The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Elle et lui

Author: George Sand

Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***




Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and  Distributed
Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.





{~--- UTF-8 BOM ---~}ELLE ET LUI

par

GEORGE SAND




CALMANN-LVY, DITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de
traduction rservs.

[Note: La liste des oeuvres de George Sand publies par Calmann-Lvy est
reporte  la fin du roman.]




ELLE ET LUI




A MADEMOISELLE JACQUES.


Ma chre Thrse, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler
mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_,
comme dit notre ami Bernard. Tiens! a rime; mais ce qui n'a ni rime ni
raison, c'est ce que je vais vous raconter.

Figurez-vous qu'hier, aprs vous avoir ennuye de ma visite, je trouvai,
en rentrant chez moi, un milord anglais... Aprs a, ce n'est peut-tre
pas un milord; mais, pour sr, c'est un Anglais, lequel me dit en son
patois:

--Vous tes peintre?

--_Yes_, milord.

--Vous faites la figure?

--_Yes_, milord.

--Et les mains?

--_Yes_, milord; les pieds aussi.

--Bon!

--Trs-bons!

--Oh! je suis sr!

--Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?

--De vous?

--Pourquoi pas?

Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le
prendre pour un imbcile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme
magnifique. C'est la tte d'Antinos sur les paules de... sur les paules
d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure poque sur le buste un
peu singulirement habill et cravat d'un spcimen de la fashion
britannique.

--Ma foi! lui ai-je dit, vous tes un beau modle,  coup sr, et
j'aimerais  faire de vous une tude  mon profit; mais je ne peux pas
faire votre portrait.

--Pourquoi donc?

--Parce que je ne suis pas peintre de portraits.

--Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle
spcialit dans les arts?

--Non; mais le public ne nous permet gure de cumuler. Il veut savoir 
quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si
j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de
vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine  russir  la prochaine
exposition avec autre chose que des portraits: de mme que, si je ne
faisais de vous qu'un portrait mdiocre, on me dfendrait d'en jamais
essayer d'autres: on dcrterait que je n'ai pas les qualits de l'emploi,
et que j'ai t un prsomptueux de m'y risquer.

Je racontai  mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais
grce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; aprs quoi, il se mit 
rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond
mpris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.

--Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait.

--Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutt que je n'ose pas
encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de
deux choses l'une: ou c'est une spcialit qui n'en admet pas d'autres, ou
c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains
peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidlement et
agrablement le modle vivant. Ceux-l ont un succs assur, pour peu
qu'ils sachent prsenter le modle sous son aspect le plus favorable, et
qu'ils aient l'adresse de l'habiller  son avantage tout en l'habillant 
la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire,
trs-apprenti et trs-contest, comme j'ai l'honneur d'tre, on ne peut
pas lutter contre des gens du mtier. Je vous avoue que je n'ai jamais
tudi avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes
particulires d'une physionomie donne. Je suis un malheureux inventeur
d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obisse 
mon sujet,  mon ide,  mon rve, si vous voulez. Si vous me permettiez
de vous costumer  ma guise, et de vous poser dans une composition de mon
cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne
serait pas un portrait  donner  votre matresse... encore moins  votre
femme lgitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnatraient. Donc, ne me
demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par
hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester pote
et crateur, tout en treignant sans effort et sans crainte la puissante
et majestueuse ralit. Malheureusement, il n'est pas probable que je
devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bte. Lisez MM. tels et
tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons.

Figurez-vous bien, Thrse, que je n'ai pas dit  mon Anglais un mot de ce
que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-mme;
mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire
le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: Pourquoi diable ne
vous adressez-vous pas  mademoiselle Jacques?

Il fit trois fois _Oh!_ aprs quoi, il me demanda votre adresse, et le
voil parti sans faire la moindre rflexion, en me laissant trs-confus et
trs-irrit de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car
enfin, ma bonne Thrse, si cet animal de bel Anglais va chez vous
aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que
je viens de vous crire, c'est--dire tout ce que je ne lui ai pas dit,
sur les _faiseurs_ et sur les grands matres, qu'allez-vous penser de
votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge
incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent 
tout le monde! Ah! ma chre amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui
ai dit de vous quand il a t parti!... Vous le savez, vous savez que,
pour moi, vous n'tes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits
ressemblants trs en vogue, mais un homme suprieur qui s'est dguis en
femme, et qui, sans avoir jamais fait l'acadmie, devine et sait faire
deviner tout un corps et toute une me dans un buste,  la manire des
grands sculpteurs de l'antiquit et des grands peintres de la renaissance.
Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous tes
trs-orgueilleuse, Thrse.

Je suis tout  fait mlancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi.
J'ai si mal djeun ce matin... Je n'ai jamais si mal mang que depuis que
j'ai une cuisinire. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La rgie
vous empoisonne. Et puis on m'a apport des bottes neuves qui ne vont pas
du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours
sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous
pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le
plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous
parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas o je voudrais tre
maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre,
j'aurais du plaisir  vous assommer de ma conversation.

Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez l une famille
insupportable qui vous vole  vos amis les plus dlicieux! Je vais donc
tre forc, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voil l'effet
de votre bont pour moi, ma chre grande camarade. C'est de me rendre si
sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je
m'tourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne
vous raconterai pas l'emploi de ma soire.

Votre ami et serviteur,

LAURENT.

11 mai 183...

       *       *       *       *       *

A M. LAURENT DE FAUVEL.

D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque
amiti, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent  votre
sant. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en
citer une, et me voil fort embarrasse; car, en fait de sottises, j'en
connais peu qui ne soient nuisibles. Reste  savoir ce que vous appelez
sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre
jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en dsole. A quoi songez-vous,
mon Dieu, de dtruire ainsi, de gaiet de coeur, une existence si
prcieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne 
la prire.

Quant  votre Anglais, qui est un Amricain, je viens de le voir, et,
puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-tre demain,  mon grand
regret, il faut que je vous dise que vous avez tout  fait tort de ne pas
vouloir faire son portrait. Il vous et offert les yeux de la tte, et les
yeux de la tte d'un Amricain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de
billets de banque dont vous avez besoin, prcisment pour ne pas faire de
sottises, c'est--dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un
coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les
gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il
leur faut ensuite demander  leur imagination de quoi payer leurs dettes,
mtier pour lequel cette princesse-l ne se sent pas faite, et auquel elle
ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite.

Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? a m'est gal. D'ailleurs, si
nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez
donnes  votre Amricain et  moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez
pas faire le portrait, c'est possible, cela est mme certain, s'il faut le
faire dans les conditions du succs bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait
nullement qu'il en ft ainsi. Vous l'avez pris pour un picier, et vous
vous tes tromp. C'est un homme de jugement et de got, qui s'y connat,
et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien reu! Il
venait  moi comme  un pis aller, je m'en suis fort bien aperue, et je
lui en ai su gr. Aussi l'ai-je consol en lui promettant de faire tout
mon possible pour vous dcider  le peindre. Nous parlerons donc de cette
affaire aprs-demain, car j'ai donn rendez-vous au dit Palmer pour le
soir, afin qu'il m'aide  plaider sa propre cause et qu'il emporte votre
promesse.

Sur ce, mon cher Laurent, dsennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir
pendant deux jours.

Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit,
et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une
vieille prcheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous
coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excs et
abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-l: gnie oblige.

Votre camarade,

THRSE JACQUES.

       *       *       *       *       *

A MADEMOISELLE JACQUES.

Ma chre Thrse, je pars dans deux heures pour une partie de campagne
avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la
beaut,  ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire
de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher
amrement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aim flner dans
votre grand atelier, et draisonner dans votre petit salon lilas; mais,
puisque vous tes en retraite avec vos trente-six cousins de province,
vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence
aprs-demain: vous aurez la dlicieuse musique de l'accent anglo-amricain
pendant toute la soire. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je
croyais que Dick tait le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en
fait de langues, je sais tout au plus le franais.

Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous tes mille fois trop maternelle,
ma bonne Thrse, de penser  mes intrts au dtriment des vtres. Bien
que vous ayez une belle clientle, je sais que votre gnrosit ne vous
permet pas d'tre riche, et que quelques billets de banque de plus seront
beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez 
faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous
dites.

D'ailleurs, jamais je n'ai t moins en train de faire de la peinture. Il
faut pour cela deux choses que vous avez, la rflexion et l'inspiration;
je n'aurai jamais la premire, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je
dgot comme d'une vieille folle qui m'a reint en me promenant 
travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois
bien ce qui me manque; n'en dplaise  votre raison, je n'ai pas encore
assez vcu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Ralit, sous
la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opra. J'espre
bien,  mon retour, tre l'homme du monde le plus accompli, c'est--dire
le plus blas et le plus raisonnable.

Votre ami,

LAURENT.

       *       *       *       *       *




I


Thrse comprit fort bien,  premire vue, le dpit et la jalousie qui
avaient dict cette lettre.

--Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes,
il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute
autre.

Et, tout en relisant et rvant, Thrse craignit de se mentir  elle-mme
en cherchant  se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprs
d'elle.

--Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non
satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi.
Je n'en ai jamais eu!

Mais la pendule marquait cinq heures de l'aprs-midi. Et Thrse, aprs
avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna cong  son
domestique pour vingt-quatre heures, fit  sa fidle vieille Catherine
diverses recommandations particulires et monta en fiacre. Deux heures
aprs, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu vote et
parfaitement voile, dont le cocher mme ne vit pas la figure. Elle
s'enferma avec cette personne mystrieuse, et Catherine leur servit un
petit dner tout  fait succulent. Thrse soignait et servait sa compagne,
qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas
manger.

De son ct, Laurent se disposait  la partie de plaisir annonce; mais,
quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit
qu'une affaire imprvue le retenait encore deux heures  Paris, et qu'il
le rejoindrait  sa maison de campagne dans la soire.

Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'tait habill avec une hte
fivreuse. Il s'tait fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il
avait jet son habit sur un fauteuil, et il avait pass ses mains dans les
boucles trop symtriques de ses cheveux, sans songer pourtant  l'air
qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantt vite, tantt
lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois
promettre de se hter de partir lui-mme, il courut sur l'escalier pour le
prier de l'attendre et lui dire qu'il renonait  toute affaire pour le
suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, o il se
jeta sur son lit.

--Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose
l-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisime jour,
c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Amricain que
je ne connais pas! Mais elle connat, certainement, elle, ce Palmer,
qu'elle appelle par son petit nom! D'o vient alors qu'il m'a demand son
adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis
pas l'amant de Thrse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thrse!
je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en prserve! une femme qui a
cinq ans de plus que moi, peut-tre davantage! Qui sait l'ge d'une femme,
et de celle-l prcisment, dont personne ne sait rien? Un pass si
mystrieux doit couvrir quelque norme sottise, peut-tre une honte bien
conditionne. Et avec cela, elle est prude, ou dvote, ou philosophe, qui
peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialit, ou une tolrance,
ou un dtachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce
qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?

Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.

--Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais
qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle
Jacques.

Laurent tressaillit.

--Et que diable voulez-vous  mademoiselle Jacques? rpondit-il en faisant
semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.

--Moi? Rien... c'est--dire si! Je voudrais bien la connatre; mais je ne
la connais que de vue et de rputation. C'est pour une personne qui veut
se faire peindre que je demande son adresse.

--Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?

--Parbleu! elle est tout  fait clbre  prsent, et qui ne l'a
remarque? Elle est faite pour cela!

--Vous trouvez?

--Eh bien, et vous?

--Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas comptent.

--Vous l'aimez beaucoup?

--Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas
la cour.

--Vous la voyez souvent?

--Quelquefois.

--Alors vous tes son ami... srieux?

--Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?

--Parce que je n'en crois rien;  vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami
srieux d'une femme... jeune et belle!

--Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon
camarade, pas dsagrable  voir, voil tout. Pourtant elle appartient 
un type que je n'aime pas, et je suis forc de lui pardonner d'tre
blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.

--Elle n'est pas dj si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des
cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulirement.
Au reste, a lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.

--Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!

--Elle n'est pas trs-grande, elle a des petits pieds et des petites
mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regarde, puisque j'en suis
amoureux.

--Tiens, quelle ide vous avez l!

--Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plat
pas?

--Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-l, je
tcherais d'tre mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas
amoureux, c'est un tat que je ne fais pas; par consquent, je ne serais
pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.

--Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la
chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin 
la patience, vu que je suis d'un ge et d'un monde o le plaisir ne manque
pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-l, et que vous la
connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosit de ma part, je vous le
dclare, si elle est veuve ou...

--Ou quoi?

--Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.

--Je n'en sais rien.

--Pas possible!

--Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demand. a m'est si gal!

--Savez-vous ce qu'on dit?

--Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?

--Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a t marie 
un homme riche et titr.

--Marie...

--On ne peut plus marie, par-devant M. le maire et M. le cur.

--Quelle btise! elle porterait son nom et son titre.

--Ah! voil! Il y a un mystre l-dessous. Quand j'aurai le temps, je
chercherai a, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant
connu, bien qu'elle vive avec une grande libert. D'ailleurs, vous devez
savoir cela, vous?

--Je n'en sais pas le premier mot. Ah a! vous croyez donc que je passe ma
vie  observer ou  interroger les femmes? Je ne suis pas un flneur comme
vous, moi! je trouve la vie trs courte pour vivre et travailler.

--Vivre... je ne dis pas. Il parat que vous vivez beaucoup. Quant 
travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce
que vous avez l? Laissez-moi voir!

--Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commenc ici.

--Si fait: cette tte-l... c'est trs-beau, diable! Laissez-moi donc voir,
 ou je vous malmne dans mon prochain _salon_.

--Vous en tes bien capable!

--Oui, quand vous le mriterez; mais, pour cette tte-l, c'est superbe et
s'admire tout btement. Qu'est-ce que a sera?

--Est-ce que je sais?

--Voulez-vous que je vous le dise?

--Vous me ferez plaisir.

--Faites-en une sibylle. On coiffe a comme on veut, a n'engage  rien.

--Tiens, c'est une ide.

--Et puis on ne compromet pas la personne  qui a ressemble.

--a ressemble  quelqu'un?

--Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas?
Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez
tout, mme les choses les plus simples. Vous tes l'amant de cette
figure-l!

--La preuve, c'est que je m'en vais  Montmorency! dit froidement Laurent
en prenant son chapeau.

--a n'empche pas! rpondit Mercourt.

Laurent sortit, et Mercourt, qui tait descendu avec lui, le vit monter
dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de
Boulogne, o il dna tout seul dans un petit caf, et d'o il revint  la
nuit tombe,  pied et perdu dans ses rveries.

Le bois de Boulogne n'tait pas  cette poque ce qu'il est aujourd'hui.
C'tait plus petit d'aspect, plus nglig, plus pauvre, plus mystrieux et
plus champtre: on y pouvait rver.

Les Champs-Elyses, moins luxueux et moins habits qu'aujourd'hui, avaient
de nouveaux quartiers o se louaient encore  bon march de petites
maisons avec de petits jardins d'un caractre trs-intime. On y pouvait
vivre et travailler.

C'tait dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des
lilas en fleur, et derrire une grande haie d'aubpine ferme d'une
barrire peinte en vert, que demeurait Thrse. On tait au mois de mai.
Le temps tait magnifique. Comment Laurent se trouva,  neuf heures,
derrire cette haie, dans la rue dserte et inacheve o les rverbres
n'avaient pas encore t installs, et sur les talus de laquelle
poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-mme
et t embarrass d'expliquer.

La haie tait fort paisse, et Laurent tourna sans bruit tout  l'entour,
sans apercevoir autre chose que des feuilles lgrement dores par une
lumire qu'il supposa place dans le jardin, sur une petite table auprs
de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soire chez
Thrse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le th, comme cela
arrivait quelquefois? Mais Thrse avait annonc  Laurent qu'elle
attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le
chuchotement mystrieux de deux voix, dont l'une lui paraissait tre celle
de Thrse. L'autre parlait tout  fait bas: tait-ce celle d'un homme?

Laurent couta  en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu' ce
qu'enfin il entendt ou crt entendre ces mots dits par Thrse:

--Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est
vous!

--A prsent, se dit Laurent en quittant prcipitamment la petite rue
dserte et en revenant sur la chausse bruyante des Champs-Elyses, me
voil bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'tait pas oblige
de me confier cela!... Seulement, elle n'tait pas oblige de parler en
toute occasion de manire  me faire croire qu'elle n'tait et ne voulait
tre  personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir
avant tout. Qu'est-ce que a me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et
mme il faut bien que j'aie eu la tte un peu monte pour elle sans me
l'avouer, puisque j'tais l aux coutes, faisant le plus lche des
mtiers, quand ce n'est pas un mtier de jaloux! Je ne peux pas m'en
repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misre et d'une grande
duperie: celle de dsirer une femme qui n'a rien de plus dsirable que
toute autre, pas mme la sincrit.

Laurent arrta une voiture qui passait vide et alla  Montmorency. Il se
promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez
Thrse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures  la
campagne et se trouva le troisime soir  la porte de Thrse, juste en
mme temps que M. Richard Palmer.

--Oh! dit l'Amricain en lui tendant la main, je suis content de voir
vous!

Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put
s'empcher de demander  M. Palmer pourquoi il tait si content de le
voir.

L'tranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de
l'artiste.

--Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialit
irrsistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!

--Comment! vous voil? dit Thrse tonne  Laurent. Je ne comptais plus
sur vous ce soir.

Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusit
dans ces simples paroles.

--Ah! lui rpondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre
parti, et je crois que je viens troubler un dlicieux tte--tte.

--C'est d'autant plus cruel  vous, reprit-elle sur le mme ton enjou,
que vous sembliez vouloir me le mnager.

--Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas dcommand! Dois-je m'en
aller?

--Non, restez. Je me rsigne  vous supporter.

L'Amricain, aprs avoir salu Thrse, avait ouvert son portefeuille et
cherch une lettre qu'il tait charg de lui remettre. Thrse parcourut
cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre rflexion.

--Si voulez rpondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.

--Merci, rpondit Thrse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui tait
sous sa main, je ne rpondrai pas.

Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec
plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta
pour ainsi dire aux yeux. C'tait celle qu'il avait crite  Thrse
l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqu intrieurement de voir
cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.

--Elle me laisse l, dit-il, ple-mle avec ses amants vincs. Je n'ai
pourtant pas droit  cet honneur. Je ne lui ai jamais parl d'amour.

Thrse se mit  parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier,
piant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses
interlocuteurs, et s'imaginant  chaque instant dcouvrir en eux une
crainte secrte de le voir cder; mais leur insistance tait de si bonne
foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupons. Si Thrse avait des
relations avec cet tranger, libre et seule comme elle vivait, ne
paraissant devoir rien  personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on
pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prtexte d'un portrait pour
recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?

Ds qu'il se sentit calm, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte
de manifester sa curiosit.

--Vous tes donc Amricaine? dit-il  Thrse, qui de temps en temps
traduisait  M. Palmer, en anglais, les rpliques qu'il n'entendait pas
bien.

--Moi? rpondit Thrse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur
d'tre votre compatriote?

--C'est que vous parlez si bien l'anglais!

--Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas.
Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si
c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien,
demandez-le  lui-mme.

Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers
dcid  lui faire. Il rpondit que ce n'tait pas la premire fois qu'il
venait en France et qu'il avait connu Thrse toute jeune, chez ses
parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thrse avait coutume de dire
qu'elle n'avait jamais connu ni son pre ni sa mre.

Le pass de mademoiselle Jacques tait un mystre impntrable pour les
gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit
nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle tait venue 
Paris on ne sait d'o, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle
tait connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait
fait ayant t remarqu chez des gens de got et signal tout  coup comme
une oeuvre de matre. C'est ainsi que, d'une clientle et d'une existence
pauvres et obscures, elle avait pass brusquement  une rputation de
premier ordre et une existence aise; mais elle n'avait rien chang  ses
gots tranquilles,  son amour de l'indpendance et  l'austrit enjoue
de ses manires. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-mme
que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et
de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manire d'luder les
questions et de passer  ct qui la dispensait de rpondre. Si on
trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire aprs quelques mots
vagues:

--Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intressant  raconter, et, si
j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y
penser. Je suis trs-heureuse  prsent, puisque j'ai du travail et que
j'aime le travail par-dessus tout.

C'est par hasard, et  la suite de relations d'artiste  artiste dans la
mme partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle
Jacques. Lanc comme gentilhomme et comme artiste minent dans un double
monde, M. Fauvel avait,  vingt-quatre ans, l'exprience des faits que
l'on n'a pas toujours  quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour
 tour; mais il n'avait nullement l'exprience du coeur, qui ne s'acquiert
pas dans le dsordre. Grce au scepticisme qu'il affichait, il avait donc
commenc par dcrter en lui-mme que Thrse devait avoir pour amants
tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu
 peu affirmer et prouver la puret de leurs relations avec elle pour
arriver  la considrer comme une personne qui pouvait avoir eu des
passions, mais non des commerces de galanterie.

Des lors il s'tait senti ardemment curieux de savoir la cause de cette
anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et
volontairement isole. Il l'avait vue plus souvent, et peu  peu presque
tous les jours, d'abord sous toute sorte de prtextes, ensuite en se
donnant pour un ami sans consquence, trop viveur pour avoir souci d'en
conter  une femme srieuse, mais trop idaliste, en dpit de tout, pour
n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amiti
dsintresse.

Au fond, c'tait l la vrit dans le principe; mais l'amour s'tait
gliss dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se dbattait
contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore dguiser  Thrse
et  lui-mme, d'autant plus qu'il l'prouvait pour la premire fois de sa
vie.

--Mais enfin, dit-il, quand il eut promis  M. Palmer d'essayer son
portrait, pourquoi diable tenez-vous tant  une chose qui ne sera
peut-tre pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne
vous refuse certainement pas d'en faire une  coup sr excellente?

--Elle me refuse, rpondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais
pas pourquoi. J'ai promis  ma mre, qui a la faiblesse de me croire
trs-beau, un portrait de matre, et elle ne le trouvera jamais
ressemblant, s'il est trop rel. Voil pourquoi je m'tais adress  vous
comme  un matre idaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne
pas faire plaisir  ma mre, ou l'ennui de chercher encore.

--Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...

--Je ne trouve pas; mais,  supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il
aient le temps tout de suite, et je suis press d'envoyer le portrait.
C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le
transport durera environ deux mois.

--C'est--dire, Laurent, ajouta Thrse, qu'il vous faut faire ce portrait
en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut,
vous auriez  commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis,
n'est-ce pas?

M. Palmer tendit la main  Laurent en disant:

--Voil le contrat pass. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle
Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mle pas. Quelle est votre
heure demain?

L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crt forc d'en
faire autant par respect pour Thrse; mais Palmer n'y fit aucune
attention, et sortit aprs avoir serr sans la baiser la main de
mademoiselle Jacques.

--Dois-je le suivre? dit Laurent.

--Ce n'est pas ncessaire, rpondit-elle; toutes les personnes que je
reois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez  dix
heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oublie 
bavarder avec vous jusqu' prs de minuit, et, comme je ne peux pas dormir
pass cinq heures du matin, je me suis sentie trs-fatigue.

--Et vous ne me mettiez pas  la porte?

--Non, je n'y pensais pas.

--Si j'tais fat, j'en serais bien fier!

--Mais vous n'tes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela  ceux qui sont
btes. Voyons, malgr le compliment, matre Laurent, j'ai  vous gronder.
On dit que vous ne travaillez pas.

--Et c'est pour me forcer  travailler que vous m'avez mis la tte de
Palmer comme un pistolet sur la gorge.

--Eh bien, pourquoi pas?

--Vous tes bonne, Thrse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie
malgr moi.

--Je ne me mle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-l. Je
n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'tre votre mre; mais je suis votre
soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est
impossible de ne pas m'affliger de vos accs de paresse.

--Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'cria Laurent avec un mlange
de plaisir et de dpit que Thrse sentit, et qui l'engagea  rpondre
avec franchise.

--coutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous
expliquions. J'ai beaucoup d'amiti pour vous.

--J'en suis trs-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis mme pas
bon  faire un ami, Thrse! Je ne crois pas plus  l'amiti qu' l'amour
entre une femme et un homme.

--Vous me l'avez dj dit, et cela m'est fort gal, ce que vous ne croyez
pas. Moi, je crois  ce que je sens, et je sens pour vous de l'intrt et
de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprs de moi un
tre quelconque sans m'attacher  lui et sans dsirer qu'il soit heureux.
J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache
gr. Or, vous n'tes pas un tre quelconque, vous tes un homme de gnie,
et, qui plus est, j'espre, un homme de coeur.

--Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde.
Je sais me battre en duel, payer mes dettes et dfendre la femme  qui je
donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur
tendre, aimant, naf...

--Je sais que vous avez la prtention d'tre vieux, us et corrompu. Cela
ne me fait rien du tout, vos prtentions. C'est une mode bien porte 
l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie relle ou douloureuse,
mais qui passera quand vous voudrez. Vous tes un homme de coeur,
prcisment parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme
viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire.
Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est  l'artiste que je parle:
l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content
de lui-mme.

--Eh bien, vous vous trompez, Thrse, rpondit Laurent avec vivacit.
C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans
l'artiste et qui l'touffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous.
l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne
sais pas, comme vous, tre attentif et calme pendant six heures de travail,
faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer 
travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir  deux ou
trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du
sommeil. Mon sommeil  moi est mauvais, mes promenades sont agites, mon
travail est fivreux. L'invention me trouble et me fait trembler:
l'excution, toujours trop lente  mon gr, me donne d'effroyables
battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que
j'accouche d'une ide qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux
et dgot le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me
quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre
m'arrive si confuse et si norme, que mon pauvre tre ne peut pas la
contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu' ce qu'elle ait pris des
proportions ralisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de
l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas dfinir.
Et voil comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce gant
d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache
une  une, par le forceps de sa volont, de maigres souris  demi mortes!
Donc, Thrse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imagin de vivre,
que je fasse des excs de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que
mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout
bonnement mon infirmit.

--Alors, c'est dcid, c'est arrt, dit Thrse en souriant, vous
travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un
mot. Si on vous proposait d'tre demain le prince D... ou le comte de S...,
avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez,
en parlant de votre pauvre palette si mprise: _Rendez-moi ma mie!_

--Ma palette mprise? Vous ne me comprenez pas, Thrse! C'est un
instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire,
c'est une estime accorde au talent, plus pure et plus exquise que celle
que l'on accorde au titre et  la fortune. Donc, c'est un trs-grand
avantage et un trs-grand plaisir pour moi de me dire: Je ne suis qu'un
petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas droger
mnent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des
ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai drog, j'ai
pris un tat, et il se trouve qu' vingt-quatre ans quand je passe sur un
petit cheval de mange au milieu des premiers riches et des premiers beaux
de Paris, monts sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les
badauds assis aux Champs-lyses, un homme de got ou une femme d'esprit,
c'est moi qui suis regard et nomm, et non pas les autres. Vous riez!
vous trouvez que je suis trs-vain?

--Non, mais trs-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.

--Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre,
je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette,
instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne
sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le dsordre, non
pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de
mes nerfs. Voil tout, Thrse. Qu'y a-t-il donc l qui ne soit
raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de
fatigue.

--C'est vrai, dit Thrse, je l'ai remarqu, et je m'en tonne comme d'une
anomalie; mais je crains bien que cette manire de produire ne vous tue,
et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez,
rpondez  une question: Avez-vous commenc la vie par le travail et
l'abstinence, et avez-vous senti alors la ncessit de vous tourdir pour
vous reposer?

--Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collge, aimant la peinture,
mais ne croyant pas tre jamais forc de peindre. Je me croyais riche. Mon
pre est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me
suis dpch de dvorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une anne de
bien-tre. Quand je me suis vu  sec, j'ai pris le pinceau; j'ai t
reint et port aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand
succs possible, et,  prsent, je me donne, pendant quelques mois ou
quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il
n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis galement au bout de
mes forces et de mes dsirs. Alors je reprends le travail avec rage,
douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalit
recommencent.

--Il y a longtemps que vous menez cette vie-l?

--Il ne peut pas y avoir longtemps  mon ge! Il y a trois ans.

--Eh! c'est beaucoup pour votre ge, justement! Et puis vous avez mal
commenc: vous avez mis le feu  vos esprits vitaux avant qu'ils eussent
pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empcher de grandir.
Votre tte a grossi quand mme, et le gnie s'y est dvelopp malgr tout;
mais peut-tre bien votre coeur s'est-il atrophi, peut-tre ne serez-vous
jamais ni un homme ni un artiste complet.

Ces paroles de Thrse, dites avec une tristesse tranquille, irritrent
Laurent.

--Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me mprisez?

--Non, rpondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!

Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
Thrse.

Ces larmes amenrent en lui une raction violente: un dluge de pleurs
inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thrse, non pas comme un
amant qui se dclare, mais comme un enfant qui se confesse:

--Ah! ma pauvre chre amie! s'cria-t-il en lui prenant les mains, vous
avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux,
voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi
que j'ai dans la poitrine  la place du coeur crie sans cesse aprs je ne
sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu,
et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les mprise
toutes! Je peux vous dire cela,  vous qui tes mon camarade et mon ami!
Je me surprends parfois prt  idoltrer une courtisane, tandis qu'auprs
d'un ange je serais peut-tre plus froid qu'un marbre. Tout est drang
dans mes notions, tout est peut-tre dvi dans mes instincts. Si je vous
disais que je ne trouve dj plus d'ides riantes dans le vin! 0ui, j'ai
l'ivresse triste,  ce qu'il parat; et on m'a dit qu'avant-hier, dans
cette dbauche  Montmorency, j'avais dclam des choses tragiques avec
une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je
devienne, Thrse, si vous n'avez pas piti de moi?

--Certes, j'ai piti, mon pauvre enfant, dit Thrse en lui essuyant les
yeux avec son mouchoir; mais  quoi cela peut-il servir?

--Si vous m'aimiez, Thrse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous
ne m'avez pas permis d'tre pour vous une espce d'ami?

--Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez rpondu que vous ne
pouviez croire  l'amiti d'une femme.

--Je croirais peut-tre  la vtre; vous devez avoir le coeur d'un homme,
puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.

--Je ne vous l'ai pas te, et je veux bien essayer d'tre un homme pour
vous, rpondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amiti d'un
homme doit avoir plus de rudesse et d'autorit que je ne me crois capable
d'en avoir. Malgr moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et
vous voyez dj! Je m'tais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous
mettre en colre contre moi et contre vous-mme; au lieu de cela, me voil
pleurant avec vous, ce qui n'avance  rien.

--Si fait! si fait! s'cria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont
arros la place dessche; peut-tre que mon coeur y repoussera! Ah!
Thrse, vous m'avez dj dit une fois que je me vantais devant vous de ce
dont je devrais rougir, que j'tais un mur de prison. Vous n'avez oubli
qu'une chose: c'est qu'il y a derrire ce mur un prisonnier! Si je pouvais
ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est
d'airain, et ma volont, ma foi, mon expansion, ma parole mme, ne peuvent
le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me
servira, je vous le demande, d'avoir barbouill de peintures fantasques
les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve crit nulle part?

--Si je vous comprends bien, dit Thrse rveuse, vous pensez que votre
oeuvre a besoin d'tre chauffe par le sentiment.

--Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas l ce que me disent tous vos
reproches?

--Pas prcisment. Il n'y a que trop de feu dans votre excution, la
critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours trait avec respect cette
exubrance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beauts
empchent quiconque a de l'enthousiasme d'plucher les dfauts. Loin de
trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brlant et passionn;
mais je cherchais o tait en vous le sige de cette passion: je le vois
maintenant, il est dans le dsir de l'me. Oui, certainement,
ajouta-t-elle toujours rveuse, comme si elle cherchait  percer les
voiles de sa propre pense, le dsir peut tre une passion.

--Eh bien,  quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorb.

--Je me demande si je dois faire la guerre  cette puissance qui est en
vous, et si, en vous persuadant d'tre heureux et calme, on ne vous
terait pas le feu sacr. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne
peut pas tre pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est
vivement exprime pendant sa priode de fivre, elle doit, ou tomber
d'elle-mme, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque ge n'a-t-il pas sa
force et sa manifestation particulires? Ce que l'on appelle les diverses
_manires_ des matres, n'est-ce pas l'expression des successives
transformations de leur tre? A trente ans, vous sera-t-il possible
d'avoir aspir  tout sans rien treindre? Ne vous sera-t-il pas impos
d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous tes dans l'ge de la
fantaisie; mais bientt viendra celui de la lumire. Ne voulez-vous pas
faire de progrs?

--Dpend-il de moi d'en faire?

--Oui, si vous ne travaillez pas  dranger l'quilibre de vos facults.
Vous ne me persuaderez pas que l'puisement soit le remde de la fivre:
il n'en est que le rsultat fatal.

--Alors quel fbrifuge me proposez-vous?

--Je ne sais: le mariage, peut-tre.

--Horreur! s'cria Laurent en clatant de rire.

Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce
correctif:

--A moins que ce ne soit avec vous, Thrse. Eh! c'est une ide, cela!

--Charmante, rpondit-elle, mais tout  fait impossible.

La rponse de Thrse frappa Laurent par sa tranquillit sans appel, et ce
qu'il venait de dire par manire de saillie lui parut tout  coup un rve
enterr, comme s'il et pris place dans son esprit. Ce puissant et
malheureux esprit tait ainsi fait que, pour dsirer quelque chose, il lui
suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-l que Thrse
venait de dire.

Aussitt ses vellits d'amour pour elle lui revinrent, et en mme temps
ses soupons, sa jalousie et sa colre. Jusque-l, ce charme d'amiti
l'avait berc et comme enivr; il devint tout  coup amer et
glac.

--Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voil
le mot de ma vie qui revient  propos de tout, au bout d'une plaisanterie
comme au bout de toute chose srieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez
pas cet ennemi-l, Thrse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un
_amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connat froide
ou raisonnable! a me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos
trente-sept cousins_ sont peut-tre l, dehors, qui attendent ma
sortie.

--Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thrse stupfaite; quelles
ides vous viennent? Avez-vous des accs de folie?

--Quelquefois, rpondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.




II


Le lendemain, Thrse reut de Laurent la lettre suivante:

Ma bonne et chre amie, comment vous ai-je quitte hier? Si je vous ai
dit quelque normit, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un
blouissement qui ne s'est pas dissip dehors; car je me suis trouv  ma
porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y tais mont.

Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand
mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis
malade, et vous aviez raison, la vie que je mne est dtestable.

De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que,
depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la premire que je
vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiance, marie ou veuve?...
Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherch  le savoir? Vous
ai-je demand?... Ah! tenez, Thrse, il y a encore ce matin du dsordre
dans ma tte, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir
avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accs de curiosit  votre
gard, celui d'hier tait dj le second; mais ce sera le dernier, je vous
jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser
de tout. J'ai donc t l'autre jour  votre porte, c'est--dire  la
grille de votre jardin. J'ai regard, je n'ai rien vu; j'ai cout, j'ai
entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu
sa figure; mais je sais que vous tes ma soeur, ma confidente, ma
consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais  vos pieds, et que
vous avez essuy mes yeux avec votre mouchoir, en disant: Que faire, que
faire, mon pauvre enfant? Je sais que, sage, laborieuse, tranquille,
respecte, puisque vous tes libre, aime, puisque vous tes heureuse,
vous trouvez le temps et la charit de me plaindre, de savoir que j'existe,
et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thrse, qui ne vous bnirait
serait un ingrat, et, tout misrable que je suis, je ne connais pas
l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thrse? Il me semble que je
vous ai offense. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez
vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!.

Laurent reut, par le retour de son domestique, la rponse de Thrse.
Elle tait courte: _Venez ce soir_. Laurent n'tait ni rou ni fat, bien
qu'il mditt ou ft tent souvent d'tre l'un et l'autre. C'tait, on l'a
vu, un tre plein de contrastes, et que nous dcrivons sans l'expliquer,
ce ne serait pas possible; certains caractres chappent  l'analyse
logique.

La rponse de Thrse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui
avait crit sur ce ton. tait-ce son cong motiv qu'elle lui ordonnait de
venir chercher? tait-ce  un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces
trois mots secs ou brlants avaient-ils t dicts par l'indignation ou
par le dlire?

M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agit et tout proccup, commencer
son portrait. Il s'tait promis de l'interroger avec une habilet
consomme, et de lui arracher tous les secrets de Thrse. Il ne trouva
pas un mot pour entrer en matire, et, comme l'Amricain posait en
conscience, immobile et muet comme une statue, la sance se passa presque
sans desserrer les lvres de part ni d'autre.

Laurent put donc se calmer assez pour tudier la physionomie placide et
pure de cet tranger. Il tait d'une beaut accomplie; ce qui, au premier
abord, lui donnait l'air inanim propre aux figures rgulires. En
l'examinant mieux, on dcouvrait de la finesse dans son sourire et du feu
dans son regard. En mme temps que Laurent faisait ces observations, il
tudiait l'ge de son modle.

--Je vous demande pardon, lui dit-il tout  coup, mais je voudrais et je
dois savoir si vous tes un jeune homme un peu fatigu ou un homme mr
extraordinairement conserv. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas
bien ce que je vois.

--J'ai quarante ans, rpondit simplement M. Palmer.

--Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fire sant?

--Excellente! dit Palmer.

Et il reprit sa pose aise et son tranquille sourire.

--C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un
homme qui n'a jamais aim que le _roastbeef_.

Il ne put rsister au dsir de lui dire encore:

--Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?

--Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la premire fois.

Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle anne. Il lui
semblait qu'en parlant de Thrse, le rouge lui montait au visage. Que lui
importait au fond l'ge de Thrse? C'est son histoire qu'il aurait voulu
apprendre. Thrse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait
n'avoir t pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte
et la prononciation vibrante. Si c'et t  lui que Thrse se ft
adresse en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une rponse
quelconque que Laurent et entendue.

Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'tre exact,
arriva avant l'heure o Thrse le recevait habituellement. Il la trouva
dans son jardin, inoccupe contre sa coutume, et marchant avec agitation.
Ds qu'elle le vit, elle alla  sa rencontre; et, lui prenant la main avec
plus d'autorit que d'affection:

--Si vous tes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout
ce que vous avez entendu  travers ce buisson. Voyons, parlez; j'coute.

Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrit de cet accueil inusit,
essaya de l'inquiter en lui faisant des rponses vasives; mais elle le
domina par une attitude de mcontentement et une expression de visage
qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans
retour lui fit dire tout simplement la vrit.

--Ainsi, reprit-elle, voil tout ce que vous avez entendu? Je disais  une
personne que vous n'avez pas mme pu apercevoir: Vous tes maintenant mon
seul amour sur la terre?

--J'ai donc rv cela, Thrse! Je suis prt  le croire, si vous me
l'ordonnez.

--Non, vous n'avez pas rv. J'ai pu, j'ai d dire cela. Et que m'a-t-on
rpondu?

--Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la rponse de Thrse fit
l'effet d'une douche froide, pas mme le son de sa voix. tes-vous
rassure?

--Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?

--Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne
soient pas connues.

--Ah! s'cria Thrse d'un air de satisfaction trange, vous pensez que
c'tait M. Palmer?

--Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure  vous faire que de
supposer une ancienne liaison tout  coup renoue? Je sais que vos
rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi
dsintresss de leur part, et aussi indiffrents de la vtre, que ceux
que j'ai moi-mme avec vous. M. Palmer est trs-beau, et ses manires sont
d'un galant homme. Il m'est trs-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la
prsomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers.
Seulement... vous allez dire que je vous ai espionne...

--Oui, au fait, dit Thrse, qui ne parut pas songer  nier la moindre
chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me parat mal, bien que je n'y
comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.

--Thrse! rpondit vivement le jeune homme, rsolu  se dbarrasser d'un
reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant
est Palmer, et je vous aimerai vritablement, je vous parlerai avec une
ingnuit complte. Je vous demanderai pardon d'un accs de folie, et vous
n'aurez jamais un reproche  me faire. Voyons, voulez-vous que je sois
votre ami? Malgr mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'tre et
que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voil tout ce que je vous
demande!

--Mon cher enfant, rpondit Thrse, vous me parlez comme  une coquette
qui essayerait de vous retenir prs d'elle, et qui aurait une faute 
confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient
nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort
estimable, avec qui je ne vais mme pas jusqu' l'intimit, et que j'avais
depuis longtemps perdu de vue. Voil ce que je dois vous dire, mais rien
au del. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'panchement, et je
vous prie de ne pas vous y intresser plus que je ne souhaite. Ce n'est
donc pas  vous de m'interroger, c'est  vous de me rpondre. Que
faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel
est l'_accs de folie_ que je dois savoir et juger?

--Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me
confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon
camarade et avoir confiance en moi?

--Ne vous confessez donc pas, reprit Thrse en se levant. Cela me
prouvera que vous ne mritiez pas l'estime que je vous ai tmoigne, et
qu'en cherchant  savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du
tout.

--Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?

--C'est fini, et adieu, rpondit Thrse d'un ton svre.

Laurent sortit, en proie  une colre qui ne lui permit pas de dire un mot;
mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant 
Catherine qu'il avait oubli une commission dont on l'avait charg pour sa
matresse. Il trouva Thrse assise dans un petit salon: la porte sur le
jardin tait reste ouverte; il semblait que Thrse, afflige et abattue,
ft demeure plonge dans ses rflexions. Son accueil fut glac.

--Vous voil revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oubli?

--J'ai oubli de vous dire la vrit.

--Je ne veux plus l'entendre.

--Et pourtant vous me la demandiez!

--Je croyais que vous pourriez me la dire spontanment.

--Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons,
Thrse, croyez-vous donc qu'il soit possible  un homme de mon ge de
vous voir sans tre amoureux de vous?

--Amoureux? dit Thrse en fronant le sourcil. En me disant que vous ne
pouviez l'tre d'aucune femme, vous vous tes donc moqu de moi?

--Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.

--Alors vous vous tiez tromp, et vous voil amoureux, c'est bien sr?

--Oh! ne vous fchez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sr que cela. Il m'a
pass des ides d'amour par la tte, par les sens, si vous voulez.
Avez-vous si peu d'exprience, que vous ayez jug la chose impossible?

--J'ai l'ge de l'exprience, rpondit Thrse; mais j'ai longtemps vcu
seule. Je n'ai pas l'exprience de certaines situations. Cela vous tonne?
C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicit, quoique j'aie t
trompe... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me
respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous
n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossiret. Je me suis donc crue
 l'abri de l'outrage de vos dsirs, et, de tout ce que j'estimais en vous,
votre sincrit sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais
 votre destine avec d'autant plus d'abandon que nous nous tions dit en
riant, souvenez-vous, mais srieusement au fond: Entre deux tres dont
l'un est idaliste, et l'autre matrialiste, il y a la mer Baltique.

--Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance  marcher le
long de mon rivage, sans avoir l'ide de traverser; mais il s'est trouv
que, de mon ct, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai
vingt-quatre ans et si vous tes belle?

--Est-ce que je suis encore belle? J'esprais que non!

--Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour,
vous m'tes apparue comme cela. Quant  vous, c'est sans le vouloir, je le
sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette
sduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis dfendu et
distrait. J'ai rendu  Satan ce qui appartient  Satan, c'est--dire ma
pauvre me, et je n'ai apport ici  Csar que ce qui revient  Csar, mon
respect et mon silence. Voil huit ou dix jours pourtant que cette
mauvaise motion me revient en rve. Elle se dissipe ds que je suis
auprs de vous. Ma parole d'honneur, Thrse, quand je vous vois, quand
vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir cri aprs
vous dans un moment de dmence auquel je ne comprends rien moi-mme. Quand
je parle de vous, je dis que vous n'tes pas jeune ou que je n'aime pas la
couleur de vos cheveux. Je proclame que vous tes ma grande camarade,
c'est--dire mon frre, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe
je ne sais quelles bouffes de printemps dans l'hiver de mon imbcile de
coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en
effet, Thrse, avec votre culte pour ce que vous appelez le vritable
amour! cela donne  penser, malgr qu'on en ait!

--Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.

--Oui, je le sais. Vous avez  cet gard un parti pris. Vous avez lu
quelque part que parler d'amour, c'tait dj en donner ou en prendre;
mais votre silence a une grande loquence, vos rticences donnent la
fivre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!

--En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thrse.

--Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans
sommeil, puisqu'il ne tient qu' vous de me rendre aussi tranquille que je
l'tais auparavant?

--Que faut-il faire pour cela?

--Ce que je vous demandais: me dire que vous tes  quelqu'un. Je me le
tiendrai pour dit, et, comme je suis trs-fier, je serai guri comme par
la baguette d'une fe.

--Et si je vous dis que je ne suis  personne, parce que je ne veux plus
aimer personne, cela ne suffira pas?

--Non, j'aurai la fatuit de croire que vous pouvez changer d'avis.

Thrse ne put s'empcher de rire de la bonne grce avec laquelle Laurent
s'excutait.

--Eh bien, lui dit-elle, soyez guri, et rendez-moi une amiti dont
j'tais fire, au lieu d'un amour dont j'aurais  rougir. J'aime
quelqu'un.

--Ce n'est pas assez, Thrse: il faut me dire que vous lui appartenez!

--Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh
bien, soit, j'ai un amant. tes-vous satisfait?

--Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier
de votre franchise. Soyez tout  fait bonne, dites-moi que c'est
Palmer!

--Cela m'est impossible, je mentirais.

--Alors... je m'y perds!

--Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...

--Qui vient cependant quelquefois?

--Apparemment, puisque vous avez surpris un panchement...

--Merci, merci, Thrse! Me voil tout  fait sur mes pieds; je sais qui
vous tes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous
aime mieux ainsi, vous tes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne
parliez-vous plus tt!

--Cette passion vous a donc bien ravag? dit Thrse railleuse.

--Eh! mais, peut-tre! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thrse, et nous
en rirons ensemble.

--Voil qui est convenu; bonsoir.

Laurent alla se coucher fort tranquille et tout  fait dsabus. Il avait
rellement souffert pour Thrse. Il l'avait dsire avec passion, sans
oser le lui faire pressentir. Ce n'tait certes pas une bonne passion que
celle-l. Il s'y tait ml autant de vanit que de curiosit. Cette femme
dont tous ses amis disaient: Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce ft
moi, mais ce n'est personne, lui tait apparue comme un idal  saisir.
Son imagination s'tait enflamme, son orgueil avait saign de la crainte,
de la presque certitude d'chouer.

Mais ce jeune homme n'tait pas vou exclusivement  l'orgueil. Il avait
la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du
vrai.

C'tait un ange, sinon dchu comme tant d'autres, du moins fourvoy et
malade. Le besoin d'aimer lui dvorait le coeur, et cent fois par jour il
se demandait avec effroi s'il n'avait pas dj trop abus de la vie, et
s'il lui restait la force d'tre heureux.

Il s'veilla calme et triste. Il regrettait dj sa chimre, son beau
sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait,
le grondait, l'encourageait et le plaignait tour  tour, sans jamais rien
rvler de sa propre destine, mais en laissant pressentir des trsors
d'affection, de dvouement, peut-tre de volupt! Du moins, c'est ainsi
qu'il plaisait  Laurent d'interprter le silence de Thrse sur son
propre compte, et un certain sourire, mystrieux comme celui de la Joconde,
 qu'elle avait sur les lvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphmait
devant elle. Dans ces moments-l, elle avait l'air de se dire: Je
pourrais bien dcrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce
pauvre fou ne me comprendrait pas.

Une fois le mystre de son coeur dvoil, Thrse perdit d'abord tout son
prestige aux yeux de Laurent. Ce n'tait plus qu'une femme pareille aux
autres. Il tait mme tent de la rabaisser dans sa propre estime, et,
bien qu'elle ne se ft jamais laiss interroger, de l'accuser d'hypocrisie
et de pruderie. Mais, du moment qu'elle tait  quelqu'un, il ne
regrettait plus de l'avoir respecte, et il ne dsirait plus rien d'elle,
pas mme son amiti, qu'il n'tait pas embarrass, pensait-il, de trouver
ailleurs.

Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prpara
plusieurs prtextes pour s'excuser, si par hasard Thrse lui demandait
compte de ce temps pass sans venir chez elle. Le quatrime jour, Laurent
se sentit en proie  un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les
femmes galantes lui donnaient des nauses; il ne retrouvait dans aucun de
ses amis la bont patiente et dlicate de Thrse pour remarquer son ennui,
pour tcher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le
remde, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il
fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destine d'un artiste
tel que lui n'tait pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un
esprit lev et le droit de prononcer que, s'il tait malheureux, c'tait
tant pis pour lui.

Il courut chez elle avec tant de hte, qu'il oublia ce qu'il voulait lui
dire pour s'excuser; mais Thrse ne montra ni mcontentement ni surprise
de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question.
Il en fut piqu, et s'aperut qu'il tait plus jaloux d'elle
qu'auparavant.

--Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oubli.

Cependant il ne fit rien paratre de son dpit, et veilla dsormais sur
lui-mme avec un si grand soin, que Thrse y fut trompe.

Plusieurs semaines s'coulrent pour lui dans une alternative de rage, de
froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui tait si ncessaire et si
bienfaisant que l'amiti de cette femme, rien ne lui tait si amer et si
blessant que de ne pouvoir prtendre  son amour. L'aveu qu'il avait exig,
loin de le gurir comme il s'en tait flatt, avait irrit sa souffrance.
C'tait de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle
avait une cause avoue et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer
qu'aussitt cette cause connue, il ddaignerait de vouloir lutter pour la
dtruire?

Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et
heureux rival. Sa fiert, excessive auprs de Thrse, ne le lui
permettait pas. Seul, il le hassait, il le dnigrait en lui-mme,
attribuant tous les ridicules  ce fantme, l'insultant et le provoquant
dix fois par jour.

Et puis il se dgotait de souffrir, retournait  la dbauche, s'oubliait
lui-mme un instant et retombait aussitt dans de profondes tristesses,
allait passer deux heures chez Thrse, heureux de la voir, de respirer
l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir
d'entendre sa voix grondeuse et caressante.

Enfin il la dtestait pour ne pas deviner ses tourments; il la mprisait
pour rester fidle  cet amant qui ne pouvait tre qu'un homme mdiocre,
puisqu'elle n'prouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se
jurant de rester longtemps sans la voir, et il y ft retourn une heure
aprs s'il et espr tre reu.

Thrse, qui un instant s'tait aperue de son amour, ne s'en doutait plus,
tant il jouait bien son rle. Elle aimait sincrement ce malheureux
enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et rflchi: elle avait
vou une sorte de culte, disait-elle, _ ce qu'il et pu tre_, et il lui
en restait une piti pleine de gteries o se mlait encore un vrai
respect pour le gnie souffrant et fourvoy. Si elle et t bien certaine
de ne pouvoir veiller en lui aucun mauvais dsir, elle l'et caress
comme un fils, et il y avait des moments o elle se reprenait parce qu'il
lui venait sur les lvres de le tutoyer.

Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait
certainement,  l'insu de Thrse; mais une femme vraiment chaste, et qui
a vcu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps
vis--vis d'elle-mme le secret d'un amour dont elle a rsolu de se
dfendre. Thrse croyait tre certaine de ne jamais songer  sa propre
satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du
moment que Laurent trouvait du calme et du bien-tre auprs d'elle, elle
en trouvait elle-mme  lui en donner. Elle savait bien qu'il tait
incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle t blesse et
effraye du moment de fantaisie qu'il avait avou. Cette crise passe,
elle s'applaudissait d'avoir trouv dans un mensonge innocent le moyen
d'en prvenir le retour; et comme en toute occasion, ds qu'il se sentait
mu, Laurent se htait de proclamer l'infranchissable barrire de glace de
la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait  vivre sans
brlure au milieu du feu.

Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis taient cachs et
comme couvs sous une habitude de gaiet railleuse, qui est comme la
manire d'tre, comme le cachet indlbile des artistes franais. C'est
une seconde nature que les trangers du Nord nous reprochent beaucoup, et
pour laquelle les graves Anglais surtout nous ddaignent passablement.
C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons dlicates, et qui nous
prserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le ct
ridicule des choses, c'est en dcouvrir le ct faible et illogique. Se
moquer des prils o l'me se trouve engage, c'est s'exercer  les braver,
comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un
ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'me dans laquelle notre
piti l'et engag  se complaire. Enfin, se persifler soi-mme, c'est se
prserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagr. J'ai remarqu que
les gens qui ne plaisantaient jamais taient dous d'une vanit purile et
insupportable.

La gaiet de Laurent tait blouissante de couleur et d'esprit, comme son
talent, et d'autant plus naturelle qu'elle tait originale. Thrse avait
moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle tait naturellement rveuse et
paresseuse  causer; mais elle avait prcisment besoin de l'enjouement
des autres: alors le sien se mettait peu  peu de la partie, et sa gaiet
sans clat n'tait pas sans charme.

Il rsultait donc de cette habitude de bonne humeur o l'on se maintenait,
que l'amour, chapitre sur lequel Thrse ne plaisantait jamais et n'aimait
pas que l'on plaisantt devant elle, ne trouvait pas un mot  glisser, pas
une note  faire entendre.

Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva termin, et Thrse
remit  Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme
lui promit de mettre en rserve pour le cas de maladie ou de dpense
obligatoire imprvue.

Laurent s'tait li avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouv
ce qu'il tait: droit, juste, gnreux, intelligent et instruit. Palmer
tait un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du
commerce. Il avait fait le trafic lui-mme et les voyages au long cours
dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver
assez riche et de vouloir vivre pour lui-mme. Il ne voyageait donc plus
que pour son plaisir, et, aprs avoir vu, disait-il, beaucoup de choses
curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait  la vue des belles
choses et  l'tude des pays vritablement intressants par leur
civilisation.

Sans tre trs-clair dans les arts, il y portait un sentiment assez sr,
et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son
langage en franais se ressentait de sa timidit, au point d'tre presque
inintelligible et risiblement incorrect au dbut d'un dialogue; mais,
lorsqu'il se sentait  l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et
qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance
pour la parler trs-bien.

Laurent avait tudi cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosit au
commencement. Lorsqu'il lui fut dmontr jusqu' l'vidence qu'il n'tait
pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprcia et se prit pour lui
d'une sorte d'amiti qui ressemblait de loin, il est vrai,  celle qu'il
prouvait pour Thrse. Palmer tait un philosophe tolrant, assez rigide
pour lui-mme et trs-charitable pour les autres. Par les ides sinon par
le caractre, il ressemblait  Thrse, et se trouvait presque toujours
d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se
sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable
_unisson_, et, comme ce n'tait plus qu'une jalousie intellectuelle, il
n'osait s'en plaindre  Thrse.

--Votre dfinition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et
trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
haut que lui. Je suis, relativement  lui, la note leve de la tierce
majeure.

--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.

--Non, disait Thrse, avec vous je me modifie et descends  former la
tierce mineure.

--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?

--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapproche de vous que de
Palmer.




III


Un jour,  la demande de Palmer, Laurent se rendit  l'htel Meurice, o
demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait tait convenablement
encadr et emball. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y crivit
lui-mme avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mre; puis, au moment
o les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
serra la main de l'artiste en lui disant:

--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mre, et je vous
remercie encore. A prsent, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
J'ai quelque chose  vous dire.

Ils passrent dans un salon o Laurent vit plusieurs malles.

--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Amricain en lui offrant
d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumt pas lui-mme, et
je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose dlicate,
tellement dlicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
les mots convenables pour la dire en franais.

--Je vous jure d'tre muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, tonn
et assez inquiet de ce prambule.

Palmer reprit:

--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
Peut-tre tes-vous son amant; si vous ne l'tes pas, il est certain pour
moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thrse,
et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
elle, le sien en est une gale pour vous. Je crains cela  cause des
questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus mu
que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
soit fond sur l'estime et le respect qu'elle mrite.

--Attendez, Palmer! s'cria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
pris d'un gnreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?

--Ni l'un ni l'autre, rpondit Palmer. Jamais Thrse ne vous racontera sa
vie.

--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.

--Bien, trs-bien! rpondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
j'ai  vous dire la justifie de tout soupon?...

--Pourquoi le cache-t-elle, alors?

--Par gnrosit pour les autres.

--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.

--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui sduisit
une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
btarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
calendrier, et qui, inscrite  la municipalit comme ne de parents
inconnus, reut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
c'est Thrse.

L'institutrice fut dote par le banquier et marie cinq ans plus tard
avec un de ses employs, honnte homme qui ne se doutait de rien, toute
l'affaire ayant t tenue fort secrte. L'enfant tait leve  la
campagne. Son pre s'tait charg d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
couvent, o elle reut une trs-belle ducation, et fut traite avec
beaucoup de soin et d'amour. Sa mre la voyait assidment dans les
premires annes; mais, quand elle fut marie, le mari eut des soupons,
et, donnant la dmission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
femme en Belgique, o il se cra des occupations, et fit fortune. La
pauvre mre dut touffer ses larmes et obir.

Cette femme vit toujours trs-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
elle a eu une conduite irrprochable depuis son mariage; mais elle n'a
jamais t heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre prive; et
n'a pas cess d'en tre jaloux; ce qui pour elle est un chtiment mrit
de sa faute et de son mensonge.

Il semblerait que l'ge et d amener la confession de l'une et le pardon
de l'autre. Il en et t ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
logique que la vie relle, et ce mnage est troubl comme au premier jour,
le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
opprime.

Dans les circonstances difficiles o s'est trouve Thrse, elle n'a donc
pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
de sa mre. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est force de
la voir en secret,  la drobe, quand elle russit  venir passer seule
un ou deux jours  Paris, comme cela lui est arriv dernirement. Encore
n'est-ce que depuis quelques annes qu'elle a pu inventer je ne sais quels
prtextes et obtenir ces rares permissions. Thrse adore sa mre, et
n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voil pourquoi vous ne
lui entendez jamais souffrir un mot de blme sur la conduite des autres
femmes. Vous avez pu croire qu'elle rclamait ainsi tacitement
l'indulgence pour elle-mme. Il n'en est rien. Thrse n'a rien  se faire
pardonner; mais elle pardonne tout  sa mre: ceci est l'histoire de leurs
relations.

A prsent, j'ai  vous raconter celle de la comtesse de... _trois
toiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en franais quand vous ne
voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
le nom de son mari, c'est encore Thrse.

--Elle est donc marie? elle n'est pas veuve?

--Patience! elle est marie, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.

Thrse avait quinze ans quand son pre le banquier se trouva veuf et
libre; car ses enfants lgitimes taient tous tablis. C'tait un
excellent homme, et, malgr la faute que je vous ai raconte et que je
n'excuse pas, il tait impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
d'esprit et de gnrosit. J'ai t trs-li avec lui. Il m'avait confi
l'histoire de la naissance de Thrse, et il me mena  divers intervalles,
en visite avec lui, au couvent o il l'avait mise. Elle tait belle,
instruite, aimable, sensible. Il et souhait, je crois, que je prisse la
rsolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
libre  cette poque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.

Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
venait chez lui, qui avait de grandes proprits  La Havane et qui tait
trs-beau. J'avais rencontr ce Portugais  Paris, mais je ne le
connaissais rellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
compte. Il tait fort sduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
jamais fi  sa figure; c'tait ce comte de *** avec qui Thrse fut
marie un an plus tard.

Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier tait mort
d'apoplexie foudroyante, et Thrse tait marie, marie avec cet inconnu,
ce fou, je ne veux pas dire cet infme, puisqu'il a pu tre aim d'elle,
mme aprs la dcouverte qu'elle fit de son crime: cet homme tait dj
mari aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inoue de demander et d'pouser
Thrse.

Ne me demandez pas comment le pre de Thrse, homme d'esprit et
d'exprience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous rpterais ce que
ma propre exprience m'a trop appris,  savoir que, dans ce monde, tout ce
qui arrive est la moiti du temps le contraire de ce qui semblait devoir
arriver.

Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
d'autres tourderies qui donneraient  penser que sa lucidit tait dj
compromise. Il avait fait un legs  Thrse au lieu de lui donner une dot
de la main  la main. Ce legs se trouva nul devant les hritiers lgitimes,
et Thrse, qui adorait son pre, n'et pas voulu plaider mme avec des
chances de succs. Elle se trouva donc ruine prcisment au moment o
elle devenait mre, et, dans ce mme temps, elle vit arriver chez elle une
femme exaspre qui rclamait ses droits et voulait faire un clat;
c'tait la premire, la seule lgitime femme de son mari.

Thrse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procs; elle obtint du comte qu'il
reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
naissance de Thrse et du secret dont son pre avait voulu environner les
tmoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu  huis clos, 
l'tranger, et c'est aussi  l'tranger que le jeune couple avait vcu
depuis ce temps. Cette vie mme avait t fort mystrieuse. Le comte,
craignant  coup sr d'tre dmasqu s'il reparaissait dans le monde,
faisait croire  Thrse qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
et la jeune femme confiante, prise et romanesque, trouvait tout naturel
que son mari voyaget avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
des indiffrents.

Lorsque Thrse dcouvrit l'horreur de sa situation, il n'tait donc pas
impossible que tout ft enseveli dans le silence. Elle consulta un lgiste
discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage tait nul,
mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
jamais user de sa libert, elle prit  l'instant mme un parti irrvocable,
celui de n'tre ni libre ni marie, plutt que de souiller le pre de son
enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
toute faon un btard; mais mieux valait qu'il n'et pas de nom et qu'il
ignort  jamais sa naissance que d'avoir  rclamer un nom tar en
dshonorant son pre.

Thrse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avou, et lui-mme, il
l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes dchirantes, des
scnes sans nom, o Thrse se dbattit avec une nergie au-dessus de son
ge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est hroque,
ne l'est pas  demi.

Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dvore de
jalousie, fut vaincue par sa magnanimit jusqu' lui baiser les pieds en
la quittant.

Thrse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, rsolue  se
faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit  vivre
pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui tait si
cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.

Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
premire femme, Thrse avait d accepter,  la prire mme de celle-ci,
une pension raisonnable pour tre en mesure d'lever convenablement son
fils; mais  peine le comte eut-il reconduit sa femme  La Havane, qu'il
l'abandonna de nouveau, s'chappa, revint en Europe et alla se jeter aux
pieds de Thrse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant 
l'autre extrmit du monde.

Thrse fut inexorable: elle avait rflchi et pri. Son me s'tait
affermie, elle n'aimait plus le comte. Prcisment  cause de son fils,
elle ne voulait pas qu'un tel homme devnt le matre de sa vie. Elle avait
perdu le droit d'tre heureuse, mais non pas celui de se respecter
elle-mme: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
la menaa de la laisser sans ressources: elle rpondit qu'elle n'avait pas
peur de travailler pour vivre.

Ce misrable fou s'avisa alors d'un moyen excrable, soit pour mettre
Thrse  sa discrtion, soit pour se venger de sa rsistance. Il enleva
l'enfant et disparut. Thrse courut aprs lui; mais il avait si bien pris
ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
que je la rencontrai en Angleterre; mourant de dsespoir et de fatigue
dans une auberge, presque folle, et si dvaste par le malheur, que
j'hsitai  la reconnatre.

J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
recherches eurent un succs dplorable. Le comte tait repass en
Amrique. L'enfant y tait mort de fatigue en arrivant.

Quand il me fallut porter  cette malheureuse l'pouvantable nouvelle, je
fus pouvant moi-mme du calme qu'elle montra. On et dit pendant huit
jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle tait
sauve. J'tais forc de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
o elle tait. J'tais inquiet de son dnment; elle me trompa en me
disant que sa mre ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
sa pauvre mre en et t bien empche: elle ne disposait pas d'un
centime dans son mnage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
tous les malheurs de sa fille. Thrse, qui lui crivait en secret, les
lui avait cachs pour ne pas la dsesprer.

Thrse vcut en Angleterre en donnant des leons de franais, de dessin
et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
d'exercer pour n'avoir  accepter la piti de personne.

Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa  Paris, o elle
n'tait jamais venue, et o personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
que vingt ans, elle avait t marie  seize. Elle n'tait plus du tout
jolie, et il a fallu huit annes de repos et de rsignation pour lui
rendre sa sant et sa douce gaiet d'autrefois.

Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu' de rares intervalles, puisque
je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouve digne et fire,
travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvret sous un
miracle d'ordre et de propret, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
personne, ne voulant pas parler du pass, caressant quelquefois les
enfants en secret et les quittant ds qu'on la regarde, dans la crainte
sans doute qu'on ne la voie mue.

Voil trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
demander de faire mon portrait, je cherchais prcisment son adresse, que
j'allais vous demander quand vous m'avez parl d'elle. Arriv la veille,
je ne savais pas encore qu'elle et enfin du succs, de l'aisance et de la
clbrit. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette me si
longtemps brise pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou tre heureuse.
Tchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagn! Et, si vous
n'tes point sr de ne pas la faire souffrir, brlez-vous la cervelle ce
soir plutt que de retourner chez elle. Voil tout ce que j'avais  vous
dire.

--Attendez, dit Laurent trs-mu: ce comte de *** est-il toujours vivant?

--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le dsespoir des autres se
portent toujours bien et chappent  tous les dangers. Ils ne donnent mme
jamais leur dmission; car celui-ci a eu dernirement la prsomption de
m'envoyer pour Thrse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
dont elle fait le cas que cela mrite.

Laurent avait song  pouser Thrse en coutant le rcit de M. Palmer.
Ce rcit l'avait boulevers. Les inflexions monotones, l'accent prononc,
et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jug inutile de
reproduire, lui avaient donn, dans l'imagination vive de son auditeur, je
ne sais quoi d'trange et de terrible comme la destine de Thrse. Cette
fille sans parents, cette mre sans enfant, cette femme sans mari,
n'tait-elle pas voue  un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
n'avait-elle pas d garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
devant les yeux blouis de Laurent. Thrse dvoile lui paraissait plus
mystrieuse que jamais: s'tait-elle jamais console, ou pouvait-elle
l'tre un seul instant?

Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thrse, et que,
s'il parvenait jamais  tre aim d'elle, il se rappellerait  toutes les
heures de sa vie l'heure qui venait de s'couler et le rcit qu'il venait
d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
crivit:

Thrse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
cela: je vous aime perdument. C'est absurde, c'est insens, c'est
misrable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
crire  une femme ce mot-l: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
froid et trop retenu aujourd'hui de moi  vous. Je ne peux plus vivre avec
ce secret qui m'touffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
d'une heure, je suis  votre porte et bien souvent, la nuit, dvor de
jalousie, et presque furieux contre moi-mme, je demande  Dieu de me
dlivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
crois pas, et que vous avez invent pour me dgoter de songer  vous.
Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thrse! Faute de cette
solution, je n'en vois qu'une troisime, c'est que je me tue pour en
finir... C'est lche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
les amants dsesprs; mais est-ce ma faute s'il y a des dsespoirs qui
font jeter le mme cri  tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
que j'arrive  tre un homme comme les autres?

De quoi m'a servi tout ce que j'ai invent pour m'en dfendre et pour
rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait tre libre?

Avez-vous quelque chose  me reprocher vis--vis de vous, Thrse?
Suis-je un fat, un rou, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
donner confiance dans mon amiti? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
sans avoir aim, vous qui seule pouvez me faire connatre l'amour, et qui
le savez bien? Vous avez dans l'me un trsor, et vous souriez  ct d'un
malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pice
de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amiti; ce n'est
pas mme de la piti, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
augmente la soif.

Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-tre aim dj quelqu'un
qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
et n'est-ce pas tout?

Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
fois! Non, vous ne pourrez pas le dire,  moins de mentir  Dieu et 
vous-mme. Vous voyez bien que mon tourment me matrise, et que j'arrive 
faire une dclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
d'tre raill par vous!

Thrse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
me n'a jamais t souill, et que, de l'abme o je m'tais jet, j'ai
toujours, malgr moi, cri vers le ciel. Vous savez bien qu'auprs de vous
je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
quelquefois de prendre ma tte dans vos mains, comme si vous alliez
m'embrasser au front. Et vous disiez: Mauvaise tte! tu mriterais d'tre
brise. Et pourtant, au lieu de l'craser comme la tte d'un serpent,
vous tchiez d'y faire entrer le souffle pur et brlant de votre esprit.
Eh bien, vous n'avez que trop russi; et,  prsent que vous avez allum
le feu sur l'autel, vous vous dtournez et vous me dites: Confiez-en la
garde  une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
bien dvoue; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
bonheur domestique, que sais-je? tout, except moi!

Et moi, Thrse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-mme.
Depuis que je vous connais, vous travaillez  me faire croire au bonheur
et  m'en donner le got. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
devenu goste, comme un enfant gt. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
vie-l ou la mort qu'il me faut.




IV


Thrse fut profondment afflige de cette lettre. Elle en fut frappe
comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu  celui de Laurent,
qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
de Thrse, ou, s'il y en avait, elle y tait entre goutte  goutte, si
lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi matresse
d'elle-mme que le premier jour. Le mot de passion la rvoltait.

--Des passions,  moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
que c'est, et que je veux retourner  ce breuvage empoisonn! Que lui
ai-je fait, moi qui lui ai donn tant de tendresse et de soins, pour qu'il
me propose, en guise de remercment, le dsespoir, la fivre et la
mort?... Aprs tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute,  ce malheureux
esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
comme la pierre philosophale,  laquelle on s'efforce d'autant plus de
croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse 
la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
dlire. Comment le calmer et le dtacher d'une fantaisie qui arrive  le
rendre malheureux?

C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'loigner de
la dbauche, je l'ai trop habitu  un attachement honnte; mais il est
homme et il trouve notre affection incomplte. Pourquoi m'a-t-il trompe?
pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il tait tranquille auprs de moi? Que
ferai-je, moi, pour rparer la niaiserie de mon inexprience? Je n'ai pas
t assez de mon sexe dans le sens de la prsomption. Je n'ai pas su
qu'une femme, si tide et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
troubler la cervelle d'un homme. J'aurais d me croire sduisante et
dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
dmentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
peut donc tre un tort que de ne pas avoir les instincts de la
coquetterie?

Et puis Thrse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
instincts de rserve et de mfiance pour se prserver des dsirs d'autres
hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
parce qu'elle l'estimait dans son amiti pour elle, parce qu'elle ne
pouvait pas croire qu'il chercherait  la tromper, et aussi, il faut bien
le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
atelier, elle allait et venait, en proie  un malaise douloureux, tantt
regardant cette fatale lettre qu'elle avait pose sur une table comme n'en
sachant que faire, et ne se dcidant ni  la rouvrir ni  la dtruire,
tantt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
justement avec entrain et plaisir au moment o on lui avait apport cette
lettre, c'est--dire ce doute, ce trouble, ces tonnements et ces
craintes. C'tait comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot crit
sur ce papier tait comme un chant de mort dj entendu dans le pass,
comme une prophtie de malheurs nouveaux.

Elle essaya de se rassrner en se remettant  peindre. C'tait pour elle
le grand remde  toutes les petites agitations de la vie extrieure: mais
il fut impuissant ce jour-l: l'effroi que cette passion lui inspirait
l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
prsente.

--Deux bonheurs troubls ou dtruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
en regardant la lettre: le travail et l'amiti.

Elle passa le reste de la journe sans rien rsoudre. Elle ne voyait qu'un
point net dans son esprit, la rsolution de dire non; mais elle voulait
que ce ft non, et ne tenait pas  le signifier au plus vite avec cette
rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se
htent de barricader la porte. La manire de dire ce _non_ sans appel, qui
ne devait laisser aucune esprance, et qui pourtant ne devait pas mettre
un fer rouge sur le doux souvenir de l'amiti, tait pour elle un problme
difficile et amer. Ce souvenir-l, c'tait son propre amour; quand on a un
mort chri  ensevelir, on ne se dcide pas sans douleur  lui jeter un
drap blanc sur la face, et  le pousser dans la fosse commune. On voudrait
l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,
en priant pour l'me de celui qu'elle renferme.

Elle arriva  la nuit sans avoir trouv d'expdient pour se refuser sans
trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dner, lui demanda avec
inquitude si elle tait malade.

--Non, rpondit-elle, je suis proccupe.

--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas 
vivre.

Thrse leva un doigt; c'tait un geste que Catherine connaissait et qui
voulait dire: Ne parle pas de cela.

L'heure o Thrse recevait le petit nombre de ses amis n'tait, depuis
quelque temps, mise  profit que par Laurent. Bien que la porte restt
ouverte  qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent
absents (c'tait la saison d'aller ou de rester  la campagne), soit
qu'ils eussent senti chez Thrse une certaine proccupation, un dsir
involontaire et mal dguis de causer exclusivement avec M. de Fauvel.

C'tait  huit heures que Laurent arrivait, et Thrse regarda la pendule
en se disant:

--Je n'ai pas rpondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.

Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;

--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.

Comment passer cette ternelle soire qu'elle avait l'habitude d'employer
 causer avec son jeune ami, tout en faisant de lgers croquis ou quelque
ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment tendu sur les
coussins du divan? Elle songea  se soustraire  l'ennui en allant trouver
une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait
quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,
et il serait trop tard quand Thrse arriverait. La course tait si longue
et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-l! D'ailleurs, il
fallait s'habiller, et Thrse, qui vivait en pantoufles, comme les
artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gne,
tait paresseuse  se mettre en tenue de visite. Mettre un chle et un
voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les
alles dsertes du bois de Boulogne? Thrse s'tait promene ainsi
quelquefois avec Laurent, lorsque la soire touffante leur donnait le
besoin de chercher un peu de fracheur sous les arbres. C'taient des
promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent
lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient
tous deux  l'excentricit de ces mystrieux tte--tte qui ne cachaient
aucun mystre. Elle se les rappela comme s'ils taient dj loin et se dit
en soupirant,  l'ide qu'ils ne reviendraient plus:

--C'tait le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui
souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.

A neuf heures, elle essaya enfin de rpondre  Laurent, lorsqu'un coup de
sonnette la fit tressaillir. C'tait lui! Elle se leva pour dire 
Catherine de rpondre qu'elle tait sortie. Catherine entra: ce n'tait
qu'une lettre de lui. Thrse regretta involontairement que ce ne ft pas
lui-mme.

Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:

Adieu, Thrse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un
enfant!

Ces deux lignes firent trembler Thrse de la tte aux pieds. La seule
passion qu'elle n'et jamais travaill  teindre dans son coeur, c'tait
l'amour maternel. Cette plaie-l, bien que ferme en apparence, tait
toujours saignante comme l'amour inassouvi.

--Comme un enfant; rptait-elle en serrant la lettre dans ses mains
agites de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce
qu'il dit l, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils
savait dj dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas cri quand on l'a emport.
Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.

Thrse tait surexcite, et, son motion s'emparant du plus douloureux
des prtextes, elle fondit en larmes.

--Vous m'avez appele? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!
qu'est-ce que vous avez donc? Vous voil dans les pleurs comme
autrefois!

--Rien, rien, laisse-moi, rpondit Thrse. Si quelqu'un vient pour me
voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux tre seule. Je suis
malade.

Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher  pas
furtifs le long de la haie.

--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma
matresse pleure; mais a doit tre votre faute, vous lui faites des
peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!

Catherine, malgr tout son respect et son dvouement pour Thrse, tait
persuade que Laurent tait son amant.

--Elle pleure? s'cria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?

Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de
Thrse, qui sanglotait dans le salon, la tte dans ses mains.

Laurent et t transport de joie de la voir ainsi s'il et t le rou
que parfois il voulait paratre; mais le fond de son coeur tait
admirablement bon, et Thrse avait sur lui l'influence secrte de le
ramener  sa vritable nature. Les larmes dont elle tait baigne lui
firent donc une peine relle et profonde. Il la supplia  genoux d'oublier
encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa
raison.

--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez
notre amiti dfunte, je jure de la faire revivre plutt que de vous
causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thrse, ma
soeur chrie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de
vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste
dcouverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me
gurir par la patience et la piti. J'y ferai tous mes efforts, je vous en
fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je
crois qu'il ne m'en cotera pas tant que vous pourriez le craindre, car je
ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vrit,
je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il tre aprs la vie que j'ai
mene et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'me que
j'prouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur
et prenez tout le mien. Acceptez d'tre aime de moi, et ne me dites plus
que c'est pour vous un outrage, car mon dsespoir, c'est de voir que vous
me mprisez trop pour me permettre que, mme en rve, j'aspire  vous...
Cela me rabaisse tant  mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer
ce malheureux qui vous rpugne moralement. Relevez-moi plutt du bourbier
o j'tais tomb, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir
digne de vous. Oui, laissez-moi une esprance! si faible qu'elle soit,
elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thrse! La
seule ide de travailler pour vous paratre meilleur me donne dj de la
force, je le sens; ne me l'tez pas. Que vais-je devenir si vous me
repoussez? Je vais redescendre tous les degrs que j'ai monts depuis que
je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amiti sera perdu pour moi.
Vous aurez essay de gurir un malade, et vous aurez fait un mort! Et
vous-mme alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre
oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point mene  meilleure
fin? Soyez pour moi une soeur de charit qui ne se borne pas  panser un
bless, mais qui s'efforce de rconcilier son me avec le ciel. Voyons,
Thrse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne dtournez pas votre tte,
si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne
m'ayez, sinon permis, du moins pardonn de vous aimer!

Thrse dut accepter cette effusion comme srieuse, car Laurent tait de
bonne foi. Le repousser avec dfiance et t un aveu de la tendresse trop
vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est dj
vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-tre le fut-elle
sincrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle
n'tait pas mal inspire par sa faiblesse mme. Rompre en ce moment, c'et
t provoquer de terribles motions qu'il valait mieux apaiser, sauf 
dtendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait tre
l'affaire de quelques jours. Laurent tait si mobile et passait si
brusquement d'un extrme  l'autre!

Ils se calmrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre  oublier
l'orage, et mme s'efforant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement
sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation tait
essentiellement modifie, et l'intimit avait fait un pas de gant. La
crainte de se perdre les avait rapprochs, et, tout en se jurant que rien
n'tait chang entre eux quant  l'amiti, il y avait dans toutes leurs
paroles et dans toutes leurs ides une langueur de l'me, une sorte de
fatigue attendrie qui tait dj l'abandon de l'amour!

Catherine, en apportant le th, acheva de les remettre ensemble, comme
elle disait, par ses naves et maternelles proccupations.

--Vous feriez mieux, dit-elle,  Thrse, de manger une aile de poulet que
de vous creuser l'estomac avec ce th!--Savez-vous, dit-elle  Laurent en
lui montrant sa matresse, qu'elle n'a pas touch  son
dner?

--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'cria Laurent. Ne dites pas non, Thrse,
il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez
malade?

Et, comme Thrse refusait de manger, car elle n'avait rellement pas faim,
il prtendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait  insister,
avoir faim lui-mme, et cela tait vrai, car il avait oubli de dner. Ds
lors Thrse se fit un plaisir de lui donner  souper, et ils mangrent
ensemble pour la premire fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste
de Thrse, n'tait pas un fait insignifiant. Manger tte  tte surtout
est une grande source d'intimit. C'est la satisfaction en commun d'un
besoin de l'tre matriel, et, quand on y cherche un sens plus lev,
c'est une communion comme le mot l'indique.

Laurent, dont les ides prenaient volontiers un tour potique au milieu
mme de la plaisanterie, se compara en riant  l'enfant prodigue, pour qui
Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se
prsentait sous la forme d'un mince poulet, prta naturellement  la
gaiet des deux amis. C'tait si peu pour l'apptit du jeune homme, que
Thrse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait gure de ressources, et
Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mt en peine. On
dterra au fond d'une armoire un norme pot de gele de goyaves. C'tait
un prsent de Palmer que Thrse n'avait pas song  entamer, et que
Laurent entama profondment, tout en parlant avec effusion de cet
excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'tre jaloux, et que
dsormais il aimait de tout son coeur.

--Vous voyez, Thrse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,
il faut gter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traits par
la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur
n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!

Quand vint le th, Laurent s'aperut qu'il avait dvor en goste, et que
Thrse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mang du tout. Il se
reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il
voulut lui-mme faire le th et servir Thrse. C'tait la premire fois
de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un
plaisir dlicat dont il prouva navement la surprise.

--A prsent, dit-il  Thrse en lui prsentant sa tasse  genoux, je
comprends qu'on puisse tre domestique et aimer son tat. Il ne s'agit que
d'aimer son matre.

De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrme.
Laurent avait dans les manires, et mme dans l'attitude du corps, une
certaine roideur dont il ne se dpartait mme pas avec les femmes du
monde. Il les servait avec la froideur crmonieuse de l'tiquette. Avec
Thrse, qui faisait les honneurs de son petit intrieur en bonne femme et
en artiste enjoue, il avait toujours t prvenu et choy sans avoir 
rendre la pareille. Il y et eu manque de got et de savoir-vivre  se
faire l'homme de la maison. Tout  coup,  la suite de ces pleurs et de
ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendt compte, se
trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il
s'emparait d'inspiration, sans que Thrse, surprise et attendrie, pt s'y
opposer. Il semblait qu'il ft chez lui, et qu'il et conquis le privilge
de soigner la dame du logis, en bon frre ou en vieux ami. Et Thrse,
sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire
avec de grands yeux tonns, se demandant si jusque-l elle ne s'tait pas
radicalement trompe en prenant cet enfant tendre et dvou pour un homme
hautain et sombre.

Cependant Thrse rflchit durant la nuit; mais, le lendemain matin,
Laurent qui, sans rien prmditer, ne voulait pas la laisser respirer, car
il ne respirait plus lui-mme, lui envoya des fleurs magnifiques, des
friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,
qu'elle ne put se dfendre d'en tre touche. Il se disait le plus heureux
des hommes, il ne dsirait rien de plus que son pardon, et, du moment
qu'il l'avait obtenu, il tait le roi du monde. Il acceptait toutes les
privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne ft pas priv de voir et
d'entendre son amie. Cela seul tait au-dessus de ses forces; tout le
reste n'tait rien. Il savait bien que Thrse ne pouvait pas avoir
d'amour pour lui, ce qui ne l'empchait pas, dix lignes plus bas, de dire:
Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?

Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,
avec une candeur dont,  coup sr, il tait dupe lui-mme, entourant
Thrse de soins exquis, travaillant de tout son coeur  lui donner
confiance dans la chastet de leurs relations, et  chaque instant lui
parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant  la
distraire quand il la voyait inquite,  l'gayer quand il la voyait
triste,  l'attendrir sur lui-mme quand il la voyait svre, il l'amena
insensiblement  n'avoir pas d'autre volont et d'autre existence que les
siennes.

Rien n'est prilleux comme ces intimits o l'on s'est promis de ne pas
s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas  l'autre une
secrte rpulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie
indpendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent
d'abandonner le convenu social, sont plus exposs  ces dangers que ceux
qui vivent dans le rgl et dans le positif. On doit donc leur pardonner
des entranements plus soudains et des impressions plus fivreuses.
L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est gnralement plus indulgente
pour ceux qui errent forcment dans la tempte que pour ceux que berce un
calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,
et il faut bien que ce feu qui dborde pour les plaisirs et les
enthousiasmes du public arrive  les consumer eux-mmes. On les plaint
alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs dsastres et leurs
catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit  sa brave et
douce compagne:

--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de
chagrin. Et ce fameux pote qui disait de si belles choses, il s'est
suicid. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-l finissent mal.
C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...

Et le bon bourgeois a raison.

Thrse avait pourtant vcu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour
cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refuse, du moins en
laborieuse ouvrire, travaillant ds le matin, et ne s'enivrant pas de
plaisir ou de langueur  la fin de sa journe. Elle avait de continuelles
aspirations  la vie domestique et rgle; elle aimait l'ordre, et, loin
d'afficher le mpris puril que certains artistes prodiguaient  ce qu'ils
appelaient dans ce temps-l la gent picire, elle regrettait amrement de
n'avoir pas t marie dans ce milieu mdiocre et sr, o, au lieu de
talent et de renomme, elle et trouv l'affection et la scurit. Mais on
ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas
les seuls imprudents que la destine foudroie.




V


Thrse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et
libertin que l'on attribue  ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa
volont, aprs des nuits de mditation douloureuse, qu'elle lui dit:

--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus  ce point o la
faute  commettre est l'invitable rparation d'une srie de fautes
commises. J'ai t coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence goste
de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-mme, en restant
ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fiert...
coute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la
force dont elle tait capable, ne me retire jamais cette main-l et,
quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas
oublier qu'avant d'tre ta matresse, j'ai t _ton ami_. Je me le suis
dit ds le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi
pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-l ne pouvait
pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette
liaison, mle pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le
dessus. Je te demande seulement, si tu viens  te lasser de mon amour
comme te voil lass de mon amiti, de te rappeler que ce n'est pas un
instant de dlire qui m'a jete dans tes bras, mais un lan de mon coeur
et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupt.
Je ne suis pas suprieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le
droit de me croire invulnrable; mais je t'aime si ardemment et si
saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais d tre
sauv par ma force. Aprs avoir cru que cette force t'tait bonne, qu'elle
t'apprenait  dcouvrir la tienne et  te purifier d'un mauvais pass, te
voil persuad du contraire,  tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,
en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je rsiste, que tu
sois prt  me har et  retourner  la dbauche, en blasphmant mme
notre pauvre amiti. Eh bien, j'offre  Dieu pour toi le sacrifice de ma
vie. Si je dois souffrir de ton caractre ou de ton pass, soit. Je serai
assez paye si je te prserve du suicide que tu tais en train d'accomplir
quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tent, et
Dieu me pardonnera un dvouement inutile, lui qui sait combien il est
sincre!

Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les
premiers jours de cette union. Il s'tait lev au-dessus de lui-mme, il
avait des lans religieux, il bnissait sa chre matresse de lui avoir
fait connatre enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rv,
et dont il s'tait cru  jamais dshrit par sa faute. Elle le retrempait,
disait-il, dans les eaux de son baptme, elle effaait en lui jusqu'au
souvenir de ses mauvais jours. C'tait une adoration, une extase, un
culte.

Thrse y crut navement. Elle s'abandonna  la joie d'avoir donn toute
cette flicit et rendu toute cette grandeur  une me d'lite. Elle
oublia toutes ses apprhensions et en sourit comme de rves creux qu'elle
avait pris pour des raisons. Ils s'en moqurent ensemble; ils se
reprochrent de s'tre mconnus et de ne s'tre pas jets au cou l'un de
l'autre ds le premier jour, tant ils taient faits pour se comprendre, se
chrir et s'apprcier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.
Thrse tait rajeunie de dix ans. C'tait un enfant plus enfant que
Laurent lui-mme; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une
existence o il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.

Pauvre Thrse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.

D'o vient cet effroyable chtiment inflig  ceux qui ont abus des
forces de la jeunesse, et qui consiste  les rendre incapables de goter
la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le
jeune homme qui se trouve lanc sans frein dans le monde avec d'immenses
aspirations, et qui se croit capable d'teindre tous les fantmes qui
passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son pch est-il autre
chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que
l'exercice de la vie doit tre un ternel combat contre soi-mme? Il en
est vraiment qui sont  plaindre, et qu'il est difficile de condamner, 
qui ont peut-tre manqu un guide, une mre prudente, un ami srieux, une
premire matresse sincre. Le vertige les a saisis ds leurs premiers pas;
la corruption s'est jete sur eux comme sur une proie pour faire des
brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'me, pour faire des insenss
de ceux qui se dbattaient, comme Laurent, entre la fange de la ralit et
l'idal de leurs rves.

Voil ce que disait Thrse pour continuer  aimer cette me souffrante,
et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.

Le septime jour de leur bonheur fut irrvocablement le dernier. Ce
chiffre nfaste ne sortit jamais de la mmoire de Thrse. Des
circonstances fortuites avaient concouru  prolonger cette ternit de
joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'tait venu voir
Thrse, elle n'avait pas de travail trop press; Laurent promettait de se
remettre  l'ouvrage ds qu'il pourrait reprendre possession de son
atelier, envahi par des ouvriers  qui il en avait confi la rparation.
La chaleur tait crasante  Paris; il fit  Thrse la proposition
d'aller passer quarante-huit heures  la campagne, dans les bois. C'tait
le septime jour.

Ils partirent en bateau, et arrivrent le soir dans un htel, d'o, aprs
le dner, ils sortirent pour courir la fort par un clair de lune
magnifique. Ils avaient lou des chevaux et un guide, lequel les ennuya
bientt par son baragouin prtentieux. Ils avaient fait deux lieues et se
trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il
proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir  pied, quand
mme il serait un peu tard.

--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thrse, nous ne passerions pas toute
la nuit dans la fort: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que
tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.

Ils restrent seuls, et c'est alors que se passa une scne bizarre,
presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrive.
Ils taient monts sur le haut du rocher et s'taient assis sur la mousse
paisse dessche par l't. Laurent regardait le ciel splendide o la
lune effaait la clart des toiles. Deux ou trois des plus grosses
brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renvers sur le dos, Laurent les
contemplait.

--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est  peu prs
au-dessus de ma tte; elle a l'air de me regarder.

--C'est Vga, rpondit Thrse.

--Tu sais donc le nom de toutes les toiles, toi, savante?

--A peu prs. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en
sauras autant que moi, quand tu voudras.

--Non, merci; j'aime mieux dcidment ne pas savoir: j'aime mieux leur
donner des noms  ma fantaisie.

--Et tu as raison.

--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes traces l-haut et
faire des combinaisons de groupes  mon ide que de marcher dans le
caprice des autres. Aprs tout, peut-tre ai-je tort, Thrse! Tu aimes
les sentiers frays, toi, n'est-ce pas?

--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes
de sept lieues!

--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que
moi!

--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.

--Avise-toi d'en avoir pour me laisser l! Mais ne parlons pas de nous
quitter: ce mot-l ferait pleuvoir!

--Eh! qui donc y songe? Ne le rpte pas, ton affreux mot!

--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'cria-t-il en se levant
brusquement.

--Qu'as-tu et o vas-tu? lui dit-elle.

--Je ne sais pas, rpondit-il. Ah! si!  propos... Il y a par l un cho
extraordinaire, et, la dernire fois que j'y suis venu avec la petite...
tu ne tiens pas  savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir 
l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait l-bas sur le tertre qui est
vis--vis de nous.

Thrse ne rpondit rien. Il s'aperut que ce souvenir intempestif d'une
de ses mauvaises connaissances n'tait pas dlicat  jeter au milieu d'une
romantique veille avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui tait-il
revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui tait-il arriv
au bord des lvres? Il fut mortifi de cette maladresse; mais, au lieu de
s'en accuser navement et de la faire oublier par des torrents de tendres
paroles qu'il savait bien tirer de son me quand la passion l'inspirait,
il n'en voulut pas avoir le dmenti, et demanda  Thrse si elle voulait
chanter pour lui.

--Je ne pourrais pas, lui rpondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que
je n'tais monte  cheval, je me sens un peu oppresse.

--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thrse, cela me fera tant de
plaisir!

Thrse tait trop fire pour avoir du dpit, elle n'avait que du chagrin.
Elle dtourna la tte et feignit de tousser.

--Allons, dit-il en riant, vous n'tes qu'une faible femme! Et puis vous
ne croyez pas  mon cho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.
Restez ici. Je grimpe l-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espre, de
rester seule cinq minutes?

--Non, rpondit tristement Thrse, je n'ai pas du tout peur.

Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui
le sparait de celui o ils taient; mais ce ravin tait plus creux qu'il
ne le paraissait. Quand Laurent, aprs en avoir descendu la moiti, vit le
chemin qui lui restait  faire, il s'arrta, craignant de laisser Thrse
seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne
l'avait pas rappel.

--Non, pas du tout! lui cria-t-elle  son tour, ne voulant pas contrarier
sa fantaisie.

Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tte de Laurent; il
prit ce _pas du tout_ pour une duret, et se remit  descendre, mais moins
vite et en rvant.

--Je l'ai blesse, dit-il, et la voil qui me boude, comme du temps o
nous jouions au frre et  la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces
humeurs-l,  prsent qu'elle est ma matresse? Mais pourquoi l'ai-je
blesse? J'ai eu tort assurment, mais c'est sans le vouloir. Il est bien
impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon pass dans la
mmoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une
mortification pour moi? Que lui importe mon pass, puisqu'elle m'a accept
comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui
arrivera-t-il jamais  elle-mme de me parler de ce drle qu'elle a aim
et dont elle s'est crue la femme? Malgr elle, Thrse se souviendra
auprs de moi des jours qu'elle a vcu sans moi, et lui en ferai-je un
crime?

Laurent se rpondit aussitt  lui-mme:

--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et
j'aurais d lui en demander pardon tout de suite.

Mais dj il tait arriv  ce moment de fatigue morale o l'me est
rassasie d'enthousiasme, o l'tre farouche et faible que nous sommes
tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-mme.

--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore
s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle tre heureuse et confiante
huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore
plus de la sienne  faire de si peu une si grosse affaire et  me gter
cette belle nuit de posie que je m'tais arrange avec elle dans un des
plus beaux endroits du monde. J'y suis dj venu avec des libertins et des
filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je
conduite o je n'aurais pas retrouv ces fcheux souvenirs? A coup sr,
ils ne m'enivrent gure, et il y a presque de la cruaut  me les
reprocher...

En rpondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thrse lui adressait
probablement dans le sien, il arriva au fond de la valle, o il se sentit
troubl et fatigu comme  la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe
dans un mouvement de lassitude et de dpit. Il y avait sept jours entiers
qu'il ne s'tait appartenu; il subissait le besoin de se reconqurir et de
se croire seul et indompt un instant.

De son ct Thrse tait navre et effraye en mme temps. Pourquoi le
mot _se quitter_ avait-il t jet par lui tout  coup comme un cri aigre
au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble?  quel
propos? en quoi l'avait-elle provoqu? Elle cherchait en vain. Laurent
lui-mme n'et pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi tait
grossirement cruel, et combien il devait tre irrit pour l'avoir dit,
cet homme d'une ducation exquise! Mais d'o lui venait cette colre?
portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des
paroles d'garement et de maldiction?

Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu' ce qu'il ft
entr dans l'ombre paisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'tonnait
du temps qu'il lui fallait pour reparatre sur le versant de l'autre
monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait tre tomb dans quelque
prcipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain
herbu, hriss de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de
l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable dtresse monta jusqu' elle, un
cri rauque, affreux, dsespr, qui lui fit dresser les cheveux sur la
tte.

Elle s'lana comme une flche dans la direction de la voix. S'il y et eu,
 en effet, un abme, elle s'y ft prcipite sans rflexion; mais ce
n'tait qu'une pente rapide o elle glissa plusieurs fois sur la mousse et
dchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrta; elle arriva, sans savoir
comment, auprs de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agit d'un
tremblement convulsif.

--Ah! te voil, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de
venir! j'y serais mort!

Et, comme don Juan aprs la rponse de la statue, il ajouta d'une voix
pre et brusque: _Sortons d'ici!_

Il l'entrana sur le chemin, marchant  l'aventure et ne pouvant rendre
compte de ce qui lui tait arriv.

Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans
une clairire. Ils ne savaient o ils taient; le sol tait sem de roches
plates qui ressemblaient  des tombes, et entre lesquelles poussaient au
hasard des genvriers qu'on et pu prendre, la nuit, pour des
cyprs.

--Mon Dieu! dit tout  coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetire?
Pourquoi m'amnes-tu ici?

--Ce n'est, rpondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons travers
beaucoup de pareils ce soir. S'il te dplat, ne nous y arrtons pas,
rentrons sous les grands arbres.

--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destine me jette
dans ces ides de mort, autant vaut les braver et en puiser l'horreur.
Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thrse? Tout ce
qui branle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins pre.
Quand une tte doit tomber sur l'chafaud, la foule va regarder, et c'est
tout naturel. Il n'y a pas que les motions douces qui nous fassent vivre:
il nous en faut d'pouvantables pour nous faire sentir l'intensit de la
vie.

Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thrse
n'osait l'interroger et s'efforait de le distraire; elle voyait bien
qu'il venait d'avoir un accs de dlire. Enfin il se remit assez pour
vouloir et pouvoir le raconter.

Il avait eu une hallucination. Couch sur l'herbe, dans le ravin, sa tte
s'tait trouble. Il avait entendu l'cho chanter tout seul, et ce chant,
c'tait un refrain obscne. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour
se rendre compte du phnomne, il avait vu passer devant lui, sur la
bruyre, un homme qui courait, ple, les vtements dchirs, et les
cheveux au vent.

--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me
dire que c'tait un promeneur attard, surpris et poursuivi par des
voleurs, et mme j'ai cherch ma canne pour aller  son secours; mais la
canne s'tait perdue dans l'herbe, et cet homme avanait toujours vers
moi. Quand il a t tout prs, j'ai vu qu'il tait ivre, et non pas
poursuivi. Il a pass en me jetant un regard hbt, hideux, et en me
faisant une laide grimace de haine et de mpris. Alors j'ai eu peur, et je
me suis jet la face contre terre, car cet homme ... c'tait moi!

Oui, c'tait mon spectre, Thrse! Ne sois pas effraye, ne me crois pas
fou, c'tait une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans
l'obscurit. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,
 je n'avais vu celle-l que dans mon imagination; mais qu'elle tait nette,
 horrible, effrayante! C'tait moi avec vingt ans de plus, des traits
creuss par la dbauche ou la maladie, des yeux effars, une bouche
abrutie, et, malgr tout cet effacement de mon tre, il y avait dans ce
fantme un reste de vigueur pour insulter et dfier l'tre que je suis 
prsent. Je me suis dit alors: O mon Dieu! est-ce donc l ce que je serai
dans mon ge mr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai
exprims malgr moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme
dont je me croyais dlivr? Le spectre de la dbauche ne veut pas lcher
sa proie, et, jusque dans les bras de Thrse, il viendra me railler et me
crier: _Il est trop tard!_

Alors je me suis lev pour te joindre, ma pauvre Thrse. Je voulais te
demander grce pour ma misre et te supplier de me prserver; mais je ne
sais pendant combien de minutes ou de sicles j'aurais tourn sur moi-mme
sans pouvoir avancer, si tu n'tais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de
suite, Thrse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti dlivr.

Il tait difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait
une chose qu'il avait rellement prouve, ou s'il avait ml ensemble,
dans son cerveau, une allgorie ne de ses rflexions amres et une image
entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant  Thrse qu'il ne
s'tait pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'tait toujours rendu compte du
lieu o il tait et du temps qui s'coulait; mais cela mme tait
difficile  constater. Thrse l'avait perdu de vue, et, quant  elle, le
temps lui avait sembl mortellement long.

Elle lui demanda s'il tait sujet  ces hallucinations.

--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai t ivre que d'amour depuis
quinze jours que tu es  moi.

--Quinze jours! dit Thrse tonne.

--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois
bien que je n'ai pas encore ma tte. Marchons, cela me remettra tout 
fait.

--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser  rentrer.

--Eh bien, que faisons-nous?

--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos  notre point
de dpart.

--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?

--Non, mais prenons  droite.

--C'est tout le contraire.

Thrse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas dmordre,
et mme il s'emporta et parla d'un ton irrit, comme s'il y et eu l
matire  dispute. Thrse cda et le suivit o il voulut aller. Elle se
sentait brise d'motion et de tristesse. Laurent venait de lui parler
d'un ton qu'elle n'et jamais voulu prendre avec Catherine, mme quand la
bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le
sentait malade; mais cet tat d'excitation douloureuse o elle le voyait
l'effrayait d'autant plus.

Grce  l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la fort,
marchrent pendant quatre heures, et ne rentrrent qu'au point du jour. La
marche dans le sable fin et lourd de la fort est trs-pnible. Thrse ne
pouvait plus se traner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne
songeait point  ralentir le pas par gard pour elle. Il allait devant,
prtendant toujours dcouvrir la bonne voie, lui demandant de temps 
autre si elle tait lasse, et ne devinant pas qu'en rpondant: Non, elle
voulait lui ter le regret d'tre cause de cette msaventure.

Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait t pourtant rudement
secou par cette crise trange; mais c'est le propre des tempraments
nerveux  l'excs de se remettre comme par magie. Thrse eut mme
l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces preuves terribles, c'est
elle qui se trouvait brise, tandis qu'il semblait avoir pris une force
nouvelle.

Elle n'avait pas dormi, s'attendant  le voir envahi par quelque grave
maladie; mais il prit un bain et se sentit trs-dispos pour recommencer la
promenade. Il paraissait avoir oubli combien cette veille avait t
fcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaa vite chez
Thrse. Revenue  Paris, elle crut que rien n'tait chang entre eux;
mais, le soir mme, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thrse
avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la fort, lui avec
son air effar et distrait, elle avec sa robe dchire et le corps bris
de fatigue. Les artistes sont tellement habitus  faire la charge les uns
des autres, que Thrse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle et aussi
de la facilit et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'et voulu pour
rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans
un sens comique cette scne nocturne qui l'avait torture, elle en eut du
chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'me ne peuvent jamais
avoir de ct risible.

Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.
Il crivit sous sa figure: _Perdu dans la fort et dans l'esprit de sa
matresse_, et sous la figure de Thrse: _Le coeur aussi dchir que la
robe_. La composition fut intitule: _Lune de miel dans un cimetire_.
Thrse s'effora de sourire; elle loua le dessin, qui, malgr sa
bouffonnerie, sentait la main du matre, et ne fit aucune rflexion sur le
triste choix du sujet. Elle eut tort, elle et mieux fait, ds le
commencement, d'exiger que Laurent ne laisst pas courir sa gaiet au
hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce
qu'elle eut peur qu'il ne ft encore malade et pris de dlire au milieu de
sa lugubre plaisanterie.

Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si
la vie douce et rgle qu'elle voulait donner  son ami tait rellement
l'hygine qui convenait  cette organisation exceptionnelle. Elle lui
avait dit:

--Tu t'ennuieras quelquefois peut-tre; mais l'ennui repose du vertige, et,
 quand la sant morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu
connatras la vritable gaiet.

Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,
mais il lui tait impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices
amers et bizarres. Il s'tait fait une vie de hauts et de bas perptuels.
Les brusques transitions de la rverie  l'exaltation et de la nonchalance
absolue aux excs bruyants taient devenues un tat normal dont il ne
pouvait plus se passer. Le bonheur dlicieusement savour pendant quelques
jours arrivait  l'irriter comme la vue de la mer par un calme
plat.

--Tu es heureuse, disait-il  Thrse, de te rveiller tous les matins
avec le coeur  la mme place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est
comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'tais enfant: elle
le retrouvait tantt  mes pieds, tantt par terre.

Thrse se dit que la srnit ne pouvait venir tout d'un coup  cette me
trouble et qu'il fallait l'y habituer par degrs. Pour cela, il ne
fallait pas l'empcher de retourner quelquefois  la vie active: mais que
faire pour que cette activit ne ft pas une souillure, un coup mortel
port  leur idal? Thrse ne pouvait pas tre jalouse des matresses que
Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait
l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le
travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,
chercher avec lui une issue  cette force. L'issue naturelle et t
l'enthousiasme de l'amour; mais c'tait l encore une excitation aprs
laquelle Laurent et voulu escalader le troisime ciel: faute d'en avoir
la puissance, il regardait du ct de l'enfer, et son cerveau, son visage
mme, en recevaient un reflet parfois diabolique.

Thrse tudia ses gots et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver
faciles  satisfaire. Laurent tait avide de diversion et d'imprvu; il
n'tait pas ncessaire de le promener dans des enchantements irralisables,
il suffisait de le promener n'importe o, et de lui trouver un amusement
auquel il ne s'attendt pas. Si, au lieu de lui donner  dner chez elle,
Thrse lui annonait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dner
ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel thtre o elle
l'avait pri de la conduire, elle lui demandait tout  coup de la mener 
un spectacle tout diffrent, il tait ravi de cette distraction inattendue
et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant  un plan
quelconque trac d'avance, il prouvait un insurmontable malaise et le
besoin de tout dnigrer. Thrse le traita donc comme un enfant en
convalescence  qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune
attention aux inconvnients qui en rsultaient pour elle.

Le premier et le plus grave fut de compromettre sa rputation. On la
disait et on la savait sage. Tout le monde n'tait pas persuad qu'elle
n'et pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant
rpandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui
tait mari en Amrique, elle passait pour avoir t entretenue par celui
qu'elle avait bien rellement pous, et on a vu que Thrse aimait mieux
supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le
malheureux qu'elle avait aim; mais on s'accordait  la regarder comme
prudente et raisonnable.

--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalits ni
de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du
bien. C'est une femme de tte et qui ne cherche qu' passer inaperue; ce
qui ajoute  son mrite.

Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commena 
s'tonner, et le blme fut d'autant plus svre qu'elle s'en tait
prserve plus longtemps. Laurent tait fort pris des artistes, mais il
comptait parmi eux un trs-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gr
de faire le gentilhomme avec les lgants d'une autre classe, et, de leur
ct, les amis qu'il avait dans ce monde-l ne comprirent rien  sa
conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dvou de Thrse
passa pour un caprice effrn. Une femme chaste et-elle choisi pour amant,
parmi les hommes srieux qui l'entouraient, le seul qui et men une vie
dissolue avec toutes les pires dvergondes de Paris? Et, pour ceux qui ne
voulurent pas condamner Thrse, la passion violente de Laurent ne parut
tre qu'une rouerie mene  bonne fin, et dont il tait assez habile pour
se _dptrer_ quand il en serait las.

Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut dconsidre pour le choix
qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.

Telle n'tait pas,  coup sr, l'intention de Thrse; mais, avec Laurent,
bien qu'il et rsolu de l'entourer de respect, il n'y avait gure moyen
de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extrieur, et il fallait
l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en prserver.
Il tait habitu  voir la foule et  en tre vu. Quand il avait vcu un
jour dans la retraite, il se croyait tomb dans une cave, et demandait 
grands cris le gaz et le soleil.

Avec la dconsidration arriva bientt pour Thrse un autre sacrifice 
faire: celui de la scurit domestique. Jusque-l, elle avait gagn assez
d'argent par son travail pour mener une vie aise; mais ce n'tait qu' la
condition d'avoir des habitudes rgles, beaucoup d'ordre dans ses
dpenses et de suite dans ses occupations. L'imprvu qui charmait Laurent
amena la gne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le
sacrifice de ce prcieux temps, qui est surtout le capital de
l'artiste.

Mais tout ceci n'tait que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur
lequel Thrse jetait un voile si pais, que personne ne se doutait de son
malheur, et que ses amis, scandaliss ou peins de sa situation,
s'loignaient d'elle en disant:

--Elle est enivre. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien
vite!

Cela tait tout venu. Thrse acqurait tous les jours la triste certitude
que Laurent ne l'aimait dj plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y
avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.
C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout  fait acquise pour
tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.




VI


Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'tait son rve
depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manire
inespre le mirent enfin  mme de le raliser. Il offrit  Thrse de
l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui
jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait  ce voyage.
Thrse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans
reproche. Aussi s'ingnia-t-elle  trouver de l'argent de son ct. Elle
en vint  bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la
fin de l'automne.

Laurent s'tait fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver
le printemps en dcembre ds qu'il apercevrait la Mditerrane. Il fallut
en rabattre, et souffrir d'un froid trs-pre durant la traverse de
Marseille  Gnes. Gnes lui plut extrmement, et, comme il y avait
beaucoup de peinture  voir, que c'tait l, pour lui, le principal but du
voyage, il consentit de bonne grce  s'arrter l un ou deux mois, et
loua un appartement meubl.

Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thrse ne faisait que de
commencer  s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait
s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait d
s'engager envers un marchand de tableaux  lui rapporter plusieurs copies
de portraits indits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne
n'tait pas dsagrable; en homme de got, l'industriel avait dsign
divers portraits de Van Dyck, un  Gnes, un autre  Florence, etc. Copier
ce matre tait une spcialit grce  laquelle Thrse avait form son
propre talent et gagn de quoi vivre avant de faire le portrait pour son
compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des
propritaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mt,
une semaine s'coula avant qu'elle pt commencer la copie dsigne 
Gnes.

Laurent ne se sentait nullement dispos  copier quoi que ce ft. Il avait
une individualit trop prononce et trop ardente pour ce genre d'tude, il
profitait autrement de la vue des grandes choses. C'tait son droit.
Pourtant plus d'un grand matre, trouvant l'occasion toute servie, l'et
peut-tre mise  profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
pouvait encore apprendre. C'tait l'avis de Thrse, qui voyait l aussi
l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pcuniaires. S'il et
daign copier un Titien, qui tait son matre de prdilection, nul doute
que le mme industriel  qui Thrse avait affaire ne l'et acquis ou fait
acqurir par un amateur. Laurent trouva cette ide absurde. Tant qu'il
avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendt des
hauteurs de l'art jusqu' songer au gain. Il laissa Thrse absorbe
devant son modle, la raillant mme un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
allait faire, et cherchant  la dcourager de la tche effrayante qu'elle
osait entreprendre; puis il se mit  errer dans ville, assez soucieux de
l'emploi de six semaines que Thrse lui avait demandes pour mener son
oeuvre  bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps  perdre
avec des journes de dcembre courtes et sombres, une installation de
matriel qui ne lui prsentait pas toutes les commodits de son atelier de
Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffe, et des
voles de badauds en voyage qui, sous prtexte de contempler le
chef-d'oeuvre, se plaaient devant elle ou l'importunaient de leurs
rflexions plus ou moins saugrenues. Enrhume, souffrante, attriste,
effraye surtout de l'ennui qu'elle voyait dj creuser les yeux de
Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
l'attendre jusqu' ce que la faim le ft revenir. Deux jours ne se
passrent pas sans qu'il lui reprocht d'avoir accept un travail
abrutissant, et sans qu'il lui propost d'y renoncer. N'avait-il pas de
l'argent pour deux, et d'o venait donc que sa matresse refusait de le
partager avec lui?

Thrse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-tre plus pour revenir le
jour o il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
travailler, et de travailler lui-mme comme il l'entendrait, mais comme
tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir  conqurir.

Il convint qu'elle avait raison et rsolut de s'y mettre. Il dballa ses
botes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop rcente de tant de
chefs-d'oeuvre diffrents qui l'avaient vivement mu et qu'il lui fallait
le temps de digrer en lui-mme, il se sentit frapp d'impuissance
momentane, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
pas ragir seul. Il lui et fallu des motions venant du dehors, une
magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
de la serrure, un chef-d'oeuvre littraire inconnu sous la main, ou encore
mieux, une bataille navale dans le port de Gnes, un tremblement de terre,
n'importe quel vnement, dlicieux ou terrible, qui l'arracht  lui-mme,
et sous l'impulsion duquel il se sentt exalt et renouvel.

Tout  coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
mauvaise pense vint le trouver malgr lui.

--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
temps o il n'aimait pas Thrse) la moindre folie suffisait pour me
ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rvais, de l'argent,
c'est--dire six mois de loisir et de libert, l'Italie sous les pieds, la
mer  ma porte, autour de moi une matresse tendre comme une mre, en mme
temps qu'elle est un ami srieux et intelligent; et tout cela ne suffit
pas pour que mon me revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, 
coup sr. Je n'avais pas t gt, et il ne m'en fallait pas tant
autrefois pour m'tourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus gnreux; que le
moindre minois chiffonn, avec un regard provoquant et une toilette
problmatique, suffisait pour me mettre en gaiet et pour me persuader
qu'une telle conqute faisait de moi un hros de la rgence! Avais-je
besoin d'un idal comme Thrse? Comment donc ai-je pu me persuader que la
beaut morale et physique m'tait ncessaire en amour? Je savais me
contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beaut pour
les sens? La vritable est celle qui plat. Celle dont on est rassasi est
comme si elle n'avait jamais t. Et puis encore il y a le plaisir du
changement, et c'est peut-tre l tout le secret de la vie. Changer, c'est
se renouveler; pouvoir changer, c'est tre libre. L'artiste est-il n pour
l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidlit garde, ou
seulement la foi promise?

Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
les mes en drive. Il prouva bientt le besoin de les exprimer 
quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thrse. Tant pis pour elle, puisque
Laurent ne voyait qu'elle!

La causerie du soir commenait toujours  peu prs de mme:

--Quelle assommante ville que celle-ci!

Un soir, il ajouta:

--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas tre le modle que
tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est l
accroche depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damne,
elle doit se damner dans le ciel de voir son image enferme dans ce
maussade pays.

--Et pourtant, rpondit Thrse, elle y a toujours le privilge de la
beaut, le succs qui survit  la mort, et que la main d'un matre
ternise. Toute dessche qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
d'ailleurs au mrite de la peinture, rester en extase devant cette beaut
qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.

--Elle te ressemble, Thrse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
ne m'tonne pas de ta passion pour son mystrieux sourire. On dit que les
artistes crent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
choisi les portraits de Van Dyck pour ton cole d'apprentissage. Il
faisait grand, mince, lgant et fier comme ta forme.

--Voil des compliments! arrte-toi l, je vois que la moquerie va
arriver.

--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
moi. Avec toi, il faut tout prendre au srieux: je me conforme 
l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta dfunte
comtesse doit tre bien lasse d'tre toujours belle de la mme faon. Une
ide, Thrse! un rve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout 
l'heure. coute.

Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
d'un amour pour une statue de marbre couche sur un tombeau. Il en devint
fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
trouver, l'imbcile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
ce squelette, il lui dit: Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
chose qui a vcu, tandis que j'tais pris d'une pierre qui n'a jamais eu
conscience d'elle-mme.

--Je ne comprends pas, dit Thrse.

--Ni moi non plus, rpondit Laurent; mais peut-tre qu'en amour la statue
est ce qu'on difie dans sa tte, et la momie, ce que l'on ramasse dans
son coeur.

Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thrse, rveuse et
triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et o elle trouva une
douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
effronts la firent rougir. C'taient les fantmes du pass qui avaient
travers la mmoire de Laurent et qui s'taient colls, peut-tre malgr
lui,  ces feuilles blanches. Thrse, sans rien dire, dchira celle o
elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit prs du feu, tendit
son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.

Laurent ne rpondit pas, mais il lui dit:

--Vous tes trop orgueilleuse, ma chre! Si vous eussiez brl tous les
feuillets qui vous dplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: Tu fais bien; mais vous
retirer de l en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
jamais l'honneur de me disputer  personne.

--Je vous ai disput  la dbauche, rpondit Thrse; je ne vous
disputerai jamais  aucune de ces vestales.

--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le rpte; ce n'est pas de l'amour. Moi,
je vous ai dispute  la sagesse, et je vous disputerais  n'importe
lequel de ses moines.

--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'tes pas fatigu d'aimer
la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?

--Ah! vous avez la mmoire des mots, vous!

Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprte comme on veut. Avec un mot,
on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde  ce que l'on
dit avec vous; le plus prudent serait peut-tre de ne jamais causer
ensemble.

--En sommes-nous l, mon Dieu? dit Thrse; fondant en larmes.

Ils en taient l. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommena le
lendemain.

--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette dtestable ville? lui
dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
pas! Je ne suis pas n comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volont
fonctionne. Je suis un crateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
c'est toujours un ressort qui n'obit  rien et que met en jeu, quand il
lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me dplais quelque part.

--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thrse; 
moins qu'il ne soit priv de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
choses  voir, ni intressantes promenades  faire aux environs; ni bons
livres  consulter, ni personnes intelligentes  entretenir?

--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas  me
promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations  tablir... j'ai
des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
usage!

--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?

--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adress  des gens du
monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer 
se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thrse, comme tu ne peux pas
m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!

--Dans le jour, puisque je suis force de travailler l-bas dans ce
palais!

--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?

--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.

--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
donner au jeu ou aux femmes.

--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
galanterie?

--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
assez creux pour me faire couter sans rien dire. Voyons, Thrse, veux-tu
que je me jette dans le monde  nos risques et prils?

--Pas encore, dit Thrse; patiente un peu. Hlas! je n'tais pas prpare
 te perdre si tt!

L'accent douloureux et le regard dchirant de Thrse irritrent Laurent
plus que de coutume.

--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramnes toujours  tes fins avec la
moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thrse. Ne t'en
repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspr?

--Je m'en repens dj, puisque je t'ennuie, rpondit-elle. Fais donc ce
que tu voudras!

--Ainsi tu m'abandonnes  ma destine? Es-tu dj lasse de lutter? Tiens,
ma chre, c'est toi qui ne m'aimes plus!

--Au ton dont tu le dis, il semble que tu dsires que cela soit!

Il rpondit: Non; mais, un instant aprs, c'tait _oui_ sous toutes les
formes. Thrse tait trop srieuse, trop fire, trop pudique. Elle ne
voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyre. Un mot leste lui
semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
Elle tait sobre en tout et ne comprenait rien aux apptits capricieux,
aux fantaisies immodres. Elle tait la meilleure des deux,  coup sr,
et, s'il lui fallait des compliments, il tait prt  lui en faire; mais
s'agissait-il de cela entre eux? La question n'tait-elle pas de trouver
le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle tait plus gaie, elle avait
t _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'tre; elle tait
maintenant comme un oiseau malade sur son bton, les plumes bouriffes,
la tte dans les paules et l'oeil teint. Sa figure ple et morne tait
quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attriste des
restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intrieur lugubre de
chants bizarres et de joyeux clats de rire?

--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les paules?
Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!

--Tiens, dit Thrse en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-tre pire ailleurs; mais j'irai
jusqu'au bout de ma tche.

Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'tait donc une tche qu'elle s'tait
impose? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-tre
avait-elle fait  la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
manquait plus que d'tre dvote!

Il prit son chapeau avec cet air de suprme ddain et de rupture _bien
trousse_ qui lui tait propre. Il sortit sans dire o il allait. Il tait
dix heures du soir. Thrse passa la nuit dans des angoisses effroyables.
Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
sans bruit chez elle. C'tait la premire fois qu'ils s'endormaient sans
se dire un mot d'affection ou de pardon.

Le lendemain, au lieu de retourner  son travail, elle fit ses paquets et
prpara tout pour le dpart. Lui s'veilla  trois heures de l'aprs-midi,
et lui demanda en riant  quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
avait retrouv son assiette. Il s'tait promen la nuit, seul au bord de
la mer; il avait fait ses rflexions, il tait calm.

--Cette grosse mer grondeuse et rabcheuse m'a impatient, dit-il
gaiement. J'ai fait d'abord de la posie. Je me suis compar  elle. J'ai
eu envie de me jeter dans son beau sein verdtre!... Et puis j'ai trouv
la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
rochers sur la grve. Si elle n'a pas la force de les dtruire, qu'elle se
taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voil
charmant ce matin; j'ai rsolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
avec soin; embrasse-moi, Thrse, et ne parlons plus de la sotte soire
d'hier. Dfaits ces paquets surtout, te ces malles, vite, que je ne les
voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mrite plus.

Il y avait bien loin de cette prompte manire de se rconcilier avec
lui-mme au temps o un regard inquiet de Thrse suffisait pour lui faire
plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
mois.

Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arriv  Gnes le matin, vint
leur demander  dner. Laurent fut enchant de cette diversion. Lui,
toujours assez froid de manires avec les autres hommes, il sauta au cou
de l'Amricain en lui disant qu'il tait l'envoy du ciel. Palmer fut plus
surpris que flatt de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
d'oeil jet sur Thrse pour voir que ce n'tait pas l l'expansion du
bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thrse fut
surprise de l'entendre faire l'loge de la ville et du pays. Il dclara
mme que les femmes taient charmantes. D'o les connaissait-il?

A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
retirer aussi.

--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
Thrse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout  fait seuls ici. Je
sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le th.

A onze heures, Laurent n'tait pas rentr. Thrse tait fort abattue.
Elle faisait de vains efforts pour cacher son dsespoir. Elle n'tait plus
inquite, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
voir: il causa encore avec elle pour tcher de la distraire; mais, comme
Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'tait pas convenable de l'attendre
pass minuit, il se retira en serrant la main de Thrse. Malgr lui, il
lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'tait pas dupe de son courage
et qu'il ressentait l'tendue de son dsastre.

Laurent arriva en ce moment et vit l'motion de Thrse. A peine fut-il
seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
descendre  la jalousie.

--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.

--Non, ma chre, je ne suis pas absurde  ce point. Du moment que vous
avez une socit et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
 tout est bien, et je me sens en train de travailler.

--Dieu le veuille! dit Thrse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
si vous vous rjouissez de la socit qui m'est venue, ayez le bon got de
ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.

--De quoi diable vous fchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
devenez d'une susceptibilit par trop ombrageuse, ma chre amie! Quel mal
y aurait-il  ce que ce bon Palmer ft amoureux de vous?

--Il y en aurait  vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
que vous dites.

--Ah! il y aurait du mal...  vous abandonner au danger? Vous voyez bien
que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!

--Soit! alors passons nos soires ensemble et ne recevons personne. Je le
veux bien, moi. Est-ce convenu?

--Vous tes bonne, ma chre Thrse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
arrangement.

En effet, Laurent parut revenir  lui-mme. Il entama une bonne tude dans
son atelier et invita Thrse  venir la voir. Quelques jours se passrent
sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientt Laurent se lassa de
cette vie rgle, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
amis. A peine fut-il arriv pour passer la soire avec eux, que Laurent
trouva un prtexte pour sortir et resta dehors jusqu' minuit.

Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soire
sur trois ou quatre  Thrse, et quelle soire! elle et prfr la
solitude.

O allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se proment en
mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerait 
ramer et prenait des leons d'un pcheur de la cte qu'il allait chercher
dans la rade. Il prtendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thrse n'osait
plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dpit lorsqu'elle
dsirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses rflexions, lorsqu'il
tait en train de manifester son ide, et il ne voulait pas non plus de
son silence, qui lui faisait l'effet d'un blme. Elle ne devait voir son
oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'tre vue. Autrefois il ne
commenait rien sans lui exposer son ide; maintenant, il la traitait
comme _un public_.

Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thrse ne s'habituait
pas  l'inquitude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
l'et exaspr en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
qu'elle le guettait et qu'elle cherchait  savoir la vrit. Il tait
impossible qu'elle le suivt elle-mme la nuit dans une ville pleine de
matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
ft abaisse  le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
bruit et le regardait dormir. Il semblait accabl de fatigue. C'tait
peut-tre, en effet, une lutte dsespre contre lui-mme qu'il avait
entreprise pour teindre, par l'exercice physique, l'excs de sa pense.

Une nuit, elle remarqua que ses habits taient fangeux et dchirs comme
s'il et eu  soutenir une lutte matrielle, ou comme s'il et fait une
chute. Effraye, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
il avait une lgre entaille au front. Il dormait si profondment, qu'elle
espra ne pas l'veiller en lui dcouvrant un peu la poitrine pour voir
s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'veilla et entra dans une
colre qui fut pour elle le coup de grce. Elle voulait s'enfuir, il la
retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
avec agitation dans l'appartement, qu'clairait faiblement une petite
lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amasse dans son me.

--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis--vis l'un de l'autre.
Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aims! Nous nous
sommes tromps l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-tre
n'tais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractre, mes
dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excs, mes illusions sur
l'amour vrai, me mettraient  votre discrtion, et que je ne pourrais
jamais me reprendre. Pour mener  bonne fin une si prilleuse entreprise,
il vous et fallu  vous-mme un plus heureux caractre, plus de patience,
plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
tout, Thrse, soit dit sans vous offenser. Vous tes tout d'une pice,
monotone, ttue et vaine  l'excs de votre prtendue modration, qui
n'est que la philosophie des gens  vue courte et  facults bornes.
Quant  moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
plaira; mais je suis sincre, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
arrire-pense: c'est pourquoi je me reprends de mme. Ma libert morale
est chose sacre, et je ne permets  personne de s'en emparer. Je vous
l'avais confie et non donne, c'tait  vous d'en faire bon usage et de
savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
pas de moi! Je connais ces manges de la modestie et ces volutions de la
conscience des femmes. Le jour o vous m'avez cd, j'ai compris que vous
pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes rsistances, ces
larmes de dtresse et ces pardons toujours accords  mes prtentions
n'taient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
pauvre poisson bloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompe,
Thrse, en feignant d'tre la dupe de cette mouche: c'tait mon droit.
Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodigues
sans effort et sans hypocrisie; vous tes belle, et je vous dsirais! Mais
une femme n'est qu'une femme, et la dernire de toutes nous donne autant
de volupt que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicit de
l'ignorer, et,  prsent, il faut rentrer en vous-mme. Il faut savoir que
la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser  mes instincts, qui
ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas dtruire sans me
dtruire avec eux... O est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
cheveux? Nous nous sommes associs et nous nous quittons, voil tout. Il
n'est pas besoin de nous har et de nous dcrier pour cela. Vengez-vous en
comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
monde. Vous retrouverez vos grces d'autrefois, que vous avez perdues, et
l'clat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent  veiller pour
espionner mes dmarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'tais;
et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
convenu? Vous ne rpondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
garde! je n'ai jamais ha, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
facilit, moi, vous savez! Tenez, je me suis collet ce soir avec un
matelot ivre qui tait deux fois grand et fort comme moi; je l'ai rou de
coups, et je n'ai reu qu'une gratignure. Prenez garde que je ne sois
aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
lutte d'aversion et de vengeance, je n'crase le diable en personne sans
lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!

Laurent, ple, amer, tour  tour ironique et furieux, les cheveux en
dsordre, la chemise dchire et le front ensanglant, tait si effrayant
 voir et  entendre, que Thrse sentit tout son amour se changer en
dgot. Elle tait si dsespre de la vie en cet instant, qu'elle ne
songea pas seulement  avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil o
elle s'tait assise, elle laissait couler ce torrent de blasphmes, et,
tout en se disant que cet insens tait capable de la tuer, elle attendait
avec un ddain glacial et une indiffrence absolue le paroxysme de son
accs.

Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
sortit sans lui avoir rpondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.




VII


Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
qu'il avait dit d'atroce  Thrse durant cette affreuse nuit. Il le
pensait dans ce moment-l, ou plutt il parlait sans en avoir conscience.
Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui et
rappel, il et tout dsavou.

Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il tait las
de l'amour lev, et aspirait de tout son tre aux funestes enivrements du
pass. C'tait le chtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
entrant dans la vie, chtiment bien cruel sans doute, et dont on conoit
qu'il se plaignit avec nergie, lui qui n'avait rien prmdit et qui
s'tait jet en riant dans un abme d'o il croyait pouvoir aisment
sortir quand il voudrait. Mais l'amour est rgi par un code qui semble
reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
cens ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
l'enfant se jette dans les griffes de la panthre, croyant pouvoir la
caresser: la panthre ne tiendra compte de cette innocence; elle dvorera
l'enfant, parce qu'il ne dpend pas d'elle de l'pargner. Ainsi des
poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
fatale que l'homme doit _connatre_ ou _subir_.

Il ne resta dans la mmoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
la conscience d'avoir eu avec Thrse une explication dcisive, et le
vague souvenir de l'avoir vue rsigne.

--Tout est peut-tre pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
calme qu'il l'avait quitte.

Il fut pourtant effray de sa pleur.

--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
 mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.

--Eh bien, Thrse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'tabli dans nos rapports, 
prsent? Y avez-vous rflchi? C'est vous qui dciderez. Devons-nous nous
quitter avec dpit ou rester ensemble sur le pied de l'amiti comme
_autrefois?_

--Je n'ai aucun dpit, rpondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
vous y plaisez. Moi, j'achve mon travail, et je retourne en France dans
quinze jours.

--Mais, d'ici  quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?

--Faites ce que vous jugerez  propos. Nous avons ici nos appartements
indpendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
besoin; je vous le cde.

--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le dfendez.

--Je ne vous dfends rien, rpondit Thrse, sinon de croire un seul
instant que votre matresse puisse vous pardonner. Quant  votre amie,
elle est au-dessus d'une certaine sphre de dsillusions. Elle espre
encore pouvoir vous tre utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
aurez besoin d'affection.

Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.

Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-mme tait une chose
qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
et les rsolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
sur lui et qu'elle voulait le ramener  l'amour par l'amiti. Il se promit
d'tre invulnrable  toute faiblesse, et, pour tre plus sr de lui-mme,
il rsolut de prendre quelqu'un  tmoin de la rupture consomme. Il alla
trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
ajouta:

--Si vous aimez Thrse comme je le crois, mon cher ami, faites que
Thrse vous aime. Je ne peux pas en tre jaloux, bien au contraire. Comme
je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
j'en suis certain, vous m'terez par l un remords que je ne tiens pas 
conserver.

Laurent fut surpris du silence de Palmer.

--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amiti pour vous, de l'estime, et
mme du respect, si vous voulez. Si vous blmez ma conduite dans tout ceci,
 dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indiffrence ou de ddain.

--Je ne suis indiffrent ni aux chagrins de Thrse ni aux vtres,
rpondit Palmer. Seulement, je vous pargne des conseils ou des reproches
qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
suis persuad,  prsent, que le plus grand bonheur et le seul que vous
puissiez vous donner l'un  l'autre, c'est de vous quitter. Quant  mes
sentiments personnels pour Thrse, je ne vous reconnais pas le droit de
m'interroger, et quant  ceux que, selon vous, je pourrais parvenir  lui
inspirer, c'est, aprs ce que vous venez de me dire, une supposition que
vous n'avez plus le droit d'mettre devant moi, encore moins devant elle.

--C'est juste, reprit Laurent d'un air dgag, et j'entends fort bien ce
que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gner personne.

Il partit, en effet, aprs de froids adieux  Thrse, et s'en alla tout
droit  Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
travail, selon son caprice. Il prouvait une douceur souveraine  se dire:

--Je ferai ce qui me passera par la tte sans que personne en souffre ou
s'en inquite. Le pire des supplices quand on n'est pas plus mchant que
je ne le suis, c'est d'tre fatalement entran  voir une victime. Allons,
je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
moi!

Sans doute, Thrse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien tait
profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
fiert. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade dsespr, elle
et d ne pas reculer devant les grands remdes et les oprations
cruelles. Il et fallu faire saigner abondamment ce coeur en dlire,
l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-tre
rendu justice  lui-mme. Peut-tre la honte et le repentir eussent-ils
sauv son me du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.

Mais, aprs trois mois d'inutiles efforts, Thrse tait rebute.
Devait-elle donc tant de dvouement  un homme qu'elle n'avait jamais
dsir asservir, qui s'tait impos  elle malgr sa douleur et ses
tristes prvisions, qui s'tait attach  ses pas comme un enfant
abandonn pour lui crier: Emmne-moi, garde-moi, ou je vais mourir l, au
bord du chemin?...

Et cet enfant la maudissait d'avoir cd  ses cris et  ses pleurs. Il
l'accusait d'avoir profit de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
la libert. Il s'loignait d'elle, respirant  pleine poitrine, et disant:
Enfin, enfin!

--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle,  quoi bon le faire souffrir?
N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
prouv, hlas! que j'touffais son gnie en voulant dtruire sa fivre?
Quand je croyais tre venue  bout de le dgoter des excs, n'ai-je pas
vu qu'il en tait plus avide? Quand je lui ai dit: Retourne au monde, il
a craint ma jalousie, et il s'est jet dans la dbauche mystrieuse et
grossire; il est revenu ivre, avec les habits dchirs et du sang sur la
figure!

Le jour du dpart de Laurent, Palmer dit  Thrse:

--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir aprs lui?

--Non, certes! rpondit-elle.

--Je le ramnerais peut-tre!

--J'en serais dsole.

--Vous ne l'aimez donc plus?

--Non, plus du tout.

Il y eut un silence; aprs quoi, Palmer rveur reprit:

--Thrse, j'ai une nouvelle trs-grave  vous annoncer. J'hsite, parce
que je crains de vous causer une grande motion de plus, et vous n'tes
gure dispose...

--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
suis absolument calme et prpare  tout.

--Eh bien, Thrse, apprenez que vous tes libre: le comte de *** n'est
plus.

--Je le savais, rpondit Thrse. Il y a huit jours que je le sais.

--Et vous ne l'avez pas dit  Laurent?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce qu' l'instant mme il se ft fait en lui une raction quelconque.
Vous savez comme l'imprvu le bouleverse et le passionne. De deux choses
l'une: ou il et imagin qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
je voulais l'pouser, et l'effroi d'un lien avec moi et exaspr son
aversion, ou il se ft tourn, tout  coup de lui-mme vers l'ide du
mariage, dans un de ces paroxysmes de dvouement qui s'emparent de lui, et
qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place  un profond
dsespoir ou  une colre insense. Le malheureux est assez coupable
envers moi; il n'tait pas ncessaire de jeter un appt nouveau  sa
fantaisie et un motif de plus  son parjure.

--Vous ne l'estimez donc plus?

--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
Peut-tre une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouv pour moi que nous ne
devions pas et que nous ne devons plus chercher  nous aimer.

--Et maintenant, Thrse, ne songerez-vous pas  tirer avantage de la
libert qui vous est rendue?

--Quel avantage puis-je en tirer?

--Vous pouvez vous remarier et connatre les joies de la famille.

--Mon cher Dick, j'ai aim deux fois dans ma vie, et vous voyez o j'en
suis. Il n'est pas dans ma destine d'tre heureuse. Il est trop tard pour
chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.

--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
d'amour. Vous venez de subir l'entranement de la passion, et c'est
prcisment l'ge o les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
vous avez souffert, c'est parce que vous avez t mal aime que
l'inextinguible soif du bonheur va se rveiller en vous et vous conduire
peut-tre, de dceptions en dceptions, dans des abmes plus profonds que
celui d'o vous sortez.

--J'espre que non.

--Oui, sans doute, vous esprez; mais vous vous trompez, Thrse. Il faut
tout craindre de votre ge, de votre sensibilit surexcite et du calme
trompeur o vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
vous cherchera, n'en doutez pas, et,  peine rendue  la libert, vous
allez tre poursuivie et obsde. Votre isolement tenait autrefois en
respect les esprances de ceux qui vous entouraient; mais,  prsent que
Laurent vous a peut-tre fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
tenaient pour vos amis vont vouloir tre vos amants. Vous inspirerez des
passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
persuader. Enfin...

--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voil
qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
dchue!

Thrse mit ses mains sur sa figure et pleura amrement.

Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui taient ncessaires,
il avait provoqu  dessein ce dchirement. Quand il la vit apaise, il se
mit  genoux devant elle.

--Thrse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
absoudre mon intention. Thrse, je vous aime, je vous ai toujours aime,
non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dvouement
dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
gte et brise par la faute des autres. Vous tes dchue aux yeux du
monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
Laurent m'a prouv que vous tiez femme, et je vous aime mieux ainsi
qu'arme de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
le persuadais auparavant. coutez-moi, Thrse. Je suis un philosophe, moi,
c'est--dire que je consulte la raison et la tolrance plus que les
prjugs du monde et les subtilits romanesques du sentiment. Dussiez-vous
devenir la proie des plus funestes garements, je ne cesserai pas de vous
aimer et de vous estimer, parce que vous tes de ces femmes qui ne peuvent
tre gares que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
ces dsastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez ds
aujourd'hui un coeur dvou, tranquille et fidle, exempt de ces maladies
de l'me qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
poux, un pre, un frre, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, 
jamais prserve des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thrse,
j'ose dire que je suis cet homme-l. Je n'ai rien de brillant pour vous
blouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidle et  jamais
rhabilite. Dites oui, Thrse, consentez  m'pouser, et consentez-y
tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse dlicatesse, sans
mfiance de vous-mme. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
jamais le pass, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sr,
que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.

Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thrse ne
lui connaissait pas. Elle essaya de se dfendre de sa confiance; mais
cette rsistance tait, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
devait combattre en elle-mme. Elle sentait que Palmer disait la vrit,
mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tche
effrayante.

--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-mme que je crains. Je ne peux
plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mre,
votre patrie, votre considration, l'honneur de votre nom? Je suis dchue,
vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
suis trop pouvante de ce que vous voulez affronter pour moi!

Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec nergie. Il ne
laissa pas respirer Thrse. Du matin au soir, seul avec elle, il
multiplia les forces de sa volont pour la convaincre. Palmer tait un
homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thrse
eut raison d'hsiter. Ce qui l'inquitait, c'tait la prcipitation avec
laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant  lui
par une promesse.

--Vous craignez mes rflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
moi la confiance dont vous vous vantez.

--Je crois en votre parole, rpondait-il. La preuve c'est que je vous la
demande; mais je ne suis pas forc de croire que vous m'aimez, puisque
vous ne rpondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
encore quel nom donner  votre amiti. Quant  moi, je sais que c'est de
l'amour que j'prouve, et je ne suis pas de ceux qui hsitent  voir clair
en eux-mmes? L'amour est en moi trs-logique. Il veut fortement. Il
s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
vous jetant dans des rflexions et des rveries o, malade comme vous
voil, vous ne verrez peut-tre pas bien vos vritables
intrts.

Thrse se sentait presque blesse quand Palmer lui parlait de ses
intrts  elle. Elle voyait trop d'abngation chez Palmer, et ne pouvait
souffrir qu'il la crt capable de l'accepter sans vouloir y rpondre. Tout
 coup, elle eut honte d'elle-mme dans ce combat de gnrosit, o Palmer
se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entire. Il
donnait tout, et, pour toute rcompense, il la priait de songer 
elle-mme.

L'espoir revint donc au coeur de Thrse, Cet homme qu'elle avait toujours
cru positif, et qui affectait encore navement de l'tre, se rvlait 
elle sous un aspect si imprvu, que son esprit en tait frapp et comme
ranim au milieu de son agonie. C'tait comme un rayon de soleil au sein
d'une nuit qu'elle avait jug devoir tre ternelle. Au moment o, injuste
et dsespre, elle allait maudire l'amour, il la forait de croire 
l'amour et de regarder son dsastre comme un accident dont le ciel voulait
la ddommager. Palmer, d'une beaut froide et rgulire, se transfigurait
 chaque instant sous le regard tonn, incertain et attendri de la femme
aime. Sa timidit, qui donnait  ses premires ouvertures quelque chose
de rude, faisait place  l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
posie que Laurent, il n'en arrivait que mieux  la persuasion.

Thrse dcouvrit l'enthousiasme sous cette corce un peu pre de
l'obstination, et elle ne put s'empcher de sourire avec attendrissement
en voyant la passion avec laquelle il prtendait poursuivre froidement le
dessein de la sauver. Elle se sentit touche et se laissa arracher la
promesse qu'il exigeait.

Tout  coup, elle reut une lettre d'une criture inconnue, tant elle
tait altre. Elle eut mme peine  dchiffrer la signature. Elle parvint
cependant, avec l'aide de Palmer,  lire ces mots:

J'ai jou, j'ai perdu; j'ai eu une matresse, elle m'a tromp, je l'ai
tue. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thrse.

LAURENT.

--Partons! dit Palmer.

--O mon ami, je vous aime! rpondit Thrse en se jetant dans ses bras. Je
sens maintenant combien vous tes digne d'tre aim.

Ils partirent  l'instant mme. En une nuit, ils arrivrent par mer 
Livourne, et, le soir, ils taient  Florence. Ils trouvrent Laurent dans
une auberge, non pas mourant, mais dans un accs de fivre crbrale si
violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thrse, il la
reconnut, et s'attacha  elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, touffe. Palmer
dut l'emporter de la chambre vanouie; mais elle y revint au bout d'un
instant, et, avec une persvrance qui tenait du prodige, elle passa vingt
jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
la reconnaissait gure que pour l'accabler d'injures grossires, et, ds
qu'elle s'loignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
allait mourir.

Il n'avait heureusement ni tu aucune femme, ni pris aucun poison, ni
peut-tre perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait crit 
Thrse dans l'invasion du dlire et de la maladie. Il ne se rappela
jamais cette lettre, dont elle et craint de lui parler; il tait assez
effray du drangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
conscience. Il eut encore bien d'autres rves sinistres, tant que dura sa
fivre. Il s'imagina tantt que Thrse lui versait du poison, tantt que
Palmer lui mettait des menottes. La plus frquente et la plus cruelle de
ses hallucinations consistait  voir une grande pingle d'or que Thrse
dtachait de sa chevelure et lui enfonait lentement dans le crne. Elle
avait, en effet, une telle pingle pour retenir ses cheveux,  la mode
italienne. Elle l'ta, mais il continua  la voir et  la sentir.

Comme il semblait le plus souvent que sa prsence l'exasprt, Thrse se
plaait ordinairement derrire son lit, avec le rideau entre eux; mais,
aussitt qu'il tait question de le faire boire, il s'emportait et
protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thrse.

--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas  toute heure, sur le
pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thrse, venez
donc, j'ai soif: versez-moi le poison.

Thrse lui versait le calme et le sommeil. Aprs plusieurs jours d'une
exaspration  laquelle les mdecins ne croyaient pas qu'il pt rsister,
et qu'ils notrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
resta inerte, bris, continuellement assoupi, mais sauv.

Il tait si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en et conscience,
et le nourrir  doses si minimes pour que son estomac n'et pas le moindre
travail de digestion  faire, que Thrse jugea ne devoir pas le quitter
un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
parole d'honneur de la remplacer auprs du malade; mais elle refusa,
sentant bien que les forces humaines n'taient pas  l'abri de la surprise
du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
chaque minute o elle devait porter la cuiller aux lvres du malade, sans
que jamais elle ft vaincue par la fatigue, c'tait elle, non pas un autre,
que Dieu avait charge de sauver cette existence fragile.

C'tait elle en effet, et elle la sauva.

Si la mdecine, quelque claire qu'elle soit, est insuffisante dans des
cas dsesprs, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
impossible  observer d'une manire absolue. On ne sait pas assez ce
qu'une minute de besoin ou une minute de plnitude peut apporter de
perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
du moribond, c'est souvent le calme, la tnacit et la ponctualit chez
ceux qui le soignent.

Enfin, un matin, Laurent s'veilla comme d'une lthargie, parut surpris de
voir Thrse  sa droite et Palmer  sa gauche, leur tendit une main 
chacun, et leur demanda o il tait et d'o il venait.

On le trompa longtemps sur la dure et l'intensit de son mal, car il
s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La premire fois
qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
de sa convalescence, il demanda Thrse. On lui rpondit qu'elle dormait.
Il en fut trs-surpris.

--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?

Thrse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
ds que l'inquitude fut dissipe.

Peu  peu Laurent apprit  quel point elle s'tait dvoue  lui, et il
vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succdant  tant de
douleurs. Comme il tait encore trop faible pour s'occuper, Thrse
s'installa prs de lui, tantt lui faisant la lecture, tantt jouant aux
cartes pour l'amuser, tantt le menant promener en voiture. Palmer tait
toujours avec eux.

Les forces revenaient  Laurent avec une rapidit aussi extraordinaire que
son organisation. Son cerveau cependant n'tait pas toujours bien lucide.
Un jour, il dit  Thrse avec humeur, dans un moment o il se trouvait
seul avec elle:

--Ah a! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?

Thrse vit qu'il y avait une lacune dans sa mmoire, et ne rpondit pas.
Il fit alors un travail sur lui-mme et ajouta:

--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
dvou  moi presque autant que vous-mme; mais enfin je ne suis pas assez
vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
quitter qu'il s'est enferm un mois dans la chambre d'un malade fort
dsagrable. Voyons, Thrse, peux-tu me jurer que c'est  cause de moi
seul?

Thrse fut blesse de cette question  bout portant, et de ce _tu_
qu'elle croyait  jamais retranch de leur intimit. Elle secoua la tte,
et tcha de parler d'autre chose. Laurent cda tristement; mais il y
revint le lendemain; et, comme Thrse, le voyant assez fort pour se
passer d'elle, se disposait  partir, il lui dit avec une surprise
relle:

--Mais o donc allons-nous, Thrse? Est-ce que nous ne sommes pas bien
ici?

Il fallait s'expliquer, car il insistait.

--Mon enfant, lui dit Thrse, vous restez ici: les mdecins disent qu'il
vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
j'ai fini mon travail  Gnes, et que mon intention n'est pas, quant 
prsent, de voir le reste de l'Italie.

--Fort bien, Thrse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
suis sr qu'il ne m'en faut pas davantage pour tre en tat de
voyager.

Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il tait si
enfant dans ce moment-l, que Thrse retint une larme prs de couler au
souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle tait force
d'abdiquer.

Elle se remit  le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
plus de douceur et de mnagement possible, qu'il fallait se quitter pour
quelque temps.

--Et pourquoi donc se quitter? s'cria Laurent, est-ce que nous ne nous
aimons plus?

--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amiti
l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
peine, et ta sant n'en pourrait supporter davantage  prsent. Laissons
passer le temps ncessaire pour que tout soit oubli.

--Mais j'ai oubli, moi! s'cria Laurent avec une bonne foi attendrissante
 force d'tre ingnue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
Tu as toujours t un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
Thrse! Si tu me laisses ici, j'y prirai d'ennui!

Et, comme Thrse montrait une fermet  laquelle il ne s'attendait pas,
il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une svrit
que dmentait toute sa conduite.

--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les dteste,
et ne les ai-je pas assez expis en devenant fou pendant huit ou dix
jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
n'y croirais plus. C'est ma conduite  venir qu'il faut juger, et tu vois
que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache  toi. Voyons, ma
Thrse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
appele comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
enferme ici, un mois sur lequel tu as t vingt nuits et vingt jours sans
te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas,  tes
beaux yeux cercls de bleu, que tu serais morte  la peine, s'il et fallu
en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
l'on n'aime plus!

Thrse n'osait prononcer le mot fatal. Elle esprait que Palmer viendrait
rompre ce tte--tte, et qu'elle pourrait viter une scne dangereuse au
convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
l'empcher de sortir, tomba  ses pieds et s'y roula avec dsespoir.

--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
le peux pas, ce mot ne serait plus la vrit. L'amour est fini entre
nous.

Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il et pu tuer cet
amour auquel il avait prtendu de pas croire.

--C'est donc Palmer? s'cria-t-il en brisant une thire avec laquelle il
s'tait machinalement vers de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
veux, je veux la vrit! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
tre tromp!

--Tromp! dit Thrse en lui prenant les mains pour l'empcher de se les
dchirer avec ses ongles; tromp! de quel mot vous servez-vous l? Est-ce
que je vous appartiens? est-ce que, depuis la premire nuit que vous avez
passe dehors  Gnes, aprs m'avoir dit que j'tais votre supplice et
votre bourreau, nous n'avons pas t trangers l'un  l'autre? est-ce
qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
pass sans retour de votre part, n'ait pas suffi  me rendre matresse de
moi-mme?

Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exasprer de sa franchise, se
calmait et l'coutait avec une curiosit avide, elle continua:

--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramene  votre lit
d'agonie et qui m'a retenue jusqu' ce jour auprs de vous pour achever
votre gurison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
compris  mon coeur. Ce coeur-l, Laurent, dit-elle en frappant sa
poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-tre que le vtre; mais, vous
l'avez dit vous-mme souvent autrefois, il reste toujours  la mme place.
Ce qu'il a aim, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
inspir, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
ma tte ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volont;
ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
disposer pour qui les mrite, pour Palmer si bon me semble, et vous
n'auriez pas une objection  faire, vous qui avez t le trouver un matin
pour lui dire:

--Consolez donc Thrse, vous me rendrez service!

--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
j'ai dit cela! Je l'avais oubli, je me le rappelle  prsent!

--Ne l'oublie donc plus, dit Thrse, qui se remit  lui parler avec
douceur en le voyant apais, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
une fleur trop dlicate pour se relever quand on l'a foule aux pieds. N'y
songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste exprience que
tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractre. Tu le trouveras
le jour o tu en seras digne. Quant  moi, je ne pourrais plus supporter
tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mre te
restera malgr toi et malgr tout. Ceci est autre chose, c'est de la piti,
je ne te le cache pas, et je te le dis prcisment pour que tu ne songes
plus  reconqurir un amour dont tu serais humili aussi bien que
moi-mme. Si tu veux que cette amiti, qui t'offense maintenant, te
redevienne douce, tu n'as qu' la mriter. Jusqu' prsent, tu n'en as pas
eu l'occasion. Voil qu'elle se prsente: profites-en, quitte-moi sans
faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
pourquoi.

--Laisse-moi pleurer, Thrse, dit Laurent en se mettant  genoux,
laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette piti
sainte qui a survcu en toi  l'amour bris. Elle ne m'humilie pas comme
tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
tu sais bien que je ne peux jamais l'tre; mais crois que je peux devenir
bon. Ah! Thrse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parl
plus tt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
bont et de ton dvouement, pauvre soeur de charit qui ne peux plus me
rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thrse, je mritais ce qui
m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leon me servira, je
t'en rponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le pass et
l'avenir!

Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta 
son cou en l'appelant son frre et son sauveur, et il s'cria en lui
montrant Thrse:

--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez  l'htel Meurice,
la dernire fois que nous nous sommes vus  Paris? Si vous ne croyez pas
pouvoir la rendre heureuse, brlez-vous la cervelle ce soir plutt que de
retourner chez elle! J'aurais d le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, 
prsent, regardez-la, elle est plus change que moi, la pauvre Thrse!
Elle a t brise, et pourtant elle est venue m'arracher  la mort, quand
elle aurait d me maudire et m'abandonner!

Le repentir de Laurent tait vritable; Palmer en fut vivement attendri. A
mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une loquence
persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thrse, il lui dit:

--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
lui. J'ai bien compris! Vous vouliez gurir l'me et le corps. Vous avez
remport la victoire. Il est sauv; votre pauvre enfant! A prsent, que
voulez-vous faire?

--Le quitter pour toujours, rpondit Thrse, ou, du moins, ne le revoir
qu'aprs des annes. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
tait ma rsolution? C'est parce qu'elle est bien arrte que je retardais
encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
invitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-l, si elle
tait mauvaise.

--Y avez-vous bien song, Thrse? dit Palmer rveur. tes-vous bien sre
de ne pas faiblir au dernier moment?

--J'en suis sre.

--Cet homme-l me parait irrsistible dans la douleur. Il arracherait la
piti des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thrse, si vous lui cdez,
vous tes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!

--Je le sais, rpondit Thrse; mais que me dites-vous donc l, mon ami?
tes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oubli que ma parole vous tait
engage?

Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son me.

Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
achever de se rtablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
c'tait la vrit. Les mdecins lui conseillaient mme de ne pas attendre
les grandes chaleurs.

De toute faon il fut dcid que l'on se sparerait  Florence. Thrse
n'avait d'autre projet arrt pour elle-mme que d'aller o Laurent
n'irait pas; mais, en le voyant si fatigu de la crise de la veille, elle
dut lui promettre de passer  Florence encore une semaine, afin de
l'empcher de partir sans avoir recouvr les forces ncessaires.

Cette semaine fut peut-tre la meilleure de la vie de Laurent. Gnreux,
cordial, confiant, sincre, il tait entr dans un tat de l'me o il ne
s'tait jamais senti, mme durant les premiers huit jours de son union
avec Thrse. La tendresse l'avait vaincu, pntr, on peut dire envahi.
Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
_Cascines_, aux heures o la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
faisant une joie d'enfant d'aller dner dans la campagne en donnant le
bras  Thrse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thrse avec lui au
thtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinraire de
son voyage en Suisse. C'tait une grande question de savoir s'il irait par
Milan ou par Gnes. Il se dcida enfin pour cette dernire voie, en
prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifi ou affaibli par les
premires journes du voyage.

Le jour du dpart arriva. Laurent avait fait tous ses prparatifs avec une
gaiet mlancolique. tincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
bagage, sur la tournure htroclite qu'il allait avoir avec un certain
manteau impermable que Palmer l'avait forc d'accepter et qui tait alors
une nouveaut dans le commerce, sur le baragouin franais d'un domestique
italien que Palmer lui avait choisi et qui tait le meilleur homme du
monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prvisions
et toutes les gteries de Thrse, il avait des larmes plein les yeux,
tout en riant aux clats.

La nuit qui prcda le dernier jour, il eut un lger accs de fivre. Il
en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire  petites journes tait
 la porte de l'htel. La matine tait frache. Thrse s'inquita.

--Accompagnez-le jusqu' la Spezzia, lui dit Palmer. C'est l qu'il doit
s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est l que je vous
rejoindrai le lendemain de son dpart. Il vient de me tomber sur la tte
une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.

Thrse, surprise de cette rsolution et de cette proposition, refusa de
partir avec Laurent.

--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacit; il m'est
impossible d'aller avec vous!

--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas ncessaire que j'aille avec lui.

--Si fait, reprit-il, il le faut.

Thrse crut comprendre que Palmer jugeait cette preuve ncessaire. Elle
s'en tonna et s'en inquita.

--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
avez effectivement une affaire importante ici?

--Oui, rpondit-il, je vous la donne.

--Eh bien, je reste.

--Non, il faut que vous partiez.

--Je ne comprends pas.

--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.

Thrse fit  la hte un lger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
elle y monta auprs de Laurent, en criant  Palmer:

--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
vingt-quatre heures.




VIII


Palmer, forc rellement de rester  Florence et d'en loigner Thrse,
fut frapp d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
redoutait n'existait pas. La chane ne pouvait pas tre renoue. Laurent
ne songea mme pas  mouvoir les sens de Thrse; mais, certain de
n'avoir pas perdu son coeur, il rsolut de reprendre son estime. Il le
rsolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il prouva tout
naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
grandi dans son esprit. S'il l'et implore en ce moment, elle lui et
rsist sans peine, elle l'et peut-tre mpris. Il s'en garda bien, ou
plutt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspir pour commettre une
pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rle du coeur
bris, de l'enfant soumis et chti, si bien qu'au bout du voyage, Thrse
se demandait si ce n'tait pas lui la victime de ce fatal amour.

Pendant ces trois jours de tte--tte, Thrse se trouva heureuse auprs
de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle re de sentiments exquis,
une route inexplore, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-l
march seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
inquitude et sans combat, un tre ple et faible, qui n'tait plus pour
ainsi dire qu'une me, et qu'elle s'imaginait retrouver ds cette vie,
dans le paradis des pures essences, comme on rve de se retrouver aprs la
mort.

Et puis elle avait t profondment froisse et humilie par lui,
brouille et irrite contre elle-mme; cet amour, accept avec tant de
vaillance et de grandeur, lui avait laiss une fltrissure, comme et fait
un entranement de pure galanterie. Il tait venu un moment o elle
s'tait mprise de s'tre laiss si grossirement tromper. Elle se
sentait donc renatre, et elle se rconciliait avec le pass en voyant
pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amiti
enthousiaste plus belle que la passion, mme dans ses meilleurs jours.

C'est le 10 mai qu'ils arrivrent  la Spezzia, une petite ville
pittoresque  demi gnoise et  demi florentine, au fond d'une rade bleue
et unie comme le plus beau ciel. Ce n'tait pas encore la saison des bains
de mer. Le pays tait une solitude enchante, le temps frais et dlicieux.
A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
peu fatigu, se dcida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
transport; un petit bateau  vapeur partait pour Gnes deux fois par
semaine. Thrse fut contente que le jour du dpart ne ft pas pour le
soir mme. C'taient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.

Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'tait jamais si bien
port. Il avait un sommeil et un apptit d'enfant. Cette douce langueur
des premiers jours de la complte gurison jetait son me dans un trouble
dlicieux. Le souvenir de sa vie passe s'effaait comme un mauvais rve.
Il se sentait et se croyait transform radicalement pour toujours. Dans ce
renouvellement de sa vie, il n'avait plus la facult de souffrir. Il
quittait Thrse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
larmes. Cette soumission aux arrts de la destine tait  ses yeux une
expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
provoque, mais il l'acceptait au moment o il sentait le prix de ce qu'il
avait mconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
qu'elle devait aimer Palmer, qu'il tait le meilleur des amis et le plus
grand des philosophes. Puis, il s'criait tout  coup:

--Ne me dis rien, chre Thrse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
mieux?

Thrse ne pronona pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
moments o Laurent, moins hroque, la questionnait indirectement, elle
lui rpondait:

--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.

Ils passrent le dernier jour  parcourir en barque la rade de la Spezzia.
Ils se faisaient mettre  terre de temps en temps pour cueillir sur les
rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
ces beaux rivages d'o s'lancent  pic des montagnes couvertes de
buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, ds qu'ils apercevaient
un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apport leur
dner, qu'ils mangrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
lavande et de romarin. La journe passa comme un rve, c'est--dire
qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle rsuma pourtant les plus
douces motions de deux existences.

Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
loin la fume du _Ferruccio_, le bateau  vapeur de la Spezzia, que l'on
chauffait pour le dpart, et ce nuage noir passait sur son me. Thrse
vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
batelier ce qu'il y avait encore  voir dans la baie.

--Il y a, rpondit-il, l'le Palmaria et la carrire de marbre _portor_.
Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
pour prendre la mer, car il s'arrte en face,  Porto-Venere, pour
recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
gagner son bord. Je rponds de tout.

Les deux amis se firent conduire  l'le Palmaria.

C'est un bloc de marbre  pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
et fertile du ct du golfe: il y a de ce ct quelques habitations 
mi-cte et deux villas sur le rivage. Cette le est plante, comme une
dfense naturelle,  l'entre du golfe; dont la passe est fort troite
entre l'le et le petit port jadis consacr  Vnus. De l le nom de
Porto-Venere.

Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom potique, mais sa
situation sur les rochers nus, battus de flots agits, car ce sont les
premiers flots de la vritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un dcor plus frappant pour
caractriser un nid de pirates. Les maisons, noires et misrables, ronges
par l'air salin, s'chelonnent, dmesurment hautes, sur le roc ingal.
Pas une vitre qui ne soit brise  ces petites fentres, qui semblent des
yeux inquiets occups  guetter une proie  l'horizon. Pas un mur qui ne
soit dpouill de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
dchires par la tempte. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
appuyes les unes contre les autres et prs de crouler toutes ensemble.
Tout cela monte jusqu' l'extrmit du promontoire, o tout cesse
brusquement, et que terminent un vieux fort tronqu et l'aiguille d'un
petit clocher plant en vigie en face de l'immensit. Derrire ce tableau,
qui forme un plan dtach sur les eaux marines, s'lvent d'normes
rochers d'une teinte livide, dont la base, irise par les reflets de la
mer, semble plonger dans quelque chose d'indcis et d'impalpable comme la
couleur du vide.

C'est de la carrire de marbre de l'le Palmaria, de l'autre ct de
l'troite passe, que Laurent et Thrse contemplaient cet ensemble
pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
rougetre qui confondait en une seule masse, homogne d'aspect, les
rochers, les vieux murs et les ruines,  ce point que tout, l'glise mme,
semblait taill dans le mme bloc, tandis que les grands rochers du
dernier plan baignaient dans une lumire d'un vert glauque.

Laurent fut frapp de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
regard de peintre o Thrse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
feux du ciel embras.

--Dieu merci! pensa-t-elle, voil enfin l'artiste qui se rveille!

En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pense pour son
art.

La carrire n'offrant que l'intrt d'un moment, celui de voir de gros
blocs d'un beau marbre noir vein de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
pente rapide de l'le pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avana,
sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu' une corniche de lichens
o il se vit tout  coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
la mer, qui avait rong sa base et qui s'y brisait avec un bruit
formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette cte si escarpe, fut saisi
d'un tel vertige, que, sans Thrse, qui l'avait suivi et qui le
contraignit de glisser tout de son long en arrire, il se serait laiss
tomber dans le gouffre.

En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
l'avait vu dans la fort de ***

--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rve?

--Non! non! s'cria-t-il en se relevant et en s'attachant  elle comme
s'il et cru se retenir  une force immuable; ce n'est plus le rve, c'est
la ralit! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout  l'heure!
c'est l'image de la vie o je vais retomber! c'est l'abme qui va se
creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
j'allais couter la nuit dans la rade de Gnes, et qui me hurlait le
blasphme aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerais 
dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abme plus
profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thrse, Thrse,
sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie  ce monstre qui est l, et
qui ouvre dj sa gueule hideuse pour dvorer ton pauvre enfant?

--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?

Il parut s'veiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
Thrse; car, en l'interpellant, il s'tait cru seul; et il se retourna
avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'tait autre
chose que le bras tremblant et fatigu de son amie.

--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accs, ce n'est rien.
Partons!

Et il descendit prcipitamment le versant qu'il avait mont avec elle.

_Le Ferruccio_ arrivait  toute vapeur du fond de la Spezzia.

--Mon Dieu, le voil! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
d'tre ici!

--Laurent! reprit Thrse d'un ton svre.

--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voil tranquille. Ne sais-tu pas
qu' prsent il suffit d'un regard de toi pour que j'obisse avec joie?
Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
Donne-moi ta main, Thrse. Tu vois, je ne t'ai pas demand un seul baiser
depuis trois jours de tte--tte! Je ne te demande que cette main loyale.
Souviens-toi du jour o tu m'as dit: N'oublie jamais qu'avant d'tre ta
matresse, j'ai t ton amie! Eh bien, voil ce que tu souhaitais, je ne
te suis plus rien, mais je suis  toi pour la vie!...

Il s'lana dans la barque, croyant que Thrse resterait sur le rivage de
l'le, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remont
 bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprs de lui. Elle voulait
s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,
et qui s'tait embarqu avec les paquets  la Spezzia, n'avait rien oubli
de ce qui tait ncessaire  son matre pour le voyage.

Elle profita donc du temps d'arrt que faisait le petit _steamer_ devant
Porto-Venere, pour monter  bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en
question, les y attendait. On se souvient que c'tait un homme de
confiance choisi par M. Palmer. Thrse le prit  l'cart.

--Vous avez la bourse de votre matre? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a
charg de veiller  tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confi?

--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui
son portefeuille.

Thrse avait examin les poches des habits de Laurent pendant qu'il
dormait. Elle avait trouv le portefeuille, elle le savait  peu prs
vide. Laurent avait dpens beaucoup  Florence; les frais de sa maladie
avaient t trs-considrables. Il avait remis  Palmer le reste de sa
petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait
pas regards. En fait de dpense, Laurent tait un vritable enfant, qui
ne savait encore le prix de rien  l'tranger, pas mme la valeur des
monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confi  Vicentino lui
paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la
frontire pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prvoyance.

Thrse remit  Vicentino tout ce qu'elle possdait en ce moment en Italie,
et mme sans garder ce qui lui tait ncessaire pour elle-mme pendant
quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le
temps de reprendre quelques pices d'or dans le rouleau qu'elle glissa
prcipitamment au domestique, en lui disant:

--Voil ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime
mieux que vous vous en chargiez.

Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernire poigne de
main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrit et
dsespr lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,
elle n'tait plus pour lui qu'une mre, elle avait le droit d'agir comme
elle le faisait.

Laurent n'avait rien vu.

--Encore un moment, Thrse! lui dit-il d'une voix trangle par les
larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage
de descendre  leurs barques.

Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui tait assez
commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manire rvoltante.
Thrse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu
sur le rocher de Palmaria.

--De quoi vous inquitez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses
gteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies
ensemble l-bas, dans les sables.

Thrse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'tait comme un
gage d'amour  lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indlicat ou tout
au moins d'quivoque dans cette ide, et son instinct de femme s'y refusa;
mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une
des barques d'attente attaches  l'escale, un enfant qui prsentait aux
passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une
dernire pice de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au
petit marchand, pendant que celui-ci lui lanait son plus beau bouquet
par-dessus le bord; elle le reut adroitement et le rpandit dans la
cabine de Laurent, qui comprit la suprme pudeur de son amie, mais qui ne
sut jamais que ces violettes taient payes avec la seule et dernire
obole de Thrse.

Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique
contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile
d'olive ou petits ngociants ctiers, passa auprs de Laurent, et, l'ayant
regard, lui dit:

--Tiens! c'est vous!

Ils se serrrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de
physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'tait pourtant un de
ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appels, en parlant
d'eux  Thrse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il
ajoutait dans ces moments-l: Les gens de ma classe! car il n'avait
jamais de dpit contre Thrse sans se rappeler qu'il tait
gentilhomme.

Mais Laurent tait bien amend, et, au lieu de se rjouir de cette
rencontre, il donna intrieurement au diable ce tmoin importun de son
dernier adieu  Thrse. M. de Vrac, c'tait le nom de l'ancien ami,
connaissait Thrse pour lui avoir t prsent par Laurent  Paris, et,
l'ayant respectueusement salue, il lui dit qu'il avait bien bonne chance
de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage
comme elle et Laurent.

--Mais je ne suis pas des vtres, rpondit-elle; je reste ici, moi.

--Comment, ici? O? A Porto-Venere?

--En Italie.

--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions  Gnes, et il revient
demain?

--Non! dit Laurent impatient de cette curiosit, qui lui parut
indiscrte: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela
vous tonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que
j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?

--Non! dit Vrac en souriant; mais je ne suis pas forc...

--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacit
un peu altire; j'ai mrit ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que
mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daign tre une
soeur et une mre pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;
donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amiti.

Vrac fut trs-surpris de ce qu'il entendait. C'tait une histoire qui
pour lui ne ressemblait  rien. Il s'loigna par discrtion, aprs avoir
dit  Thrse que rien de beau ne l'tonnait de sa part; mais il observa
du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thrse, debout sur l'escale,
presse et pousse par les indignes qui s'embrassaient tumultueusement et
bruyamment au son de la cloche du dpart, donna un baiser maternel au
front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la
barque, et se fit aborder  l'informe et sombre escalier de roches plates
qui donnait entre  la bourgade de Porto-Venere.

Laurent s'tonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner 
la Spezzia:

--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est l sans doute qui
l'attend!

Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, aprs avoir pris la
mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en
jetant une dernire fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la
plate-forme du vieux fort ruin, une silhouette dont le soleil dorait
encore la tte et les cheveux agits par le vent: c'tait la chevelure
blonde de Thrse et sa forme adore. Elle tait seule. Laurent lui tendit
les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,
et ses lvres murmurrent deux mots que la brise emporta:

--Pardon! pardon!

M. de Vrac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus
chatouilleux de la terre  l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du
regard de son ancien compagnon de dbauche. Il mettait mme une sorte
d'orgueil  le braver en ce moment.

Quand la cte et disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis
sur un banc auprs de Vrac.

--Ah ! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette trange aventure! Vous
m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de
Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous tes un homme clbre, va
me demander quel dnoment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,
qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosit. Que
rpondrai-je?

--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se
rsume en trois paroles. Faut-il vous les redire?

--C'est donc vous qui l'avez abandonne le premier? J'aime mieux cela pour
vous!

--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'tre trahi, c'est une
gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais
autrefois avec vous, c'tait notre code; mais j'ai tout  fait chang de
notions sur tout cela depuis que j'ai aim. J'ai trahi, j'ai t quitt,
j'en suis au dsespoir: donc, nos anciennes thories n'avaient pas le sens
commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratique
ensemble un argument qui me dbarrasse de mon regret et de ma souffrance,
et je dirai que vous avez raison.

--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne
pas. Je vous plains, puisque vous voil malheureux; seulement, je me
demande s'il existe une femme qui mrite d'tre tant pleure, et si
mademoiselle Jacques n'et pas mieux fait de vous pardonner une infidlit
que de vous renvoyer dsol comme vous voil. Pour une mre, je la trouve
dure et vindicative!

--C'est que vous ne savez pas combien j'ai t coupable et absurde. Une
infidlit! elle me l'et pardonne, j'en suis sr; mais des injures, des
reproches... pis que cela, Vrac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se
respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_

--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'tait
pas? si c'tait un simple moment d'humeur?

--Non! c'tait de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,
c'tait pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle tait  moi. Retenez
cela, Vrac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.
Il est fort possible qu'un beau matin vous vous rveilliez harass de faux
plaisirs et violemment pris d'une femme honnte. Cela peut vous arriver
tout comme  moi, car je ne vous crois pas plus dbauch que je ne l'ai
t. Eh bien, quand vous aurez vaincu la rsistance de cette femme, il
vous arrivera probablement ce qui m'est arriv: c'est qu'ayant pris la
funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on mprise, vous
soyez condamn  retomber dans ces besoins de libert farouche dont
l'amour lev a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage
dompt par un enfant et toujours prt  le dvorer pour rompre sa chane.
Et, un jour que vous aurez tu le faible gardien, vous vous enfuirez tout
seul, rugissant de joie et secouant la crinire; mais alors... alors les
btes du dsert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous
n'aimerez plus la libert. Si peu et si mal que votre coeur et accept le
lien, il le regrettera ds qu'il l'aura bris, et il se trouvera saisi de
l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le
libertinage. C'est l un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu
vous prserve de le connatre! Et, en attendant, moquez-vous comme je
faisais, moi! Cela n'empchera pas votre jour de venir, si la dbauche n'a
pas encore fait de vous un cadavre!

M. de Vrac laissa couler en souriant ce torrent d'idal qu'il coutait
comme une cavatine bien chante au Thtre-Italien. Laurent tait sincre
 coup sr; mais peut-tre son auditeur avait-il raison de ne pas attacher
trop d'importance  son dsespoir.




IX


Quand Thrse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait
renvoy la barque qu'elle avait prise le matin et paye d'avance  la
Spezzia. Au moment o le batelier l'avait ramene du bateau  vapeur 
Porto-Venere, elle avait remarqu qu'il tait ivre; elle avait craint de
revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque
sur cette cte, elle l'avait congdi.

Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dnment absolu o elle
se trouvait. Rien n'tait plus simple pourtant que de retourner  l'htel
de _la Croix de Malte_,  la Spezzia, o elle tait descendue la veille
avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre
l l'arrive de Palmer; mais cette ide de n'avoir pas une obole et d'tre
force de devoir  Palmer son djeuner du lendemain lui causa une
rpugnance, purile peut-tre, mais insurmontable, dans les termes o elle
se trouvait avec lui. A cette rpugnance se joignait une inquitude assez
vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqu la
tristesse dchirante de son regard lorsqu'elle tait partie de Florence.
Elle ne pouvait s'empcher de croire qu'un obstacle  leur mariage s'tait
lev tout  coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvnients
rels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre
l'obstacle, de quelque part qu'il pt venir. Thrse obit  une solution
toute d'instinct, qui tait de rester jusqu' nouvel ordre  Porto-Venere.
Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris  tout hasard avec
elle, de quoi passer, n'importe o, quatre ou cinq jours. En fait de
bijoux, elle avait une montre et une chane d'or; c'tait un gage qu'elle
pouvait laisser jusqu' ce qu'elle et reu l'argent de son travail, qui
devait tre arriv  Gnes sous forme de mandat sur un banquier. Elle
avait charg Vicentino de prendre ses lettres  la poste restante de Gnes
et de les lui envoyer  la Spezzia.

Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere
n'tait pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du ct de la
passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intrieur de la ville,
tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en
plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projets
jusque vers le milieu de la rue. Cette rue troite et rapide, toute pave
en dalles brutes, tait encombre d'enfants, de poules et de grands vases
de cuivre placs sous les angles irrguliers forms par les toits, 
l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le
thermomtre de la localit: l'eau douce y est si rare, qu'aussitt qu'un
nuage parat dans la direction du vent, les mnagres s'empressent de
placer tous les rcipients possibles devant leur porte, afin de ne rien
perdre du bienfait que le ciel leur envoie.

En passant devant ces portes bantes, Thrse avisa un intrieur qui lui
parut plus propre que les autres, et d'o s'exhalait une odeur d'huile un
peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure
douce et honnte lui inspira confiance, et justement cette femme la
prvint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thrse put
donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air
obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et
demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.

--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et o vous
serez plus tranquille que dans l'auberge, o vous entendriez les mariniers
chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne
voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la
rue que vous me connaissiez avant de venir ici.

--Soit, dit Thrse, montrez-moi cette chambre.

--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pice
vaste et misrable d'o l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer
et sur le golfe; elle prit cette chambre en amiti  premire vue, sans
trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge
contre des liens qu'elle ne voulait pas tre force d'accepter. C'est de
l qu'elle crivit le lendemain  sa mre:

Ma chre bien-aime, me voil tranquille depuis douze heures et en pleine
possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou
d'annes! Tout a t remis en question en moi-mme, et vous allez tre
juge de la situation.

Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renou et ne le sera
pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai
embarqu hier au soir. Si je n'ai pas sauv sa pauvre me, et je n'ose
gure m'en flatter, du moins je l'ai amende, et j'y ai fait entrer pour
quelques instants la douceur de l'amiti. Si j'avais voulu l'en croire, il
tait pour jamais guri de ses orages; mais je voyais bien,  ses
contradictions et  ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce
qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien dfinir qu'en
l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.

Hlas! oui, cet enfant voudrait avoir pour matresse quelque chose comme
la Vnus de Milo, anime du souffle de ma patronne sainte Thrse, ou
plutt il faudrait que la mme femme fut aujourd'hui Sapho et demain
Jeanne d'Arc. Malheur  moi d'avoir pu croire qu'aprs m'avoir orne dans
son imagination de tous les attributs de la Divinit, il n'ouvrirait pas
les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,
pour avoir pu accepter la tche d'inspirer un culte! Mais non, je ne
l'tais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas  moi; le jour o je me
suis laiss porter sur cet autel, je lui disais: Puisqu'il faut
absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien
mieux, adore-moi, hlas! sauf  me briser demain!

Il m'a brise! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prvu, et je
m'y tais soumise d'avance.

Pourtant j'ai t faible, indigne et infortune, quand cet affreux
moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de
gurir plus vite que je n'esprais.

Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que
je l'pouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?
Que vous dirais-je, ma bien-aime? Il me vient encore des scrupules et des
craintes. Il y a peut-tre de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu
passer avec moi les derniers moments que j'ai passs avec Laurent: il m'a
laisse seule avec lui trois jours, trois jours que je savais tre et qui
ont t sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il
en rpondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir 
quoi s'en tenir? Il y a eu l, de sa part, je ne sais quel
dsintressement romanesque ou quelle discrtion exagre qui ne peut
partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant
donn  rflchir.

Je vous ai crit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se ft
fait un devoir sacr de me rhabiliter, par le mariage, des affronts que
je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance
et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'tre
sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis
dsormais aimer.

Cependant aujourd'hui j'hsite, parce qu'il me semble qu'il se repent.
Est-ce que je rve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me
suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,
il n'a pas attendu que je lui dise: Je pars pour Florence; il m'a dit:
Nous partons! Les vingt nuits que j'ai passes au chevet de Laurent, il
les a passes dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: Vous vous
tuez! mais seulement: Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.
Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu' ses yeux
je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions
comme adopt  nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa
confiance et sa gnrosit augmentaient mon amour pour lui, et je lui
savais un gr infini de le comprendre. Par l, il me relevait  mes
propres yeux, et il me rendait fire de lui appartenir.

Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilit au dernier
moment? Un obstacle imprvu? Avec la volont dont je le sais dou, je ne
crois gure aux obstacles; il semble plutt qu'il ait voulu m'prouver.
Cela m'humilie, je l'avoue. Hlas! je suis devenue affreusement
susceptible depuis que je suis dchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui
comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?

Ou bien peut-tre a-t-il fait un retour sur lui-mme et s'est-il dit
enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empcher de songer
 moi: qu'y aurait-il l d'tonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un
homme prudent et raisonnable. En dcouvrant en lui des trsors
d'enthousiasme et de foi, j'ai t bien surprise. Ne pourrait-il pas tre
un de ces caractres qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent
 aimer passionnment les victimes? C'est un instinct naturel aux gens
forts, c'est la sublime piti des coeurs heureux et purs! Il y a eu des
moments o je me disais cela pour me rconcilier avec moi-mme, quand
j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,
qui m'avait attache  lui!

Tout ce que je vous dis l, chre bien-aime, je n'oserais pourtant le
dire  Richard Palmer, s'il tait l! Je craindrais que mes doutes ne lui
fissent un chagrin affreux, et me voil bien embarrasse, car ces doutes,
je les ai malgr moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour
demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en pousant une femme qu'il
aime, dit-il, depuis dix ans,  qui il n'en a jamais dit le premier mot,
et qu'il se dcide  attaquer le jour o il la trouve sanglante et brise
sous les pieds d'un autre homme?

Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer o j'attends
assez passivement le mot de ma destine. Peut-tre Palmer est-il  la
Spezzia,  trois lieues d'ici. C'est l que nous nous tions donn
rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutt comme une peureuse, je
ne peux pas me dcider  aller lui dire: Me voil! Non, non! s'il doute
de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonn  l'autre cinq
ou six outrages par jour.  celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un
soupon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut dsormais un amour sublime
ou rien! Ai-je donc cherch le sien? Il me l'a impos en me disant: Ce
sera le ciel! _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-tre l'enfer
qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompe. Eh bien, il ne faut pas que
Palmer me trompe en se trompant lui-mme; car, aprs cette nouvelle erreur,
il ne me resterait plus qu' nier tout,  me dire que, comme Laurent,
j'ai  jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si
avec cette certitude-l je supporterais la vie, moi!

Pardon, ma bien-aime, mes agitations vous font du mal, j'en suis sre,
bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquitude
pour ma sant; je me porte  merveille, j'ai sous les yeux la plus belle
mer, et sur la tte le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne
manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-tre demain vous
crirai-je que mes incertitudes sont vanouies. Aimez toujours votre
Thrse, qui vous adore.

Palmer tait, en effet,  la Spezzia depuis la veille. Il tait arriv 
dessein juste une heure aprs le dpart du _Ferruccio_. Ne trouvant pas
Thrse  _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait d embarquer
Laurent  l'entre du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul 
neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait 
l'htel. Le brave garon n'tait pas sujet  s'enivrer. Il avait t
_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, aprs avoir dn sur
l'herbe avec Thrse, lui avait donne, et qu'il avait bue pendant la
station des deux amis  l'le de Palmaria, si bien qu'il se souvenait
assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_  bord du
_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ 
Porto-Venere.

Si Palmer l'et interrog avec calme, il et bientt dcouvert que les
ides du barcarolle n'taient pas trs-nettes sur le dernier point; mais
Palmer, avec son air grave et impassible, tait trs-irritable et
trs-passionn. Il crut que Thrse tait partie avec Laurent, partie en
rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vrit. Il
se le tint pour dit, et rentra  l'htel, o il passa une nuit terrible.

Ce n'est pas l'histoire de Richard Palmer que nous nous sommes propos
d'crire. Nous avons intitul notre rcit _Elle el lui_, c'est--dire
Thrse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
ncessaire d'en dire pour faire comprendre les vnements auxquels il se
trouva ml, et nous pensons que son caractre sera suffisamment expliqu
par sa conduite. Htons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
tait aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractre n'tait
pas toujours  la hauteur de l'ide qu'il s'en tait faite, et qu'en
voulant s'lever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
un rve gnreux, mais peut-tre irralisable en amour.

Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie  des
penses de suicide, dont le dtourna cependant une sorte de mpris pour
Thrse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
donna les conseils de la raison. Thrse tait femme, et il n'et pas d
la soumettre  une preuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en tait ainsi,
puisque Thrse, place si haut dans son estime, avait t vaincue par une
passion dplorable aprs des promesses sacres, il ne fallait plus croire
 aucune femme, et aucune femme ne mritait le sacrifice de la vie d'un
galant homme. Palmer en tait l, lorsqu'il vit aborder prs du lieu o il
se trouvait un lgant canot noir, mont par un officier de marine. Les
huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
embarcation sur le flot tranquille relevrent leurs rames blanches en
signe de respect avec une prcision militaire; l'officier mit pied  terre
et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.

C'tait le capitaine Lawson, commandant la frgate amricaine _l'Union_,
en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs annes,
des navires destins  protger leurs relations commerciales dans les
diffrents parages du globe.

Lawson tait l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donn  Thrse une
lettre de recommandation pour lui, dans le cas o elle voudrait visiter le
navire en parcourant la rade.

Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
Il n'avait reu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
Il l'emmena djeuner  son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
quittait la station  la fin du printemps; Palmer caressa l'ide de
profiter de l'occasion pour retourner en Amrique. Tout lui semblait rompu
entre Thrse et lui; pourtant il rsolut de rester  la Spezzia, la vue
de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
moments difficiles de sa vie.

Il y tait depuis trois jours, habitant le navire amricain beaucoup plus
que l'htel de _la Croix de Malte_, s'efforant de reprendre got aux
tudes sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin  djeuner, moiti riant, moiti
soupirant, qu'il tait tomb amoureux depuis la veille, et que l'objet de
sa passion tait un problme sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
homme du monde comme M. Palmer.

C'tait une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq  trente ans. Il ne
l'avait vue qu' une fentre o elle tait assise, faisant de la dentelle.
La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
la cte gnoise. C'tait autrefois une branche de commerce que les mtiers
ont mine, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne tait pris
appartenait  la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
travail, mais encore par la pauvret du gte o il l'avait aperue.
Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
causaient du doute. Elle avait des cheveux onds qui n'taient ni bruns ni
blonds, des yeux rveurs, un teint ple. Elle avait trs-bien vu que, de
l'auberge o il s'tait rfugi contre la pluie, le jeune officier la
contemplait avec curiosit. Elle n'avait daign ni l'encourager, ni se
soustraire  ses regards. Elle lui avait offert l'image dsesprante de
l'indiffrence personnifie.

Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrog l'aubergiste de Porto
Venere. Celle-ci lui avait rpondu que l'trangre tait l depuis trois
jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
nice et qui mentait probablement, car c'tait une vieille intrigante qui
louait une mauvaise chambre au dtriment de l'auberge attitre et patente,
et qui se mlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
mritait le mpris des gens tablis et des voyageurs qui se
respectent.

En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus press
que d'aller chez la vieille et de lui demander  loger pour un de ses amis
qu'il attendait, esprant,  la faveur de cette histoire, la faire causer
et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
avait t impntrable et mme incorruptible.

Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue veilla
l'attention de Palmer. Ce pouvait tre celui de Thrse; mais que
faisait-elle et pourquoi se cachait-elle  Porto-Venere? Sans doute, elle
n'y tait pas seule; Laurent devait tre cach dans quelque autre coin.
Palmer agita en lui-mme la question de savoir s'il s'en irait en Chine
pour n'tre pas tmoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
raisonnable, qui tait de savoir  quoi s'en tenir.

Il se fit conduire aussitt  Porto-Venere et n'eut pas de peine  y
dcouvrir Thrse, loge et occupe ainsi qu'on le lui avait racont.
L'explication fut vive et franche. Tous deux taient trop sincres pour se
bouder; aussi tous deux s'avourent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas t averti par
Thrse du lieu de sa retraite, Thrse pour n'avoir pas t mieux
cherche et plus tt retrouve par Palmer.

--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
comme abandonne  un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!

--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi tiez-vous
triste et comme dsespr en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
arrivant ici, vous n'ayez pas su dcouvrir o j'tais ds le premier jour?
Vous avez donc suppos que j'tais partie, et qu'il tait inutile de me
chercher?

--coutez-moi, dit Palmer ludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
tte. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
pouvant prtendre  vous pouser, j'ai pass  ct d'un bonheur dont le
regret et le rve ne m'ont jamais quitt. J'tais ds lors l'amant d'une
femme qui s'est joue de moi de mille manires. Je me croyais, je me suis
cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protger. Enfin
elle a mis le comble  son ingratitude et  sa perfidie, et j'ai pu
l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-mme. Eh bien, cette femme que
je croyais en Angleterre, je l'ai retrouve  Florence au moment o
Laurent devait partir. Abandonne d'un nouvel amant qui m'avait succd,
elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois dj elle m'avait
trouv gnreux ou faible! Elle m'crivait une lettre de menaces, et,
feignant une jalousie absurde, elle prtendait venir vous insulter en ma
prsence. Je la savais femme  ne reculer devant aucun scandale, et je ne
voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement tmoin de ses
fureurs. Je ne pus la dcider  ne pas se montrer, qu'en lui promettant
d'avoir une explication avec elle le jour mme. Elle demeurait prcisment
dans l'htel o nous logions auprs de notre malade, et, quand le voiturin
qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle tait l, rsolue
 faire un esclandre. Son thme odieux et ridicule tait de crier, devant
tous les gens de l'htel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
matresse avec Laurent de Fauvel. Voil pourquoi je vous fis partir avec
lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
compromettre, et sans vous exposer  la voir ou  l'entendre. A prsent,
ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre  une preuve en vous laissant,
seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
l'enfer se sont mises aprs moi.

--Et voil ce que je vous reproche, dit Thrse.

--Ah! que voulez-vous! s'cria Palmer, j'ai t si odieusement tromp dans
ma vie! Cette misrable femme avait remu en moi tout un monde d'amertume
et de mpris.

--Et ce mpris a rejailli sur moi?

--Oh! ne dites pas cela, Thrse,

--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai t bien trompe, et je croyais en
vous quand mme.

--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir t forc de vous
confier mon pass. Vous allez croire qu'il peut ragir sur mon avenir, et
que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai t
abreuv. Voyons, voyons, ma chre Thrse, chassons ces tristes penses.
Vous tes ici dans un endroit  donner le _spleen_. La barque nous attend;
venez vous tablir  la Spezzia.

--Non, dit Thrse, je reste ici, moi.

--Comment? qu'est-ce donc? du dpit entre nous?

--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
je n'en veux jamais avoir. Oh! faites, je vous en supplie, que notre
affection soit un idal de sincrit, car j'y veux, quant  moi, faire
tout ce qui est possible  une me croyante; mais je ne vous savais pas
jaloux, vous l'avez t et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande o
nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et  la
solitude.

Ces nouveaux tourments qui semblent se prparer, ce n'est pas pour moi
seule que je les redoute; s'il tait possible qu'en amour l'un des deux
ft heureux quand l'autre souffre, la route du dvouement serait toute
trace et facile  suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voil
donc entrane  gter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
inoffensive, et je commence  faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
nous pensions nous connatre, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
m'avait charm en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
dj plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'tais
il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
un calcul en vous pousant? Oh! ne dites pas que cette ide ne vous
viendra jamais; elle vous viendra malgr vous. Je sais trop comment d'un
soupon on passe  un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
premier dsenchantement  un dgot injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit ds le
premier jour, et, si vous l'avez oubli, moi, je m'en souviens. loignons
donc cette ide de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
provisoirement ma parole, jusqu' ce que je puisse compter sur votre
estime, telle que je croyais la possder. Si vous ne voulez pas vous
soumettre  une preuve, quittons-nous tout de suite. Quant  moi, je vous
jure que je ne veux rien vous devoir, pas mme le plus lger service, dans
la position o je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
que vous compreniez ma volont. Je me trouve ici loge et nourrie sur
parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confi  Vicentino pour les
frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
je reoive de Gnes l'argent qui m'est d, je peux gagner ici, au jour le
jour, de quoi, sinon rcompenser, du moins dfrayer ma bonne htesse de la
trs-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'prouve ni humiliations,
ni souffrance de cet tat de choses, et il faut qu'il dure jusqu' ce que
mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai  prendre. Jusque-l,
retournez  la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
la dentelle, tout en causant avec vous.

Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grce. Il esprait
regagner la confiance de Thrse, et il sentait bien l'avoir branle par
sa faute.




X


Quelques jours aprs, Thrse reut une lettre de Genve. Laurent s'y
accusait par crit de tout ce dont il s'tait accus en paroles, comme
s'il et voulu consacrer ainsi le tmoignage de son repentir.

Non, disait-il, je n'ai pas su te mriter. J'ai t indigne d'un amour si
gnreux, si pur et si dsintress. J'ai lass ta patience,  ma soeur, 
ma mre! Les anges aussi se fussent lasss de moi! Ah! Thrse,  mesure
que je reviens  la sant et  la vie, mes souvenirs s'claircissent, et
je regarde dans mon pass comme dans un miroir qui me montre le spectre
d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sr, ce
malheureux tait en dmence; ne penses-tu pas, Thrse, que, marchant vers
cette pouvantable maladie physique dont tu m'as sauv par miracle, j'ai
pu, trois et quatre mois d'avance, tre sous le coup d'une maladie morale
qui m'tait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
tait, n'aurais-tu pas d me pardonner?... Mais ce que je dis l, hlas!
n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
Celui qui tue son pre ne pourrait-il pas invoquer la mme excuse que moi?
Le bien, le mal, voici la premire fois que cette notion me tourmente.
Avant de te connatre, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aime, je
n'y avais jamais song. Le mal tait pour moi un monstre de bas tage, la
bte apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
hommes dans les bas-fonds infects de la socit; le mal! pouvait-il
approcher de moi, l'homme de la vie lgante, le beau de Paris, le noble
fils des Muses! Ah! imbcile que j'tais, je me figurais donc, parce que
j'avais la barbe parfume et les mains bien gantes, que mes caresses
purifiaient la grande prostitue des nations, l'orgie, ma fiance, qui
m'avait li  elle d'une chane aussi noble que celle qui lie les forats
dans les bagnes? Et je t'ai immole, ma pauvre douce matresse,  mon
brutal gosme, et, aprs cela, j'ai relev la tte en disant: C'tait
mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait tre mal de ce que j'ai le
droit de faire! Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai t criminel;
et je ne m'en suis pas dout! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
toi mon seul bien, le seul tre qui m'et jamais aim et qui ft capable
d'aimer l'enfant ingrat et insens que j'tais! C'est seulement quand j'ai
vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
que j'ai compris que j'tais  jamais seul et abandonn sur la terre!

Une longue partie de cette premire lettre tait crite sur un ton
d'exaltation dont la sincrit se trouvait confirme par des dtails de
ralit et un brusque changement de ton, caractristique chez Laurent.

Croirais-tu qu'en arrivant  Genve, la premire chose que j'aie faite
avant de songer  t'crire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
d't, fort joli, ma foi, et trs-bien coup, que j'ai trouv chez un
tailleur franais, rencontre agrable pour un voyageur press de quitter
cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voil donc courant les rues
de Genve, enchant de mon gilet neuf, et m'arrtant devant la boutique
d'un libraire o une certaine dition de Byron, relie avec un grand got,
me paraissait une tentation irrsistible. Que lire en voyage? Je ne peux
pas souffrir les livres de voyage prcisment,  moins qu'ils ne parlent
de pays o je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les potes, qui vous
promnent dans le monde de leurs rves, et je me suis pay cette dition.
Et puis j'ai suivi au hasard une trs-jolie fille court vtue qui passait
devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus  mon gilet qu'
elle. Tout  coup elle a pris  droite, et moi  gauche sans m'en
apercevoir, et je me suis trouv de retour  mon htel, o, en voulant
serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouv les violettes
doubles que tu avais semes dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
adieux. Je les avais ramasses une  une avec soin, et je les gardais
comme une relique; mais voil qu'elles m'ont fait pleurer comme une
gouttire, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait t le principal
vnement de ma matine, je me suis dit:

--Voil pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aim!

Ailleurs, il disait:

Tu m'as fait promettre de soigner ma sant, en me disant: Puisque c'est
moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
dfendre de la perdre. Hlas! ma Thrse, que veux-tu donc que j'en fasse,
de cette maudite sant qui commence  m'enivrer comme le vin nouveau? Le
printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
dpend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le vritable amour, toi,
et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
tu n'as pas fait? O la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
certes: il n'y a l que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
ma pauvre amie, que ceux  qui l'on se sacrifie ne le mritent gure; mais
moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me rsoudre  partager
avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'pouser alors? Oh!
pour le coup, Thrse, tu ne peux pas penser  cela sans rire... ou sans
trembler. Moi, enchan de par la loi, quand je ne peux pas seulement
l'tre par ma propre volont!

J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
J'ai fait la cour  cette fidle amante, et je l'ai eue pour une perruche
verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait navement:
Dame! c'est sa faute,  _lui_; que ne me donnait-il cette perruche! Et,
depuis ce jour-l, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
entretenue, c'est--dire un tre qui a envie de tout ce que son amant ne
lui donne pas.

Alors, en fait de matresse, je ne vois plus qu'une aventurire, comme on
en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nes princesses, mais qui
ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
pour combler les abmes de ces passs-l.--Une actrice en renom? Cela m'a
tent souvent; mais il faudrait que ma matresse renont au public, et
c'est l un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
Thrse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne  mon ancienne
vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souille en moi
par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
ainsi: des femmes pour les sens et une matresse pour mon me? Il ne
dpend ni de toi, ni de moi, Thrse, que tu ne sois pas cette matresse,
cet idal rv, perdu, pleur, et rv plus que jamais. Tu ne peux t'en
offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
pense sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
jamais dire: Je l'ai remplace, cette Thrse.

Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refuse
pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passs
ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
encore du mal. Eh bien, tu t'es trompe. Cela m'aurait tu lorsque pour la
premire fois je t'ai questionne avec emportement sur son compte: j'tais
encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
m'as laiss deviner le _secret_ que tu n'tais pas force de me confier,
j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
rparais toutes mes fautes. J'ai examin attentivement votre manire
d'tre ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnment et qu'il me
tmoignait pourtant la tendresse d'un pre. Cela, vois-tu, Thrse, m'a
boulevers. Je n'avais pas l'ide de cette gnrosit, de cette grandeur
dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sr de toi, lui! comme il te
comprend, comme il te mrite par consquent! Cela m'a rappel le temps o
je te disais: Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir! Ah! quel odieux
sentiment j'avais alors dans l'me! Je voulais tre dlivr de ton amour,
qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais rpondu: Eh
bien, je l'aime!... je t'aurais tue?

Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait dj, et il n'a pas craint de se
consacrer  toi au moment o peut-tre tu m'aimais encore! Moi, en
pareille circonstance, je n'aurais jamais os me risquer. J'avais une trop
belle dose de cet orgueil que nous portons si firement, nous autres
hommes du monde, et qui a t si bien invent par les sots pour nous
empcher de vouloir conqurir le bonheur  nos risques et prils, ou de
savoir seulement le ressaisir quand il nous chappe.

Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais dj, et
c'est l ce qui achevait de m'loigner de toi. Il y a eu, dans les
derniers temps, bien des heures o j'ai t prt  me jeter  tes pieds;
j'tais arrt par cette ide: Il est trop tard, elle en aime un autre.
Je l'ai voulu, mais elle n'et pas d le vouloir. Donc, elle est indigne
de moi!

Voil comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sr 
prsent, si j'tais revenu  toi sincrement, quand mme tu aurais
commenc  aimer Dick, tu me l'aurais sacrifi. Tu aurais recommenc ce
martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thrse, c'est l ce qui m'a
donn la force de me sauver  Florence sans te dire un seul mot. Je
sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
manire de rparer mes torts que de te laisser seule auprs d'un homme qui
t'aimait vritablement.

C'est encore l ce qui a soutenu mon courage  la Spezzia, durant cette
journe o j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grce; mais cette
dtestable pense ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
Je ne sais pas si tu avais dit  ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
mais c'tait bien inutile, va! Je me serais jet dans la mer plutt que de
vouloir trahir la confiance que Palmer me tmoignait en nous laissant
ensemble.

Dis-le-lui donc,  lui, que je t'aime vritablement, autant que je puis
aimer. Dis-lui que c'est  lui, autant qu' toi, que je dois de m'tre
condamn et excut comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-mme 
prsent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai t un sot ou un lche
de ne pas tcher de tuer mon rival en duel, sauf  abandonner ensuite, en
lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thrse, c'est
ainsi que, moi-mme, j'eusse probablement jug chez un autre la conduite
que j'ai pourtant tenue vis--vis de toi et de Palmer avec autant de
rsolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
justice. Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
de l, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met 
penser  ce qu'il et pu tre et  ce qu'il est maintenant pour toi, sa
tte s'gare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
orgueil: J'aurais pu troubler, disputer et peut-tre dtruire ce bonheur:
je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
maintenant  l'amiti de Thrse.

Thrse rpondit avec tendresse  son pauvre enfant. C'est sous ce titre
qu'il tait dsormais enseveli et comme embaum dans le sanctuaire du
pass... Thrse aimait Palmer, du moins elle voulait ou croyait l'aimer.
Il ne lui semblait pas qu'elle pt jamais regretter le temps o, tous les
matins, elle s'veillait, disait-elle, en regardant si la maison n'allait
pas lui tomber sur la tte.

Et pourtant quelque chose lui manquait, et je ne sais quelle tristesse
s'tait empare d'elle depuis qu'elle habitait ce livide rocher de
Porto-Venere. C'tait comme un dtachement de la vie qui, par moment,
n'tait pas sans charme pour elle; mais c'tait quelque chose de morne et
d'abattu qui n'tait pas dans son caractre et qu'elle ne s'expliquait pas
 elle-mme.

Il lui fut impossible de faire ce que Laurent lui demandait  propos de
Palmer: elle lui en fit brivement le plus grand loge et lui dit de sa
part les choses les plus affectueuses; mais elle ne put se rsoudre  le
prendre pour confident de leur intimit. Elle rpugnait  faire part de sa
vritable situation, c'est--dire  confier des engagements sur lesquels
elle ne s'tait pas dit  elle-mme son dernier mot. Et, quand mme elle
et t fixe, n'et-il pas t trop tt pour dire  Laurent: Vous
souffrez encore, tant pis pour vous! moi, je me marie!

L'argent qu'elle attendait n'arriva qu'au bout de quinze jours. Elle fit
de la dentelle pendant quinze jours avec une persvrance qui dsolait
Palmer. Lorsqu'elle se vit enfin  la tte de quelques billets de banque,
elle paya largement sa bonne htesse et se permit de sortir avec Palmer
pour se promener autour du golfe; mais elle dsira rester  Porto-Venere
encore quelque temps, sans trop pouvoir expliquer pourquoi elle tenait 
cette morne et misrable rsidence.

Il est des situations morales qui se sentent mieux qu'elles ne se
dfinissent. C'est avec sa mre que Thrse venait  bout, dans ses
lettres, de s'pancher.

Je suis encore ici, lui crivait-elle au mois de juillet, en dpit d'une
chaleur dvorante. Je me suis attache comme un coquillage  ce rocher o
jamais un arbre n'a pu songer  pousser, mais o soufflent des brises
nergiques et vivifiantes. Ce climat est dur mais sain, et la vue
continuelle de la mer, que je ne pouvais souffrir autrefois, m'est devenue
en quelque sorte ncessaire. Le pays que j'ai derrire moi, et qu'en moins
de deux heures je peux gagner en barque, tait ravissant au printemps. En
s'enfonant dans les terres au fond du golfe,  deux ou trois lieues de la
cte, on dcouvre les sites les plus tranges. Il y a une certaine rgion
de terrains dchirs par je ne sais quels anciens tremblements de terre,
qui prsente les accidents les plus bizarres. C'est une suite de collines
de sable rouge recouvertes de pins et de bruyres, s'chelonnant les unes
sur les autres, et offrant sur leurs crtes d'assez larges voies
naturelles qui tout  coup tombent  pic dans les abmes et vous laissent
fort embarrass de continuer. Si l'on revient sur ses pas et que l'on se
trompe dans le ddale des petits sentiers battus par les pieds des
troupeaux, on arrive  d'autres abmes, et nous sommes rests quelquefois,
Palmer et moi, des heures entires sur ces sommets boiss, sans retrouver
le chemin qui nous y avait amens. De l, on plonge sur une immensit de
pays cultiv, coup de place en place avec une sorte de rgularit par ces
accidents tranges, et au del de cette immensit se dploie l'immensit
bleue de la mer. De ce ct-l, il semble que l'horizon n'ait pas de
limites. Du ct du nord et de l'est, ce sont les Alpes Maritimes, dont
les crtes, hardiment dessines, taient encore couvertes de neige quand
je suis arrive ici. Mais il n'est plus question de ces savanes de cistes
en fleurs et de ces arbres de bruyre blanche qui rpandaient un parfum si
frais et si fin aux premiers jours de mai. C'tait alors un paradis
terrestre: ces bois taient pleins de faux bniers, d'arbres de Jude, de
gents odorants et de cytises tincelant comme de l'or au milieu des noirs
buissons de myrte. A prsent, tout est brl, les pins exhalent une odeur
acre, les champs de lupin, si fleuris et si parfums nagure, n'offrent
plus que des tiges coupes, noires comme si le feu y avait pass; les
moissons enleves, la terre fume au soleil de midi, et il faut se lever de
grand matin pour se promener sans souffrir. Or, comme il faut d'ici quatre
heures au moins, tant en barque que sur les pieds, pour gagner la partie
boise du pays, le retour n'est pas agrable, et toutes les hauteurs qui
entourent immdiatement le golfe, magnifiques de formes et d'aspect, sont
si nues, que c'est encore  Porto-Venere et dans l'le Palmaria que l'on
peut respirer le mieux.

Et puis il y a un flau  la Spezzia: ce sont les moustiques engendrs
par les eaux stagnantes d'un petit lac voisin et des immenses marcages
que la culture dispute aux eaux de la mer. Ici, ce n'est pas l'eau des
terres qui nous gne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes
par consquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre,
quelles temptes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau
qui change de couleur et de sentiment  chaque minute du jour et de la
nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous
reprsenter l'effroyable varit; tous les sanglots du dsespoir, toutes
les imprcations de l'enfer s'y sont donn rendez-vous, et, de ma petite
fentre, j'entends dans la nuit ces voix de l'abme qui tantt rugissent
une bacchanale sans nom, tantt chantent des hymnes sauvages encore
redoutables dans leur plus grand apaisement.

Eh bien, j'aime tout cela maintenant, moi qui avais les gots champtres
et l'amour des petits coins verts et tranquilles. Est-ce parce que j'ai
pris dans ce fatal amour l'habitude des orages et le besoin du bruit?
Peut-tre! Nous sommes de si tranges cratures, nous autres femmes! Il
faut que je vous le confesse, ma bien-aime, j'ai pass bien des jours
avant de m'habituer  me passer de mon supplice, je ne savais que faire de
moi, n'ayant plus personne  servir et  soigner. Il et fallu que Palmer
ft un peu insupportable; mais, voyez l'injustice, ds qu'il a fait mine
de l'tre, je me suis rvolte, et,  prsent qu'il est redevenu bon comme
un ange, je ne sais plus  qui m'en prendre de l'pouvantable ennui qui
m'envahit par moments. Hlas! oui, c'est comme cela!... Dois-je vous le
dire? Non, je ferais mieux de ne pas le savoir moi-mme, ou, si je le sais,
de ne pas vous affliger de ma folie. Je voulais ne vous parler que du
pays, de mes promenades, de mes occupations, de ma triste chambre sous les
toits, ou plutt sur les toits, et o je me plais  tre seule, ignore,
oublie du monde, sans devoirs, sans clients, sans affaires, sans autre
travail que celui qui me plat. Je fais poser des petits enfants, et je
m'amuse  composer des groupes; mais tout cela ne vous suffit pas, et, si
je ne vous dis pas o j'en suis de mon coeur et de ma volont, vous serez
encore plus inquite. Eh bien, sachez-le, je suis bien dcide  pouser
Palmer et je l'aime; mais je n'ai pas encore pu me rsoudre  fixer
l'poque du mariage, je crains pour lui et pour moi-mme le lendemain de
cette union indissoluble. Je ne suis plus dans l'ge des illusions, et,
aprs une vie comme la mienne, on a cent ans d'exprience et, par
consquent, de terreurs! Je me suis crue absolument dtache de Laurent,
je l'tais absolument en effet  Gnes, le jour o il me dit que j'tais
son flau, l'assassin de son gnie et de sa gloire. A prsent, je ne me
sens plus si indpendante de lui; depuis sa maladie, son repentir et les
lettres adorables de douceur et d'abngation qu'il m'a crites pendant ces
deux derniers mois, je sens qu'un grand devoir m'attache encore  ce
malheureux enfant, et je ne voudrais pas le froisser par un abandon
complet. C'est pourtant ce qui peut arriver au lendemain de mon mariage.
Palmer a eu un moment de jalousie, et ce moment peut revenir le jour o il
aura le droit de me dire: _Je veux!_ Je n'aime plus Laurent, ma bien-aime,
je vous le jure, j'aimerais mieux mourir que d'avoir de l'amour pour lui;
mais, le jour o Palmer voudra briser l'amiti qui a survcu en moi 
cette malheureuse passion, peut-tre n'aimerai-je plus Palmer.

Tout cela, je le lui ai dit; il le comprend, car il se pique d'tre un
grand philosophe, et il persiste  croire que ce qui lui parat juste et
bon aujourd'hui ne changera jamais d'aspect  ses yeux. Moi aussi, je le
crois, et cependant je lui demande de laisser couler les jours, sans les
compter, sur la situation calme et douce o nous voici. J'ai des accs de
spleen, il est vrai; mais, par nature, Palmer n'est pas trs-clairvoyant
et je peux les lui cacher. Je peux avoir devant lui ce que Laurent
appelait ma figure d'oiseau malade, sans qu'il en soit effarouch. Si le
mal futur se borne  ceci, que je pourrai avoir les nerfs irrits et
l'esprit assombri sans qu'il s'en aperoive et s'en affecte, nous pourrons
vivre ensemble aussi heureux que possible. S'il se mettait  scruter mes
regards distraits,  vouloir percer le voile de mes rveries,  faire
enfin tous les cruels enfantillages dont m'accablait Laurent dans mes
heures de dfaillance morale, je ne me sens plus de force  lutter, et
j'aimerais mieux que l'on me tut tout de suite, ce serait plus tt fait.

Thrse reut de Laurent  la mme poque une lettre si ardente, qu'elle
en fut inquite. Ce n'tait plus l'enthousiasme de l'amiti, c'tait celui
de l'amour. Le silence que Thrse avait gard sur ses relations avec
Palmer avait rendu  l'artiste l'espoir de renouer avec elle. Il ne
pouvait plus vivre sans elle; il avait fait de vains efforts pour
retourner  la vie de plaisir. Le dgot l'avait saisi  la gorge.

Ah! Thrse, lui disait-il, je t'ai reproch autrefois d'aimer trop
chastement et d'tre plus faite pour le couvent que pour l'amour. Comment
ai-je pu blasphmer ainsi? Depuis que je cherche  me rattacher au vice,
c'est moi qui me sens redevenir chaste comme l'enfance, et les femmes que
je vois me disent que je suis bon  faire un moine. Non, non, je
n'oublierai jamais ce qu'il y avait entre nous de plus que l'amour, cette
douceur maternelle qui me couvait durant des heures entires d'un sourire
attendri et placide, ces panchements du coeur, ces aspirations de
l'intelligence, ce pome  deux dont nous tions les auteurs et les
personnages sans y songer. Thrse, si tu n'es pas  Palmer, tu ne peux
tre qu' moi! Avec quel autre retrouveras-tu ces motions ardentes, ces
attendrissements profonds? Tous nos jours ont-ils donc t mauvais? N'y en
a-t-il pas eu de beaux? Et, d'ailleurs, est-ce le bonheur que tu cherches,
toi, la femme dvoue? Peux-tu te passer de souffrir pour quelqu'un, et ne
m'as-tu pas appel quelquefois, quand tu me pardonnais mes folies, ton
cher supplice et ton tourment ncessaire? Souviens-toi, souviens-toi,
Thrse! Tu as souffert, et tu vis. Moi, je t'ai fait souffrir, et j'en
meurs! N'ai-je pas assez expi? Voil trois mois d'agonie pour mon
me!...

Puis venaient des reproches. Thrse lui en avait dit trop ou trop peu.
Les expressions de son amiti taient trop vives si ce n'tait que de
l'amiti, trop froides et trop prudentes si c'tait de l'amour. Il fallait
qu'elle et le courage de le faire vivre ou mourir.

Thrse se dcida  lui rpondre qu'elle aimait Palmer, et qu'elle
comptait l'aimer toujours, sans pourtant parler du projet de mariage
qu'elle ne pouvait se rsoudre  regarder comme une rsolution arrte.
Elle adoucit autant qu'elle put le coup que cet aveu devait porter 
l'orgueil de Laurent.

Sache bien, lui dit-elle, que ce n'est pas, comme tu le prtendais, pour
te punir, que j'ai donn mon coeur et ma vie  un autre. Non, tu tais
pleinement pardonn le jour o j'ai rpondu  l'affection de Palmer, et la
preuve, c'est que j'ai couru  Florence avec lui. Crois-tu donc, mon
pauvre enfant, qu'en te soignant comme j'ai fait durant ta maladie, je ne
fusse rellement l qu'une soeur de charit? Non, non, ce n'tait pas le
devoir, qui m'enchanait  ton chevet, c'tait la tendresse d'une mre.
Est-ce qu'une mre ne pardonne pas toujours? Eh bien, il en sera toujours
ainsi, vois-tu! Toutes les fois que, sans manquer  ce que je dois 
Palmer, je pourrai te servir, te soigner et te consoler, tu me
retrouveras. C'est parce que Palmer ne s'y oppose pas que j'ai pu l'aimer,
et que je l'aime. S'il m'et fallu passer de tes bras dans ceux de ton
ennemi, j'aurais eu horreur de moi; mais 'a t le contraire. C'est en
nous jurant l'un  l'autre de veiller toujours sur toi, de ne t'abandonner
jamais, que nos mains se sont unies.

Thrse montra cette lettre  Palmer, qui en fut vivement mu et voulut
crire de son ct,  Laurent, pour lui faire les mmes promesses de
sollicitude constante et d'affection vraie.

Laurent fit attendre une nouvelle lettre de lui. Il avait recommenc un
rve qu'il voyait s'envoler sans retour. Il s'en affecta vivement d'abord;
mais il rsolut de secouer ce chagrin qu'il ne se sentait pas la force de
porter. Il se fit en lui une de ces rvolutions soudaines et compltes qui
taient tantt le flau, tantt le salut de sa vie, et il crivit 
Thrse:

Sois bnie, ma soeur adore; je suis heureux, je suis fier de ton amiti
fidle, et celle de Palmer m'a touch jusqu'aux larmes. Que ne parlais-tu
plus tt, mchante? je n'aurais pas tant souffert. Que me fallait-il, en
effet? Te savoir heureuse, et rien de plus. C'est parce que je t'ai crue
seule et triste que je revenais me mettre  tes pieds pour te dire: Eh
bien, puisque tu souffres, souffrons ensemble. Je veux partager tes
tristesses, tes ennuis et ta solitude. N'tait-ce pas mon devoir et mon
droit?--Mais tu es heureuse, Thrse, et moi aussi par consquent! Je te
bnis de me l'avoir dit. Me voil donc enfin dlivr des remords qui me
rongeaient le coeur! Je veux marcher la tte haute, aspirer l'air  pleine
poitrine et me dire que je n'ai pas souill et gt la vie de la meilleure
des amies? Ah! je suis plein d'orgueil de sentir en moi cette joie
gnreuse, au lieu de l'affreuse jalousie qui me torturait
autrefois!

Ma chre Thrse, mon cher Palmer, vous tes mes deux anges gardiens.
Vous m'avez port bonheur. Grce  vous enfin, je sens que j'tais n pour
autre chose que la vie que j'ai mene. Je renais, je sens l'air du ciel
descendre dans mes poumons, avides d'une pure atmosphre. Mon tre se
transforme. Je vais aimer!

Oui, je vais aimer, j'aime dj!... J'aime une belle et pure enfant qui
n'en sait rien encore, et auprs de qui je trouve un plaisir mystrieux 
garder le secret de mon coeur, et  paratre et  me faire aussi naf,
aussi gai, aussi enfant qu'elle-mme.--Ah! qu'ils sont beaux, ces premiers
jours d'une motion naissante! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime et
d'effrayant dans cette ide: je vais me trahir, c'est--dire je vais me
donner! demain, ce soir peut-tre, je ne m'appartiendrai plus?

Rjouis-toi, ma Thrse, de ce dnouement de la triste et folle jeunesse
de ton pauvre enfant. Dis-toi que ce renouvellement d'un tre qui semblait
perdu et qui, au lieu de ramper dans la fange, ouvre ses ailes comme un
oiseau, est l'ouvrage de ton amour, de ta douceur, de ta patience, de ta
colre, de ta rigueur, de ton pardon et de ton amiti! Oui, il a fallu
toutes les pripties d'un drame intime o j'ai t vaincu pour m'amener 
ouvrir les yeux. Je suis ton oeuvre, ton fils, ton travail et ta
rcompense, ton martyre et ta couronne. Bnissez-moi tous les deux, mes
amis, et priez pour moi, je vais aimer!

Tout le reste de la lettre tait ainsi. En recevant cet hymne de joie et
de reconnaissance, Thrse sentit pour la premire fois son propre bonheur
complet et assur. Elle tendit les deux mains  Palmer et lui dit:

--Ah a! o et quand nous marions-nous?




XI


Il fut dcid que le mariage aurait lieu en Amrique. Palmer se faisait
une joie suprme de prsenter Thrse  sa mre et de recevoir sous les
yeux de celle-ci la bndiction nuptiale. La mre de Thrse ne pouvait se
promettre le bonheur d'y assister, quand mme la crmonie aurait lieu en
France. Elle en tait ddommage par la joie qu'elle prouvait  voir sa
fille engage  un homme raisonnable et dvou. Elle ne pouvait souffrir
Laurent, et elle avait toujours trembl que Thrse ne retombt sous son
joug.

_L'Union_ faisait ses apprts de dpart. Le capitaine Lawson offrait
d'emmener Palmer et sa fiance. C'tait une fte  bord, de penser qu'on
ferait la traverse avec ce couple aim. Le jeune enseigne rparait son
impertinente entreprise par l'attitude la plus respectueuse et par
l'estime la plus sincre pour Thrse.

Thrse, ayant tout prpar pour s'embarquer le 18 aot, reut une lettre
de sa mre, qui la suppliait de venir d'abord  Paris, ne ft-ce que pour
vingt-quatre heures. Elle devait y venir elle-mme pour des affaires de
famille. Qui savait quand Thrse pourrait revenir d'Amrique? Cette
pauvre mre n'tait pas heureuse par ses autres enfants, que l'exemple
d'un pre dfiant et irrit rendait insoumis et froids envers elle. Aussi
elle adorait Thrse, qui seule avait t vraiment pour elle une fille
tendre et une amie dvoue. Elle voulait la bnir et l'embrasser,
peut-tre pour la dernire fois, car elle se sentait vieille avant l'ge,
malade et fatigue d'une vie sans scurit et sans expansion.

Palmer fut plus contrari de cette lettre qu'il ne voulut l'avouer. Bien
qu'il et toujours admis avec une apparente satisfaction la certitude
d'une amiti durable entre lui et Laurent, il n'avait pas cess d'tre
inquiet malgr lui des sentiments qui pouvaient se rveiller dans le coeur
de Thrse lorsqu'elle le reverrait. A coup sr, il ne s'en rendait pas
compte quand il proclamait le contraire; mais il s'en aperut quand le
canon du navire amricain fit retentir les chos du golfe de la Spezzia de
ses adieux rpts durant toute la journe du 18 aot.

Chacune de ces explosions le faisait tressaillir, et,  la dernire, il se
tordit les mains jusqu' les faire craquer.

Thrse s'en tonna. Elle n'avait plus rien pressenti des anxits de
Palmer depuis l'explication qu'ils avaient eue ensemble au commencement de
leur sjour en ce pays.

--Mon Dieu, qu'est-ce donc? s'cria-t-elle en le regardant avec attention.
Quel pressentiment avez-vous?

--Oui! c'est cela, rpondit Palmer  la hte. C'est un pressentiment...
pour Lawson, mon ami d'enfance. Je ne sais pourquoi... Oui, oui, c'est un
pressentiment!

--Vous croyez qu'un malheur lui arrivera en mer?

--Peut-tre? Qui sait? Enfin vous n'y serez pas expose, grce au ciel,
puisque nous allons  Paris.

--_L'Union_ passe  Brest et s'y arrte quinze jours. C'est l que nous
irons nous embarquer?

--Oui, oui, sans doute, si d'ici l il n'arrive pas une catastrophe.

Et Palmer resta triste et accabl, sans que Thrse devint ce qui se
passait en lui. Comment l'et-elle devin? Laurent tait aux eaux de
Baden. Palmer le savait bien, et Laurent tait occup aussi de projets de
mariage, comme il l'avait crit.

Ils partirent le lendemain en poste, et, sans s'arrter nulle part, ils
rentrrent en France par Turin et le mont Cenis.

Ce voyage fut d'une tristesse extraordinaire. Palmer voyait partout des
signes de malheur; il avouait des superstitions et des faiblesses d'esprit
qui n'taient nullement dans son caractre. Lui, si calme et si facile 
servir, il s'abandonnait  des colres inoues contre les postillons,
contre les routes, contre les douaniers, contre les passants. Thrse ne
l'avait jamais vu ainsi. Elle ne put se dfendre de le lui dire. Il lui
rpondit un mot insignifiant, mais avec une expression de visage si sombre
et un accent de dpit si marqu, qu'elle eut peur de lui, de l'avenir par
consquent.

Il y a une destine implacable pour certaines existences. Pendant que
Thrse et Palmer rentraient en France par le mont Cenis, Laurent y
rentrait par Genve. Il arriva  Paris quelques heures avant eux,
proccup d'un vif souci. Il avait enfin dcouvert que, pour le faire
voyager pendant quelques mois, Thrse s'tait dpouille en Italie de
tout ce qu'elle possdait alors, et il avait appris (car tout se dcouvre
tt ou tard), d'une personne qui avait pass  la Spezzia  cette poque,
que mademoiselle Jacques vivait  Porto-Venere dans un tat de gne
extraordinaire, et faisait de la dentelle pour payer un logement de six
livres par mois.

Humili et repentant, irrit et dsol, il voulait savoir  quoi s'en
tenir sur la situation prsente de Thrse. Il la savait trop fire pour
vouloir rien accepter de Palmer, et il se disait avec vraisemblance que,
si elle n'avait pas t paye de ses travaux  Gnes, elle avait d faire
vendre ses meubles  Paris.

Il courut aux Champs-Elyses, frmissant de trouver des inconnus installs
dans cette chre petite maison dont il n'approchait qu'avec un violent
battement de coeur. Comme il n'y avait pas de portier, il dut sonner  la
grille du jardin, sans savoir quelle figure allait venir lui rpondre. Il
ignorait le prochain mariage de Thrse, il ignorait mme qu'elle ft
libre de se marier. Une dernire lettre qu'elle lui avait crite  ce
sujet tait arrive  Baden le lendemain de son dpart.

Sa joie fut extrme de voir la porte ouverte par la vieille Catherine. Il
lui sauta au cou; mais tout aussitt il devint triste en voyant la figure
consterne de cette bonne femme.

--Et que venez-vous faire ici? lui dit-elle avec humeur. Vous savez donc
que mademoiselle arrive aujourd'hui? Ne pouvez-vous la laisser tranquille?
Venez-vous encore faire son malheur? On m'avait dit que vous vous tiez
quitts, et j'en tais contente; car, aprs vous avoir aim, je vous
dtestais. Je voyais bien que vous tiez l'_auteur_ de ses embarras et de
ses peines. Allons, allons, ne restez pas ici  l'attendre,  moins que
vous n'ayez jur de la faire mourir!

--Vous dites qu'elle arrive aujourd'hui! s'cria Laurent  plusieurs
reprises.

C'est tout ce qu'il avait entendu de la mercuriale de la vieille servante.
Il entra dans l'atelier de Thrse, dans le petit salon lilas et jusque
dans la chambre  coucher, soulevant les toiles grises que Catherine avait
tendues partout pour garantir les meubles. Il les regardait un  un, tous
ces petits meubles curieux et charmants, objets d'art et de got que
Thrse avait pays de son travail; aucun ne manquait. Rien ne paraissait
chang dans la situation que Thrse s'tait faite  Paris, et Laurent
rptait d'un air un peu gar en regardant Catherine, qui le suivait pas
 pas d'un air soucieux:

--Elle arrive aujourd'hui!

En disant qu'il aimait une belle enfant d'un amour pur et blond comme elle,
Laurent s'tait vant. Il avait pens dire la vrit en crivant 
Thrse avec l'exaltation  laquelle il s'abandonnait pour lui parler de
lui-mme, et qui contrastait si trangement avec le ton moqueur et froid
qu'il se croyait oblig de porter dans le monde. La dclaration qu'il
avait d faire  la jeune fille objet de ses rves, il ne l'avait pas
faite. Un oiseau ou un nuage qui avait pass le soir dans le ciel avait
suffi pour dranger le fragile difice de bonheur et d'expansion clos le
matin dans cette imagination d'enfant et de pote. La peur d'tre ridicule
s'tait empare de lui, ou bien la crainte de gurir de son invincible et
fatale passion pour Thrse.

Il tait l, ne rpondant rien  Catherine, qui, presse de tout prparer
pour l'arrive de sa chre matresse, se dcida  le laisser seul. Laurent
tait en proie  une agitation inoue. Il se demandait pourquoi Thrse
revenait  Paris sans l'en avoir averti. Y venait-elle en secret avec
Palmer, ou bien avait-elle fait comme Laurent lui-mme? Lui avait-elle
annonc un bonheur qui n'existait pas encore, et dont la pense tait dj
vanouie? Ce brusque et mystrieux retour ne cachait-il pas une rupture
avec Dick?

Laurent s'en rjouissait et s'en effrayait  la fois. Mille ides, mille
motions se contrariaient dans sa tte et dans ses nerfs. Il y eut un
moment o il oublia insensiblement la ralit et se persuada que ces
meubles couverts de toile grise taient des tombes dans un cimetire. Il
avait toujours eu horreur de la mort, et, malgr lui, il y pensait sans
cesse. Il la voyait autour de lui sous toutes les formes. Il se crut
entour de linceuls, et se leva avec effroi en s'criant:

--Qui est donc mort? Est-ce Thrse? est-ce Palmer? Je le vois, je le sens,
quelqu'un est mort dans la rgion o je viens de rentrer!... Non, c'est
toi, rpondit-il en se parlant  lui-mme, c'est toi qui as vcu dans
cette maison les seuls jours de ta vie, et qui y rentres inerte, abandonn,
oubli comme un cadavre!

Catherine revint sans qu'il y fit attention, enleva les toiles, pousseta
les meubles, ouvrit toutes grandes les croises, qui taient fermes,
ainsi que les persiennes, et mit des fleurs dans les grands vases de Chine
poss sur les consoles dores. Puis elle s'approcha de lui et lui dit:

--Eh bien, voyons, que faites-vous ici?

Laurent sortit de son rve, et, regardant autour de lui avec garement, il
vit les fleurs rptes dans les glaces, les meubles de Boule brillant au
soleil, et tout cet air de fte qui avait succd, comme par magie, 
l'aspect funbre de l'absence, qui ressemble tant en effet  la mort.

Son hallucination prit un autre cours.

--Ce que je fais ici? dit-il en souriant d'un air sombre; oui, qu'est-ce
que je fais ici? C'est fte aujourd'hui chez Thrse, c'est un jour
d'ivresse et d'oubli. C'est un rendez-vous d'amour que la matresse du
logis a donn, et certes ce n'est pas moi qu'elle attend, moi, un mort!
Qu'est-ce qu'un cadavre a  voir dans cette chambre de noces? Aussi que
va-t-elle dire en me voyant l? Elle dira comme toi, pauvre vieille, elle
me dira: Va-t'en! ta place est dans un cercueil!

Laurent parlait comme dans la fivre. Catherine eut piti de lui.

--Il est fou, pensa-t-elle, il l'a toujours t.

Et, comme elle songeait  ce qu'elle lui dirait pour le renvoyer avec
douceur, elle entendit qu'une voiture s'arrtait dans la rue. Dans sa joie
de revoir Thrse, elle oublia Laurent et courut ouvrir.

Palmer tait  la porte avec Thrse; mais, press de se dbarrasser de la
poussire du voyage et ne voulant pas laisser  Thrse l'ennui de faire
dcharger la chaise de poste chez elle, il y remonta aussitt, et donna
l'ordre qu'on le conduist  l'htel Meurice, en disant  Thrse qu'il
lui apporterait ses malles dans deux heures et viendrait dner avec elle.

Thrse embrassa sa bonne Catherine, et, tout en lui demandant comment
elle s'tait porte en son absence, elle entra dans la maison avec cette
curiosit impatiente, inquite ou joyeuse, que l'on prouve
instinctivement  revoir un lieu o l'on a longtemps vcu, si bien que
Catherine n'eut pas le loisir de lui dire que Laurent tait l, et qu'elle
le surprit ple, absorb et comme ptrifi sur le sofa du salon. Il
n'avait entendu ni la voiture, ni le bruit des portes ouvertes
prcipitamment. Il tait encore plong dans ses rveries lugubres, quand
il la vit devant lui. Il poussa un cri terrible, s'lana vers elle pour
l'embrasser, et tomba suffoqu, presque vanoui  ses pieds.

Il fallut lui ter sa cravate, et lui faire respirer de l'ther; il
touffait, et les battements de son coeur taient si violents, que tout
son corps en tait branl comme de commotions lectriques. Thrse,
effraye de le voir ainsi, crut qu'il tait retomb malade. Cependant la
fracheur de la jeunesse lui revint bientt, et elle remarqua qu'il avait
engraiss. Il lui jura mille fois qu'il ne s'tait jamais mieux port, et
qu'il tait heureux de la voir embellie et de lui retrouver l'oeil pur
comme elle l'avait le premier jour de leur amour. Il se mit  genoux
devant elle et lui baisa les pieds pour lui tmoigner son respect et son
adoration. Ses effusions taient si vives, que Thrse en fut inquite et
crut devoir se hter de lui rappeler son prochain dpart et son prochain
mariage avec Palmer.

--Quoi? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que tu dis? s'cria Laurent, ple
comme si la foudre lui tombe  ses pieds. Dpart! mariage!... Comment?
pourquoi? Est-ce que je rve encore? est-ce que tu as dit ces mots-l?

--Oui, rpondit-elle, je te les dis. Je te les avais crits; tu n'as donc
pas reu ma lettre?

--Dpart! mariage! rptait Laurent; mais tu disais autrefois que c'tait
impossible! Souviens toi! Il y a eu des jours o je regrettais de ne
pouvoir faire taire les gens qui te dchiraient, en te donnant mon nom et
ma vie entire. Et toi, tu disais: Jamais, jamais, tant que cet homme
vivra! Il est donc mort? ou bien tu aimes Palmer comme tu ne m'as jamais
aim, puisque tu braves pour lui des scrupules que je trouvais fonds et
un scandale affreux que je crois invitable?

--Le comte de *** n'est plus, et je suis libre.

Laurent fut si tourdi de cette rvlation, qu'il oublia tous ses projets
d'amiti fraternelle et dsintresse. Ce que Thrse avait prvu  Gnes
se ralisa dans les conditions les plus singulirement dchirantes.
Laurent se fit une ide exalte du bonheur qu'il et pu goter en devenant
le mari de Thrse, et il versa des torrents de larmes sans qu'aucune
parole de raison et de remontrance et prise sur son me trouble et
dsespre. Sa douleur tait si nergiquement exprime et ses larmes si
vraies, que Thrse ne put se soustraire  l'motion d'une scne
pathtique et navrante. Elle n'avait jamais pu voir souffrir Laurent sans
ressentir toutes les pitis de la maternit grondeuse, mais vaincue. Elle
essaya en vain de retenir ses propres larmes.

Ce n'taient pas des larmes de regret, elle ne s'abusait pas sur ce
vertige que Laurent prouvait, et qui n'tait autre chose qu'un vertige;
mais il agissait sur ses nerfs, et les nerfs d'une femme comme elle,
c'taient les propres fibres de son coeur, froisses par une souffrance
qu'elle ne s'expliquait pas.

Elle russit enfin  le calmer, et, en lui parlant avec douceur et
tendresse,  lui faire accepter son mariage comme la plus sage et la
meilleure solution pour elle et pour lui-mme. Laurent en convenait avec
un triste sourire.

--Oui, certes, disait-il, j'eusse fait un mari dtestable, et _lui_, il te
rendra heureuse! Le ciel te devait cette rcompense et ce ddommagement.
Tu as bien raison de l'en remercier et de trouver que cela nous prserve,
toi d'une existence misrable, moi de remords pires que les anciens. C'est
parce que tout cela est si vrai, si sage, si logique et si bien arrang
que je suis si malheureux!

Et il recommenait  sangloter.

Palmer rentra sans qu'on l'et entendu venir. Il tait, en effet, sous le
coup d'un pressentiment terrible, et, sans rien prmditer, il venait
comme un jaloux en dfiance, sonnant  peine et marchant sans faire crier
les parquets. Il s'arrta  la porte du salon et reconnut la voix de
Laurent.

--Ah! j'en tais bien sr! se dit-il en dchirant le gant qu'il s'tait
rserv de mettre justement  cette porte, apparemment pour se donner le
temps de la rflexion avant d'entrer. Il crut devoir frapper.

--Entrez! cria vivement Thrse, tonne que quelqu'un lui fit cette
insulte de frapper  la porte de son salon.

En voyant que c'tait Palmer, elle plit. Ce qu'il venait de faire tait
plus loquent que bien des paroles, il la souponnait.

Palmer vit cette pleur, et n'en put comprendre la vritable cause. Il vit
aussi que Thrse avait pleur, et la physionomie dcompose de Laurent
acheva de le troubler lui-mme. Le premier regard qu'changrent
involontairement ces deux hommes fut un regard de haine et de provocation;
puis ils marchrent l'un sur l'autre, incertains s'ils se tendraient la
main ou s'ils s'trangleraient.

Laurent fut en ce moment le meilleur et le plus sincre des deux, car il
avait des mouvements spontans qui rachetaient toutes ses fautes. Il
ouvrit les bras et embrassa Palmer avec effusion, sans lui cacher ses
larmes, qui recommenaient  l'touffer.

--Qu'est-ce donc? lui dit Palmer en regardant Thrse.

--Je ne sais, rpondit-elle avec fermet; je viens de lui dire que nous
partons pour nous marier. Il en prend du chagrin. Il croit apparemment que
nous allons l'oublier. Dites-lui, Palmer, que, de loin comme de prs, nous
l'aimerons toujours.

--C'est un enfant gt! reprit Palmer. Il devrait savoir que je n'ai
qu'une parole, et que je veux votre bonheur avant tout. Faudra-t-il donc
que nous l'emmenions en Amrique pour qu'il cesse de s'affliger et de vous
faire pleurer, Thrse?

Ces paroles furent dites d'un ton indfinissable. C'tait l'accent de
l'amiti paternelle, ml de je ne sais quelle aigreur profonde et
invincible.

Thrse comprit. Elle demanda son chle et son chapeau en disant  Palmer:

--Nous allons dner _au cabaret_. Catherine n'attendait que moi, et il n'y
aurait pas ici de quoi dner pour nous deux.

--Vous voulez dire pour nous trois, reprit Palmer, toujours moiti amer,
moiti tendre.

--Mais, moi, je ne dne pas avec vous, rpondit Laurent, qui comprit enfin
ce qui se passait dans l'esprit de Palmer. Je vous quitte; je reviendrai
vous dire adieu. Quel jour partez-vous?

--Dans quatre jours, dit Thrse.

--Au moins! ajouta Palmer en la regardant d'une manire trange; mais ce
n'est pas une raison pour que nous ne dnions pas tous trois ensemble
aujourd'hui. Laurent, faites-moi ce plaisir. Nous irons aux
_Frres-Provenaux_, et, de l, nous ferons un tour en voiture au bois de
Boulogne. Cela nous rappellera Florence et les _Cascine_. Voyons, je vous
prie.

--Je suis engag, dit Laurent.

--Eh bien, dgagez-vous, reprit Palmer. Voil du papier et des plumes!
crivez, crivez, je vous prie!

Palmer parlait d'un ton si dcid, qu'il en tait absolu. Laurent crut se
rappeler que c'tait son accent de rondeur accoutum. Thrse et voulu
qu'il refust, et d'un regard elle et pu le lui faire comprendre; mais
Palmer ne la perdait pas de vue, et il paraissait en train d'interprter
toutes choses d'une manire funeste.

Laurent tait trs-sincre. Quand il mentait, il tait sa premire dupe.
Il se crut assez fort pour braver cette situation dlicate, et il eut
l'intention droite et gnreuse de rendre  Palmer sa confiance
d'autrefois. Malheureusement, lorsque l'esprit humain, emport par de
grandes aspirations, a gravi de certains sommets, s'il est pris de vertige,
il ne descend plus, il se prcipite. C'est ce qui arrivait  Palmer.
Homme de coeur et de loyaut entre tous, il avait eu l'ambition de vouloir
dominer les motions intrieures d'une situation trop dlicate. Ses forces
le trahissaient; qui pourrait l'en blmer? Et il s'lanait dans l'abme,
entranant Thrse et Laurent lui-mme avec lui. Qui ne les plaindrait
tous trois? Tous trois avaient rv d'escalader le ciel et d'atteindre ces
rgions sereines o les passions n'ont plus rien de terrestre; mais cela
n'est pas donn  l'homme: c'est dj beaucoup pour lui de se croire un
instant capable d'aimer sans trouble et sans mfiance.

Le dner fut d'une tristesse mortelle; bien que Palmer, qui s'tait empar
du rle d'amphitryon, prt  coeur de faire servir  ses convives les mets
et les vins les plus recherchs, tout leur parut amer, et Laurent, aprs
de vains efforts pour se trouver dans la situation d'esprit qu'il avait
savoure doucement  Florence au lendemain de sa maladie entre ces deux
personnes, refusa de les suivre au bois de Boulogne. Palmer, qui, pour
s'tourdir, avait bu un peu plus que de coutume, insista d'une manire
impatientante pour Thrse.

--Voyons, dit-elle, ne vous obstinez pas ainsi. Laurent a raison de
refuser; au bois de Boulogne, dans votre calche dcouverte, nous serons
en vue, et nous pouvons rencontrer des gens qui nous connaissent. Ils ne
sont pas obligs de savoir dans quelle position exceptionnelle nous nous
trouvons tous les trois, et pourraient bien penser, sur le compte de
chacun de nous, des choses assez fcheuses.

--Eh bien, rentrons chez vous, dit Palmer; j'irai ensuite me promener
seul, j'ai besoin de prendre l'air.

Laurent s'esquiva en voyant que c'tait comme un parti pris chez Palmer de
le laisser seul avec Thrse, apparemment pour les surveiller ou les
surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thrse
n'tait peut-tre pas heureuse, et un peu content aussi malgr lui de
pouvoir se dire que Palmer n'tait pas au-dessus de la nature humaine,
comme il se l'tait imagin, et comme Thrse le lui avait dpeint dans
ses lettres.

Nous passerons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui
firent, d'heure en heure, tomber plus bas l'hroque roman rv plus ou
moins fortement par ces trois malheureux amis. La plus illusionne avait
t Thrse, puisque, aprs des craintes et des prvisions assez sages,
elle s'tait rsolue  engager sa vie, et que, quelles que fussent
dsormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir
parole.

Palmer l'en dgagea tout d'un coup, aprs une srie de soupons plus
outrageants par le silence que ne l'avaient t toutes les injures de
Laurent. Un matin, Palmer, aprs avoir pass la nuit cach dans le jardin
de Thrse, allait se retirer lorsqu'elle parut auprs de la grille, et
l'arrta.

--Eh bien, lui dit-elle, vous avez veill l pendant six heures, et je
vous voyais de ma chambre. tes-vous bien convaincu que personne n'est
venu chez moi cette nuit?

Thrse tait irrite, et cependant, en provoquant l'explication que lui
refusait Palmer, elle esprait encore le ramener  la confiance; mais il
en jugea autrement.

--Je vois, Thrse, lui dit-il, que vous tes lasse de moi, puisque vous
exigez une confession aprs laquelle je serai mprisable  vos yeux. Il ne
vous en et pas cot beaucoup cependant de les fermer sur une faiblesse
dont je ne vous ai pas beaucoup importune. Que ne me laissiez-vous
souffrir en silence? Vous ai-je injurie et obsde de sarcasmes amers,
moi? Vous ai-je crit des volumes d'outrages pour venir le lendemain
pleurer  vos pieds et vous faire des protestations dlirantes, sauf 
recommencer  vous torturer le lendemain? Vous ai-je seulement adress une
question indiscrte? Que ne dormiez-vous tranquillement cette nuit,
pendant que j'tais assis sur ce banc sans troubler votre repos par des
cris et des larmes? Ne pouvez-vous me pardonner une souffrance dont je
rougis peut-tre, et que j'ai du moins l'orgueil de vouloir et de savoir
cacher? Vous avez pardonn bien plus  quelqu'un qui n'avait pas le mme
courage.

--Je ne lui ai rien pardonn, Palmer, puisque je l'ai quitt sans retour.
Quant  cette souffrance, que vous avouez, et que vous croyez cacher si
bien, sachez qu'elle est claire comme le jour  mes yeux, et que j'en
souffre plus que vous-mme. Sachez qu'elle m'humilie profondment, et que,
venant d'un homme fort et rflchi comme vous, elle me blesse cent fois
plus que les outrages d'un enfant en dlire.

--Oui, oui, c'est vrai, reprit Palmer. Ainsi vous voil froisse par ma
faute et  jamais irrite contre moi! Eh bien, Thrse, tout est fini
entre nous. Faites pour moi ce que vous avez fait pour Laurent: gardez-moi
votre amiti.

--Ainsi vous me quittez?

--Oui, Thrse; mais je n'oublie pas que, quand vous avez daign vous
engager  moi, j'avais mis mon nom, ma fortune et ma considration  vos
pieds. Je n'ai qu'une parole, et je tiendrai ce que je vous ai promis;
marions-nous ici, sans bruit et sans joie, acceptez mon nom et la moiti
de mes revenus, et aprs...

--Aprs? dit Thrse.

--Aprs, je partirai, j'irai embrasser ma mre... et vous serez libre!

--Est-ce une menace de suicide que vous me faites l?

--Non, sur l'honneur! Le suicide est une lchet, surtout quand on a une
mre comme la mienne. Je voyagerai, je recommencerai le tour du monde, et
vous n'entendrez plus parler de moi!

Thrse fut rvolte d'une telle proposition.

--Ceci, Palmer, lui dit-elle, me paratrait une mauvaise plaisanterie, si
je ne vous connaissais pour un homme srieux. J'aime  croire que vous ne
me jugez pas capable d'accepter ce nom et cet argent que vous m'offrez
comme la solution d'un cas de conscience. Ne revenez jamais sur une
pareille proposition, j'en serais offense.

--Thrse! Thrse! s'cria Palmer avec violence en lui serrant le bras
jusqu' le meurtrir, jurez-moi, sur le souvenir de l'enfant que vous avez
perdu, que vous n'aimez plus Laurent, et je tombe  vos pieds pour vous
supplier de me pardonner mon injustice.

Thrse retira son bras meurtri et le regarda en silence. Elle tait
offense jusqu'au fond de l'me du serment qu'on lui demandait, et elle en
trouvait la formule plus cruelle et plus brutale encore que le mal
physique qu'elle venait de subir.

--Mon enfant, s'cria-t-elle enfin avec des sanglots touffs, je te jure,
 toi qui es dans le ciel, qu'aucun homme n'avilira plus ta pauvre mre!

Elle se leva et rentra dans sa chambre, o elle s'enferma. Elle se sentait
tellement innocente envers Palmer, qu'elle ne pouvait accepter de
descendre  une justification, comme une femme coupable. Et puis elle
voyait un avenir horrible avec un homme qui savait si bien couver une
jalousie profonde, et qui, aprs avoir par deux fois provoqu ce qu'il
croyait tre un danger pour elle, lui faisait un crime de sa propre
imprudence. Elle songeait  l'affreuse existence de sa mre avec un mari
jaloux du pass, et elle se disait avec raison qu'aprs le malheur d'avoir
subi une passion comme celle de Laurent, elle avait t insense de croire
au bonheur avec un autre homme.

Palmer avait un fonds de raison et de fiert qui ne lui permettait pas non
plus d'esprer de rendre Thrse heureuse aprs une scne comme celle qui
venait de se passer. Il sentait que sa jalousie ne gurirait pas, et il
persistait  la croire fonde. Il crivit  Thrse:

Mon amie, pardonnez-moi si je vous ai afflige; mais il m'est impossible
de ne pas reconnatre que j'allais vous entraner dans un abme de
dsespoir. Vous aimez Laurent, vous l'avez toujours aim malgr vous, et
vous l'aimerez peut-tre toujours. C'est votre destine. J'ai voulu vous y
soustraire, vous le vouliez aussi. Je reconnais encore qu'en acceptant mon
amour vous tiez sincre, et que vous avez fait tout votre possible pour y
rpondre. Je me suis fait, moi, beaucoup d'illusions; mais, chaque jour,
depuis Florence, je les sentais s'chapper. S'il et persist  tre
ingrat, j'tais sauv; mais son repentir et sa reconnaissance vous ont
attendrie. Moi-mme, j'en ai t touch, et je me suis pourtant efforc de
me croire tranquille. C'tait en vain. Il y a eu ds lors entre vous deux,
 cause de moi, des douleurs que vous ne m'avez jamais racontes, mais que
j'ai bien devines. Il reprenait son ancien amour pour vous, et vous, tout
en vous dfendant, vous regrettiez de m'appartenir. Hlas! Thrse, c'est
alors pourtant que vous eussiez d reprendre votre parole. J'tais prt 
vous la rendre. Je vous laissais libre de partir avec lui de la Spezzia:
que ne l'avez vous fait?

Pardonnez-moi, je vous reproche d'avoir beaucoup souffert pour me rendre
heureux et pour vous rattacher  moi. J'ai bien lutt aussi, je vous jure!
Et  prsent, si vous voulez encore accepter mon dvouement, je suis prt
 lutter et  souffrir encore. Voyez si vous voulez souffrir vous-mme, et
si, en me suivant en Amrique, vous esprez gurir de cette malheureuse
passion qui vous menace d'un avenir dplorable. Je suis prt  vous
emmener; mais ne parlons plus de Laurent, je vous en supplie, et ne me
faites pas un crime d'avoir devin la vrit. Restons amis, venez demeurer
chez ma mre, et si, dans quelques annes, vous ne me trouvez pas indigne
de vous, acceptez mon nom et le sjour de l'Amrique, sans aucune pense
de revenir jamais en France.

 J'attendrai votre rponse huit jours  Paris.

RICHARD.

Thrse rejeta une offre qui blessait sa fiert. Elle aimait encore Palmer,
et cependant elle se sentait si offense d'tre reue  merci sans avoir
rien  se reprocher, qu'elle lui cacha le dchirement de son me. Elle
sentait aussi qu'elle ne pouvait reprendre aucune espce de lien avec lui
sans faire durer un supplice qu'il n'avait plus la force de dissimuler, et
que leur vie serait dsormais une lutte ou une amertume de tous les
instants. Elle quitta Paris avec Catherine sans dire  personne o elle
allait, et s'enferma dans une petite maison de campagne qu'elle loua, pour
trois mois, en province.




XII


Palmer partit pour l'Amrique, emportant avec dignit une blessure
profonde, mais ne pouvant admettre qu'il se ft tromp. Il avait dans
l'esprit une obstination qui ragissait parfois sur son caractre, mais
seulement pour lui faire accomplir rsolument tel ou tel acte, et non pour
persister dans une voie douloureuse et vraiment difficile. Il s'tait cru
capable de gurir Thrse de son fatal amour, et, par sa foi exalte,
imprudente si l'on veut, il avait fait ce miracle; mais voil qu'il en
perdait le fruit au moment de le recueillir, parce qu'au ciment de la
dernire preuve la foi lui manquait.

Il faut bien dire aussi que la plus mauvaise circonstance possible pour
tablir un lien srieux, c'est de vouloir trop vite possder une me qui
vient d'tre brise. L'aurore d'une pareille union se prsente avec des
illusions gnreuses; mais la jalousie rtrospective est un mal incurable
et engendre des orages que la vieillesse mme ne dissipe pas toujours.

Si Palmer et t un homme vraiment fort, ou si sa force et t plus
calme et mieux raisonne, il et pu sauver Thrse des dsastres qu'il
pressentait pour elle. Il l'et d peut-tre, car elle s'tait confie 
lui avec une sincrit et un dsintressement dignes de sollicitude et de
respect; mais beaucoup d'hommes qui ont l'aspiration et l'illusion de la
force n'ont que de l'nergie, et Palmer tait de ceux sur lesquels on peut
se tromper longtemps. Tel qu'il tait, il mritait  coup sr les regrets
de Thrse. On verra bientt qu'il tait capable des mouvements les plus
nobles et des actions les plus courageuses. Tout son tort tait d'avoir
cru  la dure inbranlable de ce qui tait chez lui un effort spontan de
la volont.

Laurent ignora d'abord le dpart de Palmer pour l'Amrique; il fut
constern de trouver Thrse partie aussi sans recevoir ses adieux. Il
n'avait reu d'elle que trois lignes:

Vous avez t le seul confident en France de mon mariage projet avec
Palmer. Ce mariage est rompu. Gardez-nous-en le secret. Je pars.

En crivant ce peu de mots glacs  Laurent, Thrse prouvait une sorte
d'amertume contre lui. Ce fatal entant n'tait-il pas la cause de tous les
malheurs et de tous les chagrins de sa vie?

Elle sentit pourtant bientt que cette fois son dpit tait injuste.
Laurent s'tait admirablement conduit avec Palmer et avec elle durant ces
malheureux huit jours qui avaient tout perdu. Aprs la premire motion,
il avait accept la situation avec une grande candeur, et il avait fait
tout son possible pour ne pas porter ombrage  Palmer. Il n'avait pas
cherch une seule fois  tirer parti auprs de Thrse des injustices de
son fianc. Il n'avait cess de parler de lui avec respect et amiti. Par
un bizarre concours de circonstances morales, c'est lui qui cette fois
avait eu le beau rle. Et puis Thrse ne pouvait s'empcher de
reconnatre que, si Laurent tait parfois insens jusqu' en tre atroce,
rien de petit et de bas ne pouvait approcher de sa pense.

Durant les trois mois qui suivirent le dpart de Palmer, Laurent continua
 se montrer digne de l'amiti de Thrse. Il avait su dcouvrir sa
retraite, et il ne fit rien pour l'y troubler. Il lui crivit pour se
plaindre doucement de la froideur de son adieu, pour lui reprocher de
n'avoir pas eu confiance en lui dans ses chagrins, de ne l'avoir pas
trait comme son frre; n'tait-il pas cr et mis au monde pour la
servir, la consoler, la venger au besoin? Puis venaient des questions
auxquelles Thrse tait bien force de rpondre. Palmer l'avait-il
outrage? Fallait-il aller lui en demander raison?

Ai-je fait quelque imprudence qui t'ait blesse? as-tu quelque chose  me
reprocher? Je ne le croyais pas, mon Dieu! Si je suis la cause de ta
douleur, gronde-moi, et, si je n'y suis pour rien, dis-moi que tu me
permets de pleurer avec toi.

Thrse justifia Richard sans vouloir rien expliquer. Elle dfendit 
Laurent de lui parler de Palmer. Dans sa gnreuse rsolution de ne pas
laisser une tache sur le souvenir de son fianc, elle laissa croire que la
rupture venait d'elle seule. C'tait peut-tre rendre  Laurent des
esprances qu'elle n'avait jamais voulu lui laisser; mais il est des
situations o, quoi qu'on fasse, on commet des maladresses, et o l'on
court fatalement  sa perte.

Les lettres de Laurent furent d'une douceur et d'une tendresse infinies.
Laurent crivait sans art, sans prtention, et souvent sans got et sans
correction. Il tait tantt emphatique de bonne foi et tantt trivial sans
pruderie. Avec tous leurs dfauts, ses lettres taient dictes par une
conviction qui les rendait irrsistiblement persuasives, et on y
sentait  chaque mot le feu de la jeunesse et la sve bouillante d'un
artiste de gnie.

En outre, Laurent se remit  travailler avec ardeur, avec la rsolution de
ne jamais retomber dans le dsordre. Son coeur saignait des privations que
Thrse avait souffertes pour lui donner le mouvement, le bon air et la
sant du voyage en Suisse. Il tait rsolu  s'acquitter au plus vite.

Thrse sentit bientt que l'affection de son _pauvre enfant_, comme il
s'intitulait toujours, lui tait douce, et que, si elle pouvait continuer
ainsi, elle serait le plus pur et le meilleur sentiment de sa vie.

Elle l'encouragea par des rponses toutes maternelles  persvrer dans la
voie de travail o il se disait rentr pour toujours. Ces lettres furent
douces, rsignes et d'une tendresse chaste; mais Laurent y vit percer une
tristesse mortelle. Thrse avouait tre un peu malade, et il lui venait
des ides de mort dont elle riait avec une mlancolie navrante. Elle tait
rellement malade. Sans amour et sans travail, l'ennui la dvorait. Elle
avait emport une petite somme qui tait le reste de ce qu'elle avait
gagn  Gnes, et elle l'conomisait strictement pour rester  la campagne
le plus longtemps possible. Elle avait pris Paris en horreur. Et puis
peut-tre avait-elle senti peu  peu quelque dsir et en mme temps
quelque frayeur de revoir Laurent chang, soumis et amend de toutes
faons, comme il se montrait dans ses lettres.

Elle esprait qu'il se marierait; puisqu'il en avait eu une fois la
vellit, cette bonne pense pouvait revenir. Elle l'y encourageait. Il
disait tantt oui et tantt non. Thrse attendait toujours qu'aucune
trace de l'ancien amour ne repart dans les lettres de Laurent: il
revenait bien toujours un peu, mais c'tait avec une dlicatesse exquise
dsormais, et ce qui dominait ces retours  un sentiment mal touff,
c'tait une tendresse suave, une sensibilit expansive, une sorte de pit
filiale enthousiaste.

Quand l'hiver fut venu, Thrse, se voyant au bout de ses ressources, fut
force de revenir  Paris, o taient sa clientle et ses devoirs
vis--vis d'elle-mme. Elle cacha son retour  Laurent, ne voulant pas le
revoir trop vite; mais, par je ne sais quelle divination, il passa dans la
rue peu frquente o tait sa petite maison. Il vit les contrevents
ouverts et entra, ivre de joie. C'tait une joie nave et presque
enfantine, qui et rendu ridicule et _bgueule_ toute attitude de mfiance
et de rserve. Il laissa dner Thrse, en la suppliant de venir le soir
chez lui pour voir un tableau qu'il venait de finir et sur lequel il
voulait absolument son avis avant de le livrer. C'tait vendu et pay;
mais, si elle lui faisait quelque critique, il y travaillerait encore
quelques jours. Ce n'tait plus le temps dplorable o Thrse ne s'y
connaissait pas, o elle avait le jugement troit et raliste des peintres
de portrait, o elle tait incapable de comprendre une oeuvre
d'imagination, _etc_. Elle tait maintenant sa muse et sa puissance
inspiratrice. Sans le secours de son divin souffle, il ne pouvait rien.
Avec ses conseils et ses encouragements, son talent,  lui, tiendrait
toutes ses promesses.

Thrse oublia le pass, et, sans tre trop enivre du prsent, elle ne
crut pas devoir refuser ce qu'un artiste ne refuse jamais  un confrre.
Elle prit une voiture aprs son dner et alla chez Laurent.

Elle trouva l'atelier illumin et le tableau magnifiquement clair.
C'tait une belle et bonne chose que ce tableau. Cet trange gnie avait
la facult de faire, en se reposant, des progrs rapides que ne font pas
toujours ceux qui travaillent avec persvrance. Il y avait eu, par suite
de ses voyages et de sa maladie, une lacune d'un an dans son travail, et
il semblait que, par la seule rflexion, il se ft dbarrass des dfauts
de sa premire exubrance. En mme temps, il avait acquis des qualits
nouvelles qu'on n'et pas cru appartenir  sa nature, la correction du
dessin, la suavit des types, le charme de l'excution, tout ce qui devait
plaire dsormais au public sans dmriter auprs des artistes.

Thrse fut attendrie et ravie. Elle lui exprima vivement son admiration.
Elle lui dit tout ce qu'elle jugea propre  faire dominer chez lui le
noble orgueil du talent sur tous les mauvais entranements du pass. Elle
ne trouva aucune critique  faire et lui dfendit mme de rien retoucher.

Laurent, modeste en ses manires et en son langage, avait plus d'orgueil
que Thrse ne voulait lui en donner. Il tait, au fond du coeur, enivr
de ses loges. Il sentait bien que, de toutes les personnes capables de
l'apprcier, elle tait la plus ingnieuse et la plus attentive. Il
sentait aussi revenir imprieusement ce besoin qu'il avait d'elle pour
partager ses tourments et ses joies d'artiste, et cet espoir de devenir un
matre, c'est--dire un homme, qu'elle seule pouvait lui rendre dans ses
dfaillances.

Quand Thrse eut longtemps contempl le tableau, elle se retourna pour
voir une figure que Laurent la priait de regarder, en lui disant qu'elle
en serait encore plus contente; mais, au lieu d'une toile, Thrse vit sa
mre debout et souriante sur le seuil de la chambre de Laurent.

Madame C.... tait venue  Paris, ne sachant pas au juste le jour o
Thrse y reviendrait. Cette fois elle y tait attire par des affaires
srieuses: son fils se mariait, et M. C.... tait lui-mme  Paris depuis
quelque temps. La mre de Thrse, sachant par elle qu'elle avait renou
sa correspondance avec Laurent et craignant l'avenir, tait venue le
surprendre pour lui dire tout ce qu'une mre peut dire  un homme pour
l'empcher de faire le malheur de sa fille.

Laurent tait dou de l'loquence du coeur. Il avait rassur cette pauvre
mre, et il l'avait retenue en lui disant:

--Thrse va venir, c'est  vos pieds que je veux lui jurer d'tre
toujours pour elle ce qu'elle voudra, son frre ou son mari, mais, dans
tous les cas, son esclave.

Ce fut une bien douce surprise pour Thrse de trouver l sa mre, qu'elle
ne s'attendait pas  voir sitt. Elles s'embrassrent en pleurant de joie.
Laurent les conduisit dans un petit salon rempli de fleurs, o le th
tait servi avec luxe. Laurent tait riche, il venait de gagner dix mille
francs. Il tait heureux et fier de pouvoir restituer  Thrse tout ce
qu'elle avait dpens pour lui. Il fut adorable dans cette soire; il
gagna le coeur de la fille et la confiance de la mre, et il eut pourtant
la dlicatesse de ne pas dire un mot d'amour  Thrse. Loin de l, en
baisant les mains unies ensemble de ces deux femmes, il s'cria avec
sincrit que c'tait l le plus beau jour de sa vie, et que jamais, en
tte--tte avec Thrse, il ne s'tait senti si heureux et si content de
lui-mme.

Ce fut madame C... la premire qui, au bout de quelques jours, parla de
mariage  Thrse. Cette pauvre femme, qui avait tout sacrifi  la
considration extrieure, qui, malgr ses chagrins domestiques, croyait
avoir bien fait, ne pouvait supporter l'ide de voir sa fille dlaisse
par Palmer, et elle pensait que dsormais Thrse devait avoir raison du
monde en faisant un autre choix. Laurent tait tout  fait clbre et en
vogue. Jamais mariage n'avait paru mieux assorti. Le jeune et grand
artiste tait corrig de ses travers. Thrse avait sur lui une influence
qui avait domin les plus grandes crises de sa pnible transformation. Il
avait pour elle un attachement invincible. C'tait devenu un devoir pour
tous deux de renouer pour toujours une chane qui n'avait jamais t
compltement brise, et qui, quelque effort qu'ils fissent dsormais, ne
pouvait jamais l'tre.

Laurent excusait ses torts dans le pass par un raisonnement
trs-spcieux. Thrse, disait-il, l'avait gt dans le principe par trop
de douceur et de rsignation. Si, ds sa premire ingratitude, elle se ft
montre offense, elle l'et corrig de la mauvaise habitude, contracte
avec les mauvaises femmes, de cder  ses emportements et  ses caprices.
Elle lui et enseign le respect que l'on doit  la femme qui s'est donne
par amour.

Et puis une autre considration que faisait encore valoir Laurent pour se
disculper, et qui semblait plus srieuse, tait celle-ci, que dj il
avait fait entrevoir dans ses lettres:

--Probablement, lui disait-il, j'tais malade sans le savoir quand, pour la
premire fois, j'ai t coupable envers toi. Une fivre crbrale, cela
semble tomber sur vous comme la foudre, et pourtant il n'est pas possible
de croire que, chez un homme jeune et fort, il ne se soit pas opr,
peut-tre longtemps  l'avance, une crise terrible o sa raison ait t
dj trouble, et contre laquelle sa volont n'ait pas pu ragir. N'est-ce
pas ce qui s'est pass en moi, ma pauvre Thrse,  l'approche de cette
maladie o j'ai failli succomber? Ni toi ni moi ne pouvions nous en rendre
compte, et, quant  moi, il m'arrivait souvent de m'veiller le matin et de
songer  tes douleurs de la veille sans pouvoir distinguer la ralit de
mes rves de la nuit. Tu sais bien que je ne pouvais pas travailler, que le
lieu o nous tions m'inspirait une aversion maladive, que dj, dans la
fort de ***, j'avais eu une hallucination extraordinaire; enfin que, quand
tu me reprochais doucement certains mots cruels et certaines accusations
injustes, je t'coutais d'un air hbt, croyant que c'tait toi-mme qui
avais rv tout cela. Pauvre femme! c'est moi qui t'accusais d'tre folle!
Tu vois bien que j'tais fou, et ne peux-tu pardonner des torts
involontaires? Compare ma conduite aprs ma maladie avec ce qu'elle tait
auparavant! N'tait-ce pas comme un rveil de mon me? Ne m'as-tu pas
trouv tout  coup aussi confiant, aussi soumis, aussi dvou que j'tais
sceptique, irascible, goste, avant cette crise qui me rendait  moi-mme?
Et, depuis ce moment, as-tu quelque chose  me reprocher? N'avais-je pas
accept ton mariage avec Palmer comme un chtiment qui m'tait bien d? Tu
m'as vu mourir de douleur  l'ide de te perdre pour toujours: t'ai-je dit
un mot contre ton fianc? Si tu m'eusses ordonn de courir aprs lui et
mme de me brler la cervelle pour te le ramener, je l'eusse fait, tant mon
me et ma vie t'appartiennent! Est-ce l ce que tu veux encore? Dis un mot,
et, si mon existence te gne et te perd, je suis prt  la supprimer. Dis
un mot, Thrse, et tu n'entendras plus jamais parler de ce malheureux qui
n'a rien  faire au monde que de vivre ou de mourir pour toi.

Le caractre de Thrse s'tait affaibli dans ce double amour, qui, en
somme, n'avait t que deux actes du mme drame; sans cet amour froiss et
bris, jamais Palmer n'et song  l'pouser, et l'effort qu'elle avait
fait pour s'engager  lui n'tait peut-tre qu'une raction du dsespoir.
Laurent n'avait jamais disparu de sa vie, puisque le thme de persuasion
que Palmer avait d employer pour la convaincre tait un retour perptuel
sur cette funeste liaison qu'il voulait lui faire oublier, et qu'il tait
fatalement entran  lui rappeler sans cesse.

Et puis le retour  l'amiti aprs la rupture avait t pour Laurent un
vritable retour  la passion, tandis que, pour Thrse, 'avait t une
nouvelle phase de dvouement plus dlicat et plus tendre que l'amour mme.
Elle avait souffert de l'abandon de Palmer, mais sans lchet. Elle avait
encore de la force contre l'injustice, et l'on peut mme dire que toute sa
force tait l. Elle n'tait pas la femme ternellement souffrante et
plaintive des inutiles regrets et des incurables dsirs. Il se faisait en
elle de puissantes ractions, et son intelligence, qui tait assez
dveloppe, l'y aidait naturellement. Elle se faisait une haute ide de la
libert morale, et, quand l'amour et la foi d'autrui lui faisaient
banqueroute, elle avait le juste orgueil de ne pas disputer lambeau par
lambeau le pacte dchir. Elle se plaisait mme alors  l'ide de rendre
gnreusement et sans reproche l'indpendance et le repos  qui les
rclamait.

Mais elle tait devenue beaucoup moins forte que dans sa premire jeunesse,
en ce sens qu'elle avait recouvr le besoin d'aimer et de croire,
longtemps assoupi en elle par un dsastre exceptionnel. Elle s'tait
longtemps imagin qu'elle vivrait ainsi, et que l'art serait son unique
passion. Elle s'tait trompe, et elle ne pouvait plus se faire
d'illusions sur l'avenir. Il lui fallait aimer, et son plus grand malheur,
c'est qu'il lui fallait aimer avec douceur, avec abngation, et satisfaire
 tout prix cet lan maternel qui tait comme une fatalit de sa nature et
de sa vie. Elle avait pris l'habitude de souffrir pour quelqu'un, elle
avait besoin de souffrir encore et, si ce besoin trange, mais bien
caractris chez certaines femmes et mme chez certains hommes, ne l'avait
pas rendue aussi misricordieuse envers Palmer qu'envers Laurent, c'est
parce que Palmer lui avait sembl trop fort pour avoir besoin lui-mme de
son dvouement. Palmer s'tait donc tromp en lui offrant un appui et une
consolation. Il avait manqu  Thrse de se croire ncessaire  cet homme,
qui voulait qu'elle ne songt qu' elle-mme.

Laurent, plus naf, avait ce charme particulier dont elle tait fatalement
prise, la faiblesse! Il ne s'en cachait pas, il proclamait cette
touchante infirmit de son gnie avec des transports de sincrit et des
attendrissements inpuisables. Hlas! il se trompait aussi. Il n'tait pas
plus rellement faible que Palmer n'tait rellement fort. Il avait ses
heures, il parlait toujours comme un enfant du ciel, et, ds que sa
faiblesse avait vaincu, il reprenait sa force pour faire souffrir, comme
font tous les enfants que l'on adore.

Laurent tait vou  une fatalit inexorable. Il le disait lui-mme dans
ses moments de lucidit. Il semblait que, n du commerce de deux anges, il
et suc le lait d'une furie, et qu'il lui en ft rest dans le sang un
levain de rage et de dsespoir. Il tait de ces natures plus rpandues
qu'on ne pense dans l'espce humaine et dans les deux sexes, qui, avec
toutes les sublimits de l'ide et tous les lans du coeur, ne peuvent
arriver  l'apoge de leurs facults sans tomber aussitt dans une sorte
d'pilepsie intellectuelle.

Et puis, tout aussi bien que Palmer, il voulait entreprendre l'impossible,
qui est de prtendre greffer le bonheur sur le dsespoir et de goter les
joies clestes de la foi conjugale et de l'amiti sainte sur les ruines
d'un pass frachement dvast. Il et fallu du repos  ces deux mes
saignantes des blessures qu'elles avaient reues: Thrse en demandait
avec l'angoisse d'un affreux pressentiment; mais Laurent croyait avoir
vcu dix sicles durant les dix mois de leur sparation, et il devenait
malade de l'excs d'un dsir de l'me, qui et d effrayer Thrse plus
qu'un dsir des sens.

C'est par la nature de ce dsir que malheureusement elle se laissa
rassurer. Laurent semblait tre rgnr au point d'avoir rintgr
l'amour moral  la place qu'il doit occuper en premire ligne, et il se
retrouvait seul avec Thrse, sans l'inquiter comme autrefois de ses
transports. Il savait, durant des heures entires, lui parler avec
l'affection la plus sublime, lui qui s'tait cru longtemps muet, disait-il,
et qui sentait enfin son gnie se dilater et prendre son vol dans une
rgion suprieure! Il s'imposait  l'avenir de Thrse en lui montrant
sans cesse qu'elle avait  remplir envers lui une tche sacre, celle de
le soustraire aux entranements de la jeunesse, aux mauvaises ambitions de
l'ge mr et  l'gosme dprav de la vieillesse. Il lui parlait de
lui-mme et toujours de lui-mme: pourquoi non? Il en parlait si bien! Par
elle, il serait un grand artiste, un grand coeur, un grand homme; elle lui
devait cela, parce qu'elle lui avait sauv la vie! Et Thrse, avec la
fatale simplicit des coeurs aimants, arrivait  trouver ce raisonnement
irrfutable et  se faire un devoir de ce qui avait t d'abord implor
comme un pardon.

Thrse arriva donc  renouer cette fatale chane; elle eut seulement
l'heureuse inspiration d'ajourner le mariage, voulant prouver la
rsolution de Laurent sur ce point, et craignant pour lui seul
l'engagement irrvocable. S'il ne se ft agi que d'elle, l'imprudente se
ft lie sans retour.

Le premier bonheur de Thrse n'avait pas dur _toute une semaine_, comme
dit tristement une chanson gaie; le second ne dura pas vingt-quatre
heures. Les ractions de Laurent taient soudaines et violentes, en raison
de la vivacit de ses joies. Nous disons ses ractions, Thrse disait ses
_rtractations_, et c'tait le mot vritable. Il obissait  cet
inexorable besoin que certains adolescents prouvent de tuer ou de
dtruire ce qui leur plat jusqu' la passion. On a remarqu ces cruels
instincts chez des hommes de caractres trs-diffrents, et l'histoire les
a qualifis d'instincts pervers: il serait plus juste de les qualifier
d'instincts pervertis soit par une maladie du cerveau contracte dans le
milieu o ces hommes sont ns, soit par l'impunit, mortelle  la raison,
que certaines situations leur ont assure ds leurs premiers pas dans la
vie. On a vu de jeunes rois gorger des biches qu'ils semblaient chrir,
pour le seul plaisir de voir palpiter leurs entrailles. Les hommes de
gnie sont aussi des rois dans le milieu o ils se dveloppent; ce sont
mme des rois trs-absolus, et que leur pouvoir enivre. Il en est que la
soif de dominer torture, et que la joie d'une domination assure exalte
jusqu' la fureur.

Tel tait Laurent, en qui certes deux hommes bien distincts se
combattaient. L'on et dit que deux mes, s'tant disput le soin d'animer
son corps, se livraient une lutte acharne pour se chasser l'une l'autre.
Au milieu de ces souffles contraires, l'infortun perdait son libre
arbitre, et tombait puis chaque jour sur la victoire de l'ange ou du
dmon qui se l'arrachaient.

Et, quand il s'analysait lui-mme, il semblait parfois lire dans un livre
de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidit la clef de
ces mystrieuses conjurations dont il tait la proie.

--Oui, disait-il  Thrse, je subis le phnomne que les thaumaturges
appelaient la possession. Deux esprits se sont empars de moi. Y en a-t-il
rellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas: celui qui
t'effraye, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce
qu'il n'est pas le matre de faire le bien comme il l'entendrait. Il
voudrait tre calme, philosophe, enjou, tolrant; _l'autre_ ne veut pas
qu'il en soit ainsi. Il veut faire son tat de bon ange: il veut tre
ardent, enthousiaste, exclusif, dvou, et, comme son contraire le raille,
le nie et le blesse, il devient sombre et cruel  son tour, si bien que
deux anges qui sont en moi arrivent  enfanter un dmon.

Et Laurent disait et crivait  Thrse sur ce bizarre sujet des choses
aussi belles qu'effrayantes, qui paraissaient tre vraies et ajouter de
nouveaux droits  l'impunit qu'il semblait s'tre rserve vis--vis
d'elle.

Tout ce que Thrse avait craint de souffrir  cause de Laurent en
devenant la femme de Palmer, elle eut  le souffrir  cause de Palmer en
redevenant la compagne de Laurent. L'horrible jalousie rtrospective, la
pire de toutes, parce qu'elle se prend  tout sans pouvoir s'assurer de
rien, rongea le coeur et brisa le cerveau du malheureux artiste. Le
souvenir de Palmer devint pour lui un spectre, un vampire. Sa pense
s'acharna  vouloir que Thrse lui rendit compte de tous les dtails de
sa vie  Gnes et  Porto-Venere, et, comme elle s'y refusait, il l'accusa
d'avoir cherch ds lors  le _tromper_. Oubliant qu' cette poque
Thrse lui avait crit: _J'aime Palmer_, et qu'un peu plus tard elle lui
avait crit: _Je l'pouse_, il lui reprochait d'avoir toujours tenu d'une
main sre et perfide la chane d'espoir et de dsir qui l'attachait 
elle. Thrse lui remit sous les yeux toute leur correspondance, et il
reconnut qu'elle lui avait dit en temps et lieu tout ce que la loyaut lui
prescrivait de dire pour le dtacher d'elle. Il s'apaisa et convint
qu'elle avait mnager sa passion mal teinte avec une excessive
dlicatesse, lui disant peu  peu toute la vrit  mesure qu'il se
montrait dispos  la recevoir sans douleur, et aussi  mesure
qu'elle-mme avait pu prendre confiance dans l'avenir o Palmer
l'entranait. Il reconnut qu'elle ne lui avait jamais fait l'ombre d'un
mensonge, mme lorsqu'elle avait refus de s'expliquer, et qu'au lendemain
de sa maladie, lorsqu'il se faisait encore illusion sur une rconciliation
impossible, elle lui avait dit: Tout est fini entre nous. Ce que j'ai
rsolu et accept pour moi-mme est mon secret, et tu n'as pas le droit de
m'interroger.

--0ui, oui, tu as raison, s'cria Laurent. J'tais injuste, et ma fatale
curiosit est une torture que je suis vraiment criminel de vouloir te
faire partager: Oui, pauvre Thrse, je te fais subir d'humiliants
interrogatoires,  toi qui ne me devais que l'oubli, et qui m'accordes un
pardon gnreux! Je change les rles: j'instruis ton procs, et j'oublie
que c'est moi le coupable et le condamn! Je cherche d'une main impie 
arracher les voiles de pudeur dont ton me a le droit et sans doute aussi
le devoir de s'envelopper pour tout ce qui tient  tes relations avec
Palmer! Eh bien, je te remercie de ton fier silence. Je t'en estime
d'autant plus. Il me prouve que jamais tu n'as laiss Palmer t'interroger
sur les mystres de nos douleurs et de nos joies. Et je le comprends
maintenant: non-seulement une femme ne doit pas ces confidences intimes 
son amant, mais encore elle se doit de les lui refuser. L'homme qui les
demande avilit celle qu'il aime. Il exige d'elle une lchet, en mme
temps qu'il la souille dans sa pense, en associant son image  celle de
tous les fantmes qui l'obsdent. Oui, Thrse, tu as raison: il faut
travailler soi-mme  entretenir la puret de son idal, et, moi, je
m'vertue sans cesse  le profaner et  l'arracher du temple que je lui
avais bti!

Il semblait qu'aprs de telles explications, et lorsque Laurent se disait
prt  le signer de son sang et de ses larmes, le calme dt renatre et le
bonheur commencer. Il n'en tait pas ainsi. Laurent, dvor d'une secrte
rage, revenait le lendemain  ses questions,  ses outrages,  ses
sarcasmes. Des nuits entires se passaient en discussions dplorables, o
il semblait qu'il et absolument besoin de travailler son propre gnie 
coups de fouet, de le blesser, de le torturer pour le rendre fcond en
maldictions d'une effroyable loquence, et pour faire atteindre  Thrse
et  lui les dernires limites du dsespoir. Aprs ces orages, il semblait
qu'il n'y et plus qu' se tuer ensemble. Thrse s'y attendait toujours
et se tenait prte, car elle prenait la vie en horreur; mais Laurent
n'avait pas encore cette pense. Accabl de lassitude, il s'endormait, et
son bon ange semblait revenir pour bercer son sommeil et mettre sur ses
traits le divin sourire des visions clestes.

Rgle invariable, inoue, mais absolue dans cette trange organisation: le
sommeil changeait toutes ses rsolutions. S'il s'endormait le coeur plein
de tendresse, il s'veillait l'esprit avide de combat et de meurtre, et
rciproquement, s'il tait parti la veille en maudissant, il accourait le
lendemain pour bnir.

Trois fois Thrse le quitta et s'enfuit loin de Paris; trois fois il
courut aprs elle et la fora de pardonner  son dsespoir, car aussitt
qu'il l'avait perdue, il l'adorait et recommenait  l'implorer avec
toutes les larmes d'un repentir exalt.

Thrse fut  la fois misrable et sublime dans cet enfer o elle s'tait
replonge en fermant les yeux et en faisant le sacrifice de sa vie. Elle
poussa le dvouement jusqu' des immolations qui faisaient frmir ses amis,
et qui lui valurent quelquefois le blme, presque le mpris des gens
fiers et sages, qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer.

Et, d'ailleurs, cet amour de Thrse pour Laurent tait incomprhensible
pour elle-mme. Elle n'y tait pas entrane par les sens, car Laurent,
souill par la dbauche o il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne
pouvait teindre par sa volont, lui tait devenu un objet de dgot pire
qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus
lui en demander. Elle n'tait plus vaincue et domine par le charme de son
loquence et par les grces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait
plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les
avaient tant de fois rconcilis n'taient plus pour elle que les
effrayants symptmes de la tempte et du naufrage.

Ce qui l'attachait  lui, c'tait cette immense piti dont on contracte
l'imprieuse habitude avec les tres  qui l'on a beaucoup pardonn. Il
semble que le pardon engendre le pardon jusqu' la satit, jusqu' la
faiblesse imbcile. Quand une mre s'est dit que son enfant est
incorrigible, et qu'il faut qu'il meure ou qu'il tue, elle n'a plus rien 
faire qu' l'abandonner ou  tout accepter. Thrse s'tait trompe toutes
les fois qu'elle avait cru gurir Laurent par l'abandon. Il est bien vrai
qu'alors il redevenait meilleur, mais c'tait  la condition d'esprer son
pardon. Quand il ne l'esprait plus, il se jetait  corps perdu dans la
paresse et le dsordre. Elle revenait alors pour l'en tirer, et elle
russissait  le faire travailler pendant quelques jours. Mais combien
elle payait cher ce peu de bien qu'elle parvenait  lui faire! Quand il
revenait au dgot d'une vie normale, il n'avait pas assez d'invectives
pour lui reprocher de vouloir faire de lui ce que _sa patronne Thrse
Levasseur_ avait fait de Jean-Jacques, c'est--dire, selon lui, un idiot
et un maniaque.

Et pourtant, dans cette piti de Thrse qu'il implorait si ardemment pour
s'en offenser aussitt qu'elle lui tait rendue, il y avait un respect
enthousiaste et peut-tre mme un peu fanatique pour le gnie de
l'artiste. Cette femme, qu'il accusait d'tre bourgeoise et inintelligente
quand il la voyait travailler  son bien-tre  lui avec candeur et
persvrance, elle tait grandement artiste, au moins dans son amour,
puisqu'elle acceptait la tyrannie de Laurent comme tant de droit divin,
et lui sacrifiait sa propre fiert, son propre travail, et ce qu'une autre
moins dvoue et peut-tre appel sa propre gloire.

Et lui, l'infortun, il voyait et comprenait ce dvouement, et, lorsqu'il
s'apercevait de son ingratitude, il tait dvor de remords qui le
brisaient. Il lui et fallu une matresse insouciante et robuste qui se
fut moque de ses colres comme de ses repentirs, qui n'et souffert de
rien, pourvu qu'elle le domint. Telle n'tait pas Thrse. Elle se
mourait de fatigue et de chagrin, et, en la voyant dprir, Laurent
cherchait dans le suicide de son intelligence, dans le poison de l'ivresse,
l'oubli momentan de ses propres larmes.




XIII


Un soir, il lui fit une si longue et si incomprhensible querelle, qu'elle
ne l'entendit plus et s'assoupit sur son fauteuil. Au bout de quelques
instants, un lger frlement lui fit ouvrir les yeux. Laurent jeta
convulsivement par terre quelque chose de brillant: c'tait un poignard.
Thrse sourit et referma les yeux. Elle comprenait faiblement, et comme 
travers le voile d'un rve, qu'il avait song  la tuer. En ce moment tout
tait indiffrent  Thrse. Se reposer de vivre et de penser, que ce ft
sommeil ou mort, elle laissait le choix  la destine.

C'tait la mort qu'elle mprisait. Laurent crut que c'tait lui, et, se
mprisant lui-mme, il la quitta enfin.

Trois jours aprs, Thrse, dcide  faire un emprunt qui lui permt un
voyage srieux, une absence relle (cette vie de dchirements et de
bourrasques tuait son travail et ruinait son existence), alla au quai aux
Fleurs et acheta un rosier blanc, qu'elle envoya  Laurent sans donner son
nom au porteur. C'tait son adieu. En rentrant chez elle, elle y trouva un
rosier blanc anonyme: c'tait aussi l'adieu de Laurent. Tous deux
partaient, tous deux restrent. La concidence de ces rosiers blancs mut
Laurent jusqu'aux larmes. Il courut chez Thrse, et la trouva achevant
ses paquets. Sa place tait retenue dans le courrier pour six heures du
soir. Celle de Laurent l'tait aussi dans la mme voiture. Tous deux
avaient pens revoir l'Italie l'un sans l'autre.

--Eh bien, partons ensemble! s'cria-t-il.

--Non, je ne pars plus, rpondit-elle.

--Thrse, lui dit-il, nous aurons beau vouloir! ce lien atroce qui nous
unit ne se rompra jamais. C'est folie d'y songer encore. Mon amour a
rsist  tout ce qui peut briser un sentiment,  tout ce qui peut tuer
une me. Il faut que tu m'aimes comme je suis, ou que nous mourrions
ensemble. Veux-tu m'aimer?

--Je le voudrais en vain, je ne peux plus, dit Thrse. Je sens mon coeur
puis: je crois qu'il est mort.

--Eh bien, veux-tu mourir?

--Il m'est indiffrent de mourir, tu le sais; mais je ne veux ni de ta vie
ni de ta mort avec moi.

--Ah! oui, tu crois  l'ternit du _moi!_ Tu ne veux pas me retrouver
dans l'autre vie! Pauvre martyre, je comprends cela!

--Nous ne nous retrouverons pas, Laurent; j'en ai la certitude. Chaque me
va vers son foyer d'attraction. Le repos m'appelle, et, toi, tu seras
toujours et partout attir par la tempte.

--C'est--dire que tu n'as pas mrit l'enfer, toi!

--Tu ne l'as pas mrit non plus. Tu auras un autre ciel, voil tout!

--En ce monde, qu'est-ce qui m'attend, si tu me quittes?

--La gloire quand tu ne chercheras plus l'amour.

Laurent devint pensif. Il rpta machinalement plusieurs fois: La
gloire! puis il s'agenouilla devant la chemine en tisonnant, comme il
avait coutume de faire quand il voulait tre seul avec lui-mme. Thrse
sortit pour dcommander son dpart. Elle savait bien que Laurent l'et
suivie.

Quand elle rentra, elle le trouva trs-calme et trs-enjou.

--Ce monde, lui dit-il, n'est qu'une plate comdie; mais pourquoi vouloir
s'lever au-dessus de lui, puisque nous ne savons pas ce qu'il y a plus
haut, et mme s'il y a quelque chose? La gloire, dont tu ris
intrieurement, je le sais fort bien...

--Je ne ris pas de celle des autres...

--Qui, les autres?

--Ceux qui y croient et qui l'aiment.

--Dieu sait si j'y crois, Thrse, et si je ne m'en moque pas comme d'une
farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On
aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous
empoisonne, une mauvaise pice qui vous fait rire, et la gloire qui n'est
qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des
articles de journaux qui vous reintent et qui font parler de vous, et
puis des loges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des
critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en
soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succdent
devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous
transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moiti mort de
fatigue sans avoir ralis votre ide... Et puis... l'Institut... une
runion de gens qui vous dtestent, et qui eux-mmes...

Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe
en disant:

--N'importe! voil la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne
peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!

Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique,
et peu  peu tout  fait impersonnel. On et dit,  les entendre et  les
voir, deux paisibles amis qui ne s'taient jamais brouills. Cette
situation trange s'tait rpte plusieurs fois au beau milieu de leur
grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs
intelligences se convenaient et s'entendaient encore.

Laurent eut faim et demanda  dner avec Thrse.

--Et votre dpart? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.

--Puisque vous ne partez plus, vous!

--Je partirai si vous restez.

--Eh bien, je partirai, Thrse. Adieu!

Il sortit brusquement et revint au bout d'une heure.

--J'ai manqu le courrier, dit-il, ce sera pour demain. Vous n'avez pas
encore dn?

Thrse, proccupe, avait oubli son repas sur la table.

--Ma chre Thrse, lui dit-il, accordez-moi une dernire grce; venez
dner avec moi quelque part, et allons ce soir ensemble  quelque
spectacle. Je veux redevenir votre ami, rien que votre ami. Ce sera ma
gurison et notre salut  tous les deux. prouvez-moi. Je ne serai plus ni
jaloux, ni exigeant, ni mme amoureux. Tenez, sachez-le, j'ai une autre
matresse, une jolie petite femme du monde, menue comme une fauvette,
blanche et fine comme un brin de muguet. C'est une femme marie, je suis
l'ami de son amant, que je trompe. J'ai deux rivaux, deux dangers de mort
 braver chaque fois que j'obtiens un tte--tte. C'est fort piquant, et
c'est l tout le secret de mon amour. Donc, mes sens et mon imagination
sont satisfaits de ce ct-l; c'est mon coeur tout seul et l'change de
mes ides avec les vtres que je vous offre.

--Je les refuse, dit Thrse.

--Comment! vous aurez la vanit d'tre jalouse d'un tre que vous n'aimez
plus?

--Certes, non! Je n'ai plus ma vie  donner, et je ne comprends pas une
amiti comme celle que vous me demandez sans un dvouement exclusif. Venez
me voir comme mes autres amis, je le veux bien; mais ne me demandez plus
d'intimit particulire, mme apparente.

--Je comprends, Thrse; vous avez un autre amant!

Thrse leva ses paules et ne rpondit rien. Il mourait d'envie qu'elle
se vantt d'un caprice, comme il venait de le faire vis--vis d'elle. Sa
force abattue se ranimait et avait besoin d'un combat. Il attendait avec
anxit qu'elle rpondt  son dfi pour l'accabler de reproches et de
ddains, et lui dclarer peut-tre qu'il venait d'inventer cette matresse
pour la forcer  se trahir elle-mme. Il ne comprenait plus la force
d'inertie de Thrse. Il aimait mieux se croire ha et tromp qu'importun
ou indiffrent.

Elle le lassa par son mutisme.

--Bonsoir, lui-dit-il. Je vais dner, et, de l, au bal de l'opra, si je
ne suis pas trop gris.

Thrse, reste seule, creusa, pour la millime fois en elle-mme, l'abme
de cette mystrieuse destine. Que lui manquait-il donc pour tre une des
plus belles destines humaines? La raison.

--Mais qu'est-ce donc que la raison? se demandait Thrse, et comment le
gnie peut-il exister sans elle? Est-ce parce qu'il est une si grande
force qu'il peut la tuer et lui survivre? Ou bien la raison n'est-elle
qu'une facult isole dont l'union avec le reste des facults n'est pas
toujours ncessaire?

Elle tomba dans une sorte de rverie mtaphysique. Il lui avait toujours
sembl que la raison tait un ensemble d'ides et non pas un dtail; que
toutes les facults d'un tre bien organis lui empruntaient et lui
fournissaient tour  tour quelque chose; qu'elle tait  la fois le moyen
et le but, qu'aucun chef-d'oeuvre ne pouvait s'affranchir de sa loi, et
qu'aucun homme ne pouvait avoir de valeur relle aprs l'avoir rsolument
foule aux pieds.

Elle repassait dans sa mmoire la vue de grands artistes, et regardait
aussi celle des artistes contemporains. Elle voyait partout la rgle du
vrai associe au rve du beau, et partout cependant des exceptions, des
anomalies effrayantes, des figures rayonnantes et foudroyes comme celle
de Laurent. L'aspiration au sublime tait mme une maladie du temps et du
milieu o se trouvait Thrse. C'tait quelque chose de fivreux qui
s'emparait de la jeunesse et qui lui faisait mpriser les conditions du
bonheur normal en mme temps que les devoirs de la vie ordinaire. Par la
force des choses, Thrse elle-mme se trouvait jete, sans l'avoir dsir
ni prvu, dans ce cercle fatal de l'enfer humain. Elle tait devenue la
compagne, la moiti intellectuelle d'un de ces fous sublimes, d'un de ces
gnies extravagants; elle assistait  la perptuelle agonie de Promthe,
aux renaissantes fureurs d'Oreste; elle subissait le contre-coup de ces
inexprimables douleurs sans en comprendre la cause, sans en pouvoir
trouver le remde.

Dieu tait encore dans ces mes rebelles et tortures cependant, puisqu'
certaines heures Laurent redevenait enthousiaste et bon, puisque la source
pure de l'inspiration sacre n'tait pas tarie; ce n'tait point l un
talent puis, c'tait peut-tre encore un homme de beaucoup d'avenir.
Fallait-il l'abandonner  l'envahissement du dlire et  l'hbtement de
la fatigue?

Thrse avait, disons-nous, trop ctoy cet abme pour n'en point partager
quelquefois le vertige. Son propre talent comme son propre caractre avait
failli s'engager  son insu dans cette voie dsespre. Elle avait eu
cette exaltation de la souffrance qui fait voir en grand les misres de la
vie, et qui flotte entre les limites du rel et de l'imaginaire; mais, par
une raction naturelle, son esprit aspirait dsormais au vrai, qui n'est
ni l'un ni l'autre, ni l'idal sans frein, ni le fait sans posie. Elle
sentait que c'tait l le beau, et qu'il fallait chercher la vie
matrielle simple et digne pour rentrer dans la vie logique de l'me. Elle
se faisait de graves reproches de s'tre manqu si longtemps  elle-mme:
puis, un instant aprs, elle se reprochait galement de se trop proccuper
de son propre sort en prsence du pril extrme o celui de Laurent
restait engag.

Par toutes ses voix, par celle de l'amiti comme par celle de l'opinion,
le monde lui criait de se relever et de se reprendre. C'tait l le devoir
en effet selon le monde, dont le nom en pareil cas quivaut  celui
d'ordre gnral, d'intrt de la socit: Suivez le bon chemin, laissez
prir ceux qui s'en cartent. Et la religion officielle ajoutait: Les
sages et les bons pour l'ternel bonheur, les aveugles et les rebelles
pour l'enfer! Donc, peu importe au sage que l'insens prisse?

Thrse se rvolta contre cette conclusion.

--Le jour o je me croirai l'tre le plus parfait, le plus prcieux et le
plus excellent de la terre, se dit-elle, j'admettrai l'arrt de mort de
tous les autres; mais, si ce jour-l m'arrive, ne serai-je pas plus folle
que tous les autres fous? Arrire la folie de la vanit, mre de
l'gosme! Souffrons encore pour un autre que moi!

Il tait prs de minuit lorsqu'elle se leva du fauteuil o elle s'tait
laisse tomber inerte et brise quatre heures auparavant. On venait de
sonner. Un commissionnaire apportait un carton et un billet. Le carton
contenait un domino et un masque de satin noir. Le billet contenait ce peu
de mots de la main de Laurent: _Senza veder, senza parlar_.

Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette nigme? Voulait-il
qu'elle vint au bal masqu l'intriguer par une aventure banale? voulait-il
essayer de l'aimer sans la reconnatre? tait-ce fantaisie de pote ou
insulte de libertin?

Thrse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquitude
ne l'y laissa plus rflchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher
cette victime  l'garement infernal?

--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas  pas. Je verrai, j'entendrai sa vie
en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il
me raconte,  quel point il aime le mal navement ou avec affectation,
s'il a vraiment des gots dpravs, ou s'il ne cherche qu' s'tourdir.
Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout
ce que j'loignais avec dgot de ses souvenirs et de mon imagination, je
dcouvrirai peut-tre un joint, un biais, pour l'arracher  ce vertige.

Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel
elle avait pourtant  peine jet les yeux. Il tait en satin. Elle en
envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux
avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de
changer l'aspect de sa personne, dans le cas o Laurent viendrait  la
souponner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit
toute seule et rsolument au bal de l'Opra.

Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose
insupportable, touffante. Elle n'avait jamais essay de contrefaire sa
voix et ne voulait tre devine de personne. Elle se glissa muette dans
les corridors, cherchant les coins isols quand elle tait lasse de
marcher, ne s'y arrtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle,
ayant toujours l'air de passer, et russissant plus facilement qu'elle ne
l'avait espr  tre compltement seule et libre dans cette foule agite.

C'tait l'poque o l'on ne dansait pas au bal de l'Opra, et o le seul
dguisement admis tait le domino noir. C'tait donc une cohue sombre et
grave en apparence, occupe peut-tre d'intrigues aussi peu morales que
les bacchanales des autres runions de ce genre, mais d'un aspect imposant,
vu de haut, dans son ensemble. Puis tout  coup, d'heure en heure, un
bruyant orchestre jouait des quadrilles effrns, comme si
l'administration, luttant contre la police, et voulu entraner la foule 
enfreindre sa dfense; mais personne ne paraissait y songer. La noire
fourmilire continuait  marcher lentement et  chuchoter au milieu de ce
vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale trange,
fantastique, qui semblait impuissant  dissiper la vision de cette fte
lugubre.

Pendant quelques instants, Thrse fut frappe de ce spectacle au point
d'oublier o elle tait et de se croire dans le monde des rves tristes.
Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.

Elle se hasarda dans le foyer, o se tenaient, sans masque et sans
dguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait
le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom
dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aim
assis entre deux filles masques, dont la voix et l'accent avaient ce je
ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui rvle la fatigue des
sens et l'amertume de l'esprit.

--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonne, ta fameuse
Thrse? Il parat qu'elle t'a tromp l-bas, en Italie, et que tu ne
voulais pas le croire?

--Il a commenc  s'en douter, reprit l'autre, le jour o il a russi 
chasser le rival heureux.

Thrse fut mortellement blesse de voir le douloureux roman de sa vie
livr  de pareilles interprtations, mais plus encore de voir Laurent
sourire, rpondre  ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient,
et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mmoire ou
sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thrse n'et jamais cru qu'il
n'tait pas mme son ami. Elle en tait sre maintenant! Elle resta, elle
couta encore; elle sentait une sueur glace coller son masque  sa
figure.

Cependant Laurent ne disait  ces filles rien qui ne pt tre entendu de
tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y rpondait en
homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois
fois il billa en se cachant un peu. Nanmoins il restait l, se souciant
peu d'tre vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour,
billant de fatigue et non d'ennui rel, doux, distrait, mais aimable, et
parlant  ces compagnes de rencontre comme si elles eussent t des femmes
du meilleur monde, presque de bonnes et srieuses amies, mles  des
souvenirs agrables de plaisirs que l'on peut avouer.

Cela dura bien un quart d'heure. Thrse restait toujours. Laurent lui
tournait le dos. La banquette o il tait assis se trouvait place dans
l'embrasure d'une porte de glace sans tain, ferme en face de lui. Lorsque
des groupes errant dans les couloirs extrieurs s'arrtaient contre cette
porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre
devenait une glace noire o l'image de Thrse se rptait sans qu'elle
s'en apert. Laurent la vit  divers intervalles sans songer  elle; mais
peu  peu l'immobilit de cette figure masque l'inquita, et il dit  ses
compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:

--Est-ce que vous ne trouvez pas a effrayant, le masque?

--Nous te faisons donc peur?

--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de
satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connat pas, et
qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en
ai assez.

--C'est--dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?

--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y touffe. Voulez-vous venir voir
tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.

--Mais il y a de quoi mourir?

--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?

--Ma foi, non!

--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en levant
la voix.

Un groupe de figures noires s'abattit comme une vole de chauves-souris
autour de lui.

--Combien cela vaut-il? disait l'une.

--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.

--Est-ce  pied ou  cheval? disait une troisime.

--Cent francs par tte, rpondit-il, rien que pour se promener les pieds
dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour
voir l'effet... Combien tes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques
instants. Dix! ce n'est gure. N'importe, marchons!

Trois restrent en disant:

--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce
sera tout.

--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept
pchs capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voil une
invention qui me sauve.

--Allons, dit Thrse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il
est peintre. Rien n'est perdu.

Elle suivit cette trange compagnie jusqu'au pristyle, pour s'assurer
qu'en effet l'ide fantasque tait mise  excution; mais le froid fit
reculer les plus dtermines, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer.
On voulait qu'il changet la partie en un souper gnral.

--Ma foi, non! dit-il, vous n'tes que des peureuses et des gostes,
absolument comme les femmes honntes. Je vais dans la bonne compagnie.
Tant pis pour vous!

Mais elles le ramenrent dans le foyer, et il s'y tablit entre lui,
d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontes, une causerie
si vive, avec de si beaux projets, que Thrse, vaincue par le dgot, se
retira en se disant qu'il tait trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne
pouvait plus rien pour lui.

Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et
le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laiss
prendre sa libert, faute d'un jour de courage ou de prudence, il
s'habitue au servage et  toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond
de l'antiquit, que, quand Jupiter rduit un homme en cet tat, il lui te
la moiti de son me.

Quand l'esclavage du corps tait le fruit terrible de la victoire, le ciel
agissait ainsi par piti pour le vaincu; mais, quand c'est l'me qui subit
l'treinte funeste de la dbauche, le chtiment est l tout entier.
Dsormais Laurent le mritait, ce chtiment. Il avait pu se racheter,
Thrse y avait risqu, elle aussi, la moiti de son me: il n'en avait
pas profit.

Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme perdu
s'lana  ses cts.

C'tait Laurent. Il l'avait reconnue au moment o elle quittait le foyer,
 un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.

--Thrse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire  tous ces
hommes: Vous tes des brutes!  toutes ces femmes: Vous tes des
infmes! Je veux crier ton nom, ton nom sacr  cette foule imbcile, me
rouler  tes pieds, et mordre la poussire en appelant sur moi tous les
mpris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma
confession  haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers
chrtiens la faisaient dans les temples paens, purifis tout  coup par
les larmes de la pnitence et lavs par le sang des martyrs...

Cette exaltation dura jusqu' ce que Thrse l'et ramen  sa porte. Elle
ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivr, si
matre de lui-mme, si agrablement discoureur au milieu des filles du bal
masqu, redevenait passionn jusqu' l'extravagance aussitt qu'elle lui
apparaissait.

--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout  l'heure on vous
parlait de moi comme d'une misrable, et cela mme ne vous rveillait pas.
Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'tait pas l ce
que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que
du mal.




XIV


Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une
dernire journe de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_,
amicale, tranquille. Ils allrent ensemble au Jardin des Plantes,
s'assirent sous le grand cdre, et montrent au labyrinthe. Il faisait
doux; plus de traces de neige. Un soleil ple perait  travers des nuages
lilas. Les bourgeons des plantes taient dj gonfls de sve. Laurent
tait pote, rien que pote et artiste contemplatif ce jour-l: un calme
profond, inou, pas de remords, pas de dsirs ni d'esprances; de la
gaiet ingnue encore par moments. Pour Thrse, qui l'observait avec
tonnement, c'tait  ne pas croire que tout ft bris entre eux.

L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prtexte, et
absolument comme il se forme dans le ciel d't, par la seule raison qu'il
a fait beau la veille.

Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde,
comme de continuels clats de foudre au sein des tnbres.

Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un tat d'garement complet,
et, sans savoir o il tait, sans lui dire un mot, il se laissa tomber
endormi sur le sofa du salon.

Thrse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et dsespoir de
la soustraire  ce supplice. Elle tait dcourage; la mesure tait
comble. Elle pleura et pria toute la nuit.

Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner  sa porte. Catherine
dormait, et Thrse crut que quelque passant attard se trompait de
domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thrse alla regarder par
la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entre. Elle
vit un enfant de dix  douze ans, dont les vtements annonaient l'aisance,
dont la figure leve vers elle lui parut anglique.

--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; tes-vous gar dans le
quartier?

--Non, rpondit-il, on m'a amen ici; je cherche une dame qui s'appelle
mademoiselle Jacques.

Thrse descendit, ouvrit  l'enfant, et le regarda avec une motion
extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait dj vu, ou qu'il
ressemblait  quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait
retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troubl et indcis.

Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de
rpondre:

--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui tes mademoiselle
Thrse?

--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?

--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!

--Qui tes-vous donc?

--Je suis le fils du comte de ***.

Thrse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant;
mais tout  coup elle fut frappe de sa ressemblance avec une figure
qu'elle avait peinte dernirement en la regardant dans une glace pour
l'envoyer  sa mre, et cette figure, c'tait la sienne propre.

--Attends! s'cria-t-elle en saisissant le jeune garon dans ses bras avec
un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?

--Manol.

--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mre?

--C'est... on m'a bien recommand de ne pas vous le dire tout de suite! Ma
mre... c'tait d'abord la comtesse de ***, qui est l-bas,  La Havane;
elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: Tu n'es pas mon fils,
je ne suis pas oblige de t'aimer. Mais mon pre m'aimait, et il me
disait souvent: Tu n'es qu' moi, tu n'as pas de mre. Et puis il est
mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: Tu es  moi et tu vas
rester avec moi. C'est parce que mon pre lui avait laiss de l'argent, 
la condition que je passerais pour leur fils  tous les deux. Cependant
elle continuait  ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle,
quand un monsieur des tats-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est
venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: Non, je ne veux pas.
Alors M. Palmer m'a dit: Veux-tu que je te reconduise  ta vraie mre,
qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir? J'ai
dit: Oui, bien sr! Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque,
parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis lev bien
doucement, bien doucement, et nous avons navigu tous les deux jusqu' un
grand navire, et puis nous avons travers toute la grande mer, et nous
voil.

--Vous voila! dit Thrse, qui tenait l'enfant press contre sa poitrine,
et qui, agite d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait
d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; o est-il, Palmer?

--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amen  la porte, il m'a dit:
_Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.

--Cherchons-le, dit Thrse en se levant; il ne peut pas tre loin!

Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait  quelque
distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant tait reconnu par sa
mre.

--Richard! Richard! s'cria Thrse en se jetant  ses pieds au milieu de
la rue encore dserte, comme elle l'et fait quand mme elle et t
pleine de monde. Vous tes _Dieu_ pour moi!...

Elle n'en put dire davantage; suffoque par les larmes de la joie, elle
devenait folle.

Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-lyses et la fit asseoir. Il
lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnatre, et pour
russir  caresser son fils sans risquer de l'touffer.

--A prsent, lui dit Palmer, j'ai pay ma dette. Vous m'avez donn des
jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous
rends une vie entire de tendresse et de consolation, car cet enfant est
un ange, et il m'en cote de me sparer de lui. Je l'ai priv d'un
hritage et je lui en dois un en change. Vous n'avez pas le droit de vous
y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intrts sont rgls. Il a
dans sa poche un portefeuille qui lui assure le prsent et l'avenir. Adieu,
Thrse! Comptez que je suis votre ami  la vie et  la mort.

Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thrse ne
voulut pas remettre les pieds dans la maison o Laurent dormait. Elle prit
un fiacre, aprs avoir envoy un commissionnaire  Catherine avec ses
instructions, qu'elle crivit d'un petit caf o elle djeuna avec son
fils. Ils passrent la journe  courir Paris ensemble, afin de s'quiper
pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les
paquets qu'elle avait faits dans la journe, et Thrse alla cacher son
enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de
l'Allemagne. Elle eut le bonheur goste: elle ne pensa plus  ce que
Laurent deviendrait sans elle. Elle tait mre, et la mre avait
irrvocablement tu l'amante.

Laurent dormit tout le jour et s'veilla dans la solitude. Il se leva,
maudissant Thrse d'avoir t  la promenade sans songer  lui faire
faire  souper. Il s'tonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison
au diable, et sortit.

Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait.
Quand il vit la maison de Thrse sous-loue, les meubles emballs ou
vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot
d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu' s'tourdir.

Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une
lettre  Thrse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour
de l'ancienne amiti; puis, revenant  la passion, il finissait ainsi:

Je sais bien que de toi je ne mrite pas mme cela, car je t'ai maudite,
et, dans mon dsespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me gurir des
efforts de dsespr. Oui, je me suis efforc de dnaturer ton caractre
et ta conduite  mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te
hassent, et j'ai pris plaisir  en entendre dire  ceux qui ne te
connaissent pas. Je t'ai traite absente comme je te traitais quand tu
tais l! Et pourquoi n'es-tu plus l? C'est ta faute si je deviens fou;
il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que
je te hais en mme temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se
passera  t'aimer et  te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je
voudrais te tuer! Et, si tu tais l, je tomberais  tes pieds! Thrse,
Thrse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la piti?
Oh! l'affreux chtiment que celui de cet incurable amour avec cette colre
inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en tre rduit  perdre
tout, jusqu' la libert d'aimer ou de har?

Thrse lui rpondit:

Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je
n'aie pardonn, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner
encore. Dieu condamne certains hommes de gnie  errer dans la tempte et
 crer dans la douleur. Je t'ai assez tudi dans tes ombres et dans ta
lumire, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la
victime d'une destine, et que tu ne dois pas tre pes dans la mme
balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce
que tu appelles ton chtiment, c'est peut-tre la condition de ta gloire.
Apprends donc  le subir, Tu as aspir de toutes tes forces  l'idal du
bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rves. Eh bien, tes rves, mon
enfant, c'est la ralit,  toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu
pas artiste?

Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait
condamn  cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne ft pas
absorbe par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront
ton oeuvre de sicle en sicle, voil tes soeurs et tes amantes.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.


       *       *       *       *       *


OEUVRES COMPLTES DE GEORGE SAND

publies par CALMANN-LVY, DITEURS



LES AMOURS DE L'AGE D'OR.

ANDRIANI.

ANDR.

ANTONIA.

AUTOUR DE LA TABLE.

LE BEAU LAURENCE.

LES BEAUX MESSIEURS DU BOIS DOR.

CADIO.

CSARINE DIETRICH.

LE CHATEAU DES DSERTES.

LE CHATEAU DE PICTORDU.

LE CHNE PARLANT.

LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.

LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE.

CONSTANCE VERRIER.

CONSUELO.

CORRESPONDANCE.

CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND ET GUSTAVE FLAUBERT.

CONTES D'UNE GRAND'MRE.

LA COUPE.

LES DAMES VERTES.

LA DANIELLA.

LA DERNIRE ALDINI.

LE DERNIER AMOUR.

DERNIRES PAGES.

LES DEUX FRRES.

LE DIABLE AUX CHAMPS.

ELLE ET LUI.

LA FAMILLE DE GERMANDRE.

LA FILLEULE.

FLAMARANDE.

FLAVIE.

FRANCIA.

FRANOIS LE CHAMPI.

HISTOIRE DE MA VIE.

UN HIVER A MAJORQUE--Spiridion.

L'HOMME DES NEIGES.

HORACE.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.

INDIANA.

ISIDORA.

JACQUES.

JEAN DE LA ROCHE.

JEAN ZISKA--Gabriel.

JEANNE.

JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE.

LAURA.

LEGENDES RUSTIQUES.

LLIA--Mtella--Cora.

LETTRES D'UN VOYAGEUR.

LUCREZIA-FLORIANI-LAVINIA.

MADEMOISELLE LA QUINTINIE.

MADEMOISELLE MERQUEM.

LES MAITRES MOSASTES.

LES MAITRES SONNEURS.

MALGRTOUT.

LA MARE AU DIABLE.

LE MARQUIS DE VILLEMER.

MA SOEUR JEANNE.

MAUPRAT.

LE MEUNIER D'ANGIBAULT.

MONSIEUR SYLVESTRE.

MONT-REVCHE.

NANON.

NARCISSE.

NOUVELLES.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR.

PAULINE.

LA PETITE FADETTE.

LE PCH DE M. ANTOINE.

LE PICCININO.

PIERRE QUI ROULE.

PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE.

QUESTIONS D'ART ET DE LITTRATURE.

QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.

LE SECRTAIRE INTIME.

LES SEPT CORDES DE LA LYRE.

SIMON.

SOUVENIRS DE 1848.

TAMARIS.

TEVERINO--Lone Loni.

THTRE COMPLET.

THTRE DE NOHANT.

LA TOUR DE PERCEMONT.--Marianne.

L'USCOQUE.

VALENTINE.

VALVDRE.

LA VILLE NOIRE.

       *       *       *       *       *

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI ***

***** This file should be named 13653-8.txt or 13653-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13653/

Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and  Distributed
Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
