aller au caf ou au
bain et qu'il aperoit des bancs vides, il dit:

Je vois ici beaucoup d'lves qui n'y sont pas.

Le professeur de franais s'appelle N***. c'est le frre d'un
acadmicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne
nuit pas.

Il est long, maigre et rouge, a une redingote  la prtre, des
lunettes de carnaval, une voix casse, flte, sifflante.

De cette voix-l, il lit des tirades d'_Iphignie_ ou d'_Esther_,
et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein
d'araignes et crie:  genoux!  genoux! devant le divin Racine!

Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis  genoux pour tout de
bon.

Et d'un geste de ddain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,
le professeur continue:

Il ne reste plus qu' fermer les autres livres.

Je ne demande pas mieux.

Et  s'avouer impuissant.

C'est son affaire.


J'ai commenc par avoir de bonnes places en discours franais,
mais je dgringole vite.

De second, je tombe  dixime,  quinzime!

Ayant  parler de paysans qui, pour fter leur roi, trinquent
ensemble, j'avais dit une fois:

_Et tous runis, ils burent un_ BON _verre de vin_.

UN BON!--Ce garon-l n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne
serais pas tonn qu'il ft mchant. UN BON! Quand notre langue
est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opration
accomplie par ceux qui portent  leurs lvres le jus de Bacchus,
le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image  la
fois modeste et hardie de Boileau:

_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougre!

C'est que je n'ai jamais compris ce vers-l, moi! Boire un verre
qui se tient les ctes dans l'herbe, sous la coudrette!

Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de
choses que je ne comprends pas davantage.

Bien peu l-dedans, fait le professeur en mettant un doigt sur
son coeur.


Il s'arrte un moment:

Mais rien l-dedans, bien sr, ajoute-t-il en se frappant le
front, et secouant la tte d'un air de compassion profonde. Il a
une fois russi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est
un garon qui aimera toujours mieux crire fusil, qu'_arme qui
vomit la mort_.

C'est que a me vient comme cela  moi! nous parlons comme cela 
la maison;--on parle comme cela dans celles o j'allais.--Nous
frquentions du monde si pauvre!

Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me russit.


Il tait temps.

Je sentais le moment o ce misrable Legnagna, dans son dpit de
me voir sans succs, me porterait trop de coups sourds. Je lui
aurais, un beau matin, cass les reins.

J'avais mme song une fois  filer pour tout de bon; non pas pour
aller flner aux Champs-lyses ou devant les saltimbanques, comme
je faisais quand je manquais la classe; mais pour lcher la
pension du coup, et me plonger, comme un vad du bagne, dans les
profondeurs de Paris.

Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.

Mais je me suis demand souvent s'il n'aurait pas autant valu que
je m'chappasse ce jour-l, et qu'il ft dcid tout de suite que
ma vie serait une srie de combats? Peut-tre bien.

Ma rsolution tait presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui
la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.

Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais
faire. Il ajouta qu'il avait prvenu le commissaire, et que si je
m'chappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.

C'est sur ces entrefaites que je composai une pice en distiques,
qui fut, parat-il, une rvlation. J'aurais le prix si je m'en
tirais comme cela au concours.

Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma
dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais
les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.

Le jour du concours arrive.

Nous nous levons de grand matin. On nous a donn un _filet_ qui
est un des trophes de la maison, et l'on y met du vin, du poulet
froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la
mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amiti est
pire que l'hostilit et le silence.

Distinguez-vous...

Il rit d'un rire lche.

Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.


Nous arrivons presque en retard.

Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et
calme, et je me suis arrt cinq minutes sur le pont,  regarder
le ciel blanc et  couter couler l'eau. Elle battait l'arche du
pont.

Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait
son mouchoir. Il tait  genoux comme une blanchisseuse; il se
releva, tordit le bout du linge et l'tala une seconde au vent. Je
le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit  scher
sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de
voleur.

Il ramassa quelque chose que j'avais remarqu par terre. C'tait
un livre comme un dictionnaire.

Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le
temps de voir une face ple, tout d'un coup au-dessus des marches.

Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journe elle fut entre
moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a t
devant moi toute ma vie.


C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que
son mouchoir mal lav, j'avais lu sa vie.

Ce livre me disait qu'il avait t colier aussi, laurat peut-tre.
Je m'tais rappel tout d'un coup toute l'existence de mon
pre, les proviseurs btes, les lves cruels, l'inspecteur lche,
et le professeur toujours humili, malheureux! menac de disgrce!

Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est
bachelier, dis-je  Anatoly.

Je ne me trompais pas.

Au moment mme o l'on nous appelait pour entrer  la Sorbonne,
_un Charlemagne_ avait cri, montrant une ombre noire qui montait
la rue:

Tiens, l'ancien rptiteur de Jauffret!

C'tait la face ple, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.


On dicte la composition.

Vais-je la faire?  quoi bon!

Pour tre rptiteur comme cet homme, puis devenir laveur de
mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire  cet tre qui
obsde ma pense?

Je ne sais. Il a peut-tre gifl un censeur, pas mme gifl,
blagu seulement.

Il a peut-tre crit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le
Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a
destitu.

Pas ce mtier-l, non, non!

Il faut cependant que je me conduise honntement, il faut que je
fasse ce que je puis.


Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dgot, comme une fois o
j'avais, tout petit, mang trop de mlasse.

Voil enfin quarante alexandrins de_ tourns._ C'est ma copie.

Tu as fini? me dit mon voisin.

--Oui.

--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites
saucisses?

Il tire un petit fourneau  esprit-de-vin et le cache entre les
dictionnaires, puis il sort un bout de pole.

a va crier, prends garde!

Le professeur qui surveillait tait Deschanel; c'tait un garon
d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le
droit de manger cru dans la longue sance,--il pensa qu'on
pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole
au lieu du dictionnaire dans la bataille!

Le caf, maintenant. J'aime bien mon caf, et toi? Celui de
Charlemagne fit le caf.

Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des
tranches de copie  des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin
qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de
l'argent dans leurs goussets. Nous emes une bonne rincette et une
petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spcialement du
_brlot_.


Ton brouillon? fit Anatoly le Pacifique, ds que je rentrai  la
pension.

Legnagna arriva, et ils l'pluchrent ensemble.

Je sais que ma composition est rate, et maintenant que le
souvenir de la face ple est moins vif et que les fumes de notre
banquet sont vanouies, je me sens chagrin, j'prouve comme des
remords.

Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.


Le rsultat est connu.--Je n'ai rien!

Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collge n'a
pas grand-chose. C'est un dsastre pour le lyce.

Les bcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma
conscience est plus calme.

La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!
_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]

Et chacun s'en va...


Moi, je reste.

J'attends une lettre de mon pre, et des instructions. Rien ne
vient. On me laisse ici  la merci de Legnagna, qui me hait.

Nous sommes quatre dans la pension.

Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un
crole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit
Japonais qui ne sort jamais.

Ils payent cher, ceux-l; moi, je suis engag au rabais, et je
devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.


J'ai crit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas
de rponse, je quitte la maison et je pars.

Legnagna me laissera filer, par conomie, sans aller chez le
commissaire, cette fois.

Oh! ces lettres attendues! ce facteur guett! mes supplications
dont mon pre et ma mre se rient!

J'ai presque pleur dans mes phrases, en demandant qu'on vnt me
chercher, parce que Legnagna me larde de reproches ternels.

C'tait bien assez de me nourrir pendant l'anne, il faut qu'il
me nourrisse encore pendant les vacances!


Un jour une scne clate; mon pre est en jeu. Legnagna arrive
chevel.

Quoi! me dit-il en cumant, je viens d'apprendre que monsieur
votre pre gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette
anne; je viens d'apprendre que j'ai t sa dupe, que je vous ai
fait payer comme  un gueux, quand vous pouviez payer comme un
riche. C'est de la malhonntet cela, monsieur, entendez-vous?

Il frappe du pied, marche vers moi...

Oh! non, halte-l! Gare dessous, Legnagna!

Il devine et s'chappe en dchargeant sa colre contre la porte
avec laquelle il soufflette le mur.

Une fois parti, le bruit de ses injures tomb, je rflchis  ce
qu'il vient de dire, et je lui donne raison.

Oh! mon pre! vous pouviez m'viter ces humiliations!

Est-ce bien vrai que vous n'tes pas un pauvre?

C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frre lui-mme,
arriv de Nantes la veille.

Aprs la scne, Legnagna est venu  moi dans la cour.

Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre pre vous avait retir 
la fin des classes, mais voil huit jours qu'on vous laisse ici
sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!

Je balbutie et ne trouve rien  rpondre; je pense comme lui.

Mon pre payera ces huit jours.

--Il le peut. Votre pre a plus gagn que moi cette anne, et il
n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent
francs sur votre pension.

C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!



23
Madame Vingtras  Paris

Jacques!

C'est ma mre! Elle s'avance et, mcaniquement, me prend la tte.
Le petit Japonais rit, le crole bille,--il bille toujours.

Ma tte a t prise de ct, et ma mre a toutes les peines du
monde  trouver une place convenable pour m'embrasser.


On nous a fait entrer dans une chambre o l'on voit  peine clair,
c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette
qu'une faible lumire.

Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!

C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;
elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.

Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas mchant pour ta
mre.

C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:

Tu as si bonne tournure! Je t'ai apport un habit  la franaise;
je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la
moustache! tu as des moustaches!

Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lve les mains
au ciel et va tomber  genoux.

C'est que tu es beau garon, sais-tu!

Elle me dvisage encore.

Tout le portrait de sa mre!

Je ne crois pas. J'ai la tte taille comme  coups de serpe, les
pommettes qui avancent et les mchoires aussi, des dents aigus
comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,
le teint jaune comme du buis.

Quant  mes yeux, prtendait Mme Allard, la lingre, qui me
demanda une fois si je la trouvais potele, je ne pouvais pas
cacher que j'tais Auvergnat; ils ressemblaient  deux morceaux de
charbon neuf.

Tu as l'air srieux, sais-tu?

Peut-tre bien. Cette anne-l a t la plus dure. J'ai t
humili pour de bon, sans gaiet pour faire balance.

J'ai aussi un dgot au coeur. Ma dsillusion de Paris a t
profonde.

Je vois l'horizon bte, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans
la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!

Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!

Dimanche et semaine, j'ai t  la merci de ce Legnagna, qui est
n faible, envieux, capon, et que l'insuccs a encore aigri.

Ces dix derniers jours m'ont pes comme un supplice.


Pourquoi ne m'crivais-tu pas?

--Je m'attendais  partir d'un jour  l'autre, dit ma mre.

C'tait pour pargner un timbre. Je lui parle des reproches de
pauvret qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.

C'est lui qui parle de notre pauvret! Quand il aura gagn ce
qu'a gagn ton pre cette anne, il pourra dire quelque chose...

--Mais alors, si mon pre a gagn de l'argent, pourquoi ne pas
lui avoir pay ma pension au prix des autres, quand je vous ai
crit qu'il m'insultait et que j'tais si malheureux?

--Des insultes, des insultes?--Eh bien, aprs? Est-ce que tu
t'en portes plus mal, dis, mon garon? Nous aurons toujours
pargn trois cents francs, et tu seras bien content de les
trouver aprs notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens
l-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!

Elle rit et tape sur sa poche.

Il faut faire comme a dans le monde, vois-tu; maintenant que tu
es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris
pour tes beaux yeux et pour nous faire la charit? Non, on t'a
pris comme une bonne vache, tu ne vles pas comme ils veulent, tu
n'as pas des prix  leur grand concours. Il fallait choisir mieux:
qu'ils te ttent avant que tu commences. Je vais lui dire son
affaire, moi, attends un peu, va!


Je souffre de la voir se fcher ainsi. Cet homme que je croyais
har, voil qu'il me fait de la peine!

Tout en m'annonant ses intentions de le _sabouler _d'importance,
ma mre dit:

Fais tes paquets!

Nous tions dj dans le corridor,--le concierge y tait aussi.

Madame, rien ne peut sortir de la maison.

--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de
prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre
_Gnagnagna_ qui a dit a?

--Non. C'est le propritaire,  qui M. Legnagna doit, et qui a
donn la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis
le boucher...

Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il
n'y avait pas que moi qu'il traitt mal. Tous ceux qui taient
abandonns ou  prix rduit recevaient ses crachats, et les petits
mme recevaient des coups.

Il est bte,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.
On emploie son nom pour dire cuistre, bta et un peu cafard.


Le raisonnement que vient de me tenir ma mre, l'argument de la
vache, m'a t des scrupules, m'a frapp.

Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux
yeux, bien sr!

Non, va, tu peux tre tranquille, a repris ma mre, qui lisait
mes rflexions dans mon silence et mon regard.


Je le plains tout de mme, ce malheureux. J'obtiens de ma mre
qu'elle ne fasse pas de scne, et nous obtenons du propritaire
qu'il laisse sortir mon trousseau.

On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour
aller rejoindre les malles que ma mre a laisses au bureau de la
diligence.

Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des
ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,
du geste, comme s'il tait l:

Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous
lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de
t'tre laiss traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mre!

Suis-je un enfant du hasard? Ai-je t fouett par erreur pendant
treize ans? Parlez, vous que j'ai appele jusqu'ici _genitrix_, ma
mre, dont j'ai t le _cara soboles_, parlez!


Et o allons-nous, maintenant?

Ma mre me pose cette question quand nous sommes dj empils dans
la voiture. Le cocher attend.

Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voil un
an que tu es  Paris, et tu ne sais pas encore o mener ta mre,
tu ne connais pas un endroit o descendre?

Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait
un lit aux Hollandais?

Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.

Elle me pousse vers la portire.

Appelle le cocher?

--Cocher!

Il arrte et se penche.

Connaissez-vous l'cu-de-France?

--C'est  Dijon, a, ma bourgeoise!

--Dans toutes les villes, il y a un htel qui s'appelle
l'cu-de-France.

--Connais pas ici!

Relevant son chle sur ses paules, prenant son sac de voyage
d'une main, elle empoigne la portire de l'autre et saute  terre.

Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.

--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde
qui est si _chose_ que a! Payez l'heure, et voil vos malles.

Nous payons,--et l'histoire d'Orlans, de la place de la
Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout
devant des colis et des cartons  chapeau qui s'croulent. Ma mre
ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...

Elle me donne des coups de parapluie.

Mais remue-toi donc!

Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je
n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste
un doigt.

Arrte une autre voiture.

Je fais signe  un nouvel automdon[11], mais l'quilibre a des
lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La
montagne de bagages s'croule.--Ma mre pousse un cri! Les
voitures s'arrtent, des sergents de ville accourent,--toujours!
toujours! Quelle spcialit!


Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par
l?

Ils ne nous demandrent rien qui pt attenter  nos convictions
politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidrent de leurs
conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lchet. Ce
n'est pas les jsuites qui auraient fait a!

Ils nous conseillrent d'aller en face, Juste en face, o il y a
un criteau, et ils nous apprirent que les _chambres meubles_
taient pour les gens qui n'en avaient pas.

Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mre. C'est les vers
latins qui l'auront rendu comme a! ou peut-tre un coup. Tu n'es
pas tomb sur la tte, dis?

--Non, sur le derrire seulement.

Ma mre parat un peu plus tranquille.


Nous sommes installs: une chambre et un cabinet.

Des cris dans la chambre de ma mre...

Jacques, Jacques!

--Me voil.

 peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le
mal du monde pour le garder.

Elle l'a attrap par le fond et elle m'attire  elle,  rebours.

Es-tu mon fils?

Je commence  tre srieusement inquiet. Elle me l'a dj demand
une fois.

Je vois, parpilles sur la table, deux culottes et deux vestes
que j'ai portes toute cette anne.

Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle
souponnait toujours que je lui ai prsent un tranger  ma
place.

Enfin, presque sre que je ne me suis pas tromp, avertie
d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse chapper sa douleur.

Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce l les culottes, sont-ce l
les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoys? Je
sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,
mais je ne puis pas croire que tu aies mang la couleur pour
t'amuser, et puis ce que je t'ai envoy tait plus large! Il y
avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la
place! Ici, rien! rien!

Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton pre et moi! Je te l'ai
crit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?

C'est la troisime fois qu'elle a l'air d'tre inquite! Je me
tte.

Mais explique-toi, imbcile!

Oh non, elle m'a bien reconnu.

J'explique l'histoire des vtements.

J'avais us les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on
m'avait envoys, taills par mon pre, cousus par ma mre, taient
trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne
connaissais personne.

Je suis tomb sur Rajoux qui tait deux fois gros comme moi, et
qui avait, lui, des habits trop petits.

Il m'a demand si je voulais changer, que j'avais une si drle de
tournure avec ces fonds trop abondants. a inquitait beaucoup de
gens de me voir marcher avec difficult! Que ne disait-on pas?

Nous avons sign le march un jour au dortoir; il m'a donn ses
frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de
nouveau.


Ma mre se taisait. J'attendais, accabl; enfin elle sortit de son
silence.

Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y
connatre, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en
retour, un gilet de flanelle, un bout de caleon. Ah! si 'avait
t moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de
pice (examinant un fond ray); pour ce fond l, je ne vois que le
tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes
vieux rideaux.

Diable!

Tu ne peux pas faire des conqutes avec a, par exemple. Et moi
j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,
--une redingote verte, un pantalon  carreaux... Oh! je ne
voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans
le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie
dore, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin
d'originalit ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si
on s'tait retourn pour te regarder  mon bras dans la rue. Qui
est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras
inaperu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et
de dsappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis
pas que ce n'est pas du bon.


O me mnes-tu dner?

Elle dit a presque comme Mlle Herminie le disait  Radigon, en me
clinant.

Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de
suite de Tavernier,  trente-deux sous.

Je voudrais aller une fois aux Frres-Provenaux ou chez Vfour?
--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton pre a fait une
si bonne anne!

J'ai eu toutes les peines du monde  viter Vfour. Elle tait
dispose  ne pas lsiner; s'il fallait dix francs, on les
mettrait! Ah! tant pis! on fait la noce!

Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant  un louis, ma
mre les appelant voleurs. Je sais le prix de la viande, moi!
Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous
pour un fromage!

Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient
dn, et qu'ils m'avaient jur que les ctelettes cotaient trente
sous.

On s'est moqu de toi, mon garon! Ah! tu ne t'es pas plus dlur
que a dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande
trente sous pour une ctelette. Mais avec trente sous on peut
avoir un petit cochon dans nos pays!

--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela
timidement.)

--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tte pour leurs dix
francs, sois tranquille!

Je ne l'tais pas, et je reprends:

Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.

Nous allons chez Tavernier.


Elle a commenc par dire en entrant: C'est trop beau ici pour
qu'ils donnent bon; tout a, c'est du flafla, vois-tu?

Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'tais tout honteux
en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.

Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la
salle. On commence  dire que nous passons bien souvent! Enfin ma
mre parat fixe.

Nous serons bien ici...--non, de ce ct-l...--Va-t'en voir
si nous ne pourrions pas nous mettre prs de la fentre, au fond.

Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.

Nous interrompons la circulation des garons de salle et la
dlivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer
absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le
garon prenait  gauche, moi aussi!-- droite: il me trouvait
encore! Il allait droit--halte-l!

Des paris s'engagent dans le fond.

--Passera, passera pas!

Ma mre disait: C'est mon fils!

_Je vous en flicite, madame!_

Je parviens  la rejoindre; le garon m'a fil sous le bras, aux
applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu  cause de
moi rglent leurs paris en louchant de mon ct, en me regardant
d'un air courrouc.

Nous sommes plus forts  deux; ma mre ne veut plus me quitter.

Restons ensemble! dit-elle.

Nous nous portons sur un point stratgique qui nous parat le plus
sr, et nous tenons conseil.

On nous regarde beaucoup.

Tu as faim? mon pauvre enfant!

Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-l?

Une scie s'organise.

_Va rincer l'pau..._

--_Consoler l'pau..._

--_Remplir l'pau... vre enfant._

Mais on est all avertir le patron, qui mettait du vin en
bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frmit sous son bras.

tes-vous venus pour dner? Voyons!

Je rponds non, audacieusement.

tonnement de cet homme,--murmure de la foule.

J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!

Vous n'tes pas venus pour dner? Pour quoi faire donc?

--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il
s'appelle Jacques, lui!

On crie bravo dans la salle.--_coutez! coutez! laissez parler
l'orateur._

Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement
que le patron dit: Il faut en finir!

On vint  bout de nous; on nous accula dans un coin.

J'avouai  la fin que nous tions venus pour dner.

On nous servit en se tenant sur la dfensive.

Je connais a, disait un des garons, un vieux; ce sont des
frimes, ils font les nes pour avoir du foin, tout  l'heure, ils
pisseront  l'anglaise.

J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mre.

--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je dteste la chanson: _Rincer
l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est  deux
pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.

Ma mre s'installe chez Bessay.

Qu'allez-vous me donner, monsieur le garon?

--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garon?

--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas tre si
fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon
enfant!

Le garon n'a pas rpondu  la question polie de ma mre, il est
occup avec un client,  qui il dit:

Nous avons une tte de veau, n'est-ce pas?

Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tte
de veau.


Le garon revient  nous.

Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mre.

--Je vous recommande le fricandeau.

--Je ne suis pas venue  Paris pour manger ce que je puis manger
chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-mme? Dites-nous
a?

Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. L, voyons, qu'y a-t-il
de bon?... De quel pays tes-vous? Il propose un plat, elle a
l'air d'accepter, mais non, non, elle a rflchi...

Jacques, rappelle-le!

--Garon?

Je dis a timidement, comme on sonne  la porte d'un dentiste.
J'espre qu'il ne m'entendra pas.

Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours aprs lui, cours donc!

Je rattrape le garon qui, un pied en l'air, la tte en bas, crie
d'une voix de stentor dans l'escalier:

ET MES TRIPES?

Il se retourne brusquement:

Qu'y a-t-il?

--Ce n'est pas un rti qu'il faut.

--Qu'est-ce qu'il faut, alors!

Ma mre, du fond de la salle:

Une bonne ctelette, pas trs grasse; si elle est grasse, il n'en
faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plat!


La ctelette... enlevons!

--Je vous ai dit: pas grasse!

--Ce n'est pas gras, a, madame!

--Voyons, mon ami, si vous tes franc...

Le garon a disparu.

Ma mre tourne et retourne la ctelette du bout de sa fourchette;
elle finit par accoucher de cette proposition:

Jacques, va t'informer  la cuisine si on veut te la changer.

--Maman!

--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne
dirait-on pas que nous demandons la charit, maintenant! (d'une
voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me
ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.

Je ne sais o me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que
nous; je trouve un biais, et d'un air espigle et boudeur (je
crois mme que je mords mon petit doigt):

Moi qui aime tant le gras!

--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand
j'tais force de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en
serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, rgale-toi.


Je dteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne
pas reporter la ctelette, puis je pourrai peut-tre escamoter ce
gras-l. En effet, j'arrive  en fourrer un morceau dans mon
gousset, et un autre dans ma poche de derrire.


Mais un soir ma mre me prend  part; elle a  me parler
srieusement:

Ce n'est pas tout a, mon garon, il faut savoir ce que nous
allons faire maintenant. Voil une semaine que nous courons les
thtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous
n'avons rien dcid pour ton avenir.

Chaque fois que ma mre va tre solennelle, il me passe des sueurs
dans le dos. Elle a t bonne femme pendant sept jours; le
huitime, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre
veines, que j'en prends bien  mon aise. On voit bien que ce
n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que
vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre
sous, sans compter le garon. Tu as voulu qu'on lui donnt trois
sous! Je les ai donns, c'est bien, quand deux auraient suffi
parfaitement; si c'tait moi, je ne donnerais rien, pas a!

Elle a une faon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les
gte un peu.

Quand nous sommes alls au Palais-Royal, par exemple, il faut que
je rie pendant deux jours--pour bien montrer que a n'a pas t
de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les ctes, elle dit:
C'tait bien la peine de dpenser quatre francs!

Je ris autant que je puis! Ds qu'elle tourne la tte, je me
repose un peu, mais a fatigue tout de mme.


Elle m'a men voir l'Hippodrome--nous sommes revenus  pied.
Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mlancolique.

Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste
quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu
regardais les cuyres.

Au mirliflore???

Allons! Que va-t-on faire de toi?

--Je n'en sais rien!

--As-tu une ide?

--Non.

--Il faut finir tes classes.

Je n'en vois pas la ncessit.

Ma mre devine le fond de ma pense.

Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait  ce que les
sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de
quitter le collge, tenez! Il laisserait ses tudes en plan!...

Pour ce que a m'amuse et pour ce que a me servira!... (c'est en
dedans toujours que je fais ces rflexions).

Mais rpondras-tu, crie ma mre, me rpondras-tu?

-- quoi voulez-vous que je rponde?

--Que comptes-tu faire? As-tu une ide, quelque chose en tte?

Je ne rponds pas, mais tout bas je me dis:

Oui, j'ai une ide et quelque chose en tte! J'ai l'ide que le
temps pass sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps
perdu; j'ai en tte que j'avais raison tant tout petit, quand je
voulais apprendre un tat! J'ai hte de gagner mon pain et de me
suffire!

Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs
qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'ducation et ne pas
recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au thtre le lundi,
pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que
je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me
dire que je vous cote un sou!...

Voil ce que je pense, ma mre.

J'ai  vous dire autre chose encore;--malgr moi, je me souviens
des jours, o, tout enfant, j'ai souffert de votre colre. Il me
passe parfois des bouffes de rancune, et je ne serai content,
voulez-vous le savoir, que le jour o je serai loin de vous!...

Ces penses-l,  un moment, m'chappent tout haut!

Ma mre en est devenue ple.

Oui, je veux entrer dans une usine, je veux tre d'un atelier, je
porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la
place, mais j'apprendrai un mtier. J'aurai cinq francs par jour
quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,
et les trois sous du garon...

--Tu veux dsesprer ton pre, malheureux!

--Laissez-moi donc avec vos dsespoirs! Ce que je veux, c'est ne
pas prendre sa profession, un mtier de chien savant! Je ne veux
pas devenir bte comme N***, bte comme D***. J'aime mieux une
veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit
d'aller o je veux le dimanche.

....................................

Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?

Elle a oubli toutes les autres colres qui blessent son orgueil,
drangent ses plans, dconcertent sa vie, pour ne se rappeler
qu'une phrase, celle o j'ai cri que je ne les aimais pas, et ne
voulais plus les voir!

Son air de tristesse m'a tout mu; je lui prends les mains.

Tu pleures?

Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme
j'en ai vu dans les tableaux d'glise, elle a laiss tomber sa
tte dans ses mains...

Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y
avait sur ce masque de paysanne toute la posie de la douleur;
elle tait blanche comme une grande dame, avec des larmes comme
des perles dans les yeux.

Pardon!

Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.

Je n'ai pas  te pardonner... J'ai  te demander seulement, vois-tu,
de ne plus me dire de ces mots durs.

Elle baissa la voix et murmura:

Surtout si je les ai mrits, mon enfant...

--Non, non, dis-je  travers mes pleurs.

--Peut-tre, fit-elle. Je veux tre seule ce soir; tu peux
sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.

Elle me fit donner la clef--pour qu'il puisse rester jusqu'
minuit, avait-elle dit  M. Molay, le propritaire.

Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis
dans une rue dserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles
touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de
gestes cruels...


Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grce d'aller
encore au collge?

--Oui, mre.

Je ne l'appelai plus que mre  partir de ce jour jusqu' sa
mort.

Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant
souffert de voir qu'aprs avoir fait toutes tes classes tu
t'arrtais avant la fin. C'est pour ton pre que a me faisait de
la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis aprs...
Aprs, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux
de faire ce que nous voulons...


Il a t dcid, le lendemain du jour o elle avait pleur, que
l'on ne parlerait plus de l'cole normale, et que je prparerais
simplement mon baccalaurat.

J'ai accept, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver
avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!

Elle ne me parle plus comme jadis.

Elle est si grave et a si peur de me blesser!

Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?

Elle ajoute avec motion:

C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,
d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une
vieille femme, tu dois t'ennuyer d'tre avec moi tout le temps. Je
puis trs bien rester  causer avec Mme Molay. Elle me mnera voir
les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes
soires, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez
Matoussaint.


J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, o il
demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est
jacobin et qui crit dans un journal rpublicain. Il fait une
histoire de la Convention.

Matoussaint crit sous sa dicte.

Ils taient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,
mais on a continu la conversation.

Leurs phrases font un bruit d'perons:

Un journaliste doit tre doubl d'un soldat.--Il faut une
pe prs de la plume.--tre prt  verser dans son critoire
des gouttes de sang.--Il y a des heures dans la vie des
peuples.

Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,
m'ont prt des volumes que j'ai emports jeudi. Le dimanche
suivant, je n'tais plus le mme.


J'tais entr dans l'histoire de la Rvolution.

On venait d'ouvrir devant moi un livre o il tait question de la
misre et de la faim, o je voyais passer des figures qui me
rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers
avec leurs compas carts comme une arme, et des paysans dont les
fourches avaient du sang au bout des dents.

Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que
Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique  laquelle tait
embroche la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages
et me crevait les yeux.

C'tait de voir qu'ils taient des simples comme mes grands-parents,
et qu'ils avaient les mains coutures comme mes oncles;
c'tait de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses  qui
nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des
enfants qu'elles tranaient par le poignet; c'tait de les
entendre parler comme tout le monde, comme le pre Fabre, comme la
mre Vincent, comme moi; c'tait cela qui me faisait quelque chose
et me remuait de la plante des pieds  la racine des cheveux.

Ce n'tait plus du latin, cette fois. Ils disaient: Nous avons
faim! Nous voulons tres libres!

J'avais mang du pain trop amer chez nous, j'avais t trop martyr
 la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprt pas le
coeur.

Puis je dchirais, en ide, les habits si mal btis que j'avais
toujours ports et qui avaient toujours fait rire; je les
remplaais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les
haillons de Sambre-et-Meuse.

On n'tait plus fouett par sa mre, ni par son pre, on tait
fusill par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le
peuple!_

C'taient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en
culottes rapices, qui taient le peuple dans ces livres qu'on
venait de me donner  lire, et je n'aimais que ces gens-l, parce
que, seuls, les pauvres avaient t bons pour moi, quand j'tais
petit.


Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les
veilles, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les
noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en
patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui
vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il
mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et
regardait les cendres d'un oeil fixe.

Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne
_tolrait_ pas les prtres. Il tait sorti de la maison le jour o
sa femme, avant de mourir, avait demand_ le bon Dieu._

Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en
tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec
un regard de colre, du ct du chteau.

Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,
bondissait dans mes veines de savant malgr moi!

Il me prenait des envies d'crire  l'oncle Joseph et  l'oncle
Chadenas... Soyez srs que je ne vous ai pas oublis, que
j'aurais mieux aim tre avec vous,  la charrue ou  l'table,
qu'tre dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les
_aristocrates_, appelez-moi!


Tu as l'air tout exalt depuis quelque temps, dit ma mre.

C'est vrai;--j'ai saut d'un monde mort dans un monde vivant.--
Cette histoire que je dvore, ce n'est pas l'histoire des dieux,
des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de
Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de
mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de rvolt, de
la douleur des miens dans ces annales-l, qui ont t crites avec
une encre qui est  peine sche.


Comme je profite avec passion de la libert que me laisse ma mre!
J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les
livres qui sont l, ou pour entendre le journaliste parler du
drapeau rpublicain engag sur les ponts, et dfendu par les
brigades au cri de: _Vive la nation! _--_ bas les rois! _--_La
libert ou la mort!_

tre libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est
d'tre victime; je le sais, tout jeune que je suis.


Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes
en campagne, et chacun fait ses rves.

Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armes, les
paulettes d'or et la grande ceinture tricolore.

Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_

On est tous du mme pays, autour du mme feu du bivouac, et l'on
parle de la Haute-Loire.

Je rve l'paulette de laine, le baudrier en ficelle.

Je voudrais tre du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et
des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,
lieutenant.

Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les
champs aprs la victoire.


_Rue Coq-Hron._

Le journaliste nous mne un soir  l'imprimerie, dans le
rez-de-chausse o le journal se tire; il est l'ami d'un des
ouvriers.

La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies
ronflent. Il y a une odeur de rsine et d'encre frache.

C'est aussi bon que l'odeur du fumier. a sent aussi chaud que
dans une table. Les travailleurs sont en manches de chemise, en
bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en
dtresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui
surveille comme un capitaine.

Un rouleau de la machine s'est cass.--Oh!--oh!

On arrte,--et, cinq minutes aprs, la bte de bois et de fer se
remet  souffler.


J'ai trouv l'tat qui me convient...

J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,
j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je
respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.

Compositeur? Non.--Imprimeur,  la bonne heure!

Le beau mtier, o l'on entend vivre et gmir une machine, o tout
le monde  un moment est mu comme dans une bataille.

Il faut tre fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,
j'aime a. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.


Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est
une force d'tre muet, quand ce que l'on veut est ce que les
autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!

Il y a un peu de vanit cruelle dans cette joie-l.

Je pense que je vais tre si suprieur aux camarades qui mnent la
vie de bohme!--il n'y a pas  dire--parce qu'ils n'ont pas
d'ouvrage sr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par
jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.

Je ne dpendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche
j'crirai.--Je serai d'une socit secrte, si je veux.--
J'aurai mang quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque
chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...

_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_

Jacques, j'ai reu une lettre de ton pre, qui dcide que nous
retournerons  Nantes pour que tu prpares ton baccalaurat avec
lui.

Je n'y pensais plus. J'tais dans la rvolution jusqu'au cou, et
j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions
t manger des_ ordinaires_ dans des crmeries, o il venait des
ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient t
mls  des meutes.

La blouse et la redingote s'asseyaient  la mme table et l'on
trinquait.

Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnire
_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.

Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on
disait tout  coup: C'est Festeau, c'est Gille. Et il me
semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour
rpublicain; puis la batterie tait plus claire, Gille entonnait,
et cette musique tirait  pleines voles sur mon coeur.

Je ne sais pas cependant si je ne prfre pas aux chansons qui
parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de
batteur de bl ou de forgeron, qu'un grand mcanicien, qui a l'air
doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante  pleine
voix. Il parle de la posie de l'atelier,--le grondement et le
brasier,--il parle de la mnagre qui dit: Courage, mon homme,
--travaille,--c'est pour le moutard.

 ce moment, le chanteur baisse la voix. Fermez la fentre, dit
quelqu'un. Et l'on salue au refrain:

_Le drapeau que le peuple avait  Saint-Merry!_

Il y a de la rvolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins,
moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis
plus  93. J'en suis  Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se
fchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_

Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.

Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.

Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-tre
crach sur Paris en passant la barrire, tant j'avais t touff
l-dedans, tant j'avais eu de dsillusions en voyant mes camarades
et mes matres.

Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mre et, au
lendemain de cette scne, la libert pleine; de temps en temps
quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et,
le dimanche, dner d'un boeuf brais  Ramponneau.

J'ai t ml  la foule, j'ai entendu rire en mauvais franais,
mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens:
on disait _Libert_ et non pas _Libertas._


Il a toujours t question de pauvret autour de moi; mon pre a
t humili parce qu'il tait pauvre, je l'ai t aussi, et voil
qu'au lieu des discours de Caton, de Cicron, des gens en _o,
onis, us, i, orum, _je vois qu'on se runit sur la place publique
pour discuter la misre, et demander du travail ou la mort.

H! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche  la maison, vaut-il
pas mieux _passer le got du pain?_


Retourner l-bas?

 qui parlerai-je de Rpublique et de rvolte?

Est-ce qu'on s'est jamais soulev  Nantes? Ce serait autre chose
 Lyon!

Oh! si je n'avais promis  ma mre!--si elle n'avait pas pleur!

Si elle n'avait pas pleur, j'aurais dit: Je ne veux pas partir.
Le puritain m'aurait plac comme garon de bureau comme homme de
peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'tait une
chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs
par mois pour _tenir la copie, _pour lire  l'homme qui corrige.
J'aurais vcu avec ces trente francs-l. Ma besogne faite, je
descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je
demandais aux ouvriers de m'apprendre l'tat.

Si j'en parlais  ma mre?


Je lui en parle.

Tu m'avais dit, cependant...

--C'est vrai, oui.

Je vais dire adieu au journaliste et  Matoussaint. Le journaliste
me donne du courage.

Vous reviendrez, mon cher.

--crivez-moi, au moins!

--Oui. Mme, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler 
l'assaut de l'lyse.

--Surtout dans ce cas, citoyen!



24
Le retour

Ah! que la route est triste!

Ma mre voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui
m'irrite, et je suis forc de me retenir pour ne pas l brusquer.
Je m'en veux de paratre accabl: je n'ai donc pas de courage!

Non, je n'en ai pas; les noms de stations cris  la gare
m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.

Beaugency! Amboise! Ancenis!

On signale un chteau, une ruine; mais c'est tout prs de Nantes,
cela!

Jeune homme, nous n'en sommes pas  plus de cinq lieues.

--Oh! mon Dieu!

--Nous y sommes.


Comme les rues paraissent dsertes! Sur le quai o nous demeurons,
il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je
reconnais un ancien capitaine sur le banc o je le voyais jadis en
allant en classe, puis un ngre en guenilles qui avait des enfants
 qui l'on faisait la charit.

Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.

Je lve les yeux vers la fentre de notre appartement.

Mon pre est l, maigre, l'air chagrin, immobile.

Il me repoussait quand j'tais petit et qu'on me jetait dans ses
bras pour un baiser.

Aussi, chaque fois qu'il y a la solennit d'un dpart ou d'une
_retrouve_, est-ce un embarras pour nous deux!

Il m'offre  embrasser, cette fois, une face ple, un front de
pierre.

Je n'ose pas.

Ma mre nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes
cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un
air de rancune tous les deux.

On monte les escaliers sans dire un mot.

Mon pre arrive par derrire; on dirait une _excution_  la Tour
de Londres.

Si l'on excutait tout de suite,--mais non--mon pre _prend
des temps _de solennit.

C'est le latin.--C'est le souvenir des pres qui assassinent
leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas 
m'assassiner, mais au fond, je suis sr qu'il se trouve lche, et
il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en st gr; et
chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif,
il fronce les sourcils, serre les lvres (a doit le fatiguer
beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: Tu oublies donc
que tu ne vis que par charit, et que je pourrais te donner un
coup de hache, te livrer au licteur?

Il reste antique jusqu' ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne
puisse plus y tenir.

Il s'puise  la fin,  force de vouloir paratre amer, et il est
forc de se desserrer la mchoire de temps en temps.


Jamais il n'a t si Brutus qu'aujourd'hui.

Il a rejet le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la
faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'tait
une chaise curule.

Vous tes mon fils, je suis votre pre.

--Oh! oui, tu peux en tre sr, Antoine! a l'air de dire ma mre.

--Il y avait  Rome une loi (m'coutez-vous, mon fils?) qui
donnait au pre dshonor, dans la personne d'un des siens, le
droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.

Il s'embrouille.


PHILOSOPHIE


Tu feras ta philosophie jusqu' Pques, et  Pques tu te
prsenteras au baccalaurat.

Telle est la dcision adopte.

On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes.
On m'entoure, et l'on me dvisage. Un garon qui revient de
Paris... jugez!...


Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'cole
normale, a t reu  l'agrgation le premier; qui arrive toujours
le premier au cours, et qui se prsente toujours le premier 
l'conomat pour toucher ses appointements. Il loge au premier,
dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au thtre, il va aux
premires, et au premier rang.

C'est sa mre qui a fait cette combinaison.

Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._


Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire
le pripatticien chez lui, dans son jardin.

Il avait du monde autrefois,  qui il faisait tirer de l'eau pour
arroser son potager; il n'a plus personne.

Il pense que moi, fils de collgue--qui suis d'leusis aussi,--
j'ai l'toffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.

Je ne sais comment il a t nomm  ce poste-l.

Je trouvais mes professeurs de rhtorique ennuyeux  Paris, mais
l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie
des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tte
pleine.

Une fois mme, il y en avait un qui tait venu serrer la main du
_journaliste_, quoique ce journaliste ft rpublicain.

J'avais grande ide de ces chercheurs de vertu.

Mais celui-ci est vraiment comique!


EN CLASSE

M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?

Je me gratte l'oreille.

Vous ne savez pas?

Il parat tonn, il a l'air de dire: Vous qui arrivez de Paris,
voyons!

--Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?

--M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.

--Badigeot?

--M'sieu, il y a le _consensus omnium_!

--Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate
accouchant son gnie.)

--Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc!

--Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que
tout le monde est d'accord pour reconnatre un Dieu?

--Oui, m'sieu.

--Ne sentez-vous pas qu'il y a un tre au-dessus de nous?

Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lanc le
matin un petit bonhomme en papier qui pend  un fil au bout d'une
boulette de pain mch.

Oui, m'sieu, il y a un bonhomme l-haut.

--Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas
vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible.
Sa droite est terrible!

Le mot ne lui a pas dplu, cependant.

J'aime cette familiarit, tout de mme, disait-il en sortant de
la classe. Il y a un_ bonhomme_ l-haut!... Ce cri d'un enfant
pour dsigner Dieu!

Il en a parl en haut lieu.

Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant
qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?--
Oui, il y a un _bonhomme_ l-haut!


 la classe suivante il s'adresse de nouveau  Badigeot et
commence en lui rappelant le mot:

Il y a un bonhomme l-haut?

--Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tomb.


MON ME

Le professeur m'a mis aux_ facults de l'me._

Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.

Ce n'est qu'aprs Pques qu'on sait comment l'me est faite dans
ce collge-ci.

Il y a sept facults de l'me.

Comptez sur vos doigts, c'est plus facile, me dit le matre.


On annonce  Nantes l'arrive d'un professeur de Facult clbre,
M. Chalmat. Chalmat lui-mme est dans nos murs!

Il a connu mon pre  Paris, au moment de l'agrgation.

Ils dnaient  ct l'un de l'autre, dans un restaurant  prix
fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon
pre prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet 
son propritaire dsespr.

Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis l.

Il tait l, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il
y avait un appartement meubl dans notre maison, ce qui fit de lui
notre voisin.

M. Chalmat dormait sur le mme carr que nous.

Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais
qui disait: Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.


Il voulut me faire un cadeau.

Il nous prit  part, mon pre et moi; il nous parla  coeur
ouvert.

Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-mme de ce nom), je dsire
vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon
manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que
j'ai, le rsultat de vingt ans de rflexions et de travail!

Mon pre semble dire: c'est trop.

Non, non! coutez-moi bien.

Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.

On vous dit qu'il y a sept facults de l'me? _Il y en a huit!_

On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?

Oui, oui, c'est comme a, et M. Chalmat me montrait ses cinq
doigts de la main droite et trois autres couchs dans la main
gauche.

Il a ajout avec bont:

Servez-vous de la dcouverte, je vous y autorise; on l'ignore
encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.


_Rennes, lundi._

Je suis arriv ce matin. Demain, la version. Mon pre voulait me
suivre  Rennes, mais il est forc de rester avec ses
pensionnaires.


_Mardi._

Je suis le second en version.

J'ai _fait_ encore trop prs du texte, sans cela j'aurais t le
premier.


Cette aprs-midi, l'examen.

Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en
trois bouches.

Monsieur Vingtras!

C'est mon tour.

On tire les boules.

Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.

Je traduis comme un ange.

On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez
t berc sur les genoux d'une tte universitaire, mais encore que
vous vous tes abreuv aux grandes sources, que vous avez pass
par cette belle cole de Paris,  laquelle nous avons tous
appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collgue
M. Gendrel.

M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licenci de
_province_, docteur s lettres de _province_; il n'a pas bu aux
fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_,
 ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il
m'a pris pour prtexte  l'instant.

M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes
comme celles de Bergougnard.


Je passe par le professeur de mathmatiques avant d'arriver  lui.

Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'loge
qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur  tre
indulgent.

Qu'est-ce que le pendule compensateur?

--C'est un pendule qui compense.

--Bien, trs bien!

Se penchant  l'oreille du doyen:

Il est intelligent.

Se retournant vers moi:

Et la machine pneumatique, quel est son usage?

--La machine pneumatique?...

--Oh! je ne vous demande pas grands dtails. C'est pour faire le
vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent.
Bien, trs bien!

Il reprend:

Vous avez en gomtrie la section d'un cne?

Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne
dmonstration, comme avec les pltres du vieil Italien, et je la
fais  la bonne franquette.

Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'o je retire un
vieux mouchoir, je coupe mon cne.

On rit dans la salle parce que la coiffe est trs grasse et le
mouchoir trs sale; les examinateurs me regardent avec un sourire
de bonne humeur.

Le professeur de mathmatiques, qui dcidment veut faire sa cour
au doyen (il doit pouser sa fille), me parle  son tour:

Monsieur, on voit que vous prfrez Virgile  Pythagore; mais
comme le disait si bien monsieur le doyen tout  l'heure, vous
avez bu aux grandes sources squanaises, et Pythagore mme en a
profit.

Murmure flatteur.

Encore un coup  Gendrel!

C'est  lui que j'ai affaire maintenant.

Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pices de cent sous
toutes neuves.

Il lui prend l'envie de se moucher.

Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retir tout  l'heure
et remis dans la coiffe si grasse.

C'tait le chapeau de Gendrel.

Je suis perdu!

Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lances contre lui
sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.

Il ne me laisse pas le temps de me reconnatre.

Monsieur, vous avez  nous parler des facults de l'me.

(D'une voix ferme): Combien y en a-t-il?

Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer  un
assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carr avec le poitrail
de son cheval.

Je vous ai demand, monsieur, combien il y a de facults de
l'me?

Moi, abasourdi: Il y en a HUIT.


....................................


Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!

Il y a un revirement gnral, comme il s'en produit quelquefois
dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._

Pi--houit!...


J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.

Vous dites qu'il y a huit facults de l'me? Vous ne faites pas
honneur  la _source des hautes tudes _ laquelle monsieur le
doyen vous flicitait si gnreusement de vous tre abreuv, tout
 l'heure. Dans le collge de Paris o vous tiez, il y en avait
peut-tre huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_.

Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant
accepter ma _thorie des huit_ publiquement, et je vais porter la
peine d'avoir lanc  un examen une franchise qui avait besoin de
volumes et d'hommes clbres pour la faire accepter.

Le doyen rentre et dit schement: Monsieur Vingtras est appel 
se prsenter  une autre session.

La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et
o l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'me; je renverse
les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.

Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute  M. Chalmat, qui
m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains
d'une secte ou d'une faction.

J'ai dit ce qu'il m'a dit!

Il n'y a donc que sept facults de l'me: j'en perds une,--je
m'en fiche,--mais je serai forc de me reprsenter devant la
Facult de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien
triste...


Mon pre me reoit, les lvres serres, le front pliss, l'oeil
cave.

C'est qu'il n'est pas seulement bless dans ma personne! Il l'est
dans son propre orgueil!

Un lve qui lui en veut a retourn le poignard dans la plaie.

Le soir du mme jour o l'on apprit que j'tais refus, on lisait
sur notre porte:


 LA BOULE NOIRE
AUBERGE DES RETOQUS
AGRGATION ET BACCALAURAT
(On porte tout de mme des participes en ville)

_On porte tout de mme des participes en ville! _c'est--dire
qu'on donne des rptitions tout de mme et qu'on demande vingt-cinq
francs par mois, tout comme si on avait t reu d'emble,
comme si on avait pass des agrgations du premier coup, et comme
si le fils de la maison avait jongl avec des _blanches!..._


Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas  table avec
nous.

Ma pauvre mre ne vit plus. Elle assiste chaque jour  des scnes
pnibles.

Mon pre me reproche le pain que je mange.

On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme  un homme qui
se cache.

Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.

--Dans ces habits? dit ma mre en regardant mes hardes.

Je serai donc toujours cras par mon costume!

Ah! je partirai tout de mme!

Mon pre a eu vent de ce propos.

S'il part, dis-lui que je le ferai arrter par les gendarmes.

Legnagna m'avait dj menac d'eux...

Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon pre?

Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me
traiter comme un voleur, il est matre de moi comme d'un chien...

Jusqu' ta majorit, mon garon!

Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui
s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux
livre. Je le lis en cachette,  la lueur du rverbre qui claire
ma chambre.

_Peut tre enferm, sur l'ordre de ses parents_, etc.


Me faire arrter?--Pourquoi?

Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pte
que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse  me
frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux
avoir un tat, et que a l'humilie de penser que lui, qui a tant
lutt pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une
cotte, un bourgeron!

Il me fera mettre les menottes peut-tre et ordonnera aux
gendarmes de serrer dur si je rsiste. Et cela, parce que je ne
veux pas tre professeur comme lui.

Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en dclarant que je
veux retourner au mtier comme nos grands-parents! Dire que je
dsire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lcher la
charrue et l'curie.

Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas
ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu' vingt et un ans,
il le peut.

On a pens  moi pour une leon.

Mes succs de collge m'ont fait une rputation; et puis quelques
personnes, devinant peut-tre le drame muet qui se joue chez nous,
veulent me montrer de l'amiti.

L'une de ces personnes s'adresse  ma mre; c'est une dame qui
veut que j'apprenne un peu de latin  son fils. Ma mre a rpondu:

Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu
d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son pre. Ils sont
bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il
faudrait, par exemple, que vous parliez  M. Vingtras pour qu'il
achte une culotte  Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un
sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je
vous dis a comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.--
J'ai gard les vaches, voyez-vous!

J'entends cela de la chambre o je suis. Pauvre mre!


La personne qui venait chercher la leon s'en va, ayant peur de
recevoir une carafe  la tte, quelque bouteille gare de son
chemin,--si mon pre rentrait et que nous nous prissions aux
cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour
ma culotte. En un mot, on a gard des animaux dans notre famille,
et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.

Ma mre attend une rponse. (On doit lui crire.)

Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en
croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...

Ah! cette paysanne!


Ma rputation de fort en thme me fait retrouver pourtant une
leon; mais mon pre, afin de m'humilier, ne me laisse pas mme
prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne
tiennent pas.

Je suis forc de m'asseoir de ct.

Je tremblai si fort un jour o l'on me dit:

Donnez donc votre leon dans le jardin, M. Vingtras, et tez
votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez  grosses gouttes.

--Oh! non, au contraire, merci.

Je ruisselle.

Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on  ma mre,
qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si
l'on tait content de moi et pour parler en ma faveur.

--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de
beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est l. Il y a
dj eu des histoires! Il est parisien pour a, allez! et avant
mme d'aller  Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front
avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...

On me chasse le lendemain.

Mais j'tais engag pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
Cinquante francs.


Avec cet argent-l, je vais me commander des habits. Ma mre
intervient. Je te les ferai moi-mme, nous achterons du drap.

--Oh! non, par exemple, non!

--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir,  une voisine
qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!

J'achte un costume tout fait.

Ma mre me suit en cachette et pendant que je traite elle demande
 parler en particulier au patron de l'tablissement et lui
explique mon histoire. Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les
larmes aux yeux!


Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma
mre me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connat.

Elle en est si contente et si fire!

Mais au milieu d'une conversation elle dit tout  coup:

Comme a fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!
Si tu te tenais comme a au moins, a cacherait! (et elle me
tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).

Claquant la langue tristement, elle ajoute:

Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a
seulement pas demand des morceaux!


Mon pre sent que je suis ulcr, et un jour o il me voyait
plir, il eut peur de mon dsespoir.

Ton fils a voulu s'empoisonner, dit-il  ma mre.

Il en est  croire cela.

La pauvre femme reste muette, glace.

Il est d'ailleurs las, lui-mme, de la vie que nous menons sous le
mme toit. La maison a l'air d'une maison maudite.


Dis-lui de m'crire ce qu'il compte faire.

C'est le dernier mot qu'il adresse  ma mre, aprs cette soleur
du suicide.


C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour
crire , son pre. Il faut mettre _vous_.

Je dis _vous_ pour la premire fois.

Je ne vois pas bien avec la chandelle.

Mre, donne-moi donc une bougie.

--a n'claire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais a
claire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!

J'cris  mon pre! Je rature, et je rature!

Tout en crivant, il m'est venu de la sensibilit, j'ai peur de
paratre faible.

Je recommence; c'est difficile et douloureux.

Ah! ma foi, non! et je dchire encore...

Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--
quatre mots. a m'vitera ce _vous_, et ce que je veux dire y
sera tout de mme. J'cris simplement ceci:

_Je veux tre ouvrier._

Ton pre est furieux, me glisse  l'oreille ma mre, qui vient
de remettre le bout de papier.


Il me rencontre dans un corridor:

Tu te f... de moi, dis...?

Il lve la main, et j'ai cru qu'il allait m'craser.
L'abme est creus,--il va arriver un malheur.


25
La dlivrance

Le malheur est arriv!

Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux
gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au caf
o les collgiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas
payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent
dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait
pas l'aumne et qu' mon tour je puis rgaler.

Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--mme un sou.

J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Posie
au seizime sicle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres
de M. Victor Cousin.

Ma mre trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demand o je
les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'tait le produit
d'un vol ou d'un assassinat. Il se sera laisser entraner par les
mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les
jeunes gens.

Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux
qu'eux, mme s'ils ont mon ge. On ne les a pas battus tant que
moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des
vieux? les collgues de mon pre? Ils ont bien assez  faire de
nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait
chez les anciens, et n'ont pas le temps,-- cause des
rptitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.

J'avais dit  ma mre d'o venaient ces cinq francs.

Elle avait lev les mains au ciel.

Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...

Pourquoi pas? Si quelque chose est  moi, c'est bien ces bouquins,
il me semble! Je les aurais gards, si j'avais trouv dedans ce
que cote le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouv que des
choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu
acheter une cravate qui n'tait pas ridicule et aller aussi
prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de
Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.

Mais je me suis trouv un soir face  face avec mon pre qui
passait. Il m'a insult, d'un mot, d'un geste.

Te voil, fainant?

Et il a continu son chemin.

Fainant?--Ah! j'avais envie de courir aprs lui et de lui
demander pourquoi il m'avait jet entre les dents, et sans me
regarder en face, ce mot qui me faisait mal!

Fainant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce
travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,
parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les
miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne
faut pas qu'il m'appelle fainant!

Fainant!

Si mon pre tait un autre homme, j'irais  lui, et je lui dirais:

Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie
plus vis--vis de moi cette attitude cruelle!

Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand
j'tais plus jeune.

Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je
lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle
parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui
en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au
courage de son fils.

Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je
caponne!

Allons! je vivrai  ct de lui comme  ct d'un garde-chiourme,
et je travaillerai tout de mme! C'est dit.

Mais, le lendemain soir, ma mre venait m'annoncer, tout effraye,
que mon pre ne voulait plus que je restasse dehors et que je
courusse les cafs comme un vagabond. Il fallait tre rentr 
huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.


J'y ai couch.

C'est long, une nuit  assassiner, et vers deux heures du matin il
a plu. J'tais tremp jusqu'aux os, j'avais les pieds glacs, et
je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des
sergents de ville! J'ai tourn, tourn, autour de la maison.  dix
heures, elle avait t ferme, suivant la menace. J'avais trouv
le verrou mis.

Demain encore, je le trouverai tir si mon pre a autant de
courage que moi.

Je ne tiens pas  rder dans les rues. J'aimerais mieux tre dans
ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas
paratre avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.

Comme c'est froid, quand le soleil se lve!


Je ne suis rentr que quand mon pre devait tre au collge, 
huit heures et demie du matin.

Il n'tait pas sorti. C'est la premire fois, depuis la scne
sanglante avec ma mre, qu'il a manqu la classe.

M'avait-il vu et m'attendait-il? tait-il malade de fureur?

La porte tait  peine pousse qu'il s'est jet sur moi. Il tait
blanc comme un mort.

Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!


_Dans la maison, une heure aprs._

Qu'y a-t-il?

--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son pre!

Je n'ai pas essay d'assassiner mon pre. C'est lui qui m'aurait
volontiers estropi; il rptait:

Je te casserai les bras et les jambes.

Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes  personne.
Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
C'est trop tard; je suis trop grand.


BAS LES MAINS! OU GARE  VOUS!


_Minuit._

Mon pre me fera arrter, bien sr.

La prison demain, comme un criminel.

Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui
commencent comme cela. Je le sens bien.

Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais
tout de mme montr au doigt pour longtemps dans cette province.

L'ide m'est presque venue d'en finir.

Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon pre qui
m'aurait assassin!

Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantit et de grammaire,
voil tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y
avait huit facults de l'me quand il n'y en a que sept.--Voil
pourquoi je me pendrais  cette fentre?

Je n'ai pas un reproche  m'adresser.

Je n'ai pas mme une bille _chipe _sur la conscience. Une fois
mon pre me donna trente sous pour acheter un cahier qui en
cotait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai
jamais _rapport_, oh! non! ni _can__[12]__ _quand il fallait se
battre.

Si c'tait  Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait
la main tout de mme. Ici, point!

Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai  Paris aprs; et
quand je serai l, je ne cacherai pas que j'ai t en prison, je
le crierai! Je dfendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres
les DROITS DE L'HOMME.

Je demanderai si les pres ont libert de vie et de mort sur le
corps et l'me de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me
martyriser parce que j'ai eu peur d'un mtier de misre, et si
M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.

Paris! oh! Je l'aime!

J'entrevois l'imprimerie et le journal, la libert de se dfendre,
la sympathie aux rvolts.

L'ide de Paris me sauva de la corde ce jour-l. Je tourmentais
dj ma cravate.


Encore des cris, des cris! C'est deux jours aprs.

Ma mre, perdue, entre dans ma chambre.

Jacques, viens, viens!

On tait en train d'insulter mon pre. Il avait, quelques jours
auparavant, frapp un de ses lves, et voil que dans la maison
o la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant
calott venaient exiger une rparation. On voulait que M. Vingtras
ft des excuses, demandt pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,
on lui mettait le poing sous le nez.

Ils taient deux, le pre et le frre an, un vieux et un jeune.

Qu'y a-t-il?

--Il y a, disait le jeune, que votre pre s'est permis de gifler
mon frre. S'il n'tait pas si dcati, c'est moi qui le giflerais.

--Malheureux!

Je l'ai pris  bras-le-corps. Ah! il ne pse pas lourd! et le
vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils taient en
morceaux.

Ils amassaient du monde dans la rue.

Viens donc, me crie le frre an cumant.

--Eh! je viens!


On nous a spars  grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un
saint-cyrien, il est courageux, mais je le _rgle_. Je le tiens
comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas
lui faire de mal, maintenant qu'il est  terre. Seulement il bouge
encore. On me tire par les cheveux.

On me l'a  peine t des mains qu'il me jette une carte
par-dessus la foule. Si c'tait devant une pe, tu ferais moins
le fier. C'est l'pe qui est mon arme,  moi, et il gesticule, et
il en conte!...

L'imbcile!

H, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je
vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai
 l'pe avec lui.


_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._

a s'est arrang sans que chez nous on en st rien. Tout le
collge en parle, par exemple, mais mon pre est au lit avec la
fivre,--le mdecin a mme ordonn qu'on le laisst reposer,--
ce qui me donne ma libert.

J'ai trouv des tmoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui
ont un brin de moustache et veulent entrer  Saint-Cyr ou  la
Navale s'offrent pour la chose.

Vous tes bien jeune, dit quelqu'un ml aux pourparlers.

--J'ai dix-huit ans.

Je mens de deux ans, voil tout.

On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas
devant Saint-Cyr.

Ils ne savent pas que la vie m'embte, qu'un duel est comme un
paletot neuf non choisi par ma mre, que c'est la premire fois
que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un
tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.

Je suis mu tout de mme! Je vais peut-tre avoir l'air si gauche?
Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.


Nous sommes sur le terrain.

Avancez, messieurs!

Les tmoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de
rater le crmonial.

L'autre ne vient donc pas?... Il a engag le fer, puis a fait un
bond en arrire et il me laisse l.

J'ai l'air d'un chien qui a perdu son matre.

Il ne vient pas, j'avance.

Cri du mdecin!

Quoi donc?

--Vous tes bless.

--Moi?

--Vous avez la cuisse pleine de sang.

Je ne sens rien.

Recommenons, recommenons a!

Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrire comme a
fait l'autre, je bondis.

Mais c'est un saltimbanque! dit le chirurgien.

Enfin on m'amne  lui. Je ne sais pas encore pourquoi.

Le gras de la cuisse travers!

--Vous croyez?

--Et quinze jours sans marcher!

Oh! je n'ai pas grand endroit o aller!

Je suis donc bless, il parat. En effet, a saigne.

Le saint-cyrien me serre la main et me dit: Je regrette...

Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de pass, et j'ai
vu que a ne me faisait pas plus qu'un cautre sur une jambe de
bois.

J'avais laiss un mot  ma mre le matin: Je suis chez un
camarade.

Elle a mme fait cette remarque:

C'est mal pendant que son pre est malade.


Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai d demander trente
sous  ma mre qui m'a cru fou.

Il prend des voitures, maintenant!

L'escalier est noir.

J'ai mont en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
prtexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis all me
fourrer dans mon lit.

Mais une voisine,-- peine tais-je dans les draps, lui a cont
toute l'histoire. Ma mre lche le chevet de son poux pour le
mien.

Jacques, tu as _t en duel_!

--Et mon pre, comment va-t-il?


Il est dans la chambre  ct de la mienne depuis ce matin. Le
mdecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mre retourne
 lui.

Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.

Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'teint et j'entends
tout.

C'est mon pre qui parle avec motion:

Oui, quand il sera guri, il partira.

--Pour Paris?

--Pour Paris.

--Il n'est pas bless grivement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
moins?

--Je t'ai dit que non.

Un silence.

C'est pour moi qu'il s'est battu... Aprs la scne de la
veille!...

Il semble que sa voix tremble.

Oui, oui... il vaut mieux que nous nous sparions. De loin, nous
ne nous querellerons pas. De prs, il me harait!... Il me hait
peut-tre dj! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
fait de moi une vieille bte qui a besoin d'avoir l'air mchant,
et qui le devient,  force de faire le croquemitaine et les yeux
creux... a vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai t cruel.

--Comme moi, dit ma mre... Mais je le lui ai dit un jour 
Paris, je lui ai presque demand pardon, et si tu avais vu comme
il a pleur!

--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de
_blesser la discipline_. Je craindrais que les lves, je veux
dire que mon fils ne rie de moi. J'ai t pion, et il m'en reste
dans le sang. Je lui parlerai toujours comme  un colier, et je
le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour
qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet
de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.

--Tu l'embrasseras avant de partir.

--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sr que j'aurais encore
l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!...
Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime
bien... Moi, je n'ose pas.


Madame, madame!

--Quoi donc!

--Il y a les agents en bas!

--Les agents!

Il y a, en effet, des trangers dans l'escalier, et j'entends
parler.

Nous venons pour emmener votre fils.

--Parce qu'il s'est battu?

Elle remonte vers mon pre.

Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais crit pour
qu'on se tnt prt  l'arrter, depuis huit jours dj!... J'avais
sign, aprs cette scne... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas,
dis, au moins,  travers la cloison?

....................................

J'entends.

Quel bonheur que j'aie t bless et que je sois couch dans ce
lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.

Ah! je crois qu'on et mieux fait de m'aimer tout haut! Il me
semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de
mlancolie et des plaies sensibles dans le coeur!


Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prt  la lutte, plein de
force, bien honnte. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour
voir le fond des mes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part,
ceux qui ont un peu pleur.

Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_.

Sans mtier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon
matre  partir d'aujourd'hui. Mon pre avait le droit de
frapper... Mais malheur maintenant, malheur  qui me touche!--
Ah! oui! malheur  celui-l!

Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de bless.

Huit jours aprs, le chirurgien vient, dfait le bandage et dit:

Grce  mon pansement,--un nouveau systme,--vous tes guri;
vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.

Ma mre remercie Dieu.

Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!--
je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...

Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu  travers
la cloison.


Tu vas me quitter! dit-elle en sanglotant.

Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres,
faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.

Ce sont ceux du duel.

Ma mre les apporte. Elle aperoit mon pantalon avec un trou et
tach de sang.

Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec,
bien sr...

Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouill,
fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette!
--mais finit par dire en hochant la tte:

Tu vois, a ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au
moins ton vieux pantalon!



    [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
    [2] Sorte de cataplasme.
    [3] Il s'agit d'une question de grammaire.
    [4] Dictionnaire utilis pour crire des vers latins.
    [5] Dictionnaire de grec.
    [6] Auteur de chansons trs populaire.
    [7] Drapeau.
    [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon
d'armes.
    [9]  Donnez des lys  pleines mains.  (Virgile,
nide, VI, 863.)
    [10]  Je tombe sans gloire, les armes brises. 
    [11] Conducteur, cocher.
    [12] Fuit.





End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Valls

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