The Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand

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Title: Isidora

Author: George Sand

Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744]

Language: French

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[Illustration: 00.png]



ISIDORA



NOTICE

A Paris, 1845. C'tait une trs-belle personne, extraordinaire ment
intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur  mes pieds_,
disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle et pu
tre ce qu'elle n'tait pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dpeinte
dans _Isidora_.

GEORGE SAND.

Nohant, 17 janvier 1853.



PREMIRE PARTIE.



JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.

Il y a quelques annes, un de nos amis partant pour la Suisse nous
chargea de ranger des papiers qu'il avait laisss  la campagne, chez
sa mre, bonne femme peu lettre, qui nous donna le tout, ple-mle, 
dbrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient dj
servi  faire des sacs pour le raisin, et c'tait peut-tre la premire
fois qu'ils taient bons  quoique chose. Cependant nous emes le
bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intrt.
Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la mme
ficelle les attachait, et nous prmes plaisir  mettre en regard les
interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
nous conduisit  en faire un tout que nous livrons  votre discrtion
bien connue, amis lecteurs. Nous avons dsign ces deux cahiers par les
numros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
tait un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
Laurent n'a pas encore termin et qu'il ne terminera peut-tre jamais.
Le second tait un examen de son coeur et un rcit de ses motions qu'il
se faisait sans doute  lui-mme.



CAHIER N 1.--TRAVAIL.

.....................................................
.....................................................
.....................................................
.....................................................


TROISIME QUESTION.

_La femme est-elle ou n'est elle pas l'gale de l'homme dans les
desseins, dans la pense de Dieu?_

La question est mal pose ainsi; il faudrait dire: _L'espce humaine
est-elle compose de deux tres diffrents, l'homme et la femme?_ Mais
dans cette rdaction j'omets la pense divine, et ce n'est pas mon
intention. _En crant l'espce humaine, Dieu a-t-il form deux tres
distincts et spars, l'homme et la femme?_

Revoir cette rdaction dont je ne suis pas encore content.



CAHIER N2. JOURNAL.

25 dcembre.

J'ai pass toute ma soire d'hier  poser la premire question, et je
me suis couch sans l'avoir rdige de manire  me contenter, je me
sentais lourd et mal dispos au travail, j'ai feuillet mes livres pour
me rveiller, j'ai trop russi, je me suis laiss aller au plaisir de
comparer, d'analyser. J'ai oubli la formule de mon sujet pour les
dtails. C'est parfois un grand ennemi de la mditation que la lecture.

26 dcembre.

Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourn au nord. Je me suis
senti paralys de corps et d'me. Les nuits sont si froides et le bois
cote si cher ici! Quand je devrais mourir  la peine, je ne sortirai
pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
sans avoir rsolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de mdiocre
importance dans mon livre: rgler _les rapports de l'homme et de la
femme dans la socit, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
pas plus avant dans mon trait de philosophie, que je n'aie trouv une
solution aux divers problmes que cette formule soulve en moi. J'admire
comme ils l'ont cavalirement et lestement tranche tous ces auteurs,
tous ces utopistes, tous ces mtaphysiciens, tous ces potes! Ils ont
toujours plac la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
tous t trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-mme, ne suis-je pas trop
jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chastet presque absolue,
c'est--dire d'inexprience presque complte! Il y en a qui penseraient
que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments o, dans l'horreur de
mon isolement, je suis pouvant moi-mme de mon peu de lumire sur
la question. Je crains d'tre au-dessous de ma tche; et si je m'en
croyais, je sauterais ce chapitre, sauf  le faire, et  l'intercaler en
son lieu, quand mon ouvrage sera termin  ma satisfaction sur tous les
autres points.

26 dcembre au soir.

L'ide de ce matin n'tait, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
passer outre, afin de m'clairer sur ce point par la lumire que je
porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
jaillir. Je me sens un peu ranim par cette esprance... J'ignore si
c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
qui tiennent mon me captive; mais il y a des moments o je n'ai plus
confiance en moi-mme, et o je me demande srieusement si je ne ferais
pas mieux de planter des choux que de m'garer ainsi dans les pres
sentiers de la mtaphysique.




CAHIER N1. TRAVAIL.

QUATRIME QUESTION.

_Quelle sera l'ducation des enfants_ dans ma rpublique idale?

C'est--dire d'abord _ qui sera confie l'ducation des enfants?_

RPONSE.

A l'tat. La socit est la mre abstraite et relle de tout citoyen,
depuis l'heure de sa naissance jusqu' celle de sa mort. Elle lui
doit... (Voir pour plus ample expos, mon cahier numro 3, o ce
principe est suffisamment dvelopp.)

INSTITUTION.

_La premire enfance de l'homme sera exclusivement confie  la
direction de la femme._

QUESTION.

_Jusqu' quel ge?_

RPONSE.

_Jusqu' l'ge de cinq ans._

C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement priv des
soins maternels.

_Jusqu' l'ge de dix ans._

C'est trop. L'ducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
plus tt.

RPONSE.

_ A partir de l'ge de cinq ans, jusqu' celui de dix ans, l'ducation
des mles sera alternativement confie  des femmes et  des hommes._

QUESTION.

_Quelle sera la part d'ducation attribue  la femme?_

Je l'ai trop exclusivement suppose purement hyginique. J'ai sembl
admettre, dans le titre prcdent, que l'homme seul pouvait donner
l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas prparer, mme
avant l'ge de cinq ans, cette jeune intelligence  recevoir les hauts
enseignements de la science, de la morale et de l'art?

Cela me fait aussi songer que j'tablis _a priori_ une distinction
arbitraire entre l'ducation des mles et celle des femelles, presque
ds le berceau. Il faudrait commencer par dfinir la diffrence
intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...



CAHIER N2. JOURNAL.

27 dcembre.

Cette difficult m'a arrt court; je vois que j'tais fou de vouloir
passer  la quatrime question avant d'avoir rsolu la troisime. Jamais
je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!

Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
n'avais pas prvu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutt je
ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
lumires et le besoin imprieux de _nager_ dans les livres me poussaient
vers toi, Paris ingrat, du fond de ma valle champtre! A Paris, me
disais-je, je serai  la source de toutes les connaissances; au lieu
d'aller emprunter pniblement un pauvre ouvrage  un ami rudit par
hasard, ou  quelque bibliothque de province, ouvrage qu'il faut rendre
pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
coulant  pleins bords et  flots presss autour de moi! Ici je suis
comme l'alouette qui, au temps de la scheresse, cherche une goutte de
rose sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. L-bas, je
serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
heureux quand on a seulement le ncessaire  la campagne! On s'endort
dans un tranquille bien-tre, on jouit de la nature par tous les pores;
on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-mme, le pauvre qui
travaille aux champs, au grand air, ne s'inquite pas de la misre et du
dsespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
moins, et il ne tient pas compte du dnment de celui qui est forc de
dpenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
vois  prsent, ces horribles rues noires de boue, o se reflte la
lanterne rougetre de l'choppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyres, mais
qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
ces toits glacs! S'il sentait tomber sur ses paules, sur son me, ce
marteau de plomb que le froid, la solitude et le dcouragement nous
collent sur les os!

Le bonheur, dit-on, rend goste... Hlas! ce bonheur rserv aux uns au
dtriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
partag, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destine sur la terre,
aussi bon que vous-mme!

Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des gostes,
et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
sans doute; mais mon indigence ou ma timidit m'ont empch de les
rencontrer. J'ai trouv mes pareils abrutis ou dpravs par le malheur.
L'effroi m'a saisi et je me suis retir seul pour ne pas voir le mal et
pour rver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-tre
insens.

Je croyais acqurir ici tout au moins l'exprience. Je connatrai les
hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
n'y a gure qu'un seul type  observer dans les deux sexes: le type de
la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la mtropole du
monde je verrai, je pourrai tudier tous les types. J'oubliais que moi
aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai os aborder personne.

Je puis cependant me faire une ide de l'homme, en m'examinant, en
interrogeant mes instincts, mes facults mes aspirations. Si je suis
class dans un de ces types qui vgtent sans se fondre avec les autres,
du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espce. Mais
la femme! o en prendrai-je la notion psychologique? Qui me rvlera cet
tre mystrieux qui se prsente  l'homme comme matre ou comme esclave,
toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insens pour demander si
c'est un tre diffrent de l'homme!...



CAHIER N 1. TRAVAIL.

TROISIME QUESTION.

_Quelles sont les facults et les apptits gui diffrencient l'homme et
la femme dans l'ordre de la cration?_

On est convenu de dire que, dans les hautes tudes, dans la mtaphysique
comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacits
que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
trs-controversable. Qu'en savons-nous? Leur ducation les dtourne des
tudes srieuses, nos prjugs les leur interdisent... Ajoutez que nous
avons des exemples du contraire.

Quelle logique divine aurait donc prsid  la cration d'un tre si
ncessaire  l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant infrieur
 lui?

Il y aurait donc des mes femelles et des mes mles? Mais cette
diffrence constituerait-elle l'ingalit? On est convenu de les
regarder comme suprieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
volontiers qu'elles le sont, ne ft-ce que par le sentiment maternel...
O ma mre!...

S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, o
est l'infriorit de leur nature? J'ai dmontr cela en traitant de la
nature de l'homme, deuxime question.



CAHIER N 2. JOURNAL.

27, minuit.

Quel temps  porter la mort dans l'me!... Encore ce soir, j'ai trop
lu et trop peu travaill. Hlose, sainte Thrse, divines figures,
crations sublimes du grand artiste de l'univers!

Des sons lamentables assigent mon oreille. Ce n'est pas une voix
humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un mtier?

J'ai ouvert ma fentre, malgr le froid, pour essayer de comprendre ce
bruit dsagrable qui m'et empch de dormir si je n'en avais dcouvert
la cause.

J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
appelle, je crois, une contre-basse.

La voix plus claire des violons m'a expliqu que cela, faisait partie
d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!

Comme elle est triste, entendue ainsi  distance, et par rafales
interrompues, leur musique de fte!

Cette basse, dont la vibration pntre seule, par le courant d'air de ma
chemine, et qui rpte  satit sa lugubre ritournelle, ressemble au
gmissement d'une sorcire volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.

Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
nuit si noire et si effrayante!

30 dcembre.

Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'tais sain de corps
et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce sicle
malheureux ne connat plus, viendrait jeter la lumire de la synthse
sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais  Dieu: Tu es
souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
tes sublimes desseins, l'esclave au matre, le pauvre au riche, le
faible au fort, la femme  l'homme par consquent; et je saurais alors
tablir ces diffrences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
les revtent de fonctions diverses sans lever l'un au-dessus de l'autre
dans l'ordre des tres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
diffrences, et je ne suis assez li avec aucune femme pour qu'elle
puisse m'ouvrir son me et m'clairer sur ses vritables aptitudes.
tudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
enregistr que de puissantes exceptions. Le rle de la femme du
peuple, de la masse fminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
l'histoire.

Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage fminin que celui de ma
vieille portire: serait-ce l une femme? Ce monstre me fait horreur.
C'est l'emblme de la cupidit, et pourtant elle est d'une probit 
toute preuve; mais c'est la probit parcimonieuse des mes de glace,
c'est le respect du tien et du mien pouss jusqu' la frnsie, jusqu'
l'extravagance.

tre rduit par la pauvret  regarder comme un bienfaiteur un tre
semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
salaire!

Mais quelle pret au salaire rsulte de ce respect fanatique pour la
proprit! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
cruaut elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
que cette cruaut lui est commande; mais quels sont donc alors les
bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
pas honteux qu'on arme ainsi le frre contre le frre, le pauvre contre
le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
tages infrieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
revenu de la maison, et on ne peut faire grce au proltaire qui n'a
rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas mme le chasser sans le
dpouiller!

Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrire qui s'enfuyait:
un chle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
Le froid qui rgne n'a pas attendri les excuteurs. J'ai rachet les
haillons de l'infortune. Mais de quoi sert que quelques tres senss
aient l'intention de rparer tant de crimes? Ceux-l sont pauvres.
Demain, si on fait dloger le vieillard qui demeure  ct de ma
cellule, je ne pourrai pas l'assister. Aprs-demain, si je n'ai pas
trouv de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-mme, et on
retiendra mon manteau.

Ce matin, la portire qui range ma chambre m'a dit en m'appelant  la
fentre:

Voici madame qui se promne dans son jardin.

Ce jardin, vaste et magnifique, est spar par un mur du petit jardin
situ au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la mme
proprit, et, de la hauteur o je suis log, je plonge dans l'une comme
dans l'autre. J'ai regard machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
paru fort belle, quoique trs-ple et un peu grasse. Elle traversait
lentement une alle sable pour se rendre  une serre dont j'aperois
les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient  donner sur le
vitrage.

Encore irrit de ce qui venait de se passer, j'ai demand  la sorcire
si sa matresse tait aussi mchante qu'elle.

--Ma matresse? a-t-elle rpondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.

--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?

--Monsieur ne se mle de rien; c'est son premier locataire qui commande
ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien  ses affaires et
achverait de se _faire dvorer_.

Voil un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
banqueroute de vingt francs!



CAHIER N 4.--TRAVAIL.

.....Je ne puis nier ces diffrences, bien que je ne les aperoive pas
et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre exprience.

L'tre moral de la femme diffre du ntre,  coup sr, autant que son
tre physique. Dans le seul fait d'avoir accept si longtemps et si
aveuglment son tat de contrainte et d'infriorit sociale, il y a
quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidit
qu'il n'y en a chez l'homme.

Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
pas gnralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
des socits la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
reu, plus que la femme, par l'ducation, l'initiation  l'galit...

Il y a de mystrieuses et profondes affinits entre ces deux tres, le
pauvre et la femme.

La femme est pauvre sous le rgime d'une communaut dont son mari est
chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le dveloppement, est
refus  son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.

Examinons ces rapports profonds et dlicats qui me frappent, et qui
peuvent me conduire  une solution.

Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
d'abord.



CAHIER N 2.--JOURNAL.

29.

--J'ai t interrompu ce matin par une scne douloureuse et que j'avais
trop prvue. Le vieillard, dont une cloison me spare, a t somm, pour
la dernire fois, de payer son terme arrir de deux mois, et la voix
discordante de la portire m'a tir de mes rveries pour me rejeter dans
la vie d'motion. Ce vieux malheureux demandait grce.

Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le ngligeront pas
toujours. Il leur a crit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
rpondront, et il paiera si on lui et donne le temps.

Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me nglige. Il ne le
ferait pas si j'tais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arrir; mais je
me trouve dans l'impossibilit maintenant de payer celui de mon vieux
voisin. J'ai offert d'tre sa caution; mais la malheureuse portire,
cette triste et laide madame Germain, que la ncessit condamne  faire
de sa servitude une tyrannie, a jet un regard de piti sur mes pauvres
meubles, dont maintes fois elle a dress l'inventaire dans sa pense;
et d'une voix pre, avec un regard o la dfiance semblait chercher
 touffer un reste de piti, elle m'a rpondu que je n'avais pas un
mobilier  rpondre pour deux, et qu'il lui tait interdit d'accepter
la caution des locataires du cinquime les uns pour les autres. Alors,
touch de la situation de mon voisin, j'ai crit au propritaire un
billet dont j'attache ici le brouillon avec une pingle.

Madame,

Il y a dans votre maison de la rue de ***, n 4, un pauvre homme qui
paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
son paiement est arrir de deux mois. Vous tes riche, soyez pitoyable;
ne permettez pas qu'on jette sur le pav un homme de soixante-quinze
ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
mme pas tre admis  un hospice de vieillards, faute d'argent et de
recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
toujours de l'influence), et faites-le admettre  l'hpital, ou
accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assur de pouvoir
acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnte homme; ayez un
peu de confiance, si ce n'est un peu de gnrosit.

JACQUES LAURENT.



CAHIER N 1.--TRAVAIL.

Un tre qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
serait totalement inculte, totalement inactive, serait,  coup sr, un
tre incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
atrophi les facults aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
hommes adonns  des professions purement lucratives,  la chicane, 
la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
sont-ils pas dans le mme cas? Ce sont des tres incomplets, et, j'ose
le dire, le plus fcheusement, le plus dangereusement incomplets de
tous! Or donc, l'induction des pdants, qui concluent de l'inaction
sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature infrieure, est
d'un raisonnement...



CAHIER N 2.--JOURNAL.

30 dcembre.

Absurde! videmment je l'ai t. Ces valets m'auront pris pour un galant
de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente dclaration
d'amour  la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
pas moins t d'une simplicit extrme avec mes bonnes intentions. La
dame m'a paru belle quand je l'ai aperue dans son jardin. Son mari est
jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-tre ce propritaire n'est-il
pas un mari, mais un frre. Le concierge souriait ddaigneusement quand
je lui demandais  parler  madame la comtesse; et cette soubrette qui
m'a repouss de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
un air de mystre dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai 
peine eu le temps de contempler le pristyle, quelque chose de noble et
de triste comme serait l'asile d'une me souffrante et fire... Je
ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure l n'est pas
complice des crimes de la richesse. Illusion peut-tre! N'importe, un
vague instinct me pousse  mettre sous sa protection le malheureux
vieillard que je ne puis sauver moi-mme.

3l janvier.

Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqu
hier un grand moyen. Au moment o j'allais fermer ma fentre, par
laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
quatre mortels jours, j'ai jet les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doubl d'hermine,
elle m'a paru encore plus belle que la premire fois. Elle marchait
lentement dans l'alle, abrite du vent d'est par le mur qui spare les
deux jardins. Elle tait seule avec un charmant lvrier gris de perle.
Alors j'ai fait un coup de tte! J'ai pris mon billet, je l'ai attach 
une bchette de mon pole et je l'ai adroitement lanc, ou plutt laiss
tomber aux pieds de la dame, car ma fentre est la dernire de la
maison, de ce ct. Elle a relev la tte sans marquer trop d'effroi ni
d'tonnement. Heureusement j'avais eu la prsence d'esprit de me retirer
avant que mon projectile ft arriv  terre, et j'observais, cach
derrire mon rideau. La dame a tourn le dos sans daigner ramasser le
billet. Certainement elle a dj reu des missives d'amour envoyes
furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donn cette marque de mpris
de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a t moins
collet-mont; il a ramass mon placet et il l'a port  sa matresse
en remuant la queue d'un air de triomphe. On et dit qu'il avait le
sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
pas laiss attendrir. Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille! Puis elle
a disparu au bout de l'alle, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bton, avec beaucoup
d'adresse et de propret. La curiosit aura peut-tre dcid la dame 
examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans droger  la
prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
dont les femmes, dit-on, sont friandes! Esprons! Pourtant je ne vois
rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
chasser, quand mme je devrais mettre mon _Origne_ ou mon _Bayle_ en
gage.

Mais aussi quelle ide saugrenue m'a donc pass par la tte, d'crire
 la femme plutt qu'au mari? Je l'ai fait sans rflexion, sans me
rappeler que le mari est le chef de la communaut, c'est--dire le
matre, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
l'aumne. Eh! c'est prcisment cela qui m'aura pouss, sans que j'en
aie eu conscience,  faire appel au bon coeur de la femme!



CAHIER N 1.--TRAVAIL.

L'ducation pourrait amener de tels rsultats, que les aptitudes de l'un
et de l'autre sexe fussent compltement modifies.



CAHIER N 2.--JOURNAL.

J'ai t interrompu par l'arrive d'un joli enfant de douze ou quatorze
ans, quip en jockey.

--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
bien des choses.

--Bien des choses? Assieds-toi l, mon enfant, et parle.

--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! a ne se doit pas.

--Tu le trompes; tu es ici chez ton gal, car je suis domestique aussi.

--Ah! ah! vous tes domestique? De qui donc?

--De moi-mme.

L'enfant s'est mis  rire, et, s'asseyant prs du feu:

--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachete  mon
adresse, voil ce que c'est.

J'ai ouvert et j'ai trouv un billet de banque de mille francs.

--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?

--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
cinquime, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
payer.

--Ainsi, madame me prend pour son aumnier? C'est trs-beau de sa part;
mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
ces malheureux tranquilles.

--Oh! a ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
dans la maison. a ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-mme
n'a rien a voir dans les affaires du rgisseur. D'ailleurs, madame
craint tant d'avoir l'air de se mler de quelque chose, qu'elle vous
prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.

--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
diras de ma part qu'elle est grande et bonne.

--Oh! pour a, c'est vrai. C'est une bonne matresse, celle-l. Elle ne
se fche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mang votre billet?

--En vrit?

--Vrai, d'honneur! Madame tait rentre pour recevoir une visite. Elle
n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il tait en colre de ce
qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commenait donc 
ronger le bois et  dchirer le papier. Alors je le lui ai t; j'ai vu
ce que c'tait, et je l'ai port  madame aussitt qu'elle a t seule.
Elle ne voulait pas le prendre.

--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.

--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.

--Tu l'as donc lu?

--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait dcachet, et a tranait.

--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit aprs qu'elle a eu regard
votre lettre, et pour te rcompenser, c'est toi que je charge d'aller
aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
rponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
dit encore: Tu diras  ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
sa fentre.

L-dessus, j'ai expliqu au jockey l'inutilit de ma dmarche d'hier et
l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.

J'ai bien vite port un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
la gnrosit de sa bienfaitrice, il a t touch jusqu'aux larmes.

--Est-ce possible, s'est-il cri, qu'une me si tendre et si dlicate
soit calomnie par de vils serviteurs!

--Comment cela?

--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portire n'ait voulu me
dbiter sur son compte; mais je ne veux pas mme les rpter. Je ne
pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.



CAHIER N 1,--TRAVAIL.

La bont des femmes est immense. D'o vient donc que la bont n'a pas de
droits  l'action sociale en lgislation et en politique?



CAHIER N 2.--JOURNAL.

1er janvier.

--Il est trange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout mu
depuis quelques jours, et je rve au lieu de mditer. Je croyais qu'un
temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'tais: au contraire, je me
sens un peu agit; mais la plume me tombe des mains quand je veux
gnraliser les motions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
la bont, que tu et pntrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
qui devrais gouverner le monde!

Je ne m'tais jamais aperu combien ce jardin, qui est sous ma fentre,
est joli. Un jardin clos de grands murs et fltri par l'hiver ne me
paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
j'ai quitt les vastes horizons bleus de la vgtation empourpre de ma
valle. Cependant il y a de la posie dans ces retraites bocagres que
le riche sait crer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractres propres au
terrain chaud et  l'air rare o elles vgtent, comme les enfants
des riches levs dans cette atmosphre lourde avec une nourriture
substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulire.
J'ai t dj frapp de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
acquirent vite un dveloppement extrme. Ils poussent en hauteur,
ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une tnuit
effrayante. Leur sant est plus apparente que relle. Un coup de vent
d'est les dessche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
arrivent vite  la dcrpitude. Il en est de mme des hommes nourris et
enferms dans cette vaste cit. Je ne parle pas de ceux dont la misre
touffe le dveloppement. Hlas! c'est le grand nombre; mais ceux-l
n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivit. Les
soins leur manquent, et ils arrivent rarement  cette trompeuse beaut
qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
rsultat d'une culture exagre et d'une closion force. Ces enfants-l
sont gnralement beaux, leur pleur est intelligente, leur langueur
gracieuse. Ils sont,  dix ans, plus grands et plus hardis que nos
paysans ne le sont  quinze; mais ils sont plus grles, plus sujets aux
maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
nuit sur les dmes levs et sur les cimes altires des beaux arbres de
cette Babylone.

Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulirement, une
apparence de vie qui tonne et dont l'excs effraie l'imagination. Nulle
part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
sont si bien engraisss et abrits par tant de murailles, l'air est
charg de tant de vapeurs, que la gele les atteint peu. Les jardiniers
excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symtrie
de nos pres, ce n'est pas le dsordre et le hasard des accidents
naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propret extrme
jointe  un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
et mnager une promenade facile dans les alles sinueuses sur un espace
de cinquante pieds carrs.

Celui de la maison que j'habite est fort nglig et comme abandonn
depuis l't. On fait de grandes rparations au rez-de-chausse; on
change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande  ce
jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
continuellement dsert. Je le regarde souvent, et j'y dcouvre mille
secrtes beauts que je ne souponnais pas, quelque chose de mystrieux,
une solennit vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'hliotrope d'hiver, et
jusqu'au chardon rustique, ont dj envahi les plates-bandes. Le
feuillage carlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste charg
de perles blanches et dpouill de feuilles, ressemble  un bijou de
joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
au milieu des morsures du verglas.

Ce matin j'ai remarqu qu'on avait enlev les portes du rez-de-chausse,
et qu'on pouvait traverser ce local en dcombre pour arriver au jardin.
Je l'ai fait machinalement, et j'ai pntr dans cet den solitaire o
les bruits des rues voisines arrivent  peine. Je pensais  ces vers de
Boileau sur les aises du riche citadin:

  Il peut, dans son jardin tout peupl d'arbres verts
  Retrouver les ts au milieu des hivers,
  Et foulant le parfum de ses plantes chries,
  Aller entretenir ses douces rveries.

Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:

  Mais moi, grce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
  Je me loge o je puis comme il plat  Dieu.

Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
foule  mon approche, lorsque j'ai trouv, le long du mur mitoyen, une
petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
Il y avait l une brouette en travers et tout  ct un jardinier
qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonn les
cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entr en
conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procds ici sont d'une
hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sment presque en toute
saison. Ce jardinier aimait  se faire couter: mon attention lui
plaisait; il a fait un peu le pdant, et l'entretien s'est prolong, je
ne sais comment, jusqu' ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
mler. Le beau lvrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entr
curieusement dans le jardin de mon ct, et aprs m'avoir flair avec
mfiance, il a consenti  rapporter des branches que je lui jetais. Je
sentais vaguement que _Madame_ n'tait pas loin, et j'avais grande envie
de la voir. Mais je n'osais dpasser le seuil de mon enclos, bien que
l'enfant m'invitt  jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et 
m'avancer jusque dans l'alle. Le drle me faisait les honneurs de ce
paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amiti pour cela, et, aprs
tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
encore dprav; il a t plus sensible, je le vois,  un tmoignage de
fraternit, qu'il ne l'et t peut-tre  une gratification que je ne
pouvais lui donner.

Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
alle...

Tout  coup _Madame_ sort d'un sentier ombrag et se prsente  dix pas
devant moi. L'enfant court  elle avec la confiance qu'un fils aurait
tmoigne  sa mre. Cela m'a touch.

Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?

_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.

Il parat que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
fameusement l'horticulture.

Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience 
l'couter pour une grande preuve de savoir.

--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aise de vous rencontrer.
Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.

--Madame, vous tes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
l'indiscrtion d'en exprimer le dsir. C'est cet enfant qui, par bon
coeur, me l'a propos.

--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin  Paris est une chose
agrable et prcieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
appartement, et que vous passiez une partie des nuits  travailler. Je
dispose de cet endroit-ci, je serai charme que vous y trouviez un peu
d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez  la gratitude
que je vous dois dj.

Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est loigne.

Je me suis alors promen par tout le jardin. Elle n'y tait plus. Le
jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
dlices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
est au milieu, tout ombrage des grandes feuilles de bananier, toute
tapisse des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
y rgne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dore, et de
mignons rouges-gorges se sont volontairement installs dans ce boudoir
parfum, dont ils ne cherchent pas  sortir quand on ouvre les vitraux.
Quel got et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camlias
et de ces cactus tincelants! Quels mimosas splendides, quels gardnias
embaums! Le jardinier avait raison d'tre fier. Ces gradins de plantes
dont on n'aperoit que les fleurs, et qui forment des alles, cette
vote de guirlandes sous un dme de cristal, ces jolies corbeilles
suspendues, d'o pendent des plantes tranges d'une vgtation arienne,
tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu cleste
sur le banc de marbre blanc,  ct de la cuve que traverse un filet
d'eau murmurante. Un livre tait pos sur le bord de cette cuve. Je
n'ai pas os y toucher; mais je me suis pench de ct pour regarder le
titre: c'tait le _Contrat social_.

--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oubli. C'est l sa
place, c'est l qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
jours.

--C'est peut-tre ma prsence qui l'en chasse; je vais me retirer.

Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
Le jardinier s'est loign par respect, le jockey pour courir aprs Fly,
et la conversation s'est engage entre elle et moi, si naturellement, si
facilement, qu'on et dit que nous tions d'anciennes connaissances. Les
manires et le langage de cette femme sont d'une lgance et en mme
temps d'une simplicit incomparables. Elle doit tre d'une naissance
illustre, l'antique majest patricienne rside sur son front, et la
noblesse de ses manires atteste les habitudes du plus grand monde. Du
moins de ce grand monde d'autrefois, o l'on dit que l'extrme bon ton
tait l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres 
l'aise. Pourtant je n'y tais pas compltement d'abord; je craignais
d'avoir bientt, malgr toute cette grce, ma dignit  sauver un
quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
comme de toute faveur d'hrdit. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
respect, et bientt aprs, c'est la confiance et l'affection, sans que
le respect diminue.

--Ce lieu-ci vous plat, m'a-t-elle dit; hlas! je voudrais tre libre
de le donner  quelqu'un qui st en profiter. Quant  moi, j'y viens en
vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
ma sant, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.

--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajout en regardant
son visage ple et ses beaux yeux fatigus. Vous n'tes pas bien
portante, et vous n'avez pas de bonheur.

--Du bonheur, Monsieur! Qui peut tre riche ou pauvre et se dire
heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
luxe, songez  ce que cela cote, et sur combien de misres ces dlices
sont prleves!

--Vrai, Madame, vous songez  cela?

--Je ne pense pas  autre chose, Monsieur. J'ai connu la misre, et je
n'ai pas oubli qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
je jouisse de l'existence que je mne; elle m'est impose, mais mon
coeur ne vit pas de ces choses-l...

--Votre coeur est admirable!...

--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai t
enivre quand j'tais plus jeune. Ma mollesse et mon got pour les
belles choses combattaient mes remords et les touffaient quelquefois.
Mais ces jouissances impies portent leur chtiment avec elles. L'ennui,
la satit, un dgot mortel sont venus peu  peu les fltrir;
maintenant je les dteste et je les subis comme un supplice, comme une
expiation.

Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gter,
et puis je me suis senti si mu, que les larmes m'ont gagn. Il me
semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'tais
boulevers. Elle a vu mon motion; elle m'en a su gr.

Je vous connais  peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
comme je ne pourrais et je ne voudrais parler  aucune autre personne,
parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.

Pour faire diversion  mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
m'a parl du livre qu'elle tenait  la main.

Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
pas su, malgr sa bonne volont et ses bonnes intentions, en faire
autre chose que des tres secondaires dans la socit. Il leur a laiss
l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prvu
qu'elles auraient besoin de la mme foi et de la mme morale que leurs
pres, leurs poux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
croyant faire des mres. Il a pris le sein maternel pour l'me
gnratrice. Le plus spiritualiste des philosophes du sicle dernier a
t matrialiste sur la question des femmes.

Frapp du rapport de ses ides avec les miennes, je l'ai fait parler
beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confi le plan de mon livre, et elle
m'a pri de le lui faire lire quand il serait termin; mais j'ai ajout
que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons caus plus d'une
heure, et la nuit nous a spars. Elle m'a fait promettre de revenir
souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas os; mais
j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chausse n'est pas
replace, et si madame Germain ne me suscite pas quelque perscution
pour m'interdire l'accs du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
livre, si, au moment o la Providence me fait rencontrer un interprte
divin si comptent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
parfait  tudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
 moi?



CAHIER N 4.--TRAVAIL.

L'homme est un insens, un sclrat, un lche, quand il calomnie l'tre
divin associ  sa destine. La femme...



CAHIER N 5.--JOURNAL.

8 janvier.

Je suis retourn dj deux fois, et j'ai russi  n'tre pas aperu de
madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
porte de dgagement au rez-de-chausse, donnant sur un palier qui n'est
point expos aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
l sans veiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
dcombres, le jardin dsert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
ferme en dehors  l'heure o je m'y prsente; je n'ai qu' la pousser
et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
sortes d'gards. Quand madame n'est pas l elle y arrive bientt, et
alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
pour moi comme le vol d'une flche. Cette femme est un ange! On en
deviendrait passionnment pris si l'on pouvait prouver en sa prsence
un autre sentiment que la vnration. Jamais me plus pure et plus
gnreuse ne sortit des mains du crateur; jamais intelligence plus,
droite, plus claire, plus ingnieuse et plus logique n'habita un cerveau
humain. Elle a la vritable instruction: sans aucun pdantisme, elle est
comptente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
tout compris. Oh! la lumire mane d'elle, et je deviens plus sage, plus
juste, je deviens vritablement meilleur en l'coulant. J'ai le coeur
si rempli, l'me si occupe de ses enseignements, que je ne puis plus
travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
d'elle, et qu'avant de transcrire les ides qu'elle me suggre il faut
que je m'en pntre en l'coutant encore, en rvant  ce que j'ai dj
entendu.

[Illustration 01.png: Serait-ce l une femme?...]

Je n'ai song  m'informer ni de sa position  l'gard du monde, ni des
circonstances de sa vie prive, ni mme du nom qu'elle porte; je sais
seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-mme? J'en
sais plus long sur son compte que tous ceux qui la frquentent; je
connais son me, et je vois bien  ses discours et  ses nobles plaintes
que nul autre que moi ne l'apprcie. Une telle femme n'a pas sa place
dans la socit prsente, et il n'y en a pas d'assez leve pour elle.
Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes penses celle qui lui
convient! Depuis huit jours je me suis tellement rconcili avec ma
solitude, que je m'y suis retranch comme dans une citadelle; je ne
regarde mme plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
s'illumine autour de moi le monde idal. Je voudrais ne plus entendre le
son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
je ne puis passer auprs d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
rencontre!



CAHIER N 1. TRAVAIL.

DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .



CAHIER N 2.----JOURNAL.

15 janvier.

Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retir que moi dt
jamais connatre les aventures, et pourtant en voici deux fort tranges
qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
lger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
l'admirable Julie.

[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]

Hier soir, j'avais t appel pour une affaire  la Chausse-d'Antin, et
je revenais assez tard. J'tais entr, chemin faisant, dans un cabinet
de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre expos 
la devanture m'avait frapp. Je m'tais oubli l  parcourir plusieurs
autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'tudiais avec une triste
curiosit les tendances littraires du moment; si bien que minuit
sonnait quand je me suis trouv devant l'Opra. C'tait l'ouverture du
bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec tonnement cette
foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
cette procession de spectres qui couraient  une fte en vtements de
deuil[1]. Heurt et emport par une rafale tumultueuse de ces tres
bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix dguise d'une femme me
dit  l'oreille: On me suit. Je crains d'avoir t reconnue. Prtez-moi
le bras pour entrer; cela donnera le change  un homme qui me
perscute.

[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est dat de 183x, poque
 laquelle les dominos taient seuls admis au bal de l'Opra. On n'y
dansait pas.]

--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je rpondu, bien que je
n'entende rien  ces sortes de jeux.

--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir  noeuds roses, qui
s'attachait  mon bras et qui m'entranait rapidement vers l'escalier;
je cours de grands dangers. Sauvez-moi.

J'tais fort embarrass; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
nous passmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas mme le temps
de voir comment j'tais admis. Je crois que le domino paya lestement
pour deux sans me consulter. Il me poussa avec imptuosit au moment
o j'hsitais, et nous nous trouvmes  l'entre de la salle avant que
j'eusse eu le temps de me reconnatre.

L'aspect de cette salle immense, magnifiquement claire, les sons
bruyants de l'orchestre, cette fourmilire noire qui se rpandait comme
de sombres flots, dans toutes les parties de l'difice, en bas, en haut,
autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient  mes oreilles,
tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix fltes
qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le mme tre
mille fois rpt dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
triste et agite, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant  travers les trous
de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
femme un moine, me firent vritablement peur, et je fus saisi d'un
frisson involontaire. Je croyais tre la proie d'un rve, et j'attendais
avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
bacchanale diabolique.

Nous avions apparemment chapp au danger rel ou imaginaire qui
me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
tranquille, et elle me dit d un ton railleur: Tu fais une drle de
mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
figure!

--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui rpondis-je,
car, grce  vous, c'est la premire fois que je me trouve  pareille
fte. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller  mes affaires.

--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.

--Grand merci, mais...

--Je dirai plus, tu m'intresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
crains d'tre ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fch de
l'aventure.

--Je ne suis pas curieux, permettez que je...

--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie rvoltante. Cela prouve un
amour propre insens. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
t'ter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas prise de
toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garon pour un pdant!

--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'tre parfaitement
connu de vous.

--Voil de la modestie,  la bonne heure! Certes, je te connais, et
je sais ton got pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
certaine serre o, depuis quinze jours, tu tudies le camlia avec
passion?

--Qu'y trouvez-vous  redire?

--Rien. La dame du logis encore moins,  ce qu'il parat?

--Vous tes sans doute sa femme de chambre?

--Non, mais son amie intime.

--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
une amie.

--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
bal masqu, qui permettent de mdire des gens qu'on aime le mieux.

--Ce sont de fcheux et stupides usages.

--Ta colre me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?

--Voyons!

--C'est que tu voudrais, en jouant la colre, me faire croire qu'il y a
quelque chose de plus srieux entre cette dame et toi que des leons de
botanique.

--Srieux? Oui, sans doute, rien n'est plus srieux que le respect que
je lui porte.

--Ah! tu la cros donc bien vertueuse?

--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
lieu, et d'en parler moi-mme  une personne que je ne connais pas, et
qui...

--Achve! Et dont tu n'as pas trs-bonne opinion jusqu' prsent?

--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
libert des paroles?

--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
camlias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal  cela, et je ne
trouverais pas mauvais qu'elle te payt de retour. Tu n'es pas mal, et
tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni rputation, ni fortune, c'est
encore mieux. Je pardonnerais  cette femme toutes les folies de sa
jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
raisonnable pour lui-mme et s'attacher  lui srieusement.

  Vous, vous tes ma mie, une fille suivante,
  Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.

Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
bientt de ton et de tactique:

Ton courroux me plat, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
toi. Sache donc que tout ceci tait une preuve; que j'aime trop Julie
pour l'attaquer srieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
digne de l'honnte amiti qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
elle  visage dcouvert, et que la paix soit signe entre nous sous ses
auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis dj
fatigue de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prtend que tu
es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.

Soit faiblesse, soit curiosit, soit un vague prestige qui, de Julie, se
refltait  mes yeux sur cette femme lgre, comme la brillante lueur de
l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientt nous nous
trouvmes dans une loge du quatrime rang, assis tellement au-dessus de
la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
et que nous tions comme isols  l'abri de toute surveillance et de
toute distraction. _Elle_ commena alors des discours tranges o le
plus nergique enivrement se mlait  la plus adroite rserve; elle
paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commenc en
bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier  une
thorie gnrale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'tait ou
une provocation directe, ou le dsir de m'arracher par surprise quelque
secret de coeur relatif  Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
se railla de ma prudence, et aprs avoir finement fustig la prsomption
qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me fora  ne voir dans ses
discours qu'une provocation  des thories srieuses de ma part sur la
question brlante qu'elle agitait. J'tais scandalis d'abord de cette
facilit sans retenue et sans fiert  soulever devant moi le voile
sacr  travers lequel j'ai  peine os jusqu'ici interroger le coeur
des femmes; mais son esprit souple et fcond, une sorte d'loquence
fivreuse quelle possde, russirent peu  peu  me captiver. Aprs
tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'tudier un nouveau
type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
que me l'tait il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons 
quelle distance de l'homme peut s'lever ou s'abaisser la puissance de
ce sexe!

--Allons, me disait-elle, rponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
rien  m'enseigner? Je t'ai attir ici pour m'instruire. Moralise-moi
si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqu avec une femme, si ce
n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou rfute mes objections.
Que feras-tu de la passion dans ta rpublique idale? Dans quelle srie
de mrites rangeras-tu la pcheresse qui a beaucoup aim? Sera-ce
au-dessous, ou au-dessus, ou simplement  ct de la vierge qui n'a
point aim encore, ou de la matrone  qui les soins vertueux du mnage
n'ont pas permis d'tre aimable, et, par consquent, d'tre mue et
enivre de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif  ces fleurs
sans parfum et sans clat qui vgtent  l'ombre, et qui, ne connaissant
pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
tu adores le camlia; apparemment tu mprises la rose?

--La rose est enivrante, rpondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
voudrais lui donner la persistance et la dure du camlia blanc, symbole
de puret.

--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
oserais dire aux jardiniers de ton espce: Voyez, chers cuistres, mes
frres, quel beau monstre vient d'clore sous mon chssis! Tiens, froid
rveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
soulever leurs masques et lire dans leurs mes. La plupart sont belles,
belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
dpraves sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
plus spontan, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
maternelles, les dvouements les plus romanesques, les instincts les
plus hroques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
d'ivresse, c'est l'lite des femmes, ce sont les types les plus rares et
les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
pourquoi, grce aux lgislateurs pudiques de la socit, elles sont
ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
mpriser. Les plus beaux et les meilleurs tres de la cration sont l,
forcs de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'tre pas
outrags  chaque pas. Et c'est l votre ouvrage, hommes clairvoyants,
qui avez fait de votre amour un droit, et du ntre un devoir!

Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance  ce dieu
d'Amour dont elle semblait vouloir lever le culte sur les ruines de
tous les principes, que les heures de la nuit s'envolrent pour moi
comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
son dguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu' l'clat
lugubre de la fte o elle m'avait entran, tout cela disparaissait
autour de moi. Toute son me, tout son tre semblaient tre passs dans
cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
art pour ne pas se faire reconnatre, cette voix de masque qui m'avait
bless le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions tranges,
quelque chose d'incisif, de pntrant, qui agissait sur mes nerfs, si
ce n'est sur mon me. Je me sentais vaincu, modifi et comme transform
dans mes opinions en l'coutant. Je lui demandai grce. Je suis trop
agit pour rpondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-mme, et savoir
si  l'abri de votre loquence je dois vous admirer ou vous plaindre.

--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande  Julie
ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
rendez-vous ici,  cette place et  cette heure, d'aujourd'hui en huit.
Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
temps que j'aurai perdu  provoquer un adversaire si faible.

Elle disparut. J'tais si accabl, que je ne songeai pas  la suivre.
Puis je le regrettai aussitt, et me mis  sa recherche, mais
inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos  noeuds
roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
ornement, et que leur costume tait uniformment noir comme la nuit.

Cette femme m'a boulevers le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rve, pour me
rattacher  l'adoration fervente et inviolable de la clart sans ombre
et de la pudeur sans trouble.

8 janvier.

Un mauvais gnie a prsid au destin de la semaine. Une fois je suis
all au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essay de
pntrer dans l'enclos par le rez-de-chausse; les portes taient
replaces, les serrures poses et fermes. J'ai fait une tentative
dsespre auprs de madame Germain; j'ai humblement demand la
permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
inoccup. Elle m'a aigrement refus.

De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
nuits  courir!

J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.

Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert 
personne.

J'irai au bal de l'Opra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
Je ferai semblant d'tre galant pour me rendre favorable cette femme
trange qui prtend la connatre... et qui m'a peut-tre tromp. Comment
Julie pourrait-elle se lier d'amiti avec un, caractre si diffrent du
sien?

10 janvier

Me voil bris, ananti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
 moi-mme ce que j'ai dcouvert, ce que je souffre depuis cette nuit
maudite!

10 janvier

Essayons d'crire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rdigeant
chappent au vague de la rverie dvorante.

A minuit j'tais l, o elle m'avait dit de la rejoindre, et je
l'attendais. Elle parat enfin, me serre convulsivement la main, et se
jette, essouffle, sur une chaise au fond de la loge, aprs s'y tre
fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
silence, o elle paraissait vritablement suffoque par l'motion:

J'ai encore t poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
me hait et que je mprise. Oh! candide et honnte Jacques! vous ne savez
pas ce que c'est qu'un homme du monde,  quelle lche fureur,  quels
ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est bless!

Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.

--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir gare
celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
parliez mettent l'amour d'une femme, peut-tre belle et bonne, aux bras
d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
de sa raison.

--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rver l'amour dans
ce monde-ci. Crez-en donc un meilleur, o l'on puisse estimer ce qu'on
aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
contre la victime.

En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
qui avait un air de grand seigneur et des fleurs  sa boutonnire,
entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
le sparait de nous:

C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prtends pas troubler vos plaisirs,
mais voir seulement la figure de notre heureux successeur  tous, afin
de le dsigner aux remercments de _mon ami Flix_.

Quoiqu'il et parl  voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.

Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
ami Flix, et je ne vois pas trop ce que peut tre un homme qui s'en
vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
rapport des poings qui, pour parler le langage du lieu o nous sommes,
pourraient bien vous faire piquer une tte dans le parterre, si votre
got n'tait pas de nous laisser tranquilles.

Puis, comme je le voyais hsiter, et qu'il me paraissait trop facile
de me dbarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
persifler par un mensonge.

--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
tenez-vous pour averti.

--Votre femme! rpondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
ft pas certain de ne pas s'tre grossirement tromp.--Votre femme!...
Eh bien! Monsieur, vous dfendez peu courtoisement son honneur; mais
j'ai tort, et je mrite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
ajouta-t-il en saluant ma prtendue femme, c'est une mprise qui n'a
rien de volontaire.

--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitt qu'il se fut
loign, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
dise, il y a dans ta manire de me dfendre Quelque chose qui me blesse
profondment. Tu n'aurais donc pas consenti  dfendre le nom et la
personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
qu'on peut outrager ainsi?

--Rien de semblable ne m'est venu  l'esprit; je n'ai song qu' vous
dbarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'et,  coup sr, forc de
traverser par quelque scandale le plaisir que j'prouve  causer avec
vous.

--Mais si j'avais t cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
s'tait acharn  me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
improvis?...

--D'abord je ne m'inquite pas de cette Isidora, et je ne la connais
pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
ce genre de femmes clbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
doit protection  la femme qu'on accompagne.

--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste ncessit que le
devoir d'un honnte homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!

--Je n'ai jamais su ce que c'tait qu'une fille, je le sais moins que
jamais, et je suis tent, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
de femmes qui mritent rellement cette pithte infamante. Si Isidora
est une de ces femmes, et si vous tes cette Isidora, j'prouve pour
vous...

--Eh bien, qu'prouves-tu pour moi? Dis donc vite!

--Le mme sentiment qu'un dvot aurait pour une relique qu'il verrait
foule aux pieds dans la fange. Il la relverait, il s'efforcerait de la
purifier et de la replacer sous la chsse.

--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
grand! Tu vois toujours dans l'amour l'ide de pardon et de correction,
tu ne vois pas que ton rle de purificateur, c'est le prjug du
pdagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
chsse o tu veux replacer la relique, c'est l'teignoir, c'est la cage,
c'est le tombeau de ta possession jalouse?

--Femme orgueilleuse! m'criai-je, tu ne veux pas mme de pardon?

--Le pardon est un reproche muet, le mpris subsiste aprs. Je donnerais
une vie de pardon pour un instant d'amour.

--Mais le mpris revient aussi aprs cet instant-l!

--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mpris pour
mpris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la piti.

Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
causa une sorte de vertige. Je fus comme tent de me jeter  ses pieds
et de lui demander pardon  elle-mme. Mais un reste d'effroi et
peut-tre de dgot me retint.

Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
philosophe!

Je la suivis machinalement. Nous fmes un tour de foyer. J'y tais
tourdi et comme touff par le feu crois des agaceries et des
pigrammes. Tout  coup ma compagne quitta mon bras comme pour
m'chapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
bal, je dcidai de le quitter aussitt, tout en protgeant sa retraite.
Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernire
marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais dbarrasse, et qui
rentrait, se trouve face  face avec elle. Il s'arrte, sourit avec un
mpris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:

--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
femme comme un jaloux, et de l'observer  distance? Mon cher monsieur,
vous vous tes moqu de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
belle femme de Paris, vous avez raison d'en tre vain; mais, comme c'est
la plus mprisable et la plus mprise, vous auriez grand tort d'en tre
fier.

--Et vous, rpondis-je, voua devriez tre honteux de parler comme vous
faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai trs-repentant.

Un flot de monde qui rentrait nous spara, et il monta l'escalier assez
rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
m'tais empar du bras d'Isidora, et je m'tais arrt en bas pour le
regarder aussi. Il haussa lgrement les paules. Je lui fis un signe
impratif pour qu'il et  disparatre ou  redescendre. Il prit
le premier parti, couvrant d'un air de ddain ironique sa retraite
prudente.

Je me sentais le sang chauff plus que de raison; je voulais remonter
et le forcer  prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna aprs
moi.

Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
j'ai  vous parler.

Elle m'entrana vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
me dit:

Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
je sais qu'elle ne serait pas de votre got, et il n'est pas certain
qu'elle ft du mien.

Que ce ft la colre dont j'tais  peine remis, ou la piti pour elle,
ou quelque intrt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
que la crainte de dcouvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
avait agi  mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
dgoter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
ignorer), qu'elle tait la plus belle femme de Paris, avait trangement
manqu sa vengeance. Le prestige de la beaut, lors mme qu'il n'agit
pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
conqute, et perdant tout mon orgueil de pdagogue, je la suppliai de ne
pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
rver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
 plusieurs reprises; enfin elle me dit:

Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tte de
Mduse!... Vous allez me voir, hlas! ne parlez pas d'amour et de joie.
Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
peut-tre pour la dernire fois.

Le fiacre s'arrta  une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
tre: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversmes
plusieurs pices mystrieuses, claires seulement par des feux mourants
de chemine qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
Enfin nous entrmes dans un boudoir  la fois chaste et dlicieux, au
milieu duquel brlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout  coup
arrachant son masque avec un mouvement de colre et de dsespoir, elle
me montra... 0 ciel! crirai-je son nom sans dfaillir!... les traits
purs et divins de Julie!

--Julie! m'criai-je...

--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
mprise, sinon la plus mprisable de Paris._

Je restai longtemps altr, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxit.

--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
rompre le silence, vous avez aim _Julie_! Julie n'a pas jou de rle
devant vous: vous n'aviez point parl d'amour ensemble. Vous avez connu
l'tat prsent de son me, ses profonds ennuis et ses plus srieuses
proccupations depuis qu'elle a renonc au rve d'tre aime. Mais elle
vous et tromp, si elle et laiss la passion s'allumer en vous dans
les circonstances pures et charmantes qui avaient prsid  votre
rencontre. Le hasard d'une autre rencontre  la porte de l'Opra l'a
dcide  se faire connatre sous son autre aspect. Celui-l, c'est
le pass, mais un pass qui n'est pas assez loin pour tre oubli des
hommes qui le connaissent...

--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!

--Que voulez-vous dire?

--Je n'en sais rien, je souffre!

--Je vous comprends mieux que vous-mme. C'est le moment de nous dire
adieu, Jacques. Ne souffrez pas  cause de moi. Moi aussi, je souffre,
et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
aimais, alors que je me sentais aime, et les raisons qui me feront
combattre dsormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
pour moi seule.

--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
Je vous vnrais comme un ange;  prsent, je vous aimerai autrement;
mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!

--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas tre
aime _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insense. Ainsi,
adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
vie!

--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil  la place de l'amour. Ne
repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore  vos pieds.
0 ciel! craindriez-vous de moi de lches reproches?

---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
noble, mais le plus implacable de tous!

--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
absoudre? Ma vie a t pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
gloire. A quelles sductions ai-je t expos? quelles luttes ai-je
subies! Non, adorable et infortune crature, je ne te pardonne pas, je
t'aime trop pour cela!

--Tu as raison, Jacques, s'cria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
ou ne pas s'en mler!

Et, se prcipitant dans mes bras, elle m'treignit contre son coeur avec
passion.

Mais cette femme avait trop souffert pour tre confiante. De sinistres
prvisions glacrent ses premiers transports.

--coute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
entretenue; tu le sais  prsent! Je suis la matresse du comte Flix
de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
honneur, et moi mon opulence et la dernire planche de salut offerte 
ma considration, sinon comme femme estimable, du moins comme beaut
dsirable et puissante.

--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dore o
ton me languit. Tu viendras partager la misre du pauvre rveur.
Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rveries, je
donnerai des leons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
et simple  laquelle tu aspires... Tu ne connatras plus cet ennui qui
te ronge, cette oisivet que tu te reproches; demain, tu seras libre,
ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
l'amant qui t'enlve!

Une secrte terreur se peignit dans les traits de Julie.

--Dj des conditions! dit-elle; dj le travail de ma rhabilitation
qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai tromp, que je me suis
trompe moi-mme, quand je t'ai dit que je dtestais mon luxe et mes
plaisirs. Je t'ai dit la vrit, je le jure... Et pourtant tes projets
me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
sans amour et sans ivresse, replonge dans cette affreuse misre que je
n'ai pu supporter lorsque j'tais plus jeune, plus belle et plus forte!
La misre sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes dj
des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
pcheresse  condition que, ds demain, ds aujourd'hui, elle passera 
l'tat de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
n'y a donc pas un instant d'ivresse o l'on puisse se rfugier contre
les exigences d'un contrat?

L'amertume de Julie tait profondment injuste. Je fus effray des
blessures de cette me meurtrie. J'esprai la gurir avec le temps et la
confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait  un
ternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
ple et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous sparer, je crus
voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
pleur et ses cheveux pars la rendaient plus belle, mais les douleurs
de son me dvaste la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
son appartement, et rendez-vous pour le soir mme, mais elle ne put
faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.

Deux heures aprs je recevais le billet suivant:

Ce que je prvoyais est arriv: le lche qui m'a insulte au bal a
instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scne affreuse
avec ce dernier. Mais j'ai domin sa colre par mon audace. Je ne veux
pas tre chasse par cet homme, je veux le quitter au moment o il sera
le plus courb  mes pieds. Pour carter ses soupons, je pars avec lui
pour un de ses chteaux. Je serai bientt de retour, et alors, Jacques,
je verrai si tu m'aimes.

O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!

15 janvier.

Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal  l'instant mme. Elle ne
l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misre? Non, Julie, tu ne sais
pas mentir, mais la crainte d'un mpris qui devait t'honorer pour la
premire fois de ta vie, t'a rejete dans l'abme. Tu n'as pas compris
que la raillerie des mes vicieuses allait cette fois te rhabiliter
devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
juste sur ces choses dlicates! Pauvre infortune, ta vie a t un long
mensonge  tes propres yeux!

Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compt
pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
gentilhomme pour s'pargner le dpit d'tre quitte, et pour se rserver
la gloire de quitter la premire! Dieu de bont, ayez piti d'elle et de
moi!

29 janvier.

Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-tre pas!

30 janvier.

_Billet de Julie_, du chteau de***.

Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus  moi. J'ai rflchi.
Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
Je domine et j'humilie Flix. J'ai encore besoin de cette vengeance
pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
par jour je suis comme prte  me tuer! Mais je veux mourir debout,
vois-tu, et non pas vivre  genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
repentir et de la pnitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
amant la porte  mes lvres.



CAHIER N 4.--TRAVAIL.

1er mai.

Mon ouvrage est fort avanc, et la question des femmes est  peu prs
rsolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait  votre expansion
puissante, et nous vous avons forg un joug de crainte et de haine! Nous
en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers  nos lvres et aux
vtres!



DEUXIME PARTIE.



ALICE.

Dans un joli petit htel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
taient runies autour de madame de T... Que madame de T... ft comtesse
ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
Elle avait un nom plus doux  prononcer qu'un titre quelconque: elle
s'appelait Alice.

Elle tait ce jour-l au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
ressemblait. Ils taient rogues et fiers. Elle tait simple, modeste et
bonne.

C'tait une femme de vingt-cinq ans, d'une beaut pure et touchante,
d'un esprit mur et srieux, d'une tournure jeune et pleine d'lgance.
Au premier abord, cette beaut avait un caractre peut-tre trop chaste
et trop grave pour qu'il y et moyen de mettre, comme on dit, un roman
sur cette figure-l. L'extrme douceur du regard, la simplicit des
manires et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
plus juste et plus sense qu'originale et brillante, tous ces dehors
s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
dsir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
ambition de paratre, une conduite irrprochable, une froideur marque
et quelque peu hautaine avec les hommes  succs, une bienveillance
dsintresse  l'gard des femmes, des amitis srieuses sans intimit
exclusive, c'tait l tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
salons la dtestaient et la dclaraient impertinente, bien qu'elle ft
d'une politesse irrprochable, savante mme, et calcule comme l'est
celle d'une personne fire  bon droit, au milieu des sots et des
sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorit dans le
monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
d'abandon et d'lan. Quelques observateurs l'tudiaient, cherchant 
dcouvrir un secret de femme sous cette rserve inexplicable; mais ils y
perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
a des clairs rapides presque insaisissables; ces lvres qui parlent si
peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
une pense ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
tressaillements mystrieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
l'tudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violente
par la prudence, ou quelque billement de profond ennui touff par le
savoir-vivre.

Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
pour la premire fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqu
qu'elle tait change, amincie, plie extrmement, et que sa gravit
ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.

--Ma nice, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
a point profit cette anne. Vous y tes reste trop longtemps, vous y
avez pris de l'ennui.

--Ma chre, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
Vous montez trop  cheval; j'en suis sre, vous lisez la soir, vous vous
fatiguez. Vos lvres sont blmes et vos yeux cerns.

--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frre de la prcdente, il faut
vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dgotez de
la vie.

Alice rpondait, avec un sourire un peu forc, qu'elle ne s'tait jamais
mieux porte, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
seul instant.

--Et votre fils, ce cher Flix, arrive-t-il bientt? dit un un vieil
oncle.

--Ce soir ou demain, j'espre, dit madame de T...; je l'ai devanc de
quelques jours, son prcepteur me l'amne. Vous le trouverez grandi,
embelli, et fort comme, un petit paysan.

--J'espre pourtant que vous ne l'levez point tout  fait  la
Jean-Jacques? reprit l'oncle. tes-vous contente de ce prcepteur que
vous lui avez trouv l-bas.

--Fort contente, jusqu' prsent.

--C'est un ecclsiastique? demanda la cousine.

--Non, c'est un homme fort instruit.

--Et o l'avez-vous dterr?

--Tout prs de moi, dans les environs de ma terre.

--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait tre
malin.

--C'est un jeune homme, rpondit tranquillement Alice; mais il a l'air
plus grave que vous, Adhmar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
crois, mon cher oncle et ma chre tante, que nous ferions mieux de nous
occuper de l'objet qui nous rassemble.

--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.

--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
une douleur  peine surmonte.

--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.

--Je ne puis songer  autre chose, reprit Alice, qu' la perte de mon
frre.

Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
serra et des larmes vinrent au bord de sa paupire; mais elle les
contint. Sa douleur n'avait pas d'cho dans ces coeurs altiers.

Le notaire, un vieux notaire obsquieux en saluts, mais impassible de
figure, entra, fut reu poliment par madame de T..., schement par les
autres, s'assit devant une table, dplia des papiers, lut un testament
et fut cout dans un profond silence. Aprs quoi, il y eut des
rflexions faites  voix basse, un chuchotement de plus en plus agit
autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'lever sur
un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:

--Eh quoi, ma nice, vous ne dites rien? vous n'tes pas indigne! je ne
vous conois pas! votre excs de bienveillance vous nuira dans le monde,
je vous en avertis.

--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
parlons, rpondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
je vois que mon frre l'a rellement pouse.

--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'cria l'autre
dame.

--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
Demandez  monsieur le notaire s'il fait aussi bon march de la question
civile que vous de la question religieuse.

--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connatre mon mandat et
mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procs, ce que je regarde comme
impossible...

--Non, non! pas de procs, rpondit gravement le vieux oncle: ce serait
un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet trange mariage,
en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mmoires
 consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu tait matre de
sa fortune; qu'il en ait dispos en faveur de son laquais, de son chien
ou de sa matresse, peu nous importe... Mais notre nom a t souill
par une alliance inqualifiable; et nous sommes prts  faire tous les
sacrifices pour empcher cette fille de le porter.

--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
notaire; et mon ministre ici est rempli. La question de savoir si vous
accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
la discuter, d'autant plus que mon rle de mandataire de cette personne
semble augmenter l'esprit d'hostilit que je rencontre ici contre elle.
Madame de T..., j'ai l'honneur de vous prsenter mon profond respect;
Mesdames... Messieurs...

Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes rvrences  droite et
 gauche; des rvrences comme les jeunes gens n'en font plus.

--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occup que du vernis de
ses bottes et de sa canne a tte de rubis. Je crois qu'il et mieux
valu se taire devant lui. Il va reporter  sa cliente toutes nos
rflexions...

--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'cria la vieille tante. Je
voudrais qu'elle ft ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
bien pntrer de notre mpris.

--Vous ne connaissez pas ces femmes-l, maman, reprit le jeune homme
d'un ton de pdantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
fatuit: elles triomphent du dpit qu'elles causent, et toute leur
gloire est de faire enrager les gens comme il faut.

--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sche
et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!

--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
vtre, que vous ne protestiez pas avec nous?

--Je n'en sais rien, rpondit madame de T..., cela dpendra tout  fait
de sa conduite et de sa manire d'tre; mais ce que je sais, c'est
qu'il me serait beaucoup plus difficile qu' vous de l'humilier et de
l'outrager. Elle ne se trouve tre votre parente qu' un certain degr,
au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
frre, d'un homme qu'elle a aim, que je chrissais, et pour lequel
aucun de vous n'a eu, dans les dernires annes de sa vie, beaucoup
d'indulgence.

Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
salon, et la vieille tante s'tait vigoureusement frapp la poitrine
de son ventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un lger
trpignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient l, et
qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rle de
comparses, chuchotrent et se promirent les uns aux autres de ne pas
imiter l'exemple de madame de T...

Ma chre nice, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
vos ides philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
connais votre bont excessive, et ne suis pas tonn de vous voir fermer
l'oreille  la vrit, quand cette vrit est une condamnation sans
appel. Vous esprez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos gnreux
arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnatrez que la
clmence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle crature
infme a t appele par votre frre  l'honneur de porter son nom et
d'hriter de ses biens, vous ne nous exposerez pas  la remontrer chez
vous, et vous nous dispenserez du pnible devoir de l'en faire sortir.

Cet avis fut adopt avec chaleur, et madame de T..., reste seule de son
avis, se trouva bientt tte  tte avec son cousin. Les autres parents
se retirrent, craignant de la confirmer dans sa rsistance par une
trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgr ses
habitudes de douceur.

--Ah a, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
est-ce srieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprs de vous?

--Je n'ai parl que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
parti que j'aie prendre, Adhmar: mais, en attendant, je vous engage,
par respect pour nous-mmes,  oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
madame de S... vous est sans doute dsavantageusement connue. Il
me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
aggraverez la tche imprime  notre famille.

--_Dsavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'tait une
trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connatre ne fut pas
recherch par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
elle... Alors je prsume que...

--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez  me faire entendre,
et je vous dclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
affront que vous vous plaisez  imprimer  la mmoire de mon frre, et
votre gaiet, en pareil cas, me fait mal.

--Ne vous fchez pas, ma chre Alice, et ne prenez donc pas les choses
si srieusement. Eh! bon Dieu, o en serions-nous si tous les ridicules
de ce genre taient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
voir_ sa matresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et mme
d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
qui vous plaisez, avant le temps,  mener la vie d'une vieille femme:
vous n'avez pas la moindre notion...

---Dieu merci! c'est assez, Adhmar, je ne tiens pas  vos
enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
aim beaucoup mon frre, dites?

--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-l aiment parfois l'homme
qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
pouvez pas les juger!

--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
sans chercher  les comprendre.

--Parbleu! ma chre, c'est une tude qui vous mnera loin, si vous en
avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.

--Enfin, rpondez-moi donc, Adhmar. Je sais que le pass de cette femme
t plein d'orages...

--Le mot est bnin.

--D'garements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
annes, elle s'est conduite avec dignit; et la marque de haute estime
que mon frre a voulu lui donner en l'pousant  son lit de mort, en
est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vtre me et conscience,
qu'elle ait pur sa conduite et amlior sa vie par l'envie qu'elle
avait de le rendre heureux, ou par un calcul intress qu'elle aurait
fait de l'pouser?

--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forc de nier la
consquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait loign d'elle tous ses
anciens amants; elle se tenait renferme, ici  ct, dans le pavillon
du jardin de votre frre; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
l'esprit fort, la femme blase, la compagne mlancolique la pcheresse
convertie, et ce pauvre Flix se laissait prendre  tout cela. Mais
quand je vous dirai, moi, que la veille de leur dpart pour l'Italie,
dans le temps o cette fille passait, aux yeux de Flix, pour un ange,
que je l'ai reconnue, au bal de l'Opra, en aventure non quivoque avec
un joli garon de province, matre d'cole ou clerc de procureur,  en
juger par sa mine!...

--Vous vous serez tromp! sous le masque et le domino!...

--Sous le domino,  moins d'tre un colier, on reconnat toujours
la dmarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
pas en mon me et conscience mais plus srieusement, sur l'honneur! que
cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
fournirai, car j'ai t aux informations. Ce villageois demeurait ici,
sous les combles, dans cette maison, qui est  vous maintenant, et que
votre frre faisait valoir pour vous, en mme temps que la sienne,
situe mur mitoyen. C'tait un pauvre hre, qui avait reu d'elle de
l'argent pour s'acheter des bottes, je prsume. Ils s'taient vus deux
ou trois fois dans la srie; la porte de votre jardin leur servait de
communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
chambre qui m'a donn ces dtails, et le jockey qui porta l'argent. La
dernire nuit qu'Isidora passa  Paris, elle reut cet homme dans le
pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frre. Ce fut
alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
dploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
Flix n'est pas revenu, et qui s'est termin pour lui par deux choses
extrmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.

--Assez, Adhmar! tout cela me fait mal, et votre manire de raconter me
navre. Au revoir. Je rflchirai  ce que je dois faire.

[Illustration 03.png: J'observais avec tonnement cette foule de masques
noirs...]

--Vous rflchirez! Vous tenez  vos rflexions, ma cousine! Aprs cela,
si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuit amre, cela
pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
amne ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
vos soires. Mon pre et ma tante vous bouderont peut-tre; mais, quant
 moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paratra plus
plaisant de voir votre gravit  pareille fte. Bonsoir, ma cousine.

--Bonsoir, mon jeune cousin, rpondit Alice; et elle ajouta mentalement
en haussant les paules, lorsqu'il se fut loign: Vieillard!

Elle demeura triste et rveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
la socit, se disait-elle, et il est fort trange que les lois de
l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
gourms des laides envieuses, des femmes dvotes, d'un pass quivoque,
des hommes dbauchs!

Tout  coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
Adhmar. Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
allez voir le hros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
j'ai une mmoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
concierge l'a reconnu et l'a nomm.

--Quelle aventure, quel hros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
Adhmar.

--L'aventure du bal masqu; le dernier amant d'Isidora  Paris, il y a
trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
c'est que vous rchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
veux dire dans le sein de votre famille!

--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.

--Je n'ai pas  m'expliquer: le voil qui arrive de province, frais
comme une pche, et qui descend dans votre cour.

--Mais qui? au nom du ciel!

--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
assister  ce coup de thtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
aprs l'avoir nettement reconnu sous la porte cochre. Ah! le sclrat!
le Lovelace!

Et Adhmar se prit  rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatiente.
Mais bientt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Flix,
filleul du frre qu'elle avait perdu, et le plus beau garon de sept ans
qu'il soit possible D'imaginer.

[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprs de Jacques
Laurent.]

--Ah! te voil, mon enfant, s'cria-t-elle en le pressant sur son coeur.
Que le temps commenait  me paratre long sans toi! tais-tu impatient
de revoir ta mre? N'es-tu pas fatigu du voyage?

--Oh! non, je me suis bien amus en route  voir courir les chevaux,
rpondit l'enfant; j'tais bien content d'aller si vite du ct de ma
petite mre.

--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhmar? reprit madame
de T... Est-ce l le hros de votre si plaisante aventure?

--Non pas prcisment celui-ci, rpondit Adhmar, mais celui-l. Et il
fit un geste comiquement mystrieux pour dsigner le prcepteur de Flix
qui entrait en cet instant.

Alice, se sentant sous le regard mchant de son cousin, ne fit pas comme
les hrones de thtre, qui ont pour le public des _a parte_, des
exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
personnages de la pice sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
mme sans avoir besoin d'tre fort habile. Elle demeura impassible,
accueillit le prcepteur de son fils avec bienveillance, et, aprs
quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
pour le caresser  son aise.

Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhmar en se
rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
 la source des informations, et M. Jacques Laurent vous clairera, si
bon lui semble, sur les mrites de celle qu'il vous plaisait tantt
d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde  vous, cousine: ce
provincial-l est un fort beau garon, et, avec les antcdents que je
lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
chambre.

Madame de T... ne rpondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.

--Saint-Jean, dit-elle  un vieux serviteur qui apportait les paquets de
Flix, conduisez M. Laurent  son appartement. Bonsoir, Adhmar...
Toi, dit-elle  son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
dlivre de cette poussire.

--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.

--En quoi cela peut-il vous intresser, mon cousin?

--Mais je vous dclare qu'il est dangereux.

--Pour mes femmes de chambre,  ce que vous croyez?

--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
parlera.

--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?

--Vous tes en colre, Alice, rpondit-il avec un sourire impertinent,
cela se voit malgr tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
irriter davantage, et je me garderai bien de mdire de votre prcepteur
si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
connaissance avec lui qu'au bal masqu et au bras d'une fille, j'en
avais pris une autre ide... Je tcherai de tourner  la vnration sous
vos auspices.

Il passa, dans l'antichambre, auprs de Jacques Laurent, qui sparait
ses paquets d'avec ceux du jeune Flix, et il lui lana des regards
ironiques et mprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
et du dandy qui l'avait insulte au bal masqu, il y avait si longtemps!
Il tourna  demi la tte vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
semblait fouler avec mpris la terre trop honore de le porter. Voil
une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conserv cette
figure dans ma mmoire, et elle ne lui rappela rien dans le pass.

Cependant Adhmar se retirait, frapp de la figure de Jacques Laurent,
et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, tait bless de
ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme,  l'oeil doux et fier,
ne se justifierait pas aisment des prventions suggres contre lui
 madame de T...; si, au lieu d'tre un timide pdagogue, trait en
subalterne, comme il et d l'tre dans les ides d'Adhmar, ce n'tait
pas plutt un soupirant de rencontre, bon  la campagne pour un roman
au clair de lune, et commode  Paris pour jouer le rle d'un sigisbe
mystrieux.

Une heure aprs, le jeune Flix, peign, lav et parfum avec amour par
sa mre, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
se promenait  distance, passant et repassant d'un air rveur le long
du grand mur qui longeait le jardin, et le sparait d'un autre enclos
ombrag de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
salon d't, qui formait une aile vitre avanant sur le jardin, et o
elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on tait alors
en plein t. Madame de T... avait pass l'hiver et le printemps  la
campagne. Elle avait souhait d'y passer une anne entire, elle l'avait
annonc; mais des affaires imprvues l'avaient force de revenir 
Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
eu pourtant dans cette soudaine rsolution quelque chose dont Jacques
Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
peut-tre compte  elle-mme. Peut-tre y avait-il eu dans la solitude
de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
solennel ou de trop mouvant pour une imagination habitue  se craindre
et  se rprimer.

Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
le jardin, tantt s'amusant des jeux de son fils, tantt se rapprochant
de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvrent marchant
tous trois dans la mme Alle, et, deux minutes aprs, l'enfant, qui
voltigeait de fleur eu fleur, laissa son prcepteur seul avec sa mre.

Ce prcepteur avait dans le caractre une certaine langueur rserve,
qui imprimait  sa physionomie et  ses manires un charme particulier.
Naturellement timide, il l'tait plus encore auprs d'Alice, et, chose
trange, malgr l'aplomb que devait lui donner sa position, malgr
l'habitude qu'elle avait des plus dlicates convenances, malgr l'estime
bien fonde que le prcepteur s'tait acquise par son mrite, madame de
T... tait encore plus embarrasse que lui dans ce tte--tte. C'tait
un mlange, ou plutt une alternative de politesse affectueuse et
de proccupation glaciale. On et dit qu'elle voulait accueillir
gracieusement et gnreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
au repos de la province et  la nonchalance de ses modestes habitudes,
en lui rendant agrable le sjour de Paris, mais on et dit aussi quelle
se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation tait
brise, distraite et dcousue.

Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda  peine.

--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
encore repose de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
huit jours de sparation sont bien longs, monsieur Laurent?

--Oui, Madame, pour une mre, toute absence est trop longue, rpondit
Jacques Laurent, comme s'il et voulu l'aider  lui ter  lui-mme
toute vellit de prsomption.

--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en tais fait une douce
habitude, que la vie de Paris va rompre forcment. Le monde est un
affreux esclavage; aussi j'aspire  quitter ce monde... mais il est vrai
que mon fils aspirera un jour peut-tre  s'y lancer, et que ma retraite
serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
le monde, vous! vous ne dpendez pas de lui, vous tes bien heureux!

--Je suis effectivement trs-heureux, rpondit Jacques Laurent du ton
dont il aurait dit: Je suis parfaitement dgot de la vie.

Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
regarda, et, tout  coup dtournant les yeux:

--Trouvez-vous cette maison agrable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
pas trop la campagne?

--Cette maison est fort embellie, rpondit Laurent, proccup; je crois
pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.

--Embellie? reprit Alice; vous tiez donc dj venu ici?

--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeur
autrefois.

--Il y a longtemps?

--Il y a trois ans.

--Ah oui! reprit Alice, un peu mue, c'est l'poque du dpart de mon
frre pour l'Italie.

--Je crois effectivement qu' cette poque, dit Laurent, un peu troubl
aussi, M. de S... faisait rgir cette maison, et qu'il habitait la
maison voisine.

--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient  sa
veuve.

--J'ignorais qu'il ft mari.

--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
dclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
leves dans ma famille  ce sujet. Vous entendrez ncessairement parler
de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
quelque renseignement, peut-tre quelque bon conseil  me donner.

--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.

--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien joue;
vous avez le sentiment des vritables convenances, plus que ceux qui
s'tablissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
dans l'me le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
difficults de ma situation, et vous m'aiderez peut-tre  en sortir.
Du moins votre premire impression, aura une grande valeur  mes yeux.
Sachez donc que mon frre a lgu son nom et ses biens, en mourant,
 une femme tout  fait dconsidre et dont le nom, malheureusement
clbre dans un certain monde, est peut-tre arriv jusqu' vous...

--Il y a si longtemps que j'habite l province, dit Laurent avec le
dsir vident de se rcuser, que j'ignore...

--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
d'_Isidora_.

Jacques Laurent devint ple comme la mort; son motion l'empcha de voir
la pleur et l'agitation d'Alice.

--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
ne sais rien de particulier...

--Pourtant vous avez d rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...

--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, rpondit tout perdu le pauvre
Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
exerait un ascendant dominateur.

--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!

--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
rve, les camlias surtout... Oui, j'adore les camlias.

--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
fleurs. Comme vous tes li avec elle, vous la verrez, je prsume... et
vous pourrez alors servir d'intermdiaire entre elle et moi, quelles que
soient les explications que nous ayons  changer ensemble.

--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mle de
fermet. Je ne me chargerai point de cette ngociation.

Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
tait impossible  exprimer.

La voil donc, cette passion cache qui le dvore, pensait Alice; voil
la cause de sa tristesse, de son dcouragement, de son abngation, de
son ternelle rverie? Il a aim cette femme dangereuse, il l'aime
encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'ide de la revoir le
charme et l'pouvante!

On annona que le dner tait servi, et Laurent prit son chapeau pour
s'esquiver. Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
son bras, avec un de ces mouvements de courage dsespr qui ne viennent
qu'aux motions craintives, vous dnerez avec nous; j'ai  vous parler.

Ce ton d'autorit blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rle
sacr de l'tre qui se consacre  la plus haute de toutes les fonctions
humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
plus cher dans la famille), ce rle de pdagogue, asservi parfois et
domin jusqu' un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
jamais frapp Laurent; madame de T... l'avait appel et accueilli dans
sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait trait
comme l'ami le plus respect, comme quelque chose entre le fils et le
frre. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimit, au
lieu de faire des progrs naturels, s'tait insensiblement refroidie.
La politesse et les gards avaient augment  mesure qu'une certaine
contrainte s'tait fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
sa modestie nave, il n'avait rien devin, et, maintenant qu'un lan de
passion jalouse et dsole le retenait brusquement, il s'imaginait tre
le jouet d'un caprice draisonnable, inou. Sa fiert n'tait pas seule
en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il tait perdument
pris d'Alice, et son coeur se brisa au moment o il et d s'panouir.

Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant  votre dsir.

En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pt supporter.

Alice le comprit; et comme son fils revenait auprs d'elle; Flix, lui
dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami  rester avec nous
pour dner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-tre pas te faire cette
peine.

L'enfant, qui chrissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
tendre familiarit, et l'entrana vers la table. Laurent se laissa
tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
vaincu.

Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
L'expansive gaiet du jeune garon pouvait  peine leur arracher un
sourire. Laurent jetait malgr lui un regard distrait sur le jardin et
sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
Alice examinait et interprtait sa proccupation dans le sens qu'elle
redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
la fermet du penchant de cette femme, que si elle s'tait convaincue,
ds le premier mot de Laurent, qu'il tait bien le hros de l'aventure
raconte par le beau cousin Adhmar, elle avait compltement rejet de
son souvenir les imputations outrageantes sur le caractre de Laurent.
Laurent lui et-il t moins cher, elle connaissait dj bien assez son
dsintressement et sa fiert d'me pour regarder cette circonstance du
rcit d'Adhmar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
pas besoin d'opposer la raison  des soupons de cette nature. La pense
d'Alice ne s'y arrta pas un instant.

Mais par quelle bizarre et douloureuse concidence ce dernier amant
qu'Isidora avait eu  Paris, aprs mille autres, se trouvait-il donc le
seul homme que la tranquille et sage Alice et aim en sa vie?

Alice avait eu besoin d'appeler  son secours tout ce qu'elle avait de
religion dans l'me et de courage dans le caractre pour ne pas har
le mari froid et dprav auquel on l'avait unie  seize ans sans la
consulter. Victime de l'orgueil et des prjugs de sa famille, elle
avait pris le mariage en horreur et le monde en mpris. Elle avait tant
souffert, tant rougi et tant pleur dans sa premire jeunesse, elle
avait t si peu comprise, elle avait rencontr autour d'elle si peu de
coeurs disposs  la respecter et  la plaindre, et du contraire tant de
sots et de fats dsireux de la fltrir en la consolant, qu'elle s'tait
replie sur elle-mme dans une habitude de dsespoir muet et presque
sauvage. Une violente raction contre les ides de sa caste et contre
les mensonges odieux qui gouvernent la socit s'tait opre en elle.
Elle s'tait fait une vie de solitude, de lecture et de mditation, au
milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait ple et belle, orne de fleurs
et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
mais c'tait une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
entendre une plainte, qui ne laissait plus chapper un soupir.

La mort de son mari avait termin un lent et odieux supplice: mais 
vingt ans, Alice tait dj si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
thories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son me de dgot. Les
hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-tre qu'ils taient
tous, en effet, des copies plus ou moins effaces du type rvoltant de
l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
avoir t force de har et de mpriser, dans l'ge o tout devait tre
confiance, abandon, respect.

Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard ament dans sa
maison et jett dans son intimit un plbien pauvre, sans ambition,
sans facults clatantes, mais fortement et svrement pris des ides
les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le gnie de Jacques
Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
et ce bon jeune homme fut bientt  ses yeux le plus grand et le
meilleur des tres.

Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
songea pas  y rsister d'abord. Elle s'y livra avec dlices, et si
Jacques et t tant soit peu rou, vaniteux ou personnel, il se serait
aperu qu'au bout de huit jours il tait passionnment aim.

Mais Jacques tait particulirement modeste. Il avait trop
d'enthousiasme naf et tendre pour les grandes mes et les grandes
choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-mme. Absorb dans
l'tude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plong dans la
contemplation du gnie des matres de l'ternelle doctrine de vrit,
il se regardait comme un simple colier,  peine digne d'couter ces
matres s'il et pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
et les comprendre.

Naturellement port  la vnration, il admira le coeur et l'esprit
d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
rvlaient  lui seul. Il l'aima, mais il persista  se croire si peu de
chose auprs d'elle, que la pense d'tre aim ne put entrer dans son
cerveau. Sa position prcaire acheva de le rendre craintif, car la
fiert ne va pas braver les affronts, et il et rougi jusqu'au fond
de l'me si quelqu'un et pu l'accuser d'tre sduit par le titre et
l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
le plus rserv, et, par la force des choses, il et fallu, pour tre
devine, qu'Alice et le courage de faire les premiers pas. Mais cela
tait impossible  une femme dont toute la vie n'avait t que douleur,
refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-mme, et  force
d'avoir repouss les hommages et les flatteries, elle tait arrive 
oublier qu'elle tait capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
peur de ressembler  ces galantes effrontes qui l'avaient fait si
souvent rougir d'tre femme!

Ils ne se devinrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux mes altires
qui appelleraient niaiserie la sainte navet de leur amour! Ces mes-l
n'auraient jamais compris la vnration qui accompagne l'amour vritable
dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-mme dans
la contemplation de l'tre qu'on adore. Rarement deux mes galement
prises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
la vie est traverse. C'est pourquoi celui-ci pourra paratre
invraisemblable  beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
malgr la vrit d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
victorieusement la probabilit.

Aussitt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
pas bien long, elle interrogea avec effroi la manire d'tre de Jacques
avec elle. Elle y trouva une timidit qui augmenta la sienne et une
tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
fiert lgitime d'une me compltement vierge la mit ds lors en garde
contre elle-mme; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
contenance, que tout encouragement fut enlev au pauvre Jacques. Il fit
comme Alice, dans la crainte de paratre prsomptueux et ridicule. Il
aima en silence, et au lieu de faire des progrs, leur intimit diminua
insensiblement  mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
sein.

L'intervention du personnage trange d'Isidora dans cette situation fit
porter  faux la lumire dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
plutt elle avait devin que Jacques avait beaucoup et longtemps aim
une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
supposant que cette femme tait Isidora, elle ne se trompait que de
date.

--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
moyen de me gurir. N'ai-je pas dsir ardemment et demand  Dieu avec
ferveur la force de ne rien esprer, de ne rien attendre de mon fol
amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour o je serais
certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
dsintressement? Pourquoi donc suis-je si pouvante de la dcouverte
qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?

--Vous trouvez ce lieu-ci trs-chang? dit-elle en prenant le caf
avec lui sur la terrasse orne de fleurs. Vous regrettez sans doute
l'ancienne disposition?

--Il y a beaucoup de changements en effet, rpondit Jacques; les deux
pavillons vitrs qui forment des ailes au btiment n'existaient pas
autrefois. Le jardin tait dans un tat complet d'abandon. C'est
beaucoup plus beau maintenant,  coup sr.

--Oui, mais cela vous plat moins, avouez-le.

--Ce jardin dsert et dvast avait son genre de beaut. Celui-ci a
moins d'ombre et plus d'clat. Je le crois moins humide dsormais, et
partant beaucoup plus sain pour Flix.

--Le jardin d' ct est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
Malheureusement la porte de communication est ferme; et il est 
craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.

--Votre belle-soeur, Madame?...

--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S...  quoi donc
pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai dj dit...

--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...

Et Laurent perdit de nouveau contenance.

--coutez, mon ami, reprit Alice aprs l'avoir silencieusement examin
 la drobe, vous avez, j'espre, quelque confiance en moi, et vous
pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
curiosit qui me porte  vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
si,  l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mpris, ou si,
dirige par des motifs plus levs que ceux de l'orgueil et du prjug,
je dois l'admettre auprs de moi comme la veuve de mon frre.

--Vous m'embarrassez beaucoup, rpondit Jacques aprs avoir hsit un
instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
avis.

--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formul, dcisif, on a
toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
intrt  ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amiti que
j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative  votre
conscience et  votre dignit, je sens que je mettrais une extrme
sollicitude  vous clairer.

Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
ton d'affectueux abandon, qui lui avait t naturel et facile dans les
commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amiti.
Jacques tait si facile  tromper, qu'il crut l'amiti revenue; et lui
qui se persuadait tre disgraci jusqu' l'indiffrence, accueillit avec
ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
plit et rougit; et ces alternatives d'motion sur sa figure mobile et
frache comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulirement. Sa
fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
timidit de ses manires, contrastaient avec une taille leve, des
membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main norme,
faite comme celle d'un athlte, et cependant blanche et modele comme un
beau marbre, et t d'une haute signification pour Lavater ou pour
le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
puissante, stoque et tendre, tait rsume tout entire dans cet indice
physiologique.

[Note 2: M. d'Arpentigny a crit, comme on sait, un livre fort
ingnieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son systme
trs-vrai et ses observations trs-justes, d'autant plus qu'elles
se rattachent  des formules de mtaphysique trs-lucides et
trs-ingnieuses. Mais nous ne croyons pas ce systme plus exclusif que
ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrass
l'ensemble des indices rvlateurs de l'tre humain. Il n'a pas
seulement examin une portion de l'tre mais il a esquiss un vaste
systme, dont chaque portion, tudie en particulier, est devenue depuis
un systme complet. La phrnologie et la chirognomonie sont traites
incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
particularits de la physionomie gnrale, chaque systme amne au
progrs, des observations plus prcises, des tudes plus approfondies,
et de nouvelles recherches mtaphysiques. C'est sous ce dernier point de
vue que nous attachons de l'importance  de tels systmes. En gnral,
le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
bien autre chose  conclure de la relation de l'esprit avec la matire.
Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
pouvons dvelopper nos ides  cet gard. L'occasion s'en retrouvera, ou
d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
 noter comme important et remarquable.]

Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
dvorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
cet clair d'audacieux dsir s'teignait aussi rapidement qu'il s'tait
allum. La dfiance de soi-mme, la crainte d'offenser, l'effroi d'tre
repouss, abaissaient bien vite la blonde paupire de Jacques; et son
sang, allum jusque sur son front, se glaait tout  coup jusqu' la
blancheur de l'albtre. Alors sa timidit le rendait si farouche, qu'on
et dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
donnant sans rserve  toutes les heures de sa vie, il se reprenait
malgr lui, et forait les autres  se replier sur eux-mmes. C'est
ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fire Alice, cette me
semblable  la sienne pour leur commune souffrance.

Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
coeur ami, un prtre de l'amour divin, ou mieux encore une prtresse,
car ce rle dlicat et pur irait mieux  la femme; pourquoi, dis-je,
un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
tremblent et s'vitent, et pour prononcer  chacun le mot enseveli dans
le sein de chacun? Eh quoi! il y a des tres hideux dont les fonctions
sans nom consistent  former par l'adultre, par la corruption, ou par
l'intrt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
deviner les blessures et pour unir ou sparer sans appel ce qui doit
tre li ou bni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais o est la
place de l'amour dans notre socit, dans notre sicle surtout? Il faut
que les mes fortes se fassent  elles-mmes leur code moralisateur, et
cherchent l'idal  travers le sacrifice, qui est une espce de suicide;
ou bien il faut que les mes troubles succombent, prives de guide et
de secours,  toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
suicide.

Alice se sentit frmir de la tte aux pieds en rencontrant le regard
enivr de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu' l'empcher de
monter  son visage. Elle peut souffrir aisment sans se trahir, elle
peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
amants la chrissent. Ces palpitations brlantes, ces dsirs et ces
terreurs, ces lans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucs, de
se rencontrer, de se retracer l'un  l'autre ce qu'on a souffert, et
parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
ternellement et de s'tre aims en vain. Entre l'ivresse accablante
et la soif inassouvie il y a toujours un abme de douleur et de regret
incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel ct est la chute la
plus rude?

Ainsi, lorsqu'on cherche  percer le nuage derrire lequel se tiennent
caches toutes les vrits morales, on se heurte contre le mystre. La
socit laisse la vrit dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
lorsqu'une main plus hardie cherche  soulever un coin du voile, elle
aperoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la socit,
mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
souffrances infinies inhrentes  notre propre coeur, des contradictions
effrayantes, des faiblesses sans cause, des nigmes sans mot. Le
chercheur de vrits est le plus faible entre les faibles, parce
qu'il est  peu prs seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifie et
ennoblie par cet lan commun, par cette fusion de toutes les forces et
de toutes les volonts, que dcuplera la force et la volont de chacun.
Jusque-l que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-mme. Vous
demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-mme
vous n'tes point sage. Hlas! nous accusons la socit de langueur, et
notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!

Mais je m'aperois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
fragment des cahiers que Jacques Laurent entassait  cette poque de sa
vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
toujours fait. Ses notes et rflexions nous ont paru si confuses et si
mystrieuses, que nous avons renonc  en publier la suite.

Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins 
l'amiti, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
premire partie de ce rcit, mais en peu de mots et avec des rticences,
pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle tait bonne et charitable,
dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connatre, de l'argent
pour soulager la misre des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
loyer au rgisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
jardin, alors abandonn, par cet appartement alors en construction. Un
autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pntrer dans la
serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; l je
causai avec elle. L je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
fascin par le charme de son esprit, l'lvation de ses ides, la
grandeur de ses sentiments. C'tait la femme la plus belle, la plus
loquente et,  ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
rencontre. Ensuite...

--Ensuite, dit Alice avec une imptuosit contenue.

--Je la revis dans un bal..

--Au bal de l'Opra?

--Il ne tiendrait qu' moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
Laurent avec un enjouement forc, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
par la rvlation que vous me faites de mes propres secrets.

--C'tait donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
sais pas tout.

--C'tait encore un hasard. Je fus raill par une femme imptueuse,
hardie, loquente autant que l'autre, mais d'une loquence bizarre,
pleine d'audace et d'effrayantes vrits.

--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.

--C'tait la mme.

--Et laquelle triompha?

--Toutes deux triomphrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
m'ouvrirent les yeux  certaines portions de la vrit, et firent natre
en moi l'ide de nouveaux devoirs.

--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par nigmes.

--L'une, celle que j'avais vue vtue de blanc au milieu des fleurs,
reprsentait le sacrifice et l'abngation; l'autre, celle qui se cachait
sous un masque noir et que j'entrevoyais  travers la poussire et le
bruit, me reprsentait la rvolte de l'esclave qui brise ses fers et
la rage hroque du bless perc de coups qui ne veut pas mourir. Une
troisime figure m'apparut qui runissait en elle seule les deux autres
aspects: c'tait la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
c'tait Madeleine chevele dans les larmes, et Catherine de Russie
enfonant sa couronne sur sa tte avec un terrible sourire. Ces deux
femmes sont en elle: Dieu a fait la premire, la socit a fait la
seconde.

--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en mme temps, mon ami, dit
Alice en dtournant son visage altr et en se penchant pour mditer.
Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
impression si profonde.

--La trace en est reste dans mon esprit et je ne voudrais pas
l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
appris.

--Quoi, par exemple?

--Avant tout, qu'il serait impie de mpriser les tres tombs de haut.

--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?

--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.

--Mais elle n'aimait pas mon frre?

--La question n'est pas l.

--Hlas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
Et, en effet, la question pour elle tait de savoir si Jacques aimait
Isadora. D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
que vous ne l'avez vue?

--Oui, Madame.

--Et sans doute elle vous a crit pendant cet intervalle?

--Jamais, Madame.

--Mais, vous avez pens  elle, vous avez pu tablir un jugement
dfinitif?...

--J'y ai pens souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
suis pas arriv  juger son caractre d'une manire absolue; mais sa
position, je l'ai juge.

--C'est l ce qui m'intresse, parlez.

--Sa position a t fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
contraste monstrueux qui ragissait sur son coeur et sa pense: ici
le faste et les hommages de la royaut, l le mpris et la honte de
l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un matre asservi, au
dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'o j'ai conclu
que la socit n'avait pas donn d'autre issue aux facults de la femme
belle et intelligente, mais ne dans la misre, que la corruption et le
dsespoir. La femme richement doue a besoin d'amour, de bonheur et
de posie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est force de
conqurir ces biens par des moyens que la socit fltrit et dsavoue.
Mais pourquoi la socit lui rend-elle la satisfaction lgitime
impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
l'horrible misre aux filles honntes et la richesse seulement  celles
qui s'garent? Tout cela fournit bien matire  quelques rflexions,
n'est-ce pas, Madame?

--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
douloureuse. Je tcherai d'approfondir la vrit; et s'il est vrai,
comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
conduite irrprochable, je l'aiderai  sa rhabiliter. Dans le cas
contraire, je l'loignerai sans rudesse et sans porter  son orgueil
bless le dernier coup.

--A-t-elle donc essay de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
Laurent, que cette ide jetait dans une vritable perplexit.

--Il me le semble, rpondit Alice. J'ai l un billet d'elle, firement
sign comtesse de S..., qu'elle m'a envoy ce matin, et o elle me
demande  remettre entre mes mains, et face  face, une lettre fort
secrte de mon frre mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
donc la voir.

--Vous allez la voir?

--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donn rendez-vous
pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
rflchir  l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
m'avoir claire. Ayez la bont d'emmener coucher mon fils; il est bon
qu'il ne voie pas cette femme, si moi-mme je ne dois point la revoir.
Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
dans un sens ou dans l'autre.

Laurent s'tait lev avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
premire fois il tait impatient de quitter Alice; mais,  sa grande
consternation, elle ajouta;

--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
revenir me trouver, monsieur Laurent.

--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
fermet qu'il n'en avait encore montr.

--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
main avec une sorte de solennit, je sais que cela n'est pas convenable,
et que cela doit vous embarrasser, vous mouvoir beaucoup. Mais une
telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
et je ne m'arrterais que devant la crainte de vous faire souffrir
srieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?

--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? rpondit
Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprs de vous en face d'elle,
comme un accusateur, un dlateur ou un juge? N'exigez pas de moi...

--Eh bien?

--N'exigez pas que j'ajoute  l'humiliation de son rle devant vous. Je
crois qu'elle ne s'attend pas  vous trouver telle que vous tes. Je
crains que votre grandeur ne l'crase.

--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'cria madame de T... Puis elle
ajouta avec un sourire glac: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
vous demande, comme la premire et peut-tre la dernire preuve d'une
amiti srieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'htel
pour se soustraire  cette trange fantaisie si srieusement nonce.
Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
elle invoquait l'amiti, une amiti qu'il croyait  peine reconquise!

Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
je sais dj. Il me sera enfin prouv qu'il l'aime, et alors je serai
gurie. Quelle est la femme assez lche ou assez faible pour aimer
un homme occup d'une autre femme, pour songer  engager une lutte
honteuse,  mditer une conqute incertaine, et qui ne s'achte que par
la coquetterie, c'est--dire par le moyen le plus contraire  la dignit
et  la droiture du coeur?

Elle s'tonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise dcisive
et d'avoir os vaincre la rpugnance de Jacques. Mais elle s'en
applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donn la force. Et
puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facults, et
elle s'efforait de dsirer qu'Isidora ft assez indigne de l'amour
de Jacques pour qu'elle-mme pt mpriser un pareil amour et oublier
l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
peu solides ces rsolutions de hter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
souffrance que l'on caresse.

Un domestique annona madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
rassit pendant que son trange belle-soeur avanait avec lenteur vers
la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
tre problmatique se fut tout  fait dessine sur le seuil.

Au premier coup d'oeil jet sur cette femme, Alice ne fut frappe que
de son assurance, de la grce aise de sa dmarche et de sa miraculeuse
beaut. Isidora n'tait plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
annes et les orages de sa vie avaient pass impunment sur ce front de
marbre et sur ce visage d'une blancheur immacule. Tout en elle tait
encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
noirs comme la nuit; on et dit que la srnit du ciel s'tait laiss
conqurir par la puissance de l'enfer; c'tait la Vnus victorieuse,
chaste et grave en touchant  ses armes, mais enveloppe de ce
mystrieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.

Elle paraissait d'autant plus blanche et frache qu'elle tait en
noir, et ce deuil rigoureux tait ajust avec autant de bon got et de
simplicit noble qu'eut pu l'tre celui d'une duchesse. Sa beaut avait
d'ailleurs ce caractre de haute aristocratie que les patriciennes
croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
fort.

Alice fit rapidement ces remarques et avana de quelques pas au-devant
d'Isidora, d'autant plus dcide  tre parfaitement calme et polie,
qu'elle se sentait plus de mfiance et de trouble intrieur. Au fond de
son me, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette me
tait, dans certains cas, un impntrable abme, et elle savait rendre
sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
 quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
voir si elle tait bien seule avec madame de T..., elle lui prsenta en
silence une lettre cachete de noir, en disant: C'est lui-mme qui a
mis l ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.

Alice, qui avait beaucoup aim son frre, fut tout  coup si mue
qu'elle ne songea plus  observer la contenance de son interlocutrice.
Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'tait bien l'criture, du
comte Flix, quoique pnible et confuse.

Ma soeur, avait-il crit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
perdu, que rien ne me soulage, et que bientt, peut-tre, il faudra que
je meure sans te revoir. Tu es le seul tre que je voudrais avoir auprs
de moi pour adoucir un moment pareil... peut-tre affreux, peut-tre
indiffrent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
J'aurais prfr mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tte et un reste
de forces, te faire connatre mes derniers sentiments, mes derniers
voeux, je dirais presque mes dernires volonts, si je l'osais. Alice,
tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, dfendras
ma mmoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours t
juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
je voyage avec elle, mes soupons se sont dissips, sa fidlit, son
dvouement, ont satisfait  toutes mes exigences et triomph de tous mes
prjugs. Depuis un an que je suis malade, elle a t admirable pour
moi, elle ne m'a pas quitt d'un instant, elle n'a pas eu une pense, un
mouvement qu'elle ne m'ait consacrs.... Il faut abrger, car je suis
faible, et la sueur me coule du front tandis je t'cris... une sueur
bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai pous cette femme devant
l'glise et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
ne connatra qu'aprs ma mort, je lui lgue tous les biens dont je peux
disposer. Elle n'a pas song un instant  assurer son avenir. Gnreuse
jusqu' la prodigalit, elle m'a montr un dsintressement inou. Je
mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
misre, lorsqu'elle m'a sacrifi une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
un froid terrible m'empche De....

Ma soeur, je suis presque en dfaillance, mais mon esprit est encore
net et ma volont inbranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
te le demande au nom de Dieu; je te le demande  genoux, prs d'expirer
peut-tre! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
tout, parce qu'elle m'a vritablement aim. Adieu, Alice, je ne vois
plus ce que j'cris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
soeur!...

Ton frre, FLIX, comte de S...

Alice essuya ses joues inondes de larmes silencieuses et resta quelque
temps comme absorbe par la vue de ce papier, de cette criture
affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frre qui semblait
exercer sur elle une majestueuse autorit d'affection.

Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
tait impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosit que
de bienveillance. Alice fut frappe de la clart de ce regard sec et
fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait mme qu'elle ne l'a pas
pleur du tout!

--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
cette lettre?

--Non, Madame, rpondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
remit, il eut peine  me faire comprendre que je devais ne la remettre
qu' vous, et ce furent ses dernires paroles. Et Isidora ajouta en
baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
terreur: Son agonie commena aussitt, et quatre heures aprs.... Elle
se tut, ne pouvant se rsoudre  rappeler l'image de la mort.

--Mon frre vous avait-il quelquefois parl de moi, madame? reprit
Alice, qui l'observait toujours.

--Oui, Madame, souvent.

--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?

--Lorsqu'il tait malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accs
de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...

--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulirement?

Isidora se troubla lgrement; puis elle reprit aussitt:

--Dans ces moments-l, il exceptait une seule femme de la rprobation.

--Et c'tait vous, sans doute, Madame?

--Non, Madame, rpondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
c'tait vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
seul instant, dans toute sa vie, la pense du mal.

--Mais, Madame... cet loge exagr, sans doute, ne renfermait-il pas un
reproche muet contre quelque autre femme?

--Vous voulez dire contre moi? coutez, Madame, reprit Isidora avec une
audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
m'adresser. Le rcit de pareils orages pouvanterait peut-tre votre me
tranquille. Je me crois assez justifie par la preuve de haute estime
que votre frre m'a donne en m'pousant. Je ne sais pas ce que contient
cette lettre; j'en ai respect le secret et j'ai rempli ma mission. Je
n'ai jamais eu l'intention de me prter  un interrogatoire, quelque
gracieux et bienveillant qu'il pt sembler....

En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son chle sur
ses paules, et se disposait  prendre cong.Pardon, Madame, reprit
Alice, qui, choque de sa raideur, voulait absolument tenter une
dernire preuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
lettre que vous m'avez remise.

Elle prsenta la lettre  Isidora, et approcha d'elle un guridon et une
bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
son impntrable physionomie.

Isidora parut prouver une vive rpugnance  subir l'preuve; elle tait
venue arme jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en prsence
de tmoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
posa la lettre sur le guridon, et, baissant la tte sous son voile,
comme si elle et t myope, elle droba entirement son visage aux
investigations d'Alice.

L'ide de la mort tait si antipathique  cette nature vivace, le
spectacle de la mort lui avait t si redoutable, cette lettre lui
rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
quand elle eut fini;

Pardon, Madame, dit-elle  Alice; je suis oblige de de recommencer, je
n'ai rien compris, je suis trop trouble.

_Trouble!_ pensait Alice; elle ne peut mme pas dire _mue!_ Si son
me est aussi froide que ses paroles, quelle me de bronze est-ce l?

[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la chemine, l'oeil fix sur la
pendule.]

Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
rendre le papier  sa belle-soeur; mais tout  coup elle chancela,
retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispes, elle laissa
chapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui rvlait une
angoisse profonde, une mystrieuse douleur.

La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Ds qu'elle la vit
souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
quelque peine  dsunir, et, se penchant vers elle avec un reste
d'effroi:

--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
pleurer?

--Avec vous? s'cria la courtisane effare.

Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
qui s'efforait de lui sourire  travers ses larmes.

Ce fut comme un choc lectrique. Il y avait peut-tre vingt ans
qu'Isidora n'avait senti l'treinte affectueuse, le regard compatissant
d'une femme pure; il y avait peut-tre vingt ans qu'elle raidissait son
me orgueilleuse contre tout insultant ddain, contre toute humiliante
piti. Malgr ce que Flix lui avait dit de la bont de sa soeur, et
peut-tre mme  cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
Alice, Isidora tait venue la trouver, le coeur dispos  la haine. On
ne sait pas ce que c'est que le mpris d'une femme pour une femme.
Pour la premire fois depuis qu'elle tait tombe dans l'abme de la
corruption, Isidora recevait d'une femme honnte (comme ses pareilles
disent avec fureur) une marque d'intrt qui ne l'humiliait pas. Tout
son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'tait
cuirasse se fondit en un instant. Toutes les facults aimantes de son
tre se rveillrent; et, passant d'un excs de rserve  un excs
d'expansion, ainsi qu'il arrive  ceux qui luttent depuis longtemps,
elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
transport, et s'cria  plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
cris touffs:

Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!

[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]

En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
l'audacieuse limpidit l'avait consterne, Alice sentit s'envoler toutes
ses rpugnances. Elle releva la pcheresse et, la pressant sur son sein,
elle osa baiser ses joues inondes de pleurs.

L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle tait comme ivre,
elle dvorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
l'appelait dj intrieurement. Une femme, disait-elle avec une sorte
d'garement, une amie, un ange!  mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
mais je serai sauve! Son enthousiasme tait si violent qu'il effraya
bientt Alice. Dans ces mes sombres, la joie a un caractre fbrile,
que les mes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
cependant rien n'tait plus chaste que la subite passion de cette
courtisane pour l'anglique soeur qui lui rouvrait le chemin du
ciel. Mais ce brusque retour  l'attendrissement et  la confiance,
bouleversait son me trop longtemps froisse. Elle ne pouvait passer de
l'amer dsespoir  la foi souriante qu'en traversant un accs de folie.
Elle en fut tout  coup comme brise, et se jetant sur un sopha:
J'touffe, dit-elle, je ne suis pas habitue aux larmes, il y a si
longtemps que je n'ai pleur! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.

En effet, elle devint d'une pleur livide, et Alice fut effraye de voir
ses dents serres et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
de nerfs, et sonna prcipitamment sa femme de chambre.

La femme de chambre, au lieu de venir, courut  l'appartement du jeune
Flix, o se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.

L'enfant dormait, Jacques agit s'efforait de lire. La femme de chambre
le pria de se rendre auprs de madame. Tel tait l'ordre qu'elle avait
reu de sa matresse un quart d'heure auparavant; et, dans son motion,
Alice avait oubli que le coup de sonnette devait tre le signal de cet
avertissement donn  Jacques. Voil pourquoi au bout de cinq minutes,
au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.

Ou plutt elle ne le vit pas. Il s'avanait timidement, et Alice
tournait le dos  la porte par o il entra. Agenouille prs de sa
belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glaces. Cependant
Isidora n'tait point vanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppress,
il semblait qu'elle ft retombe dans le dsespoir, faute de puissance
pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
effort pour chasser le dmon Elle semblait prier pour elle, tout en la
priant elle-mme de se laisser sauver.

Jacques s'attendait si peu  un tel rsultat de l'entrevue de ces deux
femmes, qu'il resta comme ptrifi de surprise devant l'admirable groupe
qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux ples:
l'une toute semblable  un ange de misricorde, l'autre  l'archange
rebelle qui mesure l'espace entre l'abme et le firmament.

Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre tait si forte
chez cette dernire qu'elle y obissait encore machinalement. Elle fut
la premire  s'apercevoir du lger bruit que fit l'entre de Jacques,
et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
Je suis insense, dit-elle  voix basse  sa belle-soeur. L'tat o je
suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
qu'on, me voie chez vous. Oh!  prsent que je vous connais, je vous
aime, et je ne veux pas vous exposer  des chagrins pour moi; j'aimerais
mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais  genoux si
nous tions seules.

--Je veux que vous reveniez, rpondit Alice en l'aidant  se lever, et
bientt j'espre que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.

--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
enfant.

--Si je croyais vous trouver seule chez vous...

--Vous me trouverez toujours seule.

--A certaines heures? lesquelles?

--A toutes les heures. Avec l'esprance de vous voir un instant, je
fermerai ma porte toute la journe.

--Mais quels jours?

--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.

--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!

--Oh! je l'ai t, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
Mais ne dites rien encore; ce serait de la piti peut-tre. Tenez, vous
ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
quelque blme. Je sais qu'on a une dtestable opinion de moi dans votre
famille. Je croirais que je la mrite si vous la partagiez. Mais je ne
veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
dans votre mur; prs de la porte une serre remplie de fleurs, o vous
pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et o vous me trouverez
toujours occupe  vous aimer et  vous attendre.

Malgr tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
de poignard qui rveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tte, et le vit au fond
de l'appartement o il s'tait timidement rfugi, tandis qu'elle
conduisait lentement Isidora vers l'issue oppose, en parlant bas avec
elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
soutenait  peine, tant l'motion l'avait brise, elle appela Jacques
avec un sentiment de grandeur et de jalousie indfinissable.

--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras  ma belle-soeur, qui est
souffrante, et conduisez-la  sa voiture.

--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
remercier du regard et saisir une dernire fois sa main qu'elle porta 
ses lvres. Dans son motion dlicieuse, elle vit Jacques confusment,
sans le regarder, sans le reconnatre, et accepta son bras, sans pouvoir
dtacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrass de sa
proccupation, lui rappelait qu'il la conduisait  sa voiture.

--Je suis  pied, dit-elle. Quand on demeure porte  porte! Et, tenez,
si la petite porte du jardin n'est pas condamne, ce sera beaucoup plus
court par l.

--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
effet. Mais son me se brisa en voyant Isidora, appuye sur le bras de
Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pense de les suivre. Rien n'eut
t plus simple que de reconduire elle-mme sa belle-soeur par ce
chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
de surveillance, tant il lui rpugna, Elle ne pouvait pas supposer
qu'Isidora n'et pas reconnu Jacques. Comme elle se contient jusqu'au
milieu de l'attendrissement! se disait-elle. Et lui, comme il a paru
calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
pas moi-mme que plus l'me est perdue, plus l'apparence est sauve?

Elle s'accouda sur la chemine, l'oeil fix sur la pendule, l'oreille
tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'couler
entre le dpart et le retour de Jacques.

Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle tait plonge dans un
attendrissement profond et dlicieux, et ne songeait pas plus  regarder
l'homme qui lui donnait le bras que s'il et t une machine. Il
s'applaudissait d'avoir chapp  l'embarras d'une reconnaissance, et,
pensant  la bont d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
silence; mais un hasard devait djouer cette heureuse combinaison du
hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'tait tromp de clef,
et lorsqu'il l'eut vainement essaye dans la serrure, il s'accusa d'une
mprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destin 
contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait  la main, et se prit 
courir  toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef ncessaire.

Jacques Laurent resta donc tte  tte avec son ancienne amante sous
l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aims, devant cette
porte qui lui rappelait leur premire entrevue, et dans une situation
tout  faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
soir charg d'orage, c'est--dire lourd et chaud, ne faisait pas
vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
clair qu'au premier moment Isidora devait le reconnatre,  moins que,
dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
satisfait, si promptement bris, put ne pas trouver place parmi tant
d'autres.

Il affectait de dtourner la tte, cherchant ce qu'il avait  dire, ou
plutt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer  la
biensance. Offrir  sa compagne proccupe de la conduire  un banc
en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
voix ne risqut pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
lui chercher ce sige. Ce pouvait tre une politesse muette. Il se crut
sauv. Mais tout  coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
qui lui dit avec vivacit:

--Mais, Monsieur, je vous connais, vous tes... Mon Dieu, n'tes-vous
pas...

Je suis Jacques Laurent, rpondit avec rsignation le timide jeune
homme, incapable de soutenir aucune espce de feinte, et jugeant
d'ailleurs qu'il tait impossible d'viter plus longtemps cette crise
dlicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
imptueusement, un sentiment de mfiance, et peut-tre de ressentiment,
lui rendit le courage de sa fiert naturelle.

--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.

--Jacques Laurent, s'cria madame de S..., sans rpondre  ce froid
commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnatre, je ne l'ai
pas revu sans une motion terrible, et j'ai t comme force de vous
regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
donc?... Oui: elle vous a appel son ami.... Vous tes son ami... Son
amant peut-tre!... coutez, Jacques, coutez, il faut que je vous
parle, ajouta-t-elle avec prcipitation en voyant revenir le serviteur
avec la clef.

--Non, pas maintenant, dit Jacques troubl et irrit: surtout pas aprs
le mot insens que vous venez de dire...

--Ah! reprit-elle en baissant la voix  mesure que le domestique
s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
Jacques au bal masqu lorsque, pour l'prouver, je le supposais l'amant
de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
Jacques, coute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous tes un homme juste
et loyal comme vous l'tiez jadis... Si vous tes un homme d'honneur,
parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous tes mon ennemi, un
lche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hsitez donc pas! dit-elle
encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
rouille; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu' mes
appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
l'autre jardin. Et elle l'entrana.

--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
accent de malicieuse btise qu'ont, en pareil cas, ces espions
invitables donns par la civilisation.

--Non, rpondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.

--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
revenir.

Jacques n'coutait plus. Emport comme par le vent d'orage, il suivait
Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du ct
de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.

Elle ne s'arrta qu'auprs de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
de velours bleu, sur lequel elle s'tait assise prs de lui pour la
premire fois. Ne dites rien, Jacques! s'cria-t-elle en le forant de
s'asseoir  ses cts, ne prjugez rien, ne pensez rien, jusqu' ce que
vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
de la rpugnance  venir ici, de l'inquitude et de l'impatience  y
rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne rpondrez pas,
mais voil ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
ma situation et ma conduite. Vous tes intimement li avec madame de
T..., vous tes entr chez elle tout  l'heure sans tre annonc, comme
un habitu de la maison... dans sa chambre... car c'tait sa chambre
ou son boudoir, je n'ai pas bien regard... Vous l'aimez! car vous
tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
mienne. Elle vous aime peut-tre! Bah! il est impossible qu'elle ne
vous aime pas! Que ce soit amour ou amiti, elle vous estime, elle
vous coute, elle vous croit! Vous lui avez parl de moi; elle vous a
consult! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
c'est dire que la vtre entre elle et moi l'a t aussi... Jacques, je
vous remercie... Je parle comme dans un rve, et je comprends  mesure
que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a t la peur,
chtiment d'une me coupable! Mais mon second mouvement est celui de
ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a fausse et
torture. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
une gratitude enthousiaste! Jacques! vous tes toujours le meilleur des
hommes, et vous avez pour matresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
vous tait d; en homme gnreux, vous avez voulu me donner du bonheur
aussi, et, grce  vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous tes
grands tous les deux!

Et, dans un lan irrsistible, Isidora pencha son visage baign de
larmes jusqu' effleurer de ses lvres tremblantes les mains du craintif
jeune homme.

Laissez, Madame, laissez, rpondit-il effray de l'motion qui le
gagnait et en faisant un effort pour s'loigner d'elle, autant que le
permettait la largeur du sige de marbre; vous tes dangereuse jusque
dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous couter sans
frayeur. Vous tes hardie et vous aimez  profaner, jusque dans vos
lans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
audacieuse l'ide de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
un mot, que je suis le prcepteur de son fils, et, par consquent, le
commensal et l'habitu ncessaire de sa maison. Je venais lui parler de
son enfant, quand je suis entr tourdiment dans son petit salon. Je
ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dvouement
respectueux, et l'estime qu'on doit  une femme minemment vertueuse:
et, quant  celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
mes principes et la bonne opinion qu'une personne sense doit avoir de
l'homme  qui elle confie l'me de son enfant. Quel dmon vous pousse 
btir un roman extravagant, impossible? Est-ce l le respect et l'amour
que vous tmoigniez tout  l'heure  madame de T... par vos humbles
caresses? A peine l'motion que sa bont vous cause est-elle dissipe,
que dj vous l'assimilez  toutes les femmes que vous connaissez;
apprenez  connatre, Madame, apprenez  respecter, si vous voulez
apprendre  aimer.

Sauf l'amour avou, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
dans sa candeur cynique, avait devin juste, et c'tait en effet un bon
mouvement qui l'avait pousse  penser tout haut; mais elle ne savait
pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amre, plus douloureuse
que jamais.

--Quel langage! quelle colre et quel mpris! dit-elle en se levant et
en regardant Jacques avec un sombre ddain. Vous niez l'amour et vous
exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous parat souill
dans ma bouche, et son image dans ma pense! Vous n'tes pas habile,
Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles 
tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
distinction affecte de ces deux mots: quiconque n'aime pas, mprise,
quiconque aime vnre; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
connatre le vritable amour. Moi aussi j'ai t aime une fois dans
ma vie; est-ce que vous l'avez oubli, Jacques? Et comment l'ai-je su?
c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'et jamais os
me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant  peine
effleurer mon vtement, et frmissant de crainte quand, en touchant ces
fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutt que
de vous dclarer, vous seriez devenu fou plutt que de vous avouer 
vous-mme que vous m'aimiez... Mais voil que vous tes devenu un homme
civilis  mon gard, c'est--dire que vous me mprisez, et que vous
exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
le sais  prsent. En vrit, Jacques, vous tes bien maladroit, et le
secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
dans vos mains.

--Est-ce l tout ce que vous aviez  me dire? reprit Jacques irrit, en
se levant  son tour. Je croyais bnir le jour o je vous retrouverais
digne d'une noble et fidle amiti; mais je vois bien que Julie est
morte, en effet, comme vous le disiez tout  l'heure, et qu'il ne me
reste plus qu' pleurer sur elle.

--Ah! malheureux, ne blasphme pas! s'cria-t-elle en se tordant les
mains; que ne peux-tu dire la vrit? pourquoi Julie n'est-elle pas
morte et ensevelie  jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
l'infortune ne peut pas mourir. Cette me pure et gnreuse s'agite
toujours dans le sein meurtri et souill d'Isidora; elle s'y agite en
vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
mourir. Vraiment je suis un tombeau o l'on a enferm une personne
vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
comprends rien  un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
piti. Sois maudit, toi que j'ai tant aim, toi que seul parmi tous les
hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu tre puni du
mme supplice! puisses-tu te survivre  toi-mme et conserver le dsir
du bien, aprs avoir perdu la foi!

Son voile noir tait tomb sur ses paules, et sa longue chevelure,
droule par l'humidit de la nuit, flottait parse sur sa poitrine
agite. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
de ples clarts dont le reflet bleutre la faisait paratre plus belle
et plus effrayante. Elle ressemblait  lady Macbeth voquant dans ses
maldictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.

Le coeur de Jacques se rouvrit  la piti et  une sorte d'admiration
pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
touffer en elle; une me vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.

Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec nergie, reviens donc 
toi-mme; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
pas trouv aujourd'hui? N'tais-tu pas tout  l'heure affectueusement
presse dans les bras d'un tre gnreux, excellent entre tous? Cette
femme qui, en dpit des prjugs du monde, t'a nomme sa soeur et t'a
promis de venir ici pour te consoler et te bnir, n'est-ce donc pas
un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fiert
implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
la nouvelle alliance de l'amiti? Ne m'attribuez pas les gnreux
mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout  l'heure de
m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
et la gurison de vos blessures  cette main de femme, plutt qu' celle
d'aucun homme.

L'exaspration d'Isidora tait dj tombe, comme le vent capricieux
de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
touchant la terre. Mobile comme l'atmosphre, en effet, elle coutait
Jacques d'un air moiti soumis, moiti incrdule.

--Tu as peut-tre raison, dit-elle, peut-tre! Je n'en sais rien encore,
j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partage entre
deux lans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
front d'ange, l'autre, qui me fait har et craindre la protection de
cette dame  la voix de sirne. Une dvote, peut-tre! qui veut me mener
 l'glise et me prsenter au monde des sacristies, comme un trophe
de sa bate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
qualit ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
et m'eussent chasse de leur salon. Faudrait-il passer par le
confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!

--Et vous avez raison, reprit Jacques;  ces craintes, je vois que vous
tes toujours injuste; mais,  ces rsistances, je vois que vous avez
la vraie fiert. Mais me croyez-vous donc enrl parmi les jsuites de
salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lches
intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dvote.

Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
pas ma tte. Ma pauvre tte que, ce matin, je croyais si forte et si
froide, elle a t brise, ce soir, par trop d'motions. Cette femme
m'a enivre avec sa bont et ses caresses, et toi, tu m'as tue avec ta
figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout  coup comme le
spectre du pass devant cette porte, dans ce lieu fatal o je t'ai vu
pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aim, Jacques! Tu ne l'as
jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
odieuse. Elle tait sage, elle tait dvoue; je sentais que je n'tais
pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
devenant passionn tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
dlices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-l que je me
suis rappele avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
ton amour, tu me parlais de mes camlias. Ah! ne m'te pas ce souvenir,
Jacques, et quelque coupable que tu m'aies juge depuis, quelque
insense que je te paraisse encore, ne me reprends pas le pass, ne me
dis pas que tu n'as pas senti pour moi un vritable amour; c'est le
seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rve, c'est mon roman de jeune
fille, commenc  trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
oh non! ce rve ne m'a jamais quitte. Il ne finira qu'avec ma vie; je
n'ai aim qu'une fois, je n'ai aim qu'un seul homme, et cet homme c'est
toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emport
dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gard comme mon unique trsor.
Depuis trois ans, il ne s'est pas pass un jour, une heure, o je n'aie
t plonge dans le ravissement de mon souvenir. C'est l ce qui m'a
fait vivre, c'est l ce qui m'a donn la force d'tre irrprochable
dans mes actions depuis trois ans, comme j'tais irrprochable dans mes
penses. Je voulais me purifier par une vie rgulire, par des habitudes
de fidlit. J'ai essay d'aimer Flix de S... comme on aime un mari
quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
le crdule jeune homme, s'est cru aim du jour o j'ai eu une vritable
passion dans l'me pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
sacrifi la satisfaction du seul amour que j'aie vritablement senti?
Aussi, quand j'ai accept ce nom et cette formalit significative du
mariage, j'ai song  toi, Jacques, je me suis dit: Si Flix revient 
la vie, du moins Jacques saura que j'ai mrit d'tre rhabilite; s'il
succombe, Jacques me reverra purifie, ce ne sera plus une courtisane
qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
S..., la veuve d'un honnte homme, une femme indpendante de tout lien
honteux, une matresse fidle, prouve par trois ans d'absence et libre
de se donner aprs un combat de trois ans contre les hommes et contre
lui-mme... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aim, et je reviens
ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rves. Je
caresse mille projets, je m'endors dans les dlices de mon imagination
en attendant que je fasse des dmarches pour te chercher et te
retrouver; et tout  coup le roman infernal de ma destine s'accomplit:
tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste  l'endroit o
je t'ai vu pour la premire fois! Je t'enlve, je t'entrane ici, parmi
ces fleurs, o pour la premire fois tu m'as parl... Nous sommes
seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voil toute ma vie expie dans ce
seul instant.

La ple traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
saurait donner une ide de son loquence naturelle. Ce don de la parole,
quelques femmes, mme les femmes vulgaires en apparence, le possdent 
un degr remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
profession d'avocat conviendrait merveilleusement  certaines femmes du
peuple que vous avez d rencontrer aussi bien que moi, et sur les lvres
desquelles le discours venait de lui-mme s'arranger  propos du moindre
objet de ngoce ou du moindre rcit de l'vnement du quartier.
Les Parisiennes ont particulirement cette facult oratoire, cette
propension  noncer leur pense sous des formes pittoresques ou
littraires et avec une pantomime anime, gracieuse ou plaisante,
minaudire ou passionne, emphatique ou nave. Isidora tait une de
ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
imaginations qui se rpandent en expressions aussi vite qu'elles
s'impressionnent. Elle avait donn  son propre esprit, par la lecture
et le spectacle des arts, une ducation recherche, brillante et presque
solide, dans les loisirs de la richesse; et l'locution facile qu'elle
avait eue pour la rpartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
conserve, pour l'analyse de ses sentiments et le rcit de ses motions
passionnes. Jacques avait dj t frapp de cette loquence fminine,
dj il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait t
tour  tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opra. Il se
sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
mle de plaisir. Il ne se piquait pas d'tre un stoque, et son amour
pour Alice n'ayant jamais reu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
aucune esprance, n'tait pas un prservatif  l'preuve du feu d'une
passion expansive et provocante comme l'tait celle d'Isidora. Nous
essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
si calme et si hautaine  l'habitude, si puissante de persuasion
lorsqu'elle rvlait tout  coup des orages cachs; ni les accents de
sa voix teinte dans les discours sans intrt, flexible, saccade,
pntrante, dchirante dans l'abandon du dsespoir et de l'amour.
Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tte.

Et pourtant, hlas! tout ce qu'elle venait de lui dire tait-il bien
vrai? Sincre, oui; mais vridique, non. Qu'elle crt, dans cet instant,
ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
et, depuis trois ans, beaucoup de rveries, de regrets et d'lans vers
ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
nature confiante et nave, rien de plus certain; qu'elle et t fidle
au comte de S..., quelle et dsir se rhabiliter par le mariage, par
besoin d'honneur plus que par dsir d'une fortune assure, cela tait
encore vrai; mais qu'elle ne se ft pas laiss distraire un seul instant
de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'et
quitt dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutt que
pour n'tre pas honteusement dlaisse par Flix; qu'enfin, elle n'et
song qu' Jacques en se faisant pouser, et que l'amour des richesses
certaines n'et pas t ml,  l'insu d'elle-mme, au dsir ambitieux
d'un titre et d'une vaine considration; voil ce qui n'tait qu'
moiti vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
mauvaise puissance, agissant,  forces gales, sur l'me naturellement
grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
elle retrouva toute la potique et brlante nergie du roman qu'elle
avait caress en secret dans sa pense depuis trois ans; secret tour
 tour douloureux et charmant, selon la disposition de son me
impressionnable et changeante, et qui l'avait aide, en effet,  vivre
sagement, mais qui n'et pas t suffisant pour une telle rforme de
conduite, sans l'esprance et la volont de dominer et de soumettre le
comte de S... Alors elle se plut  s'expliquer  elle-mme sa propre vie
par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
il tait davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
matresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
teint et des sens blass, dploya ses ailes pour l'emporter loin du
domaine de la ralit. Jacques, entran dans son tourbillon, perdait
pied et se sentait comme soulev par l'ouragan dans ce monde rempli de
fantmes et d'abmes.

Cette Isidora si sduisante, si belle et si violemment prise de lui,
n'tait elle pas la mme femme qu'il avait aime avec enthousiasme,
puis avec dlire, puis enfin avec de profonds dchirements de coeur,
longtemps encore aprs avoir t brusquement spar d'elle? Nous
n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait  peine, n'et pas
prouv d'nergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'tait
bien plutt lui qui et pu, s'il et t dispos  se vanter de sa
fidlit, raconter  Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut t
beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
son propre cerveau.

Pourtant je ne sais quel doute obstin se mlait  l'ivresse croissante
de Jacques. Tout tait vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
son regard humide, son sein agit; mais son exaltation, pour
tre sentie, n'en tait pas moins applique  une assertion peu
vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se dbattaient
encore contre les sductions d'un genre de flatterie o les femmes sont
toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignor, son extrieur
timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidit ou la vanit d'une
telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crdules aux
doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
position, les hommes le sont bien davantage.

La lutte tait engage. Isidora voulait ardemment la victoire, non
qu'elle eut conserv les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
froid  cet gard que la femme qui a abus de la libert, rien de plus
chaste, peut-tre, que celle qui rougit d'avoir mal vcu. Mais il y
a dans ces mes-l, et il y avait dans la sienne en particulier, un
insatiable orgueil. Elle ne pouvait se rsoudre  perdre Jacques malgr
elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'chouer,
l'tonnement de sa rsistance, taient des stimulants  cette passion
moiti sentie, moiti factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
prouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausset, parcourir tous
les tons, et s'identifier,  la manire des grands artistes, avec toutes
les nuances de son improvisation brlante. Elle frappa le dernier coup
en s'humiliant devant Jacques: Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta piti. Vois o
l'amour m'a rduite! moi qui la repoussais si firement autrefois, quand
tu me l'offrais, cette piti sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
la demande au nom de cette femme que j'ai calomnie tout  l'heure, si
c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
ta modestie farouche repousse cette ide comme un crime, je la rtracte
et je dsavoue les paroles que la jalousie m'a arraches. Oui, la
jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
toujours dans sa bont simple et courageuse, j'tais au moment de la
har en songeant... Mais je ne veux mme pas rpter les mots qui
t'offensent. Sois sr que le bon principe est assez fort en moi pour
triompher, et qu'il triomphe dj. J'toufferai, s'il le faut, l'amour
qui me dvore, pour rester digne de l'amiti qu'elle m'offre. Euss-je
encore d'insolents soupons, je les refoulerai dans mon sein, je la
respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
croiras-tu que je t'aime?

Jacques vit  ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change 
un vritable amour, soit qu' bout de souffrance dans ses dsirs ignors
pour Alice, il esprt gurir un mal inutile et funeste en s'enivrant
de volupts puissantes, il chercha l'oubli du prsent dans le dlire du
pass.

Isidora et souhait des motions plus douces et plus profondes. Ce
ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en change d'un mot et
d'un regard adresss  la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
amant ce doux nom qui, pour elle, rsumait tout son rve de bonheur;
mais la familiarit d'un amour accept lui ta tout son prestige. Elle
se livra sans confiance et sans transport,  travers des larmes amres
qu'elle interprta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
affreux dsespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
plaisir que celui de rendre Jacques infidle  une femme austre et plus
dsirable qu'elle.

Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
d'une autre affection, et bientt elle prouva l'invincible besoin de
pleurer seule et de constater que sa victoire tait la plus horrible
dfaite de sa vie, Va-t'en, dit-elle  Jacques lorsque minuit sonna
dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
abme s'est creus entre nous. Mais je le comblerai peut-tre, Jacques,
 force de repentir et de dvouement.

Elle s'tait montre douce et rsigne malgr son angoisse. Jacques ne
sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
essaya de ramener la paix dans son me en lui parlant de l'avenir et
des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout  coup qu'il
mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
ses lvres. Isidora avait t vingt fois sur le point de lui dire:
Tais-toi, ceci est un sermon! Mais elle se contint, soit par
stocisme, soit par dcouragement, et elle trouva des prtextes pour
se sparer de lui sans lui dvoiler, comme autrefois, la profonde et
altire douleur de son me impuissante et inassouvie.

Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'htel de T..,
comme un larron qui voudrait se cacher de lui-mme. Il referma, sans
bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'alle dserte et
les massifs silencieux.

Les volets du rez-de-chausse, habit par Alice, taient ferms, nulle
trace de lumire, aucun bruit  l'extrieur. Sans doute elle tait
couche.

Ah! repose en paix, me tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
de ces fentres sans reflets et de cette faade morne d'une maison
endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
tes jours s'envolent en sereines rveries. Que l'orage, que la honte,
que les luttes vaines et coupables, que les inutiles dsirs et les
remdes empoisonns, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
Maintenant me voil condamn par ma conscience  me taire ternellement,
et je ne pourrai plus mme maudire ma timidit!

Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte tait ferme!
Mais  peine l'eut-il touche, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.

Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retire_, lui
dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
d'Utrecht, o les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
ou une oisivet d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
regrets de l'avoir fait veiller. Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
un sourire moiti bienveillant, moiti goguenard, il le fallait bien,
 moins de vous faire coucher  la belle toile, ou  l'htel de S...!
Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mgarde!

Jacques avait t mis, dans l'aprs-dne, en possession de la chambre
qu'il devait occuper dsormais  l'htel de T... Ce n'tait pas
son ancienne mansarde; c'tait un petit appartement beaucoup plus
confortable, situ au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
examinant ce local, Jacques fut frapp du got et de la grce aimable
avec lesquels il avait t dcor. Tout tait simple; mais, par un
trange hasard, il semblait que la personne charge de ce soin et
devin ses gots, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
aimait. La pense ne lui vint pourtant pas que madame de T... et daign
s'occuper elle-mme de ces dtails. Dans les commencements de son sjour
 la campagne il avait t l'objet des attentions les plus dlicates
et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
installation. Mais depuis qu'Alice, proccupe d'une pense grave qu'il
ne devinait pas, semblait s'tre refroidie pour lui, il ne se flattait
plus de lui inspirer ces prvenantes bonts. Agit et craignant de
rflchir, il se jeta sur son lit, esprant trouver dans le sommeil
l'oubli momentan de la tristesse invincible qui le gagnait.

Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoup et des rves insenss. Il
pressait Alice dans ses bras, et tout  coup, son visage divin devenant
le visage dsol d'Isidora, ses caresses se changeaient en maldictions,
et la courtisane tranglait sous ses yeux la femme adore.

Obsd de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fentre.
Les menaces d'orage s'taient dissipes: il n'y avait plus au firmament
qu'une vague blancheur, des nues transparentes, floconneuses, et
l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
remords. Mais bientt son attention fut fixe sur un objet inexplicable.
Tout au fond du jardin, sur une espce de terrasse releve de trois
gradins de pierre blanche, et ferme de grands murs, marchait lentement
une forme noire qu'il lui tait impossible de distinguer, mais dont
le mouvement rgulier et impassible pouvait tre compar  celui d'un
pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
de la nuit? D'abord un soupon terrible, une cre jalousie, s'empara du
cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'tre
jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un  cette heure solennelle et
mystrieuse? Mais tait-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vtement
de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rver dans ce jardin
plutt que dans le sien? elle pouvait en avoir conserv une clef. Mais
comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice tait
mince, et il lui semblait voir une forme lance.

Une demi-heure s'coula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
tait bien seule. Elle disparaissait derrire de grands vases de fleurs
et quelques touffes de rosiers disposs sur le rebord de la terrasse.
Puis elle se montrait toujours aux mmes endroits dcouverts, suivant la
mme ligne, et avec tant d'uniformit, qu'on et pu compter par minutes
et secondes les ailes et venues de son invariable exercice. Elle
marchait lentement, ne s'arrtait jamais, et paraissait bien plutt
plonge dans le recueillement d'une longue mditation qu'agite par
l'attente d'un rendez-vous quelconque.

Jacques fatigua son esprit et ses yeux  la suivre, jusqu' ce que,
cdant  la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait tre la
femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
propre compte, il alla se recoucher. Aprs deux heures de cauchemar
et de malaise, il retourna  la fentre. L'ombre marchait toujours.
tait-ce une hallucination? Cela faisait croire  quelque chose de
surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
pendant de si longues heures sans se lasser. O un tre humain et-il
pris tant de persvrance et d'insensibilit physique? L'horizon
blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient 
l'approche de la rose. Je resterai l, se dit Jacques, jusqu' ce que
la vision s'vanouisse ou jusqu' ce que cette femme quitte le thtre
de sa promenade obstine. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.

Cette curiosit, mle d'angoisse, fit diversion  ses maux rels. Cach
derrire la mousseline du rideau coll  ses vitres, il s'obstina  son
tour  regarder, jusqu' ce que le jour, s'purant peu  peu, lui permit
de reconnatre Alice. A n'en pouvoir douter, c'tait elle qui, depuis
une heure du matin jusqu' quatre, avait ainsi march sans relche, sans
distraction, et sans qu'aucune impression extrieure et pu la dranger
du problme intrieur qu'elle semblait occupe  rsoudre. A mesure que
le jour net et transparent qui prcde le lever du soleil lui permettait
de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa dmarche, les
dtails de son vtement. Rien en elle n'annonait le dsordre de l'me.
Elle avait la mme toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
n'avait pas song  mettre un chle: elle avait la tte nue. Ses cheveux
bruns, spars sur son beau front, ne paraissaient pas avoir t
drouls pour une tentative de sommeil. Son pas tait encore ferme
quoique un peu ralenti, ses bras croiss sur sa poitrine sans raideur
et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrta au milieu de la
terrasse et parut regarder attentivement la faade de la maison. Puis
elle descendit les trois degrs et se dirigea vers la porte du petit
salon d't, sans avoir aperu Jacques qui se cachait soigneusement.
Lorsqu'elle fut assez prs de la maison pour qu'il pt distinguer sa
physionomie, il remarqua avec tonnement qu'elle tait calme, ple, il
est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et  peine altre par la
fatigue d'une si solennelle et si trange veille. Et, cependant, que
n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
sur soi-mme Oh! quelle femme tes-vous donc? s'cria Jacques
intrieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
vitre de son boudoir; quelle nigme vivante, quelle me cleste nourrie
des plus hautes contemplations, ou quel coeur  jamais bris par un
morne dsespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aim, et vous vivez
peut-tre d'un souvenir du mort! Et Jacques ne se doutait pas que ce
mort c'tait lui.

J'ai aim! pensait Alice en se dshabillant avec lenteur et en
s'tendant sur sa couche chaste et sombre.

Jacques fut bien abattu et bien proccup durant la leon du matin qu'il
donnait ordinairement avec tant de zle et d'amour au fils d'Alice.
Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
retentissements imprvus, petits ou grands, mais qui en raniment
l'amertume par mille endroits.

A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
la leon, couter le rsum du prcepteur ou de l'enfant. Jacques se
dit que toute cette vie allait changer  Paris, et qu'il ne verrait
peut-tre pas Alice de la journe. On lui monta son djeuner dans sa
chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait command que son
couvert ft mis tous les jours  sa table  l'heure du dner. Jacques
attendit cette heure avec anxit. Mais il dna tte--tte avec son
lve.

Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, 
ce qui parait; elle n'a rien pris de la journe.

Et il secoua la tte d'un air chagrin.

Nous laisserons Jacques Laurent  ses anxits, et nous rendrons compte
au lecteur de la journe d'Alice.

Aprs quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le mme
soin qu' l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
jardin. Je la laisserai dans la serrure, dit-elle  Saint-Jean, et vous
ne l'terez jamais. Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, o elle
voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
avait l quelque dsordre, un coussin de velours tomb dans le sable,
quelques belles fleurs brises autour de la fontaine. Alice eut un
frisson glac; mais aucun soupir ne trahit, mme dans la solitude,
l'motion de son me profonde.

Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
devant elle, en robe blanche sous une lgre mante noire. Isidora tait
fire de porter en public ce deuil qui la faisait pouse et veuve; mais
elle hassait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
pas si tt la visite de sa belle-soeur, elle cachait  peine sous sa
mante cette toilette du matin, molle et frache, dans laquelle elle se
sentait renatre. Pourtant le visage de la superbe fille tait fort
altr. Sa beaut n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-tre en
expression; mais il tait facile de voir  son oeil plomb et  sa riche
chevelure  peine noue, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
hte de se retremper dans l'air du matin. Il tait  peine neuf heures.

Elle fit un lger cri de surprise, puis, comme charme, elle s'lana
vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
inquitude se trahit en chemin.

Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
une main qu'Isidora porta  ses lvres avec un mouvement convulsif de
reconnaissance, mais sans pouvoir dtacher son oeil, noir et craintif
comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice tait bien
ple aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on et dit qu'elle
tait l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.

Elle ne se doute de rien! pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention  son
joli peignoir de mousseline blanche.

--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
m'aviez dit que vous dfendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner  une
longue rclusion, et, en attendant voire rveil, je prenais plaisir 
faire connaissance avec vos belles fleurs.

--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans puret auprs de vous,
rpondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une mtaphore apporte de
l'Italie, la terre classique des rbus. Je pense navement ce que
je vous dis d'une faon ridicule; c'est assez le caractre de
l'enthousiasme italien. Il parat exagr  force d'tre sincre. Ah!
Madame, que vous tes belle au jour, que votre air de bont me pntre,
et que votre manire d'tre avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
donc pas l'animosit de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
le sot et froce orgueil des femmes du grand monde?

--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
connaissez pas encore, et peut-tre n'aurez-vous pas tant  vous en
plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
de ceux qui, de leur ct, vous jugeraient ainsi sans vous connatre?
Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre vritable vie,
comme je l'oublie, moi aussi; mme quand je suis force de le traverser.
Pensez un peu  moi, et laissez-moi ne penser qu' vous. Dites-moi,
croyez-vous que vous pourrez m'aimer?

Cette question tait faite avec une sorte de svrit o la franchise
imprieuse se mlait  la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
se rcrier sur la cruaut d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mrite mieux de vous._ Et
Isidora, sentant tout  coup le poids de cette me suprieure tomber sur
la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait  la peur.

Cette peur devint de l'pouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
fortement sa main dans la sienne: Rpondez-moi, rpondez-moi donc
hardiment, Julie!

--Julie? s'cria la courtisane hors d'elle-mme. Quel nom me donnez-vous
l?

--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
doute le vritable, et qui m'est plus doux  prononcer.

--C'est mon nom de baptme, en effet, dit Isidora avec un triste
sourire; mais je n'ai pas voulu le porter aprs que j'ai eu quitt ma
famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrire, car vous
savez que j'tais une pauvre enfant du peuple.

--C'est votre titre de noblesse  mes yeux.

--Vraiment?

--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les ides ne pntrent pas jusque
dans les ttes coiffes en naissant d'un hochet blasonn. Ne soyez pas
plus fire que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
Julie.

--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est pass pendant que je
m'appelais Isidora... Car celui-l vous fait mal aussi  prononcer,
n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda  son tour
Alice avec une sincrit imprative.

[Illustration 07.png: Isidora.]

Alice leva sa belle main dlicate, et la posant sur le front de la
courtisane: Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
que si votre coeur est aussi bon que votre beaut est puissante, quoi
qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
de vous  moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le pass soit comme
s'il n'avait jamais exist. Si vous tes grande, gnreuse et sincre,
Dieu a d vous absoudre, et aucune de ses cratures n'a le droit de
trouver Dieu trop indulgent. Rpondez-moi donc, car je ne vous demande
pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? tes-vous bien capable
d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
vous interroge.

Isidora, entirement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
bont, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
enthousiasme d'habitude avait fait place  un attendrissement profond,
mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
l'aimait plus encore que durant l'accs d'exaltation qu'elle avait
prouv la veille en recevant les premires ouvertures de son amiti.

Mais le fantme de Jacques Laurent avait pass entre elles deux, et il
y avait eu de la haine mle  ce premier lan de son coeur vers une
rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'tait plus l
comme une fe qui l'enlevait  la terre, mais comme une soeur de la
Charit qui sondait ses plaies. La fire malade ne pouvait repousser
cette main gnreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
besoin de secours et de pardon que de justice.

Alice carta avec une sorte d'autorit les mains de la courtisane et vit
la confusion sur ce front que les outrages runis de tous les hommes
n'eussent pas pu faire rougir.

Eh bien, lui dit-elle, si vous n'tes pas sre de vous-mme, attendez
pour me rpondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.

--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amiti. Je venais
vous les offrir et vous les demander.

--Et moi, je vous donne toute mon me, lui rpondit enfin Isidora en
dvorant des larmes brlantes.

--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?

--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
et avec moi-mme que vous l'espriez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
rvolter. Ah! je suis une me malheureuse, j'ai besoin de piti 
cause de ce que je souffre; mais la piti m'humilie, et je ne peux pas
l'accepter!

[Illustration 08.png: coutez, coutez, s'cria Julie...]

--De la piti! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
Vous avez raison de repousser la piti de ces tres qui en ont tous
besoin pour eux-mmes. J'en serais bien digne, chre Julie, si je vous
offrais la mienne.

--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?

--Oui, Julie, si vous la partagez.

--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais  genoux s'il le fallait! Oh!
belle et bonne crature de Dieu que vous tes, prenez garde  ce que
vous allez faire en m'ouvrant le trsor de votre affection; car si vous
vous rtirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
frapp le dernier coup, et je serai force de vous maudire.

--Pourquoi mlez-vous toujours quelque chose de sinistre  votre
expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
rendu justice, un homme vous a aime.

--De quel homme parlez-vous?

--De mon frre.

--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est l que notre lien,  peine
form, va peut-tre se rompre,  moins que ma franchise ne me fasse
absoudre!...

--Pas de confession, ma chre Julie. Je sais de vous certaines choses
que je comprends sans les approuver. Mais trois annes de dvouement et
de fidlit les ont expies.

--coutez, coutez, s'cria Julie en se pliant sur le coussin de velours
rest  terre aux pieds d'Alice, dans une attitude  demi familire, 
demi prosterne: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir 
conqurir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
veux vous dire toute ma vie.

Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
abattement:

--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
je tcherai de me faire connatre, en parlant au hasard, car mon coeur
est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
je crains de ne pas mriter.

--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunment dans notre
abominable socit de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
magique de tous, la beaut de la femme, la femme du peuple doit trembler
de le transmettre  sa fille.

--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais rpter autour
de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux  la perdition de son me_,
disaient, les commres du voisinage, en me prenant des mains de ma mre
pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette nave et
sinistre prdiction!

C'est que la beaut et la misre forment un assemblage si monstrueux!
La misre laide, sale, cruelle, le travail implacable, dvorant, les
privations obstines, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
haillons, tout cela est si srement mortel pour la beaut! Et la beaut
est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un rgne lui
serait dvolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut lever une mendiante
au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
s'indigne du nant et des fers de la pauvret.

Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
disparatre; elle veut connatre et possder; mais, hlas!  quel prix
la socit lui accorde-t-elle ce rgne funeste et cette ivresse d'un
jour!

Et moi aussi, j'ai voulu rgner, et j'ai trouv l'esclavage et la
honte. Vous pensez peut-tre qu'il y a des mes faites pour le vice,
et condamnes d'avance; d'autres mes faites pour la vertu et
incorruptibles. Vous tes peut-tre fataliste comme les gens heureux qui
croient  leur toile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
conjurer. S'il nous tait donn de le juger et de le connatre, la peur
tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas lgitimes,
et, par cela mme, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnes
 prir ou  les touffer?

Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mre en courroux, aprs
mes premires fautes. Cela tait vrai; mais quelle tait donc cette
ambition si coupable? Hlas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
d'tre aime! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouv l'amour,
pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?

Et, ne trouvant pas la ralit de l'amour, il a fallu me contenter du
semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
plupart des femmes qui portent le mme nom que moi dans la socit n'en
demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse choir
 une femme comme moi, c'est de n'tre pas stupide. Une courtisane
intelligente, doue d'un esprit srieux et d'un coeur aimant! mais c'est
une monstruosit! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
d'entre nous meurent de douleur, de dgot et de regrets, au milieu de
cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolit qu'elles ont accepte.

Ce n'est pas la cupidit, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
conduites  ce que la socit considre comme un tat de dgradation.

Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
caress aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
accept leur opulence de mains indignes, et lchement reu comme un
ddommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
qu'elles auraient d har et repousser.

Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
poursuivent de leurs transports tudie un amant qui les quitte, enfin
trafiquent de l'amour d'une manire honteuse. A celles-l rien de sacr,
rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
seule raison qu'un amant plus riche se prsente. Ces femmes-l me
font horreur, et je me surprends  les mpriser, comme si j'tais
irrprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
s'en aperoive, sans qu'on leur en sache aucun gr. Elles ne calculent
pas, elles ne comptent pas avec la richesse.

Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion ft riche,
et elles n'ont pas prvu qu'en se laissant combler, elles seraient
regardes bientt comme vendues.

Puis, dans l'habitude de luxe o elles vivent, avec les besoins
factices qu'on leur cre, avec l'entourage de riches admirateurs qui
fait leurs relations, leur me s'amollit, leur constitution s'nerve, le
travail et la misre leur deviennent des penses de terreur. Si elles
changent d'amant, c'est un riche qui se prsente, c'est un riche qui est
accept.

Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
homme  leurs yeux; il n'exerce pas de sduction sur elles; un habit mal
fait le rend ridicule, le dfaut d'usage, la simplicit des manires
le font paratre dplaisant, et nous serions humilies d'avoir un tel
protecteur, et de paratre avec lui en public. Nous devenons plus
aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
et les reines modernes de la finance.

Et puis, l'oisivet est une autre cause de dmoralisation, et c'est
encore par l que nous en venons  ressembler aux grandes dames. Nous
avons pris l'habitude de donner tant d'heures  la toilette,  la
promenade,  de frivoles entretiens, nous trnons avec tant de
nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scnes, qu'il nous
devient bientt impossible de nous occuper avec suite  rien de srieux.

Nos sots plaisirs nous excdent, mais la solitude nous effraie, et nous
ne pouvons plus nous passer de cette vie de reprsentation stupide, qui
est  la fois un fardeau et un besoin pour nous.

Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux tres
qu'on s'est efforc d'avilir, qui ont donn des armes contre eux, et
qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
de leur contenance intrpide. Oh! cet orgueil-l, pour tre illgitime,
n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique  l'excs. On
pourrait le comparer  celui de certains hommes politiques qui se
drapent dans leur impopularit.

Jugez donc de ce que doit souffrir une tte doue d'intelligence et de
raison, quand, pousse par la fatalit dans cette voie sans issue, elle
arrive  perdre la puissance de se rhabiliter sans en voir perdu le
besoin.

Ah! Madame, vous n'tes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
yeux les prtendus lments de mon bonheur, le nom et le titre que
je porte, la scurit de ma fortune, de ma libert, ma beaut encore
florissante; et mon esprit gnralement vant et apprci par de
prtendus amis.

Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois  l'amour
aveugle et obstin d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
souvent tromp, avide et insatiable que j'tais d'un instant d'amour et
de bonheur impossibles  trouver!

Cet homme excellent, mais homme du monde, malgr tout, jaloux sans
passion et gnreux sans misricorde, n'et jamais os faire de moi sa
femme, s'il et d survivre  la maladie qui l'a emport.

 son lit de mort, il a voulu, par un trange caprice, me laisser dans
le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
d'accepter sans comprendre que ce serait l encore une fausse dignit,
une puissance illusoire, une comdie de rhabilitation, un masque sur
l'infamie de mon nom de fille.

La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
considrable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
de ddain la plus incisive qu'elle m'ait donne. Je sais bien que, dans
le temps o nous vivons, je pourrais braver ce ddain, me pousser par
l'intrigue dans les salons, y russir, y tourner la tte d'un lord
excentrique ou d'un Franais sceptique, faire encore un riche, peut-tre
un illustre mariage, qui sait! aller  la cour citoyenne comme certaines
filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont pousses
et installes  force d'impudence ou d'habilet. Mais je n'ai pas la
ressource d'tre vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.

Mon orgueil est trop clair pour aller affronter des mpris qui me
font souffrir par la seule pense qu'ils existent au fond des coeurs,
quelque part, chez des gens que je ne connais mme pas. Je ne pourrais
pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes quivoques, qui ont
fait justement comme moi, par les mmes hasards, mais avec d'autres
intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'prouve
une sorte de consolation  craser ces femmes-l du mpris qu'elles
m'inspirent.

Mais, hlas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
malheureuse.

Ne pouvant m'amuser  la possession des bijoux et des voitures,  la
conqute des rvrences et  l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
mes cartes de visite, j'ai l'me remplie d'un idal que je n'ai jamais
pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.

Le manque d'amour me tue, et le besoin d'tre aime me torture... Et
pourtant je ne suis pas sre de n'avoir pas perdu moi-mme, au milieu de
tant de souffrances, la puissance d'aimer.

Ah! la voil, cette rvlation gui vous effraie et  laquelle vous
n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devine, Alice, et je sais bien ce
qui a dispos votre grand coeur  m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
vie de rserve et de pudeur,  vous, vous vous tes dit avec l'humilit
d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
leurs affections, et que, comme  Madeleine, il leur serait beaucoup
pardonn, parce qu'elles ont beaucoup aim. Hlas! vous n'avez pas
compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux mes qui
abusent de ses dons de ne pas arriver  la satit et  l'impuissance.

Le chtiment est l pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
dbauch.

Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des mes vulgaires,
sachez-le bien. J'ai t frappe, en Italie, de la diffrence qui
existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation  la
fois riche et grossire.

Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de dception,
mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tue par ses
nombreuses dfaites. J'ai connu  Rome une jeune fille de vingt ans, qui
me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:

J'ai aim trois fois, et j'ai toujours t trompe; mais, cette
fois-ci, je suis bien sre d'tre aime, et de l'tre pour toujours.

Huit jours aprs, elle tait trahie; elle fut d'abord folle, puis
malade  mourir; puis, quand elle fut gurie, il se trouva qu'elle tait
passionnment prise du mdecin qui l'avait soigne, et qu'elle disait
encore:

Cette fois-ci, c'est pour toujours.

J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
aujourd'hui  son dixime amour, et qu'elle ne dsespre de rien.
Pourtant cette fille tait honnte, sincre, elle donnait toute son me,
elle se dvouait sans mesure, elle tait admirable de confiance, de
misricorde et de folie. C'tait une mobile et puissante organisation.

Nous ne sommes point ainsi, nous autres Franaises, nous autres
Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-tre pas moins de coeur qu'elles;
mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
empche d'oublier. Notre fiert est moins audacieuse; elle est plus
dlicate, elle ne se relve pas aussi aisment d'un affront; elle
raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la rcente
blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force gare qui cherche
aveuglment le remde dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
C'est une force brise, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
regrette amrement elle-mme.

En bien, Alice, voil longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
rien dit, rien fait comprendre, peut-tre. C'est que je suis une nigme
pour moi-mme. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
j'ai cru aimer... j'ai longtemps caress ce rve comme une ralit dont
le souvenir faisait toute ma richesse, et,  prsent?... Eh bien, 
prsent, hlas! je ne suis pas mme sre de n'avoir pas rv. Ah! si je
pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
non vorrei_.

--Eh bien, Julie, rpondit Alice en touffant un profond soupir; car les
paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navre de tristesse:
parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
en rester l. Oubliez que vous parlez  la soeur de votre mari. Et
pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.

A prsent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
remplissant, auprs de vous, le rle d'une soeur.

--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'cria
Isidora en embrassant avec nergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure  Dieu que, moi, je
pourrai encore aimer et croire!

En cet instant Isidora parlait avec l'lan de la conviction, et tout ce
qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'me rayonnait dans son beau
regard.

Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
bndiction de la grce divine.

--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
cach et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
parl de moi...

--Oui, c'est Jacques Laurent, rpondit Alice avec un calme hroque.

Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.

Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
d'Alice; mais elle ne put pntrer dans cette me invincible, et la
courtisane jalouse et souponneuse fut trompe par la femme sans
exprience et sans ruse. C'est peut-tre la plus grande victoire que la
pudeur ait jamais remporte.

Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
en effet.

Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
dtails. Elle n'omit des vnements de la nuit que les soupons qu'elle
avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutt qu'elle ne les voulut
celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir 
lutter contre de mauvais sentiments, elle dvoila, avec son loquence
anime, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
ses souvenirs. Elle confessa mme que, sans le vouloir, sans le savoir,
entrane par un prestige de l'imagination, elle avait exagr  Jacques
la passion qu'elle avait conserve pour lui; et, quand elle eut fait
cette confession courageuse, elle ajouta:

C'est l le dernier trait de ce malheureux caractre que je ne peux
plus gouverner, le plus vident symptme de cette maladie incurable 
laquelle je succombe.

Le besoin d'tre aime m'a fait croire  moi-mme que j'aimais
perdument, et je l'ai affirm de bonne foi; j'en ai protest avec
ardeur.

Il l'a cru, lui: comment ne l'et-il pas fait, quand je le croyais
moi-mme?

Eh bien, j'ai gt mon roman en voulant le reprendre et le dnouer. Le
premier dnouement, brusqu dans la souffrance, l'avait laiss complet
dans ma pense. A prsent, il me semble qu'il ne vaut gure mieux que
tous les autres, et que le hros ne m'est plus aussi cher.

Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
possession de son me malgr lui.

 coup sr, j'ai manqu  ma fiert habituelle,  mon rle de femme, en
n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammt de lui-mme.

Quel doux triomphe c'et t pour moi de voir peu  peu revenir  mes
pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonn au plus
fort de sa passion, et qui a d me maudire tant de fois! Et ne croyez
pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
demande  inspirer l'amour que pour russir  y croire ou  le partager.

J'ai donc empch cet amour de renatre en voulant le rallumer
prcipitamment. L encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
mortel qui me gagne et m'pouvante m'a force  me jeter dans le feu, o
je me suis brle sans me rchauffer.

Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans piti ce dsordre
et cette fivre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
pass jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutt plaignez moi, car
je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
ni reprendre ni dtruire; par la dlicatesse de mon intelligence, qui
condamne ses propres garements; par mon orgueil de femme, qui frmit
d'tre si souvent compromis par ma vanit de fille.

J'tais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...

J'aurais accus Dieu mme de s'tre mis contre moi pour m'enlever
l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidle  sa
nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
davantage, car c'est bien par l que Dieu devait me chtier. Jacques
ne m'aime plus..., cela est trop vident. Il me plaint encore; il est
capable de me sermonner, de me protger au besoin, de mettre toute sa
science et toute sa vertu  me sauver. Il est si bon et si gnreux!
Mais qu'ai-je besoin d'un prtre? c'est un amant que je voulais. J'en
retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aime.

Pour la centime et dernire fois de ma vie, je ne suis pas aime!... O
mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?

Voil mon coeur, hlas! chre Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
peut vous rpondre de lui-mme.

--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plonge tout 
coup dans une mditation trange; serait-ce possible?...

Puis elle ajouta, en secouant la tte, comme pour en chasser une ide
importune:

Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorb par une grande
passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en tre l'objet.
Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
douloureux.

Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
sauverez, en vous sauvant vous-mme.

Oh! ne laissez pas tomber dans la poussire ce pome, ce roman de votre
vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontr une me capable
de connatre et d'inspirer de l'amour vritable, c'est celle de Jacques;
je le connais peut-tre plus que vous-mme, continua-t-elle avec un
calme et mlancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
les jours, et que je l'entends expliquer  mon fils les lments du beau
et du bon, je me suis assure que c'tait un noble caractre et une
noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
pure: la solitude, la pauvret l'ont form au courage et au renoncement.

Il a sur la religion et la morale des ides plus leves que celles
d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
lumire de la sagesse, et rendez-lui le feu sacr de l'amour.

Vous pouvez encore tre heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un garement dans
votre double existence. Vous vous tes plu, maintenant aimez-vous; et
si cet amour ne peut devenir ternel et partait, faites-le durer assez,
ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire  tous deux et vous
dispose  mieux comprendre l'idal de l'amour.

--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxit, ne
garderiez-vous pas ce trsor pour vous-mme? Oh! pardonnez moi si mon
langage est trop hardi; mais qui doit connatre l'idal de l'amour, si
ce n'est une me comme la vtre? qui doit mpriser les diffrences de
rang et de fortune, si ce n'est vous.

--Il ne s'agit pas de moi, Julie, rpondit Alice d'un ton de douceur
sous lequel perait une solennelle fiert; si je souffrais, je vous
consulterais  mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
d'aimer noblement le noble Jacques.

--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
je vous prfre  toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
sacrifice.

--Qui ne vous coterait pas beaucoup, hlas! dans ce moment-ci, dit
tristement Alice, puisque vous n'tes pas sre de l'aimer!

--Ah! quand mme je l'aimerais comme le premier jour o je le vis, comme
je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est l, selon vous, je vous
promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.

--Oui, jurez-le-moi, Julie!

--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
qui me soit plus sacr.

--Oui, jurez par mon nom de soeur, rpondit madame de T... en se levant
pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
le nom de Flix,  la mmoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
respectera dans votre pass la trace de l'affection de mon frre.

Julie promit, et elles se quittrent en faisant le projet de se revoir
le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle tait
sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
femme de chambre.

Laurette, dit-elle  cette jeune Allemande, je me sens trs malade. Je
suis comme prise de fivre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
pour toi ce que tu vas faire pour moi-mme. Tu es pieuse, jure-moi sur
ta Bible protestante que si j'ai le dlire, tu n'entendras rien, tu ne
retiendras rien. Tu ne rediras  personne, pas mme  moi... (et surtout
 moi) les paroles qui pourront m'chapper...

N'aie pas peur, ce ne sera peut-tre rien; mais enfin il faut tout
prvoir; arme-toi de courage et de dvouement: jure!

Laurette jura.

Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
personne ne me souponnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
que tu n'appelleras pas le mdecin tant que je serai dans le dlire, si
j'ai le dlire. Jure que tu me laisseras mourir plutt que de me laisser
trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connatre.

La simple fille jura malgr son pouvante.

Ple et consterne, elle dshabilla sa matresse qu'un frisson glacial
venait de saisir et dont les dents contractes claquaient dj avec un
bruit sinistre.

Alice resta tendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
heures. Ses apprhensions ne se ralisrent pas. Elle n'eut pas de
dlire.

Les mes habitues  se dompter et  se contenir portent le silence et
le mystre jusque dans le tombeau.

Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
une plainte.

Froide, raide et ple comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
situation; si Laurette ne l'et sentie respirer faiblement, elle
l'et crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
yeux ouverts.

Heureusement l'affection fait parfois deviner aux tres les plus simples
ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
si contract, ne songea qu' la rchauffer, el elle finit par amener une
lgre transpiration. Peu  peu Alice revint  elle-mme, et le premier
mot qu'elle put articuler, fut pour demander  son humble amie si elle
avait parl.

Hlas! Madame, rpondit Laurette, vous en tiez bien empche. Voyons
si vous n'avez point la langue coupe ou les dents casses; car je n'ai
jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.

Dieu soit lou! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
vous voil mieux, il vous faut le mdecin et du bouillon.

--Tout ce que tu voudras, Laurette. A prsent, j'ai ma tte, je vois
clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
volont.

--Embrasse-moi, ma bonne crature, et va te reposer. Envoie-moi mon
fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
rappeler bien vite.

--Eh! Madame, vous n'avez t que trop sage, dit Laurette navement.

Le mdecin s'tonna de trouver Alice si faible, et s'merveilla des
terribles effets de la migraine chez les femmes.

Vingt-quatre heures aprs, Alice tait leve et prenait du chocolat au
lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la rjouissait
de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:

Petite mre, pourquoi donc vous tes toute blanche, toute blanche?

Alice avait la pleur d'un spectre.

Vingt-quatre heures encore s'coulrent avant qu'Alice voult se montrer
 Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volont taient
encore visibles sur son visage, mais dj ils taient moins effrayants,
et le calme profond qui suit de telles victoires rsidait sur son large
front encadr de bandeaux soigneusement lisss par Laurette.

Ce jour-l  six heures, Jacques, averti que le dner tait servi, entra
dans la salle  manger avec la mme proccupation inquite que les jours
prcdents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil o l'avait
apporte le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui chappa, cri si
profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit lgrement.

J'ai t assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
main. Mais ce n'tait rien de grave, et me voil gurie. Je sais que
vous avez veill sur mon enfant comme l'et fait sa propre mre. Je ne
vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.

Pour la premire fois, Jacques porta la main d'Alice  ses lvres; il ne
pouvait parler, il craignait de s'vanouir.

Pour la premire fois aussi, Alice devina qu'elle tait aime. Mais il
tait trop tard, et une pareille dcouverte ne pouvait qu'augmenter sa
souffrance.

Qu'tait-ce donc qu'un amour si diffrent du sien, un amour compliqu,
flottant, partag dj dans le prsent et dans le pass, dans l'avenir
peut-tre? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'tait donc
rduite, et devait probablement se rduire encore  le rendre infidle
parfois  un souvenir ador,  une passion toute puissante dans ses
accs et ses retours!

Peut-tre qu'Alice et pardonn si elle et compris qu'elle n'tait
point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora tait la sienne
dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas caus l'infidlit, mais
que l'infidlit avait t commise contre elle. Mais elle en jugea
autrement, et elle s'tait d'ailleurs trop engage avec Julie pour ne
pas prendre en horreur l'ide de lui disputer son amant. Elle frissonna
comme quelqu'un qui se rveille au bord d'un abme, et elle fit un
immense effort de courage et de dignit pour s'loigner  jamais du
danger d'y tomber. Pourtant, chose trange, mais que toute femme
comprendra,  partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.

Jacques avait ignor, ainsi que tout le monde, la gravit du mal qu'elle
qualifiait d'indisposition. Il fut effray de sa pleur. Cependant,
comme il n'y avait pas d'autre altration profonde dans ses traits,
comme l'expression en tait sereine, plus sereine mme qu' l'ordinaire,
il ne souponna pas qu'elle et t vingt-quatre heures aux prises avec
la mort. Il osa  peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
et rsolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit  se
promener nu-tte dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.

Le souvenir de cette promenade trange le frappait de respect et
d'une sorte de terreur. Il avait cru dcouvrir l qu'un grand secret
remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.

Mais quelle pouvait tre la nature d'un tel secret? tait-ce une douleur
de l'me ou une souffrance physique soigneusement cache? Peut-tre,
hlas! l'accs d'un mal mortel touff avec stocisme depuis longtemps.

Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice plissait et maigrissait
d'une manire sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
l'inquitude. Que croire maintenant? Sa veille solitaire dans une si
profonde absorption tait-elle le rsultat ou la cause du mal? Quoi que
ce ft, il y avait l dedans quelque chose de solennel et de mystrieux
que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder 
demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.

Non pas, que je sache, rpondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
des rhumes. Et tout fut dit.

Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assist au suicide d'une
passion profonde, el qu'il tait la cause de ce suicide, l'objet de
cette passion.

Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
faire un pas.

Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
fils, et l'enfant ayant suivi son prcepteur, elle se fit reporter sur
son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux tres se doutassent de ce
qu'elle avait souffert.

Mon ami, dit-elle  Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
celle soire en la consacrant  ma belle-soeur,  laquelle j'avais
donn, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.

J'ai t force d'y manquer, et elle doit tre inquite de moi; car
elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
condamner sans appel est odieux, juger sans connatre est absurde.

Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.

Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
elle est seule, si elle est matresse de sa soire, et, dans ce cas, de
me l'amener?

Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
dsormais toujours ouverte.

Jacques obit. Isidora se prparait  monter en voiture pour aller se
promener au bois avec quelques personnes.

A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet crit
au crayon dans l'antichambre, qu'elle congdia son monde, fit dteler sa
voiture, et jetant son voile sur sa tte, elle s'lana vers lui et prit
son bras avec une vivacit touchante. Ah! que je vous remercie! lui
dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille,  travers les
jardins. Quelle bonne mission vous remplissez l! Je croyais qu'elle
m'avait dj oublie, et je ne vivais plus.

--Elle a t malade, dit Jacques.

--Srieusement; mon Dieu?

--Je ne pense pas; cependant elle est fort change.

Le pressentiment de la vrit traversa l'esprit pntrant d'Isidora.

Lorsqu'elle songeait  la conduite d'Alice, elle tait prs de tout
deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupons s'vanouissaient.
C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reut avec un rayon
de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts  ses tendres
caresses. L'imptueuse et indompte Isidora ne pouvait lever sa pense
jusqu' comprendre la fermet patiente d'un tel martyre, la sublime
gnrosit d'un tel effort.

Et cependant Isidora n'tait pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
mais elle l'et accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue et
fait trembler la terre sous ses pieds.

Quel orage pourtant, que celui qui avait pass sur la tte d'Alice!
quelle tempte avait boulevers tous les lments de son tre durant
cette longue nuit dont le calme avait tant effray Jacques! et il n'en
avait pourtant pas cot la vie  un brin d'herbe.

Les sanglots d'Alice n'taient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.

Je ne me suis pas promis d'crire des vnements, mais une histoire
intime. Je ne finirai par aucun coup de thtre, par aucun fait imprvu.
Alice, Isidora, Jacques, runis ce soir-l, et souvent depuis, tantt
dans le petit salon, tantt sur la terrasse du jardin, tantt dans la
belle serre aux camlias, se gurirent peu  peu de leurs secrtes
blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus loquente, plus
vraie, plus rajeunie par un amour senti et partag. Jacques fut, chaque
jour, plus frapp et plus pntr de cet amour qu'il avait tant pleur,
et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprs
de Julie, ardent et fort comme il l'avait t aux heures de l'ivresse
et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
entranement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
confiance, la jeunesse et la puissance de son me.

Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernires
souffrances et des dernires luttes d'Isidora.

Elle s'attacha  la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trsor
tait encore intact au fond de cette me dchire. Quant  lui, le noble
jeune homme, il le savait bien dj, puisqu'il avait pu l'aimer alors
qu'elle le mritait moins. Mais il avait conu un idal plus parfait de
l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalit, tant aim
d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excs de modestie
et de fiert fut-elle trop longtemps aveugle sur les vritables
sentiments qu'elle lui avait inspirs? Ces deux mes taient trop
pudiques et trop naves, et, disons-le encore une fois, trop prises
l'une de l'autre, pour se deviner et se possder. Leur amour n'tait,
pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
n'est point trop malheureux.

Mais qu'il ignore  jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
Rassurez-vous, il l'ignorera.

Fiez-vous  la dignit d'une me comme celle d'Alice. Elle a trop
souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chrement achete. Et ce
serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vrit. Le
soir o elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'tait fait
ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
que je gurisse.

Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.

A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aim, et elle s'tait fait de
l'amour un idal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
les entranements, les dfaillances des amours de ce monde. A la voir si
indulgente, si gnreuse, si trangre par consquent aux passions des
autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.

Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
follement un roman si srieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
gurie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
autour d'elle, son mdecin moins que personne.

Cependant elle n'est pas condamne  mort comme malade, dans ma pense.

Isidora a-t-elle donc embrass dans Jacques son dernier amour?

Un jour ne peut-il pas venir o celui d'Alice renatra de ses cendres?
celui de Jacques est-il teint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
eux une heure d'loquente explication?

Qui sait? ces romans-l ne sont jamais absolument termins.


En effet, ce roman ne devait pas finir l, et lorsque nous racontions
ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les penses de
Jacques Laurent. Un an plus tard, nous remes de nouvelles confidences,
et les papiers qui tombrent entre nos mains nous forcent de donner une
troisime partie  son histoire.



TROISIME PARTIE.

Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'tait au courant du
double amour qui s'agitait dans le coeur de notre hros. Nous avons
pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait traces
en tte de chaque paragraphe, selon que ses penses le ramenaient 
Isidora, ou l'emportaient vers Alice.



CAHIER N 1.

Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'tais encore qu'un
enfant. Aujourd'hui je voudrais tre un homme, et je crains de n'tre
qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les motions de ma
vie  la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
bondir d'indignation la rebelle crature que je ne puis ni croire, ni
convaincre. Monstrueux hymne que nos mes n'ont pu et ne pourront
jamais ratifier! Ce sont les fianailles du plaisir: rien de plus!

--La vertu! oui, le mot est pdantesque, j'en conviens, quand il n'est
pas naf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
sacr. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
si durement; non, pour aimer et dsirer la vertu, je ne me crois pas
suprieur aux autres hommes, puisque, plus j'tudie les lois de la
vrit, plus je me trouve gar loin de ses chemins, et comme perdu
dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
entrane sans nous aveugler! Illusions dplorables que celles qui nous
laissent entrevoir la ralit derrire un voile trop facile  soulever!

Et j'crivais sur la philosophie! et je prtendais composer un trait,
formuler le code d'une socit idale, et proposer aux hommes un nouveau
contrat social!... Eh bien, oui, je prtendais, comme tant d'autres,
instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
corriger moi-mme. Heureusement mon livre n'a pas t fini; heureusement
il n'a point paru; heureusement je me suis aperu  temps que je n'avais
pas reu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout 
apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces coliers superbes, qui,
tout gonfls des leons de leurs matres s'en vont endoctrinant le
sicle, sans porter en eux-mmes la lumire et la force qu'ils aspirent
 rpandre! Cela m'a sauv d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais,  mes
propres yeux, en suis-je purg?

Triste coeur, tu es mcontent de toi-mme dans le pass, parce que tu
es honteux de toi-mme dans le prsent. Et pourtant tu valais mieux, en
effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu tais sincre, tu n'avais
rien  combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
contemplations idales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...



CAHIER I.

Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu tre heureux
en tant juste? Mon Dieu, suprme sagesse, suprme bont! vous qui
pardonnez  nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
savez, je ne soupirais pas aprs les vanits humaines; j'acceptais la
plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
plus austres.

Quand la misre ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
mon coeur que pour la souffrance de mes frres... Tout ce que je me
permettais d'esprer, c'tait de trouver dans mon abngation sa propre
rcompense, une me calme, des penses toujours pures, une douce joie
dans la pratique du bien...

Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
m'est apparue comme le rsum des bienfaits de votre providence, quand
j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon tre pour
tre aim avec droiture et abandon, il s'est trouv que cet tre si fier
et si beau tait maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
dans le sein, et que je ne serais aim d'elle qu' la condition de
souffrir mortellement.

Eh bien, mon Dieu, j'ai accept cela encore! Elle s'est arrache de mes
bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
 l'attendre,  la retrouver, et, pendant des annes, je l'ai aime dans
la douleur et dans la piti, sans certitude... que dis-je? sans espoir
d'tre aim? Et pendant ces sombres et lentes annes, abattu, mais non
bris, triste, mais non irrit, j'levais mon me selon mes forces, 
la contemplation des vrits ternelles. Je vivais dans la puret,
j'essayais de rpandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
rcompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
de l'tude. Et puis, lorsque de secrtes douleurs, ignores de tous, 
peine avoues par moi-mme, sont venues me troubler, j'ai refoul mon
mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respect
le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'et fait
oublier toute ma ple et morne existence, en vain immole  une femme
orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aim en silence, et
l'indiffrence ne m'a pas trouv plus audacieux et plus vain que n'avait
fait le parjure et l'ingratitude...



CAHIER A.

Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit tre comme n'existant
pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais os
tracer... Je gotais, d'ailleurs, dans ce mystre de mes penses, une
sorte de volupt navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
me sublime.



CAHIER A.

Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu touff!... cartons-le 
jamais! mon me n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
trop trouble, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
reflter la figure d'un ange.



CAHIER IV.

Quand j'ai retrouv cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
premiers transports, je ne l'aimais plus. Hlas! non. Je chercherais
vainement  vous tromper,  vrit incre! Je ne l'aimais plus, je
ne la dsirais plus; son apparition a t pour moi comme un chtiment
cleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aim,
elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
peut-tre, et elle me le persuade  moi-mme. Ma destine bizarre la
jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
si je l'abandonne elle est perdue, rendue  l'garement du vice, au mal
du dsespoir? Et  voir comme cette belle me est agite, je ne saurais
douter des prils qui la menacent si je ne lui sers pas d'gide!... Eh
bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
de persvrer et qui nous avertisse que vous tes content de nous!
_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
moins! si nos penses pouvaient s'lever assez par l'exaltation de la
prire, pour arracher  la vrit ternelle un reflet de sa clart, un
rayon de sa chaleur, une tincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
nous nous tranons dans les tnbres, incertains si c'est le mal ou le
bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tt
renonc  un objet de nos dsirs, que l'objet du sacrifice nous semble
celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dpouillons pour donner,
et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
sche et produit des ronces! pouvants, nous nous laissons dchirer par
ses pines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
notre sang jusqu' ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
du bon grain! 0 semeurs opinitres et inutiles que nous sommes! Les
rochers se dressent dans le dsert, et nous tombons puiss avant la fin
du jour!

[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
J.J. Rousseau,]



CAHIER A.

Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'puiser comme une coupe que le
soleil pompe et dessche, sans qu'il s'en soit rpandu une seule goutte
au dehors? Mais silence,  mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
dois souffrir; ton martyre lui est tranger, inutile... Il lui serait
indiffrent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
relche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!



CAHIER I.

Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un rsultat clair
et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
seul avec moi-mme, auprs d'un tre qui ne me comprend pas, ou qui
peut-tre me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
notre coeur assez gnreux ou assez soumis pour qu'il pt s'attacher
avec passion aux objets de notre dvouement? Vous avez fait le coeur de
la mre inpuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
aimer une femme comme la mre aime son enfant, sans s'inquiter de
donner mille fois plus qu'elle ne reoit; sans chercher d'autre
rcompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?

L'amour! c'est un mot gnrique, et qui embrasse tant de sentiments
divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
soi-mme, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa matresse.
Hlas! si j'osais encore me croire philosophe, je tcherais de me
dfinir  moi-mme ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
qui n'a jamais t satisfait. O ternelle aspiration, dsir de l'me et
de l'esprit, que la volupt ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamns  possder une
femme qu'ils voudraient voir transforme en une autre femme? Est-ce la
femme qu'on ne possde pas, qui, seule, peut revtir  nos yeux ces
attraits qui dvorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien rel
qui nous rassassie et nous rend ingrats?



CAHIER A.

Comme _elle_ est ple! comme sa dmarche est lente et affaisse! Quel
mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un dsir cleste; c'est
le besoin inassouvi de l'idal et non le dgot impie et insolent des
joies de la terre. Tu n'as abus de rien, _toi_! tu mriterais le
bonheur. Quel est donc l'insens qui ne l'a pas compris, ou l'infme
qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
monde, pour l'amener  tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
toi, tu es si calme!



CAHIER I.

I.--Non, je ne suis pas de ces tres stupides et orgueilleux qui se
lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
jamais homme ne l'a savour. Je ne me dfends pas d'aimer. Je livre mon
tre et ma vie  quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
voil tout. L'amour est un change d'abandon et de dlices; c'est
quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
rciprocit complte, une fusion intime des deux mes; c'est une trinit
entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
plus que deux mortels aveugles et misrables, qui luttent en vain
pour entretenir le feu sacr, et qui l'teignent en se le disputant,
influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chasse du sanctuaire!
c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquitude
jalouse, qui t'loignent sans cesse.



CAHIER A.

Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
me renferme, et que reflte ton front ple, je serais ddommag de
toute ma vie de rves dvorants et de tourments ignors.

Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.

D'o vient que ton amiti ne me l'a pas donn? Il est des penses
terribles dont l'ivresse n'oserait s'lever jusqu' toi. Mais, si l'on
pouvait s'asseoir  tes pieds, plonger, sans frmir, dans ton regard,
respirer une heure, sans tmoins opportuns et sans crainte de
t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander  Dieu? et
n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me reprsenter
une si respectueuse et si enivrante volupt?



CAHIER I.

Non, l'amour ne peut pas tre l'infatigable exercice de l'indulgence
et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chre esprance de
l'homme vint aboutir  l'abjuration de toute esprance. Philosophes
austres moralistes sans piti, vous mentez si vous prtendez que
l'amour n'a que des devoirs  remplir et point de joies pures  exiger.
Et vous autres, sceptiques matrialistes qui prtendez que le plaisir
est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon me! elle sent,
elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut tre aime, comme elle ne
peut pas aimer elle-mme. Ambitieuse effrne, qui veut qu'on lui donne
ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinit quand elle ne
croit plus elle-mme!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
femmes, pourquoi faut-il que tu sois  jamais punie des erreurs qui
t'ont brise et du mal que tu dtestes!



CAHIER A.

Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-tre jamais aim, qui semblez
vouloir n'aimer jamais, quelle pense d'ineffable mlancolie peut
donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous prserver de ce qui
pourrait tre? Mais qui donc saura jamais...


Ici le journal de Jacques Laurent parat avoir t brusquement
abandonn; nous en avons vainement cherch la suite. Une lettre
d'Isidora, date de trois mois plus tard, nous explique cette
interruption.



LETTRE PREMIRE.

ISIDORA A MADAME DE T...

Alice, revenez  Paris, ou rappelez auprs de vous le prcepteur de
votre fils. Ses vacances ont dur assez longtemps, et Flix ne peut se
passer des leons de son ami. Quant  vous, ma soeur, cette solitude
vous tuera. Je ne crois pas  ce que vous m'crivez de votre sant et de
votre tranquillit d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chre Alice; je
quitte la France, je quitte  jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
que je vous envoie et que je lui ai drobs  son insu. Sachez donc
enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le gurir ou de
le payer de retour. Je sais que son coeur gnreux va s'effrayer et
s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amiti tendre,
un intrt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
voie, pourvu qu'il vive prs de vous, je crois qu'il sera bientt
consol.

Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
Vous vous tiez trompe, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
caractres et des existences si opposes. Voil prs d'une anne que
nous luttons en vain pour accepter ces diffrences. L'union d'un esprit
austre avec une me bouleverse par les temptes tait un essai
impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
j'aurais d le comprendre ds le premier jour o je vous ai vue.

Je vous ferai ma confession entire. Depuis trois mois que j'ai surpris
et comme vol le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
dtacher de vous. Except de lui dire du mal de vous, ce qui m'et t
impossible, j'ai tout tent pour vaincre l'obstacle, pour triompher
de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
effrne. Cette ambition avait rveill mon amour, qui commenait 
prir de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
tour  tour humble et emporte, boudeuse et soumise, ardente et
ddaigneuse. Rien ne m'a russi; votre absence lui avait t, je crois,
jusqu'au sentiment de la vie. Il n'tait plus auprs de moi qu'une
victime du dvouement qu'il s'tait impose, et je suis presque certaine
que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'tre blm par vous,
son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sre aussi que, pour
conqurir votre estime, il et fait le sacrifice de sa vie entire, et
qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais dtach de moi.

[Illustration 09.png: Petite mre, pourquoi vous tes toute blanche?]

Eh bien, ne soyez pas effraye de ma rsolution, Alice! je la prends
enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus ple qu'un spectre, plus
beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abngation et de vertu,
j'ai t prise tout  coup d'un accs de courage et de dsintressement,
et je lui ai dit  jamais adieu dans mon coeur. Je vous cris de ma
premire station, station sur la route d'Italie, et probablement il
ignore encore,  l'heure qu'il est, que j'ai quitt Paris et bris sa
chane! Voyez combien je suis gurie! Je dsire qu'il l'apprenne avec
joie, et la seule tristesse que j'prouve, c'est la crainte de lui
laisser quelque regret.

Pourquoi donc tardons-nous tant  faire ce qui est juste et bon? Quelle
fausse ide nous attachons  l'importance de nos sacrifices et  la
difficult de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
une angoisse mortelle le dtachement que je porte aujourd'hui dans mon
coeur avec une sorte de volupt. Je ne savais pas que la conscience d'un
devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma navet  cet
gard doit vous faire sourire. Hlas! c'est apparemment la premire fois
que je cde  un bon mouvement sans arrire-pense. Puiss-je tirer de
cette premire et grande exprience la force d'abjurer dans l'avenir mon
aveugle et imprieuse personnalit!

Pourquoi ne m'avez-vous pas aide, chre Alice,  entrer dans cette
voie? Ah! si vous aviez aim Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
rendu  la libert!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
votre langueur, votre mlancolie, cachent peut-tre le mme secret....
Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte dsormais
au point de vous craindre. Voyez  quel point vous m'tes sacre! La
passion de Jacques pour vous tait, pour moi, comme un reflet de votre
image dans son me, et, quoique je fusse en possession de son secret,
jamais je n'ai os le lui dire, jamais je n'ai os vous combattre
ouvertement et vous nommer  lui.

Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
Saint-Jean a brl son journal par mgarde. Il ne se doutera jamais que
sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystrieuse, quel pieux
respect! n'en serez-vous pas touche quelque jour? J'aurais donn, moi,
dix ans de jeunesse et de beaut pour tre aime ainsi, euss-je d ne
l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir mme jamais un baiser
furtif sur le bord de mon vtement!

C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
follement rve. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruaut; mais j'ai bien
chang depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
t salutaires, elles ont port leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
reconnu enfin qu'il n'tait pas au pouvoir du coeur le plus gnreux et
le plus sublime de donner toute sa flamme  un tre troubl et malade
comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
de la vertu... la vertu que j'ai tant hae et blasphme dans mes
dsespoirs! O seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
coupables pouvaient tre rcompenss ds cette vie, et s'il n'y avait
pas d'invitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
par o tu as pch!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
les folles passions de l'humanit. Ceux qui ont abus des bienfaits de
Dieu ne le trouveront plus et seront condamns  le chercher sans cesse!
La femme sans frein et sans retenue mourra consume par le rve d'une
passion qu'elle n'inspirera jamais.

Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernire heure du
jour rcompenss comme ceux de la premire...; mais le matre qui paie
ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
change de peu. Si l'ouvrier tardif et lche avait le droit d'exiger
une part complte, celui qui rtribue serait frustr, et c'est en amour
surtout que l'galit a besoin d'tre respecte comme l'amour mme; car
l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutt la vertu, c'est l'amour.
Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-l, partags
galement, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
mriter seul, prsume trop de lui-mme; celui qui se croit dispens de
mriter, ne recueille rien.

C'est en Dieu seul que je me rfugie, ses trsors  lui sont
inpuisables. Si le catholicisme n'tait pas une fausse doctrine
pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmlite ou
trappiste  l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
homme, une sorte d'gal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
j'ai assez expi, et que je mrite d'entrer dans le repos des justes,
c'est--dire de ne plus connatre les passions.

Mais vous, Alice, vous avez droit  la coupe de la vie, vous vous en
tes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lvres
pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
m'empcher de rver que quelque jour... un beau soir d't plutt,
Jacques vous surprendra  la campagne, lisant ce paragraphe crit de sa
main: Si l'on pouvait s'asseoir  tes pieds!...

Quand vous m'crirez que ce moment est venu, je reviendrai prs de
vous, j'y reviendrai calme et purifie; et,  mon tour, Alice, je
goterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
pour vous seule!

ISIDORA.

La lettre qui suit est de dix ans postrieurs  celle qu'on vient de
lire.



LETTRE DEUXIME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
sacrifice que je croyais bien grand alors...

Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
grand acte de courage me parat chaque jour moins sublime, et qu'enfin
j'arrive  me trouver assez peu hroque... Que Jacques me pardonne de
parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chrie, pardonnez-moi de ne pas
le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
lequel je puis parler  prsent d'un sujet jadis si brlant, et nagure
encore si dlicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis gurie, c'est
de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis gurie  jamais, Alice, et, pour
m'avoir fait cette grce, Dieu a t trop bon pour moi, il m'a trop
largement rcompense d'un moment de force.

Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
Lombardie, et je parle ainsi dans la sincrit de mon coeur.

Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
Peut-tre si le ciel tait orageux, l'air cre, et que le paysage, au
lieu de l'glogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
m'offrt le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
menace... peut-tre mon me serait-elle moins sereine, peut-tre vous
exprimerais-je le vide dlicieux de mon me en des termes plus rsigns
que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
crainte de tomber dans le pch d'orgueil et d'en tre punie; mais il
est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernire lettre, je
ressens une joie intrieure qui me semble durable et profonde.

A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement  cet inapprciable bienfait
du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-tre! O bonheur
des mes blesses et fatigues, que tu es humble et modeste! tu te
contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
excs de souffrance; tu te replies sur toi-mme, comme une pauvre plante
qui, aprs l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
vivre.... le plus faiblement possible!

Pas de funestes prsages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'gayer
en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
C'est dans l'me que les annes marquent leur passage et laissent leur
empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
promptement ou rsistent avec vaillance.

--... Je relis ce que je vous crivais tout  l'heure, aux dernires
clarts d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'loigne de la
fentre...

Mes ides prennent un autre cours.

Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
c'est peut-tre une seule et mme chose; mais, en vieillissant, les
lments de notre tre deviennent plus distincts. Les sens s'teignent
d'un ct, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamn 
mourir avec eux? Oh non! grce  la divine bont de la Providence, la
meilleure partie de nous-mme survit  la plus fragile, et il arrive
qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystre sublime! Vraiment la vie
est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
effroi devant la pense d'une transformation qui lui semble pire que la
mort, mais qui est peut-tre l'heure la plus pure et la plus sereine de
notre pnible carrire.

Avec quelle terreur j'avais toujours pens  la vieillesse! Dans la
fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. Moi, vieillir! me disais-je
en me contemplant: devenir grasse, lourde, dsagrable  voir! Non,
c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
quand je me sentirai dcliner, quand une femme me regardera sans envie,
et un homme sans dsir, je me tuerai!

Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
svre, sur lequel les hommes ont dit et crit tant de lieux communs
satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
n'ai mme plus song  m'assurer des ravages du temps, et, le jour o
je me suis dit que j'tais vieille, je me suis trouve jeune pour une
vieille. Et puis, je crois que, prcisment, toutes ces railleries de
l'autre sexe,  propos des beauts qui s'en vont et qui se pleurent,
m'ont donn un accs de fiert victorieuse. J'ai compris profondment
cette ingratitude des hommes qui, aprs avoir adul notre puissance,
l'insulte et la raille ds qu'elle nous chappe. Et j'ai trouv qu'il
fallait tre bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fume
dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens rconcilie avec la
_vieille femme_.

La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
qui commence, et dont je n'ai pas encore  me plaindre. Celle-l est
innocente de mes erreurs passes; elles les ignore parce qu'elle ne les
comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
douce, patiente et juste, autant que l'autre tait irritable, exigeante
et rude. Elle est redevenue simple et quasi nave, comme un enfant,
depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.

Elle rpare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le march,
elle lui pardonne ce que l'autre, agite de remords, ne pouvait plus se
pardonner  elle-mme. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
marche en libert et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
vers les prcipices.

Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rle,
une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
coquetterie que je dteste plus que la pire coquetterie des jeunes
femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beauts qui
se rfugient dans la grce, dans l'esprit, dans l'amnit caressante. Je
connais ici une marquise de soixante ans dont l'ternel sourire et la
banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'me.

Certes c'est l une grande comdienne et qui dissimule bien ses regrets.
Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
affection, d'tre l maman  tout le monde, de faire tous les frais de
gaiet des runions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
plus sche et plus goste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
vue d'elle-mme et du rle qu'elle s'est impos. Elle n'a pas pu rompre
avec le succs, et elle poursuit sa carrire de reine des coeurs sous
une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
et j'ai failli tre brouille avec elle pour avoir adopt Agathe. Elle
voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
arriver  la marier sottement  quelque vieux patricien, ex-comparse
dans son cortge d'adorateurs. Elle et trouv moyen de faire grana
bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
d'autres, quand elles ont eu assez brill prs d'elle,  son profit.

Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
exemple pour m'engager  vieillir agrablement, je me dtourne pour
ne pas respirer son souffle glac. Oh! je ne prendrai pas votre petit
sentier parfum de roses fanes, ma charmante vieille! Je suis vieille
tout de bon, je le sens, je m'en rjouis, J'en triomphe tranquillement
au fond de l'me. Je n'ai pas besoin djouer votre comdie. Je n'aime
plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
acceptable, mais elle m'arrive srieuse et recueillie, non foltre et
remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
le gaspillant pas dans de feintes amitis.

Pardonnez-moi une mtaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurt.
 ct d'une verdure tincelante, un bloc de ples neiges et de glaces
aigus a coul dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'clore l,
meurent au sein de l't, frappes au coeur par une gele soudaine et
intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
sur la mousse; puis, tout  coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
les emporte avec lui et les prcipite avec fracas dans de mystrieux
abmes. La clochette des troupeaux et le chant du ptre sont interrompus
par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
prcipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
accompagnent tous les pas du voyageur, que les beauts incomparables du
site enivrent et entranent. Une nature si sublime est sans cesse
aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; l les
montagnes s'croulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
souriait ou respirait hier  leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
souvenir aujourd'hui... Oui, c'est l l'image de la jeunesse, de ses
forces drgles, de ses bonheurs enivrants, de ses imptueux orages,
de ses dsespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
destruction d'elle-mme qu'enfante l'excs de sa vie.

Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
plant, bien uni, bien noble  l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
quoique situ  l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
qu'on y essaie une longue promenade, mais on aperoit les limites au
bout des belles alles droites, et il n'y a point l de sentiers sinueux
pour s'garer.

On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultives et soignes, car
le sol ne les produit point sans les secours de la science et du got.

Tout y est d'un style simple et svre, point de statues immodestes,
point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
pour s'treindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
a tout expi en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
plus sortir; et l'on s'y promne ou l'on s'y repose, consol et purifi,
jouissant des tides bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
terrasse abrite, le regard plonge dans la rgion terrible et magnifique
o s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir t, et on comprend
ce qui se passe l d'admirable et d'insens; mais malheur  qui veut
y redescendre et y courir: car les railleries ou les maldictions l'y
attendent! Il n'est permis aux htes du jardin que d'tendre les mains
vers ceux qui dansent sur les abmes, pour tcher de les avertir; et
encore, cela ne sert-il pas  grand'chose, car on ne s'entend pas de si
loin.

Voil mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus  l'aise
depuis que je me suis plant ce jardin.

Mais c'est bien assez philosopher et rver, Il faut que je vous parle
d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adopte, qui entrait chez
moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
moins.

Je vous ai dj dit qu'elle tait fille d'un pauvre artiste qui l'avait
fort bien leve, mais qui, en mourant, l'avait laisse dans le plus
complet abandon, dans la plus profonde misre.

Je n'avais jamais song  adopter un enfant, je n'avais jamais regrett
de n'en point avoir.

Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-tre
eusse-je manqu de tendresse ou de patience pour soigner un petit
enfant; Lorsque cette Agathe est entre chez moi, j'tais  cent lieues
de prvoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
Je fus frappe de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
distingu, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
autant que possible, et traite avec bienveillance.

Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je dcouvris un
trsor de raison, de droiture et de bont; et bientt, je la retirai de
l'office pour la faire asseoir  mes cots, non comme une demoiselle de
compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.

Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chre
Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
heureuses l'une par l'autre.

Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.

Ds le principe, j'ai examin attentivement Agathe, je l'ai
mme beaucoup interroge. J'ai retir de cet examen et de ces
interrogatoires, la certitude que c'tait l un ange de puret, et en
mme temps une me assez forte: un caractre absolument diffrent du
mien,  la fois plus humble et plus fier, tranger par nature aux
passions qui m'ont bouleverse, difficile, impossible peut-tre 
garer, prudente et rflchie, non par scheresse et calcul personnel,
mais par instinct de dignit et par amour du vrai.

La docilit semblait tre sa qualit dominante, lorsque je lui
commandais en qualit de matresse. Mais en l'observant, je vis bientt
que cette docilit n'tait qu'une muette adhsion  la rgle qu'elle
acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fiert qui
voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse  l'humiliation du
commandement. C'tait cela bien plutt qu'une soumission aveugle et
servile pour ma personne. Le silence profond qui protgeait ce caractre
grave et recueilli m'empchait de savoir si les passions gnreuses
pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mpris de la
stupidit seraient capables d'en troubler la paix.

A prsent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
qu'elle-mme, quoique je sache bien qu'elle adore la bont, j'ignore si
elle peut har la mchancet Peut-tre qu'il y a l trop de force pour
que l'indignation s'y soulve, pour que le ddain y pntre. tonnement
et piti, voil, ce me semble, toute l'altration que cette srnit
pourrait subir.

Agathe a vcu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
rien deviner du monde, sans rien dsirer de lui, sans songer qu'elle pt
jamais sortir de l'obscurit qu'elle aime, non-seulement par habitude,
mais par instinct. Elle ne connat pas l'amour, elle en pressent encore
si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
insensible.

Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
et je suis pouvante du mystre de son avenir. Aimera-t-elle, d'amiti
seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? lvera-t-elle des
enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pense d'en faire
des tres sages et honntes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!

Et pourtant, qu'ai-je retir, moi, de mes angoisses et de mes tourments?

Quand j'avais seize ans, l'ge d'Agathe, je n'avais dj plus de
sommeil, ma beaut me brlait le front, de vagues dsirs d'un bonheur
inconnu me dvoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
pass. Je l'admire, je m'tonne, et je n'ose pas juger.

Quand j'ai chang la condition d'Agathe si soudainement, si
compltement, elle a t fort peu surprise, nullement tourdie
ou enivre, et j'ai aim cette noble fiert qui acceptait tout
naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a t vraie,
mais toujours digne. Elle me promettait de mriter ma tendresse, mais
elle n'a pas pli le genou, elle n'a pas courb la tte, et c'est bien.
En voyant ce noble maintien, moi, j'ai t saisie d'un respect trange,
et une seule crainte m'a tourmente, c'est de n'tre pas digne d'tre
la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
comprendre la grandeur du rle que je m'imposais, et, depuis ce moment,
je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
j'ai contract.

Cela fait une amiti qui m'est plus salutaire que dlicieuse. Il ne
s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une socit,
une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au srieux. Elle
semble me dire dans chaque regard:

Vous avez voulu avoir l'honneur d'tre mre, songez que ce n'est pas
peu de chose, et qu'une mre doit tre l'image de la perfection.

Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comdie.
J'loignerais Agathe plutt que de la tromper. Mais est-ce donc la
pense que le moindre garement de ma part troublerait notre intimit,
qui fait que je me sens si bien fortifie dans mon _jardin de
vieillesse_?

Peut-tre! peut-tre Agathe m'a-t-elle t envoye par la bont divine
pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignit, et la convenance. Il
est certain que tout cela est personnifi en elle, et que rompre avec
ces choses l, ce serait rompre avec Agathe. Il tait donc dans ma
destine que les hommes me perdraient et que je ne pourrais tre sauve
que par les femmes? Vous avez commenc ma conversion, chre Alice; vous
l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
Agathe, qui vous ressemble  tant d'gards, l'achve sans se donner la
moindre peine, sans se douter mme de ce qu'elle fait; car la douce
enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui tait
raconte.

Minuit.

Agathe m'a force de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, 
prsent qu'elle me quitte. J'ai pass solennellement la soire auprs
d'elle, et je me sens comme exalte par mes propres penses.

Quelle nuit magnifique! la terre altre ouvrait tous ses pores  la
rose, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immacules. Enivrs
d'amour, de parfum et de libert, les rossignols chantaient, et, du fond
humide de la valle, leurs intarissables mlodies montaient comme un
hymne vers les toiles brillantes. Appuye sur l'paule d'Agathe, que je
dpasse de toute la tte, je marchais d'un pas gal et lent, m'arrtant
quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
terrasse de cette _villa_ est magnifiquement situe; absorbes dans la
contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
droul sur nos ttes, nous ne songions point  nous parler. Peu  peu
ce silence amen naturellement par la rverie, nous devint impossible
 rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouv  dire qui ne
m'et sembl oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
et mystrieuse comme la beaut parfaite. Agathe respectait-elle ma
mditation, ou bien prouvait-elle le mme besoin de recueillement?
Agathe aussi est mystrieuse comme la perfection. Son me sans tache
me semblait si naturellement  la hauteur de la beaut des choses
extrieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes rflexions, le
charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la vote
cleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
l'Ocan de l'ther? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
prouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet euss-je
pu l'entretenir qui ne ft un outrage  la beaut des cieux, une
profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?

Quand l'change de la parole n'est pas ncessaire il est rarement utile.
J'en suis venue  croire que tous les discours humains ne sont que
vanit, temps perdu, corruption du sentiment et de la pense. Notre
langage est si pauvre que quand il veut s'lever, il s'gare le plus
souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dnature. Toujours
la parole procde par comparaison, et les potes sont forcs, pour
dcrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
des grandes masses de la vgtation, les plis et les couleurs d'un
vtement.

Les potes ont peut-tre raison: interprtes et confidents de la nature,
chargs de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
de cette vue immense que Dieu leur a donne, ils se servent de figures
pour se faire entendre,  la manire des oracles. Ils mettent les
soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
habitude de ce procd de comparaison, que nous ne savons pas nous
expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'me potique
est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.

L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
beau; dans aucune langue humaine le vritable pote ne saurait rendre la
vritable impression qu'il reoit du spectacle de l'infini.

Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien  dmler avec
le monde, rien a lui enseigner ou  recevoir de lui: l'amour d'une vaine
gloire dicte trop souvent ces prtendus panchements. Celui qui parle
veut produire de l'effet sur celui qui coute, et s'il ne cherche point
 l'blouir par l'clat des mots, du moins il travaille  s'emparer de
ses motions,  lui imposer les siennes,  se poser comme un prisme
entre lui et la beaut des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
de deux mes prosternes, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
un autre cerveau, triste change de facults bornes et de misre
orgueilleuse!

Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprs d
Agathe: quelle parole de ma bouche fltrie si longtemps par la plainte
et l'imprcation, ne ft tombe comme une goutte de limon impur dans
cette source limpide, o l'image de Dieu se reflte dans toute sa
beaut? Entre elle et moi, hlas! il y a un abme infranchissable: c'est
mon pass. Mes doutes, mes vains dsirs, mes angoisses furieuses, mes
amertumes, mon impit, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
ce que j'ai souffert! Cette me vierge de toute souillure et de toute
tristesse doit  jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansutude
qui l'empcherait de me retirer son affection. Peut-tre mme
m'aimerait-elle davantage; si elle avait  me plaindre! Peut-tre
trouverais-je dans sa pit filiale des consolations puissantes. Mais de
mme que la mre, force de traverser un champ de bataille, cache dans
son sein la tte de son enfant pour l'empcher de voir la laideur des
cadavres et de respirer l'odeur del corruption, de mme ma tendresse
pour Agathe m'empchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
les misres et les tortures de cette vie drgle.

Cette ligne invisible trace entre elle et moi est un lien, bien plus
qu'un obstacle. C'est l que se manifeste,  son insu, ma tendresse pour
elle; c'est l que gt sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
que j'aurais parfois  pancher mes penses: elle s'appuie sur moi comme
sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne rside qu'en elle.
Si je me sens triste et agite, ce qui arrive bien rarement dsormais,
je l'loigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
mon me a repris son calme et sa joie silencieuse.

Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
clos dans l'ombre du travail el de la pauvret; et cependant un lger
embonpoint annonce cette sant particulire aux recluses, sant plus
paisible que brillante, plus gale que vigoureuse, apte aux privations,
impropre  la douleur et  la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
briseraient cette plante frle et suave, qui, dans la paix d'un clotre,
rsisterait longtemps  la vieillesse et  la mort.

Auprs de cette fleur sans tache, auprs de ce diamant sans dfaut, je
sens mon me s'lever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
de beaut, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
des arts plus chaud et plus prononc. Agathe ne ressemble pas  une
statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
sans extase et sans transport, accueillant le monde extrieur sans
l'embrasser, attentive, douce et un peu froide  force de candeur,
telle enfin que Raphal l'et place sur l'autel, le regard fix sur le
pcheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle coute.

Il y a, certes, dans toutes les cratures humaines, un fluide
magntique, impntrable aux organisations paisses, mais vivement
perceptible aux organisations exquises par elles-mmes, ou  celles qui
sont dveloppes par la souffrance. La prsence d'Agathe agit sur moi
d'une manire magique. L'atmosphre se rafrachit ou s'attidit autour
d'elle. Quelquefois, quand le spectre du pass m'apparat, une sueur
glace m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
vient s'asseoir prs de moi, l'oeil noir et grave et la bouche  demi
souriante, elle me communique immdiatement sa force et son bien-tre.

Il y a donc en elle quelque chose de mystrieux pour moi, comme je vous
le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'et
offert de choisir une compagne et une fille selon mes prdilections
instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de dsirer une fille
semblable  moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle ft
ardente et spontane, qu'elle connt ces agitations de l'attente, ces
bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions o j'ai
trouv quelques heures d'ivresse au milieu d'un ternel supplice.
Et probablement aussi, au lieu de la prserver du malheur par mon
exprience, j'eusse augment son irascibilit par la mienne et dvelopp
sa facult de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
m'empcher de bnir superstitieusement comme une faveur providentielle,
a jet dans mes bras un tre qui ne me comprend pas du tout et que je
comprends  peine. Ce contraste nous a sauves l'une et l'autre. J'eusse
voulu tre adore de ma fille, et c'et t l un souhait goste, un
voeu contraire  la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'me
la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue 
l'ide qu'il est bon d'tre celle des deux qui aime le plus. C'est l un
miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demand  l'amour
d'un homme et qu'a su oprer l'amiti d'une enfant.

Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
consolations o vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
que j'ai du me crer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dgote, non de
la beaut des oeuvres de got, mais de la possession et de l'usage de
ces choses l. J'ai fait cadeau,  divers muses de cette province, des
statues et des tableaux que je possdais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
doit tre  tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprcier, et
que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
particulier, lorsque ce particulier s'est vou  la retraite, et a ferm
sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait dfinitivement.
J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait btir presque un village
autour de moi, o je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
plus de ma parure, et je n'ai mme pas os m'occuper de celle d'Agathe,
quoique j'eusse trouv du plaisir  embellir mon idole; mais la voyant
si simple et si trangre  celle longue et coteuse proccupation, j'ai
respect son instinct, et je l'ai subi pour moi-mme peu  peu, sans
m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
la la musique. Son pre l'avait destine  donner des leons. Mais ce
pauvre artiste, imprvoyant et drgl comme la plupart de ceux de
ce pays-ci, l'avait laisse sans clientle et sans protections. Ses
talents, du moins, lui servent  charmer les loisirs que sa nouvelle
position lui procure, et je suis sortie, grce  elle, de ma longue et
accablante oisivet. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
savais par coeur  force de les entendre, mais sans les avoir jamais
vritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
quand elle lit, je brode au mtier. Moi, broder! je vois d'ici votre
surprise! Eh bien, je suis revenue  ces choses-l que j'ai tant
mprises et railles, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
tant de moments o l'me est affaisse sur elle-mme, o le travail de
l'esprit nous crase, o la rverie nous torture ou nous gare, qu'il
est excellent de pouvoir se rfugier dans une occupation manuelle. C'est
affaire d'hygine morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
point.

Agathe a les gots d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vcu
enferme dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'tre
riche consiste  voir et  soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
les plus nobles: elle a peu compris la grce et la noblesse du cheval,
l'lgance du chevreuil, la fiert du cygne. Tout cela lui est trop
nouveau, trop tranger;  elle qui n'avait jamais nourri que des
moineaux sur sa fentre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
mouton fait ses dlices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
son caractre, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
apporte avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de ddaigner des
gots aussi purils. Et puis, je me suis laiss faire, je me suis sentie
faible comme un enfant, comme une mre; je me suis attendrie sur les
poules et sur les agneaux, non pas  cause d'eux, je l'avoue, mais 
cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
leur rend sans se lasser du silence et de la stupidit de ses lves.
Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis  la bergerie et au
poulailler avec une complaisance qui arrive  me faire du bien,  me
distraire,  me charmer... sans que vritablement je puisse m'en rendre
compte! Je me sens devenir nave avec un enfant naf, et je ne saurais
dire o est le beau et le bon de cette navet,  mon ge. Cela
m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur 
me laisser aller!

Nous avons eu moins de peine  nous mettre  l'unisson,  propos des
fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir purils
envers elles, sang qu'elles cessent d'tre sublimes pour nous. Voua
savez comme je les ai toujours aimes, ces incomparables emblmes de
l'innocence et de la puret. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
qu'elle est l dans son lment, et que les fleurs sont seules dignes de
mler leur parfum  son haleine.

Et alors il me vient une pense dchirante: Quoi! cette enfant, cette
Agathe de mon me, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
cette perle fine, celle beaut virginale, sera infailliblement la proie
d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide  son gr,
et bientt ddaigne, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
prcieuse, si elle se transforme, pour ne pas tre jalousement asservie
et torture.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacre avec une
sollicitude passionne, je veille sur elle, je la couve d'un regard
maternel; je la respecte comme une relique, jusqu' ne pas oser lui
parler de moi, jusqu' ne pas oser penser quand je suis auprs d'elle;
et un tranger viendra la fltrir sous ses aveugles caresses! un
homme, un de ces tres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
l'ingratitude, et le mpris, viendra l'arracher de mon sein pour la
dominer ou la corrompre!... Cette ide trouble tout mon prsent et
rembrunit tout mon avenir!



LETTRE TROISIME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Dimanche, 15 juin 1845.

Je ne me croyais pas destine  de nouvelles aventures, et pourtant, mes
amis, en voici une bien conditionne que j'ai  vous raconter.

Il y a quinze jours, j'tais alle  Bergame pour quelque affaire, et je
revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
laisse un peu souffrante  la villa, je n'tais plus qu' cinq ou six
lieues de mon gte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
cavalier me suivait ou suivait le mme chemin que moi: il est certain
que, soit qu'il me laisst en arrire en prenant le galop, et se mit
au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laisst
dpasser et se htt bientt pour regagner le terrain, pendant assez
longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
c'tait  moi qu'il en voulait, car il renona  toutes ces petites
feintes, et se mit  suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
Tony tait sur le sige de ma voiture, toujours le mme Tony, ce fidle
jockey que Jacques connat bien, et qui est devenu un excellent valet de
chambre. Il a conserv sa navet d'autrefois et ne se gne point pour
adresser la parole aux passants, quand il est ennuy du silence et de la
solitude. Nous montions au pas une forte cte, et j'tais absorbe dans
quelque rverie, lorsque je m'aperus que Tony avait li conversation
avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
appartnt videmment  une classe beaucoup plus releve que celle de mon
domestique.

J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-l tait dans la
premire Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille lance
des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et boucls
naturellement, un duvet de pche sur les joues, et des yeux... des yeux
qui me rappelrent tout  coup les vtres, Alice, tant ils taient
grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient tre
durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
que de longues paupires et un regard lent leur donnent un fonds de
douceur et de tendresse extrme.

Ce bel enfant me fut tout sympathique  la premire vue, car ce fut
alors seulement que je songeai  regarder ses traits, sa tournure et la
grce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'coutai aussi
le son de sa voix, qui tait doux et plein comme son regard; son accent,
qui tait pur et frais comme sa bouche. De plus, c'tait un accent
franais, ce qui fait toujours plaisir  des oreilles franaises, ft-ce
dans la contre _o rsonne le si_.

Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui rsonne; et Tony, qui est trs
fier de parler couramment un affreux mlange de dialecte et d'italien,
s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire  un
compatriote, se mit tout simplement  lui parler franais, et Tony lui
rpondit bientt dans la mme langue, sans s'en apercevoir.

Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
jeune homme aussi distingu que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
grand plaisir  changer des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grce
qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'ost pas se
tenir prcisment  ma portire, il se retournait souvent et cherchait 
plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
baiss pour me prserver de la poussire.

Je m'amusai quelques instants de sa curiosit: puis j'en eus bientt des
remords. A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis  ce bel
adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
tre la mre de son frre an, il sera tout honteux et tout mortifi
d'avoir pris tant de peine. Nous touchions au faite de la monte; je
rsolus de ne pas le condamner  descendre le versant au trot, et,
certaine qu'aprs avoir vu ma figure, il allait dcidment renoncer  me
servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
paules, et fis un petit mouvement vers la portire, comme pour regarder
le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agrable ou pnible, fut la
mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme  l'aspect de
la Gorgone, me lana un regard o se peignait navement la plus vive
admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-mme dix-huit ans, je ne
vis un oeil d'homme me dire plus loquemment: Vous tes belle comme le
jour.

Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
sainte; le plaisir l'emporta sur le dpit, et ma vertu de matrone ne
put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire o
se peignait, au lieu de l'ironie ddaigneuse sur laquelle j'avais
malicieusement compt, une effusion de sympathie soudaine et de
confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
regarder, de mon ct, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
lger embarras ne pouvait vaincre le plaisir vident qu'il avait 
attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
pour ne pas s'carter de la portire, et son trouble ml de hardiesse,
semblait attendre une parole, un geste, un lger signe qui l'autorist 
m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commenais  l'examiner
avec un peu de svrit feinte, il se dcida  me saluer fort
respectueusement.

On salue beaucoup et  tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
lors mme qu'on ne les connat pas. Je rendis lgrement le salut, et me
retirai dans le fond de ma voiture, un peu mue, je le confesse: car, au
premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
est invincible en dpit du serment... qui sait? peut-tre  cause du
serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffe de jeunesse et
de vanit ne dura point. Je pensai tout de suite  ma fille Agathe, je
me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
lui fut revenu de droit, si elle s'tait trouve  mes cts. Je remis
mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais o je devais quitter
la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.

Mon cocher et mes chevaux m'attendaient l pour me conduire jusque chez
moi. En payant les postillons, je vis Tony  quelque distance, parlant
bas et avec beaucoup de vivacit au jeune cavalier, qui avait mis pied
 terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
chercher  contenir cette ptulance. Je crus mme voir qu'il lui donnait
de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'trier de son nouveau
protecteur, et prendre cong de lui en lui faisant des signes
d'intelligence. Nous nous remmes en route pour cette dernire tape, et
l'tranger nous suivit  quelque distance.

Je m'avanai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
Tony, plac sur le sige: Quel est ce jeune homme  qui vous avez
parl, et d'o le connaissez-vous? lui demandai-je d'un ton svre.
La tte de Tony dpassant l'impriale, je ne pus voir si sa figure se
troublait; mais je l'entendis me rpondre avec assez d'assurance:--Je ne
les connais point, Madame, mais a a l'air d'un brave jeune homme; il
a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
il descendra  l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
chteau si madame veut bien recevoir sa visite.

--C'tait donc l ce qu'il te disait?

--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.

--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
l'argent, Tony?

--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.

Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
tout  fait. Nanmoins, un reste de curiosit me dcida  recevoir cette
visite aussitt que je fus rentre, et aprs avoir pris seulement le
temps d'embrasser Agathe.

Le jeune homme fut introduit, et, ds que j'eus jet les yeux sur
l'adresse de la lettre qu'il me prsenta, je lui fis amicalement signe
de s'asseoir. Quelles mfiances et quels scrupules eussent pu tenir
contre votre criture, ma chre Alice? Et comment celui qui m'apporte un
mot de vous ne serait-il pas reu  bras ouverts?

Mais quel singulier petit billet que le vtre, et pourquoi avez-vous
sembl favoriser l'espce de mystre dont il plat  votre protg de
s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
me voir en Italie, et qui tchera de se recommander de lui-mme? Vous
dsirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
Il faut qu'il me le dclare lui-mme, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connat pourtant pas
beaucoup_, qu'il avait un grand dsir de m'tre prsent, et qu'il me
supplie de ne pas le juger trop dfavorablement d'aprs son embarras
et sa gaucherie? J'ai d'abord accept tout cela sans examen, mais
maintenant que j'y songe, et que je vois votre protg si peu au courant
de ce qui vous concerne, je commence  m'inquiter un peu et  me
demander si la personne  laquelle vous avez donn ou envoy une lettre
pour moi (car ceci mme n'est pas bien clair) est rellement celle qui
me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adress un M. Charles de Verrires,
brun, joli, g de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement lev, quoique
un peu bizarre parfois, peu fortun et encore sans tat,  ce qu'il dit;
voyageant, au sortir du collge, pour se former l'esprit et le coeur,
apparemment? Rpondez-moi, ma trs-chre, car je suis intrigue.

Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protg
qui vous connat si peu, je reprends ma narration.

Gagne et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il tait
venu de Milan exprs pour me voir, j'ai envoy chercher son cheval et
ses effets  l'auberge, j'ai install chez moi mon jeune hte, et nous
avons pass ensemble dans la salle a manger, o Agathe nous attendait
pour souper. Jusque l, nous avions t entre _chien et loup_; lorsque
nous nous retrouvmes en face, les bougies allumes, je retrouvai
l'trange et profond regard de l'enfant toujours attach sur moi, avec
un mlange de crainte, d'admiration, de curiosit, et parfois aussi de
doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflamm  la
premire vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entranement d'une
passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
si absurde hypothse. Le premier tonnement tait pass, et, avec lui,
la sotte satisfaction dont je n'avais pu me dfendre. Ce jeune homme
m'avait servi de miroir pour me dire que j'tais belle encore; mais quel
rapport pouvait s'tablir entre son ge et le mien? La prsence d'Agathe
me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui mane d'elle et qui
ragit sur moi. Quand Agathe est l, il n'y a point de folle pense qui
puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
me disais donc que ce jeune homme avait quelque grce importante  me
demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pense
qu'il connaissait Agathe, qu'il tait pris d'elle, et chastement
favoris en secret, commenait  me venir.

[Illustration 10.png: Appuye sur l'paule d'Agathe...]

Mais la tranquillit d'Agathe me dtrompa bientt. Elle ne le
connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
impressionnable, si avide d'admirer la beaut, si soudain dans
l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche frache, cet air
anglique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'et pas le
loisir de s'apercevoir de sa prsence.

Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
raffinement d'gards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
qu'il tait ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien n_: mais,
en mme temps, il montrait une instruction solide, et complte, une
maturit de jugement et une absence de prtentions, qui, vous le savez
bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrmement rares
chez les enfants de votre caste. L'instruction des classs moyennes est
plus prcoce,  cet gard, plus spciale, et j'ai toujours remarqu,
entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
diffrence qu'il y a entre une ducation impose comme ncessaire et
celle qui n'est rpute que d'agrment. Notre Charles (ou plutt votre
Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manires d'un
gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant,  cet
ge o les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
mme cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pdant et rien d'vent.
Il parle quelquefois comme un homme mr qui parle bien, et, en le
faisant, il ne perd rien de la grce et de l'ingnuit de son ge. Il
est rflchi  l'habitude, tourdi par clairs, srieux d'esprit, gai de
caractre, retenu avec bon got, expansif avec entranement. Enfin, il
faut le dire, Alice, et voil ce qui me dsole, il est charmant, il est
accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.

Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
vivement frappe au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait goste et insensible? Je
m'y perds!

[Illustration 11.png: Je vis Tony  quelque distance, parlant bas...]

Voil encore mon rcit interrompu par des rflexions et des exclamations
auxquelles vous ne comprenez rien.

Je renonce  raconter avec dtail et, en trois mots, vous allez
m'entendre. Le lendemain, il a enfin trs-bien remarqu Agathe. Au grand
soleil du matin, grce  Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
matrone romaine. Le regard de mon hte n'tait plus si brillant; il
tait plus doux, et le respect semblait temprer la sympathie. Au grand
soleil du matin aussi, ces ples jasmins qui closent sur les joues
suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrsistible parfum d'innocence.
Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphre.
Il a relev la, tte, et ce qui tait logique et lgitime est arriv; il
a t frapp, charm, doucement et dlicieusement pntr. J'ai vu
ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
jeunesse, et je ne m'en suis pas alarme. Qu'est-ce qu'un souffle
qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
lendemain?

Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
il se rendit ncessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rus connaissait le lac,
mais il eut l'air de ne pas le connatre, de nous demander l'itinraire
de la tourne pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays  en
faire les honneurs aux trangers, je lui appris que nous serions par l,
je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu  peu, on se
fit si bien  l'ide de passer la journe ensemble, qu'on trouva plus
sr, pour se rencontrer  point, de partir et d'arriver dans la mme
barque.

Cette journe fut charmante, un temps magnifique, des sites dlicieux,
un enjouement expansif qui alla presque jusqu' l'intimit, et ces mille
petits incidents champtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
l'avait prvu. Tony tait notre gondolier et nous gayait comme 
dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis nafs.

Le soir, quand nous rentrmes, nous tions tous trop fatigus pour que
Charles se remt en route, et il prit cong de nous, pour le lendemain
matin. Il devait partir avec le jour; mais,  midi, il tait encore 
l'auberge. Le marchal avait enclou son cheval; il en cherchait un
autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer  lui en offrir un,
et l'inviter  venir djeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
allions  quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
conduire jusque l. Agathe fit cette rflexion avec un naturel parfait:
je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
voyage......Que vous dirai-je?

Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous ament
aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe  toute
heure, coutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il prouva
lorsqu'il se fut fait autoriser  revenir au bout d'un mois, poque 
laquelle il devait repasser pour aller  Venise.

Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
il dit, au bout de huit jours. De prtendues affaires l'ont oblig
d'abrger son sjour  Milan, il n'a pas pu traverser la valle sans
s'arrter pour nous saluer, et voil encore huit jours qu'il nous salue
et nous fait ses adieux.

De tout cela il rsulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donn  nous, coeur
et me que je ne sais pas du tout comment je vais le dcider  nous
quitter. Il faut pourtant s'y rsoudre, car les prtextes vont manquer
mutuellement, et la vie est si bizarrement arrange, qu'il ne suffit
pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
rester ensemble indfiniment: il faut des prtextes; les convenances,
qui sont un admirable systme de prudence destin  nous faire toujours
sacrifier le prsent  l'avenir, le certain  l'incertain, la joie 
l'ennui, et la sympathie  la dfiance, les convenances exigent que nous
loignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
vienne o nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
ces prtextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prtextes
menteurs et dsobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
qu' ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour o on
voudrait l'loigner n'arrivera peut-tre jamais... Peut-tre que sa
prsence nous serait  jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
doute; et, s'il s'en doute dj, il ne faut  aucun prix le lui dire
sincrement. La loyaut gterait tout, elle inspirerait bien vite la
mfiance  celui qui, de son ct, est au dsespoir d'en inspirer... Et
voil les cercles vicieux qui se droulent  l'infini, lorsqu'on met
aux prises, dans la premire circonstance venue, les lois d'un noble
instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.

Et, aprs tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas o on lui sacrifie
quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
n'est pas la froide mfiance du monde qui a fait la corruption et la
perversit: c'est la perversit et la corruption des moeurs qui ont
rendu ncessaires les lois glaces de la convenance.

Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouv qu'on doit
couter sa sympathie et se rvolter contre l'usage? ce jeune homme nous
plait normment, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
figure et ses manires ont un charme qui tournerait la tte d'une jeune
fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
coeur d'une mre. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
c'est l le fils de mon choix et dsirer ardemment qu'il plaise  ma
fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, o,
un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un  l'autre.

Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
serait  jamais heureux avec nous, et que, lui, complterait notre vie.
C'est pour le coup que je serais calme et gurie de tout le pass, en
voyant natre et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
j'aurais une famille, et chaque anne, ajoute  ma vieillesse, au lieu
de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
affections.

Mais tout cela peut n'tre qu'un rve et une dangereuse illusion. Cet
enfant, quand il nous reviendra dans quelques annes, sera peut-tre
corrompu; et peut-tre alors rougirais-je d'avoir song  lui faire
esprer le coeur et la main d'Agathe.

Et, ds  prsent, quel est-il, aprs tout? Il me semble que je le
connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son me, que je n'y
vois rien que de pur et de beau; mais ne me tromp-je point? Ne suis-je
pas prvenue par quelque attrait romanesque, par cette sduction de la
beaut  laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement o
je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-mme? Et d'ailleurs,
quoi de plus fragile que cette beaut d'une me  peine ouverte aux
impressions de la vie?

Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
mystrieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
de ses relations. Quand je cherche  l'interroger, ses rponses sont
laconiques, vasives. Quelquefois mme elles ne sont pas d'accord avec
ses prcdentes rponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
comme s'il y avait  son nom quelque malheur on quelque honte attachs
fatalement. Mais l'instant d'aprs il rit de son embarras, et alors son
regard et ses manires ont une franchise, une confiance, une spontanit
d'affection, qui semblent protester contre la rserve de ses paroles et
attester que son me est  l'abri de tout reproche et de tout soupon.
On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquitudes, et qu'il
se sent le matre de les faire cesser.

Moi, j'ai dans l'ide que c'est un enfant de l'amour, le fils ignor de
quelque noble et pieuse dame dont il a devin et veut garder fidlement
le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le march il soit
pauvre, raison de plus pour qu'il m'intresse et que je caresse le rve
de devenir sa mre. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
c'est peut-tre pour cette confiance que je l'aime tant.

Au milieu de toutes mes perplexits, Agathe reste calme comme Dieu mme.
Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle parat plus heureuse quand
il est l: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
Elle l'apprcie et l'admire mme avec une navet incroyable; mais
la tranquillit de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
pour longtemps, peut-tre pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
si sense aurait-elle l'imprvoyance d'un enfant? ou bien son courage
est-il si bien tremp, son enthousiasme si cach et si profond, qu'elle
soit invulnrable au doute et  la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
homme pour elle, et  cause d'elle, je suis mille fois plus agite.

Et ne doit-il pas en tre ainsi? Agathe est un enfant gt,  qui
le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
tendresse. Elle s'imagine peut-tre srieusement que c'est l le fianc
que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adore
accepte ce bonheur comme elle a accept la fortune, la libert et
mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est  moi d'tre
vigilante et soucieuse; c'est  moi, qui ai foul aux pieds l'opinion
pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
Csar_ ne soit pas mme souponne; c'est  moi d'tudier en tremblant
les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empcher
qu'un souffle malfaisant n'y pntre. trange fille qui m'impose des
devoirs si trangers  mes habitudes et  mon caractre, qui ne se doute
point que cela soit si difficile et si grave pour moi!

Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
de vous; Charles ne parat pas dispos  partir si je ne l'y force, et
je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
protg tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si ais
d'tre l'amant et le fianc de ma fille.



LETTRE QUATRIME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Lundi 16.

--Je relis tout ce que je vous crivais hier, et je pense que mon
cerveau avait un peu de fivre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
avait pas du tout lieu  m'inquiter si fort. Je vois les choses tout
autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pens  la possibilit d'avoir une
inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore t. On
croirait voir le frre et la soeur; mais cette amiti enjoue,  la
veille de se quitter, ne ressemble pas  l'amour. Non, ils sont trop
jeunes, et c'est ma vieille tte, remplie de souvenirs brlants et
fltrie par l'exprience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
envie de dormir  neuf heures; elle a t tranquillement se coucher en
foltrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
qu'on peut rester jusqu' minuit auprs de son amant.

Et lui, au lieu d'tre triste, ou de ressentir quelque dpit, lui a
souhait un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
s'ennuyer le moins du monde de rester tte  tte avec moi tandis que je
faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais  aller dormir aussi,
il m'a supplie d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
bonne heure. Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
pas de mon babil; si vous voulez rver ou rflchir en travaillant, je
ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai l dans un coin comme
votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
pour passer une bonne et chre soire.

C'est par de semblables clineries d'une dlicatesse incroyable que
cet enfant-l trouve le moyen de se faire chrir. Elles sont si vives
parfois que si Agathe n'tait pas ici, je m'imaginerais peut-tre qu'il
est pris de mes quarante-cinq ans. Charles, lui ai-je dit, vous avez
une mre, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mre.--Eh
bien, si j'tais votre mre, je serais jalouse.--On voit bien que vous
n'tes pas mre, les mres ne sont pas jalouses.--La vtre ne l'est pas?
Elle est donc bien calme ou bien proccupe?--Une mre est l'image de
Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.

Et aprs cette rponse, pour dtourner mes questions, il s'est mis  me
parler de vous, et  me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
tiez une personne des plus respectables.

--Respectable est peu dire; ai-je rpondu: vous pourriez dire adorable
et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
 l'heure des mres en gnral. Les femmes comme madame de T... sont
l'image de Dieu sur la terre.

--En vrit? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!

--Comment ne savez-vous pas  quel point, si vous tes son ami?

--Oh! son camarade plus peut-tre que son ami. Cet enfant-l d'ailleurs
est un tourdi qui ne vaut probable ment pas sa mre.

--Ce n'est pas ce que sa mre m'crit de lui. Elle dit que c'est un
ange, et je le crois.

--Vraiment, elle dit cela de Flix, cette bonne madame de T...? Vous
voyez bien que les mres sont des tres divins!

--Mais je ne suis pas contente de votre manire de parler du fils
d'Alice...

--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
belle autant qu'on le dit?

--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?

--Oui, elle m'a sembl belle! autant que je puis m'en souvenir.

--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
quitte jamais, la voil, mais cent fois moins belle, moins anglique,
moins parfaite qu'elle n'est en ralit.

Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
cesse en m'coutant parler. Il prouvait une sorte d'motion trange, et
je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
est impressionnable  un point extraordinaire. Ou c'est quelque gnie de
peintre qui va prendre son essor et que la beaut tourmente et subjugue,
ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prte 
s'enflammer  toutes les tincelles qui courent dans l'atmosphre. Il me
questionnait toujours: affectant une lgret badine, et, pourtant,
je voyais une ardente curiosit percer sous cette petite feinte. Il
souriait, rougissait, et,  mesure que je m'animais en parlant de vous
avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir t trop
loin, et je m'arrtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystre de sa
passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connatre 
peine, de peur qu' sa manire de parler de vous je ne vinsse  le
deviner. Vous tes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
vous avez loign le jeune Charles en voyant les ravages que vous
causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
trop os vous expliquer sur son compte... Voil, du moins, le nouveau
roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvis sur vous et sur lui!

Mais la scne a chang, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
de cette flamme que je rve en lui, et qui n'y est, en ralit, qu'
l'tat de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
portrait, il a pris imptueusement mes mains, et y a port ses lvres,
baisant  la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
ses genoux d'une manire enfantine et gracieuse, moiti fils, moiti
amant: Vous tes la plus admirable des femmes! s'est-il cri: oui!
aprs une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
que vous tiez d'une beaut divine et d'une loquence irrsistible! mais
il y avait des gens qui prtendaient que vous n'tiez pas bonne et qu'il
fallait se mfier de votre puissance; moi, ds le premier regard que
j'ai jet sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-l en avaient
menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pntr au fond
du coeur. Aussi, je le rpte, aprs une autre femme  laquelle j'ai
donn mon coeur et mon me, il n'en est point que j'aime et que je
vnre plus que vous.

--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
dit, entrane  cette imprudence par l'motion puissante qu'il me
communiquait.

--Agathe! s'est-il cri avec une surprise vidente. Agathe?... Pourquoi
donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
dire cela. Je voudrais tre son frre! Si j'avais ge d'homme, je
voudrais tre son mari. Mais  l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
je vous prfre, c'est une autre... c'est ma mre!

Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
anglique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
embrass au front, et je lui ai demand de me parler de sa mre; mais
voil o je me confirme dans l'ide qu'il n'est pas fils lgitime: c'est
qu'aprs cet lan passionn pour la femme qui lui a donn le jour, il
n'a plus voulu ajouter un mot, remettant  une autre fois une confidence
qu'il prtend avoir  me faire.



LETTRE CINQUIME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Mardi 17.

Oh! Alice, quel dnouement  notre aventure! et que mon roman me plat
mieux ainsi! Comme vous avez d rire, malicieuse amie, depuis le
commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la dchirerai
pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
coeur avait devin ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
circonstance, ne pouvait pas pntrer. Je suis sre qu'il vous a crit
en mme temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
allez recevoir nos deux versions  la fois. Je veux continuer la mienne
afin que vous compariez; et, si ce petit dmon vous fait quelque
mensonge, soyez sre que c'est moi qui dis la vrit.

Ce matin, Charles devait dcidment partir. Il nous avait dit adieu;
mais un adieu si tranquille et si enjou mme, que j'en tais blesse,
et j'en revenais  penser que cet enfant, admirablement dou sous le
rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
des futurs grands artistes.

Il part en effet, il monte  cheval, il disparat; je me sentais mal.
Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout  coup ple et
consterne, et de deviner son amour trop tard pour y porter remde. Je
la regarde enfin. Elle tait tranquille, belle, repose; elle avait bien
dormi, elle n'avait pas vers une larme, elle souriait  sa perdrix!

Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce sicle; je
l'ai cherch toute ma vie sans le trouver, et cette jeune gnration ne
se donnera mme pas la peine de le chercher. C'est mieux,  coup sr,
c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien  la
vie!

Tony arrive l-dessus; il avait une figure inoue. Il riait, rougissait,
balbutiait et tournait une lettre dans ses mains Qu'as-tu donc? Est-ce
que M. de Verrires a oubli quelque chose?

--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre,  prsent!

--Comment? quel autre? Donne donc!

--C'est M. Flix qui arrive, M. Flix de T..., le neveu  feu M. le
comte!

J'ouvre la lettre. Ma chre tante, voulez-vous permettre  un neveu,
dont vous vous souvenez sans doute  peine, mais qui ne vous a jamais
oublie, de venir vous embrasser de la part de sa mre? Il est  votre
porte.

FLIX DE T...

Eh bien! Alice, je ne sais o j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
les cas, aujourd'hui oublis, d'amour et de jalousie, je ne possde
aucune pntration. Me voil perdue de joie, courant au-devant de ce
neveu, dont je n'ai jamais reu un signe de souvenir et d'affection, ce
qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parl, mais que
j'adore dj, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'crit un si
aimable billet.

Je m'lance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
tourbillon de poussire vient  nous. Un homme descend de cheval au
milieu de ce nuage et se prcipite dans mes bras... C'est Charles de
Verrires, c'est- dire, c'est Flix de T...!

Oh! quel tre que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
aujourd'hui, et quel homme irrsistible a sera un jour! Vous seule
pouviez mettre au monde et dvelopper un pareil naturel! Comment n'ai-je
pas compris, ds la premire vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
lui,  moins que ce ne ft l'enfant d'Alice!

Alors, me prenant un peu  part, aprs les premires effusions, il m'a
confess la cause de toute cette petite comdie. Il avait, malgr vous,
malgr lui-mme, quelques prventions contre moi. Il avait entendu
parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
parents si acharns contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
croyait  vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
trompais, que je ne vous aimais pas, que j'tais un gnie infernal, un
esprit de tnbres et de perdition, il tait effray et n'osait vous le
dire. Enfin, envoy par vous  Milan, avec un parent qui voulait lui
montrer une partie de l'Italie, il a rsolu de me voir sans se faire
connatre, et il m'a rpt aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'tais
pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune  de
mchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
dlicatesse de ne point parler, le cher enfant!  savoir qu' l'endroit
des moeurs j'tais dsormais _irrprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
trouve belle, et d'une beaut qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
il vous le disait, et maintenant je l'coute comme vous l'couteriez
vous-mme. Et le reste, vous le savez: il s'est trouv si heureux, si 
l'aise, si bien selon son coeur auprs de moi, que, si ce n'tait pour
aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
rester encore quelques jours. Son parent est retenu  Milan par une
affaire, et, d'aprs vos intentions, il l'a autoris  passer ce temps
prs de moi.

Tony qui, enfant, a beaucoup jou avec lui, l'avait reconnu au relais o
il mit pied  terre la premire fois  une petite cicatrice particulire
qu'il a  la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
lui, prcisment. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agrable
surprise, a gard le secret. Quant  Agathe, elle ne savait rien, sinon
que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.

S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Flix me l'a dit, fraternellement; et
un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
Alice. Vous le voudrez quand vous connatrez Agathe, et ce sera une
manire, peut-tre, de faire accepter  votre fils la fortune de son
oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
laissons au temps  rgler le cours des choses; j'tais une folle de le
devancer par mon inquitude; je ne comprenais pas que Charles pt rester
et se plaire autant ici  cause de moi, et j'tais force de supposer
que c'tait  cause d'Agathe. A prsent, je sais que Flix tait chez sa
tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aid  lui faire trouver le
temps agrable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chre
Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
est dgot de vivre pour soi-mme! Que vous tes heureuse d'tre mre,
et que je suis bien ddommage de l'tre devenue de coeur et d'esprit!



FIN D'ISIDORA.







End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***

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