The Project Gutenberg EBook of Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde

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Title: Le crime de Lord Arthur Savile

Author: Oscar Wilde

Release Date: January 14, 2005 [EBook #14693]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ***




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                             OSCAR WILDE

                              LE CRIME
                                 DE
                          LORD ARTHUR SAVILE



               TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE




                                 1905



PRFACE


_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en franais pour la
premire fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus
curieuses.

Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du
_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappe que de
son caractre paradoxal. C'est ainsi que la classrent, alors, beaucoup
de revues et de journaux sur l'apprciation desquels pesait l'apparence
ironique du sous-titre appliqu  un projet d'assassinat: _tude de
devoir_.

Quelques notes, volontairement semes par Oscar Wilde dans son rcit,
achevrent d'garer les juges.

Puis, on chercha des parents  l'ide inspiratrice de ce rcit. Il est
vident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_
de Barbey d'Aurevilly et il a galement emprunt quelque chose  _A
Rebours_.

C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas
capitaux.

Aujourd'hui, les faits ont clair l'oeuvre et l'on peut dire que
_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus
caractristique des crits d'Oscar Wilde.

L'crivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau
de son hros, non en crivain paradoxal mais en vritable malade.

La distinction est aise  faire.

Lisez plutt le trs curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1],
qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la
diffrence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges
Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se
fait banquier, mdecin ou avocat, et il a des ides de voleur sur toutes
choses. Il lutte contre la socit avec des armes qu'il a choisies et
que Darien a fourbies logiquement d'aprs la mentalit de son hros.
Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilit d'un
_outlaw_.

[Note 1: Stock, diteur.]

Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal.
Le point except o ses ides draillent et s'intervertissent, on ne
saurait raisonner plus normalement.

En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, crit
Wilde, fut rempli de cette terrible piti qui nat de l'amour. Il sentit
que l'pouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tte serait une
trahison pareille  celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont
jamais rv les Borgia.

Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand  tout moment il pourrait tre
appel  accoupler l'pouvantable prophtie crite dans sa main?

A tout prix il fallait reculer le mariage...

Bien qu'il aimt ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
de ses doigts quand ils taient assis l'un prs de l'autre, ft
tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
reconnut pas moins clairement o tait son devoir et eut pleine
conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'pouser _jusqu'
ce qu'il et commis le meurtre_.

Cela fait, il pourrait se prsenter devant les autels avec Sybil Merton
et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
mal agir.

Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
n'aurait jamais  courber sa tte sous la honte.

Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tt serait le meilleur
pour tous deux.

Le hros de Wilde, en vertu de cet trange raisonnement, commet donc
son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de
savants mdecins ont consacrs au cas du romancier, on verra quelle
illustration cette nouvelle apporte aux thories les plus rcentes.

Les contes qui compltent ce volume sont, tout au contraire, de pures
fantaisies littraires, des pages de l'exquis dilettante que fut
Wilde. Il y a l quelques traits de cette ironie que les critiques
d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_.

Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de
rejeter ou d'admettre les considrations prsentes plus haut.

LE TRADUCTEUR.



La premire dition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_
a paru en juillet 1891 chez l'diteur Osgood. Cette nouvelle a t
rimprime  300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette dition, sans
date, ne porte aucun nom d'diteur ni d'imprimeur.




LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE



I

C'tait la dernire rception de lady Windermere, avant le printemps.

Bentinck House tait, plus que d'habitude, encombr d'une foule de
visiteurs.

Six membres du cabinet taient venus directement aprs l'audience du
_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.

Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus lgants et,
au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de
Carlsrhe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs
et de merveilleuses meraudes, parlant d'une voix suraigu un mauvais
franais et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait.

Certes, il y avait l un singulier mlange de socit: de superbes
Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des
prdicateurs populaires se frottaient les coudes avec de clbres
sceptiques. Toute une vole d'vques suivait, comme  la piste, une
forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient
quelques membres de l'Acadmie royale, dguiss en artistes, et l'on a
dit que la salle  manger tait un moment absolument bourre de gnies.

Bref, c'tait une des meilleures soires de lady Windermere et la
princesse y resta jusqu' prs de onze heures et demie passes.

Sitt aprs son dpart, lady Windermere retourna dans la galerie de
tableaux o un fameux conomiste exposait, d'un air solennel, la thorie
scientifique de la musique  un virtuose hongrois cumant de rage.

Elle se mit  causer avec la duchesse de Paisley.

Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un
blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles
de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette
nuance paille ple qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des
cheveux d'un or comme tiss de rayons de soleil ou cach dans un ambre
trange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de
sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pcheresse.

[Note 2: En franais dans le texte.]

C'tait une curieuse tude psychologique que la sienne.

De bonne heure dans la vie, elle avait dcouvert cette importante vrit
que rien ne ressemble plus  l'innocence qu'une imprudence, et, par une
srie d'escapades insouciantes,--la moiti d'entre elles tout  fait
innocentes,--elle avait acquis tous les privilges d'une personnalit.

Elle avait plusieurs fois chang de mari. En effet, le Debrett portait
trois mariages  son crdit, mais comme elle n'avait jamais chang
d'amant, le monde avait depuis longtemps cess de jaser scandaleusement
sur son compte.

Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion
dsordonne du plaisir qui est le secret de ceux qui sont rests jeunes.

Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa
claire voix de contralto:

--O est mon chiromancien?

--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement
involontaire.

--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.

--Chre Gladys, vous tes toujours si originale, murmura la duchesse,
essayant de se rappeler ce que c'est en ralit qu'un chiromancien et
esprant que ce n'tait pas tout  fait la mme chose qu'un chiropodist.

--Il vient voir ma main rgulirement deux fois chaque semaine,
poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intrt.

--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit tre l quelque espce de
manucure. Voil qui est vraiment terrible! Enfin, j'espre qu'au moins
c'est un tranger. De la sorte ce sera un peu moins dsagrable.

--Certes, il faut que je vous le prsente.

--Me le prsenter! s'cria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est
ici.

Elle chercha autour d'elle son petit ventail en caille de tortue et
son trs vieux chle de dentelle, comme pour tre prte  fuir  la
premire alerte.

--Naturellement il est ici. Je ne puis songer  donner une runion sans
lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce
avait t un tant soit peu plus court, j'aurais t une pessimiste
convaincue et me serais enferme dans un couvent.

--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait trs soulage. Il dit la
bonne aventure, je suppose?

--Et la mauvaise aussi, rpondit lady Windermere, un tas de choses de ce
genre. L'anne prochaine, par exemple, je courrais grand danger,  la
fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que,
chaque soir, je fasse hisser mon dner dans une corbeille. Tout cela est
crit l, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais
plus au juste.

--Mais srement, c'est l tenter la Providence, Gladys.

--Ma chre duchesse,  coup sr la Providence peut rsister aux
tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire
lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit
pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je
vais y aller moi-mme.

--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit,
tout joli, qui se trouvait l et suivait la conversation avec un sourire
amus.

--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le
reconnaissiez pas.

--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne
pourrais gure le manquer. Dites seulement comment il est et, sur
l'heure, je vous l'amne.

--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de
mystrieux, d'sotrique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est
un petit homme, gros, avec une tte comiquement chauve et de grandes
lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le mdecin de la
famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce
n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont
exactement l'air de pianistes et tous mes potes exactement l'air de
potes. Je m'en souviens, la saison dernire, j'avais invit  dner un
pouvantable conspirateur, un homme qui avait vers le sang d'une foule
de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard
cach dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est
arriv, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la
soire, il fit ptiller ses bons mots. Certes, il fut trs amusant
et bien de tous points, mais j'tais cruellement due. Quand je
l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire
et me dit qu'elle tait trop froide pour la porter en Angleterre... Ah!
voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez
dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever
votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre...

--Ma chre Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout  fait
convenable, dit la duchesse en dboutonnant comme  regret un gant de
peau assez sale.

--Jamais rien de ce qui intresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a
fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous prsente, duchesse.
Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse
de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus
dvelopp que le mien, je ne croirais plus en vous dsormais.

[Note 3: En franais dans le texte.]

--Je suis sre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit
la duchesse d'un ton grave.

--Votre Grce est tout  fait dans le vrai, rpliqua M. Podgers en
jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts
courts et carrs. La montagne de la lune n'est pas dveloppe. Cependant
la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
laisser flchir le poignet... je vous remercie... trois lignes
distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu' un ge avanc,
duchesse, et vous serez extrmement heureuse... Ambition trs modre,
ligne de l'intelligence sans exagration, ligne du coeur...

[Note 4: En franais dans le texte.]

--L-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere.

--Rien ne me serait plus agrable, rpondit M. Podgers en s'inclinant,
si la duchesse y avait donn lieu, mais j'ai le regret de dire que je
vois une grande constance d'affection combine avec un sentiment trs
fort du devoir.

--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard
marquait la satisfaction.

--L'conomie n'est pas la moindre des vertus de votre Grce, poursuivit
M. Podgers.

Lady Windermere clata en rires convulsifs.

--L'conomie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec
complaisance. Quand j'ai pous Paisley, il avait onze chteaux et pas
une maison convenable o l'on pt habiter.

--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul chteau, s'cria lady
Windermere.

--Eh t ma chre, dit la duchesse, j'aime...

--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et
l'eau chaude amene dans toutes les chambres. Votre Grce a tout  fait
raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous
donner.

--Vous avez admirablement dcrit le caractre de la duchesse, monsieur
Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.

Et pour rpondre  un signe de tte de l'htesse souriante, une petite
jeune fille, aux cheveux roux d'cossaise et aux omoplates trs hauts,
se leva gauchement de dessus le canap et exhiba une longue main osseuse
avec des doigts aplatis en spatule.

--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste
et peut-tre une musicienne hors ligne. Trs rserve, trs honnte et
doue d'un vif amour pour les btes.

--Voil qui est tout  fait exact! s'cria la duchesse se tournant vers
lady Windermere. Absolument exact. Flora lve deux douzaines de collies
 Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une vritable
mnagerie si son pre le lui permettait.

--Bon! mais c'est justement l ce que je fais chez moi chaque jeudi
soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je prfre les lions
aux collies.

--C'est l votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un
salut pompeux.

--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une
femelle, rpondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans
quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vtres  M. Podgers.

Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc,
s'avana et tendit au chiromancien une main paisse et rude avec un trs
long doigt du milieu.

--Nature aventureuse; dans le pass quatre longs voyages et un dans
l'avenir... Naufrag trois fois... Non deux fois seulement, mais en
danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharn,
trs ponctuel, ayant la passion des collections de curiosits. Une
maladie dangereuse entre la seizime et la dix-huitime anne. A hrit
d'une fortune vers la trentime. Grande aversion pour les chats et les
radicaux.

--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la
main de ma femme.

--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait
toujours la main de sir Thomas dans la sienne.

Mais lady Marvel, femme d'aspect mlancolique, aux cheveux noirs et aux
cils de sentimentale, refusa nettement de laisser rvler son pass ou
son avenir.

Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de
Koloff, l'ambassadeur de Russie,  consentir mme  retirer ses gants.

En ralit, bien des gens redoutaient d'affronter cet trange petit
homme au sourire strotyp, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant
de perle, et quand il dit  la pauvre lady Fermor, tout haut et devant
tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle
raffolait des musiciens, on estima, en gnral, que la chiromancie est
une science qu'il ne faut encourager qu'en _tte--tte_[5].

[Note 5: En franais dans le texte.]

Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse
histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un trs
grand intrt, avait une vive curiosit de le voir lire dans sa main.

Comme il prouvait quelque pudeur  se mettre en avant, il traversa la
pice et s'approcha de l'endroit o lady Windermere tait assise et,
avec une rougeur, qui tait un charme, lui demanda si elle pensait que
M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.

--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour
cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en
reprsentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande.
Mais il faut auparavant que je vous prvienne que je dirai tout  Sybil.
Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M.
Podgers trouve que vous avez un mauvais caractre ou une tendance  la
goutte, ou une femme qui vit  Bayswater[6], certainement je ne le lui
laisserai pas ignorer.

[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habit par
les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du
traducteur_.)]

Lord Arthur sourit et hocha la tte.

--Je ne suis pas effray, rpondit-il. Sybil me connat aussi bien que
je la connais.

--Ah! je suis un peu contrarie de vous entendre dire cela. La meilleure
assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du
tout cynique. J'ai seulement de l'exprience, ce qui, cependant, est
trs souvent la mme chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt
d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fianc
 l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le
_Morning Post_ en a publi la nouvelle.

--Chre lady Windermere, s'cria la marquise de Jedburgh, ayez
l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrter ici une minute de plus.
Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela
m'intresse au plus au point.

--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hsiter  vous
l'enlever. Venez immdiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de
lord Arthur.

--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait
du canap, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me
sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espre.

--Naturellement. Nous allons tous assister  la sance, rpliqua lady
Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous
quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.

Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint trangement
ple et ne souffla mot.

Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux
furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui
le dominait, quand il tait embarrass.

Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlrent sur son front jaune,
comme une rose empoisonne et ses doigts gras devinrent froids et
visqueux.

Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces tranges signes d'agitation
et, pour la premire fois de sa vie, il prouva de la peur. Son
mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.

Il valait mieux connatre le pire, quel qu'il ft, que de demeurer dans
cette affreuse incertitude.

--J'attends, M. Podgers, dit-il.

--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.

Mais le chiromancien ne rpondit pas.

--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et
qu'aprs votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire.

Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et
empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la
monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.

Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra
bientt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec
un sourire forc:

--C'est la main d'un charmant jeune Homme.

[Note 7: En franais dans le texte.]

--Certes oui, rpondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant?
Voil ce que j'ai besoin de savoir.

--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M.
Podgers.

--Je ne crois pas qu'un mari doive tre trop sduisant, murmura lady
Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux.

--Ma chre enfant, ils ne sont jamais trop sduisants; s'cria lady
Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des dtails. Il n'y a que les
dtails qui intressent. Que doit-il arriver  lord Arthur?

--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.

--Oui, sa lune de miel naturellement.

--Et il perdra un parent.

--Pas sa soeur, j'espre, dit lady Jedburgh d'un ton apitoy.

--Certes non, pas sa soeur, rpondit M. Podgers avec un geste de
dprciation de la main, un simple parent loign.

--Bon! je suis cruellement dsappointe, fit lady Windermere. Je n'ai
absolument rien  dire  Sybil demain. Qui se proccupe aujourd'hui de
parents loigns? Voil des annes que ce n'est plus la mode. Cependant,
je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert
toujours pour l'glise, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On
a srement tout mang l-bas, mais nous pourrons encore trouver du
bouillon chaud. Franois faisait autrefois du bouillon excellent, mais
maintenant il est si agit par la politique que je ne suis jamais
certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le gnral Boulanger se
tnt tranquille... Duchesse, je suis sre que vous tes fatigue!

--Pas du tout, ma chre Gladys, rpondit la duchesse en marchant vers
la porte, je me suis beaucoup amuse et le chiropodist; je veux dire
le chiromancien, est trs amusant. Flora, o peut tre mon ventail
d'caille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon
chle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!

Et la digne crature finit par descendre les escaliers sans avoir laiss
plus de deux fois tomber son flacon d'odeur.

Tout ce temps-l, lord Arthur Savile tait demeur debout prs de la
chemine avec le mme sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la mme
maladive proccupation d'un avenir mauvais.

Il sourit tristement  sa soeur comme elle glissa prs de lui au bras de
lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il
entendit  peine lady Windermere, quand elle l'invita  la suivre. Il
pensa  Sybil Merton et l'ide que quelque chose pourrait se placer
entre eux remplit ses yeux de larmes.

Quelqu'un qui l'aurait regard et dit que Nmsis avait drob le
bouclier de Pallas et lui avait montr la tte de la Gorgone. Il
paraissait ptrifi et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa
mlancolie.

Il avait vcu la vie dlicate et luxueuse d'un jeune homme bien n et
riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie
d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la premire
fois, il eut conscience du terrible mystre de la destine, de
l'effrayante ide du sort.

[Note 8: En franais dans le texte.]

Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!

Se pouvait-il que ce qui tait crit dans sa main, en caractres qu'il
ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait dchiffrer, ft quelque
terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime!

N'y avait-il nulle chappatoire?

Ne sommes-nous que des pions d'chiquier que met en jeu une puissance
invisible, que des vases que le potier modle  sa guise pour l'honneur
ou la honte?

Sa raison se rvolta contre cette pense et pourtant il sentait que
quelque tragdie tait suspendue sur sa tte et qu'il avait t tout
d'un coup appel  porter un fardeau intolrable.

Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer
soit la tragdie soit la comdie, de souffrir ou d'gayer, de faire rire
ou de faire pleurer. Mais, dans la vie relle, c'est bien diffrent.

Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rles
auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et
notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal.

Le monde est un thtre, mais la pice est dplorablement distribue.

Soudain M. Podgers entra dans le salon.

A la vue de lord Arthur, il s'arrta et sa grasse figure sans
distinction devint d'une couleur jaune verdtre. Les yeux des deux
hommes se rencontrrent et il y eut un moment de silence.

--La duchesse a laiss ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a
demand de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le
canap!... Bonsoir!

--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une
rponse immdiate  une question que je vais vous poser.

--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je
la rejoigne.

--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si presse.

--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un
sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.

Les lvres fines, et comme ciseles de lord Arthur se plissrent d'un
ddain hautain.

La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.

Il traversa le salon et vint  l'endroit o M. Podgers tait arrt.

Il lui tendit sa main.

--Dites-moi ce que vous voyez l. Dites-moi la vrit. Je veux la
connatre. Je ne suis pas un enfant.

Les yeux de M. Podgers clignotrent sous ses lunettes d'or. Il se porta
d'un air gn d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient
nerveusement avec une chane de montre tincelante.

--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord
Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit?

--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que
vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chque de cent livres.

Les yeux verts tincelrent une minute, puis redevinrent sombres.

--Cent guines! fit enfin M. Podgers  voix basse.

--Oui, cent guines. Je vous enverrai un chque demain. Quel est votre
club?

--Je n'ai pas de club. C'est--dire je n'en ai pas en ce moment, mais
mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte.

Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton dor sur
tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond  lord Arthur qui
lut:

    MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_

--Je reois de 10  4, murmura M. Podgers d'un ton mcanique, et je fais
une rduction pour les familles.

--Dpchez-vous! cria lord Arthur devenant trs ple et lui tendant la
main.

M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit
retomber la lourde _portire_[9] sur la porte.

[Note 9: En franais dans le texte.]

--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous
asseoir.

--Dpchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec
colre sur le parquet cir.

M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe  verre
grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir.

--Je suis tout  fait prt, dit-il.



II

Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affols de
chagrin, lord Arthur Savile se prcipitait hors de Bentinck House.

Il se fit un chemin  travers la cohue des valets de pied, couverts de
fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon  colonnades.

Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce ft.

La nuit tait trs froide et les becs de gaz, autour du square,
scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses
mains avaient une chaleur de fivre et ses tempes brlaient comme du
feu.

Il allait et venait, presque avec la dmarche d'un homme ivre.

Un agent de police le regarda avec curiosit, comme il passait, et un
mendiant, qui se dtacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumne,
recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.

Une fois, lord Arthur Savile s'arrta sous un rverbre et regarda ses
mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri
jaillit de ses lvres tremblantes.

Assassin! voil ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit
mme semblait le savoir et le vent dsol le cornait  ses oreilles.
Les coins sombres des rues taient pleins de cette accusation. Elle
grimaait  ses yeux aux toits des maisons.

Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner.
Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes 
l'humidit du fer et coutant le silence chuchoteur des arbres.

--Assassin! Assassin! rpta-t-il comme si la ritration de
l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot.

Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait
presque que l'cho l'entendit et rveillt de ses rves la cit
endormie. Il sentait un dsir d'arrter le passant de hasard et de tout
lui dire.

Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles troites et
honteuses.

Deux femmes aux faces peintes le raillrent, comme il passait.

D'une cour sombre arriva  lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de
cris perants et, presss ple-mle sous une porte humide et glaciale,
il vit les dos vots et les corps uss de la pauvret et de la
vieillesse.

Une trange piti s'empara de lui.

Ces enfants du pch et de la misre taient-ils prdestins  leur
sort, comme lui au sien? N'taient-ils comme lui que les marionnettes
d'un guignol monstrueux?

Et, pourtant, ce ne fut pas le mystre, mais la comdie de la souffrance
qui le frappa, son inutilit absolue, son grotesque manque de sens. Que
tout lui parut incohrent, dpourvu d'harmonie! Il tait stupfait de la
discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps
et les faits rels de l'existence.

Il tait encore trs jeune.

Quelque temps aprs, il se trouva en face de Marylebone Church.

La chausse silencieuse semblait un long ruban d'argent pli, mouchet
ici et l par les arabesques sombres d'ombres mouvantes.

Tout l-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants
et devant une petite maison entoure de murs stationnait un fiacre
solitaire dont le cocher dormait sur le sige.

Lord Arthur marcha  pas rapide dans la direction de Portland Place,
regardant  chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'tre
suivi.

Au coin de Rich-Street, deux hommes taient arrts et lisaient une
petite affiche sur une palissade.

Un trange sentiment de curiosit agit sur lui et il traversa la rue
dans cette direction.

Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta
l'oeil.

Il s'arrta et un flux de rougeur lui monta aux joues.

C'tait un avis officiel offrant une rcompense  qui fournirait des
renseignements propres  faciliter l'arrestation d'un homme, de taille
moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou  rebords
relevs, une veste noire et des pantalons de toile de coton raye. Cet
homme avait une cicatrice sur la joue droite.

Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore.

Il se demanda si l'homme serait arrt et comment il avait reu cette
corchure.

Peut-tre un jour son nom serait-il placard de la sorte sur les
murailles de Londres? Un jour peut-tre, on mettrait aussi sa tte 
prix.

Cette pense le rendit malade d'horreur.

Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit.

Il savait  peine o il se trouvait.

Il avait un souvenir vague d'avoir err  travers un labyrinthe de
maisons sordides, de s'tre perdu dans un gigantesque fouillis de rues
sombres et l'aurore commenait  poindre quand enfin il reconnut qu'il
tait dans Picadilly-Circus.

Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de
roulage qui se rendaient  Covent-Garden.

Les charretiers en blouse blanche, aux agrables figures bronzes par
le soleil, aux incultes cheveux boucls, allongeaient vigoureusement le
pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantt les uns tantt
les autres.

Sur le dos d'un norme cheval gris, le chef de file d'un attelage, tait
huch un garon joufflu, un bouquet de primevres  son chapeau rabattu,
s'accrochant d'une poigne ferme  la crinire et riant aux clats.

Dans la clart matinale, les grands tas de lgumes se dtachaient
comme des blocs de jade verts sur les ptales roses de quelque rose
merveilleuse.

Lord Arthur prouva un sentiment de curiosit vive, sans qu'il pt dire
pourquoi.

Il y avait quelque chose dans la dlicate joliesse de l'aube qui lui
semblait d'une inexprimable motion et il pensa  tous les jours qui
naissent en beaut et se couchent en tempte.

Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossire belle humeur, leur
allure nonchalante, quel trange Londres ils voyaient! un Londres libr
des crimes de la nuit et de la fume du jour, une cit ple, fantmale,
une ville dsole de tombes.

Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de
ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fires et si belles de
couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine
du matin au soir.

Probablement, c'tait seulement pour eux un dbouch, un march o ils
portaient leurs produits pour les vendre et o ils ne sjournaient au
plus que quelques heures, laissant  leur dpart les rues toujours
silencieuses, les maisons toujours endormies.

Il eut du plaisir  les voir passer.

Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers  clous, leur
dmarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.

Lord Arthur sentit qu'ils avaient vcu avec la Nature et qu'elle
leur avait enseign la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient
d'ignorance.

Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel tait d'un bleu vanescent
et les oiseaux commenaient  gazouiller dans les jardins.



III

Quand lord Arthur s'veilla, il tait midi et le soleil de la mridienne
se tamisait  travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.

Il se leva et regarda par la fentre.

Un vague brouillard de chaleur tait suspendu sur la grande ville et les
toits des maisons ressemblaient  de l'argent terni.

Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se
poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs taient
encombrs de gens qui se rendaient au Park.

Jamais la vie ne lui avait sembl si belle. Jamais le mal et son domaine
ne lui avaient sembl si loin de loi.

Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un
plateau.

Quand il l'eut bue, il carta une lourde _portire_[10] de peluche
couleur pche, et passa dans la salle de bains.

[Note 10: En franais dans le texte.]

La lumire glissait doucement d'en haut  travers de minces plaques
d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible
clat de la pierre de lune.

Lord Arthur s'y plongea  la hte jusqu' ce que les froids bouillons
touchrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfona brusquement sa tte
sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque
honteux souvenir.

Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apais. Le bien-tre
physique, qu'il avait ressenti, l'avait domin, comme il arrive souvent
pour les natures suprieurement faonnes, car les sens, comme le feu,
peuvent purifier aussi bien que dtruire.

Aprs djeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette.

Sur le dessus de chemine, garni d'un vieux brocard trs fin, il y avait
une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la
premire fois, au bal de lady Nol.

La tte petite, d'un dlicieux modle, s'inclinait lgrement de ct,
comme si la gorge mince et frle, le col de roseau avaient peine 
supporter le poids de tant de beaut. Les lvres taient lgrement
entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans
ses yeux rveurs, on lisait les tonnements de la plus tendre puret
virginale.

Moule dans son costume de _crpe de chine_[11] moelleux, un grand
ventail de feuillage  la main, on et dit d'une de ces dlicates
petites figurines qu'on a trouves dans les bois d'oliviers qui
avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude
quelques traits de la grce grecque.

[Note 11: En franais dans le texte.]

Pourtant, elle n'tait pas _petite_[12].

[Note 12: En franais dans le texte.]

Elle tait simplement parfaitement proportionne, chose rare  un ge o
tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.

En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible
piti qui nat de l'amour. Il sentit que l'pouser avec le _fatum_ du
meurtre suspendu sur sa tte serait une trahison pareille  celle de
Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rv les Borgia.

Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand  tout moment il pourrait tre
appel  accomplir l'pouvantable prophtie crite dans sa main? Quelle
vie mnerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible
fortune dans ses balances?

A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y tait tout  fait
rsolu.

Bien qu'il aimt ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
de ses doigts quand ils taient assis l'un prs de l'autre, fit
tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
reconnut pas moins clairement o tait son devoir et eut pleine
conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'pouser jusqu' ce
qu'il et commis le meurtre.

Cela fait, il pourrait se prsenter devant les autels avec Sybil Merton
et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
mal agir.

Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
n'aurait jamais  courber sa tte sous la honte.

Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tt serait le meilleur
pour tous deux.

Bien des gens dans sa situation auraient prfr le sentier fleuri du
plaisir aux montes escarpes du devoir; mais lord Arthur tait trop
consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes.

Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil tait
pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble.

Un moment, il prouva une rpugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il
tait appel  accomplir, mais bientt cette impression s'effaa. Son
coeur lui dit que ce n'tait pas l un crime, mais un sacrifice: sa
raison lui rappela que nulle autre issue ne lui tait ouverte. Il
fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres
et, si terrible, sans nul doute, que ft la tche qui s'imposait  lui,
pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'gosme triompher de
l'amour, tt ou tard, chacun de nous est appel  rsoudre ce mme
problme: la mme question est pose  chacun de nous.

Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son
caractre ait t entam par le cynisme, qui calcule, de l'ge mr, ou
que son coeur ft corrod par l'gosme superficiel et lgant de notre
poque, et il n'hsita pas  faire son devoir.

Heureusement pour lui aussi, il n'tait pas un simple rveur, un
dilettante oisif. S'il et t tel, il et hsit comme Hamlet et permis
que l'irrsolution ruint son dessein. Mais il tait essentiellement
pratique. Pour lui, la vie c'tait l'action, plutt que la pense.

Il possdait ce don rare entre tous, le sens commun.

Les sensations cruelles et violentes de la soire de la veille s'taient
maintenant tout  fait effaces et c'tait presque avec un sentiment de
honte qu'il songeait  sa marche folle, de rue en rue,  sa terrible
agonie motionnelle.

La sincrit mme de ses souffrances les faisait maintenant passer  ses
yeux pour inexistantes.

Il se demandait comment il avait pu tre assez fou pour dclamer et
extravaguer contre l'invitable.

La seule question, qui paraissait le troubler, tait comment il
viendrait  bout de sa tche, car il n'avait pas les yeux ferms  ce
fait que le meurtre, comme les religions du monde paen, exige une
victime, aussi bien qu'un prtre.

N'tant pas un gnie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il
sentait que ce n'tait pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
quelque haine personnelles; la mission dont il tait charg tait d'une
grande et grave solennit.

En consquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur
un feuillet de block-notes et, aprs un soigneux examen, se dcida en
faveur de lady Clementina Beauchamp, une chre vieille dame qui habitait
Curzon-Street et tait sa propre cousine au second degr du ct de sa
mre.

Il avait toujours aim lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et
comme il tait riche lui-mme, ayant pris possession de toute la fortune
de lord Rugby, lors de sa majorit, il n'tait pas possible qu'il
rsultt pour lui de sa mort quelque mprisable avantage d'argent.

En ralit, plus il pensait  la question, plus lady Clem lui paraissait
la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout dlai tait
une mauvaise action  l'gard de Sybil, il se rsolut  s'occuper tout
de suite de ses prparatifs.

La premire chose  faire, certes, c'tait de rgler avec le
chiromancien.

Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui tait devant
la fentre, et remplit un chque de 100 livres payable  l'ordre de M.
Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit  son
domestique de le porter  West-Moon-street.

Il tlphona ensuite  ses curies d'atteler son coup et s'habilla pour
sortir.

Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard  la photographie de
Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivt, il lui laisserait toujours
ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le
secret de son sacrifice  jamais enseveli dans son coeur.

Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrta chez une fleuriste et
envoya  Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies ptales
blancs et aux pistils ressemblant  des yeux de faisan.

En arrivant au club, il se rendit tout droit  la bibliothque, sonna
la clochette et demanda au garon de lui apporter un soda citron et un
livre de toxicologie.

Il avait dfinitivement arrt que le poison tait le meilleur
instrument  adopter pour son ennuyeuse besogne.

Rien ne lui dplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en
outre, il tait trs soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen
qui pt attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'ide de
devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer
dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun.

Il avait aussi  tenir compte du pre et de la mre de Sybil qui
appartenaient  un monde un peu dmod et pourraient s'opposer au
mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue  un scandale, bien
qu'il ft assur que s'il leur faisait connatre tous les faits de
la cause, ils seraient les premiers  apprcier les motifs qui lui
dictaient sa conduite.

Il avait donc toute raison pour se dcider en faveur du poison. Il tait
sans danger, sr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scnes
pnibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une
aversion enracine.

Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons
et, comme le valet de pied semblait tout  fait incapable de trouver
dans la bibliothque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's
Magasine_, il examina lui-mme les rayons chargs de livres et finit par
mettre la main sur une dition trs bien relie de la _Pharmacope_ et
un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, dit par Mathew Reid,
prsident du collge royal des mdecins et l'un des plus anciens membres
du Buckingham-club, o il fut jadis lu par confusion avec un autre
candidat, contre-temps qui avait si fort mcontent le comit que
lorsque le personnage rel se prsenta, il le blackboula  l'unanimit.

Lord Arthur fut trs fort dconcert par les termes techniques employs
par les deux livres.

Il se prenait  regretter de n'avoir pas accord plus d'attention  ses
tudes  Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un
expos trs intressant et trs complet des proprits de l'aconit,
crit dans l'anglais le plus clair.

Il lui parut que c'tait tout  fait l le poison qu'il lui fallait.

Il tait prompt, c'est--dire presque immdiat dans ses effets.

Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de
glatine, mode d'emploi recommand par sir Mathew, il n'avait rien de
dsagrable au got.

En consquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose
ncessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta
Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.

M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de
l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton trs
dfrent, murmura quelque chose sur la ncessit d'une ordonnance du
mdecin. Cependant, aussitt que lord Arthur lui eut expliqu que
c'tait pour l'administrer  un grand chien de Norvge dont il tait
oblig de se dfaire parce qu'il montrait des symptmes de rage et qu'il
avait deux fois tent de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut
pleinement satisfait, flicita lord Arthur de son tonnante connaissance
de la toxicologie et excuta immdiatement la prescription.

Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnire_[13] d'argent
qu'il vit  une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine
bote de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina.

--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame
comme il entrait dans son salon, pourquoi n'tes-vous pas venu me voir
tous ces temps-ci?

[Note 13: En franais dans le texte.]

[Note 14: En franais dans le texte.]

--Ma chre lady Clem, je n'ai jamais un moment  moi, rpliqua lord
Arthur avec un sourire.

--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journes
avec miss Sybil Merton  acheter des _chiffons_[15] et  dire des
btises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras
pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rv de tant nous
afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose
de ce Genre.

[Note 15: En franais dans le texte.]

--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures,
lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entirement  ses
couturires.

--Parbleu! Et c'est l la seule raison qui vous amne chez une vieille
femme laide comme moi. Je m'tonne que vous autres hommes vous ne
sachiez pas prendre cong. _On a fait des folies pour moi_[16] et me
voici pauvre crature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise
sant! Eh bien! si ce n'tait cette chre lady Jansen qui m'envoie les
pires romans franais qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je
pourrais faire de mes journes. Les mdecins ne servent gure qu' tirer
des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent mme pas gurir ma
maladie d'estomac.

[Note 16: En franais dans le texte.]

--Je vous ai apport un remde pour elle, lady Clem, fit gravement lord
Arthur. C'est une chose merveilleuse invente par un Amricain.

--Je ne crois pas que j'aime les inventions amricaines. Je suis mme
certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernirement quelques romans
amricains et c'taient de vraies insanits.

--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanit, lady Clem. Je vous assure que
c'est un remde radical. Il faut me promettre d'en essayer.

Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnire et la tendit 
lady Clementina.

--Mais cette bonbonnire est dlicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau.
Voil qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remde
merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre
immdiatement.

--Dieu du ciel, lady Clem! se rcria lord Arthur s'emparant de sa main,
il ne faut rien faire de semblable. C'est de la mdecine homopathique.
Si vous la prenez sans avoir mal  l'estomac, cela ne vous fera aucun
bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez
surprise du rsultat.

--J'aurais aim de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en
regardant  la lumire la petite capsule transparente avec sa bulle
flottante d'aconitine liquide. Je suis sre que c'est dlicieux. Je
vous l'avoue, tout en dtestant les docteurs, j'adore les mdecines.
Cependant, je la garderai jusqu' ma prochaine crise.

--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec
empressement, sera-ce bientt?

--Pas avant une semaine, j'espre. J'ai pass hier une fort mauvaise
journe, mais on ne sait jamais.

--Vous tes sre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady
Clem?

--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui,
Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de
bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dne avec des gens ternes,
des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si
je ne fais pas une sieste tout  l'heure, je ne serais jamais capable
de me tenir veille pendant le dner. Adieu, Arthur. Dites  Sybil mon
affection et grand merci  vous pour votre remde amricain.

--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord
Arthur en se dressant de sa chaise.

--Bien sr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort
gentil  vous de songer  moi. Je vous crirai et je vous dirai s'il me
faut d'autres globules.

Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et
avec un sentiment de grand rconfort.

Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se
trouvait soudainement dans une position horriblement difficile o ni
l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il
fallait reculer le mariage, car jusqu' ce qu'il ft sorti de ses
embarras, il n'avait pas sa libert.

Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir.
Tout irait bien, mais la patience tait ncessaire.

La scne avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton  Park Lane
o lord Arthur avait dn comme d'habitude.

Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur
avait t tent de se conduire comme un lche, d'crire  lady
Clmentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir,
comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.

Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, mme quand Sybil se
renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.

La beaut, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touch sa
conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques
mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.

Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la rconfortant et en tant
 son tour rconfort et, le lendemain de bonne heure, il partit pour
Venise aprs avoir crit  M. Merton une lettre virile et ferme au sujet
de l'ajournement ncessaire du mariage.



IV

A Venise, il rencontra son frre lord Surbiton qui venait d'arriver de
Corfou dans son yacht.

Les deux jeunes gens passrent ensemble une charmante quinzaine.

Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient a et l par les
canaux verts dans leur longue gondole noire. L'aprs-midi, ils
recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dnaient
chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.

Pourtant d'une faon ou de l'autre, lord Arthur n'tait pas heureux.

Chaque jour, il tudiait dans le _Times_ la colonne des dcs,
s'attendant  y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais
tous les jours il avait une dception.

Il se prit  craindre que quelque accident ne lui ft arriv et regretta
maintes fois, de l'avoir empche de prendre l'aconitine quand elle
avait t si dsireuse d'en exprimenter les effets.

Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de
tendresse, taient souvent d'un ton trs triste et, parfois, il pensait
qu'il tait spar d'elle  jamais.

Aprs une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se
rsolut de courir le long de la cte jusqu' Ravenne parce qu'il avait
entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.

Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton,
qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait  rsider
 l'htel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzime jour au matin,
ils mirent  la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu
agite.

La traverse fut agrable.

La vie  l'air libre ramena les fraches couleurs sur les joues de
lord Arthur, mais aprs le vingt-deuxime jour il fut ressaisi de ses
proccupations au sujet de lady Clementina et en dpit des remontrances
de Surbiton, il prit le train pour Venise.

Quand il dbarqua de sa gondole sur les degrs de l'htel, le
propritaire vint au devant de lui avec un amoncellement de tlgrammes.

Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les
dcachetant d'un geste brusque.

Tout avait russi.

Lady Clementina tait morte subitement dans la nuit cinq jours avant.

La premire pense de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un
tlgramme pour lui annoncer son retour immdiat pour Londres.

Ensuite, il ordonna  son valet de chambre de prparer ses bagages pour
le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta
l'escalier de sa chambre d'un pas lger et d'un coeur raffermi.

Trois lettres l'y attendaient.

L'une tait de Sybil, pleine de sympathie et de condolances; les autres
de la mre d'Arthur et de l'avou de lady Clementina.

La vieille dame, parat-il, avait dn avec la duchesse, le soir qui
avait prcd sa mort. Elle avait charm tout le monde par son humour et
son _esprit_[17], mais elle s'tait retire d'un peu bonne heure, en se
plaignant de souffrir de l'estomac.

[Note 17: En franais dans le texte.]

Au matin, on l'avait trouve morte dans son lit, sans qu'elle part
avoir aucunement souffert.

Sir Mathew Reid avait t appel alors, mais il n'y avait plus rien
 faire et, dans les dlais lgaux on l'avait enterre  Beauchamp
Chalcote.

Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait
 lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
ses effets personnels, sa galerie de peintures  l'exception de sa
collection de miniatures qu'elle donnait  sa soeur, lady Margaret
Rufford, et son bracelet d'amthystes qu'elle lguait  Sybil Merton.

L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avou,
tait trs dsireux que lord Arthur revnt, le plus tt qu'il lui serait
possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes  payer et que lady
Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en rgle.

Lord Arthur fut trs touch du bon souvenir de lady Clementina et pensa
que M. Podgers avait vraiment assum une lourde responsabilit dans
cette affaire.

Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre motion et la
conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et rconfort.

En arrivant  Charing Cross, il se sentit tout  fait heureux.

Les Merton le reurent trs affectueusement, Sibyl lui fit promettre
qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interpost entre eux, et
le mariage fut fix au 7 juin.

La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son
ancienne joie renaissait pour lui.

Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec
l'avou de lady Clementina et Sybil, brlant des paquets de lettres
jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune
fille poussa soudain un petit cri de joie.

---Qu'avez-vous trouv, Sybil? dit lord Arthur levant la tte de son
travail et souriant.

--Cette jolie petite _bonbonnire_[18] d'argent. Est-ce gentil et
hollandais? Me la donnez-vous? Les amthystes ne me siront pas, je le
crois, jusqu' ce que j'aie quatre-vingts ans.

[Note 18: En franais dans le texte.]

C'tait la boite qui avait contenu l'aconitine.

Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta  ses joues.

Il avait presque oubli ce qu'il avait fait et ce lui sembla une
curieuse concidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait travers
toutes ces angoisses, ft la premire  les lui rappeler.

--Bien entendu, Sibyl, ceci est  vous. C'est moi-mme qui l'ai donn 
la pauvre lady Clem.

--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais
pas que lady Clementina aimt les douceurs: je la croyais beaucoup trop
intellectuelle.

[Note 19: En franais dans le texte.]

Lord Arthur devint terriblement ple et une horrible ide lui traversa
l'esprit.

--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix
basse et rauque.

--Il y en a un l-dedans, un seul. Il parat vieux et sale et je n'ai
pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous
plissez!

Lord Arthur bondit  travers le salon et saisit la bonbonnire.

La pilule couleur d'ambre y tait avec son globule de poison.

Malgr tout, lady Clementina tait morte de sa mort naturelle.

La secousse de cette dcouverte fut presque au-dessus des forces de lord
Arthur.

Il jeta la pilule dans le feu et s'croula sur le canap avec un cri de
dsespoir.



V

M. Merton fut trs navr du second ajournement du mariage et lady Julia,
qui avait dj command sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour
amener Sybil  une rupture.

Si tendrement cependant que Sybil aimt sa mre, elle avait fait don de
toute sa vie en accordant sa main  lord Arthur et rien de ce que put
lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.

Quant  lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de
sa cruelle dception et, quelque temps, ses nerfs furent compltement
dtraqus.

Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientt et son esprit sain
et pratique ne lui permit pas d'hsiter longtemps sur la conduite 
tenir.

Puisque le poison avait fait une faillite si complte, la chose qu'il
convenait d'employer tait la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.

En consquence, il examina  nouveau la liste de ses amis et de ses
parents et, aprs de srieuses rflexions, il rsolut de faire sauter
son oncle, le doyen de Chichester.

Le doyen, qui tait un homme de beaucoup de culture et de savoir,
raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils
 mesurer le temps qui s'tendait depuis le XVe sicle jusqu' nos
jours. Il parut  lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait
une excellente occasion de mener  bien ses plans.

Mais se procurer une machine explosive tait naturellement un tout autre
problme.

Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement  ce sujet
et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilit d'aller aux informations
 Scotland Yard[21]. L on n'est jamais inform des faits et gestes du
parti de la dynamite qu'aprs qu'une explosion a eu lieu et encore n'en
sait-on jamais bien long l-dessus.

[Note 20: L'quivalent de notre Bottin pour le commerce anglais.
(_Note du traducteur_.)]

[Note 21: La prfecture de police. (_Note du traducteur_.)]

Soudain il pensa  son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances trs
rvolutionnaires, qu'il avait rencontr, l'hiver prcdent, chez lady
Windermere.

Le comte Rouvaloff passait pour crire une vie de Pierre le Grand.
Il tait venu en Angleterre sous prtexte d'y tudier les documents
relatifs au sjour du Tzar dans ce pays en qualit de charpentier de
marine; mais gnralement on le souponnait d'tre un agent nihiliste et
il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil
sa prsence  Londres.

Lord Arthur pensa que c'tait l tout  fait l'homme qui convenait  ses
desseins, et un matin, il poussa jusqu' son logement  Bloomsbury pour
lui demander son avis et son concours.

--Voil donc que vous songez,  vous occuper srieusement de politique,
dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut expos l'objet de sa
dmarche.

Mais lord Arthur qui hassait les fanfaronnades, de quelque genre que
ce ft, se crut oblig de lui expliquer que les questions sociales
n'avaient pas le moindre intrt pour lui et qu'il avait besoin d'un
exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que
lui-mme.

Le comte Rouvaloff le considra quelques instants avec surprise.

Puis, voyant qu'il tait tout  fait srieux, il crivit une adresse sur
un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit  lord Arthur
 travers la table.

--Scotland Yard donnerait gros pour connatre cette adresse, mon cher
ami.

--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en clatant de rire.

Et, aprs avoir chaleureusement secou la main du jeune Russe, il se
prcipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit  son cocher de
le conduire  Soho square.

L il le congdia et suivit Greek street jusqu' ce qu'il arriva  une
place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se
trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occup par une
buanderie franaise. D'une maison  l'autre, tout un rseau de cordes
s'allongeait charg de linge et, dans l'air du matin, il y avait une
ondulation de toiles Blanches.

[Note 22: En franais dans le texte.]

Lord Arthur alla droit au bout de ce schoir et frappa  une petite
maison verte.

Aprs quelque attente, durant laquelle toutes les fentres de la cour se
peuplrent de ttes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut
ouverte par un tranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en trs
mauvais anglais ce qu'il dsirait.

Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donn le comte Rouvaloff.

Sitt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur  pntrer
dans une trs petite salle au rez-de-chausse, en faade.

Peu d'instants aprs, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en
Angleterre, fit en hte son entre dans la salle, une serviette souille
de taches de vin  son cou et une fourchette  la main gauche.

--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donn une
introduction prs de vous et je suis trs dsireux d'avoir avec vous
un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith...
Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge
explosive.

--Enchant de vous recevoir, lord Arthur, rpliqua le malicieux petit
Allemand en clatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si
alarm. C'est mon devoir de connatre tout le monde et je me souviens de
vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espre que sa Grce est
bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir  ct de moi, tandis que
je finis de djeuner? J'ai un excellent _pt_[23] et mes amis sont assez
bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on
peut boire  l'Ambassade d'Allemagne.

[Foonote 23: En franais dans le texte.]

Et, avant que lord Arthur ft revenu de sa surprise d'avoir t reconnu,
il se trouvait assis dans l'arrire-salle, buvait  petits traits le
plus dlicieux Marcobrnner dans une coupe jaune ple marque aux
monogrammes impriaux et bavardait de la faon la plus amicale qu'il ft
possible avec le fameux conspirateur.

--Des horloges  exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de trs
bons articles pour l'exportation  l'tranger, mme lorsque l'on russit
 les faire passer  la douane. Le service des trains est si irrgulier
que, d'ordinaire, elles explosent avant d'tre arrives  destination.
Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage
intrieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir
que vous serez satisfait du rsultat. Puis-je vous demander  quel usage
vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche
en quoi que ce soit  Scotland Yard, j'en suis dsol, mais je ne puis
rien faire pour vous. Les dtectives anglais sont vraiment nos meilleurs
amis. J'ai toujours constat qu'en tenant compte de leur stupidit
nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais
toucher  un cheveu de la tte d'aucun d'eux.

--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien  faire avec
la police. En ralit, le mouvement d'horlogerie est destin au doyen de
Chichester.

--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle ide que vous soyez si prononc en
matire de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne
s'chauffent gure l-dessus.

--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en
rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en thologie.

--Alors c'est une affaire tout  fait personnelle.

--Tout  fait.

Herr Winckelkopf haussa les paules et quitta la salle.

Quatre minutes aprs, il reparut avec un gteau rond de dynamite de la
dimension d'un penny et une jolie petite horloge franaise surmonte
d'une figurine de la Libert pitinant l'hydre du Despotisme.

Le visage de lord Arthur s'claira  cette vue.

--Voil tout  fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment
elle explose?

--Ah! ceci est mon secret, rpondit Herr Winckelkopf, contemplant son
invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand
vous dsirez qu'elle explose et je rglerai le mcanisme pour l'heure
indique.

--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expdier tout de
suite...

--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne trs importante
pour certains amis de Moscou.

--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi
matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la  vendredi  midi. A
celle heure-l, le doyen est toujours  la maison.

--Vendredi  midi, rpta Herr Winckelkopf.

Et il prit une note  ce sujet sur un grand registre ouvert sur un
bureau prs de la chemine.

--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me
faire savoir de combien je vous suis redevable.

--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter
cela au plus juste. La dynamite cote sept shellings six pences, le
mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ
cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte
Rouvaloff.

--Mais votre drangement, Herr Winckelkopf?

--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour
l'argent: je vis entirement pour mon art.

Lord Arthur dposa quatre livres deux shellings six pences sur la table,
remercia le petit Allemand de son amabilit et, dclinant de son
mieux une invitation  rencontrer quelques anarchistes  un th  la
fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et
se rendit au Park.

Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un tat de
trs grande agitation nerveuse. Le vendredi  midi, il se rendit au
Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.

Toute l'aprs-midi, le stupide laquais de service  la porte monta des
tlgrammes de tous les coins du pays, donnant le rsultat des courses
de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'tat de la
temprature et d'autres informations semblables, tandis que le ruban
dvidait les dtails les plus fastidieux sur la sance de nuit de la
chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].

[Note 24: La Bourse de Londres.]

A quatre heures, arrivrent les journaux du soir et lord Arthur disparut
dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's
Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_,  la grande indignation du colonel
Goodchild, qui dsirait lire le compte rendu d'un discours prononc
par lui, le matin,  l'htel du lord-maire, au sujet des missions
sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des
vques ngres.

Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un prjug trs vif
contre les _Evenings News_.

Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion 
Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait chou.

Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout
 fait abattu.

Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se rpandit en excuses
laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge  ses propres
frais ou une caisse de bombes de nitro-glycrine au prix cotant.

Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr
Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiques aujourd'hui
qu'il est difficile d'avoir mme de la dynamite non frelate.

Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement 
horlogerie pouvait tre dfectueux sur quelques points, n'tait pas sans
espoir que l'horloge pt encore se dclancher. Il citait  l'appui de sa
thse le cas d'un baromtre qu'il avait envoy, une fois, au gouverneur
militaire d'Odessa, rgl pour exploser le dixime jour. Ce baromtre
n'avait rien produit au bout de trois ans. Il tait galement tout
 fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne russit qu' rduire en
bouillie une servante, car le gouverneur avait quitt la ville six
semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que
force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie,
tait un agent puissant, bien qu'un peu inexact.

Lord Arthur fut un peu consol par cette rflexion, mais mme  ce point
de vue, il tait destin  prouver une nouvelle dception. Deux jours
plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son
boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenn.

--Jane m'crit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire
la dernire: elle est aussi intressante que les romans que nous envoie
Mudie.

Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.

Elle tait ainsi conue:

    LE DOYENN, CHICHESTER

    27 Mai.

    Ma bien chre tante,

    Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la socit Dorcas et
    aussi pour le guingamp.

    Je suis tout  fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur
    besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde
    est si radical, si irrligieux qu'il est difficile de leur faire
    voir qu'ils ne doivent pas avoir les gots et l'lgance des hautes
    classes. Vraiment je ne sais o nous allons! Comme papa le dit
    souvent dans ses sermons, nous vivons dans un sicle d'incrdulit.

    Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule
    qu'un admirateur inconnu a envoye  papa jeudi dernier. Elle est
    arrive de Londres, port pay, dans une caisse de bois et papa pense
    qu'elle lui a t expdie par quelque lecteur de son remarquable
    sermon _La Licence est-elle la Libert?_, car la pendule est
    surmonte d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
    phrygien sur la tte.

    Moi, je ne trouve pas cela trs convenable, mais papa dit que c'est
    historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien  redire.

    Parker a dpaquet l'objet et papa l'a plac sur la chemine de la
    bibliothque.

    Nous tions tous assis dans cette pice vendredi matin, quand, au
    moment mme o la pendule sonnait midi, nous entendmes comme un
    bruit d'ailes; une petite bouffe de fume sortit du pidestal de la
    figure et la desse de la Libert tomba et se cassa le nez sur le
    garde-feu.

    Maria tait tout en moi, mais c'tait vraiment une aventure si
    ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire.
    Papa mme faisait chorus.

    Quand nous avons examin l'horloge, nous avons vu que c'tait une
    espce de rveille-matin et qu'en plaant l'arrt sur une heure
    dtermine et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate
    sous un petit marteau, l'clatement se produisait quand on le
    voulait.

    Papa a dit que c'tait une pendule trop bruyante pour demeurer dans
    la bibliothque.

    Reggie l'a donc emporte  l'cole et l elle continue  produire
    de petites explosions tout le long de la journe.

    Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je
    suppose que cela doit tre tout  fait  la mode  Londres.

    Papa dit que ces horloges sont propres  faire du bien, car elles
    montrent que la libert n'est pas durable et que son rgne doit
    finir par une chute. Papa dit que la libert a t invente au temps
    de la Rvolution franaise. Cela semble pouvantable.

    Je vais aller tout  l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre
    lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre ide
    qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur
    sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand
    ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.

    Je suis bien heureuse que votre popeline  fleurs aille si bien et
    que votre dentelle ne soit pas dchire. Mercredi, je porterai chez
    l'vque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don
    et je crois qu'il fera le meilleur effet.

    Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le
    monde porte des noeuds et que les chemisettes se font  jabot.

    Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a
    ordonn de transporter l'horloge  l'curie. Je ne crois pas que
    papa l'apprcie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit trs
    flatt d'avoir reu un prsent si gentil et si ingnieux. Cela
    prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.

    Papa vous envoie ses amitis, James, Reggie et Maria s'unissent 
    lui, esprant que la goutte de l'oncle Ccil va mieux.

    Croyez-moi, ma chre tante, votre nice affectionne.

    JANE PERCY.


    _P. S._ Rpondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec
    insistance qu'ils sont  la mode.

Lord Arthur regarda la lettre d'un air si srieux et si malheureux que
la duchesse clata de rire.

--Mon cher Arthur, lui dclara t-elle, je ne vous montrerai plus une
lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble
une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.

--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec
son sourire triste.

Et, aprs avoir embrass sa mre, il quitta la pice.

En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses
yeux se remplirent de larmes.

Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux
occasions ses tentatives avaient chou, et cela, sans qu'il y et de
sa faute. Il avait essay de faire son devoir, mais il semblait que la
destine le trahissait.

Il tait accabl par le sentiment de la strilit des bonnes intentions,
de l'inutilit des efforts pour une belle action.

Peut-tre et-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert,
c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractre aussi noble que
le sien.

Quant  lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre o un homme
peut se faire tuer, quelque cause  laquelle un homme peut donner sa vie
et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait
pas.

Que la destine ourdisse son sort  sa guise! Il ne ferait rien pour la
conjurer.

A sept heures et demie passes, il s'habilla et se rendit au club.

Surbiton y tait, avec une socit de jeunes gens, et lord Arthur fut
oblig de dner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux
ne l'intressaient pas et, sitt que le caf fut servi, il les quitta,
inventant le prtexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.

Comme il sortait du club, le laquais de service  la porte lui remit une
lettre.

Elle tait d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait  venir, le lendemain
soir, voir un parapluie explosif qui clatait aussitt qu'on l'ouvrait.
C'tait le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de
Genve.

Lord Arthur dchira la lettre en menus fragments. Il tait dtermin 
ne plus avoir recours  de nouvelles tentatives.

Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des
heures, il demeura assis prs du fleuve.

La lune se montra  travers un voile de nuages fauves, comme un oeil
de lion derrire une crinire et d'innombrables toiles pailletrent
l'abme des cieux, comme la poussire d'or qu'on a seme sur un dme
pourpre.

A certains moments, un bateau se balanait sur le fleuve bourbeux et
poursuivait sa route drivant au gr du courant.

Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges,  mesure que
les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.

Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour
de Westminster, et,  chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla
trembler.

Puis, les lumires du chemin de fer s'teignirent. Une lampe solitaire
continua seule  briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et
la rumeur de la cit s'teignit.

A deux heures, lord Arthur se leva et flna du ct de Blackfriars.

Que tout lui paraissait irrel, semblable  un rve trange!

De l'autre ct de la rivire, les maisons semblaient immerger des
tnbres. On et dit que l'argent et l'ombre avaient model le monde 
nouveau.

L'norme dme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle  travers
l'atmosphre noirtre.

Comme il approchait de l'Aiguille de Cloptre, lord Arthur vit un homme
pench sur le parapet et quand il s'approcha, la lumire du rverbre
tombant en plein sur son visage, il le reconnut.

C'tait M. Podgers.

Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le
faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.

Lord Arthur s'arrta.

Une ide l'illumina soudain, comme un clair.

Il se glissa doucement vers M. Podgers.

En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.

Un grossier juron, un clapotis d'claboussures, et ce fut tout.

Lord Arthur regarda avec anxit la surface du fleuve, mais il ne put
rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans
un tourbillon d'eau argente par le clair de lune. Au bout de quelques
minutes, le chapeau coula  son tour et plus aucune trace de M. Podgers
ne demeura visible.

Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette
dforme qui s'lanait sur l'escalier prs du pont, et un affreux
sentiment d'chec s'empara de lui, mais bientt cette image s'accentua
en reflet et quand la lune brilla de nouveau, aprs s'tre dgage des
nuages, elle disparut  la fin.

Alors il lui sembla qu'il avait ralis les dcrets du destin. Il poussa
un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta  ses lvres.

--Avez-vous laiss tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit
soudain une voix derrire lui.

Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil
de boeuf.

--Rien qui vaille, sergent, rpondit-il en souriant.

Et, hlant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher
de le conduire  Belgrave square.

Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et
inquiet.

Il y avait des moments o il s'attendait presque  voir M. Podgers
entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la
fortune ne pouvait tre aussi injuste  son gard.

Deux fois, il se rendit  l'adresse du chiromancien  West-Moon street,
mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.

Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.

A la fin, elle vint.

Il tait assis dans le fumoir du club. Il prenait du th, en coutant
avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernire
oprette de la Gat, quand le valet de pied apporta les journaux du
soir.

Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un
air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.

SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN

Il devint ple d'motion et se mit  lire.

L'entrefilet tait ainsi conu.

    _Hier matin,  7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le
    clbre chiromancien, a t rejet sur le rivage  Greenwich en face
    du Ship Hotel.

    Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les
    milieux de la chiromancie prouvaient de grandes inquitudes  son
    gard.

    On suppose qu'il s'est suicid sous l'influence d'un drangement
    momentan de ses facults mentales caus par le surmenage et le jury
    du coroner a rendu,  cet effet, un verdict conforme cet aprs-midi.

    M. Podgers venait de terminer un trait complet relatif  la main
    humaine. Cet ouvrage sera prochainement publi et soulvera, sans
    nul doute, beaucoup de curiosit.

    Le dfunt avait 65 ans et ne parat pas laisser de famille._

Lord Arthur s'lana hors du club, le journal  la main, au grand
ahurissement du laquais charg de la conciergerie qui essaya vainement
de l'arrter.

Il courut droit  Park Lane.

Sybil, qui tait  sa fentre, le vit arriver et quelque chose lui dit
qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut  sa rencontre et,
quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.

--Ma chre Sybil, s'cria lord Arthur, marions-nous demain!

--Jeune fou, et le gteau nuptial qui n'est mme pas command! rpliqua
Sybil en riant au milieu de ses larmes.



VI

Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter
fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.

Le service fut lu d'une faon trs mouvante par le doyen de Chichester
et tout le monde tait d'accord pour reconnatre qu'on n'avait jamais vu
de plus beau couple que le mari et la marie.

Ils taient plus que beaux, car ils, taient heureux.

Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de
Sybil, tandis qu'elle, de son ct, lui donnait les meilleures choses
qu'une femme peut donner  un homme, le respect, la tendresse et
l'amour.

Pour eux, la ralit ne tua pas le roman.

Ils conservrent toujours la jeunesse des sentiments.

Quelques annes plus tard, quand deux beaux enfants leur furent ns,
lady Windermere vint leur rendre une visite  Alton Priory,--un vieux
domaine aim qui avait t le cadeau de noces du Duc  son fils,--et une
aprs-midi qu'elle tait assise, prs de lady Arthur, sous un tilleul
dans le jardin, regardant le garonnet et la fillette qui jouaient  se
promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains,
elle prit soudain les mains de son htesse dans les siennes et lui dit:

--tes-vous heureuse, Sybil?

--Chre lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne
l'tes-vous pas?

--Je n'ai pas le temps de l'tre, Sybil. J'ai toujours aim la dernire
personne qu'on me prsentait, mais d'ordinaire, ds que je connais
quelqu'un, j'en suis lasse.

--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?

--Oh! ma chre, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitt qu'on leur a
coup la crinire, ils deviennent les cratures les plus assommantes
du monde. Eu outre, si vous tes vraiment gentille avec eux, ils se
conduisent trs mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M.
Podgers? C'tait un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
pas aperue tout d'abord et mme quand il avait besoin d'emprunter de
l'argent, je lui en ai donn, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit
la cour. Il m'a vraiment fait har la chiromancie. Actuellement c'est la
tlpathie qui me charme. C'est bien plus amusant.

--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est
le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que,
l-dessus, ses ides sont tout  fait arrtes!

--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?

--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.

Lord Arthur arrivait, en effet,  travers le jardin, un grand bouquet de
roses jaunes  la main et ses deux enfants dansant autour de lui.

--Lord Arthur?

--A vos ordres, lady Windermere.

--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez  la chiromancie.

--Certes oui, fit le jeune homme en souriant.

--Et pourquoi?

--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se
renversant dans un fauteuil d'osier.

--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par l?

--Sybil, rpondit-il en tendant les roses  sa femme et en la regardant
dans ses yeux violets.

--Quelle stupidit! s'cria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais
entendu stupidit Pareille!




CONTES

_A Carlos Blacker_


O. W.



Les _Contes_ qui suivent ont t publis en mai 1888 par David Nutt
dans une dition illustre par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont t
rimprims en janvier 1889, puis en fvrier 1902, toujours par le mme
diteur et avec les mmes illustrations.



L'AMI DVOU



Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tte hors de son trou. Il avait des
yeux ronds trs vifs et d'paisses moustaches grises. Sa queue semblait
un long morceau de gomme lastique noire.

Des petits canards nageaient dans le rservoir, semblables  une troupe
de canaris jaunes et leur mre, toute blanche avec des jambes rouges,
s'efforait de leur enseigner  piquer leur tte dans l'eau.

--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne socit si vous ne savez
pas piquer votre tte, leur disait-elle.

Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre.
Mais les petits canards ne faisaient nulle attention  ses leons. Ils
taient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a  vivre
dans la _socit_.

--Quels dsobissants enfants! s'cria le vieux rat d'eau. Ils
mriteraient vraiment d'tre noys!

--Le Ciel m'en prserve! rpliqua la cane. Il faut un commencement 
tout et des parents ne sauraient tre trop patients.

--Ah! je n'ai aucune ide des sentiments que peuvent prouver des
parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un pre de famille. En fait,
je ne me suis jamais mari et je n'ai jamais song  le faire. Sans
doute l'amour est une bonne chose  sa manire, mais l'amiti vaut bien
mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare
qu'une amiti dvoue.

--Et quelle est, je vous prie, votre ide des devoirs d'un ami dvou?
demanda une linotte verte perche sur un saule tordu et qui avait cout
la conversation.

--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle
nagea vers l'extrmit du rservoir et piqua sa tte pour donner  ses
enfants le bon exemple.

--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami
dvou me soit dvou, parbleu!

--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une
ramille argente et battant de ses petites ailes.

--Je ne vous comprends pas, rpondit le rat d'eau.

--Laissez-moi vous conter une histoire  ce sujet, dit la linotte.

--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je
l'couterai volontiers, car j'aime les contes  la folie.

--Elle vous est applicable, rpondit la linotte.

Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du rservoir, elle conta
l'histoire de l'Ami dvou.

Il y avait une fois, dit la linotte, un honnte garon nomm Hans.

--tait-ce un homme vraiment distingu? demanda le rat d'eau.

--Non, rpondit la linotte. Je ne crois pas qu'il ft du tout distingu,
sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait
dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son
jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que
le sien. Il y poussait des oeillets de pote, des girofles, des bourses
 pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses
jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon
les mois y fleurissaient  tour de rle glantines et cardamines,
marjolaines et basilics sauvages, primevres et iris d'Allemagne,
asphodles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une
autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses  regarder et
d'agrables odeurs  respirer.

Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dvou de tous tait
le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier tait si dvou au
petit Hans qu'il ne serait jamais all  son jardin sans se pencher sur
les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poigne de
salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises
selon la saison.

--De vrais amis possdent tout en commun, avait l'habitude de dire le
meunier.

Et le petit Hans approuvait de la tte, souriait et se sentait tout fier
d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.

Parfois, cependant, le voisinage trouvait trange que le riche meunier
ne donnt jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs
de farine emmagasins dans son moulin, six vaches laitires et un grand
nombre de btes  laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de
semblables ides. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les
belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarit des
vrais amis.

Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l't et
l'automne, il tait trs heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
n'avait ni fruits ni fleurs  porter au march, il souffrait beaucoup
du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mang autre
chose que quelques poires sches et quelques mauvaises noix. L'hiver
aussi, il tait extrmement isol, car le meunier ne venait jamais le
voir dans cette saison.

--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les
neiges, disait souvent le meunier  sa femme. Quand les gens ont des
ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites.
Ce sont l du moins mes ides sur l'amiti et je suis certain qu'elles
sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir:
il pourra me donner un grand panier de primevres et cela le rendra
heureux.

--Vous tes certes plein de sollicitude pour les autres, rpondait sa
femme assise dans un confortable fauteuil prs d'un beau feu de bois de
pin. C'est un vrai rgal que de vous entendre parler de l'amiti. Je
suis sre que le cur ne dirait pas d'aussi belles choses que vous
l-dessus, quoiqu'il habite une maison  trois tages et qu'il porte un
anneau d'or  son petit doigt.

--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans  venir ici? interrogeait
le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui
donnerai la moiti de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.

--Quel niais vous tes! s'cria le meunier. Je ne sais vraiment pas 
quoi il sert de vous envoyer  l'cole. Vous semblez n'y rien apprendre.
Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre
excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait
devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gterait
les meilleurs caractres. Certes je ne souffrirai pas que le caractre
d'Hans soit gt. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur
lui et aurai soin qu'il ne soit expos  aucune tentation. En outre, si
Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine
 crdit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et
l'amiti en est une autre, et elles ne doivent pas tre confondues. Ma
foi! ces mots s'orthographient diffremment et signifient des choses
toutes diffrentes. Chacun sait cela.

--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un
grand verre de bire chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est
tout  fait comme  l'glise.

--Beaucoup agissent bien, rpliqua le meunier, mais peu savent bien
parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus
difficile et aussi la plus belle des deux.

Et il regarda svrement par dessus la table son jeune fils qui se
sentit si honteux de lui-mme qu'il baissa la tte, devint presque
carlate et se mit  pleurer dans son th.

Il tait si jeune que vous l'excuserez.

--C'est l la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.

--Non pas, rpliqua la linotte. C'est le commencement.

--Alors vous tes tout  fait en arrire sur votre temps, reprit le rat
d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, dbute par la fin, reprend au
dbut et termine par le milieu. C'est la nouvelle mthode. J'ai entendu
cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du rservoir
avec un jeune homme. Il traitait la question en matre et je suis sr
qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tte
chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation,
il rpondait toujours: Peuh! Mais continuez, je vous prie, votre
histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-mme toute sorte de beaux
sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.

--Bien! fit la linotte sautillant tantt sur une patte et tantt
sur l'autre. Sitt que l'hiver fut pass, ds que les primevres
commencrent  ouvrir leurs toiles jaune ple, le meunier dit  sa
femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.

--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours
aux autres. Songez  emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.

Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte
chane de fer et descendit la colline, le panier au bras.

--Bonjour, petit Hans, dit le meunier.

--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bche et avec un sourire qui
allait d'une oreille  l'autre.

--Et comment avez-vous pass l'hiver? reprit le meunier.

--Bien, bien! rpliqua Hans, c'est gentil  vous de vous en informer.
J'ai bien eu du mauvais temps  passer, mais maintenant le printemps
est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien
donner.

--Nous avons souvent parl de vous cet hiver, Hans, continua le meunier,
et nous nous demandions ce que vous deveniez.

--C'est bien bon  vous, dit Hans... Je craignais presque que vous
m'ayez oubli.

--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le
meunier. L'amiti n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais
je crains que vous ne compreniez pas la posie de la vie... Comme vos
primevres sont belles, entre parenthses.

--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour
moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au march et les vendre 
la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachterai ma brouette.

--Vous rachterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez
vendue? C'est un acte bien niais.

--Certes, oui, mais le fait est, rpliqua Hans, que j'y tais oblig.
Vous le savez, l'hiver est pour moi une trs mauvaise saison et je
n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu
d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu
ma chane d'argent et ensuite ma grande flte. Enfin j'ai vendu ma
brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.

--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en
trs bon tat. Un des cts est parti et il y a quelque chose de tordu
aux rayons de la roue, mais malgr cela je vous la donnerai. Je sais que
c'est gnreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de
m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense
que la gnrosit est l'essence de l'amiti et, en outre, je me suis
achet une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez tre tranquille... Je
vous donnerai ma brouette.

--Merci, c'est vraiment gnreux de votre part, dit le petit Hans et
sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisment la
rparer, car j'ai une planche chez moi.

--Une planche! s'cria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me
faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon bl sera
tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela  propos!
Il est vraiment  remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une
autre. Je vous ai donn ma brouette et maintenant vous allez me donner
votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la
planche, mais l'amiti sincre ne remarque jamais ces choses-l.
Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui
mme  l'ouvrage pour rparer ma grange.

--Certainement! rpliqua le petit Hans.

Et il courut  son appentis et en sortit la planche.

--Ce n'est pas une trs grande planche, dit le meunier en la regardant,
et je crains que lorsque j'aurai rpar le toit de ma grange, il n'en
reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est
naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donn ma
brouette, je suis sr que en retour vous voudrez me donner quelques
fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque
entirement.

--Presque entirement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier
tait de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le
remplissait, il n'aurait plus de fleurs  porter au march. Or, il tait
trs dsireux de racheter ses boutons d'argent.

--Ma foi, rpondit le meunier, comme je vous ai donn ma brouette, je ne
pensais pas que ce ft trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me
tromper, mais je croyais que l'amiti, l'amiti vraie tait affranchie
d'gosme de quelque espce que ce soit.

--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les
fleurs de mon jardin sont  votre disposition, car j'ai un bien plus vif
dsir de votre estime que de mes boutons d'argent.

Et il courut cueillir ces jolies primevres et en remplir le panier du
meunier.

--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche
sur l'paule et son grand panier au bras.

--Adieu! dit le petit Hans.

Et il se mit  bcher gaiement: il tait si content d'avoir la brouette.

Le lendemain, il attachait un chvre-feuille sur sa porte, quand il
entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta
de son chelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la
muraille.

C'tait le meunier avec un grand sac de farine sur son paule.

--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de
farine au march?

--Oh! j'en suis fch, dit Hans, mais je suis vraiment trs occup
aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes  fixer, toutes mes
fleurs  arroser, tous mes gazons  faucher  la roulette.

--Ma foi, rpliqua le meunier, je pensais qu'en considration de ce que
je vous ai donn ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me
refuser.

--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je
ne voudrais pas agir en ami  votre gard.

Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son
paule.

C'tait une trs chaude journe et la route tait atrocement poudreuse.
Avant que Hans et atteint la borne marquant le sixime mille, il tait
si fatigu qu'il dut s'asseoir et se reposer. Nanmoins il ne tarda pas
 continuer courageusement son chemin et arriva enfin au march.

Aprs une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine  un
bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.

--Voil certes une rude journe, se dit Hans en se mettant au lit, mais
je suis content de n'avoir pas refus, car le meunier est mon meilleur
ami et, en outre, il va me donner sa brouette.

De trs bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de
son sac de farine, mais le petit Hans tait si fatigu qu'il tait
encore au lit.

--Ma parole! fit le meunier, vous tes bien paresseux. Quand je pense
que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez
travailler plus vaillamment.

La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes
amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans faon
avec vous. Je ne songerais certes pas  parler de la sorte si je n'tais
votre ami. Mais que servirait l'amiti si on ne pouvait dire nettement
ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer
de plaire et de flatter, mais un ami sincre dit des choses dplaisantes
et n'hsite pas  faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
vrai, il prfre cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.

--Je suis bien fch, rpondit le petit Hans en frottant ses yeux et en
enlevant son bonnet de nuit, mais j'tais si fatigu que je croyais que
je m'tais couch il y a peu de temps et j'coutais chanter les oiseaux.
Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu
chanter les oiseaux?

--Bon! tant mieux! rpliqua le meunier en donnant  Hans une claque dans
le dos, car j'ai besoin que vous rpariez le toit de ma grange.

Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car
ses fleurs n'avaient pas t arroses de deux jours, mais il ne voulut
pas refuser au meunier, car c'tait un bon ami pour lui.

--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai  faire?
demanda-t-il d'une voix humble et timide.

--Ma foi, rpliqua le meunier, je ne pensais pas que ce ft beaucoup
vous demander, tant donn que je viens de vous faire cadeau de ma
brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-mme.

--Oh! nullement, s'cria le petit Hans en sautant de son lit.

Il s'habilla et se rendit dans la grange.

Il y travailla toute la journe jusqu'au coucher du soleil et au coucher
du soleil le meunier vint voir o il en tait.

--Avez vous bouch le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une
voix gaie.

--C'est presque fini, rpondit le petit Hans descendant de l'chelle.

--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus dlicieux que celui
que l'on peut faire pour autrui.

--C'est  coup sur un privilge de vous entendre parler, rpondit le
petit Hans qui s'arrta et essuya son front, un trs grand privilge,
mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles ides que vous.

--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre
plus de peine. A prsent vous n'avez que la pratique de l'amiti.
Quelque jour vous aurez aussi la thorie.

--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.

--Je n'en doute pas, rpondit le meunier. Mais maintenant que vous
avez rpar le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous
reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons  la
montagne.

Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain,  l'aube, le
meunier amena ses moutons prs de sa petite ferme et Hans partit avec
eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journe et
quand il revint il tait si fatigu qu'il s'endormit sur sa chaise et ne
se rveilla qu'au jour.

--Quel temps dlicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait
se mettre  la besogne.

Mais, d'une manire ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup
d'oeil  ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de
longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le
petit Hans tait aux abois  la pense que ses fleurs croiraient qu'il
les avait oublies, mais il se consolait en songeant que le meunier
tait son meilleur ami.

--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et
c'est un acte de pure gnrosit.

Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait
beaucoup de belles choses sur l'amiti qu'Hans crivait dans un livre de
raison et qu'il relisait le soir, car il tait lettr.

Or, il arriva qu'un soir le petit Hans tait assis prs de son feu quand
on frappa un grand coup  la porte.

La nuit tait trs noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la
maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'tait l'ouragan qui
heurtait la porte. Mais un second coup rsonna, puis un troisime plus
rude que les autres.

--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut  la
porte.

Le meunier tait sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse
trique de l'autre.

--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est
tomb d'une chelle et s'est bless. Je vais chercher le mdecin. Mais
il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pens qu'il
vaudrait mieux que vous alliez  ma place. Vous savez que je vous donne
ma brouette. Ainsi il serait gentil  vous de faire en change quelque
chose pour moi.

--Certainement, s'cria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez
song  venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous
devriez me prter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je
crains de tomber dans quelque foss.

--Je suis dsol, rpondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne
et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.

--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.

Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge,
noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.

Quelle terrible tempte il soufflait. La nuit tait si noire que le
petit Hans y voyait  peine et le vent si fort qu'il avait peine 
marcher. Nanmoins il tait trs courageux et, aprs qu'il eut march
prs de trois heures, il arriva chez le mdecin et frappa  sa porte.

--Qui est l, cria le mdecin en mettant sa tte  la fentre de sa
chambre.

--Le petit Hans, docteur!

--Que dsirez-vous, petit Hans?

--Le fils du meunier est tomb d'une chelle et s'est bless et il faut
que vous veniez sur l'heure.

--Trs bien! rpliqua le docteur.

Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit
sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la
maison du meunier, le petit Hans allant  pied derrire lui.

Mais l'orage grossit. La pluie tomba  torrents et le petit Hans ne
pouvait ni voir o il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
son chemin, erra sur la lande qui tait un endroit dangereux plein de
trous profonds et o le pauvre Hans se noya.

Le lendemain, des bergers trouvrent son corps flottant sur une grande
mare et le portrent  sa petite ferme.

Tout le monde alla  l'enterrement du petit Hans, car il tait trs
aim, et le meunier figura en tte du deuil.

--J'tais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la
place d'honneur.

Il prit donc la tte du cortge en long manteau noir et, de temps en
temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.

--Le petit Hans est  coup sr une grande perte pour nous tous, dit le
ferblantier, quand les funrailles furent termines et que le deuil fut
confortablement assis  l'auberge  boire du vin aux pices et  manger
de bons gteaux.

--C'est surtout une grande perte pour moi, rpondit le meunier. Ma
foi, j'tais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et
maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gne  la maison et elle
est en si mauvais tat que si je la vendais je n'en tirerais rien.
Certainement je ne donnerai dsormais plus rien  personne. On ptit
toujours d'avoir t gnreux.

--C'est trs juste, fit le rat d'eau aprs une longue pause.

--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.

--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.

--Oh! je n'en sais vraiment rien, rpliqua la linotte, et certes cela
m'est gal.

--Il est vident que vous n'tes pas d'une nature sympathique, dit le
rat d'eau.

--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, rpliqua la
linotte.

--La quoi? cria le rat d'eau.

--La morale.

--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.

--Certainement, affirma la linotte.

--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colre, vous auriez d me le dire
avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous
aurais pas coute. Certainement je vous aurais dit: Peuh! comme le
critique. Mais je puis le dire maintenant.

Et il cria son Peuh! de toute sa voix, donna un coup de queue et
rentra dans son trou.

--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en
patrouillant quelques minutes aprs. Il a beaucoup de qualits, mais
pour ma part, j'ai les sentiments d'une mre et je ne puis voir un
clibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.

--Je crains de l'avoir ennuy, rpondit la linotte. Le fait est que je
lui ai cont une histoire qui a sa morale.

--Ah! c'est toujours une chose trs dangereuse, dit la cane.

Et je suis absolument de son avis.





LA FAMEUSE FUSE


Le fils du roi tait sur le point de se marier. Aussi les rjouissances
taient-elles gnrales.

Il avait attendu, une anne entire, sa fiance et,  la fin, elle tait
arrive.

C'tait une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande
dans un traneau attel de six rennes.

Le traneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse
y tait couche entre les ailes du cygne.

Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.

Sur sa tte, elle avait un petit bonnet tiss d'argent, et elle tait
ple comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vcu.

Elle tait si ple que, quand elle passait par les rues, les gens s'en
tonnaient.

--Elle ressemble  une rose blanche, criait-on.

Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.

A la porte du chteau, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait
des yeux violets et rveurs et ses cheveux taient comme de l'or fin.

Quand il la vit, il flchit le genou et baisa sa main.

--Votre portrait tait beau, murmura-t-il, mais vous tes plus belle que
votre portrait.

Et la petite princesse rougit.

--Elle ressemblait tout  l'heure  une rose blanche, dit un jeune page
 son voisin, mais maintenant elle ressemble  une rose rouge.

Et toute la cour fut dans le ravissement.

Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:

--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!

Et le roi donna des ordres pour que la solde du page ft double.

Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien
amliore, mais on considra cela comme un grand honneur et le dcret
royal fut dment publi dans la _Gazette de la Cour_.

Les trois jours couls, le mariage fut clbr.

Ce fut une superbe crmonie.

Le mari et la marie se promenrent, la main dans la main, sous un dais
de velours pourpre, brod de petites perles.

Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.

Le prince et la princesse taient assis au bout du grand hall et burent
dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire
dans cette coupe, car si des lvres menteuses y touchaient, le cristal
se ternirait et deviendrait gris et nuageux.

--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page.
C'est clair comme le cristal.

Et le roi doubla de nouveau sa solde.

--Quel honneur! s'exclamrent tous les courtisans.

Aprs le banquet, il y eut un bal.

Le mari et la marie devaient danser ensemble la danse des roses et le
roi jouer de la flte.

Il jouait trs mal, mais jamais personne n'avait os le lui dire, parce
qu'il tait roi. Nanmoins, il ne savait que deux airs et n'tait jamais
bien sr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il ft, tout
le monde criait:

--C'est charmant! c'est charmant!

Le dernier article du programme tait un grand dploiement de feux
d'artifice qui devait terminer exactement  minuit.

La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi
le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes
les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.

--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demand au prince,
un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.

--Ils ressemblent  l'aurore borale, dit le roi qui rpondait toujours
aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus
nature. Moi, je les prfre aux toiles, car on sait toujours quand ils
vont commencer  briller et ils sont aussi agrables que ma musique de
flte. Vous les verrez certainement.

Donc, au fond du jardin royal un stand avait t prpar et aussitt que
le pyrotechnicien royal eut tout rang en place, les feux d'artifice se
mirent  causer entre eux.

--Le monde est  coup sr trs beau, dit un petit ptard. Regardez
plutt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles
ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyag.
Les voyages dveloppent tonnamment l'esprit et jettent bas tous les
prjugs qu'on a pu concevoir.

--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse
chandelle romaine. Le monde est un norme espace, et il vous faudrait
trois jours pour le parcourir tout entier.

--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil
attach jadis  une vieille bote de sapin et trs orgueilleux de son
coeur bris, mais l'amour n'est pas  la mode; les potes l'ont tu. Ils
ont tant crit l-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis
pas surpris. Le vritable amour souffre et se tait... Je me souviens que
moi-mme une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une
chose du pass.

--Stupidit! s'cria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais.
Il ressemble  la lune! Il vit toujours; certes, le mari et la marie
s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche
de papier brun qui s'est trouve dans le mme tiroir que moi et qui
connat les dernires nouvelles de la cour.

Mais le soleil secoua sa tte.

--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.

Il tait de ces gens qui pensent que si vous rptez un certain nombre
de fois la mme chose, elle finit par devenir vraie.

Soudain, on entendit une toux sche et perante, et tous regardrent
autour d'eux.

C'tait une petite fuse au regard hautain qui tait attache au bout
d'un bton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme
pour attirer l'attention.

--Hum! Hum! fit-elle.

Et tout le monde l'couta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours
sa tte et murmurait:

--Le roman est mort!

--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.

Il avait quelque chose d'un politicien.

Il avait toujours pris une part importante dans les lections locales.
Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.

--Tout  fait mort! soupira le soleil.

Et il se rendormit.

Aussitt que le silence fut parfait, la fuse toussa une troisime fois
et commena.

Elle parlait d'une voix distincte et trs lente, comme si elle dictait
ses mmoires et regardait toujours par dessus l'paule de la personne 
laquelle elle parlait.

En fait, elle avait des manires trs distingues.

--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le
jour mme o je dois tre lance. Vraiment, si cela a t combin de
longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes
ont toujours de la chance.

--Ah! bah! dit le petit ptard, je pensais que c'tait tout juste le
contraire et que vous tiez lance en l'honneur du prince.

--C'est peut-tre l votre cas, rpliqua la fuse, et mme je n'en doute
pas, mais pour moi c'est diffrent. Je suis une fuse de qualit et
je suis issue de parents de qualit. Ma mre tait la plus clbre
girandole de son temps. Elle tait rpute pour la grce de sa danse.
Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois
avant de s'teindre et,  chaque tour, elle jetait en l'air sept toiles
rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamtre et tait compose
de la meilleure poudre. Mon pre tait fuse comme moi et d'extraction
franaise. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir
redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il tait d'une
excellente constitution et il fit une trs brillante chute en une pluie
d'tincelles d'or. Les journaux s'exprimrent  son sujet en termes trs
flatteurs et mme la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le
triomphe de l'art pylotechnique.

--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le
feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le
mot crit sur ma bote de fer-blanc.

--Ma foi, je dis pylotechnique, rpliqua la fuse sur un ton de voix
svre.

Et le feu de bengale en fut si ananti qu'il commena aussitt 
malmener les petits ptards pour montrer qu'il tait, lui aussi, une
personne de quelque importance.

--Je disais... continua la fuse...--Je disais... Qu'est-ce que je
disais?

--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.

--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intressant sujet
quand j'ai t si grossirement interrompue. Je dteste la grossiret
et les mauvaises manires de toute espce, car je suis extrmement
sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.

--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron  la chandelle
romaine.

--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les
orteils des autres, rpondit la chandelle dans un faible murmure.

Et le marron clata presque de rire.

--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fuse. Je ne ris pas.

--Je ris parce que je suis heureux, rpliqua le marron.

--C'est l un motif bien goste, dit la fuse avec colre. Quel droit
avez-vous d'tre heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous
devriez penser  moi. Je pense toujours  moi et j'estime que tout le
monde devrait faire de mme. C'est l ce qu'on appelle la sympathie.
C'est une belle vertu et je la possde  un haut degr. Supposez, par
exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait
pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus tre
heureux: a en serait fait de leur vie de mnage. Et quant au roi, je
crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence 
rflchir  l'importance de mon rle, je suis presque mue aux larmes.

--Si vous dsirez plaire aux autres, s'cria la chandelle romaine, vous
feriez mieux de vous tenir au sec.

--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'tait pas de trs bonne
humeur, c'est simplement l du sens commun.

--Du sens commun vraiment? repartit la fuse indigne. Vous oubliez que
je n'ai rien de commun et que je suis trs distingue. Ma foi, tout le
monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles
sont. Je les vois toujours trs diffrentes de ce qu'elles sont. Quant
 me tenir au sec, c'est qu'il n'y a videmment ici personne qui
sache apprcier  fond une nature dlicate. Heureusement pour moi peu
m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
conscience de l'immense infriorit de ses semblables et c'est l un
sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de
coeur. Vous criez et vous rjouissez comme si le prince et la princesse
n'taient pas en train de se marier.

--Eh! s'exclama un petit globe  feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse
occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part 
toutes les toiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la
jolie marie.

--Oh! quelle ide banale de la vie! dit la fuse, mais je n'attendais
pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous tes creux et vide. Bah!
peut-tre le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays o il y
une profonde rivire, peut-tre auront-ils un seul fils, un petit garon
boucl, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-tre quelque
jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-tre la nourrice
s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-tre l'enfant tombera-t-il
dans la rivire et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres
gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais
jamais supporter cela.

--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine.
Il ne leur est arriv aucun malheur.

--Je n'ai pas dit qu'il soit arriv, reprit la fuse. J'ai dit qu'il
pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
de dire quoi que ce soit  ce sujet. Je dteste les gens qui pleurent
sur leur pot au lait renvers. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur
fils unique, certes j'en suis trs attriste.

--A coup sr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous tes la
personne la plus affecte que j'ai jamais vue.

--Vous tes la personne la plus mal leve que j'ai rencontre, dit la
fuse, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.

--Bah, vous ne le connaissez mme pas, craqua la chandelle romaine.

--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, rpondit la fuse. J'ose
dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est
une chose dangereuse que de connatre ses propres amis.

--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe  feu. C'est une
chose importante.

--Trs importante pour vous sans doute, rpondit la fuse, mais je
pleurerai si cela me chante.

Et la fuse clata en larmes qui coulrent sur son bton en gouttes de
pluie et noyrent presque deux petits scarabes qui songeaient justement
 fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y
installer.

--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand
il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.

Et il poussa un profond soupir et pensa  la bote de sapin.

Mais la chandelle romaine et le feu de bengale taient indigns. De
toute leur voix, ils criaient.

--Grimaces! Grimaces!

Ils taient extrmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient
opposition  quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_.

Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les toiles
se mirent  briller et le son d'une musique arriva du palais.

Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien
que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil  la fentre et les
regardaient et que les grands pavots rouges balanaient leur tte et
battaient la mesure.

Alors dix heures sonnrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de
minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le
pyrotechnicien royal.

--Commencez le feu d'artifice, dit le roi.

Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du
jardin.

Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allume
emmanche  une longue perche.

C'tait, certes, un superbe dploiement de lumire.

--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit  tourner.

--Boum! Boum! rpliqua la chandelle romaine.

Alors les ptards entrrent en danse et les feux de bengale colorrent
tout en rouge.

--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant
pleuvoir de menues tincelles bleues.

--Bang! Bang! rpondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.

Chacun eut un grand succs, sauf la fuse.

Elle tait si humide d'avoir pleur qu'elle ne put partir. Ce qu'il y
avait de meilleur en elle, c'tait la poudre et elle tait si trempe de
larmes qu'elle tait hors d'usage. Toute sa parent pauvre,  laquelle
elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de ddain, fit
grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en
flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour.

Et la petite princesse riait de plaisir.

--Je suppose qu'on me rserve pour quelque grande occasion, dit la
fuse. Sans nul doute c'est cela que a signifie.

Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.

Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.

--videmment c'est une dputation, se dit la fuse. Je les recevrai avec
une sage dignit.

Aussi mit-elle son nez  l'air et commena-t-elle  froncer les sourcils
comme si elle rflchissait  quelque chose de trs important. Mais
les ouvriers ne firent pas attention  elle jusqu' ce qu'ils la
dpassrent.

Alors, l'un d'eux l'aperut.

--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fuse!

Et il la jeta dans le foss par dessus la muraille.

--Mauvaise fuse! Mauvaise fuse! fit-elle, comme elle tournoyait en
l'air. Impossible! Fameuse fuse, voil ce que l'on a voulu dire.
Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de mme, et souvent les deux
choses sont identiques.

Et elle tomba dans la vase.

--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est
quelque station thermale  la mode o l'on m'a envoye pour rtablir
ma sant. Mes nerfs sont certainement trs branls et j'ai besoin de
repos.

Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit
vert pommel, nagea vers elle.

--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Aprs tout il n'y
a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un foss et je
suis tout  fait heureuse... Pensez-vous que l'aprs-midi sera chaude?
Certes, je l'espre, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel
malheur!

--Hum! Hum! fit la fuse qui se mit  tousser.

--Quelle dlicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un
croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir,
vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux
canards prs de la maison du fermier et, sitt que la lune parat, nous
commenons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous
couter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire
 sa mre qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit  cause de
nous. Il est bien doux de se voir si populaire.

--Hum! Hum! fit la fuse.

Elle tait trs ennuye de ne pouvoir souffler mot.

--Une voix dlicieuse certes! continua la grenouille. J'espre que vous
viendrez  la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil
 mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquite que le
brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
moindre scrupule  en faire son djeuner. Donc adieu! Je gote beaucoup
votre conversation, je vous assure.

--Vous appelez cela une conversation, fit la fuse. Vous avez jas tout
le temps. Ce n'est pas une conversation.

--Il faut toujours que quelqu'un coute, rpliqua la grenouille, et
j'aime  faire tous les frais de la conversation. Cela conomis le
temps et pargne les querelles.

--Mais j'aime la discussion, fit la fuse.

--J'espre que non, rpliqua la grenouille d'un air de piti. Les
discussions sont extrmement vulgaires, car dans la bonne socit tout
le monde professe exactement les mmes opinions. Adieu derechef. Je vois
mes filles l-bas.

Et la petite grenouille se remit  nager.

--Vous tes une personne bien agaante, dit la fuse, et bien mal
leve. Je dteste les gens qui parlent d'eux-mmes comme vous, quand on
a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle
de l'gosme et l'gosme est une chose dtestable, surtout pour
quelqu'un de mon caractre, car je suis bien connue pour ma nature
sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir
un meilleur modle. Maintenant que vous avez cette chance, htez-vous
d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller  la cour. Je
suis trs estime  la cour. Hier, le prince et la princesse se sont
maris en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car
vous tes provinciale.

--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perche au haut
d'un grand jonc noir. Elle est partie.

--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrter
de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'coute pas. J'aime 
m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de
longues conversations avec moi-mme et je suis si profonde, que parfois
je ne comprends pas un mot de ce que je dis.

--Alors vous devez tre certainement gradue en philosophie, fit la
libellule.

Et elle dploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.

--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fuse. Je
suis sre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit;
nanmoins, a m'est gal. Un gnie comme le mien sera srement apprci
un jour.

Et elle s'enfona un peu plus profondment dans la boue.

Un peu aprs, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les
jambes jaunes et des pattes palmes et on la considrait comme une
grande beaut en raison de son dandinement.

--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez?
Puis-je vous demander si vous tes ne ainsi ou si c'est le rsultat de
quelque accident.

--Il est vident que vous avez toujours vcu  la campagne. Autrement
vous sauriez qui je suis. Nanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait
draisonnable de s'attendre  trouver les autres aussi remarquables que
soi-mme. Sans nul doute, vous serez tonne d'apprendre que je vole
dans les cieux et que je retombe en pluie d'tincelles d'or.

--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en
quoi cela est utile  qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs
comme un boeuf, si vous traniez une charrette comme un cheval, si vous
gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.

--Ma brave crature, dit la fuse d'un ton trs hautain, je vois que
vous appartenez  la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais
utiles. Nous avons un certain clat et cela est plus que suffisant. Je
n'ai, moi-mme, nul got pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le
genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estim que
le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre
 faire dans la vie.

--Bien! Bien! fit la cane qui tait d'humeur trs pacifique et ne se
querellait jamais avec personne. Chacun a des gots diffrents. Je
souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez tablir ici votre
rsidence.

--Que non pas! s'cria la fuse. Je ne suis qu'une visiteuse, une
visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien
ennuyeux. Il n'y a ici ni socit ni solitude. C'est tout  fait
faubourg... J'irai sans doute  la Cour, car je suis destine  faire
sensation dans le monde.

--J'ai aussi pens  entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il
y a tant de choses o le besoin de rforme se fait sentir. J'ai donc
prsid, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votmes des
rsolutions blmant tout ce qui nous dplat. Nanmoins, cela ne parat
pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses
domestiques et je veille sur ma famille.

--Je suis faite pour la vie publique et c'est l qu'est toute ma
parent, mme la plus humble. Partout o nous paraissons nous excitons
une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figur en personne, mais
quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses
domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des
choses plus hautes.

--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane,
et cela me rappelle combien j'ai faim!

Et la cane nagea sur la rivire en reprenant ses couac... couac...
couac...

--Revenez, revenez, criait la fuse. J'ai beaucoup de choses  vous
dire.

Mais la cane ne faisait pas attention  elle.

--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit
mdiocre.

Et elle s'enfona un peu plus dans la boue et se mettait  rflchir 
la beaut du gnie, quand soudain deux petits garons en blouse blanche
accoururent au bord du foss avec un chaudron et quelques fagots.

--Ce doit tre la dputation, pensa la fuse et elle prit un air digne.

--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bton. Je m'tonne qu'il soit
arriv ici.

Et il retira la fuse du foss.

--Vieux bton! gronda la fuse. Impossible! Il a voulu dire prcieux
bton. Prcieux bton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire
de la cour.

--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera  faire bouillir la
marmite.

Ils entassrent les fagots, mirent la fuse sur le tas et voil le feu
pris.

--C'est magnifique! cria la fuse. Ils me mettent en pleine lumire. De
la sorte chacun me verra.

--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous
rveillerons, la marmite sera en bullition.

Et ils se couchrent sur le gazon et fermrent les yeux.

La fuse tait trs humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne
brlt. A la fin, cependant, le feu y prit.

--Maintenant je vais partir, criait-elle.

Et elle se redressait, et elle se raidissait.

--Je sais que je vais monter plus haut que les toiles, plus haut que la
lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...

--Fizz, Fizz, Fizz!

Elle s'leva dans les airs.

--Dlicieux! criait-elle. Je monterai comme cela  jamais. Quel succs
j'ai!

Mais personne ne la voyait.

Alors elle commena  sentir une curieuse impression de fourmillement.

--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je
ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.

Et, en effet, elle explosa.

--Bang! Bang! Bang! fit la poudre.

La poudre ne pouvait pas faire autrement.

Mais nul ne l'entendit, mme les deux garons qui dormaient  poings
ferms.

De la fuse il ne resta que le bton qui tomba sur le dos d'une oie qui
faisait son tour de promenade autour du foss.

--Ciel! s'cria t-elle. Voici qu'il pleut des btons.

Et elle se jeta  l'eau.

--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fuse.

Et elle expira.





LE PRINCE HEUREUX


Tout en haut de la cit, sur une petite colonne, se dressait la statue
du Prince Heureux.

Elle tait toute revtue de chvre-feuille d'or fin. Elle avait, en
guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait  la
poigne de son pe.

Aussi, on l'admirait beaucoup.

--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du
Conseil de ville qui dsirait s'acqurir une rputation de connaisseur
en art.

--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne
le prt pour un homme peu pratique.

Et certes, il ne l'tait pas.

--Pourquoi n'tes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mre
sensible  son petit garon qui rclamait la lune. Le Prince Heureux
n'aurait jamais song  demander quelque chose  tout cri.

--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout  fait
heureux, murmurait un homme  qui rien n'avait russi, en regardant la
merveilleuse statue.

--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charit en
sortant de la cathdrale, vtus de leurs superbes manteaux carlates et
avec leurs jolies vestes blanches.

--A quoi le voyez-vous? rpliquait le matre de mathmatiques, vous n'en
avez jamais vu un.

--Oh! nous en avons vu dans nos rves, rpondaient les enfants.

Et le matre de mathmatiques fronait les sourcils et prenait un air
svre, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de
rver.

Une nuit, une petite Hirondelle vola  tire d'ailes vers la cit.

Six semaines avant, ses amies taient parties pour l'gypte, mais elle
tait demeure en arrire.

Elle tait prise du plus beau des roseaux.

Elle l'avait rencontr au dbut du printemps comme elle volait sur la
rivire  la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'tait arrte pour lui
parler.

--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au
but.

Et le roseau lui avait fait un salut profond.

Alors l'Hirondelle avait volet autour de lui, effleurant l'eau de ses
ailes et y traant des sillages d'argent.

C'tait sa faon de faire sa cour, et ainsi s'coula tout l't.

--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles.
Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.

En effet, la rivire tait toute couverte de roseaux.

Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.

Quand elles furent parties, leur amie se sentit isole et commena  se
lasser de son amoureux.

--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit
volage, car il flirte sans cesse avec la brise.

Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau
multipliait ses plus gracieuses politesses.

--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime
les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer  voyager avec moi.

--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.

Mais le roseau secoua sa tte. Il tait trop attach  son chez lui.

--Vous vous tes jou de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux
Pyramides, adieu!

Et l'Hirondelle s'en alla.

Tout le long du jour, elle avait vol et,  la nuit, elle arriva  la
ville.

--O chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espre que la ville aura fait
des prparatifs pour me recevoir.

Alors, elle aperut la statue sur la petite colonne.

--Je vais me percher l, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup
d'air frais.

De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince
Heureux.

--J'ai une chambre dore, se disait-elle doucement aprs avoir regard
autour d'elle.

Et elle se prpara  dormir.

Mais, comme elle mettait sa tte sous son aile, voici qu'une large
goutte d'eau tomba sur elle.

--Comme c'est curieux! s'cria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel,
les toiles sont tout  fait claires et brillantes, et voil qu'il
pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment trange. Le roseau
aimait la pluie, mais c'tait pur gosme de sa part.

Alors une nouvelle goutte vint  tomber.

--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit
l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de chemine.

Et elle se dcidait  prendre son vol plus loin.

Mais avant qu'elle n'ouvrt ses ailes, une troisime goutte tomba.

L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...

Ah! que vit-elle?

Les yeux du Prince Heureux taient pleins de larmes, et les larmes
coulaient sur ses joues d'or.

Son visage tait si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se
sentit envahie par la piti.

--Qui tes-vous? dit-elle.

--Je suis le Prince Heureux.

--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle.
Vous m'avez presque trempe.

--Quand j'tais vivant et que j'avais un coeur d'homme, rpliqua la
statue, je ne savais pas ce que c'tait que les larmes, car je vivais
au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entre au chagrin.
Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je
dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une trs haute
muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au del de
cette muraille, tout ce qui m'entourait tait si beau. Mes courtisans
m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'tais vraiment heureux
si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vcus, ainsi je mourus, et,
maintenant que je suis mort, ils m'ont huch si haut que je puis voir
toutes les laideurs et toutes les misres de ma ville, et quoique mon
coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.

--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle  part elle.

Elle tait trop bien leve pour faire tout haut aucune remarque sur les
gens.

--L-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, l-bas, dans
une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fentres est ouverte
et, par elle, je puis voir une femme assise  une table. Son visage est
amaigri et us. Elle a des mains paisses, rougeaudes, toutes piques
par l'aiguille, car elle est couturire. Elle brode des fleurs de la
Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la
cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit,
au coin de la chambre, gt son petit garon malade. Il a la fivre et il
demande des oranges. Sa mre n'a rien  lui donner que de l'eau de la
rivire. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne
voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon pe? Mes pieds
sont attachs au pidestal et je ne puis bouger.

--Je suis attendue en gypte, rpondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent
de  de l sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientt elles
iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-mme dans
son cercueil de bois. Il est envelopp d'une toile jaune et embaum avec
des aromates. Autour de son cou, il a une chane de jade vert ple et
ses mains sont comme des feuilles sches.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne
resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagre?
L'enfant a tant soif et la mre est si triste.

--Je ne pense pas que j'aime les enfants, rpondit l'Hirondelle. L't
dernier quand je sjournais au bord de la rivire, deux garons mal
levs, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des
pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille
clbre par son agilit, mais quand mme c'tait une marque d'irrespect.

Mais le regard du Prince Heureux tait si triste que la petite
Hirondelle en fut toute chagrine.

--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous
et je serai votre messagre.

---Merci, petite Hirondelle, rpondit le prince.

Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'pe du Prince,
et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la
ville.

Elle passa sur la tour de la cathdrale o des anges taient sculpts en
marbre blanc.

Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.

Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.

--Combien les toiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante
la force de l'amour!

--Je voudrais que ma robe soit prte pour la bal officiel,
rpondit-elle. J'ai command d'y broder des fleurs de la passion, mais
les couturires sont si ngligentes.

Elle passa sur la rivire et vit les lanternes suspendues au mat des
barques.

Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des
affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.

Enfin, elle arriva  la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.

L'enfant s'agitait fivreusement dans son lit et sa mre s'tait
endormie tant elle tait fatigue.

L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la
table, sur le d de la couturire.

Puis elle voleta doucement autour du lit, ventant de ses ailes le
visage de l'enfant.

--Quelle douce fracheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.

Et il tomba dans un dlicieux sommeil.

Alors l'Hirondelle s'en fut  tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui
dit ce qu'elle avait fait.

--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la
chaleur, et cependant il fait bien froid.

--C'est parce que vous avez fait une bonne action, rpliqua le Prince.

Et la petite Hirondelle commena  rflchir et alors elle s'endormit.
Toutes les fois qu'elle rflchissait, elle s'endormait.

Quand parut l'aube, elle vola vers la rivire et prit un bain.

--Voil un remarquable phnomne! s'cria le professeur d'ornithologie
qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!

Et il crivit  ce sujet une longue lettre  une feuille locale. Tout
le monde la cita. Elle tait pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
comprendre.

--Ce soir je pars pour l'gypte, se disait l'Hirondelle.

Et,  cette perspective, elle tait toute joyeuse.

Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le
sommet du clocher de l'glise.

Partout o elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les
uns aux autres:

--Combien cette trangre est distingue!

Cela la remplissait de joie.

Quand la lune se leva, elle retourna  tire d'ailes vers le Prince
Heureux.

--Avez-vous quelques commissions pour l'gypte? lui cria-t-elle. Je suis
sur mon dpart.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne
resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

--On m'attend en gypte, rpondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y
envoleront vers la seconde cataracte. L l'hippopotame se couche parmi
les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trne de granit.
Toute la nuit il guette les toiles, et, quand l'toile du matin brille,
il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes
descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues
marines vertes et leurs rugissements sont bien plus clatants que les
rugissements de la cataracte.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout l-bas
de l'autre ct de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il
est pench sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre  ct de
lui, il y a un bouquet de violettes fanes. Sa chevelure est brune et
frise. Ses lvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de
grands yeux rveurs. Il s'efforce de finir une pice pour le directeur
du thtre, mais il a trop froid pour crire davantage. Il n'y a pas de
feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.

--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait
rellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?

--Hlas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule
chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapports des
Indes il y a un millier d'annes. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour
lui. Il le vendra  un joaillier. Il achtera de quoi se nourrir et de
quoi se chauffer et finira sa pice.

--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.

Et elle se mit  pleurer.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas
de l'tudiant.

Il tait facile d'y pntrer, car il y avait un trou dans le toit.

L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pice.

Le jeune homme avait la tte plonge dans ses mains. Il n'entendit pas
le trmoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tte, il
vit le beau saphir couch sur les violettes fanes.

--Je commence  tre apprci, s'cria-t-il. Ceci vient de quelque riche
admirateur. Maintenant je puis finir ma pice.

Et il semblait tout  fait heureux.

Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.

Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots
qui halaient d'normes caisses hors de la cale avec des cordes.

--Ah-hisse! criaient-ils  chaque caisse qui arrivait sur le pont.

--Je vais en gypte, leur cria l'Hirondelle.

Mais personne ne prenait garde  elle et, quand la lune se leva, elle
retourna vers le Prince Heureux.

--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne
resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

--C'est l'hiver, rpliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera
bientt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
crocodiles, couchs dans la boue, regardent paresseusement les arbres au
bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple
de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et
roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte,
mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous
apporterai de l-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez
donns. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
aussi bleu que la grande mer.

--L-dessous, dans le square, rpliqua le Prince Heureux, stationne une
petite marchande d'allumettes. Elle a laiss tomber ses allumettes dans
le ruisseau et elles sont toutes gtes. Son pre la battra, si elle
ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni
souliers ni bas et sa petite tte est nue. Arrache-moi mon autre oeil et
donne-le lui, et son pre ne la battra pas.

--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne
puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout  fait aveugle.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en
l'emportant.

Elle s'abattit sur l'paule de la petite marchande d'allumettes et
glissa le joyau dans la paume de la main.

--Le joli morceau de verre! s'cria la petite fille.

Et, toute rieuse, elle courut chez elle.

Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.

--Maintenant vous tes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous
pour toujours.

--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez
en Egypte.

--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.

Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.

Le jour suivant, elle se campa sur l'paule du Prince et lui conta des
rcits de ce qu'elle avait vu dans des pays tranges.

Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues ranges, sur
les rives du Nil et pchent  coups de bec des poissons d'or, du Sphynx
qui est aussi vieux que le monde, vit dans le dsert et connat toutes
choses; des marchands qui marchent lentement prs de leurs chameaux et
roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de
la Lune, qui est noir comme l'bne et adore un grand bloc de cristal;
du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prtres sont
chargs de nourrir de gteaux de miel; et des pygmes qui naviguent sur
un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre
avec les papillons.

--Chre petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses
choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les
femmes. Il n'y a pas de mystre aussi grand que la misre. Vole par ma
ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.

Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches
qui se rjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants
taient assis  leurs portes.

Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages ples d'enfants
mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.

Sous les arches d'un pont, deux petits enfants taient couchs dans les
bras l'un de l'autre pour tcher de se tenir chaud.

--Comme nous avons faim! disaient-ils.

--Il ne faut pas rester couchs ici! leur cria le sergent de ville.

Et ils s'loignrent sous la pluie.

Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle
avait vu.

--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; dtachez-le feuille  feuille
et donnez-le  mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut
les rendre heureux.

Feuille  feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu' ce que le
Prince Heureux n'et plus ni clat ni beaut.

Feuille  feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages
des enfants devinrent roses, ils rirent et jourent par la rue.

--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.

Alors la neige arriva, et aprs la neige la glace.

Les rues semblaient tre ferres d'argent tant elles brillaient et
tincelaient. De longs glaons, tels que des poignards de cristal,
taient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait
de fourrures et les petits garons portaient des toques carlates et
patinaient sur la glace.

La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle
ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle
picorait les miettes  la porte du boulanger, quand le boulanger ne la
regardait pas, et essayait de se rchauffer en battant des ailes.

Mais,  la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la
force de voler encore une fois sur l'paule du Prince.

--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.

--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite
Hirondelle, dit le Prince. Vous avez sjourn trop longtemps ici, mais
il faut me baiser sur les lvres, car je vous aime.

--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais
aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
n'est-ce pas?

Et elle baisa le Prince Heureux sur les lvres et tomba morte  ses
pieds.

A ce moment, un singulier craquement rsonna  l'intrieur de la statue
comme si quelque chose s'tait bris.

Le fait est que le coeur de plomb s'tait fendu en deux.

Vraiment il faisait un terrible froid.

De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous
la statue avec les conseillers de la ville.

Comme ils dpassaient le pidestal, il leva la tte vers la statue.

--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble dguenill!

--Il est vraiment dguenill! dirent les conseillers de ville qui
taient toujours de l'avis du maire et eux aussi levrent la tte pour
regarder la statue.

--Le rubis de son pe est tomb, ses yeux ne sont plus en place et il
n'est plus du tout dor, dit le maire. Bref, il ne vaut gure plus qu'un
mendiant.

--Gure plus qu'un mendiant! firent cho les conseillers de ville.

--Et voici qu'il a  ses pieds un oiseau mort, continua le maire.
Vraiment il faudra faire promulguer un arrt pour dfendre aux oiseaux
de mourir ici.

Et le secrtaire de ville prit note de cette ide.

Alors on renversa la statue du Prince Heureux.

--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus  rien! dit le professeur
d'art  l'Universit.

Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire runit le
conseil en assemble pour dcider ce que l'on ferait du mtal.

--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par
exemple.

--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.

Et ils se querellrent.

La dernire fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient
toujours.

--Quelle trange chose! dit le contre-matre de la fonderie. Ce coeur de
fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux
rebuts.

Les fondeurs le jetrent sur le tas de dtritus o gisait l'Hirondelle
morte.

--Apporte-moi les deux choses les plus prcieuses de la ville, dit Dieu
 l'un de ses anges.

Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.

--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit
oiseau chantera ternellement et, dans ma cit d'or, le Prince Heureux
redira mes louanges.





LE ROSSIGNOL ET LA ROSE

--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses
rouges, gmissait le jeune tudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a
pas une rose rouge.

De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.

Il regarda  travers les feuilles et s'merveilla.

--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'tudiant.

Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.

--Ah! de quelle chose minime dpend le bonheur! J'ai lu tout ce que les
sages ont crit; je possde tous les secrets de la philosophie et faute
d'une rose rouge voil ma vie brise.

--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je
l'ai chant, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
son histoire aux toiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est
fonce comme la fleur de la jacinthe et ses lvres sont rouges comme
la rose qu'il dsire, mais la passion a rendu son visage ple comme
l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.

--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune tudiant et mes
amours seront de la fte. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera
avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la
serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tte sur mon paule et sa main
treindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin.
Alors je demeurerai seul et elle me ngligera. Elle ne fera nulle
attention  moi et mon coeur se brisera.

--Voil bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que
je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Srement
l'amour est une merveilleuse chose, plus prcieuse que les meraudes et
plus chre que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer,
car il ne parat pas sur le march. On ne peut l'acheter au marchand ni
le peser dans une balance pour l'acqurir au poids de l'or.

--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune tudiant.
Ils joueront de leurs instruments  cordes et mes amours danseront au
son de la harpe et du violon. Elle dansera si lgrement que son pied
ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours
s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je
n'ai pas de roses rouges  lui donner.

Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et
pleurait.

--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lzard vert, comme il courait
prs de lui, sa queue en l'air.

--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait  la poursuite d'un
rayon de soleil.

--Mais pourquoi donc? murmura une pquerette  sa voisine d'une douce
petite voix.

--Il pleure  cause d'une rose rouge.

--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!

Et le petit lzard, qui tait un peu cynique, rit  gorge dploye.

Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'tudiant, demeura
silencieux sur l'yeuse et rflchit au mystre de l'amour.

Soudain il dploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.

Il passa  travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il
traversa le jardin.

Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il
vola vers lui et se campa sur une menue branche.

--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tte.

--Mes roses sont blanches, rpondit-il, blanches comme l'cume de la mer
et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver
mon frre qui crot autour du vieux cadran solaire et peut-tre vous
donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran
solaire.

--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tte.

--Mes roses sont jaunes, rpondit-il, aussi jaunes que les cheveux des
sirnes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse
qui fleurit dans les prs, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux.
Mais allez vers mon frre qui crot sous la fentre de l'tudiant et
peut-tre vous donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fentre de
l'tudiant.

--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
douces chansons.

Mais l'arbre secoua sa tte.

--Mes roses sont rouges, rpondit-il, aussi rouges que les pattes des
colombes et plus rouges que les grands ventails de corail que l'ocan
berce dans ses abmes, mais l'hiver a glac mes veines, la gele a
fltri mes boutons, l'ouragan a bris mes branches et je n'aurai plus de
roses de toute l'anne.

--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose
rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?

--Il y a un moyen, rpondit le rosier, mais il est si terrible que je
n'ose vous le dire.

--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.

--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la btir de
notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre
coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuye  des pines. Toute
la nuit vous chanterez pour moi et les pines vous perceront le coeur:
votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.

--La mort est un grand prix pour une rose rouge, rpliqua le rossignol,
et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois
verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son
char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubpines. Elles
sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la valle et les
bruyres qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la
vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau compar au coeur d'un homme?

Alors il dploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa
 travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le
bois.

Le jeune tudiant tait toujours couch sur le gazon l o le rossignol
l'avait laiss et les larmes n'avaient pas encore sch dans ses beaux
yeux.

--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre
rose rouge. Je la btirai de notes de musique au clair de lune et la
teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en
retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus
sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la
puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son
corps couleur de flammes, ses lvres sont douces comme le miel et son
haleine est comme l'encens.

L'tudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put
comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les
choses qui sont crites dans les livres.

Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit
rossignol qui avait bti son nid dans ses branches.

--Chantez-moi une dernire chanson, murmura-t-il. Je serai si triste
quand vous serez parti.

Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix tait comme l'eau
jaseuse d'une fontaine argentine.

Quand il eut fini sa chanson, l'tudiant se releva et tira son calepin
et son crayon de sa poche.

--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'alle, le rossignol a
une indniable beaut, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En
fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle
sincrit. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu' la
musique et, tout le monde le sait, l'art est goste. Certes, on ne peut
contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela
n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.

Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se
mit  penser  ses amours.

Un peu aprs, il s'endormit.

Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier
et plaa sa gorge contre les pines.

Toute la nuit, il chanta sa gorge appuye contre les pines et la froide
lune cristalline s'arrta et couta toute la nuit.

Toute la nuit, il chanta et les pines pntraient de plus en plus avant
dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.

D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garon et
d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
merveilleuse, ptale aprs ptale, comme une chanson suivait une
chanson.

D'abord, elle tait ple comme la brume qui flotte sur la rivire, ple
comme les pieds du matin et argente comme les ailes de l'aurore.

La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait
l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un
lac.

Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus troitement contre
les pines.

--Pressez-vous plus troitement, petit rossignol, disait le rosier, ou
le jour reviendra avant que la rose ne soit termine.

Alors le rossignol se pressa plus troitement contre les pines et son
chant coula plus clatant, car il chantait comment clot la passion dans
l'me de l'homme et d'une vierge.

Et une dlicate rougeur parut sur les ptales de la rose comme rougit le
visage d'un fianc qui baise les lvres de sa fiance.

Mais les pines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol,
aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.

Et la rose cria au rossignol de se presser plus troitement contre les
pines.

--Pressez-vous plus troitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour
surviendra avant que la rose ne soit termine.

Alors le rossignol se pressa plus troitement contre les pines, et les
pines touchrent son coeur, et en lui se dveloppa un cruel tourment de
douleur.

Plus amre, plus amre tait la douleur, plus imptueux, plus imptueux
jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort,
l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.

Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre
tait la couleur des ptales et pourpre comme un rubis tait le coeur.

Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencrent 
battre et un nuage s'tendit sur ses yeux.

Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose
l'touffait  la gorge.

Alors son chant lana un dernier clat.

La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le
ciel.

La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses
ptales  l'air froid du matin.

L'cho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et veilla de
leurs rves les troupeaux endormis.

Le chant flotta parmi les roseaux de la rivire et ils portrent son
message  la mer.

--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.

Mais le rossignol ne rpondit pas: il tait couch dans les hautes
gramines, mort le coeur transperc d'pines.

A midi, l'tudiant ouvrit sa fentre et regarda au dehors.

--Quelle trange bonne fortune! s'cria-t-il, voici une rose rouge! Je
n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis
sr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqu.

Et il se pencha et la cueillit.

Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose  la
main.

La fille du professeur tait assise sur le pas de la porte. Elle
dvidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien tait couch
 ses pieds.

--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une
rose rouge, lui dit l'tudiant. Voil la rose la plus rouge du monde.
Ce soir, vous la placerez prs de votre coeur et, quand nous danserons
ensemble, elle vous dira combien je vous aime.

Mais la jeune fille frona les sourcils.

--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, rpondit-elle.
D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoy quelques vrais bijoux et
chacun sait que les bijoux cotent plus que les fleurs.

--Oh! ma parole, vous tes une ingrate! dit l'tudiant d'un ton colre.

Et il jeta la rose dans la rue o elle tomba dans le ruisseau.

Une lourde charrette l'crasa.

--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous tes bien mal
lev. Et qu'tes-vous aprs tout? un simple tudiant. Peuh! je ne crois
pas que vous ayez jamais de boucles d'argent  vos souliers comme en a
le neveu du chambellan.

Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.

--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'tudiant en revenant sur ses
pas. Il n'est pas la moiti aussi utile que la logique, car il ne peut
rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait
croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du
tout pratique et comme  notre poque le tout est d'tre pratique, je
vais revenir  la philosophie et tudier la mtaphysique.

L dessus, l'tudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre
poudreux et se mit  lire.






LE GANT GOSTE


Chaque aprs-midi, quand ils revenaient de l'cole, les enfants avaient
l'habitude d'aller jouer dans le jardin du gant.

C'tait un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert.  et l, sur
le gazon, de belles fleurs brillaient comme des toiles et il y avait
douze pchers qui, au printemps, fleurissaient une dlicate floraison
rose et blanche et  l'automne portaient de beaux fruits.

Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si dlicieusement
que les enfants d'ordinaire arrtaient leur jeu pour les couter.

--Comme nous sommes heureux ici! s'criaient-ils les uns aux autres.

Un jour, le gant revint.

Il avait t visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait sjourn
sept ans chez lui. Aprs que ces sept annes furent rvolues, il avait
dit tout ce qu'il avait  dire, car sa conversation avait des limites et
il rsolut de rentrer dans son chteau.

En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.

--Que faites-vous l? cria-t-il d'une voix trs aigre.

Et les enfants s'enfuirent.

--Mon jardin est  moi seul, reprit le gant. Tout le monde doit
comprendre cela et je ne permettrai  personne qu' moi de s'y battre.

Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaa un criteau.

  Dfense d'entrer
     sous peine
        de
     poursuites

C'tait un gant goste.

Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de rcration.

Ils essayrent de jouer sur la route, mais la route tait trs poudreuse
et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.

Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leons taient termines de se
promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui
tait par del.

--Que nous y tions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.

Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs
et de petits oiseaux.

Dans le jardin seul du gant goste, c'tait encore l'hiver.

Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait
plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.

Une fois, une belle fleur leva sa tte au-dessus du gazon, mais quand
elle vit l'criteau, elle fut si attriste  la pense des enfants
qu'elle se laissa retomber  terre et se rendormit.

Les seules  se rjouir, ce furent la neige et la glace.

--Le printemps a oubli ce jardin, s'criaient-elles. Alors nous allons
y vivre toute l'anne.

La neige tala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revtit
d'argent tous les arbres.

Alors elles invitrent le vent du Nord  faire un sjour chez elles.

Il accepta et vint.

Il tait envelopp de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin
et renversait  chaque instant des chemines.

--C'est un endroit dlicieux, disait-il. Nous demanderons  la grle de
nous faire visite.

La grle arriva, elle aussi.

Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit
du chteau jusqu' ce qu'elle et bris beaucoup d'ardoises et alors
elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui tait possible. Elle
tait habille de gris et son souffle tait de glace.

--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long  venir,
disait le gant goste quand il se mettait  la fentre et regardait
son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.

Mais le printemps ne venait pas. L't non plus.

Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en
donna aucun au jardin du gant.

--Il est par trop goste, dit-il.

Et toujours c'tait l'hiver chez le gant et le vent du Nord, et la
grle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.

Un matin, le gant, dj veill, tait couch dans son lit, quand il
entendit une musique dlicieuse. Elle fut si douce  ses oreilles qu'il
crut que les musiciens du roi devaient passer par l.

En ralit, c'tait une petite linotte qui chantait devant sa fentre,
mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter
dans son jardin qu'il lui sembla que c'tait la plus belle musique du
monde.

Alors la grle cessa de danser sur la tte du gant et le vent du Nord
de rugir. Un dlicieux parfum arriva  lui  travers la croise ouverte.

--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le gant.

Et il sauta du lit et regarda.

Que vit-il?

Il vit un spectacle trange.

Par une petite brche dans la muraille, les enfants s'taient glisss
dans le jardin et s'taient juchs sur les branches des arbres. Sur tous
les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres
taient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'taient
couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la
tte des enfants.

Les oiseaux voletaient de l'un  l'autre et gazouillaient avec dlices
et les fleurs dressaient leurs ttes dans l'herbe verte et riaient.

C'tait un joli tableau.

Dans un seul coin, c'tait encore l'hiver, dans le coin le plus loign
du jardin.

L il y avait un tout petit enfant. Il tait si petit qu'il n'avait pu
atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en
pleurant amrement.

Le pauvre arbre tait encore tout couvert de glace et de neige et le
vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.

--Grimpe donc, petit garon, disait l'arbre.

Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le
garonnet tait trop petit.

Le coeur du gant fondit quand il regarda au dehors.

--Combien j'ai t goste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le
printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garon
sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin
sera  jamais le lieu de rcration des enfants.

Il tait vraiment trs repentant de ce qu'il avait fait.

Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de faade et
descendit dans le jardin.

Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifis qu'ils prirent
la fuite et le jardin redevint hivernal.

Seul le petit enfant ne s'tait pas enfui, car ses yeux taient si
pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le gant.

Et le gant se glissa derrire lui, le prit gentiment dans ses mains et
le dposa sur l'arbre.

Et l'arbre aussitt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et
le petit garon tendit ses deux bras, les passa autour du cou du gant
et l'embrassa.

Et les autres enfants, quand ils virent que le gant n'tait plus
mchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.

--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le gant.

Et il prit une grande hache et renversa la muraille.

Et quand les gens s'en allrent au march  midi, ils trouvrent le
gant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait
jamais vu.

Toute la journe, ils jourent, et, le soir ils vinrent dire adieu au
gant.

--Mais o est votre petit compagnon, dit-il, le garon que j'ai huch
sur l'arbre?

C'tait lui que le gant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrass.

--Nous ne savons pas, rpondirent les enfants: il est parti.

--Dites-lui d'tre exact  venir ici demain, reprit le gant.

Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas o il habitait et
qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.

Et le gant devint tout triste.

Chaque aprs-midi,  la sortie de l'cole, les enfants venaient jouer
avec le gant, mais on ne revit plus le petit garon qu'aimait le gant.
Il tait trs bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier
petit ami et souvent il en parlait.

--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.

Les annes passrent et le gant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait
plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et
regardait jouer les enfants et admirait son jardin.

--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les
plus belles des fleurs.

Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fentre.
Maintenant il ne dtestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le
sommeil du printemps et le repos des fleurs.

Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.

Certes, c'tait une vision merveilleuse.

A l'extrmit du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies
fleurs blanches. Ses branches taient toutes en or et des fruits
d'argent y taient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garon
qu'il aimait.

Le gant dgringola les escaliers, transport de joie et entra dans le
jardin. Il se hta  travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et,
quand il fut tout prs de lui, son visage rougit de colre et il dit:

--Qui donc a os te blesser?

Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux
clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.

--Qui a os te blesser? cria le gant, dis-le moi. Je vais prendre une
grande pe et je le tuerai.

--Non, rpondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.

--Qui est-ce? dit le gant.

Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit
garon.

Et le garon sourit au gant et lui dit:

--Vous m'avez laiss jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous
viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.

Et, quand les enfants arrivrent cet aprs-midi-l, ils trouvrent le
gant tendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.




NOUVELLES PUBLIES EN AMRIQUE


Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau
d'orange,_ ont t publies dans une revue amricaine aprs la mort
d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que
l'authenticit nous en paraisse minemment suspecte.




EGO TE ABSOLVO

I

Sous leurs brets bleus noircis par la poudre, souills par la poussire
des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec
leur peau bistre, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
longues semaines, ils tranent les routes, presque sans sommeil,
presque sans repos, faisant  toute heure le coup de feu avec une rage
croissante.

N'en finira-t-on pas avec ces bandits rpublicains? Don Carlos leur
avait, cependant, promis qu'aprs les fatigues d'Estella, l'Espagne
serait  eux.

Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser
le sang qui les maintient debout, si las, si puiss qu'ils se sentent.

Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exils morts de faim et de misre
sur le sol tranger, ils ont des colres de fauves contre ces rguliers
qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais
o ils ont jur de replacer le roi lgitime pour se partager, sur les
marches du trne rtabli, les dignits du royaume et les richesses des
vaincus.

Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas
que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux
compte de meurtres impunis, de pillages sans ranon, d'incendies sans
revanche.

Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur  lui! Il
paie pour les autres, pour ceux qui s'chappent.

--Frre, il faut mourir, lui dit-on en le collant  une roche.

L'homme esquisse un signe de croix et, sitt que sa main redescend
dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, aligns  dix pas de sa
poitrine, crachent la mort.

L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus.

Les vautours des Pyrnes font le reste.

Si, sa soutane retrousse, le cur Miralles, un petit homme replet et
courb, les yeux brids, passe  porte des fusilleurs, il accroche son
fusil  sa ceinture et absout ou bnit le mourant d'un geste rapide.

Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert 
inspecter rochers ou bois de chnes, il confesse le prisonnier.

Dame, un gnral est responsable de la vie de sa troupe!

Rpublicain soit, mais catholique, le rgulier ne semble pas surpris de
cet trange double rle du prtre soldat.

Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas
tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laiss prendre et que
s'il avait pris il fusillerait.

Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau
de paysan arrach  la glbe pour se courber sous le harnais militaire.

Puis,  quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaante,
immdiate, inluctable!

Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses
paquets pour se prsenter en bon ordre quand on fera son entre dans
l'invitable l-bas.



II

Ce soir-l, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega tait en
sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournrent
le sentier de Buenavista.

Au hasard il tira.

Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut  lui avant qu'il n'eut le
temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil,
le Navarrais ne sut point tirer.

La femme tait belle, dsirable, avec ses longs cheveux, noirs
descendant en cascade jusqu' ses mollets, ses lvres rouges, ses yeux
brillants.

Pedro Carrega, pour sa prisonnire, oublia la querelle de don Carlos et
de la Rpublique.

La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey
neto_. Elle lui prouva qu'elle ne dtestait pas les caresses parfumes
 la poudre de guerre et que Pedro Carrega tait sinon le plus beau des
mortels, du moins le plus choy des vainqueurs, entre les grosses masses
de pierre du chaos de Mallorta.

Les deux bras de la prisonnire enserraient encore d'un collier presque
mordor le cou hal de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa
faction.

--Eh! doucement, fit-il, part  deux, seor caballero. Les nuits sont
fraches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que
tu es homme de prcaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des
bras tides et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!

Carrega se leva et poussant derrire lui sa prisonnire:

--Ton tour, freluquet. O rgne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les
nuits sont fraches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine
a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est  moi, comme la
Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!

Joaquin Martinez paula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un
bond de sauvagesse, dtourna le fusil et envoya la balle se perdre dans
les nuages.

Haussant les paules, Martinez jeta l'arme dcharge et, d'un coup de
navaja en plein ventre, coucha  terre la prisonnire de Carrega.

--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lanant en avant en brandissant
sa carabine.

Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lvres la
kyrielle des blasphmes.

Une cume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de
sang que rendait le corps de la femme ventre.

Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.

Martinez n'essaya pas de nier la querelle.

De ses yeux aux arcades presque dnudes de sourcils par un crachement
de mauvais fusil, le cur bandoulier embrassa toute la scne.

--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommode
d'un sale coup de couteau! a t'a bien servi, beau niais! Au moins
Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garon, reprit-il en
s'adressant  Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de
vouloir voler le butin de son camarade. Hol! vous autres, laissez-moi
confesser ce paen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton
_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.

--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bndiction...
Porcs, satans fils de catins, qui s'gorgent pour une femelle!

Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brla la
cervelle sur les deux cadavres.

--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientt le roi
Carlos n'aurait plus d'arme!



OLD BISHOP'S


C'tait un soir  l'patant.

Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canaps avec
lord Stephen Algernon Sydney, l'trange exil volontaire, qui a fui de
ce ct de la Manche les dnonciations furieuses d'un pre, comme on
n'en voit gure.

Tout  coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours
entre ses doigts, sans jamais l'allumer, leva la voix:

--Connaissez-vous Nottingham, messieurs?  moins que vous ne soyez
fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a
bien des chances pour que vous me rpondiez par la ngative?

--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers
de Philas Fogg ont si souvent empch de dormir qu'il a russi, l'an
pass, aprs trois tentatives moins heureuses,  faire son tour du monde
en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis
ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham.
Nottingham, chef-lieu du comt de ce nom, au confluent de la Leen et
de la Trent,  200 kilomtres N.O. de Londres, ville fort ancienne
fortifie par Guillaume le Conqurant, sige de plusieurs parlements.
Fabriques de chles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faences,
grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, chteau et muse,
magnifiques hpitaux. 193,591 habitants. Ceci pour vous prouver, mon
cher lord, qu'il y a au moins un Franais  l'patant qui sait sa
gographie.

--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement song  contester
vos connaissances gographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez
parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai
dans les annes qu'il me reste  vivre, mais la science gographique ou
la vue dans l'espace des difices d'une ville sont choses diffrentes,
et je ne m'attendais pas  trouver ici un homme pour qui la caverne de
Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.

De Cerneval, qui tait de mchante humeur, ce soir-l, esquissa un geste
railleur:

--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin
Hood, ou que ceux de cette fort qui n'est qu'un vulgaire champ de
course.

--Un champ de course, mon cher comte, o l'on... flirte  9 heures du
soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si
je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du
cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs,
car, si l'on y flirte  9 heures du soir,  la face de la lune et des
policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de dranger les flirteurs, 
minuit on y gorgille ou plutt on y gorgillait, il y a encore quelques
lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez,
mon cher comte, vous qui avez travers les _plazas_ de Montevideo et les
_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la
noche_.

--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir
en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la
Constitucion de toutes les capitales de l'Amrique du Sud, et nous ne
serons pas plus avancs, interjeta  son tour le gros Loiselier, que
l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus
amuser. Vous avez une faon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle
ressemble fort  celle de l'Intim.

  Il dit fort posment ce dont on n'a que faire
  Et court le grand galop quand il est  son fait,

Et cette faon-l est absolument dsagrable  un homme qui digre.
Contez, je le veux bien, mais contez d'une manire harmonique, comme
disait cet animal de Lippmann.

--Ne vous fchez pas, Loiselier, ne vous fchez pas. Se fcher est
encore plus mauvais pour un homme qui digre et, vous le savez, mon
cher,  la premire colre, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi
coutez-moi, calmement, posment, gracieusement, comme si j'tais la
gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la
bouche en cul de poule, mon gros pre... Je suis, d'ailleurs, au coeur
de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de
Montevideo, il faut votre myopie pour me croire loign des cavaliers du
brouillard de Nottingham, qui sont les hros de mon anecdote,--car ce
n'est qu'une anecdote.

Vous le savez, j'ai frquent bon nombre de gens mal fams dans mon
existence.

Je n'ai pas  ce sujet les prjugs vulgaires.

J'ai plus d'estime pour un Jack l'ventreur quelconque que pour
l'opulent bijoutier aux aiguilles. tait-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
devait tre plutt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus
volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce
Ladislas Tligny que vous avez expuls l'autre mois et qui avait dup
jusqu' monsieur de Cerneval.

J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrtien un
personnage qui m'inspirt de prime abord autant d'antipathie que
l'ancien gelier Dickson, mais cette honnte crapule, cent fois pire
 coup sr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la
paille humide des cachots, avait un rpertoire de souvenirs tous
plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambr en
compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il
vous en dgoisait une vraie fanfare.

J'ai lu les mmoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en
quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bire  ct des
souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry
ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'ducation des bourreaux est
singulirement nglige de notre temps. Dickson, au contraire, avait au
suprme degr le don de la prsentation: il faisait vivre les hros de
ses historiettes.

Pauvre Dickson, il tait comme la vierge de votre pote, celle qui
aimait trop le bal, il gotait trop le rhum, c'est ce qui l'a tu. Moi
je gotais trop ses rcits. De la sorte un jour nous avons entam
la cinquime bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
rveill.

Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matire
 quelques semaines de rcits, rien qu'avec ses souvenirs du Old
Bishop's de Nottingham o s'tait coule son enfance prs de son
gelier de pre.

J'avais pens  lui lever une statue en face de celle de William
Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par
an  exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous
forme de subventions aux hpitaux et aux asiles de vieillards.

La municipalit de Nottingham a jug dplac ce rapprochement du
grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce
rapprochement qui me charmait.

Mon excellent pre, dans son mmoire contre moi a mis cette proposition,
qu'il qualifie d'infme, au premier rang des preuves irrfutables de mon
immoralit.

Loiselier grimaa un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc
clat de rire.

--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The
Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste,
une demi douzaine confis aux bons soins du pre de mon ami Dickson
sous les votes paisses de Old Bishop's, quand il reut la visite d'un
chirurgien connu de Nottingham.

Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstin
pour ce que l'on appelle les droits personnels.

Chez vous, quand on parle de la dignit humaine, c'est, je crois,  un
point de vue tout moral: de l'autre ct du dtroit, on place la dignit
humaine ailleurs. Simple question de latitude.

Cela n'empche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au
fond la diffrence pour le guillotin ou le pendu.

Mais tandis qu' Paris le corps d'un guillotin est en quelque sorte
livr de droit aux expriences de la facult, de mme que les morts de
vos hpitaux appartiennent aux amphithtres d'autopsie,--ce qui est
bien plus naturel puisqu'tant misreux ils sont plus coupables que
les sclrats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express
consentement du corps d'un pendu.

D'o la ncessit pour les chirurgiens, qui ont le got de l'tude, de
visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamns, afin
de les dcider  passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas
leur me, mais leur guenille.

C'est l que mne le respect de la dignit du pays de mon vnr pre.

Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's taient tout aussi pntrs
que notre lgislation de ce sentiment de la dignit humaine. Ils
consentaient  tre pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement,
mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.

Ni or, ni banknotes, ni allchantes promesses de beuveries et franches
lippes, comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs
cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navr
de son insuccs, quand il songea  demander au pre Dickson si Old
Bishop's ne contenait aucun condamn  mort.

--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un
gentleman, celui-l!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de
difficile  dire.

Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'cureuil, cet amour de
moulin o les condamns se livrent  tour de rle  une si expressive
mimique, vous avez cru peut-tre que c'tait l un supplice du
moyen ge: pas du tout, mon cher. C'est une pnalit moderne, une
amlioration. Le supplice ancien tait plus cruel; mais aussi en
ces temps reculs il n'y avait pas plus de tlgraphistes _ad usum
principis_, que de pages d'opra pour les financiers de votre genre.

L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau.

Aprs son complet insuccs dans les autres cachots, le chirurgien fut
tout surpris de trouver dans le failli fils du diable un homme  qui
il ne rpugnait nullement d'accepter trois guines.

Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin
bien en rgle.

Trois jours s'coulrent.

Le client du chirurgien faisait bombance.

La premire guine s'tait fondue comme par enchantement.

Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous
forme de liquides aussi varis qu'alcooliss, qu'absorbait le gosier du
prisonnier.

A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progniture,
sentait crouler son mpris pour le failli fils du diable.

Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui
brlait de convoitise, il se dcida  lier conversation avec son hte et
comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagrent
ds lors des rasades.

--Mais enfin, disait mlancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient
ensemble la dernire bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra
supporter la pense que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair.
Cela me dchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un
attendrissement d'ivrogne.

--Pas si bte, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte:
sera trangl pour tre ensuite brl au lieu des excutions. Je
connais les lois, mon cher ami, il ne dpend de personne, mme du banc
du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien dissquera mes
cendres si bon lui semble. J'entends tre brl et je serai....

Le petit La Salcte entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille 
son habitude.

--Vous bavardez, messieurs, et l'Opra-Comique flambe.

En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-l
que lord Stephen Algernon Sydney eut la tte broye par une poutre en
travaillant  tirer des flammes le petit sujet Cavanier premire, nous
n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de
Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable rputation que le
pre de lord Algernon avait faite  son fils et qu'en un si fier mpris
du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.




LA PEAU D'ORANGE


I

J'tais tout frachement en possession de mon diplme de doctorat, et,
la clientle venant lentement, j'avais de longues heures pour flner
dans les cliniques.

C'est l que je connus John Mrdith.

Mdecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de mdecine,
le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fmes
en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est  vingt-trois ans entre
jeunes gens du mme ge et des mmes gots.

J'emmenai Mrdith chez mes cousins Carterac o je m'imaginais avoir
dcouvert ma _moiti d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette
petite bcasse d'Angle qui entra au couvent avant que je fusse bien
fix sur mes sentiments.

Mrdith, lui me prsenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur.
Il habitait, avec la trs jeune femme, au printemps de laquelle il eut
la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonne de lierres
et de glycines, dans un grand parc,  faible distance de la gare de
Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures
et demie, Mrdith et moi, comme madame Babington, qui tait franaise
et catholique, rentrait de la messe, dite  cette charmante glise
de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art  faire honte aux
cathdrales de province.

Nous passions la journe sur la terrasse embaume de senteurs de
citronnelles,  bavarder avec le vieux lord ou  couter le piano de
lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berante harmonie,
ou bien nous allions dans les bois cueillir les chvrefeuilles en fleurs
ou les premiers lilas.

Gnralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mrdith se
faire le chevalier servant de madame Marcelle.

Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour,
les bras chargs de bouquets et de verdure.

Chose trange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour
et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en taient 
cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme
d'un vieil oncle et le neveu qui doit hriter de cet oncle.

Mrdith,  qui j'avais fait l'observation du contraste des deux
attitudes, que j'avais remarques en eux, me rpondit avec une
spontanit pleine d'humour.

--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa prsence
auprs de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle dteste
cordialement son neveu: mes visites  son mari l'ennuient. Mais quand
nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui
aiment la marche, les grands arbres, la brise frache, l'air irrespir
des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans,
un esprit ptillant. Je ne suis pas de beaucoup son an et l'on ne me
dit point sot. Bref, nous ne songeons qu' nous amuser et  jouir de
la vie pendant notre promenade, quittes  reprendre nos attitudes
d'hostilit courtoise en nous rapprochant du logis.

Je rpliquai  Mrdith que je ne comprenais pas que l'amie dans les
bois ne ft pas l'amie  la maison et que sa psychologie me semblait
bien subtile.

--Je n'ai pas dit _amie_, me rpliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est
tout diffrent. Il n'y a pas d'amiti possible entre la femme de mon
oncle et moi: la camaraderie n'engage  rien.

Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-l, je songe que peut-tre au fond
j'tais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchant
que Mrdith lui battit si froid.

Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, tait probablement ce
qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angle.

Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je frquentais
le toit hospitalier de lord William,--c'tait le 14 juin 188.,--nous
djeunions tous quatre dans la petite salle  manger Renaissance.

Nous en tions au dessert et madame Marcelle,  la mode anglaise, fit
apporter les vins.

Gnralement elle restait  table et se proccupait d'empcher lord
William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de
Corton.

Mais, ce jour-l, elle me parut plonge dans une profonde distraction.

Comme j'ai toujours t un trs petit buveur, je laissai les deux
Anglais se faire raison et j'observai ma voisine.

Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier
par quartier.

D'abord, avec son couteau  fruits, elle la dcoupa en longues lanires;
puis, elle subdivisa les lanires en petits losanges; enfin, elle runit
les petits losanges en un tas au milieu de son assiette.

Et, paraissant alors s'intresser soudain  la conversation de son mari,
elle coupa de deux ou trois observations brves le rcit, qu'il faisait,
d'une croisire dans les mers de Chine.

Puis, elle reprit son couteau, l'leva un instant sur son assiette et
s'absorba dans l'excution d'un dessin trs compliqu d'ornementation,
disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette.

Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pice  la mode,
comme se dsintressant de son travail d'arabesques, leva le couteau
sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste dcid ramena
les losanges au centre de l'assiette.

De nouveau, le mange du couteau recommena et, cette fois, deux
losanges seuls s'alignrent. Un instant, le couteau reposa sur
l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientt la
position verticale.

Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau
d'orange et les remit en tas.

Le jeu tait fini.

Lord William continuait l'interminable rcit de ses querelles avec lord
Elgin. Mrdith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry.

Autoris d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _nia_.

Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange tait un systme
organis de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser
qu' Mrdith.

Mais  quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout
loisir de causer loin des indiscrets?

Dans une bouffe de fume de mon cigare, je me dcidai  jeter un
coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impratif ne quittait pas
Mrdith, comme si elle attendait une rponse.

--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en
abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus prs possible
de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes?

--Elles disent, mon garon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le
docteur.

--A votre disposition, lord William.

--Eh bien! En ce cas, prparons-nous au dpart. Milady, tchez de ne pas
mettre plus d'une heure  votre toilette, conclut lord William d'un ton
malicieux.

Et nous partmes comme  l'accoutume. Mais j'observai que la tante et
le neveu, sitt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
madame Marcelle multipliant les gestes impratifs, tandis que Mrdith
semblait riposter par des dngations.



II

Aprs une promenade de trois heures, nous revnmes, lord William et moi,
 Ville-d'Avray mais nous ne fmes point rejoints par Mrdith et madame
Babington.

Sans doute ils s'taient attards  boire de la limonade dans quelque
bouchon campagnard et, sans nous inquiter de ces marcheurs intrpides,
lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'aprs des
procds spciaux, se fit servir un bitter.

Il pouvait bien tre six heures et demie quand une sorte de guimbarde
pntra jusque devant la terrasse.

Madame Marcelle en sauta avec une lgret d'oiseau.

--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mrdith qui s'est
foul le pied. Supprim le train de minuit, beaux sires! Vous voil
nos prisonniers jusqu' demain o l'on avisera au moyen de transporter
Mrdith chez lui! Je vais faire prparer votre chambre, car vous
partagerez celle de Mrdith, docteur, la plus belle lady de France et
d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.

Et madame Marcelle se prcipita vers l'escalier.

Aid des domestiques, je portai Mrdith sur le divan oriental  ct du
piano.

Il refusa d'aller plus loin prtendant que c'tait bien assez de
souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se
coucher, mais il entendait sinon dner, du moins assister au repas.

J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il tait peut-tre un peu
gonfl par un excs de marche, mais je n'y vis rien d'inquitant, rien
mme qui dcelt nettement la cause des douleurs dont il se plaignait.

--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-tre une crampe violente.
Les lves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent 
la dite pour si peu de chose? Vous allez dner, Mrdith, et, je le
souhaite, de bon apptit.

Madame Marcelle reparut au salon,  peine avais-je dcid Mrdith 
substituer  ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos.

Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que
d'ordinaire, mais elle semblait  son habitude se soucier fort peu de
Mrdith.

Aprs le dner, o lord William ne manqua pas de faire apporter du
Champagne pour boire  la gurison de son neveu, le rival de lord Elgin
s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano,
jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son matre favori.

Mrdith fumait silencieusement. Accoud sur le Pleyel, je tournais les
feuillets, changeant de temps en temps un mot avec la musicienne.

Sur les onze heures, lord William se rveilla et donna le signal de la
retraite.

Nous montmes Mrdith au deuxime tage, clairs par madame Marcelle
qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au
plancher si Mrdith avait besoin de quoi que ce ft.

--Ma chambre est immdiatement sous celle-ci et je prviendrai les
domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui
couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en cong jusqu'
demain soir.

J'aidai Mrdith  se coucher, et, une fois les lumires teintes, je ne
tardai pas  m'endormir.

Quand je m'veillai, il faisait une nuit noire et sans lune.

Je frottai une allumette pour consulter ma montre.

Il tait deux heures et quart.

J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de
Mrdith, je tournai presque machinalement la tte vers son lit.

Le lit tait vide.

Voil, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mrdith
est un bon comdien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau
d'orange qui m'ont tant intrigu, lui marquait tout simplement l'heure
du berger! Allez croire aprs cela  la vertu des tantes et au serment
des neveux: Je n'aime pas ma tante, elle me dteste cordialement. Il
n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si
j'avais comme le diable boiteux la facult de dcoiffer les maisons
de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord
William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller pouser une
femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mrdith allait donner cette
nuit un hritier  son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise.
Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-mme, tu bats la
breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher?
Eh bien! dors sans te proccuper des vicissitudes de la vie d'autrui.

Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est
qu'au petit jour que je pus enfin dormir...



III

Je fus rveill par un cri d'appel auquel rpondit une exclamation
angoisse de Mrdith qui s'lana vers l'escalier. Sitt que je fus en
tat de me prsenter dcemment, je le suivis.

--Qu'y a-t-il? demandai-je  une servante que je rencontrai sur le
palier du premier tage.

--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant.

Je plis atrocement. Je pensai soudain au couteau pos sur l'assiette
sous les deux losanges de peau d'orange.

La voix de Mrdith, une voix blanche, m'appelait de la chambre
entr'ouverte.

J'entrai.

Madame Marcelle, ple et dfaite, pleurait au pied du lit.

Mrdith, du geste, me dsigna le cadavre.

Je m'approchai.

Comme me l'avait rvl le premier coup d'oeil, lord William avait cess
de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du
dcs.

Quelque souci, quelque proccupation que j'eusse des vnements de la
nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne ft
naturelle: c'tait une rupture d'anvrisme en apparence indiscutable.
La course disproportionne aux forces du malade, ses abus habituels
des boissons alcooliques, ses excs de la veille pouvaient expliquer
l'accident.

J'avais trembl. Mrdith tait si bon comdien et si savant chimiste.

Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Aprs tout, le mdecin
lgiste se dbrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au
fond c'taient des hypothses et non une science,--n'avait aucun rle 
jouer ici. Le collgue, que Mrdith avait fait appeler constaterait
les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait
satisfaite.

S'il y avait...autre chose, la conscience de Mrdith et de Marcelle
aurait seule  en rpondre...

Et d'ailleurs y avait-il autre chose?

Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.

Un crime? Si je l'eusse affirm tout le monde m'et pris pour un fou.
On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord
William et que si les rsultats de ces libations exagres avaient t
moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'tait pas une
raison pour troubler de mes rves plus ou moins aviss la quitude de
Ville-d'Avray.

Je renfonai en moi mes doutes et je me tus.



IV

Mrdith partit, aussitt aprs l'enterrement de son oncle, pour
l'Angleterre.

Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents loigns et je
n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ.

Je sus vers cette poque par le carton banal que Mrdith pousait la
tante qu'il excrait, prtendait-il, et plus tard j'appris que le titre
de lord ne risquait pas de passer  des collatraux car, suivant le
clich usuel, le ciel avait plusieurs fois bni leur union.

A diverses reprises, je reus de mon ancien ami des invitations  le
visiter  Inverness, mais les circonstances me retenaient malgr moi 
Paris, et je le regrette, car j'eusse srement dml dans leur intimit
si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le
bonheur dans l'amour.

_Quien sabe?_

Nous jugeons si vite et si mchamment, nous autres sceptiques endurcis!
conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare.

FIN



TABLE DES MATIRES

  PRFACE.
  Note bibliographique du traducteur.
  Le Crime de lord Arthur Savile.
  Contes.
  Note bibliographique du traducteur.
  L'Ami Dvou.
  La Fameuse Fuse.
  Le Prince Heureux.
  Le Rossignol et la Rose.
  Le Gant goste.
  Nouvelles publies en Amrique.
  Note bibliographique du traducteur.
  Ego te absolvo.
  Old Bishop's.
  La Peau d'orange.






End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ***

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interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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